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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 5

  • CHRONIQUES DE POURPRE 574 : KR'TNT 574 : MARTIN STONE / INEZ & CHARLIE FOXX / IGGY POP / BEECHWOOD / JACKIE ROSS / THRUMM / LAGOON / JIMI HENDRIX + ZENO BIANU / PAUL BOWLES / ROCKAMBOLESQUES ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 574

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    10 / 11 / 2022

    MARTIN STONE / INEZ & CHARLIE FOXX

    IGGY POP / BEECHWOOD / JACKIE ROSS

    THRUMM / LAGOON

    JIMI HENDRIX + ZENO BIANU

     PAUL BOWLES / ROCKAMBOLESQUES

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 574

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

    Stone Soul picnic

     

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             Tous les fans des Pink Fairies savent qui est Martin Stone. Ceux de Mighty Baby aussi. Ils te diront tout le bien qu’ils pensent de lui. Certains iront même jusqu’à prétendre qu’il est l’un des plus brillants guitaristes anglais. Ils le compareront très certainement à Bryn Haworth, à Dick Taylor, à Eddie Phillips ou encore à David O’List.

             Martin Stone fait partie de ces artistes qui vécurent leur pic dans les années soixante-dix et que le temps finit par emporter. Il fut l’un des fleurons de l’underground britannique. Un petit coffret paru récemment lui rend hommage : Down But Not Out In Paris And London - The Mad Dog Chronicles. L’objet n’est pas donné, mais son format carré tient bien en main, il se montre agréable au toucher, il flatte l’œil par son graphisme soigné et se divise en deux tomes : un tome biographique de 48 pages et un tome audio renfermant quatre CDs.

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             Le tome bio se révèle très pratique, car il n’existe quasiment pas de littérature sur Martin Stone, à part les quarante pages signées Richard Morton Jack dans Flashback, dont on va reparler tout à l’heure. Ce n’est pas à proprement parler une biographie, mais comme l’indique le titre, un ensemble de chroniques. Les gens qui ont joué avec Martin Stone et qu’on retrouve pour la plupart dans le tome audio témoignent de leur amitié et de leur admiration pour lui.

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             Dans sa poignante introduction, Nigel Cross évoque l’époque où Boss Goodman a invité Martin Stone à rejoindre les Pink Fairies et ce sont eux qui ont surnommé Stone ‘Mad Dog’.  C’est ce line-up éphémère des Fairies qui enregistre «Between The Lines» pour Stiff. Grâce à Larry Wallis, Nigel Cross finit par rencontrer Stone qu’il pistait en vain depuis des années. Stone dealait des livres anciens, mais il continuait à jouer de l’autre côté de la Manche dans des groupes que Cross énumère : The Tallahassie Rent Boys, Almost Presley, The Gibson Girls, les Amuse Girls, René Miller’s Swine-Hearted Fools, Totally Hank, the OT’s, les Soucoupes Violentes et  à Londres, «the young Brit psychedelic rockers» Wolf People. Côté influences, Cross ramène les noms de trois King, BB, Freddie et Albert, mais aussi Hubert Sumlin, Buddy Guy, et puis des blancs comme Clarence White et Jeff Beck - Particularly his tribute to Les Paul with Imelda May - Lynn, qui est l’ancienne girlfriend de Stone, ajoute les noms de Danny Gatton, Richard Thompson, Stevie Ray Vaughan et Jimmy Page. Et bien sûr, Django Reinhardt.

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             Roger Powell, qui fut beurreman de The Action et de Mighty Baby, est le premier à témoigner. Powell rappelle que Stone jouait dans Savoy Brown et qu’en rejoignant the Action, il ne s’est pas contenté de jouer de la guitare, puisqu’il amenait aussi «Gurdjieff, Ouspensky, Bennet and many more». Stone surnomme Powell ‘Elvin’, en hommage à Elvin Jones - which was a tremendous compliment - Hommage spectaculaire aussi de Nick Lowe : «Martin Stone was a dandy. Everything about him, from the way he looked spoke and dressed to his guitar style and familiarity  with the highways ans byways of the world of antiquarian books was shot through with a thread of apparently efforless elan.» Ce qui peut vouloir dire : «Il n’a jamais semblé produire aucun effort, que ce soit dans sa façon de s’exprimer ou de s’habiller, et dans son jeu de guitare ou encore sa pratique de spécialiste du livre ancien. Tout en lui n’était qu’élan naturel.» Russell Hunter, dernier survivant des Fairies, se fend lui aussi d’un petit hommage : il évoque cette fameuse tournée des Fairies en Écosse. Ils roulent dans les parages du Loch Ness et soudain Stone reconnaît le coin : «Jimmy Page vit par ici !». C’est bien sûr Boleskine House, l’ancienne demeure d’Aleister Crowley. Bon on connaît la suite de l’histoire. Tu la trouveras dans les Cent Contes Rock. Russell Hunter rend bien sûr hommage à l’homme qu’il a pourtant peu connu et au guitariste - a truly effortlessly tasteful player - music just flowed through him.  

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             Ses amis parisiens évoquent un Stone errant dans les bars de Ménilmontant et de Belleville, un Stone désargenté - black beret and a lack of teeth - Glamourous, seedy, broke and fantastic, chante Clay Harper - That’s the song, c’est-à-dire «Martin», la chanson qu’il a composée en hommage à Stone. Clay Harper ajoute que Stone était «involved in the low side of life, but familiar with the high side». Wreckless Eric raconte lui aussi ses souvenirs de Stone - Mighty Baby, a band who were more underground than the underground - C’est bien vu. Il voit Stone pour la première fois en 1973 dans Chilli Willy, a strange country rock phenomenon - Martin was the Tibetan-hatted hippy on the far end of the line - C’est lui le Wreckless qui vole le show avec ses souvenirs extraordinairement bien écrits : «Martin had very few teeth and didn’t smile as radiate warmth and kindness, like a psychedelic re-modelling of Wurzel Gummidge», Wurzel Gummidge étant un vieil épouvantail de fiction, héros des vieux romans de Barbara Todd. Of course, le Wreckless propose à Stone de venir jouer avec lui : «Il est venu chez moi à la campagne. Il apportait a black Harmony Silvertone single pickup electric guitar and a Gibson lap-steel. Le bibliophile californien qui lui avait vendu ces instruments avait travaillé pour Brian Wilson. Il y avait encore du sable dans les étuis. Martin s’est branché, il n’utilisait pas de mediator, juste les doigts in the manner of the early electric bluesmen. He sounded like Hubert Sumlin.» Le Wreckless rapporte aussi l’anecdote de cette rencontre à Hyde Park entre Chris Hillman et Stone, un Hillman qui dit à Stone : «Hey man I know your face!», et Stone qui répond au Byrd : «Er yes, I was in a band called Mighty Baby. We played with you at Middle Earth.» Dans son élan, le Wreckless continue : «A friend of Jimmy Page and one of the most demented rhythm n blues and country pickers this world may ever know.» Stone dit aussi au Wreckless qu’il s’est fait virer de Savoy Brown parce qu’il prenait de l’acide. Stone joue en effet sur le premier album de Savoy Brown. C’est avec le Wreckless que Stone monte The Tallahassee Rent Boys.

             C’est Ina Weber qui apporte des compléments d’information sur le lap steel qui avait appartenu à Brian Wilson : Stone l’appelle The bench et le mec qui le lui a vendu l’a emmené un jour dans un entrepôt de stockage rempli d’instruments abandonnés, lui proposant de choisir celui qu’il voulait. Simeon Gallu a monté les Gibson Girls avec Stone. Il dit avoir eu des tas de choses en commun avec Stone : «Our shared enthusiasms went beyond music to include literature, weird cults, art, clothes, underground comics, substance abuse & its consequences and more.» Stone et Gallu montent un répertoire de covers : Furry Lewis, Stanley Brothers, Bo Carter, Conway Twitty, Brother Joe May - what has now become a genre marketed as Americana - Quant à Michael Moorcock, il se souvient d’avoir toujours connu Stone, depuis le temps de Portobello et d’Hawkwind - We were hippy princes, full of optimism, strutting our stuff.     

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             Si tu demandes à Nigel Cross pourquoi on ne trouve ni Chilli Willi ni Mighty Baby dans le tome audio, il te répondra que tout cela est déjà bien documenté ailleurs. Il a donc préféré compiler des choses plus confidentielles, souvent enregistrées sur des cassettes, et à l’inverse de ce que font généralement les concepteurs de coffrets, il est resté assez parcimonieux. Il n’empêche qu’on se régale de tous ces épisodes encore plus underground que l’underground. Sur le disk 1, Stone joue avec René Miller dans Almost Presley, un groupe de swing avec Piotr Urbanik au violon tzigane et Fabrice Lombardo à la stand-up. C’est enregistré dans un centre culturel parisien en 1992, ils jouent du fast swing et vont vite en besogne, le «Jeanne d’Arc» flirte avec la pompe manouche. Dans le «Love In Vain» de Robert Johnson, Stone passe un solo d’une extrême finesse. C’est encore lui qui vole le show dans «Little Girl Blues», un heavy stripped-down blues que chante l’excellent René Miller. Ils restent en full blown extravaganza pour un hommage à Bo («Book By The Cover») et passent en mode Europe de l’Est avec le violon tzigane de Piotr dans «Do The Dance». Ils ne jurent que par le big day tout, Stone est dans le son, son cœur balance entre le jazz et la java. Ils terminent avec deux covers somptueuses : le «Leavee Breaks» de Memphis Minnie et le «Black Train» de Jeffrey Lee Pierce. René est hanté par le morning on the black train, alors forcément, ça devient vite mythique. Sur le disk 2, on a plusieurs groupes, à commencer par les Tallahassee Rent Boys avec le Wreckless et une belle cover d’«Hey Gyp». Que de son, my son, ils claquent le buy you a Chevrolet au heavy sound - Just gimme some of your love boy - Puis on a les Totally Frank avec un choix de reprises superbes, comme le fast country de «Transfusion», ça tourbillonne, avec derrière le beat rockab de Fabrice Fabuleux, le stand-up man. On tombe ensuite sur trois cuts enregistrés chez Pete Thomas en Angleterre et ce n’est pas le même son. Pop d’excellence avec «Telephone Kisses». Les Anglais savent coaxer les éléments. Ils passent au violent boogie avec «Headed For The Graveyard», c’est le stash de Stone, il claque son heavy sludge. Le disk 3 est certainement le plus intéressant car on y trouve les collaborations avec Matt Deighton, le mec de Mother Earth. Ils attaquent avec «A Blaze Of Light», un fabuleux groove de guitares suaves. Comme Deighton est un fan de Mighty Baby, ils tapent ensuite une cover d’«A Jug Of Love». Fantastique ambiance, c’est la fête au village, les guitares sont de la partie. On a même une reformation de Mighty Baby avec Roger Powell et Mike Evans pour l’«India» de John Coltrane. C’est une jam informelle, ça jazze dans la java, ils jouent à la clé des champs. Puis on retrouve Stone avec les Wolf People dans «Star Shell», un slab de fast country. Stone y claque des éclairs de génie sur sa slide. Et puis voilà le disk 4 qui s’ouvre sur les OTs avec l’ancien chanteur de Savoy Brown, Chris Youlden. Ils tapent une cover du mythique «Evil», signé Big Dix pour Wolf. Youlden chante toujours aussi bien, il tape son «Checking My Email» à la bouche pleine de groove, à la manière de Georgie Fame, on the edge of the frame et Stone claque l’un de ces solos de rêve dont il a le secret. Ils finissent avec le fabuleux «Sugar Coated Love» de Lazy Lester, c’est atrocement bon, ce démon de Youlden qui fut le croque-mort de Savoy Brown (voir la pochette d’A Step Further) chante comme un dieu ou comme un démon, ce qui revient au même. On passe ensuite à la période Soucoupes Violentes avec Stéphane Guichard. Reprise de Bashung («Madame Rêve»), puis un hommage à Johnny Thunders («Johnny Tonnerre») et toute cette belle aventure se termine avec le «Martin» de Clay Harper & The Pierced Hearts.

             Comme chacun sait, Mighty Baby est la suite de The Action, le Mod band le plus sharp de l’âge d’or, avec Reg King (chant), Roger Powell (beurre), Mike Evans (bass) et Alan Bam King (guitar). Le multi-instrumentiste Ian Whiteman les rejoint, et c’est en 1967 que le groupe commence à battre de l’aile. Reggie King boit comme un trou. Quand Whiteman quitte le groupe à cause des errances de Reggie, ils embauchent un certain Martin Stone qui joue à cette époque dans Savoy Brown - Oooh he’s pretty good ! - Stone est alors saturé de blues, il préfère Richard Thompson, Steve Howe et Peter Green. The Action finit par splitter avant de se reformer un peu plus tard... sans Reg. C’est là que Whiteman est invité à revenir.

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             Whiteman s’aperçoit rapidement que les choses ont changé dans le groupe. Le van du groupe est devenu une bibliothèque ambulante. Stone brandit The Bhagavad Gita d’une main et sa Les Paul de l’autre. Les étagères du van sont bourrées de textes religieux, de classiques philosophiques, de textes occultes et de précis d’histoire ancienne. Roger Powel peint un OM symbol sur sa grosse caisse. Stone rencontre John Curd, l’ancien roadie de The Action. Curd loue des vans, il passe son temps à monter des coups et à manipuler des grosses liasses de billets. Il propose à Stone d’enregistrer sur son label, Head Records, à condition que le groupe change de nom. Ils demandent un coup de main à Pete Brown qui fournit une liste de 200 noms, mais aucun ne convient. C’est Curd qui propose Mighty Baby, clin d’œil à Grateful Dead et à Soft Machine par l’association de mots contraires. Mighty Baby démarre en 1969.

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             Dans un vieux Flashback, Richard Morton Jack donne tous les détails de la mutation opérée par Martin Stone dans The Action. C’est lui qui amène la littérature et les drogues. Bam King revoit Stone comme un «deep thinker and a voracious reader, constamment en quête de la pierre philosophale», quant à Mike Evans, il décrit l’évolution du son comme «a case of the working-class rhythm section meets the middle-class virtuoso section.» À l’époque du squat de Lots Road, Stone écoute Quicksilver, Nashville Skyline (a revelation), Mad River, Kaleidoscope, Spirit and the Nazz, American Beauty, plus des Anglais comme Family, Cream, Small Faces, Blossom Toes et the Fairpots. Ronnie Lane vient leur rende visite, mais les Action sont tellement fauchés qu’ils ne peuvent même pas lui offrir le thé. Ils perdent à la même époque leur producteur George Martin et leur chanteur Reg King. Ils rament pour trouver un management et un contrat. C’est alors qu’ils décident de changer de nom. Stone propose Azoth, le nom alchimique du mercure. Bof...

             Stone raconte aussi qu’il a rencontré Brian Jones en 1969 à Londres, au Bag O’Nails et qu’ils ont sympathisé en causant blues. Quand Brian Jones a quitté les Stones, il a proposé un job de guitariste à Stone qui bien sûr a accepté. Il est allé chez lui à la campagne pour jammer une ou deux fois avec des gens dont il a oublié les noms et puis Brian est mort. Stone dit qu’il avait une bande de ces sessions et qu’il l’a perdue. 

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             Les Mighty Baby entrent en studio avec Guy Stevens. Ça commence mal. Quand Stevens voit Whiteman se pointer avec une flûte, il lui dit : «What’s that ? I don’t do flutes !», mais à part ça, tout va bien. Stone : «Guy was well weird, a confirmed amphetamine freak and a massive dictator.» L’album est bouclé en deux jours. C’est un must-have, car Stone y fait des miracles. Ça démarre avec «Egyptian Tomb», un cut qu’on croit joué par les Byrds, tellement c’est bien foutu, à la fois psyché et égyptien, avec les descentes d’acide de Stone. C’est très joué au sens des dés qu’on jette, avec un everlasting Stone, oh oh oh. Il reprend son envol avec «A Friend You Know But Never See». Bien sûr, les cuts ne sont pas des hits, mais on dresse l’oreille. Les Mighty Baby sont dans un son très californien, très pur, avec des voix très pointues et les attaques de Stone valent bien celles de John Cipollina, il est assez effervescent, en fait, c’est lui qu’on écoute, il mène le bal de bout en bout, il est l’un des très grands guitaristes anglais. Ils sont dans un son californien, ce qui étonne de la part d’anciens Mods. Avec «I’ve Been Down So Long», ils font une belle purée psychédélique. Stone prend «Same Way From The Sun» en enfilade, il joue comme un guerrier apache, il traque sans répit. Il est encore plus féroce que Geronimo. Il vole le show. On le retrouve en forme dans «House Without Window», une heavy romantica de gras double, il est derrière, il joue à n’en plus finir. Il gonfle bien l’étendard du cut, c’est un jerkeur de grosses veines, il est éperdu et ça devient aussi beau que le «Morning Dew» ou le «Season Of The Witch» des Super Sessions, il joue à la folie Méricourt, elle court elle court la banlieue, avec des échos du «Cowboy Movie» de Croz dans le flux du flow.

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             Martin Sharp signe la pochette. On lui doit aussi celle de Disraeli Gears. Jim Irvin dit que cet album est l’un des «great lost albums of the period, a facet of the shape-shifting, dawn-of-progs dynamics qu’on retrouve chez Traffic et Family». Mais le destin s’acharne sur Mighty Baby : Curd est arrêté pour trafic de marijuana. Les Mighty Baby n’ont pas un rond, alors ils squattent, comme d’ailleurs Family. Curieux hasard, ils squattent dans la même rue, à Lots Road, Chelsea.

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             C’est à cette époque que le destin de Martin Stone bascule dans le soufisme. Un spécialiste de Gurdjieff nommé Ian Dallas le contacte et l’invite à venir papoter chez lui à Chelsea, puis à passer un week-end dans sa maison du Devon. Dallas lui explique que les racines de la pensée de Gurdjieff sont dans le soufisme, une très ancienne branche mystique de l’Islam. Une semaine plus tard, Stone est au Maroc pour rencontrer the Shaykh of Habibiyya qui le baptise Abdul Malik. Stone renonce alors à tout, à commencer par l’alcool et les drogues. Au début, Stone n’en parle pas aux autres, mais il est vite surpris en train de prier. Le premier à suivre Stone au Maroc pour se convertir sera le batteur Alan Powell. Du coup Powell joue beaucoup mieux. Stone monte sur scène en djellaba, coiffé d’un turban de soie couleur or et maquillé de khôl. Quand Stone et Powell rentrent de leur séjour au Maroc, ils sont tellement intenses qu’ils foutent la trouille aux autres. Puis Ian Whiteman et Mike Evans se convertissent à leur tour au soufisme. Bam King se retrouve complètement isolé dans le groupe : «Je connaissais Mike et Roger depuis qu’on était gosses et en quelques semaines, ils ont complètement changé leur façon de voir la vie et la musique, ils ont même changé de nom.» Bam King reconnaît qu’il n’est pas très attiré par les religions.

             Stone ne fréquente apparemment que des gens bien. Après Brian Jones, voilà Phil May qui lui propose de se joindre aux Pretty Things. C’est juste après Parachute. Mais au fond, Stone préfère rester loyal à Mighty Baby. Le groupe s’est forgé une solide réputation, ils ont abandonné leurs rêves de gloire et d’argent pour une authentique démarche musicale. Bam King : «Il y a quelques années, on rêvait de devenir des rock stars. L’aspect visuel était important. Maintenant c’est la musique qui est importante and not the crap that goes with it.» Quand ils tournent en Angleterre, ils n’ont pas les moyens de se payer l’hôtel, alors ils rentrent à Londres après chaque concert. Ian Whiteman : «We often had to deal with roadies falling asleep at the wheel.» Whiteman se souvient aussi du temps où il allait faire des sessions à l’Olympic Studio : il descendait du bus avec ses instruments «and all I could see was these Ferraris, Porsches and Aston Martins out front» - L’Olympic grouillait de rock stars : George Harrison, Clapton, Stevie Winwood - And it was just incredebly boring.

             Et le destin s’acharne sur Mighty Baby. Curd en prend pour trois piges. Le groupe n’a plus de contrat, plus de van et plus d’équipement. On leur a tout sucré. C’est un vieux copain de Stone, Mike Vernon, qui vole au secours de Mighty Baby. Vernon leur propose un deal sur Blue Horizon. À ce moment-là, le groupe est devenu «un mini-cult, with Marin as our ideological leader», dit Whiteman. Powel confirme : «Au moment d’A Jug Of Love, we were more into calm and personal reflection than banging out tunes at top volume.» Ils sont passés au non-drug taking way - «The Happiest Man In The Carnival» is pure Gurdjieff.

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             On retrouve l’effervescence de Stone sur A Jug Of Love. Dès le morceau titre d’ouverture de balda, Stone se met en embuscade, alors que Whiteman chante avec Bam King. Ils sont assez pénibles, tous les deux. Si Stone n’était pas là, il ne se passerait rien. Il brode à n’en plus finir sur «The Happiest Man In The Carnival». Il a raison, car c’est tout ce qu’il lui reste à faire. Il enveloppe «Keep On Jugging» au wild bluegrass local, il fonce dans l’enfer du son, il se plie à toutes les disciplines et joue sous le boisseau de Bam King. En B, on le voit encore faire tout le boulot avec «Trashing The Life», il joue en continu, avec une énergie du son et une inventivité à toute épreuve, honey babe, il est partout, il joue dans tous les coins, il est d’une volubilité sans nom. Puis il gratte une mandoline sur «Slipstreams». Il multiplie les exploits de gratté de poux, sa main tremble magnifiquement, on pense aux gondoles à Venise. Vas-y Stone ! En matière de psyché bavard, il est le real deal. Du coup ça devient un Sufi album. Non seulement le titre est une métaphore soufiste pour l’amour divin, mais Dallas est dans le studio pour rappeler qu’il est l’heure de prier. Alors tout le monde s’arrête pour prier. Pendant le temps de la prière, Vernon et Bam King vont boire un coup au pub. La photo de pochette illustre bien le côté austère du groupe.

             Mais l’album ne marche pas, dans la presse, on les qualifie de mighty boring. Vernon n’aime pas l’album. Il trouve que ça manque de guts. Les Mighty Baby supportent de moins en moins la pression des tournées. Stone : «It became impossible to reconcile the Muslim thing and rock’n’roll.» On ne peut pas être un Derviche et jouer dans un groupe de rock. The Newcastle Brown et le tapis de prière ne font pas bon ménage. Fin 1971, le groupe se disloque.

             Stone finit par quitter l’Islam et refait surface un an plus tard dans Chilli Willi & The Red Hot Peppers. Alan Bam King forme Ace et connaît le succès avec «How Long». Curieusement, Powell, Whiteman et Stone vont consacrer leurs vies respectives au livre : Powell en tant que relieur, Whiteman en tant que calligraphe et Stone en tant qu’expert en livres anciens.

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             C’est l’occasion ou jamais de ressortir de l’étagère les albums de Chilli Willi & The Red Hot Peppers. Le premier date de 1972 et s’appelle Kings Of The Robot Rhythm. C’est un album de pure Americana. On croit entendre des experts. «Window Pane» est un petit blues de fake Americana plein d’esprit, plein de souffle, bien violonné. Ces mecs surjouent leur London Americana dans un fauteuil. Mais ça ne pouvait pas marcher à Londres : trop exotique. Roogalator a connu le même problème. Démarche trop pure. On s’ennuie un peu. On se croirait au saloon. Le sul cut qui échappe au laminoir de l’Americana est le dernier, «A Page In History».

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             Par contre, on trouve une merveille sur le deuxième album, Bongos Over Balham : «Desert Island Woman». Voilà enfin le big western swing de Stone. Il faut avoir entendu ça pour comprendre à quel point Stone est un génie furibard, il part en petites vrilles mirifiques au milieu des harmonies vocales, il joue en stand-by comme au temps de Mighty Baby, il attend son heure, mais il reste dans le jeu et, bien sûr, lorsque l’heure arrive, il part en vrille délibérée, il déclenche une petite attaque de notes perverses qui remontent le courant du groove comme des spermatozoïdes, on a probablement ici l’un des plus beaux solos du siècle dernier, ce mec navigue à la note lumineuse, comme Peter Green, il joue au clair de la lune avec la véracité de l’ami Pierrot, wow, il y va, comme Carlos Santana et d’autres guitaristes capables de tenir la braise en alerte rouge. Avec «Breath A Little», Stone et ses Peppers passent au swing manouche drivé à la Grappelli. Stone fait encore un festival sur «Jungle Song», il court, il court le furet. Stone joue son country-rock ventre à terre. Stone, c’est Conan. Sa façon de jouer en embuscade renvoie aux franc-tireurs du Capitaine Conan, qui au soir de sa vie, lance à Norbert : «Ta guerre on l’a gagnée ! Ton armée l’a faite !».

    Signé : Cazengler, Store (baissé)

    Martin Stone. Down But Not Out In Paris And London. The Mad Dog Chronicles. Mad Dog Box 01 2020

    Mighty Baby. Mighty Baby. Head 1969

    Mighty Baby. A Jug Of Love. Blue Horizon 1971

    Chilli Willi And The Red Hot Peppers. Kings Of The Robot Rhythm. Revelation Enterprise 1972

    Chilli Willi And The Red Hot Peppers. Bongos Over Balham. Mooncrest 1974

    Jim Irving : Mystic Mods. Mojo # 343 - June 2022

    Richard Morton Jack. Mighty Baby. From Mods To Mecca. Flashback # 3 - Spring 2016

     

     

    Inez & Charlie Foxx

     

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             Dans les early sixties, Inez & Charlie Foxx travaillaient sur le même créneau qu’Ike & Tina Turner : the black beauty thing un peu wild, elle devant tous appâts en promo, et lui derrière, pompadouré, sec comme un olivier et à la gratte de poux, mais pas la petite gratte du coin de la rue, vois-tu, la grosse gratte délinquante, la vraie. Charlie a cassé sa pipe en bois voici belle lurette, et Inez vient tout juste de casser la sienne, aussi allons-nous saluer l’envol de son âme vers la voie lactée. Notons au passage que cet envol ne fut salué nulle part, hormis par un entrefilet, dans les pages d’Orbituary de Record Collector. À ce niveau de négligence, il ne s’agit plus d’un problème de mémoire courte, mais plus d’une forme d’incurie. Nos amis les nouveaux journalistes de rock anglais ne savent peut-être pas qui fut Inez Foxx.

             Il n’existe pas à proprement parler de littérature sur Inez & Charlie Foxx, aussi allons-nous passer au régime sec et nous contenter d’écouter quelques albums. Wiki apporte quelques infos qui comme d’habitude restent tragiquement en surface. On vit désormais dans ce monde de superficialité.

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             Un album sans titre du Foxxy couple paraît en 1966. On sent tout de suite une belle veine inspiratoire, surtout dans «My Moma Told Me», monté sur le beat de «Memphis Tennessee». C’est joué avec tout le pesant du ponant. Charlie monte au créneau le premier pour «I Fancy You», un cut petitement dansant. Et soudain, ça explose avec «Hurt By Love», encore monté sur un Memphis beat alerte et volubile. Ah ils savent jerker la paillasse d’un juke ! Charlie reste en retrait pour ponctuer le beat avec tact. Même les balladifs comme «Don’t Do It No More» envoûtent. Ils collent au papier. «La De Da I Love You» sonne exactement comme un hit des Supremes, sauf qu’Inez et Charlie se l’approprient en le poppisant. Quand on écoute «Ask Me», on comprend qu’Inez est une épouvantable allumeuse. En B, ils reviennent à leur fonds de commerce, c’est-à-dire le bon beat portoricain, avec «Mulberry Bush». Voilà un rock d’exotica très coloré, très vivant, à l’image des marchés de la péninsule. Charlie sait aussi faire du Cole Porter, comme on peut le constater à l’écoute d’«I Wanna See My Baby». Finalement, ce mec est assez marrant, car très diversifié. Inez chante «Hi Diddle Diddle» avec une belle hargne. Elle peut se montrer féroce et gagner ainsi toute notre sympathie. Et puis, l’album se termine sur «He’s The One You Love», qui sonne comme une terrible résurgence des anciens démons de la jungle.

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             Bel album que ce Come By Here paru l’année suivante. Ça chauffe dès l’ouverture du balda avec le morceau titre, «Come By Here», un groove créole magnifiquement chanté du bout des lèvres. Quel swing de magie pure ! Inez monte vite dans les galons et s’en va exploser là-haut comme une Soul Sister de choc. C’est terriblement bien foutu. On tombe plus loin sur un «Tightrope» surprenant, car monté sur un petit riff de basse nerveux comme un lapin échappé du clapier. On a une bassline typique de Wilson Pickett et Inez s’en va une fois de plus éclater la voûte du Sénégal. Elle montre quelle peut encore grimper très haut sur la montagne dans «No Stranger To Love», le balladif qui suit. En B, Charlie rejoint Inez au chant dans «Undecided» et ça donne une pièce de Soul têtue, bourrue et distinguée comme la verrue d’un petit marquis. Pur génie ! Charlie fait les voix calmes et Inez shoute comme une malheureuse. C’est Ike & Tina en plus exotique. S’ensuit «Never Love A Robin», un r’n’b haut de gamme chanté à deux voix swinguantes. Ils finissent cet album extra-ordinaire avec «I Love You 1000 Times», pur jus de good time music. C’est pas compliqué, Inez a le même punch que cette rosse de Diana Ross.

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             En 1973, Inez Foxx se lance dans une carrière solo et enregistre At Memphis And More chez Stax. Pour la pochette, elle se déguise en reine de Nubie et porte un diadème de perles. Le conseil qu’on pourrait donner serait de mettre le grappin sur la réédition Stax de 1990, car les bonus valent le détour, notamment «He Ain’t All Good But He Ain’t All Bad». Inez y travaille sa Soul dans la matière du froti-frotah et c’est assez exceptionnel. Elle ramène ensuite tout le chien de sa petite chienne dans «One Woman’s Man» et passe au big Stax Sound avec «Watch The Dog», une pure merveille de r’n’b menée avec la meilleure des niaques. Wow ! Mais sur l’album proprement dit, d’autre jolies choses guettent l’amateur impavide, à commencer par «Crossing Over The Bridge», un solide groove de Foxxy Lady, suprêmement bien chanté. Dans l’esprit, elle frise l’Aretha. Elle se rapproche encore d’Aretha avec «I Had A Talk With My Man». Oh elle sait taper un slowah, pas de problème ! Avec «You’re Saving Me For A Rainy Day», on réalise qu’on est sur une très bel album. On assiste avec ce cut à un fantastique développement de la Soul, elle y fait un sacré numéro et gueule à pleine voix. Elle atteint des sommets. Inez est une panthère de la Soul, elle la dévore toute crue. Elle en connaît toutes les ficelles, comme Aretha, bon c’est vrai, elle gère son business avec moins de moyens, mais quelle niaque ! «The Lady The Doctor & The Prescription» sonne aussi comme un hit Stax - I wanna thank you darling -  et tout explose avec «Mousa Muse». Un mec l’interviewe, Miz Foxx et elle répond de l’intérieur. Elle cite Charlie Foxx - Oh yeah I remember Mockingbird - Le mec lui demande s’il elle veut bien donner un conseil - If you have it, put it on a strong foundation and do it - Thank you Miz Foxx.

    Signé : Cazengler, Foxy Radis (You’ve got to be all mine, all mine)

    Inez Foxx. Disparue le 25 août 2022

    Inez & Charlie Foxx. Inez & Charlie Foxx. Sue Records 1966

    Inez & Charlie Foxx. Come By Here. America Records 1967

    Inez Foxx. At Memphis And More. Stax 1990

     

     

    Wizards & True Stars

    - Pop Art (Part Two)

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             C’est à Iggy Pop que revient l’insigne honneur d’inaugurer un nouveau chapitre des Chroniques de Pourpre, ‘Wizards & True Stars’, un titre emprunté comme chacun sait à Todd Rundgren. On vénère Iggy Pop, pas seulement pour son aura stoogienne, mais parce qu’il est l’artiste complet par excellence. En plus d’une discographie qu’il faut bien qualifier de richissime, il propose une filmographie assez complète. Ce serait une grave erreur que de la prendre à la légère, car cet artiste superbe y dévoile des aspects insoupçonnables, notamment sa passion pour la littérature. Rester Vivant - Méthode est là pour en témoigner. Ce film nous monte un Mister Pop épris de littérature contemporaine, et pas n’importe laquelle, puisqu’il nous lit de sa voix d’Iguane les pages d’un autre monstre sacré, Michel Houellebecq. C’est un film qui pourrait ressembler à du bricolage, ou que les mauvaises langues pourraient qualifier de «coup de pub» et pourtant, quel cocktail ! Houellebecq/Pop, que peut-on espérer de mieux ? Mister Pop donne corps à la noire mélancolie d’Houellebecq, il donne à cette profonde désespérance une profondeur irréelle. Si Iggy s’attache à ce texte c’est, dit-il, parce qu’il y a reconnu sa propre histoire. Les trois mecs qui ont tourné le film ramènent d’autres esquintés de l’existence dans cette non-histoire, une petite grosse qui écrit des poèmes et qui a tenté de se foutre en l’air très jeune (Anne Claire Bourdin), un Robert Combas célèbre et bien torturé, et puis un mec qui a passé quelques années au trou, dans un asile de fous, et qui visiblement écrit aussi (Jérôme Tessier). Mais c’est Houellebecq qui nous intéresse, Houellebecq et son apologie de la souffrance, relayée en anglais par le deepey deep d’Iggy - All suffering is good/ All suffering is a universe - En gros, Houellebecq prêche la souffrance comme préalable indispensable à l’acte poétique et, comme cerise sur le gâtö, on a le regard d’Iggy, brillant de brillance, ce regard en forme d’instantané de l’intelligence supérieure - Emotion breaks the chaîne causale - On se perd entre l’Anglais et la forme parfaite des textes d’Houellebecq - Apprendre à devenir poète, c’est désapprendre à vivre - Mais, insiste-t-il, il faut rester vivant, car un poète mort n’écrit pas. Parfois, il y va un peu fort, on trouve qu’il exagère un peu et puis tout compte fait, ses phrases produisent du sens, pas toujours immédiat, comme dans le cas de Nietzsche ou de Georges Perros, mais elles finissent par éveiller l’attention, d’une manière très particulière, cette manière qui fait aussi la grandeur du romancier, lorsqu’il tisse un fil narratif d’une finesse et d’une justesse qu’il faut bien qualifier de sidérantes, dans une époque en panne de sidération. Et puis on finit par le voir apparaître dans le cadre de la caméra, l’Houellebecq, avec le parfait visage d’un décadent du XIXe, le regard chargé d’ennui, à la limite de l’inexpression, il parle assis sur un canapé définitivement défraîchi, il y a du Wilde et du Proust en lui, et il nous présente tranquillement sa vision des choses : «Deux catégories d’artistes, les révolutionnaires et les décorateurs.» Il se considère bien sûr comme un décorateur conservateur, puisque, dit-il, rien n’a changé dans cette maison, celle de ses grand-parents qu’il occupe aujourd’hui. «Mais j’existe, quoi ! Les gens pas originaux n’existent pas, c’est tout. Il y a un support à mon existence, une personnalité, comme on dit.» En écho à cette profession de foi, Iggy pose une question : «How many people in the world have an identity ?» C’est d’une résonance spectaculaire ! Et il lit tout un passage sur la déroute du monde des vivants : «Creusez les sujets dont personne ne veut entendre parler. The other side of the scenery. Insist about sickness, agony, uglyness, speak of death and oblivion, de la jalousie, de l’indifférence, de la frustration, of the absence of loooove.» Le O de Love résonne dans la voix du Stooge.

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    Pour finir le film en beauté, l’Iggy claudiquant débarque chez Houellebeq. Il entre dans le salon et observe le papier à fleurs. Il dit : «Michigan !». Le décor lui rappelle le Michigan, où il a grandi ! Rien n’a changé depuis les années 50. Houellebecq lui sert un verre de cognac. Ils discutent. Houellebecq lui dit qu’il est plus intéressant que le punk qui est un mouvement, car il est un individu. Pour lui, le rock est une affaire d’individus. C’est sa théorie. Think about it. Puis il emmène Iggy à la cave pour lui montrer l’invention sur laquelle il travaille en secret et dont nous ne saurons rien. On les retrouve un peu plus tard assis tous les deux dans le canapé définitivement défraîchi. Ils ne parlent pas. Voilà nos deux héros plongés dans le silence. Plan fantastique. Environ une minute. Rien d’autre que ces deux regards plongés dans le néant. La vie est ainsi faite. Houellebecq ne fera jamais aucun effort. Iggy non plus.

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             Et puis on a deux films qui marchent ensemble, American Valhalla et Post Pop Depression Live At The Royal Albert Hall. Ils sont sortis tous les deux sur DVD donc facilement accessibles. Il est nécessaire de voir en premier le Valhalla, car c’est un docu qui raconte la genèse du projet imaginé par Iggy. Il faut simplement passer le cap d’une petite aversion pour les premiers plans : ils mettent en scène un Josh Homme qui se prend pour un écrivain. On le voit lire son journal intime et philosopher sur le temps qui passe et ça ne passe pas. Pourquoi ? Parce qu’il battait dans les Eagles Of Death Métal le soir des attentats et ces mecs là on fait du biz sur le Bataclan, alors laisse tomber. Bon bref, il faut supporter ce gros narcisse un petit moment avant de retrouver Iggy. On est là pour lui, bien entendu, par pour l’Homme. Et dès qu’Iggy arrive à l’écran ça change tout. À la différence de l’Homme, Iggy n’est pas obligé de se balader en moto dans le désert, d’exhiber des tatouages sur les doigts et de porter un perfecto. Iggy est auto-suffisant, real wild child, natural rock’n’roll animal, il a toujours sa gueule d’early stoned Stooge, sa gueule de kiddie boy du Michigan, c’est incroyable comme son profil a pu rester pur, même tignasse, même look punk. Il nous fait un récit à l’image d’une vie de Stooge - Quand j’ai quitté l’école, I was all over the place, je pouvais être en prison, in a car crash, on stage, I might trash somebody’s place, trash somebody’s life - Puis il raconte que ça a redémarré à 60 balais avec the Stoogeeeesss and the old stuff. Il raconte son histoire avec ses mots et ça vaut tout l’or du Rhin entre tes reins, et puis il enchaîne avec son besoin de softer things, after years of being exposed with heavy musicians, I wanted an emotional escape, et on l’entend chanter «La Javanaise» de Gainsbarre sur Après. Parfois Josh Homme a de bonnes réparties, comme par exemple quand il dit qu’on ne peut pas faire plus rock que les Stoogeesss, so what the point ?

             En gros, Iggy cherchait un collaborateur pour relancer sa carrière et on lui a suggéré le nom d’Homme. Alors Iggy lui envoie une proposition de collaboration par texto. L’Homme répond que ce serait wonderful et Iggy indique que le mot wonderful is a civilized world. L’Homme est donc bombardé co-auteur et producteur. Il envoie des démos à Iggy qui n’a pas l’air ravi : «It was pretty shitty mais c’était un point de départ.» Effectivement, les compos de l’Homme ne sont pas bonnes. Ils partent enregistrer au Rancho de la Luna, à Joshua Tree, et on voit la Camaro de l’Homme rouler dans le désert. Wouah, quelle frime !

             Iggy répète une chose fondamentale : «I got nothing but my name.» Et il nous explique que tout ce qu’on peut faire en Amérique, c’est travailler. Work ! I had to make a living. Il évoque aussi la défonce. Stoned ? Oui c’est bien jusqu’à 25 ans, ça aide. Après, ça devient plus compliqué. Il en parle en rigolant. Real wild child. Il évoque les fucking eigthies et les gens qui voulaient l’obliger à chanter Leonard Cohen. No way. Il parle ensuite de «Paraguay», one of the songs I write every five years here, c’est-à-dire chez lui, à Miami. Et puis une fois que l’album est enregistré, ils partent en tournée. C’est le deuxième film. On en retient une chose : l’incroyable qualité du contact d’Iggy avec son public. Il passe son temps à stage-diver, à serrer des mains et à rouler des pelles. 68 balais. Il est intact, au plan éthique.

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             Le problème de Post Pop Depression, c’est le niveau des compos de l’Homme. Ce n’est pas bon. Iggy sauve les meubles avec ses vieux hits, à commencer par «Lust For Life». L’autre problème, c’est que l’Homme et les musiciens dansent en jouant. Ils se croient dans une discothèque. Du coup, ils passent pour d’épouvantables frimeurs. Iggy parle aux gens - Fucking thanks for coming, fuck fuck fuck ! - Il en profite, car il sait que les Anglais de supportent pas qu’on dise fuck au Royal Albert Hall. Après l’éternellement jeune «Lust For Life» voilà le Sweet Sixteen in the leather boots, et Iggy rétablit toute la grandeur du Pop. Ce sont ses vieux hits magiques, il est déjà torse nu. Sur scène, les cuts de l’Homme, «American Valhalla» et «In The Lobby», ne fonctionnent pas. Iggy commence à plonger dans la foule avec «Some Weird Sin». Il reste l’artiste le plus attachant du monde. Comme chez Jimbo, il y a quelque chose de christique en lui, dans sa façon de se donner aux gens. Ceci est mon corps. Il sort «Fun Time» et «Tonight» de l’époque berlinoise. Par contre, «Sunday», «German Days» et «Mass Production» ne fonctionnent pas, les cuts sont trop sophistiqués, trop prétentieux, c’est avec «Nightclubbing» qu’Iggy relance le show - We learn dances/ New dances/ Like a nuclear bomb - et puis arrive «The Passenger», vieux hit fondamental, tu ne bats pas Iggy à ce petit jeu, il fait danser tout le Royal Albert Hall, et ça continue avec le Fall in love with me, l’incroyablement dansant, l’inexorable power d’Iggy qui danse dans la foule, il fait un «Paraguay» insurrectionnel et ce prodigieux événement s’achève en apothéose avec «Success» - It feels like success/ here comes success/ Over my head. Pur genius.

    Signé : Cazengler, Guy Pot (de chambre)

    Arno Hagers, Erik Lieshout, Reinier van Brummelen. Iggy Pop/Michel Houellebecq. Rester Vivant. Méthode. DVD 2018

    Andreas Neumann. Iggy Pop/Josh Homme. American Valhalla. DVD 2018

    Nick Vickham. Post Pop Depression Live At The Royal Albert Hall. DVD 2016

     

    L’avenir du rock

    - Beech oh my Beech

     

             Les années ont passé. Aujourd’hui les touristes américains visitent les plages du débarquement. L’avenir du rock n’échappe pas à l’emprise des nostalgies sablonneuses, aussi retourne-t-il faire un tour sur Omaha Beach. Quelle n’est pas sa surprise lorsqu’au détour d’un broc de béton dégringolé de la dune, il retombe sur une vieille connaissance.

             — Général Mitchoum ? Mais qu’est-ce que vous foutez là ?

             Mitchoum n’a pas changé sous son casque à une étoile. Toujours la même tête de baroudeur légendaire. Mais il est en maillot de bain et porte sur la poitrine un gigantesque collier de pinces de crabes. Il semble étonné de voir apparaître la tête de l’avenir du rock au coin du bloc :

             — Vous ai déjà vu quelque part... Vous appartenez à quelle unité ?

             — Mais Général, la guerre est finie depuis soixante ans !

             Mitchoum ne répond pas. Son vieux mégot de cigare au coin des lèvres, il active un petit feu. Il y ajoute du varech pour faire une fumée épaisse. Puis il travaille sa fumée avec un mouchoir comme s’il envoyait des signaux de fumée indiens.

             — Vous avez dû voir trop  de westerns, Général...

             — Fuck the shut up ! J’demande des renforts ! 

             Comprenant qu’il n’y a plus rien à en tirer, l’avenir du rock se lève et lance :

             — Vous me faites de la peine, mon pauvre Général Mitchoum, car vous avez gagné la bataille d’Omaha Beach...

             Mitchoum pose son regard vitreux sur l’avenir du rock et un étrange sourire se dessine autour du vieux mégot de cigare. D’une voix d’hermaphrodite fellinien agonisant, il se met alors à chanter :

             — Beech oh my Beech/ Lorsque tu soulignes au crayon noir/ Tes jolis yeux/ Yeuh Yeuh/ Je m’imagine que ce sont/ Deux papillons noirs...

             À quoi l’avenir du rock ajoute en écho :

             — On aimerait que disparaissent/ Les papillons noirs/ Les papillons noirs !

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             Ce soir, le papillon noir n’est pas celui de Gainsbarre et encore moins celui du vieux Fort Alamo, mais un kid nommé Gordon Lawrence, dernière incarnation de la flamin’ rockstarisation des choses de la vie qui nous intéressent,

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    c’est-à-dire l’incarnation des principes carnivores de l’impeccabilitité des Choses de la Perec-quation oulipienne, c’est-à-dire l’incarnation du real deal du quand dealera-t-on à l’ombre des jeunes fix en fleur, c’est-à-dire l’incarnation de l’éternelle renaissance de la mort du petit cheval, c’est-à-dire l’en veux-tu en voilà du rock, du rock/du rock, oui mais du Panzani, du rock pour toujours, et figure-toi que le rock pour toujours s’appelle ce soir Gordon Lawrence, dans son petit costard noir et sous ses petites

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    tortillettes de mèches new-yorkaises brûle le feu falot d’un Feu Follet tout doit sorti des doigts de Jacques Rigaut, juste avant qu’il ne se tire cette balle dans le cœur si littéraire,

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    le rock de Gordon Lawrence n’a jamais été aussi littéraire, aussi jusqu’au bout de la nuit célinienne, aussi peu stable sur des jambes qu’on dirait frêles, aussi peu concerné par le bon sens et les conventions, un Pacha Gordon terriblement doué pour le walk on the wild side, fantastique paillon noir aux intentions floues et au jeu si précis, dandy bringuebalant qui s’icône sans produire le moindre effort, il se filigrane dans la légende des siècles,

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    il y ramène la capiteuse notion d’un dandysme du coin de la rue que sut incarner en son temps Johnny Thunders, Gordon Lawrence pousse même son boooochon un peu plus loin, avec son costard à rayures qu’il porte à sec sur la poitrine, une manière comme une autre de rendre hommage à Peter Perrett qui de toute évidence vient le hanter chaque fois qu’il réussit à dormir un peu, même s’il affirme avec le titre de son dernier album qu’il dort sans rêver. 

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             Sleep Without Dreaming vient de paraître. On y trouve une fantastique cover du «Rain» des Beatles, l’épitome du wild psyché new-yorkais.

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    Gordon Lawrence allume bien son balda avec «Firing Line», fantastique shoot de pop sixties orienté vers l’avenir, fast pop sertie d’une vraie mélodie chant, digne des Kinks. Dommage que tout l’album ne soit pas de ce niveau, car alors on aurait un classic album de plus à ranger sur l’étagère du haut. Mais hélas, le reste de l’A n’est pas bon, on sent une sorte de passage à vide, des morceaux lents se succèdent et génèrent un léger ennui, alors qu’on attend des miracles depuis «Firing Line». Il faut attendre «Carved Arm» en B pour voir notre héros reprendre du poil de la bébête. De toute évidence, il cherche sa veine, d’où le sentiment persistant d’une dispersion. L’album n’a pas vraiment d’unité. «Rain» sauve la B et s’ensuit un «Friendly Five» assez admirable, très anglais, très brit-pop foisonnante.   

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             Autant le set de Beechwood en première partie de Don Bryant peinait à plaire, autant l’album Songs From The Land Of Nod réussit à convaincre, tout au moins en partie. Il faut dire que ces trois petits mecs bouffent à tous les râteliers, et ceux qu’ils préfèrent sont ceux d’Angleterre. Ils font sur ce deuxième album l’une des très belles versions de l’«I’m Not Like Everybody Else» des Kinks. Oui, une version bien appuyée, jouée dans l’écho du temps, poundée au big pounding, avec un son de guitare saturé de saturnales, et du coup, on adhère à cent pour cent. Avec le morceau titre qui se trouve au bout de la B, ils tapent dans l’early Floyd. Ils se prennent littéralement pour Syd Barrett. Rien n’est plus difficile que de vouloir recréer cette antique perfection psychédélique. Avec «All For Naught», ils se prennent pour les Beatles et encore une fois, ils n’en ont guère les épaules. Ils cultivent une tendance à vouloir poppiser à l’anglaise. C’est un album qu’il vaut mieux écouter sans a-priori. Ils flirtent avec le Velvet dans «Ain’t Gonna Last All Night», mais l’esprit leur fait cruellement défaut. Il re-visent le Velvet craze avec «I Don’t Wanna Be The One You Love», c’est assez convaincu et «CIF» sonne très Lou Reed dans l’approche - Just how far/ I can go - Mais en fait, c’est un son très Spiritualized, avec toutes ces notes qui filent vers l’horizon, alors que la basse pounde lourdement. Ils reviennent en B à l’hypno dans «This Time Around». Ils passent d’un genre à l’autre avec une facilité qu’on pourrait prendre pour un manque de rigueur. Leur coup d’hypno captive en partie, mais sur scène, ça ne marche pas du tout. Le petit chanteur porte un collier de chien comme Iggy à une époque, mais il est encore trop vert. Ils ramènent du son dans «Melting Over You», une espèce de cavalcade au long cours qui vaut bien le «Sick On You» des Boys. C’est une tentative d’envolée psyché portée au chorus vengeur et pour le coup, ça devient excellent, avec toutes ces relances voraces du bassmatic. On pourrait croire que c’est enregistré par Dickinson. 

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             Leur premier album date de 2014. Bientôt dix ans ! Il porte le doux nom de Trash Glamour et franchement, il vaut non seulement le détour mais aussi le rapatriement. Pourquoi ? Parce que «City Boy Blue», amené au heavy trash new-yorkais avec une fantastique énergie du son. La basse croise le gratté d’accords, comme dans le Velvet, on sent d’ailleurs dans ce cut une grosse volonté d’hypno à la Velvet, les échos sont d’une incroyable justesse. Ils rendent hommage aux Dolls au moins à deux reprises, d’abord avec «I Can’t Stop It». C’est plein d’esprit, il faut leur donner du temps. Il est bien certain que les accords sont ceux des Dolls. Accords qu’on retrouve dans le morceau titre qui referme la marche. Gordon Lawrence rallume le vieux brasier, on entend la basse croiser dans le son, comme un requin qui crève de faim. Bizarrement Andy Manzanares n’est pas sur la photo. À l’époque, ils ne sont que deux, Gordon Lawrence (guitar/vocals) et Isa Tineo (tattoos & beurre). On voit d’ailleurs qu’Isa Tineo s’est fait tatouer le front. Dans un petit texte d’accompagnement, ils disent avoir enregistré l’album dans leur basement. D’où le côté extrêmement raw du son. Ils tentent de réinventer le New-York Sound dès «(I’m Your) Other Man». Ils continuent d’exploiter la veine du son sur-saturé avec «Genocide» et une basse tournoyante revient croiser le gratté d’accords. Encore du son extrêmement cru avec «Rich Cunt». Awfully raw ! Rien à voir avec le désastre du concert de 2018. Dans le petit texte d’accompagnement, ils disent n’écouter que deux albums, à cette époque : Raw Power et Exile.     

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             C’est avec Inside The Flesh Hotel qu’ils débarquent sur Alive en 2018. C’est d’une certaine façon une consécration. Le catalogue Alive est l’un des plus respectés d’Amérique. Patrick Boissel n’a pour ainsi dire jamais fait une seule faute de goût. L’album est recommandé pour au moins six bonnes raisons, à commencer par «Boy Before» et «Sucker» deux cuts qui sonnent comme ceux des Mary Chain, c’est-à-dire comme des hits. Ils ont bien appris la leçon. Les fans des Mary Chain vont droit au paradis, ils sont en plein de cette vieille magie. Ils naviguent au niveau de «Darklands». Ils s’en donnent les moyens. Même chose pour «Sucker», ils rallument le flambeau de la Marychiennerie. L’autre énorme surprise de l’album est l’«Up & Down» qui sonne comme une Beautiful Song : belle pop étale, c’est une merveille inespérée sur ce genre d’album, ces petits mecs travaillent leur pop au corps. Ils s’amusent aussi à pasticher Marc Bolan avec «Bigot In My Bedroom». Rien de plus gluant, c’est très léché, ils sont les rois des caméléons, ils savent restituer le gratté de petite disto qui caractérisait si bien le son de T. Rex. Puis ils passent à la Britpop d’excelsior avec «Over On Everyone». Encore une incroyable métamorphose ! On se croirait chez Ride, avec les petits tactac d’Oxford. On les voit plus loin amener «Nero» au fouette cocher, avec une jolie disto. Ils savent foncer dans le tas.

    Signé : Cazengler, son of a Beech

    Beechwood. Le 106. Rouen (76). 29 novembre 2018

    Beechwood. Le 106. Rouen (76). 12 octobre 2022

    Beechwood. Trash Glamour. Lollipop Records 2014

    Beechwood. Songs From The Land Of Nod. Burger Records 2017

    Beechwood. Inside The Flesh Hotel. Alive Records 2018

    Beechwood. Sleep Without Dreaming. Alive Records 2022

     

     

     Inside the goldmine

    - Jackie Ross n’est pas rosse

     

             Il fallut bien la rebaptiser. Elle fut d’accord. Baby Jack, ça lui convenait. Sinon elle n’avait aucun défaut. Elle disposait de tout ce qui peut rendre un homme heureux : un regard vert de rêve, un corps de rêve - elle enseignait la danse classique - une voix chantante et un caractère lumineux. Chaque jour, elle était de bonne humeur. Alors il fallait se montrer à la hauteur et veiller à ne pas la décevoir, ce qui bien sûr n’était pas simple, voire impossible. Cette attention de tous les instants créait une sorte de tension et mettait en péril l’équilibre naturel qui régit habituellement une relation sentimentale. Il s’agissait moins d’un rapport de force que d’un constat d’infériorité : comment s’élever au niveau d’un être quand on sait qu’on ne peut pas ? Elle vivait cette relation à sa façon, comme un enchantement, elle se disait prête à tout absorber, les tensions, les histoires du passé, et même le déracinement, elle avait ce genre de générosité extraordinaire. Elle vouait un culte quasi-religieux à la pénétration. La conscience d’un déficit se transforma petit à petit en gouffre, le sentiment de n’être pas à la hauteur est par définition insurmontable, il n’en finissait plus de se dire qu’elle était trop belle, trop pure, trop amoureuse, trop espagnole, trop généreuse, trop lumineuse, et pourtant, elle n’en rajoutait pas, elle veillait scrupuleusement à rester elle-même, dans le dénuement d’une extrême simplicité comportementale. C’est peut-être ça qui le subjuguait le plus, lui qui s’était habitué à fréquenter des mecs du milieu qui, justement, la ramenaient, mais ils avaient les moyens de la ramener. Sentant qu’il ne pouvait plus assumer son rôle dans sa relation avec elle, il lui annonça qu’il allait la quitter pour une autre. Elle le fixa dans le blanc des yeux. Et sans ajouter un mot, elle se leva, prit sa chaise par le dossier et le frappa en plein visage, l’envoyant rouler au sol avec deux vertèbres brisées.

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             Baby Jack et Jackie Ross ont deux points communs : une grâce naturelle et un goût prononcé pour les petites robes blanches, symboles désuets d’une certaine forme de virginité. C’est cette robe blanche que porte Jackie Ross sur son seul album Chess, Full Bloom, paru en 1964, et qu’on retrouve dans une belle compile Kent intitulée Jerk & Twine: The Complete Chess Recordings. Malcolm Baumgart et Mick Patrick se partagent le booklettage de la belle Ross. Il est essentiel de savoir qu’avant de débarquer chez Chess, Jackie Ross fut découverte par Sam Cooke qui la fit enregistrer sur son label SAR et qui la fit venir à Chicago. Elle vivait à St Louis, dans le Missouri, et n’avait que 15 ans. Sam voulut l’emmener à Los Angeles sans sa mère, mais Jackie refusa.

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             À Chicago, Jackie et sa mère sont tellement pauvres que Jackie doit aller chanter dans un club, McKee’s, pour payer le loyer. Elle gagne 15 $ par soir. L’un de ses protecteurs n’est autre que Syl Johnson qui l’accompagne à la guitare. Puis on la présente à Chess en 1964, elle y enregistre «Selfish One» qui devient numéro un, et un album. Comme Leonard Chess louche sur le succès de Berry Gordy, il met en œuvre le même arsenal, in-house band, writers and producers, mais il peine à sortir des hits, alors que Berry Gordy les fabrique à la chaîne. Leonard le renard copie aussi les fameux package tours de Berry Gordy. Jackie se retrouve à l’affiche de grandes tournées avec Little Milton, Sugar Pie DeSanto, Mitty Collier, Tony Clarke et Fontella Bass. Et voilà qu’arrivent les embrouilles avec Leonard le renard. Comme Fontalla Bass, Jackie entre un jour dans le bureau du renard et les mains sur les hanches, elle lui demanda d’un ton sec : «Where’s my money ?». Après ça, plus possible de discuter avec ces rats de Chess brothers. Ils ne veulent pas de toublemakers chez eux. Exit Jackie qui va tenter de redémarrer sur d’autres labels, comme Brunswick, mais sans succès. Elle est persuadée que Leonard l’a grillée partout, de la même façon que Berry Gordy avait grillé la carrière post-Motown de Mary Wells. Mick Patrick appelle ça a vengeful paterfamilias.  

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             Bon «Selfish One» n’est pas non plus la panacée, Jackie chante ça au doux du doux, elle pardonne au Selfish One, elle est généreuse, on la sent faible, mais elle chante à la perfe. Elle motownise Chess. Elle vise le même genre de firmament, dans sa petite robe blanche. Il faut attendre «I’ve Got The Skill» pour toucher du doigt la génie de Jackie Ross. Elle drive là un heavy groove de r’n’b au chat perché, elle fait sa Diana Ross mais plus poudrée. On la voit encore éclater le shuffle avec «I Had A Talk With My Man», elle reste dans la titube d’extrême justesse, c’est une ahurissante merveille que ce froti-là. Comme elle est agile et souple, elle se prête à toutes les fantaisies. Elle a du son, la coquine ! Mais c’est avec le round midnite qu’elle excelle. Il faut la voir taper sa cover de «Summertime», elle plonge dans la chaleur du groove de jazz, elle fait la différence en créant de la magie, elle jazze le vieux Summertime dans le sens du poil et là tu décolles. C’est ici que la Soul rejoint le jazz. Elle plonge au petit sucre candy dans «(I Wanna Hear It) From You», un heavy r’n’b de Broadway, elle descend dans le son comme une reine de Motown. Elle peut aussi chanter d’une voix pré-pubère («Change Your Ways») et se fondre dans le moule d’une pop plus commerciale («Haste Makes Waste»). Elle revient au round midnite avec «Misty» et redevient délicieusement câline, elle se frotte à l’alpaga avec un tact félin qui en dit long sur ses fêlures. Avec «Wasting Time», elle fait son truc à la simple délicatesse, elle ne cherche pas à forcer, elle agit avec un tact d’oie blanche. «Be Sure You Know» vaut encore pour un cut de Soul parfaite. Elle t’embarque systématiquement à la voix mouillée de Soul et t’es baisé. Il faut voir comme elle est fraîche sur ce «Jerk & Twine» qui n’est pas sur l’album. Persistante, elle signe. Elle peut aussi se fâcher, comme la copine Etta. Un autre hit avec «You Really Know How To Hurt A Girl», une merveille pour qui sait entendre. Jackie est la petite déesse chic de Chess, dommage que Leonard le renard n’ait pas été correct avec elle. Elle monte dans les étages avec une étonnante facilité. Elle est tellement juste qu’elle confine à l’absolu, elle sait rester puissante dans la profondeur du Soul preaching. Comme le montre «Honey Dear», elle est parfaite dans son rôle de timorée black, fantastique poulette, chessy en diable, avec derrière elle des sacrés chœurs d’éthos. C’est une Soul à tomber de sa chaise, ça groove dans l’éclat du son. Jackie Ross, c’est de la magie permanente, elle chante son chant au better stick to one dans «Stick To One», elle chante à fleur de peau, à fleur de nénuphar. Elle est dans le sucre de la magie noire, elle se répand dans ta cervelle. Elle s’en va ensuite swinguer sa Soul au sommet du ouh-ouh de glotte avec «My Square», Jackie est une singulière cocote, elle est remplie d’allant à ras-bord, son ouh-ouh est véritablement la huitième merveille du monde. «Dynamite Lovin’» l’assoit sur le trône de reine de la Soul sixties, c’est aussi bon qu’un hit des Supremes de l’âge d’or. Elle rivalise encore d’ardeur et d’entre-cuisse avec Diana Ross dans «Take Me For A Little While», elle a raison, Jackie, le monde appartient à tout le monde. Elle monte pour de vrai, elle peut démolir Motown quand elle veut, elle dispose de ce super-pouvoir. C’est explosif. On la voit encore monter au sommet du lard fumant avec «We Can Do It». Elle ne s’appelle pas Ross pour rien. Tout est tellement intense qu’on finit par jeter l’éponge. Elle s’implique dans tout ce qu’elle fait. Encore un vieux shoot de r’n’b avec «I Dig His Style». Elle tire ça à quatre épingles.

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             En 1981, paraît un double album de Jackie Ross & Little Milton : In perspective. Il va tout seul sur l’île déserte. Deux performers de cet acabit rassemblés sur le même disque, on n’avait pas vu ça depuis les albums de duos de Marvin Gaye. Dès «I Like Your Loving», ils annoncent la couleur. Little Milton allume, mais Jackie encore plus. C’est une folle de la glotte. On se croirait sur les deux albums de duos Temptations/Supremes. On les voit rivaliser au fil des cuts, Jackie chante à la fine et ce démon de Little Milton remonte encore par-dessus. Ils font du heavy groove de rêve («Street Girl») et de la good time music («I’m In Love With You») que Little Milton chante à la glotte congestionnée. En B, Jackie tape un fantastique slowah de désir éploré («I Need You Baby») et elle remonte à l’assaut du ciel avec «One Hand Wash The Other». Elle se glisse comme Aretha dans le lit du fleuve. Little Milton tape lui aussi dans son registre préféré, le heavy blues («Let Me Down Easy»). Quelle leçon de maintien ! Il chante ça à la grosse arrache congénitale, il chante vraiment comme une belle bite en rut. C’est un compliment. Les voilà déchaînés sur «Ain’t No Fun To Me», ils font du early Ike & Tina et Little Milton ultra-chante son «Teach Me». Cette C est la plus dense des quatre, Little Milton allume «I’m Back/ And Here To Stay» comme on allume une bombe, il fait du James Brown, en mode funk hot & sexy. C’est encore lui qui charge la barque de la D avec du R&B («Nothing Beats A Failure»), il charge bien la barcasse de la Staxasse et Jackie vient casser la baraque en bout de D avec «I Think I’m Losing You», elle y va au gros popotin, comme Aretha, elle est même encore pire qu’Aretha, alors t’as qu’à voir !

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             En 1967, Jackie rencontre Eugene Record et Barbara Acklin qui la présentent à Carl Davis, chez Brunswick. Puis elle enregistre quelques singles sur Fountain. Une fière petite compile intitulée Take The Weight Off Me rassemble les singles que Jackie enregistra entre 1972 et 1982. Pas étonnant que ces singles soient devenus des pièces de collection pour les amateurs de Soul car Jackie s’y révèle exceptionnelle, elle claque son «This World’s In A Hell Of A Shape» au plus haut niveau d’expectitude. She delivers the goods, elle est complètement par-dessus les toits, c’est ahurissant, elle pulse bien le Soul power, elle vole le show. Jackie forever ! Nous autres petits blancs dégénérés sommes dépassés par le power de cette petite black. Elle poursuit son «What Would You Give» avec toute la niaque dont elle est capable, elle chante comme une reine. Puis on la voit se fondre dans le groove avec «A Woman (Gets Nothing From Love)», elle pousse bien son bouchon et elle le pousse tellement qu’il explose et elle avec. Elle est fantastique jusque dans le heavy blues, comme le montre le morceau titre, elle est au sommet de tous les arts du Pont des Arts, elle est complètement folle, elle allume tous ses cuts un par un, c’est une vraie partie de chamboule-tout. Avec «The People Some People Choose To Love» elle fait de la pop pleine d’espoir, elle chante tout ce qu’elle peut à pleine voix, elle enveloppe sa Soul au mieux des possibilités, elle regorge de jus, comme Aretha, «One Hand Wash The Other» flirte encore une fois avec le génie et la voilà qui attaque «I Think I’m Losing You» au raunch de Losing you. Elle bat tous les records, elle screame son ass off, elle chante du ventre, hey  babe, elle est épuisée de grandeur, I don’t wanna lose you, c’est l’un des hits les plus flamboyants de l’histoire de la Soul. Elle fait des coups, elle y va pied à pied, c’est une Soul sister extraordinaire, avec «Number One In Your Life», elle reste dans le slowah d’éplorée compulsive, elle est gonflée à bloc, elle tient sa note si haut et avec «Hey Love» elle devient stupéfiante. Puis on passe aux duos avec Little Milton et là attention aux yeux. Little Milton est un rut, il éructe, My sweet loving ! Ah il est en forme ! C’est un duo de sexe pur. Merveille absolue. Chants fondus. Little Milton prend les devants de «No Matter Where You Go» et Jackie le coupe dans son élan, c’est le duo le plus hot de la stratosphère, ils sont explosifs, c’est d’une violence artistique incomparable. Tout est chauffé au blanc de Baby dans «I’m In Love With You», Little Milton l’attaque à la souffrance - I can’t sleep at night/ Cause I’m in love with you - et elle lui répond qu’elle n’est pas in love with you. On sent presque les gestes dans la chaleur de la nuit de «Teach Me». «Patching Up The World» rassemble encore ces deux géants de la Soul et ils s’embarquent dans des développements extraordinaires. Little Milton chante comme un dieu et Jackie comme une reine de la Soul underground. Ils rivalisent de génie vocal, ils rockent les dynamiques de that’s gotta be allright, mis ils font un truc à eux et c’est endiablé.

    Signé : Cazengler, Jacky rote 

    Jackie Ross. Jerk & Twine: The Complete Chess Recordings. Kent Soul 2012

    Jackie Ross & Little Milton. In perspective. Golden Ear Records 1981

    Jackie Ross. Take The Weight Off Me. Grapevine 2006

     

     

    NEON DEAD

    THRUMM

    ( EP Numérique / 31 – 10 – 2022/ Bandcamp )  

    La pochette attire l’œil. Elle est différente. Rien d’exceptionnel. Des gens qui marchent dans une rue. Au premier plan, qui nous tourne le dos, un couple habillé de reflets flashy. Devant eux une foule impersonnelle grise. Sans visage. Seule une toute jeune fille se détourne de cette masse uniforme. Elle regarde le couple et sourit. De-ci de-là de petits tirets de lumière rouge. De violentes illuminations de la même couleur flamboient dans les vitrines… Se dégage de cette banale vue une impression d’immense solitude.

    Sont cinq originaires d’Atlanta en Georgie. Ont déjà participé à d’autres groupes.

    David Prince : guitar / Chris Albamonte : guitar / Glen Williams : bass / Troy Wolf : drums / Sean Shields : vocals.       

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    Overdrive : portent bien leur nom, dès les premières notes Thrumm vrombit, ah, le doux bastringue, même pas le temps de se réjouir que déjà Sean Chields vous martèle de sa voix, un chanteur, un vrai, qui prend le commandement du vaisseau et vous êtes prêt à le suivre les yeux fermés. En plus deux guitares acérées et fuzzantes lui ouvrent le chemin comme ces éperons d’acier qui ornaient la proue des trirèmes romaines, quant à sa batterie de Wolf  il   la conduit en chef de meutes, partout des roulements, échines fuyantes qui s’effacent pour laisser la place et revenir aussitôt… Juste un problème, ce mal-être que distillent les lyrics de Sean, au départ vous êtes comme dans Ligth my fire des Doors, mais les portes coulissent mal, trop de vantardises, ça sonne faux,  de fait ces envols se déroulent dans sa tête, ce n’est pas qu’il plane c’est qu’il tire des plans plus haut que la comète.  Morning after Judgement Day : avez-vous déjà entendu une batterie foudroyée qui avance encore bientôt relayée par des guitares enragées et une basse qui groove à mort, après l’overdrive c’est la descente obligatoire, Sean nous emmène tout en haut des possibles dont on rêve pour nous précipiter dans le toboggan de l’effondrement, de cette prise de conscience de la misérabilité  de sa condition humaine, l’est au-dessous du plancher, l’a dépassé le stade de la mort, l’est en train d’admonester Dieu, ne l’écoutons plus, suivons la musique qui déménage et approfondit le carnage. Throwing stoned : les musicos nous larguent des containers de double-rations, il devrait être interdit de triturer avec tant de hargne et d’efficience de pauvres instruments qui du coup se réfugient dans le rythme plus lent des ramasseurs de coton dans sous le soleil du Sud, puisque Sean a brûlé les étapes que Dieu avait prévues ne lui restent plus qu’à discuter avec ses frères humains. Quand l’amour divin est dépassé il ne reste qu’à brûler de haine. Sean montre et enseigne le chemin. Envoyer tout bouler et tournoyer sans regret dans une fête sans fin. Magnifier tous les excès. Ne pas se remettre en question. Neon dead : guitares en feu, drumming dévastateur, c’est le retour à la case départ, celle de la pochette, marcher, toujours marcher dans la rue et dans sa tête, le chant devient lyrique, quelle performance, au-delà du bien et du mal, les guitares s’embrouillent, rester droit dans ses bottes, ne plus vaciller, ne plus quitter le domaine de la nuit, ne pas se libérer de son ivresse, devenir à tout instant ce que l’on est, rester soi, entièrement soi et rien que soi. Au petit matin alors que les néons s’éteignent il faut toujours garder en tête la présence de la lumière des orages traversés. La vraie vie.

    M’étonnerait que l’EP ne reçoive pas l’avertissement parental par lequel les américaines ligues de vertu puritaines stigmatisent les disques censés donner de mauvaises idées aux adolescents… Thrumm joue gagnant sur tous les tableaux. Musicalement c’est un régal, tant au niveau de la voix que des instruments. Chose rares les lyrics sont au niveau. Leur manque encore la force mythique que leur insufflait un Jim Morrison mais ils ont déjà un pied sur le chemin qui mène dans l’autre pays.

    Damie Chad.

     

     

    BURY ME WHERE I DROP

    LAGOON

    ( Electric Valley Records / Bandcamp / Octobre 2022 )

    Anthony Gajila : vocals, guitar / Brady Maurer : drums / Kenny Coombs : bass.

    Viennent de Portland. C’est dingue toutes les formations qui essaiment de cette ville de l’Oregon. Une pépinière ! Le groupe s’est formé en 2017. Un beau nom qui tout de suite évoque Lovecraft et les profondeurs troubles des sectateurs de Cthuthlu. Un titre qui sent les tourbières du delta blues et une pochette séduisante. Elle réussit à amalgamer un paysage intergalactique avec une image qui semble sortie tout droit d’un western.

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    I see the hate in you : frétillements de queue de crotale, ondulations riffiques, une guitare grince à la manière des grilles de cimetière poussées par le vent dans les poèmes de Verhaeren, la voix s’élève, calme, paisible alors que la basse tremble trop fort, elle dicte ses dernières volontés, elle est teintée de l’ironie du néant, guitare comme un poste de radio qui ne parvient pas à se stabiliser sur la fréquence choisie, maintenant un solo pointu comme un poignard que l’on enfonce lentement dans nos oreilles, on en oublierait qu’il y a une batterie qui marque le rythme très lent, elle nous achemine vers la fin sans que l’on s’en aperçoive, le son s’éloigne doucement à des millions de kilomètres de nous. Dead and gone : quel est ce bruit qui nous parvient de l’eau qui coule, le moteur d’un engin qui fonce, et le morceau survient, assez joyeux, au-delà des plus optimistes prévisions. La séquence est remplacée par une autre plus orthodoxiquement rock ‘n’roll et le vocal nasalisé se coule dessus, ambiance festive, sur le simple du morceau sorti au mois de septembre dernier un squelette bouteille à la main et clope au bec est assis en son cercueil apparemment tout heureux de vivre. Le morceau se termine en farandole. Bury me : ( feat Marlo Kapsa ) : rythmique pulsative, Anthony chante avec son étrange voix de basse et Marlo lui répond de son timbre clair et ajourée de girly à qui on ne le lui fait pas. Un long pont à traverser, la guitare ronronne comme un moteur de hors-bord. Maintenant chantent de conserve. Le titre est lourd mais l’ensemble est assez léger. Sharpen it : démarrage bien affûté, les guitares balancent et tirent leur bordée sans anicroche, un peu de suspension, mais c’est pour repartir encore plus vite, un vocal davantage sauvage, l’on nage en plein heavy metal, l’équipage s’escrime sur ses instruments et l’on se régale. Filochent quinze nœuds avec vent arrière, attention l’allure ralentit mais l’intensité ne faiblit pas, au plus près du vent, les embruns fouettent le visage, et l’on a l’impression de vivre pleinement.  Face down : plus doux, plus musical, ce n’est pas le slow de l’été car l’on donne un tantinet dans l’emphatique, la guitare prend ses aises et nous déroule un long solo des plus agréables, un instrumental, ne serait-ce pas la meilleure des six plages ? Some nerve : un habituel bruissement d’élytres d’insectes bloqués sur une mousseline de moustiquaire, un vocal à arracher les cornes d’antilopes à pleines dents et un riff de guitare qui fonce en avant comme s’il était poursuivi par une horde de tigres affamés, beau boulot de batterie en pressurisation et la basse qui souque ferme. Se termine trop rapidement.

    Les trois dernières pistes ( face B ) sont les meilleures. L’ensemble manque toutefois d’un peu d’imagination et de création. Au vu de la pochette l’on attend mieux.

    Damie Chad.

     

    *

    La scène se passe à Toulouse en 1971 dans la petite Librairie Demain, un repaire gauchiste, spécialisée dans les ouvrages politiques, sociologiques, et artistiques, ouvertes à tout un tas de revues underground…  

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    • Jeune fille - l’endroit était tenu par deux êtres féminins adorables – qu’en est-il de ma commande, d’il y a déjà trois semaines ?
    • Quelle commande, je ne m’en souviens pas, attends Damie, je regarde sur le cahier, non rien à ton nom…
    • C’était Le Manifeste électrique aux paupières de jupes!
    • Arrête de me faire perdre mon temps !
    • Mais si Le Manifeste électrique aux paupières de jupes, aux Editions du Soleil Noir
    • Non, mais tu es sérieux ?
    • Tu ne trouveras pas un garçon aussi sérieux que moi dans cette galaxie !
    • Arrête je n’y crois pas, tu as inventé le titre pour nous faire chercher pour rien !
    • Tiens, je prends cette revue que sur ce présentoir, Starcrewer, je t’en ai acheté un numéro, je l’ouvre, là, regarde l’annonce de la parution du Manifeste électrique aux paupières de jupes!
    • Oh ! Damie excuse-moi, nous avions pensé que tu te moquais de nous, la commande part ce soir, reconnais tout de même que le titre est un peu bizarre !

    Je vous reparlerai de Starcrewer une prochaine livraison. Pour conclure l’anecdote, quelques jours plus tard je rentrai en possession du fameux Manifeste aux paupières de jupe… Je l’ai déjà présenté dans la livraison 466 du 28 / 05 / 2020. N’en étais plus aussi enthousiaste que voici un demi-siècle. Certes à l’époque je n’avais subi ni commotion, ni révélation à sa lecture, mais c’était une des toutes premières fois que la poésie de notre pays se revendiquait d’une écriture rock ‘n’roll… Voici deux ans l’attrait de la nouveauté s’était diantrement évaporée, pour le dire en quelques mots : l’écriture m’a paru surfaite et vieillie… Toutefois je citais quelques noms qui surnageaient parmi les participants : notamment : Zéno Bianu, Michel Bulteau, Patrick Geoffroy, Matthieu Messagier.

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    Or voici que dans un entassement de bouquins, j’aperçois un livre de Zéno Bianu. Tomber sur un livre de Zéno Bianu dans une bibliothèque littéraire, n’est pas un évènement rare. Né en 1950 il doit avoir à ce jour écrit près de 80 ouvrages de poésie, une douzaine de pièces de théâtre, quelques essais, dirigé une collection de poésie, participé à moulte lectures publiques, effectué quelques mises en voix sur scènes et sur CD… Il a notamment écrit une trilogie jazz consacré à Chet Baker, John Coltrane, et  Jimi Hendrix un artiste – Baudelaire l’appellerait un phare - que l’on range généralement sous l’étiquette rock ‘n’roll. Yves Buin a préfacé le Chet Baker et le John Coltrane. Yves Buin s’est fait connaître en 1973 avec trois autres complices, Jean-Christophe Bailly, André Velter, Serge Sautreau  par la parution aux Editions 10 / 18 de De la Déception Pure, Manifeste froid. Entre parenthèses c’était plutôt un anti-manifeste, mais le mot attire et je suppose que la précédente parution du Manifeste électrique aux paupières de jupe n’est pas étrangère à l’immixtion du vocable dans le titre.

    Ces trois livres sont parus aux éditions Le Castor Astral.  Aujourd’hui Le Castor Astral publie une quarantaine de livres par années. Les amateurs de rock ‘n’ roll connaissent leur Collection Musique, Kr’tnt en a chroniqué quelques uns.  Les trois ouvrages de la trilogie jazz ne sont pas publiés dans cette collection car ce ne sont pas des études sur tel ou tel chanteur ou sur telle ou telle époque ou style musical. Je me souviens avoir rencontré les deux fondateurs de cette maison d’éditions au tout début de son existence : ils présentaient quatre ou cinq minces plaquettes de poésie ronéotypées agrafées dans une couverture cartonnée de couleur. Ils croyaient dur comme fer à la poésie et l’avenir leur a donné raison.

    JIMI HENDRIX

    ( AIMANTATION )

     ZENO BIANU

    ( Le Castor Astral / 2010 ) 

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    Il est des choses plus difficiles que d’autres. Certaines flirtent avec l’impossible. Pensons à Mallarmé et à son sonnet Hommage à Richard Wagner. Lui qui décréta que la poésie devait reprendre son bien à la musique, en vint à évoquer la partition du Maître plutôt que les fracas d’un concert. Un texte crucial pour qui veut écrire non pas sur la musique ( la triste tache que nous accomplissons en ce blogue ) mais écrire avec les mots le son de la musique. C’est d’ailleurs dans ce poème que Mallarmé s’est ironiquement occupé à enclore le vers au plus près de la réalité triviale des choses qu’il ait pu composer : Enfouissez-le moi plutôt dans une armoire.

    A croire qu’il existe une incompatibilité avec le son qui s’accomplit et le sens qui s’effrite. De haute poésie, héritière de plusieurs siècles d’harmonisations vocaliques et consonnantiques, Mallarmé parlait de haute musique, notée et mise en sa composition par écrit.

    Que la poésie françoise moderne s’en veuille rendre hommage à cette diabolique musique que l’on joue d’instinct sans savoir l’écrire ou la lire, n’est pas à la portée de tout le monde. Zéno Bianu s’y risque en ce volume. S’attaque à un tordeur, à un vrilleur de notes. Encore faut-il trouver l’art et l’or du dire. Si Mallarmé cite d’emblée en premier mot ‘’ silence’’ pour évoquer la musique, Zéno Bianu opte pour la blancheur de la page pour parler d’un noir porteur de sang rouge. Cent fois il revient à la charge, cent fois son poème d’une seule strophe de vers inégaux dessine la silhouette de Jimi. Ce n’est pas un dessin à proprement parler, une épure, une figuration plutôt, non pas d’un contour humain ( trop humain ) mais du mouvement qu’il agite et suscite, à l’intérieur de lui-même, à l’extérieur de l’espace.

    Un Jimi de solitude. Qui n’est pas seul. Un fruit est d’autant plus succulent qu’il est chargé de sucs. Ce sont ces nectars qui donnent le fruité de sa peau. Jimi le noir, Jimi le rouge, aborde la couleur bleue de ses ancêtres, ceux que la boue du delta a rendu blue. Zéno Bianu use de synesthésie, il s’emploie à colorier de ses mots noirs le blanc de la page. Jimie est arc-en-ciel. Il porte l’arc du guerrier et sa flèche crève le bleu du ciel.

    Jimi est la flèche, elle n’a pas besoin de bouger puisqu’elle est taillée dans le bois du ciel. Jimi voyage, de corps en corps, de filles en filles, il glisse de peau en peau, peut-être une fois mort entrera-t-il dans la peau d’un serpent ou d’un éléphant, à moins qu’il ne devienne végétal ou cigüe. Toute son existence fut cet unique périple, il a les notes et les mots qu’il plante et enfonce dans les raidillons et les sommets de la vie que l’on se doit d’escalader. Sans doute a-t-il choisi la voie des abysses, celle des profondeurs troubles, dans lesquelles on se baigne en riant, cris et exultations, puis l’on se laisse aller et l’on glisse vers quelque chose qui ressemble à du néant, une ampleur colorée, ouatée dans laquelle on s’immerge, et bientôt les coloris s’effacent. L’eau devient transparence, est-ce de l’eau de feu ou de l’eau de naissance ou de l’eau de mort, la question est-elle à débattre, ne se valent-elles pas toutes les trois, ne sont-elles pas la même eau de source. Comment cela se termine-t-il ? Cela ne se termine pas, Hendrix a rejoint ce point immobile, ce nadir du souffle humain et animal où toutes les contradictions se résolvent ou s’annulent…

    Ce livre de Zéno Bianu est à lire. Et à méditer. Il nous présente un Hendrix tel qu’en lui-même l’éternité ne le change pas. Qu’il en soit vivement remercié.

    Damie Chad.

     

    *

    Tiens m’étais-je dit en lisant l’article de John Jeremiah Sullivan ( voir livraison 571 du  20 / 10 / 2022) l’écrivain Paul Bowles fut donc un passionné des vieux 78 tours de blues et de country. Or de Paul Bowles lui-même je ne possédais aucune connaissance particulière hormis laquelle qu’il était… écrivain. Faudra que je me renseigne plus tard. Deux jours après j’avais totalement oublié. Deux semaines plus tard, que débarrassant une des chambres de la maison des quelques six cents livres qui s’y entassaient le nom de Paul Bowles sur la couverture d’un des bouquins que je transbahutais me saute aux yeux. Lecture immédiate.

    SUR

    GERTRUDE STEIN

    PAUL BOWLES

    ( BilingueEditions Du Rocher / Mars 2000)

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    Je n’éprouve aucune appétence particulière pour l’œuvre de Gertrude Stein aussi ne m’attarderai-je pas sur son œuvre littéraire dite d’avant-garde qui n’est pour moi qu’une resucée du réalisme… Pour ce qui concerne beaucoup plus spécialement notre blogue musical, nous noterons que le compositeur Virgil Thomson a composé deux opéras sur deux livrets écrits par notre écrivaine, à savoir Four Saints  in three Acts et The Mother of Us all.

    Le livre n’est que la retranscription de deux interviews de Paul Bowles réalisées en 1995 et 1996 par Florian Vetsch. Notons que le journaliste connaît parfaitement et le travail de Stein et l’œuvre de Paul Bowles. Dernière précision, Paul Bowles né en 1910 est décédé en 1999. 

    Paul Bowles a rencontré en 1931 Gertrude Stein à Paris où elle s’était ‘’exilée’’ pour raisons pécuniaires. Leurs relations littéraires cessèrent pour divergences idéologiques, Stein très réactionnaire s’élevant contre la politique du New Deal de Roosevelt…

    Bref ce petit livre ne nous apporte aucune précision quant à la passion de Paul Bowles pour les vieux 78 tours de blues et de country… A part que… Bowles est un tout jeune écrivain lorsqu’il rencontre Gertrude Stein. Il lui montre ses premiers poèmes qu’elle critique vivement. Gertrude avait un franc-parler qui ne plaisait pas à tout le monde. Ernest Hemingway qui lui doit beaucoup, devenu auteur renommé, en dressera un portrait peu élogieux.

    Bowles remué par les arrêts définitifs de Gertrude n’écrira plus, pendant longtemps, de poésie. Le jugement de Gertrude le conforte en une de ces certitudes intimes : jamais il ne sera un grand poëte. Pendant longtemps il abandonnera l’écriture en faveur de la… composition musicale.

    Direction YT. A peine ai-je tapé le nom de Paul Bowles que se présente à moi Music of Morocco, cela n’est point étonnant, Dès 1947 Bowles a vécu à Tanger au Maroc, il y mourra.  Bowles ne joue pas sur ce disque, il s’est contenté d’enregistrer des groupes locaux marocains. Dring ! immédiatement s’élève en moi la référence Brian Jones The pipes of Pan at Joujoukha.  Qui a en 1968 emmené Brian Jones au Maroc écouter ces musiciens ? Réponses : Brion Gysin. On ne présente plus ce peintre poëte de la Beat Generation ami de Burroughs. En quelles circonstances Brion Gysin a-t-il eu connaissance de cette musique ? En 1950 à Sidi Kacem, lors d’un festival en compagnie d’un certain Paul Bowles. Music of Morocco a été enregistré en 1959 par Bowles pour The Library of Congress, la même pour laquelle John Lomax enregistra les musiciens de Blues du Delta… La boucle est bouclée, le serpent se mord la queue…

    En tant que compositeur Paul Bowles a écrit de la musique que nous qualifierons de classique pour piano. Pour la définir sommairement nous dirons quelle s’inscrit dans la lignée de la modernité initiée par Bartok… Bartok qui a écumé la Hongrie et la Roumanie pour sauver et transcrire les airs populaires et tziganes…

    Apparemment il existe une certaine logique souterraine et signifiante en ce monde…

    Damie Chad.

     

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

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    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 5 ( SUPER PASSIF ) :

    26

    Le Chef éteignit son Coronado :

             _ Agent Chad, pourriez-vous déglinguer les loupiotes des lampadaires avoisinants dans la rue, nous avons besoin d’obscurité, après quoi vous fermerez les volets, et vous tirerez rideaux et double-rideaux.

    J’obtempérai avec joie. Tout gamin j’avais pris l’habitude de briser à coups de cailloux les ampoules des réverbères, je m’empressai d’en déglinguer une bonne dizaine grâce à mon Rafalos 19. Garder son âme d’enfant malgré les vicissitudes de l’existence est important… Dans le noir je rejoignis le Chef à son bureau et déposai le bristol que j’avais retiré de la gueule de Molossa sur le bois verni… Pendant de longues minutes, nous ne vîmes rien. L’obscurité était absolue. Les chiens grognèrent sourdement :

             _ Agent Chad, je suis sûr qu’elle est là, nous n’allons pas tarder à en avoir la preuve, tenez la voici !

    Deux minuscules points rouges s’allumèrent sur le bureau, rose pâle au début et très vite incandescents.

    Le Chef alluma la lumière.

    27

    Le Chef allumait un Coronado :

             _ Les deux points rouges, un dans chaque œil, identiques à ceux que mon Rafalos 21 a filmés lorsque la garce s’est approchée de nous. Elle nous a laissé sa carte de visite. Un véritable défi, elle se moque de nous.

             _ Chef, pensez-vous qu’elle était dans la voiture lorsque nous revenions du cimetière ?

    _ Certain ! Nous avons affaire à une ennemie invisible qui se manifeste quand elle veut ! Une chance, les chiens la sentent et nous avertissent.

    _ Chef, Molossa et Molossito ont grogné, elle serait donc dans la pièce, et écouterait notre conversation, c’est effrayant !

             _ Inutile de paniquer Agent Chad ! Je ne sais plus quel est le grand esprit qui a déclaré ‘’ L’Homme est adossé à la mort, comme le Penseur à la cheminée’’, une sage parole, Agent Chad, où que vous soyez la mort vous suit, parfois elle vous précède même, ou alors elle marche à vos côtés comme un vieux camarade. Livrons-nous à une petite expérience. Un : j’écrase mon Coronado dans le cendrier. Deux : j’éteins la lumière. Trois : nous voyons les deux points rouge vif. Quatre : attendons un peu, ils pâlissent, voilà ils ne brillent plus. Elle est partie !

     _ Pourtant Chef, j’avais compris qu’elle était toujours-là !

    _Oui, elle est toujours là mais elle ne s’occupe pas de nous, elle se manifeste, comment dire d’une façon rapprochée, lorsque c’est nous qui la recherchons !

    _ Il est sûr, Chef que j’ai promis de lui régler son compte !

    _ Et moi Agent Chad, d’après vous pourquoi avons-nous parcouru toute la semaine dernière les allées du Père Lachaise, moi aussi j’ai un compte à régler avec elle, ne me demandez pas lequel, sachez que j’ai deux mots à lui dire entre quatre yeux !

    Le Chef ralluma la lumière et un Coronado. Sa voix devint plus grave :

             _ Elle connaît notre détermination, elle a envie de s’amuser, de jouer une partie d’échecs avec nous, aussi a-t-elle entrepris de créer un canal de communication entre elle et nous.  

    _ Et ce vecteur communicatif ce sont Molossa et Molossito !

    _ Agent Chad, vous avez tout compris !

    28

    Le Chef et moi avions convenu de prendre une journée de repos et de réflexion. Je roulais doucement vers Provins. Les cabotos étendus sur la banquette arrière ronfloutaient paisiblement. J’étais un peu nerveux, je ne voulais pas me l’avouer mais je ne cessai de surveiller la route dans mon rétro. Un peu de compagnie me ferait du bien pensais-je. Peut-être trouverais-je une présence humaine dans la cafétaria d’un relais d’autoroute, quelque chose me poussait à continuer… Je fredonnais I’m a lonesome fugitive de Merle Hagard, au loin, j’aperçus une silhouette sur le bord de la route. J’avais quitté la highway avant Reims et traversais une région boisée. Une jeune fille qui fait du stop, ma galanterie innée de rocker m’obligea à m’arrêter. Ses cheveux blonds ressemblaient à ceux d’Alice. Ce n’était pas Alice. Je n’eus même pas le temps de baisser la vitre. Elle ouvrit la portière et s’assit à mes côtés.

    • C’est gentil de vous arrêter Monsieur, j’habite à Savigny, c’est tout droit sur la route de Provins, vous n’aurez qu’à me laisser à l’embranchement qui mène au village.

    Jolie, mais pas bavarde. J’essayais en vain de discuter, elle répondit deux ou trois fois par des monosyllabes dépourvus de signification. Sans me regarder elle fixait la route droit devant elle. Le silence était pesant. Je me méfiais, pas trop, les chiens qui avaient levé le museau quand elle s’était installée dans la voiture, s’étaient illico replongés dans leur sommeil. Je ne crois pas qu’elle les avait remarqués.

    29

    Brusquement elle tendit le bras :

             _ Monsieur, cent mètres après le virage, vous pourrez me déposer au panneau Savigny, ce sera parfait.

             _ Faire un détour ne me gêne pas Madmoiselle, je peux vous laisser pile à l’adresse où vous vous rendez.

             _ C’est gentil Monsieur, je vais chez mes parents, leur maison est située à l’autre bout du village.

    Le patelin était tout en longueur, je roulais tout doucement, la chaussée était parsemée de ces passages piétons surélevés détestés par tous les conducteurs, mais bientôt il n’y eut plus que des champs. Du doigt elle désigna une habitation solitaire qui faisait face à un long mur de pierres.

    • C’est-là, juste en face de la grille du cimetière.

    Je freinai, et m’arrêtai pile devant la porte d’entrée de la maison. Elle descendit sans attendre :

             _ C’est très gentil Monsieur, mes parents seront contents que j’arrive si tôt, oh, je n’avais pas vu que vous aviez des chiens, ils sont choux et sages, merci beaucoup Monsieur, au revoir !

    Elle claqua la portière et se dirigea vers la porte d’entrée. Je démarrai. Pas causante la miss, j’aurais bien aimé dragotter un peu. Tant pis. Pour une fois, le charme invincible du rocker n’avait pas fonctionné. Avant le virage qui me ramenait sur la nationale, instinctivement je jetai un coup d’œil dans le rétro, ma passagère était en train de pousser la grille du cimetière. Cela me fit une drôle d’impression.

    29

    Le lendemain je retournais au local. Le Chef fumait un Coronado. J’étais assez content de moi. Je n’avais rien trouvé mais j’avais une piste.

             _ Chef, je brûle, j’ai une idée mais je ne sais pas quoi en faire. J’ai passé toute la journée et toute la nuit à écouter Black Sabbath et à lire tout ce que j’ai pu trouver sur eux dans ma bibliothèque et sur le net. Que dans la forêt de Laigue nous soyons entrés dans une fissure de l’espace-temps, je veux bien l’admettre, mais pourquoi précisément dans le manoir photographié sur la couverture de leur premier album. Pour le moment je reste bredouille, mais si à deux nous nous penchions sur la carrière du groupe, nous finirons par tomber sur un détail qui…

    Le Chef ne me laissa pas terminer. Lui aussi s’était penché sur Black Sabbath. Il avait même interrogé par téléphone l’archiviste-spécialiste du Service, le célèbre Cat Zengler, la conversation avait été passionnante, mais non aucun détail dans toute la discographie – sans parler des anecdotes et des ragots – n’apportait l’ombre d’un éclairage sur ce que nous avions vécu dans la forêt de Laigue.

    • Agent Chad, je m’aperçois que cette journée de réflexion provinoise n’a pas été fructueuse, si tant est que vous l’ayez occupé à réfléchir, je pense que selon votre déplorable habitude vous avez passé votre temps sur la banquette-arrière de votre automobile avec la première auto-stoppeuse rencontrée sur la route.

    Pour couper court à ces perfides insinuations je racontais ma si peu érotique rencontre auto-stoppière sur la route de Provins. A ma grande surprise il m’écouta avec intérêt.

             _ Agent Chad, nous partons immédiatement !

             _ Oui Chef, où ?

             _ Au cimetière de Savigny !

    A Suivre

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 573 : KR'TNT 573 : JERRY LEE LEWIS / MALACO / GRAHAM DAY / BOBBY PARKER / REPTIL / NEGATIVE CONCEPT / KRAMPOT / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 573

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    03 / 11 / 2022

     

    JERRY LEE LEWIS

    MALACO/ GRAHAM DAY / BOBBY PARKER

        REPTIL / NEGATIVE CONCEPT

    KRAMPOT/ ROCKAMBOLESQUES

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 573

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

    L’Apocalypse selon Saint-Jerr

     - Part Five - Back-(hell)fire

     

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             On le disait foutu.

             — Paraît qu’y circule sur un fauteuil roulant. Y l’est cuit aux patates !

             — Paraît même qu’on l’a vidé comme une volaille. Y l’en a plus pour très longtemps...

             — De toute façon, avec la vie qu’y l’a mené et tout ce qu’y s’est mis dans l’cornet, c’est un miracle qu’y soit encore là. Y doit avoir une drôle de constitution ! Y vont sûrement l’conserver dans un bocal !

             — T’as vu les photos sur Internet ? Y l’est pas jojo ! 

             — Ah ouais, ça craint...

             — Y l’a les yeux humides, c’est pas bon signe. Tu vas voir, ça va s’terminer comme l’autre facho d’Franco, là, y vont l’brancher pour le maintenir en vie artificielle et faire encore du blé sur son dos...

             Jerry Lee cuit aux patates ? Jerry Lee sous perfu ? Ah ah ah ! Non mais vous rigolez ? Il a 80 balais et il fait l’actualité à lui tout seul avec deux albums stupéfiants, Rock & Roll Time et The Knox Sessions. Vous en connaissez beaucoup des gens qui sortent deux albums stupéfiants à 80 balais ? Du coup, c’est une actualité qui balaye toutes les autres, car Jerr, pour pas mal de gens, ça touche un peu au religieux. Ce fut aussi le cas pour Elvis, bien sûr, mais c’est peut-être plus marqué en ce qui concerne Jerry Lee. Sans doute parce qu’il a su rester fidèle à sa légende de hellraiser toute sa vie. S’il est un homme qui au vingtième siècle a vraiment su incarner l’essence même du rock’n’roll qui est la sauvagerie, c’est bien l’immense Jerry Lee Lewis. Avec lui, on entre dans le domaine du sacré, de l’intouchable et de la démesure. Jerr serait-il le dernier grand héros américain ? C’est fort probable. En tous les cas, une chose est sûre : il est depuis soixante ans le dieu d’une génération d’indécrottables rockés du bulbe.

             Petit retour aux années cinquante. Jerry Lee et Chuck Berry s’étaient retrouvés tous les deux à l’affiche d’un concert. Chickah Chuck était tête d’affiche et s’apprêtait à monter sur scène APRÈS Jerry Lee. Comment le Killer lava-t-il cet affront ? Il mit le feu à son piano, sortit de scène et en croisant Chuck dans la coulisse, il le mit au défi :

             — Now beat this, niggah !

             Vas-y, essaye de faire mieux ! Évidemment, PERSONNE n’a jamais pu rivaliser avec Jerry Lee. Little Richard et Chuck Berry ont bien tenté de lui ravir son titre de champion, mais en vain. Jerr avait quelque chose en lui que les autres n’avaient pas : le jerrylisme, cette façon de démonter la gueule des classiques du rock et de gronder comme le cerbère des enfers, cette façon de plier les chansons à sa volonté sans produire le moindre effort, cette arrogance dégoulinante de génie, cette extraordinaire science de l’élévation qui distingue les purs rockers, cette facilité à dominer le monde en grimpant sur un piano. Et puis cette voix qui couvre tous les aspects de la beauté mélodique et de la rage, la vraie, celle que combattit Pasteur.

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             L’un de ses plus grands exploits date de la Fête de l’Huma, en 1973. Nous étions trois lycéens partis en pèlerinage. Le parc de la Courneuve était pour nous la terre sainte car Jerry Lee et Chuck Berry étaient à l’affiche. Cette fois, Chuck passait en premier. Il attaqua son set dans l’après-midi, accompagné par le bassiste et le batteur d’Osibisa, un groupe africain basé à Londres qui bénéficiait à l’aube des seventies d’une petite notoriété. Les blackos avaient joué un peu avant et on avait bien bâillé aux corneilles. On vit arriver Chickah Chuck sur scène et nos pauvres petits cœurs se mirent à battre la chamade. Il portait un pantalon rouge et une chemise bariolée. Il fit un morceau, deux morceaux et au commencement du troisième, on vit un barbu débarquer sur scène, par l’arrière. Ce barbu portait un Stetson, des Ray-Ban noires, un col roulé blanc aux manches retroussées et il fumait le cigare. Il vira le batteur d’Osibisa sans ménagement et prit sa place. Une rumeur courait dans le public. C’est Jerry Lee ! Au lieu de battre la mesure du standard que Chickah Chuck attaquait à la guitare, Jerr se mit à faire le con et à jouer n’importe quoi. Était-il complètement pété ? Au moment où il jeta ses baguettes en l’air, le temps sembla s’arrêter. Ça ressemblait à du sabotage. Excédé, Chickah Chuck débrancha sa Gibson rouge et quitta la scène. La foule se mit à beugler. Puis tout alla très vite. Dans la minute, un véritable déluge de projectiles s’abattit sur la scène. On n’avait encore jamais vu un truc pareil. Sur scène, Jerr était grimpé sur le piano et deux mecs essayaient de le tirer par les jambes pour le mettre à l’abri, mais ce démon leur résistait et il haranguait la foule. Soudain, il y eut un mouvement de panique générale. La foule assise se leva comme un seul homme. Sauve qui peut les rats ! Dans ce cas-là, on détale. D’autant plus vite qu’on se croit poursuivi. Ça courait dans tous les sens. On marchait sur des gens qui n’avaient pas réussi à se lever. On est tous allés se réfugier dans les stands installés aux alentours de la grande scène. Évidemment, on n’a jamais retrouvé nos sacs et nos blousons. Il régnait dans les allées une sorte de chaos, comme si une bataille venait de se dérouler. Des gens affolés continuaient de circuler dans tous les sens, à la recherche d’autres personnes. On ne s’est revus tous les trois que beaucoup plus tard dans la soirée. Un vrai miracle ! On croyait vraiment qu’on allait devoir rentrer en stop. On voyait des ambulances traverser péniblement les allées pour emmener ce qu’on imaginait être des blessés. Les rumeurs les plus folles circulaient. Un gang de bikers installé au pied de la scène aurait paraît-il chargé la foule à l’arme blanche, comme au moyen-âge. Ce fut probablement le plus beau concert de Jerry Lee. L’Apocalypse selon Saint-Jerr ! En comparaison, celle de Saint-Jean ne fut qu’une roupie de sansonnet.

             Jerry Lee avait tout simplement réussi à exploser la bible.

             — Now beat this !

             Dans les années soixante-dix, Jerry Lee était sous contrat chez Mercury et comme il enregistrait des albums de country à Nashville, il s’emmerdait comme un rat mort (dixit Choron). On tentait de le domestiquer pour mieux le vendre - Domesticity is for losers, not for the killer ! - Alors, il revenait à Memphis et appelait Knox, le fils d’Uncle Sam, en pleine nuit pour lui dire : «Meet me at the studio, I wanna cut». Évidemment, Knox accourait. Jerr ne garait pas sa Rolls dans l’allée devant le studio, mais sur les buissons fleuris de la pelouse. Et quand ils faisaient une pause, ils allaient boire un verre dans l’un de ces clubs de strip-tease ouverts toute la nuit. Dès que Jerr entrait dans le club, les filles s’agglutinaient autour de lui et le club reprenait vie. Parmi les musiciens qui l’accompagnaient lors de ces sessions légendaires, se trouvaient Kenny Lovelace (cousin de Knox) et Mack Vickery, un vétéran du rockab que Jerr avait la bonne. Et Knox ajoute que si Jerr adorait revenir au Sam Phillips Recording Service Inc. (le second, celui qui fut ouvert en 1960), c’était surtout pour le son. Knox explique que son père avait conçu et construit de ses mains les chambres d’écho. Jerr adorait s’installer dans la salle de contrôle pour y entendre le son plein de sa voix et de son piano, ce qu’il n’avait évidemment pas à Nashville. Au commencement du monde, il y avait Sam Phillips, ne l’oublions pas. Et Knox ajoute que son père lui avait appris une chose fondamentale :

             — Si tu veux qu’un génie se laisse aller, tu dois créer les conditions pour ça !

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             C’est exactement ce qu’on entend dans ces sessions inédites. Jerry Lee attaque avec «Bad Bad Leroy Brown» et le baddest badass de Memphis, c’est lui - My name is Jerry Lee Lewis/ I’m bad/ I’m bad as an ole King Kong - Jerry Lee chante ça d’une voix altérée par les excès. Ce vieux classique est une ode aux boîtes de nuit et Jerr l’explose comme on explose un crapaud avec un pétard - Have you seen these knots on my bald head ? - C’est de la magie pure et la fête continue avec «Ragged But Right», le boogie des temps anciens et il passe à la country féérique avec «Room Full Of Roses». Pareil, il l’explose et la colle au plafond, ah quelle rigolade ! Si toute la country sonnait comme ça, on en boufferait, c’est sûr. Ce démon claque des accords de piano à contre-courant - Gimme some fiddle son ! - On sent qu’il se transfigure et qu’il devient dingue. Avec «Johnny B Goode», les colonnes du temple ondulent et soudain c’est l’enfer sur la terre ! Il déclenche cette nouvelle apocalypse au piano. Le toit du studio saute, forcément, car Jerr rentre dans le lard du rock’n’roll. C’est lui Foutraque 1er, le roi des frappadingues. Puis il attaque une belle compo de Mack Vickery, «That Kind Of Fool» et si on n’est pas encore tombé de sa chaise, alors on va pouvoir le faire grâce à «Harbor Lights» - We cut this song now. You’re ready ? - C’est horrible de puissance dévastatrice. Jerr file à la surface du son comme un requin à la surface de l’eau. Il atteint un niveau de démence géniale qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Et en plus, il grogne comme au Star Club de Hambourg. Jerr brille au firmament. Il transforme chaque cut en spectacle. Retour à l’église pour «Pass Me Not O Gentle Savior». Mais le poor sinner broute des mottes en ricanant. Il va au gospel comme d’autres vont aux putes. C’est l’appel des racines de Ferriday et il déconstruit tout l’art gospellique au piano. Le diable est entré à l’église - Oh Jesus I’m beggin’ on my knees/ Oh Jesus please don’t pass me by - Puis il sort un vieux coucou qui date du ragtime, «Music Music Music/Canadian Sunset» et pour l’occasion, il devient un lion, mais un lion complètement dingue, pas celui qu’on voit au zoo. Il devient ignoble de génie et il mène son bal tout seul avec une inventivité sidérante. Il sait allier le swing à la finesse de jeu. Pas la peine de remonter sur la chaise, car voilà «Lovin’ Cajun Style» de Huey P. Meaux, l’absolue merveille, et Jerry Lee re-dévaste tout - Oh babe you’re driving me wild on the cajun style - Il fait sa grosse Bertha. Jamais un groupe de garage n’aura cette puissance de feu - When the pretty girls twist on the banks of the bayou - C’est simple, il rentre dans le rock’n’roll comme dans du beurre. Dans «Beautiful Dreamer», il se couronne de laurier : «I’m gonna tell the story of the greastest stylist of all times, Mister Jerry Lee Lewis !» Puis il rend hommage aux gens qu’il admire, Hank Williams, Bill Monroe, Jimmy Rogers et Moon Mullican. God bless you !

             Non seulement Jerry Lee explose le rock’n’roll, le gospel et l’église, mais il explose aussi la pelouse de Sam Phillips.

             — Now beat this ! 

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             En 2014, Jerr enregistre un nouvel album : Rock & Roll Time et deux photos accompagnent cette pétaudière.

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    La première montre Jerr bambin encadré par ses parents Elmo et Mamie. Elmo a une prestance de mafioso et Mamie n’est pas non plus du genre à rigoler. La seconde photo nous montre Jerr adulte devant un micro sur lequel son verre de whisky est posé en équilibre.

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    La plupart des morceaux sont enregistrés au Memphis House Of Blues avec Kenny Lovelace, Jim Keltner et une ribambelle d’autres musiciens. Jerr attaque le morceau titre de l’album à l’édentée. On s’attend un peu à le voir décliner et à s’essouffler, mais non, au contraire. Hé hé hé, il est plié de rire à la fin du morceau. Puis il fracasse un bon vieux «Little Queenie», histoire d’envoyer un message cordial à son copain Chickah Chuck et là attention, car ça va commencer à chauffer pour vos matricules. Voilà le heavy romp de «Stepchild», un cut signé Bob Dylan. Jim Keltner tape ça bien lourd et au bout de deux couplets, Jerr lance l’assaut - Play guthar son ! - Franchement, tous les garage-bands de Detroit et d’ailleurs devraient écouter ça et prendre des notes. Il tape ensuite dans Dave Batholomew avec «Sick & Tired», c’est secoué aux percus et gratté au tape-cul de Memphis. On croit rêver alors on se pince. Mais non, c’est la réalité. Jerr a derrière lui un orchestre terrible. On sent bien qu’il jubile autant que ce crocodile qui vient de choper une antilope. Jerr chauffe son boogie comme il l’a fait toute sa vie et il n’est pas du genre à appliquer une vieille recette, oh non pas du tout, il y prend un plaisir infini, ça se sent. Son boogie reste incroyablement inspiré et unique au monde. Pour redonner un petit coup de jeune au vieux «Bright Lights Big City», il part en tyrolienne. Il chante ça avec une désinvolture qui en dit long sur l’ampleur de son génie. Jerr est à la musique moderne ce que Gandhi fut à l’intelligence humaine, une nature supérieure qui n’aura vécu toute sa vie que dans la quête d’un absolu, et chez Jerr, cet absolu se matérialise par une chanson et un piano. C’est la modestie de cet absolu qui fait toute la grandeur du personnage, on l’aura bien compris. Joli coup de chapeau à Cash avec un «Folsom Prison Blues» qu’il chante à l’édentée. On croirait entendre beugler un pirate. Jerry Lee, c’est le Long John Silver du rock, il sait chauffer ses boulets pour couler les vaisseaux ennemis. Il en profite pour se rajouter un petit couplet - and play rock & roll for Jerry Lee yeah - On savoure chaque seconde de ce disque car avec un mec comme Jerr, on reste dans l’époque magique. On tremble à l’idée qu’elle ne s’arrête un jour. Mais il nous rassure en ricanant, à la fin du cut. Hé hé ! Sans doute est-ce sa façon de nous dire : «Don’t worry les gars, je suis encore là !»

             Deux horreurs suivent. La première s’appelle «Mississippi Kid», un vieux boogie du Deep South que Jerry Lee prend à coups de menton. C’est le même topo qu’au Star Club, il nous refait le coup de «Money». Il stompe le cut à la folie et claque des glissés de clavier ici et là - Oh don’t you feel it papa - Il relance ses troupes - Guthar ! - Et la cambuse explose. La seconde horreur s’appelle «Blues Like Midnight», il en fait un heavy blues killerique. Jerr arrive encore à soigner sa diction. On croirait entendre le copain du PMU, c’est un délice, il a la voix bien pâteuse du mec qui vient de siffler son premier Muscadet à huit heures du matin. Jerr est devenu une sorte de pneu increvable. Il passe partout. C’est avec «Here Comes That Rainbow Again» qu’on revient aux évidences. Ce qui le distingue des autres chanteurs, c’est le posé de la voix. Même s’il chante une rengaine insipide, il va s’arranger pour en faire une œuvre d’art. Et il boucle cette fantastique équipée avec un nouveau clin d’œil au vieux Chickah Chuck, une reprise somptueuse de «Promised Land». L’intro est un modèle : attaque sèche au piano et Keltner embraye dans la mesure. Jerr ne traîne pas. Il file à travers l’espace et le temps. Et il connaît tous les textes de ces chansons par cœur. Il jette une nouvelle fois tout son poids dans la balance. Et c’est plus fort que lui, il faut qu’il explose les balances. 

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             En 1979, Jerr entame sa petite période Elektra avec le sobrement titré Jerry Lee Lewis et sa pochette qui vieillit assez mal graphiquement. Il attaque avec un big boogie intitulé «Don’t Let Go» et comme il enregistre à Hollywood, Hal Blaine bat le beurre et James Burton gratte sa gratte. Ça swingue en sous-main. On a aussi Kenny Lovelace et les Ron Hickin Singers, alors t’as qu’à voir ! Avec «Rita May», ils font le Memphis Beat in Hollywood, que de son my son ! James Burton taille une belle croupière de solo dans «Everyday I Have To Cry» et Blaine morne plaine swingue «Number One Loving Man» à gogo. Admirable shuffle, oh I gotta go ! Jerr revient à son cher vieux «Rocking My Life Away» en B. Ah il faut le voir partir en solo, il est toujours à la pointe du progrès ! James Burton fait encore des merveilles dans «Who Will The Next Fool Be», d’autant plus que Jerr l’y invite franco de port - Take it James ! - Alors James take it ! Et c’est avec «I Wish I Was Eighteen Again» que Jerr se révèle une fois de plus un immense chanteur.

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             Sur son deuxième Elektra-disk, When Two Worlds Collide, se trouve un coup de génie : «Love Game». Jerr y pose les bonnes questions : «Why don’t you love me the way you should ?» Il a une façon très directe de poser des questions. Il s’excite, a cryin’ shame that I’m losing my mind over you ! S’ensuit un «Alabama Jubilee» très rétro, quasi-dixieland, assez marrant. Mais c’est avec «Rockin’ Jerry Lee» qu’il raffle la mise. Il recycle son vieux Memphis Beat. En B, il s’en va gueuler la mélodie du morceau titre bien haut dans le ciel et termine cet album mi-figue mi-raisin avec «Toot Toot Tootsie Goodbye», un truc fait pour danser en s’amusant. Jerr pianote son vieux ragtime de Ferriday au fond d’un studio de Nashville - I said Toot Toot Tootsie goodbye/ Along the choo choo train.

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             Le troisième et dernier Elektra-disk s’appelle Killer Country. Jerr l’attaque avec un vieux coup de Folsom et un son un peu hard, monté sur un big beat et visité par un solo de violon. On sent à sa voix que Jerr a pris un petit coup de vieux. Pas de surprise sur cet album, Jerr fait son numéro habituel : haute voltige balladive. Il ne change pas de formule. La B campe aussi sur ses positions : on reste à Nashville. Ne comptez pas sur des miracles. Il termine cependant avec une version bien round midnite d’«Over The Rainbow», l’occasion pour Jerr de jazzer son jeu.

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             Le Live At The Grand Ole Opry est un petite arnaque car la pochette nous montre le early Jerr (erreur que corrige la photo du verso), alors que le show date de 1981. Bizarrement, le texte de pochette au dos fait référence au séjour que fit Jerr à l’hosto en 1985 pour soigner son ulcère à l’estomac. Par contre, on peut choper sur l’album une très belle version de «Mexicali Rose», une merveille d’ultra-chant. Jerr pousse la sérénade au mieux des possibilités du genre. Il pique aussi une violente crise de boogie down the line avec «Hadacol Boogie». S’il reprend «Over The Rainbow», c’est bien sûr pour grimper là-haut. Il le roule dans la farine de sa mélancolie - Somewhere over the rainbow/ Bluebirds fly -  En A on le voit aussi casser les reins du boogie sur ses genoux avec «Good News Travel Fast» et bouffer tout cru «Chantilly Lace». Dans «What’d Say», il rappelle que cette fille sait branler une queue - She knows how to shake that thing - et il redore le blason de sa légende avec «You Win Again» - And everybody in Memphis Tennessee knew about Jerry Lee - Impossible de se lasser de Jerr.

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             Malgré sa pochette affriolante, My Fingers Do The Talking n’est pas vraiment ce qu’on appelle un big album. Jerr ressert pour l’occasion son pumpin’ piano, the real killer thang, avec derrière Gene Chrisman on drums et les Muscle Shoals Horns. Good ole Jerr, toujours à la pointe du progrès ! Il faut le voir haranguer la foule dans «Better Not Look Down». Il propose là un groove de lowdown extrêmement bien foutu et il déclame sa prose comme le fait William Burroughs dans son Thanksgiving Prayer. En fait c’est un album de pumpin’ piano à la sauce de Muscle Shoals, bourré de cuivres et de chœurs, idéal en somme. C’est fou comme ces mecs, Jerr et Wicked Pickett, ont su marquer leur époque. Cette sombre affaire se termine avec un fantastique ramalama de Jerr finissant, «Honky Tonk Heaven».   

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             Sur la pochette d’I Am What I Am paru en 1984, Jerr fait son voyou à moto. Mais c’est au dos de la pochette que de trouve la bonne photo d’un Jerr en lunettes noires et en blouson de cuir. Dans le morceau titre, il rappelle d’ailleurs qu’il est Jerry Lee et qu’il est comme il est, avec son pumpin’ piano. Il dispose de beaux chœurs de filles pour «Get Out Your Big Roll Daddy». On tombe en B sur «Candy Kisses», un balladif country de caractère et il cajole terriblement les couplets de «Send Me The Pillow That You Dream On», so darling Jerry Lee can dream on you. C’est aussi tendancieux que le rêve d’Andre Williams qui voudrait être le pyjama de sa copine. On peut dire que l’un dans l’autre, Jerr fait un album MCA très country et très paisible.

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             Comment va-t-on pouvoir célébrer la grandeur d’un album comme Young Blood ? Jerr refait surface après dix ans de silence. Il a soixante balais. Il pose au bord du lac, assis en smoking dans une banquette rococo. Beat that ! Pas possible. Pas non plus possible de beater le cut d’ouverture de bal, «I’ll Never Get Out Of This World Alive». Il a raison, ni Jerr ni personne ne quittera ce monde vivant, mais quand c’est dit par un gus comme Jerr, ça change tout. Alors faut-il célébrer le génie de Jerr ou celui d’Andy Paley qui produit cet album qu’il faut bien compter parmi les plus grands disques de l’histoire du rock ? Oui, Jerr chante, mais il a du son et c’est autre chose que le son de Jerry Kennedy à Nashville. Andy amène de l’eau au moulin de Jerr, c’est-à-dire le Memphis beat original. Il faut dire qu’Andy Paley est un jeune prodige qu’on voit aussi traîner dans les parages de Brian Wilson ou encore de Jonathan Richman. Il n’y a pas plus de hasard sur le crâne de Mathieu qu’il n’y a de cheveu dans ta philosophie, Horatio. Rappelons l’équation fondamentale : une vraie voix + une bonne chanson + une prod de crack = un hit éternel. Des choses comme «River Deep Mountain High», «MacArthur Park» ou encore «California Girls» en sont le résultat, et il en existe beaucoup d’autres, si l’on sort les noms de Mickie Most, de Chips Moman, d’Uncle Sam ou encore de Shel Talmy. Il faut désormais ajouter «I’ll Never Get Out Of This World Alive» à ce palmarès. Jerr chevauche à la cravache, il rue comme un dieu, et voilà qu’arrive un solo d’éclat magique, alors ça grimpe directement au pinacle. Il est fort probable qu’on entende Joey Spampitano au bassmatic. Andy le connaît bien car il a produit l’un des albums de NRBQ (Wild Weekend). Font aussi partie de l’aventure James Burton et Kenny Lovelace. Andy n’a qu’une idée en tête : renouer avec le Memphis beat des origines, celui d’Uncle Sam. Et ça marche ! Il y a encore pire à venir, et il faut y être préparé, car le génie peut frapper comme la foudre, ce qui va être le cas avec «Miss The Mississippi & You» - I’m growing tired of these big city lights - Jerr veut rentrer au pays, alors il se laisse aller en éclatant son piano bar et remonte le courant mélodique comme un saumon shakespearien. Il chante à la plus belle revoyure d’Amérique. Il pousse même une tyrolienne qui va faire le tour du monde. C’est l’une des plus belles chansons de tous les temps. Au passage, il pond deux hits de juke : «Goosebumps» et «Crown Victoria Custom 51». Il les bouffe tout crus, c’est une manie, yeah ! Il claque le cul de son boogie et déverse sur son clavier une rivière de diamants, juste pour montrer comment on finit un cut en beauté. C’est au heavy rumble de Memphis qu’il amène son Crown Victoria, rrrrrrrrrrrr, Jerr est sur le coup. Ça donne une deep merveille de deep rumble, Jerr fracasse son clavier comme le dentier d’un yank qui lui manque de respect et comme si cela ne suffisait pas, un solo rattlesnake croise son chemin à la furia del sol. Jerr sort du ring une nouvelle fois invaincu, sous les acclamations. Oh il faut aussi l’entendre éclater «Thang» au slang de sling, Southern class, baby, oui, il faut entendre ce diable de Jerr tarauder le mur du son rien qu’avec son accent perçant. On ne remerciera jamais assez Andy Paley d’avoir réussi à ressusciter le Killer, comme Chips avait su ressusciter le King en lui proposant «Suspicious Minds». On voit aussi Jerr driver le morceau titre à la poigne d’acier. Il drive son cut comme s’il drivait un Apaloosa sauvage. Hang on ! Chez lui, tout n’est que dévotion à l’art suprême qui est celui de la culbute. Baiser une chanson pour la faire jouir, c’est la même chose que de baiser un cul de Southern bitch. Il boucle son cut à coups de mercy. Existe-t-il un shouter plus sexuel que Jerr ? Non. Il rend plus loin hommage à Huey Piano Smith avec une belle cover de «High Blood Pressure». Jerr vénère Huey. Il le joue au piano de bastringue et ça tourne à la révélation spirituelle. Ah si Bernadette pouvait voir ça ! Jerr écrase son honey on your mind et pianote dans le vent d’Ouest, la crinière en feu. Sacré jerr, il n’en finira plus de semer le vent pour récolter la tempête. Il se tape encore un joli coup de shake avec «Gotta Travel On». Cet homme sait embarquer une farandole. C’est fouetté à la racine des dents. Quel son ! Le bassmatic qu’on entend rouler sous la peau de «Down The Road A Piece» ne peut être que celui de Joey Spampitano, tellement ça groove.

             En 2006, Jerr entre au Sun Studio de Sam Phillips d’un pas alerte. C’est chez Sun qu’il a débuté sa carrière en 1956.

             — Tout ça ne nous rajeunit pas ! lance-t-il d’une voix de stentor.

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             Cinquante ans ont passé. Visiblement, ça ne l’émeut guère de revenir chez Sun. L’émotion, il laisse ça aux Anglais. Il vient enregistrer un nouvel album, Last Man Standing. Le projet se distingue par son originalité : il doit enregistrer vingt duos avec des célébrités du showbiz. What ? Jerr n’en croit pas ses oreilles. L’idée lui a tellement plu qu’il en rigole encore. Il enlève son veston et l’accroche au porte-manteau. Il porte une chemisette rayée. Ses cheveux blancs sont taillés court. Ils vibrent légèrement dans l’air que brasse le gros ventilateur accroché au plafond. Il s’assoit au piano et soulève le couvercle du clavier. Il attend son premier client avec un drôle de sourire en coin : the Lewis grin. La porte s’ouvre. Jimmy Page entre avec sa Les Paul noire. Au préalable, ils se sont mis d’accord sur «Rock’n’Roll», un vieux hit de Led Zep. C’est parti ! Jimmy Page joue ses accords en syncope et Jerr fait gronder son piano. Il charrie autant de shuffle que le Mississippi. Impressionné par le rumble de Jerr, Jimmy Page n’ose pas trop en rajouter. Il se contente de jouer un solo d’une grande médiocrité. Alors, en vrai gentleman louisianais, Jerr vient à sa rescousse. Il pianote trois tortillettes de génie. Jimmy Page pâlit. Il sort du studio sans dire mot. Jerr le salue à la manière redneck, de l’index pointé sur la tempe.

             — Au suivant !

             Le vieux BB King entre avec sa grosse Gibson. Il ressemble à une baleine échouée. Et hop, c’est parti ! «Before The Night Is Over» est une belle balade romantique. Comme à son habitude, Jerr remplit tout l’espace sonore avec ses notes de piano. BB King se contente de pincer ses cordes dans les interstices. Jerr bouffe d’espace, comme d’autres bouffent l’écran. Le vieux BB s’incruste poliment. Il joue un petit solo coquet, sans prétention. Jerr le regarde avec un sourire d’alligator. Il secoue ses petits cheveux blancs et pousse l’une de ces tyroliennes dont il s’est fait une spécialité. Le vieux BB s’éponge le front. Il ne s’en sort pas si mal, en fin de compte. C’est vrai qu’il a démarré chez Sun, au même endroit que Jerry Lee. Il connaît bien la chanson. Psychologiquement, ça aide.

             — Au suivant !

             Bruce Springsteen entre. Ses santiags raclent le plancher. Il vient chanter son «Pink Cadillac». Jerr prend le taureau par les cornes, histoire de montrer à ce frimeur yankee comment on chante dans le Sud. Du coup, le pauvre Springsteen n’ose plus ouvrir le bec. Il ne l’ouvre qu’au moment du refrain. C’est une catastrophe. Jerr fait la grimace. La voix de fausset du yankee lui écorche les oreilles. Écrasant d’élégance, Jerr maintient le cap. Il chante les couplets d’une forte voix de poitrine. Springsteen n’a jamais été bon. Voilà la confirmation. Jerr roule sa chanson dans la farine en grondant comme un dragon. Lorsque le morceau s’achève, il regarde ce pauvre yankee s’éloigner. Un foulard rouge pendouille de la poche arrière de son jean. Non mais, quel frimeur !

             Jerr roule ses r, comme au bon vieux temps du Star Club et aboie :

              — Rrrrrrrrraaah ! Suivant !

             «Evening Gown» est une chanson de Jagger. Jerr ne fait ni une ni deux : il défonce le cul du cut, sans préambule. Jagger fait les répliques. Ah, comme il est mauvais ! Il manque d’assurance. La voix de Jerr fend l’espace comme un aileron de requin, alors que celle de Jagger sonne comme le siphon d’un évier d’Edith Grove. Cette anomalie qu’est «Evening Gown» vire country. Jagger chante comme s’il venait de se coincer la bite dans sa fermeture éclair. Par contre, Jerr chante comme un cowboy mythologique. Il envoie ses shake it avec la mâle assurance du Cid. Il est renversant. À la fin du morceau, il se marre. Oh ce n’est pas méchant. Il rigole de bon cœur.

             — Ha ha ha ha ! Suivant !

             Voilà qu’arrive Neil Young pour chanter «You Don’t Have To Go». Le vieux Young avance vers le piano, tout voûté et coiffé de son vieux chapeau de clochard. Il dévore Jerr des yeux.

             — Oh monsieur Lewis...

             Mais Jerr ne l’écoute pas. Il a commencé à faire rouler des pierreries sur son clavier. Il entraîne le vieux Young dans l’aventure d’un boogie de haut rang. Le vieux Young essaye de chanter, mais on ne l’entend même pas. Jerr prend le chant au sommet de son registre. Le vieux Young bascule dans le ridicule. Le pauvre, il n’a pas besoin de ça, il est déjà bien assez fragile comme ça. Il tente de prendre un couplet au chant et Jerr le récupère en route. Le vieux Young essaye de se ressaisir, et Jerr pianote comme si de rien n’était. Alors, le vieux Young se lève et s’en va. Il salue Jerr en soulevant son chapeau. Il a les yeux humides. Jerr n’a aucune pitié pour les canards boiteux.

             — Coin coin ! Suivant !

             Robbie Robertson entre pour jouer «Twilight» avec le Killer. Il avance d’un pas léger. Ses mocassins indiens ne font pas de bruit sur le plancher ciré. Robbie est l’auteur de ce cut qui est un peu fleur-bleue. Jerr pourrait en faire un tube intersidéral, s’il le voulait. Robbie joue ses petits guitar licks discrets. Il ne cherche pas à la ramener, comme le font trop souvent les Anglais. Il sait rester dans son coin. Jerr apprécie :

             — Yes it is !

             Cela vaut pour un compliment. Puis il tourne la tête vers la porte :

             — Suivant !

             John Fogerty entre à son tour pour chanter «Traveling Band» avec Jerr. Fog porte une chemise à carreaux et un pantalon de cuir. Son visage a subi les ravages du temps. Il chante d’une voix pincée. Il ne peut pas s’empêcher d’imiter le canard sauvage du bayou. Jerr lui coupe la chique à coups de basses de piano. Fog insiste et tente de rentrer dans ce cut qui lui appartient, mais Jerr dresse un barrage en roulant des r. Fog repart penaud.

             — Next !

             Keith Richards entre dans le studio d’un pas de loup. Ils vont jouer ensemble «That Kind Of Fool». En voiture, Simone ! Keef joue de grands accords ouatés sur sa Telecaster, mais Jerr préfère envoyer le cut directement au firmament. Allez hop ! Keef se joint à Jerr pour les chœurs. C’est une catastrophe ! Jerr fait la grimace. Ce vieux pirate chante atrocement faux ! Berk ! Quel gâchis ! Dommage car cette balade en mid-tempo est superbe. Keef n’a jamais chanté aussi mal. Jerr laisse filer le cut sur ses notes de piano, histoire d’aérer un peu le studio. Ils reviennent au chant tous les deux. Keef continue de vouloir hausser sa voix. Il ferait mieux d’arrêter de braire et d’écouter Jerr poser la sienne. Il la pose depuis cinquante ans. Il n’a plus grand chose à prouver.

             — Suivant !

             Voilà que Ringo entre dans le studio d’un pas dansant. Il vient chanter «Sweet Little Sixteen» avec Jerr. Encore un Anglais... Comment Jerr a-t-il pu accepter de laisser chanter ce pitre ? Il laisse Ringo prendre le premier couplet et prend le relais avec une classe écœurante. Ringo revient à la charge, mais c’est encore plus grave qu’avec Keef. Jerr se marre, ah ha ha ! et congédie ce pauvre batteur mythifié qui ne sait pas chanter. Le suivant est un vieux renard : Merle Haggard vient chanter «Just A Bumming Around» avec Jerr. Le beau Merle verrouille bien ses couplets. C’est un vieux pro, rôdé à toutes les ruses. Il siffle comme un beau merle et Jerr joue son solo de piano comme si de rien n’était. Il sait que les vieux rednecks réactionnaires lui donneront toujours du fil à retordre.

             — Next !

             Kid Rock entre dans le studio pour chanter «Honky Tonk Woman». Rien qu’à le voir, Jerr se marre. Le Kid essaye de faire du Detroit rap, mais c’est une catastrophe. Jerr le rattrape au vol avec l’air de lui dire : ça ne sert à rien de s’énerver comme ça, gamin ! T’as vraiment l’air fin avec ton chapeau et ton marcel ! Jerr expédie la chose rapidement, sans aucun état d’âme.

             — Suivant !

             Rod Stewart fait une entrée princière. Il vient chanter «What’s Made The Milwaukee Famous». Rod the Mod prend place sur le banc à côté de Jerr. Il n’ose pas trop chanter. Pourtant, c’est son métier. Jerr lui laisse le micro, mais Rod chante comme la dernière des crêpes. Décidément, les Anglais ne font pas le poids face au Killer. Sa voix ne s’accorde pas du tout à celle de Jerr. Rod couine comme une sorcière de Walt Disney, alors que Jerr chante du haut des falaises de marbre. Rod frise le ridicule avec sa voix fêlée et sa préciosité. Sa prestation n’est plus qu’un tragique non-sens. Rod tente de se raccrocher à Jerr, mais il est déjà trop tard.

             — Suivant !

             George Jones vient donner la réplique sur «Don’t Be Ashamed Of Your Age». George est vieux routard de la scène country. Ses cheveux blancs et ses lunettes le situent dans le temps. Il peut chanter comme Louis Armstrong. Avec Charlie Rich, Sleepy LaBeef et quelques autres, George fait partie de la caste des grands chanteurs américains. Jerr le respecte, certainement plus que n’importe quel autre chanteur issu de l’époque de ses débuts. Ils ficellent ensemble une version splendide de «Don’t Be Ashamed Of Your Age». Contrairement aux Anglais, George fait le poids.

             — Thanks, George. Au suivant !

             Le vieil outlaw Willie Nelson entre pour chanter «Couple More Years». Il règne dans le studio une atmosphère de recueillement. Willie Nelson est venu à cheval. Il dépose son fusil sur le piano. Jerr tient Willie en très haute estime. Il n’aimerait pas devoir se battre contre lui. Willie est une teigne, un coureur de sierras, un chêne qu’on n’abat pas. La complainte qu’ils entonnent ensemble est une merveille absolue. Jerr jette tout son feeling dans la balance. Willie reprend son fusil et s’en va.

             — Adios, amigo ! Suivant !

             Toby Keith vient faire un joli duo country sur «Ol’Glory». Jerr l’expédie comme une lettre à la poste.

             — Suivant !

             Eric Clapton entre discrètement dans le studio pour venir jouer «Trouble In Mind». Jerr  se remet à rigoler en douce. Ils mettent leur cuisine en route. Jerr plaque ses accords des deux mains et observe le guitariste. Clapton joue ses sempiternels phrasés distingués. Ils sont drôles, ces guitaristes anglais. On se prosterne à leurs pieds et ils nous resservent toujours la même soupe. Même en faisant un gros effort, Jerr ne comprend pas.

             — À un d’ces quat’, Clap... Suivant !

             Little Richard arrive en costume de satin blanc. Il vient chanter «I Saw Her Standing There», un vieux standard des Beatles.

             — A one, a two, a three, a four !

             Little Richard s’assoit sur le banc, à côté. Il connaît le Killer depuis suffisamment de temps pour se permettre une telle familiarité. Richard transpire un peu. Il est tellement pâmé devant ce vieux diable de Jerr qu’il n’ose pas chanter les couplets. Il se contente de pousser des ouuuuuh d’antho à Toto. Il monte au créneau sur les fins de couplets. À la fin, il se lève, s’incline devant son maître et se volatilise.

             — Suivant !

             Delaney Bramlett vient chanter «Lost Highway» avec Jerr. Bramlett a pris lui aussi un sérieux coup de vieux. Il n’ose pas trop chanter. Il est tout rouge. Jerr attend, mais rien ne vient. Alors ? Il lui donne un coup de coude. Bramlett se décide enfin. Quelle catastrophe ! Il chante vraiment comme un gros dégueulasse. Jerr pousse un soupir de soulagement quand Bramlett quitte le studio.

             — Suivant !

             Buddy Guy entre. Il marche comme une panthère. Sa chemise, son chapeau et sa Stratocaster sont noirs à pois blancs. Jerr flirte avec l’idée de lui demander pourquoi il ne porte pas de pois blancs sur la figure. Mais il renonce. Buddy Guy est un démon. Inutile de le provoquer. «Hadacol Boogie» est une horreur boogie qui part à fond de train. Buddy est un vieux dur à cuire, il ne se laissera pas bouffer par le Killer. Il s’énerve et pousse des Aiiiih ! Buddy est une vraie pile électrique. Il tient la dragée haute à Jerr. Il monte sur ses grands chevaux. Il est encore plus vindicatif que Jerr. Du coup, Jerr a du mal à en placer une ! Il s’énerve, shoote du talon dans le banc pour l’écarter et joue debout, comme s’il était sur scène. Toute sa vie, il a eu des problèmes avec les nègres et le voilà, lui, ce Buddy Guy de ses deux qui vient lui damer le pion. À la fin, Buddy repart avec ses pois et sa fougue. Jerr sort son mouchoir à carreaux et s’éponge le front.

             — Suivant !

             L’ex-Eagles Don Henley entre dans le studio avec ses éperons. Horrifié, Jerr voit les gros éperons rayer le beau parquet ciré. Ils doivent chanter ensemble «What Makes The Irish Heart Beat». Heureusement, c’est Jerr qui embraye. Il donne une petite leçon de country à ce pauvre Eagle qui se croyait arrivé en terrain conquis. Il saura que le studio Sun n’est pas une radio FM. Bon, Jerr en a marre. Il commence à se lasser de traîner derrière lui toutes ces demi-portions. Heureusement, il arrive en fin de listing. Il accueille Kris Kristofferson. L’idée de finir avec le plus grand cowboy de la frontière le réjouit. Jerr se fait humble. Il a vu Kris dégainer dans The Gates Of Heaven. Il sait que ce vieux deperado ne fait pas de chiqué. Et plus il vieillit, plus il gagne en charme. Il incarne à lui seul le vieux mythe de la frontière. Ils mettent «The Pilgrim» en route. Jerr tord sa voix pour suivre Kris au long de cette superbe country-song. Ils chantent ensemble, comme s’ils chevauchaient tranquillement sous un ciel immense.

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             Quatre ans plus tard, Jerr récidive avec Mean Old Man. Grosso modo, il reçoit les mêmes invités dont beaucoup sont tellement échaudés par leur précédente visite qu’ils n’osent pas chanter, même quand cette vieille fourbasse de Jerr leur propose de taper dans leurs cuts. Le meilleur exemple, c’est «Dead Flowers». Jerr le prend à la glotte attendrie et on n’entend Jagger que dans les chœurs et encore, au début on croit que c’est une gonzesse qui chante. Keef est un tout petit peu plus courageux. Il vient duetter sur «Sweet Virginia». Bon, Jerr en fait de la country, pas la peine de tourner autour su pot. Le pauvre Keef le rejoint au chant, c’est une catastrophe. Elle était prévisible. Jerr does it the Southern way. Parmi les autres catastrophes prévisibles, il y a Kid Rock et Slash. Jerr les fait entrer pour taper une cover de «Rocking My Life Away». On se demande vraiment comment un mec aussi impur que Jerr a pu s’acoquiner avec des crêpes pareilles. Ça nous crève le cœur. Jerr a dû avaler pas mal de couleuvres dans sa vie d’artiste, mais celle-ci doit être la plus grosse. Quel atroce mélange des genres ! Aw, ces Californiens n’auront jamais rien compris au Memphis beat ! Et ce solo de hard rock ! N’importe quoi ! Parmi les autres invités, on retrouver John Fogerty. Il vient duetter avec Jerr sur «Bad Moon Rising». Jerr est gentil de se prêter à ce petit jeu. On entend aussi quelques chanteuses tenter leur chance, comme Gillian Welsh dans «Please Release Me», mais on ne l’entend pas, et Jerr en profite pour faire ce qu’il préfère, un carton. Sheryl Crow vient duetter sur «You Are My Sunshine». La pauvrette commence par placer sa voix dans le giron du vieux Killer et soudain elle saute du nid pour prendre un couplet au chant, mais elle fait ça d’une voix constipée, ah la vache, comme c’est horrible ! Jerr reprend la main, ouf ! Shelby Lynne se montre plus discrète sur «Hold You In My Heart», on ne l’entend pas, et Jerr nous emmène au paradis de la country enchanteresse. Tiens Ringo est lui aussi de retour  pour un petit coup de «Roll Over Beethoven». Jerr explose Beethov et on ne comprend toujours pas ce qu’un mec comme Ringo vient faire dans ce type de projet. Parmi les invités, il y pas mal de guitaristes, à commencer par Ronnie Wood qui accompagne Jerr sur le morceau titre. Ah ces arrivistes anglais, ils se prennent pour des grands guitaristes américains ! Quelle blague ! Bizarre que Jerr ait accepté de faire entrer ce parvenu dans le studio. Plus loin, il fait entrer James Burton et Clapton ensemble pour «You Can Have It». On a là deux styles opposés : le style flashy de Burton et le ton professoral de Clapton. À l’écoute, on sait tout de suite qui joue. Burton est nettement plus vif. Mais par respect pour Jerr, il faut passer outre les querelles de clocher. Parmi les invités prestigieux, voici le beau Merle pour une version de «Swingin’ Doors». Jerr l’attaque et attend le beau Merle de pied ferme. Il sait swinguer un vieux cut de country, il a fait toute sa vie et il ne veut pas que cet affreux délinquant de Merle Haggard lui fasse les poches pendant qu’il a le dos tourné. Le beau Merle se contente de lâcher des petites onomatopées au coin du bois. Ouf, Jerr est soulagé quand il voit sortir. Pour se remonter le moral, il se paye deux belles tranches de gospel batch, la première avec Solomon Burke : «Railroad To Heaven». Solomon donne la réplique à Jerr et ça devient vite assez magique, d’autant qu’il enflamme le groove. C’est sur ce genre d’album qu’on croise les duos les plus spectaculaires. Jerr parage l’autre shout de gospel batch avec Mavis, dans «Will The Circle Be Unbroken». Jerr le prend à l’édentée et Mavis vole à son secours, et ça tourne au duo de rêve. Deux géants d’Amérique ! Deux âmes brûlantes ! Mavis explose ce vieux standard à sa façon, ça devient vite terrifiant de power, Mavis est elle aussi une Killeuse on the road. Elle aurait dû épouser Jerr. Pourquoi ? Parce qu’elle sort exactement le même genre de niaque. Willie Nelson revient faire un petit tour lui aussi. Il entre et pose son fusil sur le piano, comme la première fois. Il vient duetter avec Jerr sur «Whiskey River». Quand ces deux vieux outlaws chevauchent ensemble, ça devient magique - Whiskey river touch my mind - Et puis si on se trouve en manque d’émotion, le plus simple est d’écouter Jerr chanter «Sunday Morning Coming Down». Il attaque ça tout seul d’une voix de vieux Jerr que personne ne peut vaincre. Il chante à l’accent revanchard, selon le vieux précepte d’old man Lewis. Jerr chante à l’indestructabilité des choses, il fait le show et montre ce que signifie le mot power. Wow, écoutez ce vieux géant chanter, il est au-dessus de tout. Aw Lord, bénissez Jerr. On garde le meilleur pour la fin, cette reprise d’un hit qui se trouve sur Young Blood, «Miss The Mississippi & You». Jerr le chante à gorge déployée, oh yeah, il est tout seul, désespéré et il redevient ce géant qu’il a toujours été, il tortille sa mélodie au chant comme s’il travaillait le métal à l’ancienne. Il renverse le chant qui n’est pas bien stable sur ses guiboles et il grimpe au ciel avec une tyrolienne. C’est là que ça se passe et nulle part ailleurs.

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             Si vous souhaitez voir une horreur, alors rapatriez un album de Jerr qui s’appelle Live At Third Man Records. Sur la pochette, on voit le Killer vieillissant. Mais sur la pochette intérieure, ce m’as-tu-vu de Jack White pose à côté du Killer. Eh oui, on est sur son label, Third Man Records alors White en profite pour se payer une petit coup de crédibilité à bon compte. Mais que cela ne vous empêche pas d’écouter l’album, puisqu’il est payé. Bon, attention Jerr a 76 ans, donc sa diction s’en ressent. Il dispose d’un excellent backing band composé de Jim Keltner, Steve Cropper et Jack Lawrence, le mec des Greenhornes. «Drinking Wine Spo Dee O Dee» perd tout son éclat, mais Jerr remonte sur ses grands chevaux pour une magistral coup de «Why You Been Gone So Long». Il crache le feu avec le «Sweet Little Sixteen» qui ouvre le bal de la B et c’est avec «Mexicali Rose» qu’il rafle la mise. Il parvient encore à dominer le monde. Sa voix éclate comme l’évidence du rock. Et pour le final habituel - You shake my nerves/ And you rattle my brain - il remet sa vieille chaudière en route, feels gooood et aussitôt après «Great Balls Of Fire», il envoie «Whole Lotta Shaking Going On» rejoindre les étoiles du firmament. Well done Jerr !

             Alors voilà, on vient d’appendre la triste nouvelle. Jerr a cassé sa pipe en bois. I’ll Never Get Out Of This World Alive, comme le disait si bien son héros Hank Williams.

    Signé : Cazengler, Lee de la terre

    Jerry Lee Lewis. Disparu le 28 octobre 2022

    Jerry Lee Lewis. Jerry Lee Lewis. Elektra Records 1979

    Jerry Lee Lewis. When Two Worlds Collide. Elektra Records 1980

    Jerry Lee Lewis. Killer Country.  Elektra Records 1980

    Jerry Lee Lewis. Live At The Grand Ole Opry. Doctor Kollector 1981

    Jerry Lee Lewis. My Fingers Do The Talking. MCA Records 1983

    Jerry Lee Lewis. I Am What I Am. MCA Records 1984

    Jerry Lee Lewis. Young Blood. Sire Records 1995

    Jerry Lee Lewis. Last Man Standing. Artists First 2006

    Jerry Lee Lewis. Mean Old Man. Verve Records 2010

    Jerry Lee Lewis. Live At Third Man Records Third Man Records 2011

    Jerry Lee Lewis. Southern Roots. The Original Sessions. Bear Family 2013

    Jerry Lee Lewis. Rock & Roll Time. Vanguard Records 2014

    Jerry Lee Lewis. The Knox Phillips Sessions. Saguaro Road Records 2014

     

     

    Docteur, j’ai Malaco

     

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             Il a raison Peter Guralnick quand il proclame que Malaco est The Last Soul Company. Rob Bowman en fait d’ailleurs le titre d’un énorme pavé qui relate l’histoire de ce label monté à Jackson, Mississippi, par des petits culs blancs férus de musique noire. Ça ne te rappelle rien ? Oui, c’est le même plan que Stax à Memphis et Fame à Muscle Shoals. Jim Stewart et Rick Hall, même combat que Tommy Couch et Wolf Stephenson, les deux fondateurs de Malaco.

             Tous les amateurs de Soul l’ont remarqué à une époque : des géants en fin de parcours atterrissaient sur Malaco : Bobby Blue Bland, Johnnie Taylor, Denise LaSalle et Little Milton, pour les plus connus. Comme New Rose en France, Malaco hébergeait les «bras cassés» du showbiz dont personne ne voulait plus, même s’ils étaient légendaires, aussi incroyable que cela puisse paraître. Du coup, Malaco et New Rose sont devenus des points de repère, pour tous ceux qui haïssaient le rock mainstream.   

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             Alors tu as intérêt à manger des épinards pour t’attaquer au Bowman book : il est au format d’un LP, il fait deux cents pages et comme il est imprimé sur un gros couché semi-mat (au moins un 150 g), il pèse au moins une tonne. C’est Fred McDowell qui orne la couve et Peter Guralnick signe la préface. Il dit comme d’habitude l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur le sujet, notamment ceci au plan de l’éthique : «Pour Malaco, la Soul a toujours été constituée à parts égales de décence et d’inspiration, un équilibre assez rare dans la vie comme dans le record business.» Puis Bowman commence à raconter l’histoire, à son rythme et avec son style. Oh il ne prétend pas être écrivain, il fait juste ce boulot auquel bizarrement personne n’a pensé avant lui. Malaco est un sujet en or pour un raconteur d’histoires. Il cite des petits faits, tiens, comme celui-ci : en cinquante ans d’activité, Malaco n’a jamais eu un seul numéro 1 au hit parade. Pas besoin de ça pour exister et héberger de très grands artistes.

             Au départ ils sont trois : Couch, Stephenson et Mitchell Malouf. Ils n’y connaissent rien mais ils veulent enregistrer des musiciens de Soul. C’est Johnny Vincent, le mec d’Ace, qui leur indique l’existence d’un bâtiment à louer : c’est le fameux building du 3023 West Northside Drive qui sera démoli par une tornade en 2011. Ils ont vite des artistes. Couch et George Soule deviennent producteurs, Soule compose avec Paul Davis, et Stephenson devient l’ingé-son. Comme Rick Hall chez Fame, ils montent le house-band avec un guitariste surdoué, Jerry Puckett. La réputation du studio grossit assez rapidement et Jerry Wexler commence à leur envoyer des clients comme les Pointer Sisters, Peggy Scott et Jo Jo Benson, James Carr et Jackie Moore. Malaco fait aussi appel au légendaire producteur de la Nouvelle Orleans, Wardell Quezergue. Le grand George Jackson s’installe à Jackson et devient auteur-maison pour Malaco.

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             Quand Stax se casse la gueule, des tas de gens descendent bosser chez Malaco : David Porter, Eddie Floyd, Frederick Knight, pour les plus connus. «Malaco devient the center of the universe for old-time blues, Soul and gospel», nous dit Bowman. C’est en 1984 et 1985 que Malaco signe Johnnie Taylor, Little Milton et Bobby Blue Bland, considérés alors comme des has-been par ceux, toujours les mêmes, qui n’écoutent pas les disques. Comme les affaires marchent bien, Couch et Stephenson finissent par racheter le fameux Muscle Shoals Sound Studio en 1985. Couch, Jimmy Johnson, David Hood et Roger Hawkins sont amis d’enfance, donc ça reste en famille. Au fil des pages, on voit aussi Malaco racheter tous les gros labels de gospel. Couch déclare dans la presse que le public de Malaco est essentiellement un public noir - Age 25 and up, working people, more women than men. Black radio is the main way we get to our buyers - Fin 1998, Malaco emploie 150 personnes. Ils réussissent là où Stax a échoué. Aventure miraculeuse. Et petite cerise sur le gâtö : les disques sont bons.

             Et diversifiés : de la diskö avec Jewell Bass et Anita Ward, de la country Soul avec Dorothy Moore et Ona Watson, du funk avec Freedom et Joe Shamwell et de l’uptown r’n’b avec Ruby Wilson et G.C. Cameron. Malaco hard found its niche, nous dit Bowman.

             Comme le Bowman book est un livre d’art, il grouille de portraits superbes en pleines pages. Celui de Fred McDowell qui orne la couve est une merveille d’intensité picturale, la qualité de l’image accentue jusqu’au délire l’esthétique de la blackitude, exacerbant les grains de peau, sublimant l’intériorité du vieux black, le blanc de la clope tranche tellement sur le noir du visage qu’il en renforce la dimension ténébreuse, on lirait presque dans les pensées du vieux Fred, on se laisserait même aller à imaginer qu’il songe au destin du peuple noir asservi par des siècles d’esclavage et de haine des blancs, il se dégage une telle mélancolie de ce portrait qu’on ne le quitte plus des yeux. C’est d’ailleurs avec le vieux Fred que les trois cocos de Malaco débutent leur carrière : c’est le premier artiste qu’ils enregistrent. Ils sont frappés par l’extraordinary power and emotional intensity. Comme ils n’ont pas encore fondé leur label, ils confient leurs enregistrements à Wayne Shuller chez Capitol et l’album s’appelle I Do Not Play RockNRoll, l’un de ces albums faramineux du siècle passé.  

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             S’il est un disk qu’on peut emmener sur l’île déserte, c’est bien I Do Not Play RockNRoll. Assis dans un escalier en bois, Fred gratte sa gratte. Il parle et il chante. Il démarre ses deux bals par de très beau monologues. Dans le premier, il explique qui il est, et dans le second, il explique d’où vient le blues. Comme sa diction est assez rude, les gens de Capitol ont eu l’intelligence suprême de publier le texte de ses monologues au dos de la pochette. C’est tellement intense et criant de véracité véracitaire qu’on les réécoute plusieurs fois, juste pour se régaler de ses fabuleuses intonations d’homme noir. On a même parfois l’impression d’être assis dans les marches avec le vieux Fred. Il gratte quelques notes et reprend son discours lancinant d’homme profondément bon. « My name is Fred McDowell. They call me Mississippi Fred McDowell. But my home is in Rossville, Tennessee. But it don’t make any different. It sounds good to me, and I seem like I’m at home there when I’m in Mississippi. And I don’t play no rock’n’roll. I just play straight n’ natchel blues ». Oui, Fred est de Rossville dans le Tennessee, mais il se sent aussi chez lui dans le Mississippi, pour lui, ça ne fait pas de différence. Et il rappelle qu’il ne joue pas de rock’n’roll, oh pas du tout, il ne joue que du vrai blues traditionnel. Il explique ensuite qu’il a longtemps joué avec un bottleneck en os de bœuf, comme le lui avait appris son oncle, mais il joue maintenant avec un vrai bottleneck en acier qui donne un son clair - you got more clear sound out of it - et il ajoute qu’il joue du bottleneck au ring finger - c’est-à-dire l’annulaire, celui qui est juste avant le petit doigt. Il attaque alors « Good Morning Little School Girl ». C’est la version originale qu’il passe à la casserole du bottleneck. On a du mal à l’écouter sérieusement, tellement les Anglais et Johnny Winter nous l’ont rabâchée. Puis il attaque « Kokomo Me Baby », un beau boogie-blues rapide et même pressé, du genre qui ne traîne pas en chemin, comme s’il avait croisé le diable au coin du swamp. On tombe ensuite sur un absolu chef-d’œuvre de punkitude : the mesmerizing, propulsive, riff-driven « Red Cross Store ». Fred avait inventé le punk-blues alors que tous les autres tétaient encore leur mère. Le vieux Fred balançait déjà l’acier du Mississippi dans les gencives d’un Dieu qui avait lâchement abandonné les Africains. La colère du vieux Fred était légitime. On devrait lui construire un mausolée, comme on l’a fait pour Abraham Lincoln, rien que pour ça. En voulant laver l’affront que lui faisait le dieu des blancs, il inventait le punk-blues. Cet album du vieux Fred donne le ton : chez Malaco, on n’est pas là pour rigoler.

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             Bowman revient longuement sur Wardell Quezergue, producteur des artistes les plus légendaires de la Nouvelle Orleans, Johnny Adams, Professor Longhair, Benny Spellman et Earl King. Il bosse aussi avec les Dixie Cups et lance Robert Parker avec «Barefooting» sur son label, Nola. C’est lui qui enregistre et produit King Floyd et Jean Knight sur le huit pistes de Malaco. Comme le label Malaco n’existe pas encore, ça sort sur Stax et Cotillon. Le «Groove Me» de King Floyd et le «Mr. Big Stuff» de Jean Knight sont des hits en 1970 et 1971. Merci Wardell. Un Wardell nous dit Bowman qui faisait répéter ses artistes jusqu’au délire, avant d’enregistrer. Il voulait que tout soit parfait. Par contre, il écrivait ses arrangements à la dernière minute, parce qu’il voulait qu’ils restent frais.

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             La grande révélation du Bowman book est sans doute Frank Williams, une star du gospel local, avec les Jackson Southernaires puis, un plus tard, the Mississippi Mass Choir. Darrell Luster : «Frank had a Donny Hathaway type of voice. À cette époque, on ne pouvait pas sonner comme Donny Hathaway et chanter à l’église. You had to sound like you were sanctified. Frank didn’t sound sanctified.» C’est Wolf Stephenson qui nous révèle le secret des grands albums de gospel : «Les gospel records ont de très longues jambes, bien plus longues que celles des albums de Soul et de blues. Ils se vendent pendant des années et des années. Les fans de gospel n’en finissent plus d’acheter. Ils ont grandi en écoutant du gospel, alors ils continuent. Some of these black folks that are gospel fans, you talk about loyal, ils achètent tous les albums des groupes qu’ils aiment.» Les Jackson Southernaires sont nous dit Bowman le premier groupe de gospel du Mississippi à monter sur scène avec une section rythmique. Frank Williams gratte une gratte. Le Down Home des Jackson Southernaires sort sur Malaco en 1975. Très belle pochette, on les voit déguisés en paysans du Delta, au temps où ça ne rigolait pas. Même le cheval blanc qui tire la carriole fait la gueule. Et comme l’indique Bowman, les Southernaires de Frank Williams font du r’n’b, dès «Prayer Will Change Things For You», la guitare électrique sonne bien dans l’église en bois qu’on voit sur la pochette derrière la carriole. Fabuleux tric trac de gospel Soul, ça joue dans l’angle, Frank Williams claque des petits accords d’entre-deux, comme Pops Staple, et il faut entendre le bassmatic cavaler comme un diable dans l’église ! Le coup de génie de l’album s’appelle «One More Time», pur jus de r’n’b, ces mecs jouent comme des démons, oh-oh, one more time, power du Black Power et tu as des chœurs de mecs when Jesus came in, Frank Williams t’explose ça au coin du bois. Plus dansant, voici «Jesus Will Provide». Ils chantent le shook de Jésus, ils flirtent avec le son Stax. Frank Williams prend ensuite «Old Rugged Cross» par en-dessous pour répandre de la beauté d’âme sur cette terre qui en a bien besoin. Les chœurs d’hommes sont du baume au cœur. On se recueille car c’est beau. Très beau. Ils reviennent au pur gospel d’église en bois avec «I Come To Serve The Lord». Dommage qu’ils n’aient pas le Mass Choir derrière eux. Mais c’est plein de jus, because one day Jesus will come down. C’est de l’extrême gospel. Ils font encore de la heavy Soul avec «Thank You Lord For All You’ve Done». Ils caressent les cuisses de la heavy Soul avec des doigts de fées.

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             Bowman fait aussi l’apologie du double live du Mississippi Mass Choir paru en 1989. Stewart Madison : «A record like that, that takes on a life of its own, is what you dream about in the record business.» On dirait exactement la même chose de l’Amazing Grace d’Aretha. Bowman conclut son élan lyrique en affirmant qu’on n’avait encore jamais vu un phénomène comme le Mississippi Mass Choir. Il a raison, le bougre, ce Live In Jackon Mississippi est une espèce d’album tentaculaire. C’est de la heavy Soul de church, mais avec un Mass Choir, et c’est au Reverend Milton Biggham que revient l’honneur d’ouvrir le bal de cet album dément avec un «Call Him Up» en deux parties. C’est embarqué à la clameur définitive et ça bascule dans la transe africaine. La soliste qu’on entend dans «I Just Can’t Tell You» s’appelle Lilian Lily. Elle fait de la Soul et c’est vite embarqué en enfer, car derrière elle, la marée monte ! On reste dans le power suprême avec «Near The Cross» et les solistes Frank Williams et Angela Curry. C’est la marée du siècle, le gospel de black awite, ils sont des centaines, ça culmine, ça atteint le summum de la Soul, mais avec les chœurs les plus puissants du monde. Celle qui prend le lead dans «Having You There» s’appelle Verona Brown, elle monte bien à la surface de la marée, une marée de rêve car les harmoniques te résonnent dans la cervelle et titillent les zones inexplorées. Verona Brown est une authentique Soul Sister. Là tu te retrouves au sommet du lard fumant. C’est même au-delà des mots. Et puis voilà Barbara Harper qui chante comme un ange dans «Lord We Thank You». Elle amène son petit Jésus avec un feeling demented, elle t’offre le plus cadeau du monde, le génie vocal exacerbé par la marée des chœurs, son thank you Jesus est tellement sincère que tu y adhères, et les vagues de gospel te ramènent sur terre. James Moore attaque «I’m Pressing On» avec Lawd. Il chante à l’arrache de Lawd, et quand les chœurs arrivent, c’est le raz-de-marée. Ça monte dans les octaves, terrific, les chœurs embarquent tout, même James Moore, et tu entends une bassline au milieu de ce chaos divin. Eh oui, le gospel est un art qui balaye tout, y compris les autres arts. Encore du pur génie avec «Until He Comes» et John Franklin, c’est presque un groove de diskö-funk, ils prennent des libertés extrêmes, big bassdrum et bassmatic, le Mass Choir entre en lice et ça tourne au délire. Retour de Milton Biggham et de Verona Brown pour un «All In His Hands» d’une rare puissance. Alors merci Bowman et merci Malaco. 

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             Pire encore, voici l’It Remains To Be Seen du Mississippi Mass Choir, un album littéralement grouillant de très grands artistes. C’est à Frank Williams que revient l’honneur d’ouvrir le bal de cet incommensurable album de gospel batch. Il amène le morceau titre à la bonne mesure, mais il est vite submergé par le Mass Choir. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il s’agit d’un album de Soul avec des chœurs supérieurs. Tu as tout, des nappes d’orgues et des centaines de choristes qui claquent des mains et qui chantent comme des esclaves qui auraient brisé leurs chaînes et qui seraient devenus des anges. Le power du Mass Choir est indescriptible ! Il faut l’avoir dans l’oreille pour comprendre ce qui se passe. Frank Williams chante comme un dieu, il est comme survolté par le Mass Choir. Et puis au fil des cuts, on va faire des découvertes extraordinaires, celles de solistes inconnus et inconnues au bataillon, mais fuck, quels solistes ! Elle s’appelle Lilian Lily et prend le lead sur «There Is None Like Him». Elle vaut largement Aretha, c’est du si haut de gamme qu’on en tombe de sa chaise. Là, tu as tout le génie de la Soul + le gospel. Lui, il s’appelle Rev. Milton Biggham et tu as intérêt à ne pas le perdre de vue, car il t’allume vite fait «He’s Able», Hallelujah ! Ce mec est un démon, c’mon put your hands together, tous ces anges noirs te créent du génie à la sauvette et Biggham a l’envergure des géants de la Soul, à commencer par Solomon Burke. Elle s’appelle Verona Brown et elle prend le lead sur «Victory In Jesus». Nouvelle reine de Saba, elle te fend le cœur, les blackos du Mass l’applaudissent et là tu bascules dans un océan de nec plus ultra, car il n’existe rien de plus pur et de plus puissant en matière d’art vocal. Elle te monte le gospel en neige, elle tient la note par-dessus tous les toits du monde, elle persiste et signe au firmament, elle est pire que l’opéra car elle est sacrée, elle sonne comme un aboutissement. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Verona Brown. Attends, c’est pas fini ! Pas le moment de te carapater, car voilà Angela Curry. Elle prend le lead sur «Yes». En fait, tu ne peux pas tenir face à des artistes aussi complets et aussi inconnus. Ils ont le power absolu, avec la clameur du Mass Choir, mais chaque artiste brille d’un éclat particulier, chaque fois avec une technique de chant qui renverrait presque les superstars au vestiaire. Angela Curry grimpe sur ses grands chevaux, avec une niaque démente, My Soul, yes !, elle fout le feu à la Soul et au gospel, tout explose, c’est au-delà du langage, sa pureté artistique dépasse tout, et elle monte encore, tu as le summum du lard fumant dans l’oreille, Angela Curry exulte dans l’expression définitive, tu atteins les limites de ce que tu peux encaisser au plan émotionnel, elle monte tout son lard au sommet de la montagne et c’est en plus propulsé par les chœurs du Mass, et ça n’en finit plus, il pleut du yeah eh-eh-eh. Et puis voilà sa frangine, Emma Curry qui prend le lead sur «I Get Excited». Elle est plus joyeuse, elle ramène un battage d’Hallelujah, c’est de la Soul, Emma Curry qui tape dans le dur, wow les soul Sisters sont de sortie ! Elle est complètement folle, Emma, elle explose le gospel, c’est une vraie dingue, une tentaculaire, jamais vu autant de reines de Saba que dans ce Mass Choir, comme sa frangine, elle fout le feu et tout le power de la Soul se fond dans le gospel, va-t-en comprendre, c’est impossible, ça te ravage, les cavalcades de gospel te passent sur le corps, c’est la musique du diable, Emma Curry est la pire des sorcières, elle te crame sur pied et derrières le mecs jouent comme des démons, tu tiens entre les pattes l’un des plus beaux albums de musique black de tous les temps, merci Malaco ! Et Frank Williams revient chauffer la salle, tout le monde l’ovationne. Bon dieu ! Dans ce peuple d’esclaves, on est facilement désinhibé, alors tout coule de source, notamment cette beauté du lard que n’auront jamais les blancs, pas seulement l’énergie et la danse, mais surtout la beauté spirituelle, leur Hallelulah sonne comme le symbole d’une revanche purement spirituelle. Lui, il s’appelle Walter Hawkins et il prend le lead sur «Hold On Old Soldiers». Encore un soliste qui chante comme un dieu, décidément ! Il surnage dans la fournaise du Mass, ça carbure autour de lui, la Soul prend feu, encore une fois. Vertige absolu. Là, tu danses dans les golfes clairs, ça pulse au fond du ventre et ce mec Hawkins s’éventre au sommet du lard comme l’agneau s’éventre en l’honneur de Zeus, le power du gospel, c’est la meilleure image du flux de l’humanité et du tourbillon des âmes, alors sonne l’heure de la rédemption. Frank Williams reprend le lead sur «Your Grace & Mercy». Il lance son Mass Choir, il ouvre les vannes du barrage et les chœurs se déversent sur le monde, thank you for saving/ A sinner like me, Frank Williams est un honnête homme, il remercie le dieu du Gospel batch à genoux, au milieu de la marée d’Ararat, thank you Jesus, il chante à la revoyure, que peut-il faire de plus ? Retour de Milton Biggham pour «It Wasn’t The Nails», il te swingue les Nails vite fait, c’est un géant du Soul System, il était là au moment des Nails, il sait de quoi il parle, et les Mass Choir font «Lawd !», c’est encore pire que Sam &Dave. Biggham défonce tout sur son passage, il te défonce le barrage contre le Pacifique et Marguerite Duras s’enfuit en courant, Biggham est l’ultime force de la nature, il se fond lui aussi dans le Mass Choir, tu ne peux pas lutter contre cette marée du diable. Il vaut mille fois Wilson Pickett, c’est assez dur à dire quand on est un vieil inconditionnel de Wicked Pickett, mais c’est hélas la vérité. Retour encore de Frank Williams avec «Why We Don’t Rap/Amazing Grace» pour un petit shoot de gospel rap, le Mass Choir rappe et revient au pur gospel avec Amazing Grace, Frank Williams peut screamer à l’infini et redevenir le héros Malaco qu’il a toujours été. Ce mec est une étoile dans un ciel de stars. Tu sors de cet album avec la langue pendante, comme si tu venais d’être violé par un régiment de mamelouks.

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             Bowman cite encore l’Humble Me Lord du Reverend Curtis Watson paru en 1977 comme l’un des joyaux du gospel roster de Malaco, capable de rivaliser avec les Staple Singers de l’era Stax.

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             On croise plus loin la très belle Anita Ward d’Holly Springs qui enregistre son fameux «Ring My Bell» chez Malaco, avec Frederick Knight, un Knight qui met le vibrato de la belle Anita en valeur. Avant d’entrer en studio, Knight étudie les hits qui hantent les charts pour s’en inspirer. Dans le cas de «Ring My Bell», the basic drum beat and tempo est adapté du Funkadelic’s monster summer 1978 hit «One Nation Under A Groove». Merci Bowman ! On retrouvera la belle Anita inside the goldmine incessamment sous très peu.

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             L’autre énorme star de Malaco, c’est bien sûr Z.Z. Hill. Comme il a besoin d’un nom de scène, il s’inspire de B.B. King pour devenir Z.Z. Hill. C’est Dave Clark, le commercial black de Malaco qui réussit à convaincre ZiZi de venir enregistrer chez Malaco. Viens par là mon coco. C’est là que ZiZi croise le chemin de George Jackson qui vient de composer «Down Home Blues». Du coup, l’album Down Home fait un carton. Il se vend à 500 000 exemplaires et devient the most successful blues album in history. ZiZi devient a blues superstar.

             Down Home s’ouvre sur «Down Home Blues», une Soul de blues entortilleuse. «Everybody Knows About My Good Thing» sonne aussi comme une petite merveille de blues, avec son bassmatic descendant. De l’autre côté, ZiZi va plus sur le r’n’b avec des gros scorchers comme «Right Aim For Your Love» joué au beat de stomp et «Givin’ It Up For Your Love» cuivré par les Muscle Shoals Horns. Il revient au blues avec «When It Rains It Pours» et travaille ça au guttural.

             ZiZi, comme d’ailleurs George Jackson, fait l’objet d’un épisode complet ailleurs. Dans les années 80, George Jackson avait déjà écrit plus de 2 000 chansons, dont des cuts pour Clarence Carter, Wilson Pickett ou encore Bob Seger. Ace n’en finit plus de rééditer des compiles de démos de George Jackson, et chez lui, tout est bon, il n’y a rien à jeter. Il compose aussi l’excellent «Annie Mae’s Cafe» pour Little Milton. Le problème de George, c’est qu’il picole. Il enregistre parfois des démos bizarres qui peuvent durer dix minutes dans lesquelles il chante n’importe quoi. Wolf Stephenson : «He’s send us a demo. That was horrible, but the idea was fantastic.» Et Wolf ajoute : «He was drunk as a dog when he wrote all that stuff.»

             Denise LaSalle relance elle aussi sa carrière grâce à Malaco. On lui a rendu hommage sur KRTNT en 2018 ( livraison 365 du 15 / 03 ), lorsqu’elle a cassé sa pipe en bois. Pour l’album Right Place Right Time, elle duette sur le morceau titre avec Latimore, une autre black star sauvée des eaux par Malaco. Elle voulait duetter avec ZiZi Hill, mais ZiZi était trop sombre - The song was a real sexy song and Lat was a sexy man.

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             On retrouve G.C. Cameron chez Malaco, lui aussi en panne sèche au bord de la route.   Il y enregistre l’album Gimme Your Love, mais il ne s’entend pas très bien avec le staff blanc de Jackson. Cameron est pourtant né à Jackson, mais il a fait carrière à Detroit, avec les Spinners. C’est en épousant la sœur de Berry Gordy, Gwen Gordy, qu’il entre chez Mowest puis chez Motown. Wolf Stephenson se souvient de Cameron comme d’un mec compliqué. Il se croyait encore à Detroit, il voulait un bus et un backing-band pour partir en tournée, il voulait des fringues, du blé et des limousines - We said wait a minute man, this ain’t Detroit, this is Jackson, Mississippi - Donc ça n’a pas marché avec lui.

             C’est aux funérailles de ZiZi Hill que Tommy Couch entend chanter Johnnie Taylor. Il va le trouver et lui propose de signer sur Malaco. Dans le Bowman book, on tombe sur un gigantesque portrait du vieux Johnnie. Il a toujours eu un regard un peu spécial de vieux crocodile. Mais il est l’un des plus grands chanteurs d’Amérique. Pareil, un épisode complet lui est consacré ailleurs.

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             La dernière grande révélation du Bowman book, c’est Shirley Brown. Le premier à être frappé par sa voix n’est autre que Jim Stewart, the Stax man, en 1974. Shirley sonne en effet comme Aretha. Même génie vocal. Après la fin de Stax, Stewart remonte Black Diamond Recordings avec le guitariste de session Bobby Manuel. Ils installent un studio et enregistrent Shirley. Ils passent un accord avec Malaco pour sortir l’album Fire And Ice. Fascinés par les grands duos de la Soul (Bowman en cite deux : Michael McDonald & Patti Labelle et Jeffrey Osbourne & Dionne Warwick), ils proposent à Shirley de duetter avec Bobby Womack. Le petit Bobby opte pour «Ain’t Nothing But The Loving We Got». Le problème c’est que l’album flirte avec la diskö. Tu as du son, mais un brin diskö. Shirley Brown sauve l’album grâce à sa voix, elle est confrontée au même problème qu’Aretha qui a la même époque tape aussi dans la diskö. Il faut la voir grimper, Shirley Brown, sur son something good yeahhhh. La viande est en B avec «Sewed To The Wind» qu’elle ultra-chante. Elle fait son Aretha, elle groove avec le même feeling de couches supérieures. L’autre smash de la B s’appelle «I Wonder Where The Love Has Gone». Elle s’en va jazzer sa Soul, elle est tellement complète et géniale ! Comme Artetha, elle rayonne sur le monde entier et petite cerise sur le gâtö, c’est George Jackson qui signe cette merveille.

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             Bowman fait encore l’apologie de Diva Of Soul, une autre production Black Diamond. Il a raison, Bowman de crier au loup, car Shirley Brown navigue exactement au même niveau qu’Aretha, ce n’est pas une blague. On le constate dès «You Ain’t Got To Hide Your Man», elle est monstrueuse, elle te chauffe ton lit rien qu’en chantant ! Puis elle te déchire le cœur avec «If You’re Weak Enough», elle te claque le beignet de la Soul derrière les oreilles, c’est très spectaculaire. Elle chauffe tous ses cuts à la folie, avec le même gut d’undergut qu’Aretha. «One More Time» te court sur l’haricot, Shirley Brown te prend à la gorge, tu ne peux pas faire l’impasse sur une telle Soul Sister. Elle fout littéralement le feu à la Soul, elle te bouffe tout cru, elle ne connaît aucune limite. Elle devient une reine avec «You Ain’t Woman Enough To Take My Man». C’est une révélation. Elle chante avec un entrain définitif, elle te roule la Soul dans sa farine, elle est écœurante de génie vocal. Et puis tu as encore «Talk To Me», qui est d’une pureté abdominale sans commune mesure - You know darling - C’est la pureté profonde d’Aretha et du gospel, ça vibre dans la moiteur du talk to me, ça monte jusqu’au ciel, elle te monte ça en neige et c’est à tomber de sa chaise, le talk to me semble monter tout seul, elle l’embarque dans un délire de vocalises de tell me baby. Shirley Brown est une incommensurable Soul Sister, Malaco home of the greats, oui, avec Bobby Blue Bland, ZiZi Hill et Shirley Brown, le compte est bon. Elle habite tous les étages de la Soul, comme le montre encore «Better You Go Your Way», elle n’en finit plus d’y croire et de monter au firmament, cette poule est épuisante, bon courage à celui qui entre dans son lit, car c’est une dévoreuse.

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             Le fils de Tommy Couch (qui s’appelle aussi Tommy Couch) monte Waldoxy pour relancer Malaco. Après la mort de Johnnie Taylor en 2004, Malaco en bave. Tommy Couch Jr lance Mel Waiters qui a un succès fou avec l’album Woman In Need. Mel Waiters est un hard man. Il chante à la dure, c’est un vrai mec, il est en béton, avec ses cheveux teints. Les premiers cuts de l’album ne sont pas très bons. Il est un peu le Portugais de la Soul, avec sa tamponneuse. Il faut attendre «Slip Away» pour trouver du groove et il finit par s’imposer. Il ne faut pas le prendre à la légère. Ce que confirme «Second Class». Il y vante les mérites du first class, c’est une Soul de retenue assez puissante, du coup ça devient passionnant - You’re first class when you come to me - «Something In Common» est enregistré live à Jackson, Mississippi. Il est excellent dans son rôle de Soul Brother. Il taille bien sa route. Il devient carrément fascinant avec «Who’s Gonna Win», un shoot de heavy r’n’b. Il le retourne comme une crêpe à son avantage, avec un drive de basse avantageux. Voila le cut qui chapeaute tout le Mel. Une pure merveille. On y revient.

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             La cerise sur le gâtö de Malacö, c’est bien sûr la box parue en 1999, l’une de ces boxes qui ne te lâchent pas et qui finissent par t’assommer. Boom, six disks et un book bien dodu, t’es pas sorti de l’auberge. En plus, c’est d’une densité peu banale, tu as tous ces artistes qui te font du gringue et qui te renvoient sur des tas d’autres albums. Encore une histoire tentaculaire. La box, c’est comme cette grosse pierre que tu soulèves et en dessous, ça grouille de vie. T’es épuisé avant même d’avoir commencé à écouter le disk 1, car tu sais que tu vas tomber sur le «Talking About Love» de George Soule, un incroyable heavy groove joué sous le boisseau de Malaco. Tu vas aussi tomber sur le «Mr & Mrs Untrue» de Mighty Sam, un hit méconnu, la révélation ultime ! - Mighty Sam McLain’s emotion-laden version of ‘Mr and Mrs. Untrue’ epitomizes the magic of country Soul at its finest - Tu as aussi le génie de Fred McDowell avec «Red Cross Store», là-dedans, tu as tout le rock’n’roll, tout le funk et tout le punk, il te descend ça à la déglingue d’ultra-guitare, tu as là le real wild punk, tout le JSBX et tout le reste. D’autres vieilles connaissances encore comme King Floyd, le roi du reggae groove avec «Groove Me», mais aussi le roi du heavy funk avec «Baby Let Me Kiss You» - Such a groovy sensation - King Floyd a un style particulier : il ne force jamais le passage. Il se faufile en douceur. Sous son petit chapeau, c’est un couleuvrier du groove. Et puis voilà Jean Knight avec son «Mr Big Stiff» des Caraïbes. Elle chante au sucre et c’est fabuleux. Malaco est une vraie usine à sucre. Encore du violemment bon avec The Unemployed et «Funky Thing», groupe dans lequel joue le fils de Wardell Quezergue. Les Golden Nuggets font du black rockab avec «Gospel Train», this train, font les chœurs. Encore un joli Soul Brother, Chuck Brooks et sa voix d’étain blanc, il chante «Can’t Be In Two Pieces At The Same Time» au contrefort de l’efflanquée miraculeuse, accompagné par des violons et des chœurs de filles volages. C’est un gros coup de baume au cœur. Encore une surprise de taille avec Richard Caiton et «Superman», un black superbe qui taille sa route au smooth de Malaco. Cette box est un vivier extraordinaire. Richard Caiton te groove la Soul au clair de la lune, il t’embroche le cœur. Et puis voilà Dorothy Moore avec «Don’t Let Go». Elle y va la Dorothy, reine de Saba, il tape ça au big heavy beat d’oooh weeee et ramène le power du gospel batch. Son I love you so vaut bien celui d’Aretha, elle a derrière elle une basse et des chœurs de mecs bien noirs qui ne crachent pas sur le don’t let go, là mon gars, tu te retrouves dans le summum du lard, c’est-à-dire le lard du peuple noir.

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             Qui signe le book de 112 pages inséré dans la Malaco box ? Rob Bowman, bien sûr. Il est LE spécialiste et ce petit book complémente bien le gros bibendum évoqué plus haut. Il retrace les origines de Malaco dans une courte introduction puis prend les disks un par un pour revenir sur les artistes, notamment l’excellent George Soule qui vit à Meridian, Mississippi, et qui entend dire un jour qu’il existe un nouveau studio d’enregistrement à Jackson, à deux heures de route de chez lui. Alors pourquoi continuer d’aller enregistrer des démos à Nashville ? D’autant plus que Malaco est équipé d’un quatre-pistes ! Soule et son pote Paul Davis sont engagés comme auteurs compositeurs. George Soule et Paul Davis enregistrent tous les deux «Talkling About Love» et jouent tous les instruments. C’est Paul Davis qui chante. Quand le single floppe, Paul Davis part bosser chez Bang et George Soule signe un contrat avec les mecs de Muscle Shoals. Bowman rappelle aussi que Cosy Corley est l’un des premiers artistes enregistrés chez Malaco, avec l’impossibly soulful «Warm Loving Man», que chante sa femme Carolyn Faye. Autre personnage clé de la Malaco Saga : Wardell Quezergue qui doit fuir New Orleans après la faillite de Nola. Le deal est simple : Quezergue fournit les artistes, Malaco le studio et le house-band. The Unemployed est le premier fruit de cette juteuse collaboration. Quezergue amène donc le funk chez Malaco. C’est lui qui amène Jean Knight, King Floyd et Joe Wilson chez Malaco. Bowman rappelle aussi que Tommy Couch eut un mal fou à imposer les hits produits chez Malaco par Quezergue («Mr Big Stuff» et «Groove Me») : ni Stax ni Wexler n’en voulaient. Ça sort sur Chimneyville, label créé pour l’occasion. Quand «Goove Me» devient un hit à la radio, Wexler revient sur sa décision et le distribue. Wexler n’aime pas non plus «Mr. Big Stuff» qu’il refuse de distribuer. Bowman finit son commentaire du disk 1 sur une note sombre : «En 1974, Atlantic n’avait pas renouvelé le contrat de distribution de Chimneyville, King Floyd était devenu compliqué et Wardell Quezergue semblait avoir perdu sa magic touch.» 

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             La fête continue sur le disk 2, avec le génie de Dorothy Moore («I Believe You»), elle est fantastique, elle est sur tous les fronts, elle prend la Soul de biais. Elle duette aussi avec King Floyd sur «We Can Love», fabuleux duo d’enfer, elle attaque au perçant, c’est-à-dire à l’Aretha. C’est une battante extraordinaire, on la voit encore torcher le «Funny How Things Slip Away» de Willie Nelson qu’elle finit en apothéose. C’est Tommy Couch qui choisit les chansons pour Dorothy, il est persuadé qu’elle va en faire des hits. Wow Dorothy ! Elle fait encore un carton avec le «With Pen In Hand» de Bobby Goldsboro. Elle est parfaite, une vraie reine de Saba, elle est all over Malaco ! D’ailleurs, c’est elle, Dorothy, qui sauve Malaco avec «Misty Blue». Il s’est produit la même chose qu’avec «Groove Me» et «Mr. Big Stuff» : personne n’en voulait, ni Wexler - You got a black female singing a ballad, you’ll never make it. It’s not worth taking the chance - ni Scepter, ni T.K., personne. Alors Eddie Floyd qui est chez Malaco pour enregistrer des bricoles leur dit de sortir eux-mêmes «Misty Blue». Mais les Malaco boys sont à sec, ils n’ont plus un rond - We were dead fucking broke - Alors baisés pour baisés, ils se décident à sauter le pas. Boom ! Ça marche ! «Misty Blue» sauve Malaco qui signe aussitôt un distribution deal avec le label d’Henry Stone T.K., à Miami. C’est l’époque où Stax coule et des tas de gens débarquent chez Malaco : Eddie Floyd, Frederick Knight, les Fiestas et David Porter. Eddie Floyd y enregistre un album (Experience) et il produit Jewel Bass. L’autre grosse pointure du disk 2, c’est Natural High avec «Flying Too High», très haut niveau, comme l’indique le nom du groupe, c’est le funk du Mississippi. Ils reviennent plus loin avec «The World Is Dancing», un shoot de wild funk. Nouvelle révélation avec les Fiestas et «I’m Gonna Hate Myself», un cut de Sam Dees et Frederick Knight. C’est un peu comme si tu découvrais un continent. Eddie Floyd radine sa fraise avec «Somebody Touched Me», vétéran de toutes les guerres de Stax, il explose bien la cabane de Malaco. C’est une sorte de r’n’b idéal, comme c’est chaque fois le cas avec le vieux Eddie. Il duette ensuite avec Dorothy Moore sur «We Should Really Be In Love» et ça donne quoi ? Une bombe ! On réalise un peu mieux que Malaco se situe au niveau supérieur. Encore un obscur de Malaco : Billy Cee avec un «Dark Skin Woman» signé Mack Rice. C’est énorme, complètement rampant. Billy Cee n’a enregistré que des singles. Quel son ! L’autre grande surprise de ce disk 2 n’est autre que McKinley Mitchell avec un «Trouble Blues» qu’il groove bien sous le boisseau, il est très puissant. Mitchell enregistre sur des petits labels à Chicago. Malaco flashe sur son «Trouble Blues» et le sort sur Chimneyville. Willie Cobbs est là aussi, avec «You Don’t Love Me No More», un vieux shake de r’n’b. Encore un coup de Trafalgar avec Joe Shamwell et «I Wanna Be Your CB», un heavy funk d’une extravagante vitalité. Tu vas aussi te régaler de Nolan Struck avec «Fallin’ In Love With You» - One of the many unknown jewels on this collection - Bassman flamboyant. Encore un artiste complet. Bowman fait aussi l’éloge de l’ex-Stax Frederick Knight qui s’amourache des Malaco boys et qui produit chez eux le fameux «Ring My Bell» d’Anita Ward. Avec cette box, on entre dans l’infini des ramifications. Tous ces grands artistes ont enregistré des tas de choses, à toi de jouer. Pars à leur découverte. C’est le jeu.

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             Le disk 3 vire plus diskö, mais c’est la diskö de Malakö, celle de Freedom («Dance Sing Along») et de Fern Kinney («Groove Me»). Deux extraordinaires cuts de diskö dance, une dancing Soul relancée au pouh pouh pouh, c’est bardé de funk jacksonien. Freedom, ce sont des cracks de la dance crraze. À leur façon, ils sont très puissants, ni Sly, ni Funkadelic, c’est encore autre chose. Fern Kinney est superbe de candy candeur, elle n’est pas loin d’Esther Phillips, c’mon ! Elle fait du diskö sugar comme Anita Ward. Fern duette ensuite avec Frederick Knight sur «Sweet Life», ça vaut bien tout le Fame et tout le Stax, on assiste à une fantastique élévation du domaine de la Soul. Plus loin, Power tape dans le «Groovin’» des Rascals, mais revu et corrigé au Malaco power, cover superbe, il chante à la racine black du délire. Sur ce disk 3, on voit arriver les grosses poissecailles comme Latimore, Denise LaSalle et Z.Z. Hill. Latimore fait le show avec «Bad Risk», il te tombe dessus, c’est un crack. Denise fait sa diskö Soul avec «A Lady In The Street», elle pose bien sa voix, elle est vite énorme, tu as là l’une des meilleures Soul Sisters de l’époque. Plus loin, Denise duette avec Latimore sur «Right Place Right Time» - Baby let me taste your kiss - Les blacks sont durs en affaires, tout le monde le sait. Surtout si Latimore se ramène la bite à la main. Z.Z. Hill est ultra-présent sur ce disk 3, il fait de la Soul de baby please («Please Don’t Make Me Do Something Bad To You») et surtout du heavy blues («Down Home Blues»), classique, même si c’est signé George Jackson. Zizi propose des cuts solides, mais pas déterminants. On le retrouve plus loin avec la belle énergie de «Someone Else Is Sleeping In» et il tombe dans l’escarcelle de Malaco avec «Get A Little Give A Little». Il n’empêche qu’il reste un fantastique shouter. Un vrai Zizi Panpan. C’est l’ex-promo man de T.K., Dave Clark, devenu promo man de Malaco après la faillite de T.K., qui amène ZiZi Panpan chez Malaco. Comme Dorothy Moore avant lui, Zizi va sortir Malaco de la mouise. Ça va si mal que Wolf Stephenson est obligé de vendre sa baraque. Grâce à Zizi, Malaco va accéder à la stabilité financière. Bowman embraye alors sur l’histoire de George Jackson qui dans les années 80 a déjà composé 2 000 chansons. Comme «Down Home Blues» fait un carton, Wolf Stephenson peut racheter sa baraque. 

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             Bowman qualifie la période 1984-88 de second half of Malaco’s golden age. C’est Johnnie Taylor qui rafle la mise sur le disk 4. On le connaît par cœur, mais c’est toujours un plaisir que de le retrouver. Il fait partie des groovers fondamentaux, il faut le voir à l’œuvre dans «This Is Your Night», il t’encadre de satin jaune, il te perce la nuit. On le retrouve plus loin avec «Wall To Wall», un énorme shuffle perlé de petites guitares funky. Johnnie Taylor est l’un des géants de cette terre. C’est à lui que revient l’honneur de boucler ce disk 4 avec l’«I Had A Love» des Falcons, cut mythique entre tous, puisque Wilson Pickett chante la version originale, backed par Eddie Floyd, Mack Rice, Willie Shoefield et Joe Stubbs, le frère de Levi Stubbs. Pour sa version, Johnnie Taylor est backed par The Jackson Southernaires. Lui et Bobby Blue Bland ont exactement la même ampleur, ils sont le cœur battant de la Soul, ils sont à la pointe du génie black. Le vieux Bobby est là, lui aussi, avec «Get Your Money Where You Spend Your Time», il te groove le my Lord baby vite fait, il incarne le groove de Malaco. Il est sans doute le pire de tous car il travaille au tire-bouchon. Le troisième géant du disk 4 est Little Milton, il tape son «Blues Is Alright» au heavy boogie. On peut parler d’énergie supérieure. Avec «Anna Mae’s Cafe», il rentre directement dans le lard du heavy blues de George Jackson. Little Milton ne plaisante pas - I wanna tell you about a place I know - Il te bouffe encore le heavy blues tout cru avec «Cheatin’ Is A Risky Business», il passe toujours en force. C’est le Panzer de Malaco. On retrouve aussi Latimore avec «All You’ll Ever Need». Forte présence, mais ce n’est pas la même chose que Johnnie Taylor. Belle voix, c’est vrai, très haut niveau, c’est sûr, mais il manque le petit quelque chose qui fait la différence. Retour aussi de Denise LaSalle avec «My Tutu». Elle groove à la force du poignet et derrière elle, on entend une basse pouetter. On se régale aussi de Formula V («Part Time Lover», un son tellement black) et de The Rose Bros., avec «I Get Off On You», très black, très straight, le son de Muscle Shoals.  

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             Avec le disk 5, Malaco atteint une sorte d’équilibre entre deux pôles, les anciens (Bobby Blue Bland, Little Milton, Johnnie Taylor, Denise LaSalle, Dorothy Moore, Latimore) et le nouveaux (Beat Dadys et Poonanny). Selon Bowman, Shirley Brown se retrouve en plein milieu. Bobby Blue Bland raffle la mise sur le disk 5 avec «Midnight Run», «Take Off Your Shoes» et «There’s A Stranger In My Home». Listen ! Il connaît toutes les ficelles, ce fabuleux artiste se permet de rire, ah ah, son «Take Off Your Shoes» est l’un des sommets du heavy blues de Malaco et dans Stranger, on l’entend gémir, and I don’t know what to doooooo. Grand retour de Dorothy Moore avec «Stay Close To Home», elle est épaulée par un gospel choir, elle chante d’une voix un peu ingrate mais elle pèse de tout son poids dans la balance, elle y pose son cul et ça penche de son côté. Elle y va la mémère. Avec «If You’ll Give Your Heart», elle est un peu conventionnelle - If you give me your heart/ I’ll give you my soul - Elle duette enfin avec ZiZi Hill sur «Please Don’t Let Our Good Time End», ils tentent le coup du duo d’enfer, pas sûr que ce soit le meilleur du cru. ZiZi tient bon, mais bon. Dorothy est une bonne, mais bon. Pour Malaco c’est un gros coup, mais sans magie. Par contre Shirley Brown et Bobby Womack font un vrai duo d’enfer sur «Ain’t Nothin’ Like The Lovin’ We Got». Shirley amène Bobby, talk to me. Pas de pire duo d’enfer ! Shirley hurle et Bobby aussi. Ils prennent feu. On croit entendre Aretha et Wilson Pickett. Denise LaSalle revient avec un «Wet Match» signé George Jackson. Excellent pétard mouillé ! Les Beat Daddys sont des blancs qui font du Percy Sledge («I’ll Always Love You»). La surprise vient de Poonanny avec «Poonanny Be Still», un prêcheur fou qui fait du rap.

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             Le disk 6 est celui des révélations. Ça grouille de nouvelles têtes. Tiens, on commence avec James Peterson. Il sort d’où ? Wow, c’est le père de Lucky Peterson et son «Don’t Let The Devil Ride» vaut franchement le détour. Bowman indique que Big Mike Griffin joue les guitar heroics sur «Don’t Let The Devil Ride». Autre nouvelle recrue : Ernie Johnson avec un «Cold This Winter» signé George Jackson. Il propose une heavy Soul bien sentie on the inside. Il annonce qu’il va cailler cet hiver. Il est excellent on the inside. Encore une nouvelle recrue, l’excellent Arti White avec «Your Man Is Home Tonight», un heavy groove d’une classe effarante, il a pour lui la grandeur d’un géant de la Soul, donc il domine bien la situation. Encore une découverte avec celle de Stan Mosley et «Don’t Make Me Creep», une sorte de heavy groove inespéré, très rampant, plein d’esprit creepy, don’t wanna sleep ! Petite cerise sur le gâtö : Bowman nous apprend que Mosley a fait partie des mythiques Sharpees (Hello Jean-Yves). Et puis tu as l’excellent Carl Sims avec «Two Lumps Of Sugar», mais trop de basses, le casque chevrote dans la choucroute, c’est de la neo-Soul rampante, et comme c’est un Soul Brother de Memphis, il faut peut-être le suivre à la trace. Une voix, c’est sûr. La géante de ce disk 6 n’est autre que Shirley Brown, avec «You Ain’t Woman Enough To Take My Man». Miss Brown to you ! Elle est terrifique de you’re wasting your time, elle râpe sa Soul avec un aplomb qui t’en bouche un coin, elle fait du pur Aretha. Tiens voilà Bobby Rush ! Il peut se montrer raw, comme on le voit avec «One Monkey Don’t Stop The Show». Il est là le Bobby, on the Rush. Fantastique présence ! Mais ses disks sont difficiles à choper. Retour de l’unbelievable Johnnie Taylor avec un «Good Love» bien groové sous le boisseau de Malaco - I’ve been looking for someone like you - On croise aussi Mel Waiters («Got My Whisky», énergie brutale) et Tyrone Davis («Let Me Please You», il est là tout de suite, c’est un géant venu de Chicago, mais pas de magie). C’est à Little Milton que revient l’insigne honneur de refermer l’aventure de cette heavy Malaco box avec «Big Boned Woman». Fantastique chanson d’amour - She’s my big boned woman/ I love her in sexy ways/ We’ll be together/ Until my dying days.

    Signé : Cazengler, Malacon

    Rob Bowman. The Last Soul Company. The Malaco Records Story. Malaco Press 2020

    The Last Soul Company. Malaco Records Box 1999

    Mississippi Fred McDowell. I Do Not Play No Rock’n’Roll. Capitol Records 1969

    Z.Z. Hill. Down Home. Malaco Records 1982

    Mel Waiters. Woman In Need. Waldoxy Records 1997

    Jackson Southernaires. Down Home. Malaco Records 1975

    Mississippi Mass Choir. Live In Jackon Mississippi. Malaco Records 1989

    Mississippi Mass Choir. It Remains To Be Seen. Malaco Records 1993

    Shirley Brown. Fire And Ice. Malaco Records 1989

    Shirley Brown. Diva Of Soul. Malaco Records 1995

     

     

    L’avenir du rock

     - Le jour de Graham Day viendra (Part Three)

     

             L’avenir du rock se glissa prudemment vers le Général Mitchoum. Les balles allemandes sifflaient autour d’eux. La plage d’Omaha Beach était couverte de cadavres. Mitchoum avait l’air complètement hagard.

             — Depuis combien temps êtes-vous là, Général ?

             — Chais pu. Deux semaines. Peut-être trois. Impossible d’avancer. Coincé derrière ce bloc de béton. On a tout essayé, no fucking way. Les boches ont repoussé tous les assauts. Je suis tout ce qui reste du troisième bataillon. Six mille hommes taillés en pièces. J’en ai marre de manger des puces de mer et de creuser des trous dans le sable pour chier.

             Mitchoum se mit à chialer comme une gonzesse.

             — Attention, Général, vous avez de la morve qui coule sur vos galons...

             — Oui je chais. M’en sers pour coller les coquillages sur le donjon de mon château de sable.

             — Oh c’est vous qui l’avez fait ce joli château ?

             — Ben oui, dickhead, c’est pas les boches !

             — Il est vraiment magnifique ! Vous auriez pu gagner un concours !

             — Bon c’est pas le moment de me lécher les bottes, sucker ! À quelle unité appartenez-vous ? Où sont les bloody renforts ?

             — Je suis l’avenir du rock, mon Général, j’appartiens à la sixième compagnie du Génie et je ramasse le courrier des vagues d’assaut. Avez-vous un pli à me remettre ?

             — Je comptais bien envoyer une carte postale avec la Tour Eiffel à Eleonore, mon épouse, mais pour l’heure c’est fucking mal barré.

             — Faut pas vous mettre dans un état pareil, mon Général. Bon d’accord, vous avez bien foiré le D-Day, mais si ça peut vous consoler, sachez qu’en revanche le D-Day de Graham Day viendra ! 

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             L’avenir du rock a raison de prophétiser. Ça fait exactement quarante ans que Graham Day bâtit, non pas un château de sable, mais une authentique réputation de légende vivante, alors forcément son jour viendra. En attendant, il fait ce que font les autres légendes vivantes (Anton Newcombe, Nick Saloman, Dave Wyndorf, Robert Pollard, Wild Billy Childish, John Reis), il continue d’enregistrer d’excellents albums.

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             Pour saluer la parution de The Master Of None, le petit dernier, Shindig! invite Graham Day à évoquer ses disques préférés dans une rubrique intitulée «Jack of all trades». C’est une sorte de best of séculaire : Four Tops, Pretties, Lyres, Kinks, Woogles, Ramones, en deux pages, il fait le tour du mondo bizarro. D’ailleurs, il démarre avec les Lyres, et l’hypnotic vibrato guitar sound. Il avoue avoir essayé en vain plein de pédales pour retrouver leur son. C’est le guitariste des Woogles qui lui donne la clé de l’énigme : «A Fender amp with the vibrato depth to the max» - it was simple and obvious - Allons Graham, n’essaye pas de te faire passer pour un con, ça ne marchera pas. Du coup, on trouve cet hypnotic vibrato guitar sound dans «You Lied To Me», sur son nouvel album, The Master Of None. Il dit adorer le premier album des Pretties - That haunting bluesy sound and Phil May’s sublime vocal - Graham aurait bien aimé sonner comme Phil mais ce n’était pas possible - «Come See Me» has always been my favourite two and a half minutes of vinyl. It’s perfect in every way. C’est là que mon obsession pour les catchy riffs et la fuzz est née et elle sera là sur tous les disques que j’aurai encore la chance d’enregistrer - Ça s’appelle une profession de foi, mon gars. Quand on croise de tels propos dans un canard de rock, on les relit plusieurs fois pour être bien sûr ne n’avoir pas rêvé. Il dit avoir rencontré les Woogles dans les années 2000, lorsqu’ils jouaient en première partie des SolarFlares, lors d’une tournée allemande. Graham propose le Live At The Star Bar - garage rock’n’roll at its finest. J’ai été inspiré par this raw and powerfull simplicity - Il cite aussi The Kinks Kontroversy des Kinks. Il a découvert les Kinks à 15 ans et il a su que ça allait changer sa vie - Chaque fois que je fais un album, je prends The Kinks Kontroversy comme modèle - Stripped-back, honest and edgy sound but with great melodies and beautiful backing vocals - Il appelle ça des «tunes with attitude». Il cite ensuite un Greatest Hits des Four Tops à cause de «Bernadette», «Standing In The Shadows Of Love» et «Baby I Need Your Loving». Il avoue que les Four Tops sont son Motown act favori. Il descend plus au Sud pour saluer Rufus Thomas et «The Memphis Train», puis il termine avec Jarvis Humby et cet album dément qu’il a produit, Straighten Your Mind With... Graham parle d’un moment de pure magic.

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             Il a raison ! On a découvert Jarvis Humby sur une compile Acid Jazz, Sugar Lumps 1. Puis rebelote sur Sugar Lumps 2 avec «Straighten My Mind» produit par devinez qui ? Graham Day. Alors on part à la chasse. Jarvis Humby ? Pas grand-chose. On découvre que l’album Straighten Your Mind With... enregistré en 2006 n’est sorti qu’en 2020, et pour le choper, il faut se magner, car il semble assez recherché. Ça démarre par deux belles énormités, «Who’s Gonna Pick Up The Pieces» et «A Strange Affair». Andy Smith tape ça au dévolu d’Angleterre. Le Strange Affair est bardé d’orgue et sonne comme un hit des Prisoners, comme par hasard. La bombe atomique qu’on a repéré dans Sugar Lumps 2 est en B : «Straighten My Mind» est un punch-up d’une rare violence. Même chose avec «B Side» en A avec son intro de claqué d’accords, encore du dévolu d’Angleterre, le meilleur avec celui des Who, shuffle, gimmicks, tout y est. C’est même le plus gros shoot de shuffle gaga qu’on ait vu ici bas depuis les Prisoners. Toutes les attaques de Jarvis Humby sont historiques. Ils tapent leur «Tranquileyes» au power longitudinal et une bassline volubile vient lui caresser les entrailles. La plupart des cuts sonnent comme des classiques des Prisoners. On se croirait parfois sur A Taste Of Pink. Ils terminent cet album Dayien avec une autre énormité tentaculaire, «5th Time Around».

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             Tant qu’on y est allons-y ! Il existe un autre album de Jarvis Humby paru sur Acid Jazz en 2003 : Assume The Position It’s. Encore meilleur que le précédent, et même si ce n’est pas produit par Graham Day, le petit conseil qu’on pourrait vous donner serait de sauter dessus. Car what a boom, baby ! Démarrage en trombe avec le fast gaga de «We Say Yeah», l’un des pires wild drives de London town. En plein cœur de la cocarde Mod, joué à la big energy de rowing out. Ça sent bon le purple heart, alors tu danses au Say Yeah toute la nuit ! Ils s’amusent ensuite à sonner comme les Byrds avec «These Eyes». Ces mecs ont tous les vices et si tu les suis sur les chemins du vice, ça va te rendre service. Ils tapent un bel instro avec «Tu 200», c’est bardé d’orgue, ils créent la sensation de la tradition, quelle flamme ! Ils jouent en vol plané au trapèze de la mort, ils se rattrapent au dernier moment et pouf, voilà un heavy groove de r’n’b, «Oh Babe (I Believe I’m Losing You)», ils créent l’illusion de la tradition, c’est excellent, plein d’esprit, bien cuivré. Avec «Black Cat», ils sonnent exactement comme le Spencer Davis Group - Black cat get away from me - Ils passent à la violence de la prestance avec «Let Me Take You There», wild rock Mod de la dernière heure, pur power, comme au temps des Small Faces. Ils attaquent «Formaldehyde» aux accords des Who, la sauvagerie est intacte, le wild est pur et le solo qui arrive coule comme du pus. Criant de Mod veracity ! Ils terminent avec une belle cover d’«Ain’t No Friend Of Mine» des Sparkles, donc en apothéose, Jarvis Humby chapeaute tout le rock anglais, c’est d’une supériorité apocalytique, ils jouent par dessus la coupole de Saint-Paul.

             Graham Day indique au passage que The Master Of None devait être le prochain album des Goalers, mais cet enfoiré de Pandemic a rendu la mission impossible, car le batteur des Goalers vit aux États-Unis. Comme il n’aime pas que ses chansons restent coincées trop longtemps, et craignant même qu’elles ne soient périmées comme des yaourts, Graham Day a fait l’album tout seul. Pour lui, c’est une suite de Triple Distilled

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             Pas de surprise, c’est le big album qu’on escompte chaque fois que revient le jour de Graham Day. Il poursuit son petit bonhomme de chemin au tagada de tagaga, avec des échos d’out of our tree. Il tape «Out Of Your Narrow Mind» au classic power-chording d’âge mur, il reste dans son son de prédilection qui est celui des early Kinks. Il faut que ça claque ! On admire cut après cut l’admirable tenue de se tenure. Dans le morceau titre, il clame «I’m only a man» et il avale la fast pop de «Stranger On A Joyride» au barouf d’orgues barbares. Au petit jeu du gaga Brit, Graham Day reste imbattable. On va dire que la viande se trouve en B, avec l’excellent «You Lied To Me». Il renoue avec le wild ride des Prisoners, même énergie, même franchise du collier, même encolure de l’envergure, même bonne augure de la sinécure, ça cisaille à la petite disto et il te claque des whanow dans le creux de l’oreille. Retour aux early Kinks avec «Eyes Are Upon You». En plein dans le mille ! Pur jus de genius Kinky, même si éculé par tant d’abus. C’est justement l’éculé par tant d’abus qui fait la grandeur de Graham Day. Avec «Pointless Things», on voit qu’il maîtrise l’art d’introduire un hit dans la vulve de la gorgone gaga. Il revient toujours à ses accents Kinky.

    Signé : Cazengler, Graham Dé à coudre

    Graham Day. The Master Of None. Countdown 2022

    Jarvis Humby. Straighten Your Mind With... Spinout Nuggets 2020

    Jarvis Humby. Assume The Position It’s. Acid Jazz 2003

    Jack of all trades. Shindig! # 126 - April 2022

     

     

    Inside the goldmine

     - Bobby, on le connaît Parker

     

             Ils avaient un sacré point commun : le diable au corps. Esbé et lui fonctionnaient au rythme d’une connerie par minute et ça finissait par faire beaucoup dans la journée, surtout s’ils enchaînaient avec une nuit blanche, pratique courante à cette époque. Esbé et sa poule avaient traversé la France en scooters, chacun le sien, pour nous rejoindre dans une maison qu’on squattait dans le Sud-Ouest, au pays des fritons. Esbé et lui avaient exploré le grenier et découvert dans une malle de souvenirs de voyages une bouteille de Genièvre qu’ils sifflèrent sur le champ. La soirée s’annonçait bien. Comme il faisait encore chaud, ils étaient torses nus. Ils restèrent un moment à table avec les autres, ils sifflèrent à deux une autre bouteille, un Jack qui traînait par-là, et décidèrent d’aller finir la soirée ailleurs, c’est-à-dire de filer en scoot jusqu’à la ville voisine, par la route du bas. Vroom, vroooomm. Il suivit Esbé comme il put, au feeling. Il n’était jamais grimpé sur un tel engin. Vroom, vroooomm. Esbé coupa son phare et prit de la vitesse. Pour rattraper Esbé, il prenait les virages à la corde et accélérait à la sortie, mais il ne roulait pas assez vite. Ce démon d’Esbé l’avait distancé. Vroom, vroooomm. Voulant rattraper Esbé, il roulait à fond et prit un virage trop vite, bing badaboum, la gueule en vrac dans le gravier, a wop bop-a-loo bop-a-loo bam-boom, les quatre fers en l’air, le scoot dans le talus et lui dans les pommes, du sang partout. Il revint à lui, un mec lui tapotait la joue...

             — Ça va ? Vous n’êtes pas mort ?

             — Ben non, chu pas mort ! Aïe, putain, bordel, ça pique !

             — Vous pouvez vous lever ?

             — Chai pas trop...

             — Je vais vous aider... Oh la la, vous avez le dos et le visage dans un drôle d’état, vous avez du gravier partout, il faut aller nettoyer ça. Il n’y a pas d’hôpital ici, je vais vous emmener au commissariat, ils ont sûrement une trousse de pharmacie...

             — Chez les condés ? Ça va pas la tête ? Emmenez-moi au fucking patelin, faut retrouver Esbé pour boire un coup, y m’attend.

             Le mec prit la direction de la ville. Il y avait de la musique dans sa caisse. De la super musique. Ils se mirent tous les deux à claquer des doigts, snip snap snop !

             — C’est ‘achement bon, c’machin-là ! C’est qui ?

             — Bobby Parker !

             — Wouah wouah wouah !

     

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             Tout le monde connaît Bobby Parker, l’auteur de «Watch You Step» que reprenaient les Move sur scène. Bobby l’enregistre en 1961, ça ne date pas d’hier. En 1968, Mike Vernon produit «It’s Hard But It’s Fair» sur Blue Horizon, fantastique single qui éclaire le disk 2 de la box Blue Horizon Story Vol. 1. Bobby Parker est une légende, Stevie Winwood, Little Milton et Carlos Santana reprennent ses cuts. Rober Plant dit avoir eu l’idée de chanter en écoutant «Blues Get Off My Shoulder». Dans les années 50, Bobby Parker monte un groupe avec Don & Dewey, puis il accompagne Bo Diddley, Sam Cooke, Jackie Wilson et Ruth Brown sur scène. Pardonnez du peu. Alors descendons inside the goldmine retrouver l’excellentissime Bobby Parker.

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             Le mieux est de commencer par une compile parue en 2020, The Soul Of The Blues. C’est là qu’on trouve la plupart de ses singles. Les premiers datent de 1954, et ça décolle avec «I’m Looking For A Woman», un groove qui dit tout sur la modernité du Bobby. Ces mecs jouaient déjà du rock. Avec «Titanic», Bobby explose le juke, tous les jukes, il chante au pur jus de naufrage, bien secondé par un hot sax. En 56, il passe au heavy blues avec «Once Upon A Time Long Ago», il joue ça à la folie. Fantastique guitariste ! Il est déjà dans la clameur extrême du blues, oui en 1956, il chante au vibrato et joue comme un dieu. En 1957, il enregistre son classique, «Blues Get On My Shoulder». Il est tellement en avance sur son époque que ça fait peur. Il joue à la note Parker, c’est excellent. On croise un peu plus loin la version originale de «Watch Your Step». Incroyable énergie, vrai gaga sound, avec du tam-tam dans le son, des chœurs déments, des guitar licks et des cuivres, il éclate ça au yeah-eh et my Gawd, quelle explosivité ! Il revient au heartbreaking blues avec «Steal Your Heart», épaulé par des chœurs de filles torrides. Il faut bien comprendre que Bobby Parker est complètement à part et qu’il est depuis le début d’une modernité à toute épreuve. Il tape son «I Got The Blues So Bad» au jeu clair, ah c’est autre chose que Clapton ! Bobby Parker est l’un des grands précurseurs. Cette compile permet de mesurer l’avance qu’il avait sur tout le monde. Le funk-blues de «Get Right» annonce Sly Stone et son «Gimme Some Lovin’» n’est pas celui du Spencer Davis Group, mais c’est aussi explosif, très explicite et déterminé à vaincre. Voilà un heavy blues de 65, «Don’t Drive Me Away», il joue ça en plein sable, il chante au hot du hot, mais il sait aussi manier le r’n’b, comme le montre «I Wont Believe It Till I See It», et le heavy rock («It’s Hard But It’s Fair»). Tous les cuts sont bons, extrêmement joués, extrêmement chantés, Bobby Parker est l’artiste complet par excellence. Il y va, coûte que coûte, just how I feel, il fusille tout. Il finit le disk 1 avec un ahurissant romp de r’n’b, «Soul Party (Pt2)» digne d’Archie Bell & the Drells, et «Both Eyes Open», monté sur un bassmatic énorme et cuivré de frais. Quel festival ! Bobby Parker est un pourvoyeur de merveilles. Le disk 2 démarre avec des choses plus récentes, enregistrées dans les années 90, des reprises de gros classiques du blues, «Born Under A Bad Sign», «Every Day I Have The Blues». Bobby y balance un joli gras double, il joue en permanence avec le feu, il veille bien au gras du grain, il peut screamer, alors il screame dans «I Call Her Baby». Il demande au publie : «What do you call your boyfriend ?», et les filles répondent «Baby !». Superbe ! Il passe en mode funk-blues pour «Break It Up», c’est assez cartésien, pas de frontières, alors break it up ! Son «Bobby A Go Go» devient vite énorme, il est dans le heavy stuff alors il engorge les artères et il vient coller sa voix dans l’enfer. Il tape plus loin un «Why» à la heavyness de wonder why et on retombe sur le «Soul Party (Pt1)», un vrai monster hit avec un solo de sax à la Junior Walker, suivi d’un instro demented, «Night Stroll Pt1», c’mon now ! Puis il rentre dans le lard du funk avec «Funky Funky», Bobby est un diable, un beau diable et il adresse un sacré clin d’œil à Bo avec une cover de «Bo Diddley», il joue ça sauvage et primitif, il est même encore plus primitif que Bo, t’as qu’à voir ! Il enchaîne avec un «Diddy Wah Diddy» de Didday wah, absolute killah kover digne de celle de Captain Beefheart, suivi d’un autre master blast, «Dancing Girl». Et ça continue comme ça jusqu’au bout, on ressort de cette compile à quatre pattes, avec la langue qui pendouille.       

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             Deux albums de Bobby Parker sont parus étrangement tard, en 1993 et 1995 : Bent Out Of Shape et Shine Me Up. Le coup de génie de Bent Out Of Shape s’appelle «So Glad I Found You». Eh oui, on croit entendre l’ultimate rock God, aussitôt après Jimi Hendrix. Même classe, même science du son. On y est : big heavy blues, Bobby does it right. Tu veux entendre un Heartbreaking Blues ? Alors va chercher le «Blues Get Off My Shoulder» en bout d’album. Fantastique plongée de shoulder en forme de St James Infirmary. Ce mec prolonge le plaisir, mieux que ne le fait la coke, il est dans le bain de l’excellence, son heavy blues trouble, tellement il est plein de vibes, de notes intrinsèques. Tu descends à la cave du blues pour entendre des dégelées prodigieuses. Non seulement Bobby chante comme un dieu mais il joue de la guitare comme un God. La preuve ? «It’s Hard But It’s Fair», son vieux hit Blue Horizon, un fondu dans le fondu, il nous plonge dans l’hendrixité des choses, il tape un solo à la folie Méricourt, il se confronte aux accords de cuivres. Il est aussi puissant qu’Albert King. L’autre preuve de son génie guitaristique s’appelle «Break it Up». Il y fait son James Brown à l’aooouh - Hey girl that’s what I want you to do it for me - Hot electric fiunk, ce démon joue du blues dans le dos du funk et il part en mode wild guitar, wwwooofff ! Belle énormité aussi que ce «Bobby A Go-Go», prodigieusement secondé par un bassman funkadélique et c’est salué aux cuivres sur le tard, alors t’as qu’à voir. Black power ! Black power encore avec une nouvelle mouture de «Watch Your Step», un hit qui n’a pas pris une seule ride. Comme montre la pochette, Bobby stratotte comme Jimi. Son morceau titre est très inspiré. Il n’existe pas grand-chose qui soit au niveau de Bobby Parker. Il faut savoir accepter cette réalité. Il fait une Soul électrique d’une élégance sidérante. Il joue encore «I’ve Got A Way With Women» au liquid fire, il reste classique, mais de façon un peu sauvage, il tente toujours de créer l’événement. Le «Fast Train» d’ouverture de bal montre qu’il n’est pas homme à traîner en chemin. Ses licks effarent, il est dans l’excellence, la fluidité, the Parker of it all, il est hendrixien dans l’âme, ce mec est un fondu du fondu.

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             Bobby Parker enregistre Shine Me Up en 1995 à la Nouvelle Orleans. L’album est moins flamboyant que le précédent, mais il vaut le détour, sacrément le détour, ne serait-ce que pour deux Heartbreaking Blues, «Kick It Around With You» et «Drive Me Home». Il amène le premier en mode heavy blues. Il ne rate pas une seule occasion de jouer le heavy blues, il reste encore une fois fameux et classique, il recase son liquid fire. Bobby ne lâche pas l’affaire. Il attaque «Drive Me Home» à l’hendrixité des choses, il rentre dans le heavy blues comme dans du beurre, c’est une merveille de gras double et de justesse sonique - Drive me home where I belong - «Splib’s Groove» va plus sur le funk. Si tu aimes l’electric fonky blues avec un sens inné du groove pépère, alors c’est Bobby qu’il te faut. Il est aussi balèze que Johnny Guitar Watson, et c’est pas peu dire. Sinon, il fait pas mal de boogie blues, il montre qu’il connaît le système, il sait épouser la larme et le feu, il organise ses départs en solo comme des coulées de bronze fumantes. Il sait aussi chatouiller le r’n’b comme le montre «It’s Unfair». Pas de problème, Bobby peut te chauffer un cut et un juke, les deux à la fois. Il s’implique à chaque instant, il stratotte son boogie comme un cake, il coule des bronzes à tous les coins de rue, il chevauche son boogie blues en mode altier, sans peur et sans reproche, un vrai Godefroy de Bouillon black. Même ses slowahs sont visités par la grâce (le morceau titre), il peut aussi se fâcher comme le montre «Skeezer», il joue ça au flashy guitar slinging, et la messe est dite. Pas besoin d’enregistrer des tas d’albums. Il est derrière tous ses cuts avec du son, de la voix, du feel so good et du raw guitar slinging. Il s’amuse aussi à reproduire la frayeur de Wolf avec «Somebody’s Coming In My Backdoor». Il gratte des tas de beaux accords plantureux d’entre-deux. Il nous invite au paradis du heavy blues - I wanna call the police - Il a peur !

    Signé : Cazengler, Bobby Parking

    Bobby Parker. Bent Out Of Shape. Black Top Records 1993

    Bobby Parker. Shine Me Up. Black Top Records 1995

    Bobby Parker. The Soul Of The Blues. Rhythm & Blues Records 2020

     

     

    APOCALIPSIS

    REPTIL

    ( Octobre 2022 / Bandcamp )

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    Reptiles partout. Celui-ci vient de loin. De Lima. Du Pérou. Ne vous en approchez pas trop, il est particulièrement venimeux. Sont trois, style bikers de la mort. L’on n’en sait pas davantage d’eux. Aussi mystérieux que les quatre cavaliers de l’Apocalypse. En attendant le diable à tête de bouc se pavane sous un manteau d’anacondas entrelacés. Ils ouvrent une gueule béante et tirent leur langue rouge du désir. Z’ont sans doute envie de la passer sur les parties occultes que cache le maillot de bain ( style sixties pin-up ) de la dame. Car depuis Miss Too la femme s’est faite grande bête crowleyenne.

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    Tom reaper / Cabeza de serpiente / Apocalipsis joint /  Por que mierda sigo vivo /  Atormentados : cinq morceaux puisqu’ils le disent, il vaut mieux toutefois les écouter en tant que pièce d’un seul tenant, une espèce d’offertoire reptilique processionnel, avec ses moments chantés et ses longues suites musicales. le reptile déroule ses anneaux lentement, prend son temps, le serpent brandit sa langue, l’est sûr de sa force et de sa puissance, n’est pas pressé, nous non plus car l’on reste fasciné par ce riff d’une extrême simplicité et cette guitare qui brode de subtiles broderies, la batterie survient, file des coups de queue qui balaient le plancher, l’on s’attend à une grande colère, mais non tout se calme et l’on repart tout bas, toute basse, en plus rapide, c’est là que la guitare accapare l’attention, pique un sprint, mais s’inscrit en notre cerveau comme l’image d’un film passé au ralenti, on ne s’en plaint pas, le serpent vire au bleu du blues, la guitare flamboie et la batterie s’amplifie, l’on est déjà dans la tête du serpent,  celle que l’on se doit d’écraser du pied tel Apollon éradiquant le python, la kundalini qui s’exhaussait en nous arrive à son paroxysme, l’instant fatidique où la répulsion s’équivaut à la fascination, l’on est projeté à l’intérieur du monstre, derrière ses yeux fixes, et l’on entend la musique des sphères intérieures, elle balance sans à-coups, presque mollement mais notre esprit niché au cœur de ce mouvement ressent un intense plaisir, tangue et baigne en extase, le serpent a deux têtes, il est inutile d’en choisir une, laissons-nous bercer de rêve en cauchemar, station après station, la marche s’alourdit et pèse sur nos nuques. Chanterelle de basse, feulement de cymbales piaillements de guitares, le coq du vaudou chante-t-il lorsque l’on lui tranche le cou,  ses viscères qui jonchent le sol se relèvent et deviennent serpent, la foule hurle reptil ! reptil ! tambourinade initiatique effrénée, le sceau du sang asperge et engloutit le monde,  horreur et adoration, nous pénétrons le rituel secret des exorcismes intimes, tempête au creux de nos âmes, les images tournoient dans nos yeux à une vitesse folle, totalement indépendantes de notre vision, le serpent nous habite et nous habitons le serpent ! Office ophidique. Repos, traces serpentaires sur le sable des lagunes. C’est le moment du retour à soi-même, ne suivre que l’inanité de notre propre fugitivité le drame réside en l’absence de notre propre présence, cris de désespoir, questionnement métaphysique, montée du nihilisme, gifles de basse sur notre figure et démarrage de la grande sarabande, quand nous ne savons plus où l’on en est commence la tarentelle des guitares, longue nuit déchirée des éclats de notre corps dansant sur la corde raide du vivant. Interrogations focales sur la transparence de notre inanité, sur le gouffre du suicide perpétuel qu’est toute existence. Expiration. L’on se pose, l’on se rassemble, l’on recolle les morceaux de nos éléments éparpillés. Le puzzle de l’inexistence a du mal à réajuster les pièces, même quand la lune ne brille pas, l’homme hurle la solitude de son être au monde, tout se vaut, rien n’a de prix. Marche funèbre vers le non-sens. Même la mort n’a pas de sens. L’on secoue une dernière fois le cocotier du rock dans l’espoir qu’une grosse noix de coco nous tombe dessus et nous éclate la tête. Une guitare défait la toile de notre vie inutile pour en faire de la charpie et soigner nos blessures. Qu’on se le dise, toute apocalypse est intérieure.

    Damie Chad.

     

    *

    Un marteau est-il négatif si négligemment je vous tape sur la tête avec cet objet contondant juste pour passer le temps, deviendrait-il un marteau positif si je m’en servais pour réparer le toit de votre maison ? Il est facile de répondre qu’un marteau est tout simplement un marteau indépendamment de l’usage pour lequel on l’emploie. Elevons la question, qu’en est-il du concept nietzschéen de philosophie à coups de marteau, est-il positif en le sens où il fracasse les vieilles lunes de la pensée humaine, est-il négatif pour ces mêmes assertions théoriques qu’il démantèle ? Encore un coup d’ascenseur, peut-on qualifier certains concepts de négatifs et certains autres de positifs ? Je vous laisse méditer ses angoissantes questions. N’en devenez pas marteau pour autant. Quoiqu’il en soit jugez de ma surprise lorsque dans la liste des dernières nouveautés mon œil fut accaparé par l’expression de Negative Concept. Très beau titre d’album me suis-je dit, mais non c’est le nom du groupe ! Première fois que j’avais vent de quatre individus se présentant sous une telle étiquette. Le titre de l’album n’est pas mal trouvé Malvenue si nous le traduisons en douce langue françoise.

    UNWELCOME

    NEGATIVE CONCEPT

    ( Octobre 2022 / YT – Bandcamp ) 

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    La couve est assez affriolante – oui je sais cela dépend des goûts – Monsieur Mort et Madade Mort honorent de leur présence la réception de cette soirée à décors catacombiques. Monsieur n’a pas oublié son nœud-pap, l’a une certaine prestance dans sa sombre veste de costume, Madame est un peu moins bien attifée, sa longue robe brunâtre, bustier à rayures thoraciques à longs plis de tulle funèbre, sont-ce ces véritables cheveux blanchis ou un voile de deuil qui recouvre sa tête… Une allée de mains tendues dessine une haie d’honneur, aucune n’ose les toucher, timidité adoratrice ou craintive répulsion ?  Cédric Marcel est l’auteur de cet art(devrait-on écrire hard) work. Il est aussi le guitariste et le vocaliste de ce quatuor. Romain Pierrot joue aussi de la guitare mais ne chante pas. Johan Comte exerce le noble métier de drummer et Cédric Vitry excelle dans le maniement de la basse.  Puisque leur modestie leur a interdit d’apparaître sur la photo de la couve, je vous ai offert un super lot de consolation un dessin de Sylvain Cnudde effectué lors d’un Positive Concert de  de Negative Concept  ( avec Oaks et Vantre ) ce 18 octobre 2022 à L’International.

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    Anthem to the void : grincements funèbres, celui de la porte d’un cercueil qui gémit lorsqu’il se referme, arrêtons de plaisanter, c’est vrai que se retrouver tout seul face à l’abîme, n’est-il pas plus épais qu’un feuillet à cigarette, n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus agréable sous cette terre. La musique n’est pas joyeuse mais le froid se fige dans vos vertèbres lorsque Cédric récite son hymne au néant, une étrange mélopée caverneuse entre chant grégorien et rituel doomique. Se termine sur un bizarroïde étranglement de vomissure qui déborde sur L’agneau : pauvre bête, symbole de l’innocence poignardée en sa tendre enfance, car voyez-vous avant la mort il y a encore le mourir, qui sous quelque forme qu’il se déroule n’est que le meurtre ou l’assassinat de la vie. Un truc pas tout à fait joyeux, alors ils s’en donnent à cœur joie, chant d’hécatombe mortifère, Johan pulvérise sa batterie et les guitares funèbres s’enfoncent dans la noirceur du monde, imaginez la basse de Cédric Vitry comme une chandelle éteinte qui n’en finit pas de brûler…Terror eyes : ( morceau sorti en avant-première en juillet 2022 ) : que voit-on au juste lorsque l’on ne voit rien, rien de toute évidence, ce sont les terreurs nocturnes de l’astral qui s’invitent sur nos rétines et l’horreur insoutenable - elle vient de nous, elle connaît nos frayeurs les plus horribles,  -nous épouvante. Chant porcin d’égorgement, gluons d’effrois cristallisés qui descendent du cerveau, s’incrustent comme rouille dans les fosses du larynx et s’expectorent dans la neutralité du vide. La basse en devient lyrique, mais bientôt la batterie s’emballe et s’écroule, les guitares vrillent. Ce que l’on voit, ce ne sont pas des monstres, uniquement notre frousse bleuâtre. Conceptuellement négative. Surin : Trompes et cymbales. Hurlement. Ce n’est plus l’agneau, ce n’est plus le boucher, c’est le coutelas de la mort qui s’approche de nous, car si la mort n’est pas le néant c’est que le néant n’est que l’éternelle présence de notre mort sans cesse recommencée. Tentez d’imaginez qu’une fois mort vous revivrez cet instant fatal sans trêve, cela vous glace d’horreur, en ce morceau de foudre noire Negative Concept prend conscience de la négativité de sa propre conceptualisation, la musique tremble et s’amplifie, affolement instrumental général jusqu’à ce que le mur du son soit dépassé, et que survienne le silence qui épelle et nomme l’indicible.

    Solar : moteur bourdonnant, l’onde spectrale de la négativité n’est que l’alternative de son contraire, au bout de la nuit de la peur l’on se confronte au jour de l’effroi, car la lance que l’on lance sur la membrane du néant infini ricoche et revient sur vous, la mort est un soleil spectral, mais solaire par la force des logiques contradictoire qui s’annulent, la musique se presse, elle a un espace infini à parcourir, elle accélère, même si elle sait que plus elle ira vite point davantage elle ne progressera, ne serait-ce que d’un centimètre, car tout espace n’est qu’une conceptualisation mentale, un riff qui vient, qui s’en va et qui revient… le moteur prend l’eau, sinistres glouglous, tout est perdu puisque tout est gagné, la musique n’est plus que du bruit, une immonde cacophonie brinquebalante qui ne veut pas se taire même s’il n’y a plus rien à dire. Couinements sans fin. Eterna : retournement de conscience, ce qui ne finit pas n’est-il pas un des visages de l’éternité. Le chant s’élève et irradie des formes sonores et idéelles. Il est temps de prendre son temps puisqu’il n’y a plus de temps. Progressons à petits pas, il n’y a plus de route à parcourir. Guitares claires, le jour se lève dès que la nuit tombe, vertige sonore et répulsif, toute musique des sphères est mouvement, elle semble avancer, elle se précipite même, la batterie roule ses bosses, l’on est bien parti l’on ignore tout de la destination alors qu’elle nous ramène à nous-mêmes. Qu’importe tant que ça bouge encore et malgré tout, l’on n’est pas encore tout-à-fait mort. La marche se ralentit, le but est atteint lorsque l’on s’aperçoit que but suprême est un concept peu positif. No ways : il n’y a pas de chemins. Le ‘’s’’ final a son importance. Cédric bonimente, Johan bat le tambour, basse et guitares gratouillent léger, l’on a beau se remémorer toutes nos expériences, se lancer dans la course aux étalages égotiques, illuminer les devantures, la voix n’en peut plus agonise, elle expire en meuglements de baleine échouée qui se meurt, mais peut-on encoure mourir lorsque l’on est mort et qu’être mort signifie que l’on est en train de mourir, quelle contradiction ! Le concept négatif de la mort ne contient-il pas sa propre négativité, la musique s’étire, elle ne trouve plus sa propre fin, le chant n’est plus que l’ombre de lui-même, la batterie dramatise l’aporie. Nothing : prendre une décision, s’il est impossible de sortir du piège de la mort, c’est que la mort n’est rien puisqu’elle a besoin d’exister pour ne pas être, cascades vocales catastrophiques, sortir à tout prix de ce bourbier. Décréter que rien n’existe pas puisque rien n’existe. Return to the void : noise apaisant, une fois la décision prise, revenir au tout début ? à l’onction de grâce envers le néant, le background musical s’effiloche comme les communications d’un vaisseau qui s’enfonce trop loin dans le vide interstellaire. Dead country : pour la première fois une voix presque pleine et un background musical raffermi, sinon apaisant du moins apaisé, ils ont trouvé leur pays, leur éden, leur eldorado, dans lequel on ne se pose plus de question. Entre le néant et la mort, ils ont choisi la mort.  C’est terminé. Tout le monde peut aller se coucher. Dans sa tombe. Nietzsche appelait cela la traversée du nihilisme. Mais c’est le nihilisme qui nous traverse. Pas son contraire.

             Superbe disque. Les amateurs de doom et de métaphysique adoreront. Les autres aussi. Mais ils attendront d’être morts.

    Damie Chad.

     

     

    *

    Dans la liste des nouveautés le mot Ouroboros m’a vivement interpellé. Le serpent qui se mord la queue. Le mythe remonte aux origines de l’Humanité, celle qui se regroupe dans les premières cités et se met à réfléchir aux parcelles disparâtes de legs mythiques venus du temps très ancien des peuplades errantes dispersées sur la terre. C’est à cette époque que l’on fonde les premières mythologies, que l’on essaie de mettre de l’ordre dans tout le fatras de provenances diverses et incertaines, que naissent les Dieux et les Religions. Les Dieux pour ceux qui pensent. Les religions pour soumettre les hommes.

    Krampot est un groupe autrichien basé à Vienne. A leur actif, paru en 2018 un premier EP Odyssea qui met en scène un voyage vers l’inconnu… Il sera suivi de plusieurs singles qui se retrouveront sur Ouroboros tout juste sorti ce mois d’octobre 2022

    Il n’est pas étonnant que ce genre de sujet soit abordé par les groupes de Metal, un royaume du rock qui flirte avec une certaine, ne serait-ce que sonore, grandiloquence. Le doom qui n’est qu’un sous-genre du metal, raffole de ces grands tableaux, sa noirceur, sa lenteur se plaisent et conviennent à merveille à ces évocations… Le doom n’est pas sans rappeler les grandes fresques de la poésie parnassienne française, relisons Leconte de Lisle et Les siècles morts du Vicomte de Guerne pour nous en persuader.

    Pour ceux qui penseraient que ces livres sont d’une actualité trop lointaine, nous leur recommanderions de lire Héliopolis, le roman d’anticipation d’Ernst Jünger, non seulement parce que le premier titre d’Ouroboros se nomme aussi Heliopolis, bien sûr il ne s’agit pas de la même ville, Krampot nous parle de L’Egypte antique et Jünger du monde qui vient. Dans les deux cas il est question de puissance et de défaite.

    Existe-t-il une manière de ne pas mourir ? Cette question est au fondement de la métaphtsique. La réponse est apportée par le mythe de l’ouroboros. Il suffit de mourir plusieurs fois. Cette proposition, celle de l’Eternel Retour telle que l’a théorisée sans avoir le temps de l’expliciter Nietzsche affirmait que c’était la plus lourde des pensées.  

    OUROBOROS

    KRAMPOT

    ( Digital / Bandcamp / YT /Octobre 2022 )

     

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    Claudia Mühlberger : vocals, guitars / Andrea Klein : guitars / Georg Shiffer : drums / Julian Kirchner : bass. Heliopolis : ville d’Egypte ancienne située sur le Delta du Nil. Elle est la Cité de Ra le premier Dieu né de lui-même, Dieu du Soleil resplendissant, maître de l’univers… s’il renaît chaque matin la nuit il traverse les mondes inférieurs et infernaux, est-il grand parce qu’il renaît tous les matins après avoir vaincu la mort, ou plutôt ne possèderait-il pas une secrète fêlure puisqu’il se doit de mourir afin de renaître – tout dépend de la façon dont on regarde et dont on raconte les choses - ainsi se forge le mythe ambigu de l’Ouroboros le serpent qui est obligé de se dévorer pour continuer à vivre : fraîche brise de cordes, accentuée de lourdeur rythmique, basse et batterie mènent le jeu, les guitares caracolent devant, la voix de Claudia s’élève, un peu monocorde mais souveraine, à peine a-t-elle libéré un son que tout le background musical perd de son intérêt, lorsqu’elle se tait on attend qu’elle revienne, un peu comme on espère la lumière du soleil dans la noirceur désespérante de la nuit, c’est long, très long, l’on pense être parti pour un voyage infini sans retour, elle nous a conté le réveil illuminescent de Ra, son action redonne courage aux crocodiles sur les rives du Nil, mais déjà il faut monter sur la barque de la mort et partir affronter les turpitudes inférieures.

    Yom Hadin : termes hébraïques qui signifie le jour du jugement, un premier couplet qui n’est pas sans évoquer plusieurs situations, celle de l’Homme qui marche dans les difficultés de sa vie, celle du peuple hébreu parcourant le désert, les épreuves qui attendent l’âme du mort telles qu’elles sont révélées dans Le Livre des Morts des Anciens Egyptiens. La voix de Claudia s’est tue depuis longtemps. Un long pont musical à traverser avant qu’elle ne reprenne son chant. La même chose, mais décrite sous un autre aspect, ce qui se passe dans la tête alors que vous accomplissez votre trajet, implacable Claudia commente votre effondrement spirituel quand vous mesurez votre petitesse à la grandeur de la divinité à peine entraperçue. Ra’s retreat : retrait de Ra, l’Humanité se débrouille comme elle peut, la fin est sûre, encore lointaine, mais bientôt proche, Claudia déclame l’inénarrable, le feu dévastateur qui s’empare de vous, les loups qui font ripaille de la lune et du soleil, les guitares essaient d’être encore plus morbides, est-ce possible, alors Georg ralentit le rythme de ses peaux pour exprimer l’angoisse de cette situation finale, Claudia ne chante plus, elle  clame le désespoir des êtres vivants, une seconde d’arrêt, la voici qui murmure, sa voix est un rayon de miel qui dore les sables du désert et réchauffe les herbes souffreteuses. Ra a encore une fois vaincu la mort. Le monde renaît. Splendeur de la vie et de Ra. Marena : ( ne soyez pas déçu si vous ne comprenez pas, c’est du tchèque ! ) Marena est une fête folklorique de Tchéquie qui se déroule en avril, surnommée le dimanche de la mort, mort de l’hiver et succédant à celle-ci l’arrivée du printemps, un vieux rituel païen qui se retrouve dans de nombreux pays, une manière pour Krampot de démontrer que le mythe de l’Ouroboros a engendré de multiples rituels sous diverses latitudes selon des formes très variables. Claudia murmure sur des bruits de sabots drummiques, piétinement incessant, la voix monte et exulte, l’on sent le cercle qui se forme et la ronde qui tourne. Le serpent se mord la queue, il n’est pas mort, il a survécu, il est encore vivant, il est toujours là, nous t’avons apporté la mort, nous t’avons apporté un nouvel été. Ta-tenen : (ce coup-ci, c’est de l’Egyptien) : Taténem est le dieu qui symbolise l’émergence de la terre, le premier tertre qui s’exhausse des profondeurs de l’Océan primordial et marque ainsi l’apparition de la possibilité de la vie : même thème que le morceau précédent mais ici donné sous une forme non plus folklorique mais mythique, batterie sentencieuse, guitare grondante, la voix de Claudia acquiert la force d’une éruption volcanique. Beaucoup plus métal que doom. Mais que l’on ne reste pas béat d’admiration devant cette apparition, un jour la Terre disparaîtra une nouvelle fois. Wild hunt : Krampot réatualise le mythe d’origine germanique de la chasse sauvage. Une troupe de cavaliers condamnés à chasser sans cesse. Krampot le modernise, l’on entend des moteurs, l’on voit des catamarans, mais le principe reste le même, tuer et semer la mort, en une course tumultueuse… à l’origine ce single sorti en décembre 2020 n’était peut-être pas destiné à cet album, mais il s’y insère très bien, la mort n’étant que le passage obligé nécessaire à la renaissance de la vie. Thème idéal pour une chevauchée épique, la batterie tape des quatre fers, Claudia la cruelle mène la horde, aucune émotion lorsque l’on éventre des animaux, lorsque se lave les mains dans leurs entrailles palpitantes. Le rythme se ralentit, pourquoi se dépêcher, la chasse est faite pour durer éternellement, Georg marque le pas lourd des coursiers qui reprennent leur allure, le sang qu’évoque Claudia infuse un courage infini à leurs cavaliers maudits…

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             Contrairement à ce que l’on pourrait supposer la couve de l’album n’offre pas une reproduction classique de l’Ouroboros, le serpent qui se mord la queue. Mais un lion ailé à tête de femme, son appendice caudal terminé par une tête de serpent menaçante. La robe du lion est noire, pour appréhender la signification du dessin il est nécessaire de savoir qu’au dos de la pochette un lion à robe blanche. Les deux bêtes se font face prêtes à combattre. Andrea Klein ( la visite de son Instagram s’impose ) s’inspire visiblement des représentations égyptiennes de la déesse Sekhmet à corps de femme et tête de lion, mais elle a perverti le symbole en le transformant en lion à tête de femme. De même elle a inclus la symbolique du yin et du yang dans son dessin, le buste de la lionne noire se détache sur la blancheur rayonnante du disque solaire et celui de la lionne noire blanche sur la boule cendreuse de l’astre éteint. Ce que l’on nomme le mal et le bien sont des sous-catégories humaines morales, ils n’existent qu’en tant que principes premiers : destruction et germination. Indissociables. Chacun se nourrissant de l’autre.

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             Krampot - en langue allemande ‘’kram’’ signifie déchet, nous interprétons ce terme en tant que matière noire ou résidu rouge alchimiques - est un groupe à écouter et à méditer. Le rock ‘n’roll est une manière de penser le monde.

    Damie Chad.

    Note : la vision de l’Ouroboros proposée par Krampot est plus proche de l’enseignement des mystères d’Eleusis que d’une réflexion sur l’Eternel Retour nietzschéenne.

     

     

     ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !                                               

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    EPISODE 4 ( SUPERACTIF ) :

    20

    Il est des moments où l’on se doit de mettre un mouchoir sur sa légitime fierté, la vérité historiale m’oblige toutefois à relater que la gerbe apportée par Molossa et Molossito remporta tous les suffrages de l’assistance, lorsqu’ils la déposèrent au pied du cercueil de la pauvre Alice, cette immense fraise tagada composée de roses rouges suscita un murmure flatteur, les deux chiens se hâtèrent de venir se coucher à mes pieds, dans le silence éploré les discrets gémissements de Molissito serrèrent le cœur de l’assemblée. La couronne du SSR barrée d’un énorme Coronado d’où s’échappaient des boules noires de fumée et de colère reflétait l’état d’esprit de la petite foule amassée autour de la fosse fraîchement creusée. Les parents avaient désiré une cérémonie toute simple et rapide. La dernière poignée de terre éboulée sur le cercueil le groupe que nous formions se dispersa rapidement…

    21

    C’est arrivé à la voiture, le cœur retourné et l’esprit vide, que je m’aperçus que les deux cabotos ne nous avaient pas suivis. Nous retournâmes sur nos pas. Ils étaient assis et surveillaient les trois croquemorts qui finissaient de tasser la terre pour lui donner la forme d’une tombe. Je dus les siffler à plusieurs reprises pour qu’ils consentissent à s’en retourner avec nous. Le reste de la journée fut maussade. Le Chef fuma Coronado sur Coronado. Pas du tout comme d’habitude comme ne manqueraient pas de le remarquer à haute voix des lecteurs indélicats, tous ceux qu’il sortit du tiroir de son bureau étaient munis d’une bague noire. Pour moi je séchais lamentablement devant une page blanche. J’eus beau me torturer les méninges, je ne parvins pas à écrire un seul mot. Les chiens allongés sur le canapé ne bougèrent pas d’une oreille.

    • Agent Chad, il est vingt-trois heures, il est temps de rentrer chez nous.

    A peine le Chef eût-il prononcé ces mots que les chiens coururent à la porte en aboyant sauvagement. Y avait-il quelqu’un derrière ? Je l’ouvris brutalement le Rafalos à la main prêt à tirer. Personne. Déjà les deux bêtes descendaient les escaliers en hurlant. Nous les rejoignîmes devant la voiture. Ils étaient sagement assis sur leur derrière, lorsque je posai la main sur la poignée de la portière, ils poussèrent un long hululement le museau tourné vers la lune.

    • Agent Chad, vous roulerez tous feux éteints, quand nous aurons atteint la campagne, votre seul point de repère sera le point rouge de mon Coronado.
    • Chef, accrochez-vous, je vous jure que nous ne descendrons pas au-dessous de 180 km / heure une seule seconde.
    • Agent Chad, ne perdez pas de temps en des paroles inutiles, même les chiens ont compris !

    Les rues étaient désertes, je brûlais sereinement tous les feux rouges. Le Chef tapotait sur son Coronado pour m’inciter à accélérer encore. Un moment une voiture de police gyrophare allumé tenta de nous poursuivre mais nous la distançâmes rapidement…

    22

    J’avisai au loin un petit bois. Deux kilomètres avant j’arrêtai le moteur, la voiture s’engouffra dans un chemin vicinal, filant sur son aire elle finit par s’arrêter sans bruit sous de sombres ramures… Nous étions déjà en train de courir. Le Chef donna ses dernières consignes :

    • Agent Chad mur de droite, je prends le gauche, les cabots droit devant ! N’oubliez pas, pas de pitié, pas de quartier, à la Lou Reed, take no prisoners !

    23

    Escalader le mur de pierre du cimetière fut facile. Je progressai rapidement de tombe en tombe. Je m’allongeai dans l’ombre noire d’un cyprès. Le silence m’enveloppa. Deux longues heures s’écoulèrent. Aurions-nous fait fausse route ? Dans le lointain le murmure d’un moteur troubla la quiétude de la nuit. Plus rien. Je raffermis mon Rafalos dans la main. Un museau froid comme la mort se colla à ma joue. Molossa m’avertissait…

    24

    La grille grinça sinistrement. Des pas feutrés se rapprochaient sur le gravier.

    Un rayon de lune fort opportun dessina leurs silhouettes. J’en comptais huit, tous étaient munis d’une pelle et se dirigeaient vers la tombe d’Alice. En face de moi se dessina un point rouge. Ce fut le carnage, nous en abattîmes quatre d’une balle dans la tête les deux premières secondes. Pour les quatre suivants ce fut plus difficile. Ils s’égayèrent aux quatre coins du cimetière. Nous étions les chats, ils étaient les souris. Les chiens furent de précieux alliés, d’un aboiement bref ils nous avertissaient de l’endroit de leur présence, ils étaient armés de fusils de chasse mais se révélèrent de piètres tireurs. Nous en tirâmes trois. Droit au but, entre les deux yeux. Le dernier était invisible. Ce devait être le plus couard, une voix s’éleva :

    • Ne tirez plus, je me rends si vous me promettez la vie sauve !
    • Avance-toi dans la lumière de la lune, et jette ton arme !

    L’on entendit le bruit sourd d’une arme cognant le granit d’une tombe. Le type s’avança les mains en l’air. Deux bastos lui ratatinèrent les deux genoux, il s’affala de tout son long en gémissant

    • Vous m’aviez promis !
    • Tu es vivant de quoi te plains-tu !
    • Vous êtes des menteurs !
    • Pas du tout, on veut seulement savoir qui tu es et tes copains aussi !
    • On est les potes de l’équipe de foot d’à côté !
    • Et vous jouez au foot avec des pelles et des fusils autour de la tombe d’Alice !
    • Oui, une stupidité, on avait un peu bu, Alice on la connaissait, elle est née dans le village d’à côté, celui de ses parents…
    • Et alors ?

    Le gars avait manifestement du mal à continuer, il se plaignit de son genou gauche. C’est vrai que la fracture ouverte n’était pas belle, mais pour lui donner du courage j’écrasais de mon pied l’os qui dépassait. La mauviette s’évanouit, le Chef le ranima de deux coups de pieds dans la figure qui n’eurent pas beaucoup d’effet alors il lui écrasa son Coronado sur son œil. Le gauche. Ce traitement médicamenteux se révéla efficace. Le gars se réveilla en hurlant :

    • Je n’y vois plus rien !
    • Dépêche-toi de causer, je suis en train d’allumer un nouvel Coronado pour ton œil droit !
    • Non ! Non ! je vais tout vous dire. L’Alice on ne la voyait pas souvent, elle était belle et bêcheuse, nous l’équipe de foot elle n’est jamais venue nous voir jouer, alors ce soir…
    • Dépêche-toi !
    • Ce soir on a voulu se venger, puisqu’elle était morte, il n’y avait pas de mal. On a décidé de la déterrer et de violer son cadavre à tour de rôle ! Voilà vous savez-tout, appelez une ambulance !
    • Mieux que ça mon gars on t’a t’emmener à l’hôpital !
    • Aux urgences, vous êtes sympas !
    • Mieux qu’aux urgences mon petit !
    • Au bloc opératoire !
    • Directement à la morgue !

    J’introduisis dans sa bouche le canon de mon Rafafos et je lui fis sauter le caisson. J’y pris un grand plaisir.

    25

    Le Chef sifflotait gaiement. Perso je regrettais de ne pas avoir pu faire subir le même genre d’interrogatoire aux sept autres de cette bande de cloportes que nous avions envoyés ad patres si promptement. Nous arrivions aux portes de Paris lorsque Molossito se mit à hurler à la mort et Molossa à grogner avec rage. Je stoppais la voiture sur un feu vert, provoquant derrière nous un carambolage d’une quarantaine de véhicules, au total une quinzaine de blessés, deux ou trois morts, des dégâts collatéraux sans importance. Je me retournai et arrachai de la gueule de Molossa un petit carton blanc qu’elle tenait entre ses dents. Je le retournai. Une tête de mort dessinée à l’encre noire, sous elle deux mots : A bientôt !

    Le Chef alluma un Coronado.

    A suivre

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 572 : KR'TNT 572 : GALLO' S POLE & CHRIS FARLOWE / HAROLD BRONSON / MATT PATTON / DREAM SYNDICATE / JACKIE DAY / MISCELLEN / BLIND UNCLE GASPARD / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 572

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    27 / 10 / 2022

     

    GALLO’ S POLE & FARLOWE A LA BOUCHE

    HAROLD BRONSON / MATT PATTON

    DREAM SYNDICATE / JACKIE DAY

       MISCELLEN / BLIND UNCLE GASPARD

    ROCKAMBOLESQUES

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 572

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

    Gallo’s Pole & Farlowe à la bouche

     

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             Ce n’est pas Chris Farlowe qui a cassé sa pipe en bois, mais Jean-Yves Gallo, un ami de très longue date. Au temps où nous étions lycéens, mon frère et moi le surnommions ‘Gallo’s Pole‘ en écho au «Gallows Pole» qui se trouve sur le Led Zep III et qu’on adorait écouter ensemble. Depuis 1966, nous n’avons quasiment jamais cessé de partager nos passions. De tous les spécialistes du rock rencontrés au cours de six décennies, Jean-Yves fut sans le moindre doute le plus évolué, le plus brillant et le plus élégant. Il a su créer autour de lui une véritable communauté de pensée. Ce n’est pas un hasard s’il est le dédicataire des Cent Contes Rock. Ces contes furent écrits spécialement pour lui, car nous avons bavé ensemble sur les trois-quarts des mythologies qui les alimentent. Le conte qui suit est tiré d’un Volume 2 à paraître. En fait, c’est Jean-Yves qui a vu Chris Farlowe dans le magasin, et il me fit jadis un récit si drôle de cette «rencontre» que l’idée m’est venue de la développer pour lui donner une suite et d’inverser les rôles pour en faire le conte présenté ci-dessous. Ça devait être une surprise.

     

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             Farlowe à la bouche

             Lorsque vous descendez à la station Angel du métro londonien et que vous remontez Upper Street jusqu’à Islington Green, vous trouverez facilement Call To Arms, une boutique proposant des pièces de collection provenant de l’Allemagne nazie. C’est en tous les cas le trajet que je suivis, par une belle matinée de printemps.

             Comment en étais-je arrivé là ?

             J’avais depuis longtemps mes habitudes chez les disquaires d’occasion de Golborne Road et dans les officines de marchands de photos et de vieux magazines de rock. Alors qu’un jour je fouillais dans un carton de photos originales, se trouvait juste en face de moi, de l’autre côté de l’étal, un gigantesque personnage d’allure peu avenante. Sa figure massive, charpentée autour d’un long nez droit, semblait contenir toute la rogne du monde. Il se dégageait du personnage une sorte de brutalité, comme s’il était à la fois un soudard du moyen-âge, un féroce guerrier peau-rouge et un barbare russe issu des steppes les plus reculées. Ses lèvres entrouvertes laissaient apparaître de très grosses dents. Ses mains, son torse, la largeur de ses épaules, le volume de son crâne, la longueur de ses bras, tout en lui semblait hors de proportion. Il lorgnait les photos une à une, l’œil noir et un pli mauvais au coin des lèvres. Se sentant observé, il leva les yeux vers moi et me foudroya littéralement du regard. Je dus relâcher la photo inédite de Brian Jones que je venais de dénicher et prendre la fuite.

             Je revins toutefois le lendemain questionner le marchand. Il me semblait avoir reconnu Chris Farlowe. Je voulais en avoir le cœur net. Le marchand confirma que Chris Farlowe faisait effectivement partie de ses clients réguliers. 

             — Vous vous intéressez à lui ?, me demanda-t-il, amusé.

             — Oh, je connais très bien ses disques... Mais il n’a pas l’air commode...

             — Il a toujours été comme ça. C’est un être... comment pourrais-je dire... un peu sauvage... et même assez fantasque... Pas mondain pour deux ronds. Exactement à l’opposé d’un McCartney. Ne restez pas sur une mauvaise impression. Essayez d’aller le voir et de parler avec lui. Je vous assure qu’il est passionnant. Il fait partie des vrais pionniers du British Beat. Si vous gagnez sa confiance et que vous réussissez à le brancher sur l’époque où il jouait au Star Club de Hambourg, vous allez vous régaler, je vous le garantis.

             — Mais comment voulez-vous que j’aille le voir... Je ne connais pas son adresse...

             — Vous trouverez sa boutique sur Islington Green...

             — Il tient une boutique ? Une boutique de quoi ? De disques ?

             — Oh pas du tout. Lorsque vous verrez une vitrine ornée d’une immense croix gammée, entrez. Vous le trouverez au fond, assis derrière un comptoir.

             — Pourquoi une croix gammée ? Je ne comprends pas...

             — Il vend des objets nazis aux collectionneurs.

             Je mis plusieurs jours à prendre une décision. Finalement, la curiosité finit par l’emporter.

             J’éprouvais depuis longtemps une réelle admiration pour ce mec-là. Depuis l’époque où j’avais découvert ses deux fantastiques albums parus sur Immediate, le label d’Andrew Loog Oldham : 14 Things To Think About et The Art Of Chris Farlowe. Chris Farlowe se situait exactement au même rang que Rod Stewart et Steve Marriott. Ayant découvert par hasard à quoi il pouvait ressembler physiquement, je compris qu’il pût avoir cette voix hors du commun. Sa version de «Think» des Rolling Stones me fit souvent l’effet d’une montagne en flammes. Il donnait à cette pop-song d’apparence banale une allure monumentale. Quand Jagger lui demanda d’interpréter «Out Of Time», Chris Farlowe en fit l’hymne du Swingin’ London. Il ne fit qu’une bouchée du «Summertime» de George Gershwin, asticotant ce classique du jazz de c’mon d’antho à Toto. Il y barytonnait et la seconde d’après explosait en plein ciel. Grâce à ses deux albums et à une poignée de singles, Chris Farlowe donnait vraiment l’impression de régner sur Londres. Avec un morceau comme «Looking For You», il supplantait les stars de Motown dans l’art de chauffer le r’n’b à blanc. «Looking For You» fut l’un des plus beaux jerks de cette époque si riche en jerks. Comme par magie, il transforma l’«It’s All Over Now Baby Blue» de Dylan, en r’n’b dévastateur. Cette version outrancière semblait destinée à choquer le bourgeois. Pour Chris Farlowe, transformer les tubes en reprises pharaoniques semblait être un jeu d’enfant. De la même façon que Mark Lanegan, Chris Farlowe savait transformer le plomb en or. Sa reprise du «Rocking Pneumonia» d’Huey Piano Smith frisait la démence. S’il chevauchait l’«In The Midnight Hour» sur un énorme drive de basse, c’était uniquement pour humilier Wilson Pickett. Il fit subir le même sort à Otis en torchant une version ahurissante de «Mr. Pitiful». Chris Farlowe savait aussi écrire des chansons. Avec «Treat Her Good», il sortait un son Pretty Things à la puissance dix. Il fit aussi une version renversante de «My Way Of Giving», un classique des Small Faces. Chez Chris Farlowe, tout n’était que démesure : le registre vocal, la gouaille, la hargne, la classe, le son des basses. Sa version de «Satisfaction» atteignait le comble de la vulgarité. Aucun chanteur anglais n’avait cette prestance de soudard, cette classe d’aristocrate des bas-fonds. Il troussait tous ses morceaux comme les jupes des filles, à la hussarde. «We’re Doin’ Fine» prenait l’allure d’un bolide piloté par Mad Max. Et puis il y avait aussi l’effarante reprise de «Reach Out I’ll Be There», le hit suprême des Four Tops, qu’il chantait avec une sorte d’application morbide. Il partagea avec Rod Stewart l’immense privilège d’interpréter «Handbags And Gladrags», une fantastique chanson composée par Mike d’Abo. Il ne fut jamais possible aux amateurs de décider laquelle des deux versions était la meilleure, celle absolument grandiose de Chris Farlowe, ou celle, dégoulinante de feeling, de Rod The Mod.

             J’arrivai enfin devant la vitrine décorée d’une croix gammée. Intimidé, je n’osai pas entrer et continuai mon chemin. Un quart d’heure plus tard, je revins à hauteur de la boutique, et fis semblant d’examiner les objets disposés dans la vitrine. Je fouillai du regard le fond du magasin et, comme l’avait indiqué le marchand de photos, je ne vis personne. Finalement, je pris mon courage à deux mains et entrai. Une clochette tinta. Je fis quelques pas jusqu’au centre de la pièce, et attendis, à demi paralysé de terreur. Des mannequins alignés le long du mur semblaient m’observer. Ils portaient les uniformes nazis qu’on voit dans les films de guerre. Les uniformes noirs d’officiers SS avaient quelque chose de particulièrement oppressant. Au fond se trouvait un grand comptoir drapé d’un gigantesque drapeau nazi. Surgie d’un recoin noyé dans l’ombre, une voix me fit sursauter :

             — Vous cherchez quelque chose de spécial ?

             Et je vis apparaître la tête monstrueuse de Chris Farlowe.

             — Non non... Rien de particulier. Je suis entré par hasard.

             — Tiens, tiens, mais je te reconnais, toi, little red rooster. Je t’ai vu l’autre jour fouiner chez Harold... Tu collectionnes quoi, au juste ?

             — Oh rien, monsieur Farlowe, je suis français et je viens à Londres pendant les vacances scolaires acheter des disques et quelques photos...

             — T’as de l’oseille, fooking rooster ?

             — Juste de quoi acheter quelques disques d’occasion et loger dans un hôtel à South Kensington, monsieur Farlowe...

             — Regarde cet uniforme d’Oberstleutnant de la Waffen SS... J’ai vendu le même à Keith Moon la semaine dernière. Je peux te faire un prix, little prick...

             — Je vous remercie, monsieur Farlowe, mais je n’en ai pas les moyens. Il me reste environ 30 £...

             — Tiens, jette un œil là-dessus, fooking rooster...

             Il sortit de sous son comptoir un objet enveloppé dans un chiffon et prit un air de conspirateur :

             — Look out ! Voilà une pièce extrêmement rare... Je te la montre, juste pour le plaisir des yeux...

             L’emballage défait, une petite trompette apparut.

             — Voilà un clairon SS. Tu vois, là, gravé dans le métal, l’aigle du troisième Reich !

             Je commençais à regretter de m’être embarqué dans cette aventure. Je n’osais plus aiguiller la conversation sur le vrai but de ma visite. J’avais déjà perdu trop de temps. L’atmosphère sordide du magasin commençait à m’indisposer. Une odeur de mort et de camomille régnait dans la pièce. À demi paniqué, je décidai une fois encore de prendre la fuite. Pas de taille à me frotter aux géants du Swingin’ London. Je prétextai un train à prendre, remerciai Chris Farlowe de son accueil et sortis du magasin en hâte. Je courus jusqu’au métro et tentai vainement de surmonter la nausée qui montait en moi. Je dus ressortir du métro pour aller vomir au coin d’une rue.

             De retour au lycée le lundi suivant, je fis part à mon copain Jean-Yves du détail de cette mésaventure.

             — Tu sais pas qui j’ai rencontré à Londres ?

             — Non.

             — Chris Farlowe !

             Ses yeux s’arrondirent comme des soucoupes.

             — Putain, c’est pas vrai !

             — Ben oui... On est devenus potes. Tu verrais ce meeeeec ! La claaaaaasse ! T’as même pas idée !

             — Oh si... Je connais ses deux albums sur Immediate par cœur !

             — Ah mais là, les disques, c’est vraiment que daaaalle, Jean-Yves ! Y faut voir le mec en chair et en os... Lui parler... Lui serrer longuement la main... Y te domine d’au moins un mètre et te plante son regard de mérou, comme ça, là, dans le blanc des yeux. Si tu soutiens son regard, y t’adopte. C’est le test.

             — Il t’a adopté ?

             — Ben ouais. Mais j’savais pas que c’était un test. J’ai pigé après.

             — Mais tu l’as rencontré où ?

             — Dans son magaze... Y vend des reliques du troisième Reich... Une boutique complètement dééééémente ! Une vraie caverne d’Ali Baba, oh, tu verrais l’bordel ! Putain, j’aurais eu du blé, j’aurais acheté une casquette d’officier SS pour foutre un peu la merde au lycée ! Et une paire de bottes de fantassin... Tu verrais comme elles sont balèèèèèèèzes ! Wouahhhh les bottes !

             — Mais pourquoi il vend des objets nazis ?

             — Passe qu’y l’a la claaaaaasse ! Chris Farlowe cultive une es-thé-tique, tu piges ? Les amateurs viennent du monde entier lui acheter des dagues en or massif, des ailes de stukas et des chenilles de Panzers ! T’aurais vu tout ce bordel, la boutique elle grouillait de gens. T’avais des tas de vieux qui venaient de partout, d’Uruguay, du Paraguay, du Guatemala, du Japon, d’la Suisse, avec des rouleaux de billets de 100 dollars dans les pattes, comme ceux qu’tu vois dans les films avec la mafia, et y avait aussi d’autres mecs comme Keith Moon, Lemmy, Vivian Stanshall et Brian Jones qui essayaient des brassards par dessus leurs vestes en velours !

             — Comment peut-on imaginer un endroit pareil ?

             — Déééééément ! Absoluuument déééééément ! J’ai discuté pendant deeees heures et deeees heures avec le père Chris... Y m’a raconté ses souvenirs d’Hambourg, quand y jouait au Star Club avec les Thunderbirds. Y m’a dit qu’y jouaient cinq sets toutes les nuits et comme cet enfoirééé de boss du Star y leur filait pas un rond, y devaient aller tirer d’la bouffe dans des supermarchés ! Tu vois le déliiiiire ? Y m’a dit aussi qu’y partageaient l’affiche avec des lascars comme Fats Domino, Chuck et Jerry Lee ! J’te dis pas les anecdotes qu’y sortaiiiiit, putain ! Ça pleuvait d’partout ! Un vrai déluuuuuge ! J’aurais dû prendre des notes, putain, y’en avait trop ! Quand y l’a fermé son bouclard, y m’a emmené boire une pinte au pub. Quand j’dis une pinte, ah la la la, c’est une façon de parler ! Tu sais quoi ? Ben le patron y lui a claqué direct dix pintes sur le bar et dix verres de bourbon ! Chris y les a tous siffléééééés, les uns après les autres, bière, bourbon, bière, bourbon. Pif paf pouf ! Tout cul sec ! Puis y l’a fait signe au patron qui m’a servi la mêêêêême chose. Dix de chaque ! C’était l’second test... 

             — C’est encore pire que de passer le concours d’admission dans les Hell’s Angels !

             — Atteeeends, putain, c’est pas fini ! Le père Chris y m’a demandé si j’savais jouer de la gratte ! Jui ai dit oui, sans réfléchir. Y m’a embarqué aussi sec vers le fond du pub où se trouvait une petite scène et m’a carrément collé une Fender dans les pattes. On a fait tous les deux quelques chansons pour le public d’habitués. Baby baby baby you’re out of time, tu vois l’truc ? J’avais du mal à m’concentrer sur les accords, parce que j’arrêtais pas d’le regarder. Le père Chris sur scène, ça vaut l’jus, t’as même pas idée ! Tu verrais comment qu’y bouge ! Y fait un pas de côté, comme ça, et y remue le torse en rythme, han han, d’avant en arrière, han han. T’aurais dit Hercuuuuule ! Ce mec c’est une montaaaaaagne de punch ! En chantant, y tend le bras et pointe le doigt sur les gens du public, comme si y s’adressait directement à eux. Carl Palmer qui passait par hasard est v’nu faire le bœuf avec nous, alors t’as qu’à voir !

             — Celui d’Emerson Lake and Palmer ?

             — Ben oui, évidemment, mais avant, tu sais qu’y l’était batteur dans les Thunderbirds ? Après, j’leur ai payé une tournée. J’te dis pas la muuuuurge ! Le père Chris m’a d’mandé si j’avais un endroit où pieuter. Évidemment, j’ai saisi la perche. Y m’a emmené chez lui. Et voilà comment j’me suis retrouvé dans le saint des saints. Tu vois un peu le déliiiiiire, Jean-Yves ?

             — Tu ne vas quand même pas me dire que tu t’es fait enculer pour goûter au nec plus ultra du Swingin’ London ?

             — Ah la la, toi, faut toujours que tu tournes tout en dérision ! Bon, devine ce qu’y m’a fait bouffer ?

             — Des œufs au bacon ?

             — Ben non !

             — Je ne sais pas, moi... Des haricots blancs ?

             — Pfffff...

             — Des toasts avec de la marmelade ?

             — Non ! Des rations de l’armée allemande !

             — Non, là tu déconnes... Elles étaient encore bonnes ?

             — Super boooooonnes ! Des sardines à l’huile, du pâté de foie et du corned-beef, le tout arrosé de schnaps. On descendait la bouteille au gouuuulot, comme sur le front russe ! Après, y s’est mis torse nu pour me montrer ses tatouages. Wouaaaaaah ! Tu verrais le bordeeeel ! Sur la poitrine, y s’est fait tatouer une grosse tête d’Hitler, avec des yeux qui louchent. Et dans l’dos, un aigle, comme celui des enseignes de régiments.

             — Il t’a pas montré sa bite ?

             — Mais t’es jaloux ou quoi ? Pourquoi tu poses ce genre de question à la con ?

             — Parce que Pamela raconte qu’il a une tête de Mickey tatouée sur la bite et les deux oreilles sur les couilles...

             — C’est qui Pamela ?

             — Une groupie qui a écrit ses mémoires...

             — N’impooooorte quoi ! Comment tu fais pour avaler des conneries pareilles ? Bon, bref... On a parlé tout le restant de la nuit. Jui ai même parlé d’toi. Jui ai dit que t’étais un spécialiste des Creation, des Fleur de Lys et des groupes Mods. Alors y m’a dit qu’y serait heureux d’te rencontrer, la prochaine fois qu’tu déboules à Londres. Y l’arrêêêêêêêtait plus. Y s’levait pour aller mettre des albums de Johnny Burnette et de Muddy Waters sur le pick-up. On jouait de temps en temps au bras de fer. J’voyais les veines de son cou gonfleeeeeer. Comme ce mec a du fair-play, y m’laissait parfois gagner. Au matin, j’étais riiiiiiincé. Y m’a emmené prendre un breakfast au coffee-shop du coin. On a sniffé un ou deux rails d’Ajax et on est r’partis pour une journée d’folie. On a pris un taxi pour aller chez Andrew Loog Oldhamme qui nous a reçus comme des priiiiiinces, whisky, herbe, coke, pills, acide, tout l’bordel ! Chez Andrew, le pote Chris y l’a passé un coup de fil. Devine à qui ?

             — Sais pas, moi... Brian Epstein ?

             — Mais non... Mick Jagger ! Bon, bref, on arrive chez lui. Tu verrais la baraaaaaque, avec des chandeliers et des Rolls garées devant l’perron. Jagger nous r’met la rincette, whisky, herbe, coke, pills, acide. Y m’a même donné des 45 tours des Rolling Stones que personne connaît, mais j’les ai oubliés là-bas, autrement, j’te les aurais filés. On sonne à la porte, et devine qui c’est qui s’pointe ?

             — Sais pas, moi... La reine d’Angleterre ?

             — Mais noooon ! Paul McCartney, tout vêtu de blanc et pieds nus, comme sur la pochette d’Abbey Road, alors t’as qu’à voir ! Mais tu sais, la vraie star, là-dedans, c’était mon pote Chris, haut comme une tour du moyen-âge. Les autres y n’en finissaient plus de lui dire combien y l’admiraient. À un moment, Chris leur a dit que j’étais un super frenchie. Alors, Paul et Mick m’ont donné leurs numéros de bigo perso. Maintenant, quand j’me pointerai à Londres, plus besoin de m’faire chier à trouver une chambre dans un bed and breakfast. Et tu sais c’qu’on a fait, après ?

             — Non...

             — C’est pourtant pas difficile à deviner !

             — Vous êtes allés voir Brian Jones ?        

             — Ouiiiiiiiii !

             — J’en étais sûr...

             — Supeeeeeer Brian Jones ! Décadent, avec plein de sitars dans l’salon. Un vrai gentleman, gentil, prévenant, très cultivé, coiffé comme toi. Jui ai demandé si j’pouvais gratter quelques accords sur sa belle Vox Teardrop blanche. Pas de problèèèèèème. Gratte mon gars ! J’ai fait «Satisfaction» et «The Last Time». Mon pote Chris y chantait les paroles. Brian m’a félicité et m’a offert plein de drogues. Pour le remercier, jui ai conseillé de lire l’ouvrage de Barbey d’Aurevilly consacré au dandysme, tu sais, Du Dandysme Et De George Brummel. Y m’a écouté avec beaucoup d’attention. Jui ai dit qu’y trouverait dans ce précieux bréviaire des conseils pour parfaire ses manières. Avant que nous n’partions, Brian a chaudement remercié Chris de lui avoir présenté un frenchie aussi commak. Pendant les cinq jours où j’suis resté avec Chris, ça... n’a... pas... ar... rê... té une minute. Jour et nuiiiiit ! Y m’a présenté la crèèèème de la crèèèème du gratin londonien, des mecs comme Steve Marriott, Ronnie Lane, Keith Richards et Anita Pallenberg, Pete Townshend, Jimmy Page, Vincent Crane, et tout un paaaaaquet d’autres...

             — Tu vas te faire chier comme un rat mort, au lycée, avec des mecs comme nous...

             — C’est évident. Mais d’un autre côté, ça me permet de souffler un peu. Faut être vachement costaud pour partir en virée avec un mec comme Chris Farlowe. T’as qu’à essayer, tu vas voir ! Fais comme moi, commence par aller faire un tour sur Islington Green. Tu lui dis que tu viens d’ma part. De la part de fooking rooster !

    Signé : Cazengler, Chris Fallot

    Jean-Yves Gallo. Disparu le 8 octobre 2022

     

    Harold on, I’m comin’ ! - Part One

     

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             Tous les amateurs de belles boxes connaissent Rhino et tous ceux qui ont poussé le bouchon un peu plus loin connaissent Rhino Handmade, des disques impossibles à choper car parus en tirage limité et vendus uniquement sur le web. Comme Bomp!, Rhino est un label devenu mythique qui ne tombe pas du ciel et qui ne sort pas non plus de la cuisse de Jupiter. Dans les deux cas, il s’agit de labels créés en Californie par des kids obsédés de rock et qui partent de triple zéro. D’un côté Greg Shaw (Bomp!), et de l’autre le duo Richard Foos/Harold Bronson.

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             Harold Bronson nous raconte dans The Rhino Records Story: Revenge Of The Music Nerds l’épopée Rhino, histoire de rappeler aux ceusses qui ne le savaient pas encore, que l’histoire des labels - comme d’ailleurs celle des studios - est aussi importante que celle des artistes. Dans l’étagère, il faut ranger le Rhino book à côté de l’autobio de Jac Holzman (Follow The Music), celle de Jerry Wexler (Rhythm And The Blues), et des books de base, Peter Guralnick (Sam Phillips: The Man Who Invented Rock ‘n’ Roll) Roben Jones (Memphis Boys: The Story Of American Studios) et bien sûr tout Robert Gordon, oh et puis il ne faut pas oublier les Anglais.

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             Rhino avait pour particularité d’être un label de réédition. Ils payaient des licences aux grands labels pour rééditer les artistes qui les intéressaient. Les plus beaux coups de Rhino sont la Buffalo Springfield box, la Fun House box des Stooges, les Monkees boxes, les cinq boxes inspirées par Nuggets (Nuggets 1, Nuggets II, Children Of Nuggets, puis, sans Bronson, Love Is the Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970  et la cinquième Where the Action Is! Los Angeles Nuggets: 1965–1968), et une multitude d’autres rééditions qui s’étalent sur une période de 25 ans. Il faut bien comprendre que Bronson et Foos sont des enragés, et comme ils sortent des objets de qualité, ça marche. À partir de là, il est facile de tracer un parallèle avec Ace en Angleterre. C’est exactement le même état d’esprit. 

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             En dehors de sa passion pour le rock, ce qui caractérise le plus Bronson, c’est sa bonne bouille. Une bouille d’ado attardé. Le genre de mec auquel on fait confiance les yeux fermés. Il rappelle d’ailleurs dans son book qu’une de leurs préoccupations principales, en tant que directeurs associés Foos et lui, était le bien-être du personnel. Ça marchait si bien que Foos et Bronson durent à l’apogée du Rhino system gérer 150 personnes. Ils développaient les techniques de gestion du personnel très avant-gardistes pour l’époque : association aux bénéfices et aux process créatifs. Ils avaient compris le truc de base : un salarié bien dans sa peau bosse mille fois mieux que celui qui ne l’est pas. Ce n’est pas une question de rendement, c’est une question de bon sens.

             Dans son intro, Bronson tient à rappeler qu’ils sont partis de rien : ils ont ouvert un record shop sans aucune aide financière. Comme il a beaucoup d’humour, Bronson compare Foos à Albert Einstein, mais un Einstein qui serait né à Pittsburg et qui plutôt que de s’intéresser aux maths et à la physique, se serait intéressé à l’absudist humor and rock’n’roll. Bon observateur, Bronson observe que ce qui a forgé l’humour de Foos, c’est d’avoir grandi dans un environnement extrêmement structuré. Foos prend à une époque Abbie Hoffman comme modèle et applique à la lettre ce qu’Hoffmann enseigne dans son book, Steal This Book. Foos et ses amis poussaient le bouchon très loin : pour ne pas payer les billets d’entrée dans les concerts, ils entraient en marche arrière par les sorties de secours. Quand ils mangeaient au restau, il n’était bien sûr pas question de payer l’addition.

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             La boutique Rhino Records devient vite un endroit réputé. Un jour, un mec d’Atlantic leur amène des Pretty Things qui viennent d’enregistrer Silk Torpedo. Comme personne ne veut interviewer les Pretties en Californie, on demande à Bronson de les interviewer, mais ça ne se passe pas très bien, Phil May et Jack Green sont mal à l’aise dans l’arrière-boutique Rhino. L’interview n’est jamais parue. C’est aussi l’époque où Phast Phreddie Patterson et ses potes viennent mettre leur fanzine Back Door Man en dépôt. Bronson note que ces kids en black leather originaires de LA’s South Bay sont rough around the edges et fans Iggy Pop et de Blue Oyster Cult. C’est à ce genre de petits détails qu’on jauge la qualité d’une ambiance. Kim Fowley traîne aussi dans le secteur et invite Bronson à venir voir the first public showcase des Runaways le 12 septembre 1975, non pas au Troubadour ou au Whisky, mais in Phast Phreddie’s parents’ sunken living room in north Torrence. Bronson avoue avoir adoré le concept, but they weren’t very good.

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             Un jour au magaze (hello Laurent), débarque Sky Saxon. Tout le monde serait ravi de voir débarquer Sky, mais pas Bronson. Il s’en explique. Comme tout le monde, il est fan des Seeds et il se souvient d’avoir rencontré Sky pour la première fois au Troubadour en 1971 - Saxon ressemblait au comédien Jerry Lewis, visage bien dessiné, menton fendu et voix nasale. Quand je l’ai rencontré, il avait encore his rock-star good looks - Puis Bronson essaye de lui organiser un concert à l’UCLA, «but he wasn’t together enough to make it happen» - la formulation est superbe, inutile de la traduire, elle tient debout toute seule - Sept ans plus tard, quand Sky débarque au record shop, il n’est plus le même, avec ses cheveux raides, il semble beaucoup plus âgé qu’il ne l’est en réalité,  de vingt ans, nous dit Bronson qui le compare à Old Witch dans Tales From The Crypt. La comparaison est bonne. On se souvient d’avoir arriver vu Sky un soir au Trabendo sur des jambes flageolantes, mais une fois sur scène, il ne flageolait plus du tout. Donc Sky se pointe au magaze, et d’une voix de burned-out hippie, il explique à Bronson qu’il s’appelle désormais Sunlight et qu’il vient de passer quelques années dans une communauté à Hawaï. Sky ramasse les chiens dans la rue parce que DOG est l’anagramme de GOD. Sky vient chez Rhino pour placer son single «Beatiful Stars» qu’on a tous acheté à l’époque. Bronson devient soudain féroce : «Je lui en ai acheté quelques-uns pour me débarrasser de lui.» C’est vrai que les mecs trop barrés sont parfois difficiles à supporter. Il faut savoir le faire. C’est même dit-on un métier. Il est marrant, Bronson, car il arrive à supporter plus facilement Wild Man Fisher, qui est encore plus barré que Sky. Fisher est même l’un des premiers artistes signés sur Rhino. Go to Rhino Records !

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             En tant que disquaires, Foos et Bronson sont attirés par tout ce qui est obscur à cette époque de surabondance, et pouf, il cite des exemples : Losing You To Sleep de Tommy Hoehn, Take A Sad Song de Godfrey Daniels, Whiz Kid de David Werner, les deux albums de Big Star, Zuider Zee, Van Dyke Parks, Michael Rother et The Moon avec David Marks qui avait joué dans les early Beach Boys. Ils sont aussi bien sûr amateurs de la scène locale : Beau Brummels, Byrds, Turtles, Doors, Love, sans oublier les Lovin’ Spoonful et Paul Revere & The Raiders.

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             Au rayons des grands barrés Rhino, voici Roky Erickson. Rhino sort en 1977 un single magique, «Bermuda/The Interpreter» et Bronson nous décrit le Rocky dans un restau (the International House of Pancakes, ça ne s’invente pas) où après avoir dit qu’il était un alien commença à se barbouiller la figure de sirop de myrtille. Le lendemain, dans un autre restau, Roky se lève soudain et se met à chanter à tue-tête «President Ford is a square queen».

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             Bronson fait aussi partie de Mogan David And His Winos. Il existe un album qu’on ramassait à l’époque et qu’on revendait, car en dépit d’une pochette attirante (ils portent tous du cuir noir sur la photo) le contenu n’est pas de taille à conquérir l’Asie Mineure. Bronson avoue avoir voulu parodier les Beatles de l’époque Tony Sheridan et The Savage Young Beatles. L’album fut tiré à 1000 ex. Une grosse partie du pressage fut envoyé en France et jamais payée. Et puis un jour, on retombe dessus, dans le bac d’un disquaire parisien, alors on le re-ramasse. La pochette est toujours aussi belle, les cuirs noirs, la Rickenbacker. Harold Bronson est debout à côté du batteur. On ne sauve l’album que pour deux choses : «Street Baby» et la version toute pourrie de «The Last Time», en B. C’est Harold qui chante. Mais par contre, on se régale du jeu vif et alerte de Paul Rappoport, le guitariste. C’est lui qu’on entend dans «Love Potion Number One». «Street Baby» est du pur proto-punk et c’est uniquement sur ce cut que les Winos ont bâti leur légende, à l’époque. Le son de la B est comme on l’a dit tout pourri. Dommage, car ils ont un choix de reprises intéressant, notamment le «Last Time» signalé plus haut. Ils auraient presque le son, aw no ! Rappoport fait encore un carnage dans la cover de «Communication Breakdown». Ce mec est bon, il peut tenir la cocote de Jimmy Page. 

             Comme ils commencent à se lasser de la vente au détail, Foos et Bronson envisagent de monter un label. Bronson a trois modèles en tête : Apple Records, dont il apprécie la politique d’ouverture. Ensuite, Bizarre Records, fondé par Zappa et son manager Herb Cohen, qui en signant des artistes non conventionnels (Wild Man Fisher, Captain Beefheart et The GTOs), ouvraient la voie. Et puis bien sûr Elektra, où la dimension artistique prévalait sur les enjeux commerciaux - Qu’on soit capables ou non de suivre ces exemples n’était pas la question. Ils illustraient simplement nos aspirations.    

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             Rhino est donc le personnage principal de ce gros book frétillant de vie. Bronson ne nous épargne aucun détail, il donne les chiffres, nous explique les mécanismes, nous montre comment ils sont obligés de bosser avec Capitol, puis de se faire racheter par Warner Bros. Il nous explique qu’en 1987, par exemple, ils génèrent 14 millions de $ de chiffre, ce qui est énorme pour un petit label. Ils viennent de sortir le nouvel album de Monkees (Pool It) et ont passé un deal avec Bearsville qui leur rapporte beaucoup, grâce aux rééditions de Todd Rundgren et de Foghat. Ils ont alors cinquante personnes en charge. Foos et lui continuent de parier sur la qualité des Rhino Records plutôt que sur les profits, c’est leur credo. Ils comprennent vite fait qu’ils doivent cesser de signer des nouveaux artistes, car chaque fois, ils se plantent et perdent de l’argent. En 1990, ils font 32 millions de $ de chiffre. Ils font notamment un carton avec la réédition de l’album live de Betty Wright (Betty Wright Live). En 1991, ils passent un deal avec Atlantic. À cette époque, Ahmet était encore au label, but in a reduced capacity. Alors Bronson est triste de ne pas trop fricoter avec lui : «Ahmet semblait ralenti par l’âge, mais ça ne l’empêchait pas de picoler (But that didn’t stop his drinking).» Val Azzoli glisse cette anecdote dans l’oreille de Bronson. L’épisode se déroule  lors d’un meeting : «Après avoir sifflé douze vodkas, Ahmet a signé un lounge band au Grand Hyatt. Ils se sont pointés au bureau le lundi matin chez nous, à Atlantic, et on a dû les dédommager pour s’en débarrasser. Ce genre d’incident se produisait deux fois par an.»

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             Pour bien mesurer l’importance de ce que représentait un label comme Rhino à l’époque, il est essentiel d’écouter Tales From The Rhino Records Story, un  double CD qui offre un panorama assez complet du label et qui grouille de puces en or. Le disk 1 s’appelle ‘Novelty’. Ambiance Dada garantie, car ça démarre en force avec les deux pires traces du Dadaïsme américain, The Temple City Kazoo Orchestra et un Wild Man Fisher complètement fêlé. On croisera plus loin une cover de «Whole Lotta Love» par The Temple City Kazoo Orchestra : gag suprême ! Pur Dada jive ! Tzara Foos chante avec son monocle ! On tombe aussi sur le «Nose Job» de Mogan David & His Winos, un cut qui figure sur l’album évoqué plus haut. C’est un exemplaire unique au monde de gaga Dada. Au rayon farces et attrapes, voici Rockin’ Ritchie Ray et «Baseball Card Lover», une parodie d’Elvis - Baby show me a card - C’est atrocement moqueur. Au même rayon, voici Grefilte Joe & The Fish avec une parodie de Lou Reed : «Walk On The Kosher Side». Avec cette compile, on est au royaume des pastiches. Le meilleur exemple, c’est encore The Qworymen avec «Beatle Rap», hello lads ! Number nine ! C’est d’une incroyable véracité. Puis ils plongent avec The Seven Stooges dans la marmite de so messed up, mais au comedy act («I Wanna Be Your Dog»). Avec Bruce Spingtone, les Rhino se marrent bien («Bedrock Rap - (Meet) The Flintstones»).

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             Le disk 2 s’appelle ‘Rock’. Complètement une autre ambiance, puisque ça démarre avec le «Bermuda» de Roky Erickson - Master/ Master ! - Pas de meilleure introduction au génie libertaire des Rhino boys. Il semble d’après les liners que ce soit Harold qui ait enregistré le «Punk Rock Christmas» joliment glam des Ravers. On retrouve aussi Harold et ses Winos avec «All The Wrong Girls Like Me», une sorte d’hommage aux Herman’s Hermits. On passe aux choses sérieuses avec The Malibooz et «I Won’t Be Too Young», une power-pop des enfers, une belle révélation. Les mecs qu’on entend chanter sont Walter Egan et Lindsay Buckingham. Encore mieux : The Honeys avec «Running Away From Love», fast pop d’excellence carabinée, doublée de petit raunch féminin. On retrouve aussi les Beat Farmers avec «Bigger Stones». Vieille tarte à la crème. Pas de voix, ça ne peut pas marcher. Désolé les gars, d’autant qu’Harold y croyait dur comme fer. Par contre, House Of Freaks, c’est une autre paire de manches ! «40 Years» sonne comme de la pure magie, two house painters from Richmond, Virginia, nous doit le mec du booklet. Les House Of Freaks ont de l’allure. L’autre bonne pioche de Rhino, ce sont les Pandoras, avec «In And Out Of My Life (In A Day)». Pur gaga Rhino. Harold les comparait aux Bangles, plus pop, comme on compara jadis les Rolling Stones aux Beatles. Les Pandoras firent leur premier album chez Bomp, leur deuxième chez Rhino et allèrent après chez Elektra pour enregistrer un troisième album qui n’est jamais sorti. Autre bonne pioche Rhino : The James Harman Band avec «My Baby’s Gone» : excellent et même énorme ! Même chose pour Little Games, un projet monté par Harold. Terri Nunn chante «Ain’t Nothing But A House Party» et derrière c’est le Family Stone Greg Errico qui bat le beurre. Plus loin, on tombe sur le «Carolyn» de Steve Wynn, the crack of it all. Il a des allures de Bob Dylan. Fabuleux entertainer ! On apprend au passage que Steve Wynnn est un ancien employé du Rhino Record Store et qu’il a monté Gutterball avec House Of Freaks. On croise ensuite NRBQ avec «A Little Bit Of Bad», very big sound - A little bit of bad sounds good to me ! - Une pure merveille absolutiste. Et ce divin panorama se termine avec la reformation de Mogan David & His Winos et «I’m An Adult Now», pur jus de proto-punk expiatoire !

             Pour tous ceux qui sont férus d’industrie musicale, l’autobio d’Harold Bronson est une mine d’or, car il ne cache rien. Quand il évoque des artistes plus longuement que ceux évoqués plus haut, il leur consacre carrément un chapitre. C’est bien sûr le cas pour les Monkees, les Turtles et The Knack. Tu trouveras l’éloge Bronsonien des Monkees dans ‘C’est Parti Monkee Kee - Part Three’ et prochainement, celui des Turtles dans ‘Turtlelututu Chapeau Pointu’. Vu leurs poids respectifs, ces deux groupes font l’objet de chapitres autonomes.  

             Les trois autres grands chapitres de ce book sont consacrés à Fear And Loathing In Las Vegas, Frankie Lymon et Tommy James. C’est là où Foos et Bronson deviennent fascinants car ils poussent leur passion pour certains artistes jusqu’à vouloir faire des films et donc ils créent Rhino Films, alors qu’ils n’ont pas vraiment les épaules financières pour se lancer dans ce type d’opérations à gros budgets. Mais ils le font et la façon dont en parle Bronson est passionnante, car il s’agit chaque fois d’une conduite de projet, avec tout ce que ça implique : naissance de l’idée, composition d’une équipe, évolution financière du projet, mésaventures et finalement réalisation et parution. Dans les trois cas, Bronson fait des miracles. Il est autant fasciné par Hunter S Thomson que par Frankie Lymon et le couple Tommy James/Morris Levy. On a l’impression d’entrer avec Bronson dans l’univers des intelligences supérieures, un monde de lumières diffuses et de sonorités bizarres, du genre blurp blurp.

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             Pour Fear And Loathing In Las Vegas, Bronson commence par approcher l’auteur, l’infréquentable Hunter S Thompson. Puis il cherche l’acteur : plusieurs choix, John Cusack, Brad Pitt, Keanu Reeves, Sean Penn, Nicholas Cage, Kevin Spacey. À part Cusack, ils sont trop chers. Ce sera Johnny Depp qui veut absolument le rôle, au point d’aller séjourner chez Thompson et de mimer ses attitudes, notamment sa façon de parler en murmurant de façon inaudible. Depp accepte le rôle pour $500,000 ce qui nous dit Bronson est largement en dessous de ses cachets habituels. Depp plait beaucoup, car il fume dans les endroits où c’est interdit et descend des packs de bières en réunion. Il faut ensuite un réalisateur. Le premier choix se porte sur Jeff Stein qui a tourné le docu The Kids Are Alright. Puis c’est Alex Cox, qui a fait Repo Man et Sid And Nancy. Bronson le trouve créativement très limité. Le montage du projet est à l’image du film, complètement barré. Pur jus de Rhino. Cox ne s’entend pas bien avec Hunter : il commence par refuser la saucisse qu’Hunter lui a fait cuire. Pourquoi ? Parce qu’il est végétarien. Il refuse aussi de s’asseoir à côté d’Hunter pour voir le foot à la télé. Hunter ne veut pas de Cox, mais Cox fait comme si tout allait bien. Il va même rencontrer Depp dans son club, le Viper Room, sur Sunset Strip et Depp lui dit qu’il ne travaillera pas avec lui. Il faut donc dédommager Cox ($62,500 et $46,800, ça va vite, les ardoises au cinéma) et trouver quelqu’un d’autre. On suggère alors le nom de Terry Gilliam. Plus facile à financer car plus connu. Bronson indique que le budget du film s’élève à $19 million. Gilliam produit un script qui est accepté. Bien sûr, Gilliam va exploser le budget de $2 million. Mais bon, on tourne. Bronson donne encore quelques chiffres : Thompson ramasse un cachet de $300,00, Del Toro qui joue le rôle de l’avocat Dr Gonzo $200,000, Gilliam et Depp $500,000. Mais commercialement, le film ne marche très bien. Trop de dope. Il est présenté à Cannes en 1998. Bronson dit qu’il n’aime pas le film : «Je pense que Terry est passé à côté. L’esprit du book de Thompson est le fun, alors que le film n’est pas funny. Terry a rajouté des éléments qui ne sont pas dans le book et qui n’apportent rien à l’histoire, comme par exemple le casting de nains.» Bronson ajoute que Depp a poussé trop loin son imitation de Thompson - Sa dedication était admirable, mais l’effet raté, trop cartoonish, avec des mouvements stéréotypés et une façon de parler trop neutre - Bronson indique en outre que le projet s’est terminé par un procès avec un co-financeur, Alexander, qui coûte $200,000 à Rhino, ce qui fait qu’ils ne gagnent quasiment rien avec ce projet. Pour Bronson, c’est l’un des pires moments de sa vie. Il a aussi maille à partir avec l’agent de Depp, une gonzesse féroce. Et d’une façon encore plus diplomatique, il remet Gilliam en place, car la collaboration a été rude, un vrai bras de fer : «Terry Gilliam peut être affable et charmant. Vu le nombre de désastres financiers dont il est responsable, on ne peut que lui souhaiter de mieux profiter de ses opportunités.» Bronson indique aussi que Gilliam et Depp ont viré Rhino du tournage, alors qu’ils sont à l’origine de projet. Depp jouera encore une fois pour Hunter dans The Rum Diary, un film qui coûte $45 million et qui se solde par plusieurs millions de pertes.

             Fear And Loathing In Las Vegas est un film qu’on voit et qu’on revoit, même si effectivement Gilliam mord le trait, mais c’est pour ça qu’on le paye. Comme le book de Thompson est le book des excès, Gilliam en fait le film de tous les excès. C’est une véritable apologie des drogues et il n’est pas surprenant que ça ait planté. Too much is too much, mais il y a des moments superbes. Ils attaquent sur la route du Nevada à la mescaline et au sunshine acid. En arrivant à l’hôtel, Depp/Duke voit les lézards partout. Pur génie de Gilliam qui parvient à mettre en scène un acid trip qui vire au cauchemar reptilien. Puis ils se tapent de l’éther et vont tous les deux, Duke et Gonzo, dans un casino, et c’est la porte ouverte à tous délires. L’un des pics de Fear est la scène de la baignoire, avec un Gonzo sous LSD. C’est la drug-scene la plus géniale de l’histoire du cinéma, sur fond d’Airplane, avec «White Rabbit». Ils s’installent ensuite au Flamingo et retombent dans les excès hallucinatoires. Depp se balade dans une pièce remplie d’eau jusqu’au genoux affublé d’une longue queue de reptile. C’est encore le summum du délire, surtout quand il attaque la fiole d’adrenochrome, avec des petites mimiques facétieuses, il est au sommet de son art, la tête couverte d’une petite serviette orange. Il ressemble à une bigote espagnole sous acide. Le film est alors hors de contrôle, ça dépasse toutes les espérances du Cap de Bonne Experience. Have you ever been experienced ?

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             La passion de Bronson pour Frankie Lymon le conduit à lancer le tournage d’Only Fools Fall In Love. Frankie Lymon fut le premier teen rock’n’roll star. «Il n’avait que 13 ans quand son groupe the Teenagers fut catapulté en 1956 à la sixième place des charts avec «Why Do Fools Fall In Love». Les teenagers achetaient le disque parce que les chanteurs étaient aussi ados. Les autres stars du rock’n’roll à l’époque était beaucoup plus âgées.» Et il cite les noms d’Elvis, de Bill Haley, de Fatsy et des autres qui ont tous plus de vingt ans. Et c’est là qu’entre en scène George Goldner. Bronson a bien compris qu’on ne peut dissocier l’artiste de son découvreur. Frankie fut un chanteur et un danseur exceptionnel. Il est vite devenu un phénomène avec quatre titres dans le Top 50. Billy Vera : «Frankie was the best kiddie performer and singer there ever was.» À 12 ans, Veronica Bennett entend Frankie à la radio et inspirée par lui, elle va devenir Ronnie Spector. Dans les années 50, bien avant les Who et les autres, Frankie se fait virer des hôtels pour avoir secoué des bouteilles de bière et pour mauvaise conduite. Puis il se met à picoler et c’est Jimmy Castor qui le remplace sur scène quand il oublie de se pointer. Le manager des Teenagers n’est autre que Morris Levy. Quand Morris voit que les Teenagers sont jaloux de Frankie, il casse le groupe en deux, mais ça ne marche pas. Et puis en 1959, Frankie mue et sa voix change. Il devient une sorte de crooner et perd la magie. Il passe à l’héro en 1959. On connaît la fin tragique de l’histoire : overdose en 1968, à l’âge de 25 balais. Quand Rhino rachète le catalogue de Roulette, Bronson commence à vouloir faire un film sur Frankie. D’autres ont essayé, comme Martin Scorsese, mais ils se sont vautrés. 

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             Alors, oui, il est indispensable de voir le biopic produit par Rhino et réalisé par Gregory Nava : Why Fools Fall In Love. L’angle que choisit Bronson pour raconter l’histoire est du pur Rhino : il part des trois veuves qui tentent de récupérer devant un juge l’héritage du pauvre Frankie. Pour des raisons commerciales, Nava soigne l’esthétique des trois veuves, Zola Taylor, Elisabeth Waters et Emira Eagle. Il soigne aussi son Frankie : une vraie gueule de blackos glamour, alors que dans la réalité, Frankie n’est pas terrible : on le voit chanter à la fin dans un doc d’époque et on ne peut vraiment pas dire qu’ils soit beau, avec ses yeux gonflés. Mais my Gawd, comme il bouge bien. Tous les plans scéniques reconstitués pour le biopic sont des chefs-d’œuvre : il faut le voir, le Frankie, danser avec une extraordinaire frénésie tout en doo-woppant comme un beau diable. Ces sont les trois veuves qui racontent son histoire. Elisabeth est la première à épouser Frankie en 1961, elle raconte l’audition des Teenagers dans le bureau de Morris Levy chez Roulette, swing énorme, les Teenagers ne sont pas tous blacks, ce sont des gamins qui ont grandi ensemble, chapeautés par un certain Richard Berry qui les accompagne au piano. Bronson réussit à faire entrer Little Richard dans le film : en tant que témoin, il vient déposer au tribunal. En 1956, il faisait partie de la tournée avec les Platters et Frankie Lymon. Tout ça se tient très bien, Little Richard met du poids dans la balance du film. Lors de l’Alan Freed Show en 56 à New York, toute la salle ondule quand les Platters chantent sur scène. Puis c’est au tour des Teenagers de monter sur scène et Frankie casse la baraque, il jette sa veste bleue dans la foule et il fait le grand écart en twistant son doo-wop. Puis les choses se dégradent au sein des Teenagers lorsque que paraît le single «Why Fools Fall In Love» crédité Lymon/Morris. Frankie entame alors une love story avec Zola Taylor, la chanteuse des Platters et l’épouse n 1965. Frankie passe très vite au junk et ça crée des tensions. On voit les Shirelles sur scène en robes vertes, puis Frankie s’écroule sur scène. Alors Elisabeth fait la pute pour lui. C’est Zola qui relance la carrière de Frankie en 1965 en Californie, l’occasion de le revoir danser et chanter pour l’émission Hullabaloo. Il refait sa Soul de doo-wop au frantic dance craze de trash twist. L’épisode Nola se termine mal et Frankie disparaît. Il part à l’armée et revient en 1968 à New York frapper à la porte de Morris Levy qui le traite de loser, d’has-been et qui l’envoie promener. Out ! Alors le pauvre Frankie fait une petite overdose. Morris Levy et Little Richard assistent à ses funérailles. Au tribunal, les avocats accusent Levy d’avoir barboté tout le blé de Frankie. On estime la somme à quatre millions de dollars. Bien sûr, les trois veuves ne vont rien récupérer, juste de quoi payer leurs avocats. Cette histoire tragique est tellement classique que Bronson a eu raison de prendre des libertés avec la réalité. C’est l’apanage des créatifs.

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             Bronson rêvait aussi de filmer la vie de Tommy James et bien sûr de Morris Levy. Il commence par rappeler qu’«Hanky Panky» fut à l’origine un cut des Raindrops, c’est-à-dire Jeff Barry et Ellie Greenwich. Barry n’aimait pas «Hanky Panky» qu’il qualifiait de «terrible song». Et pourtant, quel hit ! On a tous jerké là-dessus, à l’époque. Bronson ne lésine pas sur sa fascination pour Morris Levy : «Morris (Moishe) Levy était un Damon Runyon character : grand, trapu, bourru, avec des manières héritées de la rue. Rude enfance : son père et son grand frère sont morts quand il était très jeune. Il a appris les vertus du music-publishing quand il était co-propriétaire du Birdland jazz club à Manhattan.» Chaque fois que Bronson commence à brosser un portrait, c’est un peu comme s’il démarrait un scénario. Puis Levy monte Roulette et quand un artiste vient lui demander ses royalties, il répond : «Royalty ? You want royalty, go to England.» Non seulement il est intimidant, mais il est lié à la famille Genovese, c’est-à-dire la mafia. Tout cela est détaillé dans l’excellente autobio de Tommy James, Me The Mob And The Music. Bronson rappelle que Levy est mort d’un cancer du foie en 1990, sans jamais avoir purgé un seul jour de taule, alors qu’il avait été condamné pour extorsion. Tommy James rappelle aussi qu’à la fin de sa vie, Morris Levy avait une très grosse ferme, «une laiterie de plusieurs millions de dollars. Il transformait tout ce qu’il touchait en or. Il me dit un jour : ‘Pourquoi tu ne cherches pas une ferme dans le coin ?’ Il m’a trouvé une grosse ferme in upstate New York. Il a fait le premier paiement - avec l’argent de mes royalties - et j’ai pris l’emprunt à ma charge.» Puis Levy lui propose un job d’A&R chez Roulette. Évidemment, au bout d’un an, plus de sous. Alors Tommy James envoie son comptable qui revient en tremblant de chez Levy. Bronson sait qu’il tient un vrai personnage pour son film. En plus, l’histoire se déroule dans un contexte explosif : en 1972 éclate la guerre des gangs à New York et les Gambinos prennent le contrôle de la ville. Levy et Nate McCalla quittent le pays pour un an et s’installent en Espagne. Mais Bronson ne trouve pas de partenaire pour financer le projet qui tombe à l’eau. On peut se consoler avec l’autobio de Tommy James qui d’ailleurs fonctionne comme un film, tellement c’est bien foutu.

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             Parmi les films Rhino, il faut bien sûr citer Daydream Believers - The Monkees Story, qui fut un succès et dont on parle abondamment dans ‘C’est Parti Monkee Kee - Part Three’. Bronson évoque aussi Dick Dale: «Âgé de quarante ans, Dick était un très bel homme. Ce que j’appréciais le plus chez lui, c’était son énergie positive et ses aphorismes. Mais je n’aimais pas trop son anti moi-je. Il parlait de lui à la troisième personne. C’était peut-être dû au fait qu’il s’appelait Richard Monsour.» Bronson dit aussi que Dick et sa femme avaient un type d’échange très curieux, pas loin du baby talk - Magnifique et voluptueuse, Jeannie suçait une sucette - Bronson nous redit aussi ce qu’on savait déjà : Dick n’aimait pas ses albums studio pour Capitol, parce que le power du groupe sur scène y brillait par son absence. Puis Dick va basculer en enfer : il va perdre sa belle maison, vivre un sale divorce et finir dans une caravane garée devant la maison de ses parents. Il se fera un peu de blé grâce aux rééditions de Rhino. Puisqu’on est dans les monstres sacrés, Rhino se rapproche aussi de Phil Spector. Cette fois c’est Richard Foos qui fait les frais des excentricités de Totor. Finalement, Totor ne fera pas affaire avec Rhino mais avec Allen Klein et ABKCO (le fameux box-set que tout le monde a acheté à l’époque) - Quand ils ont passé leur accord, Klein et Spector s’amusaient du fait que les deux hommes les plus haïs dans le music business avaient réunis leurs forces.

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             Rhino voulait aussi signer les Go-Go’s, mais IRS leur a brûlé la politesse. Foos et Bronson essayent aussi de signer Wall Of Voodoo. Chou blanc. Ils réussissent à signer les Beat Farmers avec un budget ridicule ($6,000) et à leur grande surprise, ils vendent 50 000 albums. Mais le manager du groupe signe ailleurs pour un deuxième album, sans avoir, nous dit Bronson, «la courtoisie de passer un coup de fil pour nous prévenir». Rhino signe aussi les Pandoras et sort l’album Stop Pretending.  

             La fin de l’autobio n’est pas réjouissante. Comme Rhino appartient à Warner, Bronson explique qu’en 2005, il est poussé vers la sortie, pour des raisons banales : dans une très grosse boîte, la réduction de la masse salariale fait monter la cote des actions en bourse. Il n’a même pas eu droit au pot de départ, alors qu’il est co-fondateur. En 2001, il n’avait pas reçu de bonus. Quand il revoit par hasard le dirigeant qui l’a viré, Bronson a envie de lui demander pourquoi il a fait ça, mais il connaît la réponse : pour mettre un homme à lui à sa place. Foos va dégager deux mois plus tard. Bronson aurait préféré que Foos parte en même temps que lui, mais bon, ainsi va la vie. Plus grave encore : les noms de Bronson et de Foos ont disparu du Rhino website. On appelle ça de l’éradication managériale. Il ne doit rester aucune trace. Ouf, heureusement que Bronson a écrit son livre. 

    Signé : Cazengler, Harold bronzé

    Harold Bronson. The Rhino Records Story: Revenge Of The Music Nerds. Select Books Inc 2013

    Tales From The Rhino Records Story. Rhino Records 1994   

    Mogan David And His Winos. Savage Young Winos. Kosher Records 1973

    Terry Gilliam. Fear And Loathing In Las Vegas. DVD 1998

    Gregory Nava. Why Fools Fall In Love. DVD 2017

     

     

    Patton en fait des tonnes

     

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             En vingt ans, Matt Patton est devenu une sorte de Sam Phillips de l’Alabama Sound. Bassiste émérite, on le retrouve dans les Dexateens et les cinq derniers albums des Drive-By Truckers (d’English Oceans jusqu’à The Unraveling). On le retrouve aussi dans les parages des grandes personnalités de la scène alabamienne, Lee Bains III et Dan Sartain. Mais c’est en tant que producteur de Jimbo Mathus, de Tyler Keith, d’Alabama Slim et de Bette Smith qu’il fait merveille. On le retrouve aussi en studio avec Leo Bud Welch, Paul Wine Jones, J.D. Wilkes et Candi Staton, pardonnez du peu.

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             Dans les années 2000, les Dexateens faisaient partie de l’excellente écurie Estrus, un label qui formait alors avec Crypt et In The Red une sorte de triumvirat définitif. Avec leur premier album sans titre, les Dexateens sortaient du lot. Ils ramenaient dans leur son un mélange détonnant de gaga-punk et de Southern rock, et on en prenait plein la barbe dès «Cardboard Hearts». Rien qu’avec l’immédiateté de sa violence et ses wild riffs d’Alabama, Cardboard raflait la mise. Elliott McPherson et John Smith croisaient le fer de leurs guitares et l’épatant Patton leur bourrait le mou au bassmatic. Et ça repartait de plus belle avec «Elrod». Ils avaient la fièvre chevillée au corps, ils balançaient de l’honey dans leur pétaudière, ils fonctionnaient comme une chaudière à deux temps et on allait tous se planquer aux abris quand arrivait le solo incendiary. Leurs descentes étaient des modèles du genre. Avec «Still Gone», ils jouaient encore au maximum des possibilités, en allant plus sur les Stooges et les Dolls, leur heavy boogie déferlait puissamment, mais sans la voix d’Iggy. Juste la tension nerveuse. Ils gavaient encore leur «Shelter» de son et explosaient littéralement le boogie down de «Settle Down». On entendait la fuzz de Tim Kerr sur «Cherry» et ils battaient encore bien des records d’agressivité sonique avec la doublette «Bleeding Heart Desease»/«The Fixer». Ils donnaient l’impression de forcer le passage, comme s’ils se taillaient un passage dans la jungle.

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             Tim Kerr est encore dans le coup, pour leur deuxième album paru l’année suivante, Red Dust Rising. Il est crédité en tant que Chancellor. Bon autant le dire tout de suite, cet album est moins dense que le précédent. On sauve cependant deux choses. «Bitter Scene», car c’est le la Stonesy d’Exile à l’état pur. Et «That Dollar», où les Dexateens noient leur extravagance alabamienne dans un gigantesque bouquet de chœurs. C’est une merveille de Southern gothic - I’m so far away - Ils cultivent l’éclat mordoré. Sinon ils proposent l’habituel brouet de heavy blues rock saturé de guitares fluides. Les deux guitaristes n’en finissent plus de croiser le fer. C’est une tradition dans la région. On savoure la belle fin vénéneuse de «Diamond In The Concrete». On s’éprend aussi très facilement du joli déroulé de gusto d’«Anna Lee», un véritable plâtras d’acide alabamien, une authentique purée de gaga-punk blues grumelée d’accords rouillés. Avec ces mecs, on touche au nerf de la guerre du Southern Sound, c’est une zone sensible, si innervante, ils chantent leur «Devoted To Lonesome» au sursaut de spasme épisodique, mais baby love, comme c’est bienvenu ! Impossible de faire l’impasse sur «Take Me To The Speedway». C’est très très. Dans le genre très, on ne fait pas mieux. Ils sont vraiment très. C’est important de le savoir. Il faut dire que leurs explosions sont très très. Le très, ça change tout. Les Dexateens sont le grand groupe très d’Alabama.

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             Avec leur troisième album, Hardwire Healing, les Dexateens montrent des signes alarmants de faiblesse. Si on emmène un cut sur l’île déserte, ce sera «Fyffe», car en voilà un qui sent bon la ferveur rurale, racé et pas commode, un brin menaçant, du genre à rôder dans les parages. Leurs gros accords claquent comme des allers et retours. Ils attaquent aussi leur «Naked Ground» à la bonne franquette, avec ces deux guitares qui interactent in the flesh. Tout se passe sous la ceinture de l’Alabama, ce sont des riffs locaux, aigus et fiers, ça dexateene dans les bois. Ils proposent aussi un «Makers Hound» visité par des vents de guitar slinging pour le moins extraordinaires. Mais chaque morceau semble soigné et on perd l’unité de ton qui fait la grandeur des albums d’Estrus. On perd aussi la patte de Tim Kerr. Au fil des cuts, on voit qu’ils s’épuisent, ils n’ont pas de jus, pas de compos, pas de rien. «Own Thing» sonne comme une petite power pop de MJC. L’album tourne rapidement à la déroute. «Outside The Loop» sonne comme un dernier spasme et ils renouent enfin avec l’énormité. Leur coup de Loop est assez déterminant. Ils traitent ça au soft groove d’Alabama et on leur donne le bon dieu sans confession.

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             Pas de surprise avec le Singlewide paru en 2009 : passé «Downlow» et sa belle niaque d’Alabama, l’album somnole. Ils ont définitivement abandonné le gaga-punk blues du premier album pour mûrir dans une espèce de country-rock classique, parfois bien foutu («Hang On»). les Dexa dexateenent, ils bossent à l’arpège retardataire. Leur big country-rock de company suit son cours avec «Same As It Used To Be», c’mon c’mon, avec un peu de lave qui coule dans le fond du son. Ça reste extrêmement Southern, ils s’isolent dans leur excellence, celle d’un country-rock intimiste qui devient extrêmement élégant («Granddady’s Mouth»). Tout est bien joué, tout est traversé d’éclairs, un peu comme chez les Drive-By Truckers. Ils terminent avec «Can You Whoop It», il y tombe un déluge de guitares et ce final cut s’envole assez facilement. 

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             C’est Jim Diamond qui produit There Is A Bomb In Gilead, le premier album de Lee Bains III & The Glory Fires. Ils portent bien leur nom les Glory Fires puisque l’album s’ouvre sur un véritable feu d’artifice : «Ain’t No Stranger». Nous voilà dans le Bains ! Bon Bains d’accord ! Lee Bains sait lancer sa horde d’Alabamiens, il est dessus, c’est un chef né, sa façon de lancer l’assaut est une merveille et tout le monde s’écrase dans les fourrés avec des guitares killer. C’est exceptionnel de son, d’enthousiasme et d’envolée. Le problème, c’est que la suite de l’album n’est pas du tout au même niveau. On oserait même dire qu’on s’y ennuie. Ils ramènent pourtant des chœurs de Dolls dans «Centreville», ce qui les prédestine à régner sur l’underground alabamien, mais après le soufflé retombe. Plof ! Ils végètent dans une sorte de boogie rock sans conséquence sur l’avenir de l’humanité. Ils font du heavy revienzy de bonne bourre, comme les Gin Blossoms et tous ces groupes de country rock américain qui rêvent d’Americana, mais qui n’ont pas l’éclat. Avec «The Red Red Dirt Of Home», ils deviennent très middle of the road, c’est sans appel, le destin les envoie bouler dans les cordes, c’est trop country rock. Il ne se passe rien, comme dirait Dino Buzzati face au Désert des Tartares (attention, à ne pas confondre avec le fromage).

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             On reste dans les mains lourdes puisque c’est Tim Kerr qui produit Dereconstructed, paru sur Sub Pop en 2014. Dès «The Company Man», on est bluffé car les Bains développent une violence inexpugnable. Wow ! Et même deux fois wow ! Ils attaquent le rock à la racine des dents, ils te paffent dans les gencives. S’il fallait qualifier leur rock, on dirait in the face. C’est une horreur, une véritable exaction paramilitaire, toute la violence du rock est là, avec une voix qui te fixe dans le blanc des yeux, c’est d’une extravagance sonique qui dépasse les bornes. Alabama boom ! Ils font une autre flambée d’Alabama boomingale avec «Flags», c’est extrême, à se taper la tête dans le mur, tu ne peux pas échapper aux fous de Birmingham, Alabama. Oh mais ce n’est pas fini, tu as plein de choses encore sur cet album béni des dieux comme ce «The Kudzu & The Concrete» vite brûlant, viscéral, immanent, doté d’un power dont on n’a pas idée et d’un final apocaplyptique, ça balaye même les Black Crowes d’un revers de main, alors t’as qu’à voir. Toutes les guitares sont de sortie sur «The Weeds Downtown», toutes les guitares dont on rêve, c’est une sorte de summum du paradis rock, fooking great, dirait Mark E Smith, explosif, dirait le grand Jules Bonnot. On reste dans la violence alabamienne avec «What’s Good & Gone», encore une fois bien claqué, plein de son, extrêmement chanté, au-delà du commun des mortels. Si ces mecs n’étaient pas basés en Alabama, on les prendrait pour des Vikings, à cause de leur power surnaturel, poignet d’acier, rock it hard, mais avec l’aplomb d’une hache de combat. Ils développent un genre nouveau qu’on va qualifier d’outta outing, si tu veux bien. Même leur morceau titre est ravagé par des fièvres de délinquance, une délinquance de la pire espèce, celle qui rampe sous la moquette pourrie de ton salon. On savait que Tim Kerr était un génie de l’humanité, alors on peut rajouter le nom de Lee Bains dans la liste. Il est là pour te casser la baraque, son «Burnpiles Swimming Holes» t’envoie rôtir en enfer sur fond de Diddley swagger, c’est à la fois violent et beau, Lee Bains multiplie les exploits. On s’effare encore de «Mississippi Bottom Land» et de l’excellence de sa présence, de l’indécence de sa pertinence, fuck, ces mecs ramènent tellement de son que ça gonfle le moral de l’avenir du rock à block. Grâce à Lee Bains dis donc, l’avenir du rock navigue au grand large et respire à pleins poumons.

             Matt Patton joue sur les deux premiers albums de Leo Bud Welch, Sabougla Voices et I Don’t Prefer No Blues. Comme Leo Bud Welch est un gros morceau, on lui consacre un chapitre ailleurs. On y reviendra sous peu.

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             Matt Patton joue aussi sur le troisième album de Paul Wine Jones, Stop Arguing Over Me. La grande particularité de Paul Wine Jones est qu’il sonne parfois comme Captain Beefheart. Ça saute aux yeux dès «Watch Me». Quel incroyable croisement des cultures Detroit/Delta/Beefheart. Oui, car cet album est enregistré à Detroit, en plein hiver, sous la neige, chez Matthew Sweet. Paul Wine Jones et ses deux musiciens n’ont ni manteaux, ni gants, ni chapeaux, mais ils sortent un son terriblement dévastateur, low-down et prodigieusement inspiré. Même chose avec «Down South» qui referme le bal de la B : voilà encore du primitif foutraque à gogo, presque sauvage, en tous les cas très beefheartien dans l’essence - The midnight train/ Goin’ down south - Le tain s’emballe fabuleusement, ça sonne comme «Click Clack», même énergie, même coup de génie. Matthew Smith fait sonner les premiers cuts de l’A comme ceux de Why Don’t You Give To Me, l’album de Nathaniel Mayer qu’il produisit jadis à Detroit. Même son en profondeur, avec une électricité qui se perd dans l’écho du temps. Avec le morceau titre, Paul Wine Jones fait son Hooky. Il balance là un vieux coup de boogie blast. Par contre, «Ain’t It A Shame» sonne plutôt comme l’un de ces longs cuts lancinants de Junior Kimbrough, avec une africanité qui remonte à la surface par la jambe du pantalon. Puis Paul Wine Jones repart en mode Hooky dans «Damn Damn Fool». Quel excellent preformer ! Il tape aussi dans le slow groove entreprenant avec «I’m So Lonesome». Voilà le son typique des groovers californiens de la grande époque, emmené par une bassline tagada très présente. On croirait entendre Harvey Brooks !

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             Attention, le Who’s Hurting Now? de Candi Staton est un très bel album. Il ne faut surtout pas le prendre à la légère. L’ordre des titres imprimé au dos de la pochette ne correspond pas du tout à celui des titres gravés sur le vinyle. On entre dans une sorte de magie dès «Breaking Down Slow». On sent la voix qui a macéré dans le temps. Candi est admirable de sensibilisme patenté. Son art se perpétue dans le temps. Elle continue se sortir de son gosier la meilleure deep Soul du Deep South, comme au bon vieux temps de muscle Shoals - Little by little you’re breaking down -  Elle s’enfonce toujours plus profondément dans le deep - I’m breaking down slow - S’ensuit le morceau titre qui est un heavy groove majeur. Elle règne sur le vieil empire du deep groove et personne ne viendra plus lui disputer sa couronne, oh no no no no no. Elle retrouve sa vraie voix de Soul Sister pour cutter «I Feel The Same», un bon vieux boot de r’n’b rampant et solidement orchestré. Elle chante avec tout le chien de Tina, well well well, mais avec un style très personnel - Please believe me I feel the same - Oui, on la believe. On se régalera de «Lonely Don’t» qui ouvre le bal de la B, un balladif chanté dans l’intimité d’une féminité douce et chaude - Oh lonely don’t let me down - Et elle boucle ce bel album avec un «I Don’t Wanr For Anything» digne de Mavis Staples. 

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             S’il en est un qui intrigue au plus haut point, c’est bien Jimbo Mathus. On plonge de temps en temps dans sa discographie tentaculaire pour faire un test et on en tire parfois des conclusions mitigées. Comme c’est le cas avec Incinerator qui bénéficie pourtant d’une belle pochette, mais c’est enregistré à Nashville et non à Memphis. Il démarre avec «You Are Like A Song», un heavy Nashville jazz bond de gospel blues. Mais il vous faudra attendre «Alligator Fish» pour trouver de la vraie viande. C’est gratté en connaissance de cause, au raw to the bone. Jimbo est un requin, il allume son cut au solo de folie pure, il baigne dans son jus, et ça tourne à la fantastique dégelée de puissance trash. Jimbo Mathus fait l’actu à sa façon, sans jamais forcer le passage. On le sait présent. Il est là. C’est le principal. Il fait pas mal de cuts qui ne servent à rien, mais ce n’est pas grave. Il est capable de coups fumants comme «Born Unravelling», un heavy balladif décontenancé allumé aux miss my baby de big atmospherix, c’est-à-dire au piano et aux chœurs de gospel. Il cultive l’esprit du Deep South. Dommage que le fin de l’album parte en eau de boudin. Les compos se veulent plus ambitieuses, on quitte le bord du fleuve et la vie sauvage en plein air. Jimbo jimbotte, il peut même devenir un peu pénible. Dommage, on aimait bien son côté planche pourrie.

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             On trouve aussi Tyler Keith dans les parages de Matt Patton. The Last Drag est un album qui en dit encore long sur heavy Matt et ses copains. Dès «You Can’t Go Home», on est frappé par l’ampleur du son. On se croirait à Memphis, on croirait entendre Jack Yarber ! Matt on bass et Jimbo on harp, fantastiques Alabamecs ! Ils ont le son, c’est une évidence. En fait, ils sonnent comme les Oblivians. Tyler Keith arrache «Take Me Home» du sol comme le ferait Greg Cartwright. Nouvelle férocité en ouverture de bal de B avec «In The Parking Lot», très pulsé au bassmatic, suivi de «Scarlett Fever», big fat rock flamboyant avec toutes les clameurs inimaginables, des coups d’acou, du beurre et du bassmatic, tout est en excédent. Ils montent «Down By The...» comme un cut des Cramps et cette belle aventure se termine à l’Obliviande avec «Have You Ever Gone Insane», Just perfect ! C’est plein d’allure, plein d’allant et d’avenants, sans doute le grand album que n’ont pas enregistré les Oblivians.

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             L’album d’Alabama Slim qui vient de paraître sur Cornelius Chapel Records (le label des Dexateens) est une sorte de modèle du genre : l’album d’un vieux blackos produit par un blanc, mais un blanc qui sait se tenir et qui ne la ramène pas avec ses guitares psyché, car oui, Alabama Slim chante le blues sur The Parlor. Matt Patton respecte le vieux Slim et du coup ça sonne comme l’un des grands albums de John Lee Hooker. Dès «Hot Foot», on est dedans, Matt et Jimbo s’effacent, c’est Alabama Slim qui swingue ses notes sur sa guitare primitive, c’est puissant, taillé pour la route, hole in my heart, il joue ça au miss you babe. Sur le «Freddie’s Voodoo Boogie» qui suit, Little Freddie King claque des notes qui réveillent le fantôme d’Hooky. Fantastique shoot de voodoo boogie ! C’est absolument dément ! - Baby you got the voodoo put on me - Primitif, toujours primitif, on croirait entendre du early Hooky. Alabama Slim va dans le heavy blues avec «Rob Me Without A Gun». Il sait de quoi il parle, oooh just stumble my mind, il ramone son heavy blues à sec et il revient dans le boogie d’Hooky avec «Rock With Me Momma», c’mon, c’est du all nite long, hey hey babe, I love the way you rock. Pur sex ! C’est bien qu’un mec comme Matt l’accompagne. Pas de take over, pas d’intrusion ni de détournement,  pas d’ego de petit cul blanc dégénéré dans la balance, Matt respecte le son et l’espace d’Alabama Slim. Il chante son «Forty Jive» au mieux des possibilités du groove et il revient au cœur du mythe d’Hooky avec «Someday Baby». C’est le son, on assiste à une fantastique résurgence du son de base, Alabama Slim joue son solo à la ramasse de la déglingasse, c’est du non-solo éclatant de non-m’as-tu-vu. Ah si seulement Clapton savait jouer comme ça ! Il termine cet album envoûtant avec «Down In The Bottom» qui est comme son nom l’indique un fantastique heavy blues, un vrai rêve de bottom, il y descend pour de vrai, Alabama Slim ne frime pas, oh yeah, c’est du claqué de la dernière heure.

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             Matt Patton produit aussi les Williamson Brothers dont l’album sans titre est paru en 2021. Il y joue aussi de la basse, bien sûr. Gros départ en trombe avec «Take Back The Summer». T’as intérêt à aller voir sous les jupes de ces mecs-là, car il y a du spectacle. C’est violemment secoué du cocotier, ils jouent le push in the push, tu en prends pleine la gueule, comme on dit à Terre Neuve au moment des tempêtes. Petite cerise sur le gâtö : c’est hanté par le bassmatic de Matt the crack. Adrian & Blake Williamson ramènent un son de présence fondamentale et ont un sens de l’attaque qui les distingue du commun des mortels. Les frères Williamson roulent ma poule, ils sont dans le vrai, l’incroyablement vrai. Ils amènent «Pressure’s On» au big riffing d’absolute beginners, c’est encore du big fast rock d’Alabama starters, monté sur un rebondi de gaga rootsy, chanté au crutch de délinquency. Ils ont l’une des plus belles niaques d’Amérique, ils savent balancer des giclées de guitares. Ils jouent le rock intempestif et on a la big prod de Matt, as usual. Encore du power à gogo avec «Kick & Scream». Cette fois, ils soutiennent leur cut à l’orgue dylanesque et développent une énergie considérable. Ça s’achève sur un final d’orgue en forme de punch-out demented. Ils terminent ce Patton album avec un «Losing Faith» qui sonne encore une fois comme une aubaine inexpugnable. Leur sens aigu de la clameur les honore.  

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             En 2019, Matt Patton produit aussi l’album Bloodroot des Bohannons. On est tout de suite séduit par le heavy sludge de «Sleep Rock», les Bohannon Bros t’éclatent le rock vite fait, ça joue à la revoyure, c’est du pur jus de Black Dial Sound. Tout ce que produit Patton est du golden stuff, Matt et Marty Bohnannon jettent tout leur Bohannon dans la balance. On a là l’un des grands disques américains de 2019. Avec «Girl In Chicago», ils ramènent le power du pounding. Même les arpèges sont survoltés. Quant au beurre, inutile d’en parler ! C’est du stomp. Et le bassmatic gronde comme un lion en cage. Puis ils perdent un peu le fil, c’est dommage, ils font un peu de heavy rock à la Neil Young («Refills») et du heavy cousu de fil blanc («My Dark Boots»). Mais bizarrement, avec les Bohannon, ça passe bien. Ils s’arrangent pour passer des solos de destruction massive et pour maintenir leur pop-rock à un bon niveau. Ils font leur petit biz.   

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             Matt Patton joue aussi de la basse sur l’album d’Adam Klein paru en 2019, Low Flyin’ Planes. Les premiers cuts de l’album laissent une mauvaise impression : tiens, encore un péquenot qui se prend pour un songwriter et qui fait n’importe quoi, le genre de son qui reste dans la moyenne ennuyeuse. Quand on regarde sa photo au dos du digi, ça n’aide pas : coiffé d’un chapeau blanc, il gratte sa gratte. À part les fans de Matt Patton, qui va aller acheter ça ? C’est un son qu’on a déjà entendu mille fois, tous les Américains grattent la même pop d’acou à la con, ils restent enracinés dans leur petit pré carré, mais si on écoute plus attentivement, on s’aperçoit que Matt the crack donne une certaine allure à l’ensemble. Au bout de trois cuts, ça menace même de dégringoler dans l’excellence. Alors la voilà l’excellence, avec «Too Cool For School», chauffé au folk-rock, avec une niaque extraordinaire, et on retrouve la patte de Matt, cette énergie qui n’appartient qu’à ces mecs-là, c’est wild et libre comme l’air, absolute balèze blast de country fair, c’est Matt the crack qui porte le son. Très beau cut encore que ce «Dog Days», coulé comme un bronze au petit matin, superbe, fumant et odorant, ce mec taille sa route. Comme dirait Alain Delon, Monsieur Klein fait des siennes. Sur «Pretty Long Time», il sonne exactement comme Nikki Sudden. Puis il amène «Sport» au big heavy Klein. Alors on applaudit Matt bien fort.

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             Attention à ce big album de Jerry Joseph qui s’appelle The Beautiful Madness. Sur la pochette, le pépère n’a pas l’air frais, mais ses chansons vont te faire tourner la tête. Surtout «Sugar Smacks» qui sonne comme le real deal. Laisse tomber Auerbach et les autres opportunistes, c’est Patton et tous ces mecs-là qu’il te faut. «Sugar Smacks» est balayé par des vents stupéfiants, meet you baby, à son âge, il cherche encore les ennuis, il tape ses lyrics vite fait au help me back, c’est puissant, heavy et profond - Take me back / To my sugar smacks - Jerry Joseph est le Dylan de l’underground moderne. Patton est là, mais c’est Patterson Hood qui produit et qui gratte sa gratte. Patton gronde sous la surface du son de «Good», encore un cut d’une exceptionnelle intensité. The rasping voice de Jerry Joseph rappelle celle de Graham Parker, mais dans ce contexte, c’est encore autre chose, les coups de slide paraissent surnaturels et Matt Patton relance à la basse. C’est follement inspiré, avec ces coups de slide aériens et le bassmatic dévorant du grand Matt Patton, c’est grounded to the earth - It’s coming back on me/ I know ! - Stupéfiante énergie ! Jerry Joseph développe son petit biz, on sent le souffle dès «Days Of Heaven». Il chante son rock avec une voix de vieux qui a la vie chevillée au corps. C’est sans doute la présence des Drive-by qui donne des ailes au vieux dans «Full Body Echo». Il tape plus loin un heavy balladif avec «(I’m In Love With) Hyrum Black», que Patterson Hood qualifie de «Mormon Outlaw Cowbow Song». Il défend bien son bout de gras, au moins autant que les Drive-by - He smelled of blood in the desert - Il raconte une vraie histoire de l’Ouest. On redescend dans le Sud avec «Dead Confederate», un dead confederate qui à l’âge de 80 ans ne lâche toujours rien - Wish they’d just leave me alone - Il explose plus loin son «Eureka» au day that he died you know/ You were going back to Eureka. Dans le booklet, Patterson Hood raconte comment il a fait la connaissance de Jerry Joseph à Portland, Oregon, en 1999, puis il donne tout le détail des sessions d’enregistrement de cet album chez Matt Patton, à Walter Valley, Mississippi.  

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             Joli nom pour un groupe que celui de Dead Fingers. Leur album sans titre est paru en 2012 sur Big Legal Mess Records, ce qui veut dire ce que ça veut dire : produit par Bruce Watson. Dead Fingers est un duo de Death Country à la Blanche, Taylor Hollingsworth mêle sa voix d’anguille vermifugée à celle de Kate Taylor Hollingworth pour le meilleur et pour le pire. Leur drive à deux voix est excellent, leur son sent bon la charogne du désert. Il faut attendre «Against The River» pour les voir s’énerver un peu. Les gens du Sud savent mettre le feu quand il faut. Taylor Hollingworth passe des killer solos flash, il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Ils sont impayables lorsqu’ils chantent à deux voix mêlées, «On My Way» est excellent et plein de jus. Puis il prend «Lost In Mississippi» à la petite voix humide. Ce mec chante comme un démon. Il est rejoint par des chœurs très moites, c’est encore fois excellent, bien moisi, avec des coups d’harp. Il amène ensuite «Never Be My Man» à l’envenimée de la big disto et des coups de bottleneck. C’est tout simplement énorme. Ils disposent de gisements de ressources extraordinaires. Affaire à suivre.

    Signé : Cazengler, échec et Matt

    Dexateens. The Dexateens. Pickmark Records 2004

    Dexateens. Red Dust Rising. Estrus Records 2005

    Dexateens. Hardwire Healing. Rosa Records 2006  

    Dexateens. Singlewide. Skybucket Records 2009 

    Paul Wine Jones. Stop Arguing Over Me. Fat Possum Records 2016

    Bette Smith. The Good The Bad And The Bette. Big Legal Mess Records 2017

    Jimbo Mathus. Incinerator. Big Legal Mess Records 2019

    Candi Staton. Who’s Hurting Now? Honest Jon’s Records 2008

    Tyler Keith. The Last Drag. Black & Wyatt Records 2020

    Alabama Slim. The Parlor. Cornelius Chapel Records 2021

    Williamson Brothers. Williamson Brothers. Dial Back Sound 2021  

    Bohannons. Bloodroot. Cornelius Chapel records 2019   

    Adam Klein. Low Flyin’ Planes. Cowboy Angel Music 2019  

    Jerry Joseph. The Beautiful Madness. Cosmo Sex School 2020  

    Dead Fingers. Dead Fingers. Big Legal Mess Records 2012

     

    L’avenir du rock

    - Syndicate d’initiatives (Part Five)

     

             Alors qu’il s’était bien juré de ne plus jamais le faire, l’avenir du rock a fini par accepter de participer à un débat télévisé, dans le cadre de l’émission «Vous l’Avez Dans l’Os», suivie régulièrement par des dizaines de millions de gens à travers le pays. Cette semaine, le thème du débat est «L’inexorable déclin de la civilisation». Sur le plateau de télé, alors que tous les intervenants tirent des gueules d’enterrement et déballent posément leur sinistre argumentation, l’avenir du rock sourit. Choqué par tant de désinvolture, l’animateur l’interpelle :

             — On dirait que ça vous fait rire, avenir du rock, de voir notre société s’effondrer sous nos yeux, de voir nos valeurs républicaines flotter dans le caniveau...

             — Non, je n’irai quand même pas jusque-là. Ce sont les têtes que vous tirez tous qui me font marrer. Vous êtes tous tellement lugubres, on dirait que vous faites un concours... Alors on imagine la gueule des gens derrière leur télé ! Déjà que les gens ne sont naturellement pas très gais, alors à vous voir, ils vont battre tous les records de déprime !

             — Vous ne faites donc pas le même constat que vos voisins ?

             — Pas du tout ! Cette médiatisation de la déprime est une insulte à l’intelligence de l’Homme. Il n’y a pas que la politique, l’économie, la santé publique et le chômage, dans la vie. Vous semblez oublier le plus important !

             — Nous attendons votre réponse, avenir du rock !

             — Le Syndicate !

             Les autres invités se mettent soudain à gueuler. Gros bordel sur le plateau !

             — Ce monsieur se fout du monde ! Il ose faire l’éloge de la CGT ! C’est un provocateur ! Sortez-le d’ici ou nous quittons le plateau immédiatement !

             L’avenir du rock se gondole dans son fauteuil. Il n’a jamais vu des gens aussi cons. L’animateur tente désespérément de ramener le calme. Un général invité pour parler des guerres qui menacent les frontières s’est levé :

             — Monsieur l’avenir du rock, vous êtes un traître à la nation ! Vous mériteriez d’être fusillé !

             L’avenir du rock n’en peut plus. Il en pleure de rire. Il les supplie d’arrêter leurs conneries.

             Madame Bignolle, invitée pour témoigner des graves problèmes des petits retraités, est la plus virulente. À travers ses larmes de rire, l’avenir du rock n’en revient pas de voir cette grosse femme en mini-jupe le menacer du poing :

             — Vous faites honte à la télévision, avenir du rock !

     

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             Le Syndicate que l’avenir du rock proposait comme un plâtre sur la jambe de bois médiatique est bien sûr le Dream Syndicate. C’est un coup d’épée dans l’eau, puisque tous ces cons n’iront jamais écouter le nouvel album du Dream Syndicate, mais d’autres gens, surtout ceux qui ne regardent pas la télévision, ne manqueront pas de le faire et vivront un petit moment d’extase. Un moment d’extase + un moment d’extase = une vie bien remplie et, un sourire gourmand au coin des lèvres, l’avenir du rock ajoute qu’il existe encore des kyrielles de moments d’extase en devenir. Car les grands artistes ne vont pas disparaître de sitôt. La preuve ? Steve Wynn continue d’enregistrer de très beaux albums. 

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             Tiens, justement, very big album que ce These Times paru en 2019. L’extrême musicalité des Dream ne faiblit pas, comme le montre «The Way In». Même attaque qu’avant, même acid freak-out de guitares, ça sent bon l’engagement. Ils se jettent dans leur son avec un aplomb en or. C’est du ferraillage Paisley réactualisé. Sacré Wynner, il ne perd rien de son prodigieux allant, comme le montre «Put Some Miles On». Il sait rester tendu et actif, il drive son schisme au nez et à la barbe des chapelles, il est unanime et complet, tenace et azuré de son. Tout est dans tout, mais lui n’est dans rien, il chante au nez et à la barbe des pâquerettes avec un sens de l’inhérent qui peut troubler les âmes sensibles. Il ne vit que pour l’échappée belle. On ne rêve plus que d’une chose : du Dream forever. Avec «Black Light», il sort un son qui se prête à tout, principalement à l’escapade en haute montagne. Il explose le concept de la black light et les notes de Jason le démon se perdent dans la stratosphère. «Bullet Holes» se veut infiniment plus pop. Ce diable de Wynner chante comme the last dandy on earth. C’est du très haut niveau, il va loin, it’s alrite, avec ce balladif émerveillé. Il passe à l’apesanteur apesantie avec «Still Here Now». Il sait de quoi il parle, en tant que vétéran, et derrière lui Jason le démon dépote son naphta. Ils jouent à l’acid freak-out californien, ils décapent le mur du son, Jason fissure l’atome au beautiful remugle, what a guitar muggler ! Comme l’indique son titre, «Speedway» file ventre à terre. C’est du big Wynn gagné d’avance, bien cogné dans les encoignures avec un Jason le démon en embuscade. Ces gens-là n’en finissent plus de jouer avec le feu. Fantastique plâtrée d’excellence ! Avec «Recovery Mode», le Wynner repart en mode vainqueur. C’est sacrément anthemic. C’est même de la heavy psychedelia, fine et racée, chantée dans les règles du lard fumant. Avec «Space Age», le Wynner va droit dans l’extrême onction. Les guitares ne pardonnent pas. Ils terminent avec «Treading Water Underneath The Stars». Perché sur l’épaule du cut, Jason le démon va fondre sur sa proie. Aw quelle rapacité ! Tout se passe entre les oreilles, juste en dessous des étoiles. Ces mecs relèvent de l’indestructabilité des choses du rock.

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             Et si The Universe Inside était le meilleur album du Dream Syndicate ? Comme ils optent pour les morceaux longs, alors nous aussi. «The Regulator» dure vingt minutes. Combien ? Oui vingt minutes. Ah bah dis donc ! Ils se basent sur un riff de basse et mettent le cap sur le psyché intrinsèque. Attention, Steve Wynn n’est pas un amateur, il sait ramener les brebis au bercail. Quel fantastique rameneur de brebis égarées ! Les Syndicalistes jouent à la folie des forges qui n’ont jamais existé en Californie. Leur son coule dans l’air du temps, c’est une fabuleuse dérive absconse émaillée de rots de basse - I’m the regulator - Steve Wynn fait son vieux robot de la Caisse d’Épargne. Ce routier de la transe acid sait ce qu’il fait, il part en mode groove de non retour, ça se remplit comme une crique d’une marée de son et d’esprit, dans le style de Cubist Blues, mais avec encore plus de temps et d’élasticité, ils réussissent le prodige de swinguer l’espace temps, on ne sait même plus où ils sont passés, il doivent se trouver par là, ils battent tous les records de nonchalance et s’enfoncent dans la dimension syndicaliste, ils jouent à contre-courant des modes, donc à l’envers du temps, leur rock devient philosophique, tu es barré avant même d’avoir pu dire un mot, c’est le trip du Syndicat, un trip gratuit à la Syd Barrett, un sax vient te nettoyer les oreilles et te rafraîchir et puis le génie de Steve Wynn n’en finit plus de nous sécuriser, cet homme est beaucoup plus puissant qu’on ne le croyait. Il utilise le groove interminable pour nous faire voyager dans les meilleures conditions, les virages et les montées se succèdent. Le sax sonne comme un accent de vérité. Pas besoin de prendre un truc pour écouter cet album. L’acide est dans le son. Le sax aussi, il est dans les montées et les descentes. Le Syndicat se montre aussi décisif que Sun Ra ou les Spacemen 3. Alors Steve Wynn fout la gomme et le sax démonte la gueule de Dieu qui se penchait pour regarder de plus près, la musique monte toute seule en température, elle n’a plus besoin de personne en Harley Davidson. Grâce au sax, le groove transgresse les genres, ça grouille de remontées souterraines inexplorables, les perceptions s’écartèlent à vouloir tout brûler, ça se fibrille dans l’underground planétaire et tout se disloque dans des concoctions diffamatoires. Steve Wynn pulse le son à la folie Méricourt, sa dérive échappe au regard, il se grille commercialement mais il s’en fout, seule compte l’envolée déterminante. Évidemment, on s’étonne quand ça s’arrête. Ils repartent avec «The Longing», une nouvelle élongation du domaine de la lutte Syndicale montée sur un beat si bienvenu. Steve Wynn réussit le prodige de rôder dans le timbre de sa voix. Il est encore plus à l’affût qu’à l’époque de ses débuts. Et pendant ce temps, Jason le démon promène son cul sur les remparts de Varsovie. Il y joue ses notes de la planète Mars et s’amuse à narguer l’apesanteur. La basse ramène la bouffe au cut Moloch. Une fois encore, ils jouent les prolongations. Si on ne devait retenir qu’un seul cut pour la postérité syndicale, ce serait sûrement «Apropos Of Nothing». Car c’est un cut très séduisant, ils sont là dans une énergie anglaise, dans une sorte de nonchalance. Cut merveilleusement beau, comme visité par la grâce. Steve Wynn dispose d’une modernité d’esprit qui lui permet de réussir ce genre de coup d’éclat. Incroyable exercice de style. Ils jouent ça au fin du fin. Ils embarquent «Dust Off The Rust» pour Cythère avec une big into de basse, puis ça vire hypno à la Babaluma. Jason le démon en profite pour voyager dans le son. On entend des cuivres dans le fond du cut. Cet album est un voyage extraordinaire. Rien à voir avec le Syndicalisme habituel. Ils sont dans un délire de transe hypno cuivrée de frais. Les grooves sont parfois un peu gratuits, mais ils ne sont que prétextes à dérives. Ils terminent avec les remugles de sax de «The Slowest Rendition». Steve Wynn revient au chant. On sent le meneur. Ça joue dans les clameurs du soir. Mais le story-telling de Steve Wynn ne fonctionne pas à tous les coups - I can hear those bells again - Il est dans un processus hallucinatoire, il a du temps. C’est toujours plus facile quand on a du temps. Ce dernier cut est relativement inexistant. On l’écoute uniquement parce qu’on aime bien Steve Wynn. Consciencieux, il reste jusqu’au bout. 

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             Joli retour du Wynner cette année avec Ultraviolet Battle Hymns And True Confessions. Nouveau Dream come true et attention, «Where I’ll Stand» est heavy dès l’abord. Le Wynner te tombe aussitôt sur le râble, tu dis amen car ton sort est scellé. Allez, on a va le redire encore une foie : Steve Wynn a du génie. Mais tout le monde le sait. Avec son Stand, il développe une apocalypse de son extrême, il vise la sinécure du rock atmosphérique, ça te tombe dessus, tu ne peux rien faire. Steve Wynn te tourne autour du pot depuis quarante ans et ça continue, il est devenu une sorte de tenant de l’aboutissant du rock californien, ça pleut de partout et tu remercies Dieu d’avoir crée le Wynn. Et bizarrement l’album se met à fléchir, avec une série de cuts moins décisifs, un brin new-wave, que Wynn chante à l’appuyé. La magie s’éclipse, il tente le coup des syllabes appuyées, très appuyées, et du coup, on voit qu’il chante d’une voix de vieux. Chant fripé de vieux Wynn. Il faut attendre «Every Time You Come Around» pour renouer avec le Wynn qu’on admire. Belle clameur de Dream, back to the big sound ! Ouf ! C’est même du haut vol de downtown Wynn, il crée sa magie avec une bassline dansante, retour à la grandeur du rock américain, et notre Wynner international réinvente la magie hypnotique du Velvet. On entend aussi Jason le démon faire des siennes dans «Trying To Get Over», fast oh so very fast. Voilà tout.

                       Signé : Cazengler, Steve wine (cubi)

    Dream Syndicate. These Times. Anti- 2019

    Dream Syndicate. The Universe Inside Anti- 2020

    Deam Syndicate. Ultraviolet Battle Hymns And True Confessions. Fire Records 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - Le jour de Jackie Day viendra

     

             Robert Mitchoum et son bataillon étaient coincés sous le feu de l’ennemi, à Omaha Beach. Les boches canardaient sec, Mitchoum voyait les rafales découper en rondelles ceux qui avaient été fauchés sur la plage. Tchakatchakatchak, une vraie boucherie, des mains, des pieds et des éclats d’os volaient partout. Mitchoum en mordillait de rage son résidu de cigare. Fucking boches !, grommelait-il. Les balles sifflaient dans tous les coins, impossible de bouger, au moindre mouvement, on recevait une bastos en pleine gueule. Un vrai tir aux pigeons. Pour la première fois de sa vie, Mitchoum s’était fait piéger comme un bleu. La honte de sa vie ! Il se tourna vers le radio, allongé derrière lui, mais le radio ne bougeait plus. Mitchoum le retourna et vit qu’il avait reçu un pruneau en pleine terrine, fucking boches, il en avala son résidu de cigare et faillit s’étrangler. Il ramena le poste radio vers lui pour lancer un SOS :

             — Ici Tango Charlie, can you hear me Major Tom ?

             — Cinq sur cinq, Tango Charlie... À vous... Qui qu’y a ?

             — Quoi qui qu’y a ? Troisième bataillon cloué sur Omaha, 3/4 des hommes à terre, all fucked up, envoyez l’aviation, bordel de merde !

             — Faut demander ça au D-Day boss, baby !

             — Quoi ?

             — D-Day boss !

             — Hein ?

             — Touchez ma D-Day boss, monseigneur, eh eh eh...

             Mitchoum se mit à chialer. Dans la radio, l’autre se mit à chanter comme Sœur Sourire :

             — D-Day boss bosse bosse bosse/ S’en allait tout simplement/ Routier pauvre et chantant, la la la lalala...

             Outré, Mitchoum sortit son flingue et vida le chargeur sur le poste de radio.

             

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             Bon, Jackie Day n’a de commun avec Omaha que le mot Day, rassure-toi. Il n’empêche que The Complete Jackie Day - Dig It The Most, compile parue sur Kent en 2011, sonne comme une sorte de D-Day de la Soul. Car Jackie Day ne chante pas, elle débarque pour libérer tout un continent. Kent nous régale encore une fois d’une histoire extraordinaire. Cette fois, c’est Jim Dawson qui s’y colle. Vas-y Jim ! Mais ça commence mal, car il nous raconte que les singles de Jackie Day se vendent une fortune sur Ebay, plusieurs milliers de dollars ! Heureusement Kent nous fait faire des économies avec sa compile. Plus besoin d’aller braquer une banque.

             Jackie Day est une petite black originaire de l’Arkansas, comme Tav Falco, et quand son père se fait la cerise, sa mère part installer la famille à San Francisco. Jackie a son premier gosse à 17 ans et se met en ménage avec le saxophoniste Big Jay McNeely. Puis elle rencontre Maxwell Davis que Leiber & Stoller qualifient de truly one of unsung heroes of early rhythm & blues. Davis avait tourné avec Louis Jordan et Amos Milburn, puis il a bossé pour Aladin et Modern (le label des Bihari Brothers), des labels qu’il faut bien qualifier de mythiques. C’est en bossant avec Davis et en enregistrant «Naughty Boy» que Jackie McNeely devient Jackie Day. Elle entame donc sa période Modern avec «Naughty Boy». Mais ça peine à décoller. Les Bihari arrêtent les frais avec Modern et continue avec le subsidiary Kent - un nom label que les Anglais d’Ace ont repris, en hommage (comme d’ailleurs Ace, en hommage à l’Ace de Johnny Vincent) - Alors que fait Jackie ? Elle va trouver Art Rupe chez Specialty. C’est là qu’elle enregistre sa chanson hommage à Martin Luther King «Free At Last».

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             On retrouve bien sûr «Free At Last» sur la compile - I am black/ I am a woman - Elle chante sa liberté, soutenue par des chœurs de gospel et là tu entres directement dans la mythologie. Jackie Day est la petite black juste par excellence. Quant à «Naughty Boy», le fameux single paru sur Phelectron et qui vaut des milliers de dollars, c’est un passage obligé. Voilà un hit embarqué au meilleur beat de r’n’b, à la magie pure, avec des cuivres et un drive de chœurs d’ah-ouhouh, elle fonce, c’est le hit parfait. Sur les 20 cuts de la compile, la moitié sont des hits faramineux. Elle attaque en force avec le «Before It’s Too Late» sorti sur Modern en 1966. Jackie est une battante, elle n’y va pas par quatre chemins - I said before it’s too late/ You better stop yeah yeah - C’est une rare violence, retire tes pattes, elle ne rigole pas, dégage connard ! Tous ces singles Modern sont des must, elle fait montre d’une extraordinaire maturité sur «Oh What Heartaches», comme elle est ferme, sa Soul en tire tous les avantages. Elle restera dans les annales pour sa fermeté. Elle chante avec une voix terrible et des grands gants blancs, il faut la voir embarquer «Long As I Got My Baby» au don’t need et les chœurs font ooh ooh. Quelle allure ! Elle claque son «Got The Steppin’» au steppin’ pur, fantastiques coups de come back no more, elle est exceptionnelle et puis il y a ce solo de sax. On est gavé. Encore trois cuts Modern enchaînés : «If I’d Love You», «What Kind Of Man Are You» et surtout «I Dig It The Most» qui est un véritable coup de génie, elle jette toute sa niaque dans sa Soul, son dig it the most flirte avec le génie. Elle fracasse le heavy slowah d’«If I’d Love You» au your dream is my dream too et elle règle encore ses comptes avec «What Kind Of Man Are You» - You took my money/ Without a word/ What kind of man are you - Elle ne pige rien en matière de psychologie masculine, can’t you ever be satisfied, eh oui, c’est énorme. Avec «I Can’t Wait» elle arrive sur Paula, un label de Shreveport, en Louisiane, c’est plus classique mais plein de son, fabuleux shoot de r’n’b et elle débarque ensuite chez Specialty avec «What’s The Cost». Elle rentre dans le lard du r’n’b avec un talent fou, sans forcer, elle est simplement Jackie Day. Si on doit emmener une petite black sur l’île déserte, c’est forcément Jackie Day. Elle est incroyablement douée. Les autres aussi bien sûr, mais elle a un petit quelque chose en plus. Chaque fois, elle reprend le fil avec un aplomb qui l’honore. Toujours cette fermeté, ce côté solide ! Elle propose une Soul inespérée de qualité et d’accroche, une Soul du ventre.

    Signé : Cazengler, Jacky Dette

    Jackie Day. The Complete Jackie Day - Dig It The Most. Kent Soul 2011

     

    *

    Où va le rock ? A fichtre dire, je n’en sais rien. Pléthore d’albums sortent tous les jours. Impossible de les écouter tous et de se faire une idée. Comme souvent c’est une pochette qui a attiré mon attention. Je n’ai pas tapé dans le mille mais dans MISCELLEN. J’ai navigué sur leurs trois albums. Si j’en crois leurs propres tags d’autodéfinition : alternative rock, psychedelic rock – ils proposent aussi heavy psychedelick - rock hard-hitting, noir post rock, je reste dans l’expectative, tant de groupes se définissent ainsi ou de manière à peu près équivalente que l’on ne sait plus à quoi ils vont ressembler. Au moins Miscellen annonce la couleur dès son patronyme qui signifie mélange. Peut-être l’ont-ils choisi parce que certains membres du groupe proviennent de Bristol – salut ô perfide Albion – et l’autre est originaire de Washington D. C. L’on suppose qu’ils n’ont pas leur salle de répétition dans le bureau ovale de la Maison Blanche. On l’espère pour eux. Comment l’homme a-t-il su que la pomme avait goût à pomme a demandé Karl Max. Possédait la solution qu’il s’est dépêché de donner : en la goûtant. Nous agirons de même pour leur premier disque.

    MISCELLEN

    LUCID ORANGE

    ( 26 Août 2020 )

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    Ce n’est pas cette pochette qui m’a attiré l’œil, certes la terre est bleue comme une orange, l’orange et le bleu sont des couleurs complémentaires et l’on ne compte plus les couves qui utilisent ces deux teintes…

    Nocturne : l’intro de l’intro nous laisse dans le noir, cette batterie incessante et légère nous déçoit d’entrée, faut attendre que l’on déploie les tapisseries colorées sur ce fond assez anodin, tiens les guitares fusent, mais ce qui séduit c’est la manière dont elles ne font que passer et mettent en valeur ces espèces de chœurs lointains venus d’un autre monde, si lointain que l’on se demande si ce sont des voix humaines ou des machines. L’est sûr qu’ils ont écouté Led Zeppe, pas le heavy mastodonte, mais le montage superpositionnel des pistes de guitares, ne copient pas, fabriquent leur propre moutarde.  Z’ont une vidéo, vous en verrez plus mais vous n’en saurez pas davantage, elle dessine très bien la structure du morceau, nous la classerons sous le tag art-effect, très belle, très mystérieuse – alors qu’elle ne recouvre aucun mystère - groupe mixte, j’ai surtout adoré la coiffure du batteur un mix entre le chapeau cloche et le chapeau de Napoléon, je ne rigole pas, la vidéo vaut le détour. Dark star in a brighty sky : après Chopin, Keats, ces jeunes gens sont à écouter de près, une voix dépourvue de charnellité, normal le texte aborde les rencontres qui ne se rejoignent pas, musique asthmatique rampante, c’est une fille qui chante mais déjà si loin d’elle-même, basse grondante plus basse que la terre, guitare tragique, au-delà du désespoir le bilan de ce qui aurait pu être, invitation au suicide. Existe aussi en noir et blanc. Une vidéo oscillant entre Bowie et Lou Reed. Expressionisme artificiel. Ce n’est pas l’homme qui venait d’ailleurs mais la fille qui partait autre part. Cold and ice. Tranchant comme une lame de rasoir. Starfish : sur l’éclat de la guitare vous pensez partir explorer l’espace, erreur totale, la basse vous entraîne vers les abysses sans fin, le gars qui chante et parle n’est pas près de renoncer, il fonce vers le bas, à la recherche des îles englouties, ne sont-elles pas au-dedans de nous, l’étoile de mer que recherche le poulpe de notre cerveau. Hemlock : instrumental, guitare acoustique, voix incompréhensibles, serait-ce pas le passage de l’apologie de Socrate où Socrate boit un dernier coup, l’ambiance est assez funèbre ! Karada :  l’assouvissement du désir est-il encore le désir, musique lente et incoercible, un très beau mix de batterie atterrit dans le vocal, grave et volcanique, voix iceberg qui s’éloigne, insaisissable en se rapprochant. L’on commence à se rendre compte que l’on est dans un album non pas original mais rare. Pour ceux qui ont du mal à percevoir, une vidéo vous enveloppe dans les rets du désir. N’allez surtout pas vous pendre à cette corde. Vous suspendre, oui. Safe world : mystère et boule de gomme, ça commence par un bruit de tirebouchon et ça finit comme une bande-son de film d’espionnage. Même pas une minute, mais l’on vous refile le mot de passe. Life above concrete : heureusement que la vidéo est explicite. Enfin presque. Elle vous dit tout. Sauf le mystère. Les lambeaux de paroles ne sont que fragments indécis, la musique sépulcrale vous permet de marcher sur le tapis rouge de l’ordalie en toute connaissance de cause. S’il y a cause, quel est l’effet ? Bone dry : flottements de basse dans lesquelles baignent quelques cordes de guitare qui s’enfuzzent par la suite, oripeaux orientaux mélodiques, deux voix, le yin et le yang, sonnent l’heure définitive qui recommence toujours. Z’ont dû aller chercher un sitar au fond du jardin pour les chuintements de la vie qui continue cahin-caha.

             Inutile de vous essuyer les pieds sur le paillasson en sortant de ce disque. Comme vous y êtes entré. En voleur. Dans la chambre aux merveilles vous n’avez pas su quoi prendre. On ressort les mains vides, la tête pleine d’échos qui se dissoudront dans le réel désormais fantomatique. Ah j’oubliai, il n’y a pas de paillasson. Somptueux et mystérieux.

    BLUE RUIN

    ( 26 Août 2020 ) 

    Ils ont remis le couvert un an après jour pour jour. Plutôt nuit pour nuit. Voici la pochette qui a titillé ma prunelle. Un peu la même que la précédente. Ils ont supprimé l’orange. Ne reste que le bleu. La beauté n’en est que plus énigmatique.

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    Your lucky day : le seul titre de l’album accompagné d’une vidéo. De celles qui ne montrent rien. Un peu de groupe en train de jouer, tous les détails explicites sont gommés par des prises de vue de guingois. Très agréable à regarder. Et à écouter ce qui est encore mieux. Parce que sous l’indigence – sa face dorée se nomme plénitude – des images partielles on lit très bien le balancement du riff. Tellement bon que les paroles sont réduites à quelques murmures. N’êtes-vous pas heureux d’avoir attrapé des morpions ( ou autres choses ) dans ces ruelles sordides. L’initiation du pauvre en quelque sorte. Chemical bonds : clinquance de pas discrets, les guitares fuzzent y el cantaor hurle. Raconte l’histoire que tout le monde connaît. L’attirance, la tentation, le passage à l’acte, le vertige et la nausée du réveil à s’apercevoir que tout, hélas, a une fin même les mauvaises choses. La musique appuie là où ça fait mal. Une guitare vrombit longuement, des voix adolescentes s’entrechoquent et le désir est plus fort que le refus, il n’y a pas de mal à se faire du bien. Autant le premier album reste énigmatique autant cette ruine bleue est explicite. Couleur de la musique du Diable. Sans regret. Scream all you want : sifflements, verres brisés. Révolte adolescente et baudelairienne. Ne rien regretter. Tout se permettre. Bréviaire de la dérive. Très beau pont. D’Avignon qui emporte les beaux messieurs, les bonnes pensées, celles qui sont coincées aux pieds du bon Dieu. Une voix féminine susurre à votre oreille. Vous ne résisterez pas longtemps. No saints allowed : musique glauque, l’est sûr que l’on ne se dirige pas vers les beaux quartiers. La batterie frappe dur et la voix martèle les évidences. Scène de peep-show. Que pouvez-vous vous payer d’autre. Miscellen explose et expose. Le rut social des ados qui ne se reprochent rien. Qui assument leur dépravation puisque ce mot est le synonyme de leur jouissance. Sneer : ruminations, musique fuyante, il parle dans sa tête, à voix basse, il est bloqué, dans ce rade, dans sa vie, alors il ricane de lui-même et de celui dont il cherche l’embrouille, et qui ne fait pas cas de lui et le laisse à sa solitude. Un spoken words blues qui se moque des douze mesures, qui coule tout doux comme le parapluie de la vie qui s’égoutte sans espoir. Quoi de plus réconfortant qu’un rire idiot qui en veut à soi-même et au monde entier. Rien à regretter. EDIAC : retour de cette voix féminine d’outre-tombe, elle chante, elle t’encourage, les guitares glissent et la rythmique poinçonne les carrefours dont tu ne dois pas user, n’emprunte que la voie droite de ta volonté semblable à l’étroit couloir qui mène aussi bien à ta propre volition qu’au cul profond de basse fosse de l’autodestruction. Dive :  Miscellen souffle le chaud et le froid, après l’appel à la vie, le chemin de feu et de flamme, voix éteinte de celui qui a dépassé les limites, qui est hors d’atteinte et hors de lui, agit en somnambule, derrière les guitares à bout d’énergie se consument lentement, basse et batterie exsangues stoppent leur marche funèbre. Aphotique : ils aiment ce mot qui désigne les profondeurs de l’océan que la lumière du soleil ne pénètre plus, musique en suspension, voix féminine, chant en français, c’est la grande descente lente et infinie, gloutonnements liquides. Après le feu, l’eau : final wagnérien. Cold comfort : une intro presque joyeuse, une fanfare cliquetante, la vie est ainsi, si tu la joues aux dés, un coup tu gagnes, un coup tu perds, cette dernière probabilité survient le plus souvent, c’est ainsi que l’on joue toutes les relations humaines, assez confortable quand on y pense, même si ça fait froid dans le dos. La musique suit les ondulations de la conscience. Tantôt plongeante, tantôt resplendissante. Valise à double-fond. Shadow blind : majestueuses notes de piano, voix écrasée, un rayon de lampe électrique qui explore les cadavres entassés dans les cabinets de la conscience, non sans allégresse, les guitares enflent, mélancolie du chemin parcouru, ces horreurs sont miennes, j’ai tout pouvoir sur elles. Même de passer à autres choses. Surtout ne pas se renier. Happy end : dialogue entre une fille et un garçon heureux de se rencontrer, voix suggestives, sont déjà ailleurs, les guitares balancent totalement, elles gardent le même son que lors des longues turpitudes passées, la fin est heureuse parce que tout ce qui a précédé était le chemin qui a conduit à celle-ci. Imaginez une fin shakespearienne où Hamlet trouverait après les épreuves et les morts amoncelés une sagesse à laquelle il n’aurait jamais atteint sans celles-ci. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort a dit Nietzsche.

    BLACK MANDALA I

    (  Août 2022 ) 

    Décidément Miscellen change de peau à chaque nouvelle incarnation phonographique. Si Blue Ruin peut être qualifié d’étude srockiologique sur le mental adolescent, dépourvue de tout œil moralisateur, Black Mandala s’inscrit dans une vision onirique et symbolique quasi philosophique. Rappelons qu’un mandala est un objet cultuel qui permet de se mettre en relation avec un dieu, et si vous êtes un incroyant invétéré un concentré représentationnel de la réalité qui aide à entrer en interaction avec le monde en d’autres termes d’avoir barre sur lui. Le lecteur s’interrogera sur les couleurs de l’arc-en-ciel : orange, bleu, noir.

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    Joe King : drums / Jason Servenik : bass, vocal, guitar / Rick Furr : guitar / Tyler Walosin : vocal / + Paul Gree : violin, lyrics / China Blue Fish : vocals. 

    Odyssey I : le titre est assez explicite, ce n’est pas 2001 Odyssée de l’espace, mais un voyage initiatique vers l’infini du rêve et de la réalité. Musique spatiale, le voyage débute, la musique s’envole et le vocal justifie ce raid audacieux vers l’inconnu puisque toutes les solutions envisagées n’ont apporté aucune réponses, intonations à la Robert Plant sur des vagues d’échos, ce dernier mot pink floydien pour insinuer que ce genre de partition n'est pas nouvelle… solo de guitare interstellaire final obligatoire. Nova : ne nous laissons pas impressionner par les vagues sifflantes d’un vaisseau fonçant dans le vide, ce morceau transcrit le passage du nous au je, du rêve au réel, du scénario du film d’expédition spatiale ( sujet explicite de la vidéo  visible sur leur FB ) à l’individu qui déambule sur les trottoirs de sa ville en magnifiant dans sa tête sa quête intérieure en se utilisant les splendides images sorties de ses propres imaginations culturelles… Odyssey II : poursuite du voyage dans sa tête, reprise de paroles extraites de du premier titre, voix féminine de China Blue Fish, envoûtante, apaisante, méfions-nous du chant des sirènes orientales, la danse du ventre n'est pas le nombril du monde, même s’il vaut mieux sitar que jamais. Gaian dolls : que ne prophétisions-nous pas, après les arachnéennes vapeurs du rêve, voici des poupées bien plus terre à terre, après l’idée, la concrétude, un peu d’écho et une musique plus lourde pour marquer la réalité des étreintes charnelles, il est des triomphes qui sont aussi des défaites. Partagées. Retour à la case départ. Wise Guiz : les erreurs forment la jeunesse et font de vous des garçons avisés. Musique toute douce, la magicienne déçue a compris que le monde s’obscurcit… Une berceuse pour vous consoler d’un monde trop terne. Stone fruit I : arabesque du rêve, China Blue Fish, voix présente chair lointaine, elle chante lentement, gravement, une berceuse, une nursery rhymes folâtre. Très loin de la terre. Lunatique. Lunatic asylum disent les anglais. La substance du rêve n’est-elle pas tissée de cette étoffe… Gone too long : vent du désert, un larynx venu d’ailleurs et de nulle part te parle, tu es allé trop loin, il est temps de revenir, une voix féminine décrypte tes échecs, cherche dans ta terre natale, course haletante, un film que l’on rembobine, qui remonte à la source. La sentence est annoncée d’un timbre beaucoup plu clair, pas d’échappatoire possible. Stone fruit II : la revoici, la ballerine du rêve, la folle du logis, elle te surplombe, elle t’attire, elle te nargue, tu peux essayer de l’attraper, elle t’échappe, elle viendra bientôt, une autre fois, tu es en attente, elle n’est pas encore là, la musique papillonne et butine de fleur en promesse, elle incline sa corolle, serait-elle l’Eternel Féminin annoncé par Goethe à la fin de Faust…

    Musicalement l’album est davantage prévisible que les deux précédents. Miscellen construit toutefois une œuvre à part entière. Les lyonnais diront que les trois disques si différents communiquent par des traboules inopinées qui établissent d’étranges relations entre eux. A eux trois ils forment un tout assez complexe. Nous n’avons plus qu’à attendre le 26 août 2023 pour écouter Mandala II qui clôturera le I.

    Damie Chad.

     

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    Dans Sa Ballad of Geeshie Wiley and Elvie Thomas - livraison 571 du 20 / 10 / 2020 – John Jeremiah Sullivan cite le nom d’Amanda Petrusich qui a consacré un livre aux collectionneurs de 78 tours. Un chapitre entier du book  intiyulé  Do not sell at any price : the wild, obsessive hunt for the world’s rarest 78rpm records est accessible sur le net. Elle y parle notamment de James McKune. Amanda Petrusich a commencé à rédiger ce livre pensant que ces obsédés de la galette inconnue devait être un peu frappés de la cafetière, aussi essaie-t-elle d’en rencontrer un maximum et de les faire parler de leurs passions et de ceux ( priez pour eux ) qui ont passé l’arme à gauche… Que recherchent-ils au juste ces dingues des vieux disques. Bien sûr elle récolte des noms d’artistes et des titres de morceaux dont plus personne ne se soucie depuis longtemps. Ce genre de réponse ne lui suffit pas. D’ailleurs elle-même que recherche-t-elle à savoir. Quel est l’intérêt de son enquête. Le sujet est original, il ne manquera pas d’attirer les lecteurs fans de blues, s’il se vend bien elle sera la plus heureuse, et ces collectionneurs quel véritable but poursuivent-ils, trouver la pièce qui manque à leur collection, et une fois qu’ils l’auront dénichée, qu’en auront-ils de plus, et elle une fois qu’elle aura recueilli leurs témoignages à part l’agréable sensation d’avoir mené son travail à bien qu’en aura-t-elle de plus ? A les écouter exposer leur passion elle a peu à peu l’impression de se regarder dans un miroir. N’est-elle pas comme eux. Ne leur ressemble-t-elle pas ? A peine ont-ils mis la main sur la perle rare qu’ils se lancent dans la recherche d’une autre. La quête – il s’agit bien d’une quête et pas d’une enquête – du Graal est infinie. Si vous avez trouvé le Graal votre vie est terminée. Ces fureteurs de vieilleries ne sont-ils pas des chercheurs d’absolu ? Son regard change. Ne mènent-ils pas leur vie comme ils l’entendent, en même temps prisonniers de leurs passions et forgerons de leur destin. Chaque homme dans sa nuit ne s’en va-t-il pas vers sa lumière. Comme elle, comme chacun, ils filent le fil de leur existence. Elle les prenait pour des toqués, et ne voilà-y-il pas qu’elle ressent une immense tendresse pour ces fourmis besogneuses qui fouillent de vieilles galeries que toute la fourmilière humaine a désertées depuis longtemps. Elle se rit d’eux pour mieux se moquer d’elle-même, telle est prise à son propre piège. Toute misère humaine est splendide. L’on cherche ou l’on écrit pour échapper à sa finitude. Sans cette tension vers des objets insignifiants ( qu’ils soient des disques ou nos misérables égos ) nous ne sommes rien. Ou alors la vanité de notre néant. Mieux vaut s’en moquer qu’en pleurer. Porter un disque ou un coquillage à son oreille n’est-ce pas pour entendre quelque chose qui nous dépasse, le bruit des choses mortes qui nous semblent revivre, serions-nous des sorciers qui redonnons vie au temps passé, ou des imbéciles qui n’entendent que la rumeur de leur sang qui bat dans leurs veines. Pour encore combien de temps…

             Ce qui n’empêche pas Amanda Petrusich d’avoir du goût. Ainsi elle est subjuguée par la tristesse de Last kind words blues de Geeshie et Elvie. Elle cite aussi un autre morceau qui lui procure une semblable émotion : Au bord de l’eau d’Uncle Gaspard. Je ne connais pas, je cherche – discogs, YT – je trouve. En fait je ne trouve pas ce que je cherche. J’aurais désiré un disque ou un CD de Blind Uncle Gaspard. Déjà sur les cinq  Shellacs originaux il n’y en a qu’un qui est totalement crédité à l’oncle aveugle sur lequel il chanterait et jouerait tout seul. Le plus souvent il partage les plages avec Delma Lachney (violon ) et sur les rééditions il laisse la place à John Bertrand ( vocal et accordéon ). Je ne chroniquerai que les morceaux d’Uncle Gaspard, pour une raison suffisante, un américain qui chante en français faut l’encourager. A part le groupe Forêt Endormie, je n’en connais pas d’autres…

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             L’a toutefois moins de mérite que Forêt Endormie ( voir livraison 509 du 06 / 05 / 2021 ) qui sont des ricains entichés de poésie symboliste et de musique française, Uncle Gaspard vient de Louisiane, ancienne colonie française… L’on ne sera donc pas étonné que ces enregistrements aient reçu la dénomination Rare Cajun ou Earlier Cajun Recordings !

    Au bord de l’eau : face B du premier 78 tours paru chez Vocalion en 1929. Un petit détail amusant : sur YT le morceau est crédité de plus de trois cent soixante mille vues, les autres dépassent rarement le millier. Il semble que le livre d’Amanda Petrusich lui ait donné un coup de pouce : c’est sûr que cet accent traînant à la limite du moutonnement n’est pas de l’anglais, l’ensemble ressemble aux vieilles chansons du folklore français, l’est vrai que la guitare imite le bruit de l’eau qui goutte et coule, elle produit une certaine impression de tristesse impassible rehaussée par les paroles qui s’acheminent vers le dernier couplet dont la triste fin n’est pas sans rappeler Sur le pont de Nantes. Le texte d’une apparente limpidité laisse planer le mystère, il ne m’étonnerait pas que ce traditionnel dût comporter beaucoup plus que six couplets. N’empêche que la litanie est prenante et que l’on y revient tel un serial killer sur les lieux de ses crimes. Natchitoches : l’on comprend pourquoi elle était en A. Plus gaie – quoique,  à mots couverts et pudiques, l’on ne nous dise pas que la belle est morte – et surtout à la moitié du morceau ce long passage siffloté, ardent comme de la braise qui meurt. Est-ce que ces doubles vers systématiquement répétés auront influencé la structure du blues ? Mercredi soir passé : grésillances… l’on croit que l’on part pour un blues, mais non l’on se retrouve en une ballade, l’on serait tenté de traiter la guitare de musique d’accompagnement, une fois qu’elle est partie elle ne varie pas d’un iota, elle est la trame sans cesse renouvelée et c’est le vocal qui se charge des inflexions, elle agit comme si elle saupoudrait ce qui n’est même pas une rythmique de gouttes de blues. Assi dans la fenêtre de ma chambre : toujours cette guitare qui chantonne par-dessous, et la voix qui pleure sans trop y croire, elle est partie, pas de cris, pas de drame, c’est ainsi, dans l’ordre des choses qui ne durent pas, on préfèrerait que… mais tu es partie. Pourquoi se révolter contre le désordre du monde. Les chansonnettes d’Uncle Gaspard sont aussi cruelles que la vie.      Shoot mortifère en intraveineuse.   Avoyelles : Uncle Gaspard est à la rythmique et Delma Lachney est au violon, c’est lui qui mène le bal. Les filles ne voient que lui. Gaspard produit avec sa guitare le même son qu’il produirait sur une washboard, vous martèle le rythme sans équivoque, fonce droit devant, jamais une accélération, jamais un ralentissement, l’est loin d’être le guitar hero des seventies. L’est pourtant né à Avoyelles ! Marksville blues : ne porte pas le mot blues par hasard dans son titre, prononce les mots de telle manière que sur les premières mesures l’on croit qu’il chante en anglais, dès que vous avez saisi les consonnances de par chez nous le chant se balladise quelque peu, guitare simpliste sur deux notes qui ne déraillent jamais, vous cherchez la blue note, vous ne la trouvez pas, pourtant vous n’y voyez que du bleu. Baltimore Wallz : le violon de Delma Lachney et Gaspard qui gratouille à sa manière, une assise de fer ou de béton armé. Oui mais si pris par un doute l’on s’en va écouter Django et Stéphane Grapelli leur duo fonctionne de la même manière, certes tous deux vous pondent cascades de notes et d’effets au mètre cube, mais le violon tourbillonne et la guitare garde la tête froide.

    Damie Chad.

     

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

                          Death, Sex and Rock’n’roll                          

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    EPISODE 3 ( DELIBERATIF ) :

    17

             Ah, la douce quiétude du local ! Le monde semblait être revenu à sa place, le Chef allumait un Coronado, Molossa et Molossito dormaient devant leurs écuelles vides, je consignai quelques notes sur mon autobiographie, ces Mémoires d’un Génie Supérieur de l’Humanité, dont les lecteurs de Kr’tnt ont l’immense privilège de consulter de temps en temps quelques précieux aperçus.

             Le Chef alluma un nouvel Coronado. Peut-être un jour une civilisation plus avancée abandonnera-t-elle le stupide découpage temporel de la division du temps en heures à durée fixe pour la remplacer par celle de la flexible temporalité variable et modulable à l’infini de la fumation d’un Coronado. Prenons un exemple concret : vous décidez que vos huit heures de travail et de fatigue journaliers seront remplacées par un Coronado Expeditissimo qui se consume en cinq minutes : votre journée d’effort participatif à l’élévation du PIB national est ramenée à quarante minutes. Pour la pause déjeuner de 45 minutes vous lui donnez la longueur d’un Coronado Longitudissimo Maximito qui exige cinq jours de préparation mentale vous bénéficiez illico d’une pause de cinq jours… Question heideggérienne subsidiaire : les nouveaux rapports au Temps modifieraient-ils notre rapport à l’Être ?

    • Agent Chad si vous me faisiez le plaisir d’interrompre l’écriture de vos mémoires, je ne doute pas qu’un jour ou l’autre leur édition vous vaudra le Prix Nobel, toutefois j’aimerais que nous revenions sur nos aventures de la veille.
    • Chef, je vous dois une fière chandelle, sans vous j’étais mort !
    • Sans doute en dois-je encore une plus grande à vos deux chiens, sans eux je ne me serais jamais retrouvé, pour le dire vite, à l’intérieur de la pochette de Black Sabbath
    • Expliquez-vous Chef, je ne comprends pas, en quoi Molossa et Molossito vous ont-ils aidé ?

    Le Chef alluma un nouveau Coronado, il expira lentement une première bouffée et se mit à parler d’une voix grave :

    • Depuis deux mois j’ai passé tous mes weekends dans la forêt de Laigue. Je la connais par cœur, j’ai parcouru toutes ses allées, l’ensemble de ses chemins et le moindre de ses sentiers. Elle est magnifiquement entretenue, propre, nettoyée, parfaite pour les promenades familiales. Si je vous ai offert l’exemplaire des Contes de Charles Perrault, je voulais savoir si avec encore moins d’indices que moi, par vos  seules déductions vous arriveriez au même résultat que moi. Je vous ai suivi, j’ai été très heureux de voir que vous vous dirigiez vers Armancourt…

    Molossa et Molossito dressèrent l’oreille. Pour ma part j’étais tout ouïe. Il y eut un moment de silence durant lequel le Chef alluma un Coronado. 

    • Par contre j’ai très vite compris, comment dire… qu’à votre suite je ne pénétrais pas dans la forêt habituelle, sa physionomie avait changé, un peu comme si elle s’était ensauvagée, plus vous avanciez, plus il était difficile de progresser jusqu’à ce rideau d’arbres impénétrable… Un peu comme si nous avions pénétré dans un autre espace-temps…
    • Quant à moi Chef, je me demande pourquoi mes balles n’ont eu aucun effet sur la Mort alors qu’une seule des vôtres a suffi à la désintégrer.

    Le Chef esquissa un sourire. Je crus qu’il allait allumer un Coronado, mais non, il se contenta d’appuyer son index sur un bouton de son bureau. Derrière lui se déroula un large écran de home-cinéma.

    • Enfantin Agent Chad. Votre Rafalos 17 est un excellent joujou. Pour ma part je me suis acheté la nouvelle mouture, le Rafalos 19, vous savez c’est comme pour les portables, ils renouvellent la gamme tous les ans. Pour cinq cents dollars ils fignolent une nouvelle fonction gadget qui ne vous sert à rien. Ainsi le Rafalos 18 émettait une sonnerie lorsque votre grille-pain éjectait votre tartine. Pour le Rafalos 19, ils ne se sont pas foulés, ont juste rajouté une caméra qui se déclenche lorsque vous tirez, ainsi vous pouvez visualiser le trajet de votre balle. Nous allons donc suivre sur grand écran la balle que j’ai envoyée en la pleine tête de la Mort. Attention c’est très rapide, évidemment j’ai ralenti l’image au maximum.

    En effet ce fut rapide. A gauche du Rafalos 19 l’on distinguait une partie de mon menton, le Chef s’était servi de mon épaule pour poser le canon de son Rafalos, droit devant le squelette de la tête de mort souriait, au fond de l’orbite de ses yeux brillait une lueur de braise, tout se disloqua en une fraction de seconde, la balle se perdit au loin…

    • Voyez-vous agent Chad, ce n’était pas un mannequin ou une entourloupe quelconque, la lueur de haine qui brillait au fond de la cavité de ses yeux nous l’assure. C’était bien la Mort. Vos balles ne lui faisaient ni chaud ni froid, la mienne non plus, quand elle s’est aperçue qu’elle était filmée au plus près elle s’est hâtée de se dématérialiser. Nous n’avons pas été victime d’une manipulation initiée par un ennemi humain, c’est la Mort en personne qui nous a pris en chasse. D’ailleurs nous n’aurions pas eu besoin de cette caméra pour le savoir, nous possédions déjà un indice suffisant.
    • Lequel Chef ? Je ne vois pas !
    • Agent Chad, c’est facile. Tous mes dimanches à arpenter la forêt de Laigue et la mort ne s’est jamais manifestée ! La première fois que vous vous y rendiez elle est là, cherchez l’erreur !
    • C’est donc la présence de Molossito et de Molossa qui l’ont amenée, il est vrai que dans les diverses mythologies, le chien est un animal psychopompe qui conduit les âmes vers le royaume de la Mort !
    • Agent Chad, notre ennemi n’est pas de tout repos. Procédons avec ordre et méthode. A tout hasard filez au point-presse, ramenez toute la paperasse locale du département de l’Oise. En l’épluchant peut-être découvrirons-nous un détail quelconque sur ce qui s’est passé hier dans la forêt de Laigue.

    18

    Les chiens étaient survoltés. Ils descendirent les escaliers quatre-à-quatre ce qui est assez normal pour des quadrupèdes. Ils firent irruption bien avant moi dans le magasin en aboyant de toute leur force. Peut-être aujourd’hui auraient-ils droit à leur bocal favori. Celui qui contenait les Carambars. Des heures à mâchouiller, ils adoraient. Quand quelques secondes après eux je pénétrais dans la boutique, je les entendis gémir pitoyablement, deux clientes faisaient triste mine, la patronne au comptoir se tamponnait les yeux.

             - Oh ! Monsieur Chad, une triste nouvelle, Mlle Alice est morte hier, d’un seul coup, il devait être un peu moins de 15 h 30, elle était en train de ranger une revue, elle a porté la main à son cœur, elle a dit aië ! et elle s’est affalée par terre. Les pompiers n’ont pas réussi à la ranimer. Le médecin qui les accompagnait a établi un constat de décès pour crise cardiaque. J’ai téléphoné à ses parents, ils n’habitent pas loin, ils sont arrivés très vite, ils n'ont pas voulu que le Samu l’emmène à la morgue, ils ont exigé que l’ambulance ramène le corps chez eux. Ils étaient si malheureux que les autorités n’ont pas osé s’y opposer. C’est terrible Monsieur Chad, vous devez être peiné, elle aimait beaucoup vos chiens, mais je pense qu’elle vous aimait encore plus qu’eux…

    19

    Nous revînmes au local le cœur lourd. Molossa serrait les dents. Molossito chouinait de temps en temps. Un peu moins de 15 heures trente, à peu près l’heure exacte où la Mort avait posé ses doigts osseux sur mon cœur… Elle ne m’avait pas tué, en échange de ma vie elle avait pris celle d’Alice. Plus tard le Chef m’a révélé que lorsque je suis rentré au local, il avait eu l’impression que dans mes yeux brûlait une lueur rouge de haine. Ce n’était pas une impression, une terrible résolution était en train de se forger dans mon esprit : moi Agent Chad, je me jurai d’engager un duel à mort avec la Mort et de la tuer.

    A suivre