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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 5

  • CHRONIQUES DE POURPRE 426 : KR'TNT ! 426 : NASHVILLE PUSSY / CYRIL JORDAN / KEITH RICHARDS / SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS / BENDER / CRITTERS / 404 ERROR / GENE VINCENT

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 426

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    04 / 07 / 2019

     

    NASHVILLE PUSSY / CYRIL JORDAN  

    KEITH RICHARDS

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS / BENDER /

    CRITTERS / 404 ERROR / GENE VINCENT

     

    LA FABULEUSE EQUIPE DE VOTRE BLOG-ROCK PREFERE PREND DES VACANCES. A CEUX QUI ARRIVERONT A SURVIVRE A CE SEVRAGE INSUPPORTABLE NOUS DONNONS RDV LE 29 / 08 / 2019 POUR UNE NOUVELLE ANNEE DE BRUIT ET DE FUREUR !

    KEEP ROCKIN'TIL NEXT TIME !

     

    What’s new Nashville Pussy cat

    - Part Two

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    Retour en force de Nashville Pussy avec l’album Please To Eat You - Hope you guess my name - Et quand on dit en force, on est encore loin du compte, car il faut entendre la double attaque de guitares dans «She Keeps Me Coming And I Keep Going Back». C’est la vraie attaque, celle du vieux Blaine Cartwright. Tout est là, dans l’exemplarité du Pussy riot. Nashville Pussy fait partie des groupes dont on dit qu’ils font toujours le même album. Ce sont généralement ceux qui n’écoutent pas les disques qui parlent ainsi. On a déjà vu le cas avec les Ramones ou pire encore avec les Cramps.

    — Ah bah ouais, mais c’est toujours les mêmes morceaux !

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    Tous ces groupes ont ce qu’on appelle un son, ils travaillent à l’intérieur de ce son, et c’est toute leur force. Jusqu’au dernier album, les Cramps ont su se renouveler à l’intérieur de leur son, il suffit d’écouter «Fissure Of Rolando». Dans le cas des Nashville Pussy, c’est exactement la même chose : écoute «Hang Tight» et tu vas comprendre que c’est du Nashville inespéré joué au vieux drumbeat de shotgun, pulsé au big bad drive. Voilà de quoi sont capables Blaine, Ruyter et les autres, ils secouent de frissons le boogie d’Hookie et Blaine chante comme un très vieux crocodile. Ça sent bon le génie des marais. Et Ruyter vient clouer le bec du cut à l’hyper incendiaire, comme elle sait si bien le faire. Ce n’est plus un mystère pour personne, Ruyter est la star de Nashville. Attention, cet album fonctionne comme un champ de mines. On avance de cut en cut à ses risques et périls. Voilà un «Just Another Boy» fabuleusement sonné des cloches. Blaine sort son meilleur big boogie et derrière les filles font les jolis chœurs. Tout est joué au maximalus apocalyptus et quand on lit le nom de Daniel Rey sur la pochette, on comprend mieux : Rey est l’un des grands producteurs de rock américain. L’un des plus légendaires, en tous les cas. Ruyter se paye un départ de solo à l’hésitée démoniaque et remonte en saumonade de printemps dans ses bubbles des gammes. Po-wer-ful ! Comme Lemmy, les Nashville transcendent la notion de génie sonique. Ruyter va même aller crucifier le cut au Golgotha. Ils savent aussi taper dans le meilleur glam. La preuve ? «Go Home And Die». Tout un programme. Ils écrasent le chant comme un mégot - Well you talk talk talk/ About everything all the time - Les Nashville nous redonnent du cœur au ventre avec ce brillant «Testify» nappé d’orgue et rentrent dans leur normalité avec «One Bad Mother». Mais la normalité ne dure pas longtemps, car Ruyter redonne vie au chairs du cut, elle redresse la bite molle du rock d’un coup de solo flash exceptionnel. Merci Ruyter. S’ensuit une merveille de boogie blues intitulée «Woke Up This Morning», avec une peau tendue à craquer de heavyness. C’est tout simplement effarant de puissance et de tension. Ruyter part aussi en maraude dans «Drinking My Life Away». Elle cultive l’art du gras double et tape chaque fois dans le mille. Elle plonge dans le shmock avec délectation et des clameurs viennent parfois saluer ses virées. Dans «CCKMP», Blaine déclare : «Cocaine crack killed my brain like a fright train!» et il prévient : «Don’t comme knocking on my door!» Voir Nashville et mourir.

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    C’est exactement ce qu’on fait ce soir-là. Voir Nashville et mourir, oui, mais de bonheur. Du bonheur de voir quatre Américains jouer leur va-tout comme ils le font depuis vingt ans, oh la la, vingt ans déjà. Alors bien sûr, Nashville Pussy ça fait rigoler les esthètes. Les moins féroces diront qu’ils jouent comme des bourrins et que leur trash c’est tout juste bon pour la faune des campings. Les Nashville sont victimes d’un affreux malentendu. Comme tous les malentendus, celui-ci vient directement d’une parfaite méconnaissance des faits. Les Nashville naviguent exactement au même niveau que Motörhead. Chez eux tout repose sur un goût immodéré pour le blast intégral. La réalité de ce prestigieux enfer sonique se mesure plus facilement sur scène, car c’est là très précisément que leur power prend une ampleur qu’il faut bien qualifier de considérable. Et comme souvent dans ces cas-là, les mots peinent à se montrer à la hauteur.

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    En les voyant, on ne peut pas s’empêcher de songer au génie sonique de Motörhead, mais avec cette pouliche frénétique de Ruyter Suys en plus. Ses cheveux passent plus de temps à la verticale que sur ses épaules. Elle est en mouvement permanent, elle trépigne comme un poney apache, elle tape du pied, tend des embuscades de gimmicks délétères, elle ne vit que pour bombarder la terre de power-chords, elle embringue les octaves dans les actifs, climaxe ses crises inflammatoires, elle girouette son giron, ça grésille dans sa résille, toute sa pulpe palpite, elle monte au micro pour des chœurs, gratifie le public de quelques expressions grimacières composites et replonge aussi sec dans sa mégalomanie riffique. Si on veut voir jouer une guitariste américaine, c’est Ruyter Suys qu’il faut voir. Sans la moindre hésitation. Bien plus spectaculaire que la Donita Sparks de L7.

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    Ruyter est unique au monde, redoutablement belle dans le feu de l’action, et mille fois plus crédible que la petite pisseuse d’en face, qui, comme le disait si joliment Brassens, peut bien aller se rhabiller. Eh oui, le vieux George faisait à sa façon l’apologie des fleurs d’automne. Comme la belle dont parle le poète, Ruyter doit payer la gabelle/ Un grain de sel dans ses cheveux, mais diable, quel rayonnement ! Ses longs cheveux bouclés qui tournent dans les faisceaux de lumière constituent l’un des plus beaux symboles d’une féminité conquérante. Si on associe ce spectacle au blast suprême, ça donne Nashville Pussy. Le plus surprenant, c’est qu’ils semblent s’améliorer d’année en année. On pourrait les croire usés par les tournées et l’indifférence grandissante. Au contraire. Ils semblent encore plus explosifs qu’en 2016, lorsqu’ils avaient fait trembler les colonnes du temple, dans ce qu’on appelle ici la grande salle.

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    Du haut de vieille stature légendaire, Blaine Cartwright semble devenu complètement miraud. Mais il porte toujours cette casquette de white-trasher américain et ce blouson rouge et blanc de pilote tellement cra-cra qu’il doit remonter au temps de Nine Pound Hammer, qui, est-il bien utile de le préciser, fut l’un des meilleurs groupes jamais signés par Tim Warren sur Crypt. C’est la raison pour laquelle il faut suivre un mec comme Blaine Cartwright à la trace, aussi fidèlement qu’on suit les Oblivians ou les Gories, qui régénérèrent eux aussi la scène américaine, au temps béni de Crypt. Cartwright sait tenir une scène et poser sa voix juste au dessus du chaos. On sent en lui le vétéran de toutes les guerres. Il sort sa bouteille de Jack quand il a soif . Cet homme semble n’être heureux que sur scène. Il fait sans doute partie des mecs dont la vie se résume à son groupe.

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    Il sait que sa formule blastique tient bien la route et que le public entassé à ses pieds est un public d’inconditionnels. On y voit d’ailleurs très peu de metallers, comme on serait tenté de le croire. Non, les gens qui suivent Nashville sont des amateurs de big bad American Sound et ils savent que l’heure de set va battre des records de chaleur, pour employer la pauvre terminologie des météorologues. Ils tirent les cuts les plus percutants de leur dernier album, notamment «She Keeps Me Coming», «We Want A War» et l’effarant «Low Down Dirty Pig», mais aussi un fantastique shoot de «Why Why Why» tiré de From Hell To Texas, un «Pussy Time» bien gluant tiré du vieux Get Some et deux joli corkers tirés de High As Hell, l’imparable «Piece Of Ass» et le bien nommé «Struttin’ Cock». Blaine Cartwright adore jouer avec les images sexuelles un peu douteuses. C’est son côté farceur. Mais dès qu’on lui met une Les Paul dans les pattes, attention, il ne rigole plus. Ils terminent leur set avec «Go Motherfucker Go», un fabuleux shake hypnotique tiré de leur premier album, Let Them Eat Pussy.

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    C’est l’occasion ou jamais de saluer l’excellente section rythmique composée d’une brune bien grassouillette nommée Bonnie Buitrago et d’un Ben Thomas maigre comme un clou et absolument spectaculaire de présence bombastique. Voir ce mec marteler son beat, franchement, ça réchauffe le cœur. Ben pourrait dire : «Regardez, je suis moi aussi un beau spectacle !», mais il a la grandeur d’âme de le mettre au service de Blaine et de Ruyters, ce qui nous le rend encore plus sympathique.

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    Tous les gens qui jouent dans des groupes le savent : le batteur, c’est la clé de voûte. Sans bon batteur, rien n’est possible, ça s’écroule très vite. Alors, couronnons Ben Simmons, king of Pussy !

    Signé : Cazengler, Nashville poussif.

    Nashville Pussy. Le 106. Rouen (76). 27 juin 2019

    Nashville Pussy. Pleased To Eat You. Ear Music 2018

     

    Monsieur Jordan - Part Four

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    Ils arrivaient des quatre coins de la France pour saluer le retour sur scène de Roy Loney qui fut comme chacun sait LE chanteur des Flamin’ Groovies. L’événement devait se dérouler au Petit Bain, une barcasse ancrée au pied de cette Grande Bibliothèque imaginée jadis par François Miterrand, un homme que tout le monde semble détester aujourd’hui, sans raison particulière. La détestation systématique est entrée dans les mœurs comme les loups dans Paris. Quant aux météorologues, ils avaient annoncé un pic de canicule et ne s’étaient pas vautrés. La file d’attente cuisait comme une longue merguez dégingandée sous un soleil de plomb.

    C’est là qu’une rumeur se mit à circuler et à enfler comme l’ex-tumeur de Wilko Johnson. On chuchotait à voix basse d’une oreille à l’autre.

    — Y paraît qu’y vient pas...

    — Hein ? Qui qui vient pas ?

    — Bah Roy Loney !

    — Ha bah ça !

    La longue merguez bruissait donc de mille chuchotements dans un authentique bain de vapeurs corporelles. La rumeur se glissa ensuite avec la merguez dans la soute du Petit Bain et continua de grossir. Arrivée au frais, la rumeur ne s’en portait que mieux. C’est là qu’un mec apparemment bien informé fit la lumière dans les esprits surchauffés. Il savait pourquoi le pauvre Roy Loney se retrouvait dans la cruelle incapacité de venir ramasser les lauriers qui lui revenaient.

    — Cyril l’a poussé dans l’escalier !

    — Ha bon ?

    — Oui, en arrivant à l’aéroport, pouf ! Cyril l’a fait tomber dans l’escalier qui descend de l’avion.

    Bon après, ça devenait compliqué d’expliquer que Cyril était jaloux de Roy depuis toujours, qu’il lui faisait des croche-pattes dans la rue et qu’il lui collait ses chewing-gums pleins de bave sur son harmo. Normalement, il faut un livre pour entrer dans une litanie de détails, la rumeur n’est pas faite pour porter le poids du monde, comme le disait si bien Peter Handke.

    — Il l’a poussé comme ça, dans l’escalier ?

    — Oui, d’un grand coup d’épaule dans le dos, par pure jalousie. Cyril avait même paraît-il un rictus au coin des lèvres, comme Anthony Perkins dans Psychose.

    — Et Roy, y s’est fait mal ?

    — Oh on l’a embarqué à l’hosto. Et comme il est vieux, ça ne va pas se recoller du premier coup !

    — Aller pousser son copain dans l’escalier, non mais franchement ! C’est vraiment des branleurs ces mecs-là !

    — C’est sûr, ils sont restés bloqués en 1968. Ça leur fait en gros quinze ans d’âge mental. Ce qui n’est déjà pas si mal. Tu as beaucoup de gens qui ont un âge mental beaucoup plus bas.

    — Et si Roy y l’était mort dans l’escalier ?

    — Oh non, Cyril s’arrange toujours pour que ça finisse bien. Il est aussi malin qu’Alfred Hitchcock. Roy a l’hosto, il peut reprendre le micro et chanter son vieux coup de Shake sans personne pour faire ombrage à sa mégalomanie psychédélique...

    — C’est incroyable cette histoire !

    — Oh tu sais, la vie des groupes, ça ne sent pas toujours la rose. Même dans les petits groupes de province. Tu y vois des choses étonnantes. Tu n’en as même pas idée...

    Il fut interrompu par l’entrée sur scène d’un groupe de surf engagé pour la première partie. Ça cloua aussi sec le bec à la rumeur.

    Mais elle reprit de plus belle au terme du set de surf.

    — Et comment tu es courant de cette histoire d’escalier ?

    — Oh, j’ai des infos de première main. C’est un mec de San Francisco. Il racontait qu’un jour Cyril n’arrêtait plus de faire des croche-pattes à Roy qui marchait devant lui dans la rue. À la fin, Roy s’énervait et gueulait : «Stop that !», tu sais avec l’accent garage qu’il prend pour attaquer «Teenage Head», et tu sais ce que Cyril faisait ?

    — Il s’excusait ?

    — Pfffff ! Tu rigoles ou quoi ? Cyril poussait d’affreux petits gloussements de belette psychopathe. Un truc du genre hiiin-hiiiin-hiiiin !

    — C’est dégueulasse ton histoire !

    — Mais non, tu es dans l’univers des comix underground. C’est un humour auquel tu n’auras jamais accès à cause de ton éducation. Avec la gueule que tu as, tes lunettes et ta liquette, on voit bien que tu es cartésien. Donc t’es baisé. Tu passeras toute ta vie à côté. Tiens encore un exemple. Tu sais pourquoi Chris Wilson n’est pas là ?

    — Il l’a aussi poussé dans l’escalier ?

    — Non, pire encore : il l’a envoyé en cure dans un établissement pour vieux Américains ! Eh oui...

    — J’ai vu un reportage à la télé : c’est encore plus sordide que les établissements pour vieux Français. C’est une cure de quoi ?

    — D’amaigrissement.

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    L’arrivée sur scène de Cyril Jordan cloua de nouveau le bec à la rumeur. Il portait les mêmes fringues que lors du dernier set parisien : chemise à motifs, high heel boots et petit fute en vinyle noir. Tiré aux quatre épingles de 1968. On retrouvait aussi les accompagnateurs du set de 2017, Tony Sales, fils prodigue de Hunt & Tony Sales qui firent si bien tinter le Tin Machine, et Chris Von Sneidern, toujours habillé en blanc, mais muté comme un fonctionnaire de la basse à la rythmique.

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    Un nouveau venu avec une gueule de cabochard très sympathique et habillé d’une liquette noire et d’un gros pantalon bordeaux occupait le job de bassman. Les Groovies s’empressèrent de redorer leur blason avec un «Shake Some Action» particulièrement bien sonné, sans chichis ni dentelles d’arpèges. C’est là que le bassman commença à focaliser l’attention. Avec ses gros doigts boudinés, il plaquait à l’implacable les dominantes sur son manche et hochait le beat de la tête avec une ferveur assez peu commune dans sa fonction. Rien qu’avec un coup de Shake, il était en eau.

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    Ses deux mains dégoulinaient de grosses gouttes de sueur. Comme le disaient si bien les ouvriers d’antan, il mouillait sa chemise. C’est une façon de dire qu’il ne faisait pas semblant. On le sentait vraiment investi. Cyril Jordan annonça une chanson des Byrds et nous eûmes droit à une vieille resucée du «Feel A Whole Lot Better» datant de Mathusalem, suivie d’un bond dans le temps avec «Jumpin’ In The Night», qui nous ramenait à l’époque Sire, c’est-à-dire post-Roy Loney, et donc un son moins groovy et plus pop dont on essayait de se contenter à l’époque pour se consoler de l’absence de Roy Loney. Cyril Jordan chantait d’une voix assez gutturale. Vu la qualité des compos, il ne s’en sortait pas si mal. Mais bon, on s’attendait au pire : qui allait se porter volontaire pour massacrer «Teenage Head» ?

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    Le suspense allait durer encore un bon moment avec d’autres régurgitages de la période Sire. Puis Cyril Jordan annonça qu’il allait chanter «Whisky Woman» pour la première fois. Why ? Because the band broke up three months après la sortie de l’album Teenage Head. «Whisky Woman» est toujours resté l’un des cuts préférés des gens qui ont acheté l’album en 1971. Why ? Sans doute parce que rien n’est plus parfait qu’une femme rôtie au whisky. C’est plus élégant - pour une femme - de se piquer la ruche au whisky qu’au vin blanc. En tous les cas, les Groovies savaient le dire en 1971 mieux qu’on ne saura jamais le dire. Et les choses se mirent à vraiment chauffer avec la triplette de Belleville tirée du même album, «High Flyin’ Baby», «Have You Seen My Baby» et un «Yesterday’s Numbers» harnaché du big heavy sound et joué avec une édifiante implication. Le bassman ruisselait comme une vieille serpillière, il arrosait le plancher autour de lui dans un rayon de deux mètres, on voyait la sueur couler dans son gros pantalon bordeaux, et sa basse était tellement gorgée d’humidité qu’elle semblait vermoulue. Ah quel démon ! Il s’offrait même le luxe, dans l’état où il était, de faire des petits bonds en l’air, ce qu’un organisme épuisé refuse normalement de faire. Rien qu’avec le spectaculaire «High Flyin’ Baby», la partie était gagnée. Mais le «Yesterday’s Numbers» aggrava encore les choses, par sa qualité raunchy et déterminée à vaincre un public convaincu d’avance.

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    Mais bon, les groupes agissent souvent sans réfléchir, leur stratégie consiste à foncer dans le tas et à réfléchir plus tard. Le moment tant redouté arriva : Chris Von Sneidern se sacrifia pour chanter «Teenage Head». Ce fut l’horreur, sans doute la pire version jamais offerte en pâture au bon peuple. Dès l’attaque d’I’m a monster, c’était baisé. Il chantait ça d’une petite voix blanche et ridicule et il aggrava encore les choses en ajoutant d’un accent d’hermaphrodite lymphatique un «got a revved up teenage head» qui manquait tellement de crédibilité qu’on en fit la grimace. Ha les choses de la vie !, comme dirait Claude Lelouch. François Miterrand et le Petit Bain eurent droit à un rappel avec «Slow Death», et la rumeur put enfin reprendre.

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    — Le bassiste devrait se méfier. Il est tellement bon qu’il a volé le show ! Tu sais comment il s’appelle ?

    — Ah bah non, chais pas !

    — T’as vu les regards en coin que Cyril lui envoyait ? Ce bassman est bien trop bon pour jouer dans les Groovies. Trop in the face. Il fait trop d’ombre à Cyril. Tu vas voir, il va bientôt tomber dans l’escalier ! Tu vois, le guitariste habillé en blanc ne risque rien. Il est beaucoup plus malin.

    Il fallait absolument savoir comment s’appelait ce bassman héroïque. Comme il venait traîner au mersh, on put lui poser la question. On ne comprit pas grand chose à ce qu’il raconta, hormis le fait qu’il s’appelait Allan ou peut-être Adam et qu’il avait accompagné Link Wray, les Cars, les Tubes et d’autres groupes aux noms incompréhensibles. Nous n’apprîmes son vrai nom que le lendemain : en réalité, il s’appelait Atom Ellis. Si un jour la ville de San Francisco lui dédie une plaque de rue, on pourra y lire : Atom Ellis, mighty sauveur des Flamin’ Groovies.

    Signé : Cazengler, flamin’ crouni

    Flamin’ Groovies. Le Petit Bain. Paris (75). 25 juin 2019

    PS : au fait, où en étions-nous restés des exploits de Monsieur Jordan, le Groovy gentilhomme ? À Seymour Stein qui en 1976 allait relancer la carrière des Groovies avec l’album Shake Some Action. Dans ce Part Three, souvenez-vous, Cyril proposait à Stein d’emmener ses label mates, les Ramones, tourner en Europe. Et on en déduisait que grâce à Cyril, l’Angleterre allait faire une sacrée découverte. Tous les témoins sont formels : c’est en voyant jouer des Ramones pour le première fois que les Londoniens ont découvert le punk, comme un poule qui trouve un couteau.

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    Et donc, au rythme d’un nouvel épisode du San Francisco Beat dans chaque numéro d’Ugly Things, Cyril retrace les aventures des Flamin’ Groovies, tout en continuant de faire soigneusement l’impasse sur Skydog (Profitons de la parenthèse pour rappeler que sans Skydog, personne en Europe n’aurait entendu parler des Groovies). Nous voici donc en novembre 1975, à Monmouth, au pays de Galles. Quatre heures de route depuis Londres, à bord de deux Rolls financées par Stein. Cyril adore cet endroit et tout particulièrement Little Anchor Farm, un manoir hanté vieux de 700 ans. Il s’entend à merveille avec Dave Edmunds, la gloire locale et ils enregistrent vite fait un hit de Paul Revere & The Raiders, «Sometimes», puis des clins d’yeux appuyés aux Beatles comme «Yes It’s True». Cyril dit aussi donner à sa version du «St Louis Blues» de WC Handy the Liverpool feel, ha ! Il s’intéresse en fait beaucoup plus au manoir hanté de Little Anchor Hill. Pourquoi ? Parce que lui et les autres Groovies ont entendu une femme crier dans le couloir alors qu’aucune femme ne traînait ce jour-là dans les parages. Ha ! Serait-ce un fantôme ? Ils trouvent la clé du mystère dans un livre intitulé Haunted Britain : l’auteur affirme que Little Anchor Hill is the most haunted spot in England, c’est-à-dire l’endroit le plus hanté d’Angleterre. Cyril ajoute qu’il y avait des centaines des millions de mouches à Monmouth. Il n’avait encore jamais vu autant de mouches ! Tons of thousands. Dans l’épisode suivant, Cyril revient sur son cher Shake et rappelle qu’ils jouaient alors lui et James Farrell sur des Gretsch, une Nashville et une Anniversary. Autre détail capital : l’album Shake était très orienté : Stones, Lovin’ Spoonful, Paul Revere & The Raiders et of course les Beatles. Cyril ajoute à toutes fins utiles que le classic era des Stones était celui de Brian Jones. Pour restituer ce son, il dit utiliser les instruments qu’utilisaient les Stones en 1965. Il étaye son propos en citant «Crazy Macy», sur le dernier album des Groovies : eh bien, il joue ça sur une Harmony Meteor et un Vox AC 30, comme le Keef d’«It’s All Over Now» et de «Down The Road Apiece». Il indique aussi qu’«I Saw Her» est inspiré des Charlatans, l’un des groupes qu’il chouchoute le plus.

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    En 1976, les Groovies se préparent à enregistrer leur deuxième album Sire. Comme il songe à taper dans les Byrds avec le fameux «Feel A Whole Lot Better», Cyril sort de l’étui sa douze cordes Rickenbacker stéréo. Il rappelle que «Between The Lines» est un hommage à la coke que tout le monde appelle ‘Charlie’ en Angleterre et que les Groovies, dans leur jargon interne, appellent ‘Whatsit’. Il revient aussi à ses chouchous Paul Revere & the Raiders avec «Ups And Downs». Autre choix marrant : il s’amuse à taper dans les Beatles tapant dans le «Reminiscing» de Buddy Holly. Autre fait marquant : n’oublions pas que l’ex-Charlatan Mike Wilhelm fait son entrée dans le groupe avec Now. Cyril observe enfin que Dave Edmunds s’implique de plus en plus dans le son des Groovies, ce qui n’est pas pour lui déplaire. En fait, il profite des deux pages que lui octroie Mike Stax dans chaque numéro d’Ugly Things pour passer tous ses albums au peigne fin. On le sent vraiment très fier de son œuvre.

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    Cyril et les autres profitent des moments de battement pour aller se balader dans la lande, où rôde dit-il Dieu sait quoi, ghosts and wombats and who knows what else. Un soir, Dave emmène Cyril et Chis dans un pub vieux de 400 ans. Dave conduit sa Mini Cooper très vite, nous dit Cyril, a real speedster, et soudain, dans un virage, Cyril se met à hurler car il voit deux lumières rouges. Dave pile net et ils sortent tous les trois de la Mini pour constater que les deux lumières rouges sont en fait les yeux un chien noir géant ! What ? A giant galloping black dog ! Deux fois plus grand qu’un cheval, précise Cyril dont la mâchoire s’est décrochée et pend comme une lanterne sur sa poitrine ! Ils frissonnent tous les trois de plus belle lorsque le monstre passe près deux au ralenti, comme s’il trottait dans une autre dimension. Qui va aller gober une histoire pareille ? Cyril est un peu triste car aujourd’hui Dave Edmunds nie les faits. No giant black dog ! Sans doute a-t-il peur que ça attire les touristes dans la région. En tous les cas, Cyril reste en cohérence avec sa notion de comix underground. Si on repart de son point de vue, c’est une histoire qui va loin. Comme s’il voulait insinuer que les Groovies existaient dans une autre dimension. Quand on y réfléchit bien, c’est extrêmement intéressant. Encore faut-il savoir prendre le temps de réfléchir à certaines hypothèses, surtout quand elles paraissent saugrenues. Ça n’a l’air de rien dit comme ça, mais ce genre de pirouette est l’une des plus difficiles à réussir. Essayez et vous verrez. Oh, on ne réussit pas du premier coup. On se casse la gueule. Mais ça fait du bien de se casser la gueule.

    Ugly Things # 46

    Ugly Things # 47

    Ugly Things # 48

    (Rien dans le 45 et le 49, donc inutile de les acheter).

     

    Keef Keef bourricot

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    Au fond, c’est une bonne chose qu’un cat comme Keef refasse l’actualité. Depuis cinquante ans, on ne se déshabitue pas vraiment de lui, même si les albums des Stones ont perdu leur pouvoir. Difficile de faire des miracles pendant cinquante ans. Ceux qui font des miracles doivent finir par se lasser. On imagine aisément que Keef ait pu se lasser. Au début ça doit être marrant, «The Last Time», «Jumping Jack Flash», «Satisfaction», ensuite «Gimme Shelter», «Live With Me», «You Got The Silver», «Happy», et puis ça finit par devenir une espèce de routine. Dans le regard de Keef, l’éclat prophétique s’est terni, une sorte de mélancolie propre à ceux qui ont tout vécu semble à présent le voiler. Il est arrivé la même chose à Chuck Berry, victime lui aussi d’une écœurante facilité à faire des miracles. Et ce n’est un hasard, Balthazard, si Keef se sentait intellectuellement apparenté à Chuck Berry. La dimension des génies nous dépasse un peu, nous n’avons d’eux qu’une perception très limitée. Keef, Chuck Berry, Gandhi, Martin Luther King, Victor Hugo, que savons-nous d’eux ? Pas grand chose. Quelques disques, quelques livres, quasiment rien. L’extraordinaire de la chose est qu’on réussit quand même à se goinfrer de ce quasiment rien. Tiens, Keef fait la une de Mojo et ça redevient un événement, comme au temps béni des interviews qu’il accordait au New Musical Express, notamment le fameux «You’re never alone with a Smith & Wesson» qu’on avait lu tellement de fois qu’on connaissait l’ordre des questions et la teneur des réponses. Oui, Keef revient avec ses gros doigts boudinés et un regard souligné au khôl. Il est même bombardé rédacteur en chef du numéro et il rip the joint avec un choix d’articles extrêmement keefy : Muddy Waters, Bobby Keys, Peter Tosh et Norah Jones. Écoutez ce que dit cet homme en page 6, pour présenter la sélection de cuts rassemblés dans la compile jointe au mag : «Just the playing of music is one of the most civilized things I can think of.» Et il fait mettre civilized en ital, pour bien insister sur la notion. Eh oui, Chuck Berry incarnait cette notion de civilisation, son ring ring goes the bell balayait toute la haine des racistes blancs d’Amérique et d’ailleurs. Avec sa guitare, Chuck niquait les rednecks, with their guns up their asses. Et Keef continue de vanter les mérites de la musique, disant que les musiciens sont des mecs bizarres, car une autre conversation se fait pendant qu’ils jouent ensemble. Il appelle ça The other language. Avec bien sûr un accord préalable, ce qu’il appelle un agreement. Pour lui c’est ça, the civilized thing. Les mecs jouent ensemble au lieu de se taper dessus. Dans la compile, on retrouve bien sûr Chickah Chuck, mais aussi Jimmy Reed, Pattie Labelle, Willie Mitchell qui a écrit des arrangement pour Talk Is Cheap, les Coasters, Funkadelic, Dion, pas mal de Rastafaris et Muddy Waters. Keef dit qu’en découvrant Muddy à l’époque, il découvrit la notion de power. The inner power.

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    C’est Robert Gordon qui se charge de l’article sur Muddy. Oh la belle double : on y voit Muddy gratter sa gratte et sa femme Geneva l’enlace. L’image parfaite. Tous ceux qui ont lu la bio de Robert Gordon sur Muddy savent pourquoi cette femme est belle et à quel point elle est vitale dans l’histoire de Muddy et donc du blues et donc des Stones : Geneva eut la grandeur d’âme d’accepter que Muddy ait des fiancées à droite à gauche et des enfants avec ces fiancées. Cette façon de tolérer les choses relève de la plus haute intelligence. Mais cette histoire ne passe pas toujours très bien quand on la raconte, ici ou là. Figurez-vous que des gens ne comprennent pas qu’on puisse tolérer des vies parallèles. Ça permet toutefois de conforter l’idée de base : l’intelligence, c’est comme le manque d’intelligence, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Dans l’article, on tombe sur une autre image à caractère historique : ça se passe chez Chess et on voit la triplette de Belleville autour de Leonard le renard : Muddy sous sa pompadour, Little Walter soufflant un coup d’harmo et Bo avec ses Gretsch rectangulaire et ses lunettes à montures d’écailles. Que dire d’autre que Wow ? Wow !

    Keef a 75 balais. Quand on lui demande comment il arrive à sauver les apparences (maitain that chic physique), il répond ceci : «I get up. Ummmm. And then, uh, you know, I sit down. I don’t do none of this trotting around, I think it’s bad for you. It’s bad on the joints, especially on concrete. I don’t go with that. It’s just not for me.» Ça nous rassure de savoir que Keef ne fait pas de jogging comme les autres vieux. Il est un peu comme Mick Farren, pas question de lui faire enlever ses boots. Il annonce qu’il a stoppé la booze. Il se contente d’un verre de pinard pendant les repas et d’une Guinness de temps en temps - It’s like heroin, the experiment is over - Mais il ajoute que si tu le croises dans un bar et que tu lui offres un verre, il ne saura pas le refuser - I wouldn’t turn it down. I’m not a puritan on these matters. It’s just that it’s not on the daily menu any more - Ce qui frappe le plus chez Keef et ce depuis toujours, c’est la classe des réparties, l’extrême agilité à tourner des formules tellement anglaises qu’elles en deviennent indécentes d’élégance. En français, on ne penserait jamais à dire «Je ne fais pas le puritain dans ces cas-là.»

    Alors bien sûr arrive sur le tapis l’histoire de la longévité du groupe : Keef et Jagger, 75 balais, Charlie Watts 78 et Ronnie Wood 72. Keef espère continuer - If you give me 80,000 people, I feel right at home - Il ne veut pas décevoir les gens - The smell of the crowd, it gets ya ! - Et nous voilà de retour en 1988, au moment où Jagger fait ses disques et ses tournées solo. Keef le vit mal et après avoir insulté Jagger dans la presse, il change de tactique et commence à bricoler des cuts dans son coin avec Steve Jordan, le powerhouse new-yorkais. Oh, il insiste bien pour dire qu’il ne voulait pas démarrer un autre groupe, car dit-il, the Rolling Stones is a full time job, mais comme il ne se passe rien cette année là, il rassemble quelques amis - Suddenly I realized, God, it’s like I’m at the beginning of the Rolling Stones again - Et pouf, Bobby Keys entre dans la danse. Keef invite Waddy Watchel, un blanc qui a joué avec Linda Ronstadt et Ivan Neville, le fils d’Aaron. Et puis tiens, on va appeler tous ces mecs the Xpensive Winos. «We started to come up with some interesting songs», croasse Keef.

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    Dans les futurs livres d’histoire, les spécialistes diront que Talk Is Cheap est un chef-d’œuvre de l’ère Richardsienne. Ne serait-ce que pour ce règlement de comptes intitulé «You Don’t Move Me» - It’s no longer funny/ It’s bigger than money/ You just don’t move me any more - Jagger s’en prend plein la gueule. C’est Steve Jordan qui bat le beurre dans cette cambuse. Pif paf, il cogne dur et Keef sculpte son monde magique d’une voix de mineur cacochyme. Quelle admirable musicalité, c’est bardé de clameurs démentes. Pour cet album, Keef est allé enregistrer à New York, puis dans le Sud : il voulait Willie Mitchell et les Memphis Horns sur l’album. Mais aussi d’autres légendes à roulettes comme Bootsy Collins, Maceo Parker, Sarah Dash de Labelle et Johnnie Johnson qui en 1953, avait embauché à Saint-Louis un jeune guitariste nommé Chuck Berry. L’autre coup de génie de l’album s’appelle «How I Wish», c’est le hit universel avec de la mélodie plein la gueule, il n’existe rien d’aussi seigneurial dans l’esprit rock d’Angleterre. Keef chante à la véhémence, comme s’il bramait à la lune dans les causses. Il est pendant quelques minutes le roi du monde, le temps d’une chanson parfaite, il tombe dans un océan de chœurs achalandés et de clameurs grandioses. Steve Jordan mène tout ça à la baguette, sec et net et sans bavures. Il faut aussi écouter «Whip It Up» car Keef l’attaque à la Stonesy et un certain Charley Drayton rentre dans le lard du cut à coup de bassmatic. Voilà LE hit décadent par excellence. Keef est l’Oscar Wilde du rock d’Angleterre, c’mon baby et les filles derrière braillent whip it up. Il faut le voir relancer son hit à la seule force de son intelligence de rocker épouvantablement doué. Keef n’est pas un rêve, brother ! Bobby arrive avec son sax texan à la main et Keef force une voix qu’il n’a pas à coups de baby baby ! Rien d’aussi devastating, whip it up ! Les descentes de basse sèment la confusion dans les rangs. Franchement, c’est très spectaculaire. On retrouve l’un des bassmen favoris de Keef sur deux cuts : Joey Spampinato de NRBQ. Il vient sonner les coches du rumble dans «I Could Have Stood You Up». Et qui joue du piano là-dedans ? Oui, tu l’as deviné : Johnnie Johnson ! Oh boy ! Et Mick Taylor gratte sa gratte. C’est mieux que de gratter ses poux. Ah les brutes ! Le NRBQ joue aussi sur «Rockawhile», encore un cut visité par la grâce. The greatness of the groove according to Keith Richards. C’est aussi rampant qu’un gros reptile. Rockawile ! Rock in style ! On entend Ivan Neville jouer du piano sur «Locked Away», un hit mélodiquement parfait. Ce diable de Keef n’en finira donc jamais de créer l’événement ? Il revient au rumble de groove à retardement avec «It Means A Lot». Le groove qu’il jette dans nos tranchées met du temps à sauter, Keef se situe là, dans la longueur de ce temps, c’est excellent, il chante what does it mean et les autres lui répondent It means a lot, mais dans le décalage du groove de Keef. C’est infernal. Un bassmatic de rêve dévore le cœur du groove. Étonnamment, la magie opère dès le cut d’ouverture, «Big Enough». On sait tout de suite qu’on entre dans un album hors d’âge. Le son saisit. Les Winos jouent au maximum des possibilité du power rock. Keef chante comme il peut mais quel buzz down the road apiece ! Bootsy on bass et Maceo Parker on sax, avec eux soyez certains d’atteindre le cœur d’un mythe qu’on appelle le groove. Steve Jordan y bat le beat du tambour des galères. Retour à la Stonesy pure et dure avec «Take It So Hard». Keef s’étrangle à le chanter. Steve Jordan passe au bassmatic. On a même du shuffle de chœurs. Ce n’est pas un album de tout repos, oh no no no ! On retrouve la même équipe sur «Struggle». Keef a du pot d’avoir ces mecs-là derrière lui. Steve Jordan tape comme un sourd et Keef chante comme une ablette dévoyée, c’est extrêmement rock’n’roll. Keef se prend à son propre jeu. On entend rarement des grooves cognés aussi violemment. Keef duette avec l’immense Sarah Dash sur «Make No Mistake». Elle vient dasher dans les bras de Keef. Fucking sensuality !

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    Dans l’interview, Keef épilogue sur la nature de sa relation avec Jagger. Il évoque un amour fraternel et donc des crises de jalousie. Mais ça n’affecte pas leur mode de fonctionnement - It is a strange relationship, I’ll give it that. Strange, and very long - Pendant l’interview, il fume à la chaîne. L’interviewer lui demande s’il compte arrêter de fumer et Keef lui dit qu’il a essayé mais que ça n’a pas vraiment marché. Keith Cameron cite Lou Reed disant qu’il est plus difficile d’arrêter la fumaga que l’héro et Keef acquiesce : «Arrêter l’héro, c’est l’enfer - it’s hell, but a short hell.» Il ajoute qu’il essaye quand même de réduire sa conso. Et ça marche. Il s’aperçoit qu’il n’en a pas besoin, et c’est exactement comme ça qu’on arrête de fumer. Tout à coup, on trouve que ça ne sert plus à rien de fumer. A useless habit, comme dit Keef. Il avoue aussi être marié depuis 35 ans avec Patti Hansen. Le secret de cette longévité ? - I found somebody that could put up with me, man. You don’t run away from that. Bless her heart - Et quand Keith Cameron lui demande si le fait d’atteindre un âge aussi vénérable que le sien lui apporte une certaine forme de sagesse, Keef croasse : «Je ne pense pas qu’on atteigne cet âge sans rien apprendre.» Et il se penche pour murmurer d’un ton de conspirateur : «J’ai déjà dit ce que j’avais de plus sage à dire lorsque j’étais très jeune, hee heee hee heee.» Mais au fond, il n’aime pas la notion de sagesse. Il préfère parler d’expérience. Puis il ajoute le point essentiel : ne pas rester coincé dans le passé. Aux yeux des tenants de la modernité, il se contredirait presque en avouant un profond mépris pour les réseaux sociaux et les téléphones - I’ve never liked phones, you see - Il explique ça très bien, car quand on devient célèbre à 19 ans, le téléphone sonne tout le temps, et ce sont toujours des gens qui te demandent des trucs. Alors évidemment, les portables, c’est encore pire. Oh no ! Il ajoute que les gens qui le connaissent savent qu’il n’a pas de phone. C’est une élégante façon d’expliquer que la modernité ne passe pas par le smartphone. Au dix-neuvième siècle, on appelait cette tournure d’esprit le dandysme. Keith Cameron conclut l’interview avec un compliment : «You seem a sunny character at heart», ce qu’on pourrait traduire par : «Vous semblez être quelqu’un de très chaleureux.» Et Keef rétorque : «Essentially, yeah !» Bon d’accord, il y a eu des moments difficiles, mais avec un peu d’optimisme, on passe à travers - Nobody said it was easy - C’est du pur Keef.

     

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    La réédition de Talk Is Cheap fait l’actu de Keef. On en profite pour ressortir du placard l’autre chef-d’œuvre de l’ère Richardsienne, Main Offender. On croyait les Stones finis à l’époque. Grave erreur : écoute «Runnin’ Too Deep» et tu retrouveras la Stonesy dans tout son éclat. Et avec l’autre fou de Steve Jordan derrière, ça redevient très sérieux. Keef sait très bien ce qu’il faut faire pour relancer la Stonesy. Back to the basics ! On retrouve ce fou de Steve Jordan sur le «999» d’ouverture. Ivan Neville nous nappe ça sec. On appelle ce genre de mecs des brillants mercenaires. Don’t panic ! Ah ha ! Keef embobine tout le monde. Il claque son rock à la jouissance prévisible, here we go ! Toute sa vie, Keef a gratté sa gratte pour la seule gloire du rock. Quel bâtard de son ! Il faut le voir passer au dub avec «Words Of Wonder». Il sait tiguiliter la note, en plus. Effarant de keefitude céleste ! Encore une belle sinécure avec «Yap Yap» - I hear it’s okay, yeah yeah - Quelle fabuleuse entrée en matière ! Keef joue de la basse. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Yakety yap ! here we go ! Babi Floyd et Bernard Fowler font le Yap Yap dans le groove du grand Keef qui chante à la sourdine mal réveillée, Yap Yap you talk too much. Il reste dans le heavy groove avec «Wicked As It Seems». Charley Drayton fait gronder sa basse à l’ancienne, Keef chante au rauque et Steve Jordan frappe sa caisse claire comme s’il la haïssait. No way out, font les Winos - Why don’t you go/ All over me - Cet album est une nouvelle leçon de choses. Keef obtient ce son sec incroyablement beau. Il se paye ça comme on se paye une bague de pharaon dans le souk du Caire. Retour à la Stonesy avec «Eileeen». Keef sait claquer un accord au coin du bois. Steve Jordan frappe de plus en plus fort. Quel sale mec ! Personne ne lui dit rien. Qui oserait ? Il frappe avec le venin du killer. Il mord la cuisse du beat. Le beat n’a aucune chance d’en réchapper - What do I do - C’est tendu à se rompre. On est dans l’osmose de l’égalité des chances, Keef donne tout le loisir au choix, il le laisse venir à lui. Il ultra chante au souffreteux, c’est encore une fois d’une classe épouvantable. Ah tu parlais d’aristocratie du rock ? On est en plein dedans.

    Signé : Cazengler, Keith Ricard

    Keith Richards. Talk Is Cheap. Virgin 1988

    Keith Richards. Main Offender. Virgin 1992

    Keith Cameron : The right stuff. Mojo # 305 - April 2019

     

    MONTREUIL / 21 – 06 – 2019

    COMEDIA

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS

    BENDER / CRITTERS

    Fête de la musique. Gros attroupement Croix de Chavaux, apparemment un groupe à la Pink Floyd, Râoulex King Trio en extérieur à l'Armony, m'arrête pour saluer Raphael Rinaldi qui nous a fait don des photos de Tony Marlow et David Evans voici quinze jours, mais ce soir pour moi c'est la Comedia ou rien, cette goutte de néant qui manque à l'absolu affirmait Stéphane Mallarmé. Comme je n'ai pas réussi à mettre la main sur le rien, me voici à la Comedia. Ici la fête est beaucoup plus existentielle qu'ailleurs. Une ZMAD, zone musicale à défendre.

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS

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    Nos gens sur scène. Densité maximale. Cinq de Villejuif. Le diable et ses accros de la vulve, rien que cela. Remarquez que c'est plus sain que nos gouvernants qui s'accrochent à leur pouvoir. Z'ont un synthé. On a beau dire mais un orgue dans un groupe c'est comme un ogre dans un conte de fées, ça change tout. Surtout s'il est bien joué, s'il ne bouffe pas le son des acolytes, s'il densifie, s'il ne passe devant que lorsqu'il faut signifier au public que l'instant est important et mérite d'être souligné au fluo rouge. Bref à peine ont-ils démarré qu'ils nous offrent une matière grasse et ondoyante dans laquelle l'on pressent qu'il y aura à donner forme. L'on n'est certainement pas dans un combo punk, mais le diable se niche aussi dans la musique moins sauvage, davantage cuisinée. Le cru et le cuit, raw or cooked, parfois il est bon de se sustenter des deux.

    Rawad pose sa guitare à terre et se saisit de son micro qu'il approche de sa bouche de ses deux mains. Il ne chante pas, il conte, il évoque. L'on ne sait quoi, mais toutes les légendes et toutes les proférations contiennent leur part de sublimité. L'a la voix envoûtante, cela permet à chacun de se raconter ce qui chez lui engendre le rêve. La musique se densifie autour de lui, nous sommes chez des amateurs de ce que je réunirais sous l'appellation incontrôlée de rock anglais poétique, un vaste diagramme qui court des Zombies d'Odessey and Oracles à David Bowie. Que l'on retrouve aussi bien dans les groupes de heavy rock qu'expérimentaux. Une plus grande importance accordée aux paroles et aux gradations musicales. Avec le risque de se perdre dans les arrangements pompiers et les lyrics de carton pâte.

    Mais nos Sheitanistes ont flairé le piège. Alternent les passages lyriques avec des sautes d'humeur dignes des Pretty Things, subitement l'orage tombe sur le pays des merveilles et tout se met à tanguer salement. Dans les jeux de pile du hasard ou face du destin, il suffit de parier sur les deux côtés pour emporter la mise.

    BENDER

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    La balance a déclenché la suspicion. Vous ont envoyé deux fragments de morceaux à raser la moitié de la ville. Dès le début du set ils ont commencé et nous ont démontré de quoi ils étaient capables. Un par un. ( Heureusement ils ne sont que trois ! ). Davy vous écrasé la production mondiale des croquettes en un tour de main sur ses toms. Pulvérisation optimale. S'est arrêté pour laisser la place à Sloog. Rassurant, un bassiste ça doome certes, mais dans les limites du raisonnable. Pas de chance, celui-ci s'est débrouillé avec ses quatre malheureuses cordes pour atteindre le même volume sonore que son confrère batteur, avec en plus le couinement désagréable du goret que l'on égorge. Puis l'a laissé la place libre à Agabawi. Là on pressentait : avec sa chevelure sauvage et sa taille de géant, il ressemblait au chef des barbares qui mène l'attaque contre les légions romaines dans Gladiator, alors quand il a écrabouillé la planète sous son bombardement de riffs, l'on s'est dit que notre dernière heure était proche. Evidemment son petit numéro de dissuasion active terminé, sont partis tous les trois ensemble. Au bout de dix minutes nous bougions encore sous l'éboulement terrifique, faut l'avouer, c'était bon, mais bon pour combien de temps ! Et c'est là que le miracle a eu lieu. En pleine tempête, l'on a entendu une étrange modulation, c'était Agabawi, sur sa guitare, l'alcyon s'est posé sur les flots en colère et la beauté du monde nous est tombée dessus.

    Ne nous ont pas fait le coup de l'arrangement toile arachnéenne qui se balance mollement sous la brise matinale, non c'était épais comme la chape de béton qui recouvre Tchernobyl, du solide, mais aussi immémorial que la frise du Parthénon, Davy a carrément abandonné son poste de drummer fou, s'est saisi du micro et a entonné d'une voix de berceuse affermie un hymne voué à l'on ne sait quel dieu du néant, un chant de remerciement et d'apaisement. Et l'on a senti la respiration régulière du grand cobra endormi. Un étrange sentiment de sereine puissance a inondé les cervelles de l'assistance. Pas de doute on était à l'intérieur du paradis.

    Vous vous en doutez, si les pires choses ont un début, c'est que les meilleures possèdent une fin. Et en moins de temps qu'il n'en faut pour compter jusqu'à 0, 3, l'on s'est retrouvé en enfer, dans le style grand arasement final, Bender a bandé toutes ses forces et nous a ramenés dans l'apocalypse éternelle. Un tourbillon sans fin, une trombe dévastatrice, une onde mortelle qui vous précipite par les fenêtres du vingt-cinquième étage, votre corps éclaté au pied de l'immeuble comme une outre crevée gonflée de sang. Flaque existentielle dans laquelle les sangsues du désespoir viennent se désaltérer.

    Certes le calme est de retour, alors qu'il ne va plus rester une goutte de votre hémoglobine, mais avec plus d'ampleur, Agabawi se lance dans une mélopée, un chant puissant, sorti de ses entrailles de colosse, il clame tel un baryton d'opéra au dernier jour d'un cycle finissant. La mort et la vie étroitement emmêlées dans son gosier. Nous ne savons plus si nous marchons sur des cendres ou parmi un incendie. C'est cela Bender une force qui va droit devant, qui respire fort mais qui n'arrête jamais sa marche. Traverse la chaussée des géants et les clairières heideggeriennes de l'être au pas de course. Partent d'avant le mal et se dirigent au-delà du bien, du néolithique au cosmique. Braconnent le cobra. Recueillent le venin. Vous donnent à boire. Si cela ne vous a pas tué, c'est que cela vous a rendu plus fort. Il vaut mieux que vous n'ayez pas entendu le growlement hideux de Sloog à la fin du dernier morceau. Le crachat qui tue.

    Grosse impression.

    CRITTERS

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    Il est des malfrats qui mettent trois ans à préparer le cambriolage du siècle. L'heure fatidique arrive, la veille la combinaison du coffre a été aléatoirement changée par un programme informatique dont ils ignoraient l'existence. Pas du tout la manière de faire des Critters. Eux, sont les adeptes du vite-fait, bien-réussi. Des chevaliers de la vieille pince-monseigneur. Pour les précautionneux qui ont installé une porte blindée, ils ont quelques bâtons de dynamite en réserve. Vous dégoisent vingt appartements en une matinée. Ceci n'est pas juste une image, mais une image juste. Vous alignent les titres comme se succèdent les torpilles dans les tubes-lanceurs des sous-marins. Touché, coulé, vite une autre, et au suivant. Ne vous prennent pas en traître vous annoncent la prochaine chanson, à peine ont-ils terminé la précédente. C'étaient les Critters en théorie.

    Les voici en pratique. J'ignore ce qu'ils ont contre leur batteur, mais ils le cachent. Font le mur avec leur guitare comme au foot pour le pénalty. Posent devant lui le bassiste, des pectoraux d'athlète grec, pour faire phantasmer les filles il les a recouverts d'un filet à mailles larges qui attise le désir de ces fruits juteux en même temps offerts et retranchés. Ne reste plus qu'une solution au bat-man, puisque l'on ne peut le voir, on l'entendra. A l'énergie qu'il dégage doit lui falloir trente-six heures de caisson oxygéné pour se remettre, à la cadence où il tape on les soupçonne de l'avoir remplacé par un robot de la dernière génération, un prototype dernier-cri de l'Intelligence Artificielle. J'ai vérifié, c'est bien un être humain, pas de tricherie, le gars doit avoir le système nerveux qui fonctionne à la fission nucléaire. Impact de grêlons gros comme des œufs d'autruche sur la batterie.

    Très logiquement, si les deux guitaristes veulent se faire entendre doivent trimer comme sur un trimaran. Perso je filerais ma démission. Eux ça les botte, ça leur plaît, ils en rigolent, ils en raffolent, ne pataugent pas dans la colle, ils volent au devant des difficultés, ils échangent des riffs comme s'ils se trucidaient au scalpel, au plus près, un foulard de trente centimètres ente les dents à la manière d'un lien ombilical par qui transite la rage et l'énergie. Critters au cran d'arrêt qui n'arrête pas. Des coups brefs mais font jaillir des geysers de sang et de lymphe à la manière du montage final de La Dernière Horde. C'est que la bêtise du monde contre laquelle ils se battent est une baudruche crevée qui refuse de se dégonfler. Même que peut-être a-t-elle tendance à enfler ces derniers temps. Qu'importe ils rajoutent de la hargne à chaque morceau : Guerre, Crève, Délire, Marche, Mort, Contrôle, vous dessinent le monde en pointillés comme ces tracés sur les fascicules destinés aux enfants. Si notre monde était une rose, les Critters en seraient les épines. Empoisonnées.

    C'est l'Héracles grec qui chante. Le héros est aussi le hérault. Vous jette les mauvaises nouvelles à la figure, l'a le chant saurien, coupe les phonèmes qui dépassent, ne noie pas le poisson dans l'eau douce, vous ébouillante les crustacés, et leurs pinces coupantes en un ultime spasme vous cisaillent vos dernières illusions aux racines. Ecouter les Critters équivaut à danser Au-dessous du Volcan de Malcolm Lowry. Et personne ne s'en prive, vous communiquent la joie vicieuse des révoltés qui n'abdiquent jamais. Trois rappels aussi incandescents que des illuminations rimbaldiennes. C'était une saison en enfer avec les Critters.

    RETOUR

    Devant L'Armony et sur la Croix de Chavaux les concerts se terminent, je ne m'attarde pas, tel un bateau pirate, suis rempli d'or jusqu'aux écoutilles, et je me hâte vers mon repaire. C'étaient les fêtes du rock'n'roll.

    Damie Chad.

     

    THE CENTURION'S SERVANT

    BENDER

    ( 2019 )

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    Rigil Kent : guitars, synthé, vibraphone, vocals / Agabawi : guitars, keyboard, ukelele, vocals / Sloog : bass, vocals / Davy : drums, keyboard, theremin, vocals / + Alexis Noël saxophone.

    The Centurion's Servant : décliné en quatre mouvements : Part I : Enterred Capernaum : bienvenue dans le capharnaüm, rythme entraînant malgré quelques échardes fuzziques, il semble qu'au bout du couloir certaines marches soient plus difficiles à monter ou à descendre, l'on ne sait plus où l'on en est. / Part II : Under my roof : voix fine de chaton qui miaule, puis c'est l'accompagnement orchestral qui se joint à la chorale insipide, d'autant plus inquiétant que beau, dépaysant. Au loin et tout devant un instrument se plaint. / Part III : Sick and ready to die : moane encore longtemps mais le son s'agonise de lui-même. Bientôt remplacé par des hululements synthétiques. Même le blues se vend sous forme de plastique irrécupérable. / Part IV : Tuning to the crowd : retour à la vie, une voix qui s'affermit, et la musique prend de l'ampleur, montée progressive qui s'éteint brutalement. Mercury Signals : tournoiement des hélices du caducée mercurial pour inaugurer un chargement énergétique sans précédent. Living dead cat : pas vraiment un nouveau morceau, une suite qui s'accélère, des chœurs qui fusent de partout comme si l'on écrasait l'accélérateur sur un échangeur d'autoroutes. Cela se termine par un jeu de batterie qui épouserait les ondoiements grandiloquents d'un orchestre symphonique. Mais en accéléré. Et puis des voix innocentes d'enfants qui viennent de faire une grosse bêtise. Ghosts Place : une guitare seule rejointe par des voix peu fantomatiques, sur un nappé d'orchestration qui recouvre les îles du remord, suivies d'une espèce de vocal processionnaire, une marche en avant dans le noir intérieur. What's in your bag? Can we save Iggy ? : une intro nettement plus rock'n'roll, des voix traitées à la mode groupe filles-sixties, la question métaphysique de la salvation du Pop iguanéen se déroule sur des guitares impertinentes qui tirent la langue. S'interrogerait-on sur le destin du rock en se remémorant ses sources ? La réponse est emportée dans le vent joyeux d'une dernière ronde. Est-ce vraiment si important ? Pray the king : apparition majestueuse de l'orgue, comme quand votre cousine était entrée dans l'église le jour de son mariage. Deuxième mouvement : moins de grandiloquence, les festivités commencent. Cobra is missing : changement d'ambiance, au bout du chemin l'on ne trouve pas toujours ce que l'on désirait. Peut-être fallait-il regarder davantage dans le capharnaüm de son cerveau et ne pas croire les promesses qui rendent les fous joyeux. L'absence du cobra n'a pas l'air d'être une catastrophe irrémédiable. The Centurion's Servant : Part V : l'est temps de tirer la leçon de cette épopée qu'il faut bien se résoudre à nommer en fin de compte burlesque. En queue de poison insidieuse. Quand la promesse ne tient pas ses promesses, le plus sage n'est-il pas d'aller se coucher.

    Un disque ambitieux. Pochette énigmatique pour une citation évangélique. Une mer houleuse et romantique, et le serviteur du centurion en maillot de bain. Ce qui est sûr c'est que les légions ne sont pas là. Les rêves de conquête se dissipent-ils à la vitesse d'une vague qui se retire ! Au dos de la pochette la mariée est bien seule. Mariée basse. Après les illusions perdues vivons-nous l'époque des désillusions retrouvées ? Si le cobra est mort, sur quel autre rivage braquer nos désirs ? Ceci n'est qu'une interprétation. Les disques de rock qui font réfléchir sont assez rares sur cette planète. Soyez curieux. Il paraît que cela rend intelligent. Ce dernier trait de caractère est d'une impérieuse nécessité pour ceux qui veulent survivre. Exemple à suivre : Iggy sur la galette qui sort du congélateur.

    Damie Chad.

    HILL'S LIGHT

    BENDER

    ( Octobre 2014 )

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    Pochette vert tendre et dessin naïf. Représente tout de même aussi bien notre planète que l'œuf cosmique originel. Bender est un groupe à surprises. Le disque précédent possède bien quelques accointances avec le concert beaucoup plus rentre dedans, mais ici nous remontons près de cinq ans en arrière et nous voici loin de notre présent rock. L'ambiance est définitivement cosmic trip.

    Sad little bird on the rain : je ne sais pourquoi – en fait si – à la seule lecture des titres j'ai pensé aux Doors, instrumental tout lent avec en fond des roulements de voitures sur une highway de plus en plus prégnants, c'est la pluie qui tombe sur le pauvre petit oiseau tellement triste qu'il est aux abonnés absents. Matchbox : une comptine enfantine sur le destin d'une allumette, mise en scène d'une voix mélodramatique sur une musique qui flambe. Etincelant et fugace comme un feu de paille. The house : une chanson d'amour toute douce qui égrène ses notes sans se presser, la voix qui traîne, un parfum american folk indéniable, mais la pression arrive plus vite que prévue, et tout redescend tout doucement pour repartir à l'assaut du bonheur. Ce coup-ci l'on pense à Neil Young. Jet lag : des paroles à la dérive colorée planétaire à la Hendrix, mais pour les éclats coupants de guitares vous repasserez, quoique à la fin on s'en rapproche un peu. Airplane's starway : la suite de la précédente, ne pleurez pas les disparus, ils sont très loin et très heureux. Arpège de guitare et voix composées. Harmonies rassurantes. A river of stars : pourquoi se faire tant de soucis sur cette terre puisque bientôt ta poussière volera dans les étoiles. Pas très gai tout de même, c'est sans doute pour cela que la musique se fait incisive, la voix plus lyrique pour vous convaincre de la beauté du chemin des étoiles. Serions-nous en pleine philosophie hippie. Fallen angel : plus dure est la chute, les anges tombés du ciel ne m'arracheront pas de cet espace-temps dans lequel je suis englué. Si la musique devient si violente, serait-ce la marque du désespoir. Le roi Cobra : puisque tu ne vas pas à lui, le roi Cobra vient à toi. La joie déborde, la musique danse, les lyrics s'emmêlent et puis s'exaltent. Des guitares tire-bouchonnent. C'est la fête. La grande fête venus des lointains de l'espace. Bender 3000 : musique compressée, elle a voyagé à la vitesse de la lumière, rien de punk, elle vient du futur, vautrez-vous sur vos petites amies et laissez faire le temps. Il arrive. Avenir radieux. Hurlements de joie. Bend the time : message ultime, détache-toi de toi, sois comme moi poussière d'étoiles capable de renaître en d'autres univers. Le mot joker ''amour'' n'est pas prononcé mais c'est ainsi que se construit les attractions merveilleuses. Qui l'entendrait sans rire en ce nouveau siècle. Ce disque sent son San Francisco à plein nez. Décidément chez Bender les disques se succèdent et ne se ressemblent pas.

     

    CHELSEA SIDE

    BENDER

    ( Septembre 2015 )

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    Un an plus tard. Un graphisme de pochette similaire, mais bye-bye l'œuf orphique, l'omelette est moins bonne que prévue, le Grand Cobra est encore présent, l'est au prise avec ce que nous nommerons au plus vite l'ange du mal, ou l'ectoplasme actif de la Cité des hommes. La pauvre bébête n'est pas à la fête, prend des coups, à l'instar de la Statue de la Liberté elle porte une couronne sur la tête, mais elle ne rayonne point, semble plutôt une tiare d'épines christique.

    Sunday morning : le soleil ne brille pas toujours, l'incompréhension s'installe entre les êtres, musique en urgence emballe sec, mais si tu n'es pas capable de survivre c'est moi qui m'éclate. La cervelle contre le mur. Chelsea side : balade fallacieuse en la grosse pomme. L'est remplie de clichés qui correspondent à la réalité. The dream is over. Du côté de Chelsea le quartier artist, c'est sûrement mieux. L'on se réfugie toujours dans ses propres légendes. Se termine par un petit harmonica tout ce qu'il y a de plus country. Song A : en apparence une belle chanson d'amour, avec cette musique qui glougloute au début et puis le rock s'en mêle comme le doute s'insinue en votre esprit. Chanson de rupture, entre ce ce qui part et ce qui revient. Sans doute pas au-même. Le morceau explose en plein vol. Parfois l'on en dit moins pour en sous-entendre plus. Charivari final. Fallen Angel : deuxième version de l'ange aux ailes cassées. Trémolo dans le vocal. Il semble que l'on ait pris conscience de l'ampleur du sinistre. La vie ne fait pas de cadeau. Les médicaments les plus amers sont ceux qui ne vous soignent pas. La musique n'essaie même plus de faire passer la pilule. I love you little N. Y. C. : amour, haine et déception. La pomme est empoisonnée mais l'on aime y mordre encore une fois. La musique chavire entre le bien et le mal. Batterie élastique. Airplane's starway : l'on reprend l'ascenseur ( presque to heaven ) de la galette précédente. Entrée funèbre, et puis les cendres volent et deviennent poussière d'étoile. Etrange on dirait que cette fois l'on y croit moins. Le monde a changé. Le regard que l'on porte sur lui aussi. Moins de confiance. Hangover : le retour du bâton, je vais vous montrer de quelle gueule de bois je me réchauffe. Splendeurs tonales, toute la mélancolie des rêves brisés. Le grand Cobra n'est-il pas le ver solitaire qui me ronge de l'intérieur. Très beau morceau.

    Etranges ces deux disques. Sonnent américains. Je veux signifier par cela qu'ils ont une qualité d'enregistrement exceptionnelle. Surprenante pour un groupe qui vient de Toulon, mais à consulter le site de Vivarium Production, l'on se dit que Bender a trouvé en cette bonne ville méridionale une pépinière créative en pleine action. Les deux disques sont de même facture mais en un an que de progrès et de maturité acquises. Bender, un groupe à suivre et à surveiller.

    Damie Chad.

     

    30 / 06 / 2019MONCEAU-LES-MINES

    ADA III

    404 ERROR

    ADA, rien à voir avec l'Ada ou l'Ardeur de Nabokov. S'agit de l'Assemblée des Assemblées, liée au mouvement des gilets jaunes. Ne pas confondre avec les tuniques bleues. Beaucoup de parlottes sur les bienfaits de la sainte démocratie pendant que l'Etat aiguise ses serres et que les banquiers entassent les billets. Vaudrait mieux un bon Kick Out The Jam préconisé dès 1967 par le MC 5, mais dans la vie il nous échoit souvent plutôt le pire que le meilleur. Bref cherchez l'erreur. J'ai fini par la dénicher, pour une fois le flair légendaire du rocker n'a pas eu à s'exercer, elle est venue toute seule, par la porte d'entrée et de sortie des oreilles.

    Un petit roseau m'a suffi disait Henrier de Régnier, je suis un peu plus exigeant, me faut un bon balancement électrique, bien cadencé, cela m'arrache de ma chaise automatiquement et mes pas m'entraînent vers le corps du délit – peut-être pour échapper à l'irrémédiable éclat de celui de la Délie – en l'occurrence la fameuse 404 Error. Me presse donc, l'on doit être cinq sur l'ère goudronnée, dans mon entrain je dépasse même un gars qui marche devant moi, c'est lorsque je serai appuyé à la barrière que je réaliserai qu'il s'agit du chanteur qui s'en est venu sans doute au fond du cours vérifier le son. Pas de problème, l'orga n'a pas lésiné sur le matos.

    404 ERROR

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    Ne font que des reprises, ce qui est jouissif certes, je le conçois mais qui reste dommage quand on juge de la netteté de leurs épures. Sont plus qu'au point pour apporter leurs petites contributions personnelles aux trésors du rock. Quatre donc. Trois qui jouent, un qui chante. Pa besoin de plus dans la boite à bouillon-cubes. Un défaut tout de même, perdent trop de temps entre les morceaux, et ce d'autant plus regrettable qu'ils connaissent le répertoire sur le bout des doigts et de la langue. Le public, finiront par avoir une bonne centaine de personnes devant eux, n'aura d'ailleurs de cesse de les presser.

    Fine silhouette sombre, ressemble à un coup de pinceau esthétique d'un maitre calligraphe japonais, Juliet, de profil, le visage intermittent, tantôt caché, tantôt dévoilé, par le double flot de ces cheveux de jais, ses doigts épousent les cordes de sa grosse base, elle vous plaque les accords avec la sérénité d'un samouraï pour qui la mort n'existe pas.

    Jean-Mi ne joue pas de la guitare à moitié. Look de brute biker à la barbe fleurie qui casse du bois rien qu'en fermant les yeux. Et ce qui sort de son ampli ce n'est pas de la mouture charançonnée. Un adepte du gros son. A cette particularité près que lui il ne vous déverse pas les tonitruances comme des tombereaux de pierres sur les pieds. Un soigneux. Lui il brode les riffs, à sa manière, l'ajoute son truc en plume d'aigle royal à chaque motif, vous le connaissez comme ça, et comme ceci avec cette échancrure toute en finesse au milieu, qu'en pensez-vous? On est jaloux, on n'aimerait lui reprocher d'être trop perso, mais non, l'on ne peut pas, l'a de l'imagination, mieux que cela de l'inspiration. L'on dirait un pointilliste qui vous colle le minuscule carré magique de couleur qui n'appartient qu'à lui, et le tableau vous prend une ampleur insoupçonnée.

    Le Bob n'a pas intérêt à jeter l'éponge à chaque round. S'active sur ses fourneaux. Pour la cuisson, c'est du rapide, tourné et retourné, vous sert le cuisseau d'alligator tout dégoulinant de sang, même que parfois il remue encore. Vous donne l'impression d'être à chaque instant à la poursuite du break et hop quand vous croyez qu'il va lui échapper, il vous l'azimute d'un dernier coup. Vainqueur par K. O. et tout de suite il se met en quête du suivant avec lequel il a – quel hasard – un compte à régler. Lui apure l'addition finale de bien belle façon. Se fera ovationner plusieurs fois. C'est que ses trois zigomars ils font dans la quinte flush, le truc que vous avez entendu mille fois, ils vous le restituent à l'identique mais de façon totalement différente, l'arrive un moment où il y en un des trois qui vous file un paquet cadeau supplémentaire, Juliet c'est une basse qui démarre à l'amble, avez-vous déjà entendu un dromadaire baraquer dans la nuit au milieu du Sahara, non, alors je suis désolé, je ne puis vous restituer ce bruit si caractéristique, essayez d'imaginer une fin différente à la pièce de Shakespeare, le râle de regret de Roméo agonisant dans les bras de sa bien-aimée, ou alors c'est Jean-Mi qui vous file un solo, une égoïne crissante à la diable, genre le matin quand vous vous vous lavez les dents à la toile émeri pour avoir une bonne haleine fraîche pour le soir embrasser votre petite amie. Le Bob n'est évidemment pas le dernier dans ce genre de facéties monstrueuses, de temps en temps il prend des vacances, vous laisse en suspend, en plein milieu d'une raquellerie monstrueuse, cascade de pièces d'or sur les toms et puis plus rien, une demi-seconde – en rock c'est l'équivalent d'un semi-millénaire – de silence, et au moment où vous commencez à désespérer comme Oreste dans la scène finale d'Andromaque, splash il vous fend le crâne en deux d'un seul coup à la manière du vase de Soisson, et ensuite alors que vous essayez de recoller les morceaux il poursuit son bonhomme de chemin à toute vitesse.

    Mais voici, celui que tout le monde attend. Une horloge sans lézard tourne à vide. Le bon grain sans l'ivraie de la folie est une erreur de la nature. En rock'n'roll si vous n'avez pas un chanteur qui capte l'attention et la tension, vous pouvez aller vous recycler dans la bicyclette sans roue. Nous le certifions Aurel n'a pas été fabriqué avec de la sciure d'isorel perforé. Sait bouger, sait chanter, sait charmer. Pas de stress, si vous le voyez soudain cavaler vers le micro qu'il a posé un peu n'importe où – surtout n'importe où - se débrouille toujours pour le rattraper juste à l'instant critique. Prend de surcroît le temps de s'ébouriffer les cheveux déjà en bataille, et hop il se lance dans le maelström enflammé de ses congénères et tout de suite l'arc-en-ciel vous sourit en pleines pluie diluvienne, ne force jamais sa voix – l'a des facilités comme l'on dit pour excuser les bons élèves d'être trop bons – mais il vous balance les lyrics avec cette justesse et cette conviction qui force le respect. Exemple, sur le Rock'n'roll de Led Zeppe n'essaie pas de se planter sur le plus haut perchoir du poulailler, il le fait en son propre ton sans esquisser une des modulations stratosphériques nécessaires, et ce sera encore plus évident sur le Whole Lotta Love, vous suit les montagnes russes, passant sans encombres des pentes les plus abruptes aux cimes les plus aiguisées.

    Bref un bon concert. Sans surprise, l'on aurait bien encore smoker on the water, un grand moment, en cachette dans les waters, mais vous connaissez la France profonde des couche-tôt, qu'il faut respecter, le concert s'est achevé bien trop tôt. Bref on a eu le meilleur de l'ADA, l'ardeur rock'n'roll !

    DEUX BECASSES D'OR

    attribuées au rigolo qui tenait à interpréter à tout prix J'ai Dix Ans de Souchon, et à la jeune fille qui s'obstinait à monopoliser le micro pour annoncer la dégustation gratuite de choux à la crème à l'autre bout du campus... Il y a des gens qui ne comprendront jamais le sens de la vraie vie ! Kick Out The Jam, motherfuckers !

    Damie Chad.

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    ( in Rock'n'Folk N° 623 / JUII 2019 )

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    Juste pour info et le plaisir de terminer cette année en citant le nom du plus emblématique des rockers. Page 88, du R'N'F 623, vous trouverez une analyse de la pochette du deuxième LP de Gene Vincent due à Patrick Boudet. Pas vraiment un acharné de la sémiotique – ce qui n'est ni un mal en soi, ni un reproche - Patrick Boudet. Je n'en dis pas plus, ayant pour l'année prochaine le projet d'une contribution vincenale dans les cartons. Keep Rockin' Til' Next Time !

    Damie Chad.

    P. S. : dans le même numéro, une page sur les Grys-Grys chroniqués à plusieurs reprises ces deux dernières années dans KR'TNT ! et le nom de Noël Deschamps, un de nos rockers français préférés, cité à la va-vite en dernière page.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 425 : KR'TNT ! 425 : MICHAEL DAVIS / FADEAWAY / LULLIES / MANESS BROTHERS / CATL / PRINCE ALBERT / LILIX & DIDI / ROCKAMBOLESQUES /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 425

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    27 / 06 / 2019

     

    MICHAEL DAVIS / FADEAWAYS / LULLIES

    MANESS BROTHERS / CATL

    PRINCE ALBERT / LILIX & DIDI / ROCKAMBOLESQUES

     

    Davis vit ses vices

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    Michael Davis fut le bassman du MC5. La parution de son autobio présente deux étranges particularités : un, I Brought Down The MC5 paraît à titre posthume car Michael Davis a cassé sa pipe en bois en 2012. Deux, elle paraît en même temps que celle de Wayne Kramer. On pourrait ajouter une troisième particularité : le récit de Michael Davis tape dans le mille là où celui de Wayne Kramer tape à côté. En lisant les deux récits, on peut mesurer ce qui fait leur différence : l’épaisseur humaine présente chez l’un et absente chez l’autre. Wayne Kramer reste en surface, comme s’il ne savait pas comment se livrer. Michael Davis plonge en profondeur dans la matière de sa vie, avec une aisance narrative qui impressionne. On appelle ça la justesse introspective. S’il est un homme qui sait décrire une dégringolade, c’est bien Michael Davis. Il décrit sa déconfiture avec un style qu’on pourrait presque qualifier de MCfifthy, tellement il s’impose, un style puissant, lapidaire et sans concession. C’est là tout ce qu’on a envie de savoir sur le MC5. Michael Davis nous raconte la vraie histoire, même s’il fait l’impasse sur quelques épisodes (Phun City, le concert Levis au 100 Club et le DTK/MC5 qu’on vit sur scène à Paris en 2003 avec Marc Arm au chant).

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    L’épisode MC5 ne représente qu’une toute petite partie de sa vie : sept ans, et pourtant, cet épisode va conditionner toute sa vie, même s’il participe ensuite à un autre projet prestigieux, Destroy All Monsters avec Ron Asheton, un épisode qui va lui aussi durer sept ans.

    Quand dans Vive Le Rock, on demande à Wayne Kramer s’il a lu l’autobio de Michael Davis, il répond que oui, et ajoute qu’il ne savait pas grand chose à son propos, car il était the quiet one, celui qui ne parle pas : il se taisait dans les réunions de groupe, et même quand il n’était pas d’accord, il ne la ramenait pas. Brother Wayne ajoute que ce livre lui a brisé le cœur - I was heartbroken to read that book - Lors du concert de MC50 en novembre dernier, quand il rendit hommage à la mémoire de Rob, Fred et Michael, tous les trois disparus, Brother Wayne avait les larmes aux yeux. Respect, criait-il en se tapant du poing sur le cœur.

    On se retrouve encore une fois avec un beau livre sur les bras. Beau par le fond et non par la forme : ce curieux objet, édité par le disquaire californien Cleopatra sur un couché brillant très lourd est l’anti-book par excellence, fabriqué par des gens qui ont du livre une vision décalée mais qui croient bien faire. Couché brillant et littérature n’ont jamais fait bon ménage, il n’est pas besoin d’être rat de bibliothèque pour le savoir. On s’attend donc à du m’as-tu vu, mais dès les premières pages, l’auteur impose un style cassant, un vrai ton, et là on dresse l’oreille : «My family was something less than open, though. We just didn’t communicate that well.» C’est sa façon de dire que dans sa famille, on ne se parlait pas beaucoup. Belle langue. Et très vite, il met en route son fantastique moteur introspectif : «Quand on démarre dans la vie, on est tous logés à la même enseigne, des little kids avec de l’enthousiasme et aucune notion du mal. On découvre le mal un peu plus tard, quand on éprouve d’énormes difficultés à obtenir ce qu’on veut.» C’est la justesse de ce regard sur la vie qui va porter le récit, et accessoirement l’histoire de ce groupe capital, le MC5. Lorsqu’il commence à s’intéresser au sexe, le jeune Michael n’y va pas de main morte : il s’éprend d’une certaine Sandy, un brune ultra-maquillée, une ex-Playboy bunny qui lui apprend à ne plus porter de sous-vêtements, qui connaît bien les hommes, qui sait comment les utiliser avant de s’en débarrasser - Don’t ever think for a moment you can outsmart this one - Pas question de rivaliser avec cette pouliche. Et petite cerise sur le gâteau, drug user extraordinaire, proud of it, prête à tout essayer - ready for anything, open to suggestions - Il nous brosse en deux pages le portrait de la salope rêvée, sex, drugs & rock’n’roll, le Graal de tous les petits rockers de banlieue - I was in the presence of a truly avant-garde mind - Oui, quand on a la chance de rencontrer une poule comme Sandy, on peut parler d’avant-garde, et pour entrer dans son monde, Michael Davis explique qu’il doit marcher sur des œufs, se montrer à la hauteur, et pas seulement au plan sexuel - I was on thin ice. This was seduction - Sandy mène la danse, the game was on, she was in full control. Un jour elle apprend à Michael qu’elle est enceinte et lui demande de pratiquer l’avortement avec une aiguille à tricoter. Ça marche. Le couple va partir à l’aventure pendant un an en Floride, puis à New York avant de revenir à Detroit pour se désintégrer dans un halo de drogues et de prostitution. Detroit est à l’époque une ville sinistrée, l’industrie automobile s’est écroulée, le commerce des drogues dures prospère et toute une génération consomme ou deale, à commencer par Sandy et Michael. Ils font ce que Peter Perrett fait à Londres à la même époque, ils dealent pour couvrir leurs besoins de dope quotidiens et payer leur loyer. Comme d’autres avant lui, Michael relate sa découverte de l’héro, il parle d’un rituel étrange, avec des gens qui prenaient ça très au sérieux - This was the holy sacrament of their religion - Michael ne porte pas jugement, il observe, comme il va observer le MC5 plus tard, de l’intérieur. Il attend les effets du shoot - I was anxious waiting for the effects which when it came was so overwhelming that resisting was futile - Il se dit emporté par la vague. Inutile de résister. Il observe. De l’intérieur.

    Il commence par fréquenter Rob Tyner. C’est l’époque où on emmenait des disques lorsqu’on allait passer la soirée chez des amis. Ce soir-là, ils écoutent The Rolling Stones Now! qui vient de sortir en fumant un joint. Un autre soir, Michael propose un acid trip à Rob, et ça se passe mal. Rob s’enferme dans sa chambre. C’est la fin de leur relation. Rob ne veut plus adresser la parole à Michael qui au moment où il écrit ses mémoires, s’interroge encore sur les raisons de cette rupture.

    Et le MC5 dans tout ça ? Justement, on y arrive : pas de MC5 sans dope. Michael explique ça très bien : «Getting high was a ritual of respect. It wasn’t about getting fucked up, il was about being intensely involved», c’était un rituel basé sur le respect du public, il ne s’agissait pas de se mettre la gueule à l’envers, il s’agissait d’être totalement impliqué, de trouver une façon d’échapper aux pratiques conventionnelles. C’est ce que les gens qui ne connaissent pas les drogues ne comprennent pas : les stupéfiants permettent de se dépasser, au plan purement artistique. Ils donnent des ailes à la créativité. En trois lignes, Michael Davis résume bien le propos. Il se régale à décrire certaines de ses visions sous LSD, il fonctionne comme un esprit libre, évoque des glorious apparitions et de vérités inexplorées. Son sens de l’observation fait toujours mouche, quand il revient sur la dope : «The drug is a painkiller. It kills pain of any kind» - «Elle annule toute forme de souffrance. En l’absence de signaux envoyés par le système nerveux, l’euphorie s’installe dans le cerveau, ce qui est normalement impossible en dehors du sommeil, mais le sommeil est un état inconscient. L’héro, c’est un rêve éveillé.» Bien sûr, il ne manque pas de faire allusion aux conditions dégradantes de sa vie de junkie, ces shoots qu’il doit souvent se faire dans l’urgence de gogues bien cra-cra, mais il rappelle qu’avant toute chose, le junk est un problème de contrôle. Quand on a perdu le contrôle de tout, de sa vie sociale et affective, la pression sanguine semble être la seule chose qui soit encore contrôlable - It’s your world and you alone are the master, which is irony - Au fond, il sait très bien qu’à ce stade, la notion même de contrôle ne signifie plus rien et il s’en fout. Wayne kramer, Fred Sonic Smith et Denis Thompson vont aussi se jeter dans la dope. Le seul qui va rester un peu à l’écart, c’est Rob Tyner.

    Wayne Kramer se considère comme le leader du groupe, mais selon Michael Davis, c’est Fred qui tire les ficelle avec, dit-il, une façon très particulière de faire passer les autres pour des abrutis qui ne comprennent rien. Le MC5 allait bien jusqu’au premier album, Kick Out The Jams - What kind of drugs was I on, you might ask - Le soir de l’enregistrement, ils étaient tous les cinq stoned, pretty well tanked on everything - Pour lui, the clarity was incredible. Le MC5 était au sommet de son art. Puis les choses vont rapidement se dégrader. Elektra rompt leur contrat et John Sinclair recase le groupe chez Atlantic : Dee Anthony devient leur manager, Frank Barsalona leur booker. Pour le groupe, c’est une façon d’entrer dans l’arène. Lors de l’enregistrement du deuxième album, Back In The USA, on fait comprendre à Michael Davis qu’il n’est pas très compétent et Wayne Kramer joue une bonne partie des lignes de basse. Les effets de la dope permettent au pauvre Michael d’évacuer ce sentiment terrible d’incompétence. Mais ce qui l’affecte le plus, c’est de voir le groupe se tirer une balle dans le pied : en jouant la carte de la perfection, le MC5 s’éloigne de ce qui fait la grandeur du premier album : l’explosion d’énergie, la liberté de ton. La production de John Landau est une catastrophe historique. Son clair et pas de basse. Michael Davis n’en finit plus de rappeler que Wayne Kramer était quelqu’un d’influençable qui prenait toutes les mauvaises décisions, comme par exemple suivre les conseils d’un Landau qui n’avait rien compris au MC5. Michael Davis : «Le propos du MC5 n’était pas la précision. Jamais de la vie. La force du MC5 se trouvait dans l’invention et la spontanéité.» À ses yeux, c’est avec cet album raté que le groupe périclite. On l’avait clairement senti à l’époque : Back In The USA fut une énorme déception. Son trop clair, from mean to clean dit Davis. Il se sentait même prêt à quitter le groupe, car il n’y retrouvait plus son compte. Mais il n’avait nulle part où aller, rien d’autre à faire. Il ne lui restait plus que la dope. Et pourtant, le groupe tournait beaucoup, des milliers de personnes venaient les voir, ils descendaient dans de grands hôtels, ils circulaient dans des limousines et jouaient en première partie de très grands groupes. Ils ne se doutaient pas qu’ils allaient rapidement s’écraser au sol.

    Selon Michael Davis, Landau eut sur le groupe une influence catastrophique. Il conseilla à Wayne Kramer de se débarrasser de John Sinclair, dont il trouvait le militantisme ridicule. Il insinuait même qu’en restant sous sa coupe, le groupe allait disparaître. Ce livre fait enfin la lumière sur les zones d’ombre de l’histoire du MC5. Une réunion est organisée et Wayne Kramer annonce à Sinclair qu’il est viré. Bien sûr, Sinclair est choqué, mais quand il demande sa part de royalties pour Back In The USA, Brother Wayne l’envoie promener - So much for the brotherhood, ricane en silence Michael Davis - D’ailleurs, il va lui arriver la même mésaventure lors d’une tournée en Europe : tout le monde est convoqué pour une réunion dans la chambre d’hôtel de Rob : «Wayne se lève et m’annonce sans hésitation que je dois quitter le groupe.» Michael explique qu’il met un certain temps à comprendre, car il ne s’y attendait pas. Alors il demande pourquoi il doit quitter le groupe. Et Fred lui répond : «On pense tous que tu n’es plus dedans - Everybody thinks you just aren’t into it» - Bon, mais comme il crève d’envie d’aller jouer en France, Michael se montre magnanime et dit qu’il est d’accord pour quitter le groupe à la fin de la tournée. Wayne lui administre alors le coup fatal : «On a déjà engagé un bassiste !» - So much for the brotherhood - Alors Michael retourne dans sa chambre. Dans les situations désespérées, si on ne veut pas sombrer, on réfléchit. Même s’il se dit choqué par l’horreur de la situation, il parvient à la surmonter en éprouvant un soulagement : celui de ne plus appartenir à ce groupe. I was free of it.

    Alors évidemment, vous ne trouverez pas ces horribles détails dans l’autobio de Wayne Kramer, car ils terniraient son image. Non pas qu’il soit en quête de respectabilité, mais les séances d’élimination au sein des groupes ne sont jamais très ragoûtantes. Autre détail capital dont Wayne Kramer ne parle pas : lorsqu’il arrive à Lexington pour y purger sa peine, il y retrouve Michael Davis, enfermé au même endroit pour les mêmes raisons : trafic de dope. Davis relate l’épisode d’un ton narquois : «Il m’envoya un jour une lettre m’expliquant qu’il devait comparaître au tribunal pour trafic de coke. Il paniquait - He was shitting his pants - à l’idée de se retrouver au ballon et me demandait de lui fournir des infos, car il souhaitait venir là où je me trouvais, à Lexington.» Et quand il est arrivé un mois plus tard, ils se sont salués... puis perdus de vue.

    Alors bien sûr, ils auront d’autres occasions de remonter sur scène ensemble. Le premier épisode que Michael Davis relate est celui du concert de reformation, le 31 décembre 1972, et le concert se passe si mal qu’à un moment donné, Wayne Kramer débranche sa guitare et quitte la scène. Un autre épisode encore plus foireux aura lieu après la mort de Rob Tyner, lors d’un concert tribute en 1991, organisé pour aider financièrement la famille de Rob. Cette fois c’est Fred qui gâche tout, avec ses deux bouteilles de vin blanc et ses trois heures de retard. Mais comme on l’a déjà indiqué, pas un mot sur le DTK/MC5. C’est vrai que dans le concert filmé à Londres au 100 Club, Michael Davis tire une drôle de tête. Il n’a vraiment pas l’air de s’amuser.

    L’épisode Destroy All Monsters se termine lui aussi en eau de boudin, même si Michael Davis apprécie les frères Asheton, ces local cats avec lesquels il se sentait le plus à l’aise. Mais en 1977, le groupe est le plus bordélique d’Amérique. Le groupe de Cary Loren était selon Davis the epitome of dysfunction. Le problème, c’est le style vocal de Niagara : she was an abomination. Elle rendait le groupe ridicule. Quand elle finit par former un couple avec Ron Asheton, ils se donnent des airs de degenerate eccentrics, dormant le jour et sortant la nuit, ce qui eut pour résultat de mettre tout le monde très mal à l’aise. Et pour couronner le tout, le groupe arrivait au mauvais moment en Angleterre, juste en pleine vague ska, aussitôt après la fin du punk et juste avant l’arrivée du metal. Our timing was impeccably wrong.

    Michael Davis dégringole toutes les marches une à une - «Pendant toute ma vie, depuis le lycée jusqu’à maintenant, à l’âge de 66 ans, je n’ai jamais eu la force d’admettre la stupidité de mon mode de vie. Les gens qui ont participé à ces nuits-marathons de beuverie sont restés mes amis, et ceux qui ne partageaient pas mon goût pour la rôtissoire disparaissaient discrètement, jusqu’au moment où je me suis demandé pourquoi je me retrouvais complètement seul.»

    Les hasards de la vie lui permettent toutefois de rencontrer une poule qui met au monde Ursula, sa fille. Mais la mère ne veut pas s’occuper d’Ursula et elle se barre. C’est là où ce récit devient extraordinairement passionnant : Michael Davis organise sa vie autour de sa fille et parvient à maintenir un semblant de stabilité matérielle, même s’il continue à se shooter. L’un de ses amis, Kenny Brown, lui vient en aide et propose d’emmener Ursula en vacances en Arizona. C’est là que Davis comprend qu’il doit quitter le Michigan et son mode de vie entièrement basé sur l’alcool et la dope - More than simply abandonning a void, I had a goal - C’est la première fois qu’il a un but dans sa vie : retrouver sa fille. C’est mieux que d’abandonner un néant. Alors il vend tout ce qu’il possède, achète une vieille Chevrolet et prend la route - Well if you ever plan to motor West - Il chante dans le texte le fameux «Route 66», la version des Stones qu’il aimait bien en 1964. Il roule sans s’arrêter, jusqu’à la limite de ses forces - «Peu de temps avant midi, le 19 septembre, j’atteignais Tucson. J’appelai Kenny d’une cabine à la station Greyhound pour qu’il m’indique la direction de sa maison. J’ai tourné au coin de la rue et là, au beau milieu du trottoir, se trouvait ma petite Ursula de six ans... Elle m’attendait.»

    Michael Davis s’installe donc à Tucson, Arizona. Il y achète même une baraque dans le désert, des chevaux et s’attache à un chien. Pour vivre, il fait le jardinier et parvient peu à peu à se stabiliser financièrement. Il raconte ça très bien, comme le font parfois les rescapés des naufrages. Ursula grandit et mais elle ne supporte pas le désert. Elle demande à retourner chez sa mère dans le Michigan. Michael Davis se retrouve seul, dramatiquement seul, avec son passé de rock star : «À mes yeux, Ron était un mec très seul, qui voulait la belle vie et jouer à être célèbre. Pour moi, c’est pareil. Le rock, c’est fait pour être vu, et rien d’autre. Même quand personne ne te regarde, tu te sens obligé de jouer ton rôle.» Il veut dire que seul au fond du désert, il est toujours l’ancien bassiste du MC5. D’ailleurs, une équipe de télévision vient le filmer dans sa baraque, pour un film qui n’est toujours pas sorti. Accablé de solitude, il s’enfonce alors encore plus dans les tréfonds de l’introspection : «Vu de l’extérieur, je paraissais calme, mais à l’intérieur, ça bouillait, je haïssais toute mon existence, parce que j’étais encore en train de chercher une femme, un groupe, une maison, une bagnole, tout ce qui avait le pouvoir de réactiver cette ferveur que j’éprouvais quand j’étais plus jeune.» Il va jusqu’au bout de lui-même, comme compressé par le poids de la solitude, et ça prend des proportions hallucinantes. Plus besoin de LSD : «Des tas de gens croient qu’il existe une vie après la mort, mais je crois que s’il existe autre chose, ce n’est pas la vie. Je pense que la vie est celle qu’on vit, et quand on meurt, on rejoint ‘Le Grande Énergie’. Se réincarne-t-on ? J’en doute. Le Paradis et l’Enfer sont les fruits de l’imagination des anciens. On est récompensé ou puni pendant qu’on vit, pas quand on est mort. Ici, chaque jour est le jour du jugement dernier.» Comme la rue où il habite ne porte pas de nom, il l’appelle the road with no name. Alors il ne sait pas où il est, mais comme il sait qui il est, il pense que le compte est bon - That has to be enough - Fantastique ! Et il termine sur un terrible constat : «Le côté avenant de ma nature m’a aidé à trouver des amis, des femmes et des gens de toutes sortes tout au long du chemin, mais j’ai toujours trouvé le moyen de détruire ce qui pourtant se présentait si bien. Ce qui est bien plus grave, c’est que cette réalité ne m’a jamais effleuré l’esprit, jusqu’à aujourd’hui, au moment où j’écris ceci. Tout ce que je peux espérer, c’est d’avoir appris à vivre avec cette réalité.»

    S’il est bien une chose qu’on finit par apprécier avec le temps, c’est découvrir que les gens qu’on admire sont aussi des gens intéressants.

    Signé : Cazengler, Davicelard

    Michael Davis. I Brought Down The MC5. Cleopatra 2018

     

    The Fadeaways don’t fade away

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    Quand on les voit déambuler avant le concert, on a du mal à les prendre au sérieux. Ces trois mini-Japs ne mesurent qu’un mètre cinquante et doivent peser dans les trente-cinq kilos. Ils marchent vite et poussent des petits cris perçants. L’un d’eux porte des lunettes de vue et marche comme un cowboy, avec les jambes prodigieusement arquées. Ils rient tous les trois aux éclats. On voit toutes leurs dents. Ils s’amusent entre eux et ne se mélangent pas avec les gros occidentaux. L’un d’eux se penche en avant pour présenter son cul et l’autre lève son bras en l’air comme le ferait un clown pour lui envoyer une fessée retentissante. Paf ! Ça doit être un gag japonais, en tous les cas, ils en rigolent comme des bossus. Ils trimbalent tous les trois des belles chevelures avantageuses, du vrai noir de Japan jais. De quoi faire rêver Johnny Thunders. L’un d’eux s’est même taillé des mèches au pif pour donner à sa coupe une allure sacrément chaotique, qu’il rehausse en portant une énorme boucle d’oreille vert fluo. Et pour couronner le tout, ils portent les mêmes fringues : maillot rayé noir et blanc, jean noir et baskets, comme s’ils voulaient parodier l’imagerie garage. Un peu comme si les Pieds Nickelés faisaient du garage. On rajoute des lunettes noires, et le tour est joué. C’est un cliché à six pattes qui se dandine, ou si tu préfères trois clichés à deux pattes. Parce qu’ils s’amusent comme des gosses, on crève d’envie d’aller jouer avec eux. En fait ils s’amusent pour se détendre avant de jouer. Comme chacun sait, il y a jeu et jeu. Et chez les Japonais, le notion de jeu se différencie légèrement de la nôtre.

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    Eh oui, la différence saute aux yeux dès qu’ils montent sur scène pour attaquer un set qu’il faut bien qualifier d’explosif. Ils ne jouent plus dans un bac à sable, ils jouent à la vie à la mort de la mortadelle, c’est du blast d’intraveineuse sous haute pression. Le garage-rock semble sortir de sa banalité et se redresse d’un bond, comme le fait le comte Orloff à la tombée du jour.

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    The Fadeaways font partie des révélations et des bénédictions, ces trois branleurs rockent le Cosmic comme peu de gens savent le faire, avec tout ce qu’ils ont dans le ventre, et du coup, on en oublie la chaleur à crever et ce mauvais punch privé de rhum. Dès les premières secondes, on sait qu’ils vont créer l’événement et on se sent soudain transformé en Bernadette Soubirou qui vient d’apercevoir sa révélation, transformé en Moïse qui vient de se casser la gueule dans le buisson ardent et qui voit des voix, on se sent transporté dans le monde intermédiaire des Beautiful Gardens de la béatitude, on entre en osmose totale avec ce beat des reins qui pulsent ces trois avortons miraculeux.

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    On adhère au parti des Fadeaways, on se sent prêt à en bouffer jusqu’à la fin des temps, on voudrait qu’ils n’arrêtent jamais, le temps devient magique et s’écoule comme une rivière de miel dans un monde redevenu idéal. Ils sonnent comme des Japanse monsters, ils en deviennent beaux comme des icônes, ces icônes dont raffolent tant les Japonais, justement. Le bassiste chante avec un aplomb ahurissant, il est une sorte d’Asterix japonais, tombé dedans quand il était petit. Il joue ses gammes à l’aveugle, mais avec une vélocité qui ferait rêver un velocity-man comme Jack Bruce. Sa main gauche court sur le manche sans jamais trop s’éloigner des dominantes et il gratte prosaïquement ses deux cordes d’une main droite dressed to kill Bill. Fantastique aplomb. Ephemera branquignola. Il doit vite enlever ses lunettes noires à cause de la chaleur, mais il maintient une tension infernale. C’est un coriace, il sait ce qu’il veut. Il gueule dans son micro, mais avec tout le sel de la terre. Les deux autres font aussi le show, chacun à sa manière.

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    Le petit guitariste se paye tous les luxes : un son taillé sur mesure pour enfuzzer les foules, une fluidité de jeu qu’il faut bien hélas qualifier d’orientale, un sens inné de l’interventionnisme, car on sait que le garage se nourrit essentiellement d’incursions intestines déflagratoires et petite cerise sur le gâteau, il se permet d’aller surfer sur la mer des mains tout en continuant de passer ses solos d’antho à Toto, et la mer de mains le rejette sur la scène au moment où reprend le couplet. Quant au batteur, avec son incroyable petite gueule de gouape japonaise et sa boucle d’oreille vert fluo, il tape absolument tout ce qu’il peut. A-t-on déjà vu un batteur taper autant ? La réponse est non. Impossible. Il tape et ratatape. C’est un fou. Il est penché sur un tom et frappe. En voyant jouer ce groupe miraculeux, on comprend une chose : comme les Japonais ne pourront jamais rivaliser avec les géants du garage anglais ou américain, ils sont obligé de recourir à la démesure de la surenchère. C’est ce que fait Guitar Wolf. C’est ce que faisait Thee Michelle Gun Elephant. Les Japonais chantent mal, alors ils compensent avec autre chose.

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    Les Fadeaways jouent des classiques, mais avec une énergie démesurée, leurs versions de «Louie Louie» et de «The Witch» passent comme des lettres à la poste, on les a entendues dix mille fois, mais quel bonheur de les voir jouer ça. Ils se situent au cœur de la véracité catégorielle. Mais ils ne s’arrêtent pas là. Ils rajoutent des acrobaties. Comme ils sont légers, ils peuvent se permettre de faire les cons dans l’espace. Tout le monde se souvient de Steve Jones qui avait failli se casser la gueule en sautant en l’air lors de la première reformation des Pistols. Trop gros. Là, c’est le contraire. Le bassman de Fadeways finit chaque cut avec un bond de deux mètres en l’air. Le batteur monte sur son tabouret et s’amuse à retomber dans ses cymbales, au risque de se trancher un bras. Lorsque le guitariste va faire un tour en mer de mains, il lui arrive d’avoir à se rétablir brutalement quand il est mal rejeté. Il fait une espèce de saut de carpe en l’air pour se remettre dans le bon sens tout en continuant à jouer. Ces mecs prennent des risques incroyables, un peu à la manière du petit Jap des Stomping Riff Raff qui s’était laissé tomber sur le dos du haut de la grande scène du Rétro de Béthune. Entre trois et quatre mètres. Plaaaf ! Tout le monde le croyait mort. Non, il s’est relevé avec sa guitare et a regagné le backstage en boitillant. En cours de set, le bassman des Fadeaways grimpe au sommet de son ampli basse et fait un grand saut pour revenir se planter derrière le micro. En fin de set, il va réussir à nous éberluer avec un ultime coup de Japanese Jarnac : il monte sur l’estrade de batterie et tourne le dos au public.

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    Oh, l’estrade n’est pas bien haute, disons cinquante centimètres. Il saute en l’air et fait deux sauts périlleux arrière avant de retomber miraculeusement sur ses pieds. La foule pousse un ooooh de stupéfaction. On croyait vraiment qu’il allait tomber sur le dos, car pour réussir un coup pareil, il faut un écart beaucoup plus important entre le point de départ et le point de chute. Comment a-t-il réussi ? Dans vingt ans, on s’interrogera encore.

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    Pas de surprise côté albums, les Fadeaways y proposent un excellent garage, le même que celui qu’on entend depuis des décennies, avec la touche japonaise en plus. Teenage Hitsville vaut le détour pour trois bonnes raisons, à commence par «That Girl», un hit garage bien énervé qu’ils jouent les doigts dans le nez. Toyozo chante ça avec sa petite japanese niak, c’est extrêmement convaincu d’avance, bien nettoyé au lance-flamme par ce sale petit démon d’Assman. Il joue à coups d’incursions massives dans le sugarshit. Ils gagnent leur crédibilité pied à pied. L’autre grand phare dans la nuit s’appelle «Shut Your Mouth», un cut emblématique chanté à la clameur de type early Isleys et enroulé au riff comme un hit des Standells. Ils savent monter les œufs du garage en neige. Troisième passage obligé pour tout amateur de garage : «Ain’t Got No You Love», bien pointé aux accords de plomb. Toyozo chante ça avec une niaque considérable, ce petit Jap a le feu sacré, il chante avec toute la délinquance dont il est capable. Ce branleur des faubourgs de Tokyo est un véritable roi de la fosse à vidange. Bon, ils font aussi un clin d’œil appuyé à «Louie Louie» avec «Lou Lou», à grand renforts de lose my mind et de belles basslines voyageuses qui s’enroulent et se déroulent à gogo. On admire cette science profonde du bassmatic mais aussi l’incroyable cohésion du trio. Quatre bonnes pioches dans un album de garage moderne, ça mérite d’être noté. Notons aussi qu’on retrouve avec les pochettes Soundflat toute l’esthétique des pochettes garage, une esthétique qui d’ailleurs finit par donner la nausée, tellement les labels en ont abusé, depuis l’âge d’or de Crypt.

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    Nos acrobates préférés viennent de sortir un bel album de reprises, Transworld 60’s Punk Nuggets. Quatre raisons de ne pas faire la fine bouche. Un, la reprise du «Midnight To Six Man» des Pretties. Ils osent ! Oh, ils en ont les moyens. Et doublement les moyens. Toyozo se fond dans l’aristocratie londonienne avec une sorte de bienfondé délibéré. Les Fadeaways jouent leur Midnight à la clameur sourde. Deux, «I Don’t Care». Toyozo y bat tous les records de délinquance juvénile. Il regorge littéralement de ressources naturelles et sait s’arsouiller pour instiller son petit shoot d’I don’t care. C’est ce qu’on appelle monter un hit garage à l’émulsion définitive. Trois, «How Do You Feel». Cette fois, Assman fait le show. Ce petit mec est un guitar slinger extrêmement agréable à écouter. Il joue chaque fois avec une fraîcheur de ton et une sorte de petite inventivité infectueuse. Ils font aussi un reprise du «Sorry» des Easybeats qui sonne comme le «Locomotive Breath» de Jethro Tull. En fait, rien qu’avec les trois premiers cuts de l’A, «Sorry», «I Don’t Care» et «Shake It Some More», c’est dans la poche. Ils ramènent tant et tant de son qu’on les écoute avec un plaisir non feint. Leur album de reprises sort vraiment de l’ordinaire. Toyozo chante comme un cake et Assman passe des killer solo flash à la coule. Toutes ses interventions sont triées sur le volet. Toyozo quant à lui fait rouler bouler son bassmatic au bon temps roulez. Quatre : s’il faut emmener l’une de leurs reprises sur l’île déserte, c’est bien sûr celle d’«I’ll Be Doggone» des Tages. Toyozo et ses deux amis se baladent dans le garage comme des princes, avec un sens aigu de la classe binaire. Assman intervient toujours à propos, sec et élusif. Ils font du vieux standard des Tages une merveille de groove rebondi. C’est le garage caoutchouteux dont les filles raffolent.

    Signé : Cazengler, Fade tout court

    Fadeaways. Cosmic Trip #23. The Wild’n’Crazy Rock’n’Roll Festival. Bourges (18). 1er juin 2019

    Fadeaways. Teenage Hitsville. Soundflat Records 2016

    Fadeaways. Transworld 60’s Punk Nuggets. Soundflat Records 2018

     

     Psychedelic Lullies Pop

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    Les Lullies sont tellement bons qu’ils pourraient presque sortir d’un vieil album des Blues Magoos, même si leur son et celui des Magoos n’ont rien à voir. On parle d’ici de punchy punch. Voici quarante ans, on aurait vendu son père et sa mère pour cet album des Blue Magoos. Aujourd’hui on ferait la même chose pour un ticket d’entrée au concert des Lullies. On disait autrefois voir ‘Rome et mourir’. De nos jours, le gens disent ‘voir les Lullies et mourir’. Les gens, enfin, ceux qui descendent à la cave pour les voir jouer.

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    C’est du bon wham bam, bien ficelé, joué ventre à terre, un wham bam qui ne traîne pas en chemin, du bon blast bien dodu comme on l’aime. Les Lullies, c’est du sans histoires. C’est vite réglé, une heure et tu as ta dose. C’est même servi sur un petit plateau d’argent. Pas de frime, du son sec et net. Du wham bam, tout bêtement.

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    Ces mecs tombent un peu du ciel, de Montpellier, plus exactement. Roméo le chanteur et Manah le batteur fou sont une moitié des Grys-Grys qui comme chacun sait traînent déjà une belle réputation de revivalists sixties. Ils ont enrôlé un guitariste et un bassman pour monter les Lullies et taper dans un son plus 77. À certains moments, on croit même rêver car par son look et sa niaque, Roméo ressuscite le fantôme des Saints de la première époque. Il dégage autant de vapeur que Chris Bailey au temps du mighty «Nights In Venice» et c’est peu dire. Il a un sens du rumble aussi inné que celui de Chris Bailey. Roméo est un frontman assez complet, il sait poser un chant et multiplier les incursions instestines sur sa guitare en plexiglas. Il cultive l’art de la virule et du killer solo flash.

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    Attention à Manah, le batteur fou, il volerait presque le show. On n’avait pas vu un drumbeater aussi déterminé à vaincre depuis longtemps, au moins depuis le show des Vibrators ou encore celui de Guitar Wolf. Manah est de la même trempe que Toru et Eddie Edwards : il bat sans pitié pour les canards boiteux. Il envoie le beat au tapis, comme un boxeur. D’ailleurs il joue en short. Ses tatouages rivalisent de classe avec ceux de Jungle Jim Chandler qui accompagnait les Cramps à l’Élysée Montmartre : un aigle aux ailes déployées couvrait le poitrail de Chandler et une magnifique chauve-souris orne celle de Manah. Ça n’a l’air de rien comme ça, mais ces petits détails comptent beaucoup. Le rock est parfois un art auquel on choisit de consacrer sa vie, alors autant le faire correctement. Ce qui est le cas des Lullies.

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    Tous leurs choix sont les bons, look, son, professionnalisme du set, côté junk de la jeunesse éternelle, énergie et classe référentielle. Comme si le rock continuait d’être un éternel recommencement. Mine de rien, ces fantastiques branleurs renvoient tout le monde au vestiaire du punk-rock, lorsque régnaient les Heartbreakers, les Saints et les Damned. Ils jouent bien sûr les cuts de leur album, mais ils calent dans le menu une belle reprise du «Heart Of The City» de Nick Lowe, qui, on s’en souvient, enregistrait des singles bien foutus et produisait quelques groupes. Tiens, les Damned, par exemple. Quand ils virent un peu power-pop, les Lullies sonnent comme les Real Kids. Ils ne se goinfrent pas de Nutella mais de bons disques. Leurs influences sont claires et nettes et sans bavures. Ils pourraient presque sonner parfois comme les Ramones. Morceaux enchaînés, pas de setlist, on sent le groupe bien rôdé.

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    Quand on lit l’avant dernier numéro de Dig It - dont ils font la couverture - on découvre qu’ils tournent déjà dans le monde entier. D’ailleurs l’interview est marrante. Roméo aime bien déconner. Elle se termine par un blind test et il reconnaît un single de John De Cann, ce qui est assez révélateur. Il dit aussi avoir apprécié le recueil de souvenirs d’Andrew Matheson, chanteur des Hollywood Brats.

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    L’album ? On peut l’acheter ou ne pas l’acheter. Ce n’est pas ça qui changera le cours du monde. Au pire, ça fait un bon album de plus dans l’étagère. On y retrouve évidemment tout ce qui fait le charme du set : les solo taillés à la croupière, le gras double d’une grande finesse et l’aérodynamisme du blast, comme dans «Don’t Blame You», un cut en forme de concentré de dégelée royale qui descend tout seul aux enfers. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Avec «Supermarket», on se croirait à Londres en 1978, car ça rue dans le doubledeck, c’est monté sur un beat ultra précipité et chanté à la petite renâcle, selon les lois de l’insistance en vigueur cette année-là. On retrouvera le rumble des Saints dans «Let It Out». Les connaisseurs reconnaîtront le son de Swampland, une savante mélasse de garage-punk embarquée par des bourres de basse de rêve. Leur façon de claquer les retours de couplets est typique des Saints. Avec son riff délétère, «Night Klub» n’est rien d’autre qu’une partie gagnée d’avance. On a déjà entendu ça mille fois, mais sur scène, c’est accueilli à bras ouverts. Ils jouent leurs petits ponts en toute impunité. La bassline de type Hot Rods donne au Klub une patine pub-rock. Et c’est en écoutant «Mourir D’Ennui» qu’on songe aux Real Kids. Ils jettent l’ancre dans l’anse de ce vieux son trépidé et ça leur va bien. L’un d’eux siffle à l’entrée du solo, comme au temps des Dolls. Bien vu. On retrouve des échos de «Get Off The Phone» dans le «Meet The Man» qui ouvre le bal de la B. Une B qui réserve son petit lot de surprises : on croirait entendre un groupe de Camden, tellement le rock’n’roll de «7 AM» sonne juste. Ils connaissent toutes les ficelles de caleçon, ils jouent leur destin aux dés du rock et gagnent à tous les coups. On pourrait croire qu’ils trichent, mais non, ils ne trichent pas. Ils ne pipent pas les dés. Comme Luke la Main Froide, ils jouent sur du velours. Les virées en solo sont des merveilles de perforation viscérale. Roméo vrille sans ciller. Il faut le voir pour le croire. La seule reprise de l’album est un cut du plus ténébreux des géants de l’underground, Sonny Vincent. Ça s’appelle «Bad Attitude» et ça relève du trash-punk d’acharnement, avec des cassures de rythme et une sauce de solo concomitante à volonté. Ce mec swingue au-dessus du son, c’est tout simplement admirable. On retrouve le panache des Saints dans «Leavin’ With Me». La prod met en valeur le pulsatif de la section rythmique. Ces deux-là font tout ce qu’il faut pour devenir imbattables. Manah fait la loco, il faut le voir foncer à travers la plaine.

    Signé : Cazengler, Luli rastaquouère

    Lullies. Le Trois Pièces. Rouen (76). 11 juin 2019

    Lullies. Les Lullies. Slovenly Recordings 2018

    MONTREUIL / 19 – 06 – 2019

    LA COMEDIA

    MANESS BROTHERS / CATL

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    La Comedia s'internationalise. Deux groupes, l'un du Canada et l'autre de la grande Amérique. Autant vous dire que la teuf-teuf galope à tous crins au travers des plaines infinies de la Seine & Marne. Il est des rendez-vous ratés qui seraient impardonnables.

    MANESS BROTHERS

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    L'on n'échappe pas à son destin. Que faire d'autre, lorsque l'on gîte de l'autre côté de l'Atlantique, au confluent du Mississippi et du Missouri, dans dans la ville mythique de St Louis, si ce n'est du blues ? Les Maness Brothers s'adonnent donc naturellement au blues, au Heavy Delta Blues serait-on tenté de dire. Very Heavy si l'on considère la planche à delays de David aussi fournie qu'un tableau de bord de Boeing 737. Mais l'esprit du delta est là. Et il vous tombe dessus et vous enserre de ses serres acérées tel un oiseau de proie qui choit de son poids de mort sur un malheureux rongeur. La faute à Jake. Tout seul. Sans que personne ne s'y attende. L'a poussé un hurlement, un appel d'avertissement et de ralliement, un holler diabolique, un long cri primal, un condensé de toutes les terreurs de l'humanité concassées et ramassées en une torrentueuse cascade de haine néolithique de tout asservissement.

    Et tout de suite David embraye sur sa guitare. Un effroyable cataclysme sonore vous emboutit l'âme par toutes les pores de la peau. Ecrasement maximal, le son est en vous, accentue la pression de vos artère et vous pulvérise le cerveau, si tant est qu'il vous en reste encore un. Jake chante comme la tempête souffle dans le désert et les alligators sortent des mangroves et attaquent la ville. Demain ils seront les rois de la planète et nous assisterons au retour des dinosaures. Jake est le virtuose de la grosse caisse. Il ne tape pas, il kick out the jam à chaque battement. Jake ne joue pas, il enfonce le réel, il défenestre la réalité et David persévère au plus profond des cercles de l'enfer.

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    Ils ne sont que deux, deux grands gars avec des cheveux soyeux encore plus longs, mais ils font de la musique à la manière des bulldozers, ils poussent, ils arrachent, ils moissonnent, ils déblaient les déchets de notre monde, pour les jeter l'on ne sait où. Sans doute est-ce folie, car une fois qu'ils seront allés tout droit devant eux, seront-ils forcés de revenir à l'endroit d'où ils sont partis, Mais la structure du blues est ainsi, toujours recommencée, au bout de quelques mesures vous voici une nouvelle fois au début de la ronde, et il vous faut repousser le rocher de Sisyphe jusqu'à sa culminance extrême d'où il basculera et déboulera sur vous vous réduisant en charpie sanglante, les Maness Brothers parce qu'ils poussent le blues dans ses ultimes conséquences stoneriennes, l'aiguisent à la manière d'un boomerang effilé qui tournoie sur lui-même et se retourne vers son lanceur et le lacère de milliers d'estafilades. Le blues est une musique masochiste mais vous ne trouverez pas mieux pour éradiquer le vieux monde, le faire reculer, le mettre hors-jeu et puis résister pas à pas quand il contre-attaque, vous repousse dans les extrémités les plus sombres, les marges les plus marécageuses et qu'il reprend toute sa place, toute sa dominance écrasante et absolue.

    Alors dans ce combat douteux, les Maness Brothers en appellent à toutes les forces éparses, les grains de blé humain sous l'impavide meule broyeuse se transforment en pierres d'achoppement, en aérolithes de fureur désespérée et la musique devient tonitruance extrême, le chant incantation voodoïque et le grand serpent du blues encore une fois se mord la queue et réduit la circonférence de son anneau éternel jusqu'à vous broyer dans l'étau de sa musculeuse et irrémédiable puissance. Les Maness Brothers expriment la quintessence du blues, y parviennent non pas pas par une opération de réduction infinie mais au contraire par une surmultiplication sonore ravageuse. Surchauffent le tintamarre à tel point que l'alambic des monnshiners explose, il ne s'agit pas de boire sa fiole personnelle réservé à quelques élus, mais d'arroser les gosiers assoiffés du monde entier, de déclencher une pluie diluvienne qui ne vous sauvera pas mais qui vous tirera de la torpeur de votre impuissance.

    Un set assez court mais suffisant pour ébranler les fondations des acceptations sociétales. Jake et David descendent de scène, avec cette sorte d'humilité d'ouvriers de l'horrible qui viennent d'achever leur part de travail. A vous de prendre la suite, de terrasser les dragons de papier de votre existence. Magnifique.

    CATL

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    Tonnerre et torrent de Toronto. J'étais sorti durant l'inter-set, suis rentré dare-dare aux deux premiers coups de caisse claire. Il est des sonorités qui ne trompent pas. Après le dirty heavy blues, le nouveau groupe faisait un grand pas en avant dans le gouffre du high hot rock'n'roll. Il est des soirs où tout s'enchaîne souverainement. Encore un duo. Batterie réduite au minimum, deux caisses claires, un point c'est tout, et une simple guitare sans ribambelle de delays. Une fille et un garçon. Rien d'autre. Un set rock'n'roll de toute beauté.

    Pure real rock'n'roll. Pas d'embrouille, pour un public français attaché à la gloire irréfragable des pionniers. Non quelque chose d'autre. Pas la story des greats rockers, encore plus profond, ce sentiment de délivrance que fut l'apparition du rock'n'roll dans les adolescences corsetées des années cinquante, le bouchon champagne qui pète et la bouteille trop longtemps comprimée qui explose.

    Sarah K est à la batterie. Sarah ! Une fille de rêve dans ses cheveux blonds. Tant de joie, tant d'énergie. Catl à la guitare fournit le son. Sarah le met en forme. C'est elle qui découpe. Qui lui donne forme. Qui le sculpte. Qui lui insuffle sens et esprit. Le sourire et la fougue. Elle danse. Une ballerine folle. Une marionnette sans fil qui à chaque mouvement nous enseigne les lois de la liberté. Shakin' Sarah ! Non elle ne tape ni avec avec baguettes, ni avec mailloche, certes elle possède ces instruments, mais c'est avec tout son corps mouvant qu'elle impulse une pulsation originelle, un son de sang, une éblouissance artérielle, un son charnel, un don de soi à chaque battement. En rien rivée à ses toms. Elle est autour. Toujours présente à l'instant précis du temps à marquer, mais entre temps, ailleurs à mille lieues dans le ballet jubilatoire d'une exultation sans borne. Une espèce de scalp-dance sans poteau de torture, une exaltation de grand pow wow indien.

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    Elle chante. Comment fait-elle dans son remuement infini pour se concentrer à cette tâche essentielle. Je ne sais. Mais elle a la voix des profondeurs. Qui sort des entrailles, du monde intérieur, de la bouche d'ombre, un chant de tumulte et d'allégresse, une apostrophe au bonheur du mode, un hymne au soleil de vivre, à la beauté d'être, seulement et pleinement présence d'être. Une sarabande de faucons qui se lèvent dans votre cœur et s'envolent haut très haut dans des hauteurs que vous avez crues inaccessibles.

    Catl courbé sur sa guitare. Chante aussi en fausse sourdine assourdissante. Il passe les riffs. Les commence à la Chuck Berry – n'oubliez pas que nous sommes en plein rock'n'roll – oui mais le plus intéressant c'est la manière dont il les termine. Ou ne les termine pas. Lui il les ouvre. Leur donne une ampleur, un suivi inédit. Vous aimeriez que je vous cite un nom de guitariste connu qui s'est avancé dans ce style de démarche, je n'en vois qu'un malheureusement à vous proposer, celui de Catl, l'a son truc à lui de régler ou de dérégler le problème, une espèce de fluidité rythmique, qui ne s'amenuise jamais, au contraire, il hausse le ton, et il contribue nettement à l'allant de Sarah. De temps en temps il n'y tient plus, il s'approche d'elle, en une espèce de marche de canard gnomique, en adoration devant l'ondine, et même à plusieurs fois il se glisse derrière elle, en une sorte de mime dionysiaque et priapique, mais bien vite il revient à son ampli comme s'il s'éloignait d'un trésor.

    Un rythme de plus en plus rapide et un son de plus en plus violent. Sont carrément émerveillants. L'on croit que l'on est arrivé au dernier morceau. Au paroxysme de la fête païenne. Mais il ne faut jamais croire, juste penser que l'impossible est toujours possible. Et ils repartent pour un dernier éclat, le plus extravagant, le plus mirifique. L'on se dit que c'est trop, que cette fois Sarah ne pourra pas taper plus vite et chanter plus fort, mais elle nous détrompe, par trois fois Catl pousse l'incandescence de ses riffs au plus profond des fournaises de l'enfer. Mais à la quatrième, c'est trop. Sarah s'effondre. Elle tombe. Elle meurt. Allongée sur le bois de cercueil de la scène, les quatre membres écartés. Mais ce n'est pas grave, elle est encore plus belle morte que vivante. El l'on assiste à la résurrection, on ne l'espérait pas, on le savait, les déesses sont immortelles, elles se relève et toute pimpante, le corps embuée de la rosée de sa sueur elle repart au combat dans un final grandiose.

    Ce soir le rock'n'roll s'est fait fille. Elle s'appelait Sarah K.

    Damie Chad.

    ( Photos : Whisky and Maness on stage : Catl

    autres photos : FB des artistes )

    THIS SHAKIN'HOUSE / CATL

    ( Catl . Records 002. )

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    Catl : vocals, guitar, banjo / Sarah K : vocals, drums, organ, piano, accordéon, percussion.

    Lamplight the way : débute lentement profitez-en pour une dernière prière, car très vite c'est la nef des fous, une rythmique de dingue à la Jerry Lou, et de temps en temps vous avez l'impression d'un impression d'une tribu de zombie en folie, un peu comme la Pink Thunderbird de Gene Vincent, mais je les soupçonne d'avoir coupé les freins juste pour s'écraser sur le mur du son à fin. Resistance place : plus doux, c'est Sarah qui s'empare du vocal, magistral, et bien sûr on finit par agiter les mouchoirs, elle stompe tout mou, le train s'élance pesamment, elle fait durer le plaisir, Catl, en profite pour faire larmoyer sa guitare qui fuit comme un robinet qui fait déborder la baignoire, Sarah s'emporte et puis se calme, un peu comme le Vésuve qui relâche un panache de fumée juste pour vous avertir. Tant pis pour vous si vous ne vous êtes pas mis à l'abri. Gateway blues : tiens ils ouvrent le portail du blues, y a un harmonica qui tressaute joliment, un peu à la Not Fade Away et Sarah prend le lyric, elle étire sa voix comme un python réticulé qui s'éveille, tiens elle s'enroule autour de votre cou et elle serre de plus en fou, affolement général, trop tard. F. U. Blues : Pete Ross est venu avec son harmonica, joue plutôt rosse que rose, vous avez Catl qui fait la contre-voix, Sarah qui passe les ordres et le trio maudit se livre à une déjantée blues des plus cavalantes, mais pourquoi sont-ils obligés de temps en temps de se livrer à des éclats de chaos échevelé. Pour nous faire du bien. Shakin' House Blues : ça fuse et ça pulse, l'harmo vous broute la boite crânienne, Sarah tape dessus pour que ça ne se voit pas trop, des banderilles de guitares n'en finissent pas de tomber comme volée de flèches sioux, le train fonce dans la nuit et dans le décor. Ne s'arrête plus jamais. Save myself : vous remettent le piano à la Little Richard, chantent comme s'ils aboyaient, ces gens-là sont des amoureux du grabuge, ça chicore sauvage, ça ne s'est pas arrêté mais c'est reparti comme en 14 avec l'attaque à la baïonnette. Bastringue total. Dead water Disco : rien que le plaisir de poser des voix sur des élonguements de rails qui vous courent tout droit vers l'enfer du blues, Sarah plus féline que jamais feule de toutes ses amygdales, remplace le bedeau pour chanter à votre enterrement. Elle se tire de cette sale histoire beaucoup mieux de vous. Frottis de cordes terminal comme des pelletées de terre sur votre cercueil, à la fin vous avez une chorale d'anges. Waiting list : vous paierez cher pour rester infiniment sur cette liste d'attente, juste une espèce de maelström phonique avec des verroteries d'harmo aussi tranchants que du verre. Catl mène la danse enfiévrée. Hold my body down : le blues susurré comme une menace qui point, une corde qui se répète et Sarah qui rejoint le chœur, sûr qu'elle n'est pas venue pour passer le temps, gradation subite, l'infernal boxon recommence, on ne devrait jamais les laisser ensemble vous transforment une séance d'enregistrement en pétaudière assassine. Ne vous penchez par la fenêtre pour chercher une issue de secours, il n'y en a pas et c'est dangereux. Klaxonne très dur en fin de morceau. Awake all night ( song for witness ) : Sarah ne sort pas sa poêle à frire c'est Catl qui se colle au banjo, Sarah se rencarde à l'accordéon. Retour au country. Mais du temps où les routes n'étaient pas goudronnées et où les bisons venaient paître dans votre cuisine. Pas d'inquiétude, la rude voix de notre couple de fermiers vous chasse les méchantes bébêtes sans problème.

    Un beau disque. Une espèce de psychoblues déjanté, pour ceux qui aiment les étiquettes du côté des Cramps et du Gun Club. Une revisitation des origines mythiques du rock'n'roll. Les amateurs se précipiteront. Les autres, vaut mieux qu'ils ne fourrent pas leur main dans ce nid de crotales. En plus les urgences sont en grève.

    Damie Chad.

     

    SOCIETE TRANS-HUMAINE

    PRINCE ALBERT

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    Cedrick Adam : guitare, chant + text / Virgile Maruani : guitare, choeurs, synthé, violon + mix / Cyprien Ortuno : basse + choeur / Olivier Arnold : batterie

    Désinvolte : la voix devant, ce qui n'empêche pas derrière ça galope sec, mais parfois il est important que l'oriflamme que l'on agite soit bien visible et compréhensible, portrait d'une génération composée d'unicités qui ne croit plus en rien, certes le futur a disparu mais le présent est encore à portée de mains. Il suffit de vouloir. Nature humaine : superbe morceau, ne s'agit pas de se demander si l'homme est naturellement bon ou mauvais mais de savoir si nous serons dignes de la folie qui nous emporte à l'assaut des barrières vermoulues de l'ancien monde. Levez-vous orages désirés ! disait Chateaubriand voici deux siècles... La flamme : orchestration lyrique, guitare rythmique, folkly, hymne au rassemblement, à la résistance, une analyse politique sans concession, il est temps que tout le monde s'y mette et déterre la hache de guerre. En l'air : attaque tous azimuts sur les médias, la démocratie représentative, le discours économico-libéral... il serait peut-être temps d'arrêter d'écouter la télé, ne vont va pas plus loin, à vous d'en tirer les conclusions... La patrie des Iroquois : ni flics, ni lois, ni chefs, la patrie des Iroquois sent bon l'anarchie, suffit de la rejoindre, de quitter travail boulot, patrons, prisons. La nouvelle modernité : tout va mal, si l'homme est souvent machine à broyer ses semblables, sa nature est celle de la pierre d'achoppement. Détruire la machine ne sera pas facile, mais n'oublions pas que nous sommes mortels. Prince Albert : le prince n'est pas en grande forme ce matin, mais ce n'est pas grave, l'a sa princesse avec lui, que lui importe le reste... Société trans-humaine : les nouvelles utopies ne sont peut-être pas aussi belles qu'elles le promettent. Méfiez-vous de ce que l'on vous offre, et de ceux qui critiquent votre réalité pour la remplacer par une autre encore pire. Ne perdez pas votre humanité. Sur mon paratonnerre : un visage éphémère entrevu durant un set, assez pour allumer le feu à l'intérieur, la suite de l'histoire n'est pas intéressante, il est des incendies qui brûlent toujours.

    Superbe disque. Des textes intelligents, dans l'air du temps, de cette révolte qui gronde, surgit, et puis disparaît, pour renaître ailleurs, mille petits foyers qui s'allument un peu partout et puis s'éteignent, mais l'on sent que le grand incendie est pour bientôt. Une musique qui cogne et détale droit devant comme un monstrueux feu follet qui s'échappe pour vous montrer le chemin de la révolte. N'oubliez pas que vous êtes tous des Princes Albert et qu'il vous faut conquérir le royaume de votre propre liberté.

    Dans quelques années l'on dira : le Prince Albert, il avait tout prophétisé. Z'oui, mais essayez de vivre, sans inconséquence, au présent ! Réveillez-vous !

    Damie Chad.

    YOUNG GIRLS PUNK ROCK

    LILIX & DIDI

    ( M & O Music / 089 / 2018 )

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    Didi : chant, batterie, basse / Lilix : batterie, basse, choeur / Zo : clavier, guitare, choeur / Lio : guitare.

    Un vieux groupe, même si elles n'ont que seize et dix-sept ans. Ont déjà un autre disque à leur actif enregistré à l'âge de douze. Ce ne sont pas des surdouées – c'est ainsi maintenant que l'on appelle les élèves, qui par ennui et manque d'appétence vitale, ne font rien au collège – Lionel Riss guitariste et géniteur de Didi, qui fut la cheville ouvrière d'Alexx et les Moonshiners, que vous ne confondrez pas avec les ( Fabuleux ) Moonshiners chroniqués ici-même le mois dernier.

    Une agréable pochette attrape-vue, un dessin de nos demoiselles stylisées, aux couleurs de ces bonbons Haribo qui stimulent l'appétit, en dos et deuxième de couve deux très jolies photos posées, en même temps subtilement mises en scène et terriblement conventionnelles, la planche-contact du troisième volet nécessitant des yeux de lynx perd toute signifiance. Attention, l'on nous vend une image, qui ne correspond pas exactement à la personnalité des intéressées. Certes, les groupes se fabriquent un look, mais ici il semble que l'on cherche à ce que ces jeunes filles correspondent à la vision-type des ados de nos jours, et le résultat ne manifeste en rien leur implication individuelle à la musique dont elles se revendiquent. Le fossé entre représentation artefactique d'une authenticité trafiquée mais maîtrisée ne doit pas céder aux impératifs commerciaux d'un produit d'appel de consommation courante. Entre toc et tact, frontière poreuse !

    The KKK. Take my baby away : voix de jeunes fille sur la colline suivi de chœurs Beatles qui s'arrêtent et reviendront par la suite, dichotomie entre la guitare qui grogne et la voix haut perchée qui dicte ses ordres. Batterie en trampoline au début mais qui heureusement très vite s'en va traîner dans le ruisseau réservé aux pourceaux. L'on n'en sort qu'à moitié convaincu de cette tête de gondole Ramones. Un peu trop démonstration de premières de la classe. Dickhead : adaptation de Maid Of Aces, la voix mord davantage sur cette tête de bite, Du coup l'adaptation est beaucoup plus crédible. Les guitares riffent comme des coups de cran d'arrêt dans le ventre, et au chant Didi sort ses tripes. En plus ils prennent leur temps. Rimini : adaptation des Wampas, morceau dédié à Pantani coureur cycliste retrouvé mort dans sa chambre d'hôtel, un slow sixties comme l'on n'en fait plus, voix perverse d'adolescente qui s'occupe de ce qui ne la regarde pas. Franchissent la ligne d'arrivée en tête. Vous vous précipitez pour leur faire la bise. Camarade bourgeois : de Renaud qui a salement déjanté ces dernières années... guitares incendiaires, batterie hachoir, vous rhabillent le morceau à l'as de pique. Pas de voix de harpie mais parfois c'est encore plus vexant quand les filles tirent la langue. If the kids are united : de Sham 69, le titre et le refrain sont en anglais mais les couplets en français. Un beau coulis de guitare, l'orchestration est réussie, et réussit à emballer à la fin, les paroles ressemblent un peu trop à l'internationale des pré-ados, manque un peu de sang et de guillotine. Bla Bla : c'était le plus beau morceau sur scène la semaine dernière, cette adaptation des Daygo Abortions est aussi le titre le plus réussi de la galette, pas de français, pas d'anglais, en plein dans l'espéranto punk. Boom Boom : interprété en français, c'est le clavier de Zo et les guitares qui sauvent la mise, parce que si la version des Animals, avec la voix d'Eric Burdon est dans votre oreille Didi aurait dû prendre one bourbon, one scotch, one beer, avant de se lancer. C'est Noël : elles en pincent pour les Wampas, la fin du morceau vous réconciliera avec la naissance du petit Jésus. Un beau charivari. Même que Didier Wampas est obligé de leur faire la leçon de morale. Un comble. Méfiez-vous de la jeunesse, bande de croulants. London riot : visent haut et ne ratent pas la cible, bien chaud, bien balancé, le Riss riffe comme un lion, Didi miaule à la manière du chat qui insiste pour sortir. Vous finissez par céder. J'ai avalé une mouche : un bon choix, la chanson gentillette et idiote. Une relecture de la fausse innocence sixties. Attention les enfants commencent à grandir, va falloir surveiller leur fréquentations et leurs sorties.

    L'ensemble est sympathique. C'est bien fait et profilé pour un public de teenagers qui ne roulent pas en Ferrari et qui n'ont aucune idée qu'il existe de par le monde des pistes ombreuses... Le prochain disque sera décisif, si elles prennent leur destin en mains.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    le service secret du rock'n'roll

    SAISON 3 : LE DOSSIER E

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    La publication du Dossier A nous a valu des milliers de lettres de la part de lecteurs interrogatifs et abasourdis. Nous rappelons que l'accès à ces documents déclassifiés du SSR est strictement dévolue à une élite pourvue d'un fort quotient intellectuel. Ainsi nous avertissons les intelligences chancelantes et trébuchantes de s'exonérer de la lecture du Dossier E qui repousse les limites mentales de l'univers.

    UN JEU SUBTIL

    Il faisait trop beau pour travailler alors Molossa, Le Chef et ma modeste personne sommes sortis nous livrer à notre délassement favori. Certains jugeront qu'il s'agit d'un jeu puéril, que voulez-vous le monde est peuplé de caractères aigris qui aimeraient y participer mais qui n'osent pas. Jugez-en par vous mêmes, d'abord le Chef allume un Coronado, ensuite nous marchons sereinement le long du trottoir cherchant des yeux devant nous. De loin nous préférons un exemplaire de la gent féminine, une taille élancée, une svelte silhouette, une merveilleuse cambrure des reins. Attention, condition sine qua non, elle doit pousser devant elle une poussette et même mieux un landau. Nous nous portons à sa hauteur, nous la dépassons, le Chef par sa gauche et moi par la droite. C'est à cet instant qu'il faut jouer de finesse : '' Mon Dieu quel magnifique bébé, admirez Chef jamais je n'ai vu un si magnifique poupon'' La jeune dame ne se retient plus, elle en frétille d'aise comme le Corbeau sur sa branche perché : '' Oh Monsieur, c'est top gentil, mais c'est une fille !'' '' Ah ! Je comprends pourquoi elle est si jolie, elle ressemble à sa maman ! Regardez Chef, avez-vous déjà vu ne serait-ce qu'une fois dans votre vie une aussi ravissante bébelle ? '' '' Ma foi non, agent Chad, pour une fois vous dites la vérité !'' Et le Chef se penche, approche son visage souriant du nourrisson et lui plash-crache la fumée de son Coronado sur son minois de belette syphilitique. Et l'on s'en va en éclatant de rire alors que le bébé éternue, s'étrangle, hoquette, pleure, vomit. Deux ou trois fois il nous est arrivé que l'un d'entre eux tombe dans un coma diabétique. Des joies simples, d'autant plus que lorsque la mère veut nous abreuver d'injures, Molossa, chienne bien élevée qui ne supporte pas les gros mots, lui mord le mollet pour lui signaler la nécessité des bienséances élémentaires.

    Bref cette matinée nous offrit l'occasion de nous livrer une dizaine de fois à cette saine occupation, mais ces joyeux coups de chance cessèrent, nous ne trouvâmes plus que des jeunes cadres dynamiques sérieux comme des papes accrochés à leurs porte-documents. Nous continuâmes donc notre promenade lorsque je remarquai à voix haute que depuis une vingtaine de minutes, contrairement à son habitude, Molossa nous suivait de près au lieu de batifoler de tous côtés. Le Chef exhala un nuage de fumée : '' Enchanté de votre judicieuse remarque, Agent Chad, j'eusse préféré que vous eussiez plus de jugeote que votre chienne, si cette bête protège nos arrières, c'est parce qu'elle s'est aperçue, elle, que nous sommes suivis depuis exactement vingt-deux minutes dix-sept secondes. ''

    UNE FILATURE INCOMPREHENSIBLE

    L'était pas très discret, de grande taille, un peu éloigné certes, mais avec son immense imperméable vert-perruche sale qui descendait jusqu'à ses pieds, son cache-nez jaune canari malade qui lui remontait jusqu'aux yeux, et son chapeau rouge-gorge déplumé qui ombrageait son front, il ressemblait à un épouvantail ambulant. Au premier croisement je pris à gauche et le Chef à droite, quand sous prétexte de bader une vitrine je risquais un regard latéral, je dus convenir qu'il avait choisi de me suivre à moi. J'en étais tout fier. Je n'étais plus qu'à cinq cents mètres du local, un camion de livraison arrêté à un feu rouge le cacha, quand le véhicule démarra, il avait disparu.

    Le Chef m'attendait à son bureau, l'était en train d'allumer un Coronado. L'avait l'air soucieux :'' M'a échappé, m'a suivi pendant une heure et puis, à un tournant, pfftt, envolé, évanoui comme la fumée d'un Coronado !''

    Lorsque j'eus raconté mes pérégrinations, nous fûmes plongés dans une profonde stupéfaction. Comment cet olibrius avait-il pu être en deux endroits différents en même temps, cela dépassait et outrepassait les principes de la logique aristotélicienne !

    D'INQUIETANTES INFORMATIONS

    Pendant trois jours il ne se passa rien. Mais le quatrième nous reçûmes une visite interdite. Pour des raisons de sécurité évidentes, les agents périphériques du SSR ne doivent pas se rendre dans le QG de commandement opérationnel. C'est la meilleure façon d'être repéré par des services ennemis... il faut l'avouer l'agent Lucky Ducky contrevint à ce principe de base, mais dès que nous vîmes sa figure blême, ses mains tremblantes, son regard hagard, nous comprîmes que l'affaire était grave. D'ailleurs il commença par vider d'un seul trait la bouteille de Jack sur le bureau du Chef, en redemanda une seconde, ce n'est que lorsqu'il eût achevé qu'il parvint à parler.

    Je me permets de vous présenter en quelques lignes le poste qu'occupe l'agent Lucky Ducky dans notre organisation. Il a été placé par nos soins à la RATP. Ses collègues l'adorent, n'ont jamais eu un responsable de service aussi cool, offre le champagne chaque fois que sa chatte fait des petits, en outre le gars pas regardant pour les arrêts de travail, signe sans tergiverser les autorisations d'absence et de congés exceptionnels, lui-même consent quelquefois à s'asseoir dans le central et à jeter un coup d'œil fatigué sur les écrans des ordinateurs reliés au réseau de caméras de surveillance. Ce que personne ne sait c'est qu'il a installé un programme pirate spécial qui le renseigne à la minute près par SMS sur des individus suspects au comportement erratique qui finissent toujours par descendre à une des stations desservant le SSR.

    '' Inimaginable ! Impensable ! Incroyable ! Voilà, depuis trois jours il y a une espèce de grand échalas habillé comme un perroquet, qui traîne dans les wagons. Au début à cause de son imperméable j'ai soupçonné un exhibi, mais non c'était une fausse déduction. Par contre il descend systématiquement aux trois sorties qui desservent le SSR.

      • très intéressant, continuez !

      • Je crois que vous ne m'avez pas compris, il...

      • Je subodore qu'il sort aux trois sorties différentes en même temps, glissa le Chef

      • Exactement, j'ai voulu en savoir plus, j'ai branché le système sur les caméras de la ville de Paris, on a reconstitué leurs itinéraires, se sont retrouvés tous les trois en bas de la porte de l'immeuble du SSR, ils sont rentrés et là plus de caméra pour les suivre. J'ai pensé que c'était grave, alors je suis venu vous avertir.

      • Agent Lucky Ducky, vous avez raison, cela dépasse l'entendement, rejoignez votre poste et restez en contact avec nous ''

    EVENEMENT INCOMPREHENSIBLE

    Lucky Ducky n'était pas retourné à son poste depuis deux heures, que le téléphone sonna, c'était lui : '' Ils arrivent tous les trois.... ils se retrouvent devant l'entrée.. ils entrent dans l'immeuble... à vous de jouer, faites gaffe !''

    J'étais devant la porte, l'on sonna ,j'ouvris à la seconde, Molossa fonça, personne, le palier était désert, l'ascenseur encore arrêté à notre étage, Molossa fureta partout, on la sentait intriguée...

    EVENEMENT SURNATUREL

    Trois heures plus tard nouvelle communication de Lucky Ducky atterré : '' Ils sont au moins cinq cents, un dans chaque wagon, présentent un bout de papier systématiquement à tous les passagers.. à la mines soucieuse des voyageurs on comprend qu'ils ne peuvent pas le déchiffrer... je tente le tout pour le tout, j'envoie les brigades d'intervention tous azimuts, ce serait bien le diable si l'on n'arrivait pas à en attraper un, je prends la chasse en main, à plus ! ''

    Dix minutes plus tard, le téléphone sonnait une nouvelle fois, encore Lucky Ducky, triomphal : '' A peine s'est-on jeté sur un des cinq cents zigotos qu'ils ont tous disparu par magie, par contre j'ai pu récupérer un des petits morceaux de papier qu'un passager tenait dans sa main, je vous l'emmène !''

    L'ENIGME

    Un simple bout de papier, deux mots illisibles gribouillés dessus. Durant trois heures l'on a essayé de déchiffrer, mais c'était trop mal écrit. Le Chef s'apprêtait à prendre un Coronado lorsque Molossa poussa un aboiement sourd. Je fonçais sur la porte et l'ouvris en grand, l'était là le grand Duduche, dans son accoutrement coloré, ne prononça pas un mot, réfléchit un grand moment et consentit à faire un pas en avant. Je lui désignai une chaise mais il eut un vague geste de dénégation. Le Chef lui tendit le bout de papier qu'il saisit maladroitement d'une main gantée avec laquelle il désigna le plafond et resta silencieux tel un héron figé au bord de son marécage. Un long silence s'établit. Et brusquement le Chef se leva, reprit le morceau de papier, y jeta un rapide coup d'œil et s'écria : '' Mais bien sûr, agent Chad, vous auriez dû y penser depuis un bon moment ! Filez là où vous voulez, mais dans une heure je vous veux ici, avec la discographie complète de Chuck Berry, originaux, CD, vinyles, vidéos, tout !''

    RESOLUTION

    Cinquante sept minutes quarante huit secondes plus tard j'étais de retour, un peu essoufflé, mais avec un énorme sac plastique rempli de la discographie complète de Chuck Berry que je tendis à l'épouvantail bariolé, il se saisit de l'anse et une seconde plus tard, il n'était plus là, volatilisé !

      • Voici une affaire terminée, s'écria le Chef en craquant une allumette promise à un destin coronadien.

      • Chef, comment vous avez pu déchiffrer le papier si vite !

      • Facile quand tu connais la réponse, maintenant j'admets que le sagoin doit souffrir d'une terrible dystropomorphie désorganisationnelle de la formation des lettres !

      • Mais Chef, comment avez-vous deviné qu'il voulait des disques de Chuck Berry spécialement !

      • Contrairement à vous Agent Chad, j'ai commencé à réfléchir quand il a désigné le plafond !

      • Personnellement Chef, quand je regarde le plafond, je ne pense pas obligatoirement à Chuck Berry, et je suis sûr que l'immense majorité de mes contemporains...

      • Agent Chad, vous connaissez l'apologue chinois de l'imbécile qui voit le doigt qui lui montre la lune, notre invité nous a montré le plafond pour désigner l'espace ! Une fois que votre esprit en est arrivé ce point déductif, le reste c'est du gâteau, de la tarte aux fraises, one dozen Berrys !

      • Chef, je suis perdu !

      • Agent Chad, ce type enveloppé dans son imperméable, c'est un extra-terrestre, un peuple d'humanoïdes quelconque a dû récupérer aux confins de l'univers les sondes Explorer 1 ou 2, envoyées par la Nasa en 1969, dedans ils ont trouvé le Johnny B. Goode que l'on avait y avait pieusement entreposé pour apprendre aux civilisations extra-terrestres le haut niveau de culture rock'n'roll de la civilisation humaine, et ils ont envoyé un agent pour récupérer le reste de la disco du vieux Chuck, preuve que ces gens ont du goût ! Par contre question communication, ils ne sont pas encore au point, raisonnent bien, puisqu'ils ont compris qu'il fallait s'adresser au SSR, mais un peu démunis pour discuter. Envoyez un SMS de félicitations à l'agent Lucky Ducky, sans sa surveillance, notre gazier n'aurait jamais eu le courage de nous contacter. Son intervention a dû débloquer chez notre visiteur une barrière psychologique, d'après moi.

      • Ah, Chef, cette faculté de se dédoubler à plusieurs centaines d'exemplaires, n'est-ce pas merveilleux ! Je m'imagine déjà la même nuit auprès de cinq cents jeunes damoiselles !

      • Taisez-vous agent Chad, vous me faites souffrir, pensez que je pourrais fumer cinq cents Coronados à la fois, quel rêve !

    Damie Chad.

    *

    Et vous chers lecteurs qu'aimeriez-vous accomplir cinq cent fois en cinq cents lieux différent en un même moment ! Je vous avais prévenus ce dossier E ouvre des perspectives hallucinantes !

  • CHRONIQUES DE POURPRE 424 : KR'TNT ! 424 : CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH / ANNIVERSAIRE TONTON ALBERT / RÂOULEX KING TRIO / LES JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI / LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT / ROCKAMBOLESQUES /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH

    ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RÂOULEX KING TRIO

    THE JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

    ROCKAMBOLESQUES : DOSSIER A

     

    Cedric a la trique - Part One

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    Pour faire honneur à son grand-père Rural Burnside, Cedric Brunside a repris le flambeau du North Mississippi Hill Country Blues. Tu veux de l’hypno, mon gars ? Tiens voilà de l’hypno ! - Le North Mississippi Hill Country Blues est de la dance music : lourde, dure, parfois plaisante et elle n’a rien à voir avec les autres styles de blues.

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    Des gens essayent de le jouer, mais Cedric, Garry et Trenton sont nés avec - Voilà ce que dit Amos Harvey dans une courte présentation de l’album Descendants Of Hill Country paru en 2015. «Born With It» qui ouvre le bal enfonce le clou. Pure hypno, même pas le temps de prendre la température. Tu es tout de suite dans le groove infernal des vieux magiciens des collines. C’est effarant d’hypnotisme. On reste dans la fournaise avec «Hard Times». Le petit-fils de Rural sait rallumer les vieux brasiers. Voilà un cut à la fois violent et bon. Noyé de son. Décidé et jeté en avant. Ils passent au r’n’b de violence congénitale avec «Don’t You Shoot The Dice». On sent chez eux un penchant pour une nette évolution. C’est d’ailleurs ce qui fait la force et l’intérêt des gens de la nouvelle génération du blues, ils se diversifient et tapent dans tous les registres pour enrichir le son. Cedric Burnside en est le parfait exemple, de même que Gary Clark Jr. Sur ce disque, Cedric joue de la batterie (il accompagnait Rural, son oncle Garry jouait de la basse) et Trenton Ayers joue de la guitare (Trenton est le fils de Joe Ayers qui fut le bassman original de Rural - Tout ceci n’est qu’une histoire de famille). Trenton joue «You Just Wait And See» au blues d’arpèges plus aventureux. Ce mec est très fort, il est capable de créer des mondes. Il sort des clichés et monte son cirque à la sortie du village. Avec «Tell Me What I’m Gonna Do», ils tapent dans le heavy blues. Ça devient un disque énorme. Il faut donc l’écouter avec précaution. Ils jouent ça au heavy riff définitif. Comme Big Albert, Cedric et Trenton connaissent tous les secrets de la heavyness. Encore une énormité avec «That Changes Everything», un heavy blues terrible et déterminé. Ils cassent vraiment la baraque. Trenton démonte la gueule du rock à coups de solo liquide. C’est énorme et sans retour possible. Ils continuent d’exploser le blues du delta avec «Down In The Delta». Ils jouent ça à l’énergie transcendante. Cedric et Trenton y barbotent comme des canards dans la grand mare. Ils frisent la démesure.

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    On retrouve cette fraîcheur de ton incomparable sur le premier album du Cedric Burnside Project, The Way I Am. Pour la pochette, Cedric joue de la guitare assis et adossé à la pierre tombale de son grand-père. Magnifique entrée en matière avec «Holly Springs» qui sonne comme un classique de Rural Burnside. Doin’ it till death, voilà le mojo de Cedric. Il gratte à l’Africaine, il se fout des règles, il retrouve la veine sauvage, celle de la savane où on gratte ce qu’on veut, quand on veut, on est libre, sauf bien sûr si on tombe dans les pattes des Arabes esclavagistes, mais bon, dans le monde magique du blues de la savane, on est généralement libre. On tombe sur d’étonnants morceaux comme «Quicksand» orchestré au beat lourd et aux nappes d’orgue. Stunning ! dirait un Anglais. C’est en tous les cas très inspiré, voilà bien le groove moderne dont on rêve depuis la nuit en dormant. Il passe au funk-blues avec «That Girl Is Bad». Encore un cut qui sonne bien le tocsin. Oh l’extraordinaire génie du peuple noir des collines ! Ils shootent du rap dans le chant et bourrent le cul du cut de funk. S’ensuit un étrange «I Don’t Give A Damn» chanté à deux voix avec une poule nommée Eudora Evans. Cut fascinant car joué à la note insistante. Belle rasade de blues à l’ancienne avec «The World Don’t Owe You Nothing», oui, car c’est joué à la note qui persiste autant que ce vautour qu’on voit survoler le Mont Ararat. C’est très africain dans l’essence, chanté avec un feeling invraisemblable et gratté à la note désertique. Toujours aussi surprenant, voici «I’ll See Y’all Again», avec des notes en perdition, oui, une sorte de blues de notes perdues dans le bush. «Put It On Me» sonne comme une belle claque de North Mississippi Hill Country Blues. Et sur «Sweet Thang», Cedric gratte comme son grand-père, à l’échappée belle. Il sort du blues des profs et s’en va gratter ses notes en liberté. Il a bien compris l’esprit des chemins de traverse, fuck les douze mesures des universitaires barbus, je gratte mon truc comme j’ai envie de le gratter et ça devient merveilleux de fraîcheur tectonique. Fuck you all !

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    Tiens, encore un album avec Trenton : Hear Me When I Say. Ils font un petit coup d’hypno avec «We Did It». Ça sonne comme un boogie têtu, hanté par l’harmo et joué à la violence primitive. La guitare et l’harmo se parlent. Encore un disque qui force bien l’admiration. Cedric retrouve les voies du seigneur impénétrables. Cet album compte lui aussi parmi les bons albums gorgés d’idées modernes. Il faut entendre Cedric chanter «Bloodstone» d’une voix décidée, un peu à la Muddy. «Mean Queen» va au blues comme d’autres vont aux putes, d’un pas décidé. Ils tapent plus loin dans un groove de Muddy blues avec «Wash My Hands». Cedric chante un peu comme un rapper de danger zone, il y va au talkin’ blues de walkin’ in the rain - I’ll do with that - On assiste là à un fantastique exercice de diction à la South motion - I’m throught with ya - Exceptionnel. Autre merveille : «Gettin’ Funky», attaqué à l’hendrixienne, nappé d’orgue, très agressif, pour ne pas dire viandoxé. Ils ont du monde derrière, car c’est très orchestré. Cedric ne manque pas de ressources, et le cut prend vite des proportions alarmantes. C’est beaucoup trop joué, on passe de break d’orgue en break de basse. De break en break, ainsi va la vie.

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    Avant de monter son Project, Cedric jouait avec un blanc nommé Lightnin’ Malcolm. Ils ont enregistré trois albums dont l’excellent 2 Man Wrecking Crew. Deux merveilles hypno s’y nichent, à commencer par «Fightin’», belle tranche de boogie blues à la North Mississippi Hill Country Blues, ils y vont franco de bord, sans peur et sans fard - Make to me ! - Fantastique ! Et «Time To Let It Go», cut charmeur de serpent - You broke my heart babe/ You broke my heart in two - Cedric démarre l’album avec un cut qu’il faut bien qualifier de mythique en hommage à son grand-père, «RL Burnside», hommage tonitruant et magnifique - Got me a drum set when I was sixteen years old - Et il ajoute - So I miss you big daddy/ So I wrote this song in memory/ So rest in peace big daddy - Quel hommage ! Ils prennent tous les deux «My Sweetheart» aux clap-hands. Quel son extraordinaire, à la fois plein et africain ! On appelle ça un coup de Jarnac de Tombouctou, ils chantent à l’ouverture du ciel. Voilà le blues des temps modernes. Encore de la ramasse de la savane dans «She’s Got Something On Me». «She Don’t Love Me No More» sonne magnifique et buté. C’est joué au beat de la victoire finale. Attention à cette énormité qu’est «Tryin’ Not To Pull My Gun», c’est tapé au heavy blues de Burnside royal. Le riff éclate de beauté et l’harmonie vocale vient le coiffer. Le mec essaye de ne pas armer son gun. Impossible d’ignorer un disque pareil. Trop de classe pour le neighbourhood.

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    L’autre joli coup du duo Cedric/Lightning s’appelle Juke Joint Duo. Vas-y mon coco ! Ils tapent «Till They Bury Me» au blues de juke. Ce mec gratte son bone of contention comme d’autres portent leur croix et leur bannière. C’est une façon de dire qu’il se bouffe l’os du genou en attendant mieux. C’est gratté si sec qu’on croit rêver. So sec ! Pire encore : «I Don’t Just Sing About The Blues» sonne comme un coup de génie, c’est drivé dans l’âme. Cedric reprend la main, il vibre la moindre particule de chant. Hey, cette musique appartient aux nègres, ne l’oublie pas, whitey. Cedric amène son truc avec aménité, au pur jus de woke up this morning, il sait taper dans le tas et faire exploser un blues avec deux fois rien. Ils sont tous les deux l’essence de l’excellence. Les cuts chantés par Malcolm sont bons, mais ça reste du blues-rock de petit blanc. Il joue parfois de la psychedelia de heavy blues de nowhere land. Il faut voir le numéro qu’ils font dans «Been So Rough», un cut joué à la dépouille. Cedric bat ça en désespoir de cause et chante à la glotte fêlée. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Réveil en fanfare avec «That’s My Girl» tapé au pire heavy blues des collines. Cedric sings his ass off, c’est stompé dans l’œuf du serpent, magnifique de cathartic énergétique. Ils bouclent avec l’excellent «Chitalu». Cedric mène le bal à coups de baby please don’t go, c’est exceptionnel de bon esprit. Du coup, Malcolm reprend du sens. Dès que Cedric mène le bal, ça sonne comme le saint des saints. Malcolm percute ses solos dans un Chitalu de rêve éveillé. C’est franchement énorme. On assiste à une extraordinaire dérive des contingences.

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    Son nouvel album Benton County Relic est un smoking beast. On a du big bad raw dès «We Made It», joué à la sauvage du coin. Il n’existe aucun équivalent de ce son, de ce big heavy blues. Effarant ! Ces mecs pouettent le blues dans le cul du qu’en dira-t-on, c’est le nec plus ultra du raw, the real deal, tu as la guitare derrière et le groove devant. Encore plus raw, voici «Typical Day». Ça joue au heavy beat du Mississippi. Ce diable de Cedric pulse le heavy boogie de démolition, on n’avait encore jamais vu ça, un tel shake de groove swampé dans l’ass du beat. On ne peut pas faire plus raw to the bone. Avec «Don’t Leave Me Girl», Cedric passe directement au coup de génie avec une vieille dégelée de heavy sound. C’est battu à la diable, tout est là, l’Africain, le rock, le blues, Hendrix, c’est même de la pure hendrixité de don’t leave me girl shooté à la vie à la mort et le solo vire à la désaille apoplectique. Ça dégueule tellement de son qu’on n’y croit pas un seul instant. Mais si, pourtant. On retrouve l’excellence du son de Junior Kimbrough dans «Call On Me», encore une magnifique extension du domaine de la magnificence stagnante. C’est même excessivement beau. Trop beau pour être vrai. Retour au génie pur avec «I’m Hurtin’», cette fantastique débinade de rude awakening. Solide et violent, battu à la North Mississippi beat de rage, c’est extrêmement bien débarqué dans la gueule du beat, biff bang pow ! Cedric boucle ce disk épouvantable avec un heavy blues, «Ain’t Gonna Take No Mess». Ce mec dispose de toutes les licences pour bâtir l’empire des sens du blues, aw my Lawd. Quel fantastique slab de son ! On se régale aussi de «Get You Groove On», vieux groove efflanqué que Cedric matraque allègrement. C’est ultra directif et ça vaut pour une descente aux enfers du meilleur son. Que de véracité dans le hard du beat ! Cedric a vraiment la trique. Il revient à la violence du beat avec «Please Tell Me Baby», son I don’t know est celui de Jimi Hendrix, ce mec chante comme un dieu black. On a là l’un des meilleurs beats de la stratosphère. C’est une horreur. Cedric explose toute la Soul du groove, ça rampe au-delà de toute l’espérance du Cap de Bonne Espérance. Avec «Give It To You», il nous emmène dans les bas-fonds du meilleur heavy blues de l’univers. C’est du big deep blues cedriquien, il ramène tout son son pour l’occasion, et il a raison. C’est même toute la magie latente de Junior Kimbrough qui transparaît une fois de plus ici. Oui, le fameux blues du Mali d’Ali Farka Touré. Encore plus affreusement heavy, voilà «Death Bell Blues». On plonge ici dans ce blues des catacombes, même si les catacombes n’existent pas dans le delta. Cedric joue son blues au bras de fer, il vibrillonne le money people down by there. Une fois encore, on a là du vrai heavy blues de bastringue, Cedric nous le put down to the ground, il tape dans la turgescence du beat.

    Signé : Cazengler, Cedric la burne

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. Juke Joint Duo. Soul Is Cheap 2007

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. 2 Man Wrecking Crew. Delta Groove Music 2008

    Cedric Burnside Project. The Way I Am. 2011

    Cedric Burnside Project. Hear Me When I Say. 2013

    Cedric Burnside Project. Descendants Of Hill Country. 2015

    Cedric Burnside. Benton County Relic. Single Lock Records 2018

     

    Cedric a la trique - Part Two

     

    — Vous savez Professor, c’est assez inespéré de voir Cedric Burnside sur une scène normande. Pour vous donner une idée de l’inexpectitude, c’est un peu comme si Chopper Franklin venait sonner à la porte de votre ravissante demeure évreutine.

    — Vous allez réussir à me faire baver, Loser. Et à qui doit-on cet événement ?

    — Un alligator.

    — Vous êtes sûr que ce n’est pas un caïman ?

    — Vous vous mélangez les crayons, Professor. Rien à voir avec les caïmans de la taverne Saint-Rémy auxquels nous avions échappé de peu, c’est vrai. Celui-là est un alligator, un vrai, avec de la mousse sur les écailles et des dents qui brillent au clair de la lune.

    — Maintenant, les alligators organisent des concerts ? Allons bon ! Je vous vois venir Loser, je parie que les roadies de Cedric Burnside sont des pingouins.

    — Vous confondez encore une fois. Les gens du Penguin Cafe Orchestra ont en effet des pingouins comme roadies, pour une simple question de cohérence artistique. Les roadies de Cedric Burnside sont des panthères noires.

    — Les descendantes de Panther Burns ?

    — Bravo ! L’important est de pouvoir rester dans la même famille de pensée. Vous savez pour l’avoir fréquenté que Tav Falco soigne les moindres détails. Il ne pouvait faire plus beau cadeau à Cedric, en mémoire de Rural qu’il vénérait. En vrai dandy, Tav sait que ça ne coûte rien d’auréoler les choses d’une petite pincée de légende.

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    Mais les choses se n’auréolent pas toujours comme on voudrait qu’elles s’auréolent. Cedric Burnside attaque son set avec une demi-heure de folk-blues acoustique, assis sur une chaise à côté d’un jeune barbu blanc qui ferme les yeux pour exprimer son feeling. Ils ne se rendent pas compte du temps qui passe. Ils tapent dans le blues de Sahel, très pur, comme perdu au milieu de nulle part, à plusieurs journées de marche du premier village, l’immense blues désertifié de Junior Kimbrough.

    — Bon c’est pas les Cramps, mais ça pourrait être pire, Professor !

    — Wanna Get In Your Pants en blues acoustique, ça serait marrant, non ?

    — À condition de rajouter un solo de sitar.

    Puis Cedric Burnside raconte une histoire. Son père lui dit :

    — Son, you’re 22 years old, now. Find a girl and get married !

    Cedric part à la chasse et ramène une petite gonzesse à la maison pour la présenter à ses parents. Son père le prend à part :

    — No no you can’t marry that girl cause she’s your sister, but your mama don’t know.

    Bon, tant pis. Cedric repart à la chasse. Il en trouve une autre, aussi bien roulée et la ramène à la maison. Son père grommelle et le prend encore une fois à part :

    — No no no ! You can’t marry that girl cause she’s ALSO your sister !

    Dur pour Cedric qui s’en va trouver sa mère à la cuisine pour lui raconter ses mésaventures. En entendant ça, sa mère éclate de rire :

    — Hee hee hee, mais si, mon garçon, tu peux te marier avec celle que tu veux, car ton père n’est pas ton père, hee hee hee !

    Et Cedric reprend :

    Well well well ! C’est une histoire de mon granddad Rural Burnside !

    En plus du blues hypno, le vieux cultivait une solide réputation de boute-en-train. Fin du set acou avec un «How To Stay Cool» qui sonne comme une belle déclaration d’intention.

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    Puis le colosse de Rhodes se lève pour aller brancher une guitare électrique et son copain barbu va s’asseoir derrière la batterie. Boom ! Avec son gabarit de champion de boxe et son crâne rasé, Cedric Burnside rentre soudainement dans la gueule du blues. Ça devient très physique, il exacerbe ses notes, joue des gimmicks très basiques et travaille son blues au corps avec une rage épouvantable. C’est Cassius Clay avec une guitare. Son T-shirt noir et son futal kaki à poches en soufflets renforcent encore l’esprit sauvagement paramilitaire de l’épisode. Wham bam ! Big boss Burnside entre en force sur les terres du blues, les siennes, et laboure son one-chord jive plus qu’il ne le chante. Force est de patauger dans ce genre de terminologie car on voit cet homme forcer littéralement le destin.

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    Il chante du fond de son gut d’undergut et joue à la force du poignet - I want you home - Il ruisselle de sueur et bat le beat des enfers sur sa guitare. C’est James Brown avec cent kilos de plus qui met en route la transe hypno. La pauvre salle bascule dans une sorte de jusqu’au-boutisme échevelé. Du coup, c’est doublement inespéré de voir cet homme en chair et en os secouer la paillasse du Hill Country Blues, une paillasse qui en a pourtant déjà vu des vertes et des pas mûres. On comprend alors que ce son et cette façon tellement physique de jouer le blues sur un accord ait pu fasciner des becs fins comme Dickinson, Tav Falco et Jon Spencer. C’est l’antithèse exacte du Chicago blues et de son pénible pathos virtuose. Cedric Burnside tape dans le raw to the bone, dans l’âme du primitivisme le plus muddy, avec une rage qui en dit long sur sa vision du monde. Son blues sent le sexe, la danse et les rites d’avant la civilisation - Yes we made it - Well well well et il repart en mode Typical - And that’s a typical/ Day for me - espèce de clin d’œil au Muddy de l’époque Stovall. Il tape tout son fourbi au gimmick rudimentaire, ça sent bon la dépenaille, le bricolage africain.

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    Et quand il s’installe à la batterie, la température monte encore. Il retrousse sa jambe de pantalon au dessus du genou et met à battre comme on battait l’enclume au temps du dieu Gou, mais il fouette sa caisse claire à la main renversée, comme le fait Elvin Jones. Le voilà devenu locomotive à l’ancienne, avec sa tête ronde et hilare qui dodeline en rythme derrière les fûts. Ah t’as voulu voir Vesoul et t’as vu Cedric ! Dans cet instant précis, il devient un mélange extraordinaire d’Isaac Hayes, de Buddy Miles, de dieu africain, de well well well man, de Bullet, d’esclave révolté, de Joe Louis et de black Panther Burns - Ain’t gonna take no mess/ No no no !

    Signé : Cazengler, la burne

    Cedric Burnside. Le 106. Rouen (76). 20 février 2019

     

    Naked Lunch - Part One

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    Si tu vas voir Lydia Lunch en concert, c’est pour te payer un petit shoot d’avant-garde. Un petit shoot d’avant-garde n’a jamais fait de mal à personne, bien au contraire. C’est même conseillé pour la santé. Cette fois, un mec nommé Marc Hurtado accompagne celle qu’on appelle la diva de la No Wave. Il l’accompagne façon indus, avec des machines. Ça tombe bien, car ils ont décidé de rendre hommage à Martin Rev et Alan Vega, c’est-à-dire Suicide. Pas de meilleure conjonction ici bas que celle de Suicide, de Lydia Lunch et des machines. On n’imagine pas à quel point cette conjonction peut sonner juste.

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    Personne n’est plus habilité qu’elle à rendre hommage aux parangons d’une scène dont elle fit partie dès l’origine. Personne d’autre qu’elle ne peut prétendre proposer un profil avant-gardiste aussi idéal dans le contexte précis de cette conjonction. Attention, l’avant-garde n’est pas à la portée de toutes les oreilles. En leur temps, Alan Vega et Martin Rev firent les frais de cette assertion. Et plus ils sentaient que les gens n’y comprenaient rien et plus ils devenaient agressifs. Il semble que le problème soit resté entier, car Lydia Lunch n’a pas l’intention d’être aimable. Ce n’est pas que ça fasse partie du jeu, mais c’est une simple question d’attitude. Elle n’est pas là pour faire risette, elle est là pour célébrer le génie avant-gardiste d’Alan Vega et de Martin Rev qui Dieu merci ne pondirent jamais de hits. Le côté âpre de la démarche avant-gardiste peut rebuter, mais aussi fasciner et Marc Hurtado veille bien à réveiller le génie noisy caché au fond de la lampe d’Aladin, tel que le conçut voici presque cinquante ans Martin Rev. C’est une énergie qui ne doit rien au rock traditionnel, rien au jazz classique, mais qui doit tout à la rue new-yorkaise, une énergie dont s’enivrait Martin Rev lorsqu’il se rendait à ses leçons de piano. Oh bien sûr, il se goinfrait de jazz moderne, mais sa vision du monde passait par le pouls de la ville, la plus grosse ville du monde, et c’est exactement ce pouls urbain qu’il interprète dans ce son que d’autres gens qualifieront d’indus, ce mix de chaos, d’énergie, de violence, de béton, de chaleur, de drogues, de misère, de voitures, de corps, de traves, de sax et de sex, ce pulsatif fantastique que Lou Reed a interprété autrement et que Martin Rev a su libérer via ses machines, car il sentait qu’il devait en passer par là, pour rester en cohérence avec l’osmose de la comatose maximaliste. Martin Rev ne jure que par les extrêmes. Et miraculeusement, Marc Hurtado restitue tout ce fourbi, oui, il faut bien parler de miracle.

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    Alors, pour Lydia Lunch, c’est du gâteau. Elle lit les textes d’Alan Vega à l’orgie d’urbi et d’orba d’orbite urbaine, elle lit, scande, impacte, déclame, elle pulse elle aussi et donne carte blanche à son corps de vieille dame pétrie d’avant-garde. Elle devient la gardienne du temple, elle arpente la petite scène et vend le poisson Vega à la criée, elle recrée les tensions originales, celles qu’on ne connaît pas puisqu’on a raté les épisodes du Max’s, alors on se rattrape et dans le répétitif de ce beat buté comme un âne se niche tout le merveilleux secret du New York Beat, c’est un son qui entre par toutes les ouvertures, qui roule sous la peau, c’est un mantra électronique de la pire espèce, un mantra dévoreur de cerveau, quelque chose qui dévore à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. On s’en aperçoit d’autant plus facilement que la production des deux premiers albums de Suicide est catastrophique et là, on a l’impression de découvrir un continent. Ou si on veut raisonner à l’envers, le son que sortent aujourd’hui Marc Hurtado et Lydia Lunch est d’une modernité à toute épreuve : Suicide n’a pas pris une seule ride. Effarant ! Lydia Lunch veille au grain du punch, elle y met toute sa foi de pâté de foie, elle chante ça à la vie à la mort, dans un état permanent d’implication suicidaire. Elle s’en prend aux gens qui brandissent des smartphones pour la photographier, c’est pas l’heure ! Comme ils ne comprennent rien, elle leur fait un doigt new-yorkais et leur claque un fuck you bien lunchien.

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    Lydia et son lieutenant attaquent avec le mighty «Touch Me» tiré du deuxième album de Suicide, ils le tapent au bish bash bosh de tête contre les murs, cool as ice, et embrayent sans transition avec le «Sniper» qu’Hurtado enregistra avec Alan Vega, c’est comme dans Nougayork, on sent le souffle dès l’aéroport, ça boome dans la tirelire, derrière ses machines, Hurtado fait le show lui aussi, comme Martin Rev au temps béni de Suicide, tout en excentricité vestimentaire et en bombardement ionique intensif. Dans le foutoir de cet intense chaos sonique, on croise plus loin des bribes de «Harlem» et Mister Pip man/ He is the king, un blaster basé sur l’observation des mœurs du Bowery, et ses personnages qui entrent en scène comme au Théâtre de la Cruauté, Mister Junkie man/ He wants a hit, et elle scande, suck it like a shark, suck it like a shark, elle lit car trop de texte, ça logorrhe à Gomorrhe, Mister Apollo/ What you doin’ in that sewer, on l’a oublié, mais le beat de Suicide est aussi vital que le white heat du Velvet, et dans cette cabane toilée de bal populaire, le beat suicidaire prend une curieuse résonance.

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    Il faudra un jour consacrer un peu de temps à Lydia Lunch qui depuis 1980 fait des albums extrêmement intéressants en s’entourant de la crème de la crème du gratin dauphinois, à commencer par James Chance, dans Teenage Jesus & The Jerks. Ils tentèrent tous les deux de créer la sensation en jouant la carte vitupérante du minimalisme maximaliste. Elle collabora aussi avec ce démon de Michael Gira, avec l’Exene d’X, avec le sulfureux Genesis P-Orridge, avec Jimmy Johnston de Gallon Drunk, mais surtout avec Rowland S. Howard, notamment sur l’album Shotgun Wedding paru en 1991.

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    C’est le grand album classique de Lydia Lunch, du Kill Bill avant la lettre. Quel album ! «Burning Skulls» fait partie des cuts qui ne devraient jamais s’arrêter. Sur un tempo bien heavy, Lydia écrase ses syllabes comme des mégots, avec une singulière insistance. Et ce diable de Rowland S. Howard joue à la clameur délétère. C’est à la fois superbe, gothique et plombé, embrasé aux alentours et monté sur un beat royal. Rowland vole le show. Il lancine admirablement et arrose le cut du meilleur acide disponible sur le marché. Avec «Endless Fall», ils font un duo historique. Ils sonnent comme une vraie bénédiction, Rowland crée des dynamiques à coups de renvois, people die, et ils relancent à deux. L’autre énormité de l’album s’appelle «Pigeon Town», riffé d’entrée de jeu. Rowland ne rigole pas avec la marchandise et cette garce de Lydia chante comme une vieille pute. Ah ils sont jolis ! Rowland n’en finit plus de jouer à l’alerte rouge et reste d’une incroyable théâtralité. Le son fait foi. Rowland joue ça jusqu’au trognon. Des mecs comme lui ne courent pas les rues. Tiens, voilà «Cisco Sunset», monté sur un groove de basse. Lydia s’y glisse humidement. C’est du grand Lunch. Elle chante à la racine du beat, Rowland concasse ses septièmes d’accords de jazz pendant qu’elle dérive dans le moonshine. Elle chante avec toute la maturité de chipie mal dégrossie dont elle est capable. Rowland joue «Black Juju» à la pire clameur de l’univers connu. Cette diablesse de Lydia tente de calmer le jeu, mais à quoi bon ? Les bites lui échappent des mains, c’est foutu d’avance. Quand elle chante «In My Time Of Dying», elle rivalise de nullité avec Wendy O Williams. Elle n’a aucune présence vocale. Elle bâtit sa réputation sur autre chose. Ils chauffent «Solar Hex» à blanc et tapent «What Is Money» au mood berlinois, avec de l’undergut de femme qui a vécu. Rowland gratte ses puces, il joue au circus géométrique de l’after-punk et Lydia se vautre dans la mélasse avec sa voix de vétérante de toutes les guerres. C’est encore du big heavy sound. On peut faire confiance à Rowland S. Howard pour ça.

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    L’autre grand classique du duo Lydia Lunch/Rowland S. Howard s’appelle Honeymoon In Red. On y trouve une version délicieusement trash de «Some Velvet Morning». Elle fait un duo de dingos avec Rowland qui chante à la petite dégueulée. Aw my God, il se prend pour un Lee Hazlewood en difficulté et Lydia Lunch fait sa Nancy avec un ton atrocement faux de lullaby. Ils sont immondes. Ils enterrent vivant l’un des plus beaux classiques de la pop américaine. Il ne faut pas s’aventurer trop loin dans les parages de cette femme. Elle cultive une sorte de goût pour la dérive mal chantée et l’ancolie sadiste. Mais sur «Three Kings», elle vient se couler dans le groove de funk punkoïde orchestré par son amant Rowland. Ah comme ce mec est doué. Il fait aboyer sa guitare dans la nuit. Il joue le groove des squelettes dans une scène de George A. Romero, il joue au dénaturé implacable, il joue le jerk des catacombes. On a encore du Rowland pur et dur avec «Still Burning». Il chante encore plus mal qu’elle, c’est à la fois mauvais et comique. Quasi-caricatural. Aussi inutile qu’une brebis périmée. Lydia fait encore des siennes sur «Fields Of Fire». Diable, comme elle chante mal. Elle tartine plus qu’elle ne chante. On est tenté de plaindre cette pauvre fille. Mais on se régale de «Dead In The Head», balayé par l’infernale rythmique acide du grand Rowland S. Howard. Il chante derrière elle et gratte sa gratte avec une réelle appétence. C’est mortifère en diable. Son unique et incroyablement ferrailleux. Rowland frise régulièrement le génie.

    Signé : Cazengler, Lydia Louche

    Lydia Lunch. Rush Festival. Rouen (76). 25 mai 2019

    Roland S. Howard & Lydia Lunch. Shotgun Wedding. Triple X Records 1991

    Lydia Lunch. Honeymoon In Red. Widowspeak Productions 1997

    MONTREUIL / 09 - 06 - 2019

    LA COMEDIA

    L'ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RAOULEX TRIO + FRIENDS

    Salut à toi le dromadaire

    Salut à toi Tonton Albert

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    L'a son nom gravé dans le marbre de l'éternité, z'avez reconnu les paroles de l'hymne alterno-punk des Béruriers Noirs, ben ce soir, le grand Albert est convoqué à la Comedia, rien de grave, juste la troisième fête pour son anniversaire, l'est classe l'Albert dans son costume sombre à large cravate noire rayée de bleu qui tranche le blanc oriflamme de sa chemise impeccable, soixante dix balais au placard et l'est parti pour en rajouter le même nombre, plein de jolies filles à ses basques, les garçons qui viennent l'embrasser, les doigts remplis de verres de bière, l'est vrai qu'il est un héros, l'était-là aux temps originels, trésorier de l'association qui défendait envers et contre tout – municipalité, autorités - le punk squat légendaire de L'Usine, jusqu'à ce jour fatidique du 12 avril 1986 où deux cents punks se sont affrontés toute la nuit aux CRS, une page glorieuse du rock français et montreuillois. Ils ont perdu la bataille, mais la guerre pour une vie plus libre n'a jamais cessé. La mauvaise herbe repousse toujours entre les pavés.

    Alors ce soir, toute la mouvance Dyly – do your life yourself - s'est donnée rendez-vous, les anciens et les plus jeunes, les nostalgiques et les activistes, pas de discours, pas de remémorations d'anciens combattants, la joie d'être encore ensemble et pour infuser persévérance et énergie, de la musique. D'autrefois, d'aujourd'hui et de toujours.

    RAOULEX KING TRIO

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    C'est comme un vieux parchemin enrâoulex sur lui-même, plus vous dérâoulexez plus la lecture devient passionnante. Vous raconte les nouveaux épisodes d'une vieille histoire, mais là pas besoin de s'abîmer les yeux à déchiffrer le grimoire, suffit de regarder et d'écouter, le King Trio vous conte la saga des temps heureux. José Calodat ose le culot de la batterie flegmatique, n'en fait jamais trop, use de la grosse caisse avec parcimonie, oui mais quand il tape il met les deux points sur les ï, précision à bon escient et jus de justesse survitaminée, l'est au rythme comme les poëtes sont à la rime, le coup d'éclat, la cymbale coquelicot sanglant et la caisse claire pétunia pétaradant, chemine de tournant en tournant, où vous l'attendez et il est là pile poil. Et puis quand il cogne de toute sa pogne, l'est en rogne, ne vous absout en rien de votre volition de vivre mais vous abasourdit de la clinquance chancelante du monde.

    Lo Azelo est à la basse intermittente. Un faux-jeton. L'a l'air du mauvais ouvrier qui fait le minimum. Celui qui stagne devant la machine à café et qui a toujours une clope en retard. Oui, mais quand il marne, l'eau déborde. Ce n'est plus une basse qu'il a dans les mains mais un de ces engins que Luigi Russolo appelait un bruiteur. Voulez quoi, le chac-chac-chac de la mitrailleuse, le voici, à longues rafales qui vous récatent les environs en trente secondes, vous préférez le bruit de la Gitane Testi le moteur surcompressé à fond dans une montée himalayenne, le voilà. L'a tout ce que vous désirez en magasin. Même le truc auquel vous n'avez jamais pensé. Par exemple, ces espèces de poinçonnages de machines à coudre devenues folles.

    Alexis Dupont n'arrête pas. L'est au four brûlant de la guitare et au moulin à paroles. Poésie populaire, HLM et canapé en skaï, pour le décor, vous conte les existences joyeusement dérisoires, les vies bringuebalantes du petit peuple, celui qui fait des grande choses sans s'en vanter, qui poursuit sa vie à cloche-pied et qui est le premier attrapé lorsqu'il saisit sa chance à plein bras. A la gratte donc, apparemment l'a simplifié le problème, ne joue qu'une corde sur deux. Oui mais ils débrouille pour choisir non pas la bonne mais la meilleure. Encore un traître. Au début, cahin-caha, claudique clopin-clopant. Un perfide. A chaque morceau, il accélère un petit peu sans trop, mais au final une véritable charge de cavalerie.

    Et les deux acolytes lui emboîtent le pas, sans tambour ni trompette, et c'est la galopade effrénée. Le King Trio, le programme annonce randonnée familiale avec pause pipi et arrêt pique-nique toutes les demi-heures, et vous êtes embarqué en sandalettes écologiques dans un marathon-commando-d'élite.

    Je vous aurai averti. Je vous dévoile leur truc, ne jouent ni en fa, ni en la, mais en ska. Au début ska n'a l'air de rien, ska tressaute gentiment d'une jambe sur l'autre, et puis ska skaccélère, c'est vous qui êtes les roulettes du skate, votre ska est désespéré et c'est sklà que se produit le miracle, alors que vous croyez exploser, vous êtes envahi par une ondée de bonne humeur virevoltante, ska alors ! Le public se déchaîne, pour le pas de danse, facile, c'est celui des Tromp-la-Mort, vous trouvez ska dans la bande-dessinée Le Cocombre Masquée de Mandryka, pardon de Mandryska.

    Cette fois ska-y-est vous dîtes vous, c'est alors que le Raoulex King Trio vous sort l'arme fatale, des renégats, finie la skamelote et hop ils plongent dans le rock'n'roll, du coup Alexis saute l'inter-set et case deux cordes à sa guitare, pas de panique l'en a une autre, et il en profite pour vous mettre une ambiance torride. Z'auraient pu continuer comme cela toute la nuit, mais non ils ne sont pas vaches, c'est l'heure de la traite. Celle des bœufs.

    Une prestation skadorable ! Atteinte de skarlatine aigüe. Ça se soigne, mais on ne veut pas guérir.

    *

    SUIVEZ LES BŒUFS

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    ( à la basse François Dao Chatelain )

    N'en donnerai que quelques aperçus, parce que je ne m'en rappelle plus, parce qu'il est difficile de fixer le tumulte, parce que les mots manquent pour traduire des moments qu'il faut vivre en leur fragilité tourbillonnante. Un grand merci à Baba Yaga pour l'organisation.

    LOOLIE & BORGO

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    La moitié de Loolie and The Surfing Rogers sont sur scène. Est-ce la meilleure ? En tout cas c'est la plus belle. Loolie, épaules dénudées dans son polo de marin, susurre Funnel of Love, quelle séductrice, à ses côtés Borgo de sa guitare ouvre la mélodieuse boite à sucre fondant des sixties, Wanda Jackson sera à l'honneur dans ce petit set. Nous offrent quatre ou cinq – j'ai aimé, je n'ai pas compté - petits joyaux resplendissants, Borgo étourdissant de virtuosité maniériste, Loolie sublime de feinte simplicité, un régal. François Dao Chatelain s'est d' emparé de la basse et il fronce et brode à foison tandis que Patrick Lemarchand officie à la batterie.

    P'TIT LOUIS

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    Petit par le nom et grand par la légende montreuilloise. La fait partie entre autres des Rouquins et de Jim Marple Memorial, guitare et micro, nous transporte  in the french sixties, une belle version de Elle est terrible, et encore plus surprenant l'acclamation qui suit le Pas Cette Chanson – sur un des premiers 45 tours Phillips d'Hallyday – à l'époque ce genre de morceau étaient surnommés des slow-rocks, la tension du rock et la hargne des relations humaines, P'tit Louis nous restitue ces fragiles évanescences de jeunesse révolue...

    SALUT A TOI

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    Albert monte sur scène pour remercier de quelques mots, il souffle les bougies sur le gâteau et toute la salle entonne Salut à toi de bout en bout. Un grand moment de fierté et d'émotion collectives. Merci à Albert d'avoir par son action et sa présence suscité une telle ferveur.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Thomas Ménil )

    ( 14 / 06 / 2019 )

    LE QUARTIER GENERAL OBERKAMPF

    LES JONES / TONY MARLOW

    ALICIA FIORUCCI

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    Un programme à rendre le Cat Zengler fou de jalousie, les Jones et Tony Marlow, ensemble, le même soir. Difficile de faire mieux. Oui mais comme en rock il n'est jamais rien d'impossible, en prime la petite merveille d'Alicia Fiorucci, un bijou rock'n'roll comme on n'en fait plus. Un seul bémol à la fête, le concert commence tard et je serai obligé de m'éclipser avant la fin. Ce qui sera peut-être une bonne chose, voir plus bas.

    THE JONES

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    Facile les Jones, un peu de blues, un peu de rhythm'n'blues, un peu de rock'n'roll, vous mélangez, vous touillez, et c'est prêt. La recette est d'une simplicité absolue, le problème c'est que personne n'arrive à la réaliser correctement, manque toujours le doigté et cette denrée rare qui ne se trouve nulle part en vente libre, l'esprit. Les Jones, eux ils savent. Des vieux de la vieille, se sont frottés aux meilleurs, s'en sont tirés avec les honneurs et cette réputation flatteuse qui les précède partout.

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    N'y a qu'à regarder Rudy Serairi, physique de chef mafioso qui mâche un imperturbable chewing gum, quand il sourit, rapidement, juste un éclair de satisfaction, on dirait qu'il vient d'apprendre que ses hommes viennent de vider un camion blindé de la Brink's, pas du genre à y aller doucement les basses, pas non plus brutalement, l'est comme les quatre autres, ne joue pas pour lui, joue avec les autres. Toute la différence est là. Aucun des Jones ne se sert en premier, sont au service du rock'n'roll, alors bonjour la machine de guerre. Ils pourraient se la faire perso car ils sont doués, mais non d'abord le groupe.

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    Question guitaristes, z'ont ce qu'il faut. Deux sur l'étagère. Grégoire Garrigues, tout de noir vêtu, pas le genre de gars à user de son instrument comme une kalachnikov folle, les solo interminables il les garde pour lui, sa spécialité ce sont les rafales courtes, sept, huit secondes, mais qui possèdent la saveur de l'éternité, les pose là où il faut, vous aimeriez chipoter, critiquer, vous donner de l'importance, mais non il intervient et vos n'avez plus qu'à vous incliner, the right riff at the right place, seuls les ricains savent faire cela, et les Jones aussi.

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    Thierry Jones, est du même calibre. Son truc à lui, c'est le détail insignifiant qui change tout. La statuette sur le guéridon au fond de la pièce qui vous illumine l'appartement, la fille que vous croisez en allant acheter votre pain et qui bouleverse votre vie, la fameuse tache brillante dans les tableaux d'Eltsir qui modifie l'univers, un tireur d'élite, deux notes par ci, deux notes par là, mais idéalement placées, et du coup le morceau respire et palpite.

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    Ont intérêt à assurer parce derrière vous avez Gérald Coulondre qui vous cabosse la calandre. Style Héphaïstos énervé lorsqu'il retrouve sa femme Aphrodite dans les bras d'Arès, le Gérard l'a compris que le rock'n'roll c'est comme la philosophie nietzschéenne, à coups de marteaux, lui n'a que que des baguettes, moins de brutalité mais davantage de rapidité, vous la coule pas douce mais dur le Coulondre, si l'ensemble cordique devant doit être si opératif c'est que lui, il occupe tout l'espace sonore, ne laisse le temps à personne d'en placer une, oui mais les trois aigrefins ils connaissent la musique, se faufilent dans la moindre fissure, vous placent des accords à bon escient comme des bâtons de dynamite. Bref les Jones, ils strombolent sans répit.

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    Pendant la balance – longue, un larsen à chasser aussi insaisissable que gentleman enquiquineur Lupin – j'avoue que Fred Moulin, planté devant son micro m'avait déçu. Faisait le minimum, dès qu'il s'est glissé sur l'estrade, genre serpent qui ondule dans le nid de crotales, s'est vite imposé comme l'Enchanteur. La même méthode que ses acolytes, ne s'impose jamais, s'expose toujours. Corps habité de pulsions voodoïques. Vous vous demandez dans le capharnaüm sonore des mousquetaires là où il va pouvoir poser sa voix. Se suffisent à eux-mêmes les boys. Un chanteur, pour quoi faire ? La différence, mes chers kr'tntreaders ! Avec le Fred avec sa voix doucement éraillée, une enseigne mobile d'une ancienne station à essence abandonnée depuis quarante ans sur la route 66, les Jones ne perdent jamais les faces, vous fabriquent des jolies choses aussi remuantes que des pierres roulantes, je ne prends qu'un exemple le Betty Jean de Chuck Berry, ils vous le riffent à mort, et en plus ils y rajoutent cette lourdeur balancée des Stones, celle avec laquelle ils rendaient visite à Carol et à Not Fade Away. Car c'est cela les Jones se sont introduits dans le rock des Rosbeefs qui rient Jones de jalousie quand ils les entendent. En plus ils ont des bijoux à eux, du fait maison, du cousu main en peau d'iguane, qu'ils exposent ostensiblement, parce que dans le rock, il y a cet aspect m'a-tout-vu qui plaît au gals et aux guys et dans la salle c'est l'extase remuante. Que voulez-vous un great shot of Rhythm and Blues n'a jamais tué personne et lorsque vous tombez sur un quintil de bons docteurs feelgoods qui vous en infusent sans faillir une bonne vingtaine en intra-veineuse, vous ne pouvez qu'être satisfaits.

    TONY MARLOW TRIO

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    Pim, pam, poum, bim, bam, boum, Fred Kolinski trône derrière sa batterie, sa longue chevelure lui donne l'aspect majestueux du Roi des Aulnes, tel que vous l'imaginez lorsque vous récitez la balade de Goethe. Pour la balade faut l'avouer c'est un peu raté, l'a dû avaler un cuissot d'alligator avant de monter sur scène, car il a une frappe style morsure de caïman, pas besoin de répéter deux fois, vous happe la jambe d'un seul coup.

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    Sur notre droite Andras Mitchell. Yeux de velours miroitant et contrebasse blanche. Un tueur. Slappe comme vous respirez. Sans y penser, sans s'arrêter, le même geste, au même endroit, les doigts en haut qui trifouillent sans plus, l'a trouvé le point gamma de Theillard de Chardin, la big mama elle bourdonne comme s'il lui caressait le clitoris, avec cette classe du gars qui a trouvé le secret de l'univers et qui vous fait part de sa découverte, en passant, sans y attacher de grande importance. Grand seigneur.

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    Et puis Tony. Le marlou fou. Je n'ai pas dit un épileptique à qui il faut passer la camisole de force pour avoir un peu de tranquillité. Non, s'occupe de sa guitare. Les longues soirées d'hiver vous regardez distraitement le feu de bois dans la cheminée, et vous vous dites que vous êtes heureux. Tony, il doit tricher, il a dû s'acheter un surmultiplicateur digital, une démonstration de guitare rock. Tout ce que vous voudriez savoir jouer et que vous ne réussirez jamais. Pas la peine d'essayer. Lui et les deux autres, ce sont des retors. L'aspect passe-partout d'un trio de rockabilly, et le problème c'est qu'ils passent le chiffon à dépoussiérage partout justement, enfin ils ont leur manie de faire le ménage, au plastic.

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    Un peu de surfin' – juste un harpon à épingler Moby Dick – la suite de l'aventure illico, génération suivante, vous connaissez Keith Richards et Brian Jones – vous avez les deux pour le prix d'un – et en plus ils vous prennent un malin plaisir à accélérer dans les deux ponts de dégagement, ensuite pire, Tony cherche la difficulté anapurnienne, vous appelle Hey Joe en français, comme Johnny, mais la guitare à la manière d'Hendrix, attention pas une copie, une interprétation, et un final des plus personnels. Idem pour le morceau suivant, dans lequel Tony nous offre ces glissandi fuzzy mêlés de tonitruance. Le moustique rockabilly à l'assaut des mastodontes, vous les pique à l'angel dust, n'ont plus à faire les fiers, piqûre mortelle. Il y a des gars qui sont bénis des Dieux, peuvent faire deux choses en même temps sans se prendre les pieds dans le tapis, Tony à d'autres cordes que celles de sa guitare. Des vocales. L'en fait ce qu'il en veut. Flexibles comme les lianes dont se sert Tarzan pour passer d'arbre en arbre. Tony il saute du français à l'anglais, sans a priori, in french language pour les petits froggies c'est plus goûteux car vous comprenez les paroles et vous suivez les intonations de la voix conjugue l'ironie nostalgique aux souvenances roboratives, l'est peu de monde dans le rock français qui a su rendre compte du milieu historial des générations dans lequel il a exercé ses ravages. Tony excelle dans cet art poétique populaire. N'est pas seulement un chanteur, mais aussi un conteur qui vous refile les reflets de la légende dorée. Un Fred royal, un Andras impérial, et un Tony intersidéral déconcertant d'aisance, de vitalité et de facilité, la première partie fut un éblouissement.

    ALICIA FIORUCCI

    N' y a pas que des mecs sur cette terre. Non, je n'évoque pas la gent féminine, parce que question filles, il n'y en a qu'une. N'y a qu'Alicia Fiorucci. Toutes les autres sont des essais, des tentatives, des approches, des ressemblances, mais Alicia Fiorucci, c'est le modèle unique. L'eidos platonicienne de la fille rock. L'arrive sur scène toute simple, s'installe devant le micro en souriant. Jusque là elle est à peu près comme tout le monde. D'accord j'exagère, peu de monde ne possède cette présence tranquille. Je pense au lecteur non averti et égaré qui serait tombé sur le blogue par hasard, et qui se demanderait : mais enfin le rock c'est quoi au juste ? L'a de la chance, le rock c'est facile à définir, suffit de regarder Alicia Fiorucci et à moins d'être congénitalement frappé d'une obscure tare de la comprenette, vous avez la révélation devant vous.

    Quelques mois que je n'avais pas vu Alicia Fiorucci, je me disais, super, ça va être bien. Mieux que ça, ce fut rock'n'roll. Trois morceaux, mais elle vous les a claqués à la manière de ce pavillon noir que les pirates hissaient à la corne du grand mât, pour vous avertir qu'il n'y aurait pas de quartier. Sinon de votre viande fraîche découpée au sabre d'abordage.

    N'a pas enfilé son pantalon léopard, t-shirt noir qui s'arrête à l'orée des seins et jupe courte d'un bleu ajusté à ses tatouages, ce soir c'est panthère noire. Pour la musique ne vous inquiétez pas, Tony, Fred et Andras, se chargent de tout. Alicia apporte le rock'n'roll. La voix et le sexe. Car le rock'n'roll sans sexe c'est comme le bœuf qui se prend pour un taureau. Le rock c'est d'abord et avant tout l'appel à la grande copulation généralisée. Les grandes idées c'est bien, les exemples concrets c'est mieux.

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    Alicia souffle la tempête entre Ramones et Bobby Fuller, l'a la voix qui mord et qui déchiquète, n'essayez pas de vous enfuir, il est trop tard, à la fureur rauque du rock'n'roll elle mêle le sentier subtil des perditions. Certes son corps ondule à chaque intonation appuyée, à la manière d'un serpent qui se courbe pour avancer, mais ce n'est pas là que réside le péril, elle le pointe d'un doigt impératif, là-haut, lorsqu'elle pose en perverse candeur sa jambe sur le retour, exactement là où s'arrête la noire résille du collant, plus haut que l'étroite bande de blancheur de la cuisse dénudée, là dans l'ombre de la culotte qui cèle et recèle le sexe pour mieux en dévoiler l'attrait vertigineux, et puis pour vous affoler davantage, elle glisse sa main dans le haut de la jupe, se caresse l'hypogastre, d'un geste érotique mais jamais obscène, c'est cela la beauté d'Alicia cette innocence édénique de petite fille reflétée dans la limpidité aigüe de ses yeux verts. Elle s'amuse et vous affole. Vous pousse au bord du gouffre du désir et vous vous apercevez dans ce miroir ardent. Et devant cette triste figure vous reculez. Ce n'est pas tous les jours que la souris rieuse se joue du chat. Mais avec Alicia c'est ainsi. Elémentaire mon cher Dodgson. Sur son prochain disque elle nous emmènera au pays des merveilles-rock.

    THE END

    Alicia se faufile hors de la scène comme si elle rentrait de l'école. Tony attaque la deuxième partie, m'enfuis la rage au cœur pour le dernier métro, une pluie diluvienne me rattrape sur la route, la teuf-teuf entre deux gerbes d'eau navigue tant bien que mal sur la chaussée inondée, part en aquaplanning, rocke un peu à gauche, rolle un peu à droite, mais en experte patentée elle garde la ligne droite, si j'étais parti une demi-heure plus tard, vu l'amoncellement des trombes d'eau aurais-je pu arriver chez moi...

    Damie Chad.

    ( Photos : Matthieu Worthwhat )

    MONTREUIL / 15 – 06 – 2019

    LA COMEDIA

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

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    Arrivé un peu en avance, par grand monde, mais je suis comme le grand Anubis, le dieu chacal qui présidait à la pesée du coeur. Suis pareil que lui, attentif à la balance. Se déroule sans problème, quand Personne s'en occupe, c'est souvent bon du premier coup. La salle s'est remplie. Des ados et des parents, plus un public plus habituel, tout cela coexiste sans problème.

    LILIX & DIDI

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    ( Photo : Alain Hiot )

    Ne sont pas deux. En vérité un quatuor. En fait plutôt trois. Ce n'est pas que le quatrième à la guitare compte pour du beurre. Mais l'est un peu différent des autres. D'abord c'est un homme, il porte une queue de cheval ( plutôt d'onagre sauvage ) pour ne pas se faire remarquer, mais il appartient à la pire des espèces, puisqu'un adulte. Toutefois on lui pardonne. Il assure grave. Ouvre la voie. Normal, c'est le plus aguerri, vous pose la structure et la charpente, ne reste plus qu'à empiler l'équilibre des briques et les tuiles. En plus il est le professeur des trois misses. Car ce sont des filles, des jeunes filles de seize et dix-sept ans. Sweet Little Sixteen prophétisait Chuck Berry. Pas des riots grrrls encore, mais des young girls punk'n'roll, ce qui est déjà un beau début dans la vie.

    Lilix et Didi possèdent cette particularité d'alterner en cours de set, basse et drum... Lilix merveilleux prénom qui évoque autant le parfum printanier du muguet que le lointain effluve vénéneux de Lilith, la plus timide malgré son anneau à l'oreille, voici Didi, teinture verte sur les cheveux qui oscillent et scintillent entre reflets turquoises et clartés smaragdines, en toutes les occasion elle se charge du chant. Une voix fraîche et incisive, qui découpe à la perfection les syntagmes des lyrics anglo-saxons, des trois c'est la plus décidée. Zo reste sagement à la guitare. L'offre un look longiligne et androgyne avec ce reste d'enfance rêveuse que l'on se doit de tous garder au fond de nous pour que notre vie ait un sens.

    Un étrange répertoire entre Ramones et modernes angoisses de jeunes gens de nos jours qui recherchent leur identité disparate, comme cette chanson sur les bottes rouges que voudrait porter ce jeune garçon qui ne peut pas, car la couleur rouge est l'apanage des filles. On voit qu'elles n'ont jamais lu Joë Bousquet, pas mieux que ce poëte pour apprendre la symbolique du sang. Moi non plus, je ne l'avais pas lu à leur âge.

    N'aimerais pas être à leur place, public hyper attentif, mais non, ce sont des conquérantes, les guitares vrombissent, la basse bazarde son halètement contenu et à la batterie elles enchaînent les breaks comme pour une démonstration. L'ensemble sonne juste, le druming manque un peu de force dans les biscoteaux, n'ont pas des bras de camionneurs, mais cela s'affermira par la pratique, pas provocantes mais séduisantes, et les applaudissements pleuvent de plus en plus drus à la fin de chaque morceau. Certes il leur manque encore, la rage, et la révolte, mais cela viendra.

    PRINCE ALBERT

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    Pas le petit prince. Pas de renard philosophe à l'horizon. Virgile – Tytire tu patulae recubans sub tegmine fagi, excusez-moi pour cette réminiscence bucolique – l'on ne comprend pas trop avec la chaleur lourde et moite qui règne pourquoi il s'est affublé d'un cache-poussière style Sergio Leone - en intro, tout seul sur sa guitare, nous interprète un râga indien et tantrique. Question montée de l'adrénaline sexuelle dans l'assistance, pas de différence notable, par contre couleur Râmâyana c'est parfaitement réussi, agite faiblement deux cordes du bout des doigts et vous emporte dans un épanchement modal caractéristique. Oui mais ça ne dure pas. Olivier Arnold fracasse sa batterie en trois secondes, l'a des biscoteaux de camionneur lui, et vous donne l'impression de frapper à coups de démonte-pneu. Un insatiable, une fois qu'il est parti - le bouton se déclenche tout seul – c'est pesé, emballé, emporté et expédié par colissimo. Faudrait pas que les morceaux aient un début, ça lui ouvre l'appétit, et après il ne peut plus s'arrêter. Tape de tous les côtés, un fadurle, un madurle, il bourre à mort, il fourre à vif, l'en jette encore parce qu'il ne connaît pas le mot : trop. Ou alors il confond avec pas assez, le gars qui vous beurre la tartine des deux côtés, plus le listel, plus le bol, plus la table. De mauvaises manières de mal éduqué qui évidemment déteignent tristement sur ses comparses. Cyprien n'en rate pas une pour lui refiler des lignes de basse qui vous entortillent le paquet cadeau au fil de fer chauffé à blanc. De temps en temps il se tourne vers Olivier, genre gamins sur un parking qui font le concours du plus grand nombre de rétroviseurs cassés. Vous n'avez plus qu'un espoir, seul un prince pourrait arrêter ce barnum rock'n'roll, c'est raté, Cedrick Adava pense que le Prince Albert doit sa couronne au fait qu'il a trouvé le moyen de faire deux fois pire qu'eux tous réunis. Alors il tente de faire pareil : à la guitare d'abord. Il ne se débrouille pas mal du tout, ce qui a le don d'énerver Virgile, qui piqué par la tarentule fraternelle de l'émulation, au bout du quatrième morceau, se défait de son cache-poussière, mais ne s'arrête pas en si bon chemin, il l'arrache, non il lacère carrément sa chemise et la jette à terre pour la piétiner rageusement. Un mec pas soigneux. Je n'aimerais pas voir l'état de sa chambre. Par contre, question riff, l'est mortel, difficile de savoir comment il fait, mêmes les filles qui voudraient s'attarder sur son torse dénudé, ne peuvent détacher leur regards de sa main droite. L'agite si violemment, qu'elle vous obnubile le nombril. Vous avez peur pour lui, sa menotte mignonnette, elle a toutes les chances de se détacher et d'aller voler dans l'air avant de retomber dans une flaque de sang. Ben, non elle tient bien, l'est même devenue autonome, frappée par un parkinson démoniaque, une nouvelle maladie, la tremblante tumultueuse du mouton enragé ou l'épilepsie convulsive de la vache folle. Faudra qu'un vétérinaire se penche sur ce phénomène clinique. En tout cas, question rock c'est radical, ça vous allume le feu au plancher et au plafond en même temps. Ce Virgile là, son passage préféré c'est plutôt le saccage de Troie du chant VI de l'Enéide que la première églogue des Bucoliques. Rien de tel que la fureur sacrée de la poésie pour donner de l'énergie aux copains. Du coup Cedrick vous pète deux cordes en même temps, les princes se doivent d'être fastueux et dispendieux, pas de problème, l'a prévu l'a une seconde machine de guerre prête, toute noire comme vos ires perdues. Mais ce n'est pas tout, assume tous les attributs de sa charge, notamment du chant. En français pour que personne ne fasse semblant de ne pas avoir compris. L'a des paroles qui tuent et des mots qui trouent, vous les assène sans distinction un peu comme la vérole se jetait sur le bas-clergé au moyen-âge. Descend de la scène pour porter le message au peuple attroupé au bas de l'estrade, l'aime le contact, fusionnel, rebondit comme une balle de squash sur les uns et les autres et revient finalement nous avertir de l'imminence des mutations catastrophiques qui s'apprêtent à fondre sur nous. Mais les gens sont sottement imprévoyants, au lieu de fondre en larmes, ils s'esbaudissent de joie, trépignent, se bousculent, se perdent dans un immense tohu-bohu. Dernier morceau, ils arrêtent, mais la foule se mue en bête féroce, ce sera rappel ou révolution. On a eu le rappel, cette fois on a été sages, qu'ils s'en souviennent quand ils repasseront par la Comedia. Le peuple a faim de rock'n'roll. Et le Prince Albert se devra de continuer à nourrir les fauves.

     

    PROMESSE

    Très bonne soirée. Comme on les aime. Des jeunes pousses et de solides gaillards qui n'en sont pas à leurs premiers méfaits. La semaine prochaine, la kronic de leurs CDs. Je sais, l'on vous gâte. Profitez-en bientôt les vacances d'été, et vous serez privés de vos livraisons hebdromadaires. Cela vous apprendra à vivre.

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    le service secret du rock'n'roll

    SAISON 2 : LE DOSSIER A

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    Les gens s'imaginent que le SSR sauve le monde au moins deux fois par jour. Ne soyons pas faussement modestes, cela nous arrive quelquefois, mais parfois nous tombons sur des affaires des plus intrigantes qui échappent à toute logique humaine. Pour vous le prouver et satisfaire votre insatiable curiosité, voici spécialement déclassifiés pour les kr'tntreaders, les documents relatifs à une des plus mystérieuses énigmes qui s'offrit à nous. Voici donc, tiré des archives secrètes du SSR, le Dossier A. Retranscrit in extenso, est-il besoin de le préciser.

    UNE MATINEE DE RÊVE

    Nous avions ouvert les deux fenêtres du bureau en grand. Une douceur printanière avait envahi la pièce. Molossa lapait à petits coups de langues son bol matinal de jack, le Chef savourait un Coronado, aucune affaire en vue depuis trois jours, calme plat, je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque au Chef perdu dans ses pensées :

    '' Agent Chad, il ne faut jurer de rien. Je suis d'accord avec vous la journée qui se profile semble promise à demeurer paisible, toutefois une chose m'inquiète, un presque rien, je ne dis pas un je ne sais quoi, parce que justement je sais. Pas grand-chose, mais il est des sensations qui ne sauraient tromper un fumeur de Coronado. Avez-vous remarqué que malgré le calme de la journée la fumée quand elle se sépare de son clair brasier de feu avant de monter droit vers le plafond exécute une espèce de légère demi-volte sur sa gauche, via sinistra auraient dit les Romains, et puis cette sensation accessible à un seul amateur distingué, le cigare semble, ô imperceptiblement, coller aux doigts, ce sont-là des signes inquiétants. J'ai remarqué que souvent, lors de telles coïncidences, les évènements tournent à l'aigre...''

    Sur ce le Chef ferma les yeux et replongea dans un rêve intérieur digne des grands félins asiatiques... Deux heures plus tard le téléphone sonnait. Je décrochai.

    '' Allo, ici le brigadier Dupont du Commissariat, l'on vous envoie une voiture avec cinq gaziers qui nous racontent une drôle d'histoire à dormir debout, on n'y comprend rien, en plus le temps nous manque, il est déjà dix heures et nous sommes en retard pour préparer l'anisette de midi, donc ils sont chez vous dans cinq minutes.

      • Mais enfin Brigadier nous sommes les Services Secrets du Rock'n'roll, nous ne traitons que des affaires ayant trait au rock'n'roll !

      • C'est bien ce que je disais, ces cinq jeunes ils ont formé un groupe de rock !

    UN DRÔLE DE RECIT

    Il nous fallut plus de cinq heures pour remettre les faits dans l'ordre. Les gamins n'arrêtaient pas de se couper et d'embrouiller la chronologie des faits. Nous l'avons difficilement remise en ordre :

    Baptiste : c'est à cause de Noémie que l'on a formé le groupe. J'avais emprunté son cahier de textes, la plus belle fille du collège, la plus bêcheuse aussi, elle ne nous adressait jamais la parole, j'ai compris pourquoi en ouvrant le cahier, à chaque page elle avait collé des photos de groupes de rock...

    Lionel : du coup on a décidé de former un groupe de rock !

    Hector : on a commencé petit, en rock on n'y connaissait rien, on n'avait même pas d'instrument, mais tous les matins à la récré de dix heures et demie, l'on a tenu une réunion secrète dans un coin reculé de la cour.

    Hugo : c'est le troisième matin que s'est radinée Alma. L'on aurait préféré Noémie mais enfin c'était une fille !

    Baptiste : peuh, une sixième, nous on était en troisième, petite malingre, pas très jolie, on l'aurait bien renvoyée...

    Gérard : mais au bout de dix minutes elle avait cité dix noms de groupes que l'on ne connaissait pas, et le soir quand on a vérifié l'a bien fallu reconnaître qu'elle en connaissait un max !

    Lionel : bref elle s'est accrochée, elle était à toutes nos réunions et lorsque l'on a trouvé un local de répète, elle n'a jamais sauté une répétition, toujours là et elle avait l'oreille.

    Hector : quand on est passé en seconde, elle est passée en cinquième mais le collège et le lycée étant le même établissement, l'on a continué à se voir aux récrés et aux répètes.

    Baptiste : ensuite Hugo est tombé amoureux d'elle !

    Hugo : n'importe quoi, c'est avec moi qu'est sortie Noémie, pas avec toi !

    Tous les autres : arrête ! Tu allais chercher Alma chez elle et tu la ramenais le soir !

    Hugo : justement, c'est là où les ennuis commencent !

    Tous les autres : n'importe quoi, tu es simplement vexé parce que tu ne la vois plus ! Et tu en fais un tel problème que tu nous as forcés à te suivre au Commissariat.

    Bref, ils commencèrent à se disputer, se traiter de tous les noms, s'insulter et pour finir ils décrétèrent  arrêter le groupe. Split en direct ! Et ils s'en furent chacun de leurs côtés, les yeux étincelants de colère.

    Ils sont jeunes, conclut le Chef. Nous n'y pensions plus mais trois jours plus tard Hugo sonnait à la porte du Service.

    PRECISIONS HUGOLIENNES

    '' Je suis venu pour vous dire que premièrement je ne suis pas amoureux d'Alma, deuxièmement que je suis inquiet. Elle a disparu. Depuis trois mois. Du jour au lendemain. Les autres s'en foutent mais moi je trouve ça étrange.

      • Tu peux nous donner son adresse ?

      • Oui 15 rue Lakanal, au douzième étage. Je l'ai raccompagnée plusieurs fois par semaine chez elle et de même j'allais la chercher pratiquement tous les matins durant trois ans. Je montais les escaliers, tapais à la porte du logement 121, la porte s'ouvrait aussitôt et elle sortait.

      • Et ses parents ne disaient rien !

      • Je ne les ai jamais vus, ni de près, ni de loin. Au retour c'était pareil, elle tapait, l'on débloquait le verrou de l'autre côté, et elle rentrait. Par l'embrasure je n'ai jamais vu quelqu'un.

      • Et alors ?

      • Un jour, j'ai frappé, personne n'est sorti, on ne l'a plus jamais revue, j'ai continué tous les jours, j'y vais encore de temps en temps. Le groupe a commencé à se désagréger...

      • A cause d'elle ?

      • Non, des divergences musicales... De toutes les manières mon père est muté dans le Sud, l'on part dans trois jours, mais je tenais à  signaler cette disparition... Les autres disent qu'elle a déménagé puisque sur la boîte à lettres 121 dans le Hall, l'inscription M. et Mme Leduc et leur fille Alma a disparu du jour au lendemain. Mais moi il y a un truc qui me gêne.''

    UNE ENQUÊTE SURPRENANTE

    Nous nous sommes partagés le travail avec le Chef. S'est rendu au Collège, l'a été reçu par le principal. L'en est revenu étonné. Aucune Alma Leduc n'a été scolarisée dans cet établissement. Il a eu accès à tous les fichiers informatiques. Il a interrogé les surveillants et les professeurs, et certains élèves. Personne n'a jamais entendu parler d'Alma Leduc. Rien aucun souvenir, aucune trace...

    Je suis monté au douzième étage du 15 rue Lakanal, j'ai frappé à la porte, rien, pas un bruit. Personne. Molossa n'a manifesté aucun intérêt. J'ai trouvé la société de location de l'immeuble. Le directeur m'a appris que l'appartement 121 avait été acheté par l'ambassade du Mali. J'ai obtenu un rendez-vous avec l'ambassadeur du Mali, lui et son chef de service m'ont appris que l'appartement était inoccupé depuis cinq ans. M'ont prêté les clefs de l'appart. Je l'ai visité. Bien défraîchi, une grosse couche de poussière sur le plancher. Molossa n'a même pas pris la peine de flairer partout. J'ai ramené les clefs et puis plus rien.

    Nous avons tourné et retourné le problème dans notre tête. Le Chef a contacté bien des services d'Etat. Tout cela n'a rien donné. Tous les membres du groupe ont été surveillés à leur insu. Rien d'anormal dans leur comportement. Les rapports se sont accumulés, tous aussi décevants les uns que les autres. Et puis nous sommes passés à autre chose. Nous avons oublié.

    Trois ans se sont écoulés. Je n'y pensais plus lorsque le hasard m'a fait passer par la rue Lakanal. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai garé la teuf-teuf et je suis monté jusqu'à l'appartement 121 du douzième étage. Molossa très intéressée s'est approchée de la porte et a remué la queue. J'ai frappé. J'ai entendu un déclic à l'intérieur, la porte s'est entrouverte et refermée, Alma était sur le palier. Un peu malingre, pas vraiment jolie, mais une réelle présence.

    Voilà, c'est tout. Enquête terminée.

    Damie Chad.

    Photo : agente Pat Grand )