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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 5

  • CHRONIQUES DE POURPRE 700 : KR'TNT ! 700 : HOLLYWOOD BRATS / GLIMMER / HOOVERIII / TERRY REID / COATHANGERS / HOT CHICKENS / THE CORALS / MICHEL LANCELOT / GENE VINCENT+ JOHNNY MEEKS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 700

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    29 / 08 / 2025

     

     

    HOLLYWOOD BRATS / GLIMMER

    HOOVERIII / TERRY REID / COATHANGERS

    HOT CHICKENS / THE CORALS 

     MICHEL LANCELOT   

    GENE VINCENT + JOHNNY MEECKS

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 700

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/ 

    Wizards & True Stars

    Wizards & True Stars

    - Hollywood Boulevard

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             Le 1er juin dernier, Andrew Matheson a cassé sa pipe en bois. C’est un nom qui parle à pas grand monde, sauf aux fans des Hollywood Brats. C’est grâce à Lo’Spider, dans l’After Chez Eddy (sur Canal Sud) qu’on a appris la triste nouvelle, en juillet dernier. Pour rendre un dernier hommage à Andrew Matheson avant que l’oubli ne l’avale tout à fait, nous allons ressortir du bocal de formol un texte jadis confié aux bons soins de Gildas (Hello darkness, my old friend) et publié dans Dig It!.

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             Allez ! Tiens, on va dire que l’histoire des Hollywood Brats que raconte Andrew Matheson dans Sick On You est le meilleur rock book de l’histoire des rock books. Meilleur que The Dark Stuff de Nick Kent ? Meilleur que le Gene Vincent de Mick Farren, que l’All The Rage de Ian McLagan, que Stoned et 2Stoned d’Andrew Loog Oldham ? Meilleur que l’Hellfire de Nick Tosches, que No Irish No Blacks No Dogs de John Lydon ? Et on pourrait encore en citer d’autres comme ceux-là, tiens, par exemple les classiques de Mick Wall ou encore ceux de Carole Clerk, et pire encore, toutes les bios de David Ritz. Pourquoi meilleur ? Un, parce que ce livre n’a aucune chance (trop underground) et deux, parce qu’il est écrit par un mec qui est non seulement brillant et drôle, mais qui est aussi un vrai punk, du genre de ceux qu’on aurait adoré fréquenter. Mais attention, on ne parle pas ici des punks du dimanche après-midi : Matheson portait en 1974 les cheveux longs, du rouge à lèvres, du mascara, des fringues de fille et un brassard nazi. Comme Lemmy et Ron Asheton, Matheson adorait choquer le bourgeois. Ron Asheton avait même trouvé un nom pour ça : confrontation tactics.

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             Pour des raisons qu’Andrew Matheson explique très bien dans son recueil de souvenirs, les Hollywood Brats sont passés complètement à la trappe, alors qu’ils auraient dû devenir énormes, au moins en Angleterre. On avait repéré leur nom dans ces rares articles du NME qui évoquaient le fameux proto-punk britannique, et dont les figures de proue étaient bien sûr les Social Deviants de Mick Farren, l’Edgar Broughton Band, les Pink Fairies et les Pretty Things, mais aussi d’autres personnalités moins connues comme Terry Stamp & Mick Avery (Third World War), Jesse Hector (Helter Skelter et Crushed Butler, à cette époque) et les Hollywood Brats dont le mystérieux album paru en 1975 en Norvège demeura inaccessible, jusqu’à sa réédition sur CD dans les années 90. Et là, on comprit immédiatement les raisons du buzz. Cet album intitulé Sick On You est une pure merveille de ramalama, l’un des meilleurs albums de rock jamais enregistrés en Angleterre, tous mots bien pesés.

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    Casino Steel

             Les seuls qui surent détecter l’énorme potentiel des Brats furent Ken Mewis et son ancien patron chez Immediate, Andrew Loog Oldham. Mais ni l’un ni l’autre ne réussirent à décrocher un contrat discographique pour les Brats en Angleterre. Les gens des maisons de disques jugeaient les Brats trop vulgaires - Sick On You - et trop agressifs. Casino Steel qui était d’origine norvégienne et qui jouait des claviers dans les Brats réussit l’exploit de convaincre un mec de Mercury en Norvège, mais il n’y eut aucune promotion et l’album des Brats disparut sans laisser de traces.

             Andrew Matheson ne vivait que pour ça : jouer dans un groupe, enregistrer des disques et vivre de sa musique. Il était tellement convaincu de la grandeur des Brats que l’échec du groupe faillit bien le ratatiner. Il consacre 300 pages à cette histoire fabuleuse qui ne dura que quatre ans : de 1971 à 1974.

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             Cette histoire des Brats est avant tout celle d’une amitié entre deux kids de 20 ans, Andrew débarqué à Londres avec sa guitare pour devenir rock star, et Casino Steel, qu’Andrew appelle son blood brother - a one-off, a classic, the real thing - Ils composent ensemble tous les cuts qu’on retrouve sur leur album, et fonctionnent par télépathie. Quand par exemple un impresario véreux fait glisser sur la table une enveloppe contenant 2000 livres, Andrew la repousse en disant que les Hollywood Brats valent mieux que ça. Il sait d’instinct que Casino assis à côté de lui est d’accord. C’est d’autant plus héroïque qu’une partie des Brats, c’est-à-dire Andrew, le batteur Lou Sparks et le guitariste Brady, vivent dans des taudis et des squats, sans un rond. Pour manger, ils doivent voler, et pour fumer, Lou Sparks ramasse les mégots. Pas un rond. Ceux qui ont vécu ça savent très bien ce que ça veut dire. Avant d’être l’histoire d’un groupe, celle des Brats est aussi une épouvantable histoire de misère noire, de rats et de morbacks, ils se font pas mal d’ennemis dans des pubs et doivent souvent la vie à leurs jambes. Andrew raconte les matins où ils se réveillent frigorifiés, les sachets de thé plusieurs fois ré-utilisés, les crampes à l’estomac quand il est vide et les raids éclairs dans les petits commerces du quartier pour piquer de quoi calmer la faim. Mais l’avantage de vivre dans un squat, c’est qu’on peut y répéter tous les jours. Et les Brats répètent ! Ils savent qu’ils sont bons. Ils ont cette énergie que donne l’arrogance quand elle relève de l’évidence. Johnny Thunders et les Dolls fonctionnaient exactement de la même façon. Tiens, puisqu’on parle des Dolls... Un jour, Casino passe à Andrew un numéro du NME ouvert sur une page précise. Oh no ! Un article sur un nouveau groupe américain qui s’appelle les New York Dolls. On est en 1972. Andrew stupéfait découvre que les Dolls font exactement la même chose que les Brats ! Pire encore, ils donnent pas mal de concerts et ont déjà un contrat chez Mercury ! Et pire encore, ils arrivent en Angleterre ! - My stomach sinks into my boots - Andrew sent l’estomac lui tomber dans les godasses. Un peu plus loin dans le livre, Andrew revient sur les Dolls, au moment de la parution du premier album, en 1973. Les Brats se rassemblent pour examiner la pochette. Ils se fendent la gueule. Ils trouvent que les Dolls ont l’air parfaitement ridicules - They just look plain ridiculous - alors que sur les autres photos, ils avaient plutôt fière allure. Dans son langage extrêmement imagé et musical, Andrew dit qu’ils ont l’air de se retrouver de la neuvième à la treizième place du Hottest Transsexual Contest d’Amérique. Il insiste en expliquant que le chanteur qui ressemblait au début à Jagger ressemble maintenant à la vieille tante de Jagger installée à Palm Springs, et qu’il a eu une permanente - He’s got a perm, a perm, for Christ’s sake - Non, ce n’est pas possible ! Puis les Brats écoutent l’album, avec un mauvais a-priori, car ils n’aiment pas Rundgren. Le verdict tombe sans appel : bon groupe, chansons faibles, production merdique - Good band, weak songs, horrible production - Voilà les Brats dans tout l’éclat de leur splendeur.  

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             Matheson ne fait de cadeaux à personne dans ce livre. Il a le courage de ses opinions plutôt tranchées, et c’est réellement cohérent avec le son du groupe : carré et brillant. Il salue Slade dont il entend «Get Down And Get Down With It» dans une boîte qui s’appelle le New Penny - The best thing I’ve heard for months - Il démolit Alice Cooper qui en 1972 fait sensation - Ils peuvent rocker, mais il y a toujours un côté comédie. C’est parfois drôle. Voilà le problème - Et il ajoute : They drink Budweiser, for Christ’s sake ! - Il salue aussi Michael Des Barres et Silverhead qu’il voit sur scène. Au premier abord, il trouve le petit marquis excellent - Des Barres is the real thing in terms of a front man - mais ça se gâte dès le deuxième cut, car Des Barres transpire abondamment et ruine sa coiffure. Le verdict tombe sans appel : un chanteur pas mauvais mais qui transpire, un groupe ordinaire et des chansons pourries - A not bad, if sweaty, front man, an ordinary band and naff songs. Dreck - Dreck, c’est le bruit du marteau. Quand il rencontre Tony McPhee dans le bureau de Ken Mewis, il remarque une grosse veine qui descend de son never-ending front et donc il le rebaptise Tony McVein. Et quand il voit une photo d’Ozzy Osbourne portant sa veste blanche à franges, il ricane et annonce que le chubby Sabbath singer a l’air de porter ce que Martha ou une autre Vandella mettrait pour aller dîner au Kentucky Fried Chicken

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             Mais le plus drôle est à venir. En 1974, the Hollywood Brats are dead, écrit Andrew, c’est la fin des haricots, la mort de tous ses rêves. Lou Sparks et Brady ont déjà quitté le groupe. Il ne reste plus qu’Andrew et Casino. Un jour deux mecs viennent taper à la porte du squat. Casino descend et leur dit de dégager vite fait. Les deux mecs reviennent le lendemain, et ils insistent. Toc toc toc ! Casino passe la tête par la fenêtre pour leur redire de dégager, mais les deux sangsues brandissent un petit écriteau où est écrit : PLEASE ? Andrew dit à Casino de les faire monter. Ils arrivent déguisés en Hollywood Brats, avec des cheveux longs, du rouge à lèvres, du vernis sur les ongles, du mascara, des bijoux et des foulards. Ils se présentent : Mick Jones et Tony James et ils expliquent qu’un certain Malcolm McLaren veut manager les Hollywood Brats. McLaren... Ce nom rappelle quelque chose à Andrew... Ah oui, le mec qui a managé des New York Dolls assez mal en point et qui les a conduits droit au cercueil. Ah oui, ce mec qui, avec l’aide de l’horrible Vivisect Westwood a réussi l’exploit de transformer les Dolls en Muppet Show. Andrew n’en revient pas. Il demande qu’on le réveille quand c’est fini - Wake me shake me when it’s over - Mais par curiosité, Andrew et Casino décident d’aller voir ce McLaren. Ils passent leurs brassards nazis et débarquent à Demnark Street pour rencontrer le schpountz. Ils entrent et tombent d’abord sur quatre gamins aux allures d’apprentis comptables, assis dans un canapé et dont les yeux s’exorbitent à l’apparition des deux Brats maquillés en brassards. Les quatre arpètes sont les futurs Pistols. Et puis Mick Jones commet l’irréparable. Il ramasse une guitare et lance à Andrew : «Let’s jam man !» Casino et Andrew font déjà demi-tour pour se tirer vite fait quand arrive dans l’escalier un autre asticot : il a le look exact d’une caricature de savant fou, des yeux globuleux et des cheveux rouges bouclés (les cheveux dont personne de voudrait, précise l’impitoyable Andrew). C’est McLaren ! Le stroumpf  leur dit de venir - Come come ! - Eye contact minimal and a handshake like an half-opend tin of sardines - Pas le moindre contact visuel et une poignée de main comme une boîte de sardines à moitié ouverte. C’est mal parti ! Malcolm leur annonce qu’il va aller droit au but : il veut manager les Hollywood Brats. Andrew répond que ça pue dans la pièce. Surpris, McLaren fait : Oh is it ? Et il se lève pour aller ouvrir la fenêtre.

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    Vivisect Westwood

             Andrew et Casino reverront McLaren dans un pub. Cette fois, il est accompagné par sa compagne qu’Andrew surnomme Vivisect Westwood. Et là, l’impitoyable Andrew nous brosse un portrait atrocement drôle de cette femme : «Elle était pâle comme un cadavre et portait un truc en soie orange sur lequel avait dû passer plusieurs fois une tondeuse à gazon. Installée au sommet de sa coiffure se trouvait une toque décorée sur le devant d’une moustiquaire. Elle avait cet air renfrogné qu’ont les gens condamnés à bouffer des chardons jusqu’à la fin de leurs jours. Elle attrapa le crayon bleu qu’elle avait sur l’oreille et d’un air ennuyé, elle se mit à dessiner des robes sur la nappe. Malcolm m’expliqua en regardant à un mètre au-dessus de ma tête que ses honoraires allaient nous coûter cher car il fallait financer les fringues que Vivisect allait designer pour nous. Je lui répondis que je préférais mes fringues, alors Vivisect renifla bruyamment et tourna la tête pour exprimer clairement son dégoût. Paniqué, Malcolm l’implora : Dis-leur ce que tu m’as dit ! Soupirant bruyamment avec l’air de dire que chaque mot qu’elle allait m’adresser était pour elle une colossale perte de temps (ce qui en fait était vrai), elle expliqua que l’avenir de la mode appartenait aux T-shirts et que si on acceptait le programme, on pourrait avoir tous les T-shirts qu’on voulait. Et McLaren ajouta : Ouais, boys, les T-shirts et Sick On You ! C’est l’avenir, boys ! Nous vidâmes nos verres et partîmes avant qu’elle ne nous poignarde d’un coup d’épingle à cheveux.»

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    London SS

             En fait, ce qu’Andrew raconte en 1974, c’est la formation des fameux London SS. Mick Jones et Tony James reviendront chercher Andrew et Casino pour les emmener dans un endroit à Maida Vale où répète déjà l’embryon de cette scène punk : un Norvégien nommé Geir Waade, batterie, Mick Jones, guitare, Tony James, basse, et un certain Matt Dangerfield, guitare (qu’on retrouvera un peu plus tard avec Casino dans les Boys). Ils veulent absolument jouer avec Andrew et Casino. Andrew acceptera de faire un bout d’essai et ne sera un London SS que l’espace de quatorze minutes, le temps de massacrer le «Bad Boy» de Larry Williams : «Ce n’était pas un groupe, mais une insulte aux instruments». Andrew ajoute que le bassiste et le batteur semblaient se haïr et Mick Jones croyait savoir jouer dans l’illusion du volume, mais il jouait comme s’il avait des jambons à la place des doigts. Perfide, Andrew ajoute qu’en fait, il n’avait pas tort de jouer comme ça puisqu’il allait réussir à en faire un fonds de commerce - It was that bad - that hopeless - C’était sans espoir. Andrew Matheson avait une idée tellement haute et pure du rock qu’il ne supportait pas la médiocrité. Il termine l’épisode Mick Jones dans le chapitre de fin qui s’intitule «Que sont-ils devenus ?» : «Il forma les Clash et eut un gros succès commercial, à l’apogée duquel il stupéfia les fans et les critiques en enregistrant cette hilarante comédie qui s’appelle Sandinista. Dans les années quatre-vingt, Mick continua de défrayer la chronique et devenant parfaitement chauve.»

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             Mais ce qui fait le charme toxique de ce livre, ce sont les épisodes franchement hilarants et certains méritent qu’on s’y attarde. Par exemple, lors d’une répète, le guitariste Brady s’électrocute en jouant : «Il y a un gros bang, un éclair et on voit le guitariste décoller du sol puis aller s’écraser contre le mur de briques. Il gît sur le sol, tout tremblant, le visage rouge comme une tomate, les bras blancs et ses doigts encore plus noirs que d’habitude. La Gibson Firebird est en flammes, avec des flammes d’un mètre de haut. Nous explosons tous de rire. On se tortille, en le montrant du doigt et en se tapant dans le dos. Littéralement vidés par cette crise de fou-rire, on finit par se calmer et on se penche sur Brady pour voir s’il respire encore. Pauvre Brady ! Il lui faut un temps fou pour réaliser la chance qu’il a d’avoir pu nous offrir un spectacle aussi tordant - This hilarious slice of entertainment - Il passera la nuit à l’hosto et ses cheveux ne seront plus jamais pareils qu’avant. Il a eu plus de chance que Les Harvey de Stone the Crows. Ce poor fucker a grillé vif sur scène, il y a de cela deux ans.»

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    Leslie Harvey

             Un peu plus tard dans le récit des aventures des Brats, Andrew nous raconte que pour rompre la monotonie de leur vie de squatters, ils décident de louer un bateau pour naviguer sur un canal. Ils embarquent tous les cinq. Une demi-heure plus tard, ils sont tous soûls comme des Polonais - all of us are blind drunk - Et encore une demi-heure après, Casino passe par dessus bord. Plouf ! Alors c’est à nouveau l’hilarité générale. Andrew : «C’est un fait scientifiquement avéré, il est impossible de sortir de l’eau un Norvégien tout habillé et qui panique quand on est pris de fou-rire. On essaie chacun notre tour de l’aider à sortir de l’eau, et on allait vraiment abandonner, histoire de satisfaire le souhait de Casino qui (comme dans les Dolls) voulait un mort dans le groupe. Mais d’un sursaut désespéré, il réussit à se hisser sur le pont et comme un gros thon à l’agonie, il cherchait à retrouver sa respiration.»

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    The Kray Twins ( de sinistre mémoire)

             On atteint des sommets lorsqu’Andrew et Casino sont conviés dans les bureaux de Worldwide Artists, l’agence dont ils dépendent contractuellement, et pour laquelle travaille Ken Mewis, leur manager. Andrew et Casino commencent par découvrir que Worldwide est une agence artistique qui gère des carrières, et non une maison de disques. Et ils ne sont pas au bout de leurs surprises, car ils découvrent ensuite que l’agence est affiliée à la mafia londonienne et aux Kray twins qui, même s’ils sont au placard de sa gracieuse majesté, n’en continuent pas moins de tirer leurs ficelles. Les autres artistes signés par Worldwide sont assez connus : les Groundhogs, Black Sabbath et Stray. Dans la hiérarchie de Worldwide, Ken Mewis dépend d’un truand nommé Wilf Pine, un dur aux mains tatouées : les mots Love et Hate, comme Robert Mitchum. Wilf explique aux deux Brats qu’il faut un single pour négocier avec les maisons de disques - Why can’t you write a fucking single, eh ? - Andrew répond que «Sick On You» est le single parfait. Wilf s’énerve : Cette chanson est dégoûtante ! Joue pas au con avec moi, Andrew, ou je vais t’arracher les tripes. Cette chanson est fucking obscène ! Andrew laisse passer l’orage et répond tranquillement que «Sick On You» est la meilleure chanson des Brats, puis il ajoute que de toute façon, les Brats ne font pas de singles, que c’est même un anathème que de faire des singles. Ana what ? rétorque Wilf qui devient rouge comme une tomate. Ana fucking what ? Et là il se met en pétard pour de bon, fuck you et fuck tes fucking words, espèce de petite merde - you little poofter shite - On veut vous envoyer à Top Of The Pops et il nous faut le single dans deux semaines, t’as compris, branleur ? Et bien sûr Andrew lui répond que les Brats détestent Top Of The Pops. À ce moment névralgique de la conversation, Casino ajoute : We’re like Pan’s People ! Ce que confirme Andrew en ajoutant : True ! Et là, ils voient une grosse veine apparaître sur la figure de Wilf, qui leur rappelle celle de Tony McVein. 

             Pendant un temps, Andrew crut qu’il allait finir avec une balle dans la tête. D’ailleurs, à la fin de ce livre tordant, il remercie Wilf Pine de ne pas l’avoir fait descendre.

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             D’autres épisodes tout aussi hilarants guettent le lecteur imprudent, comme cette cocktail-party chez Cliff Richard, ou encore cette nuit passée au poste après avoir été embarqué par les poulets. Andrew est sous acide et sa tête dodeline. Le flicard lui demande de vider ses poches, portefeuille, clés, the lot. Andrew vide ses poches : une pièce de deux pence et un tube de rouge à lèvres. C’est tout ce qu’il possède. Le flicard est sidéré, il examine les deux objets et ça dure plus de temps qu’il n’en faut. Au bout de ce temps interminable, il lève la tête et demande à Andrew : You cannot be fucking serious ? Andrew dodeline. En dodelinant, il comprend qu’il fait une énorme connerie, car le flic s’énerve, je te pose une question, branleur et tu dodelines ? Andrew s’excuse et dit que c’est tout ce qu’il a dans ses poches. Le flic se lève et s’approche de lui pour lui demander le nom de cette maladie qui le fait dodeliner comme un fucking bird. Andrew répond no no no, alors le flic lui demande pourquoi sa tête dodeline comme un nancy boy in a cubicle in Piccafuckingdilly Circus. Il s’énerve tout seul et Andrew voit arriver le moment où il va prendre des coups, alors qu’il est menotté dans le dos. Alors ce sadique de flicard lui dit : Tu ne vas pas du tout aimer ce qui va t’arriver... Andrew exulte ! Oui oui, monsieur l’officier, dites-moi donc pourquoi je ne serais pas content de me retrouver défoncé sous acide et menotté dans un commissariat à cinq heures du matin ! Par miracle, cet abruti de flicard se calme et se rassoit pour remplir le formulaire. «Je vais parler à voix haute et tu me dis si je me trompe. Premier objet. Nous avons là une pièce de deux pence, c’est exact ?» «Yes !» Puis il examine le tube de rouge à lèvres et d’une voix chargée de mépris, il dit : «Deuxième objet, un tube de lipstick ‘Cherry-Blaze Outdoor Girl, c’est exact ?» «Yes» répond Andrew, et cette ordure ajoute : «You disgust me !» Tout ce qu’Andrew trouve à dire, c’est yes ! C’est tellement bien écrit qu’on se croirait assis à côté, menotté au radiateur.

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             En fait, Andrew raconte qu’une nuit, Lou Sparks et lui ont forcé la serrure d’une épicerie pour voler quelques bouteilles de coca. On les a dénoncés, d’où l’arrestation à l’aube avec la violence policière habituelle et les chiens. Comme c’est un délit, ils doivent passer au tribunal et là, on assiste encore une fois à un épisode digne des Brats. Ils voient arriver dans la salle un juge perruqué qui affiche ostensiblement son dégoût. Andrew n’en revient pas de voir ce qu’il appelle the overkill at work : les témoins qui défilent au prétoire les enfoncent, le flic et puis le propriétaire de l’épicerie qu’il n’a jamais vu. Andrew se tourne vers Lou qui est aussi abasourdi que lui. Andrew demande aux flics qui sont derrière lui : pourquoi on n’a pas d’avocat ? L’un d’eux lui rétorque d’un air mauvais : Shut your fucking cakehole ! Le verdict tombe sans appel : une prune de 25 £ ou un mois au placard, au choix. Évidemment, ils n’ont pas les 25 £ et ne sont pas près de les avoir. Ils sont officiellement condamnés pour avoir privé le propriétaire de la jouissance de trois bouteilles de Coca-Cola - Permanently depriving the landlord of three bottles of Coca-Cola - Le lendemain, en se baladant dans le quartier, Andrew tombe sur la une d’un journal qui titre : Costly Coke, qui veut dire des Cokes qui coûtent cher. Le texte en dessous décrit dans le détail l’exploit hilarant de deux pauvres crétins qui ont au cœur de la nuit forcé la serrure d’un fish’n’chips fermé pour cause de faillite, à seule fin de voler trois bouteilles de Coca-Cola. Puis il tombe sur les noms des deux crétins.

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             Eh oui, la vie d’un groupe ne se résume pas aux disques et aux concerts. Avant d’être des légendes du proto-punk londonien, les Hollywood Brats multipliaient des exploits dignes des Pieds Nickelés, et c’est précisément ce qui les rend attachants. Ils sont tout ce qu’on aime dans le rock, des gros branleurs qui ne pensent qu’à déconner, mais dès qu’ils entrent dans un studio ou qu’ils montent sur scène, ils savent passer aux choses sérieuses. Pour en avoir le cœur net, il suffit simplement d’écouter leur album. Heureuse coïncidence, Cherry Red vient tout juste de le rééditer avec en prime un disque complet de bonus. 15 bonus des Hollywood Brats, croyez-moi, ça vaut tout l’or du monde. Dans cette foire à la saucisse, on tombe sur une version démentoïde d’«I Need You» des Kinks, montée sur une basse dévastatrice et chantée par ce dingue d’Andrew. Leur approche des Kinks est exactement la même que celle des Hammersmith Gorillas, ils tâtent de l’exaction parabolique. Comme le disait Keith Moon le soir de leur concert au Speakeasy : les Brats sont le meilleur groupe d’Angleterre ! Dans «Borgia Street», on entend un solo nasty de Brady qui est toujours en vie. Oui, si vous feuilletez le livret qui accompagne la réédition, vous verrez une photo récente des Brats. Ils traversent la rue, Casino marche devant avec ses cheveux blancs et ses lunettes noires, suivi de Brady coiffé d’un petit chapeau, puis d’un mec nommé Mick Groome, et Andrew, referme la marche, sobrement vêtu d’un petit costard et portant lui aussi des lunettes noires. Dire qu’on est content de les voir en vie serait un euphémisme. Parmi les bonus se trouve une violente version d’«Hootchie Coochie Man», du hot shivering bliss, comme le dit lui-même Andrew, on sent le shuffle du slum, et on voit la basse traverser le cut, ah quelle rigolade ! Leur version de «St Louis Blues» sonne comme un cut des Dolls. Ces mecs vont très vite en besogne, too much too soon. Le parallélisme entre les deux groupes est flagrant. Et puis, il faut avoir entendu au moins une fois dans sa vie l’effarant «Suckin’ On Suzie» pour se faire une idée de la puissance des Brats. Andrew éclate même de rire au chant tellement il sent le pouvoir du rock en lui. C’est embarqué au meilleur beat d’Angleterre et par un chanteur qu’il faut bien qualifier de génial. L’ambition d’Andrew Matheson : un groupe bien habillé qui joue vite et sale - a great looking band dressing sharp, playing fast and nasty - Rien qu’avec ces quelques mots, il résume le phénomène Hollywood Brats. Quand il passe une annonce une annonce dans le Melody Maker pour trouver un guitariste, il écrit : Guitarist wanted/ Great looking/ Drunk on scotch and Keith Richards. N’oublions pas qu’en 1971, le roi d’Angleterre s’appelle pour beaucoup de gens Keith Richards. Poor Brian is dead. Ah encore un détail intéressant : avant de s’appeler les Hollywood Brats, ils s’appelaient the Queen, rêvant de grands titres dans la presse du genre The Queen pukes on arrival in Heathrow, la Reine dégueule en arrivant à Heathrow (ce que ne manquera pas de faire Johnny Thunders). Mais à la même époque un autre groupe s’appelle Queen et un soir au bar du Marquee, Freddy Mercury vient agresser Andrew qui se voit contraint de lui coller son poing dans la gueule. Mercury est à terre, et bon prince, Andrew lui abandonne ce nom de groupe auquel il n’était pas vraiment attaché - Keep the name Queen. You can have it - Andrew tirera le nom des Hollywood Brats d’une chanson de Ray Davies qu’il chantonnait un jour en rentrant de Watford - You can see all the stars as you walk along Hollywood Boulevard - C’est l’occasion de réécouter cette pure merveille qu’est «Celluloid Heroes». 

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             L album des Hollywood Brats donne une idée de ce qui devait se passer sur scène. Andrew voulait ce Slum Kitchen Sound, ce son des taudis dans lesquels ils répétaient - We want control - Ils l’ont, grâce à Ken Mewis, et ça s’entend avec «Chez Maximes». Tout est là, c’est le son des Dolls mais avec en plus la violence des kids anglais. Andrew chante comme un diable trop maquillé. On entend des jolis chœurs de slum et une basse dévorante qui croise dans le lagon comme un requin blanc - Chez Maximes you make your dreams come true - Avec «Nightmare», ils passent au stomp de cave joué à la cloche de bois, c’est noyé de son, mais le côté canaille du chant domine bien la situation. C’est admirable, tout est là ! Ces mecs n’ont pas seulement le sens du son, mais aussi celui de l’Empire romain et de la poigne de fer, celle d’un César qui jette ses légions comme s’il lâchait des rapaces sur la moitié du monde. Avec «Courtesan», ils passent à l’heavy boogie et sonnent comme des Dolls de l’East End - She’s the darling of the Chelsea nights - C’mon, ça ramone salement le bulbe rachidien. Et si on sait apprécier le Slum Kitchen Sound, alors on est grassement servi. Leur coup de génie, c’est sans doute la reprise magistrale de «Then He Kissed Me», car ils la tapent à la sur-puissance catégorielle, ils poussent les pressions jugulaires au maximum des possibilités et ça édifie les édifices. On trouve aussi deux hits que reprendront les Boys un peu plus tard, «Tumble With Me» et le fameux «Sick On You». Tumble, c’est la modernité du rock anglais. Voilà un cut totalement inespéré, l’un des premiers chefs-d’œuvre de ce qu’on appellera plus tard le glam-punk. Les seuls qui savent jouer ça, ce sont les Brats, les Gorillas et les Derellas. Avec Tumble, les Brats tapent dans la fantastique ampleur. We’ve got the action, dit Andrew quand il évoque le souvenir du set des Brats au Speakeasy. Quant à Sick, on a là un fabuleux shoot de pop-rock noyé de fuzz. Ce shoot de folie pure tourne à l’hypnotisme. Et quand on écoute «Zurich 17», on comprend que ce genre de cut infectueux anticipe toute une vague à venir. Les Brats sont beaucoup trop en avance sur leur temps. Ils inventent sans le savoir le far-out bubblegum des bas-fonds de nowhereland. Et puis on ne se lassera jamais de ce «Southern Belles» qui sonne encore une fois comme un hit des Dolls, mais avec quelque chose de terriblement britannique dans le ton. C’mon darling !  

             Et comme l’ont dit Jerry Lee et les Brats à ceux qui osaient monter sur scène après eux : Follow that, pussies !

    Épilogue 1

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             En 1979, Andew enregistra Monterey Shoes, un album de soft rock un peu déroutant. Il semble avoir renoncé au fracas des guitares pour aller sur un son plus soft, mais il est trahi par une absence de production, et ses compos qui se voulaient ambitieuses retombent comme des soufflés. Le seul lien qui rattache cet album à la légende des Brats, c’est Gered Mankowitz. Pour les Brats, Andrew voulait le photographe des early Stones, celui de Between The Buttons. C’est donc lui qui signe la pochette de Monterey Shoes. On y voit Andrew dressé dans le crépuscule, avec le Starfish Cafe et un personnage en sailor suit en contrebas. L’image illustre «St Catherine Wheel», un balladif attachant mais atrocement mal produit, car la voix d’Andrew manque désespérément de profondeur. Dommage, car on le sent influencé par Ray Davies, et c’est criant lorsqu’on écoute «Debbie». Il revient à un tempo plus enlevé avec «Eyes Of Harlem» et retrouve un peu de sa superbe. Il s’y montre même très convainquant. Il fait plus appel aux cuivres qu’aux guitares et on note de légers accents d’«It’s All Over Now Baby Blue» dans son refrain. Une autre compo ambitieuse se niche en B avec un «Johnny Let’s Run» traversé par un solo de sax et «It Only Hurts When I Cry» pourrait presque sonner comme un hit, mais encore une fois, la prod dessert les ambitions du pauvre Andrew qui apparemment s’est fait baiser une fois de plus. 

    Épilogue 2

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             Pas facile de mettre le grappin sur The Night Of The Bastard Moon, l’album solo d’Andrew Matheson paru en 1994. Les rares heureux propriétaires qui le possèdent le vendent très cher. On y trouve deux merveilles dignes de l’âge d’or des Hollywood Brats, «Three Dead Mexicans» et «Postcards From Hollywood». Avec ses Dead Mexicans, Andrew fait du Sympathy For The Devil avec des percus exacerbées. Il renoue avec le gutsy et sonne comme les Stones à l’aube du rock - Shut it up c’mon - C’est fabuleusement drivé aux percus, comme dans Sympathy. Pur génie ambulatoire ! On a même des virées de basse et des yeah yeah yeah qui se perdent dans l’écho du temps. Ça tourne au demented are go. Andrew y renoue avec le génie des Brats. S’il fallait une preuve de sa grandeur, elle est là, dans les Dead Mexicans. Plus loin, il monte son «Poscard From Hollywood» sur le riff de «Jean Genie». Il repart sur les traces de Bowie en mode heavy glam. On peut aussi se pencher sur «Call It A Storm» bien enveloppé, bien touillé, mais ça frise parfois le Springsteen, ce qui ne vaut pas pour un compliment. Le pauvre Andrew y perd un peu de sa superbe. Il nous fait encore du Springsteen avec un «Love Is Stupid» atroce et prétentieux. On assiste à l’écroulement d’un mythe. On peut parler ici de prod cordiale, avec un solo de chais-pas-quoi. Andrew s’installe dans son cloaque springsteenien avec «Red Shoes In Italy». Cette prod cordiale cause bien des ravages. C’est même une malédiction. On voit le pauvre Andrew essayer de faire décoller sa pauvre daube. Quelle horrible tragédie !

    Signé : Cazengler, Hollywood Bric (et Broc)

    Andrew Matheson. Disparu le 1er juin 2025

    Hollywood Brats. Sick On You. The Classic Debut Expanded. Cherry Red Records 2016

    Andrew Matheson. Monterey Shoes. Ariola 1979

    Andrew Matheson. Sick On You. The Disastrous Story Of Britain’s Great Lost Punk Band. Ebury Press 2015

    Andrew Matheson. Night Of The Bastard Moon. MCA Records 1994

     

     

    L’avenir du rock

     - Glimmer twins 

             Chaque année, l’avenir du rock loue un stand au Salon des Désespérés qui se tient au Parc des Expositions de la Porte de Versailles. Les visiteurs s’y rendent par centaines de milliers, en quête d’une lueur d’espoir. Certains exposants proposent des petits discours de réconfort, des tisanes pour arrondir les angles, des onguents pour colmater les fissures, des flacons d’eau bénite pour laver les péchés, des promesses de félicité sur abonnement. Chaque année, l’avenir du rock se régale de tout ce tintouin chamarré. Les visiteurs errent dans les allées comme des âmes en peine et s’arrêtent ici et là. Les exposants rivalisent d’idées saugrenues. Oh, en voici un qui bêle, assis dans la paille de Bethléem, comme l’indique le panneau accroché au-dessus de sa tête. En voici un autre qui s’ouvre les veines au-dessus d’un verre et qui dit au curieux qui s’arrête : «Bois, ceci est mon sang.» Mais la spiritualité à l’ancienne ne fait plus recette. Une autre forme de spiritualité attire le gros des visiteurs : le populisme. Des harangueurs aux trognes porcines proposent la paix de l’âme en échange d’une adhésion à leur parti. On s’attroupe à leur stand. Ils promettent l’éradication de tous les problèmes. «Plus de pluie ! Un ciel bleu au-dessus du pays !» Ils haranguent à tire-larigot : «La fin des angoisses existentielles !» «Le paradis des souches !» Ils promettent encore l’éradication des impôts et la gratuité des transports. Alors les visiteurs se bousculent pour accéder au guichet. Ils veulent tous prendre une carte pour avoir accès au paradis des souches ! Ah le paradis des souches ! Quelle belle fin en soi ! Le spectacle de cet attroupement laisse l’avenir du rock circonspect. Ce n’est pas qu’il mette en doute la véracité éthique de ce que proposent les harangueurs aux trognes porcines, non, d’ailleurs il ne se mêle pas de politique. Il ne sent pas concerné. Par contre, il sait qu’il propose sur son stand une authentique lueur d’espoir, au sens propre comme au figuré : Glimmer.

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             Si tu demandes à Jaye Moore, le drummer blond de Glimmer, ce qu’il écoute, il va te répondre My Bloody Valentine et ça va te mettre sur une mauvaise piste. Ces quatre petits mecs sont des New-Yorkais et ils ne peuvent pas sonner comme My Bloody Valentine, c’est impossible.  Sur scène, Glimmer est pris en sandwich entre deux Jaguars et on peut dire que ça gicle. Ils ont quelques morceaux lents, mais dès

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     qu’ils mettent leur ramshackle en toute, t’as tout le New York City Sound des bas-fonds qui redevient d’actualité. On apprendra plus tard que le simili-Woody Allen aux bras couverts de tatouages s’appelle Jeff et qu’il est le frère de Jaye. Alors attention : Jeff Moore est une rockstar en devenir. Bien évidemment, il ne finira pas à la télé comme tous les rois de la fucking mormoille, mais il va rôder, du moins on l’espère, dans les imaginaires des happy few qui auront le privilège de le voir jouer

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    sur scène. Car oui, Jeff Moore a tout : les good looks, la stature, l’incroyable présence, les compos, la voix, le guitarring, il pue le big bad rock à dix kilomètres à la ronde. Tu ne trouveras pas une rockstar comme celle-là sous le sabot d’un cheval. Non, il faut aller le chercher au fond d’une cave, un jour de chaos urbain, car le fucking Tour de France passe en ville et des tas de rues sont barrées. La ville est paralysée. Mais ils ont réussi à passer avec leur van. Ouf !

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             Tu vois ces quatre New-Yorkais jouer dans la cave et t’en reviens pas de tout ce répondant, de toute cette constance de la prestance, de ces rocking blast intermittents, t’en reviens pas de les voir clouer leur chouette à la porte de la Sonic Church, t’en reviens pas de les voir régner pendant une heure sur l’underground. T’es une fois de plus convaincu que les vrais groupes descendent dans les caves pour honorer le vieux Dionysos, dieu du rock et des pires excès. Derrière ses lunettes, Jeff Moore rocke le boat de la cave comme un Achab qui n’aurait pas basculé dans la folie, il garde les yeux rivés sur l’horizon du prochain cut, il ajuste sa voix grave en permanence et claque des dégelées de power-chords new-yorkais, pendant que de l’autre côté de la scène, son copain fourbit les dissonances. Et quand il ne fourbit ses licks, il passe son temps à se ré-accorder, ce qui finit par devenir agaçant. Surtout qu’on est tout près de lui et qu’on voit sur l’accordeur qu’il n’est pas désaccordé. Sans doute est-il mal à l’aise.

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             À part un flexi («Self Destroyed», deuxième cut du set), ils n’ont rien à proposer au merch. Tu le ramasses. «Self Destroyed» accroche immédiatement, avec sa belle mélodie chant digne d’Adorable. Et t’as des clameurs de rêve. Tu baves d’avance. L’album devrait être énorme, à l’image du set.

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             Leur premier album sortira en october, nous dit Jeff Moore, vraiment ravi de sa soirée à la cave. Miraculeusement, il y avait un peu de monde. Ouf! 

    Signé : Cazengler, Glimmère de tous les vices

    Glimmer. Le Trois Pièces. Rouen (76). 8 juillet 2025

    Glimmer. Self Destroyed. Flexi High Voltage 2023

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Hoover sur le monde

             Comme tout le monde, l’avenir du rock a besoin de sous pour manger et payer son loyer. Alors il postule pour un emploi. Un patron obèse, chauve et lunetté le reçoit dans son bureau. Il jette un coup d’œil sur le CV.

             — Vous vous appelez avenir du rock, c’est bien ça ?

             — C’est écrit dessus, comme sur le Port-Salut.

             — Ce n’est pas courant comme nom... Bon, dites-moi, monsieur avenir du rock, quelles sont les limites élastiques de votre flexibilité ?

             — Je sais rester Hoover à toute proposition....

             — Vous venez de gagner un bon point... Résumez-moi en deux mots votre capacité à fédérer...

             — Hoover Ticalité !

             — Encore un bon point pour votre sagacité ! Comment inter-agissez-vous dans un contexte managérial alambiqué ?

             — Très simple : par l’Hoover ture des écoutilles ! Gestion des flux, si vous préférez !

             — Votre aisance à pacifier les contextes m’interpelle, croyez-le bien, aussi vais-je vous demander de quelle façon vous pragmatisez l’approche participative, comprenez-moi bien, je parle ici de l’extension du domaine de l’extraversion, laquelle, j’en suis maintenant persuadé, n’a aucun secret pour vous...

             — C’est très simple : Hooveriii.

             — Pardon ?

             — Hooveriii ! Hoo comme Hoo la la, ver comme vert émeraude, et iii comme iiiiiiii !!! Ou iii comme three, les trois petits cochons, si vous préférez.

     

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             Tu les prononces comme tu veux : Hoover three, Hoover 3, Hoover free, Hoover frit, Hoover III ou Hooveriii, chacun fait comme il veut. Par contre, lui, il s’appelle Bert Hoover, aka Bert le Grand Pied, co-sauveur de festival binicole avec les Bad Bangs. Bert Hoover sait exactement ce qu’il veut. On lit une extrême détermination dans le regard qu’il porte sur le public sinistré agglutiné à ses (grands) pieds. Il porte

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    le regard d’un empereur psyché déterminé à sauver Binic. Alors il sauve Binic avec sa petite Gibson Les Paul Junior. Bert devient le temps d’un show Ali-Bébert au Pays des Merveilles, il fait le Père Noël et arrache des milliers de personnes au désespoir le plus noir. Grâce à Santa Claus Hoover, on échappe au cauchemar du rap blanc australien dont on ne connaissait pas l’existence avant que la dérive programmatoire binicole ne nous l’impose. Soudain, Bert redonne du sens à ce vieux

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    cadre, et là pas besoin de pogo, toute l’énergie reste prodigieusement intrinsèque. Ouf, on échappe enfin à la mainmise australienne et Binic retombe miraculeusement sur ses pattes. T’es là en principe pour découvrir des gros trucs et en voilà un.  Bert au Grand Pied te donne une leçon de modernité psyché, il est extrêmement bien entouré, ses collègues hooveriens hooverisent comme des cracks, et te voilà ENFIN avec un show sous le nez. Ces mecs te rockent des cuts que tu ne connais ni d’Eve ni d’Adam, mais ces cuts te parlent et te montent droit au cerveau. La Californie arrive

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     comme le Septième de Cavalerie, juste au moment où les Mescaleros australiens allaient avoir ta peau. Hoover forever ! Du coup t’es content, ça te fait un slogan pour ta petite rubrique à la mormoille. Tu plains sincèrement tous ceux qui ne sont pas venus se faire piéger dans l’enfer binicole. T’es toujours content de te faire piéger, à condition bien sûr d’être sauvé in extremis par le Septième de Cavalerie de Bert au Grand Pied. Aw comme ce mec est bon, comme il en pince pour le real deal, il joue de toute sa pesanteur en apesanteur, il te rocke la boute, il te rocke la rate, ces cuts t’éclatent au Sénégal avec ta copine de cheval, pas de problème, t’y retrouves tout ton latin, t’y retrouves tous tes fucking repères et toutes les raisons de continuer à vivre cette vie qui ne t’intéresse plus du tout, mais tu te dis que ça valait le coup de tenir jusque-là, Hoover, c’est aussi simple que ça, tu prends au sérieux tout ce que

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    Bert te dit, tu le vois jouer et tu fais : «Ah oui !», t’es content de faire «ah oui !», c’est seulement la deuxième fois en trois jours, et après avoir vu une vingtaine de groupes qui n’ont strictement aucun intérêt. Bon la vie est ainsi faite, personne ne peut lutter contre ce genre de postulat, mais heureusement, t’as Bert qui déboule comme un dénominateur et qui dit halte là au numérateur binicole. Et ça marche, le numérateur ferme sa gueule. Pendant une heure, Bert règne sans partage. Un Américain dirait de Bert qu’il est fucking great. Un Anglais dira de Bert qu’il est fooking great. Un Français dira de Bert qu’il est le grand pied. Chacun fait comme il peut avec ses petits bras et ses petites jambes. En attendant, nous voilà avec un nouveau héros sur les bras.

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             Et là, t’y vas ! Ta soif de connaissance ne connaît plus de limites. T’attaques par leur dernier album, Manhunter. Tu y retrouves les hits du set binicole, notamment «Westside Pavillon Of Dreams» et ses belles dynamiques. On sent les pros. C’est même explosif. Ils décrochent le gros lot avec ce hit, c’est délié et puissant à la fois, et t’as ce refrain magique tapé à la traînasse lennonienne. «The Fly» s’offre un départ grandiose. Ils sont terrifiants d’inventivité. Tu te régales à l’écoute de cet album bourré de dynamiques. T’es encore frappé par la modernité d’«Heaven At The Gates», ses belles crises de frénésie, et ses ravissants petits éclairs de génie. C’est aussi dégourdi qu’un hit des Pixies. Malgré un départ rédhibitoire, Bert Hoover claque un fieffé killer solo sur «Tarentula Eyes». Quelle envolée ! Bert Hoover adore le firmament et les killer solos. Et puis au bout de la B, il fait de la pure Beatlemania avec «Stage», un cut puissant et languide.

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             Toujours émoustillé par ce petit choc révélatoire binicole, tu poursuis tes investigations et tu tombes sur Pointe. Comme t’attends des miracles de ce bon Bert Hoover, tu te dis qu’il va répondre à tes attentes, vu qu’il a du répondant. C’est logique. Alors tu le vois se lancer dans la fast pop de «The Tall Grass» avec une voix de canari impavide. On le voit ensuite chercher sa voie avec «This Rock», son art reste incertain. Pas de psyché là-dedans mais des accents lennoniens. Tu reprends espoir avec la grosse attaque de «Can’t You Hear Me Cathy». Alors tu vois Bert Hoover tordre le cou du cut, il le prend pour une volaille, mais la magie brille par son absence. Ni psyché, ni mélodie. Il ramène un brin de funk dans «The Game», mais ça n’a ni queue ni tête. Ce bon Bert fait n’importe quoi. Alors que tu allais jeter l’éponge, il allume son cut et tu l’entends gratter les poux du diable. Mais c’est limite. Car tu sens bien que ces Californiens font leur truc dans leur coin, sans se préoccuper du besoin de magie qu’on a tous. C’est une bonne raison de leur en vouloir. Comme Beckett qui attend Godot, on attend des miracles de Bert Hoover. Il vaut mieux en attendre de Smokey Robinson. Et puis voilà le cut sauveur d’album : «The Ship That I Sail». T’es encore là à te demander ce que tu fous sous ce casque et soudain le cut se réveille en sursaut, avec un riff dévastateur. Et ça vire coup de génie sur la seule foi de ce riff. La bête que sommeille en Bert Hoover s’éveille et ça prend des proportions considérables, tu prends aussitôt ta carte au parti, t’abjures toutes tes religions pour ne garder que l’Hoover, tu t’aplatis devant ce Ship, tu te sens rudement fier d’être un ver de terre inféodé, chouette, te dis-tu, ce mec Bert est capable de petits coups d’éclat. Dommage que la fin de cut soit si longue et si inutile.  

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             Quand tu envisages de rapatrier Water For The Frogs, tu te poses la question : c’est-y aussi bon que Manhunter ou c’est-y pas ? La pochette commence par te poser un problème, ce graphisme renvoie trop aux seventies. Mais bon, comme d’usage, la curiosité l’emporte sur les a-prioris et le voilà qui débarque chez toi, fier comme un général d’opérette. Il ne te reste plus qu’une seule chose à faire : l’écouter. Bert Hoover proposait déjà en 2021 du classic stuff, mais avec une belle insistance. On sent chez lui une volonté clairement affichée d’arracher son stuff du sol. Cut après cut, l’album s’installe confortablement dans l’inconscient collectif. Il ne casse pas la baraque, mais tu comprends vite que ce n’est pas sa vocation. Water For The Frogs fait son petit bonhomme de chemin. C’est un album pépère. C’est avec «Hang Em’ High» qu’il renoue un petit peu avec la modernité. Disons pour rester magnanime que c’est une belle atteinte à l’intégrité du schéma de pensée conventionnel. Bert au grand pied en profite pour passer un beau solo liquide. Quel fieffé bretteur ! Sa présence et la qualité de ses idées sont indéniables. En B, tu sens nettement une volonté d’en découdre affleurer dans «Erasure», mais c’est dommage, car ça n’aboutit pas. Belle énergie, mais rien de déterminant. Avec «Gone», Bert et ses amis visent l’envolée belle, alors ils s’y collent et ça leur va comme un gant. Voilà, c’est fini. Tu ranges l’LP dans sa pochette et tu te poses la question : au jour d’aujourd’hui, qui va aller investir un billet de trente dans ce type d’album ? Personne, excepté ceux qui ont vu Bert Hoover sauver Binic du naufrage.  

    Signé : Cazengler, Hoover de terre

    Hooveriii. Binic Folk Blues Festival (22). 27  juillet 2025

    Hooveriii. Water For The Frogs. The Reverberation Appreciation Society 2021 

    Hooveriii. Pointe. The Reverberation Appreciation Society 2023     

    Hooveriii. Manhunter. The Reverberation Appreciation Society 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - La terrine à Terry

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             Dans une brève, Shindig! annonçait le grand retour de Terry Reid : une tournée anglaise. Mais elle n’aura pas lieu, car la grande faucheuse l’a fauché dans son élan. Et comme l’extraordinaire Terry Reid ne fera pas la une des magazines, nous allons ici même lui réserver la place d’honneur qui lui revient. 

             C’est vrai qu’il a une bonne bouille. Au fil des ans, la terrine de Terry est restée celle d’un gamin attachant. Quand on examine son visage sur les pochettes de ses albums successifs, on ne voit que de la candeur. L’arrondi de ses arcades et son léger sourire en coin révèlent une sorte de douceur naturelle et un goût pour le calme, ce qui n’est pas très courant chez les superstars.

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             Superstar ? Mais oui, Terry Reid l’était déjà à seize ans, en 1966, année où il participa - avec les Jaywalkers - à la fameuse tournée anglaise des Stones et d’Ike & Tina Turner. Très vite, il fut happé par le tourbillon. Il n’avait que 19 ans quand Mickie Most lui mit le grappin dessus. Il voulait faire de Terry the Next Big Thing aux États-Unis - avec une reprise de Long John Baldry, «Better By Far». En 1968, Terry fit la première partie de la tournée américaine Get Yer Yas Yas Out des Stones. Il joua aussi en première partie de Cream, pendant leur tournée d’adieux de novembre 68 aux États-Unis. Il participa au festival de Glastonbury en 1971. Il faillit aussi se retrouver dans la seconde mouture de Deep Purple. Graham Nash qui était encore dans les Hollies voyait un génie en lui, et Terry n’avait pas vingt ans.

             Il fut donc plongé très jeune dans le chaudron du rock  biz, mais apparemment, il en est ressorti indemne. On imagine qu’il devait avoir assez de maturité pour ne pas céder au chant des sirènes, particulièrement actives à cette époque, dans l’entourage des Stones.

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             Et puis il y a la fameuse histoire de la fondation de Led Zep que tout le monde connaît et qui est rabâchée chaque fois qu’un article sur Led Zep sort dans la presse, c’est-à-dire deux ou trois fois par an. Jimmy Page voulait Terry comme chanteur. Mais Terry avait d’autres engagements. Il indiqua à Jimmy les noms de Robert Plant et de John Bonham, deux mecs qui jouaient dans Band Of Joy, un petit groupe sans avenir. L’embêtant, c’est qu’on ne connaît Terry Reid que pour cette histoire, pas pour ses albums. Tout le monde savait qu’il avait repoussé l’offre de Jimmy Page. Wow, quel prestige ! Et pendant ce temps, ses disques passaient à la trappe.

             On se retrouve confronté exactement au même paradoxe qu’avec Jackie Lomax. Ils sont réputés tous les deux, mais pour des raisons purement anecdotiques. Par contre, quand on connaît leurs albums, on sait qu’ils font partie des personnages les plus prestigieux et les plus doués de l’histoire du rock anglais.

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             Dès Bang Bang You’re Terry Reid, on sent un tempérament inventif et une soif de liberté absolue. Terry a le rock dans la peau. Il tente de moderniser «Bang Bang», le vieux hit de Sonny Bono. Il va chercher le prog à coups d’envolées jazzy et de tintements de cymbales intempestifs. On est aussitôt frappé par la qualité de la voix plaintive de ce jeune coq. Il s’échauffe au second couplet. L’orchestre bascule dans la samba et ça devient bizarre. Terry mène sa barque : on le sent essentiellement préoccupé par le feeling et surtout par les lointaines dérives du feeling. «Tinker Tailor» est monté sur un joli thème de gratte. Dans cet album, on va de surprise de taille en surprise de taille. Par exemple, ce petit mambo sympathique, «Without Expression» (qu’ont bien failli reprendre Crosby Stills & Nash sur leur premier album). Terry va chercher des choses très haut perchées. Il produit des ambiances extrêmement lumineuses. Il donne une ampleur extraordinaire à ses cuts, comme s’il était une sorte de Van Morrison heureux de vivre. «Sweater» préfigure le Led Zep acoustique, et «Something’s Gotten Hold Of My Heart» - compo de Gene Pitney - préfigure les errances mélopiques de Robert Plant. On trouve en B une cover du «Season Of The Witch» de Donovan. Pas mal de versions courent les rues, mais celle de Terry bat tous les records. Il va très haut chercher la déchirure palpitante. Il nous gave de grands passages inspirés. Ces dix minutes échappent définitivement à l’ordinaire. «Writing On The Wall» et «When You Get Home» renvoient directement à Tim Buckley. C’est du très haut de gamme.

             Ce premier album est un coup de maître, mais trop en avance sur son temps, parce que trop aventureux. C’est grâce à ce premier album - uniquement sorti aux États-Unis - que Terry va fidéliser ses admirateurs.

             Le single «Superlungs My Supergirl» nous rendra tous définitivement accros. Pochette superbe. Terry en sépia plaquant l’accord sur le manche de sa Gibson. L’incarnation du rock’n’roll animal, comme l’étaient à l’époque Jeff Beck ou même le Clapton de Cream en pantalon rouge. Superlungs est l’un des plus beaux hits des sixties, ruisselant de feeling, ambitieux et tendu à se rompre. Cinquante-cinq ans après, ce hit monumental fout toujours le frisson. N’oublions pas que «Superlungs My Supergirl» est une compo de Donovan.

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             On retrouve la superbe photo sépia de Terry sur la pochette de son deuxième album, Move Over For... Terry Reid. Il riffe «Marking Time» jusqu’à l’os et le gorge de feeling cramoisi. Terry sait créer l’événement. Il est vocalement beaucoup plus doué, plus chaleureux et coloré que Robert Plant. Ce chanteur puissant screame savamment au détour des montées de gammes. Tour repose sur la richesse de son chant. Il n’existe pas d’équivalent dans ce registre. Il tape aussi une solide reprise d’«Highway 61 Revisited», montée sur une grosse bassline. Il couple ça avec «Friends», et nous embarque dans une jam informelle, dans l’esprit des jams mythiques d’Electric Ladyland. On se régalera aussi de «Speak Now Or Forever Hold Your Peace», un bel heavy rock à l’anglaise, astucieux en diable et bien tempéré. Avec ce chant chaud, Terry irradie le bonheur dans la fraîcheur d’un petit matin d’Essex. Ses éclats de voix rappellent parfois ceux de Noddy Holder. Ambiance admirable teintée d’éclairs glam et nappée de shuffle. Cet album reste l’une des pièces les plus colorées de l’histoire du rock anglais. Et de très loin. Sa version du mythique «Stay With Me Babe» de Lorraine Ellison rivalise de grandeur épique avec celle de Sharon Tandy. Terry en fait quelque chose d’assez explosif, capable de frapper durablement les imaginations.

             Terry n’a que 23 ans et il veut échapper aux griffes de Mickie Most qui l’oblige à enregistrer des tubes romantiques. Le malheureux Terry a signé un contrat pour cinq albums. Il dit à Mickie d’aller se faire voir chez les Grecs. Mickie est d’autant plus fâché que la veille, Donovan lui a dit la même chose. À cause de cet imbroglio juridique, Terry va rester bloqué pendant trois ans. Impossible d’enregistrer à cause de ce fucking contrat. De quoi foutre une carrière en l’air. C’est Ahmet Ertegun, boss d’Atlantic, qui va tirer Terry de ce guêpier. Il débarque chez Mickie Most et lui dit : «Maintenant, ça suffit !»

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             Terry émigre en Californie. Il se retrouve évidemment sur Atlantic. Il enregistre son troisième album, River, considéré comme un album culte. On range généralement River à côté de John Barleycorn Must Die (Traffic), d’Astral Weeks et de Moondance (Van Morrison), d’Happy Sad et de Blue Afternoon (Tim Buckley). Malheureusement, River est un album assez mou du genou et on s’y ennuie comme un rat mort pendant au moins toute une face. On se réveille un peu aux accents bossa-nova du morceau titre. On retrouve le Terry qu’on aime bien, celui qui va chercher le mélopif très loin. «Dream» et «Milestones» ressemblent à des morceaux à la dérive, à de vieux radeaux paumés sur lesquels agonisent les derniers compagnons d’Aguirre.

             Dans un texte à caractère confessionnel, Terry avoue qu’il adore passer ses journées à observer le cours du fleuve. Il y trouve son inspiration. Il est entré dans une phase contemplative et sa musique s’en ressent. Il est arrivé la même chose à Van Morrison.

             Les délires contemplatifs font généralement des ravages chez les artistes ambitieux. On essaye de les suivre tant qu’on peut, et puis au bout d’un moment, ça devient compliqué. La spiritualité et le rock n’ont jamais fait bon ménage. D’ailleurs, Atlantic s’est vite débarrassé de lui. 

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             En 1976, il enregistre Seed Of Memory. Comme on sort un peu échaudé de l’épisode River, on se méfie. Dès le premier cut («Faith To Arise»), on voit que Terry est passé à la good time music de bord de mer. Il sonne un peu comme Little Feat. C’est le genre de disque qu’on écoute lorsqu’on passe une soirée romantique avec une poule qu’on aime bien. Cette espèce de soft-rock attise quelques vieux réflexes libidineux et on se laisse aller à éprouver une sorte de bien-être existentiel à la noix de coco. «Seed Of Memory» est un morceau lent et flûté. Terry chante comme Crosby & Nash, avec une certaine amertume. D’ailleurs, Nash fait les chœurs. «Brave Awakening» est un country-rock très lent. Terry sait tirer sur ses cordes vocales pour provoquer l’humeur d’un émoi. Quelque chose d’humide suinte de son essence. En dix ans, Terry a beaucoup changé. Il est passé à des choses très soft et adroitement sophistiquées, comme «Ooh Baby», qui va plus sur le Steely Dan. Mais il sait aussi revenir à des sons plus musclés, comme par exemple avec «The Way You Walk». De gros paquets d’accords tombent du ciel et la basse fait le pied de grue sous le déluge. Terry renoue avec l’heavy rock de sa jeunesse flamboyante. On retrouve là l’ampleur avantageuse de son allant d’antan. Avec «The Frame», on a du pur Crosby & Nash, avec les mêmes repères sur l’échelle des valeurs. Tel un géant en fuite, ce disque laisse derrière lui une traînée de suie. 

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             Rogue Waves est un album mille fois plus spectaculaire. D’abord par sa pochette : on y voit Terry le magnifique claquer un accord sur une Gibson SG blanche, la même que celle de Sister Rosetta Tharpe. Sur cet album, il fait deux covers de Totor : «Baby I Love You» et «Then I Kissed Her». Il fait de «Baby I Love You» un heavy slow de carrure planétaire, repris au thème par une guitare bien née. C’est là que se tapit le grand Terry. Il peut allumer autant que Rod Stewart à ses grandes heures. Il a cette science infuse de la beauté formelle. Avec «Then I Kissed Her», il fait son Vanilla Fudge et retapisse un classique intouchable, révélant une nouvelle fois au monde entier l’ampleur de son génie défenestrateur. C’est une véritable bénédiction ! Il fait exploser «Then I Kissed Her» au sommet du riff, comme un champignon atomique multicolore. On retrouve les fulgurantes dynamiques guitare-chant du Jeff Beck Group de Beck Ola et de Truth. Rogue Waves est du pur Terry, une chanson océanique qui s’étend à l’infini et qui scintille à la lumière de la lune. Il règne là-dedans une forte impression de désespérance et de démesure. Terry se plaît à repousser les limites. C’est un pieux rocker, il n’hésite pas à hurler et à égrener les arpèges pour suivre l’infini méandre de sa vision. Belle reprise aussi du «Walk Away Rene(e)» de The Left Banke. Terry en fait une vraie perle de rock têtue comme une bourrique. Il sort aussi de son chapeau un «Believe In The Magic» digne du «Season Of The Witch» qu’on trouve sur la B des fameuses Supersessions de Stephen Stills, Mike Bloomfield et Al Kooper. Admirable de groovitude et plutôt somptueux, il faut bien l’admettre. La chose t’enveloppe, comme le bras d’une fiancée amoureuse. Comme c’est doucement violonné, on sent l’influence du grand Marvin Gaye. Dernière grosse surprise de cet album fabuleux : «Bowang», un morceau digne des Faces. Magistral. Même hérésie de glotte fouillée. Même puissance de feu guitaristique largement sustainée. Terry concurrence directement le Jeff Beck Group. Même enfer et même classe cavalante. Même heaviness lévitative de haut rang.

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             Mais ce sera le dernier grand éclat de Terry Reid. L’album suivant, The Driver, est très beau, mais il manque de relief. Avec «Fith Of July», Terry nous embarque dans un balladif très beau dont se régaleront les âmes sentimentales. Toute ironie mise à part, «Fifth Of July» est un morceau chaudement recommandé aux amateurs de belles chansons. Mais sur les autres cuts, on retrouve le son pompeux des années quatre-vingt-dix, celui des succès commerciaux de Michael Jackson, de U2 et du Rod Stewart californien qui nous faisaient tant hennir quand ça passait à la radio.

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             Apparemment, Terry est toujours en forme. Il donnait un concert au Ronnie Scott Club de Londres en 2010 et un petit malin a eu l’idée d’en faire un double album : Live In London. Terry parle beaucoup avec les gens, il raconte des histoires drôles et plonge dans ses vieux grooves de triangle des Bermudes. On retrouve des versions actualisées de «The Frame» et de «Faith To Arise» qu’il illumine d’envolées de guitare acoustique et qu’il transforme en joyaux de cosmic americana. Absolument parfait, parce que très inspiré. C’est la marque de Terry Reid. Il tisse des mélodies incomparables. Toutes les notes de guitare s’allument comme des étoiles dans le ciel, au-dessus du bivouac. Il cultive la beauté de la frontière, il charme les cactus, un fluctue les sierras, c’est un fabuleux maître chanteur. Terry et les mecs qui l’accompagnent deviennent fous avec leurs guitares. «Too Many People» est un vieux hit prévalent, impartial et directif. C’est un truc radical qui dicte sa loi, rien que par son atonalité. Il nous raréfie l’oxygène dans le cerveau, il est limpide et désarmant de pureté mélodique. On a les yeux qui piquent.

             Sur l’autre disque, il chante «Wee Small Hours» comme Nina Simone. Il fait monter «Night Of The Raging Storm» d’une voix qu’il n’a plus. Il s’écorche la glotte. C’est affreux. Il renoue avec son passé de géant aux pieds palmés. Il nous refait le coup de la superstar à l’anglaise qui s’élève dans la stratosphère et il provoque un véritable délire bienfaisant, il crie yah-yah-yah, un spasme de phase terminale. Il fait le tour du propriétaire et continue de s’écorcher la glotte au sang. Mais comment fait-il pour s’infliger de telles blessures ? Pendant ce temps, nos oreilles se pâment. Il nous balance même un doom psyché labyrinthique des temps anciens, «Rich Kid Blues». On y sent le souffle de Spooky Tooth. Grosse jam informelle et captivante. Il sait plonger la tête d’un cut dans la friteuse.    

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             L’idéal pour entrer dans le monde magique de Terry Reid est de choper une rétrospective bien foutue, Superlungs, parue en 2004, sur laquelle figurent ses deux premiers albums et les morceaux qu’il enregistra avec les Jaywalkers en 1967. Avec la belle pop sucrée d’«It’s Gonna Be Morning», on voit que Terry a le même feeling que Steve Marriott. On croirait même entendre Sam Cooke. Il montre déjà une classe effarante avec un morceau comme «Funny How Time Slips Away», parce qu’il sonne exactement comme Smokey Robinson. Il monte sans cesse d’un cran. Il a déjà du génie à revendre. Les Jaywalkers sonnent comme des géants du jazz. Terry n’en finit plus de pousser son bouchon. Il nous fait le coup du r’n’b hot as hell avec «Just Walk In My Shoes». Il s’y montre monstrueux d’exaction. Il dégage autant d’air autant que Rod The Mod ou Chris Farlowe. Puis les choses se corsent. On lui demande de participer à la foire à la saucisse du Swinging London. Terry ne sait pas ce qui l’attend. Il fait confiance. On le fait entrer dans un studio pour enregistrer

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     «The Hand Don’t Fit The Glove». Catastrophe ! Quand on a un chanteur de cet acabit dans les parages, il vaut mieux lui donner de bonnes chansons. Sur la B-side du single, on trouve une chanson à lui, «This Time». C’est un morceau lent, mais Terry l’interprète comme un crack.

             À l’écoute de ces premiers morceaux, on comprend mieux pourquoi les Stones ont invité Terry a faire les premières parties de leurs tournées. À part le single raté, tout est vraiment excellent. On entre ensuite dans la période Mickie Most, avec un premier single, «Better By Far». C’est Graham Nash qui a mis Mickie Most, producteur de Donovan et des Animals, sur la piste de Terry. Mickie Most cherchait le tube comme d’autres cherchent le Graal. Il était complètement obsédé. Il ne pensait qu’à ça. Il fit sonner «Better By Far» comme un hit de Phil Spector. Il voulait faire de Terry un tombeur de demoiselles. Pas très malin. 

    Signé : Cazengler, Reid dingue de Reid

    Terry Reid. Disparu le 4 août 2025

    Terry Reid. Bang Bang You’re Terry Reid. Epic 1968

    Terry Reid. Move Over For... Terry Reid. Epic 1969

    Terry Reid. River. Atlantic Records 1973

    Terry Reid. Seed Of Memory. ABC Records 1976

    Terry Reid. Rogue Waves. EMI Records 1978

    Terry Reid. The Driver. Warner Brothers Records 1991

    Terry Reid. Live In London. House Of Dreams Music 2012

    Terry Reid. Superlungs (Bang Bang + Terry Reid + bonus). EMI 2004

     

     

     

    Inside the goldmine

     - Coathang on Sloppy

            Introduire Marie Coton dans l’équipe, ce fut la meilleure façon d’introduire le loup dans la bergerie. Avec son allure de petite sainte, douce et docile comme l’agnelle de service, elle inspirait la confiance. Elle posait son regard bleu sur toi et déversait toute l’innocence dont elle était capable. Tu n’attendais qu’une chose, qu’elle te demande un service ou de l’aide. Elle t’inspirait les sentiments les plus nobles, du type de ceux qui animèrent jadis ces abrutis de chevaliers servants. Elle était de petite taille, elle portait les cheveux longs et des robes longues. Elle semblait totalement asexuée, ce qui la rendait encore plus atypique. Tu ne pouvais même pas la soupçonner de jouer un rôle. Elle désamorçait le moindre soupçon. Elle ne dégageait aucune odeur, elle ne semblait cultiver aucune sorte d’arrière-pensée, elle participait aux réunions sans exprimer le moindre sentiment, elle prenait peu de notes, ne posait pas de questions, elle semblait même tout comprendre. On l’observait du coin de l’œil. Quelle part de mystère recelait cette présence insolite ? Quand on lui demandait si elle avait des questions à poser sur la mission qu’on lui confiait, elle répondait «non» avec un sourire en demi-teinte. Elle ne baissait pas les yeux, attendant que son interlocuteur détourne les siens. Elle était capable de fixité, et ça pouvait devenir dérangeant. Au fil des mois, elle ne modifia rien à son comportement. Elle remplissait ses missions avec succès. Elle allait en clientèle et les retours qu’on nous faisait étaient tous singulièrement positifs. Nos clients la qualifiaient de «charmante», d’«attentive», de «sérieuse» et même de «créative». Les événements qui suivirent montrèrent à quel point on s’était tous plantés. La consultante qui faisait équipe avec elle se tua au volant de sa voiture, sur le boulevard circulaire de la Défense. Puis son assistante ne trouva rien de mieux à faire que de se jeter du huitième étage de l’immeuble où elle vivait, à Puteaux. Nous n’étions que douze dans la structure, et bientôt nous ne fûmes plus que deux, Marie Coton et moi. Les autres avaient disparu lors des deux derniers mois, dont plusieurs sans laisser de traces. Ce matin-là, lorsqu’elle entra, ponctuelle, à 9 h dans l’atelier, je fus pris d’un accès de fièvre superstitieuse : et si elle était le diable ? Il était grand temps de la virer.

     

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             Pendant que la Coton fait des ravages, les Coathang en font aussi, mais ce sont des ravages beaucoup plus intéressants. C’est un copain qui te dit : «Tu devrais écouter les Coathangers», alors tu écoutes les Coathangers, parce que d’une part, c’est un bon copain, et d’autre part, le nom du groupe te plaît.  Les cintres. Plus qu’un pied-de-nez : apparemment, c’est une allusion à l’avortement sauvage. Comme le montrent leurs albums, ces trois petites gonzesses d’Atlanta flirtent pas mal avec le post-punk, et ce depuis vingt ans. Autre détail croustillant : la batteuse Rusty Coathanger est couverte de tattoos.

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             Si tu attaques par Scramble, tu risques d’être vite dérouté par leur côté Riottt-Girls, avec une voix rauque pas terrible. Mais elles corrigent vite le tir avec un «Stop Stop Stompin’» plus post-punk et plus sucré. Elles tapent un peu dans le crabe craze à la Fall. Tout espoir de girl-grouping s’évanouit. C’est la modernité qui prend le dessus avec «Bury Me», «Dreamboat» et «Arthritis Six». Elles y vont dare-dare au Bury Me, avec un sucre bien candy et presque un beat de Magic Band, elles te grattent le Dreamboat dans la solace du sucre fondu et l’Arthritis t’envoie une belle giclée de modernité dans l’œil. Dans «Gettin’ Mad & Pumpin’ Iron», le bassmatic se confronte à une cisaille barbare, et posé là-dessus, t’as un chant de sauve-qui-peut-les-rats, mais globalement, ça tient la route. Elles deviennent de plus en plus incoercibles avec «Killdozer», alors que «143» est plus sautillé : elles sont fraîches comme des saucisses de Strasbourg. Elles proposent une grande variété de styles et on sent chez les Coathang une fantastique énergie des idées. Donc on décide de les suivre à la trace.

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             Elles restent dans la Post avec Larceny & Old Lace. C’est Gildas qui appelait le post-punk la Post. Il n’aimait pas ça. Mais cette Post est excellente, comme le montre «Huricane», elles y vont au pousse-toi-de-là que-je-m’y-mette. C’est frais, carré, plein de jus, concassé, exacerbé. Elles voient les choses comme ça, alors il faut s’y faire. Ça re-concasse de plus belle avec «Sicker», ça concasse même du sucre sur le dos de la Post, avec un petit brin d’hypnotisme. Elles sont vraiment à vif («Call To Nothing») et elles se prennent pour Joy Division avec «Jaybird» qui vire hypno. Ça bassmatique dans les règles du lard fumant. C’est la Coathanguette tatouée qui lance «Johnny» au beurre salé. Quelle énergie ! Elle drive bien son beat. C’est mille fois mieux que les Slits.

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             Avec Suck My Shirt, les petites Coathanguettes explorent la profondeur de champ de la Post («Follow Me») avec une énergie phénoménale et un bassmatic en liberté. Encore plus terrific et mieux troussé, voilà que déboule «Springfield Cannonball». Elles regorgent littéralement d’élan vital. Encore de la Post exacerbée avec ce «Dead Battery» en alerte suspensive, monté sur une carcasse âpre et vinaigrée. Elles en pincent pour le sans-pitié-pour-les-canards-boiteux. Ça gratte au riff aigre et tanné. On salue aussi bien bas la Post de «Merry Go Round». La Coathanguette tatouée qui bat le beurre fait des étincelles dans «Love Em & Leave Em». Elles te grattent vite fait le «Derek’s Song». Elles ne font pas dans la dentelle, c’est du fast on the run, il pleut de la Post comme vache qui pisse. Ça explose au final avec «Drive», une véritable merveille de fraîcheur expiatrice, ça jaillit et ça dégouline de joie translucide.

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             Sur la pochette de Nosebleed Weekend, elles ont des allures de superstars. Crook Kid Coathanger a même le pif en sang. Avec «Dumb Baby», elles développent une belle énergie gaga-girly. Ça file bien sous le vent. Elles ne sont jamais loin de leur post-punk chéri. Elles trafiquent de belles ambiances d’étrangeté congénitale («Excuse Me»), mais c’est avec «Burn Me» qu’elles raflent la mise, car c’est bien sabré du goulot et fouetté au bassmatic. Elles savent très bien balancer des hanches («I Don’t Think So», qu’elles éclairent au hello hello), et elles finissent en ramenant un sucre de «Copy Cat» tendancieux. Ce n’est pas leur meilleur album.

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             The Devil You Know est encore un album très post-punk. «5 Farms» bénéficie d’un petit son bien serré. Mais très vite, tu t’aperçois que certains cuts laissent à désirer. «Hey Buddy» est mal chanté, par contre, elles ramènent du sucre dans «Step Back». Tu cèdes à leur charme, ça ne mange pas de pain. En fait, il y a deux chanteuses, la bonne et la mauvaise, la rauque et la candy. Elles sauvent l’album avec le joli post-punk hystérique de «Stasher», et voilà le travail.

    Signé : Cazengler, Coat Coat Codec

    Coathangers. Scramble. Suicide Squeeze 2009

    Coathangers. Larceny & Old Lace. Suicide Squeeze 2011

    Coathangers. Suck My Shirt. Suicide Squeeze 2014

    Coathangers. Nosebleed Weekend. Suicide Squeeze 2016

    Coathangers. The Devil You Know. Suicide Squeeze 2019

     

    *

    Dans notre dernière livraison nous avons eu Jake Calypso en concert, cette fois-ci nous avons Hervé Loison – ne cherchez pas l’erreur, les activistes rock ont parfois plusieurs identités - avec les Hot Chickens. Les poulets torrides sont un groupe essentiel du rock’n’roll dont ils ont su par chez nous, en un quart de siècle, perpétuer et refonder la légende.

    ROCK’N’ROLL VENDETTA

    HOT CHICKENS

    (AroundThe Shack Records / Mai 2025)

    Beau titre pour un album rock, le rock’n’roll n’est-il pas une vendetta métaphysique menée contre le monde entier, l’attaque n’est-elle pas la meilleure des défenses, est-ce pour cela que nos trois rebelles se camouflent derrière leur tricot d’hiver à la mode dans les années 60 et le masque des anonymous, les nouvelles peintures de guerre modernes.

    Hervé Loison : chant, basse harmonica / Christophe Gillet : guitares, chœurs  / Thierry Sellier : batterie, chœurs.

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    See See Rider : existe-t-il un meilleur chemin pour pousser la porte du rock’n’roll qu’un vieux blues de Ma Rainey, j’entrevois des sourcils qui se froncent, ne serait-ce pas un peu trop moaning pour une intro, peut-être mais il en existe une autre version, parmi des centaines, explosive, celle des Animals, c’est vers celle-là que s’orientent nos trois pistoleros,  oui mais faut avoir une sévère réserve de poudre pour s’y aventurer, autant monter l’Annapurna en pantoufles, ne sont pas des perdreaux de l’année, savent que le ridicule peut tuer, alors ils s’y livrent à fond, z’ont des arguments, la guitare de Christophe Gillet qui vous escalade à mains nues les précipices, les baguettes de Thierry Sellier vous entrechoquent les glaçons des parois les plus abruptes, quant à Loison, sa voix survole et se plie à toutes les dépressions exaltantes. Elle burdonne très fort. Magnifique reprise. Mister Jack : un original, yes but what is it, un truc inidentifiable, soyons honnête, un morceau de rock’n’roll vachement bien mis en place, qui swingue un max,  qui sonne et qui résonne comme il faut, avec en plus un vocal magistral de Mister Loison, mais une fois que vous dit tout cela, c’est là où commence la difficulté, à la réflexion ne serait-ce pas un blues déguisé en rock’n’roll, à moins que ce ne soit un rock’n’roll qui se fasse passer pour un blues, vous savez ça chaloupe en rythme mais ça tinte bizarre, l’est vrai que les cachalots se cachent dans l’eau, mais là nous avons affaire à un drôle de mélange, la basse qui bosse de dromadaire, la guitare sans cafard  jamais en retard et le Thierry pas du tout atterré qui vous envoie valser les moustiques qui voudraient se poser sur ses tambours de guerre. Until we die : ce troisième morceau est beaucoup plus franc du collier, sans tergiverser, un rock, un vrai, un authentique, ces trois zigotos finiront par crever s’ils mettent tant de cœur à l’ouvrage, sont partis pour ne jamais s’arrêter, mon passage préféré quand Loison minaude son vocal comme une princesse au petit pois, z’ont la frite et une pêche d’enfer pour le dessert, hélas vous n’aurez pas le temps d’apprécier le café, ils arrêtent les frais trop brutalement. Un bijou ciselé au marteau piqueur de précision. Mortel. In my way : tiens-tiens me suis-je dit après trois overdoses électrique, ils nous font le coup de la ballade à la Gene Vincent, quand Loison pépie du bec si doucement on lui donnerait la confession sans le bon Dieu, mais non dès le premier coup de guitare après l’intro, j’ai reconnu mon erreur et ma honte, non c’est pas Vincent, c’est Presley, j’aurais dû reconnaître c’est dans un de ses films que je préfère, vous y filent une dose d’amphétamine par rapport à l’original, Hervé ne renie pas ses préférences. Fait partie de cette génération que la mort du King a propulsé dans le rock’n’roll. Je ne  laisse pas tomber : l’est vrai que la langue monosyllabique de l’anglais est beaucoup plus flexible que le français qui ne possède que très peu d’accents toniques, bref le rock français est souvent chanté en langue shakespearienne, Hervé casse la soupière des interdits, met les choses au poing, nos poules au pot nationales chanteront désormais en français, quand elles en auront envie, un rock échevelé, un peu dans le style Je suis juste un rock ’n’roller (Sais-tu ce que cela veut dire) des Variations, en plus il s’amuse d’écraser les mots en fin de couplets à la manière d’Eddy Mitchell. Une révolution qui fera jaser en douce France. Goodbye rockin’ Mama : pour ceux qui auraient eu envie de se suicider après la déclaration d’intention précédente, un truc en anglais un peu passe partout, avec un vocabulaire limité que tout le monde peut comprendre. Cadeau de consolation un solo de derrière les fagots de Christophe Gillet.  Rock’n’roll vendetta : cette fois dans rock’n’roll dans le pur style Hot Chickens, sans surprise et terriblement efficace, Gillet démarre en trombe pour écraser le chat qui traverse la rue, et tout le groupe suit, une véritable boucherie, du sang partout sur le pavé glissant, aussi puissant qu’une nouvelle de Prosper Mérimée. J’écoute Eddy : quand on enfonce un clou, faut l’enfoncer jusqu’au bout. Oui les Hot Chickens qui ont rendu hommage à Little Richard, à Gene Vincent, au Rock’n’roll Trio, tressent une couronne de lauriers à Eddy Mitchell. Pas spécialement au rocker, plutôt au crooner, pas l’Eddy que je préfère, mais c’est bien qu’un gars comme Loison remette un peu les pendules du rock français à l’heure. Old black Joe : une bonne version, mais l'interprétation de Jerry Lou sur le même tempo avec en arrière-plan son piano dévastateur occulte toutes les autres que j’ai entendues. L’intro a capella, Loison nasal, est réussie mais la rythmique qui suit manque de légèreté. Ce dernier terme devrait être remplacée par tristesse, lassitude, fatigue, nostalgie… Hard workin’ man : un rock à cuisson lente ce qui n’empêche pas la mixture de monter à haute température, ce pauvre homme vous le laisseriez bosser toute la nuit rien que pour entendre la cadence du marteau  de Thierry Sellier marquer le rythme orphique, tout est parfait dans ce titre, une intrication parfaite entre les chœurs et la guitare de Christophe Gillet, la voix de Loison mène la danse du sabbat. Made in France : le titre est en anglais mais les lyrics sont en français. L’on pourrait supposer que le morceau s’inscrit dans la thématique de l’album, mais il n’en n’est rien et il en est tout. L’album est dédié à la mémoire de DIDIER BOURLON qui fut le guitariste des Hot Chickens de 1999 à 2007. Ce sont d’ailleurs ses lyrics, sa voix et sa guitare que l’on écoute que les Hot ont prélevé dans le titre éponyme du dernier album de Didier Bourlon duquel nous avions chroniqué son passage au 3 B à Troyes. Les Hot ont simplement serti la voix et la guitare de Didier dans leur background. Ecoutez les paroles, c’est un rocker, c’est un être libre qui s’exprime. Respect. Blues letter : nous approchons de la fin, c’est donc le blues qui revient, l’était-là à votre naissance, sera encore là lorsque vous passerez sur l’autre rive, la seule berceuse qui vous éveille à la vie et vous endort à la mort. Les Chickens nous font un merveilleux cadeau d’adieu. A credit et en stéréo : le Loison, l’a de la suite dans les idées, termine l’album sur un morceau de Chuck Berry, officiellement oui, car dans la version (en français) qu’en a donné Eddy Mitchell dans son album Rockin’ in Nashville. Reprend l’ironique phrasé du grand Schmall mais y rajoute le violon d’Ayako Tanaka qui se marie à merveille avec la guitare de Christophe Gillet.

             Un album décisif, dans la réhabilitation du french rock’n’roll.

    Damie Chad.

     

     

    *

             J’avons ramené du concert de Jake Calypso à Troyes le cd:

    THE COMPLETE RECORDINGS  

    THE CORALS

    (ATSR / CD 003)

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     Le premier groupe dans lequel officia Hervé Loison, au total 31 morceaux. Dans cette première kronic nous ne nous occuperons que des morceaux liés aux deux opus du groupe. Dans notre prochaine livraison nous nous pencherons sur les titres enregistrés pour un deuxième album qui  fut  jamais finalisé.

    CRAZY GUITAR

    THE CORALS

    (Mac 121 / 1983)

             Un groupe qui vient de loin. Z’ont trouvé le nom en 1975 dans un train Corail ! Moins original, ils viennent d’Annequin un patelin du nord de la France. Le nord – à cheval sur la France  et la Belgique -   a toujours, historiquement parlant, été une terre rock. Après quelques changements le groupe se stabilisera autour de :

    Pierre Picque : lead guitar / Hervé Loison : bass guitar / Michel Francomme : rhythm guitar / Hubert Letombe : drums.

    Naissance de nos héros dans un mouchoir de poche, 1964 – 1965, juste à  la fin de la période d’éclosion du rock’n’roll français. Certes en 1980 le premier album des Stray Cats déboule en France (et ailleurs) mais eux semblent davantage branchés sur les groupes instrumentaux de par chez nous qui surgirent en 1962 et disparurent en 1965 que par la renaissance rockabilly initiée par nos trois américains. L’est sûr que l’on peut avec passion et patience s’escrimer sur un instrument, par contre l’on ne s’improvise pas chanteur du jour au lendemain… Et puis, raison nécessaire et suffisante Mac Bouvrie patron du label Mac Records recherche un groupe instrumental…

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    Crazy Guitar : certes ils sont au point, mais peu originaux comparés à leurs aînés (j’en écoute beaucoup ces temps-ci) des années soixante. Un gros défaut, le titre ne tient pas ses promesses, il manque la folie annoncée. Un point essentiel, c’est bien un groupe qui joue cohésif, et non pas trois guitares d’un côté et une batterie surnuméraire que l’on intègre tant bien que mal comme un invité surprise que l’on ne sait pas où placer autour de la table.  Coral Rock : c’est d’ailleurs elle qui lance le morceau, les guitares lui emboîtent le pas et s’amusent illico à faire le grand écart autour de la piste, ça poinçonne de tous les côtés et surprise au milieu du morceau vous avez droit à une rafale force 10, elle se calme un peu trop vite, mais elle revient vous claquer la porte au nez sur le final. Perso je pense que  cette face B aurait mérité de s’appeler Crazy Guitar !

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    Seront en cette séance du mois de juillet 82 mis en boite deux autres morceaux qui resteront inédits durant 38 ans :

    Mac’s Boogie : un peu trop la même facture que  Crazy Guitar, mais entre les deux prises ils ont dû  avaler un steak de cheval de course, z’appuient à mort sur leurs instruments et ça s’entend. L’a sans doute été écarté car trop bref. Coral’s Jump : des quatre mousquetaires c’est lui qui mérite le nom de d’Artagnan, chacun à droit à son quart de minutes de célébrité, aucun ne se défile, ça file droit au but, sont au niveau de leurs glorieux aînés. 

    ROCK ! CORALS ROCK !

    (MAC 009 / 1984)

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    Rollin’ Corals Reefs : prennent leur temps, intro battériale, un rythme de stroll et c’est parti, c’est du mignon au point d’Alençon, prenez-en une leçon, l’on secoue la salade doucement, guitare et batterie. Sans sucre ni sel ajouté. Fire for sale : de la guitare comme s’ill en pleuvait. Un peu acoustique, un peu électrique. L’ensemble sonne un peu country. Américain. Ce dernier mot est un compliment. Three steps to rock : le titre n’est pas sans évoquer le Three steps to  heaven d’Eddie Cochran, fausse route le son est assez plaisant, rien de funéraire, dans cette trille maigrelette à l’entrée, pour la suite, ambiance sixties-surf, vacances assurées. L’on ne s’ennuie pas, le groupe vous mène par le bout du nez et vous tient par la barbichette. Southern memories : guitare sombre, changement d’ambiance, un peu de gravité, un soupçon de nostalgie, ces souvenirs se révèlent vite obsédants, ils tourneront longtemps dans votre tête. Devil Coral Blues : le blues s’en vient ronchonner à votre porte, l’heure est grave ? pourtant z’avez aussi une guitare qui ricane ironiquement, le matou bleu a beau faire le gros dos, c’est ce hennissement insidieux de petite souris moqueuse qui clôt le morceau. King of strings : ce coup-ci ils sortent le grand jeu, sont les rois de la gâchette, n’y a pas que les cordes, un orchestre western qui vous dessine une tragédie à OK Corals. Rock ! Corals Rock ! : batterie et basse échangent quelques gifles, ça ne peut pas faire du mal et comme survient une guitare qui jette du sel sur les égratignures, vous ne vous plaignez pas de la tonicité de cette morsure, enfin ces piaillements de garçons vachers pour vous avertir que notre groupe instrumental se lancerait bien dans les vocalises. Question d’envergure, il y a de la toile dans la voilure. Rattling boogie : quand ça ne shake pas, quand ça ne rolle pas ce n’est pas grave puisque c’est obligé que ça rattle un max, depuis quelques titres ils prennent de plus en plus d’assurance, de la vieille musique certes mais entre de jeunes doigts qui ne restent pas inactifs. Walking guitar : des walking deads, à pas feutrés, en chaussettes caoutchoutées, ils ne font pas peur, sont tout mignons, ils vous mèneront en enfer. Et vous penserez : c’est ici qu’on est le mieux.  Spring time rock : rythmique printanière hors de sa tanière, se balade dans la nature que nous qualifierons d’américaine, au début ce sont des sentiers verdoyants mais bientôt c’est presque un entrecroisement d’autoroutes suburbaines. 47Annequion stomp : retour à la maison, une bonne galopade pour revenir chez soi, ils ont un truc à eux, une marque de fabrique, ça leur appartient, on les reconnaît, z’ont le son que les autres n’ont pas. Singulier ! Diamonds Reefs : le meilleur pour la fin, trafiquaient le corail des récifs, désormais ils vous vendent des diamants, bruts ou ciselés, n’y en a pas pour tout le monde, juste pour les plus riches. Parce que les rockers sont tous riches.

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             Ces Corals nous étonnent, vingt ans après, ils ne font pas dans la revoyure, ni dans la copiure. Ils ne cherchent pas, ils trouvent : d’abord jouer ensemble, ensuite rechercher la précision, enfin être eux-mêmes. A suivre.

    Damie Chad.

     

    *

             Si le hasard est improbable, son improbabilité n’est-elle pas probable ? Dans notre livraison 310 du 05 / 01 / 2017 je chroniquais Le Jeune lion dort avec ses dents (1974) de Michel Lancelot, à peine avais-je fini que dans une notule je rajoutais que je venais de trouver un deuxième ouvrage de Michel Lancelot intitulé : Je veux regarder Dieu en face : vie, mort et résurrection des hippies, (1968). Quel splendide hasard m’écriais-je ! Dans les longs jours qui suivirent j’eus le temps de le lire et d’ajouter cette chro à la suite de la précédente.

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             Michel Lancelot (1938- 1984) anima sur Europe 1, l’émission Campus elle commença, juste à temps, le 15 avril 1968 et se termina le 8 septembre 1972, jeunes gens et étudiants perdus dans leurs provinces se hâtèrent d’écouter, Lancelot parlait d’abondance de phénomènes dont les radios n’avaient pas l’habitude de nous entretenir, la contre-culture américaine, la beat generation, le shit, le LSD, les hippies, sans éluder le problème de la non-obéissance, de la révolte, de la violence, et de son corollaire : la non-violence, Lancelot n’était pas un émule de la Bande à Bonnot. Il fut cependant en cette époque un passeur essentiel. Certains soirs l’émission dépassait le million d’auditeurs…

             Voici deux jours, feuilletant l’éphéméride des publications de votre site préféré je tombais par hasard en arrêt sur le nom de Lancelot et les titres de ces deux livres chroniqués, tiens me dis-je si mes souvenirs sont bons il  y  en avait un troisième. Au matin suivant, farfouillant dans une boite à livres je dénichais, quel hasard ce troisième volume ! Je me hâtais de le lire et de le chroniquer :

    JULIEN DES FAUVES

    MICHEL LANCELOT

    (Albin Michel / 1979)

             Si les deux précédents ouvrages relevaient de l’essai, du documentaire, du témoignage, rédigés au cœur de la tourmente tempétueuse qui agitait les esprits en ces années, celui-ci est très différent : un roman que l’on serait tenté de qualifier de politique et de science-fiction s’il n’était pas tout simplement étonnant. Pour ne pas dire déstabilisant.

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    Une nouvelle notule qui a son importance, ce roman n’est pas le troisième ouvrage de Michel Lancelot consacré à ces années tumultueuses. Entre les deux ouvrages susnommés est paru chez Albin Michel en 1971 : Campus : violence ou non-violence. Que je n’ai pas lu mais dont le titre à lui tout seul aide à comprendre la problématique qui structure Julien des Fauves.

    Le roman débute après les évènements de mai 68. Dix ans, vingt ans, cinquante ans après ? Plus ? Moins ? Aucune précision ne permet de désigner une date précise. Ce que l’on comprend, c’est que le grand rêve hippie est terminé. Comme disait Nougaro, une fois la fête terminée ‘’ chacun est rentré dans son automobile’’.

    La secousse a été terrible. L’establishment a été ébranlé en profondeur politique. Nous rappelons que le livre a été publié en 1979, ceci pour démonter la prescience de son auteur. La vieille social-démocratie a été renvoyée par les électeurs qui ont donné le pouvoir aux porteurs de l’idéologie économico-libérale.  S’ouvre une période de pseudo-prospérité qui donne aux populations européennes l’illusion d’un progrès social, les élites ne sont pas convaincues que le calme durera toujours, petit à petit sous couvert de sécurité et de précautions à prendre pour préserver la liberté, s’instaure un ordre des plus coercitifs.

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    Hélas, Mai 68 va renaître de ses cendres. En quelques jours éclate le mouvement des Immatures. De jeunes adolescents, entre treize et dix-sept ans dont le but revendiqué est de détruire la société qu’ils rejettent. Fini les colliers de fleurs, ils sont armés, ils tirent sur tout ce qui s’oppose à leurs mouvements. Ils massacrent allègrement. Faudra l’armée pour les réduire et une longue traque des meneurs qui seront jugés et pendus. Sans pitié. Ces jeunes révoltés ne se revendiquent d’aucune idéologie, si ce n’est bizarrement des premiers chrétiens d’avant la constitution de l’Eglise. L’on se demande alors pourquoi, plus personne en Europe ne se revendique du catholicisme, et les religions sont passés de mode… Le nouveau président de la communauté européenne qui sera porté au pouvoir s’emparera de tous les rouages, il a l’art et la manière d’établir et de maintenir un ordre hégémonique  mais nécessaire, au nom des plus beaux principes et des valeurs de haute culture qui ont permis à la civilisation européenne de dominer du monde… Polices serviles et services secrets ne reculent devant aucun crime : toute tête qui pense différemment est supprimée… Vous saupoudrez le tout d’un taux chômage élevé et tout citoyen sensé n’ose revendiquer une quelconque amélioration… Evidemment l’on désigne un ennemi. Ce seront les Arabes, n’auraient-ils pas les velléités d’augmenter le prix du pétrole. L’on fait semblant de négocier, l’on prépare une bonne guerre…

    Lancelot n’a pas tout inventé, sans doute s’est-il inspiré pour la révolte des Immatures, du film If sorti en 1968, des Khmers rouges cambodgiens (1975) et sur le plan international du premier choc pétrolier de 1973 causé par les pays Arabes. Toutefois toute ressemblance avec notre actualité serait-elle due au hasard ?

    A ce stade-là le roman se trouve dans l’impasse. Question espoir nous sommes en plein vide, dans le No Future des punks. Mais en pire, le mouvement hippie possédait une roue de secours : le christianisme, les hippies ne prônaient-ils pas l’amour universel ? En se réclamant du christianisme les Immatures ont brûlé les vaisseaux de secours de l’idéologie de la non-violence…

    Ne vous inquiétez pas pour le roman. Le héros arrive. Oui, il s’appelle Julien, les lecteurs de Kr’tnt sont perspicaces. C’est surtout Michel Lancelot qui doit se dépatouiller de l’équation qu’il s’est imposée à lui-même. Celle de l’intellectuel qui comprend la nécessité d’un changement violent et qui n’a plus à sa portée théorique le cache-sexe de la non-violence pour se défiler.

    Aujourd’hui Julien se servirait des réseaux sociaux pour toucher la population. Dans les années 70, le média de masse incontournable était la télévision. Julien, le parfait inconnu y accèdera. Grâce à un ami journaliste. Avec la permission, il ne le sait pas, du président dictatorial. Il prononce un discours. Un appel à chacun. Il n’énonce aucune grande vérité.  Que chacun refuse de coopérer avec le Système en place, et s’investisse de sa propre autorité pour ne plus obéir, pour agir selon ce qui lui semble juste. Un peu l’An O1 de Gébé, film de 1973.

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    Oui mais Julien a un truc en plus. Il n’est pas une figure charismatique. Une stature de géant mal-équarrie, un visage sans beauté, pour ne pas dire laid. Oui, mais il dégage. Quoi ? Une certaine force tranquille. D’où provient-elle ? Il n’en comprendra l’origine que trop tard. L’habite un trou perdu. L’a regroupé deux personnes autour de lui. Entre eux, aucune relation de maître à disciple, par hasard se joint à eux une des dernières immatures recherchée par la police. Après son passage à la télévision, du monde arrive, une dizaine, une centaine, mille, cinq mille… Les autorités s’inquiètent. On lui offre une participation à l’émission reine qui attire des millions de spectateurs. C’est un piège. Ses contradicteurs, jouant de son honnêteté intellectuelle, l’acculent non pas dans ses derniers retranchements, mais révèlent qu’il n’a rien de vraiment sensationnel à dire. Flop intégral. La dernière fois où l’on aperçoit il est totalement seul devant l’immeuble de la télévision…

             Et ensuite ? Rien. Lancelot se fout un peu de nous, le méchant-président n’est pas si méchant que cela, il ne déclarera pas la guerre aux Arabes. Tout est bien qui finit aussi mal que l’intrigue avait commencé. Voilà, c’est tout. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Si ! entre temps l’on a compris, Julien a pris conscience qu’il est capable d’entrer en contact avec les forces germinatives de la nature. Cette nouvelle intelligence le retranche de son premier message. Voilà, c’est tout. Vous êtes insatisfait. Vous venez de lire 498 pages, et vous vous retrouvez le bec dans l’eau. Vous vous dites que vous aimeriez savoir ce qu’il va faire de son étrange compréhension des forces de la nature. Lancelot, n’en a pas la moindre idée non plus.  Comme le livre compte exactement cinq cents pages, ne lui en reste que deux pour apporter une solution.

    Lancelot jette sa dernière carte. Ce n’est pas le valet de pique. C’est la dame de cœur. Pas de méprise, la demoiselle de cœur, la petite fille d’une des premières révolucides ainsi se nomment les cinq mille personnes qui se sont regroupées autour de lui. Une petite fille avec laquelle il a noué une étrange relation. Pas du tout pédophilique. Nous la retrouvons dans les deux dernières pages. Seule, au milieu du désert, elle gît sur la terre et elle attend. Peut-être est-elle morte, peut-être la mort et la vie ne sont-elles que des variations dues aux agencements de nos éléments constitutifs. Elle n’est plus une petite fille, elle est un mythe, elle est la Femme.

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    Michel Lancelot n’ajoute aucune explication. A chacun d’interpréter à sa guise. Veut-il nous dire avec Aragon que la Femme est l’avenir de l’Homme, perso je ne souscris guère à cette hypothèse. Je ne crois pas plus aux miracles du Christ qu’à ceux de Marie-Madeleine…

    Si l’analyse de la contre-culture américaine initiée dans les deux premiers volumes doit se résoudre dans cette fable aux forts relents christianophiles… il me paraît inutile de s’appesantir davantage.  Par contre la description des modalités du déploiement du pouvoir politique s’avère des plus fines. Prophétiques même, surtout si l’on pense au ralliement inconditionnel à l’idéologie libérale des élites politiques européennes au début des années quatre-vingts.

    Damie Chad.

    S’il fallait  comparer Julien des fauves de Michel Lancelot avec un autre roman ce serait avec L’Evangile du Serpent de Pierre Bordage paru en 2001.

     

    *

    Johnny Meeks, un des guitaristes mythiques des Blue Caps, parle.  Il aurait tant à dire ! Pour ceux qui veulent en savoir davantage, je conseille de lire les pages que lui consacre Tony Marlow dans Rock’n’Roll Guitare Heros  Hors-Série Trimestriel N° 37 d’avril 2017 de Jukebox Magazine. A la lecture de cet ouvrage indispensable vous comprendrez ainsi que Johnny Meeks ne se vante guère, qu’il occulte toute une partie de son travail auprès de Gene Vincent et reste très succinct quant à sa propre carrière…

             Nous sommes plongés dans ce que nous pourrions appeler une Convention de Disques, nous supposons de rock’n’roll, davantage d’animation que dans les vidéos précédentes, peut-être pas l’endroit idéal pour la concentration qu’exigerait une interview de fond, mais lorsqu’un témoin de première importance prend la parole, il convient d’écouter avec attention. Johnny Meeks nous a quittés voici dix ans, le 30 juillet 2015.

    The Gene Vincent Files #5: The Blue Caps guitarist Johnny Meeks in a rare interview.

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     Johnny est en train de signer sur une brochure intitulée JOHNNY un autographe à un admirateur et répond semble-t-il à une question que l’on n’entend pas : un jour j’ai adoré, c’était le rythme des ados, tu sais c’était la nouveauté et j’ai adoré, et c’est ce que j’ai commencé à jouer, avant ça je jouais des chansons de Hank Williams et puis

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    le beat a frappé le tube rock’n’roll et je suis rentré au rez-de-chaussée du Sullivan Show un de mes amis était à Washington DC, ainsi va la vie, il marchait dans la rue, il a vu Gene Vincent, il s’est approché de lui et lui a dit ‘’ N’es-tu pas Gene Vincent’’, il a répondu’’ Oui, je suis à la recherche d’un guitariste rythmique’’ et Paul Peek (il sera guitariste puis clapper boy chez les Blue Caps) a dit ‘’Eh bien je joue de la guitare rythmique’’ , Gene a répondu ‘’ Tu veux un travail de guitariste rythmique ?’’ et Paul l’a rejoint, pour moi ça a bien commencé environ deux jours plus tard. Gene a dit maintenant nous avons besoin d’un guitariste solo, et Paul a répondu : J’en connais un à Greenville en Caroline du Sud, il joue dans un groupe là-bas et ils sont venus de Portsmouth en Virginie à Greenville pour me voir, je jouais sans doute un vendredi soir dans un truc style lycée, ils sont venus me voir et m’ont embauché sur place, alors je suis retourné à Portsmouth en Virginie, nous avons répété un peu et nous sommes partis sur la route. A cette époque je jouais d’une guitare à trois manches, il n’y en avait qu’une de plus dans le monde entier et j’avais la deuxième guitare à

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    trois manches dans le monde et Bubba (surnom de Tommy Facenda lui aussi clapper boy)  a raconté que c’est à cause de cette rareté que Gene m’a embauché et non pour mon jeu. Gene voulait cette guitare à trois manches dans son groupe, je l’ai finalement vendue à Gene et il m’a acheté une toute nouvelle Gretsch pour jouer et je lui ai vendu la guitare à trois manches donc il est devenu le seul propriétaire d’une guitare à trois manches donc c’est comme ça que selon Bubba je suis devenu l’un des Blue Caps. Gene était très généreux, il n’était pas une star du genre Primadonna, il était très terre à terre, mais il avait, j’avais l’impression qu’il était toujours mal, il avait eu un accident de moto et s’était cassé la jambe très gravement, elle n’a jamais guéri correctement, et j’ai l’impression qu’il avait mal, énormément, énormément, pour quelqu’un qui devait avoir mal 24 heures sur 24, j’ai l’impression qu’il s’est plutôt bien débrouillé. Oui, j’ai fait les premiers Blue Caps. Je comprends qu’ils 

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    voulaient  rester à la maison, ils avaient des femmes, des enfants, des boulots et ils n’aimaient pas la route. J’ai adoré parce que ça m’a fait sortir de Greenville, en Caroline du Sud, et nous allions partout dans le monde. Je veux dire, un petit gars en Caroline du Sud, un jour on est à New York, le lendemain à Chicago, le surlendemain à Dallas, le jour suivant dans le Dakota du Nord, c’était très excitant pour moi. Sûr je ne l’aurais échangé pour rien au monde. Mais Roy Orbison, Johnny Cash, Carl Perkins, Jerry Lee Lewis, tous les grands noms de l’époque, c’était en  57, vers Mars ou Avril, en 57, c’était une grande tournée en tête d’affiche, ils appelaient ça des packages shows, il y avait peut-être sept, huit ou dix artistes dans le même show.

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    Celui qui avait le plus gros succès à l’époque était la tête d’affiche du show. Vous savez, Gene avait à peu près le plus gros succès donc nous avons toujours clôturé le show. Gene et les Blue Caps. et  il était difficile de passer après Jerry Lee. Ils lui ont fait ouvrir le spectacle et tous les autres médiocres le suivaient, ça n’a pas vraiment marché, après une semaine ils ont dû réorganiser le modèle et arriver à disons à Furland H ou Sonny James pour ouvrir le spectacle, vous savez et Jerry Lee a dû venir à peu près jusqu’à la fin parce qu’il était si dynamique, vous savez, et puis nous suivions Jerry Lee parce que nous étions un peu plus dynamiques que lui, mais Jerry Lee, peut, oh oui ! jamais, nulle part  il ne sera un second couteau ! Il sait où se trouve sa place. Ainsi en Australie, nous avons joué là-bas pendant deux semaines avec Little Richard, inutile de dire qu’il a dû clôturer le spectacle, vous ne pouvez pas passer après Little Richard, ça s’appelait Send me some Lovin et ça a dû atteindre le numéro 10, ça n’a jamais été aussi gros que Be Bop A Lula, ça a atteint le numéro 10 et c’est comme ça, j’en suis fier et je signe mes autographes et tout ça, si c’est pour

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    une femme, je signe ‘’ beaucoup de semaines d’amour, Johnny’’ maintenant, je ne fais pas nécessairement cela pour les gars, vous savez, mais je suis fier de ça, beaucoup d’amour était le premier disque sur lequel j’ai joué et c’était un gros succès, et j’étais vraiment content de ça. Hollywood Capitol Tower, Hollywood, où je pense que Be Bop A Lula a été gravé, je suis presque sûr que ça a été gravé à Nashville, mais après ça tout a été enregistré à la Capitol Tower, Gene a eu un gros

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    succès grâce à une chanson intitulée Say Mama et j’en ai écrit la moitié moi et un gars nommé Country Earl, nous nous sommes réunis et avons écrit la chanson ensemble, je l’ai jouée pour Gene et nous l’avons enregistrée et elle se vend toujours à ce jour, c’était en 1958 et je reçois toujours dix ou quinze cents tous les six mois, vous savez donc c’est pour ça que je me dis que ça dure une seconde pour être… Quant à  Be Bop A Lula c’est l’un de ses plus gros succès, environ quatre albums et peut-être environ 15 singles, je joue sur la plupart de ses morceaux après Be Bop A Lula. Ils ont gravé Be Bop A Lula puis je pense deux albums, un ou deux albums là-bas, dans une période d’environ cinq mois. Les deux premiers des albums et Be Bop A Lula était la première formation des Blue Caps, c’était Cliff Gallup qui jouait la guitare leader, après ça j’ai joué ( l’on voit Meeks accompagné d’une jeune fille marcher dans

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    les allées) sur presque toute cette période de Gene sur Capitol. Tout le groupe se séparait, tout le monde voulait rentrer à la maison, ce n’était plus tout à fait le même groupe, Dicky le batteur est revenu et est parti et est revenu et est reparti, Bubba et Paul ont fait la même chose, ils sont revenus pour le film, puis sont repartis, ce n’était pas le même groupe, le même lien, ils envoyaient quelqu’un d’autre et il restait un moment et il partait. Donc c’est devenu fatiguant que tout le monde veuille arrêter et rentrer à la maison, et bla-bla-bla, nous étions à Hollywood, il n’y avait aucun moyen que je quitte Hollywood pour retourner à Lauren en Caroline du Sud, donc je suis resté à Hollywood et on m’a proposé un travail avant le jour où nous allions nous séparer, nous enregistrions à Capitol et tout le monde allait finir ça, et rentrer à la maison, donc nous avons terminé l’enregistrement et je suis resté à Hollywood, je n’étais pas prêt de retourner à la maison. Vous savez donc j’ai juste

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    continué à partir de là j’avais un travail que j’ai joué, puis j’ai joué un autre boulot, j’ai joué un autre, joué un autre, puis un autre, j’ai rejoint les Champs, quitté les Champs, et suis allé quelque part, bla-bla-bla, ça dure depuis cinquante ans ce jeu et je n’ai pas encore eu à demander pour un boulot… Gene était programmé en Angleterre, Eddie était programmé en Angleterre, et Gene voulait que j’aille avec eux, sur cette tournée qui a tué Eddie, j’aurais pu être dans le même taxi avec lui, mais j’ai refusé, je n’y suis pas allé, alors Gene a demandé à Eddie de le soutenir sur scène, tu sais maintenant Eddie n’a pas fait tous les anciens morceaux et tout ce qu’on avait fait mais il jouait bien de la guitare, donc il soutenait bien Gene sur Be Bop A Lula et des trucs comme ca, moi j’étais avec les Champs à ce moment-là, des gars qui avaient créé Tequila, je jouais avec les Champs, on était dans un bus, en direction de Cleveland je crois, et ils m’ont réveillé pour me dire que Gene Vincent et Eddie Cochran venaient d’avoir un accident de voiture en Angleterre, ils avaient entendu la nouvelle  à la radio. Ils m’ont réveillé pour me dire de me réveiller, pour me dire sur Gene Vincent et qu’ Eddie Cochran vient d’être tué dans un accident de voiture en Angleterre. Je me suis dit, oh mon Dieu c’est la même tournée que j’aurais pu faire. Lorsqu’il  était à Los Angeles, il a essayé de m’embaucher ou de partir en tournée avec lui, ou quelque chose comme ça. Et je… il n’y était pour rien. je ne voulais tout simplement pas le faire. Je faisais, d’autres choses vous savez et ça n’aurait pas été pareil en aucun cas sans les autres Blue Caps, Vous savez comme je l’ai dit, nous avions un lien particulier qui n’a jamais pu être brisé… L’incrédulité, vous savez quoi ? Gene est mort et j’ai dû entrer dans les détails. Il était revenu d’Angleterre.

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    L’ironie de la chose c’est que j’étais à environ deux ou trois miles. Il était à environ deux ou trois miles de moi, quand il s’est effondré. Je jouais dans une boîte de nuit et il vivait environ à trois ou quatre miles de là. Je jouais dans cette boîte de nuit et il était environ à quatre miles de là mourant d’un ulcère hémorragique. Il ne savait pas que j’étais là et je ne savais pas. Il était là, on était proche pour ainsi dire jusqu’à la toute fin, dans le sens où c’est arrivé en Californie et c’était le lendemain ou quelque chose comme ça avant que ça ne sorte dans le journal, avant que je ne le sache, je ne le savais pas et c’est sorti dans le journal et je dis  qu’à ses funérailles j’étais un Paul Bearer (porteur de cercueil), et c’était triste, très triste, Gene. J’ai vu beaucoup de documentaires et toutes ces choses sur le rock and roll, et ils ne mentionnent que très rarement, voire jamais, Gene. Gene était une grande star à cette époque et ils ne le mentionnent presque jamais, il n’est presque pas reconnu comme je l‘ai dit, et les Blue Caps sont très populaires en Angleterre, mais aux Etats Unis, ici il est très difficile de trouver quoi que ce soit sur Gene Vincent et les Blue Caps, ils mentionnent Jerry Lee, Elvis, Sam Cooke, Jackie Wilson, et Little Richard et jamais Gene, et nous étions tous là, dans le même sac, et j’ai joué comme je l’ai dit dans une centaine de groupes et aucun d’entre eux n’a été aussi proche pour moi. J’ai encore des souvenirs des Blue Caps   ce ne sera jamais pareil, ça ne sortira jamais de ma tête, et je n’ai pas forcément un tel lien avec d’autres groupes, tu sais les Blue Caps étaient uniques en leur genre,

    Say Mama, can I go out tonight?
    Say Mama, will it be alright?
    They got a rockin' party goin' down the street
    Say Mama, can't you hear that beat?

     Dis-moi, maman, je peux sortir ce soir ? Dis-moi, maman, est-ce que ça va aller ? Il y a une super fête dans la rue. Dis-moi, maman, tu n'entends pas ce rythme ?

    Damie Chad.

    Notes :

    Sonny James (1928 – 1983), chanteur de country dont le titre de gloire reste  Young Love paru en 1957.

    Ferland H : vraisemblablement Ferlin Huskin (1925-2011) en contrat avec Capitol Records, son simple Gone paru en 1957 fut classé quatrième au Billboard Top 100.

    Toutes ces vidéos consacrées à Gene Vincent sont à voir   sur la chaîne FB : VanShots - Rocknroll Videos.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 699 : KR'TNT ! 699 : IMMEDIATE / EMBROOKS / BAD BANGS / ESTIVALERIES / GENE CHANDLER / JAKE CALYPSO TRIO / ACROSS THE DIVIDE / PATRICK GEFFROY YORFFEG / GENE VINCENT + JEFF BECK

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 699

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    28 / 08 / 2025

     

    IMMEDIATE / EMBROOKS / BAD BANGS

    ESTIVALERIES / GENE CHANDLER

    JAKE CALYPSO TRIO / ACROSS THE DIVIDE

    PATRICK GEFFROY YORFFEG

    GENE VINCENT + JEFF BECK

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 699

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    Label bel bel comme le jour

    - L’immédiateté d’Immediate

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             Aux yeux des connaisseurs, Immediate reste le fleuron des labels du Swingin’ London. Parce que P.P. Arnold, parce que les Small Faces, parce que Chris Farlowe, parce que les Fleur De Lys, parce que Twice As Much, parce que Billy Nicholls. Et surtout parce qu’Andrew Loog Oldham. Dix ans avant les gens d’Ace, le Loog élevait son label au rang de mythe. Simon Spence raconte tout ça très bien dans un grand format sobrement intitulé Immediate, paru voici presque vingt ans et réédité depuis, sous une autre couverture. Le book est richement illustré, extrêmement bien documenté. Avec le temps, le jaune du titre et celui de la tranche ont pâli au point d’avoir presque disparu. L’éditeur a pelliculé, alors qu’il aurait dû prévoir un vernis UV. Quand ils ne sont pas protégés, le jaune et le rouge ne supportent pas la lumière crue qui rentre à flots dans la pièce où peut se dresser une bibliothèque.

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             Pour tout fan de rock anglais, ce grand format est un passage obligé. Spence brosse un beau portrait du Loog et de tout son roster. De la même façon que la Factory à New York, Immediate fut une usine à rêves. En 1965, c’est-à-dire au moment où le Loog monte Immediate, il est encore le manager des Stones. Il s’associe avec Tony Calder et décide de tout réinventer. Calder : «Our attitude towards the business in the UK was fuck them all, they were all old men.» Le concept est pur. Le Loog et Calder décident de se ré-approprier ce qui leur appartient : la rock culture. En même temps, le Loog construit sa légende urbaine. Il roule dans Londres à l’arrière d’une Chevrolet Impala bleue décapotée et drivée par le fameux Reg King. Keith Richards : «At a time when you didn’t see that many powder blue Chevys on the street.» Et Spence s’empresse d’ajouter que King et le Loog étaient bien évidemment «out of their heads on speed pills.»

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             Le Loog lance Immadiate avec l’«Hang On Sloopy» des McCoys, sorti aux États-Unis sur le label de Bert Berns, Bang! C’est Seymour Stein qui a présenté le Loog à Bert Berns. Spence décrit une party au Pickwick club de Soho, dont le patron n’est autre que Wolf Mankowitz, père du photographe des Stones, Gered. Parmi les convives se trouvent Linda Stein et Linda Goldner, la fille du fameux George Goldner qui fut l’un des magnats du Brill et l’associé de Leiber & Stollet dans Red Bird Records. Spence profite de l’occasion pour nous rappeler que Seymour Stein avait bossé pour Goldner au Brill. Et Linda avait été l’assistante d’Artie Ripp, boss de Kama Sutra Records, «hippest New York independant label», et, comme Goldner, en lien avec la mafia new-yorkaise. Sont aussi présentes Marianne Faithfull, «and Oldham latest discovery, ice queen Nico» - Faithfull et Nico, along with Oldham’s wife, Sheila, and Keith Richards’s girlfriend, Linda Keith, font tourner les joints de marijuana - Spence cite aussi «a young Steve Marriott who was hitting on Mick Jagger’s girl, Chrissie Shrimpton.» Les Stones et Pete Townshend sont là, bien sûr. La party célèbre la sortie de «Satisfaction» en Angleterre.  

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             Brian Jones avait rencontré Nico après un show des Stones à l’Olympia et avait flashé sur elle. Nico racontera par la suite que Brian la frappait et qu’un jour, il avait essayé de lui épingler une broche sur les lèvres vaginales. Et bien d’autres choses. Mais Nico se servait de Brian Jones pour approcher Oldham, qui connaissait sa réputation et qui savait qu’elle avait tourné pour Fellini dans La Dolce Vita. Le Loog la signa à Los Angeles pendant qu’il enregistrait «Satisfaction» avec les Stones. Il emmena Nico aux gogues pour lui faire sniffer «a line of high-grade speed». On va retrouver Nico et Brian Jones à Monterey. Ils louent une baraque en ville avec le Loog et sa femme Sheila. Brian était là pour présenter des groupes sur scène.

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             Nico enregistre l’«I’m Not Sayin’» de Gordon Lightfoot sur Immediate. Elle a 28 ans et elle est la plus vieille le jour de l’enregistrement au Regent Sound de Denmark Street, là où le Loog a enregistré les premiers hits des Stones. Derrière Nico, on retrouve Brian Jones, Jimmy Page, John Paul Jones et Art Greenslade. Le Loog fait constamment appel à Jimmy Page et John Paul Jones. Puis Brian Jones va présenter Nico à Andy Warhol. Elle lui donne son single Immediate et décroche en retour un job dans le Velvet.

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             Le Loog s’acoquine avec Allen Klein. Il flashe sur son look de gangster. Klein déclare à la presse : «Andrew manages the Rolling Stones and I manage him.» Dans un premier temps, tout se passe très bien : Klein récupère 600 000 £ chez Decca et fait miroiter des millions de £ sur les deux années à venir. Alors le Loog s’achète une black Rolls Royce Phantom 5 pour 19 000 £. Après la Reine et John Lennon, il est le troisième à pouvoir se payer cette caisse de luxe en Angleterre. Mais comme Reg The Butcher King vient de se faire sucrer son permis, c’est un certain Eddie Reed qui va la conduire. Le Loog admire aussi Klein pour son «business brain» : «Allen Klein knows how to convert my ideas into cash. Without his business brain, I would go nowhere.» Comme il se sent bien épaulé, le Loog multiplie les déclarations fracassantes dans la presse : «The Rolling Stones are still social outcasts. We work on the principle that if you are going to kick conformity in the teeth, you may as well use both feet.» Oui, taper des deux pieds dans les dents de la conformité.

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             Parmi les potes du Loog, on retrouve Peter Maeden, le premier manager des Who. Puis Chris Stamp et Kit Lambert lui ont «racheté» les Who et ont installé leur burlingue dans le même immeuble que celui d’Immediate, à Ivor Court. Une rumeur dit que les Who vont signer sur Immediate. Pete Townshend file «Circles» à Immediate et ce sont les Fleur De Lys qui l’enregistrent, avec Jimmy Page sur la fuzz, apparemment. Mais finalement, Townshend va rester avec Lambert & Stamp, qui vont très vite se débarrasser de Shel Talmy. Les Who ont eu du pot de s’en sortir après s’être débarrassé de trois des personnages les plus pointus de l’époque, Peter Maeden, le Loog et Shel Talmy.

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    Brian + Anita

             Puis le Loog va installer ses bureaux au 63-69 New Oxford Street. Après trois ans de tournées incessantes, les Stones font un break pour prendre des vacances : Jagger va au Mexique, Keef reste à New York, Bill va en Floride, Charlie va aux îles grecques et Brian Jones descend avec Anita à Tanger.

             La période 1966-1968 est l’âge d’or d’Immediate. Gered Mankowitz parle de «fantastic creativity» - The music and the energy were fantastic - Le Loog est l’enfant terrible du music biz - We were having hits, making great music - Tout le personnel d’Immediate est jeune. La presse n’en peut plus, le NME titre sa double page : «Oldham: Talented. Insulting. Outrageous.»

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             On lui file «an advance copy» du Pet Sounds à paraître. Le Loog flashe, «listening to it entirely in hotel rooms from Manchester to Stockholm.» Il veut rivaliser avec Pet Sounds et décide de tenter le coup avec Twice As Much. Twice As Much ? Oui, un duo flairé par le Loog. Deux petits mecs, Andrew Skinner et David Rose. Le Loog sait qu’il lui faut des auteurs maison, alors il recrute Billy Nicholls et Twice As Much. Il met le paquet sur le premier Twice, Own Up. L’enregistrement lui coûte 26 000 £. Trois semaines. Grand orchestre. Art Greenslade qui signe les arrangements dit que l’album est directement inspiré par Pet Sounds, qu’il est sorti avant Sgt Pepper, «and I thought it was better.»

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             Alors on vérifie ce que raconte Greenslade. Own Up est un Immediate qui vaut largement le détour. Les Twice y font pas mal de covers : «Help» (joli shoot de Beatlemania, ils y vont au won’t you please, c’est tapé à l’up-tempo bénéfique), «We Can Work It Out» (Beatlemania toujours), «As Tears Go By» (en plein dans l’œil du cyclope) et surtout l’«Is This What I Get For Loving You Baby» de Spector/Goffin/King : c’est l’Immediate Sound du Brill. Big time explosif ! London Brill ! Ça vaut tout le Brill du monde. Prod du Loog. T’as le beat des reins, l’écho des chœurs et les violons. T’es frappé par l’ahurissante qualité de la prod. C’est même digne de Brian Wilson. Encore du London Brill avec «Night Time Girl». Quel haut de gamme ! Cette fois, on frise le Gary Usher. On tombe ensuite sur «Life Is But Nothing», une belle compo des Twice que le Loog a refilé à Del Shannon pour Home & Away. Envol immédiat encore avec «Happy Times». T’as là la Sunshine Pop de London town. Encore une merveille digne de Brian Wilson.          

             Dave Skinner dit qu’il n’a jamais touché un sou sur Own Up, mais il admet volontiers que le Loog était très méticuleux - Own Up was his baby and he put a lot of effort into it - L’album n’a pas aussi bien marché que Pet Sounds, mais des gens comme Steve Marriott l’ont salué.

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             T’as un autre Immediate des Twice : That’s All. C’est quasiment un album hommage à Brian Wilson. Tu retrouves «Do You Wanna Dance» dans un petite medley et ça explose véritablement au grand jour avec «True Story». Ils ne sont pas aussi balèzes que Tony Rivers, mais c’est pas loin. Encore du Beach Boys Sound avec «Simplified» et «Step Out Of Line». Quelle clameur et quelle excellence harmonique ! Ils tapent ensuite dans Burt avec «You’ll Never Go To Heaven» - You’ll never go to heaven/ If you break my heart - Il dit ça avec une telle douceur mélodique qu’elle va craquer. Là, ils te donnent le vertige. Ils terminent avec une cover de Mann & Weil, «The Coldest Night Of The Year». Magnifique mélasse pop - Baby it’s cold out there - T’en reviens pas de tant de brillant Brill Sound et de tant de clameurs wilsoninennes.

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             C’est Gered Mankowitz qui surnomme Pat Arnold ‘PP’. Le plan du Loog était de la lancer comme il avait lancé Chris Farlowe, en demandant à Jagger de la produire et de lui composer des hits. Au début, elle est accompagnée en tournée par «a little four-piece band called the Nice». Le Loog voit P.P. comme un croisement entre Ronnie Spector et Aretha. Il demande aux Small Faces de l’accompagner en studio sur une belle version d’«Angel In The Morning», un hit signé Chip Taylor. 

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             Spence attaque ensuite le cœur du mythe Immediate : les Small Faces. Ça passe bien sûr par Don Arden, qui est alors «the most successful and influential British promoter ever», celui qui a ramené en Angleterre Gene Vincent, Sam Cooke, Jerry Lee, Little richard, Bo Diddley, Chucky Chuckah, Ray Charles et Fatsy. And many many more. Arden dit qu’il a trouvé les Small Faces, qu’il les a enregistrés et qu’il en a fait des Top Ten stars in six weeks - That’s all it took, six weeks - Il paye deux mecs, Brian Potter et Ian Sammy Swamwell 25 £ par semaine pour composer des hits et ça donne «Watcha Gonna Do About It». Quand les Small Faces refusent de continuer à chanter les cuts de Sammy, Arden les traite d’«ungrateful bastards». Marriott & Lane commence à composer pour le Loog et c’est là qu’il commence à les prendre très au sérieux. Il les signe et le premier single sur Immediate sera «Here  Come The Nice» (qui devait d’ailleurs s’appeler «Here Come The Nazz»). C’est aussi le 50e single Immediate.   

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             Puis arrive le drug bust des Stones à Redlands. Libres sous caution, les Stones enregistrent «We Love You», et John Lennon vient faire les chœurs. En attendant de connaître le verdict du tribunal, les Stones enregistrent une vidéo qui doit être diffusée sur Top Of The Pops si on les envoie au ballon. C’est filmé dans une église. Marianne Faithfull, Keef, Jagger et Brian Jones jouent le procès d’Oscar Wilde. Les Stones n’iront pas au ballon, mais la tension entre Jagger et le Loog devient plus que palpable. Jagger prend très mal le fait que le Loog lui refuse un tiers des parts d’Immediate. En plus Jagger ne supporte pas Steve Marriott, qu’il voit comme un rival. Ça s’envenime. Jagger refuse de continuer à bosser avec le Loog. Fin des haricots. Allen Klein rachète le contrat du Loog avec les Stones pour 700 000 £.

             Alors basta. Le Loog reprend le chemin d’Ararat avec Del Shannon. Un Del qui entre en studio avec le Loog et qui déclare : «So for three or four weeks; I had the time of my life with Andrew. He had let us his Rolls, I liked him because he was very adventurous.»

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             L’album qu’ils enregistrent ensemble s’appelle Home & Away. C’est un album de producteur. Del est un bon, mais le Loog est un super-bon. Del swingue son «Mind Over Matter» comme un crack, mais le Loog l’orchestre comme un super-crack. Billy Nicholls compose «Cut & Come Again» et le Loog en fait une belle lampée mélodique. Quelle allure ! C’est orchestré avec des trompettes mariachi. S’ensuit un «My Love Has Gone» hyper-orchestré, du pur jus de silver sixties. Puis Del tape dans une compo de Twice As Much, «Life Is But Nothing». Tout ici est très typé, très Loogué, très orienté sur le Totoring. Quel son ! Quelle profondeur de champ ! Del fout bien le paquet ! Tout est gorgé de remugles de pop anglaise. Et puis voilà la cerise sur le gâtö : «Runaway», le cut qui fascinait tant le Loog, le premier hit de Del qui date de 1961. Le Loog le remet au goût du jour et l’arrose de crème anglaise, et là t’as une prod de génie avec du flamenco à contre-courant, le fleuve t’emporte, c’est d’une rare puissance et Del s’abandonne - I wonder/ I wahwahwah !

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             Mais Liberty, le label américain de Del, ne voit pas l’intérêt d’Home & Away et en interdit la parution ! L’album ne sortira que 20 ans plus tard. Le pauvre Loog collectionne les projets avortés. Après le fiasco de Del Shannon, voilà le fiasco de Billy Nicholls qui a pourtant du monde derrière lui : Steve Marriott, Cat Stevens au piano, Nicky Hopkins, John Paul Jones et Art Greenslade. Mais Would You Believe ne marche pas. Ironiquement, l’album est aujourd’hui devenu l’un des collectors (comme disent les cons) les plus chers. Si tu veux une copie d’époque sur Immediate, sors ton billet.

             Tous les spéculateurs savent bien qui est Billy Nicholls. Et bizarrement, ce n’est pas l’album du siècle. Réputation surfaite ? Va-t-en savoir. Billy propose une pop entreprenante de pah pah pah et piétine un peu les plates-bandes des Small Faces. Alors pourquoi aller mettre un gros billet là-dedans ? Son «Life Is Short» n’est pas celui des Cramps. C’est de la pop aérienne qui finit par devenir magnifique. Tu commences à frémir pour de bon avec «Feeling Easy», une authentique Beautiful Song, fabuleusement orchestrée et ouatée aux chœurs d’artichauts. Billy se spécialise dans l’angélisme. Il navigue à un très haut niveau, comme le montre encore «London Social Degree». Son «Portobello Road» est traité sur le même mode, mais ça manque de magie. Ses cuts sonnent comme des grosses tartes à la crème. Et puis soudain, tu tombes sur deux coups de génie : «Being Happy», la vraie power pop d’Immediate, cette fois ça glisse dans la psychedelia, Billy avance en crabe dans le temps du cut. Et puis à la suite, t’as «Girl From New York» attaqué à l’heavy fuzz. Billy chante dans un coin. C’est puissant et bien fondu dans la fuzz. Billy se prend parfois pour Brian Wilson, mais il est trop anglais pour ça. Billy n’est pas Tony Rivers. Il peut aussi se laisser tenter par la Beatlemania, mais il est trop indépendant pour ça. Il ne vit que pour ses good vibes et pour un son gorgé de coups d’acou.

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             Après Billy Nicholls et Twice As Much, le Loog embauche Mike d’Abo, «another teenage songwriter». Il avait remplacé Paul Jones dans Manfred Mann. «Mighty Quinn», c’est lui. «Build Me Up Buttercup» pour les Foundations, c’est encore lui. Le Loog est convaincu que d’Abo est son Jimmy Webb. Bingo ! Il a du flair, le Loog car il met d’Abo en contact avec deux des plus grands chanteurs anglais, Rod The Mod et Chris Farlowe. Évidemment, Jagger est jaloux de Rod The Mod. Le Loog avait demandé à Jagger de produire un single de Rod sur Immediate, mais Jagger avait dit non. D’Abo compose «Handbags And Gladrags» pour Chris Farlowe et ça devient l’un des plus beaux hits de l’histoire du rock anglais.

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             Tout ça est bien joli, mais le Loog a un problème : il cherche à retrouver le buzz qu’il avait avec les early Stones. Ce sont les Small Faces qui vont le lui donner. Spence souligne l’«unstoppable enthusiasm of Steve Marriott». Le Loog ajoute : «The best of Mick and Keith in one vibrant soul».  C’est Marriott qui redonne au Loog le goût de vivre - Again he was happy to be a part of the industry of human happiness - (qui fut un temps le slogan d’Immediate). Le nouveau single des Small Faces est «Tin Soldier». Marriott : «Tin Soldier is the real us.» Spence évoque ensuite une tournée désastreuse en Australie et en Nouvelle Zélande avec les Who. Les premières failles dans les Small Faces apparaissent au cours de cette funeste tournée. Marriott ne supporte plus Ronnie Lane : «I’m not going on with that arsehole again. I’m not having that cunt nick my money anymore. He’s never written a fucking song, he’s a fucking arsehole, he treats me like a piece of shit and I’m not finishing this fucking tour.» On admirera le langage fleuri du père Marriott. De retour à Londres après cette tournée désastreuse, Pete Townshend a juré de ne jamais retourner en Australie. En dépit des gros billets qu’on lui proposait, il a tenu parole.

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             L’âge d’or d’Immediate, c’est aussi l’âge d’or des Small Faces : «Lazy Sunday», «Itchycoo Park», et n’oublions pas le puissant «Rollin’ Over» en B-side de «Lazy Sunday». Et puis bien sûr Ogden’s Nut Gone Flake, «Europe’s biggest selling and most critically acclaimed album of 1968», mais qui ne se vend pas aux États-Unis. Pourquoi ? Parce que CBS et Clive Davis. Le Loog a fait la connerie de signer un contrat de distribution pour les États-Unis avec Clive Davis et Clive Davis se bat l’œil d’Immediate et du Loog. Rien à cirer. Pas de promo. Pas de rien. Le Loog et les Small Faces commencent à douter d’eux-mêmes. Steve Marriott tombe en panne d’inspiration - Marriott’s  nut really had gone flake - Spence se marre bien. 

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             Nouveau problème avec CBS et Clive Davis qui font zéro promo du Kafunka de P.P. Arnold. Le Loog est obligé de libérer P.P. pour qu’elle aille tenter sa chance ailleurs, sur un autre label. Elle signe sur Atlantic. Puis le Loog est obligé de libérer Chris Farlowe de son contrat. Il signe lui aussi sur Atlantic pour les États-Unis et Polydor pour l’Europe. Alors les rumeurs vont bon train : Immediate est en perte de vitesse ? Le Loog essaye de relancer la machine avec The Nice. Après avoir coulé P.P. Arnorld, Chris Farlowe et Twice As Much aux États-Unis, Clive Davis coule The Nice. Le Loog signe un nouveau «prodige», Duncan Browne, qu’il voit taillé pour le marché américain. Mais ça foire complètement. Give Me Take You se vend seulement à 900 ex aux États-Unis.

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             Et quand on l’écoute, on comprend pourquoi. C’est un bide. Rien qu’en voyant la pochette, t’as envie de te barrer. Mais t’as besoin de savoir ce que le Loog a dans le citron, alors tu l’écoutes. Dès le morceau titre d’ouverture de balda, tu sens que t’es baisé : c’est du médiéval. Puis Duncan Browne se prend pour Nick Drake avec «Ninepence Worth Of Walking». T’es encore plus mal barré. Quand t’écoutes tout ça, tu te dis que t’iras jamais acheter un album de ce mec-là, et pourtant c’est exactement ce que tu viens de faire, alors tu te traites de pauvre con. Tu ne vas sauver que deux cuts sur l’album : «On The Bombshell» (pur jus de Beatlemania, une vraie merveille), et «The Death Of Neil» (vaguement Beatlemaniaque, hanté par des fantômes et des fantastiques chœurs des anges du paradis, et là tu t’enorgueillis de t’être fait avoir).

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    Clive Davis

             Pour le Loog, le contrat de distribution avec CBS est une catastrophe. Il indique que si Clive Davis a planté Ogden, c’est parce que les Small Faces ne voulaient pas tourner aux États-Unis. Le Loog : «It became apparent the CBS policy was recoup and bury. CBS slogan for the time should have been ‘We want it and we’ll bury it’ It was criminal.» Le Loog va trouver Clive Davis à New York. La réunion ne se passe pas très bien. Le Loog accuse Davis et son bras droit Walter Yetnikoff «of not knowing their arse from their elbows.» Le Loog va ensuite chez Davis le menacer de faire sauter le bus qu’il prend pour aller bosser chaque jour. En représailles, Davis fait interdire l’accès des bureaux CBS au Loog. Pouf, terminé. Fin de la discussion.

             Alors que le Loog entrevoit la mort de la pop, Calder essayer de relancer le label avec des compiles de blues. Il est même question pour Immediate de signer Fleetwood Mac. Calder raconte que le Loog est allé déjeuner avec Clifford Davis, le manager de Fleetwood Mac, «he calls me and says: ‘The deal is off. He cuts his roll with the wrong knife. I won’t sign the cheque.’» Évidemment, le Loog a trouvé un prétexte. Il ne voulait pas de Fleetwood Mac sur Immediate.

             Comme il a installé des bureaux Immediate à New York, il y passe beaucoup de temps. Ses principales fréquentations sont la coke et Richard Harris. Il voit aussi son vieux poto Totor.

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             À Londres, Immediate tourne au ralenti, avec notamment Twinkle qui fricote avec Mike d’Abo. Elle ne sort qu’un seul single sur Immediate, «Micky»/«Darby & Joan», qu’on retrouve sur un petite comp RPM, Girl In A million - The Complete Recordings. Hey hey hey, Twinkle arrache bien son Micky du sol, et les chœurs font «Baby I need you !». Elle a encore du son sur «Darby & Joan», mais la pauvre compo n’a rien dans le citron. Pour rester dans le même univers, elle tape aussi une version sucrée de «Sha La La La Lee». Avant d’arriver sur Immediate, elle était sur Decca et elle tire sa réputation de «Terry» : elle s’y prend carrément pour les Shangri-Las. Elle tape pas mal de pop sans conséquence sur l’avenir du genre humain et il faut attendre «Ain’t Nobody But Me» pour danser le jerk - Come on over to my house ! - Elle est tellement sucrée qu’elle en devient conne. Puis elle s’en va friser les Ronettes avec «Tommy». Cette pop est presque belle tellement elle ambitionne de te plaire. Elle fait aussi sa France Gall avec «A Lonbely Singing Doll», une cover du «Poupée De Cire/Poupée De Son» de Gainsbarre. Mais pour le reste, c’est compliqué, car rien n’accroche véritablement. Elle  tente encore le coup du sucre candy avec «Tommy», mais si on cherche une bombe, alors il faut aller farfouiller sur le disk 2. Et là tu tombes sur «Smoochie», un hit pop d’entrain suprême, elle duette avec un mec, et là t’as le groove subliminal du London town des jours heureux. Il faut aussi saluer «Ladyfriend», une compo qui se tient bien à table, richement produite et flûtée jusqu’à l’oss de l’ass. Elle ramène son sucre dans une cover d’«I’m A Believer», mais le coup du sucre ne marche pas systématiquement. Globalement, elle n’avait aucune chance. Elle tente encore le coup de la pop-chaleur humaine avec «Little Piece Of Heaven», mais ça reste plan-plan. Tu ne garderas que deux souvenirs d’elle : «Smoochie» et «Micky». C’est déjà pas si mal. T’en as plein qui ne pourraient pas en dire autant.

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             Pendant ce temps, le Loog lève le pied. En laissant filer Fleetwood Mac, il montrait à quel point Immediate et le music biz ne l’intéressaient plus. Il est arrivé exactement la même chose à Uncle Sam avec Sun - He lost interest - C’est l’époque Amen Corner et franchement, ça n’intéresse pas du tout le Loog. Ni les Nice. Plus rien à cirer. Pourtant Amen Corner enregistre une cover d’«Hello Susie», un hit signé Roy Wood, avec Shel Talmy. Personne n’est dupe - Privately, Oldham admitted Amen Corner did not excite him. Mis à part Fairweather Low, il ne connaissait pas les noms des autres membres du groupe. «I went to see Amen Corber live in Cardiff after the hit», dit Oldham, «and I thought to myself if this is show business what the fuck am I still doing there.» - En plus, le Loog est fatigué d’auto-financer ses projets avec le blé qu’il a récupéré de la vente de son contrat avec les Stones. Il tente encore un joli coup de Jarnac en essayant de récupérer Scott Walker, mais Scott est un peu trop bizarre pour Calder qui ne comprend rien à ce qu’il raconte. Scott parle de philosophie et de Jacques Brel. Calder pense que Scott Walker aurait pu être bien meilleur que Sinatra. Il fallait cependant racheter un contrat et devant l’énormité du prix demandé, le Loog a préféré laisser tomber. Et la tension est remontée d’un cran entre le Loog et Calder. Le seul sur lequel ils parviennent encore à s’entendre, c’est Steve Marriott.

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             Ça tombe bien : Marriott vient de monter Humble Pie. Tournées américaines. Le Loog perd pied, «burnt out like a light bulb», dit Keef. Immediate finit par se casser la gueule. Le Loog : «I started losing interest in the whole thing about six months after I parted company with the Rolling Stones. By that time, Immediate had proved its point, so it became pretty boring. The last thing I was interested in was Humble Pie.» Et Marriott rend un sacré hommage au Loog, à propos de la liquidation d’Immediate : «Oldham was great about it. He just said, ‘we’re going under, mates’. He warned us all. He said, ‘get out now and sort sourselves out, get other labels because I don’t want any of you going down with the company.’ He was a great bloke, a right old blagger, but underneath all the front he was a very nice man.»

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             Quand plus tard le Loog essaye de récupérer les masters qu’il finança jadis sur ses fonds propres, il traîne en justice les labels qui font du blé avec ses disks, dont Sanctuary et Charly. Sanctuary demande à des gens comme Kenny Jones, Blue Weaver (Amen Corner) et Jerry Shirley de témoigner contre le Loog. Voir cet abruti de Shirley témoigner contre lui l’a profondément choqué. Le Loog dit qu’il n’en revenait pas !  D’autant qu’il lui avait trouvé un super job en Italie après la fin d’Humble Pie. Le chanteur des Poets George Gallagher sera l’un des rares à témoigner en faveur du pauvre Loog. Le punk Gallagher est même choqué de voir comment le juge traite le Loog : «I wish I had had the bottle to just say the old man Pumfrey, ‘you dirty corrupt old bastard it’s a waste of time me being here my friend has no chance.» Non seulement le Loog perd son procès et ne récupère pas ses masters, mais il est condamné par l’old bastard à payer les frais de justice, 370 000 £. L’horreur !  

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             La meilleure illustration musicale de L’Immediate book serait sans doute l’Immediate Mod Box Set parue en 2005, sur, ultime ironie du sort, Sanctuary ! En trois CDs, la box fait le tour du propriétaire. Des trois, le disk 1 est le plus infesté de puces. P.P. Arnold fait bien des ravages avec «Everything’s Gonna Be Alright», qui sonne encore comme le jerk du diable, elle te pulse ça à l’hey hey hey ! Elle reste dans le rentre-dedans avec «Speak To Me», une sorte de nouveau sommet du r’n’b in London town. Autre coup de génie Immédiat : les Fleur De Lys avec «Come On». Les Fleur De Lys sont les rois du Swingin’ London, so come on ! Et puis vers la fin, tu tombes sur Own Gray & Maximum Breed et «Sitting In The Park», un pur miracle productiviste finement teinté de reggae. Autre miracle productiviste : Twinkle avec «Mick». Le Loog sort une prod à la Totor. T’as tout là-dedans, Totor et le sucre de rêve. Autre coup de Jarnac : Sonny Burke Outfit et «All You». Lui, on ne sait pas d’où il sort, mais il est bon. C’est de l’heavy London r’n’b tapé au shuffle d’orgue. Du full blown. On reste dans le full blown avec l’instro des Mockingbirds, «Skit Skat» : fantastique énergie et bassmatic du diable. Restons en enfer avec un duo d’enfer, Rod Stewart & P.P. Arnold et «Come Home Baby» : le meilleur + la meilleure, ça fait des étincelles. C’est Motown in London town. En plus ça rime. Ils parviennent à monter le génie en neige. Et puis tu retrouves la Goldie des Gingerbreads avec «Headline». La prod du Loog lui donne des ailes. N’oublions pas de nous incliner devant les Small Faces avec «Talk To You» et Chris Farlowe avec «The Fool».

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             Un Chris Farlowe qui hante le disk 2 avec «Think» et «Look At Me». Avec lui, c’est vite plié. Ce shouter fou domine toute la basse-cour. Il est même bien plus puissant que Rod The Mod. Et avec la prod du Loog, ça prend des proportions qui te dépassent. Petit shoot de protozozo avec The Poets et «Don’t Do It» : t’as le stomp de Glasgow. Ces mecs savaient rocker un boat. Joey Vine pique sa petite crise dylanesque avec «The Out Of Towner». Nouveau coup de génie avec Twice As Much et «Step Out Of Line». Real deal de London pop. On retrouve la patte du Loog dans la prog. C’est magnifique. Le Loog est tellement fasciné par Totor qu’il réussit à produire des merveilles inexorables du calibre de «Step Out Of Line». On se régale aussi de Cyril Davies & The R&B All Stars et «Someday Baby» : grosse énergie. Ces mecs groovaient comme des démons. Quelle belle leçon de swing ! On croise aussi P.P. Arnold, spectaculaire de Soul Sistery dans «If You See What I Mean», et les Small Faces avec «Feel Much Better» où Stevie Marriott ramène son sucre avarié.

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             Alors, et le disk 3 ? Il réserve sa part de bonnes surprises, à commencer par Outer Limits et «Sweet Freedom». Belle assise. La voix est sûre. Accents Whoish certains. Tu retrouves aussi le chouchou du Loog, Billy Nichols, avec «The Girl From New York City» qu’il tape à la fuzz d’Immediate. Big time out ! Et puis t’as toutes les valeurs sûres : les Fleur De Lys avec «Circles» (ils tapent en plein dans les Who à coups de drag me down, ils font partie des meilleurs de leur temps), les Small Faces avec «Don’t Burst My Bubble» (double attaque aux power chords et au shuffle de Mac, cette fournaise est unique en Angleterre), Chris Farlowe avec «My Way Of Giving» (même lui, il finit par sonner comme les Small Faces, là t’as tout, le hot, l’argent du hot, le shuffle et la classe), et plus loin «Moanin’» (le géant travaille son Moanin’ en technicolor, le Loog lui fait une prod de rêve, même avec du sitar), et puis, comme cerise sur le gâtö, t’as le «Tin Soldier» des Small Faces, un hit qui s’annonce monstrueux dès les premières mesures. P.P. Arnold revient taper un petit coup de Chip Taylor avec «Angel In The Morning» (aussi repris par Evie Sands et Merrilee Rush). Elle le tortille bien entre ses doigts.

    Signé : Cazengler, Immidiot

    Immediate Mod Box Set. Sanctuary Records 2005

    Duncan Browne. Give Me Take You. Immediate 1968

    Twice As Much. Own Up/That’s All. Green Tree Records 1993

    Twinkle. Girl In A Million. The Complete Recordings. RPM Records 2019

    Del Shannon. Home & Away. Zonophone 2006

    Billy Nicholls. Would You Believe. Immediate 1968

    Simon Spence. Immediate. Black Dog Publishing 2008

     

     

    L’avenir du rock

     - Pas d’embrouilles avec les Embrooks

             Le gros avantage d’errer dans le désert, c’est qu’on rencontre des gens qui vous posent toujours la même question : que cherchez-vous ? L’avenir du rock voit se dessiner au loin la silhouette d’un homme. Il approche. L’avenir du rock le reconnaît : Stanley, sous son casque colonial, par 50° à l’ombre, quand il y a de l’ombre... Le voici à quelques mètres. L’avenir du rock lui lance d’une voix guillerette :

             — Vous cherchez toujours Livingstone, I suppose.

             — I do, sir, and you, que cherchez-vous ?

             — Midi à quatorze heures !

             — Good luck ! See you later, sir alligator !

             Et chacun repart dans sa direction. Tiens voilà Sylvain Tintin !

             — Cherchez-vous toujours votre léopard des neiges, cher périgrinateur rimbaldien ?

             — Certes oui ! Plus que jamais ! Et vous avenir du rock, que cherchez-vous dans cette contrée effroyablement désolée ?

             — Oh je cherche la petite bête. L’auriez-vous aperçue, par hasard ?

             — Non, vous savez bien qu’un coup de dé jamais n’emboutira le placard !

             — Alors, à bon entendeur, salut !

             Et chacun repart dans sa direction. Le jour suivant, l’avenir du rock voit arriver une joyeuse équipe guerriers islamistes à bord d’un pick-up Toyota. Un drapeau noir claque au vent. Ils foncent droit sur l’avenir du rock et freinent à quelques centimètres dans un gros nuage de poussière. Le chef du gang descend avec sa grosse kalach et braque l’avenir du rock.

             — Haut les mains, espion américain !

             Le barbu commence à fouiller le suspect, mais il n’a pas grand chose à fouiller, car l’avenir du rock ne porte plus qu’une feuille de vigne jadis offerte par Sylvain Tintin en gage de fraternité erratique. L’avenir du rock profite de l’occasion poser la question rituelle :

             — Vous cherchez quoi ?

             — Les embrouilles, et toi petite bite américaine ?

             — Les Embrooks !

     

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             The Embrooks ? Ha ha, t’en rigoles d’avance ! Non pas du groupe, mais tu rigoles à l’idée des conneries que tu vas pouvoir raconter. Car ce soir-là, t’as sous les yeux, allez, le meilleur groupe du monde. Enfin l’un des meilleurs groupes du monde, mais ce soir c’est LE meilleur groupe du monde, car ça se passe en Angleterre. Et les meilleurs groupes du monde sont toujours meilleurs en Angleterre.

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    The Embrooks ? Sont trois. Mole, Miss Lois Tozer et Alessandro Cozzi Lepri. Font les Who à trois. Trois délicieuses bêtes de Gévaudan. Le mix parfait de passé, de présent et d’avenir du rock. Ils sont hallucinants de qualité. En une heure, ils prennent d’assaut ton hit-parade personnel et deviennent tes héros. Si tu veux voir et entendre un trio puissant, parfait, capable de décoller sans prévenir, c’est eux. Les Embrooks t’embrookent, les Embrooks t’hookent, les Embrooks te désencrootent, ils te toorloopinent, ils te dérootent le cargoo, ils foutent le sook dans ta médina, ils coopent à travers tes champs, ils te rajootent des étages, ils t’égoottent la cervelle, ils te mettent au cloo, ils te flootent la tubercule, ils te moolent le grain, ils t’adoobent la moole, ils te roolent la poole, ils te toochent comme les Who te toochaient jadis, ah il

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    faut voir Mole derrière son micro, en train de chanter comme un dieu et de laboorer inlassablement ses cordes de basse, comme le firent en leur temps John Entwistle ou Jack Bruce. Mole est la rockstar anglaise parfaite, il ne chante que des cuts parfaits, des cuts que zèbre à coups d’éclairs l’effarant Alessandro, un Alessandro qui déborde de power, qui plaque ses accords avec de fabuleuse moues de dépit, il ne couvre mais le son, mais il le nourrit en intraveineuses, il joue sans doute le meilleur

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    freakbeat anglais qu’on ait entendu depuis le temps d’Eddie Phillips et de l’early Pete Townshend. Ça claque, le son est plein, tu sens monter les vagues de violence sonique et c’est beau à pleurer, tout tient incroyablement débout, t’as l’impression d’avoir sous les yeux une énorme machine et en même temps un trio capable d’une infinie délicatesse. Et puis derrière ces deux cracks, t’as Miss Lois au beurre, et elle remet tout au carré, avec une frappe sèche d’une puissance extravagante. Tout est sur-dimensionné chez eux. C’est une Moonie au féminin. Le set dure plus d’une heure, il fait une chaleur à crever, et elle ne montre pas le moindre signe de fatigue.

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             Le plus drôle de toute cette histoire, c’est que t’as vu les Embrooks à Paris voici vingt ans   et que t’en gardais pas un bon souvenir. Tu les trouvais trop pop à l’époque, trop light. D’ailleurs tu le dis à Alessandro qui paraît surpris, mais quand tu lui dis qu’aujourd’hui ils sonnent exactement comme les Who, il est ravi. Il se dit même a bit Pete Townshend. Et ne cache pas son admiration pour les deux premiers albums des Saints.

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             Quand t’écoutes We Who Are, leur dernier album en date, t’es bluffé. En guise d’hors d’œuvre, t’as deux coups de génie, «Going But Not Gone» (fantastique montée en puissance, pur jus d’indéniabilité des choses de la vie, real full bloom, Mole chante très haut dans la voûte), et «Nightmare» (t’es tanké par le drive de basse demented, ça fonce dans la nuit avec un bel éclat freakbeat et t’as toujours ce beurre présent de frappe sèche). Ils tapent une cover des Hollies, «Have You Ever Loved Somebody», mais avec le power des Who : t’as un couplet pop de rêve et l’envolée aux harmonies vocales. C’est explosif de beauté Whoish. En B, ils restent chez les Who avec «Til Tomorrow», avec toute l’énergie sous la peau du beat, et ça continue en mode Whoish avec «I’m Coming Home» et un Alessandro qui tartine, il joue liquide dans l’urgence du freakbeat, ses licks coulent entre deux eaux, effet sidérant. Tu restes au paradis avec «Baby From The South» et là t’as tout : l’attaque foudroyante, le killer solo flash, et ça se barre même en vrille d’apocalypse. En comparaison, les Who font pâle figure. Te voilà encore une fois avec un big album dans les pattes. Tu continues de baver avec «Hang Up» et sa fantastique tension, oh et puis t’as ce killer solo flash qui jaillit et qui te monte droit au cerveau. Ils se dirigent tous les trois vers la sortie avec «You Can If You Want», un nouveau shoot de wild as fuck qui tombe du ciel. C’est un gros mélange d’early freakbeat et de Stonesy, t’entends des échos de «2000 Light Years From Home», c’est leur truc, away from anybody. That’s alright.

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             Une autre bombe : Our New Day. Ils l’attaquent en mode Whoish avec «Standing Upside Down». Power pur et beurre scintillant. Ils sont le plus grand Whoish band d’Angleterre. Ce que vient confirmer le «Bad Flight» d’ouverture de bal de B, qu’Alessandro claque sur les accords des Who, c’est du Whoish blast à l’extrême. Ils font aussi de la Mad Psychedelia avec «Seeing Her». Mole y fait éructer sa basse. Ils restent l’un des plus beaux power trios d’Angleterre, comme le montre encore «You’ve Been Unfair». La frappe sèche et précise de Lois est un vrai régal, elle dynamite un son déjà sur-vitaminé. Et puis t’as tous les coups de génie, à commencer par «Say Those Magic Words», un full blown de Brill pop qui explose au firmament. Pire encore, ce «No Matter What You Say», wild gaga en mode Embrooks, monté sur un drive sur-puissant, le drive sixties par excellence, Mole fonce en roue libre, son bassmatic prend une tournure hallucinante. Et puis voilà le stomp des Embrooks, «Not A Priority», effroyable de tatapoum avec toutes les envolées Whoish. Saluons aussi la wild attack de «Springtime», tapé à la strangulation massive. 

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             Il se pourrait que Yellow Glass Perspections soit l’un des très grands classiques du rock anglais. Il s’agit d’un Munster de 2004. Alessandro nous confiait que Marc Z était sur le coup. Ce Munster est avant toute chose un hommage aux Who. Pas moins de trois cuts Whoish là-dessus, tiens, par exemple ce «Show Me A Little Smile» qui monte, comme ça monte chez les Who. T’as tout le power acidulé avec le bassmatic bien rond. T’es encore pris d’assaut par «Happy Fickle Girl». Mole y va à coups d’I need your love. Ils tapent dans la démesure extra-sensorielle. Who toujours avec ce «Nothing’s Gonna Work» saturé d’énergie, de power pur d’heavy psychedelia - I’ve got plenty of friends now baby/ I’m attractive now baby - oh la violence des beignets ! Mad psychedelia toujours avec «Emilia Burrows» qui part en trombe, ça grouille de vermine luminescente, c’est la Mad craze d’Alessandro ! Un Alessandro qui passe un killer solo flash d’antho à Toto dans «A Note In My Drawer». Stupéfiant ! Encore plus stupéfiant, le Pure Brit Sound de «The Twisted Musing Of Sir Dempster P. Orbiton (Deceased)», authentique merveille, psychedelia d’un éclat rare, presque Huysmanienne, sertie comme la tortue d’un final apocalyptique. Et t’as encore ce psyché d’une rare violence, «The Time Was Wrong», avec les chœurs des Who dans l’extrême onction d’une fournaise divine. C’est dingue ce que les Embrooks sont brillants ! Mais attends, c’est pas fini ! Il reste les covers, et là, c’est du trié sur le volet, à commencer par le «Francis» de Gary Walker & The Rain, real deal de freakbeat anglais. Puis tu tombes plus loin sur le «Feel Like Flying» de John Du Cann, au temps de The Attack. Dévastateur ! Ça balaye les barricades ! Et la cerise sur le gâtö est cette cover du Mike Stuart Span, «Children Of Tomorrow», sans doute l’une des plus grosses clameurs de Mod craze, avec la basse de Mole haute dans le mix, c’est glorieux et imbattable, les notes de basse blossomment, une clameur pareille ça n’existe que chez les Who et les Embrooks, ces trois-là sont des démons, Alessandro n’en finit plus d’exploser l’uppercut du cut, ça cisaille à l’extrême dans la mélasse, ça gicle partout en gerbes jouissives extra-sensorielles  d’Oooh how can it be?

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             Pas question de faire l’impasse sur 45 & High Times. Ce double CD est une vraie caisse de dynamite. Tu retrouves leur incroyable perspicacité psychédélique dès «Fight Fire» qu’ils jouent dans l’écho du temps de Syd. Cover de John Fogerty ! Le disc 1 continue de monter doucement en température avec «If You Let Me Go», pur jus de Mad Psychedelia, «Keep It Quiet», véritable apanage du power trio à l’anglaise, «More Than Ever» (Don’t you know/ I need you more than ever). Ils tapent une cover des Red Square, «Your Can Be My Baby», puis le «No No No No» des Sorrows. Alessandro passe un wild killer solo dans le «Think About It» des Yardbirds. «Jack» sonne tout bêtement comme un coup de génie : ils font les Who à la puissance 1000. Ça joue dans tous les coins. Mais comment fait Miss Lois pour battre tout ça ? S’ensuit ce qu’on appelle par chez nous une cover irrémédiable : le «Dawn Breaks Trough» des Barriers ! Puis on retrouve les hits hors compétition, «A Note In My Drawer» (Alessandro te gratte ça à l’arrache, c’est de la Mad Psychedelia à l’état le plus pur. T’as tout : les thrills, les frills, les la-la-la, la wah et les zones d’ombre), «The Time Was Wrong» (encore en plein dans les Who, monté aux harmonies vocales dévastatrices), et «Children Of Tomorrow», en plein dans la ligne du parti, joué à outrance, oh how can it be !

             Le disc 2 propose un radio show et là tu vas tomber de ta chaise, avec «Standing Upside Down» (c’est les Who !, ils sont furax, surtout Alessandro, surtout Lois), le «Feel Like Flying» des Attack (saturé de disto, ça bat tous les records), «Nothing’s Gonna Work» (wild as fuck et noyé de disto), «Jack» (saturé de power, ils foncent dans la nuit et Lois relance en permanence, c’est le pire freakbeat d’Angleterre), et une petite cover des Small Faces «Me You And Us Too» (Mole fait son Stevie Marriott. Magic !)

    Signé : Cazengler, grosse embrooille

    Embrooks. Beatwave 9. The Pig. Hastings (UK). 18 juillet 2025

    Embrooks. Our New Day. Voxx Records 2000

    Embrooks. Yellow Glass Perspections. Munster Records 2004

    Embrooks. We Who Are. State Records 2018

    Embrooks. 45 & High Times. Munster Records 2005

     

     

    L’avenir du rock

     - Bang Bangs (My baby shot me down)

     

             Une fois de plus, l’avenir du rock s’est fait piéger. Trop magnanime. Le voilà contraint de répondre aux questions d’un journaliste :

             — Quel est pour vous le meilleur big bang de l’histoire du rock, avenir du toc ?

             — Ben Bang !

             — Quoi Bang ?

             — Ben oui, Bang ! Philadelphie, 1969 !

             — Vous êtes sûr ?

             L’avenir du rock se lève pour quitter la salle et le journaliste le supplie de se rasseoir. Il reprend d’un ton plus diplomatique :

             — Soyez cool, avenir du froc, banguez-nous la meilleure rock song de l’histoire du rock !

             — Le Biff Bang Pow des Creation, repris l’autre jour à Hastings par Thee Ac-Shuns !

             — Biff baff boff...

             — Quoi biff baff boff ? Et une baffe dans ta gueule, ça fait bof ou ça fait bang ?

             — Bon d’accord, avenir du rot, ne vous fâchez pas. Vous savez, nos lecteurs sont des gens ordinaires. Vous avez peut-être bien un autre rock en stock ?

             — Oui, «Bang Bang (My Baby Shot Me Down)», la version de Terry Reid qui vient tout juste de casser sa pipe en bois. Comme ça on fait d’une pierre deux coups pour ton torchon, amigo. Bang bang ! Ça te va ?

             — Oh merci, avenir du rut !

             Émoustillé, le journaliste enchaîne :

             — Avec quel rock book calez-vous votre armoire normande ?

             — Lester Bangs, les deux tomes.

             — Et maintenant la question bingo, gringo : quel est le groupe qui vous fait banguer comme un âne en rut ?

             — Bad Bangs !

     

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             Comme Gyasi voici deux ans et les Bury l’an passé, t’as un groupe (ou deux) qui sauve(nt) le festival. Cette année, ce sont les Bad Bangs d’Australie (et Hooveriii de Californie). Elles sauvent Binic du naufrage. En 2025, il faut savoir que Binic propose du rap blanc en guise d’Airplane Man et là, tu dis non. Bon, bref, t’es pas là pour parler de dégénérescence programmatoire. T’es là pour rendre hommage aux Bad Bangs qui t’ont bien remonté le moral. Deux filles aux grattes et deux petits

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    mecs en section rythmique. Et là tu dis oui, car ça joue. La blonde s’appelle Sophia et la brune Shelby. Et elles y vont, elles occupent l’espace, elles tapent une pop-rock fougueuse et bardée d’allure, elles sont fraîches comme des gardons sauvages, elles redonnent du sens à ton imaginaire, aw my Gawd comme ça joue, aw my Gawd comme elles ont tout bien compris, elles tapent des cuts easy, d’une incroyable

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    fluidité, eh oui, amigo, le rock peut rester simple à condition d’être joué par les Bad Bangs, et sur le coup elles deviennent tes idoles. Leur seul défaut serait d’être australiennes. T’aurais voulu qu’elles soient anglaises comme les Chemtrails de Manchester parce qu’elles ont tout simplement un talent fou. Le jour et la nuit avec le reste de la prog, t’en reviens pas de tant de classe, même si les shorts qu’elles

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    portent ne sont pas beaux. Sophia claque des gimmicks d’une effroyable efficacité, elle remonte tout le courant du rock’n’roll, elle développe des vélocités insoupçonnées, tu lui trouves toutes les qualités du monde, joue ma poule, c’est toi la reine du rodéo, elle est surtout la reine de Binic, car à part Bert Hoover, personne ne joue avec autant de classe et autant de froide détermination. T’as sous les yeux une vraie petite reine de rock et elle partage bien sa couronne avec sa copine Shelby qui

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    danse de l’autre côté. Tu ne connais pas les cuts, mais ils sonnent quasiment tous comme des hits et tu sais que la première chose à faire une fois rentré au bercail, c’est de débloquer les crédits en comité restreint pour financer le rapatriement d’urgence de toutes leurs Bangeries.

             Et comme jamais un coup de dés n’abolira l’épinard, voilà qu’on les retrouve à la prog de la cave trois jours plus tard. Inespéré ! On avait vu le nom des Bad Bangs dans la prog de Braincrushing, mais on ne savait pas qui c’était. Après les aventures binicoles, on savait.

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             Alors on les voit et on leur dit qu’elles étaient les best of Binic et ça les fait bien marrer. C’est comme quand tu dis au guitariste des Embrooks que son groupe sonne comme les Who : c’est pas du compliment à la mormoille. Alors après avoir sauvé Binic, elles sauvent la cave. Rien ne les arrête, elles finiront par sauver le rock, tu verras. Et tu les vois remettre leur fabuleux petit cirque en route et tu retombes dans leur panneau, t’adores tomber dans ce genre de panneau, d’ailleurs tu ne vis que pour ça. T’auras passé ta vie à chercher les bons panneaux pour y tomber. Et quand t’y tombes, t’y tombes pour de vrai. Tu t’y jettes. L’incroyable énergie des Bad Bangs est intacte, elles reclaquent tout leur répertoire, elles déclenchent exactement les mêmes petites éruptions de fraîcheur capiteuse, elles tissent exactement les mêmes interactions, elles brûlent exactement la même chandelle par les deux bouts, t’en reviens pas de voir exploser tout ce nirvana sous ton nez, mais dans la cave, c’est mille fois pire, car plus condensé, plus ramassé, plus punchy, t’as un vrai panneau, t’y tombes pendant une petite heure et t’en savoures toutes les miettes. Tu vois ces deux petites gonzesses créer un monde avec deux fois rien, et de les voir à l’œuvre te réconcilie une fois encore avec la vie. Tout n’est pas perdu.

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             Comme l’album est au merch, tu le ramasses. Il s’appelle Out Of Character. Oh quelle surprise ! Mis à part le «Contest» d’ouverture de balda, l’album n’a rien à voir avec le set. Tu ne retrouves le vif argent et la fast pop scénique que dans ce «Contest», un Contest qui file bien sous le vent, que t’es content d’avoir dans ton salon, Sophia étrille son petit gimmick échevelé et derrière, t’as le fringuant Tim Ryles qui te bat ça super sec. En lisant les notes de pochette, on voit que Shelby compose tout. L’autre gros cut de l’album s’appelle «Taste», très pop, mais ça passe comme une lettre à la poste, et tu retrouves leur goût de l’ampleur pop. Ce Taste vibre dans l’azur marmoréen. Et puis la B bascule dans la pop, une pop atmosphérique qui n’a rien à voir avec ce qu’elles font sur scène. «For A Fool» se laisse goûter et nos deux sauveuses conservent leur fraîcheur de ton, même si les dynamiques ont disparu. La B est nettement moins soutenue. Ça se termine avec un «Wild Mess» qui s’étire lentement. Le petit conseil qu’on pourrait leur donner serait de faire paraître un Live At Braincrushing 2025.  

    Signé : Cazengler, bad bunk

    Bad Bangs. Binic Folk Blues Festival (22). 26  juillet 2025

    Bad Bangs. Le Trois Pièces. Rouen (76). 29 juillet 2025

    Bad Bangs. Out Of Character. Blossom Rot Records 2024

    Concert Braincrushing

     

     

    Estivaleries 2025

     - Beaty, Binic & Bouncy

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             The Pig est un pub sur le front de mer, à Hastings, juste après l’Hastings pier. C’est là que se tient le Beatwave, petit festival Surf Beat Garage. Tu entres, t’as le bar à gauche et la scène à droite. Quatre groupes le vendredi et une dizaine le samedi. Et au fond, t’as un beau merch de rêve. Tes billets de 10 £ ne font pas long feu. Les mecs du merch ont tout. Tout Childish et tout le reste. Prix normaux, 20 £. Pas la peine d’aller cavaler chez les disquaires. T’as quelques Français dans le public, dont des connaissances. Tout est sympathique, bon esprit et comme trié sur le volet. T’auras jamais ça en France. Disons que t’auras autre chose.

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             Tête d’affiche du vendredi : The Embrooks. Tête d’affiche du samedi : The Baron Four. L’avenir du rock se les réserve. On va causer du reste. Sacré reste, baby Lemonade !

             Les deux petits chocs révélatoires du vendredi portent les doux noms de Sundae Kups et de Thee Ac-Shuns. Wild surf pour les Kups et Mod craze pour les Shuns, pardon, pour les Ac-Shuns. Et là tu te pinces car tu crois rêver.

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             Un vrai délire de rêve devenu vrai, tiens voilà les Sundae Kups habillés en infirmiers avec au centre une infirmière complètement dingue qui gratte son surf en bousculant les autres du cul, elle claque ses gammes et tombe à genoux, ils jouent tout leur set aux frontières du chaos et passent de sacrés classiques à la casserole ! Wow, ils sont là pour te rappeler que le surf est avec le rockab le genre le plus wild qui soit, à condition de respecter les règles et foncer à 100 à l’heure sans craindre ni la mort ni le diable. Les Kups sont des modèles du genre, ça tient miraculeusement la route, le seul truc qu’ils cassent, c’est une corde, mais tout est là, la Surf craze et tout le chaos de la fin du rock. Même si t’as déjà vu des groupes de garage-surf, il est probable que celui-là soit le plus extrémiste de tous. T’as ta dose. Si t’aimes les dingues, t’es au paradis. Ne perds jamais de vue que le rock est avant toute chose une affaire de chaos. 

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             Avec Thee Ac-Shuns, tu bascules dans l’autre craze, la Mod craze, la vraie, la pure. Sont trois sur scène mais tu n’as d’yeux que pour Zac, coupe early Small Faces, Ricken, fute tartan rouge, boots et classe naturelle, et pouf, t’en reviens pas, démarrage en trombe sur le «Biff Bang Pow» des Creation, il te mouline ça au mieux des possibilités, et chante haut et sec comme Kenny Pickett, et du coup l’oriflamme du rock anglais claque comme jamais dans l’azur immaculé de ton imaginaire. Sur l’instant, tu comprends un peu mieux le truc de base : le rock anglais est ta raison d’être, et Zac l’incarne à la perfection. T’as sous les yeux une rock star parfaite, un Mod anglais qui hérite de tout le Saint-Frusquin des Small Faces et des Creation, le mec a le power et la classe, alors c’est parti pour un heure de dream come true, comme on dit là-bas. Il enfile ses hits inconnus comme des perles, il tape le «Baby What’s Wrong» des Yardbirds, le «Rowed Out» des Eyes, t’en reviens pas d’entendre tout ces cuts magiques qui n’ont jamais pris une ride. L’an passé, Thee Ac-Shuns s’appelaient Thee Shuns. Pas de disk, apparemment. Juste du good clean fun, comme dit Kim. De voir un mec comme Zac sur scène, ça te rassure. The show must go on. Alors tu retournes au bar en attendant la suite.

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             On ne sauve pas grand-chose du Binic 2025. L’avenir du rock se réserve les Bad Bangs et Hooveriii. Il ne reste plus que les Darts et Public House. Évidemment les Darts. Nicole machin a renouvelé tout son cheptel : trois nouvelles collègues en CDD. Comme dirait un bon pote, vu qu’elles tournent pas mal, elles pourraient au moins s’acheter des collants neufs. Bon d’accord, les trous ça fait partie du look, mais quand même. Ceci dit, rien de nouveau sous le soleil des Darts depuis leur dernière escale au Petit Bain, ça reste le gaga d’orgue qu’on connaît par cœur et qui manque singulièrement d’originalité. S’il ne s’agissait pas de gonzesses, on les qualifierait volontiers d’has been. Mais l’originalité n’est pas le propos de Nicole machin. Son propos c’est la gymnastique, elle court sur place et elle essaye même de faire courir Binic sur place. Chou blanc, mais ça aurait pu marcher. Elle fait toujours le même show, un show parfaitement adapté à Binic-gueule-de-bois du début d’après-midi. On ne peut pas imaginer de show plus adapté, plus bon enfant, plus passe partout. Ça pourrait être du cliché, mais c’est bien foutu. Elle fait partie de celles qu’on respecte encore un peu. T’oses pas dire que t’es content de revoir les Darts parce qu’il pourrait y avoir des groupes bien pires. Mais t’inquiète pas, le pire est à venir : on va te servir sur un plateau d’argent du rap blanc, et un mec en casquette qui est «disque du mois» dans Rock&Folk. Et d’autres trucs encore pires. Et là, tu vas te demander ce que tu fous à Binic. Jacques : «Dommage pour Binic. Qu’est-ce qu’ils ont fait à notre festival ?». Eh oui, amigo, il fut un temps où Binic sonnait comme LA référence. Hello Gildas.

             Bon, t’as Left Lane Cuiser, mais pas sur la grande scène ! Ça n’a aucun sens. Dans un bar, mais pas sur cette scène immense. Bon, t’as Civic, mais ça ne fonctionne pas. Pas sur la grande scène, ça n’a aucun sens. Bon t’as Public House avec le mec des Stiff Richards, mais tu t’en fous, ça te fait passer une heure, mais il n’y a rien de plus que ce que tu sais déjà.

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             Bon t’as Killer Kin avec un petit mec en calbut, une brune avec une Flying V et un bassiste en casquette de New York Doll à la petite semaine, t’avais encore jamais vu un tel ramassis de clichés, aussi bien visuels que gimmickaux, mais rassure-toi, t’en as qui vont trouver ça bien. C’est le groupe idéal quand t’es amputé du cerveau.

             Bon t’as les Zombeaches qui se battent pour imposer leur set, mais ils sont loin du compte. Tellement loin... Pour s’imposer, il faut une vraie voix, des compos, un son, sinon, c’est compliqué.

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             La tête d’affiche du dimanche soir ? Les Spoon Benders de Portland, Oregon. Le spot du dimanche soir est habituellement réservé aux cracks. Pas cette année. Bon, ça joue, chez les Benders, ils tirent bien le diable par la queue, mais t’iras pas acheter l’album. T’en as déjà des centaines, voire des milliers, les albums de tous ces groupes que tu ne réécouteras plus jamais et dont tu n’as plus aucun souvenir. Tu les voyais sur scène et quand t’étais pas convaincu, tu te disais qu’il fallait leur donner une chance en écoutant leur album, alors tu ramassais tous ces albums condamnés à l’oubli, tu traînais tes sacs de Binic jusqu’au Cosmic, en passant par le Béthune Rétro, t’écoutais tout ça, et puis tu les entassais, les piles prenaient la poussière et l’oubli finissait bien sûr par tout avaler. Pendant cinquante ans, tu n’as eu qu’une seule obsession : comment faire vivre tout ça ? Il est peut-être temps de laisser tomber. Comme on dit pour plaisanter : la corde est prête, mais le plus dur reste à faire : trouver une poutre. Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore. Apollinaire.

    Signé : Cazengler, Estivalery Ricard Destin

    Beatwave 9. The Pig. Hastings (UK). 18, 19 & 20 juillet 2025

    Binic Folk Blues Festival (22). 25, 26 & 27 juillet 2025

     

     

    Inside the goldmine

    - Chandler mais pas Raymond

             Rien ne peut être pire que de s’appeler Chandeleur. Pourquoi ? Parce qu’on se fait traiter de crêpe tout au long de sa vie. Dès l’école, le pauvre Serge Chandeleur eut à subir les vannes de ses petits copains, Ouh la crê/ pe ! Ouh la crê/ pe !, chantaient-ils à tue-tête dans la cour de récré. Pour éviter de retourner à l’école, Chandeleur ne trouva rien de mieux que d’avaler la mort aux rats que son père disposait dans la cave. Le petit Serge resta alité quelques semaines, puis il se brisa les doigts de pieds d’un bon coup de marteau pour prolonger sa convalescence. Mais ses copains d’école venaient chanter ouh la crê/ pe ! Ouh la crê/ pe ! sous la fenêtre de sa chambre, alors il comprit que pour ne plus les entendre, il devait se crever les tympans, ce qu’il réussit à faire à l’aide d’une aiguille. Quand son père, las lui aussi des moqueries incessantes, finit par se pendre dans le garage, on interna le petit Serge dans un centre spécialisé pour gosses dérangés, et il passa son adolescence sous sédatif et muré dans son silence. Quand les autres ados du centre découvrirent qu’il s’appelait Chandeleur, ils se jetèrent à leur tour sur le malheureux gamin. Ils commencèrent par l’enduire de Nutella, Oh la crê/ pe ! Oh la crê/ pe !, puis la nuit suivante de jus de citron, Oh la crê/ pe ! Oh la crê/ pe !, et le soir suivant, ils l’enduisirent de beurre et de sucre en poudre en poussant d’atroces hurlements de rire. Oh la crê/ pe ! Oh la crê/ pe ! Les infirmiers le passaient au jet le matin et tout rentrait dans l’ordre jusqu’au soir. Et quand la nuit tombait, Chandeleur était terrorisé, car il savait que tout allait recommencer. Ces enfoirés eurent l’idée saugrenue de l’enduire de colle super-glue et de l’envoyer au plafond. Il y resta collé, comme le font parfois les crêpes lancées trop haut. Quand le lendemain matin, les infirmiers le trouvèrent collé au plafond, ils ne purent s’empêcher d’éclater de rire, ben mon pèpère Chandeleur, quesse tu fous là-haut ? Ils eurent un mal fou à le décoller. Voyant la tournure que prenaient les choses, la direction du centre décida de le mettre à l’écart pour le protéger, et il passa le reste de son adolescence sous camisole, enfermé dans une cellule capitonnée. On craignait surtout qu’il ne se crevât les yeux pour ne plus avoir à supporter le spectacle de ses tortionnaires et des infirmiers morts de rire. Comment en vouloir aux infirmiers ? Comment ne pas éclater de rire ?

     

             Tiens voilà un nouveau dicton : dans la vie, il vaut mieux s’appeler Gene Chandler que Serge Chandeleur. Ça te sera très utile si tu veux briller en société.

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             Dans son autobio, Carl Davis rappelle qu’il a rebaptisé Eugene Dixon ‘Gene Chandler’, d’après le nom du l’acteur Jeff Chandler qui joue le rôle de Cochise dans La Flèche Brisée - A new star was born - «Duke Of Earl» fut un hit en 1962. Pour la promo de son hit, Gene Chandler se baladait en cape, haut de forme et tuxedo, une idée à lui. Carl Davis le trouvait un peu trop sûr de lui, raison pour laquelle ils se sont frités. Puis Carl Davis a demandé à Curtis Mayfield d’écrire des hits pour Chandler. Il existe trois époques Gene Chandler : la première, celle du Duke Of Earl (Vee-Jay & Constellation, le label d’Abe), puis Brunswick et enfin Chi-Sound.            

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            Jetons un petit coup d’œil sur la période Brunswick. En 1967, Carl Davis sort The Girl Don’t Care. T’es très vite écœuré par la qualité de cet album. É-cœu-ré. Gene Chandler flirte avec Motown sur «(I’m Just A) Fool For You». C’est un chef-d’œuvre productiviste. Il fait son crack du boom-hue sur «Gonna Be Good Times». C’est du big time de r’n’b. Encore du big dancing r’n’b avec «Bet You Never Thought», et tu danses encore le jerk pour de vrai avec ce «Buddy Ain’t It A Shame» qui sonne comme un coup de génie. Petite cerise sur le gâtö : il duette avec Barbara Acklin sur «No One Can Love You (Like I Do)». On appelle ça un duo d’enfer.

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             There Was A Time paraît un an plus tard. Le morceau titre est bien sûr la reprise de l’hit de James Brown. Oh la puissance des ténèbres ! Il tape en plein dans la frenzy, il y va le Gene, il a ça dans la peau. Il faut avoir écouté cette cover au moins une fois dans sa vie pour ne pas mourir idiot. Avec ce Brunswick, tu te retrouves une fois encore au cœur de la grande Soul de Chicago, la Soul de Carl Davis. Soul de rêve encore avec «Never Give You Up». T’en titubes de bonheur, t’es dans l’entre-deux de la Soul intercontinentale. Tu ne sais plus quoi faire de tes mots. Quand arrive «(Sweet Sweet Baby) Since You’ve Been Gone», tu te lèves et tu danses. Sweet sweet font les chœurs ! T’as cette incroyable élégance de la musique noire.  Tiens encore un groove de charme irrépressible avec «Fooling Around». Quel crooner ! Il boucle cet album faramineux avec une cover du «Lonely Avenue» de Doc Pomus. Il te groove ça vite fait à la hussarde black. C’est digne de Ray Charles. Même excellence épidermique, superbe surchauffe.

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             The Two Sides of Gene Chandler est le troisième et dernier Brunswick du grand Gene Chandler. Sans doute le meilleur des trois. Parce que «Familiar Footsteps», extraordinaire d’à-propos, il vise l’horizon, il chauffe son Footspets à l’extrême, Gene Chandler est le singer suprêmo. Puis il tape directement dans Burt avec «This Guy’s In Love With You». Il honore Burt, il te jazze le Burt, il y va au I need your love et revient à coups d’I want your love. Et ça continue avec «If You Love Me». Plus loin, il te jazze les Beatles avec une cover d’«Eleanor Rigby», il est précis dans son jazz d’all the lonely people. Quelle classe ! Puis t’as une cover de Nicoletta, «The Sun Died». Il est mort, le soleil. Non, c’est pour rire. Cover de Ray Charles. Encore un coup de génie avec «Honey», un vieux hit pop, repris en France par Nana Mouskouri et ses lunettes. And honey I miss you !

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             Bon alors, si tu veux écouter les duos Gene Chandler/Barbara Acklin, tu peux les choper sur une compile Westside, The Brunswick Years 1966-69. Trois singles au total, but Gawd, ce sont des bombes. T’as le fast r’n’b de «Love Won’t Stare», ils sont délicieux, tous les deux. Barbara est une cracke épouvantable sur «From The Teacher To The Preacher», et avec Gene derrière, ça devient irréel de qualité. Mais le sommet de la dynamite, c’est leur version de «Little Green Apples» : ils basculent tous les deux dans le génie black, ils te groovent l’âme de la Soul et t’as Barbara qui monte au sommet de l’émotion, là où aucune Soul Sister n’est jamais allée, et Gene le crack s’en vient conforter Barbara la cracke. Wow, Barbara Acklin, super angel !

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             Chandler refait surface en 1980 avec ‘80, que sort Carl Davis sur son label. Donc prod Carl Davis, donc gage de qualité. Dans «Does She Has A Friend», Chandler se demande si elle a une symphony. Le point fort du balda n’est autre qu’«All About The Paper», un joli diskö funk de haut rang, oui, car c’est fin, plein d’esprit et de chœurs de petites blackettes. Pur Black Power des jours heureux ! Chandler boucle son balda avec un beau cut de Curtis, «Rainbow ‘80». Beau ou pas beau n’est pas le problème, car ça groove sur le Chi Sound. On sauve un cut en B : «Let Me Make Love To You», une Beautiful Soul de Chi Sound, bien nappée de chœurs et de violons, dans les règles d’une prod magique de Carl Davis. 

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             La pochette d’Here’s To Love paru l’année suivante n’inspire aucune confiance. Et pour cause. C’est très diskoïdal. Pourtant on accueille la slow dancing Soul d’«I’ve Got To Meet You» à bras ouverts. Puis on voit Chandler emmener «Almost All The Way To Love» par dessus les toits.  En B, il tape un cut de Sam Dees, «For The Sake Of The Memories», et comme c’est du Sam, ça se tient merveilleusement bien. Il enchaîne avec le slow dancing d’«Almost Daylight», il y excelle. Le slow dancing pourrait bien être son péché mignon. Dans «God Bless Our Love», il monte son iiii-hi par_dessus les toits et devient un fantastique crooner de God bless our love. Encore de la haute voltige de Soul sophistiquée avec «God Send». Gene Chandler s’élance dans les étoiles, et là, tu le prends vraiment au sérieux

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             C’est Robert Pruter qui signe les liners au dos de 60’s Soul Brother, une fière compile Kent de 1986. Elle te sonne les cloches dès «Bet You Never Thought», une dancing Soul violonnée par Carl Davis. Voilà le real deal du Black Power de Chicago. Tout est classique mais solide sur cette compile. Les gens d’Ace ne font pas n’importe quoi. Gene Chandler chante à l’accent tranchant. «(I’m Just A) Fool For You» est plus Motown, mais monté sur un driving beat. Le Gene est brillant, comme le montre encore l’heavy slowah de «What Now». En B, il tape une cover du «There Was A Time» de James Brown. Mythe pur. «From The Teacher To The Preacher» frôle la pop, mais quelle classe ! Tout est très volontaire chez l’early Gene Chandler, comme le montre encore «Pretty Little Girl», véritable hit de juke.

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             Tu croyais faire une bonne affaire avec Get Down With The Get Down - The Best Of The Chi-Sound Years 1978-83, une petite compile Westside. Hélas, c’est la période diskö. Même si Gene Chandler chante comme un crack, il n’a pas les compos. Il faut attendre «Skate Aka Miss Crazy Legs» pour se lever et danser un petit coup vite fait. Il revient enfin à la Soul des jours heureux avec «Let Me Make Love To You», et il va re-basculer dans le diskoïdal avec «All About The Paper», et de façon plus sensuelle avec «When You’re #1».

    Signé : Cazengler, Chandlair vicié

    Gene Chandler. The Girl Don’t Care. Brunswick 1967

    Gene Chandler. There Was A Time. Brunswick 1968

    Gene Chandler. The Two Sides of Gene Chandler. Brunswick 1969

    Gene Chandler. ‘80. Chi Sounds Records 1980

    Gene Chandler. Here’s To Love. Chi Sounds Records 1981

    Gene Chandler. 60’s Soul Brother. Kent/Ace Records 1986

    Gene Chandler. Get Down With The Get Down. Westside 1999

    Gene Chandler. The Brunswick Years 1966-69. Westside 1999

     

    *

    On ne parle plus beaucoup d’Harry Belafonte, c’est dommage mais je ne m’étendrai pas davantage sur cet artiste, il fut aux USA dans les années 56  - 57 le propagateur de ce rythme de danse aux racines africaines qui naquit dans les années 30 sur l’île de Trinidad, à l’époque les mauvais augures prophétisaient que cette mode allait renvoyer le rock’n’roll dans les poubelles de l’Histoire, desquelles il n’aurait jamais dû sortir. Il n’en fut rien. Entre nous soit dit, je n’ai rien contre le calypso, la preuve : entre cette fin d’après-midi la teuf-teuf roule allègrement pour m’emmener au concert du :

    JAKE CALYPSO TRIO

    3 B

    (Troyes  - 12 / 07 /2025 )

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    Du monde partout, sur la terrasse au petit courant d’air frais très agréable, à l’intérieur je me faufile jusqu’à ma place favorite les jours caniculaires un gros ventilateur infatigable dans mon dos. Devant moi, il y en a trois autres qui ventilent, mais de l’air chaud, employons les termes idoines, le souffle torride du simoun, pas le genre de mollassons à ralentir  sous prétexte que le changement climatique bla-bla-bla, ce qui n’aiment pas le rock’n’roll n’ont qu’à s’enfermer dans leur frigidaire.

    Frère Jake, nous met en garde, attention les fans de rockabilly du 3B, le trio Calypso, c’est un peu différent et sans attendre il envoie la semoule qui roule à perdre la boule, c’est instantané en trois secondes l’on change de lieu et d’époque, c’est comme vous arrivez aux sources du Nil. N’y en a pas qu’une, ça vient de partout, de tous les côtés, ce n’est pas tout à fait le Nil, mais ce n’est pas nihil, non ce n’est pas rien, pas encore du rock’n’roll, mais l’âme du rock en gestation, vous avez tout en une seule fois, le blues et son delta, le country et ses collines, une cavalcade rouge, des linéaments africains, un crocodile du bayou n’y reconnaîtrait ses petits, mais vous avez tout l’ensemble de la musique américaine sur un plateau, tous les ingrédients mélangés, vous tirez un spaghetti et le plat de macaroni déboule dans votre bouche, quel gumbo trop beau, essayons d’y mettre un peu d’ordre. Ne sont que trois mais quel terrible tintouin !

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    ( Image Michel Joubier )

    Jake joue de la guitare. Ce que je viens d’écrire est un mensonge. S’il était cuistot il vous passerait les plats. Comme il est guitariste il vous passe les plans. Imaginez, visualisez une espèce de galopade incessante, un rumble de fond qui ne cesse pas un quart de seconde. Sur cette foutrasie incessante il placarde ses interventions, faut les chopper au mental, jamais plus de quinze secondes, souvent beaucoup moins, mais à chaque fois que ce soit une claire guirlande, un bémol clignotant, une dissonance mirifique, il vous espante, il vous trucide, il vous atchoule, et chaque fois il en rajoute, ce petit haussement d’épaule, ce sourire goguenard, ce petit plus qui vous montre que le monde est plein de surprises, c’est Jake le Cake, il s’amuse comme un gamin devant sa glace avec son balai, en plus il baragouine, il ne chante pas en anglais, il vous sort une espèce de hachis parmentier de génie, aussi sanglant que les abattoirs de Chicago, il bouffe ses mots à merveilles, il roucoule comme le méchant loup au fond du bois qui se pourlèche les babines à l’idée de bouffer tout cru le petit chaperon rouge, la grand-mère et le chasseur. N’oubliez jamais que le blues est rouge comme la vie et noir comme la mort. Z’en plus, se sert d’une arme de déstucturation massive : l’harmonica, à ce mot vous pensez blues, attention il y a blues et blues celui des trilles claro-rifflante des années cinquante, puis l’autre, qui regarde moins vers la luminosité, celui qui germe et pousse dru dans la terre des cimetières du Sud, qui refuse de s’élever vers le soleil mais qui parcourt les sillons des terres de misère.

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    ( Image Rocka Billy )

    N'est pas seul. Sur sa gauche, Ben le Driver, le dos contre le mur, il s’occupe de sa big mama. Il joue serré. Les poings au plus près de cordes. Il rassure, il assure les risques et les périls, les crimes et les châtiments, sans ciller, imperturbable, à la limite vous ne prenez pas garde au roulement caverneux qui sort de son engin bulldozérique, le son entre dans votre cerveau et s’installe comme s’il était chez lui, oui mais quand sans prévenir ses deux acolytes vous font une anacoluthe de silence, vous entendez les quintuples barrissements suprêmes et percussifs de son upright qui vous envoient au tapis sans vous demander la permission. Ben ne slappe pas, il boxe.

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    ( Image Rocka Billy )

    Nous avons vu la basse, voici le sommet dévastateur de l’isocèle qui vous ensorcèle. Thierry Sellier. Petite batterie. Le kit minimum de survie. Mais grand tapage. Tape de la baguette droite mais la gauche est redoutable. Elle survient toujours à bon escient, mais jamais vous ne vous y attendiez. Un coup de semonce. C’est tout, et amplement suffisant. Mallarmé refusait de mettre le troisième point de suspension, il disait que deux  suffisaient. Thierry se contente d’un seul. Mais après cet uppercut vous êtes comme la poule sur le mur qui fait cut-cut codec ! Je vous les présente un par un, mais je ne devrais pas. Jouent ensemble. Z’ont le son, ils se contentent de jouer à saute-mouton par-dessus. Sont si terriblement au point, qu’ils peuvent tout se permettre. Même pas besoin d’un clin d’œil d’avertissement. Réactions psychotiques, chacun intervient, pas à bon ou à mauvais escient, les deux autres réagissent comme ces essaims d’oiseaux qui brusquement sans préavis   virent à gauche ou voltent à droite sans que vous puissiez comprendre comment ils réalisent ces tours de magie…

    Oui ils font des reprises, de Big Mama Thorton par exemple, ou de Johnny Rivers que plus personne ne cite aujourd’hui, et des trucs de leur propre cru. Aucune différence. Ils donnent leurs versions à eux, leur interprétation, leur compréhension de ce qui a lieu, il cinquante ans, il y a un siècle, ils ne copient pas ils créent, ils ne reprennent pas, ils vous filent leur tambouille de cannibales, ils vous font cuire dans leurs propres chaudrons.

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    ( Image Chris Dufeutrelle )

    Un premier set bluesy, un deuxième hillbilly, un troisième rockabilly. Des dominantes. Mais pas du platé-toc. Des pépites issues de leur concession dans leurs robes de quartz ou leurs gangues d’alluvions. Une revisitation de notre musique. Et puis surtout, cette joie, ce plaisir incoercible de ce bouquet de feux d’artifices. Un final extraordinaire, un Thierry hors de ses gonds, métamorphosé en catapulte, un Ben insatiable et Jake qui vous conte l’histoire de Jake Calypso sur un bateau. Aucun des trois ne tombe à l’eau. Qui reste-t-il ? Pardi, sans sourdine : le Jake Calypso Trio !

    La soirée s’achève parce tout s’achève en ce bas monde. Une ambiance de fou. Ils ont tout donné. On a tout pris, on ne vous a rien laissé. Tant pis pour vous.

    Remercions encore une fois Béatrice la patrockne !

    Damie Chad.

     

    *

    Juste quelques mots sur le FB d’Across The Divide, en introduction à une vidéo, pas grand-chose mais de grande résonnance :

    « C'est fini » Un an après l'enregistrement. Rester motivé et productif peut parfois être difficile, mais nous sommes là, conscients. Merci à ceux qui sont encore là, qui nous écoutent et qui entretiennent la flamme.

    Ce n’est pas un adieu définitif, toutefois l’on ne peut s’empêcher de penser que ça y ressemble. Quand l’ombre menaça de la fatale loi Tel vieux rêve, dixit Mallarmé

    Nous les suivions depuis longtemps, dans notre livraison 320 du 22 / 03 / 2017 nous assistions à leur  prestation au Brutal Night, nous avons rendu compte de leurs différentes productions, précédemment dans notre livraison 664 du O7 / 11 / 2024 de leur single Away.

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    Hier après-midi, un détail a attiré mon attention. Tiens, mais pourquoi donc ont-ils changé la couve d’Away, ce fond noir, ce bleu glacial, cette feuille comme congelée, cette goutte de sang, cette nouvelle image jure un max avec l’ancienne vidéo d’obédience romantique, ces arbres géants pétrifiés dans leur beauté séculaire  qui évoquaient la nervalienne forêt de Mortefonaine, pour être précis l’image penchait davantage vers la pérennité de la mort que vers l’idée fontaine vivifiante…

    UNAWARE

    (YT / Avril 2025)

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    Une couve de même typologie que la précédente, les mêmes motifs, les mêmes couleurs froides, le bleu, le noir, mais l’ensemble se présente autrement, un rameau porteur de feuilles mais qui s’offre presque comme une main tendue. A y regarder de près le ciel n’est pas noir mais bleu-noir, l’on distingue un très mince croissant de lune d’où l’envie de recopier le dernier vers du sonnet de Mallarmé : Que s’est d’un astre en fête allumé le génie. Ne présumons pas une victoire abrupte pas, disons le signe d’une germination encore en puissance, cette force inconsciente de la nature, invisible, imperceptible à l’œil nu mais qui s’accroît d’elle-même en elle-même, un rameau de la nuit dirait Henri Bosco dont les efflorescences sont issues de l’ombre la plus noire.

    Vous ne pouvez pas plus simple. Vous ne pouvez pas trouver plus beau. Une ellipse. Une parabole. Un geste. Un acte. Du noir. Et du Blanc. Et c’est tout. Toutefois félicitons Julien Guesdon, cadreur – monteur c’est ainsi qu’il se présente sur son Instagram. Donc Across The Divide sur scène. Pas vraiment. Ce n’est pas un groupe qui nous est présenté. Mais tous les groupes. Du monde et d’ailleurs s’il existe d’autre ailleurs. ce pourrait être n’importe quel groupe et pourtant ce n’est qu’Across The Divide. Je ne joue pas sur les mots. Ce que vous voyez ce n’est pas le groupe mais ce qu’il est en son essence quand il dit qu’il n’est que la traversée du fossé. Du grand fossé. Celui qui sépare le noir du blanc, la mort de la vie. Le chant du cygne. Est-ce pour cela qu’ils portent un T-shirt blanc et que tout le reste est noir. Blanc ou noir c’est toujours le cygne qui fait signe. Le signe insigne. Qui ne peut pas être pris pour un autre.

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    Combien sont-ils ? Ils sont un groupe. Mais vous ne les apercevez jamais ensemble. Chacun séparé des autres par le fossé de la solitude humaine qui n’est que l’autre face de notre plénitude. Une dramaturgie. Ils apparaissent. Une musique qui bourdonne, une ombre blanche qui stabilise une silhouette, puis une autre, puis une autre, êtes-vous sûr d’avoir bien vu, puis le titre en blanc sur l’écran noir écrit en gros, UNAWARE, et le ballet déboule, chacun saisi dans ses propres attitudes, rivé à son instrument, ils bougent, s’entrecroisent mais semblent  ignorer ceux qui font de ne même à leurs côtés, la musique lyrique, la voix qui grogne comme l’ours polaire en colère sur son glaçon, ainsi sommes-nous tous confrontés à nos propres

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    thématiques, dérivant en nous-mêmes si loin de nos semblables,  prisonniers aveugles de cette tour d’ivoire de nos rêves d’existence que nous avons élevées pour être encore au plus près de nos vies menacées par ce grand fossé que nous avons creusé de nos propres mains, pour être encore plus isolés, au plus près de nous-mêmes, la musique devient encore plus violente, plus forte, ils hurlent, ils tapent, veulent-ils briser le cristal métaphysique qui les sépare des autres, être enfin réunis en l’unité d’un groupe enfin agrégé, ou simplement tester la solitude du grand verre dans lequel Marcel Duchamp les aurait renfermés pour faire sourire la Joconde, Lhéritier tient son micro comme s’il implorait des puissances éternelles, Weber s’acharne sur

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    sa caisse sombre et Biodore sourit énigmatiquement, montée exponentielle, les fauves enfermés dans leurs cages rugissent, tourniquets, moulinets, les visages se perdent dans la pénombre, prédomine la blancheur de leurs toges t-shirtiques qui enveloppent leurs torses, parfois l’on croit qu’ils vont s’arrêter mais ils repartent au combat de plus belle, comme s’ils étaient des anges blancs à l’âme teintée de folie noire, l’on ne sait à qui ils s’adressent, contre qui vitupèrent-ils, ils semblent prendre acte de leur impuissance à n’être qu’eux-mêmes, mais ils repartent en pantins désarticulés qui obéissent à des mouvements dont ils auraient perdu la maîtrise.

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    Silence. La musique s’arrête. Les voici décontenancés, surpris, stupéfaits comme si quelque chose  plus forte que leur rage les tenait à sa merci, ils ont perdu, mais la foule gronde, une extraordinaire vague d’acclamations les submerge. Musique céleste. Récompense des Dieux. Alors ils titubent, ils ahanent, ils lancent leurs dernières forces dans la bataille, il pourrait paraître qu’ils s’inclinent comme pour remercier le public. La lumière s’éteint. Comprenez que le noir absolu les a happés. La vidéo est terminée.

    Interprétez la métaphore à votre gré.

    Merveilleux clip de finitude humaine.

    Damie Chad.

     

    *

            Dans notre dernière livraison 698 au tout début de l’été nous chroniquions The Trial of Socrates de Thumos, opus instrumental en relation avec divers dialogues de Platon, philosophie et littérature ont souvent fait bon ménage avec la musique. A l’orée de cette saison 2025 – 2026 voici donc une vidéo de Patric Geffroy Yorffeg évoquant   Edgar Allan Poe.

    LES JOURS DE L’AUTRE

    HOMMAGE A EDGAR ALLAN POE

    PATRICK GEFFROY YORFEGG

    (YT / 04 – 07 – 2025) 

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             Patrick Geffroy Yorffeg, à la trompette, dans son décor habituel, in persons. Notez le ‘’S’’. Musicalement plusieurs, trompette basse et trompettes en  sourdine et synthétiseurs. Et puis surtout l’autre. Convoquez l’aile noire du Corbeau n’est pas sans danger. Ce vieux plumage terrassé, Dieu disait Mallarmé. Car on en est là lorsque l’on évoque la figure tutélaire d’Edgar Poe. Au cœur de la dissonance Sans doute est-ce pour cela que la trompette se dédouble, elle se bat sans merci avec son ombre et avec sa propre absence qui n’est autre que la présence d’une autre trompette qui n’est que le signe d’autre chose, une chose noire et impalpable, chiffon visqueux qui bat de l’aile, peut-être est-elle de cette consistance de l’âme perdue qui reste palpitante à ras de terre mais qui ne peut plus prendre son envol, qui se dérobe à chaque instant mais dont des haillons de tissus accrochés à vos doigts sanglants sont la preuve ineffable que alentour de vous quelque chose a bien eu lieu.

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             Attardez-vous sur cette notion d’instrument. Fût-il de musique, qu’est-ce qu’un instrument instrumente ? Avant de répondre, au fond de l’image fixez vos yeux sur le fauteuil vide. Et si sa vacuité n’était que la marque de l’absence du vide. Ne vous laissez pas emporter par ce frémissement de basse, sans quoi vous finiriez enseveli, l’instru-tourmente le son, il est le fils et le géniteur du désastre sonore, le son se perd dans les insupportable cliquetis du néant qui refuse de se faire passer par du bruit. Ne prêtez pas votre oreille, le désastre l’exige tout entière, comme le don ultime à l’indicible qui se fait nuit dans les cornets indistincts des naufrages, le spectacle du maelström n’est qu’ écume et  fureur pour celui qui se contente de le regarder, mais celui qui s’aventure dans le monstre furieux n’entend plus la pulsation mortifère de son sang qui gargouille dans ses propres veines, car il n’est nul besoin d’aller à la rencontre du gouffre, l’abîme est déjà en vous depuis le premier jour de votre gestation, toute rencontre physique avec l’autre ne réside-t-elle pas en une coagulation métaphysique de chair et de sang, érigée en signe de désespérance comme un récif au milieu de la mer  perdu au milieu de la mer, sur lequel vous finirez par vous fracasser car vous êtes vous-même l’écueil de votre propre existence. De votre inexistence à n’être pas ce que vous désireriez être.

             Patrick Geffroy Yorfegg nous offre une musique vertigineuse qui se perd en son propre vertige. Il souffle pour mieux aspirer à être l’inatteignable. Il est des limites infranchissables qu’il convient de franchir, sans quoi elles reviennent toujours et s’établissent en vous en tant que vos propres limites. Souffler dans une trompette, souffler dans un oratorio de trompettes n’est-ce pas le geste désespéré, l’ultime ressource sourcée au plus profond de vos entrailles qui permettrait  d’envoyer au loin l’obstacle qui vous arrête car il n’est que vous-même.

             En ces six minutes et cinquante-neuf secondes, j’admire celle qui manque, qui fermerait le septuor, Patrick Geffroy Yorffeg va jusqu’au bout de lui-même et jusqu’au bout ultime de la musique, que se passerait-il s’il jetait une  note supplémentaire, briserait-il par ce  murmure le mur de la musique ou celui du silence, dans quoi accèderait-il, si ce n’est peut-être en lui-même, tel que sa propre éternité le changerait. 

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             Dans la barque d’Arthur Gordon Pym, Yorfegg a admis un passager clandestin. Un compagnon de passage, d’ultimité, il ne pouvait s’adjoindre meilleur Capitaine pour explorer les eaux du dessus et les eaux du dessous. Le fantôme d’Edgar Poe tient le cap sans que  la barre ne varie, Yorffeg souque ferme, il souffle et suffoque sous le foc du désir intérieur, au cours de la traversée le flot musical périclite, il se désagrège pour mieux renaître de ses cendres bruiteuses, où nous mène-t-il, certes il nous manque la seconde dernière celle qui ne reviendra pas, tant pis pour nous, mais c’est pour cette dernière, en l’honneur de laquelle, qu’elle apparaisse ou n’apparaisse point, coup narquois d’éventail, qu’il a cérémonieusement noué une cravate noire. Toute musique poussée en ses derniers retranchements n’est-elle pas mortelle.

    Damie Chad.

     

    *

    Vacances terminées nous reprenons notre série documents Gene Vincent. Nous pensons qu’il est inutile de rappeler aux kr’tntreaders le rôle de Jeff Beck dans notre musique…Yardbirds, Jeff Beck’s Group, Beck Bogert and Appice, notre Cat Zengler a évoqué à plusieurs reprises tout ce parcours, plus sa carrière solo en tant que franc-tireur de la guitare.

    The Gene Vincent Files #4 : Jeff Beck talking about Gene

     and his admiration for Cliff Gallup.

    Où sommes-nous, des voitures défilent sur une quatre voies, serions-nous au Palomino Club à Hollywood, ça y ressemble mais aux States, comme ici, les abords des villes sont interchangeables… un panneau lumineux nous apprend que nous sommes au House of Blues – si nous sommes en Californie nous serions donc à Anaheim - en dessous le nom de Jeff Beck est entouré d’ampoules clignotantes, depuis la première image nous l’entendons parler, le voici calé sur une banquette de restaurant ou de pub, T-Shirt blanc, veste en Jeans, cheveux longs, visage découpé au surin.

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    Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez entendu pour la première fois Gene Vincent ? Oui c’était autour de 1956 alors que Be Bop A Lula était un grand hit, je pense qu’il était numéro 1 dans les charts américains, ou alors classé très haut, ma sœur qui avait quatre ans de plus que moi possédait un tourne-disques et c’était un des premiers disques qu’elle avait achetés, aussi je le passais et le repassais sans cesse, et je n’avais jamais entendu une sorte de chant aussi  frénétique, mais il ne hurlait pas, mais il y avait cette sorte de tension, presque un chuchotement comme s’il était en train de parler, et il y avait cet écho claquant que je n’avais jamais entendu, et cette guitare incroyable et ces deux solos de guitare dans un 45 tours pop, deux solos brillants que j’ai aussitôt étudiés, des solos de Cliff, des solos de Cliff Gallup, totalement obsessionnels, je ne savais même pas les caractéristiques de la guitare qu’il fallait pour produire un tel son, et finalement j’ai découvert que ce n’était pas Russel Williford dont la photo était sur les affiches du film, mais si vous achetiez un autre album sur la couverture vous aviez Johnny Meeks mais c’était Cliff qui jouait toute cette fournaise qui littéralement me rendit fou, je ne pensais même pas à cette époque que je jouerais de la guitare mais d’écouter Cliff Gallup, d’entendre ce truc, son travail sur ces albums m’a permis de réaliser que toutes ces insultes à l’encontre des rock’n’rollers, qu’ils ne savaient pas jouer de la guitare, je l’ai entendu différemment quand mes oreilles se dressèrent et l’ai commencé à tenter de copier Cliff et quoiqu’il fût difficile d’imiter ce style parce que vous savez la musique que nous avions l’habitude de jouer était plus proche des Ventures, vous savez un style proche de la musique de danse, mais  cette nouvelle sorte de musique s’est greffée dans ma manière de jouer, tu l’entendais si souvent, que toi-même tu devenais Cliff … La première fois que je l’ai vu, c’était je crois en soixante,  la toute première fois que Gene est venu en Angleterre, je pense que c’était en 1960 à Kingston (banlieue de Londres) au Granada (spectacle organisé par la télévision privée du même nom)  il portait un costume vert et c’était le Gene que je connaissais, mais

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    où étaient les Blue Caps, il y avait quelques gars, que je n’ai pas reconnus, et nous étions, moi et un ami, des fanatiques des Blue Caps, nous étions choqués de voir que Gene et ses Blue ne ressemblaient pas aux Blue Caps que nous ne pouvions confondre avec cette formation, mais bien sûr nous sommes restés, c’était incroyable et le combo était aussi bien que possible, mais nous étions désappointés de ne pas voir Cliff, ni   Wee Williams le guitariste rythmique, ni Dickie Harrell, nous étions profondément déçus, ce n’était pas ce que nous attendions, après ce premier concert alors que quelques groupes de filles hurlaient en face de moi proclamant qu’elles partaient à la recherche de Gene pour le rencontrer, je sais que vous n’êtes pas comme moi mais je ne pouvais pas supporter l’idée que n’importe qui puisse rencontrer mon idole, je ne voulais pas m’approcher aussi près, je voulais juste le voir sur scène au Majestic Spotlight, sous les feux de la rampe, comme je l’avais vu dans les films. The Girl Can’t Help It, c’était la meilleure image, non seulement de Vincent mais du rock’n’roll, à coup sûr c’était un grand film, un peu comédie, un peu drame sur la fin quand les gangsters tentent de vous avoir… Tom Miller il me semble, mais quel film, encore maintenant il est fantastique, ce fut pour moi le truc qui a réellement compté, pas seulement d’entendre Be Bop A Lula, ou le tourne-disques de ma sœur, mais d’avoir vu le film avec ma sœur qui m’avait emmené, ô merci soeurette, puis Hot Road Gang que j’ai vu ensuite, Gene était en plus un très  bon acteur, diablement bon, pas du tout embarrassé de sa personne comme vous pourriez l’imaginer, je veux dire ce que Gene incarnait à lui tout seul, comme s’il était prêt à renverser la table, à tel point que par la suite il s’est effondré à la suite de la sortie de Bluejean Bop qui ne fut pas un aussi grand succès, et à partir de là il a été pris dans une spirale descendante, il a allumé le feu à Londres et n’a jamais remonté le courant, quand il est venu en Angleterre, on ne pouvait pas s’en rendre compte, c’est ainsi que moi j’ai pu le voir, il était énormément populaire, il était cornaqué par Jack Good, il n’avait jamais porté de cuir noir ni le médaillon avant que Jack Good ne lui ait dit, tu ne peux pas porter ces vêtements de péquenaud, je pense que Jack

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    Jack Good + Gene vincent

    Good était davantage un dramaturge, un entrepreneur de théâtre qui imposait sa propre vision de  Gene, et ça a marché parce que tout le monde aimait Gene. Je n’ai jamais été particulièrement fasciné par tout cela, vous pouvez facilement décider que Jack a tué Gene ou qu’il l’a créé,  logiquement  cela lui a valu de nombreux passages à la télé qu’il n’aurait jamais eus sans cela, assis devant mon poste je le regardais sur l’écran, je pensais que ce spectacle ne donnait pas à voir  ce qu’était vraiment l’authenticité de Gene, la véritable chose c’était Gene lui-même, dans la grisaille d’une semaine anglaise habituelle ce truc n’arrive jamais, je veux dire qu’il y avait des saxophones frayant leur chemins et des orgues un peu partout, ce n’était pas le rockabilly pur et dur que nous nous aurions aimé entendre, c’était l’habituel divertissement familial et Gene arrivait avec ses gants noirs quelque peu terrifiants, mais c’était un truc de toute manière peu élaboré, ces programmes n’avaient aucun effet sur  moi, il aurait dû me laisser produire cette merde, j’aurais renvoyé les autres à leurs habitudes, et mis les Blue Caps sur scène nous délivrer un spectacle qui aurait cassé la baraque, et je les aurais payés proprement, je les aurais surveillés, je ne les aurais pas au sens médical du mot  quittés des yeux, parce que je les aurais juste laissés à eux-mêmes, ils avaient apparemment un manager qui avait vraiment l’habitude de peser de tout son poids, je ne suis pas en train de lâcher quelques noms mais je sais que ce que je dis est la vérité, vous savez j’ai entendu de toute première main que lorsque les coiffures ont évolué, passant de ces grappes graisseuses sur le front à ces cheveux souples,  du coup Gene a pris un coup de vieux, la mode avait changé du tout au tout,  même si les fans de rockabilly pur et dur, les fans de rock’n’roll n’auraient jamais adopté cette coupe à la scarabée,  prédominaient alors les vents du changement avec Bob Dylan, les Beatles et les Stones,  et Gene était comme d’avant-hier, et même s’il a survécu, et est devenu incontournable dans la mémoire du rockabilly, il a quand même été laissé sur le côté de la route, car datant d’antan  comme vos Johnny Tillotson et Bobby Vee, et tous les autres, ils ont disparu avec l’arrivée des Beatles, c’est incroyable car ils ont quand même surnagé et ils ont acquis et vécut dans ce statut de notoriété de fondateurs, mais le vieux Gene, je veux

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    dire, vous savez c’est aussi la façon de la manière dont il est mort, il ne voulait pas que ses jambes soient correctement soignées, les gens ont eu le réflexe de le qualifier d’ ’’infirme’’ quand ils ont vu qu’il avait une jambe en mauvais état, il n’était pas sexy, vraiment, sur scène il ressemblait juste à un tueur psychopathe. ( question inaudible) Je l’ai aimé à la manière de Peter Grant qui a géré Zeppelin et par la suite moi-même, nous avons eu droit à quelques anecdotes révélatrices à son sujet, il n’était pas facile de travailler avec lui, il était agressif et buvait, et d’autres trucs du même genre, mais il a toujours offert un spectacle de grande qualité, l’une des meilleures paroles est celle de Johnny Meeks, il a dit que quand Gene est mort il n’a même pas pu mourir correctement, il a dit qu’il n’est pas parvenu à tenir ce rôle correctement, sa vie était empêtrée dans une telle tourmente, le truc anglais c’est ce qui l’a probablement tué, le fait qu’il avait juste derrière lui  une carrière et un public pour le soutenir, mais il en était revenu à ses débuts, à jouer dans des pubs et à survivre, je ne pouvais pas supporter de voir son déclin, mais il était reconnu, comme je l’ai dit les Beatles ont tout balayé, à moins qu’il ne fasse un contrat avec Little Richard, vous savez il y a eu le phénomène rétro des années cinquante, mais il a été laissé plus ou moins dans le désert de Londres, de l’Angleterre, puis de l’Allemagne, de la France, la France était grande, il était grand là-bas, enfin le Beatles, pour commencer  ils ont commencé par se faire les dents dans des boîtes de nuit en Allemagne, de vrais taudis, vous savez jouer et se taper dix heures dans le camion et Vincent était là, ils étaient tous complices, ils aimaient tous cette pression, ils aiment Vincent, ils aiment sa mystique, vous savez, la façon dont il délivrait ses chansons, menaçant, rampant sur scène, sa façon dont il balançait son micro, Rod Stewart a chopé le truc, vous savez le moment où il tenait son micro en l’air, c’était tout le truc de Vincent, mais beaucoup de gens, j’en suis sûr, même si vous parlez aujourd’hui à beaucoup de gens qui savent tout sur les Beatles, vous répondront,

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    mais qui diable est ce Vincent, vous savez c’est triste parce qu’il n’y a pas vraiment d’informations approfondies à portée de main, vous savez maintenant vous regardez la télé, il y a 5 600 chaînes de conneries et aucune mention sur quoi que ce soit qui évoque l’histoire du rock’n’roll, non pas que je ne puisse trouver quelqu’un mais parce que je ne vois aucun concert de Cliff, il n’y a pas une seule séquence de film de Cliff Gallup ce qui est incroyable, vous savez pour un gars qui n’a été dans le groupe que neuf mois, il ne reste aucune séquence de tournée, euh c’est quoi le Big Show, Perry Como oui c’est ça, un gars l’a perdue, il l’a juste jetée, un préposé aux archives, il a dit je n’en ai plus besoin maintenant, de toute façon, c’était une sorte d’excuse, un truc pour frimer,  j’en ai entendu parler… C’était aussi le style de Cliff et les Playboys étaient là aussi, ils connaissaient l’ambiance exacte et le son dont nous avions besoin, l’attitude sur la batterie, la contrebasse, at avant que vous vous en rendiez compte nous avions un bon son comme les Blue Caps, les Blue Caps originaux et aussi il me manquait un album, avec ceux-là derrière  moi, je l’ai donc enregistré moi-même, c’était une idée stupide, en double package avec un orchestre

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    original, ils ne pouvaient même pas me sortir un album,  alors je me suis dit, bon ça au moins c’est un album sincère, vous savez il m’a fallu des années et des années pour perfectionner le style, quelqu’un pourrait aussi bien l’entendre dans ce cadre, donc c’était un hommage à Cliff, vraiment il n’y avait personne à qui vous pouviez parler dans l’industrie de la musique, vous connaissez James Burton à cause d’Elvis mais les héros que j’admirais vraiment étaient Cliff Gallup, Paul Burlison qui était sur les premiers disques du Rock’n’Roll Trio, et Johnny Burnette, il n’y avait pas beaucoup de rockers purs et durs à l’époque de Scotty Moore,  il n’y en avait que trois, triste que les gens n’aient pas la capacité d’apprécier ce qui s’est passé auparavant, ils ont en quelque sorte tout aplani au bulldozer comme si cela n’avait jamais existé, dans le but d’assister à quelque chose de nouveau, vous savez que les fans des Beatles ne se seraient pas sentis dépaysés  dans un concert de Vincent, vous savez et je me suis dit, que se passe-t-il avec vous, cela fait partie des éléments constitutifs de la raison pour laquelle nous sommes ici.

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    Damie Chad.

    P. S. : le nom de Johnny Tillotson n’est guère connu par chez nous, il fut une grande vedette aux Etats-Unis et en Angleterre, chanteur et compositeur, son It’s Keep Right On A Hurtin’ fut repris par Elvis. Nous lui consacrerons prochainement une chronique. Bob Dylan dresse dans ses Chroniques un bel hommage à Bobby Vee qu’il accompagna sur scène dans sa jeunesse, auprès duquel il apprit les rudiments du métier. Rappelons qu’après la mort de Buddy Holly, ce fut à Bobby Vee qu’échut la lourde tâche de continuer la tournée en tant que tête d’affiche…

             Dans la dernière partie de son monologue Jeff Beck évoque l’enregistrement de Crazy Legs par Jeff Beck & The Big Town Playboys, que nous chroniquerons quand nous aurons terminé cette série de documents en consultation libre sur la chaîne  YT : VanShots – RocknRoll Videos.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 698 : KR'TNT ! 698 : JOHN CALE / BIG BYRD / PRIMAL SCREAM / WILD BILLY CHILDISH / DARANDO / THUMOS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 698

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    10 / 07 / 2025

     

     

    JOHN CALE / BIG BYRD / PRIMAL SCREAM

    WILD BILLY CHILDISH  / DARANDO

    THUMOS

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 698

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    TRISTE NOUVELLE POUR LES ROCKERS

    PRIVES DE LEUR BLOGUE FAVORI

    JUSQU’A LA FIN AOÛT

    HEUREUSE NOUVELLE POUR LES ROCKERS

    LE CAT ZENGLER ET DAMIE CHAD

    REVIENDRONT ENCORE PLUS FORTS

    ENCORE PLUS ROCK !

    BONNES VACANCES !

     

    Wizards & True Stars

    - Cale aurifère

    (Part Six)

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             Comme dirait Arletty, «Paris 1919 est tout petit pour un si grand album.» Arletty parle bien sûr du book que Mark Doyle consacre au Paris 1919 de John Cale. Il vaudrait mieux parler d’un mini-book, celui qui rentre dans toutes les poches et qui plafonne à 120 pages. Arletty a raison : comment peut-on imaginer un book aussi petit pour un si grand album ?

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             Deuxième interrogation : pourquoi aller rapatrier un book qui chante les louanges d’un album dont on sait déjà tout depuis 50 ans ? La réponse est simple : la kro du book dans Record Collector était tellement enthousiaste qu’on a voté le rapatriement immédiat en conseil restreint.

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             Le mini-book arrive aussi sec. Pouf ! Tu le lis d’un trait d’un seul. Tu ressens exactement la même délectation que celle éprouvée en 1973 ou 74 au moment de l’achat. Avec cet album incroyablement littéraire, John Cale te donnait à sa façon un avant-goût du paradis des cervelles : t’avais la beauté des mélodies et Dada. Avec ceux qu’on cite habituellement (Bringing It All Back Home/Highway 61 Revisited/Blonde On Blonde, Let It Bleed, le Piper de Syd, les 3 Velvet, Are You Experienced/Axis Bold As Love/Electric Ladyland, le Live At The Star-Club de Jerry Lee, le White Album, The Spotlight Kid/Clear Spot, les deux premiers Stooges et les deux Dolls), cet album est celui qui t’a le plus marqué, à l’époque. Il ne se passe pas un an sans que tu ne le ressortes de l’étagère pour t’assurer que l’illusion du paradis des cervelles reste palpable.

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             Doyle est un homme fantastiquement documenté. Il sait en plus dire ce qu’il éprouve à la ré-écoute de Paris 1919. C’est toujours ce qu’on recherche quand on lit une kro : voir si ta vision coïncide avec celle du kroniqueur. Quand Doyle dit que «l’album s’améliore à chaque écoute», on est d’accord avec lui - It is a classic grower album - Il s’aperçoit que ça ne fonctionne pas avec tous les groupes qu’il aime bien et qu’il cite (Silver Jews, New Phonographers, TV On The Radio). Peu d’albums tiennent le choc de la ré-écoute. Paris 1919, dit-il, n’a jamais pris une seule ride. Et plus il ré-écoute l’album, plus il le trouve strange.

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             Comme Prévert, Doyle fait l’inventaire de Paris 1919 : «Classical music, avant-garde music, rock’n’roll, highbrow litterature, lowbrow litterature, history, geography, death, drugs, violence, beauty, ugliness, loneliness, and every point on the compass are packed into its thirty-one minutes.» Il a oublié les ratons laveurs, mais c’est pas grave. Et puis t’as cette pochette qui montre Calimero «like the ghost of an Edwardian dandy.» C’est crai qu’il rayonnait. Il passait de l’ombre du Velvet à la lumière de Paris 1919. Dylan avait tenté exactement la même transformation, mais il n’était pas aussi beau que Calimero.

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             En fin stratège, Doyle commence par situer le contexte de l’album. Calimero vient d’arriver en Californie : il passe du statut d’avant-gardiste de choc à celui de salarié chez Warner Bros, «avec un planning, des réunions, un budget, une nouvelle femme, une maison et un chien» - He had kicked heroin and gotten hooked, instead, on cocaine - Doyle dit bien les choses, il est essentiel de rappeler que la coke coulait à flots à cette époque. C’est tout de même drôle que Calimero ait réussi cette transformation, car il venait de Fluxus et fréquentait l’un des meilleurs dealers new-yorkais, La Monte Young, un protégé de John Cage. Eh oui, ça ne rigolait pas au 275 Church Street, avec les ear-twisting drones, les intense light projections and Young’s narcotics, t’avais le cocktail parfait. Un cocktail que t’allais d’ailleurs retrouver dans le Velvet. Le groupe d’avant-gardistes s’appelait The Dream Syndicate.

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             Doyle attaque ensuite l’épisode de la rencontre Lou/Calimero qu’on connaît pas cœur, mais qu’il prend plaisir à redéfinir : d’un côté le Lou avec ses «gritty, literary tales of urban squalor» et de l’autre Calimero avec ses idées d’avant-garde et ses «noise and drones and paranoid dread.» Au contact du Lou, Calimero apprend un truc essentiel : l’art d’écrire des chansons. Et ce qui fascine le plus Calimero chez le Lou, c’est sa réelle dimension littéraire. Calimero découvre que la pop peut être autre chose que du «silly kids’ stuff». Pour lui c’est une révélation. Les chansons du Lou sont tout sauf du silly kids’ stuff. Calimero comprend qu’on peut allier la poésie à la musique. Et puis le Lou sait décrire des personnages sur le temps court d’une chanson, comme le fait si bien Ray Davies en Angleterre. Calimero fait une autre découverte de taille : «For all their reputation as confrontational chaos-merchants, the Velvets were also capable of great beauty and delicacy.» Calimero va s’en souvenir. Il en fera même un fonds de commerce. Paris 1919 est le fruit de cette révélation.

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             Peu avant Paris 1919, Calimero avait bossé avec Nico. Il avait appris à arranger dans un esprit particulier, «weary, sophisticated, European», un esprit qu’on retrouve bien sûr tout au long de Paris 1919. Calimero n’a pas la voix de Nico, mais une voix plus chaude, plus riche, «slightlly (but only slightly) less alien», et Doyle balance ça qui est criant de vérité : «I do think it’s accurate to say that Nico has haunted Cale for much of his life.» Doyle rappelle encore que sur Mercy, son dernier album, Calimero a enregistré «Moonstruck (Nico’s Song)», dont les «swelling strings, eerie harmonium and downbeat lyrics» constituent la preuve «of continuing hauntings». Et Doyle enfonce son clou de manière somptueuse, en indiquant que sur Mercy, les cuts sont tous des collaborations avec d’autres artistes, «but this one is not - unsless perhaps we count Nico’s ghost.» Et là le mini-book prend une dimension faramineuse. Doyle est tellement imprégné du génie de Calimero qu’il transforme son mini-book en chausse-trappe révélatoire.

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             Quand Calimero fait écouter au Lou les albums de Nico qu’il vient de produire, il l’avertit : «Listen to this. This is what you could have had.» Et bien sûr le Lou est bluffé, allant même jusqu’à qualifier ces albums de «most incredible albums ever made.» À ce stade des opérations, on patauge dans la mythologie la plus épaisse : le Lou, Calimero et Nico. T’as très peu de conglomérats aussi intenses dans l’histoire du rock. Il en manque un : Warhol ! Tiens justement le voilà. Doyle le ramène vite fait en citant Calimero : «Andy fut très important dans mon développement à cette époque, parce qu’il montrait l’exemple d’une ‘fervent pursuit of an extraordinary work ethic’. Art is work. Work is art.» Doyle rappelle que l’endroit où bossait Warhol s’appelait la Factory pour une bonne raison : «amid the chaos of gossip, amphetamines and aluminium, Warhol and his collaborators were working all the time. Silkscreens, films, happenings.»

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             Lors d’un voyage à Londres avec Nico, Calimero rencontre Nick Drake et l’accompagne sur deux cuts de Bryter Layter. C’est aussi à cette occasion qu’il rencontre Joe Boyd, qui a aussi bossé avec Nick Drake et Nico sur Desertshore. C’est Boyd qui va ramener Calimero chez Warner Bros. Il réussit à convaincre Mo Austin d’embaucher Calimero pour écrire des Bandes Originales de films. Du coup Calimero découvre un monde étrange de «folkies, hippies, pop singers, top-shelf session musicians, one-off eccentrics like Randy Newman and Van Dyke Parks, troubled geniuses like Phil Spector and Brian Wilson, and outright freaks like Frank Zappa and Captain Beefheart.» Pendant un temps, Calimero vit chez Joe Boyd et sa copine Linda Peters. Ils ne traînent pas trop dans les salons, ils préfèrent rester à la maison pour jouer au ping-pong ou aller voir un concert des Bee Gees dont l’album Trafalgar vient de sortir. Doyle pense que leur influence sur Paris 1919 est palpable. Doyle a raison de s’attarder sur Warner Bros et Reprise, car c’est ce qui appelle «an extremely hip label» - The quintessential Los Angeles record label of the early seventies - C’est un label qui sait prendre des risques (Randy Newman, Zappa, Captain Beefheart). Leur A&R Andy Whickham écume Laurel Canyon. Joni Mitchell, James Taylor et Neil Young sont sur Warner. Les Doobie Brothers, Alice Cooper et America font rentrer les sous. Joe Boyd rappelle que les locaux de Warner à Burbank sont une «cramped old warehouse» et que les transactions se font dans les gogues.

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             Calimero s’est marié avec l’une des GTOs, Cindy Wells - The most destructive relationship I ever had - Pamela Des Barres avait fait entrer Cindy Wells dans les GTOs parce qu’elle apportait «a really important twisted element». Elle est en plus ce qu’on appelle une menteuse pathologique. Elle va faire pas mal de stages en HP.

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             C’est Chris Thomas qui produit Paris 1919. Calimero l’a repéré grâce à au Live With The Edmonton Symphony Orchestra de Procol Harum. Doyle pense que Chris Thomas a réussi à lisser le son de Calimero. Terminé le «reckless  trashing». C’est un nouvel univers qui s’ouvre, avec les «ghosts of his past life - You’re a ghost la la la la - Lou Reed’s literary songcraft, Warhol’s drive, Nico’s droning across a frozen landscape - Oui, le morceau titre de Paris 1919 est la chanson des fantômes, avec un véritable entrain européen, bourré de Tuileries, de Beaujolais et des Champs-Élysées.

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             Doyle claque tout un chapitre sur le thème de Dylan Thomas, un Thomas nous dit Doyle qui fut à Calimero ce que Muddy Waters fut aux Stones et Buddy Holly aux Beatles. Calimero et Dylan Thomas sont tous les deux nés au Sud du Pays de Galles. Calimero pense que c’est la langue musicale de Thomas qui, petit, l’a orienté vers la musique. Un Dylan Thomas dont le cassage de pipe en bois est extrêmement rock - Thomas’ death elevated him from legend to myth - Doyle met soudain le turbo en saluant le «self-destructive wild man» que fut Dylan Thomas, un destructeur d’appartements, «serial affairs, nasty fights, and far too much champagne.» Il fit scandale à New York, mais en même temps, il fascinait les gens. Il est devenu le prototype du «misbehaving celebrity-artist», un modèle pour ceux qui vont suivre. Il est devenu le cliché du «rock’n’roll poet». Il est une rock star avant les rock stars. Et là Doyle prend feu, du moins sa plume : «Non seulement did he live fast and die young d’une manière qui allait elle-même devenir un cliché rock, mais sa vie et ses vers ont inspiré plusieurs générations de musiciens. Bob Dylan lui a emprunté son nom. Et beaucoup d’autres, comme Tom Waits, The Cure ou St Vincent se sont prosternés devant son autel.» Calimero est arrivé à New York dix ans après la mort de Dylan Thomas. Il y croisait son fantôme au Chelsea Hotel. Calimero s’y était installé avec sa femme Betsy Johnson, au temps du Velvet. C’est là au Chelsea Hotel que Dylan Thomas a glissé «into his fatal coma». Doyle souligne enfin la propension qu’avait Calimero à imiter le process d’auto-destruction de son modèle. Il s’agit d’une parenté purement intellectuelle : le mode de vie et la pratique de l’art sont INDISSOCIABLES.   

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             Au moment de Paris 1919, Calimero est devenu un artiste complet : «Il a fait son apprentissage avec the desperados of the classical avant-garde, redéfini le rock’n’roll avec le Velvet, dressé la carte d’un nouvel univers sonique avec Nico.» Doyle retrouve l’influence de Thomas dans les textes de Calimero, c’est pour lui essentiel de le souligner - Thomas is still here in the pacing and rhythm of his songs, in the preference for sound over sense - Voilà qui explique tout : les paroles des chansons de Paris 1919 n’ont souvent pas de sens, mais t’as des tas de mots qui sonnent. Doyle prépare le terrain pour Dada. Dans «Hanky Panky Nowhow», Calimero vante les vertus des «planning lakes» - Those planning lakes/ Will surely calm you down - mais on ne sait pas ce que sont les planning lakes. Dans «Andalucia», il yodelle son amour, mais on sent bien que quelque chose ne va pas - It doesn’t sound like a very happy moment - Comme nous tous, Doyle ressent lui aussi une «vague inquiétude» à l’écoute de cet album.

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             Et boom ! Le mini-book explose ! Dada ! Doyle brosse un portrait en pied de Tzara le héros et rappelle le truc de base : «Dada is a notoriously difficult thing to define.» Pour une fois, on va laisser ça en anglais. Doyle bataille bien avec Dada, il se retrousse les manches et déterre de vastes extraits des manifestes, il rappelle l’importance du nihilisme et de l’urgence à détruire. Doyle rappelle aussi la différence qui existe entre Dada et le Surréalisme - Dada was action, movement and abstraction - par contre, le Surréalisme était «something definite», et surtout, un mouvement doté d’un beau despote. Doyle trace le parallèle évident entre le Paris de Tzara et le New York de Calimero : ils arrivent tous les deux pour révolutionner l’art. New York nous dit Doyle «is where Dada will be reborn». À New York, ça palpite comme une bite au printemps, «Beat Poetry, Bebop, Pop Art», et badaboom voilà Fluxus ! En 1960, George Maciunas défend l’idée d’un art en mouvement constant. Art as movement, art as effervescence. Dans les rangs de Fluxus, on retrouve bien sûr La Monte Young, Terry Riley, Allan Krapow et Yoko Ono. Les gens de Fluxus suivent le modèle de Dada, avec des «provocative, head-scraching performance designed to shake people out of their complacency.» Tout y est : les manifestes, l’excentricité et l’anarchic humor. Maciunas voulait purger le monde du «dead art», «imitation, artificial art, abstract art, illusionistic art, mathematical art.»

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             À son arrivée à New York, Calimero participe à l’interprétation des Vexations d’Erik Satie pendant dix-huit heures. Doyle : «The 1960s in other words, was Cale’s Dada period, his Paris 1919. It reached its apogee with the Velvet Underground. Black-clad and unsmiling, the Velvets  alterned, as the Dadaists had done, between assaulting the audience with ungodly noise and boring them to death with drones and repetition. But it wasn’t just about noise. Often, especially when Warhol was involved, it was about spectacle.» Doyle monte encore d’un cran en évoquant des scènes du Velvets’ Dadaism - The nonsense vocals, the noise, the agression, the Wagnerian catharsis - it was the Dada dance of death updated for the rock’n’roll age - Ce sont des pages tellement intenses et tellement criantes de vérité qu’elles t’envoient au tapis. 

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             Mais le Lou n’aime pas trop la tension de l’art as effervescence. Doyle pense qu’il a viré Calimero pour ça. Il voulait faire des albums plus commerciaux, «but Cale wanted to keep the flux fluxing, so he got the boot. Sans lui, le Velvet est devenu un groupe différent : still edgy but much less Dada. C’est je crois ce que les gens veulent dire quand ils disent que Cale amenait un avant-garde spirit to the band. They mean he brought the Dada spirit.» Tout est dit.

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             En Calimero bouillonnait le Dada spirit, mais aussi l’énergie de Dylan Thomas, sans oublier cette fascination pour Nico, et donc les fantômes. C’est tout cela qu’on retrouve dans Paris 1919. Et dans tous ses autres albums, ajoute Doyle l’extra-lucide. Doyle ajoute que Calimero allait revenir à Dada pendant les seventies avec de la provoc sur scène : masques de hockey, poulets décapités - His unruly stage shows were what happens when you mix Dada with cocaine and booze - Dans What’s Welsh For Zen, Calimero définit Paris 1919 comme «an example of the nicest ways of saying something really ugly.»

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             Doyle finit par lâcher le morceau : Paris 1919 est plus surréaliste que Dada, il parle même d’un «shimmering Surrealism of Cale’s Paris 1919». Il affine en précisant que le Surréalisme est un filet permettant de pêcher l’inconscient, un filet qu’utilisaient aussi George Clinton et Captain Beefheart, «et ce que Cale a pêché is a kind of historical unconscious, the half-suppressed dreams and nihtmares of a wasted cicilization. So of course there are ghosts here.»

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             Comme il a raison, Doyle, Paris 1919 est un album délicieusement européen. «Child Christmas In Wales» ? Grandeur et décadence joyeuse. Et puis t’as ces chansons mélodiquement pures, «Hanky Panky Nohow», «Andalucia» et puis aussi «Half Past France», cette belle ode à la nonchalance qui s’écrase dans un merveilleux nuage misanthropique - People always bored me anyway - Et puis t’as surtout «Paris 1919», «the Everest, the Mona Lisa smile, the masterpiece within the masterpiece.» Doyle n’en finirait plus. Heureusement que c’est un mini-book.

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             Oh et puis t’as deux chroniques de concerts dans la presse anglaise. C’était au mois de mars à Londres, et à Glagow. Belle actu ! Stephen Troussé en trousse une demi-page, et qualifie Calimero d’«octogenarian art-rocker, still at the peak of his piratical powers.» C’est bien troussé ! Même si après, il radote la vieille anecdote du poulet vivant sacrifié sur scène. Tout le monde s’en fout. Troussé estime du haut de sa grandeur magnanime que Calimero a atteint le paradis, loin des excès du passé. Même les journalistes anglais racontent des conneries. Il note toutefois que the old wildness is alive, notamment dans ses deux derniers albums, Mercy et POPtical Illusion. Visiblement, les Londoniens ont plus de chance que les Normands, puisque Calimero les gratifie d’un «Hello London, nice to see you.» Troussé salue aussi Dustin Boyer «on free-roaming guitars». Dressé derrière son clavier, Calimero mène le bal. Troussé le voit comme l’Achab de l’avant-rock, qui sillonne «the seven seas of one of rock’s more confounding back-catalogues». Troussé se fend d’un final magnifique, en référence au «Frozen Warnings» que Calimero sort de l’oubli sur scène : the song at the heart of The Marble Index. Troussé parle d’une glacial masterpiece - The song could be a transmission from the deep dark past - or the distant future - but John Cale has never sounded so thrillingly alive - Wow ! 

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             Grahame Bent rend lui aussi hommage au vieux Calimero. Bent commence par le qualifier d’«one of the most significant survivors of the ‘60s, an important contributor to the decade’s seismic reverberations.» Calimero attaque son set écossais avec le «Shark Shark» tiré de POPtical Illusion. Bent cite les deux clins d’yeux à Nico : «Frozen Warnings» et «Moonstruck (Nico’s Song)». Les Écossais ont du pot, car Calimero revient fracasser une cover de «Waiting For The Man». Et Bent conclut son hommage de manière extrêmement seigneuriale : «John Cale reminds one and all that he’s beyond tidy classification and still ahead of his time.»

    Signé : Cazengler, John Cave

    John Cale. Paris 1919. Reprise Records 1973

    Mark Doyle. Paris 1919. 33 1/3. Bloomsbury Academic 2025

    Graham Bent : John Cale live at the Pavillon Theatre, Glagow. Shindig! # 163 - May 2025

    Stephen Troussé. John Cale live at Royal Festival Hall, London. Uncut # 336 - May 2025

     

    L’avenir du rock

    - Bye Bye Big Byrd

             Boule et Bill déboulent au bar. Ils encadrent l’avenir du rock qui sirote sa Jupi.

             — Ah bah dis, avenir du rock, on t’a vu hier soir au concert du Brian Jonestown !

             — Bah oui, Bill !

             Boule pose la main sur l’épaule de l’avenir du rock et lui dit :

             — On a vu ta grosse gueule de raie au premier rang. J’parie qu’t’as trouvé ça bien...

             L’avenir du rock retire la main de Boule de son épaule et lâche d’une voix lasse :

             — Bah oui, Boule...

             — On t’a aussi vu acclamer les mecs de la première partie, les Big Byrd, c’est ça ?

             — Bah oui, Bill...

             — Alors on te voit venir avec tes gros sabots... Tu vas essayer de nous les refourguer dans ta putain de rubrique !

             — Bah oui, Boule...

             — Chuis sûr qu’tu vas nous sortir toutes tes vieilles ficelles de caleçon !

             — Bah oui, Bill...

             — Tu vas nous faire le coup du Byrd dans les épinards ?

             — Ou encore le coup du Byrd en broche, ha ha ha ha !

             — Ou alors le coup du Byrd Doggin’, ha ha ha ha !

             — Ou bien le coup du Surfin’ Byrd, ha ha ha ha !

             — Ou encore le Byrd et l’argent du Byrd, ha ha ha ha !

             — Ou tiens, le coup du Ronnie Byrd, ha ha ha ha !

             — Tiens, j’te parie qu’y va essayer l’coup d’l’œil au Byrd noir, ha ha ha ha !

             — Ou alors le coup du Radio Byrdman, ha ha ha ha !

             À les voir se marrer comme des bossus, l’avenir du rock finit par rigoler avec eux :

             — Qu’est-ce que vous pouvez être cons, tous les deux. Vraiment cons comme des bites ! Vous n’avez pas inventé le fil à couper le Byrd !

     

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             Contrairement à ce qu’indique le titre, les Big Byrd n’ont rien à voir avec le «Bye Bye Bird» des Moody Blues. Ni avec le «Big Bird» d’Eddie Floyd. Ils n’ont rien à voir non plus avec les Byrds. Ils se réclameraient plutôt des parkas. Parki ? Parka !

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     Vroom vroom ! Le mec de Big Byrd aurait pu arriver sur scène en scooter. Une vraie dégaine de Mod anglais. On apprendra par la suite que le groupe est suédois, mais en attendant, on tombe sous leur charme, fuck, il faut voir comme ils groovent. Ils jouent en première partie du Brian Jonetown Massacre, donc ce n’est pas une surprise. Ils groovent même divinement bien. Tu t’en pourlèches les babines. Tu ne

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    sais alors pas d’où ils sortent, mais en deux cuts, ils se mettent la Cigale dans la poche. Tu te dis qu’il y a anguille sous roche : c’est impossible ! Des mecs aussi pros, aussi parfaits ? T’apprendras après coup que le parka man s’appelle Joakim Ahlund et qu’il grattait ses poux dans les fantastiques Caesars Palace, devenus les Caesars. Mais tout ça revient après coup. Sur scène, il se passe un truc tout de même assez rare : t’assistes au set d’une première partie révélatoire. En l’espace de 7 ou 8 cuts, ils te gavent comme une oie. My Gawd, comme ce mec est doué ! Comme ça sonne.

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    Te voilà revenu dans le meilleur des mondes. C’est assez vertigineux. Derrière parka man, t’as un mec à la basse, Frans Johansson, un autre aux claviers et encore un autre au beurre, mais on ne voit que parka man. Il porte des lunettes noires. Tu ne

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     sais rien de ses cuts, t’as jamais entendu parler des Big Byrd, mais tous ces cuts sans exception te flattent l’intellect. Tu découvriras encore par la suite que le premier album des Big Byrd est sorti sur A Records, le label d’Anton Newcombe. Il n’y a donc pas de hasard, Balthazar.

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             La première chose que tu fais en rentrant au bercail c’est de réunir un conseil extraordinaire et pour voter à l’unanimité le rapatriement des Big Byrd records. 

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             Pas surprenant que They Worshipped Cats soit sorti sur A Records : on se croirait chez Brian Jonestown ! T’es hooké dès le groove psyché d’«Indian Waves». Joakim et ses Big Byrd ont un sens aigu de l’hypno stratosphérique. Et ça continue avec l’harsh attack de «Tinitus Aeternum», gros shoot de vandalisme protozozo zébré d’éclairs psycho, le tout bien noyé d’écho. Quelle claque ! On retrouve Anton Newcombe dans le morceau titre. T’y retrouves aussi tout le power hypno du monde. Puis ils s’en vont tous chanter «Vi Börde Präta Mën Dët Är För Sënt» au sommet du lärd, ça sonne comme un hït, avec un fil mélodique impäräble. Ça dégouline littéralement de légendarité. T’en reviens pas de tant d’hauteur de vue. Encore de la clameur suprême avec «Just One Time» et de l’harsh attack dans «White Week». Joakim ne vit que pour l’up-tempo. T’entends même des échos de Beatlemania. Puis tu tombes sur le pot-aux-roses : le fast instro de «1,2,3,4 Morte» qui fonce à travers la nuit. Somptueux de power max. Puis ils entrent en vainqueurs dans ton imaginaire avec un nouveau coup de Jarnac, «Back To Bagarmossen». Quelle attaque ! Quelle majesté ! Encore de l’heavy groove de rêve digne d’Hawkwind ! Imbattable ! C’est du roule-ma-poule à travers toute l’histoire du (bon) rock, c’est du tout cuit, t’as le poids du power et le choc des chimères. Tu les laisses venir, alors ils viennent, ils sont tellement les bienvenus que t’en perds ton latin, c’est tout de même incroyable de voir ces demi-dieux se prélasser au soleil du groove marmoréen, et t’as des drones de trash qui traversent la scène, ce mec Joakim a du génie, on l’a bien compris l’autre soir à la Cigale, il aurait pu voler le show d’Anton Newcombe, mais comme Joakim est un mec élégant, il est resté en retrait.

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             Iran Irak IKEA n’est pas l’album du siècle, oh la la, pas du tout, mais on sent le métier derrière la pop, et t’es vite embarqué par l’hypnotique «Tried So Hard». Ils sont à l’aise avec l’hypno à gogo, c’est à la fois puissant et névralgique, tu savoures la qualité de l’hypno, c’est même une hypno de qualité supérieure. Ils vont plus sur Babaluma avec «A Little More Dumb». Ça sonne ! En B, ils vont plus sur le poppy poppah de la barbe à papah («Fucked Up I Was A Child») et avec «Eon», on se croirait chez Taxi Girl. On sent pourtant le métier derrière tout ça.

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             Bel album que cet Eternal Light Brigade. C’est tout de suite sexy, t’entends ronfler le bassmatic de Johansson. Une chose est sûre : t’as du son. Ils tapent en plein dans le Brian Jonestown Massacre avec «I Used To Be Lost But Now I’m Just Gone». C’est même effarant de similitude. Même chose pour le «Desolation Raga». Même école de pensée. Tu te sens sur la terre ferme. Et parka man te claque de beaux arpèges décolorés au sommet du beat. Parka man a un don, c’est indéniable. Il sait allumer un  cut de manière informelle, comme le montre encore cet instro du diable, «Katamaran». Ce bel instro hypno file sous le vent. Parka man sonne comme une superstar, il sait poser sa voix. On tombe plus loin sur un joli blaster nommé «Feels Like Wasting My Life Is Taking Forever». Ils savent allumer la gueule d’une pop. Parka man a du style, il adore les cuts imparables et l’ampleur considérable. Puis t’as Johansson qui embarque tout le monde en voyage intersidéral avec «I Gave It All Up To You». T’étonne pas si tu te sens complètement barré. C’est normal. 

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             Diamonds Rhinestones And Hard Rain ? On peut y aller les yeux fermés. T’as une belle entrée en lice lysergique avec «Mareld». Tu sens bien qu’ils ont un truc, ils se positionnent très vite dans la Mad Psychedelia, celle des géants comme le Brian Jonestown Massacre ou les Bardo Pond. Il faut bien ça pour tenir 10 minutes avec de la crédibilité. «Mareld» est un cut fantastiquement intense et qui monte bien en pression. Te voilà arrimé. Ils passent en mode hypno pour «Lycka Till Pa Farden» et on reste dans l’ambiance des coups de génie avec le morceau titre, amené au groove de swinging bassmatic, et cette fois ce démon de Joakim Ahlund chante. T’entends là l’un des meilleurs groupes de la galaxie moderne. Ces mecs excellent ad nauseam. Ça sonne comme l’un de ces cuts d’avant concert que tu ne connais pas et qui te résonnent dans l’âme. Les Big Byrd sont dans leur monde d’heavy-groove hypnotique, comme s’ils se reposaient après les tempêtes des Caesars. Le groupe est vraiment bon. Il touche à tout. Doigts de fée. Sens aigu. Vraies fines fleurs de Java.

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    Dans la foulée, tu ressors tous tes Caesars de l’étagère. Ces cracks du boom-hue démarraient en trombe en 1997 avec un excellent album, Youth Is Wasted On The Young. L’hit s’appelle «My Abuction Love», un hit chanté à la cantonade effervescente, monté sur un fil mélodique très britannique à la Oasis. C’est solide et terriblement british. Better than Liam. Ces mecs sont des fous. Leur fonds de commerce, c’est l’ultra-power pop, et dès «Sort It Out», ils s’engagent de plein fouet, ils chantent comme des bites en rut, c’est extrêmement exacerbé, axé sur l’énergie sexuelle. Trop de rut. C’est même écrasant de rut. Ils sont dans l’excès du genre, atrocement puissants. Leur son n’en finit plus d’exploser dans «Let’s Go Parking Baby». Leur surplus d’énergie les condamne aux galères. Avec «I’m Gonna Kick You Out», ils ramènent le meilleur son de Suède, ils jouent au riff dévasté, tout est saturé de puissance sonique. Leur puissance repose sur le principe d’un effroyable surplus. S’ensuit un «You’re My Favorite» solidement débouté du bulbe. Ils proposent avec cette nouvelle résurgence un sale garage suédois, une sorte d’abomination idoine cisaillée à vif. On croirait entendre des mecs de Manchester. Ils sont aussi les rois du Big Atmospherix comme le montre «Optic Nerve». Ça chante à l’Anglaise, ils manient l’explosif comme des experts. Ce mec chante à contre-courant avec la puissance d’un saumon d’Écosse. Fantastique chanteur érodé. Ils explosent le plafond de verre de la pop. Quelle fête pour l’esprit ! Avec «Anything You Want», ils foncent dans la nuit urbaine sans ceinture, sans foi ni loi, c’est très sexuel, très suédois. Ils reviennent au burst de power-pop avec «She’s A Planet». C’est mecs n’en finiront plus d’exacerber les choses. On tombe plus loin sur un autre bombe intitulée «You Don’t Mean A Thing To Me». Explosé du beat. Trop de son. Gorgé de graines de violence. Ultra-joué. 

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             Cherry Kicks pourrait bien être l’un des plus grands albums de rock de l’an 2000. Il s’y niche pas moins de cinq classiques power-pop du style «Subburban Girl». L’énergie pulse dans les veines du cut, c’est embarqué à la petite folie. Ces mecs ne font pas n’importe quoi. Ce sont des diables sortis de nulle part. Voilà encore un cut puissant et ravageur. S’ensuit un «Crackin’ Up» demented are go à gogo. Du son rien que du son ! Si on aime le son, c’est eux qu’il faut aller voir. Leur «One Cold Night» est noyé du meilleur son d’attaque frontale. Ils sont déterminés à vaincre l’inertie des oreilles occidentales. Alors ils chargent leurs roueries atroces, les percées se font spectaculaires, au-delà du supportable. Encore de la fuckin’ power pop avec «Spill Your Guts». Ils sont dans l’énergie extravagante, c’est explosé d’avance et sans sommation. Ils sont bons, bien au-delà des expectitudes. Ils frisent en permanence le génie pur. Avec «Oh Yeah», ils reviennent à quelque chose de plus pop, mais ça reste très capiteux, cette pop monte bien au cerveau, elle devient même un peu folle comme souvent chez les Caesars. Ils ne ratent jamais une occasion de tout dévaster. Ils n’ont aucune patience pour la vergogne. «Punk Rocker» se veut plus kraut dans l’esprit. Ils suivent leur petit bonhomme de chemin hypnotique. Encore un cut qui interpelle quelque part : «Fun & Games» qu’ils attaquent avec un Hey girl de bon aloi. La tentative d’envolée psyché est vite écrasée par un troupeau de pachydermes. La puissance de la production renvoie une fois encore à Oasis. On croit qu’ils vont se calmer en approchant de la fin du disk. Pas du tout ! «From The Bughouse» explose littéralement. Ils ont tellement de son que Bughouse devient une horreur congénitale. C’’est un tourbillon de potage instantané. Ils effarent même la revoyure et jouent au vermillon du bon vouloir, ils envoient valser la power-pop dans les orties. Encore plus terrifiant : «Only You». Ils y deviennent impétueux et jouent une sorte de stomp de bottes à clous.

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             Sur Love For The Streets paru en 2002 se trouve un coup de génie intitulé «Do Nothing».  C’est l’apanage emblématique du powerful. Il n’existe rien d’aussi dément sur cette terre. C’est ponctué à la petite note numérique, dans une ambiance heavy et musculeuse - I tied to make her see me - Fabuleux - I’m trying hard to help myself but I just do nothing - Hit fondamental. L’autre grand cut de l’album s’appelle «Jerk It Out». Leur appétit carnassier remonte à la surface, c’est excellent car joué avec des facilités intrinsèques. «Let My Freak Flag Fly» sonne aussi comme un hit. Voilà une pop-song parfaite, chant idoine et accords chatoyants soutenus à l’orgue. On se goinfre aussi de «Candy Kane», et de l’incroyable poppabilité des choses. Ça sonne comme un hit de radio pirate. Ces mecs visent le chart-toppisme d’undergut. On sent la fermeté d’un grand groupe et on savoure leurs orchestrations faisandées. Quand on écoute «Mine All Of The Time», on sent clairement le groupe qui bosse pour percer. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Bosser pour percer n’a jamais mené à rien. Ils jouent avec le feu dans «Burn The City Down», cut insurrectionnel traité au poppisme californien ensoleillé - Let’s burn the whole city down/ Burn it to the ground - C’est admirable de parti-pris et ça sonne comme un hit californien. Ces mecs écoutent très certainement des bons disques. 

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             Paper Tigers a failli partir à la revente, mais la réécoute lui a sauvé la mise. Les Caesars ne sont pas des empereurs romains, mais des Suédois. On a un petit problème pour suivre l’ordre des morceaux car la pochette arty brouille un peu les pistes. Mais dès «Spirit» qui ouvre le balda, on sent le souffle d’une pop-psyché de haut rang. C’est bardé de son et ça monte vite en température. Encore de la pop enjouée avec «It’s Not The Fall That Hits». Oui, on peut même parler d’une pop de bonne haleine et de dents soignées. Même chose avec «Out Here», excellent brouet de pop puissante. On peut en dire autant de «May The Rain» et de «My Heart Is Breaking Down». Quant au morceau titre qui referme la marche de l’A, il renvoie aux Beatles. On retrouve cette solide pop de panier garni en B avec «Your Time Is Near». Tout cela tient admirablement bien la route. «Winter Song» évoque les rues de Londres en hiver et la mélodie pince le cœur. S’ensuit un fantastique «We Got To Leave» digne des grands hits de pop californienne, avec son envolée, et voici encore une pure énormité avec «Soul Chaser», solide, tendu, foison à gogo. C’est du niveau des très grands disques de pop américaine, on pense bien sûr aux Beach Boys. Pur génie pop ! Ils bouclent avec «Good And Gone», pur jus de genius cubitus, all along all along, good & gone, avec des unissons vibrés qui renvoient directement au Teenage Fanclub.

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             Très peu de groupes atteignent le niveau d’un album comme Strawberry Weed. Il faut se méfier, les coups de génie y pullulent. À commencer par «Turn It Off», qui sonne encore mieux qu’un hit d’Oasis. C’est joué à la violence pénultième. Le génie des Caesars s’abreuve à l’Oasis. Pur esprit de make me glad. Ils font du pur jus d’Oasis, so empty, so sad, then make me glad, le tout vrillé par un solo démento et bien sûr, des gouttes de notes nous ponctuent tout ça aux petits oignons. D’ailleurs, cet album s’annonce bien, car dès «Fools Paradise», il défoncent le fion du rock paradise. Les Suédois ne rigolent pas avec ça. Souvenez-vous des Vikings. Ils enfilaient tout ce qui avait un trou entre les jambes, comme dirait Dickinson. C’est le géant Ebbot Lundberg qui produit cette horreur poppy avenante. Encore de l’Ebbot avec «Waking Up», gros shoot de pop énervée secoué de falling down et de shame, tout est ramoné dans la cheminée, ça ramone sec, c’est absolument dément d’instance et troué au cœur par un killer solo explosif. On reste dans l’énormité avec «She’s Getting High», shot down in your face de lapin blanc, solide et événementiel, ces mecs tirent le rock vers un vallalah d’excellence, ils ramènent tout l’overtime du monde dans leurs notes suspendues et ça prend de sacrées couleurs ! On va de surprise en surprise, comme d’ailleurs sur tous les albums des Caesars. Voilà qu’on tombe sur «Boo Boo Goo Goo», un cut riffé à la Viking, there you go again, ces mecs ont le diable dans le corps, ils maîtrisent toutes les ficelles de caleçon, impossible de les régenter, ils sont trop parfaits, et le cut se barde d’accidents techniques qui voudraient passer pour des excès de virtuoses. «In My Mind» sonne exactement comme le hit universel inespéré. Ils nous pulsent ça aux power-chords. Ces mecs disposent d’une sorte de génie américain, ils sont dans le blow-out, et visent l’excellence du brio. Quelle révélation ! Ils cultivent une sorte de gourmandise pour le beautiful heavy sound. Ils jouent «Crystal» au garage rampant et se montrent mille fois supérieurs à tous les groupes garage qu’on voudra bien imaginer, sauf les Nomads, évidemment. Avec le morceau titre, ils font de la pop claquée de l’intérieur, hantée par des accords de rêve. Comme c’est un double CD, l’aventure se poursuit avec «New Breed», power-pop martelée au popotin suédois et éclairée par un solo en arpèges de crystal clear. Plus on avance et plus ce groupe fascine. Et voilà «No Tomorrow» saturé de bassmatic. Ils défoncent la gueule des fjords. Encore une fois, ça sonne comme un hit inter-galactique, ça chante à la chevrotante et ils n’en finissent plus de briller au firmament. Ils en deviennent fatigants. Ils maîtrisent les sciences occultes du son et du stomp et s’emploient à délivrer des solos d’embrasement congénital. Ils n’ont que des ressources inépuisables. Ils sont aussi brillants que Jook. Merveilleux cut que cet «Easy Star» béni des dieux : on s’y sent comme dans un lagon, on s’y baigne indéfiniment, tout n’y est que luxe, calme et volupté tahitienne des fjords. Ils nous rament «Up All Night» aux galères du rock. Ils savent traverser un océan à la rame. Ces diables sonnent une fois de plus comme Oasis et sortent pour l’occasion la plus terrible cisaille du monde. Et puis on peut en prendre un petit dernier pour la route : «New Years Day», big shoot d’heavy pop défenestré.

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             39 Minutes On A Bliss est une sorte de compile, et dans le cas des Caesars, ça vaut le détour. Chez ces gens-là, tout est monstrueux, gonflé, rempli de son jusqu’à la gueule. «Sort It Out» sonne comme une explosion de pop craze. Ces Suédois jouent comme des dingues et ils resplendissent au firmament de la pop. On pourrait même les qualifier du groupe majeur du monde moderne. Ils développent une fabuleuse énergie et nous plongent dans des abysses fructifiantes. Ils pulsent à outrance et se croient invincibles. Voilà leur force. Avec «(I’m Gonna) Kick You Out», ils proposent un garage pop incroyablement qualitatif et explosé aux clameurs d’unisson. Ils pourraient servir de modèle. S’ensuit un «Let’s Go Parking Baby» claqué vite fait. Quelle santé de fer ! Ces mecs se situent au-delà de toute mesure, bien au-delà de la power-pop. Les Caesars balayent tout sur leur passage. On espère secrètement qu’ils vont se calmer, car ce genre de disque n’est pas de tout repos. «Out Of My Hands» sonne comme un coup de génie. Quelle giclée ! Les accords sont grattés dans les règles de l’art caesarien. Ils claquent tout à l’absolue divination et ça tourne vite à la sorcellerie. Encore un coup d’éclat avec «Crackin’ Up». Ils explosent leur power-pop à discrétion, comme si la grenade tardait à exploser. Ils font deux couplets à sec et ça monte. Ils ont cette facilité à gérer les attentes. Un esprit hante ce groupe. «You’re My Favorite» sonne comme l’un des plus violents garage-cuts de l’histoire du garage. C’est chanté sale, mais avec du répondant de son. On entend des accents à la Johnny Rotten dans le chant. Ça se termine avec l’excellent «You Don’t Mean A Thing To Me». Cette fois, ça explose pour de vrai. Ils ont des ressources insoupçonnables. Ce cut rebondit dans les murs. Voilà du vrai garage énervé et incontrôlable, imputrescible et bienvenu dans la confrérie. C’est joué à l’ultimate de la tomate, claqué aux chords de no way out, avec un spectaculaire retour de manivelle dans le corps du texte.

    Signé : Cazengler, Big burne

    Les Big Byrd. La Cigale. Paris XVIIIe. 20 mai 2025

    Caesars Palace. Youth Is Wasted On The Young. Dolores Recordings 1997

    Caesars Palace. Cherry Kicks. Dolores Recordings 2000

    Caesars Palace. Love For The Streets. Dolores Recordings 2002

    Caesars. Paper Tigers. Dolores Recordings 2005

    Caesars. Strawberry Weed. Dolores Recordings 2008 

    Caesars. 39 Minutes On A Bliss. Dolores Recordings 2003

    Les Big Byrd. They Worshipped Cats. A Records 2014

    Les Big Byrd. Iran Irak IKEA. PNKSLM 2018

    Les Big Byrd. Eternal Light Brigade. Chimp Limbs 2022

    Les Big Byrd. Diamonds Rhinestones And Hard Rain. Chimp Limbs Recordings 2024

     

     

    Wizards & True Stars

     - Le rock à Billy

     (Part Six)

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             Et hop, Big Billy repart à l’aventure en 1985 avec l’ex-Milkshake & boss de la basse John Agnew, et un certain Del au beurre, qui n’est autre que Graham Day. Objectif gaga-blow, c’est-à-dire donner au garage anglais de nouvelles lettres de noblesse. Huit albums en quatre ans, au rythme de deux par an, c’est une bonne moyenne pour un intensiviste acharné comme Big Billy. 

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             Il commence par aplatir la gueule de Beware The Ides Of March à coups d’accords de Dave Davies dans «It Ain’t No Sin». Big Billy adore gratter les accords des early Kinks. Et en B, il recrée le mythe du proto-punk avec «Give It To Me». Il est obsédé par le protozozo, il n’en démordra jamais, et il inaugure sa nouvelle marotte : le wouahhhhhhhh qui lance un killer solo flash. Magnifique ! Et puis, tu croises aussi des clins d’œil à Linky Link («Rumble») et à Bo (version endiablée de «Road Runner»).

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             La même année sort l’album sans titre Thee Mighty Caesars. On les voit déguisés en empereurs romains. Bruce Brand remplace provisoirement Del au beurre. Quelle blague ! Par contre, on ne rigole plus avec le real wild deal de «Wily Coyote», ce shoot d’early British rock’n’roll. Puis Big Billy te gratte «It’s A Natural Fact» à la sourde, mais pas n’importe quelle sourde, la sourde féroce ! En B, ils ramènent tout le poids de l’Antiquité dans un instro dramatique, «Death Of A Mighty Caesar» et Big Billy revient à son obsession protozozo avec «Why Don’t You Try My Love». Ça barde sec ! Wouaaahhhh et puis t’as le solo d’ultra-fuzz qui s’étrangle dans sa bave.  

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             Les Caesars montent encore en puissance avec Acropolis Now. Big Billy reste fabuleusement déluré, il adore perdre le contrôle dans les virages, Wouaaahhhh ! Le balda reste assez classique jusqu’au moment où «You Make Me Die» te tombe sur la gueule. En vrai. Big Billy te monte ça sur les accords de Dave Davies. Il fait du post-protozozo. Ça marche à tous les coups. Pur esprit. La viande se planque en B. Petite coquine... Bam !, dès «Loathsome ‘n’ Wild». Big Billy taille la pire des routes, la route wild as fuck, t’en perds le contrôle des mots. Il monte plus loin «Despite All This» sur la carcasse de «Pushing Too Hard», mais au ralenti et on observe un violent retour au protozozo avec «I Don’t Need No Baby», un stomp de Medway. Tout le protozozo d’Angleterre est au rendez-vous. Il monte ensuite son «Dictator Of Love» sur un beau Diddley beat et sort le big fuzz out pour «I Was Led To Believe». Ça te nettoie les bronches. Big Billy creuse un tunnel sous le Mont Blanc avec sa fuzz et ça bascule dans la folie par inadvertance. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. C’est du très grand art.  

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             Au dos de Thee Caesars Of Trash, tu peux lire : «For the last III years Billy, John and Graham have been at the forefront of the British garage scene influencing all who see and here (sic) them play, with over XVII LPs of experience between them they truly are Thee Caesars of Trash, play this records now and play it loud - Punk from Pompay.» Signé : William Loveday, nov ‘85. C’est l’album des covers de choc, à commencer par «Oh Yeah», magnifique clin d’œil aux Shadows of Knight, she loves me, tout y est, oh yeah, she’s my babe. En B, t’as «Not Fade Away», big Buddy/Bo flash-back via les early Stones, et puis une cover excédée de «Psycho». Saluons aussi ce pur gaga de la menace qu’est «It’s You I Hate To Lose», gorgé de tout le power de Dave Davies et serti d’un acre killer solo flash.

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             Big Billy repart de plus belle avec Wise Blood : dans «I Can’t Find Pleasure», il passe l’un de ses pires killer solos trash. S’ensuit «Come Into My Life», un heavy schloufff des Puissants Caesars. Pure heavyness impériale ! Avec «Signals Of Love», tu renoues tout simplement avec le pur génie d’Angleterre, et il repasse en mode dark gaga avec «I Self Destroy», et il y va à coups de yeah yeah I self destroy. Encore une sévère leçon de maintien avec le morceau titre. Si tu vas en B, tu vas tomber sur un bel hommage à Bo avec un «Kinds Of Women» bien allumé et riffé à la vie à la mort. Ce brillant album s’achève sur un «Signals Of Love (Slight Return)» qui tape en plein dans la première époque des Stones. Big Billy est le plus complet des artistes complets. Au dos, William Loveday, aka Big Billy, déclare : «It takes us under 2 days and under £300 to record an album... we were brought up in Punk Rock, that’s where our Rock’n’Roll comes from. The resulting music is raw and irreverent, shining out as a beacon of human decency against the over produced, over sophisticated, over commercialised, computerised pop that predomines todays airwaves.» Belle déclaration d’intention.  

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             Et si le Live In Rome était l’un des plus beaux albums live de l’histoire du rock ? Va-t-en savoir. Au dos, William Loveday rappelle que lui, John et Del ont toujours été «into Rome» : «The early Clash, Link Wray, Leadbelly and ancient Rome». Et donc, ils ambitionnaient d’enregistrer à Rome, puisqu’ils passionnés de Rome. Ils y tapent des covers du diable : le «Neat Neat Neat» des Damned (bien drivé par ce démon de John Agnew) et «Submission» (Big Billy fait bien son Rotten et tape en plein dans le mille de la Pistolmania). Mais il y a aussi du wild as fuck avec «Wily Coyote» et sa ferveur maximaliste, suivi de l’incroyable shout de «Give It To Me», claqué à l’Hofner Gibson copy. Wouahhhhh ! et Big Billy plonge dans les enfers d’un killer solo flash. «I’ve Got Everything Indeed» n’a aucune pitié pour les canards boiteux et Big Billy lance le killer solo flash de «Devious Means» non pas au wouahhhhhh mais au yahhh yahhh. Il a des variantes ! Et ça termine avec un «Baby What’s Wrong» qui pulvérise tout. Wild as Mighty Caesar fuck !  C’est stompé dans la paume du beat, en mode High Heel Sneakers.               

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             John Lennon’s Corpse Revisited est le premier d’une série de trois albums sur Crypt (les deux autres sont des compiles). Les trois albums bénéficient de pochettes fantastiques, bien soutenues aux tons primaires. Le cyan et le yellow flattent l’œil. Pour le Lennon’s Corpse, ils ont imaginé une parodie du montage de Sgt Pepper’s, et nos trois Caesars portent déjà les headcoats du projet suivant, Thee Headcoats. Démarrage en trombe sur le «Lie Detector» qui sonne d’office comme un immense classique gaga. Big Billy recycle les accords de «Louie Louie» dans «Confusion» et passe à la vitesse nettement supérieure avec un «Home Grown» digne des Who. On croise aussi deux covers du diable sur cet album, «Beat On The Brat» (bien troussée à la hussarde de what can you do) et «Career Opportunities» (Big Billy adore le premier album des Clash). Puis il fait éclater son génie gaga au firmament avec un vieux shoot d’early British Beat, «Because Just Because», sacrément cavalé, et «Somebody Like You», fantastique chasse à courre d’accords sauvages. Imbattable. 

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             Les deux belles compiles Crypt (English Punk Rock Explosion! et Surely They Were The Sons Of God) valent bien sûr le détour. Parce qu’on y retrouve tout ce qui fait le génie de Wild Billy Childish : «I Don’t Need No Baby», «I Was Led To Believe» (overdose de fuzz), «Now I Know» (monté sur le «New Rose» des Damned), «I’ve Been Waiting» (épais protozozo), «Loathsome ‘N’ Wild», et Kinds Of Women», qui est du pur Bo.

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             Sur Surely They Were The Sons Of God, tu retrouves «Signals Of Love» (fantastique profondeur), «I’ve Got Everything Indeed» (radical), «It Ain’t No Sin» (monté sur les accords de Dave Davies), «Why Don’t You Try My Love» (immense classique), «She’s Just 15» (les descentes de couplets sont typiques d’I wanna be anarchy/ In the city), «Don’t Say It’s A Lie» (monté sur la carcasse de «Brand New Cadillac») et «Give It To Me», monté sur une carcasse des Seeds, avec une belle diction à la Sky.

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             Un peu plus tard, Big Billy va sortir Caesars Remains, sous-titré Punk From The Vaults Of Suave. Pochette marrante : on voit Big Billy et John Agnew sauter en l’air avec leurs grattes. T’es content d’avoir rapatrié l’album car Big Billy y fait une cover sauvage d’un classique sauvage, le «1977» des Clash qui n’est pas sur leur premier album : Clashmania à la Big Billy ! Vertigineux de justesse ! Tu ne peux pas rêver mieux, c’est impossible. Et en B, ils reviennent aux early Kinks avec «Your Love» - The more I have/ The more I want - Le ‘baby’ de Big Billy est le modèle absolu. Tu veux chanter dans un groupe de rock ? Alors écoute comment se prononce ‘baby’.

    Signé : Cazengler, Mighty Cœnnard

    Thee Mighty Caesars. 39 Minutes On A Bliss. Dolores Recordings 2003

    Thee Mighty Caesars. Thee Mighty Caesars. Milkshakes Records 1985

    Thee Mighty Caesars. Acropolis Now. Milkshakes Records 1986

    Thee Mighty Caesars. Thee Caesars Of Trash. Milkshakes Records 1986

    Thee Mighty Caesars. Wise Blood. Ambassador 1987

    Thee Mighty Caesars. Live In Rome. Big Beat Records 1987                    

    Thee Mighty Caesars. John Lennon’s Corpse Revisited. Crypt Records 1989

    Thee Mighty Caesars. Caesars Remains. Hangman Records 1992

    Thee Mighty Caesars. English Punk Rock Explosion! Crypt Records 1988

    Thee Mighty Caesars. Surely They Were The Sons Of God. Crypt Records 1990

     

     

    L’avenir du rock

     - Baby Gillespie

    (Part Two)

             — Dis donc, avenir du rock, t’en as pas marre des vieilles lanternes ?

             — Ben non. C’est dans les vieilles lanternes qu’on fait les meilleures soupes !

             — Tu nous soûles avec tes pirouettes à la mormoille !

             — C’est fait pour !

             — Non mais franchement, t’en as pas marre de ramener tous ces vieux crabes, les John Cale et les Childish et les Newcombe et les Perrett ?

             — T’oublie les pot-au-lait, mon poto laid !

             — T’arriverais presque à nous faire marrer si t’étais pas aussi pathétique...

             — Pathénique ta mère !

             — Plus on t’enfonce l’épée dans le garrot, plus tu rues...

             — Je suis né dans la rue par une nuit d’orage, oh oui je suis né dans la rue !

             — Voilà qu’y nous fait le Johnny, maintenant ! T’as vraiment pas d’figure !

             — Tu te gures, mauvais augure ! J’ai plus de chasses dans la figure, Horachiotte, que n’en imagine ta pilosité !

             — On s’épuise à t’écouter déblatérer, alors qu’est-ce que ça doit être pour toi ! T’es pas rincé par tout ce débit de conneries ?

             — Pffffff ! C’est toi qui devrais être rincé par le sentiment ton inutilité. Franchement, j’aimerais pas du tout être à la place d’un mec de ton niveau.

             — T’inquiète pas pour ça avenir du rock. Si t’es content d’être un guignol, alors tant mieux pour toi. 

             — Le guignol te salue bien, mon con joli, et s’en va de ce pas à la Cigale pour aller se prosterner devant une autre vieille lanterne, Baby Gillespie.

             — Gillespitoyable !

             — Faux ! Gillespygmalion !

     

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             La statue que caresse Baby Gillespygmalion est en fait celle de Primal Scream, qu’il aura passé vie à conduire à la gloire. Quarante ans de Primal Scream, c’est pas rien. C’mon ! Alors les voilà, sous les ors et les stucs de la Cigale, Baby Gillespie et toute sa bande, une basswoman d’un côté et Neil Ines de l’autre, vétéran parmi les vétérans, sous un petit chapeau, arborant une belle liquette LAMF. Il joue tellement

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     fort qu’il couvre la voix du pauvre Baby Gillespie, qui n’a jamais eu de voix, mais qui a toujours été là, qui a toujours su danser derrière un micro, et ce depuis la nuit des temps du Scream. Et tu vas assister pendant quasiment deux heures au plus gros festin de Stonesy qui se puisse imaginer, Baby Gillespie rocke le boat de la Cigale et

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    la foule fait ouuuh-ouuh/ Ouuuh-ouuh oui, les ouuuh-ouuh/ Ouuuh-ouuh de «Sympathy For The Devil», les Parisiens adorent la vieille Stonesy et ça va atteindre des sommets avec «Medication» et plus loin l’imparable «Movin’ On Up», l’un des plus beaux hommages jamais rendus aux Stones, l’un de ces cuts que Keef aurait bien aimé pondre, mais trop tard, Baby Gillespie et ses amis sont passés par là. Oh et puis t’as encore ce «Country Girl» qu’on dirait sorti tout droit d’Exile On Main Street. Une vraie piqûre de rappel. L’un des pires shoots de Stonesy qu’on ait vu ici-bas depuis «Tumbling Dice», même genre de magie chaude, même genre d’appel à l’émeute des sens, même genre de message direct à ta cervelle. Et en rappel, Baby

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    Gillespie va atteindre le sommet de l’Ararat avec un puissant shoot de «Rocks», il n’a même plus besoin de chanter, on chante tous pour lui - Get your rocks off/ Get your rocks off honey/ Shake it now now/ Get ‘em off downtown - comme une profonde clameur sortie des bulbes inféodés, comme une sourde pulsion issue des profondeurs de la conscience collective, l’incarnation populaire de la Stonesy, toute la foule rock scande le sourd spirit de Rocks, Get your rocks off/ Get your rocks off/ Honey, comme une primitive respiration atrabilaire, ça sort du ventre rock, ça respire par les

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    bronches rock, ça pulse entre les reins du rock, ça gronde de plaisir sous la surface des peaux rock agglutinées, ça s’applique à swinguer la Soul de Shake it now now, le now now n’a jamais été aussi pur, aussi viscéral, le Get ‘em off downtown remonte loin aux sources, il faut imaginer des tribus tapies dans l’ombre des ruines des capitales, Shake it now now, et Baby Gillespie tend son micro, il en rit car ça sonne comme un miracle, on vit tous une sorte de moment d’éternité. T’as la Soul du rock. Now now.

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             S’il faut écouter le nouveau Primal Scream, Come Ahead ? Bonne question. La réponse est comme d’usage dans la question. Mais si t’as pas envie, t’es vraiment pas obligé. En réalité, tu le fais seulement par sympathie, car ça fait un bail que les albums de Primal Scream ne valent quasiment pas un clou. Baby Gillespie attaque avec un gospel qui bascule dans le diskö-beat : «Ready To Go Home» sonne en effet comme un étrange mélange évolutif. Il passe au funk avec «Love Insurrection» :

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    Baby Gillespie s’en va traîner dans le ghetto pour bricoler un funk blanc. Tu en penses ce que tu veux. Il retombe systématiquement dans les plans prévisibles, mais dans l’ensemble, les cuts sont bien foutus, noyés de son et de chœurs. Les deux blackettes qui l’accompagnent sur scène sonnent merveilleusement bien. Il atteint son sommet avec «Innocent Money». Il a énormément de son, ça groove bien dans la couenne du son, on peut qualifier la prod d’intense et revancharde, avec des belles pointes de chaleur. Puis l’album va perdre de l’altitude. Baby Gillespie bouffe à tous les râteliers : l’africain avec «Cursus Of Life» (percus de «Sympathy For The Devil» + les chœurs du funk), la romantica («False Flags», mais il n’a pas de voix), le groove interlope («Deep Dark Waters») et l’acid house («The Centre Cannot Hold», il a toujours du goût pour la sautillade sous ecstasy, ça n’a aucun strictement intérêt). Le niveau de l’album est tout de même relativement bas. C’est un album que tu ne recommanderais pas, même à ton pire ennemi.  Par contre, il faut aller voir Primal Scream sur scène pour ce moment d’éternité : Get your rocks off/ Get your rocks off honey/ Shake it now now/ Get ‘em off downtown !

    Signé : Cazengler, Primate script

    Primal Scream. La Cigale. Paris XVIIIe. 10 juin 2025

    Primal Scream. Come Ahead. BMG 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - Darando a bon dos

     

             Durando avait un gros avantage sur nous autres, les pouilleux du lycée : il avait du blé. Non seulement il portait toutes les sapes à la mode, mais il avait en outre les cheveux longs, de beaux cheveux blonds coiffés comme ceux des Brian Jones. Ses parents lui foutaient la paix avec ça, ce qui n’était pas le cas des nôtres : ils passaient chez le coiffeur du quartier pour donner la consigne, «les oreilles bien dégagées». C’était une façon de nous castrer. Avec ces coupes à la con, on n’avait aucune chance auprès des gonzesses. Elles allaient naturellement vers les mecs à cheveux longs. La mode yé-yé battait son plein, et comme le disait si joliment Yves Adrien, «tous les garçons s’appelaient Ronnie», sauf nous, les pouilleux du lycée, affublés de nos hideux cabans et de ces pantalons de tergal qu’on nous forçait à porter, alors qu’on ne rêvait que de Levis en velours côtelé. Durando s’habillait chez Happening et se baladait dans les rues en costard noir à fines rayures blanches. Il complétait son look de dandy avec le col roulé blanc que portait Brian Jones dans Salut Les Copains. C’est à cette époque qu’on réalisa pleinement la différence qui existe entre le fait d’être bien né et celui d’être mal né. Nous devînmes des pouilleux envieux, et c’était pas terrible. Histoire de bien attiser nos frustrations, Durando organisait chaque week-end une surboum chez lui. Ses parents partaient en week-end à l’étranger et lui laissaient cette belle villa située sur la côte, pas très loin de Deauville. Il organisait ses surboums dans la cave et y passait les albums qu’il avait ramenés d’Angleterre. Il était dingue de James Brown, alors la cave devenait une étuve. Bien sûr, les gonzesses étaient là pour baiser, mais elles ne baisaient pas avec nous autres, les pouilleux du lycée. Malades de frustration, on restait agglutinés au bar et on vidait toutes les bouteilles pour bien se schtroumpher. Et ça nous rendait encore plus malades de voir Durando rouler des grosses pelles aux gonzesses qui l’approchaient pour danser avec lui. C’était plus qu’on ne pouvaient en supporter. Nous quittâmes la cave, sortîmes dans le jardin et fracassâmes la mobylette toute neuve de Durando.

     

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             Pendant que Durando éblouissait toutes les petites gonzesses de la côte normande, Darando sommeillait dans le marigot de l’underground. Ce n’est pas exactement le même destin, mais les becs fins auront une préférence bien marquée pour celui de Darando, fantastique pouilleux de l’underground le plus ténébreux.

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             C’est Alec Palao qui s’y colle. Au dos du booklet de Listen To My Song - The Music City Sessions, tu vois un doc signé : «To Alec from Darando». Alors qui est ce mystérieux Darando ? Un certain William Daron Puilliam originaire de Berkeley, dans la Baie de San Francisco. Darondo commence par idolâtrer les jazzmen et les Isley Brothers, Ray Charles, les Dells, et puis Motown. Bien sûr, Palao fouine dans les archives et digresse longuement sur le premier groupe de Darando, The Witnesses.

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             Darando montre très vite un penchant pour la flamboyance. Il roule en «white Rolls Royce Silver Cloud, complete with phone and hot plate». Il va dans les clubs, donne des gros pourboires aux serveuses qui le surnomment Daran-dough. Puis Palao arrive très vite aux fameuses Music City sessions et commence à jongler avec les «breathless teasing vocals» et les «gravelly baritone to wailing falsetto in the space of a measure». C’est vrai, si tu écoutes l’«I Don’t Understand It» qui ouvre le bal de Listen To My Song - The Music City Sessions, t’es frappé par la sauvagerie du chant et du son. C’est du proto-punk de black rock, vicieux, ravageur, unique ! Avec la pulsion demented du bassmatic. Il met encore la pression avec «I’m Gonna Love You», il la crée et l’alimente à coups d’in the morning et d’ouh when the sun goes down. Coups de génie encore avec «King’s Man» - I’m a king’s Man/ Do the boogaloo/ If you wanna doo - Il est complètement génial, il pousse le bouchon de la modernité à coups d’I feel good in the morning et de Get down baby, c’est une vraie pétaudière, funky beat suivi là l’harp, king’s man get down, il paraît épuisé. Ça continue avec «Qualified», amené aux petits accords funky, il pose son énorme voix sur le big fat beat de bass/drum. Durando est l’un des rois inconnus du Soul System. S’ensuit l’heavy downhome groove de «Sexy Mama», il s’étale comme un trave sur le beat, baby talk to me/ Love your sexy way, il fait les deux voix, la grave tranchante et la féminine, il crée du bright climax et du hot sex. T’as encore «Didn’t I», le slowah lubrique, même là, il est bon. Il sait feuler entre tes reins. Immédiate qualité de l’intermezzo encore avec «Luscious lady», il y rentre à l’accent incroyablement tranchant, c’est une Soul urbaine de classe supérieure. Puis il vire hard funk avec «Get Up Off Your Butt», mais c’est le Durando hard funk, il crée son monde au get up, il y va au get on down, avec un beurre historique. Quelle révélation ! Suite du festin royal avec «Gimme Some». Il se coule dans ta culotte comme le serpent du jardin d’Eden. Quel fantastique artiste ! Son «Do You Really Love Me» est incroyablement moderne, et «The Wolf» n’en finit plus de t’interloquer, car voilà un cut tellement étrange et lancinant, monté sur un fat bassmatic. Il sait aussi groover les sentiments, comme le montre «Listen To My Song». Il reste étrangement beau, même au lit.

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             Et puis t’as cet album extravagant de qualité, Let My People Go. Tu vois toutes les bagues de Darando et ses yeux injectés de sang. Et c’est rien en comparaison du morceau titre d’ouverture de balda, ce shoot d’heavy swamp-blues bien raw qui va tout de suite sous ta peau. Darando fait le Marvin des marécages, avec derrière lui une basse bourbeuse et des chœurs fantômes. Et ça continue avec «Legs (Part 1)», encore plus muddy, il fait la folle à la James Brown et les brrrrrrr de Screamin’ Jay. Le son est bourbeux, mais à un point dont on n’a pas idée. Darando groove le muddy, il n’existe pas de son plus primitif et plus vermoulu. Il travaille encore le groove de «Didn’t I» au corps, il feule pendant que ça violonne dans la couenne du lard. Avec «I Want Your Love So Bad», tu retrouves ce sens aigu de la dérive à la Marvin, mais avec un son incroyablement bourbeux. On entend même des échos magiques de «What’s Going On». La B s’ouvre sur «How I Got Over», un groove monté sur une pompe manouche, une véritable merveille d’exotica romanichelle, et ça vire big funk out avec «My Momma & My Poppa», c’est même jazzé dans l’âme. Darando combine James Brown avec le free. Admirable démon ! Et il se barre une fois encore dans le groove de «What’s Going On» avec «Listen To My Song». Il termine avec «Jive», un fantastique groove bourbeux, il chante ça à la glotte fêlée, bien perché sur son chat malingre, il défie toutes les lois, surtout celles de la pesanteur, baby you’re true/ True to me !

    Signé : Cazengler, Darandose

    Darando. Listen To My Song. The Music City Sessions. BGP Records 2011

    Darando. Let My People Go. Luv N’ Haight 2006

     

     

    *

    Dès que nous avons eu connaissance des premières œuvres de Thumos nous avons compris que nous étions face à un grand groupe. Une tentative musicale qui soit en même temps une expérience de pensée philosophique. Un art synesthésiste  novateur, révolutionnaire, puisque la musique est censée traduire par les sons ce que l’on ne peut pas dire avec le philtre trop grossier des mots. La musique serait donc l’art de l’indicible. C’est à l’auditeur de comprendre, de déchiffrer, l’intention du musicien. D’ailleurs très vite la musique s’est alliée avec le chant pour mieux se faire entendre. Thumos adopte une démarche inverse : sa musique, sans parole ajoutée, se charge, non pas de mettre en musique mais de de traduire  une pensée. Non pas une pensée toute simple, toute quotidienne, mais une pensée qui soit fondatrice de notre rattachement intellectif au monde. 

    Avec ce nouvel opus, Thumos s’est lancée dans une étonnante gageure, puisqu’il s’agit d’une immersion explorative, au travers du personnage de Socrate dans tout un pan de la pensée de Platon.

    Sans plus attendre lançons nous, en commençant par regarder les pochettes,  extérieure et intérieures, des deux CDs :

    THE TRIAL OF SOCRATES

    THUMOS

    (Snow Wolf Records / 04 -07 -2025)

    S’il fut un peintre politique en France c’est bien David. La vie l’avantagea : né en en 1748 et mort en  1825 , il connut la monarchie de droit divin, la Révolution, le Directoire, l’Epopée Napoléonienne et le retour des Bourbons… David qui avait voté la mort de Louis XVI, qui soutint Marat et Robespierre, refusa de rallier la cause royale, s’exila en Belgique. Où il mourut. Il reste aujourd’hui encore un personnage controversé, la modernité artistique n’est point trop friande de l’école Néo-Classique dont il fut le maître incontesté, son radicalisme révolutionnaire n’est plus à la mode.

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    Son tableau La mort de Socrate date de 1787. Il est à noter que le poëte André Chénier - il initia par la nerveuse souplesse facturielle de ses vers la flambée poétique de la grande lyrique française  du dix-neuvième siècle – est par ses conseils à l’origine de la force du tableau. Socrate n’est pas en train de porter la coupe de cigüe à ses lèvres, il tend vers elle une main quasi distraite, alors qu’au bout de son bras levé un doigt impératif  souligne sa volonté persuasive… Face à l’imminence de sa mort le calme royal exemplaire de Socrate contraste avec l’attitude atterrée et désespérée de ses disciples en pleurs. 

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    Pour se persuader de la force du tableau, il suffit de comparer avec la reproduction intérieure de  Mort de Socrate (1802), due au pinceau d’un ancien élève de David, François-Wavier Fabre (1766 – 1837).  Son Socrate assis sur son lit, la barbe blanchie n’est plus le maître impérieux, il présente l’aspect pitoyable d’un malade qui s’apprête à avaler une détestable potion médicamenteuse…

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    La deuxième couve intérieure est une reproduction de La Mort de Socrate de Charles-Alphonse Dufresnoy (1611 – 1668). Très différente des deux précédentes. Socrate assis boit la cigüe avec la même indifférence que vous avalez une tasse de café le matin en vous levant. Certes cela est censé démontrer que Socrate ne craint pas la mort. Celle-ci n’étant qu’un passage vers le monde des Idées… voire la vie éternelle. Cette toile nous semble avant tout établir un parallélisme de Socrate avec le Christ. Le disciple endormi n’est pas sans évoquer  la nuit de la Passion. Buvez ceci est mon sang a dit le Christ. Je bois, ceci est mon immortalité semble nous enseigner Socrate

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    Nous prendrons pour base l’édition Platon. Oeuvres Complètes publiées en français par les Editions Flammarion (sous la direction de Luc Brisson, 2008).  Au cours des vicissitudes de l’Histoire quarante-cinq dialogues, dont seize sont réputés douteux et même plus qu’incertains, nous sont parvenus…

    Sur les vingt-neuf qui restent Thumos n’en utilise apparemment  que seize. Comment ce choix opéré se justifie-t-il. Nous ne pouvons offrir qu’une réponse aussi incertaine que les ombres de la Caverne. Cette sélection a-telle été entreprise en axant principalement la focale sur le personnage de Socrate (qui n’a laissé, rappelons-le aucun écrit) ou sur le déploiement de la pensée de Platon dont le pivot essentiel reste le personnage de Socrate. Platon a été son élève, mais il était absent au moment de sa mort.

      Qui sont les musiciens de Thumos :   Δ (delta) / Ζ (zeta) / Θ (theta) / Μ (mu). Pour la petite histoire : les pages des Cahiers de Paul Valéry qui sont consacrées aux’’ choses divines’’ ont été réunies sous l’appellation Theta, la lettre T étant la première du mots Theos (dieu).

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    The Parmenide : en français, Parménide (Sur les idées) : ce n’est pas le premier dialogue écrit par Platon, alors pourquoi débuter par celui-ci.  Les exégètes s’accordent sur le fait qu’en cet ouvrage Platon devient vraiment Platon, avant sa rédaction, notre philosophe n’est qu’un épigone de Socrate qui fait ses classes. Pour Platon il ne s’agit pas de sauver le soldat Parménide (né au sixième siècle et mort au milieu du cinquième) mais de le tuer. Sa pensée est incapacitante. Résumons-là en quelques mots : à la question qu’y a-t-il ? il répond :  l’Un. Pour ceux qui ne pigent pas il rajoute : rien d’autre. Circulez, il n’y a rien à voir. En fait vous ne pouvez même pas circuler car l’Un est Un et ne peut être soumis à aucune variation. Sans quoi il n’est plus le Un mais l’Autre. Platon trouve la parade : certes il y a le Un, ombreusement matériel, mais il y a aussi le concept du Un qui permet à votre intelligence de l’appréhender. Bref il existe le Un et le Un intelligible. Ne soyez pas bébête, ne dites pas que :  UN + Un = 2. L’on n’additionne pas des veaux et des cochons. Il y a l’Un et l’Autre. Le tout est de savoir : si l’Un est, l’Autre est-il ou n’est-il pas. Vous avez quarante minutes pour répondre, à la fin du cours je ramasse les copies. Le son est grave, pas du tout majestueux, des espèces de sonorité orientales, sans doute pour rappeler les origines égyptiennes de la pensée platonicienne, mais le morceau prend de l’ampleur nous avons assisté au miroitement ensorcelant du multiple, nous abordons l’obstacle principal le Tout cosmologique impénétrable et unifié, comment résoudre cette aporie de l’aporie parfaite qui nie le mouvement, la flèche de Zénon qui ne quitte pas son arc, même si vous avez l’impression qu’elle vole et atteint sa cible, la batterie se fait plus lourde, elle doit fracasser le bouclier inamovible, donner son essor à la fragmentation du monde tout en faisant être le non-être de cet éparpillement mutilatoire. Ce n’est pas le To  Be or Not To Bede du prince d’Elseneur mais le To(ut) Be et le Not To(ut) Be en même temps. Dernières notes en point de suspension, le temps que l’assassin se rende compte de la portée de son crime. The Protagoras : en français, (Sur les sophistes) : Protagoras (490-420) est un

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    sophiste redoutable. Son principe de base est difficilement contournable : L’homme est la mesure de toutes choses de celles qui sont et de celles qui ne sont pas. Au siècle précédent on disait bien : tout est relatif, en nos temps présents nous employons la formule : les choses n’ont que la valeur qu’on leur donne. Socrate bataille ferme, il sera obligé de se servir d’un argument avancé par Protagoras pour prouver qu’il a tort. En fait si l’on suit Protagoras, l’on ne peut pas prouver grand-chose. Tout dépend de ce que l’on pense d’une chose. Lors du précédent morceau l’oreille n’était pas insensible à cette angoisse sourde, celle qui vous assaille au moment où vous entreprenez une action difficile, elle a totalement disparu, une musique clinquante et souveraine, est-ce la force imbattable de la pensée protagorienne qui serait à l’honneur ou la victoire oratoire de Socrate, il a touché mais il n’a rien coulé, peu importe ce que vous dites, si vous dites la vérité vous n’énoncez que votre définition de la vérité qui n’est que votre propre jugement individuel qui ne vaut pas plus que celle de quiconque. The Gorgias : en français, Gorgias (Sur la Rhétorique) : Gorgias (480-380) est un grand

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    esprit, bien plus redoutable que Protagoras. Qui s’y frotte s’y pique. Platon s’en méfiait. Il se permet de démontrer que rien n’existe. Ne vous esclaffez pas bruyamment, lisez son traité du non-être. Protagoras propose un instrument de mesure : l’Homme. Gorgias n’en propose aucun, il refuse tout critère de vérité, ne serait-ce qu’une vérité relative. Personnellement je me réclame de Gorgias. Rhéteur, artisan et poëte, Gorgias est un personnage fascinant. Le ton change, Gorgias est un redoutable  beau parleur, la musique se charge d’angoisse et de profondeur, celle du néant, Socrate est aussi un beau parleur non moins redoutable, mais selon Gorgias il n’évoque que l’écume de choses inexistantes, la joute se  poursuit, elle tombe dans des évocations sonores de l’abîme du silence, ferraillements de stériles coups d’épées sans réel motif, Socrate reprend confiance, il sait maintenant qu’au rien de Gorgias c’est une certaine idée de l’unité cosmique du monde qu’il défend. D’ailleurs affirmer que tout est rien n’est-ce pas révéler une certaine unité cosmique…The Phaedrus : en français, Phèdre (Sur le

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    beau) : nous avons déjà rencontré Phèdre dans leur version du Symposium, (voir Kr’tnt 583 du 21 / 02 / 2023) en français Le Banquet, qui traitait de l’amour. Beaucoup de chercheurs proposent que Phèdre a été composé juste après  Le Banquet. Le personnage de Phèdre ne possède pas l’envergure de Parménide, ni de Protagoras, ni de Gorgias. Il a été suspecté d’avoir, en compagnie d’Alcibiade et de fils de riches familles,  démembré des statues d’Hermès et aussi de s’être livré à des parodies des Mystère d’Eleusis. Est-ce vraiment un hasard si ce dialogue ressemble à une partie de drague entre Socrate et Phèdre. Comme l’on dit dans le sud, faut avoir la tchatche pour parvenir à ses fins… Plus philosophiquement nous parlerons de la fonction érotique de la rhétorique. (Bien entendu ce Phèdre n’a rien à voir avec la Phèdre de Racine amoureuse de son beau-fils.) : discordances sonores - c’est comme dans les trilogies dramatiques souvent suivies d’une comédie - les trois premiers penseurs évoqués nous dispenseraient de tout effort intellectuel, grossièrement ils nous disent qu’il ne sert à rien de discuter des choses, de celles qui sont comme de celles qui ne sont pas, comment redonner sa valeur à un dialogue philosophique, en vantant les bienfaits de la conversation, du badinage si l’on se veut héréditaire de notre littérature du dix-huitième siècle, en laissant l’Eros, dieu redoutable s’il en est un, ses traits ne ressemblant-ils pas à la foudre de Zeus, mener la danse. Musique rieuse, parfois elle se perd en chuchotements que l’on devine intime, la batterie fait du pied durant un bon moment, la sagesse ne s’étendrait donc pas à l’intégrité de l’Individu pétri de désir et d’intellect… The Meno : en français, Menon (Sur la vertu) : : Menon est un élève de

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    Gorgias, de par ses responsabilités militaires et sa connaissance des chevaux, il est ce que l’on pourrait nommer un pragmatique. Ce qui ne l’empêche pas de se poser des questions et d’offrir des réponses, ainsi il affirme que l’excellence est l’art de commander les hommes, l’on voit (à peu près) très bien ce que c’est l’art de commander les hommes d’une façon excellente, mais qu’est-ce que l’excellence en tant que telle. Il ne s’agit pas ici de s’approcher au plus près des choses mais au plus près des mots. D’ailleurs comment peut-on connaître quelque chose si on ne connaît pas cette chose... Que cette chose soit un objet ou un concept. Socrate sort sa carte maîtresse : certes si je cherche c’est que je ne connais pas mais mon âme connaît. Elle est immortelle, elle a contemplé l’Hadès, disons l’abîme des choses de celles qui sont et de celles qui ne sont pas. La réminiscence est le chemin intellectuel qui nous permet de définir une chose parce que nous l’avons déjà vue et acquise, nous l’avons oubliée, mais il suffit de chercher. Scène célèbre d’un esclave qui ne connaît pas la géométrie mais sous le questionnement de Socrate il parvient à retrouver et à produire par déduction des règles logiques de géométrie… Nous avons ici un parfait exemple de la méthode socrato-platonicienne, il ne faut pas seulement connaître une chose mais savoir pourquoi et comment l’on parvient à connaître cette chose. Le chemin conceptuel d’une chose est supérieur à la  connaissance de la nature de la chose elle-même. Reprise de ces motifs un tantinet circonvolutifs que j’ai déjà nommés orientaux, ils ne durent pas, une avalanche sonore fond sur vous, déboule en votre tête toute la pensée humaine, encore faut-il savoir s’en servir et pour cela connaître et comprendre son fonctionnement,  dans Le Phèdre nous nous laissions enivrer par les sens et les sentiments, ici nous sommes initiés au jeu subtil de l’intelligence, un véritable broyeur de concepts illusoires, la formation intellectuelle est pratiquement militaire, il faut pulvériser l’adversaire, trouver la bonne tactique et ne jamais perdre l’écho de la marche de la Connaissance qui avance dans le labyrinthe des fausses pensées, ne jamais perdre sa trace…The theaetetus : en français, Thééthète

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    (Sur la science) : ce dialogue peut être entrevu comme un approfondissement du présent ; Théétète serait un mathématicien réputé dont on ne garde la trace que dans ce dialogue. Thééthète affirme que la Science en tant que telle correspond à la somme de toutes les sciences. Mais qu’est-ce que la Science en elle-même ? demande Socrate. En bon admirateur de Protagoras Théétète répond que la science correspond à nos sensations. La sensation nous renseigne sur les choses mais elle ne permet pas de répondre à la connaissance d’une chose. Par rapport à la sensation la connaissance est vérité. Théétète répond que la science est une opinion vraie. Oui mais comment sait-on que cette opinion est vraie. Il faut comprendre que ce qui est en jeu dans ce dialogue c’est la différence ontologique entre les sophistes qui enseignent des choses et cette nouvelle forme de sophistique que Platon nommera philosophie qui essaie non pas d’enseigner les choses mais comment l’on peut acquérir la connaissance de ces choses. La connaissance n’est pas un savoir pragmatique, elle s’appuie sur un discours vrai, entendre logique (en le sens de l’irréfutabilité des mathématiques), le logos est le discours vrai. Ce dialogue est particulièrement difficile. Il ne peut être compris que si l’on a en tête  l’ensemble du parcours de la connaissance platonicienne. Les sophistes répondront que pour comprendre Platon il faut connaître Platon, en posséder la connaissance, concèderont-ils en souriant… voire en riant aux éclats. Tsunami intellectuel, teneur roborative, nous sommes au plus profond et au plus haut du développement de la pensée humaine, sur ses pointes sommitales  et en ses fosses abyssales, au fondement de la science qui n’a rien à voir avec la définition que nous en donnons en la décrétant falsifiable, Platon évoque un savoir ne varietur, un discours vrai non pas parce qu’il dit la vérité mais parce qu’il est la vérité structurelle du monde en action. Il ne s’agit plus d’échanger des opinions de discutailler sans fin, la pensée est irréversible, en avoir pris conscience, la tonitruance de ce morceau – en certains passages il prend les apparences fascinantes et aveuglantes d’une peau de serpent qui serait la robe même du soleil – est au service de la brillance irréversible de la pensée platonicienne.  The Eutyphro : en

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    français, Eutyphron (Sur la piété) : Socrate qui vient d’apprendre qu’il est accusé d’avoir corrompu la jeunesse demande à Eutyphron - qui n’a pas hésité à porter plainte contre son propre père responsable par des circonstances indépendantes de sa volonté de la mort d’un esclave assassin - l’interroge sur la notion de piété. En quoi consiste-t-elle, à obéir aux lois des dieux promulguées par la Cité pour le culte qu’on leur doit, ou de la propre idée que l’individu peut se faire du respect que l’on doit aux Dieux. Attention, il ne s’agit pas ici d’une tentation athéique, l’idée est d’en faire plus que ce que n’exige la loi. Eutyphron un peu buté répond que la piété consiste à faire ce que les Dieux demandent, cuisiné pat Socrate il finit par répondre que la piété participe de ce qui est juste, Socrate aimerait savoir comment il définit ce qui est juste, Eutyphron qui n’aime pas couper les cheveux en quatre répond qu’il a à faire ailleurs… Le respect que l’on doit aux Dieux participe de la cohésion de la Cité, mais ce que peut faire l’individu en s’interrogeant et en interrogeant les autres sur une définition précise des mots, aide à maintenir  des relations entre les citoyens Retour aux réalités. Attention le discours vrai de Socrate ne porte-t-il pas en lui la négation des Dieux. N’est-ce pas une pensée capable de corrompre la jeunesse en lui donnant l’illusion d’être au-dessus des Dieux, des hommes, de la Cité. Nous sommes au cœur du procès de Socrate. Musique entrechoquante, vagues tempétueuses, sirènes alarmistes, Socrate tente de remettre de l’ordre, ne passe-t-il pas son temps à pousser les citoyens à bien  réfléchir afin que la Cité jouisse de la protection des Dieux. Mais  l’éclairante pensée socratique peut-elle percer l’obscurité des âmes vulgaires enténébrées  entichées de leur bonne foi… The Cratylus : en

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    français, Cratyle, (sur le langage) : un des dialogues les plus fascinants de Platon. En disciple de Protagoras, Hermogène assure que les noms des choses ne participent en rien de la nature, ils sont pures conventions, appellerez-vous votre chien Médor ou Arthur ? De même quelle différence y aurait-il si nos ancêtres avaient nommé chiens les chats et chats les chiens. Cratyle affirme que les noms ont un rapport avec la chose qu’ils nomment, mais que seuls les Dieux peuvent connaître ce rapport. Comme les choses et les hommes changent sans cesse, incapables de saisir la totalité du devenir depuis son origine ils ont perdu le lien qui unit chaque mot à la nature de la chose qu’il désigne. Socrate est d’un autre avis, n’importe qui a donné leurs noms aux choses, que ce soit les Dieux ou les hommes, ils ont avec intelligence attribué à la chose le nom que la chose appelait par sa nature. L’étymologie et la sonorité des lettres nous permettent de retrouver l’explication qui aide à comprendre pourquoi un mot se prononce ainsi et quel rapport il existe entre sa nature et sa signification. Pour mieux comprendre, lisez Les Mots Anglais de Stéphane Mallarmé. Socrate explique que les mots sont comme des images des mots, plus ou moins bien peintes. Ainsi dans nos critiques des images musicales que Thumos donne des choses dialogiques platoniciennes, nous pouvons nous demander si chaque image évoque au plus près la nature du dialogue qu’elle représente ! : Peut-être le plus beau morceau de l’opus chargé de mystère et de drame, prédominance de la basse et tutti orchestral comme brouillé, s’ouvrant sur des clairières heideggeriennes. Musique forte, tempo lent, il semble que le Cratyle pose un problème essentiel : toute parole qu’elle soit stupide ou intelligente, sensorielle ou intellectuelle est faite de mots : mais quels rapports les mots entretiennent-ils avec la nature de ce qui est, signifie-t-ils ou sont-ils sans effet comme des cataplasmes sur une jambe de bois. Socrate déblatère-t-il ou ses propos portent-ils en filigrane une espèce de message constitutif de l’ordre du monde. L’on commence à comprendre que l’ordre des dialogues choisi par Thumos repose sur une dramaturgie longuement méditée. The Sophist : en français, Le

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    Sophiste, (Sur l’Être) : Ce dialogue qui est la suite du Théétète est vraisemblablement le dialogue le plus pertinent et de ce fait le plus difficile de Platon. Dans le Cratyle Platon s’interroge sur le rapport existant entre une chose et le mot qui la désigne, ici l’interrogation porte sur le rapport qui existe entre la chose et l’idée de la chose. Platon en profite pour établir la différence entre le sophiste et le philosophe. Nous en revenons à Parménide qui nous dit que l’Être est Un et le Non-Être n’existe pas. Or le Sophiste qui parle de tout (ne pas confondre avec le Un) peut dire la vérité quand il parle de ce qui est, mais prononce des mensonges quand il parle du Non-Être qui n’existe pas. Toutefois une chose peut être en relation avec l’Être par rapport à une autre chose, mais ne pas Être en relation avec une autre chose. Toutes ces relations entre choses, Être et Non-Être sont régies par le logos. Le sophiste  peut parler de tout et de n’importe qui : il prononce des discours plus ou moins vrais plus ou moins faux. Le logos du philosophe lui permet de parler autant des choses qui ne changent pas (les Idées) que de celles qui sont soumis au changement du devenir. Le philosophe peut donc parler de l’Être et du non-Être, des choses qui sont éternelles et de celles qui ne sont pas puisqu’elles ne sont pas éternelles. En résumé le sophiste parle de la concrétude du monde et pour lui les Dieux ne sont que des formes transitives destinées à périr comme un vulgaire caillou, alors que le philosophe peut parler des choses transitives et des formes éternelles qui ne bougent pas. Vous comprenez pourquoi Platon a consacré un dialogue à la piété, qui parle de l’attitude que l’homme doit avoir envers les choses divines… Le logos est ce discours qui utilise les modalités de l’Un mais aussi les modalités de l’Autre. Un peu de repos dans ce monde de brute, une paisible clarté dans la confusion des incohérences sophistiques, la batterie enchaîne une charge frénétique, elle se doit de faire la différence avec la prétention des sophistes, amplification lyrique apparition sur l’écran du justicier sans peur ni reproche, le philosophe qui avec l’épée de son discours opère la coupure ontologique qui sépare le monde en deux, désormais vous avez l’intuition qu’il faut dédaigner les zone grises et rejoindre l’adret zénithal de la pensée.

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    The stateman : en français, Le Politique (Sur la Royauté) : Ce dialogue est la suite du Sophiste. Il est aussi beaucoup plus limpide ! Si tout le monde a son mot à dire dans le gouvernement de la Cité cela équivaut à donner le pouvoir de décision à une majorité de citoyens qui n’ont aucune connaissance politique. Platon n’était pas un démocrate convaincu…Il vaut mieux confier le pouvoir à une groupe restreint d’hommes instruits qui connaissent les techniques du politique. Notamment la rhétorique qui est l’art par excellence de capable de convaincre les citoyens et les empêche de céder à leurs emportements. Tout est question de mesure. Retour parmi les ombres, la pensée juste, bonne et belle, se doit de porter en elle une sérénité sans équivoque quant au royaume des hommes animal des plus turbulents, voici pourquoi cette musique gant de velours ne cache pas une  poigne de fer, les hommes sont incapables d’appréhender une pensé droite, livrés à leurs seules décisions il est à craindre que les plus funestes seraient prises, seule une élite clairvoyante est capable de faire régner l’ordre et la concorde parmi les citoyens… The philosopher : en français : ne

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    (Texte d'Olivier Battistini)

    cherchez pas ce dialogue, ni en langue grecque, ni en anglais, ni en français, ni en tout autre idiome. Ne vous lamentez pas non plus sur la disparition de ce texte. Il n’a vraisemblablement jamais été rédigé. Platon aurait eu le projet de former une trilogie augmentée qui aurait été formée par le Théétète, le Sophiste et le  Politique qui se serait conclu par le couronnement du Philosophe. Platon a-t-il été rattrapé par la mort avant de se lancer dans sa rédaction, ou a-t-il pensé que le lecteur était à même de définir les qualités nécessaires à acquérir le statut de philosophe. Peut-être même espérait-il en secret qu’un kr’tntreader aiguillonné par la lecture de cette livraison 698 de ces Chroniques de Pourpre se lançât dans cette aventure… Je dois avec l’honnêteté intellectuelle qui me caractérise reconnaître que cette troisième possibilité n’est guère partagée par la majorité des chercheurs qui travaillent depuis vingt-cinq siècles sur les œuvres de Platon. Une guitare comme échoïfiée. Thumos a déjà consacré tout un album à La République dans lequel Platon définit le philosophe comme celui qui est à mieux de présenter le philosophe comme le personnage destiné à diriger la Cité. Thumos vous offre une partition qui serait comme l’écho de votre rêverie sur les bienfaits de cette réalité… Même pas trois minutes, ce qui n’a pas eu lieu peut-il avoir droit de cité ? The apology : en français, Apologie de Socrate : ce dialogue donne à lire les discours

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    prononcés par Socrate lors de son procès et les conversations privées qu’il aura entretenues avec les juges qui ont voté sa mort et puis ceux qui ne l’ont pas votée. Socrate ne se renie pas, il reste lui-même rappelant même qu’il s’était senti obligé de questionner les gens puisque par l’entremise de la pythie de l’Oracle de Delphes Apollon avait décrété qu’il n’y avait pas d’homme plus intelligent que Socrate. Il ajoute qu’à force de prouver aux Athéniens qu’ils ne savaient rien il s’était fait beaucoup d’ennemis… le cœur du drame, une espèce de western intellectuel filmé par Thumos, du grandiose et de l’épique, le héros est impitoyable envers et les autres et surtout envers lui-même refusant d’être dupe de sa pensée expliquant que son destin est logique, qu’il correspond au discours vrai qu’il tenait à ses proches et à des inconnus, si vous élevez un serpent mortel dans votre tête il est dans l’ordre des choses que la première personne qu’il piquera un jour ou l’autre : ce soit vous ! Ironie de l’Histoire son venin est le seul antidote qui servira plus tard  guérir des erreurs humaines, parfois le morceau semble s’amenuiser comme s’il voulait nous avertir que l’étroit chemin suivi par Socrate était rempli d’embûches. The Phileus : en français, Philèbe (Sur les

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    plaisirs) : une vie de plaisir est une joy for ever pour parodier Keats. Le lecteur aura intuité que les jouissances physiques ne peuvent être le summum du bien pour un homme digne de son statut d’homme. Le plaisir suprême consiste à s’approcher du Bien par l’exercice de l’esprit… Le problème n’est pas de mourir mais de perdre la vie. Et tous les plaisirs qu’elle procure, jamais la musique de Thumos n’a été aussi tapageuse et effervescente même si dans la deuxième partie du morceau le tumulte s’alentit quelque peu, gagnant en contrepartie en brillance, malgré les saccades procurées par les orgies et les beuveries les plaisirs intellectuels procurent peut-être des joies plus fortes. Si c’est Platon qui le dit… The Crito : en français, Criton (Sur la justice) : Ami

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    d’enfance de Socrate Criton lui rend visite dans sa prison pour l’exhorter à s’évader. Les amis de Socrate sont prêts à fournir l’argent   afin d’acheter les complicités nécessaires à sa fuite. Socrate refuse, certes il a été condamné à mort injustement, mais ne pas obéir à une loi, même appliquée à tort, revient à saper le contrat moral qui relie tous les citoyens. S’enfuir serait une manière de nuire à la cohésion de la Cité. Une guitare confrontée à elle-même. Cheminement d’une pensée confrontée à son propre reniement. Abdiquer, se sauver ou mourir pour ses idées, dilemme métaphysique, l’orchestre est devenu plus lourd, il pèse sur votre âme, il accélère, ne vous laisse plus le temps de réfléchir tension maximale, instant crucial, le sens d’une vie… Socrate a pris sa décision, tout se calme, quelques jeux de cordes attardées, ni fanfare, ni mélodrame, comme si de rien n’était, pas la peine de s’attarder sur une chose aussi futile. The Phaedo : en français, Phédon (Sur l’âme) : Phédon qui a assisté aux derniers moments de

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    Socrate conte les circonstances éternelles pour reprendre une expression de Mallarmé par lesquelles Socrate a enseigné comment un philosophe doit savoir mourir. La mort n’est pas la mort, elle permet à l’âme de quitter la prison du corps et d’accomplir un périple qui lui permettra d’être jugée digne d’accéder à la contemplation des ides suprêmes du beau, du bon, et du juste. Socrate boit la cigüe sans trembler. Dix siècles plus tard ce texte largement inspiré par les doctrines égyptiennes et pythagoriciennes exercera une profonde influence sur le  christianisme… Instant décisif la coupe n’attend plus que Socrate, musique sombre toutefois empreinte d’une certaine sérénité. Sonorité pratiquement silencieuse, Socrate va parler, la batterie éclate et noie de soleil l’ambiance, Socrate dévoile les ultimes vérités, l’ultime révélation, ces mots ne sauraient être murmurés, ils éclosent comme graines de victoire, ils ouvrent des horizons nouveaux, maintenant si le son baisse c’est que les amis de Socrates sont perdus dans leurs pensées, pensent peut-être même davantage à eux-mêmes qu’à Platon, la prescience du chemin qu’ils parcourront un jour ou l’autre leur a été accordée, la musique reprend son envol, elle monte haut, comme l’âme délivrée de ses attaches terrestres, elle se transforme en un long cri d’exaltation infinie, un chant de triomphe,  le disque semble s’enrayer, la coupe tombe des mains de Socrate qui calmement entre en agonie…maintenant il est temps d’aller sacrifier un coq au dieu Esculape pour le remercier d’avoir guéri Socrate de la maladie de la vie. The Menescenus : en français, Ménexène (Sur l’oraison

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    funèbre) : quoi de plus naturel que de prononcer une oraison funèbre après la mort de Socrate. Il n’en est rien Platon s’en prend avant tout à Gorgias. Platon ne s’attaque pas directement à l’enseignement de Gorgias selon lequel rien n’existe, donc même pas un argument capable de réfuter la thèse du sophiste… Platon préfère se moquer du beau parleur qu’était Gorgias, son style n’est-il pas une rhétorique aussi artificielle et convenue que les discours officiels que l’on débite à la gloire des hommes qui sont morts pour leur patrie. Il est vrai que les cimetières sont remplis de gens irremplaçables ! Musique grave. Platon ne parle plus directement de Socrate. Il s’en prend à son ennemi, Gorgias, le négateur par excellence pour qui les enseignements de Socrate ne sont  que fariboles… Thumos offre un dernier catafalque à Socrate et à Platon son disciple… Tissus noirs et ombragés… Générique de fin. Digne du drame.

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             Un opus qui demande écoute et réflexion. Les premieres chroniques sur   ce chef-d’œuvre insistent sur l’agréabilité de la chose. Sans doute leurs auteurs veulent-ils signifier qu’elle n’est ni abstruse ni complexe. Sans doute veulent-ils dire qu’elle ressemble en tous points à l’écriture de Platon. Une prose exceptionnelle, d’une extraordinaire fluidité, elle vous emporte, vous ne pouvez plus vous en détacher, vous voulez savoir, vous désirez comprendre, à tout instant vous êtes sûr que le ‘’paragraphe’’ suivant vous apportera une meilleure compréhension, les dialogues se dévorent comme des romans policiers, à chaque page l’obscurité de l’énigme racontée s’assombrit d’une noirceur étincelante, néanmoins elle vous mène par le bout du nez, elle vous induit à poursuivre, vous êtes au plus près de l’intellection, vous en ressortez ébloui et quelque peu insatisfait. Le prochain dialogue vous apportera la solution… Vous êtes un fan, vous y revenez, tant de beauté et de subtilité vous séduisent, vous remplissent… Les merveilles de Platon. Trop de soleil aveugle. La rutilance stylistique de Platon vous donne l’illusion d’être intelligent. Platon est un grand philosophe, peut-être est-il encore un plus grand écrivain.

             Ne nous méprenons pas. Thumos ne surfe pas sur la magie musicale. Qui entraîne et emporte. Qui se substitue à l’effort de la pensée. L’œuvre de Platon est ardue. Celle de Thumos n’est pas à prendre à la légère. Certes elle s’inscrit encore dans une nomenclature descriptive des ombres de la caverne, mais leurs pourtours sont si clairement reproduits qu’ils permettent d’entrevoir conceptuellement l’idée des formes intangibles. Cette évocation sonologique exige lenteur et méditation. Ce Trial of Socrates demande écoute prolongée, les ramages soyeux de ses sonorités dévoilent un labyrinthe qui engage à une longue audition explorative, vous avez l’impression que la musique pense pour vous. Evidemment ce n’est qu’un leurre. Une apparence. Une invitation que Thumos vous lance : un jour ou l’autre, il convient de se mesurer au minotaure de la pensée…

             Une expérience de pensée musicienne jamais tentée…

             Un projet auditif d’une ampleur démesurée.

    Damie Chad.