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rockambolesques

  • CHRONIQUES DE POURPRE 542 : KR'TNT 542 : DAPTONE RECORDS / TURBONEGRO / NEAL FRANCIS / PARIS SISTERS / THUMOS / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 542

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    17 / 02 / 2022

     

    DAPTONE RECORDS / TURBONEGRO

    NEAL FRANCIS / PARIS SISTERs

    THUMOS / ROCKAMBOLESQUES

     

    Daptone en fait des tonnes - Part One

     

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                La légende de Daptone Records reposait sur un trio de choc : Sharon Jones, Charles Bradley et Naomi Shelton. Les trois ont cassé leur pipe en bois. Frappé de plein fouet par la poisse mortifère, Daptone réussit néanmoins à créer l’événement avec la parution l’an passé d’un triple album live : Daptone Super Soul Revue, Live At The Apollo. Ce concert extraordinaire fut enregistré en décembre 2014. Le gros avantage c’est qu’on peut ré-écouter chanter ces artistes disparus et constater en même temps qu’ils sont bien meilleurs sur scène qu’en studio. Ce triple album les fait entrer dans la postérité. The Daptone Super Soul Revue est au complet sur scène, avec une intro du band leader Binky Griptite, suivi d’un court set des choristes de Sharon Jones, Saun & Starr, bien meilleures sur scène que sur leur album, lui aussi paru sur Daptone. Elles sont on the spot et à l’Apollo, elles passent comme des lettres à la poste. C’est Naomi Shelton & The Gospel Queens qui nous mettent les sens en alerte avec «Thank You Lord», massif shoot de gospel groove, le meilleur d’Amérique avec celui des Como Mamas. Stupéfiant, ça y va au heah yeah et ça continue au blast furnace de gospel batch avec «Stranger», talkin’ bout the Lawd, ça screame dans les brancards et ça explose encore avec «Higher Ground». Tu vas droit au tapis avec ces folles. Naomi y va au gospel yeah yeah, ça blaste early in the morning. On entend en fin de B les Como Mamas chanter «Out Of The Wilderness» au capella d’arrache de Como et c’est aussi très spectaculaire. Le deuxième disk est consacré à Charles Bradley, screamer extraordinaire, il enfonce son clou avec «Heartaches & Pain». Il a une attaque de la Soul unique, il feule et chante à la chaleur du peuple noir. Il fait de la heavy Soul éplorée avec «Lovin’ You Baby», il sonne comme un écorché vif, il harangue et screame sa Soul au sang. Il finit son «Slip Away» au gotta d’Otis et fout le feu à «How Long». Il rugit comme un lion dans les flammes de l’enfer, Charles Bradley est l’un des grands screamers noirs définitifs. «Let Love Stand A Chance» est sans doute son plus beau shout de heavy Soul. Il chante à la chaleur du Bradley fire. Il revient secouer l’Apollo après un intermède du Burdos Band. «Ain’t It A Sin» est une belle dégelée de raw r’n’b. Le troisième disk est réservé à Sharon Jones, the Voodoo Queen. Son arrivée est explosive, elle est aussi balèze qu’Aretha. Avec «Get Up & Get Out», elle tape un r’n’b endiablé quasi-voodoo à la Isley Brothers, bien monté en neige. Thank you Daptone pour ce festin de Soul. C’est sur la F qu’elle passe véritablement à la transe voodoo avec «I’m Not Gonna Try», ça joue aux percus de Daptone Square. Elle tape dans l’infernal «There Was A Time» de James Brown, arrhhh, mais elle annonce la couleur : «My way, not James Brown’s !». Et elle rentre dans le lard du funk survolté. Dans le book qu’on évoque à la suite, il est écrit que le show de Sharon Jones est «le pinacle d’une carrière qui rivalise d’énergie et de showmanship avec James Brown’s historic revues upon the same stage.» Et ça se termine avec toute la Daptone Family pour un clin d’œil à Sly avec «Family Affair/Outro». Ça devient mythique, Sharon, Charles et tous les autres explosent le Sly Thang. Un book au format LP propose des photos noir et blanc de la soirée, toutes plus spectaculaires les unes que les autres. Il se pourrait bien que cet objet soit un passage obligé, à condition bien sûr d’aimer la Soul à la folie.

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             Shindig! salue l’événement historique que représente la parution de cet album avec une petite double. Quand Paul Richie demande à Gabe quel est le highlight de sa vie, Gabe répond que ce fut d’être sur scène avec Sharon - That was the highest I could ever get - Il ajoute qu’il n’a jamais vu personne du même niveau que Sharon - She had a unique talent and that goes way beyond singing - Gabe rappelle aussi que l’éthique de Daptone consiste à sortir les albums qu’il aurait envie d’acheter. Il évoque aussi «a very low tolerance for bullshit.» Il profite de l’interview pour dire ce qu’il pense des mutations du music biz, le fameux cheaper and faster, cette musique en ligne qui l’horripile et qui finit par dénaturer la musique. Gabe dit aller à l’opposé. Deux albums par an, ça suffit. À conditions qu’ils soient bien foutus.

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             En même temps que sortait ce triple album, Jessica Lipsky faisait paraître l’an passé un ouvrage remarquable dans lequel on trouvera tout ce qu’il faut savoir sur Daptone, et même davantage : It Ain’t Retro: Daptone Records & The 21st Century Soul Revolution. Elle nous raconte dans le détail cette histoire qui s’étale sur vingt ans, mais elle propose en plus un panorama assez complet de la scène Soul contemporaine : il ne manque rien ni personne, ni Colemine, ni Kelly Finnigan, ni Curtis Harding, ni Durand Jones, ils sont tous là et chacun des paragraphes de ce book génial sonne juste. On voit bien qu’elle a écouté les disks dont elle parle. Ce qui rend l’ouvrage doublement référentiel. Mine de rien, Jessica Lipsky a pondu une petite bible.

             Rien qu’avec l’histoire de Gabe Roth, on est comblé. Ce kid new-yorkais fan de Soul est co-fondateur de Desco avec Phillip Lehman. Gabe compose et joue de la basse dans les Dap-Kings. Quand il est sur scène, il devient Bosco Mann. Grâce à Daptone et aux Dap-Kings, Gabe Roth est devenu une figure légendaire, au moins aussi légendaire que Willie Mitchell, Sam Phillips et Chips Moman. Ou encore Berry Gordy, mais en beaucoup plus sympathique.

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             C’est un copain de sa grande sœur qui fait découvrir le funk au jeune Gabe, notamment une compilation nommée James Brown’s Funky People sur laquelle on peut entendre «the sexy voice of female preacher Lyn Collins, the punching horns of Fred Wesley and Maceo & The Macks».

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             Au commencement était non pas le verbe, mais Desco, fondé comme on l’a dit par Gabe et son pote Lehman. Lehman est un fils de riche qui arrive de Paris. Il s’installe à New York parce qu’il collectionne les raw funk singles. Gabe et lui ont une passion commune pour ce son, d’où Desco. Ils sont dingues de James Brown et des obscure funk 45s with a heavy dose of East African heat, and the great Fela Kuti. À quoi Gabe ajoute les Meters - Fela, James Brown, The Meters, ils paraissent évidents maintenant, mais à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de groupes funk qui sonnaient comme ça - Jessica Lipsky qu’on va appeler Jessica parce qu’elle est devenue une copine rappelle que le terme funk est resté un terme très vague. Il a servi à décrire «Papa’s Got A Brand New Bag» en 1965, puis le «Spreadin’ Honey» du Watts 103rd Street Rhythm Band et enfin l’acid-damaged weirdness of Parliament Funkadelic’s 1971 album Maggot Brain. C’est vrai qu’on a tout le funk de la terre dans ces trois bonnes pioches.

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             Gabe et Lehman ont des personnalités très différentes - Lehman with a no-holds-barred (sans tabous) punk rock attitude et une énergie créative qui ignorait les limites. Roth avait une attitude plus pratique with a highly musical sensibility - ce que confirme Steinweiss : «Phillip était un genre de visionary creative guy qui avait des tas d’idées. Et Gabe était lui aussi très créatif et visionnaire, mais il avait l’avantage de savoir mettre en pratique.»     

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             C’est en l’an 2000 que Lehman et Gabe se séparent. On ne sait pas grand- chose des raisons de ce schisme. Gabe dit que leur «partnership ended because of inevitable ‘business differences - money and shit’» - Gabe se retrouve seul et fauché. Alors que Lehman qui est plein aux as s’en va fonder Soul Fire Records, Gabe s’installe à Bushwick, Brooklyn, pour lancer Daptone, focused on expertly polished mid-to-late-60s soul and funk. Selon Jessica, Daptone vient peut-être du «Dap Walk» d’Ernie & the Top-Notes, un groupe funk de la Nouvelle Orleans. Dap-Dippin’ With The Dap-Kings est le premier album paru sur Daptone. C’est aussi le premier album de Sharon Jones. Comme Chips, Willie Mitchell, Berry Gordy, Stax et Motown, Gabe monte un house-band pour Daptone, les Dap-Kings.

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             Si Gabe prend le pseudonyme de Bosco Mann, c’est tout bêtement parce qu’il est endetté. Il craint que ses débiteurs ne louchent sur son label. Les Dap-Kings se composent de Gabe (bass), Steinweiss (beurre), Axelrod (keys, pas le David, un autre Axelrod, un Victor, qui se fait appeler Earl Maxton), Fernando Velez (percus), Leon Michels (sax), Binky Griptite (guitar). Gabe appelle ça la Daptone Family car il a grandi dans un milieu ouvert et il nourrit une passion réelle pour le concept de famille étendue. Le résultat ne se fait pas attendre : «There’s a sound to this crew, this bunch of guys.» Et il ajoute un peu plus loin : «I think that’s the biggest thing, to have a crew of musicians... That know how to make a record, know how to make a sound.» Ça ne te rappelle rien ? Chips, bien sûr, qui disait la même chose de son house-band. C’est le B-A-BA du recording biz : le house-band, la bonne ambiance. Il y a eu ça aussi chez Stax avant que ça ne dégénère. It’s a Family Affair, comme disent Gabe et Sly Superstar. Quand ils commencent à palper un peu de blé, Gabe et sa famille de Dap-Kings s’installent au 115 Troutman Street, à Williamsburg, un autre quartier de New York. Et tout le monde participe à la rénovation du local pour en faire un studio. Gabe dit que ce furent les jours les plus durs de sa vie. Charles Bradley donnait un coup de main, il réparait les radiateurs et l’escalier qui conduisait au deuxième étage. Ils font l’isolation acoustique avec des pneus ramassés dans le quartier. Ça devient the Daptone’s House Of Soul, un endroit qui va devenir légendaire, on parle même de «magic sound» et Gabe applique son motto «Shitty is Pretty», en ayant recours aux méthodes d’enregistrement traditionnelles, celles qu’on taxe d’analogiques. Gabe prend aussi des leçons de basse auprès d’un pianiste aveugle, Cliff Driver - It helped me figure out just how to play that shit - Et il ajoute qu’il a eu beaucoup de chance d’avoir pu jouer avec all these guys. It’s crazy to me. Méchant veinard !

             Sous la plume de Jessica, Gabe Roth apparaît comme un homme extrêmement attachant et donc très fréquentable. On s’en doutait un peu à l’écoute des album parus sur Daptone, mais ce livre fournit un éclairage fondamental. On apprend par exemple qu’il faillit devenir aveugle à cause d’un accident de voiture. Homer Steinweiss conduisait dans New York et bam, il roule dans un nid de poule et l’airbag explose dans la gueule de Gabe, lui déchirant les yeux. Il va retrouver la vue mais sera contraint de porter des lunettes noires toute sa vie. Plus grave : sa femme ne supporte plus de vivre avec un mec endetté jusqu’aux oreilles et qui ne gagne pas un rond avec sa fucking musique. Peu après l’accident, pouf, elle se fait la cerise. Le pauvre Gabe doit donc dormir dans le canapé du studio. Pas toujours facile, la vie. D’autant plus que la première année, il n’y a pas de chauffage dans The House Of Soul. Il s’accroche à son rêve de Soul et continue. Il s’associe avec Neal Sugarman, membre des Sugarman 3 et ils devront attendre plusieurs années avant de pouvoir sortir un salaire de Daptone. Pour vivre, ils jouent sur scène, d’un côté Sugarman avec The Sugarman 3 et de l’autre Gabe avec Sharon Jones & The Dap-Kings. Ils jouent dans des clubs et dans des mariages.

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             Avec Daptone, Gabe laisse tomber le raw funk pour aller sur la Soul de style Gladys Knight, Archie Bell et Wilson Pickett. Il compose énormément et impressionne Sharon Jones : «I think Gabe is an alien and he’s in disguise, man, he’s been around a looooog time.» Elle a raison de le prendre pour un extra-terrestre. Et elle ajoute que tout ce qu’il compose pour elle lui va comme un gant. Quand un peu plus tard elle voit que les albums commencent à se vendre, Sharon chope Gabe. Elle veut des royalties sur les chansons qu’elle n’a pas écrites. Elle considère que ces chansons résultent d’un effort créatif commun. Et contre l’avis de ses avocats, Gabe accède à la requête de Sharon en décidant que the ethical move était de reverser à Sharon un pourcentage des droits d’auteur, ce qui sur douze ans représente une somme rondelette. En fait la décision de Gabe a sauvé leur working relationship, nous dit Jessica avec - on l’imagine - un sourire bienveillant. Eh oui, elle a raison, c’est toute la différence avec ce rat de Leonard le renard qui barbotait les royalties dues à ses artistes. C’est tout de même incroyable qu’on puisse se conduire ainsi. Les économies de Daptone en prennent encore un coup avec le cambriolage de The House Of Soul. Les mecs ont barboté tout le matos, y compris les instruments pour la plupart de valeur qui n’étaient pas assurés. Mais Gabe encaisse bien le coup, même si ça ruine complètement le label. Il déclare officiellement qu’il leur reste le principal, c’est-à-dire la santé, l’ambition, les tape machines et l’humour - You can slow us down but you can’t stop us.

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             Gabe est un mec extrêmement balèze, car quand il sort le premier album de Naomi Shelton & The Gospel Queens, il en éprouve une réelle fierté, nous dit Jessica : « Le succès des Gospel Queens en particulier a conforté Gabe dans l’idée que de sortir un album de gospel was more punk rock than actually releasing a punk record.» C’est assez criant de vérité. Tous ceux qui ont eu le privilège de voir les Como Mamas le savent : tu donnerais tous tes singles punk pour un set des Como Mamas. Elles sont the real deal.

             Dans un passage plus intimiste, Gabe explique qu’il ne tire aucune fierté d’avoir pu accompagner Cliff Driver, Lee Fields ou Sharon Jones : «Je peux dire que ça ne m’est pas monté à la tête et je le pense encore aujourd’hui. Ça m’a juste appris que je ne dois pas m’approprier l’histoire d’un autre quand ce n’est pas la mienne. Si je joue bien, tout le monde est content. Depuis le début, je veille à ne pas péter plus haut que mon cul et à ne pas me comporter comme un imposteur. Je ne vole pas les licks, je ne suis ni un imposteur culturel, ni un imposteur social.» Dans la même veine, il revient aussi sur la question de l’engagement politique : «Ce n’est pas ce que chantent Sharon, Charles ou Lee qui est important, mais l’idée qu’ils soient là et qu’ils injectent du power et de l’honnêteté dans la musique. Il y a quelque chose de très politique dans cette idée. Nous ne sommes pas des leaders du combat des civil rights, mais comme dirait l’autre, il faut un soundtrack à la révolution. Pas besoin d’être Gil Scott Heron, ça peut être Earth Wind & Fire, ça peut être anybody, man. It can be Fugazi or Rage Against The Machine, or it could be Bob Dylan. L’idée, c’est que les gens écoutent the soundtrack.» 

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             Gabe bosse aussi avec Booker T Jones sur The Road From Memphis paru en 2011, puis il finit par récupérer l’excellent James Hunter sur Daptone.

             Autre point clé du personnage : il n’aime pas les Grammys et tout le bataclan des récompenses officielles, il appelle ça the other shit - pop studio sessions, Grammys, radio. Parce que tout ça n’est pas basé sur le fait de faire de la bonne musique et se connecter avec les gens. Regarde qui sont les gens qui décrochent des Grammys - That’s where you want to be? There’s an award for THAT? Et maintenant regarde les disks que tu aimes bien : do any of them have Grammys? No - Au moins les choses sont claires. Gabe défend une idée de la qualité qui passe par l’indépendance. Il explique sa conception de la qualité en faisant la différence entre ces grands artistes que sont Charles et Sharon, et qui vont durer, et «some neo soul so-and-so who’s on the radio at the moment, but those people fade in and out. Maybe it’s Adele or Macy Gray or The Alabama Shakes. Or Amy Whinehouse.» Et il conclut ainsi, s’exprimant comme un oracle : «Sharon stuck around a lot longer than all that stuff.» Il pourrait même ajouter que les six albums enregistrés de son vivant font toute la différence, sans parler du triple Live At The Apollo. Puis il s’en prend à l’idée du succès : «Les gens deviennent complètement tarés à vouloir le succès. Il faut avoir une notion très claire de ce qu’est le succès pour que ça ne te détruise pas. Si tu décides que le succès, c’est l’argent, then go get some fucking money, you know? Si tu décides que le succès, c’est de faire un bon disk, then make a really good record and shut the fuck up and don’t complain to me about who’s buying it.» Il ajoute qu’il n’existe aucune corrélation entre le succès financier et la qualité. «That’s the whole illusion of the American Dream, les gens n’obtiennent que ce qu’ils méritent. And that’s what that whole Sharon record was about.» Les propos de Gabe sont déterminants.

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             Oh et puis il y a les artistes. Les premier fut Lee Fields, auquel on a déjà consacré pas mal de place ici (juin 2016, mai 2017, février 2020, c’est dire si on l’aime bien ici, au moins autant que les Jallies). Lee Fields débarque chez Gabe au temps de Desco. Il est ce qu’on appelle alors a Soul legend, il est monté sur scène avec Kool & The Gang, O.V. Wright, Betty Wright et Darrell Banks. Jessica précise en plus qu’on le surnommait ‘Little JB’ à cause de sa ressemblance avec James Brown. Puis il est tombé dans l’oubli, chassé par la diskö et la DJ culture. C’est Phillip Lehman qui trouve son adresse et qui lui propose du cash pour enregistrer un single de funk - He came in and just crushed it - Gabe trouve que même s’il est the best singer alive, mais il n’a pas le pouvoir scénique de Sharon. C’est vrai qu’en concert, Lee Fields base tout sur le participatif et ce n’est pas bon de vouloir faire chanter les salles en chœur. Il n’enregistre qu’un seul album sur Desco, Let’s Get A Groove. Et puis au moment de la séparation, Lehman emmène Fields dans ses bagages et sort Problems sur son label Soul Fire, un album enregistré chez le père de Lehman, avec un seul  musicien (Leon Michels) et sur lequel on trouve l’excellent «Honey Dove». Gabe ne prend pas trop mal le fait que Lee ait suivi Lehman : «Lee est de la vieille école. Tu veux qu’il vienne chanter, alors tu lui donnes du cash et il chante. Il aurait fait un album avec moi si j’avais eu de l’argent pour le payer, mais je n’en avais pas. J’étais encore jeune marié et ma femme était écœurée car on n’avait pas de quoi payer le loyer.» On comprend bien que Gabe n’a pas une très haute opinion de Lee.

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             Puis Sharon Jones, sans doute l’une des Soul Sisters les plus importantes de l’histoire des Soul Sisters. En tous les cas, les ceusses qui l’ont vue sur scène savent qu’elle fut l’une des dernières vraies superstars. On a dit ici (en novembre 2014) tout le bien qu’on pensait d’elle, de son show de Voodoo Queen et de ses six fantastiques albums.

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             Sharon arrive un beau jour chez Desco pour faire des chœurs derrière Lee Fields sur «Let A Man Do What He Wanna Do». Gabe attend trois choristes mais Sharon se pointe toute seule. Elle fait l’affaire. Elle démarre comme ça, en s’imposant. Binky Griptite la présentera sur scène comme une «super Soul Sister with that magnetic je ne sais quoi». Gabe démarre donc Daptone avec Sharon qu’il paye cash, puis il embauche Griptite, Steinweiss, Axelrod et Michels pour enregistrer Dap-Dippin’ With The Dap-Kings. Ils commencent ensuite à enchaîner les tournées. Leur spécialité est de se mettre sur un one-chord James Brown-style vamp et Sharon entre dans la danse. Axelrod : «Then the band would get really loud and then bring it right back down. That was my favourite shit.» Steinweiss ajoute : «I think Gabe saw from the very beginning that Shaton had the power.» Jessica n’y va pas de main morte quand elle affirme que Sharon physicalized the music avec ses pieds, ses genoux, ses bras et sa tête. Pendant toute cette première époque, Sharon voyage dans le van avec les Dap-Kings. Et chaque soir, elle donne comme elle dit 120 percent d’elle-même. Enregistré à Troutman, Naturally, qui est le deuxième album de Sharon, est aussi le quatrième album paru sur Daptone. On sent une nette évolution. Jessica indique que Sharon s’inspire des divas du passé, Aretha, Ann Peebles et Lyn Collins. Sharon est contente de Daptone et de Gabe, elle ne se sent décidément pas faite pour le music business officiel, car elle se dit «too Black, too fat and too old to make it». Oui, car avant Daptone, elle avait essayé de faire carrière, mais elle n’intéressait pas les labels : trop petite, la peau trop noire, un peu ronde, aucune chance. Soixante balais en plus. Le seul à voir la star en elle, c’est Gabe. Pas mal, non ? Elle a fait tous les métiers, y compris celui de matonne. Elle trimballe dans sa poche un calibre 22, on ne sait jamais. Elle aime la pêche - Fish in my dish - et fumer de l’herbe ou le cigare au bord du fleuve. Elle veut toujours être the loudest person in the room, elle veut qu’on la remarque. Elle veut faire le show en permanence. Sur scène, Sharon porte une petite robe à franges et des talons hauts qu’elle vire pour danser le Voodoo. Brenneck : «Ce furent les meilleures années de ma vie, playing fucking limbo with Sharon Jones.» Il raconte des souvenirs de tournées en France, «getting drunk» avec Sharon «and we just smoked a ton of weed togther. She was a party animal, a lunatic.» Quand on lui reproche d’être rétro, Sharon s’insurge : «There’s nothin’ retro about me, baby, I AM Soul.»

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             C’est avec 100 Days 100 Nights que le succès commercial arrive. Sur scène à l’Apollo, le show dure deux heures, avec un hommage à James Brown, «This Is A Man’s World», suivi d’un medley James Brown en duo avec Lee Fields. Et puis pouf, en 2013, un toubib lui dit qu’elle a chopé un cancer. Elle vient d’enregistrer son cinquième album, Give The People What They Want et elle pense que c’est son testament. Pour les Dap-Kings c’est dur, car les tournées avec Sharon sont leur seule source de revenus. Elle va cependant passer à travers une première fois et reprendre les tournées. Mais comme on sait, l’histoire finit mal. Gabe va faire paraître deux albums posthumes. Après tout, c’est bien pour les fans de Sharon. On reviendra sur elle prochainement, car tout n’est pas dit.

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             Puis Charles Bradley, qu’on peut considérer avec Lee Fields comme le fils spirituel de James Brown - Perhaps even more than Sharon Jones, Charles Bradley WAS Soul music - the love, sorrow, exuberance and fear written in the wrinkles of his face et son histoire furent un pur triomphe du spirit que le public a adoré - Une vie incroyable que celle de Charles, qui fuit la violence de sa mère, qui dort dans la rue, et qui pendant dix ans travaille comme cuistot dans un asile de fous, avant de partir en stop à travers les États-Unis. Il atterrit en Californie et vit de petits boulots. Et puis un jour, il tape à la porte du studio de Gabe - I heard you’re looking for a singer - C’est l’époque où il porte une perruque, il se produit sous le nom de Black Velvet with Jimmy Hill & the Allstartz Band et personne ne comprend ce qu’il dit quand il parle. Lorsque Charles commence à connaître le succès, Sharon est un peu jalouse car elle a bossé dur pour ouvrir les portes, comme elle dit, et voilà que Charles se pointe, pour lui c’est du tout cuit. Alors elle se comporte avec lui comme la grande sœur, the mean big sister. Gabe dit qu’elle «would fuck with him a little bit and it would get to him because he was sensitive». Eh oui, Charles est hypersensible, on n’entend que ça sur ses disques, cette hypersensibilité. Quand les choses ne vont pas bien, il s’isole, il réfléchit et prie, comme Howard Grimes. Jessica fait remonter l’aspect extrêmement spirituel de la personnalité de Charles : les gens viennent le voir et Charles dit : «I’m looking at their faces and see their spirits. I love this world and I love everybody in this world, but I will say not everybody may love and treat me the way I love them.» Charles parle de Soul. Prends-en de la graine, petit homme blanc dégénéré qui osa prétendre à une époque que les nègres n’avaient pas d’âme. Alors fuck le monde des blancs. Et bien sûr, il faut ressortir vite fait de l’étagère les trois albums de Charles Bradley.  

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             The Budos Band fait partie des autres poulains de Gabe, un groupe que Jessica qualifie de Staten Island metalheads qui adore Cymande et Sabbath, du coup elle fout bien l’eau à la bouche, d’autant qu’elle en rajoute : «Perhaps the most direct expression of Daptone’s punk attitude and their show as a hardcore flip of SJDK’s studied showmanship.»

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    Et puis les Como Mamas, dont on a longuement parlé ici sur KRTNT en mars 2018, fières d’être sur Daptone - Daptone wasn’t gonna leave Jesus out, s’exclame Mama Della Daniels qu’on a vu chauffer à blanc une salle normande voici quelques années avec ses deux consœurs. Et puis Sugarman 3 et Sugar’s Boogaloo, premier album paru sur Desco. Et puis Naomi Davis, plus connue sous le nom de Naomi Shelton, qui fait des ménages pour vivre, mais le soir elle monte sur scène avec The Gospel Queens, accompagnée par Fred Thomas des J.B.’s et Cliff Driver, le pianiste aveugle et prof de Gabe. Naomi chante avec une voix à la Wilson Pickett. On reparlera d’elle la semaine prochaine.

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    Et puis bien sûr Amy Whinehouse, que les Dap-Kings accompagnent sur l’excellent Back In Black. Jessica parle d’elle en termes d’expressive contralto vocals and intensely personal tales of love lost, addiction and rebellion. Elle se trimbale en plus un punky Ronette look et les Dap-Kings se retrouvent bien malgré eux au centre du maelström médiatique. Mais la Whinehouse session de 2006 fut le premier véritable ‘money gig’ pour Daptone. Cette session permit aussi d’établir la réputation de Daptone as one of the most important recording house in a generation. Brenneck ajoute qu’Amy a vendu dix millions d’albums alors que Daptone vendait à peine quelques dizaines de milliers d’albums de Sharon. Des gens remarquent qu’Amy sonne bien, mais elle n’est pas très sûre d’elle, comme si elle avait le talent pour devenir une star mais pas la force. Les Dap-Kings accompagnent ensuite Amy en tournée en 2007.

             Quand après la disparition de Sharon et de Charles, Gabe se réinstalle à Riverside, en Californie, c’est pour élever ses trois gosses et explorer the new sounds on the West Coast. Il tient aussi à préciser qu’il n’existe pas de compétition avec Durand Jones, Colemine ou Big Crown, «We do it together.» Et quand Jessica lui demande s’il pense avoir élargi le public de la Soul avec Daptone, Gabe est sceptique : «Plus de gens qu’avant ? Ce n’est pas ce que je vois.» Il rappelle qu’il a pris des risques, qu’il a fait un peu de promo, mais ça n’a pas changé grand-chose - In the end it’s an underground thing.

             Terry Cole pense lui aussi qu’il faut rester en contact avec les gens, lire des livres, ne pas trop vivre avec son smartphone, il pense que de faire des disques à l’ancienne permet de garder les pieds sur terre et rester en contact avec la réalité. 

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             L’after de Daptone est un sujet à part entière. Après la disparition de Sharon Jones, les Dap-Kings ont accompagné Jon Batiste, un chanteur pianiste de la Nouvelle Orleans, a talented songwriter and arranger with mainstream appeal, un black qui aurait partagé l’affiche avec Stevie Wonder, Prince et Willie Neslon. Sur scène, Gabe insiste pour reprendre avec Batiste un vieux hit d’Ernie K-Doe, «Beating Like A Tom Tom». Parmi ceux qui portent le flambeau de la Soul pendant l’after, Jessica cite Durand Jones & the Indications qu’il faut effectivement prendre au sérieux, sur la foi de trois albums, avec cependant une petite complexité : le batteur blanc Aaron Frazer chante pas mal du cuts, alors que Durand Jones est déjà en poste. Puis Kelly Finnigan et son falsetto-heavy «I Don’t Wanna Wait», et ses terrific albums avec les Monophonics sur Colemine. Jessica revient longuement sur les Monophonics qu’a rejoint Kelly Finnigan lors de son arrivée en Californie et ensemble, ils ont replongé dans Isaac, Curtis Mayfield, l’early Funkadelic, les Tempts et Norman Whitfield et bien sûr l’hometown hero Sly Stone. Jessica parle de Finnigan’s searing Stax-style vocals over heavy organ, fuzzed-out guitar and sharp horns. Elle cite aussi Grace Love & The True Loves - Betty Wright meets Mahalia Jackson vocals and serious Hammond B3 action - Un groupe inspiré par Sharon Jones & The Dap-Kings, dit le guitariste Jimmy James. Et puis Lee Fields moins funky qu’avant et qui se met à enregistrer comme Sharon des slow-tempo love songs sur Big Crown Records.

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              Elle ramène aussi Leon Bridges dans ses filets. Elle note tout de suite que le public de Leon est essentiellement blanc, comme l’est globalement le public du Soul revival. Leon est le premier à le remarquer. Il ne compte que quelques blackettes dans la salle. Par contre, Gabe se méfie de Leon : «Leon Bridges is a little bit bullshit to me, je ne miserais pas sur lui dans le combat pour les civil rights.» Il trouve les chansons et la voix de James Hunter bien plus profondes que celles de Leon. Gabe avoue aussi avoir du mal avec les mecs trop pretty - Also he’s real pretty. I have a hard time with people who are real pretty, even if they’re talented - Terry Cole dit bien aimer Leon mais il est choqué de voir des gens entrer dans son magasin pour acheter les disks de Leon qui dit-il n’ont aucun intérêt. Alors ils leur écrit une liste d’autres albums de Soul revival et chaque fois il met Sharon Jones et Lee Fields en tête de liste.

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             En 2020, Daptone lance Penrose avec des groupes californiens : The Altons, Thee Sinseers, Thee Sacred Souls, Los Yesterdays, et Jason Joshua qui considère Gabe comme un mentor. Puis Gabe lance de nouveaux artistes, Orquesta Akokan, Cheme, Menahan Street Band, LaRose Jackson, Napoleon Demps, Vicky Tafoya et puis il sort un deuxième album posthume de Sharon, une compile de reprises, Just Dropped In.

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             Le label célèbre son vingtième anniversaire en 2021 avec la parution du triple album dont on chante les louanges un peu plus haut. Et partout dans le monde, des groupes poursuivent le combat de l’authenticité de la Soul initié par Daptone. Jessica cite les Dojo Cuts d’Australie, The Dip de Seattle, le chanteur Desi Valentine. Des groupes comme Khruangbin, Kamauu, The Ephemerals, Skinshape et les Seratones (vus sur scène à Rouen en 2016) défient dit-elle les catégories mais puisent dans la Soul et le funk pour créer de nouveaux sons. Elle a bien bossé, la petite Jessica, elle a tout ratissé. Il ne manque pas grand monde dans son état des lieux. Elle ramène encore dans les dernière pages les noms des Resonaires qui sont sur Colemine avec la Dapette Saundra Williams au chant et celui de Rickey Calloway accompagné par les Dap-Kings.   

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             Mine de rien, Colemine prend bien la suite. Terry Cole est un fan de Gabe. En 2007 il établit sur quartier Général à Cincinnati, Ohio qui selon lui a toujours été et restera l’épicentre du funk. C’est Colemine qui sort le hard funk de The Grease Traps d’Oakland, the cinematic Soul of Sure Fire Soul Ensemble de San Diego, et le boogie d’Orgone. 

             En vingt ans, Daptone est devenu une référence incontournable. David Ma : «Faire de la Soul music est une chose, mais la faire sonner brassy, drum-heavy et projeter la chaleur qu’on n’obtient qu’avec l’analog equipment, c’est là où Daptone fait la différence.»

             Daptone a fabriqué de la magie - Cette magie demandait du talent et de la détermination, mais au fond, elle est extrêmement simple. C’est la pure joie d’entendre les cuivres jouer ensemble, cette facilité à dodeliner de la tête sur une groovy bassline, la façon dont on donne du relief à une chanson avec des percus et l’extraordinaire énergie d’authentiques performers comme Sharon Jones et Charles Bradley - Et voilà le travail.

    Signé : Cazengler, Dapcon

    Daptone Super Soul Revue. Live At The Apollo. Daptone Records 2021

    Jessica Lipsky. It Ain’t Retro: Daptone Records & The 21st Century Soul Revolution. Jawbone Press 2021

    Paul Ritchie : Soul celebrations. Shindig! # 119 - September 2021

     

    Le gros turbo de Turbonegro

     

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             Plus encore que les Hellacopters, les Soundtrack Of Our Lives ou les Flaming Sideburns, Turbonegro a su donner au ‘rock scandinave’ (comme on dit) une réelle profondeur, une épaisseur unique. En dix ans, Turbonegro a su bâtir une mythologie réelle, ces mythologies qui font la vraie histoire du rock, celles qui allient le son et le look pour fabriquer de la légende. Ces mythologies ne sont pas aussi nombreuses qu’on pourrait le croire, mais on les connaît bien : Stooges, Gun Club, Cramps, Brian Jones, Jimi Hendrix, Elvis, Gene Vincent, Charlie Feathers, et puis en remontant dans le temps, Lemmy, Dave Wyndorf, Anton Newcombe, Jason Pierce, sans oublier les Soul Brothers et les Soul Sisters qui sont, eux, bien au-delà des mythologies. Par la puissance de son image et la qualité de ses albums, Turbonegro s’est hissé dans cette caste, et c’est d’autant plus remarquable qu’ils tiraient toute leur inspiration des bars gay, des bas-fonds et de la violence qui s’y rattache. L’un de leurs mots clés est l’anus. On en croise pas mal dans les refrains. Ils ont réussi là où Alice Cooper a échoué. Si tu veux jouer les ambigus, baby, fais-le pour de vrai. Et ramène le son qui va avec, celui d’une culture de l’infra-trash. Car on est avec Turbonegro dans le trash puissance mille. Chez les descendants des Vikings.

             Hank Von Helvete est parti au Valhalla rejoindre ses ancêtres. Il fut à partir du troisième album Never Is Forever la figure de proue de Turbonegro, reprenant à son compte le maquillage d’Alice Cooper mais en allant le mixer avec des looks extrêmement menaçants. Il a eu sa période Prince des Ténèbres puis il a émigré vers la barbarie pure et dure en trimballant une arbalète. Il pouvait se permettre de déconner, car il avait derrière lui l’un des meilleurs groupes de rock du monde.

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             De 1994 à 2005, les Turbo ont effectué un parcours sans faute avec cinq albums explosifs, ce qui est extrêmement rare dans l’histoire du rock. Les groupes s’épuisent assez vite. Pas Turbonegro. La fête commence avec Never Is Forever et «Suburban Prince’s Death Song» joué à l’excès excédentaire, ça turbine dans le Turbo, c’est même trop demented pour être honnête. Ils vont vite en besogne, ah les brutes. Et puis voilà qu’avec «I Will Never Die», ils inventent le power définitif. C’est d’une rare violence et pourtant c’est de la power-pop norvégienne. Aucun groupe dans le monde ne peut rivaliser avec le Turbo du Negro. C’est même encore pire avec «No Beast So Fierce». Personne ne peut rivaliser avec un truc pareil, ils montent leur speed-gaga en mayonnaise, ils pulvérisent tous les records de violence riffique, ils revoient Motörhead au vestiaire - Just ready for my time - C’est violent et génial, ils purgent le rock. Avec «Destination Hell», il se passe encore autre chose : le son te tombe sur le râble et les cocotes des bas-fonds te scient les tibias. C’est effroyable. On se croirait dans l’une des caves de l’Inquisition. De pire en pire, voici «Timebomb», ils cocotent dans les flammes de l’enfer, alors ce sont des diables. Sur cet album, tout est explosé dans l’ass du Negro, ils cultivent l’excès d’excellence comme d’autres cultivent les fleurs de la passion. Les Turbo sont la preuve vivante du Punk’s Not Dead. Tout ici est balayé par des vents de violence sonique, avec la voix de Von Helvete posée dessus comme la cerise sur le gâtö, ou pour rester en cohérence avec leur univers, comme un crucifix posé sur une mer de flammes. 

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             Le deuxième joyau de la couronne, c’est le fameux Ass Cobra. Sans doute leur album le plus flamboyant. C’est là-dessus qu’on trouve l’«I Got Erection». Ici, tu as tout : le power, les Vikings, l’érection, c’est claqué dans l’ass. Oh-oh-oh, c’est un hymne ! Oh-oh-oh ! L’autre coup de génie s’appelle «Deathtime», tu descends droit en enfer, tu subis ta punition, tu rôtis avec le rock en enfer. Tu veux aller faire un tour dans les bas-fonds ? Avec voilà «Sailor Man» - Sailor man come take my hand - Son incendiaire, le décor ne trompe pas. Encore plus explosif : «A Dazzling Display Of Talent». C’est même hors contexte et hors concours. Pur jus de pur jus. Rien de plus extrême. Retour en enfer avec «The Midnight Nambla», gaga-punk jusqu’au bout des ongles, ça prend feu de l’intérieur. Ils repartent comme des fous avec «Black Rabbit». Ils ravagent les campagnes comme leurs ancêtres, rien de sert de s’opposer à cette barbarie ! «Denim Demon» est encore plus exacerbé. C’est le Graal du blast, ces mecs dégagent tout, les artères et les bronches, Tubo forever ! Ass Cobra est l’album du power inexorable, l’un des meilleurs albums du genre. Ils renouent avec le power du MC5 dans «Raggare Is A Bunch Of Motherfuckers». Ils y jouent les accords de «Tonight». Turbo ruine les runes de Motorcity, ça burn dans les burnes, ils sont encore plus motherfucked que les Motherfuckers du MC5. Avec «Turbonegro Hate The Kids», ils sonnent exactement comme les Dead Boys. Et s’il est un cut qui illustre bien la barbarie des Vikings, c’est «Bad Mongo» : on les entend débarquer la nuit sur le rivage avec les haches et les boucliers. Aw my Gawd...

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             À l’époque, on avait clairement l’impression de monter encore d’un cran dans la violence sonique avec Apocalypse Dudes. Le batteur qui jouait avec nous à l’époque voulait absolument reprendre «The Age Of Pomparius», une belle introduction à l’ère de la dégelée fondamentale mais d’une part, c’est impossible de reprendre Turbonegro et d’autre part, les vrais coups de génie se trouvent un peu loin, à commencer par «Get It On», joué au riffing des Fjords, le riffing ultra, le ras-de-marée des brutes. Insurpassable. Right ! On ! Autre dégelée fondamentale : «Rendezvous With Anus», aussitôt embarqué, awite ! Pas de pire dégelée, c’est à se faire enfiler pour l’éternité. Encore un coup de génie avec «Are You Ready (For Some Darkness)», tout un programme. C’est l’hymne des Turbo, ils allument leur invitation au boute-feu, c’est aussitôt en flammes. Le feu, c’est leur truc. So c’mon ! Ils poussent le mauvais génie des Dead Boys encore plus loin, avec le pounding de fond de cale. Il n’existe rien de plus parfaitement rebondi du beat que «Selfdestructo Bust». Les guitares dégringolent sur la gueule du gaga-punk, c’est pulsé dans les règles du lard fumant. Avec «Rock Against Ass», l’Hank mise sur le rock et ramène un peu de mélodie dans son chant. Ces mecs sont tellement doués qu’ils font de la power-pop sans même s’en rendre compte. Encore un monster smash de gaga turbo avec «Zillion Dollar Sadist». Impossible d’y échapper, c’est claqué du beignet. Ils sont trop puisants. «Prince Of The Rodeo» sonne encore comme une attaque en règle. Ils explosent le daddy oh du rodéo, sans doute a-t-on là le meilleur Punk’s Not Dead de tous les temps. Ils attaquent leur «Back To Dugaree High» comme le «New Rose» des Damned. Même énergie ! Ils ne s’épargnent aucune grandeur de destruction massive. Ils s’en vont clouer «Monkey On Your Back» sur la porte de l’église, on your back ! On your back !, c’est riffé au power blast et battu dans le vent. Le temps d’un album, ils sont comme leurs ancêtres les rois du monde.

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             Darkness Forever est l’album live de rêve. Sans doute, l’un des plus beaux albums live de l’histoire du rock et en même temps un Best Of faramineux. Ils explosent tous leurs hits un par un. Avec «The Age of Pomparius», tu as tout, the biggest band on earth, wow wow wow, Euroboy te riffe ça à la Les Paul noire et te scie les tibias à la volée, l’autre fou bat le beurre du diable, nothing to lose, ces mecs naviguent exactement au même niveau que les Stooges et le MC5, wow wow wow, et ça continue de monter en température, ça joue à la Norje de non retour («Back To Dungaree High»), à la destruction massive de riff pompé («Get It On»), à la force du poignet («Just Flesh»), au pire Punk’s Not Dead jamais imaginé («Don’t Say Motherfucker Motherfucker»). Ils sont à leur apogée dévastatrice avec «The Midnight Nambla», ils chantent au bord du gouffre («Sailor Man»), ils cavalent dans le lard fumant - Vive la résistance ! Vive la (sic) Rendezvous Avec Anus - ils élèvent le chaos de destruction au rang d’art majeur avec «Are You Ready (For Some Darkness)», aucun groupe au monde ne peut égaler cette débauche de power, même pas Motörhead, ils n’en finissent plus d’aligner les bombes («Selfdestructo Bust», «Rock Against Ass»), le batteur vole le show sur «Prince Of The Rodeo», les Turbo perdent la tête mais les chœurs sont en place et «Denim Demon» est certainement le plus explosif de tous. Ils terminent avec «I Got Erection» et l’Hank présente les Turbo - Chris Summers, the prince of drummers, puis The magic fingers, the boy wonder, the little Prince, what’s his name ? The Euroboy !, puis les autres, Happy Tom, Rune Rebellion et Pal Pot Pomparius.

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             Quatrième joyau de la couronne Turbo : Scandinavian Leather et sa bague serpent qui se mord la queue. «I Want Everything» est l’un de leurs plus grands exploits, so c’mon ! Fabuleuse balance des powers, ils développent le même power que celui de Mountain à l’âge d’or, so c’mon ! Encore un coup de génie avec «Ride With Us», le dernier cut de l’album. L’Hank y va, il veut être sûr, une petite virée en enfer ? Okay, tapé à la basse métal, fouetté à la cocote malsaine, Ride with us ! Monstrueux ! Ils ramènent toute la barbarie dont ils sont capables dans «Wipe It ‘Till It Bleeds». Il n’existe rien de plus gratté que cette chose. C’est un modèle du genre. Ils se payent le luxe d’une grosse intro pour «Turbonegro Must Be Destoyed» - No no no/ Yeah yeah yeah - et les virées de bassmatic donnent le tournis. S’ensuit un «Sell Your Body To The Night» monté lui aussi sur une grosse intro - Every/ Body/ Sell your body/ To the night - avec la cocote afférente. Ce power Viking n’appartient qu’à eux. Tout ici est blasté au beurre/basse. On ne se lasse pas du power Turbo et de ces solos incendiaires. Ils explosent encore le hard-gaga Viking avec «Train Of Flesh». Ils foncent dans la nuit - Nevah stop/ Nevah nevah stop - Le message est clair. Ils sonnent comme Oasis avec «Fuck The World». On reste dans le domaine des clameurs extraordinaires avec «Drenched In Blood», ils s’amusent avec la power-pop comme le chat avec la souris, wo wo wo/ wo wo. On voit ensuite l’intro du «Saboteur» prendre feu, awite, oh oh !, avec des chœurs de marins au milieu des couplets et au loin des notes qui rougeoient dans le ciel de Detroit, oh oh oh, ça percute bien la balistique, diable comme la violence peut parfois être belle.

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             Dernier joyau de cette couronne infernale : Party Animals et son casque mystérieux. Le hit de l’album s’appelle «If You See Kaye», embarqué au wild gaga-punk. C’est logique, les Turbo sont incapables de calmer le jeu, même dans les méandres du delta. Ils explosent l’If you see Kaye, c’est brillant, plein de revienzy, tout est explosé en pleine gueule d’everybody, l’Hank est un démon. Ils font aussi du glam avec «Hot Stuff Hot Shit». Trinquons au power supremo du Negro. Ils font aussi du dead punk explosif avec «All My Friends Are Dead». Une vraie fontaine de jouvence, avec les guitares incisives d’Euroboy. C’est d’ailleurs lui qui arrose «Blow Me (Like The Wind)» de napalm. Il vrille en permanence pendant que Pâl Pot rythme et qu’Happy Tom bassmatique. Ils se servent de Satan pour claquer un heavy stomp («City Of Satan») et ils sonnent comme les Damned avec «Death From Above», belle resucée de «Neat Neat Neat». Pour annoncer l’arrivée d’une coulée de lave, l’Hank compte jusqu’à quatre : One, two, three, four ! («Wasted Again»). Rien d’aussi dévastateur. Puis ils clouent «High On The Crime» à la porte de l’église avec. Power du Turbo. L’Hank relance au c’mon et Euroboy vrille comme un démon. L’Hank compte en norvégien pour lancer «Babylon Forever», nouvel exercice de haute voltige enflammée. Ils finissent cet album éreintant avec un «Final Warning» de dix minutes, vite embarqué dans l’enfer du paradis Norje de Turbo, the biggest Turbo in the fjords. Pas de pire équipe sur cette terre.

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             Paru en 2007, Retox est le dernier album du Turbo sur lequel chante l’Hank. L’album n’est pas aussi intense que les cinq précédents. On sent remonter leur passion pour les Dead Boys dans «Welcome To The Garbage Dump» et dans «Hot & Filthy». le solo d’Euroboy y éclaire la scène - Yeah yeah hot and filthy/ We were so pretty - On retrouve le power Viking avec «Everybody Loves A Chubby Dude». Les power chords sont un modèle du genre. Ils font aussi un «Hell Toupee» quasi glam chanté avec la braguette ouverte et ils renouent enfin avec le gaga-Turbo dans «No I’m Alpha Male», un pulsatif Viking de voiles gonflées. 

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             Le remplaçant d’Hank s’appelle Anthony Sylvester. On peut écouter le Sexual Harrassment paru en 2012. Non seulement ça n’engage à rien, mais en plus ça ne mange pas de pain. L’album coûtait un bon billet, mais bon, on voit écrit Turbonegro sur la pochette et on ne fait pas gaffe. En plus, sur la pochette intérieure, Sylvester ressemble comme deux gouttes d’eau à l’Hank, mais il ne se maquille qu’un seul œil. Le reste du Turbo est toujours là, fidèle au poste, et on peut bien dire que l’album est génial. Euroboy continue de faire des miracles dans «Hello Darkness», heavy as hell - Hello darkness/ Where have you been - Turbo reste la grosse Bertha des fjords, la vraie turbine à chocolat, comme l’indique «Shake Your Shit Machine». Ils nous stoogent «TNA (The Nihilistic Army)» aux accords de «1969», ça tourne au délire d’excelsior, ils remontent les bretelles du chemin de Damas, c’est plein de vie, c’est exacerbé d’allure. Encore de la violence écarlate avec «Mister Sister», c’est complètement écrasé du champignon, c’est véritablement l’apogée de l’apanage, une vraie dégelée de turbine. Ces démons de Turbo n’en finissent plus de tout écraser sur leur passage. Ils font partie des plus puissants seigneurs de cette terre. Ils remettent la pression en B avec «Dude Without A Face», la cocote règne dans les ténèbres de la turbine, c’est violemment bon, explosif et amené à la fleur du mal. Avec «Tight Jeans Loose Leash», la turbine écrase son fjord dans la gorge d’Odin, ils raclent et ils ramonent, ils arrachent tout, le loose leeash, le call your friends tonite, c’est encore du big blast. Sylvester attrape «Rise Below» à la mélodie chant, à la manière d’Oasis. Même attaque sur canapé d’arpèges, c’est vite embarqué pour la Cythère des glaces. Puis ils font leurs adieux avec «You Give Me Worms», et ils gueulent ‘worms’ comme on crie ‘war’. Ça fout la trouille.

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             Le dernier album en date du Turbo s’appelle Rock’N’Roll Machine. On croyait les Turbo finis ? Oh la la pas du tout ! Euroboy attaque «Part II Well Hello» aux riffs d’Hello et là tu as tout le Turbo, avec le power intact. On assiste à l’une de ces explosions de son dont ils se font une spécialité depuis le début. Il reste aussi Happy Tom et Rune Rebellion de la formation originale, c’est déjà pas mal. Et le nouveau chanteur Anthony Silvester fait le job. Grand retour du Turbo dans «Fist City», claqué à la malveillance Viking, fist city c’mon ! Euroboy fournit le claqué de beignet, ça monte bien en température, il cultive la tension comme au temps de l’âge d’or. Puis on les voit se vautrer en beauté avec «Skinhead Rock’nRoll». Il faut attendre «Hot For Nietzsche» pour retrouver le grand Euroboy à l’œuvre, pas de problème le son est là, Euroboy mène le bal aux riffs incendiaires, il fout le feu comme au temps jadis. Ils terminent en Vikings avec «Special Education». Le nouveau n’a vraiment pas la voix de Turbo, mais derrière ça reste du Turbo, le son tombe comme les chutes du Niagara. Turbo aura été l’un des groupes les plus puissants de l’histoire du rock, il ne faut pas l’oublier. Ils avaient le génie du son.

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             Hank Von Helvete enregistre Egomania, son premier album solo, en 2018 : chapeau claque blanc, yeux maquillés et doigt d’honneur. Finis Euroboy et les arbalètes. L’Hank repart sur les chemins du Vallalah avec Cat Casino on lead et une autre équipe. Il fait une sorte de sous-Turbo, c’est évidemment bardé de son, ça bat le beurre comme chez Motörhead. Avec «Blood», ils tapent un heavy blues à la ZZ Top, l’Hank tente d’en rajouter, mais ce n’est pas bon. Il fait de l’Alice Cooper. Il tente ensuite de renouer avec les réflexes Turbo («Dirty Money»), mais la magie Turbo brille par son absence. Non, Hank, ce n’est plus du gros Turbo. Voilà «Never Again», assez heavy, comme s’il n’y avait plus rien à ajouter. L’Hank est en panne de compos. Il se prête bien au jeu du Punk’s Not Dead avec «Bombwalk Chic», mais la messe est dite ailleurs depuis belle lurette. C’est avec «Wild Boy Blues» que l’album reprend du sens. Fantastique allure - Wild boy blues/ Staring at the sun - C’est le hit sauveur d’album. S’ensuit une autre belle dégelée, «Too High», ça joue au va-tout avec une Cat Casino qui part en vrille d’exception. L’Hank peut alors renouer avec le génie Turbo. 

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             L’Hank devient Hank Von Hell en 2020 et enregistre un album prémonitoire : Dead. Dead à tous les sens du terme. Une catastrophe épouvantable. Il démarre d’ailleurs sur une ambiance funéraire - I’m already dead - C’est l’album des deux morts, la mort du corps et celle de l’esprit. Le son est là, mais incroyablement putassier. Il nous fait le coup de l’injure suprême avec un album de new wave. Il chante comme un gros dead. Un vrai désastre - See my blackened eyes - Tu parles Charles ! Adios Turbo ! Il sombre dans la diskö new wave, on se croirait chez les Talking Heads. À ce niveau de médiocrité, c’est forcément voulu. L’Hank ne voulait pas finir en beauté.  C’est dur de voir une immense star se vautrer dans le stupre. On perd l’anus, on perd la violence, il nous fait une petite pop de branleur. Bravo les gars !

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             Ce n’est pas l’Hank, mais Harry Neger qui chante sur les deux premiers albums de Turbonegro, Hot Cars And Spent Contraceptives et Helta Skelta. Ça n’empêche pas de les écouter, au contraire. Ça permet en plus de constater que le son du Turbo est déjà là. Ils attaquent avec les confessions d’une pute, «Librium Love» - Would you like to hear - Le Turbo explose en plein Sex & Drugs & Rock’n’roll, pur jus de gros Negro, sex & power. Ils alignent ensuite une collection de classiques gaga-punks pour le moins exceptionnels, «Punk Pals», «Kiss The Knife» (le pire des trois, on n’avait encore jamais vu ça, les Anglais à côté sont des enfants de chœur) et «Clenched Teeth» (embarqué à la cocote sévère, ils sont over the overwhelming). Gros pied de nez aux Sex Pistols avec «Hot Cars», annoncé comme a Sex Pistols song. Ils scient à la base l’infernal «New Wave Song» et ils passent de l’extrême violence à la dégelée extrême avec «Zonked On Hashish». Ils inventent aussi un nouveau genre : le destructive trash avec «I’m In Love With The Destructive Girls». Ce sont les seigneurs du yeah yeah. Puis on entre au paradis de la heavyness avec «Prima Moffe». On y entend les voix des dieux Vikings mêlés au vent du fjord. Donc, avant même que l’Hank n’arrive, les Turbo battent déjà tous les records de barbarie.

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             Paru l’année suivante, Helta Skelta fait double emploi avec Hot Cars, puisqu’on y retrouve «Librium Love» - let me wank it, oh what a gorgeous cock - «Punk Pals», «New Wave Song», «Hot Cars», «Clenched Teeth» et quelques autres sucreries. Seules nouveautés : «Manimal» (embarqué au pire Punk’s Not Dead d’Oslo) et «Dark Secret Girl» (absolute wanderer, punk à tête chercheuse).

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             Il existe un tribute à Turbonegro qui vaut vraiment le détour. Il date de 2001 et s’appelle Alpha Motherfuckers - A Tribute To Turbonegro. À l’époque on se demandait comment un groupe pouvait oser reprendre Turbonegro. C’est de l’intapable pur. Pareil pour les Pistols. Eh bien figure-toi que des mecs ont réussi l’impossible, au premier rang desquels on retrouve Nashville Pussy et Therapy. Nashville tape dans l’«Age Of Pomparius» et là, tu as tout, c’est-à-dire les trois extrêmes : l’Empire romain, les Vikings et le Nashville, wah wah oh, Blaine y va, c’est un démon et il leur inflige le pire outrage, car il explose la rondelle du Turbo. Therapy tape dans «Denim Demon», la meilleure cover de cette compile explosive : c’est là où le Punk’s Not Dead flirte avec le génie apoplectique. Ces mecs foncent comme Ayrton Senna au volant de sa formule 1, vroarrrrr, ils ne craignent pas la mort. L’autre belle surprise est l’«Hate The Kids» par Amulet. Pour un peu, ces fous surpasseraient le Turbo. Encore une révélation avec Samesugas et «(I Fucked) Betty Page». Merci Turbo Page pour cette belle clameur d’excelsior : fantastique énergie de rock incendiaire et le mec ajoute : «I fucked her yesterday.» Il y a 25 prétendants au trône et bien sûr, tous ne sont pas aussi bons que les pré-cités. Les Supersuckers tapent un bon «Get It On». C’est avec Bela B & Denim Girl qu’on voit à quel point les compos du Turbo sont solides, car la reprise d’«Are You Ready (For Some Darkness)» sonne comme un hit. C’est HIM qui se tape «Rendezvous With Anus» et il ramène énormément de son. Les diables cornus de Satyricon tapent l’«I Got Erection» et ils ne s’en sortent que grâce à une surenchère de rrrroarrrhhh. On note aussi la violence des trash-punkers d’Hot Water Music qui s’en prennent au «Prince Of The Rodeo», en fait tous les groupes plongent avec délectation dans la mythologie du Turbo. Zeke se tape «Midnight Nambla». Zeke, c’est Attila. Pas de pitié. C’est là où l’insanité confine au génie. Les Dwarves n’ont de leçon à recevoir de personne, comme le montre leur cover d’«Hobbit Motherfuckers», les Real McKenzies tapent un «Sailor Man» aux guitares et l’heure des crocodiles sonne enfin avec «Prince Of The Rodeo». Toby Damnit y va de bon cœur. C’est exceptionnel de mauvaises intentions. Idéal pour du gros Negro, ça s’englue dans le chocolat en fusion.

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             Réalisé lors de la tournée mondiale de 1998, The Movie donne un idée assez juste du Turbo Power, d’autant que ça démarre sur «Age Of Pomparius» et c’est un peu comme si la messe était dite. Le Power est là, in the face, avec un Euroboy en collier de chien comme Iggy et ça wow wow wow ! On les voit jouer en Allemagne, aux États-Unis et en Espagne. Line-up classique, l’Hank, Euroboy, Happy-Tom, Chris Summers et Rune Rebellion. Sur scène, Euroboy porte parfois un stetson blanc. Il est toujours en action, très physique, il joue beaucoup du buste, jambes écartées. Dans un bar en Allemagne, ils écoutent les Byrds. On les voit aussi faire le breakfast au champagne et aux fraises. Sur scène, l’Hank défraye la chronique en s’enfonçant un cake fire dans le cul. Les Turbo cultivaient l’excès et ils pouvaient inspirer une certaine frayeur. On voit aussi des clips qu’il faut bien qualifier de parfaits, comme celui de «Get It On», avec un Europboy en stetson blanc, rouge à lèvres et Les Paul blanche. Il n’existe pas grand-chose de plus parfait au plan graphique. Le Movie s’achève avec «Prince Of The Rodeo», Euroboy est monté sur les épaules d’un collègue et après le break, il relance jusqu’au vertige. Euroboy est l’un des plus grands guitaristes de rock de son temps. Comme Ron Asheton, il sait jouer jusqu’au vertige.

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             Encore plus fascinant : The ResErection, un DVD paru en 2005. C’est la suite du film précédent. À l’issue de la tournée mondiale de 1998, l’Hank est rincé - I was a full time heroin junkie - Il est obligé d’arrêter le groupe pour des problèmes de santé. Sa vie ne tient plus qu’à un fil. Alors il rentre chez lui aux îles Lofoten, au Nord de la Norvège, vers le cercle polaire, «still on morphine to ease pains», dit-il. Environnement de rêve en été, précise l’Hank, car après l’été vient la nuit polaire qui dure six mois. Il survit grâce à ses grand-parents et à God. Tout fan de Turbonegro doit impérativement voir ce film, car on y découvre un homme différent, plutôt beau. L’Hank de Lofoten n’a plus rien à voir avec la brute de Turbonegro. Il reste quatre ans à Lofoten, il bosse au musée de la pêche. Mais pour Euroboy et les autres, c’est une catastrophe. Le groupe était leur priorité. Happy Tom va voir l’Hank à Lofoten. Ils commencent à envisager de redémarrer. On assiste à une première répète du groupe. Ils attaquent avec «Age Of Pomparius», évidemment, wow wowo wow, diable comme l’Hank est beau, il ressemble à Jimbo avec sa barbe et sa façon de s’arrimer au micro. Il est vite torse nu. Sa voix revient. Ils sont content, le groupe sonne bien. Ils font une fantastique mouture d’«Erection». Ils disent faire du deathpunk. Euroboy précise aussi qu’au début, ils ont hésité entre deux noms : Turbonegro et Nazipenis. Alors ils ont choisi Turbonegro. Et pouf, ils partent jouer dans trois festivals en Europe, dont le Bizarre Festival en Allemagne. 40 000 personnes ! Wow wow wow ! L’Hank est ravi de se retrouver dans le tour bus : «To get on the tour bus with Turbo four years later is perhaps the best feeling in the world.» Les fans arrivent du monde entier, Turbojugend USA ! Et sur scène, le groupe reste imparable, avec un Euroboy qui joue tous les riffs de Johnny Thunders et de Jimmy Page, mais avec une niaque qui n’appartient qu’à lui. Wow wow wow !

    Signé : Cazengler, Turbozéro

    Hank Von Helvete. Disparu le 19 novembre 2021

    Turbonegro. Hot Cars And Spent Contraceptives. Big Ball Records 1992

    Turbonegro. Helta Skelta. Repulsion 1993

    Turbonegro. Never Is Forever. DogJob Records 1994

    Turbonegro. Ass Cobra. Boomba Rec 1996

    Turbonegro. Apocalypse Dudes. Boomba rec 1998

    Turbonegro. Darkness Forever. Bitzcore 1999

    Turbonegro. Scandinavian Leather. Burning Heart Records 2003

    Turbonegro. Party Animals. Burning Heart Records 2005

    Turbonegro. Retox. Scandinavian Leather Recordings 2007

    Turbonegro. Sexual Harrassment. Scandinavian Leather Recordings 2012

    Turbonegro. Rock’N’Roll Machine. Scandinavian Leather Recordings 2018

    Hank Von Helvete. Egomania. Sony Music 2018

    Hank Von Helvete. Dead. Sony Music 2020

    Alpha Motherfuckers. A Tribute To Turbonegro. Biztcore 2001

    Turbonegro. The Movie. DVD Biztcore 1999

    Trond Sættem. Turbonegro - The ResErection. DVD Biztcore 2005

     

    L’avenir du rock - Neat Neat Neat Neal

     

             L’avenir du rock n’a jamais réussi à retrouver la route d’Amman, en Jordanie. Il se souvient vaguement avoir laissé sa valise à l’hôtel et avoir rencontré Lawrence d’Arabie dans le désert. Ça doit bien faire des mois qu’il erre de désert en désert, se nourrissant de scorpions, de bouses de dromadaires et de roses des sables. Il passe des dunes aux étendues de caillasses et des étendues de caillasses aux mers de sel. Il n’imaginait pas qu’un désert pût revêtir des allures aussi diversifiées. Et puis voilà qu’un jour, il croise inopinément deux blancs. L’avenir du rock qui a un peu perdu la boule soulève le chapeau qu’il n’a pas et déclare solennellement :

             — Dr Livingstone I presume ?

             — Non ! Speke !, répond d’un son sec le barbu coiffé d’un casque colonial.

             L’avenir se tourne vers l’autre et lui lance :

             — Si ce n’est toi, c’est donc ton frère !

             — Non ! Burton !, répond d’un ton bourru le moustachu coiffé d’un casque Viking.

             Pourtant rompu aux arts de la dialectique, l’avenir du rock se sent passablement dépourvu d’arguments. Il tente quand même de recréer un peu de lien social :

             — Alors ça carbure, ton ?

             Ça ne fait pas rire l’intéressé qui lance :

             — Bon, c’est pas tout ça, mais faut qu’on y-aille. Faites gaffe aux Danakils !

             — Aux dana qui ?

             — Aux Danakils ! Ces guerriers sont les plus féroces de la Corne de l’Afrique !

             — Merci de votre attention. Vous n’en auriez pas une autre ?

             — Si ! Vous ne devriez pas vous balader comme ça dans le désert sans chapeau. Tenez, prenez ceci !

             Et Burton lui donne son casque Viking qui est brûlant.

             — Vous voyez, vous avez ici une petite ficelle, vous tirez dessus et ça agite les deux ailes pour ventiler l’air. Bon sur ce, adieu monsieur l’avenir et bon vent !

             — Merci. Bon vent de même. Vous allez dans quelle direction ?

             — Vers le Nord !, fait Speke d’un ton sec.

             — Qu’expektez-vous, Speke ?

             — Découvrir la source du Nil ! Et vous, pourquoi allez-vous vers le Sud ?

             — Pour découvrir la source du Neal.

     

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             Le Neal dont parle l’avenir du rock n’est pas un fleuve mais un Américain. Non seulement Neal Francis est américain, mais il est en train de devenir énorme. Shindig! lui donne un petit coup de pouce en saluant la parution de son deuxième album, In Plain Sight et en lui accordant la rubrique ‘It’s a happening thing’ dans l’un des derniers numéros : cette double fait un peu baver les grosses limaces que nous sommes, car l’invité y commente ses disques préférés. Neal Francis avoue des faibles pour Life Love And Faith d’Allen Toussaint («Toussaint’s production, songwriting and arranging during this period of his career were the largest influences on my first record, Changes»), pour le Live de Donny Hathaway («The 13-minute version of ‘Voices Inside (Everything Is Everything)’ that features Willie Weeks laying down probably the best bass solo of all time»), pour There’s A Riot Goin’ On de Sly & The Family Stone («Along with Innervisions, this may be the album I’ve listened to most in my life. It is at times sublime. Sometimes it’s frantic, psychedelic, drug-induced nightmare»), pour Let’s Take It To The Stage de Funkadelic («I used to listen to this album every morning on my way to high school»). Neal Francis salue aussi Bob James (plus jazz), Dorothy Ashby (plus Harpist) et Boards Of Canada (plus Scot).

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             Que déduit-on de tout ça ? Qu’In Plain Sight est forcément un big album, vu l’état des sources. Quand on écoute de bons albums, on fait généralement de la bonne musique et Neal Francis nous chope immédiatement avec «Alameda Apartments», un cut bien ramassé, bien storytellé, hérissé de bons réflexes, saturé d’orchestrations - Inside the Alameda Apartment/ Outside from the pouring rain - On le sent très aguerri, il gère sa pop-rock au mieux des possibilités, pas étonnant qu’il plaise tant aux Shindiggers. Comme il a du son, il est extrêmement crédible, et «Can’t Stop The Rain» enfonce bien le clou, ça joue au deep heavy. Il faut bien regarder la réalité en face : ce mec défonce les barrières. C’est du sérieux. Il recycle les élongations des anciens, ça baigne dans une sorte de gospel dévoyé à la Mad Dogs et là tu y vas, sans pinailler. On reste dans les énormités avec «Sentimental Goodbye». Il rentre dans le flanc du rocky groove d’I’m so sorry I missed you/ I couldn’t hear you with the radio on, il négocie un fabuleux m’as-tu-vu de plotach, il est superbe d’à-propos et d’Im so sorry, tout ça drivé au meilleur swagger de big burning sound noyé d’orgue. Neal Francis est un maître d’œuvre extraordinaire. Il bâtit des cathédrales. Dans «Asleep», il coiffe son génie avec des chœurs de filles géniales, il chante son brain is broken dans une ambiance surnaturelle, il plonge dans le feels like I wanna take a drink/ But instead I stop & think, il flotte dans la démesure de son son, il développe sa vision au long cours - Sleep in the arms of another/ Dreaming that we were still lovers - Ce mec est rompu à toutes les disciplines et il passe au big shuffle avec «Say Your Prayers». Il glisse dans un groove de down under, be above it all/ But I’m locked in bed. Comme l’ami Michaux, il s’engouffre dans la connaissance par les gouffres. 

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             Paru en 2019, son premier album Changes annonçait bien la couleur. On y trouve deux phénomènes d’osmose avec le cosmos, à commencer par «Put It In His Hands» qui est en fait un hommage direct à Sly Stone. Même power, comme si c’était possible ! Un power accueilli à bras ouverts par un chant d’exception, Neal Francis coince sa glotte dans le funk, c’est un converti, le power de Sly est explosé du ventricule par le solo de Sergio Rios et l’autre fou de Mike Starr se prend pour Larry Graham, il relance au heavy bassmatic et là t’es baisé, car c’est ici que ça se passe, chez ce démon de Neal Francis, le white Soul boy définitif explosé dans le ciel de sa passion. L’autre clin d’œil s’adresse à Allen Toussaint : «Can’t Live Witout You». On se croirait à la Nouvelle Orleans, c’est plus étalé dans le son, mais quelle classe ! Avec «This Time», il entre dans son album au groove vainqueur, mais avec un swagger de petit homme blanc qui s’y connaît. Il passe comme une lettre à la poste. C’est bardé de nappes de cuivres, comme si on était à Memphis. Rien qu’avec «This Time», il est admis dans la classe supérieure. C’est vrai qu’il y a du monde derrière lui. Ces killers de Chicago que sont Mike Starr et Sergio Rios voleraient presque le show. Avec sa voix de blanc, Neal Francis parvient à bricoler de la black, comme le montre encore «How Have I Lived». Il chante du haut de sa science, mais avec une volonté clairement affichée de r’n’b, les cuivres en témoignent, notamment ce vieux shout de sax demented. Encore une fabuleuse mélasse de good time music avec «These Are The Days», il est profondément inspiré, il drive son groove au plaisir pur et rejoint les accents funk au chant. Sur certains cuts, Mike Starr sonne comme James Jamerson («Changes Pts 1 &2»). «Lauren» montre encore une fois que Neal Francis a du funk plein la voix, il sonne un peu comme Johnny Guitar Watson. Dans l’osmose, il est encore plus balèze que Dan Penn ou Nino Ferrer («Je Voudrais Être Un Noir»).

    Signé : Cazengler, Neal Ranci

    Neal Francis. Changes. Colemine Records 2019

    Neal Francis. In Plain Sight. ATO Records 2021

    Neal Francis : Out of sight. Shindig! # 121 - November 2021

     

    Inside the goldmine

     - J’ai deux amours, mon pays et Paris

     

             Les boches bombardaient dur, les emmanchés ! On se planquait comme on pouvait. On craignait par dessous tout l’arrivée des marmites, ces monstrueux obus à ailettes qui ravageaient des tranchées entières et qui semaient la terreur dans la troupe. Pour fanfaronner, le gros, qu’on appelait le pouët, lisait un recueil du Mercure de France. Il faisait semblant d’afficher un calme olympien alors qu’on entendait siffler ces maudites marmites. Les boches préparaient l’assaut. On savait qu’on allait finir soit en charpie, soit crevé à la baïonnette. On avait entendu dire qu’aucun régiment ne pouvait résister à l’assaut de la 325e section, celle des Bavarois, les plus féroces. Le Colonel Dax avait demandé le renfort d’une section de tirailleurs sénégalais, les seuls troupiers qui ne craignaient pas la mort et qui se montraient au combat plus sanguinaires encore que les Bavarois. Un homme hurla : «Marmite !». Elle tomba en plein dans la tranchée et balaya tout des deux côtés, floooouffff, ziip, zaaac, bing, bang et badaboum, des terribles giclées d’éclats brûlants allèrent tailler des chairs et ouvrir des casques sur des centaines de mètres, fauchant la troupe comme les blés. Ça hurlait de partout, les pans de calcaire s’écroulaient sur les corps. Encore vivant, les Colonel Dax titubait et hurlait, «Baïonnette au canon !», «Brancardiers évacuez les saucisses !», «Vive la République, vive la Franche-Comté !», « À bas le prix du beurre !», «Les boches arriiiiivent !», «La garde meurt mais ne se rend pas !», «Ah ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne !», il semait la stupeur parmi les survivants, l’un de nous devait se résoudre à l’abattre, il donnait des coups de sifflet et tirait des coups de revolver en l’air, «No future for you and me !», «Tout est à nous rien n’est à eux !», «Élections piège à cons !», puis il se mit à chanter : «J’ai deux amours/ Mon pays et Paris»...

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             S’il n’avait pas été abattu, le Colonel Dax aurait continué. Mais on ne saura jamais s’il pensait à Paris, ville lumière, ou à Priscilla Paris, la belle lead des Paris Sisters qui, comme leur nom ne l’indique pas, nous viennent de San Francisco. Leur mère qui est chanteuse d’opéra élève Albeth, Priscilla et Sherrell Paris pour devenir chanteuses, comme les Andrew Sisters. Priscilla est la plus jeune des trois - We did have a showbiz mom - Dans les early sixties, Lester Sill signe les Paris Sisters et il demande à Totor de les produire. Forcément, Jack Nitzsche est dans le coup. Avec ces trois blondes, on est au cœur du phénomène girl-groups que Totor va ensuite développer avec les Crystals et les Ronettes. Bien sûr Totor tombe amoureux de Priscilla, mais elle en aime un autre. L’album prévu des Paris Sisters ne voit pas le jour car Totor et Lester Sill se sont fâchés. Alors elles se retrouvent sur Columbia, MGM et Mercury et bossent avec trois sacrés cocos, Terry Melcher, Nick Venet et Mike Curb. 

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             L’idéal pour bien prendre leur mesure est de se plonger dans une antho des Paris Sisters et comme toujours, c’est Ace qui fait le nécessaire avec Always Heavenly. Grâce au Wall, elles sont capables de coups de génie, comme par exemple «Always Waitin’», produit par Mike Curb, chanté d’une voix de grosse pute, une vraie bénédiction. Le stomp est celui d’une armée de l’Antiquité en marche. On retrouve ces méchantes allumeuses dans «Why Do I Take From You», toujours produit par Mike Curb. Elles sucrent bien les fraises, on est pleine spectorisation des choses, au cœur de la prod d’extrême onction, une véritable explosion au sommet du lard fumé, elles grimpent là-haut sur la montagne. Totor ne produit que cinq cuts des Sisters, le plus connu étant «I Love How You Love Me», fabuleux deep chick pop, c’est d’un kitsch qui en bouche un coin. Mais Totor ne fait pas de miracles avec les autres cuts, «Be My Boy», «What Am I To Do» et «He Knows I Love Him Too Much». Par contre, «Once Upon A While Ago» groove bien, Totor renoue avec la pop magique. Jack produit quelques petites merveilles, comme par exemple «When I’m Alone With You», pure pop de Brill, mais composée par P.F. Sloan. Jack reste dans l’énergie du Brill avec «My Good Friend». Elles sont dans l’éclat de l’éclair avec tout le sucre du Brill, aw yes we’re still good friends, ah les garces comme elles chantent bien leur petit bout de gras. Jack orchestre «I’m Me» jusqu’à l’infini, c’est très tendu dans l’excellence des violons, on voit Jack là-bas au fond du ciel, avec son sourire énigmatique. Elles sont encore magnifiées dans «See That Boy», toujours en plein Brill, Jack orchestre à la racine du son. Il produit aussi une reprise de Burt, «Long After Tonight Is All Over» et puis «You», fabuleux cut car ramassé sous le boisseau, elles chantent comme des garces et collent au train du beat. C’est Jack et Jackie DeShannon qui composent «Baby That’s Me» et c’est Terry Melcher qui produit. Époque Columbia. On est content que Jack soit impliqué dans cette merveille inexorable, c’est du spectorish pur et dur. «Dream Lover» est un hit signé Bobby Darin et comme beaucoup de ceux qui précèdent, il est invincible. Les Sisters sont balèzes, elles chantent du haut de leur talent. Les amateurs de sex-pop se régaleront de «Lonely Girl», chanté dans la chaleur de la nuit des cuisses, c’est chaud et humide, on y glisserait bien la langue. Les Sisters sont atroces de Brillitude et c’est noyé de violons. Elles font de la pop d’époque, mais l’amènent avec esprit. One of the earliest 60s girl-groups, Albeth, Priscilla et Sherrell Paris auraient dû exploser. Diable, comme le destin peut être cruel. Album Columbia jamais sorti, projet Totorish avorté. Notez bien qu’en 1966, Jack produit Sing Everything Under The Sun, leur seul album paru sur Reprise en 1967.

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             Sing Everything Under The Sun n’est pas l’album du siècle, on est bien d’accord. Mais en même te temps, c’est l’un des albums fondateurs d’un courant musical qu’on va nommer the girl-groups Sound. Priscilla y fait de superbes numéros de shoo bee doo wap. Quasiment tous les cuts de l’album figurent sur Always Heavenly, sauf trois : «It’s My Party», «Born To Be With You» et «Too Good To Be True». Tout le mode connaît le fameux «C’est ma fête/ Je fais ce qu’il me plait» de Richard Anthony, l’adaptation française d’«It’s My Party», l’un des grands hits de Lesley Gore. Elles tapent ça à la langueur kitsch, c’est d’une mollesse divine, le son des fantômes dans l’écho du temps béni, cry for Ronnie. Yves Adrien ajouterait : «Tous les garçons s’appellent Ronnie». Elles chantent toutes les trois «Born To Be With You» et font de la heavy pop, elle tapent là un hit de Brill interlope, un peu capiteux, chanté à la force de persuasion, ce qui fait son charme. «Too Good To Be True» reste de la big pop de Brill, he’s so good to me, elles sucrent le sugar du so good et les chœurs lui susurrent à l’oreille so good to be true. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Quelle présence ! On applaudit bien fort Priscilla. On retrouve l’excellent «See That Boy» de Mann & Weil monté aux chœurs de cathédrale et le «Long After Tonight Is All Over» de Burt qui reste du big Burt, du sans surprise, du bien vendu, du payé sur la bête. Cette fantastique lady qu’est Priscilla tire toujours son épingle du jeu.   

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             On donnerait son père et sa mère en échange du Golden Hits Of The Paris Sisters paru en 1967. «I Love How You Love Me» ? Just perfect. Une merveille de pop sensuelle, un truc rare, chanté avec de l’intention à l’âge d’or de la pop. Absolute candy sex. S’ensuit un «I Don’t Even Care» tout aussi inspiré, comme doté de variations de vitesse, mais wow, on est dans une énergie ancestrale, alors wow, mille fois wow ! Allez-y les filles, on est avec vous, même quand elles ne font plus que de la petite pop palpitante. Elles se fondent dans l’air du temps d’avant avec «Can’t Help Falling In Love» et reviennent au candy sex en B avec «Be My Boy», une compo de Totor. Belle proximité. Joli, doux et tiède. Et ça continue avec «I Don’t Give A Darn», compo de Prisci qui te monte droit au cerveau, je vais et je viens entre tes reins/ Et je me retiens. Prisci récidive avec «Together», une fantastique purée de sunshine pop. Elles grimpent assez facilement dans l’azur marmoréen. Elles tapent aussi une irréprochable cover de «Yesterday», alors bravo les Sisters !

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             Priscilla Paris entama en 1967 une carrière solo et enregistra trois albums. Ace qui fait toujours très bien les choses en compile deux sur Love, Priscilla - Her 1960s Solo Recordings. Le premier s’appelle Priscilla Sings Herself. Priscilla y propose une belle pop proche du Wall, mais elle est très engagée dans sa politique interprétative et donc elle ramène du pathos. Elle compose quasiment tout. Son «I’m Home» est assez beau. Elle sait tartiner une Beautiful Song de rêve. Tout est parfait : la féminité, la proximité, l’américanité, no matter when I go. Mais sa tendance au pathos revient vite. Elle donne tout ce qu’elle a avec «He Owns The World», mais elle sonne comme Judy Henske, limite CGT. Elle revient à une pop superbe avec «My Window». Elle y crée son univers - I can feel the sunshine in my window - Elle bosse dans son coin et croyez-le bien, she does it right. Cette petite gonzesse teinte en blonde est affreusement douée. Elle se fond dans la pop de Brill, elle sait gérer son Brill, c’est excellent, puissant et délicat à la fois («I Can’t Complain»). Elle ne te lâche pas. C’est une battante. Bravo Prisci ! Et voilà qu’elle nous tape un coup de Jimmy Webb avec «By The Time I Get To Phoenix», elle rentre dans l’or du temps d’avant, mais elle y rentre à la voix d’or, elle sème son laid-back dans le poudroiement du crépuscule, c’est violonné par le haut et vautré dans du heavy groove. On a là la version hippie de ce hit cathartique. Avec «Some Little Lovin’ Lie», elle montre aussi qu’elle sait chanter à la voix de l’oreiller, mais elle en abuse, du coup ça sonne comme un encart sexuel. Elle plonge littéralement les mains dans la culotte du cut. Elle boucle cet album avec un «I Can’t Understand» qu’elle chante en parfaite allumeuse, au sucré de sexe. Une tendance qui se confirme avec le deuxième album, Priscilla Loves Billy, qui est l’un des albums les plus sexuels de l’histoire du rock. Dès «Just Friends», elle annonce la couleur. Elle crée de l’enchantement dans des voiles de violons et chante à la vaporeuse. Puis elle plonge avec «He’s Funny That Way» dans le groove de jazz, se montre intime dans l’intrinsèque, elle crée du sexe de proximité. Pas de pire allumeuse sur cette terre. Elle chante au sucre de sexe pur. Elle se rapproche de ta bite à chaque instant. Elle se transforme en fée pour «Stars Fall On Alabama». Son Alabeïma est d’une beauté irréelle, elle module toutes ses syllabes et son last night d’accent tranchant te rentre sous la peau. Elle s’efforce de sonner comme Billie Holiday, elle travaille la persistance de la présence, elle fonctionne au charme fou, elle te prend dans ses bras et te baise. Elle attaque «Moonglow» au groove de jazz. Moonglow est le groove de jazz par excellence, elle va et elle vient, c’est humide et chaud. Encore du groove de heavy round midnite avec «In My Solitude», cette fois joué au piano. Elle chante du ventre. Elle est supérieure en tout. Elle finit en beauté avec «Girls Were Made To Take Care Of Boys», elle est la fiancée de tes rêves, profite vite de sa présence car après c’est fini.

             Hélas, les deux albums floppent. Prisci est profondément déçue. Son compagnon et guitariste de jazz Don Peake fut le premier surpris de ce non-succès : «She should have been a star.» Évidemment. Dans le petit booklet d’Ace, Alec Palao nous apprend tout ce qu’il faut savoir de Prisci, ses deux fils, Edan et Seth, puis sa tentative de redémarrage à Londres avec Chap and Chinn qui composaient pour Suzi Quatro et Sweet, pour enfin boucler la boucle et s’installer à Paris. Fin brutale de l’histoire en 2004 : elle se casse la gueule chez elle, rue de la Bastille.

    Signé : Cazengler, Parigot tête de veau

    Paris Sisters. Golden Hits Of The Paris Sisters. Sidewalk 1967

    Paris Sisters. Sing Everything Under The Sun. Reprise Records 1967

    Paris Sisters. Always Heavenly. Ace Records 2016

    Priscilla Paris. Love, Priscilla - Her 1960s Solo Recordings. Ace Records 2012

     

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    Le rock c’est comme l’armoire aux confitures : l’on y revient toujours, surtout pour tremper nos oreilles dans les pots qui émettent de délicieuses sonorités. La semaine dernière nous écoutions The Republic  de Thumos, nous avons eu envie de nous pencher sur l’EP précédent Nothing further beyond, mais nous referrant à Bandcamp, nous nous sommes aperçus que le groupe venait de ressortir l’opus sous forme de deux CD’s intitulés, Allegories and Metaphors regroupant tous leurs enregistrements précédant  The Republic. Thumos nous vient du Kentucky. Le groupe n’a pas plus de visage – à peine une photo plus que floue sur Instagram - que leur musique ne bénéficie de paroles.

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    DEMO COLLECTION

    (Juillet 2021 )

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    Il nous plaît à pense que cet homme barbu soit Virgile et point Homère. D’abord parce que Virgile avait l’habitude de faire lecture de morceaux incomplets de l’Enéide à des proches ou à des admirateurs, c’est en se laissant bercer par le rythme des vers qu’il en rajoutait d’autres à la fin des passages qui n’étaient pas terminés. Ensuite parce que l’on retrouve dans l’œuvre de Virgile de fortes allusions aux doctrines orphiques, et toute une numérologie qui n’est pas sans rappeler Pythagore dont les doctrines ont fortement inspiré Platon. Les morceaux que nous écoutons sont systématiquement précédés de l’image qui illustrait les pochettes des cassettes ou des disques originaux sur lesquels ils ont paru. Soyons juste, moindre des choses lorsque l’on parle de Platon, ne proférons point de mensonge, ne nous laissons pas dompter par nos vains désirs, la mosaïque représente bien Platon entouré de ses disciples.

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    La pochette du disque reste assez mystérieuse. A première vue un motif floral, mais l’œil ne peut détacher son regard des trois formes qui grossièrement évoquent des silhouettes humaines. Le jeu des couleurs possède sa signification, ombre noire sur la gauche, rouge sur la droite, moitié noire-moitié rouge collées l’une à l’autre, ne serait-ce pas une représentation symbolique du mythe de l’androgyne de Platon, selon lequel à l’origine existaient des êtres nommés androgynes à la fois féminins et masculins. Hélas pour les punir de leur orgueil Zeus les aurait coupés en deux, dissociant leur partie mâle de leur partie femelle. Aujourd’hui, ces parties séparées essaieraient de se retrouver, ce désir d’unicité correspondrait à cette attirance inexplicable entre deux êtres que l’on nomme, dans notre vocabulaire, l’amour.

    The spire : ( demo single / Juin 2018 ) :  (la flèche) : compressions sonores, les tambours roulent comme la flèche du temps court en avant mais le clinquanement des cymbales nous apprend que c’est une  course perdue d’avance, l’ambiance s’assombrit pour déboucher sur une sérénité victorieuse croissante, une mélodie s’installe, que se passe-t-il, la flèche du temps est repartie dans l’autre sens, elle courait dans la dissolution et la déperdition kaotiques, elle remonte maintenant vers l’éternité. Tout comme une moitié de l’androgyne qui aurait retrouvé son autre moitié et serait revenue à son origine.

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    La pochette de Mono No Aware ( sous-titré Pathos of things ) est facile à comprendre. Deux hoplites grecs au combat. Nous sommes à un moment précis de la joute, l’instant le plus cruel, la mise à mort, le vainqueur enfonce sa lance au bas du cœur de son ennemi. Mono no aware signifie en japonais le mal du pays.

    Hiraeth : ( demo Mono No aware Mai 2019 ) : la musique vient de loin, elle fond sur l’auditeur telle une menace, relayée par une martiale batterie, l’inéluctable est en route rien ne l’arrêtera, les coups du destin beethovonien se font entendre, l’oiseau de la mort glisse à toute vitesse vers nous, il descend en piqué, ses battements d’ailes mortuaires nous effraient, l’instant fatidique se rapproche, et se distend, impossible de ne pas penser à la terrible scène de l’Illiade dans lequel Achille écoute sa prochaine victime   l’implorer, il est jeune, il est riche, ses parents paieront une confortable rançon, mais Achille lui répond qu’il ne peut rien, que c’est ainsi que les Dieux et les Destins en ont décidé, qu’il ne tire aucun plaisir aucune gloire de l’acte qu’il est en train de commettre, mais que personne ne saurait s'y opposer, les coups du Destin s’accélèrent, la musique s’enfuit et gargouille tel un flot de sang qui coule. Morrina : (idem) : tout comme le précédent ce titre peut se traduire par mélancolie, tristesse. Un deuxième mouvement dans la continuité de l’autre, mais en mineur, un ton plus bas, moins rapide, des coups de basse qui tombent comme le glas évoquent tout ce que l’on perd, l’on repense à Achilles déclarant à Ulysse qui a convoqué son ombre, qu’il vaut mieux être un vulgaire gardien de porcs vivant qu’un héros mort dans les Enfers. Nous sommes ici dans une vision de la mort totalement anti-platonicienne, peut-être est-ce pour cela que la guitare claironne, que la ligne mélodique devient plus attrayante, est-ce pour signifier que la véritable mélancolie est celle de l’âme exilée en un corps qui se souvient de son séjour au royaume des Idées, mais non, cette corde de guitare finale lentement égrenée comme des roses jetées sur un cercueil, nous rappellent combien notre vie sur terre est douce

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    La douceur de la teinte charnelle de la pochette de Mono No Aware II contraste avec la noirceur stylistique de Mono No Aware I, les mêmes ombres noires, ici elles ne combattent pas, une scène heureuse, un couple, des enfants : un garçon, une fille. Peut-être peut-on l’interpréter autrement, sans en changer le sens, la femme ne serait-elle pas Aphrodite qui dans un ancien culte était une terrible divinité de la mer, et l’homme ne serait-il pas Asclépios, Dieu de la médecine, à qui dans le Phédon Socrate consacre ses dernières paroles avant de mourir. Le sous-titre de l’opus Lacrimae Rerum est une citation du Chant I de l’Enéide de Virgile, Enée confronté  à une peinture représentant Priam roi de Troie ne peut s’empêcher de s’écrier que les larmes des choses humaines touchent le cœur des mortels.

    Symbiosis : ( demo  Lacrimae rerum – Mono No aware II : mélancolie / Février 2020 ) : musique vive, presque joyeuse, nous voici plongés dans l’épopée humaine, tous ses malheurs mais aussi toutes ses splendeurs, ses merveilles quotidiennes, cette geste continuelle de sentiments qui fondent notre existence terrestre. Ici nous sommes malgré tous nos déboires heureux. Un instant de rémission avant l’horreur finale. Transtemporal : (idem) : la notion de transporalité est difficile à définir, serait-ce la mémorisation des instants passés, soit le retour dans nos vies antérieures, ici le rythme de la musique, rapide, enthousiaste, nous invite à penser plus loin, il s’agit certes de traverser le temps, pas du début à la fin, mais totalement, de sortir hors du temps, de passer dans ce qui n’est plus le temps mais l’éternité. Désormais la musique danse une farandole endiablée, rayonnement de l’âme qui atteint le monde supérieur idéel dont notre vie n’est qu’un pâle reflet.

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    Pas de problème pour la pochette d’Unwriten  doctrins, une statue de Platon. Si toute une large partie de l’espace est peuplée d’un bleu nébuleux, peut-être est-ce pour signifier que l’essentiel de la pensée du philosophe n’est pas accessible par tout le monde.

    Comme beaucoup de philosophes antiques Platon dispensait deux sortes de cours. Les exotériques dispensés aux étudiants et les ésotériques destinés à de rares élus. Si les premiers circulaient sous forme d’écrits, l’écriture des seconds était prohibée. L’enseignement, l’acquisition et la transmission était exclusivement orale. Il ne reste rien des cours ainsi professés par Platon.  Cette tradition des enseignements non-écrits de Platon remonte à Aristote qui fut son élève. Des tentatives de reconstitution ont été élaborées. Léon Robin en reste l’initiateur. Rappelons que la traduction des œuvres de Platon  par Léon Robin, est celle de La Pléiade.  Nombre de ces dialogues ont aussi paru en collection de poche. 

    Anamenesis : (demo  Unwritten doctrins / Décembre 2020 ) :   ils exagèrent un peu nos thumosiens, l’anamenesis est largement accessible dans les écrits de Platon, les doctrines non-écrites portaient avant tout sur une analyse des déclinaisons de l’Un. Abats de catapultes battériales, la musique suit une courbe ascendante, uniquement marquée par une lente accélération. Se souvenir de ce que ou de qui l’on a été en des vies antérieures n’est pas primordial, c’est-là rester dans la sphère corporelle, la grande séparation ne réside pas entre soi et un autre, mais dans le fait que l’âme immortelle peut se souvenir des idées intelligibles, que seule la partie noétique de notre esprit est capable de réaliser. Ce morceau est un tantinet décevant, trop simpliste dans son déroulement, pas assez imaginatif. Serait-ce pour décourager les individus pas assez motivés de se lancer dans l’aventure. Emission : (idem) : Le Kr’tntreader pourra se reporter à notre étude de L’anthologie des écrits de Jim Morrison. Pas si farfelu que cela le chanteur des Doors quand il déclare que la télévision nous regarde. La lumière qui permet de voir un objet émane-t-elle de l’œil ou de l’objet lui-même. Les philosophes grecs se sont longtemps disputés sur cette question. Est-ce le monde qui nous fait signe ou nous qui faisons signe au monde. Platon adopte une position intermédiaire. Les rayons émanés de l’objet et de notre œil se rejoignent. C’est notre part divine qui rencontre le reflet du divin que sont les objets. Belle intro, la batterie a l’air de couper les cheveux en quatre et même de les hacher menu, quant aux guitares elles montent et descendent des échelles sans fin, galopades effrénées aux quatre coins du cerveau, des assertions brutales et définitives sont assénées mais l’entortillement balancé des guitares, reprend de plus belle. Sur la fin, l’on tourne à la démence. Duels où tout le monde finit par s’entretuer. Morceau bien supérieur au précédent qui semble un peu sans âme. Un comble pour Platon ! Aporia : : (idem) :  sans doute trouvez-vous que les raisonnements de Platon vous laissent dans l’expectative, que sans être d’accord avec lui, ses objections ne vous semblent pas stupides. Qu’il évoque des problématiques dans lesquelles l’on s’englue facilement. L’est vrai que Platon n’apporte pas toujours des solutions toutes faites. Semble ne pas avoir des idées bien arrêtées ! Dites-vous que ces énigmes ont le mérite de vous forcer à réfléchir. L’on dit que l’univers compressé contiendrait dans un dés à coudre, c’est cette sensation que fournit le background de ce morceau un bourdonnement touffu de basse, une guitare qui se déplace lourdement qui se cogne à tous les murs du labyrinthe dans lequel elle a du mal à se diriger. Une espèce de pachyderme arrêté par une vitre incassable, il avance mais cela ne change rien à sa situation, erre de cul-de sac en cul-de-sac, se retrouve bloqué, silence, trois coups de symboles et la bestiole fonce droit devant, elle brise les   cloisons de briques dure du dédale, peine perdue, elle n’en est pas plus avancée pou cela. La musique s’arrête brusquement stoppée dans une impasse. 

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    Avec cette couve nous changeons carrément d’époque. Bye-bye l’Antiquité, bonjour le Moyen-âge, célèbre gravure d’Albretch Dürer, Le chevalier, la mort et le diable. Ces deux titres sont tirés d’une compilation intitulée Démiurge : Le satanisme et la magie produite par Ritual Abuse Hysteria ( on y retrouve outre Thumos les groupes : Maw, Glyph, Reproach, The Bleak  ). Le satanisme et la magie est aussi le titre d’un titre de Jules Bois, vivement intéressé en ses débuts par l’ésotérisme, il côtoya l’Ordre Hermétique de l' Aube Dorée et finira par se féliciter de l’expansion du catholicisme. Le lecteur se demandera ce que nos platoniciens viennent faire dans le continent   médiéval. La réponse est donnée par l’emploi du mot Démiurge emprunté à la gnose, courant de pensée qui dans l’Antiquité tardive mélangea le christianisme à la philosophie de Plotin. Plotin, l’héritier de Platon. Platon qui lui-même utilisait le mot démiurge.

    The betrayer is come : étrangement ces titres me font penser à des figures du tarot, mais ne nous égarons pas. Pour faire le lien avec Platon disons que ce menteur est l’équivalent de la réalité qui n’est que mensonge. Ambiance sombre. Le danger est partout. Encore plus menaçant qu’on le suppose, la batterie comme un serpent qui s’enroule autour de vous, les guitares vous enlacent et tout ce magma brûlant tourne à toute vitesse. Perfidies agissantes. Silence. Pas le temps de réfléchir. L’enveloppement recommence, plus lent, mais plus puissant, se précipite, vous étreint, vous empêche de respirer, s’incruste dans votre peau, comprime vos thorax, plus le temps de respirer, vous êtes pris au piège. Un dernier effort, vous êtes mort. Know the face of the Destroyer : moins sombre, l’Adversaire n’a pas besoin de se cacher, musique qui se dresse comme une tête de reptile décidé à vous barrer le chemin. Reptations de guitares, pas de batterie qui marche u pas de l'oie sur vous sans attendre, la bête est en face de vous, la basse imite son grondement, elle crache du feu par ses naseaux, le rythme s’accélère, la tension monte. Elle attaque, vous croisez le fer avec elle, des notes de tristesse vous submergent, il va falloir quitter ce monde. Des pas se précipitent, qui vient vous apporter le grand destructeur, la mort, ou la vie. Cassette puissante. En plus maintenant vous savez que le grand destructeur possède deux faces, tout aussi fascinantes l’une que l’autre

    2

    THE END OF WORDS

    ( Juin 2021 )

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    Encore une pochette évidente. Gros plan sur le visage de Platon.  Question philosophie Thumos pourrait tout de même se préoccuper davantage de l’esthétique. Montrer une portion du buste suffit. Le titre, la fin des mots, est à comprendre en tant que mots ultimes. Les quatre titres correspondent à quatre des concepts cardinaux de la pensée platonicienne. Par lesquels Platon a tenté de répondre à la question, qu’est-ce que l’âme. Quelle est sa nature.

    Epithusmetikon : une vrille qui fore, qui va de l’avant, que rien n’arrêtera, l’épithusmetikon, c’est ce courage qui nous fait avancer, avoir du cœur à l’ouvrage que nous entreprenons, c’est un peu la force vitale qui nous porte, l’on pourrait s’attendre à une musique plus rapide, non elle est lente, un peu comme si vous vous arcboutez  contre un rocher et que vous le poussiez dans un corps à corps inébranlable, vous bandez vos muscles et la roche recule, doucement, vous redoublez d’effort, la vie n’abdique jamais dans votre poitrine, vous progressez doucement mais sûrement. Thumoeides : l’on reconnaît dans ce mot la racine Thumos,  ce n’est pas la colère  en tant que caprice, ou passion submergeante, mais cette force intérieure qui vous pousse à agir, la composition de ce morceau est caquée sur le précédent, la même poussée, mais beaucoup plus violente, qui bouscule les obstacles, écroulement de batterie et riffs tenaces, toute cette énergie que vous déployez est une des qualités de votre âme, qui se transformera en volonté ( de puissance ajoutera Nietzsche plus tard ), on peut la considérer comme un effluve du divin qui vous permet de vous surpasser. Guitares triomphales, qui chantent et célèbrent la nature physique de l’homme en tant qu’émanation de quelque chose de plus subtil, qui participe d’un autre plan. Logistikon : l’homme n’est pas qu’une brute animalement instinctive, la partie la plus élevée de son âme lui permet de réfléchir - musique combinatoire qui n’est pas sans évoquer une partie d’échecs, sur le damier du monde, l’esprit fomente de savantes stratégies - elle joue, elle insinue, elle pousse ses pions, elle ne se fie pas au hasard, c’est son existence qui est en jeu, guitares brillantes et nerveuses, batterie opératoire et basse impulsive, la partie n’est pas jouée d’avance, encore faut-il en comprendre l’enjeu. Pas d’incertitude, une maîtrise évidente, qui contourne les difficultés. Metempsychosis : jaillissement musical, l’enjeu était de taille, comprendre que l’âme doit se séparer du corps, coups de maillets de la batterie pour l’aider à s’en détacher. La mort n’est qu’un passage. L’âme est emportée en un immense tourbillon de guitare, elle entre dans le jeu des réincarnations, autant de fois que nécessaire pour choisir la meilleure possible, afin  d'accumuler lors des séjours dans le monde des apparences la sagesse qui vous permettra de rester dans la contemplation des Idées premières. Pas à pas, mais une montée souveraine, à vous de faire tourner la noria infatigable des destins et de vous en affranchir définitivement. La musique s’apaise, elle ressemble à l’harmonie qui préside à la danse silencieuse des sphères.

    Note :  si nous avons privilégié le mot  Colère pour traduire  le nom du groupe, au détriment d'émotions, coeur, courage, volonté, c'est que Thumos est un groupe de doom qui n'est pas une musique particulièrement planante...

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    NOTHING FURTHER BEYOND

    THUMOS

    ( Septembre 2021 )

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    Enfin nous abordons l’opus qui précéda de quelques mois la sortie de La République (voir Kr’tnt 541), il est en fait une préparation à ce dernier ouvrage. 

    The ecumene : le morceau de soixante-dix secondes sonne comme une ouverture d’opéra (hélas trop courte ) ou mieux encore mieux comme un générique de film d’aventure. Une aventure intellectuelle certes, mais surtout humaine. Le terme français écoumène ne nous parle guère, nous préférons utiliser la transcription plus fidèle au vocable grec, oikouméné qui désigne autant la terre habitée que sa population. Reste à le mettre en relation avec la pochette du disque. Cet individu solitaire dans son fragile esquif serait-il Ulysse voguant vers Ithaque, ou est-il un personnage emblématique représentant l’Homme qui se dirige vers la terre pour rejoindre ses semblables, et sur quelle mer navigue-t-il, serait-ce le fleuve Okeanos encerclant le monde habité, et les dauphins qui l’accompagnent sont-ils le symbole de l’Atlantide le mystérieux continent englouti situé au-delà des colonnes d’Hercule, cette Atlantide que Platon nous décrit comme un royaume idéal. The pillars : une première réponse nous est donnée par l’illustration du compact Disc, pas besoin d’être grand savant pour reconnaître les colonnes d’Hercules, et non pas celles d’un temple quelconque, l’inscription latine nec ultra qui signifie qu’il n’y a rien de mieux, qu’il est inutile de chercher plus loin, est à mettre en relation avec le titre de l’album : Nothing Further Beyond ( rien au-delà ) à ne pas prendre pour une revendication athée – il n’y a rien au-delà de la matière – il faut entendre que l’homme ne doit pas se perdre en des explorations lointaines, ou des rêves fumeux, qu’il doit se contenter de faire son bonheur dans le lieu de l’endroit où il est né, dans sa patrie, dans sa cité. Musique resserrée, au contraire du prologue qui ouvrait sur de vastes espaces, l’orchestration réduit la surface de nos investigations. Desséries de ricochets nous préviennent que la tâche qui nous attend n’est pas facile, elle est vaste, les guitares deviennent lyriques, l’horizon s’ouvre, si l’on ne peut s’étendre à l’infini, pour croître et bâtir l’on ne peut que monter, vers le haut pour employer une expression pléonasmatique. The noble lie : Le lecteur aura compris qu’il s’agit d’édifier, un pays, une ville correctement gouvernée, en d’autres mots une Cité qui corresponde aux préconisations du dialogue La République. Gouverner les hommes n’est pas facile, les persuader qu’ils doivent obéir et rester à la place qui leur sera impartie encore plus. L’on a donc le droit de leur mentir, non pour profiter d’eux ou les asservir, mais pour leur bien. C’est ce que Platon nomme le noble mensonge. Un exemple concret : pour les mariages les couples sont tirés au sort, égalité parfaite, mais il est nécessaire de truquer le tirage de telle manière que chacun s’allie à une personne de son niveau social. Tromperie, mais le plus important c’est que l’élite garde le pouvoir… La musique n’est pas hypocrite, elle dresse des murailles d’airain, n’oublions pas les trois remparts qui encerclaient Atlantis, n’empêche qu’ensuite les rebondissements rythmiques de la pâte sonore ont l’air de se moquer du monde, le mot bouffonnerie nous vient à l’esprit, voudrait-on nous instiller l’idée que le peuple est dévolu au rôle du bouffon de service. Si certains ne sont pas contents la batterie vous rabat le caquet, en vous tapant sur la tête, sur la fin vous avez droit à une espèce de farandole hilarante, une réunion de beaufs que l’on distrair en leur faisant danser la chenille. Que le peuple s’amuse et soit heureux. The dilemme : cette manière d’agir peut causer des remords de conscience. Evidemment c’est pour le bien du peuple et le bien provient des Dieux. Tout de même si l’on se déclare pieux – c’est-à-dire que l’on agit dans le respect des Dieux (Louis XIV roi de droit divin avait simplifié la formule ) – est-on pieux parce que l’on est aimé des Dieux ou les Dieux nous aiment-ils parce que nous sommes pieux. Gros dilemme. En d’autres termes sommes-nous favorisés par les Dieux, ou les Dieux nous aiment-ils parce que nous sommes naturellement pieux. Sous-entendu : le pouvoir que nous détenons le devons-nous à nos mérites ou aux Dieux. Autrement dit quelle est la légitimité du pouvoir politique. Platon ne prend pas parti. Qui saurait parler à la place des Dieux… S’en sort en déclarant qu’être aimé des Dieux et être pieux sont deux choses de natures différentes, l’on n’additionne pas des vaches avec des chevaux vous a-t-on appris à l’école. Thumos ne s’attarde pas sur ces subtilités, à peine expose-t-il le problème en moins de deux minutes, use de grandiloquence, sans doute est-ce la seule manière de faire ressortir l’importance du sujet qui pourrait apparaître comme d’ineptes arguties aux esprits primesautiers. The chariot : pas idiot Platon, quand la face nord d’une montagne est trop glissante on l’attaque par la face sud. Non on ne l’escalade pas avec un char (fût-il de guerre). Non le chariot n’est pas autre chose que votre âme qui après votre mort s’envole vers le monde des idées. A vous, lors de votre existence, de bien maîtriser vos chevaux, le blanc qui représente votre intelligence ne se laisse pas distraire, il est déjà sur la route qui vous mènera vers le lieu convoité, hélas le noir chargé de tous vos désirs terrestres n’a qu’une envie, celle de   brouter l’herbe juteuse des verts pâturages. S’il prend le dessus, votre âme retournera en exil sur notre planète, comme au jeu des petits chevaux, vous restez bloqué dans l’écurie et vous refaites un tour pour rien. Comment rendre la course de l’âme, Thumos a choisi celle de l’étoile filante qui ne dévie pas de sa trajectoire et file droit, les cymbales jouent le rôle des soubresauts du moreau qui renâcle, mais le blanc le force à galoper dans la bonne direction, le noiraud freine, l’on ne sait plus sur quel galop danser, lequel des deux prendra le mors aux dents, espérons aucun, les cymbales claquent comme des coups de fouets sur des croupes rebondies, c’est le cocher qui doit guider et pas les chevaux, ralentissement, est-ce une reprise en main, arrêt brutal. Vous avez perdu. Tilt ! The great beast : qu’est-ce que cette grosse bête. Quel monstre cache-telle, est-ce un tigre rugissant, un rhino-féroce, un dragon cracheur de feu, voulez-vous comme Alexandre le Grand vous ruer sur votre épée pour affronter seul à seul un lion sauvage, pas la peine. La grosse bête est en vous. Elle grouille dans votre sang, dans vos entrailles, elle est la somme de tous vos désirs, de toutes vos turpitudes. Vous avez intérêt à vous en rendre maître, à dominer vos instincts bestiaux, sans quoi vous êtes perdu. Très logiquement le morceau commence comme le précédent a terminé. Peu à peu vous apercevez que le rythme piétine, la batterie a beau produire des roulements, elle tire sur le démarreur mais le moteur ahane, vous êtes dans la mouise complète, la musique vous entoure, elle vous cerne, elle vous suit comme une ombre, elle prend même comme une teinte funèbre, devient un peu pesante, juste pour que vous compreniez que vous pédalez malgré tous vos efforts dans votre propre caca, tant pis pour vous, trop tard !  Vous avez compris votre seule chance de réussite, lire les explications et la méthode à suivre dans la République de Platon. Pour ceux qui n’aiment pas lire, vous avez de la chance, le disque suivant de Thumos en est justement une transcription musicale.

    Tous ces titres sont repris sur la compilation Allegories & Metaphors dont nous vous laissons admirer la double pochette intérieure.

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    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' roll )

    Episode 20

    Charlie Watts semble hésiter, sa main droite farfouille l’espace, sa gauche semble chercher quelque chose à l’intérieur de sa veste. Ses yeux se voilent d’incertitude. La voix du Grand Ibis Rouge tonne :

    • Charlie, vous aviez promis, vous vous êtes engagés, vous êtes devenus grâce à ma protection le plus grand groupe du monde, mais n’oublie pas Charlie, la mort c’est comme la vie, donnant-donnant, obéis Charlie, sinon ma colère sera terrible !

    Mon esprit alerte saisit la balle au bond :

    • Charlie ne l’écoute pas, votre talent seul est responsable de votre succès planétaire, cet ibis de malheur raconte des mensonges, regarde, il ne peut rien contre nous, nous avons réussi le contre-rituel de protection, ce n’est qu’un épouvantail incapable de faire peur à une volée de moineaux !

    Avez-vous déjà entendu un ibis rouge ricaner ? C’est une expérience difficile à supporter, des milliers de grenouilles coassent à l’intérieur de votre oreille gauche, la droite n’est guère mieux lotie, je ne sais pas trop à quoi ça ressemble, j’opterais pour un hennissement de dinosaure englué dans une toile d’araignée géante, je peux me tromper, sachez que l’effet est en même temps horrible et lugubre. Heureusement après deux rafales de rires strénogoïque, le GIR se remet à parler :

    • Arrêtez de me faire rire avec votre contre-rituel de protection, sachez qu’il n’existe aucune parade à l’action de Charlie, lorsque je lui insuffle l’énergie ibisique il se transforme en une espèce de guerrier zombïique que rien ni personne ne peut arrêter, n’est-ce pas vrai Charlie, dis-le leur avec tes mots à toi, ils te comprendront mieux.
    • C’est vrai, balbutie Charlie – il se rassoit – je vais tout vous raconter…

    Les filles poussent des soupirs de soulagement. Le Chef en profite pour allumer un Coronado.

    • C’est une vieille histoire – Charlie parle-vite, l’on sent qu’il a envie de lâcher le morceau, un peu comme vous à la confesse quand vous révéliez au curé vos turpitudes morales – c’est en 1967, l’année où nous avons sorti Flowers – les filles se mettent à chanter en chœurs Let’s spend the night together, ce titre a l’air de les mettre en joie, Charlie n’est pas d’accord – mais non c’était un titre pour les garçons, nous avions dédié aux jeunes filles quelque chose de plus romantique comme Lady Jane!
    • Continuez Charlie, damoiselles taisez-vous, les vrais rockers préfèrent Have you seen your mother, baby, standing in the shadows ? Ah ! si vous aviez continué avec ce genre de monstruosité, regrette le Chef en exhalant douze ronds de fumées emboîtés les uns dans les autres !
    • Sûrement… Charlie ferme les yeux, le souvenir lui est manifestement pénible… Ce ne sont pas les chansons qui sont à ‘origine de l’affaire !
    • La pochette, j’en suis sûr, s’exclame Joël, je la visualise très bien avec les cinq fleurs dont vos figures forment les corolles ! Je ne vois pas en quoi…
    • Nous non plus, it was funny, quelques mois après nous avons été contactés par un homme d’affaires
    • Un de mes émissaires, le Grand Ibis Rouge s’immisce dans la conversation, un chantage, un petit chantage de rien du tout !
    • Des millions de dollars s’insurge Charlie, l’avait tout un tas de journalistes qui préparaient des articles affirmant que l’espèce de tulipe sur laquelle repose la tête de Keith était une fleur de chanvre, que l’on faisait la promotion de la drogue, le gouvernement et la Reine étaient prêts à soutenir l’entourloupe, l’on était dans de sales draps, pire que l’affaire de Jerry Lou et son mariage avec sa cousine !
    • Et vous avez payé ?
    • Vous savez, moi et l’argent - le Grand Ibis Rouge, vous a une voix mielleuse à engluer les ours polaires – que ferai-je de quelques millions de dollars, je suis le maître du monde, tout m’appartient, rien n’est à vous.
    • Non on n’a pas payé, on a passé un deal. Un bon deal d’ailleurs. L’émissaire nous a dit que son patron adorait les Stones, qu’il voulait simplement que l’on chante une chanson qu’il avait composée… Au début on a rigolé, l’on croyait avoir affaire à un hasbeen… mais quand on a vu la chanson et les accords, l’on s’est aperçu que c’était un superbe morceau, bien supérieur à tout ce que l’on avait créé auparavant… c’était sympa, d’autant plus qu’il nous laissait les royalties… alors on a signé, un bon contrat, le meilleur !
    • J’ai toujours pensé que j’étais un bienfaiteur de l’humanité, coasse le Grand Ibis Rouge, un véritable philanthrope !
    • De plus en plus passionnant - le Chef relâche de gros nuages de fumée, l’on dirait de grosses bulles qui se seraient échappées d’une bande dessinée géante pour aller visiter le monde – je suppose que cette chanson était Sympaty for the Devil!

    Sur ce pris d’une étrange frénésie nous nous mettons tous à hululer, hou-hou ! hou-hou ! hou-hou ! et Charlie revigoré par notre entrain mime le rythme sur une batterie imaginaire. L’en est tout ragaillardi, le sang afflue à ses pommettes, j’improvise des paroles, please let me allow myself, I’m the great and red ibis, i’m the king of the universe, le Coronado du Chel relâche maintenant d’énormes nuages noirs de fumée, les mêmes qu’envoyèrent à Little Big Horn les guetteurs Cheyennes avant de scalper les tuniques bleues…

    Etrangement le Grand Ibis Rouge n’a pas l’air d’apprécier notre interprétation de son chef-d’œuvre, tous les goûts sont dans la nature, toutefois avec Charlie dans l’équipe, nos cœurs féminins et les effets spéciaux du Chef, ce n’était pas mal du tout. Vous remarquerez ma modestie qui a préféré ne faire aucune allusion à ma performance vocale, car l’on ne saurait en toute équité être juge et partie. Bref l’ibis rouge pique une crise de colère noire :

            _ Charlie, prends ton bec et tue-les tous !

       _ Ô mon maître vénéré, ô grand Ibis rouge sang, je suis prêt à exécuter tes ordres, mais les chiens ont subtilisé l’arme sacrée et l’ont cachée je ne sais où !

        _ Tu tueras ces pâles bêtes en premier, je veux que ce soient l’agréable odeur de leur charogne qui vienne en premier chatouiller agréablement mes narines !

          _ Oui, mon maître adoré, les chiens en premier et tous les autres après, que la pestilence de leurs cadavres ensanglanté soit l’encens qui monte pour honorer ta royauté, mais je n’ai pas d’arme !

    Il y eut un sifflement, un long objet métallique pointu et cylindrique se ficha dans le sol à quelques mètres de nous

          _ Prends, serviteur fidèle et accomplis ta tâche !

                                                                                                                                A suivre…   

  • CHRONIQUES DE POURPRE 526 : KR'TNT ! 526 : WILKO JOHNSON / BOB DYLAN / CUTTHROAT BROTHERS / CARL HALL /MARLOW RIDER / CALIGULA / JOHNNY HALLYDAY / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 526

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    21 / 10 / 2021

     

    WILKO JOHSON / BOB DYLAN

    CUTTHROAT BROTHERS / CARL HALL

    MARLOW RIDER / CALIGULA /

    JOHNNY HALLYDAY / ROCKAMBOLESQUES

     

    Wilkoko bel œil

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    Si on cherche des infos de première main sur Dr Feelgood, on en trouvera dans Don’t You Leave Me Here, l’autobio de Wilko Johnson. Mais attention, Wilko ne parle pas que de musique. Il évoque surtout ses deux cancers, celui qui a emporté la femme de sa vie Irene et celui qui a bien failli l’emporter lui aussi. Une tumeur à l’estomac. Inopérable.

    — Combien de temps il me reste à vivre ?

    — Oh onze mois si vous faites une chimio, sinon neuf mois.

    — Fuck, je ne veux pas de chimio !

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    Wilko est un rocker. Il garde sa dignité. Il est condamné, autant finir en beauté, sur scène. Mais un chirurgien va en décider autrement : le Dr Huguet pense qu’on peut opérer. Et hop, Wilko monte sur le billard. On a tous les détails. Même ceux de la convalescence, avec les séances d’aspiration du contenu de l’estomac par le nez, car pendant un temps, Wilko n’a plus d’intestin, ça doit ressortir par en haut. L’infirmière ? She does it right. Elle ne s’appelle pas Roxette, mais c’est tout comme. Tout ça pour dire que Wilko fait partie des miraculés. Il avait réussi à s’habituer à l’idée de la mort - I felt free. Free from the future and the past, free from everything but this moment I was in - Il continue à tourner avec ses deux amis, mais il sent venir la fin - Toutes ces routes, tous ces concerts, et maintenant ça se termine, là sur scène avec la main de la mort sur mon épaule - En plus, Wilko écrit bien, dans un style très dépouillé qui correspond parfaitement à l’idée qu’on se fait du musicien. Il raconte par exemple l’attente avant le concert : «On a généralement deux heures à tuer dans la loge avant de monter sur scène. Je les passe à tourner en rond, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi dans ce sens ? Je ne sais pas. Si j’essaye de tourner dans l’autre sens et que je me mets à réfléchir, je repars en sens inverse.» Quand il décrit Canvey Island la nuit, son style s’enflamme : «At night, it was a blaze of electric lights, with huge flames pouring from the stacks. When the sky was overcast the flames would reflect on the clouds above, casting a flickering Miltonic light over the island as if it were a remote suburb of Hades.» (Une multitude de lumières électriques éclairaient la nuit et les cheminées crachaient d’immenses flammes. Quand le ciel était couvert, la lueur des flammes se réfléchissait dans les nuages, répandant sur l’île une lumière vacillante digne de Milton. On se serait cru dans la caverne des enfers).

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    Wilko commence par raconter son enfance à Canvey Island, qui est une sorte d’île aménagée sous le niveau de la mer, dans l’estuaire de la Tamise, tout près de Southend-on-Sea. Les digues nous dit Wilko furent construites par un ingénieur hollandais au XVIIe siècle, mais en 1953, elles cédèrent et l’île dut être évacuée. Wilko l’a vécu comme un gros cauchemar. L’autre gros cauchemar, c’est son père qu’il hait, car il est mauvais. Sa mort sera un soulagement. Il hait aussi l’école. Sa première idole, c’est bien sûr Mick Green, le guitar slinger des Pirates de Johnny Kidd. C’est l’une des meilleures filiations qui soit. Il est tellement fasciné par le son de Mick Green qu’il apprend à jouer de la guitare en écoutant ses disques, et c’est là qu’il se forge un style, ce qu’il appelle son chopping sound. Mais avant Mick Green, il y a Irene, sa fiancée de toujours à Canvey Island - Irene Knight was the most beautiful human being I ever knew - Avec Wilko, c’est à la vie à la mort - She was part of me. She was my better half. Everybody loved her - Évidemment, quand un cancer l’emporte, Wilko comprend qu’il ne peut pas vivre sans elle. Il passera le restant de sa vie à penser à elle.

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    Comme le firent de nombreux Anglais dans les early seventies, Wilko se paye en voyage en Afghanistan, puis aux Indes. C’est une sorte de voyage initiatique qui passe bien entendu par les drogues locales, les plus puissantes du monde. C’est à Bombay qu’il rencontre Mr Kardoom. Tous les soirs, ils s’assoient ensemble face à la mer pour contempler les étoiles. Le rituel est simple : Mr Kardoom demande deux roupies à Wilko puis il envoie un boy chercher de la ganga. Il dit que c’est bon pour la santé. Puis il mélange la ganga avec du black haschich et allume le chillum : «Il tira une bouffée qui le fit tousser et une pluie d’étincelles tomba du chillum. Soon we were all helpless.» Et plus loin, Wilko décrit son hallucination : «Ils élevèrent leurs bras pour former un mandala riche en couleurs. Au centre se tenait Mr Kardoom qui me fixait dans le blanc des yeux : ‘You walk in the sky ?’ ‘Yes’ I said et le mot résonna sans fin sous mon crâne.»

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    Avant de devenir le Feelgood que l’on sait, Wilko et ses copains accompagnaient Heinz, qui eut sa petite heure de gloire dans les early sixties, grâce à Joe Meek. Heinz est tout le temps bourré sur scène et les Feelgood qui font les chœurs font : «Heinz bakes the meanest beans !» au lieu des «Bop-shoo-wop» prévus. Ils se retrouvent avec Heinz en ouverture du fameux festival de Wembley, en août 1972, à la même affiche que Chickah Chuck, Jerry Lee, Little Richard, Bo Diddley, Bill Haley et le MC5. Wilko est fasciné par Wayne Kramer et sa façon de danser sur scène en imitant James Brown. C’est là qu’il comprend l’importance de ce qu’il appelle the physical action and dynamics in playing rock’n’roll. Et comme ce jour-là Wayne Kramer s’était peint le visage en or, Wilko fera de même, for a couple of gigs.

    Au commencement, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Lee Brilleaux could be hysterically funny. Sparko était un stoïque, un personnage imperturbable with a cynical grin and a great talent for sleeping. Quant à Figure, il pouvait rire à s’en couper le souffle et se tenir appuyé au mur des deux mains. Quand Wilko écrit ses chansons, c’est avec la voix de Lee en tête.

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    Dès le premier album, le fameux Down By The Jetty, Wilko engage le bras de fer avec Vic Maile qui voulait l’enregistrer par étapes, comme le font généralement les ingés son : section rythmique, puis guitare puis chant. Wilko refuse. Il veut un son live. Il refuse catégoriquement de falsifier le son de Feelgood. Wilko ne lâche rien - We recorded all the tracks in one or two takes and used no overdubbing - Cette intransigeance lui vaudra par la suite bien des ennuis. Les autres Feelgood ne pourront pas la supporter longtemps. Mais l’histoire donnera raison à Wilko : quel son ! Tout le son est là dès «She Does It Right». C’est tout simplement l’épitome de l’apanage du Feelgood Sound. Wilko fait tout le boulot à lui tout seul et Figure bat ça si sec. Tout est là, dans le sec du traitement, dans le battage de riff Tele. Les deux outstanders sont en B, à commencer par «Keep It Out Of Sight», bien taillé dans le vif, puis «Cheque Book», joué en coupe réglée, battu droit devant. On note au passage l’incroyable vitalité du droitisme. Par contre, Wilko massacre «Boom Boom» et un cut nommé «That Ain’t The Way To Behive». Il n’a pas de voix, c’est vraiment stupide de sa part, d’autant qu’il dispose d’un bon chanteur. Beaux slabs aussi que ce «Roxette» gratté à l’os et «I Don’t Mind», battu sec sur la Tele. C’est là où Feelgood prend tout son sens. «All Through The City» fait partie des cuts non valorisés et pourtant quel festival. Brilleaux brille de tous ses feux en le prenant à la bonne arrache.

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    On les sent lancés. La même année, United Artists fait paraître Malpractice. On dirait même qu’ils montent encore d’un cran dans la sagacité riffique, ne serait-ce que pour ces trois bombes que sont «I Can Tell», «Back In The Night» et «Because You’re Mine». Ils ouvrent avec cette belle cover de Bo Diddley : Wilko riffe «I Can Tell» au claqué des cavernes de Canvey avec le raunch épouvantable de Lee Brilleaux en tartine supérieure. Ils jouent comme les quatre doigts de la main. «Back In The Night» flotte dans l’azur immaculé comme l’étendard de Feelgood. Même si ça sonne comme un boogie global, ça reste du fantastique Feelgood System, joué avec un sens de la mesure affolant de pertinence. On pense évidemment à l’«I Hear You Knocking» de Dave Edmunds. Même sens du peaufiné de retenue. C’est en B qu’on trouve l’excellent «Because You’re Mine». Wilko le bat à l’enragée sur sa chère Tele financée par Irene. Il devient un peu le roi de la rythmique britannique, au même titre que Mick Green dont il descend en droite ligne. Fabuleux batteur de riffs, il joue avec une hardiesse et un courage dont on ne trouve d’équivalent qu’au temps des chevaliers. Ce fabuleux tailleur de taille et d’estoc claque et tire trois notes pour faire monter la viande sur l’os, il joue à la cocotte de basse-cour royale et fait le show à lui tout seul. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. On le voit aussi gratter sec «Another Man». Il redéfinit le sec plus ultra de la cisaille. Il joue tous ses cuts avec un sens du sharp qui écharpe le sherpa titulaire. Ils font aussi un gros clin d’œil à Mudddy avec une version de «Rolling & Tumbling». Wilko nous riffe le boogie du delta à l’âpre dextérité. Il muddyse Muddy à Canvey, charge ses riffs de limon et organise la mainmise de la Tamise. En B, ils tapent aussi dans le fameux «Watch Your Step» de Robert Parker, mais avec la touche Feelgood, ça prend un sacré relief. Et cette Tele hyper motivée de Wilko n’en finit plus de bousculer les lois de l’équilibre naturel. Oh il faut aussi saluer la reprise du «Don’t You Just Know It» de Huey Piano Smith - Ah-ah-ah hey oh ! - Ça trépide dans d’intrépides turpitudes terminologiques, avec un solo de gras double signé Koko bel œil, roi de la cisaille invétérée et de la note qui grelotte au petit matin. Ce démon profite de Huey pour multiplier les effets de tagada sur sa Tele.

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    Il se bat aussi pied à pied pour sauver le son de Stupidity que United Artists et les autres Feelgood voulaient bricoler. No Way ! On garde le so si son sec du set. Wilko a raison de se battre pour préserver l’intégrité du Feelgood Sound, car l’album arrive en tête des charts - So my intransigence had given Dr Feelgood their biggest ever records, but it had set me apart from the others - C’est vrai qu’il va payer cher son intransigeance, mais l’album est bon, on les voit foncer comme un train fou avec «Talking About You» et sortir une belle version de «Stupidity». Mais Wilko prend le chant pour «20 Yards Behind» et casse les reins du set. Ils relancent avec «All Through The City». On reconnaît le son de Wilko dès les premières secondes. Admettons qu’il ait un son unique au monde. Avec «She Does It Right», il sort l’un des riffs les plus urgents de l’histoire du rock anglais. Nous n’en finirons plus de le vénérer pour ce coup de maître. Ils attaquent la B avec un «Going Back Home» pas aussi déterminant que «She Does It Right», mais solide. Avec le riff d’«I Don’t Mind», il harponne le cut et toute la bande à Bonnot. Wilko, c’est Moby Dick qui entraîne le vaisseau du capitaine Achab dans les abysses. Ils font pas mal de boogie plan-plan («I’m A Hog For You Baby» et «Checking Up On My Baby» et terminent avec un autre riff historique, celui de «Roxette». Tout est dit avec ce sens aigu de l’attaque. Wilko est un sharper de l’Himalaya. Il peut jouer sec sans ciller, il amphétamine le ruckus du rock.

    La fin de Dr Feelgood est dramatique. Quand CBS organise une grande tournée américaine, deux camps se forment : d’un côté les drinkers, Lee Brilleaux et les deux petits gros, et de l’autre Wilko, shooté aux amphètes dans sa chambre - A great antipathy grew between us - Lemmy affirmait que les speed-freaks et les alcooliques ne pouvaient pas s’entendre. Wilko ne dort pas, il passe ses nuits à tourner en rond dans sa chambre d’hôtel, trying to write new songs. Car c’est lui qui fournit le groupe en chansons, et jamais personne ne lui file un coup de main. La situation tourne vite au cauchemar dans un groupe, quand on ne se parle plus - J’étais complètement isolé dans ma chambre, out of my mind, alors que les autres étaient en bas au bar en train de parler de moi - Wilko raconte qu’il entendait parfois à travers les murs des chambres d’hôtels les tirades alcoolisées des autres qui passaient leur temps à lui chier dessus. Il est arrivé un moment où Lee et Wilko ne pouvaient plus rester dans la même pièce. Il donne bien tous les détails, comme ces attentes à l’aéroport, où les trois autres sont au bar en train de siffler des tequilas et Wilko tout seul assis à une table à se demander ce qu’il fout là. Puis la shoote éclate à propos de «Lucky Seven» qu’ils ont enregistré sans Wilko. Wilko dit que ce n’est pas une Feelgood song. Le lendemain matin, il est viré de Feelgood - I say I was forced out. I didn’t leave - Et pouf, le pauvre Wilko se retrouve tout seul, sans groupe ni management, et les autres gardent le nom et ses chansons - I was destroyed. Exactement le même destin que celui de Brian Jones.

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    Alors faut-il écouter l’album maudit, Sneaking Suspicion, paru en 1977 ? D’une certaine manière oui, car dans le morceau titre d’ouverture de bal, on retrouve le big popotin à la Wilko. Les autres apportent leur contribution, c’est sûr et Wilko cocote dans son coin, comme un vilain petit canard. Et puis, il recommence ses conneries : il chante «Paradise» alors qu’il dispose d’un bon chanteur. C’est aussi lui qui chante «Time And The Devil». Ça ne se passe pas aussi bien qu’on le voudrait. On note cependant l’excellente musicalité d’ensemble. On pourrait même les croire unis comme les quatre doigts d’une main de pirate. Il attaquent la B avec «Lucky Seven» signé Lew Lewis, c’est-à-dire le cut qui a foutu Feelgood par terre, la fameuse pomme de discorde. On sent qu’au plan composital Wilko tourne un peu en rond avec son «Walking On The Edge». D’ailleurs, il tourne en rond dans sa chambre à Rockfield. Il est un peu le Xavier de Maistre du rock anglais. Il voyage autour de sa chambre pendant que les trois autres sifflent des verres au bar. Ils terminent avec une version bien percutée du pimpant «Hey Mama Keep Your Big Mouth Shut» de Bo, mais bon, la messe est dite.

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    Parmi les grands amis de Wilko, il faut compter Mick Farren, Lemmy et Wayne Kramer. Farren est l’un des premiers à saluer Feelgood dans le NME et Wilko a la chance de passer des nuits avec Mick et sa femme Ingrid, à écouter Dylan et à discuter de William Burroughs - I loved Mickey, he had a good heart and all the idealism of the 1960s still lived within him - Wilko joue d’ailleurs sur deux cuts de l’album Vampires Stole My Lunch Money. Avec Lemmy et Mick Farren, ils forment le trio de choc : «Lemmy was good company, intelligent and witty, and he had a kind of twisted wisdom. As fellow speed-freaks (Mick Farren reckonned I was the only bloke who was able to keep up with Lemmy), we often spent whole nights rapping.»

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    Wilko démarre sa carrière solo avec les Solid Senders. Il ne s’étend pas trop sur l’épisode - Bonnes critiques mais faibles ventes - You know when things ain’t right, they all go wrong - Virgin lâche aussitôt le groupe. Vic Maile avait prévenu Wilko : tu perds ton temps avec ces trois mecs-là. En effet, ils n’ont pas l’air très avenants, comme le montre la pochette de Solid Senders. L’album fait partie de ceux dont on se dispense facilement, surtout quand on tombe sur le «Blazing Fountains» d’ouverture de bal d’A : c’est atrocement mal chanté et trépidé du popotin. Leur boogie n’a aucun avenir. Ils font même du reggae. Wilko devait aller très mal pour sonner comme ça. L’album est catastrophique. Le plus drôle est qu’il chante si mal qu’on le reconnaît immédiatement. Et quand ce n’est pas lui chante, ça perd tout le peu d’intérêt qu’on peut trouver à cette écoute. «Burning Down» est le seul cut à sauver en B, de même que «I’ve Seen The Signs», une chanson de pub mal chantée mais plutôt captivante, qui sent bon la dérive.

    Wilko joue un temps dans les Blockheads de Ian Dury et finit par récupérer Norman Watt-Roy, le bassman des Blockheads - Norman Watt-Roy was an Anglo-Indian who seemed to live for playing the basss, getting stoned and laughing - Wilko brosse toujours des portraits fabuleux des gens qu’il rencontre. Voici le portrait qu’il brosse de Charlie Chan, un photographe qui est aussi un cancérologue, et qui va sauver Wilko en le mettant en contact avec le Dr Huguet : «A ubiquitous, vociferous and alarming character, he seemed to be everywhere at once.»

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    Ice On The Motorway sort en 1980 sur Underdog, un label qui est un peu la suite de Skydog. Les nommés Strutter & Nines accompagnent Wilko. Il impose un drôle de style avec une curieuse manière de chanter et un beat encore plus tranchant qu’au temps de Feelggod. Comme il n’a pas de voix, il chante un peu à l’exacerbée. C’est très spécial, il doit se prendre pour une rock star, ce qu’il est, d’ailleurs. Il joue son «Down By The Waterside» sur place, dans l’instant T. On le voit mener sa barque à la godille dans le morceau titre. Ses cuts étranges finissent vraiment par captiver. On arrive donc en B tout ouïe pour «When I’m Gone». Il ressort sa vieille formule d’efficacité maximaliste. Wilko ne veut pas disparaître du paysage aussi jette-t-t-il tous ses œufs dans le même panier. Il ultra-joue épaulé par un bassmatic avantageux. Pas de hit sur cet album, rien que des cuts solides joués pour de vrai, pas pour de faux. Il tape quand même dans son vieux «Keep It Out Of Sight» et le chante avec une mauvaise hargne de collégien. Il finit par émouvoir. Sa façon de prononcer sight est très belle, très anglaise. Il boucle avec le cut le plus surprenant de l’album, une reprise du fameux «The Whommy» de Screamin’ Jay Hawkins, screamée en long, en large et en travers. Stupéfiant !

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    En 1984, Wilko tire la couverture à lui avec Pull The Cover sur Skydog. C’est un jeu de mots qui ne fonctionne qu’en anglais, car c’est un album de covers, c’est-à-dire de reprises. Wilko tape dans Dylan avec «I Wanna Be Your Lover», mais sa voix monte trop haut dans le mix et ça pose un problème esthétique. On reste dans le bon boogie avec «My Babe». Les gens qui accompagnent Wilko maîtrisent bien leur volumétrie. Ça passe mieux quand la voix de Wilko disparaît dans le forfait. Il attaque sa B avec une reprise de Junior Wells, «Messing With The Kids», mais il s’arrange pour le massacrer au chant. Il n’a ni la voix ni le swagger. C’est un cut fait pour un white nigger, non pour un Koko bel-œil. La seule cover qui passe est celle du «Mendocino» de Doug Sahm. Il chante comme une brêle et massacre cette merveille, mais c’est ce qui donne un cachet iconoclaste à cet incroyable désastre. Quand il évoque l’épisode de cet album, Marc Zermati reste très circonspect.

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    Trois ans plus tard, Wilko enregistre Call It What You Want et met sa Tele noire et rouge sur la pochette. Il démarre avec «Looked Out My Window» et chante si faux que ça fait mal aux oreilles. Mais en contrepartie, il fouette ses cordes comme un cake. Il est parfait dans le rôle de fouette cocher. Et quand il part en solo, c’est toujours à l’effervescence. Norman Watt-Roy le soutient avec du gut à revendre. Chez Line, ils sont si pauvres que l’intérieur du leaflet n’est même pas imprimé. Mais au fond, a-t-on besoin de commentaires ? Pour rester en cohérence, Wilko gratte sa chique dans son coin et se fout des commentaires. On croise plus loin une version d’«Ice On The Motorway» atrocement mal chantée. Quel gâchis ! Il part en killer solo flash dans «Willy Billy» et sauve les meubles. Norman Watt-Roy amène «Muskrat» au heavy doom de bassmatic. Ce mec est une bombe sexuelle, il joue au gros beat de percute. Hélas, le pauvre Wilko chante comme une casserole. On imagine la gueule des mecs présents au concert. Il faut dire que le son de Feelgood est là. Dommage que Wilko chante. D’ailleurs ils reprennent «Back In The Night». Ils font d’autres reprises comme «Messin’ With The Kid» et «Casting My Spell». C’est avec «Think» que Wilko rive le clou du disk. Il taille dans la falaise, à la dure, avec ses petits outils. C’est très impressionnant. Il sait se lancer dans un enfer sans trop s’exposer. «Some Other Guy» est à cet égard exemplaire de déballonnage. Il joue son va-tout au sharp, comme toujours. C’est Norman Watt-Roy qui fait le show dans «I Wanna Be Your Lover». Heureusement qu’il veille au grain.

    Son deuxième grand amour après Irene, c’est le Japon - I feel in love with Japan straight away - Et le hasard des tournées fait parfois bien les choses : Wilko est très populaire au Japon et lors d’une tournée, qui fait sa première partie ? Dr Feelgood ! - Croyez-moi, ils n’étaient pas très bons (they were feeble) - it was sad to see them. We didn’t talk.

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    Sur Barbed Wire Blues paru en 1988, Wilko se permet de sonner encore mieux que Dr Feelgood. Il fait tout le Feelgood à lui tout seul. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Pareil avec le «Livin’ In The Heart Of Love» d’ouverture de bal : c’est de la pure raclure de Feelgood avec des chœurs de studio. Pendant ces deux minutes, Wilko redevient le roi du monde. Tout Feelgood, c’est lui. Il parvient chaque fois à recréer la sensation. Il tartine bien son chant, c’est un malin, un bon samaritain, le digne héritier de Mick Green. Ils tapent «Waiting For The Rain» au heavy groove et ce diable de Norman Watt-Roy ramone son bassmatic comme une brute épaisse. Il fait le show sur son manche. «I Keep It To Myself» sonne comme un sacré retour en force. Ils savent rester classiques dans la structure, mais ils avancent avec un sens aigu du cahin-caha. Chez eux, c’est la main dans la main. Il faut entendre Norman Watt-Roy cavaler au pouet pouet dans «Take Me Back». Il cavale en crabe comme Charles Laughton dans Quasimodo. Il pouette tout ce qu’il peut dans le bénitier avec une fantastique énergie divisionnaire. Retour au pur Feelgood sound avec «The Hook (Little Darling)». Wilko fait la pluie et le beau temps, il claque des accords sourds comme des pots et roulez jeunesse ! Il termine cet album passionnant avec «Out In The Traffic», un rumble très salubre. Avec un mec comme Wilko, on se sent en sécurité. Surtout si on a lu son book. Ce mec impose en plus un sacré respect. Il roule dans la fournaise de sa petite pétaudière avec un Norman Watt-Roy fidèle au poste et un certain Salvatore Ramundo au beurre. Wilko passe un solo tranchant à la Mick Green, il écharpe le chorus à coups de sharp. L’un des pires d’Angleterre.

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    Encore un album live avec Don’t Let Your Daddy Know paru en 1991. On retrouve la même équipe, avec un Norman Watt-Roy en forme et un Wilko qui chante toujours aussi mal. C’est Watt-Roy qui ramone la cheminée d’«Everybody’s Carrying A Gun». Le son de «Barbed Wire Blues» est tellement aigrelet qu’on craint pour sa santé. En écoutant le boogie romp du morceau titre, on se dit que tout va bien tant que Wilko ne chante pas. Watt-Roy broute la moule du cut mais hélas, Wilko revient au chant et ruine tout. Il ne s’en rend même pas compte. Dès qu’il ouvre le bec, tout s’écroule. Il n’a pas de voix. Pourquoi ne l’empêche-t-on pas de chanter ? Ça lui rendrait service. Il revient à son vieux «Keep It Out Of Sight». On attend la niaque de Lee Brilleaux et Wilko ramène sa voix aigrelette. Quelle déconvenue ! Derrière, les deux autres tentent de sauver les meubles. Wilko part en petite maraude de gratté de gratte. Mais il revient au micro et c’est la catastrophe, même si Watt-Roy bombarde au pouet de bassmatic. «Cairo Blues» est l’un des cuts les moins pires, car Wilko chante de l’intérieur du menton. Mais il faut rester honnête : c’est insupportable.

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    Attention, il existe deux albums portant le même titre : Going Back Home. Le premier date de 2003, et le deuxième est celui qu’il enregistre en 2014 avec Roger Daltrey. Sur celui de 2003, on retrouve la même équipe, Wilko, Norman Watt-Roy et Salvatore Ramundo. Rusé comme un renard, Wilko attaque «Beauty» au laid-back pour bien cacher son absence de voix. Norman Watt-Roy pouette ça bien. Il faut dire au Ramundo frappe sec dans «She’s Good Like That». C’est un album étrangement travaillé côté son. Dès qu’il cesse de chanter, Wilko devient intéressant. Il va chercher des accords de revoyure dans ses transits intestinaux et derrière, Norman Watt-Roy pouette comme un roi. Ils n’en finissent plus de faire du Feelgood. Ils ne s’en lassent pas. Avec «I Really Love You Rock’n’Roll», Wilko revient à son petit trépidé de Canvey. Il n’en sortira jamais. Il est très fort, car il trouve toujours des gens pour l’accompagner, même s’il n’a pas de voix. Il chante «Underneath Orion» comme il peut, c’est très galvaudé. Il garde bien ses prérogatives. Pas question de toucher aux oraisons de son so si son sec. D’un strict point de vue boogie, c’est infernal. Le seul problème reste la voix. Un vrai carnage. Avec «Slippin’ And Slidin’», il retombe dans les catacombes du pub-rock mal chanté. Petite tentative de retour à Feelgood avec «Down By The Waterside». Wilko fait son Lee Brilleaux et devient pathétique. Il termine en chantant «Some Kind Of Hero» comme un chiffonnier. C’est même assez effarant de candeur destructive.

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    Quand Roger Daltrey vient trouver Wilko en 2014 pour enregistrer l’album Going Back Home avec lui, c’est avant l’opération. Wilko n’a plus que quelques semaines à vivre et Daltrey lui dit :

    — Je ferai tout ce que tu voudras.

    — Bon, okay, lui dit Wilko, We’ll have to do it quick !

    Pour un album vite fait, c’est plutôt réussi. Going Back Home est un sacré smash in the face. Cet album faramineux démarre en trombe avec le morceau titre. On est aussitôt agressé par l’énormité du son. Impossible de résister à ça. Roger et Wilko overwhelment. C’est assez dément. Belle association de dynamiques. Rog chante au sommet du lard et Wilko riffe à la raff. L’autre sommet de l’album s’appelle «Keep On Loving You», fantastique shoot de R’n’B avec un Wilko qui casse bien la cadence des accords. Ils optent pour le rentre-dedans. Wilko joue avec une rare férocité. Il tape dans son vieux «Sneaking Suspicion». Il wilkote tout sur son passage et Rog surchante son shoot. Wilko cocote comme un démon alors ça devient fascinant. On retrouve la grandeur d’un son unique. Wilko joue le rock à l’avenant et Daltrey chante avec un power mille fois plus éclatant que celui de Lee Brilleaux. La puissance riffique atteint un degré jusque-là inconnu. Daltrey ne fait qu’aggraver les choses - Midnight on the river/ In the light of the flames - Superbe envolée - Sneaking suspicion/ Creeping up inside of me - Wilko vient riffer dans le lard du contrepoint. Nouveau coup de génie avec la reprise de «Keep It Out Of Sight» - If you wait until your time is right/ Keep it out of sight - C’est noyé d’orgue, Rog se jette dans la bataille et Wilko riffe comme au bon vieux temps. Ces mecs chevauchent les walkiries des temps modernes. Encore du pur jus de Feelgood avec «All Throught The City». Rog se plie aux lois du vieux Wilko, ça riffe comme à Canvey, ils sont dans le vieux son ultra tendu, dans le vieux son de Tele noire et rouge. Wilko reprend aussi son vieux «Ice On The Motorway». Rog joue bien le jeu, c’est un brave mec. Du coup, il nous remonte dans l’estime. Rog et Wilko font bien la paire. Ils ont du métier et n’ont fait que du rock anglais toute leur vie. Le vrai truc. Ils sont effarants de tenue, de wah c’mon ! Wilko cisaille comme un dingue. Ils sortent un son fabuleusement enjoué, la meilleure cocotte du coin. Wilko ne lâchera jamais la rampe. Rog chante «I Keep It To Myself» comme un dieu. Ils tapent aussi une belle version du «Can You Please Crawl Out Your Window» de Dylan. C’est à nouveau un extraordinaire mix de son et de talent. On voit rarement des combinaisons aussi flashy en Angleterre. La chanson est belle, elle frise le Baby Blue, Rog descend la côte avec son pote Koko. Gros niveau. On comprend que Shindig ait retenu cet album pour le numéro du 50e anniversaire.

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    Encore un album explosif : Red Hot Rocking Blues, paru en 2005. Wilko annonce la couleur avec le morceau titre, un shoot de r’n’b doté de tout le swagger de Feelgood. Exactement le même. Troublant, n’est-ce pas ? Wilko donne une nouvelle leçon de boogie et derrière lui Norman Watt-Roy pouette comme un pétomane. On sent le trio à son apogée. Tout ce qu’ils jouent sur cet album est saturé de son. Ils sortent un son très volontaire, très carré de menton. Ils tapent dans Leadbelly avec «The Western Plains». Wilko chante ça au chat perché, avec une approche terriblement solide du heavy beat de youpee-yeah et du Feelgood Sound à la clé. Il chante ensuite l’«He Ain’t Give You None» de Van Morrison à la vie à la mort puis il tape dans Fats avec une version fantastique d’«Hello Josephine». Quelle révélation ! Wilko refabrique de la légende. Et voilà qu’ils tapent une cover d’«Help Me» au shuffle de Booker T. Assez bien vu. Ça groove à la vie à la mort de la mortadelle et ce démon de Norman Watt-Roy drive le brouet à la brouette. Wilko se jette dans la mêlée avec une certaine aura, mais il ne pourra jamais rivaliser avec la version d’Alvin Lee qui se trouve sur le premier album de Ten Years After. Il claque «Casting My Spell» à la petite claquemure de Canvey et se fend d’un nouvel hommage de choix, cette fois avec le «Talking About You» de Chikkah Chuck. Il nous gratte ça à l’accord de Tele et il revient à Van Morrison avec «Ro Ro Rosie». Il fait du Van feelgoodien, c’est assez gonflé. Il chante ça d’une petite voix fine. C’est très spécial, très dépouillé et très bienvenu. Il reste dans le Van avec l’insubmersible «Brown Eyed Girl». Il met toute sa bravado dans l’exotica du Van. Il chante à la voix scintillante et sort une version étonnante. Cet album marque bien son territoire et nos trois amis s’entendent comme larrons en foire.

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    En 2007, Julien Temple contacte Wilko : il souhaite raconter l’histoire de Dr Feelgood. C’est cette histoire que raconte l’excellent Oil City Confidential. Julien Temple boucle avec ce film sa fameuse trilogie de la renaissance du rock anglais : Feelgood, Sex Pistols et Joe Strummer. Direction Canvey Island, cette île située dans l’estuaire de la Tamise. Pour donner une dimension biblique à son film, Temple démarre les pieds dans l’eau, avec des images de la grande inondation de Canvey Island datant des années cinquante. L’île est en dessous du niveau de la mer, alors forcément, quand une digue cède, la mer reprend ses droits. Comme Temple sait raconter une histoire, il commence par le B-A-BA de Feelgood : le son de Wilko. Pas de médiator ? - Je n’arrivais pas à la tenir, alors j’ai appris à jouer sans - Wilko redit sa vénération pour Mick Green qui jouait à la fois la rythmique et les solos - Pas facile de reproduire ses trucs, I tried, I tried, I tried, c’est comme ça que j’ai trouvé mon style - Et tout Feelgood repose là-dessus, l’originalité d’un style directement inspiré de celui de Mick Green. Pas mal pour un mec qui voulait d’abord devenir écrivain, puis peintre, au retour de son voyage aux Indes. Il faut l’entendre parler, son accent est merveilleusement décadent : pour dire ‘in those days’, il prononce ‘in thoze dailles’. Les autres Feelgood l’embauchent et le groupe commence à aller jouer à Londres. Ils portent encore les cheveux longs, jusqu’au moment où Wilko fatigué d’avoir les cheveux collés sur la figure les coupe. C’est là que va naître le look sharp, costards, cravates et hot r’n’b. Sparks et Figure ressemblent à des petits truands. Mais Temple tue son film avec une overdose d’extraits de vieux films d’action en noir et blanc qui n’amènent que des brusques accélérations de rythme. Une sorte de violence à la mormoille, avec des coups, des chocs et des cris. On aurait préféré voir plus de footage de Feelgood. Les choses prennent une tournure infernale avec «She Does It Right», les voilà en couve du NME, juste avant de signer leur contrat. C’est Andrew Lauder qui les signe sur United Artists et c’est parti, up a storm, premier album, photo de pochette à Canvey et tournée anglaise. Pas de problème, ils ont les chansons, ils enchaînent avec «Keep It Out Of Sight» et le deuxième album, jusqu’au moment où Wilko tombe en panne. Pas de nouvelles chansons ? Pas de problème les gars, on va faire un album live. Mais sur scène, on voit les limites du système Feelgood. Wilko fait trop de comédie, alors que Lee Brilleaux joue son rôle de chanteur à la perfection. Summer 76, Feelgood est devenu le plus grand groupe anglais. Wilko sniffe son speed dans son coin et les autres boivent comme des trous au bar. Et ça tourne en eau de boudin, Lee ne plus supporte plus Wilko, il voudrait bien l’étrangler. Au bout de six ans, le Feelgood System meurt de sa belle mort. No more songs. On entend même dire vers la fin du film que Wilko a deux femmes. C’est contraire aux règles du groupe.

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    En 2015, Julien Temple va tourner un autre film avec Wilko, The Ecstasy Of Wilko Johnson. C’est en gros l’histoire de la maladie, telle que racontée dans My Life - Don’t You Leave Me Here et de la résurrection. Mais ça ne fait pas double emploi, car Wilko raconte cette histoire avec une simplicité désarmante - My life coming to an end - On a le son de sa voix en plus. On lui annonce qu’il lui reste dix mois à vivre. Julien Temple entrelarde ce long monologue d’extraits de films, mais des extraits de luxe, cette fois, qui vont jusqu’au Nosferatu de Murnau. Wilko raconte un voyage au Japon et nous montre un monastère au-dessus de Kyoto. Il est au Japon for a couple of farewell gigs, et, comme au Havre, il termine son set avec «Bye Bye Johnny». Puis il fait un farewell tour of England avec Norman Watt-Ray dans une ambiance énorme - This could be the last one - Évidemment, les gens pleurent, comme au Japon. Wilko raconte ses insomnies - It’s 3 o’clock at night and you think of your body - Puis il met bien les pendules à l’heure - I absolutely do not believe in God. I don’t believe in survival after death. Death is oblivion - Et il passe directement à l’astronomie, sa passion - I’ve a dome on my roof - et il cite Venus, sa planète favorite. Sur la jetée, Wilko joue aux échecs avec les mort. Il évoque aussi Johnny Kidd - I was devoted to it - Il dit aussi avoir cessé de s’informer, ni journaux ni télé, I’ve got no future, so what’s the point ? Il évoque bien sûr la disparition de sa femme - The mystery of love is greater than the mystery of death - et pendant le dixième mois de son sursis, il enregistre son fameux album avec Roger Daltrey. Et pouf, voilà qu’en 2014 il apprend qu’il est opérable, et donc sauvable. C’est reparti. Albums et tournées !

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    En 2018 paraît un nouvel album du trio sauvé des eaux, Blow Your Mind. Wilko ne perd pas la main car dès le «Beauty» d’ouverture de bal, on sent venir l’énormité. C’est un retour direct au Feelgood Sound. Il joue avec son sens aigu de la cisaille et de la petite entourloupe. Ce mec est très puissant. Il a su créer un univers sonore reconnaissable entre mille - Your beauty doesn’t fade/ Your beauty shall remain - Il nous sort du sharp de rêve. On reste dans le pur jus de Feelgood avec «Take It Easy», un cut qui aurait très bien se trouver sur Down By The Jetty. C’est exactement le son de «Roxette», Wilko est gonflé de revenir avec le même riff, mais comme on l’aime bien, on ferma sa gueule. «Say Goodbye» sonne comme un vieux boogie, mais c’est beaucoup plus que ça : Wilko percute le beat du boogie. C’est son truc, avec Watt-Roy derrière en franc-tireur. Wilko envoie ses merveilleux accords de Tele exploser dans le beat. C’est très impressionnant, même lorsqu’on est habitué aux prodiges. Il faut aussi l’entendre claquer des accords dans tous les coins avec «Blow Your Mind». Ce mec est parfaitement à l’aise dans la vie après la mort. S’ensuit un «Marijuana» claqué d’entrée de jeu. Il ne réinvente pas le fil à couper le beurre, mais ça reste du bon Zyva Mouloud de feel so good. Pas de surprise non plus avec «Tell Me One More Thing». Difficile de se réinventer avec des cicatrices sur toute la poitrine. Norman Watt-Roy et un shuffle d’orgue ramènent de la viande, un gros paquet de viande. Wilko propose enduite un «That’s The Way I Love You» monté sur le beat de «Let’s Work Together». Et il en profite pour s’adonner à son péché mignon : la cisaille. Et comme le montre «I Love You The Way You Do», ces trois mecs savent enfiler le cul d’un cut de boogie. Il swinguent ça comme des vétérans de toutes les guerres. On les voit ensuite driver le butt d’«I Don’t Have To Give You The Blues» à la bonne franquette de Canvey. Plus que tous les autres, Wilko est habilité à swinguer le boogie d’Angleterre. Une fois encore, on sent le trio en pleine possession de ses moyens. Sur cet album, on ne s’ennuie pas un seul instant.

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    Voici peu, Wilko donnait une fort belle interview à Ian Fortman dans Classic Rock. D’emblée, Fortman se dit impressionné par Wilko - a personality defined by raw charisma and sheer likability - et le voit aussi alerte qu’un amphetamine meerkat, c’est-à-dire un suricate qu’on appelle aussi la sentinelle du désert. Il ajoute que Wilko est l’un de ceux dont on reconnaît immédiatement le son, et ils ne sont pas des masses à pouvoir se prévaloir d’un tel privilège. Wilko rappelle que les voyages lui ont ouvert les yeux : son premier trip aux Indes, mais aussi les tournées avec Feelgood. Il adore l’Espagne et affirme que les Espagnols savent faire la fête. Pour lui, une fiesta de procession serait impossible en Angleterre. Il dit aussi aimer le Japon et les Japonais à la folie. L’année où un médecin le jugea condamné où il fut confronté à la mort fut dit-il la plus intense de sa vie. Il se sentait la plupart du temps en état d’éveil avancé - Most of the time I was in a state of heightened conciousness - Il regardait autour de lui et trouvait tout très beau. C’est durant cette période qu’il s’est produit au Fuji Rock Festival devant des gens qui le savaient condamné. Pendant un an, il a vécu avec l’idée qu’il allait mourir. Il se disait : «N’espère pas un miracle. Just get on with it.» Puis arrive l’épisode de Charlie Chan et du Professeur Huguet qui dit pouvoir l’opérer et le sauver. Wilko sortit du rendez-vous et se mit à rigoler dans la rue - It was so stupid - Ce genre de chose n’arrivait jamais, même dans les contes de fées. Pour conclure, il confesse qu’il éclate en pleurs chaque fois qu’il pense à Irene, disparue depuis quinze ans.

    Signé : Cazengler, Wilkon

    Dr Feelgood. Down By The Jetty. United Artists Records 1975

    Dr Feelgood. Malpractice. United Artists Records 1975

    Dr Feelgood. Stupidity. United Artists Records 1976

    Dr Feelgood. Sneaking Suspicion. United Artists Records 1977

    Solid Senders. Solid Senders. Virgin 1978

    Wilko Johnson. Ice On The Motorway. Fresh Records 1980

    Wilko Johnson. Pull The Cover. Skydog International 1984

    Wilko Johnson. Call It What You Want. Line Records 1987

    Wilko Johnson. Barbed Wire Blues. Jungle Records 1988

    Wilko Johnson. Don’t Let Your Daddy Know. Bedrock Records 1991

    Wilko Johnson. Going Back Home. Mystic Records 2003

    Wilko Johnson. Red Hot Rocking Blues. Red Hot Records 2005

    Wilko Johnson & Roger Daltrey. Going Back Home. Chess 2014

    Wilko Johnson. Blow Your Mind. Chess 2018

    Ian Fortman : The gospel according to Wilko Johnson. Classic Rock # 254 - October 2018

    Wilko Johnson. My Life. Don’t You Leave Me Here. Abacus 2017

    Julien Temple. Oil City Confidential. DVD 2010

    Julien Temple. The Ecstasy Of Wilko Johnson. DVD 2015

     

    Dylan en dit long

    - Part Four

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    Ce n’est pas parce qu’on les connaît par cœur qu’il faut se priver du plaisir de revoir les Dylan movies. On peut même jouer au petit jeu du big shot : neuf heures de visionnage ininterrompu, quatre Dylan movies à la queue leu-leu, No Direction Home, Don’t Look Back, I’m Not There et Masked And Anonymous, histoire de bien comprendre une chose une bonne fois pour toutes : Dylan est un artiste qui met son intelligence au service de ses fans, et non au service des médias qu’il méprise profondément. On finit aussi par comprendre que le lien qui nous unit à lui n’est pas un lien ordinaire. Il serait selon toute vraisemblance d’ordre spirituel.

    Dit comme ça, c’est très con, mais on se surprend parfois à écouter attentivement ses paroles, de la même façon qu’on écoutait au temps jadis les paroles d’un sage. Les gens dit-on écoutaient attentivement les paroles de ce hippie qui sillonnait la Palestine, voici deux mille ans. Dylan suscite le même genre d’intérêt, on attend qu’il nous dise les choses qu’on a besoin d’entendre, que ce soit dans les paroles d’une chanson ou dans le court monologue qu’il déclame en voix off à la fin de Masked And Anonymous, lorsqu’il est assis au fond du bus qui l’emmène vers une taule - I was always a singer and maybe no more than that. Parfois ça ne suffit pas de comprendre le sens des choses. Sometimes we have to know what things don’t mean as well, c’est-à-dire qu’on a parfois besoin de savoir que les choses n’ont pas de signification. Mais vous ne devez pas ignorer que la personne que vous connaissez est capable d’amour. Tout finit par disparaître, surtout l’ordre bien établi of rules and laws. The way we look at the world is the way we really are. Truth and beauty are in the eyes of the owner, c’est-à-dire que la vérité et la beauté sont dans tes yeux. I stopped trying to figure things out a... long... time... ago - Il dit ça d’une voix si profonde qu’elle résonne en nous.

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    Après Alias (Pat Garrett & Billy The Kid), Jack Fate (Masked And Aonymous) est le deuxième grand rôle de Dylan. Mais le film de Larry Charles co-écrit par Dylan, est un peu confus, on ne peut pas trop parler d’intrigue. L’histoire se déroule dans un pays latino soumis à une dictature stalino-garcia-marquezienne. Larry Charles donne l’un des rôles principaux au gros John Goodman qui fait bien l’impresario véreux et l’autre à Jeff Bridges qui fait mal le journaliste foireux, deux acteurs qui, souviens-toi, firent les beaux jours du Big Leibowski. Tous les personnages sont en fait des personnages allégoriques et on reconnaît la patte de Dylan qui dans ses chansons en fait intervenir constamment : le rainman, le ragman, Shakespeare he’s in the alley, the joker and the thief, the two riders approaching, Cinderella, Einstein déguisé en Robin Hood, the Phantom of the Opera, Mr Jones, donc il n’est pas surprenant de voir se pointer Oscar Vogel (Ed Harris avec le visage peint en noir), Animal Wrangler (Val Krimer descendu de son nuage morissonien), Bubby Cupid en veste en peau de serpent, comme Brando, et qui ramène tiens comme c’est bizarre la guitare de Blind Lemon Jefferson - That’s one of the guitars that started it all - Tout se déroule en fait comme dans une chanson de Dylan, l’histoire n’a pas d’importance, ce sont les événements qui mènent le bal, un punch up ici, un dialogue au fond d’un bus là. Dylan écoute notamment un jeune mec qui raconte des histoires de révolution et de contre-révolution sans rien dire, jusqu’au moment où le bus est arrêté par des guérilleros sur une route de campagne et le jeune mec se fait descendre, une façon pour Dylan de nous dire qu’au fond tout ça ne sert à rien, les révolutions et les contre-révolutions. Elles ont toujours existé et elles existeront encore longtemps après que les poètes aient disparu, c’est dans la nature humaine de n’être pas content de son sort. Jack Fate le sait, mais à quoi bon l’expliquer ? Il faut voir la classe du Dylan vieillissant, à peine sorti d’un cachot, en chapeau western blanc, costard clair, étui à guitare et housse de costume sur l’épaule. Il monte dans le bus du wrong way sur fond de «Like A Rolling Stone». On l’a sorti d’un cachot car le gros Joe Goodman a besoin d’une tête d’affiche pour un concert de charité. Mais où sont les superstars ? Dylan se moque un peu du showbiz.

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    La plus grande partie du film est tournée dans un immense studio de cinéma. On y voit des caravanes qui servent de loges, une scène et une foule de gens. Ce sont évidemment les plans musicaux qui font la force de Masked. Elles sont en plus admirablement filmées. Pour «Cold Irons Bound», Dylan est cadré penché au micro, à l’avant du groupe, comme une figure de proue, il chante à l’éreintée et gratte une Strato, soutenu par un superbe backing-band, et là il redevient l’icône que l’on sait. Pareil avec «Down In The Flood», il porte une chemise western noire et gratte sa Strato pointée vers le sol. Il fait aussi de l’Americana avec «Diamond Joe» - You better come and get me Diamond Joe - le batteur fouette un carton, ça stand-uppe et ça banjotte, youpee ! Dylan monte encore d’un cran avec une incroyable version de «Dixie» - Away from Southern Dixie - Il chante ça au chat perché magique et il casse encore la baraque un peu plus loin avec «I’ll Remember You», l’un de ces balladifs extrêmement mélodiques dont il a le secret. Mais là où tout explose, c’est dans la scène de la petite black. Une femme ramène la gamine sur scène et explique qu’elle a appris toutes les chansons de Dylan par cœur. Quand Dylan lui demande pourquoi, la femme dit qu’elle le lui a demandé. Bon, la gamine chante «The Times They Are A Changing» a capella et Dylan dit en voix off : «The sacred is in the ordinary.»

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    Vu d’avion, on s’aperçoit que le film de Larry Charles est un peu à part des trois autres. Oui, car Todd Haynes emprunte à Scorsese qui lui-même emprunte à Pennebaker, les trois films s’alimentent les uns des autres. Ces trois ectoplasmes hybrides et gélatineux s’auto-dévorent. Il faut saluer le génie de Scorsese, l’audace de Pennebaker et surtout le courage de Todd Haynes, car franchement son I’m Not There fut assez difficile à avaler à l’époque de sa sortie. Trop arty ? Trop fictionnel ? Trop pas assez ? Trop trop ? Courageux l’Haynes, car il a opté non pas pour un seul acteur, mais cinq acteurs chargés d’interpréter le rôle de Dylan à différentes époques de sa saga. Comme dans Masked, Dylan porte chaque fois un nom différent. Il commence par s’appeler Woody Guthrie. Un petit black nommé Marcus Carl Franklin fait Woody, c’est-à-dire le Dylan échappé du pays des mines de fer que nous montre Scorsese, et comme l’Haynes opte pour la fiction, Woody est black, mais il parle un wild slang de hobo et saute dans des freight trains pour aller de Pittsburgh à Sioux Falls, et de Kansas City à Nashville, il trimballe sa guitare dans un étui ‘Kill Fascists’ et demande aux clodos du freight s’ils connaissent Carl Perkins. Il indique aussi qu’il a onze ans. L’Haynes crée une belle dynamique avec cette scène, idéale pour illustrer la genèse du mythe, celle d’un kid qui saute du nid pour partir à l’aventure. La symbolique est très forte. Elle préside au destin de Jack Fate. Et comme l’a fait Larry Charles dans Masked, l’Haynes nous sonne les cloches avec une première scène musicale, sans doute la meilleure du film : Woody, Richie Havens et un autre black grattent on the porch une version absolument démente de «Tombstone Blues», mais quand on a dit démente, on n’a rien dit. L’Haynes voulait toute l’énergie du wild kid et il l’a. Certains objecteront que le cut ne correspond pas à l’époque, mais si, car Dylan dira plus tard dans Chronicles qu’il a beaucoup emprunté à Robert Johnson et ce que font les trois blacks on the porch, c’est du pur Robert Johnson. Richie a une grande barbe grise, mais il faut le voir fracasser Dad’s in the alley/ He’s looking for food/ Mum’s in the kitchen/ Se ain’t no shoes - Woody black passe comme une lettre à poste. Les clodos le balancent dans une rivière et il est sauvé par Mr & Mrs Peacock. Ils doivent bien exister quelque part dans l’une des chansons. Woody black chante «Blowing In The Wind» dans le salon des Peacock. Jusque là, l’Haynes a tout bon. Woody black dit aux Peacock qu’il va aller à Hollywood - I’ll make it big/ Just like Elvis Presley - ça sonne comme une parole de chanson. Et bien sûr, Woody black débarque à New York et va rendre visite au vrai Woody dans l’hosto du New Jersey. Dans son film, Scorsese nous montre le vrai Woody sur son lit d’hôpital. Tout cela se tient merveilleusement. L’Haynes entrecroise les époques et les personnages, pour respecter l’esthétique dylanesque.

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    Christian Bale joue Jack Rollins, c’est-à-dire l’early Dylan de Greenwich Village, the troubadour of conscience. Alice Fabian fait Joan Baez. Elle indique que Jack arrête le protest en 1963, car il comprend alors qu’on ne peut pas changer le monde avec une chanson. L’Haynes emprunte la scène du Steve Allen show à Scorsese. Puis une autre scène, à Greenwood, Mississippi, où il chante devant un public de fermiers en salopettes. L’Haynes entrecoupe Jack Collins avec Arthur Rimbaud qui déclare ne pas aimer le mot poète - Call me a trapezist - Bon ça se complique avec Charlotte Gainsbourg qui n’est absolument pas crédible avec son anglais de Française. Fait-elle Suze ? Non plutôt Sara puisqu’ils ont des enfants. L’Haynes l’appelle Claire. Fond sonore : «Visions Of Johana». Et le Dylan de Sara est un acteur de cinéma joué par Health Ledger. Plans du Village, I Want You, petits seins de Charlotte. Ils achètent une moto. C’est elle qui conduit. C’est là où on perd un peu le fil. À trop vouloir triturer l’entrecuisse de la fiction, celle-ci perd la boule. L’Haynes mord le trait avec Jude Quinn, c’est-à-dire Cate Blanchett qui fait le Dylan 65 et qui n’est pas crédible, malgré ses efforts désespérés pour paraître mythique. Elle mise tout dans la coiffure. Newport Festival 65, Dylan goes electric, «Maggie’s Farm», booooo ! La voix de Cate Quinn n’est pas juste et l’Haynes nous fait une illustration visuelle du «Ballad Of A Thin Man» - Something’s happening in there but/ You don’t know what it is/ Do you Mr Jones ? - Cate porte le costume pied de poule de l’Albert Hall, Stars & stripes en déco de fond de scène. L’Haynes nous fait le coup de la druggy scene dans un décor d’Orange Mécanique, mais adieu crédibilité, Cate se came et ça ne passe pas car Dylan n’est par un drug wreck. On le voit aussi avec Ginsberg demander au Christ de descendre de sa croix - Boy tu vas te faire mal ! - Une femme fout le feu à ses cheveux dans la rue, comme dans un film de Kusturica - I accept chaos. I’m not sure wether it accepts me - L’Haynes tape en plein le mille et il brouille encore les pistes avec un Billy The Kid qui ne sort pas de chez Pekinpah, mais d’un délire de reconstitution baroque. Cette fois, Richard Gere endosse l’affaire. Mister B n’est pas Mister Jones. Mister B descend au village d’Halloween. Une girafe passe dans la rue. Les musiciens of the British Empire jouent dans un kiosque, ça se désinterprète à l’infini, comme dans une chanson de Dylan, Going To Acapulco, the smell of fear, waiting for the end of the world. Et puis lorsque Dylan devient chrétien, Christian Bale fait son retour pour un joli numéro de gospel bleu sur scène - I keep pressing on - Il est accompagné d’un groupe et de choristes noires, et ça passe comme une lettre à la poste. Pendant ce temps, Billy the Kid s’évade de sa taule et saute dans le freight train de Woody black. C’est là que l’Haynes situe l’accident de moto dans les bois. Puis Cate radine sa fraise pour mettre les points sur les i. Everybody knows I’m not a folk singer. Elle préfère qu’on parle de traditional music.

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    Scorsese opte pour la chronologie pure et dure et prend un peu plus de trois heures pour nous éclairer sur le Dylan qui s’étend de l’enfance jusqu’à l’accident de moto en 1966. Le génie de Scorsese consiste à filmer Dylan en plan serré de trois-quart plongeant et de le laisser parler. Comme dans Chronicles, il raconte ses souvenirs, ses rencontres et livre ici et là quelques traits d’esprit. Pour illustrer l’interview, Scorsese intercale de fabuleux plans d’archives. Dylan évoque son premier 78 tours et hop Hank Williams apparaît en noir et blanc ! Il chantonne «Cold Cold Heart» et on prend alors un sacré shoot d’Americana. Ça change la vie quand on démarre avec Hank Williams. Puis Dylan les évoque tous un par un, Johnny Ray qui faisait du voodoo et l’incroyable Webb Pierce avec sa gueule de gros bonbon dans son costume Nudie, une sorte de préfiguration kitschy kitschy de Gram Parsons. Dylan sort ensuite Muddy Waters de ses souvenirs et indique que c’est le son et non les gens qui l’ont frappé - That’s the sound that hit me - Gene Vincent, bien sûr, extrait d’un concert au Town Hall, mais le monde d’alors nous dit Bob était terriblement conventionnel. Il pense que c’est le temps et le progrès qui ont balayé le monde où il a grandi, le monde de Duluth et des mines de fer du Minnesota dont il fallait s’échapper sous peine d’anéantissement. D’autres portraits magiques suivent, l’incroyable John Jacob Niles qui gratte une espèce de grande harpe en chantant comme une nymphette évaporée et la violente Odetta qui gratte sa gratte en portant sur ses épaules de destin du pauvre peuple noir. Tout cela est d’une incroyable cohérence. Dylan révèle ses racines et tout s’éclaire. Tu as une bonne mémoire, Bob ! Oui, j’apprenais les chansons en les écoutant une fois. Il se marre et ajoute : ou deux fois.

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    Tiens voilà Woody. Mais il n’est pas black. Ah bon ? - Woody, a particular sound - Puis hommage à Joan Baez - She reached some place in the back of my mind - Si ça n’est pas l’hommage d’un homme génial à une femme géniale, alors qu’est-ce que c’est ? On est donc à Greenwich Village, le même Village que celui de l’Haynes, terre de liberté absolue, Dave Van Ronk qui chantait «House Of The Rising Sun» avant Dylan, Maria Muldaur, Fred Neil, Tiny Tim et Suze Rotolo qui est restée tellement belle, Scorsese la filme et lui rend grâce. D’autres encore, toujours vivants comme Liam Clamsy des Clamsy Brothers, quatre Irlandais qui chantaient du folk highly highloo à pleine gueule et qui portaient des gros shetland torsadés blancs. Ce ne sont que des personnages de légende, Scorsese fait de son film un vrai conte de fées. Liam Clamsy dit à Bob : «No fear, no envy, no meanness», ce qui veut dire en gros, pas de peur, pas de convoitise, pas de malveillance, à quoi Bob répond : «Right !». Ah ça te plaît Bob, ces trucs-là ! Il va même s’y conformer. Comme il se conforme aux conseils de sa grand-mère (ce n’est pas le but du voyage qui compte, mais le chemin à parcourir). Puis il parle du regard, mais il en parle à sa façon, avec une sorte de mystère translucide : «Les performers ont dans le regard un truc que les autres n’ont pas. I wanted to be that kind of performer.» Il dit aussi chercher the language that I had not heard before. Et puis voilà Pete Seeger, l’homme qui voulait trancher les câbles au festival de Newport, parce que Dylan et ses amis de Chicago jouaient trop fort. Ah la légende, elle ne te fait pas de cadeau, Bob ! Bob et Suze qui marchent dans la neige du Village, Mavis qui ne dévoile pas le secret de sa liaison avec Bob, Don’t Think Twice It’s Alright, et puis voilà Ferlinghetti car pas de Village sans Ferlinpinpin, et les voilà qui déboulent à Greenwood, Mississippi, dans le film de l’Haynes, Bob et Pete Seeger the communist. On peut dire que les archives ont bien reconstitué le film de l’Haynes : ce sont exactement les mêmes paysans en salopettes. Mais Bob s’arrête là, Joan Baez continue toute seule à mener le combat des civil rights. Elle va aux manifs. On lui demande si Bob viendra. Ben non. Bob est ailleurs - He was Charlie Chaplin, Dylan Thomas, Woody Guthrie, he was constantly moving.

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    Trois grandes étapes : Newport Folk Festival 63, Newport Folk Festival 64 et Newport Folk Festival 65. C’est là que se joue le destin du monde qui nous intéresse. Dans le 63, il y a Cash, mais surtout the mighty Wolf devant 15 000 personnes, les Staple Singers et le duo Bob/Joan Baez qui chante à l’unisson du saucisson with God on our side. Bouleversant ! C’est là qu’on le traite de Voice of our generation.

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    Dans le 64, il chante «Mr Tambourine Man» et dit : «Cash was a religious person to me». Joan est toujours dans les parages. Tambourine Man ne plaît pas au puristes. Dylan plus commercial ? Il donne sa version de l’équilibre : ne jamais oublier qu’on est en constante évolution. Dans le 65, il attaque avec «Maggie’s Farm», Pete Seeger attrape une hache et veut trancher les câbles, mais l’Haynes fait intervenir deux mecs qui lui sautent dessus pour le maîtriser. Dans le public, des gens gueulent. Hooo ! Traitor ! En anglais, un traitor n’est pas un traiteur. Scorsese filme Seeger qui se dit très contrarié. «Like A Rolling Stone» sonne comme une insulte aux oreilles des folkeux. Dylan et ses copains de Chicago font trois chansons et quittent la scène. Mais il accepte de revenir avec une acou pour chanter une chanson.

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    Le Newport 65 marque donc une rupture. Politiquement, Bob marque sa différence - I was an outsider - Il ne veut pas rentrer dans les combines des partis de gauche américains. Puis Scorsese emprunte des plans à Pennebaker pour illustrer la zone London 65. La caméra suit Bob partout et à la fin, il n’y fait plus attention. Ginsberg, Donovan, Joan est toujours là, elle trouve que Bob change - It was awful - et crack, elle sort sa gratte pour chanter devant Scorsese «Love Is Just A Four-Letter Word». Elle joue ça au picking d’Americana et diable comme cette femme est restée belle.

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    Scorsese entre alors dans la zone magique, studio Columbia, Tom Wilson, Bloomy, «Like A Rolling Stone», Al Kooper raconte ses souvenirs - Bob said turn the organ up - Ah il est fier le Kooper ! Il n’était pas censé jouer de l’orgue mais Bob en pinçait pour son son d’orgue. Tiens, Bob a le même petit menton que Phil Spector ! Quoi ? 50 couplets dans «Like A Rolling Stone» ? Il existe en effet une version longue. Malgré la magie du son et des chansons, le public de Forest Hill hue Bob qui se marre : «Les gens chantaient en chœur ‘Like A Rolling Stone’ et aussitôt après la fin de la chanson, ils se remettaient à huer.» Scorsese emprunte une autre conférence de presse à Pennebaker. C’est hilarant - Ce métier est surreal, alors je fais des chansons surreal - Dylan doit affronter à Londres comme à Paris l’immense bêtise des journalistes. Puis à un moment, il dit stop à l’impresario Grossman. Il a en ras le cul des tournées et des conférences de presse à répétition. Je veux rentrer chez moi ! Motorcycle crash. Il ne repartira en tournée nous dit Scorsese que huit ans plus tard.

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    On aurait dû commencer par Pennebaker car comme le disent si bien les Anglais, he started it all. C’est le pionnier du Dylan movie. C’est dans ce film cultissime que Mick Farren a trouvé le titre de son livre : à l’arrière d’un taxi, Dylan dit à Grossman : «Give The anarchist a cigarette!». Parole d’évangile, Farren d’Angleterre fait allégeance. Don’t Look Back raconte la tournée anglaise de 1965. Tournée d’acou et d’harmo, Dylan seul sur scène en veste de cuir noir. Greenwich Village débarque au Royaume Uni. Un Dylan mille fois plus rock’n’roll que n’importe rocker anglais. Il a tout : la gueule, le gratté de jambes écartées et le power du contenu. Dylan l’anti-baltringue, Dylan le messie, mais si, comme dirait Eve Sweet Punk Adrien. Sur cette tournée, le comité restreint d’Albert Grossman, Joan Baez, et Bob Neuwirth accompagne Dylan. Il répond comme il peut aux questions pénibles des journalistes anglais qui visiblement ne comprennent rien à rien, car ils n’ont pas la moindre notion de métaphysique. Dylan attache une importance considérable au sens des mots et il ne veut pas parler pour ne rien dire, mais bon, le monde devient pop en 1965. Le seul entretien intéressant aura lieu avec un journaliste métis de BBC Afrique : il annonce quatre questions qui semblent intéresser Dylan, du moins le voit-on sur son visage - Comment avez-vous démarré, Bob ? - Et pouf, Pennebacker balance l’extrait filmé du concert de Greenwood, Mississippi, devant les fermiers en salopettes. Ce merveilleux documentaliste qu’est Pennebaker a choisi le mode road movie pour cristalliser la fascination qu’exerce Dylan sur lui, un road movie en noir et blanc séquencé par trois catégories de plans : ceux des chambres d’hôtel, les extraits de concerts et les rencontres avec les fans. C’est extrêmement bien foutu, jamais complaisant, Dylan est toujours au centre de l’image. On le voit plusieurs fois prendre «The Times They Are A Changing» au gratté dylanex et paf, il passe ses coups d’harmo qui sont des moments extraordinaires. Dylan y sacralise l’expression d’un art purement américain et donne, mieux que ne le fera jamais une guitare, l’idée de l’espace américain, ou pour rester plus prosaïque, l’idée d’une tradition musicale purement américaine. L’homme se révèle messianique, ça crève les yeux, surtout quand il chante ce chef-d’œuvre de sensibilité mélodique qu’est «The Lonesome Death Of Hattie Carrol». On se régale aussi des plans filmés dans les chambres d’hôtels. On y voit Joan Baez chanter un «Turn Turn Turn» qui n’est pas celui des Byrds pendant que Dylan tape un texte à la machine. C’est encore un point commun avec Eve Sweet Punk Adrien, taper à la machine. Les deux messies, mais si, tapent à la machine. Dans l’un des hôtels, Dylan encontre Alan Price qui confirme qu’effectivement il n’est plus dans les Animals. C’est comme ça, dit-il laconiquement. Dylan rencontre aussi Donovan qui chante au doux du folk anglais, en s’accompagnant à l’acou. Impressionnant, bien sûr. Beau lui aussi, bien sûr. Pour rétablir sa suprématie, Dylan lui demande la guitare pour attaquer au strumming pesant «It’s All Over Now Baby Blue». On pourrait intituler cette scène ‘le choc des titans’. Dylan remonte sur scène pour chanter «Don’t Think Twice It’s Alright». Pure magie. L’autre séquence emblématique du film est le «Subterranean Homesick Blues» d’intro, lorsque Dylan jette un à un les grands formats où sont dessinés certains mots clés de son texte. Allen Ginsberg se tient en arrière plan, comme une sorte de caution intellectuelle. Il existe une autre version de ce Subterranean filmée devant un parc. Les plus fortunés d’entre nous auront certainement rapatrié la box deluxe qui propose un deuxième DVD : Dylan 65 Revisited. Ce sont les outtakes de Don’t Look Back, on n’y apprend rien de plus, on voit un peu plus les villes, Sheffield, Liverpool, Leicester, Manchester, le Royal Albert Hall et surtout Nico qui pour une raison x ne figure pas - ou à peine - dans Don’t Look Back.

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    Mais le meilleur film sur l’early Dylan est sans doute Inside Llewyn Davis des frères Coen, un Llewyn Davis qu’interprète le brillant Oscar Isaac. Bizarrement, il ressemble à Scorsese jeune, tel qu’on le voit à l’arrière du taxi de Travis Bickle dans Taxi Driver. Sans doute un clin d’œil. Les frères Coen on recréé l’ambiance du Gaslight de Greenwich Village et les prestations de Dave Van Ronk, l’une des grandes idoles de Dylan. On voit même sur scène les Clamsy Brothers avec leurs gros shetland torsadés blancs. Vers la fin du film, on voit Dylan sans le voir, assis sur scène face au public, en plein Freewheelin’. Ce film est un petit chef-d’œuvre d’honnêteté intellectuelle et de justesse de ton. Les frères Coen veillent surtout à reconstituer la grande précarité qui caractérisait le quotidien de ces chanteurs de folk débarqués à New York, dont Dylan faisait partie : pas de pied-à-terre, on dort à droite et à gauche, on vit d’expédients et on chante des chansons extraordinaires qui comme le dit Dylan dans Chronicles racontent toutes des histoires extraordinaires. Les frères Coen ont aussi l’intelligence de ne pas couper les chansons. Oscar Isaac chante «Hang Me, Oh Hang Me» et entier. L’autre scène clé du film est l’enregistrement en studio de «Please Mr. Kennedy», avec Oscar Isaac, Justin Timberlake et Adam Driver. Live, one take ! Oscar Isaac est un chanteur guitariste extraordinairement doué, il joue en live, comme le rappelle T-Bone Burnett dans les bonus du film. Si on s’intéresse à Dylan, il faut impérativement voir Inside Llewyn Davis.

    Signé : Cazengler, Bob Divan

    D.A. Pennebaker. Don’t Look Back. 1986

    Martin Scorsese. No Direction Home. 2005

    Todd Haynes. I’m Not There. 2007

    Larry Charles. Masked And Anonymous. 2003

    Joel & Ethan Coen. Inside Llewyn Davis. 2014

     

    L’avenir du rock - En travers la gorge

     

    Chaque jour à la même heure, l’avenir du rock promène son chien. Alors qu’il se dirige d’un pas nonchalant vers le fleuve, un homme l’interpelle :

    — Excusez-moi, monsieur, ne seriez-vous pas l’avenir du rock ?

    — Parfaitement. Mais à qui ai-je l’honneur ?

    — Oh, je suis l’avenir de l’humanité. Enchanté de faire votre connaissance.

    — Pareillement. Je dispose d’un petit quart d’heure, voulez-vous m’accompagner ?

    — Avec plaisir, d’autant que je souhaiterais connaître votre sentiment...

    — À quel propos ?

    — Eh bien, à propos de l’humanité. J’admire votre optimisme... Pourquoi n’êtes-vous pas contagieux ?

    — Posez donc la question aux épidémiologistes ! On n’entend plus qu’eux depuis un an ou deux, cette épouvantable bande de charognards sera ravie de vous apporter des réponses. Mais si j’étais à votre place, j’éviterais de perdre mon temps à m’interroger sur l’humanité...

    — Soyez plus clair !

    — Mais enfin, vous êtes bouché ou quoi ?

    — Si vous continuez à me parler sur ce ton, je vais vous en coller une, vous allez voir !

    — Chez moi, on appelle un chat un chat, que ça plaise ou non. Vous voulez vraiment que je vous dise le fond de ma pensée ? L’humanité ? Aucun espoir. Voilà c’est dit ! L’avenir de l’humanité, ah ah ah ! Regardez-vous !

    Excédé, l’avenir de l’humanité frappe l’avenir du rock qui s’écroule sur le dos. Le chien se barre avec sa laisse.

    — La prochaine fois, vous éviterez de m’insulter !

    Et l’homme disparaît comme il était apparu. L’avenir du rock se relève et appelle son chien. Rien. Il rentre chez lui sans chien avec le pif en sang.

    — Bon la journée commence bien ! C’est le moment ou jamais d’écouter les Cutthroat Brothers !

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    En gros, la chemise de l’avenir du rock est dans le même état que les blouses des deux Cutthroat Brothers, tels qu’on les voit sur la pochette de leur premier album. C’est vrai qu’avec ces deux mecs-là, l’avenir de l’humanité est mal barré. Par contre, l’avenir du rock n’a jamais été en de si bonnes mains. Ce premier album sans titre paru en 2019 est une véritable bombe atomique, une de plus. On doit la découverte de ce duo dégueulasse à Gildas qui lors des ultimes sessions du Dig It! Radio Show en distillait la substantifique moelle, ah il fallait entendre ce son couler comme un filet de bave vénéneuse. Ces atroces Brothers sonnaient comme une révélation, ils donnaient du relief à ces sessions pourtant bien fournies.

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    Le premier album des Cutthroat Brothers n’a pas de titre et date de 2019. Ils ont l’air de sortir un film gore, avec du sang plein leurs blouses de chirurgiens et leurs bras couverts de tatouages. Le hit de l’album s’appelle «Potions & Powders». Donny Paycheck sait swinguer un heavy beat, et son mid-tempo est hanté par le bottleneck de Jason Cutthroat. Le «Kill 4 U» d’ouverture de bal d’A est assez déstabilisant, car riffé dans le lard fumant. Assez imparable. S’ensuit un «Skeletton Rides» têtu comme une bourrique. Ils travaillent leurs cuts dans la matière du son, c’est très spécial, infernal et fin à la fois. On finit par se faire avoir et par crier au loup. Ils ont ce sens du beat rebondi extraordinaire. On les voit camper sur leurs positions en B, avec «Psychic Chemist», du tout droit gratté au bottleneck, ils savent pousser un beat dans les retranchements du far out so far out.

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    Leur deuxième album s’appelle Taste For Evil et date de la même année. Il est important de savoir que le batteur Donald Hales (aka Donny Paycheck) est l’ancien batteur de Zeke, un nom qui parlera aux amateur d’extrême gaga-punk, celui qui adore foncer tout droit dans le mur. Quant à son frère Jason Cutthroat, il sort tout droit d’un film de George A Romero, et ce n’est pas peu dire. Rien qu’avec le morceau titre d’ouverture de bal d’A, la messe (noire) est dite. Aw, voilà le rock de tes rêves inavouables, ces deux mecs te ravalent la façade, ça joue puissant et par en-dessous, ils se glissent dans ta culotte mon gars et tu vas danser un drôle de jerk. Power & genius, voilà leurs deux mamelles. On dira la même chose du «Shake Move Howl Kill» qui suit, car c’est gratté dans le gras du bide, pas de pitié pour les canards boiteux, ils jouent aux riffs délétères, ces mecs te pillent la ville. Donald Hales retrouve ses marques avec l’effarant «Candy Cane» embarqué au punk’s not dead. Il riffent «Get Haunted» dans l’acier du coffre. On rêve d’écouter chaque jour des albums de ce calibre. Donald Hales amène «Out Of Control» au big drumbeat, ils remontent leur courant comme des Oasis ensanglantés, ils plongent leurs mains collantes dans les entrailles du big heavy rock, c’est assez intenable et leur délire finirait presque par friser le glam. Ils claquent leur «Black Candle» au hey hey hey, ils trempent cette fois dans le heavy boogie down, ils sonnent comme une hémorragie, ces dingues du rebondi créent leur monde. Il survolent ensuite notre pauvre monde avec «Medicine», une sorte d’extase ultraïque dévastatoire qui n’en finit plus de nous rappeler qu’il faut suivre ces deux mecs à la trace, car leur sens aigu du raw est le nouveau modèle du genre.

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    Et pouf vient de paraître leur troisième album, The King Is Dead. Pochette signée Raymond Pettibon. Ça rappellera des bons souvenirs. Cette fois, ils ont appelé Mike Watt en renfort pour rejouer tous les cuts de l’album précédent. Mais avec Mile Watt, ça sonne différemment. Le «Killing Time» d’ouverture de bal d’A est forcément stoogy avec Mike Watt dans les parages et son heavy bassmatic. Du coup Donny Paycheck bat le beurre comme Scott Asheton. Ils ont aussi des petits élans rockab comme le montre «Medicine» ou encore le «Black Candle» qui referme la marche de la B. Solid as hell et cool as fuck, ces mecs ont du son à revendre et une fantastique présence. Jason Cutthroat chante le morceau titre à la voix de psychopathe dégoulinant de stupre, ça joue sous un sacré boisseau, avec un son spongieux, profond et mal famé. «Out Of Control» sonne comme un hit inter-galactique, ah comme c’est bien rebondi, merci Jack Endino pour ce son de bass & beurre, c’est chanté avec retenue, comme feutré. Ces trois mecs cumulent les avantages : ils sont excitants, géniaux, épais et fiers à la fois. On entend rarement un son de batterie aussi touffu. Le «Get Haunted» qui ouvre le bal de la B paraît bien bas du front, têtu comme une bourrique, buté et obtus, comme joué par des dieux barbares, c’est le son des tribus antiques avec des éclairs soniques en forme de lames tranchantes.

    Signé : Cazengler, frotte-cul brother

    Cutthroat Brothers. Cutthroat Brothers. Lonestar Records 2019

    Cutthroat Brothers. Taste For Evil. Hound Gawd! Records 2019

    Cutthroat Brothers & Mike Watt. The King Is Dead. Hound Gawd! Records 2021

     

    Inside the goldmine - Hall or nothing

     

    Originaire de Pau, Alvaro Pétoniac s’était promu aventurier. Et la dernière région du monde qui permettait d’exercer ce métier était bien sûr la forêt amazonienne. Il fallait se défier des apparences car il n’avait rien d’une caricature. Il alla dans les faubourgs de Saint-Laurent retrouver des piroguiers qu’il connaissait. Il fallait négocier un prix. Il nous rejoignit une heure plus tard pour annoncer que le départ aurait lieu le lendemain, au lever du soleil. À notre grande surprise, les piroguiers étaient des blacks à peine sortis de l’adolescence.

    — Ce sont des Saramacas, nous dit Alvaro, des descendants d’esclaves marrons. Leur village se trouve en amont sur le fleuve. On y prendra du couac.

    Nous nous installâmes à bord de la pirogue. Nous n’emmenions que le strict minimum, c’est-à-dire un change, des barres vitaminées, du tabac, un petit lecteur de CD à piles, un seul CD et des médicaments qu’on entassait dans une touque, petit tonnelet en plastique dont le couvercle se visse hermétiquement. Il était fréquent de voir les pirogues chavirer dans les rapides, aussi était-ce le seul moyen de conserver les affaires au sec. Les piroguiers étaient au nombre de trois. Théo le ‘chef’ se tenait à l’arrière à la barre du moteur, et les deux autres à l’avant pour prévenir du danger des rochers. Nous remontâmes le fleuve pendant deux jours et bivouaquâmes la première nuit sur la rive côté français. Alvaro nous expliqua que de l’autre côté, le Surinam était en guerre civile. La deuxième nuit, nous accostâmes du même côté. Les trois piroguiers partirent à la chasse et revinrent avec un toucan abattu d’un coup de fusil à air comprimé. Ils le firent cuire dans une espèce de soupe très claire mélangée à du rhum et bien sûr, nous n’y touchâmes pas. Lorsque la nuit fut d’encre, la forêt sembla se mettre à vivre. Soudain nous vîmes apparaître un étrange personnage. Black, petit, chétif, difforme, il rappelait par certains côtés l’empereur d’Éthiopie, Haïlé Sélassié. Nous n’avions pas entendu arriver sa pirogue. Derrière lui se tenait un Indien de deux mètres au torse ceinturé de cartouchières et brandissant l’un de ces fusils mitrailleurs qu’on ne voit généralement que dans les films de type Rambo. L’Indien était le sosie de Chef Bromden, tout droit sorti du Vol Au Dessus d’Un Nid de Coucous. Alvaro nous murmura qu’il s’agissait de guérillos indépendantistes et nous ordonna de fermer nos gueules. Haïlé Sélassié approcha du feu et avec un grand sourire édenté, il déclara en broken English : «Give me youl money, youl cigalettes, youl passpolts and also ze woman.» Alvaro tenta de négocier, mais il n’y avait rien à faire, Chef Bromden venait d’armer sa culasse. Nous ouvrîmes les deux touques pour en sortir l’argent et les cigarettes. Nous lui donnâmes aussi le lecteur et le CD. À la vue du CD, son visage s’illumina. Calhol ! Calhol ! Yo, my gawdah ! Il nous serra à tous main et ne repartit qu’avec l’argent et les cigarettes.

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    Le cas Carl Hall est un mystère. Comment se fait-il qu’un Soul Brother de cet acabit soit tombé dans l’oubli ? D’autant que Jerry Ragovoy l’avait pris sous son aile pour produire les merveilles rassemblées sur l’indispensable You Don’t Know Nothing About Love - The Lomax/Atlantic Recordings 1967-1972. Pourquoi indispensable ? Tout simplement parce qu’il s’y niche pas moins de dix coups de génie, et c’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Les preuves ? Les voilà : dès le morceau titre d’ouverture de bal, on entend screamer un Soul screameur extraordinaire. C’est un fou de la glotte libérée, il hurle bien au-delà du grand doom de sexe. Voilà un screamer puissant et érotique, un rut-man exceptionnel. C’est un génie de l’intensité. Il hurle comme un goret de Camaret - You don’t know nothiiiing - Il revient par miracle à la raison pour dire don’t try. C’est un coup à faire exploser toutes les braguettes. Il s’en va hurler au sommet du slowah et ça te vibre les oreilles. Bill Dahl parle d’un stratospheric four-octave vocal range. Du jamais vu. Dahl soupçonne même que l’intensité de sa voix était a little too over the top.

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    Ça continue avec «Mean It Baby», même registre, génie de l’implacabilité des choses, il monte aussitôt à l’assaut - Hey girl you’re making your mind - Pure Soul de rêve ultra chantée, ultra classique et salement bien foutue. Comme ce mec peut être bon, ça va bien au-delà de toutes les espérances du Cap de Bonne Bombance. Carl Hall est une bête de Gévaudan, il explose les viscères des annales de la Soul. Tu veux du scream à la vanille ? Alors écoute «Just Like I Told You» et tu auras ta dose - Remember what I said - Et on retombe inexorablement dans le génie avec «He’ll Never Leave You». Il part en hurlette carabinée, il fait de la Soul hurlée à bon escient et ça gicle. Ce mec ne lâche rien, il consume toutes les couches de la stratosphère une par une, il va bien plus loin que Wilson Pickett, il transcende le screaming («It Was You (That I Needed)»), il incarne l’énergie de Dieu sur la terre. Il sait aussi faire la Soul de plume dans le cul («The Dam Busted») et danser comme le dieu Pan tout en hurlant à la revoyure. Il bat même Little Richard à la course («I Don’t Wanna Be (Your Used To Be)»), eh oui, il faut se faire à l’idée que Carl claque tout pour de vrai. Il est bel et bien le stratospheric four octave phenomenon. Et quand on écoute «Dance Dance Dance», on ne comprend pas qu’un géant comme Carl soit resté dans les catacombes de l’underground de la Soul. Tiens, encore un cut complètement explosé de hurlette démentoïde : «Sometimes I Do». One two, one two three, piano, bass, Carl ramène sa fraise et c’est atrocement bon, dansant et hurlé à la sauvageonne d’entente cordiale, il se paye même un petit coup de vrille d’oh yeah de carabinette fustigée et il screame tout ça à tue-tête. Il dégage Little Richard en touche et fait de l’ombre à Wilson Pickett. Et le voilà qui tape dans «The Long And Winding Road», il part jusqu’à l’horizon du vieux monde. C’est parce qu’il tape dans la démesure du scream que ça prend tellement de sens. Derrière, les filles font chauffer la marmite. Ah comme ce démon chante bien ! A long time ago et il s’arrache la glotte au sang tellement il pulse le beat turgescent de la mélodie, ça palpite au firmament et Carl fait régner dans cette cover cousue de fil blanc un violent parfum de magie. Il fait exactement le même genre de boulot qu’Aaron Neville. Il est certainement le secret le mieux gardé d’Amérique, un buried treasure enterré vivant. Tout le monde n’est pas aussi doué que the Bride de Kill Bill, celle qui contre toute attente a réussi à ressortir d’une cercueil enterré à dix mètres sous terre. Et comme dirait Dickinson, I’m not gone ! Carl passe à la postérité avec un hit de Soul pop intitulé «It’s Been Such A Long Way Home», mais il faut bien dire qu’avec un chanteur comme lui, ça prend des proportions homériques. Il transforme une modeste chanson en abomination concomitante, c’est même concomité aux mites, dévoré de l’intérieur, cette Soul pue le ponton des esprits de Seltz, le langage rue dans les brancards, il se veut pégasien, il s’arrache de la pampa de Léo, il cherche à gagner le cercle d’Aurore, oui, elle, la boréale, l’art d’Hall impose son règne dans les cervelles et curieusement, un mec coupe les cuts en disant okay, ce qui les rend inexploitables. Carl Hall reste victime d’on ne sait quoi. Trop brillant, sans doute. Puis il profite de «Time Is On My Side» pour ridiculiser le pauvre Jagger. Voilà comment se chante ce vieux Time. Si Jagger avait entendu cette version, il est évident qu’il n’aurait jamais osé taper dedans. Carl sonne exactement comme Aretha lorsqu’elle lâche la rampe, c’est le même genre de génie à la puissance dix, ou la puissance qu’on veut, à toi de choisir l’exposant, car Carl vrille l’Aretha, c’est dire si son stratospheric four-octave vocal range va loin. Incroyable témoignage que ce disque et un mec fait okay pour bien sabrer le cut. Carl tape encore dans les classiques avec «Need Somebody To Love». Il l’explose. C’est du psych-Soul d’exaction parabolique, il hurle dans le giron des girouettes, voilà encore un cut extraordinairement orchestré et rongé par une basse dévorante. Quel démon ! Ça se termine avec un «Change With The Seasons» de pure perfection et on entre dans un nouveau planétarium d’extension universelle, le son s’ouvre comme la Mer Rouge devant Moïse, ou comme un crâne sous la hache d’un barbare viking. Carl nous vrille à la fois sa Soul et les esprits, il va plus loin que tu ne l’imagines, et il te salue bien.

    Signé : Cazengler, Hall de gare

    Carl Hall. You Don’t Know Nothing About Love: The Loma/Atlantic Recordings 1967-1972. Omnivore Recordings 2015

     

    JIMI FREEDOM

    MARLOW RIDER

    ( Clip YT / Octobre 2021 )

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    Waow ! Quelle est cette panthère noire qui s'avance royale dans la jungle urbaine montreuilloise, first french city rock, méfiez-vous, méfillez-vous, cette indolence hautaine cache quelque chose de pas très rose, cette coiffure aux mèches inflammables rouge sang, ne serait-ce pas une prêtresse vaudou, à la regarder vous en oubliez ces morsures de guitare qui rythment sa marche, elle entre dans un bar et tout le monde reconnaît La Comedia divine grotte trockglodyte chère aux amateurs de rock'n'roll, bloquez l'image quelques secondes pour admirer son profil d'impératrice romaine, réenclenchez, vous découvrez ce qu'elle regarde, Tony Marlow et sa guitare, n'essuyez pas vos lunettes, cette vapeur mauve insidieuse qui baigne l'image n'est pas de la buée sur vos verres colorés, elle est la marque purple déposée voici plus d'un demi-siècle par Jimi Hendrix, Tony interprète un des morceaux de First Ride, premier album de Marlow Rider, glisse la caméra, Fred Kolinski trône derrière la batterie tel un juge des enfers, il ne joue pas, à chacun de ses mouvements, il donne l'impression d'émettre un jugement définitif sur toutes les actions de votre vie passée, à la contrebasse Amine Leroy tape cent coups férir, il est la vie, il est l'énergie, ne vous laissez pas emporter par la voix ample de Tony, tenez à l'œil l'égérie fatale au profil d'aspic, ses doigts laissent tomber une étrange poudre blanche dans trois verres posés sur le comptoir, et maintenant elle s'approche de la scène, tentatrice, nos trois hommes n'osent refuser, elle a enlevé ses lunettes noires, et ses yeux verts de vipère maléfiques les ont ensorcelés, ils trempent leurs lèvres dans ces flûtes emplies d'un liquide, bleu, rose et jaune, et brusquement tout change, Marlow n'a plus une guitare mais trois, Kolinski possède trois têtes tout aussi inquiétantes et impassibles, même vos oreilles sont obligées de croire vos yeux, ce ne sont plus des notes qui sortent de la guitare de Tony mais des coups de poignards acérés qui vous transpercent les synapses, la sorcière effectue quelques passes maléfiques, la musique grince à la manière de ces vis qui crissent sous le tournevis qui les emprisonne dans la gangue de bois des cercueils qui vont emporter votre raison, les doigts bougent et la réalité se distend et se distord, les images deviennent chaotiques, le son s'étire en miaulement de chat de gouttière en quête de femelle consentante qui fait durer la donation du plaisir ultime, vous n'y pouvez plus rien, vous êtes vous et vous êtes un autre, vous n'habitez plus vos chaussures et vous marchez en un pays inconnu, respirez tout redevient normal, un piège évidemment, montagnes russes acidulées, les altitudes qui suivront vous paraîtront plus élevées quand vous vous envolerez une deuxième fois, tout bouge, tout tourne, la diablesse s'est multipliée par trois, elle est devenue une trinité trismégiste, maintenant Kolinski à quatre têtes, la féline noire est devenue chef d'orchestre, d'un geste ample des deux bras elle pousse le combo vers les cimes de la folie, Kolinski tape plus dur, Amine possède cinq têtes et il se démène sur son up-right-bass comme s'il les avait toutes perdues, tous trois reprennent l'invocation au dieu mauve, '' Jimi Freedom '' hurlent-ils en chœur, pris d'une fureur démoniaque, une transe tourbillonnante emporte et triture les ondes sonores, votre conscience explose, mille de ses fragment explorent l'infini des espaces sidéraux, et lorsque tout s'arrête, ils ne sont pas tirés d'affaire, ils restent figés dans leur surmultiplication satanique, la mystery girl franchit le seuil de l'antre, non sans jeter un dernier regard aigu comme une flèche sur le tohu-bohu immobile qu'elle laisse derrière elle. Purpural psychadelic !

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    Damie Chad.

    Je vous livre le nom du grand sorcier manipulateur des images : Olivier Forest, fondateur du festival international de films sur la musique, pas tout à fait grand-public, des programmations alléchantes puisqu'elles privilégient '' les figures singulières, les odyssées électroniques et les cultures souterraines '' Olivier Forest est en outre programmateur de Grand Voisin, une salle de cinéma non commercial située à Paris.

     

    CHÂTEAU-THIERRY - 15 / 10 / 2021

    PUB LE BACCHUS

    MARLOW RIDER

    Marx l'a dit, de la théorie critique ( exemple : l'écoute de disques ) il est nécessaire de passer à la pratique ( exemple : concert live ) afin de garder les deux pieds ancrés dans la réalité. Nous lui faisons confiance, n'est-ce pas lui qui a déclaré, je cite de mémoire, : '' Un spectre hante l'Europe : le spectre du rock'n'roll '' . Voici pourquoi la teuf-teuf mobile bis fonce sans retenue sur la route de Château-Thierry, toute fière de sa nouvelle technologie, à peine tournez-vous la clef, qu'elle vous avertit que l'ordinateur de bord N° 1 et l'ordinateur de bord N° 2 sont en bon état de fonctionnement. C'est super vous croyez piloter un avion de chasse. Longtemps j'ai cru que le département de Marne était une zone désertique, je l'ai parcouru je ne sais combien de fois sans rencontrer la moindre voiture, même pas une âme humaine désespérée tentant l'auto-stop, mais non ce soir je ne cesse de croiser des véhicules en goguette.

    Sabine grand sourire aux lèvres ouvre la porte du Bacchus, tout de suite l'on se sent bien, l'on est presque chez soi. A part que chez moi il n'y a ni billard, ni les Marlow Rider qui s'apprêtent à donner un concert.

    MARLOW RIDER

    Ce sont eux, les mêmes que sur le clip, je le jure, Tony Marlow, sanglé dans sa veste d'officier de commando, sourire aux lèvres et tout fringuant, le charme indéniable de la tenue militaire. Amine Leroy contrebasse noire et chemise rougeoyante, Fred Kolinski statufié derrière ses fûts. Débutent par Debout, pour mettre les choses au poing, nous avertir qu'il est temps de se réveiller en notre ère de liberté étriquée, car demain il sera trop tard. Le deuxième set commencera par Shut up, fermez vos gueules en bon français, dédiés aux politiciens et aux docteurs véreux. Marlow Rider ne mâche pas ses mots. Ni sa musique.

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    Dans l'angle coincé entre un piano et le mur Fred ne bénéficie pas du meilleur emplacement, faut se tordre un peu le cou pour l'apercevoir, pourrait se plaindre, bouder, faire grève, peu lui chaut, il est devant, il est derrière, il l'est partout, à tel point que vous pourriez l'oublier, l'a transformé ses baguettes en truelles, et en maçon diligent et imperturbable il monte un mur, le fameux mur du son, une courtine, une enceinte de château fort, il ne pose pas les pierres, il les range avec une minutie précisionnelle extravagante, infatigable, n'empêche que l'air de rien, malgré sa tâche quasi-obsessionnelle il tient ses deux comparses à l'œil, ne les enferme pas dans la tour de guet qu'il érige, ne les tient pas prisonniers, depuis les remparts, il les laisse vagabonder à leur guise aux alentours de la place-forte, sont sous sa protection, ils ne risquent rien, tout leur est permis.

    J'ai dit mur, vous pensez à rigidité. Allez vous rhabiller. Si Fred use du fil à plomb pour ses édifications, Amine le transforme en élastique. Son engagement sur Sunshine of your love - n'est-ce pas un crime que de penser qu'une malheureuse contrebasse rockabillienne serait aussi à l'aise dans la monstruosité électrique de Cream – chacun des slaps d'Amine est un coup de boutoir, la muraille se gondole, elle recule et s'avance, elle bouge, elle ondule, elle twiste, elle se dérobe, elle revient, sous les doigts d'Amine la pierre s'anime, elle se mue en piliers torsadés, en cathédrale gothique, elle respire, elle palpite, elle se colorise, elle vous ensorcelle.

    Fred et Amine s'amusent comme des petits fous. Sont complices, marchent la main dans la main, jouent au chat et à la souris, Fred marque le point, Amine rajoute la virgule par dessous, la phrase n'est pas terminée, Fred en frappe trois en surplus, péremptoires et décisifs, genre c'est moi qui commande et toi qui obéis, alors Amine rajoute la suspension, échoïsation auditive, la pierre retourne à son état primitif de magma brûlant, elle n'est plus qu'un liquide qui se répand, vous enserre, se glisse, s'insinue en vous et une chaleur bienfaisante vous saisit, agite votre corps d'une fièvre chaude, vous atteignez un état second de béatitude, la beauté fougueuse du rock'n'roll vous submerge et vous emporte en un autre pays.

    Pour Tony Marlow cette pâte brûlante est un véritable tapis de pourpre, magique et volant, infesté de reptiles, une ordalie de guitariste, qu'il se doit de traverser avec aisance et imagination. Fender et solitude d'un côté, compagnons siens et complicité de l'autre. Sans eux il ne serait rien, avec eux il est torero au milieu de l'arène confronté à la ménade de taureaux sauvages qu'ils lâchent sans arrêt sur lui.

    Au four du chant et au moulin virevoltant de la guitare, Tony. La voix, il la prend à bras-le-corps, claire, nette, précise, s'en sert comme d'un couteau dans un duel à mort, chaque mot se doit d'être jeté, un coup de poignard donné de face mais que vous recevez dans le dos, un truc qui troue la peau, un appel bref qui résonne longtemps en vous dans les profondeurs de vos sensations. Qu'il chante en français ou en anglais. Ou alors en cette autre langue, cet espéranto du rock'n'roll qui s'appelle guitare. Car il n'est jamais trop guitard pour s'en servir.

    Quel festival ! Ce qui prime c'est la joie, de jouer et de la maîtrise, cette attention soutenue, les doigts qui obéissent à l'œil qui les surveille juste pour jouir de leur facilité à se mouvoir sur les cordes. Marlow est en grande forme, de temps en temps il descend de scène et gambade parmi le public, sourire aux lèvres et dextérité en bandoulière.

    Quel jeu ! Eruptif ! Pas de riffs, à la place une forêt touffue de notes, d'une précision absolue, non Tony ne joue pas de la guitare, il parle, s'exprime avec, l'a la hargne sèche, courte, brève, sans regret ni rémission, une explosion épileptique, dense et crue. L'a les mots blessants, les notes brutales qui vous cueillent au plexus et vous déstabilisent, un jeu radical, une oreille sur la batterie et l'autre sur Amine, Tony dans sa solitude exaltée de guitariste joue collectif, faut voir Tony et Amine se tirer la bourre, Amine a des coups de folie, il saute, trépigne la danse le scalp, lance les jambes en l'air en athlète de full-contact, dans ses instants la Fender gronde et s'étire, mi-tigre cruel, mi-chat langoureux, rien ne se calme mais Amine se rapproche de sa contrebasse pour la rassurer.

    Avec Fred c'est différent, tout est question de cadence et de respiration des plongeurs en apnée, celui qui descendra le plus profond : Tony, et celui qui restera le plus longtemps sous l'eau : Fred. Fred est le maître de l'horloge, l'impartit le temps et Tony objectivise cette durée, la remplit jusqu'à la gueule dune sarabande multicolore infinie, le prisonnier peuple sa cellule de rêves étincelants, de tours de passe-passe éberluants, et le gardien s'avoue vaincu un quart de seconde, cet atome de temporalité dont Tony s'empare pour pousser le bouchon de ses doigts un peu plus haut sur le manche, un peu plus bas au plus près de ses entrailles, mais Fred sans pitié abat le gong du ring, un à un, égalité partout. Balle au centre.

    Donc deux sets. Hendrixiens en diable et psyché infernal. Un Hey Joe, version française d'Hallyday, douceur mélodique des chœurs de Fred et Amine, un All along the watchtower - un brasier incandescent – un Red House monstrueux, une Vapeur mauve envoûtante, Marlow reprenant le timbre si particulier d'Hendrix, cette voix d'arbre creux qui sonnait si incisivement... Surtout pas de la copie. Le sang vicieux du vieux rock'n'roll et du rhytm'n'blues sont là, souvenons-nous que Jimi a accompagné Little Richard, et aussi cette ductilité péremptoire propre au rockabilly, cette alliance du chant irradiant et de l'instrument définitif, aussi les racines, témoin ce Crossroad hyper électrique de Robert Johnson, mais encore cette bluette – souvenons-nous qu'étymologiquement ce terme de vieux français est à l'origine du mot blues – Juste une autre chanson, ce slow sixties dans lequel la guitare de Tony résonne de toutes les tristesses et toutes les nostalgies mortifères du blues.

    Je terminerai par ce Fire apocalyptique, Tony Marlox au zénith, comment parvient-il à jouer à cette vitesse avec une si grande précision, sans s'embrouiller les doigts, c'est en ces instants que l'on prend conscience du rapport entre la tête et la main digitale, qu'un solo est autant une chose mentale que tactile, que ça se construit comme une pensée philosophique, pas à pas, en réorganisant tout l'acquis expérimental précédent pour le métamorphoser en nouveauté souveraine... Je vous laisse méditer.

    Ne croyez pas que je n'ai à dire que du bien de nos trois musicos. Sont de sacrés tricheurs. Non, ils ne jouent pas en playback, pire Tony planque un as de cœur dans son manche. Un trio de trois, subito ils sont quatre, peu de temps il est vrai, mais quand Alicia F quitte le stand de merchs pour chanter par deux fois en duo avec Tony sur Mutual appreciation et Born to be wild, et en solo I fought the law son titre fétiche, la merveille tombe sur vous, Quel naturel, quelle présence sur scène, juste poser la voix avec cette facilité déconcertante avec laquelle vous disposez les assiettes sur la table avant le repas, puis elle s'éclipse sans bruit pour ne pas se faire remarquer. Sortie totalement ratée, car les applaudissements crépitent et son nom est répétée bien fort.

    Sûr qu'il y a des disques qui peuvent changer une vie. Par contre certains concerts, celui-ci en était un, sont un flirt avec l'éternité .

    Damie Chad.

     

    CALIGULA

    French group de Montpellier formé en 2020, le nom m'a attiré, j'espère ne pas les rater lors de leur passage à Troyes le 11 décembre prochain, en leur tournée actuelle avec Bonecarver, au local des Boyans Coppers MC ( 77 Avenue Leclerc 10440 La Rivière de Corps ) Un premier titre sur Bandcamp en mai 2020, une superbe vidéo en mai 2021, et ce 23 Octobre sortie de leur premier EP Riddles.

    ELEVATION OF DILUSION

    CALIGULA

    ( Vidéo / WorldWide / Mai 2021 )

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    Rien de moins original et donc de plus difficile qu'un groupe de metal en train de jouer. Vous en regardez une vidéo, vous êtes conquis. Vous en visionnez mille, vous faites la moue. Tout vous semble mou. Mais là, chapeau bas. Brice Hinker c'est sous sa direction qu'a été réalisée l'artefact. L'a gardé tous les codes, la lumière bleutée, les musiciens pris un par un en train de jouer, dispatchés de tous côtés... Mais là le résultat est prodigieux. Comment a-t-il réalisé ce miracle. L'a d'abord mis beaucoup de noir dans son bleu, davantage d'opacité et moins de froideur. Les artistes porteurs de tenues noires, ne se détachent pas tant que cela du fond de l'image. Je devrais dire du fond des images. Le clip se présente en effet sous forme d'un montage très serré. Quand votre rétine a imprimé la vue qui monopolise son attention, il est déjà trop tard, l'on est passé à autre chose. Un deuxième secret, l'a été magnifiquement servi par la structure du morceau. L'on en viendrait à croire que d'abord il monté le synopsis des articulations des images et qu'ensuite le groupe a composé le titre en suivant scrupuleusement la cadence proposée. Evidemment il n'en est rien. Un deuxième atout, la voix du chanteur, ce mec ne growle pas, il possède une meute de loups sauvages disséminées en ses cordes vocales. Chaque fois qu'il émet son grondement l'on se croirait dans un roman de James Oliver Curwood en train de traverser les solitudes glacées du grand nord. Wild, very wild.

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    A ses débuts, Caligula se définissait comme un beatdown band. Avec raison. Ce n'est pas un hasard si dès la première image apparaît la batterie. C'est vrai que la frappe est dure, mais sèche, elle ne gronde pas, c'est-à-dire qu'elle ne s'amplifie pas pour mieux se dégonfler par la suite, un uppercut sur la mâchoire qui vous casse l'os mais c'est tout. Pas besoin de cinéma, pas besoin de s'appesantir, on vous frappe ailleurs, sur une autre partie de votre corps, aussi sèchement. Des manches de guitares percent l'obscurité, sont brandies telles des épées révélées par un éclair de lune dans un duel de nuit. Vous entrevoyez des torses, des T-shirts dont vous ne parviendrez jamais à déchiffrer le nom du groupe qu'ils affichent. Taches claires de bras et de visages, deux yeux noirs d'oiseau de proie qui vous fixent, et puis la photo de groupe, ce n'est pas souriez vous êtes filmés, mais quatre corps se tordent en même temps, quatre pattes terrifiques, avec derrière le corps velu des fûts, vous pressentez plus que vous ne voyez, l'ensemble forme une gigantesque araignée qui court vers vous, le cauchemar ne dure qu'une seconde, mais l'opérateur a pitié de vous, les images suivantes s'humanisent, on entrevoit des bustes et des visages d'êtres humains, c'était pour vous réconcilier avec la vie, profitez-en car ça ne durera pas, les images se désagrègent, le laps de temps qui les sépare est encore plus bref, chant et musique deviennent plus sauvages, non ce ne sont pas des hommes, mais une horde barbare qui fond sur vous pour vous anéantir, des cris qui sonnent comme des ordres, la musique est d'autant plus violente que les images ralentissent, guitares en haches d'abordage s'arrêtent une éternité au-dessus de votre tête, illusion votre crâne est fendu, une pomme dont un couteau sépare les deux moitiés, les images s'emballent, s'inversent, des éclats d'instruments braqués en gros plans vous tronçonnent la vue, tintamarre tonitruant de guitares, ils ne tirent pas sur les cordes, elles sont des enclumes et les bras tapent dessus tels des battoirs avec lesquels on assomme les bœufs dans les abattoirs. Vous les apercevez mieux, vous n'en êtes pas plus heureux, l'ennemi s'est rapproché, de brefs silences, des tambours de guerre, la blancheur d'une guitare, le maître hurleur plante ses yeux torves de hibou fou sur vous, sur sa gauche une rayure arc-en-cielique un peu trop rouge met en valeur la cruauté de son regard, un cri inhumain dans le lointain s'élève et s'éloigne, vous n'êtes pas digne de leur vindicte, vous ne seriez qu'un trophée indigne de leur valeur guerrière, sous le tumulte de la voix des doigts passent lentement au-dessus de cordes, à quoi bon se presser, leur victoire est certain, il faut savoir faire durer le plaisir de l'agonie, maintenant ils trempent leurs museaux féroces dans vos entrailles, ils se les disputent, se battent, la joie mauvaise du carnage, pas de véritable fin, les images s'arrêtent parce qu'il n'y a plus rien à montrer, le combat cesse quand il n'y a plus de combattants.

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    Prodigieux. Brûlant, une pile de centrale atomique en suspend. Une froideur monstrueuse qui vous pétrifie.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 3 )

    STATUT & STATUES DE STAR ( 1 )

    JOHNNY HALLIDAY

     

    Fin septembre, je roulais vers l'Ariège. Encore deux ou trois cents kilomètres, et je pestais, j'arpentais une zone morte, l'auto-radio n'arrivait pas à capter la moindre station, revenait sans cesse se fixer automatiquement sur France-Inter, y avait un mec qui parlait, racontait que vous ne trouveriez pas plus écologique qu'une Harley-Davidson dont le moteur ne tournerait plus jamais. Sur le coup je me suis demandé, quelle sorte de guy pouvait avoir intérêt à acheter une Harley qui ne roulerait pas. Vaudrait mieux s'offrir une bicyclette pensais-je, pourtant je déteste les vélos et n'arrive qu'à réprimer à grand-peine l'envie d'écraser les vélocipédistes que je croise... je ne comprenais rien, c'était un artiste qui parlait, un certain Bertrand Lavier, décrivait sa statue, fort mal, ce n'est que le lendemain en regardant chez un ami sur le net que je me suis aperçu que la représentation que je m'étais faite de l'objet était fausse, j'imaginais un manche de guitare horizontal de six mètres de long sur lequel était posée une moto, le gars devenait lyrique, une figuration de la route, de la liberté, du rock 'n' roll, en fait j'étais comme le gamin qui a récolté un zéro à son interro de math, il a trouvé le résultat du calcul algébrique, enfer et damnation, au lieu de le faire précéder du signe ''plus'' il a disposé le signe ''moins''. L'image est sans appel le manche de guitare mesure bien six mètres de long mais il est planté tout droit à la verticale, et surmonté d'une Harley ( fat boy pour les connaisseurs ), non elle ne roule pas sur les frettes. Au détour d'une phrase j'apprends que c'est un hommage à Johnny Hallyday. Je suis en retard de quinze jours, la statue a été inaugurée le 09 septembre dernier, en présence de Laeticia et d'Anne Hidalgo en même temps que l'esplanade Johnny Hallyday, sise près de Bercy, non la moto ne s'est pas décrochée durant la cérémonie, elle n'est pas tombée sur la politicarde, c'eût été marrant. Jouissif. Cela aurait certainement plu à Eddy Mitchell qui déclara lors d'une interview que ce monument était une catastrophe.

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    Personne ne possède le savoir universel. Bertrand Lavier explique qu'il a dû se documenter sur Johnny Hallyday qu'il ne connaissait pas bien. Je ne lui en veux pas, pour prendre mon cas personnel j'ignorais tout de Bernard Lavier. Me suis renseigné. Dans les encyclopédies on le classe parmi les réalistes, des descendants, des répétiteurs, des copieurs de Duchamp qui s'imaginent que l'art est dans le pré de la facilité, mettent en scène, exhibent les objets de notre quotidien, dans ma nomenclature à moi j'appelle cela l'art de centre aéré. Je sais de quoi je parle. J'ai dirigé de ces structures durant des années. Les journalistes s'extasient devant l'une des dernières sculptures de Lavier, une enclume posée sur un réfrigérateur, pour rester dans la musique il a aussi peint un piano en bleu... Un ange passe, aux ailes cassées.

    Ce n'est pas que je sois réfractaire à l'art moderne, mais que l'on privilégie l'idée, le symbole, ou même ces deux notions considérées en tant qu'acte efficient capable de transformer le monde et même de le changer radicalement au dépend de la création d'une forme nouvelle me laisse songeur... Ne croyez pas non plus que je sois heureux lorsque l'art vise à la reproduction de l'identique. Qui n'est qu'un autre aspect du réalisme.

    Le totem laviérien n'est pas le premier hommage sculptural rendu à Johnny Hallyday. En voici un autre. Très différent. Il n'est pas situé à Paris, reine du monde, mais en Ardèche. Ce département dont Stéphane Mallarmé qui y résida disait qu'il résumait toute sa vie : l'Art et la Dèche.

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    Les artistes auraient-ils meilleur goût que les fans ? Suffit-il d'aimer pour mieux exprimer son amour ? Ce jour-là Pierre Regottaz âgé de soixante-seize printemps avait le cœur gros. Il rentrait de Paris où il s'était rendu pour assister aux cérémonies du 09 / 12 / 2017 initiées en l'honneur de la disparition de Johnny. Le bourg de Viviers est une terre hallydayenne, c'est-là que résidait Huguette Clerc, la mère du chanteur, Long Chris évoque cela dans son livre A la cour du roi Johnny. Comment l'idée est-elle venue à l'esprit de Pierre Regottaz, je n'en sais rien, Johnny se devait d'avoir sa statue à Viviers. Un geste de fan. Un geste de fans. Une souscription est ouverte, trois cents participations, afin de permette au sculpteur Daniel George de se mettre au travail. La statue sera réalisée en résine, elle avoisine les trois mètres, elle sera inaugurée le 24 juin 2018. Beaucoup de monde. Beaucoup de déçus. Le constat est sans appel, elle ne ressemble pas à Johnny, pas le corps, la tête, à tel point que Daniel George opine du chef - sachez apprécier ses sculptures de terre cuite, matière qui selon ses craquelures d'argile donne une patine d'outre-monde presque d'outre-tombe à ses représentations de jeunes femmes – il en recommencera une autre. Est-elle meilleure que la précédente ? L'idée de base était de reproduire un Johnny de cinquante ans. A mon humble et péremptoire avis, z'auraient dû profiler un Johnny bien plus jeune, car à rentrer dans l'immortalité autant que ce soit dans la pleine jeunesse... Le fait que la statue soit exposée devant une pizzeria n'aide pas à la contemplation extatique. Mais au moins le rapport avec Johnny s'impose beaucoup plus. Je ne pense pas que ce soit la meilleure œuvre de Daniel George, loin de là, mais elle respire une honnêteté empreinte d'une naïveté populaire bien plus authentique que l'esbroufe de la précédente. C'est mon avis et je le partage. Existe-t-il une véritable différence entre art officiel et art populaire ?

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    Daniel George sculpteur sur bois n'a pas oublié de munir Johnny de la croix qu'il portait régulièrement autour du cou, Jean-Pierre Coniasse, chanteur et sculpteur sur bois a revu la babiole en grand, armé d'une tronçonneuse, il a laissé le personnage Johnny de côté mais a gardé le bijou directement taillé dans un tronc d'arbre, doit avoisiner les deux mètres, quoique je ne sois nullement chrétien, ce Christ crucifié avec sa guitare me semble porter bien davantage que les œuvres de Daniel George et de Bertrand Lavier, un peu de l'esprit ( pas saint du tout ) iconoclaste et rebelle du rock... La chanson de Johnny Jésus Christ (est un hippie, il aime les filles aux seins nus) fut à sa sortie ostracisée sur les ondes officielles...

    La plus ancienne statue de Johnny que je connaisse remonte à plus de vingt ans avant sa mort. Alain Dua a assisté à plus de cent cinquante concerts de Johnny. Un mordu, un fan. L'a même suivi jusqu'aux USA. Une expéditions mémorable, deux mille admirateurs français traversant l'Atlantique en avion pour assister à un concert de Johnny à Las Vegas. Mythologie elvisienne oblige ! L'évènement avait troublé les amerloques. Mais pas le concert. De même pour les fans. Johnny s'était trompé de set-list. L'on attendait un tour de chant d'Hallyday, l'on eut droit à Johnny interprétant des succès américains, de Creedence Clearwater Revival à Elvis. Les américains avaient la même chose chez eux, mais en original. Quant aux fans ils n'ont pas reconnu leur Johnny trempé et dégoulinant de sueur qu'ils attendaient. Ce n'était pas Johnny-rentre-dedans mais Johnny-y-va-mollo. Le CD Live du concert vous laisse un goût d'inachevé dans la bouche, un creux à l'estomac que plusieurs écoutes ne gomment pas. Johnny en aura conscience, il enverra un billet gratuit d'un de ses prochains spectacles à tous ceux qui avaient fait le déplacement.

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    C'était un coup foireux, pourtant Alain Dua rentre de Las Vegas gonflé à bloc, désireux de rendre un hommage à son idole dont il est fan depuis plus de trente ans. Premier concert en 1962. Ce sera une statue en bois. Ce n'est pas un hasard. Alain Dua est propriétaire d'une entreprise d'abattage de bois. Il fournit le bois à deux copains sculpteurs, pas n'importe quoi, du Cèdre du Liban. Pour Johnny on aurait plutôt opté pour du séquoia. Elle est achevée en 1997, et placée devant son entreprise sise à Challes-les-eaux en Savoie. Les fans viennent s'y recueillir et y déposer des fleurs. Johnny en personne et en tournée l'a vue et appréciée.

    C'est la plus belle de toutes. Ce n'est pas Johnny rocker, mais Johnny country. Peut-être même Johnny HillbiIly, tient sa guitare comme un fusil. Il ne ressemble pas à Hallyday mais à Daniel Boone. A un cowboy, avec sa main à la ceinture. L'esprit de l'Amérique, la grande, la mythique, la mythifiée, oui c'est une représentation de l'Amérique, non pas parce que l'on reconnaît facilement le chanteur, mais parce que ce morceau de bois incarne à la perfection l'imagination de Johnny lorsqu'il pensait à l'Amérique. Certes elle n'est pas parfaite, il vaut mieux la voir sur un certain angle que sur d'autres surtout dans sa rusticité toute nue, débarrassée de ses grands panneaux blancs quasi-publicitaires qui soulignent au grand feutre rouge ce que la statue évoque toute seule d'elle-même.

    Ne soyez pas en pleurs parce que cette chronique se termine, il existe d'autres statues de Johnny, vous en reparlerai en une prochaine livraison...

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

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    EPISODE 03

    RETOUR A PARIS

    C'était l'Elysée. Notre présence immédiate s'avérait indispensable. Joël nous reconduisit à notre véhicule. Nous n'avions pas à nous inquiéter, aussitôt rentré il motiverait un groupe d'étudiants dans le but d'organiser une surveillance H24, un poste de guet relevé toutes les trois heures, avec rondes régulières sur la lisière du Bois du pendu. Le fantôme de Charlie Watts n'avait qu'à bien se tenir.

    Le moteur de la Lambor lancée à fond à contre-sens sur la bande d'arrêt d'urgence fit merveille. Nous n'eûmes qu'a signaler un incident minime, une anecdote subalterne qui risque d'arracher un sourire aux lecteurs de ces lignes. Dès que nous quittâmes le périphérique, nous nous retrouvâmes bloqués sur un boulevard, à l'arrêt, dans un encombrement monstrueux. Nous n'avancions plus. Le Chef alluma un coronado :

      • Agent Chad, savez-vous comment Alexandre le Grand a forcé le passage du Granique ?

      • Bien sûr Chef, il a lancé son cheval en premier dans le fleuve et la cavalerie a suivi !

      • Bien, agent Chad, je vais donc suivre cet illustre exemple, vous jouerez le rôle de la cavalerie, tenez-vous prêt.

    Tranquillement le Chef ouvrit la portière, descendit sur la chaussée, et s'en alla frapper à la vitre d'une ambulance deux ou trois voitures plus loin.

      • Ne vous dérangez pas, dit-il de son ton le plus aimable, je viens juste vous emprunter votre gyrophare aimanté, qui ne vous sert à rien, puisque vous êtes arrêté.

    Mais le gars ne l'entendit pas ainsi, il descendit de son véhicule et s'interposa entre le Chef et son gyrophare.

      • Vous êtes totalement fou ! Je transporte un blessé grave et je ne vous permets pas de...

      • Veuillez me pardonner, répondit le Chef d'un sourire avenant, je comprends votre situation, je puis y remédier facilement, sans préavis il ouvrit la porte latérale, sortit son Beretta 92 et aligna trois bastos pile dans le crâne du blessé qui cessa de geindre.

      • Voilà, il est mort, transportez-le immédiatement à la morgue, vous gagnerez du temps, vous n'avez plus besoin d'attendre des heures aux urgences !

      • Oh ! merci - le gars admiratif lui tendait de lui-même le gyro – prenez-le, ma femme sera si contente de me voir rentrer de bonne heure pour une fois !

    Autour de nous les voitures affolées se serraient les unes contre les autres ou se faufilaient sur les contre-allées pour s'écarter du Chef qui revenait vers moi pistolet ( packin' mama ) au poing, il reprit sa place à mes côtés non sans avoir pris le temps de poser le gyrophare sur le capot, je profitai de l'espace dégagé pour, klaxon à fond, arracher la Ghini, quelques minutes plus tard nous franchissions le portail de l'Elysée. Mais après cet intermède cocasse, passons aux choses sérieuses.

    UNE ENTREVUE ERUPTIVE

    Le Président du Sénat squattait déjà le bureau du Président de la République tragiquement disparu. Il n'en avait pas l'air plus heureux, le visage blême il arpentait la pièce sans rien dire, les chiens qui s'étaient sagement assis sur son bureau le suivaient du regard, étonnés. Manifestement il avait pris un rail de cocaïne aussi long que la ligne de chemin de fer qui dessert la ligne Paris-Cherbourg. Nous avait-il seulement aperçus ? Le Chef alluma un Coronado, juste pour passer le temps.

      • Ah, enfin vous voilà !

    Ce n'était pas à nous qu'il s'adressait, mais à une espèce d'individu tout maigre, tout chétif, la figure ravagée de tics qui venait de prendre place dans un fauteuil en face de nous et qui de toute l'entrevue n'ouvrit pas la bouche. Le Président en personne nous fit l'honneur de procéder à notre interrogatoire :

      • Alors vous l'avez-vu ce Charlie Bats ? aboya-t-il

      • Bien sûr, généralement quand on charge les agents du SSR d'une mission, nous l'accomplissons !

      • Vous l'avez donc attrapé !

      • L'agent Chad ici présent l'a saisi par le bras.

      • Il est donc notre prisonnier !

      • Pas du tout !

      • Comment cela ?

      • Pour une simple raison, ce n'est pas un être humain, c'est un fantôme !

      • Ah ! Ah ! Parfait, parfait ! Si c'est un fantôme nous n'avons plus besoin de vous. Vous pouvez disposer. Un autre service plus adéquat que le vôtre s'en chargera. N'oubliez pas de prendre vos cabots sur mon bureau !

    LE SANCTUAIRE

    Nous étions un peu abasourdis, nous nous installâmes dans la Lambor, mais lorsque je demandai au Chef la direction à prendre il n'eut pas le temps de répondre, Molossito et Molossita se mirent à aboyer frénétiquement, je compris immédiatement, il suffisait de se laisser guider. Les braves bêtes avaient leur code secret, chacun de leur côté le museau collé à la ville ils aboyaient lorsqu'il fallait emprunter une nouvelle artère, deux jappements de Molossito je tournais à gauche, un seul aboiement de Molossita je virais à droite. Evidemment ils ignoraient superbement les sens interdits, ce qui mettait un peu de sel dans cette traversée de Paris qui nous mena jusque dans le dix-huitième. Brutalement ils se turent je me hâtais de stationner devant l'entrée d'un garage. A peine furent-ils sur le trottoir qu'ils s'enfuirent à fond de train, de loin nous les vîmes entrer dans une boutique.

    • C'est donc vous les maîtres de ces deux adorables toutous - les deux secrétaires de l'agence de location d'appartements, elles avaient coiffé la Sainte-Catherine depuis au moins quarante ans, étaient à genoux en train de les caresser - Molissito leur léchait la figure avec fougue, ils sont venus ce matin, nous avons eu du mal à comprendre ce qu'ils voulaient, à la fin nous les avons suivis, se sont dirigés tout droit vers la vieille ruine, c'est ainsi que nous l'appelons, en si mauvais état que nous ne la proposons plus depuis longtemps à la clientèle, nous pensons que c'est le jardin qui leur a plu, des chiens très intelligents, ils ont fait le rapport avec le logo sur le panneau délavé ''A Louer''' posé sur la grille et celui qui est peint sur notre devanture. Depuis des années personne n'en veut, le propriétaire est mort depuis une dizaine d'années, un vieux toqué, aucun héritier ne s'est manifesté, nous vous la cédons pour un euro symbolique, voici la clef, c'est juste entre le numéro 17 et 19 de la rue.

      L'adresse était étrange, mais nous trouvâmes facilement. Une grille rouillée fermait un étroit passage qui débouchait sur un jardin envahi d'une folle végétation, contre un mur était adossé une masure de planches au toit goudronné crevé mais les chiens la dédaignèrent et se faufilèrent parmi les hautes herbes folles et les arbustes touffus, ils s'arrêtèrent devant ce qui dégagé d'un amoncellement de branches d'arbres qui le dissimulait se révéla être un trou dans lequel ils sautèrent sans hésitation. Nous les imitâmes, ce n'était pas bien profond et fûmes tout étonnés de nous trouver devant une porte blindée muni d'un volant que je me dépêchai de tourner. Nous entrâmes. Le vieux n'était pas si fou que cela, un gars prévoyant, l'avait aménagé un abri anti-atomique dans son carré de choux, assez spacieux, l'on se serait cru dans un sous-marin !

      - Une cache idéale, s'extasia les Chefs, félicitations les cabotos, retournons vite à la boutique signer le contrat !

      - Nous savions que vous aimeriez, s'exclamèrent les secrétaires, la baraque est un peu vétuste certes mais si romantique, Colette donne un biscuit aux toutous !

      Ils le croquèrent sur la banquette arrière de la Ghini, le Chef venait de recevoir un SMS : Charlie Watts fait des siennes, venez vite, RDV Bois du Pendu. Joël.

      A suivre...

  • CHRONIQUES DE POURPRE 525 : KR'TNT ! 525 : DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN / BURN TOULOUSE + SABOTEURS / St PAUL & THE BROKEN BONES / ROCKABILLY GENERATION NEWS 19 / LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS / GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 525

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    14 / 10 / 2021

     

    DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN

    BURN TOULOUSE + SABOTEURS

    St PAUL & THE BROKEN BONES 

    ROCKABILLY GENERATION NEWS 19

    LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS

    GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

     

    All the Lonely people

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    Tout est symbolique dans ce concert de Destination Lonely au Ravelin : relance de la noria gaga-punk après un an de silence étourdissant, rétablissement du contact avec un grand esprit disparu, ouverture du set avec un «Lovin’» qui ouvre aussi cet effroyable album qu’est Nervous Breakdown, resardinage dans un bar plein comme un œuf où respirer devient un exploit, il fallait bien pour synchroniser tout ça un son d’exception et boom c’est la barbarie sonique de «Lovin’» qui s’en charge.

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    Fils spirituels des Cheater Slicks, les Destination Lonely appliquent la même recette, deux guitares une batterie, avec une raison d’être : le blast gluant envenimé d’abominables fizzelures de wah. Lo’Spider mesure trois mètres de haut et crounche son cut comme le Saturne de Goya, ses dents étincellent dans le feu des spots, il love son «Lovin’» à la folie, il y met tout le désespoir du monde, il tape ça à l’hypertension, on n’aurait jamais cru ça de lui.

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    Puis ils vont enchaîner les brûlots, sans pitié ni remords, ces trois vétérans du gaga-punk inféodés à la pire engeance sonique des Amériques foncent dans le tas pour le plus grand bonheur d’une assistance littéralement engluée à leurs pieds. Burn Tooloose, c’est un fantasme qui prend ici son sens. Ça rôtit de plus belle avec l’«I Don’t Mind» tiré de l’album précédent puis ils enchaînent avec l’excellent ta-ta-ta de reins brisés, «Don’t Talk To Me» sorti en single, ils peuvent se payer ce luxe du tatata qui retombe sur ses pattes car le barbare Wlad joue bas et frappe à bras raccourcis, il y a du Bob Bert dans cet épouvantable démon.

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    Lo’Spider et Marco Fatal qui joue de l’autre côté se partagent le butin des cuts et il ne faut espérer aucun répit. Ils perpétuent la vieille tradition des sets gaga-punk qui ne font pas de prisonniers, comme aiment à le dire les commentateurs anglais. Et puis voilà cette version littéralement dégueulée d’«I Want You», chantée au cancer de la gorge avec des remugles de want you, ça coule avec des grumeaux de power et des molards de wah, pas facile de rendre hommage aux Troggs, mais leur sens aigu de la heavyness redore le blason du vieux symbole caverneux. Ils passent par une série de heavy blues envenimés, «I’m Down», «Waste My Time» et «Mudd». Ils bouclent ce set qu’il faut bien qualifier de surchauffé avec un «Gonna Break» victime de surtension et un «In That Time» dédié à Gildas et visité par des vents d’apocalypse.

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    Autant le dire tout de suite, les deux cuts qui ouvrent le bal de No One Can Save Me paru en 2015 sont des coups de génie : «Freeze Beat» et «Gonna Break».

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    C’est embarqué pour le Cythère des enfers aussi sec et c’est tout de suite explosif. Pas de meilleur moyen de plonger dans le bain, les deux guitares se mettent en branle pour une purée métronomique, avec des clameurs dans tous les coins. On comprend que ces trois mecs n’ont écouté que des bons albums. Ils aplatissent leur Freeze Beat dans un climat d’apocalypse. Le «Gonna Break» est du même acabit, c’est d’une violence peu commune, ça drive au plus près de la corde, ça dépote du naphta dans le gaga push, no way out, c’est leur mood, ils ne veulent pas qu’on s’en sorte, les solos flashent de plein fouet. On trouve un peu plus loin une autre monstruosité, «Black Eyed Dog», ils vont au fond du son avec de la ferraille en surface. On croyait que ce chaos génial était réservé aux princes du gunk punk américain, voilà la preuve du contraire, «Black Eyed Dog» dégueule bien. Lo’Spider le bouffe de l’intérieur avec un solo de renard du désert féroce et hargneux à la wah mortifère. C’est sur cet album que se trouve «Mud», le heavy blues que chante Marco Fatal, ils vont loin dans les méandres du mad muddy Mud, c’est screamé dans la meilleure tradition. Encore du trash maximaliste avec «Now You’re Dead», ils se payent même le luxe d’une petite escalade de trashcore. «Outta My Head» est vite embarqué au wild shuffle de gunk punk undergut, nouvel hommage aux princes du genre, ça file bon vent, ça fend la bise, ça te rentre dans la culotte et la wah revient te lécher la cervelle. Ils tartinent tant qu’ils peuvent, avec un Marco Fatal qui gueule comme un veau qu’on amène à l’abattoir. Il sent la mort dans «No One Can Save Me», alors il chante comme un dieu.

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    Paru en 2017, Death Of An Angel grouille aussi d’énormités à commencer par ce «Staying Underground» qui non seulement rôtit sous le soleil de Satan, mais qui perpétue bien la tradition du feu sacré, car là-dedans ça chante à la hurlette de Hurlevent. La guitare fait le sel de la terre. Retour aux enfers un peu plus loin avec «I Don’t Mind», et ça grésille dans le jus d’I don’t mind, ça hurle sur le bûcher, l’immense Lonely chante comme Jeanne d’Arc, c’est sûr, et les raids de guitare sont faramineux. On croit entendre une sorte de nec plus ultra de la folie sonique telle que définie par les Chrome Cranks, ‘68 Comeback et les Cheater Slicks. D’ailleurs, le «Dirt Preacher» d’ouverture de bal d’A est une cover des Gibson Bros. En B, on tombe nez à nez avec l’épouvantable «Only One Thing», tartiné de miel avarié, c’est un festin de barbarie primitive, ça grouille des finesses de licks, de petits phrasés indicibles, ça joue toujours dans le deepy deep du climaxing de watch me bleeding, alors on prie Dieu pour que tous nous veuille absoudre. Retour au purulent de basse fosse avec ce close to you de «Waste My Time», et toujours cette fabuleuse présence de la disto onctueuse et définitive, si bien calibrée dans l’écho de temps.

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    Attention, le Nervous Breakdown paru l’an passé est un gros album. A fat one. Pas seulement parce qu’il est double. Disons-le clairement : leur cover d’«I Want You» frise le génie purulent. C’est tout simplement le son dont on rêve la nuit. Même le «Lovin’» d’entrée de jeu vaut n’importe quel heavy sludge américain. Ils envoient une belle giclée de wah au plafond. Leur son lèche les bottes du diable. Tout sur cet album est joué au maximum des possibilités, surtout «Ann». Ils amènent leur morceau titre aux pires gémonies de génome, c’est inimaginable, ça riffe dans l’os de l’ox, ça blaste à gogo, ça vise l’ultra-saturation en permanence. On va de cut en cut comme si on sautait de brasier en brasier - Walking on gilded splinters - ces mecs transcendent l’idée du son en dignes héritiers de Ron Asheton et des anges déchus de l’underground. Ils flirtent en permanence avec le génie sonique pur. Même une balade incertaine comme «Day By Day» sonne comme un truc indispensable. «Je M’en Vais» est encore un baladif noyé dans l’écho du Voodoo et chanté en français. Dans sa petite pop de quand je t’ai dit que c’était pour la vie, il fait tout rimer en i, avec c’est fini, avec je n’ai plus envie, ils font du heavy Ronnie Bird de la fin du monde. Fred Rollercoaster blows «Sentier Mental» au sax et «Schizo MF» sonne comme un coup de beat in the face atrocement raw, big bad sludge hanté au ta ta ta. Ils écrasent «In That Time» au fond du fourneau avec du scream et des jus de guitare infects. Et soudain l’album décolle comme un immense vaisseau en feu, c’est extrêmement sérieux, bien investi, ça screame dans la matière du son avec des élongations de killer solo flash qui explosent toutes les attentes. Ces trois mecs ont avalé toutes les influences pour en expurger le prurit extatique, ça flirte avec la folie des Chrome Cranks, ça monte en intensité et le «Trouble» qui suit repart de plus belle, c’est du jus de déflagration, épais et noirâtre, ils sont dans l’excellence dévastatoire, ils jouent la carte du rentre dedans avec des killer solo flash qui n’en finissent plus de remettre toutes les pendules à l’heure. Ils tapent plus loin un heavy prog de six minutes, «Electric Eel», qui est aussi le nom d’un gang mythique. Ils s’amusent bien. Ils sont les rois du monde, mais ils ne le savent pas. D’ailleurs, ils s’en foutent. La wah prend le pouvoir. C’est un cut qui va longtemps te coller à la peau. Ils jouent dans un au-delà du son, ils jouent à la coulée du son, c’est quasiment organique. Certainement le meilleur hommage jamais rendu au wah-man par excellence, Ron Asheton. Ça dégouline de génie, ils jouent à l’esprit-es-tu-là. C’est la mouture ultime du son, la rédemption des oreilles, on les entend chanter dans la coulée, c’est comme s’il réinventaient le power, comme si pour eux la fournaise était un jeu. C’est la suite de Fun House avec du spirit et des voix, celles que Jeanne D’Arc entendit, même sur son bûcher.

    Signé : Cazengler, sans destination

    Destination Lonely. Le Ravelin. Toulouse (31). 18 septembre 2021

    Destination Lonely. No One Can Save Me. Voodoo Rhythm 2015

    Destination Lonely. Death Of An Angel. Voodoo Rhythm 2017

    Destination Lonely. Nervous Breakdown. Voodoo Rhythm 2020

     

    Le Moman clé - Part Two

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    Sort ENFIN un book sur Chips Moman : Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music. L’auteur on le connaît bien, c’est James L. Dickerson qui dans Going Back To Memphis nous racontait déjà l’épisode du redémarrage foiré de Chips à Memphis dans les années 80.

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    Dickerson, qu’il ne faut pas confondre avec Dickinson, pose sur Memphis le même regard que Robert Gordon, le regard d’une homme passionné par les artistes qui ont fait de cette ville le berceau d’un phénomène mondial qu’on appelle le rock’n’roll. Il utilise les mêmes méthodes que Gordon : il s’amourache des disques et s’en va rencontrer, quand ils sont encore en vie, ceux qui les ont enregistrés. Puis il rassemble tous ces portraits et nous donne à lire l’excellent Goin’ Back To Memphis, une somme qu’il faut ranger sur l’étagère à côté d’It Came From Memphis et de Memphis Rent Party (Robert Gordon), des trois tomes de Peter Guralnick (les deux Elvis et l’Uncle Sam), du Hellfire de Nick Tosches et bien sûr du I’m Just Dead I’m Not Gone de Jim Dickinson. Le héros de Dickerson n’est autre que Chips Moman et ça tombe bien, car il s’agit d’un vrai héros. La dernière image du livre nous montre Chips, sa femme Toni Wine et l’auteur assis tous les trois sur une balancelle, sous le porche de la Moman farm in Nashville, 1985. Cette image illustre bien la force du lien qui unit Chips et l’auteur. On peut aussi dire de ces pages consacrées à Chips qu’elles complémentent plutôt bien l’ouvrage que Ruben Jones a consacré au studio American et aux Memphis Boys (un ouvrage qu’on a d’ailleurs bien épluché dans l’hommage à Reggie Young mis en ligne sur KRTNT 403 le 24 janvier 2019).

    Le saviez-vous ? Chips portait une arme sur lui, un petit calibre 25 automatique fourré dans la poche arrière de son pantalon. Il l’expliquait ainsi : «Je sais me battre et prendre une raclée, mais je ne laisserai personne me buter. Si je tire, c’est pour buter celui qui voudra me buter.» Dickerson nous rappelle que Chips a collectionné les hits de 1968 à 1971 : 26 disques d’or pour des singles et 11 pour des albums. Avec American et les Memphis Boys, il a réussi à loger 83 singles et 25 albums dans les national charts. Joli palmarès pour un petit studio de Memphis. Il faut aussi savoir que Chips indiqua l’adresse d’une vieille salle de cinéma au 924 East McLemore à Jim Stewart et Estelle Axton quand il les entendit dire qu’ils cherchaient un local pour monter un studio. Il s’agit bien sûr de Stax. Ils formaient tous les trois une drôle d’équipe : Chips avec ses mauvais tatouages et ses réflexes de zonard (teenage vagabond), joueur invétéré (cartes et billard) et Jim Stewart le banquier aux manières bien lisses. C’est après leur brouille que Chips monte American et qu’il enregistre et produit une hallucinante kyrielle d’artistes, dont bien sûr Elvis. Chips dit d’Elvis qu’il n’était pas le plus grand chanteur du monde, mais il avait un son - J’ai travaillé avec des gens plus doués que lui, mais aucun d’eux n’était plus célèbre - C’est du Chips. D’aucuns disent qu’avec Chips, Elvis enregistra ce qu’il avait fait de mieux depuis le temps des Sun Sessions.

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    Quand Chips apprend qu’Elvis ne veut pas revenir chez lui à American et qu’il va enregistrer chez Stax avec les Memphis Boys, il décide de lâcher l’affaire, se sentant trahi, à la fois par ses musiciens et par la ville de Memphis. Cette nuit-là, il fit ses bagages. Le dernier client d’American fut Billy Lee Riley, avec «I Got A Thing About You Baby».

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    S’ensuit un épisode que Ruben Jones ne détaille pas trop dans sa bible : le retour de Chips à Memphis. Par contre, Dickerson peut entrer dans les détails car il en est l’artisan. L’aventure commence par une interview. Dickerson est journaliste. Il demande à Chips s’il regrette sa décision d’avoir quitté Memphis. Chips lui répond que c’était une grosse connerie. Depuis il a enregistré à Nashville, mais dit-il, my music is in Memphis. That’s where I learned it, that’s where I felt it - Puis Dickerson monte un projet fou : faire revenir Chips à Memphis en tant que héros de la scène locale, alors il mouille le maire Dick Hackett dans le projet. Hackett est intéressé et propose un bâtiment. Moman accepte de rentrer à Memphis et s’installe au Peabody, en attendant que son studio soit prêt. Il veut redémarrer avec un gros coup : la réunion des surviving stars of Sun Records. Et voilà que Jerry Lee, Cash, Roy Orbison et Carl Perkins radinent leurs fraises. Uncle Sam radine également la sienne. Memphis was ready to roll the dice. Chips met en boîte le Class Of ‘55 des Four Horsemen et à sa grande surprise, les gros labels font la moue. Ça n’intéresse personne ! Effaré, Chips voit revenir les réponses négatives. Ça sort trop de l’ordinaire. Ils ne savent pas comment commercialiser un tel projet. Le plus drôle de cette histoire est que les gros labels avaient dit la même chose à Uncle Sam en 1954. Invendable ! Alors Chips monte America Records avec des partenaires financiers et sort son Class Of ‘55 dont personne ne veut. Il décide à la suite d’enregistrer un nouvel album avec Bobby Womack pour MCA Records. Il tente aussi de proposer Reba &The Portables qu’il vient de signer à des gros labels, mais ça ne marche pas non plus. Womagic sort en 1986. C’est le troisième album que Chips produit pour Bobby qu’il considère comme l’un des géants de son temps.

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    Et puis un soir, Gary Belz qui fait partie des partenaires d’America appelle Chips. La conversation tourne au vinaigre et Selz traite Chips de mortherfucker. Chips raccroche calmement, monte dans sa bagnole et va trouver Selz au studio Ardent. Il entre et lui colle son poing en pleine gueule. Puis il lui dit : «Quand tu veux m’insulter, fais-le devant moi - You call me a name, you do it in my face.» La scène de Memphis allait ensuite retomber dans les ténèbres. Chips finit par refaire ses bagages et par retourner à Nashville. Son dernier round à Memphis fut un échec cuisant et Dickerson avoue en porter la responsabilité, en ayant été l’instigateur.

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    Dans Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music, Dickerson reprend bien sûr tout l’épisode du retour de Chips à Memphis et du pétard mouillé de Class Of ‘55, mais il développe un peu plus. Cette bio qu’il faut bien qualifier de solide comprend trois épisodes : les prémices, l’âge d’or et la fin des haricots.

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    Les prémices commencent à LaGrange, Georgie, d’où vient Chips, un surnom que lui donnent ses copains d’enfance, car il est doué au billard. Le surnom va rester (en réalité, il s’appelle Lincoln), ce qui ne lui convient pas trop - There have been a million times I wished I didn’t have it - Quand Chips s’installe en 1954 à Millington, en banlieue de Memphis, il fréquente les militaires de la base et flashe sur leurs tatouages. C’est là qu’il s’en fait faire deux sur le bras. Pour vivre, il repeint des stations services, mais quand Warren Smith lui demande de l’accompagner à la guitare, Chips saute sur l’occasion. En 1956 il devient pote avec Johnny et Dorsey Burnette. Quand Johnny décider d’aller rejoindre son frangin Dorsey à Los Angeles, il demande à Chips de l’accompagner et Chips ressaute sur l’occasion. C’est là qu’il va flasher sur un autre truc : la console de Gold Star. Pendant leur séjour, Johnny, Dorsey et Chips jouent dans des night-clubs. Nouvelle occasion faramineuse : quand Johnny Meeks quitte le backing-band de Gene Vincent, on demande à Chips de le remplacer. Chips ressaute sur l’occasion - The experiences of touring with Gene Vincent was light years away from his experiences in Memphis. There were no ‘normal’ days on the road with Gene Vincent - Mais nous n’en apprendrons pas davantage. En 1959, Chips et sa femme Lorrie rentrent à Memphis. Chips va trouver Uncle Sam chez Sun pour lui demander du boulot. Il parle de son expérience à Gold Star Studio et Uncle Sam lui demande ce qu’il y faisait, Chips répond qu’il jouait en session, alors Uncle Sam lui demande s’il a produit un disque, et Chips lui dit que non, mais il a vu comment bossaient les mecs de Gold Star. Et Uncle Sam lui répond : «Boy, producers are born, not made. Good luck.» Et c’est là que Chips embraye l’épisode Stax. On connaît l’histoire : Chips déniche la salle de cinéma au 926 East McLemore Avenue. Chips sait aussi qu’il faut cibler les black artists, comme l’avait Uncle Sam avant de cibler des blancs qui sonnaient comme les noirs. Puis c’est le décollage de Stax avec «Last Night» et les Mar-Kays, the hottest selling record in Memphis history. Avec les royalties de «Last Night», Chips se paye une baraque à Frayser, au Nord de Memphis, et une Triumph Leyland. C’est là qu’il comprend un aspect essentiel du biz : ce sont les compositeurs qui ramassent le plus de blé, pas les interprètes, ni les producteurs. Alors il va s’arranger pour avoir au moins deux compos à lui sur tous les albums qu’il va produire. Le premier compositeur/interprète que Chips engage chez Stax, c’est William Bell. Et puis un jour chez Stax, il découvre que Booker T & The MGs enregistrent dans son dos. Il est carrément exclu du projet d’enregistrement de leur premier album, alors qu’il est depuis le début le staff producer attitré. À ses yeux, ça n’a aucun sens, d’autant qu’il a fait décoller Stax, alors que Jim et Estelle bossaient encore à la banque. Chips sent qu’on cherche à le virer. Fin de l’été 62, il entre dans le bureau de Jim Stewart pour faire le point sur les finances. Jim lui dit qu’il n’a rien pour lui. Chips réclame ses 25%, alors Jim se lève et lui crache au visage : «I’m fucking you out of it !». Chips est sidéré. Wayne Jackson qui attendait dehors sur un canapé a tout entendu. Jim ajouta : «I fucked you et si tu peux le prouver, tant mieux, je suis le comptable et j’ai l’argent.» Chips est sorti du bureau en claquant la porte et n’est jamais revenu. Jim Stewart ne va pas l’emporter au paradis, comme on sait. Pendant un an, Chips se soûle la gueule. Grosse dépression. Il perd tout ce qu’il a : sa maison, sa bagnole. Il ne lui reste que sa femme et sa fille.

    Dickerson revient longuement sur la personnalité de Chips. L’homme a un charme fou mais en même temps, il souffre de bipolarité, d’où son incapacité à maintenir des relations dans la durée. Mais quand un médecin lui dit qu’il est bipolaire, Chips l’envoie sur les roses. Il ne supporte pas l’idée qu’on puisse le traiter de fou. Il sait qu’il n’est pas fou. Il veut juste trouver un moyen de contrôler ses changements d’humeur. Il tentera de se soigner à la cocaïne - self-medication - ce qui ne fera qu’empirer les choses. Quand après l’épisode Stax il reprend du service, il produit les Gentrys, mais le son ne lui plaît pas, trop rock, alors qu’il vient du rockab. Non seulement il éprouve une réelle aversion pour le rock, mais il ne supporte pas de voir jouer un groupe en studio dont les membres sont des musiciens amateurs. Ses préférences vont vers la Soul, la pop et le blues, certainement pas le rock. Petit à petit, Chips reprend des couleurs et commence à côtoyer de grands artistes. C’est Sandy Posey qui va le surnommer the Steve McQueen of the music business - He was good looking in that rugged Southern way, charismatic, drove a sports car and had his own airplane - Puis comme il l’avait fait pour Stax, Chips monte son house-band. Il engage des compositeurs : Mark James, Johnny Christopher et Wayne Carson Thompson, le mec qui compose pour les Box Tops. Chips sait que la chanson prime sur tout - The important part of producing is the song. If you get the songs, artists will do anything to be part of what you are doing. I got Mark James out of Texas. I got Dan Penn from Alabama - Quand on fait des compliment à Chips sur sa carrière de producteur, il veille à rester modeste : «Ça m’a pris des années pour comprendre qu’il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans. C’est tout ce que je sais faire. Je me contente de réunir les meilleurs musiciens que je connaisse, les meilleurs compositeurs, les meilleurs interprètes, on entre en studio et on prend du bon temps.» Même Dickinson reconnaît que Chips est un fantastic producer, he can do business, which is why he was successful in Memphis while others were not - Mais en même temps, Chips passe son temps à éviter les journalistes. Il ne veut pas de publicité. Dans toute sa vie, il n’a donné que très peu d’interviews. Il ne voulait pas être the center of attention. Ça le fatiguait et ça ne lui correspondait pas. L’autre aspect de sa personnalité est la poisse, comme on va le voir dans l’épisode final du retour à Memphis.

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    Le deuxième épisode est celui de l’âge d’or d’American, qui d’ailleurs commence avec ce qui pour Chips est un cauchemar, l’album des Gentrys. Mais bon, ça lui permet de financer American et de monter son house-band avec Tommy Cogbill, Reggie Young, Gene Chrisman, Bobby Wood et Bobby Emmons. Chips qui est pourtant un bon guitariste dit que ces mecs étaient nettement supérieurs à lui - I’m not in their league - On appelle le groupe the 827 Thomas Street band qu’à Nashville on surnomme «those Memphis boys», un surnom qui va leur rester. Ils resteront d’ailleurs un groupe, jusqu’à ce que la mort les sépare : Bobby Emmons casse sa pipe en bois en 2015, Mike Leach en 2017 et Reggie Young en 2019. Chips rappelle qu’à une époque il avait de gros ennuis avec l’IRS et ses potes musiciens lui ont tout simplement proposé de l’argent pour l’aider à rembourser sa dette aux impôts - They are special people. Whatever I got is theirs if they want it. That’s the kind of relationship we got - Puis il y a l’épisode Dan Penn que Dickerson résume assez bien : ils ont la même allure, le même humour, la même façon de marcher, mais Chips ne considère pas Dan comme un chanteur qu’il pourrait enregistrer. Deux raison à ça : le caractère difficile de Dan Penn, his don’t-give-a-damn attitude, et le fait qu’il n’y a pas de demande sur le marché pour les blancs qui chantent comme des noirs.

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    Alors bien sûr, l’épisode American permet à Dickerson de lancer une fantastique galerie de portraits, à commencer par celui de Sandy Posey, puis voilà les Box Tops, l’occasion d’une grosse confrontation entre Chips et Dan - There was really kind of an antagonistic thing going on by this time, dit Dan à Peter Guralnick. Moman and I we’re opposites. If I said more bass, he’d put more trebble. I mean I’m overbearing myself but Moman is overbearing - C’est pour ça que «The Letter» est sorti avec ce son, parce que Chips se foutait de la gueule de Dan devant les autres, alors le son est resté cru. Fuck you kind of sound. «The Letter» fut pourtant the first No. 1 pop hit ever recorded in Memphis by Memphis artists. Dickerson rappelle aussi que Chips ne voulait pas des Box Tops en studio, seulement le chanteur Alex, et qu’il ne prenait pas non plus au sérieux les compos d’Alex, ce que le pauvre Alex vivait très mal.

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    L’un des épisodes capitaux de l’âge d’or d’American, c’est la venue de Wilson Pickett à Memphis. Wicked Pickett commence par composer «In The Midnight Hour» avec Steve Cropper, mais Jim Stewart appelle Wexler pour lui indiquer que Pickett n’est plus le bienvenu chez Stax - The singer was temperamental to the extreme - Pickett en voulait surtout à Cropper d’avoir rajouté son nom dans le crédit de Midnight Hour. Wexler laisse tomber Stax et envoie Pickett chez Rick Hall à Muscle Shoals. Mais Pickett qui est originaire d’Alabama n’est pas très content d’y retourner. La ville voisine de Tuscumbia est le quartier général du Ku Klux Klan. Et la population de Muscle Shoals est à 90% blanche, alors non, Wicked Pickett ne s’y fait pas. Arrive en renfort Bobby Womack, autre figure légendaire, assez mal vu pour avoir épousé la veuve de Sam Cooke aussitôt après qu’il ait été buté dans un cheap motel. Janis Joplin passa dit-on sa dernière nuit à picoler avec Bobby qui fut dans la foulée viré du backing-band de Ray Charles. L’inquiétude des mecs de Muscle Shoals à voir arriver Bobby et sa troubled history fait bien marrer Dickerson, des mecs qui ont en plus à gérer en studio deux explosive personalities. Wicked Pickett reviendra en 1967 enregistrer chez American, mais Chips n’est pas dans le studio. Il a eu du mal à produire Joe Tex et le seul black avec lequel ça s’est bien passé, c’est William Bell. Et comme Wicked Pickett a la réputation d’un mec difficile, aussi bien avec les blancs qu’avec les noirs, alors Chips n’assiste pas aux sessions. Il y a aussi de la tension avec B.J. THomas, l’un de ses artistes favoris - Artists are different. Some of them are singers, others are artists. Take B.J. Thomas. He was never a problem. he was a singer. (...) You would give him a song and he would sing his heart out - Un jour, B.J. et Chips ont une vilaine altercation. Dans une party, B.J. se goinfre de coke et revient trouver Chips dans son bureau pour lui demander où est le blé. Chips lui dit qu’il ne l’a pas, alors B.J. sort son couteau de chasse. Chips attrape un club de golf et se prépare au combat, mais B.J. est déjà sur lui et lui dit : «Si tu oses me frapper, tu es mort !». Bon bref, ça se termine bien, mais quand B.J. raconte l’histoire plus tard, il est horrifié à l’idée qu’il ait pu tuer Chips. Ce qui n’empêche pas Chips de le rappeler pour lui proposer d’enregistrer. Ce n’est pas qu’il pardonne, il oublie tout simplement l’incident. Il a des chansons pour B.J. et c’est tout ce qui compte. Dans la cabine, après l’enregistrement, Chips dit à ses amis : «You’re listening to one of the greatest singers in the world.» Pas mal, n’est-ce pas ?

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    L’autre épisode marquant de l’âge d’or d’American est celui de Dusty In Memphis, sur lequel on revient un peu plus loin. Dickerson rappelle juste que Dusty n’en pouvait plus d’entendre Wexler lui parler d’Aretha. Ça l’intimidait et ça lui foutait la trouille. Alors pour se venger, elle décida de contrarier Wexler - I drove Jerry crazy - Chips accepta de laisser son studio et son house-band à Wexler pour un tarif majoré et il quitta la ville. Quand Dusty entra en studio chez American, that was when the nightmare began for Wexler. Ce fut l’horreur Le jour où Wexler lui mit le volume à fond dans le casque, Dusty chérie lui balança un cendrier dans la gueule. Elle surnomma Tom Dowd «Prima-donna». Dionne la lionne est une autre méga-star venue chez Chips. Dionne est épatée par ce mec : «He’s a madman... but it was wonderful. We laughed a lot. And he knew what he was doing.» Et puis voilà Elvis. Dickerson nous ressort l’histoire des droits : le colonel Parker demande la moitié des droits des chanson de Chips et Chips dit non. C’est le premier qui ose tenir tête au colonel. La première semaine, Chips enregistre 21 chansons avec Elvis et après un break, 14 autres chansons. Chips le fait bosser, lui fait faire 20 ou 30 takes, et Elvis accepte, pas de problème, c’est un super-pro. En matière de charisme, Chips arrive aussitôt après Elvis, nous dit Dickerson. Les deux hommes s’apprécient. Chips s’aperçoit très vite que personne ne dirige Elvis. Le seul qui l’ait dirigé, c’est Sam Phillips. Depuis, rien, pas de direction artistique. D’où l’écroulement de sa carrière de chanteur. Chips est le seul qui ose parler de direction à Elvis, mais l’entourage essaye de l’en empêcher. Le colonel insiste : il exige la moitié du publishing de «Suspicious Mind». Chips se marre. Il ne cède pas. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais pu retravailler avec Elvis. Dommage pour Elvis.

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    L’un des épisodes les plus sombres de la carrière de Chips fut le rejet des sessions de Jackie DeShannon pour Capitol. Bad luck. D’autant plus bad luck que les sessions sont reparues en 2018 (Stone Cold Soul - The Complete Capitol Recordings) et bien sûr, ce sont les meilleures sessions jamais enregistrées par Jackie DeShannon. Puis Chips tente de lancer la carrière de Billy Burnette, le fils de son pote Dorsey. Chips lui propose un contrat de chanteur/compositeur. Mais bon les échecs s’additionnent et Chips sent que le vent tourne. Il est temps de quitter Memphis.

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    Il remonte American à Atlanta en 1972 avec Bobby Emmons, Reggie Young, Mike Leach et Billy Burnette. Mais il se vautre. Il tente aussi de monter un label : Gibraltar Records. Il contacte Alex Chilton et Carla Thomas. Ça foire. Puis il s’installe à Nashville et tente de monter Triad Records avec Phil Walden, le mec qui manageait Otis et qui va monter ensuite Capricorn. Il prévoit de démarrer Triad avec Tony Orlando et surtout Robert Duvall qui enregistre en 1982 un album entier de country songs. Personne ne l’a jamais entendu. Chips n’a jamais réussi à le vendre à une major. Il bosse aussi avec The Atlanta Rhythm Section. Le succès revient enfin avec les Highway Men (Cash, Kristofferson, Waylon Jennings et Willie Nelson). C’est sur leur premier album qu’on trouve l’excellent «Desperados Waiting For A Train», repris par Jerry McGill.

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    Et puis voilà le troisième épisode de la bio, la fin des haricots. Chips réunit des financiers et envisage de recréer le prestige de Memphis, d’en refaire une capitale musicale. Le premier groupe qu’il signe est Reba & The Portables - This is the best group I’ve heard in years - Puis il commence à bosser sur des idées géniales : a Stax Records Reunion avec quatre des biggest talents. Puis il envisage an American Sound Studio Reunion. Troisième option : a Sun Studio Reunion et c’est celle qu’il choisit. Jerry Lee, Roy Orbison, Cash et Carl Perkins, avec en plus Uncle Sam qui assiste à la conférence de presse de lancement du projet. Pour Chips c’est du quitte ou double : il se retrouve assis sur un podium avec ses idoles, des idoles qui n’ont même plus de contrat ! Chips enregistre Class Of ‘55, mais aucune major n’en veut, ni à Nashville, ni à New York, ni à Los Angeles. La poisse ! Il le sort quand même mais la presse le flingue : one of the five worst albums of the year. Chips enregistre encore Womagic avec Bobby Womack, Womagic, et c’est à peu près tout.

    La chute est horriblement triste. Il est acculé à la faillite et perd de nouveau sa maison. Toni White le quitte. Comme il saute à la gorge d’un mec pendant son procès, il est condamné à 72 heures de placard, où on l’oblige à dormir sur un matelas tâché de sang. Dans les années 50 et 60, Chips avait joué le même rôle que Sun et Stax qui ont fait de Memphis a music city with a worldwide reputation. Quand on lui a demandé de revenir pour rétablir le prestige de Memphis, all he got was a public media lynching. Dickerson pense que Chips a été victime du Memphis curse, comme Elvis et Stax.

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    En dehors du travail de bénédictine de Roben Jones (Memphis Boys) qui raconte aussi dans le détail l’histoire de Chips, peu d’ouvrages s’appesantissent sur Chips Moman. Parmi les quelques auteurs qui l’ont approché - ou essayé de l’approcher - citons Warren Zanes et son excellent petit essai intitulé Dusty In Memphis, paru dans la collection 33 1/3. Chaque volume propose l’analyse d’un album classique. Dans son essai, Zane évoque la saga de l’enregistrement du fameux Dusty In Memphis. Cette opération artistico-médiatique menée par Jerry Wexler en 1968 fit connaître l’American studio de Chips Moman dans le monde entier, d’où son importance capitale. Même si à l’époque l’album n’a pas marché commercialement, on aurait tendance à le considérer aujourd’hui comme l’un des greatest albums of all time.

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    L’auteur n’est pas un amateur. Avant de finir prof de fac, il jouait dans les Del Fuegos. Il explique très bien pourquoi cet album acheté un dollar chez un soldeur l’a touché au point de vouloir lui consacrer un livre : il parle d’a particular piece of vinyl acheté par a particular person at a particular time. Il parle d’une relation qui s’établit dans le temps entre l’objet et l’auditeur. Il parle plus de l’expérience d’un disque que du disque lui-même. Il raconte comment il est immédiatement tombé sous le charme de «Son Of A Preacher Man». Comment n’y tomberait-on pas ? Il ajoute qu’il est difficile de résister à un cast of characters qui comprend Randy Newman, Gerry Goffin & Carole King, Burt Bacharach & Hal David, plus Barry Mann & Cynthia Weil, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin dauphinois. Mais plus que tout autre character, c’est le Sud qui fascine Zane, ce petit mec de Boston, et il place en exergue cette jolie phrase tirée d’A Boys Book Of Folklore : «In the North, young men dream about the South. The more discriminating among them slide down the darkness and go straight to Memphis.» Voilà, le décor est planté. Et qui voit-on apparaître ? Stanley Booth, Dickinson et Chips Moman, la trilogie fatale. Fascination totale pour Stanley Booth qui a écrit les notes au dos de la pochette de Dusty in Memphis. Aux yeux de Zane, Booth est à l’image de Memphis, il peut devenir le contraire de ce qu’il semble être à tout moment - He won’t hurt you, but he might get strange - Il est à l’image d’un cliché de William Eggleston : banal, figé, saturé de couleurs vives et chargé de menace latente, de violence imminente. Il rencontre Booth grâce à Jo Bergman qui bossait pour les Stones à leur âge d’or et qui se retrouva chez Warner à l’époque où les Del Fuegos étaient sur le label. Elle établit le contact et quand Zane accompagné de trois copains débarque chez Booth au cœur de la nuit, Booth les fait entrer. Il ne dort pas, il travaille. Il compte les têtes et dit qu’il lui reste exactement le bon nombre de trips d’acide dans son frigo - We should probably eat it now before it goes bad - Zane note au passage qu’à part ces doses, il n’y a rien dans le frigo. No food.

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    Pour écrire son livre, Zane doit traquer Jerry Wexler. Est-il vivant ou mort ? Il passe par Andy Paley qui est un homme de ressources. Bingo, Andy connaît bien Wexler car ils siègent ensemble au comité du Rock’nRoll Hall of Fame. Ils ont d’ailleurs tous les deux refusé de nominer Springsteen, arguant que les Meters étaient tout de même largement prioritaires. Donc Wexler est vivant. Andy lui file le contact d’un Anglais qui réédite les albums d’Eddie Hinton et grâce à lui, Zane récupère deux adresses, l’une à Long Island et l’autre en Floride. Il écrit. Et puis un jour le téléphone sonne. Une voix rauque, un big accent new-yorkais : «This is Jerry Wexler calling for Warren Zanes.» Contact établi. Wexler demande à Zane s’il veut d’autres contacts. Et pouf, il balance les numéros de Chips Moman, de Tom Down, d’Arif Mardin, de Donnie Fritts.

    Alors Jerry raconte à Zane ce qu’il a déjà raconté dans son livre, The Rhythm And The Blues : le jeu des 80 démos qu’il fait écouter à Dusty et Dusty qui les rejette toutes - Out of my meticulously assembled treasure trove, the fair lady liked exactly none - Quand Dusty revient quelques mois plus tard écouter d’autre démos, Wexler ne se casse pas la tête : comme il n’a rien de neuf sous la main, il en sort 20 dans les 80 déjà testées et les fait écouter à Dusty chérie : banco ! Elle prend tout !

    Zane sort un autre épisode fascinant, tiré d’une histoire de Dickinson. On soupçonnait les gens d’Atlantic de se faire du blé sur le dos des studios du Sud. Un soir, Wexler se retrouve dans une party avec Sam Phillips et d’autres gens, dont Stanley Booth. Après le repas, Wexler essaye de passer son disque d’Aretha, mais Sam Phillips l’arrête aussitôt pour passer son disque de Tony Joe White. Sam ne passe qu’un seul morceau, toujours le même, «Got A Thing About Ya Baby». Over and over. Alors Wexler s’énerve : «Sam ! Baby ! You know I’m really hurt that you’re not listening to my Aretha record, baby !» Il essaye de remettre son disque et Sam l’arrête encore une fois. Il remet le Tony Joe et lance : «Goddam Jerry, that’s so good it don’t sound paid for !» Et vlan, prends ça dans ta gueule. Et Dickinson ajoute qu’il a souvent souffert de n’être pas payé. Et soudain, il comprend que l’arnaque fait partie de la production.

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    Zane n’en finit pas de rappeler que Wexler a consacré sa vie à la musique noire. Qu’il est viscéralement passionné par les musiciens noirs. Zane repêche encore une fabuleuse histoire dans The Rhythm And The Blues : Wexler raconte comment lui et Ahmet on découvert Professor Longhair dans une bourgade mal famée à la sortie de la Nouvelle Orleans. Il arrivent dans un tripot et entendent de l’extérieur un vrai ramdam. Mais quand ils entrent, ils ne voient qu’un seul musicien, Fess : un homme qui joue ces weird chords, qui utilise le piano comme une grosse caisse, and singing in the open-throated style of the blues shouters of old. «My god» I said to Herb, «We’ve discovered a primitive genius !». Croyant lui faire une fleur, les mecs d’Atlantic proposent un contrat à Fess qui répond en rigolant qu’il vient de signer chez Mercury. Voilà les racines d’Atlantic. Une magie qu’on retrouve à Memphis. Dans le cours des pages, Zane cite David Ritz, Peter Guralnick et Robert Gordon. Toujours les mêmes. Il n’oublie personne. Par contre, il consacre très peu de place à Dusty chérie, qui comme Wexler est fascinée par le Deep South et la musique noire. Chuck Prophet dit dans une réédition de Dusty In Memphis qu’elle ne se lavait jamais le visage, puisqu’elle se remaquillait par dessus l’ancien maquillage. Wexler confirme que Dusty passait chaque matin des heures et se maquiller - That was virtually an exercice in lamination - L’image est forte, Wexler parle de laminage, c’est-à-dire d’étalage de couches.

    Et ça se termine avec une interview loufoque de Stanley Booth. Quand Zane revient sur l’exploitation de Stax, de FAME puis d’American par Atlantic, Booth répond que personne ne savait lire un contrat chez Stax : «Ils durent apprendre quand le succès arriva, mais il était trop tard.» Et quand Zane lui demande quels sont ses cuts préférés sur Dusty In Memphis, Booth répond «Just A Little Loving» et «Breakfast In Bed», mais il ajoute que les versions de Carmen McRae accompagnée par les Dixies Flyers sont meilleures.

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    Alors bien sûr, à la lumière de cet éclairage, Dusty In Memphis sonne différemment. On retient surtout les quatre énormités que sont «I Don’t Want To Hear It Anymore», «The Windmills Of Your Mind», «In The Land Of The Make Believe» et «No Easy Way Down». Avec «I Don’t Want To Hear It Anymore», on voit que Dusty chérie fait ce qu’elle veut des compos. Elle semble moduler la splendeur du son. C’est là qu’on s’écroule dans un océan de béatitude, tellement elle chante bien. Elle fait grimper la mélodie du vieux Randy au sommet de l’art. Encore pire avec «The Windmills Of Your Mind», où elle tente de rivaliser de power avec le Vanilla Fudge. On entend Reggie Young jouer Brazil, c’est très audacieux. La voix de Duqty chérie semble voler comme une libellule dans une belle lumière rasante de printemps. On voit le niveau d’orchestration s’élever à chaque couplet, jusqu’au moment où Dusty s’en va arracher la beauté du ciel. Le génie visionnaire de Chips éclate dans le bouquet final. Elle revient à Burt avec «In The Land Of The Make Believe», ça jazze dans l’eau claire du lac enchanté. Rien d’aussi pur dans l’exercice de la délicatesse. C’est Dusty chérie dans toute sa splendeur, elle chante à la pointe de la glotte sur le fil d’argent d’une irréelle beauté mélodique. Reggie Young joue un peu de sitar. Memphis groove. Retour au slow groove avec le «No Easy Way Down» de Goffin & King. C’est la garantie d’une mélodie irréprochable. Dusty chérie y descend comme on descend dans l’eau verte d’un lagon, au paradis des tropiques. Admirable prestance. Dusty chérie pensait que l’idée de Jerry Wexler d’aller enregistrer à Memphis n’était pas bonne. Elle disait faire du big balladry, et non du hard R&B sound. C’est Reggie Young qui introduit «Son Of A Preacher Man» et Dusty chérie le chante à la suave. Quel coup de génie ! On découvre alors en elle une sorte d’immense vulnérabilité. On note aussi une fantastique émulation des Memphis Boys dans «Don’t Forget About Me». Il faut entendre Gene Chrisman lancer le beat et Tommy Cogbill le pulser au bassmatic. N’oublions pas ce chef-d’œuvre de deep Soul qu’est le «Breakfast In Bed» d’Eddie Hinton, qu’on trouve aussi sur l’album de Carmen McRae enregistré avec les Dixie Flyers.

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    Dans In My Wildest Dreams - Volume One, Wayne Jackson remercie quatre personnes en particulier : Estelle Axton, Jim Stewart, Chips Moman et Jerry Wexler. Il salue surtout le génie de Chips. American ? Si Chips a choisi un quartier pauvre pour s’installer, c’est uniquement parce que ça coûte moins cher. Jackson est là quand Elvis débarque avec tout son entourage chez American pour enregistrer la fameuse session. L’auteur raconte comment Chips réussit à virer ces pauvres mecs de RCA qui mettent leur grain de sel partout. Il prend le micro et s’adresse à l’assistance : «Soit vous produisez la session, soit je le produis. But somebody’s got to go ! Réfléchissez et faites-moi savoir votre décision.» Tout le monde est choqué, surtout Felton Jarvis : quoi, un producteur ose quitter une session avec Elvis ? Mais Jackson sait que Chips finit toujours par gagner. C’est Elvis qui va trancher après avoir tiré sur son cigare. Il passe son bras sur l’épaule de Felton Jarvis et lui dit : «Listen man, I really like the way this is going. Chips is doing a great job and it’s the greatest bunch of musicians I’ve ever been around. So let’s do this thing this way and keep it going. This song, In The Ghetto, it’s the best thing I’ve had my ands on in a long time and I can’t wait to sing it. Why don’t you boys just go out to the house and leave Red here with me. I’ll bring the tapes with me when I come home so we can have a listen. But right now don’t break my groove, man ! I need to be working, so let’s get in on here.» - And that was that. Fabuleux épisode.

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    Il faudrait aussi évoquer l’autobio de Bobby Womack, Midnight Mover - The True Story Of The World’s Greatest Soul Singer, mais ce ne pas utile de charger la barque. Elle risque de couler.

    Signé : Cazengler, Chips Momie

    James L. Dickerson. Chips Moman. Sartoris Literary Group 2020

    James L. Dickerson. Goin’ Back To Memphis. Schirmer Books 1996

    Warren Zanes. Dusty In Memphis. Continuum Books 2003

    Dusty Springfield. Dusty In Memphis. Atlantic 1969

    Wayne Jackson. In My Wildest Dreams. Volume One. Nashville 2007

    Roben Jones. Memphis Boys. The Story Of American Studios. University Press Of Mississippi 2010

     

    L’avenir du rock - Burn to lose

     

    Bernard pivote vers la caméra :

    — Chers amis, nous recevons cette semaine dans Apostruffes un invité de premier choix puisqu’il s’agit de l’avenir du rock. Avenir du rock, bonsoir...

    La caméra pivote vers l’avenir du rock qui hoche la tête. Puis elle repivote vers Bernard.

    — Contrairement à tous nos invités, vous ne publiez rien, mais vous jouez un rôle considérable dans l’extension du domaine de la lutte des cosmogénies para-culturelles. La possibilité d’une île, est-ce là une utopie, avenir du rock ?

    — L’utopie n’est pas tant dans le topo...

    — Vous voulez dire qu’elle s’ancre dans le sable mémoriel comme s’ancrent les piquets de tente ?

    — Pas du tout. Vous m’avez interrompu. Qui plus est, vous raisonnez à Anvers. Vous n’y êtes pas. Gardez-vous des tropismes du Cancer. Je suis là pour vous parler de l’underground... Down to the underground... En deçà des fondations des fonds à Scion, en deçà des cavités professorales et des entourloupes cadastrales, vous devez faire l’effort de comprendre que la vie grouille sous cette grande pierre... C’est là que se trouve la vraie vie, la vie qui mord, la vie qui pique, la vie qui rampe, la vie qui vit, la vie qui luit, la vie qui meurt, la vie qui dort, la vie qui mange, la vit qui chasse, la vie qui boit, la vie qui chie, la vie la vie, l’avis des autres, la vie cruciforme, l’avirond qu’est pas carré, la vie Tess d’Uberville, l’avi Maria, la vie nègre, la vie tupère, la vie d’ordure, la vie au long sur les toits, la vie d’ange...

    — N’oubliez pas les ratons lavoirs...

    — Vous prévertissez mon propos. Vous m’êtes donc redevable. Aussi allez-vous devoir répondre à une devinette. Êtes-vous prêt, Bernard ?

    — Je vous écoute, avenir du rock.

    — Un fan plus un fan, ça donne quoi ?

    — Fanfan la tulipe ?

    — Non, un fanzine et son lecteur. La clé magique de l’underground.

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    Francky Stein fait un fanzine qui s’appelle Burn Toulouse et un groupe, Saboteurs. Les deux sont extrêmement inspirés. L’album se récupère bien sûr de la main à la main et c’est ce qui fait sa valeur. Rien n’a plus de valeur que le troc underground. Les Saboteurs ne cachent rien de leurs influences : punk anglais, rockabilly et Sonics, l’album est un vrai festival de coups de cœur, puisqu’on y trouve deux reprises des Sonics, «Have Love Will Travel» (belle dégelée) et «The Witch» en B, bien torché, chanté au dark side of the boom. Ils prennent des faux airs de punks anglais pour taper l’«Astro Zombies» des mighty Misfits. Ils ont un sens aigu de la clameur. Ils tapent aussi le «Bad Man» des Oblivians au raw & brave, toujours avec ces clameurs dans le son. Et puis il y a ce fantastique «Here Today Gone Tomorrow» des Ramones, à la fois gaga et mélodique, méchant pourvoyeur de frissons et extrêmement bien envoyé. Ils restent dans les Ramones avec l’«Havana Affair» et le dotent d’une petite pointe anarchisante. La surprise vient du «Saboteurs» en ouverture de bal de B, joli shoot de rockabilly punkoïde, bien pulsé du beat, suivi d’un «6 Feet Underground» lancé au dark de cemetary et repris au beat rockab. Ces mecs ont de vaillants réflexes, ils savent cueillir un menton. Ils chantent «Moon Over Marin» à l’anglaise et balancent pour finir une version vicelarde de «Sweet Little Sixteen». Vicelarde ? Mais oui, bien wild et bien rockab, avec tous les développements ultra expected et une fabuleuse flambée d’énergie en prime. Wow, dix fois wow !

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    Francky a choisi le format poche pour Burn Toulouse, la Ville morose. Format de poche, c’est-à-dire l’A6, celui qui entre dans la poche arrière du jean. Les couvertures des numéros double zéro et triple zéro se débrouillent bien toutes seules. Elle n’ont besoin de personne en Harley Davidson : Cinéma & Rock N Roll, Punk, Underground, Surf, ça annonce bien la couleur, spécial Dick Dale pour le double zéro et Tom Waits & Iggy Pop pour le triple zéro. 28 pages et deux choses : un, dès l’édito, Francky annonce que son zine est fait à la main, sans adjonction d’ordi. Deux, tous les textes sont manuscrits comme ceux de Lindsay Hutton dans son fanzine, c’est du très haut niveau calligraphique. Chaque page est dessinée, illustrée à la volée et en prime, le sommaire ressemble à un festin royal : Dick Dale, Detroit Cobras, Mouse & The Traps, Damned et des tas d’autres choses à découvrir. Alors on part à la découverte de Silly Walk, avec une belle petite double illustrée par un portrait encré du groupe. Francky raconte leur histoire d’un ton badin. Bienvenue dans le confort douillet de l’underground spirit. Silly Walk nous dit Franky vient du fameux silly walk des Monty Python et il annonce la suite de l’histoire dans le numéro suivant, triple zéro, cette fois sous forme d’interview, ce qui permet de voir apparaître le crédo des influences, Heartbreakers, Saints, Clash, Damned et d’autres choses. Raoul cite en plus les Ramones, les Buzzcocks, les Stooges, les Cramps, les Dolls et les Beatles. Les illustrations crayonnées attirent bien l’œil, notamment le portrait de Dick Dale dans le double zéro, et puis il y a aussi cet hommage aux Detroit Cobras en deux parties, bien documenté et richement crayonné, Dexter Linwood n’hésite pas à entrer dans le détail labyrinthique des reprises, ainsi valsent les noms, Nathaniel Mayer, Hank Ballard, Gino Washington et ça continue dans le triple zéro avec l’épisode de la Nouvelle Orleans et la découverte de Slim Harpo, Benny Spellman, Earl King et tous les autres. Ça grouille de vie dans ce petit format. Francky entre en polémique avec ceux qu’il appelle les barnaqueurs et qui imposent les concerts au chapeau aux musiciens. Francky défouraille à coups d’articles de loi. Puis il honore le volet septième art du Burn avec John Landis et les Blues Brothers, puis Rock’N’Roll High School et les Ramones avant de retomber dans punk-rock city avec les Damned et une interview traduite par Henri-Paul et joliment illustrée. Dans triple zéro, Francky rend hommage à Herman Brood avec un épisode à suivre suivi de la suite et fin de Mouse & The Traps, occasion pour Francky de combler sans aucune rancune une lacune de Charlie Memphis - Tout le monde peut se trumper - Puis Francky remilite de plus belle pour l’abolition du chapeau dans les bars et pour la reconnaissance des musiciens. Quelles sont les solutions ? Révolution ! Il dresse ensuite une belle apologie des Livingstones, gang gaga-surf suédois et ça se termine en triple beauté avec les Damned. Signalons que Francky anime en plus une émission de radio sur FMR, qui s’appelle, tu l’auras deviné, Burn Toulouse. Façon pour lui de rendre hommage à Gildas qui menait lui aussi de front radio show et fanzine. Avec le même souci d’intégrité.

    Signé : Cazengler, burne tout court

    Saboteurs. Saboteurs. Vinyl Record Makers 2020

    Burn Toulouse # 00 - Double Zéro - Mars 2019

    Burn Toulouse # 000 - Triple Zéro - Mai Juin 2019

     

    Inside the goldmine

    - Les Broken Bones ne sont pas des bras cassés

     

    Il ne quittait pas des yeux l’exécuteur occupé à lui arracher ses dernières dents avec une longue tenaille. Parfois, leurs regards se croisaient. Celui de l’exécuteur n’exprimait rien, ni haine ni jouissance. Il obéissait aux ordres du centurion vautré dans un siège curule. Enchaîné à la muraille, Paul de Tarse subissait comme tant d’autres le martyre des Chrétiens de Rome. On commençait par leur arracher les dents, puis on leur brisait les jambes et on finissait par les décapiter. Il fit appel à toute sa volonté pour ne pas crier, mais il faillit défaillir tant la douleur lui taraudait la cervelle. Paul de Tarse bomba le torse et insulta l’exécuteur, le traitant d’arracheur de dents. Choqué, l’exécuteur protesta de sa bonne foi en répondant qu’il n’était pas un menteur. Le centurion lui ordonna de la fermer - Fermetta il becco - et de finir le jobbo. Alors Paul de Tarse traita le centurion de fasciste. Choqué, le centurion se leva et défourra son glaive. L’exécuteur prit le parti de Paul de Tarse et traita à son tour le centurion de sporco fascista. Le centurion approcha de l’exécuteur et lui plongea lentement son glaive dans le ventre. L’exécuteur s’agenouilla en levant le poing et en criant sporco fascista, sporco fascista ! Ah c’est pas malin !, fit Paul de Tarse. Le centurion essuya son glaive sur la tunique de l’exécuteur avant de le rengainer, puis il s’empara de la barre de fer qui servait à briser les jambes des martyrs. Il se mit en position de golfeur et frappa le genou droit de toutes ses forces. Avant de tomber dans les pommes, Paul de Tarse se dit que Broken Bones ferait un joli nom pour un groupe de rock.

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    Il semble que sa suggestion ait été retenue. C’est vrai que c’est un joli nom pour un groupe de rock : St. Paul & The Broken Bones. Ils sont apparus pour la première fois à la fin d’un article de Stephen Deusner consacré à Muscle Shoals, dans l’Uncut de november 2016. Deusner commence par brosser l’habituel panorama (Rick Hall, Arthur Alexander, Clarence Carter, Aretha, Duane Allman, Wilson Pickett, Swampers), puis passe par la période de déclin des années 80 avant de revenir à la renaissance, via le témoignage de Patterson Hood. Il semblerait que ce soient les Black Keys qui aient relancé l’activité du Muscle Shoals Sound System, avec leur album Brothers. Deusner consacre la dernière page de l’article au Soul revival de St. Paul & The Broken Bones, expliquant que ces petits mecs de l’Alabama ne se contentent pas de pomper la vieille Soul, mais la perpétuent à leur façon - avant gospel anthems with quasi psych lyrics and towering horn charts - À coup de wild performances, ils ont acquis une réputation de «one of the most exciting bands in the South». Ils ont même réussi à ouvrir pour les Stones.

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    L’héritage du Shoals Sound System serait donc dans les pattes des Truckers (par la filiation), des Broken Bones et des Alabama Shakes. L’autre activiste du mythe s’appelle John Paul White. Son groupe s’appelle CivilWars et son label Single Lock Records. C’est lui qui veille sur la relève, à commencer par St. Paul & The Broken Bones, mais aussi Belle Adair et Dylan LeBlanc. Il semblerait que Belle Adair soit plus country-folk que r’n’b. Dans l’encadré des Four new bands you need to hear, on trouve en plus de St. Paul & The Broken Bones et de Belle Adair un groupe nommé Firekid, qui est en fait un one-man band placé sous la houlette de Dillon Hodges, puis les Secret Sisters, deux sœurs nommées Laura et Lydia Rogers qui ont pour seul défaut de fricoter avec Jack White.

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    Comme Deusner se montrait particulièrement dithyrambique, on s’est jeté sur les deux albums, histoire de vérifier la véracité des dithyrambes. Révélation ! Et ce dès le premier album intitulé Half The City. On y retrouve le son de Muscle Shoals, ce feeling, dès «I’m Torn Up». Le groupe ne comprend que des blancs. Le chanteur s’appelle Paul Janeway. Il ahane comme un sphinx à la glotte éraillée et s’en va screamer d’épouvantable manière. La fête se poursuit avec «Don’t Mean A Thing». C’est extravagant de classe, balayé aux nappes de cuivres et cette folle équipe plonge dans des abîmes de big atmosphrix, tout est pulsé à la meilleure gageure du Shoals, à la puissance d’un fleuve qui emporterait tout, y compris le crépuscule des dieux. Paul Janeway enfonce son clou de Soul Man dans «Call Me» avec une extraordinaire prestance et ça repart de plus belle avec «Like A Mighty River», un cut hanté par des chœurs véridiques. La lumière du hit intercontinental rôde sous la roche et génère de la magie blanche. On croirait entendre les New York Dolls à Muscle Shoals, les ouuh-ouuuh créent une sorte d’émulsion mythique, a special flavor, et ce fou de Janeway se met à hurler. Une véritable trombe de transe ! Le «That Gow» qui suit colle parfaitement à l’idée que se fait le lapin blanc d’une merveille inconnue. Ils attaquent «Broken Bones & Pocket Change» à l’Otisserie de la Reine Pédauque. Sacré Paul, il avance sur les traces du messie palestinien, l’Otis qui prêchait la paix dans le désert. Paul Janeway se spécialise dans le frisson. Il sait atteindre le bas-ventre de la Soul pour la faire juter. Il monte ses énormités en neige. On assiste à un fabuleux excès de frottements torrides. C’est de la pulsion à l’état pur. Personne n’a jamais hurlé comme lui, ni Percy Sledge, ni Little Richard, il est complètement possédé. On continue avec «Sugar Dyed», un vieux r’n’b à la Stax motion. Ils connaissent toutes les arcanes. C’est encore un cut absolument définitif. Depuis l’âge d’or, on n’avait plus entendu de r’n’b aussi musclé. C’est encore pire que Wilson Pickett. Paul Janeway compte vraiment parmi les Soul Men d’exception. Il pousse tout à l’extrême. On assiste à une incroyable défenestration de la Soul. Il ré-attaque «Grass Is Greener» à l’Otisserie. Paul Janeway sait transformer un slowah en pyramide d’Égypte, en quadrature du cercle, en clavicule de Salomon et ça groove dans la mélodie, comme chez Marvin, avec des gros coups de trompette. On a là quelque chose d’affolant, d’intense, d’éclatant, de monté au dernier étage de la Soul et le scream est repris à la mélodie. Ils ne lâchent tien, comme on le constate à l’écoute de «Dixie Rothko». Paul Janeway hurle encore plus fort que Wilson Pickett, comme si une chose pareille était possible. Dernier round avec «It’s Midnight», fabuleuse fin de non-recevoir, encore un cut magnifique, hurlé face à l’océan de la Soul.

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    Par contre, leur deuxième album intitulé Sea Of Noise est nettement moins brillant. Pour ne pas dire foireux. Comme quoi, les choses ne sont jamais gagnées d’avance. On trouve tout de même sur cet album un «Flow With It» joliment jouissif et gorgé de son. Et un «Midnight On The Earth» puissant, car monté sur un beat tribal et animé par une bassline oblique. Paul Janeway chante ça dans les aigus, mais il se dégage du cut une sorte de vieux remugle de Saturday Night Fever. Encore un cut relativement étonnant avec «All I Ever Wonder», bien amené aux trompettes, comme chez Otis, et chanté à l’écrasée du talon. On tombe ensuite sur «Sanctify», une sorte de groove suspendu dans l’air mais un peu inutile. Ils semblent avoir perdu la foi. Paul Janeway cherche à percer les secrets et il finit par s’étrangler dans ses régurgitations, mais ça se termine en belle apothéose. Diable, comme leurs nappes sont belles ! Avec «Burning Rome», Paul Janeway retape dans le slowah Staxy noyé d’orgue et donc, voilà le travail.

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    Un nouvel album paraît en 2018 : Young Sick Camellia. Le grand retour de Paul Janeway s’opère dans «NASA», un cut qui sonne comme un groove de naturalia maximalia. Ce Soul Brother se fond dans l’éther de la NASA. C’est d’une puissance qui défie les lois et qui culmine, il screame au sommet de son art. Très spectaculaire. «Hurricanes» sonne comme de la romantica à la mormoille, mais Janeway fend bien l’âme. Il chante comme un dieu - I feel you’re coming like hurricanes - C’est une voix qui compte dans la compta, fascinant personnage ! Il passe directement au coup de génie avec «LivWithOutU». Il attaque sa diskö avec une hargne exceptionnelle, il chante comme un black qui ne veut pas finir sa vie dans les champs de coton, alors il swingue son shoot à la vie à la mort. Il joue avec les nerfs de l’auditoire, il frise les moustaches de Dieu, c’est une énormité cavaleuse, un hit de dance fructueux, une bible à livre ouvert et il faut le voir screamer sa Soul. Le dernier cut de l’album, «Bruised Fruit», vaut pour un froti-frotah imparable. Il shoote sa foi dans le slowah, c’est indéniable. Ce mec est vraiment très bon, il surchauffe sa Soul comme on surchauffe une poule. Il peut devenir très spectaculaire. D’autres cuts accrochent bien l’oreille du lapin blanc comme ce «Convex» chanté de main de maître à la voix perçante. C’est une Soul qu’on peut qualifier de moderne, accrocheuse et anguleuse. Le «Get It Bad» qui suit vaut pour un vieux shoot de r’n’b, singulier et terriblement convaincu d’avance. Les Broken Bones y vont de bon cœur, la rue s’ensoleille à travers une bruine d’harmonies vocales superbes. Peter Janeway pourrait bien devenir une star. Avec «Apollo», ils font un diskö funk infernal. Quelle débinade ! Janeway fait un disk de black star. Ils tapent «Mr Invisible» au beat thibétain et Janeway chante à la criarde du marché aux poissons. Quel admirable brailleur ! Il n’en finit plus de ramoner sa happiness.

    Signé : Cazengler, Bras cassé

    St. Paul & The Broken Bones. Half The City. Thrity Tigers 2014

    St. Paul & The Broken Bones. Sea of Noise. Records label 2016

    St. Paul & The Broken Bones. Young Sick Camellia. Red Music 2018

    Stephen Deusner. Sweet Muscle Shoals. Uncut #234 - November 2016

     

    ROCKABILLY GENERATION NEWS n° 19

    OCTOBRE / NOVEMBRE / DEEMBRE 2021

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    Nous sommes début octobre. Le monde va mal. Partout du nord au sud et de l'est à l'ouest. Tout s'écroule. Rien ne va plus. Toutefois il y a encore un dernier train qui arrive à l'heure. Inutile de téléphoner à la SNCF pour lui adresser vos félicitations. Nous ne parlons pas des tortillards de banlieue ni des TGV, mais d'une locomotive. Pas n'importe laquelle, la dernière locomo-rockabilly, fabrication française, la 19 qui se permet de tenir ses promesses et de paraître début octobre comme prévu. L'a traversé les temps de vaches maigres et pandémiques, fraîche comme une fleur.

    Avant de l'ouvrir, me suis permis un petit plaisir égoïste de collectionneur satisfait, me suis attardé sur la quatrième de couve. C'est beau comme les arcanes du tarot, les dix-huit couvertures des dix numéros précédents, plus les deux Hors-séries, le Spécial Gene Vincent, et le Spécial Crazy Cavan. Sergio Kash et son équipe peuvent être fiers de leur boulot. Sont en train de constituer une véritable somme de l'histoire du mouvement rockabilly hexagonal. Depuis ses débuts. Sans oublier les pays voisins.

    Série pionniers. Greg Cattez nous rappelle les grandes heures du premier rock'n'roll anglais. Celui d'avant les Beatles. Qui a essuyé les plâtres. Nous dresse un émouvant portrait de Billy Fury. Sa vie fut une course contre la montre. Contre la mort. Son cœur se brisa après quarante-deux années de mauvais service. Vivre vite et mourir jeune, n'est-ce pas un mode de vie rock'n'roll. Cette première génération du rock britannique eut le privilège de côtoyer les pionniers américains, les photos en apportent la preuve. Par contre ils subirent de plein fouet les pressions de leurs maisons de disques, qui partaient du principe que les slows larmoyants se vendaient mieux que les rocks brutaux.

    Un autre pionnier, français, Jerry Dixie – j'ai eu l'honneur d'assister à un de ces derniers concerts, un petit bout d'homme de rien du tout, presque timide et sûrement effacé, satisfait qu'on lui achète ses disques mais presque gêné de les vendre, et sur scène un grand Monsieur, suffisait qu'il ouvre la bouche pour se retrouver propulsé là-bas dans la grande Amérique mythique, le big country. Une longue interview dans lequel il se raconte, simplement, sans rien cacher de ses origines populaires, mais l'oisillon a su devenir un aigle et placer ses morceaux auprès de gars qui ont pour nom Ray Campi, pour n'en citer qu'un. Ecouter Jerry est un régal.

    Il est né à Rotterdam, et sur la couve l'on voit ses cheveux blancs et son visage de gars qui a beaucoup bourlingué, mais ce qu'il nous conte recoupe les dires de Jerry dans l'interview précédente, cette difficulté pour les adolescents et les jeunes de leur époque à trouver le moindre disque, à glaner l'infinitésimal renseignement sur l'histoire du rock'n 'roll. Fallait de la persévérance, beaucoup de chance, et des rencontres hasardeuses... Kees Dekker, davantage connu sous son nom de Spider, retrace son parcours de combattant, les groupes qu'il monte et qui se désagrègent peu à peu, ses jours de réussite qui s'effilochent, la faute à la vie. L'amour l'appelle en France où il fonde une famille et travaille dur pour élever ses enfants, c'est par chez nous qu'il se fera connaître avec les Nitro Burners, rock dur et sans concession, ils finiront par arrêter. Mais Spider n'abandonne pas, il est tout près de reprendre la route. Le rock chevillé au corps. Les Nitro Burners avec un nouveau batteur préparent leur retour.

    Sergio Kash se plaint. Ne faisait pas très beau au Mans cet été. Je le rassure en Ariège non plus. En contre-partie il a eu un super lot de consolation. Le Festival 72 du Mans, trois jours et trois scènes débordantes de groupes de rockabilly. Ne regardez pas les photos, tournez vite les pages, elles sont belles mais vous allez les salopéger avec votre bave envieuse.

    Le pire c'est que ça recommence avec la collection de clichés ( suivis de leurs commentaires ) qui retracent les quatre jours de Béthune Rétro. Que de souffrances morales infligées aux absents ! Pensez donc, Viktor Huganet, Jake Calypso, Barny and the Rhythm All Stars, Spunyboys, j'en passe je ne voudrais pas vous empêcher de dormir la nuit prochaine.

    Entre ces deux mastodontes Steven qui opte pour une solution autre, l'organisation de concerts pas tout à fait privés et pas vraiment ouverts. Entre cent et deux cent cinquante personnes, des amis, des connaissances, des connaisseurs. White Night ne veut pas céder au gigantisme, la fête doit rester à dimension humaine...

    Suivent les chroniques habituelle, une Association catalane ( non ce n'est pas pour danser la sardane ), les nouveautés disques, les photos backstage et cette bonne nouvelle finale, le retour de Dylan Kirk et ses Starlights trop longtemps au point mort pandémique, l'un en Angleterre, les trois autres en France, difficile vu les déplacements limités de ces derniers mois de se retrouver, ils ont survécu, normal, sont jeunes, sont beaux, sont rockabilly, trois raisons suffisantes !

    Magazine chic ( maquette et photos couleurs ), magazine choc ( 100 % Rockabilly ), revue pour les rockers !

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,95 Euros + 3,94 de frais de port soit 8,89 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 36, 08 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents !

    CALIGULA LIVES

    LASKFAR VORTOK

    ( Immigrant Breast Next / 2013 )

    Normalement j'aurais dû être attiré par la pochette. Cela m'arrive souvent. C'eût été logique Laskfar Vortok, un drôle de lascar, se définit entre autres comme un artiste visuel. Au temps béni où l'on enfermait Antonin Artaud à l'asile, les psychiatres n'auraient pas hésité une demi-seconde, z'auraient opté immédiatement pour la camisole de force afin qu'il ne remuât point trop lors de la procédure d'ablation du cerveau. Regarder une seule de ses vidéos aurait suffi à convaincre ces doctes praticiens. Dans la série ménageons la chèvre et le chou tentons de les comprendre. Ces trucs colorés qui vous arrachent la rétine s'avèrent, pour employer un terme euphéménique, déstabilisateurs. Les temps ont changé, les avancées techniques de la modernité ont permis à de nombreux artistes de révolutionner l'art pictographique. De quoi déboussoler les amateurs de la vieille peinture à chevalet, mais ceci est une autre histoire que nous évoquerons plus tard. D'autant plus que la couve de cet opus n'a pas été réalisée par Vortok lui-même, mais par Darakalliyan et surtout parce que Caligula Lives est une œuvre musicale.

    Surfant sur le net sur le nom de Caligula – un nom prédestiné pour un groupe de metal supputai-je, je ne m'étais pas trompé ils sont légion aux quatre coins de la planète, mon instinct de rocker qui aime les choses indistinctes m'a emmené sur ce Caligula Lives. Que les âmes sensibles s'éloignent, le personnage m'a toujours fasciné. D'abord parce que l'étude de l'antiquité gréco-romaine me passionne, et aussi par ce qu'une fois que Auguste eût assis la puissance impériale, ses successeurs immédiats se retrouvèrent en une étrange situation. Tout leur était permis. Liberté totale accordée. Ils n'ont eu de cesse de céder à la tentation de repousser les limites et de déployer, à leurs risques et périls, les plus profonds aspects idiosyncratiques de leur personnalités, ces turpitudes filigranifiques que nos propres vies étriquées gardent secrètement camouflées au fond d'un gouffre dont nous vérifions chaque jour les gros cadenas qui les maintiennent prisonniers... Nous ne l'ignorions pas, les monstres les plus ignominieux sont au-dedans de nous, pas au-dehors. Hypocrite lecteur ne me condamne pas, ô insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Tout comme moi tu n'es qu'un cul de basse-fosse d'ignominie !

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    L'Histoire n'a pas été tendre avec Caligula. Un monstre, un pervers narcissique, un fou à lier, les épithètes peu élogieuses ne manquent pas. Mais sa figure attire. Camus, dans le meilleur de ses livres, une pièce de théâtre sobrement intitulée Caligula, a tenté de décrire les rouages intellectuels qui ont guidé sa conduite. Il ne l'excuse pas, mais il aide à le comprendre. L'hypocrisie des courtisans et la veulerie du peuple qui se laisse si facilement berné par les miettes qu'on lui lance pour l'amadouer l'auraient dégoûté de la race humaine. D'où sa manie de pousser le système étatique de domination à fond les manettes, placer les gens face leur propre contradictions, à leur profond amour de la servitude. Volontaire, aurait ajouté La Boétie. J'encourage vivement les esprits libres qui aiment à s'écarter des vérités générales de l'historiographie officielle à se plonger dans Le César aux pieds nus ( consacré à Caligula ) de Cristina Rodriguez paru en 2002. De même Moi Sporus, prêtre et putain ( 2001 ) et Thyia de Sparte ( 2004 ), se dévorent goulument, les détracteurs vous avertiront, ce ne sont que réhabilitations romantiques de Néron et de l'idéologie couramment admise de la cité spartiate... Comme par hasard un mouvement se dessine chez les historiens actuels qui jugent que le portrait habituel de Caligula par l'historiographie traditionnelle dressé à partir des écrits de Suetone ne correspond pas obligatoirement à la réalité historiale...

    Non ce n'est pas un enregistrement live, l'expression Caligula Lives ( notez le ''s'' final qui démontre qu'il s'agit d'un verbe conjugué à la troisième personne du singulier ) correspond aux dernières paroles '' Je suis vivant ! '' proférées par l'Imperator lorsqu'il tombe sous les glaives et les poignards de la garde prétorienne...

    L'œuvre de Laskar Vortok ne comporte que trois titres qui synthétisent le singulier parcours et les derniers instants de l'Empereur fou, elle est à entendre comme ces Tombeaux que les poëtes du dix-neuvième siècle édifiaient en l'honneur de leurs pairs décédés... ne vous étonnez pas si la musique tumultueuse semble se résorber en des tourbillons d'une folie outrancière...

    Neos Helios : nouveau soleil, le morceau de l'ascendance, référence évidente au désir de Caligula – c'était un ordre mais la mort empêcha sa réalisation effective - que sa propre statue soit placée dans le Temple de Jérusalem. Caligula ne voulait sans doute pas remplacer le Dieu unique, lui qui avait déjà officialisé un culte impérial à son nom... Les esprits positifs concluront que le princeps était dérangé, ne vous étonnez donc pas si par hasard cette musique vous dérange. Ce n'est pas du rock, plutôt du noise-électro-disruptif, car comment évoquer ces froissements, ces glougloutements, ces éreintements de ressorts étirés au-delà de leurs capacités, suivis de ces envols lyriques aussitôt réprimés par des tambourinades intempestives et intraitables. Le tout ressemble à un bruit glauque de WC débouché et cette avalanche d'eau sale et grondeuse dans les canalisations caverneuses, un vortex de nuisances par lesquels Laskar Vortok nous place à l'intérieur de la tête de Caligula, dans ses crispations explosives de pensée, dans les rouages mêmes des combinaisons de ses neurones, et vous avez l'impression d'un engrenage dont les pignons s'enrayent, n'empêche que nous traversons aussi des zones de calme et de sérénité, l'effroyable succion se transforme en séquence idyllique, n'est-ce pas au milieu du kaos que nichent les Dieux, montagnes russes sonores, tout s'entrechoque, l'exaltation de l'aurore matitunale et les fracas insupportables de ces coques brisées sur les récifs nocturnes qui entourent et défendent l'île des Bienheureux. Pas de parole, juste cette musique dissonante, le haut et le bas, le beau et le laid, le bien et le mal, l'or et la boue, jumeaux inséparables, Laskar nous plonge au sein de la déraison caligulienne, pas de condamnation, à prendre ou à laisser, comme un bloc irradiant d'une énergie mortelle pour les humains qui ne supportent pas l'ambroisie divine qu'on leur offre. Lorsque le reptile de la folie se glisse et se love en votre âme, il tourne sans fin sur lui-même et vous n'arrivez jamais à l'arrêter. Incitatus : le nom du cheval préféré de Caligula, à qui il fit rendre tous les honneurs et édifier une écurie de marbre, on lui prête le projet d'avoir voulu le faire sénateur... Le morceau débute par une galopade, quoi de plus normal pour un canasson, mais très vite surgissent des brimborions de trilles pour exprimer toute la tendresse admirative que l'Imperator portait à son équidé favori. Ne nous y trompons pas, ce tintamarre jouissif décrit une histoire d'amour, l'alliance impossible entre la bête la plus fougueuse et l'homme indigne de son élégance. Entrecoupements de silences et mélanges de klaxonnades, pointillés de tumescences auditives, marques d'impatience, les sources historiques n'en parlent pas mais Laskar le suggère cette passion cavalosexuelle de ne plus faire qu'un avec sa monture, d'atteindre à la divinité en devenant centaure. Certains rêves sont plus fous que d'autres. Cryptoporticus on the Palatine Hill : nous avons eu du sexe dans le morceau précédent, très logiquement voici la mort. C'est dans un sombre couloir qui menait de son palais à l'arène dans lequel se déroulaient les jeux palatéens que Caligula a péri. Bruitisme funèbre, envolées d'orgue, belles tentures de pourpre que des bourdonnements insatiables de mouches recouvrent, des borborygmes, presque des paroles, comme si les derniers mots de l'Imperator étaient répétés à l'infini, le destin n'est pas en marche, il trotte allègrement vers sa victime, elle n'est déjà plus de ce monde – l'a-t-elle vraiment été une seule fois – les mouches s'envolent peut-être l'amplitude de la musique veut-elle nous faire accroire que dans le rêve terminal de Caïus Imperator elles se sont métamorphosées en aigles qui l'accompagnent vers l'Olympe en une suprême apothéose. Arrêt brusque de la musique, les simples mortels ne peuvent assister au festin d'accueil qui lui a été préparé.

    Je doute que la majorité des lecteurs de KR'TNT ! apprécient ce genre de musique... Quoi qu'il en soit Laskar Vortok a tissé un merveilleux linceul purpural à la mémoire de Caligula, honni parmi les hommes, admis parmi les Dieux. Si l'on porte créance à ce que nous nommons sa folie.

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    Avant de nous quitter il est temps de regarder la pochette de Darakalliyan. Au premier coup d'œil l'on ne discerne rien de précis, si ce n'est cet éclair de foudre jaune qui tombe du ciel et ce lambeau rose de pourpre tyrienne dans lequel culmine la flèche du zigzag de feu que notre sagesse attribuera à Zeus. Au-dessus ce n'est pas la voûte céleste mais la représentation de sphère ptolémaïque de l'orbe du monde, au-dessous s'agitent les hommes qui vivent sur et sous la croûte terrestre. Un peuple informe dont on n'aperçoit que des silhouettes blanches, couleur de l'âme des morts, qui s'agitent figées en des poses stéréotypiques, déjà à moitié dévorées par la glaise qui les happe, et d'autres déjà rongées par la noirceur de l'oubli à moins que ce ne soient les Parques ou les Normes qui veillent sur notre destinée... Une image sage, qui nous rappelle que nous ne sommes que des êtres humains. Fragiles et mortels.

    Damie Chad.

    Note : les termes de Neos d'Hélios sont pour nous Modernes qui connaissons la suite et la fin de l'Histoire Ancienne à mettre en relation avec l'expression Sol Invictus désignant le Dieu Soleil en l'honneur de qui deux siècles plus tard l'empereur Aurélien fit édifier un temple magnifique. Voir aussi sur un plan tout autant politique mais beaucoup plus intellectuel les développements de la philosophie néo-platonicienne qui furent avec le règne de Julien le chant du cygne du monde païen...

     

    THE GOOD OLD TIMES

    CRASHBIRDS

    ( vidéo / You Tube )

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    Tiens une nouvelle vidéo des Crashbirds, mais pourquoi en sortent-ils si régulièrement ces derniers temps ? Les réponses sont variées, faut bien que les grands enfants s'amusent, parce qu'ils en ont envie, parce qu'ils espèrent être repérés par un studio d'Hollywood et tourner une super-production aux States juste pour montrer aux petits frenchies ébahis qu'ils sont les meilleurs, tout simplement parce que ce sont des êtres libres et qu'ils font ce qu'ils veulent quand ils le veulent... je vous laisse cocher la case qui vous agrée, mais la dernière proposition se rapproche le plus de la bonne réponse. Ce qui coince avec les Crashbirds, c'est justement la liberté, non, rassurons-nous, ils ne sont pas encore en prison, mais c'est tout comme.

    Rappel historial : la pandémie, le premier confinement, tout le monde enfermé chez soi, une heure de sortie pour que le chien puisse arroser les trottoirs. Les groupes de rock – les autres aussi mais ce n'est pas ici le sujet – claquemurés à la maison, concerts interdits... sale temps, essaient de survivre comme ils peuvent, certains tournent des vidéos, beaucoup tournent en rond... Après des mois et des mois de ce régime sec, l'étau se desserre un peu. Ouf ! Non plouf ! L'Etat qui a acheté des millions de doses de vaccins inaugure une nouvelle stratégie, si vous désirez, sortir, boire un pot, ou participer à un concert, faites-vous inoculer le produit miracle et présentez votre pass sanitaire. Etrange comme cet adjectif fleure bon la cuvette WC dont on a omis de tirer la chasse. C'était juste une remarque philologique.

    Les râleurs professionnels que sont les français se précipitent en masse pour obtenir leur sésame, mais certains, des minoritaires refusent. Organisent des manifestations. Sans succès. Nous n'allons pas rouvrir le débat. Chacun se détermine selon son âme en perdition et son inconscience. Philosophiquement nous touchons-là aux limites du consensus démocratique majoritaire. Relisons Aristote et Platon.

    Les Crashbirds refusent de se plier à la passivité acceptatrice du pass, donc ils ne peuvent plus donner de concerts, dur pour un groupe, n'ont qu'à suivre le troupeau comme toute personne sensée. Z'oui, mais ils ont une éthique. Et même une éthique rock. Ne considèrent pas leur genre de musique comme une distraction. Le rock porte en lui-même des ferments de révolte, de rébellion, d'insoumission, de rupture, pensent-ils. Une attitude souvent revendiquée dans les paroles. Ainsi pour eux, il est inenvisageable de donner des concerts. Les milieux rock ne se sont pas, souvent pour des questions de pure survie économique, dans leur grande majorité pliés à une telle décision. Certes il y a de nombreux ( ? ) endroits où l'on ne vous demande pas de présenter le pass et où les organisateurs ne remarquent pas que vous n'êtes pas masqués, certains cafés-rock refusent d'organiser des concerts pour ne pas avoir à trier leurs clients... Pour ne pas se couper de leurs fans les Crasfbirds diffusent des clips ( ils en ont toujours proposé ) une visite de leur chaîne YT s'impose.

    Vous pouvez ne pas être d'accord avec les Crashbirds, pour notre part nous dirons que les gens qui mettent leurs actes en accord avec leurs idées sont une denrée rare et précieuse en ce monde de girouettes tourbillonnantes. Pas de notre faute si la phrase que je vous laisse méditer de de T. S. Eliot reste d'actualité '' Celui qui dans un monde de fugitifs prend la direction opposée aura l'air d'un déserteur ''…

    THE GOOD OLD TIME

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    Méprise totale de ma part, sur la première image, j'ai confondu, de loin j'ai pensé que cette espèce de guérite en planches, j'ai cru que c'était un de ces cabinets qu'au siècle dernier dans la série ''cachez ces culs que nous ne saurions voir'' l'on reléguait honteusement au fond du jardin, lamentable erreur, un crime de lèse-majesté, l'on aurait dû me rouer vif sur la place publique, car contrairement à toute attente, aux images suivantes il apparaît que c'est un trône royal. Z'auraient pu raboter et cirer le bois, mais Delphine ouvre un vieux grimoire et tourne les pages, pas de méprise possible, foi de licorne emblématique, nous sommes aux temps bénis du Moyen-âge, pour nous en convaincre le roi Pierre à la barbichette blanche et fleurie s'est adjugée le siège suprême. Je rassure tout de suite nos lectrices, ce n'est pas un mufle convaincu, souvent il laissera à la la Reine Delphine 1ère, le droit de s'asseoir sur le siège sacré. Quelle est belle notre reine adorée tour à tour dans son long manteau de brocard azuréen ou sa tunique de soie rouge ( que voulez-vous pour être reine elle n'en est pas moins femme et coquette ). Mais avec quelle grâce de baladin elle tient sa guitare ou se lance dans une mirifique pavane, ses saints pieds qui sautillent nous donnent l'impression de ne pas toucher terre...

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    Ne nous égarons pas. Oui, il était beau le bon vieux temps. Attention il ne s'agit pas du temps d'avant la pandémie. Nous sommes en ces temps radieux et médiévaux. Pour une fois la musique des Crashbirds a gagné en légèreté, moins entée dans la terre boueuse du blues triste, même légère, pas stupidement guillerette non plus, car les cui-cui n'oublient pas les vertus pédagogiques du rock 'n' roll, les images nous rappellent que le moyen-âge fut aussi une époque violente, châteaux-forts, tournois, combats de chevalier, le bon roi Carolus Magnus Petrus Lehoulier a laissé place à son fils, un jeune soudard ivre de sang et de batailles, vindicatif et inconscient qui n'a d'autres rêves que d'agrandir son fief et de partir aux croisades, son glaive ébréché témoigne de ses qualités guerrières. De quoi refroidir notre amour immodéré pour ces siècles lointains.

    D'ailleurs on les quitte ! Delphine ouvre un second livre, le drapeau français sur l'Elysée prouve que nous sommes en France, douce et sereine France, hélas l'embellie ne se prolonge pas, nous vivons l'époque des dictateurs, les estampes ( pas du tout japonaises ) qui se suivent décrivent une sombre époque, des bombes tombent sur des enfants, des lanceurs de missiles exécutent leurs tristes envois, des villes flambent, la musique s'alourdit, long passage musical, au cours duquel Pierre debout appuie sur l'accélérateur de sa guitare et Delphine s'adonne à une tarentelle désordonnée, bouquet final, feu d'artifice terminal.

    Triste constat : depuis le moyen-âge le monde ne s'est guère amélioré, nous ne nous servons plus d'épées mais d'armes de haute destruction... Le bon vieux temps ne dure-t-il pas encore ? Une nouvelle fois les cui-cui ont frappé fort, Un joyaux de plus à rajouter à la couronne des Crashbirds.

    Réalisé avec la complicité active d'Eric Cervera et de Rattila Pictures

    Damie Chad.

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 2 )

    COULEUR MAGENTA

    La nouvelle était tombée brutalement dans le flash d'information '' Mort de Guy Magenta '' sans plus. Un coin de la planète devait être en feu quelque part car le speaker ne s'était pas attardé, il l'avait juste ajouté qu'il avait quarante ans. C'était il y a longtemps, c'était en 1967. Depuis de l'eau a coulé sous le Pont Mirabeau ( sous tous les autres aussi ) et qui pense encore à Guy Magenta ! Sur le moment j'avais ressenti un petit creux à l'estomac, Guy Magenta je connaissais, l'était crédité pour la musique de Si tu n'étais pas mon frère d'Eddy Mitchell, un des meilleurs titres du rock français. Un truc percutant. Je me souviens encore qu'une après-midi alors que je le repassais pour la vingtième fois d'affilée ma mère excédée a surgi dans la pièce et a exigé que j'arrête immédiatement cette ordure, puis elle m'a traité d'assassin ! Sur ce elle a claqué la porte et j'ai remis le disque... Car j'étais un serial killer.

    Depuis 1965, j'étais fan d'Eddy Mitchell, parfois pour me rappeler le bon vieux temps, je file sur You Tube, et dans la série mes tendres années qu'elle était verte ma vallée je m'écoute une dizaine de hits de Schmoll... je me suis adonné à cet enfantillage pas plus tard que quinze jours d'ailleurs, mais cette fois j'ai tiqué, évidemment j'ai commencé par Si tu n'étais mon frère, j'ai enchaîné sur Société anonyme et là plouf sur les renseignements fournis sous la vidéo, je remarque que Guy Magenta est crédité, ah, oui Magenta, je ne m'attarde pas, j'ai un autre chat à fouetter l'envie subite d'écouter un autre de mes morceaux préférés ( que presque personne ne connaît ) de Mitchell : Fortissimo et là bingo les gogos, le nom de Guy Magenta s'affiche une nouvelle fois, je veux en savoir plus, je cherche, je trouve.

    C'est qu'une question subsidiaire angoissante me titille, je m'aperçois que la montagne possède une troisième face dont j'ignorais l'existence. O. K. ces titres je les ai aimés pour l'implication vocale du chanteur, et pour leurs textes, que voulez-vous je suis un littéraire. N'avais jamais pensé que les ai peut-être appréciés parce que c'était même le gars qui en avait composé la musique.

    Comme Marcel Proust j'avais du temps à perdre, aussi me suis-je enquis de la totalité des titres écrits par Guy Magenta pour Eddy Mitchell. Pas un max, seulement dix, leur collaboration ayant débuté en 1965 et terminé, par la force des choses, en 1967.

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    Mais qui est Guy Magenta ? Se nomme en vérité Guy Freidline, millésime 1927, un compositeur né dans une famille de musiciens qui recevra quelques leçons de guitare de George Ulmer, doué et prolixe, l'est un admirateur de Vincent Scotto, attention il ne fournit que la musique, laisse à d'autres le soin des paroles. Le genre de caméléon qui s'adapte à son environnement, dans les années cinquante l'on remarque sa signature sur les pochettes des vedettes d'alors, Lucienne Delyle, Annie Cordy, Rina Ketty, Dario Moreno, Gloria Lasso, auxquels on joindra Edith Piaf, Dalida, Sacha Distel... contrairement à beaucoup il a l'intelligence de ne pas cracher sur la nouvelle vague des années soixante, John William, Hughes Aufray, Olivier Despax, Les Champions, Claude François, France Gall, Frank Alamo, Petula Clark, Lucky Blondo, Noël Deschamps, Dick Rivers, Eddy Mitchel seront parmi ses clients, rien ne lui fait peur, saute les générations, capable de vous pondre une opérette, une musique de film, de la roucoulade, du yé-yé et du rock. Ça marche pour lui. Par contre ça roule moins bien. Se tue à Salbris au volant de la Jaguar qu'il vient d'acheter... Toujours mieux que de se faire envoyer ad patres par la bicyclette d'un écologiste qui vous percute sur un passage clouté. Une mort princière donc... Difficile de glaner quelques renseignements sur le net...

    Formulons notre question autrement : reconnaît-on la pâte Magenta dans ces dix titres mitchelliens, y a-t-il sans discuter dans ces dix cuts des gimmiks musicaux, une structuration singulière qui fassent que l'on reconnaisse le coup de patte magentique.

    Si tu n'étais pas mon frère : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : à la base c'est quoi ce morceau, des écorchures de guitares sur une tambourinade infinie, une espèce de ressassement rythmique répétitif, une cavalcade nocturne. Une orchestration sans une once de graisse, une esthétique spartiate, difficile d'en tirer une conclusion définitive. Elle détruit les garçons : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : niveau parole ce n'est pas Victor Hugo, ca tombe bien l'on n'écoute que la musique : très différent du précédent, pourtant si l'on y prête attention, il y a ce rebondissement rythmique, ce piétinement de la batterie qui n'est pas sans rappeler celle du précédent, lorsque ce phénomène se manifeste, comme par hasard ce sont les meilleurs passages du morceau. Serrer les dents : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : nous avions deux indices, nous voici face à une évidence d'autant plus prégnante que l'on retrouve la même fragmentation saccadée comme si la musique se marchait sur les pieds ou avançait à tout petits pas pressés, le phénomène est d'autant plus marqué que ce n'est pas la batterie qui se charge du boulot, mais toute l'orchestration introductive des couplets, à chaque fois différente – de ce temps-là il y avait des arrangeurs qui cherchaient pour chacun des titres d'un album une couleur distincte - étrangement ce sont surtout les violons qui accentuent le schmiblick à l'instar de l'oiseau pépiant à tue-tête à ras de terre pour détourner le serpent qui s'avance vers le nid.

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    Les filles des magazines : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : sorti sous forme de disque pirate, pochette blanche, agrémentée d'un tampon portant la mention Eddy Mitchell / Jimmy Page, couplé avec une version en anglais de What d'I said : je n'aime point trop ce morceau qui sur le sujet n'atteint pas la force érotique des Craquantes de Nougaro, mais là n'est pas le problème, pas besoin de coller son oreille sur les baffles, le truc c'est de ne pas suivre la guitare mais la batterie qui semble taper sur les tom par demi-tons, ce qui produit ce sautillement froissé caractéristique qui nous intéresse. Fortissimo : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : changement d'époque, du rock l'on passe au rhythm 'n' blues, l'année suivante Mitchell s'envolera pour Muscle Shoals, la venue de James Brown à Paris n'y est pas pour rien... la guitare n'est plus qu'un faire valoir, les cuivres se taillent la part du lion, ils agitent leur crinière imposantes qui les rend redoutables, n'empêche que par-dessous la batterie ricoche sur elle-même, faut y faire attention car le morceau se déploie sous la forme d'une incessante gradation ascendante. Au temps des romains : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : en ce temps-là Astérix occupait la première place des ventes en librairie, à rebours de la mode Mitchell le cria haut et fort il aurait vraiment été très bien au temps des ennemis implacables des irréductibles gaulois, le morceau est ponctué d'éclats de fanfares, les buccins triomphaux de l'empereur Trajan, lorsqu'ils se taisent vous saisissez venu du fond de l'antiquité le lourd claudiquement répétitif des légions en route vers la victoire.

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    Société anonyme : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : hymne anarchiste ou critique impitoyable de la société capitaliste, je vous laisse juger par vous-même, rythmique envolée soutenue par des éclats intempestifs de cuivres, le morceau filoche dur, pas le temps de sauter d'un pied sur l'autre, mais la basse est légèrement décalée, ce qui introduit une espèce de tremblement qui accentue encore la galopade du chant et de l'accompagnement, avec en plus ces moments où la basse prend le devant de la scène et semble presser le temps comme si elle voulait recoller au gros de la troupe. Bye bye prêcheur : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas, l'a écrit de nombreux succès pour Joe Dassin : un titre rentre-dedans et anti-curé, une spécialité de la première partie de la carrière du grand Schmoll, là c'est davantage fugace, il y a cet orgue d'église qui monopolise l'espace, mais ce rythme à deux temps précipités lors des refrains porte bien la marque de l'écriture de Magenta que nous recherchons. Je n'avais pas signé de contrat : ( 1967 ) : Frank Thomas et Jean-Michel Rivat écrivirent souvent ensemble, Rivat a laissé un souvenir périssable dans la mémoire du siècle en enregistrant muni d'une impressionnante perruque sous le nom d' Edouard : l'on n'entend pas grand-chose, la batterie trop mécanique écrase tout, trop mixée devant voilant les chœurs et surtout ces clinquances dégringolantes de guitare pas assez exhibées en avant pour savoir si leur répétition est vraiment un signe magentique. Le bandit à un bras : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas : petite précision pour ceux qui entrevoient un western avec un pistolero manchot qui ne rate jamais sa cible, erreur sur toute la ligne, c'est ainsi que dans la perfide Albion l'on surnommait les machines à sous : enregistré à Londres, une utilisation très pertinente des cuivres, je ne m'en étais pas aperçu lors de sa sortie, sinon chou blanc et échec noir, sur toute la ligne, à aucun moment je n'ai découvert dans cette ultime piste une trace quelconque qui viendrait conforter mes hypothétiques déductions. Est-ce que cela a une réelle importance ? C'était juste un prétexte pour évoquer l'ombre perdue de Guy Magenta.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

    EPISODE 02

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    LIMOGES

    Dés l'entrée de Limoges nous fûmes pris en charge par une dizaine de motards de la gendarmerie nationale, sirènes hurlantes à une vitesse excédentaire ils nous emmenèrent devant l'entrée de la préfecture. Molossito et Mlossa auraient bien aimé que nous prissions un selfie devant le majestueux bâtiment, mais nous fûmes rondement menés au pas de course jusqu'au QG de crise opérationnel dans lequel s'agitaient une dizaine de pingouins fonctionarisés manifestement en proie à une grand affolement. Le préfet en uniforme s'avança vers nous, le visage défiguré par un tic nerveux d'impatience. A peine avait-il ouvert la bouche que le Chef l'interrompit '' juste le temps d'allumer un Coronado'', j'en profitais pour insinuer que tout serait parfait en ce bas-monde si pouvait être mis à disposition de notre brigade canine un grand bol d'eau pure et deux assiettes de steak haché au poivre vert. Mes souhaits furent exécutés avec célérité, c'était fou comment en quelques heures la cote du SSR avait augmenté auprès des autorités !

    Ne restait plus qu' à écouter le préfet. Il explosa littéralement, jeta sa casquette sur le parquet ciré et en un accès de colère folle il la piétina sauvagement. '' Un volcan ! Un volcan ! Nous sommes sur un volcan !'' Sur le moment je crus que le Puy du Dôme s'était réveillé et était prêt à recouvrir le département d'un tapis de cendres et de lave brûlantes. Peut-être nous avaient-ils confondus avec une équipe de vulcanologues appelés de toute urgence, mais non c'était bien l'affaire Charlie Watts qui motivait cette nervosité.

      • L'a fallu que ça tombe sur moi hoqueta-t-il, les agents de défense du Territoire ont recensé en moins de vingt-quatre heures dix-sept apparitions aux quatre coins de la France du batteur de ces saltimbanques inconnus, les Trolling Fones, une histoire de fantômes tout juste bonne pour les vieilles femmes et à l'Elysée non seulement ils prennent l'affaire au sérieux, mais ils ont décidé que c'est ici dans la Haute-Vienne qu'ils envoyaient le SSR pour traiter l'affaire sous prétexte qu'un journaliste de France-Inter a signalé cette insignifiante anecdote dans un flash d'information. Une histoire abracadabrante, l'on veut couvrir la préfecture de la Haute-Vienne de ridicule, je suis sûr que le Président du Sénat qui assure l'intérim a un copain à placer, il profitera de cette stupide affaire pour me limoger. Limoges, ô ma ville sacrée, je ne me laisserai pas faire, je suis là pour veiller sur ta sécurité ! Quant à vous, vous vous débrouillez pour me coffrer ce pâle toqué qui joue au revenant dans notre si paisible campagne. Voici l'adresse du péquin, un incertain Joël Moreau, vraisemblablement un assoiffé notoire, qui a vu le spectre du dénommé Charlie Waters !

    UN TEMOIN CAPITAL

    Joël Moreau nous reçut dans son bureau de l'Université de Limoges, un homme affable, un intellectuel de haut-niveau, les étudiants qui nous avaient accompagnés jusqu'à sa porte nous apprirent avec fierté et respect que c'était l'un des mycologues européens les plus réputés.

      • ah ! Vous venez pour l'affaire Charlie Watts, je comprends le souci des autorités. Je suis le premier à reconnaître que c'est incroyable. Mais je l'ai reconnu sans problème, je suis un vieux fan des Rolling Stones, l'est passé devant moi, dans son costume noir à liserets blancs, la grande classe, et ce sourire mi-malicieux mi-énigmatique, je ne crois pas qu'il m'ait vu, du moins il n'en a pas donné le moindre signe, j'aurais bien aimé lui demander un autographe, mais je n'ai pas osé le déranger, j'ai aussi dépassé l'âge naïf de mes étudiants...

      • Vous l'avez aperçu sur le campus ?

      • Pas du tout, en pleine campagne, sur la lisière du Bois du Pendu, à une quinzaine de kilomètres d'ici, il devait être cinq heures de l'après-midi. J'ai signalé le fait à quelques collègues, l'un d'eux a dû parler et l'information a fini par tomber dans l'oreille du correspondant de France-Inter.

      • A titre tout à fait indicatif, Monsieur le Professeur que faisiez-vous dans ce con perdu, je suppose que vous aviez emmené avec vous une jolie étudiante...

      • Hélas non, j'étais seul, quant à ma présence en cet endroit elle est évidente, je suis professeur de mycologie, je cherchais des champignons !

      • Une dernière question, Monsieur le Professeur, croyez-vous aux fantômes ?

      • Pas du tout, mais je crois en Charlie Watts, j'ai assisté au premier rang à dix-sept concerts des Rolling Stones. Vous savez je suis un esprit positif, un scientifique, mais avec les Stones il faut s'attendre à tout !

    LE BOIS DU PENDU

    L'entente avec Joël – fini le protocolaire Monsieur le Professeur - avait été quasi-immédiate, nous aurions besoin de bottes de caoutchouc avait-il décrété, l'on passe d'abord chez moi pur récupérer deux vielles paires, il en profita pour nous montrer son impressionnante collection de bootlegs des Stones, et maintenant tassés dans sa Kangoo, nous montions vers le Bois du pendu.

    Joël stationna la voiture au haut d'une vaste colline herbue couronnée par un imposant bosquet de chênes. A la première portière ouverte Molosa et Molossito sautèrent hors du véhicule galopèrent en jappant vers les arbres.

      • Ils ont besoin de se dégourdir les pattes, qu'ils fouinent à leur aise, avec un peu de chance ils poseront le museau sur une piste ! Quant à nous, explorons l'endroit méthodiquement, serions-nous plus perspicaces que nos chiens interrogea le Chef en allumant un Coronado.

    Il n'en fut rien. Nôtre tâche se révéla aisée. Aucune broussaille n'encombrait le sous-bois, des sentiers zigzaguaient sans encombre parmi les fayards relativement espacés. Pendant notre exploration, Joël nous raconta qu'il avait vérifié la veille, la dénomination '' Bois du Pendu '' remontait au début du dix-huitième siècle, et qu'aucun évènement sinistre ne s'était jamais déroulé depuis ce temps lointain dans ce lieu que nous parcourions les sens en éveil. Nous eûmes beau scruter le sol nous ne relevâmes même pas la présence d'un mégot de cigarette ou d'un déchet de plastique.

      • Remarquons que ce n'est pas dans le bois que Charlie Watts m'est apparu mais lorsque j'étais en train de longer la lisière. Suivez-moi je vous montre l'endroit exact.

    Rien de particulier n'éveilla notre attention. Pourquoi exactement ici et pas ailleurs me demandais-je. Le Chef devait partager mon interrogation, il s'arrêta pensivement pour allumer un coronado, Joël en profita pour me désigner cachés dans l'herbe deux magnifiques cèpes, ils étaient déjà-là hier précisa-t-il.

      • Agent Chad, je ne pense pas que le fantôme de Charlie Watts se promenait ici pour cueillir des champignons, ne nous égarons pas, restons rationnels.

    C'est à ce moment-là que les chiens aboyèrent. Ils étaient loin, instinctivement je tournais la tête vers le lieu d'où nous parvenaient le son, à une centaine de mètres, au-dessus de nous, je n'en crus pas mes yeux, une silhouette noire venait vers nous, d'un pas nonchalant, sans se presser, le long de la lisière, les cabots le suivaient en hurlant à la mort mais cela n'avait pas l'air de gêner Charlie, car c'était lui, plus il se rapprochait de nous, plus nous étions sûrs que c'était bien lui !

      • Agent Chad, dès qu'il arrive à notre hauteur vous l'attrapez par le bras et vous le retenez, sans brutalité, n'oubliez pas que c'est Charlie Watts tout de même !

    Je m'exécutai, quand il fut à ma portée je tendis la main, mais elle ne rencontra que du vide, pas un gramme de chair et d'os, un fantôme, un vrai, il ne tourna même pas la tête vers nous, et passa son chemin tranquillement, trente mètres plus loin, il se volatilisa en une seconde. Nous étions abasourdis.

    Nous n'eûmes pas le temps de reprendre de nos esprits. Le portable du Chef, venait de sonner.

    A suivre....