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  • CHRONIQUES DE POURPRE 481 : KR'TNT ! 481 : GENE VINCENT / DENNIS COFFEY / SILVER APPLES / ROCKABILLY GENERATION NEWS / TRASH HEAVEN / WHITE RIOT / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 481

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    22 / 10 / 20

     

    GENE VINCENT / DENNIS COFFEY / SILVER APPLES

    ROCKABILLY GENERATION NEWS

    TRASH HEAVEN / WHITE RIOT / ROCKAMBOLESQUES

     

    GENE VINCENT

    LA PREMIERE RUINE DU ROCK 'N' ROLL

    les grands macabres

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    Lorsque la vidéo est parue dans mon fil info, j'ai tiqué, je n'ai pas aimé le mot ruine. J'ai voulu en savoir plus. Pas sur Gene Vincent. Certes je ne me permettrais pas de reprendre Bertrand Dicale sur ses approximations, résumer la vie d'un individu en moins de quatre minutes oblige à quelques raccourcis. Je sais bien que les Amerloques ont réussi à jivaroïser A la recherche du temps perdu de Marcel Proust en une minute, mais à l'impossible nul n'est tenu, même pas Bertrand Dicale dans son émission Les grands Macabres, un format qui ne doit pas dépasser d'après ce que j'ai compris les trois cents secondes. Diffusée à 12 h 30 du lundi au vendredi sur France Musique, et dévolue à un artiste dont l'œuvre se doit d'avoir un rapport avec la musique, chant, instrument, composition... tous styles mélangés, sans exclusive.

    Je n'ai pas été le seul à avoir dressé l'oreille en signe de mécontentement, voici le commentaire kaissé sur YT par Artscope France que ne connais pas ( que je salue et que je remercie ) que je reproduis in-extenso : '' Je ne partage pas du tout les mots qualifiant la deuxième partie de vie de Gene Vincent. Il s'agit d'une sorte de sensationnalisme inversé dont la cruauté est gratuite. Il y a d'autres façons de présenter les choses. La ruine, c'est des gens pareils qui présentent les choses de façon orientée. Il n'y a pas de "ruine", il y a continuation mais la pop est arrivée et a tout bouleversé comme le rock a tout bouleversé avant elle et Gene Vincent demeure un père fondateur. '' Certes tout le monde a le droit d'avoir son opinion positive ou négative sur Gene Vincent, même Bertrand Dicale, mais ce qui m'a choqué c'est le ton de condescendance méprisante avec lequel la chronique est débitée.

    Peut-être cette manière cyniquement désinvolte fait-elle partie de la personnalité de Bertrand Dicale, de son ADN profond, il est comme cela, personne ne le changera. Cet argument est recevable, j'ai voulu en avoir le cœur net. Pas eu besoin de chercher longtemps. L'émission sur Gene Vincent a été diffusée ce 12 octobre 2020, jour anniversaire de sa disparition, le hasard fait parfois bien les choses, le neuf octobre 1978 a été fatal pour Jacques Brel, c'est à cette date, quatre jours avant l'émission concédée à Gene Vincent, que Bertrand Dicale a régalé ses auditeurs – nous les souhaitons fidèles - d'une chronique intitulée Jacques Brel après ses adieux et jusqu'au bout.

    Comme c'est étrange, comme c'est bizarre, comme le ton change, quel respect, quelle admiration, quelle force de persuasion dans la voix ! Entre nous soit dit, Brel le mérite, il fut une véritable bête de scène et certains de ses textes font encore mouche quarante ans après. Nous aurions aimé une présentation sur le même modèle de probité envers le vécu et l'œuvre de l'artiste semenciel que fut Gene Vincent. A la place nous avons droit à une espèce de portrait-charge déplaisant et déplacé. Reconnaissons une qualité à Bertrand Dicale, c'est d'avoir su retrouver l'esprit haineux et offensant des élites culturelles des années soixante vis-à-vis de cette musique rock qui leur déplaisait et qu'ils condamnaient par principe. Pressentant très bien que c'était leur emprise sur la jeunesse qui s'effilochait.

    Bertrand Dicale est un spécialiste de la chanson française, sa bibliographie est éloquente, n'a-t-il pas écrit entre autres Le dictionnaire amoureux de la chanson française, l'on voit vers où penchent ses préférences. Qui ne sont pas spécifiquement les miennes. Mais ceci est une autre histoire. Sur une gondole de librairie m'est passé, ce devait être en période de Noël l'année dernière, entre les mains, un de ses livres, Golf Drouot, vingt-cinq ans de rock en France, je l'ai feuilleté et reposé, peu convaincu, ( flair de rocker ! ), des photos oui, mais le texte ne dégageait pas une authentique sensibilité rock'n'roll... Et maintenant cette espèce de ricanement déplacé à l'égard d'une des idoles essentielles du rock'n'roll. Quelle fatuité, quelle ignorance, quel je-m'enfoutisme éhonté !

    J'ai bien peur qu'avec cette chronique quasi-injurieuse à l'égard de Gene Vincent, la caution rock de Bertrand Dicalet ne tombe en ruine...

    Damie Chad.

     

    Coffey serré

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    Comme l’a montré Jackie McAuley avec le sien, les ouvrages des sidemen peuvent se révéler déterminants. Dennis Coffey est un sideman de poids puisqu’il fit partie des Funk Brothers, c’est-à-dire le house-band de Motown que Berry Gordy n’a jamais voulu créditer. Retournez les pochettes d’albums des Supremes, des Temptations, de Martha Reeves & The Vandellas, des Four Tops, vous trouverez zéro information. On ne sait pas que James Jamerson joue de la basse sur tous les gros hits ni que Dennis Coffey joue de la wah sur «Cloud Nine».

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    En tournant son fameux docu Standing In The Shadow Of Motown, Paul Justman a commencé à réparer cette terrible injustice. Dennis Coffey en rajoute une couche avec un recueil de souvenirs qui s’impose par une incroyable sobriété de style. À l’image du personnage, dirons-nous. Pourquoi faut-il lire Guitars Bars And Motown Superstars ? Tout simplement parce que Dennis Coffey nous fait entrer dans le saint des saints. Venez les gars, je vais vous montrer ! Ouais, on te suit, Coff ! Here we go !

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    Il faut remonter un peu dans le passé. Un beau matin, Coff reçoit un coup de fil. Drrrrrrrrrrrrrrrrring !

    — Réveille-toi, mec, c’est moi, Jamerson ! Comment vas-tuyau de poêle ?

    Denis avait rencontré James Jamerson dans une session d’enregistrement quelques mois plut tôt.

    — Je vais bien, mec. Qu’est-ce qui t’amène ?

    — Je voudrais te présenter quelqu’un. Hank Crosby !

    Le nom d’Hank Crosby réveille Denis pour de bon. C’est l’un des bras droits de Berry Gordy et le producteur de Stevie Wonder. Un homme très puissant à Motown. Jamerson passe le téléphone à Croby :

    — Comment allez-vous Coffey ? Bon, voici la raison de mon appel. Motown met en place un atelier de production et on se demandait si vous accepteriez de venir jouer de la guitare pour nous. Les séances de l’atelier se déroulent quatre soirs par semaine au studio B, qui est en fait le vieux Golden World Studio, sur Davidson.

    — Oui, ça m’intéresse. Pourriez-vous me donner plus de détails ?

    — Vous serez payé 135 $ par semaine, pour jouer de 7 h à 9 h chaque soir, du lundi au jeudi. C’est Jamerson qui supervise. Qu’en dites-vous ?

    Dennis saute de joie.

    — Voui voui !

    — On démarre lundi prochain. Bon je vous repasse Jamerson.

    — Hey Coffey, Motown m’a confié le workshop, alors ça se passe entre toi, moi, Eddie Willis, Bongo et quelques autres cats. Dac ? It’ll be cool, so come on down man.

    Il est bon de préciser à ce stade du récit que James Jamerson est le bassiste le plus respecté du monde, à cette époque.

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    Dennis : «Lundi arriva enfin et à 18 h je chargeai le matériel dans ma bagnole et pris la direction du Lodge Expressway. Je pris la sortie Livernois et descendis jusqu’à Davidson Street. Je pris à gauche sur Davidson, fis demi tour et vins me garer devant le Studio B de Motown, un bâtiment de deux étages en parpaings gris qui s’appelait autrefois the Golden World Studios. Le Studio B se trouvait à environ 15 kilomètres du Studio A.»

    Comme l’explique Dennis, le workshop sert à évaluer le potentiel des producteurs maison de Motown. Il y développent leurs idées, avant d’aller enregistrer au fameux Studio A, surnommé le Snake Pit. Norman Whitfield veut tester «Cloud Nine» pour les Temptations.

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    Et puis bien sûr, Dennis nous présente ses amis les Funk Brothers, qui comptent parmi les musiciens les plus mythiques d’Amérique. À commencer par James Jamerson, «un personnage original. Beaucoup d’attitude. Environ ma taille et mon poids, 1,77 m pour 80 kg. Il porte une moustache de Fu Manchu. Il joue de la basse comme un dieu. Lui et le batteur Benny Benjamin sont le cœur battant du Motown Sound. Jamerson joue ses grosses lignes de basse et Benny amène le groove et le shuffle de caisse claire et de cymbales. Jamerson porte généralement un béret noir, un T-shirt noir, un Levis et un ceinturon de cuir avec une boucle western. Il n’y a pas que son jeu qui frappe par son côté innovant : sa manière de s’exprimer aussi. Il utilise une sorte de slang écossais.

    — Aye me lad. Comment ça va-ty ?

    — Hey man, au poil. Comment ça se présente ?

    — We ready to play the funk tonight Coff. T’a ramené tout ton stuff ?

    — Tu me connais. Toujours prêt. J’ai ma wah et on fuzz tone out !

    Jamerson présente les autres cats à Coff : Eddie Willis, the funkiest guitar player out here, Bongo Eddie aux congas, un nouveau batteur nommé Spider et Ted Sheely on keys.

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    Selon Coff, James Jamerson est dans les années soixante et soixante-dix un véritable héros. Coff lui doit tout, principalement le job à Motown - but he also became my mentor - Voilà pourquoi ce livre est passionnant, Coff nous permet de côtoyer un géant de son temps. Il revoit Jamerson jouer en studio : «Il était perché sur son tabouret, son béret noir sur le côté du crâne, une cigarette au bec, il se balançait d’avant en arrière en lisant la partition, punching out ces lignes de basse extravagantes, tapant le tempo d’un pied et l’autre pied arrimé au pied métallique de son tabouret. Welcome to the Motown sound... Courtesy of James Jamerson.» Coff indique aussi que James Jamerson ne change JAMAIS ses cordes de basse et qu’elles sont tendues très haut au-dessus des frets, comme celles d’une stand-up. Il utilise aussi les changements d’accords pour glisser des lignes mélodiques. D’où cet incroyable festin de son permanent.

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    Dans la foulée, Hans Crosby rappelle Coff pour lui demander de venir enregistrer «Cloud Nine» au Studio A, à Hitsville, sur Grand Boulevard. C’est-à-dire la Mecque. Coff est un peu nerveux, ça se comprend. L’entrée principale de trouve sur l’avenue. Coff passe devant un guichet. Un mec en uniforme lui demande de signer le registre. Puis il traverse le hall, passe devant le control room et descend les marches qui conduisent au fameux Snake Pit, là où sont enregistrés tous les hits planétaires de Motown. Alors nous y voici, les gars. The Hitsville Studio. «Une grande pièce principale et deux petites salles d’overdubs. Les guitaristes sont assis contre le mur, sous la vitre du control room. Jamerson est assis sur son tabouret, près des guitaristes. Les deux batteurs sont installés derrière les cloisons, plus loin au fond.» Il y a aussi Bongo Eddie dans un coin, et les keyboards de l’autre côté.

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    Jamerson montre à Coff où se brancher. Les guitares et la basse sont branchées directement sur la console, car il n’y a pas d’amplis. Seulement des casques et un gros retour qui permet de s’entendre. Jamerson présente Coff aux musiciens qu’il ne connaît pas encore. Tout le monde est très gentil et Coff finit par se détendre et se sentir chez lui. Il joue sur une Gibson Firebird car il aime bien son tight funky sound. Le rythme est très soutenu au Studio A : on enregistre une chanson par heure. Ça veut dire une heure pour se familiariser avec la partition, trouver les solos et enregistrer un hit. Chaque session dure trois heures. La plupart du temps, Motown organise deux sessions à la suite, avec une heure de break entre les deux. Une vraie usine ! Six chansons par jour, cinq jours par semaine. Comme le rappelle si bien Coff, on n’appelait pas Motown the hit factory pour rien. À la fin, nous dit Coff, il ne sait plus sur quoi il joue : en un an, il aura participé à des centaines d’enregistrements.

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    Il explique aussi un truc capital : le secret du Motown Sound, c’est le Motown beat, c’est-à-dire deux batteurs, Spider sur charley et cymbales, Pistol Allen sur caisse claire et grosse caisse. «Les gens ne le savent pas, mais le concept des deux batteurs fut inventé lors de la session «Cloud Nine». Par la suite, il y eut deux batteurs sur tous les enregistrements, c’est pourquoi le Motown beat devint si complexe.» Personne ne pouvait reproduire cette façon de jouer. En fait, les deux batteurs remplacent Benny Benjamin qui a dû s’arrêter, suite à des problèmes de santé. La plupart du temps, les Funk Brothers comprenaient Earl Van Dyke et Johnny Griffith on keys, Bongo on congas, James Jamerson on bass, Richard Pistol Allen et Uriel Jones on drums, Joe Messina, Eddie Willis, Robert White et Coff on guitars, plus un mec au tambourin et un autre aux vibes. Pour Coff, c’est la meilleure section rythmique qu’il ait jamais entendue.

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    Se retrouver dans cet endroit avec tous ces musiciens extrêmement doués, c’est inespéré. Il n’est tien d’autre qu’un kid blanc de Detroit. Il dit n’avoir jamais oublié l’excitation qu’il ressentit ce premier jour. «Cloud Nine» fut un hit, comme on sait et Coff devint membre attitré des Funk Brothers.

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    Detroit kid, oui. Coff démarre d’ailleurs on book ainsi : «I was raised in a single-parent family in Detroit, a city famous for two things - Automobiles and great music.» Une façon comme une autre de dire qu’on ne peut pas échapper à son destin. Sa mère l’élève car son père s’est fait la cerise. Il apprend très tôt la frugalité. La devise de sa mère : «Waste nit, want not», ce qui veut dire ne gaspille rien et ne désire rien. Coff a une petite sœur, Pat. Ado, Coff apprend à jouer de la guitare. Ses chouchous sont Scotty Moore, James Burton, BB King, Chuck Berry et Wes Montgomery. Il est surtout fasciné par Chickah Chuck qui joue des guitar licks so innovative qu’il n’arrive pas à les reproduire. C’est à force de les écouter qu’il finit par en percer le secret. Coff passe tout son temps libre à jouer en écoutant les disques. Il peut passer une semaine entière sur un riff de Chuck. Il le veut. Alors il l’a. C’est son seul luxe. Il a seize ans quand on lui propose de jouer de la guitare en session pour la première fois. Il doit accompagner un rockab nommé Durwood Hutto et le producteur s’appelle Berry Gordy. On en est en 1956. Berry Gordy va démarrer Motown un peu plus tard, en 1961. À l’époque, Coff voit aussi un autre rockab sur scène : Jack Scott. Wow !

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    Il apprend vite son métier de session-man. Il sait qu’il doit garder la tête froide et réagir rapidement. Être musicien de studio, nous dit Coff est le métier le plus stressant dans le monde de la musique. L’enregistrement ne pardonne pas. Quand on écoute la bande, on entend tout - You’d better have played the right part at the right time - Sinon, on ne vous rappelle pas. Il arrive même que des musiciens se fassent virer en pleine session. Coff trouve vite le moyen de se faire du beurre en heures supplémentaires, le fameux overtime. Par contre, pas d’overtime à Motown. Tout doit rentrer dans l’heure prévue pour l’enregistrement. Motown a développé une expertise dans l’art du timing et de la gestion de budget. Coff découvre aussi très vite l’importance vitale des producteurs. Il dit avoir eu la chance de travailler avec les meilleurs producteurs de son époque, Holland-Dozier-Holland, Norman Whitfield, Ashford & Simpson et Stevie Wonder à Motown, des producteurs indépendants de Detroit comme George Clinton et Don Davis, et ceux de la côte Ouest, comme Richard Perry et Quincy Jones.

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    Il consacre des pages superbes au trio Holland-Dozier-Holland, qui a composé et produit les plus grands hits de Motown, ceux des Supremes, des Four Tops, de Martha & The Vandellas et de Junior Walker. Coff estime qu’au regard de cette montagne de hits, Berry Gordy aurait dû les associer davantage aux bénéfices de Motown. Brian Holland fume la pipe et porte le bouc. Lui et Lamont Dozier dirigent la section rythmique en studio. Lamont est très dynamique et Brian beaucoup plus laid-back. Quant à Eddie Holland, il reste derrière la console avec l’ingé son. Comme Eddie avait déjà enregistré un hit pour Motown, il s’appuyait sur son expertise pour superviser les enregistrements. La méthode de travail du trio fascine le jeune Coff. Ils divisent leur travail en trois parties, A, B et C : A pour le couplet, B pour le refrain et C pour le pont. Ils utilisent parfois le D pour le final. Le trio fait travailler les musiciens encore et encore jusqu’à ce que ça swingue. Alors ils hochent la tête, se mettent à sourire et disent : «OK, that’s it, let’s cut it !» À la fin des sixties, se sentant floué, le trio mythique se sépare de Motown et monte deux labels, Hot Wax et Invictus. Ils tentent de lancer des artistes moins connus comme Freda Payne, Ruth Copeland, the Chairmen Of The Board, General Johnson et les Flaming Embers.

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    Oui, c’est vrai qu’il y a un gros problème à Motown. Earl Van Dyke et James Jamerson se demandent où passent les millions de dollars. Ils commencent à comprendre qu’ils ne vont jamais devenir riches, alors que Berry Gordy et Diana Ross s’enrichissent à vue d’œil. S’ils commencent à rouspéter, Berry Gordy leur donne un peu de blé pour les calmer. En plus, les musiciens attitrés de Motown n’ont pas le droit de jouer ailleurs. Motown paye un détective pour les surprendre en flag dans un autre studio et ils doivent payer une amende de 500 $. C’est pense Coff la raison pour laquelle les musiciens ne sont pas crédités : Berry Gordy ne veut pas qu’on les soudoie. Il veut garder leur identité secrète. Mais ce procédé ne plait pas à Valérie Simpson qui exige qu’on mette leurs noms sur les pochettes des disques qu’elle produit. Berry Gordy a un dicton : «He who has the gold rules.» C’est le secret de son pouvoir. Il ne le partage avec personne. Il veut être sûr de tout contrôler.

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    Pour compléter le portrait que brosse Coff du Studio A et des Funk Brothers, il est recommandé de voir le film que Paul Justman leur consacre, Standing In The Shadows Of Motown. Attention, c’est un docu extrêmement émouvant. Préparez vos mouchoirs. Bizarrement, Coff n’apparaît qu’un court instant dans ce film, ce qui semble logique, car il arrive en 1969 pour «Cloud Nine», un peu après la bataille. Quand Paul Justman tourne son film en 2002, certains Funk Brothers ont disparu : Robert White (guitar), James Jamerson, Benny Benjamin, Bongo Eddie, Johnny Griffith (piano) et Earl Van Dyke (band leader). Ce sont donc les survivants qui témoignent : Joe Hunter (piano), Jack Ashford (tambourin) qui sont deux forces de la nature, Richard Pistol Allen et Uriel Jones, qui sont le cœur battant du Motown Sound, deux blancs, Joe Messina (guitar) et Bob Babbitt (bass). Fantastiques personnages ! Motown ? The greatest hit machine in history. Dans la bouche de ces mecs-là, chaque mot sonne juste. Des interludes musicaux leur coupent la chique. Ça commence avec Gerald Levert qui chante «Reach Out» 41 ans après la bataille. On note aussi qu’à part Stevie Wonder et Otis Williams (le dernier survivant des Tempts originels), aucun des artistes Motown n’est convié à témoigner. Par contre, des gens comme Steve Jordan et Don Was sont profondément habilités à saluer le génie des Funk Brothers. Sans Funk Brothers, pas de Motown. Joe Hunter est le premier musicien que Berry Gordy approche en 1959. Il lui demande s’il connaît d’autres musiciens.

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    Oh yes, Mister Papa Zita, c’est-à-dire Benny Benjamin, un mec qui a joué avec Dizzy, Bird, Muddy et Jimmy Reed. Puis on passe à un autre géant, James Jamerson : son fils nous explique qu’il jouait d’un doigt, d’abord sur la stand-up puis sur la Precision. Et pouf, Berry Gordy achète une baraque au 2648 West Grand Boulevard et la baptise Hitsville USA, une adresse aussi mythique que celle de Sun au 706 Union Avenue ou de Stax au 926 East McLemore Avenue. Vous voulez visiter le fameux Snake Pit ? Allez, on y va, les gars ! Descendez le petit escalier, quelques marches, vous voici dans le Studio A, et c’est là, à votre gauche, sous la vitre du control room que s’assoient les guitaristes. Alors Jack Ashford fait son Earl Van Dyke pour nous montrer comment ça fonctionne : «I Ain’t Too Proud To Beg» ! Uriel et Pistol lancent le tempo, and now the bass, alors Bob Babbitt entre dans le groove avec sa ligne de basse, and now the guitars, Jim Messina et Eddie Chank Willis grattent leurs grattes, and now John Griffith on keys et Jack claque enfin ses coups de tambourin : «This is the Motown Sound !». S’ensuit un nouvel intermède musical avec Bootsy Collins qui nous claque sa vision de «Cool Jerk», histoire de nous rappeler qu’à Detroit, il y a aussi les Capitols, Jackie Wilson et le «Boom Boom» de John Lee Hooker. Pistol Allen qui va mourir quelques semaines après le tournage rappelle qu’il vient de Memphis et qu’il a appris à jouer de la batterie en tapant sur une machine à écrire. Ah tu veux devenir comptable en tapant comme ça ? Viré ! Quant à Joe Messina, il jouait du jazz chez Baker et Berry Gordy vient le trouver un soir pour l’embaucher. Le moment le plus spectaculaire du film est sans doute celui où Pistol Allen et Uriel Jones démarrent ensemble «What Becomes Of The Broken Hearted». On assiste là à une fantastique extension du domaine du beat. Et le moment le plus émouvant ? Sans doute l’anecdote concernant l’enregistrement de «What’s Going On». Marvin Gaye voulait James Jamerson à la basse. Pas de Jamerson, alors pas d’enregistrement. Alors on est allé le chercher, mais il était ivre-mort dans un bar. Le messager lui dit que Marvin l’attend. Marvin ? No problemo, amigoooos. Jamerson accepte de venir jouer mais il ne tient pas debout. Alors il s’allonge sur le dos pour jouer «What’s Going On». Cut infiniment symbolique, d’ailleurs, car en 1970, Marvin Gaye répond avec «What’s Going On» à la violence des flics blancs dégénérés. Comme Marvin est mort, c’est à Chaka Khan que revient l’honneur de jazzer ce hit à la folie pour les besoins du film. Elle va bien au-delà du cap de Bonne Espérance.

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    Les Funk Brothers nous racontent aussi qu’un matin, ils se sont pointés comme tous les jours au Studio A pour travailler et qu’ils sont tombés sur un écriteau : «Pas de travail today». En fait, ces enfoirés n’avaient même pas annoncé le déménagement de Motown. Quand Motown s’est installé à Los Angeles en 1973, pour eux, ce fut la fin des haricots. Berry avait jeté les Funk Brothers comme des vieilles chaussettes. Chacun pour soi. Alors ils sont retournés à leur vieux blues et à leur vieux jazz, comme ils disent dans le film.

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    De son côté, Coff continue de prospérer. Il est libre, il n’est pas obligé comme les Funk Brothers de rester fidèle à Motown. Un jour, Brad Shapiro et Dave Crawford l’appellent :

    — On vous paye double tarif si vous acceptez d’aller accompagner Wilson Pickett à Muscle Shoals.

    — Voui voui !

    Quatre jours sont prévus. Le rythme n’est pas le même qu’à Motown : une chanson en trois heures. Ouf ! Un peu moins de pression. Ils enregistrent l’excellent Don’t Knock My Love, paru en 1971.

    En allant se réinstaller à Los Angeles, Motown nous dit Coff se vautre. Eh oui, en abandonnant les Cats à Detroit, Berry Gordy a perdu le Motown sound. Les disques sortis sur Motown après 1973 n’ont plus rien de significatif. Mais ce qui est le plus grave aux yeux de Coff c’est que les Funk Brothers qui ont largement contribué au succès de Motown n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer. No pension, no security, no nothing. Coff ne demandait qu’une chose, un peu de reconnaissance, de justice et de fair play. Earl Van Dyke qui était un peu le chef d’orchestre des Funk Brothers s’en sort pas trop mal, il réussit à travailler pour l’Osborne High School de Detroit. Il dit à Coff qu’il s’en sort financièrement parce que sa femme a investi de l’argent quand il gagnait bien sa vie.

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    Alors qu’il nage encore dans une certaine opulence, Coff enregistre un premier album solo en 1969, Hair And Thangs. C’est le fameux Dennis Coffey Trio. Allez directement au deux, «Hair & Grits», un instro spectaculaire. Coff a le diable au corps, il joue à l’éclate totalitaire, il est partout, il jaillit comme une source, avec une admirable vélocité juteuse de véracité, une énorme niaque de shuffle. Il blaste à gogo. Ces mecs jouent leur va-tout à chaque seconde. On est au cœur du Detroit Sound. Le cut d’ouverture de bal d’A s’appelle «Let The Sunshine» et ça vaut pour de la heavy Soul de Detroit. On sent bien l’insistance, sous l’étoffe du son. Coff force le passage dans le groove, c’est un sacré tenant de l’aboutissant, il faut l’entendre tenir la note et claquer du ramdam dans la foulée. Il ouvre son bal de B avec «Do Your Thang», une véritable attaque de Detroit punk. Coff guette l’impulsion sonique au coin du bois. Il revient au funky strut avec «Iceberg’s Thang», mais c’est un funky strut mêlé d’orgue tentaculaire. Coff taille sa croupière sans se gêner. Quel admirable brasseur de wah ! Il joue une wah colérique assez vitupérante. On croit entendre un animal en colère. C’est vivace et agressif. Les notes persiflent. Il reprend aussi le hit des Isleys, «It’s Your Thang» pour le sanctifier. On l’a bien compris, c’est un album indispensable à tout fan de Detroit funk.

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    Deux ans plus tard, il récidive avec Evolution. Cette fois la formation s’appelle Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Deux énormités s’y nichent, à commencer par «Scorpio», gros son d’anticipation et doté en son sein d’un joli solo de Jodi Ashford aux congas bientôt rejoint par le bassmatic de big Bob Babbit. On voit que ce vieux Bob a du métier, il peut tenir dix minutes sans créer le moindre ennui. L’autre merveille se trouve en B et s’appelle «Big City Funk». On a là un heavy rumble de Detroit, mélange de white black power et de funk blanc. Typical Detroit sound. Les autres cuts de l’album valent eux aussi le détour, qu’on se rassure, et ce dès «Getting It On», violonné au surréel du groove de funk. On voit bien que Coff admire Norman Whitfield. Coff pompe ensuite le riff de Jimmy Page pour «Whole Lot Of Love». Il propose un Detroit retake que Bob Babbit joue benoîtement. Ils refont aussi en B un instro d’anticipation, «Impression Of» que Coff joue vif et sec, avec une belle énergie, toujours en tête du son, comme un chef à plume de l’armée confédérée.

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    Pochette célèbre que celle du troisième album de Dennis Coffey, Goin’ For Myself, paru en 1972. Il attaque avec «Taurus», un joli shoot de funk extra-sensoriel, avec un coup de main de Bob Babbit et d’une section de cuivres. C’est un peu Shafty dans l’esprit. On va s’apercevoir au long cours que Coff adore les instros ambianciers comme «Can You Feel It». Il tape dans le célèbre «Never Can Say Goodbye» et des dames viennent faire des chœurs suaves. Et puis voilà son fameux hit de juke, «Ride Sally Ride», monté sur un big fat bassmatic de Babbit. D’ailleurs Babbit crée la sensation sur un break de congas et on voit Coff revenir en force au big sound. Tout est très inspiré sur cet album d’instros. Bon c’est vrai, on aime bien Coff, mais on finit par s’ennuyer en peu en B.

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    Retour de Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band en 1973 avec Electric Coffey. Le hit de l’album est une séquelle de «Scorpio» intitulée «Son Of Scorpio». Ah la fantastique tenue du son ! Avec un mec comme Coff, finie la rigolade ! Il ramène tout le jus du Detroit sound dans une vison pure de l’instro funkoïde. Et big Babbit roule sous la peau du groove comme un gros muscle tendancieux. Il va même aller bananer un break de basse. On trouve aussi le légendaire Eddie Bongo Brown aux percus. Sacrée équipe ! Mais ils font aussi des cuts plus passe-partout comme «Love Song For Libra» ou «The Sagitarian». On s’y ennuie même un peu. Ils passent encore à travers «Love & Understand» et il faut attendre le redémarrage en B avec «Guitar Big Band» pour retrouver un big Babbit en pleine forme. Ah comme ça groove ! Coff peut y aller, il wahte comme un diable dans un feu d’artifice de cuivres. Et quand il vire jazz avec «Twins Of Gemini», il est accueilli en héros par les oreilles du lapin blanc.

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    Coff n’hésite plus à jouer avec son nom pour la pochette de son deuxième album, Instant Coffey : un graphiste lui a dessiné une belle tasse de café serré. La présence de James Jamerson sur cet album le rend précieux. Coff et ses amis démarrent sur un «Sonate» de thé dansant très mondain et en B, ils proposent «Chicano», un big mambo soloté à la flûte, très années 70. On entend enfin Jamerson s’énerver sur «Kathy». Il y joue l’une de ces cavalcades dont il a le secret et nous fait un numéro de virtuose dans «Outrageous». Lui et Coff y jouent des consonances dodécaphoniques à contretemps et on sent Jamerson parfaitement à l’aise dans ce dada bish bash. Quel fabuleux exercice de style !

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    S’il est un album qu’il faut emmener sur l’île déserte, c’est bien Finger Lickin Good. Pas pour se branler sur la pochette, mais pour l’écouter. Quel shoot de Coff ! Dès l’ouverture du bal d’A avec «If You Can’t Dance To This You Got No Business Having Feet», on est projeté dans la Soul des jours heureux, et le festin se poursuit avec le morceau titre, heavy funk de rang royal. Coff règne sans partage sur le funk urbain. Tous les cuts de cet album sonnent comme des hits, on comprend qu’il soit recherché aujourd’hui et qu’il puisse valoir la peau des fesses. Grâce à ses chœurs de femmes, «I’ve Got A Real Good Feeling Time» trouve un débouché extraordinaire. On retrouve partout l’énergie faramineuse de la section rythmique. Ces mecs groovent des reins. Et ça repart de plus belle avec «Honky Tonk» et un son plein comme un œuf. Coff y passe un solo de punk, qu’il joue à l’exacerbée, c’est-à-dire à l’ongle sec. La B ? Pareil ! Big Detroit funk dès «Live Wire» et ses coups de wah, puis Coff passe au heavy Westbound groove avec «Some Like It Hot». Nous voilà au cœur du mythe. Merci Coff ! Il mène son groove à la pogne d’acier. Ça joue terriblement bien. Dans le genre, on peut difficilement imaginer mieux.

    Puis Coff comprend pourquoi Berry Gordy est allé s’installer en Californie : il a anticipé. Il savait que Detroit allait s’éteindre. Alors Coff part lui aussi s’installer à Los Angeles avec sa famille et fait savoir à Motown qu’il est disponible. Pouf, on l’appelle et le voilà qui travaille pour MoWest. Ça lui permet de vérifier que le secret du Motown Sound est à jamais perdu. Du coup il retourne s’installer à Detroit. Le mal du pays.

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    Écouter Coff, c’est comme écouter le James Taylor Quartet : il ne peut rien se passer de plus que ce qu’on espère. Coff ramène une tasse de café sur la pochette du Back Home paru sur Westbound Records en 1977. Il joue du bon funk, pour ça il est à bonne école, à Detroit. Il sort un «Free Spirit» bien enjoué, bien frétillé du beat, et serti d’un solo de flûte. Une nommée Brandy vient chanter «Our Love Goes On Forever» et revient en B miauler un «High On Lose» à la Isaac. Coff part ensuite en mode groove du funk pour «Boogie Magic». C’est évident qu’il s’amuse bien, car il règne une bonne ambiance sur cet album. Les instros se succèdent, frais comme des gardons, tous plus aimables les uns que les autres. On note la belle unité de ton de «Magic Of Fire». Bel entrain magnifico. Coff s’y sent comme un poisson dans l’eau.

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    Toujours sur Westbound, le Dennis Coffey Band enregistre A Sweet Taste Of Sin en 1978. Malgré une pochette un peu trop aguicheuse, c’est un excellent album qui démarre avec un morceau titre en forme de funky boot travaillé dans la matière. C’est joué dans les règles de l’art, Coff fait chanter des hommes et des femmes, c’est plaisant et bien balancé. On sent une certaine volonté commerciale, mais contrebalancée par un sacré craftmanship. Avec «Love Encounter», Coff se contente de jouer le funk du Michigan bon chic bon genre, bien sanglé et admirablement râblé, le funk qui ne traîne pas en chemin, solide et bien déboulé, avec un beat en forme de heartbeat chauffé par des filles délurées. En B, on tombe sur un bel apanage de good time music intitulé «Someone Special». Coff sait servir son Coffey serré, il sait créer de l’émotion. Il vise souvent l’admirabilité des choses. On retrouve un bel épisode de funky boot du Michigan avec «You Know Who You Are». Il développe a good old collective brawl de funk et renoue avec l’exploding shoot de funk dans «Gimme That Funk». On se croirait chez George Clinton ! Coff fait remonter toute l’Africanité du funk a coups de percus, comme s’il voulait diaboliser le funk - Can’t get enouh/ Gimme that groove/ Get down !

    Alors Dennis Coffey superstar ? Oh la la, pas du tout. En 1985, il se retrouve le bec dans l’eau. Plus de boulot dans les studios. Alors il faut aller bosser à l’usine. Ça tombe bien, on embauche encore sur les chaînes de montage. Le voilà sur la ligne 3, chez General Motors. Il monte les convertisseurs de couples hydrauliques et c’est encore la chaîne à l’ancienne : cadences infernales, gare à tes pattes. Quand son contremaître découvre qu’il est guitariste, il le fait muter à un poste moins dangereux pour ses doigts. Pire encore : sa femme Katy lui reproche un soir de ne plus la satisfaire en le fixant dans le blanc des yeux. Puisqu’on est dans les amabilités, Coff ajoute qu’elle ne le satisfait plus non plus depuis un bon moment. En vérité, il a d’autres soucis, comme par exemple nourrir sa famille et se débattre chaque jour avec les cadences infernales et les convertisseurs de couples hydrauliques. Ça ne lui laisse pas beaucoup de temps pour s’occuper du vagin de sa femme. Ce fut dit-il le commencement et la fin de la discussion, et donc la fin de leur mariage. Il n’y avait rien à ajouter. Cette nuit-là, réfugié dans la chambre de son fils, Coff s’avouait de guerre lasse qu’il était fatigué de se battre. Se sentant arrivé au bout du rouleau, mentalement épuisé, il prit toutefois la décision de continuer à avancer.

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    Même si la vie est dure, il décide d’enregistrer un nouvel album. C’est plus fort que lui. Il reçoit la bénédiction d’un ami nommé Tom Hayden qui a un petit label indépendant. Coff fait appel à deux amis de la grande époque, Earl Van Dyke et Uriel Jones. Avec Motor City Magic, il sort une sorte de son de rêve, notamment sur «Don’t Let Go», un son très aérien, très libre. On note l’incroyable qualité du swing. Il gratte «These Dreams» à l’ongle sec et incite à la rêverie. Il donne en B une belle leçon de groove jazzy avec «What It Is». Il va même au-delà des espérances du Cap de Bonne Aventure. Et voilà qu’il se met à jouer comme un dieu dans «Standing Room Only». Il se balade sur son Olympe, guilleret et savant, il gratte ses doublettes de triplettes customisées à la régalade, il montre une fantastique habileté à distiller la joie de vivre. Quel bouillonnement ! Mais c’est le dernier album qu’enregistre Earl Van Dyke avant de casser sa vieille pipe en bois.

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    Paru trois ans plus tard, Under The Moonlight n’est pas son meilleur album. Sur «Where Did Our Love Go», il caresse le thème d’une main de cordonnier. Mais sur le reste de l’album, on s’ennuie un peu. Dommage.

    Coff va reprendre des études et devenir une sorte d’expert en pédagogie technologique. Il va enseigner la robotique et manager une équipe de formateurs. Et il finira consultant comme bon nombre de ces gens-là. D’ailleurs, il a bien la tête de l’emploi. En parallèle, il réussit l’exploit de continuer à exister au plan musical, et c’est là qu’il en bouche en coin, car les disques à venir valent sacrément le détour.

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    À commencer par Live At Baker’s paru en 2007. Album extrêmement attachant. Et ce dès «Little Sunflower» et sa bossa nova vibe. Ce maestro joue comme un diable vert, il love ses notes dans le giron d’un groove de jazz et claque de ci de là quelques averses. Coff does it right. Ça vire même au heavy groove, Coff peut devenir fou, il fouette ses cordes comme Sade fouette le cul de Justine, avec un sens aigu du raffinement. Ce diable de Coff n’en finit plus d’égrener la jazzification des choses, mais ça reste très Detroit dans l’esprit du son. Il lui faut dix minutes pour établir sa suprématie. Il enquille ensuite un «Chicago Song» aussi long. Ce genre de mec a besoin de temps pour s’exprimer. Coff mélange le funk et le jazz, mais il reste dans l’esprit du Detroit Sound avec sa petite niaque intrinsèque. Ce genre de cut avance tout seul. Puis Coff passe au funk avec «Scorpio» et réveille le fantôme du fameux show télévisé Soul Train. Terrific ! On reste dans les cuts longs et captivants avec un «Moonlight In Vermont» qu’il jazze allègrement. Il joue dans le meilleur des mondes de groove. Il tape aussi dans un vieux hit des Temptations, «Just My Imagination». Il joue ça au délié de demi-caisse efflanquée et s’en va faire du Santana avant de revenir soloter en mode jazz de notes rondes. Cet album n’en finit plus d’éclater au grand jour. Comme tous les grands musiciens de jazz, Coff ne la ramène pas. Il partage son plaisir de jouer et le fait avec une belle exubérance. En vieillissant, il s’affine, il joue comme dans un rêve, tout à la fuite délicieuse de gouttes de notes de cristal.

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    Attention à cet album auto-titré Dennis Coffey paru en 2011 ! Hot Coff y reçoit des invités de marque, à commencer par Mick Collins et Rachel Nagy, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin dauphinois de Detroit, Dirtbombs et Detroit Cobras. Le cut s’appelle «I Bet You» et Mick Collins l’allume dès l’intro. C’est assez inespéré de l’entendre mêler sa bave à celle de Rachel Nagy, avec un hot Coff qui claque derrière eux du gimmick de Detroit. Rachel la ramène à l’accent tranchant de reine impavide et nous plonge au cœur d’un mythe bien vivant, le Detroit Sound. Comme le disait si bien Brother Wayne, what you get is very honest. Hot Coff joue littéralement des giclées de heavy brouet et passe un solo gratté dans sa plaie. Mick Collins pousse des cris et des clameurs, c’est complètement demented, pendant qu’hot Coff gronde dans le fond du son comme un dragon. Autre énormité : «Don’t Knock My Love», avec Fanny Franklin qui vient chanter la heavy Soul de Detroit. Elle chante au gras double. Lisa Kekaula des BellRays vient elle aussi secouer la paillasse de «Somebody’s Been Sleeping». Elle remet les pendules à l’heure et jette toute sa bravado dans la bataille, comme elle sait si bien le faire. Elle est magnifique. Hot Coff s’entoure des meilleures Soul sisters. Attention au «7th Galaxy» d’intro. Il est monté sur le bassmatic dévastateur de Tony T-Money Green, extraordinaire shaker de funk et hot Coff explose la carcasse du son. Il faut aussi entendre Mayer Hawthorne swinguer la Soul rampante d’«All Your Goods Are Gone». Hot Coff gratte ses poux à grands coups d’accords métalliques. Ah quelle vache de la vache, que de son demented are go à gogo ! En fait Coff est aussi indestructible que Dick Taylor. Il descend toujours à la cave avec sa guitare. Il termine avec le Part 2 de «Don’t Knock My Love» et whate sa Soul aux vermicelles comme un démon étoilé. On a en plus les violons de Motown. Pur génie. De toute évidence, cet album est l’un des fleurons du Detroit Sound.

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    Hot Coffey In The D n’est pas non plus un album qu’il faut prendre à la légère. Il s’accompagne d’un livret de 56 pages, avec notamment une interview de Bettye LaVette. Les morceaux sont enregistrés en 1968 au Morey Baker’s Showplace Lounge de Detroit, Michigan. Dennis Coffey joue accompagné de Lyman Wooward (B3) et Melvin Davis (drums), deux légendes de Detroit. Autre info de grande importance : Zev Feldman rappelle dans son texte de présentation que Coff et son collègue Mike Theodore découvrirent Sixto Rodriguez à Detroit, célébré depuis par l’excellent Searching For Sugar Man. Coff et ses amis démarrent avec «Fuzz». Ils jouent à profusion. Coff explique qu’il gratte une Gibson Birdland - I patched my guitar through a Vox Tone Bender fuzzbox and a Dunlop Cry Baby wah-wah pedal to get that tone you hear on both songs - Il va chercher le ruckus dans l’insistance d’un shuffle d’orgue Hammond. Ces mecs-là ne plaisantent pas. Dans l’interview qu’il accorde à Kevin Goins, Coff rappelle que son trio ouvrait pour le MC5 au Grande Ballroom. Bettye LaVette connaît bien les trois oiseaux, les clubs de Detroit et toute cette histoire de la mafia dont elle parle abondamment dans ses mémoires. Coff et ses amis tapent dans Jimmy Webb avec «By The Time I Get To Phoenix», mais ils ne prennent pas le taureau par les cornes comme le fait Isaac dans sa version, il visent une dimension plus groovy, Coff gratte des accords veloutés, il caresse le son avec une admirable détermination. C’est pourri de feeling et de jazz. Passionnant de bout en bout. Ils restent dans le haut de gamme avec «The Look Of Love» de Burt. Lyman Wooward ramène le son d’orgue de Phoenix dans l’intro. Stupéfiant ! Coff négocie des pointes avec ce démon de Lyman Wooward, ça donne un son très souterrain, bien remué par des courants. Hot Coff on the spot ! Le hit du disque est cette reprise du «Maiden Voyage» d’Herbie Hancock. Coff gratte ça à la note manouche. Il défend le son pied à pied, il joue la carte du heavy drive de jazz et ça devient très violent. Il concasse les noix du jazz, il joue au tagada de Wes Montgo ! Puis il passe des coups de wah dans «The Big D», mais sous le boisseau d’argent. Il n’est pas avare de wah. Avec sa barbichette, il ressemble à un prof de la Sorbonne, mais il joue comme un diable. Il se fond dans le premier groove venu. Il libère ensuite des rivières de perles dans «Casanova». Il joue à la ferveur extravagante sur les belles nappes de Lyman Wooward. C’est tout simplement un gratté de notes ultimes et un festival de pirouettes. Ils terminent avec «Wade In The Water» et Coff pousse le wade dans le water, ça va loin, car chargé de toute la big energy de Detroit. Hot Coff for sure !

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    Les vielles archives de Coff continuent de refaire surface. One Night At Morey’s 1968 paraît en 2018. Coff rappelle qu’il était assez edgy avec ses copains, ils faisaient du jazz trad mais aussi fun & r’n’b covers, making it our own, comme le montre d’ailleurs «Eleanor Rigby». Coff joue assez killer dans le B3 dévorant. Entre deux vagues surnaturelles, Coff rappelle que Morey’s was the hottest spot in town, avec un public essentiellement noir. Ils jouent le Rigby au jazz improved et Coff goes crazy avec une fantastique énergie. Il ne faut surtout pas le prendre pour une brêle. C’est explosif. Coff ajoute qu’ils n’ont jamais répété. La basse qu’on entend, c’est Lyman Woodard au B3. Ils font aussi une version subliminale du «Groovin’» des Rascals. C’est champion ! Coff gratte le vieux thème à la revoyure. Ici, tout est extraordinairement bien joué au left handed B3. On a l’impression d’entendre une walking bass et le batteur Melvis Davis fait du pur jus de Ginger. Encore une vraie débinade de B3 avec «Burning Spear». Coff gratte au kill kill de Detroit et emmène son groove une nouvelle fois sous le boisseau d’argent. C’est battu sec et net de bout en bout, mais hélas un solo de batterie coupe la chique du shit. On assiste à un joli développé de bassmatic dans «I’m A Midnight Mover». Ils jouent tous les trois leur shuffle au va-tout. Ils créent la sensation, c’est complètement secoué des cloches et Coff bande comme un âne derrière sa demi-caisse. Ils rendent un hommage stupéfiant aux Isleys avec «It’s Your Thing/Union Nation», mais sans le chant. Après les apéritifs dinatoires de «Mindbender» et de «Big City Lights», ils bouclent ce set avec «Billie’s Bounce», un instro amené au puissant jazz d’orgue. Coff jive son jazz part et c’est superbe. L’énergie court sur le haricot du B3. Ils battent absolument tous les records de vélocité véracitaire.

    Signé : Cazengler, Jus de chaussette

    Dennis Coffey Trio. Hair And Thangs. Venture 1969

    Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Evolution. Sussex 1971

    Dennis Coffey. Goin’ For Myself. Sussex 1972

    Dennis Coffey & The Detroit Guitar Band. Electric Coffey. Sussex 1973

    Dennis Coffey. Instant Coffey. Sussex 1974

    Dennis Coffey. Finger Lickin Good. Westbound Records 1975

    Dennis Coffey. Back Home. Westbound Records 1977

    Dennis Coffey Band. A Sweet Taste Of Sin. Westbound Records 1978

    Dennis Coffey. Motor City Magic. TSR Records 1986

    Dennis Coffey. Under The Moonlight. Orpheus Records 1989

    Dennis Coffey. Live At Baker’s. Scorpio Productions 2007

    Dennis Coffey. Dennis Coffey. Strut 2011

    Dennis Coffey. Hot Coffey In The D. Resonance Records 2016

    Dennis Coffey. One Night At Morey’s 1968. Omnivore Recordings 2018

    Dennis Coffey. Guitars Bars And Motown Superstars. University Of Michigan Press 2009

    Paul Justman. Standing In The Shadows Of Motown. DVD 2003

     

    Silver Apples pie

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    Le destin accorde parfois des privilèges. Oh, pas ceux de la noblesse, du clergé et encore moins ceux du tiers-état, disons plutôt des petits privilèges. Prenons un exemple, ce sera plus clair. Mettons que le destin prenne l’apparence d’un job de traduction : on traduit le Dream Baby Dream que Kris Needs consacre à Suicide et le privilège, c’est de tomber sur un bel éloge des Silver Apples. C’est assez rare, mais il arrive parfois qu’on veuille serrer la pogne au destin pour le remercier.

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    Silver Apples ? Mais oui, bien sûr, l’un des groupes vraiment mythiques de l’avant-scène américaine, un duo précurseur de Suicide, d’où sa présence dans le Needsy book. Le duo composé du tripatouilleur Simeon Coxe et du batteur Danny Taylor n’enregistra que deux albums en 1968 et 1969. Comme le pauvre Simeon vient tout juste de casser sa pipe en bois, l’occasion est trop belle de remettre le nez dans le privilège. Ça permet d’une part de vérifier qu’à l’époque de la découverte de Contact, on n’avait pas rêvé, et d’autre part et de redire tout le bien qu’il faut penser de ce duo et de sa fantastique appétence pour la liberté à tout crin, un tout crin idéal pour un amateur de crin-crin comme Simeon.

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    En fait, c’est Alan Vega qui découvrit ce duo d’avant-garde : Simeon Coxe jouait sur un fatras de matériel électronique qu’il appelait La Chose, accompagné par son buddy batteur Danny Taylor. Ils s’étaient taillés une réputation au Max’s, dix ans avant la vague punk. Dans le Needsy vook, Vega cite ses influences : le Velvet, Iggy, Question Mark & The Mysterians... et les Silver Apples. Ça veut dire qu’il les met au même niveau, et il a raison. Vega vantait les charmes des Silver Apples à tout le monde. Alors Kris Needs tire l’overdrive pour nous expliquer dans le détail le parcours fascinant de Simeon : il quitta la Nouvelle Orleans de son enfance pour tenter sa chance à New York dans les mid-sixties. Il fréquentait les bars branchés de la beat generation et sur qui flasha-t-il ? Mais oui, sur Sun Ra qui dans ce bar branché jouait chaque lundi pendant sept heures non stop jusqu’à l’aube - Le chaos spatial de Sun Ra eut une influence déterminante sur l’inconscient de Simeon - Et comme Simeon avait oublié d’être con, il devint pote avec Hal Rogers, un musicien qui nous dit Needs, pouvait mémoriser des dizaines de partitions de symphonies, tout en s’intéressant aux douze tonalités et à l’atonalité qui étaient basées sur des processus mathématiques. Ça ne s’invente pas. Simeon tomba éperdument amoureux de l’oscillateur qu’Hal Rogers avait installé dans sa stéréo.

    — S’il te plaît, Hal vends-le moi !

    — Bon d’accord, dix bucks !

    — Done !

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    C’est cet oscillateur qui est devenu le ‘Grand-père Oscillateur’ des Silver Apples - Puis Simeon commença à bricoler et à souder des oscillateurs en série - Il prit quelques court-jus et mit au point une méthode pour instrumentaliser le bruit à partir de 86 touches de télégraphe dont il jouait avec les mains, les pieds et les épaules (pas la bite, heureusement) - C’est ce truc-là qu’il appelait la Chose. Il s’agissait en fait d’un synthétiseur primitif. Il démarra avec son buddy Danny et baptisa le duo Silver Apples, d’après un poème de Yeats. Apples bien sûr pour the Big Apple, c’est-à-dire New York. Avec sa manie de la récupération de matériel, Simeon préfigura Suicide. Il avait dix ans d’avance sur Alan Vega qui allait faire exactement la même chose. Simeon se heurta au même problème que Suicide : les gens qui les voyaient sur scène ne les prenaient pas au sérieux. Pas de guitare ? C’est louche ! Pourtant, Simeon parvint à jouer à Central Park devant 30 000 personnes. Puis au Max’s, un Max’s que Burroughs appelait le «Carrefour du monde», un endroit où traînait la crème de la crème du gratin dauphinois, de Ginsberg à Warhol en passant par De Kooning, Castelli, Lichenstein, Rauschenberg, Dali, Fellini ou encore Jane Fonda. Warhol qui était fan des Silver Apples leur suggéra d’accompagner sa super star Ultra Violet, de la même façon que le Velvet avait accompagné Nico - En 1968, aucun groupe ne sonnait comme les Silver Apples. Même l’album des United States Of America, fondé par Joseph Byrd, un membre de Fluxus, paraissait sophistiqué en comparaison - Quand parut leur premier album, John Lennon fut dit-on sidéré. Il déclara à la télé anglaise en 1968 : «Écoutez les Silver Apples. Ils vont devenir énormes !».

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    Il a raison, le père. Le premier album des Silver Apples s’appelle Silver Apples et démarre avec «Oscillation», donc il n’y a aucun malentendu. Simeon propose un deep groove de mec averti qui en vaut deux, il libère des forces inconnues et ça glougloute dans les coins. En fait son truc, c’est l’hypno, comme le montre encore «Program». Il n’a pas de voix mais il drive sa chique d’electro étrange et balèze à la fois. Au chant, il lui arrive de sonner comme Robert Wyatt. Avec «Dancing Gods», il passe au tribal free et en profite pour faire l’intéressant. C’est la meilleure hypno tribale de New York, il frise avec ses Dancing Gods le génie purpurin, il scande I believe sur un beat qui vaut tout le garage du monde. On comprend que cet album ait pu fasciner Alan Vega et John Lennon. Simeon sait parfaitement ce qu’il fait. Il a compris l’intérêt de l’insistance et de la transe hypno. Il se positionne dans la magnifique insistance du mal chanté et c’est passionnant. Il se faufile partout avec ses grooves electro. Sa transe est digne de celle de Can. Il y a tellement d’énergie dans son bricolo qu’il devient crédible, même sans voix. C’est d’ailleurs toute la différence avec Alan Vega qui lui dispose d’une vraie voix.

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    Le deuxième album des Silver Apples s’appelle Contact et paraît l’année suivante. Simeon s’en explique : «Contact est ce que nous avons fait de mieux à l’époque. On tournait beaucoup et on travaillait les morceaux pendant les balances. C’est comme si on avait enregistré en public. Le label espérait qu’on allait jouer des trucs plus conventionnels, mais ça n’était pas possible. On restait dans l’électronique et la batterie, avec moi au chant. Notre son devenait de plus en plus âpre. On réagissait au fait que tous les autres ajoutaient des violons dans ce qu’ils appelaient du rock. C’est pour ça qu’on allait dans l’autre sens.» C’est un album tellement profane qu’il faut l’écouter religieusement. À l’époque, personne n’aurait jamais misé un seul kopeck sur ces mecs-là. Dès «You And I», Simeon révélait un sens aigu de l’hypno. Il y avait du Beefheart dans sa démarche. Ses descentes d’osci étaient du pur Magic Banditisme, il proposait le beat dérangeant, celui après lequel on passe sa vie à courir. Il proposait aussi des choses étranges, dans l’esprit que ce que faisait Nico, avec des coups d’harmonium dans l’église d’Oradour («Water»). Et puis soudain éclatait l’excellence d’un «Ruby» qu’il jouait au banjo, bien soutenu par le beat du buddy Danny. Ces deux mecs créaient véritablement leur monde, et ce sont les créateurs de monde qui nous intéressent. Ils couraient comme le furet, avec une incroyable fraîcheur de ton et avec «Gipsy Love», ils rivalisaient de babalumisme avec Can. Le fait que Simeon n’avait pas de voix ne gâtait rien. Cet album se révélait réellement envoûtant, il sonnait comme un fabuleux exutoire. On l’entendait encore touiller son hypno oscillé en B avec «I Have Known Love» et il nous régalait d’un «A Fox On You» assez soft dans l’esprit, pas seulement à cause du grain de voix perchée, mais aussi du fouetté de peau des fesses du buddy Danny : il jouait le beat d’envoûtement en vogue dans le désert de Nubie durant l’Antiquité. Un cut qu’aurait bien sûr adoré Marcel Schwob.

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    Schwob aurait aussi adoré l’anecdote concernant la pochette de Contact : «L’agence de pub de leur label Kapp avait des relations chez Pan Am et les Silver Apples furent photographiés dans un cockpit, à l’aéroport JFK. L’avion était dirigé vers un coin du tarmac. Pour déconner, Simeon et Danny rajoutèrent des ustensiles de camés dans le cockpit, à proximité du logo Pan Am. Barry Bryant alla encore beaucoup plus loin en récupérant pour l’intérieur de la pochette une image d’accident d’avion d’une compagnie suédoise et en y incorporant l’image des deux pieds nickelés jouant du banjo. En gros, ça voulait dire : deux camés pilotent un avion avec leurs drogues, s’écrasent et jouent du banjo en rigolant au milieu des débris du crash. Chez Pan Am, ce fut l’apoplexie. Ils déclenchèrent des poursuites et l’album fut retiré du commerce.»

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    Mais si on sort de l’anecdote de la pochette, la grosse info c’est la rencontre de Simeon avec Jimi Hendrix, au Record Plant, le grand studio new-yorkais. Simeon et Danny y travaillaient de minuit à quatre heures du matin, et ensuite Jimi Hendrix récupérait le studio de quatre à huit heures du matin. Il y eut évidemment des échanges entre les Silver Apples et Jimi Hendrix. Quand Jimi partit à Londres, il voulait emmener Danny avec lui, mais Danny refusa. Jimi et les Silver Apples s’entendaient bien. «Jimi entrait dans le studio pour écouter ce qu’on faisait et on faisait la même chose quand il était en studio. Il y a des bandes où on jamme ensemble. La seule chose que je connais, c’est Jimi et moi dans ‘Star Spangled Banner’. Je joue sur les oscillateurs. C’est une curiosité, mais pas un chef-d’œuvre !». C’est le fameux «Star Spangled Banner» que Jimi mit au point en studio avant de le jouer en public à Woodstock, au mois d’août suivant. Simeon n’est pas crédité sur Rainbow Bridge. «On dit que c’est un morceau que Jimi joue seul, mais si vous écoutez bien, vous entendrez mes six oscillateurs de basses sous la guitare.»

    Quand le Record Plant demanda le paiement des heures de studio, ce fut la fin des haricots pour les Silver Apples. Leur label ne donna pas suite, effrayé par le scandale Pan Am. Les poursuites en justice, la lâcheté du label et leur troisième album bloqué, il n’en fallut pas davantage pour briser les reins des Silver Apples. «En 1970, Danny trouva un job dans une boîte de téléphonie et Simeon envoya La Chose faire un gros dodo dans le grenier de ses parents, à Mobile, dans l’Alabama. Il s’y installa avec sa femme Eileen et acheta un petit voilier.»

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    Comme tous les artistes devenus cultes, Simeon va refaire surface. Sacré Simeon, celui qui va l’enterrer n’est pas encore né. Un nouvel album des Silver Apples paraît en 1997, et forcément, ceux qui connaissaient les deux premiers albums sont allés y fourrer leur nez. Il s’appelle Beacon et on les voit tous les trois sur la pochette, oui, car Simeon s’est adjoint les services du keyboardist Xian Hawkins et du batteur Michael Lerner. Beacon est un petit paradis de l’hypno, et ce dès «I Have Known Love» et cette petite voix toute pourrie à laquelle on s’attache. Simeon chante comme un con, mais quelle implication ! Quel beat et quelle ardeur d’underground new-yorkais ! Avec Simeon, ça reste très spécial et foutrement interesting. Il règne chez lui un parfum tenace de modernité. Il tripatouille exactement le même son qu’à ses débuts. Et ça continue avec «Together», un autre drone de doom, Simeon s’y couronne king du non-retour, il broute la motte de son electro avec une façon de bicher unique au monde. Magic Coxe ! C’est la voix qui fait l’Apple. Ça reste très underground, comme enveloppé de son coxy. Il chante son «You And I» par en-dessous et c’est très excitant. L’envolée d’«Hocus Pocus» en ravira plus d’un et plus d’une. Avec Simeon, on est en sécurité. Ce mec sait ce qu’il fait. Il s’élève au dessus des anciens chemins avec «Ancient Path» et drive sa technologie avec un swagger certain. Il y a un côté très formel en Simeon qui doit venir de ses racines indigènes. De toute manière, il a réponse à tout. Il ne cherche pas à plaire, il fait son truc envers et contre tout et cette constance fait tout son charme. Il finit par devenir extrêmement convainquant avec «The Dance» - We have the dance/ You have the trance - Son hypno est bonne. Et voilà une œuvre Dada nommée «Daisy». C’est même de la transe subversive. Simeon adore tellement le glouglou des pygmées subartiques qu’il pond une sorte de Dada doom. Le son peut sembler cucul, mais en fait il est incroyablement excitant. Il finit avec un délire d’osci nommé «Misty Mountain». Fantastique power du came to my mind. Simeon collectionne les lettres de noblesse.

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    Paru l’année suivante, Decatur propose un seul morceau du même nom, une espèce de grande dérive electro qu’on peut écouter si on en a envie. Essayé mais pas réussi à aller jusqu’au bout.

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    Par contre, il faut écouter The Garden qui est en fait le fameux troisième album bloqué par les poursuites en 1969, suite au scandale Pan Am. Il s’agit sans doute du meilleur album des Silver Apples. On y trouve une reprise fantastique de «Mustang Sally», Simeon n’a pas la voix de Wilson Pickett, mais Danny et lui sonnent comme des cracks avec les oscis. D’ailleurs Danny vole le show sur pas mal de cuts, tous ceux que comprennent «Noodle» dans le titre : «Tabouli Noodle», «Cannonball Noodle», ou encore «Starlight Noodle». Danny y propose de belles dégelées de drumbeat intermédiaire à la Jaki Liebezeit, le batteur de Can, pendant que Simeon s’amuse à la cuisine avec ses oscis. Dans «Anasazi Noodle», on croit entendre un énorme solo de basse fuzz. Ces deux mecs outrepassent les lois du solo de basse fuzz, et Simeon descend dans les catacombes du heavy doom. C’est très spectaculaire. On adore ces deux mec pour ce qu’ils arrivent à faire ensemble. Ils créent leur monde, un monde passionnant avec du son et des idées. On peut même les vénérer pour ça. Ils nous rappellent ce que veut dire l’expression «avant-garde». D’ailleurs, «Mad Man Blues» est du pur Dada. Simeon chante dans le heavy Dada doom. Il devient une fois de plus le Tzara du beat turgescent. «Fire Ant Noodle» sonne comme un cut de fin de règne. Danny y fouette son cymbalum. On y entend la décadence de la rue et du métro. Mais en réalité, la partie est gagnée dès l’«I Don’t Care What People Say» d’ouverture de bal, car Simeon ramène son vieux rumble de sorcier électronique et c’est sensible, fabuleusement coxien. Il se fout de ce que racontent les gens, dit-il. Ce sens inné de l’hypno lui ouvre toutes les portes. On voit ses spoutniks voler dans un «Walkin’» très cour de Russie, très fourrures blanches, on ne sait pas trop au fond, des spoutniks en zibeline ? Va savoir. Simeon chante comme un athlète, il saute en l’air comme s’il prenait des court-jus. Il chante au mollet leste. Sa prestance bizarre passionne. Il ressort son banjo magique pour «John Hardy» et ça devient relativement mythique. Avec «The Owl», tu as le son de Simeon et t’as intérêt à rester vigilant, car l’animal n’est pas avare de surprises.

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    L’une des collaborations les plus étonnante de Simeon est l’album A Lake Of Teardrops enregistré avec Sonic Boom. Le pauvre Simeon ne chante pas très bien, comme le montre «Streams Of Sorrow», mais pendant ce temps, Sonic Boom bim-bam-boome sur ses tripatouilleurs. Ils sont convaincus d’œuvrer pour le grand œuvre, alors, il ne faut pas les embêter. Ils se prennent pour des Nimbus sortis des limbes et Will Carruthers diffuse ses Bass Vibrations. Wow, Will ! Dans «The Edge», Simeon revient nous raconter qu’il s’est réveillé naked sur une planète. Musicalement, on se croirait sur «The Gift», un vieux classique monolithique du Velvet. «Whirlwind» tape aussi dans l’hypno à nœud-nœud, c’est facile quand on a des bécanes. Ils cherchent les ambiances fantômes. Nous n’apprendrons rien de plus. Will gratte sa note, conformément au vœu de Sonic. Puis ils tapent dans le synthé du delta pour «(Don’t Care If You) Never Come Back». On sent toujours chez Sonic et Will une incroyable force de persuasion nucléaire. Ils jouent la carte des dingues motorisés et on note au passage l’africanité de la machine. Ce diable de Sonic danse parmi les spoutniks.

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    Après la mort du buddy Danny Taylor en 2005, Simeon continuera de jouer avec son fantôme. Il va même réussir à enregistrer le fantôme du buddy Danny sur un album qu’on peut écouter : Clinging To A Dream. Autant vous prévenir tout de suite : on y trouve deux énormités, à commencer par «Susie» qu’il prend au big beat, c’est-à-dire à la hussarde. Il retrouve la voie royale des Apples des origines, ce vieux rock transy d’airplane crash couvert de stupre. L’autre plat de résistance s’appelle «Drifting», un pur jus d’electro à la Coxe, très spécial, très spatial, aussi dense que du gaga. Il lance cet assaut final avec «The Edge Of Wonder» et ressort sa vieille voix de paumé. Il continue mine de rien à honorer la légende de l’underground new-yorkais. Il est comme le disent les gens qui vont vite en besogne «assez culte». C’est vrai que Simeon le doucereux glougloute encore dans son Chtulu. Il fera de l’underground jusqu’au bout. Son «Missin You» sonne comme le no-world wonder de nowhere land. Mais on sent aussi une certaine usure de l’inventivité sur certains cuts. Avec «Nothing Matters», on reste dans l’effarance du non-événement. Comme tout le monde, Simeon vieillit mal. Il finit par faire de l’electro à la con, celle qu’on déteste si cordialement. De toute évidence, on voit qu’avec «The Mist», Simeon ne bande plus, même si au final, le Mist se révèle assez oppressant. Avec «Charred», il s’en va se perdre dans la stratosphère et il opère un retour en grâce avec «Concerto For Monkey and Oscillator». Il y crée une jungle et redevient l’espace d’un cut Simeon le magnifique, le créateur d’espaces exotiques, l’un des rois de l’underground new-yorkais. L’album se termine avec une démo de «The Edge Of Wonder», le titre d’ouverture de bal, qu’il faut écouter, car après c’est fini, on ne reverra plus jamais Simeon, un mec qu’on aura vénéré pour son indépendance d’esprit et son anti-conformisme. C’est bien qu’il revienne une dernière fois titiller son vieux son de rêve, il touille sa disto d’osci accompagné par le fantôme de son copain batteur, alors l’underground s’illumine une dernière fois.

    Signé : Cazengler, Silver à piles

    Simeon Coxe. Disparu le 4 septembre 2020

    Silver Apples. Silver Apples. Kapp Records 1968

    Silver Apples. Contact. Kapp Records 1969

    Silver Apples. Beacon. Whirlybirds Records 1997

    Silver Apples. Decatur. Whirlybirds Records 1998

    Silver Apples. The Garden. Whirlybirds Records 1998

    Spectrum & Silver Apples. A Lake Of Teardrops. Space Age Recordings 1999

    Silver Apples. Clinging To A Dream. Chicken Coops Recordings 2007

    Kris Needs. Suicide. Dream Baby Dream. Omnibus Press 2015

     

    ROCKABILLY GENERATION

    ( N° 15 / OCTOBRE – NOVEMBRE – Décembre )

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    Whaoups ! Surprise en ouvrant le magazine, sont devenus fous ou quoi, en guise d'édito z'ont mis un calendrier, genre j'inscris la date limite des impôts et celle de la pilule pour la chatte, en plus uniquement les premiers six mois, je tourne la page, fausse alerte, elle se barre, c'est un cadeau ( pour l'année prochaine ) inséré à l'intérieur, l'édito est là, plein de mauvaises nouvelles virales, vous entrevoyez, mais aussi de bonnes, très rock'n'roll, surtout celle que j'attendais depuis au moins cinq ans !

    Big Sandy, le magnifique, en couverture, retrouvailles, faisait déjà la une pour le premier numéro, ne vérifiez pas la date, vous vous sentiriez plus vieux, douze pages avec photos et petits documents encadrés pour aider à comprendre de qui il parle, se raconte, sa carrière, et de lui-même comme les questions le lui demandent, un homme simple, non marié qui aime à se retrouver en famille avec ses neveux, pas l'itinéraire d'une jeunesse tourmentée et révoltée, il a cinquante-six piges aujourd'hui, un passionné des années cinquante, touche au rockabilly, au western jump, au hillbilly boogie, au western swing... un artiste qui se penche sur le passé de sa musique, reconnu dans le monde, mais empreint d'une sérénité attachante.

    Greg Cattez consacre la chronique Pionniers, à une personnalité beaucoup plus exubérante et scandaleuse, le grand Little Richard, l'a gravé les plus grands classiques du rock'n'roll, l'a réussi le tour de force de rallier à lui la jeunesse blanche, ce qui n'était pas donné d'avance ! Le petit Richard a apporté au rock'n'roll la sauvagerie primale, tout ce que le blues exprimait de violence contenue, Little Richard l'a exalté au grand jour... Aujourd'hui encore l'on peut diviser les artistes rock, tous genres confondus, entre ceux qui essaient de préserver cette rage originelle, et ceux qui s'en éloignent...

    Surprise, une nouvelle Chronique R'n'R, de Jacky Chalard, le fondateur de Big Beat Records, le rock français lui doit beaucoup, présente trois émules du créateur de Tutti Frutti, l'américain Esquerita, trop vite expédié à notre goût, Little Tony, ce pionnier italien que Pierre Lattès programmait très souvent dans sa séquence rock du Pop Club de José Arthur - l'émission fut supprimée après mai 68, il reçut Little Richard et Gene Vincent en direct - et enfin une légende française, Moustique, le chanteur des blousons noirs, qui connut son heure de gloire au début des années soixante, qui ne s'est jamais renié et qui est resté fidèle à sa jeunesse, Jacky Chalard raconte son amitié avec Little Richard...

    Sergio Kazh – breton de cœur - nous présente Sleeper Bill, comme par hasard un breton. Nouvelle génération rockabilly. Se raconte durant sept pages, félicitons la revue de donner à connaître de jeunes pousses. L'a commencé par Chopin, puis Stevie Ray Vaughan, les rockers ne sont plus ce qu'ils étaient nourris au biberon Gene Vincent, il est bon que la musique évolue, sans œillères, qu'elle soit reprise par des oreilles ouvertes...

    Tiens un ancien d'une génération précédente, celle qui but à la source des pionniers et qui reçut l'illumination créatrice du british rockabilly des années soixante-dix. Red Dennis, un parcours idéal, du Rock'n'roll Gang de Gilles Vignal – qui accompagnèrent Gene Vincent en 1967 - aux mythiques Sprites, plus tard avec les Red Hot et présentement avec Al Willis. Lire cet interview c'est être plongé dans toute l'histoire du rockabilly français depuis les années 80, Red Dennis devrait écrire ses mémoires, témoin important et activiste primordial. Une vie menée tambour battant, tout cela par la faute de Dickie Harrell le batteur des Blue Caps de Gene Vincent.

    Enfin la bonne nouvelle attendue depuis des années. The Spunyboys le groupe aux mille et un concerts vont sortir un disque ! Vous n'y croyez plus ! Le dernier qui était le premier date de 2013 ! Donc vous n'y croyez pas. Scandale, vous osez mettre ma parole en doute ! Vous avez raison, ils vont en sortir deux ! Et même trois. Ce n'est pas moi qui le dis, vous expliquent cela par eux-mêmes, je vous laisse découvrir...

    Le Covid a du bon. Evidemment pas de chroniques sur les festivals interdits, mais l'on ne perd pas au change, les artistes ne chantent plus, ils parlent et l'on a le temps de laisser marcher les enregistreurs, puisque l'on ne peu plus parler du présent, l'on se plonge dans le passé et l'on évoque le futur. Résultat : le rockab prend de l'épaisseur. Un beau numéro. Sergio et son équipe ont montré qu'ils savaient rebondir.

    Parodions L'épopée du Rock d'Eddy Mitchell :

    Ça fait quinze numéros que cela dure

    Rockabilly Generation a la vie dure

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,60 Euros + 3,88 de frais de port soit 8,48 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 33, 92 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

     

    TRASH HEAVEN

     

    Les pochettes de groupes de Metal, sont rarement décevantes. S'ils ne soignent pas leur image, se cantonnant la plupart du temps à un look post-vikings pré-apocalyptiques, ils prennent grand soin des images. Trash Heaven ne s'écarte pas de cette vulgate, toutefois ils possèdent un avantage sur leurs concurrents, leur art-worker personnel, en l'occurrence Bawol Chuc, guitariste de la formation. Les deux CD's sont agrémentés d'un livret couleur chargé d'illustrer l'histoire racontée au fil des différents morceaux. Nouvel élément remarquable à leur actif, les deux CD's enregistrés à quatre ans de distance, content le même récit. Une véritable suite musicale !

    Etrange trajectoire de ce genre musical qu'est le Metal, l'est né sous forme d'amibe-blues rudimentaire dans le Delta du Mississippi pour finir par aborder les rivages grandiloquents et tonitruants du Rhin de la tétralogie wagnérienne. De toutes les composantes du mouvement rock dans son acceptation la plus large, le Metal est le seul qui renoue avec la geste grandiose de l'art total, tel qu'il fut imaginé et théorisé à la fin du dix-neuvième siècle.

    DEMENTIA

    TRASH HEAVEN

    ( Avril 2014 )

     

    D'où venons-nous ? De l'âge d'or chanté par Hésiode ou du paradis ? Trash Heaven semble avoir de par leur seule appellation (in)contrôlée leur petite idée sur la réponse. Leur pourriture édénique n'incite pas à l'optimisme. Toutefois le disque nous apporte une réponse digne d'intérêt : de notre cervelle. Son dessin accapare toute la surface. Certains objecteront que l'œuf du cortex n'est qu'une partie de l'animal humain, mais si nous écoutons le philosophe Schopenhauer qui prétend que le monde est notre représentation, il appert très vite qu'il est possible que notre corps ne soit qu'une représentation ( ambulante ) de notre cerveau.

    Le recto de la pochette nous renvoie à une réalité quotidienne plus rassurante. Enfin presque, si une guitare, un réveil, un lit, un homme appartiennent à notre monde, nous inquiète le fait qu'ils flottent dans l'espace et qu'ils semblent happer par un vortex suscité par un... cerveau, décidément nous avons du mal à nous en affranchir de ce maudit organe ! Le verso planétaire nous arrache à son attraction, les objets qui jouent au petit train dans l'immensité de l'espace, représentent un système solaire. Ce n'est plus le cerveau qui est au centre du monde mais le soleil. Passage ( réversible ? ) de l'omicron à l'omega ? De quoi vous rendre homme-gaga.

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    Mikael Marczylo : vocal, guitars / Chuc Bawol : guitars, chorus / Frédérick Neuville : bass, chorus / Jean Ragot : drums.

    Entering madness : surprise l'on s'attendait à une apocalypse et ici tout n'est que calme, luxe et volupté, nous voguons au fil d'une houle de guitares qui nous emporte dans un rêve d'une extraordinaire douceur, serions-nous retournés dans le liquide amniotique maternel, en tout cas l'ingé du son qui a coupé brutalement la prise devrait être exécuté. Out of time : hors du temps, cela remue salement, cette voix qui hurle, ces guitares qui grondent, on préfèrerait le calme de la mort, enfin presque, parce qu'en fait c'est la mort qui nous appelle, qui nous attend, qui donne à la vie cette apparence chaotique des plus déplaisantes. Certes l'on court, mais à sa perte. Hard drugs : mélodramatique, il existe des produits pour arrêter cette transhumance mortelle. Méfions-nous, la violence de la musique nous incite à supputer que le remède est pire que la maladie. Sont sympathiques, vous préviennent qu'il existe un médicament à effet immédiat, radical et sans douleur, font tout pour vous persuader, vous vous croyez en train d'écouter du Led Zeppe, mais réfléchissez-y à deux fois, un bon coup de pistolet dans la caboche n'est-ce pas sans appel ! Prenez votre temps, réécoutez le morceau, il est prodigieux. Doctor X : une solution avant la définitive : rendre visite à un doctor. Il y en a de meilleurs que d'autres. Celui que vous avez choisi est particulièrement grave. Faut voir comme il vous tape sur le crâne avec une batte de base-ball, le mec voulait devenir batteur, il n'a pas réussi, il se venge sur ses patients, vous êtes liés et attachés vous ne pouvez vous défendre. Vous a inoculé de drôles de médocs dans le cortex, la réalité se gondole, votre tête se brise de l'intérieur, vous êtes votre propre cauchemar, la nuit intérieure se peuple de glissandi phantasmagoriques. Cette piste vous hésiterez à la remettre, elle est trop belle, mais vous emmène sur des sentiers ombreux.

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    Building my graves : avez-vous déjà descendu l'escalier de la mort, abstenez-vous, la première marche est glissante, elle vous happe et vous expédie dans une dégringolade sans fin qui vous fragmente les os un par un et tous ensemble, le morceau commence en blues mais tourne très vite à l'hystérie. Et je vous préviens : ça ne s'arrange pas vers la fin. Ces mecs-là ils vous clouent les planches du cercueil direct sur votre chair. De quoi vous plaignez-vous, c'est ça le rock'n'roll ! Rock ' n ' Roots : d'ailleurs le voici, vous n'avez donc jamais bouffé le rock par ses racines. Une expérience très intéressante, mais éprouvante. Vous avez voulu du rock, et bien en voilà. Vous l'assènent avec une virulence sans pitié. Comme vous tétez le suc nourricier par le mauvais bout ne vous étonnez pas des bruits bizarres produits par les guitares folles, et ce chanteur qui hurle comme s'il poussait le cri qui tue sans interruption. Un tourbillon de folie s'est emparée de vous. Non ce n'est pas fini, vous avez ce bruit de batterie, j'ai cru que la sono s'était détraquée, mais non tout va bien, madame la marquise, de la gare où le train s'égare. Dementia : froissements inquiétants, vous avez franchi une porte, elle s'est refermée, vous ne reviendrez jamais sur vos pas, le couloir blanc de l'hôpital est circulaire, vous l'arpenterez jusqu'à la fin de vos jours, y a des serpents qui jaillissent de la bouche du chanteur, se transforment en verres brisés quand vous les empoignez, sarabandes de collègues en aussi mauvais état que vous autour de vous, vous êtes parvenu au bout de la folie, bienvenue dans le monde de la démence. Époustouflant. Carnaval dantesque. Morceau d'anthologie. Chœurs en flammes. Existe-t-il une différence entre la mort de la vie et la vie de la mort. Ce genre de question finira par vous rendre fou. The 4 lords : superbe image dans le livret, les quatre chevaliers de l'apocalypse englobés dans le nuage de feu sulfureux que crache le dragon. Une batterie qui casse du bois. La musique tombe sur vous comme si le monde s'écroulait pour vous ensevelir. Qui sont ces quatre seigneurs. Seriez-vous la bête, l'archange du mal, et celui du bien en même temps. Qu'importe, au-delà de vos cauchemars de solitaire, un vent épais vous emporte en une brûlante tornade. Juste un passage. Step by step : le plus dur reste à faire, vous êtes un nouvel homme, vous venez de renaître, douceur, calme et volupté, la boucle est bouclée, vous voici sur le chemin de la vie, jeune poulain hennissant dans l'herbe verte, ou bébé ayant à se hisser sur les degrés par la vie. Une nouvelle énergie est en train de poindre. Vous contenez le monde en vous, et s'il existe vraiment vous débordez d'assurance pour l'avaler tout cru. Attention le ballon de baudruche peut se gonfler à volonté, apothéose intumescente, splendeur printanière, chant du soleil, ode à l'infini... peut aussi éclater comme bulle de savon transpercée par les mille poignards de votre songe. ( A suivre... )

     

    Le set de Trash Heaven au Bacchus ( voir livraison 479 du 08 / 10 / 2020 ) nous avait enthousiasmé, mais le live est souvent supérieur aux disques enregistrés parfois en des conditions peu professionnelles, avec ce premier opus, nous sommes scotchés, et tout cela réalisé par eux-mêmes, aucun des musiciens n'essayant de jouer sur les camarades, un équilibre parfait, une œuvre longuement mûrie, pensée et réalisée avec une incontestable maîtrise. Au niveau des plus grands.

     

    4 HEADS FOR A CROWN

    TRASH HEAVEN

    ( Music-Records - 21 / 2020 )

     

    La suite donc. Toujours la pochette dessinée par Chuc Bawol. Le mauve triomphait sur le recto du premier album, ce mauve qui signifie autant l'intelligence de la mort que la mort de l'intelligence... Autant dire que vous naviguez entre deux écueils monstrueux... Sur le recto de ce deuxième, c'est la cruauté du vert qui vous agresse. Trois hommes ( vous ne voyez pas le quatrième ) soumis à une expérience de manipulation mentale. Sur votre gauche, vous pouvez lire les pictogrammes de la mort, car toute écriture est une mise au tombeau du monde, sur la droite le monde est représenté dans sa réalité mythique, car si les tombeaux égyptiens conservaient les cadavres, vous n'accédez au monde que par le mensonge du songe. Peut-être nos existence sont-elles les rêves du monde. Vous l'avez deviné, nous sommes dans un concept album. De l'âge cybernétique. Les tortures les plus cruelles sont mentales.

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    Mikael Marczylo : vocal, guitars / Chuc Bawol : guitars, chorus / Fabien Plumet : bass / Jean Ragot : drums.

    The last step : nous voici sur la dernière marche de l'escalier, là où nous nous étions arrêtés lors à la fin de Dementia, reprise du motif de l'ouverture et du final de ce premier opus, guitares et chœurs lointains aussi doux qu'une brise qui se lève, une oreille inattentive la qualifierait d'allègre, mais soyez attentifs à ces surgissements de roulements de batterie, de quels tonnerres sont-ils annonciateurs ? Trashed heaven : changement d'atmosphère, cris agoniques, ponctuations sonores, guitares saignantes, l'escalier est interminable, nous essayons tout au long de notre vie de faire de notre mieux, le stairway déboule bien dans le paradis, mais il est en ruines, comme notre vie, nos efforts se réduisent en un tapis de cendres, la musique s'emballe, encore plus violente, au bout de nos rêves, le sol se dérobe, sous les pas de l'Homme s'ouvre le gouffre du néant. Beast inside : est-ce la bête noire qui fait son nid en vous, ou est-ce vous la bête noire qui traverse la part du monde la plus noire. Cris et tumultes. Redescendez-vous l'escalier ou le remontez-vous, vous êtes perdus, le bout du tunnel est là, mais ce n'est guère mieux, tout bouge autour de vous et au-dedans de vous. C'est fou comme le paradis ressemble à l'enfer. La guitare miaule comme un chat que l'on écorche vivant, comme un arbre que l'on écorce mort. Un train qui glisse dans l'espace et qui tombe brusquement. Succubus: la chute n'est pas fatale après l'angoisse de la mort le plaisir de l'amour, la flamme vive de l'amour fou. Hurlements d'extase, mais ne vous y fiez pas, au bout du compte cette fille qui vous enlace est une démone, une succube qui suce votre sève et votre sang, la musique vous aspire, une pompe qui vous vide, un tube de dentifrice à jeter à la poubelle, horreur absolue, mais qui ne se souviendrait pas des délices d'un tel baiser de feu qui vous consume jusqu'à la moelle ! Drakkar : changement de décor, enfin la liberté, votre poitrine face à mer, guerrier à la recherche du combat, tue et libère-toi, kaos musical à fond de train, les meilleures aventures sont les plus sanglantes. Les plus courtes aussi. Deux minutes trente-cinq de fureur. Une fois que tu auras perdu et tes compagnons et tué tes ennemis, tu connaîtras la solitude.

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    The tree of wisdom ( Part I ) : cristal de mélancolie sonore, le héros est de retour chez lui, l'est sous son arbre celui qui apporte la sagesse et qui tire les leçons de l'aventure, au loin se profile l'ombre noire de la montagne-gouffre qu'il a traversé, n'est-il pas comme Gilgamesh qui se réveille en s'apercevant que le serpent lui a volé le secret de l'immortalité. The tree of wisdom ( Part II ) : la première partie était strictement musicale, la deuxième est chantée, attardez-vous sur cette plainte insidieuse, oui il a triomphé, oui il a gagné, mais à quel prix, n'est-il pas un assassin monstrueux. La sagesse coïncide-telle avec le remords. N'est-il pas temps de repartir. Le paradis n'est-il pas une pomme empoisonnée. . 4 heads for a crown ( Part I ) : dénouons le kaos, comprendre que la quête réside en le disque, que les quatre membres sont les victimes de l'exécrable Doctor X qui se livre à une terrible expérience. Les voici soumis à une machine, la couronne, elle s'est emparée de leurs cerveaux et tout ce que chacun a cru traverser n'est qu'un film extérieur à leur personnalité que le computer cybernétique instille dans leurs neurones. 4 heads for a crown ( Part II ) : cette manipulation mentale dont ils découvrent avec une certaine sérénité dans la part 1 se transforme en la 2 en un catastrophique stroboscope orchestral d'électrochocs intérieurs. Aucune maîtrise ne leur est permise. The maze : la lucidité de la connaissance n'abolit pas la souffrance. Vous n'êtes pas sorti de l'auberge. Eboulement musical, vous essayez de fuir, les murs se referment sur vous, ils se dérobent, vous êtes dans le labyrinthe, serait-ce celui de votre conscience, hurlez tant que vous voulez le minotaure finira par se saisir de vous et vous tuer. The last march : nous revoici au début de l'histoire sans fin. Tout s'emmêle. Sont-ils quatre ou est-il seul. Fuite organisée, course échevelée et désespérée, sortir à tout prix, musique tournoyante, vocal épileptique, la dernière marche du labyrinthe ouvre sur un second labyrinthe, lorsque la porte est ouverte, que se passe-t-il, vous le savez, vous ne sortez de la vie réelle ou de vos phantasmes que par la mort. Danse macabre : music maestro, la musique adoucit la mort. Celle-ci ressemble à une sarabande ogivale. Il ne s'agit pas de savoir comment l'on sort de l'œuf, mais comment on y entre. De toutes les manières l'on ne fait pas de trash metal sans casser les œufs. Omelette sanglante. No happy end.

     

    Ce deuxième épisode est aussi splendide que le premier. Un son plus compact, plus dur, plus serré, plus précis dont on ne s'échappe pas. Le groupe a gagné en puissance. Vocal parfait, orchestration jamais ennuyeuse. Impossible n'est pas Trashy Heaven.

    Damie Chad.

     

    WHITE RIOT

    RUBIKA SHAH

    ( Film documentaire / Sortie Août 2020 )

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    Critiques élogieuses, primé au FBI London Film Festival – normal ça se passe en Angleterre – remarqué au festival de Berlin – les Allemands aiment le rock mais ne le vénèrent pas me semble-t-il à la manière des petits franzosen - White Riot est un court documentaire qui ne dépasse pas les soixante-dix minutes, heureusement car un peu long et ennuyeux. Bavard. Le sujet mérite attention, la mise en place de l'organisation Rock Against Racism, au bon vieux temps du punk.

    Tous les ingrédients sont là pour concocter une cocote-minute explosive, mais Rubika Shah a opté pour la cuisson au bain-marie ( pleine de graisse pesante ). Si seulement Rubika Shah avait pris exemple sur les mises en page des publications de Rage Against Racism, ce parti pris nous aurait donné l'impression de lécher une glace au fil de fer barbelé, nous rêvons au festival d'images-chocs qu'un monteur agile à qui l'on aurait laissé la bride sur le coup aurait pu nous offrir. Au lieu de cela nous avons droit à un exercice scolaire des plus platement prosaïques. D'abord un parti-pris désespérant : donner la parole aux anciens combattants. Ils méritent leurs médailles, ils ont su réagir et construire une action des plus méritoires. Le malheur c'est qu'ils ont pris quarante ans dans la tronche et la mise en scène ne les aide pas.

    Pauvre Red Saunders, ce gars c'est le catalyseur, l'étincelle qui mit le feu à toute la plaine, un activiste, et le voici assis devant une table aussi large que la Tamise, le look pépère de l'instituteur qui fait sa leçon de géographie. Vous raconte l'histoire, ne vous la fait pas vivre, ne vibre pas. Dommage. Idem pour les autres protagonistes du noyau initial, en plus la juxtaposition de leurs visages, avant / après, nous incite davantage à une méditation mélancolique sur la fuite irrémédiable du temps qu'à nous insuffler l'énergie nécessaire au combat contre les monstres qui nous entourent présentement. Nous touchons là au gros défaut du film, se réduit au bas mot à l'organisation d'un méga-concert de quatre vingt mille spectateurs réunis contre le racisme. Une réussite inespérée. Delaquelle les organisateurs furent les premiers éberlués. Du début à la fin.

    L'on part des remous suscités par les déclarations d'Eric Clapton à l'encontre des populations de couleur qui viennent manger le pain des pauvres anglais - elles ne manquent pas de sel, de la part d'une personne qui a fait fortune en reprenant les morceaux de ces artistes en leur majeure partie de couleur noire plus ou moins foncée ( comme tout nègre, ainsi les nommait-on, qui se respecte ) qui en furent les créateurs – elles furent la goutte d'eau qui fit déborder les consciences, celle qui vous prévient qu'il est temps de tirer la chasse avant la noyade... Elles résonnèrent telles un signal symbolique qui démontrait que les idées nauséabondes déversées par the National Front traversaient désormais toutes les couches de la société, des milieux prolétaires empoisonnés par cette crasse idéologique aux élites petites-bourgeoises apeurées par la crise économique qui n'arrêtait pas de s'amplifier, prêtes à suivre les yeux fermés celui qui parlerait le plus fort. La haine et les actes racistes se généralisaient, toute une partie de la jeunesse ( notamment de nombreux, pas tous, skins ) en colère adhéraient aux analyses sommaires et manipulatrices de l'extrême droite... Le documentaire s'attarde sur la complicité au minimum passive de la police. Les images d'époque sont assez éloquentes sur les brutalités gratuites exercées par les forces de l'ordre...

    Rage Against Racism va durant deux années ( 1976 - 1977 ) essaimer dans toute la Grande-Bretagne, un magnifique travail d'information, de communication, de propagande, réalisé à partir de fanzines auto-produits. Temporary Harding organe central du mouvement en premier lieu. Une esthétique qui arrache les yeux, qui à première vue, la caméra ne s'attarde guère sur les pleines pages qui défilent, diffère des canons graphiques du punk. Puisque l'on a sorti le mot punk, il est temps de parler music. La grande idole des leaders du mouvement est le chanteur Tom Robinson à qui lors du concert final de Victoria Park les Clash cèderont la vedette. Hiérarchie quand tu tiens les esprits tu ne les lâches pas ! De toutes les manières les images d'archive nous présentent une jeunesse sympathique, turbulente, animée de bons sentiments, mais peu radicalisée.

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    Bref le docu suit les évènements et se refuse à les mettre en relation avec l'ensemble articulatoire du déploiement social-économique en gestation dans ces mêmes années. Les derniers mots qui s'inscrivent sur l'écran, nous laissent pantois. Le National Front qui culminait à plus de 23 %cent dans certains quartiers populaires perd les élections. Par la force de la brièveté du message le spectateur en déduit que grâce au RAR, le pays a échappé à un grand malheur. Hélas ce fut pour porter au pouvoir Margaret Thatcher qui appliqua le même programme économique proposé par le National Front...

    White riot décrit l'écume sur la crête des vagues mais ignore la tempête.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

     

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    10

    Je roulais à tombeau ouvert dans la nuit parisienne tous feux éteints pour ne pas me faire remarquer par d'éventuels poursuivants lorsque Molossa et Molossito poussèrent depuis la lunette arrière de joyeux jappements. Les braves bêtes avaient repéré la vitrine illuminée d'une pâtisserie. Je coulais la voiture le long du trottoir et je m'engouffrais dans le magasin, les cabots excités sur mes talons. Hormis une dame plantureuse assise à la caisse la boutique était vide :

      • Madame si la présence de mes infortunés canidés ne vous importune pas, nous prendrions place à cette table et vous nous rendriez les plus heureux du monde si vous pouviez nous servir trois plateaux de douze éclairs au chocolat !

      • Avec plaisir monsieur, Jean mon mari et moi adorons les chiens, prenez place, à cette heure il y a peu de chance pour voir entrer des clients ronchons qui n'aiment pas les bêtes, d'habitude nous sommes fermés mais Jean avait encore un peu de travail dans l'arrière-boutique, asseyez-vous, je vous en prie.

    Perchés sur la table Molossa et Molossito tenaient en leur bec un gâteau qu'ils laissaient tomber dans leur gosier. Je les imitais quelque peu, je pressentais que la nuit serait longue et cette pâtisserie m'apparaissait comme l'oasis inespéré au milieu d'un désert aride peuplé de monstres cruels. Je n'étais pas loin de la vérité. Brutalement deux hommes en costume noir, pistolet au poing firent irruption.

      • Agent Chad désolé de vous interrompre, mais ta dernière minute est arrivée, toi et tes chiens...

    Il y eut un bruit terrible. Je croyais que j'étais mort et je trouvais que le paradis était décoré avec un goût douteux, un peu crades tout de même ces bouts de barbaque collés sur les murs mais une voix de stentor me tira de mes pensées, je me retournais, c'était Jean dans l'embrasure de l'arrière-boutique, il serrait contre lui une grosse pétoire avec laquelle il avait foudroyé à chevrotines et pratiquement à bout portant les deux intrus.

      • J'aime pas que l'on tire sur les animaux déclara-t-il

    Ce furent ses derniers mots, il tomba atteint par une balle en pleine tête, deux nouveaux hommes habillés de noir venaient d'entrer, ils n'eurent pas le temps d'aller bien loin, une autre rafale de gros plombs meurtriers les raya sans préavis de la liste des vivants.

      • Je n'aime pas que l'on tire sur mon mari, déclara la patronne en reposant son flingot derrière son comptoir, il est bien connu que les petits commerçants sont les as de l'auto-défense

    Ce furent ses derniers mots. Une balle en plein cœur l'envoya rejoindre séance tenante son époux, maintenant ils étaient trois, face à nous, mais ils prenaient leur temps.

      • Agent Chad, cette fois c'est la fin, mon compagnon de droite se charge de la chienne, celui de gauche du chiot, et je me ferai le plaisir de t'envoyer ad patres, messieurs je compte jusqu'à trois, attention tous ensemble ; un... ( les mains collantes de crème au chocolat je n'aurais jamais la chance de dégainer avant eux ) deux... il y eut, champagne du silencieux, trois pop, pop,pop successifs et le trio des malfrats s'écroula devant nos six yeux ébahis.

      • Agent Chad, je vous avais recommandé la plus grande prudence – une délicieuse odeur de Coronado flottait au-dessus des cadavres...

      • Chef, comment avez-vous fait pour arriver ici ?

      • Désormais quand vous rentrerez dans une pâtisserie au lieu d'écouter votre estomac, regardez d'abord l'enseigne !

    Je sortis et levai les yeux, c'était écrit en grosses lettres rouges : CHEZ L'HOMME A DEUX MAINS ! Le Chef en profita pour allumer un nouveau Coronado :

      • Très simple, quand j'ai tapé ''l'homme à deux mains sur mon ordinateur'', la façade de la pâtisserie, est apparue instantanément, je me suis dit qu'avec votre flair légendaire vous avez toutes les chances d'y tomber dessus, ne serait-ce que par hasard ! Je suis venu pour vous prêter main forte si nécessaire...

      • Chef, l'assassin du facteur c'est donc le pâtissier !

      • Agen Chad, ne tombez pas dans le premier panneau qui passe ! Nos ennemis ont les moyens, ils nous attendaient ici au cas où. Le dénommé Jean a eu ses deux mains coupées lors d'un accident du travail sur un chantier, les toubibs lui ont greffé deux mains artificielles, le pauvre gars a suivi une formation pour se recycler, muni de son niveau diplôme il a ouvert ce magasin. Pas difficile de comprendre le nom qu'il lui a donné, l'a tout de suite bénéficié d'une super-clientèle attirée par son aventure relatée par les merdia. Evidemment c'est une fausse piste, prenez les cabots, je vous rappelle que je vous attends demain matin avec un indice sérieux !

    11

    Suis revenu à Provins un peu honteux. Le Chef m'avait donné une leçon que je n'étais pas prêt d'oublier. C'était à moi de montrer ce que je savais faire. D'abord je décidai de changer de méthode, d'emprunter celle du Chef : la fameuse méthode logico-déductive. J'installai mes deux chiens sur la table basse du salon, Molossito ne tarda pas à s'endormir, Molossa resta toute oreille, ponctuant le déroulement syllogistique de mon discours de vigoureux ouah !

      • L'essentiel n'est pas de trouver la solution mais de mieux poser le problème, ainsi le Chef a concentré sa réflexion sur la découverte de l'identité de l'homme à deux mains, mais une montagne ne se laisse pas escalader par une seule de ses faces... en 1 : je dirais que l'on en veut au SSR ( ouah ! ) en 2 : j'affirme que l'activité du SSR est dédiée au rock'n'roll ( ouah ! ouah ! ), en 3 ; c'est donc dans le rock'n'roll qu'il faut chercher l'homme à deux mains ( ouah ! ouah ! ouah ! ), déduction : il suffit de téléphoner au Cat Zengler ! ( ouah : ouah ! ouah ! ouah !). Ce à quoi je m'employais immédiatement.

      • Salut le Cat Cinglé, il est trois heures du matin, mais c'est urgent, toi qui connais l'inconnaissable du rock'n'roll, est-ce que tu n'aurais pas dans ton immense collection, ou alors entendu parler d'un disque d'un groupe nommé L'homme à deux mains, voire d' un album qui porterait ce titre .

      • Non Damie, ni dans ma collection, ni ailleurs, j'en suis sûr.

      • Ô my cat, c'est la première fois que tu me déçois, moi qui pensais que tu savais tout !

      • Non Damie, c'est toi qui poses mal la question, L'homme à deux mains n'est ni un vinyle, ni un CD, même pas un rouleau des années 20, c'est un livre-culte bien connu des amateurs de romans policiers !

      • Donc tu l'as lu !

      • Non ! Personne ne l'a jamais lu, c'est une légende, le titre apparaît dans un catalogue de la Série Noire, une feuille volante annonçant les nouveautés, sans nom d'auteur, numéro 2037, les amateurs le recherchent depuis trente ans, ce qui est étrange c'est que l'éditeur a toujours démenti l'existence de ce polar, voire de ce projet de bouquin, le truc reste introuvable, pourtant la rumeur persiste. Voilà, je te quitte, je suis en train d'écrire une chro de 250 pages sur les bootlegs des Stones, salut Damie ! Fais attention à toi !

    12

    Huit heures tapantes, j'ouvrais la porte du service, le Chef était à son bureau fumant placidement son septième Coronado du matin !

      • J'ai la piste, Chef, L'homme à deux mains, est un roman policier que personne n'a jamais lu, et dont l'auteur est inconnu !

      • Agent Chad, ne parlez pas de ce que vous ignorez, l'auteur de L'homme à deux mains, est bien connu, il a disparu en 1997 en de mystérieuses circonstances, il exerçait la noble profession de détective privé du côté de Nice, il s'appelait Eddie Crescendo.

    ( A suivre... )

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 450 : KR'TNT ! 450 : GENE VINCENT / SLEEPY LABEEF / LEE FIELDS / CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP / JOHNNY MAFIA / NOT SCIENTISTS / A CONTRA BLUES / POP MUSIQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 450

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    06 / 02 / 2020

     

    GENE VINCENT / SLEEPY LABEEF / LEE FIELDS

    CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP / JOHNNY MAFIA

    NOT SCIENTISTS / A CONTRA BLUES  

    POP MUSIQUES

     

    Il Gene en hiver

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    Vous avez déjà entendu parler de Luke Haines, plus connu sous le nom de Luke la Main Froide. Il fit jadis la une de l’actualité avec une tripotée d’albums dont ceux des Auteurs et deux romans que tout fan de rock anglais doit se faire un devoir de lire, Bad Vibes/Britpop And My Part In Its Downfall et Post Everything/Outsider Rock And Roll.

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    Mais nous sommes là aujourd’hui pour une autre raison : ses chroniques dans Record Collector qui, chaque mois, lui accorde généreusement une page. Oh, ce n’est pas grand chose, mais c’est souvent très intéressant. On lui doit de brillantes chroniques consacrées aux Pink Fairies, à Robert Calvert, ou encore à Steve Peregrin Took. Ce mois-ci, il consacre sa chronique à Gene Vincent et plus précisément à un petit film documentaire réalisé en 1970 qu’on peut aller voir sur YouTube, The Rock And Roll Singer. Quatre jours de tournage. Gene était alors de retour en Angleterre pour la promo de son album I’m Back And I’m Proud. Il avait 34 ans. Attention, ce film sans prétention est extrêmement émouvant. On y voit une ancienne star du rock nommée Gene Vincent qui tente de faire son retour.

    Luke la Main Froide n’y va pas de main morte : «Si vous êtes une rock star et qu’une équipe de télé vous a suivi pendant quelques jours, ça veut dire que votre carrière a été balancée au vide-ordures. Soit on va vous sortir du trash, soit vous êtes carrément le trash. Le docu rock n’est pas fait pour sauver une carrière.» Il fait ensuite la distinction entre deux genres de docus rock : ceux consacrés aux gens qui vont bien et qui n’intéressent personne, et ceux consacrés à ceux qui vont mal et qui vont mourir, et là bingo, coco !

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    Quand il débarque à l’aéroport, Gene est content : des Teds viennent l’accueillir et lui demander des autographes. Mais on sent tout de suite qu’il y a un problème, déjà en 1969 : Gene est passé de mode. Luke Haines : «Eugene Craddock was too much for rock». Ça, tous les fans de Gene Vincent le savent. Mais Haines va encore plus loin quand il suggère que le rock aurait pu s’arrêter à «Be-Bop-A-Lula». Car c’est après Be-Bop que commence son déclin. Haines rappelle brièvement l’accident de Chippeham où Eddie Cochran perdit la vie : «By now, Gene Vincent was a dead man barely walking and an almost living legend». C’est ce mec-là, un mort vivant et en même temps une légende vivante qu’on voit débarquer à Heathrow et aller répéter avec les Wild Angels dans une cave de Croydon.

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    Lucky Luke rappelle que Gene est complètement fauché quand il décide de repartir en tournée en Angleterre. Il doit du blé aux impôts. Il est accro aux anti-douleurs et siffle trois bouteilles de Martini par jour. Selon Luke la Main Froide, The Rock And Roll Singer is the greatest rock documentary ever made. Oui, le plus grand docu rock jamais réalisé, simplement parce que, dit-il, on y voit the greatest rock singer who ever lived, et que c’est du cinéma vérité, filmé dans l’instant. Gene, nous rappelle Haines, ne vivait que dans l’instant.

    On le voit boiter et s’arrêter pour répondre à des questions :

    — Pourquoi ce retour en Angleterre ?

    — I’ve got a new album out.

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    Il est affable et il est rincé. Haines le décrit comme «un Ratso Rizzo qui a grossi, une icône brisée qui boitille dans les couloirs et qui disparaît, avalé par les portes de l’oubli, en trimballant un pauvre étui à guitare». On retrouve Gene plus loin dans l’un des pires endroits d’Angleterre, nous dit Haines, le Dukes B&B. Une fois de plus, Gene se fait enculer par le promoteur, mais ce n’est pas si grave, vu qu’il s’est fait enculer toute sa vie : par des promoteurs, par son ex-femme et par sa rotten luck, c’est-à-dire la poisse. Il réclame son blé, mais le mec lui dit que le blé est dans un bureau fermé jusqu’à lundi. Gene est le roi des poissards, c’est l’une des raisons pour lesquelles on s’attache à lui depuis plus de cinquante ans - Our rock’n’roll hero is somewhat melancholic - Disant cela, Haines semble se marrer, mais pas tant que ça. Il aurait plutôt envie de chialer. La poisse continue : comme il arrive en retard au studio de télé, l’émission est annulée. Alors Gene prévient qu’il va aller se soûler la gueule, puisque ces cons ont annulé le show télé. Le film s’enfonce dans une insondable tristesse.

    Un journaliste lui demande :

    — What are your loves and hates ?

    — My loves are my wife and my dog, and my hates are the French groups. ‘Cause they never turn up.

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    Oui, il se plaint des groupes français qu’on attend pour des prunes avant les concerts. Ces branleurs ne viennent même pas. La caméra le filme assis à l’avant d’une bagnole qui roule dans Londres. Fantastiques images. Gene explique au chauffeur que la CIA a pris le pouvoir aux États-Unis. Le lendemain, l’émission est re-programmée. No alcohol, lui dit un responsable de Thames TV. Dans la loge, une dame lui lave les cheveux et les sèche au casque. Gene monte enfin sur scène avec les Wild Angels. Un mec annonce :

    — Tonite with the Wild Angels he gives you Be-Bop-A-Lula !

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    Alors on voit Gene penché sur son micro, la patte folle en arrière, all dressed in black. Les gens dansent dans le studio, ça fait partie du show, comme le veut la coutume de l’époque. Gene prend sa petite voix d’hermine frelatée et susurre my baby doll/ My baby doll. Il porte un gilet de cuir noir et médaillon pendouille au bout d’une grosse chaîne passée autour de son cou. À la fin, il est content. Un vrai gamin.

    Retour en loge et aux sempiternels problèmes de fric. Gene réclame son blé. Que dalle.

    — Tell’ em I want my money caus’ ther’s gonna be trouble.

    Il est gentil, il prévient que si on ne lui file pas son blé, ça va mal très tourner. Il va quand même jouer sur l’île de Wight. On le voit poireauter sur le ferry et poireauter encore. Il se plaint du poireau :

    — This is the hard part. Waiting to rehearse, waiting to get on.

    Sur scène, Gene dégringole son vieux «Say Mama». Puis «My Baby Left Me».

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    En fin de chronique, Haines nous rassure. Le film pourrait être très pénible, mais il ne l’est pas tant que ça, à cause dit-il du charisme de Gene Vincent (other-wordly magnetic charisma). C’est avec les extraits du set de l’île de Wight que tout finit par se remettre en place, avec un Gene singing like an angel from heaven. Après Be-Bop, les gens en veulent encore. One more ! One more ! Alors il revient EXPLOSER «Long Tall Sally». Le mot de la fin revient à cet aimable franc-tireur qu’est Luke la Main Froide :

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    — Commencez par visionner The Rock And Roll Singer puis écoutez sa version d’«Over The Rainbow». Et quand vous aurez séché les larmes de vos yeux, vous maudirez Dieu d’avoir autant maltraité le plus authentique de tous les chanteurs de rock’n’roll.»

    Signé : Cazengler, Gene vin rouge

    Gene Vincent. The Rock and Roll Singer. 1969

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    Luke Haines. Sweet Gene Vincent. Record Collector # 501 - January 2020

     

    Hang on Sleepy

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    Peter Guralnick rencontra Sleepy LaBeef pour la première fois en 1977. Sleepy se produisait chez Alan’s Fifth Wheel Lounge, l’équivalent d’un resto routier situé à une heure de route au Nord de Boston. Ce truckstop est le genre d’endroit que les Américains appellent un honky tonk. Michael Bane : «Vous pouvez appeler ce genre d’endroit honky tonk si vous voulez. Mais dans ce genre de bar éclairé aux néons qui vend de la bière pas chère, les habitués du samedi soir se sentent chez eux. Le honky tonk est aussi américain que peut l’être la tarte aux pommes. Il est aussi profondément ancré dans notre inconscient collectif que peut l’être la pute au cœur d’or. C’est un repaire prisé par la classe ouvrière qui pourrait se situer quelque part entre le passé et l’avenir, une zone tampon entre le trash alcoolique et le désespoir. Lumières tamisées et hard country music : un bon honky tonk, c’est tout ça et même beaucoup plus encore. C’est un endroit magique où toutes les règles sont temporairement suspendues. C’est vrai, vous pouvez danser dans un honky tonk, mais c’est beaucoup plus qu’une salle de bal, vous pouvez écouter de la musique, mais c’est beaucoup plus qu’une salle de concert, vous pouvez boire au point de sombrer dans un coma éthylique, mais c’est beaucoup plus qu’un bar où on va se soûler la gueule. Un bon honky tonk, c’est l’American dream limité à de la bière, des gonzesses et de la loud music.»

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    Si Guralnick cite Bane, c’est pour bien situer les choses : Sleepy LaBeef se produisait à longueur d’année dans des honky tonks un peu partout aux États-Unis : au Texas, puis autour d’Atlanta, près de Boston, ou alors au Kansas ou dans le Michigan. Il vivait de ses concerts. S’il a fini par s’installer dans le Massachusetts, c’est simplement parce que son bus de tournée avait pris feu sur la route et qu’il avait perdu tout ce qu’il possédait : fringues, disques, souvenirs, tout. Alors il s’est installé dans le motel derrière l’Alan’s Fifth Wheel Lounge et devint pour trois mois le house-band du truckstop. Depuis lors, il est resté basé dans la région.

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    Sleepy connaissait 6 000 chansons, il lui suffisait d’en entendre une dans un jukebox et si elle lui plaisait, il la retenait dès la deuxième écoute. Aux yeux de Guralnick, Sleepy LaBeef est un artiste considérable : «En une soirée, Sleepy LaBeef pouvait donner un cours d’histoire du rock’n’roll, en allant de Jimmie Rodgers à Jimmy Reed, en passant par Woodie Guthrie, Chuck Berry, Joe Tex et Willie Nelson. Ce multi-instrumentiste pouvait jouer de la guitare avec la niaque d’Albert King. En plus de sa connaissance encyclopédique de la musique, Sleepy avait du flair, de l’originalité et de la conviction.» Sleepy cultivait une autre particularité : il ne jouait jamais deux fois le même set.

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    Guralnick insiste beaucoup sur le côté «force de la nature» de Sleepy qui ne mesurait pas moins de deux mètres pour 120 kilos et qui fut the only rockabilly baritone, car oui, c’est ce qui frappe le plus à l’écoute de ses disques : la puissante gravité de sa voix. Guralnick va même jusqu’à comparer Sleepy à Wolf, tant par la présence que par la stature musicale. Mais tout ceci n’était rien comparé aux moments où, nous dit Guralnick, Sleepy prenait feu sur scène, tapant dans «Worried Man Blues» ou «You Can Have Her» avec une rare violence. Il entrait paraît-il en transe.

    En référence, Sleepy cite principalement Sister Rosetta Tharpe, qui fut aussi la muse de Cash et de Carl Perkins. Il cite aussi les noms de Lefty Frizzell, de Big Joe Turner et de Floyd Tillman. Mais il y en a d’autres. Quand on lui pose la question des autres, il demande de combien de temps il dispose, car la liste est longue. Et quand il entendit Elvis chanter «Blue Moon Of Kentucky» à la radio, il éprouva un choc, car il savait exactement d’où venait Elvis : de l’église. Car Sleepy avait chanté comme ça à l’église pendant des années.

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    Ce n’est qu’en 1968 qu’il rencontre Shelby Singleton, l’acquéreur de Sun Records et qu’il devient the last Sun recording artist. Mais c’est dix ans trop tard, même si Colin Escott voit en Sleepy le gardien de la flamme. Bad timing, disent les Anglais. Au lieu d’aller à Memphis comme le firent Jerry Lee, Roy Orbison et tous les autres, Sleepy préféra aller à Houston. Fatale erreur. Ça explique en partie qu’il ne soit jamais devenu une star, alors qu’il en avait la carrure, notamment grâce à son ‘basso profundo’. Le fait qu’il ne soit pas devenu une star tient aussi au fait qu’il n’ait pas bénéficié de l’aide d’un producteur du calibre d’Uncle Sam, ou, comme le suggère Guralnick, du calibre d’Art Rupe, le boss de Specialty, qui avait l’oreille pour le r’n’b et le gospel.

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    Selon Guralnick, Sleepy n’aurait jamais gagné un rond avec ses disques. Pour vivre et élever ses enfants, Sleepy fut obligé de tourner en permanence. Mais bon, pas de problème. Il le dit d’ailleurs très bien lui-même : «I never sold out. Nobody owns me. I know I’m good. I wouldn’t be honest if I didn’t tell you that.» (Je n’ai jamais vendu mon cul. Je n’appartiens à personne. Je sais que je suis bon. Je ne serais pas honnête avec toi si je ne te disais pas tout ça) (...) «Well quand j’ai débuté dans le business, je ne savais même pas qu’on pouvait y faire du blé. Et je pense que demain, je continuerai de monter sur scène, même si je ne fais pas de blé. Voilà comment je vois les choses.» Guralnick est en tous les cas convaincu que Sleepy était l’un des douze artistes les plus brillants qu’on pouvait voir sur scène aux États-Unis. Il lui consacre d’ailleurs dans Lost Highway un chapitre aussi important que ceux qu’il consacre à Elvis et Charlie Feathers. Et l’une des premières images du livre, c’est Sleepy en train de gratter sa gratte.

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    Les fans de Sleepy se sont tous jetés sur la belle box éditée par Bear Family, Larger Than Life. Cette box est une véritable caverne d’Ali Baba. On y trouve cinq CDs et un livret grand format aussi écœurant qu’un gros gâteau au chocolat : ça dégouline d’une crème de détails. Chacun sait que les Allemands ne font jamais les choses à moitié. Le disk 1 est sans doute le plus précieux car il rassemble tous les singles enregistrés par Sleepy entre 1955 et 1965 à Houston, Texas. On vendrait son âme au diable pour ce «Baby Let’s Play House» enregistré en 1956. Sleepy s’y montre digne de Charlie Feathers : même sens aigu du hiccup, jolis guitares claironnantes, slap in the face (Wendall Clayton), admirable déboulade - Bbbabe/ babebabe/ bum bum bum - Sacré Sleepy ! La B-side de ce premier single est un balladif atrocement efficace, «Don’t Make Me Go» : Sleepy impose sa présence aussi nettement qu’Elvis période Sun. Il enregistre aussi «I’m Through» en 1956. C’est admirable de vraie voix. L’accompagnement est un modèle de discrétion. Du biz à la Cash. On se régale à écouter chanter ce mec, même ses heavy balladifs texans passent comme des lettres à la poste. Toujours en 1956, il enregistre «All The Time» sur fond de barouf d’accords. Sleepy est le winner of the game, il allume comme un cake du ring, c’est énorme et fabuleusement hot, let’s get it now et solo de Charlie Busby, un mec qu’on peut voir en photo dans le livret, avec sa vilaine trogne et sa chemise à carreaux. Et crac, en 1957, il enregistre «I Ain’t Gonna Take It», ça slappe sous le menton, toujours Wendall Clayton, un môme de 13 ans. Sleepy amène «Little Bit More» à la folie Méricourt, il en veut encore - I’m gonna kiss you a little bit more/ Weeeehhh/ All nite long - Zyva Mouloud Labeef ! En 1958, Sleepy enregistre «The Ways Of A Woman In Love» sur un takatak à la Cash, mais il détient le power véritable. Il reprend d’ailleurs le «Home Of The Blues» de Cash. Durant la même session, il enregistre le «Guess Things Happen That Way» de Jack Clement, fabuleux popopoh de Deep sounding popopoh. Le single suivant s’appelle «Can’t Get You Off My Mind». On sent le rockab qui règne sur son empire. Fantastique cavalcade. Sleepy est un mec idéal pour Bernadette Soubirou. Ce big heavy shuffle texan est si bon qu’on hoche la tête en suçant le beat. Il fait aussi un «Turn Me Loose» digne de Buddy Holly. Ah ça sent bon le Texas ! En 1959, il reprend le «Tore Up» d’Hank Ballard et le racle bien au guttural. Il se prend d’ailleurs pour Billy Lee Riley. Il rend aussi un superbe hommage à Bo Diddley avec une reprise de «Ride On Josephine». Comment tu veux résister à ça ? Impossible.

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    Le disk 2 démarre avec sa reprise du big «Goodnight Irene» de Leadbelly. Wendall Clayton la slappe derrière les oreilles ! Sleepy est un weird outcast, il chevauche en marge de la société, il fait comme Jerr, il swingue son Leadbelly avec un max de gusto, good nite Iriiiiiine, tout ça sur fond des wild guitars de Red Robinson et Toby Torrey. Il faut voir aussi Sleepy bouffer la heavy country de «Oh So Many Years». C’est un vrai gator ! Il croutche tout ce qui traîne. Powerus maximalus, comme dirait Cicéron. Encore un fabuleux coup de heavy downhome baryton dans «Somebody’s Been Beatin’ My Time». En 1965, Sleepy enregistre pour Columbia à Nashville et ça s’entend. Il chante au creux de son baryton et son «Completely Destroyed» se révèle d’une puissance inexorable. Il adore ces vieux shoots de rengaines tagada. Il passe aux choses sérieuses avec une reprise de Chucky Chuckah, «You Can’t Catch Me». Véritable shoot de rockabollah, suivi d’une mise en coupe réglée du «Shame Shame Shame» de Jimmy Reed. Et voilà qu’il plonge dans le New Orleans Sound avec l’«Ain’t Got No Home» de Clarence Frogman Henry, ouh-woo-woo-woo, il le fait pour rire, il passe par tous les tons, même le cro-magnon. Sleppy éclate tout. Rien ne lui résiste. C’est sans doute là, dans sa première époque, qu’il montre à quel point il domine la situation. Il faut le voir attaquer «A Man In My Position», Goodbye Mary/ Goodbye Suzi, il fonce vers d’autres crémeries, d’autres chattes bien poisseuses. Sa voix transperce les murailles. De cut en cut, on s’effare de la qualité du stuff, comme par exemple ce «Sure Beats The Heck Outta Settlin’ Down», solide merveille pleine d’allant et de punch, country festive à la bonne franquette, un vrai joyau de good time music. On pourrait dire la même chose de «Too Young To Die» et de «Two Hundred Pounds Of Hurt», joués au fantastique swagger. Ce sacré Sleepy accroche bien son audimat. On le voit ressasser la vieille country d’«Everyday» à la poigne de fer. Powerful country dude ! Il termine sa période Columbia avec un sidérant «Man Alone». Ce mec sait chanter son bout de gras. Avec son Stetson noir et son blazer blanc, il fait figure d’aristo. Alors attention, en 1970, il enregistre chez Shelby Singleton. Il entre dans sa période Sun avec «Too Much Monkey Business» qu’il prend à la voix de heavy dude. Avec le «Sixteen Tons» de Merle Travis, il passe au ringing de wild rockab. Il sait de quoi il parle. Et puis voilà qu’on tombe sur un coup de génie : «Asphalt Cowboy». Fantastique résurgence de la source ! Il sonne comme Elvis dans le Polk Salad schtoumphing, Sleepy tape son Cowboy au dur du Deep South et le tempère à la pire aménité. Il en fait du big beat à ras la motte, typique d’un Tony Joe sous amphètes, sur fond de slidin’ du diable. L’un de quatre guitaristes présents dans le studio joue au picking demented. Sleepy ?

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    Le disk 3 démarre sur la suite de la période Sun et ça chauffe très vite avec «Buying A Book» que Sleepy chante du haut de la tour de Babylone puis il explose le vieux «Me And Bobby McGee» de Kris Kristofferson. Il l’emmène avec l’autorité d’un King. C’est la version qu’il faut écouter, car montée sur un heavy drive de slap. C’est plein de jus et gratté sec, lalala lalala ! En plein dans le mille. Sleepy laisse bien son Bobby en suspension - Good enough for me and/ ...Bobby McGee - Il rend ensuite hommage à Hooky avec «Boom Boom Boom» qu’il chante d’une voix de gator, croack croack, au right out of my feet du marais. Hooky devait bien se marrer en écoutant ça. S’ensuit un hommage torride à Joe Tex avec «It Ain’t Sanitary». Comme Elvis, Sleepy ne travaille qu’au feeling pur. Et bham, voilà l’«Honey Hush» de Big Joe Turner. Sleepy le yakety-yake d’entrée de jeu, il fonce dans le tas. Just perfect. Avec «A Hundred Pounds Of Hurt», il renoue avec le country power. En tant que Southern dude, Sleepy vaut mille fois Cash. On le voit ensuite monter sur le coup d’«I’m Ragged But I’m Right» comme on monte sur un braco. Sleepy monte sur tous les coups, comme Jerr. Il n’a pas froid aux yeux. Il va même exploser le cul de la pauvre country. Nouvel hommage, cette fois à T Bone Walker avec «Stormy Monday Blues». Ça pianote au fond du saloon. Sleepy honore ce géant du blues et l’hommage prend une sacrée tournure, c’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Il faut voir ce chanteur passionnant monter dans ses gammes. Il ne fait qu’une seule bouchée de «Streets of Laredo» et va loin au fond de son baryton pour interpréter «Bury Me Not On The Lone Prairie». Il chante aussi «Tumbling Tumbleweeds» à la carafe implicite et barytonne de plus en plus. En 1974, il se tourne résolument vers la country, mais il est si bon qu’on l’écoute attentivement, même quand on n’est pas fan de country. Il reprend aussi le «Good Rocking Boogie» de Roy Brown qui est en fait le «Good Rockin’ Tonight» - Well I heard the news/ We’re gonna boogie tonite - Énorme swagger.

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    Suite de la période Sun sur le disk 4. Avec «Mathilda», il enfonce son clou cajun à coups de poing. Même niveau qu’Elvis question prestance et ça violonne à perdre haleine. Sleepy reste dans le cajun avec «Faded Love» - I miss you darling more & more - Très haut niveau d’instrumentation avec un Sleepy qui solote au glouglou dans le flow. Toute la session de mai 1977 est cajun, même la reprise de «You Can’t Judge A Book By Its Cover». C’est très spécial, rien à voir avec Cactus. Sleepy opte pour le mode cavalier léger, c’mon, can’t you see. S’ensuit un «Young Fashioned Ways» bien slappé derrière les oreilles décollées. Sleepy et ses amis n’en finissent plus d’allumer les vieux coucous : c’est le tour du «Sittin’ On Top Of The World» des Mississippi Sheiks, un heavy blues popularisé par Wolf et plus tard Cream. Sleepy does it right. Facile quand on est monté comme un âne. Ah qui dira la violence du country beat, avec la petite incision qui ne fait pas mal, cette guitare scalpel qui entre dans le cul du beat. Ces mecs y vont de bon cœur. Plus rien à voir avec Cream. Sleepy fait aussi une version royale de «Matchbox». Puis il rend hommage à Lowell Fulson avec une version superbe de «Reconsider Baby». Il en fait un carnage, même si la bite blanche est moins exposée aux aléas sentimentaux que la bite noire - I hate to see you go - Mais au fond, Sleepy ne manquerait-il pas un peu de crédibilité, si on compare sa version avec celle du géant Lowel Fulson ? Et la valse des covers de choix reprend avec «Polk Salad Annie», c’est une version ultra-musculeuse, Sleepy et ses copains ont décidé de fracasser la Salad, ils jouent au big Southern brawl. Fantastique énergie ! Ça bat sec et net, sur un beat bien tendu vers l’avenir. Sleepy crée l’événement en permanence. Il brame son «Queen Of The Silver Dollar» au fond du saloon et tape son «Stay All Night Stay A Little Longer» au Diddley beat, avec des chœurs. Wow, ils sont en plein dans Bo ! C’est un véritable coup de génie : Sleepy fond l’énergie country dans le cœur de Bo ! Du coup, ils retapent un coup de «Baby Let’s Play House» - Babbb/ I’ll play house for you - Sleepy tape aussi dans l’extraordinaire «Tall Oak Tree» de Dorsey Burnette, joli shoot de black country rock. Quelle autorité et quel son ! Ces sessions Sun rangées chronologiquement dans la box sont de vraies merveilles. Sleepy eut la chance de ne pas tomber dans les pattes du Colonel Parker et de RCA. Il put ainsi préserver son intégrité.

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    On continue avec le disk 5 qui propose ses chansons de gospel et notamment une reprise de son tout premier single, enregistré en 1955 et resté inédit, «I Won’t Have To Cross The Jordan Alone»/«Just A Closer Walk With Thee» : vieux gospel country demented. Il explose sa ‘old time religion’. Il prend aussi «Ezekiel’s Boneyard» en mode jumpy et occipute «I Saw The Light». Il chante tout ça d’autorité avec une insolente profondeur de ton. Sleepy ravage les églises en bois. Il joue tout son gospel batch à la country effervescente, avec une incroyable énergie du beat. On tombe plus loin sur les sessions d’un album plus rock, avec notamment des reprises musclées de «Rock’n’Roll Ruby» et de «Big Boss Man». Il les groove sous la carpette du boisseau, il leur fouette la croupe au mieux des possibilités du fouettage, et ça donne un vrai swing d’American craze. Sleepy y va toujours de bon cœur, il faut le savoir. Il claque aussi l’«I’m Coming Home» de Johnny Horton au country power et riffe en sourdine à l’huile. Tout est alarmant de power et de classe. Sleepy is all over. Il prend son «Boogie Woogie Country Girl» ventre à terre et devient violent avec son killer solo flash. On ne parle même pas de la version demented de «Mystery Train». Il va droit sur Elvis 56. Encore plus demented, voici «Jack & Jill Boogie» avec un Cliff Parker qui a le diable au corps. Hommage à Lee Hazlewood avec «Honly Tonk Hardwood Floor», beau brin de son of a gun, pas de problème, ça reste du Grand Jeu. Il gratte aussi son «Tore Up» au sec de Nashville et termine avec la doublette infernale de Billy Boy, «Flying Saucer Rock’n’Roll» et «Red Hot».

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    Quant au disk 6, il propose l’album enregistré à Londres avec l’excellent Dave Travis Bad River band. Cet album est un véritable festival de rythmique et de sawgger rockab. On ne saurait rêver mieux dans le genre. Pour les Anglais, ça devait être un rêve que d’accompagner un mec aussi brillant que Sleepy LaBeef. Sur cet album, tout est bon, il n’y a rien à jeter, ils tapent «Ride Ride Ride» au fouette cocher et envoient un fabuleux shoot de virtuosité avec «LaBœuf’s Cajun Boogie» : figures de style bien carrées et somptueuses descentes de gammes cajunes. Sleepy joue ça au gratté sauvage. Il faut dire que le mix de Bear ravive encore la fraîcheur enivrante de l’album. Avec «Go Ahead On Baby», Sleepy prend les choses au débotté et embarque «Mind Your Own Business» au heavy drive. Sleepy travaille ça en profondeur et passe une espèce de killer solo flash qui laisse rêveur. Cet album est une vraie bombe atomique. Sleepy saute sur le râble de tous ses solos, il joue tout à l’ouverture d’esprit. Il embarque son «Shame Shame Shame» au rumble rockab et se paye une belle dégringolade de bass drive avec «Cigarettes And Coffee Blues». Sleepy est dans son délire de swing et bat absolument tous les records de désinvolture.

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    On retrouve toutes les merveilles Sun sur les deux premiers albums de Sleepy, The Bull’s Night Out et Western Gold. Le plus diabolique des deux albums Sun est le premier qui s’ouvre sur la version nerveuse de «Too Much Monkey Business». On sent le cat accompli. Mais c’est en B qu’ils chauffent la marmite avec cette fantastique version de «Me And Bobby McGee» que Sleepy prend d’une voix de big guy. C’est gratté à l’efflanquée d’acou tutélaire. Sleepy fait son stentor terminator, il bat même Elvis à la course. Il charge ensuite la barque de la B avec «Boom Boom Boom», puis l’«It Ain’t Sanitary» de Joe Tex qu’il fait sonner comme du Tony Joe White avec le même sens du come along, puis «Honey Hush» qu’il prend à la cosaque d’une voix d’Ivan Rebroff. Cette B fulminante se termine avec l’excellent «Asphalt Cowboy» monté sur l’attaque de takatak Telecasté et on voit Sleepy naviguer à la surface du beat, fier comme un amiral de la Royal Navy.

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    Le Western Gold est plus country, avec un «Mule Train» bien cavalé et un «Cool Water» bien monté dans les gammes de chant. Sleepy fait là de la country de cornac. Il fait sa barrique avec «Tumbling Tumbleweeds» et retombe dans la vieille country de poids avec «Strawberry Roan». Il sort son meilleur baryton, celui de la prairie, pour «Wagon Wheels» - Carry me over the hills - et sombre dans un océan de nostalgie avec «Home On The Range». Et tout cela se termine avec «Ghost Riders In The Sky» qui sonne comme une cavalcade de cowboys à la mormoille. Avec cet album, on a disons l’équivalent des grands albums country de Jerr parus sur Smash.

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    Encore du Sun en 1979 avec Downhome Rockabilly et une série de reprises assez magistrales de «Rock’n’Roll Ruby» et surtout de «Big Boss Man» qu’il fait sonner comme une bombarde. Sleepy chante comme Hulk, du haut du ventre et ça swingue fabuleusement. Autre belle surprise : «Boogie Woogie Country Girls», un hit de Doc Pomus que Sleepy taille au swagger et ça slappe dur derrière lui. Belle version de «Mystery Train». Sleepy se positionne sur celle d’Elvis et il en a la carrure. Sa version lèche bien les orteils de l’original signé Junior Parker. En B, il salue Lee Hazlewood avec une cover d’«Honky Tonk Hardwood Floor» puis Hank Ballard avec un «Tore Up» hautement énergétique. S’ensuivent deux clins d’yeux à Billy Boy avec «Flying Saucer Rock & Roll» et «Red Hot». Ces mecs ont le diable chevillé au corps. Puis Sleepy va exploser le vieux «I’m Coming Home» de Johnny Horton. Il tape ça au fouette cocher. On se régale de l’incroyable carapatage de Sleepy LaBeef. Ça joue au meilleur country jive de derrière les fagots. Et cet album qu’il faut bien qualifier de miraculeux se termine sur le «Shot Gun Boogie» de Tennessee Ernie Ford. Wow shot gun boogie !

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    Charly s’est aussi jeté sur les sessions de Sleepy pour remplir deux albums, Beefy Rockabilly et Rockabilly Heavyweight, parus en 1978 et 79. Comme à son habitude, Charly tape dans le tas pour vendre. On retrouve sur Beefy Rockabilly toute la ribambelle : «Good Rockin’ Boogie», «Blue Moon Of Kentucky», «Corine Corina» qu’il chante dans les règles du meilleur art, «Matchbox», joué sec et net et sans bavure, «Party Doll» monté sur un solide drive de Nashville et l’irremplaçable «Baby Let’s Play House». Franchement, cette A vaut le détour et ça continue en B avec un «Too Much Monkey Business» chanté à la poigne d’acier, un «Roll Over Beethoven» irréprochable et un «Boom Boom Boom» transformé en big drive nashvillais. C’est joué à la frénétique, bien fouetté de la croupe, au vrai tagada. Charly charge bien la barque en ajoutant «Honey Hush» et «Polk Salad Annie», ce qui donne au final un album hélas beaucoup trop parfait. Sleepy ne vit que pour allumer les vieux cigares. Notez bien que les liners notes au dos de la pochette sont signées Guralnick. Il insiste : «Écoutez bien cet album. Avec ces morceaux qui s’inspirent du blues, du cajun, du swing, de la country et de la pure church-rocking Soul, on a une idée parfaite de ce que sont les racines du rockabilly, et comme dans le cas des géants du rockab original, Sleepy marie tout ça grâce à un incroyable style personnel.» Il s’enfièvre et compare le style vocal de Sleepy à ceux d’Elvis, de Big Joe Turner et de Wolf.

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    Et puis revoilà l’excellent Rockabilly Heavyweight enregistré à Londres avec le Dave Travis Bad River Band, repris dans la Bear Box en son intégralité. On y trouve des versions fringantes de «Shame Shame Shame» ou «Milk Cow Blues» que Sleepy arrose de killer solos flash. Au dos de la pochette, Max Needham nous raconte dans le détail ce concert donné au Regent Street studio, sur Denmark Street. Alors âgé de 44 ans, Sleepy ouvre le bal : «Come on bopcats, let’s rock !» et il attaque avec «Sick & Tired». La perle de l’album est sans doute «LaBœuf’s Cajun Boogie», un instro qui swingue de manière fantastique. Joli shoot de swing aussi dans «Mind Your Own Business», monté sur un drumming rockab de coin de caisse et des chœurs de mecs frivoles. Ah comme c’est fin et rusé ! Les Anglais se révèlent excellents, ils swinguent aussi «Lonesome For A Letter» et nous envoient au tapis avec un «Smoking Cigarettes & Drinking Coffee Blues» monté sur un drive infernal. Sleepy a bien raison de travailler avec Dave Travis. Ils font bien la paire. Sleepy prend plus loin «I’m Feeling Sorry» au gras d’attaque à la Jerr. C’est un album réjouissant bardé d’ol’ rock’n’roll furia del sol. Sleepy rafle la mise sans jamais forcer. Le festin se poursuit en B avec «Honky Tonk Man» et sa belle aisance swinguy - Hey hey mama/ Don’t you dare to come home - Sleepy n’en finit plus de jouer comme un dieu, surtout dans «My Sweet Love Ain’t Around».

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    En 1981, Sleepy entame sa période Rounder Records avec It Ain’t What You Eat It’s The Way You Chew It. C’est encore Guralnick qui signe le texte au dos de la pochette. Il décrit dans le détail toute la session d’enregistrement qui eut lieu au Shook’s Shack de Nashville. Il rappelle dans ce texte qu’il a fréquenté Sleepy pendant trois ou quatre ans et qu’il fut charmé à la fois par sa dimension musicale et sa dimension intellectuelle. Sleepy est un homme qui lit énormément. Une fois de plus Guralnick sort les noms d’obscurs contemporains de Sleepy, Frenchy D et Johnny Spain. Le reproche qu’on pourrait faire à cet album, c’est son côté trop Nashville. Sleepy perd son edge, même si Guralnick prétend le contraire. Même si «I Got It» (chanté aussi par Little Richard) sonne comme le rock’n’roll du diable. Il rocke bien son «I’m Ready», c’est fouetté et cravaché en toute connaissance de cause, mais sans surprise. Il tente en B le coup du heavy boogie avec «Shake A Hand» et reprend l’«If I Ever Had A Good Thing» de Tony Joe. Il fait aussi une belle version de «Let’s talk About Us», mais le «Walking Slowly» d’Earl King retombe à plat. Notons aussi qu’avec cet album, on sort de la période couverte par la Bear box.

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    Toujours sur Rounder, voici Electricity, paru en 1982. Steve Morse signe le texte au dos de la pochette. Il rappelle que Sleepy peut reproduite n’importe quel roots style : blues, country, cajun ou gospel. Mais s’empresse-t-il d’ajouter, c’est quand il rocke que ça devient intéressant - You’re under the spell of the real thing - À quoi Sleepy ajoute : «La seule musique qui m’intéresse est celle qui donne la chair de poule.» Alors en voiture Simone pour un album plein d’edgy boogie-woogie, de wild rockabilly et de pure overdrive rock’n’roll, nous dit Morse. Il ajoute que le soir d’un concert au Mudd Club à New York, Lux Interior vint trouver Sleepy pour lui demander un autographe. Première bonne surprise avec «Low Down Dog» repris jadis par Smiley Lewis et Big Joe Turner. Le beat rebondit aussi bien qu’une balle en caoutchouc dans la chaleur de la nuit et Sleepy transperce son Low Down en plein cœur d’un sale petit killer solo flash. C’est avec «Alabam» qu’il rafle la mise - I’m going back/ To Alabam - C’est cavalé ventre à terre, Sleepy fonce à la cravacharde. Morse précise que Sleppy reprend la version de Cowboy Copas. Puis il s’en va swinguer son vieux «I’m Through» qui date du temps où il chantait avec Hal harris et George Jones au Houston Jamboree, dans le milieu des années cinquante - Cause I’m blue/ I’m through with you - Il attaque sa B avec une cover de «These Boots Are Made For Walking» - The perfect rockabilly song, dit Sleepy - et il s’endort sur ses lauriers avec «You’re Humbuggin’ Me’» de Lefty Frizzell. Réveil en sursaut avec «Cut It Out» de Joe Tex, mais la prod ne met pas assez le cut en valeur. On a un problème avec cet album qui sonne comme le point bas d’une carrière.

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    Guralnick est de retour au dos de la pochette de Nothin’ But The Truth, paru en 1986. Attention c’est un big album ! Guralnick dit même qu’on l’attendait depuis longtemps, car c’est l’album live tant espéré. Guralnick est tellement fasciné par Sleepy qu’il le range dans son panthéon à côté de James Brown, Jerr et Wolf, in his pure ability to tear up a stage. Il veut dire que Sleepy explose une scène aussi bien que James Brown, Jerr le Killer et Wolf. Sleepy : «I’ll garantee you something’ll be going on !» Eh oui, Sleepy nous fout la chair de poule avec son «Tore Up Over You», real rockab madness. Sleepy a le diable au corps et il tore up dans les brancards. Il enchaîne avec un extraordinaire shake de Beefy Beef nommé «Boogie At The Wayside Lounge». Il drive ça à la voix d’homme, comme son copain Jerr le Killer. Même jus. Il nous embarque dans un interminable drive de boogie blast. Il annonce a little bit of bluegrass & rhtyhm & blues pour présenter «Boogie Woogie Country Man» et emmène son «Milk Cow Blues» à la force du poignet. En B, il prévient les gens qu’il adore cette chanson et pouf, voilà «Let’s Talk About Us». Il l’embarque aussi à la poigne de fer. Ce mec rolls on the rock et pique une crise comme son copain Jerr le Killer. S’ensuit un magnifique hommage à Bo Diddley avec «Gunslinger». Il jette dans la balance toute sa sincérité d’homme blanc et les chœurs font «Hey Bo Diddley !». Alors on monte directement au paradis. Il annonce : «Got a little boogie for ya» et boom, «Ring Of Fire» qu’il prend en mode boogie blast. Ah il faut avoir vu ce cirque si on ne veut pas mourir idiot. Et c’est avec le medley final qu’il va s’inscrire dans la légende des siècles. Fantastique tenue de route ! Les mecs y vont franco de port en démarrant avec le «Jambalaya» d’Hank Williams. Ils restent sur le même beat pour «Whole Lotta Shaking Goin’ On» que Sleepy chante au sommet de son art, sans jamais céder un pouce à la faiblesse. Toujours le même beat pour «Let’s Turn Back The Years» et «Hey Good Looking», pas de variante, avec Sleepy, tout coule non pas de source mais de muddy water et il termine sur un vieux shoot de Folsom. Le seul mot qu’on puisse ajouter au sortir de cet album, c’est wow. Alors wow ! Et même mille fois wow !

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    Ce sont les frères Guralnick qui produisent l’excellent Strange Things Happening paru sur Rounder en 1994. Sleepy rafle la mise dès «Sittin’ On Top Of The World» qu’il attaque au takatak. Il faut voir ce roi du monde parader dans son groove en toute impunité. Il est le grand vainqueur du rock américain. S’il est un mec qui inspire confiance sur cette terre, c’est bien Sleepy. Tu peux entrer dans la danse, tu ne seras pas déçu, c’est du big American sound claqué aux mille guitares et chanté au meilleur basso profundo. Sleepy récidive plus loin avec «I’ll Be There». On croit que la messe est dite depuis belle lurette, en matière de heavy boogie, et pourtant Sleepy claque ça sec. Il développe un extraordinaire swing de jive qui n’appartient qu’à lui. C’est encore un hit de juke comme on n’ose plus en rêver, chargé de wild guitars. What a swagger ! Il finit au guttural. Avec «Trying To Get To You», il sonne comme Elvis. Pur Memphis jive. Idéal pour un ‘gator comme Sleepy. Le titre de l’album est bien sûr un clin d’œil à Sister Rosetta Tharpe. Il embarque le morceau titre au heavy beat pianoté. Le géant s’adresse à une géante et le beat est au rendez-vous. Oh every day ! Clameurs de gospel ! Every day, là mon gars tu en as pour ton argent. Solo à la coule. Merveilleux Sleepy LaBeef. Son «Playboy» sonne comme un boogie classique, mais Sleepy en rajoute des couches. Il rend aussi un bel hommage à Muddy avec «Young Fashoned Ways» et à Ernest Tubb avec «Waltz Across Texas». Il finit avec une version live de «Stagger Lee» - ‘This is Stagger Lee now ! - Cette façon d’embarquer un cut n’appartient qu’à lui. Il fait sa loco et embarque Stagger Lee sur les rails à travers l’Amérique.

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    On pourrait voir I’ll Never Lay My Guitar Down comme un album de plus. Simplement, il s’y passe des choses, du genre «Treat Me Like A Dog», vrai shuffle de rockab moderne. Sleepy l’embarque au train train d’enfer de Mystery Train et donne une belle leçon de heavy shuffle. Il finit son cut à la folie Méricourt, à la Jerr, stay away from you, il explose son final au guttural, il shoute le train du try to try comme s’il se trouvait au Star Club de Hambourg ! Wow ! Il fait aussi sur cet album une nouvelle version d’«I’m Coming Home». Ah il aime bien Johnny Horton. Ça tombe bien, nous aussi. Il le claque au heavy claqué de boisseau, il le joue en mode bluegrass avec une gratte qui sonne comme un crapaud buffle du bayou, c’est fin et racé, digne des trains en bois du bayou et des grenouilles de Monsieur Quintron. Spectaculaire ! Il nous remet une couche de magnifique aisance avec «Little Old Wine Drinker Me» qui sent bon le «Route 66». Tiens puisqu’on parlait du bayou, Sleepy reprend l’excellent «Roosevelt & Ira Lee» de Tony Joe. Même race d’aventuriers du son et du swamp. Violent shoot de hot boogie down avec «Hillbilly Guitar Boogie». Sleepy adore le hot hillbilly blast, il en fait ses choux gras. Et il prend prétexte d’un «You Know I Love You» pour soloter à bras raccourcis.

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    Tomorrow Never Comes pourrait bien être l’un des meilleurs albums de Sleepy. Le morceau titre est une reprise d’Ernest Tubb, l’une de ses idoles parmi tant d’autres. «I grew up listening to Hank Williasm, Howlin’ Wolf, Bill Monroe, Tommy Dorsey, Muddy Waters, Bob Wills, Roy Acuff and Big Joe Turner». Sa version de Tomorrow est un vrai slab de rockab arraché à l’oubli. Une merveille de power, slappé par ce démon de Jeff McKinley. Autre reprise de choc : «The Blues Come Around» d’Hank Williams. Fantastique drive de heavy junk, Sleepy joue ça à la main froide, et ça pulse au beat rockab, avec un killer solo à la fin. Le «Detour» d’ouverture de bal est aussi un sacré romp de rockab. Sleepy sait prendre le taureau rockab par les cornes. Il joue ça au country power blast. Nashville romp, baby. Cette session nashvillaise de l’an 2000 compte parmi les sommets de l’art, avec des mecs aussi brillants que Jeff McKinley et David Hughes. Il fait aussi une version incroyablement rockab de «Too Much Monkey Business». Là-dessus, Sleepy est imbattable. Il faut voir comme il sait driver son Monkey Business. C’est assez fascinant. Il transforme le plomb du Monkey Business en or rockab. Mais ce diable de Sleepy est bien trop américain pour l’alchimie. On note la belle ferveur de David Hughes au slap. Maria Muldaur vient duetter avec Sleepy sur «Will The Circle Be Unbroken». Elle se fond dans l’exégèse. Elle sait shaker un couplet de gospel batch, pas de problème. Elle sait comment il faut la ramener. Sleepy rend plus loin hommage à Tony Joe avec «Poke (sic) Salad Annie». Belle tension, Sleepy adore Tony Joe et ses racines rurales, parce qu’il a les mêmes. Il descend au fond de sa cave pour y chercher le meilleur baryton. Il revient à ses premières amours avec un vieux coup d’«Honey Hush». Il connaît le Yakety Yack par cœur, mais on se régale du beau slap de Nashville. Jeff McKinley fait même un beau numéro de slap à vide. C’est une version de rêve, avec des chœurs de potos derrière et un solo de wild guitar. Il termine avec un fantastique shoot de «Low Down Dog». McKinley slaps it all over. Sleepy LaBeef serait-il the last of the great original rockabillies on earth ? En tous les cas, il slappe son shit, oooh oui, ooh oui. Si tu veux du vrai rockab, mon gars, vas voir Sleepy. Ou Jake Calypso.

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    Paru en 2001, Rockabilly Blues est une compile concoctée par Rounder à partir de cuts de blues restés inédits et enregistrés lors des sessions antérieures, comme par exemple celles de Nashville avec D.J. Fontana et Cliff Parker. Sleepy rend un bel hommage à Jimmy Reed avec une cover de «Bright Lights Big City» et ramène du violon cajun dans un «Fool About You» qu’il finit au yodell, comme Jerr. Sleepy tape aussi dans Muddy avec une reprise de «Mannish Boy», mais sa version manque tragiquement de heavyness. Elle n’est ni assez grasse ni assez spongieuse. Trop plastique. Pareil, il se vautre avec «Rooster Blues». On croirait entendre un gamin de 15 ans dans une surprise-party. Il sauve l’album avec «Night Train To Memphis», oh yeah, hallelujah ! Duke Levine y fait pas mal de ravages sur sa guitare. Sleepy tape une joli coup de gospel avec «This Train», mais se vautre lamentablement avec «Long Tall Sally» et «Rip It Up». Comme quoi, il faut parfois laisser les outtakes dormir au fond de leur tiroir.

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    Sur Roots paru en 2008, Sleepy a pris un coup de vieux. Il porte des lunettes et sa main droite qu’on voit posée sur la guitare est celle d’un vieux bonhomme. Mais quand il swingue son «Cotton Fields», il le fait d’une voix qui fait rêver tous les chanteurs. Il ramène même du violon derrière. Il en fait une version diabolique et chante au mieux de son basso profundo. Ah comme ce mec peut être génial ! Il fait encore du swagger protectionniste avec «Baby To Cry» et atteint des summums d’artistry. Il claque ensuite ce vieux balladif de «What Am I Worth» avec une ferveur qui en bouche un coin. Il chante l’Americana au deepy rap. Ce démon de Sleepy lègue ses cuts à la postérité avec la générosité d’un seigneur déchu. L’autre sommet de l’album, c’est «Miller’s Grave» qu’il chante comme Cash au soir de sa vie. Même intensité que le vieux Cash tombé dans les pattes de l’horrible Rick Rubin. Même délire de fantastique présence. Sleepy revient à son cher heavy blues avec «Completely Destroyed» - I’m just a shell of a man - et tape son «Foggy River» au meilleur baryton de l’univers. Il gratte son «Dust On The Bible» à coup d’acou. Véritable shoot de country jive ! C’est énorme d’American fever et de die for it. Sleepy est encore pire que Cash à l’article de la mort. Il se veut immanquable. Il reprend aussi «Detroit City», comme l’a fait Jerr à une époque, et étend l’empire de sa nostalgie des cotton fields at home - I wanna go home - Puis il embellit «In The Pines» de Leadbelly à l’embellie - And you shiver when the cold wind blows - Il faut aussi le voir se plonger dans la Bible avec «Matthieu 24» - I believe the time has come for the Lord to come again - Il y croit dur comme fer et se livre avec «Have I Told You Lately» à un sacré ramage en son plumage. C’est encore une fois digne du Cash de la fin des haricots. Avec «Amazing Grace», il ne pouvait pas trouver meilleure fin de non recevoir.

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    Alors voilà son dernier album, Sleepy LaBeef Rides Again, paru en 2012 et doublé d’un DVD, l’excellent Live At Douglas Corner Café. L’idée de doubler la séance d’enregistrement de Rides Again au fameux RCA Studio B de Nashville est jaillie du cerveau de Dave Pomeroy, le bassman de Sleepy. Eh oui, il fallait y penser : on a donc la version studio ET la version live du même set. Sleepy sort le Grand Jeu puisqu’il tape dans ses vieux coucous, à commencer par «Honey Hush» - Umm honey hush - Il lui sonne bien les cloches et enchaîne avec un «Lost Highway» en père peinard sur la grand mare des canards. Look out ! Fantastique ramshakle ! Les points forts de l’album se trouvent vers la fin, à commencer par un medley explosif, «Tore Up Over You/ I Ain’t No Home/ Ring Of Fire» - Tore up ah ha ! - Il ne faut pas lui confier ce genre de truc, il va l’exploser ! Il embroche son Ain’t no home sur le même beat, Sleepy est un spécialiste du glissé de cut en cut sur le même beat, il sait aussi faire monter la température et pouf, voilà Ring of Fire qu’il explose. Sleepy est le roi des medleys. Juste derrière se trouve l’excellent «Willie & The Hand Jive», un vieux boogie de Johnny Otis. Sleepy lui fait honneur - Do the hand jive one more time ! - On retrouve aussi sur cet album de vaillantes versions de «Red Hot» et d’«Hello Josephine». Infernal ! How doo yoo dooo ! Sleepy sait pincer les fesses de Josephine, doo yoo remember me baby ? Il nous claque à la clé un sacré solo de belle gueule à la Clémenti - How doo yoo dooo - Il ressort tous ses vieux classiques, «Young Fashioned Ways», «Blues Stay Away From Me» et «Boogie Woogie Country Man» - I like a little rock, I like a little roll - Et pouf ! Il part bille en tête. On le voit gratter «Wolveron Mountain» avec un appétit de géant qui en dit long sur son admiration pour Rabelais. Il termine cet album qu’il faut bien qualifier de classique avec «Let’s Turn Back The Years». La fête continue. Il faut en profiter.

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    Dans le film du concert au Douglas Corner Café, c’est Dave Pomeroy qui présente Sleepy, the one and only Sleepy LeBeef, oui, prononce le a de la le et cette grande baraque de Sleepy attaque son «Honey Hush» en vieux pro. Des témoins viennent dire la grandeur de Sleepy entre deux cuts, notamment Peter Guralnick : «Sleepy is the greatest performer I have ever seen.» On voit Kenny Vaughan soloter en alternance avec Sleepy. Tout est extrêmement carré, articulé sur ces trois musiciens exceptionnels que sont Sleepy, Kenny Vaughan et Gene Dunlap au piano. Sleepy : «I recorded it en 1959, a Hank Ballard twist.» Pouf, «Tore Up» ! Les témoins n’en finissent plus de saluer la grandeur de Sleepy : «It became a Sleepy trademark : he plays all nite long and never stops it !» Ils font de «Willie And The Hand Jive» un fantastique groove climatique, bien drivé par cet excellent batteur rockab qu’est Rick Lonow - Do the hand jive one more time - Tout le monde descend sauf Sleepy qui va continuer de gratter sa gratte jusqu’à la fin des temps.

    Signé : Cazengler, Sleepy LaBave

    Sleepy LaBeef. Disparu le 26 décembre 2019

    Sleepy LaBeef. The Bull’s Night Out. Sun 1974

    Sleepy LaBeef. Beefy Rockabilly. Charly Records 1978

    Sleepy LaBeef. Downhome Rockabilly. Sun 1979

    Sleepy LaBeef. Rockabilly Heavyweight. Charly Records 1979

    Sleepy LaBeef. It Ain’t What You Eat It’s The Way You Chew It. Rounder Records 1981

    Sleepy LaBeef. Electricity. Rounder Records 1982

    Sleepy LaBeef. Nothin’ But The Truth. Rounder Records 1986

    Sleepy LaBeef. Strange Things Happening. Rounder Records 1994

    Sleepy LaBeef. I’ll Never Lay My Guitar Down. Rounder Records 1996

    Sleepy LaBeef. Tomorrow Never Comes. M.C. Records 2000

    Sleepy LaBeef. Rockabilly Blues. Bullseye Blues & Jazz 2001

    Sleepy LaBeef. Roots. Ponk Media 2008

    Sleepy LaBeef. Rides Again. Earwave Records 2012

    Sleepy LaBeef. Larger Than Life. Bear Family Box 1996

    Peter Guralnick. Lost Highway. Back Bay Books 1999

    Seth Pomeroy. Sleepy Labeef Rides Again. Live At Douglas Corner Café. Earwave DVD 2012

     

    Battle Fields - Part Two

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    Si on aime la Soul à en brûler bien qu’ayant tout brûlé, alors il faut écouter Lee Fields. Comme Brel, Lee Fields cherche l’inaccessible étoile. Telle est sa quête. Quand il vient chanter «Honey Dove» en rappel, il brûle du même feu que Brel, c’est en tous les cas ce que ressentent tous ceux qui eurent l’immense privilège de voir l’Homme de la Mancha au Théâtre des Champs Élysées. Lee Fields atteint lui aussi les niveaux supérieurs de l’interprétation dans ce qu’elle peut avoir de mercurial et d’implosif à la fois. Jacques Brel reste le modèle absolu de l’intensité interprétative, et Lee Fields dispose à la fois du talent et de «Honey Dove» pour le rejoindre dans ce lointain firmament. On pourrait aussi citer James Brown, bien sûr. Même genre de volcan, même genre de professionnalisme exacerbé, avec cette façon spectaculairement élégante de rappeler que la Soul et le funk sont avant toute chose une affaire de black power.

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    Bien sûr, si on veut prendre un coup de black power en pleine gueule, il faut faire l’effort d’aller voir Lee Field sur scène. Les mauvais clips mis en ligne font insulte à sa grandeur. Comme s’ils le ratatinaient.

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    À l’âge de 69, ce petit bonhomme rondouillard tournoie sur scène comme une toupie et shoute la meilleure Soul des temps modernes. Il est le spectacle, le monstre sacré, dans sa veste de smoking brodée de fil d’or, son pantalon noir à baguettes et ses boots argentées. Lee Fields vient d’une autre époque, celle des grandes revues de la Soul américaine d’antan, lorsque que les blackos prenaient leur revanche sur la société des blancs en conquérant le monde sans la moindre violence, avec un art qu’on appelle la Soul Music. C’est un point qui mérite d’être sérieusement médité. Les fils d’esclaves n’eurent pas besoin de B52 ni de fucking snipers pour conquérir le monde occidental et faire danser les petits culs blancs. Rien ne pouvait résister au rouleau-compresseur de cette Soul dont les figures de proue étaient Stax, Tamla et James Brown. Lee Fields perpétue la tradition avec en plus le punch de Cassius Clay. Il met le monde moderne KO en dix manches, et franchement, le monde moderne est ravi d’avoir été mis au tapis par un petit nègre aussi brillant que Lee Fields. Si on osait, on dirait même que c’est un honneur.

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    Oui, Lee Fields nous met KO. C’est une réalité. Il attaque son «Work To Do» au chaud d’intonation à la Otis, il perpétue cette vieille tradition d’émotion contenue qui fait la force de la Soul, il chante au chaud-bouillant de son âme. En cours de set on sent sa mâchoire se décrocher à plusieurs reprises, surtout quand Lee pique sa crise de hurlette de Hurlevent au terme d’un «Love Prisoner» lancinant et harassé par des brisures de rythme, set me free, implore-t-il, mais la Soul est un long parcours, c’est du all nite long, le nègre a l’endurance qu’un blanc n’a pas, même sous coke. Deux siècles d’esclavage, ce n’est pas rien. Set me free ! Il prend le prétexte d’un drame sentimental pour hurler son set me free/ I’m your love prisoner/ Set me free. Well done, Lee !

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    Il sait aussi enflammer les imaginaires avec du funk politicard - We can make the world better/ If we come together - Comme Mavis, il y croit encore. D’ailleurs il fait pas mal de participatif dans le show, il sollicite énormément le public, lui demande de chanter avec lui, de taper dans les mains, de remuer les bras en l’air ou d’embrasser sa voisine. Sacré Lee, il sait chauffer une salle. C’est son job, il le fait merveilleusement bien et son orchestre de petits blancs tient sacrément bien la route. À noter qu’on y trouve deux Jay Vons, le guitariste et le keyboardist - It’s time for me to sing that song called a Faithful Man and it goes like this - Il renoue avec le déchirement suprême, il rallume la chaudière de la Soul la plus hot de l’histoire, celle de James Brown. «Faithful Man» est l’un de ses tubes les plus convaincus d’avance. Il l’arrose de screams terribles et tire sa sauce à n’en plus finir. Typiquement le genre de cut qu’on aimerait voir continuer. Tank you ! Thank you ! Lee se montre éperdu de gratitude, il revient hurler comme James Brown dans son micro, please don’t baby ! Il faut pourtant se résoudre à le voir partir. Oh mais il va revenir !

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    Il faut écouter le nouvel album du dernier des grands Soul Brothers. Il ouvre le bal d’It Rains Love avec le morceau titre. Il n’a aucun problème de puissance. Il y va de bon cœur, porté par un bassmatic de rêve. On se retrouve dans une prod épaisse et bien cogitée, une prod à grumeaux, finement parfumée d’excellence de la pertinence. Cette Soul cabossée ressemble à l’étain blanc qui a vécu. Lee Fields sort un «Two Faces» aussi âpre et dense qu’un hit de James Brown.

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    Il fait de la Soul à crampons qui accroche bien. Il finit son cut au beat défenestrateur. Il fait ensuite du Bobby Womack avec «You’re What’s Needed In My Life». Cet admirable Soul Brother avance dans le son à pas mesurés et en chaloupant des hanches, soutenu par des chœurs de filles saturnales. Ça sonne comme un hit des temps modernes. Tu as ça dans l’oreille et tu vas au paradis du Soul System. Quel aplomb ! Il envoie une nouvelle giclée de heavy Soul avec «Will I Get Off Easy». Il chante au ciel, c’est un perçant, un puissant seigneur, il n’a pas besoin de scream. Sur la pochette, il a l’air d’un pharaon serré dans une veste d’écaille. Il chante son «Love Prisoner» à l’avenant, dans les règles de l’art du set me free. Il fait du pur James Brown à coups de Please have mercy on me. Il reste dans cette Soul de pleine voix avec «A Promise Is A Promise», il la télescope en plein vol et revient à la profondeur avec «God Is Real». Il chante à outrance et nous laisse un bel album. Il termine avec «Don’t Give Up» et ne lâche pas la rampe. Il souffle la poussière des volcans et les nappes de violons. Ce petit black possède une voix qui nous dépasse.

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    My baby love/ My honey dove. Que ne donnerait-on pas pour le voir chanter cette merveille une fois encore. Lee Fields y atteint les niveaux jadis atteints par James Brown («It’s A Man’s Man’s World) ou Marvin Gaye («What’s Going On»), avec en plus un sens de l’extase combinatoire unique dans l’histoire de la Soul. Il finit en mode apocalyptique comme sut si bien le faire Otis en son temps dans «Try A Little Tendreness». À la fin, ce héros titube, comme vidé, mais il revient shooter get up ! Yeah yeah !

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    Signé : Cazengler, Lee Fiel

    Lee Fields. Le 106. Rouen (76). 21 janvier 2020

    Lee Fields & The Expressions. It Rains Love. Big Crown 2019

     

    30 / 01 / 2020 – PARIS

    SUPERSONIC

    CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP

    JOHNNY MAFIA

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    Rendez-vous au Supersonic. Qui fête ses quatre ans d'existence et lance son magasin de disques. Longtemps que je voulais voir Johnny Mafia, depuis qu'ils ont tourné avec Pogo Car Crash Control. Genre d'accointances prometteuses que j'aime bien. En plus deux groupes inconnus mais qui viennent du pays du Cat Zengler. De Rouen, une ville qui chauffe dur depuis au moins la sainte année 1431, le bûcher de Jeanne d'Arc. Pour ceux qui n'étaient pas présents le jour de ce funeste événement, la lecture de Le ravin du loup ( et autres histoires mystérieuses des Ardennes ) de Jean-Pierre Deloux s'impose.

    CARIBOU BÂTARD

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    L'on n'a jamais su qui était le caribou et qui était le bâtard, mais vu qu'ils ne sont que deux sur scène nous n'avions qu'une chance sur deux pour nous tromper. Batterie + guitare, le binôme rock par excellence, peut-être économique. Sûrement pratique. C'est fou ce que l'on rencontre de caribous dans les romans d'aventures canadiens, se font systématiquement et bêtement abattre par des chasseurs émérites. Notre Caribou Bâtard a compris la leçon, la meilleure façon de ne pas mourir c'est de vivre et pour cela de se battre. Donc sur la droite vous avez un batteur fou. Vite, fort et bien. Peut faire mieux : très vite, très fort, très bien. Pas une seconde d'arrêt. Enchaîne les titres comme un forcené. En plus il chante, paroles sommaires et répétitives. A la cadence avec laquelle il frappe, vous comprenez qu'il ne lui reste plus assez de cerveau disponible pour se lancer dans la haute littérature. Un registre de voix plutôt étrange comme s'il la montait au plus haut de son octave naturel afin de se frayer un chemin dans le délicieux tintamarre qu'il déverse sur le public. Douche de décibels indélébiles dans vos oreilles. En plus il réussit ce tour de force de ne jamais vous ennuyer, à fond de train, à une cadence infernale, mais il sait varier les rythmes et les factures ( véritables coups de bambous ) architecturales de chacun des morceaux.

    Mais que serait le rock sans guitare ? Le n'ai pas le temps de répondre à cette angoissante question métaphysique. Ce n'est pas que je ne connais pas la réponse, c'est que le guitariste m'en empêche. Vous voulez de la guitare, et vlan il vous file le grondement assourdissant qui accompagnera la fin du monde et dont Jean aurait dû noter la présence dans son Apocalypse. En tout cas chez Caribou Bâtard ils n'ont pas oublié son indispensable tonitruance. Cette machine tue les fascistes avaient noté Woodie Guthrie sur sa guitare, celle de Caribou elle ne se perd pas dans de subtiles et arachnéennes distinctions, elle tue tout le monde, c'est beaucoup plus efficace. Au moins ils sont sûrs de n'oublier personne. Je me risquerai à oser le concept de sonorité submergeante pour qualifier cette monstruosité sonore. Si vous êtes sonophobe, sortez fumer une clope, pas devant la porte, de l'autre côté de la rue, si vous êtes sonophile tentez de rester, si vous êtes mégasonophile ce set est pour vous. Les amateurs apprécieront cette guitare qui pétarade divinement dans votre cerveau, à la manière du générique de L'Equipée Sauvage, certes il ne vous restera plus beaucoup de neurones par la suite, mais au moins une fois dans votre vie, vous aurez vécu quelque chose, c'est si rare de nos jours que je pense que bientôt que tout le monde voudra un Rangifer Tarandus comme animal de compagnie. Précisez bien la sous-espèce, le caribou toundrique possède cette mauvaise habitude de bouffer la moquette, mais avec le Caribou Bâtard, il éliminera vos voisins indélicats avec une célérité ahurissante. Sont épuisés à la fin du set, alors pour les récompenser le public leur offre un bruit d'enfer.

    DYE CRAP

    Quatre sur scène. Non ils ne sont pas là pour faire de la surenchère sonore. Même que pendant qu'ils attendent le batteur parti on ne sait où, l'on patiente à écouter les caresses cordiques bienfaisantes de la guitare Vox, la forme d'une mandoline ou d'une larme, mais de crocodile, car si elle peut vous émouvoir grâce à sa parfaite musicalité, elle sait devenir sans préavis aussi tranchante que l'ivoire de ces amphibiens somme toute peu sympathiques.

    Les voici au complet. Démarrent sans plus attendre. Ils ont le son, ils ont l'énergie, ils ont le savoir-faire, vont vous dérouler le show comme un tapis rouge devant les grands hôtels parisiens de luxe. Ce n'est pas ce que j'appelle du rock, mais de la pop. La différence entre les deux peut sembler hasardeuse. Mais dans la pop même si le tapage nocturne a empêché le client de dormir, on lui offrira au petit matin une séance sauna-relaxation-épilation intégrale gratuite pour le dédommager. Que voulez-vous le caca coloré aux senteurs de rose ça fleure plus bon que bon. Alors Dye Crap ils ne ménagent pas leur peine, il y a des batteurs sur lesquels les groupes se reposent comme ces familles qui piquent-niquent sur la pierre tombale de leur cher défunt, et d'autres qui emportent les copains en un tourbillon de feu. Celui de Dye Crap est un escalator volant, fend l'air à la vitesse d'une fusée et comme les deux guitares lui emboîtent les réacteurs au quart de tour vous n'avez pas le temps de regarder votre montre. Bassiste et chanteur, le guy se défend bien, l'a une voix qui porte et qui accroche, lorsque le rotor est lancé, Dye Crap est une belle machine de guerre. Mais ils vous ménagent aussi des instants d'autoroute, des aires pique-nique avec toboggans pour les enfants et des sous-bois pour promener le chien, c'est là où je m'ennuie un peu, mais autour de moi, l'on apprécie les jeunes filles ferment les yeux et se laissent bercer par cette houle de bon aloi, qui vous porte et vous balance sans brutalité. Mais au bout de cinq minutes, c'est encore une fois la séquence speed, qui vous fait traverser la moitié de l'Atlantique en moins d'un jour, et alors que vous croyiez toucher au but, retour au clapotis rassurant dans les moiteurs tropicales. Si vous avez rêvé de naufrage et d'un radeau de survie poursuivi par un cachalot affamé, c'est raté. Faut reconnaître qu'ils savent alterner le bien et le mal. Vous plongent en enfer mais vous renvoient au paradis. La salle adore, elle hurle dès que les flammes comminatoires s'approchent et ronronne de plaisir dès que les heaven gates s'entrouvrent. Un bon moment. Mais je préfère les mauvais. L'utile et agréable c'est bien mais l'inutile et le désagréable, c'est mieux.

    Dans l'inter-set, sur ma gauche mon voisin opine, oui ça ressemble un peu à Muse ce qui m'amuse, mais sur ma droite une de mes voisines se rebelle contre cette comparaison qu'elle trouve profondément déplacée et injuste. Ô ma muse, je suis désolé !

    JOHNNY MAFIA

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    La faute à leur réputation. M'attendais à des visages burinés de durs à cuire échappés du bagne, poursuivis en hélicoptères par des tueurs à gage, pactisant avec des tribus anthropophages, traversant les pieds nus sans sourciller des jungles luxuriantes infestées de serpents, mais non, Théo, Fabio, William, et Enzo, n'ont même pas l'insolence hautaine de la jeunesse, sont souriants, amènes, des looks de lycéens, pour certains d'entre eux un peu abruptement tignassés mais sans plus, par contre ils sont très mal entourés.

    De jeunes gens très mal élevés. Les filles comme les garçons, vous savez ma bonne dame tout se perd en ce bas-monde. Ils ne savent pas se tenir. Et encore moins se retenir. Un signe qui ne trompe point. Très vite les photographes ont arrêté de photographier les artistes. Une photo par-ci, une autre par-là, parce que tout compte-fait ils étaient venus pour eux, mais ils ont préféré braquer leurs appareils reproducteurs sur cette masse d'agités. Les éditorialistes alarmistes ont raison, la mafia est partout et gangrène tout. Ce soir par exemple elle était aussi bien sur scène que dans le public.

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    '' Ce soir, exceptionnellement nous allons commencer par un solo de batterie'' nous ont-ils prévenus. Ultra-mensonger. Ils n'ont pas du tout débuté par un solo de batterie, ou alors z'ont juste fait un solo qui a duré tout le set. D'un bout à l'autre sans arrêt. Dans les tempêtes les plus dévastatrices, faut bien qu'il y en ait un qui se dévoue pour garder la barre. Chez Johnny Mafia, c'est le batteur. L'a mouliné grave et sec, de toutes ses forces, tant pis si parfois il a même recouvert basse et guitares. Le genre d'incidents totalement anodins. Pas de quoi en faire des gorges chaudes, de toutes les manières le spectacle n'était pas sur la scène quoique tous les yeux étaient braqués sur eux. Alors ils ont fait comme tout le monde. Non ils ne sont pas descendus dans le public. Mission impossible. Ça criait, ça hurlait, ça tanguait, ça s'écroulait, ça se relevait, ça tourneboulait, ça réclamait des titres, ça interpellait, l'on a même vu un soutient-gorge atterrir sur le manche de la basse, de temps en temps ça s'affaissait dangereusement d'un côté puis de l'autre, il y avait des poussées subites de fans pliés sur les retours, eux ils continuaient leur cirque, des morceaux courts méchamment jerkés, entre Ramones et Wampas, cent pour cent Johnny Mafia, puis il y a eu des gars qui se sont faits promener sur les mains des copains, des jambes en l'air désespérées, des têtes qui ont évité des poutrelles de fer par miracle, peut-être certaines se sont-elles entrouvertes en touchant le sol à la manière de ces coquilles d'œufs que vous fractionnez sur le rebord du saladier, des gens qui vous tombaient dans les bras, d'autres qui vous poussaient dans le gouffre, le public n'était plus qu'une masse gélatineuse mouvante se ruant tantôt dans un sens, refluant vers un autre au mépris de toutes les lois de la gravité. Preuve que c'était très grave. Alors comme ils ne pouvaient pas descendre parmi nous – je reprends le fil du récit – le chanteur est monté sur nous, il a refilé son micro à un quidam compressé dans le pudding humain, il a tout de même gardé sa guitare, et là il a été splendide, l'a joué à King Kong sur l'Empire State Building, certes il n'est pas allé plus haut que le premier étage, mais aucun avion de chasse n'est intervenu, s'est accroché comme il a pu et est parvenu à enjamber la rambarde du balcon. N'y avait plus qu'à attendre qu'il revienne, on l'a suivi à la trace auditive pendant qu'il descendait les escaliers.

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    Si vous croyez que cet exploit à calmé le public, vous avez tort. La horde de fans gesticulait tellement que nos johnnymen ont essayé la technique du bateau pirate qui se sert des pièces d'or de leurs sanglantes rapines pour mitrailler à bout portant le gros vaisseau de ligne qui fonce sur eux. Z'ont refilé leur guitare à l'assistance, tenez c'est pour vous faites-en ce que vous voulez, elle a voyagé de main en main, mais chacun s'est trouvé dans le cas du molosse meurtrier à qui vous avez jeté un os à moelle en peluche et qui ne sait comment se dépatouiller du cadeau trop mou pour ses canines, alors la guitare leur est revenue sagement. Ne sont pas restés sur cet échec, sont des pédagogues, ils savent que la répétition est la base d'une saine pratique éducative, en ont tendu une autre à un grand gaillard en lui désignant les retours, le gars a hésité deux secondes, allait-il la fracasser tout de go, l'a opté pour la production de larsen, une note délicate dans le remue-ménage collectif. Vous connaissez le principe centenaire des mafieux, tu travailles pour nous, nous on te couvre. Z'ont intimé à un gars de s'occuper du micro, et à un autre de riffer comme si sa seconde vie en dépendait. Sont malheureusement tombés sur des timides, alors ils se sont vengés sur un téméraire qui était grimpé sur scène, lui ont passé deux guitares autour du cou, le zigoto était ligoté comme Houdini, en mieux car pas enfermé dans une malle, l'on a pu assister à ces efforts maladroits pour retrouver la liberté.

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    La chienlit aurait dit un célèbre général. Un chahut-bahut-dahut comme l'on n'en fait plus. Musicalement, un peu foutraque, mais chaud, si chaud ! Un dernier conseil si vous voyez une annonce de leur concert dans votre patelin, mafiez-vous de Johnny. Ce sont des tueurs.

    Damie Chad.

     

    NOT SCIENTISTS & JOHNNY MAFIA

    ( 45 Tours / 2019 )

    ( Kicking Records / 112 )

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    L'ont annoncé durant le concert, 4 titres, 5 euros, après le concert ce fut la ruée, on se serait cru à l'amap du samedi matin quand on vous prévient que le kilo de topinambour a encore baissé. Chemise cartonnée présentée dans une pochette plastique. Design géométrique qui attire l'œil mais qui ne le retient pas assez longtemps. Le vinyle est d'un beau bleu tendre.

    Side A : NOT SCIENTISTS : vous ne confondrez pas avec The Scientists groupe after-punk d'Australie, encore moins avec We-Are-Scientists des USA. Nos Not Scientists viennent de chez nous, sont composés d'Ed Scientist ( guitare, voix ), Jim Jim ( guitare, voix ), Thib Pressure ( basse ), Bizale le Bazile ( batterie ). Tournent en France et en Amérique du nord.

    Bleed : entrée quasi-guillerette. Attention parfois la fausse joie est plus acerbe que l'acrimonie la plus violente. Une espèce de rocktournelle adolescente emplie d'énergie et de fierté blessée. D'autant plus dangereuse donc. Poison : Entrée emphatique et puis l'on se dépêche d'avaler la coupe de poison à pleins traits. Une rythmique qui galope et les voix qui explosent comme une caution mélodique. Comediante et tragediante, voici que la musique se met à retentir d'accents mélodramatiques à l'espagnole. Mais l'on revient à quelque chose de plus typiquement rock anglais avec fin échoïfiée.

    Side B : JOHNNY MAFIA : On les entend beaucoup mieux qu'en concert. Surtout les guitares. Davantage mélodiques aussi. Voix comme épaissie. De beaux vrillés de guitares. Ressemblent un peu à des groupes anglais de la belle époque. Eyeball : des espèces d'allées et venues de guitares fabuleuses, ça s'en vient et ça s'en va. Au milieu du morceau une espèce de cafouillage mélodique inventif et l'on repart pour ne pas terminer, soyons précis le début du morceau suivant est comme enchâssé dans la fin du dernier. A moins que ce ne soit le contraire. Spirit : comme des tremblés de guitares et puis les voix surviennent, ce sont-elles qui prennent le lead. Qui mènent la mélodie, la batterie en oublie son battement par trop entêtant. Il y a encore une petite surprise dans ce morceau comme dans le précédent. Johnny Mafia quitte l'autoroute sur laquelle ils s'étaient lancés à pleine puissance, comme s'ils avaient un truc de trucker urgent à montrer à leur passager. Qui le changera de l'habitude de vivre.

    Deux groupes qui ne se sont pas associés artificiellement. Se ressemblent même presque trop.

    Damie Chad.

     

    EN VIVO / A CONTRA BLUES

    ( Enregistré les 17 et 18 mars 2012

    au Conservatoire de Liceo / Barcelone )

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    Souvenez-vous c'était au mois d'août 2016, je vous racontais l'histoire de cette petite fille écrasée de fatigue et de froid dans son camion, en pleine nuit ariégeoise, j'aurais parié pour sa mort sous hypotension prochaine, quand je l'ai vue installée derrière la batterie d'A Contra Blues, je me demandais si elle aurait la force de soulever une baguette, et tout de suite en trois coups elle a nous a offert Tchernobyl et Hiroshima sans amour, une frappe atomique, et à ses côtés cette espèce de géant issu d'un conte de sorcières, chaque fois qu'il ouvrait la bouche il y avait un building qui s'écroulait à Chicago, un des meilleurs concerts de blues que je n'aie jamais entendu. ( les amateurs se reporteront à la livraison 293 du 08 / 09 / 293. )

    Et hier dans la pile de CD's, celui-ci encore enveloppé dans son emballage transparent ! Non ce n'est pas une malheureuse inadvertance, c'est pire qu'un crime contre l'humanité, c'est in crime contre le blues.

    Alberto Noël Calvilla Mendiola : guitare / Hector Martin diaz : guitare / Joan Vigo Fajin : contrebasse / Jonathan Herrero Herreria : vocal / Nuria Perich chastang : batterie.

    Everyday I have the blues : certains l'ont plus davantage que d'autres, l'on se souvient des versions inoubliables de B.B. King et de Memphis Slim, longues et lentes déclarations d'amour haineux au blues, chez A Contra Blues l'on ne flemmarde au lit au petit matin en se réveillant, pas question de s'apitoyer sur soi-même, ils n'ont pas à proprement parler le blues, mais la fièvre du blues, vous sentez la différence tout de suite, un tempo mid-jazz, mi-funk pour commencer, ensuite c'est la dégringolade, Jonathan vous jette son vocal comme s'il était en train d'invectiver un taureau qui retarde un max le moment de la mise à mort, ensuite une guitare qui s'énerve méchant, mais c'est Nuria qui vous exécute la bête avec le solo de batterie expéditif qui tue. Standing at the crossroad: attention avec un tel titre l'on rentre dans la mythologie blues par excellence, commencent par là où les autres finissent, le solo de guitare qui klaxonne d'habitude en fin de morceau vous arrache ici les oreilles dès le début, et puis shuffle vénéneux toujours parsemé de stridences cordiques et Jonathan qui vous mollarde le vocal comme une lettre d'insultes à votre banquier, ne s'attardent guère au milieu du carrefour, vous expédient le tout en un final définitif au diable vauvert. Yon never can tell : qui dit blues, dit rock, c'est logique, une association d'idées naturelle, et pan un classique, Jonathan nasille encore mieux que Chuck Berry, certes à la fin il n'y tient plus et vous jette les dernières pelletées de mots à la manière des croques-morts pressés de terminer le boulot avant la pause-déjeuner, et l'orchestre derrière, ben il n'oublie pas sa nationalité espagnole, n'ignore pas que le grand Chucky n'a pas fait que du rock, l'avait aussi une prédilection pour le calypso-caribean, alors il s'y colle à merveille, les guitares deviennent langoureuses et Nuria vous bat la marmelade comme si elle accompagnait Compay Segundo à la Havane. Guitar man : l'on connaît l'anecdote Jerry Reed convoqué par Elvis pour jouer de la guitare sur sa reprise de Guitar Man et le pauvre Jerry tellement ému qu'il est obligé de s'isoler dans sa bagnole pour retrouver le riff qu'il n'arrivait pas à sortir devant le King, Jonathan lui rend un bel hommage et puis se jette sur le vocal pour le bouffer tout cru, vous le descend à la vitesse de ces piliers de bistrots marseillais qui vous enfilent un mètre de pastis en moins de trente secondes, derrière guitares et contrebasse sont à la fête, vous expédient le bébé vitesse grand V. 44 : chasse gardée pour Jonathan, un morceau taillée à la démesure de sa voix, les musicos vous font un beau raffut sur les deux ponts, mais Jonathan se la joue un peu à la Tom Jones survitaminé, étale ses octaves comme d'autres le linge sale à la fenêtre. Spoonful : retour au blues le plus pur, le morceau roi du disque, du pain bénit pour la contrebasse de Joan, Un bel hommage à Howlin' Wolf, Jonathan ne tombe pas dans le piège de coller au phrasé enroué du loup du blues, nous la joue à Peggy Lee sur Fever, mais il reste fidèle à l'esprit du blues par deux longs passages de spoken words du meilleur effet, le public se prête au jeu et hulule en douceur pendant que Nuria caresse ses cymbales, les guitares restent discrètes se contentant de claquer en fin de vers comme les rimes des sonnets de José-Maria de Heredia. Wine : du blues alcoolisé au rock'n'roll, le shuffle parce que le corps tangue, mais le vocal explose car dans votre tête tout s'entremêle et les guitares deviennent folles. How blues can you get : dissipation des vapeurs, lendemains d'extase et jours de solitude, à la B. B. King, les guitares qui envoient des notes à l'économie, de temps en temps, mais qui font mouche à chaque fois. Toute la tristesse du monde tombe sur vous. Vous êtes foutus, heureusement qu'Alberto et Hector enfilent des perles sur les cordes de leur guitare et finissent par vous offrir un collier de rutilances qui ne tardent pas à se dissiper dans le néant du désespoir. Tempête en fin de morceau. Night time is the right time : longue présentation des musicos et de la team d'accompagnement en milieu de morceau, avaient commencé en force terminent en beauté accompagné par le public qui s'époumone avec plaisir.

    Blues éclectique mais de la meilleure farine dont on fait les biscuits royaux. Un Regal !

    Damie Chad.

    UN SIECLE DE POP

    HUGH GREGORY

    ( Vade Retro / 1998 )

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    Pas un livre de plus sur le rock'n'roll. Le titre n'est pas menteur. Pop au sens de musiques populaires. Pluriel non hasardeux. En entrouvrant le livre rapidement vous glanez au hasard quelques noms en grosses lettres, Glenn Miller, Buddy Holly, David Bowie, Rolling Stones... mais ce n'est pas le récapitulatif des grandes vedettes du rock'n'roll et de la pop qui sont chronologiquement épluchées une à une. Le book ne s'intéresse pas aux individus mais aux courants musicaux, exemple vous n'apprendrez pas l'essentiel que vous devez savoir sur Elvis Presley, juste quelques rudiments de base, et la notice ne s'attarde pas uniquement sur la divine personne du King, très vite elle embrasse toute la période et cite quelques pionniers, sans s'attarder outre mesure. En gros un amateur de rock connaît cela par cœur. N'empêche que le bouquin est bien fait.

    Cela fonctionne à la manière d'une mosaïque labyrinthique mobile. Un jeu de go à vous rendre fou, à vous faire perdre vos certitudes. C'est qu'aucune tesselle ne possède un emplacement vraiment fixe dans le dessin final. Ce qui ne veut pas dire que vous pouvez la placer n'importe où. Même si en y réfléchissant quelque peu il point en vous le désir anarchisant de décréter que sa place pourrait se nicher en n'importe quel endroit et cette idée absurde n'est pas aussi idiote et illogique qu'il n'y paraîtrait.

    Hugh Gregory vous vient en aide. Attardez-vous longuement sur les deux premières double-pages, à la limite vous n'avez plus besoin de lire la suite, la première ne vous sera compréhensible qu'après avoir vu la deuxième, mais prenez toutefois le temps de l'étudier. La tentation de passer très rapidement sera grande, ce n'est que la table des matières ! Première constatation, quel charcutier ce Gregory, ne voilà-t-il pas qu'il vous découpe l'histoire de la musique populaire en tranches égales à la manière d'un salami. La dernière est légèrement moins épaisse ( un dixième ) mais l'on ne peut lui en vouloir, elle s'arrête en 1999 et non en 2000, normal le livre est sorti en 1999 en sa version française. Je ne sais si en Angleterre elle s'arrêtait en 1998 !

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    Certes nous utilisons très facilement les expressions sixties, seventies... pour désigner les périodes de notre musique, mais ce découpage nous paraît à première vue bien superficiel. Et puis tout de même il y a des trucs qui clochent : pourquoi par exemple ranger les Rolling Stones dans la décennie 1980 – 1990 à côté de la House et du Hip-hop. Et cette fin en queue de poisson, terminer sur la rubrique La musique de films que vous n'attendiez pas obligatoirement, l'on a l'impression que l'auteur abandonne son armée de lecteurs en pleine campagne en ne leur spécifiant même pas qu'ils doivent maintenant se débrouiller par eux-mêmes pour rentrer chez eux. Leur a tout de même laissé quelques indices, les petits filets de couleurs différentes associés à chaque période temporelle.

    Il est temps de tourner la page. Le plan s'étale devant vos yeux. Vingt-six rectangles de sept couleurs différentes, sagement alignés comme des petits soldats. Entre eux des flèches qui se dirigent de l'un à un autre et qui dessinent un véritable parcours labyrinthique. Et là tout s'éclaire. Remarquez toutefois que la lumière a peut-être été conçue pour donner plus d'importance à l'obscurité primordiale. Je prends un exemple réduit à l'état squelettique : avez-vous déjà pensé que l'influence des musiques orientales s'est exercée aussi bien sur le bhangra, le funk et le Heavy Metal... Certes vous pensez à Kashmir de Led Zeppelin, par contre si vous n'avez que des notions très floues quant au banghra faire un tour par ce bouquin, il pourrait vous aider. ( Vous le trouvez à moins de trois euros sur le net ) Tout ceci pour vous expliquer pourquoi les deux pages consacrées à Miles Davies se rencontrent dans la dernière décennie du siècle précédent alors que son chef d'œuvre Kind of blues date de 1959, et In a silent way de 1967. Hugh Gregory s'intéresse avant tout aux influences tant historiques ( transfert des populations, migrations ) que technologiques ( électrification de la guitare, apparition de l'appareillage électro-acoustique dans les foyers, apparition de la radio et de la télévision... ).

    Reste que la lecture de l'ensemble de l'ouvrage se révèle enrichissante. Une étonnante constatation, les cinq premières décennies sont les plus passionnantes. Ce n'est pas que l'auteur ait bâclé les dernières, c'est que la première moitié du siècle est en quelque sorte quantitativement moins riche. Irremplaçable certes, et vraisemblablement musicalement la plus authentique, mais il n'y a pas la profusion d'artistes qui ira en un galop exponentiel par la suite. Pour le tout début manquent les enregistrements, ce qui est un énorme frein quant à la vision subséquemment parcellaire de ces époques lointaines quelque peu floutées. La synthèse des rares données s'en trouve de ce fait facilitée.

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    Deuxième constatation : le livre n'est pas partisan. Gregory nous parle de musiques populaires, ce que nous pouvons traduire par qui plaît au peuple, et l'on s'aperçoit que le rock ( en englobant ce que lui dissocie en Rock'n'roll / Rockabilly et Rock en un sens beaucoup plus large quasi-totalitaire ) n'est pas selon nos préférences le vecteur principal des goûts du public. Que votre fierté de rocker n'en prenne pas un coup, au contraire, plus le rock sera minoritaire plus il retrouvera sa pernicieuse faconde. Ce sont les minorités actives qui mènent le monde car elles portent en elles la faculté d'influencer les modes de vie. Même s'il brouille un peu le message en ne différenciant pas ce qui tient de la musique au sens strict et de la culture au sens large et surtout en employant le terme rock par trop générique pour traiter du travail des majors dont Hugh Gregory dénonce l'effet délétère sur sa transformation en musique grand public. Donne tout de même l'impression de plaider pour un affadissement de la production au cours des années. A le lire on se demande comment il envisage la production actuelle des cinq premiers lustres du troisième millénaire...

    Remet un peu la hiérarchie des vaches sacrées en place. Par exemple pas de pages génériques consacrées au mouvement hippies, aux bikers, teds et autres '' mauvais garçons''. Entre musique blanche et musique noire, son cœur balance pour la noire, la soul au détriment du rock'n'roll, c'est elle qui mène le bal, plus organique, plus matricielle, plus morcelable, plus fertile, moins figée. La musique européennes dont il discerne les racines les plus profondes, la musique savante '' classique '' religieuse et profane, notamment l'Opéra, et la folklorique plus vivante mais un peu ossifiée par la préservation qu'en effectuèrent les générations venues du continent, une conservation formelle à comprendre comme un signe identitaire de rattachement à leurs origines, aurait par ses charpentes structurelles empêché toute liberté créatrice si ce n'est par une déliquescence des plus mortifères. Des chansonnettes de Tin Pan Alley à l'easy listenin d'aujourd'hui, la pente fatale se serait poursuivie sans anicroche. Pensons à Eno qui jouit d'une réputation de novateur et sa Music for Airports de 1978, comme si l'originalité aboutissait à la revendication de la notion d'insignifiance. Le savoir-faire se métamorphosant en manipulation mentale. Les originelles percussions africaines frappant encore à la porte du paradis pour demander à y entrer. Quand on entend le rap-variétoche que diffusent les stations nationales de par chez nous l'on se demande si elles n'ont pas réussi à s'asseoir à la droite du bon dieu blanc. Cantiques édulcorés pour tout le monde.

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    Livre qui pousse à réfléchir, pour aider à cela, un index final n'aurait pas été de trop. De même, parfois les photos deviennent envahissantes. Bizarrement la section que j'ai préférée traite de la house. Ce n'est pas que j'éprouve une quelconque satisfaction à l'écouter. Un son trop monotone et trop maigrichon à mon humble avis. Mais quand ce mouvement est apparu en nos vertes contrées je participais à une radio locale et deux jeunes collègues avaient réussi à fédérer autour de leur émission, je ne me souviens plus de son titre ( cinq fois par semaines, horaires en fin d'après-midi ) toute une jeunesse qui habitait dans des patelins perdus dans les fonds désertiques de la Seine & Marne, longtemps depuis les tout premiers disques des Rolling Stones que je n'avais ressenti une telle ferveur chez des ados d'une quinzaine d'années. Rassurez-vous, l'émission fut vite supprimée ! Pour une fois qu'une chronique offre une fin morale vous n'allez pas vous plaindre !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 446 : KR'TNT ! 446 : ROY LONEY / ALLEN KLEIN / GENE VINCENT / CARL PERKINS

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    roy loney,allen klein,gene vincent,carl perkins

    LIVRAISON 446

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    09 / 01 / 2020

     

    ROY LONEY / ALLEN KLEIN

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    CARL PERKINS

     

    Le Roy est mort, vive le Roy !

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    David Laing a bien raison de le rappeler : Roy Loney et les Flamin’ Groovies préfigurèrent en leur temps deux phénomènes majeurs de l’histoire du rock : la London punk-scene (les London SS s’épuisaient à essayer de reprendre «Slow Death») et le boogaloo des Cramps avec cet épouvantable ‘I’m a monster/ With a revved-up teenage head’. Après avoir mené le bal sur quatre albums avec les Groovies et opté pour l’exit, Roy se lança dans une carrière solo qu’il faut hélas qualifier d’underground. No mainstream for Roy. Seuls ses fans semblent l’avoir suivi.

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    Alors que les Groovies post-Loney allaient basculer dans une régurgitation des early Beatles, Roy montait les Phantom Movers avec James Ferrell et la dynamo des Groovies, Danny Mihm. En 1979, il donnait avec Out After Dark une suite éclatante à Teenage Head. Roy annonçait un ‘Primitive rock with taste’. Pour les fans, c’était comme si the awsome wild ride des Groovies continuait. L’album parle tout seul. La photo du groupe au dos de la pochette vaut bien celle qui orne le recto de Flamingo. Roy riffe à coups d’acou, il ramène son sens inné du punch et des killer hooks. Trois cuts vous accueillent à bras ouverts : «Used Hoodoo», «Neat Petite» et «Rocking In The Graveyard». Avec l’Hoodoo, Roy recrée la magie tétanique de Teenage Head, il chante à la rogne de la teigne et procède à l’admirable hoodooïsation des choses du rock. C’est exactement le cut qu’attendaient les inconsolables. Avec «Neat Petite», Roy se paye le luxe Royal d’un hit inter-galactique, et en B, il revient à ses premières amours avec une reprise du «Rocking In The Graveyard» de Jackie Morningstar : back to the wild rockab, d’autant plus wild que Roy charge sa barque d’accents d’Elvis. Sur cet album, le backing-band est déterminant. Le Phantom Mover number one s’appelle Larry Lea et il passe dans «Pantom Mover» un solo crazy crazy petit bikiny, pendant que Danny Mihm swingue le swong jusqu’à l’os du crotch, ramenant ainsi toute la brillante ferveur de Sneakers. Le coup le plus fumant de cet album est bien sûr la reprise de «Return To Sender». Roy tient la dragée haute à son idole. Du Roy au King, il n’y a qu’un pas, n’est-il pas vrai ? Puis il remonte sur ses grands chevaux pour «Scum City». Il chante comme le Roy des punks, le Fagin des culs de basse fosse. Roy est la meilleure glotte de la cour des miracles. Il boucle cet album inespéré avec «San Francisco Girls», un autre joli drive de rockalama battu à la Mihm et visité par un flashy flasho carabiné de Larry Lea.

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    S’ensuit dans la foulée le mini-album Phantom Tracks qui engloutit le premier EP solo de Roy, Artistic As Hell, enregistré avec les ex-Groovies des Hot Knives, Danny Mihm et Tim Lynch. C’est là-dessus qu’on trouve l’extraordinaire cover de «Down The Road Apiece». On se croirait sur le premier album des Stones. Même rage de vaincre, ça sonne sec, Mihm bat à la Charlie Watts et Momo digonne un énorme drive de bassmatic. Toute la rage du rock coule dans les veines du Road Apiece. Roy shakes it out. L’autre coup de Jarnac se trouve de l’autre côté : «Don’t Believe These Lies». Big guitar sound à la Chucky Chuckah, pur jus de flambant Flamin’, les Phantoms Movers sont comme des poissons dans l’eau, riff raff à la Keef de Chuck. Roy déplace les montagnes, en voici la preuve. Sur «Emmy Emmy», James Ferrell partage ses duties avec l’excellent Larry Lea et dans «You Ain’t Getting Out», on sent poindre l’influence des Rezillos. Ils jouent «I Must Behave» à l’excellente tension phantomale. Ah pour mover, ils savent mover ! Ça ruisselle d’énergie sauvage.

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    Hélas, le label met la pression sur Roy, et comble de déveine, Danny Mihm et James Ferrell quittent le groupe. Roy croit bien faire en tâtant de la new wave et se vautre en 1981 avec Contents Under Pressure. On retrouve le riff de «Locomotive Breath» dans «Sorry» puis après ça se gâte tragiquement. Roy perd pied. Leur reprise de «Heart Full Of Soul» en B est tellement spéciale qu’elle ne sauve pas l’album. Trop new wave. On l’a un peu oublié, mais cette fuckin’ new wave a fait à l’époque autant de ravages dans le rock que la peste au XVIe siècle en Europe. Par son côté power pop, «Cinema Girls» sauve presque cet album maudit et Roy tente de revenir au boogie blues avec «Intrigue Indeed», mais il massacre le chant en voulant sonner comme Lena Lovich. Tragique épisode. Mais deep inside your heart, vous saviez que Roy allait se racheter.

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    Un an après, Mihm et Ferrell rentrent au bercail, alors Roy opère un back to the basics avec le bien nommé Rock And Roll Dance Party With Roy Loney. Ils tapent d’ailleurs dans les vieux coucous des Groovies, «Doctor Boogie» et «Gonna Rock Tonight». Pour David Laing, Roy sonne comme les Blasters et Barrence Whitfield qui à l’époque avaient repris le flambeau du purisme. Roy démarre en trombe avec l’excellent «Ain’t Got A Thing» de Sonny Burgess. Dans Ugly Things, Cyril Jordan nous rappelait un point essentiel : l’ado Roy collectionnait les singles de rockab. Roy et Lux même combat ! Back to Sneakers avec «Doctor Boogie» et ce swing voyou qui faillit bien conquérir le monde et qui à défaut se contenta de conquérir quelques âmes ici et là. Cette version du «Doctor Boogie» pourrait prétendre au rang de huitième merveille du monde, mais c’est vrai, rien n’est plus difficile que de rester objectif quand on écoute chanter un géant comme Roy Loney. «My Baby Comes To Me» et «Slip Slide & Stomp» qu’on trouve plus loin en A s’inscrivent aussi dans une veine terriblement groovy. Roy chante à l’âpreté du rocky road, alors forcément, c’est niaqué à point. Le «Double Dare» qu’on trouve sur la face obscure se montre aussi typique de l’âge d’or des Groovies. Voilà un Dare qui pourrait très bien figurer sur Teenage Head. Même avec un jump comme «Lana Lee», Roy parvient à impressionner son monde.

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    Avec Fast & Loose qui parait l’année suivante, Roy tape dans les gros classiques, le Chuck Chess-come back de «Tulane» ou encore le «Hanging Around» d’Ersel Hickey paru en 1958. D’ailleurs Larry Lea s’en donne à cœur joie. Mais c’est avec le «Driving Wheel» de Billy Swan que Roy vient nous ramoner la cheminée. Et il ramone dans les règle de l’art, comme un petit Savoyard, beau beat des reins, c’est shaké envers et contre tout, all my love ! Let’s rock now et Larry Lea passe le plus classique des solos rockab. L’autre merveille ouvre le bal de la B : «Ragged But Wrong», fantastique hit de rock jumpy, swingué par Danny Mihm. Très haut niveau d’excellence. The voice & the beat : just perfect. On ne saurait rêver meilleure excellence combinatoire. Ils montent ensuite «Rockin’ Radio» sur un riffing à la Chucky Chuckah, comme au temps des Groovies. On se goinfrera aussi de «Slippin’ Out The Back Door», monté en heavy tempo et chanté de main de maître. Roy en fait ses choux gras. Ils bouclent leur bal d’A avec «The Mop Flops», une nouvelle pépite de juke. Mine de rien, Roy fait de Fast & Loose un pur album de rockab. Il ne résiste pas à l’envie de glisser en B un remake de «Teenage Head», sans doute un prétexte pour faire revenir James Ferrell, mais on préférera la version originale. Avant de nous quitter, Roy nous met en garde contre les ghoules avec «Beware Of The Ghoul». You better watch your step, font les ghoules. Waah waah waah waah-waah !

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    Roy retrouve la bande à Bonnot pour The Scientific Bomb Away : Danny Mihm, James Ferrell et Larry Lea. Voilà un album qui sait recevoir : il propose un festin de rockab et de folk-rock. Cyril Jordan participe à l’aventure, en chantant les harmonies vocales de «Ruin Your Shoes», «Nobody» et «Feel So Fine». Ah oui, «Feel So Fine», dernier cut de la B, fantastique fin de non-recevoir, Roy nous swingue ça avec une grâce infinie, bien soutenu par ce monster shaker qu’est Danny Mihm. On a là l’équilibre parfait entre le swing et le punch. Inutile d’aller le chercher ailleurs. Roy démarre l’album avec un hommage à Bo Diddley, «Chicken Run Around». Idéal pour un punkster comme lui et James Ferrell gratte sa Gretsch, alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Roy tire ensuite «Bip Bop Boom» des vaults du veau d’or. On observe la belle tenue des tenants et des aboutissants de «Deviled Eyes». Avec Roy, tout aboutit à l’Aboukir Royal. Mike Wilhelm vient gratter sa gratte, et non ses poux, sur «Nervous Slim», comedy act de petite vertu digne des Charlatans, puis sur un «Boy Man» monté sur un bon beat sous-jacent, et lorsque Roy groove son hiccup, Wilhelm claque son takatak. Le «Bad News Travel Fast» qui ouvre le bal de la B vaut encore une fois pour un hot shot de rockab. Roy est l’un des rois du revival, il injecte du Bo dans son beat et Danny Mihm transforme l’ensemble en chef-d’œuvre imprescriptible.

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    Quelques années passent et les Phantom Movers refont leur apparition avec Action Shots, une compile de bouts de concerts. Le son n’est pas merveilleux et le choix des cuts pas terrible, puisqu’ils tapent dans l’album new wave paru en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. Ça s’arrange un peu en milieu d’A avec «Double Dare» et «Doctor Boogie» dont on a déjà vanté les vertus. Et puis ils font sauter la sainte-barbe de la B avec «Driving Wheel» et un «Coming After Me» tiré de Flamingo et là, ça reprend vraiment du poil de la bête de Gévaudan. Roy l’annonce ainsi : «Comin’ from the Groovin’ Flamies from San Francisco.» C’est lui le Flamin’ guy et le riff de Comin’ est sans doute l’un des plus beaux riffs de l’histoire du rock, bien dans l’esprit des Stones de l’âge d’or. Larry Lea se régale. On entend Momo faire le dos rond avec sa basse dans «Down The Road Apiece» et après une version héroïque de «Teenage Head», ils terminent avec ce gros clin d’œil aux Rezillos qu’est «A Hundred Miles An Hour».

    Roy va peaufiner ce brillant parcours discoco en enregistrant quatre albums avec les Longshots, composés d’illustres inconnus (Jim Sangster/lead guitar et Tad Hutchinson/drums, ex-Young Fresh Fellows, Scott McCaughey/bass et Joey Kline/rhythm guitar).

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    Full Grown Head paraît en 1994 et Roy y propose un «Tobacco Road» qui lui va comme un gant. Il le chante à la bonne arrache, une arrache qui vaut bien celle des Blues Magoos. C’est d’autant plus bienvenu qu’il enchaîne avec «Slow Death» - Ah-call a doctah - C’est lui le slow death guy on the loose et Jim Sangster fait son Cyril. On retrouve le riffing de «Locomotive Breath» dans «See Jane Goes» et en A, on voit Roy tenter vainement de rallumer les vieux brasiers, mais il ne dispose pas des bonnes chansons. Il reprend un peu de poil de la bête avec «I’ll Come Running», mais c’est avec «Teeny Weeny Man» qu’il retrouve sa mesure : back to the old rock’n’roll powerhouse, sa vraie passion. Il part en mode full grown Buddy Holly pour le morceau titre, évoquant au passage son Teenage Head - Once upon a time I was a Teenage Head - Il chante comme un punk anglais - But now I’m a full grown head - Peut-être serait-il plus juste de dire que les punks anglais chantent comme Roy Loney.

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    Un nouvel album des Longshots paraît l’année suivante, sur le bien nommé Impossible Records. Kick Out The Hammmmons propose des bouts de concerts et bon nombre de belles énormités, à commencer par «Chasing My Own Tail», «Been Wrong Too Long» et «Road House». Roy ramène toute sa science du punch avec Chasing, il chante vraiment comme un démon échappé d’un bréviaire du chanoine Docre. Pas de meilleur shoot de garage que cet «I’ll Come Running» stompé dans les règles. Derrière Roy, ça joue énormément. S’ensuit un «Been Around Too Long» flambant neuf, Roy le prend de haut, de très haut, à tout seigneur tout honneur. Énorme car contrebalancé au chant par des effluves de riffing qui se perdent dans le bush. Roy vante aussi les vertus d’une petite chatte bien serrée avec son vieux «Neat Petite», ouh wah-ouh wah, il ramène du punk dans le stupre, il est parfait dans ce rôle infernal. Retour du midnight groover pour un fabuleux «Road House». Roy a maintenant l’habitude de brûler la chaussée, il l’a fait tellement de fois avec les Groovies, et ça continue en 1995, yeah yeah yeah, avec un Sangster en embuscade qui lui aussi sait foutre le feu. «Panic To A Manic Degree» vaut pour un joli coup de ventre à terre. Roy adore ça, il adore traverser la prairie, poursuivi par une horde de Comanches ivres de carnage. On a là du big bad live. Il réactive aussi son vieux «Comin’ After Me». C’est du sérieux. Avec Roy il faut faire gaffe. Roy le prend au premier degré. C’est le riff des Groovies par excellence. Ils tapent aussi une version assez violente de «See Jane’s Goes». Ils sont marrants, comme pressés d’en finir.

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    Nouveau coup de tonnerre avec Drunkard In The Think Tank paru en 2004. Roy gâte ses fans avec un somptueux «House Of Games». Il y ramone bien la cheminée de la maison Groovies. Avec cette débauche de Stonesy claironnante, c’est tout le son des Groovies qui redevient d’actualité. Jim Sangster claque au claironnant clairvoyant et ce «House Of Games» sonne comme l’un des plus beaux hits des Flamin’ Groovies. Autre coup de génie : «Such A Nice Boy» : Roy le monte sur les accords de Teenage Head qu’il chausse de plomb. Il vise l’heavyness subliminale. C’est d’une tenue qui scie la branche et Jim Sangster cisaille d’autant plus qu’il est devenu le killer flasher de service. Encore une belle envolée avec «Hang With Me», Roy ne lésine pas sur l’énergie, il est le roy du roll up. Voilà encore un cut explosé dans le contexte de la caryatide. Ce Sangster est un fou, il faudrait le faire interner d’urgence. Roy revient à son cher rock’n’roll avec «She’s The One» Il adore le ventre à terre, il puise ses forces et son inspiration dans sa collection de wild rockab et l’autre fou de Sangster claque un solo brûlant de fièvre. Roy rend une nouvelle fois hommage à John Fogerty avec une reprise de «You Don’t Owe Me». C’est du très beau big jump, Roy y met toute sa ferveur. On a là la conjonction de deux géants. «Nobody Does It» va plus sur la pop et Roy revient aux choses sérieuses avec un «Doggone Fine» stupéfiant de violence, emmené par le bassmatic marmoréen de Momo. Sangster passe un killer solo flash inexpugnable, c’est une véritable horreur combinatoire, le solo se tortille comme ce lombric que le pêcheur pique sur l’hameçon. Roy chante ensuite «Grapey Wine» au raw effarant et Sangster revient faire son loup garou dans «Steam». À qui vous fait penser «Jennifer Whenever» ? À Buddy Holly, bien sûr et quand il conclut avec «Let Me Go», force est de constater que Roy regorge de richesses. Un vrai pays africain ! Bizarre que les multinationales n’aient pas encore songé à l’exploiter.

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    Paru en 2007, Shake It Or Leave It sera le dernier album enregistré avec les vaillants Longshots. Il est important de préciser que Roy signe tous les cuts de cet album encore une fois explosif. Ah t’a voulu voir les Groovies à Vesoul et t’as vu Roy Loney à Vierzon, ce n’est pas la même chose. Dès «Baby Du Jour», Roy tape dans le dur, comme on dit chez les démolisseurs. Roy Loney sonne comme l’ultimate rock singer et derrière lui claque toute la Stonesy qui se puisse imaginer. Quelle erreur que de se séparer d’un shouter aussi powerful que Roy Loney. Il semble que Cyril Jordan ait passé sa vie à se tirer des balles dans le pied. Roy Loney tape dans le dur du rock avec une volonté de fer qui honore le dieu Gou du fer travaillé, il joue la carte de la Stonesy oblongue, bien balancée sous le boisseau du oooh baby. Et ce n’est que le premier cut ! Le coup de génie de l’album s’appelle «Don’t Like Nothing». Roy vient faire le con sur ce vieux bout d’heavy blues de fond de studio, mais il swingue ça à la Roy. Méchant trucker de trash out ! Comment fait-il ? On ne sait pas, mais c’est bardé d’envoyé, il nous descend dans les escaliers, help it ! Terrific ! Encore une brillante leçon de maintien. Il revient à son cher rockab avec «Miss Val Dupree». C’est sa came, il est dedans, il redevient le wild cat de San Francisco, il swingue son Val Dupree avec tout le swagger du monde. Il renoue avec l’énergie des origines. Roy is the real deal. Encore une énormité avec «Looking For The Body», toujours ancrée dans le rockab et il passe en mode demented are go. Il tape aussi «Hey Now» au wild rockab. Ce mec sait de quoi il parle. Il chante son «Big Time Love» à la meilleure veine de la déveine et bien sûr, «Big Fat Nada» nous renvoie au temps béni de Sneakers. Roy chante comme un dieu, c’est utile de le rappeler, avec mille fois plus de fantaisie que n’en eût jamais Chris Wilson. Tiens voilà encore un shoot de rockab madness : «Raw Deal». Les Longshots deviennent des fous dangereux. Il shakent le raw to the bonne et le solo s’étrangle sur la montée de bass up. Quelle dégelée ! On a là un vrai deal de raw deal.

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    En 2009, Roy revient dans le rond du projecteur avec Señor No et un album intitulé Got Me A Hot One. Les Señor No sont des Spanish guys basés à San Sebastian et quand vous ouvrez le digi, vous tombez sur une fameuse équipe : tapis dans l’ombre et rassemblés autour du roy Roy, ils arborent de faux airs de Dead Boys in the flesh, avec les tattoos et les ceinturons à clous. Roy en profite pour taper dans le vieux «Headin’ For The Texas Border» des Groovies. Il faut le voir mener le bal ! No problemo ! Il reprend aussi l’«Act Nice And Gentle» de Ray Davies. On se croirait chez les Small Faces ! Quel panache ! Roy taille sa route. Il crée chaque fois l’événement. Il tape plus loin dans le «Cara-Lin» des Strangeloves pour en faire un incroyable melting pot de Spanish glam. Il se prête au jeu de façon subversive, hey hey hey ! Tiens encore un déterrage : le «Dance With Me» des Mojo Men, garage-band californien des mid-sixties. Roy et ses wild Spanish friends en font une version violente, secouée au dance rhythm. Idéal pour un shouter comme Roy. Il y va ! Alors on l’encourage. Vive le Roy ! C’est vraiment très violent. Il assume bien. Quel shouter and what a blast ! Le hit de l’album est une compo de Roy digne de figurer sur Teenage Head : «Least Magnificent Moment». Ça gratte à coups d’acou, mais il y a du monde derrière. Roy adore voir arriver les renforts. Il n’existe rien de plus somptueux qu’une grosse compo de Roy Loney. «Least Magnificent Moment» effare par sa magnificence. Et quand on a dit ça, on n’a rien dit. Il fait aussi des siennes dans le morceau titre d’ouverture de bal. Hot on heels ! Roy emmène ses Spanish friends en enfer, à moins que ça ne soit l’inverse, c’est explosé à un point à peine croyable. Il ne reste plus qu’à ramasser les miettes. Le «Getting Gone» qui suit est encore plus explosé du cortex, ces mecs ne connaissent qu’une chose dans la vie : l’exaction. Alors on imagine bien qu’avec un mec comme Roy au chant, ça puisse vite devenir un jeu d’enfant. C’est trop explosif pour être honnête. On est aux antipodes des Groovies 2019 qu’on a pu voir se vautrer à Paris. Roy trace la voie royale, fuck ! avec une niaque qui laisse rêveur. Ça sent bon le Spanish booze ! Et puis avec «Everything Goes», il fait carrément du Creedence. Il arrive à faire sonner son Everything comme un hit de Fogerty. Sacré Roy, il nous en fait voir des vertes et des pas mûres. Il y a plus de son dans un cut de Roy Loney que n’en peut rêver ta philosophie, Horatio.

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    Pour les ceusses qui n’ont plus de place dans leurs étagères, un compile Raven pourra faire l’affaire. A Hundred Miles An Hour 1978-1989 propose en effet un choix intéressant de cuts tirés des premiers albums solo du roy Roy, comme par exemple «Hundred Miles An Hour» qui donne son titre à cette compile palpitante et qu’on retrouve sur Phantom Tracks. C’est un bonheur que de réentendre ce vieux coup de grisou joué à la petite sourdine absolutiste. Roy n’en finit plus de traîner derrière lui sa vieille hargne de Teenage Head. On recroise plus loin le mirobolant «Least Magnificient Moment (Of My Life)». Ses chansons sont comme habitées par une voix vibrante de véracité. Il est le chanteur de rock américain par excellence. De la même façon que Ron Asheton, on a tendance à le considérer comme un second couteau, mais en réalité, il revêt la carrure d’une rock star de premier plan. Il est écœurant d’élégance. Raven nous ressort aussi l’excellent «Used Hoodoo» tiré d’Out After Dark, flanqué de sa Frisco Stonesy. C’est du sérieux, comme on dit dans les antichambres du pouvoir. Il nous déchire ensuite «Neat Petite» au riffing d’époque. Roy cranks it up ! Il keep sa baby in the glass avec un swagger inimitable. Il fait du régurgité de post-punk, mais qu’on se rassure, il tient son rang. Il subit des influences comme tout être faible, mais ça passe comme une lettre à la poste. Sa version de «Return To Sender» ne prend pas la moindre ride. Il rivalise de classe avec son dieu Elvis, par le balancé du déhanché, Roy n’en finit plus de proposer son real deal. «Phantom Mover» sort aussi d’Out After Dark. Roy fouette cocher pour une virée en mode pub-rock américain avant d’aller tomber dans les mâchoires d’un solo carnassier. Croutch ! Fantastique énergie ! «Don’t Believe Thoses Lies» et «Down The Road Apiece» sortent de Phantom Tracks. C’est explosé de son et le Road Apiece est l’un des plus beaux hommages jamais rendus aux Stones. Il est dessus avec tout le swagger possible. «Panic To A Manic Degree» sort de l’album solo Rock And Roll Dance Party. Roy le tape au pur esprit rockab, au bop-she-bop shoo wee et «Double Dare» sonne comme un hommage à Bo Diddley, avec un léger parfum de shaking à la Johnny Kidd. Raven tire «You Can’t Be Too Wild» de Fast & Loose et Roy ramène pour l’occasion toute la bravado de Flamingo. «Driving Wheel» sort du même album et sonne comme un classique rockab. Et même du Memphis rockab. Roy le travaille au corps. Puis il donne une petite leçon de garage avec «Ragged But Wrong». Il s’éclate la rate à coups de yeah yeah. C’est franchement digne des Pretties. Tout est bien sur cet album. Dommage qu’il manque le «Boy Meets Bones» enregistré avec les A-Bones et qui figure parmi les meilleurs singles de rock jamais enregistrés.

    Bon alors après, on a les bricolos des spécialistes, et comme dans tous les cas de groupes devenus cultes, ça grouille dès qu’on soulève une pierre. Sur le Teenage Head Tribute Show enregistré en juin 1998 (cadeau du Professor), on trouve une belle ribambelle de covers, à commencer par le «Can’t Explain» des Who, avec un son bien pourri, comme il se doit. Mais on reconnaît les riffs. Roy le bouffe d’une seule bouchée. Les Who ? Ha ha ha ! Croutch ! Il suffoque même de rage. Il tape aussi dans son vieux pré carré avec «High Flying Baby», une vraie merveille anthropologique. La momie se réveille, au fond du sarcophage. Aw my God, c’est Roy ! Quand on voyait les Groovies chanter «High Flying Baby» l’autre jour au Petit Bain, ça n’avait tout simplement pas de sens. Seul Roy peut allumer un tel brasero. Mais il y a trop de parlotte entre les cuts et des choses comme «Shaking All Over» ou «Evil Hearted Ada» qui devraient exploser retombent comme des soufflés. Les intermèdes ruinent tout. Dommage, car avec Ada, Roy est au sommet de son art. Il fait partie des géants du rockab. Il propose plus loin un medley définitif : «Roadhouse/Teenage Head/Slow Death», noyauté par une version royale de Teenage Head, l’un des joyaux de la couronne du rock. Ce diable de Roy le chante à la clameur. Il bouffe son vieux monster tout cru, c’est la seule raison d’écouter ce bootleg pourri : on y retrouve Roy dans son meilleur rôle de Teenage Head. Ils enchaînent avec un «Slow Death» assez dévastateur, Roy fait du Roy pur et dur avec son call-ah-doctah, il sait de quoi il parle - Ah got a fevah - Si on est sensible à la grandeur des Groovies, on est bien servi avec ce medley. Il termine avec «Second Cousin», ce qui nous permet de comprendre l’un des traits majeurs de Roy Loney : il va toujours à l’essentiel. Lorsqu’il hiccuppe son Second Cousin, il le fait sur fond de pure Stonesy. Il fait grimper le cond de Second aussi bien que le fit Chris Bailey avec les Saints.

    Signé : Cazengler, Roy Lunette (de WC)

    Roy Loney. Disparu le 13 décembre 2019

    Roy Loney & The Phantom Movers. Out After Dark. Solid Smoke Records 1979

    Roy Loney & The Phantom Movers. Phantom Tracks. Solid Smoke Records 1980

    Roy Loney & The Phantom Movers. Contents Under Pressure. War Bride Records 1981

    Roy Loney. Rock And Roll Dance Party With Roy Loney. War Bride Records 1982

    Roy Loney. Fast & Loose. Lolita 1983

    Roy Loney & The Phantom Movers. The Scientific Bomb Away. AIM 1988

    Roy Loney & The Phantom Movers. Action Shots. Marilyn Records 1993

    Roy Loney & The Longshots. Full Grown Head. Shake The Record Label 1994

    Roy Loney & The Longshots. Kick Out The Hammmmons. Impossible Records 1995

    Roy Loney & The Longshots. Drunkard In The Think Tank. Career Records 2004

    Roy Loney & The Longshots. Shake It Or Leave It. Career Records 2007

    Roy Loney & Senor No. Got Me A Hot One. Bloody Hotsak 2009

    Roy Loney. A Hundred Miles An Hour 1978-1989. Raven Records 2009

     

    Monsieur Klein

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    Le Monsieur Klein portraituré par Fred Goodman dans son livre ne doit rien au Monsieur Klein de Joseph Losey qu’incarne si fastueusement Alain Delon à l’écran. Delon incarne un personnage de fiction alors que l’autre Monsieur Klein est bien réel. S’il fallait absolument trouver un autre point commun que l’homonymie, on pourrait souligner le caractère tragique des deux destins : suite à la rafle du Vel’ d’Hiv’, Alain Klein finit dans les camps, quant à Allen Klein, eh bien il finit par perdre ses deux principaux clients, les Beatles et les Stones.

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    Dans cette histoire, l’homme qu’il faut saluer, c’est Fred Goodman. Allen Klein - The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll n’est pas une monographie ordinaire, ou si vous préférez une simple contribution à la rock culture. Goodman s’y coltine les dossiers, il se perd dans les Sargasses procédurales pour tenter de nous donner une idée du génie affairiste d’Allen Klein, un homme qui traîne depuis des décennies l’une des pires réputations, notamment dans les mémoires de Derek Taylor. Goodman se plonge dans l’étude des mécanismes contractuels pour les mettre à notre portée. Il fait ce qu’on appelle dans les métiers de la communication de la vulgarisation. Le domaine de connaissances qu’il explore pour nous n’est pas celui du rock, mais celui des experts juridiques et des avocats d’affaires, et on finit par comprendre à quel point cet univers impitoyable et d’une si grande austérité a pu impacter et même dévorer le rock et tous ses principaux acteurs, à commencer par les artistes. Pas de Stones ni de Beatles sans contrats ni montages juridiques soigneusement conçus pour les arnaquer. L’ouvrage de Goodman est à cet égard le plus fouillé et le plus révélateur de tous. En comparaison, les autres auteurs concernés par cet aspect des choses semblent rester en surface. On pourrait citer les exemples de Tommy James (portait de Morris Levy dans Me The Mob And The Music), Mick Wall (portrait de Don Arden dans Mr Big) ou même Andrew Loog Oldham dans ses deux tomes autobiographiques, Stoned et Stoned2. Tous ces auteurs abordent l’aspect financier des choses, mais jamais aussi profondément que le fait Goodman.

    Allen Klein est un juif new-yorkais qui entre dans le business un peu par hasard, en rencontrant Don Kirshner qui au tout début des sixties, est une sorte de pape new-yorkais, puisqu’il possède Aldon Music et fait travailler la crème de la crème du Brill : Gerry Goffin & Carole King, Barry Mann & Cynthia Weil, Paul Simon, et Neil Sedeka. Don sympathise avec Allen et lui dit qu’il va faire de lui un millionnaire. Et pouf, c’est parti. Allen rencontre ensuite Marty Machat, un avocat spécialisé dans le showbiz et qui compte parmi ses clients les Four Seasons, James Brown, Phil Spector et Leonard Cohen. Allen demandera à Marty de superviser tous les aspects juridiques de son business.

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    Ah le business ! Goodman le décrit comme un véritable enfer. Allen Klein découvre très tôt que les artistes tirent la langue. Ils n’ont pas de blé. «On leur verse une avance qu’ils dépensent et les frais de studio sont inscrits à leur charge. Aussi sont-ils toujours endettés. Et ils sont toujours représentés par quelqu’un qui ne veut pas qu’on vienne fouiner dans les paperasses.» Puis Klein découvre que toute l’industrie du disque triche, surtout les gros labels, qui voient les presses comme des planches à billets, n’hésitant pas à fabriquer des disques en douce pour les vendre sans que les artistes en soient informés : bénéfice net, pas de royalties à verser. Ces pratiques choquent Allen. Il voit comment le label devient le propriétaire des droits et comment il s’arrange pour calculer le pourcentage de royalties le plus bas possible. Par conséquent, la plus grosse partie du blé que rapporte un hit tombe dans la poche du label. Une pluie d’or. Zorro Klein décide alors de voler dans les plumes des labels. Il va les terroriser et faire de cette spécialité une activité extrêmement lucrative, pour lui comme pour ses clients. À ce petit jeu, il sera le meilleur. Goodman dit d’Allen Klein qu’il fut le premier et le plus pointu des business managers dans l’univers du rock moderne. Il pouvait donc demander en retour les meilleures commissions et sa part du cake. Avant Klein, le colonel Parker fut le plus gros goinfre puisqu’il a fini par monter un partenariat à 50/50 avec Elvis. Après Klein, c’est David Geffen qui va battre tous les records, en devenant à la fois l’agent, l’éditeur et le label des artistes qu’il va manager.

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    Le destin extraordinaire d’Allen Klein s’articule en trois temps : une première époque qu’on peut qualifier de pré-chauffe, où il rencontre Morris Levy, Mickie Most et surtout Sam Cooke dont il va devenir l’agent. La deuxième époque s’illustre par la rencontre d’Andrew Loog Oldham qui lui propose de prendre en charge les affaires des Stones aux États-Unis. Et la troisième époque est le couronnement de sa carrière : l’aval de John Lennon pour sauver les Beatles de la banqueroute. Goodman est tellement bon, en tant qu’investigateur, qu’on vit littéralement tous ces rebondissements spectaculaires en direct, comme si on assistait à ces rendez-vous. Allen Klein entre en réunion comme un boxeur monte sur le ring. Il vient pour gagner. Par KO, si possible.

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    L’un de ses premiers challengers n’est autre que Morris Levy, le boss de Roulette affilié à la Mafia new-yorkaise et dont Tommy James brosse un portrait si redoutable dans son recueil de mémoires, Me The Mob And The Music. Se plaignant de ne recevoir que des clopinettes, Jimmy Bowen et Buddy Knox mandatent Klein pour aller auditionner la comptabilité de Morris Levy. Pas de problème. Mais Levy a du métier. À l’étude des comptes, Klein voit tout de suite que Levy doit du blé à Bowen et à Knox. Pas de problème. Levy propose d’étaler le paiement sur quatre ans. Klein dit non. Tout de suite. Levy répond tranquillement qu’il n’a pas le blé. Donc c’est ça ou rien. Klein apprend vite. Il comprend qu’il vaut mieux ça que rien. Première leçon : prendre ce qui peut être pris et ne pas demander la lune. Morris Levy et Klein resteront amis.

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    En 1961, Lloyd Price vient trouver Klein pour les mêmes raisons : ABC/Paramount lui doit du blé. Pas de problème. Klein va auditer les comptes d’ABC/Paramount et ramène 60 000 $ à Lloyd Price. Ils resteront eux aussi des amis de longue date. La réputation de Klein grandit et un beau jour Sam Cooke lui demande de devenir son manager. Problème. Klein répond qu’il n’a jamais managé personne. Sam lui répond qu’il n’était pas compositeur quand il a composé sa première chanson. Alors Klein accepte. C’est la rencontre de deux géants. On peut même parler de rencontre magique. Klein est fasciné par le charisme de Sam Cooke. En outre, la demande de Sam le flatte énormément. Klein commence par remettre son poulain à flot en allant auditer les comptes de RCA. Il ramène une montagne de blé à Sam qui est aux anges - C’est la première fois qu’il voyait autant d’argent, mais ce n’était pas dans son intention de me demander d’aller chercher du blé. Il fut charmé - Au plan artistique, Allen n’intervient que très peu, mais quand il entend la démo d’«A Change Is Gonna Come», il sent instinctivement que c’est un hit énorme et même universel. Pourtant, il se défend d’être expert en matière de musique. Mais comme Sam hésite, Allen insiste pour qu’il l’enregistre. Le succès que rencontre le hit conforte Allen dans l’idée qu’il faut y aller avec ses tripes, plutôt que de choisir la sécurité. The gut, comme le dit si bien Goodman.

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    Pour bien ferrer ses clients, Klein commence par leur demander si ça les intéresse de gagner un million de dollars. Il en propose même deux, via une signature chez RCA, à Brian Epstein qui refuse poliment, arguant de sa loyauté envers EMI. Pas de problème. Comme il est de passage à Londres et qu’il ne veut pas rentrer bredouille à New York, il se rabat sur une poissecaille plus modeste : il passe un coup de fil à Mickie Most et demande à le rencontrer. Pourquoi Mickie Most ? Parce qu’il est devenu la coqueluche du Swingin’ London et qu’il produit des gens comme Terry Reid, les Animals, Jeff Beck, Lulu, Donovan, les Yardbirds et les Herman’s Hermits. Klein lui propose de le recevoir dans sa suite au Grosvenor. Mickie Most arrive accompagné de Laurence Myers. Klein leur propose d’emblée de leur faire gagner un million de dollars. Comment ? En renégociant leurs contrats aux États-Unis. Most se dit qu’il n’a rien à perdre. Banco ! En sortant du rendez-vous, Most et Myers éclatent de rire. Un millions de dollars ! C’est pour l’époque une somme ridiculement élevée. Mais ils n’ont encore rien vu. Klein emmène Myers en rendez-vous chez EMI. Les responsables du label les reçoivent. Ce sont des gens de la vieille école. Courtois, l’Anglais commence toujours par proposer une tasse de thé :

    — Would you like a cup of tea ?

    Allen répond sèchement :

    — I dont’ want any tea !»

    Les vieilles barbes d’EMI sursautent.

    — Vous ne voulez vraiment pas de thé ?

    Allen leur répond :

    — C’est ce que je viens de vous dire.

    Puis il ajoute :

    — Mickie ne fera plus d’albums pour vous.

    Les vieilles barbes d’EMI semblent frappées de stupeur. L’une d’elles répond :

    — Mais il a un contrat.

    Allen rétorque :

    — C’est possible. Il faut voir ça. Mais Mickie ne fera plus d’albums pour vous.

    Pétrifiés, les vieilles barbes d’EMI ne savent plus quoi dire. Silence de mort. Allen voit qu’il les tient, alors il rigole :

    — Bon, maintenant, je veux bien une tasse de thé.

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    En fait Allen Klein apprend à ses clients à se protéger des gros labels. C’est simple : ils financent eux-mêmes la fabrication des disques et négocient une licence avec les gros labels pour la distribution. Tout le bénéfice de l’opération va dans la poche du client et non du gros label. Allen apprécie tellement Mickie qu’il conseille à RCA de l’engager comme producteur. Pourquoi pas produire Elvis ? Mickie décline car il sait qu’il n’est pas à la hauteur. Sam Cooke ? Il accepte, pend l’avion pour New York et apprend en arrivant que Sam vient de se faire buter. Il n’empêche de Mickie est ravi d’avoir rencontré Allen Klein. Laurence Myers voit même Allen Klein comme un génie. Il ne pouvait y avoir de meilleure combinaison que celle du talentueux Mickie Most avec the loud ingenious Yank from New York.

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    Fred Goodman profite de cette escapade londonienne pour évoquer Don Arden qui manage à l’époque les Small Faces. Il verse royalement à chacun des quatre Small Faces 20 livres par semaine, alors qu’ils paradent en tête des charts britanniques. Laurence Myers évoque aussi une réunion chez Don Arden. Peter Grant et lui sont venus le trouver dans son bureau pour réclamer le blé qu’il doit aux Animals. Ça gueule, Peter Grant tape du poing sur le bureau. On veut le blé ! Don Arden l’ignore superbement et s’adresse à Myers. Bon alors ? Myers le menace d’un procès. Arden se marre, il ouvre un tiroir rempli d’injonctions. Il se lève et vide le tiroir par la fenêtre. Bon et alors ? Silence de mort. Arden hausse soudain le ton : «Tirez-vous immédiatement de mon bureau ou je vous balance aussi par la fenêtre !» Les Animals ne verront jamais leur blé.

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    Goodman n’en finit plus de chanter les louanges d’Allen Klein : il le montre vociférant et toujours seul, volant au secours des artistes que l’industrie du disque infantilise pour mieux les plumer. Klein vient de la rue, il utilise un langage direct et sait s’imposer, grâce à des stratégies incroyablement audacieuses pour l’époque. Il va devenir l’expert du music-business le plus puissant, le plus redouté et le plus innovant de son temps. Le besoin frénétique de réussir ce qu’il entreprend lui donne des ailes et le rend invincible. Dans toute forme de relation, il devient dominant. Il déchiffre aussitôt les traits de caractère de ses interlocuteurs, il sait lire un visage et monter sur le champ un plan pour trouver une solution. Plus la situation est complexe et plus ça le stimule. Dès qu’il trouve une faille dans la comptabilité d’une maison de disques, il prend 50% de ce qu’il trouve et le verse à l’artiste. Il se pose aussi la question : pourquoi l’artiste doit-il entièrement dépendre du label ? Parce que c’est l’usage ? Il veut briser cet usage débile. Pour lui, ce qui est irremplaçable, ce n’est pas le label, mais l’artiste. Alors, il va faire comme Aguirre, il va se réclamer de la Colère de Dieu et frapper les profiteurs. Ses clients adorent le voir terroriser les gens des labels. Alors il en rajoute. Sur une carte de vœux qu’il envoie à ses amis et à ses associés, il écrit : «Alors que je marche à travers la vallée des ombres, je ne crains ni le diable ni la mort, car je suis le plus gros bâtard de la vallée.»

    Pour lui, tout doit rester très personnalisé, car dans ce business tout repose sur la personnalité. Si ses clients lui font confiance, c’est uniquement parce que tout repose sur sa personnalité et son carnet d’adresses. Allen va réussir. Pas de problème. Sam Cooke l’a vu. Mickie Most aussi. Allen est d’autant plus gonflé à bloc qu’il défend les intérêts de gens qu’on arnaque outrancièrement. Et quand les représentants des labels commencent à pleurnicher, ça le fait bicher. Allen est le Robin des Bois du music business. Il prend aux riches pour redistribuer aux pauvres. Perfide, Myers glisse qu’en fait il ne redistribue pas tout.

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    Abordons maintenant la deuxième époque. En 1965, Andrew Loog Oldham manage les Stones. Il n’a que 21 ans. Il veut renégocier les droits d’un hit de Bobby Womack, «It’s All Over Now». Ces droits appartiennent à Sam Cooke et son label SAR. Il prend rendez-vous au Hilton avec J.W. Alexander, le représentant de SAR. Quand il arrive, il voit Alexander, le seul black du restaurant accompagné d’un blanc. Alexander fait les présentations : «This is our business manager, Allen Klein.» Ce qui frappe le plus Allen, c’est l’assurance que montre ce blanc bec d’Andrew. Il faut savoir qu’Andrew Loog Oldham ne jure que par Phil Spector, pas seulement pour son génie productiviste, mais aussi pour son sens des affaires et sa connaissance du business. Andrew a beaucoup appris en fréquentant Phil - I had the opportunity to model myself after a perfect little hooligan - Phil est son Harvard, il lui enseigne à prendre le contrôle des artistes qu’il manage et à ne pas dépendre d’un label : il faut monter sa propre boîte de prod et conserver la propriété des enregistrements. Spector lui enseigne aussi la règle de base : Screw or be screwed, qu’on traduit en français par : ‘Baise-le autrement c’est lui qui va te baiser.’ C’est exactement ce que prône Allen Klein. Alors forcément, Andrew est ravi de rencontrer Allen. Ils sont de la même trempe. Andrew montre qu’il est prêt à mordre. Pour bien ferrer l’hameçon, Allen sort sa tirade préférée : «Alors Andrew, vous n’êtes pas encore millionnaire ?»

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    Il faut se souvenir qu’Andrew Loog Oldham fut un temps l’attaché de presse des Beatles à Londres, mais il ne parvint jamais à se lier à eux. Les Beatles étaient des purs working-class kids originaires de l’une des villes les plus dures d’Angleterre et s’ils débarquaient à Londres, c’était uniquement pour faire du business, pas pour copiner. Ils étaient les clients d’Andrew, rien de plus. Puis en 1963, Andrew découvre les early Stones au Crawdaddy Club. Il n’aime pas trop leur musique, mais il est frappé par le côté sexually driven de Jagger. Andrew s’improvise producteur pour sortir un premier single, le fatidique «Come On» de Chickah Chuck. En fait Andrew fait ce que fit Andy Warhol avec le Velvet : il laisse faire le groupe. Keef : «That was the genius I think of Andrew’s method of producing, to let us make the records.» Ian Stewart n’aime pas Andrew, mais il reconnaît que les Stones lui doivent tout, surtout leur image. Andrew va en effet en faire des bad boys. Leur succès va d’ailleurs venir plus de leur image que de leur musique. Et là, Goodman nous entraîne dans l’histoire des Stones, une histoire dont on ne se lasse décidément pas. Sur scène, Jagger imite des mimiques d’Andrew : rouler des hanches et rouler des yeux, porter des manteaux de fourrure et secouer abondamment les mains. Mais Andrew a déjà beaucoup d’avance puisqu’il prend modèle sur Phil Spector pour se livrer à tous les excès : costumes et bagnoles de luxe, speed et alcool, garde du corps et pratiques outrancières d’enfant terrible du show-business. Mais tous ces excès commencent à poser des problèmes à Keef & Mick. Un soir dans une chambre d’hôtel, Andrew fait le con avec un arme. Keef & Mick parviennent à le désarmer, lui collent une trempe et l’envoient se coucher. On sait aussi qu’Andrew n’aime pas Brian Jones. Il lui reproche essentiellement de ne s’intéresser qu’à sa petite personne. Et ça va se dégrader très vite : Brian découvre le LSD lors d’une tournée américaine. Il disparaît plusieurs jours et les autres doivent monter sur scène sans lui. Très vite, Keef & Mick en arrivent à la conclusion suivante : la vie des Stones serait bien plus agréable sans Brian Jones.

    Andrew demande à Allen de prendre en charge les intérêts des Stones aux États-Unis. Pas de problème. On commence par faire le ménage à Londres. Rendez-vous chez Decca avec Sir Edward. Allen impose aux Stones de fermer leur gueule. Pas un mot pendant la réunion. Vous restez assis et vous tirez des gueules d’empeignes. Ça, les Stones savent très bien le faire. Les collaborateurs de Sir Edward souhaitent voir Eric Easton, qui est leur interlocuteur habituel et co-manager des Stones avec Andrew. Pourquoi, demande Allen, il joue d’un instrument ? Silence de mort. Sir Edward demande : «Que voulez-vous ?» Allen le tient. Il demande à voir tous les papiers. «On est en 1965, ils sont sous contrat depuis 1963 et n’ont reçu aucun versement de royalties. Nous sommes lundi. Je reviens demain soir et je veux voir tous les papiers.» Decca propose de verser 300 000 $ d’avance sur les ventes à venir. Allen trouve la proposition insultante. Il finit par obtenir 600 000 $ pour un an de contrat. L’année suivante, Allen renégocie pour 700 000 $. Les Stones n’avaient jamais vu autant de blé de leur vie. Mais tout cela n’est rien en comparaison de ce qu’il fait pour eux aux États-Unis : il organise leur deuxième tournée et en fait des super stars : les Stones voyagent à bord d’un avion privé. On voit leurs affiches sur Sunset Boulevard. Marianne Faithfull ajoute que sans Allen, les Stones ne seraient restés rien d’autre qu’un petit groupe de rock anglais. Quand Brian Jones propose qu’Allen devienne le manager des Stones, Allen refuse. Il manage Oldham. C’est le contrat qu’il a passé avec les Stones et il s’y tient. Il sait aussi qu’il n’est pas qualifié pour ça. Il a l’oreille pour Sam Cooke, mais pas pour la musique des Stones. Au plan personnel, Allen aime bien Keef et respecte Charlie Watts. Mais il n’aime pas Bill Wyman qui passe son temps à se plaindre. Puis les Stones comprennent qu’ils n’ont plus besoin de publicité et surtout pas de cette réputation de bad boys qui commence à se retourner contre eux. C’est bien gentil de jouer les hors-la-loi, mais ça finit par devenir épuisant. Ils sont en quête d’une certaine forme de respectabilité. Andrew dit qu’on reçoit les Beatles chez le Premier Ministre. Pas de danger que ça arrive aux Stones.

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    Quand les stups débarquent à Redland et que les Stones sont arrêtés, Andrew flippe et se barre aux États-Unis. Il ne veut pas aller moisir au trou. Alors c’est Allen Klein qui vole au secours du groupe. Keef & Mick n’ont plus aucun respect pour Andrew qui s’est enfui. En 1967, Jagger finit par se débarrasser d’Andrew pour une autre raison : Andrew gagnait cinq fois plus de blé que lui. Jagger prend en main les affaires du groupe et, pour se débarrasser d’Allen, il engage le Prince Rupert Loewenstein comme conseiller financier. Un beau matin, Allen reçoit une lettre : ‘Nous n’avons plus besoin de vous.’ C’est signé des avocats représentant les Stones. Mais on ne se débarrasse pas d’Allen comme ça. En 1968, il rachète les parts d’Andrew dans le business des Stones et devient propriétaire de tous les hits qu’ont enregistré les Stones. C’est le plus beau coup d’Allen. En 1971, il ramasse 50% des royalties de tout ce que font les Stones. Goodman précise que c’est considérable. En fait, Andrew Loog Oldham va mettre un temps fou à accepter l’idée d’avoir vendu sa poule aux œufs d’or à Allen Klein. Ils continueront cependant d’entretenir tous les deux une relation intense, Klein veillant à maintenir l’équilibre entre l’amitié, le business et la bonne conduite, the fairness. Par contre Jagger ne parviendra jamais à accepter l’idée d’être condamné à rester le partenaire financier de Klein, même après avoir réussi à se débarrasser de lui. L’idée que Klein va continuer de palper 50 % des royalties des Stones le hante.

    Selon Goodman, Allen Klein n’est pas un manager financier, mais plutôt l’inventeur de flux financiers, à la fois pour lui et ses clients. Il fait par exemple travailler l’argent de ses clients déposés sur des comptes, pour éviter que les impôts n’en sucrent 90% : c’est l’argent des Stones, des Heman’s Hermits, de Bobby Vinton, des Kinks, des Animals et de Donovan. C’est sa façon de protéger leurs intérêts en générant du cash. Ça représente des millions de dollars qu’un broker fait travailler à Wall Street.

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    Troisième époque. Bon, maintenant qu’il a les Stones, il veut les Beatles. C’est une façon de se prouver à lui-même qu’il est le meilleur. Il part d’un principe tout bête : les Beatles sont les meilleurs et lui, Allen Klein, il est aussi le meilleur. Alors ça va devenir un obsession. Si Allen prend Donovan sous son aile c’est parce qu’il sait pertinemment qu’il est proche des Beatles. Ça n’est un secret pour personne, ni pour Mickie Most, ni pour Ray Davies : Allen veut les Beatles et il les aura. Comme le rappelle Derek Taylor dans As Time Goes By, les Beatles ne veulent pas entendre parler d’Allen. Trop mauvaise réputation. Mais Allen a plus d’un tour dans son sac. Il se pointe au Rock’n’Roll Circus que tournent les Stones en décembre 1968 dans le seul but de rencontrer John Lennon. En fait ça intrigue Lennon que les Stones aient encore plus de succès depuis qu’Allen Klein s’occupe d’eux. Très peu de gens ont la confiance des Beatles et Derek Taylor en fait partie. C’est lui qui conseille à Lennon de prendre Klein au téléphone. Le contact s’établit enfin et le 26 janvier 1969, Allen reçoit John et Yoko dans sa suite au Dorchester. Lennon est sur ses gardes, mais l’entrevue se passe bien, car Allen est comme lui, il vient de la rue et sait dire les choses in the face. Allen ne ressemble pas aux gens du business que Lennon a l’habitude de fréquenter. 1969, c’est aussi l’époque de la boutique Apple et du building Apple à Savile Row qui sont des gouffres financiers. Les Beatles veulent faire du mécénat, mais Lennon sait que ça doit d’abord rester du business. Tout le monde chez Apple tape dans la caisse. La boutique est pillée en quelques mois. Lennon dit qu’il faut donner un coup de balai. Il voit en Allen le sauveur des Beatles, le bulldozer dont il a besoin pour nettoyer le désastre d’Apple Corps. C’est encore une fois une rencontre qu’il faut qualifier d’historique et Fred Goodman dans l’infinie bonté de son génie d’écrivain nous fait assister à cette rencontre au sommet. À la fin de la réunion, Allen fait entrer une secrétaire qui attendait dans le couloir. Elle tape une lettre aux gens d’EMI et de NEMS les informant que John Lennon charge Allen Klein de représenter ses intérêts et leur enjoint de fournir l’aide et les documents nécessaires. Ça y est, Allen touche au but. Bon les Beatles sont quatre. George et Ringo suivent eux aussi Allen, mais pas McCartney qui veut voir son beau-père Lee Eastman veiller sur les intérêts des Beatles. Pour les trois autres c’est impensable. Ils n’aiment pas trop McCartney et l’idée que son clan supervise les finances des Beatles leur est intolérable. Quand en réunion Lee Eastman craque et insulte un Allen royal qui garde son calme, Lennon se régale. S’il est une chose que Lennon comprend bien, c’est le power. Il est comme Allen, il est le leader. Aussi est-ce impensable que le clan McCartney prenne le contrôle de l’empire financier des Beatles. Aux yeux de Lennon, c’est une hérésie. Il déteste encore plus voir Lee Eastman, avocat des grands peintres américains, se montrer condescendant envers lui, avec ses Picasso accrochés au mur et son blah blah sur Kafka. Et quand Eatsman se moque des manières d’Allen, Lennon comprend que le beau-père de McCartney n’est qu’un snob. Il le traite de fucking animal, il ne veut pas le voir dans les parages. Il préfère mille fois les souvenirs d’enfance d’Allen à l’orphelinat.

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    Allen va aussi se heurter au mépris de l’establishment britannique. Ses manières agressives et ses dirty polo shirts ne passent pas. Comme le fut Jerry Lee pour d’autres raisons, Allen est sauvagement attaqué dans la presse anglaise.

    Ce succès auprès des Beatles a une conséquence inattendue : à partir du moment où Allen prend en charge les intérêts des Beatles, les Stones le vivent mal. Ils ne veulent pas se voir encore une fois relégués en deuxième position. C’est d’après Goodman la raison principale de l’éviction d’Allen du camp des Stones.

    Allen découvre aussi très vite que McCartney a racheté en douce des parts des Beatles, ce qui le rend majoritaire dans le montage juridique. C’est le commencement de la fin pour les Beatles. Lennon avait annoncé en privé qu’il quitterait le groupe, mais c’est McCartney qui va être le premier à le quitter officiellement. Pas de problème. Allen s’en fout. Il a réussi à faire le ménage chez Apple et il a toute la confiance de Lennon. Les employés d’Apple haïssent ce fat bastard d’Américain. Allen gère aussi les carrières de George et Ringo. Il aide George à promouvoir All Things Must Pass, un George qui respire enfin car il avoue gentiment que John et Paul ne voulaient pas entendre parler de ses compos. Mais aux yeux d’Allen, le plus important c’est John Lennon qu’il admire profondément.

    Pour dissoudre le partenariat des Beatles, Lee Eastman réussit à convaincre McCartney d’intenter un procès aux trois autres. Êtes-vous sûr ? Et Eastman lui répond qu’il risque la banqueroute s’il ne casse pas ce partenariat. McCartney invoque quatre motifs : les Beatles ne sont plus un groupe, la présence de Klein est inacceptable, il craint pour sa liberté artistique et les comptes sont devenus opaques. C’est évidemment Klein qui est la cible de ce procès. L’ironie de la situation, c’est qu’Allen Klein a sauvé les Beatles de la banqueroute, y compris McCartney. Contre toute attente, McCartney gagne son procès, ce qui est une beautiful absurdité. La seule chose qu’on peut reprocher à Allen Klein, c’est d’avoir ramené sa réputation douteuse dans le monde protégé des Beatles, rien d’autre. Pour se consoler, Allen voit que John, George et Ringo lui conservent leur soutien. Et ils sont tous les trois plus furieux que jamais à l’égard de McCartney. Pour eux, la vengeance de McCartney est aussi inutile qu’absurde. Plus tard, McCartney dira aux journalistes qu’il n’est pas fier d’avoir gagné son procès contre Klein, mais selon lui, cela devait être fait. McCartney n’en finira plus de se voir comme le vainqueur d’un combat de titans.

    Le contrat que Klein a passé avec les trois Beatles est renouvelable chaque année et en 1973, il les perd tous les trois. John, George et Ringo ont évolué et sont passés à autre chose. Après cette catastrophe, l’IRS - l’équivalent américain du ministère des Finances - lui intente un procès en 1980 pour non-déclaration de revenus et l’envoie au trou pour deux mois. Allen purge sa peine sans faire d’histoires. En arrivant dans sa cellule, il s’exclame : «Enfin seul ! Enfin la paix !» Il aurait pu aussi déclarer comme Apollinaire : «En arrivant dans ma cellule/ Il a fallu me mettre nu/ En une voix sinistre hulule/ Guillaume qu’es-tu devenu.»

    Qu’on se rassure : Allen et John se retrouveront un peu plus tard. Ils seront amis pour de vrai. Goodman va loin puisqu’il affirme que Lennon fut le meilleur ami de Klein - The closest Allen Klein had ever come to a soulmate was John Lennon - Jusqu’au moment où un mec descend Lennon dans la rue, devant le Dakota, trois mois après qu’Allen sorte du trou.

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    En 1980, les gens savaient trois choses d’Allen Klein : il s’était fait virer par les Stones, par les Beatles et qu’il sortait de prison. Pas mal pour le champion du monde du showbiz. Allen redevenait un outcast, comme à ses débuts. Ses seuls clients étaient Phil Spector et Bobby Womack. Phil et lui avaient l’air de deux Napoléons déportés sur l’île d’Elbe. Pourtant, quand Allen se pointe aux cérémonies du Hall of Fame, les invités de marque grouillent à sa table : Bobby Womack, Lloyd Price, Andrew Loog Oldham et la famille de Sam Cooke. Mais Goodman prend soin de préciser le détail le plus important : Allen Klein ne fera jamais partie de la ‘famille’ du showbiz, étant donné qu’il fut pendant tout le temps de sa carrière un loup pour cette ‘famille’. Il aura toute sa vie combattu la convoitise des maisons de disques et tenté de préserver un tant soit peu l’intégrité artistique de ses clients. Forcément le business hait profondément Allen Klein. Pas de problème. C’est ce qu’attend Allen, fort de son éthique personnelle en matière de business. Parmi ses deux principaux ennemis, deux sont d’anciens clients : Jagger et McCartney. Ça veut dire ce que ça veut dire.

    Jusqu’à la fin de sa vie, Allen Klein va continuer de protéger ses artistes, notamment Bobby Womack et le pauvre Phil Spector, devenu la risée du showbiz.

    Signé : Cazengler, le Klinquant

    Fred Goodman. Allen Klein. The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll. Houghton Miffling Harcourt 2015

    GENE VINCENT AND THE BLUECAPS

    ROB FINNIS & BOB DUNHAM

    ( 1974 )

    ( On Calameo / c : alainmallaret )

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    Par chez nous, en France, la carrière de Gene Vincent aux Etats-Unis est beaucoup moins bien connue que ses années européennes. C'est pourtant là-bas que tout a commencé. Ce n'est pas tout à fait de notre faute, les américains eux-mêmes ne se sont guère intéressés à ce pionnier légendaire et capital. Dès 1974 Rob Finnis et Bob Dunham se sont acharnés à rétablir ce chaînon d'autant plus manquant qu'originel. Quand on compare cette modeste brochure, avec sa frappe serrée tapée à la machine à écrire, aux gros livres grands formats, sur papier glacé, agrémentés de photos couleurs qui tentent de répertorier les concerts d'Elvis il y a de quoi faire grise mine. Mais Rob Finnis et Bob Dunham se sont livrés à un travail de fourmis laborieuses. Ont récupéré toutes les interviews – en ont effectué une partie par leurs propres soins - qu'ils ont pu recueillir auprès de témoins directs et surtout des protagonistes de l'aventure in person ou dans d'anciennes coupures de presse. Certes depuis on les a souvent pillés et l'amateur vincenal ne manquera pas de remarquer bien des extraits lus en différents articles ou livres ultérieurs. Mais les voir compilées en un seul récit change les perspectives.

    LE KID

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    Gene l'a lui-même souvent répété, le succès est arrivé trop vite. Un gamin, qui du jour au lendemain se voit propulsé en haut de l'affiche, sans préparation, et même sans idée préconçue de ce qui pouvait arriver. Au mieux il s'attendait à un hit local dans les états du Sud. Ce ne fut pas le cas. Certes le gamin était doué, il suffisait d'entendre sa voix pour comprendre que l'on n'avait pas affaire à un amateur parmi tant d'autres. Carl Perkins de passage à Portmouth en fut convaincu dès qu'il l'entendit en première partie de son show. En fut enthousiasmé. Oui mais le rat des champs country avait tout pour reconnaître un frère dans cet urban rat. L'entente fut immédiate entre le paysan et le prolétaire.

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    Gene jeune n'avait pas la classe. Pas un chat de salon bien éduqué au poil luisant. Ressemblait un peu trop à ces griffus efflanqués qui hantent les rues et mangent un jour sur deux, des dents pourries, des vêtements pas très propres, un accent à couper au couteau, des réparties agressives pour cacher un fort sentiment de gêne lorsqu'il se sentait obligé de faire confiance à des gens qu'il ne connaissait pas et devant des situations qu'il se savait incapable de maîtriser. Ainsi Gene sera toujours très mal à l'aise avec les DJ's des radios locales qui l'interrogent pour promotionner les concerts, son accentuation reste un peu hermétique pour les auditeurs et devant l'insistance des animateurs Gene se cabre... Bientôt il refusera de se rendre aux interviews. Un fils de pauvre qui manquait de culture et d'aisance relationnelle. Tout pour perdre. Oui mais voilà, l'on se bat avec les armes que l'on a. Gene n'avait qu'une balle dans son fusil. Elle s'appelait Be Bop A Lula et il allait se révéler un tireur d'élite.

    DES AMATEURS

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    Par contre la logistique ne fut pas à la hauteur. Il est inutile de s'en prendre à ceux qui drivèrent l'aventure. C'est grâce à Sheriff Tex Davis que Gene fut appelé pour un essai qui s'avéra vite concluant chez Capitol. Une grand gueule le Sheriff, un jeune américain typique qui s'est fait lui-même grâce à la tchache, n'est-il pas disc-jockey à WCMS, et quand il fallut dare-dare partir en tournée, il s'imposa qu'il était le seul capable de s'improviser du jour au lendemain manager. Les cols-blancs des booking-tours firent vite le tour de la faconde de l'individu, eurent tôt fait de rédiger les contrats idoines à l'avantage de la firme qui les employait. Ne lui jetez pas la pierre vous qui ne prenez pas la peine de lire les petites lettres au bas desquelles vous signez en toutes confiance pour acheter un frigidaire...

    Capitol fut la poule qui décide de couver un œuf de cygne sauvage dont elle ne se souciera plus une fois éclos. La firme voulait une vedette capable de rivaliser avec Elvis Presley. Et voilà qu'ils avaient trouvé the voice ! Chez RCA aussi, mais une fois que l'on eut Elvis dans l'écurie, l'on chouchouta le pur-sang, l'on recruta un état-major pour s'occuper de la suite des opérations. Chez Capitol, puisque Ken Nelson avait trouvé le bébé on le lui laissa, sans ajouter un peu d'eau chaude pour le bain...

    IGNORANCE BONNE CONSEILLERE

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    L'amiral Nelson était bien embêté avec son nouveau bateau. L'avait pensé d'abord à changer l'équipage, l'avait prévu Owen Bradley, Harold Bradley et Russel Wilaford pour prendre la place des jeunes pirates qu'il supposait inexpérimentés, mais non, il s'avéra vite que Willie Williams, Cliff Gallup, Jack Neal et Dickie Harrel feraient amplement l'affaire. On avait les musiciens, il restait à les enregistrer. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Les Blue Caps, ainsi se dénommeraient-ils, jouaient trop fort et crime de lèse-majesté dans ce studio plutôt exigu, la voix de Gene était inaudible. Il fallut tâtonner, séparer Gene des autres et écarter un tant soit peu les instrumentistes, les uns des autres. Pour un coup d'essai, la clarté sauvage de l'enregistrement de Be Pop A Lula fut un coup de maître.

    IGNORANCE MAUVAISE CONSEILLERE

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    Quelques mois plus tard les guys étaient sur la route lorqu'ils furent rappelés pour une nouvelle session d'enregistrements. Arrivèrent comme des cheveux sur la soupe qui n'avait pas été préparée. Le groupe ne possédait que des idées de titres, pas le temps de vraiment composer durant les concerts et les voyages harassants, quant à Capitol personne n'avait songé à pré-sélectionner quelques morceaux, fallut se débrouiller avec ce qu'ils avaient, mais ce n'était plus le même studio, celui-ci était bien trop grand conçu pour les big bands qui accompagnaient Franck Sinatra, les boys eurent le mauvais réflexe de se regrouper sur eux-mêmes tout à côté de Gene. La qualité sonore s'en ressentit. Quant aux ingénieurs à la console ils laissèrent défiler les bandes sans penser que le son se travaille... Pour les disques suivants ce ne fut guère mieux. Même une fois, lead, rythmique et basse furent branchées sur le même ampli. Bye-bye la clarté... Finnis et Dunham sont toutefois d'après moi un peu trop sévères sur la netteté sonique des cinq premiers trente-trois tours de Gene.

    BE BOP A LULA KID

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    Lorsqu'il fallut partir en tournée, les Blue Caps acceptèrent comme un seul homme. Pensez à l'enthousiasme de Dickie qui n'avait que quinze ans. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Ce n'étaient pas des musiciens professionnels. Au bout de trois semaines, les tiraillements se firent sentir. L'est sûr que dans cette préhistoire du rock ce n'était pas encore le déploiement opérationnel des Rolling Stones ou de Led Zeppelin. Entassés dans une grosse voiture et vogue la galère. Après le show, hôtel de seconde zone. Beaucoup de monde dans les concerts. Les boys ont un répertoire teinté de country pour les endroits traditionnels et un autre résolument plus remuant pour les publics plus jeunes. Faut peu à peu remplacer les musiciens qui démissionnent. La palme revenant à Cliff Gallup qui s'ennuie de sa femme et qui plus tard déclarera qu'il préférait animer les mariages en jouant du country pépère près de la maison que de courir les routes à plusieurs milliers de kilomètres de chez lui. Pour un homme qui aura posé les bases de la guitare rock malgré l'admiration que je lui porte je n'ai jamais pu m'empêcher de penser que question attitude rock, c'était un peu limite...

    Il y a plus grave, le fait que Gene n'ait pas un big hit à mettre sur le marché, Capitol ne navigue pas à vue mais aux yeux fermés. L'aventure se termine un peu en queue de poisson. De toutes les manières Gene souffre énormément de sa jambe blessée. Retour à la maison. L'année 1956 se ferme bêtement sur les fêtes en famille...

    BE BOP BOOGIE BOY

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    Tout autre se serait découragé. Mais Gene prépare son retour. Ne s'agit pas de repartir sur la route sans nouveaux biscuits. Commence par recruter un nouvel équipage. Ne promet rien mais son nom attire le monde. Des jeunes, qui ont envie de s'amuser et de mettre le zbeul, savent que Gene n'a pas les fonds pour aligner la monnaie, mais ils viennent pour le fun. En plus Gene change la formule, il y aura à certaines périodes un piano, et surtout des clappers boys qui chantent et dansent à ses côtés. La fête s'étalera sur deux ans. La montée de Lotta Lovin' dans les charts aidera à la propagation de la rébellion rock. Car c'est ainsi que les prestations de Gene et de ses condisciples sont perçues. Too much. Too soon. Ce n'est pas un hasard si les amerloques ont passé sous silence les frasques rock'n'rollesques de Gene. Beaucoup de monde, filles en folie, sont à plusieurs reprises sauvés in extremis par la police des fans qui les déshabillent littéralement pour garder un souvenir de la mémorable soirée. Ambiance de fous. C'est un peu le turn-over chez les Blue Caps, jusqu'à D. J. Fontana, le batteur d'Elvis, qui assurera ses dates mais ne voudra pas continuer trouvant la pression trop délirante. Gene boit de plus en plus. Tout le monde l'admire. Tout le monde le déteste. Jouer avec lui est un honneur mais pas une sinécure. Il dit aux musiciens de se laisser aller, de se rouler par terre s'ils le veulent, mais il prend garde à être toujours au centre du tourbillon. Les clappers guignent vers une carrière solo... Les tensions s'accroissent d'autant plus qu'il paie avec de plus en plus de retard. En plus il emmène Darlene et son bébé dans la voiture. Jusqu'au matin où il a promis de les payer, mais il s'est enfui avec Darlene en Alaska... C'est la fin des Blue Caps, le livre s'arrête...

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    1959... ET APRES

    Gene restera huit mois en Alaska. Une absence qui lui sera fatale. Des petits rockers bien propres sur eux sont catapultés dans les médias... N'ayant plus de carte de travail américaine Gene ira au Japon, puis en Angleterre et en France, une nouvelle aventure commence. Rob Finnis et Bob Dunham sont excessivement sévères pour le dernier LP Crazy Times. Ils n'ont pas oublié la tournée en Australie avec Little Richard et Eddie Cochran qui participera aussi à A record date with Gene Vincent, un Eddie que les musiciens définissent comme un Blue Caps à part entière...

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    Gene est prêt à entamer sa seconde carrière. Mais le book rend justice à la première. Les témoignages sont formels et concordent, Gene et les Blue Caps furent ce qu'il y avait de plus excitant en matière de rock'n'roll en ces premières années américaines.

    Beaucoup de faits rapportés mais pratiquement pas d'analyse psychologique de la part des auteurs, ces gamins qui se retrouvent sans en être totalement conscients aux commandes d'un phénomène musical d'une ampleur sans précédent, pratiquement abandonnés à eux-mêmes, apprennent les amères douceurs de la vie à leurs dépens. Ils furent les jouets de pratiques industrieuses d'un showbiz avide de profits immédiats qui les pressa sans vergogne et puis les rejeta sans pitié... La vague retombée, toute une génération de ''petits'' rockers du Sud des Etats-Unis retourna non pas à l'hôtel des cœurs brisés mais très prosaïquement à leur boulot... Gene n'abandonna pas. La rage rock'n'roll l'habitait. Cet homme avait des capacités de reviviscences phénoménales. Se révéla être un capteur et un dispensateur d'énergie peu commune.

    Damie Chad.

     

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    ( Collection Rock'n'roll Memories )

    (1979 )

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    Il est des êtres malfaisants que l'on retrouve partout. Par exemple Jacky Chalard qui dirige la collection Rock'n'roll Memories, bassiste de Dynastie Crisis, accompagnateur de Noël Deschamps, Ronnie Bird, Vince Taylor, fondateur du label Big Beat ( la crème du rockabilly ), des groupes français comme les Alligators et Jezebel lui doivent une fière chandelle, j'arrête la liste car elle est longue, vous avez aussi Alain Mallaret, Marc Alesina, Georges Collange et Philippe Fessard éminent guitariste d'Ervin Travis et des Ringtones qui ont fourni des photos. Aujourd'hui, connues et archi-connues, elles traînent partout sur internet, à l'époque fallait avoir le numéro 11 – 12 Spécial Gene Vincent de Big Beat pour en avoir un aussi beau florilège... Attention, à part la couverture, elles sont toutes en blanc et noir, même celles que l'on trouve en couleurs aujourd'hui.

    Pour ceux qui ne connaissent pas l'anglais, le texte reprend en partie les propos de Robert Finnis et de Bob Dunham de la brochure Gene Vincent And the Blue Caps chroniquée ci-dessus.

    Damie Chad.

    GENE VINCENT EUROPEAN TOUR

    ( Collection Rock'n'roll Memories )

    (1979 )

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    Ce coup-ci le texte est de Jacky Chalard. La suite des évènements que ne traitent pas Rob Finnis et Bob Dunham. Gene gagne l'Europe fin 1959. L' Angleterre où il est accueilli par les fans qui ne connaissent pas grand-chose de ses prestations scéniques, sinon par ses apparitions dans La Blonde et Moi et Hot Rod Gang qui dans les deux films ne sont pas données in extenso... Sa première apparition publique enthousiasme les fans qui n'avaient jamais vu ça. L'on a peu de documents sur ses deux Musicorama le 15 décembre à l'Olympia ( Paris ). S'est-il vraiment fait voler sa tenue de scène ( cuir ? daim ? ), ce qui est plus sûr c'est qu'il est accompagné par l'orchestre maison très variétoche, est-ce Jean-Jacques Debout qui aurait permis au jeune Johnny Hallyday d'assister aux répétitions et aux spectacles, à moins qu'il ne soit venu, selon ses dires, accompagné sa tante Hélène Mar,... quant à souscrire Gene aurait le soir même chanté dans un club avec Nancy Holloway ( Nino Ferrer à la basse ), dans son irremplaçable Gene Vincent Dieu du rock'n'roll, l'on sent que Jean-William Thoury n'en mettrait pas sa main au feu... L'anecdote me semble un peu trop calquée sur la légendaire soirée d'Elvis Presley meets Nancy Holloway in Paris...

    L'année soixante sera souveraine et catastrophique. Gene triomphe en Angleterre à tel point qu'Eddie Cochran décide de se rendre avec lui en la perfide Albion. Le 17 avril lui sera funeste... Gene Vincent ne s'en remettra jamais totalement, dans les années qui suivront, sa santé subira plusieurs alertes, la jambe blessée qui ne s'améliore pas, opération d'un kyste près du cerveau qui l'incapaciterait auditivement, malgré cela les tournées s'enchaînent, mais Gene a de plus en plus besoin de moments de repos, il ne s'écoute guère, c'est en cette période qu'il bâtit sa légende européenne. 1966 sera en demi-teinte, malgré la sortie de Bird Doggin' le succès s'éloigne. Une poignée de fans français décidés à le supporter à tout prix organisent une tournée sur le sol national. Ce ne sera pas une réussite, Jean-Claude Pognant fait ses armes de manager, un métier dans lequel il est difficile d'improviser, surtout que Gene n'est pas facile à canaliser. Trop d'alcool et de médicaments pour combattre la douleur à la jambe... Il reviendra en France en 1969, Gene n'est pas au mieux de sa forme, la tournée s'avère chaotique, il reste de belles images d'un concert au Golf-Drouot accompagné par les musiciens de Johnny Hallyday. En juin 1970 il revient en France, l'on affirme qu'à Saint-Etienne il donnera son meilleur concert après avoir ingurgité cinq litres de Martini... En septembre 1971 il essaie une dernière tournée en Angleterre qu'usé et affaibli il ne pourra pas mener jusqu'au bout, menacé de prison par un huissier pour non-paiement de pension alimentaire il s'enfuit en Amérique. Il se retrouve seul dans une maison entièrement vide, Marcia Avron sa dernière petite amie est partie en emportant les meubles et ses enfants. Gene sait qu'il a atteint le bout du chemin. C'est la fin, il meurt d'un ulcère à l'estomac provoqué par une trop grande ingestion d'alcool... Onze jours avant sa mort, alors qu'il est studio de la BBC Gene demande à ses musiciens de jouer Distant Drums, la ballade sera enregistrée sans répétition en une seule prise, la voix de Gene est splendide, le chant agonique du cygne noir :

    ''Then I must go

    Across the sea, so grey and wild''

    Nous reste cette voix si douce et si sauvage... Combien de temps l'entendrons-nous encore...

    Damie Chad.

     

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    La malédiction du caméléon calamiteux me poursuit. J'en avais fini avec ma chronique sur Gene Vincent ( voir au-dessus ) que Gilles Vignal me signale sur Calaméo la parution de BBM 33, un modeste – lui il emploie l'adjectif monumental – ouvrage de 258 pages consacrées à Carl Perkins, donc séance tenante lecture du pavé perkinien dont voici une rapide chronique. Comme par hasard, ce monument a été cornaqué par Alain Mallaret. Je rappelle que le premier numéro de Big Beat parut ( sur papier ) en mai 1969, c'était une production de la FARC ( Fédérations des Amateurs de Rock'n'roll et de Country 'n' western ). Je ne résiste pas au plaisir de donner les noms de cette équipe passionnée à qui le rock'n'roll doit une fière chandelle : Michel Thonney, Michel Grezes, Dominique Thura, Bernard Boyat, Philippe Bas-Raberin, Thierry Walter, Kurt Morh, Bruno Le Trividic, Pierre Penonne, Roll Chanty, George Collange, auxquels il faut ajouter Joël Vaizan, Marc Alésina, et Alain Mallaret.

    BIG BEAT MAGAZINE N° 33

    CARL PERKINS

    ( Décembre 2019 )

    L'ouvrage commence par une bio de Perkins réalisée par Jean-Pierre Hämmerli. Je ne vais pas me perdre dans les multiples détails doctement répertoriés, en voici un résumé succinct. Je vous recommande toutefois d'aller y voir par vous-même, superbement illustré et mis en page. Si vous ne connaissez pas Carl Perkins, c'est simple, Carl c'est Elvis Presley qui a réussi. Ne rêvez pas, n'a pas gagné davantage de millions de dollars que le Pelvis, non, pourtant lui aussi a commencé chez Sun, et l'a tout de suite composé quelques classiques du rock'n'roll, Elvis s'est dépêché d'enfiler ses chaussures de daim bleu qui lui allèrent comme un gant. C'est après que ça s'est gâté, un stupide accident de voiture qui sera responsable de la disparition de ses deux frères, conjugué à la baisse de l'intérêt envers sa personne d'un public versatile et à l'éloignement de Sam Phillips qui ayant cédé Elvis à RCA misait désormais toutes ses billes sur Jerry Lee Lewis. Une lente descente, alcool + pills ( contributions amicales de Johnny Cash ), et puis une carrière en dents de scie, très vite vénéré en Angleterre – les Beatles ont repris Everybody's trying to be may baby, Honey don't et Matchbox - et chez les amateurs de pure rock'n'roll, mais il bénéficiera surtout du respect de plusieurs générations de musiciens pour qui il est un des pères fondateurs du rock'n'roll... Aujourd'hui il est rare d'assister à un concert de rockabilly sans que n'apparaisse un morceau de Carl Perkins dans la set-list. Chanteur, guitariste remarquable, un homme d'une grande simplicité, celle des plus grands. Décède en 1998 d'un cancer de la gorge. Pas de mouvements de foules à sa mort... Le rock'n'roll n'est pas obligatoirement une musique spectaculaire. Celui de Perkins est facile à reconnaître, même dans ses moments les plus frénétiques, l'on peut y entendre en filigrane la rugueuse rumeur du blues.

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    Si l'on doit sérier d'un plus près l'originalité de Carl Perkins dans le club fermé des grands pionniers du rock'n'roll, c'est sa fidélité aux racines. Carl ne s'est jamais départi des sources country du rock'n'roll. Son style est en équilibre sur la ligne de crête qui sépare les tenants de la fidélité aux origines des essarteurs de nouvelles pistes évolutives. Il y a chez lui une authenticité que l'on retrouve peut-être chez le tout premier Elvis, encore que Presley misera en fin de compte sur le côté balladif du country alors que Carl y mêlera sans vergogne la pulsation du blues. Carl chante et gratte sans avoir jamais quitté l'époque de la grande indétermination musicale qui régnait entre country-western et country-blues. En ce sens l'on peut dire que Carl répondait davantage aux critères de Sam Phillips que l'Elvis. Maintenant la voix chaude d'Elvis était davantage plaisante à n'importe quelle oreille de n'importe quel coin des USA que celle de Carl timbrée very south. Quant aux guitares des Blue Caps de Gene Vincent et d'Eddie Cochran elles sont totalement émancipées d'un jeu roots, délibérément urbaines et électriques. Buddy Holly ne se départit jamais même dans ses rocks les plus authentiques qui sont aussi les plus rèches d'une certaine coulée harmonique qui préfigure ce que réaliseront plus tard les Beatles ( je parle d'avant Revolver ) l'ouverture du rock dans la pop. Jerry Lou et son pumpin' clavier sont à part. Ce diable de pèlerin survole toutes les influences. Peut-être parce que le piano est l'instrument roi de l'accompagnement s'adaptant parfaitement à toutes sortes de styles, et sans doute parce que Jerry Lou a trouvé le vecteur idéal du boogie-woogie qui vous transporte sur la rive du rock'n'roll depuis la virtuosité du ragtime. Notons que le ragtime est la musique noire qui doit le moins à la musique d'église. Ce n'est pas un hasard si au début du vingtième siècle des musiciens classiques comme Debussy et Ravel subirent des influences jazz dans leurs compositions, le jazz lui-même n'étant que la décomposition harmonique / désharmonique du ragtime initial qui lui même a été influencé par la musique classique allemande du dix-neuvième siècle. Quand un serpent ne se mord pas la queue, il avale sans trop de problème celles de ses voisins.

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    Question guitares le lecteur se rapportera à une des toutes dernières contributions de l'ouvrage, celle de Didier Delcour qui analyse les divers instruments qui sont passés entre les mains de Carl Perkins tout au long de sa carrière. Certes il ne jouait pas sur des brelles, mais enfin Didier Delcour en arrive à la conclusion que Carl n'était pas un fétichiste, pas de prédilection particulière pour une signature. C'est vrai que c'est l'occasion qui fait le larron, que l'argent venant Carl a pu s'acheter toutes sortes de bijoux... certaines marques lui ont fourni des modèles comptant sur sa réputation pour booster les ventes. Une paisible nature qui s'accommodait de ce qu'il avait entre les mains, il comptait sûrement davantage sur ses doigts et sur sa pâte personnelle que sur son appareil. Est-ce la guitare qui fait le guitariste, ou le guitariste qui fait la guitare ! En y réfléchissant c'est bien B.B. King qui avait trouvé la solution de l'œuf et de l'autruche en donnant à ses diverses guitares le même et sempiternel prénom.

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    Longue séquences photographies : la vie de Carl Perkins année par année. Attardez-vous sur les premières photos familiales : c'est un peu comme Les Raisins de la Colère de Steinbeck mais en pire. Né pas né avec une golden spoonfull dans la bouche : origine sous-prolétariat paysan. Stigmates de la misère sur les visages. En ces temps-là ceux qui semaient la misère récoltèrent le rock'n'roll ! Si Carl et Johnny Cash se sont si bien entendus c'est que dans leurs jeunesses ils avaient connu les mêmes vicissitudes.

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    Les photos des années 54 à 60 sont les plus émotionnantes, elles nous révèlent les débuts de Carl et avant tout une époque disparue à jamais, s'en dégage un air vieillot et suranné qui ne manque de charme mais cela nous renvoie avant tout à notre modernité qui dans soixante-dix ans paraîtra sans doute aussi dépassée et révolue que ces images d'antan. De même le défilé chronologique des clichés n'incite guère à l'optimisme, nous sommes des animaux soumis aux ravages du temps. Et même si nous mourons jeunes pour faire de beaux cadavres, nous n'en avons pas pour autant atteint la jeunesse athanatique des Dieux. Les photos se suivent, se ressemblent et ne se ressemblent pas. N'oubliez pas de cliquer lorsque cela vous est proposé, vous êtes illico renvoyé à d'autres sites, vidéos ou blogues qui traitent en profondeur des personnages ou apportent des précisions sur des institutions qui sont rapidement cités dans le commentaire sous les photos. Attention beaucoup de documents en langue anglaise. Ecrit ça passe, mais bonjour l'accentuation américaine, pas très positive, pour s'amuser avec un titre de Gene..

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    Faudrait les citer toutes ou aucune. Je n'en retiendrai que deux, épisodiques, celle de Carl enlaçant une Dolly Parton splendidement naturelle, et celle avec Johnny. Pas Cash – il n'en manque pas de lui – mais Hallyday. Une magnifique suite de portraits, des photos de fans – sont crédités en fin de volume - et même de l'album de la famille Perkins.

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    Cet ouvrage est à regarder et à méditer. Une réussite propice au rêve. Un très bel hommage aux chemins parcourus par un très grand pionnier du rock'n'roll.

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    Un excellent cadeau pour vos amis et vos ennemis. Ne les en privez pas, il est gratuit. Donc il n'a pas de prix.

    Damie Chad.