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  • CHRONIQUES DE POURPRE 450 : KR'TNT ! 450 : GENE VINCENT / SLEEPY LABEEF / LEE FIELDS / CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP / JOHNNY MAFIA / NOT SCIENTISTS / A CONTRA BLUES / POP MUSIQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 450

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    06 / 02 / 2020

     

    GENE VINCENT / SLEEPY LABEEF / LEE FIELDS

    CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP / JOHNNY MAFIA

    NOT SCIENTISTS / A CONTRA BLUES  

    POP MUSIQUES

     

    Il Gene en hiver

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    Vous avez déjà entendu parler de Luke Haines, plus connu sous le nom de Luke la Main Froide. Il fit jadis la une de l’actualité avec une tripotée d’albums dont ceux des Auteurs et deux romans que tout fan de rock anglais doit se faire un devoir de lire, Bad Vibes/Britpop And My Part In Its Downfall et Post Everything/Outsider Rock And Roll.

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    Mais nous sommes là aujourd’hui pour une autre raison : ses chroniques dans Record Collector qui, chaque mois, lui accorde généreusement une page. Oh, ce n’est pas grand chose, mais c’est souvent très intéressant. On lui doit de brillantes chroniques consacrées aux Pink Fairies, à Robert Calvert, ou encore à Steve Peregrin Took. Ce mois-ci, il consacre sa chronique à Gene Vincent et plus précisément à un petit film documentaire réalisé en 1970 qu’on peut aller voir sur YouTube, The Rock And Roll Singer. Quatre jours de tournage. Gene était alors de retour en Angleterre pour la promo de son album I’m Back And I’m Proud. Il avait 34 ans. Attention, ce film sans prétention est extrêmement émouvant. On y voit une ancienne star du rock nommée Gene Vincent qui tente de faire son retour.

    Luke la Main Froide n’y va pas de main morte : «Si vous êtes une rock star et qu’une équipe de télé vous a suivi pendant quelques jours, ça veut dire que votre carrière a été balancée au vide-ordures. Soit on va vous sortir du trash, soit vous êtes carrément le trash. Le docu rock n’est pas fait pour sauver une carrière.» Il fait ensuite la distinction entre deux genres de docus rock : ceux consacrés aux gens qui vont bien et qui n’intéressent personne, et ceux consacrés à ceux qui vont mal et qui vont mourir, et là bingo, coco !

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    Quand il débarque à l’aéroport, Gene est content : des Teds viennent l’accueillir et lui demander des autographes. Mais on sent tout de suite qu’il y a un problème, déjà en 1969 : Gene est passé de mode. Luke Haines : «Eugene Craddock was too much for rock». Ça, tous les fans de Gene Vincent le savent. Mais Haines va encore plus loin quand il suggère que le rock aurait pu s’arrêter à «Be-Bop-A-Lula». Car c’est après Be-Bop que commence son déclin. Haines rappelle brièvement l’accident de Chippeham où Eddie Cochran perdit la vie : «By now, Gene Vincent was a dead man barely walking and an almost living legend». C’est ce mec-là, un mort vivant et en même temps une légende vivante qu’on voit débarquer à Heathrow et aller répéter avec les Wild Angels dans une cave de Croydon.

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    Lucky Luke rappelle que Gene est complètement fauché quand il décide de repartir en tournée en Angleterre. Il doit du blé aux impôts. Il est accro aux anti-douleurs et siffle trois bouteilles de Martini par jour. Selon Luke la Main Froide, The Rock And Roll Singer is the greatest rock documentary ever made. Oui, le plus grand docu rock jamais réalisé, simplement parce que, dit-il, on y voit the greatest rock singer who ever lived, et que c’est du cinéma vérité, filmé dans l’instant. Gene, nous rappelle Haines, ne vivait que dans l’instant.

    On le voit boiter et s’arrêter pour répondre à des questions :

    — Pourquoi ce retour en Angleterre ?

    — I’ve got a new album out.

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    Il est affable et il est rincé. Haines le décrit comme «un Ratso Rizzo qui a grossi, une icône brisée qui boitille dans les couloirs et qui disparaît, avalé par les portes de l’oubli, en trimballant un pauvre étui à guitare». On retrouve Gene plus loin dans l’un des pires endroits d’Angleterre, nous dit Haines, le Dukes B&B. Une fois de plus, Gene se fait enculer par le promoteur, mais ce n’est pas si grave, vu qu’il s’est fait enculer toute sa vie : par des promoteurs, par son ex-femme et par sa rotten luck, c’est-à-dire la poisse. Il réclame son blé, mais le mec lui dit que le blé est dans un bureau fermé jusqu’à lundi. Gene est le roi des poissards, c’est l’une des raisons pour lesquelles on s’attache à lui depuis plus de cinquante ans - Our rock’n’roll hero is somewhat melancholic - Disant cela, Haines semble se marrer, mais pas tant que ça. Il aurait plutôt envie de chialer. La poisse continue : comme il arrive en retard au studio de télé, l’émission est annulée. Alors Gene prévient qu’il va aller se soûler la gueule, puisque ces cons ont annulé le show télé. Le film s’enfonce dans une insondable tristesse.

    Un journaliste lui demande :

    — What are your loves and hates ?

    — My loves are my wife and my dog, and my hates are the French groups. ‘Cause they never turn up.

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    Oui, il se plaint des groupes français qu’on attend pour des prunes avant les concerts. Ces branleurs ne viennent même pas. La caméra le filme assis à l’avant d’une bagnole qui roule dans Londres. Fantastiques images. Gene explique au chauffeur que la CIA a pris le pouvoir aux États-Unis. Le lendemain, l’émission est re-programmée. No alcohol, lui dit un responsable de Thames TV. Dans la loge, une dame lui lave les cheveux et les sèche au casque. Gene monte enfin sur scène avec les Wild Angels. Un mec annonce :

    — Tonite with the Wild Angels he gives you Be-Bop-A-Lula !

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    Alors on voit Gene penché sur son micro, la patte folle en arrière, all dressed in black. Les gens dansent dans le studio, ça fait partie du show, comme le veut la coutume de l’époque. Gene prend sa petite voix d’hermine frelatée et susurre my baby doll/ My baby doll. Il porte un gilet de cuir noir et médaillon pendouille au bout d’une grosse chaîne passée autour de son cou. À la fin, il est content. Un vrai gamin.

    Retour en loge et aux sempiternels problèmes de fric. Gene réclame son blé. Que dalle.

    — Tell’ em I want my money caus’ ther’s gonna be trouble.

    Il est gentil, il prévient que si on ne lui file pas son blé, ça va mal très tourner. Il va quand même jouer sur l’île de Wight. On le voit poireauter sur le ferry et poireauter encore. Il se plaint du poireau :

    — This is the hard part. Waiting to rehearse, waiting to get on.

    Sur scène, Gene dégringole son vieux «Say Mama». Puis «My Baby Left Me».

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    En fin de chronique, Haines nous rassure. Le film pourrait être très pénible, mais il ne l’est pas tant que ça, à cause dit-il du charisme de Gene Vincent (other-wordly magnetic charisma). C’est avec les extraits du set de l’île de Wight que tout finit par se remettre en place, avec un Gene singing like an angel from heaven. Après Be-Bop, les gens en veulent encore. One more ! One more ! Alors il revient EXPLOSER «Long Tall Sally». Le mot de la fin revient à cet aimable franc-tireur qu’est Luke la Main Froide :

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    — Commencez par visionner The Rock And Roll Singer puis écoutez sa version d’«Over The Rainbow». Et quand vous aurez séché les larmes de vos yeux, vous maudirez Dieu d’avoir autant maltraité le plus authentique de tous les chanteurs de rock’n’roll.»

    Signé : Cazengler, Gene vin rouge

    Gene Vincent. The Rock and Roll Singer. 1969

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    Luke Haines. Sweet Gene Vincent. Record Collector # 501 - January 2020

     

    Hang on Sleepy

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    Peter Guralnick rencontra Sleepy LaBeef pour la première fois en 1977. Sleepy se produisait chez Alan’s Fifth Wheel Lounge, l’équivalent d’un resto routier situé à une heure de route au Nord de Boston. Ce truckstop est le genre d’endroit que les Américains appellent un honky tonk. Michael Bane : «Vous pouvez appeler ce genre d’endroit honky tonk si vous voulez. Mais dans ce genre de bar éclairé aux néons qui vend de la bière pas chère, les habitués du samedi soir se sentent chez eux. Le honky tonk est aussi américain que peut l’être la tarte aux pommes. Il est aussi profondément ancré dans notre inconscient collectif que peut l’être la pute au cœur d’or. C’est un repaire prisé par la classe ouvrière qui pourrait se situer quelque part entre le passé et l’avenir, une zone tampon entre le trash alcoolique et le désespoir. Lumières tamisées et hard country music : un bon honky tonk, c’est tout ça et même beaucoup plus encore. C’est un endroit magique où toutes les règles sont temporairement suspendues. C’est vrai, vous pouvez danser dans un honky tonk, mais c’est beaucoup plus qu’une salle de bal, vous pouvez écouter de la musique, mais c’est beaucoup plus qu’une salle de concert, vous pouvez boire au point de sombrer dans un coma éthylique, mais c’est beaucoup plus qu’un bar où on va se soûler la gueule. Un bon honky tonk, c’est l’American dream limité à de la bière, des gonzesses et de la loud music.»

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    Si Guralnick cite Bane, c’est pour bien situer les choses : Sleepy LaBeef se produisait à longueur d’année dans des honky tonks un peu partout aux États-Unis : au Texas, puis autour d’Atlanta, près de Boston, ou alors au Kansas ou dans le Michigan. Il vivait de ses concerts. S’il a fini par s’installer dans le Massachusetts, c’est simplement parce que son bus de tournée avait pris feu sur la route et qu’il avait perdu tout ce qu’il possédait : fringues, disques, souvenirs, tout. Alors il s’est installé dans le motel derrière l’Alan’s Fifth Wheel Lounge et devint pour trois mois le house-band du truckstop. Depuis lors, il est resté basé dans la région.

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    Sleepy connaissait 6 000 chansons, il lui suffisait d’en entendre une dans un jukebox et si elle lui plaisait, il la retenait dès la deuxième écoute. Aux yeux de Guralnick, Sleepy LaBeef est un artiste considérable : «En une soirée, Sleepy LaBeef pouvait donner un cours d’histoire du rock’n’roll, en allant de Jimmie Rodgers à Jimmy Reed, en passant par Woodie Guthrie, Chuck Berry, Joe Tex et Willie Nelson. Ce multi-instrumentiste pouvait jouer de la guitare avec la niaque d’Albert King. En plus de sa connaissance encyclopédique de la musique, Sleepy avait du flair, de l’originalité et de la conviction.» Sleepy cultivait une autre particularité : il ne jouait jamais deux fois le même set.

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    Guralnick insiste beaucoup sur le côté «force de la nature» de Sleepy qui ne mesurait pas moins de deux mètres pour 120 kilos et qui fut the only rockabilly baritone, car oui, c’est ce qui frappe le plus à l’écoute de ses disques : la puissante gravité de sa voix. Guralnick va même jusqu’à comparer Sleepy à Wolf, tant par la présence que par la stature musicale. Mais tout ceci n’était rien comparé aux moments où, nous dit Guralnick, Sleepy prenait feu sur scène, tapant dans «Worried Man Blues» ou «You Can Have Her» avec une rare violence. Il entrait paraît-il en transe.

    En référence, Sleepy cite principalement Sister Rosetta Tharpe, qui fut aussi la muse de Cash et de Carl Perkins. Il cite aussi les noms de Lefty Frizzell, de Big Joe Turner et de Floyd Tillman. Mais il y en a d’autres. Quand on lui pose la question des autres, il demande de combien de temps il dispose, car la liste est longue. Et quand il entendit Elvis chanter «Blue Moon Of Kentucky» à la radio, il éprouva un choc, car il savait exactement d’où venait Elvis : de l’église. Car Sleepy avait chanté comme ça à l’église pendant des années.

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    Ce n’est qu’en 1968 qu’il rencontre Shelby Singleton, l’acquéreur de Sun Records et qu’il devient the last Sun recording artist. Mais c’est dix ans trop tard, même si Colin Escott voit en Sleepy le gardien de la flamme. Bad timing, disent les Anglais. Au lieu d’aller à Memphis comme le firent Jerry Lee, Roy Orbison et tous les autres, Sleepy préféra aller à Houston. Fatale erreur. Ça explique en partie qu’il ne soit jamais devenu une star, alors qu’il en avait la carrure, notamment grâce à son ‘basso profundo’. Le fait qu’il ne soit pas devenu une star tient aussi au fait qu’il n’ait pas bénéficié de l’aide d’un producteur du calibre d’Uncle Sam, ou, comme le suggère Guralnick, du calibre d’Art Rupe, le boss de Specialty, qui avait l’oreille pour le r’n’b et le gospel.

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    Selon Guralnick, Sleepy n’aurait jamais gagné un rond avec ses disques. Pour vivre et élever ses enfants, Sleepy fut obligé de tourner en permanence. Mais bon, pas de problème. Il le dit d’ailleurs très bien lui-même : «I never sold out. Nobody owns me. I know I’m good. I wouldn’t be honest if I didn’t tell you that.» (Je n’ai jamais vendu mon cul. Je n’appartiens à personne. Je sais que je suis bon. Je ne serais pas honnête avec toi si je ne te disais pas tout ça) (...) «Well quand j’ai débuté dans le business, je ne savais même pas qu’on pouvait y faire du blé. Et je pense que demain, je continuerai de monter sur scène, même si je ne fais pas de blé. Voilà comment je vois les choses.» Guralnick est en tous les cas convaincu que Sleepy était l’un des douze artistes les plus brillants qu’on pouvait voir sur scène aux États-Unis. Il lui consacre d’ailleurs dans Lost Highway un chapitre aussi important que ceux qu’il consacre à Elvis et Charlie Feathers. Et l’une des premières images du livre, c’est Sleepy en train de gratter sa gratte.

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    Les fans de Sleepy se sont tous jetés sur la belle box éditée par Bear Family, Larger Than Life. Cette box est une véritable caverne d’Ali Baba. On y trouve cinq CDs et un livret grand format aussi écœurant qu’un gros gâteau au chocolat : ça dégouline d’une crème de détails. Chacun sait que les Allemands ne font jamais les choses à moitié. Le disk 1 est sans doute le plus précieux car il rassemble tous les singles enregistrés par Sleepy entre 1955 et 1965 à Houston, Texas. On vendrait son âme au diable pour ce «Baby Let’s Play House» enregistré en 1956. Sleepy s’y montre digne de Charlie Feathers : même sens aigu du hiccup, jolis guitares claironnantes, slap in the face (Wendall Clayton), admirable déboulade - Bbbabe/ babebabe/ bum bum bum - Sacré Sleepy ! La B-side de ce premier single est un balladif atrocement efficace, «Don’t Make Me Go» : Sleepy impose sa présence aussi nettement qu’Elvis période Sun. Il enregistre aussi «I’m Through» en 1956. C’est admirable de vraie voix. L’accompagnement est un modèle de discrétion. Du biz à la Cash. On se régale à écouter chanter ce mec, même ses heavy balladifs texans passent comme des lettres à la poste. Toujours en 1956, il enregistre «All The Time» sur fond de barouf d’accords. Sleepy est le winner of the game, il allume comme un cake du ring, c’est énorme et fabuleusement hot, let’s get it now et solo de Charlie Busby, un mec qu’on peut voir en photo dans le livret, avec sa vilaine trogne et sa chemise à carreaux. Et crac, en 1957, il enregistre «I Ain’t Gonna Take It», ça slappe sous le menton, toujours Wendall Clayton, un môme de 13 ans. Sleepy amène «Little Bit More» à la folie Méricourt, il en veut encore - I’m gonna kiss you a little bit more/ Weeeehhh/ All nite long - Zyva Mouloud Labeef ! En 1958, Sleepy enregistre «The Ways Of A Woman In Love» sur un takatak à la Cash, mais il détient le power véritable. Il reprend d’ailleurs le «Home Of The Blues» de Cash. Durant la même session, il enregistre le «Guess Things Happen That Way» de Jack Clement, fabuleux popopoh de Deep sounding popopoh. Le single suivant s’appelle «Can’t Get You Off My Mind». On sent le rockab qui règne sur son empire. Fantastique cavalcade. Sleepy est un mec idéal pour Bernadette Soubirou. Ce big heavy shuffle texan est si bon qu’on hoche la tête en suçant le beat. Il fait aussi un «Turn Me Loose» digne de Buddy Holly. Ah ça sent bon le Texas ! En 1959, il reprend le «Tore Up» d’Hank Ballard et le racle bien au guttural. Il se prend d’ailleurs pour Billy Lee Riley. Il rend aussi un superbe hommage à Bo Diddley avec une reprise de «Ride On Josephine». Comment tu veux résister à ça ? Impossible.

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    Le disk 2 démarre avec sa reprise du big «Goodnight Irene» de Leadbelly. Wendall Clayton la slappe derrière les oreilles ! Sleepy est un weird outcast, il chevauche en marge de la société, il fait comme Jerr, il swingue son Leadbelly avec un max de gusto, good nite Iriiiiiine, tout ça sur fond des wild guitars de Red Robinson et Toby Torrey. Il faut voir aussi Sleepy bouffer la heavy country de «Oh So Many Years». C’est un vrai gator ! Il croutche tout ce qui traîne. Powerus maximalus, comme dirait Cicéron. Encore un fabuleux coup de heavy downhome baryton dans «Somebody’s Been Beatin’ My Time». En 1965, Sleepy enregistre pour Columbia à Nashville et ça s’entend. Il chante au creux de son baryton et son «Completely Destroyed» se révèle d’une puissance inexorable. Il adore ces vieux shoots de rengaines tagada. Il passe aux choses sérieuses avec une reprise de Chucky Chuckah, «You Can’t Catch Me». Véritable shoot de rockabollah, suivi d’une mise en coupe réglée du «Shame Shame Shame» de Jimmy Reed. Et voilà qu’il plonge dans le New Orleans Sound avec l’«Ain’t Got No Home» de Clarence Frogman Henry, ouh-woo-woo-woo, il le fait pour rire, il passe par tous les tons, même le cro-magnon. Sleppy éclate tout. Rien ne lui résiste. C’est sans doute là, dans sa première époque, qu’il montre à quel point il domine la situation. Il faut le voir attaquer «A Man In My Position», Goodbye Mary/ Goodbye Suzi, il fonce vers d’autres crémeries, d’autres chattes bien poisseuses. Sa voix transperce les murailles. De cut en cut, on s’effare de la qualité du stuff, comme par exemple ce «Sure Beats The Heck Outta Settlin’ Down», solide merveille pleine d’allant et de punch, country festive à la bonne franquette, un vrai joyau de good time music. On pourrait dire la même chose de «Too Young To Die» et de «Two Hundred Pounds Of Hurt», joués au fantastique swagger. Ce sacré Sleepy accroche bien son audimat. On le voit ressasser la vieille country d’«Everyday» à la poigne de fer. Powerful country dude ! Il termine sa période Columbia avec un sidérant «Man Alone». Ce mec sait chanter son bout de gras. Avec son Stetson noir et son blazer blanc, il fait figure d’aristo. Alors attention, en 1970, il enregistre chez Shelby Singleton. Il entre dans sa période Sun avec «Too Much Monkey Business» qu’il prend à la voix de heavy dude. Avec le «Sixteen Tons» de Merle Travis, il passe au ringing de wild rockab. Il sait de quoi il parle. Et puis voilà qu’on tombe sur un coup de génie : «Asphalt Cowboy». Fantastique résurgence de la source ! Il sonne comme Elvis dans le Polk Salad schtoumphing, Sleepy tape son Cowboy au dur du Deep South et le tempère à la pire aménité. Il en fait du big beat à ras la motte, typique d’un Tony Joe sous amphètes, sur fond de slidin’ du diable. L’un de quatre guitaristes présents dans le studio joue au picking demented. Sleepy ?

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    Le disk 3 démarre sur la suite de la période Sun et ça chauffe très vite avec «Buying A Book» que Sleepy chante du haut de la tour de Babylone puis il explose le vieux «Me And Bobby McGee» de Kris Kristofferson. Il l’emmène avec l’autorité d’un King. C’est la version qu’il faut écouter, car montée sur un heavy drive de slap. C’est plein de jus et gratté sec, lalala lalala ! En plein dans le mille. Sleepy laisse bien son Bobby en suspension - Good enough for me and/ ...Bobby McGee - Il rend ensuite hommage à Hooky avec «Boom Boom Boom» qu’il chante d’une voix de gator, croack croack, au right out of my feet du marais. Hooky devait bien se marrer en écoutant ça. S’ensuit un hommage torride à Joe Tex avec «It Ain’t Sanitary». Comme Elvis, Sleepy ne travaille qu’au feeling pur. Et bham, voilà l’«Honey Hush» de Big Joe Turner. Sleepy le yakety-yake d’entrée de jeu, il fonce dans le tas. Just perfect. Avec «A Hundred Pounds Of Hurt», il renoue avec le country power. En tant que Southern dude, Sleepy vaut mille fois Cash. On le voit ensuite monter sur le coup d’«I’m Ragged But I’m Right» comme on monte sur un braco. Sleepy monte sur tous les coups, comme Jerr. Il n’a pas froid aux yeux. Il va même exploser le cul de la pauvre country. Nouvel hommage, cette fois à T Bone Walker avec «Stormy Monday Blues». Ça pianote au fond du saloon. Sleepy honore ce géant du blues et l’hommage prend une sacrée tournure, c’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Il faut voir ce chanteur passionnant monter dans ses gammes. Il ne fait qu’une seule bouchée de «Streets of Laredo» et va loin au fond de son baryton pour interpréter «Bury Me Not On The Lone Prairie». Il chante aussi «Tumbling Tumbleweeds» à la carafe implicite et barytonne de plus en plus. En 1974, il se tourne résolument vers la country, mais il est si bon qu’on l’écoute attentivement, même quand on n’est pas fan de country. Il reprend aussi le «Good Rocking Boogie» de Roy Brown qui est en fait le «Good Rockin’ Tonight» - Well I heard the news/ We’re gonna boogie tonite - Énorme swagger.

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    Suite de la période Sun sur le disk 4. Avec «Mathilda», il enfonce son clou cajun à coups de poing. Même niveau qu’Elvis question prestance et ça violonne à perdre haleine. Sleepy reste dans le cajun avec «Faded Love» - I miss you darling more & more - Très haut niveau d’instrumentation avec un Sleepy qui solote au glouglou dans le flow. Toute la session de mai 1977 est cajun, même la reprise de «You Can’t Judge A Book By Its Cover». C’est très spécial, rien à voir avec Cactus. Sleepy opte pour le mode cavalier léger, c’mon, can’t you see. S’ensuit un «Young Fashioned Ways» bien slappé derrière les oreilles décollées. Sleepy et ses amis n’en finissent plus d’allumer les vieux coucous : c’est le tour du «Sittin’ On Top Of The World» des Mississippi Sheiks, un heavy blues popularisé par Wolf et plus tard Cream. Sleepy does it right. Facile quand on est monté comme un âne. Ah qui dira la violence du country beat, avec la petite incision qui ne fait pas mal, cette guitare scalpel qui entre dans le cul du beat. Ces mecs y vont de bon cœur. Plus rien à voir avec Cream. Sleepy fait aussi une version royale de «Matchbox». Puis il rend hommage à Lowell Fulson avec une version superbe de «Reconsider Baby». Il en fait un carnage, même si la bite blanche est moins exposée aux aléas sentimentaux que la bite noire - I hate to see you go - Mais au fond, Sleepy ne manquerait-il pas un peu de crédibilité, si on compare sa version avec celle du géant Lowel Fulson ? Et la valse des covers de choix reprend avec «Polk Salad Annie», c’est une version ultra-musculeuse, Sleepy et ses copains ont décidé de fracasser la Salad, ils jouent au big Southern brawl. Fantastique énergie ! Ça bat sec et net, sur un beat bien tendu vers l’avenir. Sleepy crée l’événement en permanence. Il brame son «Queen Of The Silver Dollar» au fond du saloon et tape son «Stay All Night Stay A Little Longer» au Diddley beat, avec des chœurs. Wow, ils sont en plein dans Bo ! C’est un véritable coup de génie : Sleepy fond l’énergie country dans le cœur de Bo ! Du coup, ils retapent un coup de «Baby Let’s Play House» - Babbb/ I’ll play house for you - Sleepy tape aussi dans l’extraordinaire «Tall Oak Tree» de Dorsey Burnette, joli shoot de black country rock. Quelle autorité et quel son ! Ces sessions Sun rangées chronologiquement dans la box sont de vraies merveilles. Sleepy eut la chance de ne pas tomber dans les pattes du Colonel Parker et de RCA. Il put ainsi préserver son intégrité.

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    On continue avec le disk 5 qui propose ses chansons de gospel et notamment une reprise de son tout premier single, enregistré en 1955 et resté inédit, «I Won’t Have To Cross The Jordan Alone»/«Just A Closer Walk With Thee» : vieux gospel country demented. Il explose sa ‘old time religion’. Il prend aussi «Ezekiel’s Boneyard» en mode jumpy et occipute «I Saw The Light». Il chante tout ça d’autorité avec une insolente profondeur de ton. Sleepy ravage les églises en bois. Il joue tout son gospel batch à la country effervescente, avec une incroyable énergie du beat. On tombe plus loin sur les sessions d’un album plus rock, avec notamment des reprises musclées de «Rock’n’Roll Ruby» et de «Big Boss Man». Il les groove sous la carpette du boisseau, il leur fouette la croupe au mieux des possibilités du fouettage, et ça donne un vrai swing d’American craze. Sleepy y va toujours de bon cœur, il faut le savoir. Il claque aussi l’«I’m Coming Home» de Johnny Horton au country power et riffe en sourdine à l’huile. Tout est alarmant de power et de classe. Sleepy is all over. Il prend son «Boogie Woogie Country Girl» ventre à terre et devient violent avec son killer solo flash. On ne parle même pas de la version demented de «Mystery Train». Il va droit sur Elvis 56. Encore plus demented, voici «Jack & Jill Boogie» avec un Cliff Parker qui a le diable au corps. Hommage à Lee Hazlewood avec «Honly Tonk Hardwood Floor», beau brin de son of a gun, pas de problème, ça reste du Grand Jeu. Il gratte aussi son «Tore Up» au sec de Nashville et termine avec la doublette infernale de Billy Boy, «Flying Saucer Rock’n’Roll» et «Red Hot».

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    Quant au disk 6, il propose l’album enregistré à Londres avec l’excellent Dave Travis Bad River band. Cet album est un véritable festival de rythmique et de sawgger rockab. On ne saurait rêver mieux dans le genre. Pour les Anglais, ça devait être un rêve que d’accompagner un mec aussi brillant que Sleepy LaBeef. Sur cet album, tout est bon, il n’y a rien à jeter, ils tapent «Ride Ride Ride» au fouette cocher et envoient un fabuleux shoot de virtuosité avec «LaBœuf’s Cajun Boogie» : figures de style bien carrées et somptueuses descentes de gammes cajunes. Sleepy joue ça au gratté sauvage. Il faut dire que le mix de Bear ravive encore la fraîcheur enivrante de l’album. Avec «Go Ahead On Baby», Sleepy prend les choses au débotté et embarque «Mind Your Own Business» au heavy drive. Sleepy travaille ça en profondeur et passe une espèce de killer solo flash qui laisse rêveur. Cet album est une vraie bombe atomique. Sleepy saute sur le râble de tous ses solos, il joue tout à l’ouverture d’esprit. Il embarque son «Shame Shame Shame» au rumble rockab et se paye une belle dégringolade de bass drive avec «Cigarettes And Coffee Blues». Sleepy est dans son délire de swing et bat absolument tous les records de désinvolture.

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    On retrouve toutes les merveilles Sun sur les deux premiers albums de Sleepy, The Bull’s Night Out et Western Gold. Le plus diabolique des deux albums Sun est le premier qui s’ouvre sur la version nerveuse de «Too Much Monkey Business». On sent le cat accompli. Mais c’est en B qu’ils chauffent la marmite avec cette fantastique version de «Me And Bobby McGee» que Sleepy prend d’une voix de big guy. C’est gratté à l’efflanquée d’acou tutélaire. Sleepy fait son stentor terminator, il bat même Elvis à la course. Il charge ensuite la barque de la B avec «Boom Boom Boom», puis l’«It Ain’t Sanitary» de Joe Tex qu’il fait sonner comme du Tony Joe White avec le même sens du come along, puis «Honey Hush» qu’il prend à la cosaque d’une voix d’Ivan Rebroff. Cette B fulminante se termine avec l’excellent «Asphalt Cowboy» monté sur l’attaque de takatak Telecasté et on voit Sleepy naviguer à la surface du beat, fier comme un amiral de la Royal Navy.

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    Le Western Gold est plus country, avec un «Mule Train» bien cavalé et un «Cool Water» bien monté dans les gammes de chant. Sleepy fait là de la country de cornac. Il fait sa barrique avec «Tumbling Tumbleweeds» et retombe dans la vieille country de poids avec «Strawberry Roan». Il sort son meilleur baryton, celui de la prairie, pour «Wagon Wheels» - Carry me over the hills - et sombre dans un océan de nostalgie avec «Home On The Range». Et tout cela se termine avec «Ghost Riders In The Sky» qui sonne comme une cavalcade de cowboys à la mormoille. Avec cet album, on a disons l’équivalent des grands albums country de Jerr parus sur Smash.

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    Encore du Sun en 1979 avec Downhome Rockabilly et une série de reprises assez magistrales de «Rock’n’Roll Ruby» et surtout de «Big Boss Man» qu’il fait sonner comme une bombarde. Sleepy chante comme Hulk, du haut du ventre et ça swingue fabuleusement. Autre belle surprise : «Boogie Woogie Country Girls», un hit de Doc Pomus que Sleepy taille au swagger et ça slappe dur derrière lui. Belle version de «Mystery Train». Sleepy se positionne sur celle d’Elvis et il en a la carrure. Sa version lèche bien les orteils de l’original signé Junior Parker. En B, il salue Lee Hazlewood avec une cover d’«Honky Tonk Hardwood Floor» puis Hank Ballard avec un «Tore Up» hautement énergétique. S’ensuivent deux clins d’yeux à Billy Boy avec «Flying Saucer Rock & Roll» et «Red Hot». Ces mecs ont le diable chevillé au corps. Puis Sleepy va exploser le vieux «I’m Coming Home» de Johnny Horton. Il tape ça au fouette cocher. On se régale de l’incroyable carapatage de Sleepy LaBeef. Ça joue au meilleur country jive de derrière les fagots. Et cet album qu’il faut bien qualifier de miraculeux se termine sur le «Shot Gun Boogie» de Tennessee Ernie Ford. Wow shot gun boogie !

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    Charly s’est aussi jeté sur les sessions de Sleepy pour remplir deux albums, Beefy Rockabilly et Rockabilly Heavyweight, parus en 1978 et 79. Comme à son habitude, Charly tape dans le tas pour vendre. On retrouve sur Beefy Rockabilly toute la ribambelle : «Good Rockin’ Boogie», «Blue Moon Of Kentucky», «Corine Corina» qu’il chante dans les règles du meilleur art, «Matchbox», joué sec et net et sans bavure, «Party Doll» monté sur un solide drive de Nashville et l’irremplaçable «Baby Let’s Play House». Franchement, cette A vaut le détour et ça continue en B avec un «Too Much Monkey Business» chanté à la poigne d’acier, un «Roll Over Beethoven» irréprochable et un «Boom Boom Boom» transformé en big drive nashvillais. C’est joué à la frénétique, bien fouetté de la croupe, au vrai tagada. Charly charge bien la barque en ajoutant «Honey Hush» et «Polk Salad Annie», ce qui donne au final un album hélas beaucoup trop parfait. Sleepy ne vit que pour allumer les vieux cigares. Notez bien que les liners notes au dos de la pochette sont signées Guralnick. Il insiste : «Écoutez bien cet album. Avec ces morceaux qui s’inspirent du blues, du cajun, du swing, de la country et de la pure church-rocking Soul, on a une idée parfaite de ce que sont les racines du rockabilly, et comme dans le cas des géants du rockab original, Sleepy marie tout ça grâce à un incroyable style personnel.» Il s’enfièvre et compare le style vocal de Sleepy à ceux d’Elvis, de Big Joe Turner et de Wolf.

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    Et puis revoilà l’excellent Rockabilly Heavyweight enregistré à Londres avec le Dave Travis Bad River Band, repris dans la Bear Box en son intégralité. On y trouve des versions fringantes de «Shame Shame Shame» ou «Milk Cow Blues» que Sleepy arrose de killer solos flash. Au dos de la pochette, Max Needham nous raconte dans le détail ce concert donné au Regent Street studio, sur Denmark Street. Alors âgé de 44 ans, Sleepy ouvre le bal : «Come on bopcats, let’s rock !» et il attaque avec «Sick & Tired». La perle de l’album est sans doute «LaBœuf’s Cajun Boogie», un instro qui swingue de manière fantastique. Joli shoot de swing aussi dans «Mind Your Own Business», monté sur un drumming rockab de coin de caisse et des chœurs de mecs frivoles. Ah comme c’est fin et rusé ! Les Anglais se révèlent excellents, ils swinguent aussi «Lonesome For A Letter» et nous envoient au tapis avec un «Smoking Cigarettes & Drinking Coffee Blues» monté sur un drive infernal. Sleepy a bien raison de travailler avec Dave Travis. Ils font bien la paire. Sleepy prend plus loin «I’m Feeling Sorry» au gras d’attaque à la Jerr. C’est un album réjouissant bardé d’ol’ rock’n’roll furia del sol. Sleepy rafle la mise sans jamais forcer. Le festin se poursuit en B avec «Honky Tonk Man» et sa belle aisance swinguy - Hey hey mama/ Don’t you dare to come home - Sleepy n’en finit plus de jouer comme un dieu, surtout dans «My Sweet Love Ain’t Around».

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    En 1981, Sleepy entame sa période Rounder Records avec It Ain’t What You Eat It’s The Way You Chew It. C’est encore Guralnick qui signe le texte au dos de la pochette. Il décrit dans le détail toute la session d’enregistrement qui eut lieu au Shook’s Shack de Nashville. Il rappelle dans ce texte qu’il a fréquenté Sleepy pendant trois ou quatre ans et qu’il fut charmé à la fois par sa dimension musicale et sa dimension intellectuelle. Sleepy est un homme qui lit énormément. Une fois de plus Guralnick sort les noms d’obscurs contemporains de Sleepy, Frenchy D et Johnny Spain. Le reproche qu’on pourrait faire à cet album, c’est son côté trop Nashville. Sleepy perd son edge, même si Guralnick prétend le contraire. Même si «I Got It» (chanté aussi par Little Richard) sonne comme le rock’n’roll du diable. Il rocke bien son «I’m Ready», c’est fouetté et cravaché en toute connaissance de cause, mais sans surprise. Il tente en B le coup du heavy boogie avec «Shake A Hand» et reprend l’«If I Ever Had A Good Thing» de Tony Joe. Il fait aussi une belle version de «Let’s talk About Us», mais le «Walking Slowly» d’Earl King retombe à plat. Notons aussi qu’avec cet album, on sort de la période couverte par la Bear box.

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    Toujours sur Rounder, voici Electricity, paru en 1982. Steve Morse signe le texte au dos de la pochette. Il rappelle que Sleepy peut reproduite n’importe quel roots style : blues, country, cajun ou gospel. Mais s’empresse-t-il d’ajouter, c’est quand il rocke que ça devient intéressant - You’re under the spell of the real thing - À quoi Sleepy ajoute : «La seule musique qui m’intéresse est celle qui donne la chair de poule.» Alors en voiture Simone pour un album plein d’edgy boogie-woogie, de wild rockabilly et de pure overdrive rock’n’roll, nous dit Morse. Il ajoute que le soir d’un concert au Mudd Club à New York, Lux Interior vint trouver Sleepy pour lui demander un autographe. Première bonne surprise avec «Low Down Dog» repris jadis par Smiley Lewis et Big Joe Turner. Le beat rebondit aussi bien qu’une balle en caoutchouc dans la chaleur de la nuit et Sleepy transperce son Low Down en plein cœur d’un sale petit killer solo flash. C’est avec «Alabam» qu’il rafle la mise - I’m going back/ To Alabam - C’est cavalé ventre à terre, Sleepy fonce à la cravacharde. Morse précise que Sleppy reprend la version de Cowboy Copas. Puis il s’en va swinguer son vieux «I’m Through» qui date du temps où il chantait avec Hal harris et George Jones au Houston Jamboree, dans le milieu des années cinquante - Cause I’m blue/ I’m through with you - Il attaque sa B avec une cover de «These Boots Are Made For Walking» - The perfect rockabilly song, dit Sleepy - et il s’endort sur ses lauriers avec «You’re Humbuggin’ Me’» de Lefty Frizzell. Réveil en sursaut avec «Cut It Out» de Joe Tex, mais la prod ne met pas assez le cut en valeur. On a un problème avec cet album qui sonne comme le point bas d’une carrière.

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    Guralnick est de retour au dos de la pochette de Nothin’ But The Truth, paru en 1986. Attention c’est un big album ! Guralnick dit même qu’on l’attendait depuis longtemps, car c’est l’album live tant espéré. Guralnick est tellement fasciné par Sleepy qu’il le range dans son panthéon à côté de James Brown, Jerr et Wolf, in his pure ability to tear up a stage. Il veut dire que Sleepy explose une scène aussi bien que James Brown, Jerr le Killer et Wolf. Sleepy : «I’ll garantee you something’ll be going on !» Eh oui, Sleepy nous fout la chair de poule avec son «Tore Up Over You», real rockab madness. Sleepy a le diable au corps et il tore up dans les brancards. Il enchaîne avec un extraordinaire shake de Beefy Beef nommé «Boogie At The Wayside Lounge». Il drive ça à la voix d’homme, comme son copain Jerr le Killer. Même jus. Il nous embarque dans un interminable drive de boogie blast. Il annonce a little bit of bluegrass & rhtyhm & blues pour présenter «Boogie Woogie Country Man» et emmène son «Milk Cow Blues» à la force du poignet. En B, il prévient les gens qu’il adore cette chanson et pouf, voilà «Let’s Talk About Us». Il l’embarque aussi à la poigne de fer. Ce mec rolls on the rock et pique une crise comme son copain Jerr le Killer. S’ensuit un magnifique hommage à Bo Diddley avec «Gunslinger». Il jette dans la balance toute sa sincérité d’homme blanc et les chœurs font «Hey Bo Diddley !». Alors on monte directement au paradis. Il annonce : «Got a little boogie for ya» et boom, «Ring Of Fire» qu’il prend en mode boogie blast. Ah il faut avoir vu ce cirque si on ne veut pas mourir idiot. Et c’est avec le medley final qu’il va s’inscrire dans la légende des siècles. Fantastique tenue de route ! Les mecs y vont franco de port en démarrant avec le «Jambalaya» d’Hank Williams. Ils restent sur le même beat pour «Whole Lotta Shaking Goin’ On» que Sleepy chante au sommet de son art, sans jamais céder un pouce à la faiblesse. Toujours le même beat pour «Let’s Turn Back The Years» et «Hey Good Looking», pas de variante, avec Sleepy, tout coule non pas de source mais de muddy water et il termine sur un vieux shoot de Folsom. Le seul mot qu’on puisse ajouter au sortir de cet album, c’est wow. Alors wow ! Et même mille fois wow !

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    Ce sont les frères Guralnick qui produisent l’excellent Strange Things Happening paru sur Rounder en 1994. Sleepy rafle la mise dès «Sittin’ On Top Of The World» qu’il attaque au takatak. Il faut voir ce roi du monde parader dans son groove en toute impunité. Il est le grand vainqueur du rock américain. S’il est un mec qui inspire confiance sur cette terre, c’est bien Sleepy. Tu peux entrer dans la danse, tu ne seras pas déçu, c’est du big American sound claqué aux mille guitares et chanté au meilleur basso profundo. Sleepy récidive plus loin avec «I’ll Be There». On croit que la messe est dite depuis belle lurette, en matière de heavy boogie, et pourtant Sleepy claque ça sec. Il développe un extraordinaire swing de jive qui n’appartient qu’à lui. C’est encore un hit de juke comme on n’ose plus en rêver, chargé de wild guitars. What a swagger ! Il finit au guttural. Avec «Trying To Get To You», il sonne comme Elvis. Pur Memphis jive. Idéal pour un ‘gator comme Sleepy. Le titre de l’album est bien sûr un clin d’œil à Sister Rosetta Tharpe. Il embarque le morceau titre au heavy beat pianoté. Le géant s’adresse à une géante et le beat est au rendez-vous. Oh every day ! Clameurs de gospel ! Every day, là mon gars tu en as pour ton argent. Solo à la coule. Merveilleux Sleepy LaBeef. Son «Playboy» sonne comme un boogie classique, mais Sleepy en rajoute des couches. Il rend aussi un bel hommage à Muddy avec «Young Fashoned Ways» et à Ernest Tubb avec «Waltz Across Texas». Il finit avec une version live de «Stagger Lee» - ‘This is Stagger Lee now ! - Cette façon d’embarquer un cut n’appartient qu’à lui. Il fait sa loco et embarque Stagger Lee sur les rails à travers l’Amérique.

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    On pourrait voir I’ll Never Lay My Guitar Down comme un album de plus. Simplement, il s’y passe des choses, du genre «Treat Me Like A Dog», vrai shuffle de rockab moderne. Sleepy l’embarque au train train d’enfer de Mystery Train et donne une belle leçon de heavy shuffle. Il finit son cut à la folie Méricourt, à la Jerr, stay away from you, il explose son final au guttural, il shoute le train du try to try comme s’il se trouvait au Star Club de Hambourg ! Wow ! Il fait aussi sur cet album une nouvelle version d’«I’m Coming Home». Ah il aime bien Johnny Horton. Ça tombe bien, nous aussi. Il le claque au heavy claqué de boisseau, il le joue en mode bluegrass avec une gratte qui sonne comme un crapaud buffle du bayou, c’est fin et racé, digne des trains en bois du bayou et des grenouilles de Monsieur Quintron. Spectaculaire ! Il nous remet une couche de magnifique aisance avec «Little Old Wine Drinker Me» qui sent bon le «Route 66». Tiens puisqu’on parlait du bayou, Sleepy reprend l’excellent «Roosevelt & Ira Lee» de Tony Joe. Même race d’aventuriers du son et du swamp. Violent shoot de hot boogie down avec «Hillbilly Guitar Boogie». Sleepy adore le hot hillbilly blast, il en fait ses choux gras. Et il prend prétexte d’un «You Know I Love You» pour soloter à bras raccourcis.

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    Tomorrow Never Comes pourrait bien être l’un des meilleurs albums de Sleepy. Le morceau titre est une reprise d’Ernest Tubb, l’une de ses idoles parmi tant d’autres. «I grew up listening to Hank Williasm, Howlin’ Wolf, Bill Monroe, Tommy Dorsey, Muddy Waters, Bob Wills, Roy Acuff and Big Joe Turner». Sa version de Tomorrow est un vrai slab de rockab arraché à l’oubli. Une merveille de power, slappé par ce démon de Jeff McKinley. Autre reprise de choc : «The Blues Come Around» d’Hank Williams. Fantastique drive de heavy junk, Sleepy joue ça à la main froide, et ça pulse au beat rockab, avec un killer solo à la fin. Le «Detour» d’ouverture de bal est aussi un sacré romp de rockab. Sleepy sait prendre le taureau rockab par les cornes. Il joue ça au country power blast. Nashville romp, baby. Cette session nashvillaise de l’an 2000 compte parmi les sommets de l’art, avec des mecs aussi brillants que Jeff McKinley et David Hughes. Il fait aussi une version incroyablement rockab de «Too Much Monkey Business». Là-dessus, Sleepy est imbattable. Il faut voir comme il sait driver son Monkey Business. C’est assez fascinant. Il transforme le plomb du Monkey Business en or rockab. Mais ce diable de Sleepy est bien trop américain pour l’alchimie. On note la belle ferveur de David Hughes au slap. Maria Muldaur vient duetter avec Sleepy sur «Will The Circle Be Unbroken». Elle se fond dans l’exégèse. Elle sait shaker un couplet de gospel batch, pas de problème. Elle sait comment il faut la ramener. Sleepy rend plus loin hommage à Tony Joe avec «Poke (sic) Salad Annie». Belle tension, Sleepy adore Tony Joe et ses racines rurales, parce qu’il a les mêmes. Il descend au fond de sa cave pour y chercher le meilleur baryton. Il revient à ses premières amours avec un vieux coup d’«Honey Hush». Il connaît le Yakety Yack par cœur, mais on se régale du beau slap de Nashville. Jeff McKinley fait même un beau numéro de slap à vide. C’est une version de rêve, avec des chœurs de potos derrière et un solo de wild guitar. Il termine avec un fantastique shoot de «Low Down Dog». McKinley slaps it all over. Sleepy LaBeef serait-il the last of the great original rockabillies on earth ? En tous les cas, il slappe son shit, oooh oui, ooh oui. Si tu veux du vrai rockab, mon gars, vas voir Sleepy. Ou Jake Calypso.

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    Paru en 2001, Rockabilly Blues est une compile concoctée par Rounder à partir de cuts de blues restés inédits et enregistrés lors des sessions antérieures, comme par exemple celles de Nashville avec D.J. Fontana et Cliff Parker. Sleepy rend un bel hommage à Jimmy Reed avec une cover de «Bright Lights Big City» et ramène du violon cajun dans un «Fool About You» qu’il finit au yodell, comme Jerr. Sleepy tape aussi dans Muddy avec une reprise de «Mannish Boy», mais sa version manque tragiquement de heavyness. Elle n’est ni assez grasse ni assez spongieuse. Trop plastique. Pareil, il se vautre avec «Rooster Blues». On croirait entendre un gamin de 15 ans dans une surprise-party. Il sauve l’album avec «Night Train To Memphis», oh yeah, hallelujah ! Duke Levine y fait pas mal de ravages sur sa guitare. Sleepy tape une joli coup de gospel avec «This Train», mais se vautre lamentablement avec «Long Tall Sally» et «Rip It Up». Comme quoi, il faut parfois laisser les outtakes dormir au fond de leur tiroir.

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    Sur Roots paru en 2008, Sleepy a pris un coup de vieux. Il porte des lunettes et sa main droite qu’on voit posée sur la guitare est celle d’un vieux bonhomme. Mais quand il swingue son «Cotton Fields», il le fait d’une voix qui fait rêver tous les chanteurs. Il ramène même du violon derrière. Il en fait une version diabolique et chante au mieux de son basso profundo. Ah comme ce mec peut être génial ! Il fait encore du swagger protectionniste avec «Baby To Cry» et atteint des summums d’artistry. Il claque ensuite ce vieux balladif de «What Am I Worth» avec une ferveur qui en bouche un coin. Il chante l’Americana au deepy rap. Ce démon de Sleepy lègue ses cuts à la postérité avec la générosité d’un seigneur déchu. L’autre sommet de l’album, c’est «Miller’s Grave» qu’il chante comme Cash au soir de sa vie. Même intensité que le vieux Cash tombé dans les pattes de l’horrible Rick Rubin. Même délire de fantastique présence. Sleepy revient à son cher heavy blues avec «Completely Destroyed» - I’m just a shell of a man - et tape son «Foggy River» au meilleur baryton de l’univers. Il gratte son «Dust On The Bible» à coup d’acou. Véritable shoot de country jive ! C’est énorme d’American fever et de die for it. Sleepy est encore pire que Cash à l’article de la mort. Il se veut immanquable. Il reprend aussi «Detroit City», comme l’a fait Jerr à une époque, et étend l’empire de sa nostalgie des cotton fields at home - I wanna go home - Puis il embellit «In The Pines» de Leadbelly à l’embellie - And you shiver when the cold wind blows - Il faut aussi le voir se plonger dans la Bible avec «Matthieu 24» - I believe the time has come for the Lord to come again - Il y croit dur comme fer et se livre avec «Have I Told You Lately» à un sacré ramage en son plumage. C’est encore une fois digne du Cash de la fin des haricots. Avec «Amazing Grace», il ne pouvait pas trouver meilleure fin de non recevoir.

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    Alors voilà son dernier album, Sleepy LaBeef Rides Again, paru en 2012 et doublé d’un DVD, l’excellent Live At Douglas Corner Café. L’idée de doubler la séance d’enregistrement de Rides Again au fameux RCA Studio B de Nashville est jaillie du cerveau de Dave Pomeroy, le bassman de Sleepy. Eh oui, il fallait y penser : on a donc la version studio ET la version live du même set. Sleepy sort le Grand Jeu puisqu’il tape dans ses vieux coucous, à commencer par «Honey Hush» - Umm honey hush - Il lui sonne bien les cloches et enchaîne avec un «Lost Highway» en père peinard sur la grand mare des canards. Look out ! Fantastique ramshakle ! Les points forts de l’album se trouvent vers la fin, à commencer par un medley explosif, «Tore Up Over You/ I Ain’t No Home/ Ring Of Fire» - Tore up ah ha ! - Il ne faut pas lui confier ce genre de truc, il va l’exploser ! Il embroche son Ain’t no home sur le même beat, Sleepy est un spécialiste du glissé de cut en cut sur le même beat, il sait aussi faire monter la température et pouf, voilà Ring of Fire qu’il explose. Sleepy est le roi des medleys. Juste derrière se trouve l’excellent «Willie & The Hand Jive», un vieux boogie de Johnny Otis. Sleepy lui fait honneur - Do the hand jive one more time ! - On retrouve aussi sur cet album de vaillantes versions de «Red Hot» et d’«Hello Josephine». Infernal ! How doo yoo dooo ! Sleepy sait pincer les fesses de Josephine, doo yoo remember me baby ? Il nous claque à la clé un sacré solo de belle gueule à la Clémenti - How doo yoo dooo - Il ressort tous ses vieux classiques, «Young Fashioned Ways», «Blues Stay Away From Me» et «Boogie Woogie Country Man» - I like a little rock, I like a little roll - Et pouf ! Il part bille en tête. On le voit gratter «Wolveron Mountain» avec un appétit de géant qui en dit long sur son admiration pour Rabelais. Il termine cet album qu’il faut bien qualifier de classique avec «Let’s Turn Back The Years». La fête continue. Il faut en profiter.

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    Dans le film du concert au Douglas Corner Café, c’est Dave Pomeroy qui présente Sleepy, the one and only Sleepy LeBeef, oui, prononce le a de la le et cette grande baraque de Sleepy attaque son «Honey Hush» en vieux pro. Des témoins viennent dire la grandeur de Sleepy entre deux cuts, notamment Peter Guralnick : «Sleepy is the greatest performer I have ever seen.» On voit Kenny Vaughan soloter en alternance avec Sleepy. Tout est extrêmement carré, articulé sur ces trois musiciens exceptionnels que sont Sleepy, Kenny Vaughan et Gene Dunlap au piano. Sleepy : «I recorded it en 1959, a Hank Ballard twist.» Pouf, «Tore Up» ! Les témoins n’en finissent plus de saluer la grandeur de Sleepy : «It became a Sleepy trademark : he plays all nite long and never stops it !» Ils font de «Willie And The Hand Jive» un fantastique groove climatique, bien drivé par cet excellent batteur rockab qu’est Rick Lonow - Do the hand jive one more time - Tout le monde descend sauf Sleepy qui va continuer de gratter sa gratte jusqu’à la fin des temps.

    Signé : Cazengler, Sleepy LaBave

    Sleepy LaBeef. Disparu le 26 décembre 2019

    Sleepy LaBeef. The Bull’s Night Out. Sun 1974

    Sleepy LaBeef. Beefy Rockabilly. Charly Records 1978

    Sleepy LaBeef. Downhome Rockabilly. Sun 1979

    Sleepy LaBeef. Rockabilly Heavyweight. Charly Records 1979

    Sleepy LaBeef. It Ain’t What You Eat It’s The Way You Chew It. Rounder Records 1981

    Sleepy LaBeef. Electricity. Rounder Records 1982

    Sleepy LaBeef. Nothin’ But The Truth. Rounder Records 1986

    Sleepy LaBeef. Strange Things Happening. Rounder Records 1994

    Sleepy LaBeef. I’ll Never Lay My Guitar Down. Rounder Records 1996

    Sleepy LaBeef. Tomorrow Never Comes. M.C. Records 2000

    Sleepy LaBeef. Rockabilly Blues. Bullseye Blues & Jazz 2001

    Sleepy LaBeef. Roots. Ponk Media 2008

    Sleepy LaBeef. Rides Again. Earwave Records 2012

    Sleepy LaBeef. Larger Than Life. Bear Family Box 1996

    Peter Guralnick. Lost Highway. Back Bay Books 1999

    Seth Pomeroy. Sleepy Labeef Rides Again. Live At Douglas Corner Café. Earwave DVD 2012

     

    Battle Fields - Part Two

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    Si on aime la Soul à en brûler bien qu’ayant tout brûlé, alors il faut écouter Lee Fields. Comme Brel, Lee Fields cherche l’inaccessible étoile. Telle est sa quête. Quand il vient chanter «Honey Dove» en rappel, il brûle du même feu que Brel, c’est en tous les cas ce que ressentent tous ceux qui eurent l’immense privilège de voir l’Homme de la Mancha au Théâtre des Champs Élysées. Lee Fields atteint lui aussi les niveaux supérieurs de l’interprétation dans ce qu’elle peut avoir de mercurial et d’implosif à la fois. Jacques Brel reste le modèle absolu de l’intensité interprétative, et Lee Fields dispose à la fois du talent et de «Honey Dove» pour le rejoindre dans ce lointain firmament. On pourrait aussi citer James Brown, bien sûr. Même genre de volcan, même genre de professionnalisme exacerbé, avec cette façon spectaculairement élégante de rappeler que la Soul et le funk sont avant toute chose une affaire de black power.

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    Bien sûr, si on veut prendre un coup de black power en pleine gueule, il faut faire l’effort d’aller voir Lee Field sur scène. Les mauvais clips mis en ligne font insulte à sa grandeur. Comme s’ils le ratatinaient.

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    À l’âge de 69, ce petit bonhomme rondouillard tournoie sur scène comme une toupie et shoute la meilleure Soul des temps modernes. Il est le spectacle, le monstre sacré, dans sa veste de smoking brodée de fil d’or, son pantalon noir à baguettes et ses boots argentées. Lee Fields vient d’une autre époque, celle des grandes revues de la Soul américaine d’antan, lorsque que les blackos prenaient leur revanche sur la société des blancs en conquérant le monde sans la moindre violence, avec un art qu’on appelle la Soul Music. C’est un point qui mérite d’être sérieusement médité. Les fils d’esclaves n’eurent pas besoin de B52 ni de fucking snipers pour conquérir le monde occidental et faire danser les petits culs blancs. Rien ne pouvait résister au rouleau-compresseur de cette Soul dont les figures de proue étaient Stax, Tamla et James Brown. Lee Fields perpétue la tradition avec en plus le punch de Cassius Clay. Il met le monde moderne KO en dix manches, et franchement, le monde moderne est ravi d’avoir été mis au tapis par un petit nègre aussi brillant que Lee Fields. Si on osait, on dirait même que c’est un honneur.

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    Oui, Lee Fields nous met KO. C’est une réalité. Il attaque son «Work To Do» au chaud d’intonation à la Otis, il perpétue cette vieille tradition d’émotion contenue qui fait la force de la Soul, il chante au chaud-bouillant de son âme. En cours de set on sent sa mâchoire se décrocher à plusieurs reprises, surtout quand Lee pique sa crise de hurlette de Hurlevent au terme d’un «Love Prisoner» lancinant et harassé par des brisures de rythme, set me free, implore-t-il, mais la Soul est un long parcours, c’est du all nite long, le nègre a l’endurance qu’un blanc n’a pas, même sous coke. Deux siècles d’esclavage, ce n’est pas rien. Set me free ! Il prend le prétexte d’un drame sentimental pour hurler son set me free/ I’m your love prisoner/ Set me free. Well done, Lee !

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    Il sait aussi enflammer les imaginaires avec du funk politicard - We can make the world better/ If we come together - Comme Mavis, il y croit encore. D’ailleurs il fait pas mal de participatif dans le show, il sollicite énormément le public, lui demande de chanter avec lui, de taper dans les mains, de remuer les bras en l’air ou d’embrasser sa voisine. Sacré Lee, il sait chauffer une salle. C’est son job, il le fait merveilleusement bien et son orchestre de petits blancs tient sacrément bien la route. À noter qu’on y trouve deux Jay Vons, le guitariste et le keyboardist - It’s time for me to sing that song called a Faithful Man and it goes like this - Il renoue avec le déchirement suprême, il rallume la chaudière de la Soul la plus hot de l’histoire, celle de James Brown. «Faithful Man» est l’un de ses tubes les plus convaincus d’avance. Il l’arrose de screams terribles et tire sa sauce à n’en plus finir. Typiquement le genre de cut qu’on aimerait voir continuer. Tank you ! Thank you ! Lee se montre éperdu de gratitude, il revient hurler comme James Brown dans son micro, please don’t baby ! Il faut pourtant se résoudre à le voir partir. Oh mais il va revenir !

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    Il faut écouter le nouvel album du dernier des grands Soul Brothers. Il ouvre le bal d’It Rains Love avec le morceau titre. Il n’a aucun problème de puissance. Il y va de bon cœur, porté par un bassmatic de rêve. On se retrouve dans une prod épaisse et bien cogitée, une prod à grumeaux, finement parfumée d’excellence de la pertinence. Cette Soul cabossée ressemble à l’étain blanc qui a vécu. Lee Fields sort un «Two Faces» aussi âpre et dense qu’un hit de James Brown.

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    Il fait de la Soul à crampons qui accroche bien. Il finit son cut au beat défenestrateur. Il fait ensuite du Bobby Womack avec «You’re What’s Needed In My Life». Cet admirable Soul Brother avance dans le son à pas mesurés et en chaloupant des hanches, soutenu par des chœurs de filles saturnales. Ça sonne comme un hit des temps modernes. Tu as ça dans l’oreille et tu vas au paradis du Soul System. Quel aplomb ! Il envoie une nouvelle giclée de heavy Soul avec «Will I Get Off Easy». Il chante au ciel, c’est un perçant, un puissant seigneur, il n’a pas besoin de scream. Sur la pochette, il a l’air d’un pharaon serré dans une veste d’écaille. Il chante son «Love Prisoner» à l’avenant, dans les règles de l’art du set me free. Il fait du pur James Brown à coups de Please have mercy on me. Il reste dans cette Soul de pleine voix avec «A Promise Is A Promise», il la télescope en plein vol et revient à la profondeur avec «God Is Real». Il chante à outrance et nous laisse un bel album. Il termine avec «Don’t Give Up» et ne lâche pas la rampe. Il souffle la poussière des volcans et les nappes de violons. Ce petit black possède une voix qui nous dépasse.

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    My baby love/ My honey dove. Que ne donnerait-on pas pour le voir chanter cette merveille une fois encore. Lee Fields y atteint les niveaux jadis atteints par James Brown («It’s A Man’s Man’s World) ou Marvin Gaye («What’s Going On»), avec en plus un sens de l’extase combinatoire unique dans l’histoire de la Soul. Il finit en mode apocalyptique comme sut si bien le faire Otis en son temps dans «Try A Little Tendreness». À la fin, ce héros titube, comme vidé, mais il revient shooter get up ! Yeah yeah !

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    Signé : Cazengler, Lee Fiel

    Lee Fields. Le 106. Rouen (76). 21 janvier 2020

    Lee Fields & The Expressions. It Rains Love. Big Crown 2019

     

    30 / 01 / 2020 – PARIS

    SUPERSONIC

    CARIBOU BÂTARD / DYE CRAP

    JOHNNY MAFIA

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    Rendez-vous au Supersonic. Qui fête ses quatre ans d'existence et lance son magasin de disques. Longtemps que je voulais voir Johnny Mafia, depuis qu'ils ont tourné avec Pogo Car Crash Control. Genre d'accointances prometteuses que j'aime bien. En plus deux groupes inconnus mais qui viennent du pays du Cat Zengler. De Rouen, une ville qui chauffe dur depuis au moins la sainte année 1431, le bûcher de Jeanne d'Arc. Pour ceux qui n'étaient pas présents le jour de ce funeste événement, la lecture de Le ravin du loup ( et autres histoires mystérieuses des Ardennes ) de Jean-Pierre Deloux s'impose.

    CARIBOU BÂTARD

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    L'on n'a jamais su qui était le caribou et qui était le bâtard, mais vu qu'ils ne sont que deux sur scène nous n'avions qu'une chance sur deux pour nous tromper. Batterie + guitare, le binôme rock par excellence, peut-être économique. Sûrement pratique. C'est fou ce que l'on rencontre de caribous dans les romans d'aventures canadiens, se font systématiquement et bêtement abattre par des chasseurs émérites. Notre Caribou Bâtard a compris la leçon, la meilleure façon de ne pas mourir c'est de vivre et pour cela de se battre. Donc sur la droite vous avez un batteur fou. Vite, fort et bien. Peut faire mieux : très vite, très fort, très bien. Pas une seconde d'arrêt. Enchaîne les titres comme un forcené. En plus il chante, paroles sommaires et répétitives. A la cadence avec laquelle il frappe, vous comprenez qu'il ne lui reste plus assez de cerveau disponible pour se lancer dans la haute littérature. Un registre de voix plutôt étrange comme s'il la montait au plus haut de son octave naturel afin de se frayer un chemin dans le délicieux tintamarre qu'il déverse sur le public. Douche de décibels indélébiles dans vos oreilles. En plus il réussit ce tour de force de ne jamais vous ennuyer, à fond de train, à une cadence infernale, mais il sait varier les rythmes et les factures ( véritables coups de bambous ) architecturales de chacun des morceaux.

    Mais que serait le rock sans guitare ? Le n'ai pas le temps de répondre à cette angoissante question métaphysique. Ce n'est pas que je ne connais pas la réponse, c'est que le guitariste m'en empêche. Vous voulez de la guitare, et vlan il vous file le grondement assourdissant qui accompagnera la fin du monde et dont Jean aurait dû noter la présence dans son Apocalypse. En tout cas chez Caribou Bâtard ils n'ont pas oublié son indispensable tonitruance. Cette machine tue les fascistes avaient noté Woodie Guthrie sur sa guitare, celle de Caribou elle ne se perd pas dans de subtiles et arachnéennes distinctions, elle tue tout le monde, c'est beaucoup plus efficace. Au moins ils sont sûrs de n'oublier personne. Je me risquerai à oser le concept de sonorité submergeante pour qualifier cette monstruosité sonore. Si vous êtes sonophobe, sortez fumer une clope, pas devant la porte, de l'autre côté de la rue, si vous êtes sonophile tentez de rester, si vous êtes mégasonophile ce set est pour vous. Les amateurs apprécieront cette guitare qui pétarade divinement dans votre cerveau, à la manière du générique de L'Equipée Sauvage, certes il ne vous restera plus beaucoup de neurones par la suite, mais au moins une fois dans votre vie, vous aurez vécu quelque chose, c'est si rare de nos jours que je pense que bientôt que tout le monde voudra un Rangifer Tarandus comme animal de compagnie. Précisez bien la sous-espèce, le caribou toundrique possède cette mauvaise habitude de bouffer la moquette, mais avec le Caribou Bâtard, il éliminera vos voisins indélicats avec une célérité ahurissante. Sont épuisés à la fin du set, alors pour les récompenser le public leur offre un bruit d'enfer.

    DYE CRAP

    Quatre sur scène. Non ils ne sont pas là pour faire de la surenchère sonore. Même que pendant qu'ils attendent le batteur parti on ne sait où, l'on patiente à écouter les caresses cordiques bienfaisantes de la guitare Vox, la forme d'une mandoline ou d'une larme, mais de crocodile, car si elle peut vous émouvoir grâce à sa parfaite musicalité, elle sait devenir sans préavis aussi tranchante que l'ivoire de ces amphibiens somme toute peu sympathiques.

    Les voici au complet. Démarrent sans plus attendre. Ils ont le son, ils ont l'énergie, ils ont le savoir-faire, vont vous dérouler le show comme un tapis rouge devant les grands hôtels parisiens de luxe. Ce n'est pas ce que j'appelle du rock, mais de la pop. La différence entre les deux peut sembler hasardeuse. Mais dans la pop même si le tapage nocturne a empêché le client de dormir, on lui offrira au petit matin une séance sauna-relaxation-épilation intégrale gratuite pour le dédommager. Que voulez-vous le caca coloré aux senteurs de rose ça fleure plus bon que bon. Alors Dye Crap ils ne ménagent pas leur peine, il y a des batteurs sur lesquels les groupes se reposent comme ces familles qui piquent-niquent sur la pierre tombale de leur cher défunt, et d'autres qui emportent les copains en un tourbillon de feu. Celui de Dye Crap est un escalator volant, fend l'air à la vitesse d'une fusée et comme les deux guitares lui emboîtent les réacteurs au quart de tour vous n'avez pas le temps de regarder votre montre. Bassiste et chanteur, le guy se défend bien, l'a une voix qui porte et qui accroche, lorsque le rotor est lancé, Dye Crap est une belle machine de guerre. Mais ils vous ménagent aussi des instants d'autoroute, des aires pique-nique avec toboggans pour les enfants et des sous-bois pour promener le chien, c'est là où je m'ennuie un peu, mais autour de moi, l'on apprécie les jeunes filles ferment les yeux et se laissent bercer par cette houle de bon aloi, qui vous porte et vous balance sans brutalité. Mais au bout de cinq minutes, c'est encore une fois la séquence speed, qui vous fait traverser la moitié de l'Atlantique en moins d'un jour, et alors que vous croyiez toucher au but, retour au clapotis rassurant dans les moiteurs tropicales. Si vous avez rêvé de naufrage et d'un radeau de survie poursuivi par un cachalot affamé, c'est raté. Faut reconnaître qu'ils savent alterner le bien et le mal. Vous plongent en enfer mais vous renvoient au paradis. La salle adore, elle hurle dès que les flammes comminatoires s'approchent et ronronne de plaisir dès que les heaven gates s'entrouvrent. Un bon moment. Mais je préfère les mauvais. L'utile et agréable c'est bien mais l'inutile et le désagréable, c'est mieux.

    Dans l'inter-set, sur ma gauche mon voisin opine, oui ça ressemble un peu à Muse ce qui m'amuse, mais sur ma droite une de mes voisines se rebelle contre cette comparaison qu'elle trouve profondément déplacée et injuste. Ô ma muse, je suis désolé !

    JOHNNY MAFIA

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    La faute à leur réputation. M'attendais à des visages burinés de durs à cuire échappés du bagne, poursuivis en hélicoptères par des tueurs à gage, pactisant avec des tribus anthropophages, traversant les pieds nus sans sourciller des jungles luxuriantes infestées de serpents, mais non, Théo, Fabio, William, et Enzo, n'ont même pas l'insolence hautaine de la jeunesse, sont souriants, amènes, des looks de lycéens, pour certains d'entre eux un peu abruptement tignassés mais sans plus, par contre ils sont très mal entourés.

    De jeunes gens très mal élevés. Les filles comme les garçons, vous savez ma bonne dame tout se perd en ce bas-monde. Ils ne savent pas se tenir. Et encore moins se retenir. Un signe qui ne trompe point. Très vite les photographes ont arrêté de photographier les artistes. Une photo par-ci, une autre par-là, parce que tout compte-fait ils étaient venus pour eux, mais ils ont préféré braquer leurs appareils reproducteurs sur cette masse d'agités. Les éditorialistes alarmistes ont raison, la mafia est partout et gangrène tout. Ce soir par exemple elle était aussi bien sur scène que dans le public.

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    '' Ce soir, exceptionnellement nous allons commencer par un solo de batterie'' nous ont-ils prévenus. Ultra-mensonger. Ils n'ont pas du tout débuté par un solo de batterie, ou alors z'ont juste fait un solo qui a duré tout le set. D'un bout à l'autre sans arrêt. Dans les tempêtes les plus dévastatrices, faut bien qu'il y en ait un qui se dévoue pour garder la barre. Chez Johnny Mafia, c'est le batteur. L'a mouliné grave et sec, de toutes ses forces, tant pis si parfois il a même recouvert basse et guitares. Le genre d'incidents totalement anodins. Pas de quoi en faire des gorges chaudes, de toutes les manières le spectacle n'était pas sur la scène quoique tous les yeux étaient braqués sur eux. Alors ils ont fait comme tout le monde. Non ils ne sont pas descendus dans le public. Mission impossible. Ça criait, ça hurlait, ça tanguait, ça s'écroulait, ça se relevait, ça tourneboulait, ça réclamait des titres, ça interpellait, l'on a même vu un soutient-gorge atterrir sur le manche de la basse, de temps en temps ça s'affaissait dangereusement d'un côté puis de l'autre, il y avait des poussées subites de fans pliés sur les retours, eux ils continuaient leur cirque, des morceaux courts méchamment jerkés, entre Ramones et Wampas, cent pour cent Johnny Mafia, puis il y a eu des gars qui se sont faits promener sur les mains des copains, des jambes en l'air désespérées, des têtes qui ont évité des poutrelles de fer par miracle, peut-être certaines se sont-elles entrouvertes en touchant le sol à la manière de ces coquilles d'œufs que vous fractionnez sur le rebord du saladier, des gens qui vous tombaient dans les bras, d'autres qui vous poussaient dans le gouffre, le public n'était plus qu'une masse gélatineuse mouvante se ruant tantôt dans un sens, refluant vers un autre au mépris de toutes les lois de la gravité. Preuve que c'était très grave. Alors comme ils ne pouvaient pas descendre parmi nous – je reprends le fil du récit – le chanteur est monté sur nous, il a refilé son micro à un quidam compressé dans le pudding humain, il a tout de même gardé sa guitare, et là il a été splendide, l'a joué à King Kong sur l'Empire State Building, certes il n'est pas allé plus haut que le premier étage, mais aucun avion de chasse n'est intervenu, s'est accroché comme il a pu et est parvenu à enjamber la rambarde du balcon. N'y avait plus qu'à attendre qu'il revienne, on l'a suivi à la trace auditive pendant qu'il descendait les escaliers.

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    Si vous croyez que cet exploit à calmé le public, vous avez tort. La horde de fans gesticulait tellement que nos johnnymen ont essayé la technique du bateau pirate qui se sert des pièces d'or de leurs sanglantes rapines pour mitrailler à bout portant le gros vaisseau de ligne qui fonce sur eux. Z'ont refilé leur guitare à l'assistance, tenez c'est pour vous faites-en ce que vous voulez, elle a voyagé de main en main, mais chacun s'est trouvé dans le cas du molosse meurtrier à qui vous avez jeté un os à moelle en peluche et qui ne sait comment se dépatouiller du cadeau trop mou pour ses canines, alors la guitare leur est revenue sagement. Ne sont pas restés sur cet échec, sont des pédagogues, ils savent que la répétition est la base d'une saine pratique éducative, en ont tendu une autre à un grand gaillard en lui désignant les retours, le gars a hésité deux secondes, allait-il la fracasser tout de go, l'a opté pour la production de larsen, une note délicate dans le remue-ménage collectif. Vous connaissez le principe centenaire des mafieux, tu travailles pour nous, nous on te couvre. Z'ont intimé à un gars de s'occuper du micro, et à un autre de riffer comme si sa seconde vie en dépendait. Sont malheureusement tombés sur des timides, alors ils se sont vengés sur un téméraire qui était grimpé sur scène, lui ont passé deux guitares autour du cou, le zigoto était ligoté comme Houdini, en mieux car pas enfermé dans une malle, l'on a pu assister à ces efforts maladroits pour retrouver la liberté.

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    La chienlit aurait dit un célèbre général. Un chahut-bahut-dahut comme l'on n'en fait plus. Musicalement, un peu foutraque, mais chaud, si chaud ! Un dernier conseil si vous voyez une annonce de leur concert dans votre patelin, mafiez-vous de Johnny. Ce sont des tueurs.

    Damie Chad.

     

    NOT SCIENTISTS & JOHNNY MAFIA

    ( 45 Tours / 2019 )

    ( Kicking Records / 112 )

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    L'ont annoncé durant le concert, 4 titres, 5 euros, après le concert ce fut la ruée, on se serait cru à l'amap du samedi matin quand on vous prévient que le kilo de topinambour a encore baissé. Chemise cartonnée présentée dans une pochette plastique. Design géométrique qui attire l'œil mais qui ne le retient pas assez longtemps. Le vinyle est d'un beau bleu tendre.

    Side A : NOT SCIENTISTS : vous ne confondrez pas avec The Scientists groupe after-punk d'Australie, encore moins avec We-Are-Scientists des USA. Nos Not Scientists viennent de chez nous, sont composés d'Ed Scientist ( guitare, voix ), Jim Jim ( guitare, voix ), Thib Pressure ( basse ), Bizale le Bazile ( batterie ). Tournent en France et en Amérique du nord.

    Bleed : entrée quasi-guillerette. Attention parfois la fausse joie est plus acerbe que l'acrimonie la plus violente. Une espèce de rocktournelle adolescente emplie d'énergie et de fierté blessée. D'autant plus dangereuse donc. Poison : Entrée emphatique et puis l'on se dépêche d'avaler la coupe de poison à pleins traits. Une rythmique qui galope et les voix qui explosent comme une caution mélodique. Comediante et tragediante, voici que la musique se met à retentir d'accents mélodramatiques à l'espagnole. Mais l'on revient à quelque chose de plus typiquement rock anglais avec fin échoïfiée.

    Side B : JOHNNY MAFIA : On les entend beaucoup mieux qu'en concert. Surtout les guitares. Davantage mélodiques aussi. Voix comme épaissie. De beaux vrillés de guitares. Ressemblent un peu à des groupes anglais de la belle époque. Eyeball : des espèces d'allées et venues de guitares fabuleuses, ça s'en vient et ça s'en va. Au milieu du morceau une espèce de cafouillage mélodique inventif et l'on repart pour ne pas terminer, soyons précis le début du morceau suivant est comme enchâssé dans la fin du dernier. A moins que ce ne soit le contraire. Spirit : comme des tremblés de guitares et puis les voix surviennent, ce sont-elles qui prennent le lead. Qui mènent la mélodie, la batterie en oublie son battement par trop entêtant. Il y a encore une petite surprise dans ce morceau comme dans le précédent. Johnny Mafia quitte l'autoroute sur laquelle ils s'étaient lancés à pleine puissance, comme s'ils avaient un truc de trucker urgent à montrer à leur passager. Qui le changera de l'habitude de vivre.

    Deux groupes qui ne se sont pas associés artificiellement. Se ressemblent même presque trop.

    Damie Chad.

     

    EN VIVO / A CONTRA BLUES

    ( Enregistré les 17 et 18 mars 2012

    au Conservatoire de Liceo / Barcelone )

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    Souvenez-vous c'était au mois d'août 2016, je vous racontais l'histoire de cette petite fille écrasée de fatigue et de froid dans son camion, en pleine nuit ariégeoise, j'aurais parié pour sa mort sous hypotension prochaine, quand je l'ai vue installée derrière la batterie d'A Contra Blues, je me demandais si elle aurait la force de soulever une baguette, et tout de suite en trois coups elle a nous a offert Tchernobyl et Hiroshima sans amour, une frappe atomique, et à ses côtés cette espèce de géant issu d'un conte de sorcières, chaque fois qu'il ouvrait la bouche il y avait un building qui s'écroulait à Chicago, un des meilleurs concerts de blues que je n'aie jamais entendu. ( les amateurs se reporteront à la livraison 293 du 08 / 09 / 293. )

    Et hier dans la pile de CD's, celui-ci encore enveloppé dans son emballage transparent ! Non ce n'est pas une malheureuse inadvertance, c'est pire qu'un crime contre l'humanité, c'est in crime contre le blues.

    Alberto Noël Calvilla Mendiola : guitare / Hector Martin diaz : guitare / Joan Vigo Fajin : contrebasse / Jonathan Herrero Herreria : vocal / Nuria Perich chastang : batterie.

    Everyday I have the blues : certains l'ont plus davantage que d'autres, l'on se souvient des versions inoubliables de B.B. King et de Memphis Slim, longues et lentes déclarations d'amour haineux au blues, chez A Contra Blues l'on ne flemmarde au lit au petit matin en se réveillant, pas question de s'apitoyer sur soi-même, ils n'ont pas à proprement parler le blues, mais la fièvre du blues, vous sentez la différence tout de suite, un tempo mid-jazz, mi-funk pour commencer, ensuite c'est la dégringolade, Jonathan vous jette son vocal comme s'il était en train d'invectiver un taureau qui retarde un max le moment de la mise à mort, ensuite une guitare qui s'énerve méchant, mais c'est Nuria qui vous exécute la bête avec le solo de batterie expéditif qui tue. Standing at the crossroad: attention avec un tel titre l'on rentre dans la mythologie blues par excellence, commencent par là où les autres finissent, le solo de guitare qui klaxonne d'habitude en fin de morceau vous arrache ici les oreilles dès le début, et puis shuffle vénéneux toujours parsemé de stridences cordiques et Jonathan qui vous mollarde le vocal comme une lettre d'insultes à votre banquier, ne s'attardent guère au milieu du carrefour, vous expédient le tout en un final définitif au diable vauvert. Yon never can tell : qui dit blues, dit rock, c'est logique, une association d'idées naturelle, et pan un classique, Jonathan nasille encore mieux que Chuck Berry, certes à la fin il n'y tient plus et vous jette les dernières pelletées de mots à la manière des croques-morts pressés de terminer le boulot avant la pause-déjeuner, et l'orchestre derrière, ben il n'oublie pas sa nationalité espagnole, n'ignore pas que le grand Chucky n'a pas fait que du rock, l'avait aussi une prédilection pour le calypso-caribean, alors il s'y colle à merveille, les guitares deviennent langoureuses et Nuria vous bat la marmelade comme si elle accompagnait Compay Segundo à la Havane. Guitar man : l'on connaît l'anecdote Jerry Reed convoqué par Elvis pour jouer de la guitare sur sa reprise de Guitar Man et le pauvre Jerry tellement ému qu'il est obligé de s'isoler dans sa bagnole pour retrouver le riff qu'il n'arrivait pas à sortir devant le King, Jonathan lui rend un bel hommage et puis se jette sur le vocal pour le bouffer tout cru, vous le descend à la vitesse de ces piliers de bistrots marseillais qui vous enfilent un mètre de pastis en moins de trente secondes, derrière guitares et contrebasse sont à la fête, vous expédient le bébé vitesse grand V. 44 : chasse gardée pour Jonathan, un morceau taillée à la démesure de sa voix, les musicos vous font un beau raffut sur les deux ponts, mais Jonathan se la joue un peu à la Tom Jones survitaminé, étale ses octaves comme d'autres le linge sale à la fenêtre. Spoonful : retour au blues le plus pur, le morceau roi du disque, du pain bénit pour la contrebasse de Joan, Un bel hommage à Howlin' Wolf, Jonathan ne tombe pas dans le piège de coller au phrasé enroué du loup du blues, nous la joue à Peggy Lee sur Fever, mais il reste fidèle à l'esprit du blues par deux longs passages de spoken words du meilleur effet, le public se prête au jeu et hulule en douceur pendant que Nuria caresse ses cymbales, les guitares restent discrètes se contentant de claquer en fin de vers comme les rimes des sonnets de José-Maria de Heredia. Wine : du blues alcoolisé au rock'n'roll, le shuffle parce que le corps tangue, mais le vocal explose car dans votre tête tout s'entremêle et les guitares deviennent folles. How blues can you get : dissipation des vapeurs, lendemains d'extase et jours de solitude, à la B. B. King, les guitares qui envoient des notes à l'économie, de temps en temps, mais qui font mouche à chaque fois. Toute la tristesse du monde tombe sur vous. Vous êtes foutus, heureusement qu'Alberto et Hector enfilent des perles sur les cordes de leur guitare et finissent par vous offrir un collier de rutilances qui ne tardent pas à se dissiper dans le néant du désespoir. Tempête en fin de morceau. Night time is the right time : longue présentation des musicos et de la team d'accompagnement en milieu de morceau, avaient commencé en force terminent en beauté accompagné par le public qui s'époumone avec plaisir.

    Blues éclectique mais de la meilleure farine dont on fait les biscuits royaux. Un Regal !

    Damie Chad.

    UN SIECLE DE POP

    HUGH GREGORY

    ( Vade Retro / 1998 )

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    Pas un livre de plus sur le rock'n'roll. Le titre n'est pas menteur. Pop au sens de musiques populaires. Pluriel non hasardeux. En entrouvrant le livre rapidement vous glanez au hasard quelques noms en grosses lettres, Glenn Miller, Buddy Holly, David Bowie, Rolling Stones... mais ce n'est pas le récapitulatif des grandes vedettes du rock'n'roll et de la pop qui sont chronologiquement épluchées une à une. Le book ne s'intéresse pas aux individus mais aux courants musicaux, exemple vous n'apprendrez pas l'essentiel que vous devez savoir sur Elvis Presley, juste quelques rudiments de base, et la notice ne s'attarde pas uniquement sur la divine personne du King, très vite elle embrasse toute la période et cite quelques pionniers, sans s'attarder outre mesure. En gros un amateur de rock connaît cela par cœur. N'empêche que le bouquin est bien fait.

    Cela fonctionne à la manière d'une mosaïque labyrinthique mobile. Un jeu de go à vous rendre fou, à vous faire perdre vos certitudes. C'est qu'aucune tesselle ne possède un emplacement vraiment fixe dans le dessin final. Ce qui ne veut pas dire que vous pouvez la placer n'importe où. Même si en y réfléchissant quelque peu il point en vous le désir anarchisant de décréter que sa place pourrait se nicher en n'importe quel endroit et cette idée absurde n'est pas aussi idiote et illogique qu'il n'y paraîtrait.

    Hugh Gregory vous vient en aide. Attardez-vous longuement sur les deux premières double-pages, à la limite vous n'avez plus besoin de lire la suite, la première ne vous sera compréhensible qu'après avoir vu la deuxième, mais prenez toutefois le temps de l'étudier. La tentation de passer très rapidement sera grande, ce n'est que la table des matières ! Première constatation, quel charcutier ce Gregory, ne voilà-t-il pas qu'il vous découpe l'histoire de la musique populaire en tranches égales à la manière d'un salami. La dernière est légèrement moins épaisse ( un dixième ) mais l'on ne peut lui en vouloir, elle s'arrête en 1999 et non en 2000, normal le livre est sorti en 1999 en sa version française. Je ne sais si en Angleterre elle s'arrêtait en 1998 !

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    Certes nous utilisons très facilement les expressions sixties, seventies... pour désigner les périodes de notre musique, mais ce découpage nous paraît à première vue bien superficiel. Et puis tout de même il y a des trucs qui clochent : pourquoi par exemple ranger les Rolling Stones dans la décennie 1980 – 1990 à côté de la House et du Hip-hop. Et cette fin en queue de poisson, terminer sur la rubrique La musique de films que vous n'attendiez pas obligatoirement, l'on a l'impression que l'auteur abandonne son armée de lecteurs en pleine campagne en ne leur spécifiant même pas qu'ils doivent maintenant se débrouiller par eux-mêmes pour rentrer chez eux. Leur a tout de même laissé quelques indices, les petits filets de couleurs différentes associés à chaque période temporelle.

    Il est temps de tourner la page. Le plan s'étale devant vos yeux. Vingt-six rectangles de sept couleurs différentes, sagement alignés comme des petits soldats. Entre eux des flèches qui se dirigent de l'un à un autre et qui dessinent un véritable parcours labyrinthique. Et là tout s'éclaire. Remarquez toutefois que la lumière a peut-être été conçue pour donner plus d'importance à l'obscurité primordiale. Je prends un exemple réduit à l'état squelettique : avez-vous déjà pensé que l'influence des musiques orientales s'est exercée aussi bien sur le bhangra, le funk et le Heavy Metal... Certes vous pensez à Kashmir de Led Zeppelin, par contre si vous n'avez que des notions très floues quant au banghra faire un tour par ce bouquin, il pourrait vous aider. ( Vous le trouvez à moins de trois euros sur le net ) Tout ceci pour vous expliquer pourquoi les deux pages consacrées à Miles Davies se rencontrent dans la dernière décennie du siècle précédent alors que son chef d'œuvre Kind of blues date de 1959, et In a silent way de 1967. Hugh Gregory s'intéresse avant tout aux influences tant historiques ( transfert des populations, migrations ) que technologiques ( électrification de la guitare, apparition de l'appareillage électro-acoustique dans les foyers, apparition de la radio et de la télévision... ).

    Reste que la lecture de l'ensemble de l'ouvrage se révèle enrichissante. Une étonnante constatation, les cinq premières décennies sont les plus passionnantes. Ce n'est pas que l'auteur ait bâclé les dernières, c'est que la première moitié du siècle est en quelque sorte quantitativement moins riche. Irremplaçable certes, et vraisemblablement musicalement la plus authentique, mais il n'y a pas la profusion d'artistes qui ira en un galop exponentiel par la suite. Pour le tout début manquent les enregistrements, ce qui est un énorme frein quant à la vision subséquemment parcellaire de ces époques lointaines quelque peu floutées. La synthèse des rares données s'en trouve de ce fait facilitée.

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    Deuxième constatation : le livre n'est pas partisan. Gregory nous parle de musiques populaires, ce que nous pouvons traduire par qui plaît au peuple, et l'on s'aperçoit que le rock ( en englobant ce que lui dissocie en Rock'n'roll / Rockabilly et Rock en un sens beaucoup plus large quasi-totalitaire ) n'est pas selon nos préférences le vecteur principal des goûts du public. Que votre fierté de rocker n'en prenne pas un coup, au contraire, plus le rock sera minoritaire plus il retrouvera sa pernicieuse faconde. Ce sont les minorités actives qui mènent le monde car elles portent en elles la faculté d'influencer les modes de vie. Même s'il brouille un peu le message en ne différenciant pas ce qui tient de la musique au sens strict et de la culture au sens large et surtout en employant le terme rock par trop générique pour traiter du travail des majors dont Hugh Gregory dénonce l'effet délétère sur sa transformation en musique grand public. Donne tout de même l'impression de plaider pour un affadissement de la production au cours des années. A le lire on se demande comment il envisage la production actuelle des cinq premiers lustres du troisième millénaire...

    Remet un peu la hiérarchie des vaches sacrées en place. Par exemple pas de pages génériques consacrées au mouvement hippies, aux bikers, teds et autres '' mauvais garçons''. Entre musique blanche et musique noire, son cœur balance pour la noire, la soul au détriment du rock'n'roll, c'est elle qui mène le bal, plus organique, plus matricielle, plus morcelable, plus fertile, moins figée. La musique européennes dont il discerne les racines les plus profondes, la musique savante '' classique '' religieuse et profane, notamment l'Opéra, et la folklorique plus vivante mais un peu ossifiée par la préservation qu'en effectuèrent les générations venues du continent, une conservation formelle à comprendre comme un signe identitaire de rattachement à leurs origines, aurait par ses charpentes structurelles empêché toute liberté créatrice si ce n'est par une déliquescence des plus mortifères. Des chansonnettes de Tin Pan Alley à l'easy listenin d'aujourd'hui, la pente fatale se serait poursuivie sans anicroche. Pensons à Eno qui jouit d'une réputation de novateur et sa Music for Airports de 1978, comme si l'originalité aboutissait à la revendication de la notion d'insignifiance. Le savoir-faire se métamorphosant en manipulation mentale. Les originelles percussions africaines frappant encore à la porte du paradis pour demander à y entrer. Quand on entend le rap-variétoche que diffusent les stations nationales de par chez nous l'on se demande si elles n'ont pas réussi à s'asseoir à la droite du bon dieu blanc. Cantiques édulcorés pour tout le monde.

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    Livre qui pousse à réfléchir, pour aider à cela, un index final n'aurait pas été de trop. De même, parfois les photos deviennent envahissantes. Bizarrement la section que j'ai préférée traite de la house. Ce n'est pas que j'éprouve une quelconque satisfaction à l'écouter. Un son trop monotone et trop maigrichon à mon humble avis. Mais quand ce mouvement est apparu en nos vertes contrées je participais à une radio locale et deux jeunes collègues avaient réussi à fédérer autour de leur émission, je ne me souviens plus de son titre ( cinq fois par semaines, horaires en fin d'après-midi ) toute une jeunesse qui habitait dans des patelins perdus dans les fonds désertiques de la Seine & Marne, longtemps depuis les tout premiers disques des Rolling Stones que je n'avais ressenti une telle ferveur chez des ados d'une quinzaine d'années. Rassurez-vous, l'émission fut vite supprimée ! Pour une fois qu'une chronique offre une fin morale vous n'allez pas vous plaindre !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 446 : KR'TNT ! 446 : ROY LONEY / ALLEN KLEIN / GENE VINCENT / CARL PERKINS

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    roy loney,allen klein,gene vincent,carl perkins

    LIVRAISON 446

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    09 / 01 / 2020

     

    ROY LONEY / ALLEN KLEIN

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    CARL PERKINS

     

    Le Roy est mort, vive le Roy !

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    David Laing a bien raison de le rappeler : Roy Loney et les Flamin’ Groovies préfigurèrent en leur temps deux phénomènes majeurs de l’histoire du rock : la London punk-scene (les London SS s’épuisaient à essayer de reprendre «Slow Death») et le boogaloo des Cramps avec cet épouvantable ‘I’m a monster/ With a revved-up teenage head’. Après avoir mené le bal sur quatre albums avec les Groovies et opté pour l’exit, Roy se lança dans une carrière solo qu’il faut hélas qualifier d’underground. No mainstream for Roy. Seuls ses fans semblent l’avoir suivi.

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    Alors que les Groovies post-Loney allaient basculer dans une régurgitation des early Beatles, Roy montait les Phantom Movers avec James Ferrell et la dynamo des Groovies, Danny Mihm. En 1979, il donnait avec Out After Dark une suite éclatante à Teenage Head. Roy annonçait un ‘Primitive rock with taste’. Pour les fans, c’était comme si the awsome wild ride des Groovies continuait. L’album parle tout seul. La photo du groupe au dos de la pochette vaut bien celle qui orne le recto de Flamingo. Roy riffe à coups d’acou, il ramène son sens inné du punch et des killer hooks. Trois cuts vous accueillent à bras ouverts : «Used Hoodoo», «Neat Petite» et «Rocking In The Graveyard». Avec l’Hoodoo, Roy recrée la magie tétanique de Teenage Head, il chante à la rogne de la teigne et procède à l’admirable hoodooïsation des choses du rock. C’est exactement le cut qu’attendaient les inconsolables. Avec «Neat Petite», Roy se paye le luxe Royal d’un hit inter-galactique, et en B, il revient à ses premières amours avec une reprise du «Rocking In The Graveyard» de Jackie Morningstar : back to the wild rockab, d’autant plus wild que Roy charge sa barque d’accents d’Elvis. Sur cet album, le backing-band est déterminant. Le Phantom Mover number one s’appelle Larry Lea et il passe dans «Pantom Mover» un solo crazy crazy petit bikiny, pendant que Danny Mihm swingue le swong jusqu’à l’os du crotch, ramenant ainsi toute la brillante ferveur de Sneakers. Le coup le plus fumant de cet album est bien sûr la reprise de «Return To Sender». Roy tient la dragée haute à son idole. Du Roy au King, il n’y a qu’un pas, n’est-il pas vrai ? Puis il remonte sur ses grands chevaux pour «Scum City». Il chante comme le Roy des punks, le Fagin des culs de basse fosse. Roy est la meilleure glotte de la cour des miracles. Il boucle cet album inespéré avec «San Francisco Girls», un autre joli drive de rockalama battu à la Mihm et visité par un flashy flasho carabiné de Larry Lea.

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    S’ensuit dans la foulée le mini-album Phantom Tracks qui engloutit le premier EP solo de Roy, Artistic As Hell, enregistré avec les ex-Groovies des Hot Knives, Danny Mihm et Tim Lynch. C’est là-dessus qu’on trouve l’extraordinaire cover de «Down The Road Apiece». On se croirait sur le premier album des Stones. Même rage de vaincre, ça sonne sec, Mihm bat à la Charlie Watts et Momo digonne un énorme drive de bassmatic. Toute la rage du rock coule dans les veines du Road Apiece. Roy shakes it out. L’autre coup de Jarnac se trouve de l’autre côté : «Don’t Believe These Lies». Big guitar sound à la Chucky Chuckah, pur jus de flambant Flamin’, les Phantoms Movers sont comme des poissons dans l’eau, riff raff à la Keef de Chuck. Roy déplace les montagnes, en voici la preuve. Sur «Emmy Emmy», James Ferrell partage ses duties avec l’excellent Larry Lea et dans «You Ain’t Getting Out», on sent poindre l’influence des Rezillos. Ils jouent «I Must Behave» à l’excellente tension phantomale. Ah pour mover, ils savent mover ! Ça ruisselle d’énergie sauvage.

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    Hélas, le label met la pression sur Roy, et comble de déveine, Danny Mihm et James Ferrell quittent le groupe. Roy croit bien faire en tâtant de la new wave et se vautre en 1981 avec Contents Under Pressure. On retrouve le riff de «Locomotive Breath» dans «Sorry» puis après ça se gâte tragiquement. Roy perd pied. Leur reprise de «Heart Full Of Soul» en B est tellement spéciale qu’elle ne sauve pas l’album. Trop new wave. On l’a un peu oublié, mais cette fuckin’ new wave a fait à l’époque autant de ravages dans le rock que la peste au XVIe siècle en Europe. Par son côté power pop, «Cinema Girls» sauve presque cet album maudit et Roy tente de revenir au boogie blues avec «Intrigue Indeed», mais il massacre le chant en voulant sonner comme Lena Lovich. Tragique épisode. Mais deep inside your heart, vous saviez que Roy allait se racheter.

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    Un an après, Mihm et Ferrell rentrent au bercail, alors Roy opère un back to the basics avec le bien nommé Rock And Roll Dance Party With Roy Loney. Ils tapent d’ailleurs dans les vieux coucous des Groovies, «Doctor Boogie» et «Gonna Rock Tonight». Pour David Laing, Roy sonne comme les Blasters et Barrence Whitfield qui à l’époque avaient repris le flambeau du purisme. Roy démarre en trombe avec l’excellent «Ain’t Got A Thing» de Sonny Burgess. Dans Ugly Things, Cyril Jordan nous rappelait un point essentiel : l’ado Roy collectionnait les singles de rockab. Roy et Lux même combat ! Back to Sneakers avec «Doctor Boogie» et ce swing voyou qui faillit bien conquérir le monde et qui à défaut se contenta de conquérir quelques âmes ici et là. Cette version du «Doctor Boogie» pourrait prétendre au rang de huitième merveille du monde, mais c’est vrai, rien n’est plus difficile que de rester objectif quand on écoute chanter un géant comme Roy Loney. «My Baby Comes To Me» et «Slip Slide & Stomp» qu’on trouve plus loin en A s’inscrivent aussi dans une veine terriblement groovy. Roy chante à l’âpreté du rocky road, alors forcément, c’est niaqué à point. Le «Double Dare» qu’on trouve sur la face obscure se montre aussi typique de l’âge d’or des Groovies. Voilà un Dare qui pourrait très bien figurer sur Teenage Head. Même avec un jump comme «Lana Lee», Roy parvient à impressionner son monde.

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    Avec Fast & Loose qui parait l’année suivante, Roy tape dans les gros classiques, le Chuck Chess-come back de «Tulane» ou encore le «Hanging Around» d’Ersel Hickey paru en 1958. D’ailleurs Larry Lea s’en donne à cœur joie. Mais c’est avec le «Driving Wheel» de Billy Swan que Roy vient nous ramoner la cheminée. Et il ramone dans les règle de l’art, comme un petit Savoyard, beau beat des reins, c’est shaké envers et contre tout, all my love ! Let’s rock now et Larry Lea passe le plus classique des solos rockab. L’autre merveille ouvre le bal de la B : «Ragged But Wrong», fantastique hit de rock jumpy, swingué par Danny Mihm. Très haut niveau d’excellence. The voice & the beat : just perfect. On ne saurait rêver meilleure excellence combinatoire. Ils montent ensuite «Rockin’ Radio» sur un riffing à la Chucky Chuckah, comme au temps des Groovies. On se goinfrera aussi de «Slippin’ Out The Back Door», monté en heavy tempo et chanté de main de maître. Roy en fait ses choux gras. Ils bouclent leur bal d’A avec «The Mop Flops», une nouvelle pépite de juke. Mine de rien, Roy fait de Fast & Loose un pur album de rockab. Il ne résiste pas à l’envie de glisser en B un remake de «Teenage Head», sans doute un prétexte pour faire revenir James Ferrell, mais on préférera la version originale. Avant de nous quitter, Roy nous met en garde contre les ghoules avec «Beware Of The Ghoul». You better watch your step, font les ghoules. Waah waah waah waah-waah !

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    Roy retrouve la bande à Bonnot pour The Scientific Bomb Away : Danny Mihm, James Ferrell et Larry Lea. Voilà un album qui sait recevoir : il propose un festin de rockab et de folk-rock. Cyril Jordan participe à l’aventure, en chantant les harmonies vocales de «Ruin Your Shoes», «Nobody» et «Feel So Fine». Ah oui, «Feel So Fine», dernier cut de la B, fantastique fin de non-recevoir, Roy nous swingue ça avec une grâce infinie, bien soutenu par ce monster shaker qu’est Danny Mihm. On a là l’équilibre parfait entre le swing et le punch. Inutile d’aller le chercher ailleurs. Roy démarre l’album avec un hommage à Bo Diddley, «Chicken Run Around». Idéal pour un punkster comme lui et James Ferrell gratte sa Gretsch, alors tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Roy tire ensuite «Bip Bop Boom» des vaults du veau d’or. On observe la belle tenue des tenants et des aboutissants de «Deviled Eyes». Avec Roy, tout aboutit à l’Aboukir Royal. Mike Wilhelm vient gratter sa gratte, et non ses poux, sur «Nervous Slim», comedy act de petite vertu digne des Charlatans, puis sur un «Boy Man» monté sur un bon beat sous-jacent, et lorsque Roy groove son hiccup, Wilhelm claque son takatak. Le «Bad News Travel Fast» qui ouvre le bal de la B vaut encore une fois pour un hot shot de rockab. Roy est l’un des rois du revival, il injecte du Bo dans son beat et Danny Mihm transforme l’ensemble en chef-d’œuvre imprescriptible.

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    Quelques années passent et les Phantom Movers refont leur apparition avec Action Shots, une compile de bouts de concerts. Le son n’est pas merveilleux et le choix des cuts pas terrible, puisqu’ils tapent dans l’album new wave paru en 1981, année de l’élection de François Mitterrand. Ça s’arrange un peu en milieu d’A avec «Double Dare» et «Doctor Boogie» dont on a déjà vanté les vertus. Et puis ils font sauter la sainte-barbe de la B avec «Driving Wheel» et un «Coming After Me» tiré de Flamingo et là, ça reprend vraiment du poil de la bête de Gévaudan. Roy l’annonce ainsi : «Comin’ from the Groovin’ Flamies from San Francisco.» C’est lui le Flamin’ guy et le riff de Comin’ est sans doute l’un des plus beaux riffs de l’histoire du rock, bien dans l’esprit des Stones de l’âge d’or. Larry Lea se régale. On entend Momo faire le dos rond avec sa basse dans «Down The Road Apiece» et après une version héroïque de «Teenage Head», ils terminent avec ce gros clin d’œil aux Rezillos qu’est «A Hundred Miles An Hour».

    Roy va peaufiner ce brillant parcours discoco en enregistrant quatre albums avec les Longshots, composés d’illustres inconnus (Jim Sangster/lead guitar et Tad Hutchinson/drums, ex-Young Fresh Fellows, Scott McCaughey/bass et Joey Kline/rhythm guitar).

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    Full Grown Head paraît en 1994 et Roy y propose un «Tobacco Road» qui lui va comme un gant. Il le chante à la bonne arrache, une arrache qui vaut bien celle des Blues Magoos. C’est d’autant plus bienvenu qu’il enchaîne avec «Slow Death» - Ah-call a doctah - C’est lui le slow death guy on the loose et Jim Sangster fait son Cyril. On retrouve le riffing de «Locomotive Breath» dans «See Jane Goes» et en A, on voit Roy tenter vainement de rallumer les vieux brasiers, mais il ne dispose pas des bonnes chansons. Il reprend un peu de poil de la bête avec «I’ll Come Running», mais c’est avec «Teeny Weeny Man» qu’il retrouve sa mesure : back to the old rock’n’roll powerhouse, sa vraie passion. Il part en mode full grown Buddy Holly pour le morceau titre, évoquant au passage son Teenage Head - Once upon a time I was a Teenage Head - Il chante comme un punk anglais - But now I’m a full grown head - Peut-être serait-il plus juste de dire que les punks anglais chantent comme Roy Loney.

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    Un nouvel album des Longshots paraît l’année suivante, sur le bien nommé Impossible Records. Kick Out The Hammmmons propose des bouts de concerts et bon nombre de belles énormités, à commencer par «Chasing My Own Tail», «Been Wrong Too Long» et «Road House». Roy ramène toute sa science du punch avec Chasing, il chante vraiment comme un démon échappé d’un bréviaire du chanoine Docre. Pas de meilleur shoot de garage que cet «I’ll Come Running» stompé dans les règles. Derrière Roy, ça joue énormément. S’ensuit un «Been Around Too Long» flambant neuf, Roy le prend de haut, de très haut, à tout seigneur tout honneur. Énorme car contrebalancé au chant par des effluves de riffing qui se perdent dans le bush. Roy vante aussi les vertus d’une petite chatte bien serrée avec son vieux «Neat Petite», ouh wah-ouh wah, il ramène du punk dans le stupre, il est parfait dans ce rôle infernal. Retour du midnight groover pour un fabuleux «Road House». Roy a maintenant l’habitude de brûler la chaussée, il l’a fait tellement de fois avec les Groovies, et ça continue en 1995, yeah yeah yeah, avec un Sangster en embuscade qui lui aussi sait foutre le feu. «Panic To A Manic Degree» vaut pour un joli coup de ventre à terre. Roy adore ça, il adore traverser la prairie, poursuivi par une horde de Comanches ivres de carnage. On a là du big bad live. Il réactive aussi son vieux «Comin’ After Me». C’est du sérieux. Avec Roy il faut faire gaffe. Roy le prend au premier degré. C’est le riff des Groovies par excellence. Ils tapent aussi une version assez violente de «See Jane’s Goes». Ils sont marrants, comme pressés d’en finir.

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    Nouveau coup de tonnerre avec Drunkard In The Think Tank paru en 2004. Roy gâte ses fans avec un somptueux «House Of Games». Il y ramone bien la cheminée de la maison Groovies. Avec cette débauche de Stonesy claironnante, c’est tout le son des Groovies qui redevient d’actualité. Jim Sangster claque au claironnant clairvoyant et ce «House Of Games» sonne comme l’un des plus beaux hits des Flamin’ Groovies. Autre coup de génie : «Such A Nice Boy» : Roy le monte sur les accords de Teenage Head qu’il chausse de plomb. Il vise l’heavyness subliminale. C’est d’une tenue qui scie la branche et Jim Sangster cisaille d’autant plus qu’il est devenu le killer flasher de service. Encore une belle envolée avec «Hang With Me», Roy ne lésine pas sur l’énergie, il est le roy du roll up. Voilà encore un cut explosé dans le contexte de la caryatide. Ce Sangster est un fou, il faudrait le faire interner d’urgence. Roy revient à son cher rock’n’roll avec «She’s The One» Il adore le ventre à terre, il puise ses forces et son inspiration dans sa collection de wild rockab et l’autre fou de Sangster claque un solo brûlant de fièvre. Roy rend une nouvelle fois hommage à John Fogerty avec une reprise de «You Don’t Owe Me». C’est du très beau big jump, Roy y met toute sa ferveur. On a là la conjonction de deux géants. «Nobody Does It» va plus sur la pop et Roy revient aux choses sérieuses avec un «Doggone Fine» stupéfiant de violence, emmené par le bassmatic marmoréen de Momo. Sangster passe un killer solo flash inexpugnable, c’est une véritable horreur combinatoire, le solo se tortille comme ce lombric que le pêcheur pique sur l’hameçon. Roy chante ensuite «Grapey Wine» au raw effarant et Sangster revient faire son loup garou dans «Steam». À qui vous fait penser «Jennifer Whenever» ? À Buddy Holly, bien sûr et quand il conclut avec «Let Me Go», force est de constater que Roy regorge de richesses. Un vrai pays africain ! Bizarre que les multinationales n’aient pas encore songé à l’exploiter.

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    Paru en 2007, Shake It Or Leave It sera le dernier album enregistré avec les vaillants Longshots. Il est important de préciser que Roy signe tous les cuts de cet album encore une fois explosif. Ah t’a voulu voir les Groovies à Vesoul et t’as vu Roy Loney à Vierzon, ce n’est pas la même chose. Dès «Baby Du Jour», Roy tape dans le dur, comme on dit chez les démolisseurs. Roy Loney sonne comme l’ultimate rock singer et derrière lui claque toute la Stonesy qui se puisse imaginer. Quelle erreur que de se séparer d’un shouter aussi powerful que Roy Loney. Il semble que Cyril Jordan ait passé sa vie à se tirer des balles dans le pied. Roy Loney tape dans le dur du rock avec une volonté de fer qui honore le dieu Gou du fer travaillé, il joue la carte de la Stonesy oblongue, bien balancée sous le boisseau du oooh baby. Et ce n’est que le premier cut ! Le coup de génie de l’album s’appelle «Don’t Like Nothing». Roy vient faire le con sur ce vieux bout d’heavy blues de fond de studio, mais il swingue ça à la Roy. Méchant trucker de trash out ! Comment fait-il ? On ne sait pas, mais c’est bardé d’envoyé, il nous descend dans les escaliers, help it ! Terrific ! Encore une brillante leçon de maintien. Il revient à son cher rockab avec «Miss Val Dupree». C’est sa came, il est dedans, il redevient le wild cat de San Francisco, il swingue son Val Dupree avec tout le swagger du monde. Il renoue avec l’énergie des origines. Roy is the real deal. Encore une énormité avec «Looking For The Body», toujours ancrée dans le rockab et il passe en mode demented are go. Il tape aussi «Hey Now» au wild rockab. Ce mec sait de quoi il parle. Il chante son «Big Time Love» à la meilleure veine de la déveine et bien sûr, «Big Fat Nada» nous renvoie au temps béni de Sneakers. Roy chante comme un dieu, c’est utile de le rappeler, avec mille fois plus de fantaisie que n’en eût jamais Chris Wilson. Tiens voilà encore un shoot de rockab madness : «Raw Deal». Les Longshots deviennent des fous dangereux. Il shakent le raw to the bonne et le solo s’étrangle sur la montée de bass up. Quelle dégelée ! On a là un vrai deal de raw deal.

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    En 2009, Roy revient dans le rond du projecteur avec Señor No et un album intitulé Got Me A Hot One. Les Señor No sont des Spanish guys basés à San Sebastian et quand vous ouvrez le digi, vous tombez sur une fameuse équipe : tapis dans l’ombre et rassemblés autour du roy Roy, ils arborent de faux airs de Dead Boys in the flesh, avec les tattoos et les ceinturons à clous. Roy en profite pour taper dans le vieux «Headin’ For The Texas Border» des Groovies. Il faut le voir mener le bal ! No problemo ! Il reprend aussi l’«Act Nice And Gentle» de Ray Davies. On se croirait chez les Small Faces ! Quel panache ! Roy taille sa route. Il crée chaque fois l’événement. Il tape plus loin dans le «Cara-Lin» des Strangeloves pour en faire un incroyable melting pot de Spanish glam. Il se prête au jeu de façon subversive, hey hey hey ! Tiens encore un déterrage : le «Dance With Me» des Mojo Men, garage-band californien des mid-sixties. Roy et ses wild Spanish friends en font une version violente, secouée au dance rhythm. Idéal pour un shouter comme Roy. Il y va ! Alors on l’encourage. Vive le Roy ! C’est vraiment très violent. Il assume bien. Quel shouter and what a blast ! Le hit de l’album est une compo de Roy digne de figurer sur Teenage Head : «Least Magnificent Moment». Ça gratte à coups d’acou, mais il y a du monde derrière. Roy adore voir arriver les renforts. Il n’existe rien de plus somptueux qu’une grosse compo de Roy Loney. «Least Magnificent Moment» effare par sa magnificence. Et quand on a dit ça, on n’a rien dit. Il fait aussi des siennes dans le morceau titre d’ouverture de bal. Hot on heels ! Roy emmène ses Spanish friends en enfer, à moins que ça ne soit l’inverse, c’est explosé à un point à peine croyable. Il ne reste plus qu’à ramasser les miettes. Le «Getting Gone» qui suit est encore plus explosé du cortex, ces mecs ne connaissent qu’une chose dans la vie : l’exaction. Alors on imagine bien qu’avec un mec comme Roy au chant, ça puisse vite devenir un jeu d’enfant. C’est trop explosif pour être honnête. On est aux antipodes des Groovies 2019 qu’on a pu voir se vautrer à Paris. Roy trace la voie royale, fuck ! avec une niaque qui laisse rêveur. Ça sent bon le Spanish booze ! Et puis avec «Everything Goes», il fait carrément du Creedence. Il arrive à faire sonner son Everything comme un hit de Fogerty. Sacré Roy, il nous en fait voir des vertes et des pas mûres. Il y a plus de son dans un cut de Roy Loney que n’en peut rêver ta philosophie, Horatio.

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    Pour les ceusses qui n’ont plus de place dans leurs étagères, un compile Raven pourra faire l’affaire. A Hundred Miles An Hour 1978-1989 propose en effet un choix intéressant de cuts tirés des premiers albums solo du roy Roy, comme par exemple «Hundred Miles An Hour» qui donne son titre à cette compile palpitante et qu’on retrouve sur Phantom Tracks. C’est un bonheur que de réentendre ce vieux coup de grisou joué à la petite sourdine absolutiste. Roy n’en finit plus de traîner derrière lui sa vieille hargne de Teenage Head. On recroise plus loin le mirobolant «Least Magnificient Moment (Of My Life)». Ses chansons sont comme habitées par une voix vibrante de véracité. Il est le chanteur de rock américain par excellence. De la même façon que Ron Asheton, on a tendance à le considérer comme un second couteau, mais en réalité, il revêt la carrure d’une rock star de premier plan. Il est écœurant d’élégance. Raven nous ressort aussi l’excellent «Used Hoodoo» tiré d’Out After Dark, flanqué de sa Frisco Stonesy. C’est du sérieux, comme on dit dans les antichambres du pouvoir. Il nous déchire ensuite «Neat Petite» au riffing d’époque. Roy cranks it up ! Il keep sa baby in the glass avec un swagger inimitable. Il fait du régurgité de post-punk, mais qu’on se rassure, il tient son rang. Il subit des influences comme tout être faible, mais ça passe comme une lettre à la poste. Sa version de «Return To Sender» ne prend pas la moindre ride. Il rivalise de classe avec son dieu Elvis, par le balancé du déhanché, Roy n’en finit plus de proposer son real deal. «Phantom Mover» sort aussi d’Out After Dark. Roy fouette cocher pour une virée en mode pub-rock américain avant d’aller tomber dans les mâchoires d’un solo carnassier. Croutch ! Fantastique énergie ! «Don’t Believe Thoses Lies» et «Down The Road Apiece» sortent de Phantom Tracks. C’est explosé de son et le Road Apiece est l’un des plus beaux hommages jamais rendus aux Stones. Il est dessus avec tout le swagger possible. «Panic To A Manic Degree» sort de l’album solo Rock And Roll Dance Party. Roy le tape au pur esprit rockab, au bop-she-bop shoo wee et «Double Dare» sonne comme un hommage à Bo Diddley, avec un léger parfum de shaking à la Johnny Kidd. Raven tire «You Can’t Be Too Wild» de Fast & Loose et Roy ramène pour l’occasion toute la bravado de Flamingo. «Driving Wheel» sort du même album et sonne comme un classique rockab. Et même du Memphis rockab. Roy le travaille au corps. Puis il donne une petite leçon de garage avec «Ragged But Wrong». Il s’éclate la rate à coups de yeah yeah. C’est franchement digne des Pretties. Tout est bien sur cet album. Dommage qu’il manque le «Boy Meets Bones» enregistré avec les A-Bones et qui figure parmi les meilleurs singles de rock jamais enregistrés.

    Bon alors après, on a les bricolos des spécialistes, et comme dans tous les cas de groupes devenus cultes, ça grouille dès qu’on soulève une pierre. Sur le Teenage Head Tribute Show enregistré en juin 1998 (cadeau du Professor), on trouve une belle ribambelle de covers, à commencer par le «Can’t Explain» des Who, avec un son bien pourri, comme il se doit. Mais on reconnaît les riffs. Roy le bouffe d’une seule bouchée. Les Who ? Ha ha ha ! Croutch ! Il suffoque même de rage. Il tape aussi dans son vieux pré carré avec «High Flying Baby», une vraie merveille anthropologique. La momie se réveille, au fond du sarcophage. Aw my God, c’est Roy ! Quand on voyait les Groovies chanter «High Flying Baby» l’autre jour au Petit Bain, ça n’avait tout simplement pas de sens. Seul Roy peut allumer un tel brasero. Mais il y a trop de parlotte entre les cuts et des choses comme «Shaking All Over» ou «Evil Hearted Ada» qui devraient exploser retombent comme des soufflés. Les intermèdes ruinent tout. Dommage, car avec Ada, Roy est au sommet de son art. Il fait partie des géants du rockab. Il propose plus loin un medley définitif : «Roadhouse/Teenage Head/Slow Death», noyauté par une version royale de Teenage Head, l’un des joyaux de la couronne du rock. Ce diable de Roy le chante à la clameur. Il bouffe son vieux monster tout cru, c’est la seule raison d’écouter ce bootleg pourri : on y retrouve Roy dans son meilleur rôle de Teenage Head. Ils enchaînent avec un «Slow Death» assez dévastateur, Roy fait du Roy pur et dur avec son call-ah-doctah, il sait de quoi il parle - Ah got a fevah - Si on est sensible à la grandeur des Groovies, on est bien servi avec ce medley. Il termine avec «Second Cousin», ce qui nous permet de comprendre l’un des traits majeurs de Roy Loney : il va toujours à l’essentiel. Lorsqu’il hiccuppe son Second Cousin, il le fait sur fond de pure Stonesy. Il fait grimper le cond de Second aussi bien que le fit Chris Bailey avec les Saints.

    Signé : Cazengler, Roy Lunette (de WC)

    Roy Loney. Disparu le 13 décembre 2019

    Roy Loney & The Phantom Movers. Out After Dark. Solid Smoke Records 1979

    Roy Loney & The Phantom Movers. Phantom Tracks. Solid Smoke Records 1980

    Roy Loney & The Phantom Movers. Contents Under Pressure. War Bride Records 1981

    Roy Loney. Rock And Roll Dance Party With Roy Loney. War Bride Records 1982

    Roy Loney. Fast & Loose. Lolita 1983

    Roy Loney & The Phantom Movers. The Scientific Bomb Away. AIM 1988

    Roy Loney & The Phantom Movers. Action Shots. Marilyn Records 1993

    Roy Loney & The Longshots. Full Grown Head. Shake The Record Label 1994

    Roy Loney & The Longshots. Kick Out The Hammmmons. Impossible Records 1995

    Roy Loney & The Longshots. Drunkard In The Think Tank. Career Records 2004

    Roy Loney & The Longshots. Shake It Or Leave It. Career Records 2007

    Roy Loney & Senor No. Got Me A Hot One. Bloody Hotsak 2009

    Roy Loney. A Hundred Miles An Hour 1978-1989. Raven Records 2009

     

    Monsieur Klein

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    Le Monsieur Klein portraituré par Fred Goodman dans son livre ne doit rien au Monsieur Klein de Joseph Losey qu’incarne si fastueusement Alain Delon à l’écran. Delon incarne un personnage de fiction alors que l’autre Monsieur Klein est bien réel. S’il fallait absolument trouver un autre point commun que l’homonymie, on pourrait souligner le caractère tragique des deux destins : suite à la rafle du Vel’ d’Hiv’, Alain Klein finit dans les camps, quant à Allen Klein, eh bien il finit par perdre ses deux principaux clients, les Beatles et les Stones.

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    Dans cette histoire, l’homme qu’il faut saluer, c’est Fred Goodman. Allen Klein - The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll n’est pas une monographie ordinaire, ou si vous préférez une simple contribution à la rock culture. Goodman s’y coltine les dossiers, il se perd dans les Sargasses procédurales pour tenter de nous donner une idée du génie affairiste d’Allen Klein, un homme qui traîne depuis des décennies l’une des pires réputations, notamment dans les mémoires de Derek Taylor. Goodman se plonge dans l’étude des mécanismes contractuels pour les mettre à notre portée. Il fait ce qu’on appelle dans les métiers de la communication de la vulgarisation. Le domaine de connaissances qu’il explore pour nous n’est pas celui du rock, mais celui des experts juridiques et des avocats d’affaires, et on finit par comprendre à quel point cet univers impitoyable et d’une si grande austérité a pu impacter et même dévorer le rock et tous ses principaux acteurs, à commencer par les artistes. Pas de Stones ni de Beatles sans contrats ni montages juridiques soigneusement conçus pour les arnaquer. L’ouvrage de Goodman est à cet égard le plus fouillé et le plus révélateur de tous. En comparaison, les autres auteurs concernés par cet aspect des choses semblent rester en surface. On pourrait citer les exemples de Tommy James (portait de Morris Levy dans Me The Mob And The Music), Mick Wall (portrait de Don Arden dans Mr Big) ou même Andrew Loog Oldham dans ses deux tomes autobiographiques, Stoned et Stoned2. Tous ces auteurs abordent l’aspect financier des choses, mais jamais aussi profondément que le fait Goodman.

    Allen Klein est un juif new-yorkais qui entre dans le business un peu par hasard, en rencontrant Don Kirshner qui au tout début des sixties, est une sorte de pape new-yorkais, puisqu’il possède Aldon Music et fait travailler la crème de la crème du Brill : Gerry Goffin & Carole King, Barry Mann & Cynthia Weil, Paul Simon, et Neil Sedeka. Don sympathise avec Allen et lui dit qu’il va faire de lui un millionnaire. Et pouf, c’est parti. Allen rencontre ensuite Marty Machat, un avocat spécialisé dans le showbiz et qui compte parmi ses clients les Four Seasons, James Brown, Phil Spector et Leonard Cohen. Allen demandera à Marty de superviser tous les aspects juridiques de son business.

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    Ah le business ! Goodman le décrit comme un véritable enfer. Allen Klein découvre très tôt que les artistes tirent la langue. Ils n’ont pas de blé. «On leur verse une avance qu’ils dépensent et les frais de studio sont inscrits à leur charge. Aussi sont-ils toujours endettés. Et ils sont toujours représentés par quelqu’un qui ne veut pas qu’on vienne fouiner dans les paperasses.» Puis Klein découvre que toute l’industrie du disque triche, surtout les gros labels, qui voient les presses comme des planches à billets, n’hésitant pas à fabriquer des disques en douce pour les vendre sans que les artistes en soient informés : bénéfice net, pas de royalties à verser. Ces pratiques choquent Allen. Il voit comment le label devient le propriétaire des droits et comment il s’arrange pour calculer le pourcentage de royalties le plus bas possible. Par conséquent, la plus grosse partie du blé que rapporte un hit tombe dans la poche du label. Une pluie d’or. Zorro Klein décide alors de voler dans les plumes des labels. Il va les terroriser et faire de cette spécialité une activité extrêmement lucrative, pour lui comme pour ses clients. À ce petit jeu, il sera le meilleur. Goodman dit d’Allen Klein qu’il fut le premier et le plus pointu des business managers dans l’univers du rock moderne. Il pouvait donc demander en retour les meilleures commissions et sa part du cake. Avant Klein, le colonel Parker fut le plus gros goinfre puisqu’il a fini par monter un partenariat à 50/50 avec Elvis. Après Klein, c’est David Geffen qui va battre tous les records, en devenant à la fois l’agent, l’éditeur et le label des artistes qu’il va manager.

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    Le destin extraordinaire d’Allen Klein s’articule en trois temps : une première époque qu’on peut qualifier de pré-chauffe, où il rencontre Morris Levy, Mickie Most et surtout Sam Cooke dont il va devenir l’agent. La deuxième époque s’illustre par la rencontre d’Andrew Loog Oldham qui lui propose de prendre en charge les affaires des Stones aux États-Unis. Et la troisième époque est le couronnement de sa carrière : l’aval de John Lennon pour sauver les Beatles de la banqueroute. Goodman est tellement bon, en tant qu’investigateur, qu’on vit littéralement tous ces rebondissements spectaculaires en direct, comme si on assistait à ces rendez-vous. Allen Klein entre en réunion comme un boxeur monte sur le ring. Il vient pour gagner. Par KO, si possible.

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    L’un de ses premiers challengers n’est autre que Morris Levy, le boss de Roulette affilié à la Mafia new-yorkaise et dont Tommy James brosse un portrait si redoutable dans son recueil de mémoires, Me The Mob And The Music. Se plaignant de ne recevoir que des clopinettes, Jimmy Bowen et Buddy Knox mandatent Klein pour aller auditionner la comptabilité de Morris Levy. Pas de problème. Mais Levy a du métier. À l’étude des comptes, Klein voit tout de suite que Levy doit du blé à Bowen et à Knox. Pas de problème. Levy propose d’étaler le paiement sur quatre ans. Klein dit non. Tout de suite. Levy répond tranquillement qu’il n’a pas le blé. Donc c’est ça ou rien. Klein apprend vite. Il comprend qu’il vaut mieux ça que rien. Première leçon : prendre ce qui peut être pris et ne pas demander la lune. Morris Levy et Klein resteront amis.

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    En 1961, Lloyd Price vient trouver Klein pour les mêmes raisons : ABC/Paramount lui doit du blé. Pas de problème. Klein va auditer les comptes d’ABC/Paramount et ramène 60 000 $ à Lloyd Price. Ils resteront eux aussi des amis de longue date. La réputation de Klein grandit et un beau jour Sam Cooke lui demande de devenir son manager. Problème. Klein répond qu’il n’a jamais managé personne. Sam lui répond qu’il n’était pas compositeur quand il a composé sa première chanson. Alors Klein accepte. C’est la rencontre de deux géants. On peut même parler de rencontre magique. Klein est fasciné par le charisme de Sam Cooke. En outre, la demande de Sam le flatte énormément. Klein commence par remettre son poulain à flot en allant auditer les comptes de RCA. Il ramène une montagne de blé à Sam qui est aux anges - C’est la première fois qu’il voyait autant d’argent, mais ce n’était pas dans son intention de me demander d’aller chercher du blé. Il fut charmé - Au plan artistique, Allen n’intervient que très peu, mais quand il entend la démo d’«A Change Is Gonna Come», il sent instinctivement que c’est un hit énorme et même universel. Pourtant, il se défend d’être expert en matière de musique. Mais comme Sam hésite, Allen insiste pour qu’il l’enregistre. Le succès que rencontre le hit conforte Allen dans l’idée qu’il faut y aller avec ses tripes, plutôt que de choisir la sécurité. The gut, comme le dit si bien Goodman.

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    Pour bien ferrer ses clients, Klein commence par leur demander si ça les intéresse de gagner un million de dollars. Il en propose même deux, via une signature chez RCA, à Brian Epstein qui refuse poliment, arguant de sa loyauté envers EMI. Pas de problème. Comme il est de passage à Londres et qu’il ne veut pas rentrer bredouille à New York, il se rabat sur une poissecaille plus modeste : il passe un coup de fil à Mickie Most et demande à le rencontrer. Pourquoi Mickie Most ? Parce qu’il est devenu la coqueluche du Swingin’ London et qu’il produit des gens comme Terry Reid, les Animals, Jeff Beck, Lulu, Donovan, les Yardbirds et les Herman’s Hermits. Klein lui propose de le recevoir dans sa suite au Grosvenor. Mickie Most arrive accompagné de Laurence Myers. Klein leur propose d’emblée de leur faire gagner un million de dollars. Comment ? En renégociant leurs contrats aux États-Unis. Most se dit qu’il n’a rien à perdre. Banco ! En sortant du rendez-vous, Most et Myers éclatent de rire. Un millions de dollars ! C’est pour l’époque une somme ridiculement élevée. Mais ils n’ont encore rien vu. Klein emmène Myers en rendez-vous chez EMI. Les responsables du label les reçoivent. Ce sont des gens de la vieille école. Courtois, l’Anglais commence toujours par proposer une tasse de thé :

    — Would you like a cup of tea ?

    Allen répond sèchement :

    — I dont’ want any tea !»

    Les vieilles barbes d’EMI sursautent.

    — Vous ne voulez vraiment pas de thé ?

    Allen leur répond :

    — C’est ce que je viens de vous dire.

    Puis il ajoute :

    — Mickie ne fera plus d’albums pour vous.

    Les vieilles barbes d’EMI semblent frappées de stupeur. L’une d’elles répond :

    — Mais il a un contrat.

    Allen rétorque :

    — C’est possible. Il faut voir ça. Mais Mickie ne fera plus d’albums pour vous.

    Pétrifiés, les vieilles barbes d’EMI ne savent plus quoi dire. Silence de mort. Allen voit qu’il les tient, alors il rigole :

    — Bon, maintenant, je veux bien une tasse de thé.

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    En fait Allen Klein apprend à ses clients à se protéger des gros labels. C’est simple : ils financent eux-mêmes la fabrication des disques et négocient une licence avec les gros labels pour la distribution. Tout le bénéfice de l’opération va dans la poche du client et non du gros label. Allen apprécie tellement Mickie qu’il conseille à RCA de l’engager comme producteur. Pourquoi pas produire Elvis ? Mickie décline car il sait qu’il n’est pas à la hauteur. Sam Cooke ? Il accepte, pend l’avion pour New York et apprend en arrivant que Sam vient de se faire buter. Il n’empêche de Mickie est ravi d’avoir rencontré Allen Klein. Laurence Myers voit même Allen Klein comme un génie. Il ne pouvait y avoir de meilleure combinaison que celle du talentueux Mickie Most avec the loud ingenious Yank from New York.

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    Fred Goodman profite de cette escapade londonienne pour évoquer Don Arden qui manage à l’époque les Small Faces. Il verse royalement à chacun des quatre Small Faces 20 livres par semaine, alors qu’ils paradent en tête des charts britanniques. Laurence Myers évoque aussi une réunion chez Don Arden. Peter Grant et lui sont venus le trouver dans son bureau pour réclamer le blé qu’il doit aux Animals. Ça gueule, Peter Grant tape du poing sur le bureau. On veut le blé ! Don Arden l’ignore superbement et s’adresse à Myers. Bon alors ? Myers le menace d’un procès. Arden se marre, il ouvre un tiroir rempli d’injonctions. Il se lève et vide le tiroir par la fenêtre. Bon et alors ? Silence de mort. Arden hausse soudain le ton : «Tirez-vous immédiatement de mon bureau ou je vous balance aussi par la fenêtre !» Les Animals ne verront jamais leur blé.

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    Goodman n’en finit plus de chanter les louanges d’Allen Klein : il le montre vociférant et toujours seul, volant au secours des artistes que l’industrie du disque infantilise pour mieux les plumer. Klein vient de la rue, il utilise un langage direct et sait s’imposer, grâce à des stratégies incroyablement audacieuses pour l’époque. Il va devenir l’expert du music-business le plus puissant, le plus redouté et le plus innovant de son temps. Le besoin frénétique de réussir ce qu’il entreprend lui donne des ailes et le rend invincible. Dans toute forme de relation, il devient dominant. Il déchiffre aussitôt les traits de caractère de ses interlocuteurs, il sait lire un visage et monter sur le champ un plan pour trouver une solution. Plus la situation est complexe et plus ça le stimule. Dès qu’il trouve une faille dans la comptabilité d’une maison de disques, il prend 50% de ce qu’il trouve et le verse à l’artiste. Il se pose aussi la question : pourquoi l’artiste doit-il entièrement dépendre du label ? Parce que c’est l’usage ? Il veut briser cet usage débile. Pour lui, ce qui est irremplaçable, ce n’est pas le label, mais l’artiste. Alors, il va faire comme Aguirre, il va se réclamer de la Colère de Dieu et frapper les profiteurs. Ses clients adorent le voir terroriser les gens des labels. Alors il en rajoute. Sur une carte de vœux qu’il envoie à ses amis et à ses associés, il écrit : «Alors que je marche à travers la vallée des ombres, je ne crains ni le diable ni la mort, car je suis le plus gros bâtard de la vallée.»

    Pour lui, tout doit rester très personnalisé, car dans ce business tout repose sur la personnalité. Si ses clients lui font confiance, c’est uniquement parce que tout repose sur sa personnalité et son carnet d’adresses. Allen va réussir. Pas de problème. Sam Cooke l’a vu. Mickie Most aussi. Allen est d’autant plus gonflé à bloc qu’il défend les intérêts de gens qu’on arnaque outrancièrement. Et quand les représentants des labels commencent à pleurnicher, ça le fait bicher. Allen est le Robin des Bois du music business. Il prend aux riches pour redistribuer aux pauvres. Perfide, Myers glisse qu’en fait il ne redistribue pas tout.

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    Abordons maintenant la deuxième époque. En 1965, Andrew Loog Oldham manage les Stones. Il n’a que 21 ans. Il veut renégocier les droits d’un hit de Bobby Womack, «It’s All Over Now». Ces droits appartiennent à Sam Cooke et son label SAR. Il prend rendez-vous au Hilton avec J.W. Alexander, le représentant de SAR. Quand il arrive, il voit Alexander, le seul black du restaurant accompagné d’un blanc. Alexander fait les présentations : «This is our business manager, Allen Klein.» Ce qui frappe le plus Allen, c’est l’assurance que montre ce blanc bec d’Andrew. Il faut savoir qu’Andrew Loog Oldham ne jure que par Phil Spector, pas seulement pour son génie productiviste, mais aussi pour son sens des affaires et sa connaissance du business. Andrew a beaucoup appris en fréquentant Phil - I had the opportunity to model myself after a perfect little hooligan - Phil est son Harvard, il lui enseigne à prendre le contrôle des artistes qu’il manage et à ne pas dépendre d’un label : il faut monter sa propre boîte de prod et conserver la propriété des enregistrements. Spector lui enseigne aussi la règle de base : Screw or be screwed, qu’on traduit en français par : ‘Baise-le autrement c’est lui qui va te baiser.’ C’est exactement ce que prône Allen Klein. Alors forcément, Andrew est ravi de rencontrer Allen. Ils sont de la même trempe. Andrew montre qu’il est prêt à mordre. Pour bien ferrer l’hameçon, Allen sort sa tirade préférée : «Alors Andrew, vous n’êtes pas encore millionnaire ?»

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    Il faut se souvenir qu’Andrew Loog Oldham fut un temps l’attaché de presse des Beatles à Londres, mais il ne parvint jamais à se lier à eux. Les Beatles étaient des purs working-class kids originaires de l’une des villes les plus dures d’Angleterre et s’ils débarquaient à Londres, c’était uniquement pour faire du business, pas pour copiner. Ils étaient les clients d’Andrew, rien de plus. Puis en 1963, Andrew découvre les early Stones au Crawdaddy Club. Il n’aime pas trop leur musique, mais il est frappé par le côté sexually driven de Jagger. Andrew s’improvise producteur pour sortir un premier single, le fatidique «Come On» de Chickah Chuck. En fait Andrew fait ce que fit Andy Warhol avec le Velvet : il laisse faire le groupe. Keef : «That was the genius I think of Andrew’s method of producing, to let us make the records.» Ian Stewart n’aime pas Andrew, mais il reconnaît que les Stones lui doivent tout, surtout leur image. Andrew va en effet en faire des bad boys. Leur succès va d’ailleurs venir plus de leur image que de leur musique. Et là, Goodman nous entraîne dans l’histoire des Stones, une histoire dont on ne se lasse décidément pas. Sur scène, Jagger imite des mimiques d’Andrew : rouler des hanches et rouler des yeux, porter des manteaux de fourrure et secouer abondamment les mains. Mais Andrew a déjà beaucoup d’avance puisqu’il prend modèle sur Phil Spector pour se livrer à tous les excès : costumes et bagnoles de luxe, speed et alcool, garde du corps et pratiques outrancières d’enfant terrible du show-business. Mais tous ces excès commencent à poser des problèmes à Keef & Mick. Un soir dans une chambre d’hôtel, Andrew fait le con avec un arme. Keef & Mick parviennent à le désarmer, lui collent une trempe et l’envoient se coucher. On sait aussi qu’Andrew n’aime pas Brian Jones. Il lui reproche essentiellement de ne s’intéresser qu’à sa petite personne. Et ça va se dégrader très vite : Brian découvre le LSD lors d’une tournée américaine. Il disparaît plusieurs jours et les autres doivent monter sur scène sans lui. Très vite, Keef & Mick en arrivent à la conclusion suivante : la vie des Stones serait bien plus agréable sans Brian Jones.

    Andrew demande à Allen de prendre en charge les intérêts des Stones aux États-Unis. Pas de problème. On commence par faire le ménage à Londres. Rendez-vous chez Decca avec Sir Edward. Allen impose aux Stones de fermer leur gueule. Pas un mot pendant la réunion. Vous restez assis et vous tirez des gueules d’empeignes. Ça, les Stones savent très bien le faire. Les collaborateurs de Sir Edward souhaitent voir Eric Easton, qui est leur interlocuteur habituel et co-manager des Stones avec Andrew. Pourquoi, demande Allen, il joue d’un instrument ? Silence de mort. Sir Edward demande : «Que voulez-vous ?» Allen le tient. Il demande à voir tous les papiers. «On est en 1965, ils sont sous contrat depuis 1963 et n’ont reçu aucun versement de royalties. Nous sommes lundi. Je reviens demain soir et je veux voir tous les papiers.» Decca propose de verser 300 000 $ d’avance sur les ventes à venir. Allen trouve la proposition insultante. Il finit par obtenir 600 000 $ pour un an de contrat. L’année suivante, Allen renégocie pour 700 000 $. Les Stones n’avaient jamais vu autant de blé de leur vie. Mais tout cela n’est rien en comparaison de ce qu’il fait pour eux aux États-Unis : il organise leur deuxième tournée et en fait des super stars : les Stones voyagent à bord d’un avion privé. On voit leurs affiches sur Sunset Boulevard. Marianne Faithfull ajoute que sans Allen, les Stones ne seraient restés rien d’autre qu’un petit groupe de rock anglais. Quand Brian Jones propose qu’Allen devienne le manager des Stones, Allen refuse. Il manage Oldham. C’est le contrat qu’il a passé avec les Stones et il s’y tient. Il sait aussi qu’il n’est pas qualifié pour ça. Il a l’oreille pour Sam Cooke, mais pas pour la musique des Stones. Au plan personnel, Allen aime bien Keef et respecte Charlie Watts. Mais il n’aime pas Bill Wyman qui passe son temps à se plaindre. Puis les Stones comprennent qu’ils n’ont plus besoin de publicité et surtout pas de cette réputation de bad boys qui commence à se retourner contre eux. C’est bien gentil de jouer les hors-la-loi, mais ça finit par devenir épuisant. Ils sont en quête d’une certaine forme de respectabilité. Andrew dit qu’on reçoit les Beatles chez le Premier Ministre. Pas de danger que ça arrive aux Stones.

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    Quand les stups débarquent à Redland et que les Stones sont arrêtés, Andrew flippe et se barre aux États-Unis. Il ne veut pas aller moisir au trou. Alors c’est Allen Klein qui vole au secours du groupe. Keef & Mick n’ont plus aucun respect pour Andrew qui s’est enfui. En 1967, Jagger finit par se débarrasser d’Andrew pour une autre raison : Andrew gagnait cinq fois plus de blé que lui. Jagger prend en main les affaires du groupe et, pour se débarrasser d’Allen, il engage le Prince Rupert Loewenstein comme conseiller financier. Un beau matin, Allen reçoit une lettre : ‘Nous n’avons plus besoin de vous.’ C’est signé des avocats représentant les Stones. Mais on ne se débarrasse pas d’Allen comme ça. En 1968, il rachète les parts d’Andrew dans le business des Stones et devient propriétaire de tous les hits qu’ont enregistré les Stones. C’est le plus beau coup d’Allen. En 1971, il ramasse 50% des royalties de tout ce que font les Stones. Goodman précise que c’est considérable. En fait, Andrew Loog Oldham va mettre un temps fou à accepter l’idée d’avoir vendu sa poule aux œufs d’or à Allen Klein. Ils continueront cependant d’entretenir tous les deux une relation intense, Klein veillant à maintenir l’équilibre entre l’amitié, le business et la bonne conduite, the fairness. Par contre Jagger ne parviendra jamais à accepter l’idée d’être condamné à rester le partenaire financier de Klein, même après avoir réussi à se débarrasser de lui. L’idée que Klein va continuer de palper 50 % des royalties des Stones le hante.

    Selon Goodman, Allen Klein n’est pas un manager financier, mais plutôt l’inventeur de flux financiers, à la fois pour lui et ses clients. Il fait par exemple travailler l’argent de ses clients déposés sur des comptes, pour éviter que les impôts n’en sucrent 90% : c’est l’argent des Stones, des Heman’s Hermits, de Bobby Vinton, des Kinks, des Animals et de Donovan. C’est sa façon de protéger leurs intérêts en générant du cash. Ça représente des millions de dollars qu’un broker fait travailler à Wall Street.

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    Troisième époque. Bon, maintenant qu’il a les Stones, il veut les Beatles. C’est une façon de se prouver à lui-même qu’il est le meilleur. Il part d’un principe tout bête : les Beatles sont les meilleurs et lui, Allen Klein, il est aussi le meilleur. Alors ça va devenir un obsession. Si Allen prend Donovan sous son aile c’est parce qu’il sait pertinemment qu’il est proche des Beatles. Ça n’est un secret pour personne, ni pour Mickie Most, ni pour Ray Davies : Allen veut les Beatles et il les aura. Comme le rappelle Derek Taylor dans As Time Goes By, les Beatles ne veulent pas entendre parler d’Allen. Trop mauvaise réputation. Mais Allen a plus d’un tour dans son sac. Il se pointe au Rock’n’Roll Circus que tournent les Stones en décembre 1968 dans le seul but de rencontrer John Lennon. En fait ça intrigue Lennon que les Stones aient encore plus de succès depuis qu’Allen Klein s’occupe d’eux. Très peu de gens ont la confiance des Beatles et Derek Taylor en fait partie. C’est lui qui conseille à Lennon de prendre Klein au téléphone. Le contact s’établit enfin et le 26 janvier 1969, Allen reçoit John et Yoko dans sa suite au Dorchester. Lennon est sur ses gardes, mais l’entrevue se passe bien, car Allen est comme lui, il vient de la rue et sait dire les choses in the face. Allen ne ressemble pas aux gens du business que Lennon a l’habitude de fréquenter. 1969, c’est aussi l’époque de la boutique Apple et du building Apple à Savile Row qui sont des gouffres financiers. Les Beatles veulent faire du mécénat, mais Lennon sait que ça doit d’abord rester du business. Tout le monde chez Apple tape dans la caisse. La boutique est pillée en quelques mois. Lennon dit qu’il faut donner un coup de balai. Il voit en Allen le sauveur des Beatles, le bulldozer dont il a besoin pour nettoyer le désastre d’Apple Corps. C’est encore une fois une rencontre qu’il faut qualifier d’historique et Fred Goodman dans l’infinie bonté de son génie d’écrivain nous fait assister à cette rencontre au sommet. À la fin de la réunion, Allen fait entrer une secrétaire qui attendait dans le couloir. Elle tape une lettre aux gens d’EMI et de NEMS les informant que John Lennon charge Allen Klein de représenter ses intérêts et leur enjoint de fournir l’aide et les documents nécessaires. Ça y est, Allen touche au but. Bon les Beatles sont quatre. George et Ringo suivent eux aussi Allen, mais pas McCartney qui veut voir son beau-père Lee Eastman veiller sur les intérêts des Beatles. Pour les trois autres c’est impensable. Ils n’aiment pas trop McCartney et l’idée que son clan supervise les finances des Beatles leur est intolérable. Quand en réunion Lee Eastman craque et insulte un Allen royal qui garde son calme, Lennon se régale. S’il est une chose que Lennon comprend bien, c’est le power. Il est comme Allen, il est le leader. Aussi est-ce impensable que le clan McCartney prenne le contrôle de l’empire financier des Beatles. Aux yeux de Lennon, c’est une hérésie. Il déteste encore plus voir Lee Eastman, avocat des grands peintres américains, se montrer condescendant envers lui, avec ses Picasso accrochés au mur et son blah blah sur Kafka. Et quand Eatsman se moque des manières d’Allen, Lennon comprend que le beau-père de McCartney n’est qu’un snob. Il le traite de fucking animal, il ne veut pas le voir dans les parages. Il préfère mille fois les souvenirs d’enfance d’Allen à l’orphelinat.

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    Allen va aussi se heurter au mépris de l’establishment britannique. Ses manières agressives et ses dirty polo shirts ne passent pas. Comme le fut Jerry Lee pour d’autres raisons, Allen est sauvagement attaqué dans la presse anglaise.

    Ce succès auprès des Beatles a une conséquence inattendue : à partir du moment où Allen prend en charge les intérêts des Beatles, les Stones le vivent mal. Ils ne veulent pas se voir encore une fois relégués en deuxième position. C’est d’après Goodman la raison principale de l’éviction d’Allen du camp des Stones.

    Allen découvre aussi très vite que McCartney a racheté en douce des parts des Beatles, ce qui le rend majoritaire dans le montage juridique. C’est le commencement de la fin pour les Beatles. Lennon avait annoncé en privé qu’il quitterait le groupe, mais c’est McCartney qui va être le premier à le quitter officiellement. Pas de problème. Allen s’en fout. Il a réussi à faire le ménage chez Apple et il a toute la confiance de Lennon. Les employés d’Apple haïssent ce fat bastard d’Américain. Allen gère aussi les carrières de George et Ringo. Il aide George à promouvoir All Things Must Pass, un George qui respire enfin car il avoue gentiment que John et Paul ne voulaient pas entendre parler de ses compos. Mais aux yeux d’Allen, le plus important c’est John Lennon qu’il admire profondément.

    Pour dissoudre le partenariat des Beatles, Lee Eastman réussit à convaincre McCartney d’intenter un procès aux trois autres. Êtes-vous sûr ? Et Eastman lui répond qu’il risque la banqueroute s’il ne casse pas ce partenariat. McCartney invoque quatre motifs : les Beatles ne sont plus un groupe, la présence de Klein est inacceptable, il craint pour sa liberté artistique et les comptes sont devenus opaques. C’est évidemment Klein qui est la cible de ce procès. L’ironie de la situation, c’est qu’Allen Klein a sauvé les Beatles de la banqueroute, y compris McCartney. Contre toute attente, McCartney gagne son procès, ce qui est une beautiful absurdité. La seule chose qu’on peut reprocher à Allen Klein, c’est d’avoir ramené sa réputation douteuse dans le monde protégé des Beatles, rien d’autre. Pour se consoler, Allen voit que John, George et Ringo lui conservent leur soutien. Et ils sont tous les trois plus furieux que jamais à l’égard de McCartney. Pour eux, la vengeance de McCartney est aussi inutile qu’absurde. Plus tard, McCartney dira aux journalistes qu’il n’est pas fier d’avoir gagné son procès contre Klein, mais selon lui, cela devait être fait. McCartney n’en finira plus de se voir comme le vainqueur d’un combat de titans.

    Le contrat que Klein a passé avec les trois Beatles est renouvelable chaque année et en 1973, il les perd tous les trois. John, George et Ringo ont évolué et sont passés à autre chose. Après cette catastrophe, l’IRS - l’équivalent américain du ministère des Finances - lui intente un procès en 1980 pour non-déclaration de revenus et l’envoie au trou pour deux mois. Allen purge sa peine sans faire d’histoires. En arrivant dans sa cellule, il s’exclame : «Enfin seul ! Enfin la paix !» Il aurait pu aussi déclarer comme Apollinaire : «En arrivant dans ma cellule/ Il a fallu me mettre nu/ En une voix sinistre hulule/ Guillaume qu’es-tu devenu.»

    Qu’on se rassure : Allen et John se retrouveront un peu plus tard. Ils seront amis pour de vrai. Goodman va loin puisqu’il affirme que Lennon fut le meilleur ami de Klein - The closest Allen Klein had ever come to a soulmate was John Lennon - Jusqu’au moment où un mec descend Lennon dans la rue, devant le Dakota, trois mois après qu’Allen sorte du trou.

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    En 1980, les gens savaient trois choses d’Allen Klein : il s’était fait virer par les Stones, par les Beatles et qu’il sortait de prison. Pas mal pour le champion du monde du showbiz. Allen redevenait un outcast, comme à ses débuts. Ses seuls clients étaient Phil Spector et Bobby Womack. Phil et lui avaient l’air de deux Napoléons déportés sur l’île d’Elbe. Pourtant, quand Allen se pointe aux cérémonies du Hall of Fame, les invités de marque grouillent à sa table : Bobby Womack, Lloyd Price, Andrew Loog Oldham et la famille de Sam Cooke. Mais Goodman prend soin de préciser le détail le plus important : Allen Klein ne fera jamais partie de la ‘famille’ du showbiz, étant donné qu’il fut pendant tout le temps de sa carrière un loup pour cette ‘famille’. Il aura toute sa vie combattu la convoitise des maisons de disques et tenté de préserver un tant soit peu l’intégrité artistique de ses clients. Forcément le business hait profondément Allen Klein. Pas de problème. C’est ce qu’attend Allen, fort de son éthique personnelle en matière de business. Parmi ses deux principaux ennemis, deux sont d’anciens clients : Jagger et McCartney. Ça veut dire ce que ça veut dire.

    Jusqu’à la fin de sa vie, Allen Klein va continuer de protéger ses artistes, notamment Bobby Womack et le pauvre Phil Spector, devenu la risée du showbiz.

    Signé : Cazengler, le Klinquant

    Fred Goodman. Allen Klein. The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll. Houghton Miffling Harcourt 2015

    GENE VINCENT AND THE BLUECAPS

    ROB FINNIS & BOB DUNHAM

    ( 1974 )

    ( On Calameo / c : alainmallaret )

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    Par chez nous, en France, la carrière de Gene Vincent aux Etats-Unis est beaucoup moins bien connue que ses années européennes. C'est pourtant là-bas que tout a commencé. Ce n'est pas tout à fait de notre faute, les américains eux-mêmes ne se sont guère intéressés à ce pionnier légendaire et capital. Dès 1974 Rob Finnis et Bob Dunham se sont acharnés à rétablir ce chaînon d'autant plus manquant qu'originel. Quand on compare cette modeste brochure, avec sa frappe serrée tapée à la machine à écrire, aux gros livres grands formats, sur papier glacé, agrémentés de photos couleurs qui tentent de répertorier les concerts d'Elvis il y a de quoi faire grise mine. Mais Rob Finnis et Bob Dunham se sont livrés à un travail de fourmis laborieuses. Ont récupéré toutes les interviews – en ont effectué une partie par leurs propres soins - qu'ils ont pu recueillir auprès de témoins directs et surtout des protagonistes de l'aventure in person ou dans d'anciennes coupures de presse. Certes depuis on les a souvent pillés et l'amateur vincenal ne manquera pas de remarquer bien des extraits lus en différents articles ou livres ultérieurs. Mais les voir compilées en un seul récit change les perspectives.

    LE KID

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    Gene l'a lui-même souvent répété, le succès est arrivé trop vite. Un gamin, qui du jour au lendemain se voit propulsé en haut de l'affiche, sans préparation, et même sans idée préconçue de ce qui pouvait arriver. Au mieux il s'attendait à un hit local dans les états du Sud. Ce ne fut pas le cas. Certes le gamin était doué, il suffisait d'entendre sa voix pour comprendre que l'on n'avait pas affaire à un amateur parmi tant d'autres. Carl Perkins de passage à Portmouth en fut convaincu dès qu'il l'entendit en première partie de son show. En fut enthousiasmé. Oui mais le rat des champs country avait tout pour reconnaître un frère dans cet urban rat. L'entente fut immédiate entre le paysan et le prolétaire.

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    Gene jeune n'avait pas la classe. Pas un chat de salon bien éduqué au poil luisant. Ressemblait un peu trop à ces griffus efflanqués qui hantent les rues et mangent un jour sur deux, des dents pourries, des vêtements pas très propres, un accent à couper au couteau, des réparties agressives pour cacher un fort sentiment de gêne lorsqu'il se sentait obligé de faire confiance à des gens qu'il ne connaissait pas et devant des situations qu'il se savait incapable de maîtriser. Ainsi Gene sera toujours très mal à l'aise avec les DJ's des radios locales qui l'interrogent pour promotionner les concerts, son accentuation reste un peu hermétique pour les auditeurs et devant l'insistance des animateurs Gene se cabre... Bientôt il refusera de se rendre aux interviews. Un fils de pauvre qui manquait de culture et d'aisance relationnelle. Tout pour perdre. Oui mais voilà, l'on se bat avec les armes que l'on a. Gene n'avait qu'une balle dans son fusil. Elle s'appelait Be Bop A Lula et il allait se révéler un tireur d'élite.

    DES AMATEURS

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    Par contre la logistique ne fut pas à la hauteur. Il est inutile de s'en prendre à ceux qui drivèrent l'aventure. C'est grâce à Sheriff Tex Davis que Gene fut appelé pour un essai qui s'avéra vite concluant chez Capitol. Une grand gueule le Sheriff, un jeune américain typique qui s'est fait lui-même grâce à la tchache, n'est-il pas disc-jockey à WCMS, et quand il fallut dare-dare partir en tournée, il s'imposa qu'il était le seul capable de s'improviser du jour au lendemain manager. Les cols-blancs des booking-tours firent vite le tour de la faconde de l'individu, eurent tôt fait de rédiger les contrats idoines à l'avantage de la firme qui les employait. Ne lui jetez pas la pierre vous qui ne prenez pas la peine de lire les petites lettres au bas desquelles vous signez en toutes confiance pour acheter un frigidaire...

    Capitol fut la poule qui décide de couver un œuf de cygne sauvage dont elle ne se souciera plus une fois éclos. La firme voulait une vedette capable de rivaliser avec Elvis Presley. Et voilà qu'ils avaient trouvé the voice ! Chez RCA aussi, mais une fois que l'on eut Elvis dans l'écurie, l'on chouchouta le pur-sang, l'on recruta un état-major pour s'occuper de la suite des opérations. Chez Capitol, puisque Ken Nelson avait trouvé le bébé on le lui laissa, sans ajouter un peu d'eau chaude pour le bain...

    IGNORANCE BONNE CONSEILLERE

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    L'amiral Nelson était bien embêté avec son nouveau bateau. L'avait pensé d'abord à changer l'équipage, l'avait prévu Owen Bradley, Harold Bradley et Russel Wilaford pour prendre la place des jeunes pirates qu'il supposait inexpérimentés, mais non, il s'avéra vite que Willie Williams, Cliff Gallup, Jack Neal et Dickie Harrel feraient amplement l'affaire. On avait les musiciens, il restait à les enregistrer. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Les Blue Caps, ainsi se dénommeraient-ils, jouaient trop fort et crime de lèse-majesté dans ce studio plutôt exigu, la voix de Gene était inaudible. Il fallut tâtonner, séparer Gene des autres et écarter un tant soit peu les instrumentistes, les uns des autres. Pour un coup d'essai, la clarté sauvage de l'enregistrement de Be Pop A Lula fut un coup de maître.

    IGNORANCE MAUVAISE CONSEILLERE

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    Quelques mois plus tard les guys étaient sur la route lorqu'ils furent rappelés pour une nouvelle session d'enregistrements. Arrivèrent comme des cheveux sur la soupe qui n'avait pas été préparée. Le groupe ne possédait que des idées de titres, pas le temps de vraiment composer durant les concerts et les voyages harassants, quant à Capitol personne n'avait songé à pré-sélectionner quelques morceaux, fallut se débrouiller avec ce qu'ils avaient, mais ce n'était plus le même studio, celui-ci était bien trop grand conçu pour les big bands qui accompagnaient Franck Sinatra, les boys eurent le mauvais réflexe de se regrouper sur eux-mêmes tout à côté de Gene. La qualité sonore s'en ressentit. Quant aux ingénieurs à la console ils laissèrent défiler les bandes sans penser que le son se travaille... Pour les disques suivants ce ne fut guère mieux. Même une fois, lead, rythmique et basse furent branchées sur le même ampli. Bye-bye la clarté... Finnis et Dunham sont toutefois d'après moi un peu trop sévères sur la netteté sonique des cinq premiers trente-trois tours de Gene.

    BE BOP A LULA KID

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    Lorsqu'il fallut partir en tournée, les Blue Caps acceptèrent comme un seul homme. Pensez à l'enthousiasme de Dickie qui n'avait que quinze ans. Ce ne fut pas une partie de plaisir. Ce n'étaient pas des musiciens professionnels. Au bout de trois semaines, les tiraillements se firent sentir. L'est sûr que dans cette préhistoire du rock ce n'était pas encore le déploiement opérationnel des Rolling Stones ou de Led Zeppelin. Entassés dans une grosse voiture et vogue la galère. Après le show, hôtel de seconde zone. Beaucoup de monde dans les concerts. Les boys ont un répertoire teinté de country pour les endroits traditionnels et un autre résolument plus remuant pour les publics plus jeunes. Faut peu à peu remplacer les musiciens qui démissionnent. La palme revenant à Cliff Gallup qui s'ennuie de sa femme et qui plus tard déclarera qu'il préférait animer les mariages en jouant du country pépère près de la maison que de courir les routes à plusieurs milliers de kilomètres de chez lui. Pour un homme qui aura posé les bases de la guitare rock malgré l'admiration que je lui porte je n'ai jamais pu m'empêcher de penser que question attitude rock, c'était un peu limite...

    Il y a plus grave, le fait que Gene n'ait pas un big hit à mettre sur le marché, Capitol ne navigue pas à vue mais aux yeux fermés. L'aventure se termine un peu en queue de poisson. De toutes les manières Gene souffre énormément de sa jambe blessée. Retour à la maison. L'année 1956 se ferme bêtement sur les fêtes en famille...

    BE BOP BOOGIE BOY

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    Tout autre se serait découragé. Mais Gene prépare son retour. Ne s'agit pas de repartir sur la route sans nouveaux biscuits. Commence par recruter un nouvel équipage. Ne promet rien mais son nom attire le monde. Des jeunes, qui ont envie de s'amuser et de mettre le zbeul, savent que Gene n'a pas les fonds pour aligner la monnaie, mais ils viennent pour le fun. En plus Gene change la formule, il y aura à certaines périodes un piano, et surtout des clappers boys qui chantent et dansent à ses côtés. La fête s'étalera sur deux ans. La montée de Lotta Lovin' dans les charts aidera à la propagation de la rébellion rock. Car c'est ainsi que les prestations de Gene et de ses condisciples sont perçues. Too much. Too soon. Ce n'est pas un hasard si les amerloques ont passé sous silence les frasques rock'n'rollesques de Gene. Beaucoup de monde, filles en folie, sont à plusieurs reprises sauvés in extremis par la police des fans qui les déshabillent littéralement pour garder un souvenir de la mémorable soirée. Ambiance de fous. C'est un peu le turn-over chez les Blue Caps, jusqu'à D. J. Fontana, le batteur d'Elvis, qui assurera ses dates mais ne voudra pas continuer trouvant la pression trop délirante. Gene boit de plus en plus. Tout le monde l'admire. Tout le monde le déteste. Jouer avec lui est un honneur mais pas une sinécure. Il dit aux musiciens de se laisser aller, de se rouler par terre s'ils le veulent, mais il prend garde à être toujours au centre du tourbillon. Les clappers guignent vers une carrière solo... Les tensions s'accroissent d'autant plus qu'il paie avec de plus en plus de retard. En plus il emmène Darlene et son bébé dans la voiture. Jusqu'au matin où il a promis de les payer, mais il s'est enfui avec Darlene en Alaska... C'est la fin des Blue Caps, le livre s'arrête...

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    1959... ET APRES

    Gene restera huit mois en Alaska. Une absence qui lui sera fatale. Des petits rockers bien propres sur eux sont catapultés dans les médias... N'ayant plus de carte de travail américaine Gene ira au Japon, puis en Angleterre et en France, une nouvelle aventure commence. Rob Finnis et Bob Dunham sont excessivement sévères pour le dernier LP Crazy Times. Ils n'ont pas oublié la tournée en Australie avec Little Richard et Eddie Cochran qui participera aussi à A record date with Gene Vincent, un Eddie que les musiciens définissent comme un Blue Caps à part entière...

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    Gene est prêt à entamer sa seconde carrière. Mais le book rend justice à la première. Les témoignages sont formels et concordent, Gene et les Blue Caps furent ce qu'il y avait de plus excitant en matière de rock'n'roll en ces premières années américaines.

    Beaucoup de faits rapportés mais pratiquement pas d'analyse psychologique de la part des auteurs, ces gamins qui se retrouvent sans en être totalement conscients aux commandes d'un phénomène musical d'une ampleur sans précédent, pratiquement abandonnés à eux-mêmes, apprennent les amères douceurs de la vie à leurs dépens. Ils furent les jouets de pratiques industrieuses d'un showbiz avide de profits immédiats qui les pressa sans vergogne et puis les rejeta sans pitié... La vague retombée, toute une génération de ''petits'' rockers du Sud des Etats-Unis retourna non pas à l'hôtel des cœurs brisés mais très prosaïquement à leur boulot... Gene n'abandonna pas. La rage rock'n'roll l'habitait. Cet homme avait des capacités de reviviscences phénoménales. Se révéla être un capteur et un dispensateur d'énergie peu commune.

    Damie Chad.

     

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    ( Collection Rock'n'roll Memories )

    (1979 )

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    Il est des êtres malfaisants que l'on retrouve partout. Par exemple Jacky Chalard qui dirige la collection Rock'n'roll Memories, bassiste de Dynastie Crisis, accompagnateur de Noël Deschamps, Ronnie Bird, Vince Taylor, fondateur du label Big Beat ( la crème du rockabilly ), des groupes français comme les Alligators et Jezebel lui doivent une fière chandelle, j'arrête la liste car elle est longue, vous avez aussi Alain Mallaret, Marc Alesina, Georges Collange et Philippe Fessard éminent guitariste d'Ervin Travis et des Ringtones qui ont fourni des photos. Aujourd'hui, connues et archi-connues, elles traînent partout sur internet, à l'époque fallait avoir le numéro 11 – 12 Spécial Gene Vincent de Big Beat pour en avoir un aussi beau florilège... Attention, à part la couverture, elles sont toutes en blanc et noir, même celles que l'on trouve en couleurs aujourd'hui.

    Pour ceux qui ne connaissent pas l'anglais, le texte reprend en partie les propos de Robert Finnis et de Bob Dunham de la brochure Gene Vincent And the Blue Caps chroniquée ci-dessus.

    Damie Chad.

    GENE VINCENT EUROPEAN TOUR

    ( Collection Rock'n'roll Memories )

    (1979 )

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    Ce coup-ci le texte est de Jacky Chalard. La suite des évènements que ne traitent pas Rob Finnis et Bob Dunham. Gene gagne l'Europe fin 1959. L' Angleterre où il est accueilli par les fans qui ne connaissent pas grand-chose de ses prestations scéniques, sinon par ses apparitions dans La Blonde et Moi et Hot Rod Gang qui dans les deux films ne sont pas données in extenso... Sa première apparition publique enthousiasme les fans qui n'avaient jamais vu ça. L'on a peu de documents sur ses deux Musicorama le 15 décembre à l'Olympia ( Paris ). S'est-il vraiment fait voler sa tenue de scène ( cuir ? daim ? ), ce qui est plus sûr c'est qu'il est accompagné par l'orchestre maison très variétoche, est-ce Jean-Jacques Debout qui aurait permis au jeune Johnny Hallyday d'assister aux répétitions et aux spectacles, à moins qu'il ne soit venu, selon ses dires, accompagné sa tante Hélène Mar,... quant à souscrire Gene aurait le soir même chanté dans un club avec Nancy Holloway ( Nino Ferrer à la basse ), dans son irremplaçable Gene Vincent Dieu du rock'n'roll, l'on sent que Jean-William Thoury n'en mettrait pas sa main au feu... L'anecdote me semble un peu trop calquée sur la légendaire soirée d'Elvis Presley meets Nancy Holloway in Paris...

    L'année soixante sera souveraine et catastrophique. Gene triomphe en Angleterre à tel point qu'Eddie Cochran décide de se rendre avec lui en la perfide Albion. Le 17 avril lui sera funeste... Gene Vincent ne s'en remettra jamais totalement, dans les années qui suivront, sa santé subira plusieurs alertes, la jambe blessée qui ne s'améliore pas, opération d'un kyste près du cerveau qui l'incapaciterait auditivement, malgré cela les tournées s'enchaînent, mais Gene a de plus en plus besoin de moments de repos, il ne s'écoute guère, c'est en cette période qu'il bâtit sa légende européenne. 1966 sera en demi-teinte, malgré la sortie de Bird Doggin' le succès s'éloigne. Une poignée de fans français décidés à le supporter à tout prix organisent une tournée sur le sol national. Ce ne sera pas une réussite, Jean-Claude Pognant fait ses armes de manager, un métier dans lequel il est difficile d'improviser, surtout que Gene n'est pas facile à canaliser. Trop d'alcool et de médicaments pour combattre la douleur à la jambe... Il reviendra en France en 1969, Gene n'est pas au mieux de sa forme, la tournée s'avère chaotique, il reste de belles images d'un concert au Golf-Drouot accompagné par les musiciens de Johnny Hallyday. En juin 1970 il revient en France, l'on affirme qu'à Saint-Etienne il donnera son meilleur concert après avoir ingurgité cinq litres de Martini... En septembre 1971 il essaie une dernière tournée en Angleterre qu'usé et affaibli il ne pourra pas mener jusqu'au bout, menacé de prison par un huissier pour non-paiement de pension alimentaire il s'enfuit en Amérique. Il se retrouve seul dans une maison entièrement vide, Marcia Avron sa dernière petite amie est partie en emportant les meubles et ses enfants. Gene sait qu'il a atteint le bout du chemin. C'est la fin, il meurt d'un ulcère à l'estomac provoqué par une trop grande ingestion d'alcool... Onze jours avant sa mort, alors qu'il est studio de la BBC Gene demande à ses musiciens de jouer Distant Drums, la ballade sera enregistrée sans répétition en une seule prise, la voix de Gene est splendide, le chant agonique du cygne noir :

    ''Then I must go

    Across the sea, so grey and wild''

    Nous reste cette voix si douce et si sauvage... Combien de temps l'entendrons-nous encore...

    Damie Chad.

     

    *

    La malédiction du caméléon calamiteux me poursuit. J'en avais fini avec ma chronique sur Gene Vincent ( voir au-dessus ) que Gilles Vignal me signale sur Calaméo la parution de BBM 33, un modeste – lui il emploie l'adjectif monumental – ouvrage de 258 pages consacrées à Carl Perkins, donc séance tenante lecture du pavé perkinien dont voici une rapide chronique. Comme par hasard, ce monument a été cornaqué par Alain Mallaret. Je rappelle que le premier numéro de Big Beat parut ( sur papier ) en mai 1969, c'était une production de la FARC ( Fédérations des Amateurs de Rock'n'roll et de Country 'n' western ). Je ne résiste pas au plaisir de donner les noms de cette équipe passionnée à qui le rock'n'roll doit une fière chandelle : Michel Thonney, Michel Grezes, Dominique Thura, Bernard Boyat, Philippe Bas-Raberin, Thierry Walter, Kurt Morh, Bruno Le Trividic, Pierre Penonne, Roll Chanty, George Collange, auxquels il faut ajouter Joël Vaizan, Marc Alésina, et Alain Mallaret.

    BIG BEAT MAGAZINE N° 33

    CARL PERKINS

    ( Décembre 2019 )

    L'ouvrage commence par une bio de Perkins réalisée par Jean-Pierre Hämmerli. Je ne vais pas me perdre dans les multiples détails doctement répertoriés, en voici un résumé succinct. Je vous recommande toutefois d'aller y voir par vous-même, superbement illustré et mis en page. Si vous ne connaissez pas Carl Perkins, c'est simple, Carl c'est Elvis Presley qui a réussi. Ne rêvez pas, n'a pas gagné davantage de millions de dollars que le Pelvis, non, pourtant lui aussi a commencé chez Sun, et l'a tout de suite composé quelques classiques du rock'n'roll, Elvis s'est dépêché d'enfiler ses chaussures de daim bleu qui lui allèrent comme un gant. C'est après que ça s'est gâté, un stupide accident de voiture qui sera responsable de la disparition de ses deux frères, conjugué à la baisse de l'intérêt envers sa personne d'un public versatile et à l'éloignement de Sam Phillips qui ayant cédé Elvis à RCA misait désormais toutes ses billes sur Jerry Lee Lewis. Une lente descente, alcool + pills ( contributions amicales de Johnny Cash ), et puis une carrière en dents de scie, très vite vénéré en Angleterre – les Beatles ont repris Everybody's trying to be may baby, Honey don't et Matchbox - et chez les amateurs de pure rock'n'roll, mais il bénéficiera surtout du respect de plusieurs générations de musiciens pour qui il est un des pères fondateurs du rock'n'roll... Aujourd'hui il est rare d'assister à un concert de rockabilly sans que n'apparaisse un morceau de Carl Perkins dans la set-list. Chanteur, guitariste remarquable, un homme d'une grande simplicité, celle des plus grands. Décède en 1998 d'un cancer de la gorge. Pas de mouvements de foules à sa mort... Le rock'n'roll n'est pas obligatoirement une musique spectaculaire. Celui de Perkins est facile à reconnaître, même dans ses moments les plus frénétiques, l'on peut y entendre en filigrane la rugueuse rumeur du blues.

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    Si l'on doit sérier d'un plus près l'originalité de Carl Perkins dans le club fermé des grands pionniers du rock'n'roll, c'est sa fidélité aux racines. Carl ne s'est jamais départi des sources country du rock'n'roll. Son style est en équilibre sur la ligne de crête qui sépare les tenants de la fidélité aux origines des essarteurs de nouvelles pistes évolutives. Il y a chez lui une authenticité que l'on retrouve peut-être chez le tout premier Elvis, encore que Presley misera en fin de compte sur le côté balladif du country alors que Carl y mêlera sans vergogne la pulsation du blues. Carl chante et gratte sans avoir jamais quitté l'époque de la grande indétermination musicale qui régnait entre country-western et country-blues. En ce sens l'on peut dire que Carl répondait davantage aux critères de Sam Phillips que l'Elvis. Maintenant la voix chaude d'Elvis était davantage plaisante à n'importe quelle oreille de n'importe quel coin des USA que celle de Carl timbrée very south. Quant aux guitares des Blue Caps de Gene Vincent et d'Eddie Cochran elles sont totalement émancipées d'un jeu roots, délibérément urbaines et électriques. Buddy Holly ne se départit jamais même dans ses rocks les plus authentiques qui sont aussi les plus rèches d'une certaine coulée harmonique qui préfigure ce que réaliseront plus tard les Beatles ( je parle d'avant Revolver ) l'ouverture du rock dans la pop. Jerry Lou et son pumpin' clavier sont à part. Ce diable de pèlerin survole toutes les influences. Peut-être parce que le piano est l'instrument roi de l'accompagnement s'adaptant parfaitement à toutes sortes de styles, et sans doute parce que Jerry Lou a trouvé le vecteur idéal du boogie-woogie qui vous transporte sur la rive du rock'n'roll depuis la virtuosité du ragtime. Notons que le ragtime est la musique noire qui doit le moins à la musique d'église. Ce n'est pas un hasard si au début du vingtième siècle des musiciens classiques comme Debussy et Ravel subirent des influences jazz dans leurs compositions, le jazz lui-même n'étant que la décomposition harmonique / désharmonique du ragtime initial qui lui même a été influencé par la musique classique allemande du dix-neuvième siècle. Quand un serpent ne se mord pas la queue, il avale sans trop de problème celles de ses voisins.

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    Question guitares le lecteur se rapportera à une des toutes dernières contributions de l'ouvrage, celle de Didier Delcour qui analyse les divers instruments qui sont passés entre les mains de Carl Perkins tout au long de sa carrière. Certes il ne jouait pas sur des brelles, mais enfin Didier Delcour en arrive à la conclusion que Carl n'était pas un fétichiste, pas de prédilection particulière pour une signature. C'est vrai que c'est l'occasion qui fait le larron, que l'argent venant Carl a pu s'acheter toutes sortes de bijoux... certaines marques lui ont fourni des modèles comptant sur sa réputation pour booster les ventes. Une paisible nature qui s'accommodait de ce qu'il avait entre les mains, il comptait sûrement davantage sur ses doigts et sur sa pâte personnelle que sur son appareil. Est-ce la guitare qui fait le guitariste, ou le guitariste qui fait la guitare ! En y réfléchissant c'est bien B.B. King qui avait trouvé la solution de l'œuf et de l'autruche en donnant à ses diverses guitares le même et sempiternel prénom.

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    Longue séquences photographies : la vie de Carl Perkins année par année. Attardez-vous sur les premières photos familiales : c'est un peu comme Les Raisins de la Colère de Steinbeck mais en pire. Né pas né avec une golden spoonfull dans la bouche : origine sous-prolétariat paysan. Stigmates de la misère sur les visages. En ces temps-là ceux qui semaient la misère récoltèrent le rock'n'roll ! Si Carl et Johnny Cash se sont si bien entendus c'est que dans leurs jeunesses ils avaient connu les mêmes vicissitudes.

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    Les photos des années 54 à 60 sont les plus émotionnantes, elles nous révèlent les débuts de Carl et avant tout une époque disparue à jamais, s'en dégage un air vieillot et suranné qui ne manque de charme mais cela nous renvoie avant tout à notre modernité qui dans soixante-dix ans paraîtra sans doute aussi dépassée et révolue que ces images d'antan. De même le défilé chronologique des clichés n'incite guère à l'optimisme, nous sommes des animaux soumis aux ravages du temps. Et même si nous mourons jeunes pour faire de beaux cadavres, nous n'en avons pas pour autant atteint la jeunesse athanatique des Dieux. Les photos se suivent, se ressemblent et ne se ressemblent pas. N'oubliez pas de cliquer lorsque cela vous est proposé, vous êtes illico renvoyé à d'autres sites, vidéos ou blogues qui traitent en profondeur des personnages ou apportent des précisions sur des institutions qui sont rapidement cités dans le commentaire sous les photos. Attention beaucoup de documents en langue anglaise. Ecrit ça passe, mais bonjour l'accentuation américaine, pas très positive, pour s'amuser avec un titre de Gene..

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    Faudrait les citer toutes ou aucune. Je n'en retiendrai que deux, épisodiques, celle de Carl enlaçant une Dolly Parton splendidement naturelle, et celle avec Johnny. Pas Cash – il n'en manque pas de lui – mais Hallyday. Une magnifique suite de portraits, des photos de fans – sont crédités en fin de volume - et même de l'album de la famille Perkins.

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    Cet ouvrage est à regarder et à méditer. Une réussite propice au rêve. Un très bel hommage aux chemins parcourus par un très grand pionnier du rock'n'roll.

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    Un excellent cadeau pour vos amis et vos ennemis. Ne les en privez pas, il est gratuit. Donc il n'a pas de prix.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 426 : KR'TNT ! 426 : NASHVILLE PUSSY / CYRIL JORDAN / KEITH RICHARDS / SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS / BENDER / CRITTERS / 404 ERROR / GENE VINCENT

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 426

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    04 / 07 / 2019

     

    NASHVILLE PUSSY / CYRIL JORDAN  

    KEITH RICHARDS

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS / BENDER /

    CRITTERS / 404 ERROR / GENE VINCENT

     

    LA FABULEUSE EQUIPE DE VOTRE BLOG-ROCK PREFERE PREND DES VACANCES. A CEUX QUI ARRIVERONT A SURVIVRE A CE SEVRAGE INSUPPORTABLE NOUS DONNONS RDV LE 29 / 08 / 2019 POUR UNE NOUVELLE ANNEE DE BRUIT ET DE FUREUR !

    KEEP ROCKIN'TIL NEXT TIME !

     

    What’s new Nashville Pussy cat

    - Part Two

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    Retour en force de Nashville Pussy avec l’album Please To Eat You - Hope you guess my name - Et quand on dit en force, on est encore loin du compte, car il faut entendre la double attaque de guitares dans «She Keeps Me Coming And I Keep Going Back». C’est la vraie attaque, celle du vieux Blaine Cartwright. Tout est là, dans l’exemplarité du Pussy riot. Nashville Pussy fait partie des groupes dont on dit qu’ils font toujours le même album. Ce sont généralement ceux qui n’écoutent pas les disques qui parlent ainsi. On a déjà vu le cas avec les Ramones ou pire encore avec les Cramps.

    — Ah bah ouais, mais c’est toujours les mêmes morceaux !

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    Tous ces groupes ont ce qu’on appelle un son, ils travaillent à l’intérieur de ce son, et c’est toute leur force. Jusqu’au dernier album, les Cramps ont su se renouveler à l’intérieur de leur son, il suffit d’écouter «Fissure Of Rolando». Dans le cas des Nashville Pussy, c’est exactement la même chose : écoute «Hang Tight» et tu vas comprendre que c’est du Nashville inespéré joué au vieux drumbeat de shotgun, pulsé au big bad drive. Voilà de quoi sont capables Blaine, Ruyter et les autres, ils secouent de frissons le boogie d’Hookie et Blaine chante comme un très vieux crocodile. Ça sent bon le génie des marais. Et Ruyter vient clouer le bec du cut à l’hyper incendiaire, comme elle sait si bien le faire. Ce n’est plus un mystère pour personne, Ruyter est la star de Nashville. Attention, cet album fonctionne comme un champ de mines. On avance de cut en cut à ses risques et périls. Voilà un «Just Another Boy» fabuleusement sonné des cloches. Blaine sort son meilleur big boogie et derrière les filles font les jolis chœurs. Tout est joué au maximalus apocalyptus et quand on lit le nom de Daniel Rey sur la pochette, on comprend mieux : Rey est l’un des grands producteurs de rock américain. L’un des plus légendaires, en tous les cas. Ruyter se paye un départ de solo à l’hésitée démoniaque et remonte en saumonade de printemps dans ses bubbles des gammes. Po-wer-ful ! Comme Lemmy, les Nashville transcendent la notion de génie sonique. Ruyter va même aller crucifier le cut au Golgotha. Ils savent aussi taper dans le meilleur glam. La preuve ? «Go Home And Die». Tout un programme. Ils écrasent le chant comme un mégot - Well you talk talk talk/ About everything all the time - Les Nashville nous redonnent du cœur au ventre avec ce brillant «Testify» nappé d’orgue et rentrent dans leur normalité avec «One Bad Mother». Mais la normalité ne dure pas longtemps, car Ruyter redonne vie au chairs du cut, elle redresse la bite molle du rock d’un coup de solo flash exceptionnel. Merci Ruyter. S’ensuit une merveille de boogie blues intitulée «Woke Up This Morning», avec une peau tendue à craquer de heavyness. C’est tout simplement effarant de puissance et de tension. Ruyter part aussi en maraude dans «Drinking My Life Away». Elle cultive l’art du gras double et tape chaque fois dans le mille. Elle plonge dans le shmock avec délectation et des clameurs viennent parfois saluer ses virées. Dans «CCKMP», Blaine déclare : «Cocaine crack killed my brain like a fright train!» et il prévient : «Don’t comme knocking on my door!» Voir Nashville et mourir.

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    C’est exactement ce qu’on fait ce soir-là. Voir Nashville et mourir, oui, mais de bonheur. Du bonheur de voir quatre Américains jouer leur va-tout comme ils le font depuis vingt ans, oh la la, vingt ans déjà. Alors bien sûr, Nashville Pussy ça fait rigoler les esthètes. Les moins féroces diront qu’ils jouent comme des bourrins et que leur trash c’est tout juste bon pour la faune des campings. Les Nashville sont victimes d’un affreux malentendu. Comme tous les malentendus, celui-ci vient directement d’une parfaite méconnaissance des faits. Les Nashville naviguent exactement au même niveau que Motörhead. Chez eux tout repose sur un goût immodéré pour le blast intégral. La réalité de ce prestigieux enfer sonique se mesure plus facilement sur scène, car c’est là très précisément que leur power prend une ampleur qu’il faut bien qualifier de considérable. Et comme souvent dans ces cas-là, les mots peinent à se montrer à la hauteur.

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    En les voyant, on ne peut pas s’empêcher de songer au génie sonique de Motörhead, mais avec cette pouliche frénétique de Ruyter Suys en plus. Ses cheveux passent plus de temps à la verticale que sur ses épaules. Elle est en mouvement permanent, elle trépigne comme un poney apache, elle tape du pied, tend des embuscades de gimmicks délétères, elle ne vit que pour bombarder la terre de power-chords, elle embringue les octaves dans les actifs, climaxe ses crises inflammatoires, elle girouette son giron, ça grésille dans sa résille, toute sa pulpe palpite, elle monte au micro pour des chœurs, gratifie le public de quelques expressions grimacières composites et replonge aussi sec dans sa mégalomanie riffique. Si on veut voir jouer une guitariste américaine, c’est Ruyter Suys qu’il faut voir. Sans la moindre hésitation. Bien plus spectaculaire que la Donita Sparks de L7.

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    Ruyter est unique au monde, redoutablement belle dans le feu de l’action, et mille fois plus crédible que la petite pisseuse d’en face, qui, comme le disait si joliment Brassens, peut bien aller se rhabiller. Eh oui, le vieux George faisait à sa façon l’apologie des fleurs d’automne. Comme la belle dont parle le poète, Ruyter doit payer la gabelle/ Un grain de sel dans ses cheveux, mais diable, quel rayonnement ! Ses longs cheveux bouclés qui tournent dans les faisceaux de lumière constituent l’un des plus beaux symboles d’une féminité conquérante. Si on associe ce spectacle au blast suprême, ça donne Nashville Pussy. Le plus surprenant, c’est qu’ils semblent s’améliorer d’année en année. On pourrait les croire usés par les tournées et l’indifférence grandissante. Au contraire. Ils semblent encore plus explosifs qu’en 2016, lorsqu’ils avaient fait trembler les colonnes du temple, dans ce qu’on appelle ici la grande salle.

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    Du haut de vieille stature légendaire, Blaine Cartwright semble devenu complètement miraud. Mais il porte toujours cette casquette de white-trasher américain et ce blouson rouge et blanc de pilote tellement cra-cra qu’il doit remonter au temps de Nine Pound Hammer, qui, est-il bien utile de le préciser, fut l’un des meilleurs groupes jamais signés par Tim Warren sur Crypt. C’est la raison pour laquelle il faut suivre un mec comme Blaine Cartwright à la trace, aussi fidèlement qu’on suit les Oblivians ou les Gories, qui régénérèrent eux aussi la scène américaine, au temps béni de Crypt. Cartwright sait tenir une scène et poser sa voix juste au dessus du chaos. On sent en lui le vétéran de toutes les guerres. Il sort sa bouteille de Jack quand il a soif . Cet homme semble n’être heureux que sur scène. Il fait sans doute partie des mecs dont la vie se résume à son groupe.

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    Il sait que sa formule blastique tient bien la route et que le public entassé à ses pieds est un public d’inconditionnels. On y voit d’ailleurs très peu de metallers, comme on serait tenté de le croire. Non, les gens qui suivent Nashville sont des amateurs de big bad American Sound et ils savent que l’heure de set va battre des records de chaleur, pour employer la pauvre terminologie des météorologues. Ils tirent les cuts les plus percutants de leur dernier album, notamment «She Keeps Me Coming», «We Want A War» et l’effarant «Low Down Dirty Pig», mais aussi un fantastique shoot de «Why Why Why» tiré de From Hell To Texas, un «Pussy Time» bien gluant tiré du vieux Get Some et deux joli corkers tirés de High As Hell, l’imparable «Piece Of Ass» et le bien nommé «Struttin’ Cock». Blaine Cartwright adore jouer avec les images sexuelles un peu douteuses. C’est son côté farceur. Mais dès qu’on lui met une Les Paul dans les pattes, attention, il ne rigole plus. Ils terminent leur set avec «Go Motherfucker Go», un fabuleux shake hypnotique tiré de leur premier album, Let Them Eat Pussy.

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    C’est l’occasion ou jamais de saluer l’excellente section rythmique composée d’une brune bien grassouillette nommée Bonnie Buitrago et d’un Ben Thomas maigre comme un clou et absolument spectaculaire de présence bombastique. Voir ce mec marteler son beat, franchement, ça réchauffe le cœur. Ben pourrait dire : «Regardez, je suis moi aussi un beau spectacle !», mais il a la grandeur d’âme de le mettre au service de Blaine et de Ruyters, ce qui nous le rend encore plus sympathique.

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    Tous les gens qui jouent dans des groupes le savent : le batteur, c’est la clé de voûte. Sans bon batteur, rien n’est possible, ça s’écroule très vite. Alors, couronnons Ben Simmons, king of Pussy !

    Signé : Cazengler, Nashville poussif.

    Nashville Pussy. Le 106. Rouen (76). 27 juin 2019

    Nashville Pussy. Pleased To Eat You. Ear Music 2018

     

    Monsieur Jordan - Part Four

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    Ils arrivaient des quatre coins de la France pour saluer le retour sur scène de Roy Loney qui fut comme chacun sait LE chanteur des Flamin’ Groovies. L’événement devait se dérouler au Petit Bain, une barcasse ancrée au pied de cette Grande Bibliothèque imaginée jadis par François Miterrand, un homme que tout le monde semble détester aujourd’hui, sans raison particulière. La détestation systématique est entrée dans les mœurs comme les loups dans Paris. Quant aux météorologues, ils avaient annoncé un pic de canicule et ne s’étaient pas vautrés. La file d’attente cuisait comme une longue merguez dégingandée sous un soleil de plomb.

    C’est là qu’une rumeur se mit à circuler et à enfler comme l’ex-tumeur de Wilko Johnson. On chuchotait à voix basse d’une oreille à l’autre.

    — Y paraît qu’y vient pas...

    — Hein ? Qui qui vient pas ?

    — Bah Roy Loney !

    — Ha bah ça !

    La longue merguez bruissait donc de mille chuchotements dans un authentique bain de vapeurs corporelles. La rumeur se glissa ensuite avec la merguez dans la soute du Petit Bain et continua de grossir. Arrivée au frais, la rumeur ne s’en portait que mieux. C’est là qu’un mec apparemment bien informé fit la lumière dans les esprits surchauffés. Il savait pourquoi le pauvre Roy Loney se retrouvait dans la cruelle incapacité de venir ramasser les lauriers qui lui revenaient.

    — Cyril l’a poussé dans l’escalier !

    — Ha bon ?

    — Oui, en arrivant à l’aéroport, pouf ! Cyril l’a fait tomber dans l’escalier qui descend de l’avion.

    Bon après, ça devenait compliqué d’expliquer que Cyril était jaloux de Roy depuis toujours, qu’il lui faisait des croche-pattes dans la rue et qu’il lui collait ses chewing-gums pleins de bave sur son harmo. Normalement, il faut un livre pour entrer dans une litanie de détails, la rumeur n’est pas faite pour porter le poids du monde, comme le disait si bien Peter Handke.

    — Il l’a poussé comme ça, dans l’escalier ?

    — Oui, d’un grand coup d’épaule dans le dos, par pure jalousie. Cyril avait même paraît-il un rictus au coin des lèvres, comme Anthony Perkins dans Psychose.

    — Et Roy, y s’est fait mal ?

    — Oh on l’a embarqué à l’hosto. Et comme il est vieux, ça ne va pas se recoller du premier coup !

    — Aller pousser son copain dans l’escalier, non mais franchement ! C’est vraiment des branleurs ces mecs-là !

    — C’est sûr, ils sont restés bloqués en 1968. Ça leur fait en gros quinze ans d’âge mental. Ce qui n’est déjà pas si mal. Tu as beaucoup de gens qui ont un âge mental beaucoup plus bas.

    — Et si Roy y l’était mort dans l’escalier ?

    — Oh non, Cyril s’arrange toujours pour que ça finisse bien. Il est aussi malin qu’Alfred Hitchcock. Roy a l’hosto, il peut reprendre le micro et chanter son vieux coup de Shake sans personne pour faire ombrage à sa mégalomanie psychédélique...

    — C’est incroyable cette histoire !

    — Oh tu sais, la vie des groupes, ça ne sent pas toujours la rose. Même dans les petits groupes de province. Tu y vois des choses étonnantes. Tu n’en as même pas idée...

    Il fut interrompu par l’entrée sur scène d’un groupe de surf engagé pour la première partie. Ça cloua aussi sec le bec à la rumeur.

    Mais elle reprit de plus belle au terme du set de surf.

    — Et comment tu es courant de cette histoire d’escalier ?

    — Oh, j’ai des infos de première main. C’est un mec de San Francisco. Il racontait qu’un jour Cyril n’arrêtait plus de faire des croche-pattes à Roy qui marchait devant lui dans la rue. À la fin, Roy s’énervait et gueulait : «Stop that !», tu sais avec l’accent garage qu’il prend pour attaquer «Teenage Head», et tu sais ce que Cyril faisait ?

    — Il s’excusait ?

    — Pfffff ! Tu rigoles ou quoi ? Cyril poussait d’affreux petits gloussements de belette psychopathe. Un truc du genre hiiin-hiiiin-hiiiin !

    — C’est dégueulasse ton histoire !

    — Mais non, tu es dans l’univers des comix underground. C’est un humour auquel tu n’auras jamais accès à cause de ton éducation. Avec la gueule que tu as, tes lunettes et ta liquette, on voit bien que tu es cartésien. Donc t’es baisé. Tu passeras toute ta vie à côté. Tiens encore un exemple. Tu sais pourquoi Chris Wilson n’est pas là ?

    — Il l’a aussi poussé dans l’escalier ?

    — Non, pire encore : il l’a envoyé en cure dans un établissement pour vieux Américains ! Eh oui...

    — J’ai vu un reportage à la télé : c’est encore plus sordide que les établissements pour vieux Français. C’est une cure de quoi ?

    — D’amaigrissement.

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    L’arrivée sur scène de Cyril Jordan cloua de nouveau le bec à la rumeur. Il portait les mêmes fringues que lors du dernier set parisien : chemise à motifs, high heel boots et petit fute en vinyle noir. Tiré aux quatre épingles de 1968. On retrouvait aussi les accompagnateurs du set de 2017, Tony Sales, fils prodigue de Hunt & Tony Sales qui firent si bien tinter le Tin Machine, et Chris Von Sneidern, toujours habillé en blanc, mais muté comme un fonctionnaire de la basse à la rythmique.

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    Un nouveau venu avec une gueule de cabochard très sympathique et habillé d’une liquette noire et d’un gros pantalon bordeaux occupait le job de bassman. Les Groovies s’empressèrent de redorer leur blason avec un «Shake Some Action» particulièrement bien sonné, sans chichis ni dentelles d’arpèges. C’est là que le bassman commença à focaliser l’attention. Avec ses gros doigts boudinés, il plaquait à l’implacable les dominantes sur son manche et hochait le beat de la tête avec une ferveur assez peu commune dans sa fonction. Rien qu’avec un coup de Shake, il était en eau.

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    Ses deux mains dégoulinaient de grosses gouttes de sueur. Comme le disaient si bien les ouvriers d’antan, il mouillait sa chemise. C’est une façon de dire qu’il ne faisait pas semblant. On le sentait vraiment investi. Cyril Jordan annonça une chanson des Byrds et nous eûmes droit à une vieille resucée du «Feel A Whole Lot Better» datant de Mathusalem, suivie d’un bond dans le temps avec «Jumpin’ In The Night», qui nous ramenait à l’époque Sire, c’est-à-dire post-Roy Loney, et donc un son moins groovy et plus pop dont on essayait de se contenter à l’époque pour se consoler de l’absence de Roy Loney. Cyril Jordan chantait d’une voix assez gutturale. Vu la qualité des compos, il ne s’en sortait pas si mal. Mais bon, on s’attendait au pire : qui allait se porter volontaire pour massacrer «Teenage Head» ?

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    Le suspense allait durer encore un bon moment avec d’autres régurgitages de la période Sire. Puis Cyril Jordan annonça qu’il allait chanter «Whisky Woman» pour la première fois. Why ? Because the band broke up three months après la sortie de l’album Teenage Head. «Whisky Woman» est toujours resté l’un des cuts préférés des gens qui ont acheté l’album en 1971. Why ? Sans doute parce que rien n’est plus parfait qu’une femme rôtie au whisky. C’est plus élégant - pour une femme - de se piquer la ruche au whisky qu’au vin blanc. En tous les cas, les Groovies savaient le dire en 1971 mieux qu’on ne saura jamais le dire. Et les choses se mirent à vraiment chauffer avec la triplette de Belleville tirée du même album, «High Flyin’ Baby», «Have You Seen My Baby» et un «Yesterday’s Numbers» harnaché du big heavy sound et joué avec une édifiante implication. Le bassman ruisselait comme une vieille serpillière, il arrosait le plancher autour de lui dans un rayon de deux mètres, on voyait la sueur couler dans son gros pantalon bordeaux, et sa basse était tellement gorgée d’humidité qu’elle semblait vermoulue. Ah quel démon ! Il s’offrait même le luxe, dans l’état où il était, de faire des petits bonds en l’air, ce qu’un organisme épuisé refuse normalement de faire. Rien qu’avec le spectaculaire «High Flyin’ Baby», la partie était gagnée. Mais le «Yesterday’s Numbers» aggrava encore les choses, par sa qualité raunchy et déterminée à vaincre un public convaincu d’avance.

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    Mais bon, les groupes agissent souvent sans réfléchir, leur stratégie consiste à foncer dans le tas et à réfléchir plus tard. Le moment tant redouté arriva : Chris Von Sneidern se sacrifia pour chanter «Teenage Head». Ce fut l’horreur, sans doute la pire version jamais offerte en pâture au bon peuple. Dès l’attaque d’I’m a monster, c’était baisé. Il chantait ça d’une petite voix blanche et ridicule et il aggrava encore les choses en ajoutant d’un accent d’hermaphrodite lymphatique un «got a revved up teenage head» qui manquait tellement de crédibilité qu’on en fit la grimace. Ha les choses de la vie !, comme dirait Claude Lelouch. François Miterrand et le Petit Bain eurent droit à un rappel avec «Slow Death», et la rumeur put enfin reprendre.

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    — Le bassiste devrait se méfier. Il est tellement bon qu’il a volé le show ! Tu sais comment il s’appelle ?

    — Ah bah non, chais pas !

    — T’as vu les regards en coin que Cyril lui envoyait ? Ce bassman est bien trop bon pour jouer dans les Groovies. Trop in the face. Il fait trop d’ombre à Cyril. Tu vas voir, il va bientôt tomber dans l’escalier ! Tu vois, le guitariste habillé en blanc ne risque rien. Il est beaucoup plus malin.

    Il fallait absolument savoir comment s’appelait ce bassman héroïque. Comme il venait traîner au mersh, on put lui poser la question. On ne comprit pas grand chose à ce qu’il raconta, hormis le fait qu’il s’appelait Allan ou peut-être Adam et qu’il avait accompagné Link Wray, les Cars, les Tubes et d’autres groupes aux noms incompréhensibles. Nous n’apprîmes son vrai nom que le lendemain : en réalité, il s’appelait Atom Ellis. Si un jour la ville de San Francisco lui dédie une plaque de rue, on pourra y lire : Atom Ellis, mighty sauveur des Flamin’ Groovies.

    Signé : Cazengler, flamin’ crouni

    Flamin’ Groovies. Le Petit Bain. Paris (75). 25 juin 2019

    PS : au fait, où en étions-nous restés des exploits de Monsieur Jordan, le Groovy gentilhomme ? À Seymour Stein qui en 1976 allait relancer la carrière des Groovies avec l’album Shake Some Action. Dans ce Part Three, souvenez-vous, Cyril proposait à Stein d’emmener ses label mates, les Ramones, tourner en Europe. Et on en déduisait que grâce à Cyril, l’Angleterre allait faire une sacrée découverte. Tous les témoins sont formels : c’est en voyant jouer des Ramones pour le première fois que les Londoniens ont découvert le punk, comme un poule qui trouve un couteau.

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    Et donc, au rythme d’un nouvel épisode du San Francisco Beat dans chaque numéro d’Ugly Things, Cyril retrace les aventures des Flamin’ Groovies, tout en continuant de faire soigneusement l’impasse sur Skydog (Profitons de la parenthèse pour rappeler que sans Skydog, personne en Europe n’aurait entendu parler des Groovies). Nous voici donc en novembre 1975, à Monmouth, au pays de Galles. Quatre heures de route depuis Londres, à bord de deux Rolls financées par Stein. Cyril adore cet endroit et tout particulièrement Little Anchor Farm, un manoir hanté vieux de 700 ans. Il s’entend à merveille avec Dave Edmunds, la gloire locale et ils enregistrent vite fait un hit de Paul Revere & The Raiders, «Sometimes», puis des clins d’yeux appuyés aux Beatles comme «Yes It’s True». Cyril dit aussi donner à sa version du «St Louis Blues» de WC Handy the Liverpool feel, ha ! Il s’intéresse en fait beaucoup plus au manoir hanté de Little Anchor Hill. Pourquoi ? Parce que lui et les autres Groovies ont entendu une femme crier dans le couloir alors qu’aucune femme ne traînait ce jour-là dans les parages. Ha ! Serait-ce un fantôme ? Ils trouvent la clé du mystère dans un livre intitulé Haunted Britain : l’auteur affirme que Little Anchor Hill is the most haunted spot in England, c’est-à-dire l’endroit le plus hanté d’Angleterre. Cyril ajoute qu’il y avait des centaines des millions de mouches à Monmouth. Il n’avait encore jamais vu autant de mouches ! Tons of thousands. Dans l’épisode suivant, Cyril revient sur son cher Shake et rappelle qu’ils jouaient alors lui et James Farrell sur des Gretsch, une Nashville et une Anniversary. Autre détail capital : l’album Shake était très orienté : Stones, Lovin’ Spoonful, Paul Revere & The Raiders et of course les Beatles. Cyril ajoute à toutes fins utiles que le classic era des Stones était celui de Brian Jones. Pour restituer ce son, il dit utiliser les instruments qu’utilisaient les Stones en 1965. Il étaye son propos en citant «Crazy Macy», sur le dernier album des Groovies : eh bien, il joue ça sur une Harmony Meteor et un Vox AC 30, comme le Keef d’«It’s All Over Now» et de «Down The Road Apiece». Il indique aussi qu’«I Saw Her» est inspiré des Charlatans, l’un des groupes qu’il chouchoute le plus.

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    En 1976, les Groovies se préparent à enregistrer leur deuxième album Sire. Comme il songe à taper dans les Byrds avec le fameux «Feel A Whole Lot Better», Cyril sort de l’étui sa douze cordes Rickenbacker stéréo. Il rappelle que «Between The Lines» est un hommage à la coke que tout le monde appelle ‘Charlie’ en Angleterre et que les Groovies, dans leur jargon interne, appellent ‘Whatsit’. Il revient aussi à ses chouchous Paul Revere & the Raiders avec «Ups And Downs». Autre choix marrant : il s’amuse à taper dans les Beatles tapant dans le «Reminiscing» de Buddy Holly. Autre fait marquant : n’oublions pas que l’ex-Charlatan Mike Wilhelm fait son entrée dans le groupe avec Now. Cyril observe enfin que Dave Edmunds s’implique de plus en plus dans le son des Groovies, ce qui n’est pas pour lui déplaire. En fait, il profite des deux pages que lui octroie Mike Stax dans chaque numéro d’Ugly Things pour passer tous ses albums au peigne fin. On le sent vraiment très fier de son œuvre.

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    Cyril et les autres profitent des moments de battement pour aller se balader dans la lande, où rôde dit-il Dieu sait quoi, ghosts and wombats and who knows what else. Un soir, Dave emmène Cyril et Chis dans un pub vieux de 400 ans. Dave conduit sa Mini Cooper très vite, nous dit Cyril, a real speedster, et soudain, dans un virage, Cyril se met à hurler car il voit deux lumières rouges. Dave pile net et ils sortent tous les trois de la Mini pour constater que les deux lumières rouges sont en fait les yeux un chien noir géant ! What ? A giant galloping black dog ! Deux fois plus grand qu’un cheval, précise Cyril dont la mâchoire s’est décrochée et pend comme une lanterne sur sa poitrine ! Ils frissonnent tous les trois de plus belle lorsque le monstre passe près deux au ralenti, comme s’il trottait dans une autre dimension. Qui va aller gober une histoire pareille ? Cyril est un peu triste car aujourd’hui Dave Edmunds nie les faits. No giant black dog ! Sans doute a-t-il peur que ça attire les touristes dans la région. En tous les cas, Cyril reste en cohérence avec sa notion de comix underground. Si on repart de son point de vue, c’est une histoire qui va loin. Comme s’il voulait insinuer que les Groovies existaient dans une autre dimension. Quand on y réfléchit bien, c’est extrêmement intéressant. Encore faut-il savoir prendre le temps de réfléchir à certaines hypothèses, surtout quand elles paraissent saugrenues. Ça n’a l’air de rien dit comme ça, mais ce genre de pirouette est l’une des plus difficiles à réussir. Essayez et vous verrez. Oh, on ne réussit pas du premier coup. On se casse la gueule. Mais ça fait du bien de se casser la gueule.

    Ugly Things # 46

    Ugly Things # 47

    Ugly Things # 48

    (Rien dans le 45 et le 49, donc inutile de les acheter).

     

    Keef Keef bourricot

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    Au fond, c’est une bonne chose qu’un cat comme Keef refasse l’actualité. Depuis cinquante ans, on ne se déshabitue pas vraiment de lui, même si les albums des Stones ont perdu leur pouvoir. Difficile de faire des miracles pendant cinquante ans. Ceux qui font des miracles doivent finir par se lasser. On imagine aisément que Keef ait pu se lasser. Au début ça doit être marrant, «The Last Time», «Jumping Jack Flash», «Satisfaction», ensuite «Gimme Shelter», «Live With Me», «You Got The Silver», «Happy», et puis ça finit par devenir une espèce de routine. Dans le regard de Keef, l’éclat prophétique s’est terni, une sorte de mélancolie propre à ceux qui ont tout vécu semble à présent le voiler. Il est arrivé la même chose à Chuck Berry, victime lui aussi d’une écœurante facilité à faire des miracles. Et ce n’est un hasard, Balthazard, si Keef se sentait intellectuellement apparenté à Chuck Berry. La dimension des génies nous dépasse un peu, nous n’avons d’eux qu’une perception très limitée. Keef, Chuck Berry, Gandhi, Martin Luther King, Victor Hugo, que savons-nous d’eux ? Pas grand chose. Quelques disques, quelques livres, quasiment rien. L’extraordinaire de la chose est qu’on réussit quand même à se goinfrer de ce quasiment rien. Tiens, Keef fait la une de Mojo et ça redevient un événement, comme au temps béni des interviews qu’il accordait au New Musical Express, notamment le fameux «You’re never alone with a Smith & Wesson» qu’on avait lu tellement de fois qu’on connaissait l’ordre des questions et la teneur des réponses. Oui, Keef revient avec ses gros doigts boudinés et un regard souligné au khôl. Il est même bombardé rédacteur en chef du numéro et il rip the joint avec un choix d’articles extrêmement keefy : Muddy Waters, Bobby Keys, Peter Tosh et Norah Jones. Écoutez ce que dit cet homme en page 6, pour présenter la sélection de cuts rassemblés dans la compile jointe au mag : «Just the playing of music is one of the most civilized things I can think of.» Et il fait mettre civilized en ital, pour bien insister sur la notion. Eh oui, Chuck Berry incarnait cette notion de civilisation, son ring ring goes the bell balayait toute la haine des racistes blancs d’Amérique et d’ailleurs. Avec sa guitare, Chuck niquait les rednecks, with their guns up their asses. Et Keef continue de vanter les mérites de la musique, disant que les musiciens sont des mecs bizarres, car une autre conversation se fait pendant qu’ils jouent ensemble. Il appelle ça The other language. Avec bien sûr un accord préalable, ce qu’il appelle un agreement. Pour lui c’est ça, the civilized thing. Les mecs jouent ensemble au lieu de se taper dessus. Dans la compile, on retrouve bien sûr Chickah Chuck, mais aussi Jimmy Reed, Pattie Labelle, Willie Mitchell qui a écrit des arrangement pour Talk Is Cheap, les Coasters, Funkadelic, Dion, pas mal de Rastafaris et Muddy Waters. Keef dit qu’en découvrant Muddy à l’époque, il découvrit la notion de power. The inner power.

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    C’est Robert Gordon qui se charge de l’article sur Muddy. Oh la belle double : on y voit Muddy gratter sa gratte et sa femme Geneva l’enlace. L’image parfaite. Tous ceux qui ont lu la bio de Robert Gordon sur Muddy savent pourquoi cette femme est belle et à quel point elle est vitale dans l’histoire de Muddy et donc du blues et donc des Stones : Geneva eut la grandeur d’âme d’accepter que Muddy ait des fiancées à droite à gauche et des enfants avec ces fiancées. Cette façon de tolérer les choses relève de la plus haute intelligence. Mais cette histoire ne passe pas toujours très bien quand on la raconte, ici ou là. Figurez-vous que des gens ne comprennent pas qu’on puisse tolérer des vies parallèles. Ça permet toutefois de conforter l’idée de base : l’intelligence, c’est comme le manque d’intelligence, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Dans l’article, on tombe sur une autre image à caractère historique : ça se passe chez Chess et on voit la triplette de Belleville autour de Leonard le renard : Muddy sous sa pompadour, Little Walter soufflant un coup d’harmo et Bo avec ses Gretsch rectangulaire et ses lunettes à montures d’écailles. Que dire d’autre que Wow ? Wow !

    Keef a 75 balais. Quand on lui demande comment il arrive à sauver les apparences (maitain that chic physique), il répond ceci : «I get up. Ummmm. And then, uh, you know, I sit down. I don’t do none of this trotting around, I think it’s bad for you. It’s bad on the joints, especially on concrete. I don’t go with that. It’s just not for me.» Ça nous rassure de savoir que Keef ne fait pas de jogging comme les autres vieux. Il est un peu comme Mick Farren, pas question de lui faire enlever ses boots. Il annonce qu’il a stoppé la booze. Il se contente d’un verre de pinard pendant les repas et d’une Guinness de temps en temps - It’s like heroin, the experiment is over - Mais il ajoute que si tu le croises dans un bar et que tu lui offres un verre, il ne saura pas le refuser - I wouldn’t turn it down. I’m not a puritan on these matters. It’s just that it’s not on the daily menu any more - Ce qui frappe le plus chez Keef et ce depuis toujours, c’est la classe des réparties, l’extrême agilité à tourner des formules tellement anglaises qu’elles en deviennent indécentes d’élégance. En français, on ne penserait jamais à dire «Je ne fais pas le puritain dans ces cas-là.»

    Alors bien sûr arrive sur le tapis l’histoire de la longévité du groupe : Keef et Jagger, 75 balais, Charlie Watts 78 et Ronnie Wood 72. Keef espère continuer - If you give me 80,000 people, I feel right at home - Il ne veut pas décevoir les gens - The smell of the crowd, it gets ya ! - Et nous voilà de retour en 1988, au moment où Jagger fait ses disques et ses tournées solo. Keef le vit mal et après avoir insulté Jagger dans la presse, il change de tactique et commence à bricoler des cuts dans son coin avec Steve Jordan, le powerhouse new-yorkais. Oh, il insiste bien pour dire qu’il ne voulait pas démarrer un autre groupe, car dit-il, the Rolling Stones is a full time job, mais comme il ne se passe rien cette année là, il rassemble quelques amis - Suddenly I realized, God, it’s like I’m at the beginning of the Rolling Stones again - Et pouf, Bobby Keys entre dans la danse. Keef invite Waddy Watchel, un blanc qui a joué avec Linda Ronstadt et Ivan Neville, le fils d’Aaron. Et puis tiens, on va appeler tous ces mecs the Xpensive Winos. «We started to come up with some interesting songs», croasse Keef.

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    Dans les futurs livres d’histoire, les spécialistes diront que Talk Is Cheap est un chef-d’œuvre de l’ère Richardsienne. Ne serait-ce que pour ce règlement de comptes intitulé «You Don’t Move Me» - It’s no longer funny/ It’s bigger than money/ You just don’t move me any more - Jagger s’en prend plein la gueule. C’est Steve Jordan qui bat le beurre dans cette cambuse. Pif paf, il cogne dur et Keef sculpte son monde magique d’une voix de mineur cacochyme. Quelle admirable musicalité, c’est bardé de clameurs démentes. Pour cet album, Keef est allé enregistrer à New York, puis dans le Sud : il voulait Willie Mitchell et les Memphis Horns sur l’album. Mais aussi d’autres légendes à roulettes comme Bootsy Collins, Maceo Parker, Sarah Dash de Labelle et Johnnie Johnson qui en 1953, avait embauché à Saint-Louis un jeune guitariste nommé Chuck Berry. L’autre coup de génie de l’album s’appelle «How I Wish», c’est le hit universel avec de la mélodie plein la gueule, il n’existe rien d’aussi seigneurial dans l’esprit rock d’Angleterre. Keef chante à la véhémence, comme s’il bramait à la lune dans les causses. Il est pendant quelques minutes le roi du monde, le temps d’une chanson parfaite, il tombe dans un océan de chœurs achalandés et de clameurs grandioses. Steve Jordan mène tout ça à la baguette, sec et net et sans bavures. Il faut aussi écouter «Whip It Up» car Keef l’attaque à la Stonesy et un certain Charley Drayton rentre dans le lard du cut à coup de bassmatic. Voilà LE hit décadent par excellence. Keef est l’Oscar Wilde du rock d’Angleterre, c’mon baby et les filles derrière braillent whip it up. Il faut le voir relancer son hit à la seule force de son intelligence de rocker épouvantablement doué. Keef n’est pas un rêve, brother ! Bobby arrive avec son sax texan à la main et Keef force une voix qu’il n’a pas à coups de baby baby ! Rien d’aussi devastating, whip it up ! Les descentes de basse sèment la confusion dans les rangs. Franchement, c’est très spectaculaire. On retrouve l’un des bassmen favoris de Keef sur deux cuts : Joey Spampinato de NRBQ. Il vient sonner les coches du rumble dans «I Could Have Stood You Up». Et qui joue du piano là-dedans ? Oui, tu l’as deviné : Johnnie Johnson ! Oh boy ! Et Mick Taylor gratte sa gratte. C’est mieux que de gratter ses poux. Ah les brutes ! Le NRBQ joue aussi sur «Rockawhile», encore un cut visité par la grâce. The greatness of the groove according to Keith Richards. C’est aussi rampant qu’un gros reptile. Rockawile ! Rock in style ! On entend Ivan Neville jouer du piano sur «Locked Away», un hit mélodiquement parfait. Ce diable de Keef n’en finira donc jamais de créer l’événement ? Il revient au rumble de groove à retardement avec «It Means A Lot». Le groove qu’il jette dans nos tranchées met du temps à sauter, Keef se situe là, dans la longueur de ce temps, c’est excellent, il chante what does it mean et les autres lui répondent It means a lot, mais dans le décalage du groove de Keef. C’est infernal. Un bassmatic de rêve dévore le cœur du groove. Étonnamment, la magie opère dès le cut d’ouverture, «Big Enough». On sait tout de suite qu’on entre dans un album hors d’âge. Le son saisit. Les Winos jouent au maximum des possibilité du power rock. Keef chante comme il peut mais quel buzz down the road apiece ! Bootsy on bass et Maceo Parker on sax, avec eux soyez certains d’atteindre le cœur d’un mythe qu’on appelle le groove. Steve Jordan y bat le beat du tambour des galères. Retour à la Stonesy pure et dure avec «Take It So Hard». Keef s’étrangle à le chanter. Steve Jordan passe au bassmatic. On a même du shuffle de chœurs. Ce n’est pas un album de tout repos, oh no no no ! On retrouve la même équipe sur «Struggle». Keef a du pot d’avoir ces mecs-là derrière lui. Steve Jordan tape comme un sourd et Keef chante comme une ablette dévoyée, c’est extrêmement rock’n’roll. Keef se prend à son propre jeu. On entend rarement des grooves cognés aussi violemment. Keef duette avec l’immense Sarah Dash sur «Make No Mistake». Elle vient dasher dans les bras de Keef. Fucking sensuality !

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    Dans l’interview, Keef épilogue sur la nature de sa relation avec Jagger. Il évoque un amour fraternel et donc des crises de jalousie. Mais ça n’affecte pas leur mode de fonctionnement - It is a strange relationship, I’ll give it that. Strange, and very long - Pendant l’interview, il fume à la chaîne. L’interviewer lui demande s’il compte arrêter de fumer et Keef lui dit qu’il a essayé mais que ça n’a pas vraiment marché. Keith Cameron cite Lou Reed disant qu’il est plus difficile d’arrêter la fumaga que l’héro et Keef acquiesce : «Arrêter l’héro, c’est l’enfer - it’s hell, but a short hell.» Il ajoute qu’il essaye quand même de réduire sa conso. Et ça marche. Il s’aperçoit qu’il n’en a pas besoin, et c’est exactement comme ça qu’on arrête de fumer. Tout à coup, on trouve que ça ne sert plus à rien de fumer. A useless habit, comme dit Keef. Il avoue aussi être marié depuis 35 ans avec Patti Hansen. Le secret de cette longévité ? - I found somebody that could put up with me, man. You don’t run away from that. Bless her heart - Et quand Keith Cameron lui demande si le fait d’atteindre un âge aussi vénérable que le sien lui apporte une certaine forme de sagesse, Keef croasse : «Je ne pense pas qu’on atteigne cet âge sans rien apprendre.» Et il se penche pour murmurer d’un ton de conspirateur : «J’ai déjà dit ce que j’avais de plus sage à dire lorsque j’étais très jeune, hee heee hee heee.» Mais au fond, il n’aime pas la notion de sagesse. Il préfère parler d’expérience. Puis il ajoute le point essentiel : ne pas rester coincé dans le passé. Aux yeux des tenants de la modernité, il se contredirait presque en avouant un profond mépris pour les réseaux sociaux et les téléphones - I’ve never liked phones, you see - Il explique ça très bien, car quand on devient célèbre à 19 ans, le téléphone sonne tout le temps, et ce sont toujours des gens qui te demandent des trucs. Alors évidemment, les portables, c’est encore pire. Oh no ! Il ajoute que les gens qui le connaissent savent qu’il n’a pas de phone. C’est une élégante façon d’expliquer que la modernité ne passe pas par le smartphone. Au dix-neuvième siècle, on appelait cette tournure d’esprit le dandysme. Keith Cameron conclut l’interview avec un compliment : «You seem a sunny character at heart», ce qu’on pourrait traduire par : «Vous semblez être quelqu’un de très chaleureux.» Et Keef rétorque : «Essentially, yeah !» Bon d’accord, il y a eu des moments difficiles, mais avec un peu d’optimisme, on passe à travers - Nobody said it was easy - C’est du pur Keef.

     

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    La réédition de Talk Is Cheap fait l’actu de Keef. On en profite pour ressortir du placard l’autre chef-d’œuvre de l’ère Richardsienne, Main Offender. On croyait les Stones finis à l’époque. Grave erreur : écoute «Runnin’ Too Deep» et tu retrouveras la Stonesy dans tout son éclat. Et avec l’autre fou de Steve Jordan derrière, ça redevient très sérieux. Keef sait très bien ce qu’il faut faire pour relancer la Stonesy. Back to the basics ! On retrouve ce fou de Steve Jordan sur le «999» d’ouverture. Ivan Neville nous nappe ça sec. On appelle ce genre de mecs des brillants mercenaires. Don’t panic ! Ah ha ! Keef embobine tout le monde. Il claque son rock à la jouissance prévisible, here we go ! Toute sa vie, Keef a gratté sa gratte pour la seule gloire du rock. Quel bâtard de son ! Il faut le voir passer au dub avec «Words Of Wonder». Il sait tiguiliter la note, en plus. Effarant de keefitude céleste ! Encore une belle sinécure avec «Yap Yap» - I hear it’s okay, yeah yeah - Quelle fabuleuse entrée en matière ! Keef joue de la basse. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Yakety yap ! here we go ! Babi Floyd et Bernard Fowler font le Yap Yap dans le groove du grand Keef qui chante à la sourdine mal réveillée, Yap Yap you talk too much. Il reste dans le heavy groove avec «Wicked As It Seems». Charley Drayton fait gronder sa basse à l’ancienne, Keef chante au rauque et Steve Jordan frappe sa caisse claire comme s’il la haïssait. No way out, font les Winos - Why don’t you go/ All over me - Cet album est une nouvelle leçon de choses. Keef obtient ce son sec incroyablement beau. Il se paye ça comme on se paye une bague de pharaon dans le souk du Caire. Retour à la Stonesy avec «Eileeen». Keef sait claquer un accord au coin du bois. Steve Jordan frappe de plus en plus fort. Quel sale mec ! Personne ne lui dit rien. Qui oserait ? Il frappe avec le venin du killer. Il mord la cuisse du beat. Le beat n’a aucune chance d’en réchapper - What do I do - C’est tendu à se rompre. On est dans l’osmose de l’égalité des chances, Keef donne tout le loisir au choix, il le laisse venir à lui. Il ultra chante au souffreteux, c’est encore une fois d’une classe épouvantable. Ah tu parlais d’aristocratie du rock ? On est en plein dedans.

    Signé : Cazengler, Keith Ricard

    Keith Richards. Talk Is Cheap. Virgin 1988

    Keith Richards. Main Offender. Virgin 1992

    Keith Cameron : The right stuff. Mojo # 305 - April 2019

     

    MONTREUIL / 21 – 06 – 2019

    COMEDIA

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS

    BENDER / CRITTERS

    Fête de la musique. Gros attroupement Croix de Chavaux, apparemment un groupe à la Pink Floyd, Râoulex King Trio en extérieur à l'Armony, m'arrête pour saluer Raphael Rinaldi qui nous a fait don des photos de Tony Marlow et David Evans voici quinze jours, mais ce soir pour moi c'est la Comedia ou rien, cette goutte de néant qui manque à l'absolu affirmait Stéphane Mallarmé. Comme je n'ai pas réussi à mettre la main sur le rien, me voici à la Comedia. Ici la fête est beaucoup plus existentielle qu'ailleurs. Une ZMAD, zone musicale à défendre.

    SHEITAN & THE PUSSY MAGNETS

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    Nos gens sur scène. Densité maximale. Cinq de Villejuif. Le diable et ses accros de la vulve, rien que cela. Remarquez que c'est plus sain que nos gouvernants qui s'accrochent à leur pouvoir. Z'ont un synthé. On a beau dire mais un orgue dans un groupe c'est comme un ogre dans un conte de fées, ça change tout. Surtout s'il est bien joué, s'il ne bouffe pas le son des acolytes, s'il densifie, s'il ne passe devant que lorsqu'il faut signifier au public que l'instant est important et mérite d'être souligné au fluo rouge. Bref à peine ont-ils démarré qu'ils nous offrent une matière grasse et ondoyante dans laquelle l'on pressent qu'il y aura à donner forme. L'on n'est certainement pas dans un combo punk, mais le diable se niche aussi dans la musique moins sauvage, davantage cuisinée. Le cru et le cuit, raw or cooked, parfois il est bon de se sustenter des deux.

    Rawad pose sa guitare à terre et se saisit de son micro qu'il approche de sa bouche de ses deux mains. Il ne chante pas, il conte, il évoque. L'on ne sait quoi, mais toutes les légendes et toutes les proférations contiennent leur part de sublimité. L'a la voix envoûtante, cela permet à chacun de se raconter ce qui chez lui engendre le rêve. La musique se densifie autour de lui, nous sommes chez des amateurs de ce que je réunirais sous l'appellation incontrôlée de rock anglais poétique, un vaste diagramme qui court des Zombies d'Odessey and Oracles à David Bowie. Que l'on retrouve aussi bien dans les groupes de heavy rock qu'expérimentaux. Une plus grande importance accordée aux paroles et aux gradations musicales. Avec le risque de se perdre dans les arrangements pompiers et les lyrics de carton pâte.

    Mais nos Sheitanistes ont flairé le piège. Alternent les passages lyriques avec des sautes d'humeur dignes des Pretty Things, subitement l'orage tombe sur le pays des merveilles et tout se met à tanguer salement. Dans les jeux de pile du hasard ou face du destin, il suffit de parier sur les deux côtés pour emporter la mise.

    BENDER

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    La balance a déclenché la suspicion. Vous ont envoyé deux fragments de morceaux à raser la moitié de la ville. Dès le début du set ils ont commencé et nous ont démontré de quoi ils étaient capables. Un par un. ( Heureusement ils ne sont que trois ! ). Davy vous écrasé la production mondiale des croquettes en un tour de main sur ses toms. Pulvérisation optimale. S'est arrêté pour laisser la place à Sloog. Rassurant, un bassiste ça doome certes, mais dans les limites du raisonnable. Pas de chance, celui-ci s'est débrouillé avec ses quatre malheureuses cordes pour atteindre le même volume sonore que son confrère batteur, avec en plus le couinement désagréable du goret que l'on égorge. Puis l'a laissé la place libre à Agabawi. Là on pressentait : avec sa chevelure sauvage et sa taille de géant, il ressemblait au chef des barbares qui mène l'attaque contre les légions romaines dans Gladiator, alors quand il a écrabouillé la planète sous son bombardement de riffs, l'on s'est dit que notre dernière heure était proche. Evidemment son petit numéro de dissuasion active terminé, sont partis tous les trois ensemble. Au bout de dix minutes nous bougions encore sous l'éboulement terrifique, faut l'avouer, c'était bon, mais bon pour combien de temps ! Et c'est là que le miracle a eu lieu. En pleine tempête, l'on a entendu une étrange modulation, c'était Agabawi, sur sa guitare, l'alcyon s'est posé sur les flots en colère et la beauté du monde nous est tombée dessus.

    Ne nous ont pas fait le coup de l'arrangement toile arachnéenne qui se balance mollement sous la brise matinale, non c'était épais comme la chape de béton qui recouvre Tchernobyl, du solide, mais aussi immémorial que la frise du Parthénon, Davy a carrément abandonné son poste de drummer fou, s'est saisi du micro et a entonné d'une voix de berceuse affermie un hymne voué à l'on ne sait quel dieu du néant, un chant de remerciement et d'apaisement. Et l'on a senti la respiration régulière du grand cobra endormi. Un étrange sentiment de sereine puissance a inondé les cervelles de l'assistance. Pas de doute on était à l'intérieur du paradis.

    Vous vous en doutez, si les pires choses ont un début, c'est que les meilleures possèdent une fin. Et en moins de temps qu'il n'en faut pour compter jusqu'à 0, 3, l'on s'est retrouvé en enfer, dans le style grand arasement final, Bender a bandé toutes ses forces et nous a ramenés dans l'apocalypse éternelle. Un tourbillon sans fin, une trombe dévastatrice, une onde mortelle qui vous précipite par les fenêtres du vingt-cinquième étage, votre corps éclaté au pied de l'immeuble comme une outre crevée gonflée de sang. Flaque existentielle dans laquelle les sangsues du désespoir viennent se désaltérer.

    Certes le calme est de retour, alors qu'il ne va plus rester une goutte de votre hémoglobine, mais avec plus d'ampleur, Agabawi se lance dans une mélopée, un chant puissant, sorti de ses entrailles de colosse, il clame tel un baryton d'opéra au dernier jour d'un cycle finissant. La mort et la vie étroitement emmêlées dans son gosier. Nous ne savons plus si nous marchons sur des cendres ou parmi un incendie. C'est cela Bender une force qui va droit devant, qui respire fort mais qui n'arrête jamais sa marche. Traverse la chaussée des géants et les clairières heideggeriennes de l'être au pas de course. Partent d'avant le mal et se dirigent au-delà du bien, du néolithique au cosmique. Braconnent le cobra. Recueillent le venin. Vous donnent à boire. Si cela ne vous a pas tué, c'est que cela vous a rendu plus fort. Il vaut mieux que vous n'ayez pas entendu le growlement hideux de Sloog à la fin du dernier morceau. Le crachat qui tue.

    Grosse impression.

    CRITTERS

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    Il est des malfrats qui mettent trois ans à préparer le cambriolage du siècle. L'heure fatidique arrive, la veille la combinaison du coffre a été aléatoirement changée par un programme informatique dont ils ignoraient l'existence. Pas du tout la manière de faire des Critters. Eux, sont les adeptes du vite-fait, bien-réussi. Des chevaliers de la vieille pince-monseigneur. Pour les précautionneux qui ont installé une porte blindée, ils ont quelques bâtons de dynamite en réserve. Vous dégoisent vingt appartements en une matinée. Ceci n'est pas juste une image, mais une image juste. Vous alignent les titres comme se succèdent les torpilles dans les tubes-lanceurs des sous-marins. Touché, coulé, vite une autre, et au suivant. Ne vous prennent pas en traître vous annoncent la prochaine chanson, à peine ont-ils terminé la précédente. C'étaient les Critters en théorie.

    Les voici en pratique. J'ignore ce qu'ils ont contre leur batteur, mais ils le cachent. Font le mur avec leur guitare comme au foot pour le pénalty. Posent devant lui le bassiste, des pectoraux d'athlète grec, pour faire phantasmer les filles il les a recouverts d'un filet à mailles larges qui attise le désir de ces fruits juteux en même temps offerts et retranchés. Ne reste plus qu'une solution au bat-man, puisque l'on ne peut le voir, on l'entendra. A l'énergie qu'il dégage doit lui falloir trente-six heures de caisson oxygéné pour se remettre, à la cadence où il tape on les soupçonne de l'avoir remplacé par un robot de la dernière génération, un prototype dernier-cri de l'Intelligence Artificielle. J'ai vérifié, c'est bien un être humain, pas de tricherie, le gars doit avoir le système nerveux qui fonctionne à la fission nucléaire. Impact de grêlons gros comme des œufs d'autruche sur la batterie.

    Très logiquement, si les deux guitaristes veulent se faire entendre doivent trimer comme sur un trimaran. Perso je filerais ma démission. Eux ça les botte, ça leur plaît, ils en rigolent, ils en raffolent, ne pataugent pas dans la colle, ils volent au devant des difficultés, ils échangent des riffs comme s'ils se trucidaient au scalpel, au plus près, un foulard de trente centimètres ente les dents à la manière d'un lien ombilical par qui transite la rage et l'énergie. Critters au cran d'arrêt qui n'arrête pas. Des coups brefs mais font jaillir des geysers de sang et de lymphe à la manière du montage final de La Dernière Horde. C'est que la bêtise du monde contre laquelle ils se battent est une baudruche crevée qui refuse de se dégonfler. Même que peut-être a-t-elle tendance à enfler ces derniers temps. Qu'importe ils rajoutent de la hargne à chaque morceau : Guerre, Crève, Délire, Marche, Mort, Contrôle, vous dessinent le monde en pointillés comme ces tracés sur les fascicules destinés aux enfants. Si notre monde était une rose, les Critters en seraient les épines. Empoisonnées.

    C'est l'Héracles grec qui chante. Le héros est aussi le hérault. Vous jette les mauvaises nouvelles à la figure, l'a le chant saurien, coupe les phonèmes qui dépassent, ne noie pas le poisson dans l'eau douce, vous ébouillante les crustacés, et leurs pinces coupantes en un ultime spasme vous cisaillent vos dernières illusions aux racines. Ecouter les Critters équivaut à danser Au-dessous du Volcan de Malcolm Lowry. Et personne ne s'en prive, vous communiquent la joie vicieuse des révoltés qui n'abdiquent jamais. Trois rappels aussi incandescents que des illuminations rimbaldiennes. C'était une saison en enfer avec les Critters.

    RETOUR

    Devant L'Armony et sur la Croix de Chavaux les concerts se terminent, je ne m'attarde pas, tel un bateau pirate, suis rempli d'or jusqu'aux écoutilles, et je me hâte vers mon repaire. C'étaient les fêtes du rock'n'roll.

    Damie Chad.

     

    THE CENTURION'S SERVANT

    BENDER

    ( 2019 )

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    Rigil Kent : guitars, synthé, vibraphone, vocals / Agabawi : guitars, keyboard, ukelele, vocals / Sloog : bass, vocals / Davy : drums, keyboard, theremin, vocals / + Alexis Noël saxophone.

    The Centurion's Servant : décliné en quatre mouvements : Part I : Enterred Capernaum : bienvenue dans le capharnaüm, rythme entraînant malgré quelques échardes fuzziques, il semble qu'au bout du couloir certaines marches soient plus difficiles à monter ou à descendre, l'on ne sait plus où l'on en est. / Part II : Under my roof : voix fine de chaton qui miaule, puis c'est l'accompagnement orchestral qui se joint à la chorale insipide, d'autant plus inquiétant que beau, dépaysant. Au loin et tout devant un instrument se plaint. / Part III : Sick and ready to die : moane encore longtemps mais le son s'agonise de lui-même. Bientôt remplacé par des hululements synthétiques. Même le blues se vend sous forme de plastique irrécupérable. / Part IV : Tuning to the crowd : retour à la vie, une voix qui s'affermit, et la musique prend de l'ampleur, montée progressive qui s'éteint brutalement. Mercury Signals : tournoiement des hélices du caducée mercurial pour inaugurer un chargement énergétique sans précédent. Living dead cat : pas vraiment un nouveau morceau, une suite qui s'accélère, des chœurs qui fusent de partout comme si l'on écrasait l'accélérateur sur un échangeur d'autoroutes. Cela se termine par un jeu de batterie qui épouserait les ondoiements grandiloquents d'un orchestre symphonique. Mais en accéléré. Et puis des voix innocentes d'enfants qui viennent de faire une grosse bêtise. Ghosts Place : une guitare seule rejointe par des voix peu fantomatiques, sur un nappé d'orchestration qui recouvre les îles du remord, suivies d'une espèce de vocal processionnaire, une marche en avant dans le noir intérieur. What's in your bag? Can we save Iggy ? : une intro nettement plus rock'n'roll, des voix traitées à la mode groupe filles-sixties, la question métaphysique de la salvation du Pop iguanéen se déroule sur des guitares impertinentes qui tirent la langue. S'interrogerait-on sur le destin du rock en se remémorant ses sources ? La réponse est emportée dans le vent joyeux d'une dernière ronde. Est-ce vraiment si important ? Pray the king : apparition majestueuse de l'orgue, comme quand votre cousine était entrée dans l'église le jour de son mariage. Deuxième mouvement : moins de grandiloquence, les festivités commencent. Cobra is missing : changement d'ambiance, au bout du chemin l'on ne trouve pas toujours ce que l'on désirait. Peut-être fallait-il regarder davantage dans le capharnaüm de son cerveau et ne pas croire les promesses qui rendent les fous joyeux. L'absence du cobra n'a pas l'air d'être une catastrophe irrémédiable. The Centurion's Servant : Part V : l'est temps de tirer la leçon de cette épopée qu'il faut bien se résoudre à nommer en fin de compte burlesque. En queue de poison insidieuse. Quand la promesse ne tient pas ses promesses, le plus sage n'est-il pas d'aller se coucher.

    Un disque ambitieux. Pochette énigmatique pour une citation évangélique. Une mer houleuse et romantique, et le serviteur du centurion en maillot de bain. Ce qui est sûr c'est que les légions ne sont pas là. Les rêves de conquête se dissipent-ils à la vitesse d'une vague qui se retire ! Au dos de la pochette la mariée est bien seule. Mariée basse. Après les illusions perdues vivons-nous l'époque des désillusions retrouvées ? Si le cobra est mort, sur quel autre rivage braquer nos désirs ? Ceci n'est qu'une interprétation. Les disques de rock qui font réfléchir sont assez rares sur cette planète. Soyez curieux. Il paraît que cela rend intelligent. Ce dernier trait de caractère est d'une impérieuse nécessité pour ceux qui veulent survivre. Exemple à suivre : Iggy sur la galette qui sort du congélateur.

    Damie Chad.

    HILL'S LIGHT

    BENDER

    ( Octobre 2014 )

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    Pochette vert tendre et dessin naïf. Représente tout de même aussi bien notre planète que l'œuf cosmique originel. Bender est un groupe à surprises. Le disque précédent possède bien quelques accointances avec le concert beaucoup plus rentre dedans, mais ici nous remontons près de cinq ans en arrière et nous voici loin de notre présent rock. L'ambiance est définitivement cosmic trip.

    Sad little bird on the rain : je ne sais pourquoi – en fait si – à la seule lecture des titres j'ai pensé aux Doors, instrumental tout lent avec en fond des roulements de voitures sur une highway de plus en plus prégnants, c'est la pluie qui tombe sur le pauvre petit oiseau tellement triste qu'il est aux abonnés absents. Matchbox : une comptine enfantine sur le destin d'une allumette, mise en scène d'une voix mélodramatique sur une musique qui flambe. Etincelant et fugace comme un feu de paille. The house : une chanson d'amour toute douce qui égrène ses notes sans se presser, la voix qui traîne, un parfum american folk indéniable, mais la pression arrive plus vite que prévue, et tout redescend tout doucement pour repartir à l'assaut du bonheur. Ce coup-ci l'on pense à Neil Young. Jet lag : des paroles à la dérive colorée planétaire à la Hendrix, mais pour les éclats coupants de guitares vous repasserez, quoique à la fin on s'en rapproche un peu. Airplane's starway : la suite de la précédente, ne pleurez pas les disparus, ils sont très loin et très heureux. Arpège de guitare et voix composées. Harmonies rassurantes. A river of stars : pourquoi se faire tant de soucis sur cette terre puisque bientôt ta poussière volera dans les étoiles. Pas très gai tout de même, c'est sans doute pour cela que la musique se fait incisive, la voix plus lyrique pour vous convaincre de la beauté du chemin des étoiles. Serions-nous en pleine philosophie hippie. Fallen angel : plus dure est la chute, les anges tombés du ciel ne m'arracheront pas de cet espace-temps dans lequel je suis englué. Si la musique devient si violente, serait-ce la marque du désespoir. Le roi Cobra : puisque tu ne vas pas à lui, le roi Cobra vient à toi. La joie déborde, la musique danse, les lyrics s'emmêlent et puis s'exaltent. Des guitares tire-bouchonnent. C'est la fête. La grande fête venus des lointains de l'espace. Bender 3000 : musique compressée, elle a voyagé à la vitesse de la lumière, rien de punk, elle vient du futur, vautrez-vous sur vos petites amies et laissez faire le temps. Il arrive. Avenir radieux. Hurlements de joie. Bend the time : message ultime, détache-toi de toi, sois comme moi poussière d'étoiles capable de renaître en d'autres univers. Le mot joker ''amour'' n'est pas prononcé mais c'est ainsi que se construit les attractions merveilleuses. Qui l'entendrait sans rire en ce nouveau siècle. Ce disque sent son San Francisco à plein nez. Décidément chez Bender les disques se succèdent et ne se ressemblent pas.

     

    CHELSEA SIDE

    BENDER

    ( Septembre 2015 )

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    Un an plus tard. Un graphisme de pochette similaire, mais bye-bye l'œuf orphique, l'omelette est moins bonne que prévue, le Grand Cobra est encore présent, l'est au prise avec ce que nous nommerons au plus vite l'ange du mal, ou l'ectoplasme actif de la Cité des hommes. La pauvre bébête n'est pas à la fête, prend des coups, à l'instar de la Statue de la Liberté elle porte une couronne sur la tête, mais elle ne rayonne point, semble plutôt une tiare d'épines christique.

    Sunday morning : le soleil ne brille pas toujours, l'incompréhension s'installe entre les êtres, musique en urgence emballe sec, mais si tu n'es pas capable de survivre c'est moi qui m'éclate. La cervelle contre le mur. Chelsea side : balade fallacieuse en la grosse pomme. L'est remplie de clichés qui correspondent à la réalité. The dream is over. Du côté de Chelsea le quartier artist, c'est sûrement mieux. L'on se réfugie toujours dans ses propres légendes. Se termine par un petit harmonica tout ce qu'il y a de plus country. Song A : en apparence une belle chanson d'amour, avec cette musique qui glougloute au début et puis le rock s'en mêle comme le doute s'insinue en votre esprit. Chanson de rupture, entre ce ce qui part et ce qui revient. Sans doute pas au-même. Le morceau explose en plein vol. Parfois l'on en dit moins pour en sous-entendre plus. Charivari final. Fallen Angel : deuxième version de l'ange aux ailes cassées. Trémolo dans le vocal. Il semble que l'on ait pris conscience de l'ampleur du sinistre. La vie ne fait pas de cadeau. Les médicaments les plus amers sont ceux qui ne vous soignent pas. La musique n'essaie même plus de faire passer la pilule. I love you little N. Y. C. : amour, haine et déception. La pomme est empoisonnée mais l'on aime y mordre encore une fois. La musique chavire entre le bien et le mal. Batterie élastique. Airplane's starway : l'on reprend l'ascenseur ( presque to heaven ) de la galette précédente. Entrée funèbre, et puis les cendres volent et deviennent poussière d'étoile. Etrange on dirait que cette fois l'on y croit moins. Le monde a changé. Le regard que l'on porte sur lui aussi. Moins de confiance. Hangover : le retour du bâton, je vais vous montrer de quelle gueule de bois je me réchauffe. Splendeurs tonales, toute la mélancolie des rêves brisés. Le grand Cobra n'est-il pas le ver solitaire qui me ronge de l'intérieur. Très beau morceau.

    Etranges ces deux disques. Sonnent américains. Je veux signifier par cela qu'ils ont une qualité d'enregistrement exceptionnelle. Surprenante pour un groupe qui vient de Toulon, mais à consulter le site de Vivarium Production, l'on se dit que Bender a trouvé en cette bonne ville méridionale une pépinière créative en pleine action. Les deux disques sont de même facture mais en un an que de progrès et de maturité acquises. Bender, un groupe à suivre et à surveiller.

    Damie Chad.

     

    30 / 06 / 2019MONCEAU-LES-MINES

    ADA III

    404 ERROR

    ADA, rien à voir avec l'Ada ou l'Ardeur de Nabokov. S'agit de l'Assemblée des Assemblées, liée au mouvement des gilets jaunes. Ne pas confondre avec les tuniques bleues. Beaucoup de parlottes sur les bienfaits de la sainte démocratie pendant que l'Etat aiguise ses serres et que les banquiers entassent les billets. Vaudrait mieux un bon Kick Out The Jam préconisé dès 1967 par le MC 5, mais dans la vie il nous échoit souvent plutôt le pire que le meilleur. Bref cherchez l'erreur. J'ai fini par la dénicher, pour une fois le flair légendaire du rocker n'a pas eu à s'exercer, elle est venue toute seule, par la porte d'entrée et de sortie des oreilles.

    Un petit roseau m'a suffi disait Henrier de Régnier, je suis un peu plus exigeant, me faut un bon balancement électrique, bien cadencé, cela m'arrache de ma chaise automatiquement et mes pas m'entraînent vers le corps du délit – peut-être pour échapper à l'irrémédiable éclat de celui de la Délie – en l'occurrence la fameuse 404 Error. Me presse donc, l'on doit être cinq sur l'ère goudronnée, dans mon entrain je dépasse même un gars qui marche devant moi, c'est lorsque je serai appuyé à la barrière que je réaliserai qu'il s'agit du chanteur qui s'en est venu sans doute au fond du cours vérifier le son. Pas de problème, l'orga n'a pas lésiné sur le matos.

    404 ERROR

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    Ne font que des reprises, ce qui est jouissif certes, je le conçois mais qui reste dommage quand on juge de la netteté de leurs épures. Sont plus qu'au point pour apporter leurs petites contributions personnelles aux trésors du rock. Quatre donc. Trois qui jouent, un qui chante. Pa besoin de plus dans la boite à bouillon-cubes. Un défaut tout de même, perdent trop de temps entre les morceaux, et ce d'autant plus regrettable qu'ils connaissent le répertoire sur le bout des doigts et de la langue. Le public, finiront par avoir une bonne centaine de personnes devant eux, n'aura d'ailleurs de cesse de les presser.

    Fine silhouette sombre, ressemble à un coup de pinceau esthétique d'un maitre calligraphe japonais, Juliet, de profil, le visage intermittent, tantôt caché, tantôt dévoilé, par le double flot de ces cheveux de jais, ses doigts épousent les cordes de sa grosse base, elle vous plaque les accords avec la sérénité d'un samouraï pour qui la mort n'existe pas.

    Jean-Mi ne joue pas de la guitare à moitié. Look de brute biker à la barbe fleurie qui casse du bois rien qu'en fermant les yeux. Et ce qui sort de son ampli ce n'est pas de la mouture charançonnée. Un adepte du gros son. A cette particularité près que lui il ne vous déverse pas les tonitruances comme des tombereaux de pierres sur les pieds. Un soigneux. Lui il brode les riffs, à sa manière, l'ajoute son truc en plume d'aigle royal à chaque motif, vous le connaissez comme ça, et comme ceci avec cette échancrure toute en finesse au milieu, qu'en pensez-vous? On est jaloux, on n'aimerait lui reprocher d'être trop perso, mais non, l'on ne peut pas, l'a de l'imagination, mieux que cela de l'inspiration. L'on dirait un pointilliste qui vous colle le minuscule carré magique de couleur qui n'appartient qu'à lui, et le tableau vous prend une ampleur insoupçonnée.

    Le Bob n'a pas intérêt à jeter l'éponge à chaque round. S'active sur ses fourneaux. Pour la cuisson, c'est du rapide, tourné et retourné, vous sert le cuisseau d'alligator tout dégoulinant de sang, même que parfois il remue encore. Vous donne l'impression d'être à chaque instant à la poursuite du break et hop quand vous croyez qu'il va lui échapper, il vous l'azimute d'un dernier coup. Vainqueur par K. O. et tout de suite il se met en quête du suivant avec lequel il a – quel hasard – un compte à régler. Lui apure l'addition finale de bien belle façon. Se fera ovationner plusieurs fois. C'est que ses trois zigomars ils font dans la quinte flush, le truc que vous avez entendu mille fois, ils vous le restituent à l'identique mais de façon totalement différente, l'arrive un moment où il y en un des trois qui vous file un paquet cadeau supplémentaire, Juliet c'est une basse qui démarre à l'amble, avez-vous déjà entendu un dromadaire baraquer dans la nuit au milieu du Sahara, non, alors je suis désolé, je ne puis vous restituer ce bruit si caractéristique, essayez d'imaginer une fin différente à la pièce de Shakespeare, le râle de regret de Roméo agonisant dans les bras de sa bien-aimée, ou alors c'est Jean-Mi qui vous file un solo, une égoïne crissante à la diable, genre le matin quand vous vous vous lavez les dents à la toile émeri pour avoir une bonne haleine fraîche pour le soir embrasser votre petite amie. Le Bob n'est évidemment pas le dernier dans ce genre de facéties monstrueuses, de temps en temps il prend des vacances, vous laisse en suspend, en plein milieu d'une raquellerie monstrueuse, cascade de pièces d'or sur les toms et puis plus rien, une demi-seconde – en rock c'est l'équivalent d'un semi-millénaire – de silence, et au moment où vous commencez à désespérer comme Oreste dans la scène finale d'Andromaque, splash il vous fend le crâne en deux d'un seul coup à la manière du vase de Soisson, et ensuite alors que vous essayez de recoller les morceaux il poursuit son bonhomme de chemin à toute vitesse.

    Mais voici, celui que tout le monde attend. Une horloge sans lézard tourne à vide. Le bon grain sans l'ivraie de la folie est une erreur de la nature. En rock'n'roll si vous n'avez pas un chanteur qui capte l'attention et la tension, vous pouvez aller vous recycler dans la bicyclette sans roue. Nous le certifions Aurel n'a pas été fabriqué avec de la sciure d'isorel perforé. Sait bouger, sait chanter, sait charmer. Pas de stress, si vous le voyez soudain cavaler vers le micro qu'il a posé un peu n'importe où – surtout n'importe où - se débrouille toujours pour le rattraper juste à l'instant critique. Prend de surcroît le temps de s'ébouriffer les cheveux déjà en bataille, et hop il se lance dans le maelström enflammé de ses congénères et tout de suite l'arc-en-ciel vous sourit en pleines pluie diluvienne, ne force jamais sa voix – l'a des facilités comme l'on dit pour excuser les bons élèves d'être trop bons – mais il vous balance les lyrics avec cette justesse et cette conviction qui force le respect. Exemple, sur le Rock'n'roll de Led Zeppe n'essaie pas de se planter sur le plus haut perchoir du poulailler, il le fait en son propre ton sans esquisser une des modulations stratosphériques nécessaires, et ce sera encore plus évident sur le Whole Lotta Love, vous suit les montagnes russes, passant sans encombres des pentes les plus abruptes aux cimes les plus aiguisées.

    Bref un bon concert. Sans surprise, l'on aurait bien encore smoker on the water, un grand moment, en cachette dans les waters, mais vous connaissez la France profonde des couche-tôt, qu'il faut respecter, le concert s'est achevé bien trop tôt. Bref on a eu le meilleur de l'ADA, l'ardeur rock'n'roll !

    DEUX BECASSES D'OR

    attribuées au rigolo qui tenait à interpréter à tout prix J'ai Dix Ans de Souchon, et à la jeune fille qui s'obstinait à monopoliser le micro pour annoncer la dégustation gratuite de choux à la crème à l'autre bout du campus... Il y a des gens qui ne comprendront jamais le sens de la vraie vie ! Kick Out The Jam, motherfuckers !

    Damie Chad.

    GENE VINCENT AND THE BLUE CAPS

    ( in Rock'n'Folk N° 623 / JUII 2019 )

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    Juste pour info et le plaisir de terminer cette année en citant le nom du plus emblématique des rockers. Page 88, du R'N'F 623, vous trouverez une analyse de la pochette du deuxième LP de Gene Vincent due à Patrick Boudet. Pas vraiment un acharné de la sémiotique – ce qui n'est ni un mal en soi, ni un reproche - Patrick Boudet. Je n'en dis pas plus, ayant pour l'année prochaine le projet d'une contribution vincenale dans les cartons. Keep Rockin' Til' Next Time !

    Damie Chad.

    P. S. : dans le même numéro, une page sur les Grys-Grys chroniqués à plusieurs reprises ces deux dernières années dans KR'TNT ! et le nom de Noël Deschamps, un de nos rockers français préférés, cité à la va-vite en dernière page.