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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 237 : KR'TNT ! 357 : PINK FARIES / CLUB BOMBARDIER / THOUSAND WATT BURN / CRASH MIGHTY / AMERICAN DOG / ROGER KASPARIAN / HUGUES PANNASIé

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 357

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    18 / 01 / 2018

     

    PINK FAIRIES / CLUB BOMBARDIER

    THOUSAND WATT BURN / CRASH MIGHTY

    AMERICAN DOG / ROGER KASPARIAN

    HUGUES PANASSIé

     

    Fairies tale

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    Comme leur nom l’indique, les Pink Fairies sont un conte de fées. Ils incarnent depuis plus de quarante ans la perfection du rock anglais, ce mélange de wasted elegance et de trash-power unique au monde. Avec les Hammersmith Gorillas, l’Edgar Broughton Band et les Pretties, il n’existe pas de groupe plus mythique en Angleterre.

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    Ce fantastique auteur qu’est Luke Haines résume bien les choses : «The Pink Fairies were born out of chaos : The Pink Fairies Motorcycle Gang And Drinking Club was in 1969 the worst fun you could have (...) Duncan Sunderson, Russell Hunter et Paul Rudolph sont bientôt rejoints par the former Tyrannosaurus Rex lunatic Steve Peregrin Took et l’ex-Tomorrow drummer and professional loose cannon Twink.» Ça sonne comme la description d’une lignée royale, pas vrai ? Quand Haines veut qualifier le Fairy style, il sort ses plus beaux effets : anarchy, smells and badass-as-fuck rock’n’roll. Les Fairies saisissent très vite l’importance vitale d’une double batterie : Russell Hunter et Twink jouent les locos. Pour Haines, «Do It» is stupendoulsly punk rock six years before time. On est en plein dans le proto-punk, les gars.

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    Ce groupe de vétérans qu’on croyait anéanti par les excès en tous genres est toujours alive and well, comme le révèle Naked Radio, un album/DVD qui vient tout juste de paraître. Dès «Golden Bid», on sent que ça va chauffer. Eh oui, c’est carrément joué aux accords de 1969 all across the USA, une vraie stoogerie. Le secret de leur vitalité, c’est la double batterie, c’est-à-dire Russell Hunter et George Butler. Larry Wallis ne fait plus partie de l’aventure, car il a perdu l’usage de ses mains. Le leadership revient à l’ancien bras droit de Mick Farren, Andy Colqhoun, qui chante et joue de la guitare. On trouve plus loin une autre stoogerie intitulée «Runnin’ Outa Road», montée sur une rythmique de rêve. On sent battre le cœur d’acier des Fairies. Ils tapent aussi dans le vieux jumping blues de Ladbroke Grove avec «The Hills Are Burning». Andy s’y comporte en vieux desperado et il a derrière lui la meilleure rythmique d’Angleterre. Andy sonne bien les cloches d’«I Walk Away», encore un cut battu comme plâtre - Freedom is mine/As I walk away/ In the sunshine - Et ils renouent avec le groove interlope de l’underground londonien dans «You Lied To Me». Duncan Sanderson y joue son dub des bas-fonds. Tiens, encore un cut bardé de son, «Midnite Crisis», véritable groove d’anticipation. Andy se met à jouer comme un diable et il enchaîne avec un autre heavy groove de Grove, «Stopped At The Border». Franchement, les Fairies s’amusent bien à déconner avec les vieux concepts. Andy joue le killer flash-man, il tire ses notes dans des éclairs de sonic attack. N’oublions pas que leur fonds de commerce est le boogie, aussi ne faut-il pas s’étonner de les voir s’embarquer dans «Down To The Wire», mais ils le font avec une extraordinaire énergie. C’est cousu de fil blanc mais joué jusqu’au bout de la nuit. Voilà ce que les Anglais appellent le kiss-ass boogie. Les Fairies rendent aussi hommage à Mick Farren avec «Skeleton Army» - The Ace of Spades is the marching song - On sent immédiatement la morsure de l’énormité à l’anglaise. C’est du stomp - The skeleton army is you and me - Et pouf Andy part en goguette sonique. Puis ils rendent un hommage définitif à Mick Farren dans «Mick» - A white Panther at the NME/ And the message is set us free/ Got a deviant strategy/ Poetry and anarchy/ On the side of you and me/ Old Bailey let us be/ Calling out hypocrisy/ In a world of LSD - Et Dieu créa non pas la femme mais Mick Farren. Pur jus fumant de mythologie.

    Quant au DVD qui accompagne l’album, c’est une merveille. On retrouve les Fairies en répétition. Russell Hunter brille par son absence. George Butler bat ça seul. Andy mène le jeu et Sandy grisonne à peine. On voit aussi une promo-vidéo de «Golden Bid», cette fois avec les deux batteurs et Jaki Windmill qui fait désormais partie du groupe. On la voit s’énerver un peu. Le DVD propose aussi des interviews de Sandy, de Jaki et d’Andy. Pour Sandy, les choses n’ont pas changé : c’est toujours sex & drugs & rock’n’roll, the old shamanic hippie void. On retrouve le groupe sur scène au 100 Club pour un concert de rêve. Russel Hunter chante sur le premier cut, mais il revient heureusement derrière son kit pour une fulgurante version de «The Snake». Il semble toujours au bord de l’évanouissement. Les Fairies font une version exemplaire de «Do It» que Sandy prend au chant. Il chante aussi le vieux «Uncle Harry Last Freakout», histoire de boucler ce set magique. Quel drive fantastique ! Les Fairies soukent toujours aussi bien la médina.

    La discographie des Fairies n’est pas très volumineuse, mais tout est très intéressant, notamment les trois premiers albums qui fondent leur dimension mythologique.

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    Never Never Land paraît en 1971 sous une pochette onirique certainement inspirée par l’univers de Tolkien : quatre lutins assis et peints de dos observent le ciel en fumant des spliffs. On a là la formation originale, Sandy, Russell Hunter, Paul Rudolph et Twink. Album infiniment attachant pour deux raisons : «Say You Love Me» et «Teenage Rebel». Paul attaque Say au big riffing de Grove, c’est un allumeur de furnace, un boogieman entreprenant. Les Fairies sortent un son idéal, le gros rock d’Angleterre et certainement le meilleur beat du temps d’avant. C’est sûr qu’en écoutant ça à l’époque, on devenait irrémédiablement élitiste. On appelait ça le London beat. «Teenage Rebel» préfigure aussi tout le rock anglais à venir, Paul y joue la carte du gras double et le London beat étend son empire sur les cervelles. On trouve aussi sur cet album les deux hits des Fairies : «Dot It» (que Sandy chante dans le concert du 100 Club, indétrônable, embarqué par les deux batteries) et «Uncle Harry’s Last Freakout», chanté au petit guttural de Grove, oh yeah. C’est en fait une belle virée de cosmic rock inside off, l’un de ces morceaux longs faits pour tripper. Paul Rudolph y tisse sa trame inter-galactique alors que sourd en des couches subterreanniques le beat de double stand. Voilà un son unique au monde, véritablement booglarized dans l’essence de la prescience. Pourtant, l’album fait flop. Sandy : «As a live act, we were the business, but as a studio act we were shit... no, not shit... we weren’t used to the studio.»

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    Puis Twink quitte le groupe. Les Fairies flippent : comment va-t-on écrire des chansons ? Ils vont appliquer la vieille théorie scientifique du chaos : du chaos naît la vie. Et Luke Haines ajoute : «What A Bunch Of Sweeties is either a sludged-out clueless Mandrax disaster, or a glorious rock’n’roll mess, the sound of three morons freaking out in a cosmic bin. I’d go for the latter.» (Sweeties est soit un désastre bourbeux occasionné par un bel abus de Mandrax, soit une glorieuse purée de rock enregistrée par trois freaks enfermés dans une poubelle cosmique. Je pencherais pour la glorieuse purée). What A Bunch Of Sweeties paraît l’année suivante avec sa pochette mythique : on y voit un tas de badges, de pilules et de petits objets : pipe à herbe, spliff, carte à jouer, étoile de shérif, etc. On note la présence de Trevor Burton des Move sur l’album (sur «Right On Fight On» et «Portobello Shuffle») (Rich Deakin indique que Burton avait deux problèmes : son ego et l’héro. Il voulait briller sur scène, ce qui ne plaisait pas aux autres et il dut rentrer chez lui à Birmingham - His heroin habit precipitated an early return to his native Birmingham out of concern for his health). Le «Right On Fight On» d’ouverture du bal sonne comme un coup de génie invétéré - Drriiinng ! Drriinng ! I want the Pink Fairies for a gig on Uranus ! - Et le Fairy répond : No way man ! Paul Rudolph embraye avec toute la heavyness du monde, il riffe comme un démon et va placer un peu plus loin l’un de ces solos de glougloutage en raid éclair dont il a le secret. Ils enchaînent avec le heavy shuffle d’un «Portobello Shuffle» violemment troussé au trash de Grove. Et Paul s’en va gicler sur la ligne de crête. Hallucinant spectacle ! Ils restent dans le sans-faute avec «Marylin» - Oh Marylin, won’t you carry in - riffé à la Rudolph et flingué par un solo de batterie. On leur pardonne difficilement ce suicide commercial, même si Paul fait un retour en force au sortir du fucking solo de batterie. On ne peut pas se lasser d’un tel riffeur. La B sonne aussi comme un rêve, et ce dès «Walk Don’t Run/ Middle Run». Paul roule sur un thème cousu de fil blanc, mais il l’enfarine, il ne se refuse aucune extravagance sonique, il bat les accords qu’on retrouvera dans le «Naked Girl» des Cramps et il finit par exploser son cosmos pour nous embarquer dans un spectaculaire délire de mad psyché. Russell Hunter relance indéfiniment, et ils vont droit à la déflagration finale. S’ensuit un «I Went Up I Went Down» digne du White Album, c’est du psychout so far-out d’obédience princière et chanté au gargouillis d’étranglement hallucinatoire, une véritable performance organique. Il y a du génie dans le glorious mess des Fairies, non seulement ça craque bien sous la dent, mais ça monte directement au cerveau. L’apanage des bonnes substances, dirons-nous. Paul revient au heavy riffing pour «X-Ray» et ils terminent l’album avec «I Saw Her Standing There», un fantastique coup de chapeau aux Beatles, version proto-punkoïde qui va rester pour beaucoup de musiciens anglais un véritable modèle. On note l’extraordinaire aisance de la prestance, nous voilà grâce aux Fairies au royaume des cieux, c’est là très exactement que se joue le destin du rock anglais. Il lui faut du gras et de la dégaine, du bordel et de l’intentionnalité, et de quoi altérer les sens qui n’attendent que ça. Ramené de Londres en 1972, What A Bunch Of Sweeties est resté l’un de mes all times favorites.

    Paul Rudolph quitte le groupe et Larry Wallis arrive. Tout le monde connaît l’anecdote : Larry demande aux deux autres :

    — Alors les gars, on enregistre quoi ?

    Les deux autres lui répondent qu’ils n’ont pas de chansons. Et ils ajoutent :

    — T’as qu’à en composer !

    Larry panique :

    — Mais je n’ai jamais composé de chansons !

    — Do it !

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    Alors il do it et ça donne un nouvel album quasi-mythique : Kings Of Oblivion. Le titre est tiré de «The Bewlay Brothers» qu’on trouve sur Hunky Dory. Selon Luke Haines, tous les cuts de Larry Wallis sont punk as fuck - The Lazza-Russ ‘n’ Sandy Fairies line-up was a power trio supreme - Oui, c’est exactement ça, un power-trio suprême, c’est ce qu’on vit au Marquee à l’époque. Après ça, il n’était plus possible de s’intéresser aux groupes français. Les Fairies incarnaient l’essence même du rock. «City Kids» sonne comme un classique entre les classiques, monté sur l’extraordinaire bat russellien, heavy à souhait, bardé de relances, il joue comme une loco, il fonce à travers la nuit. À la limite, c’est lui Russell Hunter qui fait le show. Il double-gutte d’undergut. Alors Larry Wallis peut partir en solo. Ah qui dira la grandeur décadente de Rusell Hunter qu’on voit - sur le triptyque glissé dans la pochette - sous perfusion de bénédictine, avec un visage peint en vert. Cette photo en fit alors fantasmer plus d’un. Encore un hit avec «I Wish I Was A Girl». Cette fois, Sandy fait le show sur son manche de basse, il voyage en mélodie dans la trame d’un cut bâti pour durer. Ils partent à trois comme s’ils partaient à l’aventure et le Wallis part en Futana de solo gargouille. En B, les cuts auraient tendance à retomber comme des soufflés et il faut attendre «Chambermaid» pour renouer avec le cosmic boogie, et «Street Urchin’» pour renouer avec le classicisme. On retrouve l’esprit de «City Kids», le beat avantageux et la clarté du glam. Fantastique ! Ils sonnent comme d’admirables glamsters de baraque foraine. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on les vénère.

    Mick Farren admirait Larry Wallis pour son côté trash : «Larry avait des pythons, des cobras et même un rattlesnake dans des gros aquariums, tout ça dans un appart minuscule. Il élevait des rats pour nourrir ses serpents. C’était un fucking nightmare. Quand il était rôti, il jouait avec ses serpents et on était sûrs qu’il allait crever.»

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    Le Live At The Roundhouse 1975 paru en 1982 est l’un des meilleurs albums live de tous les temps. Double batterie, Twink et Russell Hunter, Sandy sur Rickenbacker et deux killer flash-masters devant, Paul Rudolph et Larry Wallis. En fait, c’est la dernière fois que Paul Rudolph joue dans les Fairies. Et comme Larry Wallis commençait à jouer avec Motörhead, ça sentait la fin des haricots - If the Fairies were going to bow out, they were planning to do it in style (Oui ils comptaient finir en beauté) - Ils roulèrent des centaines de spliffs pour les jeter à la foule. Larry rappelle aussi dans une interview que Sandy, Russell et lui se sont goinfrés de pefedrine avant de monter sur scène - It makes you go mad. So Sandy, Russell and I took as much of that as we could get our hands on (la pefedrine rend fou aussi en ont-ils avalé autant qu’ils ont pu) - Quant à Paul Rudolph, il était arrivé à la Roundhouse en vélo avec une thermos de thé. Ce live saute à la gueule dès «City Kids» que Larry avait composé pour Kings Of Oblivion. Hello alright ? Si on aime le rock anglais, c’est là que ça se passe. Tu prends tout le proto-punk en pleine poire. Tu as là tout l’underground délinquant de Londres. Larry chante et Sandy fait du scooter sur son manche de basse. Ils enchaînent avec une version de «Waiting For The Man» de la pire espèce, claquée par les deux meilleurs trash-punksters d’Angleterre, Larry et Paul. Ils rendent un hommage dément au Velvet. Les Fairies développent une énergie qui leur est propre. Ils sont de toute évidence complètement défoncés. C’est la preuve par neuf qu’il faut jouer défoncé, c’est la clé du rock. S’ils étaient à jeun, ils ne développeraient pas une telle puissance. Ils jouent leur Velvet à outrance, ces mecs jouent à la vie à la mort, c’est saturé de son, au-delà du descriptible. Ils bouclent avec une reprise du «Going Down» de Don Nix, et en font une version heavy qui dépasse toute la démesure du monde. Ça prend des proportions terribles.

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    Comme Larry Wallis partageait son temps entre la reformation des Fairies et Motörhead, il se gavait d’amphètes : «I think the longest I ever stayed awake in my life was eleven days at Rockfield, and when you think about it now... God !» Onze jours sans dormir à Rockfield ! Et comme il ne mangeait pas, il avait un sacré look - I looked fantastic, my mother nearly had a nervous breakdown when she got to see me - En le voyant si joliment émacié, sa mère faillit bien s’évanouir. N’oublions pas que Larry est l’un des mecs les plus drôles d’Angleterre. Give The Anarchist A Cigarette grouille d’anecdotes hilarantes.

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    Big Beat fit paraître en 1984 l’excellent Previously Unreleased, une série de cuts inédits enregistrés par Larry, Sandy et George Butler. On retrouve la niaque épouvantable des Fairies dès «As Long As The Price Is Right». Pas de pire powerhouse que celle-ci. Larry vrille comme un beau diable. Ils restent dans le drive des enfers avec «Waiting For The Lightning To Strike». Ils jouent comme des démons. On ne peut pas faire l’impasse sur cet album. Ils restent dans la puissance des ténèbres pour «No Second Chance», encore un cut battu sans vergogne, battu si fort que les coups rebondissent. C’est extraordinairement bien mixé. Quand on écoute «Talk Of The Devil», on les sait capables de miracles.

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    Côté singles, il est chaudement recommandé d’écouter «Screwed Up» de Mick Farren, car Larry y screwe le beat à sa façon et le précipite dans le gouffre béant du néant psychédélique. Autre petite merveille fatidique : «Spoiling For A Fight», véritable furiosa del sol, c’est la b-side du single «Between The Lines». On a là du pur jus de combativité boogie. Wow, les Faires cherchent la cogne - Fight ! - Et Larry part en killer solo flash !

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    On a longtemps pris Kill ‘Em and Eat ‘Em paru en 1987 pour un mauvais album, et chaque fois qu’on le réécoute, ça reste un mauvais album. On y retrouve pourtant la fine fleur de la fine équipe : Larry, Andy, Sandy, Russell et Twink. Sur la pochette, Larry fait le con avec un masque de singe barbu et sa strato rouge. Dans les notes de pochette, Mick Farren raconte qu’un matin de gueule de bois, il est réveillé par un coup de fil qui lui annonce la reformation des Fairies. Oui c’est ça, et Attila revient avec les Huns, hein ? - Yeah and Attila is getting his Huns back together, répond-il - You gotta be kidding - Tu plaisantes, j’espère - And then I remembered, in rock’n’roll, anything is possible - Oui, Mick avait bien raison de dire que tout est possible dans le monde du rock. Et pouf, ils démarrent avec «Broken Statue», un vieux boogie composé par Mick. Larry le joue à la folie et c’est battu comme plâtre par la doublette mythique de Ladbroke Grove. Toute la niaque des Fairies re-surgit de l’eau du lac comme l’épée d’Excalibur. Mais sur cet album, les cuts restent bien ancrés dans le boogie. Larry fait pas mal de ravages, mais il manque l’étincelle qui met le feu aux poudres. «Undercover Of Confusion» sonne comme de la viande de reformation. Pur boogie aussi que ce «Taking LSD». On croirait entendre les Status Quo, ou pire encore, les Dire Straits. Pas plus putassier que ce boogie-ci. Ils font même un «White Girls On Amphetamines» insupportable de médiocrité et de non-présence. On croirait entendre les mauvais groupes français. Larry tente de sauver l’album avec «Seing Double». Il ressort des grosses ficelles, mais au fond, on ne lui demande pas de réinventer la poudre. Il faut rendre à Cesar Wallis ce qui appartient à Cesar Wallis. «Seing Double» est à peu près le seul cut sérieux de cet album.

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    N’oublions pas que la presse anglaise qualifiait les Fairies de groupe le plus bruyant, le plus chevelu et le plus drogué d’Angleterre. Rich Deakin revient longuement sur le druggy side. Il relate une vieille histoire datant du temps des Deviants : «Il était 6 h 30 du matin et on s’est tous retrouvés à Ladbroke Grove. On est montés dans le van. Il y avait un jukebox à l’intérieur du van. Tout le monde était là, Boss (le père spirituel des Fairies), les Deviants, les copines et toutes les drogues inimaginables. On commençait à rouler et deux flics nous arrêtèrent. Le premier demanda à Tony Wigens de lui présenter son permis et le deuxième alla vers l’arrière du van et ouvrit la portière. Il jeta un coup d’œil à l’intérieur, referma la porte et dit à son collègue : «Come on let’s go. I don’t want to do this !» Rich ajoute que the sight so many freaks freaked the poor copper out. Oh il existe aussi une histoire marrante à base de LSD. Dans son autobio, Mick Farren rappelle qu’au festival de Weeley en 1971, toute la bande avait pris une dose de particulary strong green liquid LSD, fournie par le légendaire dealer John the Bog. Paul Rudolph confirme qu’il a joué tout le set au sol, sur le dos, because the acid was so strong.

    C’est un roadie de Canned Heat qui initie les Fairies au crystal meth : «You want some ?» Sandy se souvient qu’après avoir testé la meth, il n’a pas dormi pendant trois jours. Il rappelle aussi qu’à l’époque les roadies faisaient énormément de trafic de dope, sans que les groupes fussent au courant. C’est un miracle qu’un groupe comme les Fairies n’ait pas fini au trou. Rich Deakin indique que dans les années soixante-dix, on consommait énormément de Mandrax à Ladbroke Grove. Les mandies étaient plus accessibles que l’héro, mais pouvaient se révéler dangereux mélangé à de l’alcool (Billy Murcia). Et puis bien sûr l’héro. Russell partagea un appartement avec Took - Took would do awful things in the bathroom, take smack and get pretty disgusting - Dans une interview, Russell Hunter indique qu’il ne put aller au premier festival de Mont-de-Marsan en 1976 à cause d’une infection au genou - The hazard of the junkie profession - et il réussit à décrocher en 1981, grâce à sa girlfriend qui venait de mourir d’une petite overdose.

    Dans une interview accordée à John Robb, Captain Sensible rend l’hommage définitif : «They were the only raunchy British act. They were rough and ready, punk as anything at the time.» (Ils furent le seul grand groupe trash anglais, bien plus punk que ne le furent les punks). C’est vrai que les Fairies n’étaient pas du genre à vouloir se calmer. Lors d’une tournée allemande en 1981, ils s’ennuyaient tellement sur les autoroutes qu’ils buvaient comme des trous - Breakfast on the road consisted of Bloody Marys, lunch was apple schnapps and on their day off the band visited the Munich Beer Festival (Bloody Mary au réveil, Schnapps aux repas et fête de la bière pour la journée de relâche) - Et pour rester dans le chaos, la presse anglaise annonçait en 1989 que les ex-membres des Fairies allaient remonter chacun dans leur coin des moutures des Pink Fairies : Twink, Paul Rudoph, Larry Wallis et de leur côté le duo Russell/Sandy. Twink et Paul Rudolph n’allèrent nulle part et c’est bien sûr le duo Russell/Sandy qui continue aujourd’hui de sévir.

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    Le mot de la fin revient nécessairement à Mick Farren qui écrit, dans la préface de Keep It Together : «Un vers de Bob Dylan décrit cette aventure à la perfection (mais existe-t-il une seule ligne de Dylan qui ne décrive pas tout à la perfection ?) : ‘There was music in the cafés at night and revolution on the stairs.’ Dans un style plus direct, Larry Wallis disait à peu près la même chose : ‘Sleeping single, drinking double’ (dormir seul et boire deux fois plus).» Et comme toujours, la dernière phrase d’un texte de Mick Farren s’en va résonner pour l’éternité dans l’écho du temps : «Comme je l’ai dit, l’histoire que vous allez lire n’est ni celle d’un triomphe ni celle d’une tragédie. Elle s’efforce de raconter ce qui se passe quand on tente de rester dans le réel alors tout devient équivoque. Si on y réfléchit bien et qu’on va vraiment au fond de sa pensée, il devient évident que cet état d’esprit est l’essence même du rock - Which deep down, where the spirit survives, is what the hardest core of rock’n’roll is all about.»

    Signé : Cazengler, pink féru

    Pink Fairies. Never Never Land. Polydor 1971

    Pink Fairies. What A Bunch Of Sweeties. Polydor 1972

    Pink Fairies. Kings Of Oblivion. Polydor 1973

    Pink Fairies. Live At The Roundhouse 1975. Big Beat 1982

    Pink Fairies. Previously Unreleased. Big Beat 1984

    Pink Fairies. Kill ‘Em and Eat ‘Em. Demon 1987

    Pink Fairies. Naked Radio. Gonzo Music 2017

    Rich Deakin. Keep It Together. Cosmic Boogie With The Deviants & The Pink Fairies. Headpress 2007

    Luke Haines. I’m Mandies, fly me. Record Collector #456 - August 2016

    De gauche à droite sur l’illusse : Paul, Twink, Russell & Sandy

    MONTREUIL-SOUS-BOIS / 13 - 01 - 2018

    LA COMEDIA

    CLUB BOMBARDIER / THOUSAND WATT BURN

    CRASH MIGTHTY

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    Je ne suis pas méchant, pouvez même marcher sur mes chaussures de daim bleu sans que j'éprouve le besoin de sortir ma bate de base-ball de sous le siège de la Teuf-teuf. Mais là, le gars y a mis du vice. L'avait quatre-vingt kilomètres rien que pour lui. Le choix absolu. De l'autoroute, des quatre voies, des aires de stationnements à n'en plus finir, des bateaux à garer des porte-avions... L'a fait exprès de tomber en panne juste sur les vingt mètres où la chaussée se rétrécit. Un vicieux. Une demi-heure d'attente, des centaines de voitures s'efforçant de le contourner sans l'effleurer, et lui pas gêné, ne lui serait même pas venu à l'idée de tenter l'impossible, gesticulait autour de sa chiotte comme si c'était la huitième merveille du monde, l'aurait pu avoir honte, bouter de dépit le feu à sa tire, renoncer à vivre et se suicider en un dernier sursaut d'honneur, je ne sais pas moi, mais au moins tenter de nous faire comprendre qu'il était désolé, qu'il regrettait, qu'il implorait notre pardon, qu'il ne recommencerait jamais, mais non, s'est même lâchement écarté lorsque pour l'aider un peu j'ai essayé de l'écraser sous les roues de la teuf-teuf, rien que pour lui apprendre à vivre et lui montrer que je déteste arriver en retard à un concert. Total quand je suis rentré dans la Comedia, c'était une tragédia, le Club Bombardier avait déjà pris son envol. Pas depuis longtemps certes, mais si vous tronçonnez un bout du reptile, si vous subtilisez la sonnette au serpent, que lui reste-t-il d'intégrité ?

     

    CLUB BOMBARDIER

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    Sont en plein voyage. Ça bourdonne grave. Vitesse de croisière. Volent tous feux éteints. A basse altitude. Ça ronronne comme une menace. Silence de mort dans la salle. Ecoute aux aguets. Tri-réacteur : basse, batterie, guitare. Du lourd, du doom, son sans altérité, rayon spectral paralysateur. Toile de fond. Décor noir. Tentures feutrées. Plus un chanteur. A la voix hiératique. Evolue sur scène. Bouge avec aisance. En pure perte. Car l'on ne suit que les modulations. Gorge profonde, organe rugissant. Pas de cri. Une lame de fond, issue des profondeurs sous-marines d'une sensibilité exacerbée. La puissance et l'onde de choc. Paralysante. Vous capte et ne vous relâche plus. Vous garde prisionnier-volontaire. Sous le charme. Sous le choc. Lenteur fascinante. Récitatifs infinis. Mais l'avion vire de l'aile. S'extrait de l'engluement nuageux. Mission terminée. Lumière dans la salle. Trois secondes s'écoulent, le temps de passer le sas du retour à la réalité. Les lambeaux pays du rêve s'estompent sous le crépitement des applaudissements. Je n'ai assisté qu'aux quinze dernières minutes d'un set aux confins des ouates stellaires.

     

    THOUSAND WATT BURN

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    Il y en une qui a tout compris, laisse bosser les boys. Ne sont que deux, les pauvres. Mais au fur et à mesure qu'ils assurent cela devient inquiétant. Le devant de la scène ressemble au tableau de bord d'un vaisseau interplanétaire, des boîtiers de toutes les couleurs et un entremêlement de fils électriques à ligoter un brontosaure, tout ça pour une guitare ! Mais ce n'est rien comparé à l'installation de la batterie, des cymbales comme s'il en pleuvait et un mélange hétéroclite d'objets qui se représente l'évolution technologique des trois derniers millénaires, de l'antique gong himalayen des temples perdus sur les pentes neigeuses escarpées à une espèce de couvercle de boîte à chaussures rouge et plat comme une limande rectangulaire, qui s'obstinera durant dix minutes à se murer dans un silence hostile chaque fois qu'on essaie de le mener à la baguette, et qui enfin condescendra à se transformer en une espèce de vibraphone émetteur d'ondes sonores chargées de vous froisser la membrane tympanique de vos oreilles étonnées. Mais ravies.

    Elle nous apprend la patience. Le genre de fille sympathique sans qu'elle ait besoin d'ouvrir la bouche. Une présence. Qui en impose. Tranquille, une madone bienfaisante drapée en toute simplicité dans son ample robe noire. Le fait que le micro ne réponde pas à sa voix ne l'émeut guère. Elle tourne un bouton. La petite lumière verte devient bleue. C'est joli, mais très inefficace. A sa place vous attraperiez une crise de nerf, elle non. Reste plénitude zen. Nous rassure en nous faisant une démonstration de bol tibétin. Pas longtemps. Côté sono, l'on possède une solution pour chaque problème, l'on ouvre des valises de câbles électriques et hop l'on sort la rallonge miracle... N'ont pas encore joué une note, tout le monde est agglutiné autour d'eux, personne ne leur en veut, aucune impatience, à croire que le happening de l'attente fait partie du spectacle, une préparation mentale, un exercice spirituel.

    Non, ce ne sont pas les derniers hippies de la mort de retour de Katmandou, la guitare déchire trop. Jamais bien longtemps, vous décortique un riff dynamite, genre attaque au couteau avec égorgement garanti, le temps de laisser la place à l'émulsion drumienne. Brutale. Le chat rit varie la mort des souris qui ne dansent plus même quand il n'est pas là. A eux deux, ils vous installent une ambiance, style Néron faisant rajouter des meubles de bois rares incrustés de gemmes précieuses dans l'incendie de la maison afin de doper le jeu des acteurs, mais il faut l'avouer sans elle ils ne seraient rien. Elle a fait un pas en arrière, elle a porté le micro à ses lèvres et la beauté envoûtante du chant apparaît. Un son bouffé de déformations hertziennes, un organe truffé d'électronique échoïfiante, mais il n'y a plus qu'elle, réverbérante, une voix de prêtresse apocalyptique, elle peut vous annoncer la fin du monde dans les douze secondes qui suivent qu'il vous semble que jamais message de paix aussi suave ne vous fût un jour délivré. Elle vous capte l'esprit. Une époustouflante et détonnante voix d'ulysséenne sirène, alors les deux gars jaloux comme des poux font l'usine. Le drumer balance l'orage, l'ouragan, l'aquilon et le cyclone, le guitar-hero vous scie et vous lamine de dards venimeux de porc-épic psychédélique, font tout ce qu'ils peuvent et même davantage, mais non, c'est elle la Diva, la Callas électrique, la walk-(on the wild side)-yrie wagnerienne de nos rêves les plus fous. N'ont pas dit leurs derniers mots les matelots, profitent d'un instant de calme, le batteur appuie sur une touche et hop retentit une invocation au Prince des Ténèbres, qui vous débite la kyrielle de tous les noms du Diable, de Shitane le bien-aimé à Asmodée le maudit, mais la voix puissante de la prêtresse kashmirique chevauche la tempête, et nous emporte au fin-fond des enfers brûlants. Là où elle ira nous irons, là où elle voudra nous voudrons, là où elle sera nous serons.

    , PINK FAIRIES, CLUB BOMBARDIER, THOUSAND WATT BURN, CRASH MIGHTY, AMERICAN DOG, ROBERT KASPARIAN, HUGUES PANASSIé,

    On n'en est pas encore revenus. Terminent sous une ovation. Nous ont subjugués. L'on se presse autour d'Elle. Eux ils ont trois tonnes de matériel à dégager. L'on aimerait rapporter de cette goethéenne vision walpurgienne une petite amulette démoniaque, voire un objet d'adoration des plus sulpicéennes, mais non ils n'ont rien à proposer, ni un vinyle, ni un CD, ni un single, ni un maxi à emporter bien au chaud serré sur notre cœur. Juste un quatre titres à écouter sur internet !

     

    CRASH MIGHTY

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    Douche froide. Changement climatique brutal. Les rocks se suivent et ne se ressemblent pas. A première oreille le Crash Mighty n'opère pas dans la subtilité. Genre de plantigrade mal dégrossi qui ne gêne pas pour laisser des traces partout où il passe. Et fait mal. Droit devant, pas un seul regard en arrière. Trio de base, plus chanteuse. Un peu maigrichonne, pas plantureuse pour un gramme. L'air méchant et peu commode. Aboie dans le micro, à croire qu'elle est la première de la meute à courir après la harde des sangliers. Une tenace. S'accroche au vocal comme la cerise au bocal de moonshine. Les trois guys derrière ne valent guère mieux. Une section rythmique genre peloton d'exécution. Ne prennent même pas le temps de vous attacher au poteau. Vous tirent dessus à bout portant et une fois que vous êtes mort ils vérifient si les fusils étaient chargés. Guillaume est à la basse. Un conquérant. L'a résolu la problématique de la section rythmique. Joue en lead. Avec progression logarythmique. A chaque morceau, plus vite, plus fort, plus compliqué. Spécialisé dans les motifs difficiles. Broderie en 3 D. Vous refile le nom du comparse sur les caisses – genre clouteur de cercueil sans état d'âme – Fred Talbat, le mec qui talbasse les calebasses sérieux, s'amuse à compliquer la donne, vous bâtit des cathédrales sonores avec des clochers de dentelles pierreuses juste pour que Guillaume y entremêle ses guirlandes barbelées, vous vous dites qu'à trois ils font assez de bruit pour réveiller les sept Dormants d'Ephèse, mais non, z'ont un joker, le fameux Framy JB à la lead, trouve sans cesse un coin pour enfoncer un riff à l'endroit où vous n'auriez pas pensé. Crash Mighty, une mécanique implacable. Les brodequins d'acier du destin qui vous piétinent avec méthode, Crash ne recule jamais et Mighty avance toujours. Inéluctable. Sans surprise. Mais au bout de cinq morceaux vous êtes en manque, au bout de dix vous êtes addict, au dernier vous ressentez l'imminente cessation des hostilités comme une insulte personnelle, une injustice démocratique, un affront au genre humain, une décision gouvernementale insupportable, manquerait plus que l'univers cessât d'exister sans préavis, alors exceptionnellement pour que la soirée ne se termine pas en émeute, ils auront droit à un rappel. Et Dinny Sandret reprend le micro et nous azimute ses derniers aboiements sanguinaires de louve sauvage et derrière elle les trois chasseurs de scalps déterrent une fois de plus la hache de guerre du rock'n'roll !

    Damie Chad.

    ( Photos : FB des artistes )

     

    *

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    • Wouahh ! T'as rentré du métal ! Tiens, American Dog, ai-je dit, tu connais ?

    • Pas écouté, un lot de plus de quatre cents CD's ! Sont partis vite, il y avait même des truc de Metallica dont j'ignorais l'existence, un collectionneur, un gars méthodique, du tout neuf, enregistrait systématiquement sur bandes pour ne pas abîmer l'objet.

    • Et le gus s'est débarrassé de sa collection, du jour au lendemain !

    • Non, il est mort. C'est un de ses amis qui m'a apporté le tout.

    • Ah, bon... parfois les mots en disent moins que ce que vous ressentez...

       

    J'ai pris le chien américain, un peu comme vous recueillez un chat perdu en vous disant que le maître désolé serait heureux de le savoir à l'abri, au chaud, sur votre canapé. Je l'ai écouté avec cette étrange impression de réceptionner un témoin tendu par la main d'une ombre indistincte là-bas, depuis l'autre rive du fleuve...

     

    SCARS-N-BARS

    AMERICAN DOG

    ( Outlaws Records / 2005 )

     

    Keith Pickens : batterie, choeurs / Steve Theado : guitare, choeurs / Mickael Hannon : chant, basse.

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    Workin' man : n'ont pas inventé la poudre mais savent s'en servit. Une voix burnée et la musique qui va avec. Un hors d'oeuvre pour présenter les éléments de base. Que du bio, du nature, du hard rock de l'ancien temps comme l'on n'en fait plus. Pardon comme eux en ont gardé la recette. Faded : doivent être pressés de travailler car ils enchaînent comme des forçats. Pour des gars crevés supportent mieux que bien les cicatrices et les blessures de guerre, y rajoutent même comme en filigrane un parfum de mélodie comme pour vous démontrer qu'en mieux ce serait moins bien. Revendication charpentée du maso qui n'échangerait sa place pour rien au monde. Conviction : le genre de morceau qui emporte votre conviction dès la première seconde, une course à la trompe-la-mort comme une harde de mammouths en colère qui vous foncent dessus avec la ferme intention de vous réduire en flaque de sang, une guitare effrénée, un vocal incitateur, une basse pesante et une batterie qui vous emballe le tout avec le rictus démoniaque du boucher qui vous découpe en morceaux. Lucky 13 : bluesy, une guitare qui ratelle les feuilles mortes de votre blues et c'est parti pour la voiture balai, celle qui vous emmène à la décharge municipale. Une voix insidieuse, une guitare qui strille les oreilles, vous vous obstinez sur le 13, vous êtes courageux ! Vous en remettent une couche instrumentale de béton armé pour être sûr que vous ne changerez pas d'avis. Got You by a chain : solo de guitare pour débuter, le genre de poignard qui s'enfonce dans votre cœur lentement. D'accord, vous n'êtes pas pressé mais ça s'accélère méchant, à croire que le gars qui tient le micro est poursuivi par son percepteur, et ensuite c'est la course éperdue. Z'ont vraiment l'habitude de remettre le couvert deux fois. Vous croyez que c'était terminé, mais non ce n'était que le lever du rideau. Another lost weekend : le weekend est sûrement foutu puisqu'ils l'annoncent mais le morceau lui il est drôlement appétissant. Pourvu que mon prochain vendredi soir dégage une même ardeur, ah ces coups de basse qui vous ratiboise l'hypo(po)thalamus, le genre de distraction que vous ne manquerez rien pour rien. She ain't real pretty ( but she's all I've got ) : un riff d'une perfection absolue, minaude à la manière d'une silhouette de gerce qui danse sur fond de soleil couchant. Ça tressaute de tous les côtés, vous trouverez plus fort, plus méchant, plus efficace, plus tout ce que vous voulez, davantage hard, mais pas mieux. La légèreté de l'être. Burnin yesterday : passons aux choses sérieuses. Les pompiers font les meilleurs incendiaires. Une guitare qui file droit, un drumin' qui assomme les piétons sur le bord de la route pour leur éviter de se faire écraser, une basse qui plisse le goudron, et le délire continue sans fin, z'auraient pu marteler durant deux jours entiers que l'on ne s'en serait pas aperçu. Epoustouflant. Sunday buzz : une guitare dont la caisse traîne dans le delta, la voix qui moanise dans le lointain, méfiez-vous même lorsqu'ils se tortillent gentiment devant vous, l'on ne caresse pas le mignonitou petit crotale, la guitare vous pique de ces petits suçons qui se traduisent par des cloques rouges inquiétantes, un harmonica vient de temps en temps mettre le feu au marécage, juste pour vous montrer que le pire est toujours certain. Little Girl : cymbales feutrées et cordes déchirantes. Les filles ont toujours rendu les rockers mauvais – on n'a jamais compris mais dès qu'il y en a une qui pointe le bout de son nez les boys se sentent obligés de faire les cacous - celle-là elle doit avoir du chien, car nos cabots américains lui font le coup des rois de la jungle, la voix pisse sur tous les lampadaires qui passent, et tous trois remuent la queue d'une façon convaincante. Ten til two : cavalcade finale. Devaient avoir un rendez-vous après la prise car ils y vont fort et vite. Bien fait. Ne s'agit pas de salopéger le travail si bien commencé. Juste un petit festival de ce qu'ils savent faire. Ils en rajoutent à la fin, simplement pour vous prouver que les CD devraient avoir deux faces. Comme dans les films d'aventure, ils ont gardé la scène de l'apocalypse pour la fin de la bobine.

     

    Non, ils n'ont pas inventé la poudre mais s'il vous plaît passez-moi la cartouchière. Les chiens américains savent mordre. Autant que ceux de l'enfer. Merci au rocker inconnu.

    Damie Chad.

     

     

    ROGER KASPARIAN

    ARCHIVES INEDITES D’UN

    PHOTOGRAPHE DES SIXTIES

    ( Introduction : PHILIPPE MANŒUVRE )

    ( Editions GRÜND / Septembre 2014 )

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    Déjà sorti depuis plus de trois ans. C’est le copain du Gibus qui me le refile sur son camion itinérant. L’a récupéré chez le soldeur - depuis belle lurette les éditeurs ne s’embêtent plus avec les stocks, la rotation rapide de la marchandise favorise la consommation, un des avatars les moins visibles de l’obsolescence programmée, la face obscure de ce qui nous est présenté comme le développement durable par les thuriféraires du marché… Me le faut qu’il m’assure, je le prends pour lui faire plaisir, je ne suis pas un amateur de photographies, je préfère les images. Kasparian, je connais depuis longtemps, c’était une de ses photos qui ornait le super 45 tours français des Animals avec les reprises de Boom-Boom de John Lee Hooker et de Roadrunner de Bo Diddley, une de mes portes d’entrée dans le rock ‘n’ roll à l’époque. In the sixties.

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    Bref le genre de bouquin qui ne fait pas plaisir. Facile de comprendre pourquoi : suffit de zieuter le portrait de Pete Townshend page 82, cette fragilité, cette gracilité de moineau des rues, le genre de gamin qui prend les jambes à son cou si vous froncez les sourcils dès que vous le voyez tourner autour de votre petite sœur. Remarquez qu’à l’époque j’aurais peut-être couru plus vite. C’est cela qui fait mal, car le Townshend aujourd’hui sur les clichés il a la tronche d’un grand-père. Alors vous vous dites que vous devez lui ressembler un peu…

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    Mais revenons à Kasparian, l’avait disparu des radars depuis belle lurette. L’a refait surface inopinément sur Rock & Folk voici trois années, un bel article, une expo photos à Paris, et la parution du book, en rafales. Philippe Manœuvre est au guindeau, c’est à lui que la copine d’un stagiaire à la revue montre sur son portable des photos inédites des Rolling Stones. Tout de suite c’est le branle-bas de combat, ça fuse dans la cambuse, ça barde dans la sainte-barbe. D’où les trois bordées des canons. Et une quatrième, Manœuvre devant le coffre au trésor du matelot Kasparian, n’en peut plus, se prend pour Howard Carter qui découvrit la tombe de Toutankhamon. L’en écrit une préface de vingt pages, et met son nom en premier sur la couverture du livre modestement titré en grosses lettres blanches éblouissantes : Philippe Manœuvre - Roger Kasparian.

    Faut être juste, le prologue est assez bien mené, colle parfaitement au boulot entrepris par Kasparian durant la décennie prodigieuse, le rock et le yé-yé, les deux mamelles du rock français. Qui ne s’est jamais remis de cette tare congénitale. Muddy Waters qui s’y connaissait déclara que le bâtard du blues s’appelait rock ‘n’ roll, cet adorable fils de pute ne se priva pas pour engendrer à son tour un avorton national qui est autant notre calamité que notre fierté. Simple question de reconnaissance putative.

    Kasparian est né en 1938. Sera photographe puisque son père l’est déjà. Possède une boutique à Montreuil. Faudra qu’il reprenne la suite en 1970, finie la folle jeunesse, faut nourrir la femme et le gosse, passera son temps à tirer des portraits de famille et les photos de mariage. Une autre vie. Pas celle de Rimbaud.

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    Portrait de l’artiste en jeune chien pressé ? Kasparian ne se présente pas en free lance mais en pigiste. Essaie d‘être sur un maximum de coups, suggère, propose, travaille à la commande, l’est connu dans le milieu, mitraille à tous vents, vend quelques clichés, garde le reste chez lui. Plus de dix mille conservés à la maison, entassés dans des boîtes en carton. Un défaut dans l’absence de cuirasse. Un unique sujet de prédilection : le rock ‘n’ roll. Une stratégie foireuse. Il eût fallu s’adjuger une place importante dans une revue de rock ‘n’ roll. N’y en avait pas des centaines. Pas plus de trois, et plutôt moins que plus. Disco-Revue, jeep de combat pour les purs et les durs, Salut Les Copains limousine grand public, Rock & Folk qui cherche ses marques et qui sera l’indétrônable Rolls Royce des seventies. Chacune possédant ses photographes attitrés peu disposés à laisser échapper leur pitance. Kasparian place ses photos un peu partout, certaines sont même retenues pour des pochettes de disques. Mais au total, au moment de franchir l’étroit goulot qui sépare le statut de l’amateur éclairé de celui du professionnel, l’ensemble de ses publications doit sonner un peu dispersé. L’a bien une opportunité. Qu’il refuse. Ne sera pas le photographe officiel de Claude François. Les rockers ricanent dans son dos et lui donnent raison.

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    Il est vrai que lorsque l’on a photographié les Beatles, les Rolling Stones et Gene Vincent, le recyclage doit s’avérer difficile. Mais la problématique est mal posée. N’importe quel pékin est aujourd’hui capable de tirer, vite fait, mal fait, n’importe quelle star qui passe à portée de son portable. Oui mais ce sont des stars. A l’époque de simples vedettes. Et celles qui ne l’étaient pas en 1960 sont devenues des légendes. L’on retrouve dans les courts commentaires de Kasparian qui présentent ses clichés, les mêmes réflexions que tiennent les participants de l’aventure de Salut Les Copains ( voir KR’TNT 355 du 04 / 01 / 2018 ) : la facilité d’aborder les artistes directement sans passer par le barrage des attachés de presse. Suffit d’aller les cueillir à leur descente du train ou de les attendre dans le hall de l’aéroport. Sont enchantés de rencontrer quelqu’un et acceptent souvent de se laisser piloter dans Paris. Kasparian n’a pas de mal à obtenir des photos de groupe et des portraits individuels. Idem pour les concerts, peut même sans encombre monter sur scène. Wanda Jackson est aux anges, elle pose devant les monuments, elle pourra prouver à ses amis américains qu’elle est bien venue en France…

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    Kasparian photographie du lourd : Jerry Lee Lewis, Chuck Berry, The Shirelles, Who, Kinks, Yardbirds, Animals, Them, Manfred Mann et tous les autres… L’a perdu les clichés de Vince Taylor, le guignon du rock ‘n’ roll a dû s’attacher à la personne de Vince dès le premier jour de sa naissance. Une photo de plus ou de moins ne changera pas le monde, elle peut par contre saisir l’image d’un état d’esprit. Dans l’intimité les visages des Beatles trahissent une franche naïveté, sont en demande du photographe, sur scène le groupe a un peu l’aspect de plantes vertes tout heureuses de se trouver là. Quand on pense que ces quatre gugusses vont dans quelques mois devenir à un niveau planétaire les gourous musicaux d’une génération, l’on a du mal à y croire. Les Stones eux quand ils posent devant l’objectif vous prennent l’air condescendant d’un poing fermé, rien que par sa manière de tenir sa cigarette Keith vous apprend l’arrogance, et les photos de Jagger au micro, Jim Morrison a dû chamaniquement s’en imprégner.

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    Passons rapidement sur les estrangers. Sautez la photo de Dion en cravate de commis-voyageur et celle de Little Eva, cela vous évitera de tomber amoureux. Pour les Yardbirds il manque le son. Manfred Mann à l’aise sur leurs solex. Déboulons sur les frenchies. Tout un chapitre sur Gainsbourg en 1963, laid comme un poux, intelligent comme une tique. Photos de Johnny, Kazparian est fan, avec Joey Greco et Bobbie Clarke ( une seule grosse caisse devant lui ), belle photo de la foule lors d’un concert gratuit à Robinson Village en 1966. Plus les autres, Danyel Gérad submergé par des gosses, un max de photos de Sylvie Vartan ( c’est fou le nombre de photographes qui ont été séduits par cette jeune fille ), un Chris Long comme un jour sans pain, Françoise Hardy qui fait la belle, Moustique très beau, Eddy Mitchell pas en sa meilleure période, Ronnie Bird prêt pour l’envol… plein d’autres, notamment les tableaux vivants savamment mis en scène par Hector et ses Médiators.

    A dévorer sans fin. Attention la nostalgie est masturbatoire. Mais à quoi d’autre pourraient servir de belles photos ?

    Damie Chad.

     

     

    DOUZE ANNEES DE JAZZ

    ( 1927 - 1938 )

    HUGUES PANASSIé

    ( Editions Corrêa / 1946 )

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    L’introduction du rock en notre douce France n’a pas été facile. Celle du jazz ( et du blues ) qui la précéda encore moins. Hugues Panassié n’en fut pas le pionnier, mais l’un des principaux protagonistes. Son nom fut souvent traîné dans la boue, sur la fin de sa vie l’on ricanait sourdement derrière son dos. L’avait eu le tort de proclamer qu’il n’aimait pas le Be-Bop, crime impardonnable pour ceux qui arrivaient après la bataille… Une de mes copines de fac l’avait bien connu. Elle avait habité près de chez lui. Et ce grand monsieur - c’est ainsi qu’elle l’appelait - lui avait ouvert bien des horizons, lui avait fait lire Proust alors qu’elle n’avait que treize ans. C’est ainsi que l’on grandit plus vite dans sa tête…

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    C’est en 1927 que tout jeune Hugues Panassié contracta le jazz. N’explique pas comment le microbe s’inocula dans ses veines. Par la petite porte. Celle du jazz blanc de Jack Hilton, l’orchestre à la mode. Une foucade d’adolescent dont il aurait dû se remettre facilement, mais il s’obstina à tel point que lors de ses seize ans son père dut se résoudre à lui offrir un saxophone. Un deuxième microbe celui de la poliomyélyte lui ayant tordu la jambe, la pratique de l’instrument et l’écoute assidue de disques étaient devenues les rares distractions envisageables. Avoir un saxophone c’est bien. En jouer, c’est mieux. Mais plus difficile. Le besoin d’un professeur s’avéra nécessaire. Son père ne mégota pas et dégota un des meilleurs saxophonistes français Dick Wagner. Lui refile les rudiments de base, lui fait connaître l’existence de Fletcher Henderson dont il se procure deux disques ( = quatre morceaux ). Le jeune Panassié est tout heureux, ne jure plus que par la supériorité saxophonéenne de Bix et de l’orchestre de Red Nichols. Les années suivantes le jeune Panassié fréquente les boîtes parisiennes qui présentent la crème des musiciens français, Philippe Brun, Maurice Chaillou, Ray Ventura… les plus aventureux jazzmen français ont entendu deux ou trois disques de Louis Armstrong, sans plus, car tout le monde sait que les meilleurs musiciens de jazz sont blancs.

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    En 1929, les Chicagoans passent à L’Ermitage Moscovite, pas question de rater ce qui apparaît à Panassié comme le nec le plus ultra du jazz américain. Tous des blancs, bien entendu puisqu’ils sont les meilleurs. Le jeune frenchie ne tarde pas à sympathiser avec un des saxophonistes Milton Mesirow… qui accepte de lui donner quelques leçons de saxophone. Un peu une cause perdue, mais Milton transmet quelque chose de bien plus important qu’une dextérité instrumentale au jeune impétrant impatient, lui permet de mieux comprendre le jazz. Mesirow surnommé Mezz Mezzrow - le lecteur de KR’TNT se rapportera à la livraison 106 du 12 / 07 / 2012 - ne doute pas que le jazz est avant tout une musique noire, il a participé à la naissance du jazz aux Etats-Unis et fut le premier blanc à se joindre aux formations noires, l’a même joué avec Louis Armstrong… Mesirow lui apprend à écouter le jazz, à séparer le bon grain de l’ivraie, se contente d’une moue dubitative silencieuse pour indiquer les mauvais disques, mais cela suffit pour que Panassié en tire les bonnes conclusions : le jazz blanc n’est qu’un ersatz, la hot music est noire.

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    Panassié pataugera encore quelque temps à entendre du jazz édulcoré, mais il s’affranchit à grand pas des préventions de son milieu. Aiguise son oreille en commandant des disques directement aux USA, ne rate plus aucune des formations noires qui passent par Paris, entre en amitié avec le trompettiste Muggsy Spanier et le violoniste Eddie South. Sait qu’il ne sera jamais un grand ( et même très moyen ) saxophoniste et que sa plume lui sera plus utile pour défendre bec et ongles ses artistes préférés. Du travail en perspective, André Suarès, Lucien Rebatet, Pierre Bost, traitent de très haut ces nègres discordants qui vous écorchent les oreilles. En juin 1930, Stéphane Mougin lance Jazz - Tango dont durant longtemps Panassié sera un des piliers. L’est devenu un connaisseur reconnu, les musiciens américains se refilent son adresse, l’a des entrées dans tous les établissements, ne rate jamais une répétition… Les rencontres se succèdent, Fats Waller, Duke Ellington, Louis Armstrong. Des pages éblouissantes et étonnantes. Scènes cocasses et émouvantes. Panassié entre dans l’intimité des grands hommes. N’oublie pas de les photographier, l’iconographie du bouquin est étonnante, tous les musiciens en costume impeccable, prenant la pose, flattés en leur fort intérieur de cette considération hommagiale que leur accorde les petits blancs. Pas tous, Hugues Panassié tire à boulets rouges sur Canetti qui s’est improvisé manager de la tournée européenne d’Armstrong et qui pense davantage à se remplir les poches qu’à la santé de sa vedette… Des passes virulentes s’en suivront entre le Melody Maker où Canetti, qui vient aussi de s’emparer de Jazz-Tango a ses entrées, et la nouvelle revue de Panassié, Jazz-Hot dont le premier numéro est paru en mars 1935.

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    C’est qu’entre temps en 1932 Hugues Panassié reçoit la visite de jeunes gens qui avaient fondé à Saint-Cloud le Jazz-Club Universitaire quelque peu déficitaire quant à son rayonnement… Le fragile cercle d’amateurs qui regroupe une douzaine de membres sera transformé en Hot-Club de France. Institution qui bénéficie aujourd’hui d’une aura prestigieuse mais qui ne prit son essor que lentement. Les antennes projetées en province ne dépassèrent jamais la dizaine de membres et il fallut plusieurs mois pour que le club atteignît Le chiffre symbolique de cent adhérents. Il était nécessaire de se lancer dans l‘action directe. Ce fut d‘abord une émission hebdomadaire sur Radio L. L. dont les retombées ne furent pas pharamineuses. L’étape suivante - celle de l’organisation de concerts s’imposait. Ce ne fut pas une sinécure, si le premier dans le sous-sol d’un magasin de disques s’avéra être un succès, la suite fut capricieuse. Le Hot Club présentait des artistes français et américains. Les seconds étaient bien meilleurs mais leurs horaires de travail dans les boîtes mordaient sur les heures de programmation. Devaient partir au plus tôt… ou n’arrivaient que très tard. Au bout de deux ans, ces soirées devinrent courues et il n’y eut plus besoin de jongler avec les heures de passage.

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    C’est au Boudon que Panassié entendit pour la première fois Django Reinhardt. Le Hot Club entra en ébullition. Enfin un jazzman français de la trempe des noirs américains. L’on ne pouvait rêver mieux ! Fallait organiser un concert – comprenez : pas une apparition dans un dancing - avec un public assis en situation d’écoute et non en train de danser - ce qui donnerait à Django une assise d’estime et de sérieux qui lui ouvrirait les portes d’un studio d’enregistrement. Le concert eu lieu le 2 décembre 1934 - comme par hasard la formation, avec Grapelly ( orthographe panassienne ) au violon, prit le nom de Quintette du Hot-Club de France - et Ultraphone enregistra quelques faces de Django. C’est en cette occasion que Django grava Dinah. Une première expérience studio qui intéressa vivement Hugues Panassié. Son influence grandissait. La parution de son livre Le Jazz Hot n’y était pas pour rien. Les critiques français lui reprochèrent d’avoir osé qualifier Armstrong de génie. Tout le monde sait qu’un nègre peut certes plus ou moins bien jouer de la trompette mais qu’il lui est ontologiquement impossible d’être génial puisqu’il est noir. En Amérique le livre traduit fut accueilli avec stupéfaction, comment était-il possible que le premier livre écrit sur le jazz l'ait été en France par un français !

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    Ironie de l’Histoire : lorsqu’ à la fin des années vingt Panassié s’initie au jazz hot déjà en Amérique le terme hot est remplacé par swing… Très logiquement le terme Swing s’imposera pour le nom de la marque de disques que Panassié décide de fonder. Car Panassié a finement négocié avec Ultraphone qui enregistrera dix-huit titres de Django, plus quatre autres pour Swing.

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    Hugues décrit quasiment titre par titre toutes les sessions d’enregistrement de Swing. Des ingénieurs du son peu motivés et les tâtonnements expérimentaux pour disposer les micros de telle façon que certains instruments ne couvrent pas les autres et que tous soient audibles. En fait on essaie de tirer les enseignements des ratés précédents… qui n’apparaissent vraiment qu’à la sortie du disque dans le commerce. Les musiciens se mettent rapidement d’accord et l’on enregistre la première cire. Parfois elle se révèlera être la meilleure. Mais si on veut l’écouter, l’exemplaire est totalement saccagé, il faut donc une nouvelle prise. Qui souvent n’est pas aussi bonne. Mais la première étant irrécupérable… Les musiciens improvisent en direct leurs chorus et souvent la fraîcheur du premier jet est supérieure. Une improvisation répétée est une véritable gageure. Pour éviter ce genre de désagrément Panassié prend l’habitude de demander aux musiciens de se lancer dans un blues, ils connaissent d’instinct si parfaitement le terreau de leur musique que souvent il n’est pas besoin de vérifier la qualité de la prise. De grands noms s’inscrivent au catalogue Swing, Coleman Hawkins, Dickie Wells, Sam Allen et bien sûr Django que tous les américains veulent sur leurs disques… Amener Django au studio à huit heures relève de la mission impossible. Le guitariste se couche généralement sur les six heures, le réveiller à sept exige un maximum de délicatesse, si l’on s’y prend en douceur, si le petit crème que l’on va chercher au plus proche café est assez crémeux ( et les croissants croustillants à souhait ) vous tenez le bon bout. Vous êtes à peu près sûr de ramener Django pour dix heures…

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    Le livre ne s’arrête pas le premier octobre 1938 par hasard. Les menaces de guerre dissuadent de nombreux jazzmen de visiter notre capitale. Puisque la montagne du jazz ne vient plus à lui, Panassié franchit la passerelle du paquebot qui l’emmènera à New York…

    Livre passionnant. Deux cent quatre-vingts pages en petits caractères. Chaque folio fourmille de renseignements, pas le temps de s’ennuyer, Hugues Panassié use d’un style alerte qui nous entraîne sur les sentiers oubliés de l’implantation de la musique populaire américaine par chez nous. Pourfend sans vergogne les intellectuels qui à la fin des années trente, venue de la revue du Cotton Club lors de l’exposition Universelle de 1937 aidant, s’emparent du jazz pour l’expliciter en oubliant de le vivre…

    Finissons sur une curiosité du 12 novembre 1937, une lecture du poète Pierre Reverdy avec Bill Coleman, Stéphane Grapelly et Joseph Reinhardt en accompagnement… une conjonction jazz-littérature qui se révèlera inaudible. Dommage. Mais qui confirme les littéraires recommandations d’Hugues Panassié quant à Marcel Proust …

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 236 : KR'TNT ! 356 : SEX PISTOLS / NO HIT MAKERS ( + BRAIN EATERS + WASHINGTON DEAD CATS + MEXICALI SWINGERS ) / BOBBIE CLARCKE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 356

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    11 / 01 / 2018

     

    SEX PISTOLS / NO HIT MAKERS ( + Brain Eaters

    + Washington Dead Cats + Mexicaly swingers )

    BOBBIE CLARKE

    Sex pactole - Part two

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    Johan Kugelberg édite un gros bâton de dynamite consacré aux Sex Pistols - God Save Sex Pistols - et il allume la mèche dès la préface en affirmant que the Sex Pistols were the greatest rock and roll situation that the twentielth century brought about (Il y va fort, puisqu’il affirme que les Pistols sont le plus gros coup de rock’n’roll du XXe siècle). Il affirme encore autre chose : rien que pour avoir écrit «Holidays In The Sun», John Lydon would still remain a major British man of letters, oui, l’un des principaux hommes de lettres britanniques, un Lydon qui dans ses early twenties avait déjà l’aura d’un grand agitateur, in the vein of Max Wall, Daniel Cohn-Bendit or hey, Byron for that matter. Et il enfonce encore son clou - paf ! - en affirmant que les Pistols were arguably the greatest rock and roll stalwarts of their generation, bridging mod, glam, and the proto-punk ‘themness’ code to the masses. Et pour étayer tout ça visuellement, Kugelberg propose plus de 300 pages grand format, c’est-à-dire entre cinq et douze kilos de papier. L’éditeur se trouve à New York, mais le livre est imprimé en Chine. On profite de l’occasion pour constater que les Chinois ont appris à rivaliser de qualité avec les grands imprimeurs italiens.

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    De deux choses l’une : soit on reste un inconditionnel des Pistols et on se jette sur ce livre, soit on ne l’est plus et on se pose la question suivante : à quoi rime un nouvel ouvrage consacré à cette vieille histoire ?

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    De toute évidence, le fan des Pistols va se régaler, il va pouvoir se goinfrer d’images et d’infos qu’il connaît déjà, mais comme il ramène chez lui ce que les libraires appellent un «beau livre», il aura l’impression de redécouvrir cet épisode fascinant de l’histoire du rock anglais. Kugelberg a choisi d’alterner des séquences de pages illustrées et des séquences de contenu éditorial présentées sous la forme day by day et uniquement constituées de témoignages. On se retrouve dans l’ambiance de l’excellent Please Kill Me jadis édité par Legs McNeil et Gillian McCain et qui en la matière fait toujours office d’ouvrage de référence. Tous les principaux témoins de la courte saga des Pistols évoquent chaque concert et chaque événement. Tout ça pour dire qu’au fond, il est bien difficile de se lasser d’une histoire aussi génialement météorique que celle des Pistols. Il s’agit en effet d’une histoire parfaite : départ de triple zéro, quatre branleurs passionnés de rock, un buzz de deux ans, un album parfait, un scandale et le chaos technique final. L’essence même du rock, le cum. Ou le scum du cum. La cime du come. L’origine de toute vie. Sex Pistols & drugs & rock’n’roll. L’album est tellement parfait qu’on le réécoute quarante ans plus tard avec le même bonheur. De la même façon qu’on réécoute l’album des Heartbreakers ou le premier album des Damned. Ces disques n’ont pas pris une seule ride.

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    Maintenant, l’autre point de vue. Imaginons qu’on ait déjà fait le tour depuis belle lurette, qu’on ait pris le temps d’avaler l’England’s Dreaming de Jon Savage, et même les 700 pages de l’England’s Dreaming Tapes paru un peu plus tard, les bouquins de Noel Monk (Twelve Days On The Road With The Sex Pistols - récit marrant de la tournée américaine qui permet de mesurer le haut niveau d’incontrôlabilité de Sidney Vish), de Brian Southall (Ninety Days At EMI, qui n’apporte pas grand chose), de Fred Vermorel (The Inside Story Of The Sex Pistols, le plus ancien, qui fut traduit aux Humanos, dans la prestigieuse collection Speed 17), bien sûr, les deux autobios de John Lydon (No Irish No Blacks No Dogs et Anger Is An Energy, plus récent) et pour finir l’indispensable autobio de Steves Jones, parue l’an passé et qui fonctionne comme la pièce manquante du puzzle, ou si vous préférez, comme la clé de voûte de la cathédrale. Sans oublier l’indispensable Destroy, le photo-book de Dennis Morris. Pour compléter ce panorama, on aura visionné quelques films, ceux de Julian Temple (The Filth & The Fury et There’ll Always Be An England. Live From The Brixton Academy), et le Never Mind The Bollocks, publié par Eagle Vision en 2002. À ce stade, on s’accorde le droit de conclure que le tour est fait, et donc à quoi bon remettre le nez dans une énième resucée de cette courte histoire ?

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    Eh bien, les Pistols, c’est un peu comme Dada. On croit bien connaître Dada quand on a lu Ribemont-Dessaignes, Tzara, Picabia, Duchamp et qu’on connaît sur le bout des doigts son Man Ray/Erik Satie ou son Schwitters, et puis le jour où on met les pieds dans la caverne d’Ali Dada (Dada Beaubourg), on reprend tout Dada en pleine poire, on erre dans les allées avec la langue qui pend, on puise du regard tout ce qu’on peut, jusqu’à l’overdose, on sort de là épuisé et en jurant de revenir le lendemain. Et c’est en feuilletant le catalogue qu’on comprend la raison de ce choc émotionnel : Dada resplendit dans toute la grandeur de sa parfaite ingénuité.

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    Comme les Pistols, Dada part de triple zéro : Picabia et Tzara passent un pacte Dada sur le marbre d’un imprimeur zurichois en 1919, en réaction contre la boucherie de la Première Guerre Mondiale. Tzara n’a que 23 ans et Picabia tout juste 40. Ils vont créer un monde à eux deux. Ils deviendront des virtuoses de la provocation et accessoirement, inventeront l’art moderne. Dada ne dure que quatre ans à Zurich, puis trois ans à Paris, où Dada va rejaillir sur le monde entier, avant d’être dévoré vivant par le mouvement surréaliste. Trois ans : on parle ici de fulgurance.

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    Le gros livre de Kugelberg fonctionne exactement de la même façon que le catalogue Dada Beaubourg : on y voit un monde se construire, page à page. C’est très visuel : triple zéro, des branleurs qui répètent dans un garage, toujours la même histoire, et un mec un peu lettré s’intéresse à eux : McLaren. Alors que le son du groupe prend forme, parce que Steve Jones apprend à jouer de la guitare en écoutant les Stooges et les Dolls, que Glen Matlock sait bricoler des séquences couplet/refrain, et que John Lydon cultive un goût pour l’anarchisme du coin de la rue, McLaren fait exactement ce que fit son idole Guy Debord avant lui : il réfléchit à une stratégie. Comme il grenouille depuis un certain temps dans l’underground culturel, il sait que la réputation d’un groupe repose sur deux choses : le son et l’image. L’un ne va pas sans l’autre. Il fait donc appel à un graphiste londonien, le fameux Jamie Reid et dans les pages de ce gros book, on voit l’image des Pistols se construire. C’est quasiment du step by step. Tous ceux qui s’intéressent au graphisme ou qui en ont fait leur métier savent que le parcours qui conduit à la mouture finale est souvent long et douloureux. Et à partir de rien, mais vraiment rien, Jamie Reid construit cette image des Pistols qui depuis est devenue universelle. Il y a d’abord le logo du groupe monté en lettres découpées dans des titres de presse, puis le fameux visuel de la reine pour «God Save The Queen».

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    Et là, on se retrouve confronté à une sorte de summum culturel qu’on appelle l’art total : on voit l’image et on entend le son. On entend le son et on voit l’image. L’un de ne va pas sans l’autre. Le mythe des Sex Pistols repose très précisément sur cet amalgame : le texte colérique d’un kid à peine sorti de l’adolescence, deux couplets et deux refrains joués par un fan des Stooges, une image construite au cutter et au bâton de colle par un graphiste qu’obsède le non-respect des codes graphiques, et un marchand de fringues qui s’entiche des théories subversives de Guy Debord. Encore une fois, triple zéro, puis effet boule de neige. Qu’il s’agisse d’un flyer, d’un ticket de concert ou d’une affichette, le moindre petit doc devient œuvre d’art. Le moindre T-shirt et la moindre pochette de single deviennent eux aussi des œuvres d’art.

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    Tout part de ce qu’il existe à l’époque de plus cheap pour devenir objet de convoitise et malheureusement de spéculation. Le gros book de Kugelberg montre les objets en l’état, comme des objets Dada devenus objets de musée et donc de valeur, alors qu’à l’origine, ils sont bricolé sur un mauvais photocopieur. Les photos de scène ne font que renforcer la force de cet anti-concept, car comme Dada, les Pistols retournent l’idée de concept comme une peau de lapin. John, Glen, Steve et Paul jouent leurs rôles de branleurs à merveille, mais on note quand même que Glen gâche un peu l’équilibre graphique des images, trop clean, trop normal, alors McLaren corrige le défaut en le virant. Avec Sid, l’équilibre graphique de la désaille devient parfait. Les photos des Pistols renouent alors avec une tradition très anglaise des grandes photos de groupes, une tradition qui remonte aux early Stones et aux early Who. C’est la clé du système, la crédibilité auprès du public anglais, c’est-à-dire du monde entier. À partir de là, c’est un boulevard qui s’ouvre aux Pistols et à leur entourage : il ne leur reste plus qu’à enregistrer de bonnes chansons pour entrer dans la postérité. Le pire, c’est qu’ils savent aussi le faire. Et ce ne sont pas seulement des bonnes chansons, mais des classiques chargés de toute leur énergie et de ce qu’il faut bien appeler leur génie délinquant, celui de Steve Jones en particulier.

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    Jamie Reid refait mouche avec son Nowhere Bus qui devient une autre symbiose visuelle du phénomène pistolien, il dessine même un rough du bus, comme on le faisait auparavant pour visualiser une idée avant de la réaliser, une pratique qui hélas a disparu avec les ordis, oui, car les clients ne veulent plus voir de roughs, ils veulent du produit fini. Grâce à Jamie Reid, les pochettes de singles sont traitées comme des œuvres d’art. Parmi les groupes qui retiendront la leçon, il faut citer les Dogs d’Amour et les Drive-By Truckers : un graphiste (ou un illustrateur) pour toutes les pochettes, garantie d’une forte identité. Après les singles, voici l’album et on découvre la genèse d’une des pochettes d’albums les plus célèbres du monde, Never Mind The Bollocks qui devait s’appeler au départ God Save Sex Pistols : comme la maquette du visuel existe, Kugelberg la récupère pour la couverture du livre.

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    Mais tout le monde est bien d’accord, surtout en Angleterre, Never Mind The Bollocks, ça sonne tout de même un peu mieux. C’est un peu comme si en France on écrivait sur la pochette d’un album ‘Je m’en bats les couilles’, ce qui ne manquerait pas de choquer les beaufs et les bobeaufs, but de l’opération. On voit aussi le montage coté de la pochette de l’album : c’est un document technique destiné au photograveur. Le graphiste montait son doc d’exé à tel et indiquait les couleurs à la main (ici, Jamie Reid a écrit dayglo yellow et dayglo red, c’est-à-dire jaune et rouge fluo), avec en plus un choix typo volontairement pauvre : un merveille d’anti-équilibre pour un anti-concept. Les groupes anglais qui à l’époque ont essayé d’imiter la démarche des Pistols (les Clash en l’occurence) se sont vautrés, car ils copiaient un anti-concept et il faut savoir qu’on ne copie pas un anti-concept. On ne copie pas la Fontaine de Duchamp ou la pyramide de Khéops.

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    Et cette esthétique du chaos graphique va déclencher une véritable marée de fanzines tous plus moches les uns que les autres, c’est à qui fera le plus laid, sans comprendre qu’à l’origine, Jamie Reid est, comme Neville Brody, un graphiste britannique de stature internationale. Tous les apôtres du fameux DIY vont y aller de bon cœur, à coups de cutter, de bâtons de colle et de photocopieur du coin de la rue. McLaren devait être à la fois ravi de cette prolifération et effaré de voir à quel point tous ces gens ne comprenaient rien. Dans le cas de Dada comme dans celui des Pistols, on parle d’art provocateur. Un art certainement plus difficile que l’art classique et pour lequel il faut quelques dispositions.

    Signé : Cazengler, Sex pustule.

    Johan Kugelberg, Jon Savage, Glenn Terry. God Save The Sex Pistols. Rizzoli 2016

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    06 / 01 / 2018TROYES

    3B

    NO HIT MAKERS

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    La teuf-teuf cartonne. Elle a une mission dont dépend la survie de la planète. Huit cents kilomètres d'une traite, demain j'ai un rendez-vous important. Les No Hit Makers passent au 3 B, le cadeau de Noël de Béatrice Berlot, pas question de le rater, la fidèle rock-mobile avale le bitume sans amertume, le moteur à plein volume tel un presse-agrume de compétition. Nous voici déjà arrivés à destination. Les soiffards au bar sans retard, de doux petits bouts de choux qui courent partout, les rockers en manque de Makers, l'ambiance rockabilly des grands soirs.

    NO HIT MAKERS

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    Pas mal pour un premier morceau, claironne Eric qui fait le modeste. C'est même plus que très bien, mais il est vrai que nous n'avons encore rien entendu comparé à ce qui nous attend. Les No Hit Makers c'est comme l'horloge de la mise feu de la bombe atomique. Une fois que vous l'avez enclenchée vous ne pouvez plus l'arrêter. Mais analysons quelque peu les rouages de cette mécanique infernale.

     

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    Vincent est à la Gretsch – vous ne pouvez pas vous tromper, l'a le macaron de la marque en gros sur sa tunique noire. Une lead qui tranche d'orange. Sanguine. Et survitaminée. L'a un défaut, ne peut pas s'empêcher d'en jouer. Le morceau n'est pas terminé que déjà il tonitrue le suivant. Sur ce Jérôme lui emboîte le pas. Vous file la rythmique sur sa caisse claire.

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    Douze secondes pas plus, car après c'est la catastrophe, un break à vous couler le Titanic plus monstrueux qu'un iceberg, et Lardi qui se précipite dans les chaloupes de secours et qui souque le souk comme un dément. Il se peut que vous rencontriez des innocents à la tête vide qui sont prêts à témoigner que le sieur Lardi joue de la contrebasse. C'est un mensonge. Ehonté. Totalement faux. Lardi, sa passion c'est le full contact. Sauvage et sans concession. Un fulleur fou.

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    Ne se sert que de ses deux mains, pour la simple et bonne raison qu'elles rendent l'utilisation des pieds inutile. Vous refile de ses mourlanes qui valent des coups de tatanes. Elles font mal, et ça s'entend. Sera même obligé de faire signe à Fab à la table de le baisser d'un cran car il a l'impression de submerger le reste du combo. La frite mais pas la triche. Entre deux sets il nous montrera le cal de ses doigts arraché. Slappe sans filet. Vous imaginez le micmac.

     

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    Ce n'est que le chapitre un et Eric n'est pas encore arrivé. Gretsch électro-acoustique – c'est que le rockab sans Gretsch c'est comme une salade sans feuilles ou un taureau de combat sans cornes - en bandoulière, use d'une technique simple, vous balance la rythmique au lance-flammes, impossible de le dépasser, une course-poursuite avec lui-même, les autres sont au raffut derrière lui, et lui il leur annonce qu'il n'a pas de temps à perdre et qu'ils ont intérêt à se magner s'ils veulent lire la suite de l'histoire. L'a les yeux qui pétillent de malice, alors il vous sort son arme secrète. La voix. Les autres cognent, et lui il amplifie. Il ouvre les espaces. Comme dans les westerns, quand la caméra élargit le champ et vous dévoile les infinies étendues de l'herbe bleue du Kentucky. Aussi impensable que cela puisse paraître, si vous tendez bien l'oreille vous ne tarderez pas à percevoir une fine pointe de country ( nuance wild ) dans la musique des No Hit Makers, une minuscule goutte aussi venimeuse que la morsure du crotale. Une dose chargée de vous immuniser contre les prochaines surprises.

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    Vous croyez avoir fait le tour du topo. O. K. je vois, les No Hit Makers, c'est l'oiseau-tempête qui plane dans dans l'ouragan, genre je dévaste tout et rien ne subsiste après moi. Erreur lamentable. Diagnostic outrecuidant. Non, ils ont un truc en plus. Les No Hit, ça gonfle, ça enfle, ça croît sans rémission... jusqu'à l'apparition d'un étrange phénomène, le goulot d'étranglement, la baudruche qui éclate, pire que tout cela, ce que les astronomes appellent l'apparition d'un trou noir, l'effondrement torsadé de l'espace-temps qui ouvre sa gueule béante et s'apprête à engloutir, la musique, l'orchestre, les spectateurs, le vide béant inéluctable, vous savez que vous allez être avalés par cette concrétion de matière noire dans laquelle vous vous sentez aspirés, le couac sinistre du silence s'abat sur vous, le croassement sourd des corbeaux autour de votre cadavre, plus un bruit, une éternité d'une seconde et brusquement alors que vous croyiez que l'ensevelissement de la destruction finale vous avait minéralisé, transformé en pierre d'achoppement, l'en est toujours un des quatre qui sauve la situation.

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    Ce peut être tout ou n'importe quoi. Jérôme qui gratte la peau d'un tom, ou qui vous azimute d'une explosion de cymbales, Lardi qui vous larde sa big mama d'un atémi des plus vicieux dans le cordier, ou sa main gauche qui dérape sur le manche, dernier bras levé en vain d'un nageur que l'océan s'apprête à enrober de ses masses liquides, le simple sourire d'Eric, ou Vincent qui vous foudroie d'un riff sorti de nulle part ou de la caverne de Platon, vous croyiez que tout était fini, que les No Hit jouaient trop vite, qu'ils allaient se planter comme des gamins de quatorze ans en répétition, eh bien non, le Quetzalcoalt du rockabilly, le serpent à plumes du néo-rockab, reprend son vol majestueux comme si de rien n'était, et vous emporte comme fétus de pailles dans un immense tourbillon.

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    L'est un ustensile qui ne chôme pas chez Vincent, vous use du bigsby comme d'un vol d'étourneaux, propulse le riff vers les hauteurs immodérés du ciel, et quand il le relâche il fait gronder l'orage et éclater le tonnerre. Eric vous lance des giboulées de guitare dans les traboules du désir, sa voix se fait douce et sarcastique, elle interprète le rockab comme les tragédiennes du grand siècle vous hululaient les vers de Racine les soirs de pleine lune, et parfois Lardi hurle dans le micro de ces rugissements dont le lion royal de la 20 Th Century-Fox régalait le pré-générique des grands-films de série-B. Trois sets, le premier : percutant, le deuxième somptueux, le troisième : splendide. Qu'ils reprennent des classiques de Carl Perkins, de Wayne Walker, Johnny Burnette, Hayden Thompson, ou leurs propres compos – finition du prochain CD au mois de février – les No Hit Makers impriment leurs griffes à tout ce qu'ils touchent. Néo-panthère, guépard enragé. Un des groupes les plus essentiels du rockabilly européen actuel. Un son qui n'appartient qu'à eux. N'y avait qu'à regarder les tronches heureuses de l'assistance pour en être persuadés.

    Un grand merci à Béatrice Berlot qui nous réserve des surprises pour la suite, et à Fab pour la sonorisation et son programme de disques explosifs pour les inter-sets.

    Damie Chad.

    ( Photo concert  1 : Fb : Fabien Hubert ( Dj Rockin Cats )  / Toutes les autres : Fb : Béatrice Berlot )

     

    FOUR ON FUR

    BRAIN EATERS / WHASHINGTON DEAD CATS

    NO HIT MAKERS / MEXICALI SWINGERS

    ( FUCK U RECORDS / 2015 )

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    You can't judge a record just looking the color. Celui-ci, il est tout blanc, d'une blancheur nivéenne, l'innocence désincarnée. Aube de première communiante. Sillon de jeune vierge encore enclos sur lui-même, tel mignon bouton ronsardien. Hélas il n'en est rien ! Ne vous laissez pas séduire par l'artifesse. La couleur rose de la pochette devrait vous paraître suspecte, et le titre Four on Fur, quatre sur la fourrure ( Sainte Vénus de Sader Masoch, venez à notre secours ! ) duveteuse des trash pussies des cinq demoiselles en tenues légères et non équivoques. En plus il y a la recommandation, Adults Only, et la description : A sexy trashy sleazy dirty lusty juicy yummy smelly compilation, mais comme c'est écrit en anglais, faisons semblant de ne pas comprendre et continuons nos scrutatives et auditives investigations. Et puis il est bien connu que les amateurs de rock sont d'éternels adolescents un peu obnubilés par les affleurements charnels.

     

    Brain Eaters : Jaybird Safary : z'avons déjà rencontré l'anthropophagique tribu des mangeurs de cervelle juste avant la Noël ( voir KR'TNT ! 353 du 21 / 12 / 2017 ), en avions réchappé par miracle, et ploum l'on retombe dessus alors que nous pensions en être débarrassés. Que voulez-vous les safaris réservent bien des surprises. Nous ne savions pas qu'ils étaient aussi mangeurs de sexe. Nous en prenons acte. En tout cas, ça dégouline sec, un harmonica d'enfer, une rythmique obsédante, des guitares qui crient et une voix rageuse emplie de hargne vicieuse. Le genre de rock'n'roll des banquettes arrières que l'on aime. En plus la fin est encore meilleure que le début. Des gars qui ne se contentent de promesses. Washington Dead Cats : Girl I want you : du chat mort à la chatte vivante le pas sera franchi allègrement. Ca fuzze à tous les étages. Terriblement anglais dans le son, eux aussi ont choisi de s'énerver sur la fin du morceau, de viande. Mettent les bouchées doubles, surtout le chanteur qui connaît le trémolo de l'aristotélienne extase finale. Mais pourquoi tant d'amour ! No Hit Makers : Blind and deaf : vaut mieux être sourd et aveugle que d'entendre ça, disait ma grand-mère. La vieille dame – malgré tout le respect que je lui dois – avait tort. Z'y vont à la sauvage, pratiquement du punkabilly, ça sonne comme du vieux garage, les pneus incandescents ont fait fondre le goudron et du carburateur jaillissent des gerbes d'étincelles. Genre greasers qui ont chaud entre les pattes, sifflent les filles et précipitent les présentations, laquelle oserait résister à tant d'aplomb et d'assurance, au cri primal du désir libéré ? Mexically Swingers : Pussy Charmer : pussy pas, il y en aura pour tout le monde. Coup du charme guitare sixty-surf. Des petits malins alors que les trois précédents y vont franco de port, fort de café avec double-remorque de moonshine, eux ils ont opté pour la perfide douceur, la traître indolence, faut attendre la fin du morceau pour que le gars fasse sa proposition malhonnête. Que la donzelle qui bronze et dore se méfie, l'a le rire démoniaque des serial-killers. Sang blague.

    Damie Chad.

    Attention, l'aspect d'un 45 Tours, la taille d'un 45 T, la pochette cartonnée d'un 45 T, un objet idéal pour les cotations de Jukebox Magazine tiré à trois cents exemplaires numérotés, mais après avoir déshabillé la baleine blanche de son rose bikini, n'oubliez pas que ça tourne en 33 T.

     

    BOBBIE CLARKE

    PLAYBOY & SHOWMAN

    LES MEMOIRES DU BATTEUR

    DE VINCE TAYLOR ET JOHNNY HALLYDAY

    ROBERT WOODMAN ET ROMAIN DECORET

    ( Camion Blanc / Décembre 2017 )

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    Enorme ! Près de six cents pages. Les mémoires de Bobbie Clarcke, le batteur de Vince Taylor. Que voulez-vous de plus ! Evidemment les éditeurs ne se sont pas jetés dessus. Mais Camion Blanc a embrayé tout de suite. Z'ont même fait un effort pour la repro des photos. Ce n'est un secret pour personne, chez Camion Blanc, c'est souvent cinquante nuances de gris. Pas érotique, pisseux. Mais là ils ont fait attention au tramage, sont parvenus à exprimer les contrastes. Normal, les clichés sont sortis de la collection personnelle de Robert Woodman. Le véritable nom de Bobbie. Traduction de Romain Decoret, bassiste et ami de Bobbie. L'a aussi officié dans les Virginians d'Ervin Travis. Donne régulièrement des leçons de guitare aux lecteurs de Guitarist Magazine. Un incontournable du rock français. Remercions-le pour son travail de traduction qui a dû lui coûter des heures et des heures de travail. Un bouquin qui va rendre fou les inconditionnels du early english rock. Et français. Bobbie prenait des notes. N'est pas un amateur de lyrisme. Les noms, les dates, les faits, ne s'attarde guère. Vise à l'essentiel. N'écrit pas un roman. Ni un recueil de poèmes. C'est qu'il en a traversé des situations dans sa vie, passe vite à la suivante, pour les rêveries sentimentales vous repasserez, ajoutez-y toute la retenue légendaire des Britanniques et vous êtes embarqués en un délicieux maelstrom qui ne s'arrête jamais.

    DU JAZZ AU ROCK'N'ROLL

    Robert Woodman est né en 1940 à Coventry. Famille anglaise aimante. Tout petit il est attiré par les rares artistes qu'il a l'occasion, rarement, de voir sur scène. Il n'en faut pas plus pour forger un destin. Adolescent il devient un amateur de jazz. Mais dès 1956, il kiffe dur les premiers disques de Bill Haley. Mais ses deux idoles sont les orchestres de jazz notamment celui de Sid Phillips.

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    Court les concerts, souvent à plusieurs dizaines de kilomètres de chez lui. Sympathise avec les musiciens, s'accroche, se rend utile, dort dans le car de la tournée, se fait embaucher, et mettre dehors par manque répété de sérieux. Ne lui jetez pas la première pierre, il est excusable, les filles lui tournent un peu la tête. Recherche un emploi à Londres et l'inespéré se produit : Eric Delaney, son batteur de jazz préféré recherche un boy pour s'occuper de sa batterie ! Lourde tâche, faut se trimballer les étuis dans de pénibles escaliers et d'étroits couloirs, en plus, Eric Delaney possède une particularité quasi exceptionnelle à l'époque en Angleterre, il joue avec une double grosse caisse ! Bobbie ne restera que trois semaines chez Delaney, mais il observe, engrange et apprend. Une histoire de fille motive son renvoi...

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    Le 10 février 1957 il assiste à Coventry à un concert de Bill Haley. L'ambiance rock l'éclate, mais il repart en tournée avec Sid Phillips, le batteur Michael Nicholson l'a à la bonne, le laisse jouer sur ses caisses et lui propose de tenir la batterie dans le prochain groupe de trad-jazz qu'il va créer : les Bobcats ! Il écoute Jerry Lee Lewis et voit Duke Ellington sur scène... L'est écarté des Bobcats, l'est renvoyé de l'orchestre de Johnny Dankworth ( la faute à une fille, mon dieu comme ces mammifères femelles sont insupportables ! ), regarde Marty Wilde, Cliff Richard et admire Dizzie Gillepsie... Est assez sûr de lui pour monter son groupe : le Bobby Woodman Band. Un bide, dès le premier spectacle.

    Evolue, doucement mais sûrement, jazz, skiffle, rock, c'est au Pad que le pianiste Johnny Jonhson l'initie au boogie, c'est au Pad, fin décembre 1958, qu'apparaît pour la première fois un certain Vince Taylor...

    ROCK ANGLAIS

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    Les deux cents pages suivantes nous plongent au coeur du rock anglais. Terry Dene, Vince Eager, Marty Wilde, Billy Fury, Dickie Pride, Duffy Powzers, Johnny Gentle... Bobbie les a tous connus, côtoyés et est parti en tournée avec eux. Des hauts et des bas, des galas et des galères. Les soirées prodigieuses et les retours en camionnettes pourraves. Se rend vite compte que les musiciens sont dépendants des tourneurs, Larry Parnes sans être un philanthrope n'est pas le pire. Sont payés à la tâche et au lance-pierre. Ne s'en plaint pas outre-mesure. Sont parfois obligés de s'ennuyer derrière des chanteurs de variétoche qui ont décroché un hit sirupeux qui plaît aux filles... Mais que seraient les chanteurs sans les musicos derrière. Clarcke joue dans les Vagabonds de Vince Eager avec le bassiste Tex Makins, puis dans les Wildcats de Marty Wilde avec Alain Le Claire, Tex Makins et Big Jim Sullivan, enfin dans les Beat Boys de Billy Fury avec Colin Green. Vince Taylor a décroché un passage en vedette à Oh Boy ! Il est accompagné par les Playboys : Tony Sheridan, Tony Harvey, Brian Licorice Locking, Brian Bennett. La crème de la première génération des musiciens anglais ! Permutations à l'infini selon les dispositions, les contrats, les affinités... Tout le monde se retrouve au 2i's entre deux contrats... c'est là que Vince Taylor essaie d'adjoindre sans succès, à ses Playboys le guitariste de Neil Christian & The Crusaders un certain Jimmy Page qui accepetera quelques semaines plus tard, mais qui se retirera trouvant que Vince n'avait pas assez de concerts.

    Le 28 février 1960, Bobbie Clarcke assiste à Cardiff au concert de Gene Vincent et d'Eddie Cochran...

    AVEC ET SANS VINCE TAYLOR

    En septembre 59, Bobbie avait rejoint les Playboys avec Tex Makins et le guitariste Kenny Fillingham. Le groupe durera jusqu'en février 1960 mais en mai Bobbie, Tony Harvey, Johnny Vance et Alain Le Claire ( au piano) sont de nouveau derrière Vince. Une tournée fracassante. Les prestations sauvages de Vince écrasent celles de Billy Fury et de tous les autres. C'est en ces semaines que Vince et Bobbie se jurent une amotié éternelle, jusque par-delà la mort. Le combo enregistre I'll be your hero et Jet Black Machine. Tout semble au beau fixe, le rock anglais explose avec Screamin' Lord Sutch, Johnny Kidd and the Pirates, Cliff Richard and the Shadows... Vince se marrie avec Perrine et Bobbie avec Rosemary... les concerts s'enchaînent, Vince n'envoie pas toujours la monnaie... Les Playboys se séparent de lui, Vince retourne en Californie...

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    Selon Tony Harvey les Playboys sans chanteur doivent devenir les nouveaux Shadows, mais ce pari de laisser la proie pour s'adjuger l'ombre ne se révèlera pas gagnant... Le premier avril, Vince revient, Tony Harvey s'en va chez Nero and The Gladiators avec un certain Tomy Brown à la batterie... sans guitariste Vince retourne en Californie.

    Duffy Power prend la place de Vince, et les Playboys deviennent The Bobby Woodman Noise avec Bob Steele à la guitare. Un bon plan s'annonce, une croisière en bateau vers la France, Rock Across The Channel, s'agit de remplacer Gene Vincent au pied levé, réussite totale, un show British Rock Invasion à l'Olympia est prévu les 7 et 8 juillet prochains. Vince est revenu, un soir il remplace Duffy Powers en retard, et fait un tabac, Duffy revenu entre temps le prend très mal, frappe Bobbie et s'en va... Bobbie demande à Vince s'il peut assurer les shows à l'Olympia, la mécanique est enclenchée !

    VINCE TAYLOR EN FRANCE !

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    La suite est connue. A l'Olympia, Vince Taylor casse la baraque. Barclay se précipite. Contrat avantageux, les Playboys – Vince a tenu à imposer le nom – gagnent 600 francs par semaine qu'ils jouent ou qu'ils ne jouent pas. Vince impose des shows dévastateurs, les français entendent pour la première fois du vrai Rock'n'roll ! Bobbie Clarke – Barclay a imposé le nouveau nom un mix entre Pétula Clarck et Kenny Clarcke le batteur ! – n'est pas tendre avec les Chausettes noires et leur simple caisse claire... Vince Taylor est à la mode ! L'on peut parler d'une Taylormania dans les élites françaises. Les filles, l'argent, et bientôt l'herbe coulent à flot. Les anglais connaissaient le speed mais l'époque est en train de changer doucement sans que personne ne s'en aperçoive... Vince et ses Playboys remportent la Coupe du Monde du Rock'n'roll à Juan-Les-Pins le 23 août 1961, devant les Chaussettes Noires, de l'écurie Barclay. Le 18 novembre c'est l'émeute du Palais des Sports, Vince n'y est pour rien mais la presse l'accuse... Barclay y regarde à deux fois. Les concerts de Vince cartonnent toujours autant, en Espagne, comme en Belgique. Malgré les interdictions, malgré les débordements. Mais Barclay est avant tout un marchand de disques et les ventes des enregistrements de Vince ne montent pas bien haut... surtout si on les compare à celles des Chaussettes Noires... Mais il y a autre chose, le comportement erratique de Vince qui parfois sèche sans préavis les concerts, Bobbie s'en ouvre à Vince, déjà les départs précipités de Vince en Californie lui avaient paru étranges, Vince n'élude pas, il n'est pas dupe des producteurs, même de Barclay qui lui a apporté la gloire, parfois l'impression de n'être qu'une marionnette aux mains de gens qui le considèrent uniquement pour le fric qu'il peut leur emmener l'étreint, alors il s'enfuit pour tout oublier dans les bras d'une jolie fille... fin 1962, Barclay siffle la fin de la récréation...

     

    JOHNNY HALLYDAY

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    Bobbie rejoint Coventry, Vince l'y retrouve et les Playboys se reforment et début février 1963 c'est le grand départ pour Hambourg. Succès dès leur première apparition, mais Vince triomphe dès le premier set mais il s'absente pour une soirée, tous sont renvoyés illico presto dans leurs foyers. Bobbie ne l'apprendra que plus tard, ils ont laissé des traces, un de leurs scopitones, Twenty Flight Rock, qu'un certain John Lennon ne cesse de regarder tous les soirs... Retour à Paris pour Bobbie désemparé, le téléphone sonne, c'est Johnny Stark le manager de Johnny Hallyday qui le contacte à la demande de sa vedette... Bobbie en profite pour faire embaucher Tex Makins.

    Ce seront les deux meilleures années de Bobbie. La grande vie. Johnny se montre très respectueux et très généreux. Si le tournage du film d'Où Viens-tu Johnny ? Est un doux moment de farniente pour les musiciens, la vie trépidante des tournées qui suivent est épuisante. Johnny et Bobbie assistent à l'Olympia de Gene Vincent le 15 mai 1963, ce même mois de mai Johnny enregistre Elle est Terrible à Londres avec Big Jim Sullivan et une pléiade de musiciens que Bobbie connaît... il emmène Johnny au 2i's... En juin, Tex Mankins et Bobbie enregistrent avec Johnny Da Dou Ron Ron et Douces Filles de Seize Ans... Sont aussi à la Nuit de la Nation du 22 juin 1963... Johnny emmène Bobbie à Nashville où il enregistre sous la houlette de Shelby Singleton avec Chet Atkins et Jerry Kenedy... Les voici à New York à la recherche d'un guitariste rock. Ce sera Joey Greco.

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    Bobbie et Joey Greco sont en studio chez Barclay pour enregistrer le disque de la dernière chance avec Memphis Tennessee et A Shot Of Rythm & Blues qui sortit en février 1964. Les Beatles sont à Paris pour leur Olympia, Paul et Ringo répondent à l'invitation d'Hallyday et Bobbie est heureux d'apprendre que Paul possède un autographe d'un certain Bobby Woodman qu'il avait obtenu à la fin d'un concert de Billy Fury. En avril Johnny enregistre avec Joey et les Showmen Les Rocks les Plus Terribles. La première période de la vie artistique de Johnny est terminée. Il rejoint l'armée le huit mai, Joey et les Showmen donneront le 1er juin leur dernier concert avec Johnny sur la base militaire de 43 ième RBIM en Allemagne...

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    AVEC ET SANS VINCE TAYLOR

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    Retour de Vince Taylor en septembre 1964. Direction le Swingin'London ! Rencontre avec les Pretty Things, P. J. Proby et Tom Jones. Bobbie joue avec Ronnie Bird et la Mutualité et au Golf Drouot avec Vince, ces shows où Vince est au meilleur de sa forme incite en février 1965 Barclay à enregistrer l'album Vince … ! qui sera suivi d'une tournée en Espagne et en avril de trois shows devant les Rolling Stones. Le 16 avril leur prestation sans véritable sound check n'est pas impérissable. Celle du 17 est meilleure, mais reléguée en lever de rideau... Celle du 18 se révèlera terrifique, deux rappels et le public qui redemande Vince durant le show des Stones ! Jagger très vexé.

    Vince et le Bobby Clarke Noise tiennent le bon bout. Un bonheur ne vient jamais seul, voici que le mari de Sheila la soeur de Vince, millionnaire producteur de dessins animés veut créer une compagnie de disques. Il vient à Paris constater de visu la qualité des shows de Vince. Une formalité, mais un malheur ne vient jamais seul, Vince part à Londres récupérer de l'argent qu'on lui doit. Vince revient en piteux état, mal prévenu l'a gobé des pilules d'acide coup sur coup comme des oeufs de Pâques en chocolat. Il ne sera plus jamais comme avant. Se présente sur scène, sale, dépenaillé en pleine crise mystique...

    LA CALIFORNIE

    Conseillé par son ami Stash – fils du peintre Balthus à la jeunesse oisive et friquée – Bobbie s'envole pour Hollywood, persuadé d'obtenir une carte de travail en quelques semaines... Vacances paradisiaques, filles faciles, drogues diverses à souhait, superbes concerts de James Brown, de Dylan, des Yardbirds, mais pas d'autorisation de travail...Seul le bluesman Taj Mahal accepte de l'embaucher... Phil Spector lui propose un mariage en blanc avec sa copine ce qui lui permettrait d'obtenir la Green Cart ! Qui tarde à venir, et ce qui devait arriver... se fait arrêter pour la deuxième fois avec un peu d'herbe... L'est réexpédié en Angleterre après quelques mois de prison...

    Retour à la case départ. Reforme le Bobbie Clarcke Noise En France... Quelques essais peu concluants avec Vince totalement à la dérive...

    LA LOOSE

    Deux énormes possibilités se présentent à Bobbie Clarcke, coup sur coup. La première est de rejoindre le nouveau groupe de Ritchie Blackmore, Roundabout. Une affaire en or, deux riches messieurs qui veulent investir dans la musique polpulaire. La fortune colossale amassée par les Beatles est tentante... La deuxième proposition provient d'un autre guitariste, un certain Jeff Beck - l'est déjà tout comme Ritchie Blackmore passé en première partie de Vince Taylor - qui re qui recherche un batteur pour son groupe. Fait un set sans répétition avec Ron Wood à la base et Rod Stewart au chant. Le show se passe à merveille. Enthousiaste Beck lui propose la place. Mauvaise pioche, le porte-feuille bien garni des promoteurs de Roundabout lui semble un sérieux trampoline de lancement. Il refuse de rejoindre le Jeff Beck'Group. Peut-être aussi parce que les résultats sportifs suivis longuement et religieusement à la radio par Rod l'ont insupporté... Toujours est-il qu'un mois plus tard Roudabout a changé de batteur et de nom : désormais il s'appelle Deep Purple. Waterloo et Trafalgar en même temps c'est trop pour un anglais ! Jamais deux sans trois ! Bobbie reforme un groupe, Bodast, avec le guitariste Steve Howe ex-Tomorrow et futur Yes, ils trouvent un label et enregistrent un disque en février 1969, mais la compagnie MGM Records fait faillite...

    Cela commence à sentir le sapin ! En juillet 1969, Reg Guest leur permet d'accompagner Chuck Berry en concert. Le dernier coup d'éclat. Bodast servira encore de backin' group à l'Olympia pour Chuck Berry. Bobbie a vu le Jefferson Airplane, les Doors et Jimmy Hendrix, Arthur Love, Marty Wilde et Tony Sheridan profitent des débuts du Rockn'roll Revival... Nouveau coup de fil de Vince Taylor le 26 avril 1970, un retour qui avortera très vite, Vince saborde les répétitions et s'enfuit le soir du concert...Assiste aux concerts de Pink Floyd et de Dereck and the Dominoes, Bobbie n'est plus un acteur du rock'n'roll, l'est sur le banc de touche, en spectateur...

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    En 1972, nouveau départ avec Vince Taylor, sets triomphants au Grand Echiquier, au Bataclan, une résidence dans le Sud de la France, enregistrement de quelques titres, mais la guigne ne quitte pas Vince et Bobbie rentre en Angleterre... En 1974, Bobbie prend une place de chauffeur-livreur... ensuite ce sera les coups de la rétro-nostalgie, une réunion avec Joey Greco et Johnny Hallyday, des retrouvailles annuelles au Petit Journal... en 2012, un hommage à Vince avec Johnny Ghee, Alexis Mazzoleni et Romain Decoret... Bobbie Clarcke décède le 29 août 2014... Une page du rock'n'roll se tourne...

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    Un beau livre. Très triste aussi. Bobbie a bien vécu, sex, drugs and rock'n'roll, mais passé les trente cinq ans, lui qui fut un précurseur n'est plus dans le mouvement... en s'associant au Jeff Beck Group il aurait pu rejoindre la deuxième et prestigieuse grande vague du rock anglais, mais l'on ne refait pas l'Histoire. A moins que l'on n'aille jamais plus loin que soi-même...

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 235 : KR'TNT ! 355 : SYD BARRETT / JOE ALBANY / SALUT LES COPAINS / BLOUSONS NOIRS

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    , Syd Barrett, Jo Albany, Salut les Copains, Blousons noirs,

    LIVRAISON 355

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    04 / 01 / 2018

    SYD BARRETT / JOE ALBANY /

    SALUT LES COPAINS / BLOUSONS NOIRS

     

    SYD BARRETT M'ETAIT CONTE

    , Syd Barrett, Jo Albany, Salut les Copains, Blousons noirs,

    Qui mieux que Jenny Fabian peut évoquer la mémoire de Syd Barrett ? - We don’t really know what destroyed Syd’s creativity. Whether it was the drugs or the fact that something was stopping him creating because he didn’t want to join the circus (Alors, les drogues ou le rejet du cirque ?) - C’est bien de laisser planer le doute. On met toujours trop de choses sur le compte des drogues.

    Une autre girlfriend, Jenny Spire, vient corroborer le doute. Selon elle, Syd préféra revenir à ce qui l’intéressait vraiment, la peinture. On sort donc du cliché acid-demolisdhed poster boy dont on nous rabâche les oreilles depuis cinquante ans.

    C’est dans Shiding que Kris Needs retrace le trajet météorique de l’un des acteurs les plus brillants de l’ère psychédélique britannique. S’il commence par rappeler que Jenny Fabian passa du temps avec Barrett, c’est pour remettre les choses en perspective d’une manière élégante.

    Ado, Syd apprend à jouer Bo Diddley sur une cheap Hofner. Il utilise son Zippo pour jouer en slide. Avec son pote Roger Waters, ils se tapent des virées en motorbike dans la countryside. Puis ce sont les première virées au LSD, en 1966, et là commence un fantastique voyage vers l’inconnu.

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    C’est le début de l’histoire du Pink Floyd que tout le monde connaît par cœur. Selon Michael Horovitz, the early Pink Floyd were highly original. Il trouvait que leur son était une interesting variation on old blues. Eh oui, le Floyd n’écoutait pas de psyché pour la bonne raison que le psyché n’existait pas encore. Ils écoutaient du blues. C’est le vénérable Pete Brown qui se souvient des choses les plus intéressantes. Selon lui, Syd n’était pas un grand guitariste, mais il pouvait improviser, il disposait de cette inventivité capable de tenir un public en haleine - He had a real imagination and could instinctively come up with lots of ideas. Some of his improvisations within his limitations were extraordinary - Syd faisait le show. Les autres pouvaient groover, mais ça s’arrêtait là. Pete Brown indique aussi que «See Emily Play» et «Arnold Lane» influencèrent sa propre façon d’écrire, notamment ce qu’il écrivait pour Jack Bruce et Cream : «Arnold Lane is beautifully written. Certainly lyrically, he was genius.» Il ajoute que les rimes sont intelligentes et la technique really fucking good.

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    Oui, «See Emily Play» et «Arnold Lane» furent des singles magiques, au même titre que «Strawberry Fields» et «Penny Lane». Syd Barrett incarnait l’Angleterre qui nous faisait rêver. Et c’est là que Kris Needs achève le premier volet de son mémorial : Avec «See Emily Play», the fun part of the trip was already coming to a close. Fin de la rigolade.

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    L’ère du désenchantement s’ouvre avec le premier album du Floyd, The Piper At The Gates Of Dawn. Syd le sauve avec «Lucifer Sam», sans doute le hit le plus tendu du Floyd, chargé de suspense et élastique en diable. Syd y joue une partie de guitare historique, une rouerie progressive sublime digne d’un Romanichel des Balkans. C’est aussi sur cet album qu’on trouve le fameux «Insterstellar Overdrive», le hit le plus connu du early Floyd, monté sur ce vieux gimmick descendant qui crée les conditions du psych-out so far out of mind. Syd gratte sa Télé comme un dingue. Il joue le jeu à fond. Le seul intérêt de ce délire est de l’entendre gratter sa Télé. Mais il est évident qu’à l’époque, ça ne pouvait pas marcher, car ce délire psychédélique frisait le foutage de gueule. Ils semblaient jouer la montre molle. On pourrait dire la même chose d’«Astronomy Dominé» qui ouvre le bal de l’A et qui maintenant sonne comme un classique entre les classiques. C’est l’archétype de ce space-rock d’obédience psychédélique qui va faire tant de ravages dans le monde moderne. Syd fait des miracles sur «Take Thy Stethoscope And Walk». Il montre d’excellentes dispositions à jiver le psychout. Il signe la plupart des morceaux et notamment le fameux «Chapter 24», une rengaine psychédélique digne du grand Barrett à venir et qui tient de l’enchantement.

    Il vit à cette époque au 101 Cromwell Road, a place were acid flowed like water, précise Needs. Quand Jenny Spires revoit Syd au 14 Hour Technicolor Dream, elle le trouve changé, très fatigué et hagard. Daevid Allen le trouve même particulièrement absent sur scène - The glissando guitar stroker looked like he wasn’t there. It wouldn’t be long before he wasn’t - En fait, Syd rejette tout le cirque environnant. Jenny Fabian explique que les groupes underground devenaient commerciaux et que les magouilleurs s’infiltraient dans le milieu pour l’exploiter. Des groupes achetaient des fringues et des light shows pour imiter le Floyd. Toujours la même histoire : des pionniers créent un monde et les pilleurs affluent. Syd ne pouvait pas supporter ça. Il n’en finissait plus de répéter : «I don’t want to be a pop star.»

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    L’album suivant déçoit horriblement. Il semble que Roger Waters ait pris les commandes puisqu’il signe une grande majorité des cuts d’A Saucerful A Secrets. Il compose deux des cuts les plus connus du Floyd, «Let There Be More Light» et surtout le fameux «Set The Controls For The Heart Of The Sun», mais il manque l’essentiel, c’est-à-dire le décadentisme de Syd Barrett. Le pauvre Syd ne signe que ce «Jugband Blues» de fin de parcours qui ne fonctionne même pas.

    Kris Needs a parfaitement raison de tracer un parallèle entre les destins de Syd et de Brian Jones, tous les deux virés pour «incapacité». En janvier, le Floyd décide de partir en tournée avec David Gilmour - in a somewhat uncanny re-enactment of the Stones dumping the incapacited Brian Jones, (the Floyd) embarked on their rise to world domination with a different guitarist - Comme les Stones avec Mick Taylor, le Floyd partit à la conquête du monde (et des tiroirs caisses) avec un remplaçant.

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    Barrett passe à autre chose avec Barrett, son premier album solo. Dès «Baby Lemonade», on entre dans un monde magique, celui d’un acid-head fabuleusement doué. Il semble qu’une fumée de magie sorte de sa bouche. C’est là qu’il invente le décadentisme, mais pas n’importe lequel : un décadentisme psychédélique chargé de basse et de vibes fanées. Les deux coups de génie de Barrett sont «Dominoes» et «Rats». Avec «Dominoes», on peut parler d’aristocratie du rock anglais, de London swing, de noyau du nucléus, de cœur de mythe, oui, car Syd délie l’idée d’un son de you and I and dominoes, il étend l’empire du groove sur le purple world et par son génie mélodique, il émancipe l’excellence de la latence, ça va loin car ça jazze la java, il atteint des cimes de wasted elegance et ça jive jusqu’au vertige. Avec «Rats», il jamme le Diddley beat des catacombes. C’est tout simplement admirable de prescience psychédélique, that’s love yeah yeah. Voilà le Diddley beat de Ladbroke Grove. Tout est bon sur cet album, «Love Song» sonne comme une pop-song parfaite, son fil mélodique envoûte les clés de voûte. Voilà une pop-song aussi charmante que la campagne anglaise au printemps. Avec «Maisie», Syd joue le heavy blues de Londres, mais à la mode Barrett. Et pouf, lorsqu’on entre dans le versant obscur de l’Harvest, on tombe sur «Gigolo Aunt», l’archétype de la pop anglaise, le swing du swinging London monté lui aussi sur un incroyable beat de basse rebondi - I know what you are/ You are a gigolo aunt - et ça vire au jive de jazz, Syd passe d’étranges passades et Gilmour trousse une bassline dynamique en diable. Mine de rien, c’est un super-groupe qu’on écoute : Jerry Shirley au beurre, Gilmour au bassmatic et Syd Barrett au swing. «Wined And Dined» sonne aussi comme une dérive, en tous les cas, ça reste en cohérence avec l’univers brillant de Syd Barrett.

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    The Madcap Laughs vaut aussi le détour, ne serait-ce que pour entendre ce terrible coup de génie bluesy qu’est «Long Gone», pur Barrett Sound bien barré, et l’encore plus génial «No Good Trying», cut de groove à rebrousse-poil qui se situe dans la veine de «Dominoes». Syd y vrille la moelle de l’épinière et renoue avec l’authentique beat de la désaille. À ce petit jeu, il reste invaincu. Il retrouve la veine infernale du calcul intégral, c’est hautement toxique, bardé de psychédélisme intempestif et joué aux guitares dénouées, sur du débouché de basse. Fascinant ! Il traîne dans le fond du cut un vieux reste de mad psychedelia et Syd semble se laisser bercer par toute cette folie. «Octopus» sonne comme un balladif indifférent au temps et aux modes. Syd y claque un solo de congestion parabolique. Il ne fait que des choses radicalement hors normes, puisqu’il chante les bras en l’air alors que le courant l’emporte. On le soupçonnerait même de faire du psyché sans même s’en rendre compte. Il joue «Late Night» au petit riff inoffensif et même, pourrait-on dire, à l’indicibilité de l’inside me I feel. On entend un boom, on croit qu’il vient du mur, mais non, il est dans le son. Encore une extraordinaire dérive de Sargasse avec «Terrapin». C’est le balladif barrettien de crystal blue. Cette nonchalance sonique finirait bien par poivrer une statue de sel. Le gratté intrigue. Et voilà «No Man’s Land» joué au heavy psyché bien intentionné.

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    Quand on écoute ça, on se sent dans la vraie vie. Mick Rock signe la photo de pochette prise à Earls Court, dans l’appartement où Syd s’est installé après avoir été viré du Floyd. La première chose que Syd y fit fut de repeindre le parquet en deux tons alternés et d’héberger Iggy the Eskimo qu’on voit nue sur certaines images de Mick Rock.

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    Pas besoin d’emmener The Best Of Syd Barrett. Wouldn’t You Miss Me? sur l’île déserte. Il y va tout seul. On y retrouve un choix de merveilles tirées de ses deux albums solo et d’incroyables coups de génie, tiens par exemple «Wolf Pack» qu’on dirait chanté dans un village de la Sarre par Gaspard Hauser. Syd chante à l’écho des vallées de nowhere land. C’est stupéfiant de perdition, sans espoir et ce démon gratte tout ce qu’il peut sur sa guitare. Et il revient avec des remugles d’énergie jugulaire. C’est hanté par toutes sortes de démons et claqué au vent mauvais. On irait même jusqu’à dire que c’est trié sur le volet du néant. Pas de rock possible après ça. On a aussi du weird as fuck avec «Shawn Lee (Silas lang)». Pur jus dada, mais du dada synthétique, celui dont rêvait sans doute Tzara. La chose se veut expiatoire, bardée de son weirdy et de basse déconvenue. On entre ici dans un monde très spécial. Cette compile propose aussi le mystérieux «Opel», psyché, délirant et gratté à coups d’acou. Syd se joue des règles de l’harmonie. En pur dandy, il crée les siennes. Et il gratte à outrance, en pure désespérance. Avec «I Never Lied To You», Syd crée les conditions du désastre. Comme il ne veut pas avoir à se justifier, il abîme sa voix. Il chante à la renverse. Et on note l’extraordinaire okay baby de «Love Song». Pur Syd des bas fonds. Il va même jusqu’à exploser les bas fonds du groove psyché. Remarquable ! On a là une rengaine sublime grattée au banjo et noyée d’orgue. Encore un magnifique exercice de style byzantin.

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    Il faut savoir que les deux gros hits de Syd, «See Emily Play» et «Arnold Lane» ne figurent pas sur les albums du Floyd. Si on ne dispose pas des deux singles, la compile Relics peut se révéler très pratique. Car enfin, «Arnold Lane» reste bel et bien l’archétype le plus fulgurant du psyché britannique. C’est là très précisément que Syd Barrett étend son empire. Il arrondit les angles de la terre des Angles. «See Emily Play» sonne comme la huitième merveille du monde, c’est embarqué au heavy punch d’Emily tries to understand. On voit la pop se tendre à l’extrême et Syd jouer à la surface. En réalité, il chevauche sa licorne. On tombe plus loin sur «Be Carefull With That Axe Eugene». Dommage que Syd ne soit plus là, car c’est véritablement un beau cut. On le trouve sur Ummagumma. On y sent des vieux remugles de «Dominoes». En ce temps-là, David Gilmour avait les cheveux gras.

    Signé : Cazengler, Barrett de shit

    Pink Floyd. The Piper At The Gates Of Dawn. Columbia 1967

    Pink Floyd. A Saucerful Of Secrets. Columbia

    Syd Barrett. Barrett. Harvest 1970

    Syd Barrett. The Madcap Laughs. Harvest 1970

    Syd Barrett. The Best Of Syd Barrett. Wouldn’t You Miss Me? Harvest 2001

    Pink Floyd. Relics. Capitol Records 1996

     

    LOW DOWN

    JAZZ, CAME, ET AUTRES CONTES

    DE LA PRINCESSE BE-BOP

    A.J. ALBANY

    ( 10 / 18 - Janvier 2017 )

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    Le sous-titre original est davantage explicite : Junk, Jazz, and Other Fairy Tales from Childhood. Ne vous éloignez pas sous prétexte du gros mot jazz, vous trouverez plus difficilement rock and roll dans votre bibliothèque. Certes Joe Albany fut un pianiste de jazz. Blanc. Qui participa à l’aventure Be Bop aux côtés de Charlie Parker et de Lester Young. Joua avec Charlie Mingus et Chet Baker. Un pédigrée à vous faire mourir de jalousie. A vous rengorger pour le restant de vos jours. Mais Joe Albany n’était de ce genre-là, l’avait mieux à faire. De la musique avant toute chose. Pas un gramme de mentalité d’arriviste. Un artiste désintéressé. L’explosion Be-Bop passée, la vague retombée, il se retrouve au début des années soixante à courir le cachet et à jouer des ballades sirupeuses dans les halls d’accueil des hôtels de troisième classe…

    Joe Albany avait du charme, les femmes le remarquaient, les plus belles. Ne manqua pas de séduire Sheila, pas n’importe qui, un être d’exception, cultivée, intelligente, fut la maîtresse d’Allen Ginsberg qu’elle aida dans la rédaction de Howl ! Le texte qui devait lui apporter la célébrité. Ginsberg, Sheila et Neal Cassidy couchaient souvent ensemble, à tel point que Ginsberg en vint à se définir comme homosexuel… Sheila et Joe Albany se rencontrèrent en 1959 dans une fête organisée par le pianiste Erroll Garner à Los Angeles. En 1962 naquit Amy Jo Albany…

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    Un véritable conte de fées. Mais je m’aperçois que j’ai oublié une donnée essentielle qui structurera toute la suite du récit d’Amy. Un couple de junkies. Des accros de la mort. A cinq ans Sheila a déjà beaucoup vu et appris. L’enfant a compris qu’elle ne survivra que si elle possède ses propres défenses intérieures… Sheila n’est pas étouffée par la fibre maternelle. Sa fille lui pèse. Elle finira par déserter définitivement le foyer conjugal… C’est alors que commencent les années de bonheur.

    Joe Albany aime sa fille. Sa fille et l’héroïne. A part égale. Se protègent tous les deux. N’allez pas glisser votre main dans la culotte d’Amy, son père est un colosse qui ne fait pas de quartier. Auprès de Joe, Amy se sent en sécurité. Elle veille sur son père à sa manière, ne lui faisant jamais reproche de ses stations dans la salle de bain. Supporte même ses maîtresses… Peu d’argent, quelques cachets par ci par là, mais une complicité sans faille, le cinéma, les promenades dans Hollywood, les soirées télé, les grignotages gourmands sur le sofa… Peu de choses, un véritable paradis comparé à ce qui les attend au-dehors. Amy a du mal à établir des contacts avec les autres enfants et les adultes, se méfie de tout et de tout monde, développe un fort esprit d’indépendance. Pour Joe c’est encore plus difficile, pour la police la donne est facile : ou tu donnes le nom de ton dealer, ou tu vas en taule… Joe jongle avec les flics, les juges, la mafia et les rendez-vous avec les tuteurs moraux à qui il doit prouver qu’il ne se pique plus…

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    Amy rencontre Louis Armstrong, écoute de la bonne musique. Son père l’initie, lui montre comment on développe un thème. Elle se passe et se repasse les grands du jazz mais pas que. Les Stones, les Yardbirds, Led Zeppelin, Black Sabbath… Une vie de rêve en quelque sorte. Qui se brise le jour où son père décide de partir en Europe. Y trouvera un public, y enregistrera des disques. Mais pour la gamine, c’est une espèce de trahison, se rend compte que son père adoré peut vivre sans elle…

    Passera son adolescence chez sa grand-mère. Pas méchante, mais l’enfant qui entre dans sa dixième année se sent seule. Son cousin de dix ans son aîné lui impose une tutelle sexuelle qui lui déplaît. Le jour où elle a assez de cran pour lui signifier l’arrêt de ces relations incestueuses, le jeune homme en colère saute sur sa moto et démarre à toute vitesse… pour se scratcher contre un mur quelques kilomètres plus loin… Cette mort ne l’affecte guère, elle a douze ans et les tourments de l’adolescence la taraudent… Son père l’invite en Europe, mais la magie qui les unissait n’existe plus, elle sera soulagée de repartir à L. A… Plus tard quand taraudé par la nostalgie d’Hollywood il reviendra, ils se verront de temps en temps, de moins en moins…

    L’est enfermée dans une tour d’ivoire et de solitude. Les adultes l’attirent mais leur amitié est intéressée, malgré leurs discours moralisateurs et puritains sont obnubilés par la possession de son sexe, qu’elle offre à des petits copains qui ne l’émeuvent point. Terrible déréliction… En dernier recours elle part à la recherche de sa mère qu’elle retrouve écroulée sur un trottoir. La maman tirée de sa léthargie, la regarde, la traite de pute et replonge dans son coma… C’est-ce soir-là qu’Amy prend sa première dose d’héroïne.

    Le livre se termine là. Une note liminaire nous apprend que sur l’instigation d’un cinéaste qui a connu son père elle écrit en 2002 ses notes qui deviendront un livre puis un film produit par les Red Hot Chili Peppers…

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    Un livre d’amour filial. Glacial. Une plongée dans un univers impitoyable. Une société sans empathie. Marche et crève. Les misérables et les cœurs-tendres, les idéalistes et les crapules, une série de portraits sans concession. Jamais un milligramme d’auto-apitoiement. La vie ne fait pas de cadeau, la leçon est claire : aucune raison pour en offrir à quiconque, même pas à toi-même.

    Ne surnage dans toute cette horreur que l’amour d’une petite fille pour son père. Amy n’en est pas dupe pour autant. Son père n’est pas un héros. Un paumé, un has-been, a tout perdu pour la simple raison qu’il n’a rien su garder. Une fêlure quelque part, sans doute en lui, aujourd’hui les psychologues diraient qu’il a été mal narcicisé, de son temps le couperet des psychiatres parlait net, fut diagnostiqué d’hébéphrénie, un espèce de crétinerie congénitale que l’on soignait en prescrivant des tasses de chocolat chaud ou des électrochocs. Eut de la chance, eut droit aux deux médicamentations…

    Dans ce monde de folie Amy et son père surent se bâtir une île au trésor, un refuge indestructible. Mais Joe Albany en avait une autre, un ilot enchanté pour lui tout seul. S’y rendait tous les jours. Héroïne, speed, LSD, qu’importe le flacon pourvu que l’on ait sa dose. Amy ne juge pas. Ne condamne pas. Ne critique pas. Elle raconte. Elle ne constate pas à la manière des huissiers. Nous restitue son père tel qu’en lui-même. Sans jérémiade. Sans reproche. Sans plainte. Le bonheur est une plante parasite, un lierre qui s’accroche aux troncs les plus rugueux. N’oublie surtout pas le plus important, le jazz qui fut la passion de cet homme, en assuma toutes les vicissitudes, à la recherche d’une solitude absolue qui le laissait en tête-à-tête avec cette musique qui l’habitait et le hantait. Au point de déserter le monde des hommes, et sa petite fille chérie qu’il adorait et qui persiste alors qu’il n’est plus à lui porter hommage pour tout ce qu’il lui a transmis. Le goût âpre d’une vie immodérée.

    Damie Chad.

    NOS ANNEES

    SALUT LES COPAINS

    1959 - 1976

    CHRISTOPHE QUILLIEN

    ( Flammarion / 2009 )

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    Camping d’Argeles. 1966. Excédée ma mère me prie d’un ton comminatoire pour la dix-huitième fois d’éteindre mon transistor. Elle aimerait pour une fois au moins dans l’année manger dans le calme. Bon fils je m’exécute déplorant en mon fort intérieur une telle extravagante exigence de la part d’un adulte responsable. Autant débrancher l’oxygène à un malade sur son lit d’hôpital. Je me prépare à une longue agonie. Mais non je survivrai. Certes j’ai arrêté le poste, mais le jingle de Salut Les Copains retentit aussi fort que si je ne l’avais point interrompu. Partout dans le camping, tous les transistors sont branchés à tue-tête sur SLC. Ma mère excédée soupire douloureusement et s’avoue vaincue : « Tu peux le rallumer, cela ne changera rien ! »

    ROCK ‘N’ CAT

    Salut Les Copains débuta en 1959 sur Europe 1, la radio périphérique qui tentait de se démarquer de toutes les autres. Qui n’étaient pas très nombreuses et qui usaient pour s’adresser à leurs auditeurs d’un ton compassé à endormir les trépassés. Sur Europe l’on cherche les idées nouvelles. Ce sera Suzie, le jeudi après-midi, elle présente des disques de rock’roll. Les cats ne sont pas au-rendez-vous. Pas grave ( un peu quand même ), Suzy a emmené son chat dans le studio. L’est censé lui répondre et manifester approbation ( ou réprobation ) lorsqu’elle s’adresse à lui. Mais le matou ne s’avère pas très communicatif. Faut repenser le schéma narratif de l’émission.

    JAZZ ‘N’ BIRD

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    L’oiseau est mort. N’incriminez pas le chat de Suzie. N’empêche que la station est dans la mouise. Charlie Parker a eu la mauvaise idée de clamser ce 12 mars 1955. Moment idéal pour une émission hommagiale. Gros problème dans la cambuse. La station n’a même pas un disque du Bird dans sa discothèque ! Maurice Siegel responsable de l’information se creuse la tête pour dénicher la galette salvatrice. Trouve la solution : un certain photographe de presse Daniel Filipacchi, qu’il a rencontré en 1951 et qui lui avait beaucoup parlé de jazz. Un mec cool ce Filipacchi, non seulement il accepte de prêter ses disques mais aussi de parler de Parker à l’antenne. Se tire de l’épreuve comme un chef, il connaît son sujet et ne bafouille pas une demi-seconde micro ouvert. Louis Merlin, le directeur -général, lui propose de présenter une nouvelle émission : Pour ceux qui aiment le jazz.

    DESTINS CROISES

    A chacun son métier et les auditeurs seront bien gardés. Lucien Morisse, le directeur de la programmation de la station, n’aime guère que le grand chef empiète sur ses prérogatives. En plus pour l’émission jazz l’a un de ses amis à placer, un certain Frank Ténot, ingénieur et amateur distingué de jazz. Les deux pontes s’abstiennent d’une guerre de tranchée, leurs protégés présenteront l’émission à tour de rôle. Le deal est mis entre les mains de Ténot et de Filipacchi. C’est là que Filipacchi se révèle fin stratège. Feront l’émission ensemble. Les deux hommes scellent une amitié indéfectible. Désormais ce sera eux deux contre le monde entier. Ténot en lieutenant fidèle, Filipacchi en fin stratège.

    LE LOUP DANS LA BERGERIE

    Pour ceux qui aiment le Jazz est devenu le rendez-vous des amateurs de jazz… Après l’échec désastreux de Suzie et de son chat, Filipacchi se voit proposer de reprendre Salut Les Copains. Ténot n’est pas chaud, Daniel ménage ses arrières et ses portes de sortie, lorsqu’il prend le micro pour la première fois le 19 octobre 1959, il a arraché à Lucien Morisse le titre de producteur exclusif de l’émission. En d’autres termes il est entièrement libre de faire ce qu‘il veut. Morisse s’en mordra les doigts, l’a fait preuve d’un manque de flair évident sur ce coup-là.

    SLC RADIO

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    Le projet initial est de capter un auditoire jeune avec une musique plus facile à écouter que les abstractions quintessenciées du jazz. Beaucoup de rhythm’n’blues, Ray Charles est le chanteur phare de l’émission et quelques français comme Gilbert Bécaud - le titre de l’émission est celui d’une de ses chansons - et Brassens. Mais ce n’est pas le plus important. SLC séduit d’abord par son style. Rien d’original, Daniel se contente de parler comme tout le monde, n’use jamais d’une voix mélodramatique, pas de bavardage intempestif, et surtout il abandonne ce phrasé culturel coincé du cul et de la glotte qui sévissait jusqu’ à lors. Une présentation qui n’est pas exempte de monotonie, pour pallier ce défaut des jingles musicaux relancent de temps en tems la donne, et l’émission alterne pages de pub énoncées sur fond musical soutenu et séquences spécialisées, généralement de trois disques, qui structurent et dynamisent le flux.

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    Sympa. Mais sans plus. L’émission bénéficie très vite de l’éclosion d’une nouvelle vague musicale, insufflée par la légendaire percée de Johnny Hallyday. Le rock ‘n’ roll français apparaît tel un cyclone qui dévaste tout sur son passage. Filipacchi a l’intelligence de surfer sur cette vague. SLC en deviendra même un canal de dérivation. Les premiers arrivés seront les premiers servis.

    Filipacchi sait manier les hommes. L’est de ces patrons qui délèguent un max. Décide de tout en final mais accorde facilement sa confiance à ceux qui se proposent. Faut avoir son aval, mais en amont chacun peut montrer de quoi il est capable. Une fine équipe se constitue, venue d’horizons divers mais pas mal de fils de bonne famille qui s’en viennent jeter leur gourme. Josette Bortot-Sainte-Marie, Michel Poulain, Michel Brillé et Claude Cheisson en constitueront le noyau initial.

    SLC MAGAZINE

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    Les auditeurs ne cessent d’écrire. Ceux qui envoient des lettres de félicitation. Ceux qui aimeraient en savoir plus sur tous ces chanteurs dont presque personne ne parlent par ailleurs. Filipacchi passe à l’offensive. Au mois de juillet 1962, paraît le premier numéro de Salut Les Copains. S’en vendront 185 000 exemplaires, un an plus tard le magazine atteint le million… Ce triomphe inespéré change la donne. Commençons par le petit bout de la lorgnette : l’équipe rédactionnelle exulte, Raymond Mouly, Rolland Gaillac, Jean-Marie Perier, Guy Abitan, Eric Vincent, Jean-Pierre Frimbois, Michel Tattinger, Liliane Donval, Danièle Delmas, Jean-Marc Pascal, Jean-Marie Moreau, Andréa Bureau, vivent leur âge d’or… la rédaction est avant tout un lieu de rencontres. Sans intermédiaires. Les lecteurs, les fans, et les idoles qui n’arrêtent pas de passer dire bonjour. Des copains. Jamais magazine n’a jamais mieux porter son nom. L’on se tutoie, l’on sort ensemble, l’on part en vacances en même temps. Une réelle complicité lie les vedettes et les journalistes. L’on n’est pas trop regardant sur les notes de frais. L’on accueille toutes les fantaisies avec joie. L’on rit, l’on s’amuse beaucoup. Personne ne se prend au sérieux…

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    Bon bout de la lorgnette. L’oeil de Daniel Filipacchi qui regarde ce joyeux tapage et qui réfléchit. Un journal qui marche, c’est bien. Deux, c’est mieux. L’on crée une petite sœur Mlle Âge Tendre. Notre disc-jockey se convertit en capitaine d’industrie. Une entreprise doit savoir se diversifier. Rachette des titres et des licences. Fonde un empire de presse, l'on n'est pas pour rien le fils du secrétaire général des Messageries Hachette...

    ESTHETIQUE ET IDEOLOGIE

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    Avant tout une belle revue. Des photos qui vous donnent envie de voir les suivantes. Plaisir de l’œil, couleurs vives, découpages novateurs, maquettes à l’arache mais soignées. Les textes ne sont pas très longs. Donnent l’impression de s’arrêter juste à la fin de l’introduction. Vous laissent sur votre faim. Je lisais la revue chez les copines de ma sœur mais n’en ai jamais acheté un seul exemplaire. N’était pas assez rock à mon goût. L’est une ligne de démarcation à laquelle Filipacchi n’a jamais dérogé : Johnny Hallyday, oui / Vince Taylor, non. Le magazine porte bien son nom : ce n’est pas Bonjour les Rebelles. Pour cela, vaut mieux acheter Disco-Revue de Jean-Claude Berthon. Qui a refusé de vendre le titre à Filipacchi qui lorgnait dessus avant d’entreprendre Salut. Toute la différence entre le fanzine et le vecteur grand-public. Certes Disco-Revue n’était pas sans défauts, mais l’esprit était-là.

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    Salut Les Copains s’était donné les moyens. Et l’on ne prête qu’aux riches. Les plus belles photos d’époque des Stones, des Animals, des Yardbirds, des Kinks, c’était SLC qui les publiait. Z’avaient les moyens d’envoyer leurs reporters de l’autre côté de la Manche. En 1964, pour leurs passages à l’Olympia, les Beatles sont cornaqués par SLC, font main-basse sur leurs albums directement importés d’Amérique, et c’est ainsi que John Lennon entendra parler pour la première fois d’un certain Bob Dylan…

    JOHNNY ET LES AUTRES

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    L’émission radiophonique n’en continue pas moins. Un tiers de disques anglo-saxons pour deux tiers de francophones. Les goûts du public influent sur la programmation. Pas en bien. Sheila, Claude François et bientôt des Hervé Villard et des Adamo comme s’il en neigait. Oui mais entre ces inepties l’on entendait des pépites comme Heart Full of Time ou Bird Doggin qui vous réconciliaient avec l’humanité… Noël Deschamps, Ronnie Bird, Baschung, Thierry Vincent, côté français parvenaient tant bien que mal à surnager. Mitchell et Dick Rivers étaient écrasés par Johnny. Sur celui-ci deux courtes anecdotes dont je n’ai depuis trouvé trace nulle part alors que quelques centaines milliers de personne ont dû les entendre comme moi.

    La première, un titre enregistré à la Locomotive en direct par Hallyday pour fêter ce qui devait être ses cinq ans de carrière et passé quelques rares fois dans l’émission, une ambiance survoltée et Johnny chantant : « J’ai balayé, avec son bras sous mon bras, j’ai balayé ! ». N’en ai plus entendu parler depuis.

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    La deuxième qui montre à l’excès le poids de l’émission. Johnny passe en coup de vent, le micro lui est toujours ouvert, présente trois disques qu’il aime bien, dont Les Elucubrations dans lesquelles Antoine se proposait de voir Johnny Hallyday en cage à Médrano dans les couloirs du métro. Johnny déclare la chanson sympathique et repart aussi vite qu’il était venu. Trois jours plus tard, Daniel Filipacchi prend la parole, à son habitude, en toute innocence, interroge l’air de rien les auditeurs s’ils ne jugent pas les paroles d’Antoine un peu trop irrespectueuses. Demande que l’on donne son avis. Les réponses ne souffrent d’aucune ambiguïté, les fans de Johnny sont ulcérés, la tension monte, jusqu’à ce que, SLC ! une nouveauté SLC ! déboule dans les oreilles de l’audimat le vengeur Cheveux Longs, Idées Courtes qui relancera la carrière du rocker national… Une manipulation digne des services secrets… C’est en cette même année 1966 que paraît le premier fascicule de Rock & Folk…

    LE RETOUR DU BÂTON

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    The Times they are A-Changing prophétisait Dylan en 1964. Ne se trompait pas le bougre. Les mentalités évoluent. Guerre au Vietnam, nouvelle conscience, et dans le cas qui nous occupe, nouvelle manière de faire de la radio. En France, ça se passe sur RTL, le Président Rosko hurle au micro, il présente des disques beaucoup plus électriques que SLC… mais l’on est toujours trahi par les siens. Sur Europe 1, cela fait plusieurs années que Lucien Morisse garde un chien de sa chienne à Daniel Philipacchi. Même qu’entre temps elle a fait des petits. Dans la station les jaloux ne manquent pas. Le succès génère aussi de la haine. Morisse manœuvre finement, d’après lui SLC repose avant tout sur la voix de Daniel, qu’il soit quotidiennement présent au micro ! Plus prosaïquement parlant il aimerait récupérer la tranche horaire pour passer les vedettes de la maison de disques A/Z qu’il vient de monter… Filipacchi qui s’occupe avant tout de la constitution de son groupe de presse et qui pour cela se fait très souvent remplacer par Monty, Calos, Patrick Topaloff ou Jean-Bernard Hebey se fâche tout rouge. N’a plus besoin de l’émission. L’a mieux à faire ailleurs. Il donne sa démission.

    Salut Les Copains s’arrête du jour au lendemain. Personne ne le sait encore que dans quelques semaines surviendra Mai 68... Une nouvelle génération, beaucoup plus politisée que celle des rockers et des ye-yés - SLC s’est toujours battue contre cette appellation jugée infamante - prend la relève…

    LES QUEUES DE LA COMETE

    Sur les ondes Super SLC prendra la suite de SLC, la même chose mais la magie est rompue, la jeunesse se branche plutôt sur Campus de Michel Lancelot… Au bout d’un an et demi, Europe lancera Periphéric qui est censée correspondre à l’air du temps tumultueux, au bout d’un mois devant la désaffection des annonceurs l’émission est retirée…

    La revue survivra un peu plus longtemps mais dès 1972, elle est dépassée dans le cœur des lecteurs par de nouvelles venues, Hit Magazine, Podium et Stéphanie, couleurs criardes, mini-articles, photos moches. Des sucreries pour les donzelles de quatorze ans qui en raffolent… Salut Les Copains change de maquette pour ne pas rester à la traîne, puis se transforme en Salut… en 1976, Daniel Filipacchi arrête les frais. Une époque se termine… Une autre prend la place… Aujourd’hui tout cela est de l’histoire ancienne. Ne cédez pas à la nostalgie. Demandez-vous plutôt si c’est le ver qui est dans le fruit, ou le fruit qui est autour du ver.

    Damie Chad

    Le livre vaut le détour et est bourré de renseignements. Christophe Quillien a interrogé les principaux protagonistes de l’époque qui jouent le jeu de l‘analyse et n‘essaient point de tirer la couverture à eux.

     

    *

     

    Deux têtes de gondoles remplies de livres sur Johnny. Je me demande si une fois qu’on m’aura descendu sous terre si l’on en fera autant pour moi. M’apprête à me répondre lorsque mon œil ( le gauche ) est attiré par un tout petit bouquin, un peu à part, séparé des autres toutefois, mais pas tout à fait. Cette étrangeté dispositionnelle mérite enquête. Pourquoi un tel ostracisme vis-à-vis d’un book d’apparence si chétive ! Je m’approche et me penche, apparemment la couverture s’orne d’une caricature de Johnny, les causes de cette relégation n’en paraissent que plus obscures. M’en empare et une partie du mystère se résorbe lorsque le livre s’ouvre de lui-même à la dernière page, novembre 2016, diantre l’auteur s’y était pris à l’avance, je me hâte de chercher le nom de ce prophète sur la première se couverture. N’y est pas. N’est pas loin, imprimé sur une bande de plastique transparente. Maquette chiadée. Patrick Eudeline ! Pas un inconnu ! Mais la mention latérale me fait tilter. Roman ! Vu l’épaisseur c’est un tantinet exagéré. Pourquoi pas encyclopédie universelle tant qu’ils y étaient ! Opterais pour le terme de nouvelle. Mais pas question de faire le difficile, j’avais adoré Ce Siècle Aura ta Peau paru chez Florent Massot en 1997 ( voir KR’TNT ! 192 du 06 / 06 / 2014 ) et dès la deuxième ligne de la présentation se détachent les mots blousons noirs.

     

    LE PETIT GARS

    QUI SE ROULAIT PAR TERRE

    PATRICK EUDELINE

    Illustration : François Boucq

    ( Editions Incipit / Novembre 2016 )

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    Vite lu. Mais bien fait. Eudeline a travaillé les décors. Une véritable reconstitution historique. Ne vous parle même pas des bâtiments parisiens du quinzième, crasseux à souhait. Objets d’époque, un maniaque du détail, affiches publicitaires garanties, ustensiles de cuisine adéquats. Nous sommes bien au mois d’avril 1960. Même que je le soupçonne d’avoir enquêté sur le bulletin météo. Nous sommes au vingtième siècle, pas au dix-neuvième, donc notre auteur ne s’est pas déguisé en Sherlock mais en sociologue. Plongée dans le milieu populaire. Travail, Huma, rades moches. Univers sans horizon. Et là-dedans les pistoléros de la mort. Presque. Une bande de loulous qui s’ennuient… à mort. Puisque ce sont les pistoleros de la mort. CQFD. Bref des jeunes, sans avenir. Mais au futur de prolos calibré. En attendant l’Algérie ils rêvent. D’Amérique. Et de rock and roll. Z’ont vu James Dean et Elvis au cinéma. Connaissent Eddie Cochran, Bill Haley, Buddy Holly, Little Richard et Gene Vincent. N’ont pas de disques mais les ont de rares fois entendus dans des juke-boxes, dans les cafés squattés par les soldats américains de l’Otan. Sont en train de reconstituer le puzzle du rock and roll, mais il leur manque toutes les pièces…

    Voilà, ne manque plus qu’à faire sauter le bâton de dynamite. Car c’en est un. La France entière est assise dessus mais elle l’ignore. Faut une étincelle. Elle arrive au moment du repas, comme un cheveu sur la soupe. Personne n’attendait qu’elle surgisse à cet endroit précis, dans une émission débilitante de variétoche ringarde. S’appelle Johnny Hallyday et vous le connaissez mieux sous le nom de Jean-Philippe Smet, et au lieu de laisser dire qu’il est né dans la rue, il admet être de nationalité américaine. Dès le début l’hypothèse d’un rock français paraissait incongrue. Chante et se roule par terre. Freddy - c’est lui le héros de ce technicolor en blanc et noir grisâtres - en reste des plus circonspects. N’ croit pas. Un faiseur. Pas un authentique.

    Crac ! Crac ! Feran tot petat ! C’était un slogan des occitanistes de l’après-mai 68 ! De belles promesses qui ne se sont jamais concrétisées. Au sortir de son émission Johnny et Lee Hallyday ne sont pas autant outrecuidants. Seraient enclins à épiloguer sur leur échec. Pétard mouillé n’allume point de feu dixit la populaire sagesse.

    Mais quand on rêve de western, comme dans les films, la cavale rie. Freddy n’a pas su lire les signes. Sa petite sœur du haut de ses quatorze ans a apprécié. Et le lendemain, il n’y a pas photo, les filles ont pris fait et cause pour Johnny. L’est le premier à s’en apercevoir, les gerces crient de joie quand elles le voient dans la voiture de Lee arrêtée au feu rouge. Pour lui la vie va commencer.

    Pour Freddy aussi. Ghislaine la copine qu’il n’aurait pas osé entreprendre sans un sou en poche, elle aussi a vu Johnny à la télé, et elle lui sourit d’une façon si avenante que l’instant héroïque, celui qui sourit aux audacieux, est venu. Pas question de le rater. Il faut saisir sa chance . Heure H et Jour J. Evidemment tous les blousons noirs ne sont pas Johnny Hallyday.

    Aussi dur que le bois des tendres années. Les blousons noirs ne seront qu’un feu de paille. Oubli d’autant plus grand que les manchettes des journaux furent larges. Jean-Paul Bourre qui fit partie de la Bande de la Croix Blanche d’Issoire n’est pas d’accord. Les bandes ont continué, c’est l’actualité qui les a oubliées. D’autres chats à fouetter. Rien ne sert de resservir la même info trop longtemps. Il est nécessaire de changer de film pour que les téléspectateurs ne désertent pas leurs écrans. Des fois qu’ils iraient s’amuser à entasser les pavés sur les grands boulevards.

    Petit récit. Rajout de vingt pages de documents. Et cette mention sur la page de garde qui fait plaisir : Ouvrage dirigé par Bertil Scali. Serait-ce la résurgence des Editions Scali disparues corps et bien en 2008 que les amateurs de rock recherchent à l’égal de l’or des templiers pour leur catalogue rock !

    Damie Chad.