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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 3

  • CHRONIQUES DE POURPRE 390 : KR'TNT ! 410 : JOHN DWYER / LAUGHING HYENAS / SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY / CAB CALLOWAY

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 410

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    14 / 03 / 2019

     

    JOHN DWYER / LAUGHING HYENAS

    SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY

    CAB CALLOWAY

     

    I can see Oh Sees (for miles and miles)

    - Part Two

     

    C’est Stevie Chick qui s’y colle dans Mojo : six belles pages sur John Dwyer et ses mighty Oh Sees, héritiers du grand Frisco Sound, et certainement l’un des groupes les plus passionnants des temps modernes. Il est indispensable de les voir sur scène. See thee Oh Sees and die, c’est-à-dire voir les Oh Sees et mourir. Ils valent largement Rome. Stevie Chick les traite de most blazing live rock’n’roll band. C’est criant de vérité. On ne ressort pas indemne d’un show des Oh Sees.

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    Pas plus qu’on ne sort indemne de leurs dix-neuf albums enregistrés en vingt ans. Chick rappelle que ça a commencé avec des lo-fi experiments et que ça a muté en overdriven Nuggets-esque garage rock mayhem, pour finir en proggish punk-psych avec Orc, paru l’an passé. On pourrait même parler de far out so far out schtroumphé à sec. John Dwyer s’amuse avec les idées de son, il joue «The Static God» en flux tendu, il fabrique du cumulus d’exaction somatique, un authentique tagada teutonique. Ce mec ne tient pas en place. Il joue le rock avec son cerveau. On le voit passer au heavy groove de sludge avec «Animated Violence». Il y raconte l’histoire du warrior à la Corben qu’on voit sur la pochette. Quand on passe sur l’autre versant du disk 1, on part aussitôt en voyage avec «Keys To The Castle». C’est une belle virée à travers des paysages variés et richement colorés, selon le vieux principe du prog éculé par tant d’abus. Ça passe, car il s’agit de John Dwyer, mais il est bien évident qu’on n’accepterait pas ça d’un autre zigoto. S’ensuit «Jettisoned», admirable groove d’élégance intrinsèque. La basse gronde bien sous la peau du groove. John Dwyer chante ça du doux de la glotte - Who likes sugar in their coffin/ The underground is twice as nice - et il explose le concept guitaristique de la guitare senventies. C’est là où ce mec est très fort. Il joue avec les concepts soniques comme le chat avec la souris. D’autres jolies choses guettent le musardeur impénitent en C, comme par exemple «Cavader Dog», où il se prend pour Monster Magnet - I hear a whistle/ It comes from the sky/ So run & hide your family - Il joue le heavy sludge d’apothicaire. Comme il veut jouer le jeu du prog jusqu’au bout, il nous colle un solo de batterie en D. Ce n’est pas l’envie qui manque de le traiter de pauvre con.

    Les Oh Sees sont si bons qu’ils sont devenus un phénomène. Ils ont tout bêtement réussi à ressusciter la scène de Frisco, une scène qui fut jadis si révolutionnaire. Ty Segall sort directement de ce vivier. Kelley Stoltz aussi. Sur Castle Face, le label de John Dwyer, on trouve d’autres luminaries underground comme Male Gaze, Feral Ohms ou les Flatworms. D’ailleurs, Chick a beaucoup de chance de rencontrer un John Dwyer qui ne donne généralement pas d’interviews. Il préfère se concentrer sur les concerts, lorsqu’il est en tournée et sur Castle Face, lorsqu’il ne l’est pas. John Dwyer est réputé pour son enthousiasme élégiaque, comme d’ailleurs Henry Rollins. John explique qu’il ne poursuit qu’un seul but dans la vie : ne pas avoir à se lever tôt le matin pour aller bosser. Il raconte que son beau-père le réveillait à quatre heures du matin pour l’emmener faire le ménage dans des banques. Ce n’était pas dû à la pauvreté, mais le beau-père avait deux boulots pour se faire plus de blé. Maintenant, John se lève quand il veut - I wake up whenever the fuck I want.

    Comme HP Lovecraft, John Dwyer a grandi à Providence, Rhode Island. C’est pour ça qu’il est un peu chtulhuté du bobinard. Ado, il était assez mal barré car il écoutait Slayer et Anthrax, mais le Monster Movie de Can l’a remis sur le droit chemin. C’est Can qui lui donne envie de jouer. Et comme on l’a vu dans le Part One, les clins d’œil à Can pullulent sur les albums des Oh Sees. Quand il s’installe à Frisco, il joue dans une multitude de groupes, dont Sword And Sandals, Pink And Brown et les avant-pranksters Hospitals. Et bien sûr les Coachwhips, qui finissent par entrer dans le rond du projecteur garage. John Dwyer précise que le groupe était driven by amphetamines and drink, but in a weirdly wholesome way, oui d’une façon étrangement créative, une formule qui pourrait aussi définir le style des Oh Sees. Les Coachwhips allaient trop loin et il arrivait à John Dwyer de tomber dans les pommes sur scène - I just got burned out on being too loud - Il jouait beaucoup trop fort. Ah cette façon qu’ont les Californiens de toujours vouloir en faire trop ! John Dwyer jouait alors la carte extrémiste, comme le faisait Lemmy en Angleterre. Il suffit d’écouter les cinq albums des Coachwhips pour comprendre ce que Dwyer entend par extrême. Get Yer Body Next Ta Mine paraît en 2002 sur un petit label local et n’a donc aucune chance. Ni au plan distributif, ni au plan artistique. John Dwyer fait tout ce qu’il faut pour se faire haïr par les oreilles. C’est un parti-pris. Il se montre en plus d’une grande indigence compositale. Il annonce vite fait ses titres, one two three four et ça trashe dans la cuvette. Il nous coule un de ces bronzes ! C’est hot ! Il joue même des atonalités sur sa SG. Surchauffe garantie. Question trash, on est servi. Il bat tous les records. Son «Tonight The Night» ne doit rien à Patti Smith. Il s’amuse tout seul. Et il s’amuse bien. C’est le principal. On le voit partir dans ses petites combines. Il ne reste plus grand monde dans la salle. Ah pour bombarder, il bombarde. Il trashe systématiquement tous ses cuts jusqu’à l’os de la mortadelle. Et soudain, voilà «UFO Please Take Her Home», avec des appels d’accords superbes. Il frappe son beat à coups de bâton de pèlerin. Il s’amuse avec les dynamiques et rappelle son couplet à l’ordre. Il ne baisse jamais les bras. On le sent dévoué à son art. Avec «Couldn’t Find Love», il nous propose sa version du garage moderne. Il sort tout le tremblement : l’orgasme, les accords, les solos flash, la carte de France, tout ! Et il enchaîne avec un «Nite Fight» terrible, embarqué au beat surexcité. C’est vrai hit de fight, John Dwyer donne toute la mesure de sa violence. Il fait de l’art sur mesure, au millimètre près. On lui dit : tu pars à l’envers (sur «My Baby I Killed Her»), il repart à l’endroit. Yeah ! Il atteint le summum du trash, ce summum réservé à quelques élus. En fait, tout est parfaitement cadré, même si les cuts semblent dévolus au trashbin. John Dwyer tire tout son trash au cordeau, il est exceptionnel de ponctualité et de célérité. Il noie même tout dans des nappes. Il termine cet étrange album avec le morceau titre et le tape au heavy sludge dwyerien. Il se prend pour Albert King. C’est bien vu. Ce qu’il joue à la guitare n’est jamais gratuit. Dwyer just do it. Il sait allumer la gueule d’un cut, en jouant les petits blacks en culottes courtes.

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    La même année paraît Hands On The Controls. Pour illustrer le concept, il met les pieds dans la pizza. Enfin ça ressemble à une pizza. Ou une paella. On ne sait pas trop ce que c’est. En tous les cas, il joue avec une énergie du diable. Il sur-blaste. Il fait de l’Action Art, et pas du rock. On le voit passer un killer solo flash d’ultra trash boom uh-uh dans «Ok Next Day» et puis il enchaîne deux monuments dignes du marteau-pilon des forges du Creusot : «Look Into My Eyes When I Come» et «Wheelchair». John Dwyer se livre à un badaboum d’exaction paramilitaire. Il n’existe rien d’aussi destructeur ici bas. Plus loin, il passe le rock sixties de «Cary» à la moulinette. Et avec «Yeah yeah yeah», il scie bien la branche sur laquelle il est assis. John Dwyer est un jusqu’au-boutiste, et il ne faut pas le perdre de vue. Il gave ses cuts d’énergie, il dwyerise tout, on le voit même faire de la powerhouse sixties dans «By The Way».

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    Un loup blanc des steppes et un mouton noir s’embrassent sur la pochette de Bangers Vs Fuckers paru l’année suivante. C’est encore un album de blast, comme l’étaient ceux de Motörhead à l’âge d’or. On est tout de suite subjugué par la violence du son. Quelle fabuleuse tartine de crève-cœur ! On a même l’impression que John Dwyer surpasse Motörhead. «Extinguish Me» bat tous les records, c’est un shoot de non-retour, tout est poussé à l’extrême. Il monte la violence de son delta punk en épingle. Defeaning, comme dirait Liza Minnelli. Personne ne peut tenir dans la fournaise de «Dancefloor Bathroom» et encore moins dans celle d’«I Drank What». Shoot de shit délibéré. Il n’existe rien de plus blasté sur cette terre qu’«Evil Son». John Dwyer est perdu pour la cause. «(Harlow’s) Muscle Of Love» sonne comme du mauvais punk mais Dwyer pulse sa purée à jets continus. Tout est dans le rouge, comme dirait Larry Hardy.

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    Avec Peanut Butter And Jelly Live At The Ginger Minge, John Dwyer semble encore monter d’un cran dans l’excès. Ce quatrième album est une belle collection de blasters impénitents, à commencer par «I Made A Bomb», une espèce de blast définitif qui paraît insurpassable. C’est à la fois puissant et violent. John Dwyer semble dominer le monde. À ce niveau d’exaction, le langage n’est plus d’aucun secours. On sent que le son californien a évolué depuis l’Airplane et les Beach Boys. Avec «Ya No Ya Wanna», John Dwyer propose un rock hirsute, mais extrême, il blaste jusqu’à plus soif et il passe au heavy blues avec «What Do They Eat». Mais devant une telle horreur, le heavy blues se carapate. Ce mec est atrocement bon, il blaste tout sur son passage, il écrase les cars de CRS comme des mégots et renverse les pouvoirs. Quelle fantastique liberté de ton ! Il joue au pur blast d’excellence dévastatoire. Il crée son monde. Il termine cet album inqualifiable avec «Your Party Will Be A Great Success», un cut assez heavy et bien accueilli. Du grand Dwyer. Cette belle démesure de heavyness est bienvenue dans le sein de l’église du Seigneur père des hommes. Alors John Dwyer fait couiner sa vieille SG, il connaît bien les secrets de la bête à cornes, inutile de lui raconter des histoires, il n’est pas né de la dernière pluie, il connaît l’envers du paradis comme sa poche et adore rissoler à la broche dans le brasier crépitant des décibels. Chaque fois qu’on l’écoute, on a les oreilles qui sifflent. Ce mec-là fait tout ce qu’il faut pour nous importuner.

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    Il semble que le Double Death paru en 2006 soit l’album ultime. John Dwyer monte encore d’un cran dans la violence du son. Cet album est sans doute le plus violent de l’histoire du rock, et ça reste du rock parce qu’il s’agit de John Dwyer. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Cet homme se donne les moyens de sa vision et pour lui, «Mr Hyde» doit sonner ainsi, cisaillé à l’extrême brutalité sonique. Ils jouent tous les trois tellement fort qu’ils couvrent parfois la voix de John Dwyer. «Prisoner 119» bat tous les records de blast et après un faut départ, Dwyer remet «I Don’t Need You» sur les rails : Go ! Avec lui, il faut que tout s’écroule et ça s’écroule. On le sent complètement barré dans «ATM», il va bien au-delà du cap de Bonne Espérance. Il explose «We Are In Love» et atteint à une sorte de génie atomique. Il échappe à tout, et même à la gravité. Il donne chaque fois le top départ de ses petites apocalypses, et il n’existe rien de plus trash ici bas que «Hands On». Il y extermine le garage punk. Il nous ramone «Hey Fanny» d’entrée de jeu, il claque du riff à la folie, il crée son monde en permanence, tout est très moderne et très brut de fonderie. On aurait tendance à croire qu’il fait n’importe quoi. Mais non, c’est tout le contraire ! Encore une fois, John Dwyer joue avec son cerveau : «Brains Out», justement, one two three four, ultime blast furnace, non, il n’y a plus rien au dessus, c’est hurlé dans le rouge, on a là le génie blast à l’état le plus pur. Avec «Ringing The Cowbell», on assiste à une vraie dégringolade d’absolue dévastation, ce mec joue sa santé mentale à chaque cut, sa voix se fond dans la matière sonique en fusion, c’est d’une brutalité artistique hors du temps et des modes, il semble sculpter dans la masse vibrante cette violence extrême. En donnant libre cours à sa folie, John Dwyer montre l’ampleur de son génie. Il n’existe rien de plus dépavé au plan sonique que «Fight With My Heart». John Dwyer y dépasse toutes les limites, même celles dont on ignorait jusque-là l’existence. On se perd avec lui dans les Sargasses du blast et cet album n’en finit plus de cracher de nouvelles œuvres d’art extrême, comme cet «I Don’t Know», il y passe carrément les Them à la moulinette. Voilà bien le pire garage de l’univers, la purée est là, comme claquée dans le mur avec la pire des violences intentionnelles. Tout ici n’est plus que collision d’exaction monothéiste.

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    Le yin du ear-aching yang des Coachwhips s’appelle Orinoka Crash Suite, plus connu sous le nom d’OCS, un duo que monte John Dwyer en 2005 avec Patrick Mullins. Après la l’ultra-pétaudière des Coachwhips, Dwyer passe à un subtil mélange de broken folk et de subterranean drones. C’est là que Brigid Dawson fait son entrée. Elle adore le quiet band et le beautiful guitar sound de John. OCS est toujours en activité, comme le montre Memory Of A Cut Off Head paru en 2017. Alors si on aime le soft rock chanté à deux voix, on se régale. Dans le cas contraire, on s’emmerde comme un rat mort, pour reprendre l’élégante formule du Professeur Choron. On voit Brigid et John se lancer dans l’exercice d’un folk-rock confidentiel qu’on dirait chuchoté au coin de Castle Face. C’est tout de même étonnant de la part d’un vieux Coachwhip qui worshippait tant l’hyper-blast. En plus il faut s’armer de patience, car c’est un double album. On croise en B un groove qui se laisse écouter, mais qui ne provoque aucune réaction. John nous la joue douce, au c’mon c’mon. Il tape même dans l’extrême délicatesse avec «Neighbor To None» et Brigid ramène son suave filet de voix ici et là. Et puis soudain, c’est la surprise : John joue «The Chopping Block» sur les accords de «Space Oddity». Curieuse osmose. Il gratte les vieux accords de Ziggy et soliloque - I thought I heard a distant brash - Oui, il a entendu aboyer dans l’espace. Serait-ce Major Tom devenu fou ? Il cultive à son tour l’intense mélancolie de la perdition. Et comme si tout cela ne suffisait pas, Brigid se prend ensuite pour Nico dans «Time Turner». C’est comme on dit la face des pastiches, et non le gang des postiches.

    Mais OCS ne sera qu’un très court répit. L’appel du mayhem est le plus fort. En 2006, OCS se métamorphose en Thee Oh Sees. John Dwyer revient alors à ses premières amours, le drum-heavy psych-punk et les éboulis de wild guitar. Après avoir essayé de bosser avec un label indé, il décide de monter Castle Face pour avoir la paix. Il bosse avec des gens qu’il aime bien comme White Fence, The Fresh & Onlys et produit le premier album de Ty Segall. Un Segall qui lui reste infiniment reconnaissant de lui avoir épargné le music-industry bullshit. Avec le temps, les concerts des Oh Sees sont devenus violents et incontrôlables. Et comme John Dwyer semble avoir déjà tout essayé, il improvise de plus en plus. Sans doute est-ce aussi l’âge, pense-t-il à voix haute. Chick qui l’adore le qualifie de punk rock Popeye, sous son mop of hair. Tous ses amis pensent qu’il va commencer à ralentir avec l’âge - 43 balais - mais on, il annonce au contraire qu’il va écraser le champignon. Il indique aussi qu’il réduit sa conso d’alcool car la gueule de bois du matin ne l’amuse plus, mais il fume encore des tonnes d’herbe en studio - Because it keeps me from being a total asshole probably - Sacré John Dwyer !

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    Retour aux affaires sérieuses avec Smote Reverser et une pochette qu’on dirait taillée sur mesure pour Monster Magnet. Dans la presse, les critiques s’empressent de qualifier le son de wild psychedelia, mais la dominante reste bien Can, notamment dans «Beat Quest» qu’on trouve au bout de la D. Les Oh Sees renouent avec le long groove processionnaire dont ils se sont fait une spécialité. Ils se trouvent très exactement au dessus de Babaluma. Quels merveilleux acteurs de la longévité underground ! Ils vont aussi chercher le groove de Can dans le «Sentient Oona» d’ouverture de bal d’A. Avec «Anthemic Aggressor», ils mettent la pression du jazz-rock. John Dwyer y passe des solos excédés, comme le veut la loi du genre. Il s’amuse comme un gosse dans cette grosse mélasse bien secouée de la paillasse. Tout aussi ambiancier, voici «Nail House Needle Boys». Les vertus du Dwyer system s’imposent : créativité à tout crin et énergie virulente. Lui et Ty Segall ont tout simplement décidé de vivre libres dans le monde du rock. Alors tout est permis, comme de passer au shuffle d’orgue dans «Enrique El Cobrador». Le cut bascule littéralement dans la musicalité à outrance. Il semble que la seule chose qui puisse intéresser ces mecs, c’est de jouer. Alors ils montent des plans pour jouer, et ils jouent vite, très vite, car la vie est courte. Ils se hâtent de jouer et filent ventre à terre. John Dwyer n’a plus alors qu’à glisser des petits solos instinctifs dans le fracas de la cavalcade. Et puis soudain, voilà qu’arrive un cut nommé «C». On sent chez ces mecs une sorte de facilité à se jouer des lenteurs administratives. Ce «C» ne peut que plaire au petit peuple. John Dwyer le glisse entre les cuisses d’Hermaphrodite, la bonne du Péloponèse qui travaille chez Monsieur Stéphane Coup-de-Dé, domicilié aux mardis de la rue de Rome. On voit aussi les mighty Oh Sees se fourvoyer dans ce heavy psyché qu’illustre la pochette avec un morceau qui s’appelle «The Last Peace». Le cut met un temps fou à se réveiller et soudain le son jaillit comme un geyser. John Dwyer ne se refuse aucune giclée, aucune démesure, il ne vit que pour l’ampleur de sa volonté de procréation, il ne pense qu’à se jeter dans la mêlée et dans les bras de la vie, toute son énergie rejaillit dans le cœur vivant de cette Last Peace. Ce mec joue au petit jeu de l’extravagance comme d’autres jouent contre joue. On le voit ensuite délier un nouveau shoot de psyché avec «Moon Bog». Nouvel exercice de style hors du temps, d’une beauté sculpturale, il laisse la vie s’écouler à travers son corps. C’est une démarche très personnelle, bien sentie, une décision bien pesée. Il pourrait jouer sans jamais créer d’ennui. D’ailleurs, c’est ce qu’il fait.

    Signé : Cazengler, Oh sick

    Coachwhips. Get Yer Body Next Ta Mine. Show And Tell Recordings 2002

    Coachwhips. Hands On The Controls. Black Apple Records 2002

    Coachwhips. Bangers Vs Fuckers. Namak Records 2003

    Coachwhips. Peanut Butter And Jelly Live At The Ginger Minge. Namak Records 2005

    Coachwhips. Double Death. Namak Records 2006

    Oh Sees. Orc. Castle Face 2017

    Oh Sees. Smote Reverser. Castle Face 2018

    OCS. Memory Of A Cut Off Head. Castle Face 2017

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    Stevie Chick. Psych Ops. Mojo # 297 - August 2018

     

    La rigolade des Laughing Hyenas

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    Avec le nom qu’ils portent, on pourrait croire les Laughing Hyenas installés dans le désert. Mais non, ces quatre candidats au chaos demeurent à Ann Arbor, Michigan, charmante localité connue pour avoir abrité au temps jadis le MC5 et les Stooges. Deuxième point fondamental concernant les Laughing Hyenas : ces gens-là ne rigolent pas, contrairement à ce que voudrait nous faire croire leur nom de groupe. Ils penchent plus pour le côté sombre, voire désespéré des choses de la vie. Leur musique coupe la chique à l’espoir et s’interdit d’aller bien. Par la qualité de leur malaise, on pourrait les comparer aux Chrome Cranks, car ils aspirent aux mêmes torpeurs. Ils dégagent la même ambiance de catacombes.

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    Dès Come Down To The Merry Go Round paru en 1987, on constate que ça va mal. Mais vraiment mal. Le «Stain» d’ouverture de bal d’A bat tous les records d’insanité - Come and be my one and only - John Brannon hurle comme un emmuré vivant, il rugit comme un lion qui fait yeah - Stain the walls with love - Quel numéro de cirque ! On peut même dire qu’il hurle comme un démon qui serait devenu fou, comme si c’était possible. On ne peut qu’admirer la superbe dynamique de leur enfer gothique. L’insanité continue de sévir avec «Hell’s Kitchen». Au moins, avec ce genre de titre, on sait où on va - You better check the menu/ Wouahhhhhhh/ Something’s burning/ And I think it’s love - John Brannon est déchaîné, il délire complètement - Popeye the sailor man/ Goodbye - Et ça continue comme ça avec «That Girl», chanté à la pire désespérance qui soit ici bas. Brannon sonne parfois comme Jim Morrison - Now there’s too many people/ Telling me I’ve gone wrong - Mais tout ça va connaître une apogée en B avec «Gabriel», un véritable sommet du trash, dans la forme comme dans le fond - I woke up this morning/ And I had a vision/ I was a junkie gunslinger/ Shooting on the range/ And a one way ticket/ Straight to hell - Tout est dit, ils tapent là dans l’ultra-trash, John Brannon hurle tout ce qu’il peut hurler - Gabriel/ Help me understand/ Release my mind from this/ Gabriel/ Won’t you blow that horn - Rarement on entendit à l’époque homme hurler de la sorte. John Brannon atteignait les cimes du scream.

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    S’ensuit You Can’t Pray A Lie, deux ans plus tard. Dès «Love’s My Only Crime», on comprend que ça ne va pas s’arranger, oh no no no no. On voit Larissa Kirkland jouer avec la guitare sur les genoux. Si on chope des vidéos du groupe sur YouTube, on la verra même faire la danse du scalp avec une clope au bec. Cette fabuleuse poulette va mourir un peu plus tard d’une overdose en Floride. Mais en attendant, elle joue et John Brannon screame comme s’il brûlait vif sur un bûcher de l’Inquisition. Quelle équipe ! Ils font tous leur truc à la vie à la mort. Chez les Hyenas, il n’existe pas de demi-mesure, oh no no no no. Le «Sister» qui ouvre le bal de la B s’ancre lui aussi dans le chaos sonique absolu. Ils ne voudront jamais revenir au calme. Jamais. John Brannon ne plaisante pas. «Black Eyed Susan» se veut sur-puissant, harassé par le beat et harcelé par le jeu stressant de Larissa Kirkland. On voit aussi John Brannon screamer son ass off dans «Lullaby And Goodnight». Il est complètement out of it, out of his mind - Very Heyna - Mais si on réfléchit bien, on constate que tous les cuts de l’album sont construits sur le même modèle. On comprend alors que ce groupe ne pouvait pas durer éternellement. Ça reste intéressant au niveau des intensités caractérielles, mais ça tourne un peu en rond au niveau structurel.

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    Pas de changement avec Life Of Crime, paru l’année suivante. Les Laughing Hyenas renouent avec l’exaspération pathologique dès l’«Everything I Want» d’ouverture de bal. Ils s’ancrent dans le heavy sludge d’Ann Arbor. John Brannon hurle comme un chef de guerre ivre de rage et de mauvais vin. Cocktail d’autant plus capiteux que Larissa Kirkland vitriole le son à coups d’arpèges et que la basse buzze dans la fumée. «Let It Burn» porte bien son nom, c’est enragé jusqu’au bout des ongles. John Brannon chante avec une niaque inégalée. On continue de tourner en rond en B avec «Here We Go Again». Ce diable de John Brannon se jette dans la balance - Here we go again/ I said goooo - Chaque cut ressemble à un saut de carpe. «Wild Heart» est une sorte de carpe encore vivante qui voudrait échapper à la bassine d’huile bouillante. Cette façon qu’il a de screamer wild heart n’appartient qu’à lui.

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    Leur dernier album Hard Times sera donc la cerise sur le gâteau. Pochette et disk denses et ce dès «Just Can’t Win», fantastique dégelée de big heavy sound. John Brannon chevauche la chimère du rock comme un seigneur de l’An Mil, bardé d’acier et de bravado. Il wooahhtte comme un beau diable, pendant que Larissa Kirkland balaye la surface de la terre à coups de rafales soniques. On a tout dans ce cut : le pain, le vin et le boursin. C’est l’archétype du prototype de l’artefact de l’état de fait. Ce fantastique John Brannon chante ensuite son morceau titre à la force du poignet et plonge le rock dans un abîme de désespérance. Il rugit plus qu’il ne chante. Il roame son moan. Ici, tout n’est que deep atmospherix. Oh on peut aussi aller jeter un coup d’œil en B, mais on n’y trouvera rien de nouveau. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ça n’a pas marché. Tous les cuts sont traités sur le modèle heavy dark atmosphérix et plongés dans un bain de noirceur tempéramentale, même si ça reste très rock dans l’esprit. Du son, rien que du son. Normal, c’est enregistré chez Doug Easley à Memphis (alors que Butch Vig produisait les albums précédents). Attention, le hit du disk se niche en fin de B. «Each Time I Die» est le heavy slowah de la mort lente. John Brannon y aménage des passages vers un au-delà du pathos. C’est d’une rare puissance, avec un final en bouquet d’énergie vocale. Brannon style.

    Singé : Cazengler, loathing hyena

    Laughing Hyenas. Come Down To The Merry Go Round. Touch And Go 1987

    Laughing Hyenas. You Can’t Pray A Lie. Touch And Go 1989

    Laughing Hyenas. Life Of Crime. Touch And Go 1990

    Laughing Hyenas. Hard Times. Touch And Go 1995

     

    07 / 02 / 2019PARIS

    LE KLUB

    SOLITARIS / NAKHT / GRAVITY

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    Escalier plongeant, n'avez pas trop intérêt à glisser, tournez à droite, direction deuxième sous-sol, passage beaucoup plus étroit, nouvelles marches entrecoupées d'un faux palier, vous débouchez sur une espèce de corridor idéal pour le merchandising – diabolique tentation - passez la porte étroite et vous débouchez enfin dans le Saint des Saints. Plutôt étroit, diable si cela est une salle de concert, de retour à la maison je propose à la Marine Nationale de louer mon garage, de quoi mouiller deux sous-marins nucléaires et un porte-avions. Soyons juste, chez moi pas de belles voûtes de pierre qui surmontent deux travées parallèles à la manière des nefs d'église mais malgré le plafond plat un peu plus d'espace. Ce n'est plus le rock garage c'est le rock des caves ! Rock with a Caveman prophétisait Tommy Steele !

    SOLITARIS

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    Brrr ! Tous quatre sanglés de k-ways noirs et le visage plus ou moins voilé de masques à la Dark Vador. Soldats de la galaxie des étoiles mortes. Immobiles, tandis que démarrent les samples, heureusement qu'ils sont soutenus par une cohorte de fans aux visages épanouis et de filles aux cheveux multicolores, sans quoi l'on se serait cru à l'enterrement du Comte d'Orgaz del Greco. Vos créanciers vous accablent de factures, Solitaris préfère vous soumettre au recouvrement des fractures. Emettent un bruit protéiforme destiné à vous saper d'emblée le moral. Au fond, Jarvis a décidé que rien ne sera comme avant, que désormais le monde sera réduit à un champ de ruines, casse systématiquement toute velléité de rythme, décapite toutes les têtes de serpents rythmiques qui se haussent et qui dépassent. Z'avez l'impression qu'il jette hors des plateaux de ses tambours tout ce qui aurait l'intention de manifester un signe quelconque d'existence. Vous comprenez le nom du groupe, vaut mieux être Solitaris que mal accompagné. A la basse un véritable fléau, ses amis ne l'ont pas surnommé Fléo pour rien, là où passe sa basse le son ne repousse pas. Vous le projette à terre sous forme de longues lignes sonores interminables comme des agonies. Le genre de mec qui vous gâche la soirée et l'envie de vivre rien qu'en appuyant un peu fort sur une corde. Normalement l'on devrait le renvoyer chez lui, mais à l'écouter vous entrez en communion avec l'étrange concept d'instinct de mort. Robin, au début vous faites semblant de ne pas l'entendre. Apparemment il ne fait rien pour attirer l'attention. Se contente de se fondre dans la noirceur ambiante. L'a la guitare commando. Au moment inadéquat il surgit comme la foudre et balance de ces dégelées de grésil à vous transpercer l'âme et l'anus. Et brutalement vous apercevez que Solitaris doit être une marque de bulldozer tout terrain dont vous ignoriez jusqu'à lors le nom. Le combo décape sec. Navigue vent arrière droit sur vous. A l'avant sur la proue vous avez une drôle de sirène. Pas Barbie, barbu costaud l'air méchant, chante par accoups, à chaque fois il vous donne l'impression de vous trancher la gorge. Chez lui, ça vient de loin, des tripes, exhale la colère et la rage de la bête entravée qui n'a aucune envie de se laisser mener l'abattoir. L'a décidé que ce sera plutôt votre tour d'y passer. Un mufle de taureau obstiné vous pousse sans pitié vers l'arène sanglante. L'a adopté la technique du dragon, actionne un lance-flammes dès qu'il ouvre l'orifice buccal. L'haleine du diable. Derrière Alex, leur frontman, les trois autres men in black de Solitaris carburent un carbone noir profond comme la nuit finale qui engloutira le monde. Quand ils terminent malgré la cohue des fans hurlante, vous vous sentez subitement seul. Coupé du cordon ombilical de la souffrance et de la mort. Vous êtes un survivant. Les tueurs solitaires vous ont trouvé indigne de mourir. Sans doute ont-ils eu raison.

    NAKHT

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    Furent grandioses et sublimes. Au début vous craignez pour Danny. Lui si grand, qui a l'habitude de chanter juché sur un piédestal, comment va-t-il faire sous cette voûte si basse, le seul espace où il pourrait se redresser entièrement est encombré de projecteurs divers. Il est deux sortes d'êtres, ceux qui essaient en victimes résignées de s'adapter tant bien que mal aux avanies du destin et ceux qui transforment les obstacles en objets de force. Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort a dit Nietzsche. Alors Danny nous a montré quel grand growler il était. Il ne peut se relever, il chantera courbé, il ne peut faire tournoyer ses bras à la manière de boomerangs mortels qui ramènent leur proie pantelantes, alors il tendra le visage vers le public. Toutes les émotions contenues de ses muscles affluent sur sa figure. Ses yeux clairs restent imperturbables mais les méplats de sa face s'animent et tout le peuple hiératique peint sur les couloirs des tombes pharaoniques se met en marche pour rendre un dernier hommage à celui qui va se confronter avec le grand serpent Apophys. Sa voix, venue d'un autre âge nous conte les péripéties du grand tourment. Sa bouche n'est plus qu'une excavation horrifiante par où les Dieux prennent la parole. Jettent leurs colères et diffusent les messages ultimes dont il vaudrait mieux ne jamais dévoiler le sens. Danny entonne le choral des Abyss et la musique cataclysmique de Nakht fond sur notre Destiny tel le vautour sur vos os abandonnés à la surface stérile des sables du désert infini.

    Damien est invisible, l'est entouré du cercle d'or de ses cymbales, dispense et disperse un cliquètement infini de crotales en furie, la musique de Nakht s'élève de cet anneau maléfique, elle gronde et s'érige en tonnerres, en orages secs, en foudres irréductibles. Et toujours dans ces interstices miraculeux de ce qui pourrait être un moment infinitésimal de silence surgit, hoquet morbide, le raquèlement de la caisse claire, qui sonne comme un appel dans le hall du désir à la béance du monde. Et dès lors une pyramide sonore s'abat sur vous, un déluge de pierre tombales, un éboulement de rocs funéraires, qui cherchent à vous ensevelir vivant afin que le symbole de l'éternité s'inscrive en hiéroglyphes de feu sur votre chair.

    Clément n'est guère clément. Sa basse gronde. Creuse des fondations. Charrie des blocs cyclopéens sous lesquels elle vous emprisonne. Elle agit comme un immense tournoiement infranchissable, elle fixe les limites, Nakht n'ira jamais plus loin que son amplitude géographique. Elle marque la frontière intangible qui sépare le profane du sacré. La fourmi humaine de l'ibis royal. Deux guitares, Pierre et Christopher, l'en faut deux pour entretenir la fournaise. Fournissent à eux deux le feu de salpêtre qui nourrit le mal des ardents et les assises du phénix qui renaît de ses cendres. Deux guitares, tour à tour mort et vie, extinction et renaissance. L'une serpent, et l'autre reptile. Nakht fournit une musique d'une force implacable et d'une richesse inouïe, lorsque je cherche dans ma mémoire je ne vois que l'agressivité tourbillonnaire de Magma, au début des années soixante-dix, à laquelle je pourrais la comparer, tout en étant conscient qu'ils ne doivent pas se revendiquer d'une telle généalogie, trop lointaine pour eux.

    L'assistance comme envoûtée obéit en toute allégresse au doigt et à l'œil aux désidérata de Danny, commande les entremêlements des spirales prophétiques des ronds de feu walkyriens et des entrechocs armuriers. L'est à la fois, sous son capuchon noir et sa courte houppelande, sorcier maudit et imprécateur terminal. Nakht, Gollum maléfique et Golem élémental, nous a livré un set splendide.

    GRAVITY

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    Le tout dans la vie est de ne point faillir de son centre de gravité, et le moins que l'on puisse dire c'est que Gravity s'est constamment tenu au cœur de son point G. Facile à définir. Plus près du Metal, mais pas très loin non plus du rock'n'roll. C'est l'imposante silhouette d'Alex qui nous a révélé la formule magique, en trois fois quelques secondes, juste avant que le set ne démarre, lui a suffi de gratouiller les cordes pour se délier les doigts, ou pour savoir s'il s'entendait bien, ces bribes de fureur  lui ont permis de lever un ouragan, auquel il a à chaque fois coupé les ailes, mais cela a suffi pour nous avertir. Donc nous ne fûmes pas surpris lorsque Ricky a lancé le galop tonitruant de son drumin' sauvage et lorsque Tim l'a suivi comme son ombre chevauchant sa basse comme un vol de sorcières se rendant au sabbath ( black de préférence ). Pendant ce temps Alex vous placarde ses riffs comme des listes de proscription sur la tribune des rostres de l'antique Rome. Jusque là tout était normal. L'on sentit que la situation était critique, mais l'on ne savait pas à quel point cela allait s'aggraver.

    Inutile de nous prendre pour des enfants de chœur hypocrites, l'on n'attendait qu'elle. On la guettait. Du coin de nos deux yeux. Trop charismatique pour qu'on ne l'ait pas remarquée. De noir vêtue, nous tournant le dos, la tête enveloppée de son auburne chevelure, certes Emilie avait du chien, mais le problème était d'ordre théorique, comment et où allait-elle poser sa voix dans le capharnaüm sonique dégagé par le triangle maudit tapi derrière elle. N'a pas tardé à nous apporter la réponse. S'est retournée, a fait trois pas en avant, a porté le micro à ses lèvres et tout de suite l'on a compris ce qu'ont dû ressentir les mammouths de l'ère préhistorique lors de la grande glaciation subite qui les a congelés sur place. Les trois mameluks derrière ils ont disparu, rayés de la carte des vivants, n'y avait plus que ce hurlement de prophétesse en furie. D'ailleurs nous-mêmes l'on s'est demandé si l'on existait encore, si nous n'étions plus qu'une illusion perdue et évanescente. Trois fois elle a recommencé, et trois fois nous avons ressenti le froid de la mort s'installer dans nos veines. Mais sachez qu'Emilie n'est pas cruelle, une fois qu'elle vous a montré ce dont elle est capable, elle éloigne le micro de sa bouche, laisse tomber son bras le long de son corps et se recule en toute simplicité, sans la moindre cérémonie. Et comme par miracle vous intuitez que derrière les trois ostrogoths n'ont pas arrêté une demi-seconde leur cavalcade sauvage. Foncent sur vous avec la force d'un troupeau de cent mille bisons en fureur. Votre dernière heure est arrivée, mais ce funeste avenir proximal doit sembler trop lointain à Emilie, car l'infatigable chasseresse reprend la tête du troupeau et de nouveau elle rugit dans le micro. Cette fois c'est fini. La catastrophe s'abat sur vous, le hibou noir de la nuit du monde vous recouvre de ses ailes. Au cas où, les lyrics sont en français, vous ne saisissez pas toujours les paroles en leur intégralité mais les titres suffisent, Noir, Le Porteur de Nuit, De l'Homme au Loup, La Dernière Empreinte...

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    Devant elle son fan-club est agitée d'une transe chamanique, l'âme des bêtes s'empare de leurs esprits, perdent un peu la notion des normes, ricanent comme des corbeaux ironiques, se jettent les uns sur les autres tels des lions en cage rendus fous par leur captivité. Alex s'avance et les titille du doigt et du riff. Le corps de Ricky torse nu derrière sa batterie se couvre d'une sueur blanche de lune blafarde, et dix fois, cent fois, mille fois, Emilie s'en vient semer l'épouvante dans son micro. Tim dégringole des giclées de notes spermatiques qui vous rabotent le cerveau, Alex tonitrue sa guitare, et Gravity s'enflamme. Une pluie de météorites en feu s'abattent sur les toitures de votre imagination. Du fond de l'horizon cosmique un astre mort a surgi, son attirance est mortelle, il vous happe d'un seul coup, votre centre de gravité ne répond plus. Le chaos s'arrête, Emilie remercie l'assistance d'une voix fluette qui vous fait du bien. Vous avez rejoint le monde de la réalité. Toutefois, maintenant vous savez que vos cauchemars sont parfois plus beaux que vos rêves.

    Damie Chad.

    ( Photo : EMILIE au HELLFEST / FB : Gravity )

     

    CAB CALLOWAY

    ( Long Box / Classic-Jazz Archive )

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    Sa maman reçut un beau cadeau de Noël puisqu'il naquit le même jour que le petit Jésus. En 1907. Fut-il un bébé vagissant, nous n'en savons rien. N'était pas le seul enfant de la famille. Blanche de cinq ans son aînée l'avait précédé. La sœurette lui montra-t-elle le chemin, toujours est-il que Cab n'était pas encore célèbre qu'elle chantait et jouait dans plusieurs revues à succès et avait même enregistré avec Louis Armstrong. C'est avec elle que tout gamin il débuta sur les planches à Baltimore et c'est encore elle qui lui procura une place dans la revue Plantation Days dans laquelle il se produisit à Chicago et avec qui il partit en tournée dans le Midwest. De retour à Chicago, on le retrouve à la batterie de l'orchestre du Sunset Cafe, n'hésitant pas non plus à endosser le rôle de maître de cérémonie – en français l'on userait plutôt de l'expression Monsieur Loyal – du spectacle présenté. Nous sommes en 1928, les années de formation sont terminées.

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    Cab Calloway occupe dans l'imaginaire populaire la place d'un amuseur public, l'on oublie trop facilement qu'il fut accompagné par toute une pléiade de musiciens, et non des moindres, qui durant les années vingt participèrent au surgissement du jazz. La fermeture du quartier chaud ( very hot ) de Storyville de New-Orleans, en 1917, contraignit les musiciens de jazz à l'émigration. Remontèrent en suivant le cours du Mississippi. Essaimèrent jusqu'à Chicago qui devint le point terminal de fixation, toutefois une partie d'entre eux se fixèrent à Saint-Louis et à Kansas City. Ces destinations ne furent pas sans influence sur l'histoire du blues et du rhythm'n'blues. Et du rock'n'roll. Lorsque le rhythm'n'blues prit son essor après la deuxième guerre mondiale, les blues shouters de Kansa City s'inspirèrent du travail orchestral et vocal de Cab Calloway. Si dans le creuset de Chicago le blues du Delta subit une profonde mutation s'intensifiant et s'électrifiant, à Kansas City une des rares villes aux mœurs légères des USA le jazz s'adonna à une certaine insouciance festive, les grands orchestres dont la volition première n'était pas de produire une musique savante voire '' symphonique'' mais de permettre au public de danser transformèrent et retrouvèrent quelque peu la tradition de ces spectacles itinérants qui sillonnaient les Etats-Unis. Si ces tournées avaient permis à de nombreux artistes noirs d'acquérir une grande popularité en leur milieu elles procédaient aussi d'une vision purement commerciale qui visaient à la satisfaction des instincts primaires du public. La musique n'y était pas considérée comme un art mais avant tout comme un moyen de délassement et d'amusement. La pratique de l'entertainment gommait la figure de l'artiste et le réifiait en bateleur du peuple. Dans l'inconscient ( pas si profond que cela ) du public blanc, le noir qui chantait devant un parterre de blancs était ravalé au niveau de la bête de foire. Particulièrement doué peut-être, mais pas vraiment un homme, tout au plus un singe très savant, et pourquoi pas, au mieux, un pitre. L'on retrouve cela dans le sourire et la bonne humeur débordante qu'arbore Cab Calloway dans les extraits des films qui nous le montrent en pleine action. Mais ce qui peut apparaître comme une bouffonnerie truculente renouait aussi avec l'art immémorial du cirque, le clown entrevu comme une pratique sonore ( parlée, chantée, musicale ) du mime. Très significatif nous paraît le fait que plus tard dans les années quarante c'est à Kansas City, la ville de l'amusement, que Charlie Parker débuta un parcours musical qui redonna au musicien noir sa dignité d'artiste souverain. Dialectiquement toute chose par le fait même de sa permanence engendre son contraire.

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    En 1928 Cab Calloway est le frontman occasionnel des Missourians et ses prestations à New York attirent l'attention. Dès 1929, Cab Calloway tourne avec les Marion Hardy's Alabamians, la formation la mieux payée de toute la région de Chicago, La crise de 29 eut raison des espoirs de l'orchestre. En manque de monnaie le jeune Calloway participe à la revue ( merci sœurette ) Hot Chocolate, le job terminé il rejoint les Missourians qui devant le succès remporté change de nom : s'appelleront désormais Cab Calloway & His Orchestra. Les Missourians ne sont pas des pieds tendres. La formation a été baptisée ainsi alors qu'il était en résidence au légendaire Cotton Club de New York, en alternance avec l'orchestre de Duke Ellington. En février 1930, Lockwood Lewis cède sa place de chanteur à Calloway, quatre mois plus tard le Cab Calloway & His Orchestra enregistre leur première cire.

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    Premier CD : Gotta Darn Reason Now ( For Bein' Good ) : 24 juillet 1930 : velouté de trombone et beurre de trompettes, pas d'erreur c'est bien le band qui se charge de l'essentiel du boulot, Calloway ne tire pas la couverture, l'est comme un invité qui préfère laisser parler ses hôtes, au début l'a une voix de fille mélodieuse, articule davantage par la suite, mais l'on admire avant tout la trompette de Roger Quincy Dickersonet et le trombone de Priest Wheeler qui cosigna les lyrics. En face B, un classique des classiques, de W.C. Handy, l'inventeur officiel du blues, St. Louis Blues : 24 juillet 1930 : n'a pas intérêt à être au-dessous de la moyenne le Cab, surtout que Satchmo a déjà enregistré le morceau l'année précédente, alors l'orchestre se la donne à donf, au début vous n'avez pas un trombone mais une souris qui grignote une croûte de pain dans votre dos, question blues, inutile de sortir votre mouchoir, imaginez un éléphant qui swingue à mort et là-dessus le Cab vous donne une leçon de chant, tout ce que vous ne pourrez jamais faire avec votre gosier, commence par appuyer sur une syllabe pendant trente secondes et ensuite il vous casse du bois de mille manières. Lorsqu'il arrête, la mission est accomplie. Les musicos autour de lui ne s'attardent pas. Pas la peine, Cab is the boss. Sweet Jenny Lee : 14 octobre 1930 : fox-trot, l'orchestre trotte, et Calloway musarde et renarde. L'est toute mignonne la Jenny Lee, le band en tressaute et sautille de joie, z'avez l'impression qu'ils jouent en serrant les fesses, Le Cab, il vous dessine la fine silhouette de la zamzelle du bout des lèvre avec un arrière fond nostalgie qui n'est pas sans rappeler la tristesse qui gît au fond de tout country qui se respecte. Sait parler aux damzelles, suis sûr qu'elle a succombé à son charme, l'orchestre confirme en se lançant dans un tutti d'enfer. Pour le deuxième couplet l'est trop occupé, les copains assurent à sa place. The Viper's Drag : 12 novembre 1930 : l'on en a fait un dessin animé, faut dire que Calloway vous sort le grand jeu, pas longtemps, mais il chante comme un sifflet de locomotive désespérée répercuté dans le grand canyon, et l'orchestre roule à toute pompe, se refile le bébé des soli à tour de rôle, pour mieux presser la machine, n'oublions jamais que la danse est l'autre mamelle du grand Cab. Qui d'autre que lui pouvait s'amuser à couiner sur le classique de Fats Waller ?

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    Is That Religion ? : 23 décembre 1930 : devaient être en retard, jamais entendu un ragtime joué aussi vite, une machine à coudre en folie, non ce n'est pas Dieu qui les appelle, sans doute les jolies filles qui agitent leurs gambettes impatientes, le Cab ça doit le démanger encore plus vite que les autres car il vous tip-tope le vocal à la mitrailleuse. L'avait dû avaler un cheval de course le matin au petit déjeuner, vous expédie la choucroute en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, une fois qu'il a terminé l'orchestre a beau mettre les bouchées triples ils ne le rattraperont jamais. Some of These Days : 23 décembre 1930 : Monsieur dix pour cent. Sur trois minutes, chronomètre en main il chante trente seconde. Vous expédie le paquet d'une traite dans la cuvette WC, par avion. Après l'on imagine que puisque question rapidité il ne s'est pas économisé il s'en va danser comme la fameuse cigale. L'orchestre fait tout ce qu'il faut pour boucher le gros trou. Vous maçonne le mur comme des pros. Vous ne vous apercevez même pas qu'il n'y a pas plus de chanteur dans la chanson que de pilote dans l'avion. Nobody's Sweetheart : 23 décembre 1930 : plus tranquillou l'orchestre adopte la vitesse de croisière, le Cab prend sa voix de mijaurée pour commencer, ressemble à un matou qui s'étire, l'énergie lui revient, vous achève la marchandise en trois coups de cuillère à pot, les musicos prennent la suite, gentillous. Sans plus. St James Infirmary : 23 décembre 1930 : Armstrong en avait accouché d'un mélodrame, alors ils vous le commencent à l'espagnole, ensuite ils gardent le tempo, z'avez envie de leur souffler qu'il faut être triste, mais le Cab il brame comme un hippopotame et les musicos en profitent pour faire leurs petits numéros. Pour le final, la mise en terre au cimetière est rapide, poussent le corps dans la fosse à coups de pieds. Dixie Vagabond : 3 mars 1931 : c'est joli comme un générique de film. D'ailleurs Cab chante du nez pour que vous me croyiez, l'est le chanteur du charme qui cherche à embobiner, et les copains derrière essaient de ne pas lui foirer le plan en la mettant en sourdine, le temps que ses roucoulades conquièrent la position. So Sweet : 3 mars 1931 : encore de la douceur, ça larmoie , et le Cab module de toutes ses dents, l'a l'air d'un gigolo qui fait tout ce qu'il peut pour enchanter une rombière, idéal pour les frotti-frotta des slow langoureux, pour la proposition finale Calloway vous file un coup de main, reprend un deuxième couplet en coda. Remerciez-le, c'est emballé.

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    Minnie The Moocher : 3 mars 1931 : le titre qui fit la gloire de Calloway, les musicos vous font une ouverture grandiloquente, mais le Cab a misé sur les valeurs sûres, reprise d'un vieux morceau folk et ligne mélodique pompée sur St James Infirmary. Plus tard le Cab vous en donnera des versions échevelées mais là vous conte la lamentable histoire de Minnie d'une voix éteinte qui contraste avec l'énormité des agissements de cette profiteuse de haut-vol. Rien de bien extraordinaire à première oreille, et pourtant vous vous surprenez à réécouter dix fois de suite. C'est en ce titre que vous rencontrez son célèbre hi-dee-ho. Doin' The Rhumba : 3 mars 1931 : étrange, l'entrée en matière ressemble comme une goutte d'eau à Ring of Fire de Johnny Cash, l'est vrai qu'entre mariachi et rhumba... La trompette se livre a un beau solo de klaxon, suivi de ce que l'on appelait un galop dans les salons du temps honni de la Restauration, et le Cab vous tricote le vocal avec une voix aussi aigüe qu'une pointe de punaise. Le combo conclut sans imagination. Farewell Blues : 9 mars 1931 : encore une fois un blues à grande vitesse, un rythme de train qui passe en trombe et le Cab qui vous imite le sifflet rageur des locomotives, derrière l'orchestre vous mime le couinement des wagons rouillés sans oublier le traditionnel shuffle de rigueur. Le convoi s'éloigne dans le lointain. I'm Crazy' Bout My Baby : 9 mars 1931 : les a rendus tous marteaux, les musiciens se lancent dans une introduction infinie, à croire qu'ils ne laisseront jamais au Cab le temps de s'exprimer. Le fait d'ailleurs à toute vitesse, les guys derrière ont encore bien de fooltitudes à exprimer. Creole Love Song : 6 mai 1931 : empruntée à Duke Ellington, musique de genre aussi câline qu'une nuit de chine, le Cab vous sort sa grosse voix la plus romantique à croire qu'il a attrapé la rougeole. D'ailleurs l'arrête les frais tout de suite. L'amour se chante plus vite qu'il ne s'expédie. The Levee Low-Down : 6 mai 1931 : tous en verve, une fanfare joyeuse qui dévale la rue, et le Cab qui accentue la joie de vivre, sur ce le band s'engouffre dans une espèce de charleston piqué des hannetons, y a un bugle qui vous épingle les insectes vivants sur le mur, une clarinette qui rigole et allegretto non moderato pour le tutti final. Blues in My Heart : 6 mai 1931 : pour être heureux soyons langoureux, cela pourrait s'appeler le blues des amoureux, petits pianotements sur les hanches, le Cab vous susurre à l'oreille des insanités avec sa bouche de crocodile grand-ouverte, l'insiste longtemps ( une fois n'est pas coutume ) l'orchestre tamise la lumière de l'abat-jour. Black Rhythm : 11 juin 1931 : aussi trompeur qu'une trompette qui ne se la pète pas. Tout doux malgré l'intitulé. Un hommage au blues. Conte l'histoire d'un pianiste au fond d'un bouge qui distille le rêve des notes bleues. Plus rien ne bouge. Les paroles sont de Irving Mills et de Donald Heywood, à mettre en relation avec The Weary Blues de Langston Hughes. Six or Seven Times : 11 juin 1931 : Irving Mills encore aux paroles, une mélodie de Fats Wallers, l'orchestre vous déploie la nappe en prenant son temps, le Cab déroule son innocence coquine, parlotte, scate un peu, sifflote avec désinvolture et les musicos reprennent leur broderie avec un soin maniaque. De la belle ouvrage. My Honey 's Lovin' Arms : 17 juin 1931 : encore une chanson d'amour à caresser les pubis dans le sens du poil. Peut-être la plus faible du CD. Peu d'imagination, beaucoup d'attendu. Aucune surprise. S'étire comme un élastique ou un fil d'haricot vert entre les dents. The Nightmare : 17 juin 1931 : dans la suite logique de la session, ce cauchemar vous endort plus qu'il ne vous réveille. Pour la sueur froide de la mort dans les draps moites, c'est raté.

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    Deuxième CD : It Looks Like Suzie : 9 juillet 1931 : fut enregistré  par Blanche Calloway and His Boys Joy en juin 1931. Vous voulez du swing, en voili, en voiça, vous trouverez mieux ailleurs, mais le Cab vous sauve la mise, l'orchestre est au top mais pas assez débridé. Alors le Cab vous miaule la chute d'une voix bizarre. Sweet Georgia Brown : 9 juillet 1931 : le classique des classiques, même les Beatles l'ont enregistré, de Maceo Pinkard et Ken Casey, chanté pour la première fois en 1925 par Ben Bernie. Georgia a deux pieds gauches, cela a dû plaire au Cab car il vous sort spécialement un espèce d'étranglement dans le larynx, les boys derrière comprennent qu'ils ont intérêt à s'activer, ça se termine en style jungle de bon aloi. Basin Street Blues : 9 juillet 1931 : un classique du jazz, rappelons que Basin' Street était le nom d'une artère de Storyville. Peut-être que je me trompe mais il me semble que l'intro ressemble à l'entrée de La Mer de Debussy. Quoi qu'il en soit le combo se doit d'être au top, et ils vous l'interprète à la manière d'une symphonie jazz du pauvre, le Cab n'ose pas marcher sur ses boys, se contente de marmonner pour ne pas les gêner. L'arrive à être génial dans sa discrétion. Bugle Call Rag : 23 septembre 1931 : se rattrape sur ce morceau, Normalement sur ce ragtime devrait y avoir un piano fou, c'est Cab qui s'y donne de la première à la dernière note, l'a les dents qui ricanent comme les touches d'un clavier. Imaginez que le piano de Fats Wallers ait la voix de Calloway et vous comprenez la performance. Un des tout premiers morceaux de jazz enregistrés, un classique. Vocalement Calloway enfonce tout le monde. You Rascal You : 23 septembre 1931 : en France on connaît surtout la version des vieilles canailles Mitchell / Gainsbourg que j'ai toujours trouvée foireuse, Calloway en offre une interprétation fifreline, en avance sur son temps puisqu'elle évoque tant au niveau du traitement des cuivres et de l'inflexion vocale ce qu'en fit Louis Jordan, même si la clarinette l'inscrit tout de même dans le old style jazz. Stardust : 12 octobre 1931 : la chanson d'amour sentimentale, le genre de pacotille dont Sinatra aurait fait un trésor, pour Calloway ça manque de punch. L'on sent les impératifs commerciaux. Miaule avec une langueur monotone. You can't Stop Me From Lovin' You : 12 octobre 1931 : l'orchestre sourit doucement, rigole même franchement après le premier couplet, heureusement le Cab comprend que rien ne sert de larmoyer comme un dépressif, reprend du tonus et malgré les paroles navrantes il vous envoie valser le grand amour perdu au profit des dix occasions roboratives qui se profilent à l'horizon. You Dog : 12 octobre 1931 : jamais entendu un chien miauler de cette manière, le Cab vous sort le grand jeu, le combo se moque de lui, se fout carrément de sa gueule, le Cab a la voix qui fait patte de velours et promesse de griffes sanglantes. Cette histoire se terminera mal. Soyez-en sûr, humour noir se teintera de rouge sang. Somebody Stole My Gal : 12 octobre 1931 : interprétation dans la même veine, voix pleurnicharde au début, gymnastique vocale en fin de parcours. Ain't No Gal in This Town : 21 octobre 1931 : à ce qu'il paraît que le Cab chante sur ce morceau, c'est l'exacte vérité, et plutôt bien d'ailleurs, même que ces musiciens lui répondent en chœur lorsqu'il mugit comme une vache, mais tout cela vous ne l'entendrez pas, car en sourdine vous avez le piano qui égrène quelques notes et vous oubliez le reste du monde.

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    Between The Devil And The Deep Blue Sea : 21 octobre 1931 : une création de Calloway devenu un classique. Faut dire que les paroles sont diaboliques, chacun peut interpréter à sa manière cette invitation au suicide baudelairienne. Calloway a choisi la plainte douloureuse. Scoubidouse sur la fin, un peu d'insouciance dans les situations extrêmes n'a jamais fait de mal. Trickeration : 21 octobre 1931 : cette session a dû être bénie des Dieux. Nous étions aux portes de l'enfer, ce coup-ci on y est carrément dedans. Bouquets de hanches en swing déhanché, l'orchestre joue au chat échaudé qui saute dans le feu, une fournaise pour les danseurs. Et mister Cab, l'est aussi à l'aise qu'une salamandre dans une cheminée sous François 1er . Sa voix n'a jamais autant épousé la subtilité des orchestrations. Kickin' The Gong Around : 21 octobre 1931 : une chinoiserie, avec la pince à linge sur le nez qui n'empêche aucune acrobatie. Se sont décidément amusés comme des jeunes chiots dans cette faste journée. Le Cab est bien le prince de l'Empire du Milieu. Down-Hearted Blues : 18 novembre 1931 : retour au blues, pas celui des douze mesures mortuaires, le blues à la pêche-melba, telle que l'on ne l'a jamais osé dans le Delta. L'oxymore musical du blues véhiculé par le premier jazz : le blues joyeux. Corine Corina : 18 novembre 1931 : z'ont couplé le précédent avec un vieux traditionnel de derrière les fagots. En profitent pour allumer un feu d'artifice de tous les diables. Encore une fois le piano de Bennie Payne se singularise. Je regrette de l'avouer dans ce morceau l'impact créatif est si fort qu'il pulvérise toutes les belles versions auxquelles les countrymen nous ont nourris au petit lait.

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    The Scat Song : 29 février 1932 : le titre n'est pas une imposture. Méfiez-vous des premières mesures mélancoliques, les musiciens s'amusent très vite à dérouler le tapis de leurs chatoyances instrumentales et lorsque le Cab scate, l'est au sommet de son art, le monde vous paraît si facile que même les grattements du banjo deviennent agréables. Feast of friends. Cabin In The Cotton : 29 février 1932 : un slow pour reposer les danseurs, la danse est avant tout a sexual intercourse comme disent les ricains, alors là ce sera cheek to cheek, du coup le Cab en roule les R. S'y mettent à deux pour séduire la demoiselle. Ce titre n'est pas indispensable. Le Cat Zengler ne l'emportera jamais sur son île déserte. Je vous l'assure. Vous non plus. Strictly Cullud Affair : 14 mars 1932 : du Cab classique, mais de lui on attend toujours mieux, beaux passages de soli, d'ailleurs le Cab  laisse his band s'amuser, mais nous devenons difficiles. Aw You Dawg : 14 mars 1932 : le truc sans défaut, mais parfois c'est comme les tapis persans faut ménager une erreur, l'entourloupe c'est le sel de la vie. Minnie The Moocher's Wedding Day : 20 avril 1932 : Buddy Holly nous a refait le coup avec Peggy Sue Got Married. Et Calloway ne fait pas mieux que le kid de Lubbock, ce mariage ne vaut pas les fiançailles premières. Certes tout le monde s'est bien tenu, mais l'on aurait préféré une sarabande infernale avec du dégueulis sur la nappe blanche, voire sur la robe de mariée. Dinah : 02 juin 1932 : un trombone épais comme une tranche de jambon, l'orchestre est vraiment le roi de ce morceau. Dancin'music. Cab vous fait les exercices à la barre fixe. L'on aurait préféré qu'il pratique le saut à l'élastique. Que voulez-vous dans la vie on ne peut pas tout avoir, le beurre et le prix du beurre. Même si Dinah la crémière est des plus appétissantes.

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    Les deux cd ne couvrent que le tout début de Cab Calloway. Les premiers morceaux sont les meilleurs, même si Cab ne s'y affirme pas encore vraiment. Mais l'osmose entre les musiciens et le chanteur est beaucoup plus authentique. L'on sent combien Calloway gagne à chaque session en maîtrise. Devient professionnel avec tout ce que cette assertion peut contenir de péjoratif. Mais il y en beaucoup qui vendraient père et mère et ( beaucoup plus grave ) leur chat et leur chien pour atteindre au dixième de sa virtuosité. Nous reviendrons une autre fois sur d'autres aspects de la carrière du grand Cab.

    Regrettons toutefois l'absence de Zah Zuh Zaz de 1933 le titre qui donna son nom, en notre douce France occupée, à la mouvance zazou au début des années quarante. Z'adoraient le swing comme les premiers Teddy-Boys qui s'inspirèrent de leur accoutrement pour leur drape-jacket et qui abandonnèrent le swing pour le rock'n'roll.

    Motherfuckers, tous les chemins mènent au rock'n'roll !

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 389 : KR'TNT ! 409 : JOHNNY STRIKE / TONY JOE WHITE / GLORY JIZZY / L'ECHO RÂLEUR / AMERCICAN BANDSTAND / FLÂÂÂSH /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 409

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    07 / 03 / 2019

     

    JOHNNY STRIKE / TONY JOE WHITE

    GLORY JIZZY / L'ECHO RÂLEUR / FLÂÂÂSH /

    AMERICAN BANDSTAND

     

    Le Crime était presque parfait

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    Johnny Strike vient de casser sa pipe en bois. Ce nom pourtant frappant ne parlera qu’aux seuls fans de Crime, le groupe phare de la scène punk de San Francisco en 1976, et très certainement l’un des groupes les plus intéressants de l’histoire de la scène californienne. Ils initièrent le punk-rock américain avec «Baby You’re So Repulsive», un single qui par sa violence reste l’un des modèles absolus du genres. Mais Johnny Strike et ses amis cultivaient une autre obsession : la stoogerie à deux guitares. Frankie Fix et Johnny Strike croisaient le fer dans les flammes : on parle ici de Frankie & Johnny, la renaissance du mythe.

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    C’est James Conrad qui raconte l’histoire de ce groupe invraisemblable dans un vieux numéro d’Ugly Things. Il titre : ‘Too wild for the radio’ et c’est parti ! Conrad en fait quatorze pages ! C’est illustré avec les photos de James Stark. Flying V, Les Paul, perfectos, biker caps, ces quatre mecs ne lésinaient pas sur l’attirail. Conrad rappelle qu’aucun groupe de San Francisco ne sonnait comme Crime - Their music was loud, raw, untamed and agressive - Frankie & Johnny avaient pour influences le Velvet et les Stooges. En peu de temps, ils allaient créer leur légende avant que les problèmes d’ego, d’échec commercial et d’héroin addiction ne viennent à bout de leur détermination.

    Frankie & Johnny ne sont pas californiens. Ils ont grandi en Pennsylvanie. Ils se sont rencontrés très jeunes. Avant de s’appeler Fix, Frankie s’appelait Marc d’Agostino et Johnny s’appelait Gary John Bassett. Pourquoi le choix de Johnny Strike ? C’est tout simplement un hommage à Johnny Thunders, qui était son guitariste favori. Quand plus tard les Dolls viendront jouer à San Francisco, Johnny Strike sera très fier de transporter Johnny Thunders dans sa ‘52 Buick Special.

    Un goût prononcé pour la musique et la délinquance rapproche les deux amis. Ils collectionnent les délits de fuite, fument de l’herbe et se livrent au vandalisme. Un flic prend Johnny en grippe et le met dans son collimateur, alors Johnny comprend qu’il faut s’arracher vite fait. Où ? En Californie. La Pennsylvanie présente tous les défauts : répression policière et hivers rigoureux, alors que la Californie présente tous les avantages : tolérance policière et soleil à gogo. Ha ha ha, le choix est vite fait !

    En 1972, Johnny se tape un trip en Angleterre et tombe sur Bowie, Roxy et la tournée des Dolls. Wham bam ! À son retour, il propose à Frankie de monter un groupe. C’est aussi simple que ça. On part toujours de triple zéro. C’est la partie la plus précieuse d’une vie de rocker, celle du rock’n’roll dream.

    Johnny explique dans une interview qu’en 1976, il n’y a pas de scène à San Francisco. Pour lui les Tubes sont du bad glam. Berk ! Il trouve les Flamin’ Groovies médiocres. Il les connaît bien, puisqu’ils répètent au même endroit. Mais les Groovies se moquent du look dollsy de Frankie & Johnny, alors Johnny leur rend la monnaie de leur pièce : Fuck those guys ! Ils se prennent pour qui, ces branleurs ? Le plus drôle de l’histoire est que Frankie & Johnny récupèrent Ron the Ripper qui était le batteur des Chosen Few, c’est-à-dire les pré-Groovies. Ron the Ripper qui s’appelait en réalité Ron Greco explique qu’il a été viré du groupe suite à un show au Fillmore en première partie de l’Airplane. Ils s’étaient retrouvés sur une scène immense et ne s’entendaient pas les uns les autres. Manque d’expérience. En 1965, il n’y avait pas de retours sur scène. Comme tout foirait et que Cyril était en colère, Ron a servi de bouc émissaire, même s’il continuait à jouer correctement.

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    Frankie & Johnny commencent par abandonner leur look glam pour aller sur un look cuir noir - Very lean and mean - En hommage aux Spiders From Mars, ils choisissent de s’appeler the Space Invaders, puis ils optent pour Crime. Ils enrôlent un batteur nommé Ricky Tractor et en 1976, ils entrent au Blue Bear Studio enregistrer leur premier single, «Hot Wire My Heart»/«Baby You’re So Repulsive». Wham boom boom boom/ Shoot you right down ! - Three-chords blietzkrieg powered by chain saw guitars and sloppy drums - Ça reste imbattable.

    Et c’est là que commence le chemin de croix de Crime. Ils jouent leurs slabs de controlled chaos dans des clubs de San Francisco et se taillent très vite une belle réputation de violence sonique. Et pas que sonique. Ricky est rapidement viré du groupe. Il prend trop de drogues et un certain Brittley Black le remplace. Frankie & Johnny ne voulaient pas entendre parler du look punk importé d’Angleterre dès le début de l’année 1977. No way. Comme les Nuns, ils tenaient à leur identité visuelle qui était le cuir noir. Ils allaient même commencer à porter des uniformes de flics américains. Dans les concerts de Crime, on se bat et les flics font systématiquement des descentes. Les photos de scène de James Stark ne montrent que du Raw Power. Quand les Pistols viennent jouer leur dernier show au Winterland de San Francisco, on propose à Crime le third slot sur l’affiche, c’est-à-dire la troisième position. No way ! Pas question de jouer avant les Pistols, ni même avant les Ramones. Ils préfèrent aller jouer au San Quentin State Prison. Ils montent sur scène fringués en flics et la femme de Frankie danse avec le groupe. Vous voyez le délire ?

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    Et puis un jour Hank Rank devient le batteur/manager du groupe. Son plus gros boulot consiste à maintenir le groupe en état de fonctionnement. Frankie & Johnny commencent à se chamailler. Johnny est trop prolifique et Frankie lui en veut. Et plus, Frankie veut arrêter la guitare pour devenir le chanteur du groupe, alors Johnny doit le recadrer. No way ! Hank fait un véritable travail de régulateur - Frankie had an out-of-control ego and an out-of-control drug problem - Ça fait beaucoup. Puis Hank finit par se lasser et il quitte le groupe - It became painfully clear that when heroin came into the band, we were doomed - D’où le titre de cet énorme album compilatoire, San Francisco’s Still Doomed paru en 2004 sur le label de John Reis, Swami Records. Les ceusses qui n’ont pas le single y retrouveront l’apoplectique «Baby You’re So Repulsive», qui est au rock américain ce que «New Rose» est au rock anglais : un réveil en fanfare. Mais l’album grouille de smoking beasts, comme dirait Tim Warren, du calibre d’«I Knew This Nurse», extrêmement punk mais heavy, au sens stoogien du terme. On dira la même chose de «San Francisco Doomed», qui est même encore plus stoogy, avec un incroyable déploiement d’énergie. Frankie & Johnny n’en finissent plus de stooger leur viande, et quand on aime ce son, alors c’est une sorte de paradis infernal, une luxation du luxe intérieur dans l’émancipation caractérielle des affres schizoïdales. Avec «Piss On Your Dog», ils tapent dans le génie sonique, ils chantent à deux voix avec une grosse cocote au cul du cut. C’est d’une rare élégance, Frankie & Johnny remettent le trash-punk sur son trente-et-un. Encore deux stoogeries patentées avec «I Stupid Anyway» et «Twisted», tous les deux remontés à la manivelle de tortillette, réflexe purement ashetonien. Ces mecs jouent au long du cut, ils tapent dans l’ambiance de Search & Destroy, c’est le même son efflanqué, mauvais, hagard. On peut même dire que «Twisted» est stoogé dans l’âme, car monté sur la descente d’accords de Wanna Be Your Dog. Oui, Crime est le groupe le plus stoogé du ciboulot d’Amérique. Ils repartent de plus belle en B avec «Rockabilly Drugstore». On sent chez eux le même genre de cohérence que chez les Dwarves. Ils savent exactement ce qu’ils veulent. Il y a moins de son en B, car s’est une session différente enregistrée en 1978. Par contre, on voit remonter d’autres influences, comme celle des Heartbreakers dans «Flipout», avec un around digne d’Iggy, et celle des Dolls dans «Yakusa». Retour aux Stooges avec «Rockin’ Weird» et un violent cocktail cocotal. Ils font du pur Raw Power, ils jouent en permanence avec le feu. S’il fallait résumer leur son d’un seul mot, ce serait virulence.

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    Paru en 2013, Murder By Guitar 1976-1980 - The Complete Studio Recordings fait un peu doublon avec l’album précédent, puisqu’on y retrouve tous les gros cartons de Crime, mais cette compile propose des cuts complémentaires sur lesquels il n’est décemment pas possible de faire l’impasse. Un bon exemple avec «Maserati», fantastique hymne au iron jet, cut de rock extraordinairement profilé au beat dansant, that’s right ! Autres exemples avec ce rockab criminel qu’est «If Looks Could Kill» et cette horreur rampante qu’est «Lost Soul», montée sur un heavy drive de Ron The Ripper. Sinon, on retrouve toute la collection des hits fatidiques, «Terminal Boredom» (il s’ennuie comme un rat mot, le Boredom de Crime est encore pire que celui des Buzzcocks), «Dillinger’s Brain» (fantastique partie de chœurs d’artichauts, punk-rock dynamique en diable, Frankie & Johnny avaient the power !), «Cime Wave» (lancé aux sirènes de police, yeah yeah, tension maximaliste), «Piss On Your Dog» (gras et rampant, on descend à la cave), «Rocking Weird» (emmené ventre à terre), «San Francisco’s Doomed» (joué aux pires clameurs de Frisco), et puis bien sûr «Hot Wire My Heart» (tout Sonic Youth vient de là, de cette tension et de ces chœurs ressuscités d’entre les morts) et «Baby You’re So Repulsive» (l’archétype du punk-rock universel, chanté au dégueulis de baby baby t’es si dégueulasse). Frankie & Johnny avaient une aisance indiscutable, un son, une insistance et une sacrée longueur d’avance sur toute cette scène punk californienne un peu inepte qui allait tenter de les égaler sans jamais y parvenir.

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    Brittley Black revient battre le beurre dans Crime qui enregistre son troisième single, «Maserati»/»Gangster Punk». Joey D’Kaye remplace Ron the Ripper. Quand Ron revient dans le groupe, Joey passe au synthé. Mais Brit aime trop le booze, la coke et les pills, et les concerts commencent à se raréfier. B-Square, le label qui vient de les signer, les paye en coke : one bag chaque semaine. Avec ça, ils ne vont pas loin. Johnny propose d’arrêter les drogues et de repartir à zéro en écrivant de nouveaux cuts, mais Frankie ne veut pas. Johnny : «So that was that». Joey : «Basically, Crime ended not with a bang but a whimper.» Un gémissement.

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    Johnny monte ensuite un duo electropunk avec Joey D’Kaye : Vector Command. Ils font tous les deux de la sinister lost sci-fi darkwave qui n’intéressera que les amateurs de ce son. Ils disent chercher la voie de l’electro cyberpunk et des primitive drum machines, the Blade Runner aesthetics, the Velvet Underground deconstructed noise. Très ambitieux. Leur album intitulé System 3 finit par paraître en 2018. Il faut savoir rester patient !

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    On trouve un autre album de Crime sur le marché : Hate Us Or Love Us We Don’t Give A Fuck, considéré par Conrad comme un semi-bootleg. Niveau son, on a une purée de rêve digne de Metallic KO. Dès «Raw Rumbe», on les sent hantés par le Raw Power. Ils plongent «Hot Wire My Heart» dans une mélasse stoogienne et ce diable de Johnny Strike n’en finit plus de multiplier ses incursions intestines. Ce boot est un document précieux car il permet de mesurer l’énergie considérable que dégageait ce groupe sur scène. Ils enfilent leurs cuts comme des perles et l’ensemble donne une superbe purée dégénérée. En B, on trouve une version live de «Baby You’re So Repulsive» encore plus dévastatrice que l’original, comme si c’était possible. On entend aussi une annonce radio pour la promo du groupe : «Frisco only rock’n’roll band !» Ça se termine avec un «Pregnant & Punished» allumé à coups de Strike. Ils développent une énergie à la MC5, c’est très spectaculaire, mille fois plus punk que les Damned.

    Après la fin de Crime en 1982, Johnny Strike reste inconsolable. Pour lui, Frankie était un terrific vocalist and my favorite guitarist. Johnny se désintoxe et ne voit plus Frankie. En 1989, il apprend que Frankie remonte Crime avec Brittley et Ripper. Johnny refuse de participer à la reformation. Quand il voit le groupe sur scène, il est horrifié : «Après deux morceaux, Frankie allait changer de costume. Jusqu’au moment où il se retrouva enfermé dans la loge. Alors le guitariste se mit à chanter. Il sonnait comme un mauvais Neil Young.» Frankie essaye ensuite de redémarrer une carrière solo, mais tout foire. Il se retrouve à la rue, homeless. Joey le voit faire la manche sur Polk Street. Il lui file vingt bucks en chialant et quelques mois plus tard, le premier août 1996, Frankie Fix meurt à l’hosto. Il a 47 ans. Johnny et Hank assistent aux funérailles. Fin du rock’n’roll dream. Ricky Tractor avait déjà cassé sa pipe en bois. C’est ensuite le tour de Brittley Black, en 2004. À l’age de 48 ans.

    Après Crime, Hank Rank se recycle dans le cinéma underground. The Devil And Daniel Johnston, c’est lui. Il gère aussi une grosse galerie d’art, The Complex, sur Market Street.

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    Johnny Strike devient auteur à succès underground, après avoir suivi les cours de littérature de William Burroughs à l’université de Boulder, au Colorado. Et en 2005, il remonte Crime avec Hank Rank ! Wham bham boom again ! Johnny n’accepte pas l’épitaphe de Joey : «Crime ended not with a bang but a whimper, but too bad he wasn’t around for the bang to come !» Eh oui, Johnny veut le bang ! Il embauche Pat Ryan des Nuns, Mickey Tractor des Phantom Surfers et Michael Lucas on bass. On les invite à jouer au festival punk Road To Ruins en Italie. Here we go ! Et en 2007, ils enregistrent Exalted Masters. C’est une bombe, une de plus. Au dos de la pochette, on voit que Johnny Strike et Hank Rank ont pris un coup de vieux. Brett Stillos, aka Count Fink, remplace Pat Ryan et Michael Lucas. Le groupe n’a rien perdu de son extrême virulence. Johnny chante «Across The USA» et installe Crime dans le chaos d’antan. On entend même le solo du «Fat Back» de Link Wray repris par Ivy. Que de son ! L’ombre de Johnny Strike plane au-dessus du disque comme celle d’un vampire. Il joue «Clown Bitch» aux clameurs du MC5, avec des intrusions intestines. Quelle présence diabolique ! Quel beau rock à guitares ! Et ça continue avec «Lil Sis», Hank Rank claque ça à la claquemure et les deux guitares cramoisies vitriolent le son, ces mecs sur-jouent le rock, ils fonctionnent à l’énergie marémotrice, les deux guitares mènent la meute, on se croirait à Detroit. Ils sortent un son moderne et classique à la fois, ils fondent leurs chorus dans d’indescriptibles brouettes de brouets. Retour aux Stooges avec «SS Blues» - Ain’t got nothin’ to lose - Et le lose pourrait bien être celui d’Iggy. Ils terminent cette fulminante A avec un «Yeh Yeh Girl» visité par les vents violents du Sonic trash. Ils nous refont le coup du Search & Destroy en B avec «Your Generation», ils créent la même tension dans l’épaisseur de la nuit urbaine, comme s’ils se stoogifiaient à vue d’œil. Mais c’est avec «Hate Train» qu’ils remportent la victoire définitive. Johnny Strike connaît tous les secrets du Hate Train. Il sait lancer son affaire, il sait foncer dans la nuit et pousser des ah-ah ouuuh d’antho à Toto. C’est embarqué ventre à terre, avec tous les réflexes stoogiens de come around à la clé - Into the wild blue/ On and on and on and on and on - Ça file, c’est fou ! Fin de party glorieuse et tellement électrique.

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    Puis Johnny a l’idée de mettre ses textes sur des background soundscapes. Il baptise le projet Naked Beast. Hank Rank qualifie ça de «pretty dark and Crimey.» L’album paraît en 2017.Pas facile à trouver. Mais quel album ! En plein dans le mille, une fois de plus. Dès «Gnostic Wolf», on constate que la niaque de Strike est intacte - Come on baby/ Take a ride/ On the magic bus - Il sort sa plus belle cocotte. C’est encore un long cut gorgé de Detroit Sound, avec de vieux relents stoogy, in the deep blue sea and under the moon. «Emergency Music Ward» qui ouvre le bal de la B vaut aussi le détour. Johnny Strike reste fidèle à ses allégeances, il recharge sa chaudière en permanence. Il fait aussi un joli coup de spoken word envoûtant avec «Crazy Carl’s Thing». C’est une présence à la Henry Rollins, mais en plus chaleureux. Johnny sait riffer un cut, comme on le constate encore une fois à l’écoute d’«Another Station» - One two three four five - Il égrène les chiffres de sa bonne vieille riffalama d’exception. Hank Rank bat bien le beurre et Roger Strabel ramène un excellent bassmatic. Ils bouclent ce très bel album avec «Remote Viewers», une grosse débinade de garage punkoïde. Johnny Strike reste irréprochable jusqu’au bout du bout. C’est lui le real Godfather of American punk. Il n’a jamais baissé la garde. Il nous dit adieu avec cette fabuleuse fin de non recevoir.

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    Il existe un autre projet parallèle de Johnny Strike : TVH. Un album intitulé Night Raid On Lisbon Street est sorti en 2002. Biff O’Hara (drums) et Jimmy Crucifix (bass) l’accompagnent. Ils reprennent le vieux hit de Crime, «Hot Wire My Heart» et c’est atrocement bon. Johnny Strike n’a rien perdu de sa niaque. On retrouve une fabuleuse ambiance à la Crime dans «Yo Slim Fats». Johnny Strike balance sa purée, c’est un vieux riffeur, il se livre à son sport préféré. C’est du punk-rock de Frisco, coco. Johnny Strike ramène toute sa vieille hargne restée intacte. C’est gagné d’avance, ce mec ne sait faire qu’une chose : jouer à la vie à la mort. Voilà bien une fantastique descente aux enfers - You better watch out - Encore un extraordinaire shoot de Strike of it all dans «Tibetan Head». Ces mecs sont bons, ça riffe à qui mieux-mieux. Ils développent tous les trois des dynamiques vertigineuses. Encore pire : «Last Fair Deal Gone Down». Johnny Strike gratte sa vieille cocotte - I love the way you do - Effarant, c’est bardé d’ultra-présence in the face, avec une admirable descente de basse sous la cocotte. Voilà encore une énormité monumentale, oh Johnny. Ces mecs ne s’arrêtent jamais, surtout pas Johnny Strike. Il se livre ici à une stupéfiante lysergie de rockalama de Rocamadour. Le problème, c’est que tout est bon sur cet album, on voit Johnny Strike descendre les accords des Buzzcocks sur «Wigger» et donner une belle leçon de morale avec «Black Light». Ils rampent dans l’ombre humide comme ce n’est pas permis. Johnny Strile est un peu comme son idole Johnny Thunders, un jusqu’au-boutiste patenté. Ils tapent «Pacific Coast Highway» au punk de Crime de Strike, c’est une reprise de Sonic Youth, un tintinnabulage de punk-rock new-yorkais, un chaos sonique qui convient parfaitement à un expert du chaos. On reste dans le festin de son avec «Ghost Town». Ces mecs cuttent leurs cuts avec une aura légendaire et des chœurs des Carpathes. Johnny Strike joue dans le cambouis et fait voler sa Flying V. Fuck the world qui est passé à côté de Johnny Strike ! On assiste plus loin avec une fantastique glissade dans le gloom avec un «Dope Dolls» qui sonne comme une véritable déclaration d’intention - When I saw you at the night club - Sacré Johnny, always on the run.

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    Tant qu’on y est, on peut aussi jeter un coup d’œil sur le petit livres d’images de James Stark, The Band Crime Punk 77 Revisited, paru en 2009 chez un petit éditeur de San Francisco. Stark y raconte sa relation avec le groupe et avec ce punk-rock qu’il aimait tant, loud, out of tune and in your face. Quand il voit Crime pour la première fois, ça lui rappelle the Velvet at Andy Warhol’s Eploding Plastic Inevitable, at the Dom - The music was loud and dissonant - Comme Danny Fields, James Stark est aux premières loges. Il apprécie le fait que Crime organise ses concerts, fabrique ses affiches et distribue ses disques. Pour lui, Crime devait devenir énorme, mais le sort en a décidé autrement. Dans les pages d’introduction du livre, un nommé Jack H. se souvient que Stark pilotait une Norton Commando et qu’il était à l’affût du next big thing. Il rappelle aussi que Stark a dessiné le logo de Crime, qu’il leur a fait des posters, qu’il les a photographiés et qu’il les a aidés à trouver un vrai look. En gros, nous dit H, Stark a joué un rôle considérable dans ce qu’il appelle the Crime mystique.

    Stark : «I went to the first Crime show in early 1977 and walked out thinking, ‘Boy, did they look cool...’» Stark raconte aussi l’épisode de l’enregistrement du premier single au Blue Bear Studio, en novembre 1976. L’ingé son leur dit qu’ils ne peuvent pas jouer aussi fort. Wham bham boom ! Frankie & Johnny jouent à fond, comme ils ont envie de jouer - They were after an authentic sound, something like an old Charlie Patton blues record - Le son, toujours le son. Rien que le son. Puis Stark raconte qu’à l’arrivée d’Hank Rank, ses rapports avec le groupe ont changé. Il ne s’entendait pas bien avec Rank qui prenait un peu trop le leadership du groupe - He seemed like a spoiled rich kid, so I moved on to other things - Voilà comment et pourquoi James Stark a pris ses distances avec ce groupe qu’il appréciait au plus haut point.

    Signé : Cazengler, Johnny (la) trique

    Johnny Strike. Disparu le 10 septembre 2018

    Crime. Hate Us Or Love Us We Don’t Give A Fuck. Planet Pimp Records 1994

    Crime. Murder By Guitar 1976-1980. The Complete Studio Recordings. Kitten Charmer 2013

    TVH. Night Raid On Lisbon Street. Flapping Jet Records 2003

    Crime. San Francisco’s Still Doomed. Swami Records 2004

    Crime. Exalted Masters. Crime Music 2007

    Naked Beast. Naked Beast. Guitars And Bongo Records 2017

    Vector Command. System 3. HoZac Records 2018

    James Stark. The Band Crime Punk 77 Revisited. Last Gap Of San Francisco 2009

    James Conrad. Crime. Too wild for the radio. Ugly Things #43 - Winter 2016/2017

    Sur l’illusse : Johnny & Frankie.

     

    White spirit - Part Two

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    — Vous avez vu cet homme qui rampe, là-bas ?

    — Il n’a pas l’air d’aller bien... Il me fait penser au sergent Diggles qui rampait avec une flèche dans le dos, après l’attaque des Mescaleros, à San José...

    — Sauf que cet homme n’a pas de flèche dans le dos, mais vous avez raison, il paraît mal fichu. Approchons-nous et voyons si on peut encore lui venir en aide...

    L’homme est en effet très mal en point. Au prix d’efforts surhumains, il a réussi à s’adosser à une palissade en bois et tente de retrouver son souffle. Il avoisine la soixantaine mais le cheveu ne blanchit pas. Il porte un grand chapeau noir et des lunettes noires très ordinaires. Il ne porte d’ailleurs que du noir. Caractéristiques d’un caractère bien trempé, deux plis profonds encadrent une bouche aux lèvres minces et s’achèvent en bajoues. Ses doigts courts et boudinés indiquent la pratique d’un instrument à cordes. Il respire faiblement.

    — Monsieur ! Monsieur ! Comment vous sentez-vous ?

    L’homme répond en chantant, mais dans un râle à peine audible.

    — I got so lonely... Yes so lonely... I could die...

    — Mais je connais cet air... Bon dieu, mais c’est bien sûr ! Il s’agit d’«Heartbreak Hotel» ! Monsieur ! Monsieur ! Êtes-vous chanteur ?

    — Well since my baby left me...

    — Non, ça ne peut être Elvis, car il est déjà mort et enterré... Mais cette belle interprétation vaut largement la sienne !

    — Plutôt que de s’extasier, ne ferait-on pas mieux d’appeler un médecin ? J’ai vraiment l’impression qu’il va nous claquer dans les pattes !

    Au prix d’efforts encore plus surhumains, l’homme reprend son chant de mort :

    — You keep Bad Mouthin’/ I’m sure gonna put you down...

    — Extraordinaire ! Voyez comme cet homme swingue son mood sur le beat de «Memphis Tennessee» ! Soit il est mourant, soit il est vermoulu. Au fond, c’est la même chose. Vous allez me demander pourquoi je vous dis que c’est la même chose. Très simple, cet homme chante le swamp, le swamp mythique où tout meurt pour renaître.

    Après un long moment de silence, l’homme psalmodie un air connu :

    — Baby please don’t go... Down to New Orleans...

    — Aw my God ! Cet homme chante comme une vieille star ensorcelante ! Cette voix moribonde portée par un tempo séculaire nous plonge au plus doux du Bayou. Quel sortilège ! N’incarne-t-il pas le mystère des bayous de Louisiane ? Je suis prêt à parier vingt euros que l’homme que nous voyons là en train d’agoniser n’est autre que Tony Joe White ! Vous tenez le pari ?

    — Oh c’est trop facile ! Je l’avais reconnu avant vous. On devrait se dépêcher d’appeler un médecin ! Il a l’air de baisser...

    — Non attendez, il a encore un truc à nous dire...

    — I’m gonna move to the country... And find a piece of ground...

    — Apparemment, il aimerait bien trouver un petit coin de terre pour sa tombe.

    — No, no, no... A cool town woman... Who sure enough would hunt me down...

    — Ah il veut refaire sa vie avec une Cool Town Woman. Fantastique ! Il nous fait vraiment du swamp cadavérique. Mais il ne le fait pas à l’édentée, comme un nègre, c’est encore autre chose. Son style relève plus du gondolage que provoque l’humidité. Profitons-en avant qu’il ne s’éteigne, car il s’agit d’une véritable aubaine !

    — You knock me out... Right off my feet... Hoooo hoooo... Talk that talk...

    — Vous l’avez reconnu, ce truc ?

    — Ben oui, c’est «Boom Boom», le vieux hit de John Lee Hooker...

    — Bravo ! Ce mourant rivalise de magie noire avec ce vieux Hooky qui assommait ses conquêtes pour les ramener chez lui et les baiser dans son lit, gonna shoot you right down, right off your feet, and take you home with me, ce vieux gredin d’Hooky ne faisait que du hot sex dans son Boom Boom, et il aimait bien quand elle lui chuchotait des cochonneries dans le creux de l’oreille, le whisper in my ear, on voyait bien qu’il bandait, I love that talk, tell me that you love me, talk that talk, on a là l’un des plus gros grooves sexuels du siècle ! Du niveau de James Brown dans «Sex Machine» !

    L’homme aspire une grande goulée d’air et reprend péniblement :

    — Just hand my head and cry...

    — Voilà qu’il nous fait le coup du slow blues. Tendons l’oreille, car sa voix faiblit terriblement. Il nous plonge avec ce blues dans les profondeurs du désespoir !

    — In a mighty long time... If I don’t hurry up and go... I think I’ll go on out of my mind...

    — Il va finir par mourir de désespoir s’il continue ainsi. Ce slow blues résonne dans la nuit du Sundown des champs de coton. N’avez-vous pas l’impression que les fantômes d’esclaves s’expriment à travers ce moribond ? Brrrrrrrr. Pour un peu, il nous foutrait la trouille, avec ses conneries !

    L’homme reprend, toujours plus lancinant :

    — This woman got a three bedroom condominium...

    — Encore une histoire de bonne femme ? Il conserve tous ses réflexes, apparemment, même si son histoire de Rich Woman Blues sonne comme un blues de dernier râle. Il veut rendre un dernier hommage à cette femme riche qui lui filait du blé quand il crevait de faim. Voilà qui est très chevaleresque. À l’article de la mort, la grande majorité des gens sont plus préoccupés d’eux-même que des autres. Prenez-en de la graine !

    Après d’interminables minutes de silence, l’homme lâche dans un souffle :

    — I don’t know where I’m going... Going to heaven or hell...

    — Il ne fournit plus aucun effort. Il joue le blues du long fleuve tranquille et évoque ses Awful Dreams. Ça ne sert à rien d’appeler le médecin. De toute façon, vu la classe de cet homme, ça m’étonnerait qu’il accepte de finir sa vie dans un Epad. Regardez, mes paroles semblent le galvaniser !

    En effet, l’homme s’agite :

    — Can’t go down... Any dirt road... by myself !

    — Il tatapoume son boogie-blues tout seul. On dirait un vieux classique de Charley Patton, oui, c’est ça ! «Down The Dirt Road Blues», que Wolf avait appris à jouer avec son vieux maître ! C’est le boogie blues des origines, écoutez ce qu’il en fait, c’est très édifiant ! Sa vieille glotte flappie bat la chamade ! Vous savez à quoi me fait penser ce dernier spasme ? À celui de Johnny Cash. Les grand hommes ont ceci de commun qu’il s’arrangent toujours pour impressionner le monde jusqu’à leur dernier souffle. Vous vous souvenez des dernières paroles d’Apollinaire ?

    — Sous le pont Mirabeau...

    — Ah non, ce n’est pas ça du tout ! Ce que vous pouvez être con ! On parle de choses sérieuses et vous badinez ! Atteint de la grippe espagnole, Apollinaire supplia le médecin du fond de son lit : «Sauvez-moi, docteur, j’ai encore tant de choses à faire !»

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    Signé : Cazengler, Tony Joe Moite

    Tony Joe White. Bad Mouthin’. Yep Rock Records 2018

    01 / 03 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    GLORY JIZZY / L'ECHO RÂLEUR

     

    Je ne suis pas raciste mais enfin que font tous ces gens bizarros sur le trottoir de la Comedia, plus possible de poser un pied devant l'autre, z'ont un look étrange, un peu comme tout le monde mais légèrement décalé. Un je ne sais quoi, un presque rien jankélevitchien ( de garde ) qui attire l'attention, un peu tous les âges, partagent cet air de complicité innocente des larrons en foire qui s'apprêtent à subtiliser le porte-monnaie des ménagères de plus de cinquante ans. Je sais bien que tout le monde déteste la police, mais là une vérification d'identité s'impose, embarquez-moi ce ramassis d'individus suspects au plus vite ! Le pire c'est à l'intérieur. Me croyais en sécurité accoudé au comptoir, ne voilà-t-il pas qu'ils débarquent. Une file ininterrompue. Des sans-gêne, ne filent même pas une obole participative pour les groupes, passent tranquilles comme si le local leur appartenait. Ne savent même pas ce qu'ils veulent, dix minutes ne se sont pas écoulées qu'ils ressortent tous en groupe, je les suis discréto car ces gaziers mon flair me dicte de les tenir à l'œil. Traversent la rue et s'alignent sur le mur d'en face. Au moins on pourra les fusiller sans trop de mal, j'en profite pour les compter, vingt-huit, Se mettent à respirer très fort et à remuer leur langue dans leur bouche, ressemblent un peu à des handicapés mentaux évadés de l'asile, d'ailleurs le grand aux cheveux blanc dans son kilt on n'aura pas de mal à le rattraper, préfère ne pas vous parler des filles, elles ont entassé sur le devant de leurs corsages un véritable stand de brocante, et le gars au milieu avec cette espèce de débris de clavier de piano – ce doit être l'infirmier qui fidèle à son serment d'Hippocrate les a suivis dans leur évasion – il a bien du mal à calmer leurs simagrées. Les fenêtres du voisinage s'ouvrent et les gamins se pressent sur les balcons – comptez toujours sur l'indocile engeance des gosses pour les situations ubuesques. L'a enfin obtenu le calme notre carabin, appuie sur une touche, et hop, ils ouvrent tous le bec comme les chœurs de l'Armée Rouge à la veille de la bataille de Stalingrad, aux étages les pères de famille dégainent leur portable pour immortaliser la scène, j'y suis, que n'y ai-je pas pensé, le mystère s'éclaircit, l'énigme du sphinx est enfin élucidée, l'affaire des douze cadavres des catacombes est dénouée, c'est la chorale rock qui répète avant d'assurer la première partie des Glory Jizzy !

    L'ECHO RÂLEUR

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    Occupent la grande salle, l'on a poussé les guéridons et calé les fauteuils de ( faux ) skaï contre le mur, les spectateurs sont coincés contre le bar ou agglutinés en des recoins improbables. Suis relégué derrière les messieurs, je ne vois que leurs mollets poilus qui surgissent de leurs kilts – z'en ont tous revêtus un – telles les fanes maigrelettes de radis étiques, j'avoue que cette vision ne me produit aucune émotion orgasmique, j'aurais dû intuiter et me retrouver de l'autre côté en bordures des filles, comme lot de consolation j'ai le bourdon de ces voix mâles et graves dans les oreilles. Si vous vous attendez à entendre le Requiem de Mozart ou celui – bien plus beau - de Gabriel Fauré, vous êtes dans l'erreur, d'abord notre formation n'est accompagnée par aucun instrument, même pas une paire de castagnettes ou un triangle isocèle, voire un meuglement discret de cloche à vache folle, non nos mâles highlanders ne font pas mumuse avec une cornemuse, et les fillettes fifrelettes ne s'embêtent pas de clarinettes, uniquement les voix nues. Bon maintenant ils agrémentent la tourmente, ne restent pas plantés comme des lampadaires éteints le long d'une rue cafardeuse, z'ont un plus : la danse. Je n'ai pas dit non plus que vous avez des tutus rose bonbon poursuivis par des satyres nijinskiens sur le plateau de l'Opéra Garnier, non une simple gestuelle qui oscille entre tectonique burlesque et ces ébauches de mimes rituels qui accompagnent les comptines enfantines des cours de récréation. Une espèce de commentaire des bras et des mains pour spectateurs malheureusement sourds. Se tapent sur le corps à l'instar des acteurs shakespeariens, font des mimiques humoristiques en guise de parlotes rigolotes, ressemblent un peu à ces politiciens qui gesticulent pour vous convaincre que si tout augmente, c'est pour votre bien.

    Peut-être aimeriez-vous toutefois les entendre, tout au moins être abreuvés de notules pédagogiques quant à leur répertoire. Débutent par Les Négresses vertes. Je n'ai rien contre les négresses, ni les vertes, ni les pas mûres, ni de toutes les couleurs, mais perso le rock alternatif français des années quatre-vingt me hérisse, mauvais choix si j'en crois mes goûts d'autocrate chroniqueur, l'est vrai qu'ils se donnent du mal pour me faire avaler la pilule, notre quarterons de faux écossais mugit comme une corne de brume dans la tempête, et sur le rivage les voix aigrelettes des femmelettes en attente des hardis marins se font douces comme la funèbre prière des morts, l'on est tout de même loin des chœurs du Vaisseau Fantôme de Wagner. L'Echo Râleur c'est plutôt ambiance kermesse populaire. Frites molles et barbes à papa au poivre. Bons enfants, mais garnements qui lancent des pétards sous les jupes des matrones qui s'accaparent les slows ventripotiquement langoureux. Les titres frisent un peu trop avec la variétoche, bien sûr il y a le Cayenne de Parabellum et ils termineront sur la tarte à la crème, que dis-je la bouchée à la reine au ris de veau engraissé à la farine de poisson, Queen, la caution rock des bobos depuis que le public de la revue Rolling Stone leur a décerné le titre le plus grand groupe de rock du monde.

    Excusez-moi de râler un peu, c'est l'écho sonore comme disait Victor Hugo qui m'y pousse. En leur genre ils sont très bien, mettent du cœur à l'ouvrage, z'ont le chœur qui bat fort, y eut des beaux tutti, fruités comme des truites saumonées dans les remous d'une onde claire coulant allègrement entre les rives escarpées d'un rapide torrent, des envolées lyriques en grands coups de vent talentueux qui vous transportaient très loin à la manière de la rafale qui souffle au début du Magicien d'Oz, des canons décisifs qui se répondaient à la façon des bombardes qui crachèrent le feu et emportèrent la décision à la bataille de Crécy. Cela se passait en l'an de grâce 1346, bonnes gens, fallut cent ans pour bouter les fils de la perfide Albion hors du royaume, un peu stupidement puisque   six siècles plus tard on accueillit leurs indignes et insignes rejetons avec une ferveur qui depuis ne s'est jamais démentie et qu'on leur tressa des couronnes de laurier à rendre Jules César jaloux lorsqu'ils revinrent au début des années soixante avec leurs divisions de choc : Shadows, Stones, Animals, Kinks, Who, Yardbirds, Pretty Things, les saintes phalanges des anges tonitruants...

    Terminent sous une pluie d'applaudissements, ils l'ont mérité, sont sympathiques, se mêlent au public de Glory Jizzy qui arrive en nombre, aident à vider les fûts de bière jusqu'à ce qu'il n'en reste plus une seule goutte, et grâce à eux personne sur cette malheureuse planète en perdition qui est la nôtre ne pourra plus accuser le public de la Comedia d'obtuse intransigeance rockenrollesque, et de ce manque d'ouverture d'esprit si révélateur des chapelles rock.

    GLORY JIZZY

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    Enfin du rock ! En grammage, face à L'Echo Râleur ils ne font pas le poids, ne sont que trois, mais proviennent d'une autre dimension. Sont jeunes, déjà quarante concerts à leur actif, les dents de lait, longtemps qu'ils les ont remplacées par des crocs de tigres cruelliques assoiffés de sang.Théo Enandora officie à la batterie. L'a le look des années soixante, chemise impeccable mais rehaussé d'une cravate colorée qui vous cingle les pupilles d'un coup de cravache. Un garçon pressé, l'est clair qu'il ne faut pas l'interrompre lorsqu'il speede sur ses fûts. Genre ne me dérangez pas, faut que je rattrape le train en courant, un jeu d'enfant pour moi, même s'il est parti depuis une demi-heure. L'assure grave, remplit toutes les cases, surfe sur la vague. Précis, rapide, efficace. Un pousse-au-crime, un hurluberlu avec des baguettes qui vous fait des crochets de libellules, des zigzags d'enfoiré, qui envoie à chaque fois le bouchon un peu plus loin. Je vous préviens un gars comme ça dans un combo, c'est un problème. Des robinets qui fuient de partout et la baignoire qui déborde à la manière d'un tsunami.

    Sur sa gauche Arthur Larrouy. Facile à reconnaître, l'a l'œil qui saigne une bande écarlate zèbre son visage, une cicatrice sanglante, de celles que les pirates arboraient fièrement lorsqu'un sabre d'abordage leur avait entaillé la figure, outre cette peinture de guerre, s'affaire au chant et à la guitare. Pour la six-cordes l'a son parti-pris pour juguler le déferlement de son batteur. Fait comme vous quand vous noyez une portée de chatons, vous leur tenez la tête sous l'eau dans votre poing fermé, pas question qu'ils remontent le long de votre bras. Solution simpliste, suffit de passer par-dessus les rafales maximales de Théo, les recouvrir, d'une épaisse couche de riffs, bref vous en avez un qui se livre à un mouvement ascendant vers les astres et l'autre qui essaie de l'enfoncer au plus profond de la terre. Par contre l'a intérêt à foncer rapide comme l'éclair, car le Théo il n'a de cesse que de sortir du terrier obstrué. De cette complicité guerroyante naît une espèce de groove grommelant en sourdine alors que l'ensemble file à la vitesse d'un hors-bord souverain. Vous avez compris à eux deux, ils n'ont besoin de personne pour incendier l'atmosphère.

    Oui, mais ils ont un bassiste. Porte sur sa tête des cornes de taureau démonique, torsadées comme les colonnes du temple de Dagon que Samson projeta à terre afin d'écraser ses ennemis. L'a un sourire ambigu. L'a rehaussé ses lèvres d'un rouge carminé, comme s'il voulait détenir et réunir en son être les symboles de l'unicorne virile et le signe de l'ouverture de la féminité exacerbée. C'est un bassiste. Je sais, je l'ai déjà dit, mais ce n'est pas de ma faute, c'est un bassiste. Je n'y peux rien. A peine Maxime Clair a-t-il touché sa basse, que vous faites la différence. Le bruissement d'un essaim de guêpes sauvages et mordorées emplit la salle. Rajoute sa tonne de grains de sel au combat contre l'ange que se livrent guitare et batterie. Vous vouliez du grunge, vous en remplit la grange. Une avalanche d'ambroisie fonce sur vous et vous submerge. Un velouté d'asperge au venin de mygale.

    Les Glory Jizzy n'y vont pas de main morte, vous en donnent pour toutes les rivières d'argent et pour toutes les mines d'or que vous n'aurez jamais. En plus ils adoptent la tactique la plus explosive du rock'n'roll, vous refile une merveille pour commencer les festivités, mais chaque nouveau morceau se doit de reléguer le précédent au rang de vulgaire camelote. Vous croyiez avoir atteint le bonheur, mais ce n'était qu'une erreur, juste le paillasson boueux au bas de l'escalier des titans que vous allez escalader. Et sur ce, le balafré éructe dans le micro, Arthur vous hameçonne l'âme avec un méchant phrasé, puis il se retranche derrière sa guitare, pour mieux revenir et vous éviscérer de son vocal chirurgical.

    Infernaux, devant la scène, c'est la chienlit absolue, difficile de savoir si le bras que vous agitez est le vôtre et votre corps tamponné ne vous appartient plus, les filles survoltées demandent à être promenées à bout de bras brandis comme des tomahawks, surnagent un moment sur le haut de la houle et puis elles disparaissent happées en d'insondables tourbillons. Jusqu'à maintenant les Glory Jizzy se sont contentés de déchaîner l'ouragan rock'n'roll, mais ils jugent le moment propice pour déclencher l'éradication des espèces vivantes – un truc pas vraiment écologique mais foutrement rock'n'roll - et Arthur nous promet deux titres punk. Deux trombes zombinoïdes apocalyptiques qui conduisent l'assistance aux portes de la folie impure. Heureusement il se fait tard, et il faut arrêter les frais ( particulièrement brûlants ), sans quoi vous n'existeriez plus à l'heure qu'il est. Nous non plus, mais l'on s'en moque, puisque l'on aurait eu le suprême avantage de voir les Glory Jizzy, avant de succomber en un spasme final. Gloire aux Jizzy !

    Damie Chad.

     ( Photo FB : Glory Jizzy )

    AMERICAN BANDSTAND

    DICK CLARK with FRED BRONSON

    ( COLLINS PUBLISHERS / 1997 )

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    L'ai saisi dans ma poigne d'acier dès que je l'ai aperçu sur l'éventaire de mon soldeur itinérant préféré. Je n'en ai qu'un seul exemplaire m'a-t-il informé. Arrivé à la maison j'ai compris pourquoi personne ne s'y était rué dessus, vient tout droit des Etats-Unis et l'est rédigé en langue ricaine. Un peuple malappris qui ne sait même pas parler le français. Mais comme ils ont inventé le rock'n'roll on ne leur en tient pas trop rigueur. Bref me suis efforcé de le lire in extenso – y a beaucoup de photos - rien que pour vous en rendre compte. Chez Kr'tnt on ne sait pas quoi faire pour rassasier l'insatiable curiosité de nos lecteurs.

    L'est ici question d'un temps que les moins de vingt ans ( multipliés par trois ) ne peuvent pas connaître. Comment le rock'n'roll, né dans le minuscule studio de Sam Phillips in Memphis, Tennessee, a-t-il embrasé le monde entier ? Posée ainsi si péremptoirement la question exige une seule réponse. Bien sûr qu'il s'agit d'un phénomène d'une grande complexité, mais beaucoup de ceux qui ont participé de près ou de loin à sa naissance se sentent des ailes d'ange déchu leur pousser dans le dos d'autant plus longues à rayer les parquets de la renommée qu'ils furent davantage actés qu'acteurs.

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    En tout cas Dick Clark revendique sa part du gâteau. S'en explique longuement en quatre fois. Un chapitre pour chacune des quatre décennies durant lesquelles il présida la célèbre émission American Bandstand. N'en fut pas le créateur, l'était animateur de radio, comprendre disc-jockey et surtout money-entourloupeur entre édition musicale et création de labels lorsqu'il lui fut proposé de devenir le présentateur de l'émission télévisée Bob Horn's Bandstand à la place de Bob Horn qui possédait un taux de sang trop peu élevé dans son alcool. Bandstand à l'époque était une télé-diffusion locale sise dans la région de Philadelphie. Contrairement à ce que l'on pourrait accroire, ce n'était pas une émission spécifiquement musicale, elle était avant tout un programme de danse. Certes l'on interviewait quelques chanteurs, on passait quelques extraits filmiques dans lesquels ils interprétaient un de leurs succès, mais la séquence la plus importante consistait à écouter des disques. Comme à la radio, mais comme montrer un disque qui tourne en rond sur son électrophone risque de lasser le spectateur, l'on eut l'idée d'occuper l'écran en faisant danser des jeunes gens. Dick Clark hérita de cette formule. Il ne la révolutionna point mais il sentit le vent souffler. Prit ses fonctions en juillet 1956, l'année Presley par excellence. Rock'n'roll was here, l'était temps à Peggy Lee et à Bing Crosby de passer la main à la jeune génération. C'était la bonne idée, en 1957, ABC rachètera Dick Clark's Bandstand qui désormais diffusée nationalement se nommera American Bandstand.

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    Les années cinquante furent les années d'or de Bandstand. De nombreuses biographies de nos rockers préférés exaltent leur passage dans l'émission, mais c'est un peu la pointe de l'iceberg qui flotte au-dessus de l'eau, Clark s'intéresse avant tout à la montagne invisible sous les flots, les danseurs. Des jeunes gens, bien élevés, blanc de peau, souvent de confession catholique, propres sur eux, cravate pour les garçons, jupe obligatoire pour les filles, l'on danse ensemble, on évite les attouchements trop prononcés, dès qu'il est possible l'on sépare les sexes ( mot auquel l'on pense toujours mais que l'on se doit de ne jamais prononcer ) de chaque côté du plateau... De sages jouvencelles sont assises sur des bancs, jouent le rôle de potiches, Dick Clark debout derrière son pupitre mène le show, l'est armé d'un téléphone qui lui permet d'être en relation avec les équipes techniques et le staff qui l'avertit des problèmes qui surviennent inopinément.

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    Musicalement, mais répétons-le Clark ne s'attarde pas dessus, cite les noms et montre les photos de Bill Haley, Buddy Holly, Fats Domino, Jerry Lee Lewis, Little Richard, insiste surtout sur l'aspect sociologique de son émission. Grâce à lui le rock'n'roll entre dans les foyers et bon gré mal gré formate peu à peu les oreilles des parents qui apprennent à apprivoiser le monstre. A la manière de ces gens qui détestent les animaux mais qui prennent un chat pour faire plaisir à leurs enfants... Bandstand c'est aussi l'intrusion des noirs dans le paysage ambiant. Le rock n'est-il pas autre chose que de la musique de nègres chantée par des blancs. Ces années cinquante dureront jusqu'en 1964. L'on assiste au changement, au glissement intervenu au début des années soixante. Eclate le scandale payolaïque des dessous de tables que les compagnies de disques versent aux producteurs et disc-jokeys pour favoriser leurs poulains, une pratique commerciale des plus courantes dans tous les domaines économiques, mais l'establishment soulève ce faux scandale pour casser les reins à cette musique qui implique des changements de mœurs peu favorables au respect des institutions du système. Il ne faudrait pas que les jeunes soient gagnés par des idées utopiques voire révolutionnaires... Les patrons de Clark le contraignent à abandonner ses tripatouillages quant aux droits de certaines chansons, ou alors de quitter son rôle de présentateur. Clark assure qu'il fit le mauvais choix, il restera à la TV et perdra ainsi beaucoup d'argent que ses activités commerciales lui auraient rapportées... La programmation change. Fabian, Bobby Riddel, Bobby Vee, Frankie Avalon proposent un rock plus sucré qui enchante les jeunes filles... Le twist débarque avec Chubby Chekker... En 1961 Connie Francis ouvre la porte à la mode des groupes de chanteuses noires, Angels, Blossoms, Bobettes, Caravelles, Chantels, Chiffons, Chordettes, Cookies, Crystals, Dixie Cups, Jelly Beans, Martha and The Vandellas, Marvelettes, McGuire Sisters, Patti Labelle and the Blue-Belles, Ronettes, Secrets, Sensations, Shangri-Las, Sherry, Shirelles, Supremes, Sweet Inspirations, Toys se succèdent, souvent des voix de rêve ou d'innocence perverse... le son Tamla Motonw domine le monde.

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    En 1963, le disque She Loves You des Beatles présenté à Banstand fait un flop. Swan Records qui n'a vendu que 50 000 exemplaires se retire du jeu et Capitol flaire le bon coup et prend la place. Les Fab Four éclateront vraiment en 1964. Une ère nouvelle commence. Bandstand s'ouvre au mouvement hippie. Les Mamas & Papas traumatisent Dicky, non seulement ils ne portent pas tous le même costume et l'un des membres ( il ne cite pas son nom ) ne correspond pas aux canons de la beauté habituelle, un peu trop enveloppé. L'aurait tout de même pu ajouter que Cass Elliot possédait une voix de miel. Le monde change. La jeunesse n'est plus ce qu'elle était. Elle se drogue. Quand on pense que lorsque Banstand a commencé il était stipulé dans les contrats des danseurs qu'il était interdit de boire des boissons alcoolisées et de fumer. Des cigarettes !

    En 1964 Bandstand abandonne Philadelphie pour Los Angeles, trois ans plus tard la couleur envahit l'écran. Ce n'est pas un hasard si la plupart des photos du bouquin sont en noir & blanc. Ce sont les années 70 qui seront la grande décennie de Dick Clark, pour une raison qui ne nous agrée point. Le disco triomphe et Clark avoue son péché-mignon, c'est-là son style de musique préférée. Rock'n'roll, Bubblegum, Disco, la pente est rectiligne et signifiante, Clarky s'attarde sur les Osmond Brothers et Village People... programme Abba, Telma Hopkins, Donna Summer, Gloria Gaynor. L'impasse sur le punk reste impressionnante. Ce sont les années glamour de Bandstand, l'émission suit la courbe de l'évolution des mœurs et de la technique : le plateau de danse est plus vaste, les caméras portatives permettent de suivre au plus près les mouvements des danseurs, les éclairages sont plus brillants, filles et garçons se mélangent, blancs, noirs et minorités ethniques cohabitent et se touchent de près...

    La dernière décennie sera mortelle. En 1981, MTV file un coup de vieux à Bandstand. La vidéo tue le cours de danse. Chaînes locales et nationales se sont multipliées, Bandstand ne règne plus en maître sur le marché, l'émission assiste impuissante à sa dégradation, elle qui présentait une heure et demie de programme cinq fois par semaine est réduite à la portion congrue, une demi-heure en dehors des heures de grand audimat... En 1987, Clarc essaie une dernière manœuvre syndicative, celle de vendre le contenu de l'émission à plusieurs diffuseurs. Les chaînes câblées ne se pressent pas, et quand elles achètent c'est pour remplir les créneaux de nuit, quels sont les ados prêts à se lever à trois heures du matin pour regarder des artistes qui passent sur d'autres chaînes à des heures d'écoute plus agréables !

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    Clark plie boutique. En 1988 Bandstand entre dans la légende. Dicky atteint les soixante balais, l'est fatigué, l'est temps pour lui de profiter de la vie... Reste les photos à regarder. Le livre en est rempli, se termine sur un dernier bouquet, Jackson 5, Cyndi Lauper et Bon Jovi... Si nous étions américains sans doute déborderions-nous de souvenirs et aurions-nous de temps en temps l'âme empourprée de douces nostalgies, mais en tant qu'incorrigibles petits froggies nous préférons de loin notre vision mythique du rock'n'roll, tel que nous l'avons vécu, interprété, et recréé à l'image de nos rêves. Le parcours grand public de Dick Clark ne nous agrée pas. Trop entertainment à notre goût. Nous préférons la branche dissidente, elle peut croiser de temps en temps celle de Tin Pan Alley, mais elle prend racine davantage dans les eaux du Delta que dans les faux ors de Broadway...

    Damie Chad.

     

    FLÂÂÂSH

    BENJO SAN & GROMAIN MACHIN

    ( www.labrulerietatoo.com / 2019 )

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    Désolé ce n'est pas un livre sur les bienfaits de l'héroïne. Ni une chronique sur Flash le roman de Charles Duchaussois qui en 1970 fit triper toute une génération de lycéens. Ce Flâââsh-ci participe d'un innocente manie partagée par de nombreux contemporains. Celle du tatouage. Par chez nous elle est restée pendant très longtemps l'apanage des mauvais garçons, se cantonnait le plus souvent à quelques signes symboliques, le quinconce des cinq points d'enfermé entre quatre murs pour les prisonniers par exemple, au milieu des années soixante-dix les groupes proto-rockabilly l'adoptèrent sous forme de dessin colorés tout aussi déclaratifs, la tête de loup ou de renard transpercée d'un poignard et d'un commentaire vindicatif style Vaincu mais pas Soumis... Aujourd'hui cette pratique s'est largement répandue, l'est même devenue une mode bobo. L'on est parfois surpris en dénudant une jeune fille de bonne famille. Que voulez-vous, dans la société du spectacle même le fait de s'encanailler ne dépasse pas le niveau de l'image.

    Ce n'est pas tout à fait un guide style tout ce que vous devez savoir sur le tatouage en dix leçons, plutôt un mix qui allie tatouage et bande dessinée. La rencontre paraît naturelle, c'est pourtant la première fois, à ma connaissance, qu'elle est mise en scène. Par la même occasion le bouquin renvoie à une mode qui envahit voici deux ou trois ans les étalages des distributeurs de journaux. Celle des albums de coloriage. Pour adulte. Le même procédé que pour les gamins, les contours d'un dessin que l'on se doit de colorier. Evidemment on y a trouvé d'autres enjeux que les infâmes barbouillages des têtes blondes, on ne les a pas affublés du nom péjoratif et subalterne de bariolages mais on les a présentés comme des albums anti-stress. Un bon coup publicitaire, qui consistait à appliquer l'esthétique du mandala à une occupation jusque-là dévolue aux mioches. L'on en a vendu quelques centaines de milliers d'exemplaires et puis le public s'est lassé...

    Benjo et Gromain se sont partagés le boulot, ne perdez pas votre temps avec la généreuse idée de l'entraide mutuelle, vous savez dans la vie moins on en fait... je soupçonne ces deux lascars d'être des adeptes du Droit à la Paresse de Paul Lafargue, se refilent le bébé à la moindre échéance. N'ont peut-être pas tort, car le résultat est désopilant. Ce qu'il y a de terrible avec les tatoueurs lorsque vous vous promenez dans une convention tatoo c'est qu'ils ont tous d'immenses classeurs à vous proposer. Sont remplis de dessins – les fameux flashs – qu'ils se proposent de vous inoculer dans l'épiderme. Au bout d'une centaine, la tête vous tourne, vous ne savez plus où la donner – de toutes les manières personne n'en veut, preuve qu'elle ne vaut pas grand-chose – c'est comme quand Tante Agathe voulait changer la tapisserie du salon, et que vous feuilletiez les lourds registres des spécimens du tapissier, non celui-ci il est trop cela, et celui-là il est trop ceci...

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    Le Benjo San est un fin psychologue, l'a compris que le choix d'un tatou c'est comme la rencontre amoureuse, tout se passe dans les premiers instants, sans quoi vous aurez beau ramer pendant dix ans l'affaire ne sera jamais conclue, alors l'a demandé un coup de main à son pote Gromain Machin. Ecoute mec, on partage, cinquante-cinquante, toi tu baratines et moi je refourgue en bout de course les icônes. Alors le Gromain de sa petite menotte il s'est attelé à la seule chose qu'il sait si bien faire dans sa vie : une bande dessinée, vous met le Benjo San en scène dans son atelier de tatoueur - je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas mais si j'étais Benjo, j'aurais mis une petite note pour avertir le futur client qu'il ne ressemble en rien à cet Hamster Jovial dénudé et désopilant sans quoi terminé les clientes futures – et puis au fur et à mesure des désidérata de la clientèle, le Benjo il vous exhibe selon la thématique proposée quelques flâââshiques suggestions idoines. Homme libre toujours tu chériras la mer, ne faut pas contrarier les poëtes, alors sur cette thématique baudelairienne voici les fins voiliers et les portraits de pirates.

    Arrêtez de rêver, le libéralisme triomphant de ces dernières années nous l'a appris, rien ne vaut la sous-traitance surtout quand c'est le client qui s'en charge, si voulez que la mer soit bleue et la barbe du capitaine rousse, prenez votre boîte à feutres et fiez-vous à votre sensibilité artistique, le Gromain vous file le cercle chromatique en coin de page pour vous rappeler qu'il existe des couleurs froides comme des serpents et d'autres chaudes comme des crêpes à la confiture à la framboise.

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    Fini l'océan sauvage, l'est rempli de plastique, alors on pour oublier, au client suivant l'on se rabat sur les petits oiseaux et les animaux tout mignonitos, j'ai l'impression que le tandem San-Machin bat un peu de l'aile romantique, car chacun dans son style rivalise en mauvais goût, je sais bien que ce dernier ne se discute pas plus que les couleurs, mais voici justement que quelques pages plus loin – je saute les têtes de mort qui pourraient renseigner le lecteur sur sa destinée finale – nous abordons la colorisation de la rose, question épineuse, si vous tartinez les pétales en monochrome, l'on ne voit plus rien, retour illico au circulo chromatoc, dans la vie tout est question de nuance et de doigté.

    Le plus dur est à venir. Deux horreurs monstrueuses. Benjo San et Gromain Machin à colorier. Deux vieillards putrides présentés en nourrisson. Deux images aussi obsédantes qu'une nouvelle de Lovecraft. Deux visions symboliques de la décrépitude de notre société qui ne s'effaceront plus jamais du vitrail de votre conscience. En plus ne manquent pas de toupet puisqu'ils nous suggèrent de les embellir. Après tout chacun est libre de choisir son suicide.

    Mais ce n'est pas tout. Pour une fois voici un livre qui conjugue beauté grimaçante et utilité pécuniaire. Pouvez aussi vous en servir comme album de découpage. Vous détachez - sans la déchirer, faites gaffe nom de Zeus, l'image que vous aimeriez vous faire tatouer une partie de votre corps ( je n'ose imaginer laquelle ) charnue ou rétractile, et vous courez à l'enseigne de La Brûlerie, le bourreau Benjo San fera son office. C'est le moment de nous quitter sur une poignée de Gromain Machin.

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    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 388 : KR'TNT ! 408 : SCHIZOPHONICS / MONKEES / BILL CRANE / CRASHBIRDS / MELISA BERNARDOT / SPEEDBALL / KRONIK

    KR'TNT

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    shizophonics,monkees,bill crane,crashbirds,islation,mélisa bernadot,speedball,kronik

    LIVRAISON 408

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    28 / 02 / 2019

     

    SCHIZOPHONICS / MONKEES

    BILL CRANE / CRASHBIRDS / ISLATION

    MELISA BERNARDOT / SPEEDBALL

     KRONIK

     

    Pas de remède pour la schizophonie

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    Pas de surprise : le show des Schizophonics est un blast. The big blast. Pire encore : the real deal. Difficile d’imaginer un set plus explosif, au sens où le furent en leur temps Jimi Hendrix et le MC5. Difficile d’imaginer plus juste dans l’exaltation, plus pointu dans la fournaise, plus débridé dans le shaking all over, Pat le crac bim-bam-boome au delà de tout ce qu’on peut raisonnablement espérer. Tu veux du rock, c’est lui ! Tu veux du power-chord, c’est lui, tu veux du ramalama et de l’incendiaire, c’est lui, tu veux le revival des riches heures du Duc de Berry, c’est lui, tu veux du Black To Comm comme si c’était hier, c’est lui, d’ailleurs il démarre son set avec ce vieux stormer du MC5, histoire de bien marquer son territoire. Au moins comme ça les choses sont claires, tu peux dormir sur tes deux oreilles et laisser les décibels bercer ton âme de langueurs monochromes.

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    En fait, ce mec est tellement spectaculaire qu’il finit par évoquer le souvenir de Nijinski et de ses bonds de huit mètres qui fascinèrent tant le public des Ballets Russes durant années vingt. Pat ne danse pas le jerk mais un ballet de jerk. Ses cabrioles sont extrêmement précises, il ne laisse rien au hasard de l’explosivité sinon il passerait son temps à se cogner dans son pied de micro. Et c’est là où il devient très fort, car il ajoute l’énergie du corps en mouvement à l’énergie du son, comme si les deux énergies se stimulaient réciproquement. Il ne fait que réactualiser un vieil adage : un concert de rock est plus marrant quand les gens se roulent par terre.

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    Mais pour faire ce qu’il fait, il vaut mieux être en caoutchouc, oui car il rebondit, il se plie en deux ou en trois, ça dépend de l’angle d’attaque, il saute en l’air et retombe en grand écart sans s’éclater le cul, c’est très impressionnant. Seuls les athlètes sont capables de tels prodiges, alors saurait-on imaginer un athlète rock ? À part James Brown et Jesse Hector, on n’en voit pas des masses. Des gens du niveau de Jesse Hector qui passent quasiment la moitié du set au sol en combinant le chant, la rythmique et les solos, ça ne court pas les rues. Et puis quand «In Mono» arrive, il se produit exactement la même chose que s’il attaquait «Kick Out The Jams», on flaire le hit immédiatement, et par les temps qui courent, les hits de cet acabit valent tout l’or du monde.

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    Dans sa course folle, Pat le crac parvient toujours à caler un yeah dans son micro, ça n’a l’air de rien, comme ça, mais en une heure, il couvre pas mal de kilomètres et il semble logique de le voir perdre son souffle en fin de set. Il termine d’ailleurs avec une espèce de fin de non-recevoir, un petit medley en hommage à Little Richard, «Whole Lotta Shakin’ Goin’ On» couplé avec «Jenny Jenny».

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    Alors bien sûr, il faut écouter leur album. Le buzz est arrivé en 2017 via The Next Big Thing, le zine de Lindsay Hutton. On y trouvait un texte de Long Gone John qui annonçait après dix années de silence le redémarrage de son label Sympathy For The Record Industry à cause des Schizos qu’il venait de découvrir. Il en faisait une apologie long-gone-johnienne, et comme il fait partie des gens dont on boit les paroles, alors on buvait. Glou glou glou. Long Gone John racontait que la scène actuelle ne le faisait plus trop bander, mais en découvrant ce groupe, son vieil instinct s’était réveillé - And that was so great I simply could not refuse - Refuse what ? Redémarrer Sympathy, bien sûr ! Long Gone John racontait que Pat et Lety Beers s’étaient un jour installés à San Diego et avaient commencé à écouter le John Reis Swami Sound System weekly radio slow. Comme ils se goinfraient déjà de MC5, de Stooges, d’Hendrix et de James Brown, ils se sentaient en terrain de connaissance. Ils montèrent ensuite les Schizos et devinrent les chouchous de Mike Stax qui a d’ailleurs sorti un single sur Ugly Things - I think the Schizophonics are an amazing force, deserving attention (Je pense que les Schizos sont un groupe très puissant qui mérite votre attention) - Et ce fier poète qu’est Long Gone John ajoutait que trop de bons groupes disparaissent dans l’indifférence générale, while stylish derivative piles of useless wet shit continue to flourish and thrive (tirade scatologique qu’il n’est pas nécessaire de traduire, car tout le monde sait bien ce qu’est la wet shit - berk). Long Gone John terminait en conseillant vivement d’aller voir les Schizophonics sur YouTube, mais surtout d’aller les voir jouer en concert. You will love them and you can thank me later. (Vous allez les adorer et vous me remercierez plus tard).

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    L’album s’appelle Land Of The Living, et sa place se trouve à côté des albums du MC5 et de Little Richard que vous conservez précieusement dans vos étagères. Dès «Streets Of Heaven & Hell», Pat la bête gratte à la Sonic Smith et chante à la Rob Tyner. Il y va de bon cœur. Il fait même son Wayne Kramer pendant que sa poule Lety fait son Machine Gun Thompson. On assiste à une terrible débauche des forces vives de la nation. C’est d’un très haut niveau de blast furnace. On trouve au moins quatre autres cuts dignes du MC5 sur cet album, à commencer par un «Make It Last» noyé de son, pur jus purulent de Detroit Sound, fabuleux éclair de génie rockalama Fa Fa Fa. Même chose pour le «Welcome» qui ouvre le bal de la B, c’est pilonné du pilon, martelé au tatapoum de badaboum, giclé au crack-boum uh-uh et chanté à l’efflanquée, avec un son kramérisé à outrance. Ça coule sur les doigts. Ah comme c’est bon ! «World Of Your Gun» sonne comme «Kick Out The Jams». Pat joue ça au riff Pinder, il ne se refuse aucune exaction. Il halète comme Rob Tyner. Le hit du disk s’appelle «In Mono». Son riff glorieux entre dans Rome comme un général couvert de butin et d’esclaves, brillant, têtu, ardu, poilu et ventru. Pat joue son solo dans l’œil du typhon. Quelle bardée de bordée ! Tout aussi infernal, voilà «This Train» monté au Diddley beat trépidant et joué à la cisaille infernale. Encore un pur chef-d’œuvre avec «Move». Ses départs en solo sont des modèles du genre. Pat joue ses cuts à l’emporte-pièce de garage ardent. Pas de fioritures. Rien que du brûlot expansif à l’état le plus pur. Il termine cet album faramineux avec un «Put Your Weight On It» joué sous le boisseau en flammes. Motor City is burning baby, on y est, c’est le grand embrasement catégoriel, pas de demi-mesure, c’est d’une infamie démesurée arrosée à l’excès par des tas de solos éclatés du bas-ventre.

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    Signé : Cazengler, schizophrène

    Schizophonics. Nuits de l’Alligator. Le 106. Rouen (76). 19 février 2019

    Schizophonics. Land Of The Living. Sympathy For The Record Industry 2017

     

    C’est parti Monkee Kee - Part One

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    Souvenez-vous, dans les années soixante, les Monkees rivalisaient avec les Beatles en tête des hit-parades. On aurait tendance à les oublier de nos jours, mais en 1966, ils comptaient parmi les légendes de la pop américaine.

    Trois Américains (Micky Dolenz, Mike Nesmith, Peter Tork) et un petit mec originaire de Manchester (Davy Jones) jouaient dans ce groupe formaté pour les télés américaines. On s’apercevra au fil du temps que Davy Jones était l’âme du groupe, comme le fut Brian Wilson dans les Beach Boys. Il faut dire qu’on ne prenait pas vraiment les Monkees au sérieux, quand on voyait leurs photos dans SLC, mais quand «Last Train To Clarksville» passait à la radio, là, on ne rigolait plus.

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    Des quatre, il n’en reste plus que deux, Nesmith et Dolenz. Davy Jones fut le premier à casser sa pipe en bois en 2012, suivi de Peter Tork, tout récemment.

    Visuellement, celui sur lequel on flashait le plus était Mike Nesmith car il semblait un peu moins puéril que les autres. Il jouait le plus souvent sur une grosse Gibson demi-caisse et portait un bonnet de docker qui lui donnait un petit côté aventurier à la Jack London. Et celui qui nous agaçait le plus était le batteur/chanteur Micky Dolenz qui n’en finissait plus de sourire comme une gravure de mode. Il fut aussi pendant longtemps le chanteur principal du groupe, ce qui était un vrai gâchis, car Davy Jones paraissait beaucoup plus intéressant.

    Pour ce Part One, on se contentera d’un petit panorama discographique, histoire de vérifier qu’on n’avait pas rêvé. Oui, les Monkees méritent leur place au panthéon, parmi les géants des sixties.

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    Si on ne possède pas l’EP, on retrouve l’excellent «Last Train To Clarksville» sur le premier album des Monkees paru en 1966. C’est le premier cut de la B, le prototype du hit sixties, l’emblème psyché joué à l’attaque frontale, doté de la meilleure énergie continentale - Oh no no no ! Caus’ I’m leaving in the morning - Et il ajoute qu’il must go. C’est saturé d’effluves sixties et joué entièrement au riff. Et là, on entre sur le territoire de Tommy Boyce & Bobby Hart, le brillant duo de compositeurs qui vont travailler pendant quelques années pour les Monkees. S’il faut retenir un hit des Monkees, c’est sans doute celui-ci. L’autre gros hit de l’album s’appelle «(Theme From) The Monkees» - Hey hey hey we’re the Monkees - repris plus tard par les Gories qui en feront Hey hey hey we’re the Gories ! On a là toute l’énergie de l’Amérique teenage. C’est absolument renversant. Back to the Monkees’ Sound avec «Tomorow’s Gonna Be Another Day» que chante Micky le batteur avec du hey hey hey plein la bouche. Il est bon, dans ces coups-là. Il chante comme s’il chevauchait un étalon. Quel fabuleux popster ! Dommage que tout l’album ne soit pas de ce niveau. C’est Davy Jones qu’on entend chanter «Saturday’s Child», un cut éclaté aux guitares claires des sixties, sacrément psych-out et oh, so far-out, so faaar-out, baby. Et puis voilà qu’avec «I’ll Be True To You», notre petit Davy nous fait son Robin Gibb.

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    Ils reviennent l’année suivante avec More Of The Monkees sur lequel se niche l’autre grand hit du groupe, «(I’m Not Your) Stepping Stone», un hit exceptionnel et râblé. Figurez-vous que c’est la basse ronde qui mène le bal du garage, ici. Pas étonnant que tous les kids d’Angleterre et principalement les Pistols aient flashé là-dessus comme des ronds de flanc. On voit que les Monkees sont capables de jouer le meilleur garage de leur époque, surtout lorsqu’il est signé Boyce & Hart. Attention au dernier cut de la B : il s’agit bien sûr du troisième grand hit des Monkees, «I’m A Believer», composé par Neil Diamond. Rien qu’avec Stepping Stone et celui-là, les Monkees sauvent leur album. Ils amènent Believer au riff d’orgue et ça démarre dans l’intimité du génie des sixties. Tout s’articule admirablement, avec de l’énergie - I couldn’t believe it if I tried - Nous non plus, Micky ! Le When I saw her face est rentré dans l’histoire et on se goinfre de coups d’If I try et on se shoote de aaaaaah et des relances intempestives, il semble que l’énergie se démultiplie à l’infini, apanage des grands hits - I’m in love ! - C’est l’âge, ils sont dedans and then I saw her face ! Davy se tape plus loin un beau «Hold On Girl» et il semble dégager l’horizon, avec son extraordinaire dynamique de sucre d’orge. Il chante d’une voix de rêve. Davy le popster colle au bonheur. Il tape lui aussi dans Neil Diamond avec «Look Out (Here Comes Tomorrow)». Il sait tenir son rang de popster intercontinental. Disons que c’est le troisième hit de cet album qui semble quand même un peu mou du genou.

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    La même année paraît Headquarters, avec la belle photo du groupe sur un fond blanc, le genre de pochette qui vous fait de l’œil lorsqu’elle est accrochée dans la vitrine du disquaire. Alors on entre. C’est encore l’époque où le disquaire vous fait écouter le disque et vous en parle. Mais bizarrement le disque n’accroche pas. Il manque un truc important : les hits.

    — On ne peut pas dire que ce soit un grand disque, hein ?

    — Tiens écoute ça !

    Le cut s’appelle «Forget That Girl». Davy chante et c’est magnifique d’innocence poppy. On a l’impression de sucer une pop sucrée et chocolatée. Le disquaire tourne le disque et passe un autre cut, «Sunny Girlfriend». Ah voilà le hit de l’album, joué par Mike Nesmith qui gratte des arpèges à la volée, on a là un truc tonique et sur-vitaminé ! Wow ! Il faut voir à quelle vitesse il tricote ses mailles, c’est même effrayant et excessif. Mais ce n’est pas suffisant. Il y a trop de trous dans cet album. Mais on le prend quand même pour l’écouter tranquillement à la maison. On ne sait jamais.

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    En 1967 paraît un troisième album des Monkees, Pisces Aquarius Capricorn & Jones Ltd. On frise un peu l’overdose, d’autant que cette année-là paraissant des tonnes d’albums fantastiques. Impossible de suivre financièrement. Par chance, Pisces n’est pas bon. On l’écoute chez le même disquaire qui en convient lui-même. Bon ben bof... Le seul hit qu’on trouve là-dessus est le fameux «Pleasant Valley Sunday» repris par Gedge avec son Wedding Present. C’est logique que ce soit un hit puisque Carole King et Jerry Goffin l’ont composé. On retrouve avec ça tout l’éclat de la grande sunshine pop américaine. Davy Jones se tape la part du lion avec «Hard To Believe» qui ouvre le bal de la B, Il ramène sa pointe d’English class dans ce fatras de pop américaine et sauve un peu l’album en claquant des doigts. Il swingue son charme à la bonne mesure. Ce mec sait aller chercher du rêve dans l’exercice de la démesure. Et quand on écoute «Words», on a l’impression d’entendre une resucée de «Murder Mystery» du Velvet. Et puis on voit nettement se cristalliser les tendances bluegrass de Mike Nesmith à travers des cuts comme «What Am I Doing Hanging Around», une sorte de country-rock des collines qu’il joue au picking rapide, l’œil rivé sur l’horizon.

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    On approche de la fin de l’âge d’or avec The Birds The Bees & the Monkees, paru l’année suivante. Un hit s’y niche, le fameux «Daydream Believer», chanté par Davy, hit de pop suprême, orchestré aux trompettes. Davy joue la carte de la consistance de la consonance et il s’affirme en tant que héros du groupe. Il faut voir comme il remplit bien l’espace. Il chante aussi «Dream World», et on pense aux early Bee Gees, car c’est le même genre de magie, avec le même timbre de canard sucré que celui de Robin Gibb. Sa pop se veut enjouée, solide, envolée, voluptueuse, toute en bulbes et en coupoles dorées dans l’azur immaculé de ces sixties hélas disparues pour toujours. Davy refait son Robin dans «We Were Made For Each Other», balladif de charme intense et notre petit génie de Manchester chante au micro étoilé. Il est un peu le Gerald Love des Monkees. On reste dans le haut de gamme avec «Tapioka Tundra», sunshine pop over the rainbow, bien soutenue, bien fourbie, nerveuse à souhait et relativement élancée. Quand il chante «The Poster», en B, on détecte dans son timbre des accents de Robin, mais aussi de Bowie.

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    Oh et puis la même année paraît Head, un album qui s’arrache aujourd’hui à prix d’or et on se demande bien pourquoi. Les hits y brillent par leur absence. «Porpoise Song» sonne exactement comme un cut des Beatles. Niveau ambiance, c’est assez proche d’«A Day In The Life», mais il vaut mieux écouter les Beatles. On frémit un peu à l’écoute de «Circle Sky», amené avec une belle densité de son et monté sur un beat d’acou. L’autre cut solide de l’A s’appelle «Can You Dig It», un drive pour le moins fantastique joué à la guitare psyché. Et puis en B, eh bien, on bâille aux corneilles. Davy tente de sauver l’album avec «Daddy’s Song», mais l’étincelle lui fait cruellement défaut.

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    En 1969, ils sortent deux albums : The Monkees Present et Instant Replay. Present subit à peu près le même sort que son prédécesseur : il est privé de hit. On y entend Mike Nesmith jouer les virtuoses sur «Little Girl» et «Good Clean Fun» et Davy revient charmer les ménagères avec «If I Knew», une pop très anglaise dans l’essence de la gazoline. Mike revient à sa chère country avec «Never Tell A Woman Yes». C’est dingue comme ces mecs ont des goûts différents. Davy revient avec une compo signée Boyce & Hart, «Looking For The Good Times» et tente de faire décoller cet album. Il fait émerger ses tendances bubblegum. En B, on s’ennuie une fois encore comme un rat mort et Micky referme la marche avec un «Pillow Time» chanté au doux de la voix avec un petit côté duveteux de loutre pop, coquin de creux du cou.

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    Replay n’est pas beaucoup plus convainquant. Boyce & Hart continuent de travailler pour nos amis, mais on sent beaucoup trop les influences de Sergent Pepper’s. Dès que Davy chante, comme c’est le cas avec «Don’t Listen To Linda», l’atmosphère se réchauffe. Mais on sent bien que l’inspiration fait défaut. Les pop-songs comme «Me Without You» ou «I Won’t Be The Same Without Her» refusent obstinément de décoller. Le «Tear Drop City» qu’on trouve en B est un belle resucée de «Last Train To Clarksville» : on a exactement le même gratté de guitares. C’est Neil Sedaka qui signe «The Girl I Left Behind Me», une pop éminemment bien foutue, sucrée et raffinée à souhait. Et puis voilà. T’as encore dépensé des sous pour rien.

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    L’année suivante, ils ne sont plus que deux dans le groupe : Micky et Davy. Ils ne se formalisent pas pour autant et enregistrent l’album Changes. Avec «It’s Got To Be Love», il tapent dans la petite pop délicate, mais il leur manque l’envergure. L’intimisme qu’ils pratiquent ne fonctionne pas du tout. Par contre, ils défraient bien la chronique avec «99 Pounds». Ils reviennent à leurs racines pop-rock, avec du vrai son vitaminé, plein de tambourins et là, ça marche. En B, Davy ramène toute la chaleur poppy dont il est capable dans «Do You Feel It Too». Il chante de son meilleur timbre d’ambre jaune et un joli solo joué au velouté rehausse cet épisode joliment inspiré. Mais pour le reste, on pourra se serrer la ceinture.

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    Dix-sept ans passent sous le Pont Mirabeau et on les retrouve tous les trois dans une piscine : Davy, Peter et Micky. L’album s’appelle Pool It et ça démarre sur «Heart And Soul», une grosse pop à la Cheap Trick. On reconnaît bien là les penchants touche-à-tout de Micky. Avec «Secret Heart», ils font même de la diskö. Incroyable mais vrai ! Alors là, on peut dire qu’ils se grillent. En B, ils passent carrément au rock FM et histoire de bien finir de scier la branche sur laquelle ils sont assis, ils font aussi un brin de reggae. Cet album est un véritable catalogue des horreurs.

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    Paru en 1996, Justus pourrait bien être le meilleur album des Monkees. On y trouve en effet deux véritables coups de génie, à commencer par «You And I», fabuleuse pop de caractère. Davy Jones chante et il se montre extraordinaire de répondant. Il sait monter sa pop en neige. Avec «Admiral Mike», on passe au heavy groove. On se croirait sur l’Album Blanc tellement c’est bon, argenté et plein de son - Your copy kills/ Your copy smells - C’est joué aux énormes accords du ponant. Les Monkees ont du génie. Il faut voir avec quelle classe ils partent en sucette sur des accords rock’n’roll. Attention, ce cut est d’un niveau peu commun. En réalité, on s’embarque pour Cythère dès le premier cut, «Circle Sky». Ils lâchent une véritable cavalcade de pop portée à l’incandescence, sauvagement grattée et propulsée. On retrouve sur ce disque la formation originale du groupe et diable, comme ils sonnent bien ! Attention, avec les Monkees, les choses peuvent devenir très sérieuses ! Avec «Oh What A Night», le grand Davy Jones tape la carte de la good time music. On fond comme beurre en broche - Your kisses were so tender/ Oh what a day - Les Monkees poussent le bouchon très loin. Par contre, les compos de Micky Dolenz ne décollent pas. Il nous embête. Celles de Peter Tork accrochent un peu mieux, comme par exemple «I Believe You», pièce atonale à cheval sur trois pattes et qui tire un peu vers la gauche. Ah Tork sait avancer de travers. On perd l’habitude d’entendre des cuts aussi étrangement bons. Micky Dolenz finit par s’imposer avec «It’s My Life», un joli balladif. Chez les Monkees, le moindre balladif sonne pour de vrai. Celui-ci se révèle exceptionnel. On est aux antipodes des mauvais balladifs d’Aerosmith et de tous ces groupes de rock FM. Davy Jones boucle ce fantastique album avec «It’s Not Too Late». On sent l’Anglais dès l’intro. En fait, dans le groupe, c’est lui qui passe le mieux. Il sait modeler une mélodie pour la réchauffer et l’humaniser. Davy Jones est mort, désormais, mais il fut un petit roi de la pop. Il rayonnait et dardait de mille feux - It’s not too late/ To turn this ship around/ To sail into the world my love/ Before we run aground - Il est assez précis dans l’évaluation des conséquences. Davy Jones crée l’envoûtement. C’est un enchanteur pourrissant, comme dirait Apollinaire.

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    Nos amis sont de retour en 2016 avec un nouvel album intitulé Good Times. Même si Davy Jones n’est plus là, c’est bardé d’énormités, comme «Gotta Give It Time», une puissante compo de Jeff Barry. Ah on danse autour du juke et on note l’excellence de la corpulence d’Hortense, la grosse qui danse en mini-jupe. Effarante pop. On sent bien la force des vétérans. Dans le morceau titre qui fait l’ouverture du bal, on note la présence d’Harry Nilsson. Ils font une cover de Weezer, «She Makes Me Laugh». Micky, Peter et Michael jouent ça avec une énergie considérable. Ils retapent dans Tommy Boyce & Bobby Hart avec «Whatever’s Right». Back to the basics, les Monkees reviennent aux sources de leur légende. Avec «Love To Love», ils tapent dans Neil Diamond et la voix qu’on entend est celle d’un Davy Jones ressuscité. Encore une pure merveille avec une reprise de «Birth Of An Accidental Hipster», joli cut signé Noel Gallagher. C’est traversé par un solo extravagant et on se retrouve une fois de plus avec une pure merveille sur les bras. Ils reprennent ensuite «Wasn’t Born To Follow» de Goffin & King et jouent ça au bongo du bingo. Et ça se termine avec une autre énormité cavalante, «I Was There», jouée au boogie rampant.

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    Peut-être qu’au fond le mieux serait de se limiter à un bon Greatest Hits, comme par exemple celui sorti sur Arista en 1976. On y retrouve tous les hits qui firent la grandeur de ce groupe : «Last Train To Clarksville», «Daydream Believer», «I’m A Believer», «Pleasant Valley Sunday» et «Stepping Stone», bien sûr. On y trouve aussi un hit qui ne figure pas sur les albums, «A Litlle Bit You A Little Bit Me», mais qui se trouve sur un single. C’est l’un de leurs hits les plus resplendissants. On réécoute aussi avec un plaisir non feint «She», ce beau cut signé Boyce & Hart. Au plan mélodique, il se pourrait fort bien que ce soit la meilleure chanson des Monkees. C’est pur et toxique, comme peut parfois l’être le plaisir charnel.

    Signé : Cazengler, et monkee, c’est du poulet ?

    Peter Tork. Disparu le 21 février 2019

    Monkees. The Monkees. Colgems 1966

    Monkees. More Of The Monkees. Colgems 1967

    Monkees. Headquarters. Colgems 1967

    Monkees. Pisces Aquarius Capricorn & Jones Ltd. Colgems 1967

    Monkees. The Birds The Bees & the Monkees. Colgems 1968

    Monkees. Head. Colgems 1968

    Monkees. The Monkees Present. Colgems 1969

    Monkees. Instant Replay. Colgems 1969

    Monkees. Changes. Colgems 1970

    Monkees. Pool It. Rhino Records 1987

    Monkees. Justus. Rhino Records 1996

    Monkees. Good Times. Rhino Records 2016

    Monkees. Greatest Hits. Arista 1976

    Ah au fait, sur l’illusse, Peter Tork est celui qui est devant, avec les cheveux plus clairs. Derrière lui, de gauche à droite : Mike Nesmith, Davy Jones et Micky Dolenz.

    22 / 02 / 2019MONTREUIL

    L'ARMONY

    BILL CRANE / CRASHBIRDS

     

    Armony du soir. Un peu dissonante, je l'admets, mais le rock'n'roll est rempli d'aspérités, c'est ainsi, l'on n'y peut rien. En plus ce soir ce sont les oreilles qui vont saigner mais aussi les yeux. Disposés sur une table Speedball et Kronik vous arrachent la vue, pas de panique, les numéros sont présentés plus bas, plus un supplément la semaine prochaine, ne me remerciez pas, je sais que vous ne le méritez pas, mais c'est mon jour de bonté, profitez-en, en attendant, allons voir ce qui se trame du côté – pour le situer d'une manière proustienne - de la scène.

    BILL CRANE

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    Z'étaient l'objet d'une précédente chronique voici quinze jours, mais c'est comme les attaques de banque à mains armées, quand vous y aviez goûté vous ne pouvez plus vous en passer. Quand on y pense le rock'n'roll lorsqu' il est bien fait, ça vous prend très vite un petit air à la Jesse James. Mais ce soir les héros ce ne sont pas les frères de l'Ouest sauvage du bon vieux temps qui s'activent mais Bill Crane, une espèce de combo d'outlaws qui se complaît à fracturer non pas les coffre-forts, mais le rock'n'roll. Un art pas facile. Qui équivaut à se déplacer sur un fil de fer barbelé qui vacille en s'interdisant d'éviter toute blessure, une esthétique de la rupture.

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    Ce soir Gwen nous offre une basse de velours, la compresse d'ouate douce pour les ecchymoses que vous n'avez pas encore reçues mais qui vont très bientôt tuméfier votre visage. L'a adopté la démarche du chat en chasse, souplesse et indolente, qui arpente négligemment la faitière du toit le plus haut de la ville, griffes rentrées et coussinets feutrés. Semble marcher en somnambule, méfiez-vous la bulle de sa pupille est aux aguets, arrêtez de sourire et priez pour vos souris, ce soir Gwen a la basse carnassière, s'insinue partout, l'est maintenant le boa réticulé qui se glisse sous les toits et vous ne voyez plus qu'une traînée de tuiles qui se soulèvent et trahissent sa marche en avant, insidieuse et prédatrice. La vieille technique de la tortue chère aux légions romaines qui permet d'avancer sus à l'ennemi sans désemparer. Ce soir Gwen est métamorphose, l'est la ligne intangible, le filon d'or qui court sous la montagne, les trois autres ont compris qu'il était la fréquence de base ( et de basse ), le rayon de lumière noire qui indique la direction, et permet de foncer sans fin vers les confins du rock'n'roll, qui se dérobent toujours.

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    Le serpent qui rampe et l'aigle qui vole. Patrice suit l'avancée reptilienne, mais de haut, l'a le sax flamboyant, Gwen est l'ombre tutélaire et Patrice la lumière victorieuse. L'un qui fore fort et l'autre qui force l'or du feu à étinceler en gerbes flamboyantes qui n'en finissent pas de passer telles des queues de comètes interminables. Patrice a définitivement opté pour l'art de la surabondance, l'en rajoute toujours un max, toujours un sax, l'a décidé de saturer le palimpseste, de raturer les runes secrètes, l'institue ainsi un déséquilibre tangentiel dans le rock'n'roll de Bill Crane, une rupture sonique, une faille infaillible, une dévastation plénière. Une dénivellation ascendante, un escarpement différentiel. Faut le voir souffler sans interruption, comme s'il jetait sa force vitale dans le vide, comme s'il désirait se vider de lui-même, et remplir le monde de son influx nerveux.

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    Bodo n'est pas à la fête. Doit répondre aux deux postulations contradictoires, l'a les bras qui n'arrêtent pas de taper, mais le plus spectaculaire c'est de suivre son travail de frappe sur son visage. Ses baguettes donnent l'air de s'activer toute seules, un ballet d'essuie glaces automatiques qui se régule sans besoin d'aide et s'adapte au moindre changement de rythme avec une facilité déconcertante. Une machine. Mais c'est dans sa tête que ça turbine le plus. Un ordinateur qui pense, qui calcule, qui prévoit. Suit des yeux les moindres mouvements des trois autres, qu'est-ce qu'ils vont encore inventer, mais non, peuvent imaginer tout ce qu'ils veulent, lui il possède la parade et la solution, l'a cet air entendu du mec à qui on ne la fait pas, ah, bon ce n'était que ça, vous voulez la révolution, voici la résolution.

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    Et pourtant l'a du souci à se faire avec le Calassou, l'a sans arrêt, mais avec avec arête de poisson coincée dans le gosier, un truc de travers à sortir de sa guitare calebasse. L'a le riff qui ripe et qui râpe. Ne peut pas ne pas vous surprendre. Vous savez bien qu'il est le spécialiste de la déglingue, le skieur maudit qui déclenche l'avalanche, le chauffeur de bus qui casse le moteur, le capitaine qui coule, l'aviateur en panne de kérosène, vous attendez, et à chaque fois il invente un incroyable bidule de sauvetage, la neige qui fond, l'autobus sans abus, le sous-marin, le moteur à air, et il retombe sur les pieds du riff avec l'élégance d'une panthère qui saute par terre avec cette souplesse féline qui n'appartient qu'à elle. Sachez-le, un riff de guitare chez Bill Crane, c'est une catastrophe annoncée qui s'achève en splendeur éphémère, car il ne faut pas trop exagérer, le rock'n'roll sans danger qui reste sur ses acquis c'est comme le couteau sans lame auquel il manque le manche.

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    En plus possède une arme pas secrète du tout. L'agite à la manière d'un drapeau sur le champ de bataille, l'a la voix oriflamme qui claque au vent, aux quatre vents de l'esprit dirait Victor Hugo. Vous la jette dans la tambouille sonique à croire qu'il voudrait s'en débarrasser. Un grand pavois qui cloque et qui prend ses cliques, car elle file à folle rapidité, l'écrase les crevasses et décime les cimes. Et tout le monde suit sans demander son reste. Un set de Bill Crane, c'est comme quand vous avez enlevez la clef de voûte de la pyramide, tout s'écroule autour de vous, l'on ne compte plus les morts en marmelade sous les pierres, les femmes hurlent, les enfants pleurent, mais vous vous en foutez, royalement, sous vos yeux éblouis la chambre secrète est enfin ouverte et vous pouvez contempler le visage du pharaon inconnu, et vous vous apercevez qu'il vous ressemble.

    On s'en doutait, mais Bill Crane confirme.

    CRASHBIRDS

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    C'est le printemps, les cui-cui sont de retour. Z'ont quitté leur chaumière du Finistère rien que pour nous. C'est que nous sommes très importants, si beaux, si bons, si bien que nous sommes ( en filigrane ) sur leur prochain disque, un double CD enregistré en public à l'Armony, qui sera présenté le dimanche 7 avril de 18 heures à 23 heures à ( quel hasard ) l'Armony. Risque d'y avoir du monde vu que ce soir l'assemblée compressée ressemble à ces fagots d'haricots verts extra-fins retenus tout droit par un fil dans les restaurants qui se la jouent classe. En attendant ce jour faste Pierre est déjà au boulot, talque sa guitare avec le soin maniaque d'un pâtissier qui saupoudre ses millefeuilles, Delphine se pavane parmi un groupe d'admirateurs et d'admiratrices revêtue de son insolente beauté et d'un béret noir qu'elle porte comme une couronne de reine. Mais il est temps que les choses sérieuses commencent.

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    Crashbirds, this old dirty hot blues, l'effet d'une incantation voodoo dès les premières notes, la cérémonie bleue pétrole marée noire vient de commencer. Vous avez deux sortes de blues originel, celui de Charley Patton qui mugit de l'intérieur, faisandé sur lui-même, une explosion atomique souterraine dans l'auto-cuiseur de votre cervelle, et celui de John Lee Hooker, un balancement hypnotique, un cheminement incoercible, une marche en avant infatigable, qui vous mène tout droit dans le cœur putride de votre chair, deux sentiers différents qui se dirigent vers l'identique lieu, la forteresse désarmée de votre âme lézardée. Deux manières d'être au monde qui correspondent aux voies humide et sèche de l'alchimie intime, Crashbirds ose celle de feu, sans concession ni rémission. Une ligne de crêtes solitaires aiguisées comme autant de poignards impitoyables levés vers le ciel des aurores sanglantes. Le vieil when I awoke this morning, et toute la misère du monde qui s'affale sur vous et que vous allez lacérer en un corps-à-corps mortel, tout cela, c'est l'arrière-fond immémorique de la musique de Crashbirds, ne vous étonnez pas s'ils commencent par faire un sort à votre personnel grigri christique. Le blues est sans pitié, on y sacrifie aussi bien le dieu oublié qui vous appelle au téléphone que les alligators carnassiers qui nagent dans les boyaux de vos désirs et les bayous mortels de vos affects.

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    Rollin' To The South. Pierre regarde vers les Enfers et Delphine vers Dionysos. Il est le démon, elle est la ménade païenne échevelée. Pierre souque ferme sur ses boîtes soniques. Du pied il donne le rythme, s'obtient par le geste du talon répétitif qui écrase les têtes de serpents qui s'entrelacent à même le sol. Un peu voûté par ce piétinement primordial qu'il faut alimenter sans arrêt, mais les doigts courent sur les cordes de sa guitare, l'arakné obstinée du blues tisse le défi de sa toile, un tricotage riffique infini dont il semble impossible de s'arracher, la psalmodie orphique des cordes produit ses effets serpentiques et fascinatoires sur le public qui ne peut plus détacher les yeux de cette combustion venimeuse enchanteresse qui se communique lentement mais sûrement au monde entier.

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    Nous descendons les sinistres escaliers avec lui et maintenant nous les remontons derrière Eurydice, Delphine est renaissance, la germination primitive, c'est elle qui chante, crie, rit, et gesticule. Ses cheveux roux sont la flamme de la torche nuptiale du jour et de la nuit, l'ivoire de son teint est la blancheur matutinale des premiers rayons du soleil qui irise le monde. De sa gorge s'échappent les clameurs péremptoires de la joie de vivre, elle dit, elle ordonne, elle façonne, sa voix est un fouet délicieux qui coupe et cisaille. Prêtresse et comédienne, elle demande à boire et l'on se précipite pour lui apporter une bière bienfaisante dans un verre aussi long qu'un cou de girafe, elle s'amuse vocalise, escalade les aigus et les cimes cristallines avec une facilité et une gracilité vocales de petite fille et de grande diva.

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    Le message n'en est que plus noir. Elle dénonce et elle prophétise, We Lobotomy, No Mercy, European Slaves, Someone to Hate, les titres assénés comme des coups de couteaux dans le dos de vos illusions ne laissent planer aucun doute quant au constat de la réalité professé par nos ornithos qui vous déchirent le réel à cruels coups de bec, lui sortent les tripes du ventre pour que vous n'ignoriez rien de la puanteur sociale qui nous entoure. Et Pierre imperturbable en rajoute, entre deux morceaux, le temps d'agrémenter sa tambourinade de de quelques réparties vaseuses et scrofuleuses, élégance dénonciatrice selon un mode auto-dérisoire de l'inanité des choses. Puis comme le forçat attaché à son boulet, reprend son boulot de Sisyphe à pousser le rock du riff sur les plus hauts sommets incantatoires. Delphine le suit de près sur sa rythmique, mais ce soir elle a tellement incarné sa présence dans sa voix que ne me restent que quelques flashs de ses mains sur les cordes. Pétulante et pétillante, le cordon qui étincelle avant de détonner le bâton de dynamite. Les guys ne pensent qu'à la regarder mais devant la scène une cohorte de filles de feu s'adonnent à une étrange ronde nervalienne en son honneur.

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    Hélas sur cette terre les édiles ont décidé qu'il y avait une heure pour le bonheur dionysiaque à laquelle il convient de ne pas contrevenir. Le concert s'arrête, no fun for punks, telle est la terrible loi de nos existences grillagées. Qu'importe, même si le monde est une saleté, quelle soirée de rêve bleu et rock.

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    Damie Chad.

     ( Photos : FB : THIERRY LERENDU )

     

    ISLATION N° 31

    ( Hiver 2018 )

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    Je ne le savais pas mais c'était chez moi, bien au chaud sur le bureau, sous des tonnes de bouquins, de CD et de factures. Un véritable petit trésor, à peine plus épais qu'un feuillet à cigarettes, vingt-huit pages, j'ai dû réfléchir pour savoir d'où ça provenait, ah, oui la poignée de fanzines récupérée chez Vicious Circle à Toulouse l'été dernier, un coup de chance en farfouillant sur le net me suis aperçu qu'il avait seulement été distribué que sur la ville rose et à Paris in Le Silence et la Rue, boutique spécialisée en vinyles. Vous livre même le nom de l'individu qui est derrière cette publication, Bertrand Redon, un passionné de bonnes musiques. Allez faire un tour sur son bertrandmusicblogspot.

    Fanzine certes, mais pas un truc esthétique du pauvre les tripes à l'arrache, une maquette parfaite, en trois couleurs, noir, blanc, gris, bien écrit, plutôt porté vers le folk, mais l'on devine une ouverture d'esprit sans œillère.

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    Ai été attiré par le long article sur Tamara Lindeman. Actrice ( film et télé ) canadienne sous le nom de Tamara Hope, mais aussi compositrice et chanteuse. Elle raconte une histoire invraisemblable. Tombe amoureuse d'un garçon, passent leur temps à se promener dans les bois désertiques du Canada. André a une habitude bizarre, ramasse toutes sortes de plantes et les grignote toute crues. Elle comprend et admet cela, les gens qui habitent des contrées solitaires développent des comportements qui peuvent sembler étranges aux habitants des villes, mais qui renouent peut-être avec de très anciennes habitudes de préhension du monde, survie et connaissance, qui remontent pourquoi pas d'avant le néolithique. Le guy retourne chez ses parents sur une île lointaine, un coup de téléphone lui apprend qu'il est mort, il a mâché de l'aconit. Poison violent qui aura raison de lui en trois heures. André était passionné de musique, ayant récupéré les cassettes qu'il avait enregistrées sur son dictaphone, elle comprend qu'elle se doit de devenir chanteuse. A ce jour elle a produit quatre albums sous le nom de The Weather Station. L'on sent Bertrand Redon subjugué par le personnage de Tamara, comme si l'acte même de chanter était relié chez elle, d'une manière des plus intimes, à la manducation du premier garçon avec qui elle avait partagé une charnelle et spirituelle communication poétique.

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    L'article suivant est une présentation du treizième album de Chuck Prophet, Bobby Fuller Died For Your Sins. Un titre magique pour les rockers, même si question originalité il est un peu trop connoté avec le Horses de Patti Smith, d'autant plus qu'une autre plage du disque s'intitule Jesus Wass a Social Drinker. Ah, ce sentiment de culpabilité post-puritaniste du citoyen américain, moyen ou borderline, qui n'en finit pas d'éclabousser sa conscience ! Rien que le fait de se surnommer prophète est très symbolique d'une lourde hérédité. Reste que le titre éponyme de l'album est teinté d'une ironie de bon aloi. Quant aux paroles du petit Jésus et sa rythmique subtilement titubante elles valent le détour.

    Lee Bains King Krule, Cancer, Fleet Foxes, Hiss Golden Messenger, Big Blood, Susanne Sundfor, Real Estate, Gzauson Capps, John Moreland, Scott Miller, Widow-speak, Macolm Holocombe, Charlie Parr, David Rawlings, Cindy Lee Berryhill, Watermelon Slim, je cite tous ces noms pour que vous ayez honte de votre inculture ( de la mienne aussi ), autant d'albums chroniqués, peu de mots mais des évocations qui décrivent à chaque fois un univers particulier, Bertrand Redon est doué et en connaît un rayon. Par contre son article de tête sur Smoky Tiger est la preuve absolue que chacun de nous aime des horreurs abominables. Si vous êtes de ceux qui pensent que les goûts et les couleurs sont très symboliques de vos états d'être vous risquez d'être plongés dans des gouffres d'interrogation sans fin.

    Diantre, ce modeste fanzine vous en apprend davantage que deux numéros de Rock & Folk ! Pastèque sur le gâteau, il est gratuit. Il existe donc encore quelques bienfaiteurs de l'humanité.

    Damie Chad.

    MELISA BERNARDOT

    SHOOTS AND DRAFTS

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    Support parisian rock scene, c'est ainsi qu'elle se définit lapidairement sur son FB, c'est elle qui nous a fourni les photos de la livraison 407 du 21 / 02 / 2019 du concert Amain Armé / Britches de la Comedia. Je ne parlerai point en cette chronique de ces photographies si ce n'est pour signaler cette manière de présenter souvent le même cliché en couleur puis en noir & blanc, ce dernier se conférant, selon cette double présentation, pour emprunter un terme au philosophe allemand Friedrich Wilhelm Schelling, une dimension réale fort prononcée tout en se donnant à voir comme la vision idéelle de ce dont il procède. Rappelons que le mot réal signifie effectif, ce qui est étrange puisque c'est la juxtaposition des deux clichés qui produit l'effet, et non l'effectivité du seul cliché shirokurique. Comme quoi la répétition du même ne reproduit pas obligatoirement le même. Nous vous laissons tirer de par vous-mêmes les conséquences métaphysiques de la précédente affirmation...

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    Donc en cette kronic nous nous intéresserons uniquement aux dimensions draftiennes de la jeune artiste. En d'autres termes à l'album ( visible sur le FB : shoots and drafts ) 90377 : my drawings / visuals. Un dossier de cinquante trois vues qui forme un ensemble assez disparate de ces dessins et de ces esquisses que peintres et dessinateurs ont souvent l'habitude de jeter sur un carnet ou le premier bout de feuille qui leur tombe sous la main. Boîte à idées précieuses ou corbeille de bureau dans lesquelles on se débarrasse des mouchoirs en papier des rhumes de cerveau créatifs. La majeure partie de l'ensemble est d'ailleurs réservée à l'Inktober 2018. L'Inktober est une pratique relativement nouvelle lancée en 2009 par le dessinateur de comics Jake Parker, s'agit durant chaque jour du mois d'octobre de jeter l'encre de son imagination aiguillonnée par la proposition d'un seul mot fourni par le calendrier inktobrique. Autant dire que votre liberté est fortement bridée et que c'est à vous de vous débrouiller pour que votre propre vision du monde et votre style transparaissent dans cet exercice imposé. Une espèce de gymnastique intellectuelle qui n'est pas sans rappeler la pratique du Questionnaire Proust en littérature à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles.

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    Nous nous arrêterons au deux octobre. Un dessin plus travaillé que les autres. Qui sert à Mélisa Bernardot de vignette à son FB, une espèce de masque symbolique, une figure en quelque sorte héraldisée de soi-même, le trait anguleux du visage rappelle Bernard Buffet, et l'attitude les poses hiératiques des héroïnes de Klimt. Olympe de goule si je peux me permettre ce calembour qui allie la beauté à l'envers du décor. Le mystère de la féminité pour se replacer dans l'esthétique symboliste fin de siècle ! Pauvre poulette, l'a été condamnée, le trois de ce mois funeste, à passer quelques minutes dans le grille-pain, la donzelle en est ressortie quelque peu cuite aux entournures, l'a perdu ses airs de déesse et peut-être pire les ailes du désir. Ces deux dessins sont symboliques du travail de l'artiste quant à l' auto-représentation de la femme, tour à tour sorcière, fée, criminelle, attirante et puis brutalement l'envers du décor dézinguée, vieille, perdue, morcelée, découpée... Victorieuse ou défaite. Les deux versants de la vie, celui qui monte vers le point acméique pour aussitôt décliner vers la dissolution finale. Le deuxième dessin de ce codex 90377, visage auréolé d'une chevelure transformée en soleil noir qui surmonte un corps qui semble déjà soumis à l'informe dégradation des pourrissements terminaux, symbolise à mortveille cette dégradation horrifiante. Immédiatement après deux représentations féminines, camelote bijoutière à motif cabalistique de pacotille ou marque sur le front d'une croix inversée sont à mettre en relation avec l'œil rehaussé de travers de l'une, et totalement blanc de l'autre, ces yeux glauques trahissent la perception d'un réel et d'un outre-réel menaçant et inquiétant. Les longs cheveux de la deuxième s'entrecroisent avec les larges rayures de son pull-over écarlate et forment comme une grille derrière laquelle rougeoie comme une fournaise, annonciatrice de sa simple présence au monde. Nous apparaît comme le joker de la mort.

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    Nous sauterons les espèces de collages qui séparent les deux images qui répondent d'une esthétique mangaïque, force et beauté sont au programme. Pas très loin, beau portrait d'un jeune mec le visage habillé d'une insolence paresseuse. Aux claires couleurs des deux précédents succèdent trois noirceurs de fille, de face, de dos et ce visage pratiquement dédoublé par la coupure d'une mèche ombreuse de cheveu anarchique, vu de si près qu'il excède la pleine page. Ensuite nous picorerons, ce réveil englobé dans un semblant de gangue de main qui serre son étreinte sans pouvoir arrêter le temps. Une autre mouture de cette image se retrouve plus loin dans l'Inktober sous forme d'une gamine tenant dans sa main une tasse de café mais le corps engoncée dans le cadran de la montre du temps fatidique. Vous la retrouverez à la page suivante recroquevillée en position d'œuf fœtal que l'on espèrerait retour originel, mais sur un dessin suivant, accrochée aux ballons de son rêve que l'on pressent d'une tristesse infinie. Ne reste plus sur une image postérieure qu'une poupée jetable abandonnée sur un trottoir déserté d'humanité. Admirons cette tête d'E. T. aux cinq yeux qui pétillent d'intelligence d'autant plus forte que débarrassée du reste de la chair de son corps absent. Tout comme cet homme le corps englouti dans la boue d'un marécage qui atteint déjà les narines, derrière lui des arbres morts tendent leur branches désespérées vers le rien, à mettre en relation avec la coiffure de cette petite fille à la chevelure de palmes vivantes qui court à son shopping, à l'assaut du monde, les billets verts entre les dents.

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    Ce n'est qu'un carnet. Certains lui reprocheront de ne pas être spécialement rock, pour ceux qui ont nécessairement besoin d'une guitare pour qu'une image soit obligatoirement rock, ou une pancarte '' Eléphant'' accrochée à la trompe de l'animal idoine, un de ces jours je chroniquerai les photos de concert de Mélisa. Le rock c'est aussi un esprit diffus. Ça flotte dans l'air sous forme d'atomes subtils, certains sont de véritables passoires, sont traversés par ces nuages microscopiques mais ils n'en retiennent aucun. A moins que ce ne soient les corpuscules qui ne veulent pas d'eux. Ce n'est pas donné à tout le monde d'en abriter quelques uns. Regardez la planche entière qui regroupe l'ensemble des dessins. Sont empreints d'une terrible solitude. Les personnages sont figés dans l'apparence spectrale de leur image. Que ce soit la vieille grand-mère qui tient précieusement son sac-à-main, ou l'homme à deux têtes pour mieux insulter le monde, chacun s'entête à représenter sa propre idée, la mémé qui s'accroche à son goutte-à-goutte comme à son cancer, ou l'hoplite qui a traversé des siècles d'histoire en sentinelle avisée. Mélisa Bernardot a soigné le look de chacun, jusqu'à ce qu'ils deviennent les archétypes de notre société dont nous ne sommes plus que des pièces disjointes, des figurines d'œuf Kinder sur l'étagère du désespoir.

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    De fait ces croquis sont plus proches du blues que du rock. Ce qui n'exclut pas l'humour noir, la plus terrible des armes blanches. Mélisa nous offre cinquante-trois lamelles pour étude spectographique de la faune contemporaine, cinquante-trois arcanes du tarot spectral de la féminité moderne que vous ne saurez regarder sans être traversé d'un fort courant d'électricité. Lumière noire.

    Damie Chad.

    ( Dessins visibles sur FB : Shoots and drafts )

    SPEEDBALL

    MALEDIXION

    N° 13 / Février 2019

    Arnaud & Maniak / Romuald Martin / Manolo Prolo / Pierre Bunk / Lenté Chris / Chester / Carlota / Jokoko / Gomé / Kyja / Mlce / Madd / Slo / Méli / Louna / Jess X / Dr Silk / Krokaga / Gromain / Max Clem / Pat Pujol / Dav Guedin / Denis Grr / Tôma Sickart / Pierre Berger / Marc Brouillon / Gwen Tomahawk / Laurent Z. Rondet.

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    Sont comme ça les Bédéistes, vous achetez une revue, vous ouvrez et c'est aussi plein qu'un zodiac chargé de migrants au milieu de la Méditerranée, se déplacent en groupes d'entourloupe, en tribus de zébus assoiffés d'abus, en peuplades de camarades en rade, arborent leurs noms de guerre comme des étamines de pirates, se jettent sur vous à trente contre un, quand vous apercevez cette cohue tohu-bohu, vous vous dites que rien de sérieux ne pourra jamais sortir de ce pandémonium. Et plock ! ils vous glissent la lame 13 du tarot, sous les naseaux, un objet de luxe, rutilant, grand comme un département, avec papier glacé et teintes flaschy, malédixion ! et manque de bol, ils vous collent une balle de speedball en plein cœur.

    Vous n'y échapperez pas. Alors prenez votre temps. Sachez qu'il existe des malheureux qui se précipitent pour lire Speedball. Ce n'est pas de leur faute, ont dû être torturés par leurs parents dès le berceau, leur manque une case ou un igloo, je ne sais pas trop quoi, mais sûrement quelque chose... Non, Speedbal ne se lit pas. Speedball se regarde, Speedball s'écoute. Non, bandes de Béotiens, vous ne trouverez pas un CD enchâssé dans la couverture, soyez un peu esthètes par pitié, n'imitez pas  ces ignorants qui ont besoin de poser un disque de Beethoven sur la platine pour entendre la Neuvième, un véritable bédéimane est comme le mélomane qui se contente d'étudier avec soin et rigueur la partition pour apprécier le génie du musicien, idem pour Speedball, prenez la brochure dans votre menotte gauche ( non, pas celle-là, l'autre ) et de la droite laissez perler sous votre pouce les pages, doucement, une par une, et la symphonie vous éclate au visage. Un festival de couleurs se déploie lentement sous vos yeux, z'avez l'impression de voir le monde se refléter sur les écailles d'un naja de quinze mètres de long, un rêve coloré passe devant vous, n'essayez point de grappiller quelques mots, the beautifull dream tournerait vite au cauchemar, que votre attention se porte exclusivement sur le travail de composition, pensez qu'avec une trentaine de participations de bric et de broc, ils ont réussi à donner une unité formelle à leur bouquin, et tirez-leur votre chapeau.

    Voilà normalement cela devrait vous suffire, maintenant vous savez que c'est beau, vous devriez reposer votre intelligence en cette béatitude et laisser votre âme s'abreuver de ce seul sentiment idéal, mais vous êtes de ces mal-appris qui trempez vos doigts dans les plaies du Christ et puis dans l'anus de votre partenaire sexuel, alors pour satisfaire vos instincts touristiques les plus bas, vous aurez droit à une visite guidée. Nous ne verrons pas tout, nous effleurerons à peine, mais nous comptons sur votre perversité naturelle pour tout mirer par vous-mêmes.

    D'abord le truc bluffant, cette page blanche au début, vous venez d'être maudits et hop on vous refile la blancheur de l'agneau innocent. Un peu comme le bourreau sadique qui vous passe la corde au cou et qui vous demande des nouvelles de votre santé avant de remplir son office. Ensuite dorures titulaires sur fond noir, planche ( de salut ) couleur avec rectangles d'architecture HLM, et splash, Gomé s'y met. Esthétique minimaliste. Case absente ou ondulatoire. Joue avec le blanc. Deux couleurs, le noir de l'humour et le rouge cible. C'est pour rire. Plus loin, rouge sang, noir anarchie et gris existentiel, l'on ne rit plus, rien ne va plus, rien n'a changé, de Louise Michel d'hier aux manifestations d'aujourd'hui, la révolution communiste est en marche. Tremblez bourgeois. J'ai le regret d'attirer votre attention sur cet étrange fait : Speedball n'est pas une revue macroniste. Si vous ne me croyez pas, suivez les vikings de Pierre Bunk dans leur recherche du trésor oublié. Une œuvre archéo-actualitoire. Désopilante. Plus inquiétante le Psych X man de Jess K qui nous plonge dans les circonvolutions de l'auto-surveillance psychique, notre futur proche.

    Je vous laisse découvrir le reste. Ceux qui détestent l'humour punk s'abstiendront. En quatre-vingt dix pages, les histoires se suivent sans se ressembler tout en décrivant la même réalité. Mais surtout méditez ces pleines pages – dessins de styles divers ou photos trafiquées – elles rythment la revue, sont à regarder comme si dans notre quotidien des scénaristes pervers avaient remplacé les pubs de nos panneaux publicitaires, par des espèces d'engrammes symboliques, une efflorescence de représentation kaléidoscopiques des images les plus triviales de notre quotidien mêlées aux icônes les plus spasmodiquement mythiques de la culture populaire. Speedball ne recule devant rien, mais ceux qui en ressortiront choqués n'auront pas compris que la revue est à lire selon un autre plan. Ses dessins n'ont d'autres but que de mettre en mouvement la roue grippée des concepts dans la tête de nos concitoyens. Speedball, accélérateur de conscience.

    Damie Chad.

     

    KOMIKS KRONIK

    N° 15 / Novembre 2018

    Aurelio / Jokoko / El Primate / Toma Sickart / Chester / Syl / C. Sénegas / Camille Pull / Nemo / Pierre Lehoulier / Tusghin & Pierre Bunk / Tim64 / Mimi Traillette / Méli & Afeu / Pat Pujol / Toki / Gromain / Gwen Tomahawk / Madame Cruiii / Benoît Bedrossian / Gomé / Virginie.B / Jurg

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    L'on ne prend pas les mêmes – quoique en y regardant de près l'on s'aperçoit que certains participent aux deux aventures – et l'on recommence. Chez Kronik l'on n'hésite pas à renverser les axiomes du punk. No Future ? Eh bien si, et de beaucoup. Numéro spécial '' Space Robot''. Ne sont pas optimistes chez Kronik. Les robots ont gagné la bataille. Ne sont pas plus intelligents pour cela. Aussi médiocres que les humains. Les deux races coexistent aussi paisiblement que les ethnies humaines au cours de l'Histoire. Nous les avons créés à notre image. C'est sans doute pour cela qu'ils adoptent nos conduites et sont incapables de construire un univers mental différent du nôtre.

    Un format légèrement moins grand que Speeball, mais quarante pages de plus. Mais est-ce une illusion, les encrages semblent différents, teintes plus claires et en même temps plus vives chez Kronik. Mine de rien il y a un sacré travail de mise en page dans ce numéro. Jokoko en est le maître d'œuvre, tout est dans l'alternance, ne s'agit pas de marier les styles mais faire en sorte que les mises en page se succèdent sans que l'une ne mange la suivante ou la précédente. Orchestration visuelle. Tact graphique obligatoire. Le bistre de fond de page d'Outer Space d'Aurelio, les bordures noires pour les vignettes faussement naïves et réellement scatophiles de A Plus Uranus de Jokoko, les incipits à dominante bleue de nombreux épisodes, les images de Goldoraque de C Sénégas découpées et recollées, et puis Zizi et Pantoufle qui semble un texte illustré par des images, les vignettes panoramiques de Super Gros Con de Pierre Lehoulier ( le même qui guitare dans Crashbirds ) avec son en-tête très années cinquante, la poésie de Boracho Le Clodo de Riri qui n'est pas sans évoquer la maladresse des dessins d'enfants, les dessinS au fil de Framax qui rappellent l'esthétique de Tron, tout cela ( et bien d'autres ) il a fallu l'inscrire dans une continuité pour ainsi dire narrative. Car dans ce Kronik vous pouvez simplement vous éclater à lire les histoires une par une, mais ce serait passer à côté de l'intérêt du volume si l'on ne s'aperçoit pas que ce numéro 15 est aussi un déploiement du traitement de l'image, de sa mise en scène, de sa mise en réflexivité avec le texte, c'est peut-être avant tout l'histoire du rapport entre l'image dessinée et l'image cinématographique qui est ici parfaitement illustrée et évoquée. Que cela n'effraie pas le lecteur, ce numéro n'est pas théorique, se présente plutôt comme un condensé expériençal des différentes manières de concevoir la mise en forme du récit graphique.

    Qui dit robot dit science-fiction, l'imaginaire de nos auteurs ( pas tous ) est plus près de la science-friction. Frictions érotiques de la chair et du métal, comme si l'important du futur résidait dans cette approche mutuellement fascinatoire de l'Homme et de la Machine. Aussi tourmentée que celle de l'Un avec l'Autre. A croire que si les formes changent les problématiques ne varient pas d'un iota. Ce Kronik est beaucoup plus philosophique qu'il n'y paraît. Le rire n'est-il pas la force suprême de la sagesse ?

    Damie Chad.