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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 3

  • CHRONIQUES DE POURPRE 647 : KR'TNT 647 : MAX DECHARNé /CODEX SERAFINI / WALTER JACKSON / ORVILLE PECK / EVIE SANDS / AZIMIT / AXION9

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 647

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    30 / 05 / 2024

     

    MAX DECHARNé / CODEX SERAFINI

    WALTER JACKSON / ORVILLE PECK

    EVIE SANDS / AZIMUT / AXIOM9

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 647

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    Max le ferrailleur

     - Part Two

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             Quand tu vois écrit sur la couverture The Hipster’s Guide To Rockabilly Music, tu sors ton billet de vingt. Puis quand tu vois écrit en dessous A Rocket In My Pocket, tu sens une petite érection, et quand enfin tu lis le nom de Max Décharné en bas de cette même couverture, tu embrasses la petite gonzesse à la caisse. Tu ressors de chez Smith avec le book parfait entre les pattes. D’autant plus parfait que t’as en plus Elvis 54 sur la couve. 300 pages d’intense perfection, un book atrocement bien documenté, infesté de singles rares, et dédié à Nikki Sudden - For Nikki Sudden, who sang the Teenage Boogie on a Saturday night, and was telling me nearly twenty-five years ago to write something about Charlie Feathers. Rest in peace, old friend - Impossible d’imaginer meilleur auspice.

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             Rien qu’à lire le sommaire, tu sens ta bave dégouliner. Les titres des chapitres swinguent tout seuls, ‘Hillbillies on speed’, ‘The King of the Western Bop’ (Elvis, bien sûr), ‘Get with it’ (Charlie Feathers bien sûr), ‘Rockin’ Up at Sam’s place’ (Uncle Sam bien sûr), des chapitres consacrés aux roots, aux labels, aux filles, au cinéma rockab, aux clubs, aux radios, au revival et aux héritiers. Max n’a rien oublié. Rien ! T’es dans une Bible. La Bible. Tu peux même le lire si tu ne comprends pas l’anglais. Pour tout fan de rockab, c’est le point de départ, le passage obligé, avec les trois Guralnick (Deux Elvis et un Uncle Sam), le Billy Poore (RockABilly: A Forty Year Journey) et le Craig Morrison (Go Cat Go! Rockabilly Music And Its Makers). De la même façon que l’It Came From Memphis de Robert Gordon, tu es quasi-obligé de relire le Rocket tellement ce book grouille d’informations. Overdose garantie, à condition bien sûr que tu aimes les overdoses.

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             Dans l’intro, tu commences par tomber sur un portrait de Gene Vincent en 1956. Max a 19 ans quand il découvre l’existence du mot rockabilly dans le «Roll Away The Stone» de Mott The Hoople. Puis il chope Introducing Eddie & The Falcons de Wizzard. Il lit dans la foulée le ‘Junkyard Angels’ hebdomadaire de Roy Carr dans un NME de l’époque. Carr ne comprend pas qu’RCA n’ait pas rassemblé les Sun tracks d’Elvis sur un album - After all, these are perhaps the most important rock records ever made - C’est pas perhaps, Roy, c’est sûr. Tout vient des singles Sun d’Elvis. Puis Max rappelle que Ted Carroll lance Chiswick en 1975 avec la réédition du «Brand New Cadillac» de Vince Taylor, puis il passe à Ace avec des bombes du genre «Tennessee Rock» d’Hoyt Scoggins & The Saturday Nite Jamboree Boys et le «Jitterbop Baby» d’Hal Harris. Comme Ted Carroll, Max fout le doigt dans l’engrenage : il est baisé. Le rockab sera sa passion. À l’échelle d’une vie.

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             Ce qui fait la force des singles rockab, c’est qu’ils ont gardé leur fraîcheur - Trente ans plus tard, the music still comes tearing out of those original Sun 45s like they were cut yesterday - Un peu plus loin, Max donne sa définition du rockab : «A mutant blend of uptempo country and hillbilly sounds combined with the backbeat of jump R&B.» C’est bien sûr Elvis qui définit le genre en mai 1954, lorsqu’il enregistre «That’s All Right/Blue Moon Of Kentucky» chez Uncle Sam - he defined pure rockabilly for all time -  Mais comme le rappelle Max, juste avant Elvis, tu as Arthur Big Boy Crudup. En 1962, Bobby Robinson le retrouve pour le faire enregistrer sur son label Fire Records. Max nous dit qu’en 1962, Big Boy cueille des fruits pour vivre. Les succès d’Elvis ne l’ont pas enrichi - Des gens décrochent des hits et tout le blé qui va avec, d’autres ont composé des hits mondiaux et bossent dans des stations-services. Il n’y a aucune justice ni aucune logique là-dedans. Comme le disait Jim Dickinson : «Les hits sont dans le baseball, les singles dans les bars et tes royalties vivent dans un château en Europe.» - Quand Max cite, il cite. Il ne pouvait pas citer mieux.

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             Il illumine son chapter Elvis avec une belle image d’Evis & Scotty & Bill Black, le power trio originel - The wrote the rockabilly rules from scratch - Max rappelle qu’en plus de Guralnick, Greil Marcus a examiné cet épisode fondateur dans son fameux Mystery Train. Un Elvis qu’on surnomme à l’époque The Hillbilly Cat, ou encore The Memphis Flash. Max se régale de ces mots qui swinguent sous ses doigts alors qu’il les tape. Oh et puis voilà Uncle Sam ! Max cite Robert Gordon qui cite Uncle Sam : «Producing? I don’t know anything about producing records. But if you want to make son rock’n’roll music, I can reach down and pull it out of your asshole.» C’est le messie qui parle, mais si. Sur la compile Ace qui accompagne le Rocket Book, A Rocket In My Pocket - The Soundtrack To Hipster’s Guide To Rockabilly Music, tu as le «Mystery Train» d’Elvis, Scotty & Bill - Train arrives ! - La base de tout.

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             Max embraye sur Charlie Feathers, comme s’il tirait l’overdrive de sa TR4, vroarrrr ! Il voit Charlie à Fulham en 1990. C’est l’ultime show londonien de Charlie. Max parle d’une révélation - It remains the finest pure rockabilly I’ve ever witnessed - Charlie gratte une acou, Bubba une gratte électrique et deux mecs des Firebirds «on the sparest backing from double bass and one snare». Quand tu lis ces mots, tu as l’impression de re-rentrer dans le Saint des Saints, juste après le bouclard d’Uncle Sam. Max ajoute que cet ultime show «was the real deal», 35 ans après l’âge d’or et les «killer rockabilly singles» sur King et Meteor - One of the most perfect examples of double-sided rockabilly statement you’re ever likely to hear - Et Max y va : «Il y eut certainement pas mal de chanteurs à l’époque qui ont été mieux payés que Charlie Feathers pour leur boulot, mais peu pouvaient égaler la qualité de ses enregistrements.» Ce sont des évidences, mais quand il s’agit de Charlie Feathers, on les accueille toujours à bras ouverts. Il ajoute que les cuts que Charlie enregistre en 1968 ou 1978 auraient pu l’être en 1955 : the purest ! Il cite encore l’exemple de «Get With It», Charlie dit au guitariste de lancer le cut et au stand-up man de commencer à slapper pour lancer le beat, de sorte que Charlie puisse entrer en rythmique and cut loose. «Tu veux jouer du rockabilly ? Just follow the instructions.»

             Ça tombe bien, «Get With It» se trouve sur la compile. Charlie with Jody & Jerry. Oh le chant pur du rockab parfait. C’est claqué du beignet, mais à la revoyure.

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             Max reste à Memphis pour évoquer l’autre équipe de choc, Johnny Burnette & The Rock’n’roll trio qui ont enregistré  «some of the purest examples of flat-out, life-enhancing rockabilly ever recorded.» «The Train Kept A Rolling» figure aussi sur la compile. Ce trois-là sont des fous. Perfect madness. Max n’en finit plus de s’extasier. On a dans les pattes le book d’un fan, alors il ne faut guère s’étonner de ces montées de fièvre. Tous les kids du monde ont fait et font encore la même chose. La petite différence, c’est que Max écrit comme un cake.

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             Il cite ensuite Sonny Burgess «and some of the wildest rockabilly ever recorded at Sun», puis Carl Perskins et Cash, et voilà que débarque en 1956 Jerry Lee et son père Elmo. Quand les mecs de Bear publient  la Box Classic Jerry Lee Lewis en 1989, ils déterrent pas moins de 246 cuts dans les archives. Puis arrivent Billy Lee Riley et Roy Orbison, Max les passe tous au peigne fin. Quand en 1960, Uncle Sam en a marre, il quitte Union Avenue et s’installe au 639 Madison.

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             Tiens voilà un Bihari ! C’est Lester qui s’installe à Memphis pour monter Meteor sur Chelsea Avenue, en 1956. Il récupère les déchets d’Uncle Sam, Charlie Feathers, Bill Bowen, Junior Thompson et Brad Suggs. Le problème c’est que les singles Meteor sont «impossibly rare». Max explique qu’il se casse les dents à les chercher. Il existe une compile Meteor providentielle sur Ace (The Complete Meteo Rockabilly & Hillbilly Recordings). Max cite Steve Carl qui se souvient de la chambre d’écho de Lester, qui était en fait la salle de bains infestée de serpents. Lester plie bagage en 1957 et retourne bosser avec ses frangins. Pour illustrer l’épisode Meteor, Max a choisi Junior Thompson et «Mama’s Little Baby», un classic jive de r’n’b drivé au bop de slap.

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             Au fil des pages, Max cite des tonnes de singles, il pleut du bersek guitar solo et du bass-slapping comme vache qui pisse. C’est une vraie foire à la saucisse bop. On voit qu’il a bien écumé les bacs des disquaires anglais spécialisés. Si tu veux te monter une collection de singles rockab, tu as le mode d’emploi. Hipster’s guide ! Max écrème les labels d’époque, Starday, Mercury et toute la bande à Bonnard, aussi plutôt que de te mettre sur la paille en partant à la chasse aux singles rares (prix minimum par tête : 50 euros), chope plutôt les quarante volumes de That’ll Flat Git It parus chez Bear. Tout y est. Tout ! Max qualifie Curtis Gordon de full-blown rockabilly wildman («Draggin’») et le «Slip Slip Slippin’ In» d’Eddie Bond & The Stompers d’«even wilder bass-driven monster.» Puis c’est Decca avec le rockabilly jackpot «Three Alley Cats» de Roy Hall, et pouf arrivent à la suite Jackie Lee Cochran, le Texas wildman Johnny Carroll. Arrête Max, on n’en peut plus ! Mais l’animal repart de plus belle. Il a tout exploré, tout écouté, il jongle avec la dynamite des singles rockab et boom, Roy Haydock & The Boppers avec «99 Chick». Pour chaque bombe, il a son mot à dire. Il arrive sur Columbia avec Sid King & The Five Strings, puis Ronnie Self qui atteint «the true rockabilly immortality» avec «Bop-a-Lena». Rien de plus frantic que ce truc-là, nous dit Max effaré. La preuve ? Elle est sur la compile : «Bop-a-Lena» ! Mais Ronnie est trop énervé. Il est incontrôlable. Son scoobidoo go cat go ne vaut pas les hiccups de Charlie Feathers.

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             Puis c’est le «stone-cold masterpiece of rockabilly mayhem» du «Love Me» de Jerry Lott, aka the Phantom, rendu célèbre bien sûr par les Cramps. Max illustre la page avec la pochette du single Dot, et de là, il passe directement à l’autre wildman de service, Hasil Adkins et ses «home-recorded blasts of rockabilly mayhem». Dans la foulée voilà qu’arrive Gene Maltais et son «primal, front-room rockabilly that jumps right out of the groove». Max parle bien sûr du double-sided monster «The Raging Sea/Gangwar». Ça tombe bien, le monster est sur la compile. Il est bien sec, le Maltais, mais plus rock’n’roll que rockab.

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             Gros clin d’œil à un autre pionnier, Lee Hazlewood qui lance Sanford Clark et le mythique «The Fool» en 1956. Comme Uncle Sam, Lee étudie l’écho et achète 200 $ un vieux silo à grain et l’installe sur le parking de son studio pour produire «the correct echo». Max rend aussi hommage à Cordell Jackson et à son label Moon Records, dont Allen Page & The Deltones étaient les têtes de gondole («Dateless Night»). Et la surprise arrive avec le «Black Cadillac» de Joyce Green que Max compare au «Love Me» du Phantom. Il évoque un radio show en 1958 - One of the wildest performances of them all - «Black Cadillac» est l’unique single de Joyce Green, «but, quite honestly, how do you follow something like that?». Introuvable et pas sur la compile. Te voilà gros-Jean comme devant.

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             Après avoir épluché les superstars du rockab, Max plonge dans l’underground rockab, celui qu’il a exploré et qu’il partage avec nous. Il cite encore l’exemple du «Rocking In The Graveyard» de Jackie Morningstar, «replete with demonic howls and killer guitar». Pareil que Joyce Green : un single et puis plus rien. Max parle encore de «rockabilly immortality». Par chance, le «Rocking In The Graveyard» est sur la compile. Mais comme pour le Maltais, Morningstar est trop rock’n’roll.

             Max cite encore une compile Ace historique, Rockabilly Party, parue en 1978, sur laquelle se trouvent les blasters d’Hal Harris, «Jitterbop Baby» et «I Don’t Know When». Il indique aussi que les Cramps ont tapé dans le «deranged, heavy-breathing beat of a song» «Save It», de Mel Robbins. Ouf, il est sur la compile ! Mel est un furax. Quelle voix !

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             Max reprend le fil des rockabilly hymns avec le «Please Give Me Something» de Bill Allen & The Back Beats, qui date de 1958, «a primal howl of a song dans laquelle le narrateur cherche autre chose qu’un simple bisou sur la joue.» Un «Please Give Me Something» que reprit Tav Falco. Max cite encore des modèles comme Huelyn Duvall («Three Months To Kill») et Tooter Boatman & The Chaparrals («The Will Of Love», a driving powerhouse of a tune backed by some of the finest rockabilly drumming of the era). Il sort encore de l’underground Nervous Norvus et son «blood-happy danngerous driving ‘Transfusion’», «a megahit which came out of nowhere.» Puis Dale Vaughn et «How Can You Be Mean To Me» qui sort aussi de nowhere, avec un «world-class slice of rockabilly brillance» et une «guitar storm» «which anticipates the likes of the Stooges by over a decade». Un seul single qu’on retrouve par chance sur la compile. C’est Dale qui ouvre le bal de comp à la violente attaque. Il chante du nez. La pulsion rockab est là, entre tes reins. Qu’existe-t-il de plus wild ? Rien. Mais Max ne sait rien du mystérieux Dale Vaughn. Disparu sans laisser de traces ! Underground power at the Max.

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             Infatigable, il rentre ensuite dans le chou de l’Honky-tonk avec Johnny Horton, qui épousa la veuve d’Hank Williams aussitôt après qu’Hank ait cassé sa pipe en bois, et pour illustrer l’anecdote, Max te sort cette phrase de David Allen Coe : «If that ain’t country, I’ll kiss your ass.» Max raconte aussi que Johnny est allé voir Elvis à Memphis et lui demander s’il pouvait lui emprunter Bill Black pour enregistrer «Honky Tonk Man» chez Owen Bradley à Nashville. Puis, poursuit Max, Johnny emprunte encore Bill Black pour enregistrer le driving, powerfull «I’m Coming Home» joué sur un seul accord. Ce book bat tous les records, car il grouille de détails fascinants. Max cite les hits rockab, connus ou pas, et orne son texte d’une myriade d’anecdotes superbes. On reste dans les géants avec Thumper Jones, c’est-à-dire George Jones, qui sort en 1956 «How Come It/Rock It», l’une des perles rares du rockab. Max cite aussi sa version de «White Lightning», compo du Big Bopper, dont Eddie Cochran et Gene Vincent vont taper des covers un peu plus tard. Max reste chez les Hillbillies avec Jimmie Logsdon qui se rebaptise Jimmy Lloyd, et «You’re Gone Baby», avec en B-side l’even better «I Got A Rocket On My Pocket» - A rockabilly hymn to the joys of unbridled lust - C’est d’ailleurs l’«I Got A Rocket On My Pocket» qui referme la marche de la compile : oh la classe du dandy rockab !

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             Max consacre des chapitres bien dodus aux juke joints, aux radio shows et aux TV shows, puis il débarque à Hollywood et passe tout le ciné rockab au peigne fin. Alors on fait des listes de trucs à voir en priorité. Il chante les louanges de The Girl Can’t Help It, avec Gene Vincent & The Blue Caps in full flight, il parle même d’un «impossibly high standard for filmed rock’n’roll», à cause justement d’«honest-to-goodness rockabilly wildmen like Vincent and Cochran». Sort en même temps une daube, Love Me Tender, avec «the most incendiary live perfomer on the planet», Elvis, auquel on fait chanter n’importe quoi, alors Max se met à rêver : «Imagine qu’on l’ait autorisé à chanter ‘Mystery Train’ in his own hepcat threads, in full colour?’». Max parle d’un artistic disaster. Elvis allait pouvoir se rattraper avec Jailhouse Rock et King Creole, mais le Colonel était déterminé à faire de lui un «family entertainment», alors Elvis allait entamer un chemin de croix qui allait le conduire jusqu’à Stay Away Joe, où il dut chanter cette daube qu’il haïssait, «Dominic The Impotent Bull». Merci Colonel d’avoir flingué le King. Max chante encore les louanges de Jamboree, d’High School Confidential et d’Untamed Youth, où Eddie Cochran joue le rôle de Bong, et où Mamie Van Doren chante en petite tenue. Oh et puis Hot Rod Gang, «staring one of the wildest rockers», Gene Vincent. Dans Carnival Rock, tu peux voir Bob Luman et James Burton, et dans Rock Baby Rock It, tu as Johnny Carroll. Max indique que Rock Baby Rock It mériterait d’être la pierre de touche de toute collection de DVD digne de ce nom.

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             En marge de tout ce bouillonnement, Max récupère en plus Charlie Gracie et Marvin Rainwater. Puis il bombarde Jerry Lee au grade de «wildest rockabilly of them all». Le temps va passer et certains feront comme si rien n’avait changé. Le meilleur exemple est celui de Charlie Feathers, déjà cité. En 1978, il se croit encore en 1955. L’autre exemple n’est autre que Larry Terry avec «a howling monster of a record», «Hep Cat» - Throat-shredding, savage-guitar screamer - Un seul single paru en 1961. Introuvable, bien sûr. Billy Miller réussira à retrouver la trace de Larry Terry. Dans le même genre, Max sort «Okie’s In The Pokie» de Jimmy Patton. Pour Max, c’est une façon de te dire, cher lecteur : «Ton tour est venu de partir à la chasse.»

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             Injonction d’autant plus pertinente que la compile grouille de puces. Il y ceux que tu connais déjà comme Allen Page («She’s The One That’s Got It», heavy rockab bardé de réverb, c’est la Mer Rouge qui s’ouvre sous tes yeux), Carl Perkins («Put Your Cat Clothes On», hey he put it, sans doute le meilleur de tous), Wanda Jackson («Mean Mean Man», un rêve de délinquance juvénile), Hal Harris («Jitterbop Baby», Hal te boppe ça vite fait au lose my blues), Ric Cartey («Scratching On My Screen», slappé à la folie, l’un des sommets du genre), et puis il y a tous ceux que tu ne connais pas, et grâce à Max, tu te goinfres. Bob Doss, pour commencer, avec «Don’t Be Gone Long», pur jus de slap avec un solo de jazz dans la pulsion. Oh et puis le slap des Echo Valley Boys dans «Wash Machine Boogie», un vrai tenant de l’aboutissant pour l’amateur de real deal. Nouvelle révélation avec The Rhythm Rockets et «The Slide», le mec chante au génie délinquant, à la voyoucratie d’oh oh oh et en plus tu as l’épaisseur du son. La fête continue avec Jimmy Carroll et «Big Green Car», il te plonge en enfer à coups d’I saw my babe/ In a big green car - Aw merci Max ! Tiens, encore un wild cat tombé du ciel : Benny Ingram avec «Jello Sal», un shout de wild rockab tapé par la bande. Un chef-d’œuvre ! Révélation encore avec Freddie Franks et «Somebody’s Tryin’ To Be My Babe» : back to the primitive bop ! Ce mec te yodelle le bop ! Encore du pur et dur avec Don Willis et «Boppin’ High School Baby» : tu assistes ici à un fantastique développé de boppin’, suivi de Don Cole avec «Snake Eyed Mama». Il faut voir comme ça boppe ! La qualité de tous ces singles te tient en haleine.

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             Max continue de traverser les décennies et nous voilà à Londres avec Ted Carroll et Ace, puis en Allemagne avec Richard Weize et Bear. Voilà qu’arrivent the 1980s avec les Cramps - They probably had the finest taste in navigating the wilder extremes of America’s rockin’ past than just about anyone - Max qui a la chance de les rencontrer dit en plus qu’ils sont des «gueninely decent people». Côté covers, ils tapent dans le dur : «Rocking Bones» (Ronnie Dawson), «Uranium Rock» (Warren Smith), «Can’t Hardly Stand It» (Charlie) et bien sûr «A Rocket In My Pocket». Plus le Napa Hospital qui «puts to shame pretty much every other live video ever recorded.» Superbe hommage aux Cramps. Puis Max relate le désastre de leur tournée avec les fucking Police, un plan aussi foireux que celui nous dit Max de Jimi Hendrix en première partie des Monkees. Il évoque aussi le premier album des Cramps enregistré chez Uncle Sam à Memphis avec Alex Chilton. Et bien sûr, qui dit Chilton dit Tav Falco’s Panther Burns. Ces pages sur les Cramps valent vraiment le détour.

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             Puis voilà les Stray Cats et le rockab anglais. En 1985, Max voit les Sting-Rays en première partie des Cramps. Il flashe sur le chanteur, Bal Croce qui allait devenir celui des Earls Of Suave cinq ans plus tard, groupe dans lequel allait aussi se retrouver Max, avec la moitié des Sting-Rays, et bien sûr, les Earls Of Suave allaient jouer en première partie des Cramps. Une façon comme une autre de boucler la boucle.

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    ( Version française)

             Dans son dernier chapitre, ‘Still a lot of rhythm in these Rockin’ Bones’, Max rend hommage à Billy Miller qui a retrouvé la trace du Phantom, puis qui a pris Hasil Adkins en charge, après avoir monté son label Norton Records en 1986. À Londres, Liam Waltson monte Toe Rag, a vintage recording studio en 1991. Liam nous dit Max a deux héros : Uncle Sam et surtout Joe Meek. C’est là que Ronnie Dawson vient enregistrer son come-back album Monkey Beat, sur le label de Barney Koumis, No Hit. Puis en 1995, Koumis nous dit Max ouvre ‘The Sound That Swings record shop’ in Camden Town, qui va devenir la Mecque des amateurs de «new and used rockin’ vinyl». C’est l’époque où Max joue dans deux groupes à la fois, les Earls Of Suave et Gallon Drunk. Ils rappelle que les Earls tapaient dans le dur avec «A Cheat» de Sanford Clark et «Who Will The Next Fool Be» de Charlie Rich : un premier single enregistré chez Toe Rag ! Max bat le beurre dans Gallon Drunk et keyboarde dans les Earls. Le premier single des Gallon Drunk est une cover de «Please Give Me Something», mais ils ne cherchent pas à sonner spécialement rockab - There was just as much of Machito, Bo Diddley, early Stooges or Suicide going on in the mixture - Max finit en apothéose avec la série des cinq concerts des Cramps à Londres en 1991 au Town & Country Club, avec des groupes différents chaque soir en première partie : Billy Childish’s band Thee Headcoats, Dave Vanian’s Phantom Chords, Ronnie Dawson, avec juste avant les Earls Of Suave, et le soir suivant, Gallon Drunk juste avant les Cramps - So I had two shots of the event, which remains one of the most enjoyable I’ve ever been involved with - Le deuxième soir était celui d’Halloween. Lux sortit d’un cercueil portant nous dit Max un crâne. Que peux-tu espérer voir de mieux dans la vie ?

    Signé : Cazengler, Max la limace

    Max Décharné. A Rocket In My Pocket - The Hipster’s Guide To Rockabilly Music. Serpent’s Tail 2012

    A Rocket In My Pocket - The Soundtrack To Hipster’s Guide To Rockabilly Music. Ace Records 2010

     

     

    Serafini c’est pas fini

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             Tout amateur de mystère devrait aller voir jouer Codex Serafini. Ce groupe anglais basé à Brighton tire son nom du fameux Codex Seraphinianus, un ouvrage signé Luigi Serafini et publié dans les années 80 par l’éditeur d’art Franco Maria Ricci. Il s’agit, nous dit wiki, de l’encyclopédie d’un monde imaginaire, une sorte de Necronomicon, mais à l’endroit. Ce gros délire est apparemment devenu un ouvrage de référence. Il se pourrait bien que Codex Serafini devienne un jour un groupe de référence, car ce qu’ils proposent tient admirablement bien la route.

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             Tout ce qu’on apprendra d’eux, c’est qu’ils viennent de Brighton. Pour le reste tintin. Codex Serafini est un groupe mystérieux. Normalement ils sont cinq, mais ce soir ils ne seront que quatre, deux mecs, deux gonzesses. Manque le guitariste, apparemment. Comme c’est un groupe mystérieux, ils arrivent sur scène drapés dans de longues robes rouges et masqués de noir. Comme tu as vu un brin de sound-check, tu as repéré la batteuse. Elle fait coup double : elle vole le show et fait la loco. Fantastique. Une vraie reine du beurre. Tout repose sur elle. Tout, ici, ça veut dire un délire psyché directement inspiré d’Hawkwind. Le mec au sax, c’est Nik Turner, même sens inflammatoire, le mec sur la basse fuzz, c’est un pur Dave Brock croisé avec Lemmy, et la petite chanteuse est la Stacia de service, sauf qu’elle n’est pas à poil. Ce qu’ils bombardent tous les quatre sur scène, c’est du pur motörpsycho d’Hawkwind et ça fonctionne au-delà de toute espérance du cap de Bonne Espérance. Il fallait y penser, et en même temps, réinventer Hawkwind n’est pas à la portée de n’importe qui. Leur set décolle très vite. Les deux mecs ondulent bien dans le chaos du groove, portés par l’implacabilité psychotropique du beurre, et la petite chanteuse passe pas mal de temps accroupie, comme si elle se recueillait devant l’autel d’un temple antique.

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    Mise en scène impeccable, l’organique du son se mêle à l’organique de la plastique, et vraiment, ça te monte bien au cerveau, surtout si t’as déjà trois ou quatre pintes de Chouffe dans la gueule. Ça devient même très vite une sorte de concert idéal, et tu peux onduler comme le font les fantastiques clones de Nik Turner et Dave Brock, rien ne peut plus les arrêter, leurs chevelures volent dans le bombardement stroboscopique,

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    la transe monte, ça s’en va culminer à des hauteurs qui te donnent le torticolis, ça va et ça vient entre les reins de l’or du Rhin ou de l’or du temps, tu ne sais plus et tu t’en fous, tu restes en mode ondulatoire et tu pries secrètement pour que ce délire ne s’arrête jamais, car te voilà soudain propulsé dans l’instant présent, celui que tu préfères, tu re-goûtes une fois de plus à l’instant rimbaldien, c’est-à-dire le bouleversement de tous les sens, te voilà codexé, harponné, serafiné, conquis, putréfié de bonheur, ratatiné, revendu, ravaudé, bon à rien, tu lâches tes prises, tu cèdes tes parts, tu niques ta rate, tu plies bagage, tu mets les bouts, tu casses ta croûte, tu cries au loup, tu croques ton crack, tu clones ta cuite, tu crées ta clique, tu claques ton cul, tu cuis ta croupe, tu craques tes craintes, tu clos ton bail, tu clames ta joie, tu cliques tes claques, tu cours tes risques, tu craches ta chique, tu cloues ta paume, tout est permis, c’est à l’infini, te voilà membre du grand Ordre International du Délire Serafinique. Rien de plus vrai : Codex Serafini, c’est pas fini. Que les dieux du rock veillent sur eux.  

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             Au merch, tu trouves leur troisième album, The Imprecation Of Anima. C’est déjà pas mal. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est bon de préciser qu’il vaut mieux écouter l’album après le concert. Si tu l’écoutes à jeun, ça risque d’être compliqué. L’album est tout de même bien barré, très liturgique, un peu Rosemary’s Baby, bien saxé dans l’oss, et tu l’écoutes plus facilement quand tu sais ce qu’ils valent sur scène. «Manzareck’s Secret» est bien un hommage au mec des Doors, et on y retrouve la frappe sèche et ordonnée de cette batteuse qui impressionne tant. Beurre bien dense et toujours intense. Globalement, l’album est plus space-outé que le set, beaucoup plus spirituel, plus informel, bien lâché dans le néant, le mec te le saxe dans la couenne du groove et la petite chanteuse sonne comme une prêtresse de l’Antiquité, ils sont dans cette dimension d’entre-deux, à cheval sur le cul entre deux chaises, entre l’Antique et le space-out, tout ça se joue en fait dans la même région du cerveau, dans la même animalité, mais au fond il ne s’agit que de puissance en devenir, puisque c’est frappé jusqu’au bout de la nuit de «Mujer Espiritu (Part 1)». Ils attaquent d’ailleurs la B avec le Pt 2 de Mujer, qui est aussi le cut d’ouverture de bal sur scène. Le Pt2 est plus déterminé à vaincre, bien acharné, bien riffé. S’ensuit «I Am Sorrow I Am Lust» qu’on retrouve en fin de set, cut plus exotique, tapé à rebrousse poil et toujours ce beurre bien dynamique et bien monté dans l’axe du mix. Ils terminent avec «Animus In Decay». Ils savent couler une dalle de cut, pas de problème, c’est d’un haut niveau underground, ténébreux à souhait, irrévocablement condamné aux souterrains et aux toiles d’araignées, mais au fond des orbites vides du Codex Serafini brille une lueur surnaturelle. La petite chanteuse mystérieuse sonne comme si elle officiait dans un temple d’Apollon, le son est lourd de conséquences, bien détaché des convenances, on a là quelque chose d’antique et de psyché à la fois, un peu oriental, très lourd, vraiment organique, relancé sur le tard par l’énorme batteuse, puis chauffé à blanc par le sax devenu fou et voilà le travail.  

    Signé : Cazengler, Codex Séfini

    Codex Serafini. Le Trois Pièces. Rouen (76). 10 avril 2024

    Codex Serafini. The Imprecation Of Anima. Riot Season 2023

     

     

    Wizards & True Stars

     - Walter d’asile

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             Tony Rounce dit que Walter Jackson te rend fier d’avoir des oreilles - What you are on about to hear will make truly glad you’ve got ears - Et il surenchérit en s’exclamant : «Here is the very personification of vocal greatness.» Rien de plus vrai. L’incarnation de la grandeur vocale.

             Avec Walter Jackson, on entre dans le jardin magique de Carl Davis et de la Soul de Chicago. Dans son recueil de mémoires, Carl Davis précise que de tous les géants de la Soul, Walter Jackson reste son favori.

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             Il n’est pas le seul à s’extasier. Dans les liners d’une des deux compiles Westside (Feeling The Song), David Cole chante aussi ses louages, mettant l’accent sur les deux mamelles de l’ultra-soulful Walter Jackson : la chaleur et la profondeur de sa voix, des qualités que les autres n’ont pas forcément. Cole rappelle aussi que Walter s’est chopé la polio à l’âge de 17 ans, et non durant son enfance, comme on le raconte ailleurs. Et c’est en 1962 que Carl Davis le voit chanter dans un club de Detroit et qu’il détecte en lui the star quality. Carl Davis lui fait enregistrer trois singles sur Columbia qui ne donnent rien, alors il met le turbo, le passe sur OKeh et demande à Curtis Mayfield de pondre un hit, cot cot, Curtis pond «That’s What Mama Said». Quand Walter Jackson évoque ses modèles, il cite les noms de Roy Hamilton et Sam Cooke, mais aussi Beethoven et Tchaikovsky, «Moonlight In Vermont» et «My Funny Valentine». Carl Davis pense qu’il faut aller sur des hits plus sexy et pouf, il tape dans Chip Taylor («Welcome Home»), et là, boom ! Badaboom ! Cole a l’air d’insinuer qu’on a un peu forcé Walter Jackson à enregistrer des cuts plus commerciaux. Cole indique aussi que des cuts enregistrés pour Cotillon à Muscle Shoals sont restés ‘scandaleusement’ inédits.

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             En 1965, Walter Jackson démarre en fanfare sur OKeh avec It’s All Over. Trois cuts l’établissent comme Soul Brother prépondérant : «There Goes That Story Again», «What Would You Do» et «Funny (Not Much)». Il groove le premier au swing de jazz. C’est le niveau auquel évolue cet immense crooner. Il défend ensuite son «What Would You Do» pied à pied. Walter Jackson est un géant impétueux. Encore un shoot de power pur avec «Funny (Not Much)» : très haut niveau de round midnite. Globalement, on est dans l’heavy Soul de Chicago, une Soul bienvenue et si parfaite. Sur la red Kent, les bonus valent le détour, surtout «Tell The World», heavy Soul de rang princier, «The Heartbeat Song», le hit tic toc de Walter, et l’heavy round midnite d’«It’s Hard To Believe». Diable, comme on s’attache à cet homme !

             Dans le booklet de la red, Tony Rounce nous dit tout ce qu’il faut savoir sur ce vieil OKeh. Il parle de «some of the greatest and most powerful recordings of Soul’s golden era». Il a bien raison, le bougre. Plane sur ce booklet l’ombre tutélaire de Carl Davis. Mick rappelle aussi que les grands compositeurs se bousculent au portillon : Chip Taylor, Van McCoy, Curtis Mayfield, Burt, Mann & Weil. En quête d’une vie meilleure, la famille de Walter a quitté la Floride pour s’installer à Detroit. Walter a commencé à chanter dans les Velvetones, des doo-wopers influencés par Nolan Strong & The Diablos. Le groupe splitte en 1959 et Carl Davis qui vient d’être nommé A&R à Chicago pour le compte de Columbia repère Walter en 1961. Carl Davis a pour mission de relancer OKeh, the largely dormant R&B subsidiary de Columbia. Pour accomplir sa mission, il monte ce qu’on appelle un roster et avec Walter, il lance Major Lance, Billy Butler & the Four Enchanters et d’autres combos locaux. Il a pour assistant Curtis Mayfield, une poule aux œufs d’or qui compose aussi pour des tas de poulains.      

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             Le deuxième OKeh de Walter s’appelle Welcome Home The Many Moods Of Walter Jackson. Il date de 1965. C’est un album de groove de charme, très grand public, puisqu’il reprend le fameux «Let It Be Me» de Gilbert Bécaud, et se croit sur Broadway avec «My Funny Valentine» et «Moonlight In Vermont». Il explose le «Welcome Home My Baby» de Chip Taylor et monte au firmament avec un hommage à Audrey Hepburn, «Moon River». Il remonte le courant  à coup d’Huckleberry Friend. Puis il tape dans Dylan avec une cover de «Blowin’ In The Wind» qu’il prend au swing de Broadway. C’est sans doute la cover le plus culottée de Blowin’ ! Ça jazze dans le wind à coups d’answer my friend. Il atteint des sommets avec une cover magique de «Fly Me To The Moon». Il te crève le cœur tellement il chante bien. C’est une merveille de croon swingué, et ça slappe à l’endroit et à l’envers, le mec y va des deux côtés. Il bat encore des records de présence avec «Still At The Mercy Of Your Love», un hit signé Van McCoy. De la même façon qu’avec l’album précédent, Kent propose une red gorgée de bonus du diable, alors quand il s’agit d’une superstar comme Walter Jackson, on y va sans réfléchir et on va de surprise en surprise. Premier choc avec «Deep In The Heart Of Harlem» et sa puissante orchestration at the crack of dawn, power extraordinaire, il monte encore comme la marée avec «A Cold Cold Winter» - Summer’s gone/ And I’m without you/ It’s gonna be a cold cold winter - Il explose «That’s When I Come To You» en plein vol et ce démon explose à la suite «One Heart Lonely», puis «The Folks Who Live On The Hill». Il te laisse comme deux ronds de flan. Cette fois, c’est Tony Rounce qui se colle à la rédaction des liners. Il appelle Walter «the late and truly great Walter Jackson». Ça veut bien dire ce que ça veut dire. Ce n’est pas non plus un hasard si on croise Walter dans les compiles Ace consacrées à Chip Taylor et à Bob Crewe.  

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             C’est avec Speak Her Name, un OKeh de 1967, qu’on réalise un fait essentiel : Walter Jackson est un chanteur très puissant. Il a comme on dit le chant chaud. Et pourtant il n’est pas favorisé par la pochette car on l’y voit crayonné avec ses béquilles. Mais il suffit d’écouter «After You There Can Be Nothing» pour tomber de sa chaise : il fait les Righteous Brothers à lui tout seul. Un vrai morceau de bravoure ! Deux autres merveilles se planquent en B : «A Corner In The Sun», où il développe le même power que celui de Bill Medley, et plus loin, «I’ll Keep On Trying», un shoot de power-dancing Soul d’une prestance inégalable. Pur jus de Chicago Soul ! C’est d’ailleurs le seul cut de l’album produit par Carl Davis. Power à tous les étages en montant chez Walter.

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             Carl Davis va continuer de produire cet  immense Soul Brother dans les années 70. Feeling Good est un big album de Chicago Soul. Walter va chercher sa Soul très haut dès «Play In The Band». C’est une Soul d’une invraisemblable sophistication. Il tape ensuite le «Welcome Home My Baby» de Chip Taylor, avec la même attaque que celle de Bill Medley. Désespérément beau ! Il boucle son balda avec «Love Is Lovier», fantastiquement bien amené, I’m dancing to be happy, et fantastiquement bien développé. En B, il tape «Words» au Broadway swing, il porte ça avec une aisance irréelle, il enchaîne avec un heavy groove de Leon Ware, «I’ve Got It Bad Feeling Good» et conclut avec un shoot d’heavy Soul de haute tenue, «Someone Saved My Life Today». Plus Black Power, même si le cut est signé Elton John/Bernie Taupin. Sur la pochette, tu vois Walter avec ses béquilles. Walter et Doc Pomus même combat.  

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             Carl Davis produit encore l’excellent I Want To Come Back As A Song. Le balda grouille littéralement de coups de génie, aussitôt «Baby I Love Your Way». Énorme présence vocale, Walter est stupéfiant de classe, il incarne la Soul suprême de Chicago, orchestrée ad nauseum. Il enchaîne avec «Everything Must Change» qu’il chante au gravitas subliminal de Barry White et de Solomon Burke. C’est d’une tenue exemplaire. Il monte au «Gotta Find Me An Angel» comme Marvin, avec une voix plus grave et arrosée de sax. Retour au Black Power en B avec «Stay A While With Me». Tout est dans le poids de la Soul, dans le cœur de la Soul. Et il remporte encore tous les suffrages avec «What Would You Do», un heavy groove d’une puissance inexorable. Walter Jackson est l’un des Soul Brothers les plus puissants de son temps. 

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             Good To See You est certainement l’un de ses meilleurs albums. Il attaque avec une triplette de Belleville, «I Wont Ever Remember Loving You», «If I Had My Way» et «We Could Fly», trois authentiques coups de génie black, exceptionnels de chaleur humaine, fantastiquement chantés et orchestrés par Carl Davis. Walter va chercher les sommets de la beauté fatale. Il se frotte chaque fois à la Soul avec une classe éblouissante, il rivalise de grandeur groovy avec Marvin dans «If I Had My Way», il te swingue ça à la renversante, c’est gorgé de jazz, de violons et de Marvin, c’est littéralement bourré d’all over. Il peut chanter à la sensiblerie et soudain éclore au Sénégal. Immense talent ! Il peut devenir océanique et chanter par vagues. Walter est un géant, un Soul Brother fondamental, il chauffe sa Soul d’une voix pleine et colorée, c’est un artiste considérable, jamais avare ni de power, ni de sensibilité. Ils redémarre sa B avec une autre triplette de Belleville, le morceau titre, «Open Up Your Heart» et «Forgetting Someone». Le morceau titre vire plus diskö funk, mais en mode Chicago, c’est forcément bien intentionné, chaleureux, long et finalement énorme. Avec «Open Up Your Heart», il groove la Soul à la puissance pure et il t’amène au bord de l’émotion suprême avec «Forgetting Someone». Soudain, il déchire le ciel et fait jaillir la lumière.  

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             Paru en 1979, Send In The Clowns est encore un album mirifique, toujours produit par Carl Davis, et réédité par Westside, un label très pointu, et surtout très fondu de Walter Jackson, puisqu’ils ont tout réédité, et dans ses liners pour Clowns, Dennis Lyons recommande chaudement d’aller se jeter sur les compiles Westside de Walter. Un Walter qui dans Clowns t’étreint par la seule beauté de sa clameur («And If I Had») - I need somebody/ To love me - Toute la sainte chaleur de la Soul est là. Il chante tous ses cuts au charme chaud. Dommage que tous les cuts ne soient pas à sa hauteur. Ses balladifs ne sont pas du Burt. Et puis voilà le morceau titre, une belle Soul progressiste, très ambitieuse. Il fait parfois des cuts plus dansants, mais il est plus à l’aise sur  le satin jaune. «The Meeting» est infernal, avec les violons dans le ciel, il te groove son Meeting avec une classe infernale, il atteint des sommets par le seul power de sa nature. Ce Meeting est faramineux de balance et d’équilibre, il te monte ça là haut, tu en chopes le torticolis. Walter Jackson est l’un des Soul Brothers les plus brillants de sa génération. On entend des éclats de clameur boréale dans sa voix. Il boucle avec un «Golden Rays» bercé de langueurs monotones et donc digne de Burt. Enfin !

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             Son dernier album s’appelle Tell Me Where It Hurts, et atteint de nouveaux sommets. Il s’impose d’entrée de jeu, avec le morceau titre. Peu de gens sont aussi grandioses dès la mise en bouche et tu le vois monter là-haut faire danser son chant avec une classe épouvantable. Walter Jackson est un géant, un artiste extraordinaire, show me !, il va chercher le nec plus ultra de l’ultraïque. Te voilà au sommet de l’art. Au dessus, il n’y a rien. L’autre smash de l’album se planque en B : «If It’s Magic», un heavy groove de round midnite, avec, là-bas, dans les fumées bleues, la présence rassurante de la stand-up. Le Walter y va au jazz, il a tout Broadway derrière lui, le Broadway de Chicago, celui de Carl Davis, un Carl Davis qui n’en finit plus de veiller sur ce chef-d’œuvre de jive de jazz. L’autre cut magique s’appelle «At Last». Walter Jackson appartient à l’autre dimension, celle du big American songbook. Il swingue l’At Last à la démesure du croon de Broadway, c’est le summum absolu d’un groove à taille humaine. Il va encore se noyer dans la cour des grands avec «Living Without You», il y va au hello my dear, il l’alpague d’entrée de jeu, au but it’s nice that you find the time to see me, il chante au cabaret d’uptown. Puis il intériorise à outrance «Come To Me», et les filles font Call me tonite.

             Les deux belles compiles Westside permettent de réviser les leçons. Tony Rounce se tape les liners de Touching The Soul, qui brasse la période Brunswick/Chi Sound, et qui va de 1973 à 1983. Rounce y va au «smoky baritone», au «unbelievably brillant» et cite l’équipe de Carl Davis en termes d’«ultra-talented pool of Chi-Sound tunesmiths». D’ailleurs, il met un trait d’union dans Chi Sound (Chi-Sound) alors que David Cole colle les deux mots (Chisound). Chacun sa manière.

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             On replonge dans les sargasses de la beauté jacksonienne avec «It’s Cool», il part à la dérive océanique dans un élan surnaturel, il chante «Love Wake Me Up This Morning» en déplaçant les masses, il fait ripper un morning qui pèse des tonnes, il sonne comme les Tempts sur «Let Me Come Back» et s’élève dans les orchestrations de «The Meeting», il chante de toute évidence avec délectation, il est l’une des plus parfaites incarnations du génie vocal, il tape son «Tell Me Where It Hurrs» au life can be sad, il remonte le fil mélodique et il s’en va exploser le show me au sommet de la courbe, il se bat pied à pied avec son do it baby/ Tell where it hurts/ let me put my love upon your pain oooh ouiii, on le voit aussi atteindre le sommet de l’Everest de la Soul au deuxième couplet de «(Gotta Find Me An) Angel», une compo de Carolyn Franklin dont sa sister Ree fit un hit, et puis voilà encore l’ultime Soul Brother à l’œuvre avec «It Doesn’t Take Much», et ça explose de manière surnaturelle avec le «Welcome Home» de Chip Taylor, Walter Jackson se jette tout entier dans la balance avec ses béquilles et son génie universaliste, il chante aux abois extraordinaires, plus loin, il chante encore «Come To Me» à outrance, come to me tonite baby, et monte en neige ce heavy r’n’b qu’est «Open Your Heart».

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             Feeling The Song brasse la période post-Okeh et la période de fin. C’est avec un plaisir indescriptible qu’on retrouve «Baby I Love Your Way», ce fantastique groove de good time music, alors on tombe dans ses bras, il tient la dragée haute et dérape dans les virages. Pur genius. Même chose avec «I Want To Come Back As A Song» et «At Last», il chante à la pire des perfes, il est effarant de nonchalance. Avec «Easy Evil», il lance un superbe assaut assumé, et c’est un bonheur que de plonger dans sa cover d’«Unchained Melody». Walter Jackson tartine à n’en plus finir, il chauffe ses accents en permanence, il groove sa chaudière, il chante au sommet de la Soul, avec un accent unique. Il est un peu comme Johnny Adams, il atteint une sorte d’universalisme, il croone à la surface de la terre. Il traque la mélodie pour mieux la magnifier. C’est un fantastique équilibriste de la Soul, il crée des ambiances exceptionnelles, comme le fait aussi Freddie Scott, il prend la Soul par les hanches et la fait danser («Sounds Like A Love Song»). Il chante «Everything Must Change» au chaud de l’humanisme et de tout ce qui relève de la beauté du monde.

    Signé : Cazengler, Walter closet

    Walter Jackson. It’s All Over. OKeh 1965   

    Walter Jackson. Welcome Home The Many Moods Of Walter Jackson. OKeh 1965 

    Walter Jackson. Speak Her Name. OKeh 1967 

    Walter Jackson. Feeling Good. Chi Sound Records 1976  

    Walter Jackson. I Want To Come Back As A Song. Chi Sound Records 1977  

    Walter Jackson. Good To See You. Chi Sound Records 1978 

    Walter Jackson. Send In The Clowns. Chi Sound Records 1979 

    Walter Jackson. Tell Me Where It Hurts. Westside 2000

    Walter Jackson. Touching The Soul. Westside 1999

    Walter Jackson. Feeling The Song. Westside 1999

     

     

    L’avenir du rock

    - Orville tombe à Peck

             Si l’avenir du rock avait dû choisir d’exercer un métier, il aurait sans la moindre hésitation choisi le métier de magicien. Avant même d’apprendre ses tours de magie, il se serait allé chez son tailleur du Faubourg Poissonnière se faire coudre un costume de Mandrake, avec bien sûr la cape noire doublée sur l’intérieur de soie rouge. Il aurait ensuite acheté chez Drouot un luxueux haut de forme lustré et une canne à pommeau d’or. Afin de compléter sa panoplie, il aurait passé dans la Chasseur Français une annonce sibylline pour recruter l’indispensable Lothar, et dont voici le texte : «Célèbre magicien recherche valet africain musclé, le plus fort du monde et invulnérable à toute arme de fabrication humaine, ainsi qu’à la magie.» Il aurait à la suite dévalisé les meilleurs bouquinistes du Quartier Latin et regroupé chez lui tous les grands classiques enseignant l’art des tours de magie, depuis l’escamotage jusqu’à l’hypnose, en passant par les caisses truquées et les subterfuges en trompe-l’œil. Il se serait abreuvé des astuces orientales, subtiles et cruelles à la fois, et des frasques américaines d’une efficacité tonitruante. Une fois ses tours de magie bien rôdés et son valet africain bien dressé, une fois ses cages de colombes et de lapins blancs bien fournies, une fois ses lames de sabres bien affûtées et ses foulards bien repassés, il se serait jeté sur son téléphone pour composer les numéros des cabarets parisiens les plus en vue et leur proposer ses services. C’est ainsi qu’il se serait trouvé un soir sur la scène du plus grand cabaret parisien, tenant en haleine un parterre d’aristocrates et de banquiers, réclamant leur attention d’une voix grave. Il aurait ôté son haut de forme pour le tenir renversé d’une main, puis tapoter du bout de sa canne sur le rebord, et après une interminable minute de silence, il aurait ânonné d’une voix grave :

             — Mesdames et messieurs, Am stram gram, et peck et peck et colégram, et bour et bour et ratatam... Voici Orville Peck !

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             En fait, Orville Peck n’est pas sorti du chapeau de Mandrake, mais de celui de Tonton Leon. C’est en effet sur le tribute à Leon Russell (A Song For Leon) qu’on a découvert l’Orville. Il y tape une cover de «This Masquerade», et on a flashé aussi sec sur sa voix. Vraie voix, profonde et sonore à la fois. Timbre de star. Orville est impeck. Alors on a creusé et découvert que l’Orville est un jeune cowboy masqué, ce que les Américains appellent un rhinestone cowboy. Le plus connu est David Allen Coe. Le masque renvoie aussi au Phatom, dont le «Love Me» hanta les nuits agitées de Lux Interior. Nous voilà donc de retour dans un territoire qu’on apprécie tout particulièrement : la mythologie. Orville l’impeck sera-t-il à la hauteur des attentes ? Seuls le diable et les albums le savent.

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             Bon départ avec Pony, un Sub Pop de 2019. Eh oui, quel singer ! Il maraude dans son lagon d’argent comme un beau requin masqué. Il descend dans le gras de son baryton pour «Turn To Hate» et ça devient génial. Il passe par un «Buffalo Run» très exacerbé, s’égare dans un «Queen Of The Rodeo» et revient en grâce avec «Kansas (Remember Me Now)». Il ressort sa meilleure voix pour caresser le Kansas dans le sens du poil. C’est beau et même décadent. Il passe par quelques bluettes country et revient enfin au sommet de son lard avec «Take You Back (The Iron Hoof Castle Call)», fast country strut monté sur un bassmatic de rêve. Il chante comme Elvis, et attaque à la sifflote. Il faut le voir emballer son Take you back. Comme on est sur Sub Pop, on a du son. Superbe allure.

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             Paru l’an passé, Bronco est un fougueux double album qui hennit bien. L’Orville s’avère être un beautiful crooner, comme le montre «The Curse Of The Blackened Eye». Il sait faire résonner sa voix dans l’écho du temps. Il yodelle merveilleusement. Il s’appuie sur un balladif pour développer une voix extraordinairement colorée - Nothing to lose/ Wouldn’t miss it anyhow - On pourrait qualifier l’ambiance de Bronco de power western pur. L’Orville fait du John Ford des temps modernes. Il ferait presque passer Cash pour en enfant de chœur. Encore un heavy balladif d’exception avec «Outta Time» - Baby I’m outta time/ Drag me to the party/ Guess I got nowhere to go - et il te balance ça, qui est extraordinaire : «She tells me she don’t like Elvis/ I say I want a little less conversation, please.» Il attaque sa B avec «C’mon Baby Cry», un big balladif d’envergure, il y va au call me up anytime/ C’mon baby cry. Power de Peck-rock all over the c’mon baby ! Il tape plus loin un «Kalahari Down» plus sombre, avec un still tumbling down qu’il prononce ‘tumbeling down’, c’est excellent, il a le power d’Elvis, and I still hear the sound and come up. Il reste dans la fantastique énergie avec le morceau titre qu’il chante à bout de souffle - And oooh see the cowboy sing ! Tout au long des faces, on est frappé par la réelle ampleur du chant. Il repart à la fantastique allure en C avec «Blush», et y va au red sky at morning. Il propose la nouvelle Cosmic Americana - Saddle up and ride on down - Superbe artiste.

    Signé : Cazengler, Orville Pic (dans la caisse)

    Orville Peck. Pony. Sub Pop 2019

    Orville Peck. Bronco. Columbia 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - Ce n’est pas l’Evie qui manque

             Sa petite tête ronde couronnée de cheveux rouges pouvait laisser perplexe. Lady Eva ne passait pas inaperçue, ce qui, dans tous les cas de figure, constitue un avantage. Elle traînait dans les concerts et semblait s’intéresser en particulier aux artistes à la peau noire. Le contact se fit le plus naturellement du monde, le petit blah-blah classique d’après concert, suivi d’une invitation à aller boire un verre en ville. Elle ne se fit pas prier, ce qui la rendit encore plus sympathique. Nous nous installâmes dans un endroit confortable, propice aux confessions. Comme elle ne crachait pas sur les verres de vin blanc, la conversation prit un certain volume. Elle commença à glisser ici et là quelques allusions à sa vie sexuelle, réduite à néant par quelques décennies de mariage. Elle savait mettre les sens d’un interlocuteur en alerte. Avait-elle une idée derrière la tête ? Ça semblait évident. Mais l’envie de mieux la connaître prédominait. Elle avoua qu’elle avait travaillée dans une DRH, ce qui ne fit qu’empirer les choses. Plutôt que d’entremêler nos salives, nous entremêlâmes nos expériences respectives, décisionnaire d’un côté, prestataire de l’autre. Ce fut une sorte d’osmose, non pas organique, mais spirituelle, enfin, si on considère les ressources humaines comme une forme de spiritualité contemporaine, disons la spiritualité du pauvre, pour faire court. L’atmosphère s’épaississait à mesure que s’égrenaient les heures et il devint évident que tout cela risquait de se terminer au fond d’un lit, ce qui aurait tout gâché. Comment la réfréner ? Il se dégageait d’elle un curieux mélange de mystère et de sensualité. Cette femme d’un certain âge abritait deux très beaux yeux derrière une paire de lunettes à fines montures. Ses lèvres peintes luisaient dans la lumière tamisée et semblaient n’attendre qu’une seule chose : qu’une autre paire de lèvres vienne s’y poser comme un papillon. Le sentiment de vivre l’instant parfait s’étirait tant qu’il atteignait les confins de l’irréalité. Il suffisait juste de tendre la main pour constater que Lady Eva n’avait jamais existé.

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             Comme toujours dans cette rubrique, le nom d’une personne rencontrée dans la vraie vie fait écho au nom de l’artiste qu’on choisit de présenter brièvement. Evie fait écho à Eva et inversement. L’une éclaire l’autre, dans une espèce de partie de ping-pong mémoriel. Evie comme Eva sortent du néant, font trois petits tours et puis s’en vont. Il s’en passe des choses au fond de la Goldmine !  

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             Alors, c’est pas compliqué : tu vas chez Born Bad, tu chopes une compile qui te paraît sympa, Polly Wally, tu rentres chez toi, tu te sers une bonne rasade, tu poses ton cul dans ton fauteuil et tu écoutes Polly Wally. Bon pas mal, Big Maybelle, Tyrone Davis, et puis plein d’obscurs géniaux, et soudain boom badaboom : tu tombes sur «Run Home To Your Mama», l’heavy stomp d’Evie Sands ! Evie qui ? C’est qui celle-là ? D’où qu’elle sort ? Une blanche ? Pas possible !

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             Tu prends ta pelle et tu creuses. Un premier hit, «Take Me For A Little While», barboté par Jackie Ross, chez Chess. Un deuxième hit, «Angel In The Morning», signé Chip Taylor et sorti sur Cameo au moment où Cameo se casse la gueule. Chips Moman refile «Angel In The Morning» à Merrilee Rush et rafle la mise. Evie en bave. Heureusement, Chip Taylor ne lâche pas l’affaire. Il en pince pour la voix de cette jeune New-Yorkaise qui est l’une des chanteuses préférées de Dusty chérie. Chip lui donne une troisième chance avec un hit qu’il a déjà filé aux Troggs, «Any Way That You Want Me». Chip enregistre Evie à New York, avec une terrifique section rythmique, et Eddie Hinton from Muscle Shoals on guitar. Evie explose le hit des Troggs, elle te l’explose au plus haut niveau. Personne ne sait qu’en 1970, Evie est la Reine de Saba.

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             Alors, tu as l’album du même nom, Any Way That You Want Me qui sort en 1970. On comprend que cet album soit devenu culte, malgré sa pochette plan-plan : Evie fait du vélo sur le chemin des écoliers. Mais tu fermes vite ta boîte à camembert car «Crazy Annie» te saute à la gueule : explosif et génial. Et ça continue avec le power maximal de «But You Know I Love You». la prod de Chip Taylor & Al Gorgoni est un modèle du genre. Elle attaque «I’ll Never Be Alone Again» à la descendante de Whiter Shade Of Pale et remonte de façon inespérée. Là tu t’agenouilles devant ta reine. Elle fait sa Soul Sister avec «Close Your Eyes Cross Your Fingers». Elle est blanche, mais comme elle est bonne ! C’est produit à outrance. Elle a la voix, la vraie voix. Elle cultive la pure beauté intrinsèque, comme son admiratrice, Dusty chérie. Encore une Beautiful Song avec «Shadow Of The Evening», elle en fait un groove magique. On croise rarement des albums d’une telle qualité. On croise aussi le fameux «Take Me For A Little While», avec un background Motown. Petite pop anglaise deviendra grande : «I’ll Hold Out My Hand», encore un cut prodigieusement monté en neige par la prod de la Gorgone Gorgoni. Evie gueule à la fabulette de magie pure. Elle termine avec un «One Fine Summer Morning» gorgé de gorgeous. Elle illumine ses cuts de l’intérieur. Les fans se sont jetés sur la red Rev-Ola parue en 2005 car Rev-Ola est un label phare, managé par Joe Foster et spécialisé dans la réédition d’albums cultes. On trouve sur la red Rev un bonus track demented, «Maybe Tomorrow», le cut du paradis, chanté à l’ubiquité transversale et violonné à l’aune de l’aube transcendentale. Terrific !  

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             Alors comme tu as envie d’Evie, tu prends ton bâton de pèlerin et tu la suis à la trace. Quatre ans plus tard, elle enregistre Estate of Mind qui n’est hélas pas ce qu’on appelle un big album, mais il peut laisser deux bons souvenirs : «Call Me Home Again» et «Take It Or Leave It». Ses balladifs sont des chefs-d’œuvre d’intensité crépitante. On accueille son take it à bras ouverts, mais c’est surtout «Call Me Home Again» qui flatte l’intellect, car voilà ce qu’on appelle une Beautiful Song. Elle dispose d’une vraie voix et d’une stand-up de round midnite. Encore de très belles choses en B, avec notamment «I Love Makin’ Love To You», belle présence vocale, elle est partout dans ses chansons. Sa pop est comme illuminée de l’intérieur. Elle termine en slow motion avec «Am I Crazy Cause I Believe», elle est très attentive à la qualité de sa présence.

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             Il ne faut hélas pas attendre monts et merveilles de Suspended Animation, paru en 1979. Pochette bizarre : Evie semble danser toute seule dans la rue. Elle tente de se ré-imposer avec «Lady Of The Night», mais c’est difficile. Il lui manque l’autorité de Chip Taylor. Ce n’est plus le même son. Désolé Evie, c’est pas bon. Elle fait une sorte de pop FM à la Moon Martin, c’est atroce. Elle sauve son balda avec un balladif, «As We Fall In Love Once More». Elle a tout de suite une meilleure mine. Elle tient bien sa voix. Elle ramène du power en altitude. Mais la B retombe comme un soufflé, et ce dès «Get Up», heavy rock US ultra-produit.

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             Bel album que ce Women In Prison, mais aussi belle pochette. On voit Evie gratter ses poux avec un sourire complice aux lèvres. Evie est dans le boogie, mais pas n’importe quel boogie : le boogie d’Evie. Heavy as hell, mais l’hell d’Evie. Elle taille sa route, la route d’Evie. Ça n’engage qu’elle. Elle monte son «Cool Blues Shoes» sur un beau Diddley Beat et duette avec Lucinda Williams. On sent très vite qu’on est sur un big album. Evie a deux mamelles : le répondant et la hauteur de vue, il faut la voir parader dans «While I Look At You» - Oh oh/ I love to look at you - Et soudain le ciel s’illumine : «Angel In Your Eyes», une Beautiful Song, c’est-à-dire une merveille de délicatesse ultime. Elle en propose une autre un peu plus loin : «I Want Your Hands». Elle est à la fois magnifique et inexorable, Evie tombe littéralement du ciel. La beauté est son terrain de prédilection - I want your lips/ To kiss everything - Elle veut les mains et les lèvres. Sans doute le reste aussi. Elle groove pas mal, dans «Brooklyn Blues», et dans «Fingerprint Me Baby», où elle se fait passer pour une bad bad girl. Elle sait groover le swing. On la voit régler ses comptes dans «I Hate You Today», elle mène bien sa barcasse et elle termine à l’espagnolade. L’album s’achève avec «Little Girls Cryin’». Elle reste délicate et précise sur le toucher du beautiful, c’est sa came, alors y va au sweet daddy. Cut idéal pour une petite poule comme Evie qui navigue en solitaire, loin des modes, avec une vraie voix et une stature légendaire qu’elle doit à Chip.

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             Paru en 2017, Shine For Me est ce qu’on appelle un mini-album. Elle compose et produit tout. Elle développe bien son «Rodeo». On note l’indeniability d’Evie, Evie fait envie. Elle reste une artiste importante qu’il faut découvrir. Elle chante d’une voix ferme et définitive, une voix au timbre rare et jamais oblitéré. Elle fait une soft pop sans histoire, elle n’invente rien avec «Full Dose Of Love». Elle chante ses petites compos, elle les trousse avec une belle petite ferveur, à la hussarde. Elle attaque sa B avec le morceau titre, un mélopif d’envergure. Elle rejoint les champions du genre, avec un petit côté Procol dans le protocole. Elle vise l’ampleur de la clameur d’Elseneur, c’est dire si elle est bonne. On croit vraiment entendre le piano de Gary Brooker. Et puis voilà la merveille tant espérée : «Without You» - When I kook for you/ You’re not very far - Elle sait entrer dans un lagon d’argent, à la voix de gorge chaude. Son génie vocal évoque celui de Maria Muldaur. C’est une Beautiful Song. 

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             Et puis voilà le petit dernier, Get Out Of Our Way, paru en 2020. On y retrouve une Beautiful Song, «If You Give Up» - If you give up/ There’s nothing more I can do - Elle s’implique dans sa mélodie, elle s’y colle de toutes ses forces, elle en devient poignante et belle, incroyablement belle, surtout lorsqu’elle va chercher son chat perché. La pochette est belle, elle aussi, Evie pose avec des ailes, comme Ginger Baker sur la couve de son autobio. L’autre joli cut de l’album est le «Truth Is In Disguise» qui fait l’ouverture du balda. Pop de pop, d’accord, mais vraie voix. Elle s’affirme. D’autant plus qu’Earle Mankey mastérise. Evie compose et produit, comme toujours. Elle reste sur la brèche. Elle tente de renouer avec l’âge d’or de Chip et d’Any Way That You Want Me, mais ce n’est pas si simple. Alors on l’encourage. Vazy Evie ! Vazy Evie ! Vazy ! Elle démarre «My Darkest Hour» comme Nina Simone dans Ain’t got no father, ain’t got no mother, ain’t got no brother, ain’t got no life. Et comme le montre «Don’t Hold Back», Evie ne veut plus rien réinventer, elle veut juste jouer son brave petit rock. Elle s’en retourne en B allumer «Another Night» avec de la joie et de la bonne humeur. Elle fait plaisir à voir. Bon, ce n’est pas l’album du siècle, mais on note une belle présence. C’est drôle comme on passe sa vie à attendre des miracles des gens qu’on aime bien. 

    Signé : Cazengler, Evie pressante

    Evie Sands. Any Way That You Want Me. A&M Records 1970 

    Evie Sands. Estate of Mind. Capitol Records 1974 

    Evie Sands. Suspended Animation. RCA Victor 1979

    Evie Sands. Women In Prison. Train Wreck Records 1998

    Evie Sands. Shine For Me. R-Spot Records 2017

    Evie Sands. Get Out Of Our Way. R-Spot Records 2020

     

    *

    Série noire. Post-metal. Post tout ce que vous voulez. Post-apocalyptic. Un truc tordu comme je les aime. A la base un label nommé Robustfellow que je qualifierais d’underground, particularités géographico-historiales par les temps qui courent, notre robuste camarade est installé depuis une dizaine d’années à Kiev, il regroupe des artistes de toute l’Ukraine.

    NUN

    AZIMUT

    (Bandcamp / RBF 039 / Mai 2024)

    Azimut est un trio composé de : Nazari Mykhalilick / Petro Krul / Andri Buchynsky. Pour cet opus nous devons noter la participation de : OleksaO et de Yuri Dubrowwskii. Tous deux participent à plusieurs autres groupes que nous qualifierons aussi d’underground.

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    A première vue je dirais que la pochette représenterait un dieu assyrien, lequel je l’ignore, attention nous entrons dans une zone d’incertitudes. Le plus simple serait de lui donner le nom écrit sur la couve : Nun. Les partisans de Lovecraft vont lever la tête. Nun est avant tout la lettre N de l’alphabet phénicien, à l’origine le signe zigzaguant serait une représentation schématique de l’eau qui coule, certains l’interprètent comme un Serpent, mais il semble avéré qu’en langue phénicienne ce serait le Poisson, au fond de l’abîme, certains feront l’analogie avec le Christ que les premiers chrétiens représentaient justement par le dessin d’un  poisson, je pense qu’ils n’ont pas tort sans avoir tout à fait raison, il est des approximations porteuses de sens. Ainsi  les titres des trois morceaux nous orientent non pas vers le christianisme actuel qu’il soit d’obédience catholique, protestante, ou orthodoxe mais vers la gnose non pas hermétique mais chrétienne, un ensemble de regroupements hétérogènes qui selon des proportions diverses ont amalgamé, en un prodigieux melting pot de rêveries métaphysiques survivalistes, des connaissances et des croyances chrétiennes, platoniciennes, plotiniennes, juives, perses et manichéennes…

    Est-ce pour cela que dans un court texte de présentation le groupe nous dit que les trois morceaux de l’opus sont à considérer, non pas seulement comme des chansons mais comme un oratorio qui mêlerait paroles, théâtre et peinture. Sans doute faut-il interpréter cette déclaration non pas comme la tentation d’un art total wagnérien mais comme la mise en action de fragments évocatoires d’un rituel religieux. 

    Chacun des titres demande un commentaire. Monomyth pose problème : sommes-nous dans la mythologie ou dans l’affirmation qu’il n’existerait qu’un seul Dieu. A proprement parler, la notion de monomythe induit l’idée que malgré l’énorme diversité des mythes éparpillés à la surface de notre globe tous raconteraient malgré leurs particularités ethnographiques et civilisationnelles une seule et même histoire. L’on retrouverait ainsi un récit originel commun à tous. A moins que ce ne soit l’inverse : que cette structure commune que l’on discerne dans tous ces récits soit le résultat de multiples expériences existentielles séparées les unes des autres, sans lien entre elles, bref que cette structuration identique ne soit pas la cause de l’existence des mythes mais la conséquence de leurs existences.

    Nous ne cherchons pas à savoir qui de la poule ou de l’œuf est apparu en premier. Mais comment expliquer que pour un unique phénomène il soit possible qu’il y ait deux origines distinctes possibles. Nous sommes ici au cœur du déploiement de la connaissance gnostique.  

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    Monomyth : vous entendez ce petit grincement horripilant qui dans les films vous avertit que le cerveau du héros branché sur la machine n’est plus très loin de la mort cérébrale, s’y joint bientôt un baume sonore consolateur qui n’efface pas cette stridence mortelle mais agit presque comme une consolation, les esprits lyriques le décriront comme le chant de l’âme, c’est alors que s’élève la voix qui dispense l’enseignement fatidique, est-ce un dieu ou la récitation d’un prêtre, il révèle le secret du don de la connaissance faite aux hommes qui n’ont pas su quoi en faire dans leur vie néantifère, le crissement angoissant reprend bientôt remplacé par une espèce d’inquiétant halètement, est-ce le dernier pas avant le trépas, ou la manifestation du souffle originel, des notes de lourde solitude éclatent, rien n'est perdu, la voix lourde et sépulcrale reprend son récit, certains se sont séparés, ils se sont retirés en des endroits perdus, désertiques, stériles, peuplés de pensées carnivores, mais dans ce monde vide en leur esprit a germé une graine qui a retenu le bras de la mort armée de sa faux meurtrière. Logos : entrée fracassante, grandiose mais en même temps révélatrice, ce n’est plus un prêtre qui enseigne mais la bouche d’ombre qui profère l’exécrable litanie des révélations ultimes et originelles, le souvenir de la scène qui ouvre les Immémoriaux de Victor Segalen s’inscrit en filigrane dans notre esprit, la récitation des noms des Dieux qui se sont succédés, des inférieurs détenteurs d’une parcelle sublime,  brusquement le rythme s’accélère, la voix s’écrase, elle conte l’impossible, la coexistence du néant et de la vie, du vide et d’une autre chose qui normalement ne pourrait être, mais qui est, une invraisemblance existentielle, la voix se déchire, elle se tord, la bouche d’ombre s’orne-t-elle d’un écume blanche épileptique, elle crache des vomissures insensées, l’histoire de cette présence au travers de l’inexistence du néant… passé ce moment de terrible convulsion la musique s’alourdit, elle se ralentit alors qu’elle est traversée par le vol d’éclairs qui ne sont que le signe d’une manifestation du Nun originel, de la connaissance du logos sacré de la Présence là où il lui est impossible d’être.  Kenoma : un lieu terrible, celui qui est échu à l’homme, Kenoma est le lieu vide de la matière créée par le Démiurge, le mauvais Dieu, en opposition à la plénitude du  Plérôme, intangible, inaccessible aux humains, peuplé d’entités mystérieuses, un grondement noir qui s’amplifie, des espèces de bruits obstinés de castagnettes miniaturisées comme des vols d’ insectes qui se heurtent incessamment en de dérisoires efforts à une paroi vitrée infranchissable, le récitant reprend, il n’est pas possible  aux éons primordiaux de régner dans Kénoma, ce lieu leur est fermé, inaccessible, la musique se teinte d’une tristesse infinie elle se traîne sépulcralement jusqu’à ce que retentissent quelques notes claires et légères sur un rythme enjoué, nous sommes maintenant dans la cuve démiurgique, le chant se creuse et se couvre d’épines, quelque chose vient de tomber parmi vous, mais c’est à vous de faire l’effort de votre libération, de ranimer cette étincelle qui dort dans vos âmes mortes, de nouveau le son s’assombrit et la voix devient comminatoire, les hommes confondent l’amour et le sexe, qu’ils ne viennent pas se plaindre, ils ne savent pas saisir leur chance, la machine musicale se met en marche, l’on entend des cris, à croire que la cuve démiurgique s’est transformée en enfer, le rythme s’appesantit évoquant des coups de fouets sur le dos des suppliciés. A moins que ce ne soit celui du Christ fixé sur sa croix qui demande à Dieu pourquoi il l’a abandonné.

             Je ressors de cette écoute l’esprit mitigé. Peut-être mon traducteur nettique a-t-il eu du mal avec la  langue ukrainienne, j’ai l’impression que la distribution des pronoms personnels ne coïncide pas trop avec celle de notre langue. Tout de même je reste sceptique. La gnose est vaste, mais là je présuppose que dans celle privilégiée par Azimut la proportion christique soit des plus importantes. Ici la pensée philosophique de Plotin est totalement squattée par une vision du christianisme très proche des convictions châtimentaires  au plus près des positions de  l’Eglise officielle qui parviendra à juguler les sectes gnostiques déviantes qui n’attendent rien de Dieu mais qui pensent que l’homme détient de par sa seule nature humaine la capacité de devenir un dieu par lui-même sans le moindre secours divin. Quant à ce Nun est-il juste une préfiguration christique ou une abomination plus inquiétante… Musicalement vous l’écouterez avec plaisir, idéologiquement mon cœur de païen fidèle aux Dieux de la Grèce et de Rome ne souscrit pas à cette vue trop christophilesque.

    Damie Chad.

     

    *

    Leur musique ne m’a pas attiré, ni leur couve, ni le titre de l’album, c’est autre chose, les quelques lignes par lesquelles ils se définissent.  La pochette n’est pas mal du tout, cet antédiluvien crocodile abyssal a de la gueule, heureusement qu’il n’est pas répertorié parmi les espèces terrestres, sans quoi au moindre têtard retrouvé au fond de votre baignoire vous vous enfuiriez tout nu hors de votre salle de bain en poussant des hurlements de terreur. En plus ils ont de l’humour, nous refilent un avertissement : aucun claviériste ou animal à fourrure n’a été blessé pendant l’enregistrement. Seul renseignement disponible : ils sont de Madrid. La phrase précédente doit être de l’humour espagnol.

    INTERGALACTIC LEVIATHANS

    AXIOM9

    (Album numérique / Bandcamp / Mai 2024)

    Ana Marin : 5 string Fretless and fretted Basses and sound FX / Joan Herrera : drums and crazy rythm ideas. / David Blas : doom guitar and sound FX  /German Fafian : 7 and 8 string guitars and sound FX.

             Cette fonction de X vous étonne, s’agit simplement d’un logiciel open source (téléchargeable sur le net) en accès libre qui fortifie votre son et qui peut vous servir d’équaliseur.

                Mais il est temps que je vous dise ce qui m’a attiré chez eux. Je le recopie in extenso :

    00001 - L'obscurité est la clé mais l'ombre ne peut exister sans la lumière

    00010 - Défiez vos limites et vos idées musicales.

    00011 - Si un groove semble durer trop longtemps, faites-le durer plus longtemps.

    00100 - Permettez à la musique de prendre la direction qu'elle souhaite prendre.

    00101 - Faites la musique que vous aimez pour que les autres puissent aimer la musique que vous faites.

    Ce n’est pas le contenu explicite de ces conseils qui m’aurait intrigué ou ébloui. Pas le moins du monde. La pensée philosophique du vingtième siècle a été non pas dominée mais actée par deux énormes têtes pensantes Heidegger et Wittgenstein, le premier étant l’incarnation parfaite de la pensée circulante, disons littéraire, qui se referme sur elle-même comme un serpent qui, pour se mieux retrouver, se love en rond sur lui-même, je considère le second  comme le pinacle de la pensée mathématique puisque son Tractatus Logico-Philosophicus se déduit logiquement et conséquentiellement d’un premier axiome. La pensée wiitgensteinienne  fait comme le serpent qui se couche et se raidit de tout son long auprès d’une proie envisagée pour savoir si elle n’est pas trop grande pour contenir dans son tube digestif. S’il s’avère qu’il est trop petit pour l’engloutir, il la dédaigne et s’en va chercher ailleurs… Une attitude très wittgensteinienne qui ordonne de ne pas penser ce que la pensée est incapable de penser. Heidegger nous dit que la pensée se pense elle-même, que ce faisant elle a toujours un après (méta) à penser, et Wittgenstein que la pensée ne peut penser qu’une partie du monde (de la physis). Vous me direz que l’enseignement final de nos deux penseurs est totalement tautologique, comme le dernier commandement 00101 d’Axiom9, oui mais le groupe a adopté le mode d’écriture déducto-logique numératif dont Wittgenstein a usé pour la rédaction de son fameux Tractacus.

             Avant d’écouter le quarante-et-unième (oui 41) opus du groupe, une dernière remarque : ils ont donné à cet écrit de quelques lignes le titre étendard de Manifesto, preuve qu’ils y tiennent, et serait-on tenté d’ajouter qu’ils s’y tiennent, car il est nécessaire d’admettre que leurs compositions musicales ne sont que des applications de leur philosophie.

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    Intergalactic leviathans : un seul morceau, instrumental, de plus d’une heure, nous sommes bien en présence d’un monstre léviathanique. Rappelons que selon Hobbes, il n’existe qu’un seul léviathan : l’Etat. Si l’on risque d’en croiser d’autres aussi coercitifs dans les espaces intergalactiques, méfions-nous. Une guitare qui s’étire à l’infini, pas prog du tout, un son rugueux que la basse conforte, que la batterie accompagne sourdement. Prennent leur temps, c’est la quatrième fois que j’écoute et je saisis les subtilités, ne sont pas paresseux, stratègent sans arrêt des variations qui viennent  recouvrir les précédentes, l’on ne peut pas dénoncer une répétition riffique, un allongement, se ménagent des espaces où les guitares peuvent s’exprimer, une stratégie pas tout à fait jazzique où les copains se mettent en sourdine pour donner la place au soliste, jouent tous ensemble se repassent le ballon sans se presser, imaginez un match de rugby au ralenti, maintenant font ce que je disais qu’ils ne commettaient pas, la mettent en veilleuse pour laisser la basse pratiquement tout seule autant dire que chacun s’empresse de rajouter un petit chouïa de son cru, surtout la batterie qui prend de plus en plus d’importance,  ils étirent de plus en plus l’élastique de la pâte sonore, trempez-y un doigt d’oreille, ce n’est pas du tout ennuyant, le guitariste se paie un petit quatre-vingt-dix à l’heure sur l’autoroute, c’est pépère, mais il n’arrête de changer de voie de façon abrupte sans mettre son clignotant pour prévenir, la deuxième guitare se lance à sa poursuite, sans tenter de le dépasser, mais il se rapproche dangereusement à lui toucher le parechoc arrière, les deux moteurs ronronnent salement, z’ont toute la vie et tout le bitume devant eux, alors inutile de gazer comme une ambulance premier secours, ils taillent la route en toute désinvolture, tiens l’on est sur une fin de morceau, enfin sur une queue de comète qui avance lentement, le son s’éteint mais perdure. Une semi seconde de silence, vaille que vaille la basse bourdonne, des cordes chuintent, un semblant de riff hésitant se profile sur les cymbales, un peu comme quand les musiciens se concertent tout en faisant croire qu’ils savent ce qu’ils von jouer, là manifestement s’ils savent ils feignent à merveille de l’ignorer et l’on repart sur un rythme prégnant, le genre de tapotement qui marche à tous les coups, sont partis, n’ont pas la fleur au fusil, n'ont pas de fusil non plus, la mauvaise troupe traîne ses pieds-plats, mais enfin l’enjambée initiale reprend de l’influx dans le jarret, toutefois il y aurait bien besoin d’une gueulante d’adjudant pour accélérer le train, sur un terrain de foot l’on dirait qu’ils jouent la montre, elle n’est pas arrêtée mais les secondes sont longues, se garent vraisemblablement sur la place de stationnement réservée au bassiste, n’est pas un génie de la manoeuvre, heureusement qu’une guitare le guide et le drummer augmente – non ce n’est pas l’inflation – le rythme, ça repart, la loco y va mollo pour tirer ses wagons, ce doit être une montée, un faux-plat ou alors le mécano est en train de taper un SMS long comme un chapitre de  La recherche du temps perdu à sa copine,  remarquer ça lui émulse les chairs car il accélère brutalement à tout berzingue, confond un peu les courbes de sa meuf avec celle des rails, maintenant ça filoche dur, plus question de s’arrêter ou de flâner, le gazier fonce droit devant et les copains y mettent du leur, sont décidés à ne pas le laisser en manque, ils s’énervent, leurs instrus crient qu’ils ne vont pas assez vite, la batterie claudique un peu, veut-elle nous signifier que l’on arrive à un endroit du trajet dangereux, arrêt brutal. L’on ne saura jamais le nom de la gare, mais Anna pousse quelques piaillements, elle a dû apercevoir une araignée sur un tom, Joan ne doit pas les aimer non plus, il tente de l’écraser de quelques coups de baguettes magistraux, il réussit ! l’ambiance change, le calme revient, Anna réconciliée avec la vie se lance dans un magnifique passage empli de gratitude et sérénité, on se la joue un peu à la Santana, moins éthéré certes, mais l’on se sent bien sur notre transat face au Pacifique qui nous offre coucher de soleil et brise nocturne y una tequila magica, pour un peu on s’endormirait, la guitare moutonne comme les vagues à l’infini, existe-t-il des endroits intergalactiques calmes, tranquilles et voluptueux ô mon âme ô ma sœur, ce Léviathan est un gros chat paresseux qui ronronne sur vos genoux, vous ne trouverez pas mieux à cent mille millions de lieues de la banlieue terrestre, la guitare miaule une dernière fois, l’on croit que l’on va s’endormir sur la voie lactée, méprisable erreur, maintenant ils se la jouent metal-psyké, la drummerie est aux abois et l’on s’enfonce dans un marécage spongieux de guitare, aurait-on oublié l’heure de la marée haute, ça déferle mais moins abruptement qu’on le redoutait, notre Léviathan n’est pas Moby Dick, le morceau s’efface doucement… une interjection, que dit-il au juste ‘’la scancia ?’’, en tout cas je peux certifier que c’est de l’espagnol, nous n’avons pas trop dérivé, la batterie se paie un petit solo bien saccadé, les autres embrayent et nous voici jeté au milieu d’un funk ( pas du tout Grand Railroad) mais ils s’amusent à secouer les cocotiers, j’arrête un peu d’écrire le temps de respirer, et puis le funk il n’y a pas de problème, vous pouvez toujours monter en marche dans un wagon, vous n’êtes jamais perdu, vous mettez les pieds dans une trace, ensuite l’on se laisse entraîner sans problème, les deux guitares entremêlent leurs cordes, pas d’affolement, elles se démêleront toutes seules, d’ailleurs il y en une qui se détache et qui sonne l’halali, l’on se demande bien pourquoi, pour une fois que l’on avait envie de ne tuer personne, mais eux se sont laissé prendre au jeu, se bagarrent un peu, échauffourée dans les fourrés de la forêt, pas vraiment méchant mais ils mettent tout leur cœur, s’ils continuent ils finiront par se crêper le chignon, y en pas un pour calmer le jeu, s’entendraient comme des larrons en foire, tant pis c’est foiré, on se quitte mauvais amis, chacun au volant de sa voiture… Les moteurs ronronnent pour ouvrir le dernier morceau, ce ne sont pas les pétarades de Roadrunner de Bo Diddley, se tirent toutefois joliment la bourre, avec démarrage en côte dans les descentes et descentes-tobogan moteur arrêté pour profiter au maximum de la force d’inertie, je suis incapable de vous dire celui qui a passé la ligne en trombe, je les déclare tous les quatre vainqueurs, toutefois je ne ferais la bise qu’à Anna.

             Si vous n’aimez pas vous risquez de vous ennuyer, si vous aimez vous adorerez. Ce sera exactement pareil avec le Tratacus logico-philosophicus de Wittgenstein.

             Je reviens à la couve, à cette jeune fille perdue sur une grève intergalactique dans une banlieue déserte de l’univers, allo docteur Freud, par quel monstrueux rêve subliminal est-elle hantée…

    Damie Chad

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 646 : KR'TNT 646 : MAX DECHARNE / DOUM DOUM LOVERS / BOBBY TENCH / PETER GALLAGHER / ZOMBIES / TEXABILLY ROCKETS / CONQUERORS OF THE EMBER MOON / ARCANIST / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 646

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    23 / 05 / 2024

     

    MAX DECHARNé / DOUM DOUM LOVERS

    BOBBY TENCH / PETER GALLAGHER

    ZOMBIES / TEXABILLY ROCKETS

     CONQUERORS OF THE EMBER MOON / ARCANIST

    ROCKAMBOLESQUES  

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 646

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

     - Max le ferrailleur

     (Part One)

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             L’ex-Gallon Drunk et membre émérite des Flaming Stars Max Décharné publie son dixième book, Teddy Boys: Post-War Britain And The First Youth Revolution. Alors bien sûr, tous les fervents admirateurs d’A Rocket In My Pocket et de King’s Road: The Rise And Fall Of The Hippest Street In The World se sont jetés sur le Teddy book. Pas question de rater ce nouvel épisode d’une saga ethno-sociologique qui nous tient particulièrement à cœur, celle de London town.

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             Contrairement à ce qu’indique son nom, Max Décharné n’est pas à l’article de la mort. Au contraire, il est certainement l’hipster londonien le plus productif de son temps. Il a un wiki qui doit faire baver d’envie Ginger Wildheart, l’un des pires productivistes de l’histoire du rock anglais. Mais Max le bat à la course. Et de loin. Il sait tout faire, surtout écrire. Bon, on ne va pas pomper le wiki, on laisse ça aux kikis. Contentons-nous de lire deux ou trois bons livres et d’écouter quelques bons albums des Flaming Stars.

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             Max Décharné est aussi un grand spécialiste du slang londonien et du cinéma noir. Chacun de ses ouvrages s’adresse donc à des spécialistes. Exemple : A Rocket In My Pocket s’adresse aux spécialistes du rockab (on y reviendra dans un Part Two). Autre exemple : King’s Road: The Rise And Fall Of The Hippest Street In The World lui permet de fouiller dans l’histoire et de remonter jusqu’aux racines de la pop culture londonienne (on y reviendra dans un Part Three). Ses livres sont extraordinairement bien documentés. Son style pourrait bien être celui d’un hipster historien, d’un chercheur raffiné qui ne reculerait devant aucun excès pour mener à bien son investigation. Il cite à tours de bras. Max Décharné est une sorte de Rouletabille rock, d’hip Sherlock, de Jack the Rapper, il met au service de sa R&D une fantastique énergie de rocker underground, on sent battre le beat nocturne de Gallon Drunk dans sa prose. On parle ici d’une ambiance particulière faite d’élégance urbaine, de dandysme de trottoirs humides et de jazz-clubs informels. Ami lecteur, te voilà en de bonnes mains.

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             Alors attention, le Teddy Boys book n’est pas un rock book au sens où on l’entend généralement. Max Décharné n’évoque le rock qu’à titre indicatif. Il documente l’histoire d’un mouvement populaire typiquement londonien, à grands renforts de citations d’ouvrages déjà très documentés et de larges extraits puisés dans les quotidiens et les magazines de l’époque. C’est violemment documenté, à tous les sens du terme. Les Teddy Boys ont en leur temps alimenté les unes des journaux, comme le feront vingt ans après eux les punks. C’est exactement le même processus : les kids foutent la trouille, rien que par leur allure, alors les fouille-merde de la presse les collent à la une de leurs torchons. Max Décharné va aussi chercher des infos dans la littérature et le cinéma d’époque, c’est un vrai travail de bénédictin. Tu sors du book drôlement bien renseigné, même si les Teddy Boys ne représentent rien ou presque pour toi.

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             Mais il y a cette énergie dans le book. L’auteur fait bien la part des choses. Il évoque les Teddy Boys des années 50 qui étaient en fait des pionniers. Max campe bien le décor : le post-war est rude en Angleterre, pas d’eau courante, pas de confort, pas de rien. Et tout commence par le look, et là Max met le turbo, car c’est du vocabulaire choisi, il évoque les Teds comme s’il s’agissait d’une tribu - With their Edwardian drape jackets, velvet collars, elaborate waistcoats and drainpipe trousers, ils étaient non seulement l’un des mouvements de la jeunesse working-class la plus identifiable, mais ils étaient aussi les premiers - Bon alors les mots. Drapes, ça ne se traduit pas, ça reste drapes. On peut à la rigueur traduire ça par veste longue. Elle est généralement taillée dans un tissu bleu clair. Avec un col en velours noir. Les waistcoats sont les gilets, l’un des apanages du dandysme. Et les drainpipe trousers sont comme leur nom l’indique des futals moulants. Max Décharné reste dans la mode pour rappeler que dans That’ll Be The Day, Ringo est un Ted, et même un brillant Ted, et que McLaren vendait des drapes et des creepers à l’autre bout de King’s Road, une avenue que Max connaît bien. Avant de s’appeler Sex, le bouclard s’appelait Let It Rock. McLaren était un fan d’early rock’n’roll et de Billy Fury en particulier. Puis Max évoque les séquelles du mouvement Ted : Showaddywaddy, Mud, «and the finest of them all, Wizzard» - Wizzard avait réussi à combiner les cheveux longs et le maquillage with authentitc Ted gear et une fantastique musique d’inspiration fifties, comme turbo-charged avec le Wall of Sound de Phil Spector, de la même façon que les mecs de Roxy Music avaient réussi à intégrer des références fifties dans leurs chansons et leurs visuels, alors qu’ils semblaient évoluer dans le futur avec plusieurs décennies d’avance - Oui, il faut voir la dégaine de Roy Wood sur le pochette d’Eddie & The Falcons. À l’époque, on prenait tout ça très au sérieux. Mais il ne s’agissait que d’un revival.

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             Les drapes ne sont pas tombés du ciel. Max nous rappelle que leur origine remonte aux années 30, «a Savile Row fashion innovation» : «La veste tombait droit de larges épaules pour se resserrer à la taille, et les fameux zoot suit des années 40 allaient en exagérer la forme.» Et ces Teds que la presse et l’opinion publique vont transformer en loubards allaient chez des tailleurs pour s’habiller. Max nous cite l’exemple d’un jeune plombier originaire de Middlesbrough : en 1954, il a 18 ans et en allant chez le tailleur, il devient un «anti-social thug» - He ordered his own distinctly colourful version of a Teddy Boy suit: a red corduroy jacket with velvet patch pockets, powder blue drainpipe trousers, red corduroy shoes with twin buckles, white socks, two-tone brown and green shirt with a black shoelace tie - Même les punks ne sont pas allés aussi loin. Les fringues de McLaren coûtaient trop cher.

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             Les Teds s’appelaient au début The Edwardians, mais leurs girlfriends préféraient Teddy Boys. Et ça part vite - A dress code, some hairstyle tips, and a name for the new movement - Et pour bien fédérer tout ça, arrive en 1956 en Angleterre Blackboard Jungle. Ce vieux classique du ciné rock sert même de détonateur, car on y voit Bill Haley balancer «Rock Around The Clock». Ça n’a l’air de rien comme ça, mais en ce temps-là, on n’avait que «Rock Around The Clock» à se mettre sous la dent, même en France. Max situe la sortie du film en juin 1956. En mai de la même année, Elvis entre dans les UK charts avec «Heartbreak Hotel». Max parle d’un «double blow». Voilà donc l’origine d’une révolution, sans doute la plus importante des temps modernes : Bill Haley, Elvis et les Teds. Max cite aussi le schoolboy Keef qui a 12 ans au moment où le film sort en Angleterre. Pour lui c’est le point de départ. Max le cite : «La musique de Blackboard Jungle, ‘Rock Around The Clock’. Pas le movie, juste la musique. Les gens disaient : ‘Ah did you hear that music, man?’. En Angleterre on n’avait encore jamais rien entendu. Toujours la même chose : la BBC contrôle tout. Alors tout le monde s’est levé pour la musique. Je ne pensais pas à la jouer. Je voulais juste l’écouter. Il a fallu un ou deux ans en Angleterre avant que les gens ne se mettent à jouer cette musique.» Keef les voit, les Teds, dans les dance halls, il les craint, comme il le rappelle à Robert Greenfield en 1971 - I was just into Little Richard. Je me méfiais, je restais à distance des chaînes de moto et des rasoirs, dans ces dance halls. The English get crazy. Ils sont calmes, but they were really violent, those cats. Those suits cost them $150, which is a lot of money. Jackets down to here. Waistcoats. Leopardskin lapels... amazing. It was really ‘Don’t step on mah blue suede shoes.’ It was down to that - Keef résume bien les choses. Il sait imager son propos. Oui, car la violence est inhérente au mouvement Ted. Les Teds s’affrontent. Ils affûtent à la meule leurs chaînes de moto - a very nasty weapon - ils ont aussi des matraques lestées de plomb, des rasoirs et des poings américains. Max évoque les combats entre «East End and South London gangs, with mass fights in agreed locations.» Un mythe urbain que d’autres vont exploiter à gogo.

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             L’exploitation de la violence par la presse constitue le gros du book. Pas mal de Teds sont ramassés par les Bobbies, et se retrouvent au tribunal devant les perruqués. Max trouve aussi quelques cadavres dans la presse à scandale. Mais le plus dévastateur dans cette histoire, c’est son humour. Au détour de certaines pages, on se fend bien la gueule. Dans une double où il montre un élégant dandy Edwardien déambuler sur Savile Row, Max déclare : «The Edwardian high-fashion revival jouissait de ses dernières années de tranquillité, car les pantalons moulants, les cols en velours et les drapes allaient se trouver inextricablement liés à une autre clientèle.» Eh oui, les Teds allaient s’approprier ce phénomène de mode et le faire descendre de l’upper class jusqu’au working class. Et il ajoute deux pages plus loin ceci qui édifie les zygomatiques : «Il n’est pas surprenant que les commentateurs issus de backgrounds classiques aient pu voir les Teds et les Teddy Girls comme un alien phenomenon.» Plus loin, Max se régale de l’anecdote d’une Teddy Girl résistant à l’autorité : «Ayant tapé dans la gueule d’un deuxième flic et craché dans celle d’un troisième flic, elle menaça ensuite de se jeter hors du panier à salade qui l’emmenait au commissariat. Un officier de probation dit aux magistrats que sa cliente s’était déclarée a Teddy girl, puis elle fut envoyée chez un psychiatre.» Et là où Max se marre le plus, c’est quand il évoque le premier proto-Ted, Prince Philip, grand amateur de creepers : «A Royal Charity Premiere de Violent Playground fut donnée le 3 mars 1958 à l’Odeon de Marble Arch, et l’invité de prestige n’était autre que ce fameux aficionado de crêpe-soled creepers, Prince Philip, Duke of Edinburgh, mais il semble qu’il se soit abstenu de graver le bois de son siège avec un cran d’arrêt.»

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             En plus de Keef, Max, fait intervenir d’autres cakes, comme par exemple John Lennon et Ted Carroll. Il cite le biographe Hunter Davies : «Ils s’appelaient the Quarrymen, naturally enough. Ils portaient tous des fringues de Teddy Boys, et se coiffaient comme Elvis. John was the biggest Ted of all.» Ce que Max Décharné veut dire à travers tout ça, c’est que les Teds des early fifties étaient entrés en conflit avec la société, comme le feront 20 ans plus tard les punks. John Lennon était un rebelle notoire. À Dublin, le futur boss d’Ace Ted Carroll passe lui aussi dans le camp des Teds, et comme il se graisse les cheveux et qu’il a trafiqué son futal, on le surnomme Ted, alors qu’il s’appelle David - So that’s how I got the name Teddy boy, because I was a Ted for taking in my trousers.

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             Puis Max amorce le déclin du règne des Teds, à la fin des fifties. Ils passent de mode. Viendra 20 ans plus tard le temps des revivals, Max cite par exemple «the Buddy Holly Dance Contest en 1982 où Billy Fury fit une courte apparition et le sol trembla alors que plus d’un millier de Teds & de Teddy Girls jived and bopped to the sounds of Howlin’ Wolf’s 1962 stormer ‘You’ll Be Mine’.» Les Teds originaux nés pendant la Seconde Guerre Mondiale avaient pris un coup de vieux ou avaient disparu, et une dernière fois, Max resitue le contexte : «Ils ont grandi dans une époque de rationnement, quand peu de maisons avaient le chauffage central et dont la plupart des toilettes étaient à l’extérieur, la grande majorité des working class people n’avaient ni téléphone ni télévision. Les gosses qui n’avaient pas les moyens de financer une exemption devaient faire leur service militaire, la peine de mort existait encore et tout le monde devait se lever à la fin d’une projection de cinéma quand on jouait God Save The Queen. C’est à ça que ressemblait la société voici 70 ans. Les premiers Teddy boys and girls se sont dressés en réaction contre tout ça, et furent en même temps façonnés par tout ça. They will not pass this way again.» C’est la dernière phrase du book. Elle sonne comme une clameur.

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             On garde les meilleurs pour la fin ? Max Décharné rend deux hommages superbes, d’abord à Gene Vincent, qui débarque pour la énième fois en Angleterre, en 1969. Il est accueilli à Heathrow par une délégation de Teddy Boys in drapes and bootlace ties.

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    Puis Gene monte à bord d’une Rolls blanche et file vers Londres, accompagné d’une escorte de bikers. Et Max poursuit : «Deux de ses fans et ex-Teddy boys, John Lennon et George Harrison, vinrent assister à son packed London show au Speakeasy.»  

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             Mais la véritable star du Teddy book, c’est Bill Haley. Et là Max Décharché livre trois de ses plus belles pages. Le vieux Bill débarque en 1957 en Angleterre. C’est lui qui va inciter les kids britanniques à monter des groupes. Max rappelle qu’un canard anglais citait la tournée de Buddy Holly & The Cickets comme la première grande tournée déterminante - deux guitares/basse/batteries, compos originales, un message qu’allaient recevoir les groupes anglais, notamment les Beatles - mais pour lui, ce sont les Comets qui un an plus tôt ont ravagé l’Angleterre - They were unquestionably a rock band - one of the earliest and finest that ever hit the stage - Il a raison, le Max, Bill Haley & The Comets stormaient bien la baraque et swinguaient comme des démons. Ted Carroll les voit à Dublin. Il réussit à se payer un billet, au balcon. Sur le cul le Ted ! - Alors ils démarrent avec «Razzle Dazzle» : ‘on your marks, get set, ready’ et sur les deux ou trois premier accords, le rideau se lève doucement, on voyait leurs jambes sur scène and then ‘Ready steady go!’ up went the curtain, fuckin’ place erupted - C’est Ted Carroll qui dit ça, il sait de quoi il parle. Et il repart de plus belle, ah il faut lire ces pages de l’aube des temps du rock - It was amazing. You can imagine, because they were a fucking great band. Ils étaient fantastiques, si doués, ils avaient fière allure. Me souviens pas s’ils portaient leurs vestes en tartan et Bill Haley n’avait pas cette gueule de pépère. I mean, he was a great singer, had a big fuck-off guitar, he moved around. He wasn’t Elvis - nobody wanted Elvis - we wanted Bill Haley and the Comets who made the best rock’n’roll records which were great to dance to, the A and B sides were fantastic. The place went fucking wild - Il a même la trouille que le balcon ne s’écroule parce que tout le monde saute en l’air «and the excitment was just fuckin’ insane.» Ted ajoute que ça a continué dans la rue, après le concert. Pour lui, ce concert de Bill Haley reste un concert magique - I mean it was magical to be able to see that. J’étais tellement sonné que je ne suis pas allé à l’école le lendemain. J’ai vu le premier show des Beatles à Dublin, et puis les Stones, j’ai vu des concerts déments, Ike & Tina Turner au Royal Ballroom à Tottenham, mais celui de Bill Haley was just totally mind-blowing. J’avais 14 ans. You’d never seen anything lile it - Ce fantastique témoignage brille comme une perle noire au creux du bel écrin de ce Teddy book. 

             On se souvient d’avoir côtoyé des Teds au Rock On stall de Soho Market, dans les années 70. Tu venais acheter Wasa Wasa et à côté de toi, un Ted en veste bleue, jabot blanc, pompadour, doigts couverts de bagues et de tattoos, fouillait dans le bac des 45 tours et en sortait un single Sun en poussant un cri de victoire. C’est l’un des souvenirs les plus précis de cette époque. Les Teds formaient une petite bande et tu éprouvais une certaine fascination à les observer, car tu savais, au fond de toi, que tu ne serais jamais aussi rock’n’roll que ces mecs-là. Dangerous & exciting, comme le dit si bien Max Décharné. 

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             Pour rester dans le ton, sortons de l’étagère The Basement Bar At The Heartbreak Hotel, des Earls Of Suave. Album mystérieux, pochette mystérieuse, avec au chant un Marquis de Suave qui sonne comme Elvis sur «Stranger In My Own Home Town», et en B sur «Little Ole Wine Drinker Me». On croit rêver. Max Décharné sait aussi faire son Elvis, comme le montre «Really Gone This Time». Il a tout le doux et le rond du menton. Les Earls Of Suave sonnent aussi comme le Cramps sur «A Cheat» : en plein dans le boogaloo Crampsy/Gallon Drunk, mais aussi avec «She’s My Witch» bien chanté à la Lux. Le coup de génie de l’album est la reprise de l’«Ain’t That Lovin’ You Baby» de Jimmy Reed en ouverture de balda. Heavy groove de boogaloo de London town, très Elvis-proto-punk et chanté au grand méchant loup. Ils font aussi une cover du «Ring Of Fire» de Cash. 

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             On va retrouver la plupart des Earls Of Suave dans les Flaming Stars. On reviendra sur leur discographie magique dans un Part Two, mais pour donner un petit avant-goût, jetons un œil sur Sunset & Void, magnifique album paru en 2002. Magnifique oui car «Night Must Fall» que Max tape en chanteur de charme fou. Petit chef-d’œuvre de romantisme urbain. Et puis tu as ces deux cuts à l’entrée du balda, «A Little Bit Like You» et «Cash 22», solide rockalama travaillée sous le boisseau pour le premier, un brin Gun-Clubbish, et de faux accents à la Bowie era Heroes pour le deuxième. Même ampleur pop volontaire de classe supérieure. On entend un peu partout des échos de Gallon Drunk, c’est en gros la même ambiance. L’«House Of The Seting Sun» qui trône en B est écœurant de classe et de London Void. Dandysme et cut mélodiquement purs. L’exotica des Flaming Stars («Mexican Roulette») sonne comme un western en déliquescence et avec «The Waiting Game», ils visent l’urbain d’orbi. Saluons aussi l’ambiance pesante de «The Long Walk Home». Ils savent plomber la clavicule de Salomon.

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             En 2022, Max Décharné sortait New Shade Of Black, un choix de dix cuts composés jadis pour les Flaming Stars, enregistrés late at night sur un 4-track cassette-based recorder. Max explique qu’il enregistrait ainsi ses demos pour les présenter au groupe. Il ajoute qu’il chantait en sourdine pour ne pas réveiller ceux qui dormaient. Il est reparti des vieux 4-track surviving recordings et a refait les voix chez Ed Deegan, le mec qui enregistrait les Flaming Stars au temps de Toe Rag. A new album full of old songs. C’est un album à caractère intimiste. On y retrouve le très beau «3AM On The Bar Room Floor» tiré de Songs From The Bar Room Floor paru voici bientôt trente ans. C’est très beau, très mélancolique, très jusqu’au bout de la nuit. Max adore le bar room floor. Sur le «Maybe One Day» tiré de Pathway, il sonne comme le Lou d’«Heroin». Il joue de l’orgue et frise même le Nico dans une fantastique ambiance sépulcrale. Il re-capte la primeur de ses vieilles démos. «Lit Up Like A Christmas Tree» se trouve aussi sur Pathway. Cut lugubre et gorgé de réverb cadavérique, pas loin du Velvet, une pure Marychiennerie. «Cash 22» qu’on retrouve sur Sunset & Void est aussi très beau, dans sa forme originelle. Max sait capter l’attention. Il cultive le même sens mélodique que les Mary Chain. 

    Signé : Cazengler, Max la limace

    Max Décharné. Teddy Boys. Profile Books Ltd. 2024

    Earls Of Suave. The Basement Bar At The Heartbreak Hotel. Vinyl Japan 1994

    Flaming Stars. Sunset & Void. Vinyl Japan 2002

    Max Décharné. New Shade Of Black. Dangerhouse Skylab 2022

     

     

    L’avenir du rock

    - Doum Doum Doum Doum

             Pour divertir ses amis, l’avenir du rock organise des soirées magiques. Il revêt son bel habit de Mandrake, il loue les services d’un blackos de Saint-Denis pour faire le Lothar, et dispose trois rangées de chaises dans son salon qui devient une sorte de mini-cabaret pour happy few. Le Lothar fait entrer l’avenir du rock dans un grand sarcophage vertical, prononce une formule magique, fait patienter le public quelques secondes, puis ouvre à nouveau le sarcophage... Oooh fait la petite assistance médusée, alors que sort du sarcophage un Lemmy plus vrai que nature, arborant de splendides verrues et brandissant sa Ricken ! Il approche du premier rang et se met soudain à gratter sa Ricken tout en éructant «It’s a Bambi ! It’s a Bambi !», et au comble de la stupéfaction générale, un Bambi sort d’une caisse que vient d’ouvrir le Lothar de service ! Oooh fait la petite assistance re-médusée, alors le Lemmy plus vrai que nature attrape une mitraillette Thompson en tous points semblable à celle qu’on voit sur la pochette du mini-album St. Valentine’s Day Massacre et tatatatata, il dégomme Bambi en hurlant «It’s a Bambi ! It’s a Bambi !». Alors le Lothar coiffé d’une perruque McLaren s’écrie : «Who killed Bambi ?». Poilade générale. Certains en tombent même de leur chaise. Le Lemmy retourne dans le sarcophage et après la rituelle formule magique, c’est un Jimi Hendrix qui en sort, avec un gros flingue à la main et sa Strato en bandoulière qui joue toute seule. Le Lothar l’interpelle : «Hey Avenir Joe where you going with that gun in your hand?», alors le Jimi dit qu’il s’en va buter sa old lady parce qu’il l’a vue traîner en ville avec un autre mec. Et comme l’avenir de rock n’a pas d’old lady, il en choisit une au hasard dans la petite assistance et lui colle une balle dans la tête. Hilarité générale, même si certains trouvent qu’il exagère un peu. Déjà deux cadavres, et la soirée ne fait que commencer... Il retourne dans son fucking sarcophage et après l’abracadabra de service, le voilà qui revient en John Lee Hooker. Pareil, avec sa gratte et un gros flingot. Il s’assoit sur une chaise, tape du pied, gratte les plus beaux accords de l’histoire du rock et grommelle : «Doom Doom Doom Doom/ Gonn’ shoot you right down !». Et il tire dans le tas, comme Sid Vicious à la télé.

             L’avenir du rock ne lésine jamais sur les moyens pour rendre hommage, surtout quand il s’agit des Doom Doum Lovers.

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             Des couples rock, t’en as vu des tonnes depuis vingt ans, les White Stripes, les Kills, les Blood Red Shoes et tous ces machins-là. Ils sont souvent au bord de la faillite, car l’exercice est périlleux. Si elle bat le beurre, il faut qu’elle batte bien, et s’il gratte ses poux, il a intérêt à en gratter pour dix, parce qu’il est tout seul, avec en plus le chant à charge. Gros boulot. Faut des épaules pour ça. Et une voix. Et du punch. Et des compos. Tu vois vite à travers quand ça manque de viande. Les modèles de couples rock restent les Courettes, et puis bien sûr Stereo Total. Chapeau bas. Flavia Courette gratte tout ce qu’il faut et Moby Dick bat pour dix. Françoise Cactus battait la Stereo comme une bête et Brezel Göring grattait sa Bo guitar comme un Bo blanc.

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             C’est cette énergie du diable qu’on retrouve chez Jean-Jean et Kinou, the fabulous Doum Doum Lovers. Et quand t’as dit fabulous, t’as rien dit. Ils renouent avec la grande époque des concerts foutraques de Stereo Total, t’as des paroles en français, du riff raff gaga, de l’énergie atomique, un mec qui se balade avec sa gratte dans le public, comme s’il marchait sur la lune, en poussant des ouh !, il gratte tous ses cuts avec une technique d’une extraordinaire sobriété, sans jamais produire le moindre effort, pendant un heure il crée son monde, il va de cut en cut comme un poisson dans l’eau, et tu flashes en permanence, car c’est incroyablement bon, incroyablement frais, incroyablement juste, tu ne t’attendais pas à ça, et la surprise n’en est que plus belle.

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    Alors tu comprends que tu as sous les yeux un real deal de l’underground. Il ne la ramène pas, au contraire, il simplifie au maximum, mais sans jamais tomber dans le panneau friendly. Non, son truc serait plutôt : «Tu veux du rock ? Tiens en voilà !», mais sans prétention. Tout repose sur la qualité du show, des compos, et là, tu te régales, car c’est du très haut de gamme. Il te donne exactement ce que tu attends d’un concert de rock en 2024 : une heure de set solide dont tu vas te souvenir. Et puis cette classe ! Rien n’est plus rare que la classe naturelle, celle que tu n’as pas besoin de montrer.

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    Jean-Jean n’a pas besoin de déguisement, ni de santiags, ni de tatouages, il a des chansons fantastiques, de l’humour et une présence indiscutable. Il a même une chanson gaga-Dada, «Nus Sur La Banquise», et tout le monde fait Ding Dong avec Kinou - Pas de tenue requise - Gros clin d’œil au «Deux Sur la Banquette» de Marie & Les Garçons.

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    Tu le vois marcher sur la lune en poussant des ouh ! Et sur la version studio, il part en solo de trashobilly d’envergure intersidérale. Que de son, my son ! Il te gratte ça au relentless, et le cut se termine en bouquet de chœurs d’artichauts bien chauds. L’autre big time-cut des Doum Doum s’appelle «Le Tunnel», le fameux cut avec les ouh ouh. Alors attention, tu as deux versions : celle de l’album sans titre et celle de la démo 3 titres. Sur l’album, c’est Kinou qui prend le chant, et lui, il mène le bal du ramalama, où est la sortie du tunnel, c’est wild as fuck ! Il faut les voir foncer dans la nuit.

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    Mais si l’occasion se présente, chope la démo trois titres parue en 2021, elle ne coûte que trois euros, mais tu vas tomber de ta chaise car la version du «Tunnel» qui est dessus est encore plus wild que l’autre. Ça démarre avec la voix d’Arletty - Atmosphère ? Atmosphère ? Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? - Et bam !, ça part en trombe, ça fonce dans le tunnel, hot as hell, ça monte en neige pour atteindre à la démesure d’où est la sortie du tunnel, Kinou mène la danse, et derrière Jean-Jean recrée le chaos sonique du Velvet. Eh oui, l’animal flirte avec le spirit de «Sister Ray». À la suite, tu tombes sur la démo de «Face To Face», un heavy boogie down d’hey face to face, il sait monter son boogie en neige et il te plonge vite fait en enfer, il connaît toutes des recettes maléfiques du wild gaga et cette façon qu’il a de riffer à sec ! Il finit avec un «Looking For The Banshee» bien lesté de plomb, il te trashe ça vite fait au riff raff de caballero, ça sent bon les coups de bottleneck, il nage dans l’écho du temps, il brûle les ailes de sa Banshee, et ça bottomme dans l’ersatz de l’apanage, et là t’es tanké.

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             Tu as d’autres merveilles sur l’album sans titre des mighty Doum Doum. Tu retrouves la Banshee. Il sait rocker sa casbah, pas de problème. Tout est construit sur des architectures soniques qui te captent bien l’attention, il ramène sa fuzz et lance «don’t trust me», mais si. On te truste ! Belle architecture d’anymore encore dans cet «Hope Gives Live» lourd de conséquences, lancé au wild abus dangereux et bien tenu en laisse. Par contre, il lâche la laisse de «Garde Un Chien D’Ta Chienne» et là, l’album décolle. Kinou l’amène au gros tatapoum et bam, ça part en rockalama périgourdin. Kinou fait des chœurs gaga de rêve. Te voilà au pied de mur. Tu crois entendre des clameurs de Detroit Sound. Tu te pinces. Dans «Secret», il joue avec la notion de ground underground, the other way round, belle ambiance Dead Moon, il siffle dans la nuit et joue les basses sur ses cordes graves. C’est un enchantement. Et voilà qu’il tape dans le mille du pire gaga de l’univers avec «Hurry Up». Terrific ! Sur scène, il t’explose ça à coups de gros barrés. On retrouve aussi l’excellent «Face To Face», cet heavy groove de blues qui te tient par la barbichette, et encore une fois, il te sonne bien les cloches. Tout est tellement en place, la gratte, la voix, l’énergie, le beurre, et en plus, il te claque un solo de disto qui te fait baver. Ils tapent «Un Pas Sur La Lune» au yodell périgourdin et bouclent ce délicieux bouclard avec «Outside The Box». Cet album est un vrai panier garni, gorgé de compos variées, comme chez Stereo Total, même énergie, même intégrité, même créativité, même joie de vivre et même résonance underground.

    Signé : Cazengler, Dumb Dumb Loser

    Doum Doum Lovers. Neuville-Sur-Authou (27). 9 mai 2024

    Doum Doum Lovers. Doum Doum Lovers. Some Produkt 2023

    Doum Doum Lovers. #1. Not On Label 2021

     

     

    Tench you very much

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             Curieux parcours que celui de Bobby Tench, un chanteur guitariste qu’on retrouve employé à bon escient dans le Jeff Beck Group, par exemple, et à mauvais escient dans les groupes de gens comme Van Morrison, Eric Burdon, Steve Ellis (Widowmaker), Stevie Marriott (Humble Pie) et Michael Chapman (Streetwalkers) qui ont déjà tout ce qui leur faut au niveau chant. Oui, le problème est que Bobby Tench chante prodigieusement bien, il peut parfois sonner comme Rod The Mod, alors évidemment, quand il se retrouve dans Humble Pie ou Widowmaker, il doit s’effacer et se contenter de gratter ses poux.

             Puisqu’il vient tout juste de casser sa pipe en bois, nous allons lui rendre hommage et tenter de donner une idée du talent de cet immense artiste. La liste des projets auxquels il a participé est vertigineuse. Tu la trouveras sur wiki. Par contre, si tu veux l’entendre chanter, alors faut écoute les albums de Gass et d’Hummingbird.

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             Le premier album de Gass paraît en 1970. Tombé dans les pattes des spéculateurs, cet album est devenu intouchable. Pour l’écouter, tu devras soit te le faire prêter, soit le télécharger. Attention, c’est un album extraordinaire, un peu prog mais extrêmement énergique. Tout est joué au fantastique appareillage de shuffle d’orgue et dès «Kulu Se Mama», on comprend que cet album soit devenu culte. Bobby Tench peut chanter au plus haut niveau de prestance, comme le montre «Holy Woman». S’il tient si bien la rampe, ça ne s’explique que par son talent. Bobby Tench et ses amis visent l’admirabilité des choses en matière de prog, c’est vrai, mais c’est inspiré, et pour une fois, la prog gagne en respectabilité. Ce mec est l’un des grands Soul Brothers d’Angleterre, et ça joue au bon délié de guitare. Ils sortent un son plein comme un œuf, ça sur-joue dans les effluves de l’une des meilleures progs d’Angleterre. Avec «Yes I Can», Bobby Tench joue la carte du profil bas, bien soutenu par un beau bassmatic à la Jamerson. On se régale de l’extrême puissance du Yes I Can. Et tout va exploser en B avec «Juju». Peter Green participe au festin de son. Fantastique swagger ! Bobby Tench ramène tout le power flamboyant du Juju anglais. Peter Green plonge dans le gras double et Bobby vient le hanter au pire raw du Tenching. Ils ramènent tout le power de Junior Walker et des géants de la heavy Soul. Ils font même du Sly pur. Bobby Tench se montre effarant de verdeur dans ce balladif bienvenu qu’est «Black Velvet», puis il refait son Soul Brother dans «House For Sale». Il faut l’entendre swinguer sa prog, il est effarant de mainmise. Ces mecs sont beaucoup trop puissants pour un petit pays comme l’Angleterre. Voilà une autre énormité : «Cold Light Of Day», amené au violon et repris au heavy groove, the darkest of it all. Stupéfiante présence calorifuge, ponts joués au big foutraque de Bobby Tench, ce mec aime tellement le groove qu’il le swingue dans l’âme. On tient là l’un des très grands albums de 1970. Ils terminent avec «Cool Me Down», un fantastique shoot de speed prog. Ces mecs jouent où ils veulent, quand ils veulent et comme ils veulent, ils passent par les breaks de Cellar Block et Bobby envoie sa shit fluctuer dans les sillons du Cool me down. Ça se termine par un véritable festival de white riot percus.

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             Catch My Soul est une comédie musicale parue en 1971 sur laquelle on retrouve Bobby Tench & The Gass. P.J. Proby et P.P. Arnold font aussi partie de l’aventure. C’est là que Bobby Tench commence à partager le micro avec d’autres très grands chanteurs. Dans «Ballad Of Catch My Soul», un fameux shouter annonce : «My name is Le Gault and I’m the devil as well.» C’est très orchestré, très américain. P.J. Proby se tape «Drunk». Il éclate tout, help me ! Save me ! Aw ! Lance Le Gault revient chanter «Cannikins». On se demande pourquoi cet album est attribué à Gass. Bobby Tench ouvre le bal de la B avec «Put Out The Light». Ce mec est déjà extrêmement en place. Quel shouter ! On entend P.P. Arnold et Proby faire la fête dans «Seven Days And Nights». P.P. shoute tout ce qu’elle peut et P.J. l’accompagne dans ses ébats. On les retrouve tous les trois avec Bobby pour le final, «Black On White». Bobby n’a pas à rougir, il s’élève aussi haut que les deux autres. Il sait lui aussi shouter par dessus les toits. P.P. Arnold est complètement folle, elle chante au pinacle de la Méricourt. 

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             C’est avec le Jeff Beck Group que Bobby Tench se fait connaître. Après Truth et Beck Ola, Jeff Beck cherche un chanteur du calibre de Rod The Mod et il opte pour Bobby Tench. Il monte même une espèce de super-groupe avec Max Middleton et Cozy Powell pour enregistrer Rough And Ready en 1971. Dès «Got The Feeling», on sent le souffle d’une belle pop de Soul que swingue Bobby Tench. Middleton pianote entre deux eaux, comme Nicky Hopkins. C’est très intriguant. Et ce diable de Clive Chaman envoie virevolter ses triplettes de bassmatic. Alors oui, c’est admirable. Avec «Situation», Jeff Beck va plus sur une ambiance jazz-rock. Il groove au long cours et Bobby file sous la bise. Il ramène tout son feeling dans la course folle. Mais c’est avec «Short Business» que Jeff Beck retrouve l’esprit flamboyant de Beck Ola. Il fait de la haute voltige et il traverse les rues de ses gammes sans regarder ni à droite ni à gauche. De l’autre côté, Bobby Tench se met vraiment à sonner comme Rod The Mod dans «I’ve Been Used». De toute évidence, Jeff Beck garde une nostalgie profonde de Beck Ola, car il parvient à générer le même genre d’ampleur catégorielle, au grand vent d’Ouest, avec des notes qui filent dans l’écho du temps. Puis on le voit casser les reins de l’envol dans «New Ways/Train Train». Bobby Tench lui prête main forte. C’est absolument régalatoire, surtout quand ils reviennent au train-train avec Train Train. Ces mecs tendent la musicalité jusqu’à la rompre. Jeff Beck glougloute de ci de là. C’est dingue comme il est polymorphe. Puis on voit Bobby Tench partir en roue livre avec «Jody», alors oui, quel chanteur !

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             L’année suivante, le groupe enregistre un deuxième album, le sobrement titré Jeff Beck Group. Après la pomme de Beck Ola, Jeff Beck propose une orange. Détail capital : c’est Steve Cropper qui produit cet album enregistré à Memphis. Ça se met à swinguer dès «Ice Cream Cakes». Clive Chaman joue une excellente bassline et Bobby Tench fait son Rod The Mod. C’est un excellent traîneur de syllabes. Jeff Beck rôde dans le groove et se fend de quelques prodiges. Il continue de travailler son obsession de Beck Ola. Toutes les conditions sont rassemblées pour que l’album sorte de l’ordinaire, mais quelques cuts restent en surface, comme cette reprise de Bob Dylan, «Tonight I’ll Be Staying Here With You». Steve Cropper co-signe «Sugar Cane» avec Jeff Beck - I/ I love you like/ Sugar cane - C’est du petit funk blanc que Bobby Tench chante d’une voix éteinte d’étain blanc. Superbe ! Jeff Beck boucle l’A en faisant du Ronno mélodique dans «I Can’t Give Back The Love I Feel For You». Ronno et Jeff Beck restent bel et bien les deux guitaristes les plus brillants de leur génération. C’est en B que se joue le destin de l’album avec cette version de «Going Down» si bien pianotée par Max Middleton. Jeff Beck accourt à la rescousse, c’est joué dans les règles de l’art supérieur. Bobby Tench traîne son down dans la poussière. Ils poussent si bien le bouchon qu’ils parviennent à renouer avec l’urgence de Beck Ola. Ils jouent ça à la tension maximaliste de Max la Menace. Bobby n’en finit plus descendre down down down. Wow, quel shouter ! Puis Jeff Beck s’en va jazzer dans l’angle l’«I Got To Have A Song» de Stevie Wonder. Il le concasse et Bobby fait des miracles au chant. Très haut niveau d’interprétation. Tout est parfait sur cet album, on sent le super-groupe au mieux de sa condition. Même un balladif comme «Highways» se contrebalance au petit bonheur la chance. Max jazze au gré d’un groove éparpillé. Très captivant.

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             Lorsqu’Humble Pie songe à se débarrasser de Steve Marriott, Shirley et Greg Ridley portent leur choix sur Bobby Tench, mais hélas pour eux, Bobby vient juste de monter Hummingbird et de signer un contrat. Il faut voir Hummingbird comme une suite au Jeff Beck Group. D’ailleurs, Jeff Beck viendra traîner en studio avec eux, mais rien ne se concrétise. Hummingbird va enregistrer trois albums, à commencer par le sobrement titré Hummingbird. C’est un excellent album plein de son et de chant. Bobby shake son tail feather avec «You Can Keep The Money», il chante avec les mêmes intonations que Rod The Mod, c’est dire s’il est bon. Linda Lewis duette avec lui sur «Such A Long Ways». Il semble qu’Hummingbird rencontre le même problème que Roogalator en Angleterre : trop brillant. Avec «I Don’t Know Why I Love You», Bobby propose un heavy blues de bonne facture. Bernie Holland y fait de belles étincelles sur sa guitare. Ils ouvrent le bal de la B avec «Maybe», un joli shout de rock de Soul. Les Hummingbird sont une équipe de surdoués. Ils proposent un beau mélange de Soul et de guitare fluide. Avec son bassmatic, Clive Chaman is the man sur «For The Children’s Sake». Globalement, c’est un excellent album.     

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             Avec We Can’t Go On Meeting Like This, Hummingbird jette l’ancre dans ce funk de Londres assez spécial, puisque tapé à la baguette magique par Bernard Purdie. Bobby le chante au carré du funk, comme on le voit dans «Fire & Brimstone» et Clive Chaman embobine le tout dans un bassmatic funky joué les deux doigts dans le nez. Encore une fois, ils sont trop brillants pour le public anglais. Pas de hits, mais du son, rien que du son. «Trouble Maker» vaut pour un fantastique shoot de funky motion. Bobby n’a de leçons à recevoir de personne, il dépote son ballot de funk avec une aisance qui vaut bien celle de George Clinton. Ils entrelardent la dinde de l’album avec des instros du jazz-rock de type «Scorpio», aussi ambitieux que le fut en son temps Lucien de Rubempré. On se croirait même parfois dans le Mahuvishnu Orchestra. Il faut bien dire que cet album sonne parfois comme une délectation. Ils démarrent leur B avec «The City Mouse», un bel instro des jours heureux. On les sent bien dans leur peau, Max Middleton pianote le plus suave des grooves de jazz-rock. Et Nanard tapote dans son coin en swinguant comme un démon. «A Friend Forever» sonne comme un hit de Stevie Wonder, Bobby le chante au chaud du ton et ils reviennent plus loin au heavy funk avec «Snake Snack». C’est tellement bien joué et bien battu qu’on dit amen et qu’on leur donne l’absolution. Vas-y, Bobby, jazze-nous jusqu’à l’oss de l’ass.

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             Le troisième et dernier album d’Hummingbird s’appelle Diamond Nights. Il paraît en 1977, mauvaise année pour tout ce qui n’est pas punk en Angleterre. Bobby préfère le funk comme le montre «Got My Led Boots On». Bernard Purdie bat un beurre saisonnier et Clive Chaman joue comme George Porter Jr des Meters. Max Middleton claque ses keys, tout est verrouillé à l’insolence prédestinée. Le «Spirit» qui suit vaut pour un slow groove d’excellence patentée. Bobby chante comme un dieu, alors ça devient très facile. Qui retrouve-t-on dans les backings ? Venetta Fields ! Eh oui ! On voit encore Bobby et ses amis regorger d’aisance dans «She Is My Lady». Ils rivalisent avec les géants de la Soul. En B on se régalera de «Madatcha», un heavy groove solide aussi indispensable à l’oreille que peut l’être l’air pur à la narine palpitante. Ils reviennent au solide swamp de funk avec «Losing Yoy (Ain’t No Doubt About It)». Il semblent s’enfermer dans les affres d’une Soul émerveillée.

             C’est Stevie Marriott qui fera appel à Bobby pour venir rembourrer un Humble Pie mal en point. En 1980, ils ne sont plus que deux, Shirley et Stevie. Anthony Sooty Jones vient compléter les effectifs à la basse pour enregistrer On To Victory.

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             Retourne la pochette d’On To Victory et tu verras Stevie prêt à en découdre, la clope au bec, le cheveu taillé court, le jean remonté aux bretelles comme chez les skins de l’East End.

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    Bobby Tench et Anthony Jones remplacent Clem et Greg Ridley. Ça démarre avec un «Fool For A Pretty Face» qui continue de faire toute la différence. Stevie vire de plus en plus cockney, comme si Dickens avait inventé de boogie rock. Stevie rayonne dans son personnage d’Artful Dodger. On reste dans le big heavy sound avec «Infatuation». Stevie scande bien son besoin de love et un beau solo de sax vient envenimer les choses. La fête continue avec «Take It From Here» encore plus heavy et même assez mystérieux. L’album se révèle admirable de heavyness. On croit même entendre la accords du «Number One Common Lowest Denominator» de Todd Rundgren. En B, Stevie propose l’un des hot takes de Soul blanche dont il a le secret avec «Baby Don’t You Do It». On se régale du bassmatic d’Anthony Jones, c’est joué dans les règles du lard fumant. Humble Pie ne faiblit pas. La voix, le son, les cuts sont là. C’est un album solide. Encore une merveille de Marriott swagger avec «Further Down The Road». Il faut le voir scander son gimme love gimme love

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             Il ne faut pas non plus prendre Go For The Throat à la légère, même si la pochette est complètement foireuse. On y retrouve l’équipe Bobby Tench/Anthony Jones/Jerry Shirley et ils tapent du big time d’«All Shook Up» ou de «Tin Soldier». Avec l’All Shook Up, ils tentent de singer le  Jeff Beck Group. Le «Tin Soldier» est bien noyé d’orgue, comme au bon vieux temps. Impressionnant aussi ce «Driver» blasté à l’harmo. On trouve en B un «Restless Blood» surchauffé. Marriott grimpe sur les barricades, il harangue le rock, il shoote tout ce qu’il peut. C’est un héros des temps modernes. Il nous sert aussi une version stupéfiante de «Lottie & The Charcoal Queen». Il y devient héroïque. Il chante sa Lottie à pleine puissance, c’est un hit énorme, un paradigme de l’heavyness. Il est le roi de toutes les insistances. Pour terminer, il fonce jusqu’au bout du bout avec «Chip Away», il ne relâche jamais son rumble, Marriott est un jusqu’au-boutiste faramineux, il chante comme un seigneur des annales, un screamer victorieux. Et Bobby Tench dans tout ça ? Oh il gratte ses poux, complètement éclipsé par ce démon de Steve Marriott.

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             Bobby Tench finit par remplacer Marriott sur Back On Track, enregistré en 2002, soit onze ans après sa mort. Du Pie d’origine ne restent que Jerry Shirley et Greg Ridley. C’est déjà pas mal. Big sound, c’est sûr, mais la gouaille d’Artful Dodger a disparu. «Dignified» et «The Red Thing» sonnent pourtant comme des cuts énormes. C’est Greg Ridley qui décroche la timbale en chantant «Still Got A Story To Tell». Il chante ça à la vieille arrache. On sent le vétéran d’Immediate. Ridley a tout vu. Il fait ses lignes de coke avec un Bowie knife planqué dans sa botte. Il reste au lead pour «All I Ever Need», un heavy groove d’excelsior. Zoot Money vient chanter «This Time». Zoot fout son nez dans les affaires du shuffle, il a bien raison. Magnifique association de légendes. Zoot can beat it ! Il en devient extravagant. Bobby revient chanter les vertus de la planche à pain avec «Flatbusted» et l’expédie droit en enfer. Ce mec chante comme un dieu, on le sait depuis longtemps, mais un album d’Humble Pie sans Stevie, c’est très bizarre. Greg Ridley reprend le lead sur «Ain’t No Big Thing». On laisse le mot de la fin à l’excellent Bobby Tench qui fait un carton avec «Stay On More Night». Il est parfaitement apte à faire la Pie.

    Signé : Cazengler, Bobby Tanche

    Bobby Tench. Disparu le 19 février 2024

    Gass. St. Polydor 1970

    Gass. Catch My Soul. Polydor 1971

    Jeff Beck Group. Rough And Ready. Epic 1971

    Jeff Beck Group. ST. Epic 1972

    Hummingbird. ST. A&M Records 1975        

    Hummingbird. We Can’t Go On Meeting Like This. A&M Records 1976

    Hummingbird. Diamond Nights. A&M Records 1977

    Widowmaker. Widowmaker. Jet 1976      

    Humble Pie. On To Victory. Atco Records 1980

    Humble Pie. Go For The Throat. Atco Records 1981

    Humble Pie. Back On Track. A&M 2002

     

     

    Inside the goldmine

     - Gallagher des boutons

             Un gamin dans le corps d’un vieil homme. C’était une façon de situer Galopin. Il incarnait en effet ce curieux mélange de naufrage (la vieillesse) et de candeur. En tant que vieil homme, il accumulait tous les travers du genre : radin, malveillant, auto-centré, radoteur, incapable d’écouter les autres, hygiène douteuse, il portait des fringues usées jusqu’à la corde et conduisait une bagnole qui était un danger public. Il préférait la bière quand on la lui offrait et cultivait une étrange obsession : ne jamais rentrer chez lui sans ramener des petites choses glanées ici ou là. Il vivait dans une baraque à son image. On ne se posait d’ailleurs pas la question de savoir dans quel état était l’intérieur puisqu’il n’invitait jamais personne à y entrer. Il devait être parvenu à ce qu’on appelle le point zéro de l’existence, lorsqu’on fait cette espèce de constat : à quoi sert de continuer à vivre ? À rien. Puisque rien n’a plus de sens, ni l’image qu’on a encore de soi, ni les raisons d’améliorer le quotidien, puisque ces raisons n’existent plus. Pour qui le ferait-on ? Pour soi ? Absurde. Le point zéro de l’existence distille des poisons qui tournent en circuit fermé dans la cervelle : pour les plus faibles, ce sera de l’auto-compassion, pour les plus résistants, ce sera une haine totale de soi. Alors évidemment, dans un tel contexte, les liens sociaux ne tiennent pas le choc. Les seuls qui approchent encore Galopin sont ceux qui ont perçu le gamin en lui. Lorsqu’on sait orienter une conversation, le gamin réapparaît miraculeusement et tout le reste disparaît. Galopin semble alors libéré d’un poids immense et ses yeux noirs brillent d’un bel éclat. On le voit presque revivre, ça ne dure que le temps de la conversation, mais ce temps vaut tout l’or du monde. Il retrouve une belle volubilité et alimente l’échange en puisant dans son érudition. Il faut alors le soigner et rester précautionneux, comme lorsqu’on arrose une plante qu’on croyait morte.

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             Ramener Galopin à la vie, c’est exactement la même chose que d’arracher Gallagher au néant. Dans un cas comme dans l’autre, ça ne tient qu’à un fil. Ce Gallagher n’est ni le Rory, ni le Noel, ni le Liam, il s’agit d’un Peter. D’où sort-il ? D’une compile, l’excellent Wrap it Up qu’Ace consacra en 2022 au prophète Isaac. Le cut d’Isaac s’appelle «I’ve Got To Love Somebody’s Baby». Cut qu’on retrouve sur le bien nommé 7 Days In Memphis, un album paru en 2005. Gallagher, qui est acteur à Hollywood, a une bonne bouille, un faux air de Tony Joe White juvénile. Il a joué dans une myriade de films qui ne sont pas forcément des chefs-d’œuvre. Il n’a pas la chance de Johnny Depp.

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             7 Days In Memphis est un album qui vaut le détour pour un tas de bonnes raisons, la première étant bien entendu l’«I’ve Got To Love Somebody’s Baby» épinglé juste au-dessus. Gallagher qui est un artiste consciencieux montre tout le respect possible au prophète Isaac. Il tape ça en mode heavy blues sensible, et c’est pianoté à la Méricourt. Il opte pour le full power et aw, ça devient spectaculaire, il le monte fantastiquement en neige, c’est du très haut niveau de full bloom. Tu sais que tiens là un album énorme, il enveloppe Isaac dans ses bras, il te claque son cut au sommet du lard, c’est un véritable coup de génie. Impossible d’échapper à cette emprise, à cette puissance noyée de pianotis. Il tape aussi dans Dan Penn avec «Don’t Give Up On Me». Il soigne le coulé de Dan Penn, il en fait une version pointue, il chante avec esprit, et le shuffle chauffe cette white Soul à feu doux. Quelle classe ! Il attaque l’album avec la reprise d’un «Still I Long For Your Kiss» signé Lucinda Williams. Gallag est assez hot sur ce coup-là. Steve Cropper est de la partie. Gallag retape dans Isaac avec «When Something Is Wrong With My Baby». Même chose qu’avec l’«I’ve Got To Love Somebody’s Baby», on sent le respect total pour l’œuvre du prophète, même si, d’une certaine façon, le petit cul blanc n’a guère d’épaisseur humaine, étant donné qu’il n’a jamais cueilli de coton sous les coups de fouet. Disons que ce genre d’album permet de régler des comptes. Car on a toujours pas fini de régler les comptes. Le pauvre Gallag se plie aux règle du groove avec un «Still Got The Blues» signé Gary Moore, mais sa voix manque cruellement de profondeur. Il bénéficie heureusement d’une énorme orchestration et finit par devenir intéressant, et même attachant. Il tape ensuite dans le «Then You Can Tell Me Goodbye» de John D. Loudermilk, un solide shoot de pop Soul extrêmement bien balancé. Le choix des covers est magistral, Gallag est un bec fin. Il tape aussi l’«Everytime It Rains» de Randy Newman, et tu t’y sens aussitôt en sécurité, comme si un real deal de blanc chantait une solide white Soul. Gallag revient encore à Isaac avec «When You Move You Lose». La petite gonzesse qu’on entend s’appelle Teressa James, une blanche un peu poussive. Gallag aurait tout de même pu choisir une blackette. Elle est même un peu ridicule, encore une folle qui se prend pour la reine du rodéo. Et puis voilà la cerise sur le gâtö : une cover d’«A Song For You» de Tonton Leon. Forcément, avec Tonton Leon, on atteint des cimes extravagantes. Cette cover est d’une rare puissance, Gallag en fait un chef-d’œuvre, forcément, c’est une chanson parfaite, au plan mélodique, mais Gallag l’interprète au plus haut niveau, il la chante à la déroute sentimentale extrême.

    Signé : Cazengler, Gallagare Saint-Lazare

    Peter Gallagher. 7 Days In Memphis. Epic 2005

     

     

    I walked with the Zombies last night

     - Part Two

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             Pas compliqué : les Zombies, tu y vas les yeux fermés. Ils n’ont pas des gueules de zombies, mais d’une certaine façon, ils ont atteint comme les Beatles un réel niveau de perfection pop.  Aux yeux des amateurs éclairés, les Zombies sont une sorte de petit miracle à dix pattes. Ils disposent de toutes les mamelles du destin : le chanteur parfait, les compos parfaites, le son parfait. Leur seul défaut serait d’être trop sages dans la vie privée. Pas d’overdoses, pas de voitures de sport et pas de grosses putes maquillées dans les parages.

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             Leur premier album Begin Here, paru en 1965, est ce qu’on appelle un album parfait. Il s’appelle Begin Here en Angleterre et The Zombies aux États-Unis : pochettes différentes et track-lists différents, comme c’est l’usage à l’époque.

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    Le Begin Here anglais est plus joli. 14 titres et pas de déchets. Ils démarrent sur un hommage à Bo Diddley, vroom vroom, «Road Runner» et enquillent aussi sec sur le «Summertime» de Gershwin. Blunst chante déjà comme un dieu, ce que va encore confirmer «I Can’t Make Up My Mind», poppy as hell, gorgé de que-de-son-my-son, and she wants me back, et Blunst fait de la pop de punk. Il est aussi bon que Paul Jones. Rien qu’avec ces trois cuts, te voilà tanké. Il continue de faire l’ange avec «The Way I Feel Inside», une vraie merveille de délicatesse, Blunst la porte à bouts de bras. On navigue rarement dans un balda aussi intensément bon. Ils enchaînent avec un wild instro assez monstrueux, «Work ‘N’ Play». Saturé d’harp et explosif en sous-jacence. Les Zombies sont des punks ! Puis il tapent une cover magique du hit de Smokey, «You’ve Really Got A Hold On Me». Pur jus de Motown Zombies, Blunst l’éclate au bring it back home/ Bring it home back to me. Ils terminent ce faramineux balda avec «She’s Not There» et là tu t’assois pour te recueillir, car les Zombies t’emmènent au cœur d’un mythe urbain, le Swinging London. Ils bourrent leur dinde avec du développé de shuffle d’orgue et de bassmatic. De toute évidence, les Zombies étaient en avance sur leur temps. Et ça repart de plus belle en B avec le pur British Beat de «Stick & Stones», suivi de «Can’t Nobody Love You». Tout est beau dans cette B des anges, tout est ultra-chanté, orchestré, inspiré, poignant. «I Remember When I Loved Her» incarne l’excelsior de la viande polymorphique, le cha cha féerique, le mambo du fandango. Avec «What More Can I Do», ils proposent le wild r’n’b de Soho. Extraordinaire santé des artères, c’est un shuffle d’orgue à se damner pour l’éternité, les départs en solo relèvent du vieux proto-punk. Pur sonic genius ! Ils terminent cet album imbattable avec un clin d’œil à Muddy : «I Got My Mojo Working», mais les Zombies le démolissent. Ils sont encore pire que les Pretties. Wild as fuck !

             Quand Repertoire a réédité cet album magique, ils n’y sont pas allés de main morte : 15 bonus. Alors forcément, quand on l’a vu chez Gibert, on s’est jeté dessus. Parce que «Tell Her No» (samba des Zombies, ils brillent comme le Brill), «She’s Coming Home» (ils battent le Brill à la course), «Kind Of Girl» (admirable de candeur pop), «Sometimes» (punch de pop, putsch de pop, ils prennent le pouvoir), «Whenever You’re Ready» (haut niveau d’escalade avec un solo de piano en syncope), «Is This The Dream» (pur Motown), «Don’t Go Away» et «Remember You» (pure Beatlemania), et puis voilà «Just Out Of Reach» et sa fabuleuse attaque, Blunst prend ça au plein chant, poussé dans le dos par un shuffle d’orgue, tu n’en finis plus de t’extasier, et «Indication» arrive un peu comme le coup du lapin. Quoi qu’ils fassent, c’est puissant, ils tapent dans le mille à chaque fois, avec des bouquets d’harmonies vocales extravagantes. Ça se termine avec «I’m Going Home», celui qu’Alvin Lee a consacré. Ils sont dans le même délire, mais Alvin est allé plus loin.   

             La scène se déroule en 1969, dans la cour du lycée :

             — Wouah, Yves, tu connais Odissey & Miracle ?

             — Quouahh ?

             — Le concept-alboum des Zombis ! Odissey & Miracle !

             Le pote Yves se fend bien la gueule :

             — Achète-toi une paire de binocles !

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             Intrigué, on rentre au bercail et on relit la pochette. L’avait raison l’Yves. Faut lire Odessey & Oracle. C’est pas la même chose. Ce genre de truc arrive souvent. On mémorise une image photographique de mots qu’on oublie parfois de lire attentivement. Le meilleur exemple est celui de Sanford Clark qu’on a pendant quarante ans prononcé et écrit ‘Sandford Clark’, jusqu’au jour ou un ange de miséricorde nommé Damie Chad releva l’erreur et la corrigea. Un autre exemple est celui de Specialty que les copains de lycée prononçaient Speciality. C’est pas la même chose.

             L’Odessey est un cas particulier : album culte, mais pas aussi ravageur que le Begin Here. Oh bien sûr, on tombe sous le charme dès «Care Of Cell 44», pur jus de Beatlemania, mais avec un caoutchouc onirique en plus, c’est même assez stupéfiant de qualité, une sorte de perfe montée en neige avec un Blunst déchirant de sincérité. Ah il faut entendre ce son de basse délicieux, ponctué dans l’azur. Puis ils entrent dans un monde de pop descriptive, assez fairy-tale et c’est avec «Brief Candles» que se mesure la hauteur des Zombies. Blunst emmène cette belle pop d’éclat surnaturel. Ils terminent leur balda avec un autre coup de génie pop, «Hang Up On A Dream». Blunst l’attaque de biais et ça vire magic trip, oui, ça décolle comme un zeppelin britannique dans un ciel d’azur marmoréen. Là, ils donnent tout ce qu’ils ont dans la culotte, tu goûtes à l’excelsior des Zombies. En B, tu vois le Blunst se glisser dans le groove d’«I Want Her She Wants Me». C’est, comme disent les gens qui ne savent plus quoi dire, d’un niveau à peine croyable, comme si on pouvait croire un niveau. Les Zombies tapent dans une efficacité doublée de simplicité, et ils empruntent les pah pah pah de Brian Wilson. On retrouve cette fantastique présence de la simplicité dans les mah mah mah de «This Will Be Our Year». Avec «Friends Of Mine», ils passent à la pop d’entente cordiale, le pop d’it feels so good to be/ So in love. Pour des Zombies, c’est d’une vitalité remarquable. Ils terminent avec un copy-cat de «She’s Not There», «Time Of The Season». Même ambiance. Alors, comment ne pas adhérer au parti ?

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             Repertoire fit en 2001 le même coup qu’avec Begin Here : une red avec 15 bonus faramineux, et qui éclipsent complètement l’Odissey, pardon, l’Odessey. Ça part en trombe avec l’extrême power pop magique de «I’ll Call You Mine». Les Zombies ont le power. On est effaré par la qualité des cuts stockés dans les vaults d’or. Par la qualité des compos. Par la qualité du punch. Par la qualité du chant de Blunst le héros, qui t’éclate encore le Sénégal avec «She Loves The Way They Love Her». Zombi Zombah ! C’est d’un niveau qu’on peine à mesurer. C’est réellement du niveau des Beatles. Avec «Imagine The Swan», tu rentres de plain-pied dans l’extraordinaire power du jus. C’est extravagant de classe et d’élégance. Même power que celui des Beatles à leur apogée, voix montées, mélodies imbattables, son d’en haut. Tu ravales ta bave car c’est pas fini. Ils restent dans la Beatlemania avec «If I Don’t Work Out», effarant d’I don’t know et le Blunst finit en mode Monkees de Clarksville. Big power encore avec «I Know She Will» et fast Beatlemania avec «Don’t Cry For Me». Blunst sait faire son Lennon énervé. Ces mecs se brûlent les ailes à voler si haut («Walking In The Sun»). C’est à ne pas croire. Tiens voilà «Conversation Off Floral Street», un très bel instro chargé de mystère et de shuffle. Merci Rod ! Encore de la heavy pop avec «Gotta Get A Hold Of Myself». Rien ne peut résister à cette équipe de Zombies, ils n’en finissent plus de taper dans le haut du panier. C’est un peu comme si on écoutait les bonus du White Album. C’est exactement du même acabit. Et tu as «Goin’ Out Of My Head» qui t’explose au nez et à la barbe, avec des coups d’harp extravagants, c’est bien meilleur qu’Odissey, pardon, Odessey, ils rivalisent de génie sonique avec Totor, ce «Goin’ Out Of My Head» est le cut le plus spectorien d’Angleterre. Fulgurant ! Alors après, dès que tu repères des reds des Zombies avec des bonus, tu y vas les yeux fermés. 

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             Bon, on va essayer de se calmer un peu. Pas facile avec ces mecs-là. Five Live Zombies - The BBC Sessions 1965-1967 ne fait que confirmer la réputation des BBC Sessions : rien que du nec plus ultra. C’est en place dès «Tell Her No». On voit le Blunst monter au créneau très vite et faire du fast Blunst sur «What More Can I Do». Un chef-d’œuvre de shuffle d’orgue. Si tu veux battre ces mecs-là à la course, tu devras te lever de bonne heure. Et tu as le solo de Paul Atkinson, il gratte sec et net. Motown débarque in London town avec «This Old Heart Of Mine». Ils le font pour de vrai, c’est du tout cru, du dur comme fer, ils parviennent à sublimer Motown. Il faut noter l’excellent jazz-bassmatic de Chris White sur «For You My Love», et on retrouve plus loin l’infernal «Goin’ Out Of My Head», avec son sens aigu d’un Brill spectorisé. C’est tout bêtement exceptionnel. Le Blunst tire tout ça vers le haut, over you ! Ils rendent deux hommages à Curtis Mayfield («You Must Believe Me» et «It’s Alright»), mais c’est avec «Soulsville» qu’il fracassent la baraque du wild r’n’b. Avec eux, c’est vite torché, et même quasi-protopunk. Ils savent groover sous la ceinture. Aw c’mon ! Le Blunst peut se monter agressif. Et ça se termine avec le fast rumble d’«I’m Goin’ Home», battu sec et net par Hugh Grundy

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             On trouve une sacrée beigne de génie sur The Return Of The Zombies, cet RCA paru en 1990 (et qui s’appelle aussi New World, sur Big Beat) : une cover d’un très beau hit de Paddy McAlloon, «When Love Breaks Down». Hey yesssss ! Ça se développe, Blunst part dans le Sprout, c’est gorgé de magie pop, il y va à la Paddy éperdue. Blunst colle bien au Paddy way. Heureusement qu’on a cette merveille, parce que le reste de l’album pue un peu la new wave. Le clavioteur qui remplace le Rod s’appelle Sebastian Santa Maria et c’est lui qui fout le souk dans la médina. Pourtant les compos de Chris White («Lula Lula»), ne demandent qu’à éclore comme la rose de Ronsard. Santa Maria y va de son petit coup de shuffle dans «Time Of The Season», un cut signé du Rod, mais le son est trop new wave. «Moonday Morning Dance» sonne comme une déclaration de guerre : les Zombies basculent dans la putasserie. Ils sonnent comme U2 sur «Blue». Santa Maria entraîne les Zombies dans une impasse, cette pop ne mène nulle part. Ils n’ont pas de compos. Horrible destin, pour un groupe qui fut jadis tellement brillant. Blunst essaye d’embarquer les Zombies pour Cythère avec «Losing You», mais ça ne marche pas. Si tu veux bâiller aux corneilles, écoute The Return Of The Zombies.

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             R.I.P. est le fameux Lost Album des Zombies. Et quel Lost Album ! Il s’agit là de leur meilleur album. Tu y entres par la grande porte, c’est-à-dire «She Loves The Way They Love Her», une clameur de pop digne de celle des Beatles avec des développés de voix à la Curt Boettcher et un entrain d’une rare qualité. Te voilà encore plus conquis que l’Asie Mineure. Et ça continue avec «Imagine The Swan», une somptueuse coulée de pop descendante, ça s’impose sur la lune, ça t’allume la tirelire. Tu entends un fantastique solo de piano du Rod dans «I Could Spend The Day» et le balda s’achève sur l’instro du diable, c’est-à-dire «Conversation Off Floral Street» qu’on retrouve dans les bonus de la red de Begin Here, un swing d’instro sous la pression des surdoués. Quatre bombes en B : «If It Don’t Work Out» est complètement Beatlemaniaque, bien dirigé vers la lumière, stupéfiant de don’t work out, suivi d’«I’ll Call You Mine», encore un shoot de pop hallucinante de qualité, irrévocable et magique, les superlatifs n’en peuvent plus. Ils tirent la langue. Et ça continue avec «I’ll Keep Trying», personne ne bat ça à la course, tu as encore le power intrinsèque d’une pop parfaite, bien calée dans l’angle de la Beatlemania, et enluminée d’un glacis d’harmonies vocales. La quatrième bombe s’appelle «I Know She Will», c’est travaillé à la beauté poignante d’une samba poppy. Te voilà au cœur de la Zombiemania.

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              Retour aux affaires en 2004 avec As Far As I Can See. Blunst et le Rod semblent rayonner de bonheur sur la pochette. On retrouve le grand shuffle d’orgue du Rod dès «In My Mind A Miracle». Ça te saute à la gorge. Nos deux compères refracassent la baraque du rock anglais, ils disposent sans le moindre doute des plus grosses ressources naturelles d’Angleterre. C’est puissant, fumant, et racé. Leur «Memphis» n’a rien à voir avec le «Memphis» de Chucky Chuckah. C’est du monté en neige extraordinaire - You know tonight/ Hey kiss in Memphis/ And trace the writing on the wall - Tout sur cet album se juche au plus haut niveau de l’expression. C’est de la grande pop anglaise pianotée par le Rod et ultra-orchestrée. Coup de génie encore avec «Time To Move», un wild r’n’b à l’anglaise. On se croirait chez Stax, avec un bassmatic demented - It’s time to roll - Il y a du feu dans les éclats de voix du Blunster. Il est capable d’allumer autant que Little Richard. Dans «I Don’t Believe In Miracles,» Blunst demande à sa poule de rentrer à la maison, mais il ne croit pas aux miracles. Colin Blunstone forever ! Encore une fabuleuse présence de let it shine dans «As far As I Can See» - There’s a slow train coming/ From the distance coming - Pure magie. Et ça continue avec «With You Not Here», Blunst lance sa pop là-bas au loin, il a cette générosité du geste, il aménage des espaces comme savait le faire Elvis - You’re gone away - Il chante son magnifique désespoir et ça part en mode boogie magique digne de Brian Wilson, alors t’as qu’à voir. Blunst refait son chanteur de charme dans la big rumba de «Together», et ça évolue très vite vers la grande pop qui embrasse l’univers. Blunst et le Rod bouclent cet album puissant avec «Look For A Better Way», énergie énorme à la Thunderclap Newman, le Blunster monte là-haut sur la montagne et balance une pop lourde de sens et de better way. C’est un peu comme s’il tartinait le firmament, il a le même genre d’ampleur que les Super Furry Animals et Mercury Rev, sa pop est une pop d’espace certain et ultime, te voilà grâce à lui au sommet des apanages.

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             Alors attention, voilà encore une grosse poisscaille : Breathe Out Breathe In. Ça date de 2011. Dès le morceau titre d’ouverture de bal, t’es tanké par la magnifique attaque zombique du grand Blunst - And here let the story begin - Tu as Blunst & Rod again dans l’excellence miraculeuse. Et c’est rien de le dire. Même quand ils font des petits balladifs classiques et ultra-chantés («Any Other Way»), ils te stupéfient, surtout Tom Toomey lorsqu’il se met à gratter ses espagnolades. Gros clin d’œil aux Beatles d’«Hey Bulldog» avec «Play It For Real». C’est la même intro ! Exactement le même punch. Blunst fait sonner ses eeel - When you feel/ How you feel/ There’s no deal to reveal/ You just play for real - Et on assiste effaré à une nouvelle éclosion du génie zombique avec «Shine On Sunshine». Ce mix de pureté purpurine, de profondeur indicible et d’éclat marmoréen te bourre ta dinde. S’ensuit un «Show Me The Way» qui n’est heureusement pas celui de l’autre pomme de terre. Ouf, on l’a échappé belle ! Retour à l’heavy pop des Zombahs avec un «Another Day» un peu épique, mais bien colégram. Et on replonge dans l’enfer du paradis avec «I Do Believe» et une fantastique communion des vocalises, couronnée par un solo d’orgue du Rod. Pur pop genius, ils atteignent à une ferveur pop quasi spirituelle. Ça nous dépasse. Sur «Let It Go», le Rod joue de l’orgue d’église, c’est faramineux de classe de d’alluring allure.

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             Et puis tu as ce brave petit Still Got The Hunger quasiment passé inaperçu en 2015. Eh oui, qui va aller écouter un groupe de vieux crabes comme les Zombies ? C’est justement ces mecs-là qu’il faut écouter, pour peu qu’on soit encore à la recherche d’une certaine qualité. On se demande même parfois si aujourd’hui la qualité intéresse encore les gens. Enfin bref, revenons aux choses sérieuses avec «Moving On» - Aw one two three ! - Blunst t’explose le rock anglais. Il est bon de rappeler que le Blunster est un vieux punk. Il a toutes les mamelles du destin : le souffle, l’ampleur, la voix, le son, la légende. Les Zombies sont toujours à part. L’autre coup de génie de l’album se trouve vers la fin : «Now I Know I’ll Get Over You». Les carillons du souriant Tom Tooney fracassent le son, il rayonne dans une solace particulièrement prégnante. Le lard des Zombies repose sur un joli tapis de braises. Le Blunster chante encore comme un dieu, il n’a fait que ça toute sa vie, et le Rod passe l’un de ces wild solos de piano dont il a le secret. Il placarde dans les escaliers. Quelle vélocité ! Dans «Maybe Tomorrow», on retrouve tout l’entrain de «Lady Madonna». Le Rod pianote comme un démon d’Uriage et Blunst chante avec le gusto de John Lennon. On se régale encore d’«Edge Of The Rainbow», fabuleux, inventif, ambitieux, monté là-haut par le Blunster, véritable Sisyphe du rock anglais. Il pousse son rainbow à la force du poignet. «New York» ? Chant plein de plain-chant de pop pleine de plain-pied, c’est-à-dire de la pop énorme. Il faut le voir monter sur la crête de «Want You Back Again». Il te vrille ça en hauteur, un peu comme Ian Gillian au temps de «Child In Time». Encore de la belle pop d’unisson du saucisson avec «And We Were Young Again». On sent les influences de Paddy McAlloon et de Steely Dan. Cette belle aventure s’achève avec l’incroyable poids de la démesure de «Beyond The Border Line». Ça te tombe littéralement dessus. Ces mecs n’ont jamais renoncé à la grandeur.     

             Après le split des Zombies en 1969, le Rod monte Argent. L’occasion est trop belle d’aller voir ce qui se passe sous les jupes d’Argent, car le Rod est forcément un mec intéressant. Par contre, il ne se casse pas trop la nénette pour trouver le nom du groupe :

             — Tiens, les gars, Argent, c’est pas mal comme nom, non ?

             — Ah ouais, Rod !

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             Leur premier album sans titre sort en 1969. Bon, alors, l’Argent ne casse pas des briques. Ils proposent un peu de boogie down très m’as-tu-vu/tu veux ma photo ?, mais si tu veux casser trois pattes à un canard, il faudra repasser un autre jour. Comme le Rod aime bien l’orgue, il ne mégote pas sur le shuffle d’orgue pour embarquer la petite pop sans avenir de «Be Free». On n’est pas chez les Zombies. Pas de Blunst, pas de chocolat. Ils tentent de recycler le climax des Zombies avec «Schoolgirl». S’ensuit un «Dance In The Smoke» classique et relativement beau, mais pas renversant. Le Rod essaye de maintenir un niveau puissant et raffiné, il essaye de rester dans la veine des Zombies. Franchement, on aurait fait des économies en n’achetant pas cet album à l’époque. Le seul cut qui emporte la bouche se trouve là-bas vers le fond de la B : «Freefall». Le Rod tente le diable avec une Soul pop agréable et on sent enfin le fluide magique, le gros solo d’orgue est excellent. Comme quoi, ça vaut parfois la peine d’attendre.

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             On va dire que leur meilleur album est le Ring Of Hands, un Epic de 1970. Pourquoi ? Parce que «Rejoice», un joli balladif au charme beatlemaniaque certain, très White Album dans l’esprit. Avec cette pure merveille, le Rod approche de la vérité. Autre surprise : «Sleep Won’t Help Me». Là, tu finis par les prendre très au sérieux, car on croit entendre chanter Jack Bruce dans Disraeli. Même ambiance, avec en plus un solo de piano magique. Et coincé entre les deux, tu as «Pleasure», un petit coup de génie car cette fois le Rod fait de l’early Sparks et explose en bouquet d’harmonies vocales géniales, avec du shuffle d’orgue à tort et à travers. Le Rod prend ses grands airs. On l’ovationne. Tu as aussi le «Sweet Mary» qui vire gospel batch avec des tas de blackettes derrière. Comme le Rod est un fabuleux shuffler, il sauve l’heavy prog de «Cast Your Spell Uranus». Bon, c’est vrai qu’on est en plein dans les seventies, donc c’est logique qu’on tombe sur Uranus, mais on préfère l’Uranus des Pink Fairies. Encore de la prog musclée avec «Lothorian», c’est d’un haut niveau liturgique, bien calé sur ses fondations. Le Rod continue d’impressionner avec «Chained», une pop un brin bluesy et tu as une disto dans l’oreille droite. Ses grooves de bonne essence finissent par porter leurs fruits. Le Rod est un mec balèze.  

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             L’All Together Now paru en 1972 est nettement moins dense que son prédécesseur. Tu ne te régales que de «Be My Love And Be My Friend», un fantastique heavy groove. Le reste de l’album est un peu trop proggy pour être honnête, avec de temps en temps, des petits éclairs de boogie qui ne servent à rien («Keep On Rolling», «He’s A Dynamo»). Le Rod termine l’album avec un «Pure Love» en quatre parties. On se croirait chez Keith Emerson. On fuyait tous ces mecs-là à l’époque et on les fuit encore.  

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             Le Rod remonte bien le niveau d’In Deep, paru l’année suivante. Il a recours à une belle énormité, un «It’s Only Money» en deux parties. C’est du bon vieux heavy rock, bien pulsé en interne au shuffle d’orgue. Là, oui, tu as de la viande. Ils en font même un hit. Encore plus impressionnant, voilà le solide et tentaculaire «Losing Hold». Le Rod tape dans l’océanique. Il fait de l’Argent en acier chromé. Puis il va proposer un day of Jesus intitulé «Christmas For The Free», très bealtlemaniaque dans l’esprit. On croit entendre chanter John Lennon.

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             Nexus serre aussi en son sein une belle énormité : «Thunder & Lightning». Wow, ça rocke à l’anglaise déterminée, un vrai paquet de viande avec du tonnerre et des éclairs. Le Rod sait rocker sa chique. Le reste de l’album est assez proggy, et même proggy as hell : shuffle d’orgue et structure tordue. Ça devient vite insupportable, l’«Infinite Wanderer» est conçu comme une bacchanale, et ça part dans le nowhere land, on se demande ce qu’on fout là. Le Rod règne sans partage sur son petit univers proggy. Quand c’est pas ta came, c’est pas ta came. Aussi décision est prise d’en rester là.

    Signé : Cazengler, zombite

    Zombies. Begin Here. Decca 1965

    Zombies. Odessey & Oracle. Repertoire records 2001

    Zombies. Five Live Zombies. The BBC Sessions 1965-1967. Razor Records 1989

    Zombies. The Return Of The Zombies. RCA 1990  

    Zombies. R.I.P.  Varese Vintage 2015

    Zombies. As Far As I Can See. Go! Entertainment 2004

    Zombies. Breathe Out Breathe In. Red House Records 2011

    Zombies. Still Got The Hunger. Cherry Red 2015

    Argent. Argent. CBS 1969

    Argent. Ring Of Hands. Epic 1970

    Argent. All Together Now. Epic 1972

    Argent. In Deep. Epic 1973

    Argent. Nexus. Epic 1974

     

    *

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    Routes of Rock. Elles passent obligatoirement par la bonne ville de Troyes. Ne me demandez pas pourquoi. Parce que c’est comme ça, parce que le 3 B, parce que Béatrice la patronne. Remarquez ce soir, le 3 B n’est plus un bar, s’est transformé en une ère de lancements de fusées spatiales. Ne m’accusez pas d’avoir trop bu, je ne suis pas un zébu, j’ai même rencontré un équipage de cosmonautes, des portugais. Un jour cette soirée légendaire sera connue comme celle de la charge de l’abrigado légère. Enfin c’était plutôt de la cavalerie lourde.

    TROYES - 17 / 05 / 2024

    3B 

    TEXABILLY ROCKETS

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    Z’ont relégué Vincent tout au fond, c’est un peu le rôle des batteurs, mais là devant la porte de la cuisine faut tordre le cou pour l’apercevoir. Ne le plaignez pas, le Duarte ce n’est pas genre de gars à se laisser oublier. Les trois autres sont en ligne, n’ont pas laissé un interstice par lequel on pourrait tenter d’avoir la chance de l’apercevoir. Z’ont bien manigancé, le plus maigre au milieu et les deux serre-livres sur les côtés, un à droite, l’autre à gauche. Le Wildcat, le chat sauvage, au centre tout efflanqué, ils l’ont appuyé sur la big mama, tout de suite sa masse volumineuse a été multipliée par deux, puis ils ont fignolé, une casquette sur la tête et un micro posé devant lui, car on ne sait jamais. A bâbord Ruben attire les regards, avec la visière de sa casquette qui lui mange ses lunettes rondes, et ses larges anneaux de tringle à rideau qui  pendent de ses oreilles l’a un look improbable de boucanier qu’il réhausse de sa guitare qu’il tient très haut, pratiquement au ras du cou, mais le manche levé vers le ciel comme s’il visait les albatros baudelairiens qui se jouent des nuées. A tribord, Oscar Gomes, pas pour rien que dans sa vie civile il est un tatoueur chevronné, il sait accorder les couleurs, ainsi sa chemise hawaïenne à dominante bleue il l’a assortie à sa complémentaire, à l’orange cockranesque de sa Grestch. Jusqu’à l’avoir rencontré je croyais qu’il n’y avait que Lucky Luke qui tirait plus vite que son ombre.

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    Je vous aurais avertis. Ne venez pas vous plaindre si vous courez les voir en concert. Le Gomez quand il met la gomme, il ne chôme pas, sur trente morceaux, il a fait trente fois le coup, il tire plus vite que lui-même, vous le guettez et à chaque fois qu’il va envoyer le riff, le riff est déjà dans vos oreilles, vous savez ces gars qui passent leur tête dans le nœud coulant afin de savoir l’effet que ça fait d’être pendu haut et fort comme dans les westerns et plouf la chaise sur laquelle ils sont montés s’effondre et les voici pendus pour de bon. C’est bête pour eux, mais pour nous c’est très bon car quand le riff d’Oscar court sur vous, le monde se métamorphose en rutilante folie contagieuse.

    Premiers contaminés ses acolytes. Gomez a une électrique et Ruben une gratte. N’entend pas se laisser distancer, el Ruben, il gratte pour lui, il gratte pour vous.  Vous  soulève la guitara comme si elle l’était une danseuse étoile, lui plante les jambes dans les nuages puis lui triture sa tignasse cordique comme s’il voulait la scalper.

    L’on se demande pourquoi le Wildcat s’encombre de sa big mama. Il s’en fout et contrefout. De tous les trois sets il ne lui a pas jeté un seul coup d’œil. Mais il doit l’aimer. Car il la châtie bien. D’une main tout en haut il lui malaxe spasmodiquement la gorge, un peu comme s’il était en train d’étrangler un boa constrictor, sans perdre de temps de sa seconde menotte spasmodiquement il frappe sur son abdomen toujours sans lui prêter la moindre attention.  Ne le traitez pas de chat fainéant, si le Wifdcat ne se préoccupe pas de son instrument mastodontique c’est qu’il est concentré sur le vocal. Les amateurs de rockab commencent à comprendre, le riff, le tchac-tchac de la gratte suivi un quart de seconde plus tard du tchac-tchac de la contrebasse – c’est leur manière à eux de reproduire la reverbe de Sam Phillps – plus le vocal-mitraillette, vous croyez tout comprendre, vous vous dites même qu’à leur place vous auriez carrément remisé l’inutile batterie dans la cuisine en prenant soin de refermer la porte à double tour.

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    Le problème c’est que Vincent tient à se faire entendre. Il existe deux types de batteurs en ce bas monde, les rythmiques tout en subtile finesse et les grabugeurs qui tueraient sans regret père et mère pour que leurs parents en un dernier spasme auditif  se délectassent des tonitruances de leur rejeton préféré… Bref le Vincent, dans les Texabilly Rockets il joue le rôle des tuyères dispensatrices d’énergie. L’est le moteur rugissant qui précipite non seulement la vitesse mais aussi l’enivrante sensation de vitesse.

    Répétons-le les Texasbilly ne viennent pas du Texas mais du Portugal, n’empêche qu’Alain, à qui vous devez l’existence de ce blogue, avait une théorie sur les guitaristes texans, qu’ils soient rock ou blues, ils tapent plus fort que tous les autres ricains sur leurs guitares affirmait-il, toujours est-il que nos Rocketsbilly semblent souscrire à cette règle alinienne, sur les trois premiers titres ils ont fait la différence, d’abord ils vous tuent sans rémission, ensuite ils tirent des bastos à effraction mentale. N'avaient pas commencé depuis trente secondes que les regards pétillants échangés entre connaisseurs en disaient long, l’alligator vorace du rawckabilly était parmi nous.  

    Le Wildcat ne mâche pas son vocal, prononce peut-être l’anglais avec un accent portugais mais qu’est-ce qu’il le cause bien, vous détache les mots un à un comme s’il prenait un malin plaisir à distribuer des paires de gifles, vous claque salement le beignet et illico vous tendez l’autre joue, il accentue les angles et ne freine pas dans les courbes, course de crêtes en tête, montées et descentes à vitesse constante, pour les inflexions étrangement c’est la guitare d’Oscar qui s’en charge.  Plante le riff dans les nuées orageuses, un tonnerre jupitérien continu, Zeus tonne, lorsque vous vous y attendez le moins, c’est la grêle, des grêlons qui vous cisaillent la carrosserie et le visage, subito une dégelée de notes grêles vous transpercent le corps comme des flèches de Comanche sortis de leur réserve pour un raid meurtrier.

    Le rockab a aussi des racines noires. Ruben dépose sa guitare et sort son harmonica. Ruben El Pavoni souffle comme le paon déploie sa roue parsemée des cent yeux inquisiteurs d’Argus, il ne souffle pas, il siffle d’interminables piallements déchirants de locomotives à vapeur qui intiment aux bisons l’ordre d’aller pâturer hors des rails, les trois autres le rejoignent et l’on entend le vieux shuffle du blues, écailles rythmiques arrachées à la cuirasse  des crocos tapis dans les profondeurs troubles des bayous…  Parfois le rockab virevoltant trahit l’originelle noirceur prédatrice de nos âmes.

    Plus que tous les autres batteurs vus sur scène j’ai envie de dire que Vincent joue des pieds et des mains, l’a une extraordinaire manière de piaffer du talon tel un étalon colérique, pour perturber sa charleston, la secoue comme un prunier, la maltraite avec une énergie rancunière, avec lui c’est Brando dans Missouri Breaks à tout instant.

    Je n’insiste pas, si vous n’êtes pas totalement idiot vous avez compris que les Rockets nous ont précipité par trois fois en orbite haute autour du soleil. Trois sets de rêve, trois ouragans destructeurs dont personne n’est ressorti indemne. Les filles qui dansent, les gars qui s’accrochent au bar pour ne pas être emportés par la tourmente, les amateurs scotchés sur le groupe comme un poulpe sur son rocher. Une des grandes soirées du 3B, profitons de l’occasion pur faire coucou à Duduche, Billy, Christophe, Jean-François… et remercier encore une fois pour cette soirée explosive.

    Damie Chad.

     ( Deux images live empruntées à des vidéos de Rocka Billy )

    *

    Je viens d’apprendre quelque chose, moi qui croyais tout savoir, en anglais ‘’ember’’ ne signifie pas ‘’ambre’’ mais braise. Soyons franc, au moment où je m’en suis aperçu, braise ou ambre je n’en avais rien à faire, mon esprit était ailleurs subjugué par la pochette du deuxième EP du groupe  Conquerors of the Ember Moon à tel point que je me suis dépêché de regarder la couve de leur premier EP, qui n’avait rien à voir avec la seconde, étrange, très étrange, cela méritait enquête approfondie.

    Déjà, je dois signaler une erreur dans le paragraphe initial : Conquerors of the Ember Moon n’est pas le nom du groupe. Pour faire simple nos Conquérants (tout de suite l’on pense à José-Maria de Heredia et à son sublimissime recueil Les Trophées) sont une plateforme de musiciens, qui se regroupent ou pas, selon affinités, pour enregistrer une œuvre précise. Ne sont pas très diserts nos aventuriers musicaux, ne donnent aucun détail, ni leurs noms, ni leur origine. Se contentent de spécifier que de tous leurs enregistrements, si particuliers soient-ils, se dégagera une sinistre intensité. Brr ! On s’en doomtait !

    1. 1

    CONQUERORS OF THE EMBER MOON

    (Album numériqueBandcamp / Novembre 2023)

    Les titres ne nous aideront guère à cerner le projet, scrutons avec attention la pochette. Un paysage. Pas  une vallée verdoyante. Au dix-neuvième siècle l’on employait le mot ‘’romantique’’ pour désigner des paysages de montagne désolés.  Par la suite l’adjectif a été appliqué aux poëtes tourmentés… Une forêt de sapins dans  la tempête, des tronc brisés, des branches décharnées, un épais tapis de neige sur le sol, rien de bien avenant. L’on remarquera  la lettre gothique B estampillée dans un cercle dont la blancheur se confond avec la neige.

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    Intro : Le vent souffle, il emporte vos oreilles, c’est à peine si à certains instants l’on discerne d’incertains fracas d’arbres abattus, peut-être sont-ils seulement psychologiquement suggérés par le fond symphonique mélodramatique qui accompagne sans jamais se laisser ensevelir par le souffle tempétueux, l’on a envie de dire que cette modulation traumatique  nous fait entendre la plainte habituellement  inaudible de la nature qui souffre sans gémir sous les coups de bélier des éléments. I : discordance sonique à la première note de ce morceau, vos oreilles grincent, heureusement que la touffeur de la batterie s’en vient enrober cette nuisance, le vent souffle toujours mais nous ne sommes plus comme à l’abri  sous le souffle du vent mais au cœur de la tempête, nous chevauchons les chevaux de l’ouragan,  des chœurs de marins embrasent la violence, la batterie frappe sans arrêt, cataclysmismique le son reflue sur vous et vous enveloppe, des guerriers perdus dans l’hurricane chantent, les scaldes scandent le refus de l’acceptance, il faut faire front, le souffle des voix se mêle aux monstrueuses rafales apocalyptiques, le monde est devenu une infernale course cahotante, jusqu’au bout d’on ne sait trop quoi, vous ne vaincrez la tempête que si vous-même vous devenez tempête, mais le vent souffle encore plus fort, plus un bruit, si ce n’est cette pompe refoulante de l’air fou qui vous submerge et vous condamne au silence. II : encore plus fort, plus violent, plus d’espoir si ce n’est l’indomptable courage de vouloir survivre à tous prix, vous ne tenez plus debout, vous glissez, vous n’avancez pas, vous êtes poussé, ne sont-ce pas les voix des arbres qui hurlent pour se donner du courage, pour se soutenir, pour relever la tête, malgré tout, malgré rien, front contre front, deux taureaux qui se font face, l’élément intérieur qui ne veut pas céder et l’élément extérieur qui désire vous briser, vous pénétrer, en finir avec vous, avec tout, comme une rémission, un raidissement, et puis l’affaissement, le vent seul qui souffle et vous qui vous taisez, sans fin, parce que n’avez plus rien à dire. Le vent hennit sa victoire sur les crêtes des montagnes. III : tumulte de l’inéluctable, la bête grogne, la batterie avance imperturbablement, les ennemis vont s’affronter, tout se précipite, presque un rythme de danse, ça tohu-bohute, ça se catapulte l’un contre l’autre, combat de titans, l’un doit céder, mais si l’extérieur entre dans l’intérieur il deviendra lui-aussi intérieur, vision glissante de cauchemar comme des hordes d’avions bombardiers dans le ciel, c’est le split final, celui qui ne finira jamais, la guerre n’est que la continuation de la paix sous une autre forme, ça tangue dur, mais si l’intérieur sort de lui-même il sera métamorphosé en extérieur, quelle cacophonie, inutile de psalmodier la prière des morts devant les tombes qu’elles soient ouvertes ou fermées, vides ou pleines à ras-bord, tout ce qui est inutile est utile et vice-versa, le vent encore le vent, il siffle pareillement dans les oreilles des morts et des vivants, il est des symphonies qui sont des linceuls qui vous enveloppent plus chaleureusement que le sang chaud qui gicle de vos blessures, le vent ne souffle plus, la symphonie bruit, elle persiste, a-t-elle gagné contre le bruit, le vent ne souffle plus, il reprend son souffle, rien ne semble aller de soi à soi-même, il ne reste que des éclisses d’arbres, des décombres ou des semences, nous ne savons pas, nous ne savons rien, ce morceau n’en finit pas, certainement parce qu’il n’y a pas de fin possible à ce qui est et à ce qui n’est pas. A ce qui n’est plus.

             Superbe. Ils ont traduit une image en musique. Ils ont  expliqué comment le rêve d’une chose peut devenir le cauchemar d’une autre.

    2. 1

    CONQUERORS OF THE EMBER MOON

    (Album numériqueBandcamp / Novembre 2023)

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    Enfin la couve qui a suscité mon intérêt pour ces conquérants de la lune  de braise.  Une  glauque reprise sous forme d’un monochrome vert de L’apparition fameux tableau de Gustave Moreau (1826 - 1898) illustrant une des scènes les plus érotanathiques des Evangiles, Salomé fille d’Hérodiade l’épouse du roi Hérode danse nue devant son beau-père, en récompense elle demande la tête de (Saint) Jean Baptiste qui a insulté sa mère… Les picturales rêveries érotiques de Gustave Moreau se sont vraisemblablement abreuvées à la scène d’Hérodiade, poème majeur de Stéphane Mallarmé.

    Encore pratiquement invisible, la pochette offre une lettre gothique encerclée, cette fois un ‘’ S’’. La signification de ces monogrammes me pose question. Seraient-ce les initiales de Bismuth et Stibine noms des minéraux mercuriels et alchimiques...

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    I : facture sonore totalement différente de l’EP précédent qui pourrait être qualifié de symphonique, sur celui-ci nous sommes en présence d’une structure heavy metallique sans complexe :  sans doute vaut-il mieux se rapporter au tableau de Moreau que de se fier à l’interprétation de la pochette qui ne rend pas justice au sentiment de malaise hiératique que provoque la vision d’une telle image, l’introduction monumentale est à la hauteur écrasante de l’architecture prodigieuse dans laquelle se déroule l’apparition.  Il importe de prendre mesure de l’évènement, nous ne sommes pas dans un riche palais aux écrasantes dorures, mais ailleurs dans une image fantasmagorique de nos représentations les plus orgiaques, non pas dans un château royal, qui serait d’une aune par trop humaine, mais dans une demeure mythologique digne de l’Atlantide ou des Dieux. Qui n’a jamais habité ( comme moi ) dans une ville dont la vie était rythmée par le bruit assourdissant d’un marteau-pilon  qui vous baignait sans arrêt, jour et nuit,  dans l’assourdissance écrasante de sa palpitation outrancière, ne pourra jamais se faire une idée de la lourde et lente marche des géants qui peuplaient la terre il y a très longtemps, avant que Zeus ne les frappât de sa foudre et n’arrêtât l’inéluctable, d’ailleurs ce ne sont pas des paroles humaines que l’on entend mais des cris de chouettes prophétiques et des hurlements sans fin de foules anonymes écrasées sous des pieds géants, jusqu’à ce tintement des cordes de la joueuse de luth qui accompagne la danse d’Hérodiade et ce chuchotement des âmes exacerbées par la beauté de la nudité de la danseuse parée de joyaux opalins incapables de rivaliser avec la splendeur candide de sa peau… II : grincements, poulies, filins, musique en sourdine, il ne se passe plus rien, ou si peu, le corps de la danseuse boit et absorbe les regards qui se posent sur les dunes, sur les lunes, sur les runes,  sur les mouvances de son corps, l’on parle à mi-voix comme  l’on rêve les yeux à demi-fermés pour profiter et de la clarté de la beauté épandue dans le monde et de la pénombre inavouable des songes prédateurs. III : orage tumultueux au grand jour, hurlements de terreur, tout se mélange, non pas une apparition mais deux, celle de la beauté de la ballerine, et celle de cette tête sur le mur, l’une est soleil et l’autre est la lune, la lune désigne l’autre, regardez ceci est mon sang, non pas celui enfermé dans les canaux secrets de mes chairs, et l’autre urgescent, dégoulinant, giclant d’une façon dégoûtante, malgré cette voix de prêtre pontifiant qui essaie de retenir le scandale du monde, maintenant ici tout n’est que luxe, vacarme et volupté turgescente coupée au ras du col, la marche des géants reprend, une guitare se souvient qu’elle est dans un groupe de rock, chacun fait ce qu’il peut pour tenter de trouver une attitude qui soit conforme à cette projection intérieure du soleil du désir sur le mur de roches cyclopéennes, la bête est sortie de son antre, la vierge projette ses émois sur la paroi, l’insoutenable se résorbe dans les résonnances cordiques du luth, un temps en suspension, entre ce qui était celé et qui maintenant est révélé, la voix devient spasme aquatique des profondeurs conscientes, la musique se précipite, joue-t-elle au maçon qui essaie de recouvrir de sa truelle de mortier honteuse la face sanglante, la découpe du chef sur le mur, d’ailleurs qui parle et qu’elle est cette langue, celle de la mise à mort, ou celle bestiale qui s’affiche au vu et au su de tout le monde, tandis que la petite musicienne envoie quelques arpèges de son luth.

             L’ensemble est magnifique. Une page blanche ouverte à tous les verbiages bonimenteux de l’imaginaire.

             Ces conquérants m’ont conquis. Pleine lune !

    Damie Chad.

     

     

    *

    Ça sentait l’avoine. Depuis que je suis tout petit j’adore cette céréale. Exactement depuis le jour où j’ai découvert le mot avenière dans le vieux Larousse familial. C’est un mot que je qualifierais de verlainien. Vous le prononcez, il ouvre les portes du rêve. En plus une nouveauté recommandée par Mister Doom 666, avec lui vous ne savez jamais où vous mettez les pieds, souvent là où vous n’auriez jamais eu l’idée de les poser car ça grouille d’alligators affamés, en dédommagement et en règle générale vous n’êtes jamais au bout de vos surprises.

    AVEROIGNE

    ARCANIST

    (Yuggoth Records / Mai 2024)

    J’ai commis une erreur : j’ai cru qu’ils étaient américains puisqu’ils se réclamaient de Providence in Rhode Island. Mais non, c’est leur maison de disques qui niche là-bas dans cette cité providentielle qui abrita Edgar Poe et Lovecraft. Difficile de faire mieux. Difficile de faire pire. Selon vos appréhensions personnelles barrez la mention  qui ne vous convient pas. Par contre ils sont français, soyons fraternel écoutons-les. Toutefois ne nous embarquons point sans biscuits.

    Arcanist. Tout de suite l’on pense à Oscar Vladislas de Lubicz Milosz et à son recueil Les Arcanes. Arcaniste fleure bon l’ésotérisme et même l’alchimie. Plus exactement la pratique alchimiste. L’arcaniste est le personnage qui se tient entre le spagyriste paracelsique et le souffleur de verre, entre Bernard de Palissy et le raccommodeur de porcelaine, deux arts du feu, dont l’ignition soutenue et contenue, condense ou vaporise les divers états de la matière élémentale. L’arcaniste connaissait les secrets de la délicate cuisson des porcelaines, et d’autres encore, mais ceci est une autre histoire. Un opérateur. Pour employer un autre mot qui étymologiquement colle tout aussi bien à chef-d’œuvre qu’à grand-œuvre.

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             Averoigne, un mot qui avoisine l’avoine et l’Auvergne, bingo il s’agit du titre d’un livre Averoigne & Autres mondes, publié en 2019 dans la collection Helios des Editions Mnémos, éditeur d’imaginaires depuis 1996, spécialisé en SF, Fantasy, et Lovecraft.  Quel hasard démoniaque ! Serions-nous sur la Dagonale du fou ! d’autant plus que le nom de l’auteur Clark Ashton Smith (1893 – 1961) n’est pas inconnu chez les sectateurs de Cthulhu, il fut un proche du Maître de Providence. Smith était un admirateur de Baudelaire, qu’il traduisit, et d’Edgar Allan Poe.  Tout de suite ce goût pour la beauté de l’horreur vous classe parmi les individus supérieurs. Je dis cela uniquement parce que Baudelaire et Edgar Allan Poe sont pour moi de véritables phares émetteurs d’une lumière noire inaltérable.  Autodidacte, il se fait remarquer par un style luxuriant et coruscant, il fait partie de ces solitaires qui vivent à côté du monde marécageux, en ses limites extrêmes où rêve et réalité se confondent… Son imaginaire le transporte très loin dans l’espace et le temps. Les contes d’Averoigne se déroulent dans une Auvergne médiévale du douzième siècle, je recopie sans vergogne la présentation de l’éditeur que je vous invite à visiter : ‘’ Clark Ashton Smith imagine une contrée mystérieuse où monastères et cités aux murs crénelés ont émergé des antiques ruines romaines, où des légendes préchrétiennes prennent corps dans la vaste forêt centrale, où la cathédrale impressionnante de la cité de Vyones domine les esprits et où une famille noble voit ses pouvoirs disparaître, entre corruption et magie noire.’’.

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             Non ce n’est pas fini, les gloutons ne se jettent pas uniquement sur les gâteaux. Les galutres n’oublient jamais de dévorer l’emballage du paquet. Cette fois, nous sommes gâtés, à tel point que j’ai longuement hésité, allais-je consacrer cette kronic au disque d’Arcanist ou à l’œuvre de Matthew Jaffe. Quelle couve et quel artiste, la visite de son instagram est obligatoire. Cette couve ne se regarde pas, elle se médite. N’ouvrez pas vos yeux, ils sont vides. La force n’est pas en vous. C’est elle qui vous regarde. Sans vous voir.

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    Rendez-vous en Averoigne : chants d’oiseau, c’est pour l’ambiance, des gouttes d’eau de synthé tombent une à une bientôt relayées par d’amples froufrous mélodiques, ces notes décharnées introduisent-elles le soupçon d’une inquiétude, le ciel se voile, la brume mugit dans sa corne, le vent se lève, une voix commence à lire l’histoire d’Averoigne ‘’ c’était un endroit vide de toute vie et absolument désolé où les charognes auraient conté fleurette au démon, les cieux tant tristes gris que les cadavres semblaient n’avoir jamais connu le soleil’’, le récit n’ira pas plus avant, ce serait inutile, la musique se voile d’une infinie tristesse, de grandes orgues héroïques retentissent, l’on ne sait rien de ceux qui viennent, mais il n’est pas besoin de messager pour nous demander de nous écarter, il est des choses qui se comprennent avant de les savoir, la musique s’achève lentement comme ces linceuls que l’on ne finit pas de plier et replier sur eux-mêmes. The holliness of Azederac : les titres sont ceux de certaines des histoires qui forment le livre Averoigne. L’histoire d’un saint homme. Enfin c’est ce que l’on raconte. Dans son passé il n’a pas toujours suivi de près les enseignements des  Evangiles, ne médisons pas, quand est-ce que les choses ressemblent vraiment à ce qu’elles sont, le mensonge n’est-il pas un marqueur de vérité, je vous laisse réfléchir, concentrons-nous sur la musique. En tout cas, le carillon pétille de joie, l’on a envie de danser la bourrée, elle est bien auvergnate mais le rythme guilleret ne serait pas conciliable, accélération tintinnabulesque, la joie nous envahit, attention il se passe quelque chose, est-ce que la fantaisiste carmagnole tournerait au vinaigre, une ombre passe, serait-elle l’aile de l’Ange Déchu, tiens une éclaircie mais l’on a perdu de l’allant, quel est ce pas lourd et claudiquant qui résonne seul dans l’espace sonore, l’on se croirait à la fin de Don Juan de Molière, ce glas qui sonne vous transperce l’âme, pas de panique il s’égrène en notes apaisantes, l’on s'imaginerait au pied de sa dame à lui chanter des doux vers à la Tristan et Yseult, que voulez-vous l’amour n’est jamais simple, à croire que la fin est déjà programmée à peine débute-t-il, profitons de l’instant qui passe et trépasse en incertains échos de chanterelle et chantefable. A night in Mauneant : ce récit ne fait pas partie du recueil d’Averoigne mais Clark Ashton Smith l’a rédigé dans les jours qui ont suivi l’écriture de End of the Story.  Un bruit qui vient de loin, peut-être du néant à moins que ce ne soit le néant qui provienne du bruit, il faut bien remplir le vide d’une manière ou d’une autre, l’est sûr que l’on nous raconte une histoire qui est déjà terminée et dont on ne saura rien, torsades de faux-violons, et clavier non tempéré, l’on a cru à un crescendo infini, ce n’est pas tout à fait cela, l’on arrive après la bataille qui n’a jamais eu lieu. Des notes comme des hoquets de pianos assortis de sortilèges quasi orientaux, l’on meuble le silence d’une pièce vide, peut-on remplir le vide, n’est-il pas comme un trou noir qui dévore le monde non pas jusqu’au trognon mais jusqu’à la pensée du monde. La musique serait-elle un divertissement pascalien qui s’effiloche en longues notes qui ne veulent pas mourir, qui s’enlacent longuement à vous pour que vous les reteniez au minimum pour l’éternité. Une voix s’élève, est-ce celle de la statue de sel devant Sodome et Gomorrhe.

    End of the story : écoutez l’histoire sans fin qui a une fin, un beau conte de facture classique, celle de la tentation, par la plus belle des femmes qui tient somptueuse demeure dans les ruines d’un château maudit, on l’a prévenu, on l’a supplié, on l’a sauvé une fois, mais il est reparti, on ne l’a plus jamais revu. Mais que n’aurait-il pas fait pour retrouver la femme serpent, car la femme qui a été tentée par le serpent était le serpent lui-même. Ne pas confondre lamie et l’amie. L’histoire est cousue de fil noir, comme quelques notes d’un luth caressé par mégarde. Même pas quatre minutes. Cela ne vaut guère davantage. Chaque homme dans sa nuit, se dirige vers sa propre lumière. Souvent éteinte. Toute lumière n’est-elle pas aveuglante. The Colossus of Ylourgne : (Part I) : 1 : The flight and the Necromancer / 2 :The gathering of the dead  / 3 : The testimony of the monks  / 4 : The going forth of Gaspard du Nord : une musique venue d’ailleurs, aux relents sombres, sourire de flûtes, est-il nécessaire d’en rajouter, l’histoire du Nécromant se suffit à elle-même, voici les chœurs, les dies irae et les tentures noires de  l’orgue, c’est un maître, ses élèves se pressent autour de lui, que leur apprend-il, que retiennent-ils… oui il œuvre à sa survie, car tout homme est mortel, d’ailleurs le cimetière est rempli de morts, pourquoi certains d’entre eux font-ils éclater de l’intérieur le bois de leur cercueil, quelle force terrible les anime, quelle étrange énergie les habite, d’habitude les morts ne bougent pas, la musique ne les berce-t-elle pas, elle sait se faire si douce, les moines de l’abbaye voisine ont suivi le Nécromant et ses disciples, ils sont maintenant tous réunis dans la forteresse démantelée d’Ylourgne… l’élève préféré Gaspard du Nord n’a pas suivi le Maître, il subodore, au travers d’un miroir magique il essaie d’entrer dans les pensées du Maître, le visage du Maître apparaît mais demeure impénétrable. La musique éclate, le drame se précise. The Colossus of Ylourgne : (Part II) : 5 : The horror of Ylourgne  / 6 : The vaults of Ylourgne  / 7 : The coming of the Colossus / 8 : The lying of the Colossus : étranges bruits qui recouvrent de troubles affairements, non ils ne s’affairent pas à de vils agissements d’ordre inférieurs, les tâches subalternes ne sont pas pour eux, ils ne pétrissent pas un corps avec de la terre, ce genre de besogne trop facile ils la laissent à Dieu, eux ils se servent de matière vivante, avec la chair des morts qu’ils arrachent aux cadavres ils constituent un nouveau corps… Gaspard du Nord aimerait bien s’interposer, il accourt, tant pis pour lui, il sera enfermé en un sombre cachot, il l’explorera, il désespèrera mais finira par trouver une issue, la voix du conteur que l’on n’avait plus entendue depuis le premier morceau reprend la parole, il avertit quelque chose va survenir, plus terrible que la peste… la chose est là monstrueuse, un monstre, un colosse, aussi haut qu’une tour, une force qui va, une force qui écrase, pour le moment il ne prend pas garde aux humains qui fuient devant lui, l’en écrase deux sur un mur  sans trop penser à mal, la musique prend une ampleur insoupçonnable, que veut-il, et qui pourrait l’arrêter. La foule affolée se précipite dans la cathédrale, l’être satanique ne supporte pas la demeure de Dieu, il la détruira, l’édifice et les misérables chrétiens réfugiés à l’intérieur, qui l’arrêtera sinon Gaspard, il est monté tout en haut du clocher et quand le géant s’approche il lui jette au visage une poudre alchimique, la même qui a permis de lui donner vie et qui maintenant lui donnera la mort. Le colosse titube, il ne sait plus que faire, les cimetières sont trop petits pour lui, il finira par creuser sa propre tombe, s’y coucher et se couvrir lui-même de terre.

             Dark ambient, certes mais la musique est beaucoup plus ambient que dark. L’on imagine la rutilance de  l’orchestration qu’un groupe de heavy metal se serait permise sur une telle légende. L’électro synthétique est à mon goût un peu trop monocorde, trop monotone pour avoir droit à l’épithète  de prog. Dark metal si vous voulez, mais je qualifierais l’ensemble, tout de délicatesse et de nuance, de folk, ce qui ne saurait être un contresens puisque la musique transforme cette longue nouvelle en un conte merveilleux.

             Le lecteur aura remarqué dans Le Colosse d’Ylourgue des éléments empruntés au Frankenstein de Mary Shelley et au roman Le golem de Gustav Meyrink. Deux œuvres proches de l’univers de Matthew Jaffe. Son Instagram   sans faute !

             Peu de renseignements sur les membres d’Arcanist. Leur Instagram est bien chiche, le duo semble constitué d’une fille et d’un garçon. Ouf ! ils ont respecté la parité !

    Damie Chad

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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    L’écran était parcouru de vives couleurs, pour le moment l’on ne discernait rien de précis mais au bout de deux minutes il apparut clairement que les couleurs se regroupaient en certaines zones en des taches de grandeurs variables, bientôt il devint évident qu’elles s’affinaient, qu’elles épousaient des formes encore peu reconnaissables, quelques minutes plus tard, il apparut que des silhouettes humaines commençaient à se dessiner, le plus étonnant c’était  qu’elles occupaient toute la surface disponible, pas un seul espace de vide, ne serait-ce que quelques centimètres carrés, les individus n’arrêtaient pas de bouger, de changer de place, sans s’interpénétrer, sans se bousculer !

    John Deere prit la parole :

             _ Cet appareil n’est qu’un prototype, dans quelques semaines nos laboratoires nous procureront  une machine qui fonctionnera en trois dimensions, celle-ci n’est pas plus performante qu’une simple feuille de dessin qui n’aurait pas encore appris les règles de la perspective. Ce ne sont pas des individus serrés comme des sardines dans leur boîte que nous voyons, mais une grande place remplie d’une foule immense.

    Le Chef alluma longuement un Coronado avant de déclarer :

             _ Je ne pense pas que vous nous ayez fait venir pour admirer un mauvais écran de télévision, à priori la vision d’une foule sur une place publique ne doit pas inquiéter une institution comme la CIA, d’autant plus que ces gens-là n’ont pas l’air de manifester, de demander la démission du Président des Etats-Unis, voire de brûler des drapeaux américains.

             _ Nous préfèrerions, au moins nous saurions comment réagir !

    Jim Ferguson avait l’air d’avoir vieilli de plus de dix ans.

             _ Au bas mot, selon nos spécialistes il doit y avoir là au moins cent mille personnes. Ce phénomène d’attroupement est assez courant dans nos sociétés modernes, le problème n’est pas là. Cet écran photonique est multi fonctionnel, il est capable de nous donner, à la façon d’un GPS, mais d’une manière ultraprécise, les coordonnées du lieu où se déroule ce rassemblement. Savez-vous où s'articule le spectacle que nous observons ?

    Ferguson ne nous laissa pas le temps de répondre :

             _ Dans une cloison de cette maison devant laquelle nous avons dû secourir l’agent Chad !

    84

    Le Chef avait pris la tête du groupe d’intervention, Molossa et Molossito devant, dûment chapitrés, truffes au vent, flairant l’air de toutes leurs forces, les deux courageuses bêtes étaient suivies par Doriane et Loriane, sous notre garde rapprochée, Jim Ferguson et John Deere nous talonnaient chacun d’eux commandant une file d’agents, rien qu’à les voir, l’on sentait des gars aguerris prêts à tuer leur mère pour gagner un demi-dollar.

    La pièce centrale était plongée dans le noir. Nuit sans lune, ciel nuageux sans étoiles, les équipes de la Cia étaient intervenues, tous les lampadaires de la rue étaient éteints. Le Chef appuya sur un interrupteur. Nous nous postâmes devant le plus grand des murs. Il n’y avait rien à voir. Molossito grogna faiblement.

    Nous attendîmes près d’un quart d’heure avant de percevoir un bruit très faible. D’abord des frôlements incessants, peu à peu ils se transformèrent en un léger tambourinement, il devint bientôt évident que des milliers de personnes étaient en train de marcher. Au centre du mur une tâche noire se forma. Lentement elle ne cessait de grandir.

    Maintenant elle recouvrait le mur, bientôt nous pûmes discerner les individus, visages inexpressifs, disposés en lignes, marchant à grand pas vers nous.

    Le Chef alluma un Coronado :

             _ Manifestement ces cocos ne viennent pas pour nous souhaiter la bonne année, pour ceux qui n’auraient pas compris, nous ne sommes pas en train de regarder un film, ils viennent pour nous tuer, que personne ne tire avant que je n’aie relâché un panache de fumée blanche !

    J’ignore comment le Chef s’y prit, mais une demi-heure plus tard, un large triangle blanc s’échappa du Coronado, il ressemblait à la calotte blanche des neiges éternelles qui coiffent le sommet du Kilimandjaro.

    Le premier rang était tout près de nous, quatre à cinq mètres, nous fîmes feu sans hésiter, ils tombèrent sous nos balles, phénomène étrange ils s’affalaient à terre et disparaissaient aussitôt remplacés par un nouveau rang, leurs corps s’évanouissaient oui, mais pas leur sang qui coulait sur le plancher de notre salle. Au bout d’une heure nous pataugions dans des ruisseaux de sang, Molossa et Molossito s’étaient régalés à laper ce sang frais et chaud, sans doute leur âme entrait-elle en communion avec le passé préhistorique des meutes de loups qui mordaient à pleines dents dans les chairs du dinosaure qu’ils avaient réussi à tuer… Sommes-nous aussi porteurs dans nos gènes de la mémoire de nos luttes archéolithiques que notre espèce avaient dû mener pour anéantir les araignées géantes dont nous étions les proies préférées…

    Faut avouer que question armement les ricains assuraient. Nos rafalos n’avaient pas le temps de devenir brûlants que déjà une unité logistique les remplaçait et nous fournissait munitions à foison. Par contre ils n’avaient pas pensé à tout, le sang nous montait aux genoux, des bottes fourrées nous auraient été fort utiles, Doriane et Loriane qui au début avaient pris les choses du bon côté, elles s’amusaient  à tremper leurs doigts dans le sang pour souligner d’un rouge à lèvre écarlate leurs lèvres pulpeuses, commençaient à fatiguer.

    Le combat ne cessa pas faute de combattant, le torrent de sang devint si haut et si puissant que nous dûmes refluer devant son écoulement…

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    Nous avions regagné le local. Doriane et Loriane exténuées par les émotions s’étaient endormies tenant Molossito et Molosa entre leurs bras. Le Chef avait allumé un Coronado, on aurait dit qu’il rêvassait. Moi qui le connaissais bien savait qu’il n’en était rien, je ne fus pas surpris lorsqu’il m’interpella vivement :

             _ Agent Chad nous n’avons jamais connu une situation aussi dramatique !

             _ Chef, que vient faire la CIA dans cette affaire ?

             _ Quelle affaire, Agent Chad ?

             _ Celle qui nous préoccupe !

             _ Laquelle ?

    Sur le moment je crus le Chef victime d’un coup de fatigue mais avant de répondre j’eus le bon réflexe, le Chef est infatigable sans quoi il ne serait pas le Chef, je tournai donc sept fois mon intelligence dans mon cerveau, je recommande d’ailleurs à nos lecteurs qui jugeraient cet épisode de nos aventures totalement loufoque d’agir de même, à condition qu’ils soient en possession des deux ingrédients nécessaires à cette opération, en effet la population terrestre ne se partage-t-elle en deux grands groupes majoritaires ceux qui possèdent une intelligence mais pas de cerveau et ceux qui ont un cerveau mais pas d’intelligence. Seule une minuscule minorité peut se vanter d’être pourvue de ces deux outils indispensables à toute réflexion… mais ne nous égarons pas, nous poursuivrons cette réflexion philosophique sur l’état mental de nos concitoyens une autre fois…

             _ Ainsi Chef vous pensez comme moi, vous pensez que nous courons pour parler comme Jean de La Fontaine, deux lièvres à la fois…

             _ Une évidence Agent Chad, je m’attendais à davantage de pertinence de votre part. Bien sûr d’un côté nos passeurs de murailles qui traversent les murs sans trop savoir pourquoi, si ce n’est pour se livrer à quelques cambriolages de haut-vol qu’ils n’ont même pas eu le temps d’entreprendre… nous les avons probablement tous éradiqués, leurs hommes de main et cette Cheffe que Loriane a prestement et proprement abattue. Comme si une femme pouvait accéder au grade de Chef !

    Le Chef haussa les épaules et alluma un Coronado :

             _ Non Agent Chad, vous connaissez mon instinct, il ne me trompe jamais, Jim Ferguson est certainement très sympathique mais j’ai l’impression qu’il essaie de nous mettre sur le dos l’affaire de cette étrange maison, plus j’y réfléchis, lorsque vous avez été happé par une force inconnue devant la grille d’entrée, tout votre chemin était coordonné par la CIA, le croc-en-jambe, les enfants de l’école et tout le reste n’a été qu’une manipulation de bout en bout, ils nous attendaient, une mise en scène pour nous refiler le bébé de la maison entre les pattes, Agent Chad, cette affaire sent mauvais, je ne présage rien de bon pour les jours qui viennent.

    Evidemment le Chef avait raison. L’avenir nous le prouva.

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 645: KR'TNT 645: THE JESUS AND MARY CHAIN / ZOMBIES / ELVIS PRESLEY + ROCKABILLY GENERATION / SPYDER TURNER / JEFF LESCENE / STUPÖR MENTIS / ERIC CALASSOU / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 645

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 05 / 2024

     

     JESUS AND MARY CHAIN / ZOMBIES

    ELVIS PRESLEY + ROCKABILLY GENERATION

    SPYDER TURNER / JEFF LESCENE

    STÜPOR MENTIS / ERIC CALASSOU

    ROCKAMBOLESQUES  

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 645

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    Wizards & True Stars

    - The wind cries Mary Chain

    (Part Three)

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             Allez, on va dire que ça fait quarante ans qu’on guette l’actu des Mary Chain. Le premier à me parler des petits Jésus, ce fut Jean-Yves qui venait de découvrir Psychocandy. Il était complètement fasciné par ce son, par ce look, par cette morgue, par cette fuzz, par cette réinvention du rock anglais qui pompait tout ce qu’il y avait de mieux dans la pop mélodique américaine, c’est-à-dire les Beach Boys, Totor et le Velvet. Les Mary Chain ressemblaient à ces huîtres qui filtrent l’eau de mer pour n’en garder que l’essence et fabriquer des perles.

             Quarante après Psychocandy, les Mary Chain refont l’actu en beauté, avec un concert à l’Élysée Montmartre, avec un nouvel album, Glasgow Eyes, et donc un peu de presse, dont une belle interview dans Record Collector. C’est le genre d’actu qui nous gave comme des oies. Coin coin ou cui cui, c’est comme tu veux.

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             Ah si seulement le Vatican avait pris des petits Jésus comme ambassadeurs de la foi ! Rien que de les voir arriver sur scène, non seulement ça te remonte le moral, mais ça te remonte aussi les organes qui commencent à descendre. L’entrée sur scène est avec le final («I Hate Rock’n’Roll/Reverence») le moment le plus précieux d’un set extrêmement lourd de conséquences. Bim bam boum, on prend les mêmes et on recommence. Le rituel des petit Jésus n’a guère varié en quarante ans, si ce n’est qu’aujourd’hui Jim est gentil avec le public de Frenchies et William ne nous tourne plus le dos comme autrefois. Il vient même à la fin distribuer des set-lits et un médiator, avec un gros sourire de gamin au coin des lèvres, et là tu peux le dévorer des yeux, car c’est une vraie superstar, l’un des derniers rescapés de l’âge d’or de la civilisation.

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    Ah il faut le voir s’installer devant ses deux grosses enceintes marquées «Jesus» et surmontées de têtes Orange, il est comme d’habitude calé derrière ses deux retours et surmonté de sa tignasse exubérante de Professor Nimbus, lunettes sur le nez, baskets aux pieds, petit embonpoint et concentration de tous les instants, jamais un seul coup d’œil sur la salle, il gratte les barrés de ses Marychienneries sur sa grosse demi-caisse Gibson et déclenche de temps à autre l’enfer sur la terre («Head On», «Amputation», ah cet «Amputation» qu’on connaît si mal et qui est un vrai stormer), l’enfer, oui, car le son qu’ils sortent tous les cinq est celui d’une vraie machine de guerre moyenâgeuse, ces machines qu’on peut voir dans certains films de reconstitution historique, montées sur des grosses roues en bois et poussées par des nuées de soudards, le son des petits Jésus fait un peu cet effet-là, c’est du heavy power stormer, un phénomène qu’on croise rarement dans les salles de concert, phénomène d’autant plus alarmant qu’il est sur-saturé de légende. Ils naviguent exactement au même niveau que les Pixies, car leur set grouille de hits, ceux déjà cités, et puis tu as cette version magique de «Darklands» en début de rappel qui vient te knock-outer la tirelire à coups d’I’m going to the darklands/ To talk in rhyme/ With my chaotic soul, et là t’es fier de chanter en chœur avec le héros Jim, les lyrics sont une absolue merveille de perfection stylistique, Jim y va au God I get down on my knees/ And I feel like I could die/ By the river of disease, ce sens de la mélodie surnaturelle vient en droite ligne de Totor et de Brian Wilson, les frères Reid se sont hissés à ce niveau-là, qui est en matière d’art composital le plus haut, pareil avec la volée de bois vert d’«I Hate Rock’n’Roll», tu ne te lasses pas de cette violence visionnaire et de cette faramineuse irrévérence d’I love the BiBiCi/ I love it when they’re pissing on me/ And I love MTV/ I love it when they’re shitting on me, ils n’ont rien perdu de cette niaque écossaise qui est un peu le fondement de leur légende.

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    Et tu as cet enchaînement de quatre smashes qui te laisse complètement hagard : le «Cracking Up» tiré de Munki, suivi de «Some Candy Talking (inespéré), puis d’«In A Hole» et d’un «Sidewalking» qui te ramène à l’origine des temps, quand les petits Jésus régnaient sur la terre comme au ciel. Tu ne peux pas échapper à cette emprise, à cette autorité tutélaire, à ce pouvoir magique. Jim Reid a raison de rappeler que les Mary Chain sonnent comme les Mary Chain et aucun groupe ne sonne comme eux. On va aussi le voir duetter avec une certaine Faith sur «Sometimes Always» tiré de Stoned & Dethroned, puis sur «Just Like Honey», qui est un peu le cut prince de l’imparabilité des choses - I’ll be your plastic toy/ For you - L’ironie de toute cette histoire, c’est qu’ils prennent un malin plaisir à jouer TOUS les cuts ratés de Glasgow Eyes ! Aucune trace d’«American Born» ni de «Girl 71».

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    En guise de cadeau d’adieu, ils nous embarquent dans une version longue et bien psyché de «Reverence», avec un Jim qui nous refait le coup du crucifié - I wanna die on a sunny day/ I wanna die just like J.F.K./ I wanna die in the U.S.A. - Tout cela rimait à la fois magnifiquement et outrageusement. La magie est intacte. On dirait qu’ils n’ont pas vieilli. Nous si.

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             Si tu écoutes Glasgow Eyes à jeun, tu vas hurler. Tout le début de l’album ressemble à un gros foutage de gueule. Les frères Reid ont toujours eu un faible pour la provocation, et là ils se surpassent. Ils attaquent avec des machines. Si tu veux retrouver la folie sonique du «Write Record Release Blues», il te faudra repasser un autre jour. Par contre, la situation s’assainit avec «American Born». C’est un hit, une vraie Marychiennerie. Haut niveau d’homicide et de river side. Le «JAMCOD» qu’on croise plus loin est trop electro, mais chanté à la Mary Chain. Pur produit du terroir écossais, avec des éclairs de poux sauvages. On croise encore d’autres Marychienneries rampantes comme «Pure Poor» et bizarrement, William Reid est en retrait. Il gratte juste ce qu’il faut. Il faut attendre «The Eagles & The Beatles» pour renouer avec le big time. Hommage aux Stones, ils riment Brian Jones avec Rolling Stones. Mais ça redéconne avec ce «Silver Strings» trop electro-pop, ça ne va pas du tout, c’est de la mormoille à la mode. Alors ils se reprennent avec «Chemical Animal», une Marychiennerie écrasée de torpeur - To help production/ I don’t show - Et c’est vers la fin que les frères Reid se réveillent avec «Girl 71», monté sur des vieux accords de pop gaga. Retour aux sources ! Enfin ! Ce sont des accords connus avec du tut tut derrière. Classique, certes, mais le charme des frères Reid fait toute la différence. Et ils terminent cet album accueilli à bras ouverts avec «Hey Lou Reid», un heavy stash de stouch, il pleut de la Marychiennerie comme vache qui pisse, cette fois ça riffe au bassmatic de tronitrue, ça troue le cul du cut, ça t’expurge les fondations, ça te riffe bien le gras du bide. Gros pied de nez au rock moderne.

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             Jim Reid ne fait pas de déclarations fracassantes au micro de Johnnie Johnstone. Le chapô nous rappelle que les deux frères vivent séparés par un océan, Jim sur la côte anglaise et William en Arizona. Johnstone aime bien Glasgow Eyes qu’il qualifie de «ragged and glorious, filthy and beautiful, and as faithful as ever to the limitless potential of rock’n’roll». Il flashe lui aussi sur «American Born» qu’il qualifie de «bruised sludgfest» et sur «Hey Lou Reid» «which metamorphoses from a turgid Sister Ray pastiche into an ambiant blues hymn.» Et il conclut par cette phrase qui résume tout le paradoxe des petits Jésus : «It’s as vital as anything they’ve ever done.» Puis ceci qui dit à quel point il sonne juste dans son propos : «Over the last 40 years, perhaps only Spiritualized and The Brian Jonestown Massacre have shown a similar degree of imagination in recycling the same three chords.» Si c’est pas l’hommage suprême, alors qu’est-ce c’est ? Il dit même qu’un mauvais album des Mary Chain est impensable. Il les qualifie encore d’«evangelists of the new-cassicist rock’n’roll» et d’«indie arbitrers of good taste». Puis Jim Reid prend la parole et ça devient encore plus intéressant. Il situe bien les choses, rappelant que la musique dans les années 60 et 70 «était cohérente et avait du sens» - The blues. Chuck Berry. The Rolling Stones - Puis ça a déconné dans les années 80 - Suddenly we’ve got Kajagoogoo - Il parle aussi de la une du NME avec Kid Creole & The Coconuts. Alors William et lui se regardent et décident de réagir : «Right, enough’s enough.» Bien sûr le punk, mais Jim rappelle qu’en 1982, on ne pouvait pas écouter Radio 1 plus de 10 minutes sans gerber. Ils ont alors tous les deux la naïveté de croire qu’ils peuvent sauver le rock. Mais Jim dit aussi qu’à l’époque on commençait à enfermer le rock dans un petit ghetto, comme on l’avait avant avec le jazz. Puis il re-raconte l’histoire des Mary Chain, les 5 ans de préparations dans leur petite piaule d’East Kilbride, le chaos des premiers concerts à Londres, Bobby Gillespie et Allan McGee, puis les sets de 20 minutes max, le premier single, «Uspide Down» enregistré chez Pat Collier qui veut les faire sonner comme Dire Straits, heureusement, William remixe le single, ouf, ils l’ont échappé belle ! Puis pour éviter de faire Psychocandy II, ils enregistrent Darklands, le chouchou des fans. Ils ne voulaient pas devenir les Ramones qui selon Jim pondaient toujours le même album - a formula - Dans les années 80, Jim dit avoir aimé Felt, The Fall, les Bunnymen, My Bloody Valentine - The Cocteau Twins are one of the best bands ever. So influential - Il adore aussi Nirvana. Mais les Mary Chain veillaient à sonner comme les Mary Chain, and nobody else did. Puis la question porte sur Bobby Gillespie auquel les frères Reid on proposé le «full time job, but he politely declined.» Il voulait rester dans Primal Scream. Alors Johnstone branche Jim sur la dance music d’Automatic qui a suivi le départ de Bobby. Jim corrige le tir : la Soul et le funk oui, Aretha, Motown et Funkadelic, electronics, oui, Suicide, Kraftwerk, «but the rave or dance scene just didn’t do it for us.» Incompatible. Ils racontent aussi qu’au moment de l’enregistrement de Munki, William et lui ne se parlaient plus. Et pourtant, quel big album ! Johnstone le branche ensuite sur l’aspect financier des choses. Jim ne se plaint pas, il ne roule pas sur l’or et ne sait pas trop d’où vient le blé, mais il précise toutefois qu’il vient essentiellement de Psychocandy et de «Just Like Honey».

             Puis c’est l’encadré fatal : Jim salue ‘the Other classic rock debuts’, à commencer par The Velvet Underground & Nico - A blueprint for a type of music thant hadn’t been invented, and obviously a huge influence on the Mary Chain - Et il conclut en disant que le Velvet est aussi important que les Beatles et les Stones. Et crack, il enchaîne avec The Stooges - Ahead of its time - Et il ajoute, l’œil brillant : «It was punk rock before punk rock existed. It’s totally timeless. It would sound perfect in any decade.» Et crack New York Dolls - The punk rock Rolling Stones. The standard of songwriting is incredible. Every song could have been a single - Et crack Never Mind The Bollocks - There was no cooler person on the planet than Johnny Rotten in 1977. He was the role model. Every single song is great - Il cite aussi Suicide, The Smiths et il finit avec The Stone Roses, qui ne l’a pas convaincu à la première écoute, «because I thought it was really retro, so what’s the point?». Mais il préfère Secong Coming, «the production and John Squire’s Hendrix guitar.»

    Signé : Cazengler, Mary Chiant

    Jesus & Mary Chain. Élysée Montmartre. Paris XVIIIe. 13 avril 2024

    Jesus & Mary Chain. Glasgow Eyes. Fuzz Club 2024

    Johnnie Johnstone. You brought a weapon to our shows. Record Collector # 556 - April 2024

     

     

    L’avenir du rock

    - I walked with the Zombies last night

    (Part One)

             L’avenir du rock promenait son cul non pas sur les remparts de Varsovie, mais sur le Pont des Arts. Il fit halte à la vue d’un homme qui tournait en rond. Il faut savoir que l’avenir du rock ne supporte pas de voir les gens tourner en rond. Il part du principe que l’homme est conçu pour avancer, et non pour tourner en rond. L’immobilisme circulatoire incarne à ses yeux le comble de l’absurdité transcendantale, le summum de l’ignominie comportementale, la pointe extrême de l’abjection sinusoïdale. L’avenir du rock ne dispose pas d’assez d’épithètes pour qualifier ce contresens. Plus il y pense et plus il en frissonne de dégoût. Chaque fois qu’il tombe sur un homme - ou pire encore, une femme - qui tourne en rond, il tente de le remettre sur le droit chemin. Mais ce jour-là, il fut confronté à un cas beaucoup plus grave. L’homme tournait en rond avec le regard fixe. Il semblait redoubler de perdition, son errance circulatoire flirtait avec le fantastique. L’homme semblait donner du sens à sa perdition, il semblait sortir des pages de L’Écran Démoniaque, cette vieille bible de Lotte Eisner qu’on feuilletait autrefois en rêvant de se faire sucer par des goules casquées et frigides. S’imaginant pouvoir sauver le pauvre hère, l’avenir du rock s’approcha de lui et lui murmura d’une voix compatissante :

             — Voulez-vous que je vous indique le chemin de Damas ?

             Le sombre tournicoteur lança d’un ton sec :

             — Pierre qui roule Damas pas mousse !

             L’avenir du rock en fut interloqué :

             — Vous êtes moins demeuré qu’il n’y paraît ! Vous êtes encore capable de contrepéter. Mais enfin, me direz-vous pourquoi vous tournez en rond ?

             — Je m’appelle Jacques Tourneur !

             — Ah c’est vous ? Vous connaissez les Zombies, alors ?   

     

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             Ce ne sont pas les Zombies de Jacques Tourneur qui reviennent dans le rond de l’actu, mais les autres, les Zombies d’Angleterre. Les voilà de retour parmi les vivants avec un superbe album, Different Game. Pochette marrante : leur van tombé en panne sur la route est monté sur la plate-forme d’une dépanneuse, et ils sont tous là derrière, les Zombies, à regarder. Ils attaquent leur morceau titre d’ouverture de bal au shuffle d’orgue. On se croirait chez Procol. Rod rôde toujours dans le coin. En plus, Colin Blunstone chante vraiment comme Gary Brooker. C’est aussi explosif que du grand Procol avec en plus du chien de la chienne. Fantastique ambiance. Les Zombies ont de la légendarité à revendre. Blunstone te transcende tout ça au power pur. Quelle surprise ! On ne s’attendait pas à un tel ramdam, surtout quand on voit le portrait de Blunstone en ouverture du Mojo interview : il frise les 80 balais, ça se voit sur son visage, mais il a toujours cette magnifique tignasse de jeune coq. Jim Irvin qualifie cette tignasse de surprisingly luxuriant. On le sent même fasciné par Blunstone : «His voice youthfull and soft-spoken - is charming company.» 

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             Et ça continue avec «Dropped Reeling & Stupid», Rod Argent y groove le funk. On a là le meilleur groove de funk d’Angleterre depuis Georgie Fame et Graham Bond. Avec ça, tu as tout l’avenir du rock devant toi, la densité de ce groove est extrême et Blunstone chante au sommet d’un très vieux lard. Encore un coup de génie avec «Rediscover». Il faut se souvenir que les Zombies sont des magiciens, et ils n’ont pas perdu la main. «Rediscover» sonne comme un heavy balladif d’exception, ils montent le rock anglais à coups d’harmoniques et Blunstone t’éclate tout ça vite fait. Il te reste encore trois énormités à savourer : «Runaway», «Merry-Go-Round» et «Got To Move On». Les Zombies savent très bien casser la baraque. Ils déblaient tout sur leur passage et Blunstone n’en finit plus de chanter comme un cake. Rod te pianote le «Got To Move On» à la British-mania et ça vire Zombie dance ! Dans la kro qu’il fait de l’album pour Uncut, Nick Hasted compare les Zombies à Steely Dan, qui sont des chouchous de Blunstone et de Rod Argent. Blunstone : «There’s always been a jazz element in Zombies music.»

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             Jim Irvin rappelle que les Zombies étaient pre-Beatles et qu’ils sont montés pour la première fois sur scène en 1961. Puis ils ont trimballé leur look d’intellos, un peu comme Manfred Mann. Blunstone avoue qu’ils ont souffert de cette image, car les gens préféraient les groupes plus dangereux - Pirates and brigands - Blunstone raconte aussi l’extraordinaire histoire de l’enregistrement de «She’s Not There», leur premier hit, au studio Decca de West Hampstead. L’ingé-son est complètement ivre et tombe dans les pommes. C’est son assistant Gus Dudgeon qui prend le relais et qui entre dans la légende, en même temps que les Zombies. Blunstone raconte l’histoire des Zombies avec un luxe de détails extraordinaires. Il évoque par exemple les fameux package tours de l’époque avec les Searchers - Les gens ont tendance à l’oublier, mais les Searchers étaient à l’époque le deuxième grand groupe anglais - et puis les Isley brothers, Dionne Warwick - Que de magnifiques artistes à voir sur scène depuis les coulisses ! - Il parle d’un ton très juvénile, on se régale de l’écouter, il y a du Brian Wislon en lui - We were 18 and 19 years old from St Albans, on n’avait joué qu’au local Working Men’s Club et on se retrouvait à l’affiche avec ces merveilleux artistes - Oui, il a raison, Colin Blunstone, de s’extasier. «Ronnie Isley !», s’exclame Jim Irving. Alors Blunstone saute en l’air : «Probably my favourite singer of all.» Irvin rappelle aussi que Tito Burns était l’agent des Zombies - Yes, a very powerful figure - Irvin commence à tourner autour des histoires de blé. Blunstone botte en peu en touche. Il se contente de constater qu’au bout de trois ans de tournées et de hits, il n’avait pas un rond en poche. Les seuls qui avaient du blé étaient les deux compositeurs, Rod Argent et Chris White. Puis ils ont enregistré Odessey & Oracle, un album culte, mais pas très commercial. Alors les Zombies ont splitté. Financièrement, ça ne pouvait pas tenir. Rod et Chris sont allés monter Argent. En désespoir de cause, Blunstone va reprendre un job dans les assurances - Desperation. I just needed money - Et puis bien sûr la carrière solo. Blunstone commence à écrire des chansons, après tout pourquoi pas ? Il dit bien aimer son album One Year et pense qu’Ennismore et Journey auraient pu être meilleurs. Quand Irving lui dit qu’on qualifie sa voix d’«inherently sad», Blunstone répond : «It possibly is true.» Il ajoute en éclatant d’un rire de vieux pépère qu’il est connu comme étant un «romantic balladeer».  

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             On sort One Year de l’étagère. L’album date de 1971 et c’est là que se niche ce coup de génie qu’est «Caroline Goodbye». C’est une renversante merveille mélodique, un hit de murmure énamouré, digne des grandes heures de Brian Wilson. Blunstone chante avec la voix de Nick Drake, suivi par la guitare d’Alan Crosthwaite et une orchestration de rêve enveloppe le tout. Il chante un peu son «She Loves The Way They Love Her» d’ouverture de balda à la Motown. Rod Argent et Russ Ballard jouent aussi sur ce swing léger et subtil. Belle surprise, en tous les cas. «Misty Roses» sonne quasi Brazil, encore une petite merveille d’aisance, soutenue par Alan Crosthwaite à l’acou magique. Mais certains morceaux orchestrés aux cellos plongent l’album dans des ambiances plus lugubres («I Can’t Live Without You» et «Smokey Day»). Dommage car Colin Blunstone semble y perdre son âme. Il refait son Nick Drake sur «Let Me Come Closer To You». C’est assez frappant, car il chante avec le même timbre d’étain laiteux, avec la même eerie d’airy à la dérive. Il termine avec «Say You Don’t Mind», une belle pop d’allant orchestral. Comme il bénéficie d’un gros soutien moral, il peut donner libre cours à ses échappées belles. Colin Blunstone ? Un symphoné dans l’âme, un syphoniste d’élite, un sibyllique allaité, un simili Malher de symphonie inachevée.

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             Il revient aux affaires en 1972 avec Ennismore, toujours sur Epic. Très belle pochette, diable comme Colin était beau ! Par contre, le balda n’est pas jojo. Il annonce avec «I Don’t Believe In Miracles» qu’il ne croit pas aux miracles, ça tombe bien, nous non plus. Il tape cinq cuts de petite pop. Il ne prend jamais d’assaut, il se contente d’imposer gentiment sa présence. «I Want Some More» sonne comme une belle pop raffinée, mais c’est en B que se joue le destin de l’album, et ce dès «Pay Me Later», plus rockalama, quasi glam. Quel rebondissement ! On accueille son glam à bras ouverts. Il y a du son, logique, car c’est produit par Rod Argent. Et voilà le miracle tant attendu : «I’ve Always Had You», cut délicat et raffiné, à peine orchestré, Colin remplit l’espace d’une voix chaude. Ça n’a l’air de rien au premier tour, mais après le break instro, le thème revient et ça devient furtivement magique. Sur «Time’s Running Out», il sonne comme Nick Drake, intime et vert comme la mousse des bois. Même imposition. Il termine avec «How Could We Dare To Be Wrong», une pop terriblement envahissante, au sens du lierre. Il pratique l’art de l’universalisme, il vise une certaine forme de clameur chaleureuse, il ne fait qu’étendre son bel empire. 

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             Paru deux ans plus tard, Journey bascule facilement dans l’ennui. Blunstone refait son Nick Drake avec «Keep The Curtains Closed Today». On le voit ensuite muscler le son avec «Weak For You», mais c’est un cœur tendre. Comme tous les Anglais, il sait fort bien tempérer ses efforts. Sa pop reste une pop extrêmement soignée, sa voix porte bien. On sent quelque chose de bienveillant chez cet homme. Avec «This Is Your Captain Calling» en ouverture de bal de B, il va plus sur les Beatles, avec des petits élans de Sgt Pepper. Il revient à sa chère pop intimiste avec «Setting Yourself Up», une pop intimiste qu’on voudrait géniale et qui ne l’est pas. Honnête et avenante, oui, mais géniale, non.     

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             Dans Shindig!, Thomas Patterson lui consacre 5 pages d’interview. Pour évoquer les Zombies, bien sûr, mais surtout la période Epic de Blunstone solo. Patterson se dit troublé par le côté unusual du Zombies’ initial musical setting, alors Blunstone a cette très belle formule : «We were taking influences from classical music, modern jazz, R&B, the blues, rock’n’roll and pop, and that’s what made our music so different.» Patterson fait aussi remarquer à Blunstone que les Zombies étaient plus populaires aux États-Unis qu’en Angleterre. Ça fait bien marrer Blunstone qui rappelle qu’en 1967, au moment de splitter, les Zombies se croyaient unsuccessful. Et puis le fait de ne pas être populaire en Angleterre l’arrange bien : il peut aller faire ses courses au supermarché - I’m trying to think on the bright side! - Blunstone revient sur les raisons du split en 1967 : «It ended up with three non-writers, after three years of constant touring around the world with many hit records, having absolutely no money.» Il parle d’un «management company that was slightly questionable». Il fallait donc retourner bosser, we didn’t have a choice. Le producteur Mike Hust entre ensuite en contact avec Blunstone et l’incite à démarrer sa carrière solo. Il va enregistrer One Year avec Rod Argent et Chris White «at Abbey Road Studio Three. Peter Vince enginering. Exactly the same as Odessey & Oracle. Il felt really good recording in this situation again.»  

    Signé : Cazengler, Zombre crétin

    Zombies. Different Game. Cooking Vinyl 2022

    Colin Blunstone. One Year. Epic 1971

    Colin Blunstone. Ennismore. Epic 1972

    Colin Blunstone. Journey. Epic 1974

    Jim Irvin : the Mojo interview. Mojo # 356 - July 2023

    Thomas Patterson : The voice of reason. Shindig! # 123 - January 2022

     

     

    Talking ‘Bout My Generation

     - Part Eleven

             Oh bah dis donc ! Un spécial Elvis déboule dans la boîte aux lettres ! Un de plus ? On aime bien Elvis, mais bon, la messe est dite depuis les deux volumes de Peter Guralnick (Last Train To Memphis - The Rise Of Elvis Presley et Careless Love - The Unmaking Of Elvis Presley). Lus deux fois, en plus. Deux fois ? Oui, la trouille d’avoir raté un passage important ! C’est un mélange de trouille d’avoir raté des trucs et de plaisir à relire qui motive les relectures. Est-ce Léautaud qui dans le micro de Robert Mallet s’exclamait de son atroce voix de fausset : «Non môsieur, je ne lis pas, je relis !». Sais plus. Léautaud ou un autre, quelle importance, après tout ? On ira vérifier ça un autre jour. Revenons pour l’heure à ce Hors Série de Rockabilly Generation.

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             Il se lit d’un trait d’un seul. Cul sec. Julien Bollinger reprend toute la période 1955-1958, qui va de la signature du contrat RCA jusqu’au départ à l’armée. Après un chapô qui fout un peu la trouille car un peu pro-Parker, Bollinger emmène son récit ventre à terre et fait quasiment du Day By Day, comme l’a fait Richie Unterberger avec le Velvet : c’est extrêmement bien documenté et rondement mené, avec du souffle. Il rend hommage à cet artiste extraordinaire que fut Elvis, en ciblant bien les coups de chance et tout le travail de sape qu’a mené le Colonel pour faire d’Elvis une superstar cousue d’or tout en le castrant artistiquement. C’est sans doute la plus grande tragédie des temps modernes. Le parallèle que dresse Bollinger avec Robert Johnson est maladroit, car l’histoire du crossroad est une légende impossible à vérifier, mais surtout éculée par tant d’abus, alors que la faillite artistique d’Elvis n’est pas une légende. Elle est bien réelle. Tous les fans de la période Sun d’Elvis sont inconsolables depuis plus de soixante ans. 

             Pour illustrer le thème de la faillite artistique, on va suivre les recommandations que donne John Floyd à la fin de son brillant Sun Records : An Oral History : il dresse la liste des albums d’Elvis «indispensables». On appelait ça autrefois la liste des commissions. Rien à voir avec la période incriminée par Bollinger, mais ça donne une idée assez juste de ce qui va se passer après le retour de l’armée et l’entame de cette fameuse «carrière hollywoodienne». Alors on a pris un caddy et on est allé faire des courses. Étrange mélange de bonnes et de mauvaises surprises !

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             La liste des commissions commence avec ce qui est certainement l’un des meilleurs albums d’Elvis de la période post-Sun : Spinout, paru en 1966. On y trouve «I’ll Be Back», un groove digne de toutes les supériorités. Il faut voir Elvis groover son Back. Il n’est pas un King pour rien. Globalement, Spinout est un album de mid-rock extrêmement bien foutu, superbement orchestré et enrichi par les chœurs des Jordanaires. Un batteur extraordinaire joue en contre-bas d’«Adam & Evil» et de «Never Say Yes». Elvis s’amuse bien avec ses musiciens. Le Spinner King est à l’apogée de son âge d’or, semble-t-il, let’s spin it out ! Belle surprise aussi que ce «Smorgasbord» assez rock’n’roll. Elvis fait aussi du blues du delta avec «Tomorrow Is A Long Time». Il ultra-chante. On le voit aussi flirter avec le gospel dans «Down In The Alley». C’est infiniment respectable. 

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             From Elvis In Memphis est encore l’un des meilleurs albums d’Elvis de la période post-Sun. Il faut voir dans cette réussite la patte de Chips Moman. Dès «Wearin’ That Love On Look», on sent le Memphis beat sous les nappes de gospel d’orgue. On entend même Reggie Young. Elvis se tape une belle tranche de balladif avec «Long Black Cadillac». Aidé par des filles superbes, il porte sa Cadillac à bouts de bras. Il boucle son balda avec une version superbe d’«I’m Movin’ On» et Reggie Young gratte dans les entrelacs. C’est ultra-cuivré, joué au débotté d’American, avec la basse de Tommy Cogbill dans le solo. Elvis repart de plus belle en B avec «Power Of My Love», un heavy groove de Memphis et passe à la pop magique avec «Gentle On My Mind», un hit digne de Fred Neil. C’est là où il redevient le King. Dommage que ses autres albums RCA ne soient pas de ce niveau. C’est dingue comme il accroche bien son Gentle. Chips ramène une trompette sur le tard. Encore de la pop extrême d’American avec «Any Day Now». Il faut saluer cette prod d’orchestration très ambitieuse. Elvis termine avec «In The Ghetto» et voilà le team Elvis & Chips à son apogée. 

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             Enregistré à Vegas en 1970, On Stage permet de voir Elvis collectionner les covers, à commencer par un rutilant «See See Rider». Quelle machine ! On peut dire que ça rutile derrière Elvis. Il tape plus loin dans «Sweet Caroline». Bon c’est de la variété, mais Elvis chante si bien qu’il nous fend le cœur et qu’on lui pardonne. À Vegas, il fait en fait une sorte de best of de petite pop royale, avec «Runaway» et en B, «Polk Salad Annie», «Yesterday» et «Proud Mary». Il roule une belle pelle à McCartney avec «Yesterday» et on imagine que John Fogerty et Tony Joe devaient éprouver une sacrée fierté à voir Elvis chanter leurs compos respectives. 

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             Même si on adore ce chanteur parfait qu’est Elvis, la plupart des albums parus chez RCA flirtent beaucoup trop avec le mainstream américain.  On ne peut pas s’empêcher de penser à ce que serait devenue sa carrière si on lui avait confié des grandes chansons. Sur That’s The Way It Is, il tape par exemple une version magique de «You’ve Lost That Lovin’ Feelin’». Il la prend par en dessous pour ne pas être obligé de monter aussi haut que Bobby Hatfield. On l’entend aussi faire des merveilles avec «Stranger In The Crowd», un folk-rock digne des grandes heures de Fred Neil.

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             Paru en 1971, Elvis Country sort un peu du lot, notamment grâce à des cuts charmants comme «Little Cabin On The Hill», joli country-rock qui ne traîne pas en chemin, ou encore «Funny How Time Slips Away», véritable Beautiful Song. Il rocke son stock avec une belle version de «Whole Lotta Shakin’ Goin’ On», et en B, il revient à l’angélisme avec «It’s Your Baby You Rock It». Il fait encore des merveilles avec «Fadded Love», fantastique élan de soft-rock, puis il emmène «I Washed My Hands In Muddy Water» ventre à terre. C’est du big Elvis.

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             Il faut aussi écouter Elvis Now pour deux raisons : un, «Fools Rush In», car on y entend la voix de Dieu. Deux, «I Was Born About Ten Thousand Years Ago», car c’est du gospel batch avec tout le power qu’on peut imaginer. Il tape aussi une belle croupière à «Hey Jude» et règne sans partage sur «Put Your Hand In The Hand». Mais on voit des choses basculer dans l’opérette hollywoodienne, comme par exemple ce «We Can Make The Morning» grandiloquent. Elvis chante ça le torse bombé, face au ciel. Il parvient cependant à sauver «Early Morning Rain». La voix, rien que la voix.

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             Par contre, on ne sauve pas grand chose sur Good Times, paru deux ans plus tard. RCA a réussi à transformer Elvis en bonbon à la menthe. Il faut attendre «Talk About The Good Times» en bout de B pour trouver un peu de viande. Elvis boucle son pauvre Good Times avec un «Good Time Charlie’s Got The Blues» assez envoûtant.

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             La série des mauvais albums se poursuit avec Promised Land. On y trouve du croon de charme chaud («Help Me»), du balladif rococo («Mr. Songman») et de la heavy Soul («If You Talk In Your Sleep»). Elvis Today ne vaut guère mieux. On y trouve du mélopif inexorable («And I Love You So»), de romantisme meringué («Pieces Of My Life») et on comprend assez vite qu’il ne se passera rien de plus sur cet album. Il termine heureusement avec une version de «Green Green Grass Of Home» aussi envoûtante que celle de Jerry Lee.

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    On termine ce triste panorama avec Moody Blue paru en 1977, l’année de sa disparition. Il monte très haut chercher son «Unchained Melody» et revient au mambo de l’ère Spinout pour «Little Darling». Les Sweet Inspirations l’accompagnent mais on ne les entend pas beaucoup. Le mix les répudie à la cuisine. 

    Signé : Cazengler, Elvice dans la peau

    Talking ‘Bout My Generation - Part Eleven

    Elvis Presley. Spinout. RCA Victor 1966

    Elvis Presley. From Elvis In Memphis. RCA Victor 1969

    Elvis Presley. On Stage. RCA Victor 1970

    Elvis Presley. That’s The Way It Is. RCA Victor 1970

    Elvis Presley. Elvis Country. RCA Victor 1971

    Elvis Presley. Elvis Now. RCA Victor 1972

    Elvis Presley. Good Times. RCA Victor 1974

    Elvis Presley. Promised Land. RCA Victor 1975

    Elvis Presley. Elvis Today. RCA Victor 1975

    Elvis Presley. Moody Blue. RCA Victor 1977

    Rockabilly Generation Hors Série # 5 - Elvis Presley 2024 - Partie 2

     

     

    Inside the goldmine

    - Spyder Man

             Petit, brun, Charb offrait au regard le spectacle d’une physionomie enjouée, à peine voilée par un soupçon d’inquiétude permanente. Il louvoyait comme les autres dans ce monde ingrat, au mieux de ses possibilités. Son principal handicap était un état d’esprit atrocement conventionnel. Il mettait beaucoup trop de temps à prendre des décisions et s’insurgeait dès qu’on lui proposait d’enfreindre les lois. Dans un équipage, ce type de comportement peut vite poser des problèmes. Lorsque par gentillesse on lui conseillait de mettre un peu d’eau dans son vin et de nous faire confiance, il se hérissait, arguant qu’il n’accepterait jamais d’infléchir son propre code de moralité, et pour clore le débat, il rappelait à qui voulait bien entendre qu’il n’avait pas demandé à faire partie de cet équipage. C’est parce qu’on l’avait contraint et forcé à monter à bord qu’il redoublait d’obstination vertueuse. Il fallut bien lui trouver une occupation, puisqu’il refusait de participer aux expéditions. Il accepta le rôle de trésorier qu’on lui proposait. Au moins, cette honnêteté bornée servirait à quelque chose. Il s’appliqua à la tâche, comptant et recomptant le fruit de nos rapines. Il tenait ses livres et dormait avec pour être sûr que personne n’irait les trafiquer. Un jour, il osa défier le capitaine, arguant que la double part qu’il s’octroyait constituait une injustice, et en paiement de son plaidoyer, il reçut en pleine bouche un coup de barre à mine qui fit gicler toutes les dents de devant. On lui avait pourtant recommandé la prudence. Personne à bord n’était habilité à porter des jugements. Charb alla cacher sa honte dans la sous-pente qu’il occupait pour dormir et se tailla quelques dents en bois qu’il ajusta tant bien que mal. Comme son code de moralité lui interdisait de nous dénoncer aux autorités, Charb préféra se pendre pour laver un honneur dont l’absurdité l’avait conduit à l’impasse. On le trouva pendu dans les vergues, les yeux dévorés par des oiseaux de mer.

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             Ce fut un choc que de découvrir Spyder Turner sur la pochette de son premier album, Stand By Me. Charb et lui se ressemblent comme deux gouttes d’eau, même si Charb est blanc, alors que Spyder est black. Il se pourrait fort bien que Spyder Turner soit la réincarnation de Charb. Il n’y a d’ailleurs aucun doute dans l’esprit de ceux qui ont bien connu le pauvre Charb.

             Comme Yvonne Fair, Rose Royce et The Undisputed Truth, Spyder Turner est un protégé du grand Norman Whitfield. Après avoir quitté Motown, Norman Whitfield est allé monter son label, Whitfield Records. Les deux albums de Spyder Turner sont donc parus sur ce label, la même année, en 1978.

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             Le premier s’appelle Music Web et bénéficie d’une belle pochette illustrée. Crâne rasé, regard clair, anneau à l’oreille, torse nu, Spyder tient dans chaque main une comète en feu. Le hit de l’album se planque au fond de la B : «Reincarnation». Spyder flirte avec le génie funk. Superbe attaque rythmique, c’est d’une modernité à toute épreuve. Mais dès «Get Down», il est là. Fantastique présence ! Il sait aussi groover comme un cake («Is It Love You’re After») et flirter avec la heavy Soul des Tempts («I’ve Changed»). Il clôt son balda avec la belle Soul bien charpentée de «Stop». Il joue de la basse, il relance à la Tempts avec des attaques dignes de celles de Larry Graham. Il revient en B avec «I’ve Been Waitin’», une jolie prestation de power man. Tout est puissant sur cet album, bien monté aux gémonies. Ne manquent que les hits. 

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             S’ensuit Only Love, un album un peu plus ambitieux. On s’amourache vite fait d’«I Just Can’t Stop Loving You», une belle Soul élégante gorgée de dynamiques, dans l’esprit de Shaft. Ça aurait dû devenir un hit. Spyder prend parfois un air hautain qui lui va bien. Avec «Let’s Rock (Until We’re Satisfied)», il développe un power à la Edwin Starr. Mais c’est avec «There’s No Love (Without You)» qu’il déploie ses ailes : il mêle la classe au power poitrinaire et devient une sorte de Spyder de la guerre. Il finit par imposer un style en s’appuyant sur un diskö beat («You Cant Always Count On Me»), mais ça passe bien. Il boucle cette bien bonne B avec «You’re So Fine», une fast Soul bienvenue. Spyder connaît toutes les ficelles de caleçon, il sait jerker une Soul et Norman Whitfield veille bien au grain de la prod, il envoie les violons quand il faut. Quelle puissance ! Un Spyder + un Norman, ça donne de fort beaux disks. 

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             Avant d’enregistrer avec Norman Whitfield, Spyder Turner avait entamé une carrière solo, comme en témoigne Stand By Me, paru sur MGM en 1967. Ah il faut avoir entendu au moins une fois dans sa vie le morceau titre où il rend hommage à tous les géants de la Soul en imitant leurs voix, il enfile les exercices de style comme des perles, Ben E. King, Sam Cooke, Chuck Jackson, il yodelle comme Jackie Wilson, Spyder est un puissant seigneur - Smokey Robinson might say, the late Sam Cooke might say, Billy Stewart might say, David Ruffin of the Temptations might say, Eddie Kendricks of the Temptations might say, Melvin Franklin of the Temptations might say, James Brown might say wwwwooogghhhh I feel good ! - Il enquille ensuite une puissante cover d’«Hold On I’m Coming», il fait Sam & Dave à lui tout seul, Spyder est un battant, il chante «I Can’t Make It Anymore» pied à pied, puis il tape un «Moon River» de rêve, il swingue son huckleberry friend. Encore un chef-d’œuvre en B avec une cover du fantastique «I Can’t Wait To See My Baby’s Face» signé Chip Taylor et Jerry Ragovoy, déjà repris par Aretha, Baby Washington et Dusty chérie. Cet album de Spyder est somptueux. Il met encore le cap sur l’horizon de la Soul avec «Morning Morning». On comprend que Norman Whitfield ait louché sur lui. 

    Singé : Cazengler, Spyderogatoire

    Spyder Turner. Stand By Me. MGM Records 1967 

    Spyder Turner. Music Web. Whitfield Records 1978

    Spyder Turner. Only Love. Whitfield Records 1978

     

     

    Clic clac Kodak

             Dans un concert, tu as cinq catégories sociales : le groupe, les techs à la console, ceux qu’on appelle les bouncers en Angleterre, c’est-à-dire les mecs de la sécurité, le public, et les photographes. Comme les autres, les photographes font partie du show. Équipés de leurs gros téléos, ils hantent les fosses, se livrant à leur petit safari d’images. Tu en as qui mitraillent et d’autres plus tatillons qui vérifient d’un œil circonspect chaque image sur le petit écran de contrôle au dos du boîtier. Jusqu’à une certaine époque, dans les grandes salles, on leur autorisait l’accès à la fosse le temps des trois premier cuts, après ils devaient dégager, chassés par des bouncers bien musclés. À force de voir les mêmes photographes shooter des images dans tous ces concerts, on finit par les saluer, puis, si l’occasion se présente, on échange quelques mots, par exemple dans le long temps d’attente qui précède le coup d’envoi. On évoque des tas de concerts passés et on évoque ceux à venir. Les groupes qu’on aime bien et ceux qu’on déteste. On confronte des points de vue. On échange des infos. On cale des dates. Ah tiens, savais pas. Où ça ? Dans un bar ? Ah bon ! Ben dis donc ! Tiens file-moi ton numéro, j’t’envoie le lien. Et pouf, t’as une nouvelle date. T’es content, t’es pas venu pour rien.

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             Ceci dit, on ne se connaît pas plus que ça. Il a ses potes, tu as les tiens. On se contente de partager un joli point commun : cette passion dévorante pour les concerts de rock. Et puis au détour de la conversation, il annonce qu’il a un book. T’as un book ? Il le sort de son gros sac pour te le montrer. Un gros book. Celui-là n’est pas à vendre, c’est l’exemplaire de démo. Mais j’en ai d’autres dans la bagnole. Combien ? Okay. On voit ça après le concert.

             Ah les photo-books de rock ! Chaque bibliothèque normalement constituée en accueille. On ramassait à une époque ces fabuleux photo-books chez Smith, ils te tendaient les bras, alors tu ne pouvais pas résister. Et à peine installé dans le RER qui te ramenait dans ta banlieue pourrie, tu commençais à feuilleter ces gros ouvrages qui te procuraient des chocs esthétiques à répétition. Car c’est bien de cela dont il s’agit : de chocs esthétiques. Rien à voir avec les monographies consacrées à des peintres : le photo-book de rock te secoue aussi sûrement qu’une séance d’électrochocs. Ceux qui y sont passés savent de quoi il s’agit. La photo rock fait partie de ta culture de base, Elvis et Little Richard constituent les racines de ta culture visuelle, au même titre qu’Édouard Manet et Modigliani, au même titre qu’Orson Welles ou Johnny Strabler dans the Wild One. Les icônes ornent les corridors infinis de ton imaginaire. Parmi les grands classiques du photo-book, tu as ceux de Johan Kugelberg sur les Pistols et le Velvet, le Total Chaos de Jeff Gold, le Rockabilly The Illustrated History de Michael Dregni, The Blues A Visual History de Mike Evans, le Soul Memphis Original Sound de Thom Gilbert, auquel il faut associer l’imparable Iconography Of Chance de Tav Falco, et puis tu as aussi A life On Record de Marianne Faithfull, et l’un des plus anciens, The Photography Of Rock d’Abby Hirsh paru en 1973, avec Pete Townshend en devanture. Ça finit par faire des tonnes. Mais des bonnes tonnes. Tu peux y revenir à ta guise. Feuilleter. L’effet sera le même. Choc esthétique. En quelque sorte ta nourriture de base.

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             Le photographe s’appelle Jeff Lescene. Son photo-book de rock n’est pas imprimé en Chine, mais en Normandie. Bonne qualité. Couché brillant, donc aucun risque pour le rendu. Bons équilibres et bon piqué d’images, pur jus de numérique. Au dos, tu peux lire : «1986-2021. Trente cinq ans. Des centaines de groupes. Des milliers de kilomètres. Des dizaines de milliers de photos. Une vie de concerts.»  Ça te met immédiatement en confiance. Book de fan. Jeff propose une approche complètement différente des ouvrages cités en référence : une approche moins graphique, plus documentariste. Pas de foliotage, les artistes sont classés par ordre alphabétique, à raison de 6/7 images par double, en moyenne. Il s’agit en outre d’un photo-book essentiellement «local», car la grande majorité des shoots sont faits dans des salles normandes. Pas mal de Traverse, pas mal de 106, grosse dominante d’artistes de blues et de metal, un peu d’Hellfest, des choses qui remontent aux années 90, nettement moins graphiques. Tu as aussi un brin d’Armada, et puis tiens voilà du Rock’n’Risle avec And Also The Trees, des choses que t’irais jamais voir comme Beth Hart, et d’autres que t’irais toujours voir, comme les Buzzcoks, mais c’est dommage, car on ne voit pas bien notre héros Steve Diggles, tu as aussi Boss Hog au 106, mais sans Jon Spencer, Blues Pills sans Zack Anderson, au détour d’une page tu tombes sur un pur produit local, Pelot (gloups), puis sur un Calvin Russell qui ne date pas d’hier (1991), et ce sacré coco de Coco Montoya dont Bruce Iglauer vante si bien les mérites dans son autobio. Puis voilà un peu de Bâteau Ivre, mais aussi la prog improbable de Rock’n’Risle avec Civil Civic, Carton, Cosmonauts, on se demande vraiment d’où ça sort, de nulle part, pourrait-on dire, et encore du Hellfest à gogo, même si ce n’est définitivement pas ta came. Tu t’attendais un peu à les croiser, alors les voilà les Deep Puple et les Def Lepard, gloups. Pas-ta-came pas-ta-came pas-ta-came, comme un cheval au galop, mais tu poursuis ton feuilletage, tiens voilà Fu Manchu, mais que le beurre. Oh et puis l’horreur (Guns’n’Roses), et après l’horreur, l’image (Hot Stuff, plein pot, le mec ressemble vaguement à Paul Rogers), l’image encore avec Hop Slap, hélas en tout petit, Dédé et sa stand-up bleue, quelques grammes de finesse rockab dans un monde de brutes, et puis grand souvenir : Inmates, Barentin 1991, une fête de la musique où, ivres de bonheur, nous dansions la carmagnole avec Jean-Jean. Quand Jeff rend un hommage particulier, il réquisitionne une double entière : les Jee Bees, et plus loin Marienthal, avec Gilles, qui est sans le moindre doute le meilleur guitariste «local». Et puis des gens dont on entend dire si grand bien dans les files d’attente : Jon Cleary et Johnny Gallagher. On était dans la même salle que Jeff pour quelques concerts : James Leg, Buzzcocks, James Hunter, Monster Magnet, The Last Internationale et Kadavar. L’image : Lucky Peterson, portrait en noir et blanc. Fantastique. Plus loin, la grand-mère de Little Bob, et puis voilà Lemmy plein pot en 1991 : hot shot ! L’image encore : Lanegan, en petit, dommage, cette façon qu’il a de hocher la tête méritait un plein pot, comme Lemmy. Sacré clin d’œil aux Ramines, qu’on retrouve plus loin sous la forme des Vermines, et encore plus loin, une moitié de Damned référencés Scabies & James à Rock’n’Risle, avec Texas Terri qu’on surnommait la casserole, et puis Shemekia, la fille du grand Johnny Copeland, en 2014, à la Traverse, et produits locaux encore avec les excellents Oops, et avant de refermer, tu tombes sur Wayne Kramer shooté en 1995, à Évreux. Sacré mélange, mais ça tient rudement bien la route.

    Signé : Cazengler, Cot cot kodak

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    Jeff Lescene. Une Vie de Concerts. Apimuzik 2021

     

     

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    Les nouvelles ne sont pas toujours bonnes. Longtemps que je n’ai pas regardé ce que devenait Stüpor Mentis. Une notule sur leur FB me met au courant : ‘’L'heure est à l' involution pour STUPOR MENTIS. Après 7 ans de travail acharné, 6 albums et 2 E.P, quelques concerts ici et là ; nous vous tirons notre révérence, peut-être pas définitivement mais pour quelques années ... Nous avons tenté de vous faire rêver avec nous sous le clair de lune ; maintenant nous partons hurler avec les Loups.’’  Je n’ai reproduit que les premières lignes du texte. Dans les suivantes Erszebeth ne mâche pas ses mots, certes elle remercie les rares personnes et structures qui les ont aidés mais pousse une gueulante contre l’indifférence dont toute une partie de l’underground a fait preuve à leur encontre… Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas tort…

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    Grand amateur de Shelley par trois fois nous avons abordé le Prometheus Unbound de Stupör Mentis leur adaptation de la pièce (en fait un poème) du prince de la poésie romantique anglaise, voir nos livraisons 478 (01 / 10 / 2020), 495 (28 / 01/ 2021), 506 ( 15 / 04 / 2021) et incidemment la 480 (12 / 10 / 2020) consacrée aux tableaux d’Erszebeth… Pour cette fois pour ne pas trop nous éloigner de Shelley nous écouterons le :

    DARKNESS

    STUPÖR MENTIS

    (Not On Label / Décembre 2022)

    Stüpor Mentis : Audrey Bucci  (Erszebeth) / Nicolas Lordi.

             Lord Byron publie Darkness (Ténèbres) en décembre 1816 dans Le Prisonnier de Chillon et Autres Poèmes. 1816 fut une année terrible. Incompréhensiblement terrible. Les européens ne pouvaient savoir que l’obscurité qui envahit le ciel du nord de l’Europe était due à la cendre rejetée par un volcan indonésien. En plein été, certains jours il fallut allumer les chandelles…

    Nous sommes en une époque où les racines chrétiennes sont encore très fortes même si elles commencent à vaciller, le doute s’installe dans les esprits éclairés, l’on collecte de nombreux fossiles dont la datation ne correspond pas exactement avec la Genèse, premier livre de la Bible, pour la petite histoire Darwin vient de naître en 1809, cinquante après sa naissance son livre L’Origine des Espèces portera un coup mortel aux croyances théologiques, mais nous n’en sommes pas encore là, en 1816 nous vivons l’âge d’or du romantisme anglais.

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    Shelley et Lord Byron ont senti que leurs écrits et leurs frasques existentielles, malgré leur niveau social élevé, sont très mal perçus par l’establishment britannique, ils sont devenus persona non grata. Ils préfèreront s’éloigner en Italie.  Deux des trois plus grands poëtes anglais sont en exil volontaire loin de leur patrie. Ils inviteront John Keats gravement malade à les rejoindre, il refusera, ce fils d’un modeste palefrenier ressent vraisemblablement cette généreuse invitation comme un acte charitable…

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    Venu à Rome soigner sa tuberculose Keats décèdera en 1821, Shelley périra noyé dans le golfe de Livourne en 1822, dans une des poches de sa dépouille l’on retrouvera un recueil de John Keats, Byron parti se battre pour libérer la Grèce de la férule turque succombera à une fièvre des marais à Missolonghi en 1824. Pour compléter ce macabre tableau rappelons que c’est lors d’un séjour à Genève en 1816 que Mary Shelley composera le début de Frankenstein, et Lord Byron Ténèbres…

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    Ténèbres est un poème qui n’atteint pas la centaine de vers. Il fut remarqué dès sa parution. Le sujet est facile à résumer : la fin du monde. A première lecture par ses nombreuses allusions au texte de l’Apocalypse le poème semble pour un esprit distrait s’inscrire dans le droit fil de la tradition chrétienne.  A part que Dieu, le Christ, et le Diable en sont absents… Le poème est présenté comme un rêve par un individu dont on ignore tout, ce qui permettra aux commentateurs épouvantés par les conclusions nihilistes que l’on pouvait tirer du texte de prouver qu’il reste tout de même un survivant et que tout n’est pas perdu pour Dieu, car tant qu’il subsiste un homme il aura toujours besoin de Dieu pour être sauvé… Le poème fit scandale, dire que le monde n’a pas besoin d’une intervention divine pour disparaître, équivaut à décréter que la matière se débrouille toute seule pour vivre ou périr.

    Il est une autre façon d’interpréter Ténèbres, le poème ne pourrait-il pas porter comme titre : Le triomphe de la mort et être qualifié d’œuvre gothique. Entre Stüpor Mentis et Stüpor Mortis la différence est-elle si grande... La fascination de la mort, l’autre face de l’immortalité, n’est-elle pas un des centres d’intérêt du groupe qui a choisi un tel nom et l’un des thèmes préférés du mouvement romantique…

    Stupör Mentis n’a pas mis en musique l’intégralité des quatre-vingt-deux vers du poème tout en respectant le déroulement du récit.      

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    Darkness I : basse sombre, une voix chuchote, comme s’il ne fallait rien ajouter au désastre de la disparition de la lumière, des bruits, des chênes qui tombent pour le bûcher d’Hercule qui ne sera pas élevé, des moires sonores s’agitent dans l’ombre, quelque part une cantatrice de la destruction pure vocalise, serait-ce pour que le fendillement du cristal entaille le filigrane de votre âme comme le diamant  découpe la transparence du verre noir.  Darkness Ii : entrée des hommes, la voix récite expressive, elle conte comment les hommes se comportèrent en ces  instants cruciaux, comment certains acceptèrent la mort, la voix se fait dramatique, tous savent qu’ils vivent leur derniers instants, berceuses mortelles, ils sont prêts à s’entretuer pour un dernier repas qu’ils ingurgitent sans voix. Même les bruits de la musique s’apaisent. En quoi seraient-ils utiles au malheur de l’humanité…Darkness III : comme un gong perpétuel, des pleurs et des gémissements s’élèvent, les hommes sont-ils prêts à dévorer des cadavres, ils sanglotent, le désespoir du cannibalisme les étreint, mur de lamentations sans fin, dans ce spectacle de lâcheté humaine seul un chien lèche la main du cadavre de son maître, affliction canine fidèle, qui ne répond pas, et la voix se déchire en un long cri inhumain. Pleure-telle le chien abandonné à la mort ou la fin de la faim de l’amour. Cette scène est-elle inspirée à Lord Byron par le chien d’Ulysse mourant qui, vingt ans aprèss est le seul à reconnaître son maître…Darkness IV : enfin de la vraie musique serait-on tenté de s’écrier, une belle intro avec des chœurs, mais bientôt le bruitisme reprend ses droits, un des derniers épisodes du désastre, deux ennemis qui se haïssent depuis toujours, deux survivants qui essaient de s’approprier de leurs mains avides encore une ultime fois les objets sacrés les plus inutiles, la musique devient plus ample, un véritable oratorio, lorsqu’ils meurent sans s’être reconnus, réduits à l’état squelettes ambulants, l’âme morte desséchée par la haine n’est pas plus utile que l’amour.  Darkness V : je ne sais pourquoi Stüpor  Mentis use comme texte d’une citation d’Alexander Pope, poëte du début  du dix-huitième siècle, elle s’insère bien dans le poème de Byron, mais cette insertion me semble inutile, de même sur la vidéo de You Tube qui accompagne ce morceau est repris par deux fois un extrait d’un vieux film muet que je n’ai pu identifier, qui d’après moi relate un épisode de la descente de Dante, accompagné par Virgile, aux Enfers. La scène qui se veut terrible donne envie de rire. Ces condamnés totalement nus qui grouillent à terre  sont-ils  en train de miner une espèce de parade nuptiale d’un nouveau genre, jamais Eros n’a été aussi proche de Thanatos… Heureusement la musique solennelle et larmoyante, tôles agitées, tubulures grondantes, voix d’homme chuchotantes, nous persuade du contraire, l’on a toutefois du mal à s’en convaincre. Darkness VI : final, profonde obscurité, le monde s’immobilise, vague sonore crépusculaire, la voix ose à peine parler, tout est mort, le monde n’a pas disparu, l’engeance humaine oui, plus un seul mouvement - rappelons-nous que selon Aristote s’il n’y a pas de mouvement il n’y a pas de moteur immobile que le christianisme s’est dépêché d’identifier à Dieu - la lumière est définitivement éteinte, les ténèbres ont pris la place de l’univers. Or comme Dieu est lumière, vous pouvez tirer de la seule présence de l’obscurité des conclusions attentatoires à la survie de Dieu.

             Si j’avais un conseil à donner à un auditeur, ce serait de se contenter d’écouter la bande-son de ce poème imaginée par Stüpor Mentis, et de ne lire dans un premier temps uniquement le titre du poème. Les Ténèbres se suffisent à elles seules. Le mot pour peu que l’on y réfléchisse trente secondes est porteur des peurs les plus noires. Les mots et les vers de Byron n’apportent rien de plus au récitatif musical et vocal.

             Ou vous lisez le poème, ou vous écoutez la transcription phonique. Poésie et Musique ne s’apportent rien. Elles se ne communiquent pas, elles restent dans leur quant-à-soi, dans leur solitude, dans leur impénétrable et inaltérable virginité. Toutes d’eux d’une intrinsèque et inégalable beauté. Parfois l’Unicité ne saurait être phagocytée par la Totalité.

    Damie Chad.

    *

    Le rock’n’roll est un poulpe vicieux.  Poulpe parce qu’il possède huit tentacules comme l’affirment les traités savants sur l’anatomie des animaux des fonds marins, vicieux parce qu’il ne s’en sert pas comme tout poulpe qui se respecte, par exemple celui qui attaque le Nautilius du Capitale Nemo dans Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, une bestiole tout ce qu’il y a de plus honnête, elle vous enserre dans ses ventouses pour vous bouffer d’un seul coup, vous passez un mauvais quart d’heure, mais après c’est fini, et bien fini. Elle vous laisse tranquille.

             A priori le poulpe du rock’n’roll est plutôt amical. Sympathique même. Se sert de ses tentacules pour vous induire en erreur : tiens écoute ce truc, c’est super ! tu es au courant de ce bouquin ? et cette vidéo tu l’as visionnée, ? je te rappelle que tu n’as pas lue la dernière des Chroniques de Pourpre, tu devrais, et les derniers Hors-Séries  de Rockabilly Generation sur Elvis, tu ne les pas encore commandés… Bref quand vous entrez dans le rock’n’roll vous avez l’impression d’entrer dans les Ordres, mais là toutes les cinq minutes vous avez l’impression que Dieu vous attend…

             Le rock’n’roll s’empare de votre vie, pour toujours, vous aimeriez parfois y échapper, il vous rattrape illico, même pas la peine d’y penser. Devenir fan de rock’n’roll, c’est un peu comme si vous décidiez de planter votre tente de survie en enfer.

             Prenons un cas que vous commencez à connaître : Eric Calassou.  Alias Bill Crane. L’est parti en Thaïlande, il semble que le rock’n’roll l’ait perdu de vue, bien sûr ça n’a pas duré, Ces quatre derniers mois il vient de produire tout seul chez lui quatre albums. Nous en avons déjà chroniqué trois.

    Baby Call My Mame : c’est le premier, le titre c’est un peu comme si l’Avenir du Rock, ce personnage mythique qui hante les chroniques du Cat Zengler, lui avait filé un coup de fil : Bill Crane ! réveille-toi, le rock a besoin de toi !

    Hell ls Here : c’est le deuxième, l’interjection du Grand Patron Mythique avait précipité Bill Crane dans l’enfer du rock ‘n’roll, qui de fait est le paradis du rocker.

    Covers : c’est le troisième, le retour aux sources, les pionniers disparus du rock, c’est mieux que le paradis, c’est l’Atlantide du rocker.

    Voici le quatrième :

    MOONLIGHT

    BILL CRANE

    (Chaîne YT / Bill Crane)

    You Can’t Judge a Book by the Cover, certes Bo Diddley a raison, n’empêche que l’on ne peut regarder la couve d’un disque sans être dans l’état de surexcitation qui saisit les archéologues de la Vallée des Morts lorsqu’ils forcent la porte d’une sépulture, offrira-t-elle la dépouille convoitée d’un pharaon égyptien, ou juste une pièce vide…

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    Moonlight, pour un Clair de Lune l’image est plutôt sombre, serait-ce la lune noire horoscopique, voire la lune verdâtre qui flotte sur les eaux stagnantes des marécages… entre la semi-obscurité d’un croissant de lune romantique pour de doux ébats sur le siège arrière d’une Pink Thunderbird, et la face blême de l’astre sélénique qui dardait ses rayons maléfiques sur le carrefour où Robert Johnson rencontra son destin, la distance est immense. Pour trancher, écoutons :

    Rock the beat : balance le beat, chevauche le tigre, baise la bête, surtout ne baisse pas la tête, seul devant le monde entier, ce vocal qui mord, la guitare qui tinte comme la verroterie de la ménagerie de verre de Tennessee Williams, tout ce que la vie n’a pas donné, tout ce que tu as pris, tout ce que tu ne rendras jamais, ce rock qui t’écarquille les oreilles qui enquillent sec, une retenue de violence dans ce titre, une ouverture claudicante un pied sur le sable mouvant des tristesses de la vie, et l’autre sur le béton inaltérable des pistes cendrées des marathons intérieurs.  Moonlight : avez-vous déjà entendu une voix comme celle-là qui moane dans les mornes plaines de Waterloo, une guitare astringente qui pianote, un gong asiatique de monastère  tibétain, le gars perdu qui arpente les sentiers glacés de l’Himalaya à moins que ce soit la plainte solitaire du yéti dégoûté des hommes, la voix se perd, un voilier sur la mer lointaine sans capitaine, un Titannic sans iceberg, jusqu’au choc, le trou dans l’eau et le silence. Non ce n’est pas fini, attendez le coup de gong final pour vous apercevoir que vous erriez dans ce que l’on pourrait appeler un codicille désespéré au Blue Moon d’Elvis. Magnifique. Fallait oser. Bill Crane l’a réussi. Let’s go : lorsque vous entendez l’intro rythmique vous respirez, après les deux douches froides  comme des suaires qui ouvrent la porte du dancefloor, vous entrez dans la danse sans vous poser de question, rien que le titre qui fleure l’optimisme sixties, pour un peu vous danserez le twist, inutile de faire le cake, initiez-vous plutôt au cakewalk des culs-blancs, car voyez-vous dans ce monde, toutes les bonnes choses se perdent, all the good is gone, un titre bleu qui rit jaune, la guitare claque comme un dentier mal ajusté. Le rockab du pauvre qui vous casse la gueule quand vous lui faites la charité. A bon entendeur salut. Please be mine : c’est aussi beau que du Ben E King, le feulement du type qui a jeté son dévolu sur la gerce qui danse, vivement le samedi soir, à part qu’au bout d’un moment la comédie se change en la tragédie du dérisoire assumé, le gars s’est jeté sur la minette, il joue le jeu, connaît l’art de croquer les souris jusqu’au bout des griffes. Ronronne à la glotte perchée. Jubilatoire. The right time : avez-vous remarqué comme chaque titre est comme la moitié évocatoire d’un autre bien connu, une espèce de cut-up, en fait ici, il vaudrait mieux parler de Crud-up, l’Arthur qu’admirait Elvis, celui-ci peut être compris comme une parodie du précédent, au début Crane et sa guitare vous balancent  la purée en pleine poire, puis il endosse la posture de la désinvolture, Monsieur se désintéresse, il s’en fout, il sifflote, le gars qui s’éloigne allègrement dans la nuit sans même un regard en arrière. All around the world : la batterie accélère le pas, elle a intérêt à suivre, le mec l’est parti pour faire le tour du monde, du moins c’est qu’il dit, pardon c’est ce qu’il miaule, l’on a l’impression qu’il remue la queue de plaisir sur un toit de tôle brûlant, joue à la pierre qui roule, mythologies blues et rock obligent, il passe et n’a pas le temps de s’arrêter très longtemps. Avec lui c’est maintenant ou jamais. C’est sa philosophie, être ici et maintenant comme partout ailleurs. Le rock produit son propre narcissisme. Little less conversation : (les amateurs de Presley n’aiment pas ce titre, ce n’est pas qu’il soit mauvais, c’est qu’il laisse un goût amer dans la bouche, enregistré en 1968, et dernier numéro 1 du King après sa mort en 1977). Autant le titre de Presley est par ses paroles et sa diction un peu macho-phallo (j’emprunte le vocab des féministes pour me faire bien voir de ma députée) autant celui de Bill Crane joue sur la solitude marécageuse qui sépare les individus, une espèce de jungle beat asthmatique et un vocal titubant chargé de l’ennui de vivre et de la nécessité de donner l’apparence de vivre, d’être toujours en représentation devant les tiers, cette impossibilité de ne pas être soi, un tigre altéré du sang de ses contemporain.e.s. ( Essai exclusif d’écriture inclusive). Baby Blue : après Elvis, Gene Vincent, une promenade hommagiale sous la lune bleue de l’idole noire, la voix levés vers le ciel si pur et la glotte emmurée de terre et embrumée de pleurs… baby blues. Dylan, avait raison, après Baby blue il n’y avait plus rien à dire. It’s all over now, baby blue ! Always the sun : référence à l’hymne gnostique, c’est ainsi que le qualifie Pissier, des Stranglers … c’est que quand tout est fini, le soleil se lève au matin suivant, ne serait-ce que pour éclairer les désastres de la veille. Le problème c’est que les éclats carillonnant de guitare et la voix entreprenante suivent la courbe solaire, elle monte au début, elle plafonne à midi, chauffe un max, décroît insensiblement puis se fatigue et décline. Serait-ce une métaphore de l’histoire du blues et du rock… Highway blues : dans le rock quand tout est fini  il reste toujours la possibilité de partir plus loin, d’enfiler la Highway des espaces infinis du no future et d’aller voir si plus loin l’herbe bleue du Kentucky est encore plus verte… La voix de Bill Crane s’estompe et disparaît dans un nuage de poussière…

             Cet album est splendide, une véritable méditation lamartinienne sur les choses inanimées qui bougent encore. Bill Crane, à lui tout seul, one man band, nous donne à entendre  l’hyperbole crépusculaire du rock’n’roll.  Souvenez-vous tout de même que le mot crépuscule signifie tout aussi bien, le moment qui précède la nuit que celui d’où procède l’aube…

             Ne soyez pas nostalgique, Bill Crane vient de terminer un cinquième album… Rock’n’roll never dies…

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

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    Death, Sex and Rock’n’roll !

    79

    J’ai arrêté la voiture devant le bâtiment de l’agence parisienne de la CIA. La

    porte s’ouvrit d’elle-même dès que nous nous en approchâmes. Une personne masquée nous attendait, elle nous fit signe de la suivre, nous montâmes jusqu’au troisième étage. Notre accompagnateur se saisit d’un combiné mural.

             _ Ils sont là !

    Il dut recevoir un ordre favorable car il appuya sur ce qui semblait être une légère protubérance anonyme sur le mur qui pivota sur lui-même dévoilant une vaste salle éclairée par une lueur diffuse qui semblait provenir d’une grande table autour de laquelle se tenaient une dizaine d’opérateurs qui ne relevèrent même pas la tête à notre arrivée. Jim Ferguson s’avança à notre rencontre, il jeta un rapide regard sur les jumelles impressionnées par la drôle d’atmosphère qui régnait dans cette pièce.

             _ Bienvenue dans notre centre décisionnel N°14, cher Chef vos deux nouvelles agentes me paraissent bien jeunes, pensez-vous qu’elles aient les capacités mentales et physiques de se joindre à nous.

    Le Chef alluma un Coronado :

             _ Ne craignez rien cher Jim Ferguson, chez nous en France aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années !

             _ Ah ! Ah ! vous en faites une affaire d’orgueil national, elles sont bien jolies, mais chez nous en Amérique aux tendres corneilles nous préférons le corbeau immémorial d’Edgar Poe ! Jeunes filles nous sommes ravis de vous accueillir, ne perdons pas de temps, la situation est plus que grave, elle est inquiétante. Venez voir.

    80

    Sympathique le Jim Ferguson, il n’y avait pas grand-chose à voir. Il me fallut quelque temps pour comprendre que la couleur changeante de la table n’était pas une œuvre d’art due au génie torturé d’un artiste moderne mais un grand écran ultraplat, même pas cinq millimètres d’épaisseur, d’une vingtaine de mètres carrés qui constituait, malgré sa minceur, le plateau de la table. Au risque de décevoir le lecteur il n’y avait rien d’affriolant à regarder. De temps en temps une vague lueur rouge semblait embraser l’écran, pour disparaître et laisser la place à une teinte évanescente d’un blanc plâtreux ou d’un gris indéfinissable. Le spectacle paraissait fasciner la dizaine d’opérateurs qui de leurs yeux attentifs ne quittaient pas, ne serait-ce d’un millionième de seconde ces reflets changeants peu pittoresques.

             _ Agent Chad, je suis sûr que vous reconnaissez l’endroit, c’est l’endroit où nous nous sommes rencontrés !

    Je cherchai en vain dans ma mémoire :

             _ Mais si l’endroit où nous avons dû vous arracher à la grille de l’entrée dans laquelle vous vous acharniez à vouloir passer à travers, je me dois de vous présenter les excuses du Président des Etats Unis, dans nos services nous avions cru que vous aviez l’esprit dérangé, sachez toutefois que nous n’abandonnons jamais une piste, si farfelue qu’elle puisse paraître… Nous savons reconnaître nos erreurs d’appréciation. Autour de cette table se trouve une des meilleures équipes d’analystes de toute la CIA. Permettez-moi de donner la parole à Mister John Deere !

    John Deere n’était pas un grand causeur, mais il expliquait très bien, il n’ouvrit pas la bouche mais il posa sa main sur l’écran qui s’éteignit. La pièce fut plongée dans l’obscurité, le Chef alluma un Coronado, pendant un long moment le bout rougeoyant du cigare fut le seul point de lumière visible dans le centre décisionnel N° 14 de la CIA parisienne…

    Ce n’est que lorsque le Chef ralluma un nouveau Coronado que John Deere prit la parole.

    81

             _ Jim Ferguson a raison, nous autres américains, fils de la plus grande démocratie du monde, nous refusons l’échec. Cela faisait un moment que nous tournions autour de cette maison dont la grille a failli vous happer. Depuis près de vingt ans nous nous intéressons à cette étrange secte des briseurs de murailles. D’étranges rapports sur des cambriolages sans effraction nous ont intrigués, pendant longtemps ce genre de phénomènes s’est exclusivement déroulé sur le territoire américain. Le FBI s’est donc chargé des enquêtes. Les journaux en ont profité pour augmenter leur tirage. Qui était ce mystérieux individu qui pénétrait dans n’importe quelle maison ou édifice sans se faire prendre, se jouant des systèmes d’alarme les plus sophistiqués, nous pensions avoir affaire à un individu hyperdoué, un as de l’informatique, un ingénieur en haute-serrurerie, nous avons essayé vainement de tracer son portrait-robot, son profil psychique, nous avons discrètement enquêté sur de nombreux ingénieurs de nos entreprises qui possédaient les connaissances nécessaires à ce type de pratiques, nous avons passé au crible les staffs de nos entreprises œuvrant dans les techniques secrètes de pointe, nous n’avons rien négligé, même pas les hauts-fonctionnaires de nos ministères, nous n’avons pas oublié de nous pencher sur le Pentagone, rien, nous n’avons rien trouvé, même pas un début de piste…

    Le Chef ralluma un cigare et prit la parole :

             _ Si je comprends bien la CIA cherche et la CIA ne trouve rien, pourquoi notre individu ne se trouverait-il pas dans la CIA, peut-être est-il même niché au cœur de la cellule d’intervention qui chapeaute toutes ses enquêtes.

    J’ai cru qu’un ange aux ailes cassés allait longuement traverser la pièce durant un long silence. A ma grande surprise il n’en fut rien. Un franc sourire s’épanouit sur les visages des opérateurs de John Deere et de Jim Ferguson, qui prit la parole :

             _ Les français sont un peuple frivole, ils ont, on ne sait pas trop pourquoi un Service Secret du Rock’n’roll, formé d’un Chef, d’un seul Agent, de deux jeunes filles post-pubères et de deux chiens vigilants présentement assoupis sur un canapé, SSR qui n’est pas très bien vu par les Présidents de la République successifs, et pourtant c’est cette bande de branquignoles qui fait preuve d’une remarquable intelligence d’intervention étonnante. Si nous avons pris la décision de collaborer avec vous ce n’est pas par hasard. Normalement, selon notre propre protocole nous aurions dû vous éliminer, mais l’Histoire avec un grand H, une hache thermidorienne pour user d’une métaphore emplie du bruit et du tumulte du génie politique de votre nation, nous avons dérogé au principe d’action de notre service, je laisse Mister John Deere vous expliquer le pourquoi de cette mansuétude opérative de notre part.

    John Deere se racla la gorge, le Chef en profita pour allumer un nouveau Coronado.

             _ Ces mystérieux et audacieux cambriolages ont cessé d’un seul coup voici deux ans. Les journaux se sont focalisés sur le changement climatique et la possibilité d’une guerre avec la Chine. Les peuples se doivent d’être amusés et divertis, cela leur évite de réfléchir. La presse n’en a jamais rien su, l’information en a été tenue secrète, mais nos ennemis se sont permis de nous narguer. Un coup de maître. Ils se sont introduits dans le saint des saints, dans la Maison Blanche, sont allés tout droit vers le bureau ovale du Président, ils n’ont laissé à leur habitude aucune trace, ils ont agi avec un professionnalisme sans défaut et une discrétion étonnante. Figurez-vous que le Président ne s’en est aperçu que par hasard. Un coup de chance, il s’est souvenu qu’il avait promis au Foreign Office de jeter un rapide coup d’œil à un dossier de moindre intérêt. L’était d’ailleurs rangé tout au fond de la pile, il ne l’a pas retrouvé, on l’a cherché partout, on ne impossible d’y mettre la main dessus, les investigations ont été longues, figurez-vous que le dossier tout en haut de la pile portait sur les nouvelles armes mises au point par le Pentagone, n’importe quelle puissance étrangère aurait donné des milliards pour l’avoir entre les mains, mais non, ce n’est pas celui-là qu’ils ont choisi, ils ont pris un dossier relatif à une puissance du quatrième ordre !

    Le Chef qui allumait un Coronado intervint avec placidité :

             _ Je suppose que vous parlez de la France ?

    _ Nous ne sommes pas là pour nous cacher la réalité. Oui, votre pays s’inquiétait de ce que les ménagères américaines n’usent plus de pinces à linge en bois pour étendre leur lessive, et que les pinces en plastique qu’elles utilisaient se retrouvaient au fond des océans. Nous comptions leur répondre que nous préservions la diversité de notre flore notamment de nos arbres, que nous refusons de couper nos forêts de séquoias pour les transformer en pinces à linge. Mais…

    A cet instant se produisit une fébrile animation autour de la table, les opérateurs tournaient autour d’elle visant de de temps en temps de leurs index des points qui devaient correspondre à des boutons.

    Au bout de quelques minutes l’un d’eux s’écria :

             _ That’s all right !

    Nous nous précipitâmes.

    A suivre…