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  • CHRONIQUES DE POURPRE 378 :KR'TNT ! 398 : HOT SLAP / ALLY & THE GATORS / JIMMY WEBB / CRASHBIRDS / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / HOWLIN' JAWS / HI-TOMS / AMY WINEHOUSE ROCKAMBOLESQUES (12 )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 398

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    20 / 12 / 2018

     

    ALLY & THE GATORS / HOT SLAP / JIMMY WEBB

    CRASHBIRDS / TONY MARLOW/ ALICIA FIORUCCI

    AMY WINEHOUSE / HOWLIN' JAWS / HI-TOMBS

    ROCKAMBOLESQUES ( 12 )

     

    DEAR KR'TNTREADERS !

    UNE SEMAINE FASTE SE PROFILE A L'HORIZON DES PROCHAINES SATURNALES : NON SEULEMENT CETTE LIVRAISON 398 VOUS EST SERVIE AVEC UN JOUR D'AVANCE, MAIS LA 399 SERA DEPOSEE SOUS LE SAPIN DE NOËL DèS LE SAMEDI 22 DECEMBRE ! POUR LA LIVRAISON 400 NOUS VOUS DONNONS RENDEZ-VOUS DANS LES PREMIERS JOURS DU MILLESIME 2019 !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

     

    Rumble in Rouen - Part Two

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    Back to the basics avec une soirée rockab à la cave. Hot Slap en première partie et Ally & The Gators à la suite. Soirée hot as hell dans la bonded cave, du monde en veux-tu en voilà et du big bad beat avec the fast rising Hot Slap. Un Hot Slap taillé pour la route avec sous le capot un démonic Dédé stranded on the stand-up. Il est vite torse nu, cool as fuck, il court il court le furet, avec un rockabilly tatoué en arc de cercle sur toute la largeur du dos. S’il est un mec qui incarne le pur esprit rockab en Normandie, c’est bien lui.

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    Il faut le voir faire corps avec sa stand-up, il la travaille au manche avec une ferveur qui vaut bien celle du mineur d’antan, la gueule noire qui creusait jadis sa veine à la pioche et qu’on payait une misère au wagonnet, il démolit ses drive avec tout le shake, tout le rattle et tout le roll du monde, il fond James Kirkland et Lee Rocker dans le même moule à la crème de la crème, il cavalcade ses drives comme un dératé, il dépote ses mesures à la démesure, il palpite le beat et l’envoie roulé boulé down the alley, il a tout pigé, il sait forcer le destin du beat comme un forçat, il cadence ses gammes comme un rameur, vogue la prodigieuse galère, ça culbute sous le cache, ça carbure dans les durites, ça crache à la gueule du carter, le voilà penché sur l’avenir du rockab qui n’a jamais été en d’aussi bonnes mains. Le Long Blond Hair de Johnny Powers n’a qu’à bien se tenir. La cave est à l’image de la forge, car penché sur l’enclume de sa stand-up, Dédé bat son fer comme Vulcain, au fond des enfers. À l’organique du diable. Au Mystery Train fumant des origines du rock. Il astique son slap à l’huile de coude, il est du genre à cracher dans ses mains avant d’empoigner le manche de pioche, il jette tout en vrac dans la balance et ça rock hard, Gone Gone Gone with the cat clothes on. En le voyant créer de l’étuve au cœur de l’étuve, on repensait au slappeur des Mad Sin, ce fabuleux gamin qui jouait sur une stand-up décorée de lampions et à l’époque, on comprenait en le voyant jouer que toute sa vie se résumait au groupe. On ressent la même chose en voyant jouer Dédé : il ne vit que pour ça, l’énergie primitive du rockab, dans ce qu’elle peut avoir de plus rawdical.

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    Si on rate les Hot Slap sur scène, il existe un moyen de se rattraper pour savourer leur excellent ramdam. Il s’agit bien sûr de leur deuxième album, Lookin’ For The Good Thing. Dès «Sometimes», c’est dans la poche. Le chanteur s’appelle Martin. Il déploie à l’infini, sans jamais forcer sa voix, mais les choses prennent une tournure extravagante lors du départ en solo, véritable killer attack que vient télescoper de plein fouet Dédé avec un fulgurant tacatac de stand-up psychotique. Ils explosent tous les deux le cut en free-wheeling et redonnent au rockab son vieux parfum de sauvagerie. Ils rééditent cet exploit avec «Down The Road», compo bien ficelée, on ne se méfie pas, et soudain Dédé s’en vient croiser le solo avec l’ardeur d’un damné. Ils jouent tous les deux à l’extrême puissance du rockabilly beat et génèrent de la folie douce. Ils proposent un bon choix de reprises, à commencer par le «Mojo Boogie» de JB Lenoir embarqué au pur jus de rumble. Ça ne traîne pas. Dédé le sabre au pire slap de l’univers. C’est lui qui mène la danse dans ce bal du beat. Ils tentent aussi de taper dans Elvis avec «Mystery Train». Taper dans l’intapable ne réussit pas à tout le monde. C’est le solo qui sauve la mise du cut, ce mec joue des rivières de perles sur sa guitare. On voit aussi Dédé bombarder la paillasse du vieux «Long Blond Hair» de Johnny Powers. Il est le gardien du temple, le hot slappeur par excellence. Bel hommage à Carl Perkins avec «Gone Gone Gone». On voit une fois de plus le guitariste partir en solo flash et croiser la mitraille du hot Dédé on the slump. C’est très spectaculaire, le slap fait le show, comme au temps de James Kirkland. D’autres cuts comme «It’s All Over For Me» et «I Was Your Man» sont aussi slappés à la vie à la mort. Sans cette énergie du slap, ce genre de cut ne marcherait pas. Rien à faire.

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    Avec Ally & the Gators, on a autre chose, disons quelque chose de plus féminin, de moins damné de la terre. Elle tape dans un registre plus ouvert, mais elle dégage elle aussi quelque chose de très puissant, dans sa façon de taper ses cuts au guttural en secouant des maracas. Elle frémit, elle tressaute et shake son shook au big bad feeling pur. Elle passe en puissance, là où Gizzelle ne passait pas, sur la grande scène du Beetoon Rétro, oui, Ally passe comme une lettre à la poste, avec un set plus concentré, une énergie mieux canalisée et une envie d’en découdre qui laisse un brin coi.

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    Elle fujiyamate la mama d’All Of Me et pulse une version confondante du western de Reno, tu sais quand Johnny Cash jouait avec le feu de Folsom. Version déliée et inspirée par les trous de nez. Elle baby please don’t gotte à la revoyure et propose à Dédé de monter à bord du Train Kept a Rolling pour une partie de ride effrénée.

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    Alors c’est la foire à la stand-up, ils doublent tous les instruments et choo-choo, c’est parti pour un hommage à l’un des plus grands d’entre tous, Johnny Burnette. Pas de meilleur saint pour une foire aux auspices, pas de meilleur pain quotidien, pas de meilleur hommage à la Bête Humaine des deux Jean, le Renoir comme le Gabin, et cette machine qui fonce à travers les tunnels en sifflant mille fois sur la ligne du Havre - I hear the train a comin’/ It’s rolling round the bend - L’énergie du rockab reste aussi précieuse que l’air qu’on respire ou que le verre de rhum qu’on lève chaque jour en hommage à la mémoire du Capitaine Flint.

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    Signé : Cazengler, pas Gator mais Gâteux

    Hot Slap. Ally & The Gators. Le Trois Pièces. Rouen (76). 8 Décembre 2018

    Hot Slap. Lookin’ For The Good Thing. Rock Paradise Records 2018

     

    Webb master - Part One

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    Jimmy Webb fait partie des auteurs-compositeurs les plus célèbres de l’histoire du rock. Son hit le plus connu, «MacArthur Park», fut repris plus de 80 fois, c’est en tous les cas ce que nous raconte Bill Kopp dans Record Collector.

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    Mais avant d’être l’auteur à succès que l’on sait, Jimmy Webb fit partie de cette ‘out-of-control coterie’ de musiciens qui terrorisèrent la scène musicale de Los Angeles dans les années soixante-dix. Cette sulfureuse coterie rassemblait John Lennon, Harry Nilsson, Keith Moon et Alice Cooper. Jimmy Webb rappelle qu’ils prenaient à l’époque énormément de drogues. Un jour, Harry Nilsson versa le contenu d’une petite fiole de poudre sur le dos de sa main - it’s a new product ! - il sniffa tout ce qu’il put et fit sniffer le reste à Jimmy. Ils tombèrent tous les deux dans un coma qui dura 24 heures. Ils venaient de sniffer du PCP et ne le savaient pas - It really almost killed us both - Et il ajoute plus loin : it was that bad.

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    Jimmy Webb adore raconter des petites histoires drôles. Quand il composa «By The Time I Get To Phoenix» pour Glen Campbell, celui-ci dit à Jimmy qu’il avait besoin d’un follow-up and can you make it geographical ? Jimmy acquiesça et pondit «Wichita Lineman» qui est aussi un hit géographique. C’est d’ailleurs Glen Campbell qui fut sa première idole. Jimmy conduisait un tracteur en Oklahoma quand il entendit «Turn Around Look At Me» sur l’autoradio et il emprunta des sous à son père pour aller acheter le disque de Glen Campbell à Beaver. Chaque nuit, il se mettait à genoux pour prier Dieu : «Please Lord let me write a song for Glen Campbell !»

    Sa prière fut exaucée quatre ans plus tard, quand en roulant dans Hollywood, il entendit Campbell chanter Phoenix sur son autoradio.

    À ses débuts, il savait qu’il travaillait comme Burt, se limitant à composer. Il ne cherchait pas à interpréter. Puis, sous l’impulsion de David Geffen, il se mit à enregistrer ses propres chansons et à sortir des albums.

    En 1967, the Fifth Dimension enregistra 16 compos de Jimmy Webb réparties sur deux albums. Richard Harris enregistra lui aussi deux albums bourrés à craquer de compos de Jimmy Webb. Même chose pour Thelma Houston, avec Sunshower. Puis les Supremes, Glen Campbell, Art Garfunkel, Cass Elliot, Scott Walker et des tas d’autres gens se mirent à taper dans le répertoire du jeune prodige Jimmy Webb.

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    Dave Dimartino y va lui aussi de sa petite interview dans Mojo. Jimmy Webb rappelle qu’il vénérait les gens du Brill et qu’il eut du mal à prendre les Beatles au sérieux, jusqu’à ce que sortent deux bombes intitulées Revolver et Rubber Soul. Il reconnaît aussi devoir énormément à Motown et à Johnny Rivers qui fut son mentor. Lui et Johnny Rivers jouèrent à Monterey avec le Wrecking Crew, mais on ne les voit pas dans le film. Jimmy rappelle aussi que très peu de gens savaient jouer dans les sixties. Quand il parle de gens qui savaient jouer, il cite les noms de Glen Campbell, de Jim Messina et de David Crosby.

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    Son premier album s’appelle Jim Webb Sings Jim Webb et paraît en 1968 sous une pochette illustrée. En fait c’est un album illégitime. Comme Jimmy commençait à avoir du succès, le propriétaire du studio dans lequel il avait travaillé fit paraître un album de Jimmy Webb sans lui demander son autorisation. Un mec crayonna le portrait de Jimmy rebaptisé Jim, ce qui est insultant. Dans ses mémoires, Jimmy se dit furieux : «Mixed with the Rolling Stones soundalike knockoff tracks and my out-of-tune vocal song demos from 1965 and engineered by one of the B-string talents of the technical world, the results sounded like a collision between Royal Albert Hall and a tour bus full of Dreadheads.» (cet ensemble de pseudo-cuts à la Rolling Stones sur lesquels je chante faux et qui est enregistré par un bricoleur du dimanche sonne comme la collision du Royal Albert Hall et d’un bus plein de rastas) - I called Bob and told him it was in no way acceptable - Jimmy lui proposa d’enregistrer un album entier et de payer pour l’enregistrement s’il acceptait de retirer cet album qui risquait de lui ruiner sa carrière - He was immovable - Rien à faire. Ce Bob était convaincu que l’album was a work of genius. Difficile à avaler. L’album peine en effet à convaincre. Trop pop, sauf peut-être «I Keep It Hid», qui ouvre le bal. Jimmy y joue les grands vizirs de la vision - Baby what you’ve been doing - Ça préfigure tout le grand webbisme à venir. Il s’y trouve un phrasé qu’on retrouvera plus tard sans «MacArthur Park». Et de jolis coups de trompettes. On sent même un léger côté Burt. Avec «Life Is Hard», il propose une sorte de jazz ethnique de petit chapeau sicilien, assez proche du Georgie Fame Sound. Même chose pour «I Need You», joué au petit shuffle d’orgue. En B, Jimmy patauge dans la pop d’époque, ultra-commerciale, très américaine, à la fois soft et frénétique, et forcément ça se noie dans la masse des Grapefuit et autres Brummells du Midwest. Jimmy est bien meilleur dans le mélopif, comme on le constate à l’écoute de «Then». C’est son pré carré. Il y va franco de port, sans crainte ni remords, libre de ses mouvements. Il termine cet album désarmant avec une sorte de mambo intitulé «Run Run Run», qui sonne encore une fois comme du Georgie Fame. Encore un cut dont on ne gardera aucun souvenir. Jimmy clôt l’épisode en indiquant que cet album fut envoyé dans toutes les stations de radio américaines et qu’il fut mal reçu partout. Jamais aucun cut de ce disque n’est passé à la radio. Dans son cercle rapproché, il était interdit d’en parler. Jimmy avait honte. Il avait l’impression d’être un sixteen-year-old kid screaming and carrying on in a cheap imitation of Mick.

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    L’éclairage qu’apporte The Cake And The Run est déterminant. Ce recueil de mémoires couvre la première partie de sa vie jusqu’en 1973. Il entretient avec un père pasteur une relation très spéciale. Cet homme qui s’est battu trois ans dans le Pacifique contre les Japonais fait régner l’ordre dans la maisonnée. Quand il dérouille sa marmaille à coups de ceinture, Jimmy se met à le craindre et à le haïr, mais il ne sait pas s’il le hait plus qu’il ne le craint. Le père ne supporte pas de voir Jimmy composer des chansons. Il fait des efforts surhumains pour garder la tête froide quand il entend Jimmy «composer». Autre élément fondamental : tous les deux ans, le père change de paroisse. Les gosses perdent chaque fois leurs repères et surtout leurs copains. La famille part s’installer en Californie quand Jimmy est ado. Nouvel environnement et nouvelles opportunités. Jimmy s’est inscrit dans une fac de San Bernardino. Quand un beau jour le père décide de renter à la maison, c’est-à-dire en Oklahoma, Jimmy refuse de quitter la Californie. Cette page est sans doute la plus belle du livre. Son père lui donne rendez-vous devant le Sunset Palms Motel. Jimmy voit arriver le camion qui contient tout ce que possède la famille, le piano de sa mère, les fringues, ses frères et ses sœurs. Son père descend du camion :

    — Où sont tes affaires ? Je t’ai laissé de la place là-haut.

    Jimmy ne répondit pas tout de suite. Il regardait son père.

    — Dad, je ne pars pas avec vous.

    — Ne dis pas de conneries, fils. Bien sûr que tu viens avec moi.

    — Dad, je suis installé pour de vrai. Je veux écrire des chansons. C’est ici, en Californie, que les gens écrivent des chansons.

    — Cette histoire de chansons va te broyer le cœur, fils.

    Ils restèrent là un moment à se regarder, sans bouger.

    — Jimmy, ce que tu me demandes là, c’est la chose la plus dure de toute ma vie.

    Il fouilla dans sa poche et en sortit un vieux portefeuille usé. Il tendit à Jimmy deux billets de vingt.

    — C’est tout ce que j’ai, fils. J’aurais bien voulu faire mieux.

    Il tourna les talons et se dirigea vers le camion. Jimmy avait gagné. Son père le regarda encore une fois et mit le moteur en route.

    Ne vous inquiétez pas, Jimmy va revoir son père et même l’aider et lui faire découvrir la vraie vie lorsqu’il deviendra riche grâce à ses chansons. Cette scène de séparation est une authentique merveille littéraire. Eh oui, monsieur Webb est aussi un écrivain. Ce livre pullule de formules incroyablement poétiques. Il rencontre par exemple une Anglaise nommée Evie, mais elle n’est pas libre. Jimmy la veut. Don’t be silly lui répond-elle. Il insiste. Alors elle lui dit d’appeler le lendemain, Richard has my number. «La Mercedes fila dans un grand whooshing. Il ne restait d’elle que son parfum français dans l’air. Il n’y avait rien d’aussi délicieux sur cette terre que le son de sa voix. C’était comme le vent sur l’eau - It was like wind on the water.»

    Comme chez tous les mémorialistes dignes de ce nom, on trouve aussi une éblouissante galerie de portraits, à commencer par celui de David Geffen : «Il m’accueillit sur le perron. Il était assez maigre, avec des cheveux noirs bouclés. Son sourire hollywoodien était intentionné, et ce n’est pas lui manquer de respect que de dire ça. Il semblait parfaitement en adéquation avec son environnement. Il vous fixait d’un œil brillant, comme s’il savait exactement ce que vous alliez dire et qu’il mesurait votre intelligence. Comme il s’occupait des carrières de Joni Mitchell et de Laura Nyro, j’étais conquis d’avance.» Oui, il faut savoir que Laura Nyro fut huée à Monterey. On vit même voler des boîtes de bière, ce que ne montre pas le film. Il ne montre pas non plus Laura qui sort de scène en pleurs et David Geffen qui la prend dans ses bras : «Elle passa devant moi en pleurant, alors que j’étais dans les coulisses et se jeta dans les bras d’un homme. On m’indiqua qu’il s’agissait de David Geffen. Il allait ensuite l’aider à se reconstruire.»

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    Jimmy rencontre Lou Adler au moment où s’organise Monterey Pop : «Lou Adler se grattait la barbe pensivement. Sa technique méticuleuse d’overdubs d’harmonies vocales à quatre voix était le secret de sa réussite. Il avait passé tellement de temps à scruter des vu-mètres dans des studios qu’il affichait en permanence une mine chagrinée.» Jimmy rappelle que Johnny Rivers, le Wrecking Crew et lui sont allés jouer à Monterey Pop et que leur séquence a disparu au moment où Lou Adler et John Phillips ont fait le montage final : «S’il s’agissait de peace and love, alors on s’est bien fourré le doigt dans l’œil. On n’aurait jamais voulu fricoter avec des gens aussi intolérants.»

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    Jimmy revient longuement sur l’épisode Monterey Pop pour saluer Otis, the most nuclear-powered forty-five minutes in the history of rock’n’roll - «Le plus drôle, c’est qu’après tous les costumes, après que les Who aient fait sauter la scène, après que Janis se soit déchiré la voix, après Springfield, Canned Heat, Quicksilver et Steve Miller, celui dont tout le monde parlait n’était autre qu’un modeste chanteur originaire de Dawson en Georgie. Toute la foule dansait et battait des mains pendant le set d’Otis. Mais la fin du festival était réservée aux Mamas and the Papas. Juste avant leur triomphe annoncé, un guitariste relativement peu connu était programmé, avec son «Experience». Jimi incarnait soit le pire cauchemar, soit le plus beau rêve de la ménagère, ainsi couvert de plumes, de bracelets, de couleurs, de colliers, il se dressait seul comme un guerrier poétique devant une montagne de Mashalls et il joua comme un démon. Comment une seule personne pouvait générer un tel son ? J’en restai coi.»

    Par contre, Jimmy ne supporte pas le cra-cra du Fillmore West - This was a darker vibe - Et il ajoute - You could smell the sweat of addiction - Jimmy et Johnny Rivers se frayent un chemin dans la foule, poussant ici et là des gens qui ont perdu la tête - Occasionnaly pushing off somebody who was temporarily missing from their body - Il va voir chanter Janis et Big Brother - Sa voix était comme une lame de rasoir qui tranchait la fumée et l’ennui. The band was sloppier than hell and I don’t mean their state of dress.

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    Et puis bien sûr, les drogues. C’est Larry Coryell qui lui fait découvrir la coke : «Ça va changer ta vie !» Il ne croyait pas si bien dire. Johnny Rivers et Jimmy découvrent ensuite Sgt Peppers sous acide. Jimmy parle d’un album héroïque. Il partage sa passion des drogues avec Harry Nilsson qui devient son ami. Quand Harry sniffe, c’est des deux narines à la fois et il en fout partout, sur sa barbe, sur sa chemise. Il est comme disent les Anglais, larger than life. Il sniffe toujours sur le dos de sa main. Jimmy et lui passent leur temps à sniffer, à siffler du brandy et à fumer du hash. Puis ils entrent au studio où on les attend. Après un concert de Jimmy à Londres, Harry cherche un dealer pour organiser la party d’after-concert. Il veut some decent coke caus’ George is coming. Il parle bien sûr de George Harrison. Plus tard, à Hollywood, Harry lui amène John Lennon. Lennon a frappé une photographe et Harry demande à Jimmy de faire un faux témoignage pour tirer Lennon de cette sale affaire. Jimmy reverra Lennon à l’occasion d’un fabuleux épisode de débauche qui se déroule dans un appartement d’Hollywood : une Japonaise à poil est assise sur le bord d’une table, les jambes écartées et Lennon lui fait glisser un billet roulé dans la moule. Jimmy ajoute qu’elle adore ça. Cet épisode de la vie de Lennon s’appelle the Lost Weekend. Il venait de se séparer de Yoko Ono. Aussi entendait-il se schtroumpher à outrance. On n’a qu’une vie.

    Jimmy revient brièvement sur le projet Lennon/Nilsson/Spector pour dire qu’une nuit, Harry arriva chez lui mal en point et alla cracher du sang dans l’évier de sa cuisine - I was shocked - Il rappelle aussi que Phil Spector avait saisi David Geffen à la gorge et l’avait collé au mur avec un flingue chargé sur le front. Geffen avait commis l’erreur de vouloir empêcher Spector de superviser une session d’enregistrement de Joni Mitchell. Ce sont des choses qui ne se font pas.

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    Words And Music est un album difficile. On est tout de suite agacé par la petite pop étriquée de «Sleeping In The Daytime». On sent un manque de moyens. Jimmy chante comme un con. Il cherche des moyens de s’échapper. On le sent dévoré par l’ambition. Puis il rend hommage à son vieux pote PF Sloan avec «PF Sloan». C’est poppy et intronisé, étonnant et tellement présent - No no no don’t sing that song/ It belongs to PF Sloan - On trouve plus loin un joli «Careless Weed» amené à la chopinade. Jimmy force un peu sa voix. Dommage. C’est trop ambitieux. Il faut du contexte pour que ça prenne du sens. Et les choses vont se dégrader en B, avec «Songseller». Jimmy a du mal à se stabiliser, il fait tout et n’importe quoi. On entend les accords des Who. Et ça repart en shuffle avec «Dorothy Chandler Blues», on ne sait pas pourquoi. Son «Jerusalem» est insupportable d’inutilité. Il trafique aussi Gilbert Bécaud dans «Let It Be Me». On ressort de cet album épouvanté. On ne se souviendra que de «PF Sloan».

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    And So On sort un an plus tard, en 1971. Jimmy rappelle dans son livre que cet album fut couronné album of the year dans Stereo Review magazine. Sur les albums des grands compositeurs, le premier cut est souvent déterminant. «Met Her On A Plane» sonne comme une belle pop aérienne et là, okay, on entre dans le vrai monde de Jimmy Webb, la magie pop compositale. Ce sacré Jimmy plante son décors. C’est orchestré à outrance. Chez lui, rien n’est gratuit. Mais avec «All Night Show» et «All My Love’s Daughter», ça bascule dans la putasserie et le mal chanté. Et ça continue de se dégrader avec «Highpockets», cut prétentieux et tellement maladroit. C’est avec un certain désespoir qu’on se jette sur la B. Arrggh ! «Laspitch» se révèle inintéressant au possible. Voilà ce qu’il faut bien appeler de l’atroce pop d’inutilité publique. On tombe enfin sur «One Lady», un cut mélodique joué au riff pianistique, mal chanté mais honorable. C’est la force de Jimmy Webb : ramener sa fraise avec des mélodies imparables. Il semble que Larry Corryell joue sur ce cut. Encore une compo ambitieuse avec «See You Then». Il faut lui laisser une chance.

    De temps à autre, Jimmy Webb cite ses goûts, ce qui permet de mieux le situer. Il évoque par exemple les blancs qui peuvent chanter «soulfully» : the Righteous Brothers, les Walker Brothers, Joe Cocker, Tom Jones, Felix Caveliere et Janis Joplin. Jolie brochette. Autre hommage de poids : «Au début de l’année (1969) parut l’un des disques les plus importants de l’époque. Simon & Garfunkel venaient d’enregistrer ‘The Boxer’. Cette chanson allait beaucoup plus loin que le Spector Wall of Sound. C’était aussi puissant mais plus clair. Les paroles étaient plus allusives qu’explicites. Écouter cette chanson, c’était comme d’entrer dans un film et s’asseoir quelque part au milieu. Je veux faire des disques comme celui-là.»

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    On trouve l’un de ses grands hits sur Letters : «Galveston» - When I clean my gun/ I dream of Galveston - Jolie rime. Quand on écoute «Campo De Encino», on sent le pianiste chevronné. Jimmy nous tape là une belle pièce d’exotica, pas loin du tex-mex. En fait c’est un hommage à Harry Nilsson. Mais on passe à travers tout le reste de l’album. Avec «Smile» qu’il écrit à propos de Joni Mitchell, il s’enfonce dans un système à la James Taylor et on bâille tellement qu’on s’en décroche la mâchoire. Il se passerait presque quelque chose dans «Hurt Me Well» : le fleuve symphonique charrie des instants de grâce et d’élévation subordonnée. D’exquises vermicelles de violoncelles s’effilochent dans l’azur immaculé. En B, le seul truc écoutable est un balladif violonné à l’infini, «When Can Brown Begin». C’est vrai que l’orchestration reste le grand dada de Webb.

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    The Naked Ape paru en 1973 est la BO d’un film. Jimmy signe tout et ne chante que deux cuts : «Saturday Suit» et «Fingerpainting». Qu’en dire ? On reste dans l’excellence pop-arty longitudinale. Mélodiquement parlant, c’est en place et même plus qu’en place. Mais on s’ennuie comme un rat mort avec le reste de l’album.

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    Sur la pochette de Land’s End, Jimmy plane au dessus des montagnes neigeuses. Henry Diltz signe la photo - He was the master of the big picture, that perfect shot that captures the essence of the music inside the cover - Dans l’un des derniers paragraphes de The Cake And The Rain, Jimmy raconte que lors de cette session photo, il perdit le contrôle de l’avion. C’est un miracle que Diltz et lui ne soient pas morts après que l’avion ait percuté un sapin. Sur cette pochette fatidique, Jimmy porte une horrible casquette bouffante bleue et des lunettes. Mais on n’est pas là pour ça. Si on sort ce disque de l’étagère, c’est pour s’envoyer un petit shoot de Beautiful Songs, et on en trouve deux et pas des moindres sur cet album aérien, à commencer par «Just This One Time», une pure envolée, un chef-d’œuvre superbement atmosphérique. Jimmy sait créer les conditions de l’envol. C’est d’une puissance qui ravira les amateurs de chevaux fiscaux. L’autre perle impérative s’appelle «Land’s End/Asleep On The World». Voilà ce qu’il faut bien appeler un tour de force symphonique. En guise d’intro, Jimmy se pose sur le vent pour aller planer, il croise des contre-vents dignes de MacArthur Park. C’est tout simplement vertigineux de beauté. À l’instar de Burt, Jimmy pourrait bien être l’un des rois du Beautiful Song System. Ce cut est franchement exceptionnel de grandeur épique. Il faut aussi écouter «Lady Fits Her Blue Jeans», un cut si sensible qu’il paraît anglais. Jimmy adore faire trembler sa petite glotte. Sacré Jimmy ! On attend qu’il revienne faire un saut à MacArthur Park. C’est là qu’on l’aime. On the way to Phoenix aussi. «Crying In My Sleep» vaut pour une belle pop attachante, teintée de vieux relents de «Mandoline Wind». Qui y a pensé le premier ? Jimmy ou Rod The Mod ? Il semblerait que ce soit Rod. Encore de la petite pop exemplaire avec «It’s A Sin». On y note la présence d’une réelle puissance, le pathos y pèse une tonne. Jimmy ne lâche rien, surtout pas la rampe. Et quand on écoute «Alyce Blue Gown», on réalise que cette pop reste vivante de bout en bout, aussi animée, joyeuse et fourmillante qu’une rue commerçante un jour de printemps. Jimmy travaille sa viande avec la pugnacité d’un artiste classique de la Renaissance.

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    On retrouve le fantastique «PF Sloan» sur El Mirage paru en 1977 - I’ve been seeking PF Sloan/ But no one knows where he has gone - C’est très inspiré, en tous les cas, l’hommage palpite de magie pure - The last time I saw PF Sloan/ He was summer burned and winter blow/ He turned the corner all alone/ But he continued singing - L’autre gros cut de l’album s’appelle «The Highwayman». Jimmy raconte l’histoire d’un mec qui travaillait sur un barrage du Colorado, mais il a glissé dans le béton qui l’a englouti, mais il est still around - But I will remain/ And I’ll be back again - Jimmy retrouve la trace du highwayman dans le couplet suivant : il a été pendu en 25 - But I’m still alive - Oui, c’est l’histoire d’un esprit survivant. Fantastique ! Son «Mixed-up Guy» se veut poppy mais aussi très entraînant. C’est un brin diskö, mais à la Webb, limite good time music. On pourrait même parler de musique des jours heureux, hélas révolus. On a aussi un cut qui monte comme la marée de la Rance : «Moment In A Shadow» - I lived and died agian/ Then I saw you - Sacré pâté de pathos ! En B, Jimmy nous projette dans son errance platonique avec «When The Universes Are». Il va de bar en bar, to the next whisky bar. Et on retrouve un brin de puissance orchestrale dans «The Moon Is A Harsh Mistress».

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    Paru en 1982, Angel Heart se situe à un très haut niveau composital. Le hit de l’album s’appelle «In Cars». Il flotte dans l’air chaud de Californie - Restaurant mobile/ Two behind the wheel - C’est un hymne à l’automobile digne de ceux imaginés par Chuck Berry - Everything was warm/ What a perfect form/ Underneath the stars - Magie pure. Le morceau qui ouvre le bal de l’A sonne comme un hit pop parfait. S’ensuit un «God’s Gift» de dimension océanique, très pianoté et chanté au soupir angélique. Si Jimmy n’avait pas la tête d’un ange, on le soupçonnerait d’être un démon. Dans «One Of The Few», il rend un superbe hommage à une femme, honest, courageous and true - Et il en profite pour dire tout le mal qu’il pense des hommes - You know about man/ His own jailor/ Selfish and so unkind/ Trapped in his frightened mind/ Blind he heads the blind (tu connais les hommes, qui s’enferment dans leurs propres prisons, qui ne pensent qu’à leur gueule, qui sont des aveugles parmi les aveugles) - Dans «Work For A Dollar», il se souvient de ce que lui disait sa mère - You gotta work for a dollar/ To earn a dime, Jimmy - C’est sombre et basé sur l’expérience de la vie. Et donc captivant. L’«His World» qui ouvre le bal de la B rend hommage à un rocker, qui, on ne sait pas, c’est assez rock FM, mais on sent la patte de Jimmy Webb. Il faut aussi écouter le «Old Wing Mouth» de fin de B car Jimmy y balance des choses intéressantes, du style The devil will be leased upon the earth again/ Material possessions are the road to hell - Il y dénonce tout simplement le fléau des temps modernes, le matérialisme.

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    C’est Linda Ronstadt qui produit Suspending Disbelief. Jimmy considère cet album comme l’un de ses meilleurs. C’est là qu’on trouve l’excellent «Elvis And Me». Il y raconte sa rencontre avec Elvis dans un hôtel de Vegas. Elvis l’appelle par son nom, alors Jimmy Webb se sent devenu important. Lors du show, Elvis lui glisse un mot : «Come backstage». Quelle épopée ! Jimmy Webb en fait un chef-d’œuvre - Me & El/ It was just like this - L’autre hit du disk s’appelle «I Will Arise», un essai de gospel batch qu’il transforme en batch explosif. On l’entend jouer du piano dans la ferveur. Lui seul est capable de lever un tel levain. Quel envol ! On l’entend chanter «I Don’t Know How To Love You Anymore» au profond du menton comme Richard Harris, mais il ne dispose pas de la même ampleur. Mais on note que l’indéniable emprise de Jimmy Webb tiendra jusqu’à la fin des temps. Sur pas mal de cuts, on bâille aux corneilles et «Friends To Burn» nous fait douter de son intégrité. Mais comme il est okie, il ne renonce jamais. Il pianote sa voie à travers la pop. Regain d’espoir avec «Postcard From Paris», joliment articulé par des chœurs féminins. Il voit les amoureux marcher sur les Champs Elysées et il pense à sa poule qui n’est pas venue. Jimmy Webb est un incurable romantique. Ce cut est tellement gorgé de romantisme qu’il en deviendrait presque beau. Au fond lui, Jimmy Webb ne se console pas de l’absence de cette pute.

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    Sur Ten Easy Pieces paru en 1996, il pianote tous ses grands hits, à commencer par «Galveston». Il s’adore le nombril et il a raison. Il pianote aussi «Highway Man» à outrance. Il ne chante que par décret. Il se fend d’une belle intro pour «Wichita Lineman» - I am a lineman for the country - Il chante à l’octave de son Americana, alors c’est fatalement bon. Une guitare nylon le challenge et on bascule très vite dans la beauté pure. Sa version de Phoenix ne vaut pas celle d’Isaac, bien sûr, il opte pour l’attaque mélodique exceptionnelle de caus’ I left that girl too many times before. Quelle belle évanescence ! Il crie son truc et revient miraculeusement à la raison. Il amène «Didn’t We» aux notes de piano superbes et passe au rêve chaviré. Il semble se prélasser dans sa légende, il parvient parfois à chanter avec autant de gusto que Richard Harris. Ce cut est d’une indéniable perfection. Et il va bien sûr finir avec «MacArthur Park». Dès qu’il pianote l’intro, on sait qu’on y est. C’est l’une des aventures symphoniques les plus importantes du siècle passé. Jimmy Webb chante au mou du genou et monte son again oh no comme il peut. Il joue la carte de la sobriété. Il grimpe tout à la seule force du piano, il faut voir le travail. Ça melte in the dark et il s’en va exploser son again oh no. Même s’il réussit à en faire une stupéfiante interprétation, celle de Richard Harris reste nettement supérieure.

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    Paru en 2005, Twilight Of The Renegades est la Bande Originale d’un film. On y trouve un fantastique hommage à Paul Gauguin, «Paul Gauguin In The South Seas» - So he took the train down to Marseilles/ And went searching for PARADISE - Et comme chacun le sait, ça se termine aux desolate Marquisas. Ce bel hommage devient mythique, comme par défaut. Son «Class Clown» sonne comme du Randy Newman, avec d’infinis développements. Il raconte l’histoire extraordinairement vivace d’un homme qui finit homeless, forcément. S’ensuit un «Spanish Radio» pianoté et chanté sur place, extrêmement orchestré et chargé de pointes de vitesse inespérées. Jimmy Webb sait créer l’événement. Il sait déclencher les foudres de barbarie. Mais sur d’autres cuts, on s’emmerde comme un rat mort, comme le disait si joliment le Professeur Choron. Il finit avec un «Driftwood» puissant, poussé par des vagues orchestrales surchargées qui finissent par convaincre le con vaincu.

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    Jimmy Webb rameute les Webb Brothers pour enregistrer Cottonwood Farm en 2009. Il se niche sur ce brillant album un chef-d’œuvre imprescriptible intitulé «Mercury’s In Retrograde». Jimmy Webb ramène la pop à la dimension du spectacle. Il a compris l’importance primordiale de l’ampleur. Alors chez lui, ça explose au coin du bois - Went drinking on a sunday/ Get out of bed on wednesaday - Quel shoot de pop grandiose ! Une fois encore, il parvient à se hisser au dessus de tout. Il tape aussi dans son vieux «Highwayman», belle pop d’Americana, cette histoire de barrage de Boulder, Colorado, but I’m still around - On note l’excellence de la grande ampleur atmosphérique. D’autant plus adaptée qu’il s’agit d’une histoire de fantôme. Le morceau titre sonne comme un balladif à la dérive insidieuse qui semble s’étendre à l’infini. Douze minutes, c’est le temps qu’il faut à Jimmy Webb pour s’étendre à l’infini. Il passe à la pop de ricochet avec «Bad Things Happen To Good People». Ce gros brouet de banjos et de cuivres est d’une vivacité hors normes. Si vous cherchez la grande pop, elle est là. Jimmy Webb a pompé les trompettes chez les Beatles. C’est de la pop de cinémascope. Spectaculaire, voilà bien le mot. Il revient au vieux «If These Walls Could Speak», hit intimiste et imprenable, joué sur place, à coups de petites volutes enveloppantes. Jimmy Webb se vautre dans le confort familial. C’est atroce et grandiose à la fois.

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    Nouvel exercice de style avec Just Across The River paru en 2010 : c’est l’album des duos. Il reprend tous ses hits en duo avec des personnalités. Le plus spectaculaire est la version de «Galveston» avec Lucinda Williams. Pur jus d’Americana, elle ramène là-dedans toute sa féminité magique. C’est Billy Joel qui se tape «Wichita Lineman» d’une belle voix sensitive et Jackson Browne se tape «PF Sloan». Évidemment, Glen Campbell ramène sa fraise pour Phoenix et en comparaison d’Isaac, il fait un peu petite bite. Le hit du disk se trouve vers la fin : «Do What You Gotta Do». C’est un enchantement. Il fait ses relances à coups de You just do what you gotta do et il termine sur un acte de générosité : See me when you can.

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    On retrouve des duos sur Still Within The Sound Of My Voice paru en 2013, à commencer par le morceau titre qu’il chante avec Rumer. Assez paradisiaque car porté par un souffle orchestral. Ce duo sensible semble s’étendre à l’infini d’un éternel symphonique. Rumer chante merveilleusement bien. Quand on entre dans l’univers de Jimmy Webb, il faut s’armer d’adjectifs. Rumer se veut sourde et profonde. On entend David Crosby et Graham Nash dans «If These Walls Could Speak» et Joe Cocker dans «The Moon’s Harsh Mistress». Difficile de rivaliser avec le géant de Sheffield. Quel shooter ! Jimmy Webb tape «Elvis & Me» avec les Jordanaires, évidemment. Ils nous smoothent bien l’affaire. Ils font les vents d’Ouest derrière le petit Jimmy. Et soudain, ils lâchent des clameurs dignes des Beach Boys. On note d’étranges participations comme celles de Carly Simon, d’America et de Kris Kristofferson (sur «Honey Come Back», ce vieux Kris qui a survécu dans Gates Of Heaven, aw Lord, ces rats d’éleveurs n’ont pas réussi à avoir sa peau). Par contre, le soufflé de «MacArthur Park» retombe un peu, car l’invité de marque Brian Wilson n’y fait que des chœurs trop discrets. L’again oh no ne monte pas. Il ne veut pas monter. Rien à faire. Brian Wilson se contente de faire des petits oooh-oooh. Le pont orchestral de la version originale est joué à coups d’acou. Dommage que le pauvre Jimmy Webb ne puisse pas monter son again oh no là-haut sur la montagne.

    Signé : Cazengler, Jimmy wesch

    Jimmy Webb. Jim Webb Sings Jim Web. Epic 1968

    Jimmy Webb. Words And Music. Reprise Records 1970

    Jimmy Webb. And So On. Reprise Records 1971

    Jimmy Webb. Letters. Reprise Records 1972

    Jimmy Webb. The Naked Ape. Playboy Records 1973

    Jimmy Webb. Land’s End. Asylum Records 1974

    Jimmy Webb. El Mirage. Atlantic 1977

    Jimmy Webb. Angel Heart. Columbia 1982

    Jimmy Webb. Suspending Disbelief. Elektra 1993

    Jimmy Webb. Ten Easy Pieces. EMI 1996

    Jimmy Webb. Twilight Of The Renegades. Sanctuary Records 2005

    Jimmy Webb & the Webb Brothers. Cottonwood Farm. Proper Records 2009

    Jimmy Webb. Just Across The River. Victor 2010

    Jimmy Webb. Still Within The Sound Of My Voice. eOne 2013

    Bill Kopp. Do What You Gotta Do. Record Collector #468 - July 2017

    Dave Dimartino. The Mojo Interview. Mojo #287 - October 2017

    Jimmy Webb. The Cake And The Rain. St Martin Press 2017

     

    14 / 12 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    CRASHBIRDS / TONY MARLOW

    ALICIA FIORUCCI

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    La Comedia renaît de ses cendres peu à peu, les premiers travaux ont commencé, l'insonorisation des sas se précise, et les concerts redémarrent, doucement mais sûrement, déjà deux gigues festives ( vendredi et samedi ) pour terminer cette semaine, ce soir du beau monde les cui-cui qui ont déserté leur nid pour nous donner aubade et Tony le matou marlou à la guitare qui miaule, une affiche de rêve. Que voudriez-vous de plus ? Arsenic dans le champagne, Alicia la panthère revenue exprès pour nous du pays des merveilles et des démons.

    CRASHBIRDS

    Ah ! Cette cloche de vache qui tape sans fin afin de rappeler au troupeau qu'il est temps de quitter les paisibles pâturages pour les abattoirs sanglants, c'est tout les Crashbirds !

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    Ce qu'il y a de terrible avec les Crashbirds c'est que vous ne pouvez pas vous en déprendre, vous emportent avec eux dès la première note, vous ne vous méfiez pas, ne sont que deux, semblent tout doux, tout tranquillous, occupés de leurs guitares, Pierre Lehoulier qui martèle consciencieusement le rythme du pied droit sur ses crashboxes artisanales, Delphine toute belle dans la pluie rousse de sa chevelure au micro. Vous leur donneriez le petit Jésus en personne, d'ailleurs ils commencent avec My Personnal Jesus, semblent vous donner raison, mais à la troisième mesure vous vous apercevez que ça ne sonne pas très catholique, vous vous êtes faits avoir, vous voici dans le deep south, à manipuler les crotales et à réciter les patenôtres de l'évangile du serpent. Ici l'on ne communie pas avec le sang vivifiant du christ mais avec le venin des reptiles. Se hâtent de vous confirmer cette impression cauchemardesque avec Rollin' To The South, trop tard, le vieux blues and roll cradingue vous emprisonne dans les mailles de son filet mortel.

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    L'on n'écoute pas les Crashbirds, on les suit, subjugués. Pierre est à l'entrée du labyrinthe infernal. L'est assis sur son tabouret comme la pythie de Delphes sur son trépied, les émanations délétères émanent de sa guitare, rien de plus simple que le couloir du blues, file tout droit dans des méandres marécageux peuplés d'alligators affamés, au bout de trois circonvolutions reptiliennes, vous ne savez plus où vous êtes, mais la rythmique cadencée des crashboxes vous pousse en avant. C'est sur ce balancement infini que se greffe la trame hypnotique de la guitare, Lehoulier ne sacrifie jamais le coq voodooïque d'un seul coup tranchant de coutelas, préfère lui arracher, un par un des lambeaux de carne, car tant qu'il y a de la vie, palpite encore et encore la communion de la souffrance, la mort n'est qu'un repos immérité. Les Crashbirds sont des vautours qui se nourrissent du cadavre des vivants zombiiques que nous sommes. Faut voir ces remontées de manche de Pierre, le pousse en avant, comme s'il voulait s'en défaire, l'arracher de sa chair, et la note finale se prolonge telle la hampe vibrante de la flèche plantée en cœur de cible. Et le public atteint en son être crie, trépide et trépigne de joie sous ce coup de poinçon infernal.

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    Mais ce n'est pas tout. C'est comme le poème de Parménide, les Crashbirds offrent deux chemins, l'un qui grimpe vers l'extase et l'autre qui descend dans le royaume des ombres. Delphine Viane, souriante et sereine, mais sa voix scalpe et tranche la lumière. Toute droite, vestale sacrée qui entretient les cendres des autels du blues. Un timbre implacable, d'une clarté absolue, qui s'abat en lame de guillotine sur vos dernières illusions. Enonciation des prophéties du désastre assuré. Aucune pitié, aucune rémission, aucune consolation. Crudité et nudité des sentences. Stupidity and Week End Lobotomy au programme. Sa guitare ajoute des éclairs d'airains incisifs et des éclats de bronze primitifs aux litanies tumultueuses du blues.

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    Vous reprendrez bien un peu de sucre du désespoir dans votre rage, insinue-t-elle par son seul sourire. Et les Crashbirds vous emmènent en procession dans un monde ou le bleu d'outremort se confond avec le noir serpentaire originel. La musique des Crashbirds sonne comme une liturgie païenne désespérée dans les culs-de-sacs de notre modernité. Un set de toute beauté, qui vous prend à la gorge, nœud d'angoisse et catharsis souveraine. Un groupe essentiel. Qui a tout compris. Diamant noir. Diamant blues. Ode sonique et péan funèbre aux Europeans Slaves. La lave ravageuse de l'énergie qui bouillonne sous la croûte noircie des illusions perdues. L'incandescence écarlate de la révolte en gestation. Applaudissements nourris d'un public conquis...

    ( Photo 1 : FB : Pierre Saint-Sauveur )

    TONY MARLOW

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    Avez-vous déjà entendu la plainte en contre-rut des matous énamourés en pleine nuit sous la pâleur insidieuse de la lune ? Cela vous remplit l'espace nocturne à des kilomètres à la ronde. Stridences faméliques et rugissements somptuaires se succèdent. Une symphonie catacombique qui agit comme un détergent sur votre âme. Ne sont que trois, mais ils vous alignent toutes les cartes biseautées du rock'n'roll en moins de deux. Tout de suite, Tony vous boulonne le guidon au plus haut, chopper à la runnin'death, et c'est parti pour un Rendez-vous d' amour et de haine à l'Ace Cafe. Un instrumental, rien de pire pour vous faire vrombir une guitare. D'autant plus que Fred et Amine n'ont aucune envie de voyager sur la selle arrière. Fred vous file trois coups de semonce à vous brûler les sangs. Z'avez l'impression qu'il cogne sur votre peau, vous ne vous y attendiez pas, trompe bien son monde avec ses yeux clairs et son auréole de cheveux blancs, l'allure d'un sage, une frappe de voyou, qui court au baston, une bate de base-ball dans chaque main. J'ai le regret de vous l'annoncer Amine ne vaut guère mieux, un enragé, l'a dû se tromper de soir, l'a cru que c'était son jour d'entraînement de boxe, je vous raconte pas ce qu'elle a pris la big mama, elle a tonné toute la soirée, en plus parfois il s'énervait grave, vous aviez presque envie de la lui retirer des mains, elle a barri comme un troupeau d'éléphants de mer. Vous dîtes que le Marlow, un demi-siècle à bastonner sur toutes les scènes d'Europe, il leur a conseillé d'y aller tout doux, mollo sur le chamarlow qu'il leur a crié, point du tout, un incendiaire, un jusqu'auboutiste, un sicaire du rock'n'roll, sa guitare a carillonné à toute blinde sans repos. Un son monstrueux, genre symphonie fantastique ou concerto tonitruant à elle toute seule. Une épaisseur sonique confondante, avec les deux autres mousquetaires qui vous filaient des coups de bélier à effondrer les murs les plus épais des citadelles les plus inaccessibles, je vous parle pas du ramdam et la folie collective qui s'est emparée de la foule.

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    En plus Tony, il a l'aisance et l'innocence diabolique du chat qui vient d'avaler tout cru le canari, les plumes dépassent encore de sa bouche, il s'en vient ronronner sur vos genoux. L'est tout juste sorti d'un riff monstrueux, qu'il se tourne vers vous et que d'un doigts fragile comme un pétale de coquelicot il vous isole une toute petite note toute mignonnette et gentillette, alors qu'il est en train de préparer une explosion nucléaire de son autre main, et les deux acolytes qui s'étaient arrêtés afin que vous puissiez vous extasier sur la corolle tremblotante de la première perce-neige du printemps vous font illico déferler une tempête d'équinoxe dans les oreilles.

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    Le grand jeu. Tony revisite son répertoire. Nous emmène bricoler dans le garage de la voisine, mais quoi qu'il en dise, l'est beaucoup plus vicieusement rock'n'roll que sainte n'y touche troubadour. Chante en français, velours du timbre et griffe acérée du cachet faisant foi de veau sanguinolent. Qui a dit que le rock'n'roll français se chantait en français ? Tony, nous en administre la preuve avec, in his original language, Jumpin' Jack Flash. Une version démente à la démonte-pneu, et l'Amine qui mine de rien vous fait oublier qu'il joue sur une contrebasse, vous imaginez la parade, s'est branché dans sa tête sur le balancement de guingois et primal de Charlie Watts, et tangue la galère, Fred qui cloque et disloque les œufs à la coque, ça cogne à bâbord. Mais le trio infernal nous ménagera en cours du set encore quelques surprises. Un Born to be Wild, empli de hargne et de fureur, et la big mama qui se met au heavy metal comme si elle avait été fabriquée spécialement pour ce genre de music. Le coup de grâce viendra de l'injun fender, le Purple Haze d'Hendrix, la guitare claire de Tony se gorge de sang noir et sauvage. Et à certaines découpes du morceau, z'avez l'impression d'entendre Cream jouer. Tout ça, avec un trio de base rockabilly, Tony et ses sbires nous esbrouffent.

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    ( Photo : FB : Hélène Desaegler )

    Mais cela ce n'est rien. Tony est en grande forme, il a la guitare qui flambe, nous strombolise d'une manière des plus éruptives un Stumble démoniaque et nous restituera sur le final, The Missing Link que les savants du monde entier recherchent au travers de toute la planète alors qu'il se trouve dans la guitare de Tony Marlow. La salle est en ébullition, mais Tony ouvre la cage aux fauves...

    ALICIA FIORUCCI

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    T-shirt noir, pantalon léopard, cheveux bruns mi-longs, corps gracile de gamine perverse, Alicia Fiorucci, est sur scène, telle le désir qui court en votre sang et mène le monde en sa perdition, même pas le temps, souffle coupé d'une telle présence, d'appréhender sa silhouette en votre regard qu'elle entonne Breathless. A la crazy jerry louve affamée, une version ardente et enfiévrée, mines obliques et poses osées, la flamboyance rock'n'roll dans toute sa splendeur, cette manière de s'arrêter deux doigts d'innocence de pétroleuse au bas du pubis, qui font signe, délicieusement fille, offrande et refus, les guys derrière qui brûlent la rythmique et la guitare de Tony qui ponctue le chaos. Pas de temps à perdre, Alicia vous envoie les uppercuts de Johnny Got a Boom-Boom, à fond la caisse pour Fred, au fond de la mine d'or des dérapages incontrôlées pour Amine, la guitare de Tony en apnée sauvage. Termine sur I Fought the Law repris en chœur par l'assistance en délire, le micro obséquieux s'égare dans l'entrecuisse et tous les rêves du rock'n'roll s'envolent comme nuées d'oiseaux prédateurs des cerveaux en ébullition des gals and boys sous pression qui tanguent vertigineusement. Trois versions à l'arrache-sexe, que du bonheur !

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    Elle reviendra pour le rappel, la diablesse en personne d'abord, une mignardise vicieuse comme vous n'en avez jamais imaginé, avec les trémolos de guitare de Tony qui s'enfoncent comme les épingles dans les seins de la servante aux premières lignes de l'Aphrodite de Pierre Louÿs, et puis sur I Need A Man, un fanatique enthousiasmé n'hésitera pas à se prosterner pour que la lanière de la ceinture de Maîtresse Alicia ne fouette pas l'air en vain et trouve consentement fulgurant. Alicia la délicieuse, Alicia la délictueuse, descend de scène en toute simplicité, heureux ceux qui ont aperçu l'éclair de satisfaction illuminer fugitivement ses yeux verts de panthère.Rock'n'roll Princess for ever !

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    DERNIERS K.O.

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    Mais ce n'est qu'un début, continuons le combat. Tony nous profile deux morceaux des Stray Cats, en ombre chinoise, sur les pentes glissantes des toits enneigés, puis en hommage à Johnny Thunders, l'inimitable, You Can't Put Your Arms Around A Memory, parce que les rockers n'oublient jamais, et l'on plonge tout droit dans une transe collective, Tony couché par terre, avec rappels en rallonge, deux Creedence, Delphine Viane menant la charge royale sur Proud Mary, une dernière attaque du train de Johnny Burnette, l'on pense qu'il n'y aura pas de survivant, mais Tony nous offre un premier cadeau de Noël, rien de moins que Le Cuir et le Baston, toute une partie de la jeunesse éternelle du rock'n'roll.

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    Pleuvent les mercis et les embrassades. Tony Marlow félicité et courtisé comme la Duchesse de Guermantes dans la Recherche du Rock'n'roll perdu, enfin retrouvé.

    Une soirée de rêve. Viva La Comedia !

    Salut spécial à Mimile Rock et David Costa.

    Damie Chad.

    ( Toutes les autres photos sauf indication contraire : FB  : David Costa )

    BLACK

    BUSTY

    ( Naïve / 2012 )

     

    J'aime Busty. Evidemment c'est un fantôme. Dans la vie courante, pas du tout intéressante, elle se nomme Laure Catherine, elle est romancière. Mais Busty c'est une autre dimension. Elles est journaliste à Rock & Folk, l'a beaucoup écrit sur Peter Doherty, personnage un peu trop pathétique à mon goût, et surtout Groupies paru chez Scali en 2007, du coup je la considère en notre pays comme la Simone Beauvoir du rock. A cette nuance près, qu'elle écrit mieux et qu'elle raconte des profils de femme moins nœud-nœud que la Simone Bavoir comme l'appelait Céline.

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    Belle couverture – concept graphique de Marianne Ratier - mais qui trahit quelque peu l'obscure noirceur du titre. Je ne vous apprendrai donc rien en vous disant que l'héroïne du bouquin s'appelle Amy Winehouse. Pas une biographie. Plutôt une intro-spectographie. Busty a sorti le grand jeu. S'est immiscée à l'intérieur du sujet. Le rock et le vaudou ont toujours fait bon ménage. Dans quelques temps, la science-no-fiction nous aura concocté un mini-appareil que l'on transportera au fond de notre poche et qui nous permettra de saisir les pensées des individus qui passeront dans notre champ de vision. Bonsoir l'intimité ! Busty a donc décidé de remplacer cette future invention, de se glisser dans la peau ( ici très tatouée ) d'Amy, de s'installer dans la chambre forte de son cerveau – un véritable cerviol – et d'en prendre les commandes. Est-ce Amy qui cauchemarde devant nous, ou Busty qui rêve qu'elle est Amy. Quoi qu'il en soit dans la série faisons Amy-Amy, vous ne trouverez pas mieux.

    Une sacrée gageure d'écrivain. Quatre cents pages, et vous ne vous ennuyez pas une seconde. Perso, je répugne à me pencher sur moi-même. Au début l'on se prend pour Victor Hugo à l'écoute de la bouche d'ombre. L'on est sûr que le gouffre est peuplé de monstres effroyables. La psychanalyse vous promet des monts et merveilles. Les gogos y laissent au minimum une centaine d'euros par semaines. Payent pour scruter au fond d'eux-mêmes la fripouille métaphysique qu'ils espèrent être. Vous désirez voir le léviathan et vous n'apercevez que trois ou quatre têtards qui barbotent dans un marigot en voie avancée d'assèchement. Vous voudriez être sûrs qu'au fond de vous-mêmes vous avez l'étoffe d'un serial-killer alors que vous n'avez même pas réussi à tuer votre père ni même à violer votre mère. Vous espériez du grandiose, une super production, du Lawrence d'Arabie à la puissance 1000, et vous n'avez droit qu'à un scénario insipide d'un couple qui se déchire dans un deux-pièces-cuisine.

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    Quand on est déçu par soi-même, l'on cherche à se remonter le moral, certains – par exemple Amy Winehouse – sortent du lot, elle chante à merveille, elle exprime trop bien et trop justement notre insatisfaction, pour ne pas posséder une sensibilité extraordinaire et une personnalité hors du commun. Busty dégonfle la mandragore. Un gros problème, l'Amy, un truc qu'elle ne parviendra pas à surmonter. Très simple, très commun. Ordinaire. Pas de quoi en faire une montagne. Alors elle en creuse un grand trou pour s'y enterrer tout au fond. Le divorce de ses parents. A peine une craquelure, une fissure. Un effondrement pour Amy. L'enfant ne l'admettra jamais. Marquée au fer rouge. Ferait mieux de remballer au fond de sa poche et le mouchoir par-dessus. Bien enfoncé. Mais non la brisure est là, se transformera en faille. Et il faut vivre faille que faille !

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    ( Amy + Peter Doherty )

    Le psy de service vous parlera de souffrance, de douleur. Vous conseillera de faire votre deuil. Le leurre du deuil, il est de Bonnefoy, ne l'écoutez pas, il n'est pas poëte. Mais non, le pire pour Amy c'est que ça ne fait pas mal, pas tant que cela, qu'elle a survécu, ce n'est pas allo-maman-bobo mais hello-papa-je-m'emmerde. La vie a perdu son relief. Waterloo morne plaine. Morne peine. Heureusement qu'il y a des dérivatifs, l'adolescence, l'alcool, le sexe, la musique. Le plus excitant des ces quatre chevaliers de l'apocalypse c'est le premier. L'ado en a plein le dos, mais au moins, on découvre, on essaie, on teste, on tente. Les résultats ne sont pas souvent au-rendez-vous mais tant qu'il y a de l'espoir il y a de la vie. Le plus terrible c'est que ça passe. En règle générale on rentre dans la grisaille de la vie.

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    Gros problème pour Amy. C'est la vie en rose qui s'offre à elle. Elle enregistre un disque, l'est parvenue à faire ce qui lui plaît, ce pour quoi elle se sentait la mieux douée, l'en est toute fière, mais le banco sera la deuxième galette. Un raz-d-marée. Qui ravit tout le monde. Le populo et le peuple du rock. Peut enfin vivre comme elle l'aime, des chignons plus haut que la tour Eiffel, des tatouages plus voyants qu'une exposition de Picasso. Un véritable conte de fées. Et en plus, l'incroyable arrive. Le prince charmant en personne. Au moyen-âge on l'aurait identifié tout de suite comme le félon, le prince noir, facile son nom est un véritable panneau publicitaire : Blake.

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    Blake, le grand amour, celui qui lui fait le mieux l'amour. Avec lui, Amy se sent bien. L'ennui s'est enfui et avec lui ce qui succède à l'ennui : l'angoisse. Pas tout à fait. Mais pour le moment Amy n'y fait pas gaffe. L'est tout beau, le tout nouveau. L'aime rire, s'amuser et les excitants. Un merveilleux programme. Un menu uniquement composé de desserts. Et de désert, parce que c'est comme dans la chanson de Téléphone, il s'en va avec la belle au bois dormant. Une blondinette toute mignonnette. L'Amy l'est une brunette un peu maigriotte et les goûts et les couleurs ne se discutent pas.

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    L'as de cœur s'est fait la belle et Amy réagit mal. L'est devenue addict : alcool, crack, héro... de la camelote. Ce n'est pas le plus grave. Amy est avant tout addict de Blake. L'a dans la peau, ne peut pas se le sortir de la tête. Est incapable d'extirper la bête. Un alien au sourire enjôleur. N'est pas naïve non plus. Connaît tous ses défauts. L'est un menteur, ne suit que ses envies. Quand il ira en prison, elle jouera le rôle de veuve éplorée, quand ils se marieront elle saura que l'embellie sera passagère, quand il reviendra elle ne sera pas dupe de son prochain départ, il la trompe, pour lui la vie est ainsi, il l'aime bien mais point trop n'en faut. S'expulsera tout seul de sa vie mais jamais de ses pensées. A part que l'on vit ce que l'on pense...

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    S'il n'y avait que Blake ! Les autres pullulent, sa maison de disque qui couve sa poulette aux œufs d'or qui manifeste une sacrée tendance à refuser le poulailler, son père qui la surveille de près, qui s'inquiète de son état dépressif et addictif qui va croissant, les fans et les inconnus qui lui demandent des autographes dès qu'elle a le nez dehors, les paparazzis qui montent la garde devant sa porte... La gloire et l'argent apportent aussi quelques désagréments, le sentiment de perdre sa liberté, d'être prise dans un faisceau d'obligations de plus en plus contraignantes, et contradictoirement la facilité de faire ce que l'on veut, de se procurer sans danger tout produit illicite, et surtout de semer le scandale à chaque apparition publique, on lui pardonne tout parce qu'elle est Amy, on lui reproche tout parce qu'elle est Amy, allez vous dépatouiller avec ces nœuds coulants.

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    Le coup de grâce viendra de Blake, fera un enfant avec une autre. Elle qui avait tant rêvé de la petite maison, du petit mari et de l'élevage de gamins, une midinette au fond du cœur, pour un peu on pleurerait, mais non, c'est cette vie de cloportes qu'elle a fuie, pas assez excitante. Ennuyeuse, angoissante. Et le cycle de l'impossibilité tourne en boucles. Et vous suivez Busty comme le chien court après son os. En plus vous connaissez la fin, tant pis vous irez jusqu'au bout de l'enfer. A part que les fournaises du diable ne vous réchauffent guère, Amy tourne en rond, et Busty vous mène rondement l'affaire. Les vingt-sept années de déréliction d'Amy sont beaucoup plus jouissives que les vingt-quatre heures de l'Ulysse de Joyce – le projet d'écriture en est très voisin – l'autoroute se termine en cul-de-sac, le voyage au bout de la nuit finit en rase campagne dans le grand nulle part. Même pas mal. La petite fille s'endort au fond de son lit. Au fond d'elle-même. C'est toujours là qu'on est le mieux.

    Damie Chad.

     

    BURNING HOUSE : HOWLIN' JAWS

    CLIP / LEO SCHREPEL

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    Encore une fois l'on mord à l'hameçon des Howlin Jaws. Viennent de sortir un nouveau clip sur le deuxième morceau de leur Ep : Burning House. Ne faites pas les blasés, un clip de plus ou de moins dans la flopée myriadique qui sort chaque jour, pas de quoi révolutionner le monde. Sûr, mais les Howlin' ils les peaufinent leurs clips, nous en avons déjà kroniqués quelques uns, mais là ils ont passé la main à Leo Schreppel. Un pro. C'est simple : z'ont tapé dans l'esthétique. Le truc où vous n'avez droit qu'à la réussite. Toutefois rappelons avant que vous ne vous précipitiez dessus que Burning House malgré son titre qui vous promet la maison dévorée de flammes aussi hautes que la tour Eiffel, c'est plutôt le feu qui couve sous la braise, le snake sans fin qui rampe en prenant son temps.

    Voilà j'ai tout dit. A vous de voir. En fait il n'y a rien à voir. Schrepel ne se vous tombe dessus comme un schrapnel, vous vous attendez à un clip-catastrophe, style NYC in flames, et à part une cigarette allumée, pas de quoi déranger les pompiers. Ne joue pas au pyromane le Schrepel, n'utilise pas les grands moyens. Même les Howlin adorés, c'est à peine si leurs fantômes d'images vous sautent aux yeux, à peine entrevus, hop ils sont déjà partis. Manipulations d'icônes ou engrammes spermicieux, je vous laisse choisir. J'ai oublié de préciser, l'a blacklisté la couleur notre réalisateur. Oui c'est du noir et blanc. Peu porteur, peu commercial, pour les paillettes vous repasserez. Oui, mais c'est beau et mystérieux comme du F. J. Ossang. L'on fait confiance aux regardeurs pour comprendre le scénario. Essayez d'être attentifs aux signes. A vous de construire l'histoire. Pour qu'elle ne soit pas trop moche, évitez qu'elle ne vous ressemble. Ça c'était pour le noir. Pour le blanc. Suivez la femme-fantôme, en l'occurrence Marie Colomb, avec elle vous découvrez l'Amérique, toute blanche, toute blonde, mystérieuse et pulpeuse comme une fille-phantasme, peut-être vous accordera-t-elle un sourire dans la dentelle du lit qui s'abolit dans le poème de Mallarmé. De toutes les manières vous avez mieux à faire qu'à vous livrer à vos turpitudes masturbatoires. Regarder le clip une nouvelle fois par exemple. Faites gaffe le rock'n'roll rampe sur le plancher. Le serpent jawique du rock peut encore tuer. Morsure mortelle.

    Damie Chad.

     

    TREAT ME RIGHT / HI-TOMBS

    ( Hi-Tombs2014 )

    Junior Marvel : lead vocal + rhythm guitar / Mike v Lierop : lead vocal + double bass / Fredo Minic : lead vocal + backing vocal / Henk v Lieshout : drums + backing vocal

    Pochette minimaliste. Noir et blanc. Quatre hommes. Quatre musiciens, dans une pièce, devant le van pourrave, quatre silhouettes qui se profilent dans le haut d'un escalier. Sans concession, le rock dans sa force brute.

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    Lovin' man : Une voix rêche et un batterie qui bat le rappel, un solo de guitare qui éparpille les jonquilles, Marvin qui vous sourit du gosier, la guitare qui remet cela et la voix de Marvin qui cligne de l'oeil. Attention demoiselle. Pesée et emballée. Cela suffit. Rock rock : il y avait un soupçon d'ironique tendresse dans le titre précédent, mais maintenant c'est beaucoup plus méchant. Date on the corner : ce petit parfum de country, le gars s'approche de la fille, descend tout droit de la campagne, il sent un peu la vache, mais aussi beaucoup le sauvage. L'affaire est conclue en moins de trois minutes. Blue fire : les feux les plus dévastateurs sont souvent les plus sympathiques quand ils commencent, de jolies petites flammes bleues toutes tendres comme l'amour, nos rockers font les cacous, ne cédez pas à leur indolence, ils sont irrémédiablement des charmeurs dangereux. Gonna love you : une poussée de fièvre est signe de bonne santé. Vous troussent le jupon joliment, vous avez de ces émissions spermatiques de guitares des mieux envoyées, et derrière la basse bat la mesure comme la queue du chat qui s'apprête à bondir sur la souris. Prend son temps. C'est encore meilleur. Treat me right : un petit classique, c'est comme une fournée de jack derrière la glotte pour nettoyer les amygdales, les Hi-Tombs vous le font en compressé, ne vous laissent pas respirer une seconde. Vous barrent le chemin et vous forcent à les suivre. Fin brutale. Rock with me baby : un vieux bop des familles qui vous ramone la cheminée à la manière d'un hérisson géant. Beau travail syncopique de caisse claire et saupoudrage mortel de dégelées de guitare. Shake it up and move : un peu plus d'électricité n'a jamais tué personne, l'on resserre les écrous et la visseuse vous solidifie les os du crâne, y a quand même ce tambour qui tape sur votre tête et la voix qui vous démantibule les mandibules à vouloir l'imiter. Rock pretty mama : toujours aussi vite, mais encore plus dur, la pretty mama est maneuvrée à la barre à mine, ne s'en plaint pas si l'on en croit l'emballement jouissif des guys. Love crazy baby : rien à dire, l'amour les rend madurle, ils en rajoutent, un balancement des mieux venus, grande houle et force 10. As my heart is to you : petit tapotement joyeux au début mais la voix en urgence absolue comme si elle voulait bouffer le micro et la guitare qui vous hache le parmentier ne vous laisse jamais de doute. Du Buddy Holly survitaminé. You don't love me : mauvaise nouvelle, pas grave un des meilleurs morceaux du scud, pas de quoi se jeter par la fenêtre ou alors pour le plaisir de faire des loopings et aller se poser sur le toit du monde, manière de titiller l'ironie des situations les mieux venues. Green back dollar : qui résisterait à cette belle couleur verte. Derrière ils font des choeurs comme dans les années soixante mais bientôt vous avez l'impression que la guitare est en train de commettre un hod-up dans la banque d'à-côté. Ça a l'air de les émoustiller. Une véritable appropriation collective. Flat black cadillac : maintenant qu'ils se sont procurés le fric, ils ont la cadillac. Z'auraient pu tout de même apprendre à conduire, car ils roulent sur tout ce qui passe à leur portée. Un cruisin' dévastateur. Le summum du disque. Les oeufs cassés de l'omelette atomique. Crazy baby : suffit d'une fille pour mettre le feu aux poudres. Plus elles allument, plus le bâton de dynamite entre en turgescence. Une véritable profession de foi. Comme vous aimez vous le faire confirmer, vous remettez le disque au début.

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    Un rock sec et dur sans concession. Esprits mièvres s'abstenir. Une merveille. Supplément d'âme en fin de parcours, ils vous remettent un petit Treat Me Right, le même, mais en plus sauvage.

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    FEUILLETON HEBDOMADAIRE

    ( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

    prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

    en butte à de sombres menaces... )

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    EPISODE 12 : THE END

    ( finalo majestuoso )

     

    Le président sortit une feuille de papier de sa poche et s'éclaircit la voix :

      • Hum, hum, voici la lettre que les parents des deux petites filles retenues en otage par les terrockristes nous demandent de lire : '' Aujourd'hui la France vit des heures terribles. Un groupe de terrockristes qui refusent de se rendre nous obligent à faire don à notre pays de nos deux petites filles, c'est l'âme déchirée que nous demandons à notre cher Président bien-aimé de faire feu sur ce nid de frelons et de félons. Nos deux petites filles sont perdues, leurs bourreaux les font boire et fumer, d'ici quelques heures nous n'osons pas penser à quoi ces brigands voudront les initier, nous les préférons mortes que vives et impures. Nous sommes sûrs que Dieu exige de nous cet ultime sacrifice. Lorsque celui-ci sera consumé, nous saurons que nos enfants chéris auront rejoint leur grande sœur, elle aussi assassinée en d'atroces circonstances, auprès de la Sainte Vierge. Pour nous, nous faisons vœu de nous retirer jusqu'au jour où notre bienfaiteur nous aura définitivement tous réunis, tout là-haut en la Sainte Demeure du Paradis, dans un monastère et de finir notre vie dans la prière et le silence. Au revoir et à bientôt mes chéries.''

    A peine eut-il fini la lecture que la mine grave du Président s'éclaira d'un sourire jovial.

      • Voilà, c'est fini, encore quelques secondes et toute l'affaire sera terminée. Je compte jusqu'à trois et feu à volonté. Un... Deux... Deux et demi... Deux trois-quarts... tant pis pour eux, c'est bien fait pour vous... trois !

    Rien, pas seul militaire ne pressa sur une quelconque gâchette. Manifestement la troupe refusait d'occire les têtes blondes. Le Président piqua une grosse colère. Une vraie, une ire de névropathe.

      • C'est bon puisque vous ne voulez pas, j'y vais tout seul.

    Une demi-douzaine de gendarmes lui emboîta le pas, fusil-mitrailleur au poing. Mais dès qu'il fut à trois mètres' il se retourna et leur intima l'ordre de l'attendre jusqu'à ce qu'il revienne.

     

    UNE VISITE ABRACADABRANTE

    Nous l'attendions tous sereinement. Tout au fond dans l'arrière-cuisine les quatre Eric entreprenaient la confection de pizzas sous les avis rébarbatifs de Cruchette qui entendaient que les hommes mettent désormais la main à la pâte. Marie-Ange et Marie-Sophie assises à une table dessinaient avec application Molossa qui faisait la belle enchantée de leur servir de modèle. Alfred dictait à sa secrétaire qui le tapait frénétiquement sur son portable le contenu de son prochain article. Pour ma part je continuais la rédaction de mes Mémoires pendant que par-dessus mon épaule Claudine vérifiait mes fautes d'orthographe. Darky s'était paisiblement allongée sur le comptoir derrière lequel Popol, les deux mains sur les hanches, le sourire carnassier du petit commerçant sur les lèvres semblait attendre le client. Le Chef tirait sur son Coronado...

      • Agent Chad, ouvrez la porte s'il vous plaît, un visiteur de marque nous arrive !

      • Ah ! Ah ! Je vois que l'on commence à me marquer du respect l'on m'ouvre le portillon lorsque je veux rentrer ! Trop tard, vous allez tous mourir. Ma garde personnelle de gendarmes m'a promis de m'être fidèles jusqu'à la mort même si j'appuyais sur la bombe atomique. Ils n'espèrent que mon ordre pour tirer. Toutefois, avant de leur donner ce plaisir je tiens à boire un verre de ce fameux Moonshine Polonais, dont tous mes collaborateurs me vantent le mérite. En tant que président je ne pouvais décemment tremper mes lèvres dans un alcool de contrebande, mais comme personne ne le saura, tavernier, versez-moi un verre de Moonshine et plus vite que cela.

      • Hélas, Monsieur le Président ces bois-sans-soif ont tout éclusé. Toutefois en cherchant bien, il me semble qu'il devrait en rester une bouteille dans la cave. La trappe sur votre gauche, Monsieur le Président ! Je vais vous la chercher !

      • Mais non, mais non, un peu d'exercice ne me fera pas de mal, j'y vais... Je suis sûr que vous tentez de m'embobiner, vous allez revenir avec du pipi de chat, je m'en charge !

    Le Président releva la trappe, appuya sur le commutateur et entreprit de descendre les escaliers... l'on entendit ses pas décroître, une espèce de frôlement et puis plus rien... Le Président avait-il succombé à la tentation, ou dévoré par une soif ardente têtait-il goulument au goulot son litre de Moonshine... Sans doute avait-il un peu exagéré et avait-il l'alcool triste car des pleurs se firent entendre...

      • Beuh ! Beuh ! Beuh !

      • Quelle femmelette ! grogna Cruchette

      • Mais non c'est Nestor, Cruchette passe-moi le Nabuchonodosor, dans le placard de droite.

    Nous étions tellement tenaillés par la curiosité que Cruchette en oublia de lui faire remarquer que si la femme est l'avenir de l'homme elle n'en est pas pour autant l'esclave. Popol nous conseilla de ne pas descendre avec lui, il s'assit tout en bas sur la deuxième marche et tout doucement comme l'on parle à un bébé de huit mois :

      • Totor, mon petit Totor, viens ici, je sais que tu as soif... une monstrueuse gueule noirâtre se posa sur les genoux de Popol, oh ! Le gros vilain, il a soif, il lui faut son biberon de Moonshine après son repas... durant cinq minutes l'on entendit le glouglou du nabuchonodosor qui se vidait... c'est Totor, l'alligator du cirque ZAVATIPAS, me l'ont refilé tout petit, d'abord je l'ai mis dans ma baignoire, puis à la cave c'est qu'il mesure sept mètres de long maintenant, il m'adore, et l'endroit lui plaît, ça y est c'est fini, laissons-le tranquille, il a sommeil.

    Au bout de deux heures un gendarme vint frapper à la porte.

      • On ne voudrait pas déranger Monsieur le Président, mais ça fait cent quarante-sept minutes qu'il est avec vous ! Monsieur le Président ?

      • Vous savez dit Popol, il est sorti par derrière. Il y a une porte secrète qui donne dans une rue parallèle. Mais je vous en prie visitez la maison, regardez partout, n'oubliez pas la cave, je vous éclaire...

    Les six pandores fouillèrent partout. Ils ne trouvèrent rien. Devant le café l'on commençait à trouver le temps long. Bientôt un escadron de gendarmerie inspecta la maison centimètre par centimètre. Ils allèrent jusqu'à retourner les pizzas... En vain. Les conseillers du Président couraient partout, dans le tumulte le Chef savourait un sourire énigmatique et ses Coronados... Sa sphinxitude finit par agacer les conseillers. Mais le Chef ne voulut révéler qu'aux caméras du Journal Télévisé ce qu'il savait :

    - Notre Président bien-aimé est bien rentré chez Popol. Nous avons longuement discuté avec lui. Nous lui avons démontré que ses Services Secrets suivaient une fausse piste. Nos arguments furent si probatifs qu'il en conçut un grand dépit. Il a compris notre innocence, mais malade de honte de s'être laissé berner par des conseillers incapables, il nous a déclaré qu'il ne se sentait plus digne de gouverner notre pays. Pensez qu'il a été jusqu'à tuer une jeune artiste de grand talent pour récupérer une K7 qu'il avait prévu de faire écouter au grand public au JT afin que le pays se rende compte de l'inanité décadente des paroles. Il a reconnu que son geste était odieux. Que d'autres plus capables que moi prennent la relève, ce fut son dernier message, il m'a serré la main une dernière fois, s'est excusé de tous les divers déboires dont le Service Secret du Rock'n'roll avait eu par sa faute à pâtir et est sorti par la porte secrète de la rue de derrière, celle si bien camouflée en mur de ciment dont aucun voisin ne s'est jamais rendu compte de l'existence. Voilà, nous sommes face à une crise institutionnelle d'un genre nouveau qui mérite calme et méditation. Mes chers concitoyens prenez soin de vous, évitez le cancer, fumez des Coronados.

     

    DERNIERES NOUVELLES

    Les Swarts sont repartis, ils ont emmené Cruchette avec eux. Aux dernières nouvelles après avoir tenté de percer dans le punk hardcore, elle s'est reconvertie dans la restauration. Elle tient la plus grande pizzeria d'Oslo, une nouvelle formule, des pizzas de deux mètres de diamètres sont servies sur de grandes tables autour desquelles la clientèle s'assoit et papote gaiement. Le plus grand site de rencontres norvégien. Une unique boisson : le Moonshine Polonais, livrée directement par la Sarl ( Société à Responsabilité - très - Limitée ) Popol and Cie, qui exporte du Moonshine dans le monde entier et qui vient de rentrer au CAC 40. Les parents de Maie-Ange et de Marie-Sophie ont récupéré leurs filles à la condition expresse que Molossa soit invitée tous les dimanches. Faut reconnaître qu'ils ont fait des efforts, se sont mis à la page, le père fume des Coronados et la mère a remplacé les calmants par le Moonshine depuis elle voit la vie en rose bonbon et pourrit les gamines qui n'ont jamais été aussi heureuses. Claudine est retournée à ses études de médecine, elle ne veut plus de moi, elle dit que le soir je passe davantage de temps à rédiger mes Mémoires qu'à m'occuper d'elle. Bon prince, avant de la laisser tomber je lui ai expliqué pourquoi la douane et la gendarmerie n'avaient jamais attrapé Nestor.

      • Très simple, ma Claudinette, sous l'escalier tu trouveras un trou étroit qui n'a l'air de rien. C'est le passage de Nestor, s'y sent bien, il chasse les rats, tu sais sous la bonne ville de Provins, il existe des centaines de caves qui communiquent entre elles, de temps en temps par des soupiraux tu peux avoir accès à la Voulzie qui traverse la ville, plus des nappes phréatiques souterraines, la ville est bâtie sur des piliers de bois enfoncé dans un marécage. Un paradis pour un alligator, à côté les bayous de la Nouvelle Orleans c'est de la gnognote, un réseau inextricable de galeries, pour la petite histoire, la dernière trace du trésor des Templiers a été localisée sur Provins, depuis mystère, si tu veux chercher, l'on a recensé des ouvertures de certains boyaux plus ou moins effondrés à quarante kilomètres de la Cité....

    Alfred est devenu rédacteur en chef. Le plus marrant c'est l'article qu'il avait rédigé lors de la mystérieuse disparition du Président. Sur les ronds-points et dans les grandes villes des millions de manifestants ont défilé en scandant : Lechef président ! Lechef président !

    Quand je pense que j'ai failli devenir premier ministre et Molossa présidente de la SPA, mais le Chef est un sage, il a refusé quand il a appris que l'on ne pouvait pas fumer à l'Elysée. L'a toutefois été obligé de donner une nouvelle allocution officielle, dont je vous retranscris le début :

    Chers Coronadoriens, Chères Coronadoriennes,

    Je n'ignore pas que de partout des voix s'élèvent et m'engagent à prendre les rênes du pays. Je vous remercie, mais je ne suis qu'un soldat du Rock'n'roll. Tout ce que je peux vous promettre, c'est que vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, car à la tête du Service Secret du rock'n'roll, je veille. Tant que je serai vivant...

     

    La déception populaire fut immense, il y eut des suicides collectifs, mais Le Chef tint bon, et bientôt tout se calma. Tiens je m'aperçois que pour une fois je ne parle pas de moi. Que suis-je devenu ? Je suis toujours l'agent Chad irremplaçable. Car si le Chef pense, moi j'agis telle la foudre. Il est vrai qu'après tout ces temps troublés la situation est devenue léthargique. Molossa dort sur mes pieds, je profite de ce calme – qui précède la tempête – pour recopier le premier chapitre de mes Mémoires. Je ne peux résister à vous en dévoiler la première page :

    PREAMBULE O

    ( Scherzo Moderato )

    CHEZ POPOL

    Six heures du matin. Molossa trottine à mes côtés. Lecteurs ne soyez pas étonnés de cette heure matinale, les rockers ne dorment jamais. Je me dirige vers chez Popol, le seul café digne de ce nom sur Provins. Pensez que le verre de Jack est à deux euros et que Popol ne mégote pas sur la quantité, vous en verse des godets de 33 cl sans ciller. Vous connaissez mon désintéressement légendaire, je ne saurais m'attarder à de matérielles considérations si bassement économiques. D'ailleurs chez Popol, pour moi, tout est gratuit, ce serait insulter Popol que j'osasse lui tendre un centime.

    ( … )

    Damie Chad.

  • CHRONIQUE DE POURPRE 373 : KR'TNT ! 393 : JIM YOUNGER'S SPIRIT / DREAM SYNDICATE / JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS / NUT JUMPERS / CRASHBIRDS / / ROCKAMBOLESQUES (7 )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 393

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    15 / 11 / 2018

    JIM YOUNGER'S SPIRIT / DREAM SYNDICATE

    JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS /

    THE NUT JUMPERS / CRASHBIRDS

    ROCKAMBOLESQUES ( 7 )

    Younger Than Yesterday

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    Eh oui, les Aixois de Jim Younger’s Spirit et les Byrds ont un sacré point commun : Jesse James. Ce pilleur de banques et de trains fut le héros du Byrd de Sweetheart Rodeo, Gram Parsons. Et qui chevauchait dans le gang de Jesse James ? Vous l’aurez deviné : Jim Younger. Et c’est là qu’entre en scène Polar Younger. Historienne fascinée par la Guerre de Sécession, comme Tardi le fut par la Première Guerre Mondiale, elle décida voici quelques années de bâtir un univers de cosmic Americana autour de l’esprit de Jim Younger, l’un des trois frères Younger capturés après un casse foireux du gang James-Younger dans le Minnesota, en 1876. Pour mener son projet à bien, Polar fit sur place un authentique travail d’investigation, fouillant bibliothèques et archives pénitentiaires.

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    Le grand banditisme est l’une des séquelles des guerres civiles. Transplantés dans une autre époque, les frères James et Younger auraient de toute évidence pillé des banques françaises après la Guerre d’Algérie. Ils sont le fruit du chaos, et retourner à une vie normale n’est tout simplement pas possible. Un guerrier ne plante pas des choux. Jim Dickinson décrit très bien cet état d’esprit dans « Wildwood Boys » : « On n’était rien que des jeunes types sortis des bois/ Aussi neufs que la nation/ Le genre de jeunes que l’armée recrute/ On est devenus les Rebs du Missouri/ On a combattu pour les gris/ On s’est retrouvés dans le bruit et la fureur/ Et la vie est devenue un enfer/ Après la bataille et la victoire de l’Union/ On a dû partir et on a tout perdu/ Alors on a fait ce qu’on avait appris à faire/ Chevaucher ensemble/ On pillait les trains et les banques/ On récupérait l’argent volé par les Carpetbaggers/ Et on foutait la râclée aux yanks ! » Ce couplet illustre à la perfection le destin des deux fratries, Jesse et Frank James d’une part, Cole, John, Jim et Robert Younger d’autre part. Ils ne connaissaient qu’un seul métier, se battre, et son corollaire, la liberté, au sens anarchique du terme, cette liberté à tout crin qui fut un siècle avant eux l’essence même de la flibuste. Parti-pris d’autant plus viscéral qu’ils vouent une haine incurable aux vainqueurs, autre séquelle mécanique des guerres civiles. Capturés après l’échec du casse de 1876, les trois frères Younger sont condamnés à la prison à vie. (Il n’en reste plus que trois sur quatre, car John Younger est déjà mort, abattu par un détective de l’agence Pinkerton). Le plus jeune des trois prisonniers, Robert, va mourir de tuberculose dans sa cellule. Cole et Jim retrouveront leur liberté vingt ans plus tard, mais Jim va se suicider, peu de temps après, laissant une lettre qui va fasciner Polar. Elle repart de cette fin tragique pour invoquer l’esprit de Jim Younger. Le travail de remise en perspective du destin de ce desperado est tout simplement exceptionnel, d’autant plus exceptionnel que sur scène, Polar et ses amis déploient les ailes d’une authentique Cosmic Americana, celle dont rêvait justement Gram Parsons. Pas la moindre trace de prétention, chez eux, ils jouent la carte de l’invocation avec une réelle abnégation, celle qui découle naturellement du privilège d’avoir des chansons parfaites. Tout dans le Jim Younger’s Spirit est ultra-écrit, ultra-joué, ultra-chanté et ultra-inspiré. Et quand on a dit ça, on n’a rien dit ! Ils n’ont pas besoin d’en rajouter, on a même l’impression qu’ils s’effacent devant la manifestation du phénomène. Ils se font les simples vecteurs d’une légende qui revient vers nous à travers le temps, et ça devient extrêmement cocasse : se retrouver dans une cave rouennaise, si loin de ces réalités et entendre Polar nous raconter la mort la Robert Younger - There was a man called Robert Younger/ The young Robert was now slowly dying - Dans notre époque en mal de mythes, ça fait mouche.

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    C’est aussi bon et aussi bien senti qu’un épisode de Blueberry, mais il faut imaginer quelque chose de beaucoup plus poétique et de terriblement émouvant - Where’s the good boy gone ? - À la tombe. Vous retrouverez cette ode à la mort lente en ouverture du troisième album du groupe qui s’appelle No Human Tongue Can Tell, mais si vous en avez l’occasion, voyez-les sur scène, car ils s’y montrent beaucoup plus présents que sur l’album.

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    Notamment avec un cut nommé «Theirs Be The Guilt», où l’on entend la basse de Kino Frontera voyager dans le néant, avec une grâce irréelle, comme si elle se profilait à l’horizon, avant de descendre gronder dans les infra et de remonter vers la lumière en de prodigieuses émanations voilées. Le texte de Guilt est d’une rare noirceur, on se croirait sous le gibet de Montfaucon en compagnie de François Villon - Wild wide open eyes/ Dead wide open eyes - Polar y décrit l’errance d’un homme sur un champ de bataille couvert de charognes, il ne sait pas qui a gagné. On retrouve ce cut qu’il faut bien qualifier de hit sur la B de No Human Tongue Can Tell. Wow ! La basse le hante jusqu’à la dernière goutte de son. Polar et ses amis frappent d’autant plus les imaginaires qu’ils jouent sur scène avec une réelle intensité, et ce dès «Galveston», tiré du deuxième album (Wantonwan River) et hanté par les phrasés infectueux de Vincent Maurin.

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    L’effet est immédiat. Polar donne vie à sa vision d’une voix qu’on cherche à comparer, mais non, c’est sa voix, rien à voir avec l’Airplane, son style n’appartient qu’à elle, c’est du pur Polar, comme l’est le style de Paula dans J.C. Satan. Polar parvient à swinguer la lancinance, elle dose sa gravité à merveille et revient percher sa voix sur les grooves panoramiques que construisent lentement ses amis. Le groupe semble taillé sur mesure pour elle et l’esprit de Jim Younger. Elle évoque aussi sa passion pour l’histoire des Indiens d’Amérique dans cette pure merveille mélodique qu’est «(She’s) The Trickster». Polar nous explique que the trickster est une sorte de femme-esprit qui joue avec des notions de bien et de mal qui ne correspondant pas aux nôtres. Comme d’ailleurs toute la structure de la mentalité indienne, qui parce qu’elle ne correspondait pas à la mentalité des pionniers, leur a valu d’être tout simplement éradiqués. Mais il vrai que l’incompréhension a bon dos. Les Indiens, comme tous les autres peuples visités puis colonisés et asservis par les Occidentaux au cours des trois derniers siècles ont d’abord été victimes de cette barbarie qui connut son apogée dans l’Allemagne nazie, un sulfureux mélange de cupidité, de brutalité et d’ignorance crasse, car il faut bien dire que tous ces peuples, et les Indiens en premier lieu, avaient de la civilisation une notion un peu plus évoluée que celle véhiculée par ces Tuniques Bleues dont parle encore aujourd’hui Buffy Sainte-Marie dans ses chansons. Écoutez son dernier album, elle fait encore battre les tambours, sa colère reste intacte.

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    À défaut de tambours, Polar embouche parfois un saxophone pour en mêler le son aux échappées sidérales des deux guitares. C’est du meilleur effet, en tous les cas, ça sonne juste, incroyablement juste. On disait même après le show que ces moments de fusion valaient bien ceux d’Hawkwind, du temps de Nik Turner. Dans «The Drowned Boy», Chris Parre joue la carte du tribal indien et très vite les deux guitaristes, Diégo Lopez et Vincent Maurin s’en viennent hanter un panoramique patiemment élaboré. On croit voir le son courir sur l’horizon, effet garanti. Tiens, encore un voyage sidéral avec «The Robber Barons», la bassline hante la Mesa du Cheval Mort. Ils jouent à l’éperdue arizonienne et ça entrera directement dans votre imaginaire. Un vrai boulevard. D’autant que Polar joue avec l’image des dollars en argent qu’on mettait sur les yeux du mort et elle rappelle qu’au temps de la construction de cheval de fer - comme disait Charlier - les riches devenaient plus riches et l’honnêteté était... passée de mode - Cause back then the rich got richer/ And honesty was.../ Out of fashion - Fantastique déclic, comme le bruit d’une gâchette, et soudain les sons s’entrecroisent dans un beau fracas d’Americana aixoise, mais tellement inspirée, jouée dans les règles de l’art et alors que voit-on ? Les solos se croiser et s’entortiller comme les serpents des légendes indiennes.

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    Ils terminèrent brillamment leur set avec deux cuts tirés de leur premier album, Missouri Woods : «Cosmic» où Jim Younger se souvient de la blissfull California, et «Here I Go» où il raconte que les Jayhawkers ont tué son père, qui était favorable à l’Union. Et pourtant, nous dit Polar, Jim aimait la campagne de son enfance, les fermes, les champs, les chevaux et l’odeur de l’herbe fraîchement coupée - Then the Jayhawkers/ They killed my father/ My sisters were jailed/ And my brother chased - Voilà comment Polar nous ressuscite cet homme.

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    C’est grâce à l’interview de Bertrand Lamargelle dans Dig It ! qu’est venue l’envie de voir jouer ce groupe. Il est lui aussi tombé sous le charme de Jim Younger dans un petit bar de Toulouse qui s’appelle le Ravelin et qui est certainement l’un des endroits les plus rock’n’roll en France. La photo du groupe pourrait laisser de marbre, mais encore une fois, il ne faut jamais se fier aux apparences. Bertrand Lamargelle mène son interview avec une passion évidente, et ce qu’on soupçonne n’être qu’une envie dévorante de la partager avec tout le monde. Il tape en plein dans le mille.

    Signé : Cazengler, Jim Older

    Jim Younger’s Spirit. Le Trois Pièces. Rouen (76). 25 octobre 2018

    Jim Younger’s Spirit. Missouri Woods. Not On Label 2014

    Jim Younger’s Spirit. Watonwan River. Pop Sisters Records 2016

    Jim Younger’s Spirit. No Human Tongue Can Tell. Closer 2018

    Dig It! # 73. Bertrand Lamargelle : Dans les Mesas Fantômes avec Jim Younger’s Spirit. Août 2018

     

    Syndicate d’initiatives -
Part Two

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    Dans Uncut, Stephen Deusner revient longuement sur l’histoire de Dream Syndicate, histoire qu’il titre joliment, d’ailleurs : Requiem for the dream. Eh oui, il ne s’agit pas de n’importe quel syndicat. Entrer dans leur univers sonore, c’est un peu entreprendre un voyage psychédélique. Mais Deusner nous prend un peu pour des cons en voulant nous faire croire que le Syndicate se réveille avec un nouvel album après trente ans de silence, ce qui est faux puisque Steve Wynn, l’âme du Syndicate et Syndicaliste dans l’âme, n’a jamais cessé d’enregistrer. Ce nouvel album sonne comme ceux du Dream Syndicate, bien sûr, mais aussi comme ceux des Miracle 3. D’ailleurs le lien entre les deux groupes s’appelle Jason le démon, ce petit mec qu’on a vu jouer au FGO Barbara en octobre dernier. Si Deusner avait bien fait son boulot, il aurait fait mettre la photo de Jason le démon en couverture du magazine.

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    Quand on écoute How Did I Find Myself Here, le nouvel album du Syndicate, on n’entend que lui. Jason le démon vole le show. On retrouve dès «Filter Me Through You» cette belle ambiance de low-down psychedelia qui caractérisait si bien le groupe à ses débuts. S’il fallait qualifier leur son, on pourrait parler de psyché infectueux, l’antithèse du psyché infructueux qu’on voit prospérer aujourd’hui. S’ensuit un «Glide» bardé de son dès l’intro, c’est même visité par le vieux sonic boom - I don’t have to come down/ I just glide - Et tout se gorge de son à l’extrême, ce démon de Jason trame sans trêve et bourre d’ouate sonique toutes les couches intermédiaires - Just to get out of my head - c’est fin et délicat, ouvragé à gogo. On se régalera aussi du «80 West», Steve Wynn raconte qu’il conduit et sur l’auto-radio, there’s some talk-show zombie boring me to death. C’est tout même fantastique de puissance vocale. Notre brillant Wynner a su créer son monde. En B, il chante «The Circle» à la poigne - I found a way to slow it down - et ce démon de Jason arrose tout ça de vitriol. Pshhhhh ! Ils amènent ensuite le morceau titre au vieux groove cousu de fil blanc comme neige. Ils ne se cassent pas trop la tête, ils ont bien raison.

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    Mais heureusement, Jason le démon en profite pour envenimer les choses ad nauseam. Il crée des climats indigènes et envoie planer de longs filaments soniques au dessus des ruines de nos vieilles civilisations.

    La grande force de Steve Wynn est d’avoir su s’entourer de guitaristes exceptionnels. Aujourd’hui, Jason le démon, hier, Karl Precoda. Avec son allure de corbeau dégingandé et ses faux airs de Keith Richards, Precoda captait bien l’attention. Steve Wynn et Kendra Smith le recrutèrent au début des années quatre-vingt pour jammer sur «Susie Q» et éventuellement monter le Dream Syndicate. Ils tiraient le nom du groupe d’un collectif expérimental des sixties, le Theatre Of Eternal Mucic de LaMonte Young, et devinrent bientôt les Velvet de Los Angeles. Kendra Smith passait pour la Nico de service et Steve Wynn ramenait en dote toutes ses Big Star obsessions. Dennis Duck qui bat toujours le beurre aujourd’hui était fan de punk et de Can. Il se régalait de voir le groupe touiller toutes les influences dans la mighty psychedelia. Ils se taillèrent vite une solide réputation à base de wild live shows et de cuts à rallonges. Steve Wynn déclarait alors : «You’re going to hate us or you’re going to love us», c’est à prendre ou à laisser - It made sure we stayed on a cult level for a long time - En fait, le Syndicate était très différent des groupes du fameux Paisley Underground californien avec lequel on tentait de les amalgamer dans la presse. Rien à voir ! Wynn et Precoda ne juraient par le mayhem et le chemistry - That kind of mayhem made their shows magical.

    Dans son fantastique ouvrage consacré à Alex Chilton (A Man Called Destruction), Holly George-Warren revient sur the Big Star obsession de Steve Wynn qui en 1981 fait le trajet Los Angeles à Memphis en bus pour rencontrer son idole Alex. Et c’est en rentrant de ce voyage qu’il démarre Dream Syndicate. Leurs chemins se recroiseront à plusieurs reprises, notamment à la Nouvelle Orleans. Steve Wynn arrive avec son groupe dans un club où il doit jouer et qui voit-il balayer la salle ? Alex ! Remember me ? Pour la petite histoire, écœuré par les pratiques du show-business, Alex Chilton s’était retiré. Il travaillait comme plongeur dans des restaurants de la Nouvelle Orleans et s’accommodait fort bien de sa pauvreté. Il ne souhaitait qu’une seule chose : qu’on lui foute la paix.

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    Leur premier album fit du Syndicate the hottest band in LA. Chef-d’œuvre de psyché infectueux, «Tell Me When It’s Over» ouvre le bal de leur premier album, the mighty The Days Of Wine And Roses paru en 1982. Le son est là et comme on va pouvoir le constater au fil de ce panorama syndical, il sera toujours là. Steve Wynn chante déjà bien dans la douleur du style. Il soigne sa traînarderie. On assiste à des descentes terribles, tell me, et ce corbac de Karl gratte des arpèges dramatiquement pervertis. Plus loin, ils sabrent «That’s What You Always Say» au heavy slab et passent carrément à la stoogerie avec «Then She Remembers». C’est d’une rare violence. Steve Wynn se positionne déjà dans la vérité du son, celle qui nous intéresse. Il plante sa croix en terre indienne d’Amazonie. Il est dans la dynamique des Stooges. Il a tout bon. Quand arrive «Halloween», on s’effare encore plus. Steve Wynn est un pur rock’n’roll animal. C’est ultra-joué aux guitares et ce démon de Precoda perce un trou pour y shooter ses violentes montées en température. On reste dans l’heavy as hell en B avec «When You Smile». Voilà un nouveau brouet d’explosivité guitaristique. Encore plus diabolique : «Until Lately» - It just goes how wrong it can be - C’est joué au back-up de slide. Tout cela est passionnant et très moderne pour l’époque. Ils traquent leur cut à coups d’harmo. C’est noyé de son et d’espoir, can you believe it, yeah ! Ils terminent cet album faramineux avec le morceau titre qui les fit alors entrer dans la légende. C’est tout simplement du dylanex explosif. Wynn wins ! Il chante véritablement comme Dylan. On a là un fabuleux assemblage d’idées préraphaélites, de Dylan et de wine & roses. C’est battu à la vie à la mort. Ils élèvent l’autel du mythe sous nos yeux globuleux. Ces gens-là avaient déjà tout compris. Ils virent même carrément hypno. Steve Wynn fonctionne exactement comme le Lou Reed du Velvet, il mène son cut droit dans l’enfer du White Light/White Heat. Mais l’impact de cet album fut overshadowed par ceux de REM, Husker Dü et Dinosaur Jr. Kendra Smith quitta le groupe pour aller chercher fortune ailleurs. Il paraît aujourd’hui évident que le Dream Syndicate avait alors autant d’allure et d’ampleur que le Velvet.

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    Mark Walton remplaça Kendra Smith pour l’enregistrement de Medecine Show, sorti deux ans plus tard. Cet album souffre d’un mal bien connu : une mauvaise production. Visiblement, Sandy Pearlman ne sait pas ce qu’est un Syndicat. Il a sans doute voulu formater le son du groupe sur la grosse powerhouse américaine, c’est une grave erreur, car le Syndicat est un groupe essentiellement psychédélique, doué d’un sens aigu du mad-psyché. Le son de l’album manque totalement de caractère et ce volontarisme qui sortait si bien The Days Of Wine And Roses de l’ordinaire brille par son absence. Dommage, car certains cuts comme «Armed With An Empty Gun» et «Bullet With My Name On It» auraient pu exploser. Mais le son est désespérément sec. Un légionnaire dirait du son qu’il n’a rien dans la culotte. Quand on compare avec le son des Screaming Trees, c’est criant de sécheresse. Pearlman a limé les dents de Precoda et Steve Wynn sonne comme un miauleur d’indie pop. Pearlman n’a RIEN compris au Syndicat. Absence totale de culture politique. Le morceau titre qui ouvre le bal des maudits de la B retombe aussi comme une bite molle. C’est monté sur un riff de basse tellement enregistré que ça en devient grotesque. Alors que ça ne demande qu’à exploser. On pourrait citer comme exemple le «Death Party» du Gun Club monté lui aussi sur un riff de basse et qui explose. On ne parle même pas de «John Coltrane Stereo Blues» qui est une insulte à la mémoire de Coltrane, et ce n’est pas de la faute de Steve Wynn. On est loin du compte et même loin de tout. Le pauvre Precoda essaye de percer des murailles mais dans cette absence de démesure, ça ne sert à rien. En plus c’est monté sur le plus plan-plan des plans de basse. Quelle catastrophe productiviste ! Il y a sur cet album au moins quatre titres qui auraient dû éclater au grand jour. Mais le plus grave dans cette histoire est que le groupe explose à cause de cet album. Steve Wynn : «It was a real ugly time. Karl and I fought a lot. Eventually we weren’t talking. The band broke up making that record.»

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    Avec Out Of The Grey, on note un nouveau changement de personnel. Paul B. Cutler remplace Karl Precoda. Steve Wynn conserve son statut de popster enchanteur. La petite pop du morceau titre qui ouvre le bal de l’A trottine gaiement à travers le temps d’avant. Mais ça se gâte avec «Forest For The Trees». On a trop entendu cette pop éperdue montée sur un beat sec et sans âme. On croyait alors entendre les Dire Straits. Mais c’est encore une fois le soliste qui fait le show, comme on le constate à l’écoute de «50 In A 25 Zone». Paul B. Cutler joue un killer solo flash qui transperce le cœur du cut. Ils terminent la B avec le brillant «Boston» pris au chant tordu. Steve Wynn sait imposer un chant généreux de gorge pleine. L’animal sait finir un cut en beauté. Et ça repart de plus belle en B avec «Slide Away». Ce diable de Wynner sait rester très bon esprit, il chante toujours à l’accent tranchant et sait imposer un style. Il revient au heavy smokin’ beast avec «Now I Ride Alone», véritable coup de Jarnac stoner, bien lesté de son. L’aimable Wynner sait doser ses puissants effets et proposer de véritables débinades de power surge. On reste dans le so solid stuff avec «Dancing Blind», encore une merveille du winning Wynner, bien montée, et même montée comme un âne, développée jusqu’à l’admirabilité des choses, quasi-diskoïdale, tellement le beat se veut mécanique.

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    On retrouve un joli clin d’œil à Dylan sur Ghost Stories paru en 1989 : «See That My Grave Is Kept Clean». C’est une reprise d’un vieux coucou poilu. Steve Wynn en fait du Dylanex bardé de son. On sent chez lui l’artisan préoccupé de bien fondre son minerai. Quel fantastique shouter ! L’autre hit du disk s’appelle «Weathered And Torn». Il y va de bon cœur avec ce boogie de wynny wynny wynny pussycat. Voilà encore un fabuleux bouquet garni de son explosif - Hey sugar/ I’m on the floor - Ce mec a le génie du son. Ce que corrobore «The Side I’ll Never Show» d’ouverture de bal, joli cut de pop-rock élégante et tellement électrique. Avec «Loving The Sinner Hating The Sin», Steve Wynn revient à l’écrasante supériorité du son à guitares. Il sait pimenter la pop. Il poppise un brin, mais il ne s’éloigne jamais de son fonds de commerce qui est le beau fouillis sonique écarlate. C’est ramoné de frais et tapé au pur et dur. Ah il faut aussi écouter «Black», ce mid-tempo d’énervement sous-jacent. Chez Wynn, tout est à la fois extrapolé et extraverti. Ça joue aux power-chords chromatiques. Tout est slammé aux arpèges lumineux. Steve Wynn s’éclaire de l’intérieur. Il dispose de cette profondeur de champ extraordinaire qui permet de rendre les cuts uniques. Ce mec est un artiste présent, une force de la nature, un vrai sorcier du son. Comme tous les géants du rock, il crée son monde, un monde dans lequel on se sent merveilleusement bien.

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    À cette époque sort Weathered And Torn, un docu de Jonathan Baskin sur Dream Syndicate. On suit la fine équipe Wynn/Cutler/Walton/Duck en tournée aux États-Unis. Chaque fois qu’on les voit sur scène, ça reste très intense, surtout quand ils tapent des cuts comme «Weatered And Torn» ou «Boston» tiré d’Out Of The Grey - I don’t want to be here anymore - avec ses faux accents d’«All Along The Watchtower». Avec «Medecine Show», ils jouent la montre molle d’Avida Dollar. Paul B. Cutller porte une casquette CCCP et joue au golf. Sur scène, il joue comme un guitar God. On comprend que Steve Wynn l’ait enrôlé. Ils atteignent l’heure de gloire du docu avec une version demented de «John Coltrane Stereo Blues» montée sur un drive de r’n’b imparable et Cutler joue comme une vraie bête de Gévaudan. C’est bien meilleur que la version studio massacrée par Sandy Pearlman sur l’album Medecine Show. Le docu se termine avec une version acou de «Weathered And Torn». Steve Wynn s’arroge la part du lion. C’est de bonne guerre.

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    Quand on aime, on ne compte pas. Alors on écoute aussi The Lost Tapes. On y trouve une belle pièce de Stonesy intitulée «Killing Time». Il s’y niche de faux accents de «Dead Flowers» et ces relents de virtuosité guitaristique prévalente. Quel fourbi ! Joli cut aussi que cet «I Ain’t Living Long Like This» claqué au riff vainqueur, celui qui emporte tous les suffrages, qui ronfle comme un moteur débridé, mais globalement, ça reste assez conventionnel. On retrouve aussi le «Weathered And Torn» de Ghost Stories et à la suite, voilà le wild ride de «The Best Year Of My Life». Steve Wynn y part en quête de fame. C’est la loi du rock. Sans fame, pas de foin. Alors l’âne Wynn quête le Graal du son. Il va là où bon lui semble. On retrouve aussi l’élégant «When You Smile», amené en douceur et en profondeur, sanctifié au heavy drone des guitares aventureuses du Dream come true.

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    Avant de refermer le volet Dream des années quatre-vingt, on peut aussi jeter un coup d’œil sur ce très beau live, The Day Before Wine And Roses, qui comme son nom l’indique fut enregistré juste avant la parution du premier album. Steve Wynn en parle dans l’infernal Babylon’s Burning - From Punk to Grunge de Clinton Heylin - There was a radio show that we did a month before recording The Days Of Wine And Roses that best illustrates what we were doing. Very extreme noise, cacophony to a beautiful ballad, back and forth - C’est exactement ça. Ils tapent une belle reprise du Buffalo Springfield avec «Mr Soul». Puis Steve Wynn se prend pour Lou Reed dans «Sure Things». C’est chauffé à blanc dans l’esprit white heat et ce sont les accords de «Waiting For The Man». Ils tapent plus loin une reprise de l’«Outlaw Blues» de Bob Dylan, et Karl Precoda fait le show. Il déraille dans sa choucroute. Steve Wynn sonne comme une sorte d’Hugues Auffray sous speed. Precoda cloue son son sur la porte de l’église, c’est assez ultime et d’une rare sauvagerie. Il revient swinguer la java des atomes sauvages dans «Open Hour» et il fait gicler sa lave dans un «When You Smile» amené à l’orage sous-jacent. Ils sont extrêmement psychédéliques, au sens de l’Airplane. Precoda entre dans le lard du riff en tonitruant. Quel hit dément ! C’est plombé du parterre ! S’ensuit une grosse version de «Season Of The Witch». Fabuleux choix. Ils jouent ça très Velvet, aux accords de l’underground new-yorkais. Ça barre en couille grâce à Karl. Il reste dans son délire interventionniste et outrancier. Il presse bien sa poire. Et pouf, ils terminent avec le morceau titre de leur premier album. Precoda sature ça d’unisson du saucisson. Quel admirable blast de blurring buzz ! Les descentes aux enfers valent bien les pires cauchemars littéraires. Precoda balaie la littérature du rock à coups d’ouragans. Nous voilà projetés dans un monde parallèle d’excellence oscillante et d’éclats écarlates de lattes azurées dans le flash du continental freight et ce dingue de Precoda transperce les mailles de la cotte, il joue tout à la débinade occidentale, il rue dans les brancards de ses cordes graves et sature tout à la folie exacerbatoire. La pire qui soit ! Tout est joué en mode supersonique.

    Quand Stephen Deusner demande : quelles sont les raisons de la reformation du Dream Syndicate, Steve Wynn explique qu’on l’a contacté en 2012 pour jouer dans un festival à Bilbao. L’organisateur lui demandait de venir avec un groupe. Quel groupe ? Les Miracle 3 n’étaient pas disponibles, le Baseball Project non plus. Alors, il ne restait plus qu’une solution : remonter le Syndicate. Et comme Kendra Smith et Karl Precoda opposèrent un refus catégorique, alors Steve sollicita Jason le démon. Quant à Duck, il accepta immédiatement.

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    Mais d’où sort ce démon ? Pas d’un bréviaire, hélas, ce serait trop beau. Steve Wynn l’a rencontré dans les années quatre-vingt dix. Jason bossait dans un magasin de disques à St Mark’s Place, Manhattan - I used to stop here and this kid said he liked my music - En plus, Jason lui faisait de bonnes remises. Ils sont allés jammer ensemble et sont devenus inséparables - It turned out he’s amazing - Eh oui, on s’en est aperçu ! En plus il connaissait toutes les chansons du Syndicate, ce qui n’a pas manqué de bluffer notre Wynner.

     

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    Pour Steve Wynn, l’idée de reformation est capitale, surtout, ajout-t-il, quand on dispose d’un passé prestigieux. Il cite les exemples de Redd Kross et des Mary Chain qui ont accepté de jouer le jeu de la reformation - If you don’t have connections to who you were, though, it’s pointless - Steve Wynn ne compte pas lâcher la rampe. Il vit toujours l’esprit gorgé de distorse, de Velvet, de Velvet, et Nuggets et de Can. C’est un fan de rock qui joue pour des fans de rock. Tout bêtement.

    Signé : Cazengler, Steve wine (en cubi)

    Dream Syndicate. The Days Of Wine And Roses. Ruby Records 1982

    Dream Syndicate. Medecine Show. A&M Records 1984

    Dream Syndicate. Out Of The Grey. Big Time 1986

    Dream Syndicate. Ghost Stories. Enigma Records 1989

    Dream Syndicate. 3 1/2 (The Lost Tapes 1985-1988). Normal 1993

    Dream Syndicate. The Day Before Wine And Roses. Atavistic 1994

    Dream Syndicate. How Did I Find Myself Here. Anti- 2017

    Dream Syndicate. Weathered And Torn. Atavistic DVD 1992

    Stephen Deusner. Requiem for the dream. Uncut #245 - October 2017

     

    TROYES – 08 / 11 / 2018

    LE 3 B

    JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS

     

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    L'avant-dernier concert de l'année au 3 B, pas question de le rater, la teuf-teuf filoche comme si elle avait la pétoche. En plus des Hollandais, une denrée rare dans la région. Malgré les trottoirs en grand désarroi – mais l'été venu nous aurons une terrasse assez grande pour recevoir un hélicoptère – le monde se presse vers le 3 B, commence à être un endroit couru...Un, deux, Troyes, c'est parti !

    JUNIOR MARVEL & THE HI-TOMBS

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    Yves Vaillant a calé sa haute stature pratiquement dans l'embrasure de la porte de la cuisine, domine sa batterie, Gretsch argentée, de toute sa masse, les trois autres de front, sur la même ligne, ne parviennent pas effacer sa présence physique, Mike von Lierop s'inscrit pourtant dans le genre montagne colossale, l'est sûr qu'entre ses mains chamarrées de tatouages sa big mama a intérêt à turbiner sans rouspétance. A l'autre bout de la file, Fredo Minic arbore guitare Gretsch, anneau de pirate à l'oreille et sourire sardonique, au centre, Junior Marvin deux têtes de moins que ses acolytes caresse sa rythmique engoncée dans une housse de cuir, imitation ébénisterie country au bois de rose.

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    C'est parti, sans préavis ni acte notarié. Ça vous déboule dessus sans que vous ayez vu venir. Par contre, vous entendez méchant. Va vous falloir six morceaux pour comprendre comment la machine fonctionne. Z'avez l'impression d'une muraille de forteresse imprenable, avec derrière un arc-boutant qui lui confère une force indestructible. Le malheur c'est que cette monumentalité pierreuse ne reste pas immobile, galope comme un troupeau de bisons, pas pour un sou bisounours, qui ont décidé de vous piétiner allègrement, pas de panique, allongez-vous et laissez passer les bulldozers sans bouger, tout compte fait l'effet bœuf sauvage est des plus agréables.

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    Facile de déterminer leur technique d'ébranlement, Fredo effleure une corde de sa guitare, tout doux, tout gentillou, le froissement d'une aile de papillon dans un rai de soleil printanier, Yves ne doit pas aimer ces dentelles volantes, préfère les éléphants, de colère vous en assène un, d'un seul coup de baguette sur le premier tom qui passe à sa portée, et les deux autres prennent feu, Mike vous avoine de trois tapes sa contrebasse blanche, l'est si convaincant qu'elle se transforme illico en torchère meurtrière, et là-dessus Junoir se précipite sur le micro, l'a déjà la rythmique qui batifole comme une folle, mais ça ne lui suffit pas, ce mec-là chaque fois qu'il ouvre la bouche c'est pour vous prouver qu'il va vous engloutir le monde en moins de deux.

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    Ne peut pas entonner un lyric sans entrer en guerre avec l'humanité entière. Et quand il a achevé son morceau, qu'il a fait table rase du passé, du présent et du futur, il refile le bébé à Mike. Du même acabit. Ne chante pas des berceuses pour endormir les petites filles, se colle les lèvres au cromi et vous aboie dessus si férocement que votre cœur est aux abois. Z'avez intérêt à courir vite avant qu'ils ne vous rattrapent. Les quatre cavaliers de l'apocalypse ont décidé d'avoir votre peau et vous mènent une chasse tambour battant. D'ailleurs question tambour le Yves il n'en démord pas. Quand il frappe c'est d'une brutalité efficiente. L'a jamais entendu parler de résonance, c'est sec et franc, un coup et il vous fracasse un arbre qui tombe sur vous sans préavis, ces chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule, disait Victor Hugo, il vous les dépiaute sans se presser, vous les pousse de l'épaule, craquent tout du long et déjà il est en route pour le suivant.

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    Pour ceux qui n'ont rien compris au film et qui se demandent quel genre de musique peuvent jouer ces hollandais détonants, et qui désireraient deux mots d'explication, je me contenterais de deux chiffres : 54 – 56. Mais je m'aperçois qu'il y a des nuls en math qui ont besoin de soutien scolaire prolongé. Du pur rockab. De celui d'avant l'électrification à outrance. Certes l'on avait déjà électrifié les campagnes, mais les gars étaient encore des rustauds, fallait qu'à tous moments ils montrent leur force, alors dès qu'ils saisissaient leurs instruments, ça s'entendait. Z'avaient de l'énergie à revendre, le vieil honky tonk des familles ils vous l'irriguaient d'un sang farouche et radieux. Les Hi-Tombs puisent dans ces anciennes mines, quand vous les entendez, vous avez l'impression qu'ils creusent votre tombe et c'est normal parce qu'ils en font des tombereaux. Puisent dans ce filon d'or pur, et vous le transmuent en gerbes d'étoiles filantes.

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    Le premier set, on ne l'a pas vu passer. Z'ont sorti une douzaine de leurs rockets de leurs pockets et nous ont aspergé du sel le plus astringent. Une bourrasque, quand elle est partie, vous ne pouvez même plus compter vos abattis. Emportés, ils ont tout pris avec eux. Pour le deuxième set, ont utilisé la technique du match de boxe, un round destructeur, puis une séquence respiratoire pour coup d'éponge sur les blessures, juste pour vous mettre à vif les ecchymoses, et aussitôt après une nouvelle dégelée d'uppercuts sur le museau, façon de vous refaire le portrait à la Picasso. Ont décidé de vous forcer à réviser la notion d'alternance. Un brûlot à la Johnny Burnette pour vous arracher les burnes et une consolation à la Carl Perkins pour vous refiler le parkinson.

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    A ce jeu-là le Junior Marvel est mauvais comme la gale. Et les autres le soutiennent dans ces intentions martyrisantes. L'a de ces manières de presser les burettes à la Burnette, d'en extraire la substantifique moelle à vous déchirer l'épinière, wilder vous ne trouverez pas sur le marché. Son côté Perkins il vous l'offre en supplice de Tantale, de temps en temps au milieu de l'orage qui sort de son œsophage, vous remerciez alors le diable d'une éclaircie, d'immenses prairies dont les herbes ondoient sous le vent, d'un coucher de soleil sur le granite rose de la montagne rocheuse, mais cela disparaît aussi vite qu'apparu, Marvel vous fait le coup du havre de paix dans la tempête, l'allonge les syllabes comme les jambes devant la cheminée et l'on est déjà reparti au grand galop sur le dos de chevaux indociles. Vingt secondes plus tard une nouvelle vision édénique chromo-country vous saute aux yeux, tous les quatre vous prennent un de ces airs d'innocence, tapotent leurs instruments comme les mères affectueuses cajolent leur marmot à la sortie de la maternelle, crac vous déchirent la lithographie paradisiaque et ça pétarade une nouvelle fois dans tous les azimuts. Yves en profite pour vous égrener quelques rotondités jazzesques à vous rappeler la noirceur de votre âme, puis il détale comme si de rien n'était et vous étale un slap de crotale des plus orthodoxes.

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    L'existe une poésie du rockab – le rock qui cabre – n'y a qu'à égrener quelques titres du répertoire pour en être convaincu, Treat Me Right, Rock Pretty Mama, Love Crazy Baby, Flat Black Cadillac, en trois mots tout est dit, nous touchons-là à la tria nomina romaine, suffisait de compter jusqu'à trois ( surtout à Troyes ) pour comprendre que vous aviez en face de vous la majesté purpurale d'un sénateur de l'assemblée qui dominait le monde, idem pour le rockab, dites All By Myself et tout de suite vous êtes en présence d'une gigantesque trombe dantesque qui va vous nettoyer les synapses pour huit jours.

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    Ce précédent paragraphe pour vous ménager. Pour vous permettre de respirer et de prendre des forces avant le troisième set. L'assistance est comblée. Le quarteron des vieux rockers ronronne comme un gros matou au septième ciel des souris grasses. Les Hi-Tombs nous ont caressé dans le sens du poil. Rien que du premier choix. Et maintenant le surchoix, le fin du fin. Après les tempêtes, la commotion cérébrale. Plus fort, plus vite, plus violent, plus rapide, avec en prime cette impeccabilité de précision sans laquelle le rockab n'est plus qu'une serpillère inutile agitée par un vent désordonné. Round-up est-il écrit au bas de la robe de mariée de sa big mama, alors Mike commence par répandre le glyphosate, il l'éclate à grands coups de savate sur les quatre misérables cordes, elles plient mais ne rompent pas. Parallèlement Yves édifie des architectures sonores à vous couper le souffle, vous renverse d'une chiquenaude le château de cartes qu'il vient d'équilibrer et vous en rebâtit un autre épais comme des donjons sonores.

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    Le plus surprenant reste Fredo, jusqu'à lors, il n'a pas joué franc jeu, le top du départ, et puis s'est mêlé dans l'orgie sans se faire spécialement remarquer. Suivait le mouvement, en douce, sans se faire voir. On se doutait qu'il n'était pas pour rien dans la symphonie, mais là il s'est décidé à nous apprendre comment l'on se sert d'une Grestch, vous pointe des ses solos à vous étriper la concurrence, pas besoin de s'étendre vingt minutes, une vingtaine de notes lancées au couteau, aucune en dehors de votre cœur et il reprend le leader ship une demi-minute après pour ceux qui atteints d'Alzheimer auraient oublié qu'il vient de leur révéler l'incisive beauté du monde.

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    Sont déchaînés, Marvel se roule par terre, suffoque dans le micro, tout petit le chien enragé du rockabilly a dû lui infliger une terrible morsure, l'est comme Attila, plus rien ne repousse là où sa voix passe. Yves survolté cogne à grands coups de gourdin sur sa batterie, sa baguette s'est métamorphosée en manche de pioche et il entreprend de desceller les dalles de ciment de votre raison qui s'effrite et se lézarde sans rémission. Mike se moque de sa grand-mère, l'on devine qu'il vous l'enterrerait vivante rien que pour le plaisir d'imiter ses imprécations au micro. Duduche n'y tient plus vient bopper aux côtés de Junior le Marveilleux en compagnie de Fredo qui n'en lacère pas moins sa guitare. Il se fait tard, Béatrice la patronne demande un ultime morceau. L'on frôle le suicide collectif, les Hi-Tombs prêts à se faire harakiri sur scène et le public à arrêter de respirer. L'on aura droit à un supplément de cinq ou six brochettes, mais ils auraient bien voulu continuer encore deux heures, nous aussi... Il est une heure du matin à l'o-clock du rock'n'roll qui rounde toujours trop vite, et Fab qui nous a offert un son de velours reprend son rôle de disc-jockey... Duduche tire conclusion de la soirée : ''En Hollande, si le pays est plat, le rock est hot.'' Qui oserait lui donner tort ?

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    Damie Chad.

    ( Photographies : Duduche )

     

    BOOGIE IN THE SHACK

    THE NUT JUMPERS

    Rhythm Bomb Records : RBR5879 / 2018

    Helen Shadow : guitar, vox / Ricky Lee Brown : drums / Jake Calypso : bass, vox, harmonica.

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    Quelle pochette ! Et encore je n'ai à ma disposition que le CD, celle du vinyle est nettement plus belle. Les grands écrans flasshy sont toujours supérieurs à un timbre-poste en taille douce. A la limite vous pouvez vous contenter de l'image. Un film à elle seule. Une unique scène, même si les personnages ne parlent pas. A vous d'imaginer le scénario. Trois malfrats, lunettes noires et une femme entre les deux mecs, la touche féminine est encore plus glaçante, transportent d'inquiétantes mallettes, genre docteur de la mort amère qui viennent chez vous pour vous faire une piqûre. Ne regardez pas avant de vous endormir, les cauchemars fondront sur vous comme les mouches sur une charogne. Au mieux un des romans les plus sombres de Giono, style Un Roi sans Divertissement, ou Deux Cavaliers de l'Orage, au pire un commando en mission très spéciale.

    C'est quoi des nut jumpers, des pois sauteurs, des casseurs de noisettes, perso je traduirai par des tourneurs d'écrou. De ceux qui servent à faire dérailler les trains ou de ceux qui font coulisser le garrot létal sur votre cou. En tout cas sont formés de trois individus peu recommandables. Des vétérans revenus vivants de tous les sales coups, honneur à la dame, Helen Shadow, vous retrouvez son ombre maléfique dans pas moins d'une demi-douzaine de gangs recherchés par les amateurs de hot rock du genre The Johnson Family ou The Shooting Stars, en queue de peloton Ricky Lee Brown, une silhouette malfaisante qui sévit en sous-main dans d'interlopes cellules criminelles surnommées The Big Six ou Johnny Back & The Moonshine Boosers, et devant, en costume cravate c'est Jake Calypso qui vous fixe d'un air mauvais... Z'ont mis treize titres, parce que ça porte malheur.

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    Woah Oh Ho : cela va vous paraître idiot mais je n'ai jamais entendu un titre commencer si abruptement, à la première seconde vous êtes en plein rock'n'roll, il semble que vous les prenez en marche qu'ils sont déjà en train de jouer depuis deux heures, qu'ils ne vous ont pas attendu. Question son, ce n'est pas du garage mais de la grange bouseuse spécial crétinoïdes, le Ricky démantibule un vieux chaudron et Hélène a décidé de mener la guerre aux riffs de guitare de Buddy Holly. Vous les combat férocement. Là-dessus vous avez le Loison qui chante la danse du scalp. Z'avez pas intérêt à être chauve il vous arrachera la calotte crânienne. Set Me Free : z'ont dû traverser le temps et l'Atlantique à la nage, bye-bye les bleds perdus des Appalaches, nous voici chez la bonne mamy old-england, à l'époque où ses petites-filles se promenaient en mini-jupes, du coup ils sonnent comme les Kings mais du temps où ils répétaient dans des caves, ça résonne lugubrement, le Loison vous sert deux traits d'harmonica british-boom artificiellement non maîtrisé et après vous avez droit à un hachis parmentier de guitares servi par la belle Hélène que vous avez intérêt à ne pas prendre pour une poire parce que le Ricky Lee, il tape sur tout ce qu'il n'aime pas, et il est manifeste qu'ils vous ont dans le collimateur. Si vous en sortez vivant, soyez heureux. Love Truck : au début ça ronronne comme un bon vieux rock certifié années cinquante, mais le vocal vous arrache les tripes et c'est parti pour une farandole dans laquelle personne ne maîtrise plus rien, au milieu vous servez de punching-ball, et vous devez être méchamment maso, parce que vous repassez le morceau dix-sept fois d'affilée. My Pearly Doll : l'avenir s'éclaire le son des années heureuses, ça sautille comme un sixty-hit, la batterie qui caracole, la voix qui flatte la croupe des dames et la guitare vibro-masseur qui allume les lampions de la fête. Vous avez treize ans et des poussées acnéiques ne vous empêchent pas d'embrasser votre cavalière sur la bouche. Pourvu qu'elle se soit lavé les dents. Parce que les Nut Jumpers ils ont oublié. Boogie In The Shack : C'était trop beau, l'on file sous Memphis, Loison vous harmonicanise comme un nègre issu de la pire plantation, et c'est parti pour un boogie pénitentiaire, manière de vous apprendre que la vie c'est au bout des poings que ça se gagne, et les Nut Jumpers vous foutent KO en moins de deux. Sortez de votre cabane ! On n'attrape pas les alligators avec du vinaigre sur la queue. Pandit : un petit instrumental, un peu Shadows et un peu Link Wray en sous-main dans les coins et au milieu, le Ricky rétame toujours son chaudron et ce coup-ci il fait jeu égal avec la guitare. Bonne idée pour un instrumental. C'mon, C'mon : un peu la même chose que le précédent mais l'on pose le vocal dessus comme le garum sur les frites, mélangé avec la pourriture des patates c'est perfect, du coup les instruments vous piquent une crise de jalousie. Et vous n'avez rien mangé de meilleur depuis l'année dernière. Blow Your Top : hurlements. Et c'est parti, guitare et batterie s'en donnent à cul-joie, dans ce charivari on ne peut que pousser des cris comme quand le train vous roule sur le pied. El cantaor s'égosille, le taureau a dû l'encorner. L' homme n'est qu'un animal déguisé. Catholic Boy : la petite Helen vous psalmodie un truc qui ne semble pas si catholique que ça, les deux gars ne la ramènent pas trop, bossent sans lever la tête, veulent pas se faire remarquer, la demoiselle possède un esprit frondeur. Ouf, c'est fini ! On peut respirer ! Gonna Stand My Ground : du coup, on pose les instruments, l'on tape entre les mains et l'on gospellise à qui mieux-mieux. Pas très longtemps, les diététiciens conseillent de quitter la table avant d'être rassasié. No Good, No Good : le rock'n'roll revient à fond, tous ensemble, la voix qui ne loupe pas ses loops, et les instruments qui laissent passer le copain, après vous, je n'en ferais rien, je vous en prie, juste pour me faire plaisir, OK mais n'oubliez pas de prendre le relais. Une merveilleuse mécanique de précision. Keep A Little Place : deux cases en arrière, une rengaine honky tonk comme l'on n'en fait plus depuis un demi-siècle. Ne faut pas exagérer, je ne suis pas sûr qu'ils auraient été acceptés au Grand Ole Opry. Au Louisiana Hayride certainement. Nut Jump : comment dire ce ravage en peu de lettres, un peu moins rockabilly, un peu plus rawckabilly, ça glousse dans le poulailler de Charlie Feathers, même qu'à la fin le grand coq qui passait les poulettes à la casseroles – ah, ces piaillements de plaisir ! - se fait couper le cou en deux coups sec. Il n'est pas vain le coq au vin ! Sacrée ratatouille.

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    Les amateurs de rock sauvage et déjanté adoreront. Z'ont réussi à faire du psychobilly avec le son de 1954. Fort très fort. J'ai passé toute la journée à le repasser !

    Damie Chad.

    WEEKEND LOBOTOMY / CRASHBIRDS

    PIERRE LEHOULIER

    ( Clip / FB )

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    C'est terrible, il y a des gens habités par le génie de la perversion. Des oiseaux de mauvais augure. Certains sont plus malfaisants que d'autres. Dans Kr'tnt ! nous en avons repéré deux depuis quelques temps. Comme nous tenons à faire œuvre de morale et de salubrité publique nous avons pris l'habitude d'alerter nos lecteurs chaque fois que les méchants cui-cuis s'adonnent à leur étrange, incompréhensible et détestable manie. Voici quinze jours s'en sont pris à la moitié de la population terrestre, celle qui réside dans l'occidentale partie du globe. Qui ne leur avait rien fait. La plupart de ces peuples ignorent jusqu'à leur existence. Cela ne les a pas empêché de les insulter. Tarif de groupe, les ont traités d'esclaves, les ont agonis d'injures durant presque une heure. Pour que personne ne l'ignore, ils ont enregistré leur vindicte crachatière sur un CD et ont averti la planète entière par internet de l'existence de cette mauvaise action.

    Manifestement cela ne leur a pas suffi. Z'ont joint l'image à la musique. Soyons juste, sur les deux cui-cui, manifestement un cui est plus teigneux que l'autre. Pour une fois ce n'est pas la femelle – comme chez les êtres humains et les araignées - mais le mâle, Lehoulier n'en rate pas une pour jeter sa Pierre à tous les malheureux. Ne se contente pas de faire du bruit avec sa compagne, se plaît aussi à griffonner des insanités. En rajoute, pourrait se contenter d'images immobiles, mais non dans la série si tu vois un misérable fais-lui un beau dessin, lui il crée une animation pour le rendre encore plus honteux de son sort.

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    Donc un clip. Si vous vous obstinez à le regarder, n'allez pas plus loin que les vingt-cinq premières secondes. Déprimantes au possible. Une palissade démantibulée et la façade d'une maison triste comme un jour sans pain, mais nous sommes dans le domaine de l'acceptable. Même dans la Bible, Dieu n'a pas osé dire qu'il avait créé l'Homme à l'image d'un placard de cuisine. Et si ce n'était que ça ! Notre dessinateur ne lui a même pas fourgué une copinote pour qu'il puisse lui visiter son four à micro-ondes hyper sensible. L'est tout seul. Un beau robot sans pied-bot – livré en kit chez Ikea. Possède un lit, une cuisine et un écran. Lehoulier n'est pas cruel, il lui permet de sortir. Au boulot. Devant un autre écran. Pas folichon, mais Lehoulier vous veut du mal. Pourrait l'emmener dans les bois cueillir les jonquilles et courir les filles, ben non, le renvoie au chagrin, sempiternellement tous les jours.

    J'en vois qui lèvent la main pour protester. Oui je sais, vous vivez la même vie que lui, et vous ne vous en plaignez pas, au moins vous êtes occupés, même que si l'on vous écoutait l'on supprimerait les dimanches, les jours fériés et les 35 heures. Lehoulier est d'accord avec vous. Les weekends sont de véritables supplices. A part vider une procession de bouteilles alcoolisées d'ultra moderne solitude, comme disait l'autre, et se préparer un rail de coke... Vous vous en doutez, pas de véritable fin, no happy end, rue sans issue, no man's land. Je traduis pour ceux qui ne connaissent pas l'anglais : terre sans l'Homme. Ce doit être juste après l'époque que Nietzsche prophétisait peuplée par le dernier homme...

    Ben, c'est ce portrait peu flatteur de notre présent que Monsieur Lehoulier met en libre circulation sur internet, livre un dessin animé mais déshumanisé, qui pourrait atterrir sous les yeux bleus de nos charmantes têtes blondes. Ne sommes-nous pas face à un crime contre l'Humanité, lorsque l'on lobotomise l'espoir ! Le rock'n'roll serait-il un accélérateur de notre déchéance civilisatrice ? Faudra-il un jour l'interdire quod corumpet juventus !

    Damie Chad.

    N.B. : dernier mot, pas nécessairement une équipe de foot-ball.

    ROCKAMBOLESQUES

    FEUILLETON HEBDOMADAIRE

    ( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

    prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

    en butte à de sombres menaces... )

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    EPISODE 7 : HASARD OBJECTIF

    ( Splendido amoroso )

    Je m'étais glissé sous l'amas de couverture que le Chef avait emmené pour se protéger du froid. Il se passait quelque chose dans l'hôtel borgne, des lumières s'allumaient un peu partout dans les trois étages, des cris et des bruits sourds nous parvenaient. Brusquement nous vîmes au troisième étage une fenêtre s'ouvrir et un lit bascula dans le vide. L'était plein, le gars qui pionçait dedans essaya de se raccrocher au drap, mais il fut le premier à rejoindre le sol, et le sommier en lourde ferraille qui le suivait de près, lui tomba dessus et lui brisa les reins. Ces gens-là avaient des façons particulièrement violentes de faire le ménage. Des coups de feu résonnèrent lugubrement. Puis ce fut le silence. Un homme sortit et le temps d'une seconde un éclair de lumière fusa vers le ciel. Un signal ! Déjà deux limousines noires enfilaient la rue, elles passèrent devant nous et s'arrêtèrent devant l'hôtel, il y eut une ruée, les portières claquaient, mais l'une d'entre elles se rouvrit, un gars surgit, tira une arme de sa poche et négligemment tira deux balles sur le Chef qui s'écroula. Les deux voitures démarrèrent sur les chapeaux de roue. Je me précipitais sur le Chef :

      • Chef ! Chef !

      • Agent Chad, arrêtez ce sentimentalisme idiot, vous pensez bien que je ne suis pas venu en maillot de bain, je ne suis pas né de la dernière pluie ! J'ai simplement endossé un gilet pare-balles.

    La visite de l'immeuble ne fut pas ragoûtante. Des morts et des mortes plus ou moins dénudés, la plupart sur le retour d'âge – hôtel de passe des plus sordides – un peu partout, certains surpris dans leur sommeil, d'autres qui avaient tenté de fuir abattus sans pitié dans les couloirs et les escaliers.

      • C'est un scandale, affirma le Chef, avez-vous pensé que j'ai dû attendre planqué deux heures sous des couvertures puantes sans pouvoir fumer un Coronado. Je vous le dis, agent Chad, ces tueurs sont sans pitié.

      • Mais Chef comment saviez-vous qu'ils allaient venir ici ?

      • Agent Chad, un peu de jugeote, vérifiez sur internet, sur tout le territoire national, il n'y a qu'un établissement hôtelier qui se pare du nom printanier d'Hôtel du Papillon !

      • Chef, vous aussi vous en avez déduit que...

      • Facile, agent Chad, suffisait juste de fumer un Coronado.

    BRAIN TRUST

    Nous avions rejoint le QG. Cruchette était aux anges. Le Chef l'avait laissée dans un restaurant. S'était offerte une orgie de frites. L'en était au dessert quand nous sommes passés la reprendre. La curiosité féminine avait puni Claudine, l'avait voulu à tout pris visiter l'hôtel avant de partir. Cela l'avait refroidi. Je la réchauffai de mes bras puissants;

      • Ce n'est rien, Claudinette, à peine une vingtaine de macchabées, une paille, vous en verrez d'autres. Par contre Chef, je me demande bien quelle relation nous devons établir entre ces dignes dames occupées à besogner leur clients et la troisième cassette des Désaxées !

      • Enfantin, agent Chad, l'on s'énerve en face, ne font plus dans la dentelle, en sont au stade de l'élimination générale. La véritable question est la suivante – n'oubliez pas qu'Heidegger a rédigé plus de cents volumes pour nous apprendre que la question est beaucoup plus importante que la réponse – qu'allait donc faire la personne porteuse de la troisième cassette dans un bordel, excusez-moi Cruchette d'employer ce terme si trivial, mais le philosophe se doit de regarder la vérité en face, de vingt-cinquième zone ?

    Claudine, Cruchette et moi-même passâmes la soirée à tenter de trouver la solution. En vain, le Chef ferma les yeux et se contenta de fumer quelques Coronados. Nous élaborâmes une foultitudes d'hypothèses. La plus convaincante resta une des propositions de Cruchette, vu l'état de saleté la maison, sans doute était-elle venue postuler pour une place de ménagère. Au bout de trois heures de tâtonnements intellectuels infructueux, un peu agacé par l'air absent et rêveur du Chef, je l'interpellais vivement :

      • Enfin Chef, vous avez bien une idée derrière la tête !

      • Pas du tout, ni derrière, ni devant, ni dedans. Toutefois, agent Chad, l'expérience m'a appris que quand l'on cherche, l'objet inconnu n'est jamais loin. André Breton théorisait cela sous le concept de hasard objectif. Le sage Lao-Tseu beaucoup plus poétiquement s'en tenait à l'image de la montagne qui vient à vous, si vous n'avez pas été assez malin pour aller à elle. Bref si j'étais vous, en attendant la fulguration illuminative, j'inviterais plutôt cette charmante Claudine dans ma chambre afin de lui proposer une séance relaxante de yoga tantrique. C'est fou comme vous semblez ignorer que nos jeunes filles modernes apprécient ce genre de massage pénétrant.

      • Chef, vous êtes encore plus sage à vous tout seul que tous les vieux chinois de l'Empire du Milieu. Je crois que Claudine et moi allons mettre en pratique vos recommandations paternelles. Je vous remercie de m'indiquer si précisément la voie du tao la plus directe, la moins tortueuse.

    Déjà nous nous dirigions vers ma chambre lorsque mon portable sonna.

    COUP DE TELEPHONE

      • Alors Damie, on ne te voit plus !

      • Quel bon vent t'emmène Popol !

      • Pas très bon, tempête force 12 ! J'ai besoin de toi expressément Damie.

      • Pas de chance, je suis sur Paris !

      • Tant mieux. Parfait. Je viens de fermer le café, tout le monde est parti, tous bourrés comme des coings, et ma voiture à peine allumée, l'idée lui prend de péter son joint de culasse, tu vois la situation !

      • Ouais, mais moi et la mécanique, tu sais !

      • Crétin de Damie, tu es la dernière personne à qui je demanderais de se pencher sur le moteur de ma voiture. Non, tu vois j'ai un service à te demander, enfin deux pour être plus précis.

      • Déballe ta came, Popol, fissa, ce soir je travaille !

      • Ce sera bien la première fois de ta vie ! J'expose : je voulais t'inviter demain soir au café, pour que les soirées soient un peu plus folichonnes j'ai décidé d'embaucher un groupe de rock, une fois par semaine, comme ça tu auras une kronic toute trouvée pour Kr'tnt ! Je parie que tu ne connais pas mes premiers invités, leurs fans les surnomment affectueusement The Svarts.

      • En effet inconnus au bataillon, Popol ! D'où tu les sors ?

      • De Norvège !

      • Là tu m'en bouches un coin !

      • Et toi tu vas m'en déboucher un autre, ils arrivent au bout de la nuit à Roissy. Tu vas les chercher et tu les ramènes, c'est tout simple pour toi, il me semble que tu es un spécialiste du rock'n'roll.

      • Oui, mais...

      • Je suis sûr que tu vas aimer. Je parle pas des musicos, mais de la chanteuse, c'est une amie, une beauté, et pas farouche, je peux te l'assurer, tu lui dis que tu viens de ma part et c'est dans la poche, si tu vois ce que je veux dire !

      • Oui, mais...

      • Ah, j'oubliai le principal, tu te mets devant le terminal 4, avec une grosse pancarte, écrit en gros dessus le nom du groupe : The Svart Butterflies, c'est du Norvégien, je te traduis parce que tu es nul en langue : ça veut dire Les Papillons Noirs, dernier renseignement, elle s'appelle Darky. Je t'attends, je viens de recevoir quelques bouteilles de moonshine polonais, tu m'en diras des nouvelles, Tchao, à tout à l'heure.

      • OK, my boy, à toute allure !

    BRANLE-BAS LE COMBAT

    Tout le monde avait entendu. J'avais laissé le micro ouvert. Nous étions abasourdis, mais le Chef avait déjà un plan. Il alluma un Coronado.

      • Cruchette, tout de suite vous confectionnez la pancarte. Agent Chad, vous descendez dans la rue et vous violez Claudine. Cruchette et moi nous vous rejoignons au plus vite. Je m'occupe du plus important. J'engouffre quelques Coronados dans mes poches.

    VIREE NOCTURNE

    J'avais choisi l'emplacement, et l'intant T. Sous un lampadaire. Brutalement, bestialement je me jetais sur Claudine, lui arrachai sa culotte – facile vu la brièveté de sa mini-jupe – tout de suite elle poussa des cris perçants et s'égosilla '' Au secours ! Au secours ''. Le chauffeur du fourgon de police pila à notre hauteur, son acolyte descendit pour m'arrêter, mais je me démenais, le chauffeur dut descendre pour l'aider à m'entraîner à l'arrière du fourgon, Cruchette surgit opinément s'accrocha à mon blouson en hurlant '' C'est lui le violeur des cimetières'', à peine les deux pandores eurent-ils ouvert les portes que je m'y précipitai traînant les deux filles avec moi. Déjà le Chef mettait les gaz ! Les deux flics nous regardèrent partir médusés.

    ROISSY

    J'avais rejoint le Chef sur le siège avant. Jusqu'à Roissy tout se passa sans incident.

      • Chef , ralentissez, le Terminal 4, est sur notre droite

    Mais au lieu de m'écouter le Chef accéléra et mit en branle gyrophares et sirène. Les barrières d'accès aux pistes s'ouvrirent par miracle au dernier instant. L'on coupait au plus court. Nous passâmes sous le nez d'un gros Tupoleff, je crois qu'il ne nous a même pas vus. Par contre l'Airbus a tenté de dévier sa trajectoire pour nous éviter. S'en est allé cogner de l'aile droite sur la gauche d'un Boeing qui passait par là! C'est le cas de le dire ça à produit un gros booeing !!! S'est stupidement encastré dans la tour de contrôle qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de prendre feu.

      • Parfait, a déclaré le Chef, le Oslo Line vient de s'immobiliser au bout de la piste, attention, agent Chad, zieutez-moi ces deux limousines noires qui attendent sur la gauche. Dans ma poche droite prenez deux Coronados, le premier est pour moi, le deuxième pour vous, nous allons passer entre les deux voitures, agent Chad, soyez fair-play, offrez-en un à ces messieurs.

    Les gars ne s'inquiétaient pas. Nous laissèrent approcher sans bouger. Le Chef ralentit et vint se garer entre les deux. Juste le temps de baisser les vitres et de leur bazarder les Coronados – un pour chacun, pas de jaloux - sur le toit. Nous nous éloignâmes en trombe. Derrière nous deux gerbes de feu s'élevèrent et les voitures explosèrent.

      • Que voulez-vous, agent Chad, le goût du Coronado, la couleur du Coronado, l' odeur du Coronado, mais ce sont des grenades commandos de ma fabrication personnelle, c'est mon côté artiste, je tiens à fignoler les détails de chaque intervention, c'est mon péché mignon !

    ( A suivre. )

  • CHRONIQUE DE POURPRE 371 : KR'TNT ! 391 : TONY JOE WHITE / HEARTTHROB CHASSIS / ADY AND THE HOP PICKERS / CRASHBIRDS / WALTER'S CARABINE / POGO CAR CRASH CONTROL / ROCKAMBOLESQUES ( 5 )

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 391

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    01 / 11 / 2018

    TONY JOE WHITE / HEARTTHROB CHASSIS

    ADY AND THE HOP PICKERS / CRASHBIRDS

    WALTER'S CARABINE / POGO CAR CRASH CONTROL

    ROCKAMBOLESQUES ( 5 )

     

    White spirit - Part One

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    Tony Joe White ? Oh c’est une vieille histoire. « Soul Franciso » était disque pop de la semaine au Pop Club de José Arthur. Un disquaire venait de s’installer en face du théâtre de Caen. Il vendait le single dans une petite pochette en papier. On y voyait le Golden Gate Bridge de San Francisco imprimé dans des tons rose pâle. Ce single nous rendait tous dingues - I ain’t never been to San Francisco/ But I believe a thing has happened there - On l’écoutait à longueur de temps - So-oh-oul Franchisco !

    Le problème, c’est qu’en 1968, on ramassait les singles magiques à la pelle. On tombait dingue de « Soul Francisco » mais aussi de « Do It Again » des Beach Boys, de « Lazy Sunday » et son titanesque B-side « Rolling Over » des Small Faces, de « Dance To The Music » de Sly & The Family Stone ou encore de « Time Has Come Today » des Chambers Brothers. Ça grouillait comme les puces sur Boudu. On ne vivait que pour ça. Comme le disait Robert de Niro à Liza à l’arrière du taxi de New York New York, l’ordre était le suivant : un, la musique, deux, les filles et trois, le business (pour un lycéen, le trois n’était pas encore le business, mais les pseudo-études).

    Ça fera bientôt un demi-siècle que dure ce cirque. Tony Joe White vient tout juste de casser sa pipe en bois, juste après avoir enregistré un album une fois de plus envoûtant. Il appartient à la caste des très grands artistes américains et doit en partie son renom à Elvis qui reprit au temps jadis « Polk Salad Annie », un classique qu’on retrouve, comme « Soul Francisco », sur le premier album de Tony Joe, Black And White, paru en 1968 sur Monument, la label quasi-mythique de Fred Foster. Cet album figure parmi les classiques du rock américain.

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    Tony Joe attaque avec « Willie And Laura Mae Jones » un groove à la Bobbie Gentry, où il raconte que ses voisins fermiers étaient noirs - We worked in the fields together, and we learned to count on each other/ When you live off the land you don’t have time to think about another man’s color (on travaillait ensemble aux champs et on apprenait à compter les uns sur les autres, quand on vit de la terre, on n’a pas le temps de s’occuper de la couleur de peau des autres) - fantastique entrée en matière. Puis c’est le hit magique, « Soul Francisco », le hit sixties par excellence, l’extraordinaire classe du chant chaud de Soul, le vibré diabolique du southern groove. Et ça continue comme ça tout le long de l’album, avec « Aspen Colorado » (balladif classique chanté au chaud devant), « Whompt Out On You » (groove glouglouté, une spécialité de Tony Joe, il adore sautiller son groove et sa fantastique façon d’invoquer le seigneur - Lord, ooooh), « Don’t Steal My Love » (encore un groove bien soutenu à la basse, l’absolu du son), « Polk Salad Annie » (Down in Louisiana, where the alligators grow so mean/ There lived a girl, that I swear to the world/ Made the alligators look tame (En Louisiane où les alligators sont si terribles vivait une fille, je le jure, qui était encore plus terrible que les alligators - Tony Joe prend aussi la peine d’expliquer que polk salad est une sorte de navet sauvage et c’est tout ce qu’avait la pauvre Annie pour se nourrir). Et puis, en B, Tony Joe tape dans les reprises : « Who’s Making Love » de Johnnie Taylor (belle pièce de r’n’b jerkée dans l’esprit des Temptations), « Scratch My Back » de Slim Harpo (Tony Joe l’érotise, ça groove bien sous les draps, ça brode à la wah-wah - ouhh - il soupire son scratchy-scratcho avec la classe d’un grand félin), « Witchita Lineman » de Jimmy Webb et un vieux coup de Burt avec « Look Of Love » (il peut crooner au claire de lune. Tony Joe est un sacré amateur d’horizons soyeux. Son haleine qui nous court sur la nuque est aussi chaude que celle d’Elvis).

    Plutôt que raconter l’histoire de sa vie, dont vous retrouverez tous les détails sur wiki, nous vous proposons plutôt d’aller musarder au long de sa discographie, l’une des plus captivantes qui soient.

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    Son deuxième album sur Monument sort un an plus tard. Continued est encore un très gros disque. « Elements And Things » se joue sur le sentier de la guerre. On se retrouve au cœur des clichés de la swamp music. C’est adroit et poisseux, singulier et fascinant. En tous les cas, unique au monde. Tony Joe sort un beat digne des Seminoles. Tommy McClure des Dixie Flyers l’accompagne à la basse. Un Dixie, ça ne plaisante pas avec le beat. « Roosevelt And Ira Lee » est monté sur la carcasse rampante de Polk Salad Annie. Il est à la fois dans l’électricité et pas dans l’électricité, il flirte avec le folk-rock mais on croise de riff de Suzie Q au coin d’un couplet, alors il affirme son appartenance à l’électricité. Cette chanson raconte l’histoire de deux mecs qui traînent une nuit au bord du marais et qui ne savent pas quoi faire. Alors ils vont chasser les grenouilles. Puis Ira Lee décide qu’il vaut mieux aller voler des poulets. De l’autre côté se trouve une merveille de rock groovy, « Old Man Willis », encore un archétype du Southern sound, cuivré et joué à l’extrême mesure du beat. Tony Joe raconte l’histoire d’un fou qui vivait dans une cabane isolée et qui chassait sa femme et ses enfants avec un couteau de chasse. Avec ça, il nous plonge dans l’univers ténébreux et violent d’Erskine Caldwell. Pour « I Want You », il reprend l’excellent shuffle de « Soul Francisco ». Il fait chauffer ses you sur la braise du rut. On est au cœur de ce que les gens appellent le swamp.

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    Troisième et dernier album sur Monument : Tony Joe. Ça commence bien ! - I don’t wanna be your stud spider no more - Voilà « Stud Spider », dans toute sa puissance. Et ça dépasse en heavyness tout le pounding de Black Sabbath. Tony Joe tape là dans la violence extrême. On a même du you ouuuh de fou et des claquages d’accords psychopathes. On retombe dans la magistrale épaisseur du groove avec « Widow Wimberly ». Tony Joe gratte sa gratte dans la moiteur extrême. On sent circuler des énergies inconnues sous la surface du groove - But it’s hard to even pay your rent - Encore une histoire de nympho. Avec la chaleur, rien de surprenant. Le beat est celui du désir - Widow Wimberly how do you still manage to smile/ Widow Wimberly I like to stop and learn from you a whiiiile - On reste dans l’énormité du son avec « Conjure Woman », fantastique d’espérance et de son jeté dans le marais. Le ciel de Tony Joe s’auto-hante - Lawd Lawd she said I only have the tooth of a crawdad - Pure démence. Tony Joe entre dans son meilleur rôle avec « What Does It Take (To Win Your Love) », celui du séducteur à l’haleine chaude. Puis il passe au swampy suédois avec « Stockholm Blues » monté sur un gros beat palpitant et il nous balance ensuite une fantastique reprise du « Boom Boom » de John Lee Hooker. Pur génie - Gonna shoot you right down - Tony Joe nous fait tout simplement le boom boom du dandy.

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    Puis il passe avec armes et bagages chez Warner pour enregistrer deux albums fatidiques : Tony Joe White et The Train I’m On. On a parfois l’impression d’écouter toujours le même disque, et c’est un peu le même problème qu’avec Dylan : si on ne fait pas l’effort d’entrer dans les textes des chansons, c’est foutu, car on passe complètement à côté de ce qui fait leur grandeur. C’est un peu comme si on écoutait Gainsbourg ou Léo Ferré sans comprendre les textes. Aucun sens. Tony Joe White ne raconte que des histoires de personnages rencontrés ici ou là, et chaque fois ça captive. « They Caught The Devil And Put Him In A Jail In Eudora Arkansas » ouvre le bal du premier album Warner. On y retrouve les thèmes musicaux de Polk Salad et de Suzie Q. Tony Joe raconte qu’après avoir mis le diable au ballon, le gardien de la prison d’Eudora est devenu mystérieusement riche et qu’il roule en Lincoln Continental. On le voit aussi démarrer « The Change » comme dans un rêve - It’s about a time of the year and we call it the fall oh yeah - Et on trouve à la suite « Black Panther Swamps », une sorte de lien indirect avec Tav Falco. On reste dans le swamp avec « A Night In The Life Of A Swamp Fox », encore un beat à la Polk Salad joué à fond de basse dans une grosse ambiance de voix gourgandine. Puis on se régale d’un « I Just Walked Away » sacrément insidieux. Le hit de l’album s’appelle « Voodoo Village », beau swamp-rock hanté par un solo minimaliste - But voodoo village you seem a lot like me.

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    Il enregistre l’album suivant à Muscle Shoals. Jerry Wexler et Tom Dowd le produisent. « The Family » atteint une sorte de grandeur softy à la Dylan. C’est nappé d’orgue et éclairci à l’horizon d’un beau coup d’harmo. On tombe ensuite sur un balladif superbe, « If I Ever Saw A Good Thing », bien saxé dans l’esprit. Il revient à son beau groove têtu dans « Beouf River Road ». Il swampe bien son rock et fait sonner l’harp. Puis on tombe sur le fantastique morceau titre, un balladif à la coule de l’Alabama - If you see the train I’m on/ Wave to me goodbye - Doucement suivi à l’harmo, dans l’excellence du murmure et bon prince, il avoue qu’il déteste la voir pleurer. L’autre gros hit du disque se trouve en B. « As The Crow Flies » est une solide tranche de swamp-rock descendue à la basse et suspendue au gimmick tempéré. C’est joué avec passion et claqué de notes acoustiques - Yeah but since I don’t have wings/ Well I can’t get home as fast as I want to - On revient au coin du feu pour « The Migrant » et on retrouve cette haleine chaude, alors forcément, toutes les femmes vont craquer. Trop de chaleur déforme l’angle libidinal des choses. Voilà un chef-d’œuvre de romantisme sudiste, Tony Joe doit aller travailler sur un pipeline au Texas pour ramener de l’argent et il veut que sa femme se jette à son cou quand il reviendra - And you’ll see me coming up the road/ I want you to run/ Just as fast as you can out to meet me/ And throw your arms around me/ Cause baby I’m home - Puis c’est le fascinant « Sidewalk Hobo » qui déboule  - Now take me back to Memphis - Il boucle cet énorme album avec « The Gospel Singer ». Il sonne comme Elvis, avec de magnifiques accents gras. Il semble lui aussi incarner cette espèce de classe aristocratique dont se prévalent les gens du Sud des États-Unis, ceux qu’on appelait autrefois les Southern gentlemen.

    On sent quelque chose d’extrêmement littéraire chez Tony Joe White. Il est l’héritier des grands chanteurs de blues et de country qui eux aussi écrivaient des chansons pour raconter leur vécu, leurs souvenirs et leurs rencontres. Il est évident que les Drive-By Truckers s’inspirent du modèle de Tony Joe White.

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    Notre ami s’offre une belle pochette pour l’album Home Made Ice Cream. Un nommé Leann le photographie à Turtle Creek. L’album n’est hélas pas aussi bon que les trois albums Monument parus précédemment. Il vaut cependant l’écoute pour deux ou trois bricoles. Le morceau titre, par exemple, qui se veut bel instro d’harmo du bord du fleuve. Ou encore « California On My Mind » dont Tony Joe décline le thème à la guitare, pendant que chouffle un doux shuffle en guise de brise. Puis il revient à sa spécialité qui est le groove sourd et terrible avec « Backwoods Preacher Man », qu’il fait gronder sous les bois - Doin’ the best he can/ Tryin’ to give the Lord a hand - Puis avec « No News Is Good News », il se livre à son jeu favori qui est de dresser un décor en seulement deux ou trois vers - I woke up this morning with a good feeling.

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    Bel album que ce Eyes paru en 1976. Il attaque avec un « Soulful Eyes » sacrément groovy. Le vent des îles y charrie un parfum de hit planétaire. Quel charme ! Il reste dans sa période de charme intense avec « You Taught Me How To Love » - I can feel your lips upon my face - Comme tous les hommes d’âge mûr, Tony Joe rôtit en enfer libidinal. Son groove est fabuleux d’inspiration divine - Don’t you know by now - Et ça continue avec « You Are Loved By Me », et là on se croirait chez Bobby Womack. Son groove est fabuleux, il passe du marécage au satin blanc. C’est du rêve romantique à l’état pur et l’harmo suit. Encore plus charmant : « Rainy Day Lover ». Il chante comme un géant de la Philly Soul. Mais il va revenir progressivement au swamp-rock avec des choses comme « Making Love Is Good For You » et « Texas Woman » monté sur un gimmickage bluesy. Il le chauffe à sec à l’harmo et le swingue jusqu’à l’os du genou. C’est en plus secoué au sable. Voilà ce qu’il faut bien appeler une aventure, une considérable intervention. Il reste dans le heavy boogie blues pour « Hold On To Your Hiney » et replonge dans la boue des marais pour « Swamp Boogie ». Il gratte ça à l’arrache de la grosse énergie avec des chœurs de rêve et des c’mon de bonne tenue. Il fait son Kristofferson avec « That Loving Feeling » - Come closer baby - difficile de résister. Et comme le groove de charme est au rendez-vous, ça devient terriblement torride - Ahhhh babe - C’est du sexe à l’état pur. Drivé à la mélodie chant. Ce mec est un démon, le pire séducteur qui soit ici bas. Il règle sur un monde de chaleur blanche.

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    Malgré une belle pochette, The Real Thang puait les années 80 avec sa production diskö. Mais contrairement à ce qu’indiquait son titre, « Disco Blues » n’était pas de la diskö mais un vieux bout de beat swampy. Tony Joe le chantait à la manière de « Soul Francisco ». Waylon Jennings se joignait à lui sur deux cuts country, « Red Neck Women » et « Mama Don’t Let Your Cowboys Grow Up To Be Babies ». Tony Joe y claquait ses vieux gimmicks talala à la mode swampy. Il refaisait aussi une version de « Polk Salad Annie ». Monté sur swamp beat, « Swamp Rat » était le point fort de l’album. Tony Joe le chantait en sourdine. C’était absolument admirable de bassitude et joué au funk. Belle fin de disque avec « Even Trolls Love Rock & Roll ». On y retrouvait l’ambiance de Polk, les mêmes accords et la même atmosphère, mais avec une basse diskö. Tony Joe y rencontrait un Troll qui jouait de la basse funk et il a donc tiré de cette rencontre un conte extraordinaire.

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    On retrouve « Swamp Rat » sur Dangerous, paru trois ans plus tard. Le Tony Joe qu’on voit sur la pochette a une tête à jouer dans « Gates Of Heaven », car il a un petit côté Kristoffersen. La production de l’album est affreusement diskö, mais au sens de Tamla. Avec « Naughty Lady » et « One Day Will Come », Tony Joe se lance dans la chanson de charme. Il sonne comme Barry White et forcément, on perd le swamp de vue. Par contre, la version de « Swamp Rat » qui se niche sur cet album réveillerait les morts - Now I don’t move too fast/ And my talk is kinda slow/ I’m from the swamps/ And I like to stomp the cotton eye joe - Fantastique ! Tony Joe fait même danser un alligator. On trouve une autre merveille en B, « Do You Have A Garter Belt », petit groove pressé  - Love the way you wear your hair down long - morceau pulsé au pouet-pouet et soutenu à l’harmo - I ain’t no kinky baby but I know what I like - On a là le pur boogie du bayou. « The Lady In My Life » est un balladif infernalement beau. Les mouches tombent dès que Tony Joe ouvre le bec pour chanter. Charme fatal. Il finit l’album avec un autre balladif de charme, « You Just Get Better All The Time ». Il a de la chance : sa compagne s’améliore avec le temps.

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    Il enregistre Closer To The Truth à Muscle Shoals. On retrouve David Hood et Spooner Oldham parmi les musiciens. Il revient à son vieux beat sur « Tunica Motel » - Just outside of Memphis/ Highway 61/ Sleepy little town by the/ Mississippi river - Il croit même voir passer le fantôme de Robert Johnson - Gimme the blues at the Tunica Motel - Il enchaîne les grosses compos comme des perles, « Steamy Windows » (road-song parfaite), « The Other Side » (fantastique chanson dédiée aux pauvres, ceux qu’on voit pousser des caddies dans les rues). D’autres merveilles se nichent en B, comme ce fabuleux « Bi Yo Rhythm » dédié aux animaux des marais : le rooster et le gator qui voit tout et surtout la city transformer son territoire en voies rapides. Tony Joe redore son blason de roi du groove avec « Cool Town Woman », magnifique jive de by Jove posé sur la bassline de David Hood. Encore plus fantastique : « Bare Necessities » où Tony Joe s’amuse à ironiser - I don’t need a ride in a limousine/ But a little Jag baby/ Wouldn’t hurt anybody - Oui, une petite Jaguar, finalement, ça ne fait de mal à personne.

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    En écoutant The Path Of A Decent Groove, on réalise à quel point Tony Joe White est un grand auteur. Après Dylan et lui, qui écrira des textes de chansons aussi consistants ? Allez savoir. Il attaque très fort avec « On The Return To Muscle Shoals » et un couplet d’intro dément, un modèle du genre - Hawk on the board big motor running/ Little Stevie windows on the B3/ Seven long years and I was needing to ease my soul/ And there was sweat in the room/ On the return to Muscle Shoals - Couplet complètement mythique puisque Tony Joe rend hommage à Muscle Shoals en étant lui-même acteur. Il revient à son côté mâle protecteur avec « I Want To Be With You » et à ce petit jeu, il bat Elvis. Puis il lâche un cut digne du Voodoo Chile, « Backside Of Paradise » - They say I was born on a stormy night/ Jammin’ to the blues/ My mama thought that I was a good luck charm/ But I think I was touched with the hoodooooooooo - Et le solo court la plaine. On ne sait pas si c’est du cliché, mais dans « Mojo Dollar », Tony Joe multiplie les plans with a guitar in his hand. Il suit son rêve de wild man - But I followed his train and went/ Deep in the wild man swamps - Avec « Jaguar Man », il touille un groove de séducteur ultime qui aime les belles fringues, les belles pompes, l’argent facile and you - I don’t waste my time/ Beating around the bush/ Cause if its cool/ You don’t have the push - Il pose ensuite son décorum dans « Up In Arkansas » - Les coyotes hurlent dans la nuit et les rats ont dévoré mon repas - Et il revient à la chanson de charme avec « Always The Song » - La première fois qu’on s’est touché, on a presque pris feu - On retrouve le merveilleux écrivain avec « The Coldness Of The Chain ». Ses vers sonnent comme des vers classiques - Fell under bad companions/ With no regards for the law/ We were under the impression/ We was above it all - On sent aussitôt le poids des mots et donc la force de l’image - And I can feel it/ In the air like a distant rain/ I’m one step from/ The coldness of the chain - Oui, Tony Joe n’a qu’un pas à faire pour se retrouver au bagne. Il finit avec le morceau titre qui est une sorte de groove introspectif. On sort de cet album ébloui, une fois de plus.

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    Lake Placid Blues arrive deux ans plus tard. On ressent un léger malaise avec le morceau titre qui ouvre le bal, car Tony Joe sonne comme Dire Straight et sort un petit mid-tempo à la mode. Il revient au boogaloo rôdeur de la nuit avec « Menutha » et ses formules magiques - Woke uo this morning/ Slightly out of tune - Retour à la chanson de charme avec « Paris Mood Tonight », puis à son cher bayou avec « Bayou Woman » et donc une bayou woman qui se tient près du campfire. On reste dans la chanson d’haleine chaude avec « The Guitar Don’t Lie ». Parfois, on aimerait bien être une femme pour pouvoir tomber dans les bras d’un mec qui chante aussi bien. Ah comme les femmes ont de la chance ! Un peu de terroir avec « Louisiana Rain », et il brode sur ses souvenirs extraordinairement ordinaires - People came from miles around/ To sing those gospel songs/ And have dinner on the ground - Il faut voir le poids qu’il met dans son ground et c’est suivi à l’harmo. Pure magie. Malheureusement on croise pas mal de morceaux de rock FM sur cet album. Il revient au groove sous le boisseau avec « Yo Yo man/Carter Belt » et il s’apitoie sur son sort avec « Down Again ». Tony Joe a fait de sa dépression un fonds de commerce. Au moins, ça lui sert à quelque chose.

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    Encore un album chaudard, comme on dit chez les truands : One Hot July. Chaudard, oui, car bourré de classiques comme ce « Crack In The Window Baby » qui fait l’ouverture. On y retrouve l’haleine chaude de Tony Joe - All I can think is boom boom - Il profile l’énormité. Tout est dans la diction. Il gère bien son groove et lâche des boom boom d’anthologie. « Gumbo John » se déroule à Baton Rouge - Southern culture on the skids it sure is true/ Out on the back porch of Gumbo John - Le voyage en Louisiane est assuré. Tony Joe raconte l’histoire d’un alligator qui s’appelle Clyde : c’est un copain mais il peut être terrible. Gumbo John jouait de la guitare, mais il montre sa main avec deux doigts, et donc fini la guitare à cause de Clyde. Voilà le grand art de Tony Joe White : raconter une histoire extraordinaire en trois couplets. On se régale aussi du heavy groove de « Goin’ Down Rockin’ » - One foot in the mountain and the other one in the stream - Quelle allure ! Et tout le long du disque, il file au rythme du groove. Il revient au blues primitif avec « Don’t Over Do It ». Puis il passe au groove chaleureux avec « Ol’ Black Crow », pur jus de swamp-rock serré et vénéneux monté sur un beat tribal. Tony Joe joue avec la musique des mots - There’s a storm in the South and trouble in the East/ Maybe I should move out West/ Ain’t no music in my ears no taste in my mouth/ Keep looking for a place to rest - Il touille le vieux mythe du vagabond qui cherche un endroit tranquille pour se reposer. Et on retrouve l’extraordinaire « Conjure Woman » du troisième album Monument, monté sur un beat violent et chassé par les vents.

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    C’est sur The Beginning paru en 2001 qu’on trouve « Rich Woman Blues », un vieux blues de cabane avec la voix chaude de Tony Joe dans le cou. On applaudit à distance. On ne sait jamais. Ce genre de mec a beaucoup trop de charme. Il revient plus loin à ses vieux racontars du Deep South avec « Ice Cream Man ». C’est intense, comme toujours. Son « Going Back To Bed » est magnifique d’attaque de voix intimiste - For the papers in the trash/ All the bad news I read - C’est chanté dans la torpeur confédérée. Et il revient à la conclusion sudiste : Go back to bed. Quand on écoute « Drifter », on mesure à quel pont Tony Joe est un chanteur exceptionnel. Il se pose comme un gros moustique sur la mouscaille. Il claque son « More To This Than That » au vieil accord vermoulu - Times are movin’/ Gonna Fade - Il touche là au plus chaud de l’intimisme et gratte à la sévère, à la violence du bayou. Il souffle le chaud et le froid. Ah la brute ! Pure merveille aussi que ce « Down By The Border » et dans « Wonder Why I Feel So Bad », il se demande pourquoi il va si mal - I could reach for the whisky/ reach for the pills - Tout est fascinant chez Tony Joe, surtout « Clovis Green » - He made his living raising sugar cane - Il envoie sa fille unique to the finest school in New Orleans et elle revient enceinte - A child was born in the fall - Pure magie. Il négocie « Rebellion » à gros coups d’acou - Ride my woman in a coupé de ville  - et il sort l’un de ces couplets dévastateurs dont il s’est fait une spécialité - I might wanna rock or play the blues all nite long/ I’m in this thing for life/ I didn’t come here for just one song - Et il ajoute : Lightnin’ Hopkins was a friend of mine - Il boucle cet album terrible avec « Who You Gonna Hodoo Now », un magnifique portrait de panthère noire.

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    Quelques belles énormités se nichent sur Snakey paru en 2003, à commencer par « Feeling Snalkey » - I was feeling snakey this morning/ All my thoughts were covered with mud - Ce qui prédomine le plus chez Tony, ce sont les textes, évidemment - I ain’t messing with tequila no more - le son ! Il gratte son truc avec une vieille arrogance vermoulue. Autre coup de Trafalgar : « Black Horse Coming » - There’s a black horse coming/ I’m not ready to ride - et un solo hante le fond du cut comme un fantôme. C’est bardé de distorse. On l’écoute dicter ses conditions - And if I keep looking back on my life/ There’s some things I wish that I could do over but there’s a dark horse - Il parle bien sûr de la mort qui approche. Et le cut qui suit, « The Organic Shuffle », est un véritable coup de génie. C’est joué à la basse funk - But when they grabbed him by the hands/ Their own feet started this weird little dance - Monstrueux ! « Lucy Off The Land » est assez violent et le groove de Tony Joe chapeaute bien tout. On reste en plein mystère avec « Taste Like Children » - And when I asked him about the mystery meet/ He just grinned and said somebody won’t see their shadow today - C’est la façon dont Tony Joe White s’évapore, en disparaissant dans l’ombre du mystère le plus épais.

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    Il enregistre pas mal du duos pour l’album The Heroines. Encore un disque incroyablement solide et on tremble à la seule idée de passer à côté d’un disque pareil. Il commence et termine l’album avec un thème à l’espagnolade, « Gabriella », assez pur et admirablement bien joué. On peut y aller les yeux fermés. Premier duo avec Shelby Lynne sur « Can’t Go Back Home ». Tony Joe entre au second couplet et impose sa présence. Ce mec est bon. Shelby lui donne la réplique. Leur duo est captivant comme l’est d’ailleurs aussi celui qu’il prend avec Lucinda Williams sur « Closin In On The Fire ». Ils partent ensemble. On sent circuler les fluides de la sensualité et en plus, c’est admirablement cuivré. Merveilleuse shouteuse que cette bonne Lucinda ! Tony Joe apprécie ses accents terribles. On assiste à un échange entre deux alligators et voilà que brille l’or du rock. Tony Joe ajoute à ça un solo tordu incroyablement trash. I duette ensuite avec Michelle White sur « Playa Del Carmen Nights ». Tony Joe attire toutes les femmes. Il crée les conditions du confort érotique et Michelle White en profite pour s’introduire. Elle y va tant qu’elle peut. Encore un duo magique avec Emmylou Harris : « Wild Wolf Calling Me ». Ils virent country et Emmylou attaque d’une voix sucrée. Leur petite affaire tourne au coup de génie. Tony Joe revient ensuite à son vieux heavy blues avec « Rich Woman Blues ». Il claque quelques notes ici et là et nous ensorcelle définitivement. Il duette aussi avec Jessie Couter sur « Fire Flies In The Storm ». Quel brouet infernal ! Sous son Stetson, Tony Joe joue les vieux beaux et joue un solo liquide en continu. Nouveau phénomène paranormal.

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    On reste dans les très grands albums avec Uncovered, paru en 2006. Il monte « No One Bad Thought » sur un énorme groove de basse et raconte son enfance - My mama was a Cherokee/ Spent her life on a river farm/ She had seven kids and let us know/ There was plenty of room in her arms - Imbattable. Encore un gros poisson groovy avec « Rebellion ». Tony Joe a beau se fâcher, ça reste du gros swamp-rock spongieux. Il joue ça au gras qui jute, et du meilleur. Voilà un son de guitare qui fait rêver. Il stompe ensuite son swampy swampah avec « Shakin’ The Blues ». Waylon Jennings chante avec Tony Joe et ça prend une tournure énorme, véritablement énorme. Les couplets sont rattrapés au picking de guitare. C’est monstrueux et au dessus de tout. Puis on le voit embarquer son « Rainy Night In Georgia » au groove de charme et le chanter avec une profondeur abyssale - Neon signs a flashin’/ Taxicabs and buses passing through the night - Voilà l’énorme élongation du groove deep south - Lord I believe it’s rainin’ all over the world - Quelle fabuleuse interprétation ! Il atteint la perfection, de la même manière qu’Elvis. Et Tony Joe revient inlassablement claquer ses paroles - I find a place in a boxcar/ So I take out my guitar to pass some time - C’est à la fois excellent et définitif. Il groove ce classique jusqu’à la moelle de l’occiput. Il reste encore au moins deux merveilles : « Taking The Midnight Train » - She’s an intellectual woman/ I’m a low maintenance man/ Oh I’ll take her love anyway that I can - et « Keeper Of The Fire » qui sonne comme un hit, mais le problème chez Tony Joe White, c’est que chaque cut sonne comme un hit.

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    Take Home The Swamp est un album live. Il fait monter la petite fournaise d’« I Want You Baby » sur un bon beat boogie. Il en fait une version admirable, claque de violents accords dans les virages et c’est nettoyé à la wah-wah. On retrouve la mécanique de Polk Salad dans « Roosevelt And Ira Lee ». Toute sa vie, Tony Joe s’est montré admirable. Il nous claque ça à la grosse claquemure de la Louisiane. On tombe ensuite sur le vieux riff descendant d’« Hard To Handle ». Tony Joe est un vrai meneur d’alligators. Il sait lancer une troupe au combat. Avec « When You Touch Me », il rappelle qu’il ne supporte pas que cette femme lui touche ce qu’il a de plus précieux au monde. Puis il se dirige tranquillement vers la sortie avec « Polk Salad Annie ». Ah quelle époque !

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    Deep Cuts restera dans les annales du rock comme un album de son. « Set The Hook » saute littéralement à la figure. C’est boppé à la machine d’écho et surligné au vieil harmo. Tony Joe rappe le swamp et ça tourne encore une fois à la monstruosité. Il crée une ambiance dégueulasse de puissance emblématique. Il ramène « As The Crow Flies » dans l’enfer technoïde, ça frappe sec et dru. Il murmure près de l’enclume que frappe Hadès. Il nous sort carrément le stomp du Creusot. Rien d’aussi brutal sur cette terre. Effarant ! Même traitement pour « Willie And Laura Mae Jones », c’est tapé à l’horrifique. Tony Joe invente là le swamp de la révolution industrielle. Il passe aussi « Soul Francisco » à la moulinette du son. Il pulvérise son vieux hit et nous précipite dans la fosse à fuel. « High Sheriff (Of The Calhoun Parrish) » passe aussi à la casserole. Tony Joe le roule dans le goudron, puis il gratte son « Aspen Colorado » avec un son ultra-saturé. C’est d’autant plus terrible qu’il chante très bas, alors on a les oreilles qui vibrent. S’ensuivent d’autres classiques comme « Homemade Ice Cream » ou « Swamp Water », eux aussi industrialisés à outrance et il termine avec une effarante mouture de « Roosevelt & Ira Lee ». Là il tente le tout pour le tout. Il fait du totémique et transforme son vieux hit en hit hypnotique. Ça dépasse l’entendement, mais on y va, car on suivrait ce mec jusqu’en enfer. Il produit avec cette mouture de l’insondable bourbeux. Ça sonne comme une véritable malédiction, comme du heavy biblique. Ne laissez surtout pas ce disque à portée des gens fragiles.

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    On reste dans la lignée des grands albums avec The Shine. Comme il en a l’habitude, Tony Joe raconte une histoire dans « Season Man » - He moved in with his kinfolks in the Arkansas woods/ He was a man who would always do what he said he would - Tony Joe a une façon toujours très particulière d’agencer les mots dans ses vers. C’est une façon d’articuler le langage qu’on retrouve dans la façon dont Sam Phillips s’exprime dans ses interviews. Chez Tony Joe, le moindre mot a son importance. On reste dans le vieux groove de boogie avec « Ain’t Doing Nobody No Good » - Raccoons in the house/ Panther in the woods/ Snakeskin in my tractor/ Rat nest under the hood - Il fait comme à son habitude, il plante un décor en quatre phrases puis ça se corse car le shérif tape à la porte, alors en bon redneck, Tony Joe lâche « ain’t no good », et pour corser l’affaire, un petite guitare fuzz ronge le fond du morceau. Dans « Long Way From The River », Tony Joe évoque le chemin parcouru et s’en prend au décalage, puisqu’il n’entend plus le chant du coyote, mais les sirènes de police. C’est un long chemin en effet depuis le bord du fleuve. Il se retrouve sur scène, à Paris, et pense à son vieux marais. On se régalera aussi de « Strange Night », un vieux boogie sensitif, bien dur et JJ Cale joue de la guitare gluante. On reste dans l’extrême pureté du son avec « Roll Train Roll ». Tony Joe opère un retour aux sources, il évoque Beale Street et le Memphis blues, et on savoure la fantastique pureté du riff de guitare - Now I got the hoodoo on me - il laisse passer une mesure et ajoute : bad chance of luck - Il termine cet excellent album avec une gosse pièce d’Americana, « A Place To Watch The Sun Goe Down ». Il évoque le coin du feu et une guitare qui joue en sourdine. C’est le bon endroit pour voir le soleil se coucher.

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    Grâce à Live In Amsterdam, tous ceux qui n’ont pas eu la chance de voir jouer Tony Joe sur scène peuvent l’avoir dans leur salon. Et là, dès qu’il s’assoit avec son chapeau, son porte-harmo, sa Strato, l’évidence saute à la figure : c’est un authentique bluesman ! Chez Tony Joe, tout est vieux et tout sent bon le bord du fleuve, et dans son cas, on devrait plutôt dire le bord du marais : la guitare, le mec, la voix, le blues, tout date d’un temps reculé. Et bien entendu, il attaque en solo avec deux swamp blues, « Rich Woman Blues » et « Stockholm Blues ». Pour le troisième morceau, un petit mec aux claviers et un drummer softy viennent le rejoindre sur scène. Ils attaquent un autre blues, « As The Crow Flies ». Une tête de crotale est fixée sur la bandoulière de Tony Joe - Well I dreamed last night that I heard you call my name - Et l’envoûtement se produit. Il a un son complètement hanté par l’esprit du blues, mais c’est le blues des marécages, plus lent et beaucoup plus inexorable. « Crack The Window Baby » est aussi monté sur une carcasse de blues. Il joue un stomp vermoulu, travaillé au corps par un riff de basse terrible que joue le petit mec au clavier. Tony Joe balance des vieux coups de wah-wah. Ambiance extraordinaire. On pense aux Doors, même son, même puissance évocatrice. Tony Joe balance à la suite d’autres immenses classiques, « Roosevelt And Ira Lee », « Rainy Night In Georgia » et bien sûr « Polk Salad Annie » que tout le monde attend. Quelle fantastique séquence de swamp-blues ! On souhaiterait presque que ça ne s’arrête jamais.

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    Et puis voilà Hoodoo. Belle pochette, avec un Tony Joe assis et aussi patiné par le temps que sa chaise, sa Strato et son ampli Fender. Au moins, comme ça, on sait où on va. Car bien sûr, les chansons de l’album sont aussi patinées que la chaise. Il attaque dans un cimetière - I was sitting in a graveyard late one night/ And I didn’t know why - Non, il ne savait pas pourquoi il était assis dans un cimetière l’autre nuit. Il chante toujours sur le même registre et, diront les mauvaises langues, sur le même air. On retrouve son joli boogie de la Louisiane dans « Holed Up ». Il raconte qu’il reste enfermé et qu’il ne sort plus de chez lui, que des os de poulet traînent par terre et qu’il n’en a plus rien à foutre de rien. Le téléphone sonne, il ne répond plus. Une fille vient essayer de remettre un peu d’ordre, mais il ne veut rien savoir. Dans « Who You Gonna Hoodoo Now », il décrit une très belle femme noire sur un air de blues primitif. Dans « 9 Foot Sack », il raconte sa jeunesse pauvre à la ferme. Son père cultivait le coton, quarante acres au bord de la rivière et sept bouches à nourrir. Fantastique évocation d’une époque révolue. Dès l’aube, sa mère le réveillait pour aller aux champs. Il y travaillait jusqu’à la tombée de la nuit. Quel fabuleux groove intimiste ! Et puis voilà « Alligator Mississippi ». Tony Joe y raconte un joli cauchemar. Il se retrouve coincé dans ce bled et une centaine d’hommes armés arrivent sur le parking with evil in their eyes. Toutes les chansons de l’album sont absolument passionnantes. Tony Joe ne raconte que des petites histoires et ça continue sur la B avec « The Flood ». Il raconte l’inondation. Il pleuvait à verse à Memphis. Toute la nuit. Le lendemain, la route était fermée. Alors il est grimpé sur la colline et a suivi la fameuse piste de Natchez pour filer à Nashville qui était aussi inondée. Des guitares flottaient à la surface de la rivière. Tony Joe White est une fabuleux narrateur spongieux. Dans « Storm Comin’ », Moma les réveille pour leur dire d’enfiler leurs vêtements car la tempête arrive ! Vite ! Il en profite pour faire monter la pression orchestrale. Encore un groove familier avec « Sweet Tooth ». Sa baby fait des gâteaux et elle a du chocolat sur les lèvres. Tony Joe ne nous épargne aucun détail.

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    Rain Crow sonne comme l’apothéose du swamp. Tout est bon là-dessus, à commencer par « The Opening Of The Box » qui ouvre le bal de la B. On ne résiste pas à ce genre de groove hyper-tendu. On assiste là à une cérémonie secrète dans les bois animée par un groupe de wild weird music, et c’est visité par Steve Forrest, un bassman entreprenant. En C, on tombe sur l’énorme « Conjure Child », un swamp rock magique qui raconte l’histoire d’une fille qui vit dans le marais avec une sorcière (conjure woman). Deux mecs veulent violer la fille. Ils l’attendent à l’endroit où elle doit remonter dans sa barque pour rentrer chez elle dans le marais. Elle devine leur présence. Alors un serpent chope le premier à la gorge et une panthère saute sur l’autre. Elle les fout dans la barque et les donne au gator un peu plus loin pour qu’il les bouffe. Gator snack. Tout aussi puissant, voilà « The Middle Of Nowhere », cut nostalgique dans lequel Tony Joe évoque son enfance - It’s the summer in the middle of nowhere/ Reality is the heat/ And all we have and all we know/ Is what’s within our reach - Il décrit plus loin le livreur de glace - ice truck - Garanti d’époque. « Hoochie Woman » qui ouvre le bal de l’A est aussi un cut puissant, monté sur un beat soutenu. Tony Joe y raconte l’histoire d’une femme qui fait cuire ses écrevisses et qui rajoute un pot de piments de Cayenne dans la gamelle - That’s the way it is/ When you’re livin’ in the swamp land - Il enchaîne ça avec « The Bad Wind », l’histoire d’un type qui charge son fusil pour aller régler ses comptes : sa femme fricote dans un bar avec des mecs. Il s’arrête chez le voisin pour lui demander de s’occuper de ses vaches, puis il descend en ville. Il entre dans le bar, s’assoit à une table mais il ne la canarde pas. Il rentre chez lui apaisé. Fantastique conteur que ce Tony Joe White, n’est-ce pas ?

    Signé : Cazengler, tony joe ouate

    Tony Joe White. Black And White. Monument 1968

    Tony Joe White. Continued. Monument 1969

    Tony Joe White. Tony Joe. Monument 1970

    Tony Joe White. Tony Joe White. Warner Bros Records 1971

    Tony Joe White. The Train I’m On. Warner Bros Records 1972

    Tony Joe White. Home Made Ice Cream. Warner Bros Records 1973

    Tony Joe White. Eyes. 20 th Century Records 1976

    Tony Joe White. The Real Thang. Casablanca Records 1980

    Tony Joe White. Dangerous. CBS 1983

    Tony Joe White. Closer To The Truth. Remark Records 1991

    Tony Joe White. The Path Of A Decent Groove. Remark Records 1993

    Tony Joe White. Lake Placid Blues. Remark Records 1995

    Tony Joe White. One Hot July. Mercury 1998

    Tony Joe White. The Beginning. Audium Records 2001

    Tony Joe White. Snakey. Munich Records 2003

    Tony Joe White. The Heroines. Sanctuary Records 2004

    Tony Joe White. Uncovered. Swamp Records 2006

    Tony Joe White. Take Home The Swamp. Music Avenue 2008

    Tony Joe White. Deep Cuts. Swamp Records 2008

    Tony Joe White. The Shine. Swamp Records 2010

    Tony Joe White. Live In Amsterdam. DVD Munich Records 2010

    Tony Joe White. Hoodoo. Yep Roc Records 2013

    Tony Joe White. Rain Crow Yep Roc Records 2016

    La reine Margaret

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    Ah elle est culottée la reine Margaret de venir allumer aussi incidemment les convoitises ! Elle se montre même prodigieusement culottée, débarquer ainsi comme une reine des Mille et une Nuits du Michigan dans le plus minuscule des bars de l’Eure, ce département désespérément rural abandonné de Dieu depuis des siècles, ou en d’autres termes, le dernier endroit possible pour la manifestation d’une telle panacée régalienne. Voici dix ans, la reine Margaret vint dans cette ville avec les Demolition Doll Rods choquer quelques barbus, non par le prestige de sa condition, mais par le minimalisme de sa mise : elle arborait en effet un bikini en cuit noir, marqué LUCKY en grosses lettres blanches sur le cul. Il faut entendre le mot cul au sens noble, celui de La Philosophie Dans le Boudoir.

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    Et si la reine Margaret débarque, ce n’est pas pour collectionner les baise-mains, mais pour baiser le rockalama, pour enfoncer la Philosophie dans la gorge du Boudoir à coups de boutoir, pour bouter l’ennemi hors des murs, entendez par l’ennemi le mauvais garage, car la reine Margaret se prévaut de la couronne du garage-rock, le plus fondamental de tous les garage-rocks du monde moderne, celui du Michigan.

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    Alors la reine peut tailler sa route, elle ressort sa vieille Mustang mauve et tape dans le tas, soutenue dans ce qui ne sera jamais un effort par un fort grand kid en ébullition guitaristique et par une batteuse sortie des rêves les plus wild, puisqu’elle tape comme une sourde des deux côtés de son corps penché en avant, le pied droit sur la grosse caisse.

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    Avez-vous déjà vu chose pareille ? Par nous, en tous les cas. Elle bat ça à la vie à la mort et la reine devrait faire gaffe, car drumbeat baby pourrait bien lui voler le show.

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    Ils s’embarquent tous les trois dans une poursuite infernale, oh pas celle de John Ford qui n’en finit plus de mal vieillir, mais celle d’un Heartthrob Chassis lancé ventre à terre à travers les plaines déjà bien visitées du Midwest, ils jouent toutes les cartes en même temps, le pounding, le gras double, le relentless, le reptilien lézardeux, le heart-beat d’Animalism, le flash attack typique d’un mauvais trip au LSD, ils gargouillent de vitalité, ils mordent tous les traits et mettent le sharp en charpie,

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    la reine Margaret claque tous les privilèges d’un coup de snap, elle chante parce qu’il faut bien chanter, mais ses reins ondulent et tout le rock sort de son roll, et voilà qu’elle lève sa guitare en offrande aux dieux qu’elle veut, avant de la glisser dans le cou pour jouer l’un de ces héroïques killer solos flash dont elle a le secret. Forcément, elle connaît aussi tous les secrets du condensé et l’exiguïté du bar devient une seconde nature, elle crée son espace et allonge le temps, elle ne s’embarrasse pas des détails, elle ignore les limites, il imagine des magnitudes, mange les marges, délie les liens qui la rattachent au réel et transforme le maigre auditoire en conglomérat de Bernadettes Soubirou, car oui, la reine Margaret finit par transfigurer les vues qu’on a des genres et des gens, elle fait palpiter les vaisseaux des cervelles, elle occasionne des bouleversements sensoriels, son rock palpe les braguettes et laboure quelques jachères, sa hargne se fond dans le beurre de la raie et rien ne saurait colmater la brèche qui s’ouvre dans cette soudaine Mer Rouge et sait-on au juste pourquoi une Mer Rouge viendrait s’ouvrir dans un mini-bar évreutin ? Mais pour laisser passer le garage, Horatio, plutôt que toutes les particules de ta philosophie, plutôt que les tribus d’Israël qui n’ont qu’à se débrouiller autrement, oui, il faut d’abord sauver le garage, il faut même qu’il passe en fanfare, et la reine Margaret y veille et le moment s’y prête comme il ne s’y est jamais prêté, même l’endroit devient idéal, inespéré. Si on se raisonnait, on se contenterait de dire : oh c’est juste un petit concert de plus un soir de semaine dans un bar de province, mais non, il n’est bien sûr pas possible de se raisonner, puisque la reine Margaret daigne honorer le petit peuple de l’exercice de son droit divin.

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    Ce retour de Margaret Doll Rod est tout simplement inespéré. La fin des Demolition Doll Rods nous avait tous laissés inconsolables. Avec ce trio fabuleusement sexy, l’étendard du meilleur Detroit rock claquait au vent, souvenez-vous, et leurs albums figurent encore aujourd’hui parmi nos chouchous, avec ceux des Gories, du Velvet, des Stooges et du MC5. L’incroyable de la chose est que la reine Margaret revient dans le rond de l’actualité avec un nouveau power trio sexy et furibard, bourré de cette énergie qui n’appartient qu’aux gens de Detroit. Cette énergie prend la forme d’un style qu’on observe, qu’on scrute, dont on voudrait s’imprégner quand il se manifeste, car il est unique au monde. C’est peut-être Wayne Kramer qui le définit le mieux dans l’interview qu’il donne à Tony D’Annunzio pour Louder Than Love : il rappelle qu’à Detroit, la musique était à l’image de la ville, a rough industrial city in the midwest - What you get is very honest - Oui, ce qu’on appelle la fameuse scène de Detroit, avec le Grande Ballroom qui en 1968 montre au monde entier comment le rock normal mute en rock incendiaire avec le MC5, puis les Stooges, avec des gens comme Mitch Ryder et Jim McCarty qui traînent dans des décharges industrielles, Dick Wagner et Frost qui se prévalent du titre de louder band in the world, Question Mark & the Mysterians qui turlutututent leur jerk infectueux à coups de Farfisa, The Black Godfather Andre Williams qui fait alliance avec la crème de la crème du gratin dauphinois pour enchrister le garage une bonne fois pour toutes dans l’écrin noir de nos nuits blanches, Cub Koda et son Brownsville Station qui shootent une jolie dose d’extravagance dans le cul bien rose de leur wild ride, Martha & the Vandellas qui dansent en petites robes blanches sur la chaîne de montage Ford, la spectaculaire exubérance des Rationals qui furent à deux doigts d’exploser à la face du monde, même chose pour le Sonic’s RendezVous qui souffrait d’être trop bon, trop intense, trop Detroity, et puis n’oublions pas James Jamerson qui jouait ses drives de basse couché sur le dos, tellement il était ivre, les Gories qui te Thunderbirdent l’ESQ encore aujourd’hui pour la postérité de l’underground, la reine Margaret et ses Doll Rods qui retapaient en leur temps dans l’art sacré du dirty minimalisme, et on oublie toujours d’évoquer Suzi Quatro qui avant de faire équipe avec the mighty Mickie Most en Grande-Bretagne cassait bien la baraque à Detroit avec les Pleasure Seekers. Et puis ça continue, pas seulement avec la reine Margaret et son fringuant Chassis, mais avec le powerhouse-trio Death qui revient d’entre les morts pour remonter sur scène, et Timmy Vulgar qui après avoir balancé les deux bombes de Clone Defects revient infecter les imaginaires avec Timmy’s Organism. On n’en finirait plus avec tous ces gens-là.

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    La cerise sur le gâteau est ce nouvel album que la reine Margaret vient d’enregistrer. Non seulement Arrhythmia est recommandé à tous les fans des Doll Rods, mais aussi à tous les fans de rock. L’album vaut pour une bombe. La surprise est d’autant plus frappante qu’on s’attendait un peu à une redite des Doll Rods, mais si vous grimpez sur le porte-bagage de la Bicycle de Margaret, vous allez vous taper l’une de ces virées dont on se souvient toute sa vie. Elle chante ça à l’excellence de l’insistance du round and round - I got two big wheels on my bicyle/ They go round/ Take me downtown - C’est une ampleur qui vaut bien celle du «Great Big Amp» de Brother Wayne, et ça va même plus loin car la reine Margaret renoue avec le gigantisme incantatoire des Doors, elle entortille tout ça dans le gras double de sa guitare - Yeah take me downtown - Rien qu’avec ce «Bicycle», l’album va tout seul sur l’île déserte. Mais avant ça, on se sera goinfré de «Check You Out», véritable ramalama farci de fouillis de guitares et drivé à fond de train par le heartbeat le plus cavaleur du Michigan. On se souvient qu’au temps des Doll Rods, la reine Margaret jouait ses solos jusqu’à la dernière goutte de son et elle récidive ici dans «Good Times Callin’», ses notes traînent et ça en dit long sur son infernale faculté de résilience. On imagine même qu’elle joue les solos de «Now Now» et «Laugh» dans le dos, car ce sont de purs flash killers. Ça jaillit en plein cœur d’un relentless primitiviste bien tassé dans l’urgence et les bazars de ah-ah ouh-ouh. Spectaculaire ! Elle impose vraiment un style. Elle revient au gras double longiligne des Doll Rods avec «When I’m With You» et donne une fois encore libre cours à sa démesure incantatoire. Enfin bref, rien qu’avec l’A, cet album sonne comme un classique. Mais le pire est à venir. Avec «Sister», qui ouvre le bal de la B. Fini de rigoler. La reine Margaret nous plombe une ambiance à la Velvet - I’m gonna invite your sister/ To the party/ To/ Night - On assiste à une fantastique résurgence des urgences car c’est battu au tribal pur, c’est une sorte de «Sister Ray» au ralenti, ou si vous préférez, l’apparition miraculeuse du downbeat de psycho-daisy, ou encore, si on voulait jouer les mystiques, une fontaine de jouvence qui jaillirait du buisson ardent, les lignes de guitares s’enroulent comme des serpents dans l’étuve du son - Music music/ have your way - Véritable coup de génie. On voit cet album devenir fondamental de minute en minute, et sans que l’admiration qu’on voue à Margaret Doll Rod y soit pour quelque chose.

    Merci à Venus In Fuzz.

    Signé : Cazengler, Châssis rouillé

    Heartthrob Chassis. Chez Chriss. Évreux (27). 11 octobre 2018

    Heartthrob Chassis. Arrhythmia. Milan Records 2018

     

    MONTEREAU / 27 – 10 – 2018

    NELL'S PUB

    ADY AND THE HOP PICKERS

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    Brr ! Fait pas chaud aux abords du confluent, c'est ici que l'Yonne et la Seine marient leurs flots sous le phare frileux de la teuf-teuf garée sur la berge. Pourvu que ce soir les Hop soient hot comme la braise, l'on presse le pas au travers du dédale des ruelles sombres et désertes, sur la place centrale du vieux Montereau, la porte grand-ouverte, le Nell's Pub nous accueille. Beaucoup de monde, Ady et ses pickpocketers de notes, Vanessa, Céline des Jallies – le trio originel des jolies filles reconstitué – Tom, et même Vincent des No Hit Makers qui me dévoile sur son portable les photos de la prochaine pochette de leur nouveau disque... Dame Ady, désormais tourangelle, est venue de Tours faire un tour sur son ancien fief familial de Seine & Marne.

    ADY AND THE HOP PICKERS ( 1 )

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    Bastien Flore est à la contrebasse, et Pascal Lamotte à la batterie, mais on ne les entend pas. Enfin façon de parler, vous martèlent lourdement la scène du pied, à la manière des prisonniers enchaînés des pénitenciers américains, Ady se charge de l'intro, tout de go au gosier, toute seule, elle n'a besoin de personne, sa voix lui suffit. Vous scotche illico, chair de femme exaltée dans l'eau de sa robe émeraude, explose et s'impose naturellement, sans une once d'arrogance, avec cette facilité déconcertante, un alliage inaltérable de puissance et de swing, qui vous laisse pantois et pantelant. En une minute exquise la salle est conquise. Bastien et Pascal, la suivent maintenant de leurs instrus, et l'on entre dans le vif du sujet. Les guys se chargent de la rythmique, Ady serre sur le vert de sa robe sa Gretsh d'opale de feu cochranéenne, elle joue très sec et grondante. La guitare aboie tel un chien fidèle qui montre à tout instant les dents prêt à défendre sa maîtresse jusqu'à la mort. Rockabilly à la voix bluezy.

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    Verre de rouge à ses pieds – ne vous étonnez pas si une des trop rares compositions du Trio s'intitule Red Wine – la parole haute et rieuse, Ady présente les morceaux, Carl Perkins, Gene Vincent, Stray Cats, l'on reste dans le haut niveau, faut l'entendre crawler entre ces gros cachalots, les dents de la mer ne lui font pas peur, vous les turbine à fond, vous les poinçonne à la Gretsch et les expulse de son coffre au trésor vocal, à la manière des illusionnistes qui vous tirent un éléphant de leur chapeau – plus difficile que les lapins, si vous n'avez pas vu, c'est que vous n'avez jamais entendu Ady chanter – les garçons derrière laissent la cuisinière sacrifier le coq au vin du vaudou, Pascal tourne la broche drumique, et Bastien slappe à la petite cuillère, suivent mais ne précèdent pas, la Reine devant, les officiants derrière. Honneur et respect. Le bois pétille et les flammes hautes comme des buildings mettent le feu à la baraque. Sait aussi jouer de la nuance au swing flexible, monte et descend sur le Weed Smocker's Dream de Peggy Lee par exemple, the two boys éventant la dame d'une parfaite rythmique élastique remplaçant à merveilles les arabesques de Benny Goodman à la clarinette. Le set passe en coup de vent...

    ADY AND THE HOP PICKERS ( 2 )

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    Nous ne comprendrons jamais la logique féminine. Dès le début du deuxième set, du haut de ses talons rouges revendicatifs à la me-too, Ady annonce que les chanteuses seront à l'honneur dans le choix des titres. Et hop, elle adjoint un troisième... garçon aux Pickers, Tom - des Jallies et des Sons of the Bleachs vus la semaine derrière – qui branche sa guitare. Vous la manie à la texane, à cheval sur le dos tumultueux du bronco furieux qui ensauvage les galops les plus fougueux. C'est qu'Ady n'est pas une adepte des héroïnes lasses, pallides et souffreteuses qui se meurent de consomption dans les romans du dix-neuvième siècle, l'est partisane des grandes gueules qui vous poussent des goualantes éruptives sur les chapeaux de roue. Des pouliches de haute race qui ont le sang chaud et ardent à la Big Mama Thorton, et à la Big Maybelle, manière de rappeler aux sympathiques gaminos Elvis Pres(dents-de)ley et Jerry Lou, que les filles ont mené la sarabande avant eux et en première ligne. Nous aurons droit aussi à Lavern Baker, Janis Martin, Wanda Jackson et Ruth Brown, parfaites occasions pour Ady de s'amuser à explorer sa tessiture vocale. Les plus beaux moments de cette fastueuses soirées. Plongée dans les racines noires du rock'n'roll et les ardences féminines du white rockabilly, Ady rappelle que l'on ne fait pas de la bonne omelette rock sans casser les ovaires. Les guys ne se laissent pas distancer, n'accompagnent plus, fourbissent maintenant l'épaisseur musicale nécessaire à ce changement de registre, Ady les interpelle souvent pour les solos, et arrête brusquement de chanter pour laisser deux secondes de ces faux-silences qu'un bref break de batterie, un saute-mouton enragé de contrebasse – entre big mama's on se comprend – ou une étincelle ravageuse électrique de guitare, se hâtent de combler sans ménagement.Chaque morceau est accueilli par des applaudissements frénétiques et des cris de satisfaction. Ady remercie, rit longuement, et sans préavis vous éructe une nouvelle chute du Niagara qui s'affale sur vous comme la grande voile d'un sloop chaviré par la tempête. Termine par Queen of Rock'n'roll – une très belle définition d'elle-même – mais devant l'enthousiasme devra rajouter un rappel qui se clora définitivement sur les wagons fous du train qui kepte un rollin de Tiny Bradshaw ( comme quoi l'on peut parfois avoir besoin d'un homme ) qui nous emporte dans un pays de rêve et de rage... Que voulez-vous, écouter Ady et ses Hop Pickers c'est attraper une sacrée adyction !

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    Damie Chad.

    ( Photos : Ady and the Hop Pickers )

    EUROPEANS SLAVES / CRASHBIRDS

    ( CBIRDS005 / 1 / 1 / - Octobre 2018 )

     

    Delphine Viane : vocal, rhythm guitar / Pierre Lehoulier : lead guitar, crasbox

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    Méfiez-vous des oiseaux, sont souvent de mauvais augure. Les Crashbirds toujours. Rien que la pochette fout la trouille. De loin ( de près aussi d'ailleurs ) elle est très belle. Production maison, Pierre Lehoulier s'y est collé. L'a des facilités, quand il ne cuit-cuite pas avec les Crashbirds, il s'adonne à la bande dessinée. Reconnaissons que ça aide. Mais c'est aussi une vision philosophique. Attention ne se perd pas dans la ronde infernale des concepts incompréhensibles. Se contente de nous tendre un miroir. Vous dévoile notre présence au monde. Au cas où vous ne songeriez qu'à vous extasier sur la joliesse du dessin et le patchwork des couleurs, c'est fou comme beaucoup font semblant de ne pas comprendre, il vous a écrit le titre en haut dans un bandeau noir : European Slaves.

    Esclaves européens. Généralement on évite les sujets qui fâchent. Les Crashbirds y mettent leurs pattes palmées ( à moins que ce soient de cruelles serres de rapaces ) en plein dedans. Du monde sur la pochette. Sont heureux. Sourires aux lèvres. Regardez bien, vous risquez de vous y reconnaître, au premier rang. Vous marchez fièrement et librement. Vous êtes un être libre, vous vous dirigez en toute liberté vers votre supermarché, vous partez dépenser l'argent que vous avez gagné, durement, mais en honnête travailleur conscient d'avoir la chance insigne d'être un rouage irremplaçable de la modernité civilisatrice, encore quelques mètres et vous aurez accès au paradis du temple de la consommation. Vous en ressortirez le caddy rempli à ras-bord, mais sans un rond. Ce n'est pas grave, vous avez toute la semaine pour bosser et gagner un peu de monnaie.

    C'est à croire qu'un individu sur deux est né pour empêcher l'autre d'être heureux. Malheureusement, cette couve possède un verso. Il y en a qui ne sont jamais contents. Au lieu de taffer et de la fermer comme tout le monde, ils manifestent et l'ouvrent tout grand, des méchants, des violents, des vindicatifs, brandissent des bâtons, jettent des cocktails molotov. Pas de panique, les courageux chevaliers des Compagnies Républicaines de Sécurité, parviennent à contenir ces hordes de forcenés. Pour combien de temps, avons-nous envie de demander. Mais comme nous sommes bien élevés, nous ne poserons pas cette insidieuse question. Qui nous brûle les lèvres. Et puis, c'est trop politique. Et nous n'aimons pas les gros mots qui crashent.

    A l'intérieur, c'est encore pire, dans la série si tous les cadavres du monde se donnaient la main, cela ferait une jolie ronde de squelettes sur votre platine, là c'est encore notre présent, mais spectrographié de plus près : n'ayez aucune illusion, vous êtes déjà morts !

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    Boring to death : il y a le Lehoulier qui égrène ses notes à la volée comme quand vous êtes gentils et que vous klaxonnez sur l'autoroute pour avertir les esprits distraits que roulez à contresens, la Delphinote elle en a la voix qui ricoche sur les carrosseries, les découpe au laser de ses stridences, elle y prend manifestement du plaisir. Ne sont pas devenus fous les oisillons, mais dans la vie on a si peu l'occasion de s'amuser que pour estomper l'ennui du quotidien aussi lourd qu'une pierre tombale, il faut tromper la mort qui fonce sur vous. Ne les condamnez pas, ils tentent simplement de survivre. Ne sont pas des renonçants à la fureur de vivre du bon vieux rock'n'roll. European slaves : les poings sur le I, les mots qui font mal, Delphinette vous scratche dessus tout ce que l'on ne dit pas dans les dîners en ville entre bobos, normal vous êtes au milieu d'un groupe de rock'n'roll, Pierre tire le serpent à sonnette d'alarme, et Tigresse Delphine vous enjoint à mordre les barreaux de la cage dans laquelle vous vous êtes enfermés, même que vous avez mis la clef dans votre poche pour être sûrs de vous donner l'illusion d'être libres. Aucune pitié, crevez la bouche ouverte. Les Crashbirds ne donnent pas dans la complaisance. Le rock'n'blues est sans pitié. Mothers strike : pas vraiment une chanson pour la fête des Mères. Une mélopée pour fœtus écorchés à qui l'on apprend les rudiments du mal vivre, la vie ne fait pas de cadeau, essayez de vous retrouver du bon côté des barricades, un long passage instrumental, une belle raclée longue et saignante pour vous faire rentrer la leçon dans le crâne. Définitivement. Weekend lobotomy : buvez un coup, cela vous fera du bien. La suite s'avèrera plus difficile. Une cloche de vache enragée scande la scène de folie qui se déroule sous vos yeux épouvantés. Delphine a la hargne et Pierre la rage. Même qu'il vient aboyer et mordre sur le refrain. Doivent être sur le radeau de la Méduse car ça tangue salement. Delphine tempête, Pierre ouragane. Insupportable, vous aimeriez que ça se termine, mais quand la fin arrive, vous le regrettez. Shock therapy : une entrée à la Beethoven sous LSD, tout de suite la rockphonie tourne au désastre, au bruit qu'ils font doivent décharger de la ferraille, Delphine hurle comme une harpie en manque de victimes, et Pierre abat tout ce qui bouge. Ne sont pas partisans des médecines douces. La guitare devient scalpel et la voix de Delphine une infiltration empoisonnée. Un truc qui requinquerait un quinconce de macchabées. Vous ne êtes jamais aussi mieux qu'après cette auscultation de choc. Nowhere else : ca balance sec, équilibre rythmique parfait, même que Delphine minaude sur le chantier du chant, puis sans préavis elle couine dans le coin cuisine, pousse des piaillements perçants à déplumer les aigles en plein vol, et Lehoulier vous bouscule la partition, vous pensez que le cauchemar est terminé, n'ayez crainte z'ont encore deux épisodes à vous montrer. Encore plus gores que les précédents. Un truc à vous précipiter sous un train, preuve qu'ils sont superbes. Doctor no : consultation obligatoire. Pauvre doctor, Delphine lui lui tatoue son ordonnance sur la peau, le Lehoulier lui suture des petits dessins au sang de guitare tout autour, Delphine lui rajoute une dernière recommandation. Qui se termine comme un bon coup de couteau dans le cœur. Oui, doctor, le rock'n'blues peut tuer. Stupidity : introduction au cliquetis d'hélicoptère en panne de moteur, Delphine vous clame le mot stupidity comme si elle chantait l'hymne européen, derrière Pierre tintamarise sa guitare à la manière des trompettes de la gloire, dites-vous bien que la bêtise du monde vous mènera sur un chemin qui tourne sur lui-même et qui ne vous emportera jamais plus loin que vous. Et pourtant Delphine fait tout ce qu'elle peut pour vous tirer de là. 1929 : le vrai chiffre de la bête hideuse, la guitare de Lehoulier résonne sourdement, ne venez pas dire que vous ne connaissiez pas la fin du scénario. Delphine le proclame bien fort. Pierre le souligne au stylo rouge et noir de sa guitare. Quand se profile le jour des saigneurs, ne soyez pas l'agneau que l'on conduit à l'abattoir. Silence : porte mal son titre, le morceau vrombit, une escouade d'avions vous lâchent leurs bombes sur le museau, même que Delphine met du temps avant de se risquer à prophétiser la fin du monde qui est déjà survenue. Un conseil, fermez votre claque-merde, pas besoin d'aggraver la situation, les Crashbirds s'en chargent.

    Ne sont que deux. ( Mixité parfaite ). Mais ils sonnent comme les Rolling Stones au temps de leur splendeur. Unité sonique de la première à la dernière note. Un son qui n'appartient qu'à eux. Reconnaissable entre tous. Dix morceaux, dix classiques. Rien de moins. Rien de trop. Un titre d'album – une banderole métaphysique - qui résume et exprime parfaitement l'époque qui l'a engendré. Opus majeur.

    Damie Chad.

    CALL IT A FEeLING / WALTER'S CARABINE

    ( 2013 )

    Joe Ilharreguy : drums & percussions / Foucauld de Kergolay : guitars & harmonica / Marius Duflot : bass & lead vocal

    Pochette noire. Sur le recto, une espèce de diapositive abstraite, style lamelle médicale de tissus sidaïques infectés en vue d'analyse en laboratoire, je ne sais ce que ces taches blanches représentent, mais si vous considérez l'ensemble comme un test de Rorschach, vous ne manquerez pas d'y trouver votre définition projective. Pour ma part, j'y aperçois ( entre autres ) un ours blanc et le contour de la Méditerranée, est-ce grave docteur ?

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    B.O.M.B. : tapotements infectieux, des ondes de guitare lustrée se rapprochent, l'éclatement survient lentement, le temps s'est ralenti, l'instant est entrevu en son éternité, la voix crie doucement comme si elle nous parvenait de loin, et s'élève l'ampleur d'un ricanement insolent, il est trop tard pour s'opposer cette intumescence ravageuse de cordes, final moqueur de cour de récréation, na-na-na ! Lover lover : l'amour rend optimiste, saccades joyeuses, c'est le moment cadencé du grand débordement, la musique broute l'herbe tendre du désir jusqu'à la racine, le transbord d'énergie se termine par un point final sans rémission. Chasin robots : plus inquiétant, plus rapide, avec des à-coups monstrueux et des caquètements de cris qui n'arrêtent pas la précipitation ultime, la batterie caracole et la guitare s'enflamme. Leave your job : rythme élastique. L'on marche sur les œufs du renoncement à l'esclavage social. La voix devient bluesy, la démarche est plus facile à théoriser qu'à entreprendre. Hululement d'indiens tout bas à pas feutrés sur le sentier de la guerre, et puis la déferlante apache, des flèches de guitare criblent la baudruche de l'immonde ennemi, il est temps de réinvestir les plaines. Call it a feeling : longues traînées d'harmo blues, la rythmique avance à pas pesants et la voix se dresse avec la rage contenue d'un crotale dérangé dans sa sieste, le blues sort des marais et envahit le monde, vous pouvez appeler cela un feeling, mais le spectre du malheur s'étend à l'infini, c'est ainsi que l'on advient à survivre, que l'on renaît de soi-même, plus fort, puisque la tragédie de vivre ne vous a pas tué. La musique s'étire sans fin, comme le Mississippi s'est retiré lentement, après que les digues aient cédé...

    I WANT A RIOT / WALTER'S CARABINE

    ( 2014

    Merveilleuse pochette. Surprenante quand on la compare à la précédente. Un pigeon bleu. A collerette verte. Sur fond jaune et rouge. Etrange comme l'on ne s'attend pas à ce qu'un débonnaire biset vienne se poser sur une pochette de rock. Remarquez toutefois son ombre noire agrémentée d'un œil de feu. M'est avis que ce n'est pas une blanche colombe de la paix. Trop bleu, trop blues. Trop tranquille pour être honnête. Ne nous couverait-il par hasard pas les œufs de la révolte ? Pas question de nous faire pigeonner.

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    Hold my glory : l'on donne dans la joyeuseté conquérante, hymne à la magnification du moi, il est des jours où l'on est sûr de triompher sans péril mais avec gloire. Un froissé final de guitares confirme le miracle et tous le répètent en chœur. Half Alive : la vie n'est pas toujours aussi facile. Nous empruntons parfois des ponts charivariques, le vocal se fait plus sourd, mariné de parfum d'angoisse, et le tohu-bohu instrumental recommence, encore plus affirmé, encore plus déchiré aux aspérités du vécu. L'existe une loi de compensation universelle, si vous êtes réduit de moitié, vous devez déployer deux fois plus d'énergie. I want a riot : une musique cisaillante qui progresse comme une sirène d'usine qui appellerait à la débauche des énergies. Vous êtes dans le couloir de la vie, les citadelles s'écroulent sous vos assauts répétés, vous vouliez une émeute, elle arrive. Hurlements démonstratifs, le feu des guitares vous emporte bien plus loin que vous ne l'ayez jamais rêvé. Echevèlement du désir conçu en tant que chambardement total. Rhino VS Alligator : le morceau flirte avec le punkabilly, une voix qui barbote dans les mangroves, une guitare qui saute à la corde et une batterie qui ricoche sur elle-même. Le rhino et l'alligator dansent davantage qu'ils ne s'affrontent. Si vous prenez une hauteur d'observation suffisante, la mort et la vie ne sont que les deux phases tournoyantes d'un même phénomène. Extended week : habituels tapotements de voleurs qui frappent à la porte pour voir si l'appartement est vide, mais ici l'on passe le film à l'envers, s'agit de savoir si depuis l'intérieur de la cellule de sa propre solitude l'on va pouvoir entrer dans la folie du monde, participer à cette danse fabuleuse dont nous parviennent des vagues d'échos de plus en plus violentes La farandole de la réalité se révèle encore plus exaltante que promise, se termine en une tarentelle haletante. Shining : apothéose, glissades cordiques, voix entremêlées, nous sommes sur la pente fatale et victorieuse, des portes grincent et laissent échapper le flot tumultueux d'une folie allègre, l'on monte aux rideaux, l'on bouffe les étoiles l'une après l'autre, avec un tel appétit qu'un jour il ne restera plus rien, sinon cette faim qui nous dévore et nous institue rois de l'univers. Arabesques de charabia rock'n'rollesque.

    Faudra qu'un jour les Walter's Carabine se décident à mettre ces deux Ep's sur les deux faces d'un vinyle. Le rock hériterait ainsi d'un grand disque.

    Damie Chad.

    DEPRIME HOSTILE / POGO CAR CRASH CONTROL

    Lola Frichet : basse / Olivier Pernot : guitare, chant : Louis Péchinot : batterie / Simon Péchinot : guitare.

    DE L'EMBALLAGE

    Tout pour déplaire. Au minimum les Pogo ont décidé de vous couper l'appétit. De vivre. C'est à la deuxième pochette que l'on juge le graphiste. Baptiste Groazil, maître artefacteur, s'est surpassé. Je concède que malgré le paysage estival, cela risque de jeter un froid aux âmes sensibles. N'oubliez jamais que tout se passe dans la tête. Evidemment quand les méninges sont désactivées, c'est plus difficile. Un regard sur l'humanité pessimiste, mais réaliste. Ne sommes-nous pas entourés de décérébrés ?

    Tout pour déplaire ( bis ) : boîtier plastique économique, lyrics en lettrage jaune illisible sur fond infra-mauve de guimauve et ultra-violette fanée. De l'autre côté le poster noir de pirate, le couteau retiré de vos omoplates. CD gros globule rouge sang. Ne cédons pas aux sirènes du nihilisme, adoptons la positive attitude : tant qu'il y a de l'hémoglobine qui coule il y a de la vie !

    Existe aussi en vinyle. Mais il est épuisé. Ce qui est parfait, j'aurai ainsi l'occasion de kroniquer une nouvelle fois le premier album du Pogo.

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    Déprime hostile : titre éponyme de l'album. Une véritable trouvaille poétique. Résumer tout un univers en deux mots n'est pas donné à tout le monde. L'on touche à l'invention d'un nouveau concept. Maintenant soyons franc, les amateurs de phraséologie kantienne qui s'imaginent qu'ils vont pouvoir se lancer dans une docte discussion savantissime après l'écoute du titre, risquent d'être déçus. J'ai peur qu'ils n'aient l'impression que Tante Agathe se serve de leur boîte crânienne pour essorer son balai-brosse. Et puis comme les symboles sont réversibles, explorons l'aspect négatif de la formule, un peu menteuse, le morceau n'est pas fifty-fifty, mais beaucoup plus hostile que déprimant. Au début ça tintinnabule et puis au bout de trois secondes ça dégringole et ça vous déboule dessus comme un trucker sans frein. Peut-être n'avez-vous pas compris, alors ils le répètent trente fois de suite afin de vous avertir qu'ils ne font pas de prisonniers. Je suis un crétin : une profession de foi peu habituelle, en plus ils exagèrent, étendent le constat à l'humanité entière – oui même vous, n'épargnent personne - le clament si fort que l'on dirait que les instruments jouent tout seuls, big problème ne savent même pas comment s'arrêter, Olivier a beau klaxonner sur tous les tons, ils foncent dans le décor, fermez les oreilles pour ne pas voir. Comment lui en vouloir : tiens une chanson d'amour. Qui finit mal. Jusque là c'est normal, les pogos ne carburent par à l'eau de rose. Sont du côté des épines. Bonjour le désespoir, mademoiselle serial killer est en goguette, déjà huit morts, ce n'est qu'un début, elle continue le combat. Profitez-en pour inviter votre cavalière, c'est le slow romantique du disque. Une rythmique à coups de hache. Et je pousserai mon cheval sur le cadavre de mes ennemis dixit Edgar Poe. Hypothèse mort : au temps de leur splendeur les Jésuites posaient des hypothèses d'école, les Pogos sont plus radicaux, sont pour l'hypothèse-solution. Facile : premièrement vous optez pour la destruction, en deux très logiquement vous arrivez sur la case nihilisme. C'est rapide, alors ils vous hurlent le morceau à toute blinde dans les oreilles, combo d'assaut qui vous troue tous les blindages. Rancunier : vous reprennent l'antienne mythique du blues When I awoke this morning, et tout le malheur du monde vous tombe dessus, avec les Pogos, faut que ça pète plus dur que cela ( rappelez-vous : 1% déprime + 99 % d'hostilité ), alors vous la font scato, c'est plus rapide que la scène bloomesque dans l'Ulysse de Joyce, je le confirme, ça chie dru. La musique dessine des lignes dégoûtantes sur les murs avec les doigts. C'est pas les autres : tiens une intro, c'est rare chez les Pogo, c'est que le sujet est sérieux, fini de jouer à l'héautontimorouménos baudelairien, vous déballent le ballot de marchandise en grandes longueurs, si vous êtes parano ne vous en prenez qu'à vous-même, plus la perfidie d'un commissaire du peuple qui vous réaffirme à l'identique ce qu'il vient de vous gueuler dessus, vous êtes le paratonnerre qui attire la paranoïa, bien sûr que les autres en ont après vous, tant pis pour vous. Pas de pitié, cassez le miroir, il vous ressemble trop. En boucle : intro encore plus longue, ce coup-ci c'est la déprime généralisée, au niveau des paroles l'on a inversé les proportions, mais la musique est toujours aussi hostile, à croire qu'il y prennent du plaisir, la joie du masochisme est soulignée par l'élan des chœurs. Les Pogos quand ils sont en dépression, ils ne tombent jamais dans le trou. Z'ont la pêche. Je perds mon temps : une constatation froide comme la nécessité d'un suicide. Pas de crainte, sont en forme, guitares, basse et batterie font la course et au chant Olivier se livre à son chantage métaphysique. Ce qu'il y a de terrible dans l'existence c'est que quelque part le malheur de vivre vous rend heureux. Dans notre civilisation post-moderne l'on a une appellation contrôlée pour cela : le recyclage des déchets. Rires et pleurs : pour crime et châtiment ils ont déjà donné, alors là ils ménagent la chèvre et le chou. Enfin façon de parler, ils déménagent un max, broutent la chèvre et trucident le chou. Hypothèse pleurs ou hypoténuse rires ? Dans les deux cas : la diagonale du fou. A quoi ça sert : on se le demande, même eux ne le savent plus, alors ils laissent les instrus partir en roue libre. Ecrasent tout sur leur passage, car quand c'est foutu l'on est au moins sûr que ça ne peut plus servir à rien. Insomnie : le blues de minuit. Dentelles de guitares, s'amusent à sonner comme les groupes du temps des Chaussettes Sales et des Matous Chauvages. Carrément le vrai slow de l'été cette fois. S'y tiennent jusqu'au bout, pas un seul dérapage incontrôlé. Comment donc, ils peuvent chanter sans dégueuler ! Scandalissimo, ils savent jouer sans crasher ! les Pogo ont vraiment tous les vices. C'est même pour cela qu'on les aime, mais il ne faut pas le leur dire, ils en seraient malades de jalousie. Crash Tout : tiens un instrumental, certes c'est plus sombre que les Shadows et plus tornade que les Tornados, mais tiennent à nous montrer tout ce qu'ils savent faire. Finition orgie hardcore. Tout le monde descend, ce train ne prend plus de voyageurs. On s'en fout on a tué le contrôleur. Les Pogo hors contrôle !

    Atteinte au moral des jeunes générations, vision dégradée et dégradante de l'Humanité. Paroles et musique à proscrire. Attention hautement nuisible !

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    FEUILLETON HEBDOMADAIRE

    ( … le lecteur y découvrira les héros des précédentes Chroniques Vulveuses

    prêts à tout afin d'assurer la survie du rock'n'roll

    en butte à de sombres menaces... )

    EPISODE 5 : AVOIR LA FRITE OU PAS

    ( Vivace & Scherzo )

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    Ramenée au QG, Claudine Laporte, à qui nous avions expliqué comment grâce à notre intervention elle était encore en vie, ne se fit pas prier pour raconter tout ce qu'elle savait :

      • La cassette, une vieille histoire, nous l'avons enregistrée lorsque nous étions en troisième. Vous connaissez les adolescents. L'une de nous trois avait un frère qui possédait un groupe de rock, le mercredi on allait chez elle – le grand frère travaillait – et l'on s'amusait avec les instruments dans le garage. Au bout de deux mois on a finalisé une cassette, en trois exemplaires, et puis la fin de l'année est arrivée, à la rentrée nous n'étions plus dans les mêmes lycées, on s'est perdu de vue très vite... Et puis voici quinze jours Maie-Odile de Cinq Mirs m'a téléphoné, j'ai été surprise, nous ne nous étions pas parlé depuis cinq ou six ans, et voilà que très vite elle me parle de la cassette, que j'avais totalement oubliée, elle m'a demandé si je pouvais la lui envoyer par la poste, ce que j'ai fait, et puis j'ai appris son assassinat à la télévision et...

    Nous lui posâmes mille questions, mais elle n'en savait pas plus. Elle fut même incapable, trop émue par les évènements, de retrouver le nom et le prénom de la troisième copine dans sa mémoire, elle nous promit de nous téléphoner dès que cela lui reviendrait. Nous la ramenâmes chez elle où ses parents alertés par la TV sur les mystérieux et mortels évènements du service de pédiatrie de l'hôpital Mondor nous accueillirent comme des héros. Trop heureux de voir leur fille vivante ils ne posèrent aucune question, lorsque nous les quittâmes, le père était en train de téléphoner à un de ses amis inspecteurs de police qui le rassura en affirmant qu'une voiture de police banalisée passerait la nuit devant la porte de la maison.

    *

    Le Chef ralluma un Coronado. Il avait l'air soucieux. Il m'interpella vigoureusement :

      • Agent Chad, vous retournez chez le voisin des parents de Crocodile, je suis sûr qu'il connaît leur nouvelle adresse. Torturez-le, si besoin, abattez sa femme et ses gamins un par un sous ses yeux, et s'il refuse encore menacez-le de tuer le chat, normalement il craquera à ce moment-là, ce truc marche toujours, c'est ce que l'on appelle le doigté psychologique, action immédiate !

    J'ouvrais la porte lorsque la voix de Kruchette claironna dans mon dos. '' Pas la peine, il y a un moyen beaucoup plus simple'' et d'autorité elle s'assit derrière l'ordinateur et s'empara de la souris. Nous la vîmes frapper quelques touches, faire une grimace, se gratter deux fois le nez, froncer les sourcils pour finalement s'écrier :

      • Voilà, j'y suis, M. et Mme de Saint Mirs, 12 rue des Tulipes à Saint-Brieuc. Et avisant notre étonnement, c'était facile, je suis allée sur mon Face-book, j'ai tapé le nom de Marie-Sophie de Saint-Mirs, et je suis tombé pile dessus, vous savez les enfants ont tous un Face-book aujourd'hui, tenez elle a même mis la photo de la villa.

        Mais le Chef ne l'écoutait déjà plus, son cerveau mûrissait déjà l'Opération Commando.

    OPERATION COMMANDO / SEQUENCE 1

    Nous avions enlevé la portière avant-droite de la teuf-teuf, le Chef se déboîta brusquement comme si nous voulions doubler la camionnette, mais lorsque je fus à sa hauteur je sautais sur le marche-pied, tirai une balle pour déglinguer la vitre du chauffeur, Molossa en profita pour d'un saut magnifique sauter depuis la banquette arrière de la teuf-teuf sur les genoux du chauffeur où elle s'installa les crocs menaçants, la bave aux lèvres, j'ouvris la portière, repoussai le gars paniqué et m'emparais du volant et des pédales. J''arrêtai le véhicule trois cents mètres plus loin devant un café. Dans l'habitacle derrière, personne – z'étaient cinq, des clandestins - ne mouftait. Le Chef surgit le colt à la main :

      • C'est simple, ou je vous tue tout de suite, ou vous filez dans le café, c'est moi qui régale, tenez voilà pour vous !

    Les pauvres gars plus le chauffeur ouvrirent les yeux comme des soucoupes volantes car une pluie de billets de cinq cent euros leur tombait dessus, ils les ramassèrent et disparurent en courant au coin de la rue ( et de cette histoire ) comme par enchantement. J'aurais voulu profiter de l'occasion pour négocier une augmentation, mais le Coronado entre deux doigts le Chef ne m'en laissa pas l'opportunité.

      • Agent Chad, il vous reste exactement dix-sept minutes douze secondes pour la livraison, je me charge de la teuf-teuf, l'on se retrouve au 37 rue des Crottes de Chien à 8 heures moins dix ! Action immédiate !

    OPERATION COMMANDO / SEQUENCE 2

    Molossa sur mes talons je rejoignis à 7 Heurs 50 pile le Chef qui m'attendait placidement, l'air de rien, devant le 35 de la rue des Crottes des Chiens, un Coranado aux lèvres, nous enfilâmes les trois étages au pas de course, nous les cueillîmes à l'instant où elle fermait sa porte à clef. Lorsqu'elle ouvrit la bouche pour protester contre nos calibres pointés sur elle, les deux gamins furent plus rapides qu'elle.

      • Tais-toi Maman, c'est comme dans les films à la télé, mais ce sont des vrais !

      • Mais votre école ?

      • Ce n'est pas grave !

      • Et mon travail ?

    Le plus grand des garçons lui prit la clef des mains et nous ouvrit la porte. L'appartement était modeste. Elle s'assit face à nous, ses deux enfants silencieux serrés contre elle, le chef posa sa montre et son revolver sur la table, alluma un autre Coronado et l'attente commença. L'on entendait une mouche grésiller contre une vitre. Molossa fila dans la cuisine, revint avec un paquet de biscuits qu'elle grignota étendue de tout son long sur le canapé.

    Neuf heures sonnèrent dans le lointain d'un clocher. Le chef tira un billet de cinq cents euros et le déposa sur la table.

    Dix heures sonnèrent dans le lointain d'un clocher. Le chef tira un deuxième billet de cinq cents euros et le déposa sur la table.

    Onze heures sonnèrent dans le lointain d'un clocher. Le chef tira un troisième billet de cinq cents euros et le déposa sur la table.

    Douze heures sonnèrent dans le lointain d'un clocher. Le chef tira un quatrième billet de cinq cents euros et le déposa sur la table.

    Douze heures vingt sept secondes le portable du chef émit un faible bruit.

      • Madame, nous sommes désolés de devoir vous quitter. Ne vous inquiétez pas pour votre travail. Vos enfants étaient malades ce matin, le médecin a prévenu votre patron, il a été enchanté que vous ayez trouvé un remplaçant. Ces quatre misérables billets sont pour vous. Vos garçons ont été remarquablement sages, vous les élevez seule, si je peux me permettre de vous donner quelques conseils, afin qu'ils ne souffrent pas de l'absence de leur père, achetez-leur des pistolets en plastique et chaque dimanche donnez-leur un cigarillo à fumer. Un Coronado, évidemment. Vous ne me remercierez jamais assez, à dix-huit ans ils seront devenus des hommes. Des vrais.

    OPERATION COMMANDO / SEQUENCE 3

    Le Chef me suivait de loin. Lorsque j'arrêtai la camionnette, au 12 rue des Tulipes, Kruchette, descendait le perron, avec son seau, son balai et sa pelle, elle s'assit toute rayonnante à mes côtés. Cinq cents mètres plus loin, nous abandonnâmes le véhicule dans un parking et nous nous engouffrâmes dans la teuf-teuf qui nous attendait, sans mot dire nous reprîmes la route du QG. Opération Commando terminée.

    CONSEIL DE GUERRE

    Le Chef alluma un Coronado.

      • Alors Kruchette ?

      • Attendez Chef, je fais d'abord chauffer de l'huile, j'ai prévu des frites ce soir au menu.

    Dix minutes plus tard, les patates pelées et tranchées, Kruchette fit son rapport.

      • Des gens charmants ! Par contre la maison une vraie pétaudière, je comprends pourquoi ils avaient demandé le passage d'une équipe de nettoyage. Vingt ans qu'elle n'était plus habitée. De la saleté partout. Des araignées au plafond. Des cartons éventrés au milieu du salon. Un désastre. Vous auriez vu les tourbillons de poussière que j'ai soulevés. Pas eu une seconde pour m'arrêter, j'ai tout nettoyé et tout mis en ordre, la dame était très contente, elle me disait qu'elle avait honte de faire dormir ses petites dans une telle crasse. Elles étaient à l'école comme prévu. Le plus triste c'est quand on a mis la chambre de Marie-Odile en ordre, la pauvre dame n'a pas pu s'empêcher de pleurer. Même que j'ai pleuré avec elle. Papa m'a toujours dit que j'étais une âme sensible. Quand je suis partie, pour me remercier le père m'a donné un billet de cinq euros.

      • C'est trop ! s'exclama le Chef. Donnez-le moi tout de suite. Votre Papa n'aurait pas été content que vous fissiez des bénéfices illicites. C'est ainsi que l'on pervertit les jeunes filles pures, Kruchette ! En tant que responsable du service je me dois de veiller à votre intégrité morale. Mais il me semble que si le SSR a déployé une telle logistique, c'est qu'un objectif très précis vous avait été imparti quant à cette mission. Avez-vous réussi ?

      • Bien sûr Chef , affirmatif, vous ne devinerez jamais où je l'ai trouvée !

      • Si,  évidemment dans le double-fond de la corbeille à papier de la chambre de Crocodile, si ce benêt d'agent Chad avait été aussi perspicace que vous, nous n'aurions pas perdu autant de temps pour nous la procurer.

    Sur ce Kruchette exhiba fièrement la cassette de Crocodile qu'elle nous tendit avec un sourire de triomphe. Qu'elle eut modeste puisqu'elle décida qu'il était temps qu'elle rejoigne la cuisine pour vérifier si l'huile des frites étaient enfin à ébullition. Molossa très intéressée la suivit toute guillerette. Le Chef se tourna vers moi :

      • Agent Chad, il existe trois cassettes, nous en avons récupéré deux, il nous manque la troisième de l'inconnue, pour le moment le score est en votre défaveur, Kruchette 2 / agent Chad 0, il y va de votre honneur, quand je pense que tout à l'heure vous avez dû penser que vous méritiez une augmentation... débrouillez-vous comme vous voulez mais d'ici vingt quatre heures maximum, je veux que vous me rameniez cette malheureuse cassette. Vous vous mettrez en chasse dès que nous aurons fini de déguster les frites de Kruchette.

    Mais le destin en avait décidé autrement. Molossa poussa un ouaf ! retentissant, et l'on entendit Kruchette s'exclamer '' Ah, non, ça alors – il y eut un bruit étrange – de l'huile d'olive vierge bio par-dessus le marché !''

    Trois secondes plus tard Kruchette toute pâle, Molossa le poil hérissé entre ses jambes, apparut dans l'embrasure de la porte de la cuisine :

      • Chef ! Pour les frites c'est raté !

    ( à suivre )