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  • CHRONIQUES DE POURPRE 518 : KR'TNT ! 518 : LOVELY EGGS / ANITA PALLENBERG / EDDIE PILLER / DHOLE / CRASHBIRDS / FUNERAL

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 518

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    08 / 07 / 2021

     

    LOVELY EGGS / ANITA PALLENBERG

    EDDIE PILLER / DHOLE

    CRASHBIRDS / FUNERAL

     

    AVIS A LA POPULATION

    ENCORE UNE FOIS COMME TOUS LES ETES

    NOS INFATIGABLES REDACTEURS SE LAISSENT ALLER

    A LEURS PENCHANTS SADIQUES ET CRUELS,

    ILS VOUS PRIVENT DE VOTRE UNIQUE RAISON HEBDOMADAIRE

    DE SURVIVRE DANS CE MONDE INSIPIDE.

    LA LIVRAISON 519 ARRIVERA FIN AOÛT

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME !

     

    L’avenir du rock :

    Egg toi et le ciel t’aidera

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    Comme tout le monde, l’avenir du rock a besoin de vacances. Le voici à Macao, installé de bon matin sur la terrasse du casino. Si vous n’êtes jamais allé là-bas, sachez que cette immense terrasse en pierres de taille surplombe une mer d’huile. L’avenir du rock prend son breakfast en compagnie de God Hillard, The World’s Greatest Sinner. Ces deux éminentes personnalités échangent quelques mondanités :

    — Êtes-vous marié, avenir du rock ?

    — Croyez-vous que ce soit l’heure de me cuisiner ?

    — Simple curiosité. Votre profil n’est pas si banal...

    — Je vous ferai la réponse que vous méritez : oui, mais je me remarie en permanence, chaque fois que j’éprouve un coup de foudre. Je cède à toutes les tentations, ainsi que le prescrivait Oscar Wilde.

    — Un vrai cœur d’artichaut, en somme !

    — Oui, je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant. Et puisque nous pataugeons dans les moiteurs de mon front blême, je vous ferai un dernier aveu : je porte au pinacle, vous entendez bien, au pinacle, la notion de couple...

    Ça fait vingt ans que des couples gaga-rock s’illustrent, avec plus ou moins de réussite. On pourrait citer les White Stripes et des Kills - pour les moins intéressants - et Jucifer, les Raveonettes, Taurus Trakker, les Magnetix, les Table Scraps et les Ghost Wolves d’Austin, Texas - pour les plus intéressants - Ajoutons à cette liste les Lovely Eggs, un couple qui nous vient du Nord de l’Angleterre, de Lancaster, très précisément. David Blackwell bat le beurre et Holly Ross, fervente adepte de la Big Muff, gratte ses poux. Ils écument les meilleures scènes du monde depuis dix ans et il serait grand temps qu’on leur déroule le tapis rouge.

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    Leur premier album mystérieusement titré If You Were Fruit date de 2009. On y trouve pas mal d’archétypes de ce qui fait le charme de la veine Nous Deux, notamment «I Like Birds But I Like Other Animals Too», très Nirvana dans l’esprit, avec ses belles rasades d’accords à la Kurt et son beau sucre candy plein le chant. On sent une réelle présence de crush et de sucre. Elle chante au candy pur et sait crusher son crotch. Il faut la voir plonger son «Sexual Cowboy» dans le lullaby d’Alice. D’ailleurs, le Sexual Cowboy ne serait-il pas David Blackwell qu’on voit au dos du boîtier en patins à roulettes ? L’album connaît un violent passage à vide et reprend vie avec «O Death». Holly Ross est parfaitement capable de foutre le feu au camping, elle passe sans crier gare du scream de Sainte-Anne au lagon paradisiaque. Nouvel exercice de style dans la veine Nous Deux avec «Have You Ever Heard A Digital Accordion». Elle fait son petit biz avec son homme et ça part en trombe d’excellence plantagenesque. Ils sont parfaits dans ce rôle, c’est quasi-velvetien dans le dénudé du traitement, ils sont pleins d’espoir. Et puis voilà le hit de l’album : «Big Red Car». Elle est chaude, la petite Ross, elle vise de groove de mauvaise compagnie et le tient à bouts de bras, elle fait du pur Velvet et gueulant dans la purée du son. Ce «Big Red Car» est digne des early Modern Lovers. Mythe pur. Ils terminent avec un autre hommage indirect au Velvet, «America». Ils n’ont plus rien à perdre, ils tapent ça à deux voix, ils font du pur Nous Deux inspiré de Lancaster, monté sur un drive de guitare infernal et ça devient un vrai hit indie.

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    Pour la pochette de Cob Dominos paru en 2011, David Blackwell et Holly Ross sont allés se rouler dans la vase. À les voir décorés de peintures de guerre, on comprend qu’ils aiment beaucoup s’amuser. C’est aussi ce qu’indique le «Minibus» d’ouverture de bal, ce somptueux mélange de lullaby et de Big Muff. Mine de rien, Holly Ross invente un genre nouveau : le dirty trash pré-pubère. L’ambiance globale de l’album rappelle celle des albums du circuit indie américain des années 90, notamment Babes In Toyland. Donc, ils s’amusent. Avec «Don’t Look At Me (I Don’t Like It)» elle s’adonne aux joies du trash-punk. Tout ce qu’elle fait est bien. Elle injecte encore du lullaby dans le fuck-off de «Fuck It» et elle s’amuse encore plus avec «Alphabet Ting» : Fuck you ! Alors attention à la fin de l’album, car elle passe aux choses sérieuses avec «Watermelons». Elle est tout simplement capable de la meilleure power-pop d’Angleterre, elle bat largement les Teenage Fanclub à la course. Puis ils chantent «Pets» à deux et nous font rêver. La surprise arrive ensuite avec «Real Good Man» qu’elle prend en mode Ross - I know he’s a real good man - et qu’elle finit en mode Pixies, mais si, elle a ce power ! Cet album est réellement impressionnant.

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    Le Wildlife paru en 2012 va plus sur la power pop. «Allergies» donne le la et Holly est tout de suite dans l’effarence du big sound, elle claque bien le beignet du son et son mec gère ça au big drumbeat de relance, alors ça prend des allures de remugle ramonesque. On dira en gros la même chose de «Food», qui sonne aussi comme un classique de power pop. Ils sont en plein prodige, Holly Ross traverse toutes les contrées du rock. Ils font pas mal de petits exercices de style comme «The Undertone», mais elle pique aussi des belles crises de nerfs («Please Let Me Come Mooch Round Your House»). Avec «Green Beans», elle rétablit l’équilibre de l’Angleterre avec ses racines lullaby et c’est avec «I Am» qu’elle ramène tout le big power. Il faut la voir allumer son «I Am», c’est un modèle du genre, une merveille de positionnement. Ils se tapent une belle crise de heavy groove avec «Lee Mellon’s Teeth». Holly fournit le fourniment de Big Muff et avec «Just Won’t Do It», elle s’amuse à balancer entre le lullaby et le heavy trash. Elle se livre vraiment à tous les excès.

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    Magnifique pochette que celle de This Is Our Nowhere paru en 2015 : cette photo de scène dit tout ce qu’il faut savoir des Lovely Eggs. Côté son, ils sont tout de suite parfaits. Ils ont le boom + the voice dès «Ordinary People Unite». Holly Ross est magique, elle a le power absolu. Zéro info dans le booklet, donc tu te débrouilles tout seul avec le ciel étoilé et le son. David Blackwell vole le show dans «The Investment». Il joue à la vie à la mort et Holly Ross parvient à garder le contrôle de justesse. Ils créent à deux des climats extraordinaires. Même chose avec «Magic Onion» : elle prend ses distances - He’s a magic onion - C’est lui qui drumbeate mais elle rentre dans le son comme une vieille pro. C’est tellement bardé de son qu’on ne sait plus où se mettre. Leur principale qualité est l’attaque. Ils combinent à merveille l’énervement et l’excellence. Ils combinent aussi l’énergie à l’envolée, il pleut des retombées de cendres et ça repart au blasting blow. Ils ont certainement le plus bel allant d’Angleterre, c’est en tous les cas ce que tendrait à prouver «Do It To Me». Elle reste excellente sur «Music». Ils ont de la chance d’avoir ce son. Tout est plein d’esprit. Avec «Slinking Of The Strange», elle va chercher le strange dans le lullaby. Cette Ross est incroyable, elle nous méduse impitoyablement. On la voit accompagner «Forest Of Memories» vers l’échafaud, sur fond de roulements de batterie, elle est forte, elle sait qu’elle se bat pour la révolution et que le peuple vaincra.

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    Allez tiens, on va dire que This Is England est leur meilleur album, comme ça au moins, les choses sont dites. Le pire c’est que c’est vrai, l’album grouille de son et de blasts, et ce dès le «Hello I Am Your Sun» d’ouverture de bal. Elle a du son, la vache et l’autre derrière, il bat son beurre comme plâtre, ils sont tous les deux des heavy Visiteurs du Soir, des heavy Enfants du Paradis, ils bardent tout du pire barda de l’univers, ils bourrent le mou du Sun avec des spoutnicks, c’est une véritable abomination pré-nuptiale d’emberlificotage définitif. Elle n’en finit plus d’enfiler ses eggy perles, elle ramène toute sa niaque pour «Wiggy Giggy» et ça marche tout de suite, c’est même magique, bien sonné des cloches, elle a tout, la prestance, le power, la Big Muff, elle chante au sucre candy sur le beat des forges. Aujourd’hui, c’est inespéré d’entendre des gens aussi doués. Et ça continue dans l’eggy de borderline avec «Dickhead», ils foncent dans le trash comme des taureaux devenus fous et elle renvoie son dickhead rouler dans le son. On reste dans l’extrême power eggy avec «I Shouldn’t Have Said That». Elle ramène du riff à la pelle sur le beat de David Blackwell. C’est du génie pur. Il faut voir avec quel aplomb elle allume ses cuts, elle les prend un par un et à chaque fois, boom ! «Return Of Witchcraft», «I’m With You», tout est bien destroy oh boy ! Ils ramènent du pouvoir US dans le son de Lancaster. On se croirait à Detroit. On entend des machines dans «Witchcraft», elle est parfaite en sorcière moderne, elle vole sur une guitare en forme de balai, ça monte soudain et ça explose dans l’espace. Puis elle explose «By Sea», elle cisaille le son avec ses power chords, elle ramène de la pop de rêve et tout le power des Sex Pistols dans la mouvance de sa pertinence - Why don’t you show here - Elle est complètement dingue, elle devient sans même s’en rendre compte la sixième merveille du monde, mais en attendant, elle se contente de la couronne de reine de Lancaster, c’est déjà pas mal. Elle allume sa power pop avec une distance effarante et cette classe qui n’appartient qu’aux blondes d’Angleterre. So weird ! Elle passe au psyché avec «Let Me Observe», mais c’est vite ravagé par des lèpres de son et plongé dans des bains d’huile bouillante, ça se relève avec la gueule gonflée, let me observe. Ses plongées sont d’une brutalité sans commune mesure. Et quand tu arrives à «Would You Fuck», tu es content d’avoir écouté cet album, il est à la fois monstrueux et bien intentionné. Holly Ross est la reine indiscutable de l’extrême, l’une des artistes les plus brillantes d’Angleterre. Elle est entrée dans la légende.

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    On savait qu’elle était une grande chanteuse, mais sur le dernier album paru des Lovely Eggs, l’excellent I Am Moron, elle devient tout simplement une énorme chanteuse. Elle plonge «You Can Go Now» dans une saumure de Big Muff et du coup elle étend son empire sur l’Angleterre. Elle est la nouvelle égérie du Big Muff Sound. Puis elle s’explose les ovaires avec «This Decision», elle hurle en plein air, elle devient spectaculaire, elle grimpe au sommet du lard fumé et devient complètement folle. Et le diable sait si on adore les folles. Elle ramène encore une énergie dementoïde dans «The Digital Hair». Elle est aux commande du big blast d’Egg. L’album propose d’autres cuts relativement intéressants comme ce «Long Stem Carnations» d’ouverture de bal. Elle est invincible, elle base tout sur de fières dynamiques alors forcément, on la prend très au sérieux. Il n’est pas impossible qu’elle devienne un jour une superstar de l’underground britannique. Elle sait cuisiner la flambée de son («Bear Pit») et le wah up («I Wanna»). Elle excelle dans l’exercice du relentless. Elle est même capable de taper dans le heavy trash punk («Insect Repellent»). Fabuleuse Holly Ross ! The trash queen of Lancaster.

    Signé : Cazengler, œuf à la coke

    Lovely Eggs. If You Were Fruit. Cherryade 2009

    Lovely Eggs. Cob Dominos. Egg 2011

    Lovely Eggs. Wildlife. Egg 2012

    Lovely Eggs. This Is Our Nowhere. Egg 2015

    Lovely Eggs. This Is England. Egg 2018

    Lovely Eggs. I Am Moron. Egg 2020

    Anita Banana

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    Pas facile d’exister en tant qu’icône des sixties quand on est à la fois la poule de Brian Jones ET de Keith Richards. Autant l’avouer franchement, si on lit la bio d’Anita que vient de faire paraître Simon Wells, c’est surtout pour y retrouver Brian Jones. Simon Wells se bat héroïquement pour brosser d’Anita le portait d’une femme de caractère et d’une égérie, mais c’est Brian Jones qui sort grandi de ce book : il n’a jamais été aussi dramatiquement magnifique.

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    She’s a Rainbow: The Extraordinary Life of Anita Pallenberg est un vibrant hommage à Brian Jones et à ses drogues, à Brian Jones et à ses fringues, à Brian Jones et à sa classe, avec comme point d’orgue les trips en Bentley jusqu’au Maroc, à l’époque où les Stones fuient l’acharnement de l’establishment britannique.

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    La relation qu’entretiennent Brian Jones et Anita ne dure que deux ans (1965-1967) mais elle occupe la moitié du book. Wells dit qu’ils forment le couple parfait du Swingin’ London. Brian Jones qui est le membre le plus énigmatique des Stones se retrouve dans une Anita toute aussi mystérieuse - The pair would become Swinging London first alpha couple. Alors que Brian Jones se pavanait comme un paon, the neo-European androginity d’Anita captait l’attention - Oui car Anita vient d’une famille allemande un peu aristo et à l’époque où elle met le grappin sur Brian Jones, elle a déjà fricoté avec Fellini en 1959, et avec Andy Warhol en 1963, comme d’ailleurs Nico avec laquelle elle ne s’entend pas très bien. Trop de poins communs ? Of course.

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    Oui, en 1963, Anita et son boyfriend Mario Schifano ont rencontré la crème de la crème du gratin dauphinois new-yorkais : Gregory Corso, Ferlinghetti, Terry Southern, William Burroughs, ils ont vu jouer Charlie Mingus et Monk. Et puis Warhol qui a 35 ans, et le Living Theater, une rencontre qui va la diriger sur Artaud. Un Artaud qui reste central, quelque soit le milieu ou l’époque. À Paris, Anita fréquente Donald Cammell et sa poule Deborah Dixon. C’est la découverte du libertinage - dodgy situations, especially on the sex side - Anita rend hommage à Cammell, lui accordant des trésors de fantaisie et d’imagination. Donald a un frère, David, qu’on va retrouver plus tard, au moment de Performance. L’un des amis d’Anita à Paris n’est autre que Stash de Rola, le fils de Balthus. Elle le voit pour le première fois en 1964, dans l’appartement du philosophe Alain Jouffroy. Stash : «Vince Taylor et moi étions au lit avec ce très beau modèle américain, Johanna Lawrenson, qui était une amie d’Anita. C’était le matin et en se réveillant on a vu cette fille, Anita, qui nous regardait, debout dans un rayon de soleil, en souriant, with this amazing, irresistible barracuda smile.»

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    ( Stash... )

    L’un des poins forts du Wells book, c’est le récit détaillé qu’il fait des virées nocturnes de Brian Jones. Pâques 1965, les Stones jouent à l’Olympia. Après le concert, les Stones se dispersent, mais Brian Jones recherche ce que Wells appelle a more exclusive company. Un petit groupe se forme avec Françoise Hardy et Jean-Marie Périer, Stash de Rola qui est le fils de Balthus, Anita et Zouzou qui, comme Anita, est modèle à Paris chez Catherine Harley, la fameuse agence du Passage Choiseul, dont font aussi partie Anna Karina, Amanda Lear, Nico et Marianne Faithfull. Et donc, ce soir de Pâques 1965, Wells nous fait monter dans la bagnole avec Brian Jones - Courtesy of his aspirant middle-class background, Brian enjoyed a more elevated company - both intellectual and aristocratic. The elegant troupe that left l’Olympia that April night was evidently his sort of people - Ils vont d’abord chez Castel, puis vont finir la nuit dans un nuage de marijuana chez Donald Cammel et Deborah Dixon. À l’aube, la petite troupe raccompagne Brian Jones jusqu’à son hôtel et Zouzou reste avec lui. Anita devra attendre son tour.

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    Elle parvient à s’infiltrer dans le backstage des Stones quelques mois plus tard et voit Brian Jones étalé sur un sofa. Il porte un col roulé et un jean blancs : «Même sans ses chaussettes, Jones was easily the most stylish member of the band.» Anita flashe sur lui - Brian was very well spoken, soft-spoken, il parlait bien l’Allemand, ses manières me captivaient, il voulait capter l’attention des gens en parlant. C’était quelqu’un de sensible, de très évolué, totally ahead of his time, but also part of another time. The dandy with his clothes and all of that - Elle a bien raison de flasher, la petite Anita, car elle a sous les yeux la rock star par excellence. Elle ajoute que Brian était very unusual, il sortait de l’ordinaire, il était très attirant, il ressemblait d’une certaine façon à une fille. Alors que les autres Stones semblaient avoir peur, Brian était prêt à aller dans des endroits bizarres - Except for Brian, all the Stones at that time were suburban squares - Ils vont former un couple mythique, Anita devenant en quelque sorte le reflet de Brian Jones. Pendant la première nuit qu’ils passent ensemble, Brian sanglote. Il est déjà sous pression. Il se plaint de Mick and Keef qui font bande à part - they had teamed up on him - Anita comprend confusément que Brian Jones ne fait plus le poids dans les Stones, même s’il en est le membre fondateur, et elle doit l’aider à mettre en avant les autres aspects de sa personnalité. Marianne Faithfull indique qu’Anita joue un rôle considérable dans les Stones à cette époque, les faisant évoluer du statut de bad boys vers un statut plus enviable de renaissance men. Selon Marianne, les Stones sont devenus les Stones grâce à Anita. Elle serait à l’origine de la révolution culturelle qui a lieu à Londres et qui rapproche les Stones de la jeunesse dorée.

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    Brian Jones a partagé quelques temps une maison de Belgravia avec des membres des Pretty Things, puis en mars 1965, il s’est installé à Chelsea au 7 Elm Park Lane. Il y reçoit les mères de ses enfants (Pat Andrews et son fils Mark, Linda Lawrence et son fils Julian), puis Zouzou et surtout Nico qui l’initie aux mystères de sexe. Puis Anita s’installe à Elm Park Lane et découvre Brian au quotidien, nasty and sexy - Il lisait des livres du vieil Anglais qui disait être le diable (Aleister Crowley). J’ai dit à Brian que j’avais connu le diable et qu’il était allemand - Comme Nico, Anita est née en Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale.

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    Ils forment un couple fascinant, Brian porte les fringues d’Anita et Anita celles de Brian. Ils paradent dans Londres, affichant un look d’aristrocrats from another age. Brian vient de racheter la Rolls Siver Cloud de George Harrison. Anita lui choisit des fringues : «Costume noir à rayures rouges et blanches, chemise rose, pochette et cravate écarlates. Le tout acheté à New York. Chaussures deux tons achetés sur Carnaby Street.» Puis ils commencent à se chamailler. Ils se chamaillent à propos de tout : les voitures, les prix, les menus. Alors que Brian commettait l’erreur de vouloir avoir le dernier mot, c’est Anita nous disent les témoins qui l’avait systématiquement. Christopher Gibbs dit même qu’elle était un peu une sorcière, car elle savait très bien ce qu’elle faisait. Ils en viennent aux mains et on tombe sur le fameux épisode du poignet cassé, lors du premier trip marocain, en 1966 : en voulant foutre une trempe à Anita, il la rate et frappe le châssis alu de la fenêtre. Il passe une semaine dans une clinique de Tanger. Anita lui pardonne, elle sait qu’il est fragile : «Chaque fois qu’il essaye de me faire du mal, c’est lui qui se fait du mal.»

    C’est Bryon Gysin qui initie Brian aux flûtes de Joujouka. Bryon les fait jouer dans son restaurant, the 1001 Nights et Brian’s eyes are flashing like airplane lights.

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    Fin 1966, le couple s’installe au 1 Courtfield Road, cet endroit mythique du Swinging London dont parle longuement Marianne Faithfull dans son autobio. Robert Fraser : «Courtfield Road was the first incredible place in that London scene.» Ils carburent tous au LSD. Les philosophies occultes et les rites magiques deviennent la nouvelle tendance dans les cercles branchés. On va acheter des livres chez Indica au 6 Masons Yard, une librairie montée par Barry Miles, John Dunbar qui est le premier mari de Marianne Faithfull et Peter Asher. Brian et Anita collectionnent les classiques de l’occultisme, The Golden Dawn, The Golden Bough, les œuvres complètes de Madame Blavatsky et bien d’autres curiosités. L’autre grande présence à Courtfield Road est le LSD. Brian et Anita entretiennent une relation suivie avec le LSD. Keef se joint à eux - Richards was strongly in tune with acid’s vibrations and an aloof triumvirate was created - Keef va même s’installer à Courtfield Road. Ils forment aussi un triumvirat avec Tara Brown. Dans le chapitre des équipées sauvages dans la haute société, Wells cite aussi l’après-concert de Bob Dylan au Royal Albert Hall en 1966 : Dana Gillespie invite Brian et Anita chez elle. Comme Marianne Faithfull et Anita, Dana vient d’un similarly aristocratic pan-European background.

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    Anita a cessé de faire le mannequin pour Catherine Harlé, mais elle entame une carrière d’actrice. Quand elle va tourner en Allemagne Vivre À Tout Prix pour Volker Schlöndorff, Brian Jones la rejoint en Rolls. Le chauffeur s’appelle Tom Keylock. C’est là que Brian fait scandale car pour les besoins d’une séance photo avec Anita, il porte un uniforme d’officier SS. La presse s’énerve et souligne le mauvais goût de cette excentricité. Alors Brian déclare qu’Anita et lui étaient sous LSD. Anita dira plus tard que l’idée était d’elle : «C’était une idée douteuse, but what the hell... He looked good in an SS uniform.»

    L’un des proches des Stones s’appelle Tara Browne, riche héritier des brasseries Guinness. Il se tue en décembre 1966 au volant de sa Lotus Elan à Londres. Son amie Suki Potier sort indemne de l’accident. Alors pour surmonter leur chagrin, Anita, Brian, Keef et sa poule d’alors, Linda Keith, se retirent à l’Hôtel George V, à Paris, et font une consommation massive d’amphétamines et de cocaïne, seulement interrompus par les dindes farcies du room service.

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    Début 1967, les stups persécutent les Stones. C’est le fameux Redland drug bust, chez Keef. Les Stones ne sont même pas incarcérés. Keef : «The best idea was to get the fuck out of England.» Donc, sauve qui peut les rats, il décident de repartir au Maroc. Le voyage s’impose d’autant plus que Brian se met en danger avec une consommation massive de drogues. À cette époque, le Maroc a la réputation d’une terre d’asile pour tous les gens bizarres et les réprouvés - the weird, the perverse and the hunted - Des écrivains célèbres se sont installés à Tanger : William Buroughs, Jack Kerouac, Truman Capote, et Joe Orton. Il faut ajouter à cette liste le compositeur Paul Bowles. Certains membres du cercle des Stones partent en avion, et d’autres en voiture, pour ne pas attirer l’attention des flics. Tom Keylock, Brian, Anita et Keef descendent en bagnole, à bord de Blue Lena, la dark-blue Bentley de Keef - a limited edition S3 Continental Flying Spur, l’un des 68 modèles montés pour la conduite à droite - L’arrière de la Bentley est aménagé comme un salon berbère. Brian et Anita tapent dans les réserves d’herbe, de poudre et de pills dont est chargée la Bentley. Keylock conduit et Keef est assis devant, à côté de lui. Sur la route, Brian crache du sang et ils le déposent dans un hôpital à Toulouse. Et c’est là que les ennuis commencent, car Brian a vu qu’il se passait un truc entre Keef et Anita. Il a raison de s’inquiéter, car Anita ne cache plus son attirance pour Keef. Pendant que Brian se fait soigner à Toulouse, Keylock reprend le volant, direction l’Espagne. Cette fois Keef est à l’arrière avec Anita qui ne peut vraiment pas s’empêcher de lui tailler une petite pipe. C’est plus fort qu’elle. Keylock écrit dans son journal : «It’s all getting very friendly in the back seat.» Chargé de surveiller Anita, Keylock cafte tout quand Brian les rejoint à Gibraltar. Il est mis au courant des moindres détails. Les choses ne vont pas s’arranger. Les vacances au Maroc se présentent très mal. Dans la Bentley, ça pue l’embrouille. Mais Anita est encore officiellement la fiancée de Brian Jones. C’est d’autant plus compliqué qu’elle et Keef ont eu ce qu’on appelle communément un coup de foudre.

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    Pour tous ces Américains qui voient les Stones débarquer à Tanger, c’est un régal. Bryon Gysin flashe sur «Brian’s broad talents and revolving moods». Il décrit leur arrivée chez lui, dans la maison qui surplombe la baie de Tanger : «Il y avait Mick et un Keith saturnien qui louchait sur la minijupe d’Anita Pallenberg, et Brian Jones avec une frange de cheveux roses couvrant les petits yeux rouges de lapin.» Cecil Beaton les décrit aussi autour de la piscine : «Les trois Stones, Brian Jones et sa girlfriend Anita Pallenberg - visage blanc et sale, yeux sales au beurre noir, coiffure jaune canari sale non peignée, bijoux barbares, Keith Richards en costume du XVIIIe siècle, long manteau en velours noir et pantalon moulant, et bien sûr Mick Jagger.» Keef continue d’avoir Brian à l’œil, car il voit bien qu’il commence à dérailler - He was becoming increasingly vicious - Un soir Brian propose à Anita une partie carrée avec deux prostituées berbères couvertes de tatouages et de piercings primitifs. Elle est choquée. Et quand Keef voit un soir Anita arriver avec les yeux au beurre noir, il lui propose de la ramener à Londres.

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    Keef s’en sort comme il peut avec cet épisode pas terrible : «C’était pour la sauver, pas pour la piquer à Brian. Ce qu’il lui faisait subir me dégoûtait. Je savais qu’il n’existait plus aucun lien d’amitié entre nous trois, Brian, Mick et moi. Anita en avait marre de lui. Et en plus, Anita et moi étions really into each other.» Keef ajoute que pendant cette dernière shoote entre Brian et Anita, Anita n’a pas été la seule à recevoir des coups : «Anita lui a rendu coup pour coup, elle lui a pété deux côtes et un doigt.» Et hop, ils repartent en Bentley, abandonnant Brian tout seul à Marrakech. Alors pour l’aider à surmonter l’insurmontable, Bryon emmène Brian au marché Jemaa el-Fnae, espérant que les flûtes de Joujouka vont le distraire de l’enfer dans lequel il a commencé de rôtir. Mais à l’hôtel, il s’effondre. On le transporte dans l’une des chambres libérées par les Stones. La rupture avec Anita diront certains va endommager Brian sérieusement, et même peut-être de façon irréversible. Anita était en fait la seule femme qu’il ait aimé, dit le père de Brian. Après la rupture, il a changé du tout au tout. «Ce jeune homme enthousiaste est devenu un être morose et nous fumes choqués de son apparence physique en le revoyant. Il n’est jamais redevenu le même.» Paul Trynka qui signe une bio de Brian Jones ajoute que la manière dont ils se sont débarrassés de Brian au Maroc «était exceptionnellement brutale et inhumaine, but they were just young.»

    L’infamie ne s’arrête pas là : quand Anita revient à Courtfield Road récupérer ses affaires, elle en profite pour emplâtrer la moitié du stock de hasch de Brian. Quant à Keef, il se sert et embarque une bonne partie des albums de Brian - A good proportion of Jones’ cherished library of albums - Là on touche au fond. Brian ne leur pardonnera jamais cette trahison : il dit à qui veut l’entendre : «First they took my music. Then they took my band and now they’ve taken my love.» Une citation que reprendra Anton Newcombe pour rendre hommage à Brian Jones dans l’un des albums du Brian Jonestown Massacre. C’est une véritable tragédie shakespearienne. On a raconté ici et là que Brian Jones avait été victime de son auto-destruction. Comment peut-on dire une telle connerie ? De son vivant, la plus brillante incarnation du Swinging London rôtissait en enfer. Ses petits copains Mick and Keith ne lui ont épargné aucune humiliation. Beaucoup plus que Keith Richards, Brian Jones pouvait se réclamer du fameux When I die I’ll go to heaven cause I spent all my life in hell.

    Puis Anita s’installe avec son deuxième Rolling Stone. Wells marche sur des œufs pour aborder ce chapitre. Magnanime, il attribue à Keef a modest libido, estimant qu’il préfère une relation suivie avec une seule femme plutôt que l’anarchique profusion de pots de miel générée par la célébrité. Une fois qu’il a rompu avec Linda Keith, Keef se rend disponible pour une nouvelle aventure, et comme il vit un temps à Courtfield Road avec Brian et Anita, la nouvelle aventure ne va pas se faire désirer trop longtemps. Pourtant au début il dit faire gaffe. Il se dit attiré par Anita, mais il veut absolument préserver sa relation avec Brian. Vas-y mon gars, préserve. Mais bon une bite reste une bite, et quand tu as une poule comme Anita dans les parages, ta bite te monte vite au cerveau. Keef rappelle incidemment qu’à l’époque tous les mecs louchaient sur Anita. C’est vrai : quand on la voit à poil dans Perfomance, on se lèche les babines : super cul et super seins, une vraie bombe sexuelle ! Mais attention, Deborah Dixon indique qu’Anita était beaucoup plus sophistiquée que Brian qui lui était beaucoup plus sophistiqué que Keef. Donc c’est pas gagné.

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    Et voilà que Keef se met à porter des bracelets, des écharpes, des bagues, des colliers et même du khôl autour des yeux. Wells insinue qu’Anita le re-définit. Elle poursuit aussi sa carrière d’actrice et voilà que Donald Cammell lui propose l’un des rôles principaux dans Performance. Keef n’aime pas Cammell, il sent que c’est un manipulateur - sa seule passion was fucking other people up - he was the most destructive little turd I’ve ever met - Keef le hait et il propose du blé à Anita pour qu’elle ne fasse pas le film. Mais Anita veut poursuivre sa carrière. Ce sera au tour de Keef de rôtir en enfer, car il sait que dans certaines scènes, Anita doit aller au pieu avec Jag et la petite Michèle Breton, tout le monde à poil et la consigne de Cammell est de ne pas faire semblant. Il tourne en caméra vérité. Keef dit que certains soirs, il fait amener la Blue Lena devant la maison où est tourné le film, mais il n’ose pas entrer de peur de voir ce qu’il ne veut pas voir, Anita au pieu avec son collègue Jag - Tony Sanchez : «His world would crumble as surely as Brian’s had» - Keef ne veut pas se faire baiser comme Brian. Il préfère faire l’autruche. Il pense bien sûr à l’autre, là le Jag qui comme tout le monde ne rêve que d’une chose : baiser Anita Pallenberg, ce qu’il va bien sûr pouvoir faire, puisque Cammell l’envoie séjourner à poil au pieu avec elle. Comment peut-on résister à ça ? Perfide, Anita se dit fidèle à son homme et nie toute baisouillerie, mais des chutes de montage attestent du contraire.

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    Bon alors Performance, parlons-en. On se demande bien pourquoi ce film est devenu culte. Donald Cammell n’est ni Scorsese ni Polanski et encore moins Abel Ferrara. La réputation de violence du film est un peu surfaite. Abel Ferrara en aurait fait quelque chose de plus consistant. James Fox fait partie d’un gang de racketteurs londoniens. Ces gangsters londoniens que filment Cammell et Nicholas Raeg n’ont aucune crédibilité. Quand des mecs passent James Fox à tabac et le violent, la scène est d’une pénibilité sans nom. James Fox trouve refuge dans l’entresol de la maison où vit Turner/Jagger avec deux femmes, Anita et Michèle Breton. Elles sont pour la plupart du temps à poil et le parfum de décadence voulu par Cammell brille par son absence. C’est un film d’une grande indigence, aussi bien au niveau de l’image, du rythme que de l’écriture. Fox déclare dans la presse que sur le tournage, Jag et Anita démarraient une relation. Jag aurait demandé à Anita de virer Keef et elle aurait refusé. Cammell avait en outre demandé à Jag d’incarner deux personnages : Brian, androgynous, druggie, freaked-out, et Keith, hors-la-loi, auto-destructif, tough. Et du coup, Jag va si bien jouer le jeu qu’Anita va tomber sous son double charme. Le film a une réputation si détestable qu’il va rester coincé pendant des années. Lors d’une projection privée, l’épousé d’un producteur exécutif vomit de dégoût sur les pompes de son mari. Un autre spectateur remarque que dans le film tout est dégueulasse, y compris l’eau du bain où s’ébattent Jag, Anita et Michèle Breton. C’est en effet ce qu’on voit. Quand il sort en salle, le film est descendu par la critique. Keef parvient à choper la fameuse K7 des chutes de montage et comme le dit si bien Wells, he was incandescent at what he saw. Mais ça ne l’empêchera pas de faire des gosses à cette roulure. Il l’a dans la peau.

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    De Performance à l’hero, il n’y a qu’un pas que Keef et Anita franchissent allègrement. Ils commencent par des speeballs, une pratique que Wells rattache à l’arrivée de Dylan à Londres en 1966. Quand Keef commence à se shooter, il ne fait pas d’intraveineuses, il se pique dans les muscles du dos. C’est sa technique. Puis ils prennent le rythme et Anita monte jusqu’au tiers de gramme par jour. C’est dans cette période que Kenneth Anger fait irruption à Londres et s’infiltre dans le cercle des Stones. Il se rapproche aussi de Donald Cammell dont le père Charles fut ami et biographe d’Aleister Crowley. Mais Wells ne s’étend pas trop sur le chapitre de l’occulte, du moins pas autant que Mick Wall le fait dans sa bio de Led Zep, puisque Jimmy Page est lui aussi un fervent admirateur d’Aleister Crowley. Un autre Américain arrive à Londres : Marshall Chess que les Stones nomment à la tête de leur label. Chess va vivre un an chez Keef et Anita à Cheyne Walk, Chelsea. Keith et Anita ont déjà Marlon. Puis en 1976, Anita met au monde son deuxième fils, Tara Jo Jo Gunne Richards qui va mourir pendant son sommeil. Elle mettra ensuite au monde Dandelion Angela pour laquelle Keef va composer Angie.

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    Et puis voilà l’autre grand épisode de la saga Keef/Anita : Nellcôte. Menacés de faillite par les impôts britanniques, les Stones doivent une fois de plus fuir leur pays. C’est le Prince Rupert Loewenstein qui s’occupe de leurs finances et il leur recommande d’aller s’installer en France : à partir du moment où on paye ce qu’on doit, les flics ne sont pas très regardants. Tout le monde décampe, direction la côte d’azur, the French Riviera - A sunny place for the shady people (Sommerset Maugham) - Et là, Wells nous fait le stupéfiant portrait d’Anita en femme d’intérieur, ou plus exactement en house guest. C’est elle qui doit gérer Nellcôte, embaucher le personnel, choisir la bouffe pour tout le monde tous les jours, il y a des tas d’invités de passage et pas de passage, c’est table ouverte, vingt à trente personnes. Un peu euphorique, Wells se marre avec des petites formules du style La Belle Epoque meets Grand Guignol. La villa se trouve à Villefranche-sur-Mer, tout près de Nice. Wells rappelle que la villa Nellcôte fut pendant la guerre une officine de la Gestapo, donc on trouve des trucs à la cave. Un jeune photographe nommé Dominique Tarlé vient faire un jour faire quelques photos, il accepte de rester le soir et finira par séjourner six mois à Nellcôte. En plus de la bouffe et de l’entretien, Anita doit s’occuper des enfants. Elle fait restaurer la cuisine et embauche un chef. Comme elle parle plusieurs langues, elle gère tout, y compris les fournisseurs. On ne sert qu’un seul repas par jour, vers 18 h, a big meal, tout le monde fume des joints à table et la nuit, on enregistre. Le séjour dure neuf mois et la liste des gens de passage est impressionnante, ça va d’Alain Delon et Catherine Deneuve à John Lennon et Yoko Ono, Terry Southern et Williams Burroughs. Puis les choses se dégradent quand des petits dealers locaux s’installent dans un pavillon au fond du jardin. Encore une mauvaise idée d’Anita. Là ça devient ingérable, les mecs entrent dans la villa et chourent tout ce qu’ils peuvent, des guitares, des bijoux, du cash, c’est un paradis pour les voleurs. Keef le vit mal car une douzaine de ses guitares disparaissent, dont sa Telecaster préférée. Puis des rumeurs de trafic de drogue commencent à circuler et les poulets s’en mêlent. Les Stones vont devoir une nouvelle fois filer à la cloche de bois, en laissant tout sur place.

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    Et puis la relation entre Keef et Anita se détériore. Ils font de la détox tous les deux et comme chacun sait, la détox réactive la libido. Keef recommence à avoir les mains baladeuses, mais pas avec Anita qui a pris du poids et qui n’est plus trop baisable. Keef préfère les formes rebondies d’un mannequin nommé Ushi Obermaier, encore une Allemande, décidément. Anita s’installe à New York et doit se contenter de demi-portions comme Richard Llyod, ce qui quand même laisse songeur, quand on sait qu’elle s’est tapée Brian Jones ET Keith Richards. Mais officiellement, Keith et Anita sont toujours ensemble. Ils ont une maison de famille à South Salem, jusqu’au moment où un jeune mec nommé Cantrell qui est amoureux d’Anita se tire une balle dans la tête avec l’un des calibres de Keef. C’est la fin de la relation entre Keef et Anita. Keef vend la baraque. Chacun pour soi et Dieu pour tous. De toute façon, les enfants sont grands. Donc bye bye Anita. Il y a eu assez de catastrophes comme ça. Brian Jones, Tara, Cantrell, ça suffit.

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    Anita et Keef ont maintenant des petits enfants. Ils se revoient de temps à autre dans des réunions de famille. Keef avoue qu’il reste quelque chose du sentiment qui les unissait avant. Il dit qu’il aime Anita mais qu’il ne peut pas vivre avec elle - And we’re proud grandparents, which we never thought we’d ever see - Eh oui, quand Anita et Keef ont eu Tara et Angela, ils étaient junkies et personne n’aurait misé un seul kopeck sur leur avenir, vu la gueule de morts vivants qu’ils tiraient. Keef va même réussir à survivre à Anita. Elle casse sa pipe en 2017. C’est à Keef que revient l’honneur du dernier mot, chance que n’eût pas le pauvre Brian : «Long may she not rest in peace, because she hates peace !»

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    Signé : Cazengler, Pellenberk

    Simon Wells. She’s a Rainbow: The Extraordinary Life of Anita Pallenberg. Omnibus Press 2020

     

    In Mod we trust - Part One -

    Piller (re)tombe pile

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    Eddie Piller tombe toujours pile. Pas de filler chez Piller. Eddie Piller est certainement le plus habilité de tous à inaugurer cette exploration intensive du Mod World que va proposer dans les prochains mois l’In Mod we trust. Par l’arrogance de sa suffisance, cette chronique des temps MODernes ne manquera pas de trahir une coupable mais massive consommation de paires d’uppers, absolument nécessaires pour d’une part écouter les Jam sans s’endormir et d’autre part doter la plume d’un tonus capable de l’envoyer valdinguer comme un vulgaire scooter dans le premier virage. Tous ceux qui sont montés là-dessus savent que le scoot est l’un des meilleurs moyens de se casser la gueule.

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    Annoncé dans la presse anglaise à grands renforts de tambours et de trompettes, Eddie Piller Presents The Mod Revival est une box indispensable à toute cervelle encore un peu rose. Pour plusieurs raisons. Un, Piller tombe toujours pile. Deux il écrit lui-même son texte de présentation, et ce qu’il écrit tombe toujours pile. Trois, il nous propose avec les cent titres répartis sur quatre CDs une sélection qui est la sienne et qui ne fait pas trop double emploi avec l’autre Mod Box déterminante, Millions Like Us, qu’un Part Two va se charger d’éplucher.

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    Eddie Piller fait remonter le Mod Revival aux early mid-seventies et cite trois groupes en référence : Dr. Feelgood, The Hammersmith Gorillas et Eddie & The Hot Rods. Et pouf, il présente le teenage Mod Jesse Hector qui dans cette période avait transformé his sixties obsession into a hard and angry mod-influenced rock band. Il cite aussi The Radio Stars fronted by the John’s Children mod face Andy Ellison. Puis bien sûr, il embraye sur les Jam qui fut le premier Mod revival band à émerger en 1977, suivi de près par les Écossais de The Jolt. Puis il évoque la formation en 1978 de The New Hearts avec Dave Cairns et Ian Page, qu’Eddie connaît bien puisqu’il grandit dans le même coin qu’eux, à Woodford. Des New Hearts qui par la suite allaient devenir Secret Affair. Il situe une autre source à l’origine du Mod revival dans le booklet de Quadrophenia, paru en 1973 - while completely no-mod in its creative musical style - Selon Eddie Piller, le booklet donna à des milliers de kids their first glimpse of the exotic and forgotten world of the mod. Scooter, target T shirts, feathercut hairstyles and the ubiquitus US Army parka - Le booklet allait aussi donner aux kids américains their first taste of this very British phenomemnon. Puis c’est l’apparition en 1978 des Mekons et de Gang Of Four, et à quelques rares exceptions près (Gary Bushell dans Sounds et Adrian Thrills dans le NME), les journalistes ignorent complètement la naissance du Mod revival. C’est en février 1979 que le mod revival devient le Mod Revival, quand les Jam viennent jouer à Paris, suivis par 50 ou 60 early London mods. Puis ça explose en Angleterre - Suddenly mod was everywhere - Chords, Secret Affair, les Jam, Long Tall Shorty, tout ça au Marquee, in the wake of the maximum r’n’b. En 1979 paraît le fameux Mods Mayday, avec 6 groupes, dont les Merton Parkas et les Chords, enregistrés live. Côté labels, c’est la curée. Tout le monde veut rééditer l’exploit de Stiff avec «New Rose». Jimmy Pursey tombe amoureux du Mod Revival, qu’il voit plus working class que le punk. Il signe sur son label les Chords, les Low Numbers et Long Tall Shorty. Mais comme le dit Eddie, les choses ne sont jamais simples avec Jimmy Pursey qui va voir son business s’écrouler. Secret Affair a plus de chance, puisque leur manager s’appelle Bryan Morrison, un vétéran du Swinging London que Piller qualifie de powerful. C’est aussi en 1979 qu’apparaît la fameuse ska-scene. Tout va bien jusqu’en 1982 : Paul Weller arrête les Jam alors qu’ils sont at their peak. Terminus, tout le monde descend - Mod just went back underground - Et c’est là qu’Eddie situe la deuxième vague du Mod Revival avec Makin’ Time, The Prisoners, The Times, Small World, Fast Eddie et The Moment. Une deuxième vague qui dure six ans, until the 1988 acid house explosion that destroyed British youth culture as we knew it. Deux ans plus tard, Mod was still there but it had changed. Les Prisoners étaient devenus deux groupes : le James Taylor Quartet et les Prime Movers, et Makin’ Time avait engendré les Charlatans - Bizarre qu’Eddie Piller oublie de citer Fay Hallam - Puis c’est la Britpop, plus rien à voir. Eddie Piller termine sur une grosse bouffée de nostalgie : «And the broad church of Mod, in its many forms is still with us today - but nothing, and I mean nothing could replace the sheer excitement of that first summer of 1979. The twisted wheel keeps on turning.» Magnifico.

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    Maintenant la box. Le disk 1 démarre avec The Jam et «I Got By In Time». Désolé Eddie, mais ce n’est pas révolutionnaire. C’est trop énervé et chanté comme ça peut. Pas bien stable dans les virages. Par contre, The Jolt passe comme une lettre à la poste. «I Can’t Wait» est plus décidé à vaincre, bon d’accord, le gratté d’accords ne vaut pas celui des Who, mais ils développent une belle énergie, hey hey hey ! Le relentless de leur Mod rock sent bon le reviens-y. Cette box est passionnante car Piller offre un panorama assez complet en allant piocher à droite et à gauche, comme par exemple chez les Inmates, simplement parce qu’il aime bien leur son, notamment cette reprise de «Dirty Water». En fait, ce qui frappe le plus sur cette box, c’est que non seulement elle grouille de pépites, mais elle regorge aussi d’énergie, elle tient bien la distance des 100 cuts, on ne s’ennuie pas un seul instant et petite cerise sur le gâteau, on fait de sacrées découvertes. Car Eddie Piller nous fait écouter sa collection de singles, et c’est une véritable caverne d’Ali-Baba. Si tu en pinces pour le son, pour l’énergie, pour la découverte, cette box te tend les bras. La bombe du disk 1, c’est «Your Side Of Heaven» par Back To Zero : bien riffé dans la gueule du rock, down in London town, ce hit s’élève dans le fog comme un totem Mod. On retrouve bien sûr les Purple Hearts avec «Frustration», on sent battre le heartbeat Mod, c’est bien amené, just perfect. Belle surprise avec l’«Only A Fool» des New Hearts qui sonnent comme des Américains de London town, et ils ramènent un son incroyable, c’est puissant et chanté à outrance, on comprend qu’Eddie Piller puisse adorer ça. Pur Mod Sound avec l’«Opening Up» de The Circles, ils font du hymnique pur bien orienté vers l’avenir. Il existe forcément un groupe qui s’appelle The Mods. Les voilà avec «One Of The Boys», alors bienvenue au paradis des Mods, ils vont vite en besogne. Eddie Piller choisit bien ses groupes. Tout est basé sur le niveau d’énervement, c’est tapé dans la cuisine, ces mecs sont les rois du raw. Encore une révélation avec Tony Tonik et «Just A Little Mod», il chante d’une voix de Master & Commander, un vrai Moddish king of the saturday nite, Eddie Piller a raison de le ramener dans l’arène, Tony Tonik tient bien le choc. Bizarrement, les Chords ne marchent pas dans cet environnement, ils sonnent comme des libellules, alors qu’ils sont très puissants. Chris Pope visait la perfe avec «The British Way Of Life», cut balèze mais trop délicat dans le contexte de cette pétaudière. Pareil, les Teenbeats ne marchent pas non plus : trop énervés pour monter sur des scooters, trop punk, mais il s’agit d’un punk à l’anglaise, assez working class, no way out, oui, mais avec un certain esprit gluant. Les punksters anglais ont un éclat que n’auront jamais les punksters américains. Speedball est là aussi avec «No Survivors», ils foncent dans le tas, on y reviendra. Tiens voilà The Cigarettes avec «They’re Back Again Here They Come». Le mec chante à la Rotten, il fait un punk Mod de cockney downhome. On retrouve aussi les excellents Long Tall Shorty, assez cultes en Angleterre. Ils jouent leur «Falling For You» au rock’n’roll high energy. Quant au «Don’t Throw Your Life Away» de Beggar, c’est assez bordélique. Ah les jeunes ! Il faut bien qu’ils s’expriment, mais c’est un son de MJC avec du solo crade. Encore du son dans le «No Way Out» des Fixations. Eddie Piller a raison de ramener ces groupes dans sa box, tout est bien ici, Eddie Piller est comme Gandhi, il est le bienfaiteur de l’humanité Mod. Avec «Paint A Day», The Leepers vont plus sur la pop, mais ils ont la bénédiction d’Eddie Pïller, alors laissons-les tenter de sauver le monde. Plus loin, les Two Tone Pinks s’exacerbent avec «Look But Don’t Touch», c’est très anglais, très skabeat, mais c’est mal chanté et on retourne à la MJC avec les Elite (sic) et «Get A Job». Eddie leur donne une chance d’exister, c’est du sans espoir qui a le mérite d’exister.

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    Eddie Piller lance son disk 2 avec Secret Affair et «Let Your Heart Dance». Boom ! Ces démons de Secret Affair ont tout compris, ils ramènent des cuivres, et là tu danses, avec tes petits bras et tes petites jambes. C’est tellement parfait que ça frise le génie. Toute l’Angleterre danse et voilà qu’arrive un solo de sax ! Ils montent des gammes dans le feu de l’action. L’autre énormité cabalistique du disk 2 est «Fuck Art Let’s Dance» par The Name. C’est de l’in the face d’Ace the face drivé au big power. Ces mecs savent de quoi ils parlent. Tout est dans le drive. On retrouve bien sûr les Lambrettas et les Mertons Parkas, les premiers avec «Go Steady», bardé d’énergie juvénile et de scoot italien, fabuleux beat élastique, et les Parkas avec «Flat 19», encore plus Moddish, bien tendu, bravo Merton, Mod all over the place, chanté à l’énergie pure. «Flat 19» est l’un des grands classiques MODernes. On retrouve des cuivres dans l’excellent «Let Him Have It» de The Bureau, c’est un son tellement anglais ! Le «Does Stephanie Knows» de Squire est assez déterminé à plaire. Ce psyché Mod basé sur le Stephanie de Love est visité par les esprits et bien jointé au chant. Une autre petite merveille : «Life On An L.I?» de The Sets, battu sec et allumé au riffing perpétuel, avec un clone de Daltrey au chant et un guitariste qui se faufile entre les jambes, comme un petit serpent proto-Mod. C’est d’une qualité qui subjugue, leur tension est assez rare, alors on y revient. Big sound encore avec le «What I Want» des Donkeys. Quelle envolée ! C’est gorgé de riffing, tout ici est joué à l’énergie maximaliste, sommet du Mod blast. Superbe. Oh il ne faudrait pas oublier de saluer les Crooks avec «Modern Boys», pur jus de Whoish, les chœurs sont un hommage aux Who. Ils font une descente dans la mythologie. Même les claqués d’accords sont whoish. Eddie Piller sait pourquoi il sélectionne des trucs comme «Let Me Be The One» par The Steps : pour le shuffle de cuivres. C’est du haut niveau. Même chose pour Small Hours avec «Can’t Do Without You», c’est cuivré de frais, mais la voix est un peu forcée, dommage. Il n’empêche qu’Eddie Piller les induit dans son Hall of Fame, alors ça passe. Ça finit même par devenir assez beau. Curieux, non ? Il ramène aussi les Dexy’s Midnight Runners et «Dance Stance». On s’en serait douté. Les Dexys sont trop puissants pour ce genre de box, mais il semble logique qu’Eddie Piller puisse les admirer. Il enchaîne à la suite Nine Below Zero et Madness, qui arrivent comme des évidences. Il passe ensuite par une petite zone ska avec The Akrylyx et The Media, puis avec The Little Roosters, on échappe au Mod Sound. Les Roosters doivent être les premiers surpris de se retrouver sur la compile d’Eddie Piller. En fait, il accueille tous les chiens écrasés de la scène anglaise, et c’est bien. Les Hidden Charms sont un peu plus putassiers et plus loin, The Reaction nous envoie avec «I Can’t Resist» une belle giclée de Mod spirit dans l’œil. Ils chantent à la pointe de l’exaction, c’est excellent. Tous ces singles sont excellents. Quelle profusion ! Et ça continue avec The Killometers («Why Should It Happen To Me») et le ska des Colours («The Dance»).

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    Des quatre disks de la box, le 3 est sans doute le plus énervé. Il suffit d’aller écouter le «101 Dam-Nations» de Scarlet Party : ces mecs s’explosent la rate dans la nuit Mod, ils jouent au power d’outer space, ça sonne comme l’injonction du génie mélodique. Avec Eddie Piller, tu n’es pas au bout de tes surprises. L’autre bombe du disk 3 est le «Train To London Town» de Solid State. Ils allument bien la gueule du mythe. Merci Eddie Piller de nous ramener tous ces singles extraordinaires. L’énergie Moddish nous fend le cœur. On l’a dit, ce disk 3 grouille d’énormités, comme Mood Six avec un «Hanging Around» fabuleusement agressif, plein de son et plein d’allant. On croise rarement des groupes aussi brillants. The Onlookers amènent «You And I» au son des London Mods, avec un sens de l’ouverture extraordinaire, voilà le génie des Mods, un subtil mélange de punk et de cockney, une excellence explosive et une basse qui pouette dans le son, all along the way. Vas-y Onlooker ! T’auras jamais mieux. Avec «The More That I Teach You», Les Prisoners sonnent comme une évidence. Graham Day ne rigole pas avec le Teach You, il va même bien au-delà de Piller et de sa box, il pulse son Mod Sound à coups de nappes d’orgue et bien sûr, c’est une énormité. Encore une belle agressivité avec The Scene et «Something That You Said». Ces mecs mélangent le mad psyché au pah pah pah et ça donne une émulsion explosive. Encore du Moddish as hell avec le «Go» des Heartbeats. Ils nous font le coup du get go du coin de la rue, c’est encore une fois brillant et plein d’énergie. Eddie Piller nous déterre encore une merveille : The Risk avec «Good Together», ces arbitres des élégances font une Soul de rêve, une Soul inespérée de grandeur tutélaire, puis les Little Murders chantent un ton en dessous avec «She Lets Me Know», presque pop, mais quelle belle teneur de la ferveur, ils sautent sur le râble de leur cut. Encore du pur jus de Mod Sound avec The Kick et «Stuck On The Edge Of A Blade», c’est taillé dans la masse du beat, allumé dans la gueule, chanté à la cavalcade, infernal, trop d’énergie, tu n’entendras ça qu’une seule fois dans ta vie, alors profites-en. T’es pas prêt de revoir des groupes de ce calibre. Petits calibres et gros calibres, tout ici est invincible. Même le heavy boogie des Long Ryders qui ouvrent le bal du disk 3 avec «Looking For Lewis And Clark». Eddie Piller aime le boogie, donc ça s’explique. S’il sélectionne les Long Ryders, c’est pour leur power, rien que leur power. Avec «I Helped Patrick McGoohan Escape», les Times d’Ed Ball font du Spencer Davis group. C’est leur façon de saluer les ancêtres. On croise plus loin des VIPs qui n’ont rien à voir avec le gang de Mike Harrison. Nouvelle flambée de Mod craze avec Sema 4 et «Up Down And Around», ils nous font le coup de l’équation magique : accords + frénésie + bass drive = wild Mod sound. Les Variations d’Eddie Piller ne sont pas les Français et le «Can You See Me» de 007 déploie une belle énergie de scoot. Ces mecs ont du gusto à revendre, ils pulsent bien leur background social, avec des oh oho oh et une basse voyageuse. Avec «The Faker», The Gents impressionnent aussi, ils font leur truc, une petite Mod pop sans espoir de débouché, mais quelle fraîcheur ! Le «Can We Go Dancing» des Amber Squad sent bon le working class, avec son chant âpre et sa guitare ferrailleuse. Encore une fois, tout est bien ici, le «No Vacancies» de The Clues est assez glorieux, ces mecs chantent vraiment au coin de la rue, ils sont dans leur Mod culture avec tous les défauts et les qualités du genre, la voix est trop mâle, mais diable comme le guitariste est bon !

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    Et forcément le disk 4 grouille encore de merveilles comme «The Other Me» de Studio 68, stupéfiante dégelée envoyée par des surdoués du Mod Sound, ils mettent les bouchées doubles, Piller et sa box explosent avec Studio 68, c’est noyé d’orgue et d’élégance, on se demande vraiment d’où sortent de telles merveilles. Avec «Nor The Engine Driver», les Daggermen n’ont rien à envier aux Who, ils allument leur cut aux chœurs, c’est turgescent, you again, ces mecs jouent dans l’urgence du Whoish System, un vrai crève-cœur. Parmi les groupes les plus connus, on retrouve The Inspiral Carpets avec «Saturn 5», powerfull mélange de claviers, de basse et de fuzz, ça déborde vite, avec ce monstrueux loop de claviers. Makin’ Time est là aussi avec «Here Is My Number», et la bass attack de «Lust For Life» mais ils amènent leur truc assez vite, on comprend qu’ils soient entrés dans la légende. On se demande ce que Five Thrity fait ici et pourtant leur «Abstain» a du potentiel. Eddie Piller a de l’oreille, il a repéré Tara Milton et son dégouliné d’accords jetés dans le brasier. Sa Mod pop anglaise est un modèle. Autre groupe connu comme le loup blanc : Ocean Colour Scene avec «The Day We Caught The Train», ils naviguent dans une autre veine, plus pub rock mais bon, Eddie Piller les aime bien. Pareil pour le James Taylor Quartet, présent avec «One Way Street», big energy, ils sont bien plus puissants en instro qu’avec du chant. Et puis il y a le bataillon des moins connus, comme The Truth qui ouvre le bal du disk 4 avec «Confusion (Hits Us Every Time)», ces mecs sont bons, ils bouffent la bande passante, tout est balèze, les chœurs, les envois de renforts et les retours sur investissements, chœurs de Who et revival craze, c’est l’un des mad Mod blasts les plus réussis, maturité du chant et big sound, the Truth forever ! Eddie Piller adore les cuivres, alors voilà The Blades avec «Revelations Of Heartbreak». On le sait, les Corduroy sont les rois de l’instro avec le James Taylor Quartet et «E Type» ne fait pas exception à la règle. Ça rampe sous la carpette des Mods, ces mecs jouent la carte du heavy groove à la roulette russe, Eddie Piller a 100 fois raison de ramener ces mecs dans la box, ils sont féroces, ils jouent le shuffle à la vie à la mort. Aw my Gawd, quelle énergie ! C’est la basse qui drive ce jazz beat. Puis Mother Earth embarque «Stoned Woman» au shuffle d’orgue, ils jouent la même carte d’instro demented et la voix apparaît sur la tard. Tous les groupes de la box ont du son, et The Strangeways crèvent le plafond avec «All The Sounds Of Fear». Le Mod craze n’est pas une vue de l’esprit, c’est une culture, une esthétique, un fabuleux pactole de vie. Stupidity casse encore la baraque avec «Bend Don’t Break», une vraie petite merveille coulissante, avec des coups de trompette et des cuivres fabuleux. D’intérêt encore supérieur, voici les E-Types avec «She Changes» et les Elements finissent par échapper aux Mods avec «Caught In A Storm». Merci Eddie Piller pour cette belle box et ce «Caught In The Storm» qui finit en beauté. Tous les groupes présents sur cette box doivent être fiers.

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    Dans un Shindig! de l’an passé, Eddie Piller présente une douzaine de ses disques favoris, et chacun de ses commentaires tombe pile. Il démarre avec les Saints et «Know Your Product», nous racontant que le copain de sa mère travaille en 1978 chez EMI. Comme Eddie est malade avec la variole, il ne va pas à l’école et il écoute les 45 tours que lui ramène le dit copain. Pouf, il tombe sur «I’m Stranded» - This record changed my life - Mais il trouve «Perfect Day» encore mieux - J’aimais tellement le groupe que j’ai économisé two grand pour les suivre sur une tournée australienne quand j’avais 17 ans - Et il termine avec ça : «One of the most underrated bands of all time.» L’autre surprise, c’est Todd Rundgren avec «I Saw The Light». Il découvre ce hit quand il bosse pour la filiale anglaise de Bearsville, le label de Rundgren, qui prépare une compile. Eddie Piller se dit convaincu du génie de Rundgren. Il connaît aussi «Open My Eyes» des Nazz - He was one of the few American mods who really got the concept - Et il conclut avec l’une de ses chutes prophétiques : «One of life’s good guys.» Attention, ça monte encore d’un cran avec le «Tin Soldier» des Small Faces - Quite simply the best rock record ever recorded - Eddie nous rappelle que sa mère s’occupait du early fan club des Small Faces avant d’être virée par Don Arden - Le groupe était incroyable et si Marriott hadn’t fucked it up and opened the door to Rod, ils auraient été le biggest British band of the ‘60s (apart from the Beatles ans Stones of course) - Bon, ça chauffe encore avec The Action et «Wasn’t It You» - Reg King formed the best Brisitish mod band of all time - Il se reprend : «No, fuck that, they were the best British band of all time.» Eddie Piller est le fan number one en Angleterre, il ne mégote pas sur l’enthousiasme et c’est pour ça qu’on le vénère et qu’on l’écoute attentivement. Il rappelle en outre que George Martin pensait le plus grand bien de The Action. Eddie surenchérit : «The Action are the most criminally underrated band of all time.» Voici «Orgasm Addict» des Buzzcocks, the first band I ever saw - The post-Howard Devoto line-up was, for me at least, the perfect mod band - Angular guitars with guenine modernist sleeves. Steve Diggle is still one of my heroes - Grâce à ce single, Eddie fut renvoyé de l’école. Bon, il ramène aussi les Jam avec «I Got By In Time» - Weller and his three piece introduced me to the main motivating factor of my life, Mod - Puis il suit le groupe religieusement. Il indique au passage que Weller a toujours voulu nier le Mod Revival - He thought he was alone on his mod crusade - Il n’était pas seul, s’exclame Eddie, we were with him and there were millions like us. Il cite à la suite le «Walk On By» des Stranglers, le single qui l’a initié à l’Hammond organ. Il flashe aussi sur «Ventura Highway» d’America (Sonic genius) et sur «Lady Day And John Coltrane» de Gil Scott-Heron (This record is just one of the best dance records of all time). Il revient sur The Style Council («Shout To The Pop») qu’il qualifie de perfect pop band - Suburban jazz-funk with a super cool aesthetic and razor-sharp political lyrics - Il qualifie «Expansions» de Lonnie Liston Smith de perfection et termine avec l’«Ordinary Joe» de Terry Callier. Eddie Piller rappelle qu’il a passé six semaines en 1989 à rechercher Terry Callier, car il avait arrêté la musique pour travailler dans le bâtiment. Eddie n’avait qu’une obsession : faire redémarrer sa carrière. Il a finalement réussi à l’avoir au téléphone mais Terry ne voulait rien entendre. Mais Eddie est tenace et il a fini par le convaincre de venir jouer à Londres - The nicest man in music bar none.

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    Dans un numéro Special Mods de Vive Le Rock paru aussi l’an dernier, Paula Frost invite Eddie Piller à présenter sa box. L’occasion est trop belle de revenir sur l’historique évoqué plus haut, qu’il complète avec des petites infos pilleriques. Il indique par exemple qu’il aimait bien la scène punk, «but I became a Mod after a Stiff Little Fingers gig.» En rentrant chez lui en train de banlieue après le concert des Stiff, Eddie voit un mec bomber le mot ‘Mods’ sur un mur. Comme il ne savait pas ce que ‘Mods’ voulait dire, il va trouver le bombeur et lui pose la question. En guise de réponse, le bombeur l’invite à venir voir The Chords le lendemain soir à Deptford. Le lendemain, quand il voit les kids en parkas, Eddie se dit : «This is the life for me». En 1979, il devient un Mod obsessed et co-fonde le fanzine Extraordinary Sensastions. Et pouf, The Chords, Secret Affair et les Jam. En 1979, le Mod Revival était encore un mouvement underground à Londres. Eddie indique qu’il n’y avait alors que 200 Mods, puis le mouvement à gagné le Nord de l’Angleterre - that ran up north into northern soul and scooter clubs - Mais dans la presse, personne ne prend le Mod Revival au sérieux. Les journalistes les rattachent au pub-rock ou les dénigrent - It’s a joke - mais bon, le mouvement tient bon car les groupes sont bons, ils sont même nettement plus intéressants que la deuxième vague punk et l’ennuyeuse new wave. Les groupes nous dit Eddie sont différents - We were basically punks with parkas on - Il ajoute que les Purple Hearts et les Chords étaient assez proches des Undertones, et c’est Quadrophenia qui déclenche tout.

    Signé : Cazengler, tripe à la mod de Caen

    Eddie Piller Presents The Mod Revival. Box Demon Records 2020

    Ace Face. Shindig! # 107 - September 2020

    Time For Action. Vive Le Rock # 75 - 2020

    ANIMAL MAN

    DHOLE

    ( Mai 2021 )

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    Faut avoir vu la pochette de leur premier album ( paru en 2015 ) avant de regarder celle de leur deuxième. Cette précaution élémentaire empêchera certains ( et certaines ) de déclencher la farandole des colères inutiles. L'opus n° 1 sobrement porte sobrement l'unique mention Dhole. Pour les bouffons incapables de réciter par cœur L'histoire naturelle de Buffon nous rappelons que le dhole est un canidé d'une belle couleur rousse originaire d'Asie qui par son apparence physique et son mode de vie s'apparente au loup, vit en meutes qui n'hésitent pas à s'attaquer à des animaux dangereux telles les panthères. Il est donc tout à fait logique que cette pochette du premier enregistrement de Dhole, Wild Society, nous offre la photo d'un gros plan d'une carnassière gueule de dhole prête à mordre. Excellent symbole pour un groupe de punks rebelles qui n'a pas envie de se laisser marcher sur les pattes, et prêt à s'attaquer à tout ce qui ne lui revient pas.

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    Pour la petite histoire du rock'n'roll, le kr'tntreader ne manquera pas de faire le rapprochement avec les pochettes du Live de Steppenwolf et de Tears, Toil, Sweat & Blood de Walter's Carabine, enregistré au Swampland Studio ( se reporter à l'article du Cat Zengler de la précédente livraison 517 ) groupe dans lequel officient Joe Ilharreguy et Marius Duflot que l'on retrouve comme par hasard dans Dhole.

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    Enfin nous arrivons au deuxième album de Dhole Animal Man, aucun cousin du lycaon sur la couve, aucun autre animal non plus, enfin si, celui que l'on n'attend pas, un homme, il est vrai que si les naturalistes inscrivent sans problème et sans remords notre espèce dans le règne animal, la plupart de nos congénères se considèrent d'un cran plus élevé que nos amis les bêtes, nous répugnons à confondre les torchons avec les serviettes, nous restons persuadés que nous sommes d'une essence supérieure. Dhole le groupe se refuse donc à ce subtil distinguo, nous ne valons pas plus que les autres bestioles, l'homme est juste un animal, pas plus ni moins et pour prouver leur assertion z'ont déniché la photo d'un très beau spécimen, un mâle blanc hyper-machiste s'insurgeront les guildes féministes, le cigare conquérant tendu comme un sexe en érection, un sceptre royal, un prédateur, les yeux froncés, fixés sur l'horizon, sans doute pour ne pas laisser échapper une proie, à le regarder l'on se dit que l'homme est un dhole pour l'homme ( et la femme ). L'homme est aussi un carnassier, ne mange pas sa victime consentante mais la croque volontiers.

    Marius Duflot : guitar, vox, synthé / Baptiste Dosdat : basse / Joce Ilharreguy : drums, percus.

    Evil girlfriend : bruizarre, bruizarre, j'ai bien dit bruizarre, serait-ce l'imitation approximative du bruit qu'émet le guttural gosier du dhole en période de reproduction, l'on s'attendait à une avalanche de gros son, une agression punk dument sur-calibrée et nous avons affaire à un phénomène qui échappe à tout ce à quoi une oreille puisse s'attendre, la suite est encore plus aventureuse, cette guitare et cette basse incapables de produire une franche sonorité, une batterie qui joue à la fragmentation éparpillative de la frappe, et cette voix qui semble n'avoir pour but que de ne pas être entendue tout en voulant qu'on la remarque. Cette fille est vraiment diabolique elle déstabilise le cortex de l'auditeur moyen. She's mine : double surprise cette fois-ci, serait-on parti pour une croisière au bon son, bon ce n'est pas Le beau Danube bleu non plus, mais enfin cela s'écouterait sans trop de problème s'il n'y avait pas ce vocal d'asthmatique répétitif, c'est fou comme la parole humaine peut provoquer des catastrophes auditives, aucun kr'tntreader ne me croira après ce que j'ai dit sur le morceau précédent, ce truc ressemble à une chute studio pas très longue des Beatles ( deuxième période expérimentale ), une espèce de déconstruction derridienne de la chanson rock. S'ils continuent comme cela, vont nous rendre chèvres. Celle de Monsieur Seguin attaquée au petit matin par un grand méchant dhole. Sticky eyes : sûr que l'on ne se méfie pas, pas question de les suivre les yeux fermés, mais les trompes d'Eustache en alerte maximum, c'est un peu la suite du précédent, même style, en plus rapide, agrémentée d'une urgence ambulatoire, tentent de pousser l'expérience au bout de ses limites, c'est du haché maison tout cru mais robotisé, une dégringolade d'escalier avec au bout la trappe du palier qui s'entrouvre et vous happe sans ménagement. Descendez au sous-sol, il n'y a plus rien à entendre. Le temps de reprendre vos esprits vous vous apercevez qu'il y a eu dans le monde deux grands évènements : le massacre des bébés phoques dans les sixties et celui opéré plus tard par des groupes de rock inconscients qui ont décidé de massacrer les sixties elles-mêmes, fils de mauvaises familles qui dilapident l'héritage consciencieusement amassés par les générations précédentes dans l'envie rimbaldienne de trouver du nouveau. Wrong : vous comprenez que cela ne peut pas durer, vont tous se retrouver à l'asile, ces fils dévoyés faut bien qu'ils servent à quelque chose, qu'ils accèdent au moins au statut d'objets vivants d'étude, cela permettra d'économiser le prix des souris de laboratoire, le résultat est atterrant, l'ensemble ressemble à des coupes de cerveaux longitudinalement étirés, rien à en tirer, c'est mou comme du chewing gum, ça colle aux gencives, mais reconnaissons-le le goût n'est pas mauvais, nous en reprendrions bien une deuxième dose. Stay at home ( when you want to go out ) : le morceau précédent n'avait qu'un seul défaut sa lenteur escargotique alors sur celui-ci ils rattrapent temps perdu, à toute vitesse, se sont entassés dans une 2Chevaux cahotique après avoir saboté les freins, font les essais sur une pente savonneuse, un peu foutraque, mais ils s'amusent bien, nous aussi. En plus à la fin c'est eux qui crashent, pour nous que du plaisir. Bully : apparemment s'en sont sortis vivants car ils envoient la daube à grosses louches, faut tout de même qu'ils gâchent tout, jouent aux élastiques vocaux et bientôt c'est du n'importe quoi contrôlé, z'ont de la suite dans les idées, ils sont le cheval fou et l'auditeur se doit à un moment ou à un autre être désarçonné. C'est leur manière à eux d'emballer.  Primitive ( cover ) : on ne peut rien vous cacher depuis quelques temps l'on sentait quelques crampes nous monter le long de l'œsophage et des rotules, là ils allument la luxmière à tous les étages, sont trop près du modèle sur la première moitié du morceau, il ne faut jamais hésiter à tuer le maître dès la première seconde, se lâchent un peu par la suite, se permettent quelques fantaisies, mais pas assez iconoclastes à notre goût. Z'auraient peut-être dû reprendre une tranche de Captain Beefheart. Water will dry : se rattrapent sur le dernier morceau avec ce bruit de lessiveuse caverneuse et cette voix qui nous annonce une apocalypse somme toute joyeuse si l'on en juge aux intonations simili-africaines du vocal qui prédit l'estocade finale, des buveurs, l'on sent que la race dholienne ne connaîtra pas l'extinction des dinosaures, sont trop malins et trop doués pour se faire rattraper par le cataclysme sonoriquement avarié qu'ils ont suscité.

    Un opus majeur. A écouter. Musicalement aventureux. Un must zical.

    Damie Chad.

    *

    EUROPEAN SLAVES

    CRASHBIRDS

    ( YT / Juin 2021 )

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    Depuis ce doux pays pluvieux de Bretagne où le beurre est aussi salé que les larmes, les Cui-Cui nous adressent leur nouvelle vidéo. Une mauvaise habitude que le confinement a renforcée. L'avant-dernière Silence ( assez bruiteuse tout de même ), la précédente You can't always get what you want, reprise des Stones, ( qui nous en a donné pour notre plaisir ) et la toute dernière, cet European Slaves. Mettons les choses un peu au point, pour ceux qui risqueraient être choqués par la voix cinglante de Delphine, qui claquera en leur esprit comme le fouet sur le dos de l'esclave, et qui se trouveraient vexés d'être ainsi injustement rabaissés...

    RAPPEL GEOGRAPHICO-HISTORIAL

    Depuis la fin des cueilleurs-chasseurs, l'Humanité a connu trois époques : celle de l'esclavage, celle du servage, celle du salariat. Par chance, s'écrient les âmes primesautières, nous vivons en le troisième tronçon de l'amélioration sociétale. Nous ne sommes plus des esclaves accablés sans aucune contre-partie jusqu'à notre mort de travaux pénibles, de même nous ne sommes plus des serfs attachés à la terre que nous labourons gratuitement pour nos maîtres, nous vivons en une époque magnifique, nous sommes libres de vendre notre force de travail à qui veut l'acheter. Et nous dépensons notre paye comme nous le voulons. Certes souvent notre rétribution est un peu maigre voire insuffisante, mais tant que nous avons un travail plus ou moins bien payé, tout ne va pas si mal que cela. Il y a eu pire même si ce n'est pas encore le top supérieur. Optimisme ravageur. Qui oublie que les trois étapes susnommées ne représentent que des variantes adaptalisées selon les nécessités productales des besoins plus ou moins différents d'une même exploitation...

    Ces idées générales pour traiter du mot ''slaves'' qui constitue la deuxième partie du titre. Le premier mot ''European'' est davantage inquiétant. Comme nous sommes européens puisque nous vivons en Europe, nous nous sentons géographiquement concernés par ce premier vocable. N' y a pas que la Géographie qui soit européenne, l'Histoire l'est aussi. Et puisqu'il faut aborder les sujets qui fâchent, ces dernières décennies l'Histoire Européenne nous laisse pour le moins dubitatifs...

    DE BRIC ET DE BROC

    Le sujet est complexe. Mais les Crashbirds n'ont peur de rien. L'on pourrait accroire qu'ils se sont retirés en Bretagne pour durant une bonne quinzaine d'années rédiger une thèse de plusieurs milliers de pages ( que personne n'aura le courage de lire ) afin de nous exposer leurs idées sur la question. Ben non, se contentés de prendre leurs guitares, de se munir de bouts de cartons, d'une pochette de feutres, d'une poignée de rivets, et d'une paire de ciseaux pour découper les dépliants publicitaires de leur boîte à lettres, z'étaient si sûrs de leur coup qu'ils n'ont même pas eu besoin de demander à leur chat de participer à leur projet. Que voulez-vous, les situations critiques relèvent de la plus grande urgence.

    LE CONSTAT DE DEPART

    Sont partis d'un constat simple : comment se fait-il que leur album European Slaves hormis l'accueil chaleureux du public et de la presse rock n'ait pas suscité un tumulte effroyable parmi les larges masses amorphes de la population. Nous sommes au siècle de l'image, malgré la superbe pochette de l'album dessinée par Pierre Lehoulier, il a manqué ils ne savaient pas quoi au juste pour que le pays prenne feu. Ils avaient le son et l'image, que rajouter encore pour produire le cataclysme social espéré. La réponse aristotélicienne s'imposait d'elle-même : le mouvement. Se sont immédiatement mis à l'œuvre. Le résultat ne s'est pas fait attendre.

    RESULTAT

    Sur la vidéo Pierre Lehoulier et Delphine Viane interprètent, guitare à la main, la chanson phare de l'album : European Slaves. J'entends déjà les ronchons maugréer, super original, une vidéo sur laquelle les artistes chantent leur chanson ! Je désespèrerais toujours de l'engeance humaine. On lui désigne la charge du troupeau de rhinocéros qui foncent sur elle et les malheureux ne voient que les rhinocéros, n'ont pas la présence d'esprit d'entrevoir la lourdeur de la charge qui est déjà en train de les piétiner. Les zoziaux ont inversé les rôles, normalement dans un film le décor est au service des acteurs, là c'est le contraire nos sinistres corbacs – ne nous ont jamais habitués à une telle modestie - servent de faire valoir au décor.

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    Evidemment au tout début on ne voit qu'eux déguisés en simili-militaire qui se détachent sur un fond de carton uni. Deuxième révolution filmique : z'ont décidé que les images subliminales des propagandes idéologiques invisibles à l'œil humain seraient visibles par tout le monde. Pas question qu'ils vous refilent leurs idées en douce, Pierre n'a pas oublié qu'il était aussi dessinateur de BD, l'a mis des dessins partout, se bousculent tout le long du morceau, et attention des dessins qui bougent. Des engrenages complexes qui tournent. Hélas pas tout seul. Faut des humains pour faire turbiner les machines, faut des conducteurs dans les bagnoles pour aller au boulot, faut des ménagères pour pousser les caddies, des ouvriers pour les marteaux piqueurs, des employés pour taper sur les ordinateurs, et j'en passe, etc... etc... tiens des docteurs pour vacciner les gens à la chaîne...

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    Peut-être est-ce le moment pour s'interroger bêtement : mais pourquoi tous ces gens se ruent-ils à toute vitesse sur le boulot, c'est vrai que s'il y a un bobo, les pompiers et le Samu se hâtent pour vous soulager au plus vite, mais pourquoi acceptent-ils avec tant d'empressement leur aliénation, pourquoi se comportent-ils comme des esclaves ( européens ) ?

    Les Crashbirds nous glissent en douce une petite explication, parce qu'ils vont pouvoir consommer à outrance, vous font défiler des bandeaux de pub à toute vitesse, ne gagnent pas beaucoup mais quel hasard extraordinaire, vous avez des promotions ou des rabais gigantesques sur toutes sortes de produits, surtout sur ceux dont vous n'avez nul besoin, mais un si grand désir suscité se doit d'être comblé au plus vite...

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    Sont pris dans la machine et les machines n'ont qu'une fonction les transformer en engrenages de la machine, le kr'tntreader pensera au film si prophétique de Chaplin sur Les temps modernes... Les petits dessins de Pierre ont la même force persuasive et démonstratrice. Certes le morceau est à écouter, ces guitares implacables et cette voix lumineusement laminante de Delphine, mais pour une fois, nous avons affaire à un clip qui parle à notre intelligence et non plus seulement au déclenchement pavlovien de déhanchements rythmiques qui vous apaisent plus qu'ils ne vous poussent à la révolte. L'est parfois nécessaire que l'on vous mette le nez dans le caca de votre vie d'autruche pour que vous vous rendiez compte que vous filez un mauvais coton comme l'on disait dans les plantations du grand sud... ce pays où est né le blues...

    Un cartoon qui cartonne !

    Damie Chad.

    *

    La semaine dernière l'on a commencé la tournée des cimetières, pas de raison pour que l'on ne continue pas, juste avant les vacances un petit rappel du Memento Mori, que prononçait l'esclave qui tenait la couronne au-dessus de la tête du général qui fêtait son triomphe dans l'antique Rome, ne saurait faire de mal, en plus les Kr'tntreaders qui viennent d'apprendre qu'ils seront privés jusqu'à la fin août de leur cazenglérienne ration hebdomadaire de rock 'n' roll tirent déjà une gueule d'enterrement. Donc nous nous mettons au diapason de leur état d'esprit, nous savons bien que cette interruption beaucoup d'entre eux la vivent comme la pire des :

    TRAGEDIES

    FUNERAL

    ( Artic Serenade / 1995 )

    Premier album du groupe précédé de deux démos, la première nommée Tristesse ( bonjour ) et la deuxième Beyond All sunsets, l'on ne peut pas reprocher à ses trois membres originaux de ne pas avoir de la suite dans les idées. Viennent de Norvège. L'on dit que la proximité du cercle polaire et les longues nuits des hivers nordiques n'incitent pas à la joies et inclineraient au suicide. Einar Andre Fredriksen bassiste du groupe mettra fin à ses jours en 2003. Il est l'auteur des lyrics des troisième et quatrième morceau de l'opus. C'est lui aussi qui assure les parties djentées du disque. Christian Loos, guitare, décèdera en 2006, il travaillait à un hommage à son ami Einar... Thomas Angel malgré son nom séraphinesque survivra mais finira par quitter le groupe dans lequel il officiait à la guitare, Anders Eek, batteur et membre fondateur restera toujours présent jusqu'à aujourd'hui malgré de nombreux changements. Toril Snyen arrive pour l'enregistrement de la deuxième démo, excellente pioche, elle sortira de scène après Tragedies , je ne sais ce qu'elle a fait par la suite. Ce premier album est considéré comme décisif pour la création de ce courant que l'on désigne sous l'appellation funeral doom.

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    Taarene : chanterelle de guitares tire vers le médiéval en introduction, n 'hésitez pas à lui trouver une allure guillerette, car vingt secondes plus tard lorsque surgit le bourdon, pardon le burdoom funèbre du groupe, surgissement de basses funèbres, vous comprenez que le soleil de la joie s'est noyé, englouti au fond de la la mer, au fin-fond de l'amertume, mais ce n'est rien, la voix froide de Toril s'élève et vous envoûte sous les voûtes sombres du désespoir, une voix pure comme la mort qu'elle chante, elle est-là toute seule au bord de la tombe de son bien-aimé, dans un premier temps elle se parle à elle-même, mais c'est la voix enrouée de gravier qui lui répond de dessous les profondeurs éternelles, musique froide à la ressemblance de ces scolopendres géants qui hantent les cercueils délabrés, sur les linceuls funèbres des rideaux mortuaires étincelle un gémissement de guitare recouvert de la chape baveuse des pleurs asséchés, elle chante maintenant dans le silence des notes dispersées d'un luth, elle promet l'éternité de son amour pour parvenir à l'amour de l'éternité, musique processionnaire, roulements lents de batterie, la musique et le chant vous mènent pas à pas, vous ne savez pas où mais peut-être dans une immobilité éternelle. L'orchestration s'appesantit et recouvre de terre le devenir de l'oubli qui se fige en lui-même. Under ebony shades : consolation du pauvre, ils ont abandonné le norvégien pour l'anglais, mais ce n'est pas plus gai. Un chantonnement plus aérien, lorsque le désespoir n'est plus qu'une consolation, que l'on a tout brûlé au fond de soi, la pureté atteinte est pour ainsi dire désincarnée, la bouche d'ombre éructe depuis le lointain dessous, si proche mais si inatteignable, l'âme esseulée ne croit plus en rien, ses anciennes croyances se sont évanouies, pour son âme et pour le monde Dieu est mort. Ils, elle et lui, chantent tous les deux en même temps celui qui mange la terre par les racines et celle qui refuse le ciel, musique plus lourde, poussée en avant par la batterie d'Eek qui roule à la manière d'un fourgon mortuaire traînée par deux chevaux de traits, double soulignage noir tiré sur les appétences de l'existence, l'on aimerait que cela ne finisse jamais mais il y a déjà longtemps que tout s'est arrêté, et la voix glaciale continue à tomber tels de rares flocons de neige qui ne se rejoignent jamais dans leur étrange ballet funéraire. Et la litanie s'égrène encore plus esseulée, juste quelques cordes de guitares psalmodiées en acoustique, grognements souterrains, reprises incandescentes de flammes qui ne brûlent pas mais pétrifient, et l'une d'entre elles, électrique qui monte encore plus haut, élastique en vain, la prière au néant de dieu reprend de plus belle. Que reste-t-il de l'esprit sous la glaise inféconde, le mort ne peut survivre que dans ses propres souvenirs qui tournent en rond dans le vide de sa cervelle. Accompagnement ad libitum. L'on prend son temps chacun des deux premiers morceaux dépasse les douze minutes. Demise : ne pensez pas qu'ils n'ont pas d'imagination si encore une fois le morceau débute par quelques notes de guitares si dénudées que l'on a envie de dire qu'elles sont jouées a capella, la voix semble apaisée, dans le calme du cimetière, tout intérêt s'amenuise, le chagrin n'est-il qu'une illusion, qu'une courte-vue, les fleurs poussent entre les tombes ne sont-elles pas le signe de la résurrection, du retour, de l'éternel retour de ce qui ne veut pas mourir, dialogue empli d'espoir, mais il est une autre manière d'entrevoir la plénitude du verre de la mort rempli à moitié, l'homme renaît de sa propre poussière oh oui, mais n'est-ce pas pour retourner au creux du verre de la mort à moitié vide, poussière tu es, poussière tu retourneras, le timbre de Snyen parcouru d'élans et de brisures, la musique en points de suspension qui dispersent leurs atomes, plus pure la proclamation de la vanité finale de la survie cyclique, la voix triomphe pour mieux mourir. Basse implacable. When nightfall clasps : au plus mauvais moment de la nuit lorsque l'encre tombe, que le noir du désespoir s'épaissit et s'alourdit tel un moteur d'avion qui ne veut pas disparaître et qui vous obsède de sa puissance, la voix prend la relève de la guitare, elle comble les vides, et la bouche d'ombre se confine en ses propres dires, elle vous demande de vous taire et de ne faire confiance qu'en vos actes passés, il existerait donc une possibilité sinon de réveil, au moins de récompense, a-t-on tué Dieu trop vite, nous appellera-t-il à lui, illumination d'espoir ou de folie, vers où se dirige-t-on dans cette immobilité d'éternité, le vocal comme une prière et l'orchestration qui s'allonge telles les ombres devant nous sur le chemin quand le soleil décline, elle atteint à une grandiloquence instrumentale que l'on ne lui connaissait pas, est-ce que que ce que les mots bégayants ne peuvent pas prononcer, la musique est-elle là pour l'exprimer, le borborygme s'enlace au chant de la colombe, le vieil espoir séculaire ne veut pas mourir, la voix de Toril sonne comme des cloches d'angélus, une prière s'exhale des lèvres des agonisants. Le silence nous laisse dans l'expectative. Moment in black : ce coup-ci ce sont de franches sons de cloches qui résonnent, l'on va connaître le dénouement, n'y a-t-il rien, ou y a-t-il autre chose ? Marche funèbre ces roulements de tambours, ou le ciel qui s'entrouvre, la voix plane comme un ange, elle prend son envol vers l'empyrée, dans les films lorsque le dénouement approche l'on monte la musique et l'on fait durer le silence, ne se privent pas de cet artifice, l'on y arrive, mais doucement sans se presser, le bourdon butine encore de plus en plus fort, les tambours roulent pour l'ouverture des portes, la guitare devient tendresse, elle tourne au violon, c'est le grand moment, derrière les huis jusqu'à lors fermés, s'ouvre l'éternité, la mort n'est qu'un pénible et court instant à traverser.

    Pas de quoi en faire un fromage dirait d'un rire sardonique le renard de la fable qui malgré ses paroles n'oublie pas de ramener le calendos dans son terrier, l'on pensait que Funeral nous conterait les affres du nihilisme, non, l'on retombe dans les tiroirs usés de la christologie la plus coutumière. Tant de fascination pour la mort pour rentrer sagement au paradis, Funeral nous déçoit un peu. Pourquoi cet attrait pour le tombeau pour s'en échapper à la fin, finitude qui se révèle être une naissance définitive... C'est sûr que c'est magnifique. Superbe. Une messe chantée. Pratiquement en apesanteur. S'inscrit davantage dans une tradition christianolâtre que dans le rock satanique. Peut-être est-ce pour cela que le disque a eu tant de succès. Il ne vous referme pas la porte sur le nez au dernier instant. Vous laisse l'espoir. Il ne faut pas décourager l'auditeur qui n'est qu'une partie du bon peuple qui a porté au pouvoir ceux qui le dirigent. Il est juste qu'il reçoive un lot de consolation. Ça ne peut pas faire de mal et ce n'est surtout pas trop cher. Manquerait plus que cela ! Par contre j'hésite au niveau idéologique, si l'orchestration me fait pencher pour le catholicisme, les paroles m'incitent à désigner une influence rigoriste toute protestante. Ce qui expliquerait l'économie de moyens, peu d'instruments, une voix toute classique, une retenue récitative. L'on hésite sans arrêt entre symphonie ou psaume chanté.

    Petite note personnelle : en rédigeant cette chronique, me suis aperçu – c'est mon ordi qui m'a montré les traces de mon passage – que j'avais déjà pensé au mois de septembre 2020 à chroniquer cette bête. Je n'en n'avais aucune souvenance, l'on échappe difficilement à ses propres errances, sans doute avais-je déjà été attiré par la pochette ultra romantique, cette automnale feuille d'un orange incendiaire et cette implorante figure féminine éplorée, les yeux levés vers le ciel...

    TRISTESSE

    FUNERAL

    ( NOL / 1993 )

    Funeral s'est formé en 92, Tragedies n'est pas né ex nihilo, le disque est trop parfait pour ne pas avoir été longuement mûri. Tristesse est la première démo sortie en cassette six titres. Une grosse ruse de sioux pas très finauds, la côté A présentait trois morceaux et le côté B exactement les trois mêmes morceaux. Parfait pour jouer à pile ou face. Vous étiez sûr de tomber sur vos trois titres préférés. Le format du carton de la K7 ne se prête pas au sujet évoqué, ce cadavre roide comme une planche à repasser dont l'âme est censée monter au ciel attendue par des anges – l'un pourrait voir Dieu en personne - armés de glaives vindicatifs se révèle peu explicite.

    Anders Eek : drums et clear vocal ( clair ) / Einar Andre Fredriksen : guitars, dark vocals / Thomas Angel : guitars / Pat Kjennerud : basse. + Steffen Lundemo : guitare classique.

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    Thoughts of tranquility : intro à l'acoustique merci Mister Lundemo, lorsque la guitare se tait la tranquillité prend un sacré coup dans l'aile, le mourant a encore de l'énergie, râle très fort parfois il semble vomir, faut dire que derrière l'orchestre ne lui laisse pas de répit, joue un peu le rôle de ces prêtres qui se mettent en colère et tempêtent lorsque l'agonisant refusent l'absolution, sont dans la grandiloquence lente, de fait dans ce titre Funeral a condensé tout ce qui sera développé dans l'ensemble de Tragedies, tout est là, certes le mort est encore là, pas pour très longtemps l'est en train de passer de l'autre côté, n'y a que ces arrêts subits, ces pauses de silence qu'ils abandonneront, le gars y va vitesse grand V, clamse en dix minutes et hop grande joie, passe du désespoir le plus profond à la plénitude la plus accomplie, Dieu est là, tout gentil, le moribondé peut même l'embrasser, il se sent revivre, il sent le parfum des fleurs, à croire que les étagères du paradis sont remplies de pot de chrysanthèmes. A poem for the Dead : petit intermède classique comme tous les débuts mais le groupe pousse ses guitares comme l'on jette le taureau dans l'arène, un morceau pratiquement deux fois plus long que le précédent, c'est un peu normal, c'est le mauvais côté de la chose. La chose c'est la mort. Et le mauvais côté c'est la vie. Pour sûr le mort est heureux de respirer les senteurs des coquelicots dans les champs du Seigneur, mais pour ceux qui restent du mauvais côté c'est plus dur, l'amour est parti et une vie de tristesse et de désolation attend celle qui l'aimait. Le bonheur est une pomme qui se mange à deux mais il semble qu'une des deux parts est plus amère que l'autre, musique tragique, la batterie marque le pas, à chaque coup elle décapite une colonne de la solitude humaine, les survivants arpentent des champs de ruines, une cymbale sonne le glas des illusions déçues et des séparations fatales, la batterie dissèque les heures fatidiques, celles qui vous écartèlent, le chant n'est plus qu'une énorme profération qui essaie de joindre les deux bouts des tendresses humaines, elle s'exalte en un hosanna de pleurs, point de gémissements, des grognements de bêtes prises aux pièges du bonheur et du malheur et... retour de l'intermède classique, le morceau coupé en deux, un cœur qu'un glaive cruel a partagé, irréductiblement. Rien ne recoudra cette plaie ouverte dans l'âme humaine. Si le morceau est si long c'est qu'il n'y a pas de réparation possible. Cul-de-sac à deux voies. Yearning for heaven : sombres éclats de basse, sans doute faut-il regarder des deux côtés à la fois, et trouver ce point d'équilibre où toutes les contradictions s'équalisent, s'amenuisent, disparaissent... à moins qu'elles ne s'exaspèrent, celui qui reste, celui qui part, celui qui tutoie les anges et celui qui tutoie le cadavre et le cadavre qui se tue soi-même, l'âme est peut-être là-haut mais il vaut mieux n'y pas penser, ci-bas sous terre c'est la vie vécue que l'on revit, et si on veut la revivre encore il vaut mieux oublier son âme qui batifole dans le jardin des délices. Musique solennelle et dramatique, vomitoire de vocal, qui grince et rappelle que la faille est partout, mortelle dans la vie, existentielle dans la mort. Imaginons une limace géante et saliveuse, toute glaireuse qui s'avance lentement et tourne en rond indéfiniment sans pouvoir rompre le cercle enchanté et maléfique du destin humain. Intermède classique pour faire passer la pilule...

    De même intensité musicale que Tragedies cette première démo vaut le déplacement. Tristesse est beaucoup plus sombre que Tragedies. Une catharsis ne survient pas fort à propos pour nous fournir une fin heureuse. Tristesse erre sans fin dans son propre labyrinthe. Giratoire sans issue.

    BEYOND ALL SUNSETS

    FUNERAL

    ( NOL / 1994 )

    Einar Andre Fredriksen : guitars, dark vocals / Anders Eek : drums / Thomas Angel : guitars / Christian Loos : guitars / Toril Snyen : vocals

    Encore une cassette les deux faces présentant des titres différents et une image beaucoup plus soignée que le blanc et noir de la précédente. Le même visage féminin que l'on retrouvera sur Tragedies, mais ici présenté comme une photographie posée sur un mur craquelé de formes difficilement identifiables, motif géométriques, floraux, mystérieux comme des signes en voie d'effacement...

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    Heartache : toujours ces cordelettes de guitare classique en intro, cela correspond sans aucun doute à la formule rituelle des contes pour les enfants, il était une fois, mais la musique est trop angoissante pour s'attendre à une merveilleuse histoire, la voix de Toril, douce comme une plainte, enchanteresse comme une mystérieuse litanie, et la réponse engorgée arrive, un duo s'établit, l'esseulée et l'homme au cœur brisé, tous deux sont seuls, l'une bougie qui s'éteint, et l'autre de l'autre côté, dans la mort, encore faut-il s'en rendre compte, en prendre conscience, une différence subtile quand on y songe, quelque degrés d'insimilitude, un froid un tantinet plus glacial, une guitare qui glisse un solo de glace dure et coupante, tout vocal est souffrance qu'il soit de clarté funèbre ou d'incompréhension encore entachée d'existence, le morceau se déploie telle la prise de conscience de son inconscience. Tout s'apaise, peut-être vaut-il mieux ne pas savoir. Fêlure insondable. Moment in black : ce morceau concluait Tragedies, ici il perd sa force conclusive, Funeral a compris que les concepts ou les images ne sont pas fixes, sont comme des pièces de mécano qui peuvent être agencées de façons fort différentes, ce ne sont pas les fragments en eux-mêmes qui déterminent le sens d'un raisonnement mais la place où ils se situent. Beyond all the sunsets ne se terminera pas comme Tragedies, les données sont ici traitées beaucoup plus généralement ce qui explique pourquoi dans ce morceau le mort est remplacée par une morte... When nightfall clasps : ce morceau est à l'origine l'avant-dernier de Tragedies, mis à cet endroit, nous sommes au plus noir du désespoir. Forlon : une introduction encore plus lourde, sans harmonique, dénudée, plus loin que le désespoir ne reste que la révolte, le rejet des dieux. Funeral semble suivre la postulation baudelairienne du reniement, les deux voix, celle de l'homme et celle de la femme, sont enlacées, psalmodient de concert, elles n'y croient plus, colère d'autant plus décidée qu'elle n'explose pas, qu'elle reste rentrée, comme figée, glacée comme un cadavre, mortuaire, ou la vie éternelle, ou le refus de dieu, sont déterminés à vouloir tout. Ou rien. La basse comme une mouche qui bourdonne au carreau mais qui ne traverse pas la vitre. Amplitude du désespoir. Long tunnel instrumental. Tout semble bouché. Dying ( Together as One ) : dix-huit minutes, le morceau de la résolution finale, l'on peut dire que Funeral est une musique wagnérienne, une espèce d'oratorio dans lequel les voix remplacent les cuivres, avec en prime cette étonnante particularité qu'il ne présente qu'un seul et unique leitmotive, décliné sempiternellement mais tellement beau et prenant que jamais l'on ne s'ennuie, une musique qui ressemble à une sculpture mobile de Calder, elle bouge pour vous tout en restant dans l'immobilité de sa propre représentation, n'y a qu'à se laisser porter, c'est vous qui êtes dans le cercueil et c'est vous que l'on porte en terre, jamais on a eu autant d'égard envers votre personne du temps où vous étiez vivant, ce qui n'empêche pas de se demander comment nos héros – mal en point - vont s'en sortir... ils ont une solution, si les Dieux ne donnent pas l'immortalité, ne reste qu'à mourir ensemble, se suivre dans la mort, s'accompagner dans la mort, de Baudelaire l'on passe à Villiers de l'Isle Adam, Axël et sa fiancée Sara qui boivent à la coupe sciemment, non pas comme Roméo et Juliette ces amoureux victimes des circonstances, mais ici en un acte délibéré décidé dans la splendeur de la vie. Mais Funeral n'imagine pas que la mort soit un soleil, elle est juste la manière de surseoir à la laideur des existences agoniques. La vie est une défaite et la mort un coucher de soleil définitif. Avec rien au-delà. Prélude et mort d'Iseult et de Tristan. Pas pour rien qu'ils aient été traités après cette deuxième démo de groupe le plus dépressif du monde. Z'ont un peu corrigé le tir avec Tragedies. Mais le mal était fait. Quelques années plus tard ils ont adopté le style gothic. L'est sûr que comparé au funeral doom, le carton-pâte du gothic c'est de la grosse rigolade. Du moins de la comédie romantique...

    Très puissant, âmes fragiles et dépressives s'abstenir...

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 515 : KR'TNT ! 515 :MING CITY ROCKERS / BAY CITY ROLLERS / PHIL SPECTOR / SOUL TIME / CRASHBIRDS / FORÊT ENDORMIE / QUERCUS ALBA / CIRCADIAN RITUAL

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 515

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    17 / 06 / 2021

     

    MING CITY ROCKERS / BAY CITY ROLLERS

    PHIL SPECTOR / SOUL TIME / CRASHBIRDS

    FORÊT SENSIBLE / QUERCUS ALBA

    CIRCADIAN RITUAL

     

    L’avenir du rock - La dynastie des Ming

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    C’est en fouinant dans les pages de chroniques de disques de Vive Le Rock qu’on a fini par repérer les Ming City Rockers.

    — Monsieur Vive le Rock, comment expliquez-vous ce phénomène ?

    — What phénomène ?

    — Bah, les Ming City Rockers ?

    — Ah oui ! Ils font partie de ces centaines de groupes qu’on case comme on peut, tiens on va les mettre là en attendant, on sait jamais, des fois qu’y percent. Bon c’est pas mal, hein ?, me fais pas dire ce que j’ai pas dit. Alors bon, on leur met une bonne note, disons 8/10, et après chacun cherche son chat, pas vrai ? On met tout le temps des 8/10 et des 9/10, question de moralité. On n’est pas là pour jouer les tontons flingueurs. Mais bon en même temps, y sont bien gentils les Ming City machin, mais y a pas de quoi se relever la nuit, et puis les groupes de British gaga-punk un peu trop énervés, ça grouille de partout, il en arrive dix par jour au courrier, et t’as des gens qui prétendent que le rock est mort, y feraient mieux de venir voir la gueule de ma boîte aux lettres, ça n’arrête pas ! Non seulement tu reçois tous ces disks, mais en plus, faut les écouter ! Méchant boulot ! Sais pas comment font les autres, mais des fois ça fait mal aux oreilles. C’est comme quand tu baises trop, tu finis par avoir mal aux couilles, ha ha ha !

    — L’underground se porte bien, d’après ce que vous dites...

    — S’est jamais aussi bien porté ! Ma boîte aux lettres récupère toute la crème de la crème de l’underground, et cette crème n’a jamais été aussi vivace, je veux dire au plan bactériologique. Ah la vache, tu verrais cette vivacité ! Une vraie prolifération !

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    C’est vrai, quand on écoute Lemon, le deuxième album des Ming City Rockers, on a l’impression que l’underground vit bien sa vie, qu’il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Dès «Sell Me A Lemon», on saute dans le cratère d’un volcan. Toute cette disto et tout ce bass drum sonnent comme une déclaration de guerre. Ils ont le power et tu les prends tout de suite au sérieux. Ils développent avec ce cut une espèce d’énormité rampante qui te grimpe dans la jambe du pantalon. Le petit délinquant qui chante n’a pas de voix, mais il fait illusion. C’est tout ce qu’on lui demande. Le solo ferait penser à une avalanche de vieilles déjections. Ils savent couler un bronze qui fume, alors bravo les Ming ! Et les voilà partis à l’aventure, avec le handicap du pas de voix, mais quelle énergie ! Disons que c’est visité par le haut, avec des solos vampires qui planent dans la nuit. Ils démarrent tous les cuts sur le principe de l’avalanche et c’est parce qu’ils n’inventent rien qu’on s’intéresse à eux. Tout l’avenir du rock repose sur cette énergie désespérée, les Ming jouent leur va-tout avec des cuts désespérés mais pleins de jus. «Death Trip» est l’archétype du no way out. Ils s’enfoncent dans la désespérance du heavy gaga-punk mais c’est plein de spirit. Les gens devraient théoriquement adorer leur profond désespoir plein d’espoir. C’est l’énergie qui les porte et qui les arrache à l’oubli. Ils travaillent chacun de leurs cuts au corps. Ils envoient paître «Christine» dans les prairies de la power pop, c’est tout ce qu’elle mérite, ils ba-ba-battent la campagne et cisaillent tout à la base. Et puis avec un cut comme «How Do You Like Them Apples», ils avancent à marche forcée vers le néant, portés par un gros riff abrasif, suite à quoi ils prennent feu et on finit par les perdre de vue. Le coup du lapin arrive enfin avec un «Don’t You Wanna Make My Heart Beat» complètement vérolé par un solo de wah. Ils réveillent de vieux démons et font leurs adieux dans une stupéfiante envolée de fin de non recevoir.

    Mais alors, les Ming City Rockers ne sont pas des chinetoques ? Non, ils sont basés à Immingham, une ville portuaire située sur la côte Nord de l’Angleterre, à mi-hauteur, à droite de Leeds et de Sheffield. On surnomme cette ville Ming-ming, d’où les Ming City Rockers.

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    Leur premier album vaut véritablement le détour. Même équipe avec Clancey Jones au chant, mais c’est la lead-guitar Morley Adams qui vole le show, notamment dans «You’re Always Trying Too Hard». Quelle violence intentionnelle ! Elle joue au hard drive, mais en fait, elle se livre à un sacré tour de passe-passe car elle vise l’enfilade superfétatoire, forant son couloir avec une hallucinante virtuosité. On croirait entendre Jeff Beck, alors t’as qu’à voir ! Elle fait un gratté de gamme avec un son extrêmement acide. Nouveau coup de Jarnac avec cette cover du «Crossroads» de Robert Johnson. Clancey Jones chante ça à petit feu, mais Morley Adams se met dans tous ses états. Ils ne sont pas avares d’énormités, comme le montre ce «Wanna Get Out Of Here But I Can’t Take You Anywhere» d’ouverture de bal. Ils amènent ça dans les règles du lard fumé, c’est battu à la dure, avec une disto en contrefort du roquefort. Voilà encore un obscur objet du désir, un cut extrêmement bon, bourré à craquer d’énergie subliminale. Et quand ils prennent le gaga-punk d’«I Don’t Like You» au ventre à terre, ils ne sont pas loin des Cheater Slicks. Ils font du simili-stomp avec «You Ain’t No Friend Of Mine». Ils tapent ça au break de bass-drum. Il y a du volontarisme chez les Ming. Non seulement ils stompent comme des princes, mais Doc Ashton bat comme un beau diable. Ce wild man de Clancey Jones se tape une belle descente aux enfers avec «She’s A Wrong ‘Un». Sur ce coup-là, les Ming valent bien les Chrome Cranks, car ils sortent un son qui fuit dans la ville en flammes et ça devient très spectaculaire, pulsé par un poumon d’acier rythmique. Les Ming ne plaisantent pas non plus avec le ramonage, comme le montre «Rosetta». Pendant que Clancey Jones gueule comme un veau dans son micro, les autres jouent dans tous les coins. Du coup, ils deviennent nos copains. Ils bouclent leur joli bouclard avec une autre merveille, «Get Outta Your Head». Ils gonflent leur gueulante d’une belle énergie sixties. Les filles envoient des chœurs impardonnables, les accords claquent bien dans le studio, Morley Adams part en petite vrille intestine, et du coup ça sent bon le glam. On attend des nouvelles des Ming avec impatience.

    Signé : Cazengler, Ming Pity rocker

    Ming City Rockers. Ming City R*ckers. Bad Monkey Records 2014

    Ming City Rockers. Lemon. Bad Monkey Records 2016

     

    Dock of the Bay City Rollers

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    Quelques articles ici et là nous avaient prévenus : l’histoire des Bay City Rollers que raconte Simon Spence dans When The Screaming Stops: The Dark History Of The Bay City Rollers est une histoire affreusement sombre. Mais tant qu’on n’a pas lu le book de Spence, on n’imagine pas à quel point cette histoire peut être sombre.

    McLaren déclara en son temps que les Pistols were just the Bay City Rollers in negative, et c’est probablement grâce ou à cause de lui qu’on finit par s’intéresser 40 ans après la bataille à ce groupe qui déclencha l’hystérie en Angleterre.

    Et puis comme Les McKeown - deuxième chanteur des Rollers et le plus connu - vient de casser pipe en bois d’Écosse - trois ans après que le bassiste Alan Longmuir ait lui aussi cassé sa pipe en bois d’Écosse - il nous a semblé opportun d’entrer dans cette histoire par la grande porte.

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    Simon Spence est une sorte de Rouletabille du sex & drugs & rock’n’roll, il nous tartine 500 pages avec une prompte célérité, ne mégote sur aucun détail, il fouille dans les chambres et dans les arrêts des tribunaux, c’est un infatigable, un retrousseur de manches, une sangsue affamée de vérité, la puissance de son investigation pourrait presque passer pour un souffle littéraire, 500 pages c’est long, il réussit l’exploit de maintenir l’attention du lecteur en éveil, jusque dans les heures sombres de la nuit. Pas facile de lâcher ce pavé. Une fois qu’on y est entré, on est baisé. C’est aussi bête que ça.

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    Ni les frères Longmuir ni Les McKeown ne sont les personnages principaux de cette sombre histoire. Ils laissent ce triste privilège à Tam Paton, leur manager/protecteur, le prototype du svengali à l’Anglaise, ou devrait-on dire à l’Écossaise, car toute cette histoire se déroule à Edimbourg, et son esthétique repose sur le tartan. Paton est l’un de ces bidouilleurs du rock qui pullulent dans les early seventies. Il fume soixante clopes par jour, se goinfre de valium et supervise les moindres faits et gestes de ses poulains, les Bay City Rollers. Il leur interdit l’alcool, les drogues et les fiancées - No girlfriends and no booze - Quand ils partent en tournée à six, il loue trois chambres d’hôtel. Pour éviter les accointances, Paton organise chaque soir un roulement : deux par deux, ce ne sont jamais les mêmes qui dorment ensemble et bien sûr, le cinquième est celui qui devra dormir dans la chambre de Paton. Autant le dire tout de suite : Paton aime bien les jeunes garçons, ni trop jeunes, no trop vieux. Si tu veux faire partie des Bay City Rollers, tu dois passer à la casserole.

    En tournée, Paton leur interdit tout : ils doivent rester dans leur chambre et descendre dans la bagnole quand il l’ordonne. Aucune interaction avec les autres gens. La presse considère Paton comme le sixième Roller. On le décrit comme le manager des Rollers, leur conseil et leur ami. Son modèle n’est autre que Brian Epstein. La Beatlemania sera le modèle de la Rollermania. Il pousse le bouchon assez loin - No sex no drugs no rockn’n’roll - Il veut que les Rollers restent disponibles pour les fans qui sont évidemment des adolescentes. Et comme Epstein, Paton doit garder le secret sur son homosexualité. À cette époque, elle est encore répréhensible. Le seul hic, dans ce parallèle, c’est que les Beatles avaient du talent, pas les Rollers. Brian Epstein avait de la classe, Tam Paton est un prédateur sexuel. Les McKeown déclarera plus tard avoir été violé par Paton.

    Mais comme le rappelle si justement Rouletabille, il ne peut y avoir de Bay City Rollers sans Tam Paton. C’est lui qui recrute et qui vire les Rollers, sur des critères esthétiques, bien sûr - Good-looking boys wanted, ability to play not necessary - il contrôle le moindre détail de leur vie privée comme professionnelle, il est à la fois le bon et le méchant de cette histoire - Both hero and villain - l’artisans de leur rise and fall, et nous dit Spence, tous ces éléments font de l’histoire des Bay City Rollers une véritable tragédie shakespearienne, et là, le book se met en route. En comparaison de Tam Paton, les Don Arden, Morris Levy et autres Lasker ne sont que des enfants de chœur.

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    Juste après la liquidation d’Immediate Records en 1969, l’associé d’Andrew Loog Oldham Tony Calder monte avec David Apps une nouvelle structure, MAM, à la fois agence et label. Calder commence à prospecter en Écosse et signe trois groupes, Northwind, Hate et Tear Gas. Puis un collègue écossais l’emmène assister à un concert des Bay City Rollers à Edimbourg, et là Calder ne comprend pas ce qui se passe - Christ what is this? - Son collègue écossais lui répond : «This is the Bay City Rollers.» Calder assiste tout simplement à un scène d’hystérie collective comme on en voyait dix ans auparavant, au temps des early Stones - It was like seeing the Stones when they broke. You could smell sex everywhere - Alors Calder se rapproche de Paton car le phénomène l’intéresse. Mais des gens le mettent en garde, disant que Paton enfile ses protégés - You know he’s fucking some of the band up the bum - Comme Paton dans le civil est grossiste en patates, on dit qu’il les enfile à l’arrière du camion de patates - He was shagging them in the back of the potato wagon - C’est vrai qu’on se régale avec les tournures de la version originale. C’est à la fois comique et tragique. Calder ajoute que personne ne connaît l’âge véritable des Rollers. Tout le ponde ment, Paton le premier. Calder refuse de travailler avec ce Paton qui le rend malade - It made me feel ill. Tu voulais te récurer les mains après lui avoir serré la sienne. J’avais jamais vu des ongles aussi dégueulasses. Je n’ai jamais su si ça venait des patates ou du trou du cul d’un kid. Si tu as du sang sur les ongles pendant la nuit, le matin, c’est noir. On dirait de la crasse. Tu veux vraiment prendre ton petit déjeuner avec Tam Paton alors qu’il a enfilé his finger up some kid’s arse, celui qui est assis à table et qui chiale parce qu’il a mal au cul, ah non merci.

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    Tam Paton mène son business d’une main de fer. Tout le monde a peur de lui - S’il te dit saute, tu sautes - Quand il sent des réticences chez l’un de ses protégés, il lui fait avaler des mandrax. Mais même avec cette discipline de fer, Paton peine à préserver l’image clean-cut des Rollers, notamment durant les tournées américaines. Paton surprend plusieurs fois Ian Mitchell au lit avec une groupie, ce qui lui vaudra d’être viré. Chaque fois que Les McKeown entend frapper à la porte de sa chambre d’hôtel et qu’il ouvre, il tombe sur une petite gonzesse à poil qui veut baiser avec lui, alors il se planque dans un placard pour la baiser, car Paton fait des rondes de surveillance. Pat McGlynn qui fit brièvement partie des Rollers explique qu’en arrivant dans le groupe, il était puceau - I’d never had sex with a girl - Il préférait se bagarrer - My first experience of sex was with that bastard Paton when he abused me on his couch - McGlynn ajoute que Paton droguait les verres des gens qu’il envisageait de baiser - He was just an animal - Il dit aussi que Les McKeown lui a sauvé la mise plusieurs fois. Les et lui se tapaient des tas de filles, mais Stuart Wood allait tout cafter à Paton. En fait, McGlynn nous explique que Paton voulait aider ses protégés à devenir homosexuels, leur expliquant que les femmes, bah, ça ne sent pas bon et ça crée des problèmes, quand elles sont enceintes. Les McKeown : «Paton ramenait en permanence son concept that women were dirty fish, dirty, smelly fish you don’t want any of them, you want to be one of the boys.» Pat McGlynn finit par raconter à son père que Paton le harcèle. Wot ? Ivre de rage, le père se lève d’un bond et s’en va péter la gueule à Paton. Rouletabille rapporte d’autres épisodes gratinés, mais on va s’arrêter là. KRTNT a pour objet de vous divertir et non de vous faire vomir.

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    Paton va ensuite se lasser des Rollers. Dans sa résidence de Little Kellerstain, il continue de se livrer à toutes sortes d’abus. C’est d’une grande banalité chez les gens riches qui ont de très gros appétits sexuels. Il leur faut un harem. Little Kellerstain est donc un harem. Des kids y logent à l’année. Ils portent tous des robes de chambre. Paton fournit les drogues, il devient même un gros dealer local.

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    Bon alors maintenant que le décor est planté, on peut s’intéresser à Les McKeown. Rouletabille le situe comme l’âme de la Rollermania - avec Eric Faulkner, le guitariste - Selon Rouletabille, McKeown n’est pas un saint : il va comparaître trois fois devant des juges. Une fois pour avoir renversé accidentellement une femme alors qu’il fonçait au volant de sa Ford Mustang - un an de retrait de permis - une fois pour avoir assommé un photographe d’un coup de pied de micro lors d’un concert et autre fois pour avoir canardé en pleine tête une fan qui s’était introduite dans son jardin. Chaque fois, il est passé à travers. Rouletabille indique que Les McKeown était le seul Roller qui parvenait à échapper au contrôle de Paton - A street kid from quite a hard family, a NED (non-educated-delinquant) - Donc un vrai Sex Pistol, comme Steve Jones - He was the guenine thing. He just did what he wanted - Selon Bob Gruen qui a suivi les Rollers pendant une tournée américaine, Les was a great singer, very cute, very savvy, he had charisme... A really talented charismatic guy - Les visionnait les films que Bob Gruen avait tournés sur les Dolls et ce groupe le fascinait, mais ça ne fascinait pas Tam Paton qui ne comprenait rien : «Oh ils sont maquillés, ils font semblant. Our band is really good, their band isn’t. They broke up, we’re a succes.» En fait, Bob Gruen sentait bien que Paton était terrifié par les Dolls. Et bien sûr, celui qui hait le plus Paton, c’est Les McKeown - Je voulais lui enfoncer un stylo dans l’œil. I hated him. He was a beast. Il s’en prenait aux jeunes pour les exploiter sexuellement et financièrement. Tam m’a toujours dit que s’il n’avait pas été là, j’aurais bossé sur des chantiers, mais si je n’avais pas été là, il serait toujours grossiste en patates - Quand plus tard Paton casse sa pipe en bois, Les McKeown affirme que personne ne va pleurer sa disparition. Et il ajoute : «Les Écossais peuvent dormir sur leurs deux oreilles maintenant the beast of Kellerstain is dead.» Déchaîné, Les McKeown déclare à qui veut l’entendre que Paton «is a thug, a predator and a drug-dealing bastard.» Amen, ou plutôt pas amen.

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    À une époque, les Bay City Rollers étaient the hottest pop act en Angleterre. Les fans assiégeaient leurs domiciles 24 h/24. Le line-up le plus populaire est celui qu’on voit sur l’illusse : Eric Faulkner (guitare), Alan Longmuir (basse), Derek Longmuir (beurre), Les McKeown (chant) et Stuart Wood dit Woody (guitare). Ian Mitchell et Pat McGlynn remplaceront Alan Longmuir viré par Paton parce qu’il était trop vieux. Le nom du groupe est inspiré par celui de Mitch Ryder & the Detroit Wheels. C’est bien connu, des wheels aux rollers, il n’y a qu’un pas et Bay City fut choisi parce que ça sonnait comme something big, American/Motown sounding. Bien sûr, au départ, ils ne savaient pas jouer. Quand ils viennent à Londres enregistrer leur premier single avec Jonathan King, seul Nobby Clark (le premier chanteur du groupe) est autorisé à entrer dans le studio. King ne veut pas perdre de temps avec a stupid fucking band. Just give me the singer.

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    Le premier label des Rollers, c’est la filiale anglaise de Bell Records que monte Dick Leahy à Londres. Juste avant l’arrivée du glam, il signe Hello et Twiggy, puis Gary Glitter en 1972. Des gens comme Jonathan King et Chris Denning constituent un environnement qui forcément plaît beaucoup à Tam Patton. D’ailleurs Paton demande à l’un des Rollers de coucher avec Denning, car, leur dit-il, «il a le bras long». Leahy bosse exactement de la même manière que Mickie Most, son voisin et concurrent - Get a hit record, get on Top of the Pops and conquer the world - Comme le fait Mickie Most avec Nicky Chinn et Mike Chapman, Leahy paye le duo de compositeurs Bill Martin et Phil Coulter pour lancer les Rollers. Et pour fêter l’enregistrement du premier single («Keep On Dancing»), Leahy emmène les Rollers dans un restau chic de Londres et leur dit de commander tout ce dont ils ont envie, leur affirmant que c’est sur le compte de Bell, alors qu’en réalité c’est financé par les royalties du groupe. Pendant les premières années, les Rollers reçoivent 80 £ par semaine et doivent aider Paton à charger les camion de patates. Quel cirque !

    Comme les Rollers n’ont pas de son, Phil Coulter se retrouve dans l’obligation d’en inventer un. Il faut bien sûr que ça soit très commercial et surtout pas rock’n’roll. Son modèle est le «Da Doo Ron Ron» des Crystals, mais Coulter n’a pas les épaules de Totor. Puis se rappelant du conseil de Brian Epstein, Paton demande aux Rollers de travailler leur look. Ils vont évoluer vers le boot boy look rehaussé de tartan et les coiffures bouffantes, qu’ils nomment tufties - Faulkner had a 100 per cent tufty et les frères Longmuir had 50 per cent tufties. Wood had almost but not quite the same as Faulkner - La réputation des Rollers va donc reposer plus sur leur look de pretty boys que sur leur potentiel musical qui avoisine le niveau zéro. Comme Mike Nesmith dans les Monkees, Eric Faulkner sa battra tout au long de leur histoire pour imposer ses chansons. À son arrivée dans le groupe, il avait amené une réelle énergie et l’envie de rocker, mais Paton ne voulait pas que ça rocke. Il voulait que ça plaise aux gamines de 13 ans qui allaient aux concerts et qui adhéraient au fan club, un fan-club qui fut pendant les années chaudes de la Rollermnia une source de revenus considérables.

    Lorsque Les McKeown arrive dans les Rollers en remplacement de Nobby Clark, il apporte avec «Shang-A-Lang» un sang neuf. Aux dires des connaisseurs, «Shang-A-Lang» reste le meilleur single des Rollers - A more liquid, funky version of the Glitter stomp - Les Rollers cultivaient une sorte d’aura de jeunesse et «d’innocence» qui les distinguait des concurrents : Glitter, Mud, les Rubettes, Slade et Sweet.

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    Puis le contact se fait avec Clive Davis et Arista. Mais Davis a du mal à prendre les Rollers au sérieux. Quand il écoute leur album Once Upon A Star, il est frappé par la pauvreté du contenu. Davis n’est pas le seul à réagir comme ça. Quand paraît l’album Wouldn’t You Like It, le Melody Maker déclare : «musique incompétente jouée par un groupe incompétent». Sur les 12 cuts, 11 sont composés par Eric Faulkner et Stuart Wood. Aux yeux du Melody, cette musique est pire que tout et les paroles pathétiques. Et Rouletabille ajoute qu’il était difficile de ne pas être d’accord. Voilà le vrai problème des Rollers : une médiocrité musicale abyssale. C’est pour ça qu’on ne voyait pas les albums chez les bons disquaires. Les Rollers étaient essentiellement un groupe de singles.

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    Mais bon, Davis finit par signer les Rollers sur Arista, flairant le jackpot, mais il impose une direction artistique. C’est aussi lui qui impose la reprise du vieux hit de Dusty chérie, «I Only Want To Be With You». Bizarrement, la Rollermania prend aux États-Unis. Davis voit un concert à Philadelphie et se dit choqué par l’hystérie collective. Quarante gamines tombent dans les pommes. Chris Charlesworth qui suit la tournée américaine pour le Melody est sidéré de voir le succès des Rollers : «Ça n’a jamais marché pour Slade ici alors qu’ils étaient mille fois meilleurs. Ça semblait ridicule. Pendant le concert, on n’entendait rien à cause des hurlements. Ils n’avaient pas du tout de son - They sounded thin and weedy: Weak.» Mais ça ne marche pas partout. Le concert de Detroit est annulé à cause des ventes de billets trop faibles. Curieusement, le succès des Rollers aux États-Unis entraîne leur déclin en Angleterre.

    En fait, Arista vise le marché de la pop commerciale, ce qu’on appelait le circuit des MOR rock stations (middle of the road), qui programmaient les Carpenters, Wings et les Moody Blues. Mais paradoxalement, on retrouve les Rollers dans le fameux Punk magazine de John Holmstrom qui les voit comme les first true punks britanniques. C’est vrai que Les McKeown est un vrai punk, au sens où on l’entendait avant que ça ne devienne une mode. D’ailleurs McKeown et Faulkner ne s’entendent pas très bien. McKeown trouve que Faulkner est pompeux, il pète plus haut que son cul et se prend pour John Lennon, alors qu’il n’a jamais été foutu d’écrire une bonne chanson. Pendant les séances d’enregistrement, ils passent leur temps à se chamailler sur le choix des chansons. L’intérêt de ces gros pavés de 500 pages est de pouvoir entrer dans ce genre de détails, dans le relationnel des groupes, ce que ne permet pas l’article de presse rock et encore moins le «contenu» offert en pâture sur le web aujourd’hui, et notamment wiki. La superficialité est la porte ouverte à toutes les dérives. Pendant des décennies, la presse rock a véhiculé des clichés des fausses rumeurs, dus à un manque de travail en profondeur. Il faut un Rouletabille pour rétablir la vérité des choses. La vie d’un groupe - qu’il soit bon ou mauvais, chacun cherche son chat - est toujours intéressante, car ça reste avant toute chose une aventure humaine.

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    Et puis évidemment, les Rollers sont énormes au Japon. 120 000 fans les attendent au Narita International Airport. Ils jouent bien entendu au Budokan. Mais les tensions dans le groupe atteignent leur paroxysme et McKeown qui ne s’est jamais vraiment senti intégré finit par quitter les Rollers la veille d’un départ pour une nouvelle tournée au Japon. Son départ entraîne le split du groupe qui perd en même temps son cachet de 14 millions de dollars. McKeown n’en pouvait plus de voir tous ces mecs se prendre pour God : Paton, Faulkner et les autres. Le sud-africain Duncan Faure remplacera le street kid McKeown.

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    Rouletabille entre bien sûr dans le détail du business. Il annonce des détournements de sommes astronomiques. Il cite par exemple une facture de Marty Machat d’un montant de 500 000 $, et des frais d’avocats estimés à 800 000 £. Davis lâche les Rollers après l’album Strangers In The Wind qui a coûté une fortune et qui ne se vend pas. Les Rollers finissent enfin par virer Paton. En 1979, les Rollers qui ont besoin de blé partent jouer an Afrique du Sud, alors que tous les groupes respectent le boycotage de ce régime pourri. Mais les Rollers ne sont plus à ça près. Ça fait longtemps qu’ils ont perdu toute estime d’eux-mêmes et aller jouer au pays de l’Apartheid ne leur pose absolument aucun problème. Néanmoins l’argent se fait rare et les Rollers cherchent un nouveau manager, ce qui n’empêchera pas le groupe de crever. Faulkner ne cache pas son amertume : «Les gens autour de nous ont tout pris. Ils n’ont pas pris que l’argent, they want to take all of it, everything. Those business types don’t give a damn about anybody, you’re just a commodity to them.» Rouletabille consacre les 100 dernières pages du book à l’habituelle litanie des groupes qui ont généré des millions et des millions et qui se sont fait plumer. Dans le cas des Rollers, le verbe ‘entuber’ serait d’ailleurs plus approprié. McKeown : «It was fucked up so bad, il faudrait 100 experts pour démêler ça et ça prendrait des années.» On voit apparaître dans ce bouquet final une silhouette bien connue : Mark St John. Rouletabille tient tout de même à préciser que Mark St John n’est pas seulement le «sauveur» des Pretty Things. Il fut le collaborateur de Peter Grant et de Danny Sims, the Mob-collected former manager/producer of Bob Marley. St John se fait appeler «the Robin Hood of rock’n’roll». Il a réussi à sauver les master tapes et les copyrights des Pretties, et à leur récupérer une somme d’argent significative. St John poursuit les gros labels en justice. Il les mord et ne les lâche plus. Il en vit. Et donc Eric Faulkner fait appel à lui pour récupérer le blé des Rollers. Il sait que les Rollers ont vendu quasiment autant de merch que les Beatles et Elvis, ça représente des sommes astronomiques. Donc il y a un problème : où est passé le blé ? Certainement pas dans les poches des Rollers. St John estime les profits générés par le groupe à un billion de $. Il estime aussi que Tam Paton n’a pas fait le poids dans cette histoire : «Tam was incredibly stupid. Il n’était pas capable de manager un groupe qui connaissait un succès international.» Et il ajoute : «C’était juste un working class guy qui transportait des patates and liked to bugger people up the arse behind the van.» Il indique aussi que les Rollers ont été «financially destroyed» et parle d’une «rock’n’roll tragedy». St John déclare qu’on leur doit entre 26 et 90 millions de £. Trouvant l’estimation est exagérée, Arista suggère 2 millions de £. Mais le dossier est dans les pattes de la justice américaine et au final, les Rollers ne vont récupérer que des clopinettes qui serviront à couvrir les frais de justice qui se chiffrent en millions de dollars.

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    Si on veut voir ce que les Bay City Rollers avaient dans le ventre, musicalement, il existe une petite box 3 CD parue chez Cherry Red : The Singles Collection survole toutes les époques et c’est vrai que certains singles ne manquent pas de charme, notamment «Saturday Night» qui date de 1973, produit par le duo Bill Martin/Phil Coulter. Les Rollers font du Glitter, c’est assez efficace, l’époque veut ça, on est en Angleterre et les kids adorent stomper le samedi soir.

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    Encore un hit pop avec «Remember» toujours produit par la même équipe. C’est encore Nobby Clark qui chante, il sera remplacé par Les McKeown aussitôt après. Un truc comme «Remember» ne pouvait que marcher. L’un de leurs meilleurs singles est le fameux All Of Me Loves All Of You/The Bump. Aucune dimension artistique, mais du gros biz pop, oh oh. Ils savent claquer un hit, ils tapent en plein dans le mille. C’est même assez puissant en matière de sucre Scot. Avec «The Bump», ils jouent la carte du heavy stomp. Avec Keep On Dancing/Alright, Nobby Clark reprenait les Gentrys et Buddy Holly, il y avait une certaine volonté de faire du rock, mais dans les pattes de Jonathan King, ça devenait inepte. C’est dingue ce que ça pouvait puer dans les pattes de ce mec-là. L’histoire du groupe n’était déjà pas très ragoûtante, mais ce genre de single ajoute encore au malaise. «Manana» est le single qui bat tous les records de putasserie. C’est le genre de truc qu’on entend dans les mariages des beaufs. On y atteint les tréfonds de l’horreur. À l’écoute des singles, on ressent exactement le même malaise qu’à la lecture du book. Tout est vérolé dans cette histoire. Sur «Hey C.B.», les musiciens de studio font n’importe quoi, ça n’a plus rien à voir avec les Rollers. C’est avec «Shang A Lang» que Les McKeown fait son entrée dans la «légende». Il s’agit d’un petit glam écossais d’une incroyable fraîcheur. Les Rollers se positionnent sur un créneau plus poppy que les glamsters, d’où leur absence dans l’histoire du glam. Force est d’admette que «Summertime Sensation» est un peu n’importe quoi. Ils font du candy glam rock très ballroom, c’est l’Angleterre du samedi soir. Cette pop un peu bubblegum finit par indisposer.

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    Ils attaquent le disk 2 avec «Bye Bye Baby», une pop à la Spector produite par Phil Wainman, mais ce n’est pas le son. C’est bien plus putassier. On assiste à un incroyable déploiement de forces. Ils refont un «Saturday Night» plus glamour, assez candy darling, montre-moi ton cul que je t’enfile, mais rien dans le ventre. Ce n’est ni Slade ni Sweet. On sauve «Money Honey», un heavy boogie rawk anglais avec des tendance beatlemaniaques. C’est très curieux et même assez accrocheur. Ils font aussi un classique glam avec «I Only Wanna Be Like You», un beat à se faire sucer, la fameuse reprise de Dusty chérie imposée par Clive Davis, que reprirent aussi les Surfs et Richard Anthony. Il y a du teen power là-dedans, c’est indéniable. Mais ils font aussi pas mal de petits slowahs de bite molles, comme «Give A Little Love». Et puis on sent le poids de Tam le prédateur derrière cette pop insipide qu’est «She’ll Be Crying Over You». Les pauvres Rollers n’avaient aucune chance. Les singles sont souvent exécrables. Avec «Mama Li», ils se prennent pour des compositeurs, mais c’est atrocement mauvais. Avec «Rock N Roller», ils montrent qu’ils savent allumer la petite gueule d’un hit de classic Ballroom blitz. Et voilà qu’ils se prennent pour les Easybeats avec une reprise de «Testerday’s Hero». Belle prod en tous les cas. C’est leur période Arista, ils font du gros rentre-dedans, ils savent ce qu’ils font.

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    Et puis, avec le disk 3, on entre dans l’horreur totale. Il n’existe rien de plus putassier que ce «Dance Dance Dance». Et ça se dégrade encore avec «You Made Me Believe In Magic». On se croirait dans une boîte de traves à Honfleur. Ça péricilite en 77 avec «Are You Cuckoo». Les McKeown tente de sauver les meubles avec «Dedication», il chante son petit bout de gras. Il est intéressant ce mec, on sent qu’il a du caractère, c’est lui the real kid. Par contre, ils retombent dans le porn de Tam avec «The Way I Feel Tonigh», qui équivaut à une giclée de sperme dans l’œil. «Love Power» renoue avec l’atrocité sans nom et quand on écoute «All The World Is Falling In Love», on prie Gawd. Aw Gawd, protégez-nous de ces horreurs ! Toute cette période qui est la fin de parcours des Rollers est d’une médiocrité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, mais c’est intéressant de l’entendre. Ça permet de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Quand Duncan Faure prend le chant sur «Turn On The Radio», c’est la fin des Rollers. D’ailleurs le groupe s’appelle désormais les Rollers. Fini le Bay City. Ils font du pub rock. Ça n’a ni queue ni tête. Et les derniers singles se terminent en eau de boudin avec Duncan Faure. «Set The Fashion» n’a plus aucun sens, ça bascule dans le ridicule.

    Signé : Cazengler, Boue City Roller

    Alan Longmuir (bass). Disparu le 2 juillet 2018

    Les McKeown (chant). Disparu le 20 avril 2021

    Bay City Rollers. Singles Box. Cherry Red 2019

    Simon Spence. When The Screaming Stops: The Dark History Of The Bay City Rollers. Omnibus 2016

     

    Spectorculaire - Part Four - The ashes

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    Richard Williams revient longuement sur le chapitre des héritiers du Wall. Parmi les plus évidents, il cite Sony & Cher («I Got You Babe»), Andrew Loog Oldham qui produisit les premiers albums des Stones, Brian Wilson, George Shadow Morton et les Shangri-Las, Roy Wood en Angleterre, et des cuts comme «Summer In The City» (Lovin’ Spoonful), «Heroes & Villains» (Beach Boys) et «A Day In The Life» (Beatles) lui semblent être de bons exemples d’influençage. Bizarrement, il oublie de citer Dave Edmunds dans sa liste. Les albums des Crystals allaient aussi influencer Hank Medress, le producteur des Chiffons. Et puis il y a bien sûr tout le cheptel Red Bird, couronné par le «Chapel of Love» des Dixie Cups. C’est Jeff Barry, fervent admirateur de Totor, qui les produit, ainsi que les Jelly Beans et les Butterflies. Williams cite aussi Jan & Dean, dont le «Dead Man Curve» lui paraît sacrément spectorish. Et quand Brian Wilson enregistre Pet Sounds, il utilise bien sûr le même studio (Gold Star) et les mêmes musiciens que Totor.

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    Ce sont les compiles qui se tapent la part du lion sur la question de l’héritage. On en trouve de deux sortes dans le commerce : les Ace et les pas-Ace. On l’aurait parié, les plus sexy sont les Ace. Les gens d’Ace se sont amusés à réunir sur trois compiles bien dodues tous les dévots et tous les imitateurs de Totor. Ce sont les fameux Phil’s Spectre - A Wall Of Soundalikes, volumes 1, 2 et 3. On ne fait pas trop gaffe la première fois qu’on ramasse ça, on croit que c’est du Totor, mais pas du tout. Ce ne sont que des émules et pas des moindres : sur le volume 1, on croise Jackie DeShannon, Sonny & Cher, les Righteous Brothers ou P.J. Proby pour les plus connus, et une multitude d’autres artistes le plus souvent tombés dans l’oubli. C’est aussi l’occasion de se refiler des gros shoots de frissons à répétition.

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    Rien qu’avec le «When You Walk In The Room» de la belle Jackie, on est ravi, car avec ses arrangements, Jack Nitzsche y ramène tout le power du Wall, les castagnettes et les violons. Mais ce n’est pas lui qui produit, c’est Dick Glasser. La voix de Jackie se détache merveilleusement bien, elle ramène toute sa niaque de petite gonzesse. On croise quelques productions signées Holland/Dozier/Holland (Supremes avec «Run Run Run» ou les Darnells), mais il n’y a pas de wall, si peut-être un peu dans le «Too Hurt To Cry» des Darnells. Par contre, Sonny Bono qui a pas mal traîné au Gold Star à l’âge d’or sait ramener du Wall pour «Just You». Il reproduit le Wall de manière assez directive, Cher chante dans l’épaisseur des nappes de violons et Sonny vient l’aider. Pure merveille. On le sait Brian Wilson est le plus grand fan de Totor et ce n’est pas une surprise de voir bourrer «Why Do Fools Fall In Love» de Wall. Et voilà un groupe qui s’appelle The Wall Of Sound avec «Hang On», deux mecs apparemment, Buzz Clifford et Jan Davis. Ils sont en plein Wall, en plein dans l’exercice de la fonction. Nino Tempo qui est l’un des plus vieux amis de Totor arrive avec sa sœur April Stevens et un «All Strung Out» bien monté en neige. Ils reproduisent tous les clichés du River Deep. C’est quand même dingue de voir tous ces gens essayer de se mesurer au génie de Totor. Pareil avec les Four Pennies : on croit entendre les Ronettes. Même jus de mini-jupe, même juvénilité. Quant à Bill Medley, c’est un autre problème. Il haïssait Totor parce qu’on ne parlait que de lui et non des Righteous. Le plus marrant, c’est qu’après avoir rompu avec Totor, il va s’épuiser à vouloir l’imiter. C’est lui qui produit «(You’re My) Soul & Inspiration» pour les Righteous et il fait du pur jus de Wall. Rien que du Wall. Exactement le même Wall. Tiens voilà la petite Clydie King, la blackette qui accompagnait Humble Pie sur scène. Elle chante «Missin’ My Baby» et Jerry Riopelle pioche à la pelle dans le Wall. Il envoie Clydie au chagrin magique et comme elle est bonne, ça donne un cut plein d’allant et plein d’allure. Précisions que Jerry Riopelle est un petit protégé de Totor et que Clydie King aurait dû devenir énorme. Attention à ce producteur nommé Van McCoy : il soigne l’«It Breaks My Heart» de Ray Raymond aux petits oignons, avec de la profondeur intentionnelle. On assiste à une élongation du domaine de la wallkyrie, Ray fait du baby baby de Wall qui rit, c’est en plein dedans, on est en plein dans le Spectre de Phil. Jack Nitzsche est de nouveau à l’honneur avec deux de ses prods les plus magistrales : Hale & The Hushabyes («Yes Sir That’s My Baby») et P.J. Proby («I Can’t Make It Alone»). Jack a tout compris, il va chercher le deepy deep pour Hale et utilise la formule magique : PJ + Jack + the voice + la compo + la prod de rêve. C’est du Goffin & King. Alors bien sûr, il paraît évident que P.J. était l’interprète idéal pour Totor, car il dispose d’une force de persuasion extraordinaire. C’est aussi Jack qui produit le «Love Her» des early Walker Brothers. Ils enregistrent ça juste avant de quitter la Californie pour aller tenter leur chance à Londres. Jack leur fait un beau Wall et Scott chante par dessus les toits du Wall. C’est un spectacle. Kane & Abel se positionnent exactement au même niveau que les Righteous avec «He Will Break Your Heart» et les Dolls qui n’ont rien à voir avec les Dolls sonnent avec «And That Reminds Me» exactement comme les Crystals.

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    On retrouve dans le volume 2 des luminaries du volume 1, comme Nino Tempo, Clydie King ou les Beach Boys. Pour «I Do», Brian Wilson recrée le son des Ronettes. Et Bill Medley recrée lui aussi le Wall pour «Nite Owl». Mary Wells nous rappelle avec «One Block From Heaven» qu’elle fut l’une des géantes de la Soul. Ace salue encore une fois le team Holland/Dozier/holland car quelle prod ! Et quelle voix ! On voit aussi les Bonnets se prendre pour les Ronettes avec «You Gotta Take A Chance». C’est un vrai phénomène de métempsychose. Tiens, voilà Shadow Morton ! Il ramène des goodies avec les Goodies et leur vaillant «The Dum Dum Duffy». Ça dégouline de jus, les filles s’arrêtent pour dire «I wanna say yeah yeah». C’est du big Wall. Autres grandes retrouvailles cette fois avec Reparata & The Delrons et «I’m Nobody’s Baby Now». Sucré et balèze. Très Ronettes dans l’esprit. Grosse présence. Power absolu. Elles sont en plein dans le Wall. C’est Jeff Barry qui les produit. Dobie Gray fait sa Soul de Wall avec «No Room To Cry». Il a une discographie tentaculaire. Dobie n’est pas un petit amateur du coin de la rue. Nino Tempo et April Stevens reviennent taper leur chique avec «The Habit Of Loving You Baby», ils se jettent dans le Wall de Jerry Riopelle, ce sont les grandes pompes de Phil, exactement le même son et c’est très bien. On reste dans le Wall jusqu’au cou avec Eight Feet et «Bobbie’s Come A Long Way». Juste un single sur Columbia. Ces petites gonzesses chantent avec leurs guts out. Pur Wall. Suzy Wallis est une blanche et elle colle son «Be My Man» dans le Wall. Suzy a du reviensy. Kane & Abel créent la surprise car avec leur «Break Down And Cry» ils sont encore plus spectaculaires que les Righteous. Ils sont des clones de la transcendance, ces mecs disposent de moyens énormes qui leur permettent d’exploser la formule. C’est dingue ce que le Wall peut susciter comme talents. Pareil, Kane & Abel ça se limite à trois singles ! Grand retour de Van McCoy avec les Fantastic Vantastics et «Gee What A Boy». C’est plus Soul, plus black, mais diable c’est du Van McCoy. Il fait son Wall. Vantastic ! Les Dreamlovers explosent la formule du doo-wop avec «You Gave Me Somebody To Love», fabuleux groove, mais rien à voir avec le Spectre de Phil. Encore une énormité sortie de nulle part : «Bobby Coleman» avec «(Baby) You Don’t Have To Tell Me». C’est bâti sur un développement de Wall, et c’est tellement puissant que ça devient génial. Retour de Clydie King avec «The Thrill Is Gone». Oh Clydie ! Tu nous rendras marteau. Jerry Riopelle fourbit la compo et le Wall, alors t’as qu’à voir. Smokey Robinson se tape lui aussi sa petite crise de Wall en produisant le «Wonderful Baby» des Four Tops». Mais ça manque de profondeur de champ. Orchestré, certes, mais pas Wall qui rit. Les Knickerbockers vont chercher le doux du Wall avec «Wishful Thinking». Comme c’est ultra-orchestré, ils tombent dans le panneau des Righteous. Mais diable comme c’est bardé ! Et Joe South radine sa fraise avec «Do You Be Ashamed». En fait il ne se casse pas top la nénette, il fait du River Deep. Sacré Joe ! Il cherche de l’or comme d’autres cherchent des truffes.

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    Le volume 3 arrive à pic pour compléter ce spectorculaire panorama. La révélation s’appelle Alder Ray avec «Cause I Love Him». Elle est en plein dans les Ronettes. Même son, même pulsatif de mini-jupe. Alder est une black, pareil, il n’existe que des singles. Les Satisfactions, c’est le groupe de Gracia Nitzsche, la première épouse de Jack. «Yes Sir That’s My Baby» frise le génie. Ah il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Encore une révélation avec Bonnie et «Close Your Eyes». Bonnie est bonne, elle est en plein Wall, bien sucrée, ça y va la sucette, rien de plus juvénile que cette petite chatte extravertie. Mais attention, Bonnie est blanche. Encore un inconnu au bataillon : Jerry Ganey avec «Who I Am». Il est lui aussi en plein Wall, c’est Bill Medley qui fait son Totor. Merci Ace, car Jerry Ganey est excellent, please call my name. Medley pousse le bouchon très loin, comme le fait Totor, mais vraiment très loin. Encore un mec qui se prend pour Totor : Bob Finiz. Il produit les Kit Kats avec «That’s The Way». Tous ces mecs ont du Wall à gogo mais ils n’ont pas les compos. Il leur manque un élément de la formule magique. Parmi les gens connus, voici Lesley Gore avec «Look Of Love» signé Barry/Greenwich. C’est Quincy Jones qui produit et sa prod n’a rien à voir avec celle de Totor, elle est profonde mais pas aussi profonde, c’est autre chose. Lesley chante au sucre du Brill et c’est passionnant. Voilà Bobby Sheen avec «Sweet Sweet Love» produit par Jerry Riopelle, mais ça sonne comme du sous-Wall. On croise plus loin Merry Clayton avec «Usher Boy» et comme à son habitude, Merry se bat pied à pied avec le corps à corps. C’est Jack qui produit le «Let The Good Time Roll» de Judy Henske. Elle ramène tout son pathos, chante avec des accents virils et gueule par dessus les toits. On a aussi un petit coup de prod Holland/Dozier/Holland avec Martha & The Vandellas et «In My Lonely Room». Encore une fois, le Motown Sound n’a rien à voir avec le Wall. Lamont Dozier et les frères Holland savent cependant donner de l’air au beat. Et puis Sonny Bono radine sa fraise avec «It’s The Little Things». Cher sort sa voix de vieille maquerelle et le sucré dans l’affaire, c’est Sonny. On note aussi la présence incongrue des 1910 Fruitgum Company, un groupe de bubblegum qui fait avec «When We Get Married» un pastiche du Wall. Mais quel beau pastiche. Ils le montent bien en neige. Ils font partie des rares à savoir atteindre le cœur du Wall. D’autres bricoles intéressantes encore, comme par exemple les Castanets qui, avec «I Love Him», sont en plein délire Ronettes. Le producteur s’appelle Morty Craft. Il ramène tout le saint-frusquin du Wall. Johnny Caswell qui est blanc chante comme une fille et les Girlfriends qui sont en fait les Blossoms explosent le Wall avec «My Own And Only Jimmy Boy». C’est produit par David Gates qu’on verra plus tard dans Bread. Pour «My Tears Will Go Away», les Righteous ont gardé les castagnettes mais ils n’ont pas la compo. Dans la vie, il faut savoir ce qu’on veut. Debbie Rollins est une black sucrée qui se prend elle aussi pour Ronnie. Son «He Really Loves Me» est excellent, mais perdu dans l’océan des singles excellents. Dan Folger est associé à Mickey Newbury donc on dresse l’oreille. Avec «The Way Of The Crowd», il propose une belle pop blanche. Pas d’album, rien que des singles. Bien produit, mais pas de Wall. C’est à Jerry Garney que revient l’honneur de refermer la marche. Même blanc il s’en sort bien, Bill Medley produit, on a donc du petit Wall et une belle niaque.

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    Wallpaper Of Sound - The Songs Of Phil Spector & The Brill Building est une compile (pas Ace) qui s’intéresse au côté anglais du Wall des soundalikes. Williams, Brown et Ribowsky sont tous les trois d’accord pour dire que Totor fut beaucoup mieux accueilli en Angleterre que dans son pays. Bon cette compile n’est pas avare de coups de génie, à commencer par ces 5 AM Event, des Canadiens débarqués à Liverpool pour enregistrer un single, «Hungry». Quelle histoire ! C’est une horreur rampante de 1966, un véritable coup de génie proto-punk. C’est tout de même incroyable que ce single débarque ici. L’autre bombe, c’est la cover de River Deep par Long John Baldry. Il l’attaque au deepy Baldry et derrière on vous garantit que ça orchestre, alors Long John peut swinguer sa chique, ce mec est un huge white nigger, il chante avec une niaque de Tina Thang, il restitue tout le côté effrayant et effréné du hit original, il chante à la cavalcade, c’est sans commune mesure avec la mesure, on l’attend au virage, le vieux Long John et il y va, il monte en élongation son my-oh-my, il a pigé les enjeux, il s’arrache les miches sur le baby baby. On trouve cette cover miraculeuse sur l’album Wait For Me, à côté d’autres covers comme celles de «Spanish Harlem» ou «MacArthur Park». Inutile de rappeler que tous les albums de Baldry sont excellents. Dommage qu’on l’ait un peu oublié. L’autre bonne surprise de cette compile, c’est Twice As Much, le duo composé de David Skinner et Andrew Rose, qu’Andrew Loog Oldham payait pour composer des hits au temps béni d’Immediate. Ils reprennent l’«Is This What I Get For Loving You Baby» de Spector/Goffin/King, mais à l’anglaise, c’est-à-dire en mode dents de lapin & clairette psyché. Ils sont merveilleusement tempérés, donc pas de Wall, tintin. On les retrouve avec Vashti pour «The Coldest Night Of The Year», un hit signé Mann/Weil, et Vashti se vashte vachement bien dans le moule. Comme on le sait, Andrew Loog Oldham est le plus gros fan de Totor en Grande-Bretagne, alors c’est normal qu’on voie aussi P.P. Arnold radiner sa fraise. Elle tape carrément dans l’effarant «Born To Be Together» de Spector/Mann/Weil, elle va chercher le grain pour le moudre et le moud, elle s’arrache même les ovaires à chanter par dessus les toits. C’est très spectorculaire. Elle aurait pu rivaliser de power avec Tina. Une bonne surprise avec Peanut, une blackette de Trinitad. Elle envoie l’«Home Of The Brave» de Mann/Weil sucrer les fraises, elle chante au nasal pur, comme Ronnie, ça dégouline de sucre. L’autre gros coup de la compile, c’est Jackie Trent qui chante «Goin’ Back» avec des chaleurs expiatoires. Elle est aussi sur Pye comme 5 AM Event et les Kinks, mais elle est surtout la compagne de Tony Hatch et là on entre dans la légendarité de la pop anglaise. Mais c’est avec le «You Baby» de Spector/Mann/Weil qu’elle bouffe tout, une vraie croqueuse de beat, elle impose sa ferveur de féline fêlée, et la prod vaut tous les Walls du monde. Alors oui, Jackie Trent & Tony Hatch ! Le «Downtown» de Petula, c’est lui. Justement la voilà avec «I’m Counting On You», mais elle est loin du compte, la pauvre. On croise aussi les Searchers à trois reprises : avec «Twist & Shout» (atroce) et «Da Doo Ron Ron» qu’ils aplatissent pour en faire de la petite pop anglaise. Ils se prennent aussi pour les Ronettes avec une cover de «Be My Baby», mais ils n’ont pas de sucre. Juste des chœurs de lanternes sourdes. Le blanc Jimmy Justice tente sa chance avec «Spanish Harlem» et les Breakaways massacrent «He’s A Rebel». Tous ces trucs manquent de Wall, c’est vrai que ce n’est pas facile de monter un Wall. Les Cadets qui sont irlandais font un «Chapel Of Love» bien vert. On voit aussi la pauvre Barbara Ann qui est blanche se battre avec Lovin’ Feelin’, elle se bat bien, elle monte même dans le son, elle sait le faire comme Dusty chérie ou Cilla Black qui est blanche, et du coup sa version est une petite merveille de féminité héroïque. Bref, on sort de cette compile ravi. Force est d’admettre que l’influence de Totor produit globalement de très bons disques.

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    Avant de refermer le chapitre spectorculaire, voyons comment les canards anglais se sont acquittés de cette corvée qu’est l’éloge funèbre. Dans Mojo, Andrew Male signe un texte qui n’y va pas de main morte, Ruin Of Sound. Avec ce titre, les choses sont claires. Male ne s’apitoie pas sur le destin de Totor, au contraire, il l’enfonce un peu plus, rappelant que dans la box Back To Mono, les deux textes du livret (Tom Wolfe et David Hinckely) volent dans les plumes d’un Totor qui a déjà mauvaise réputation - an entitled asshole vivant dans un marasme colérique - Bien sûr, Male va chercher dans le Brown book les trucs qui clochent, comme ce propos de Kirshner affirmant que Totor était un homme capable de se faire du mal et de faire du mal aux autres. Comme Male n’aime pas Totor, il transforme la réalité, écrivant par exemple que le jeune Totor transforma son talent pour la musique en arme pour se venger de la vie, ce qui est quand même un peu à côté de la plaque. Puis il résume le Wall Of Sound à un petit studio A bondé de cracks qui à force de répéter le même cut perdent leur individualité, et deux ceramic echo chambers qui permettent d’obtenir le booming qui déclenche l’hystérie. Il ajoute à ça les trois couples de songwiters du Brill et enfin les voix, Darlene, LaLa et Ronnie, que le Wall of Sound mettait en valeur. Puis il nous explique que River Deep fut blacklisté à cause de l’arrogance de Totor, un Totor que vomissaient les journalistes. Échec, réclusion, Citizen Kane. Male essaie de faire en une page ce qu’ont fait trois écrivains avec trois livres, mais il ne rend pas hommage, il enfonce, sous couvert de madness and paranoia. Puis Male nous explique que Totor est allé noyer Let It Be sous des orchestrations, puis qu’il a massacré les albums de John et George, puis ceux de Leonard, de Dion et des Ramones, avec en prime de longues nuits de torture psychologique. Male organise ensuite sa chute sur le thème de la délivrance : All Things Must Pass va reparaître nettoyé - Stripped of Spector’s production - même chose pour End Of The Century des Ramones, on se demande comment c’est possible, mais apparemment les charognards sont à l’œuvre. Mais attention, la chute de l’article est assez spectorculaire : «Peut-être que des gens voudront aussi nettoyer les singles des Crystals, des Ronettes et de Darlene Love, ne sachant pas que grâce à ces voix de femmes, grâce aux rangs serrés du Wrecking Crew et grâce à ces paroles de teenage experience, ces chansons ont toujours existé au-delà du Spector’s wall et qu’elles existeront à jamais.» Merci Mister Male. Les chansons vont rester, c’est tout ce qui compte.

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    Record Collector est plus généreux et accorde trois pages à Bob Stanley pour s’acquitter de la corvée. Bob remonte assez loin dans son enfance pour situer l’origine de sa fascination pour Totor : il a 11 ans et un copain d’école lui dit qu’il vient d’acheter Phil Spector’s Echoes Of The Sixties avec son Christmas money - I was impressed. À 20 ans, Bob sait que Totor est the greatest and most innovative record producer who ever was. Alors il collectionne ses disques, à tel point qu’il forme avec son copain Pete Wiggs un pop group nommé Saint Etienne. Ils essayent de faire du DIY Phil Spector. Puis il revient sur Lovin’ Feelin’, expliquant que seul Totor pouvait demander aux Righteous de chanter slow and low, si slow and low que Barry Mann crut lorsqu’il entendit le disque à la radio qu’il ne tournait pas à la bonne vitesse. Et pouf, Bob embraye avec le chapitre des héritiers, commençant par Bill Medley dont il recommande deux prods, «Stand By» des Blossoms et «Just A Fool» de Jerry Ganey. Tout ça le conduit aux Jesus & Mary Chain, Jim Steinman, Sonny Bono et Roy Wood, notamment «See My Baby Jive». Puis Bob survole le parcours de Totor, depuis les Paris Sisters jusqu’au Wall of Sound, en passant par Glen Campbell et Jack Nitzsche, et Bob en arrive à la conclusion que ces hits n’ont pas été enregistrés mais qu’ils sont made out of some implausible magic. Totor nous dit Bob était tellement perfectionniste qu’il refusa de faire paraître la version de «Chapel Of Love» enregistrée par les Ronettes, ainsi que «This Could Be The Night», du Modern Folk Quartet - a masterpiece of surf harmonies - au grand dam de Brian Wilson. Il s’opposa aussi à la parution d’«I Wish I Never Saw The Sunshine» des Ronettes, encore un hit certain. Devenu a huge Spector fan dans les années 80, Bob dit qu’il était facile alors de savoir à quel point Totor était un sale mec, grâce notamment à l’autobio de Ronnie - the guns, les barbelés et le cercueil avec un couvercle de verre - Puis paraissent des photos de Totor avec son gun, alors Bob décroche un peu et le traite de creep. Il n’aime pas le Dion, ni le Leonard ni le Ramones, par contre, il louche sur le «Black Pearl» des Checkmates Ltd et «A Woman’s Story» de Cher. Aux yeux du monde, Totor n’est plus alors qu’un reclus qui séquestre Ronnie. Comme Mister Male, Bob finit par se taper la chute du chef : «J’entends un TOUT. Des tas de gens talentueux ont contribué au Spectorsound. Vous ne pouvez pas faire l’impasse sur ce qu’il a fait en dehors de la musique, mais vous ne pouvez pas non plus oublier la musique. C’est dans nos fibres, c’est une partie de la raison pour laquelle vous lisez ce magazine.»

    Signé : Cazengler, Phil Pécor

    Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes. Ace Records 2003

    Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes II. Ace Records 2005

    Phil’s Spectre. A Wall Of Soundalikes III. Ace Records 2007

    Wallpaper Of Sound. The Songs Of Phil Spector & The Brill Building. Castle Music 2002

    Andrew Male : Ruin Of Sound. Mojo # 329 - April 2021

    Bob Stanley : Phil Spector 1939-2021. Record Collector # 516 - March 2021

    MODERN LIFE

    SOUL TIME

     

    Peu de nouvelles ces derniers temps de Soul Time, n'auraient-ils pas survécu à la pandémie, un mail de Rovers ( l'homme qui n'a jamais Torz ), ce neuf juin me signale l'apparition d'une nouveauté, ont-ils une nouvelle cassette d'une reprise northern soul à nous faire entendre ? Allons faire un tour sur YT pour flairer l'objet de près.

    Carrément un clip, une Wanga Gut Production, la porte est ouverte, l'on entend du bruit, alors on suit la caméra, on entre dans l'antre, un bar sur notre droite, nous pourrions trouver pire, on a repéré, on est au Gambrinus ( gambrine, gambrinum, gambrini... profitons-en pour réviser nos déclinaisons latines, c'est la seconde langue des Dieux, cela peut être utile ), c'était bien la peine de se dépêcher juste le temps d'entrevoir la radieuse silhouette de Lucie Abdelmoula, ( Abdelmoula, Abdelmoulam, Abdelmoulae, que disais-je, déjà une déesse ) et c'est terminé, non ils redémarrent illico.

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    Sous sa casquette Torz tape sur ses baguettes, important dans la soul les départs, profilent la suite, sous le néolithique pour cuire son cuisseau de mammouth l'homme des cavernes n'avait pas intérêt à rater l'étincelle des silex, sur le champ et sur son clavier Thierry Lesage chauffe le groove, gros plan sur la section cuivrique, c'est à eux de faire monter les flammes hautes, ont tous des lunettes noires qui leur donne un look d'agent de la CIA, mais sont tous des pros, l'image est rapide mais l'on reconnaît à l'extrême gauche Claire Fanjeau à l'alto, clin d'œil sur les cordes : la basse appartient à Julien Macias, et la guitare à Francis Fraysse, profitez du minuscule intermède instrumental pour les zieuter agiter fort joliment la salade, parce qu'après vous oublierez de les regarder, ils n'existeront plus, seront rayés de la carte des vivants, ce n'est pas qu'ils soient laids et bêtes et qu'ils joueraient mal, c'est que la soul queen numéro une s'approche du micro, et vos yeux se rivent sur elle comme la torpille court à la ligne de flottaison du navire ennemi, ô bien sûr de temps en temps la trompette de Laurent Ponce fonce sur l'image tel un dard de serpent, et le col des saxophones de Richard Mazza et Mathieu Thierry s'exhaussent tel le cou flexible d'un cygne prêt à l'envol, mais non,

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    même quand elle ne dit rien, qu'elle se contente de marquer le rythme du balancement de son corps, sa cascade ondulée de cheveux noirs qui cerne son visage, ses lèvres d'amarante agressive, la blancheur pallide qu'Edgar Poe prête au buste de Pallas sur lequel son corbeau maléfique vient se percher, Lucie nous ensorcèle. Chante sans effort, une facilité déconcertante, celle des grandes chanteuses jazzy, comme si elle faisait cela depuis le jour de sa naissance, alors les guys and the gal derrière ne chôment pas, assurent les breaks et les passations démocratiques instrumentales, et on ne les a pas comptés pour du beurre avarié au montage, merci à Sica Zahoui, font rouler la montagne, mais Lucie est dans son chant, et quand elle ne chante pas, on attend son sourire et sa façon à elle de convaincre le micro qu'il possède cette chance extraordinaire et ce privilège immérité d'être là pour elle, et elle lui parle si naturellement qu'elle vous ressemble quand vous demandez avec votre sans-gêne habituel du mou pour votre chat à votre boucher, en plus elle commet ce sacrilège de ne pas forcer sur ses cordes vocales, de ne pas chercher à imiter une noire gutturalité du ghetto, northern soul ok vocal, mais la voix de l'âme a la couleur qu'elle veut, suffit de ne pas perdre le nord, d'être dans le rythme et de savoir se poser en lui comme le diamant dans son enchâssement de platine. Et quand c'est fini, voir les regards gourmands complices et satisfaits des musicos, tout fiers d'avoir accompagné la diva.

    En plus une composition originale, durant ce confinement Soul Time n'a perdu ni son temps, ni son âme !

    Damie Chad.

     

    *

    Tiens les Crashbirds ont commis un nouveau clip s'exclameront les lecteurs assidus de Kr'tnt ! Pas du tout, ils ont fait du rangement. Apparemment en Bretagne, chez eux c'est le gros désordre. Rappelez-vous la dernière vidéo commentée dans notre livraison 510, ce chat qui surgissait de n'importe où, n'était pas soigneusement rangé à sa place, par exemple sage comme gigot d'agneau sur une étagère du frigidaire, comme il se devrait. Bref Delphine a farfouillé et elle a trouvé, dans un monceau d'on ne sait trop quoi. Un vieux truc qui date de 2011, soyons précis elle n'a mis la main que sur la moitié du gibier, normalement il y avait l'image et le son, enregistré live, en concert, à Paris, pour l'image nous attendrons une décennie de plus. Rendez-vous en 2031.

    YOU CAN'T GET ALWAYS WHAT YOU WANT

    CRASHBIRDS

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    Sont comme ça, nos zoziaux préférés, ne doutent de rien. S'attaquent sans vergogne à plus gros qu'eux. L'on a envie de les pousser discrétos du coude, holà les hirondeaux, ce n'est pas du n'importe quoi, c'est les Stones, rien de plus casse-gueule que les Rolling, Même que le Jag l'était pas fier lorsqu'il a proposé d'enregistrer sa chansonnette sur Let it Bleed. Un truc tout simple qu'il gratouillait à la guitare dans sa salle de bain. Pensez que c'était tellement tordu que le Charlie n'est pas arrivé à reproduire le rythme ( enfin ça devait le gonfler l'a refilé le boulot au premier clampin qui passait ), et que pour étoffer le gâteau z'ont dû faire appel à un chœur spécialisé dans la musique classique, alors là franchement avec les pantoufles soniques de Pierre vos êtes mal partis. Bref se sont accrochés comme le naufragé à son bout d'espar brisé dans l'océan tempêtueux, sont même arrivés à reprendre pied sur la terre ferme. Bref ne nous reste plus qu'à écouter le désastre. On aimerait bien leur river le bec à nos mouettes rieuses qui se moquent de nos appréhensions, ben non, s'en sont sortis comme des chefs. Sont doués et pas comme des perroquets savants qui débitent du Marcel Proust sans rien comprendre au texte.

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    Pas de triche, d'abord réécouter les Stones. Let it Bleed, parfois au lycée on désertait les cours pour se passer dans le foyer le trente-trois tours sans être dérangés, l'on se retrouvait à trois ou quatre pour prendre une part supplémentaire du gâteau d'autant plus délicieux qu'écouté en fraude, sinon c'était entre midi et deux après la cantine, là on était une dizaine, sur 700 ou 800 élèves... ça râlait un peu quand on imposait toute la semaine l'écoute du pirate au serpent vert The greatest group of rock'n'roll on the earth, l'on toisait les récalcitrants d'un tel regard navré et méprisant qu'ils préféraient se les geler dans la cour glaciale... L'était sûr qu'à l'époque il n'y avait que les Stones, ou vous étiez Stones ou vous n'existiez pas... Laissons ces moments inoubliables, et réécoutons avec des oreilles blasées You can't always... on ne comprenait pas les paroles, mais le titre résumait à lui tout seul toutes les frustrations adolescentes et révolutionnaires de la bourrasque de mai 68, on aimait les Stones parce qu'ils vous en donnaient plus pour votre argent ( les 45 on s'en procurait plus facilement ) un son plein comme un œuf, et maintenant à la réécoute je me dis que l'ensemble fait un peu sandwich au patchwork, la Samaritaine du rock, vous y trouvez tout ce dont vous ignoriez jusqu'à l'existence, les Stones vous beurraient la tartine des deux côtés, et vous engluaient le listel de la croute d'une épaisse gluance de confiture. Vous écoutiez les Stones et vous aviez votre ration de survie et de combat pour votre journée. Aujourd'hui à l'entendre, vous ne pouvez pas rester plus de vingt secondes tranquille sans qu'une estafette diligente ne vienne vous livrer un cadeau surprise, en fait on s'en fout un peu, puisqu'après les chœurs symphoniques ne vous reste dans la tête que le premier couplet chanté par le Jag, de quoi qu'il cause on s'en moque mais c'est la manière de le dire, de poser les mots, à chaque syllabe le gars vous dépose une mine antipersonnel, en plus comme il ne commet pas son sinistre méfait en cachette l'est pratiquement tout seul, quelques effleurements de cordes de guitares, et par la suite le morceau se transforme en sapin de Noël, une avalanche de cadeaux vous submerge, choisissez l'orgue est daté mais la voix de Nanette Workman vous enflamme les sens, de toutes les manières ce qui reste gravé dans vos synapses c'est la strophe du début chantée au scalpel par le Jag.

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    Ne faudrait pas croire qu'à écouter les Stones on ait oublié les Crashbirds, parce que eux ils ont compris où nichait la beauté du morceau. Une voix et une guitare et puis tout le reste est superfétatoire. Or justement Delphine possède une voix et une guitare. Pierre aussi, un peu d'électricité ne messied pas quand on cause rock. Pour tout le reste, z'ont fait une croix dessus, et une fosse profonde pour enterrer tout le flot excessif de fioritures dont les Stones vous goinfraient généreusement à la pelle.

    A la première seconde elle a le riff acoustique, et elle ne le lâchera plus, les classicals du gosier peuvent retourner à leur partition, Delphine les remplace avantageusement, l'a de l'émotion dans la voix, comme si elle avait de la réverbe dans le larynx, tout le malheur du monde tombe sur nous, sûr qu'on n'aura pas toujours ce que l'on veut mais pour le moment l'on a Delphine, amplement suffisant avec ce tremblé vocal qu'elle rajoute comme un double sachet de sucre en poudre dans le yaourt, c'est alors que survint Pierre ( qui roule ), l'arrive par derrière, pratiquement en traître, l'a laissé les pantoufles au vestiaire mais il a pris les patins pour ne pas rayer le plancher, l'allume la bougie de son électrique et vous passe la petite flamme sur les cordes, la Delphine en miaule de plaisir, et l'on est parti pour ne pas revenir. Erreur c'est fini. Remarquez, sept minutes de bonheur, on a quand même eu ce dont on avait besoin.

    Damie Chad.

    *

    Je m'étais promis de retourner de temps en temps vers Forêt endormie, pour une fois que l'on a un groupe américain qui chante en français pas question de s'en priver. Puisque dans la livraison 509 du 06 / 05 / 2021 j 'avais chroniqué leur dernier disque, très logiquement je m'étais promis de m'attarder sur l'avant dernier. Pas tout à fait un album, un split, le disque partagé avec un autre groupe. Là j'avoue que j'ai eu peur, que Forêt endormie chantât en français je trouvons cela très bien, mais subito j'ai cru qu'ils étaient doublés sur leur gauche, le nom du deuxième groupe carrément en latin, Quercus Alba, si l'on continue à vouloir remonter aux origines, bientôt les ricains vont se mettre au grec ancien et peut-être même au sanskrit, pas de panique, Quercus Alba est instrumental et les titres sont en anglais.

    FORÊT ENDORMIE / QUERCUS ALBA

    ( Août 2019 )

    Belle pochette crépusculaire signée de Max Alex. Je rappelle que le mot crépuscule désigne autant le matin que le soir. Tonalité mauve pour le ciel, et vert charbonneux pour la terre. Sur la gauche une silhouette d'arbre. Dépouillé de ses feuilles. Pratiquement un squelette de chêne blanc. La lune dans la tourmente des nuées grenat en bouton de chemise, seule présence humaine que je m'amuse à y voir dans ce monde élémental où l'homme n'a pas sa place, trop chétive créature pour les forces telluriques qui convergent dans cette mutation éveil-sommeil, pulsation respiratoire de notre univers.

    FORÊT ENDORMIE

    Victorio Hurblurt : violon / Jordan Guerette : compositions, guitare, chant / Emmett Harrity : piano / Shannon Allen : violoncelle / Kate Beever : vibraphone, percussions, voix.

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    Entouré : notes cristallines gouttes d'eau perlant des feuilles, éveil matutinal, si vous croyez entrer dans un morceau de rock c'est raté, il faut d'abord l'écouter en son entier afin de comprendre que nous sommes en pleine composition classique, un morceau composé comme un opus de musique dite sérieuse, la voix étant traitée en tant qu'instrument et non en locomotive qui ouvre le chemin, l'intro est trompeuse dans sa simplicité, ces sept minutes sont beaucoup plus complexes qu'il n'y paraît, l'orchestration assez grêle du début évolue en une structure de volutes huluberluantes des plus surprenantes, et sur une vibration de violoncelle une libellule replie ses ailes et s'enferme en elle-même. Le morceau repart en spirale, le piano dans sa progression imite l'odonate qui se meurt, nous sommes plus près de Gnosiennes épurées de Satie que des orchestrations à la Pink Floyd. Vous pouvez rester des heures à tenter de pénétrer le mystère de ces richesses entrouvertes comme un coffre au trésor interdit. Toute écoute s'avère frustrante car elle renouvelle non pas la compréhension mais la vision synesthésique que vous vous formez à chaque fois. Cette lanterne : deuxième mouvement, qui ne vous éclairera pas davantage sur son être profond, des voix plus proches, une espèce de chant grégorien épuré, un piano qui explose et gicle, un violon qui ne s'arrête plus, et tout se tait pour renaître et s'amplifier une fois de plus encore, le premier morceau était beau, celui-ci frise la beauté souveraine, celle de l'idée platonicienne éparpillées parmi les mille verroteries du jeu des perles de verre échappées de leur boulier idéel et qui roulent aux confins du monde et s'en viennent cogner au mur de votre esprit avec la violence de balles assassines. Imaginez un quatuor de Bartok dont les notes seraient distendues et séparées en une lenteur qui n'exclurait aucunement leur violence initiale. Une étincelle que je veux avaler : j'intitulerais celui-ci le chemin du retour, en retrait par rapport aux deux premiers mouvements construits comme un labyrinthe dont les des galeries seraient des échos distordus, l'on repasse par deux moments qui sont les reprises tombales des deux précédents et surprise plus on avance plus l'on sent une extraordinaire présence magnifiée par des voix qui se pressent sur votre chair, non pas pour fêter le retour de l'enfant prodigue mais l'arrivée en une surprenante contrée dont nous ne saurons rien, car la musique s'arrête avant que nous n'en franchissions le seuil.

    Musique savante diront certains, je dirais plutôt exigeante en le sens où elle vous prend par la main et vous n'avez qu'à suivre. Ce qui est sûr, c'est que si vous cédez à ce vertige initial, vous êtes perdu, vous resterez des heures à tenter de trouver le chemin, vous voudrez tout voir, tout comprendre, même l'inaudible et l' ineffable. Une dimension ensorcelante qui n'est pas sans évoquer l'angoisse mystérieuse qui sourd des moindres syllabes et des moindres notes de Pelléas et Mélisande de Debussy et Maeterlinck. Prodigieux.

    Danger, si vous tentez l'expérience beaucoup de groupes prog risquent de perdre de leur couleur et leur attrait.

    QUERCUS ALBA

    Vous retrouvez des mentions de Jake Quittschreibber jusque des sites de Metal, ici il est seul, joue de tous les instruments, surtout du banjo.

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    Equinox : souvent les musiciens donnent à leur morceau instrumental un titre poétique. Me faudrait plusieurs livraisons de Kr'tnt, pour dresser la liste de toutes les équinoxes musicales, là je suis bluffé, ici ça commence bien ou plutôt mal, un arrière-fond musical agrémenté de notes éparses de banjo, faut savoir reconnaître ses torts, c'est vrai que Jake Quittschreibber a trouvé le nombre d'or du son, pas grand-chose, cinq-six notes et tout de suite l'on tombe dans une merveille d'équilibre, s'installe en nous cette évidence qu'ici le jour est égal à la nuit, à la seconde près, deux segments de droite rigoureusement égaux, l'on entend le chuintement des cordes comme un bruit de souris rongeuses, mais rien n'y fait on est confronté à ce que les mathématiciens appellent une remarquable égalité. Dépourvue de toute connotation symbolique, pas de vie, pas de mort, pas de noir, pas de blanc, juste le fléau de la balance rigoureusement droit. L'on pense à ces traités de l'Antiquité qui assimilait la musique à des rapports proportionnels de mathématique. Mourning cloak : l'on change de registre, une cascade de notes en ouverture et l'on pénètre dans le monde blanc, le morceau a beau se cacher sous son manteau de deuil, rien de triste, cela vous a même un petit air espagnol, disons de gravité ibérique, et le pendule tictacte fort joliment, point de roses de moroses, juste un mouvement de claudication, comme si la mort n'était que le pas que l'on n'ose pas avancer pour rentrer et revenir dans le monde des vivants. Pas de quoi être triste. La mort un peu profond ruisseau calomnié a écrit Mallarmé. Melting stream : ne croyez pas que le ruisseau qui charrie la vie sera plus joyeux, coule même lentement, le banjo est roi mais le morceau progresse surtout par ce sifflement doux et insupportable, c'est lui qui apporte le froid vivifiant nécessaire à la fonte des énergies, l'eau coule sous la glace même si parfois elle s'amasse, en de sombres cavernes souterraines, c'est pour mieux repartir et devenir fontaine de jouvence et de grande résurgence. Skies of gold : banjo au trot de vives joliesses, comment le Quitts peut-il insuffler tant d'allégresse à cette sonorité si grêle, c'est parti pour un sirtaki exalté et une flopée de notes aussi brinqueballantes qu'une bourrée auvergnate, l'on n'a peut-être pas atteint le ciel mais il pleut de la joie si fort qu'elle tinte comme des pièces d'or.

    L'on serait tenté d'affirmer que la face A est réservée à la musique savante et la B à l'expression de la musique populaire. Une riche idée de leur avoir permis de coexister de si près. L'on s'aperçoit qu'elles ne sont pas si éloignées que cela, toutes deux s'immiscent en nous pour atteindre et toucher notre sensibilité. Il suffit de se mettre en état de réception maximale.

    ETIRE DANS LE CIEL VIDE

    FORÊT ENDORMIE

    ( Octobre 2017 )

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    Ce n'était pas prévu, mais le disque précédent m'a laissé une si forte impression que j'ai eu envie d'en entendre davantage. J'ai descendu d'un étage, c'était le rez-de-chaussée, le premier LP, avant celui-ci un seul morceau enregistré en juin 2017 qui ouvre cet album.

    Pochette due à Max Allen, si la précédente peut-être facilement rattachée à l'iconographie du romantisme allemand, qui exalte la confrontation de l'animalcule humain à la mystérieuse présence de la Nature entrevue entant que phusis panthéiste, celle-ci se rapproche davantage de l'âme torturée d'un symbolisme plus tourmenté, l'impression d'être confronté à une coupe intérieure du cerveau de Monsieur Teste de Paul Valéry, on aperçoit les structures labyrinthiques des deux cotylédons ouverts encore engoncés dans l'ossature rocheuse du crâne dont on aurait scié la calotte. Le microcosme individuel s'offre à nous en tant que reproduction miniaturisée de la complexité macrocosmique de la Nature. Au-dessus le ciel bleu vide, nous comprenons dépourvu de toute déité. Une absence qui peut produire quelques angoisses. Pour la petite histoire nous remarquerons qu'un lecteur distrait ou pressé lira le titre de l'album : Etire dans le ciel vide en Etre dans le ciel vide...

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    L'angoisse : poème de Paul Verlaine ( le lecteur se rapportera aux textes de souvenirs que Paul Valéry a composés sur ce passant considérable accompagné de son troupeau bachique ) extrait de Les poèmes Saturniens. Il existe sur You Tube une vidéo sur laquelle l'on voit le groupe interpréter ce morceau, au milieu d'une forêt. L'auditeur sera sensible à la mise en voix de la forme compacte du sonnet verlainien, qui est ici étiré à l'extrême, l'on pourrait dire dispersé comme ces épaves que la houle emporte dans l'écume du naufrage de Brise Marine, de Stéphane Mallarmé ami cher de Verlaine, car ce n'est pas un navire qui coule mais les débris d'une âme humaine désespérée que les flots emportent, tout est en place pour un mélodrame, mais la partition de Jordan Guerette insiste sur l'idée de dispersion, le drame est évacué par cette orchestration qui semble prendre l'eau de toutes parts, c'est le sens du monde et des hommes qui s'en va à vau-l'eau, et peut-être n'est-ce pas aussi grave que cela, hymne à la déliquescence du monde, des hommes et de l'art. Et ce chant qui mange les mots, à l'image de la mer et de la mort qui ne ne rendent jamais ce qu'elles ont pris. Trois morceaux ! I, II, III, nomenclaturés, dans la musique classique cela est de nature courante du genre : concerto pour Clarinette et orchestre, n'empêche que cette corde et ce marteau me semblent participer de ces bouts de ficelles et de ces marteaux sans clous avec lesquels on s'empresse de rafistoler une coque de navire délabrée : String & hammer I : Sylvan Wayfaring : piano et violon, chutes alternées de l'un et glissando de l'autre, zigzaguer entre les troncs un peu à la manière du cavalier dans le tableau de Magritte Le Blanc-seing, une alternance qui permet de passer entre les arbres ou de se fondre en eux, un peu comme les hamadryades antiques étaient des nymphes qui se manifestaient sous forme d'arbre, une manière de peupler ce que l'on est et ce que l'on n'est pas car l'on est autant ce que l'on est que ce que l'on n'est pas, le morceau atteint à une forme de plénitude symphonique que l'on pourrait qualifier d'horizontale en le sens où elle semble avancer avec tout son espace de déploiement vers un point d'effacement, puis disparaît tel le faune de Mallarmé, '' Couple, adieu : je vais voir l'ombre que tu devins. '' String & hammer II : Pastorale : avec un tel titre l'on reste dans la forêt et l'on rentre aussi dans la symphonie ô combien symphonique de Beethoven, ce n'est pas la nature qui s'exprime mais la jouissance innocente de l'Humain dans le domaine naturel, très belle amplitude du violoncelle qui semble délimiter les murs intemporels d'un refuge idyllique. Closure réfugiale. String & hammer III : Baleful apparition : trop bien, trop beau, la forêt est aussi un monde étrange, un être qui transparaît dans l'innocence présence de ses feuillages, notes de piano comme rugosités d'écorces desquamées, qui marche là, qui glisse là, sur les andins du violon et puis tressaute, juste assez fort pour manifester, l'apparition invisible de quelque chose de plus grand que vous, qui vous englobe. Et peut-être vous gobe comme le museau animal d'un monstre qui serait la vie. The cleaning : mise au point, mise au net, une voix, des chœurs après ce titre intermède lyrique, il est temps que l'être humain revendique sa place, l'homme et la femme, le couple primordial et impossible, Sieglinde et Siegfred, de cette forêt enchantée qu'est la tétralogie wagnérienne qui conte la chute des Dieux et contient dans ces dissonances la gestation de la musique française qui s'en suivit. Méditations on disquiet : rondeurs et sombreurs de notes qui se prolongent et résonnent tel le soupçon de l'incertitude qui nous hante, tout est calme et doux mais la fêlure est là, même si elle ressemble à une traînée de miel sur un bras ami, la musique le dit, quelque chose est là qui n'est pas la musique, une présence qui n'est pas moi, me partage et m'attire, barytonneries de violoncelle, une résonance étrangère qui vient se mêler à ce monde pacifié comme une torche noire qui s'en vient apporter la fièvre et le tourment, mais qui ne brûle pas plus que ne rougeoie notre âme inquiète. Soleils couchants : deuxième poème de Verlaine extrait de Poèmes Saturniens, rappelons-nous que le nom de Saturne rappelle autant le fabuleux âge d'or qui se déroula sous son règne que la fin de celui-ci lorsque Zeus chassa son père, l'on ne sera pas étonné de la dimension cosmique de l'accompagnement pas du tout infatué de lui-même, une course en avant tressautante parfois, qui réussit à s'apaiser, mais il est difficile à des instruments humains d'imiter la musique des sphères, ne peuvent qu'en exprimer ces ombres platoniciennes qui dansent sur le mur de la caverne platonicienne. L'arbitrage : piano à Gnossos s'il fallait interpréter la dernière toile de Nicolas de Staël, puisqu'il faut en finir, et même dans la forêt profonde du mystère des origines, il faut bien couper la pomme ou la poire en deux, s'interroger sur la part qu'il faut préserver pour les dieux absents, la plus grosse, la plus mûre, la plus juteuse pour les pauvres humains, mais la musique nous le déclame doucement à l'oreille, les Autres avec cette moitié ridée, sèche et dure, avec ce morceau riquiqui ont accédé à l'immortalité du non-être. Tant pis pour nous. Forêt endormie évoque ce que nous avons perdu.

    Plus angoissé et torturé que la face A du disque précédent – n'oublions pas que c'est Etire dans le ciel vide qui lui est chronologiquement antérieur – pose la problématique de notre présence sur cette terre mais ne parvient pas à la circonscrire. De fait l'écoute est pour ainsi dire davantage intellectuelle. Faut calculer pour se diriger dans un labyrinthe. Très beau disque.

    Damie Chad.

    *

    L'on était dans le Minnesota avec Quercus Alba autant y rester, d'autant plus que ce Jake Quittschreiber et son banjo dont on retrouve le nom dans le réseau Metal m'interrogeait et me posait question. Une rapide enquête m'a permis de le localiser dans un groupe de doom, Circadian Ritual. Le groupe a enregistré deux albums sur le minnesotien label Live Fast Dye et ne donne plus de nouvelles depuis décembre 2019...

    L'écoute de Circadian Ritual après Quercus Alba peut déstabiliser. Ces deux projets apparaîtront à beaucoup comme provenant de deux univers totalement différents et presque antagonistes. Il existe pourtant un trait d'union évident, Jake Quittschreiber en personne, si de surcroît l'on réfléchit un peu le banjo agreste du premier – les pochettes des albums du Chêne Blanc le confirment – n'est pas loin d'une vision holistique de la nature telle que la pratiquent les hippies spinozistes et la revendication de ces rythmes circadiens ( qui s'étendent sur une durée à peu près égale à vingt-quatre heures ) n'est pas étrangère à de nombreux cycles naturels, notamment végétal et animal. Ne parlons pas des hominidés... Une certaine mystique contemplative peut considérer le déroulement de ces cycles comme des rituels...

    S / T

    CIRCADIAN RITUAL

    ( Juillet 2016 )

    Rick Parsons : guitare / Jake Quittschreiber : guitare, vocal / Ben Shaffer : basse / Jim Clark : batterie.

    S/T signifie-t-il temps sacré ( sacred time ) ? Pochette noire, ombreuse. Des cimes d'arbres éclairées par la trouée lumineuse de l'astre sélénique à moins que ce ne soit un appel, un troublant trou blanc en but d'une allée pratiquement invisible que l'on n'imagine qu'avec peine. Sur le côté deux bouts de pilastres qui signent la présence anonyme d'une entrée, serait-ce celle d'un cimetière...

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    The high priestess : lenteur agonisique, voiles funèbres de guitares que le vent remue faiblement, ambiance noire, une avancée très très darkly, des grincements, clous de cercueils que l'on arrache de l'intérieur, pas lourds d'une légion d'ombres en marche, l'on sent des muscles roides, ankylosés mais l'amplitude des enjambées devient manifeste, la cadence s'accentue, clarté de guitares vite réprimées par un son qui prend de l'allant, il est sûr que l'on piétine sur un chemin de pierre et la grande prêtresse prend la parole, elle est la déesse éternelle, elle ne prononce que son nom, et la voix des morts prend la relève, la rumeur engorgée psalmodie et la musique accapare la tête du défilé, plus forte, plus violente, une batterie qui tire et pousse et la voix des mourus s'impose et s'expose, litanie des morts vivants qui empruntent le tunnel des aîtres intérieurs pour renaître, revenir à la vie, repartir, s'envoler dans le grand tourbillon vital, vie et mort s'emmêlent, naissance et décès ne forment plus qu'une clameur victorieuse. Ethereal monolith : intro grandiose qui se traîne en sa majesté, l'instant est décisif, l'on sent comme une élévation, une aspiration, la prise en main de son destin, la musique s'appesantit, des pas qui ébranlent la terre, la batterie écroule les arbres, une longue agonie de guitare et la basse prend place, les dernières pentes de la montagne magique, l'air se raréfie il est peu à peu remplacé par un fluide éthérien plus subtil que seuls les créatures supérieures peuvent respirer à leur guise, c'est le moment où le héros ne contrôle plus sa raison, n'est-il pas en route vers l'Insurmontable, au travers de murailles cyclopéennes, une voix qui n'est plus que de cendres brûlantes, que d'invectives de feu adressées à soi-même, tout se tait, rien que le frôlement d'une basse exsangue et nous voici au sommet face au monolithe d'éther, comment une pierre aussi monstrueuse peut-elle être constituée d'un brouillard d'atomes, c'est le moment du duel, grognements terribles, fauves en furies, l'on ne saura jamais, une brume musicale tel un rideau qui descend à la fin du dernier acte, et cache ce que l'on ne doit apprendre qu'en suivant notre pensée ,si elle est assez vive pour se faufiler dans ce kaos sonore, et saisir la voix de l'inaudible au milieu de cet ébranlement terminatif. Black Chalice I : lourdeurs de cordes chuintantes, résonances, une cloche sonne dans le lointain de la nuit, l'heure des grands changements est arrivée, la voix vomit commandements et excommunications, ce qui doit périr doit périr, les promesses d'immortalité ne sont qu'un leurre, la musique se répand comme un gaz toxique chargé de mort, coups de béliers sur les certitudes humaines, l'ordre nouveau n'est qu'édits de folie et d'incertitudes, monstrueuse tabula rasa, coups de faux mortuaires sur l'herbe des vivants, procession vers le néant qui n'en finit pas, tous innocents et tous coupables, si vous abolissez le péché il faut aussi abolir les pécheurs. Une guitare claironne dans le lointain qui se rapproche. Black Chalice II : si vous croyiez avoir atteint le pire, écoutez ces pétarades phoniques qui ne laissent rien augurer de bon, et ces abats sanglants de tentures magnifiques qui se déploient autour de vous, auréolés de chœurs d'anges maudits, vous n'êtes pas près d'être tirés d'affaire, renoncez à tout espoir, l'enfer est sur cette terre, vous n'y échapperez pas, des remparts de basses s'écroulent sur vous pour empêcher toute fuite, l'on marche sur vos corps agenouillés, l'on vous écrase, il n'est pas de bonne mort sans souffrance, vous avez cru vous échapper, vous avez tenté votre chance, mais vous avez perdu, la religion est un étau destiné à vous enserrer, à vous broyer méthodiquement, sans pitié, sans amour, sans espoir, des vents de colères se lèvent et tournoient sur votre charpie humaine, les vomissures vocales prophétisent votre esclavage physique et moral, miaulements effrayants de fauves affamés lâchés sur vous. Galopade de terreurs. L'on serre une dernière fois l'écrou fatal.

    Pas vraiment réjouissant. Les amateurs de doom adoreront. Feront comme moi.

    BEFALLEN

    CIRCADIAN RITUAL

    ( Décembre 2017 )

    Pochette de Jake Quittschreiber, si vous la comparez avec la précédente de Bjorn Christianson vous aurez tendance de la qualifier de flashy grâce à ce jaune illuminatif qui accapare la vue, et vous cache la noirceur de cette langue de terre qui s'avance dans la mer, et rampe sous le ciel. Tellement obscure qu'elle semble n'avoir d'autre but que de rendre l'artefact plus lumineux. Ne vous trompez pas, comme l'on dit dans un film célèbre, nous sommes ici du côté obscur de la force.

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    Solomon's Temple : cordes qui sonnent comme un psaltérion, grondement lointain qui vibre, enfle et prend toute la place, le chant est censé évoquer la magnificence du lieu sacré, un borborygme qui s'étend trop longtemps pour que l'on y croie, macérations phoniques comme si le Dieu en personne prophétisait, rappel de batterie et la voix reprend et s'étire tandis que le background se précipite, des chants liturgiques s'élèvent, soyez heureux vous êtes sous la protection divine, la musique s'emballe et file à toute vitesse comme si elle descendait le temps... aujourd'hui, de toute cette magnificence ne subsiste rien, rayée de la surface de la terre, grandiloquence du temps qui passe et efface tout, rien ne subsiste des promesses divines, la mort arase tout, rythmiques de guitares implacables, la marée des jours s'amoncelle sur elle-même et rien ne surnage, sombre et grave la réalité de la dispersion en poussière s'abat sur vous et recouvre de cendres les hommes et les dieux. Befallen : vous avez lu l'Apocalypse, vous l'entendez en musique, ce ne sont pas vos yeux qui saignent de désespoir mais vos oreilles, surprises de ces sons si doux... qui ne durent pas longtemps, voici les imprécations du désastre, entrecoupées de courts silences et de voix agonisantes, qui parle ? qui gagne ? qui perd ? la bête sort du gouffre, les anges s'en viennent au combat, mais il est perdu d'avance, les hommes n'y croient plus, la terre est infestée d'hérétiques, musique noire et emphatique une cloche sonne le glas de la conscience du Dieu, malédiction humaine, le royaume est une pomme pourrie qui court lentement vers sa dissolution annoncée, clameurs de désespoir et de colère, rien n'arrêtera l'Inéluctable, seule la mort triomphera, cela se termine par une onction de grâce au néant des choses abîmales. Très fort. Très beau. Elysian desire : ici tout n'est que luxe calme et volupté, que peut-on désirer lorsque l'on est mort si ce n'est l'immortalité, instrumental, ce ne sont pas séraphins qui tirent sur les cordes des harpes célestes mais un désir d'éternité impossible qui monte, enfle et gonfle, que rien ne peut arrêter, ni même satisfaire, car lorsque l'on désire le tout le désir est encore étranger à ce trou, et la musique speede aux confins de l'univers en une espèce de tapis magique cosmosique, débordement que la batterie essaie de contenir mais les guitares emportent le tout et forcent le passage. Pyramids : sont-ce des anges qui chantent ou des puissances démoniaques, l'on croyait que Dieu était mort, mais nous voici au cente de l'Empyrée, après avoir parcouru les champs élyséens nous serions donc arrives emportés par la musique comme un bateau perdu dans l'espace, non plus après la mort du Dieu mais avant sa naissance, dans la musique des sphères, un peu graisseuses, il faut l'avouer, mais ô combien entraînante et dispensatrice d'un certain équilibre, à la manière de ces monuments aux bases énormes mais qui s'affinaient en leur sommet au point de toucher l'éther après avoir délaissé leur revêtements de pierres, le chant n'est plus qu'un gargouillis d'éternité soutenue par des voiles empourprés taillés dans le linceul des Dieux. Montée graduelle vers le plaisir de la grandeur. The hierophant : la dernière carte, l'arcane suprême que l'on jette en annonce nouvelle lorsque l'on a gagné la partie, lorsque le grand-œuvre est enfin réalisé, tonnerre de guitare, c'est Zeus tonnant, le Jupiter païen qui apparaît, une apparition qui remet le chemin tortueux de ces titres droit vers les étoiles d'un coup de foudre, les anciens dieux ont repris le pouvoir et leurs adeptes les fêtent dignement. Le morceau se déroule tel un hymne homérien, vindicatif et triomphal, buccins phénoménaux, la terre enfin réconciliée avec elle-même, les hommes exultent, ils sont les modèles des Dieux qu'ils ont replacés sur le trône impérieux. Derniers chuintements des plus paisibles. Heidegger aurait écrit qu'ils sont arrivés dans la maison de l'Être.

    Le disque est à écouter comment font-ils simplement à quatre pour donner une telle force à leur musique, l'opus s'écoute comme une symphonie romantique en progression continuelle, parviennent à indiquer une direction, à donner du sens, comparé à celui-ci, le premier très bon en lui-même n'est pas exempt d'une certaine contingence. Chef-d'œuvre doom. Mythologique.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 511 : KR'TNT ! 511 : LLOYD PRICE / YARDBIRDS / TEMPLES / CRASHBIRDS / JARS /BLACK INK STAIN / DRAIN / SUNAMI / JOAN BAEZ / ROCKAMBOLESQUES XXXIV

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 511

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    20 / 05 / 2021

     

    LLOYD PRICE / YARDBIRDS / TEMPLES

    CRASHBIRDS / JARS / BLACK INK STAIN

    DRAIN / SUNAMI / JOAN BAEZ

    ROCKAMBOLESQUES

     

    Lloyd Price n’a pas de prix

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    Voici venu le moment de rendre hommage au grand Lloyd Price qui vient tout juste de casser sa vieille pipe en bois d’ébène. L’idéal avant d’aller écouter ses albums serait de lire son autobiographie, car il s’y passe des choses étonnantes. L’ouvrage s’appelle Sumdumhonky, ce qui signifie some dumb honky, l’honky étant l’homme blanc dégénéré, évidemment. Lloyd Price qu’il faut considérer comme l’un des pionniers du rock («Lawdy Miss Clawdy», c’est lui) est un homme en colère. Son petit livre est un violent pamphlet contre le racisme des blancs du Sud, et plus particulièrement ceux de Kenner, une bourgade du Sud de la Louisiane, proche de la Nouvelle Orleans, où a grandi le petit Price. Comme le fait Willie Dixon dans son autobio, Lloyd Price dénonce la barbarie des blancs, mais avec encore plus de virulence. Il commence par expliquer que dans les années trente et quarante, les noirs n’étaient rien du tout (the black people were nothing) aux yeux des habitants de Kenner. Et il s’empresse d’ajouter : «Non, ce n’est pas ça, ils pensaient que les noirs étaient encore moins que rien. Ils pensaient que les chiens étaient au dessus des gens de couleur.» Et ça va très loin, la haine du blanc pour le nègre. Lloyd Price explique que sa mère avait toujours peur de perdre l’un de ses enfants - Quand on sortait de la maison, elle craignait qu’on ne revienne pas. Il se passait des choses étranges dans le Sud et si l’un de nous ne rentrait pas, ça voulait dire qu’il ne rentrerait jamais - En grandissant, le petit Price s’étonne de voir les noirs considérer les blancs comme des gens bien, et si l’on écoutait parler les blancs, les noirs étaient tous bêtes. Lloyd Price va se demander toute sa vie comment les gens de son peuple ont pu gober un truc pareil. La peur, tout simplement la peur. Le noir avait tellement peur du blanc qu’il le respectait, comme on respecte un prédateur dont on a peur. Le Shérif de Kenner était un vrai Américain qui expliquait à l’église que le bon nègre était un nègre mort. Il appliquait aux nègres le traitement moral que les générations précédentes avaient appliqué aux Indiens. Lloyd Price essaie de ramener le débat sur le terrain de la moralité et se demande s’il existe des blancs qui éprouvent de la honte pour les traitements infligés aux gens de couleur, pour cette peur sociologique dans laquelle les sumdumhonkys du Sud ont plongé des générations de noirs. Les gens imaginent que la ségrégation était la limite, mais Lloyd Price s’empresse d’ajouter qu’elle n’était que le commencement. «Le blanc ne peut pas mesurer les dommages causés par l’humiliation dans le corps et dans l’esprit. Quand on est insulté au point de se sentir comme une bouteille de champagne secouée en plein soleil. Un homme noir d’âge mur ne pouvait pas répondre aux insultes d’un gamin blanc, ou s’asseoir dans un endroit public pour manger sans être insulté.» Mais il ajoute que les noirs ont réussi à survivre, et son raisonnement va loin, car il considère que les noirs ont énormément contribué au développement de l’Amérique mais apparemment, ça compte pour du beurre. Il termine ainsi son réquisitoire : «Avant de conclure, je souhaite vous faire part de mes deux plus grandes sources de confusion. Un, je pensais qu’on était si maltraités dans ce pays par le blanc, et de façon tellement impardonnable que j’en arrivais à la conclusion que le blanc était le diable. Deux, le blanc prêchait tellement ces conneries de paradis et d’enfer que nous avions tous peur du moindre de ses mots, et quand le tonnerre de l’orage grondait, c’était encore pire. Je n’ai pas besoin de vous rappeler que la mort est la mort, quelle que soit la façon dont elle survient, et bien que le blanc n’ait rien à voir avec la façon dont on meurt, il a tout de même réussi à nous faire craindre la mort en nous prédisant les flammes de l’enfer. Alors oui, le blanc est le roi du marketing, il sait vendre ses idées, il faut avoir des couilles pour aller dire à un crétin qu’il va aller rôtir en enfer s’il n’obéit pas aux ordres. J’en était arrivé à la conclusion que le blanc était le pire cauchemar de l’homme noir. Jusqu’à ce que j’aille en Afrique.»

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    Eh oui, à une époque de sa vie, Lloyd Price veut renouer avec ses racines et il se paye un voyage au Nigeria. Ça commence mal, car il se fait racketter à l’aéroport par les militaires. Il doit verser le dash, c’est-à-dire 500 $, ou c’est la mise en quarantaine. Quand il s’aperçoit qu’il se fait baiser par des Brothers, il a envie de retrouver l’esclavagiste qui a kidnappé sa famille et de le remercier de les avoir aidés à quitter ce pays de fous. Lloyd Price est tellement outré par le comportement des Nigérians qu’il se dit prêt à serrer dans ses bras les trafiquants d’esclaves. Et s’il y avait eu un vaisseau négrier en partance pour les Amériques, il aurait été le premier à bord, histoire d’échapper aux griffes du service d’immigration nigérian - These niggers made Ol’ Jake look like an angel (Ol’ Jake était le flic de Kenner qui descendait un nègre pour un oui pour un non) - Mais il n’est pas au bout de ses surprises ! En traversant Lagos à bord d’un taxi, il voit les noirs chier dans la rue devant tout le monde, même les femmes. Et ce n’est pas fini. Il arrive à l’hôtel, une sorte de Hilton nigérian : pas d’eau au robinet et pas de courant électrique. La réalité africaine l’oblige à réfléchir.

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    Avec tout ça, la musique passe au second plan. Si on cherche des infos sur les tournées dans les années cinquante, ou le Birdland que Lloyd Price racheta à New York pour y organiser des concerts, ce n’est pas dans ce livre qu’on les trouvera. Il évoque rapidement Dave Bartholomew qui fut à la Nouvelle Orleans le chasseur de talents engagé par Art Rupe, boss de Specialty Records. Bartholomew découvre Lloyd Price dans la boutique de sa mère alors qu’il jouait «Lawdy Miss Clawdy» sur un petit piano. Le petit Price rappelle qu’en 1952, il était devenu le heart and soul du new Beat in New Orleans - They say I was the first black teenage idol and Shirley Temple was the white one - Quand Lloyd Price doit partir à l’armée, Art Rupe lui demande s’il connaît une autre poule aux œufs d’or. Alors Lloyd lui glisse le nom d’un petit mec qui se débrouille pas mal, Little Richard - I shot myself in the foot when Art Rupe found Richard - Deux ans plus tard, Lloyd est libéré de l’armée, mais Little Richard a pris sa place chez Specialty. It was over for me. Philosophe, Lloyd ajoute : «That was fine, he was a real talent and every loss is some gain.» (Pas de problème, il avait un talent fou. Un gagnant pour un perdant).

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    Avant d’entrer dans l’univers passionnant du grand Lloyd Price, il est essentiel de savoir qu’il appartient à la génération d’avant la Soul, celle du jump et des big bands. Mais comme Pricey a un don pour la pop, il devient très vite moderne et donc célèbre. Ses deux premiers albums paraissent en 1959 et contiennent tous les hits qui vont le rendre célèbre dans le monde entier : «Personality» (groove de vieille souche de swing, walk ! Talk ! Charm ! Smell ! Il swingue son I’ll be a fool for you comme un cake), «Stagger Lee» (co-écrit avec Archibald), «Lawdy Miss Clawdy» (chanté dans l’art de la matière). Il est aussi essentiel de préciser qu’on est avec ces deux albums au cœur du New Orleans sound. Pricey propose une version spectaculaire d’«I Only Have Eyes For You», orchestrée à outrance. Il faut le voir épouser cette orchestration alerte et vive. Sur la pochette de Mr Personality, il porte un smoking rouge et les mecs de sa section de cuivres des vestes blanches. On le voit photographié au dos en compagnie de son producteur Don Costa. On trouve aussi sur cet album un «I’m Gonna Get Married» à forte personnalité, bien foutu, avec des clameurs de chœurs extraordinaires. Pricey impose un style à la force du poignet, ce qui est tout à son honneur quand on sait d’où il vient. Diable, comme il a eu raison d’écrire son livre ! Il tâte aussi de la calypso comme le montre «Poppa Shun» et il termine avec «I Want You To Know», une heavy Soul de haut rang qui deviendra la marque de fabrique de James Brown.

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    The Exciting Lloyd Price est aussi du pur jus de New Orleans, avec une pochette dynamique à la Little Richard : Pricey en polo rouge, les bras en croix sur fond jaune et au dos, on le retrouve sanglé dans l’un de ces gros pantalons qui remontaient très haut au dessus des hanches. C’est un album de jump de jive impénitent, une pétaudière à l’ancienne. On retrouve des relents de «Personality» dans «You Need Love» et de «Stagger Lee» dans «Oh Oh Oh», mais c’est normal. Pricey enfonce son clou avec notre bénédiction. Il chante son «Foggy Day» au groove de jazz in London town.

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    Il sort trois albums en 1960, Mr Personality’s 15 Hits, Mr Personality Sings The Blues et The Fantastic Lloyd Price. Il faut voir la classe de Pricey sur les pochettes, notamment celle du premier des trois. Comme son nom l’indique, Mr Personality’s 15 Hits est un best of où on retrouve tous les hits pré-cités, notamment «You Need Love», bardé de chœurs qui restent des merveilles de fraîcheur, des valeurs sûres, avec en plus un solo de sax à la Lee Allen. Alors wow ! On retrouve aussi l’excellent «I’m Gonna Get Married». Pricey s’arrange toujours pour ramener un son et des compos intéressants. Ce Get Married est une petite merveille de black pop d’époque. Même ses slowahs comme «Just Because» ont des angles modernes. Pricey crée son monde et se donne les coudées franches avec cet excellent «Lawdy Miss Clawdy» qu’on est toujours ravi de croiser. «Stagger Lee» restera l’un des plus beaux brins de rock de l’histoire du rock, et c’est signé Pricey.

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    Quand on voit la pochette de Mr Personality Sings The Blues, on s’émerveille : les gens savaient faire des pochettes à l’époque. Pricey lève les yeux au ciel et porte une belle veste à carreaux, une chemise blanche et une petite cravate noire. Ça c’est du portrait ! Sur cet album, Pricey ne fait pas du blues au sens où on l’entend ordinairement, il chante le blues des années 50, celui de Percy Mayfield («Please Send Me Someone To Love») et du jive de big band. Son «Sitting There & Rocking» s’assoit sur des hautes nappes de violons - My baby left town last nite/ And I just got the blues today - et il tente plus loin le coup du heavy blues avec «Feeling Lowdown» - Feelin’ lowdown/ Just messin’ around with the blues.

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    Par contre, la pochette de The Fantastic Lloyd Price ne le met pas à son avantage. Pricey porte la banane et sourit de ses trente-deux dents, mais le photographe doit être un brin raciste car la pose évoque celle d’un chimpanzé, alors que Pricey est plutôt un très bel homme. Disons qu’avec ce portrait, le côté africain prend le pas sur l’afro-américain et cette manie qu’avaient les blacks dans les années 50 de vouloir se blanchir en s’aplatissant les cheveux et en s’habillant comme des courtiers d’assurances.

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    Au dos de la pochette, on trouve un portrait nettement plus avantageux de Pricey en veste de smoking, nœud pap et souriant comme le tombeur de ces dames. Côté son, pas de surprise. Pricey fait du Cole Porter, du jump de big banditisme bien rebondi aux nappes de cuivres, avec des solos de sax dans le corps du texte. C’est toujours l’avant-Soul de Whiterspoon et de Brook Benton. Tous ces blackos font leurs armes dans le jump. Il faut le voir chanter «Because Of You». Il n’a pas vraiment de voix, juste un style et un sens du show. Il a su saisir sa chance au bon moment. Dans «Undecided», il propose du real good jive bien balancé - So what you’re gonna do ? - Globalement, il propose du cabaretier bien foutu et sacrément orchestré. Ces artistes avaient alors derrière eux tout l’or du monde. Son «In A Shanty In Old Shanty Town» d’ouverture de bal de B se veut suprême et ça l’est. Big Broadway sound ! Pricey n’a aucun effort à fournir, ça swingue tout seul. Son ‘Great Orchestra’ fait tout le boulot. Il termine avec un «Five Foot Two» admirable de coochie-coochie-coo d’if anybody see my girl !

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    Avec Cookin’, la pochette s’enhardit. Joli shoot de modernité avec un Pricey explosé de rire sur une chaise anglaise, le tout sur un joli fond bleu primaire. L’esthétique frise celle des pochettes d’EPs de Little Richard, même sens de l’exubérance et des tons primaires. Dommage que l’album soit un peu faible. Il y tape une version swinguy de «Summertime» et fait son Cole Porter avec «Is You Is Or Is You Ain’t My Baby». Il y jive dans les grandes largeurs. C’est un fast drive d’upright qui amène «Deed I Do». Fantastique jive de jazz ! Ça ne traîne pas avec Pricey, il faut voir ces mecs derrière souffler dans leurs trompettes. On voit aussi Pricey enrouler «Since I Fell For You» dans ses gros bras noirs pour danser le mambo. Mais la B ne veut rien savoir : elle refuse d’obtempérer, même si «I’ll Always Be In Love With You» sonne comme du Percy Mayfield. Il boucle avec «Rainbow Joe», un shoot de calypso très orchestré et battu à la cymbale claire.

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    Sur Sings The Million Sellers paru l’année suivante se nichent deux merveilles : «Once In A While» et «C’est Si Bon». Avec Once, Pricey fait autant de ravages que Liza. C’est mélodiquement parfait. Puis il se prend pour Sacha Distel avec «C’est Si Bon». Il chante d’autres standards du type «Save The Last Dance For Me», «Corrina Corrina» et «Spanish Harlem». On retrouve la pétaudière de la Nouvelle Orleans dans «Ain’t That Just Like A Woman». C’est le son qu’avait Little Richard à ses débuts. Pricey passe le «Shop Around» de Smokey à la casserole. Ça swingue au big banditisme avec une pincée de Trinitad. Pricey adore le son des îles. Encore un gros numéro de jump avec «The Hoochie Coochie Coo» et voilà le travail.

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    Bon prince, Pricey donne la parole à son orchestre avec This Is My Band. Ouverture du bal d’A avec le part 1 et le part 2 de «Trouble». On entend rarement des jives aussi fiévreux. Quelle fabuleuse tension rythmique derrière le sax ! Le bassman rôde dans le son comme un démon dans les ténèbres. En B, on retrouve avec «Pan Setta» l’excellent drive de rythmique derrière les solos d’orgue et les nappes de cuivre. Ces mecs ont des pieds ailés. «No Limit» vaut pour un bel instro d’anticipation envoyé aux gémonies.

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    Pricey revient en force en 1963 avec Misty et une pochette superbe. Le voilà une fois de plus explosé de rire dans un fauteuil de bureau. Il va tout se suite se plonger dans l’excellence du Broadway shuffle avec «On The Sunny Side Of The Street». Il chante ça à la revancharde avec un gusto stupéfiant. Nouveau coup de Jarnac avec le retour d’un «Trouble» monté sur un shuffle de stand-up. Wow, le drive dévore l’instro tout cru ! D’autres belles surprises cueillent le curieux au menton en B, à commencer par le morceau titre, fabuleux shake de big jive et de too much in love. C’est excellent car extrêmement joué et surtout très chanté. Pricey sait honorer sa muse. Encore du swing antique avec «Tennessee Waltz» relayé aux chœurs de gospel batch. Il fait aussi un «Pistol Packin’ Mama», une version cha cha cha de bonne guerre, avec des chœurs rétro.

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    Il se pourrait bien que le meilleur album de Pricey soit ce Now paru en 1969 sur son propre label, Lloyd Price’s Turntable. C’est un album énorme et sans concession qui démarre avec «Bad Conditions», un funky strut politicard qui dénonce les conditions de vie des blacks aux États-Unis - Uh We’re living in baaaad/ Conditions - L’énorme bassmatic rentre dans le lard du baaaad conditions. Il passe ensuite à une belle cover de «Light My Fire» et swingue le fire en profondeur. Pricey a du power et les chœurs sont redoutables. Il revient à son cher carribean sound avec «Feeling Good» et comme Wicky Picky, il s’attaque à la reine des pommes, le vieux «Hey Jude» des Beatles, et se tape une belle crise de hurlette en fin de cut. Oh mais ce n’est pas fini ! Il enchaîne trois merveilleuses covers en B, à commencer par «For One In My Life», cette grosse poissecaille qui semble orchestrée en sourdine, rehaussée d’un fouetté de fûts assez jazzy. Ce démon de Pricey chante ça au mieux des possibilités. Il revient à son cher swing avec un «I Understand» porté par un big bassmatic au devant du mix et ça continue avec une version de «Phoenix» très différente de celle d’Isaac. Il faut dire que ses covers sont toutes très inspirées. Il bénéficie en outre d’une prod de rêve, comme le montre encore un «Don’t Talk To Me» chargé de basse et de chœurs, de percus et de cuivres. Wow, Pricey swingue ça comme un crack.

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    L’autre big album de Pricey n’est autre que To The Roots And Back, paru en 1972 et sur lequel il réactualise tous ses vieux hits. On le voit danser sur la pochette et le dos propose quatre petits snap-shots de Pricey sur scène. Il est alors un big back man moustachu, avec un look à la Wilson Pickett. Il fait pas mal de heavy funk en A , mais c’est en B que tout explose avec une version sidérante de «Lawdy Miss Clawdy». Son remake funky passe comme une lettre à la poste. Que de son ! Il modernise tous ses vieux coucous. On le croirait à Muscle Shoals avec «Lady Luck». Il barde aussi son vieux «Stagger Lee» de son. Voilà une version savamment cuivrée. On se croirait chez Stax tellement ça sonne bien. Il groove merveilleusement son vieux «Personality» et ça devient une sorte de groove des jours heureux, avec ces chœurs de filles délurées. Extraordinaire retournement de situation ! Pricey redevient un Soul Brother de rang princier, il navigue à la pointe du progrès et il a les compos, alors c’est du gâteau ! C’est une version dont on se souviendra. Il termine avec un «Where Were You On Our Wedding Day» chargé d’accents de calypso, l’un de ses péchés mignons.

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    Finalement, Pricey finit par aller comme tout le monde à Muscle Shoals enregistrer Music-Music, un album mi-figue mi-raisin, qui paraît en 1978, sous une pochette un peu ratée. Dommage, car la vraie pochette est au dos : on y voit un Pricey en afro et en tunique blanche sourire comme un roi africain.

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    Il est comme beaucoup de Soul Brothers à cette époque dans sa période Marvin Gaye : il mise sur les nappes de violons. Il s’engage résolument dans la voie d’une Soul orchestrée et ça lui va plutôt bien, sauf que les compos ne sont pas au rendez-vous. Il essaie de ramener de la belle aventure en B avec «You Brought It On Yourself» et sort le grand jeu pour illuminer l’art de la matière dans «Uphill Peace Of Mind», mais bon.

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    Le voilà en trois pièces blanc sur la pochette de The Nominee. Le morceau titre est un groove urbain dont il n’a pas à rougir. Pricey reste superbe de décontraction. Mais le reste de l’A n’accroche pas. Pricey propose un son trop passe-partout, un brin diskö-pop, sans aucune incidence sur l’avenir de l’humanité. Il tente de sauver l’album en B avec «I Found Love In You», une espèce de soft-diskö de 1978, mais la loi du marché ne tolère pas les albums ratés.

    Signé : Cazengler, Lloyd pisse

    Lloyd Price. Disparu le 3 mai 2021

    Lloyd Price. Mr Personality. ABC-Paramount 1959

    Lloyd Price. The Exciting Lloyd Price. ABC-Paramount 1959

    Lloyd Price. Mr Personality 15 Big Hits. ABC-Paramount 1960

    Lloyd Price. Mr Personality Sings The Blues. ABC-Paramount 1960

    Lloyd Price. The Fantastic Lloyd Price. ABC-Paramount 1960

    Lloyd Price. Cookin’. ABC-Paramount 1961

    Lloyd Price. Sings The Million Sellers. ABC-Paramount 1961

    Lloyd Price. This Is My Band. Double-L Records 1963

    Lloyd Price. Misty. Double-L Records 1963

    Lloyd Price. Now. Lloyd Price’s Turntable 1969

    Lloyd Price. To The Roots And Back. GSF Records 1972

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    Lloyd Price. Misty. UpFront Records 1974 ( Compilation )

    Lloyd Price. Music-Music. LPG Records 1976

    Lloyd Price. The Nominee. Olde World Records 1978

    Lloyd Price. Sumdumhonky. Cool Titles 2015

     

     

    Du Yardbirds dans les épinards - Part One

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    Par chance, il existe pas mal de bons books sur les Yardbirds : The Band That Launched Eric Clapton, Jeff Beck And Jimmy Page d’Alan Clayson et The Ultimate Rave-Up de Greg Russo. On verra ça dans un Part Two. Mick Wall en rajoute une louche avec l’un de ces fastueux panoramiques dont il a le secret dans Classic Rock. Il commence par rappeler que sans Yardbirds, pas de Led Zep. Tintin. En fin stratège, Wall attaque par la fin de l’histoire des Yardbirds, qui se situe en mars 1968, quelques jours avant la mort de Martin Luther King. Les Yardbirds jouent leur dernier concert à New York. Keith Relf et Jim McCarty n’en peuvent plus, trop de pression. Les gens du management ne leur permettent pas de faire un break : ils craignent que le public n’oublie le groupe. So play every night. Pfff. Ras le cul. Keith Relf et Jim McCarty songent depuis un moment à quitter le groupe pour partir sur autre chose. Chris Dreja et Jimmy Page ne sont pas au courant. Une chose est sûre, ils veulent continuer. C’est ce fameux dernier concert à l’Anderson Theatre qu’on peut entendre sur l’excellent Yardbirds 68 récemment publié par Jimmy Page.

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    Le coffret Yardbirds ‘68 vaut soixante euros. Quelle méchante arnaque ! Pour ce prix, on nous propose le concert de l’Anderson Theatre et un ramassis de démos. Sur scène, les Yardbirds commencent bien évidemment avec «Train Kept A Rollin’» et enchaînent avec «You’re A Better Man Than I Am». Jimmy Page sort sa Tele pour l’occasion et taille du psyché blast all over the rainbow. Il peut jouer à l’infini et les attaques de Keith Relf sont des modèles du genre. Les Yardbirds avaient la chance de pouvoir aligner une série de hits imparables. «Heart Full Of Sound» sonne comme l’emblème du psyché anglais. Jimmy Page l’amène sur un plateau d’argent. Il joue ça si sharp. Et puis voilà le pot-aux-roses : «Dazed And Confused» qui annonce si bien Led Zep. Tout est déjà là, sauf Robert Plant. Le pauvre Keith ne sait pas qu’il va disparaître, balayé par Robert Plant. Mais le son est là, au complet, avec toutes les transitions de notes titubantes, exactement le même déballage de talalalala. Jimmy Page a même l’air de jouer de l’archet. On retrouve aussi le violent redémarrage qui fit la grandeur du Led Zep 1. Chris Dreja bombarde bien sa basse. Il mise sur la présence. Avec «Over Under Sideways Down», les Yardbirds s’arrogent la couronne du British beat, c’est même l’un des grands hymnes universels. Jimmy Page le taille sur mesure et Chris Dreja sort un bassmatic rusé comme un renard du désert. On ne peut parler que de génie flamboyant. On pourrait dire la même chose de «Shape Of Things», bien sûr. Keith Relf redevient l’espace de deux minutes le roi du monde. Et si on aime Jimmy Page, alors on se régale avec «I’m A Man». Le disk 2 propose comme on l’a dit des chutes de sessions. Idéal pour un professionnel comme Jimmy page. Il fait des étincelles dès «Avron Knows». On a là une jolie toupie de psyché britannique jouée à ras du sol. Jimmy Page gratte «Knowing That I’m Losing You» à l’acou édentée. On sent le groupe abandonné de Dieu. Ce disque confirme le sentiment d’arnaque : on avait raison de se méfier, «Taking A Hold On Me» est une démo minable. En fait ce coffret fait partie d’une nouvelle vague d’arnaques, on n’avait encore jamais vu l’industrie musicale bluffer autant : vendre un live soixante euros, accompagné d’un livret vide de contenu et d’un mauvais ramassis de démos. La seule démo sauvable pourrait bien être l’excellent «Drinking Muddy Water» joué au fever de Delta blues. Keith Relf y sonne comme the tight white ass of it all. On sauvera également «Avron’s Eyes», car Jimmy Page y joue à la mortadelle du petit cheval blanc. Il joue son va-tout en direct, pas d’intermédiaire, pas de Keith dans les parages, Little Jimmy joue full blown. C’est très impressionnant. On ne se lasse pas facilement d’un mec comme lui. Ce sera d’ailleurs tout le problème de Led Zep.

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    Mick Wall ne tarit pas d’éloges sur ce groupe qui fait partie des pionniers de la scène anglaise - The Yardbirds had always been fantastically flash, inscrutably cool, fabulously out of reach - Et il continue de brouter le mythe à coups de wild hair-down kickers-off parties for the wilfully far-out, the fashionably fuck you. Et il ajoute qu’ils n’étaient pas des Mods traditionnels, they weren’t poncey Mods, but they dressed to the nines, part King’s Road part Haight-Ashbury. Lemmy dit que le line-up avec Jeff Beck était intouchable. Il ressentira la même chose en découvrant le MC5 - They just attacked you. En France, on dirait de manière plus triviale : ils vous sautaient à la gueule.

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    Montés par Keith Relf et Paul Samwell-Smith, le groupe tire son nom de Charlie ‘Yardbird’ Parker et ne joue que du trié sur le volet : Wolf, Muddy Waters, Bo Diddley, Elmore James - Strictly high-quality underground purist R&B - C’est pour ça que Clapton se rapproche d’eux, il se dit lui aussi puriste. Giorgio Gomelsky devient leur manager et là attention aux yeux ! C’est comme dit Mick Wall un mover-and-shaker qui gère des clubs, qui écrit des chansons, qui fait des films, qui produit des disques - Whatever you needed, Giorgio could get it. Fast - Il n’y a pas de hasard, Balthazar, les histoires des grands groupes passent toutes par l’étape de la conjonction surnaturelle. Pas de Yardbirds sans Giorgio, ni de Stones sans Andrew, ni d’Elvis sans Sam, ni de Who sans Shel. C’est Giorgio qui tient le Crawdaddy Club et qui manage les Rolling Stones, des Stones qui profitent d’un voyage de Giorgio en Suisse pour l’enterrement de son père, pour signer avec Andrew Loog Oldham qu’ils trouvent plus adapté à leur tough attitude. Quand Giorgio revient et qu’il voit le travail, il demande à son assistant Hamish Grimes de trouver un groupe pour remplacer les Stones. Ce sont les Yardbirds. Giorgio les envoie tourner pendant 18 mois avec Sonny Boy Williamson, qui est comme chacun sait le beau-frère de Wolf. Sonny Boy trimballe un mallette en croco dans laquelle il range ses harmos et une bouteille de whisky, un plan que va pomper Keith Relf. Sonny Boy ne pense pas grand bien des Yardbirds - This British band over there and they wanted to play the blues so bad... and they really did play them so bad - Qu’importe, Giorgio sort un live en pleine Yardbirdmania, le fameux Sonny Boy Williamson & the Yardbirds. Mais les albums de puristes n’intéressent que les puristes et donc assez peu de gens.

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    On se demande bien pourquoi cet album qui s’appelle Five Live Yardbirds vaut aussi cher aujourd’hui. C’est loin d’être l’album du siècle. Celui qui tire le mieux son épingle du jeu n’est pas celui qu’on croit : ni Keith, et encore moins Clapton. Non la star des early Yardbirds n’est autre que Paul Samwell-Smith et son rumble de basse, grand dévoreur devant l’éternel. Le rave-up c’est lui, avec Jim McCarty. Il faut l’entendre dévorer «Respectable» et redégringoler dans le son de «Smokestack Lightning». C’est une façon de jouer assez unique, un façon d’allumer la gueule de la conjoncture qu’on retrouva aussi chez Chas Chandler et chez les Pretties de l’époque Vivian Prince. Samwell-Smith monte encore en puissance en B avec le «Pretty Girl» de Bo. Le rave-up n’est pas une légende, c’est une réalité. On le voit aussi rôder dans le son de «Louise». Il est en mouvement permanent et swingue comme un dingue. La pauvre Keith n’a pas de voix, ça s’entend sur «I’m A Man», mais derrière lui Samwell-Smith bouffe le Man, croutch croutch, c’est le roi des rythmiques infernales. Samwell-Smith ? L’un des meilleurs bassistes anglais, pas de doute.

    C’est là où Giorgio sort de sa manche un gros coup de Jarnac. Il chope un truc écrit par un certain Graham Gouldman juste avant qu’on ne le propose aux Beatles : «For Your Love». Giorgio sait que c’est un hit. Clapton n’aime pas ce truc qu’il traite de ‘pop crap’ et quitte le groupe. Ouf ! - In an age of art for art’s sake, blues-precious Clapton just didn’t fit in - Giorgio avait vu juste : «For Your Love» parade en tête des charts anglais et américains. C’est le 21 years old maverick Jeff Beck qui va remplacer Clapton. Pourtant, ça commence mal. Beck n’aime pas les Yardbirds et c’est réciproque - They didn’t say hi or anything - Jeff Beck pense que les autres sont dépités parce que Clapton s’est barré avec le son du groupe. Mais Jeff Beck va rallumer le brasier et focaliser l’attention sur lui. Pendant un an, Jeff Beck blaste le son des Yardbirds, hit after hit - each more rule-bending than the last - Oui, Jeff Beck défie toutes les lois. Comme Keef, il a intégré Chucky Chuckah, Bo Diddley et Buddy Guy dans son jeu, mais aussi Freddie King, Galloping Cliff Gallup et Scotty Moore.

    Puis le groupe commence à en avoir marre des idées lunatiques de Giorgio. En plus, les comptes ne sont pas clairs. Viré. Les Yardbirds signent avec Simon Napier-Bell, recommandé par Rosie, la fiancée de Paul Samwell-Smith. Napier-Bell commence par re-négocier le contrat des Yardbirds et Keith peut enfin s’acheter une baraque en banlieue Ouest de Londres.

    Précisons toutefois que Jeff Beck n’était pas le premier choix du groupe qui préférait Jimmy Page, mais celui-ci déclina l’offre, pas parce qu’il était comme Clapton un blues-purist, mais tout simplement parce qu’il était d’un niveau beaucoup trop élevé pour un groupe comme les Yardbirds - He was out of their league - En 1964, Little Jimmy Page avait déjà accompagné toute la crème de la crème du gratin dauphinois, Shirley Bassey, Dave Berry, les Them, les Kinks, les Who, Lulu, on en passe et des meilleurs. À ses yeux, les Yardbirds ne sont que des one-hit wonders. Mais c’est lui qui leur recommande Jeff Beck - One of those cats on the fringes - Un individualiste. Ses groupes were built for speed, not for comfort - Ce mec aimait la vitesse, non le ronron. Trois semaines plus tard, Jeff Beck est en studio avec les Yardbirds pour enregistrer un nouveau hit intemporel, «Heart Full Of Soul», une autre compo de Graham Gouldman. Avec Jeff Beck, the Yardbirds are at the peak of their powers, aux plans commercial et artistique, pop and rock-tastically. De hit en hit, ils en arrivent au fameux «Shape Of Things», the most exotic sounding single of 1966. On dit même que c’est le premier single psychédélique.

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    Paru en 1965, For Your Love est un album hybride, avec le cul entre deux chaises : Clapton joue sur la plupart des cuts et Jeff Beck sur des trucs bien wild comme «I’m Not Talking», cette belle cover de Mose Allsion. Alors là oui ! Quel punch ! Un vrai coup de Beck. Il rentre dans le lard du cut avec sa Tele. Pour l’époque, il est rudement dégourdi. Il joue aussi sur «I Ain’t Done Wrong». Dès que c’est Beck, ça vit, il faut le savoir. On a là une compo de Keith bien sentie. Le troisième Beck cut est le dernier, «My Girl Sloopy», vieux sloopy de hang on. Keith groove son sloopy au cul du camion. C’est sûr que Beck doit s’emmerder dans cette histoire. Il attend de pouvoir partir en vrille. Alors et le reste ? C’est du Clapton coincé et quand on n’aime pas particulièrement Clapton, c’est compliqué. Sur «I Ain’t Got You», il est assez atroce avec son solo segmenté. Les Yardbirds sont encore dans une phase d’apprentissage à la mormoille. Le professeur Clapton leur apprend le blues. C’est nul. Keith nous sauve l’«I Wish You Would» de Billy Boy Arnold en B, il est même assez monstrueux avec son harmo, oh-oh yeah, on croit entendre Charles Bronson in hell. Pur jus de rave-up. Ils font aussi un coup d’éclat avec «A Certain Girl», ce vieux rumble de swinging London. On aime bien voir les Yardlirds devenir wild, comme c’est le cas ici.

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    Sorti lui aussi en 1965, Having A Rave Up With The Yardbirds reste un album trop typé d’époque. La B est un gros live cousu de fil blanc. On y trouve une série de classiques de type «Smokestack Lightning» et «I’m A Man», qui dénotent une magistrale volonté d’en découdre, mais avec le temps va tout s’en va. C’est donc en A que se nichent les points forts de l’album, «You’re A Better Man Than I» (enregistré chez Sam Phillips à Memphis) et «Heartfull Of Soul», fantastiques tranches de psyché palpitantes. On assiste à de lentes montées des phénomènes. On pourrait parler en termes d’achèvement Becky, tellement il joue en sous-main, avec une sorte de prestance longiligne. C’est avec ces deux hits que leur belle musicalité arrive à une sorte de maturité. Ils visent l’excellence psychédélique en devenir. «Evil Hearted You» reste et restera du typical Swinging London Sound, plein de you try to put me down et la reprise du «Train Kept A Rollin’» sent bon le Beck. Quelle ultra-présence ! Jeff Beck était alors le maestro des épopées électriques. Même si l’album est considéré comme un coup d’Epic - a grab bag of previoulsy released material - il est aussi the most influential album des Yardbirds, celui qui a lancé des vocations aussi bien chez les groupes de hard que chez les groupes de psyché américains. L’album restitue bien le côté expérimental qui rendait les Yardbirds uniques en 1965.

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    S’il fallait hisser un album des Yardbirds sur le podium, ce serait sans doute Roger The Engineer. L’album grouille en effet de beaux hits, à commencer par l’impérissable «Over Under Sideways Down». The big Beck is on the run. La belle fluidité du son se marie bien avec le bassmatic de Paul Samwell-Smith. On est là dans la perfection du Swinging London, auréolée de belles poussées de fièvre. Ces diables de Yardbirds savent finir dans la tension maximaliste. Ils adressent un beau clin d’œil à Elmore James avec «The Nazz Are Blue» et en B, Beck passe au jazz avec «Jeff’s Boogie». Il joue son Boogie à la violente pompe de Django. Ils reviennent à l’évanescence psychédélique avec «He’s Always There», bel exercice d’anticipation emblématique joué au suspense des grillons. Ça bruisse délicieusement dans le smog londonien. Tiens, encore deux hits en fin de B : «What Do You Want», embarqué à la fantastique énergie. On croirait entendre l’effervescence débridée de Moby Grape ! Même élan vital. Grosses influences américaines, en tous les cas. Et puis «Psycho Daisies», authentique rave-up des Yardbirds, boogie endiablé qui sonne comme un classique avec une jolie fin de non-recevoir. Jeff Beck amène énormément de son. Ils conservent aussi leurs accointances avec le british r’n’b à travers «Lost Women», monté sur le petit riff riquiqui de Paul Samwell-Smith. Joli son caoutchouteux ! Et Keith Relf nous shake ça si sec ! Mais le vrai hit de l’album pourrait bien être «I Can’t Make Your Way», étrange cut de pop élégiaque et terriblement enchantée. On tombe sous le charme de cette admirable tension bon enfant que Jeff Beck tisonne au long cours. Il est à noter que Roger est le premier album de compos originales et surtout un chef d’œuvre de joyful experimentation. Roger arrive juste avant Sergent Pepper, juste avant Hendrix, juste avant Blonde On Blonde, Pet Sounds, Aftermath et le premier Velvet. Voilà pourquoi les Yardbirds étaient uniques. Ils étaient l’un des groupes les plus intéressants de leur génération.

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    Pendant ce temps, Jimmy Page croule sous les demandes de sessions et commence à loucher sur le succès des Yardbirds. Au moment où Paul Samwell-Smith quitte le groupe, il propose de venir donner un coup de main, d’autant que les Yardbirds paniquent en raison du nerver-ending touring schedule qui suit la sortie de Roger The Engineer. Jimmy Page ne rejoint pas les Yardbirds pour une question de blé, parce qu’il gagne en une semaine beaucoup plus que ce gagnent les Yardbirds en un mois, mais tout simplement parce qu’il rêve de jouer SA musique. À force de jouer de la rythmique pour les autres en session, il sent qu’il régresse en tant que guitariste. Quand il joue pour la première fois avec les Yardbirds au Marquee, il joue de la basse. Puis en août 1966, il participe à une première tourne américaine avec les Yardbirds. Chris Dreja passe à la basse et Jimmy Page retrouve sa chère guitare. C’est la première twin-solo guitar line britannique. Les Yardbirds deviennent the most incendiary group on the planet. Pour Chris Dreja, l’arrivée de Jimmy Page dynamise le groupe : «It definitively gave the band a kick in the arse.» Pas aussi weighty (chargé de son) que Cream, pas aussi laddish (glimmer twins) que les Stones, mais certainement plus mordants que les Beatles qui d’ailleurs sont sur le point d’arrêter les tournées. Dreja rigole aussi à propos de son retour à la basse : «Jimmy Page est tellement mauvais à la basse que j’ai dû prendre sa place.» Comme en plus Dreja a joué de la rythmique avec les trois cocos, Mick Wall lui demande lequel des trois cocos il préférait - Clapton was a bluesman. Jeff Beck was a bloody genius, wasn’t he ? But I loved to play with Jimmy Page. He was full of energy. Go go go ! And I liked that. He was very positive. Still is today - C’est un bel hommage à un géant. Jimmy Page et Chris Dreja rencontrent plein de gens pendant cette tournée américaine et ils se régalent de ces rencontres et des histoires qu’on leur raconte. Par contre, Keith Relf broie du noir et boit comme un trou. Pour lui, l’âge d’or des Yardbirds, c’est avec Clapton. Il préférait le temps des clubs à Londres et des concerts de blues au Marquee et au Crawdaddy. La nouvelle mouture ne lui convient pas. Et soudain, c’est Jeff Beck qui craque. Il ne supporte plus les tournées. Il décide de rester à Hollywood pendant un Dick Clark Tour. En fait, Jeff Beck tombe amoureux d’une actrice nommée Mary Hughes. Le groupe repart en tournée à quatre et Jeff Beck rejoindra les Yardbirds pour la tournée de septembre 66 en Angleterre. Dernier coup de Jarnac : «Stroll On» sur scène, filmé par Antonioni - Beck, solemn, threatening, Page, smiley, cool, noooo problem - On le voit bien sûr exploser a cheap old thirty-five-dollars japanese model. La force des Yardbirds réside dans ces two huge personalities, même s’il y a trop de son. Jimmy Page : «It was a bit much sometimes !»

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    L’axe Beck-Page pouvait surmonter les Stones, pour lesquels ils ouvraient lors de cette tournée anglaise - McCarty recalls the Beck-Page axis at its best one night outgunning the Stones - Hélas, la seule trace qui reste de cet axis Beck-Page, c’est «Stroll On», qu’on retrouve sur la bande son de Blow Up. Et le single «Happening Ten Years Time Ago» que Mick Wall qualifie de ground-zero 70s rock - If you’re looking for the real rock roots of Led Zeppelin and every other out-there band that came helter-skelter in their wake, this is the definitive place to start.

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    Comme Jeff Beck dispose d’un ego sur-dimentionné, il joue fort, ce qui pose des problèmes à Keith Relf sur scène. Le power de Jeff Beck va même l’effacer. En fait, Jeff Beck ne supporte pas les crises d’asthme de Keith sur scène : «Yeah, l’ampli avait cramé, ma guitare était désaccordée et Keith toussait sur scène. Il utilisait un spray pour son asthme et en plein solo de blues, j’entendais les sssss sssss sssss de son spray, c’était insupportable, j’en pouvais plus alors je pétais la guitare.»

    C’est pendant la tournée américaine suivante que Jeff Beck craque et quitte le groupe - Full-on nervous breakdown - Il est épuisé, et en mauvaise santé, il combine les inflammations, amygdales et bite. Il jette l’éponge. Les Yardbirds se retrouvent à quatre.

    Lorsqu’ils font un point avec Napier-Bell sur l’état des finances, les Yardbirds tombent encore sur un os : Napier-Bell sort une feuille de papier et se livre à un étrange tour de mathématiques. Après trois mois de tournées incessantes, les Yardbirds se retrouvent chacun avec 200 £. Napier-Bell rend son tablier et transfère tout le biz chez Mickie Most, qui compte parmi ses clients Donovan, les Animals et les Herman’s Hermits.

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    Little Games est le seul album enregistré avec Jimmy Page. Bon inutile de tourner autour du pot : ce n’est pas le meilleur album des Yardbirds. Loin de là. Le seul cut qui pourrait éventuellement sauver l’album, c’est «No Excess Baggage», en B, joliment pulsé par Chris Dreja et le batteur McCarthy. Quand on regarde la photo du groupe au dos de la pochette, on voit que Keith Relf ressemble étrangement à Brian Jones. Avec sa fantastique partie de bassmatic, ce cut vaut pour le hit du disk. Mais le reste de la B est d’une grande faiblesse. On passe aussi à travers des cuts comme «White Summer». C’est le grand problème des Yardbirds : dès que Beck n’est pas là, les cuts manquent d’épaisseur. À la différence des Pretties, des Kinks et des Who, les Yardbirds restent très lisses. «Tinker Tailor Soldier Sailer» sonne comme de la petite pop psyché, mais la petite crise d’effervescence s’éteint bêtement au bout de deux minutes. Ils tentent de retrouver le feu psyché de «Heart Full Of Soul» avec «Glimpses», mais ça ne peut pas marcher, car Jeff Beck n’est plus là. Quant au reste, mieux vaut oublier. Jimmy page explique que l’album est pourri parce que tout est du one take et de toute façon, Mickie Most ne croit qu’aux singles, pas aux albums. Devenu le producteur des Yardbirds, il se dit fervent partisan d’un son plus commercial. Sans doute est-ce la première fois qu’il flingue un groupe. C’est d’autant plus dommage qu’un an plus tard, il va produire les deux albums du Jeff Beck B-Group. C’est à n’y rien comprendre.

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    Il engage Peter Grant pour veiller sur les Yardbirds. Bien sûr Jimmy Page trouve en Peter Grant un allié de poids. Mais pour Keith Relf et Jim McCarty, suivre Jimmy Page dans une nouvelle direction musicale est tout simplement au-delà de leurs forces.

    Et après ? Jimmy Page fait table rase et reconstitue son équipe pour lancer Led Zep, Chris Dreja devient photographe à succès, Keith Relf et Jim McCarty montent the gentle Renaissance et vont gentiment disparaître dans les ténèbres.

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    Justement, le book de David French tombe à pic : Heart Full Of Soul raconte l’histoire de Keith Relf. C’est un petit book sans prétention, mais qui a le mérite de jeter un éclairage sur la personnalité du pauvre petit Keith. Au Richmond Jazz & Blues Festival, Keith s’évanouit sur scène. On l’embarque à l’hosto et les médecins ne donnent pas cher de sa vie. Il a un poumon crevé. Mais il s’en sort et recommence à chanter. Le poumon crevé entre même dans la légende. Sur scène il chante avec son inhalateur et inspire une certaine pitié aux gens. En fait, David French a condensé une montagne de témoignages pour brosser le meilleur portrait possible du pauvre Keith. C’est vrai qu’il n’a jamais été un grand chanteur, au sens où on l’entend quand on parle de Lennon ou de Jag. Il n’a pas de force dans la voix. Les gens qualifiaient sa voix de plaintive, même parfois de sinistre. Mais c’est parce qu’il a ce handicap qu’il en rajoute. Il compense par une énorme présence scénique. Bien que chanteur d’un groupe en vogue, le pauvre Keith n’a pas les épaules d’une rock star. Il est d’un caractère renfermé, introspectif, d’une timidité maladive, idéaliste et incapable de supporter la pression du music biz. Il ne fait pas partie de l’in-crowd. Il vit à l’écart. Napier-Bell le traite d’énigme. Et là ça devient passionnant, car Keith l’asthmatique aime tellement la musique qu’il chante qu’il parvient à surmonter son aversion pour le music biz. Par chance, ce sont les guitaristes successifs des Yardbirds qui focalisent l’attention des journalistes. Côté musique, Keith adore le Modern jazz Quartet, Brian Auger, Burt Bacharach et Dylan.

    Pour supporter l’ennui des tournées américaines, Keith boit comme un trou. Et l’alcool le rend con, mais personne ne vient à son aide. Il vit un peu le même genre de cauchemar que Brian Jones. Napier-Bell : «C’était un type charmant, il portait la même veste en daim chaque jour, même s’il s’était vomi dessus la veille. Il chantait avec énergie, jouait très bien de l’harmo, il semblait un peu introverti, il buvait comme un trou. Keith faisait parfois partie de la bande, mais il pouvait aussi rester très distant.» Jeff Beck le qualifie de manic depressive. Il ne l’aime pas beaucoup, en fait. Il reproche aussi à Keith de lire le magazine Guns And Ammo et de vouloir tuer tout le monde.

    French parle bien des Yardbirds. Il rappelle qu’à la différence des Beatles et des Stones, les Yardbirds ne disposaient pas des personnalités hors normes, ni même l’ambition, la confiance et the love of the game que requiert le métier de rock star. Les Yardbirds ont aussi influencé énormément de groupes, French cite les Groupies, les Misunderstood, les Count Five, Litter. Beaucoup de groupes ont repris «I’m A Man», le MC5, les Stooges, le Chocolate Watchband, les Buckinghams, les Sonics et Q65. Comme les Stones, les Yardbirds débarquent aux États-Unis et fascinent les millions de kids. Mais ça ne marche pas à tous les coups : le Dave Clark Five passe comme une lettre à la poste, mais pas les Kinks. Lors de leur première tournée américaine, avec Giorgio au volant, les Yardbirds vivent des épisodes extraordinaires, notamment à Hollywood où Kim Fowley organise pour eux a house party. Il fait venir toutes les gloires locales, les Byrds, Peter & Gordon, Jackie DeShannon, Phil Spector et Danny Hutton. C’est le lancement officiel des Yardbirds en Californie. C’est aussi l’idée de Giorgio d’aller enregistrer un cut chez Sam Phillips à Memphis. Ils l’attendent devant la porte et quand Uncle Sam arrive, Giorgio va le trouver pour lui expliquer la raison de sa présence. Uncle Sam l’envoie chier - I don’t deal with limeys - Mais quand Giorgio lui met sous le nez 600 $, Uncle Sam accepte d’ouvrir le studio. Les Yardbirds enregistrent «You’re A Better Man Than I». Giorgio : «I got the drum sound I was looking for.» Comme l’attente est longue, Keith picole et quand il doit chanter «Train Kept A Rolling», il n’a plus de voix, ce qui met Uncle Sam hors de lui. Il dit à Giorgio que le groupe est bon mais il faut virer le chanteur - You gotta get rid of that singer - Mais en réalité, les Yardbirds n’ont jamais sonné aussi bien que lors de cette session à Memphis. Jeff Beck ne garde pas un bon souvenir de cet épisode, car il a vu Uncle Sam insulter Keith - J’ai immédiatement pris sa défense. Je haïssais Sam Phillips. Je ne comprenais pas son animosité. Peut-être qu’on lui a fait peur avec notre son, comme si on avait été les Sex Pistols - Quand ils débarquent à Phoenix Arizona, les Yardbirds partagent l’affiche avec les Spiders, un groupe local tellement fanatique qu’ils vont s’appeler the Nazz, en référence à «The Nazz Is Blue» - Ne pas confondre avec le groupe de Todd Rundgren - Les Spider/Nazz sont les futurs Alice Cooper, d’ailleurs obligés de changer de nom à cause du Nazz de Todd.

    Finalement les Yardbirds s’épuisent avec ces tournées. Jeff Beck est malade, Keith boit comme un trou et Paul Samwell-Smith n’attend plus que l’occasion de se barrer. En 1967, Beck is gone, ainsi que la magie et les hits. Puis quand Mickie Most les reprend en main et leur impose d’enregistrer «Ten Little Indians», c’est la fin des haricots. Les drogues entrent en plus dans la danse. Keith prend tout ce qu’on lui donne. Ils vont réussir à faire sept tournées américaines. C’est maintenant McCarty qui tombe dans les pommes. C’est là que Keith et lui pensent à se recycler dans un genre musical plus paisible. Ils écoutent Simon & Garfunkel... Jimmy Page est horriblement déçu quand il apprend que Keith et McCarty jettent l’éponge : «J’étais déçu car les morceaux qu’on développait étaient vraiment bons. Les concerts se passaient bien et le public nous appréciait. Ça marchait bien, même si on devenait plus ésotériques et underground. On était en plein dans l’air du temps. On aurait pu faire un très bel album. Mais peut-être en avaient-ils assez.»

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    Bon alors si on écoute le coffret Live At The BBC Revisited, c’est à cause de David French. Il recommande ce coffret et un autre, Live And Rare, paru lui aussi sur Repertoire en 2019. Au total, ça vous coûte un billet de 100, mais on ne perd jamais son temps à réécouter les Yardbirds. Le premier coffret couvre les années 64 à 68. Pour mémoire, Jimmy Page rejoint le groupe en juin 1966 et Jeff Beck le quitte en novembre de la même année. Jusqu’en 1968, ils jouent donc à quatre. Les enregistrements de la BBC sont réputés pour leur qualité. On pense notamment au BBC sessions du Jimi Hendrix Experience, des Mary Chain ou encore celles des Only Ones. Celles des Yardbirds tapent dans le mille. On sent le son du groupe changer du tout au tout après le départ de Clapton en 65. Ça sent bon le Beck. Il y a une dynamique. Ouf, le groupe respire. Beck amène de la vie et du sharp. Et quoi qu’on en dise, Keith Relf s’en sort bien avec «I Ain’t Got You». Il est dessus. Les Yardbirds sont capables d’explosions collatérales. C’est assez unique dans l’histoire du British Beat. Beck allume «I’m Not Talking» et ça a de l’allure. Beck claque ses notes et ramène de la petite folie intrinsèque. C’est Paul Samwell-Smith qui vole le show dans «Spoonful». Il sort un drive explosif. Et avec «Heart Full Of Soul», ils commencent à sérieusement friser le génie. Beck claque sa chique, and I know, et part en solo vainqueur. Il est le London guitar God, the real deal. Sur le disk 2, on retrouve pas mal de vieux plans du style «I’m A Man» et le psyscho London beat de «Still I’m Sad». Keith Relf se vautre avec «Smokestack Lightning», le pauvre, il n’a pas la voix pour ça. Il est bien meilleur dans «You’re A Better Man Than I», magnifique machine psychédélique. Autant il se plante sur tous les classiques (Smokestack, «Dust My Blues»), autant il est bon sur le Yardbirds sound, comme «Shapes Of Things». Là, Keith Relf peut arrondir les angles. C’est sur le disk 3 qu’on retrouve ce qui est sans doute leur plus beau hit, «Over Under Sideways Down», version assez demented avec le mad drive de Paul Samwell-Smith, toute l’énergie vient de lui, ça crève les yeux. On trouve aussi deux versions de «The Sun Is Shining» - The sun is shining/ But it’s rainin’ in my heart - Il faut noter l’élégance du jeu. Beck fait ce qu’il veut dans «Jeff’s Boogie», il est bel et bien le meilleur guitar slinger d’Angleterre, il multiplie les figures de style et dans la deuxième version, il joue carrément le jazz manouche. Il est à l’aise dans toutes les configurations. Puis on les voit se vautrer avec «Little Games», même si on sent le souffle du Led Zep à venir. Ils ont plus de son que sur l’album studio, mais la compo n’est pas à la hauteur. Ils rendent un superbe hommage à Dylan avec «Most Likely You Go Your Way (And I’ll Go Mine)», et là Keith Relf fait ce qu’il veut, car sa voix va. La deuxième version est même assez monstrueuse. La période de l’album Little Games n’est pas bonne et il faut attendre la fin du disk 3 pour retrouver la terre ferme : «Dazed & Confused» annonce la couleur. C’est du Led Zep, mais le pauvre Keith Relf n’a pas la voix pour ça. La version est très belle. Mais Robert Plant en fera le chef d’œuvre que l’on sait.

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    Il faut un peu de temps pour digérer le box Live And Rare : quatre CDs plus un DVD avec du footage qui, nous dit French, n’est pas en ligne. La box est bien documentée et les infos précises. Rien qu’avec le disk 1, on est gavé comme une oie : ça démarre avec une session de juin 66. Les Yardbirds sont cinq, Jeff Beck on guitar et Jimmy Page on bass. C’est Page qui rafle la mise avec son drive de basse demented dans «Train Kept A Rollin’» et «Shape Of Things». Il est all over. McCarty bat ça à la vie à la mort. Mais si on doit emmener un cut, un seul, sur l’île déserte, c’est la version d’«Over Under Sideways Down» qui suit. On y voit Page rentrer dans la gueule du groove. Genius ! Pendant trois minutes, les Yardbirds sont les rois du monde. What a bass drive ! Page démolit tout sur son passage, on croirait entendre Ronnie Wood dans le Jeff Beck Group, mais à la puissance mille. Ces trois cuts sont capitaux car il existe très peu de choses enregistrées avec cette formation. Très vite, Page va reprendre la guitare et Chris Dreja va passer à la basse. Bon alors après on retombe dans le Yardbirds sound classique avec Samwell-smith on bass. Quand arrive une autre version live de «Train Kept A Rollin’», Samwell-Smith reprend son rôle de locomotive. On tombe un peu plus loin sur une version d’«Happening Ten Years Time Ago» enregistrée en 66 avec Page & Beck on guitars et John Paul Jones on bass. Nous voilà de nouveau au cœur des riches heures du Duc de Berry. L’espace d’un cut, les Yardbirds redeviennent le plus puissant rock-band d’Angleterre. En fin de disk, on tombe sur les solo cuts de Keith et notamment «Knowing» avec Jimmy page on bass. Le disk 2 concerne l’année 1967 et donc la formation classique Keith/McCarty/Dreja/Page. Il se pourrait bien que Dreja vole le show à son tour car on le voit foncer dans le tas dès «Happening Ten Years Time Ago». Page fait bien son Beck, il claque tout ce qu’il peut. Toutes ces versions ont quelque chose de fascinant car on entend un groupe extraordinairement en place. Les Yardbirds tournent comme une horloge. Dans les interviews, Jimmy Page disait qu’il était vraiment content du groupe. Encore une version explosive d’«Over Under Sideways Down» que Dreja fait ronfler. Dans «Heart Full Of Soul» et «You’re A Better Man Than I», Page joue comme un dieu. Rien à voir avec Led Zep. Il sait ramener un vent de folie quand il faut. Les versions se succèdent au gré des sessions. On entend Page enclencher un «Heart Full Of Soul» au pire incendiaire en 1967 en France et ce coffret devient une vraie bénédiction. Live, les Yardbirds ont mille plus fois d’énergie qu’en studio. Ce disk 2 se termine avec une version d’«Over Under Sideways Down» encore plus explosive que les précédentes, Dreja is on fire, Page in the move, Keith is hot, McCarty is big au beurre et ça explose pour de vrai, rien à voir avec la version studio, on ne sait pas que les Yardbirds étaient à ce point capables de folie Méricourt. Méricourt toujours, bien sûr. Avec le disk 3, on arrive en 1968, et ça fait évidemment double emploi avec le Yardbirds 68 que Jimmy Page vient d’éditer. Dans «My Baby», Page ramène du son qui ne sert à rien. On sent un léger essoufflement. Page rallume la chaudière avec «Think About It» et Chris Dreja fait son John Paul Jones dans la première mouture de «Dazed And Confused». On tombe sur une série de cuts enregistrés dans cette émission jadis mythique, Bouton Rouge. Dreja refait son Samwell-Smith dans Train. Ils sont marrants. Quant au disk 4, il reprend les enregistrement de la BBC et fait donc double emploi avec l’autre box Repertoire, mais bon, c’est pas si grave. On ne se lasse pas d’écouter des mecs comme Jeff Beck. Sur la version d’«I’m A Man» enregistrée en août 1964, ce n’est pas Keith qui chante mais un certain Mick O’Neil. On entend des belles envolées de Samwell-Smith dans la version de «Respectable». Il peut être vertigineux. Fin de la période Clapton en mars 65 avec l’arrivée de Jeff Beck sur «I’m Not Talkin». Il joue avec une réelle violence. Il explose un peu plus loin le vieux «Spoonful». Cette version vaut tout l’or du Rhin. C’est d’une classe sans équivalence à Valence. Beck nous la claque sec et net, épaulé par le beat rebondi du géant caoutchouteux Samwell-Smith. Beck est à nouveau on fire dans «I’m Not Talking», vieux standard inutile mais joué dans les règles du Beck. Il pèse de tout son poids dans les Yardbirds. Avec «For Your Love», il touche de nouveau à l’imparabilité des choses de la vie. C’est comme de conduire une Guiletta sous acide : magic carpet ride. Beck ramène des crocs à tout va et c’est avec sa reprise de «The Stumble» qu’il emmène les Yardbirds au firmament. Laisse tomber Mayall. C’est cette version qu’il faut écouter, Beck remonte les bretelles du vieux cut de Freddie King et derrière lui, ça joue. Eh bé oui, c’est les Yardbirds ! Ça se termine avec les deux versions de «Beck’s Boogie» présentes elles aussi dans le box BBC. Beck est LE guitariste anglais par excellence, on ne se lasse pas de l’entendre jouer, il fait de la haute voltige, à la fois lumineux et ultra-moderne, il sait claquer une pompe et rester dans le rave-up.

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    Avec le DVD que Repertoire a glissé dans sa box, la fête continue et c’est très intéressant de voir Keith en 1964 chanter «Louise». Il a une certaine classe. On ne dirait pas qu’il est asthmatique. Ah les journalistes, il faut toujours qu’ils exagèrent ! Clapton joue sur une Tele. Parfaitement à l’aise, Keith alterne ses parties chant et ses coups d’harmo. Ils sont incroyablement crédibles, comme l’étaient tous ces groupes anglais en 64. Puis avec Train en 66, on assiste à un coup de rave-up, Beck fait son sale punk sur Les Paul, il harnache un heavy rumble, Samwell-Smith joue au pouce. Il refont Train en France en 66, habillés en blanc et cette fois Jimmy Page est au bassmatic. Ils enchaînent avec Over Under et là Page fout le souk dans la médina avec son drive de basse demented. C’est certainement l’attaque de bassmatic la plus violente de l’histoire du rock, hey, les Yardbirds font les chœurs, hey ! et Page descend au bas du manche pour exploser les ovaires de l’Over. En 67, Page passe à la Tele, ils jouent Shapes en Allemagne. Keith a le cheveu court, mais une belle présence. Il est essentiel de voir ce footage fou pour mesurer la grandeur des Yardbirds. Ils refont l’Over Under, et chaque fois on frétille. Une autre séquence nous montre les Yardbirds en France en plein air en 67. Page porte sa veste trois-quarts brodée. Keith contourne les obstacles du chant pour éviter de forcer sa voix, il évite les montées sur Better Man, il ne grimpe pas, il opte pour l’effet judicieux. L’Over Under reste le meilleur rave-up des Yardbirds. Tout ça se termine avec Bouton Rouge en 68. Page en jabot, Keith porte une petite moustache blonde, ils jouent Dazed, notes psyché, Tele peinte, c’est dingue comme ce son a pu nous marquer. Avec les Yardbirds, Jimmy Page fut plus sauvage qu’il ne le fut jamais avec Led Zep.

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    Keith n’a que 25 ans quand il quitte les Yardbirds, épuisé par cinq années de tournées. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Fini le kid souriant des Clapton days. Son but est de retrouver le calme et il monte Renaissance avec Jim McCarty, sa sœur Jane et Paul Cennamo, ex-Herd, devenu session man virtuose. Ils embauchent John Hawken des Nashville Teens. Keith joue de la guitare. Ils font une musique beaucoup trop ésotérique pour leur époque et se grillent auprès des fans des Yardbirds. Mais Keith dit que les kids ont vieilli, puisqu’un groupe de vieux comme Jethro Tull peut avoir du succès. Il cite en outre comme nouvelles influences Fairport Convention, Joni Mitchell, Tim Buckey et Tim Hardin, d’où le son de Renaissance. Leur premier album s’appelle tout bêtement Renaissance et sort sur Island en 1969. On s’épate de la pochette. Elle s’orne d’une toile d’un certain Claude Génisson, The Downfall of Icarus, mais on s’épate moins de la musique elle-même, très prog. En fait ce sont les surdoués du groupe qui mènent le bal, dès «King & Queens», ils s’élancent dans un délire prog ambitieux joué à l’Andalousie méritoire. Ils sont extrêmement déterminés. Cennamo et McCarty fournissent le pulsatif. Toute trace de la pyschedelia des Yardbirds a disparu. On entend Keith claquer sa wah dans «Innocence», il essaye de redresser la barre, c’est un bon gars, il ne baisse pas les bras. Mais Hawken et Cennamo volent le show. Who needs prog ? Certainement pas nous. On voit Cennamo se fondre dans la toile d’«Island» et là ça devient énorme, ils montent en pression harmonique avec un Keith à l’unisson du saucisson. En fait ces mecs s’amusent, comme tous les musiciens de prog. Cennamo vient comme un page se greffer à la florentine sur la cuisse d’un prélude de clavecin et Hawken emmène l’assaut final, «Bullet» qui dure 11 minutes. Sérieux client que ce Hawken, qu’on retrouvera d’ailleurs dans Third World War. Il mène bien sa barquette. On imagine la gueule des fans des Yardbirds. «Bullet» passe assez vite en mode groove à la Doctor John, Ils font du Splinters, ils sont capables de belles échappées belles, mais comme dans toutes les histoires de prog, ça dégénère, ça devient oblique, bruitiste, pas motivé, un brin d’avoine de tue l’amour toujours. Cennamo fait ses gammes et on finit par se sucer l’os du genou, tellement on s’ennuie. Renaissance aurait pu s’appeler Miscarriage. Et des stridence algorythmiques renvoient l’audimat dans l’hors du temps, à l’image de l’Icarus de Claude Génisson.

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    Enregistré en 1971, Illusion est un album surprenant. Pour ce deuxième album, Renaissance opte pour une pop libre. Dès «Love Goes On», on les sent libres de leurs choix et de leurs dynamiques. Jane chante comme elle a envie de chanter, n’allez pas les importuner en leur disant ce qu’ils doivent faire. Et puis avec une telle section rythmique, ils sont à l’abri du besoin. On sent chez eux une certaine paix intérieure, même si ça passe par la voie de la prog. Ils proposent avec «Love Is All» une petite pop à prétention hymnique, mais c’est solide, ça dure trois minutes et donc l’oreille gère ça bien. Ils passent d’un genre à l’autre sans prévenir et dans «Face Of Yesterday», on voit Louis Cennamo suivre à la note la mélodie piano. C’est assez puissant. Le plus marrant c’est qu’il s’agit d’une compo de Jim McCarty. Jane chante ça comme si elle chantait du Michel Legrand. Incroyable que cet album soit passé à l’as car il est très beau, très digne, Jane chante superbement, John Hawken pianote comme un dieu et Cennamo suit la mélodie à la trace. Pure merveille. Puis avec «Past Orbits Of Dust», ils s’engagent résolument dans la prog. Ils développent des choses extravagantes. C’est la vision de Keith, elle est bonne. Rien à voir avec le prétendu folk dont parlent tous les critiques qui n’ont pas écouté l’album. Cennamo swingue les transitions, il devient un bassmatiqueur fantasmagorique, Jane est portée par la vague. Keith joue les parties de guitare sur le drive de Cennamo, c’est plein de tact d’attack, Cennamo se révèle toujours plus brillant, alors Keith joue des accords à la reculade et l’ensemble éberlue pour de bon. Jane revient sur le groove et l’album prend une dimension irréelle. McCarty bat ça jazz, Cennamo groove comme un dieu du Péloponèse, on a là une sorte de prog parfait, certainement l’une des plus belles échappées belles du rock anglais. Leur délire de prog évolutif dure 14 minutes.

    Le problème, c’est que Renaissance se trouve embarqué dans les tournées américaines comme au temps des Yardbirds et ça ne pardonne pas. Le premier à craquer, c’est McCarty. Paul Cennamo : «Je pense que c’est revenu trop tôt pour eux, après le stress des tournées avec les Yardbirds. Avec Renaissance, ils voulaient faire quelque chose de plus paisible, mais le music business n’est pas paisible et ça ne pouvait pas fonctionner.»

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    Après avoir quitté Renaissance, Keith fait un bout de chemin avec Medecine Head et s’installe à la campagne, in Staffordshire. Il s’achète une basse et joue avec John Fiddler. Ils enregistrent ensemble Dark Side Of The Moon, le troisième album de Medecine Head au studio Olympic. John Fiddler profite de la parenthèse pour indiquer que le Pink Floyd leur a pompé le titre. Un batteur nommé John Davies vient muscler le son. On sent bien que John Fiddler court après l’inspiration. Cet album propose une succession de cuts assez insignifiants. On éprouve une immense tristesse pour John Fiddler qui semble retourner au néant dont il est issu. On retrouve des accents d’«I’m The Walrus» dans «You And Me», mais les cuts suivants font l’effet d’une douche froide. John Fiddler enchaîne des balades mélancoliques. On sent qu’il n’y croit plus. Il semble abandonné des dieux. Il est épaulé par Keith Relf, loser notoire. John Fiddler entame avec cet album une période de déclin tragique.

    En 1974, Keith n’a que 31 ans et sa carrière semble terminée. Il a quitté les Yardbirds, puis Renaissance, puis Medecine Head, et il se retrouve dans la dèche. No new money coming in. Quand sa femme April le quitte, emmenant leurs enfants pour aller vivre à Brighton, Keith commence à sérieusement rôtir en enfer.

    Puis un jour Louis Cennamo qui jouait dans Renaissance avec lui l’appelle et lui propose de monter un groupe avec Martin Pugh - Oh do you fancy coming to the States and starting a band? - Aller aux States, c’était un crazy plan to crack the big time. Eh oui, c’est Armageddon. Ça tombe bien, ils ont un contact chez A&M Records. Ils proposent à Ainsley Dumbar le job de batteur mais il vient de signer avec Journey. Il leur recommande Bobby Caldwell, l’immense batteur qui joua avec Johnny Winter et Captain Beyond. Dee Anthony accepte de les manager. Anthony est le spécialiste des groupes anglais qui veulent breaker l’Amérique : Humble Pie, Joe Cocker, Jethro Tull et King Crimson, c’est lui. Mais il y a vite des problèmes dans Armageddon, des problèmes de santé et des problèmes de dope. Le groupe se fracture, d’un côté Keith et Cennamo, de l’autre, Pugh et Caldwell.

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    Armageddon est un big album. Ils passent des mois à répéter pour une tournée qui n’aura jamais lieu. Paru en 1975, l’album s’est noyé dans la masse. Martin Pugh y joue le rôle d’un sorcier du son. On sent la très grosse équipe de surdoués. Sur la pochette, on les voit allongés dans les gravats, mais ils se comportent comme des princes du prog. Pugh plugs it ! Il vrille des torsades définitives dans «Buzzard». Il joue son va-tout, il enfile ses prises de guerre, par derrière et par devant. Il y a quelque chose d’indiciblement barbare dans son jeu. Keith Relf chante comme un hippie. Fini le temps des Yardbirds. Il navigue au long cours, comme s’il suivait la mode. Avec «Paths & Planes & Future Gains», Martin Pugh nous réveille à la cocotte. Il profite de ce groove demented pour ramener toute sa viande. Il fait la loi dans ce cut et part en virée abominable. Il fait le show. On le retrouve en B dans «Last Stand Before», une sorte de rumble de rêve. Pugh joue en embuscade. Puis Armageddon nous propose un long cut intitulé «Basking In The White Of The Midnight Sun» et découpé en quatre épisodes. C’est ce prog bien musclé qu’on détestait tant à l’époque. Pendant que Bobby Caldwell bat ça sec et net, Pugh part en traître et balance quelques retours de manivelle. Il joue en force et Bobby frappe comme un sourd, alors ça prend une drôle d’allure. On les voit piquer une crise et s’emballer avec Basking. Keith rime nights avec rights et Pugh joue des accords liquides. Il se paye aussi une belle partie de wah dévastatrice, il surjoue son riffing et bat tous les records d’insistance. Et ça explose avec la reprise de Basking. On entend même des clameurs d’éléphants, Pugh joue comme un dératé, ça frise le funk et le génie rétributif.

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    Bien qu’il ait de l’asthme, Keith fume deux paquets de Senior Service cigarettes sans filtre par jour. Il n’arrive même plus à monter les escaliers. Il a une crise, direction l’hosto et on lui annone la bonne nouvelle : il a chopé un emphysème. Bon, il ressort avec son emphysème et rentre chez lui. Et puis un jour, il branche sa gratte, mais pas avec une prise, il enfonce les deux fils dans la prise et pouf, court jus, raide mort. On le retrouve écroulé au sol avec sa guitare.

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    Pour lui rendre un dernier hommage, Repertoire sortait en 2020 une petite compile fourre-tout intitulée All The Falling Angels (Solo Recordings & Collaborations 1965-1976). L’objet se destine bien évidemment aux die-hard fans des Yardbirds prêts à tout écouter, y compris Renaissance. On peut y entendre les singles qu’enregistra Keith en solo, alors qu’il était encore dans les Yardbirds. «Mr Zero» n’a pas grand intérêt, mais «Knowing» impressionne au plus haut point. Keith est servi comme un prince, avec une belle pop de swinging London. On croise aussi pas mal de démos foireuses comme celle de «Glimpses» et il faut attendre «Shining Where The Sun Has Been» pour retrouver la terre ferme, car voilà un cut assez pur, plein d’écho et gratté dans l’azur marmoréen. Pour un asthmatique, Keith s’en sort plutôt bien. Tiens voilà un balladif d’excellence de la traînasse : «Love Mum & Dad», co-écrit avec McCarty. Haut niveau, brillant laid-back, ils sortent un son fantastique. Encore une surprise de taille avec «Together Now». Keith chante vraiment bien. On s’émeut encore à l’écoute de «Line Of Least Resistance», une belle pièce de psychedelia. Mais après, ça se gâte at the gate of dawn. Keith compose des choses ambitieuses qui n’obtempèrent pas et soudain arrive la surprise : «I’d Love To Love You Till Tomorrow», une belle pop tendue vers l’avenir comme une bite au printemps, mais Keith qui n’aime pas la gloire fait tout pour que ça reste ordinaire. Dernier coup d’éclat avec le morceau titre, beau comme tout et joué au feeling pur, violons et basse, «All The Falling Angels» crève l’écran. Il aurait dû appeler ça «All The Electrocuted Angels».

    Signé : Cazengler, Yardburne

    Yardbirds. Five Live Yardbirds. Columbia 1964

    Yardbirds. For Your Love. Epic 1965

    Yardbirds. Having A Rave Up With The Yardbirds. Epic 1965

    Yardbirds. Roger The Engineer. Columbia 1966

    Yardbirds. Little Games. Epic 1967

    Yardbirds. Yardbirds ‘68. JimmyPage.com 2017

    Yardbirds. Live At The BBC Revisited. Repertoire Records 2019

    Yardbirds. Live And Rare. Repertoire Records 2019

    Armageddon. Armageddon. A&M Records 1975

    Medecine Head. Dark Side Of The Moon.

    Keith Relf. All The Falling Angels. (Solo Recordings & Collaborations 1965-1976) Repertoire Records 2020

    Renaissance. Renaissance. Island Records 1969

    Renaissance. Illusion. Island Records 1971

    Mick Wall : Shapers of things. Classic Rock #245 - February 2018

    David French. Heart Full Of Soul: Keith Relf Of The Yardbirds. McFarland & Co Inc 2020

    L’avenir du rock - Dans l’air du Temples

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    Temples, c’est encore une histoire de buzz. Chacun sait que l’avenir du rock ne se nourrit que de buzz. Comme les gros singes, il va chercher le buzz dans les branches des arbres. Grâce à Frédéric Rossif, on a vu l’avenir du rock se régaler en se léchant les doigts, buzz buzz buzz.

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    Ce buzz-ci tient bien ses promesses car Sun Structures paru en 2013 fut un excellent premier album, et ce dès «Shelter Song». On s’épatait du pointu des guitares et le son éclatait non pas au Sénégal avec sa copine de cheval mais dans le bel écho du temps. Et pourtant, ces trois Anglais semblaient avoir trop de répondant. Ce beau psyché paraissait louche, comme si les Temples exhibaient ces deux mamelles que sont les chœurs parfaits et la belle ampleur. Petit à petit, «Shelter Song» tournait à la bénédiction, ça sonnait comme une tempête sous le vent et leur bouquet garni de chœurs donnait le vertige. Nous sachant conquis, ils enchaînaient avec le morceau titre, une belle aubaine de mad psychedelia. Ils traversaient un océan stroboscopique. Par contre, «Keep In The Dark» sonnait comme un hit extraordinairement pop, agité par une fantastique pression de stomp. Ils semblaient disposer de tout le son du temple. Nous n’étions pas au bout de nos surprises car on découvrait à la suite un «Move With The Seasons» plus lent, mais terriblement évolutif. Ça sortait du bois au détour d’un couplet, cette petite pop posait son cul dans la légende des siècles, elle semblait vouloir s’inscrire dans l’élongation psychédélique avancée, elle paraissait à la fois surélevée et infinie, d’obédience quasi-évangélique, comme surchargée de Spector Sound. Ils stompaient ensuite «Colours To Life» et battaient bien des records d’ampleur. On avait donc là un album gorgé de big sound entreprenant. Ils s’inscrivaient encore dans le lard de la matière avec «Test Of Time» et jouaient «Sad Dance» aux heavy chords de bonne taille. Ces mecs brillaient dans l’univers comme des étoiles. Anglais jusqu’au bout des ongles, ces trois Temples étaient beaucoup plus qu’un buzz. C’est d’ailleurs le fameux Shindig! 50 qui les mit au firmament des Shindigers, en compagnie de 49 autres albums monumentaux.

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    Leur deuxième album s’appelle Volcano. Ils vont plus sur les machines avec leur volcano. Pour un groupe à vocation psyché, c’est une faute. Le chanteur fait son biz de soft comme il peut, mais le son est un tue-l’amour. Trop de machines, laisse tomber la pluie, affreux connard. Jamais les Heads ni les Vibravoids ne se seraient permis un tel écart de conduite. James Bagshaw se prend pour Bowie avec «Oh The Saviour», mais avec un son inepte. Pourra-t-on jamais lui pardonner cette incurie ? Retour au big sound avec «Born Into The Sunset», mais les vagues de synthé ruinent tous leurs efforts. Les Temples sont à la merci des machines. C’est incroyable comme un groupe peut se couler en faisant les mauvais choix de son. Bagshaw chante «Open Air» d’une voix de femme, sur le beat de «Lust For Life». Étrange conglomérat. C’est pourtant le gros cut de l’album. Puis ils font de la pop spectaculaire avec «In My Pocket» alors qu’on ne s’y attend pas. Il faut saluer le retour des belles dynamiques. Bizarrement, l’album redevient intéressant à mesure qu’on avance. Ils claquent un bon climat dans «Celebration», des vagues salées viennent lécher les falaises de marbre qui adorent qu’on vienne les lécher. Vas-y lèche-moi, font-elles avec des soupirs. Ils finissent par regagner des suffrages à Suffragette City. Quel album surprenant ! Autant Bagshaw déplaît au départ, autant il rafle la mise avec des trucs comme «Mystery Of Pop». Il fait du glam à la petite semaine avec «Roman God-like Man». Bagshaw vole le show, il a de la suite dans les idées, c’est vraiment le moins qu’il puisse faire. Forcément, un titre comme «Roman God-like Man» ne peut être que glam. Il termine avec un vieux shoot de n’importe quoi qui s’intitule «Strange Or Be Forgotten». Enfin, si ça l’amuse, c’est le principal. Aussi surprenant que ça puisse paraître, on voit Bagshaw partir en mode heavy pop de heavy prod et c’est plutôt balèze.

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    Et puis tout rentre dans l’ordre avec leur troisième album, l’exemplaire Hot Motion. C’est un album de belle pop conquérante, très rundgrenien, chargé d’explosions de son, très travaillé dans les layers, très reposé sur ses lauriers, à l’image du morceau titre. On se fout des paroles, ces mecs sont là pour le son, et plus précisément le wall of sound. «You’re Either On Something» sonne comme un double rebondissement de pop extralucide. C’est l’un des meilleurs sons qui se puise imaginer ici bas, une incroyable perclusion d’extraballe, Bagshaw chante au sucre candy, il est surnaturel d’anamorphisme, sa pop éclate en épaisses volutes déflagratoires. On se croirait chez les Raevonettes. Par endroits, il peut même sonner comme Bolan. Ce disque est produit pour vaincre. Ils attaquent «The Howl» au gras du bide et flirtent avec un glam mal défini, puis ils reviennent à la foire à la saucisse avec un «Context» tellement bardé de son qu’il en devient génial. Encore un cut très puissant avec «The Beam». C’est sur-saturé de prod et de bonnes intentions. Ils sonnent comme des fantômes prodigieux dans «Not Quite The Sam», une pop d’arbalète, une pop de pas de cadeau, chargé de son comme une mule berbère dans les cols du Haut Atlas. Tiens, encore une grosse escalope de pop avec «It’s All Coming Out». On peut même dire qu’elle écrase tout sur son passage. Les Temples font de l’évolutif, ils visent une sorte de démesure et claquent tous les beignets un par un. Leur Coming Out est souligné à l’orgue et aux guitares dévorantes. Nous voilà dans les temps modernes des Temples. Retour à Bolan avec «Stop Down». C’est glammy à souhait, Bagshaw dévoile enfin son jeu. Les Temples battent à leur façon bien des records. Ils bouclent cet album mirobolé du bulbique avec «Monuments». Il n’existe rien de plus function at the junction. Bagshaw chante l’absolu pop power. Les Temples savent enclencher des dynamiques et c’est exactement ce qu’on attend d’un groupe : la science de l’enclenchement. On se souviendra de cet album comme d’un album bardé de son et du meilleur.

    Ne te fais pas de souci pour l’avenir du rock.

    Ah autre chose : début mars 2020, juste après le set des Lords Of Altamont, nous papotions dans le grand hall. Il planait déjà comme une menace dans l’air et à un moment, Nathalie déclara : «J’espère qu’ils ne vont pas nous supprimer le concert des Temples !». Les Temples devaient jouer le 20 mars 2020 et bien sûr, le concert fut annulé, en même temps que notre liberté de circulation. On ne remerciera jamais assez la Gestapo de nous avoir permis de survivre à l’épidémie de peste noire. Histoire de se vautrer un peu plus dans l’abjection, on irait même jusqu’à rouler une pelle à la Gestapo pour la remercier de cet acte de bienveillance.

    Signé : Cazengler, carotte du Temple

    Temples. Sun Structures. Heavenly 2014

    Temples. Volcano. Heavenly 2016

    Temples. Hot Motion. ATO Records 2019

     

    *

    Etrange, les oisillons ne font plus de bruit. Doivent être malades. Qui s'en plaindrait ? Personne. La Bretagne respire. Nous ont envoyé un message. Un seul mot. Silence. Nous n'y avons pas trop cru, l'était accompagné d'une photo de la dernière moto pétaradante de Pierre. Mais il ne faut pas voir le mal partout, après tout peut-être ont-ils eu une illumination mystique et ont-ils décidé de rentrer dans les ordres, la bécane pour filer au monastère le plus proche, au plus vite. A vrai dire on les aurait plutôt vus s'enfoncer dans les désordres, genre Attila, là où les Crashbirds passent, les oreilles ne repoussent pas, et les bonnes gens trépassent... Il s'avère que nos pressentiment étaient bons. Z'ont encore fomenté un nouveau clip !

    SILENCE

    CRASHBIRDS

    ( Clip / You tube / Mai 2021 )

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    Première image, avant même que ça démarre, idyllique, paradisiaque, écologique. Soleil, herbe type english lawn, s'il n'avait pas sa guitare vous confondriez Pierre et sa chemise à carreaux ( pas un seul de cassé ) avec un gentleman-farmer vaquant dans sa propriété de trois cents hectares, quant à Delphine dans le drapeau rouge de sa veste à carreaux, elle éblouit, une star de cinéma dans une scène culte. Si je m'écoutais oubliant mon plus strict devoir de chrockniqueur je resterais là à rêver au bonheur perdu de l'Humanité. Est-il vraiment nécessaire de lancer le clip, l'injonction SILENCE ne s'étale-t-elle pas en grosses capitales amarantes en haut, à droite.

    Pour être franc, connaissant mes volatiles, je me méfie, mes sens sont aux aguets, je ne me suis pas laissé endormir par les deux gâteries que les zoziaux nous tendent. Premièrement, un départ harmonieux, deux belles sonorités de guitares entrecroisées, à cette opération de séduction instrumentale je reste de marbre, alors pour la deuxième entourloupe ils tapent après le sucré dans ce que vous avez de plus sacré ( non ce n'est pas votre carte d'électeur ), ils ne respectent rien, vous traquent dans votre enfance, devant vos yeux émerveillés se dresse brusquement un castelet de guignol, tout blanc avec son rideau rouge encadré de ses colonnes ( imitation ordre dorique Grèce Antique ), du coup vous vous imaginez tout petit sur les genoux de votre douce mamanou, une bouffée émotionnante vous submerge, votre attention se relâche et c'est pourtant dans ces deux secondes de plongée en vous-même que se profile la menace. Elle porte un nom, je ne l'ai pas inventé, il est sur le générique. Comme toute menace qui se respecte, elle s'appelle Max.

    J'ai déjà à maintes reprises qualifié la barbichette de Pierre de méphistophélesque, voici la preuve que mes adjectifs ne sont jamais gratuits, de derrière le théâtre surgit un gros matou roux ( la couleur des flammes de l'enfer ) il traverse d'un bond la moitié de l'écran et disparaît au plus vite. Maintenant nous en sommes sûrs, le pire est certain. Pourquoi croyiez-vous qu'ils cachent leur regard derrière des lunettes aussi noires que leurs âmes damnées.

    Aiguisez votre sagacité, commence maintenant une séquence assez longue que l'on pourrait qualifier de subluminante, ou de manipulation mentale. Le jeu consiste à vous préparer, à vous amener à accepter en toute bonne foi le message honteux et immoral qui vous sera délivré par la suite. Apparemment ce n'est pas très grave, la musique est bonne, Pierre et Delphine esquissent d'élégants mouvements, et lorsque retentit la cloche à vache vous vous imaginez qu'un paisible ruminant ne va pas tarder à entrer dans le champ de la caméra pour paître l'appétissante pelouse. Ici tout n'est que beauté, rythme et volupté d'écoute.

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    Le rideau du guignol s'ouvre et apparaissent les marionnettes. Pas vraiment des personnages, des figures découpées dans du carton. De simples amusements ! Non, il est nécessaire de savoir déchiffrer les symboles. Une visite à la ferme, poule, oie, canard, coq, de quoi raviver et ravir votre âme d'enfant, notez toutefois que ces volatiles sont de couleur blanches alors que dans toute leur iconographie nos deux crashbirds se dessinent sous forme de corbeaux noirs au sourire sardonique... voudraient-ils insinuer dans nos esprits qu'ils sont blancs comme la neige ! Tiens l'on quitte la basse-cour, voici le mouton innocent, que disons-nous, l'agneau pascal blanc comme la colombe de la paix qui se charge de toutes nos méchancetés et de tous nos péchés. C'est ici qu'il faut penser à la notion de réversibilité des symboles, certes le mouton est un animal pacifique mais il représente aussi l'imbécile heureux qui se laisse tondre et mener à l'abattoir en toute quiétude.

    Et la seconde suivante, tombe le couperet de la guillotine, ou plus exactement on aimerait que tombât le couperet de la guillotine, cette image poétique pour marquer la brutalité de l'apparition, car ce sont deux têtes de la haute cour qui apparaissent. Des gens bien connus de tous, qui ont été élus présidents de la République, s'agitent et gesticulent, seront rejoints par un troisième larron ( sans doute pour une partie de poker menteur ), la musique se fait plus violente et pour que vous compreniez mieux le message c'est la tête de Delphine qui entre dans le théâtre qui leur intime l'ordre de cesser de claironner leurs discours, '' Shut up '' hurle-t-elle en anglais ce qu'en bon français l'on pourrait traduire vu la vigueur de l'intonation par '' Ferme ton claque-merde ! ''.

    Bon Dieu, seigneurs tout-puissants, si le rock devient politique, où tout cela va-t-il nous mener. Si les gens ne croient plus au mensonge des médias, s'ils se mettent à penser qu'un bon coup de balai, un monumental kick out the jam, s'avère nécessaire pour en finir avec ce théâtre d'ombres... et ces maudits volatiles qui en rajoutent ! Imaginez qu'au lieu de se plaindre la populace finisse par se révolter, quel scandale !

    En plus c'est bien fait, du bon boulot, z'ont raison d'être contents d'eux et de se prélasser sur leurs transats – un musique qui tranche sec, un vocal de pasionaria, de belles prises de vue, des trucages dus à Rattila Picture, une réussite esthétique, ils vont faire un malheur !

    Vous avez raison, Monsieur le Président !

    Damie Chad.

     

     

    JARS

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    Un petit single de Jars en attendant mieux, un morceau non utilisé issu des séquences du dernier album Jars III paru en décembre 2020, et un remix. Une pochette un peu différente – l'artwork est de Nikita Rozin - certes le fond noir et le trait blanc du dessin sont préservés mais inversés, la symbolique de la rose épineuse et de l'aigle éployé laisse place à ce que nous nous amuserons à définir comme appartenant à l'esthétique du réalisme soviétique, un jeune homme en équilibre sur son skateboard, bien propre sur lui, une bouteille à la main, attaché-case dans l'autre, que signifie-t-elle ? Que tout mode de vie tant soit peu en rupture identitaire finit par être récupéré par le système marchand ou que la gangrène des comportements déviants tend à lézarder les sociétés sclérosées...

    Anton Obrazeena / Pavel / Misha.

    Le meilleur des festivals : ne vous leurrez pas le meilleur des festivals ce n'est pas le Hellfest ou toute autre festivité concertique dont tout le monde rêve depuis d'un an, serait-il réduit à la seule prestation d'un unique groupe inconnu au fond d'un bar paumé dans les steppes sibériennes, non toute autre chose : un de ces rêves interdits que l'ordre et la morale réprouvent, ce geste gratuit qui vous traverse l'esprit et que vous n'oserez jamais réaliser par manque d'aplomb et de courage, celui de Jars est des plus simples et des plus percutants puisqu'il s'agit de filer un grand coup de poing sur la gueule d'un flic, hélas notre héros ne s'en sent pas capable, un autre le fera à sa place, c'est ainsi que l'on vit ses désirs les plus fous par procuration, est-ce là l'explication à la fan-attitude rock'n'rollienne, ne nous perdons pas une discussion oiseuse, écoutons : grêlons lourds sur toit de tôle suivis d'averses sans fin de grésil, batterie obstinante, hennissements de doigts sur les cordes chuintantes, des élans successifs qui n'éclatent pas, poursuite d'un rêve inassouvi, rejeté, repris, jamais assumé, désir clignotant qui ne sait pas vers où se tourner, et c'est l'éclatement des frustrations accumulées depuis l'enfance qui déchaînent le vocal, vomissement de haine froide, final en grande pompe une silhouette se détache sur le rougeoiement d'un soleil noir, c'est le crépuscule du héros qui a failli à sa mission, qui se retrouve au pied du mur intérieur qu'il n'a pas franchi. Moscow doesn't believe in tears : remix de Frailtyline ( une fan anglaise qui n'a rien rajouté aux sons de l'original ) : difficile de reconnaître le morceau original ( voir in Kr'tnt ! 493 du 14 / 01 / 2021 ) qui dépasse les dix minutes et celui-ci ne parvient pas à dépasser les trois minutes, plus qu'un remix j'évoquerais plutôt le concept cinématographique de montage, évidemment ici sonore, une espèce d'alignements d'échantillons, un peu comme quand vous disposez sur la table de la cuisine tous les ingrédients dont vous allez vous servir pour préparer votre plat, tout est là mais il manque l'essentiel, les premières secondes sont les plus réussies, cette monstrueuse clinquaillerie de cymbales, homard retiré de l'aquarium qui se débat pour ne pas être ébouillanté vivant et mangé à la sauce armoricaine sont magnifiques, mais ensuite c'est la cuisson rythmique à feu doux, certes vaseuse et funèbre, il manque aussi le soufre ardent du vocal.

    Damie Chad.

     

    INCIDENTS

    BLACK INK STAIN

    ( P.O.G.O RECORDS / ATYPEEK MUSIC

    ARAKI RECORDS / DAY OFF RECORDS )

    ( Avril 2021 )

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    Incidents, incidents, ils y vont fort si l'on en juge par la pochette, ce serait plutôt incendie, ne subsiste pas grand-chose du bâtiment, juste la structure noyée dans un océan de flammes, une charpente noircie, pas de souci à se faire, dans un quart d'heure il ne restera plus rien, rien que des cendres, d'ailleurs ils ont omis les couleurs rougeoyantes et rutilantes, n'ont gardé que noir, gris, et blanc, genre faire-part de deuil imagé pour vos illusions au cas où vous seriez du genre optimiste qui assimilez la musique à un agréable passe-temps. Inutile de leur chercher noise, ils font du noise.

    Trois de Clermont-Ferrand : Fab : guitare, vocal / Jean : basse, backing voices / Ugo : batterie.

    Slice of pain : un motif sonore, et un ouistiti qui sautille en contrepoint, le genre de truc qui ne fait pas particulièrement peur, mais très vite vous vous apercevez qu'ils ont décidé de s'en prendre spécialement à vous, d'abord le volume sonore en hausse, là on ne moufte pas, quelque part c'est la règle du jeu, mais ils reviennent vous titiller le système nerveux l'air de rien, une espèce de triptyque fondamental qu'ils épicent et martèlent à chaque fois sous un nouveau déguisement tintamarresque, jusque là ce n'est pas grave, vous encaissez, et vling ils rajoutent le malheur de l'œil crevé exprès pour vous pousser dans vos retranchements, le vocal de Fab vous mord les talons à pleines dents, et tout se dérègle en un long tortillis qui finit en générique de film d'horreur, juste pour faire monter l'adrénaline avant l'invasion des araignées géantes, magnifiques hurlements de fin du monde. I see you dead : le genre de déclaration d'amour que vous aimez, ils envoient la sauce au sang sans faiblir, sont partis pour vous saigner de belle façon, le Fab vous hurle toute la haine du monde dans vos oreilles, et tout compte fait vous trouvez ça beau, alors ils ralentissent le tempo pour que vous preniez compte du peu de temps qu'il vous reste à vivre, Ugo tonne à la batterie, la guitare lance des éclairs et à la basse Jean se sert de la lymphe qui coule de votre corps pour cirer le plancher. Sans façon : vibrations cordiques, manœuvres au sifflet, quelques coups d'enclumes et la catastrophe déambule vers vous, sans se presser, une espèce de papier calque géant qui se colle à vous et appuie de plus en plus fort, des tubulures surgissent du néant et tournent leur tentacules vers votre chair ensanglantée, rigoles de sang, fontaines de jouvence mortelle. Non merci, sans façon. STO2 : entrée rock, brûlante et au laminoir, la voix de Fab rageuse et aplatie, vous avertit mais avec cette masse sonore qui tombe sur vous, c'est trop tard, la batterie riffe à coups de riffles, tout s'emmêle le son n'a plus de sens, vous souhaiteriez que l'urgence s'arrête mais la pression augmente, tout semble s'éloigner, c'est pour mieux revenir mon enfant, et vous voici cassé et concassé, tassé et entassé, désordre moral et perfidie insane. STO de sinistre mémoire. Stuck : cordes de basse à vous pendre, l'air brûlant d'une guitare qui danse le scalp de votre chevelure piétinée et souillée de crachats blafards, c'est mal parti, donnent l'impression de jeter tout le son comme un sous-marin touché-coulé qui se défait de ses torpilles pour détruire en un dernier feu d'artifice le monde et l'emporter avec lui au fond des abysses. Touché-collé.

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    Pont des goules : un endroit certainement charmant, mais cette musique poisseuse vous détrompe et vous détrempe le cerveau à l'acide, le Fab devrait s'abstenir de son vocal racloir parfaitement désagréable, lui-même ne le supporte pas, il se met à crier sans rémission et derrière l'armada déboule sur vous, vous pensez que c'est la fin qui approche, pas du tout, prennent leur temps avec cette batterie spongieuse et ces cymbales cliquetantes, et vlang, une dernière tournée, le coup de l'étrier avec le cheval qui piaffe de bonheur sur le tapis de votre chair charpie. Frozen stance : surimi vivant de basse surgelée, le poëte Fab vous décapite ses octosyllabes à la manière d'un cyclope qui recrache la tête des olives humaines qu'il est en train de croquer, un morceau qui fait froid dans le dos. Alors ils en rajoutent des tonnes pour vous réchauffer. Déversent du décibel avec sadisme et cruauté. Froideur absolue. S.O.M.A. : rien qu'à entendre l'intro vous somatisez grave, ils inaugurent une plaque tectonique d'un nouveau genre, Fab qui vitupère dans les creux des ondulations et la masse sonore qui appuie de toutes ses forces dans les pleins. Je vous plains. Tiens déjà terminé. Hélas, c'était une fosse fin, ça recommence mais ce coup-ci c'est plus inquiétant, tapent dans le registre de l'angoisse. N'ayez pas peur, le pire était à venir. Finition apocalyptique de toute beauté. Derniers coups de merlin sur de tubéreuses protéiformes caverneuses un enchantement.

    Bruiteux et musical en même temps. Pas un seul morceau faiblard qui plombe l'ambiance. Ces Incidents qui forment le premier album de Black Ink Stain revêtent d'une tache noire l'innocence perdue des jours à venir.

    Damie Chad.

    *

    Voici quinze jours nous étions en Californie. Pas exactement à San Francisco en 1966, un tout petit plus bas à San José, de nos jours, nous restons dans la même mouvance avec des groupes comme Gulch, Sunami et Drain, sur lequel nous nous attardons en cette livraison. Ne sont pas tous seuls, sont entourés d'un public qui ressemble à leur musique, brutale et sans chichi. Du hardcore sans exclusive, mâtiné de sonorités metal, punk, grind, trash, straigh edge, noise et tout ce qui fait du bruit. Du core à core.

    CALIFORNIA CURSED

    DRAIN

    ( Avril 2020 )

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    Premier album du groupe, l'a été précédé les deux années précédentes de morceaux qui se retrouvent sur l'opus. A première vue une pochette passe-partout mais qui n'arrive nulle part. Votre conditionnement scolaire déclenche la touche, l'aurore aux doigts de rose avec les palmiers de l'île paradisiaque au loin, mais cette mer couleur de sang séché n'est pas vraiment engageante, les cumulus dans le ciel présentent la forme caractéristique des étrons et les ailerons de requins ne sont en rien engageants. Des planches de surfers dégarnis de leurs occupants sous-entendent que nos sélachimorphes ont l'estomac bien rempli. Pour vous en convaincre sur la plage aux détritus visez la cage thoracique. California dream is over. Inutile de sortir votre mouchoir, ce tableau désolant ressemble trop à une vignette de comix pour ne pas vous arracher un sourire. Ce n'est pas parce que notre monde n'est pas beau qu'il est nécessaire de sombrer dans le désespoir le plus noir. Arrêtez de vous plaindre, apprenez à jouir de la vie.

    Sam Ciaramitaro : vocals / Cody Chavez : guitar / Justin Rhodes : basse / Tim Flegal : drums.

    Feel the pressure : mouettes plaintives et vagues déferlantes, borborygmes glouglouteurs siphon de WC géant, l'on monte les étages soniques, crashs de cymbales scandent le départ d'une batterie épileptique qui pousse en avant le godet monstrueux de la basse et le halètement saccadé du moteur de la guitare, drumerie en action, vocals enfoncés dans la gorge, enfin expulsés, cris de haines et affirmation de soi, revendications différentielles, la guitare de Chavez se déchire sur les barbelés électrifiés de la bienséance comportementale, court-circuit incendiaire, toujours ces cymbales qui cinglent l'œsophage, déchaînement monstrueux qui débouche sur Hyper vigilance : Drain fonctionne comme le Led Zeppelin du pauvre, pas le temps d'artitiser et de funambuliser, ici, c'est plus fort et plus vite, l'on ne cherche pas le speed mais la cassure qui se bouscule vers une autre cassure, l'on tire scud sur scud mais la trajectoire n'est pas prise en compte, juste l'impact, car pour aller loin il ne suffit pas d'aller vite mais de raccourcir la route, trivial poursuite entre vocal et batterie, le premier pousse le deuxième, et le second pressure le premier, course en sac explosif sur terrain miné, avec dégagement monstrueux en fin de partie. Sick one : pas tout à fait l'on est déjà dans le morceau suivant, après l'état paranoïaque précédent, l'on accélère le processus ne plus se soucier de soi, éliminer les autres, tuer le mal à la racine, hymne à la destruction pure, quand vous êtes malade éradiquez la maladie, tirez sur tout ce qui bouge. Servez-vous du rock comme d'un hachoir mécanique. Army of one : démarrage en flèche de feu, vocal les doigts dans la prise, batterie démente et les guitares qui construisent des talus de riffs aussi vite qu'elles les détruisent, joie émulsifiante, seul contre tous, seul contre l'univers, le rock comme un miroir auto-glorificateur, perversité narcissique de l'adolescence parvenue à l'âge adulte, le rythme se ralentit pour laisser s'exprimer le déluge glossolalique, éclats de guitares agités tels des oriflammes victorieux, et l'emphase du délire reprend le dessus pour le seul plaisir égotiste d'atteindre à la jouissance phatique de sa propre unicité, lancée à la face du monde telle une grenade assourdissante. Character fraud : trop c'est trop, retour du bâton, auto-flagellation accusatrice, ô insensé qui crois que je ne suis pas toi, remarquez ce n'est pas le genre d'acte restrictif qui amène Drain au calme de la réflexion, peut-être ce morceau est-il plus violent que les précédents, au niveau vocal certainement, cette espèce de mea culpa est encore plus agressif que les cinq premiers assauts. Hollister daydreamer : ce n'est qu'un rêve de guitare fluide, très vite la guitare brûle de toutes ses larmes, pas de panique, cela ne dure qu'une minute. White coat syndrome : Drain draine le mal et la folie, vous applique des compresses d'acide sur vos plaies intérieures, la batterie comme le supplice de la roue se joue de vous, les guitares compriment vos cauchemars, vous êtes fait comme un rat, tumultueuses décharges radiographiques, terrible révélation, la société malgré votre rock chalumeau est plus forte que vous. The process of weeding out : la momie se relève de la table d'opération, elle a arraché ses bandelettes, elle est revenue du pays de la mort, vivante, elle hurle, elle exulte de rage, chaque mot est une bombe, la batterie bombarde sans retenue, basse hurlante et attaque de guitare en piqué, Drain n'est pas venu pour apporter la paix de l'âme mais le triomphe de la volonté de puissance. Bad Faith : profession de foi, la mauvaise, l'anarchiste, la stirnérienne, vivre uniquement pour soi et selon soi, la voix s'étrangle, la langue est devenue serpent à deux têtes, le jardin des délices s'équalise en l'éden des supplices. Riffs à la mitraillette, la batterie assénée en coups de batte à base ball, vous n'aimiez pas le rock, désormais vous le détesterez. California cursed : le morceau du retour, c'est ainsi que se terminent tous les bons disques de rock, at home, comme l'escargot dans sa coquille, comme la flamme dans la poudre, au cas où vous n'auriez pas compris, après deux minutes de speed ultra compressé, vous avez droit à dix secondes de country. Passé à la moulinette.

    L'ensemble ne dépasse pas les vingt-deux minutes – ne confondons pas quantité et déperdition d'énergie - quelques secondes supplémentaires et ils arrivaient à vingt-trois, le chiffre de l'Eris, la déesse du kaos.

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    Le dernier morceau existe aussi en vidéo-officielle. Le hardcore de Drain s'écoute très bien avec des images. Leurs disques sont colorées et ils soignent leur merchandising. Si vous voulez en savoir plus se reporter sur YT par exemple sur les 12 minutes de la vidéo : Drain 02 : 02 / 08 / 2020 enregistré lors de la prestation du groupe au LDB Fest. Il y en a d'autres plus virulentes. Le public est essentiellement composé de garçons... Un peu brutal diront les filles. Z'oui mais un véritable public rock. N'ont pas inventé le hardcore californien mais en sont les dignes héritiers. Fun, Fun, Fun, comme disaient nos ancêtres les Beach Boys voici un demi-siècle. Mais il est nécessaire de savoir s'adapter, aujourd'hui les vagues sont plus hautes et les requins ne sont plus exclusivement dans l'écume et les flots azurés... Faut bien que les gamins s'amusent, surtout quand les temps tournent à l'aigre...

    Damie Chad.

     

    Tout vient à point pour qui sait attendre. Donc voici l'autre moitié, pas du ciel, plutôt de l'enfer, plus prosaïquement la face B du split que Sunami a partagé avec Gulch voir notre chronique sur Gulch dans notre avant-dernière livraison509.

    SPLIT

    SUNAMI / GULCH

    ( 2021 / Triple B Records )

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    Ce n'est pas un hasard si Sunami et Gulch se sont retrouvés sur ce disque. Sunami est constitué de membres provenant de Drain, Gulch, Hand of God et Lead Dream, ces quatre groupes faisant partie de la scène hardcore californienne actuelle. Si Josef Alfonso est le shouter boy de Sunami, il passe beaucoup de monde derrière le micro lors des trois EP produits par le groupe. Davantage une réunion de copains qu'un véritable projet. Ces deux titres n'étaient pas particulièrement prévus, mais le public n'avait pas oublié les deux premières tranches de pain d'épice au piment de Cayenne.

    Step up : une avoinée de haine comme on les aime, se sont mis à trois pour le vocal et ça s'entend, la batterie sonne la charge mais lors de l'attaque des tranchées à la baïonnette les guitares attendent que les voix se soient tues pour lancer l'assaut perforatif. Die slow : crève lentement que tu aies le temps de souffrir, les musicos te passent le rouleau compresseur sur le corps pour que tu aies la possibilité de réfléchir sur ton triste sort, pas de chant, des imprécations théâtrales, mais quand la colère se déchaine, vous comprenez que les avertissements préparatoires n'étaient pas de vaines promesses.

    Damie Chad.

     

    IMMUABLE JOAN

    MARIE DESJARDINS

    ( Le Mag / Profession SpectacleMai 2021 )

    En règle générale quand on parle d'un chanteur ou d'un musicien on l'aborde par ses productions musicales. Suffit de se laisser mener de disque en disque, de concert en concert, etc... Facile de choisir le bon fil : le déroulé de sa carrière. Je ne dis pas que c'est du tout cuit, mais au moins vous savez où vous mettez les pieds. Mais parfois derrière l'artiste on cherche l'homme. Ou la femme. Entre le fan les yeux fermés qui ne se pose pas question, qui gobe l'œuf et la poule d'une même mouvement et celui davantage sourcilleux qui s'interroge pour savoir si tel ou telle correspond à ses propres catégories d'analyse, la distance peut se révéler prodigieuse... Pour prendre un exemple personnel, j'adore l'album Craveman de Ted Nugent et pourtant ses prises de position politiques me rebutent au plus haut point même si je pense qu'il existe une certaine logique corrélative entre la violence de sa musique et ses brutales assertions idéologiques. Lorsque l'on aborde ce genre de sujet l'on est vite confronté à ses propres nœuds gordiens, et souvent se refuse à notre disposition l'épée d'Alexandre pour trancher dans le vif de nos contradictions, bref nous manquons de courage pour nous affronter à nos intimités et nos inimitiés viscérales, nos choix instinctifs et nos préférences innées... qui sont au fondement de notre personnalité sociale et de notre idiosyncrasie individuelle.

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    Donc Marie Desjardins et Joan. Pas Jett. Baez. Bien sûr que Marie Desjardins apprécie hautement Joan Baez. C'est une grande chanteuse, une grande interprète me corrigerait-elle avec raison aussitôt. Une voix de tourterelle d'une limpidité absolue. Quiconque peut lui en préférer une ou plusieurs autres, là n'est pas la question. Joan est aussi ce qu'en notre doux pays de France l'on nomme une chanteuse engagée. Comprendre selon nos critères nationaux, à gauche. Pour rester sur le sol américain, elle participa aux marches civiques ( lutte des noirs ) et aux manifestations anti-Vietnam ( contre la guerre impérialiste ). Genre d'endroits où elle ne risquait pas de rencontrer Ted Nugent ! Aujourd'hui Joan Baez aborde fièrement ses quatre-vingts ans. Le temps a passé, elle n'a rien renié de ses engagements, elle ne s'est pas excusée, elle reste fidèle à ses prises de position, relisez l'adjectif ( vraiment ) qualificatif que lui décerne Marie Desjardins dans le titre de la chronique, Immuable Joan Baez. L'on a assisté pendant ces quarante dernières années, parmi nos dirigeants politiques, pour ne citer qu'eux, tant de retournements de vestes et de grotesques palinodies que l'on ne peut que s'incliner devant tant de constance.

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    Mais il y a plus. Marie Desjardins nous le rappelle. On y pense moins, ou plutôt on en parle moins. Nous l'avons noté dans la chronique ( in Kr'tnt ! 221 du 05 / 12 / 2015 ) de ses mémoires Et une voix pour chanter, Joan Baez a eu le courage intellectuel et physique de mettre ses actes en accord avec ses idées. Contre la guerre du Vietnam, elle ne se contente pas de défiler et des signer des pétitions qui vous donnent bonne conscience, citoyenne américaine en opposition à son gouvernement, elle se rend au Vietnam pour témoigner, sous les bombes, des destructions et des victimes perpétrées par les avions de son pays. Une femme courageuse. Devant laquelle l'on ne peut que s'incliner.

    Tout cela Marie Desjardins le raconte. Elle n'omet pas non plus les aspects moins plaisants de la chanteuse. C'est Joan Baez en personne qui l'énonce calmement face à la caméra. La douce Joan avoue qu'elle a parfois privilégié sa carrière à ses enfants. L'on n'est pas surpris, elle n'est pas la seule dans ce cas, l'on passe l'éponge, la rançon de la gloire, l'attrait de la célébrité... Il y a plus grave. Elle aurait pu le taire. Mais elle le dit. Elle a demandé à sa petite sœur Mimi ( Farina ) Baez de mettre sa carrière en veilleuse, ayant peur qu'elle lui fasse de l'ombre... Pas très beau, du coup avec cet aveu la part d'ombre de Joan se teinte d'une trouble opacité...

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    Apparemment ici je m'éloigne des points soulevés par la chronique de Marie Desjardins qui n'évoque en rien d'une manière précise ce morceau de Joan Baez, The night they drove old Dixie Down qui est mon préféré de sa discographie ( je ne la connais pas en son intégralité ). La version qu'elle en offre me semble supérieure à celle de son créateur Robbie Roberston avec son groupe The Band. Elle est même meilleure que celle qu'en donnera Johnny Cash. Nos deux artistes la déclament d'une manière un peu pompeuse ou funèbre. Cela se comprend, le morceau évoque la disparition du vieux Sud. Pas du tout passéiste ou triomphaliste. Ne s'inscrit pas dans un registre de parti-pris politicien revanchard, simplement la guerre vue du côté des petites gens. Joan Baez y insuffle un souffle et une vivacité qui manquent à nos deux compères. Le sujet est empreint d'émotion et de tristesse, mais pour notre folkleuse de l'Est progressiste – elle n'hésite pas à modifier le texte pour en gommer des aspects qu'elle juge trop outranciers - la défaite du Sud réactionnaire, malgré toutes les souffrances subies par sa population, est quelque part un pas en avant de l'Humanité, l'abolition de l'esclavage est un progrès...

    Tout ce qui précède pour en revenir au texte de Marie Desjardins. Un nouveau personnage vient d'entrer en scène. The Band aura été le groupe de scène de Bob Dylan. Des vieux briscards qui précédemment accompagnaient Ronnie Hawkins, mais avec Dylan nous rentrons dans la grande histoire du folk, celle de ses années triomphales, celle à laquelle Dylan portera un coup fatal en commettant le sacrilège d'électrifier le folk. Un véritable éléphant dans un magasin de porcelaine le Bobby, non seulement il pactise musicalement avec l'ennemi héréditaire : le rock'n'roll, mais de surcroît il brise le cœur amoureux de Joan.

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    Joan aura du mal à s'en remettre. Marie Desjardins prend fait et cause pour elle. Quel ingrat c'est elle qui lui a ouvert les portes du succès. Sans elle, il serait resté un petit gratteux anonyme. Solidarité féminine ! Certes Dylan s'est peut-être montré quelque peu inélégant dans les modalités de la rupture, nous voulons bien le croire, mais le mal était beaucoup plus profond. En-dehors de toute affinités électives entre deux êtres, il existe aussi des failles de séparations souterraines. Elles sont politiques et idéologiques. Ce qui sépare Dylan et Joan c'est ce qui différencie l'esprit de rébellion de l'esprit révolutionnaire. La révolte de Dylan relève de l'individu, celle de Joan s'inscrit dans un processus sociétal. C'est le ''moi contre presque tous'' qui s'oppose au '' moi avec les autres '' .

    Marie Desjardins transcrit cela selon un autre registre : idéologiquement Joan était trop pure, Dylan beaucoup plus prudent. L'une sans concession, l'autre prêt à pactiser. Préfère jouer sa carte en solitaire que devenir la caution morale des autres. Si doué que l'on soit l'on ne devient pas Dylan tout seul, l'arrive un jour où la maison de disques vous propose le deal : coco on met le paquet sur toi – pub, presse, radio, TV, réseaux - mais en retour tu suis les conseils et tu fais ce que l'on te dit...

    Marie Desjardins nous prend un contre-exemple, Sixto Rodriguez qui ne fera pas la carrière qu'il se devait dans le showbizz, elle se dépêche d'ajouter que Dylan n'y est pour rien, mais lorsque le disque de Rodriguez sort en 1970 Dylan est déjà une légende, nos deux auteurs-interprètes ne jouent pas dans la même catégorie, reconnaissons que Sixto est prêt à faire moins de concessions que Dylan... Si les circonstances avaient été autres de quels opus aurait accouché Sixto Rodriguez. Nous n'en savons rien. La vie est remplie d'injustices destinales.

    Nous n'y pouvons rien, chacun de nous est victime des autres et de lui-même. Le Christ lui-même n'a pas échappé à cette règle de fer... C'est à Lui que Marie Desjardins se rapporte pour terminer son article, en vieux mécréant nous dirons que s'il était un homme il n'a pas fait mieux que nous, et que s'il était un dieu, il n'a rien fait. En plus il n'a jamais mieux chanté que Joan Baez et il n'a jamais mieux écrit que Marie Desjardins. Sinon cela se saurait !

    Un bel article qui vous oblige à réfléchir et à méditer sur les implications de vos actes sur vous-même et sur les autres.

    Damie Chad.

     

    XXXIV

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

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    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

     

    139

    Même pas le temps de respirer que le téléphone sonna une nouvelle fois. C'étaient les filles, Charlotte et Charlène s'ennuyaient chez leurs parents, est-ce que par hasard nous pourrions les emmener en weekend, au bord de la mer par exemple.

      • Au bord de la mer oui, en weekend anticipé, départ ce soir à vingt heures, rendez-vous au pied de la Tour Eiffel !

    Le Chef reposait tout juste le bigophone que la sonnerie se fit entendre une fois de plus, c'était Vince, la voix angoissée :

      • Il faut se voir au plus vite, avec Brunette nous avons mis la main sur des documents importants, je monte à Paris, je prends le train ce soir !

      • Inutile, on descend sur Cannes, on sera au Majestic, à 10 heures on t'attend !

      • Parfait, mais faites attention, les nouvelles que j'apporte ne sont pas bonnes.

    140

    Je ne devrais pas le dire mais l'on a roulé, non pas à tombeau ouvert mais à fosse commune épidémique géante, bref le matin à six heures piles j'arrêtai la Lamborghini devant l'entrée du Palace. Nous étions attendus. L'ensemble du personnel nous fit une haie d'honneur, des grooms se précipitèrent pour se charger des deux valises du Chef, durent se mettre à trois pour la malle à Coronado. A peine le Chef eût-il sorti un Coronado de sa poche que trois majordomes se disputaient pour lui offrir du feu, tandis qu'un quatrième se tenait à sa portée un cendrier à la main. Les filles se virent offrir une bague en diamant, mais les plus heureux furent Molossa et Molossito chacun trônant sur un magnifique coussin de soie précautionneusement portés par deux maîtres d'hôtel empourprés de confusion d'avoir à transporter deux si illustres canidés. Le directeur du palace s'excusait :

      • Nous avons eu peu de temps pour refaire les décorations, néanmoins toutes les salles ont été en votre relooké rock'n'roll, des photos de Gene Vincent et d'Eddie Cochran ornent toutes les chambres, mais peut-être désireriez-vous petit-déjeuner à moins que vous ne préférassiez an american hot brunch...

    141

    La porte du royal penthouse judicieusement rebaptisé Heartbreak Hôtel, s'ouvrit à dix heures tapantes, deux chasseurs s'effacèrent après les avoir annoncés pour laisser passer Vince et Brunette, nous n'eûmes même pas le temps de les embrasser, qu'un autre visiteur fut introduit, il se présenta de lui-même :

      • Mon nom ne vous dira rien, appelez-moi Hector, je viens vous apporter le cadeau de mon maître, si vous voulez vous donner la peine et il tendit au Chef une simple enveloppe !

    Le Chef la déchira et apparut un mince bristol bleu qu'il lut à haute voix : '' Ceci est le cadeau promis, suivez Hector, il se fera un plaisir de vous le remettre. Un conseil d'ami prenez une petite laine ou un blazer. Je vous souhaite une bonne journée.''

    142

    Une énorme voiture ( télévision grand écran, bar et cuisine aménagée dans laquelle nos canidés ne tardèrent pas à se partager un rôti de porc aussi volumineux qu'eux ) nous attendait devant l'hôtel, le chauffeur se dirigea vers le port, et s'arrêta au bout d'un quai, juste devant un splendide yacht.

      • Super bateau, super cadeau ! s'écrièrent les filles

    Hector eut l'air vexé :

      • C'est mal connaître mon maître que de croire qu'il offrirait une barcasse de troisième ordre à ses invités. Ce rafiot nous emmènera au cadeau proprement dit, couvrez-vous le temps fraîchit.

    143

    Les filles pariaient pour une île paradisiaque mais la surprise fut kolossale. Une brume épaisse s'était levée, le yacht se dirigeait vers le large, une véritable purée de poix, nous n'y voyions pas à trois pas, les moteurs de notre embarcation stoppèrent brusquement, nous ne distinguions rien, nous fûmes surpris lorsque Hector nous conduisit à bâbord devant un escalier métallique sorti de nulle part qu'il nous conseilla d'emprunter sans peur, je resterai avec le yacht pas très loin, si vous avez besoin de quelque chose faites signe.

    Les filles poussaient des petits cris, mais lorsque nous fûmes arrivés tout en haut, un rayon de soleil troua la brume révélant la nature du cadeau : un porte-avions !

    144

    Le commandant nous attendait : '' Bienvenu sur l'Impérieux, ce porte-avions vous appartient, moi-même et l'équipage que j'ai l'honneur de commander sommes à votre disposition, je vous conduis au poste de commandement. Je suppose que vous n'y connaissez pas grand-chose, je resterai auprès de vous pour vous seconder.

      • Pas besoin dit le Chef, l'agent Chad est un pilote émérite, quant à moi, je pense que le maniement d'un tel engin demande moins d'expérience, de tact et de subtilité que l'allumage d'un Coronado, nous nous débrouillerons très bien tout seuls !

    145

    Je le reconnais, c'est un peu plus complexe qu'un tableau de bord de Lamborghini, des cadrans à aiguilles partout, une multitude boutons de toutes les couleurs qui clignotent sans discontinuer, des écrans qui affichent des données incompréhensibles, au bout de dix minutes je parviens à comprendre qu'il suffisait que je donne les ordres directionnels à voix haute dans le micro rouge pour qu'ils soient aussitôt exécutés dans une pièce attenante.

    Enfin seuls, Vince est soulagé, il prend la parole :

      • Avec Brunette nous n'avons pas perdu notre temps, nous avons échafaudé une hypothèse relativement simple : si Eddie Crescendo a disparu il devait savoir qu'il courait un danger, il n'était pas une tête brûlée, sans doute a-t-il pris la précaution de laisser des documents quelque part !

      • Nous les avons découverts, le coupa Brunette, dans l'appartement de sa mère, que nous avions fouillé ensemble, rappelez-vous son cadavre dans le hall d'entrée, nous étions alors obnubilé par les boîte à sucres... Nous avons brisé les scellés posés par la police et avons recommencé les recherches, nous cherchions un gros dossier, c'était simplement trois feuilles A4 pliées en deux dans le cahier de cuisine de la pauvre maman posé sur le buffet... une chance extraordinaire, j'aurais pu ne pas les voir, c'est en vérifiant par gourmandise la recette des crêpes au nutella que j'y suis tombé pile dessus, incroyable figurez-vous que Mme Crescendo ajoutait de la crème fraîche dans la pâte chocolatée !

      • Personnellement je verse directement dans la crêpière les fragments d'une robe de Coronado, ainsi j'obtiens une saveur inimitable mais cela ne serait rien si auparavant je...

    Hélas, aujourd'hui que je rédige mes mémoires je suis dans l'incapacité totale de vous révéler à quelle opération préliminaire se livre le Chef pour réussir ses crêpes au nutella car depuis un moment j'éprouvais une gêne inexplicable au niveau de ma fesse gauche et je concentrai toute mon attention sur cet étrange phénomène...

    A suivre...