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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 2

  • CHRONIQUES DE POURPRE 435: KR'TNT ! 435 : MICK RONSON / BELLRAYS / MOONSHINERS / JOHNNY MONTREUIL / RAY ALLEN AND HIS BAND / PALMYRE / THE NEXTFLOOR / HOAX PARADISE / JADES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 435

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    24 / 10 / 2019

     

    MICK RONSON / BELLRAYS

    MOONSHINERS / JOHNNY MONTREUIL

    RAY ALLEN AND HIS BAND

    PALMYRE / THE NEXTFLOOR

    HOAX PARADISE / JADES

     

    Ronson toujours deux fois - Part Two

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    Durant les dernières années de son règne, Ronno a multiplié les jobs de prod et les plans collaboratifs. On en retiendra quelques-uns, à commencer par Dylan qui l’embauche pour jouer dans le Rolling Thunder Review.

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    On entend donc Ronno jouer sur «Maggie’s Farm», le cut d’ouverture d’Hard Rain, un album live paru en 1976. Grosse énergie. Ronno tisse des trames. Quel enchanteur ! Et il claque un bon solo de Hull. Attention, avec Dylan, ça n’en finit pas. La version de «Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again» qui se trouve sur ce live est monstrueuse. Bien des années après, le texte reste un rêve de parolier. C’est là très précisément qu’on réalise à quel point Dylan est unique dans l’histoire du rock. Son rock reste bien le nec plus ultra du rock américain. Les versions d’«Oh Sister» et de «Lay Lady Lay» sont aussi énormes, jouées à l’épaisseur du mythe dylanesque. Il chante ça dans une sorte d’unisson, avec toute la pression mélodique qu’on peut imaginer. S’ensuit un «Shelter From The Storm» élégiaque. Ici, tout est traité au plus haut niveau de textualité. Pas de place pour les bas du front. Dylan s’adresse à l’intellect. Avec «You’re A Big Girl Now», on retrouve cette magie qui nous berçait dans les sixties et qui nous faisait croire en la beauté d’un monde de rock électrique - Time is a jet plane/ It moves too fast - Il y a quelque chose de messianique chez Dylan, il porte tout au plus haut niveau de la portée des choses. Il amène son «Idiot Wind» à l’embrun de protest song et ça souffle par delà les océans. Dylan est en colère, comme Neptune, alors il souffle le rock sur la terre des hommes tellement indignes. Dylan est encore en vie, il se dresse dans l’histoire du rock comme un dieu qui dénonce, mais il envoie des coups d’épée dans l’eau car trop peu de gens l’écoutent et le comprennent.

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    La même année, Ronno enregistre Cardiff Rose avec Roger McGuinn. Comme ils jouaient ensemble dans le Rolling Thunder Review et qu’ils s’entendaient bien, ils envisageaient de monter les Thunderbyrds. Dommage que le projet n’ait pas abouti car Cardiff Rose vaut sacrément le détour, ne serait-ce que pour «Take Me Away», un cut d’ouverure de bal gorgé d’énergie guitaristique. C’est joué au fouillis de son et porté à ébullition. Quel fantastique brouet de lancinances soniques ! Ronno y fait un festival hallucinant, il joue dans tous les coins. Puis avec «Jolly Roger», Roger passe à la piraterie. Cardiff Rose est le nom du vaisseau - Pull away me lads of the Cardiff Rose/ And hoist the Jolly Roger - On y entend craquer les cacatois. Par contre, «Rock And Roll Time» sonne comme un morceau des Clash et c’est beaucoup moins glorieux. Roger tape dans Dylan avec l’excellent «Up To Me» - You looked a little burned out my friend/ I thought it might be up to me - Les chutes de couplets sont des splendeurs - One of us has got to hit the road/ I guess it must be up to me - Roger entre dans le grand décorum avec «Round Table» et sa pop vaut bien celle de Bowie. Voilà une merveille richement dotée. Ronno ramène toutes les dynamiques dont il a le secret. Et Roger partit vers l’Est - And they kept headin’ towards the East - c’est plein d’allant, de son et de Holy Grail. Extraordinaire. S’ensuit «Pretty Holly», une chanson traditionnelle jouée au banjo par ce diable de David Mansfield et digne de Dylan. Tout ce que fait Roger dégouline d’excellence. Comme au temps des Byrds, il veille à rester dans le très haut de gamme. Il finit avec une reprise de Joni Mitchell, l’infectueux «Dreamland».

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    Autre aventure de Ronno en Amérique : les fameuses Secret Sessions enregistrées en 1977 avec Corgy Laing, Leslie West, Felix Pappalardi et l’Hunter-continental. C’est l’occasion d’entendre ce guitariste génial qu’est Leslie West, qui par le gras surpasse Ronno. La preuve ? Dans «The Best Thing». Leslie West y ramène tout son gras double. On a tout de suite du son, énormément de son, West vibrillonne comme un Mountain man. L’autre grand acteur de ces Secret Sessions, c’est Felix Pappalardi. Il faut l’entendre titiller le bassmatic dans «Silent Movie». C’est du boogie, mais avec du son et l’extraordinaire présence de Felix le chat qui joue un peu comme Jack Bruce. Ces sessions eurent lieu à l’initiative de Corgy qui voulait sortir un album solo pour Elektra, mais comme le label venait de changer d’optique commerciale en voulant mettre le paquet sur les Cars et Costello, le vieux boogie à l’anglaise n’était plus en odeur de sainteté. Et hop, le projet fut dégagé. Avec «I Hate Dancing», ils sonnent comme le Bowie diskö. L’horreur ! On revient à l’Hunter-marché avec «The Outsider». C’est forcément efficace. Leslie West joue dessus. Il tire plus de notes que Ronno. Il est plus féroce dans le développé des embrouilles soniques, il tient tête à la décence et se déverse dans l’inconscient collectif. Felix le chat revient faire des merveilles sur «Just When I Needed You Most», une sorte de balladif évangélique, quant à Leslie West, il ramène tout son graillon dans «Lowdown Freedom», un magnifique cut de good time music.

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    Si on se demande ce que foutait Ronno avec Slaughter & The Dogs, l’un des groupes punk les plus énervés, la réponse est simple : Mike Rossi et ses camarades étaient des fans de Ronno et de Bowie. Il tirent en effet le nom de leur groupe de Slaughter On Tenth Avenue et de Diamond Dogs. Ronno joue donc sur deux cuts de l’album Do It Dog Style, paru en 1978 : une reprise des Dolls («Who Are The Mystery Girls») et «Quick Joey Small». Ronno s’adapte à tous les plans, c’est un homme souple. Il ramène toute la hargne de Hull dans le brouet de Manchester. Dès que Slaughter & the Dogs reprend le format rock, ça redevient intéressant. Ronno s’amuse bien. Ce genre de fournaise reste dans ses cordes. La reprise des Dolls est peu punkoïde, mais Ronno l’allume bien à coups de cocotes maladives et de filins incisifs. Il monte ça en température juste quand il faut. Et pour le reste ? C’est du punk de Manchester, mais pas aussi élégant que celui des Buzzcocks. Les Dogs se veulent plus agressifs et ça ne vieillit pas très bien, comme d’ailleurs l’ensemble du punk-rock de la deuxième vague. Ils jouent ce qu’on appelait alors du punk de petite berzingue, sans queue ni tête. Mike Rossi tente de sauver les cuts à coups de killer solos flash mais c’est difficile. Il se montre très entreprenant dans la reprise d’«I’m Waiting For The Man». On les sent contents de leur sort et irrévérencieux. Dès qu’ils ne jouent plus de punk-rock, comme c’est le cas avec «You’re A Bore», ils redeviennent intéressants. Ce dingue de Rossi enjolive tout à la clé de sol. Ils flirtent avec le glam dans «Keep On Trying» et bardent «We Don’t Care» de bon son. On sent qu’ils y croient dur comme fer. Rossi est assez brillant, il peut jouer du solo de perlimpinpin. Il n’a pas besoin de Ronno pour allumer la gueule d’un cut. Il a du riff à revendre. Il fait un véritable festival dans «Dame To Blame», on le voit voyager dans le spectre du solo de wah. Franchement, ce petit mec joue comme un démon.

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    La même année, Ronno produit l’album des Rich Kids, le fameux Ghosts Of Princes In Towers. Il s’y niche une pure merveille, le morceau titre, un hymne Mod bardé d’énergie et traversé par une bassline alerte et courageuse. C’est chanté au meilleur cockney slang de street. Voilà ce qu’il faut bien appeler un hit magique. L’album réserve d’autres bonnes surprises comme ce «Hung On You», très anglais par le son des guitares. Les Kids flirtent avec le Mott. On sent la patte de Ronno dans la prod, cette façon de pousser les guitares devant dans le mix et de faire mousser le gras double du solo. C’est tout lui. Le solo prend même des allures thunderiennes. C’est dire si Ronno s’y connaît en maintien de la persistance. Tiens, puisqu’on parle de Johnny Thunders, voilà «Bullet Proof Lover», quasi-Dollsy tellement les guitares sont belles et que ça boogotte bien dans les brancards. Avec la bassline aérodynamique de Matlock, ça passe comme une lettre à la poste. D’ailleurs, il fait un festival dans «Rich Kids». Il faut l’entendre jouer ses gammes folles. Il multiplie les descentes vertigineuses et le mix le met bien en évidence. Ronno tente aussi de donner de la profondeur à «Put You In The Picture», un petit rock sans conséquence. Mais sans résultat. Dommage, car ça postillonne bien dans le micro à coups de poutchou inda pikchure. On retrouve de la belle cocote dans «Burning Sounds». Matlock sait écrire des chansons, car voilà une structure mélodique intéressante, il faut bien l’admettre. C’est d’autant plus convaincant que ces mecs jouent bien, et comme c’est produit de main de maître, alors on se régale. Les Rich Kids ne pouvaient pas rêver meilleur chaperon que Ronno.

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    On se comprend pas que Ronno soit allé produire l’album diskö de David Johansen, In Style, en 1979. Dommage, car Richard Avedon signe la pochette mais Dan Hartman rôde dans les parages, d’où la diskö, et ce dès «Melody». Bon d’accord, on a truc dansant, c’est du stomp de diskö beat, un truc de Studio 54 noyé d’orgue, tout ce qu’on voudra, mais on perd les Dolls. Quand on entend «She», on se demande vraiment ce que Ronno vient branler dans cette misérable histoire. Johansen se grille. Quel gâchis ! Ronno et lui auraient pu faire des étincelles. Ils font même du reggae avec «She Knew She Was Falling In Love». Atroce ! Nous voilà le museau dans le caca des eighties et des mauvais disques à la mode. On trouve enfin du rock à guitares dans le morceau titre. Ronno ramène ses arpèges et ses cocotes miraculeuses, alors ça change tout. Il fait le show. Et quand Sylvain Sylvain ramène sa fraise dans «Wreckless Crazy», on repart sur les Dolls. Ouf ! Chœurs parfaits, voilà enfin un cut digne du grand Johansen. La bassline de Buz Verno tend tout. On a même un solo de tempête de sable et des magnifiques too-hoo-loo de relance.

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    En 1989, Ronno produit l’excellent album d’Andy Sexgang, Arco Valley. C’est en effet un bel album de glam décadent qui s’ouvre sur le sombre «7 Ways To Kill A Man». Chant très perverti. Ronno joue derrière. «Queen Of Broken Dreams» et «Jesus Phoned» sonnent très glam puis Sexgang tape dans la môme Piaf avec «Les Amants Du Jour». Étonnant clin d’œil. «Rock Revo» reste dans la lignée de la belle A, avec des accents à la Bowie. «Station 5» se montre digne de «Life On Mars», c’est dire si c’est bon, oui, car voilà encore un cut très maniéré, beau comme un ciel étoilé.

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    Paru en 1991, Casino Steel & the Bandits Featuring Mick Ronson vaut aussi le détour. Ne serait-ce que pour cette belle cover de «When You Walk In The Room», même si elle est un peu top martelée. Ronno joue dans ce brouet de power pop forcément bon, car d’origine grandiose. Fabuleux slab de glam-rock avec «Brickfield Nights». C’est explosé de son et d’énergie. Même chose pour «Virginity» - Naked you look great tonight - On retrouve la patte d’Andrew Matheson dans «Ride Me», une espèce de heavy boogie blast - You think I’m worried/ Heartbroken and sorry/ It’ll never happen to me - C’est du pur jus de Matheson, une véritable démonstration de force. C’est bardé à la vie à la mort, avec des chœurs de Dolls et de la purée de Ronno. Ils tapent «Story Love Affair» au heavy groove de bar de nuit et font une reprise de Schmoll avec «Don’t Boogie Woogie». Ils sont marrants, car ils tombent dans tous les panneaux. Ronno devait bien aimer Casino pour aller se prêter à de telles imbécillités.

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    Ronno produit Your Arsenal de Morrissey, mais il n’est pas crédité en tant que guitariste. Curieusement, on sent sa patte, et ce dès «You’re Gonna Need Someone On Your Side» et son merveilleux son de beat pressé. Quelle invraisemblable cavalerie ! Moz s’accroche aux branches. Alan White et les autres fournissent un background sonore infernal qui oblige Moz à surfer sur la crête - Day or nights ssss/ There’s no difference - Cet enfoiré sort son attirail, c’est-à-dire sa diction pervertie. On assiste ici à une hallucinante débauche de rock anglais et on est franchement ravi que Ronno soit mêlé à ça. Puis ça tourne au Moz Sound System sous-traité par Boz. Ronno supervise la purée de «Glamorous Glue», car c’est bien de purée dont il s’agit, une purée de quartier anglais et de kids qui y croient. Ça va le faire, kid, essaye seulement de chanter juste. Comme c’est plein de son, on dit : «Merci Ronno !» Mais on ne peut pas empêcher Moz de retomber dans son fucking Smith System. Le pauvre Ronno se voit contraint de produire des trucs infâmes du style «We Hate It When Our Friends Become Successful». Heureusement qu’il a refusé de se faire créditer sur ce disk pourri. Facile d’imaginer combien ça peut être difficile pour un mec aussi fin que Ronno de naviguer dans les brumes d’un univers aussi tourmenté que celui de Moz. Un Moz qui se prend pour Jo le décadent dans «I Know It’s Gonna Happen Someday». Mais il n’est pas Bowie et encore moins Ray Davies. La décadence ne s’invente pas. Mais Ronno se montre héroïque dans ce cut qui rappelle «Rock’n’Roll Suicide». Moz compare lui aussi Ronno à Jeff Beck : «Lui et Jeff Beck fonctionnaient de la même façon, ils se mettaient dans un coin et jouaient sans trop la ramener - without fanfare - And they both made their guitars sound like grand pianos.»

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    Ronno rejoint son vieux patron Bowie en 1993 pour l’album Black Tie White Noise. On y trouve deux merveilles, «Don’t Let Me Down» et «I Know It’s Gonna Happen Someday». Avec le premier, Bowie tente de rameuter sa horde de fans. Il a ce pouvoir. Il chante son balladif au meilleur intimisme et ça tourne au miracle. Pour le deuxième, Bowie va chercher une Soul de gospel batch et il redevient le chanteur légendaire qu’on admirait tant au temps d’Hunky. Ronno enlumine la scène comme lui seul peut le faire. Nous voilà au paradis avec des chœurs d’Edwin Hawkins Singers et Ronno superstar. Et le reste ? Biff baff boff. Bowie touille une version diskö du fameux «I Feel Free» de Cream. Mais c’est joué à la mode et privé d’intellect. Bowie tombe dans des soubassements d’electro inepte, Ronno amène un peu de jus, mais ça ne va pas. Ils jouent le morceau titre au petit funk à la mode, c’est le côté putassier de Bowie qu’on déteste. On ne comprend ce que Ronno vient branler dans la daube de cuts comme «Jump They Say» ou «Nite Flights».

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    L’ultime contribution de Ronno au monde du rock se trouve sur Earth Vs The Wildhearts des Wildhearts. Ronno sent que la mort l’emporte et dans un dernier râle il passe le solo de «My Baby Is A Headfuck». Ginger fut tellement tétanisé par l’ampleur de ce coup de génie fatal qu’il ne s’en remit jamais.

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    Le meilleur moyen de refermer le chapitre Ronno est encore de voir le film de Jon Brewer, Beside Bowie: The Mick Ronson Story. Il vient tout juste de paraître sur DVD. Brewer ne s’embête pas, il raconte l’histoire de Ronno en remontant la chronologie, en partant de Haddon Hall que Bob Harris compare à la Factory d’Andy Warhol, alors que ça n’a rien à voir. Cette grande maison de Beckenham relevait plus du monastère que de l’avant-garde new-yorkaise car Bowie et son entourage manquaient tragiquement de moyens. Il suffit de lire le livre de Woody Woodmansay pour réaliser à quel point ces gens-là partaient de rien. Et comme l’album The Man Who Sold The World ne marche pas, Ronno et Woody rentrent chez eux à Hull. C’est là que Bowie comprend qu’il doit faire appel à un manager et il choisit Defries. Il demande ensuite à Ronno de revenir et c’est Hunky Dory. Brewer met très vite en lumière le côté surdoué de Ronno qui apprend à écrire des arrangements avec Tony Visconti, qui vit lui aussi à Haddon Hall. Ronno pouvait ensuite orchestrer anything ! C’est lui qui écrit les arrangements de «Life On Mars». Apparemment, sa plus grande admiratrice est Angie Bowie, cette vieille excentrique qu’on voit trépigner au souvenir du beau Ronno.

    Brewer gâche un peu la magie des Spiders en filmant des témoins comme Joe Elliot et Rick Wakeman qui sont aussi sexy que des curés de Camaret. Cet imbécile de Brewer ose même montrer Ronno sur scène à la fin de sa vie avec le vieux Bowie, le vieil Hunter-minable et deux vieilles cloches de Queen. C’est une faute de goût épouvantable, car Hunky Dory et la période Spiders From Mars incarnent précisément la perfection du rock anglais. C’est d’ailleurs Ronno qui amène le rock dans les Spiders. On parle ici de rock experience. Ronno amène un son. On le voit avec Bowie à Top Of The Pops. Ils font alors chavirer l’Angleterre. Lou Reed se dit fasciné par Ronno qui produit Transformer - Ronson’s good, woahh ! - On dit même dans le film que Transformer représente l’épanouissement de Ronno en tant que producteur. Bowie et Ronno attaquent ensuite leur première tournée américaine : 17 dates en 3 mois, ça veut dire ce que ça veut dire : l’Amérique n’est pas encore prête pour le glam - Le sera-t-elle jamais ? - C’est à Cleveland que le glam accroche, Cleveland, ville clé, big place for rock’n’roll. Pour Ronno, le team Bowie/Ronno marche bien car c’est à ses yeux la même chose que Jagger/Richards et Lennon/McCartney, avec des beautiful hairdos en prime, et des costumes. Tony Zanetta qui organise l’US tour se marre : «On a dépensé 400 000 dollars et on en a gagné 100 000, ha ha ha !» Mais il observe que la popularité augmente : «On est passé en trois mois de salles de 3 000 personnes à des salles de 20 000.» Tout ceci va se terminer en eau de boudin, car Defries ne paye pas les musiciens. Un jour, Woody demande au pianiste Mike Carson combien il gagne et il répond 800 £. Les autres sont payés 30 £ ! Alors forcément ça gueule. C’est la fin des Spiders. Defries essaye de lancer Ronno solo pour le transformer en rock star. Vas-y Ronno ! Tu seras le prochain Bowie ! Mais l’album Slaughter On 10th Avenue ne marche pas. Ronno se retrouve fauché aux États-Unis. Il accepte des petits boulots de production pour survivre. Il reçoit un gros chèque pour l’album de Morrissey. Et puis arrive l’épisode du cancer du foie. C’est un passage extrêmement émouvant qui peut faire pleurer. Ronno n’échappe pas à son destin, les médecins ne peuvent pas l’opérer. Wilko Johnson aura plus de chance. Et bien sûr, une fois que Ronno est enterré, des gens viennent rappeler l’essentiel : No Bowie without Ronno.

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    Mick Ronson ne fait plus l’actualité depuis longtemps, mais le petit label anglais Easy Action veille au grain : il réédite Just Like Us en vinyle. C’est inespéré. L’occasion est trop belle de réécouter ce hit qu’est «Just Like Us», même énergie que le chimney stacks de Jean Genie. Ronno n’en finit plus de fabriquer l’archétype du glam. Il voit loin, comme les Soul Brothers : all nite long. Il monte aussi «Hard Life» sur un très beau thème mélodique. Il torche un hit avec un brio de briochard, il construit des ponts d’arpèges par dessus les vallées enchantées. Il gorge son «Crazy Love» de Les Paul, Ronno adore les balladifs, il n’a pas la voix de Bowie mais il impose un style. Il tape une superbe version de «Hey Grandma» et rend un sacré hommage à Moby Grape. Vrai merveille d’ups and downs et de looking so good.

    Signé : Cazengler, Mick Ronron

    Bob Dylan. Hard Rain. Columbia 1976

    Roger McGuinn. Cardiff Rose. Columbia 1976

    Slaughter & The Dogs. Do It Dog Style. Decca 1978

    Rich Kids. Ghosts Of Princes In Towers. EMI 1978

    David Johansen. In Style. Blue Sky 1979

    Andy Sexgang & Mick Ronson. Arco Valley. Bellaphon 1989

    Casino Steel & the Bandits Featuring Mick Ronson. Revolution Records 1991

    Morrissey. Your Arsenal. HMV 1992

    David Bowie. Black Tie White Noise. Savage 1993

    Wildhearts. Earth Vs The Wildhearts/ East West/Bronze 1993

    Corky Laing, Ian Hunter, Mick Ronson, Felix Pappalardi. The Secret Sessions. Pet Rock Records 1999

    Jon Brewer. Beside Bowie: The Mick Ronson Story. DVD 2017

    Mick Ronson. Just Like This. Easy Action 2018

    BellRays du culte

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    Lisa Kekaula pourrait très bien prétendre à un trône africain. Elle allie une voix d’airain au port d’une reine. Elle pourrait donc revêtir un boubou de soie rehaussé de fil d’or et alourdir ses bras de bijoux antiques, mais non, elle se présente à nous coiffée d’un chignon dressé en gerbe et les hanches serrées dans un pantalon de cuir noir.

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    Lisa Kekaula entre sur la scène du Gibus comme si elle entrait dans la salle du trône de l’empire Dogon du XVe siècle : elle fait d’abord entendre sa voix puis elle se manifeste physiquement, imposant à tous et à toutes sa puissante prestance animale. Elle détient aujourd’hui le Soul power que détenait Aretha en 1968.

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    On ne se lasse jamais des BellRays. On peut les voir dix fois, vingt fois sur scène, ça reste intensément bon. Lisa Kekaula shout-balamalate l’une des meilleures flambées de Soul du monde, elle réactualise chaque fois la pulsation organique à laquelle les grands shouters noirs nous ont habitués. Écoutez n’importe quel album live de Wilson Pickett ou d’Ike & Tina Turner, et vous retrouverez cette animalité de peau humide et d’all nite long.

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    Les géants de la Soul traversent la nuit. Leur énergie est celle des pulsions animales. Lisa Kekaula règne sur l’immense chaos de la sensualité avec une sorte de parfait mystère africain : pas de regard, la voix, rien que la voix, comme si les dieux primitifs s’exprimaient à travers elle.

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    Bob Vennum place ici et là des solos dignes de ceux de Wayne Kramer, notamment dans l’explosif « Black Lightning » de fin de set. Ils démarrent sur un « Bad Reaction » tiré de leur dernier album et Lisa Kekaula profite de « Shake Your Snake » pour aller groover dans le public, avant d’enchaîner avec ce magnifique brûlot qu’est « Perfect », nouvelle occasion de saluer le MC5. L’un de leurs plus beaux coups d’éclat reste « Everybody Get Up » qui n’en finit plus de claquer au vent comme l’étendard du meilleur rock de Soul américain.

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    Il faut savoir qu’on ne sort jamais indemne d’un album des BellRays. Californiens, Lisa et Bob ont monté le groupe en 1992. À l’époque, Tony Fate produisait et Bob jouait de la guitare.

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    Leur premier album s’appelait In The Light Of The Sun. Sacrée entrée en matière. Pour un premier album, c’était un véritable coup de maître. Dans « Crazy Water », on les sentait déjà obsédés par Motown. Tony Bramel sonnait comme James Jamerson, le légendaire bassman du house-band de Motown. On ajoutait dans la sauce une trompette à la Miles Davis et on se retrouvait avec un hit. Et puis un autre, avec « Footprints On Water » que Lisa amenait d’une voix grave pour aller ensuite chercher une mélodie imparable. Avec « Same Ground », on retrouvait nos belles nuits rouges de Harlem, le beat des reins. Les BellRays renouaient avec l’authentique Harlem Shuffle. « You’d Better Find A Way » annonçait les incendies à venir. Non seulement ce cut amenait une nouvelle vision du rock, mais il s’imposait comme un modèle d’intégrité compositale. Lisa éclatait au firmament et Bob lui donnait la réplique. Encore plus somptueux : « In The Light Of The Sun », entrée en matière de voix diffuses et très vite embarqué au plus haut niveau mélodique. Ils grimpaient dans l’éclat, soutenus par des chœurs vaillants. Les hits des BellRays commençaient à sonner comme des classiques intemporels. Avec ce premier album, ils révélaient leur génie.

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    Let It Blast parut six ans plus tard. C’est là que la presse rock commença à s’intéresser à eux. Pour décrire le phénomène, les journalistes inventèrent cette formule : Aretha accompagnée par le MC5. Les BellRays se voulaient révolutionnaires, dans la veine du MC5, mais ils utilisaient un nouveau langage, le Soul-punk. Petit à petit, les BellRays se sont élevés dans l’échelle sociale du rock. De petit combo exotique revendiquant l’héritage du MC5, ils sont passés au rang de maîtres suprêmes du heavy blast américain et règnent depuis sans partage sur cet immense territoire.

    Une chose est certaine : les BellRays sont avant tout un groupe de scène. Ils furent pendant un temps le meilleur groupe de rock californien. Passé à la guitare, Tony Fate ne se refusait rien, ni la riffalama à la Tony Iommi - ou pire encore, à la AC/DC - ni les incursions incendiaires à la Wayne Kramer. Comme drummer, ils disposaient d’une powerhouse à deux pattes. L’articulation centrale de cette machine infernale, c’était Bob Vennum. On l’a dit et répété à chaque fois, Bob Vennum était devenu le meilleur bassiste de rock sur terre. Il surpassait ses vieux pairs, Tim Bogert et Jack Casady. Bob Vennum avait un jeu de basse impulsif complètement exacerbé. Il pouvait pétarader comme dix Lemmy et jazzer comme Charlie Mingus. Il fallait donc voir les BellRays sur scène. Bob Vennum faisait quasiment le spectacle à lui tout seul. Il bassmatiquait comme un dieu. Il sautait, il dégoulinait de sueur, il carambolait ses notes, comme Tim Bogert le fit aux grandes heures de Cactus. Comme certains joueurs de tennis, il avait le bras droit beaucoup plus volumineux, à cause sans doute de la tension musculaire. Bob jouait à la vie à la mort. Et quand on aura compris que la dynamique d’un groupe repose sur le bassman, on aura tout compris.

    Puisqu’on patauge dans les certitudes, en voici une autre : Let It Blast envoie au tapis. Lisa met le petit chien de sa chienne au service de l’un des plus effrayants carnages soniques de la fin du XXe siècle. Tony Fate fait subir les derniers outrages à sa bête à cornes. Il joue sur une SG Gibson rouge. Il peut jouer les machines à riffer quand ça lui chante et fait souvent passer Tony Iommi pour une belette. La cerise sur le gâteau, c’est l’immense Bob Bass Boss Vennum. Il ne peut pas rester tranquille plus de cinq secondes. « Changing Colors », c’est un peu l’enfer sur la terre. Lisa arrive là-dedans en hurlant. Une vraie fournaise, avec une basse qui ronfle. Horrible et merveilleux, comme dirait Huysmans ! Si le son paraît si peu soigné, c’est tout simplement parce qu’ils ont enregistré ça sur un radio-cassette. La basse sonne comme un battement de cœur. Chez Fate, on tire les notes. Elles se baladent comme des serpents dans les fougères. C’est à tomber de sa chaise. Ça cafouille dans la farfouille. Voilà une entrée en matière qui ne pardonne pas. Encore du beau foutage de garage avec « Cold Man Night ». De plus en plus motivé. La basse qui est sourde comme un pot remonte dans le mix. Lisa porte tout l’édifice à bouts de bras. Bob fait son ramdam, il martèle et il pilonne. Fate traîne au fond du studio, on l’entend à peine. C’est un cut explosé dans l’oignon, basse devant toute. Bob gratte trop de notes. À l’époque, quand on le voyait sur scène, il jouait des milliards de notes, il sautait en l’air en faisant les chœurs. « Today Was » s’inscrit dans la même lignée. Lisa tente de calmer le jeu, mais avec des démons comme Fate et Bob dans les parages, c’est impossible. Rien de plus infernal que ce « Kill The Messenger », monté sur un tempo à la Motörhead. Trop de power. Lisa parvient à régner sur cette extravagance. C’est le chaos total, l’empire du trash, on entend les forces du mal courir, elles nous rattrapent à la course ! « Blue Cirque » sonne la charge de la brigade légère. Les BellRays ont l’air de foncer dans la plaine sous le feu de l’artillerie russe. Ils ont cette capacité de susciter des images très fortes. C’est emmené à la batterie. Le pounding mène la danse. Il y a des petites zones de néant, mais le morceau repart toujours. Les BellRays développent d’authentiques capacités lysergiques en relation directe avec les tourments cosmiques des dieux antiques. Ils jazzifient « Testify » jusqu’à l’os du crotch. C’est un prêche de type Airplane, Flaming Sideburns ou MC5 - brothers and sisters everywhere - On assiste ici au retour en force du garage porté par un bassmatic diabolisé. Les BellRays en font un morceau assez lourd, au moins aussi lourd qu’un heavy-blues de Nebula ou de Pentagram. Bob bâtit des drives de jazz bass. Il est absolument spectaculaire. Il joue ces petites gammes rapides qui ont fait la gloire des grands slappeurs du XXe siècle. Bob et Fate sont capables de lever de grandes tempêtes jazzy à coups de boléros. L’équation du groupe est parfaite : une chanteuse colorée, un guitariste virtuose et une section rythmique d’avant-garde. Et si on n’est pas encore tombé de sa chaise, alors on va tomber avec « Black Honey », plaqué d’accords déments, gratté menu, emmené, intuitif, chanté à la vie à la mort - Black honey ! Black honey ! - Les BellRays, le grand groupe américain du XXe siècle ? Allez savoir. Ce « Black Honey » vaut tout l’or du monde. Petite cerise sur le gâteau : un solo d’antho à Toto signé Tony Fate qui rappelle ceux de Victor Unitt dans l’album Parachute des Pretty Things. Le drive de basse emmène toute la bande au firmament. Cette basse ronfle comme un gros poivrot assoupi. Rrrroarrrr !

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    Leur troisième album Grand Fury paraît en l’an 2000. L’apocalypse, c’est eux, évidemment. Nostradamus ne l’avait pas prévu. « Too Many Houses In Here » est une explosion collatérale. Il n’existe pas d’équivalent ailleurs, inutile de chercher. C’est brûlé de l’intérieur, ils vont bien plus loin que les Stooges, on ne sait pas comment c’est possible, mais on l’entend, on sent une forte odeur de brûlé sonique. Lisa se prélasse dans une braise héritée directement de « Motor City’s Burning », le vieux coucou du MC5. Pur génie. Et Bob qui se prend pour une escadrille pilonne tout ça. Avec « Fire On The Moon », ça continue. Tony cocote sa mortelle randonnée. Ces gens-là sont des fous. Ils riffent dans la viande et Lisa règne sur ce carnage. Aucun groupe américain n’a jamais sonné comme ça et ne pourra jamais sonner comme ça. Lisa allume le feu sur la lune. Suite de l’aventure riffique avec « Snake City », la machine de guerre s’ébranle et Lisa est aux commandes. Ils explosent tout. Absolument tout. C’est comme des Stooges gonflés à l’hydrogène. Puis on se prend « Screwdriver » en pleine poire. Lisa nous envoie rissoler dans la Rôtisserie de la Reine Pédauque. Le duo Bob/Fate dépasse l’entendement pyrotechnique. Ils ne jouent pas, ils blastent en permanence. « Heat Cage » n’a aucune chance d’en réchapper. Il vaut mieux avoir les oreilles solides pour écouter ça. On a là ce qui se fait de mieux dans le rock américain : la fournaise du Detroit Sound explosée jusqu’au vertige et la voix d’une reine de la Soul. Une véritable tornade d’embrasement. « Evil Morning » arrive et aucun répit n’est possible. Ces gens-là surjouent le destin du rock atomique. Rien ne saurait calmer leurs ardeurs sémantiques. Ils cherchent des voies nouvelles, comme le ver dans la pomme. Dès l’intro, « Stupid Fuckin’ People » est bombardé par les deux riffeurs fous. Rien ne peut les arrêter. Ils dépassent toutes les bornes, ils transcendent l’axe Blue Cheer-Motörhead-Stooges-MC5, ils vont encore plus loin, et Lisa hurle, elle s’empare des éclairs jaillis du ciel. On assiste au plus gros pilonnage sonique de tous les temps. Bob sort « Monkey House » à la note de bas de manche, puis c’est traité façon MC5. Nouvelle démence sonique à l’état pur. On a encore droit à un coup de génie avec les chœurs d’« Under The Mountain » et on ressort de cet album fourbu mais ravi.

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    Nouvelle monstruosité en 2003 avec The Red White And Black. Comme ils l’indiquent sur la pochette, la Soul est le professeur et le punk le prêcheur (Soul is the teacher and punk is the preacher). Folie pure avec le cut d’ouverture, « Remember », un truc de dingue qui perd ses roues, ils foncent de travers, comme s’ils roulaient sur les essieux. Léger parfum de free. Puis on retrouve le riffage du Destin mortel dans « Street Corner » et « Sister Disaster ». Fate hache tout ça menu. Voilà l’équation magique du rock moderne : voix + riffage + inspiration. « You’re Sorry Now » est une belle compo de Bob. C’est même un hit planétaire. Ambiance dramatique, accords descendants, foggy motion de riffs terribles. Voilà un hit fabuleux et gargantuesque. C’est un heavy-rock rendu mélodique par les descentes d’accords et le chant perçant de Queen Lisa. On revient au MC5 avec « Revolution Get Down ». Bob monte des ponts sur des lignes de basse effarantes. Il faut l’entendre traverser la fournaise révolutionnaire. Le cut est farci de breaks terribles. Bob croise au large comme un requin à lunettes. Faramineux. Pop explosive avec « Find Someone To Believe In ». C’est l’une de leurs spécialités. Ils savent faire du mélodif explosif. « Some Confusion City » est un magnifique morceau de batteur. C’est Eric Algood qui bat le beurre. Bob fait hey-hey et il gratte sa basse comme un con. Quelle magnifique équipe, franchement ! Les relances sont impitoyables. Les BellRays nous emmènent en enfer et on adore ça. Punk in the flesh avec « Black Is The Colour ». Lisa bat tous les records - Bein’ shot down on the blue side of town - Quand on entend « Stone Rain », on se dit : mais ce sont des malades ! La basse devient folle. Il faut entendre Bob perdre les pédales - I feel so lonely I could die - il va dans tous les sens. Il multiplie les descentes de manche. C’est lui le bassman le plus dingue de l’univers, il va là, et là, et il remonte ensuite par des ponts insalubres, quelle brute. On l’entend faire d’autres prodiges dans « Rude Awakening » et ils finissent avec un punk-rock qui envoie au tapis, « Voodoo Train ». Inutile d’ajouter que cet album compte parmi les grands albums classiques du rock.

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    Have A Little Faith sort en 2006. On démarre sur un gros groove joué à la manière des Temptations, « Tell The Lie ». Fate fait son funky wah king. Par derrière, Bob coud sa toile avec un doigté caoutchouteux qui en dit long sur sa culture groovytale. Fate a donc écrit le nouveau hit des Temptations. Un saxophone vient sopraner dans l’air torride. Lisa rassemble tout l’air de ses poumons pour honorer la mémoire des divas de la Soul. C’est réussi. Voilà « Time Is Gone », gros groove salace. Le tempo est bizarre, un peu mambique, comme mal embouché. Fate fait monter la pression. Il rentre dans le trou du track avec un extravagant chorus jazzy. Ce mec a des ressources. Il solote à la Zappa. Les BellRays mettraient-ils de l’eau dans leur vin ? C’est Fate qui écrit les cuts. On sent le compositeur ambitieux. « Chainsong » cumule les fonctions : le couplet passe du hardcore au jazz. Ça sonne comme une quête de sophistication, ce qui ne peut pas leur faire de mal. Ils cassent bien l’ambiance, avec des zones éthérées à la McLaughin. Et puis voilà « Pay The Cobra » et sa remontée en température typique des BellRays de la première heure. Le problème, c’est que tous les morceaux musclés se ressemblent. Et puis le couplet entre en apesanteur. Fate le relève immédiatement avec sa rythmique à la Tony Iommi. Il adore gratter sa bête à cornes. Ça le réconcilie avec la vie. Cette speederie bien fuselée qu’est « Snotgun » sonne comme une revendication de la liberté. C’est très politisé, même si snot veut dire morve - Everybody look at my snotgun/ Tune your guitar to the snotgun/ The alphabet ends with the snotgun/ And all I wanna do is to be free/ All I wanna - par contre, Bob signe « Change The World ». On change de registre. Les BellRays font claquer l’étendard sanglant de la révolte. C’est riffé à la vie à la mort - I don’t think I can kill myself - éclat du génie bellrayïque. Et voilà « Detroit Breakdown » qui est le gros cut de l’album. Pur Motor City sound - No more Iggy or the MC5/ Wayne’s been doin’ it in LA now, so you’re just livin’ a lie - Les BellRays remettent les pendules à l’heure. Effectivement, il ne reste rien du Detroit shakedown. « Maniac Blues » sonne comme une grosse affaire. Effarant de maîtrise. Lisa tire sur ses syllabes et Tony mitraille, bien soutenu par l’inéluctable Bob. Il faut que la gloire des BellRays resplendisse sur la terre comme au ciel. Ils terminent avec un shout de bravado suprême - ah-la-la palabalalah - une reprise des « Cornichons » de Nino Ferrer que Lisa swingue sauvagement. Elle envoie les cornichons, les tomates et les ouvre-boîtes danser dans la fournaise - ba-la-la-la - elle s’amuse comme une folle.

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    Raw Collection est une compile des singles parus entre 1995 et 2002. Et là, il est recommandé d’attacher sa ceinture. Le un s’appelle « You’re Sorry Now » : son caverneux, ambiance Soul sixties, et une basse rampante arrive derrière Lisa. Il s’agit d’une belle compo psyché de Bob, nappée d’accords crépusculaires. C’est absolument magistral et ça peut hanter un château d’Écosse. Lisa dispose de tellement de feeling qu’elle ne sait plus quoi en faire. Attention ! Ils s’attaquent ensuite à un classique vénéneux : le « Nights In Venice » des Saints. L’énergie dévastatrice dans un classique dévastateur, ça donne du dévasté dévastateur. Les deux riffeurs fous s’en donnent à cœur joie. Fate cisaille comme un fou. Il est dans son élément. La voix de Lisa colle parfaitement à ce classique de l’apocalypse. Ils vont même finir dans la collision. Bob tricote ses déflagrations souterraines. Franchement, sans les BellRays, nous serions bien peu de chose. Ils nous font le coup de la fausse sortie et reviennent avec toute leur barbarie. Bob reste sur une note, Fate se roule par terre et se tortille. Il faut aux barbares des compos terribles, voilà le secret. « Half A Mind » sonne illico comme un classique pop, et même comme un hymne. Fate joue tout en fuzz. La mélodie est là, évidente, montée sur une dynamique de basse décisive. C’est une véritable splendeur. Avec sa mélodie enchantée, « Mind’s Eyes » pourrait aussi sonner comme un classique des sixties. Bob joue une bassline de r’n’b et Lisa rayonne comme un soleil dans le ciel bleu des sixties. Les BellRays tapent dans le très haut de gamme. « Pinball City » sonne comme un punk-rock sauvage. Lisa prend le chant par en-dessous. La rythmique est du pur MC5. Ils poussent des Hey ! d’antho à Toto. Bob se balade. Il a la note facile. On reste dans le pinball Wizbiz avec « Mother Pinball », un shuffle de la Nouvelle Orleans - Come on ! Do the pinball, baby ! - « Tie Me Down » bascule dans la frénésie. Ils vont si vite qu’on doit s’accrocher à la rambarde. « Say What You Mean » vaut n’importe quel classique dévastateur. On plonge dans cette heaviness jubilatoire comme dans un bain de jouvence. Les foules reprennent le refrain en chœur. Énormité bardée de clameurs ! Ho ! Ho ! Ho ! On lève le poing ! Les BellRays tiennent tous leurs hits par la barbichette. Fate plonge dans un chorus d’une monstruosité hallucinante. Flip, flop, ils pataugent dans le génie. Lisa atteint le maximum de ses possibilités. Et le morceau repart, en défonçant tout. De toute évidence, Lisa et ses amis reprennent les choses là où les MC5 les ont laissées.

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    Hard Sweet And Sticky sort en 2008 avec une belle pochette gourmande. Fate a quitté le groupe. Ils attaquent ça avec un nouveau hit planétaire, « The Same Way », une pop éclatante envoyée avec tout le chien de sa chienne. Compo signée Bob Vennum. C’est quand même autre chose qu’Aerosmith. Au moins, il y a de la tenue dans ce balladif. « Infection » is hot as hell. Bob qui joue désormais de la guitare envoie un solo monstrueux. Avec les BellRays, c’est pas compliqué : si on leur demande de faire un album de rock, alors ils font un album de rock. Leurs albums font partie de ceux qu’on réécoute à intervalles réguliers, car on sait qu’on y trouve de la viande. L’incommensurable « Infection » se répand dans l’univers. Voilà « Comin’ Down », un mid-tempo poussé par une rythmique ingrate et brutale. Bob repart en solo glou-glou. Il compte désormais parmi les grands solistes américains. Ils reprennent leur vieux hit « Footprints On Water ». L’élégance de leur pop s’inscrit dans les annales. Lisa et Bob emportent leur pop de Soul au firmament, à coups de cris, d’éclats et de prodigieuse élégance. « That’s Not The Way It Should Be » vaut pour du typical BellRays : Lisa devant et derrière, deux fous riffent, avec des relances diaboliques et une dynamique exceptionnelle. C’est un cocktail dont on ne peut pas se lasser.

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    En 2010, Black Lightning paraît sous une pochette noire traversée d’un éclair anthracite. Comme on l’imagine, cet album recèle son petit lot de bombes. Et notamment le morceau titre qui fait l’ouverture. Son carré. Bob solote comme Wayne Kramer. Lisa reste cette fabuleuse shouteuse qu’on suit depuis le début. Le paradoxe, c’est qu’il n’y a pas de surprise. C’est aussi énorme qu’on le supputait. Même chose pour « Hell On Earth », nouvelle pièce fumante de rock incendiaire. On entend moins le double riffage d’antan. Le son est plus fusionnel, dans l’esprit de la lave qui s’écoule des flancs crevés du Krakatoa. « On Top » est un cut extrêmement punchy. Lisa l’expédie au firmament, elle a l’habitude. On note au passage que la puissance des BellRays reste intacte. « Power To Burn » est une pièce de belle pop mentalement élevée, montée à coups de mélodie, de power chorus et d’un ramassis disparate d’accords cavaleurs. Bob ne faiblit pas, ce n’est pas dans ses habitudes. Il revient toujours placer un chorus intéressant. Avec « Power To Burn », les BellRays nous offrent un modèle de power pop californienne. « Living A Lie » sonne comme du pur BellRays, une énormité rockée à la cantonade, vite troussée et enfilée à sec par un gros solo garage. Avec « Everybody Get Up », c’est tout simplement cocoté d’avance. Lisa chauffe la marmite. Et ça part dans l’épaisseur de la clameur. Dans la verdeur de la lourdeur. Dans l’éclat de l’aplat. Une véritable fontaine de jouvence. Toujours aussi épais et bon, voilà « Close Your Eyes » - c’mon take my hand and close your eyes - Bob part en vrille, c’est un démon du bonheur séculaire, il laisse filer son solo de feu liquide. Rien d’aussi magistral que les BellRays.

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    Retour en fanfare huit ans plus tard avec une nouvelle tranche d’histoire de l’énormité intitulée Punk Funk Rock Soul Vol.2. Dès « Bad Reaction », on note la présence d’une certaine aisance de la prestance. Ils jouent la carte du heavy boogie de type MC5, doctor, doctor please ! Ça reste un modèle du genre dans bien des domaines : classe du chant, heavy riffing, allure générale, puissance motrice. Doctor doctor, give me something/ For this bad reaction - Les deux coups de génie se nichent en B : « Now », pour commencer, véritable brouet extrapolatoire. Bob y crée un monde ambivalent digne des Yardbirds. Ça sonne comme un hymne à la flamboyance. Ils chantent à l’unisson - We’re playing a new song/ We’ve just learnt today - Pur jus de mad psyché, et Bob s’y prélasse comme Nabuchodonosor. S’ensuit un fabuleux « Love And Hard Times », heavy mid-tempo typique des BellRays, ultra chanté. Les trois quarts des autres titres passent aussi le Cap de Bonne Espérance, notamment ce « Man Enough » qui se situe dans la veine des early BellRays, joué à la tension maximaliste. Bob y développe une échaloppade de riffs sixties incroyablement éclatants. Il est l’un des roi de la rock action. Tout aussi excellent, voici « Brand New Day » qui ferme la marche de l’A. Lisa emmène sa troupe à l’assaut des charts qui ont disparu depuis longtemps, mais elle le fait avec un certain brio. On retrouve cette puissance dans « Junior High », une sorte de heavy rockalama emmené par un beat alerte qui ne traîne pas en chemin. Les BellRays ne plaisantent pas avec le beat. Ils adorent aussi les descentes de ponts classiques qui conduisent généralement à de nouvelles frontières. Tiens, encore un cut chargé comme une mule : « Never Let A Woman ». Ils sont infatigables, ce qui fait leur grandeur. Comme le disait Peter Handke, les BellRays portent le poids du rock. Neuf albums et pas un seul déchet. Qui dit mieux ?

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    En 2013, ils montèrent Lisa & The Lips, un side-project beaucoup plus Soul. L’album ravira tous les amateurs de hot Soul. Les vieux fans des BellRays y retrouveront aussi leur compte de bombes, avec par exemple « Come Back To Me », un mid-tempo fin et racé, gorgé de la meilleure soupe de Soul, où on entend Bob prendre un solo rissolé aux flammes de l’enfer. Et puis on trouve aussi cette pataterie râblée, « You Might Say ». Lisa monte à l’assaut, en puissante shouteuse. Voilà un rock-blast monté sur un groove seventies, craquant et bon comme le pain frais. Franchement, on ne peut pas espérer mieux. Puis Lisa prend « Trouble Mind » façon Esther Phillips, softy-sweety à la petite vitesse du beat bien tempéré. On la sent dans son élément - ease my trouble mind - on ne peut que vibrer, à condition bien sûr de considérer le genre comme supérieur. Et puis voilà ce « Stop The DJ » monté sur un funky beat à la Bootsy. C’est un funk digne des nuits rouges de Harlem, finement shafty. On suit à la trace cette belle ligne de basse insistante et bien groovy, toujours affiliée au meilleur funk des ghettos d’antan. On retrouve un mid-tempo infernal - leur vitesse de prédilection - avec « The Pick-Up », mélodique en diable - heaven goes around me yeah - une pièce de Soul inspirée. Et on revient au funky strut avec « Push ». Ils trottent dans les traces du push - you’re gonna have to push to make it all the way - Lisa grogne et le bassman Pablo se balade à longueur de manche. Il fait le grand jeu traversier du funkster impavide - push wouahhh - fabuleux et coulant. Ils terminent l’album avec une pièce mortellement ralentie et funkstée à la racine du poil, « The Player », exemplaire, précis et régulier comme un mercenaire bien payé - funky booty baby - pièce de rêve. L’album vaut l’emplette.

    Signé : Cazengler, BellRaie du cul

    BellRays. Le Gibus. Paris XIe. 17 octobre 2019

    BellRays. In The Light Of The Sun. In Music We Trust 1992

    BellRays. Let It Blast. Vital Gesture Records 1998

    BellRays. Grand Fury. Uppercut Records 2000

    BellRays. Raw Collection. Uppercut Records 2003

    BellRays. The Red White And Black. Poptones 2003

    BellRays. Have A Little Faith. Cheap Lullaby Records 2006

    BellRays. Hard Sweet And Sticky. Vicious Circles 2008

    BellRays. Black Lightning. Fargo Records 2010

    BellRays. Punk Funk Rock Soul Vol. 2. Cargo Records 2018

    Lisa & The Lips. Lisa & The Lips. Vicious Circle 2013

    MONTREUIL / 17 – 10 – 2019

    LA COMEDIA

    MOONSHINERS / JOHNNY MONTREUIL

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    L'avaient annoncé à la météo : '' Aujourd'hui beau temps sur toute la France, toutefois attention, un unique point noir au niveau local, l'on signale ce soir à 20 heures une zone de fortes turbulences au croisement des rues Michelet et Vaillant de la paisible cité montreuilloise, un trouble atmosphérique assez rare, les spécialistes surnomment ce genre de phénomène une excessive agglutination de narvalos. Pas spécialement dangereux mais fortement déconseillé aux femmes enceintes, aux enfants, aux personnes âgée et à tout individu de moins et de plus 77 ans. '' On n'a pas écouté, mais de toutes les manières si on l'avait su, l'on serait venu quand même.

    Essayez de tasser le contenu d'un œuf d'autruche dans une ovule de poule naine et vous comprendrez la pression à laquelle vous êtes exposé – au moins mille bars en ce bar - pas de panique, ce soir Montreuil fête son chanteur éponyme, et en première partie dégustation gratuite de Moonshiners. La vie est un dur combat, mais certains soirs l'on a l'impression d'avoir le ticket gagnant du loto dans la poche.

    MOONSHINERS

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    Doit y avoir une éclipse et le soleil n'est pas au rendez-vous, pas facile d'apercevoir le groupe en entier, trop de monde qui s'agite dans tous les sens, enfin je le confirme, oui il y a un batteur, oui j'ai pu l'entrevoir, ce n'est pas une légende comme celle du vaisseau fantôme que se racontent les marins le soir au fond des tavernes embrumées, un minimaliste, la santiag droite qui tape le rythme sur l'estrade, et une caisse claire, pas plus et pas moins car il ne peut pas, normalement on ne devrait pas l'entendre mais c'est un rusé, tape systématiquement sur le rebord en ferraille, produit le bruit du tuyau en zinc de la gouttière sur laquelle vous vous amusiez à jeter systématiquement des pierres pour décaniller les oiseaux quand vous étiez petit. Un son un peu rustre certes mais qui renoue à quelque chose de tribal et de tripal caché au fond de vous. Celui-ci vous le voyez. Pas exactement lui, mais surtout sa contrebasse, la tient légèrement penchée comme ces voiles sur les petits voiliers qui vous empêchent d'admirer le physique bronzé du skipper. Lui il balance de l'eau dans la tuyauterie, l'a les notes qui coulent comme de la pisse vive, vous fout l'air de rien la rythmique en transe, bon vent force 7, ça tangue de partout, et vous ne pensez même pas à avoir le mal de mer.

    Lui c'est le second. L'a donc deux fois plus de boulot que tout le monde, souque à la guitare et chante au cabestan. C'est comme cela quand on veut monter dans la hiérarchie, faut montrer qu'on en veut. Et qu'on en peut. Et lui il peut beaucoup. C'est lui qui brode sur la rythmique, l'a les doigts précis, les fioritures incisives c'est lui, l'a la patte véloce, velours un peu, quand il point trop n'en faut, mais il a une préférence certaine pour les poinçons expéditifs, le crochet du droit qui vous démolit si rapidement la mâchoire que vous oubliez de ramasser, au cas où la souris passe, vos dents sur le trottoir. Le pacha c'est Thierry, comme tout cadre supérieur il en fait le moins possible, il délègue, comme il n'y a pas de divan sur scène, il distribue les ordres et il s'accroupit paisiblement. Soyons juste, quand il prend le micro, vous ne comprenez pas comment il fait, mais sa voix surfe sur le haut de la vague, et s'infléchit sans se laisser submerger quand elle se creuse. En moins de cinq intonations il vous emmène très loin sur les collines du hillbilly, plus appalachien que lui tu meurs. Vous accomplit ce miracle avec une aisance incroyable, vous raconte le country d'avant Nashville, quand il gîtait dans les cours de ferme que les gars quittaient pour courir l'aventure et flirter avec l'illégalité. En fait ils la baisaient grave.

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    Ce n'est pas qu'ils soient des nationalistes éhontés, mais enfin si l'Amérique a ses Moonshiners, en France nous avons nos bouilleurs de cru. Ne foutaient pas des crotales dans l'alambic, mais un peu de venin de vipère, ça vous fortifie les nourrissons si vous rajoutez un quart de gnôle dans le biberon. Les Moonshiners c'est un peu l'internationale des mauvais garçons. Ceux qui riment avec baston. Les sauvageons, les voyous, les noirs blousons, les tout ce que voulez de pire, ils s'en foutent et s'en contrefoutent, parce que ce sont eux que les filles qui ont les yeux qui brillent préfèrent. Genre de thème qui met en joie notre second, s'empare de ce genre de chansons comme l'on sort un cran d'arrêt au fond d'une impasse obscure et il n'hésite pas à vous en crever le bide et la rate juste pour vous assurer qu'il ne s'amuse pas avec un canif émoussé. J'ignore si selon les canons scientifiques de la recherche universitaire l'on puisse conclure une relation de cause à effet, mais durant ces morceaux apaches les filles ondulent beaucoup plus fortement et leurs yeux se transforment en saphirs étincelants. Du coup tous les garçons s'adjugent des âmes de vaurien et de coupe-jarrets. Des morceaux comme Walk on boy, Wild one, Teddy Boy Boogie, et Suzanne ont procuré du rêve fort émotionnant à tout un chacun. Dans un sommeil si agité qu'ils ont même été obligés d'ajouter une Prière pour tout le mal que Dieu fait sur cette terre. L'on s'y trouve si bien, que l'on resterait une éternité à écouter ce groupe de Moonshiners.

    JOHNNY MONTREUIL

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    Sont arrivés sous une ovation. Qui n'a plus cessé et qui s'est poursuivie longtemps après la fin du concert. Qui avait duré deux heures. Quand le gang des moustachus montent sur scène ce n'est pas pour sucer des glaces à la pistachu. Johnny pince les cordes de sa big mama. Aussi noire que sa chemise, à liserets et envol d'aigles blancs au niveau des épaules, style cowboy, mais à sa dégaine l'on pressent qu'il s'est toujours classé d'instinct dans les indiens, spécialement dans les tribus d'irréductibles, genre Séminoles qui sortaient de nuit de leurs marais pour incendier les ranchs. Johnny donne le la, trois espèces d'égorgement de poulets qui rouspètent quand vous leur tordez le cou, que la moitié de l'assistance s'amuse illicoq châtré à imiter, et sa main s'abat sur sa big mama avec l'impavidité du bourreau qui tranche de sa hache sanglante les têtes à la chaîne du soir au petit matin blême. C'est parti, Johnny infatigable conte sans fin la chronique légendaire des mauvais garçons. Pas étonnant qu'il ait invité les Moonshiners en première partie. Partagent la même mythographie. Celle du cuir et du baston, celle de la révolte, de l'individu rebelle qui n'accepte pas de marcher au pas d'une société moutonnière compromise par sa lâcheté et sa passivité obéissante. Alors Johnny chante et slappe, sans repos, sans arrêt, sans pause, il enchaîne les morceaux comme les gamins vident le sucrier pour gaver le chien.

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    N'est pas seul. Au fond dans le coin derrière ses lunettes noires Visten est à la batterie. Fait tout le boulot. N'en déduisez pas que les trois autres ne font rien ce serait une erreur lamentable. Mais il construit, il établit le pas de tir, fait preuve d'une science certaine car avec les deux autres kamikazes doit tout remettre en état à tous moments. Perpétuellement. Déjà ne serait-ce pour s'accorder au rythme de Johnny, réserve au minimum un de ses quatre membres à cette occupation , ensuite il est le préposé à toutes les éventualités, et le problème c'est qu'il n' y a pas d'éventualité, uniquement de la perpétuité cataclysmique à parer.

    Rön a été bien sage durant la moitié du concert. S'est contenté de ronronner en rythmique durant une heure. Histoire de tromper son monde, ou de gradation durant le concert. En fait s'est trahi par deux indices. Le premier auditif : indubitablement ce gars à la première oreille, il ne peut pas vous en raconter. L'est comme ces chevaux au paddock qui ronge sagement leur foin, mais au premier coup d'œil le connaisseur a reconnu l'étalon racé, celui qui va vous mettre cinquante longueurs à ses concurrents sans forcer. Le deuxième visuel : sous son marcel cela transparaissait, mais quand il l'a enlevé n'y avait plus rien à cacher : ses tatouages. Le mec n'est pas un Picasso ambulant. Ni un Titien cacatoesque. L'a le torse constellé de ces vieux tatous à l'ancienne, ce bleu des taulards et des voyous des années cinquante. Pas d'esbroufe, pas de clinquanterie chez ce guy. C'est un pur. Un pur-sang. Et quand il a daigné sortir de l'écurie après une heure d'attente, nous a filé le festival, pas le genre à faire des cabrioles sur un trapèze en haut de la Tour Eiffel pour épater le public. Lui il profile en douce, le gars il vous refile l'as de coeur qui vous permet la quinte flush royale, the high straigth flush qui vous permet d'empocher les douze mille dollar d'enjeu sur le tapis. Vous voulez la traduction musicale : le mec il triangulise entre Duane Eddy, Hank Marvin et Dick Dale, plus quelques autres, faut l'entendre dans les instrumentaux, ne copie rien, vous ressert la soupe à sa façon, l'a tout intégré, malaxé, ingurgité, et il vous le ressort sous forme de gelée royale, un orfèvre, un régal.

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    Enfin, dans sa chemise rouge Kik. Pas un kick de moto, mais de fusée. Interplanétaire. Referme sa main sur un minuscule harmonica et c'est parti pour l'apocalypse. Kik une légende montreuilloise, un foutu bluesman, oui mais ce soir si vous voulez chalouper sur un petit shuffle débonnaire, c'est dommage. Vous ne possédez pas le bon ticket. L'a décidé de vous déchirer les oreilles, de vous les couper en pointe, de les faire sécher au grenier, et puis de s'en servir pour rouler ses cigarettes. A la sono l'on bondit chaque fois qu'il porte son orgue à la bouche, faudrait pas qu'il dépasse le mur du son dans l'aigu, c'est trop tard, le public devient fou, faudrait l'abattre, lui tirer dessus à belles réelles, mais c'est trop bon, l'on en redemande, et lui bon prince il vous régale d'une nouvelle rasade. La salle se transforme en pandémonium, à chacune de ces salves une pandémie de folie se répand, de plus en plus violente, l'on frise le coma éthylique et l'on frise du Parthénon, tellement c'est beau, le blues se mue en tempête, Kik l'est comme le pélican de Musset, vous jette ses entrailles dans son hurricane pour vous nourrir et vous n'arrivez pas à en être rassasié. La sueur lui brûle les yeux, mais il continue, l'est un incendie qui veut cramer la forêt entière, les pompiers avec leurs camions, les Canadairs et tous les villages alentours car il est nécessaire que la terre entière apprenne que le blues est une fournaise et le rock'n'roll un lance-flammes inextinguible.

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    Si ça continue, cela va exploser. Alors Johnny calme son jeu, se saisit de son archet et il nous promène dans une sombre ballade, vous verse un hanap de désespoir métaphysique, sous forme d'une berceuse pour enterrement d'un cœur brisé. S'il n'y avait pas cet énervement de vif-argent qui lui court sous la peau, l'assistance se mettrait à pleurer, le concert deviendrait un chant de lamentation, cela tournerait au suicide collectif de masse. Mais avant que l'on ne passe à l'acte, Johnny qui connaît et maîtrise son public montreuillois  relance la machine. Kik vous déquille le cortex, Rön vous hache en confit de riffs, les aime bien courts et bien brutaux, Listen déploie la liste de ces abattis et c'est reparti pour l'attaque du commissariat. Parce que c'est bien connu il faut un dérivatif à tout trouble de l'ordre public, et que dans les milieux libertaires des narvalos tout le monde déteste la police. Ailleurs aussi, mais ne confondez pas narvalow avec chamallow.

    Le combat s'arrêtera à l'heure fatidiquement municipale, parce qu'il faut que les travailleurs renouvellent leurs précieuses forces afin, dès le lendemain matin, les dépenser sur le lieu de leur exploitation dans le stupide but de produire une richesse dont ils ne partageront pas les profits. Toutefois Kik se saisit de son harmonica et donne le rythme d'une vieille rengaine que Johnny entonne afin de calmer la fièvre...

    RETOUR AU BERCAIL

    Dans la teuf-teuf l'on médite... Johnny Montreuil renoue avec un rock français des origines, musicalement très sixties, un rock mythologisé et quelque peu anarchisé. Assez proche de ce qu'a pu représenter le rock pour le public d'Hallyday en 63-64. L'ombre noire de Vince Taylor n'est pas à exclure. Je ne pense pas que le public présent à la Comedia en soit conscient et surtout se reconnaisse en une telle origine qui est moins évidente et peut-être à l'opposé de ses propres phantasmes idéologiques. La généalogie est une science qui vous met souvent en porte-à-faux avec vous-mêmes. Le rock avait déjà parcouru un long chemin avant l'explosive renaissance punk.

    Damie Chad.

    TROYES / 18 – 10 – 2019

    3B

    RAY ALLEN AND HIS BAND

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    Faudra un jour que je me penche sur ce point particulier de la science des fluides, pourquoi le public d'un concert se pointe-t-il à quatre-vingt dix pour cent durant un créneau de dix minutes parfois juste avant le début d'un concert, parfois une heure et plus avant, cette question m'a toujours taraudé, faudrait trouver tous les paramètres et essayer de mettre au point une formule mathématique, une martingale algorythmique, qui permettrait d'établir un protocole de pronostication fiable et d'apporter par l' application d'une formule toute simple, une réponse définitive à cette inconnue obsédante. Si je parvenais à résoudre une solution, sans doute me donnerait-on, au moins, le prix Nobel de Physique, et Kr'tnt ! deviendrait le premier blogue rock'n'roll nobélisé.

    Cette interrogation m'est venue lorsque le public a envahi le 3B alors que Ray Allen et son band se préparaient à monter sur scène.

    RAY ALLEN AND HIS BAND

    Nous viennent d'Allemagne. Sont tout beaux, quatre gars en costumes identiques, pantalon gris souris, chemise blanche impeccable, veste d'une nuance un tantinet plus mate piqueté de points noirs pratiquement invisibles, cravate à rayures blanches découpées de bandes bleues, sombres ou claires. Allure très sixties, le teen-ager-band typique d'un rock'n'roll américain, assagi et lessivé, après la grande tornade originelle. Very white, l'on est loin du jungle sound à la Bo Diddley ! Un style apparemment prisé de l'autre côté du Rhin, alors que par chez nous les cœurs ont opté pour le darkly cuir de Gene Vincent.

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    Obligatoirement vous regardez sur la droite, sur cet instrument inusité par beaucoup de groupes d'aujourd'hui car exigeant une lourde et onéreuse logistique : un piano droit, un vrai, pas un synthétiseur glissé dans un vieux meuble de salon vermoulu récupéré in-extrémis à la décharge municipale. Martin Vauer officie, quelquefois debout, souvent assis. C'est en ces moments qu'il chante, une bonne diction, une belle élocution, mais sans jamais forcer la note, soyons clair dès le début, Ray Allen et son band ne donnent jamais dans les outrances d'un romantisme exalté. Difficile de détacher le regard de ses doigts allongés, peut-être par des années d'exercices, qui survolent les plaquettes d'ivoire, ils semblent avoir leurs propres indépendances et picorer les touches de leur seul gré, à l'image des marteaux recourbés – l'absence de panneau protecteur nous permet de les voir - qui se lèvent et s'abaissent sur les cordes métalliques avec ce même mouvement répétitif des passereaux qui tapent du bec sur le sol pour faire croire aux vers de terre que la pluie tombe, et les plus imprudents qui sortent leur tête sont vite gobés et avalés. Qui dit piano, pense Jerry Lee Lewis, souvent en fin de ligne Martin projette son pied vers les spectateurs, connaît tous les plans de Jerry mais se dispense de sa fureur, et de sa folie, et pour le dire autrement, il a bien le doigté de Jerry Lou, mais il n'enfonce pas les touches à la Little Richard comme si à chaque fois il avait envie d'appuyer sur le bouton de la bombe atomique.

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    Ged Vorwerk est à la basse. Vous l'entendez respirer, la big mama, pas Ged, un souffle élastique qui emplit tout l'espace, bizarrement elle n'accompagne pas, elle précède, elle enveloppe à la manière de la noix qui dresse les murailles de sa coque pour protéger le cerneau blotti à l'intérieur. Elle est le son de base, elle fournit l'épaisseur, un slap en douceur, mais onctueux, la crème fraîche qui épaissit la carbonara. Des quatre, Vorwoek est le seul à ne pas chanter, même pas les chœurs, juste ses cordes et ses doigts qui restent en haut du manche à la manière de ces chats perchés sur un arbre qui du haut de la plus haute branche dominent le monde. Sans fierté excessive, simplement conforté en eux-mêmes par leur position.

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    Sylvio Lau est de ces batteurs qui ne font pas de bruit, ont une tâche plus décisive à accomplir, juste marquer le rythme, au millième de seconde près, à peine s'il effleure sa caisse claire, mais pas de doute dans le groupe il est la pendule fatidique qui perpétue l'équilibre d'un château de cartes qu'il envoie valser en l'air d'une pichenette pour tout de suite le rattraper de deux coups de baguettes magiques et le remettre droit sur ses assisses, incroyablement immobile durant un laps de seconde et recommencer ce jeu subtil, sans attendre. Avec ses grosses lunettes il ressemble davantage à un ingénieur d'aéronautique qu'à Buddy Holly, mais lorsqu'il chantera, deux fois, vous aurez vite intuité que c'est le plus mécréant, le plus méchant, il glisse sur ses toms comme un serpent et vous crache le morceau à la manière d'un cobra du Mozambique qui cherche à empêcher la planète de tourner dans le bon sens.

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    De sa Fender Ray Allen exhale une grêle sonorité. Exprès, la musique c'est comme les filles, faut les voir nues et non emmitouflées dans trois gros manteaux de fourrure, produit un son qui vous force à écouter le silence afin de mieux le saisir, ici l'on ne concasse pas la porcelaine au rouleau-compresseur, on la peint au pinceau du chinois de Las de l'amer repos... de Mallarmé, l'on donne dans la minutie dans la haute précision, l'on virevolte mais l'on ne cache pas la sveltesse des figures imposées sous le froufrou tapageur des robes du french cancan, tout est exécuté en plein jour, lumière crue et sans filet. Un rock mièvre mais d'une concision extrême qui lui assure la densité du diamant. La beauté est obtenue à partir du dépouillement des écorces mortes de la facilité et des grosses ficelles.

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    L'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre pas plus que l'on n'attrape les princesses fragiles de bonne famille au lasso, ou qu'on ne les rapte à l'aide d'un bronco furieux. Faut des slows trottés mais pas frottés, des rock bien appuyés mais pas agrippés, exemple Big Blond Baby, découpé au cran d'arrêt mais à la lame émoussée. Vous offrez des fleurs mais vous n'effeuillez pas la rose. La main dans la main mais pas au cul. Et encore moins dans le sexe. Ray vous raconte tout cela de sa voix discrète, les lyrics les plus torrides il vous les transforme en comptines faussement innocences. Car il ne faut point faire confiance à ces gars doucereux. Quand ils ne disent plus rien, qu'ils se taisent et qu'ils se lancent dans un instrumental, vous filent l'impression d'assister à une tournante, au fond du jardin. Se laissent aller à leurs mauvais instincts, à croire que la demoiselle les a provoqués et qu'elle avait une grosse fringale insatisfaite depuis longtemps, au moins trois jours, à assouvir.

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    Grattez un peu sur l'emballage et la sordide réalité des désirs adolescents vous saute sur le paletot. A la fin des années cinquante, au début des années soixante, l'on a tenté de policer le rock'n'roll, l'on a affublé d'un ridicule nœud rose les chattes sauvages et élimé les griffes des chats harets jusqu'au trognon. Gâchez le naturel, il revient au galop. Mais Ray Allen and his band nous restituent cet entre-deux, ce moment où le rock n'est plus le roll, fait l'hypocrite, il balance comme l'escarpolette de Fragonard, l'on a beau cacher cette lingerie intime que l'on ne saurait voir, elle finit toujours par faire signe. Au moment où l'on s'y attend le moins. Evidemment il faut un peu de patience et de persévérance. Du talent, de la précision. Et de tout cela le groupe n'en manque pas. Sont des spécialistes, sous leur air very straight de grands garçons sages et bien élevés qui feront de gentils gendres, ils métamorphosent le non-rock en non-dit. Et comme moins par moins égale plus, leur coulis de groseille au sucre mou se charge d'une affriolante coquinerie sinon subversive du moins insidieuse.

    Ray Allen et ses guys se sont fixés une tache que l'on peut juger ingrate, restituer cette période où le rock a failli disparaître, sombrer dans les oubliettes de la mode, cet instant où le rock s'est dénaturé en pop, car il arrive que de mauvais plaisantins changent le vin en eau. Nous noterons que cet alanguissement est aussi un des moteurs du rock, songez à la dichotomie Stones / Beatles, aux atermoiements d'Elvis le Pelvis, à la manière dont le punk a été destitué sous forme de Nouvelle Vague, n'oubliez pas que c'est au temps du MC5 qu'est apparu le Bubblegum. L'on s'est dépêché de recracher cet atroce chewing gum. Certains de nos jours le remettent en leur bouche et vantent son aspect acidulé. Dans toutes les confitures traînent un bon goût d'arsenic. Sans pression pas de dépression. Sans négativité pas de positivité. Le rock est un courant électrique intermittent. Merci à Béatrice la patronne de nous présenter toutes les facettes de ce phénomène complexe.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Béatrice Berlot )

    LE MEE-SUR-SEINE / 19 – 10 – 2019

    LE CHAUDRON

    PALMYRE / THE NEXTFLOOR

    HOAX PARADISE / JADES

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    Cinq heures l'heure funeste, dans les hôpitaux les malades impuissants gisent dans les affres des fièvres vespérales, sur les genoux de leurs mères atterrées les nourrissons délaissent leur tiède sein et se mettent à pleurer sans fin, ils sentent monter en eux l'indicible et instinctive angoisse des peurs qu'ils n'ont pas encore connues, dans les sombres cryptes l'on entend d'étranges reptations au creux des sarcophages verrouillés, resterai-je douillettement à l'abri entre mes livres, le feu de la cheminée, et sur le canapé mon chat noir qui fixe de ses prunelles énigmatiques une réalité astrale invisible à mes yeux... non, mais où irai-je ce soir courir l'aventure rock'n'roll sous la lune, par de telles ambiances crépusculaires, un lieu s'impose, le Chaudron, l'antre fatal du Mée-sur-Seine.

    PALMYRE

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    Pas le moindre fantôme de Zénobie ne rôde sur scène, mais quatre jeune gars emplis d'une énergie et d'une ardeur toute Aurélienne. Manifestement sont décidés à laisser un champ de ruines après leur passage. Commencent par une double intro, la première pré-enregistrée tonitruante, la deuxième fracassante. Annoncent la couleur sans ânonner dès le début, ne sont pas venus pour caresser le riff dans le sens du poil. N'y vont pas par quatre chemins, même si au début ils ne sont que trois, Erwan n'arrive qu'après le déluge pour bondir sur le micro sur lequel il se jette, tel un fauve qui n'a pas mangé depuis une semaine sur sa proie innocente. Nous bouffe le vocal à pleines dents, l'en déchire de gros morceaux sans vergogne et comme à ces côtés les trois autres ne turbinent pas en mode économique vous êtes invités à un splendide festin. L'est manifeste qu'ils aiment le steak tartare dégoulinant, pas du congelé, de l'arraché au cuissot de la bête encore vivante. Ne se contentent pas de grignoter des palmitos sur le sofa.

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    Sont partisans d'un rock speedé qui ne s'embarrasse pas de fioriture. Adam est à la forge, vous façonne le métal rock sans façon, ne ménage pas sa peine, partout à la fois, il court le break comme un brick pirate toutes voiles dehors fonce sur l'ennemi, et avec sa guitare Jerémy est le premier à monter à l'abordage. Samuel tire au canon de sa basse manière de traverser la coque ennemie de part en part. Erwan ceint sa guitare pour participer au carnage, ce qu'il préfère c'est tout de même éructer les mots comme grêle de mitraille. Et ma foi, il se débrouille bien pour s'imposer dans le brouhaha amblant. Ce genre de chienlit qui vous revigore un mort en moins de deux vous file votre dose d'amphétamine jusqu'à la fin de l'année.

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    Passent en première partie, mais on leur a laissé assez de temps pour montrer ce qu'ils savent faire et ils en ont profité, n'en ont pas gaspillé une demi-seconde, les titres se suivent et vous bousculent de belle manière. Quand ils s'en vont vous les regrettez, ne vous ont pas psalmodié des berceuses, vous ont remué les sangs et revivifié. L'est sûr que c'est avec cette vélocité que les légions romaine ont fait main basse sur l'antique Palmyre afin que dans l'histoire des hommes brille à jamais le soleil noir d'Aurélien.

    THE NEXTFLOOR

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    Ne sont que trois, la scène en paraît désertique. Pas d'inquiétude ils vont vous la remplir superbement. Mais chacun à sa façon. Cette cataracte de coups si caractéristiques qui pleuvent de partout, c'est Quentin, un fou furieux, n'y avait pas de chambre d'isolement au Chaudron ni de camisole de force, l'orga a fini par trouver une solution, lui ont refilé une batterie en lui faisant croire que c'était un punching ball, le gars pas contrariant tout compte fait, suffit de lui proposer la bonne occupation. Lorsqu'il enlèvera son T-shirt et que vous apercevrez son torse herculéen ruisselant de sueur vous connaîtrez la peur. Impossible de l'arrêter, l'a les baguettes qui courent de tous les côtés, impossible de savoir où il les pose, quand vous entendez le bruit, sont déjà plus loin, sont en train de cogner sur un autre tom. Doit s'entraîner pour passer le mur du son. Ça fuse de partout, jamais de boum, des clac-clac qui sonnent sec comme des paires de gifles, ça pleut comme un envol de canards sauvages pour les pays chauds. Si vous l'écoutez vous n'entendez, vous ne voyez que lui, ce qui serait dommage parce que les deux autres ne sont pas tristes.

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    Yvan est carrément marrant, ne peut s'empêcher de lancer quelques remarques ironiques qui détendent l'atmosphère. Pour aussitôt après vous foudroyer d'un tonnerre de guitare à vous donner la nostalgie des jupes de votre maman. Mais ce n'est rien, juste un bon guitariste qui déchire. C'est ensuite que ça arrache. L'ouvre la bouche et là il vous cloue sur la roue du destin. Il crache son venin à la face du monde. De son gosier jaillissent des caïmans, un vocal meurtrier, quatre ou cinq mots, et puis le mec ferme son bec, le temps de laisser échapper une espèce de mygale riffique de son instrument, pas un gars méchant, ne vous laisse pas tout abasourdi sur le bord de la route, vous réveille d'un nouveau superbe phrasé giclé qui vous transperce de part en part. Ce guy avec son poinçon triangulaire de soul patch sur le menton, habillé de noir, vous a le vocal rock instinctif tatoué sur le larynx, l'a tout compris, la respiration fusante, l'éjection sarclée, c'est rock, c'est blues, c'est tout ce que vous voulez. C'est grand.

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    MJP, ces trois lettres ne signifient pas Mouvement des Jeunes Populaires, juste le bassiste. Face aux deux énergumènes, il se la joue cool, le doigt sur la corde, ne la relâche qu'au moment qui lui plaît, toujours à bon escient, un véritable archet, tir précis et vibrant, mystérieuse moue aux lèvres et regard rêveur. Etrange comme il arrive à se faire entendre dans le vacarme des deux autres énergumènes, mais ce qui est sûr que s'il n'était pas là il manquerait quelque chose au monde comme si la Joconde s'arrêtait de sourire.

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    A trois ils vous ont démantibulé la moitié du département, un rock sans retenue, une horde d'Attila qui passe dans vos oreilles, une galopade effrénée, et une fois qu'ils ont arrêté, vous croyez que vous avez fait le plus beau cauchemar de votre existence.

    HOAX PARADISE

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    Les groupes se suivent et ne se ressemblent pas. Pourtant eux aussi ne sont que trois. Thibaud à la guitare, Jc à la basse et Barron à la batterie. Pour le moment ils émettent une douce musique autour d'une absence. Lamartine avait raison : Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. Et Elle surgit. Non ce n'est pas Eve, c'est Lilith, c'est Laura Naval. Ne cherchez pas l'erreur, c'est Elle. Désormais vous ne verrez qu'Elle, vous n'écouterez qu'Elle, Elle et sa chevelure rousse, une flamme échappée de l'incendie du palais de Persépolis par les hoplites d'Alexandre, elle chante et vous vous taisez. Et les trois guys lui peaufinent minutieusement des ambiances sonores, ils ne jouent pas, ils cisèlent le décor, on est à côté du rock, pratiquement dans un récital de poésie.

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    Une voix. Ni charmante, ni envoûtante. Elle se refuse à ses facilités. Trop sûre d'elle, elle n'aguiche pas le client. Consciente de sa force, de son aura, de son magnétisme. Une blouse nouée au-dessus du nombril, un bustier échancré qui ne dévoile rien, une froideur brûlante de serpent. L'orchestre est à ses ordres. Elle se moque de ses gars comme si elle descendait avec condescendance le grand escalier d'une revue de Broadway. Reine et sortilège. Femme fatale.

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    Quelques gestes, une entrée et un final durant lesquels elle se transforme en percussionniste, elle descendra chanter dans le public, mais tout cela c'est de la broutille, l'important c'est lorsqu'elle s'approche du micro et qu'elle pose pour ainsi dire sa voix dessus. A croire qu'elle vient de retourner la lame de la mort d'un jeu de tarot qui ne comportait que cette unique carte. Une douceur âpre dépourvue de tendresse, juste les mots qui font mal. Elle nous conte les merveilles de Neverland, ce pays où l'on n'arrive jamais, se moque de Les garçons et nous quitte sur Ground control. Ce qui est sûr c'est qu'elle n'a jamais perdu le contrôle de la situation. Et puisqu'elle est sur terre, le paradis serait-il une arnaque ?

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    ( Photo : Sylvain Didillon )

    JADES

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    Mein Goth ! Un vol de sorcières vient de se poser sur la scène. Non, je ne suis point ivre, d'être parmi l'écume inconnue inconnue et les cieux mallarméens, elles sont là, toute proches, gainées de noir, et deux d'entre elles arborent ce chapeau maléfique qui cauchemarde nos imaginations, quoiqu' il faille le reconnaître, elles sont d'une génération nouvelle et ont adopté une forme beaucoup moins pointue, qui leur sied si joliment qu'elle les rend beaucoup plus agréables à regarder que les anciennes matrones au nez crochu qui remuaient leur infâme mixture dans une grosse marmite ventrue à panse noircie par des flammes sulfureuses d'un feu maudit. Le Chaudron, c'était un piège – qui portait bien son nom – nous y sommes dedans, et elles s'apprêtent à nous y mijoter longuement, à nous transformer en douteuse nourriture avariée qu'elles se partageront les soirs de grand sabbat. Le plus sage serait de fuir, mais non elles ont cette beauté maléfique et fascinante qui vous force à rester, et le plus terrible c'est que personne ne le regrettera. Car lorsque le potage est tiré il faut le boire, et celui-ci est agrémenté de ces gousses de rock'n'roll auxquelles nous ne saurions résister.

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    Lindsay est arrivée la dernière, s'est jetée sur le micro avec ses cheveux noirs et sa basse parallélogrammatique, et la ronde infernale a commencé. Rien de funèbre en elle, un sourire engageant et experte en communication, le contact facile, en quelques mots elle est déjà une grande copine que vous connaissez depuis au moins la maternelle. Vive, à l'aise, plein d'allant et de vie, rien qu'à l'apercevoir vous révisez votre jugement sur les sorcières, franche, naturelle, pleine de vie. C'est elle qui mène le bal et vous entrez dans le menuet salement remué sans une once de soupçon. Elle chante avec cet aplomb décisif des belles noiseuses qui ont toujours raison.

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    Cherry – je ne résiste pas à un mauvais jeu de mot, c'est la cerise sur le gâteau des agapes de la nuit du Walpurgis goethéen – enveloppée d'une coulée de cheveux roux, une pluie de renard et de feuilles automnales lui donne un aspect romantique que dément son sourire carnassier, elle semble s'être échappée d'un tableau préraphaélite de Dante Gabriel Rossetti, vous vous damneriez facilement pour elle, mais attention aux pointes de sa guitares triangulaires, elle assure la rythmique comme une nervalienne fille du feu, et lorsque qu'elle se chargera du vocal sur Cherry bomb vous comprendrez qu'elle est une eau dormante tempétueuse, un ouragan malicieux, qu'elle brisera l'esquif de vos idées creuses comme coquille de noix et les dispersera sur les rivages désertés.

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    Taïphen, se suffit à elle-même, elle est une de ses princesses des plus hautes chansons de Maeterlinck enfermées dans la tour d'ivoire de leurs rêves qui n'appartiennent qu'à elles seules. Jamais vu un guitariste lead aussi secret, aussi retranché du monde. Elle semble à part, elle ne nous concède que la face visible de sa personnalité. Occupée à produire le riff nécessaire à l'instant présent. Mais ni dans l'ici, ni dans le maintenant. Dans un ailleurs interdit. Quelqu'une de l'intérieur, mystérieuse, réservant à elle seule les pensées d'un monde que nous ignorons, et n'accordant qu'à sa guitare cette minutieuse attention dont nous ne sommes pas dignes.

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    Drôle de groupe, composé de personnalités si distinctes. Au fond Chloé, il est difficile d'admettre qu'elle joue de la batterie. Elle réside dans sa propre temporalité – jamais à contre-temps – elle est le lutin qui réfléchit. Avant de frapper, elle suspend le vol du temps, ce n'est pas qu'elle ne sait pas, c'est qu'elle choisit, elle réfléchit, elle suppute, elle subodore, elle reste-là les deux baguettes levées, pas du tout de l'indécision, elle fait ce qu'il lui plaît mais uniquement ce qu'il lui plaît, elle ne se presse pas pour monter dans le train, et vous assistez à ce miracle que la locomotive attend patiemment que sur le quai elle se décide à daigner mettre au moins une jambe sur le marche-pied. Et lorsqu'elle abaisse le sceptre de sa baguette sur un de ces tambours, vous êtes obligé de reconnaître qu'elle semble avoir mis de l'ordre dans le désordre de l'univers. Ses compagnes usent envers elle d'un étrange rituel, à la fin de chaque morceau elles nous tournent le dos et se regroupent devant elle, comme les doigts de la main se referment pour que le poing du rock acquièrent une force nouvelle.

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    C'est que Jades maîtrise son show de bout en bout, l'air de rien, elles ont mis au point un subtil ballet, rien n'est laissé au hasard, une belle parade rock'n'roll. Captivante. Servie sur un plateau. Avec cette grâce carnassière du serpent qui monopolise votre attention et exige votre approbation. Un rock simple, bien balancé, mais avec cette subtilité qui vous oblige à acquiescer. Des titres ravageurs et efficaces, The only thing, Ready or not for for rock'n'roll, Misnake, difficile de les laisser partir, en rappel ce sera I don't Care, un dernier sourire et elles s'enfuient si vite qu'il vous manque quelque chose. Et vous savez quoi.

    Damie Chad.

    ( Photos : Christian Dalet  aka Chrisled )

    ( sauf première et dernière photos de Jades : Nicolas Chaigneau

    et dernière photo Hoax Paradise : Sylvain Didillon ))

  • CHRONIQUES DE POURPRE 434 : KR'TNT ! 434 : MICKIE MOST / WAYNE KRAMER / CRASHBIRDS / NEW MOON + RAPHAËL RINALDI / JIM MORRISON

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 434

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    17 / 10 / 2019

     

    MICKIE MOST / WAYNE KRAMER

    CRASHBIRDS / JIM MORRISON

    NEW MOON + RAPHAËL RINALDI

     

    Most est un must - Part One

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    Si dans un bac de CDs tu croises un album de Mickie Most intitulé That’s Alright, prends-le. Même si la pochette te semble improbable. Sur ce fond rouge, Mickie ressemble en effet à l’un des chanteurs yéyés de Salut les Copains, mais quand tu vas entendre sa version de «Sea Cruise», tu vas très probablement tomber de ta chaise. C’est enregistré en 1963, avec ce qu’on appelle the big British Sound. Mickie y brandit le power suprême. On retrouve là ce qui fait la grandeur du «Bird Doggin’» de Gene Vincent, cette fantastique énergie rock. Ce shoot de baam boom est une merveille absolue. On retrouve le même son dans «It’s A Little Bit Hot» qui est la B-side du single, mais le cut est moins avenant que «Sea Cruise». Précision importante : cet album est une compile de singles.

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    Le «That’s Alright» enregistré l’année précédente déboule bien, c’est joué ventre à terre par un certain Little Jimmy Page. Excellente presta. Alors après, on entre dans la chronologie du British Sound. Mickie Most a déjà tout compris. Son «Shame On You Boy» bénéficie d’une prod de rêve, et farcie de Diddley beat, en prime. On voit tout de suite que Most est un must visité par la grâce. Il joue son «Guitar Boogie Shuffle» à l’acuité définitive. Il fait même monter la basse dans le mix de «Whole Lotta Twisting» pourtant joué à la clairette de Buddy Holly, qui est l’une de ses idoles. Cette compile est une véritable leçon de dignité, on voit avec «Move It» que ce mec Most a le génie du son. Il frise le Gene Vincent avec «Move It» et joue ça au mieux des possibilités - It’s called rock’n’roll - Most moves it, for sure. Il sait déjà tout faire. Alors forcément, quand il va produire tous les autres, les Animals, Donovan, Suzi Quatro, les Yardbirds, il sera parfaitement à l’aise. Il embarque son «Cumberland Gap» à la précipitation invétérée, mais il commence à se vautrer en voulant toucher à «Great Balls Of Fire». Étonnant de la part d’un mec qui paraît si avisé. Son kiss me baby est d’un ridicule ! Laisse-ça à Jerry Lee, Mickie ! Pareil pour «Rave On», même s’il okète derrière, ça reste pauvre, comparé à l’original. Il tape aussi dans «Sweet Little Sixteen», mais bon, laisse ça à Chuck, même si c’est ultra joué. Grand retour des frissons avec «O In Love». C’est admirable de big heavy sound - You’re hundred per cent - Il fait un «Kansas City» à l’Anglaise, mais bon, pareil, laisse ça à Little Richard, Mickie. Il manque tout simplement le barrelhouse. On le voit encore rendre un bel hommage à Bo Diddley dans «Willie And The Handjive» et se vautrer avec «Peggie Sue» et «Rip It Up». Pour se consoler, il ne reste plus qu’à réécouter sa fantastique version de «Sea Cruise».

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    Ace consacre ENFIN un ouvrage définitif à Mickie Most, l’un des acteurs fondamentaux de l’histoire du rock anglais. Un ouvrage, oui, car il s’agit d’une compile doublée d’un livret qui par sa taille (72 pages) se rapproche plus du livre, mais du mini-livre, puisque c’est formaté sur le boîtier du CD et composé en corps 5, ce qui est extrêmement agréable à lire. Il n’existe rien de mieux pour se péter les yeux. Ah merci Ace ! L’auteur s’appelle Rob Finnis et annonce la parution d’un vrai livre en 2019, Mickie Most Pop Genius.

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    Mais si on lit l’autobio de Suzi Quatro, Unzipped, on apprend déjà énormément de choses sur Mickie Most, l’épitome de chèvre de la classe. Juste un exemple : il fait à Suzi Quatro qu’il découvre à Detroit le coup que Willie Mitchell fait à Al Green qu’il découvre au Texas : il propose à Suzi de la transformer en star. Ça prendra combien de temps, demande-t-elle. Oh ça peut prendre un an ou un an et demi, lui répond Mickie Most. Même chose qu’Al Green : la première réaction de Suzi est de dire non, ce n’est pas possible. Trop long ! On connaît la suite de l’histoire. Au bout de dix-huit mois de préparation intense, Al Green et Suzi Quatro sont devenus des stars. Willie Mitchell et Mickie Most savaient très bien ce qu’ils faisaient.

    Mickie sait exactement ce qu’il veut. Il veut ce qu’il aime, ce qu’il appelle the good commercial pop. Il sait par exemple que le nouveau single de Lulu ne pourra rien contre l’injustice, la guerre et la famine, mais il aidera à oublier tout ça pendant deux minutes. C’est le rôle de la pop.

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    Mickie grandit à Londres, dans l’East End et quitte l’école avant quinze ans. Il fait les petits boulots de tous les drop-pout de l’époque et flashe sur James Dean. On est en 1955, juste avant qu’Uncle Sam n’invente le rock’n’roll. Mickie découvre ensuite le fameux 2i’s bar qui va devenir la Mecque du rock à Londres. Les propriétaires Paul Lincoln et Ray Hunter se retrouvent au cœur une véritable révolution. On peut voir dans ce bar Tommy Steele, un pionnier du rock anglais scandaleusement sous-estimé. Avec l’histoire du 2i’s naît l’adage fondamental : to be in the right place at the right time. Tout est là, il faut être au bon endroit au bon moment. C’est là en 1957 que la légende du rock anglais va prendre naissance. Et Mickie Hayes a la chance d’en faire partie. Il apprend à jouer un mi sur sa guitare. Et il va chez un marchand d’instruments sur Charing Cross Road faire accorder sa guitare pour deux shillings (ten pence). C’est là en 1957 qu’il acquiert son sobriquet, Mickie the Most. Ses amis se moquent gentiment de lui car il passe son temps à dire de tel film ou de tel disque : «This is the most !» On le voit mimer le guitariste à côté du juke-box, se recoiffer et lancer des trucs du genre : «I’m gonna split this scene !» Mickie hennit comme un étalon sauvage. Paul Lincoln qui vient de lancer Wee Willie Harris s’intéresse de près à cet étalon et à son copain Alex Wharton. Il en fait les Most Brothers, l’équivalent anglais des Everly Brothers. Aux journalistes, Lincoln raconte qu’il a choisi de les baptiser Most Brothers, non parce qu’ils ont du talent, mais parce qu’ils foutent le souk dans la médina. Alex et Mickie arrivent sur scène, ils ne savent ni jouer ni chanter, mais ils ont des belles coupes de cheveux. Lors de sa première visite aux studios d’Abbey Road, Mickie voit des techniciens en blouses blanches. L’Angleterre est encore très traditionaliste. Mais quand Cliff Richard et Billy Fury arrivent dans le circuit en 1958, c’en est fini des Most Brothers et de Wee Willie Harris. Cliff Richard rafle la mise. Terminé pour les demi-portions comme les Most Brothers. Pas grave, car Mickie à d’autres chats à fouetter : il est tombé amoureux d’une petite gonzesse nommée Christina Fusco. Le problème est qu’elle ne vit pas à Londres, mais en Afrique du Sud. Comme c’est pratique ! Alors, ils se voient de loin en loin, lorsque ses parents viennent faire du tourisme à Londres. Un jour le père de Christina lance à Mickie : «Si tu veux revoir Christina, tu devras venir en Afrique du Sud !» Wow ! Mickie étudie la question. Trois jours d’avion. Bon, il y va. Il est amoureux. Quand il arrive à Johannesburg, il n’a plus un rond, mais il l’épouse. Comme il est fauché, il ne peut plus rentrer à Londres. Alors il doit bricoler sur place. Il joue dans des fêtes, déguisé en clown.

    En 1962, Mickie, sa femme enceinte et sa belle sœur Jackie rentrent en Angleterre. Mickie veut que son fils Calvin naisse en Angleterre. Il a failli devenir une star locale en Afrique du Sud et comme il sait qu’il n’est pas assez bon au chant, il décide de se consacrer à la production. C’est en découvrant les Stones en 1963 sur le plateau de l’émission Thank You Lucky Stars que Mickie comprend qu’il doit vite changer de coiffure. Hop, the flop en avant.

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    Il est aussi en contact avec Don Arden qui lui a confié la tournée de Gene Vincent en Afrique du Sud quelques années auparavant. Arden apprécie beaucoup Mickie. Il lui demande de chanter en première partie des tournées anglaises qu’il organise pour Bo Diddley, Jerry Lee, Gene Vincent ou les Shirelles. Juste après Mickie passent les Stones. Il fréquente beaucoup Jagger à l’époque et le trimballe dans la Porsche qu’il a ramenée d’Afrique du Sud. Il trouve d’ailleurs Jagger très laid et pense que s’il était moins laid, son groupe aurait plus de chances.

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    C’est à cette époque que Mickie devient copain comme cochon avec Peter Grant, un gros balèze qui s’est payé un van : il se vend comme chauffeur de pop stars et commence à travailler pour Don Arden. Bon, Arden est bien gentil avec ses tournées anglaises, mais Mickie sait qu’il ne deviendra jamais une star. Il dit stop et décide de devenir producteur.

    Ça tombe bien, Don Arden vient de signer un petit groupe de Newcastle, les Animals, et propose à Mickie de s’en occuper. Mickie précise toutefois qu’il les avait déjà découverts lors d’une tournée dans le Nord avec Bo Diddley. Don Arden rassemble les Animals dans son bureau et leur explique qu’il va faire d’eux des stars. Comment ? Il leur offre la première partie d’un tournée de Chuck Berry, et un producteur nommé Mickie Most, ce qui ne plait pas à Chas Chandler qui préférerait travailler avec Ian Samwell. Arden dit que c’est à prendre ou à laisser. On ne discute pas avec Don Arden - Most came with the package. Or there was no package.

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    En 1964, Mickie Most produit «Baby Let Me Take You Home» des Animals. C’est là qu’il devient crédible, en tant que producteur. Son studio préféré est le fameux De Lane Lea, au 129 Kingsway, en face de la station Holborn. C’est au De Lane Lea que les Stones ont enregistré leur premier single, «I Wanna Be Your Man», en 1963. Mickie Most apprend à travailler avec l’ingé son Dave Siddle. S’ensuit l’extraordinaire épisode de «The House Of The Rising Sun». Gare d’Euston, 7 h 30 du matin : Peter Grant et Mickie viennent récupérer les Animals qui ont voyagé de nuit. Grant charge le matos du groupe dans son van et Mickie repart au volant de sa Porsche. Ils vont directement au De Lane Lea qui est à cinq minutes de la gare.

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    Ils enregistrent House en une seule prise. Dave Siddle dit qu’il y a un problème : le cut fait quatre minutes, ça ne passera jamais à la radio. Mickie est persuadé que c’est un hit énorme et il a raison. Chas Chandler : «No-one believed in but Mickie.» Oui, Mickie était le seul à y croire.

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    Puis Don Arden demande à Mickie d’aller jeter un œil sur les Nashville Teens, qui ont accompagné Jerry Lee au Star Club de Hambourg. Mickie monte dans sa Porsche et fonce les voir au Cellar Club, à Kingston-on-Thames, juste à la sortie de Londres. Il flashe sur leur version de «Tobacco Road». Mais il a du mal à reproduire le power des Nashville Teens en studio. Il doit faire appel à Bobby Graham et Jimmy Page to nail it. Mais bon, Mickie n’est pas convaincu par les Nashville Teens et il passe à autre chose. Don Arden branche ensuite Mickie sur Brenda Lee. Sur la compile qui accompagne le mini-book, on peut entendre «Is It True», mais c’est de la grosse cavalerie qui en réalité ne pouvait pas convaincre les aficionados. Il tente aussi de lancer une petite Écossaise, Barry St John avec ce «Bread And Butter» qu’on peut aussi entendre sur la compile, mais c’est du gospel batch. Mickie Most essaye de faire de la pop avec du gospel. Ça s’appelle bouffer à tous les râteliers. Il produit aussi les Herman’s Hermits qui iront faire un carton aux États-Unis. En 1964, Mickie tourne à plein régime et ouvre des bureaux à Mayfair, au 39 New Bond Street. Le voilà établi comme l’un des producteurs londoniens de renom.

    Fin 64, le businessman new-yorkais Allen Klein débarque à Londres, bien déterminé à signer ces movers et shakers londoniens qui étaient derrière la fameuse British Invasion. Il fait l’impasse sur les intermédiaires et s’adresse directement aux grosses poissecailles. Brian Epstein l’envoie balader, mais Klein récupère trois choses : le Dave Clark Five, le droit de représenter les Stones aux USA et le management du business américain de Mickie Most. Klein est gonflé car il commence par appeler Mickie pour lui dire qu’il va signer les Beatles. Mickie lui répond qu’ils sont déjà signés. Mais comme Klein commence à jongler au téléphone avec les millions de dollars, il finit par impressionner Mickie - That sounded very attractive to me - Klein lui propose de le recevoir dans sa suite au Grosvenor. Mickie Most arrive accompagné de son associé Laurence Myers. Klein revient sur sa proposition : gagner un million de dollars. Comment ? En négociant avec les labels américains. Most se dit qu’il n’a rien à perdre. Banco ! En sortant du rendez-vous, Most et Myers éclatent de rire. Un millions de dollars ! C’est pour l’époque une somme ridiculement élevée. Et pourtant, il l’a fait - And he did - Mickie se félicite d’avoir signé. Il explique que Klein a beaucoup d’avance sur les autres - Well ahead of the game - Mickie passe son temps à produire des disques et Klein le sien à faire du blé avec ces disques. Et comment s’y parvient-il ? En obligeant les labels à payer plus. Le credo du Klein : «We’ll negociate your deal. You’re not getting enough !» - Grâce aux connections de Klein, les Animals et les Herman’s Hermits se retrouvent sur MGM, l’un des trois gros labels américains avec RCA et Columbia. Mickie admire ce businessman américain : «He was 100 per cent correct.» Les choses s’emballent, Klein fait jouer ses relations et RCA propose à Mickie de produire Elvis dont la carrière et les ventes sont en chute. Sachant qu’il ne pourra jamais faire mieux que Sam Phillips, Mickie décline l’offre - The best had already been done - Klein lui demande ensuite de produire Sam Cooke. D’accord. Mickie prend l’avion pour New York mais cet imbécile de Sam Cooke se fait buter le jour de son arrivée.

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    Dans sa fantastique monographie (Allen Klein. The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll) Fred Goodman revient longuement sur l’excellente relation qu’entretenaient Mickie Most et Allen Klein. Dans l’histoire du showbiz, il s’agit là de l’une des plus parfaites conjugaisons de talents.

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    En novembre 1964, Mickie et Peter Grant quittent l’orbite de Don Arden et montent leur propre structure de management, RAK Management, qui comprend une filiale Records et une filiale Publishing. Ils s’installent tout près d’Oxford Street, sur Dean Street. Quand en 1968 les Stones virent Andrew Loog Oldham, Klein propose à Mickie de s’occuper des Stones, mais il décline. Pas pour les mêmes raisons qu’Elvis. Il sait que son mode de vie est incompatible avec celui des Stones. Mickie veut préserver sa vie de famille. Et puis il connaît les Stones depuis le début - They just aren’t my trip - Il dit qu’il faut savoir choisir son mode de vie. Les Stones démarrent à minuit. Lui, il préfère dormir avec Christina. Il refuse l’idée que le business puisse affecter sa vie de famille. Bien sûr, Mickie ne prend pas de dope et boit avec modération. Par contre, il fume comme un pompier. Il réussit à s’arrêter à 35 ans. Il fera ensuite du sport pour s’entretenir. Ce qui n’est pas le cas de Peter Grant qui met le nez dans la dope. Mickie est très proche de Peter, mais il ne peut pas l’aider - I never took any drugs and it never interested me - Et comme ses amis en prennent, il ne les voit plus - I wasn’t close to them anymore - Il sent que les gens le rejettent parce qu’il est trop straight. Il avoue quand même que les Herman’s Hermits lui ont ruiné les oreilles avec leurs conneries, même s’il s’est fait un gros paquet de blé grâce à eux. Il préfère nettement les Animals - The Animals music was good music - Et il ajoute : «Bloody good !» C’est aussi l’époque où Mickie va régulièrement aux États-Unis faire ses courses. Il achète des chansons à New York ou Los Angeles. Il prend le vol TWA du dimanche et rentre le vendredi suivant. Il cherche de l’or, comme jadis les mineurs du Yukon.

    Les choses prennent une autre tournure avec Donovan. En devenant célèbre avec «Colours» et «Catch The Wind», Donovan confie ses intérêts américains à Allen Klein. Klein sort immédiatement Donovan des pattes du petit label de Nashville, Hickory, pour le confier aux bons soins d’une filiale de Columbia, Epic, et lui obtient dans la foulée une spectaculaire avance de 100.000 $, plus une garantie annuelle de 10.000 $ sur les cinq années à venir. C’est le premier gros budget que lâche le nouveau président de Columbia, Clive Davis. Pour lui, Donovan est un bargain, c’est-à-dire une bonne affaire. Et c’est là où Mickie entre dans la danse, via Klein.

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    Donovan se pointe chez RAK, dans le bureau de Mickie et de Peter Grant, et gratte sur sa gratte «For John And Paul» qui va devenir «Sunshine Superman». Mickie impose à Don un changement de look, car il trouve qu’il ressemble trop à Dylan. Exit la casquette, les jeans et l’harmo. En décembre 1965, Donovan entre à Abbey Road avec John Cameron, John Paul Jones et un autre bassiste sur stand-up, Jimmy Page et un autre guitariste, des mecs aux congas, et of course, Don gratte des coups d’acou sur sa Gibson J-45. Puis il voit le visage de Mickie s’illuminer de l’intérieur dès que tout le groupe se met à jouer - He knew this was the hit single. He just knew it - «Sunshine Superman» allait sortir sur Pye en janvier 1966, mais une dispute avec EMI va retarder la parution d’un an.

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    Don quitte l’Angleterre après un drug bust et se réfugie sur l’île grecque de Paros. Il y compose «Mellow Yellow» et finit par rentrer à Londres quand il apprend que «Sunshine Superman» est number one all over. Il retourne en studio avec Mickie enregistrer «Mellow Yellow». Pareil, il voit la tête de Mickie s’illuminer. C’est encore un hit - Electrico-bananahhhh - Laisse tomber, Mickie, c’est Don qu’il te faut. Fabuleux shoot de safranabout me. On est en pleine magie. Le seul qui ait su aller aussi loin dans le bumping du rock mellow, c’est Dave Edmunds avec «I Hear You Knocking». Chaque single de Don que produit Mickie entre 1966 et 1969 va être un hit universel. Trop facile. Et quand les chemins de Don et Mickie se séparent, la rivière de hits se tarit. Mickie explique que Don voulait toujours jouer avec d’autres stars, un bon exemple avec «Barabajagal» et le Jeff Beck Group. Il avait en tête l’idée du super groupe, avant que ça ne devienne une mode. Mickie se souvient d’une session californienne en 1969 avec les Three Dog Night, Stephen Stills à l’orgue, Graham Nash au chant, John Sebastian à l’harmo et Mama Cass aux back-up vocals. Il n’y avait dit Mickie que des chefs et pas d’indiens. Tout le monde ramenait son grain de sel. Ils racontaient qu’ils n’étaient pas là pour le blé, mais pour la jam et Mickie leur répondit sèchement : «Ça me coûte 150 $ de l’heure et j’ai fait 6.000 miles pour venir, donc j’en ai rien à foutre de la jam, Essayons d’enregistrer quelque chose - Let’s get some work done.» Mickie le pop genius est ce que les Anglais appellent un control freak. Il sait ce qu’il veut et qui oserait lui donner tort ?

    En 1966, Simon Napier-Bell confie le management des Yardbirds à Mickie et Peter Grant, car il ne supporte plus les tensions qui règnent à l’intérieur du groupe. Paul Samwell-Smith a quitté le groupe. Jimmy Page entre dans le groupe mais ça ne fonctionne pas si bien que ça avec Jeff Beck qui finit par quitter le groupe, lors d’une tournée américaine.

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    Beck rentre à Londres et confie son destin à RAK Management. Il se pointe et déclare à Mickie : «I want to be a pop singer !» C’est là que démarre l’épisode mythique du Jeff Beck Group. Mickie ramène de New York un hit nommé «Hi Ho Silver Lining» qui est taillé sur mesure pour les Herman’s Hermits, mais il le refile à Jeff Beck qui ne l’aime pas, car il sent que cette daube peut le couler définitivement. On peut l’entendre sur la compile. Jeff Beck lui troue le cul avec un solo de rage noire. Il se plaint surtout d’avoir dû chanter cette horrible pop-song, alors qu’un chanteur extraordinaire comme Rod The Mod était disponible. Rien à faire, c’est le contrat. Mickie fait les backing vocals avec Rod. C’est surtout Mickie qu’on entend et la situation l’amuse car il est un aussi piètre chanteur que Jeff - Between us, we almost ruined the record - C’est un sens de l’humour qu’il faut savoir apprécier. Mais une chose est sûre, c’est un hit. L’un des plus populaires de tous les temps. On l’entend à l’époque dans les mariages, dans les karaokes, dans les grandes surfaces, partout.

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    Le saviez-vous ? Lulu est la fille d’un boucher de Glasgow. Quand son contrat avec Decca expire en 1966, la manageuse de Lulu la met dans les pattes de RAK Management. Pour relancer la carrière de cette Miss Pop, Mickie la fait venir au dernier étage du building sur Oxford Street et lui fait écouter une sélection de chansons. Elle s’inquiète car elle pense que Mickie veut faire d’elle a female Herman. Jusqu’au moment où elle entend «The Boat That I Raw» de Neil Diamond. Allez hop, direction le De Lane Lea, février 1967, avec Clem Cattini (drums), John Paul Jones (bass) et Alan Parker (guitar). Mickie veut que ça sonne comme «La Bamba». C’est aussi John Paul Jones qui joue sur «To Sir With Love» qui va topper the US charts pendant des semaines. Quand elle décide d’arrêter de travailler avec Mickie, c’est uniquement pour se tourner vers Atlantic, en quête de respectabilité artistique. «The Boat That I Raw» n’a pas pris une seule ride. C’est l’un des points forts de la compile, avec Donovan. Quelle fantastique énergie ! Elle sait exploser à bon escient.

    En 1968, le marché du disque commence à changer. Les ventes de single s’écroulent. Les gens préfèrent acheter des LPs. Mickie est un pondeur de hit singles, alors il doit s’adapter. Il repère un jeune mec de 18 ans qu’il trouve particulièrement doué, Terry Reid - He is going to be the biggest thing in record business - Il le compare à José Feliciano qui bâtit des petits mondes avec ses chansons.

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    Il tente aussi de relancer la carrière des Yardbirds avec «Little Games», supposé être un hit, mais c’est le côté Yardbirds qui ne fonctionne pas, c’est même carrément mauvais et empuanti par des ponts foireux. Pire encore, Epic réclame un album et Mickie prend la demande par dessus la jambe. Il fait du remplissage avec des cuts non produits. Jimmy Page voudrait écouter les enregistrements et Mickie n’a pas le temps. La plupart des cuts de l’album sont des premières prises non validées. On le sait, le résultat est catastrophique. Et comme Mickie arrive au terme de son contrat avec Epic et que Don et Lulu sont partis voir ailleurs, les Américains ne voient aucune raison de renouveler leur partenariat avec Mickie. Il n’y a plus de Yardbirds non plus. Ils sont devenus Led Zeppelin et Jimmy Page a beaucoup insisté pour que Mickie Most soit tenu à l’écart. De son côté, Terry Reid ne vend pas et la réputation de Mickie Most en tant que roi du single pop commence à se retourner contre lui.

    De l’autre côté de l’Atlantique, Clive Davis a tout compris : il signe tous les artistes de la Woodstock Generation, vend du LP à la tonne et passe du son mono à la stéréo. En réaction, Mickie décide de sauver le marché du single avec son label RAK. Pour ça, il lui faut parvenir à implanter RAK chez les disquaires, avec du rock frais qui se vend. Il démarre en 1970 avec un single de Julie Felix, «El Condor Pasa».

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    Puis c’est CCS (Collective Counciousness Sound), un trio formé par John Cameron et Alexis Korner. Le single s’appelle «Walking» et c’est du heavy stuff. Un hit sorti de nulle part. Effarant ! Ça vaut mille fois les Yardbirds. C’est Alexis Korner qui chante cette énormité composée par Donovan. Ce sera le seul succès commercial d’Alexis Korner. Là-dessus, Mickie fait jouer Herbie Flowers (bass) et deux batteurs.

    En 1970, Mickie rencontre un duo de compositeurs, Nicky Chinn et Mark Chapman qui ont pour étrange particularité d’aller plus vite que la musique. Chinn est un fils de riches installé à Mayfair et Chapman vient d’Australie. Il a joué un moment dans les Downliners Sect, puis il survit en lavant des vitrines ou la vaisselle dans des restaurants. Jusqu’au moment où il fait le barman au Tramp, un club chicos de Mayfair. Il y rencontre Chinn et ils décident de composer des chansons ensemble. Un jour, Chinn dit : «Et si on passait un coup de fil à Mickie Most ?» Coup de chance, Mickie Most est encore dans l’annuaire. Un soir, Chinn l’appelle pour lui dire qu’il écrit des hits avec un copain nommé Chapman. Mickie lui répond à l’Anglaise : «Oh do you ?» Puis Mickie lui demande : «Qu’attendez-vous de moi ?» Oh juste vous rencontrer. «Ok then, demain matin 11 h 30 à mon bureau. Ça vous va ?» Et voilà le travail. Ils arrivent le lendemain la gueule enfarinée dans ce grand bureau d’Oxford Street où Mickie et Peter Grant sont installés. Grant insulte des gens au téléphone et comme Chinn et Chapman n’ont pas de cassettes, Chapman doit jouer les démos sur sa guitare. Il est tellement nerveux qu’il casse cinq cordes pendant la première chanson. Mickie s’impatiente. «Next one, please !» Mickie a l’oreille. Il voit tout de suite si le cut a du ventre ou pas. Chapman remet des cordes et commence à jouer «Tim-Tom Turn Around» et Mickie lui dit : «Stop ! That’s it !»

    Puis il s’occupe de Mary Hopkins, la protégée de Paul McCartney, qui avait eu un hit avec «Those Were The Days». Mais ça ne colle pas. Mary Hopkins est très introvertie. Mickie ne peut rien faire pour l’aider. Par contre, il produit Truth, le premier album du Jeff Beck Group et semble passer aux choses sérieuses. Puis c’est Beck-Ola, un album encore plus prestigieux, l’un des sommets de l’histoire du rock anglais. Leur version de «Jailhouse Rock» sonne comme une entreprise de destruction massive, un vrai paradis dans lequel Rod the Mod serait Dieu.

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    Et quand Dieu quitte le groupe, Jeff Beck tente de monter un coup chez Motown à Detroit avec Mickie et Cozy Powell. Les sessions vont hélas rester aux archives, mais un certain Mike Quatro vient trouver Mickie pour lui parler de Cradle, un groupe local dans lequel jouent trois de ses frangines. Mickie accepte d’aller voir jouer Cradle. You never know, dit-il avec un petit sourire en coin. Jeff Beck est là et il chuchote à l’oreille de Mickie : «Grab the little chick at the back playing bass, that’s the one...» Eh oui, Jeff Beck a repéré la petite gonzesse qui joue de la basse derrière. À la fin du set, Mickie fait signe à Suzi : «Come here I want to talk to you !» Il l’emmène boire un verre de champ à l’hôtel. Mike Quatro va ensuite insister pour que Mickie signe tout le groupe, mais ça ne l’intéresse pas. Il ne veut que Suzi qui dans un premier temps refuse la proposition que lui fait Mickie de venir en Angleterre. Mais quand Cradle se sépare en 1971, Suzi accepte de venir à Londres pour entreprendre une carrière solo. Dix-huit mois de préparation. C’est le tarif.

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    Jusqu’au moment où Chapman & Chinn amènent «Can The Can» - Put your man in the can - Comme ce fut le cas pour Donovan, Mickie revoit le look de Suzi. Il l’emmène chez Ken Calder, un fashion designer dont la boutique devient célèbre, Obscured By Clouds : tous les glamsters de Londres viennent y acheter du cuir. Calder propose d’habiller Suzi comme Marianne Faithfull dans Girl On A Motorcycle. En vraies poules aux œufs d’or, Chinn & Chapman se mettent à pondre des tas de hits pour Suzi, mais aussi pour Mud et pour Sweet. On est à l’âge d’or du glam. Mickie lance aussi les Arrows, un trio composé de deux Américains, Alan Merrill et Jake Hooker et d’un batteur anglais nommé Paul Varley. Ils smashent avec «I Love Rock’n’Roll», mais c’est un coup de bol, car Mickie misait plutôt sur l’A-side du single, «Touch Too Much». Hélas, les Arrows vont vite disparaître. La vie est parfois cruelle.

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    Vient le temps de Chris Spedding, de «Motor Bikin’» et des Vibrators, que Mickie signe sur RAK. Spedding utilise le studio de Mickie pour enregistrer les démos des Pistols. Il y a des pourparlers. Mais Mickie ne veut pas s’impliquer dans la vague punk. Il voit McLaren et se félicite que ça en reste là. C’est une scène qui ne l’intéresse pas. Puis il commet une petite erreur en voulant devenir producteur télé. Le pop genius se fourvoie. Et quand dans les années quatre-vingt il voit que le marché lui échappe et qu’il ne comprend pas ce qu’est en train de devenir le rock anglais, il vend RAK à EMI pour sept millions de Livres. Allez hop, terminé !

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    Signé : Cazengler, Mickie Moche

    Mickie Most. That’s Alright. LCD 2006

    Mickie Most. The Pop Genius Of Mickie Most. Ace Records 2019

    Fred Goodman. Allen Klein. The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll. Houghton Miffling Harcourt 2015

    Suzi Quatro. Unzipped. Hodder & Soughton 2007

     

    Kramer tune - Part Three

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    Dans les années 2000, Brother Wayne écumait le monde et rendait compte de ses tribulations sur son site, le bien nommé Kramer Headquarters. En consultant ces fringants reports, comme il les appelle, on pouvait suivre en direct la vie d’une rock star on the road. Ça fourmillait d’informations. Aucun détail n’échappait à Tintin Kramer. Il s’en prenait aussi à la brutalité de l’administration Bush. Quand il ne faisait pas de politique, il revenait longuement sur ce film consacré au MC5 et jamais sorti, A True Testimonial. Il le qualifiait de plus grand film de l’histoire de cinéma. Puis il reprenait la route et allait jouer à Austin avec les Bellrays. De retour à Los Angeles, il saluait Mother Superior, «the hardest rocking band in show business». Puis il filait en Scandinavie retrouver la crème de la crème du gratin dauphinois au Hultsfred Festival : Handsome Dick Manitoba, Ross the Boss, Jello Biaffra et Chris Bailey. Tintin Kramer s’effarait de voir les Scandinaves soûls bien se comporter. Rien à voir avec les Américains ! Il retrouvait aussi au Hultsfred des gens comme Iggy, J. Mascis, Queens Of The Stone Age, Rocket From The Crypt, Mike Wyatt et les Hellacopters ! Tintin Kramer allait d’ailleurs s’acoquiner avec les ‘Copters et composer avec eux «Gotta Keep Movin’», un cut destiné à accompagner la sortie du film consacré au MC5. Tintin Kramer travaillait aussi la nuit avec Tony Fate des Bellrays sur Pro Tools et entre deux bricolos, il revenait à sa chère politique pour accuser le pouvoir américain d’avoir fabriqué les fondamentalistes islamiques : «They trained him and his gang back when they thought terrorizing the Soviets was an honorable concept. The US government has trained death squads that have murdered thousands of innocent people around the world.» Il accusait le pouvoir américain d’avoir entraîné des escadrons de la mort qui sévissaient partout dans le monde. Il voulait ses propos criants des vérité. «We are hated for our arrogance.» Il ne se trompait pas quand il affirmait qu’on détestait les Américains pour leur arrogance. «We are hated for our excess. If history has shown us anything it’s that you cannot fuck people over forever. At some point they will rise up angry.» Il savait qu’on ne pouvait pas éternellement prendre les gens pour des cons. Tintin Kramer vitupérait. Puis il revenait au rock avec The International Noise Conspiracy, un combo scandinave très politisé. Il annonçait aussi que les Hives allaient devenir le plus gros groupe de rock européen. Il faut se souvenir qu’à l’époque le rock renaissait de ses cendres. Les Bellrays et Mother Superior furent des locomotives. En 2004, Tintin Kramer organisait une tournée pour la promo d’Adult World. Doug Lunn (bass), Eric Gardner (drums) et Jim Wilson de Mother Superior (keys) l’accompagnaient : «For me it’s the absolute line-up. They all know about Sun Ra and James Brown, Chuck Berry and Charles Bukowski.»

    Tintin Kramer commençait alors à réfléchir à la reformation du MC5. Il monta un deal à Londres avec les jeans Levis, Dave Vanian, Lemmy et Nicke Royale des Hellacopters. Il allait ensuite à Paris s’inventer des racines franco-grecques. En Écosse, il s’émerveillait de voir des animaux par la fenêtre : «Very strange, horses, dogs and cats, birds and bees. Strange.» Sur la sono du bus de tournée, il découvrait Speedball Baby. Au Danemark, il n’en revenait pas de voir les gens laisser leurs vélos sans les attacher. Impensable aux États-Unis ! Et crack, il revenait sur l’égoïsme et l’arrogance des Américains. «L’Amérique n’évoluera jamais !», scandait-il. En Finlande, il allait au sauna avec Eduardo Martinez et les Flaming Sideburns. De retour à Los Angeles, il montait sur scène au Baked Potato avec Don Was et Hunt Sales, histoire de boucler la boucle. À la Nouvelle Orleans, il jouait avec Cheap Trick : «Cheap Trick are truly one of the premier touring bands today.» Puis il voyait un alligator traverser la route. En ce temps-là, il se passait des choses étranges par les nuits de pleine lune.

    Dans un Part One, on a pu voir les aspects biographiques du Kramer System. Le Part Two nous a permis de dresser un panorama sommaire de sa carrière solo. Le part Three va passer en revue les trois grands épisodes participatifs du Kramer System : Gang War, Dodge Main et Racketeers.

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    En 1979, Tintin Kramer monte Gang War à sa sortie de Lexington avec Johnny Thunders, l’un de ses grands admirateurs. Il ne reste pas grand chose de cette folle aventure, à peine quelques enregistrements live et un demi album studio, le fameux Gang War paru en 1990 sur Demilo. L’A est un live enregistré au Max’s Kansas City en 1980. On y retrouve la merveilleuse désaille de la dépenaille de «London Boys». Ils jouent dans une sorte de chaos sublime et Johnny taille sa route à coups d’incursions massives. Avec «I’d Much Rather Be With The Boys», on voit bien que ce diable de Johnny regorge de décadence. Il livre ses trésors de malovelance dans la plus parfaite ambivalence. On se régale aussi de sa version de «Like A Rolling Stone». C’est d’autant plus imparable que Brother Wayne joue comme un dieu ailé. Il tartine le thème au long cours. Version poignante que Johnny chante d’une voix désespérée. Brother Wayne fait des miracles derrière lui. Ce duo ne pouvait que faire des étincelles. En B, on trouve les cuts enregistrés en studio et notamment cette version de «MIA». Ils cherchent visiblement un passage vers le sommet. On les sent remplis de bonne volonté et Johnny part en pointe. C’est avec les deux «Untitled Instrumental» qu’ils créent la sensation. Solides et ultra-joués, ils laissent présager d’un énorme potentiel. Johnny revient aux affaires avec «Gypsy» et Brother Wayne y joue de belles espagnolades. On note l’excellence de sa prestance comportementale. Brother Wayne prend les choses en mains pour conclure avec «Hey Thanks», une espèce de petit coup de pop-punk rapide et sans pitié.

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    Skydog sort un Street Fighting de Gang War en 1993, avec beaucoup de son. Une moitié des cuts est enregistrée en 1979 à Montreal et l’autre au Channel Club de Boston en 1980. On voit Johnny prendre les rennes de «London Boys» et donner une belle leçon de rock’n’roll. Ça ultra-joue, les deux guitares se fondent merveilleusement dans le barouf. Il faut entendre Johnny chanter «I’d Rather Be With The Boys». Il est utterly fucked up, ça joue à la dérive mais ça joue incroyablement. Ils se rattrapent au fil. Comme d’habitude, Brother Wayne reprend «The Harder They Come». Il le chante à la rate et ça passe comme une lettre à la poste. Avec «Endless Party», ils sortent du pur jus de décadence. Voilà une version qui nous réconcilie avec le genre humain, ah quelle fantastique clameur ! On voit Johnny partir en solo à la coule. Puis Brother Wayne s’en va taper dans James Brown avec «I’ll Go Crazy» et dans Chickah Chuck avec «Around And Around». Dommage qu’ils en fassent trop, car dans la version originale, tout est dans la retenue. On les voit taper plus loin dans l’intapable, c’est-à-dire «Like A Rolling Stone». Johnny fait son Dylan et c’est délicieusement hanging out. Il sait de quoi il parle, you don’t feel so proud, il chante ses lyrics à la revoyure. Fantastique mouture ! Ça se termine avec «Do You Love Me». Il n’existe rien de plus rock’n’roll que cette conjonction, l’hyper volatile Johnny Thunders et le raw Wayne Kramer. Bel amalgame. Entre deux cuts, Johnny fait des discours et raconte des horreurs, mais quand il revient à son cher Dylan, il semble revivre. «Like A Rolling Stone» lui va comme un gant, car c’est l’histoire d’un loser parfait. Back to the Dolls Sound avec «MIA», le son est pourri mais ils foncent dans la nuit du daze, yeah yeah. Au Channel Club de Boston, ils basculent ensuite dans la calypso pour «Endless Party», ça tourne à la bouffonnerie et ça empire encore avec une deuxième mouture de «Do You Love Me». Poor Johnny, ça sonne comme la fin des haricots, il part à la dérive.

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    Avec Dodge Main enregistré en 1996, Brother Wayne monte une nouvelle équipe de choc avec Deniz Tek et Scott Morgan. Il avait joué en première partie d’une tournée australienne des Birdmen. Ce n’est pas un hasard s’ils démarrent avec une reprise du «City Slang» du Sonic’s Rendezvous. Scott Morgan lance son attaque frontale et Brother Wayne déverse sa mélasse ultime. On ne saurait imaginer pire fournaise. Avec «Citizen Of Time», il joue sa carte préférée, celle du guitar hero. Ils tapent aussi dans «Furure Now» tiré du troisième album du MC5. Fabuleuse reprise énergétique, Scott fait son Rob Tyner, avec toute l’ampleur du feeling de voix fêlée. Et derrière ça riffe et ça raffe. Petite cerise sur le gâteau : un atroce solo du grand Wayne Kramer. Il va chercher l’escalade au Vietnam. Bombarder, ça ne lui fait pas peur. Avec ce genre de mec, les choses ne peuvent que se terminer en viande froide. Il tire sur l’élastique jusqu’à l’extrapolation. Il joue vraiment comme un dieu furibard. S’il faut emmener un guitariste sur l’île déserte, c’est bien Wayne Kramer. Avec «100 Fools» Deniz Tek essaye de faire les Stooges, mais ça reste très teky. On sent une certaine difficulté au décollage. Puis Brother Wayne s’attaque à cette vieille merveille insurrectionnelle qu’est «The Harder They Come». Et on revient fatalement au Rendezvous avec «Over & Over». Scott Morgan installe son chat perché au dessus des flammes de l’enfer. Cette reprise est exploitée au maximum de ses possibilités. Impossible de pousser davantage le rendement d’une telle chaudière. Ils sont spectaculaires d’allant. Et le festival continue avec «Better Than That» toujours chanté par Scott Morgan, un vrai diable. C’est noyé dans un jus de guitares extraordinaires, on ne sait plus s’il faut parler de radiation du barreau de l’atome, d’explosivité nitroïque, de couche champignonique, toujours est-il qu’on avait encore jamais entendu un tel ramdam. Ils finissent avec la prise d’une forteresse imprenable, le fameux «I Got A Right» des Stooges que Scott prend à la perfection définitive. Il réussit l’exploit de masquer l’absence d’Iggy. Wayne rentre là-dedans comme dans du beurre. Il ne craint pas de se salir les mains. Quelle abomination !

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    Brother Wayne forme les Racketeers avec Brian James et Mad For The Racket paraît en l’an 2000. Fabuleux album ! Brian et Brother Wayne se partagent les morceaux, mais curieusement, ce sont ceux de Brian qui accrochent le mieux. C’est lui qui ouvre le bal des vampires avec «Chewed». Il allume ça au feu sacré et place un killer solo d’ambivalence expectative. Brian revient plus loin avec «Trouble Bones», un heavy stomp garage à la Thirteen Floor Elevators. C’est incendié sur les pourtours de la pourlèche et chanté aux chœurs de soudards avinés. Franchement, Brian se conduit comme un prince répudié, empreint d’une certaine décadence. Il revient plus loin pour jouer la carte de l’insidieux avec «Tell A Lie». C’est un sacré renard. L’autre cloche de McKagan fait les backing vocals et l’ami Wayne part en solo liquidifié d’exaction patibulaire. Il retrouve là ses apanages de killer suprêmo. Brian reprend plus loin le leadership pour «I Want It» - Oooh baby - Il chante comme un Dorian Gray déstabilisé. Il devient extraordinaire d’assise moribonde. Il s’étale dans le bullshit going down et gratte un solo de dingue dans un climat de want it en suspension. Il continue son festival avec «Blame It». Il démontre que l’Anglais reste supérieur en tout. Sur ce disque, c’est Brian qui ramène la viande - Blame it on the mountain/ Blame it on the sea/ Blame it on the sunrise, but don’t blame it on me - et il passe un solo d’apocalypse. Hélas, les compos de Wayne et de son copain Brock Avery ne fonctionnent pas. Par contre, celles de Brian sonnent comme d’éclatants classiques. Il boucle avec «I Fall» et un «Ooh Baby» qui est un véritable coup de génie. Brian y touille une stoogerie sur fond de chœurs extraordinaires. Voilà un disque dont on ressort groggy, c’est sûr.

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    Parmi les disques sauvés des eaux, il faut aussi citer le très hot Thunder Express du MC5 paru en Skydog en 1992 et réédité par Jungle Records en Angleterre. L’album fut enregistré en une journée au studio d’Hérouville, sans Michael Davis qui venait de se faire virer. C’est là qu’on trouve l’excellente reprise du «Empty Heat» des Stones. Ils jouent comme des dingues, le son n’est pas très stabilisé, mais peu importe, ça groove dans le cœur de la Stonesy. C’est l’une des belles versions revues et corrigées au Detroit Sound. Brother Wayne joue jusqu’au vertige. Le morceau titre est un vieux coup de boogie à la Chikkah Chuck et ils reviennent à leur chère tension maximaliste avec «Rama Lama Fa Fa Fa». Ils jouent leur va-tout en permanence et ils saluent «Motor City Is Burning» aux meilleures guitares d’Amérique. On trouve aussi une fabuleuse version d’«I Can Only Give You Everything». Rob y fait son Van et la fuzz mène le cut à l’échafaud. Dans la réédition Jungle, on trouve en plus l’un des plus grands singles de tous les temps, «Looking At You»/»Borderline». Le son craque et la guitare de Brother Wayne paraît libre comme l’air. Il vient percuter le cut de plein fouet, doin’ alrite, Rob ahane, on est à Detroit et ça vocifère. On entend rarement un son dégueuler comme ça. Les masterisateurs de Jungle ont bien réussi leur coup. Ils crashent le son dans le mur du son.

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    En 2014, Wayne Kramer enregistre avec The Lexington Arts Ensemble un album de jazz moderne qui s’intitule Lexington. C’est bien sûr en souvenir de son stage au ballon de Lexington dans le Kentucky et en hommage à son ami Red Rodney, trompettiste junkie rencontré à Lexington. L’album n’est pas forcément destiné aux fans du MC5, mais comme la curiosité est un vilain défaut, on ne rate pas une telle occasion d’aller y fourrer son nez. La bonne nouvelle, c’est que l’album peut captiver le profane. Brother Wayne swingue la couenne de son jazz, à la Jerry Mullingan avec des beautiful shades biseautées. Le cœur battant de ce bel album ouvre le bal de la B et s’appelle «The Wayne In Spain». Brother Wayne y passe un sacré solo de Spain, porté par un big fat groove de basse et va se fondre dans le free du sax. C’est l’appel du free qu’on trouve dans «Ramalama Fa Fa Fa». Brother Wayne intervient un peu comme Dick Dale, filant sous la surface avec l’aileron bien cinglant. Il télescope de plein fouet le chaos de cuivres et il tsunamite toute la dynamite. Très spectaculaire ! Dans «Elvin’s Bues», il trame un concert d’atonalité à l’angle du block des blacks et termine cette édifiante récré avec cet excellent groove de jazz bottom qu’est «Spectrum Suite».

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    Ces dernières années, Brother Wayne a multiplié les projets polymorphes : DTK/MC5 à Londres et à Paris, et d’autres micro-événements comme ces coups montés avec Primal Scream et plus récemment, LAMF Live At The Bowery Electric, l’hommage aux Heartbreakers avec Clem Burke, Walter Lure et Tommy Stinson (Replacements). Le concert enregistré au Bowery Electric en 2016 existe aussi bien sur vinyle que sur DVD, et le conseil qu’on peut donner est de voir le DVD, car l’album ne donne aucune information sur le qui fait quoi.

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    On reconnaît bien sûr la voix de Wayne Kramer, mais pour le reste, c’est compliqué. Les inconditionnels des Heartbreakers n’y trouveront sans doute pas leur compte, car on perd l’onctueux du chant de Johnny Thunders. Mais Clem Burke y fait un festival. Il vole le show sur «Baby Talk» et chante «Can’t Keep My Eyes On You» avec un certain brio. C’est d’ailleurs sur cette belle version que Brother Wayne part en funky motion. Il fait lui aussi la pluie et le beau temps, il s’en va même jazzer ce vieux coup de boogie, comme s’il voulait enrichir un cut désespérément pauvre. C’est Stinson qui chante «Born To Lose» et «Baby Talk». Il gueule plus qu’il ne chante. Brother Wayne joue sur sa star & stripes et reste étrangement en retrait. Walter Lure prend «All By Myself» au chant et quarante ans plus tard, il conserve une certaine classe. On voit arriver Jesse Malin pour «I Wanna Be Loved». Bien gavrochard, il veille à rester à la hauteur de sa réputation. Walter Lure prend «Chinese Rocks» au chant et Brother Wayne joue ce vieux cut mythique sur la petite Les Paul jaune de Johnny Thunders. On voit arriver Cheetah Chrome sur «Pirate Love» et une nommée Liza Colby prend le taureau de «One Track Mind» par les cornes. Quelle niaque ! Pas toute jeune mais pleine de niaque urbaine. Brother Wayne prend le chant sur «Let Go» et «Do You Love Me». Et comme toujours sur ce genre de support, on trouve des interviews dans les bonus. Celui de Brother Wayne vaut le détour - It’s a little bit of nostalgia and a little bit of nostalgia is not a bad thing - Quant à Clem Burke, il rend un très bel hommage à Jerry Nolan.

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    L’autre gros film participatif est ce concert du DTK/MC5 filmé à Londres. Le DVD s’appelle Sonic Revolution. A Celebration Of The MC5. Live AT London’s 100 Club. DTK pour Davis, Thompson & Kramer, les trois survivants. C’est l’époque où Brother Wayne porte des lunettes sur scène. Nike Hellacopter fait aussi partie des effectifs. Beaucoup plus vieux que les autres, Michael Davis reste sérieux comme un pape. On voit Nike Hellacopter chanter «Gotta Keep Moving». Machine Gun tape ça si sec ! C’est en place, extrêmement carré. Michael Davis chante «Shaking Street», et on peut admirer sa bobine de vieux pirate taillée à la serpe. Et voilà que Dave Vanian radine sa strawberry pour une triplette de classiques, «Tonight», «Looking At You» et «High School». Vanian est frais comme un gardon des Carpathes. On se régale bien sûr du solo de Brother Wayne sur «Looking At You», l’un des plus fulgurants de l’histoire des solos fulgurants. C’est à Nike Hellacopter que revient l’honneur de chanter «American Ruse» et toute la magie du MC5 se répand une fois de plus sur la terre. Ils nous jazzent «Rocket Reducer» d’entrée de jeu et Lemmy vient rendre hommage aux Detroiters avec «Sister Ann». Qui vient nous kicker «Kick Out The Jams» ? Ian Astbury, le Cult man en personne. Il s’en sort plutôt bien. Pas facile de passer après Rob Tyner. Dans les bonus, on tombe sur deux séquences en noir et blanc d’une émission d’époque qui s’appelle The Lively Spot. C’est de la dynamite. On voit ce génie de Brother Wayne prendre son solo sur «Looking At You» et Fred Sonic Smith prendre celui d’«American Ruse» en twistant. Fucking grrrreat ! Et Brother Wayne rappelle qu’avec le MC5, il voyait des nouvelles possibilités, a new life style, quelque chose de plus viscéral. Ça s’appelle une vision.

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    Encore du gros participatif avec Black To Comm, paru en 2011, qui met en scène Brother Wayne et Primal Scream. Grâce à Easy Action, on peut voir sur DVD ce fantastique concert du Meltdown filmé à Londres en 2008. Les Primal Scream s’en sortent avec les honneurs, mais c’est Brother Wayne qui crée l’événement. Il chante avec le dos raide, le cul tendu vers un autre avenir. Il danse beaucoup, on sent chez lui une fantastique envie de jouer. Il arrive en costard blanc avec sa Strato stars & stripes et il attaque avec «Rambling Rose», comme au bon vieux temps. Michael Davis ventripote dans son T-shirt rouge et Dennis Thompson disparaît derrière ses fûts. Le deuxième guitariste s’appelle Adam Pearson. Right now ! It’s time to ? C’est William Duvall, le chanteur d’Alice In Chains qui fait le Rob. Il le fait admirablement, avec le même timbre de voix et la même afro. Brother Wayne danse le twist et passe un grand solo liquide dans Kick Out. On le voit naviguer dans ses gammes. Il explore toutes les ressources du manche. Nouveau coup de burning down avec «Come Together». Le mec d’Alice est just perfect, il fait aussi un «Motor City’s Burning» d’une criante véracité. Ils font ensuite exploser «Call Me Animal» et tapent «Sister Anne» aux accords d’atonalité. C’est très spectaculaire - She’s my sister Anne - Le grand Brother Wayne danse sur ses accords, il adore jouer les vieux power-chords de Chickah Chuck. L’étonnant est que tous ces cuts restent d’une grande modernité. Ils sont comme revampés. Duvall demande à la salle : «Are you gonna pay the cost ?» Et c’est l’énorme «I Want You Right Now» ! Fantastique embellie ! C’est ultra-chanté et riffé à la Kramer sur des déliés de bassmatic très mélodiques. Brother Wayne reste implacablement racé, il perce la fournaise à jets continus. C’est un fabuleux déblayeur de territoires. Il répand de vastes nappes d’organdi. Encore pire avec «Over & Over» ! Nouvelle giclée d’épaisseur magistrale, les effluves mélodiques montent immédiatement, chorus sublimes, le hit s’enflamme par sa seule beauté intrinsèque. Les arrangements d’harmonies vocales en font la huitième merveille du monde. Le grand Brother Wayne multiplie à l’infini les enrichissements et les solos sont des horreurs perforantes joués dans l’éclair du Kramer Sound. Les Over & Over éclatent dans la légende des siècles. Brother Wayne reprend le refrain en biseau avec un solo à jets continus. Il faut le voir sauter avec sa vieille guitare ! Michael Davies lance «Looking At You» au riff de bassmatic. Brother Wayne le danse. Comment résister à ça ? Impossible ! Il fait la danse du scalp et part dans des gammes pour aller titiller son bas de manche. Il nous sort là l’un des plus beaux solos de l’histoire du rock avec celui de Jimi Hendrix à la fin d’«All Along The Watchtower». Il le développe à l’infini, comme si c’était possible. Il passe même un deuxième solo à l’océanique. On croit qu’il tue ensuite le show avec «I Believe To My Soul», mais non, il profite de l’occasion pour prendre un autre solo d’une beauté plastique mirifique. Il ne regarde même pas où il met les doigts. Et ça repart de plus belle avec «Human Being Lawnmower», un rock monté en coupole de basilique et strié d’éclairs de départs en vrille. Brother Wayne renverse systématiquement toutes les situations. Ils terminent avec «American Ruse». «Sounds like more of the American ruse today», annonce Brother Wayne, encore une belle machine - Just take a look around - Que de hits ! Pour finir, Primal Scream revient se joindre au DTK, ça donne quatre guitares (Andrew Innes, Barrie Cadogan, Adam Pearson et Brother Wayne), deux basses, deux batteurs et deux chanteurs. Brother Wayne danse et il a raison car c’est l’enfer sur la terre avec une version démentoïde d’«I Can Only Give You Everything». Bobby Gillespie est bien dans le coup et ça repart de plus belle avec le «Movin’ On Up» de Primal Scream. Très spectaculaire ! Brother Wayne y descend un sacré solo de Stonesy. Ils vont finir avec une version explosive de «Ramalama Fa Fa Fa» et l’effarant «Black To Comm» qui n’a rien perdu de ses vertus aphrodisiaques.

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    Pour en finir avec les films, on peut aussi consacrer une heure au film de Leni Sinclair paru en 2005 et qui s’appelle tout bêtement MC5 Kick Out The Jams. C’est un montage de plans divers, certains filmés en plein air et d’autres au Grande Ballroom, notamment cette version explosive de «Kick Out The Jams» qui fout tant l’eau à la bouche, car oui, ça blurpe sur les murs, flashs d’images des chemises à paillettes, de Sonic Smith en grand écart, de bonds, de flash killer toxic brew, de stars & stripes, de Machine Gun courbé devant, du Rob en rab, éclairs d’ultimate rock’n’roll, pochette d’album en mouvement, destroy oh boy et on se remet à peine du choc que le MC5 repart sur le heavy sludge de «Black To Comm» et ça s’aggrave encore avec l’hyper-heavy blues d’«I Want You Right Now». Oui, toute une époque, diront les pépères qui ont vécu ça en direct. Rien ne pouvait déboulonner le MC5 du trône. Ces images ne parlent que de puissance, même si le film tourne en eau de boudin de slashing hallucinatoire, c’est sans doute une volonté artistique d’acid trip, gestes et sons décomposés, délires des saxes, Sinclair fait son fix, éclairs de lumière, chemises intermittentes, puis ça bascule dans le my hometown is burning down to the ground, the pigs in the street, freakout ! Rien de plus incendiairement séculaire que «Motor City’s Burning», baby.

    Signé : Cazengler, Wayne Kramerde

    Primal Scream/DTK MC5. Black To Comm. Box Easy Action 2011

    Wayne Kramer & The Lexington Arts Ensemble. Lexington. Industrial Amusement 2014

    Gang War. Gang War. Demilo Records 1990

    Gang War. Street Fighting. Skydog 1993

    Gang War. Live At The Channel Club. RER Entertainment 1995

    Dodge Main. Alive Records 1996

    Racketeers. Mad For The Racket. MuscleTone Records 2000

    MC5. Thunder Express. Jungle Records 2018

    Lure Burke Stinson Kramer. LAMF Live At The Bowery Electric. Jungle Records 2017

    Lure Burke Stinson Kramer. LAMF Live At The Bowery Electric. DVD Jungle 2017

    Leny Sinclair. MC5 Kick Out The Jams. Music Video 2005

    Sonic Revolution. A Celebration Of The MC5. Live At London’s 100 Club. DVD MuscleTone 2003

    MONTREUIL / 11 - 10 – 2019

    L'ARMONY

    CRASHBIRDS

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    AVANT LE CRASH

    Les Cui-Cui sont de retour à L'Armony, leur passage annuel, c'est comme pour les palombes en Gironde, toutes les fines gâchettes se donnent rendez-vous devant le bar. Z'oui mais là ce n'est pas tout-à-fait le même scénario, le jeu est inversé, ce sont les volatiles qui vous tirent dessus, de sacrés snipers, vous dégomment en moins de deux morceaux. Certes quand on arrive un peu à l'avance, Raphël Rinaldi, l'organisateur, qui a aussi pris les photos de la pochette de leur dernier CD, est soucieux. Il y a le rendez-vous des artistes à L'Albatros, à deux rues d'ici, certes nous n'éprouvons aucune inimitié contre le palmipède chéri de Charles Baudelaire, ni contre les peintres, ni contre les illustrateurs, ni contre les grapheurs de tous genres, mais enfin, pas de souci à se faire avec les Cui-Cui, c'est du tout cuit, et en effet à peine esquissé le début de l'intro que la salle se remplit, et les péniches humaines se pressent contre le comptoir afin d'écluser la bière bienfaitrice comptant bien se remplir autant les oreilles que leur estomac, que nous n'oserons pas qualifier d'autruche.

    PENDANT LE CRASH

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    Des kilomètres de fil jonchent l'estrade, vous savez ces labyrinthes entremêlés dont une seule corde vous permet d'accéder au coffre à trésor, dans les illustrés pour gamins, à part qu'ici, pas de fausse donne, et deux merveilles à rejoindre. Premier Cui, sur votre gauche, Pierre Lehoulier. Ce soir il a la guitare plus aérienne que d'habitude, l'adore commencer par un riff qui s'évapore comme l'intempestive fumée d'un cigare mallarméen vers le plafond, pareil pour terminer, nous fait le coup de l'avion qui file droit, pas du tout lentement, mais sûrement vers la terre, l'on comprend qu'il va s'écraser, avec son lot de passagers, mais ce n'est pas grave, les malheurs sont si habituels sur cette planète, que l'on ne s'émeut point, même qu'on applaudit. Que voulez-vous les Cui-Cui ont leur côté crash.

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    Pourquoi Pierre joue-t-il assis ? C'est pour mieux courir mon enfant. L'est comme cela Lehoulier, il est la seule Pierre au monde qui roule tout en restant immobile. L'a résolu le problème du moteur immobile d'Aristote. Deux mille cinq cents ans que l'on cherche à comprendre, et lui il vous montre comment ça marche en deux secondes et demie. Un des très rares guitaristes qui ose venir sur scène en pantoufles. Sonologiques il est vrai. Deux caisses sonores qu'il a traficotées lui-même, les écrase alternativement de son godillot. Il martèle le rythme. A la manière des nains qui forgeaient dans les mines l'anneau funeste des Nibelungen wagnériens. N'en sort pas un bruit de trompettes sonnantes et claironnantes, mais un son obsédant de tambourin chuintant, un truc prégnant qui s'infiltre partout jusque dans votre moelle épinière, une impression de raclette à nerfs, imperturbable et hypnotique, les yeux de l'anaconda de huit mètres de long de tube digestif qui vous fixent durant une éternité et dont votre regard auditif ne peut se détacher.

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    Nous n'en avons pas encore fini avec Lehoulier. Faut savoir lire les indices. Ses boîtes qui crachent devraient vous faire penser aux cigar-boxes de vieux bluesmen du Delta, car les Cui-Cui, chaque fois qu'ils donnent au concert ils migrent dans le Delta. Trichent un peu, sont des modernes, ils travaillent à l'électricité. Rien ne sert d'être rétrograde, un peu de modernisme n'a jamais tué personne. De toutes les façons ceux qui en sont morts ne sont plus là pour se plaindre. Tout cela pour vous apprendre que Monsieur Lehoulier riffe à l'électrique, sur une Gibson aussi noire que votre désespoir. La couve comme un bébé, la saupoudre de talc toutes les cinq minutes. Don't talc too much !

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    ( Photo : FB : Costa David )

    Certains me reprocheront de manquer de politesse, que normalement l'on présente les demoiselles d'abord. Ni un oubli, ni une erreur, simplement j'ai gardé la plus belle pour la fin. Donc deuxième Cui sur votre droite. Je sais, depuis un moment vous ne voyez qu'elle, je ne peux même pas vous le reprocher. Delphine Viane, une symphonie de splendeurs automnales à elle toute seule. Une chevelure alezane qui tombe sur ses épaules, une tunique rubigineuse, et des jambes, de fines et flexibles lianes rehaussées de bottes léopards qui remontent au-dessus du genoux, une grâce féline de gazelle, une licorne rousse, une princesse renardière.

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    Vous la regardez et vous lui pardonnez tout. Par exemple cette cloche à vache, vous me direz que Pierre possède bien des pantoufles sonologiques, alors pourquoi n'aurait-elle pas le droit d'actionner du pied une métallique cowbell. C'est que voyez-vous, chaque fois qu'elle s'en sert, elle tinte sans fin, un glas qui vous glace le sang, un tocsin qui prophétise le déraillement du train, le naufrage du navire, la mort du petit cheval, le requiem de votre messe funèbre. Les Cui-Cui ont le blues noir, à la couleur de notre monde. Vous offrent leur musique mais ne font pas de cadeau.

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    Delphine et son port de tête altier. De déesse. Elle vous regarde droit dans les yeux, de ses pupilles de vipère, Diane chasseresse qui lâche ses chiens colériques sur vous, l'Hécate des carrefours qui vous récate en moins de deux. Elle chante comme l'on lance des coutelas entre les omoplates des lâches, une parole qui édicte, et condamne. Une voix de diamant claire et d'une limpidité extraordinaire, un véritable couteau de sacrifice. Avec elle le blues devient rouge. De sang. Et puis son sourire, moqueur, enjôleur, séducteur, une infante espiègle et ravissante qui découpe en tranches les vers de terre se tortillant de douleur pour s'amuser à la dînette avec ses poupées.

    Elle a deux guitares, elle en change de temps en temps, comme l'on remplace une lame de guillotine non parce qu'elle serait émoussée mais juste pour que le condamné à la tête posée sur le billot ait le temps de réaliser que sa dernière heure s'approche. C'est ainsi, car quand le rock 'n'blues vous tombe dessus, cela doit vous faire mal.

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    Je vous les ai présentés un par un, mais pour que votre modeste QI puisse réaliser ce que donnent deux Cui-Cui qui jouent en même temps, les voici ensemble. A l'attaque, ou Pierre, ou Delphine, en première ligne. Mais bientôt ils se rejoignent et se complètent météoriquement. Delphine a la guitare nerveuse, vous plaque de grands drapés mélodramatiques, comme ces draps éclaboussés de sang que l'on agitait aux fenêtres pour prouver que la mariée était vierge, mais en fait son mari vient de l'assassiner, car il n'était qu'un tueur en série déjà en fuite. Pierre c'est toute autre chose, l'a la Gibson intérieure, il s'enferme en elle, ses doigts la farfouillent comme ces chirurgiens qui vous ouvrent le ventre et labourent de leurs doigts pressés vos chairs pantelantes car ils cherchent l'endroit de votre corps où vous cachez si bien votre âme, pour la transplanter dans le cerveau de la jeune épousée précédemment occis voici cinq ou six lignes. Que de toutes manières ils n'aimeront pas plus vivante que morte. Conte cruel ! C'est que chez les Crashbirds, il faut suivre, il ne faut jamais perdre le fil, les deux guitares se répondent et s'entrecroisent, vous racontent une histoire pas spécialement belle à voir mais si mirifique à entendre. Ce feuilleton vous le connaissez c'est le vôtre. Ces maudits oiseaux vous ligotent avec votre miroir. Facile d'y retrouver votre portrait, European Slaves, Shock Therapy, Stupidity, I want to kill you, We lobotomy, à croire qu'ils vous connaissent personnellement, vos haines, votre bêtise, votre statut social, non question qualité ils n'ont rien trouvé, pourquoi Delphine vous défie-t-elle de ses sourires narquois, pourquoi Pierre rentre-t-il en lui-même comme s'il ne voulait plus vous voir, alors ils brodent au point de suture sur nos tristes destinées.

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    Vous rappellent que le matin quand vous vous réveillez, rien n'a changé, le monde est toujours aussi laid et que vous n'êtes pas les héros que l'on attend. Juste des zéros négatifs. Vous l'écrivent noir sur noir, bleu sombre sur bleu sombre, trash sur crash, et vous vous apercevez que vous les suivrez jusqu'au bout du monde, car ils s'embarquent dans de longues chevauchées, ils croisent leur guitares comme des armes pour dévoiler et s'opposer à la laideur du monde. Ils ont le blues trash qui tache, ils ont le rock-crash qui crache, ils ont le grondement de la bête blessée, acculée, enfumée dans son terrier, qui ne se rendra jamais, prêts à égorger tous les chiens du renoncement qui s'y risqueront. Route de roots et pas de déroute. Rebelles jusqu'aux racines. Avec leurs guitares, avec leurs rythmiques, avec leurs longues litanies du désastre annoncé, ils vous emmènent jusqu'au bout de la nuit, car le ciel n'est jamais si bleu que lorsque le soleil du blues est noir.

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    APRES LE CRASH

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    Public médusé et puis entraînés en une danse d'auto-scalp. Finissent sous les acclamations, deux longs sets, sont infatigables, et plus personne ne veut partir, l'on reste devant ou dedans le bar, on discute, on s'extasie, l'on entame de longues conversations avec des inconnus. On les félicite, on les remercie, on les embrasse, sûr qu'on les reverra, nos Cui-Cui, avant, pendant, ou après le crash, il est des oiseaux qui se lèvent dans notre cœur et qui ne meurent jamais.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Thierry Lerendu )

     

    PARIS NEW MOON PARIS

    RAPHAËL RINALDI

    ( Castor Music & Editions Granada / Sept 2014 )

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    Nouvelle Lune, non il ne s'agit ni d'un livre d'astronomie débordant de calculs incompréhensibles, ni d'un manuel de bobo-écologie qui renseignerait sur le jour idéal pour planter vos carottes dans les jardinières de votre balcon. Simplement un livre cent pour sang rock'n'roll, d'ailleurs le nom de Raphaël Rinaldi a dû induire quelques intuitions dans le cerveau des lecteurs de la chronique précédente sur le concert des Crashbirds. Attention la taille d'un aérodrome et le poids d'un porte-avions. Chez Granada ils indiquent la couleur sous leur logo en quatrième de couverture : Art Book. Une bonne nouvelle pour ceux qui n'aiment pas lire, très peu de textes, de très courtes introductions signées de Michel Pourcelot, guitariste des Catholic News, de David Dufresne, quel hasard son dernier livre Dernière sommation traîne sur la table du salon, de Marsu pas pilani pour un sou mais qui témoigne de l'aventure comme pas un, et un poème d'Elisabeth Carpentier-Drogoz, une fille qui écrit de la poésie ne doit pas être foncièrement mauvaise. J'oubliai dans le wagon de queue une interview de Roland Piqueras et Pierre Soler les activistes de ce phénomène lunaire parisien. C'est tout. Non j'omets quelques pages blanches sur lesquelles resplendissent de courts poèmes de quelques participants.

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    Pour ceux à qui l'on montre la lune nouvelle et qui n'aperçoivent que le doigt qui la désigne, voici de sommaires explications supplémentaires. D'abord une triste nouvelle, vous ne verrez jamais le New Moon, les promoteurs et les bulldozers l'ont sagement arasé. Un immeuble légendaire sis au 66 rue Pigalle. Un endroit mal famé. Voici deux siècles l'on retrouvait dans ces environs saumâtres des délinquants notoires dont l'Histoire a préservé les noms honteux, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Maurice Rollinat auteur des Névroses et Villiers de L'Isle-Adam, ceux qui ne connaissent pas son Axël par cœur ne méritent pas de vivre. Quelques décennies plus tard, sous la houlette de Ada Smith, le lieu surnommé le Brick Top's est une devenu une cave à jazz, fréquentée notamment par Armstrong, Bechett et le couple Fitzgerald. Si je ne m'abuse, de rares photos de ce lieu mythique ont égayé quelques chroniques de KR'TNT ! Plus près de notre temporalité s'y installa une boîte de strip tease lesbien. Enfin de 1987 à 1995, le New Moon. Une boîte à Rock qui joua le rôle que tint le Golf-Drouot à la fin des années cinquante. Voilà vous savez l'essentiel. Circulez, il n'y a plus rien à voir.

    Enfin presque, le plus intéressant est à venir. Il a reçu au début de ce mois le prix Gus Viseur pour son œuvre photographique. Jusque-là tout est normal, il est photographe, il a un nom connu et respecté, dans les milieux rock, il s'appelle :

    RAPHAËL RINALDI

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    N'importe qui peut être photographe – vous rajoutez tout de même un peu de talent – suffit d'avoir un appareil, mais ce n'est pas le plus important, faut avant tout être à l'endroit où il faut être. Cela ce n'est pas donné à tout le monde, ne comptez pas sur la chance, elle demeurera anecdotique, une affaire de courant souterrain et invisible qui vous happe, d'appel, la marque d'une destinée qui rejette le hasard dans les futilités du vécu. Raphaël Rinaldi s'en explique sans forfanterie et très succinctement, un gars, le copain d'un ami, qui le reconnaît devant un concert, et dont il a pris une photo, qui lui apprend qu'il vient d'ouvrir une boîte à rock fort et il le presse de venir si cela l'intéresse. En quelques minutes il deviendra le photographe attitré du New Moon, Vingt ans plus tard il a rouvert la boîte à archives, et surgis de la nuit du temps, voici trois cents clichés, pleine-page de carrés magiques qui nous mordent au visage.

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    Beaucoup de gens qui regardent des photos – ce genre de livres vous y engage – sont des platoniciens qui s'ignorent. Cherchent à reconnaître le guy figuré, sont en plein dans la réminiscence à tête chercheuse, ils sont tout fiers quand ils peuvent citer, tiens regarde c'est Taï Luc de la Souris Déglinguée, et celui-ci c'est Stiv Bator avec Johnny Thunders, et celui-là c'est Stéphane Guichard des Soucoupes Violentes... Avec un peu de chance, ce soir-là ils y étaient, voire ils auraient pu y être, c'est leur époque, le renouvellement du rock à l'orée des nineteens, c'est toute leur jeunesse, la plus belle époque de la vie. Photos-souvenirs et nostalgie, cette encre sympathique qui cache tant bien que mal nos faiblesses actuelles. Cette ancre qui nous retient dans des jours qui ont fui depuis si longtemps.

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    Je ne les critique pas, je partage ce défaut, le moindre parmi tous ceux qui fourmillent dans mon cervelle. Mais j'ai mes armes de parade. Non ce n'est pas ma science que je confiture, simplement je scrute pour savoir. Quoi au juste ? Je n'en sais rien. Le mystère des êtres, le parfum d'une époque épique devenue opaque. C'est un jeu dangereux. Tous les risques d'être déçu. Et si ces beaux personnages, ces postures rock dévoilaient en fin de compte l'envers du décor, la veulerie des uns, l'inconsistance des autres, l'auto-marchandisation de certains. Questions insidieuses, que sont-ils devenus, sont-ils resté fidèles à leur image. Se sont-ils trahis ( car l'on n'est jamais trahi que par soi-même ), sont-ils encore les vainqueurs flamboyants ou de simples perdants pitoyables...

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    Ces interrogations sans fines squashent les murs qui closent les impasses du passé. Ce n'est sûrement pas le bon chemin. Ce ne sont que des leurres, ce ne sont ni Little Bob, ni Didier Delaine, ni Monsieur X, ni les Portementaux... ce ne sont que des photos de tous ceux-là et de tous les autres, mais des photos de Raphaël Rinaldi. L'universel reportage est une chose, l'Artiste une autre. Si ce mot d'Artiste vous déplaît, vous paraît trop pompeux, prenez celui de voleur de lumière, de ravisseur d'enfants perdus, de capteur d'émanations solaires enfuies dans la nuit des temps. Soyons plus simple celui que nous regardons, ce n'est pas l'idole anonymement ou stariquement rock, mais une photo de Raphaël Rinaldi. Et cela change tout. Nous ne voyons plus le résultat, nous cherchons à entrevoir l'œil qui l'a fixé tel qu'en lui-même.

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    D'abord il y a le jeu. Rarement vous regardez une image seule. Pour le même prix Rinaldi vous en donne deux, avant que vous n'y jetiez les yeux, ce sont-elles qui se regardent, qui s'examinent, qui s'opposent en une singularité dialogique, les photographies se font signe. Très discrètement. Mais elles marchent par paire. Deux chaussures mais chacune suit quand même sa route à elle. Certes des mois, des années peut-être, les séparent, elles illustrent chacune un point temporel de l'ici et maintenant très limité, mais peut-être Raphaël Rinaldi veut-il nous dire qu'il existe une écriture des corps, que nos attitudes dessinent comme des lettres, certes chacun écrit ses propres mots mais nous utilisons un nombre réduit de graphèmes gestuels, et peut-être va-t-il plus loin, peut-être nous susurre-t-il que ce qu'il a cherché le long de ces nuitées rock c'est à retrouver l'alphabet idiosyncratique du rock'n'roll, cette singularité existentielle qui s'exprime en nous car nous sommes des rockers et non des employés de bureau parce que nos corps possèdent un abécédaire aux voyelles rimbaldiennes, aux consonnes ghiliennes, qui nous est commun, qui nous permet de nous reconnaître, mais qui reste langue inconnue, signifiance inconséquente, pour qui ne fait pas partie de la tribu.

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    Raphaël Rinaldi nous apprend à nous lire. Par un juste retour des choses c'est à nous de décrypter, de repérer les mots qu'il emploie pour nous décrire. Peu de couleur, à peine cinq clichés sur trois cents. Ce n'est pas qu'il préfère le noir et blanc. C'est qu'il a jeté son dévolu sur la nuance. Même quand le fond est blanc, même quand le fond est noir, ce qui tranche l'œil c'est le paquet des gris qui s'harmonisent, des pétales de fleurs sales – car la vie est une immonde saleté luxuriante - effleurées de légères tristesse, et de détresses perlées. Bien sûr, il y a des groupes qui font les cadors, des gars qui affichent leurs meilleurs profils, des filles qui essaient de nous bluffer avec leur charme discret, ceux qui sourient, ceux qui rient de toutes leurs dents, ceux qui brandissent des instruments comme des tomahawks, mais si vous y regardez de plus près, vous n'avez là que les paillettes incertaines et clinquantes du rock'n'roll circus, l'essentiel est ailleurs, dans cette grisaille de la solitude métaphysique qui étreint tous les individus. Ceux qui essaient de faire bonne figure, qui nous laissent croire qu'ils s'amusent comme des fous, et ceux qui laissent gicler hors de leur être toute leur neurasthénie rentrée. Alors parfois parce que les animaux humains ont l'air prisonnier d'eux-mêmes, Rinaldi nous tend une vue de Paris, un morceau de décor, un fragment d'instrument, veut-il nous montrer détails ou plans larges de notre cage ? Veut-il nous dire que lorsque nous faisons du bruit, un maximum de bruit, jamais nous ne comblerons le silence de nos finitudes grignotées par la mort ?

    S'il en est ainsi, il nous rassure car il nous montre que le rock'n'roll est la seule arme que nous ayons pour nous défendre contre le monde.

    UNE AUTRE HISTOIRE

    D'ailleurs après la fermeture du New Moon, son décorateur Michl Ktii s'en est allé squatté La Miroiterie... Le rock ne meurt jamais.

    Damie Chad.

    JIM

    HAROLD COBERT

    ( Coll : Miroir / PLON / 2014 )

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    Comme nos cervelles humaines sont étrangement faites. Il ne me serait jamais venu à l'esprit que l'on pût s'intéresser à Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau – Harold Cobert a consacré plusieurs ouvrages à ce personnage de la Révolution Française – et à James Douglas Morison. C'est une richesse du monde que certains esprits arrivent à tracer des parallèles sectionnantes entre des évènements ou des êtres qu'au premier abord rien ne réunit. Pourtant quand on y réfléchit quelque peu, l'on est obligé de reconnaître que ces deux personnages surent prendre des risques, mais peut-être pas ceux qu'ils auraient voulus.

    L'on connaît le trajet politique de Mirabeau, partisan exalté de la Révolution en ses débuts et qui, nul n'est parfait, rate la guillotine en mourant de maladie dans son lit en 1791. Il ne fut pas le seul en son époque à éprouver le sentiment d'avoir, sous prétexte de presser quelques réformes des plus nécessaires, éveillé un monstre qui ne se contenterait pas d'abolir quelques privilèges historialement dépassés, mais qui se révéla très vite une hydre monstrueuse dont les mille tentacules entreprendraient de s'attaquer aux sacro-saints principes mêmes de la propriété privée. Que l'on brûlât un lot de châteaux soit, l'on ne fait pas de révolution sans casser quelques œufs, mais de là à changer l'art culinaire millénaire de domestication des couches inférieures garant de la survie des Sociétés Humaines, il convient de ne pas pousser la mémé dans les orties, ni Marie-Antoinette sous le couteau du bourreau. Un peu de retenue s'il vous plaît ! Parfois l'on n'est pas conscient des conséquences de ses actes, souvent perpétrés avec la meilleure bonne foi et empreints d'une juste sollicitude envers ses contemporains...

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    Jim Morrison connut un semblable destin nous assure Harold Cobert. Pour ce faire, notre auteur agit comme le serpent qui revêt une nouvelle peau. Il n'est plus Harold Cobert, il est Jim Morrison, et puisque nous rentrons dans son intimité, pour ainsi dire intérieure, il sera Jim. Le livre est écrit à la première personne. Monologue intérieur, à la Léopold Dauphin, n'oublions pas que celui-ci avait intitulé Les lauriers sont coupés la première apparition de ce genre de narration dans la littérature, une manière de dire que vu du dedans les motivations des actions d'un animal humain ne sont pas aussi reluisantes qu'il tente de nous faire le accroire par son comportement extérieur. Les calculs les plus égoïstes, les plus mesquins, les moins courageux sont au fondement de notre modalité de vivre et ne méritent point d'être récompensés par une couronne de laurier. Il existe une autre façon d'exprimer cet état de fait, moins césarienne mais bien plus crûment : les carottes sont cuites. Une fois que le vin est tiré, il faut le boire.

    Et Morrison, des coupes de vin et d'alcool des plus forts il en a ingurgité des tonneaux ! N'est-ce pas un peu présomptueux que de se couler dans la personnalité d'un Jim Morisson ? N'allons-nous pas le rapetisser à notre image – n'est-ce pas ainsi que le dieu de la Bible a façonné l'Homme – ou à l'inverse lui insuffler une démesure à la hauteur de nos rêves. Aussi cette interrogation soupçonneuse d'honnêteté intellectuelle, le narrateur ne serait-il pas mû par une idéologie plus ou moins maligne ? Et puis qui peut se targuer de parler à la place d'un autre. N'est-on pas surpris par les agissements des personnes qui nous paraissent les plus proches et les plus chères. Questions insolubles. Harold Cobert y répond à sa manière. Consacre plus de vingt pages en fin de volume à citer la provenance et le texte in-extenso des phrases prononcées par Jim Morrison lors d'interviews privées et déclarations publiques qu'il a amalgamées à sa narration. Les admirateurs de Jim Morrison les auront reconnues lors de leur lecture mais je l'avoue elles ne semblent en rien jurer ou contredire l'ensemble des propos qu'Harold Cobert attribue de son propre chef et de par sa liberté d'écrivain au chanteur des Doors.

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    Nous sommes ce que nous sommes certes, et aussi ce que les autres veulent que nous soyons. Autant par acceptation que par refus. L'on est autant la victime de ses parents que de ses admirateurs. Morrison a détesté ses parents. Un père absent et autoritaire. Militaire de haut grade. Mais il en veut surtout à sa mère qu'il appelle sa marâtre. Il lui reproche de l'avoir fait dormir dans les draps mouillés de son urine de la nuit précédente. Une humiliation qu'il ne pardonnera pas, et cette mono-manie de vouloir à tout prix qu'il se coupe les cheveux – oreilles dégagées – même devenu le chanteur ''pop'' à succès. De jeunes lecteurs risquent de paraître surpris, mais la question des cheveux longs a été pour la jeunesse de Woodstock une ligne de fracture générationelle et idéologique des plus irrémissibles. D'un côté l'ancien monde, de l'autre l'aventure du nouveau. Pour Morrison cette vindicte maternelle envers sa chevelure il la vit en tant que castration symbolique. Ne lui reprochez pas une lecture freudienne, n'oubliez pas qu'il a bâti sa personnalité sur l'existence d'une force tellurique et sexuelle enfouie dans la psyché humaine, le vieux mojo de Morganfield, qu'il convenait de faire ressortir et d'étaler au grand jour. Tuer le père pour baiser la mère fut un de ses mantras opératoires. Il fut un grand baiseur, ne s'en cachera pas, s'en vantera et en souffrira lorsque ses abus d'alcoolique l'auront rendu impuissant.

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    Contradiction, l'un des plus grands chanteurs de rock de sa génération ne se destinait pas à devenir chanteur de rock. Son truc à lui c'était le cinéma et la poésie. Le cinéma – pensons à Elvis qui se rêvait davantage en James Dean qu'en Hank Williams – en tant que réalisateur, que démiurge, il pensait que c'était l'art moderne en quelque sorte total qui rendait au mieux la réalité du monde, mais durant ses cours à l'Ucla il se rendit de lui-même compte que sa propre vision des images ne correspondait pas à la vulgate communément admise, quant à son court-métrage de fin d'études il  suscita – soyons positif au maximum – une incompréhension totale.

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    Mais la cinéma n'était qu'un pis-aller, sa prédilection était la poésie. L'art majeur. L'arcane suprême. Mais il doutait de lui-même. Partagé entre la notion d'une poésie secrète renfermée sur elle-même que le poëte selon Edgar Poe se devait de ne confier qu'à de très rares – il est permis de sous-entendre à soi-même seul - et le désir de ces dérives déjantées sur les routes du monde américain qu' irradiait en lui la génération beat pour qui la poésie était avant tout une expérience du réel. C'est toutefois la poésie qui lui le conduisit au rock. Les sentiers de la création épousent d'étranges détours.

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    S'agissait au-tout début de mettre quelques textes en musique. Et de les chanter en public, pour voir l'effet obtenu. Ainsi naquirent les Doors. Mais à chanter chaque soir la musique et les textes devenaient expérimentation. Théoriquement il s'agissait d'ouvrir et d'enfoncer les portes de la perception, c'était aussi par l'entremise de William Blake mettre un pied dans la grande poésie romantique anglaise. Il existe des parallèles sectionnantes entre la vie d'un Shelley et le vécu d'un Morrison. Mais ce sont-là perspectives qui nous éloignerait de par trop de notre sujet. Et le public ne s'y trompa pas, joua son rôle avec application et docilité car qu'attend-t-on de lui au juste, l'est comme les orques des aquariums qui finissent par demander de plus en plus de poissons avant de dévorer leurs dompteurs.

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    C'est à partir du premier disque que tout s'emballe et que tout s'embrouille. The Doors est le résultat de tout un an de travail, d'une année entière de mise au point des morceaux. Certes Morisson y affine son concept d'opéra-rock, de théâtralision in-vivo du set, mais en même temps il forge les chaînes du Prométhée qu'il veut incarner. Et le chanteur se doit de se déchaîner, unbound a écrit Shelley. Le public vient le voir pour ses outrances. C'est le moment où il définit le groupe en tant que politicien-érotique. S'agit de baiser le public, de le mener au point de rupture libératrice et orgasmique. Se voit comme le torero qui préside la cérémonie sacrificielle. Mais au final, le concert fini, il ne se passe rien, le public rentre chez lui. Ceux qui contrôlent ce sont les flics. Morrison a beau parfois les insulter, cela ne change pas le monde.

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    Jim est sur la tangente. Est-il un chanteur de rock, point à la ligne, ou un meneur, un susciteur d'émeute collective. Il refusera toujours ce rôle. Il ne franchira jamais ce Rubicon. Erotique oui, politicien non. Ne sera jamais clair en ces écrits là-dessus. Ses non-gestes parleront pour lui. En attendant le bizness manage le groupe. Le fric impose sa loi. Vous démultiplie les possibilités et vous corrode. Morrison qui a toujours aimé l'alcool se met à boire de plus en plus, désormais c'est l'alcool qui le contrôle, à moins qu'il ne s'agisse d'une ascèse de la main gauche, devenir son propre et pernicieux Diogène pour se dégager de l'emprise du showbiz, du fric, de ses propres contradictions, de son personnage...

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    Le procès de Miami agit comme un révélateur. Le problème n'est pas de savoir s'il a montré ou non ses parties génitales lors du concert, ni de comprendre pourquoi il a suscité tant de haine de la part des autorités, c'est de prendre conscience qu'il est en train de perdre son corps, sa beauté, et sa puissance de chaman, que lui, le chanteur des outrances, est dépassé par lui-même, le gladiateur métaphysique s'est – a été – transformé en clown triste, croyait que son combat titanesque embrasait le monde, il n'est que le prestataire d'un numéro de cirque de second ordre. Les Colonels Parker vous castrent bien plus sûrement que les mères protectrices. Et le public adore ça.

    Morrison décide de casser la machinerie. Change le scénario. Change de mythe. Il n'est plus un chanteur de rock. Le reptile se dépouille de toutes ses fausses peaux. Il devient urgent de ré-endosser l'originaire. Désormais le poëte retourne dans la patrie de la poésie. Dans la lointaine Europe. A Paris. Dans la rue où habita Baudelaire. Où Rimbaud rejoignit Verlaine. Changement de vie, d'existence, il n'est plus chanteur de rock, il n'est qu'un écrivain marchant sur les traces d'un Hemingway dans les années vingt.

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    L'a mis toutes les chances de son côté. Il emmène avec lui Pamela, sa compagne cosmique. Mais leurs deux planètes tournent en sens inverse. Pamela s'adonne à l'héroïne et lui à l'alcool. Pam retrouve son amant pourvoyeur de doses et lui traine et dérive de café en café. Et terribles détrouvailles, bien plus désespérées, la poésie n'est pas au-rendez-vous. Inspiration en panne. Plus de jus. La conscience de cette stérilité créatrice le rejette hors de lui-même. Si le poëte s'absente, le chanteur de rock repointe son nez. Mine de rien. Des doses à acheter dans les coursives du rock'n'roll Circus pour Pamela, la rencontre de quelques admirateurs qui reconnaissent l'idole du rock'n'roll, quelques titres* enregistrés avec des musiciens, une rencontre de passage dans un bistrot, tout se brouille dans sa tête, des lézardes dans le Roi Lézard, jusqu'à cette nuit où il respire un peu d'héroïne particulièrement pure. Son corps mort dans une baignoire. Détendu et souriant. Libéré de ses obsessions et peut-être surtout de lui-même.

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    Et le livre s'achève faute de combattant. Harold Cobert se laisse dévorer par son personnage. Pourquoi son livre ne serait-il pas la retranscription de bandes enregistrées par Jim Morisson, quelques jours avant sa mort ?

    Damie Chad.

    P. S. : * Pour la petite histoire ces fameuses bandes ont été authentifiées en 2017 et auraient été enregistrées en grande partie en 1969, ce qui oblitère quelque peu la péroraison finale du livre sans en altérer de beaucoup la qualité. L'on ne prête qu'aux riches. Tout les témoignages sur Jim Morrison qui nous parviennent ne sont que des reconstructions, avec les matériaux et leur datation plus ou moins fiable dont on dispose, ou des rêveries mentales soumises à toutes les imaginations personnelles qui s'y prêtent. L'on appartient autant à soi qu'aux autres. Une fois mort il reste encore à mourir chez les autres. Ce qui est sûr c'est que le cadavre de James Douglas Morrison bouge encore dans de nombreuses âmes. Zombie-Morrison ! Cela lui ressemble. Mais un zombie cannibale qui se serait dévoré lui-même. Restons-en là, this is the end, beautiful friends.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 433 : KR'TNT ! 433 : GINGER BAKER / WAYNE KRAMER / WEIRD BRAINZ / TIGERLEECH / MISSILES OF OCTOBER / CRITTERS / VOLK / LONG CHRIS

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 433

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    10 / 10 / 2019

     

    GINGER BAKER / WAYNE KRAMER

    WEIRD BRAINZ / TIGERLEECH

    MISSILES OF OCTOBER / CRITTERS

    VOLK / LONG CHRIS

     

    Stup Baker - Part Two

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    Adieu Ginger Baker. Content d’avoir fait tout ce bout de chemin avec toi. Merci pour Cream et tous les autres grands disques. Merci pour la démesure et les drogues, pour le panache et les ruades. Qui est mieux placée que Nettie Baker pour lui rendre hommage ? Personne. Elle vient justement de consacrer un recueil de souvenirs à son père : Tales Of A Rock Star’s Daughter. Avec ce titre, on sait où on met les pied. L’ouvrage tombe à pic.

    Pour Nettie, c’est facile d’écrire un livre. Son père a défrayé la chronique pendant cinquante ans. Dans un Part One, on chantait les louanges de Ginger Baker, ce crazy cat auréolé de cheveux rouges. C’est à présent le tour de sa fille d’ajouter un chapitre à la geste du preux prince des batteurs junkoïdes britanniques, une lignée qui remonte à Phil Seaman, jazzman amateur de rythmes africains.

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    Mais cette chipie de Nettie aurait tendance à profiter du renom de son père pour parler d’elle et de ses aventures adolescentes. Si on attend de ce livre qu’il fourmille de détails sur la vie quotidienne de Ginger Baker, il faut le remettre tout de suite à sa place dans l’étagère du libraire. Nettie n’évoque son père que de temps en temps, juste pour nous rappeler qu’il est réellement le crazy hellraiser que l’on sait.

    Elle écrit dans un style très enroulé, très commère du quartier, assez franc du collier, une sorte de faconde teintée de ce brillant humour trash qui ne peut être que génétique. Comme tous les ados qui grandissent dans des milieux musicaux, elle se forge sa propre identité musicale. Elle va plus sur Elton John que sur Cream, qui pour elle est le son de ses parents. Elle ramène par exemple chez elle des albums de Neil Young. Son père qui entend ça dit que poor Neil Young sound pathetic and weedy, une formulation qu’on pourrait traduire par ‘branleur pathétique’. C’est vrai que c’est l’époque chèvre de Neil Young et Ginger avait d’autres chats à fouetter. Quand Nettie a des problèmes à l’école, Dad vient trouver la Headmistress pour la traiter de frustrated old lesbian. Nettie livre tout de même quelques anecdotes assez croustillantes, comme ce retour au bercail après une party un peu trop alcoolisée : en arrivant, Dad encastre sa Jensen dans la Range Rover garée devant la maison. Il ne fait jamais les choses à moitié. Il bousille deux bagnoles d’un coup. En réalité, Ginger Baker possède deux Jensen, il adore bombarder sur la route, flashing along at high speed. Il passe son temps à doubler ce qu’il appelle the ‘worms’, c’est-à-dire les files de bagnoles qui n’avancent pas. Nettie adore tout ce qu’adore son père : la vitesse, la boisson et le chaos.

    Pendant des vacances au Maroc en 1970, un riche marchand de Marrakech caresse les cheveux de Nettie et propose 600 chameaux à Ginger pour l’épouser, mais le batteur de Cream répond que ce n’est pas possible, car son jardin n’est pas assez grand pour contenir 600 chameaux. Par contre, il aurait certainement accepté 600 chevaux, car c’est avec sa passion pour le polo qu’il va ruiner la famille Baker. Et quand plus tard, Nettie vit avec un mec qu’elle appelle the Bell (la cloche), et qu’elle hésite à s’inscrire à l’aide publique (the dole), son père se met en pétard : «J’ai payé plus d’impôts que la plupart des gens en payent dans toute une vie, alors inscris-toi et récupère une partie de ce blé !»

    Ado, Nettie traîne dans un pub appelé The Towers of Flanagans. Elle s’amourache d’un nommé Johnny Gale qui porte du kohl autour des yeux, ce qui, à l’époque est encore extrêmement osé. C’est la finesse de certaines observations qui peut rendre ce récit passionnant. Nettie explique qu’on commence à voir des gens maquillés à Top of the Pops, the Sweet, en l’occurrence, mais c’est la télé. Dans la rue, c’est très perturbant. Elle parle d’un disturbingly androgynous effect. Elle cite aussi Roy Wood, Bowie et Marc Bolan, bien sûr, mais elle explique que ces maquillages les faisaient rire, elle ses copines, ‘nerveusement’. Elle cite aussi Rob Davis de Mud qui portait des boules de sapin de Noël accrochées aux oreilles. Pourquoi elle ses copines riaient-elles nerveusement ? Tout bêtement parce qu’elle ne comprenaient ce que cet androgynous effect pouvait signifier.

    Elle évoque aussi certaines de ces grandes fêtes auxquelles sa famille était conviée, notamment chez Clapton qui vivait alors avec l’ex de George Harrison, Pattie Boyd. Parmi les invités se trouvaient aussi Harrison et sa girlfriend, mais encore d’autres gens comme Elton John, Paul McCartney, Jeff Beck, Ringo Starr. Elle voit Jagger et le trouve sexy. Elle boit du Bacardi and coke. Ses parents la laissent tranquille. Elle a le droit de picoler tout ce qu’elle veut. Elle voit aussi la dope circuler, mais elle précise que c’est toujours in a clean and moneyed environment, quasiment au grand jour. Privilège aristocratique.

    Elle en déduit toutefois que la sainte trinité dope/infidélité/problèmes financiers a fini par avoir la peau du mariage de ses parents. Elle sait que son père prend de l’héro depuis qu’elle est née, mais c’est à l’adolescence qu’elle peut mesurer les dégâts que la dope opèrent sur Dad. Il l’emmène souvent manger au restau et il lui arrive de s’écrouler la gueule dans son assiette - He had nodded off into his soup and this was the very least embarrassing if nothing else - Elle trouve la situation ‘pour le moins’ embarrassante. Nettie raconte aussi que son père a toujours eu des poules à droite et à gauche, mais elle n’y voyait rien de mal. Ce qui n’était pas le cas de sa mère. Nettie a toujours vu ses parents se battre, s’envoyer des coups dans la gueule, avec une violence terrible. Un jour, elle voit son père sortir du sac sa tenue de polo et sur toute la hauteur du pantalon blanc est écrit le mot ‘CUNT’, c’est-à-dire gros con. Un jour, alors qu’ils sont tous les trois - le père, la mère et la fille - à bord de la silver Jensen en route pour une party, ils tombent en panne. Sa mère commence à gueuler : «Cette bagnole, c’est n’importe quoi ! Tu savais bien qu’elle déconnait !» et Ginger lui répond : «Shut the fuck up - Ferme ta gueule, you silly old bag or I’m going to kill you !»

    Les parents finissent par divorcer. Ginger Baker quitte sa femme et ses enfants pour vivre avec une gonzesse âgée de vingt ans que Nettie appelle ‘Number Two’. Nettie a un petit frère et une petite sœur et bien sûr leur mère interdit formellement à Ginger et à Number Two de les approcher. Mais Nettie les amène en cachette à son père, jusqu’au moment où sa mère l’apprend. Alors elle devient folle, débarque chez Ginger et saute sur Number Two pour l’étrangler. Ginger la décroche du cou de Number Two et la frappe. Résultat : deux côtes cassées. Quand Nettie appelle la police pour demander du secours, le flicard lui répond : «We don’t deal with domestics.»

    Comme une grande majorité d’ados britanniques, Nettie flirte avec les drogues. Elle en parle plutôt bien, avec une sorte de petite gouaille charmante. Dans une party, on lui tend une bouteille d’Amyl Nitrate. «Snif it hard», lui dit-on. Elle sniffe hard and my head flew off into outer space and I nearly had a heart attack (sa tête s’envole dans l’espace et elle frise la crise cardiaque). Plan classique. Ça amuse beaucoup ses copains. Un jour, Ginger récupère some extremely strong Nigerian grass, une herbe nigérienne particulièrement forte et Number Two en fait des cookies. Au bout de dix minutes, toute la famille devient complètement cinglée - We all became gigling maniacs after about ten minutes - Ginger sent qu’il faut calmer le jeu et il s’installe avec Number Two à Denham. L’idée est de s’éloigner un peu du circuit londonien des drogues. Ils font le choix d’un mode de vie au calme. Ginger débarque un jour dans la ferme voisine pour acheter des œufs et il tombe sur un hippie, qui est le fils du fermier : «Hello Ginger, fancy a toot ?» Il faut savoir qu’un toot est un snort d’héro. En fait, Ginger est tombé par inadvertance sur le plus gros trafiquant local d’héro - a veritable hive of smack heads.

    Dad finit par quitter l’Angleterre pour s’installer en Italie avec Number Two. Trop de problèmes, notamment avec le service des impôts britannique. Ginger Baker est ruiné. Il se fâche avec tout le monde, y compris Nettie qui reçoit une lettre contenant une pièce de cinq Lires, lettre dans laquelle il lui annonce qu’il la déshérite et qu’elle ferait mieux de retourner sous la pierre d’où elle est sortie. Ginger va ignorer sa fille pendant une éternité, ce qui, nous dit Nettie, lui permet de souffler un peu.

    Signé : Cazengler, Ginger Barquette

    Ginger Baker. Disparu le 6 octobre 2019

    Nettie Baker. Tales Of A Rock Star’s Daughter. Wymer Publishing 2018

     

    Kramer tune - Part Two

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    N’allez pas croire qu’après nous avoir servi la fulgurante triplette d’albums du MC5, Brother Wayne allait baisser les bras. Oh que non ! Très exactement vingt ans après High Time, il allait revenir aux affaires, soutenu par Mick Farren et Don Was, avec un album étonnant intitulé Death Tongue.

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    Il y tape une cover de «McArthur Park» digne de Syd Barrett et riffée à la Steve Jones. Il va chercher le recipe alors que le Park is melting in the dark et quand il explose ses again, ça devient très spectaculaire. Il en fait une version littéralement punkoïde et son génie se déploie lorsqu’il part en solo et que s’ouvrent les portes de l’enfer. Cette barbarie suprême en rappelle une autre, celle des Saints qui envoyèrent «River Deep Mountain High» rouler par mots et par vaux. Pendant ces quelques minutes, Brother Wayne redevient le roi du monde. Dans le morceau titre, Mick Farren ramone l’ambiance à coups de strange sensations in the danger zone et avec «Leather Skull» Brother Wayne donne sa version metallic KO du funk-rock. Il cherche des voies impénétrables pendant qu’une fille duette avec lui. Par contre, «Take Your Clothes Off» sonne comme de la pop de juke, mais avec beaucoup de swagger et des excavations de son qui évoquent le Spector Sound. S’il joue «Spike Heels», c’est à l’alerte rouge. Brother Wayne fouette sa crème au beurre dans le cake de Don Was.

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    Avec The Hard Stuff, Brother Wayne entre dans sa grosse période Epitaph, qu’on peut qualifier de Renaissance et même de temps des Lumières. Au moins quatre énormités là-dedans, à commencer par «Crack In The Universe». Le génie électrique de Brother Wayne s’y exprime dès les premières mesures. Non seulement il riffe comme un bâtisseur d’empire, mais il glisse en plus des tortillettes dignes de Michel-Ange. Il allie le muscle à l’ingéniosité. Aplomb d’acier. Voilà le véritable hit de the universe. Les coups d’harmo pleuvent sur le refrain. On le voit même prendre un solo de crabe à reculons. Il devient spécifique, il ne semble vivre que pour l’exaction. Suite du festin avec «Bad Seed», joué au pur maximalisme. Brother Wayne ne mégote pas sur la marchandise. Tu en as pour ton argent. Il devient même le riffeur le plus rapide de l’Ouest, il file comme l’éclair, descend des pentes vertigineuses et glisse un solo en douce sous le tapis, histoire de foutre le feu à la baraque. Le diable qui joue de la basse s’appelle Bradbury. Troisième coup de Jarnac avec «Realm Of Pirate Kings», pas loin d’All Along The Watchtower. Brother Wayne gratte ça aux mêmes accords et part en solax furax. Il chante sa soif de liberté et charge la barque à outrance. La quatrième raison de se réjouir s’appelle «Edge Of The Switchblade», un cut enflammé amené au riff de Motor City. C’est encore du grand Kramer, ses riffs rebondissent, c’est battu hard stuff. Son solo dégouline de mauvais jus. Il glougloute, il fait la pluie et le beau temps. Ce mec offre une sorte de spectacle, rien qu’en jouant. Il faut aussi l’entendre partir en solo dans «Pillar And Fire». Il est né pour ça. Il noie tout dans le son et s’y fore des passages. Encore de l’ultra-joué avec «Sharkskin Suit», descendu au riff malsain et battu sans remords. On a parfois l’impression qu’il joue tous les riffs du monde. Il tape «Poison» au heavy blues rock de Motor City. C’est tellement solide que ça rend les mots inutiles. Et cet enfoiré part en vrille à la première occasion. Si on aime la guitare électrique, c’est là que ça se passe.

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    Nouveau shoot de Detroit rock dans Dangerous Madness, et ce, dès le morceau titre. Brock Avery bat ça sec. Dès qu’il peut, Brother Wayne repart en vrille opiniâtre et lance des ponts somptueux. Tout aussi explosif, voilà un «Take Exit 97» qui gicle littéralement, c’est dégueulasse, tellement sexuel et pulsif as hell. Il passe d’un style à l’autre avec une aisance déconcertante, car après le heavy wah-wah riffing d’«It’s Never Enough», il part à l’aventure avec «Threats Of Illusion», mais au maximalus cubitus, rapide comme un requin blanc. Le hit de l’album s’appelle «Something Broken In The Promised Land», un balladif politique dans lequel Brother Wayne règle ses comptes avec le rêve américain - And Chuck Berry lied about the promised land - Il ramène pour l’occasion des chœurs explosifs.

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    Si on apprécie les coups de génie kramériens, alors il faut écouter Citizen Wayne. On en trouve trois, à commencer par «Stranger In The House». Brother Wayne attaque ça au pilon des forges. C’est révélateur d’un certain état d’esprit. Il profite de l’occasion pour nous rappeler qu’il est l’un des rois de la wah. Le deuxième s’appelle «Down On The Ground». Pur jus de MC5. Brother Wayne peut encore exploser le fion du rock quand il veut, il sort des tortillettes qui ravalent la façade des annales - I play my guitar/ And the beat comes down/ On a beautiful cosmic siren sound/ No one’s laughing there is no joy/ Down here on the ground - Il fait aussi du rap blanc dans «Back When Dogs Could Talk» et du funk avec «Dope For Democracy». Il tente de conjurer les sorts et joue à la circonvolution. En l’écoutant, on a l’impression de vivre un moment historique. Autre hit pharaonique : «Snatched Defeat». Brother Wayne raconte l’épouvantable débâcle de Gang War - While I was looking for life/ Trouble was looking for me - Il fait équipe avec Captain Jolly, Milky and Junkie the laughing clown. Et soudain, éclate l’un des plus beaux refrains de l’histoire du rock - We snatched defreat from the jaws of victory/ With holes in our arms for the whole wide world to see/ And the scandals would never end/ As the candle was burning at both ends - Huitième merveille du monde, car vécu jusqu’à la dernière goutte de son. Il raconte l’épisode du vol de la caisse du club où Gang War devait jouer et comme il était en liberté surveillée, il ne pouvait pas se permettre de repasser devant un juge pour vol - The last thing I needed/ Was a petty thieving case/ My whole life flashed before my eyes/ As I tried to flee that place. Sans doute est-ce là le cut qu’il faut retenir de la période solo du grand Wayne Kramer. Au moins aussi mythique que «Motor City’s Burning».

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    L’album live LLMF paraît en 1998 et rassemble tous les gros hits des trois premiers albums, avec bien sûr, «Kick Out The Jams» en guise de cerise sur le gâteau. Live, des cuts comme «Bad Seed» ou «Crack Of The Universe» arrachent les chambranles. Brother Wayne multiplie les prouesses et part volontiers en solo. Dans cette orgie de riffs, on trinque à la santé de Sénèque. Très belle version de «Something Broken In The Promised Land». Brother Wyane gratte son pathos miraculeux aux accords rougeoyants. Il joue avec aménité, en vrai petit soldat du rock. Il cocote et il chatoie. Mais comment fait-il pour chatoyer autant ? On se posera encore la question dans deux mille ans. Il part en solo smooth et la transition se fait en douceur - And the shit is real here/ In the promised land/ And Chuck Berry lied ‘bout the promised land - Il chatoie jusqu’au bout des ongles. Il multiplie les retours de manivelle dans «Down On The Ground» et se montre encore plus démonstratif dans «Poison». Il descend les escaliers en roulant. Il se prend pour une boule de feu. Mais c’est bien sûr avec Kick Out qu’il bat tous les records d’explosivité. Il sort une version encore plus explosive qu’au temps béni du Grande Ballroom, comme si c’était possible. Cette façon qu’il a d’attraper le train au vol !

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    Invité à venir jouer à Londres en 1979 par Mick Farren, Brother Wayne donne un concert devenu légendaire au Dingwalls. Les Pink Fairies l’accompagnent, et on peut entendre tout ça sur l’A de Cocaine Blues, paru en l’an 2000. Deux versions sautent à la gueule, le «Heavy Music» de Bob Seger et bien sûr l’inévitable «Kick Out The Jams». Brother Wayne fout littéralement le feu à Bob. Entre Detroiters, c’est de bonne guerre, pas vrai ? Cette façon qu’il a d’enflammer le son est unique au monde - Down there/ We don’t talk/ We do the camel walk - Et son Kick Out est au moins aussi inflammatoire que l’original enregistré au Grande Ballroom. Brother Wayne le passe à la moulinette imputrescible, le riff sonne comme le souffle d’un gigantesque incendie et le départ en solo bat tous les records olympiques. En B se trouvent des démos de type «The Harder They Come» ou «Do You Love Me». Ça se termine avec le fameux «Ramblin’ Rose» qu’il prend à la hurlette exacerbée - Diamond rings & a Cadillac car - Puis Brother Wayne s’en va glou-glouter goulûment - I wanna fuck you darling - On trouve quelques cuts en plus sur le Live At Dingwalls 1979 paru la même année, comme cette belle reprise de «Some Kind Of Wonderful» de Goffin & King : accouplement parfait entre the London Underground & the Detroit Scene. Très bel hommage à Chickah Chuck avec «Back In The USA» et pour finir, Brother Wayne déclare : «I used to play in a band called the MC5.» Looking at you babe ! Pure démence ! On est au sommet du rock blanc. Il joue son solo légendaire - Doin’ alrite/ Doin’ alrite - et il part à la chasse. Il n’existe rien de plus mythique que cette version jouée à la vie à la mort- And remember, my name is Peter Frampton, and I will be back !

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    Fin de l’épisode Epitaph. Brother Wayne enregistre désormais sur son label MuscleTone et Adult World parait en 2002. Il maintient sa tradition de cuts très écrits avec l’excellent «Great Big Amp» qui en fait est une bombe atomique - I got a great big amp/ It’s got a great big sound - Avec son gros ampli, il rêve de ruler the world et de winner the girls - With my great big amp/ I will liquify/ And I will melt away/ And I will touch the sky/ I’ll be free at last/ I will rise above/ I will know the peace/ And find eternal love/ With my great big amp - Il atteint le cœur du mythe rock, l’ange déchu renaît dans la lumière, il a tout le son du monde, I’ll be alone, ça sonne comme la voix de Dieu. C’est un hit incommensurable, l’un des plus spectaculaires de l’histoire du rock, tous mots bien pesés. Avec «The Red Arrow», Brother Wayne devient fou. Il rend hommage à Red Rodney, un trompettiste de jazz qu’il a rencontré pendant qu’il était au trou à Lexington. C’est explosé d’intro. Il nous fait le coup du couplet calme, the red arrow could play anything, avant de basculer dans la folie kramerienne. L’explosion échappe à l’entendement. Brother Wayne est l’un des seuls à pouvoir générer un tel chaos - The Red Arrow’s blowing be-bop from New York to LA - et ça explose, mais il ne s’agit pas de n’importe quelle explosion, c’est un phénomène sous-cutané d’excellence mortifico-hendrixienne. Il va loin au-delà des frontières du réel. Wayne Kramer a du génie et le déluge de son continue jusqu’à la fin, et là, tu n’as plus que tes yeux pour pleurer - And to me he was a father/ A giant of a man - Quel hommage ! On a aussi du pur jus d’Hellacopters avec «Talkin’ Outta School» et du talking jive avec «Nelson Algreen Stepped By». Brother Wayne en profite pour passer au groove de jazz, solide mélange d’accords secrets et de rap de Detroit. Il renoue avec les énergies ancestrales, Dizzy Gillespie, Down here on the ground et il rend hommage au Castor - She’s a whore/ She’s not Simone de Beauvoir - Tout est extrêmement inspiré sur cet album inespéré. L’un des sommets du rock américain.

    On voyait assez régulièrement Wayne Kramer à une époque à Paris. En 2004, il proposait une espèce de reformation du MC5, le DTK MC5, à l’Élysée Montmartre : les survivors Michael Davis et Dennis Thompson l’accompagnaient, avec en plus Mark Arm au chant et Lisa Kekaula en renfort.

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    En novembre dernier, il revenait avec une autre équipe pour fêter les 50 ans de cet album qui a marqué tellement de gens, Kick Out The Jams, enregistré live en 1968 au Grande Ballroom de Detroit. On pourrait reprocher à Brother Wayne de vouloir encore monter sur scène après avoir passé l’âge. Soixante-dix balais, c’est un peu limite, non ? Seulement, Wayne Kramer sort vraiment de l’ordinaire. Il ne fait pas ses soixante-dix balais. Dans son cas, on peut dire que le rock et la dope conservent bien. C’est même un bonheur que de le voir sautiller sur scène. En claquant simplement un accord, il balaye toutes les critiques. Rien qu’en apparaissant, il affirme sa légitimité. Il est tout bêtement entré dans la légende et on est vraiment content qu’il soit encore en vie et qu’il vienne pousser sa vieille hurlette de «Ramblin’ Rose», même si sa voix a muté. Alors bien sûr, le son du groupe qui l’accompagne peut poser un problème. La section rythmique sonne un peu hardcore, ces deux mecs viennent d’une autre scène (Fugazi et Faith No More) et le mec qui remplace Fred Sonic Smith sort de Soundgarden. Ce n’est pas la même chose. L’ancrage dans le son du MC5 va se faire via l’afro de Marcus Durant qui fut on s’en souvient l’excellent frontman de Zen Guerilla, l’un des fleurons du revival garage des années quatre-vingt dix. Pour fêter dignement cet anniversaire,

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    Brother Wayne entreprend de jouer sur scène l’intégralité de l’album paru en 1969, et comme c’est un peu court, il complète avec des petits blasters tirés des deux albums suivants, du style «Call Me Animal» et «Looking At You». Inutile de dire qu’on en a pour son argent. Même si on connaît tout ça par cœur, l’émotion se fond dans l’osmose de la comatose. On a pu remarquer au fil des ans que le petit jeu des reformations ressemble à une loterie. Celle des Pistols nous fit bien rigoler, celle des Stooges en fit bander plus d’un et celle du MC5 méritait bien son coup de chapeau, encore fallait-il en porter un.

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    Grâce au recul que donne le privilège d’avoir découvert le MC5 en 1969, l’apparition de Wayne Kramer sur scène provoque un sentiment étrange. Disons qu’on voit se tourner une page d’histoire. Pas n’importe quelle histoire, celle d’un certain rock. En 1969, Wayne Kramer annonçait l’avènement d’un son apocalyptique qu’on allait surnommer le Detroit Sound. Il en fête à présent les 50 ans et l’intronise, en quelque sorte, dans une espèce de Hall of Flammes illusoire. Tout se déroule dans sa tête et dans la nôtre. On espère seulement qu’il réussira à mourir sur scène comme le fit son meilleur ami, Mick Farren. Tout ça sent bon la fin des haricots et ce sont des haricots qui sentent bon.

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    Signé : Cazengler, Wayne Kramerde

    MC50. Élysée Montmartre. Paris XVIIIe. 14 novembre 2018

    Wayne Kramer. Death Tongue. Progressive International 1991

    Wayne Kramer. The Hard Stuff. Epitaph 1995

    Wayne Kramer. Dangerous Madness. Epitaph 1996

    Wayne Kramer. Citizen Wayne. Epitaph 1997

    Wayne Kramer. LLMF. Epitaph 1998

    Wayne Kramer & The Pink Fairies. Cocaine Blues. Captain Trip Records 2000

    Wayne Kramer. Live At Dingwalls 1979. Captain Trip Records 2000

    Wayne Kramer. Adult World. MuscleTone Records 2002

    O4 / 10 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    WEIRD BRAINZ / TIGERLLECH

     

    L'on raconte que les filles ont parfois, vers deux heures du matin, des envies subites de fraises. On les excuse, parce qu'elles sont alors en des états que l'on dits intéressants. Moi ça m'a pris à 17 heures trente, dans une situation aussi innocente, je le jure, que la Sainte Vierge avant que le Saint-Esprit ne s'introduisît en elle. Non je n'ai eu envie ni de tagadas, ni de naturels tubercules roses estampillés bio, normal je suis un mec, me faut des émotions plus fortes, la dégustation des fragaria je laisse cela aux gamines, non simplement le subit et subtil besoin viril de caresser un tigre. Au zoo de Vincennes, ils ont décrété que j'étais toqué, c'est alors que je me suis souvenu que justement à la Comedia passait Tigerleech, je n'ignore pas que cela signifie la sangsue du tigre, mais j'ai pensé que la sangsue du tigre devait se trouver normalement sur le tigre.

    Arrivé à la Comedia, j'ai eu comme un doute, certes le tigre et sa sangsue étaient en train de faire leur balance, mais ce que j'entendais n'avait rien à voir avec la marche souple et féline du tigre royal du Bengale, capable de se couler au travers d'une forêt de bambous aussi serrés qu'un plant de persil, sans faire bouger une seule feuille. J'avais imaginé une musique svelte et légère, un peu folâtre comme le générique de la pink panther, mais non là, j'avais l'impression d'un lourd troupeau d'éléphants piétinants les récoltes du village d'indigènes promis à une future famine. Caresser le tigre serait-il une tâche moins facile que je ne le supposasse ? Je me suis promis d'attendre sagement leur set avant de réaliser mon projet et en attendant me suis préparé à écouter Weird Brainz.

    WEIRD BRAINZ

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    Sont jeunes et pleins d'avenir. Sofiane Omari, un garçon qui porte, sous ses cheveux en coupe afro-dreads, un T-shirt sur lequel Johnny Cash tend à nos figures de trous du cul son énorme doigt d'honneur, ne peut pas être entièrement mauvais, il nous en administre tout de suite la preuve en caressant sauvagement sa guitare sur l'ampli pour trois minutes de tonitruances bienvenues, il est évident que Weird Brainz entend livrer nos tristes méninges à un traitement de faveur, rien de tel qu'un bon électrochoc pour vous remettre les idées à l'envers, sans doute le meilleur moyen de porter un regard osmosique en accord avec notre monde avarié. Nous pouvons immédiatement apporter la preuve de ce dérèglement, ce soir Weird Brainz devait nous offrir tout chaud, tout brûlant, son premier EP, hélas les délais de livraison ne l'ont pas permis. Dommage, ce n'est que realease party remise, et en lot de consolation nous avons le groupe en chair bruiteuse et en os grondants devant nous. Léo, un air furieusement appliqué, penché sur sa batterie tel un élève sur sa version latine – n'a rejoint ce poste que depuis quatre jours - jette toute sa hargne sur la batterie qu'il maltraite fort joliment.

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    A la basse officie Martin Musy, un grand gars, un faux-calme, genre de guy à la mine innocente qui vous jette un bidon d'essence sur le camion des pompiers en train de tenter d'éteindre un incendie de forêt dévastateur qu'il a précédemment allumé. Pour compléter le tableau, nous rajouterons que Sofiane possède une belle voix, avec ce grain granuleux qui fait toute la différence, et qui vous gratouille agréablement le cortex. L'en profite pour nous interpeller Hey You, et nous intimer l'ordre de nous remuer, Jerk Yourself.

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    Rien de tel que la jeunesse pour vous filer un coup de pied sur votre auguste le postérieur. Sofiane ne ménage ni sa peine ni sa guitare. La pauvre enfant en a les plats-bords tout écorchés, pas besoin de vous faire un dessin, la jette violemment sur l'ampli, l'envoie par terre, où il la laisse vagir désespérément tel une baleine bistre échouée sur une plage inhospitalière, tourne les boutons de ses delays avec une minutie sadique la reprend pour vous écorcher de quelques riffs ninjas qu'à l'instant Martin soutient sans faille et le long manche de sa basse dépasse de la scène comme l'encolure de ces chevaux qui tentent de s'enfuir du camion qui les conduit à l'abattoir. Sur ce Léo se voûte sur les drums pour les taper encore plus fort, manière d'emmener sa quote-part au tumulte ambiant. Vous pouvez respirer entre les morceaux, car Sofiane se doit de réaccorder son instrument à chaque fois, avec cette sollicitude d'un père de famille qui offre un carambar à son enfant qu'il vient de défenestrer du troisième étage pour lui apprendre que la vie n'est pas facile et qu'il faut s'endurcir. Puis il nous fait le coup, qui marche toujours, de l'annonce du slow, immédiatement suivi d'une avalanche sonore sans précédent. Guilty, Diprozone, Energizer, Bloody Molly déboulent et se ressemblent à la manière de ces taureaux furieux qui lâchés dans l'arène vous encornent fort salement les toreros sur les planches et vous les laissent palpitants dans leur habit de lumière éteinte à la manière de ces papillons épinglés sur leur planchette qui agitent spasmodiquement une dernière fois leurs ailes diaprées de souffrance et de mort. Le pire c'est que le public de la Comedia apprécie hautement ces outrances sonores.

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    Des connaisseurs enthousiastes qui jerkent sans rémission et se tamponnent allègrement, se livrant à un brainztorming des plus jubilatoires. Finissent par deux coups d'éclats un Ghost Town à vous faire frémir d'horreur et un kicked out apocalyptique où la guitare de Sofiane abandonnée à son triste sort agonise sans fin sur les lattes de la scène, l'est sûr que ces jeunes gens ont toutes les qualités requises pour dans les années qui viennent alimenter notre provision de cauchemar tentaculaires.

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    TIGERLEECH

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    Le tigre nous a sautés dessus dès la première seconde, personne n'a eu le temps de tenter de le caresser, l'a commencé par nous balafrer d'une méchante escarre à l'image de l'écriture escarpée de son nom, puis il a déchiré notre cervelle en petits morceaux et les a jetés dans la poubelle comme de vulgaires confettis. Des sauvages. Sont comme les quatre pattes du tigre, il n'y en pas une qui puisse sortir ses griffes, toute seule dans son coin. Sont salement coordonnées. Toutes ensemble. Tâchons toutefois d'y voir un peu plus clair. Vous entrent sans férir dans le lard et c'est difficile de distinguer qui fait quoi. Commençons par Sheby, il est au chant, enfin plutôt aux chiens, la meute entière, avez-vous déjà entendu une cinquantaine de hound dogs sur les jarrets d'un pauvre cerf, certes c'est cruel, mais quelle musique délicieuse, vous êtes dans une quadriphonie de jappements infinie, aucun sorcier du son n'est parvenu à traduire cette onctuosité de cruauté ensauvagée dans aucun de leurs enregistrements, et ça n'en finit pas jusqu'à la fin, Sheby l'est comme cela, une voix féroce, le gars vous attrape le vocal et y plante ses crocs dedans, n'en démordra plus, on ne l'arrête plus. L'a toujours un grondement de fin du monde à ajouter, tire sur ses cordes vocales comme sur les chaînes d'un puits sans fond, ramenant à chaque traction un seau d'or liquide en fusion qu'il vous crache à la gueule sans plus de façon.

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    L'a une excuse. Derrière lui Olivier est partie pour une chevauchée fantastique sur sa batterie. Le même fonctionnement de base, 1 : je tape sans arrêt, 2 : je n'arrête jamais, de la folie brute, les bras qui tournent en ailes de moulins affrontés à une tornade. Don Quichotte peut aller se rhabiller, ici les géants sont les branches d'Olivier.

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    Cabor est à la basse. La confond certainement avec un baril de pétrole, l'en extrait une espèce de matière noire, une gluance noirâtre sans nom qui s'infiltre partout, à la vitesse de la marée du Mont Saint Michel, inutile de courir, elle vous submerge et vous oléagine en moins de deux, flexible comme un mamba noir, et tordue comme des pattes de mygales empoisonnées. Faite attention ça rampe par terre et puis ça vous ligote sans que vous ayez eu le temps de crier.

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    Vous étiez trop occupés à vous régaler des riffs nitroglycérites de Fabien. Fabien fait mal. L'a la guitare qui grogne et fuzze, vous creuse des galeries dans le magma granitique vomi par ses camarades, l'est la taupe dinosaure qui remonte à la surface de la terre pour procéder à l'extinction finale de sa propre espèce.

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    Ce qu'il y a de terrible avec Tigerleech, c'est qu'ils font pour ainsi dire leurs coups en douce. Pas un pour jouer plus fort que l'autre, mais vous êtes emportés dans un torrent sonologique dragonesque. Une machine à tuer. Un moteur d'une puissance prodigieuse, pas une ratée, pas un temps mort, pas une reprise asthmatique, pas un seul cafouillement malencontreux, un bulldozer lancé à toute vitesse qui vous aplanit les pus gros rochers avec la même facilité que l'éponge que vous passez sur la nappe cirée pour retirer les miettes. Vous alignent les titres comme des ogives nucléaires, et vous les font exploser à l'intérieur In my vein, Sexe dur, Burn Inside, ou au dehors Sandstorm, Acid Gang, Decline, vous font vivre une Experience que vous n'oublierez pas. Stoner hardcore, qu'ils disent, s'ils veulent pourquoi pas, ce qui est important c'est cet étrange délire collectif qu'ils sécrètent et qui s'empare de vous, vous enferme dans une bulle qui possède une dimension quasi-mystique par laquelle ils vous hypnotisent pour que vous puissiez libérer vos refoulement culturels et venir avec eux dans une Jungle Punk en folie jodorowskienne. Je préfère ne pas vous décrire l'état de l'assistance, en transe décalquée d'elle-même. Lorsqu'ils ont fini, l'on redemande une petite faveur. Nous font deux minutes un truc rapide, une queue de comète et puis arrêtent tout. Ils ont raison, ils ont déjà tout donné et l'on a déjà tout pris. Ils sont le tigre et nous la sangsue.

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    Damie Chad.

    ( Photos : Mélisa Benarda  : on FB  : Shoots and Drafts  + FB des artistes )

    O4 / 10 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    MISSILES OF OCTOBER / CRITTERS

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    C'est bête mais l'on retourne toujours à la Comedia dès que l''envie vous prend d'écouter de la musique un peu sauvage. Et puis nous qui avons tant aimé The December's Children des Rolling Stones pourquoi ne pas essayer, puisque moi j'aime l'émoi des mois, les Missiles of October, un nom qui équivaut à une douce promesse de menace, et de toutes les manière après il y a les Critters, donc fouette Teuf Teuf et c'est reparti, car contrairement à ce que conseille les Evangiles, à la bonne herbe les rockers préfèrent l'ivresse de l'ivraie givrée.

    WHO'll STOP THE RAIN

    Je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais depuis quelques temps il pleut de plus en plus de missiles sur notre terre. Je ne parle pas ici des scuds que sont les disques de Missiles of October, mais des vrais qui s'abattent en rafales sur des pays pas très éloignés du nôtre, de l'autre côté de la Méditerranée en Syrie, par exemple. Les mauvais esprits n'en finissent pas de maugréer, Premièrement affirment-ils ces bestioles ont la mauvaise habitude de viser principalement les civils, les enfants, les hôpitaux. Quelle terrible malchance ! Deuxièmement, vu le prix exorbitant de ces engins l'on pourrait à leur place construire des dispensaires, des écoles, des universités et des Comedia un peu partout pour que les gens vivent mieux. Dans les années soixante, nos glorieuses sixties, le rock s'élevait bruyamment contre la guerre au Vietnam, aujourd'hui c'est moins évident, l'état du monde a empiré, mais le rock parle moins fort aux oreilles de nos concitoyens. Peut-être parce qu'il ne crie pas assez fort. Heureusement ce soir nous avons les Missiles Of October.

    MISSILES OF OCTOBER

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    Avalanche bruitiste. Comment trois gars à eux seuls peuvent-ils déclencher un tel armagueddon sonore. Et surtout avec cette précision instrumentale. Pouvez suivre à l'oreille le moindre déplacement d'un doigt sur une corde, avec cette netteté du chant de l'alouette dans le radieux silence d'une aube nouvelle. Ils possèdent le sens de l'humour noir, commencent par Do you hear that noise ? Évidemment vous êtes submergé par le déluge sonore, mais il n'est de pires sourds que ceux qui ne veulent pas voir que cette musique n'est que le reflet de notre monde. Bob Seytor est au rotor. Terrible force de frappe. Les bras tourmentent la vitesse de Sleipnir la monture à huit pattes folles d'Odin qui vous emporte sur les terres brumeuses de Hel, la patrie des morts. Avec cette légère différence, que de nos jours l'enfer a pris résidence sur la terre. Bob nous distribue un fameux be-bob, nous martèle les drums dans le crâne, nous entatoue la peau à l'encre indélébile. Rouge sang giclant et noir de mort. De part et d'autre Lionel Beyet à la basse, et Mathias Salas à la lead. De véritables statues hurlantes. Pas de chant. Ils crient, ils screament, ils criment et châtiments, ouvrent le gosier comme des fournaises ardentes, s'en échappent des flammes, évoquez le Dieu Baal, sa gueule quémandeuse, grand-ouverte, béante fournaise, dans laquelle les carthaginois jetaient les nouveaux-nés en offrandes votives.

    Evidemment une telle masse sonique se suffit à elle-même, les musicos ne sont pas ici pour se faire voir et quêter votre approbation en se livrant leurs plus jolis soli. Pas de démonstration artistique et solitaire. Les morceaux sont constitués de courtes séquences rapidement enchaînées. Se suivent et ne se ressemblent pas. Des peintres qui déposent de larges aplats au couteau, et s'en vont tout de suite chercher sur leurs palettes un brou de noir encore plus sombre, un bleu métal d'un acier encore plus tranchant, un rubis encore plus sanguinolent. Faut voir Lionel et Mathias arquer leurs corps, leurs phalanges répétitives crispées sur un accord juste pour marquer leur désaccord avec le monde. Mais l'ennemi est plus fort qu'eux, il enfonce la porte contre laquelle ils se pressaient dans le but d'en empêcher la brisure, et celle-ci réalisée, nos guerriers de l'impossible et du rêve se replient aussitôt derrière un autre portail, mais l'on pressent que les chaînes de fer qu'ils entrecroisent seront à leur tour emportées comme des fétus de paille.

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    Tout de suite alors, Bob le stentor opère un break drumique, une espèce de chute, de salto-arrière avec rétablissement immédiat, You know, there is something strange, something dirt, et contre cela l'établissement d'une nouvelle ligne de défense, une muraille d'acier, Not a good idea, I'm nauseous, Dead bodies, une cause perdue d'avance, un rempart mouvant qu'il faudra sans cesse rebâtir et ériger, car le roseau pensant qu'est l'être humain plie mais n'abandonne jamais la lutte, surtout lorsqu'elle est désespérée et paraît inutile. Ne s'agit pas de jouer à la colibri-rock, mais de crier sans fin son dégoût du monde actuel, d'organiser le tumulte afin de l'anéantir sous le tumulus de sa stupide inanité.

    Colossal ! Missiles of October quittent la scène sans mot dire. Pas de rappel, inutile, après une telle démonstration le public a compris d'instinct n'y a rien à demander, rien à ajouter.

    CRITTERS

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    Tels qu'en eux-mêmes. Tranquilles comme Baptiste. Passer après Missiles of October ne doit pas être facile augurez-vous. Même pas peur. Sont des adeptes du trash punk, ils en ont vu d'autres. Se regardent tous les matins dans la glace, et ils ont beau insister ils n'arrivent pas à rougir d'eux-mêmes. Possèdent eux-aussi une philosophie de la vie. Jugeront la formule trop prétentieuse mais leurs lyrics, ils chantent en français, ne trompent pas. Portent un regard sans illusion - La mort en marche, Hybride TV-Net - sur la réalité sociale de notre vécu. Celui des human beings mais aussi des animals tout aussi beings que nous. Notre organisation sociale n'est point tendre, ni avec les uns, ni avec les autres.

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    Ne sont pas bêtes, mettent le plus fort devant. Un corps de rêve. Les filles, calmez-vous. Une musculature impressionnante. L'arrive même à arborer un modèle d'iroquoise qui n'appartient qu'à lui. Certes il est tout calme mais s'il vous allonge sa basse sur la tête vous êtes mort. En retrait, ils ont disposé les deux guitaristes, le brun sur notre gauche, le blond à droite. Ne pensez pas à des plantes grasses devant les portes de réception des hôtels, une fois que vous les aurez entendus étendre leurs doigts sur leur cordage, vous comprendrez qu'ils en usent des riffs comme ces cacte qui lancent leurs dards empoisonnés sur toute personne qui passe un peu trop près de leur zone de protection. En plus ils doivent être davantage trash que punk puisqu'ils arborent de conséquentes chevelures. Ne doivent pas aimer leur batteur parce qu'ils font bien attention à le cacher à nos regards en se mettant systématiquement devant lui. Doivent juger qu'il fait trop de bruit. Ce qui est vrai mais c'est un peu l'hôpital qui se fout de la charité.

    Car quand ils commencent que vous apercevez que vous avez intérêt à être Sans Illusion. Sont des gars qui ne ménagent pas vos tympans. Oh ! C'est bien fait, n'économisent pas leurs peines pour vous faire tomber dans leur piège. Vous transforment en ces fines guêpes qui foncent droit dedans vers ces récipients remplis de liquide confituré, une fois dedans impossible d'en ressortir. Z'ont aménagé leur musique en bel appartement, meublé avec goût et avec soin. Vous vous sentez chez vous, mais très vite vous comprenez que vous vous êtes fait avoir. Ce n'est pas qu'ils vous empêchent de quitter les lieux, laissent la porte grande-ouverte, mais vous vous apercevez que vous avez élu domicile dans un T 5 de luxe hélas totalement kaotique. La structure des pièces ne cessent de changer. Vous vous installez dans un fauteuil, plank ! une cloison s'abat sur vous, vous vous allongez sur le lit, blink ! le plafond s'abaisse brutalement avec la manifeste intention de vous écraser, vous êtes dans de beaux draps, vous vous mettez à l'abri dans la salle de bain, plunk ! plunk ! le pommeau de la douche vous prend pour un punching ball, en désespoir de cause vous vous réfugiez dans le frigidaire, krinchk ! il se transforme en grille-pain. Tout ce qui se précède pour vous faire entendre comment fonctionne la musique des Critters. Au début tout semble carré, un monde ordonné et efficace, mais c'est un faux-semblant, sont les adeptes des glissements de terrains sans préavis, des bombes explosent sous vos pas, des jungles luxuriantes envahissent les jardins, les soirs de Pleine lune vous vous métamorphosez en loup-garou, le lotissement se mue en labyrinthe, vous êtes perdu, vous craignez pour votre vie. Mais le pire c'est que vous y prenez goût, que cela vous change de votre train-train mortuaire, les Critters vous permettent enfin de vivre intensément.

    Les Critters réalisent ce miracle de vous engluer en un long générique de film anamorphosant, à partir d'une musique des plus primaires – rock'n'roll punk – ils vous jettent dans un monde d'effrayante complexité. De quoi nous laisser perplexe. Une musique aussi compacte qu'un iceberg mais qui dessine sur vos verreries intérieures des friselis aussi subtils que les cristaux de givre sur les carreaux des fenêtres en hiver. Oui mais comme ces gars-là sont aussi des responsables par leurs sets surchauffés du réchauffement climatique, notre automne s'avère de braises brûlantes. Pas étonnant qu'après leur prestation l'assistance était trempée de sueur.

    Damie Chad.

     

    BETTER DAYS

    MISSILES OF OCTOBER

    ( Pogo Records 075 / 2016 )

     

    Lionel Beyet : bass & scream / Bob Seytor : drums / Mathias Salas : guitar & scream.

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    Artwork : Sisca Locca. C'est elle qui se charge d'illustrer les couvertures des disques de Missiles of October. Si pour le premier album Don't Panic elle a opté pour une image choc, un fusil mitrailleur qui vous tire carrément dans les yeux, ici si vous apercevez ce Better Days dans un présentoir quelconque, vous risquez de le confondre avec un album de chansons pour enfants. Ces trois têtes de chats qui semblent jouer du pipeau – regardez de plus près, il s'agit de bombe – n'est pas sans évoquer le matou-vu Hercule, plus bête que méchant mais somme toute sympathique, qui sert de faire valoir à Pif Le Chien dans la célèbre bande dessinée de José Cabrero Arnal. Le fond jaune pâle du motif ne dément en rien l'impression première. C'est un peu une constante chez de nombreux dessinateurs issus de la mouvance punk de privilégier le rire grinçant et le comique sardonique pour mettre en images notre réalité. En tout cas la pochette cartonnée à trois volets est une belle réussite acidulée. Vous retrouvez Sisca Locca sur son FB, ensuite laissez-vous guider.

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    State of crisis : le sound quelque peu domestiqué si l'on pense au concert. Play loud, dirty and angry, svp. Par contre le vocal est mis en avant comme si le message primait sur son enveloppe ce qui change la perspective d'écoute. Mais pas d'inquiétude le turbo-sound est là, vous ratiboise vos illusions sans encombre pour les décombres. Compressé et arasif. Gigantesque hachoir mécanique. No brain, no headache : le début explose, les fusées de guitare giclent de tous côtés, un délire metallique qui réussit le défi de ressembler à un début d'émission de TV américaine qui vous vante les bienfaits du dernier médicament à la mode. Bientôt vous sombrez dans un informe cliquetis avant d'être écrasé par le rouleau-compresseur sonique. Abattage de bûcheron final. Satisfaction in nothing : rythme pimpant pour voix mortuaire, des clous de guitare, des trombes de batterie, they can't get no satisfaction eux aussi, mais ce coup-ci la révolte est totale et métaphysique, l'on n'est pas dans un petit malaise existentiel de bobo dépressif, le morceau finit par agoniser comme un python privé de son maître qui préfère se laisser crever que ramper dans les tuyaux du cloaque humain. Better days : il y a des jours où l'on hait le monde entier, sans doute sont-ce les meilleurs car l'on peut hurler à foison, foncer à 180 /km sur ses guitares et frapper de toutes vos forces sur le couvercle du pot de confiture où vous renfermez les cervelles de vos voisins. Ce violent morceau s'arrête trop tôt, c'est normal les horreurs les plus courtes en paraissent encore plus horribles. Everyday : lourdeur désespérée de votre quotidien, le morceau se traîne comme le serpent du blues, ces écailles cliquettent comme des cymbales, hurlement de ceux qui l'aperçoivent, mais comme dans les tragédies grecques, vous n'échapperez pas à votre destin et il ne vous reste plus qu'à implorer la mort de se porter à votre secours. Vous n'auriez pas dû, vous ressemblez à ces cochons que l'on égorgeait dans les cours de ferme. Couinements infernaux. Final pompéïen, le volcan explose, la lave brûlante vous engloutit. Sale bête, vous mettez du temps à crever, faut vous achever à la barre à mine. Loser : ( + guitar : Ralf Jock ) : les guitares relancent le moteur cacochyme les premières secondes, mais après ça tourne comme un moteur d'hydravion qui ne trouve ni fleuve, ni mer, ni lac, pour se poser. Ce n'est pas de votre faute, ni de votre gloire, vous êtes un perdant pas du tout magnifique. C'est clair le monde entier et cette guitare maintenant guillerette se moquent de vous. Chainsaw : dans la série je vous découpe à la tronçonneuse parce j'en ai assez, tout ce qui bouge subira le même sort. Zut je me suis tranché la tête, le morceau s'arrête plus vite que prévu, j'étais un peu trop énervé. Problems : les problèmes vous prennent la tête. Inutile de courir, c'est dans votre cerveau qu'ils klaxonnent, même docteur Freud ne s'y retrouvera pas dans ce nœud de serpents complexés, alors galopez comme si le diable était à vos trousses. Pas de panique il y a déjà longtemps qu'il squatte votre cervelle. Blah Blah Blah : le rythme s'accélère encore, font vraiment beaucoup de bruit pour ce rien qui tourne en boucle dans votre esprit volatile. A la batterie Bob casse du baobab alors Lionel et Mathias vrombissent comme s'ils avaient des ailes de fer aux talons. Effort inutile, ils ne tarderont pas à s'écraser. Two feet in sludge : rythmique pesante et collante, vous pataugez dans la boue de votre existence, la musique comme une ventouse de marécage qui vous attire inexorablement vers le fond vaseux. Ailleurs l'herbe des cercueils n'est pas plus verte. Enfoncez-vous les clous de la boite funèbre dans votre tête. Musique et voix s'affolent. Et puis s'arrêtent. Vérifiez si vous êtes encore vivant.

    Félicitations à Ralf Jock et Guido Lucas qui ont présidé à l'enregistrement et au mixage. ( Sthor Sound Studio / Germany ). Rares sont les enregistrements de groupes de metal qui parviennent à une telle netteté, à un tel profil sonore.

    Damie Chad.

    VOLK

    AVERAGE AMERICAN BAND

    ( Romanus Recods / Novembre 2017 )

     

    Christopher Lowe : vocals, guitar / Eleot Reich : : vocals drums.

    Plus que temps de chroniquer ce sophomore – mot typiquement américain qui désigne les étudiants de deuxième année - EP de Volk qui avait estomaqué la Comedia, lors de leur concert du 23 septembre dernier ( voir KR'TNT ! 431 du 26 / 09 / 2019 ). Ah cette version de Summetime Blues qui tinte encore dans nos oreilles ! Depuis ils sont retourné aux Etats-Unis où ils enchaînent les dates..

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    Lorsque vous retirez le disque de son plastique, vous vous apercevez que la pochette papier rigide n'est fermée que sur un seul côté. L'or de l'initiale V – qui tranche joliment sur le fond noir – jure quelque peu avec la galette rose bonbon et son étiquette centrale blanche. C'est un peu la spécialité de Romanus Records les tirages qui vous arrachent l'œil ! Allez faire un tour sur leur FB. Vous remarquerez l'anamorphose du V de Volk qui se change en tête de vache ! Mais comme un disque se regarde aussi avec les oreilles, posons soigneusement le pink object sur la platine.

    Hat & boots : ça déchire aux premières notes, la guitare qui klaxonne – ce n'est pas une métaphore – la batterie qui fout un potin de tous les diables et la voix d'Eleot qui vous présente la garde-robe. J'ai bien peur qu'on ne l'embauche pas dans une boutique Chanel mais dans un groupe de rock c'est parfait, elle vous crie dans les oreilles comme une mégère désapprivoisée et vous a de ces trémolos terminatifs bouleversants. Rajoutez que par-dessous Christopher vous glisse sans avertissements quelques éclats de guitare aussi sympathiquement que s'il vous balafrait le visage avec un tesson de bouteille. La réserve personnelle du patron en plus. Land of toys : ah ces ricains, sortent d'une bagarre dans un bar pour entrer dans une église. Reprenez vos esprits en écoutant les doux sons de l'harmonium. Le Seigneur en personne doit avoir quelque chose contre nous, Eleot caquette comme trois cents poules qui viennent de s'apercevoir que le renard est entré dans le poulailler. Brave gars, Christopher se précipite pour rétablir la situation, se sert de ses riffs comme d'un balai géant pour écraser les malheureuses gallinacées qui du coup piaillent encore plus fort. Ça se termine bien, les jouets montent dans une fusée transplanétaire qui démarre aussi sec et une somptueuse musique de générique les emporte vers une nouvelle guerre des étoiles. Respirez le cauchemar est fini. January : Eleot minaude de sa voix pointue, elle n'en n'oublie pas pour autant de poinçonner des parpaings en béton précontraint sur sa batterie, le genre de passe-temps qui n'a pas l'air de plonger Christopher en dépression. Vous donne l'impression qu'il prend un plaisir fou à lui tirer des rafales de guitares à balles réelles. D'ailleurs le morceau est assez court. L'année commence mal, il a dû la tuer. Honey bee : ( + Chris Banta : vocals ) : à voir la manière dont ses cordes dansent une monstrueuse gigue de joie, Christopher doit être satisfait de ce ce qu'il a fait, mais non the gal is en pleine forme, il se prend le délire verbal en plein dans les esgourdes, en plus elle s'énerve salement sur sa caisse claire qu'elle pilonne avec des envies de meurtre, Christopher essaye de baisser le son, mais non ça ne sert à rien, elle en profite pour prendre toute la place, alors il remet les gaz et c'est reparti pour l'enfer. Elle vous hache à l'ultra-rapide la batterie à coups de batte de baseball, et lui s'envole avec sa guitare en imitant le bruit d'une fusée qui démarre sur Cap Canaveral. Ouf, le calme revient dans votre appartement. Vous avez survécu. Mais expliquez-moi pourquoi vous vous précipitez pour la dix-septième fois de suite pour le réécouter.

    Chez Romanus Records ils ne lésinent pas sur la qualité du vinyle, presque aussi épais qu'un porte-avions. C'est cela les américains question rock, ils savent faire.

    Damie Chad.

     

    LONG CHRIS PARLE

    DE JOHNNY HALLYDAY

    ( sur You tube / Radio-Web-Passion )

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    Un enregistrement émouvant. L'on pourrait s'attendre au pire. L'on connaît la brouille entre les deux hommes suite au mariage de Johnny avec la fille de Chris. Ne se sont plus jamais parlé. Chris opposant un digne silence aux questions oiseuses. Mais là il se livre. L'interview a été réalisée après la disparition du chanteur. Non Chris n'écoutera pas le disque posthume, il n'en a pas envie. Mais il avoue qu'il aurait aimé être de ceux qui portaient le cercueil sur leurs épaules à la Madeleine. On n'enterre pas une amitié quelles que furent les fâcheries qui lui ont mis fin.

    Et le vieux rocker replonge dans sa jeunesse. Les plus belles années de sa vie. La rencontre avec Johnny, le pacte de sang passé entre les deux adolescents, et nous voici au cœur de la légende, racontée non pas par un témoin mais par un de ses activistes. L'écorne quelque peu. Non la bande de la Trinité n'était pas formée de blousons noirs, une dizaine de jeunes gens en cravate qui buvaient du Coca et Johnny, accompagné de Chris et d'un ou deux copains sur un banc, qui proposait aux filles qui passaient de leur chanter une chanson...

    Johnny ne s'est pas fait tout seul. L'a absorbé ce que lui proposait son époque : les poses quasi-métaphysiques de James Dean, le charisme étincelant de Marlon Brando, et le rock'n'roll, les premiers disques de Presley, de Bill Haley, de Gene Vincent. N'étaient pas très nombreux sur Paris à s'intéresser à cette musique. Les bandes de blousons noirs de Bastille et de République certes, mais aussi une autre composante, une jeunesse plus proprette qui se réunissait pour danser en les rares endroits qui passaient ces rythmes nouveaux... Milieux populaires et petits-bourgeois...

    Mais il n'est pas que Johnny au monde. L'itinéraire de Long Chris est aussi des plus intéressants. S'est d'abord intéressé à la musique noire américaine, puis aux chansons de cowboys, pour finir par subir le choc d'Elvis... Long Chris et les Daltons fut le premier groupe '' country-rock'' français. Chris n'en garde guère un bon souvenir. On lui imposait des morceaux qu'il n'aimait pas. L'adversité n'est pas une mauvaise chose en soi, elle n'est que la face visible de la stimulation. Chris décide d'écrire ses propres paroles. L'est un intello, un autodidacte, mais il a lu – Balzac, Zola, Prévert - et lorsque Johnny le presse de composer ce qui deviendra La Génération Perdue, il ne sait pas qu'il est en train de jeter les bases culturelles du rock'n'roll français et par ricochet d'aider Johnny à incarner son propre personnage. Chris s'attarde sur la composition de Voyage au Pays des Vivants, qu'il qualifie d'écriture surréaliste. D'après moi, ce morceau relèverait plutôt d'une esthétique rimbaldienne, mais là n'est pas le sujet... L'on regrettera que le projet du disque sur l'adaptation des Chants de Maldoror ait été abandonné...

    Long Chris ne se contente pas d'écrire pour les amis, il enregistre en 1966 l'album culte Chansons Bizarres Pour Gens Etranges, une espèce d'ovni poético-beatnick égaré sur la planète France, réédité en 2016 chez Rock Paradise Records de Patrick Renassia ( in Kr'tnt ! 344 du 19 / 10 / 2017 ). Le temps passe Chris décroche du métier et devient antiquaire, féru de Napoléon et spécialiste des petits soldats de plomb... Mais les assassins retournent toujours à leur crime initial et Long Chris sort un tome 2 et puis un tome 3 de ces gens étranges. Tout fier d'atteindre les cinq cents exemplaires vendus.

    L'évocation de son livre – un des deux meilleurs sur le sujet - Johnny à la Cour du Roi – chroniqué dans KR'TNT ! 283 du 26 / 05 / 2016 – sera l'occasion de replonger dans les années les plus tumultueuses de la vie de Johnny... Ce Johnny qui n'est plus le rocker des débuts mais qui est devenu un très grand chanteur. Chris est fier d'avoir avec quelques autres contribué aux fondations de cette tour de guerre que fut Johnny. Johnny menteur, Johnny solitaire, Johnny fabuleux, Johnny tel qu'en lui-même il s'est édifié.

    L'ensemble avoisine une heure et demie, mais il aurait pu durer trois fois plus, souvent Chris effleure à peine des domaines sur lesquels on aurait aimé qu'il apporte des précisions, mais en fin de compte ce n'est pas le plus important. A la fin de l'interview l'on ressort bouleversé, par cette fidélité exprimée si simplement, il nous semble que Chris s'est réconcilié avec Johnny mais surtout avec lui-même. Les derniers mots, plus forts que la mort, sont d'une beauté incandescente.

    Damie Chad.