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CHRONIQUES DE POURPRE - Page 2

  • CHRONIQUES DE POURPRE 650 : KR'TNT ! 650 : LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX / ANDREW LAUDER / JOHN CALE / ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM / THY DESPAIR / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 650

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    20 / 06 / 2024

     

    LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX

    ANDREW LAUDER / JOHN CALE

    ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM

    THY DESPAIR/ ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 650

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    Wizards & True Stars

     - Luke la main froide

    (Part Five)

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             Pas compliqué : Luke Haines, c’est Noël Godin. Son Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll, c’est l’Anthologie De La Subversion Carabinée. D’un côté les screaming girls de la Beatlemania, de l’autre les Pieds Nickelés de Forton. Même sens du droite gauche dans la bedaine de la bien-pensance, même impertinence salvatrice, même vision résolutrice, même envie d’en découdre avec les fucking lieux communs du ventre mou du lard global, on l’a dit ici et répété, Luke la main froide, c’est Léon Bloy avec une guitare électrique, c’est l’entartreur avec la férocité britannique. Jetez-vous tous sur ces deux bibles ! Plus l’environnement socio-culturel sent mauvais, et plus elles s’avèrent aussi nécessaires que l’oxygène. Respire un bon coup, avec Luke, t’es en bonne main (froide).

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             Comment dire ? C’est une occasion rêvée que de saluer une telle parution, et donc une chance que de contribuer à ce bloggy bloggah pour pouvoir l’annoncer. Freaks Out! est l’un des rock books majeurs de notre époque, mais comme on répète ça à chaque fois, disons qu’il est encore plus majeur que d’habitude. D’ailleurs, sur l’étagère, tu vas pouvoir le ranger à côté de toutes tes bibles : l’Anthologie citée plus haut, le gros volume bleu clair de Pascal Pia, Romanciers, Poètes & Essayistes Du XIXe Siècle, les deux volumes de Richie Unterberger, Unknown Legends Of Rock’n’Roll et Urban Spacemen & Wayfaring Strangers, le Dada Duchamp de Michael Gibson, L’Art Magique et l’Anthologie De l’Humour Noir d’André Breton (un mec qu’on déteste profondément, mais son Histoire de l’Art et son Antho valent tripette), le Record Makers & Brokers de John Broven, L’Histoire De L’Insolite de Romi & Philippe Soupault, La Lettre & L’Image de Massin, les trois tomes des Souvenirs Sans Fin d’André Salmon, le Quatre Siècles De Surréalisme de Marcel Brion, enfin bref, tout ça donne le vertige à chaque fois qu’on s’y plonge. Que deviendrait-on sans les étagères ?

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             Avec son mighty Freaks Out!, Luke la main froide reprend grosso-modo ses fameuses columns de Record Collector et les développe, il fait donc du nec plus ultra de trié-sur-le-volet. Il monte sa science en neige. En lisant chaque mois sa column, on avait l’impression de lire du rare. Avec son book, il cultive le rare jusqu’au délire. Il l’élève. Il l’ararate. Ça va de Gene Vincent aux Go-Betwwens (ses deux chouchous hors compétition) en passant par Steve Peregrin Took, Earl Brutus, Robert Calvert et Jesse Hector. Luke la main froide est bien le seul mec en Angleterre à consacrer des chapitres entiers à ces héros de l’underground britannique. Il le fait avec une bravado qui en dit long sur son panache. Il est inutile de rappeler qu’à notre époque des mecs comme la main froide ne courent pas les rues. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour le constater.

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             Si tu veux savoir tout le bien qu’il faut penser de Gene Vincent, tu peux lire deux auteurs : Damie Chad et Luke la main froide. L’un comme l’autre sont des inconditionnels définitifs, des prêtres du temple d’Apollo-Gene. Heureusement qu’ils sont là ! Dans Freaks Out!, t’as un chapitre entier bourré à craquer de sailor Craddock, de Triumph motorbike, de Norfolk Virginia, le texte vibre de toute l’énergie de «Be-Bop-A-Lula», t’as le Gene qui voit Elvis sur scène, alors Eugene perd son Eu, se rebaptise, «becoming Gene Vincent. Holy fucking shit», s’exclame la main froide en tombant à genoux ! Il se reprend aussitôt et, le visage tourné vers le ciel, il déclare : «Chaos magick takes over; Gene puts together a backing-band - the Blue Caps - a potent brew of the amateur and the genius.» Seul un fan hébété de transe obsessionnelle peut te sortir un tel sermon, sa phrase claque au vent, tu peux la lire et la relire, tu la verras toujours claquer au vent, a potent brew of the amateur and the genius. Mais attends, c’est pas fini, la main froide a la main lourde : plus loin, il traite «Be-Bop-A-Lula» de «full-on wolverine prowl», c’est-à-dire de pire monstre carnassier qui ait hanté l’inconscient, et, ajoute-t-il, «en dépit de tous leurs efforts, ni les Stooges, ni les Troggs, ni Suicide n’ont jamais fait mieux.» La main froide lâche ensuite une petite bombe de sa fabrication : «Mais ce n’est pas Gene Vincent qui a inventé le rock’n’roll que nous connaissons. C’est le batteur Dickie Harrell, qui n’a alors que 15 ans, et qui à la fin du deuxième couplet, pousse un feral scream», c’est-à-dire un hurlement sauvage. Mais bon, comme toujours, c’est plus joli en anglais. Feral, ça ferraille dans ton imagination, alors qu’hurlement peine à jouir.

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             Tu crois que la main froide va se calmer après sa bombe ? Tu te fous le doigt dans l’œil, amigo. La main rappelle qu’en 1959, Gene était cuit aux patates, aux États-Unis. Terminé. Kapout. Direction l’Angleterre. Alors l’anglais Jack Good tombe à pic. Il fait de Gene l’icône que l’on sait en Angleterre. Il le fait passer du stade de «skinny hillbilly farm-punk» à celui de «bad-boy black leather», avec le médaillon et les gants noirs. Et là, notre épouvantable main froide atteint l’un de ses sommets : il décrit l’arrivée de Gene sur scène, et dans la coulisse, Jack Good lui crie : «Limp, you bugger, limp !», ce qui veut dire «Boite, connard, boite !» - Amazingly, Gene didn’t shoot him - Oui, la main froide a raison, c’est miraculeux que Gene n’ait pas descendu Jack Good. Alors tu vois, tu n’en es qu’à la page 20 et tu frises déjà l’overdose. Chaque page est un chef-d’œuvre d’heavy mystique dégoulinante de vitriol ironique. La main froide revient pour la énième fois sur l’incroyable movie tourné en 1969, The Rock & Rock Singer : Gene Vincent est filmé en tournée sur l’«oldies circuit», gavé de Benzedrine, de Dexedrine, d’heavy painkillers et de booze, ça va mal, et puis ces répètes dans une cave de Croydon avec les Wild Angels qui «kick out a motherfuckin’ dynamite version of ‘Baby Blue’ and Gene’s weary eyes light up. The Teds are gonna dig this shit.» La main froide écrit le rock comme un dieu. Il décrit le réveil de Gene dans la cave de Croydon. Ils tapent ensuite une country-song, «I Heard That Lonesome Whistle», dédiée à John Peel qui a sorti, nous dit la main froide, «Gene’s country rock album I’m Back And I’m Proud» - The Teds won’t be digging this - mais bon, la répète prend fin et les Wild Angels demandent à Gene ce qu’il compte faire de sa soirée. «I’m going to the pub, to get drunk.» Alors l’un des Angels demande : «Mind if we tag along?». Autre plan : à la télé, le présentateur annonce Gene Vincent & the Wild Angels with Be-Bop-A-Lula - Utter transformative chimera. Black leather and chains. John Lydon fronting the Troggs. Limp you bugger, limp - Comme elle doit aimer Gene !, la main froide, pour écrire comme ça ! Le seul qui atteigne ce niveau d’intense perfection stylistique, c’est Nick Kent.

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             À la fin du book, tu as 30 pages de recommandations (Discography, bibliography, miscellany), et la main froide n’y va pas par quatre chemins : «Gene Vincent & The Blue Caps - Bluejean Bop. The greatest album ever recorded?». Il te pose la question. Dans le chapitre qui précède celui de Gene, la main froide salue Jerry Lee exactement de la même façon : «Jerry lee Lewis At The Star-Club. It is unarguably the greatest live album ever recorded.» Et voilà, ça t’en fait deux pour ton étagère. Une autre façon de dire les choses : si tu es fan de rock, tu ne peux pas vivre sans ces deux préalables à tout le reste. La main froide utilise la surenchère à bon escient. C’est la raison pour laquelle elle est si fiable. Tous les fans de Gene et de Jerry Lee savent qu’il a raison.

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             Dans son intro, la main froide te fait tourner en bourrique. C’est l’un de ses apanages. Il te dit d’un côté que le rock’n’roll n’est pas une question de vie et de mort, «c’est plus important que ça.» Et de l’autre : «Le rock’n’roll est aussi utterly ridiculous. Ne perdez jamais ça de vue. Alors en voiture, les groovers.»

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             Il rentre dans l’eau bénite de ses chapitres en rappelant qu’ado, il était obsédé par The Fall. Il est encore plus fasciné par les Doors, qui, dit-il, allaient vite être démodés - Off-trend. Passé. Terminally uncool, even. Sure, they were loved by French people, Euro hippies, female students and me - La main froide ajoute en croassant qu’elle n’a encore jamais rencontré un music journalist qui ait eu un mot aimable sur Jimbo. La presse s’en prenait même à l’excellent film d’Oliver Stone sur les Doors, que défend la main froide. Alors elle donne 8 raisons d’aimer Big Jim, la deuxième étant le fute de cuir - Très peu de gens savent porter un fute de cuir. Bowie n’en portait pas, Bolan non plus, ni le Velvet, parce qu’ils ne savaient en porter. Les seuls qui ont su le faire sont les Beatles à Hambourg, Gene Vincent, Lulu et Jim. Morrison was the king of leather trousers - La troisième raison est la poésie. Il en profite pour saluer Iggy Pop et Geezer Butler «as favorite say-what-you-see-and-don’t-edit-visionary lyricists.» La septième raison est que les Doors avaient the tunes, c’est-à-dire les compos. «God bless you, Big Jim.» Ces deux pages constituent sans doute le meilleur hommage jamais rendu à Jimbo. Dommage que la main froide ne fasse pas allusion aux faits que Gene et Jimbo picolaient ensemble, et que Jimbo s’inspirait de Gene : le cuir noir et la façon de s’arrimer au pied de micro, sur scène.

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             Pour rester dans l’œil du cyclone, la main froide évoque plus loin le set du Velvet à Glastonbury, en 1993. Pour lancer la machine, elle se fend d’un paragraphe bien Hainien - Il existe un clip du Velvet en 1967 qui crée bien l’ambiance : Andy, Lou, Nico, Cale qui ressemblent à Satan. Moe qui ressemble à une secrétaire de Long Island. Paul Morisseay a l’air méchant, Ondine, l’air mauvais, Brigit Polk qui se shoote du speed dans le cul. Amphetamine. Amphetamine. Amph,ph-ph,ph,ph, phetamine. Tthe Siver Factory. Whip it on me Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim - Joli clin d’œil à Mick Farren, mais après, c’est une autre histoire, car le Velvet à Glasto, «the greatest band of all time», c’est une catastrophe, ils transforment «Venus In Furs» en «late-80s cocaine boogie» - The VU don’t belong in a field full of cowpats - Le Velvet dans les bouses de vaches ! La main froide est sidérée !

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             Ailleurs, il salue Joe Meek via «Telstar», et Jesse Hector via l’une de ses amies, Caroline Katz, qui a tourné le fameux docu sur les Gorillas - Les groupes les plus connus de Jesse furent the excellently named Crushed Butler and Hammersmith Gorillas - et ajoute avec tout l’éclat de sa foot-note : «Jesse a maintenu (jusqu’à aujourd’hui) an orthodox bovver/glam aesthetic.» Et pour couronner le tout, la main froide indique qu’à la grande époque, Jesse arborait «three haircuts simultaneously.»

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             Au rayon super-culte, on retrouve bien sûr Steve Peregrin Took. La main froide commence par rappeler qu’on le voit à côté de Marc Bolan sur la pochette of «Ty Rex 1969 masterpiece, Unicorn». D’un côté le Freak’s Freak of Ladbroke Grove, et de l’autre, Bolan, plus carriériste. Un Took viré sans ménagement de T Rex pour être remplacé par le «plus photogénique, moins musical, and most importantly, plus conciliant Mickey Finn.» La main froide rappelle encore que Tookie, comme on le surnommait, amenait dans T Rex des «exceedingly freaky harmonies and gueninely disturbing feral animal noises.» Et ça, que la main froide te balance entre les deux yeux : «Over in Ladbroke grove, Steve Took was helping to keep Britain untidy. He had already been kicked out of the utterly deviant Pink Fairies.» Ça résume bien la situation. Tookie avait alors monté Shagrat, «with soon-to-be Pink Fairy Larry Wallis.» La main froide profite de cette exaction pour rappeler que d’autres groupes mythiques ont brièvement existé, citant l’Entire Sioux Nation de Larry Wallis (encore lui !), les Rocket From The Tombs et les Electric Eels de Cleveland, «London’s Flies and New York’s Flies, Brighton’s Dodgems.» La main froide qualifie ces groupes de blink-and-you-miss-them-cos-they-barely-existed mythical bands in rock, et le plus grand serait Shagrat. Elle cite en référence «the demonic ‘Steel Abortion’» qu’on a salué ici même lors d’un hommage à Tookie justement instrumenté par l’une de ses columns infernales. Puis elle profite de l’occasion, l’infâme main froide, pour oser une comparaison entre «the dreary sweaty Fat White Family» et Shagrat, une Family qui, en comparaison, sonne «like a Nancy Reagan tribute act.» Dont acte. Shagrat s’est cassé la gueule parce que Lazza est allé rejoindre les Pink Fairies, alors Tookie a poursuivi «sa mission consistant à priver tout Londres de drogues en les prenant lui-même.» Puis il atterrit dans le basement de l’ex-manager des Move, Tony Secunda, et l’une de ses rares fréquentations n’était autre que «the disssolute and dislocated Syd Barrett.» La main froide soigne toujours ses chutes de chapitres et celle-ci est particulièrement gratinée : Tookie vient de recevoir un chèque de royalties pour les trois albums de T Rex, et avec sa copine Valérie Billiet, ils décident de s’offrir un blowout. Ils prennent des champignons et s’injectent de la morphine. Selon la main froide, on a taxé la mort de Tookie de «drugs misadventure». Alors la main froide se met à rêver : «Aurai-je contribué à ce dernier blowout royalty cheque en achetant Unicorn/A Beard Of  Stars, lorsque j’étais ado ?»

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             Elle reprend plus loin le thème des cult bands, avec ceux des années 80 : Psychic TV, Death In June, Curent 93, mais elle s’intéresse surtout aux Rallizes Dénudés, des Japonais qu’elle qualifie de «first post truth rock’n’roll band». La main froide recommande froidement deux albums, mais attention, c’est à tes risques et périls. Elle se fend en outre de ses plus belles formulations pour chanter leurs louanges : «Think half-hour ‘songs’ of jet combustion-engine blitzkrieg, howitzer trails of phased guitar trampling to death the most moronic troglodyte three-note girl-group bass lines.» Elle bat largement Kriss Needs et Nick Kent à la course des formules sur-oxygénées. Pour en avoir testé quelques-uns, les albums des Rallizes sont parfois inaudibles. Mais uniques dans leur genre. Donc cultissimes. C’est l’apanage des alpages. Mais ce n’est pas fini, car la main froide t’attend au coin du bois : «Tout ce que je dis peut être vrai ou faux. Ça n’a pas vraiment d’importance. Si vous lisez ce book et que vous ne connaissez pas les Rallizes Dénudés, vous aurez sans doute envie d’y mettre le nez. Ne cédez pas à la tentation. Il n’en sortira rien de bon.» Toujours au chapitre des cult-bands, voici les Sun City Girls, «the three dumbest people in the Appalachian Mountains.» Louanges aussi de The Manson Family et Family Jams, «undeniably great record». Oh et puis Earl Brutus ! La main froide salue Jim Fry et son book, A Licence To Pop And Rock - An Inventory Of Attitude, dans lequel «il déclare avec clairvoyance que dans le monde of pop and rock, ‘sport is for cunts’. On ne l’a pas assez dit, aussi vais-je le répéter : sport is for cunts. One more time: sport is for fucking cunts.»

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             Ce chapitre cult-bands grouille d’infos, mais on s’étonne cependant de ne pas y trouver les noms des Starlings, des Earls Of Suave, des 1990s ou de Tery Stamp. Ou encore de Lewis Taylor. Ailleurs, la main froide attire l’attention de son lecteur sur la distinction entre cool et uncool. Elle prend un exemple : «Smog/Bill Callahan are cool; but to the real Freak, Smog/Little Bill Callahan are totally uncool. My Bloody Valentine and Spiritualized are cool but also really uncool.» Tu tournes la page et tu tombes là-dessus : «Prince. No one cool has ever liked Prince; if you like Prince, you are doomed.» Mieux vaut écouter Parliament ! Et plus loin, elle tombe sur le râble de Radiohead : «Radiohead are totally uncool/uncool.» Les Clash sont aussi à ses yeux uncool. Ces pages sont hilarantes, et la main froide dégomme au passage pas mal de lieux communs du rock, comme le fit en son temps Léon Bloy avec sa redoutable Exégèse Des Lieux Communs. Les médiocres tremblaient de peur lorsque Léon Bloy tirait son sabre du fourreau. La main froide, c’est pareil : lorsqu’elle s’abat sur la médiocrité du rock anglais, c’est avec tout le poids de la Main de Dieu d’Isaac Bashevis Singer. Plaf ! 

             Luke la main froide joue aujourd’hui le même rôle que John Lydon : celui d’empêcheur de tourner en rond. John Lydon donne encore de rares interviews, et ça reste un bonheur que de le lire. Sa verve est intacte et il n’a aucune pitié pour les cons. Luke et Lydon et Léon même combat ! La filiation est évidente, aussi évidente que la grande littérature est d’une certaine façon l’ancêtre de la rock culture. Disons pour faire simple que Léon Bloy est un pionnier, que Johnny Rotten est son héritier et que Luke la main froide reprend de flambeau avec brio. Ça te donne une belle trinité. Le père, le fils et le saint esprit, tu vois un peu le travail ? Tu peux relire Le Pal en écoutant «Bodies» et lire Freaks Out! en écoutant «Pretty Vacant» ou «Be-Bop-A-Lula», tout ça se tient merveilleusement. Luke la main froide redore le blason de l’excitation, et redonne du panache à la rock culture. Sous sa plume, celle-ci redevient vivante, grouillante, impertinente, délicieusement impubère, et enracinée dans la terre grasse de l’underground. Avec son book, Luke la main froide génère un enthousiasme considérable. S’il t’arrive de douter, de te dire par exemple, «à quoi bon tout ce rock, tous ces disks, tous ces concerts, tout ce blah blah blah», la lecture de ce book te remet en selle et tu repars, au tagada-tagada, frétillant comme jamais.

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             Et en prime, tu rigoles comme un bossu. Exemple. En mai 1974, les Sparks passent à la télé. La main froide voit son père réagir en voyant Ron Meal apparaître à l’écran. Il appelle sa femme qui est à la cuisine : «Joy, come in here. It’s bloody Adolf Hitler on Top Of The Pops!». Chez les Haines, on savait rigoler. Ailleurs, la main froide s’en prend aux panta-courts. Quand elle arrive à Glastonbury en 1993, la main froide est horrifiée de voir tous ses gens en panta-courts, les mecs des maisons de disques, du NME et même John Peel ! Oï ! Et quand son père le traîne gamin dans un match de foot, la main froide ne comprend pas qu’on puisse passer «90 interminables minutes à cavaler autour d’un sack of shit in the gloomy Portsmouth mud.»

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             C’est encore avec brio que la main froide évoque la dernière utopie du genre humain, celle de Timothy Leary qui prêchait the «global psychedelic revolution». Il voyait une «cinquième dimension dans laquelle la banalité, le temps et l’espace seraient éradiqués.» Et pouf, voilà que John Lennon, grand adepte de Leary, pond «the somnambulist proto-Mandrax anthem, ‘I’m Only Sleeping’, and ‘Tomorrow Never Knows’, un hommage à sa lecture préférée, Timothy’s Leary’s Psychedelic Experience.» Et la main froide embraye sec sur l’implacabilité des choses de la vie, c’est-à-dire les Beatles : «‘Tomorrow Never Knows’ est un rare exemple d’outward-looking, future-seeking, free-falling, fifth-dimension Brit psychedelia, going to places few had dared to venture before.» Le chapitre s’intitule ‘The psychedelic dawn of Hank B. Marvin & The Shadows’, et dans le chapitre suivant, ‘How the Beatles ruined everything’, la main froide revient aux fondements de l’histoire du rock anglais, c’est-à-dire les Beatles - The Beatles went beyond cool, uncool, too cool, uncool in a groovy way. Ils sont allés jusqu’au sommet de l’Holy Mountain, ont jeté un regard vers le bas et... ont juste haussé les épaules - Et la main froide persévère : «Vous n’avez pas besoin de moi pour vous raconter l’histoire des Beatles. La plus grande histoire de toutes. Si vous avez besoin de moi, c’est pour vous dire que les Beatles - et ce n’est pas de leur faute - ruined all rock’n’roll for everyone. Ever.» Sa façon de dire : «Quoi que tu fasses, tu ne seras jamais aussi bon que les Beatles.» Elle ajoute plus loin que «les Beatles were the first mytical group in rock’n’roll», la notion de mystique en rock n’existait pas avant eux.

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             Un peu plus loin, la main froide rend hommage au Bolan de Zinc Alloy, c’est-à-dire la période Soul de Bolan, avec Gloria Jones, un Zinc «bien meilleur, wilder and weirder than similar contemporary white English-Honky-Boys-go-soul experiments, comme Bowie’s dry hump ‘Young Americans’ ou Ian Hunter’s ‘All American Alien Boy’.» Et ça qui vaut comme hommage suprême : «Marc Bolan est mort le 16 septembre 1977, à l’âge de 29 ans, dans un car crash, comme son héros Eddie Cochran. Just like Eddie.» Alors le sarcasme reprend le dessus dans la main froide : «Vieille plaisanterie d’école des années 70. Question : What was Marc Bolan’s last hit?. Réponse : A tree.» Dans sa foot-note, la main froide précise que la vanne est de mauvais goût, mais elle lui est restée en mémoire après qu’il l’ait entendue dans la cour d’école peu après l’accident. Pour rester dans le secteur des grands disparus, la main froide consacre un chapitre à Mick Farren et déroule son curriculum : «Mick Farren: ex-Deviant, almost Pink Fairy, UFO doorman, David Frost botherer, Germaine Greer beau and botherer, partner in crime to previous chapter anti-hero Steve Peregrin Took, White Panther, poet, solo act, International Times editor. NME punk flagpole hoister. Author.» Et son plus grand accomplissement : mourir sur scène au Borderline - On-stage dead - Et boom ça repart de plus belle dans l’éclate sidérale du Sénégal de London town : «Si Steve Peregrin Took was the Freaks’ Freak, alors Mick Farren was the Freak El Presidente, running around Ladbroke Grove agitating, facilitation, ‘freaktaiting’, man.» Alors la main froide essaye de se calmer en imaginant une petite hypothèse : «Si tu devais détruire toute ta collection de disques, et n’en garder qu’un seul, alors ce serait Mona - The Carnivorus Circus.» Mais en même temps, elle ne voudrait pas qu’on attribue trop de vertus commerciales à ce «mudslide of blurgh». Et ça continue dans la même veine : «De la même façon que les cons littéraires disent que tout ce qu’on a besoin de lire se trouve dans Ulysse, on peut dire la même chose de Mona, sauf que les cons du rock n’ont même pas écouté Mona.» Et la main froide, qui s’est spécialisée dans les petits coups du lapin en fourbasse, te balance ça, alors que tu te crois tiré d’affaire : «Il y a aussi une extremely low-slung and heavy version of ‘Summertime Blues’, and yes, read it here: it is better than Eddie Cochran’s original.» Comme son ancêtre Léon, la main froide ne perd pas son temps à secouer le cocotier, il préfère l’abattre à coups de hache.

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             Il était donc logique qu’elle passe ensuite à Hawkwind et au Space Ritual, «a hard rock prolapse of the mind on a fuck tonne of drugs.» Elle adore rappeler que la pub pour l’album indiquait : «90 minutes of brain damage» - Doubtless the most honest advertising campaign ever - Space Ritual est un festin de Freaks, pour la main froide - Sure, Lemmy was a speed freak, and topless-dancing petrol pump attendant Stacia was a Freak for real - et bhammm ! - Robert Calvert was of course the real Freak genius of Hawkwind imperial period (1969-79) - et comme dans sa column infernale, la main froide revient sur Captains Lockheed & The Starfighters, album cultissime - no half-measures classic - où l’on entend aussi Vivian Stanshall, Paul Rudolph, Twink, Steve Perrgrin Took (of course), Arthur Brown - Il faut toutes affaires cessantes réécouter «The Right Thing» que reprendra plus tard Monster Magnet. Et là tu touches le cœur battant du cosmos Haineux.

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             Elle consacre bien évidemment un chapitre à l’autre chouchou de service, Mark E. Smith & The Fall - The Fall’s 1980 compilation album Early Fall 77-79 really split my adolescent mind in two - Puis les albums qu’elle pouvait se payer, Live At The Witch Trial, Hex Enduction Hour, Totale’s Turns «utterly blew my tiny mind». Et voilà la confession du siècle : «The Fall helped make a Freak of me, helped me reach my true Freak potential.» D’où le book. La main froide salue aussi le génie de Mark E. Smith consistant à recevoir les louanges de la presse anglais avec un mépris inimaginable. Et voilà la chute de The Fall : «The Fall, ou pour être plus précis, Mark E. Smith, devint célèbre. De façon admirable, les albums devenaient de plus en plus étranges et se vendaient de moins en moins. And the... death. Et l’inévitable canonisation a suivi. Tu ne peux pas être à la fois un national treasure and a Freak.»

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             Nouveau coup de chapeau aux Australiens de London town, les Go-Betweens, et elle n’y va pas de main morte, la main froide : «The Go-Betweens were the greatest rock’n’roll band of the ‘80s - juste derrière (à mes yeux) the beloved Fall.» Elle qualifie ensuite Robert Forster de «first proper Freak I’d ever met.» Alors elle repart à la foire à la saucisse, cette fois, avec «le great rock’roll qui devrait être sharp and devastatingly funny : The Modern Lovers, late-period Velvets, Iggy, Big Jim Morrison, all funny as hell. The Go-Betweens on the Whistle Test was one of these.» La main froide explique qu’elle flashé sur «Apology Accepted», «a kind of Velvets’ circa 1970 New Age drone-age confessional». Elle chante bien sûr les louanges de Liberty Belle And The Black Diamond Express, et notamment d’«Head Full Of Steam», «not only a Go-Betweens’ 24-carat classic but an all-time classic.» Et de rappeler que dans les années 80, «Robert Forster et Grant McLeman were nothing less than rock’n’roll gods.» Elle va même jusqu’à les comparer aux Beatles, «with Grant as Paul and Robert as John. John the Freak.» - Robert Forster was a star. Polite, otherwordly, palpably a rock’n’roll star and most importantly: a Freak - Elle salue aussi bien bas Tallulah, «their London album». Rusée comme un renard, la main froide profite du chapitre australien pour saluer The Evening Visits... And Stays For Years des Apartments - it stayed on my record player for years

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             Et puis voilà l’hommage funèbre «for my friend, Cathal Coughlan.» Elle rend hommage à «Cathal’s visionary and uncompromising artistic life.» Lors de leur première rencontre, la main froide lui vantait les mérites du génie de David Crosby, et Cathal l’écoutait poliment - We became firm and easy friends - et c’est là bien sûr qu’on plonge dans Microdisney et les Fatima Mansions. On en reparle.

     

    Signé : Cazengler, lancelot du Luke

    Luke Haines. Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll. Nine Eight Books 2024

     

     

    L’avenir du rock

     - God save the Quinn

             En 1977, l’avenir du rock adorait promener son cul non pas sur les remparts de Varsovie, mais dans les rues de Chelsea, et notamment sur King’s Road. Il y croisait essentiellement des lycéens français en quête d’exotisme et de petites fringues à la mormoille. Ah comme ils avaient l’air godiches dans leurs petits blousons de cuir, leurs petits jeans et leurs petites boots à élastiques. Aussi caricaturaux que les touristes japonais qui eux préféraient traîner leurs savates du côté de Piccadilly Circus ou d’Oxford Street. Pour se distraire, l’avenir du rock en suivit deux qui semblaient un peu plus dégourdis. Ils se dirigeaient vers l’autre bout de l’avenue, là où se trouve Sex, le bouclard de McLaren. Ils passèrent une fois devant sans s’arrêter, firent demi-tour et passèrent une deuxième fois devant, en jetant un coup d’œil furtif à l’intérieur. C’est là qu’intervint l’avenir du rock :

             — Alors, les gaziers, vous n’osez pas entrer ?

             — Oh bah beuhhh...

             — C’est la grosse Jordan qui vous fout la trouille ?

             — Oh bih bahhhh...

             — Zavez vu, elle porte rien sous sa robe transparente. Belle moule, pas vrai ? Ça ne vous fait pas bander, les bibards ?

             — Oh bon bahhhh...

             — Au moins avec vous on ne s’ennuie pas, vous avez de la conversation !

             — Ah bah oui !

             L’avenir du rock s’émerveillait. Il n’avait encore jamais vu des kids aussi cons.

             — Hey les gazous, zécoutez quoi comme musique ?

             — God Save The Queen !

             — Pfff... N’importe quoi !

             — Ah bahh beuhhhh, alors c’est quoi qu’y faut écouter ?

             — God Save the Quinn !

     

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             Heureusement qu’il est là, l’avenir du rock. Tout le monde pense à la Queen des Pistols, mais jamais au Quinn DeVeaux. Alors le voilà sur scène, et dès les premières secondes, tu te frottes les mains, car voilà ce qu’on appelle un showman au sommet de son art. God save the Quinn !

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    T’es parti pour une heure de petit bonheur sidéral, celui qui te remplit bien la vie, celui qui te draine la cervelle, celui qui te remet l’équerre au carré et qui te réordonne la charité, oui, le petit bonheur sidéral de rien du tout, qui arrive de nulle part et qui te remplit comme une outre, ce petit bonheur sidéral qui t’arrache pour une heure à cette terre terne et à cette vie vile, à cette société sèche et à cette actu tue, le simple fait de voir un artiste aussi brillant et aussi inconnu, aussi black et aussi beau redonne du sens au sens, redonne vie à la vie, remet des touches de couleur dans le monochrome de la monotonie monitorée, le Quinn danse et chante comme le dieu Pan dans les vignes, alors tu le suis et en le vénérant, car au fond, tu n’es qu’un vieux païen. Grâce à Pan Quinn, tu renoues avec ton identité, avec ton anarchie inhérente, la vieille sève remonte en toi, la vie reprend vie, il suffit qu’un blackos chante et danse pour que le sens retrouve ses sens.

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             Mais attention, derrière lui se planque un gros voleur de show : le bassmatiqueur du diable, David Guy. Il bassmatique des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, et sonne exactement comme James Jamerson. Wow, c’est Jamerson en blanc, et quand on lui dit ça après le show, ça le fait rigoler de bon cœur. Il sait que Jamerson est le plus grand bassman d’Amérique. David Guy fait partie de gang des voleurs de shows, avec Dale Jennings qu’on vu agir derrière Say She She. Ces mecs n’ont aucune pitié. Ils volent sans vergogne. T’as un show petit black ? T’as plus de show, petit black. Baisé ! Dépouillé !

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    Mais Pan Quinn a du métier, il entend le voleur groover son show jusqu’à l’oss de l’ass, alors il danse et chante de plus belle, il se surpasse, il groove les vignes et tout le reste, la vie, le sens, l’équerre, ta cervelle et ta charité à la mormoille, Pan Quinn résiste au fabuleux harcèlement de son voleur de show et du coup, le set prend une dimension spec-ta-cu-laire. Aurait-on imaginé voir un jour un spectacle d’une telle qualité en Normandie ? 

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             Le reste du backing-band est au même niveau, c’est-à-dire exceptionnel, des blancs comme les MG’s derrière Booker T, ou les Swampers derrière les Soul Brothers et Sisters qui venaient alors enregistrer à Muscle Shoals. Gratte, beurre, keyboards, ils sont superbes, alors pour le dieu Pan Quinn c’est du gâtö. Il tape une incroyable diversité de styles, ça va de la Nouvelle Orleans («Bayou») au heavy rumble («Take You Back»), en passant par le black rock («Holy») et l’hommage suprême avec «What’d I Say» qu’on connaît par cœur, mais dans les pattes de Quinn, ça prend une autre dimension.

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             C’est avec «Been Too Long», le cut d’ouverture de Book Of Soul, qu’il attaque son set, un heavy groove de since you’ve been away. Puis il s’en va bourrer la dinde avec l’énorme «All I Need», beat énorme claqué  à la cloche de bois, qu’il tape dans la première moitié du set. Quinn chante d’une voix de gorge chaude, il plonge tous ses cuts dans une fantastique ambiance. On sent chez lui l’inconditionnel de Ray Charles et de Sam Cooke. Il a vraiment du génie, comme le montre encore «Think About You», les chœurs de blackettes intrusives tortillent le think about you, c’est une merveille d’équilibre en orbite groovytale. Quinn donne des leçons de Soul et de groove. Il te regroove «Gimme Your Love» à la cloche de bois. Tous ses cuts sont brillants, bien bourrés du mou. Il passe à la Good Time Music avec «Walk & Talk» qui sonne comme un sommet du genre. Big time groove ! Il est tellement à l’aise ! Il entame son chemin de croix avec «Take Me To Glory» et revient à la Nouvelle Orleans avec «Good Times Roll», tapé aussi en concert au débotté orléanais. Quelle énergie ! C’est battu sec et net. Quinn connaît toutes les ficelles du sec & net System. Son «Home At Last» est fabuleux de suspension académique. Il termine avec «Stay The Night» et y va au groove carnassier. C’est un véritable festival de pianotis et de poux killah derrière, final explosif, guitar kill kill et croon épais du Quinn.

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             Son meilleur album est sans doute Meklit & Quinn qu’il a enregistré en 2012 avec Meklit Hadero, une Éthiopienne. C’est globalement un album de covers extraordinaires, à commencer par l’«I Was Made To Love Her» de Little Stevie Wonder. Ils le prennent à la coule d’I was born in Newark, c’est incroyablement ralenti et ça coule tout seul au my baby needs me ! L’autre cover de choc est le «Stallite Of Love» de Lou Reed : pure et translucide. Ils font décoller le Satellite ! Ils tapent aussi l’«Electric Feel» de MGMT. Quinn le fait avec une classe indéniable. Un vrai coup de génie, salué par des trompettes et des chœurs de rêve. Sur «Slow», Meklit est tout simplement géniale. Quinn la révèle comme Chip Taylor a révélé Carrie Rodriguez. Ils passent au duo d’enfer avec «Look At What The Light Did Now». Ça groove à la trompette de Miles, ils mêlent leurs voix, ça groove dans l’air du temps, ça échappe aux genres, le Quinn chante d’une voix radieuse, à l’égal de Marvin et de Terry Callier. Imparable ! Shock full of groove ! Meklit entre dans la danse de «Saving Up» avec un tact éthiopien, et puis voilà l’hommage suprême : le «Bring It On Home To Me» de Sam Cooke. Le Black Power à son apogée. Meklit fait des yeah qui te foutent des frissons, ils prennent le Sam à l’aspiration d’espolette, c’est complètement overwhelmed de délicatesse, ils a-capellatent ça vite fait et bien fait.

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             Tu vas trouver quelques petites pépites sur Late Night Drive, à commencer par ce «Try» qui sonne comme du Terry Callier. Quinn gratte tout au rootsy de coups d’acou, il navigue en mode folky black. Même goût que Terry Callier pour le groove de jazz intrinsèque. C’est un son très adulte, très affirmé. Le morceau titre entre dans la même catégorie : tentateur, intègre et chaleureux. Sur cet album, Quinn se veut résolument country Soul. Vrai poids dans la balance. Il arrive là où on ne l’attend pas. Il gratte son «Sun & Moon» à la porte du paradis. C’est très inattendu, le Quinn est un black de haut vol. Il fait même de l’Americana avec «What The Heart Want». Il puise aux sources d’I want you in my bed. Magnifique black cat ! Encore une merveille avec «Good Thang». Le Quinn est le Johnny Adams des temps modernes, il y va au I know a good thang/ When I see her. Il sonne vraiment comme une superstar. Sur «Summer», sa gratte sonne comme celle de Nick Drake. Il dispose de ressources naturelles inépuisables. Et «Find» confirme ce que tu pressentais : le Quinn est un artiste complet : il a les chansons, le son, la voix et l’épais mystère du mysticisme. 

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             Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review enregistrent en 2011 un bel album de covers :  Under Covers. Sa passion pour la Nouvelle Orleans éclate au grand jour avec trois covers : le «Packin’ Up» de Chris Kenner (fantastique shoot d’I’m packing up et les chœurs font I’m packing up/ I’ve got enough), puis l’«I’m In Love Again» de Fatsy (Oh baby don’t you let your dog bite me, superbe !), et plus loin «They All Asked For You» des Meters (le Quinn sait mouiller ses syllabes, c’est stupéfiant d’avanie meteroïque). Ils tapent aussi deux shouts de Gospel batch, «Come & Go» et «Glory Glory». Le Quinn ne manque pas de rendre hommage à ses deux idoles : Sam Cooke avec «Good News» (fabuleux mambo de Lawd ain’t that news) et Ray Charles avec «Leave My Woman Alone» (gospel funk et chœurs de rêve). Coup de génie encore avec l’«All Night Long» de Spooks Eaglin, fantastique boogie de clameur énorme avec des chœurs de folles dans l’écho du temps. Alors attention, car les cuts ne correspondent pas au track-listing, au dos du digi. T’as vraiment intérêt à écouter les paroles.

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             Toujours avec The Blue Beat Review, il enregistre Originals en 2013. L’album vaut le détour pour deux raisons. Un, «Lil 45», très New Orleans dans l’esprit. Le Quinn chante avec des accents d’Eddie Bo. Fantastique allure de beat sec et net. Oh et les chœurs ! Des chœurs paradisiaques qu’on retrouve sur «Raindrops», la deuxième raison. C’est fantastique d’I miss you more today/ Than yesterday ! Le reste de l’album est très classique. Ça se banalise, dommage. Il a des trompettes New Orleans dans «Left This Town» et il repart du bon pied pour «How Many Teardrops». Pas de problème, le Quinn y va. «Hey Right On» est très caribéen. Il adore onduler dans les alizés. Jivy encore le «Lil Papa». Tout est jivy chez Quinn, c’est bien drivé au guitar slinging avec une accointance de piano.   

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             Au merch, la petite black sort une bonne surprise : le nouvel album de Quinn qui vient à peine de paraître. Il s’appelle Leisure. Quinn s’y prélasse dans son hamac. Une merveille ! Ça grouille de puces, tiens, t’as «Holy» (Stonesy, atrocement balèze, cuivré sous l’horizon, il truffe son Southern rock de wild r’n’b, avec des breaks d’hyper haute voltige), et t’as aussi «You Got Soul» (fantastique drive de basse à la Spencer Davis Group, en pire, ça groove au raw to the bone, early in the morning baby/ You got Soul/ Late at night mama / You got Soul), t’as «Give Love A Try» (heavy slowah allumé pat le guitarring, très grosse allure de mix max), et t’as encore «Take You Back» (Quinn rock le groove au hard beat, Quinn est un fabuleux entertainer, avec des chœurs de jolis cœurs, ah elles sont craquantes !).T’as encore «Very Best Thing» (il attaque ça au big beat, avec l’incroyable ramalama du trombone fa fa fa). Il sait aussi taper la country Soul de Bayou avec «Little Bit More». Il se pourrait bien que David Guy soit derrière. Quinn devient avec cet album l’archétype du r’n’b moderne. Il revisite tous les gros classiques de la groove attitude avec un bonheur certain. Gawd save the Quinn !

    Signé : Cazengler, couenne de veau

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    Quinn DeVeaux. Le 106. Rouen (76). 22 mai 2024

    Quinn DeVeaux. Meklit & Quinn. Porto Franco Records 2012 

    Quinn DeVeaux. Late Night Drive. Not On Label 2013  

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Under Covers. QDV Records 2011 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Originals. QDV Records 2013 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Book Of Soul. QDV Records 2020

    Quinn DeVeaux. Leisure. Sofa Burn 2024

     

     

    Lauder de sainteté

     - Part Two

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             Si l’on veut suivre à la lettre l’œuvre d’Andrew Lauder, Greasy Truckers Party fait partie des passages obligés.

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    Ce double album propose un concert enregistré à la Roundhouse en février 1972, avec à l’affiche, tous les chouchous d’Andrew Lauder : Man, Brinsley Schwarz et Hawkwind. Jamais vu Man en concert, mais quand tu écoutes les 22 minutes de «Spunk Rock», t’es content d’avoir échappé à ça. Rien de plus ennuyeux que ce type de presta. À quoi sert Man ? On les retrouve en B avec «Angel Easy». Ce sont des surdoués du free wheeling. Après la coupure de courant, on entend Brinsley Schwarz. Ils jouent avec l’air de ne pas y toucher. On sent chez eux un goût prononcé pour la good time music. Ils sont en plein dans le spirit californien, le gentil singalong. On les retrouve en C avec «Midnight Train». C’est vrai qu’ils sont top quality. Il faudrait peut-être y revenir. Virtuosic guitars ! Ils restent dans le rock relax d’obédience californienne avec «Surrender To The Rhythm». Et bien sûr, c’est Hawkwind qui rafle la mise en D avec deux énormités, «Master Of The Universe» et «Born To Go». L’early Hawk avait tellement d’allure ! C’est immédiatement riffé par Dave Brock et ça décolle. Il y a déjà tout le punk dans le son d’Hawk, ils chantent à plusieurs, ils sortent un son qui te dévore le foie, avec pas mal de spoutnicks et toujours cette rythmique infernale. Ah merci Andrew Lauder pour cette bonne aubaine. «Born To Go» sonne exactement comme un spaced out so far out embarqué sous le boisseau d’un heeeeeavy bassmatic. Comme c’est puissant ! Sidérant et voyageur à la fois, ils visent l’infini. 

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              Passage encore plus obligé, celui d’Hapshash & The Coloured Coat Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids, un Liberty de 1967 mythique à bien des égards, car on y entend Art, c’est-à-dire les Spooky Tooth, ET Guy Stevens, qui est non seulement un visionnaire, mais aussi l’initiateur du projet. Ça démarre en trombe avec «H-o-p-p-Why», une belle jam qui te renvoie aussi sec à Can. Effarant ! Même énergie. Mike Kellie et Greg Ridley tapent la rythmique du diable et Mike Harrison mêle sa voix dans l’Hapshash. Encore du groove d’Art dans «The New Messiah Coming 1985» et ça explose de plus belle avec le cut final, «Empire Of The Sun». Big Art sound. Très Can, Greg Ridley tape une grosse arrache de bassmatic, c’est du pur wild as fuck. Art c’est Can. Mike Kellie = Jaki Liebezeit.

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             Le deuxième album d’Hapshash & The Coloured Coat s’appelle Western Flier et sort deux ans plus tard. Plus du tout la même ambiance, car plus d’Art. L’invité cette fois n’est autre que Tony McPhee. Ils font un brin de Cajun in London town avec «Colinda» et on entend McPhee faire des miracles dans «Chicken Run». Il joue au long cours et double le chant. C’est mal chanté, mais on s’en fout, c’est Tony qu’on écoute. S’ensuit un «Big Bo Peep» encore plus mal chanté. Dommage. C’est Tony qui fait tout le boulot sur cet album mal fagoté. Rien n’accroche véritablement sur cet album prétentieux. On perd le Can du premier Hapshash. On gagne Tony McPhee même s’il n’est qu’en déco.

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             Dans Mojo, Andrew Lauder répond aux questions que lui pose Ian Harrison. Il indique surtout qu’il a eu beaucoup de chance, «tout tombait en place in a ridiculous manner.» En tant que musicien frustré, il dit qu’il aurait aimé jouer dans Brinsley Schwarz, Hawkwind et Dr. Feelgood. Quand il parle du spirit de United Artists qui lui laissait les coudées franches, le Mojoman lui demande si ce spirit existe encore. «Probably», dit Lauder, «chez Lawrence Bell from Domino, Geoff Travis (Rough Trade), Mute are still going, putting out records by Neu! and Can that I put out in the first place!» Et dans Ugly Things, il répond aux questions que lui pose Mike Stax, un Stax qui le qualifie d’«one of the most successful and impactful figures in the history of the UK record business.» Stax salue aussi le roi de la red que fut Andrew Lauder via Edsel et il cite des noms en rafales, chutant glorieusement avec «UT faves like Kaleidoscope, Moby Grape and Clear Light.» Mais c’est surtout le super fan que Stax a repéré.

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             Pour Andrew Lauder, ça démarre de bonne heure au pensionnat, avec les canards de l’époque et l’argent de poche pour acheter des singles, notamment des early Merseybeat singles (trois pour une livre, précise-t-il). L’interview démarre très fort sur la compile Merseybeat qu’a sortie Lauder en 1974, puis The Beat Merchants en 1977. Stax n’en finit plus de s’effarer sur le «My Babe» des Pirates et le «Bad Time» des Roulettes. Tu te marres à voir ces deux vieux fans s’extasier à répétition. C’est une interview d’une incroyable vivacité. Seul Stax peut provoquer de tels rushes d’hyper-fandom.

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             C’est l’occasion rêvée d’écouter The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. Alors effectivement tu croises le «My Babe» des Pirates en tête de B, c’est vrai qu’elle fascine avec le solo de Mick Green. Le «Bad Time» des Roulettes est en tête de D, joli shout d’early Beatlemania. Mais ce sont les groupes proto-punk qui te piquent au vif, à commencer par les Zephyrs avec «I Can Tell», puis les Soul Agents en B avec «Let’s Make It Pretty Baby» (chanté au raw de rauque), puis les Beats Merchants avec «Pretty Face» (Fast proto d’excelsior, sur les traces des Pretties), et puis bien sûr les Downliners Sect avec «Baby What’s Wrong» (rien de plus protozozo que les Downliners, ils groovent toute la délinquance britannique). À ce stade des opérations, il est important de signaler deux choses : un, il faut choper toutes les compiles qu’a conçues Andrew Lauder. Et deux, la pochette du The Beat Merchants est un régal pour l’œil : un certain Tony Wright y dessine l’intérieur d’une boutique de disques et de guitares en 1963, en Angleterre, et un kid gratte des accords sur une Epiphone en faisant une moue d’élève appliqué : c’est criant de vérité et de tendresse, avec les mégots sur le parquet, et la gueule du tenancier derrière son comptoir avec son œil de verre. Au dos, tu vois la boutique de l’extérieur. Wright a même dessiné les pochettes de disques de l’époque, les Beatles, Bo Diddley & compagnie, et à l’extérieur, le nez collé à la vitrine, tu as un kid encore plus jeune qui observe la scène. Du coup, te voilà avec un objet parfait dans les pattes : contenu comme contenant. Merci Andrew Lauder ! Et tu as un peu plus de 40 titres sur les 4 faces ! Cover demented de «Roadrunner» par Wayne Fontana & The Mindbenders, puis tu as le mythique «Poison Ivy» des Paramounts qui vont devenir bien sûr Procol Harum. Grosse cover encore du «Got My Mojo Working» par les Sheffields (raw to the bone, singer énorme), cover toujours avec «Roll Over Beethoven» par Pat Wayne & The Beachcombers, et au bout de la B, t’as le «Sick & Tired» des Searchers live au Star-Club - Oh baby whatcha gonne do ! - Cover encore d’«Oh Yeah» par The Others, presqu’aussi bonne que celle des Shadows Of Knight. Côté découvertes, t’es nanti avec Keith Powell & The Valets («Too Much Monkey Business», fantastique présence vocale, avec du rap dans les breaks) et Earl Preston & The T.T’s (cover de «Watch Your Step», hotte as hell). Ce sont les Pirates qui referment la marche avec «Casting My Soul» qui préfigure Dr Feelgood. Tout Wilko vient de là. Mais il y a encore des tas de choses, comme si Andrew Lauder avait réussi à rassembler tout le creap of the crap : Dave Berry & The Cruisers, The Redcaps, Mickey Finn & The Blues Men, cette compile n’en finit de plus de souligner la qualité de la scène anglaise de cette époque.  

             Et ça s’accélère lorsqu’Andrew raconte à Stax son arrivée à Londres, avec son frère. Il passe par hasard dans Denmark Street et voit toutes ces vitrines bourrées de Fenders, de Gibsons, de sheet music des Pretty Things, c’est encore plus fou que dans le book. L’émerveillement du jeune Andrew vaut bien celui d’Uncle Sam qui roule dans Beale Street à 3 h du matin pour la première fois. Et le lendemain, Andrew commence son porte-à-porte armé d’un guide London A to Z. Il fait deux adresses, chou blanc, puis entre chez Southern Music au bon moment : un comptable vient de partir aux Indes, alors Andrew tombe à pic. Il est dans le temple des Pretty Things sheet music. Son boss lui dit que la porte, là derrière, conduit au studio en sous-sol, et le premier musicien que voit Andrew, c’est Clem Cattini, le batteur qui joue sur «Telstar» et «Shaking All Over». Andrew n’est à Londres que depuis 15 heures ! - Tout tombait en place in a ridiculous manner - Et dans le studio sous des pieds, les Artwoods ont enregistré le fameux «Sweet Mary» qu’il avait demandé à sa mère de lui ramener de Newcastle - At that point, I thought, this is science fiction! - Stax parle lui de sérendipité. Andrew va rester chez Southern Music un an et demi. Il devient pote avec les Artwoods auxquels Stax consacre vingt pages dans le même numéro d’Ugly Things. Puis il évoque Jeff Beck qui vient de rejoindre les Yardbirds, puis les Who qu’il voit au Marquee - I was blown away - Mais il ne voit pas les Pretties, qui voyagent alors un peu partout, Nouvelle Zélande, Suède et surtout, nous dit Andrew, Hollande - En 1964 ils jouaient tout le temps au 100 Club, mais en 1965 ils ont littéralement disparu - Le seul soir où ils passent au 100 Club, en 1965, Andrew n’a pas un rond. Il va se rattraper un peu plus tard, lorsqu’il fera bosser Dick Taylor sur le premier album d’Hawkwind, «and a group called Cochise as well.» Stax le relance sur Dick, alors Andrew précise que c’est Doug Smith, le manager d’Hawkwind, qui a choisi Dick Taylor. Et crack, il sort toute l’histoire de Clearwater, l’agence de Doug Smith qui manageait aussi Trees, Skin Alley et The Entire Sioux Nation, le premier groupe de Larry Wallis.

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             Et c’est à ce moment qu’en tant qu’A&R de Liberty, il signe High Tide, un quatuor psycho-psyché londonien dont le premier album, Sea Shanties, défonça en 1969 la rondelle des annales. Alors attention, High Tide s’adresse aux amateurs de prog. Disons que leurs deux albums sont proggy, mais solides. Proggy, mais avec du caractère, comme le montre le «Futurist’s Lament» d’ouverture de balda. C’est bardé de barda. On croit entendre la prog des cavernes. Tony Hill est un guitariste féroce, et même carnassier. On n’entend que lui dans tout ce bazar, même si parfois Simon House vient mêler son violon à ses virées pouilleuses. Tony Hill est un bon, il a de la suite dans les idées. «Death Warned Up» est un shoot de Mad Psychedelia avec du power. Même dans les cuts plus calmes, on entend des petites flambées de violence. Retour à la Mad Psyché avec «Missing Out». Tony Hill devient même assommant. Il supervise tout. Il est puissant mais sournois. On se demande parfois à quoi sert le prog quand ça dure trop longtemps. Les High Tide sont un peu les Don Quichotte du rock. Ils font du prog en armure, montés sur des ânes. «Regardez comme je joue bien.»

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             L’année suivante parut un deuxième album sans titre d’High Tide. Ils nous re-servent le même cocktail de mic mac avec le violon de Simon House toujours en interconnexion avec les terminaisons nerveuses de la Marée Haute. C’est très expressif, très emballé et très pesé. C’est entêtant, même quand on n’aime pas trop la proggy motion. Il n’empêche que Tony Hill est un sacré virtuose, il cavale bien sur l’haricot de «The Joke». On s’attache, fatalement, même si patacam-patacam sur le lac gelé. Un méchant bassmatic plaque «The Joke» en son centre. C’est un vrai dévoreur de vésicule biliaire. Tony Hill est un fou, un évaporé, un coureur de jetons, un organisateur de voyages soniques sur fond de bassmatic. Ces mecs croisent le fer à l’ancienne. Tony Hill se livre à des exercices de haute voltige, et ça proggue dans les brancards. Simon House n’est jamais loin, avec son clavier. Le bassmatiqueur s’appelle Peter Pavli. Mais bon, ça reste du prog seventies, en dépit d’indéniables qualités. Simon House voyage bien dans le cut, son violon se fond dans l’unisson d’un certain saucisson, ça s’arrête et ça repart, c’est fait de tout petits riens, ils sont plus forts que le Roquefort et ça se termine en mode singalong. Ça dure 14 minutes, mais au bout de dix minutes, tu laisses pisser le Mérinos.

             Andrew ajoute qu’il a aussi fait trois albums avec Cochise et Dick Taylor, et les deux albums de Captain Lockheed & The Starfighters. Il rappelle qu’il ne signe que les groupes qu’il adore, comme Hawkwind et les Groundhogs. Puis il presse les cinq premiers singles Stiff pour aider Jake Riviera.  

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             Comme son mentor Guy Stevens, il a craqué en son temps pour le son de la Nouvelle Orleans, et le small label Minit en particulier. C’est à lui qu’on doit cette belle petite compile, 33 Minits Of Blues And Soul, parue en 1968. Il signe aussi les liners au dos. Deux coups de génie sur cette compile : Homer Banks avec «Hooked By Love» et les O’Jays avec «Working On Your Case». C’est lui, Homer, le crack de Minit, avec Bobby Woamack, dont le «Trust Me» accroche bien. Mais ce sont les O’Jays qui raflent la mise. C’est du très haut de gamme. Avec «I’ll Never Stop Loving You», Clydie King est déjà bien en place. On sent bien la vétérante de toutes les guerres. L’ex-Raelet duette aussi avec Jimmy Holiday sur «We Got A Good Thing Goin’», mais ça reste trop groovy. Pourtant très présents (deux cuts chacun), Jimmy Holiday et Jimmy McCracklin ne convaincront pas. Sans doute un problème de prod. Pas de son. 

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             En 1998, Andrew Lauder sortait sur son label Cello un compile de blues complètement fascinante, Expressin’ the Blues - Reconstructed History Of The Blues. Très haut niveau compilatoire, d’autant plus haut que les compilés sont quasiment tous inconnus au bataillon. L’underground du blues pullule de fontaines de jouvence. À commencer par Capt. Luke et sa cover de «Rainy Night In Georgia». Beau baryton plein de jus, idéal pour rendre hommage à Tony Joe White. Et si tu en pinces pour le primitif, alors écoute Marie Manning et «Hard Luck & Trouble», un fabuleux shake de blues, claqué des mains juste à côté de toi, elle chante à l’arrache de juke. Encore mieux, voilà Macavine Hayes et «Let’s Talk It Over». Macavine est héroïque d’heavy primitivisme. Il incarne tout le concept de l’édentée et de la cabane branlante. C’est le real deal. Encore plus fantômal que Skip james, voilà Preston Pulp et «Careless Love». Retour en force au primitivisme avec Cootie Stark et «Metal Bottom», fantastique boogie antediluvien, big bad sound claqué en bord de caisse. Énorme drive. Pur genius ! On retrouve aussi Robert Wolfman Belfour et «Black Mattie», un pur et dur du primitivisme. Il te gratte ça à l’arpège. Quant à Rufus McKenzie, c’est un fou ! «Woopin’ The Blues» ? Encore pire que Skip James, ça ne dure pas longtemps, mais quel big wail ! 

    Signé : Cazengler, Andrew Lourdaud

    Greasy Truckers Party. United Artists 1972 

    The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. United Artists 1977

    Hapshash & The Coloured Coat. Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids. Liberty 1967

    Hapshash & The Coloured Coat. Western Flier. Liberty 1969

    High Tide. Sea Shanties. Liberty 1969

    High Tide. High Tide. Liberty 1970

    33 Minits Of Blues And Soul. Minit 1968

    Expressin’ the Blues. Reconstructed History Of The Blues. Cello Recordings 1998 

    Mike Stax. Andrew Lauder’s Happy Trails. Ugly Things # 64 - Winter 2023

    Andrew lauder. Rock’n’Roll Confidential. Mojo # 355 - June 2023

     

     

    Cale aurifère

     - Part Two

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             Viré du Velvet, John Cale entend pourtant rester dans la légende. Il reprend donc son envol en devenant producteur. Et quel producteur ! Il va ajouter de la légende à la légende.

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             Une compile Ace documente bien cet envol : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Si on la fait marcher avec la deuxième partie de What’s Welsh for Zen, on re-bascule dans l’incandescence, on entre à nouveau dans une foire aux superlatifs. Ce début de carrière est un étourdissement. On risque à chaque instant la commotion cérébrale : Nico, les Stooges, les Modern Lovers, tout va de pair, tout va bene, tout va à tout-va.

             C’est Jac Holzman qui propose à John Cale de produire Nico - The first golden opportunity - John dit qu’il a produit, composé et joué sur quatre de ses albums, dont le premier, Chelsea Girl, produit par Tom Wilson. C’est là-dessus qu’on trouve l’«I’ll Keep It Mine» qu’offrit Dylan à Nico. Calimero ajoute que Chelsea Girl est l’album le plus accessible de Nico, et celui sur lequel il n’est pas le plus présent. Calimero n’a composé que «Winter Song» et «Wrap Your Troubles In Dreams», et co-écrit deux cuts avec le Lou et Sterling, «Little Sister» et «It Was A Pleasure Then». Lou et Sterling ont écrit le morceau titre.

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             «Chelsea Girls» (avec un s, contrairement au titre de l’album) est un ensorcellement, un cut très Velvet dans l’esprit, c’est-à-dire anti-conventionnel, beau mais insolent, et c’est surtout une fabuleuse drug song - Dropout, she’s in a fix/ Amphetamine has made her sick/ White powder in the air/ She’s got no bones and can’t be scared - On sent la patte du Lou et du Walk On The Wild Side. Et puis voilà l’excellent «I’ll Keep It With Mine» gratté à coups d’acou, soutenu par des violons, pur jus Dylanex. Qu’existe-t-il de plus mythique qu’un cadeau de Dylan chanté par Nico ? T’es vraiment content d’avoir cet album dans les pattes. Par contre, elle chante certains cuts à l’accent malade de Berlin («These Days»), mais c’est presque beau, on sent une volonté de beauté virginale. Elle finit par te hanter la calebasse avec le «Little Sister» signé Lou & Cale, même si elle flirte avec l’esprit harmonium qui finira par la rendre insupportable. Elle adore grincer dans les ténèbres. Elle refait du Velvet avec «It Was A Pleasure Then», elle plane comme un vampire sur l’esprit du Velvet, c’est très avant-gardiste, co-écrit par Lou & Cale, très anti-commercial, gorgé de bruits incertains et de feedback. Elle exagère ses graves germaniques. Il est évident que son grain de voix a fasciné Andy, elle est baroque dans l’âme, elle ramène toute la profondeur séculaire des Chevaliers Teutoniques dans sa verve glacée, d’où cette résonance si particulière dans l’univers frivole de la Factory. C’est dingue comme elle est glacée. Diva teutonique  ! Ses accents te glacent les sangs. Dans «Wrap Your Troubles In Dreams», elle est suivie par la flûte de Fellini, pour lequel elle a tourné. C’est un monde étrange d’art total. Elle pose son chant sur l’autel pour le sacrifier. Elle fait bien le lien entre le Velvet et le cinéma. Elle ne te laissera jamais indifférent. Jamais. 

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             Calimero dit qu’il passe son temps à se battre avec Nico en studio - We always had fights, physical at times - Et puis à la fin, Nico pleure devant tant de beauté, car certains cuts sont éblouissants - The crying-fighting business happened on every project we did together - C’est grâce à aux arrangements qu’il écrit pour The Marble Index que John Cale va devenir producteur pour le compte d’Elektra. Frazier Mohawk produit The Marble Index, Cale signe les arrangements. Bon, l’album reste du Nico, avec un son bien germanique et bien glacial. Un album de Nico, ça s’explore. Quand tu explores, tu trouves parfois des mines d’or («Evening Of Light») et d’autres fois des peaux de banane. Calimero ramène toute son énergie avant-gardiste dans ce prodigieux tas de mormoille. Avec «No One Is There», elle ne fait pas du Velvet, mais de l’anthropologie vénale. C’est violonné à l’aube des temps, elle pousse sa supplique dans un désert glacé. Elle est très teutonique. Ça ne pouvait que plaire à un Gallois. «Ari’s Song» est flûté dans l’esprit de Fellini, noyé dans un brouillage de piste intense, elle y va au sail away my little boy, elle s’égare dans un entre-deux d’infra-sons, c’est trop avant-gardiste. T’as du mal à entrer dans son weirdy weird, Calimero en rajoute une caisse et Frazier Mohawk valide tout. C’est vrai que Jac Holzman s’est lancé dans de drôles d’aventures : Nico, et puis Jobriath qu’il a regretté. Si un violon grince dans «Julius Caesar», il ne peut s’agir que de Calimero. Nico finit par établir une sorte de statu quo entre la beauté et l’étrangeté, et le violon n’en finit plus de tournicoter autour du chant. Nico s’établit quelque part entre le rêve et la réalité. Elle semble planer comme une brume matinale en Sibérie. Tout est figé dans un air glacial.

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             Tu grelottes encore sur Desertshore. Malgré le titre, aucun espoir de réchauffement climatique. «Janitor Of Lunacy» est bien chargé de glaçons. Calimero se régale. Le joli son de «My Only Child» résonne dans l’écho du temps. Et c’est Ari qui chante «Le Petit Chevalier». On entend bien sûr le violon de Calimero dans «Abschied», et il joue du piano magique dans cette merveille qu’est «Afraid». Avec «All That Is My own», Nico plonge dans des temps très reculés. 

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          Puis Calimero se lance dans une carrière solo avec Vintage Violence - Basically an exercice to see if I could write tunes - Il se masque le visage avec un bas nylon pour la pochette. Il cite une critique d’Ed Ward dans Rolling Stone, disant que Vintage Violence «sounds like a Byrds album produced by Phil Spector, marinated for six years in burgundy, anis and chili peppers.» À l’époque, on a revendu l’album, puis rechopé au hasard des bacs. Il démarre en mode heavy avec «Hello There». C’est fantastiquement bardé de barda. Il faut voir la photo de Calimero au dos de la pochette, torse nu avec des bretelles. On sent le Gallois prêt à en découdre. «Songs are simplistic», dit-il dans Zen. Il baptise son groupe Penguin. Attention, il a Harvey Brooks au bassmatic et Garland Jeffreys à la gratte. Il commence à dégager de la majesté avec «Please». Tout est très spécial, très solide et très attachant sur cet album. Avec «Amsterdam», il revient à son chant de Guernesey, face à l’océan, puis il challenge la pop à outrance avec «Ghost Story». Il y a du souffle, et pour finir, il lève une tempête de shuffle d’orgue.

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             Oh et puis voilà les Stooges. Calimero accompagne Danny Fields à Detroit pour les voir sur scène - I fell in love with the Stooges, and so I produced them. Je dirais que les Stooges et Patti Smith were the two biggest challenges I’ve ever had as a producer - Il fait un portrait extraordinaire d’Iggy - Iggy was just normal. He certainly wasn’t unhappy - À ce stade des opérations, il est nécessaire de mettre le nez dans la compile Ace/Big Beat épinglée plus  haut : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Neil Dell et Mick Patrick ont choisi «I Wanna Be Your Dog» pour illustrer l’épisode Stoogy. On sent la patte de Calimero dans le son, ça sort des ténèbres, avec l’arrivée du beurre - So messed up/ I want to feel - Iggy + Calimero = Boom de we’re gonna be face to face. On entend le piano de Calimero au fond du son. C’est le mix original. La compile s’ouvre sur «Venus In Furs», et le pur éclat d’une œuvre d’art. Le son + le Lou + le Shiny shiny shiny boots of leather, ça te donne l’équation fondamentale. Les liners nous rappellent que l’ingé-son était le mec de Scepter Records, John Licata, mais c’est Calimero qui produit. Troisième bombe avec l’«In Excelsis Deo/Gloria» de Patti Smith - Oh she looks so good - C’est vrai qu’elle est fabuleuse. Elle fait partie des «trucs de base» - Shaman, poet, beat, musician, singer, writer, activist, outsider - Elle fait de l’incantation et Horses reste il est vrai l’un des plus beaux debut albums - Cale was the only possible choice for producer - mais Patti se plaint de lui, elle voulait un «technical person, instead I got a total maniac artist.» Les liners s’emballent avec «Gloria» - a transcendental, transgressive, hallucinatory religious/sexual experience in just six minutes. Pop music could  never be the same - Et sur l’«Afraid» de Nico, on capte la beauté pure du piano de Calimero. Nico vient de se faire virer par Elektra et c’est Joe Boyd qui la sauve en imposant Calimero comme producteur de Desertshore. Pur, car pas d’harmonium. Puis on replonge dans les cuts mythiques avec le «Pablo Picasso» des Modern Lovers. C’est heavy, bien mythique, bardé de freakout de poux - raw, abrasive and lyrical qualities - Puis Big Beat déterre Harry Toledo & The Rockets et «Who Is That Saving Me», un heavy rock hérissé de guitares sauvages. Dans les pattes de Calimero, ça ne pouvait être que sauvage. Puis la compile dérive sur des trucs d’un intérêt plus limité (Marie & les Garçons, Squeeze). Par contre on accueille à bras ouverts le «Kuff Dam» des Happy Mondays. On sent le souffle dès l’aéroport, avec Shaun Ryder qui entre dans le chou de Madchester. On entend même du punk atroce au fond du groove. Calimero a réussi à capturer leur live energy. Plus loin, on croise Jesus Lizard et «Needles For Teeth», avec une basse qui sonne comme une dent creuse. C’est à la fois instro et intestinal. Prout prout. Calimero doit adorer ça. Puis il va aller se vautrer dans la pire des mormoilles avec Lio et «Dallas». Le voilà dans Star Academy. Pire encore avec Siouxie et «Tearing Apart», et le coup du lapin arrive avec l’insupportable «Spinnig Away» tiré de Wrong Way Up, cet horrible album electro qu’il enregistra avec Eno.

             En 1971, John Cale quitte New York pour s’installer en Californie. Il dit attaquer la pire période de son existence, basculant «in a cocaine-filled haze that quickly corrupted my life into its worst point.» Comme tout le monde à l’époque. John Cale bosse pour Warner Brothers, avec une élite constituée entre autres de Lenny Waronker, Ted Templeman, Russ Titleman et Van Dyle Parks. Mais il revient inlassablement sur LA - LA is coke central and things spiralled out of control in my life too - Il ne peut rien gérer, ni avec Cindy sa femme, ni avec Warner Brothers, ni avec lui-même - I was drinking and drugging to numb myself.

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             Et voilà qu’il enregistre l’un de ces albums parfaits dont il a le secret : Paris 1919. Il parle de paroles nasty planquées derrière des sweet melodies. Il est accompagné par Lowell George et Richie Hayward de Little Feat, qu’il a rencontrés via Ted Templeman, et le West Coast jazz sawman Wilton Felder, «for a collection of eclectic valedictory laments for a culturally vanishing Europe». Il ajoute, narquois : «Paris 1919 was about history in the way Mercy is about religion. The nicest way to say something ugly.» C’est en fait un album éminemment littéraire qui montre à quel point Calimero échappe au rock, il suffit d’écouter «Antartica Starts Here» en bout de la B des Anges pour comprendre que Paris 1919, ce sont les Impressions d’Afrique du rock, c’est-à-dire un au-delà du genre - Beneath the magic lights that reach from Barbary to her - Il chante en lousdé littéraire, accompagné par une basse et un piano. L’album recèle en son sein trois pure Beautiful Songs qui comptent parmi les joyaux de la couronne : «Hanky Panky Nohow» (une merveille insidieuse qui dérive au nothing frightens me more than/ Religion at my door et qui te hantera jusqu’à la fin des temps), «Andalucia» (gratté à coups d’acou avec les bruits de glissés, Calimero y va au needing you/ Taking you/ Keeping you/ Leaving you et éclot en chou-fleur baroque avec un I love you préraphaélite), et «Half Past France» (où on assiste au fantastique développement des harmoniques au take your time de we’re so far away/ Floating in this bay. Calimero y fait en plus son misanthrope - People always bored me anyway). Ailleurs, il chante «The Endless Plain Of Fortune» d’une voix chargée de mélancolie bien grasse, il passe au mighty boogie rock avec «Macbeth» et se livre à un fantastique déballage de you’re a ghost la la la dans le morceau titre, le plus baroque de tous, soutenu par une section de cordes et bien sûr il nous fait le coup des Champs Élysées. Il n’oublie pas sa chère calypso, comme le montre «Graham Greene», qu’il enrichit d’un refrain enchanté de welcome back to Cipping and Sodbury. Paris 1919 compte parmi les chefs-d’œuvre du XXe siècle.

             Il enregistre quelques démos avec les Modern Lovers, avant qu’un contrat ne soit signé - Mais à la minute où Jonathan a signé, he immediately went on self-destruct - Les démos vont paraître sur Beserkley. Et en 1973, John Cale entre en studio avec les Modern Lovers pour le compte de Warners, et ça tourne aussitôt en eau de boudin. Pour John Cale, il est évident que Jonathan ne veut pas du succès. On retrouvera une belle cover de «Pablo Picasso» sur Helen Of Troy.

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             Calimero bosse avec Eno sur «Gun», qu’il voit comme une espèce de «Sister Ray» avec des passages de guitares qui renvoient à «I Heard Her Call My Name». On trouve cette merveille sur Fear, premier album de la fameuse trilogie Island. À l’époque, ces trois albums causèrent dans nos rangs une légère déception. Le problème venait du fait qu’on attendait une suite au Velvet et Calimero proposait autre chose. En studio, en plus d’Eno, il a Phil Manzanera et Richard Thompson. «Fear Is The Man’s Best Friend» est très Paris 1919. C’est excellent, il enfonce son clou dans la paume du Man’s best friend. Il drive encore une mélodie très Paris 1919 dans «Buffalo Bullet» et passe à la samba avec «Barracuda». Il revient encore à son cher Paris 1919 en bout de balda avec un «Ship Of Fools» très beau et très Calé. Mais c’est «Gun» qui te cueille au menton de l’autre côté, voilà un classic sludge bien sonné, un heavy coup de génie avec Manza et Eno, plus Calimero au bassmatic. Nous voilà de retour au cœur du Velvet. «Gun» est balayé par du killer killah de Manza, et Calimero pose sa voix sur le beat de Moloch. Il est effarant de grandeur. Alors oui, «Gun» forever. On trouve encore de la belle ouvrage à la suite avec «You Know More Than I Know», pur jus de Paris 1919, et bien sûr «Sylvia Said», l’une de ces Beautiful Songs dont Calimero a le secret. Fear est un grand album.

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             Plus tard, Calimero va revenir en force sur l’aspect conceptuel avec Music For A New Society - Je cherche à ramener les éléments à leur dénominateur commun et voir quelle tension peuvent générer ces éléments distincts. C’est ce que j’ai essayé de faire avec New Society. Ça avait marché avec le Velvet Underground - Il reconnaît que c’était «un album sombre, mais il n’était pas fait pour pousser les gens à sauter par la fenêtre - Ils n’auraient pas sauté, de toute façon - Ils n’achetaient même pas l’album. Music For A New Society was my best-received record ever, mais il ne s’est pas vendu. Et je voulais vendre des disques, je me fous des éloges, elles sont tout juste bonnes pour ma pierre tombale. John Cale - Va-va-voom.» Il ré-enregistre les cuts de Music For A New Society sur M:FANS en 2016, alors autant écouter M:FANS. Deux coups de génie particulièrement féroces guettent l’imprudent voyageur : «If You Were Still Around» et «If You Were Still Around (Reprise)». Attention, Calimero nous plonge dans sa friture. Il te prend littéralement pour une frite. Il est complètement barré dans ses élégies, il est le Malher du rock, il vise l’absolu des étendues. Il faut le voir monter son Still around là-haut, puis l’écraser dans une zone de drone mortel, serait-il le Malher du bonheur ? Et cette façon qu’il a d’écraser la beauté des paysages de Caspar David Friedrich au fond d’un cendrier en acier ! Il y revient dans la Reprise, il remonte son Still around là-haut, c’est du haut niveau surélevé, il tarpouine sa pureté mélodique dans le chaos des machines, il cherche la lumière désespérément, comme un Edmond Dantès qui creuse son tunnel au château d’If, quel puissant Gallois ! Ailleurs, il végète dans les herses du rock electro, il est la seule créature vivante dans cet univers de machines incroyablement agressives qu’est «Taking Your Life In Your Hands». Avec «Thoughtless Kind», il rappelle qu’il adore le beat des forges et les fumées du Creusot. On sent le fil de mineur, le goût de la pelle et des coups de pioche, le goût de l’âpre. En fait, il adore l’electro à la mormoille, il faut voir les tartines ! Calimero est un robot ? Va-t-en savoir. Le Cale sci-fi finit par te fatiguer. On se croirait dans un mauvais roman de Philip K. Dick. À ce petit jeu, Hawkwind est bien plus balèze.

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             L’enregistrement de Songs For Drella ne se passe pas très bien. C’est le moins qu’on puisse dire. En studio, le Lou fume et envoie sa fumée au visage de John Cale, «knowing full well that I hated it». Rétrospectivement, John Cale voit cet album avec horreur. Quand il demande au Lou s’il a encore besoin de lui, le Lou lui dit de dégager. Ça ravive les mauvais souvenirs du Velvet. Calimero affirme que jamais le Lou ne s’est assis face à lui pour lui parler franchement - Lou always, always used other assassins - Il n’empêche que Songs For Drella est d’une certaine façon le cinquième album du Velvet. Dès «Style It Takes», t’es dedans - ‘Cos I get the style it takes - Ils se fondent tous les deux dans leur vieux Velvet. Avec des relents de «Walk On The Wild Side». Même chose avec cet «Images» noyé de disto, cut wild & littéraire, comme tout dans le Velvet, on entend même le violon, alors t’as qu’à voir ! Ils recréent la tension mythique des deux premiers albums du Velvet. Sur «Open House», le Lou chante comme un dieu. Il est dans son élan Transformer - Fly me to the moon - Puis c’est l’hommage fondamental à Andy avec «Trouble With Classicists» que chante Calimero - I like the druggy downtown kids who spray paint walls and trains/ I like their lack of training/ Their primitive technique - Seul Calimero pouvait taper un cut aussi warholien. Encore un cut purement warholien avec «Slip Away (A Warning)», on recommande à Andy de fermer les portes de la Factory, mais Andy dit non, où vais-je trouver l’inspiration ? - If I close the factory door/ And don’t see those people anymore/ If I give in to infamy/ I’ll slowly slip away - On voit aussi Calimero charger la barcasse d’«It Wasn’t Me». Il orchestre à outrance. Toujours pareil : c’est une question de carrure d’épaules. Dans «I Believe», le Lou raconte l’attentat de Valerie Solanas qui prend l’elevator jusqu’au 4th floor pour aller buter Andy. C’est violent. Pareil, on retrouve the bullet dans «Nobody But You» - I’m still not sure I didn’t die/ And if I’m dreaming I still have bad pains inside/ I know I’ll never be a bride/ To nobody like you - Et ça se termine sur l’effarant «Hello It’s Me» que chante le Lou. Il est tout de même gonflé le Lou, car il a viré Andy à l’époque du Velvet - Andy it’s me/ Haven’t seen you in a while/ I wished I talked to you more when you were alive - Pas de plus bel hommage - I really miss you/ I really miss your mind/ I haven’t heard ideas like that for such a long long time - Coup de génie faramineux.

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             John Cale a aussi de gros ennuis relationnels avec Eno sur Wrong Way Up - Risé, Eden et moi sommes allés deux semaines nous reposer aux Caraïbes, mais les plaies infligées par Songs For Drella et Wrong Way up suppuraient. Pas de chance. Pourtant un trouve une belle énormité velvetienne sur Wrong Way Up : «In The Backroom». Calimero réussit l’exploit de chanter comme le Lou, avec le même cérémonial new-yorkais. C’est prodigieusement orchestré, très weird, très flatteur. Mais globalement, l’album laisse un peu à désirer. «One Word» sonne comme de l’Étienne Daho. Gloups ! Ou plutôt berk. Calimero réussit à sauver «Empty Frame» du désastre en l’embarquant sur un mid-tempo accompli. On entend même des échos de Beach Boys dans les remous du fleuve pop. Puis l’album s’en va à vau-l’eau dans la new wave. Comment peut-on tolérer des cuts comme «Spinning Away» et «Footsteps» ? T’en as un qui vient du Velvet et l’autre de Roxy, alors pourquoi font-ils de la daube ? Au fil des cuts, l’album devient catastrophique. Calimero et Eno se prennent pour des jeunes rockers déguisés en gravures de mode, ils tentent encore de sauver l’album avec «Crimes In The Desert», mais bon, ça va, laisse tomber. 

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             Et puis voilà la fameuse reformation. Mal barrée, en raison du vieux contentieux entre le Lou et Sterling, qui lui en veut toujours de l’avoir forcé à aller annoncer à John Cale qu’il était viré du Velvet, SON groupe. Calimero rappelle aussi qu’un soir, en concert à Bologne, en Italie, il jouait l’intro de «Waiting For The Man» au piano et le Lou a dit au mec du son de couper le piano - At that point I was ready to knock his teeth down his throat. Il devenait de plus en plus étrange and I couldn’t deal with that - À la fin de tournée, dans l’avion, John Cale observe le Lou et comprend soudain qu’il est vide - this guy is empty - Le Lou en bout de course ? Contrairement aux apparences, cette reformation fut un gros panier de crabes. Calimero dit tout vers la fin de What’s Welsh for Zen?, cet extraordinaire book en forme de confessionnal.

             Suite des prodigieuses aventures de notre héros Calimero dans le prochain épisode.

    Signé : Cazengler, John Cave

    John Cale. Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Big Beat Records 2012

    Nico. Chelsea Girl. Verve Records 1967

    Nico. The Marble Index. Elektra 1968

    Nico. Desertshore. Reprise Records 1970

    John Cale. Vintage Violence. Columbia 1970

    John Cale. Paris 1919. Reprise Records 1973

    John Cale. Fear. Island Records1974 

    John Cale. M:FANS. Double Six 2016 (= Music For A New Society)

    Lou Reed/John Cale. Songs For Drella. Sire 1990 

    John Cale/Brian Eno. Wrong Way Up. Warner Bros. Records 1990

    John Cale. What’s Welsh for Zen?: The Autobiography Of John Cale. Bloomsbury Publishing Plc 1998

     

     

    Inside the goldmine

    - Artie chaud

             Petit, dense, noueux, Arno n’avait pas des allures de tribun. Il savait pourtant tenir en haleine une salle de conférence bourrée à craquer de chefs à plumes. Il avait ce qu’on appelle communément le feu intérieur. Il savait alimenter un discours à l’énergie pure, c’est-à-dire l’énergie intellectuelle. Il s’adressait à un public de managers, des gens qu’il était difficile d’impressionner et qui n’acceptaient pas les discours au rabais ni les pensums à la petite semaine. Il fallait un certain panache pour briser les réticences et surmonter les suffisances, car pour ceux qui ne le savent pas, le monde des managers est un monde hermétique de gens qui n’acceptent de leçons que si elles viennent d’en haut, jamais d’en bas. Arno devait grimper sur son Olympe pour diffuser ses connaissances, tâche d’autant plus difficile qu’il s’efforçait de prôner un autre mode de fonctionnement, vantant les mérites de l’écoute et du management participatif, et pour vendre ces idées qui ressemblaient à de vieilles tartes à la crème, il devait redoubler d’éloquence. La théorie du management participatif avait vingt ans d’âge et tombait en désuétude, d’autant plus facilement que ses théoriciens en furent des penseurs de gauche. Cette théorie était même devenue une caricature. Mais selon Arno, elle pouvait jouer un rôle prépondérant, associée à la révolution numérique qui bouleversait le monde du tertiaire. Selon lui, rien de ce qui existait auparavant n’allait subsister, tous les codes allaient se fondre dans de nouvelles mœurs managériales, oui, tonnait-il, les échelons allaient fondre comme fondit jadis le bronze des statues pour couler les canons des guerres républicaines, les têtes des vieux managers allaient finir fichées sur des piques, des charrettes entières de tyrans cravatés allaient traverser Paris jusqu’à la place de Grève pour y être guillotinés, et l’odeur du sang managérial donnerait la nausée à tous les habitants du quatrième arrondissement. Au lendemain de l’épuration, tous les managers reconvertis aux processus meta-cognitifs se verraient confier des postes valorisants dans les nouveaux échelons de la Concorde Participative. Et Arno, emporté par l’ivresse de sa vision concluait en criant : «Vive la Transe ! Vive la pollénisation des processus cognitifs ! Vive la régulation des niveaux de motivation !»

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             Si Arno avait eu la peau noire et une guitare électrique, il aurait très bien pu tenir en haleine un public de trois cents personnes dans un club de Chicago, comme l’a fait Artie toute sa vie. Artie ? Mais oui, Artie White, un vieux loup de mer du Chicago blues. Comme d’autres avant lui, Artie White a fini par atterrir un jour chez Malaco. C’est d’ailleurs grâce à la Malaco box qu’on l’a découvert. En réalité, il est sur Waldoxy Records, le label monté par le fils de Tommy Couch qui s’appelle Tommy Couch Jr.

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             Artie va enregistrer trois albums sur Waldoxy, Different Shades Of Blue, Home Tonight, et Can We Get Together, de 1994 à 1999. Different Shades Of Blue est un magnifique album. Artie commence par vouloir épouser sa belle-mère avec «I’m Gonna Marry My Mother-in-Law» - She got the kind of love/ That I am longing for - c’est vrai, tu as des vieilles salopes irrésistibles, tout ça en mode heavy blues. Il sort sa meilleure voix pour «There’s Nothing I Wouldn’t Do». Il est l’un des plus puissants seigneurs de son temps. Il chante vraiment comme un dieu noir. C’est pour ça qu’on est là. Il enchaîne deux coups de génie : «Willie Mae Don’t Play» et «I’ve Been Shackin’». Il tape le premier au groove insidieux, le pire qui soit, c’est un peu comme s’il ramenait les grattes de JB dans le swamp, looka here, il groove entre tes reins au Willie Mae she don’t play. Là tu as gagné ta soirée. Il revient au ouuuh pour son Shackin’, avec une diction superbe et une présence démente dans le son, nouvelle merveille inexorable. Ce démon d’Artie te plie tout l’album en quatre, il sait tout faire, le swamp, l’heavy blues, la Soul, «Did Alright By Myself» est une autre merveille. Il revient à l’heavy blues avec «Ain’t Nothing You Can Do», il reste le maître du jeu, il établit les règles, puis il te colle la cerise au sommet du groove avec «I’d Rather Be Blind Crippled & Crazy», il rentre dans le chou de l’un des meilleurs grooves de tous les temps, c’est d’une profondeur extrême en termes de blackitude, il ramène même des chœurs de gospel !

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             Home Tonight est enregistré à Muscle Shoals. Dès «Your Man Is Home Tonight», Artie domine bien la situation. On sent le Barry White en lui. Il fait de la Soul de grand seigneur. Il te réconcilie avec la vie. Artie White est un fantastique shouter de real deal. Avec sa force tranquille, il sait qu’il va remporter les élections. Présence énorme. Il sait graisser la patte d’un heavy blues («Somebody’s Fool», «Man Of The House») et taper dans la Soul des jours heureux («If You Don’t Love Me»). Artie est non seulement un puissant seigneur, mais il est aussi ton meilleur copain. Il crée l’événement à chaque cut. Tu veux de l’heavy blues de haut niveau et bien gluant ? Alors écoute «Black Cat Scratchin’», Artie est un artiste fabuleux, appliqué et subtil, il règne sans partage sur son empire de blues, il est plein de doigté, les solos sont beaux, on ne sait pas qui de Big Mike Griffin ou Andrew Thomas les prend, mais quel régal ! David Hood nous drive ça au bassmatic. Tout est bien foutu sur cet album. «The More You Lie To Me» est classique mais si bien chanté, all the time ! Sous son panama blanc, Artie est un crack. Il passe au fast boogie avec «Feet Must Be Tired», il sort tous ses chevaux vapeur pour l’occasion.

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             On trouve son premier album Blues Boy sur le fameux label Ronn Records, subsidiary avec Paula Records du Jewel Records de Stan Lewis, basé à Shreveport, en Louisiane. Trilogie précieuse pour les amateurs éclairés de Southern Soul, car c’est sur Paula, Ronn et Jewel qu’on trouve les grands albums de Bobby Patterson, Ted Taylor, Frank Frost, Lowell Fulson, Jerry McCain, Toussaint McCall et Bobby Rush. Malgré un développement commercial sans précédent, Lewis finira par se casser la gueule en 1983. Les labels indépendants n’avaient pas les reins assez solides.

             Sur Blues Boy, Artie joue le blues des années 80, mais il veille au grain, même s’il n’invente ni la poudre, ni le fil à couper le beurre. Sur la pochette, il a une bonne bouille. On sent le petit blackos heureux de vivre. Alors on y va. Pas de problème. Ça sort sur Ronn, mais c’est enregistré à Chicago. Artie fait du Chicago blues. Et même de l’heavy Chicago blues («What Pleases You Pleases Me»). Rien de plus que ce qu’on sait déjà. Tout sur l’album sonne comme du standard classique, et même parfois comme du Bristish Blues avec des cuivres derrière («Leaning Tree»). Il termine avec une belle cover de «Chain Of Fools». Il jette tout son poids dans la balance, et avec Artie, ça veut dire ce que ça veut dire. Il chante son Chain entre ses dents, à la tendancieuse, c’est un excellent groover de chain chain chain

             Entre 1987 et 1992, il va enregistrer six albums sur Ichiban Records, un label de blues basé à Atlanta qui, comme Rounder et Alligator, a marqué son temps, mais pas au fer rouge.

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             Artie sourit sur la pochette de Nothing Takes The Place Of You. Il propose un heavy blues d’Ichiban joué à la frappe sèche. Artie est chaud. Son «Wondering How You Keep Your Man» est classique mais bien tartiné au miel de blues. Artie s’y  connaît en syllabes, c’est un spécialiste du roulage de pelles. Que fait-on après l’heavy blues ? Un boogie blues. De ce point de vue, il est imparable. Et puis voilà «All You Got», une fantastique Soul de blues, cuivrée de frais, Artie est fabuleusement actif, il joue tout d’un bloc. Il boucle son balda avec une cover de Willie Nelson, «Funny How Time Slips Away». Il va encore sur la Soul en B avec «Something Good Goin’ On». Artie est un bon artiste, il connaît ses bases et ses limites. Il flirte avec le gospel, bien aidé par des chœurs de femmes ouvertes. Il fait aussi pas mal de Chicago blues pointu et acéré. Il termine cet album intéressant avec «I Need Someone», un heavy blues de Soul de Solomon. C’est excellent, plein d’intention intensive, les chœurs font all the time, c’est du grand lard fumant, une vraie sinécure qui n’en a cure.   

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             Belle pochette que celle de Where It’s At : Artie pose le pied posé sur le pare-choc de sa Cadillac. Dès «Too Weak To Fight», il a un son énorme, avec un fat bassmatic au devant du mix. Chicago sound, here we go ! Et avec le fast boogie d’«One Woman’s Man», il avoisine le Bobby Blue Bland. C’est dire s’il a du caractère. Pour se taper Artie, il faut bien aimer le boogie blues, c’est la condition pour entrer dans «Nobody Wants You When You’re Old And Grey». C’est son fonds de commerce. Et quand il fait du heavy blues avec «Proud To Be Your Man», il ramène toute sa grosse arrache      

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             Encore un beau portrait d’Artie sur la pochette de Thangs Got To Change. Tout vêtu de rouge, il arbore son petit sourire de blackos heureux, comme sur la pochette de son premier album. On note aussi la présence de Little Milton on lead guitar. Artie ramène ses vieux accents de Bobby Blue Bland dans son morceau titre. C’est comme on s’en doute un album extrêmement joué. Comme le montre «Thank You Pretty Baby», Artie est un sacré charmeur - Tank you pretty baby for being so kind - On se régale aussi de cette belle escalope d’heavy blues en B, «I Wonder Why». Toujours les mêmes plans, mais avec Artie ça reste du très haut niveau. Puis il tape dans l’excellent «Reconsider Baby» de Lowell Fulsom, il tartine son I hate to see you go à la perfection.

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             Le morceau titre de Dark End Of The Street est bien sûr le classique composé par Dan Penn et Chips Moman. C’est là où l’expression Soul blues prend tout son sens. Il est bon l’Artie, sur ce coup-là. Avec «Clock Don’t Tick», il passe à l’heavy Chicago blues cuivré à outrance - Come back baby/ Let me try again - Il termine l’album avec un «I’m Mean» bien sonné des cloches. L’Artie sait allumer une bouffarde, aw listen here, il est aux commandes, pas de problème, tu peux dormir sur tes deux oreilles, le cause I’m mean est solide comme un bœuf. Sur la pochette, il se fait photographier devant une taule, avec ses bottes rouges aux pieds. C’est vraiment le dernier endroit où il faut aller frimer. Sur l’album, le guitariste s’appelle Larry Williams. Il sait graisser la patte du blues. Avec «Hit The Nail On The Head», l’Artie plonge dans le son comme Tarzan dans un fleuve.

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             Le voilà enfin avec les mains couvertes de bijoux sur la pochette de Tired Of Sneaking Around. Il bat Little Milton et Johnnie Taylor à la course. Aucun blackos n’a jamais porté des bagues aussi énormes. Il ramène tout le velouté de Bobby Blue Bland dans «Today I Started Loving You Again», puis dans «Turn About Is Fair Play», en B, Ce sont les mêmes oh nooo dans les descentes de gammes. Sinon, il fait du bon Ichiban bien huilé. Non seulement c’est bien huilé, mais c’est aussi bien cuivré. Le morceau titre est un joli slow blues, a jewel of rendez-voooo. 

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             Avec Hit And Run, on sent une petite baisse de régime. Il est sur Ichiban, et le son s’en ressent. L’Artie y va doucement. Il ne force plus le passage. Il se la coule douce, avec un art de la dépouille très évolué et un guitariste loin derrière sur «Doctor Doctor». Chez Ichiban, on ne fait pas de vagues. Tout est très classique : le blues, le boogie blues, même l’heavy boogie blues d’«I’m Glad You Gone» - Don’t write me no lettah/ Oh don’t write me no lettah baby ! - Rien ne dépasse sur Ichiban, tout est bien lisse, bien électrique, les filles dans les chœurs sont dévouées et l’Artie tient bien sa rampe, pas de problème. L’Artie enfile ses perles. L’Artie est chaud. Il termine avec «I’m A Lonely Man», il tartine son wanna live my life en mode gospel blues. Fantastique !

    Signé : Cazengler, cœur d’artichaut

    Artie White. Blues Boy. Ronn Records 1985

    Artie White. Nothing Takes The Place Of You. Ichiban Records 1987  

    Artie White. Where It’s At. Ichiban Records 1988       

    Artie White. Thangs Got To Change. Ichiban Records 1989 

    Artie White. Dark End Of The Street. Ichiban Records 1990 

    Artie White. Tired Of Sneaking Around. Ichiban Records 1990  

    Artie White. Hit And Run. Ichiban Records 1992      

    Artie White. Different Shades Of Blue. Waldoxy Records 1994 

    Artie White. Home Tonight. Waldoxy Records 1997  

     

    *

    Je n’étais pas particulièrement triste mais j’avais envie de DBSM, ne flashez pas sur les deux dernières lettres, non nous ne nous embarquons pas dans un trip porno-sado-maso, quoique en y réfléchissant Eros n’est jamais très loin de Thanatos, cet acronyme signifie Depressive Black Suicidal Metal, c’est fou de voir comment avec quatre lettres l’on peut casser une ambiance, bref quand on cherche on trouve. Suis tombé sur VCH, je vous rassure non ces initiales ne signifient pas Viol Collectif Homicidal, c’est juste un label que je ne connaissais pas. Rien que pour vous j’ai choisi un album.

    THREE CRIMSON TEARS

    OCULI MELANCHOLIARUM

    (Bandcamp / VCH / 2022)

    VCH pour Victoria Carmilla Hazemaze qui a fondé le label. Vous la retrouvez sur l’opus élu sous le nom de Victoria Nox. Le visage que vous apercevez sur la couve n’est pas le sien. L’artwork est de Suzy Hazelwood. Elle dispose d’un site sur Pexels, elle collationne des photos de toutes sortes, notamment vintage, qu’elle met librement à la disposition de tout un chacun. J’ai particulièrement apprécié cette vue d’un bouquin dont on ne voit que le nom de l’auteur : Keats. Il en faut peu pour me rendre heureux, juste l’essentiel et l’absolu.

    Dans la nuit tous les chats sont gris, parfois Victoria Nox apparait sous diverses nuances de… noir : par exemple dans AIAA7, Careus, Luna Pythonissam, Persephone’s Legacy, Cantodea Dianthus

    Victoria Nox : all instruments, vocals / Sumabrander : vocals.

    Victoria Nox est mexicaine, de Mexico exactement, l’on ne s’étonnera pas de trouver un texte en anglais et un second en espagnol. Sur Bandcamp le lien qui permet de rejoindre le bandcamp de Sumabrander, hétéronyme de Paul Moritz, de Dresde, est suivi de la mention : lyrics de Thy  Despair. Sumabrander est un artiste qui suit une démarche parallèle à celle de Victoria Nox, comme elle, il est impliqué  dans plusieurs projets : Tausenderm, Alott, Raute, Nurez, Akoasma

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    The presence : attention le texte aide à comprendre la structure de cet EP, j’en cite quelques vers : She once walk trouugh among us, she walks through the woods, le texte est magnifique il ressemble à ces poèmes que l’on savait écrire aux temps du romantisme : magnifique photo de couve, il faut écouter ce premier morceau en comprenant qu’il n’est pas une illustration de cette belle image, mais que le titre tend à reconstruire les sentiments de cette jeune fille, vu le style du cliché l’on peut se dire que cette âme fragile et accablée a disparu depuis longtemps, nous avons affaire à une illustration phonique non pas de la beauté triste de cette jeune fille mais à une transcription imaginaire des sentiments dont elle est agitée, si les yeux sont les fenêtres de l’âme il est inutile de regarder au-travers en se fiant à la sérénité résignée qu’a pris le terme de mélancolie dans notre modernité, longtemps mélancholia a été le terme qui désignait la folie, non pas celle des crises de fureur destructrice d’un Alfred de Musset, mais cette prison de rêveries de soi-même dans laquelle s’enferma Gérard de Nerval et dont on ne s’échappe que par la mort, ne vous attendez pas une musique triste, certes ce n’est pas joyeux, le cercle des tempêtes intérieures est un maelström dont nul ne réchappe, une belle mélodie profonde, l’eau sans fond d’un miroir fendu par une fine brisure indiscernable, la voix féminine de Victoria et masculine de Paul Moritz se répondent, échos lointains qui se déploient en un dialogue mille fois repris,  et bientôt la fêlure éclate, la voix du dessous celle qui dicte sa vérité, celle de Nox, qui essaie de se regarder du dehors, marchant dans le monde dont elle s’est coupée, et celle du dessus enlisée dans les tourmentes du dedans, l’intensité baisse d’un cran, le plus terrible c’est que ceux qui regardent le fantôme de la folie arpenter sa solitude sont eux aussi happés par ce tourbillon intérieur qui leur est totalement étranger, mais dont ils sont maintenant le reflet, et le monde se dissout en vous à moins que ce ne soit vous qui vous dissolvez dans la folie… Magnifique. Il est dangereux de se pencher par certaines fenêtres. Magistral. Cora : comme un prénom qui voudrait dire Cœur, fêlé serait-on tenté d’ajouter, musique sombre, douce, avec sous la guitare la voix chuhotante de la Nuit Victorieuse, c’est la fin, les derniers jours, ne vous étonnez pas de ces déchirements sonores, de  ces souffles aussi violents que ceux de Wuthering Heights, ils s’amplifient encore, elle n’est plus que l’image décolorée de soi-même, mais à l’intérieur, une plaie saignante et purulente que ses pensées lacèrent encore et encore, en cora, la musique baisse d’un ton, elle n’a pas survécu, elle est morte, croyez-vous que le drame soit terminé que la souffrance s’est tue, non de ses yeux coulent trois larmes de pourpre… She wanders in Mystery : croyez-vous que ce soit terminé, que la vie continue, que l’on puisse passer à autre chose, non ce qui a été dans la présence du monde existe pour l’éternité, dans l’éternel retour des choses en soi-même, en elles-mêmes, en le regard des témoins, un piano rejoue la mélodie, il est des choses qui ne s’oublient pas, même quand on a oublié qu’on les a oubliées, elles subsistent, malgré vous, malgré nous, malgré elles-mêmes, celle qui ère un jour ère pour toujours.

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    Cora (Demo) : sortie 8 / 11 / 2021 : d’ailleurs on remet le morceau, on le rejoue, non pas pour étoffer un Ep, mais parce que le tourbillon du souvenir et de la présence vous entraîne à tout moment, vous n’avez qu’à tendre la main d’une pensée pour être happé une nouvelle fois, des chœurs encore et en Cora, une bouffée sonique peut-être un peu moins forte, mais plus dense, une douleur dans le corps qui vous empêche de dormir la nuit et de vivre le jour. Sur la fin des doigts qui courent longtemps sur les cordes d’une guitare comme s’ils espéraient que le morceau ne se terminât jamais. She walked among us : des notes comme un oiseau incroyable qui viendrait se poser parmi les vivants, la batterie se fait lourde, c’est ici que l’on s’aperçoit que le drame s’est joué parmi nous, que l’on n’a rien fait pour l’arrêter, même si c’était impossible, ce clavier qui bat de l’aile comme un cœur qui a du mal à reprendre sa respiration, comme si la folie nous habitait aussi et que nous n’y pouvions rien. Pour nous comme pour elle. She walked through the wood : un te deum final pour clore la grande messe des adieux, la dernière minute, pour être encore dans la silhouette éblouissante de ses errances, de sa folie, l’ultime image d’elle, que nous garderons puisque c’est elle qui nous gardera. Les revenants ne sont pas des fantômes, c’est nous qui revenons.

             Sombre, mais lumineux.

    Damie Chad.

     

    *

    Paul Moritz est-il le parolier de Thy Despair, et ce Thy Despair c’est quoi au juste ? A mon grand désespoir je n’ai pas été capable d’établir une relation   entre Moritz et Thy Despair. Enfin une photo de Thy Despair, trop sombre pour bien discerner, une bande de hardos chevelus, tout ce qu’il y a de plus classique chez les hardos. Je ne voudrais pas que les héritiers de Bo Diddley m’intentent un procès but you can’t judge a band just looking a pic, alors j’ai cliqué sur une vidéo que les dieux du rock m’ont fort opportunément glissé dans mon champ de vision :

    FALLING STAR

    THY DESPAIR

    (Official Lyrics Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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    Première image, c’est du léché, de magnifiques paysages, terre, mer, ciel et une intro grandiloquente à la dack symphonic metal, ambiance romantique, moi j’aime le romantisme, au lycée les filles m’avaient surnommé René à cause de Chateaubriand, je connais les codes, j’attends la voix sépulcrale du chanteur, l’antithèse hugolienne après la lumière, l’ombre, Après les trois premiers éléments, je pressens le pire, je me prépare à être carbonisé par le feu, surprise, me voici projeté dans l’éther réservé aux Dieux, une voix féminine d’une intense pureté me projette en un autre monde, bien sûr un hardos craignos au timbre éraillé et caverneux ne tarde pas à prendre le relais, mais elle ne se laisse pas faire, un dialogue s’installe, la laideur charbonneuse  d’Héphaïstos rend la voix d’Artémis encore plus pure…

    Qui est cette sirène, je veux la voir, je veux l’avoir, justement la voici !

    GHOST RIDER

    THY DESPAIR

    (Official Live Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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             Superbe vidéo, tous les membres du band ont droit à leurs secondes de gloire, des plans super-étudiés, j’avais vraiment mal regardé la photo, y a pas que des craignos chevelos, une deuxième fille, une mutine au clavier, toujours au chant  cette alternance des rayons et des ombres, je ne vois qu’elle, je n’entends qu’elle, cette voix séraphique qui se pose comme l’alcyon dans la tempête et plus rien n’existe, le monde fait naufrage, mais elle survit indifférente à l’ouragan sonore, sa voix plane dans les nuées, son corps enveloppé de ses longs cheveux, les pieds enracinés dans la terre, elle bouge, elle ondule, houppe d’arbre flexible que le vent ne rompt pas, elle se meut, sur la rondeur de ses épaules d’albâtre reposent les colonnes invisibles du  ciel…

    ARMY OF DEAD / Official Music Video

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             Un véritable film de chevalerie, superbement mis en scène par Niphilim, voix d’ombre, guitariste et fondateur du groupe, en moins de cinq minutes défilent devant vous les scènes iconiques qui semblent sortir tout droit des romans de Chrétien de Troyes, en plus l’orchestre  joue comme l’on festoyait dans le château du roi Arthur, et cette voix éthérée pour laquelle vous oublierez la quête du Graal, car il vaut mieux étancher sa soif à la lymphe d’Iseult la blonde qu’au sang du Christ.   

             Descendons de notre nuage. Ils sont ukrainiens. De Kiev. Leur FB ne donne plusieurs de nouvelles depuis plusieurs mois, fin août 2023 ils donnaient encore des concerts (voir vidéo, elle dure six heures : Bokaya Metal Birthday 27 / 08 Volume Club Kyiv ), si vous descendez dans leurs posts abondent des photos de destructions dues à la guerre… De tous les animaux l’homme est le plus grand des prédateurs.

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             Six groupes se succèdent dans le Club, le public est clairsemé. Une trentaine de personnes au maximum, le set de Ty Despair débute (timing vidéo) sur les 3h 40 et se termine sur les 4 H 30. Le son n’a pas l’amplitude symphonique des vidéos, pourquoi s’arrêtent-ils une à deux minutes entre les morceaux. Le set serait beaucoup plus fort s’il n’y avait pas ses coupures silencieuses. Nonobstant ce défaut, le set est magnifique, l’accord entre les deux vocalistes parfaitement au point, mais quand Elin, aussi belle que l’Hélène de Sparte, chante, vous êtes transporté ailleurs dans un autre monde, une autre dimension, entre terre et rêve.

             Le groupe s’est formé en 2008, il n’a produit que deux singles, deux Ep’s, et un seul album :

    В​і​л​ь​н​и​й

    (2015)

    Tous les titres des sigles et des EP sont repris dans l’album, nous les écouterons au moment de le chroniquer. Le lecteur risque de s’étrangler en prononçant le titre. Pas d’affolement c’est de l’ukrainien, méfiez-vous si vous tentez de le traduire en utilisant votre translateur, la traduction proposée ne rime à rien ; Gratuit. Ce vocable ne s’inscrit pas dans l’imaginaire dark metal, au plus une consonance gidienne d’acte gratuit, question littérature l’on s’attendrait davantage à des résonnances entre autres lovecraftiennes ou une allusion aux sagas islandaises, à Edgar Poe ou à Arthur Machen. En attendant de lever cette incertitude nous nous contenterons d’admirer la couve.

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             Admirable logo, le Tau du sacrifice mêlé au Delta dzétien du Destin. Instinctivement avec cet oiseau posé sur un champ de neige l’on pense à La Pie de Claude Monet. Mais le travail de ce merveilleux coloriste, ce maître de la nuance dissociative de la couleur irriguée par une vision contemplative de la nature qu’est notre impressionniste ne cadre pas avec la thématique de l’image. Champ de neige après la bataille, ne restent que les épées, les armes et les boucliers à moitié enfouis dans les amoncellements d’ouate mortuaire qui doit recouvrir les cadavres, sur la droite un corbeau odinique gras comme un chapon nous le confirme, nous sommes dans Le cœur de Hialmar, un des plus beaux poèmes de Lecomte de Lisle, pratiquement au centre, posé dans sa propre fierté, solitaire un faucon, ne jette même pas un regard indifférent autour de lui, la vie est un carnage, il y a ceux qui meurent et ceux qui survivent. Il a choisi son camp. Depuis sa naissance. 

    THE FREE ONE

    (2018)

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             Encore une fois nous ne regarderons que la couve. Attention, il existe deux versions de cet EP, l’un tout en ukrainien qui porte le même titre que le précédent В​і​л​ь​н​и​й et ce deuxième en langue anglaise qui nous aide à comprendre le sens de cette gratuité non-commerciale, qui n’a pas de fondement nous dit le dictionnaire, à comprendre selon une acceptation stirnérienne, ‘’ J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur Moi.’’ L’image est sans appel, un rapace qui se laisse tomber du haut du ciel sur sa proie toutes serres ouvertes, la liberté n’a qu’un prix : la vie. La liberté n’a qu’un coût : la mort.  

             Trois tires : l’ensemble forme une splendide trilogie : The free one / Sabbath / War.

    THE SONG OF DESOLATION

      (Rockshots Records / Mai 2020)

    Elin : vocals / Phil ou Niphilim : guitar, vocals / Nawka : keyboards / Strike : guitar / Alex : drums / Anton : bass.

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    L’artwork de la pochette est d’Elin, une pythonisse écrasée par le message qu’elle doit délivrer, des roses motivent sa robe, mais tout dans son attitude désespérée démontre qu’elle n’est qu’épine empoisonnée, celle dont la piqûre déclencha  le cancer de Rilke,  pochette rouge de sang symbole du futur de l’Homme, et cette bouche démesurée à la Gwinplaine, l’enfant que les comprachicos ont défiguré, le monstre au cœur pur, Elle que le chant de désolation prophétique dont elle nous avertit transforme en carnassière de l’Humanité. Nul n’est innocent, nul ne sera épargné, même pas celui  ou celle qui détient dans sa bouche les affres du Dire destinal cruel et souverain.

    The free one : ne nous y trompons pas, le morceau est ancien, sa première mouture est parue en 2015, n’oublions pas que la guerre en Ukraine a débuté en 2014, même si depuis notre hexagone elle paraît avoir commencé en 2022… Le genre dark metal se complait dans les thématiques catastrophiques, voire apocalyptiques, à cette aune-là le titre de cet album Song of Desolation n’est guère dramatique, il semble s’inscrire dans les canons du genre, mais il est nécessaire de le relire en pensant à la guerre qui actuellement ravage l’Ukraine, il est rare de rencontrer des albums de Metal qui évoquent des évènements politiques d’actualité brûlante en train de se dérouler. Ne nous laissons pas emporter par la fougue symphonique de cette musique, il nous faut en quelque sorte actualiser les paroles de ce morceau, qui sont assez intelligentes pour ne nommer personne, ce qui leur permet d’atteindre une portée symbolique universelle, il y a une tension extraordinaire dans ce morceau bâti comme un dialogue, sublime aussi cette évocation du faucon, créature du rêve, qui se suffit à lui-même, qui insuffle du courage au guerrier comme à son ennemi, être ambivalent pour ceux dont il recouvre l’imaginaire de ses ailes. Sabbath : changement de décor, guitares grondantes, passage mélodramatiques, fuites éperdues de soli, grand pandémonium très agité, sorcières et sorciers vous entraînent dans un ballet chaotique, cette nuit du sabbath paraît très éloignée de l’Ukraine d’aujourd’hui, moment crucial, n’entrez pas dans cette ronde, sans quoi vous serez tué, fuyez les puissances maudites si vous le pouvez, la mort est au bout de tous les chemins. Il n’et de pire sabbath que les hommes et les nations mènent tous les jours, toutes semaines, tous les mois, toutes les années. Fear and despair : tournez les pages de ce livre de contes, le petit chaperon, rouge de sang, pour enfants imprudents. Rien de pire qu’un vampire, ivre du sang pur de la vierge qui se consume de désir, elle chante, elle appelle, il grogne, il arrive, musique hystérique, glas qui sonne et vous glace, à son tour elle doit assurer son immortalité dans le sang de ses victimes, la voix monte haut car elle est descendue très bas. Oratorio shakespearien. Burned by love : l’autre côté de l’obscurité, un autre conte que l’on lit en commençant par la fin, nul ne peut aller contre sa nature, le vampire est amoureux, tel est pris qui croyait prendre, dialogue d’outre-tombe et tentation de la beauté, l’on se laisse emporter par cette tempête phonique qui se termine par une extase infinie… elle éclate comme une bulle de savon dans l’infini de la mort. Est-ce l’éternité qui ne dure qu’un instant ou juste le contraire. Pour le savoir il faut tenter l’expérience. N’écoutez pas trop ce morceau, vous auriez toutes les chances de risquer l’aventure, tellement la pureté tentatrice  du chant d’Elin est envoûtante.  Last breath : la ballade du remord, dernier titre de la trilogie, tout se passe dans la tête, la frontière entre la vie et la mort est fragile, le désir est peut-être le point de passage qui permet de passer d’une rive à l’autre. C’est un feu qui brûle l’autre et l’autre de l’autre, car l’autre n’est que l’autre figure du même. Ces trois titres explorent les fantastiques tréfonds de l’âme humaine. Le deuxième titre de l’album nous avait prévenus tous les chemins de votre vie mènent à votre mort, même si parfois les chemins de votre mort mènent à votre vie.

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    War : ce titre était le dernier de ce que nous avons nommé la trilogie de la nuit du premier EP paru en 2018. Un chant de guerre, appel au courage, ordre de s’armer et de se porter au combat, chacune des deux voies comme le contre-chant d’arc-boutant qui s’appuie sur l’autre pour l’élever encore plus haut. Dans les morceaux de Thy Despair systématiquement au deux-tiers de sa longueur apparaît  une déperdition phonique comme une vague qui perd de sa force en s’approchant du rivage, ici les guitares remplissent de leur hargne ce moment de déperdition. La guerre n’admet aucune faiblesse. Army of dead : l’on retrouve le morceau dont nous avons présenté la vidéo. Sans doute le temps est-il venu de l’écouter en dehors des oripeaux colorées des belles images, dénudé de nos superfétatoires surinterprétations littéraires.  Que veut cette belle princesse : qu’un magicien redonne vie à son beau et preux chevalier tué dans un combat singulier. Le mage s’exécute et le chevalier revient de la mort. Hélas il n’est plus qu’une sorte de zombie à l’esprit demeuré (de l’autre côté). Certes il se souvient d’elle mais à la manière titubante dont il se dirige vers elle l’on pressent que c’est pour honorer sa chair d’une manière point trop courtoise pour ne pas dire bestiale… Il serait facile de ranger ce morceau aux côtés de la trilogie Fear-and-despair-Burned-by-love-Last-breath, dans une interview Thy Despair en propose une lecture différente : dans les situations désespérées, l’on ne peut s’empêcher de penser à l’Ukraine, il convient de réfléchir et de ne pas se livrer à des gestes inconséquents. Au va-t-en-guerre du morceau précédent Phil semble ajouter  la nécessité d’actions réfléchies. Ces deux postulations ne sont pas contradictoires. Falling star : que dire de plus. Ma première appréhension était innocente, ne connaissant rien de Thy Despair je l’ai entendu comme l’éternel combat de l’ombre et de la lumière, pour Thy Despair les paroles sont ancrées dans une réalité bien plus historiale que ‘’philosophique’’, mais encore plus que dans The Free One le fait qu’il n’y ait pas dans les lyrics une seule allusion à une situation politique quelconque lui confère une portée et microcosmique et macrocosmique qui nous plonge au plus près de l’intimité personnelle de tout un chacun comme au plus près de nos extimités intergalactiques les plus lointaines. Ghost Rider : encore un apologue de la même veine que Army of Dead. Ici, ce n’est plus la lumière et les ombres qui s’affrontent, mais le Mal et le Bien, Dieu et Satan, la voie angélique d’Elin, le timbre adversorial de Phil, bientôt l’on ne sait plus qui parle au travers du chant, la frontière entre le bien et le mal est beaucoup plus poreuse que l’on ne le voudrait, nous sommes tous, nous et nos actes, des hell’sangels métaphysiques, le mal peut engendrer le bien et le bien le mal. Pour libérer son pays ne doit-on pas tuer son ennemi. Falcon : la boucle est bouclée, musicalement aussi heurté  que War, c’est ici que nous est révélé la mystérieuse identité héraldique de ce faucon apparu sur les premières couvertures, notons que ce symbole est d’une clarté absolue pour tous les uchrainiens, les lyrics nous content le combat de la nation ukrainienne pour fonder leur indépendance, il s’agit du monogramme du blason de l’Ukraine. Ce vieux signe de mille ans d’âge de ralliement des peuplades nomades proto-bulgares, représente un gerfaut stylisé fondant sur sa proie. A l’origine ce serait une tamga emblème adopté dès l’antiquité par de nombreux peuples qui figurerait un trident… Ce dernier morceau inscrit cet album dans un acte de résistance politique délibéré.

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             Un bel album qui selon moi, n’a pas mérité l’accueil critique qu’il mérite. Il est vrai que son écoute peut se révéler étonnante, que la logique subtile qui serpente entre les pièces politico-guerrières, les morceaux à consonnance fantastique, et les titres dont il faut saisir la projective signifiance, il y a de quoi se perdre, alors qu’il participe d’un  projet réflexif d’une grande logique.

             Pour les lecteurs à l’esprit binaire qui voudraient savoir si je suis pour l’Ukraine ou pour les Russes, je dirais que premièrement tout peuple a le droit de se défendre et que tout peuple a aussi hélas le droit de s’attaquer à un autre, vision très hegélienne pour qui le droit n’est que l’expression de la force. C’est ce genre de remise en cause de l’idéologie lénifiante étatiste qui   a valu à notre philosophe un espionnage accru de la part des services de renseignement gouvernementaux... Deuxièmement : à ceux qui m’opposeront l’existence d’un droit moral international supérieur je répondrais que l’homme est un animal amoral, comme tous les animaux. Troisièmement : que l’Europe ne s’est jamais relevée de la chute désagrégative de l’Imperium Romanum. Quatrièmement : que les dirigeants n’ont que le pouvoir de vous envoyer à l’abattoir que leurs peuples leur octroient. Les guerres ne sont pas une solution mais une conséquence de nos faiblesses.…

             Lecteur sens-toi concerné par ce groupe car jamais sans toi, en français Thy Despair ne signifie-t-il pas Ton désespoir

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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             Il y eut un double ‘’Heu’’ suivi de deux minutes de silence comme réponse à la question posée par Le Chef décidément en verve :

             _ Demoiselles je m’inquiète pour votre oral de français en fin d’année, votre bac est en train de couler au milieu de la rivière. Agent Chad un petit tour sur les grands boulevards, après quoi nous nous dirigerons vers l’Elysée.

    Les boulevards se révélèrent noirs de monde, j’estimai qu’à peu près vingt pour cent de la population marchait sur les trottoirs sans un mot, dans un silence impressionnant, les enfants étaient particulièrement calmes, ils donnaient sagement leur main à un adulte, sans rechigner, sans poser une question, sans sourire. Au bout d’un moment il y eut tant de monde que la foule déborda sus trottoirs, je dus ralentir, ce qui n’est pas dans mes habitudes. Le Chef alluma un Coronado :

             _ Alors les filles, je ne vous entends pas, de quoi ont-ils peur ?

    Doriane se dévoua pour répondre :

             _ Moi, la seule chose qui me ferait fuir dans la rue, ce serait une grosse araignée noire sur le plafond de ma chambre.

              _ Oui mais tu courrais partout en poussant des hurlements, éliminons cette hypothèse, qui ne saurait concerner le quart des parisiens !

             _ Oui tu as raison Loriane, mais qu’en pensez-vous, vous les hommes ?

    Le Chef secoua la cendre de son cigare :

             _  Il est temps demoiselles, que vous appreniez le b-a BA des méthodes des agents spéciaux des Services Secrets du Rock’n’roll, quand on ne sait pas on enquête, Agent Chad arrêtez cette voiture. Doriane allez interroger les passants sur le côté droit du boulevard, vous Loriane vous vous chargerez du côté gauche. Nous vous attendons, soyez rapides et efficaces.

    Elles y mirent du leur, nous les vîmes se faufiler entre les rangs, et s’arrêter un peu au hasard, soit devant un visage qui leur semblait un tantinet amène. Elles ne reçurent aucune réponse, personne ne manifesta un geste d’agressivité à leur encontre, ce n’est que l’on ne voulait point leur répondre, les gens les évitaient, il semblait qu’ils ne les apercevaient même pas. Elles revinrent :

             _ Avec Molossito et Molossa dans les bras, l’on nous répondra, tout le monde ou presque adore les animaux, c’est gagné d’avance.

    Elles revinrent tête basse, Molossito semblait encore plus vexé qu’elles, il avait léché le bout du nez de plusieurs enfants qui avaient semblé ne pas l’apercevoir. Même pas une réaction de leurs mères. Molossa avait adopté une autre tactique, elle aboya bien fort, grogna et n’hésita pas à faire semblant de mordre une ou deux gambettes, quand elle planta ses crocs dans la jambe d’un papa qui portait sa petite-fille sur ses épaules, à peine y eut-il un geste d’agacement très légèrement esquissé pour la dissuader de continuer.

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    Nous roulions depuis un quart d’heure lorsque Loriane s’écria :

             _ Euréka, j’ai une idée, je crois avoir trouvé, je pense que je j’ai découvert la cause de cet étrange comportement, je suis sûre que j’ai compris, je suis une championne !

             _ Diable, jusques là nous avions l’agent Chad convaincu d’être un génie supérieur de l’Humanité, en plus maintenant nous possédons une championne d’on ne sait trop quoi, tout ça dans l’espace restreint d’une simple voiture, j’espère que vous pouvez chère enfant apporter la preuve irréfutable de votre idée qui si j’en crois votre sourire devrait changer le sort de l’humanité.

              _ Bien sûr, il suffit d’arrêter l’auto, de descendre et de me suivre.

    _ Parfait juste le temps d’allumer un Coronado et nous vous suivons !

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    L’idée de Loriane n’était pas bête : si les gens sortaient parce qu’ils avaient peur chez eux, le plus simple était d’aller voir ce qui leur faisait peur chez eux. Il ne fut pas difficile de visiter quelques appartements. Les portes donnant sur les rues n’étaient pas fermées  et celles des logements individuels avaient été laissées ouvertes par leurs occupants. Rien de notable, la télévision était encore allumée et parfois il était manifeste que les occupants étaient partis précipitamment en plein repas. Molossito et Molossa n’hésitèrent pas à se partager un immense gigot de mouton de douze personnes pour un repas entre amis, les verres d’apéritifs à moitié pleins abandonnés sur une table basse  témoignaient de la célérité avec laquelle la petite fête avait été interrompue. Nous visitâmes soigneusement toutes les pièces, regardant sous les lits, inspectant les meubles, farfouillant dans les tiroirs. Rien, pas même une araignée. Tous les regards se tournèrent vers Loriane :

             _ C’est que nous faisons trop de bruit, expliqua-t-elle souvenez-vous de hier soir, lorsque nous avons été attaqués et que nous avons dû abattre à coups de Rafalos, les briseurs de murailles qui n’arrêtaient pas de sortir des murs, avant qu’ils n’arrivent nous avons entendu des bruits de pas, les gens ont eu peur, nous nous avons tué ces envahisseurs, lorsqu’ils sont sortis des murs les gens ont fui, c’est tout !

    Il y eut un moment de silence, les propos de Loriane appelaient à méditer, le Chef en profita pour allumer un Coronado :

             _ Admettons, mais où sont passés nos envahisseurs ? Ils ne sont pas dans les rues et manifestement ils ne sont pas restés dans les appartements !

    Loriane ne se démonta pas :

             _ Ils sont repartis par les murs, les gens chassés de chez eux, mission accomplie, ils n’avaient plus aucune raison de rester. Par contre je suis persuadée que si nous nous taisons nous les entendrons arriver, ils reviendront, j’en suis certaine !

    Nous restâmes près de deux heures. Nous n’étions pas mal tombés, chez des bons vivants, le bar regorgeait de bonnes bouteilles et des plateaux d’amuses gueules fort appétissants nous tendaient, vous excuserez cet anthropomorphisme  culinaire, pour ainsi dire les bras. Hélas nos briseurs de murailles ne daignèrent pas, ne serait-ce que par politesse, venir nous adresser un petit bonjour amical. Après un énième et dernier Coronados le Chef donna l’ordre du départ.

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    Il était de plus en plus difficile de circuler, à croire que l’entière population de Paris  était désormais dans les rues. De temps en temps j’écrasais sans le faire exprès un piéton, aucune hargne ne se manifestait envers nous lorsque l’on entendait un malheureux pousser d’atroces cris de souffrance quand une des roues lui écrasait la poitrine. Tout au plus nous adressait-on quelques gestes genre ‘’ ce n’est pas grave’’ et s’empressait-on de nous libérer le passage, nous avions même l’impression que s’ils avaient pu parler ils se seraient excusés…

             _ Chef nous avons traversé des situations étranges, mais comme celle-ci jamais !

             _ Agent Chad, vous me permettrez de ne pas être de votre avis, certes nous avons vécu des moments difficiles et périlleux, je le concède, par exemple la fois où nous avions dû aller chercher Keith Richards perché sur son arbre au milieu d’une jungle dont personne à part nous et ce brave Keith n’est jamais sorti vivant. En tout cas je ne comprends pas ce qu’il aurait d’étrange et de mystérieux dans cette affaire.

    Sur le siège arrière les filles s’insurgèrent :

             _ Et les briseurs de murailles qui sortent des murs, vous ne trouvez pas cela mystérieux, à vous croire c’est tout-à-fait normal !

             _ Au premier abord oui, mais si vous prenez le temps de fumer quelques Coronados, vous vous apercevez que nous avons agi comme ces imbéciles qui ne regardent que le doigt qui vous montre la lune !

             _ Chef vous voulez dire que les passeurs de murailles ne sont qu’un leurre ?

    _ Je suis enchanté Agent Chad que vous commenciez à tirer le bon lacet qui permet de dénouer ce nœud cousu de de fil blanc !

    _ Donc, dans tout ce qui nous est arrivé jusqu’à maintenant nous avons été victimes de mises en scène dues à la CIA…

    _ Parfaitement, ils sont très forts, il faut le reconnaître !

    _ Oui, mais maintenant John Deere et Jim Ferguson sont très morts !

    _ C’est parce qu’ils ont trouvé plus forts qu’eux, à tous les coups l’on ne gagne pas !

    _ Et vous pourriez nous révéler qui se cache derrière la CIA ?

    _ Bien sûr, mais nous arrivons au bout de nos trois pages réglementaires, je vous le dirai la semaine prochaine !

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 649 : KR'TNT 649 : JOHN CALE / PINK FAIRIES / MT JONES / ROSCO GORDON / MAX DéCHARNé / PETER SCARTABELLO / PRESSE ROCK / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 649

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    13 / 06 / 2024

     

     

    JOHN CALE / PINK FAIRIES

    MT JONES / ROSCO GORDON

    MAX DECHARNé / PETER SCARTABELLO

    PRESSE ROCK / ROCKAMBOLESQUES

     

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 649

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    Wizards & True Stars

     - Cale aurifère

     (Part One)

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             Entrer dans l’univers de John Cale, c’est aussi entrer dans une foire aux superlatifs. John Cale fait partie des gros cultes, et sa réputation n’est pas usurpée, car bâtie, comme chacun sait, sur l’une des racines du rock moderne, le Velvet Underground. À le lire dans son autobio, il porterait même en grande partie la responsabilité de cette racine, mais comme ses collègues visionnaires Syd Barrett et Brian Jones, il fut débarqué à la même époque sur une île déserte (1967 pour John Cale, 1968 pour les deux zautres).

             C’est en 1999 que John Cale nous fit la grâce de publier What’s Welsh for Zen, une autobio qu’on peut bien qualifier d’incandescente. Objet superbe, puisqu’objet d’art, ce qui de la part d’un mec comme Cale ne surprit personne à l’époque. Cale art total. On le savait en écoutant «Venus In Furs». L’objet le confirme : grand format, couve en carton alvéolé massicotée à ras la tranche, quasiment 300 pages rythmées comme un album du Velvet dans une sulfureuse alternance de pages noires avec un texte en défonce, et de pages blanches avec un texte au noir intense, des photos travaillées jusqu’au délire et des jeux typo qui viennent danser la carmagnole sous tes yeux ronds de stupeur, oui, car ce périlleux exercice est parfaitement réussi. Le designer s’appelle Dave McKean. En page de garde, tu peux lire : «This book is dedicated to Sterling Morrison». What’s Welsh ! What’s Welsh ! Ça sonne comme Sister Ray. Et hop c’est parti ! McKean t’arrondit les justifs, il sort des phrases pour les mettre en scène, comme au théâtre d’avant-garde, il ramène les images d’archives dans la modernité, il noircit des pages pour intensifier le contexte littéraire et falsifie les ciels du pays de Galles pour en glorifier la mélancolie. Chaque double te réserve une surprise à la fois visuelle et contextuelle, c’est un spectacle permanent. McKean réussit même à t’ahurir : il fait le lien entre le book et l’esthétique du cinéma d’avant-garde d’Andy Warhol. Il boucle la boucle. Tu n’avais encore jamais vu ça. Et lorsque John Cale quitte l’Angleterre pour s’installer à New York, God McKean bascule dans le dadaïsme pur. Les photo-montages à base de claviers et de piano, de masques et de bottines sont des objets graphiques de Dada pur et dur. Il rejoint Picabia et Tristan Tzara au cœur battant du mythe le plus moderne de tous les temps. Tu n’en reviens pas d’avoir dans les pattes un authentique Dada book. Ta lecture passe du stade ronron à celui de super-nova. Ce book te dilate la cervelle, il t’arrache à tes manies et à tes routines. Il fait le lien entre tous tes phares dans la nuit, Dada, Warhol, le Velvet, le rock, le ric, le rac et les rutabagas. Et pour couronner le tout, page après page, John Cale revêt la stature d’un fan-tas-tique écrivain. Oui tu as bien lu le mot écrivain.    

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             Il fait partie des auteurs dont la moindre phrase revêt une certaine importance. Cioran, Debord, du pareil au même. C’est comme ça, tu n’y peux rien. Tout ce qu’il écrit te semble lourd de sens. Dans les premières pages, il évoque son enfance à Garnant, au Pays de Galles, et son éducation musicale. Quand il écrit : «I realized that playing music gave me a stronger sense of who I was. In the event, it defined who I was», tu relis la phrase une fois, deux fois et soudain, tu te l’appropries. John Cale a raison, c’est la musique qui te définit. Alors tu t’identifies à lui à travers la musique qui te définit. Te voilà encore plus défini que tu ne le fus jamais. A stronger sense of who I was. La résonance est profonde. Dans la même page, l’enfant Cale évoque sa rencontre avec les drogues qui vont jouer un rôle considérable dans sa vie d’avant-gardiste, et donc dans la vie de l’avant-garde tout court : il a du mal à respirer, et un toubib lui fait prendre un sirop à base d’opium. «The notorious Dr. Brown’s». C’est le B-A BA de tous les kids d’alors : le sirop pour la toux qui te fait tourner la tête, et que tu bois au goulot, et la bouteille d’éther dans l’armoire à pharmacie que tu sniffes et qui te fait encore plus tourner la tête. Le kid Cale établit grâce au «cough syrup» une relation «between music and drugs» et se décrit «lying in bed as I hallucinated myself to sleep.» Il voit les fleurs du papier peint de sa chambre s’ouvrir et respirer. À l’école, le kid Cale est vite repéré par des gens de BBC Wales qui lui demandent de leur jouer quelque chose au piano : le kid Cale leur pianote une version rock’n’roll du Sacre Du Printemps de Stravinsky. Allez hop c’est parti ! En voiture, Simone Cale !

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             Au départ, le kid Cale n’est pas vraiment rock. Il en pince pour Stravinsky et Anton Webern. Mais il découvre Rock Around The Clock au ciné local et voit les kids du village danser dans les allées et devant l’écran, avec le taulier du ciné. Alors le kid Cale se met de la brillantine et porte une petite cravate pour devenir teddy boy. Quand il évoque ses parents, c’est d’une manière forcément elliptique : «À une époque de leur vie, mon père devint sourd et ma mère perdit l’usage de sa voix. Ils semblaient être parvenus à une sorte d’accord, vu qu’ils n’avaient plus vraiment besoin de communiquer entre eux.» Le kid Cale a aussi une petite amie, Eileen - a warm, endearing creature - Elle avait elle aussi vécu une enfance difficile. Qui n’en a pas vécu ? Donald Duck ? Comme les miens, ses parents n’étaient pas toujours on speaking terms

              Il décroche une bourse pour aller étudier à Londres. Il y vit de 1960 à 1963 et y rencontre un prof qui lui propose d’explorer «the possibilities inherent in Dadaist ideas for blurring the boundaries of the separate art». Exploser les frontières ! C’est ce que le kid Cale devenu grand fera toute sa vie. Il rencontre aussi le «neo-Dadaist» George Maciuna et assiste à son mariage : George porte la robe de mariée et son épouse le costume du marié. John Cale indique en outre que la correspondance de George se trouve dans les archives de Fluxus. Bingo, man !

             À l’école de musique, le kid Cale en bave : «Les responsables du département m’avaient élu ‘most hateful student’. J’avais en effet négligé mon étude de Webern et l’histoire de la Messe Polyphonique, mais je me voyais devenir plus un compositeur vivant qu’un ‘cataloguer of the dead’. Les responsables du département ne savaient pas quoi faire de moi. Ils étaient effarés par mon absentéisme et par leur incapacité à y remédier.» Le kid Cale s’affirme très jeune. Il prépare le Velvet et prépare en même temps une nouvelle idée de la modernité pour des milliers de kids à travers le monde.

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             Il décroche une bourse pour aller étudier à Tanglewood, Massachusetts. Accueilli par Aaron Copeland, il est ensuite confié aux bons soins de Yannis Xenakis, qui avant de devenir le compositeur célèbre que l’on sait, fut architecte et l’assistant de Le Corbusier à Paris. Le kid Cale admire Xenakis, qui, devenu compositeur, a pondu «the most ferocious pieces of Stockhausen-style piano.» John Cale t’explique à la suite pourquoi Xenakis est tellement novateur : «Il n’y avait pas d’émotion, c’était une gymnastique, très difficile à jouer, et ça n’était pas aussi excitant qu’une partition orchestrale. Tout était basé sur les mathématiques.» Puis le kid Cale avoue que ses propres compos étaient «trop violentes» pour les gens de Tanglewood. Quand il les joue en public, des gens sortent de la salle. D’autres viennent le voir en pleurs après sa prestation - J’ai eu toutes les réactions. C’était l’élément de surprise et j’espère l’avoir gardé dans mon travail ultérieur. Pour moi, c’est très important de garder les gens sur mon chemin et soudain de tourner, BOING ! - Puis il débarque à New York, «a city that never slept», et il découvre son futur royaume : «As I was with the hidden, unseen things that were to be my milieu for years to come - The underground.»

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             On entre dans le saint des saints de la fin des fins : 1963-1965, la genèse. Et il commence par saluer Duchamp : «Another of my idols was Marcel Duchamp, parce qu’il a quitté l’art pour jouer aux échecs. He was somebody who knew when to stop. Tout ce qu’il faisait était très réfléchi, très impressionnant, et ça m’attirait bien plus que de devenir un Schoenberg ou un Webern.» Et il enchaîne aussitôt sur son autre mentor, La Monte Young, «the second major influence on me».  John Cale va rencontrer La Monte Young et sa femme Marion Zazeela dans leur loft et découvrir leur univers de tortues, de yogourts et de Middle Eastern cooking, ils se complémentent, partagent même leurs phrases. La Monte propose à John Cale d’entrer dans son Theatre Of Eternal Music : ils sont cinq : La Monte, Marion, Tony Conrad, Terry Riley and myself, avec en plus, par moments, Angus MacLise et le mathématicien Dennis Johnson - On créait une musique que personne d’autre au monde n’avait créée et que personne n’avait jamais entendue auparavant - Billy Name célèbre lui aussi la mémoire de La Monte Young, un Mormon qui portait des robes. Chez lui, tout est posé au sol, «pas de chaises, and always sex and great dope and great music.» Billy Name pense que La Monte tirait ses revenus du deal de dope - At this time he was the highest-quality dope dealer in the avant-garde movement - Il vend de la marijuana. John Cale fait connaissance avec la marijuana - Tout le monde fumait. La première partie de ma relation avec La Monte était amusante, tout le monde rigolait, les têtes tournaient, personne ne me comprenait à cause de mon accent gallois, alors pas de sexe. Mais quand j’ai commencé à fumer, ça allait mieux. Je rigolais aussi. But we were dead serious about our work.    

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             Puis il rencontre Lou Reed en 1965, en début d’année. Lou est un petit compositeur de 22 ans, et Cale un musicien d’avant-garde de 22 ans. C’est un mec de Picwick, Terry Phillips qui présente Cale au Lou, «parce qu’il pensait que j’étais un ‘pop musician’ à cause de mes cheveux longs.» L’idée de Phillips est de monter un groupe autour du Lou avec Tony Conrad, Walter de Maria & Cale, et de l’appeler The Primitives. Phillips pense qu’une compo du Lou, «The Ostrich», peut devenir un hit. Puis Cale et le Lou sympathisent. Le Lou montre à Cale d’autres compos, «Heroin» et «Waiting For My Man», que Cale déteste au premier abord, car il pense que ce sont des folk songs et Cale hait le folk. Alors le Lou lui demande de lire les paroles de ses cuts, et là, Cale pige tout. Personne n’a jamais traité de tels sujets dans des chansons. Cale trouve même ces cuts très littéraires, «which fascinated me». Comme il n’a aucune notion de rock, à l’époque, il se concentre sur les textes - Mes premières impressions de Lou étaient celles d’un kid nerveux, intelligent et fragile, en col roulé, jean délavé et mocassins - Le Lou qui voit déjà un psychiatre, tourne au Placidyl. Dans le métro, le Lou se défonce au Placidyl mélangé à de la bière. Puis ça passe très vite à l’héro, qui est au cœur du Velvet. L’héro artistique. C’est le Lou qui pique Cale la première fois, en faisant gaffe, car Cale n’aime pas trop les aiguilles - It was an intimate experience - Cale dit découvrir une sorte de paradis - You feel comfortable and friendly - Ça a ouvert un passage entre nous et forgé notre us-against-them attitude qui allait devenir le leitmotiv de notre groupe. Au début on s’appelait The Falling Spikes. On a aussi chopé une hépatite - Ils plongent dans les hard drugs, «pas vraiment par goût des drogues, mais par goût pour la mentalité que les drogues impliquent. On pensait que mal se conduire, doing evil, valait mieux que doing nothing.» John Cale se met à orchestrer les chansons du Lou. Puis après avoir commencé à partager les needles, ils partagent les gonzesses, par exemple Daryl, une nympho.

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             John Cale préfère les cuts slow and sexy. Quand ils mettent «Venus In Furs» au carré, il est persuadé qu’ils ont trouvé leur style, «unique and nasty. Very nasty.» Puis ils cherchent un guitariste et un batteur. Les Falling Spikes deviennent les Warlocks. Sterling que connaît Lou arrive en avril 1965. Angus MacLise bat un peu de beurre avec les Warlocks. À l’été 1965, le groupe devient The Velvet Underground et donne son premier concert - On est devenus l’un des trois groupes émergeants du Lower East Side, avec les Fugs et les Holy Modal Rounders - Quand Angus quitte le groupe, le Lou fait venir la sœur d’un copain, Moe Tucker. Elle possède une batterie. Elle s’adapte vite aux cuts du Velvet et ancre le son avec un african beat influencé nous dit Cale par le batteur virtuose nigérian Babatunde Olatrunji - Moe was good at being basic so she was brought in - Le Lou dira plus tard qu’elle ne savait pas jouer. Il dira la même chose de Sterling. Cale joue de la basse - Je jouais de la basse, sauf sur les cuts avec du violon alto. J’adorais jouer de la basse. It was a real driving king of thing - On comprend ce qu’il veut dire quand on l’entend partir en vrille de bassmatic à la fin de «Waiting For The Man». Et ils se mettent à provoquer les gens en jouant très fort sur scène. Les gens gueulent et se barrent. Ça plait beaucoup à Andy Warhol qui propose de les manager, moyennant 25 % des gains. Il propose en outre d’acheter du matériel, de booker des dates, de trouver un contrat d’enregistrement et d’ouvrir un compte commun, Walvel, dans lequel irait tout le blé, et après avoir récupéré ses 25 %, Andy payerait les quatre Velvets. Petite cerise sur le gâtö : il offre en outre une liberté artistique totale. Il fait jouer le Velvet à la Factory, on West 47th Street. Il leur fait en plus une belle surprise, «a diva named Nico who had just come over from London» - au bras de Brian Jones, serait-on tenté d’ajouter - Elle avait enregistré un single avec Andrew Loog Oldham, et Dylan lui a offert une chanson, «I’ll Keep It With Mine», précise Cale - Nico was a knockout, but so was Andy’s proposal. He wanted Nico in front the band! - C’était donc ça, le plan d’Andy. Il voulait un backing-band pour sa nouvelle superstar. Au début, elle devait tout chanter. Pas question, pour le Lou et Cale, donc elle ne chantera que deux cuts. Andy qui est le roi des diplomates, accepte le compromis. Sur les cuts qu’elle ne chante pas, Nico doit rester sur scène et faire la gueule (looking unenthusiastic) en jouant du tambourin - She had the same aura Andy had - On voit bien au ton de ses phrases que John Cale est prodigieusement excité par la tournure que prennent les événements. C’est un cas unique dans l’histoire du rock : trois visionnaires, John Cale, Lou Reed et Andy Warhol, qui se mettent d’accord sur un concept, qui pour l’époque, est complètement révolutionnaire. John Cale redit à quel point il est persuadé d’avoir créé avec ses trois amis un groupe unique - something very valuable, a style of our own that we had created ourselves - Il leur faut un an pour préparer le premier album, le premier Vévette, comme on disait au lycée. Ils répètent tous les jours à la Factory - Il y avait ce gigantesque portrait d’Elvis au mur, et sur un autre mur, on projetait un film. Andy traînait dans les parages. Quand la Princesse Radziwill arrivait, toute activité stoppait. Andy recevait Dennis Hopper, Peter Fonda, Donovan, Mick Jagger et d’autres gens. La Factory semblait être the hub of the universe - Andy peaufine le show : il projette deux films en noir et blanc sur un mur et demande au Velvet de jouer devant, aussi fort que possible. C’est du Dada rock. Nico chante ses trois chansons et Lou le reste. Et devant dansent Gerard Malanga et Edie Sedgwick.

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             Arrive le moment où John Cale doit questionner le concept - Lou se méfiait beaucoup d’Andy, mais en même temps, il était fasciné par lui. La musique n’intéressait pas Andy. Il s’intéressait aux gens, et Lou, venait d’un autre coin de New York qu’il ne connaissait pas, an example of a Long Island punk. Lou était complètement mystifié par un mec comme Andy qui n’avait absolument rien de méchant en lui, mais qui pouvait se conduire comme un chacal avec ses proches. Alors que le mode opératoire de Lou était de capter l’attention des gens en les blessant - Et il ajoute, ceci qui est encore plus déterminant et qui permet de mieux comprendre l’alchimie si particulière du Velvet : «Il m’a fallu un an pour comprendre ce qui motivait Andy. Je fus d’abord vraiment frappé by the outrageous side, mais j’avais des soupçons sur la nature intellectuelle de son art. Un art qui faisait pâle figure comparé à la downtown avant-garde scene. La Monte ne prenait pas les toiles d’Andy au sérieux, le dollar bill, les Elvis et les boîtes de soupe. Alors que La Monte travaillait une vision de l’art sur la durée, Andy optait pour la répétition. On avait l’impression que des gens comme Andy recyclaient et appauvrissaient des idées très fortes. Mais j’ai appris à connaître Andy et j’ai compris. C’était autre chose que ce que suggérait son image. Il utilisait les images de manière très joyeuse et élégante, avec un sens de l’humour que l’appréciais énormément. C’était scatologique et hilarant. Andy était un mec très calme, espiègle, un manipulateur, mais le plus bénin manipulateur qui ait existé. Il assemblait des éléments très disparates, ce que j’appréciais, car c’est que j’essayais de faire en composant. Je regardais faire Andy.»

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             Billy Name brosse un portrait superbe de John Cale - He had the quiet presence, very black and elegant. John was special. John had the same beauty as Nico, and he was even quieter. Nico sometimes would become outsopken. John and Nico were so beautiful together, because John had this spirit in him that was so hautingly primitive - et il ajoute plus loin : «He was a real treasure, and Andy really liked John.» Ce que Cale apprécie le plus chez Andy, c’est la complicité - Andy was the guy supporting it and telling us not to forget about it. He was definitely a co-conspirator in all of it - Andy, Lou et John Cale sont les trois punks new-yorkais originaux. John Cale se tape Edie Sedgwick. Il se dit fasciné par son rôle dans la Factory. Elle et lui prennent des tonnes de drogues - I was fooling myself - Billy Name décrit le couple merveilleusement - That’s the caveman’s thing. She has to have a mate. They have to fuck and they have to be beautiful - Mais rien de sérieux, rien de suivi, just fuck - It’s primitive and natural and you do it - De son côté, Lou tombe amoureux de Nico et vient vivre chez elle. C’est pour elle qu’il écrit «Femme Fatale», «I’ll Be Your Mirror» et «All Tomorrow’s Parties» - She was the ice-blonde dominating policewoman - Nico et Andy s’entendent bien - they were kind of european - Alors que Lou «was full of himself and faggy in those days. We called him Lulu, I was Black Jack, Nico was Nico.» John Cale explique à la suite que le Lou avait réponse à tout, et la Factory grouillait de queens qui avaient la langue bien pendue. Mais Nico «balançait des trucs à Lou qui lui clouaient le bec.» Leur histoire d’amour dura moins de deux mois, nous dit John Cale. Un matin, le groupe se réunit à la Factory pour répéter - Nico arriva en retard comme d’habitude et Lou lui dit bonjour d’un ton très froid. Elle ne répondit pas. Elle attendait le moment opportun pour le faire. Plus tard, alors qu’on ne s’y attendait pas, elle lança : ‘I cannot make love to Jews any more.’ - Fin de la romance. Lou mit un temps fou à se calmer - Il alla trouver un toubib à midi et s’enfila un flacon entier de Placidyl et une bouteille de codeine. Le soir, à 9 h, il était complètement paralysé - Et de son côté, Edie Sedgwick disparaît dans l’entourage de Dylan. Billy Name revient caler un autre portrait stupéfiant de John Cale, tout de noir vêtu, «with a rhinestone snake around his neck», et qui sur scène tourne le dos au public, et le premier morceau qu’il joue, c’est au violon électrique, «which immediately gave everyone a shock», le violon qui n’est pas «the obvious instrument for a rock and roller» - John had the perfect face for it, he looked perfect holding that thing, absolutely menacing-looking - Cale fait de l’art, pas du rock, c’est ce qu’il faut comprendre. De la même façon qu’Andy, le rock ne l’intéresse pas en tant que tel. L’idée est de concevoir une œuvre d’art. Une œuvre d’art qu’on incarne physiquement. Avec les trois albums du Velvet, nous n’avons que les miettes de cette œuvre. Le Velvet, ça se passait sur scène ou à la Factory.

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             Cale rapporte les menus détails de l’œuvre d’art. Pour jouer, le Velvet devait attendre que Nico allume une chandelle sur scène - It was a little ritual - et ça excédait le Lou. Elle avait aussi pour particularité d’attaquer on the wrong beat, et Lou lui lançait à travers la scène : «We know what we’re doing Nico.» Cale explique ensuite que Nico avait un tympan crevé - This made for very interesting times - Et là, il lâche encore le morceau de l’art : «Les gens croyaient qu’on improvisait et qu’on faisait du bruit sur scène, mais tout ce qu’on faisait était maîtrisé et intentionnel. Everything was deeper, too. On jouait en ré une chanson composée en mi. Maureen n’avait pas de cymbales. I had a viola (un alto) (NOT the higher violin), et Lou avait this big drone guitar we called an ‘ostrich’ guitar. It made an horrendous noise, and that’s the sound on ‘All Tomorrow’s Parties’, for instance. All this made our sound entirely unique.» Plus loin, il éclaire encore un peu plus cette vision de l’art qui le hante : «L’idée qui nous poussait à continuer de considérer le rock and roll comme the medium of choice était de combiner the sonic backdrop from La Monte et le subconscient vénéneux de Lou. It was an attempt to control the unconcious with the hypnotic.» Cale dit encore qu’il a trouvé la bonne personne pour travailler une approche du rock and roll liée à l’avant-garde.

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             Et le fin du fin de l’art, c’est bien sûr Andy, sans qui les miettes de l’art du Velvet ne seraient pas des miettes : «Andy était beaucoup plus fort, après l’attentat qui a failli lui coûter la vie, en 1968. His presence was everything.» Les paroles de Cale pèsent de tout leur poids. «On a beaucoup plaisanté sur l’Andy producteur de l’album, mais il l’a produit au sens où il insistait pour qu’on  garde le son qu’on avait sur scène. Et personne ne pouvait aller contre sa volonté. Il nous a protégés, ce qui nous a permis de graver le son du Velvet pour la postérité.» Cale redit sa fierté d’avoir bossé avec Andy, il cite comme exemple le concert au dom, où cette collaboration a atteint son pic, «et a changé le rock and roll for ever from being a performance on stage to being a multimedia event.»

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             Puis c’est la tournée en Californie. Ils arrivent à l’aéroport de Los Angeles et se disent agressés par le «Monday Monday» des Mamas & The Papas. Cale déteste l’ambiance pop californienne - Our attitude was one of hate and derision - Cale et le Lou haïssent les hippies, et c’est réciproque. Ils se fritent avec Bill Graham. Et tu vois ces photos de ce groupe parfait, habillés en noir, avec des lunettes noires et Nico habillée en blanc. Et sais à l’intrinsèque pur que tout est là, tout le punk du monde, dans la dégaine de Cale, du Lou et de Sterling. Même Maureen a un côté punk. Cale et le Lou se shootent ensemble. Ils partagent leurs aiguilles. Ils chopent des hépatites. I guess I just don’t know. Un certain Paul Katz indique que Cale connaissait des choses que Lou ne connaissait pas, comme le contrepoint - which contributed to the sound of the Velvet Underground - Il dit en outre que «John wasn’t only close to musical genius, he was also well versed in many forms of music.»

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             Puis le Lou vire Andy. Il le remplace par Sesnick que Cale qualifie de «real snake». Et c’est là que le Velvet commence à pourrir - Soudain, Lou nous appelait «son groupe», et Sesnick le poussait à démarrer une carrière solo - Cale croit que sa relation avec le Lou est indestructible, parce qu’ils ont vécu ensemble ce qu’il appelle l’«intellectual puberty». Et voilà que le Lou commence à se comporter comme un despote, vous faites comme je vous dis de faire. Et au passage, Cale indique qu’il existe une version live de «Sister Ray» que personne n’a jamais enregistrée («Sister Ray Part 3»). En septembre 1967, ils enregistrent leur deuxième album, White Light White Heat - We always played loud music in order to get the symphonic sound, but the loudness was supposed to bring clarity, and that wasn’t true of the second album - Il indique que l’album est très improvisé, que «Sister Ray» was one piece. C’est un album enregistré live en studio. Ils utilisent le même volume sonore que sur scène, pour garder l’animalism. Au mixage, ils découvrent que la basse a disparu. Où est-elle passée ? L’enregistrement dure cinq jours, avec a grat deal of chemicals - On «Stephanie Says» there was heroin involved - Et Cale affirme glorieusement : «White Light White Heat was the most abrasive and powerful Velvet Underground album. Il reflétait les tensions internes, alors qu’on commençait à s’entre-déchirer.» En même temps, ils confirment leur statut de losers, car comme le dit Cale, «les groupes qui ont joué pour nous en première partie, the Nazz, the Mothers, Buffalo Springfield, sont tous devenus énormes.» Le Velvet est devenu énorme d’une autre façon.

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             La relation/complicité entre Cale et le Lou connaît un dénouement douloureux - Alors qu’on bossait bien ensemble, il ne trouvait plus la qualité de ce qu’on faisait suffisante pour continuer. Mon concept est que l’art demande à être créé. J’étais là en tant que facilitateur - Quand le Lou vire Cale, il commet selon Katz une monumentale erreur - They couldn’t do without him instrumentally - Cale a cette réaction extraordinaire : «Je pensais alors (et le pense toujours) qu’on aurait pu faire des choses énormes ensemble. Je ne crache pas sur le passé. I honestly think the best is unrealized. I also think I can find it by myself.» Pour virer Cale, le Lou a convoqué Sterling et Moe dans un restaurant à Sheridan Square pour leur dire : «C’est lui ou moi.» Et bien sûr, Sterling fut chargé d’apporter la bonne nouvelle à Cale.

             Ce qu’il faut retenir de ces cinquante pages incandescentes : John Cale est autant le Velvet que le Lou, sinon plus. Ça veut dire en clair : sans John Cale (et sans Andy), pas de Velvet tel que nous le connaissons. À l’âge de 25 ans et avec seulement deux albums, John Cale est entré dans la légende. Nombreux seront ceux qui le suivront à la trace dans les décennies suivantes.

              Dans un Part Two, on verra l’après Velvet. Penchons-nous en attendant sur le dernier album de John Cale, histoire de vérifier sa prédiction : «I honestly think the best is unrealized. I also think I can find it by myself.»

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             Mercy, c’est John Cale tout craché. John Cale, c’est Calimero. Le «Mercy» de Mercy sonne comme une grosse arnaque. Calimero n’en est pas à son coup d’essai. Il est capable de faire du gros n’importe quoi, à partir de rien. Ce que les gens n’ont pas compris : Cale n’est pas un sous-Lou Reed. C’est Lou Reed qui fonde le mythe. Cale est trop gallois pour fonder un mythe, mais il y contribue à 50 %. Cale fait du son. «Marylin Monroe’s Legs» n’est que du son. Cale se croit perdu dans l’espace, et comme il perd toute notion de mélodie, il lance l’idée d’une daube de noise invertie. Sa voix chevrote dans les amplis. C’est atrocement inutile. Il a perdu son pâté de foi. Il a perdu Paris 1919. Il a tout perdu. Mais en même temps, il récupère des tas de billets de vingt, car il vend des albums à la pelle. Les gens achètent toujours du Cale. Quoi qu’il fasse. En attendant Godot. Cale fait voyager des voix de femmes dans ses machines. Il a encore du monde sur «Noise Of You», nouvel anti-cut de n’importe quoi. Il est le dernier héritier du Velvet, mais ça ne l’empêche pas de faire n’importe quoi. Cette daube d’heavy noise finit tout de même par éveiller l’attention. C’est Weyses Blood qui chante sur «Story Of Blood». Le Cale est de retour, avec un son très profond, quasi-impénétrable, construit sur des accords de piano obliques, vite écartés sur le côté, et là, ça devient génial, Weyes Blood claque un contre-chant tiré de l’Antiquité, avec des échos du temple, seul Cale peut te caler ça, il hausse le ton et la terre tremble, il vise l’osmose de la comatose, il bourre l’espace temps de purée, jusqu’à la fin, il congestionne le son à fond de cale. Fasciné par le temps, Cale enchaîne avec «Time Stands Still». Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il bâtit un temple sur les ruines du temple précédent. Une fois que tu as compris ça, tu pénètres dans le cut, et Cale t’accueille comme le font les prêtres. Il psalmodie. Il défend son idée du discours sacré. Il te refait Paris 1919. Il a toujours en lui cette vieille litote désuète, sa mélodie de Paris. Puis il s’en va rendre hommage à Nico avec «Moonstruck (Nico’s Song)». C’est puissant, ça vibre de partout, ça pue le cramé tellement c’est génial. Il reprend pied dans sa légende - Junkie lady - Ça devient monstrueux, il cale ça aux miles & miles to go, à grands renforts de souffle et de rappels, comme dans un temple mythique. S’il rend hommage, c’est forcément mythique. Comment pourrait-il en être autrement ? Là tu entres dans la démesure du grand prêtre Calimero. Il continue d’élever des temples avec autorité, il te plombe une chape vite fait avec «Everlasting Days», il est capable d’une extrême profondeur, ça tape du tambour derrière lui, il y va au night of confusion, le voilà de retour dans les grosses compos, when we turn to walk away, au début tu résistes, et tu finis par céder, car cette musique t’emporte comme la marée. Il devient encore plus fascinant avec l’heavy funk de «Night Crawling». Il rappelle qu’il a toujours haï les conventions. Cale, c’est l’avant-garde, le sang chaud du Velvet. Il t’en met plein la barbe. Il fait encore de l’avant-garde à 80 balais. Is it the end of the world, demande-t-il dans «Not The End Of The World». Ses temples prennent des allures d’univers sonores, bien rêches, qui chevrotent aux portes du Desert Shore de Marble Index. C’est la raison pour laquelle Calimero importe, il transporte en lui des univers mouvementés qui clapotent entre deux icebergs. Il reste à la fois peu avenant et fascinant. Très end of the world. Anti-commercial. Un génie pur. Il invite les Fat White Family sur «The Legal Status Of Ice», un heavy groove tribal noyé de wild Abyssinia, il s’y perd, car le mélange n’est pas bon, juste du bruit pour du bruit. Il revient à la pop avec «I Know You’re Happy», il tape dans la bouse de vache et éclabousse les murs. Il sait très bien ce qu’il fait, il draine de la mélodie dans le prurit du son, un jus s’écoule du temple, odorant, du pur Cale, une sorte de Paris 1919 atteint d’un cancer, il perd toute pudeur, il jette ses miasmes à la face du monde, les colonnes du temple vibrent dans l’air putride, il adore l’avant-garde altérée, les fèves pourries et tout ce qui va avec, cette mare devient une mer, ça flic-floque dans les coins, il te sert une bouillasse infecte et crée le plus singulier des émerveillements. Il boucle cet album quasi-posthume avec «Out Your Window», il plonge dans le drame, please don’t go, il sonne comme un poète défroqué de l’ère élisabéthaine.

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             Dans la presse anglaise, on se bouscule au portillon pour saluer le grand retour du prêtre Calimero. C’est à Tom Pincock que revient l’honneur de saluer Mercy dans Uncut. Pincock salue the veteran experimentalist. Le fantastique portait du Cale au collier de perles illumine la double d’ouverture. Pour Pincock, la parution de Mercy est un événement qui se situe au niveau de celles du Rough & Rowdy Ways de Dylan et du Darkstar de Bowie. Il cite aussi les derniers albums de Leonard Cohen, de Mavis Staples et de McCartney - When an album may be your last, there’s no reason to not go quietly into that good night - La formulation est superbe. Il dit en gros : alors autant en profiter, puisque ça risque d’être le dernier. Surtout que Mercy paraît après dix ans de silence. Puis Pincok salue le Gallois débarqué à New York qui amena much of the pioneering squall in the Velvet Underground and changed rock music. Oui, c’est aussi simple que ça. Calimero et le grand méchant Lou ont réinventé le rock. Et puis tu as les productions, Nico, les Stooges, Patti Smith et les Happy Mondays. Pour Pincock, Mercy is the most out-there work Cale has made in some time. Il parle d’hallucinogenic journey et trouve que Weyes Blood sonne comme Nico dans «Story Of Blood». Il qualifie l’hommage à Nico («Moonstruck (Nico’s Song)») d’hyperpop ballad. Oui, le Pincock est extrêmement élégiaque, il termine avec une bien belle formule : «Uncompromising thoroughly modern trip into the twilight, to places were even his collaborators and acolytes would ear to tread. Rage, rage.» Il fait bien sûr allusion au Rage before the dying of the light de Dylan Thomas.

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             Dans sa column mensuelle, Luke la main froide salue lui aussi le génie de Calimero. Il titre ‘Cale’n’arty’. Et il attaque ainsi : «It is the time for a gonzo appreciation of Wales’ finest man from Wales, John Cale.» Il dit aimer John Cale «more than Lou Reed these days». Acerbic, il ajoute : «Everyone loves Paris 1919, don’t they?». Il salue bien bas les trois albums Island - The paranoid masterpiece that is Fear. The histrionic even-more-paranoid Helen Of Troy (...) and Slow Dazzle - Il cite plus loin un autre trio d’albums - possibly the greatest trio of experimental music ever recorded - il parle bien sûr des trois albums de Nico dont il est le producteur, The End, The Marble Index et Desertshore. La main froide ajoute : «Cale fut probablement la seule personne à comprendre où Nico allait avec this new kind of ‘European Classical Music’ (Cale’s words).» Puis il se fend encore d’une louange en qualifiant Shifty Adventures In Nookie Wood de «some of the greatest music of his career.»

    Signé : Cazengler, fond de cale

    John Cale. Mercy. Double Six 2023

    John Cale. What’s Welsh for Zen?: The Autobiography Of John Cale. Bloomsbury Publishing Plc 1998

    Luke Haines : Cale’n’arty. Record Collector # 542 - March 2023

    Tom Pincock : John Cale. Mercy. Album of the month. Uncut # 309 - Februeary 2023

     

     

    Fairies tales

     - Part Two

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             En décembre 2023, Russell Hunter, membre historique des Pink Fairies, cassait sa pipe en bois, après que Duncan Sanderson et Larry Wallis, aient cassé les leurs en 2019. D’ailleurs, tous ceux qui ont vu les Pink Fairies sur scène à la grande époque doivent se demander comment Russell Hunter a pu tenir jusqu’à 77 ans. Dans son merveilleux et fondamental Keep It together!: Cosmic Boogie With The Deviants And The Pink Fairies, Rich Deakin explique que les Fairies consommaient à eux trois plus de drogues que tout les Ladbroke Grovers réunis. Ils avalaient et s’injectaient TOUT ce qu’on leur proposait.

             On croit que la page est tournée, comme celle des Ramones ou du MC5, mais non, Paul Rudloph est toujours là, même s’il va droit sur ses 80 balais. Mais comme il était passionné de cyclisme, il est sans doute plus résistant que les autres, va-t-en savoir. Toujours est-il qu’il est encore là, et tant qu’il sera là, les Pink Fairies continueront de faire l’actu.

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             Vient de paraître Screwed Up, avec un magnifique pig/King of oblivion sur la pochette : même équipe que sur Resident Reptiles, l’album précédent : Lucas Fox au beurre, Alan Davey au bassmatic et Paul Rudolph aux commandes. Alors là, ouch, quel album ! Ils reprennent le vieux proto-punker le Mick Farren, ce «Screwed Up» qui fut, t’en souvient-il, le meilleur single punk de 1977, et te le bam-balamment entre les deux yeux. C’est atrocement féroce. Les vieux Fairies jouent à la vie à la mort, et Davey fait un véritable festival de bassmatic dévorant. Oh le power de Paul Rudolph ! Comme si rien n’avait changé depuis le temps du What A Bunch Of Sweeties. Si tu veux entendre du real deal de power trio, c’est là. Rudolph gratte encore sa disto de gras double sur «Whatchagonnado», et Davey n’en finit plus de voyager à tort et à travers dans le cut, ah il faut le voir partir dans l’autre sens, c’est même une virée historique, il joue des gammes dans le fleuve en crue qui l’emporte ! Ils tapent ensuite un vieux «Hassan I Sahba» jadis écrit avec Robert Calvert. C’est saturé de légendarité, avec un Davey qui une fois de plus dévore le foie du cut encore vivant. L’«Hassan I Sahba» te tombe littéralement sur le râble ! En fait, c’est Davey qui fait le show sur cet album. Il gratte «Punky» à la basse fuzz. Il faut voir le cirque qu’il fait ! Il pousse encore derrière «We Can’t Get Any Closer». Il pousse au cul du cut. Pression demented, il balaye tout, il est dix fois pire que Lemmy, cent fois pire ! Mille fois pire ! Il explose l’apanage du power trio, on l’entend même ramer à la basse sourde dans le break. Leur «Wayward Son» est très Hawk dans l’esprit, c’est du fast jive de rock anglais serti du gros solo baveux d’un géant nommé Paul Rudolph - Run run/ Where’s that gun - Mirifique ! Davey est un bassman qui joue par paquets de notes alertes et en mouvement constant, il déverse une purée fumante et animée, il s’implique violemment dans les embrouilles tectoniques.

             C’est tout de même drôle que les Pink Fairies et Hawkwind fassent encore l’actu du rock anglais, certainement la seule qui vaille tripette. 

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             En 2018, on retrouvait ces rescapés du Pink Fairies Motorcyle Club sur Resident Reptiles. Il faut se souvenir que Paul Rudoph est au moins aussi féroce que Larry Wallis. En tous les cas, c’est lui qu’on entend sur les deux premiers albums des Fairies. Ils ont pris tous les trois un coup de vieux, comme on le voit au dos de la pochette, mais pas leur son. Quelle énergie ! Ça pulse dès le morceau titre d’ouverture de balda. Ça reste de l’hyper-rock fairy joué au maximum overdrive et dans la meilleure tradition de l’underground britannique. Paul Rudolph n’a rien perdu de sa crédibilité. Il tape dans un «Old Enuff To Know Better» signé Wallis et emmène son mid-tempo au long cours comme jadis au temps du Bunch Of Sweeties. Admirable dégoulinade ! Et voilà «Your Cover Is Blown», un heavy mid-tempo bardé de son, un vrai shoot de power-trio. Ces trois mecs constituent une sorte de trésor caché de la couronne d’Angleterre. Ça repart de plus belle en B avec «Lone Wolf». Paul rocke comme au temps des Sweeties, c’est un monster caballero, un impavide pourvoyeur de sonic punches, et en background ronfle un incendie, comme au temps de Fast Eddie. S’ensuit un «Whipping Boy» solidement rocké - I don’t wanna be your whipping boy - Le vieux Paul y va, c’est un battant, un refuseur de tourner en rond, c’est monté sur un vieux riff de Mathusalem. Rien de plus parfait que les Mathusalem Fairies.

    Signé : Cazengler, Pink Féru

    Russell Hunter. Disparu le 19 décembre 2023

    Pink Fairies. Screwed Up. Cleopatra 2024

    Pink Fairies. Resident Reptiles. Purple Pyramid Records 2018

     

     

    L’avenir du rock

     - Aimes-tu MTi ?

             Finalement, l’avenir du rock a décidé de rendre hommage à Jack Kerouac en traversant les États-Unis d’Est en Ouest. Il appelle ça une «décision honorifique». Comme il arrive au Colorado, il se dit qu’avec un peu de chance, il chopera Johnny Strike et William Burroughs à l’université de Boulder. Pèlerinage littéraire ? Pas du tout : l’avenir du rock cultive simplement ses racines. Pour bien profiter des paysages et éviter les highways de cartes postales, il voyage à cheval, à l’ancienne. Le voilà dans les montagnes du Colorado, au cœur de l’hiver. Tout est blanc. Le silence règne, à peine troublé par des cris d’oiseaux. Soudain, il entend de la musique. Oh pas grand-chose, juste un filet. Il décide d’aller y voir de plus près et s’enfonce dans un bois en dressant l’oreille. Il avance au pas et débouche au bout d’une heure sur une clairière. Tiens une cabane de rondins ! La musique vient de là. Il descend de cheval et l’attache. Sur la poutre au-dessus de la porte criblée de flèches est écrit au crayon gras de charpentier le nom de Jeremiah Johnson. Comme par hasard ! L’avenir du rock frappe à la porte. Toc toc toc.

             — C’est pour quoi ? J’ai besoin de rien !, gueule Jeremiah d’une voix bourrue.

             — Chuis pas représentant ! Chuis l’avenir du rock !

             — Rien à branler. Dégage, pauv’ con !

             — Mais vous écoutez du rock, non ?

             — Oui, je r’garde U2 à la télé, et alors ?

             — C’est pas une riche idée, Jeremiah, vous allez devenir encore plus con que vous ne l’êtes déjà.

             — T’y connais rien, avenir du rock de mes deux ! MTiVi c’est ‘achement bien !

             — Pouah ! Je préfère MTi Jones ! 

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             On fait MTi pour les besoins du scénario, mais en réalité, il s’appelle MT Jones. Comme il joue en première partie de Jalen Ngonda, MT Jones réédite l’exploit que réalisa Jalen en avril 2023, en première partie de Thee Sacred Souls : créer la surprise seul sur scène avec une guitare électrique.

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    Jalen Ngonda et MT Jones ont d’autres points communs : des chansons parfaites et des voix de superstars, mais de vraies superstars, pas celles qu’on voit dans Telerama ou à la télé, dans les émissions destinées aux grosses rombières réactionnaires. Ces deux petits mecs échappent aux griffes du mainstream grâce à l’éclat d’une authentique dimension artistique.

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    La meilleure illustration est cette reprise du «Tell Like It Is» d’Aaron Neville qu’ils tapèrent tous les deux ce soir-là derrière un micro. Jalen et MT sont potes, ça s’entend et ça nous ravit.

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             MT Jones est un petit mec de Liverpool. Apparemment, il n’est pas encore signé. Au merch, tu peux ramasser son mini-album et crois-le bien, tu vas te régaler. Oh pas grand-chose, six cuts, ceux qu’il chante sur scène avec une effarante modestie. En gros, c’est le même délire que ceux de PM Warson et James Hunter. Il battrait presque Nick Waterhouse à la course, avec «I’d Be Lying». Sur son disk, il a des chœurs et des orchestrations. Il est assez fabuleux de white-niggahrism. Il cultive encore la groovytude de Liverpool avec «In My Arms». Il se déplace dans les nuages comme Marvin et Jalen. Il a même des violons. Ses chansons sont assez miraculeuses de qualité. Sur scène, il les chante d’une voix forte qui impressionnerait le plus blasé d’entre nous. Il fusionne Liverpool avec la Southern Soul. Il a la voix qui va. Le petit MTi est une superstar en devenir, à n’en pas douter. Tout est immensément bon, en place à chanter à l’éclate du Sénégal. Il va chercher son «Feeling Lonely» assez loin, il est réellement dedicated, il est même convaincu comme pas deux. Il termine ce premier round avec un joli «Made Up Your Mind» bien bombardé au sommet de la hiérarchie de la Soul par un bassmatic éléphantesque. Quel power ! Voilà le Soul Brother qui sort du bois ! Il tape dans l’apanage de l’irréversible, il va le chercher là-bas, dans l’extrême bonheur de l’hot Soul, mais si, messie, il y va comme peu de blancs ont osé avant lui, à la pure et dure, et la basse lui bouffe la motte, c’est une révélation organique. 

    Signé : Cazengler, Mti con

    MT Jones. Le 106. Roun (76). 25 mars 2024

    MT Jones. MT Jones. Not On Label

     

     

    Inside the goldmine

     - Rosco et ses frères

              On ne choisit pas ses meilleurs amis. Ce sont les circonstances qui vous les servent généralement sur un plateau d’argent. Rascal est arrivé par le biais d’une famille d’accueil, le genre d’environnement qui se recrée autour de toi quand tu as tout perdu. Il faut avoir vécu ça au moins une fois dans sa vie, car on y apprend tout ce qu’il est important de savoir, en termes d’humanité. Rascal appartenait au premier cercle de cette famille d’accueil. Pour le situer rapidement, il était militant d’extrême gauche et photographe de métier. Un photographe prodigieusement doué, qui travaillait essentiellement au Leica. Il shootait surtout les gens. La relation «familiale» évolua avec le temps sur une relation plus professionnelle. Avec ce noyau d’anciens militants et de pigistes à l’Huma, nous montâmes une structure spécialisée en com interne et ressources humaines. Pour un journaliste d’investigation, faire de la com interne est un jeu d’enfant. Il utilise les mêmes techniques de collecte d’informations, le but étant de tirer les vers du nez des managers pour défaire les blocages, rendre les relations fluides entre le middle management et la base ouvrière, tout cela saupoudré d’une généreuse pincée de valorisation des métiers. Non seulement c’est passionnant, mais ça rapporte pas mal de blé, car évidemment, les grosses boîtes sont les seules à pouvoir débloquer des budgets conséquents de com interne. À cette époque, on rencontrait encore des DRH soucieux du bien-être du personnel dont ils avaient la charge. C’est avec ces gens-là qu’on bossait. Alors, nous commençâmes à bourlinguer sérieusement, avec Rascal, d’abord dans toute la France, puis dans toute l’Europe, car les multinationales ont des sites de production un peu partout. Et nous sommes ainsi entrés dans des usines de toutes sortes, pour enregistrer les paroles des gens et les photographier, pour y monter ensuite des expos et y créer des événements. Nous menions ces missions avec passion, car nous avions le sentiment très clair de leur importance. Un jour que nous approchions d’un site industriel situé au Pirée, près d’Athènes, nous fûmes pris sous le feu d’un commando indépendantiste. Le chauffeur qui était aussi le directeur de l’usine s’en sortit indemne, car il portait un gilet pare-balles. Il se savait menacé. Par contre, Rascal avait salement morflé. Plusieurs balles dans le buffet. Le seul moyen de le ranimer était de lui chanter «Debout les damnés de la terre !», mais rien n’y fit. Ce meilleur ami du temps d’avant repartit comme il était venu, sur son plateau d’argent.

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             Rascal et Rosco ont deux points communs, ce qui explique sans la justifier la présence de l’infortuné Rascal. D’un côté le talent, Rosco et Rascal excellaient dans leurs domaines respectifs, et d’un autre côté, le destin tragique : Rascal aurait pu devenir le Cartier-Bresson des temps modernes, et Rosco un rocking Soul brother de calibre supérieur. 

             Deux façons de retrouver Rosco Gordon : par l’histoire de l’early Memphis scene, ou par New York City Blues, le brillant book de Larry Simon préfacé par John Broven. Rosco Gordon appartient en effet aux deux scènes. Comme ça ne marchait plus pour lui à Memphis dans les early sixties, il est parti s’installer à New York et travailler dans un pressing. Il avait gagné le blé pour acheter ce pressing au poker.

     

             Dans son book New York City Blues, Larry Simon rappelle que Rosco fut aussi important à Memphis que l’étaient Johnny Ace, Bobby Bland, Junior Parker et B.B. King. Comme sa carrière a capoté, il s’est réinstallé dans le Queens en 1962. Il y a monté un label et a continué de se produire sur scène. Puis il évoque sa boutique de pressing - Yeah I was in the dry cleaning business for seventeen years. I made a good living. I was home with my family every night. That meant more to me than all the money in the world and the fame. My family - Le fleuron de l’interview, c’est Butch, le fameux chicken qu’on voit d’ailleurs dans Rock Baby Rock, un superbe rock’n’roll movie de 1957 - That’s the original Butch - Le poulet est resté un an et demi avec Rosco. Il pense que c’est le scotch qui l’a tué. Chaque soir sur scène, Rosco lui donnait un peu de scotch à boire et les gens disaient : «Here comes Rosco and his drunk chicken.» Simon le branche aussi sur Beale Street et boom, Rosco part bille en tête sur les Beale Streeters - all of us, you know, all the Memphis musicians, B.B. King, Bobby Bland, Johnny Ace, Earl Forest and myself. We were supposed to be the Beale Streeters - Mais c’est un coup monté par Don Robey, Rosco avoue n’avoir bossé qu’avec Bobby Bland - Je n’avais pas de bagnole et Bobby Bland nous conduisait au concert. Bobby chantait au volant et assis à l’arrière je me disais que j’aurais dû être son chauffeur et non l’inverse.

             L’autre épisode fondamental de l’histoire de Rosco est son retour à Memphis pour recevoir les honneurs, au soir de sa vie. Dans le Road To Memphis de Richard Pearce, on voit Rosco coiffé de sa casquette de cuir noir entrer chez un disquaire de Memphis et chercher à la lettre G : pas de Rosco Gordon ! Rien. No nothing ! Il va casser sa vieille pipe en bois six semaines après avoir reçu les honneurs sur scène, sous les caméras de Richard Pearce, aux W.C. Handy Awards de Memphis.

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             Très belle pochette que celle de Rosco Rocks Again. C’est un album live que Rosco Gordon  attaque avec «The Chicken», son vieux coucou qui date du temps de Memphis, lorsqu’il posait Butch sur son piano droit. C’est du big jump - I wanna do/ I wanna do/ The chicken walk - Barrelhouse de Beale Street : incomparable ! Pareil, il fait un carton avec «Kansas City». Le gratteur s’appelle Wayne Bennett. Il était le gratteur de Bobby Blue Bland. Le coup de génie de Rosco se planque en B : «Darling I Really Love You». Fantastique croon de crack qu’il tape à l’accent fêlé. C’est du meilleur effet. Wayne Bennett fait des merveilles au coulé de jazz.   

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             No Dark In America est un album posthume, puisque paru deux ans après son cassage de pipe en bois. Ça démarre sur le wild boogie du morceau titre, puis il passe en vitesse de croisière avec son classic jive de jump («Cheese & Crackers»). Il tape ensuite l’heavy boogie blues de just a country boy avec «Early In The Morning». Excellent, même si cousu de fil blanc. Puis il passe à l’exotica avec «A Night In Rio», c’est quasi-ska et même excellent. Rosco est comme un poisson dans l’eau. Son album sonne ensuite comme un épatant chemin de croix, avec des cuts plus ambitieux comme «I Am The One», très New Orleans, ça sonne comme du Fatsy bien balancé, il sait charger une barcasse. On l’entend pianoter sur «Love On Top Of Love», il a un jeu très affirmé, très rustique, il tente le coup du heavy blues de bastringue. Encore un sacré heavy blues avec «Takes A Lot Of Loving», il y juxtapose un monde à lui, un piano blues très franc du collier, très intense. Rosco est un fantastique shouter. Il va creuser sa tombe de voix dans «Are You Mine», puis il te prend dans ses bras avec «When My Baby Comes Home», heavily pianoté et saxé jusqu’à l’oss de l’ass, c’est très puissant, très envoûtant, très Rosco. Il t’ensorcelle encore avec «One More Time» et cet album mystérieusement mirifique s’achève avec «Now You’re Gone» - So many dreams/ I miss your kisses even more - Don’t forget Rosco.

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             Let’s Get It On n’est pas l’album du siècle. Rosco y propose un groove classique, bien contenu et très soigné. Du solid Rosco. Avec «Early In The Morning» il repropose son heavy blues de just a country boy. Il reste bien dans la ligne du parti. Pas d’excès et surtout pas de révolution. Il n’est pas surprenant qu’il soit tombé dans l’oubli, c’est en tous les cas ce qu’inspire l’écoute de «Tell Me I’m The One». Et pourtant, ce n’est pas si mauvais que ça. Il redémarre sa B avec un r’n’b très fin, «If That’s The Way You Feel». Joli bassmatic, son très soigné. Finesse : c’est le mot qui caractérise le mieux le vieux Rosco. Une certaine Eunice Newkirk duette avec lui sur «One Man Woman». Rosco reste un superbe chanteur. Il ne lâche pas sa vieille rampe. On met en temps fou à entrer dans son jeu, et puis on finit par adorer sa finesse de ton. Il chante d’un timbre particulier, un peu sourd, un timbre d’étain blanc qui le distingue du troupeau bêlant des moutons de Panurge.

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             Dans les années 80, Ace excellait déjà dans son domaine de re-découvreur. On put ainsi mettre le grapin sur deux volumes du mighty Rosco, The Best Of Rosco Gordon Volume One et deux ans plus tard, Volume 2. The Memphis Sessions. Alors attention, c’est du Sun Sound. N’oublions jamais qu’Uncle Sam a commencé par flasher sur le Boot de Rosco, et ça donne «Booted», un heavy jive de jump. On est là aux origines du Memphis Beat. Rosco est à la fois fin et suave. Uncle Sam l’avait bien compris. Avec «Two Kinds Of Women», il fait du heavy blues à l’accent de fer blanc. On sent dans tout ça de la joie et de la bonne humeur. La viande se trouve en B, avec notamment «Don’t Have To Worry ‘Bout You No More», un fantastique heavy groove d’about you - bah bah, babah - Il dit adieu. C’est Rosco le cake. Il enchaîne avec «Just In From Texas», un fantastique swing de jump. Ça groove sous l’hip-shake ! Et voilà la cerise sur le gâtö : «Lucille (Looking For My Baby)», un fantastique shoot de Memphis Beat, stupéfiant de facilité. Rosco est l’un des dandys de Memphis.

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             Sur la pochette du Best Of Volume 2, on peut voir Butch, le poulet de Rosco, sur le piano. Ce Best Of est une belle pétaudière. Chez Uncle Sam, ça sonne exactement comme chez Cosimo, à la Nouvelle Orleans. C’est en tous les cas ce qu’indique «That Gal Of Mine». Bouclage du balda avec un instro wild as fuck, «Kickin’ The Boogie». Pur jus de Sun Sound. Tout ça est enregistré entre 1951 et 1952 chez Uncle Sam, alors t’as qu’à voir ! Trois ans avant Elvis. Pur jus de Memphis Beat encore avec «A New Remedy For Love» et un sax savamment incisif. 

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             C’est encore à Ace qu’on doit Bootin’. The Best Of The RPM Years. John Broven signe les liners et nous livre de larges extraits d’interviews de Rosco. Fascinant ! Rosco bouffait à tous les râteliers : Uncle Sam l’enregistrait pour Chess et si les Bihari Brothers lui proposaient un billet de $600, alors il enregistrait les mêmes cuts pour Modern et RPM. En 1952, Rosco était une énorme star - I was so hot! Every time I looked around I had a new record out. At 18 or 19 I had the best of everything, big Cadillac, the sharpest clothes, $200 shoes, girls, I had so much fun. I tell you - Rosco y va au til the day I die dès «No More Doggin’», l’heavy jump de la désaille. Rosco est le punk du jump. Il écrase sa diction dans le cendrier du jump et en prime, tu as un solo de sax on fire. Oh comme ça gueule ! Son «Booted» sonne très New Orleans et «Maria» va plus sur la Jamaïque. Son fonds de commerce reste le jumpy jumpah très tressauté («New Orleans Wimmen»), Rosco y va au franco de port avec un solo de sax brûlant et explosif. Joli cut encore que ce «Two Kinds Of Woman» savamment pianoté. Il fait de l’heavy Rosco avec «Dream Baby». Il gueule dans son micro et ne laisse aucune chance au hasard. Rosco est un killer, bien avant Jerry Lee. Tout est sérieux sur cette compile. Tu as un solo de sax demented dans chaque cut. Son «Lucille (Looking For My Baby)» est quasi rockab tellement c’est bien foutu. Il fait aussi du heavy jive de big band avec «Just In From Texas». Il n’en finit plus de se jeter dans le vent du jump, tu as là le real deal du Black Power. Il est impayable ! Il passe au booze jump avec «We’re All Loaded (Whiskey Made Me Drunk)», c’est bien vu, bien enlevé, il dit qu’il aime ça, I lose my mind, avec en prime un solo de jazz liquide. Il boucle avec un fantastique «Throwin’ My Money Away». Black Power all over !

    Signé : Cazengler, Roscoco Bel-œil

    Rosco Gordon. Rosco Rocks Again. JSP Records 1983   

    Rosco Gordon. No Dark In America. Dualtone 2004   

    Rosco Gordon. Let’s Get It On. Studio One

    Rosco Gordon. The Best Of Rosco Gordon Volume One. Ace Records 1980 

    Rosco Gordon. Volume 2. The Memphis Sessions. Ace Records 1982

    Rosco Gordon. Bootin’. The Best Of The RPM Years. Ace Records 1998

     

     

    Max le ferrailleur

    - Part Four

     

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             Si tu veux entrer par la grande porte dans le palais royal des Flaming Stars, commence par  Songs From The Bar Room Floor. Impossible de dire que cet album paru en 1996 est le meilleur, car tous les albums de Flaming Stars sont exceptionnels, et les compiles qu’on va croiser à la fin de ce petit panoramique sont par conséquent explosives.

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    Ce premier album est dédié à Sterling Morrison et Charlie Rich. L’album grouille de puces et on retrouve Max par terre dès «The Face On The Bar Room Floor», et tu entends les deux sonic genius du groupe, Nick Hosking et Johnny Johnson. Comme quasiment tous les albums du groupe, celui-ci est enregistré chez Toe Rag - Well say hello from the bar room floor - C’est tout de même incroyable que les Flaming Stars n’aient pas explosé la gueule des charts anglais. L’autre surdoué de la bande, c’est Joe Whitney, il faut l’entendre battre le beurre sur «Dowhill Without Brakes», il est le roi du rool over. Les deux guitar slingers font encore un carton épouvantable dans «You Can’t Lie». Oh l’incroyable vélocité des dynamiques et ce killer solo flash incendiaire ! C’est même une stoogerie ! Ils savent aussi sonner comme le Velvet. La preuve ? «Kiss Tomorrow Goodbye». C’est vraiment pas loin d’All Tomorrow’s Parties. Bravo Max ! Les Flaming Stars sont avec les Spacemen 3 et les Mary Chain le seul groupe anglais à s’être approchés d’aussi près de l’esprit sacré du Velvet. Et maintenant, place aux coups de génie : «Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia» pour commencer, assez demented, drivé par le killer tantalizing et des nappes d’orgue insidieuses. Oh et ce solo d’instance de la résistance ! Killer comme pas deux ! Sonic genius encore avec un «Back Of My Mind» furax et même wild as fuck, fusillé par les deux slingers de service. À couper le souffle. Tu ahanes encore quand tu arrives aux pieds d’«I Like Trash». Max te pianote ça à la Jerry Lee. Quelle flambée de Flaming ! C’est le summum de la frénésie, le vrai jive de London town, et ils bouclent cet album faramineux avec un «3am On The Bar Room Floor» fantastiquement étalé sur le plancher.

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             Tu prends les mêmes et tu recommences avec Pathway. Comme son nom l’indique, ils enregistre au studio Pathway, là où fut enregistré «New Rose», et non chez Toe Rag. Liam Watson produit deux trois cuts. L’album est dédié à Charlie Feathers et à Danny Ocean «whos’s gone with the summer wind». Hommage au Velvet avec «Maybe One Day». Ils sont exactement dans la veine de «Pale Blue Eyes». Instro de choc avec «Sing Sing» : groove de jazz. Eh oui, ils ont ces moyens-là. Ils te jazzent le Sing Sing dans la couenne du lard. Tu veux du killer solo flash ? Alors écoute «Running Out The Fire», qui est bien amené sous le boisseau et qui explose ! Killer solo demented, ah laisse tomber Clapton ! Avec les Flaming Stars, ça se bouscule au portillon du firmament. Et voilà encore cinq raisons de rapatrier cet album faramineux, à commencer par «Breaking Down». Wild très wild, c’est du Gun Club balayé par des grattes devenues folles et des nappes d’orgue crépusculaires. Sombre et glorieux à la fois. Dans la foulée arrive «Only Tonight» et sa fantastique intro. Cet album va vite te dépasser, fais gaffe, d’autant que Joe Whitney te bat ça à la vie à la mort. Plus loin, tu prends «Lit Up Like A Christmas Tree» en pleine poire, ça te percute littéralement de plein fouet, comme du Gallon Drunk d’haleine chaude, et tu as ce balancement définitif et ce fou d’Hosking qui part et qui repart ! Quel carnage ! Swing et shuffle, tu as toutes les mamelles du destin dans le Christmas Tree. «Eight Miles Down» t’attend au virage, encore un cut plein comme un œuf et traversé d’éclairs de wild guitar power. Ces deux mecs grattent comme des démons. Et pour finir ton indigestion, voilà encore un bel écrasé du champignon, ce «Just How It Feels» tellement dense qu’il t’amène au bord de l’overdose.

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             Comme t’es un gros malin, tu te dis que tu vas pouvoir souffler avec The Six John Peel Sessions. Grave erreur, amigo. C’est exactement le contraire. Ce sont les cuts des deux albums précédents, en pire. Comme si c’était possible. Joe Whitney est encore plus dingue sur «Downhill Without Brakes», il bat pas le beurre mais le jungle punk. Le killer solo sur «Back Of My Mind» est encore plus killer qu’avant, «Kiss Tomorrow Goodbye» encore plus génial qu’avant, «The Face On The Bar Room Floor» encore plus in the face qu’avant, ils te foutent vraiment la gueule sur le parquet, et le solo est encore plus illuminé qu’avant. Pure romantica punk de London town. «Like Trash» est encore plus trash qu’avant, le solo vampire plane dans la nuit londonienne, John Peel devient encore plus fou que Joe Whitney ! Et Joe bat encore plus le nave qu’avant avec «Forget My Name, et un killer solo vient se coincer en travers de ta gorge. Arghhhh ! John Peel qui a pourtant vu défiler tous les cakes à Maida Vale n’avait encore jamais vu ça ! The Flaming Stars ! Et si c’était le plus grand groupe de rock d’Angleterre ? Va-t-en savoir. En attendant, «Bury My Heart At Pier 13» est encore plus attaqué qu’avant, c’est littéralement gorgé de riffalama scintillante. On n’avait encore jamais un truc pareil. Pire encore avec «Just Too Bad» : Max chante comme un Lou punk ! Les Flaming Stars sont à la fois dans Gallon Drunk et le Gun Club. Et sur le disk 2 sur quoi tu tombes ? Tu ne devineras jamais... Une cover ahurissante du «What Do I Get» des Buzzcocks. Inespéré. Mais attends, c’est pas fini ! Ils sonnent encore plus comme le Velvet qu’avant avec «Running Out Of Time», et puis ils sortent de leur manche cette Beautiful merveille qu’est «Only Tonight». Max fait son Lou quand ça lui chante avec «The Street That Never Loses», il embarque ça au just don’t know, comme le Lou dans «Heroin». Et puis avec «Breaking Down», ils poussent la densité dans ses retranchements, avec encore une fois un killer solo trash d’une férocité à peine croyable. Quand tu sors de là, t’es rincé. Tu vas coucher au panier. Ouaf ouaf.

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             Et tu crois qu’en vieillissant les Flaming Stars vont s’assagir ? Ah ah ah comme font les imbéciles qui se croient drôles. Paru en l’an 2000, A Walk On The Wired Side montre au contraire que l’état des Flaming Stars s’aggrave. Surtout l’état de Joe Whitney. Écoute «The Villains» et tu comprendras. Il ne bat pas le beurre, il bat la wildmania. Max fait encore son Lou dans «Leaving Town». On se croirait sur Berlin. Ils tapent «You Don’t Always Want What You Get» sur les accords du «Mongoloid» de Devo et ça vire vite Flaming Stars avec des rasades de solos stoogiens. Ils font encore du wild extrêmement underground avec «Action Crime & Vision», c’est l’anticipation à la puissance 1000 et toujours ce wild killer solo flash en plein cœur du cut, l’Hosking claque des solos d’une rare violence. Il rivalise de génie sonique avec Wayne Kramer. Ils grattent l’«Over & Done» à coups d’acou dans la chaleur de la nuit londonienne et soudain, tu ne sais pas pourquoi, ça bascule dans l’apocalypse. C’est la grande spécialité de Flaming Stars, avec un riff d’orgue entêtant de tip tip tip et un solo de Nosferatu Hosking. Et voilà «Sleepless Nights» tapé au supremo d’excelsior, explosé de poux du diable et de basse pouet pouet. Que de tempêtes, my son ! Quelle violence ! Ça gargouille dans les entrailles de Saturne ! T’es encore balayé par une tempête de dégelée tentaculaire avec «More Than Enough», ils se jettent tous ensemble dans la balance, l’orgue, le Whitney, les wild killer solos flash et tout s’écroule dans le lagon d’argent avec les falaises de marbre. Tu te dis qu’ils exagèrent et que tu vas porter plainte.

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             Ils attaquent Named And Shamed avec «She’s Gone», une heavy romantica qui résonne au fond du cœur, mais avec un killer solo en intraveineuse. Et puis comme si ça ne suffisait pas, ils basculent dans les Stooges avec «Where The Beautiful People Go». Ils n’ont jamais été aussi énervés. Surtout le Whitney. Lui, il faudrait le faire enfermer et l’Hosking ne vaut pas mieux, avec ses riffs des Stooges. Tu rêvais d’une soirée tranquille, te voilà baisé, une fois de plus. Ils font du heavy stomp de London town avec un «Spilled Your Pint» digne de Carter & The Unstoppable Sex Machine. Du coup, cet album devient complètement wild, et ça s’aggrave encore avec «Another Dial» gratté au gaga demented. Là ils dépassent les bornes. T’es complètement ahuri par le contraste qui existe entre le croon tempéré de Max et les blasts de poux derrière qui valent n’importe quelle pétaudière de Detroit. Les deux slingers allument comme des possédés. Les Flaming Stars jouent sur les deux tableaux à la fois : le cool du froid et l’hot as hell. Effet garanti. Pire encore, voilà «Stranger On The Fifth Floor» et toujours ce contraste chant cool/Méricourt sonique, ces successions de flamboyants killer solos trash sont uniques dans l’histoire du rock anglais. L’Hosking te cisaille encore «If You Give’Em A Chance». Ce sont véritablement les poux les plus furax d’Angleterre depuis le temps de la chopper guitar de Terry Stamp. Tout est cisaillé dans la couenne. Ils font du Third World War sans même s’en rendre compte ! Ils attaquent «The 39 Steps» comme les Damned, à la frenzy des suburbs infestée de poux. 

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             Born Under A Bad Neon Sign est dédié à Nikki Sudden. L’album est un petit peu moins dense que ses prédécesseurs, disons qu’il est plus tenu en laisse, mais attention, ça mord ! Holly Golightly vient duetter avec Max sur le morceau titre, l’ambiance générale est très tendue, très battue, le Whitney fait encore des siennes sur «Should’ve Happened Before» et sur «It’s So Fine». Sur chaque album des Flaming Stars, il se passe des choses extraordinaires. Les grattes n’en finissent plus de plonger dans les entrailles des cuts encore vivants. Ils se tapent une wild ride avec «All This (And So Much More)». Ils adorent partir à l’aventure. Ces mecs sont musclés, beaucoup trop musclés. Retour au Velvet avec «Keine Ahnung», superbe balladif intimiste inspiré. Et tout explose avec «All The Same To Me», Joe Whitney bat le beurre du fou, toujours ce contraste entre cette énergie contenue et le fou qui bat derrière, et tu assistes à un développement spectaculaire, Whitney tape à la dent creuse et les poux prennent feu. Huck Whitney et Mark Hosking jouent vraiment dans la cour des grands. Peu de groupes sont capables de telles pertes de contrôle.

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             Et puis on finit par entrer dans l’ère de ce qu’il faut bien appeler des compiles apocalyptiques avec Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia (Singles 1995-1996) et London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005). Ces deux compiles font partie des meilleurs disques jamais parus en Angleterre. Elles condensent du déjà dense, alors si tu as les nerfs fragiles, passe ton chemin. Ce sont les compiles du non-retour. Sur Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia, tu retrouves dans le morceau titre le pire killer solo d’Angleterre. Il semble que ce soit Johnny Johnson qui le passe. Tu retrouves aussi ces gros clins d’yeux au Velvet, «Ten Feet Tall», «A Hell Of A Woman» et «Eart Your Heart Out», avec la fabuleuse clameur new-yorkaise, le swagger du diable, «A Hell Of A Woman», c’est Lou Reed avec de l’orgue, et ils ramènent même du Totor dans l’équation d’«Eat Your Heart Out». Tu retrouves aussi «Like Trash», avec le Whitney qui t’explose la combine, dans un délire de fuzz et de notes de piano. Tu as là tout ce que tu aimes dans le rock, le great fast & furious. Et bien sûr, il pleut des coups de génie comme vache qui pisse, à commencer par ce vieux «Face On The Bar Room Floor» qui date du premier album, pourri d’écho, wild et complètement ravagé, c’est Memphis in London. Et puis tu as ce «Broken Heart» cavalé sous le boisseau de Camden, assez pur,  presque rockab et éclairé par des éclairs de grattes. Que de power my Gawd encore avec «Kiss Tomorrow Goodbye», et ça grouille d’instros grandioses comme «Spaghetti Junction», «Davy Jones Locker» ou encore l’effarant «Get Carter». Oui effarant. Pas d’autre mot possible ici.

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             London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005) est encore pire, car c’est un double CD. T’es pas sorti de l’auberge ! Tu retrouves les coups de génie d’Alfredo Garcia, «Kiss Tomorrow Goodbye», «The Face On The Bar Room Floor», suivis de l’imparable «Money To Burn». Tu rôtis déjà en enfer. Bienvenue dans l’underground d’after midnight. Tu te noies dans cette pop éperdue et incroyablement tendue. Tu vois des cuts faramineux se noyer dans des nappes d’orgue («Ten Feet Tall»), d’autres grattés à la folie («Bury My Heart At Pier 13»), d’autres descendre au barbu de London town («New Hope For The Dead»), d’autres sabrés au killer solo flash de destruction massive («Sweet Smell Of Success»), d’autres qui atteignent la grandeur inexorable («Only Tonight»), d’autres qui singent le Mongoloid («You Don’t Alway Want What You Get»), d’autres qui sont claqués du beignet d’entrée de jeu («Stranger On The Fifth Floor», et tu y vois un killer solo devenir fou, c’est unique dans l’histoire du rock anglais),  d’autres qui prolifèrent dans le grain du son («Eight Miles Down»), d’autres qui virent samba du diable («Running Out Of Time», avec Mark Hosking qui vient de s’échapper de l’asile de fous), d’autres qui allument les lampions de l’underground («Where The Beautiful People Go»), d’autres qui battent tous les records de tout ce que tu veux («The Man Who Would Be King» et «Action Crime & Vision»), d’autres qui jouent les dandys londoniens («Right Face Right Time»), d’autres qui défoncent la rondelle des annales stoogiennes («Back Of My Mind»), d’autres qui te fendent le cœur («Days Like This»), d’autres qui te marquent à vie («Never Missed You Tonight»), d’autres qui t’envoient au tapis («Like Trash», avec ce fou d’Hosking qui se balade dans le son au tremblé de note explosif). Enfin bref.

    Signé : Cazengler, Max la limace

    Flaming Stars. Songs From The Bar Room Floor. Vinyl Japan 1996

    Flaming Stars. Pathway. Vinyl Japan 1999

    Flaming Stars. The Six John Peel Sessions. Vinyl Japan 2000

    Flaming Stars. A Walk On The Wired Side. Vinyl Japan 2000

    Flaming Stars. Named And Shamed. Vinyl Japan 2004

    Flaming Stars. Born Under A Bad Neon Sign. Big Beat Records 2006

    Flaming Stars. Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia (Singles 1995-1996). Vinyl Japan 1997

    Flaming Stars. London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005). Big Beat Records 2006

     

    *

    L’on ne sait jamais où l’on met les pieds, j’aurais dû m’en douter, l’on ne s’écoute pas, l’on se croit plus fort que la mort. Bien sûr ce n’est pas de ma faute, lors de ma recension (voir notre livraison 646 du23 / 05 / 2024) d’Averoigne d’Arcanist, j’avais été frappé par le nom de leur maison de disque : Yuggoth Records, s’en échappe une exhalaison lovecraftienne, normal puisque son implantation terrestre ou symbolique se situe à Rhode Island.

    Beaucoup de gens appellent leur chat Minou, esprit rationnellement tourmenté Lovecraft a décidé de baptiser la planète naine Pluton du  nom de Yuggoth, la description que l’auteur de Dagon en donne n’incite guère à l’optimisme.  Lisez Ceux qui chuchotaient dans les ténèbres pour vous en convaincre.

    Quand vous trouvez un caillou qui vous semble bizarre, ne le ramassez pas, vous ne savez pas ce qu’il cache. Facile d’identifier la pierre qui a attiré mon attention le nom est écrit juste au-dessous de Yuggoth Records : Peter Scartabello.

    Qui est-ce ? Je vais vite savoir, l’a un album sur le catalogue Yuggoth ! Puisque c’est à ses actes que l’on connaît un homme, écoutons.

    CAST

    PETER SCARTABELLO

    (Yuggoth Records / Bancamp  / 17 – 01 - 2000)

    Une belle couve. Lorsque vous la regardez pour la première fois vous ne voyez que la moitié d’elle. La moitié inférieure. Le profil d’un bel et gracile adolescent, ou d’un jeune homme, micro en main en train de chanter. Derrière lui, le squelette d’une  cage thoracique, vous vous croyez en pays conquis, vous ne voyez pas, vous entendez le déluge metallique, vous savez déjà ce qui vous attend, un opus de death metal, d’ailleurs ce fond de  couleur bois vernis de cercueil vous conforte dans votre opinion, de toutes les façons avant même de regarder  vous l’aviez deviné, un label qui se pare du nom de Yuggoth ce n’est pas pour vous proposer la bande-son de Petit Ours Brun va à la plage,  les plus blasés s’écrieront encore un truc tordu à la Damie Chad je passe à la chronique suivante, jetez tout de même un coup d’œil à la partie supérieure de la couve. Tiens le même gars, l’a l’air un peu fatigué, un peu flappi tel une pomme d’api oubliée depuis trois mois sous le tapis, vous ne savez pas pourquoi vous pensez : diable avec ce squelette thoracique derrière lui ce n’est pas La Jeune Fille et la Mort de Schubert mais le jeune homme et la mort de  Peter Scartabello. Vous êtes fier de votre trait d’humour, vous sursautez, non de Zeus ce n’est pas une cage thoracique, c’est… c’est… c’est quoi au juste… vous zieutez de plus près, un bas-relief sur une cloche géante ou le bas d’un large tronc d’arbre qui représenterait un musicien jouant sur une espèce de violoncelle à forme thoracique… Le problème c’est que plus vous essayez de comprendre la juxtaposition intricatoire de ces deux bandes, la supérieure et l’inférieure, moins vous intuitez, car si au premier abord la composition paraît simple vous vous trouvez face à une structure d’une grande complexité, elle fonctionne à la manière de ces glissements sémantiques flappi-api-tapis qui jouent sur les sonorités, mais là se pose une question cruciale : celle que vous ne parvenez pas à formuler.

    L’artwork n’est pas signé.

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    Une fausse note. Peter Scartabello n’est pas crédité parmi la liste des musiciens.  Conclusion : c’est un compositeur. L’a notamment composé des musiques de films d’horreur. Jusque-là tout baigne : horreur-Yuggoth-Lovecraft. Non pas du tout ! L’écoute de Cast m’a ôté d’un doute provoqué par la lecture de la liste de ses musiciens. Cast n’est pas un disque de Death Metal mais la première œuvre de musique classique composée par Scartabello.  Pas étonnant, le Metal est une musique multiple. Une pieuvre aux mille bras qui étend ses tentacules dans de nombreuses directions. Nous vivons une époque où les genres se rencontrent tels de monstrueux icebergs à la dérive qui s’entrechoquent… Je réprouve le terme de fusion, je préfère évoquer des formes idéennes intangibles qui s’interpénètrent en un incessant combat tellurique, un peu comme si par effraction aléatoirement logosique  vous vous retrouviez dans une dimension temporelle qui n’est pas la vôtre. 

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    Si j’ai bien compris les rares images et commentaires de son instagram – je n’ai jamais vu autant de photos de pizzas – Peter Scartabello a suivi une formation classique. Ce qui ne l’a pas empêché de s’intéresser à d’autres universs. Outre les couves de King Crimson et de quelques autres groupes, parmi ses quatre mille posts je retiendrai d’abord : une photo du dernier texte écrit par Rainer-Maria Rilke, le poëte par excellence de la notion d’Ouvert... Mais surtout aussi son admiration de Schubert.

    Je me suis un bon moment demandé comment traduire le titre de cet album. Phonétiquement j’avais envie de proposer Cash, ensuite à l’aide du traducteur qui donnait comme terme de base le verbe ‘’jeter’’ j’ai opté pour jonchée, l’idée de quelque chose de précieux que l’on jette à terre ou que l’on dépose comme une gerbe de fleurs sur une tombe, car  de quel objet plus intime que la vie pourrions-nous nous débarrasser… En fait Cast est un terme musical qui désigne un quart de ton.  Pas de quoi chercher de minuit à deux heures du matin les fantômes de la nuit…

    The Signal : musicien : Ben Moran : guitare classique / bandes :  le morceau est précédé de l’indication : pose ta paume sur mon front et murmure : « le signal devient plus fort. »… à mon oreille. (1994) : pointez l’oreille vers le son, roulement de cordes dont les harmoniques s’amplifient en une progression qui baisse d’un ton, cascade de notes esseulées, gouttes de pluie fine et grave qui surgissent et se noient dans un verre rempli d’eau, long silence, la structure se répète sous une forme différente, davantage rapide, davantage de notes qui bientôt s’espacent puis se cristallisent comme de frêles stalactites de glace qui se brisent de par leur  propre fragilité, sifflements, il semblerait que Moran el chileno ait perdu sa dextérité, tel un gitan de flamenc qui ne parviendrait plus à les  bazarder par floppées, secoue une dernière fois sa guitare pour faire tomber les dernières gouttes, un bruit de corde qui casse et un silence encore plus long que le précédent, quels sont ces tapotements, l’on se croirait transporté dans le finale d’une tragédie de Racine, une corde désespérée incapable de jouer, artiste maudit, qui se ferait brutalement harakiri, puis des larmes et du silence, des efforts elle rampe sur le plancher, le drame serait-il que notre modernité ne pourrait plus entendre un instrument sans désirer un couac, révolte la guitare se relève pour laisser éclater son chant de cygne à l’agonie, non à la dissonance, la beauté avant tout jusqu’aux portes de la mort, le son se morcèle, du bruit, du noise, de la folie, les doigts frôlent les cordes comme si Hendrix frottait son instrument sur son ampli, chaos partout, sonnerie, amplitude sonique, découpe-t-on la caisse à la scie égoïne. Silence. Serait-ce le bruit de la mort ? De la musique ? La musique serait-elle la jeune fille qui meurt… Cast I : rappelons que l’œuvre de Schubert a été écrite pour un quatuor à cordes. Or les trois mouvements de Cast forment le String Quartet N° 1 interprété par le Charleston String Quartet : Charles Sherba : violon – Lois Finkel : violon – Consuelo Sherba : alto – Daniel Harp : violoncelle : des cordes qui viennent de loin, qui s’arrêtent, qui repartent sur un ton plus grave, le violoncelle s’accapare de tout l’espace mental, il subjugue le trio, il cogne, mais une plainte pure lui succède, une tristesse s’hystérise, Peter Scartabello sous-entend-il que la musique ne pourrait jamais se déployer longuement sans qu’elle ne soit victime d’étranges crises cardiaques qui lui interdisent toute sérénité, comme si une note ne pouvait suivre la précédente sans être soumise à une tension catatonique ou à une pliure de boursoufflure, dans les deux cas qui l’empêchent d’être dans la fugace sérénité de sa présence, or ne voici pas qu’elle réussit son envol, le quartet prend de l’altitude, mais une ratée survient, l’oiseau une flèche fichée dans son aile perd de l’altitude et tombe.  Cast II : majestuoso, élégique, mais la plénitude sonore ne dure pas longtemps, coupures, résonnances, lourdeurs, affinements, entre l’anéantissement et la fureur de vivre, une plainte au ras du sol, une envolée qui rampe et se perd dans le silence, il est indéniable que le silence chez Scartabello est constitutif de la musique, l’eau qui s’évapore n’en reste-t-elle pas moins de l’eau… pointillés sonores qui parfois prennent une importance démesurée pour mieux se dégonfler ou éclater tels des ballons de baudruche qui ne fêteront jamais l’anniversaire de l’infante défunte. Pavane. Cast III : quelle énergie, en point de fuite qu’elle tient à conserver malgré tout, joignent leurs efforts du plus aigu transperçant au tabassage du plus grave, un premier silence infime pour mieux reprendre force mais ce n’est plus pareil, grandes orgues funèbre du violoncelle, les violons gémissent, entend-on le bruissement des roses que le vent de la mort balaie les nuits de longue froidure, si oui il doit ressembler à cette agonie qui maintenant psalmodie, survivront-ils jusqu’ à l’aube, à l’image de la chèvre de Monsieur Seguin qui attend l’apparition du soleil pour finir dans l’illumination de sa propre beauté, de son propre courage, de sa victoire… Electro-Magma I : Dehydration : Michiyo Suzuki : clarinette basse / bandes : avec un tel titre l’on attend un tohu-bohu tonitruant, pas du tout, une respiration rauque et profonde, sur des cliquetis de clochettes animales, Michiyo pousse sa suzuki, une 125, pas une 1000, il tente de faire rugir son moteur, l’a des montées profondes, mais ce n’est pas facile, parfois il zigjazze sur le macadam, et patatrac la mécanique casse et coule une bielle avec un bruit d’anneaux de plastique sur une tringle à rideau, mais ce n’est pas fini, la moto est en rade mais maintenant c’est le combat de la musique contre les redondances du bruit tuméfiant, la clarinette expire, c’est donc qu’elle vit encore ! Electro-Magma II : Liquefaction :la suite tout de suite et pas au prochain numéro, ça transbahute, l’on se croit plongé dans le combat des géants du poème d’Henri Michaux, la bande-son produit tous les bruits qu’elle peut, un avion qui vole juste au-dessus de votre maison, Michiyo se défend tel un beau diable, vous fait le coup de la sirène du paquebot qui entre au port, ou alors il vous pousse des barrissements d’éléphants, hélas la bande-son est plus forte que lui, ne cherchez pas la noise au noise, plus noise que lui tu meurs, tu voulais un bateau, tiens voici le bruit des vagues, ô combien de capitaines ont péri de façon certaine sur les mers lointaines, qu’importe réfugié sur une île Michiyo continue de jouer pour lui. Se rend-il compte que personne ne l’entend et que le bruit de la mer recouvre sa clari(-de-moins-en-moins)nette et de plus en plus basse…

             Magnifique !

    Damie Chad.

     

    *

                    Denis, mon bouquiniste préféré m’a tendu le livre. Que j’ai pris. Dans les deux minutes qui ont suivi j’ai décidé que je ne le lirai pas. J’avais cherché dans la table des matières, de prime abord les têtes de chapitre paraissaient assez énigmatiques, alors je me suis guidé sur les dates, où et comment le gonze avait-il parlé des fanzines ‘’ pionniers du rock ‘’ créés par les fans entre 1966 et 1968 ? Un bon point : n’en avait pas dit du mal. Un très mauvais, un truc à lui refiler dans les pattes la célèbre marque noire des pirates : n’en souffle pas un seul mot.

             Hier soir, suis arrivé à la maison un peu fatigué, pas l’envie d’écrire, le livre était sur le bureau, je l’ai ouvert à la première page. Je viens de le refermer à la dernière.

    UNE HISTOIRE DE LA

    PRESSE ROCK

    EN FRANCE

    GREGORY VIEAU

    (Le Mot et le Reste / Juillet 2023)

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    Les Editions Le Mot et le Reste ont à leur actif près de quatre cents livres consacrés à la musique, toutes les musiques certes mais beaucoup qui se rapportent au rock’n’roll. Un tour sur leur site ne vous décevra pas… A ma grande honte j’avoue que je ne connaissais pas Gregory Vieau . Enfin peut-être si. L’écrit dans New Noise et j’aime à feuilleter cette revue. Journaliste freelance il travaille beaucoup pour Arte écrit aussi dans Vice et Kiblind, vous le retrouverez sur le net  dans Brain Magazine, Le Drone, Mowno. Il ne fournit aucun détail intime mais ses implications professionnelles permettent de mieux cerner le personnage.

    L’aurait quand même pu parler de l’angoisse kierkegaardienne qui étreignait les fans de rock dans ces années-là, y avait bien Salut les Copains que je lisais chez les copines de ma sœur mais à peine si les articles effleuraient le sujet, j’ai réussi à dégotter un numéro de Rock’n’roll Actuallity, c’est là où pour la première fois j’ai rencontré le ‘’reggae’’, mais après l’a fallu attendre la sortie de Rock ‘n’ Folk, j’ai eu le numéro Un dans les mains, je l’ai épluché dans le coin-presse du bureau de tabac – mais pas acheté car complètement fauché comme le chantaient Ray Charles repris par Eddy Mitchell, les patrons étaient sympas, sinon je m’étais procuré le Dictionnaire du Jazz, faute de grives l’on se contente merles, paru chez Larousse, une seule colonne pour le rock’n’roll, mettaient B.B. King dans la liste des huit principaux pionniers du rock,  cela m’étonnait… par contre pas mal d’entrées pour le blues… Au fin-fond de l’Ariège la principale source d’information c’était la radio, Europe 1 et Salut Les Copains principalement, Grégory cite aussi Spécial Blue-Jeans sur Radio Andorre mais omet La Radio des Vallées dont l’émission spécialisée possédait l’immense avantage de débuter à seize heures…

    Le book débute par un beau portrait du pionnier de la presse-rock en France, Jean-Claude Berthon le créateur dès septembre 1961 de Disco-Revue. Il serait facile de le qualifier, avec une moue dédaigneuse, de puriste, c’est vrai qu’il aimait les pionniers, Sylvie Vartan aussi, mais la revue a su évoluer, Elvis Presley, Gene Vincent, Chuck Berry certes, mais très vite les Stones, les Beatles, les Animals, Disco-Revue avait repéré le filon d’or pur… Une revue de fortune (teller) bricolée à partir de rien qui tire jusqu’à 40 000 exemplaires, de quoi aiguiser les appétits. Disco-Revue se fera doubler sur sa droite par Daniel Filipacchi et Frank Ténot, z’ont un as de pique imparable dans la manche, leur émission de radio qui compte des centaines de milliers d’auditeurs, la revue Salut Les Copains dépassera le million d’exemplaires… Berthon serre les dents, sent venir le coup fourré, les yéyés contre le rock’n’roll, bye bye Disco Revue, il tente le tout pour le tout, en 1967 il lance Les Rockers, qui s’éteindra au bout de sept mois, qui renaîtra en un dernier baroud d’honneur en Rock’n’roll Actuality, une douzaine de pages mal ronéotypées agrafées sur le côté, un véritable samizdat rock…

    Contrairement à ce que l’on pourrait accroire Rock’n’Folk ne provient pas d’un milieu rock mais du jazz. De Jazz Hot, revue tournée vers le free jazz, en rupture avec les amateurs de ‘’vrai jazz’’, comprendre trad, swing, et à la limite le be-bop de Charlie Parker… Une rédaction aux idées larges, parfois révolutionnaire, ainsi l’on retrouvera l’un de ses membres éminents Michel Lebris  directeur du journal maoïste La Cause du Peuple, ces fans de jazz sentent bien qu’à côté du Free, il y a autre chose, le folk aussi politique et revendicatif que le free associé à cette honteuse musique électrique qui séduit les jeunes… Ils couperont la poire en deux, pas question de rendre compte de ces étranges épiphénomènes dans les colonnes de leur magazine, mais un numéro spécial, titré Rock’n’Folk, style on vous en parle parce que ça existe et que nous nous devons de vous tenir informés… ne cherchez pas, dans la série ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes la mention Hot Jazz n’apparaît pas sur la couve. 30 000 ventes escomptées.  15 000 effectives. Parfois l’échec vous rend plus fort. L’on connaît la suite…

    Un cas parmi d’autres. Jacques Barsamian, que nous aimons bien, l’a commencé à écrire dans Disco-Revue. On le retrouve dans Rock & Folk. Nous l’on possède quelques un de ces livres sur les rayons de notre bibliothèque. Il faut vivre, quand on a mordu à l’hameçon de l’écriture ceux qui accueillent vos articles deviennent vos nouveaux compagnons de route... Berthon est d’une autre trempe. Il ne mange pas de ce pain-là. On lui a volé le gâteau qu’il portait à sa bouche, il se retire dans sa tour d’ivoire. C’est un pur. Ce n’est pas l’envie qui lui manque. Ça le démange, la preuve lorsqu’une partie de la rédaction des Rochers passe chez Best, il ne pipe mot. Mais il sera au début de l’aventure d’Extra, une espèce de sous-clone de Best, qui finira mal.

    Pas de moraline, il n’y a pas de bon Berthon, finira sa vie à Nancy dans sa ville natale, dans l’anonymat en tant que disquaire. A sa mort dans R&F Patrick Eudeline lui rendra un bel hommage… il n’y a pas non plus les mauvais méchants. Frank Ténot, Daniel Filipacchi et Philippe Koechlin premier directeur de R&F, ont investi leurs économies, pari risqué, pour le lancement de leur magazine respectif.  Tout le monde ne sait pas saisir les opportunités. La vie est profondément injuste, le hasard fait mal les choses. Elle se font avec vous ou sans vous. Mais elles se font. Tel est pris qui croyait prendre. N’attendez rien des autres. De vous non plus. L’on agit toujours à son propre insu. L’on n’est jamais trahi que par soi-même. Instant Karma  à la Plastic Ono Band, nous préférons le vouloir vivre de Schopenhauer, soyons précis, plutôt le vouloir que la vie.

    Les aventures   relatées dans les quatre-vingt premières pages du bouquin sont symboliques de tout ce qui va suivre. Jusqu’à grosso modo 2015. D’un côté les amateurs de rock, les esprits curieux et ouverts, sans eux il n’y aurait rien eu. De l’autre côté le manque d’argent. Le trou qui attire les investisseurs. Ils ont le fric. Ils vous promettent une liberté totale. Parfois ils tiennent parole. Parfois comme chez Best vous passez sous la coupe d’esprit fantasque ou dictatorial. Oui mais quand ils perdent de l’argent. Alors ils reprennent leurs œufs et s’en vont les placer dans un autre panier. Dans tous les cas vous faites des compromissions. Voyez les soi-disant Inrockuptibles, des amoureux de bonne musique et leur petit fanzine qui se vend bien, de crise financière en crise financière, ils tombent sous la coupe d’in banquier, pas tout à fait un pignouf, simplement Pigasse, finiront en magazine culturel à la solde du Parti Socialiste

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    Le pire c’est que parfois ce sont les aventuriers eux-mêmes qui vieillissent… Le rock’n’roll, musique rebelle, musique urgente, all right men, le cas de Rock & Folk est sidérant, sont comme tout le monde, le staff vieillit mal, le punk leur passe sous le nez, ces jeunes malotrus, cette resucée stupide des blousons noirs, pfff ! c’est Best qui a récupéré le ballon, en même temps que celui du reggae, que voulez-vous le rock c’est anglais ou américain… La revue ne récupèrera pas le temps perdu. Heureusement le public vieillit aussi, l’aime bien les idoles de sa jeunesse, le zine survit sur son glorieux passé…

    Les générations se renouvellent et ne se ressemblent pas, elles n’ont pas les mêmes besoins. Actuel cornaqué par Bizot, il apporte les idées neuves et l’argent, sera le chantre des années gauchistes, pas des idéologues, ceux qui veulent vivre cool, s’éclater, dope, bande dessinée américaine, sexe, communautés, refus du système, philosophies douces, musiques diverses, j’ai toujours adoré leurs mises en page multicolores, les temps changent, Actuel sent que le vent tourne et se paie le luxe d’un harakiri victorieux après avoir gagné leurs batailles genre sachet de thé qui infuse toute la bouilloire sociétale… Ils reviennent, avec une nouvelle idéologie, celle des années quatre-vingt, le fric, la gagne, la modernité libérale…  Bullshit !

    Comment expliquez cela ? C’est que l’on est passé du rock ‘n’roll à la notion de culture populaire, et de celle-ci à celle de Culture avec un C majuscule, autrement dit du prolétariat à la petite-bourgeoisie, de la radicalité a l’acceptation, le cas de Libération est à étudier, ses chroniques BD, littérature (notamment la partie poésie), musique, totalement libres et fertiles, ont disparu peu à peu au fur et à mesure qu’il a fallu augmenter le Capital ( encore un C majestueux) pour que le journal (comprendre la direction) puisse vivre au mieux. Parcours sans faute, comment passer de l’utopie au bon côté du manche de la matraque idéologique. 

    La suite du livre est effrayante, oui des mecs ont des idées nouvelles, oui ils se débrouillent tant bien que mal pour fonder une revue, oui puisque ça a l’air de marcher, dans la foulée des imitateurs se proposent de réaliser un projet similaire, très vite l’on est obligé de déposer le bilan, ou de faire alliance avec les concurrents pour ne pas mourir. L’on meurt tout de même. L’on ne s’en aperçoit pas, les années défilent, aucun mouvement musical n’échappe à cette règle, ni le punk, ni le hard, ni le metal. Bientôt encombrements. Application de la loi de la sélection naturelle par la suite. Voir la tétralogie gothique très instructive :  Elegy, Obsküre, Noise, New Noise.

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    Petit problème de base : de moins en moins de lecteurs. Grosse problématique de masse : de plus en plus de sites web consacrés à la musique. Des tentatives originales, biscornues, courageuses : Magic !, Tsugi, VoxPop, Punk Rawk, toutes condamnées à plus ou moins brève échéance, même si de temps en temps la tête coupée renaît une ou plusieurs fois.

    La conclusion n’est pas très optimiste. Voilà, c’est fini.

    Pas du tout, c’est là où le livre s’arrête à la quatre-cent cinquante-quatrième page, c’est là où il devrait commencer. Questions essentielles, qu’est-ce qu’une écriture rock’n’roll, une expression passe-partout, un mythe, une chimère… Comment cette écriture rock’n’roll s’est-elle transformée en soixante ans… La musique a évolué, l’écriture a-t-elle suivi le même chemin… Ce genre de réflexions est surtout abordé lorsque Grégory Vieau aborde le saut qualitatif d’écriture opérée par Rock & Folk, cite les noms mais n’explique pas en quoi ce changement réside. Il est vrai que nous sommes dans une simple historiographie de la presse rock en France et pas dans une analyse stylistique pratiquée en université. Pour ma part je dirais que cette maturité d’écriture est peut-être liée à la nouveauté des phénomènes décrits et la nécessité de convaincre les lecteurs… J’ajouterai qu’à mon avis le seul véritable écrivain de Rock & Folk est sans conteste Yves ‘’ Orphan’’ Adrien et sa Novö/Vision, écriture qui au fur et à mesure que le temps avance, et que notre civilisation décline, se révèle de plus en plus prophétique.

    Après avoir lu ce livre qui donne à réfléchir, je me dis que notre blogue ultra-rudimentaire dans sa conception esthétique renouant ainsi avec l’élan primitif des tout premiers fanzines rock’n’roll bénéficie apparemment d’une liberté à toute épreuve. Pas de banquier, pas de comité de rédaction, pas de compte sonnant et trébuchant à rendre. Pas de triomphalisme, nous savons bien qu’à tout moment notre hébergeur peut nous rayer de la carte d’un simple clic. Nous ne nous faisons aucune illusion, toute présence sur le net est aléatoirement politique et financière. Un hébergeur peut changer de stratégie éditoriale, revendre de plein gré ses avoirs ou se faire racheter par plus gros que lui… Dans notre société toute liberté est sursitaire.  Le rock’n’roll n’est pas une marchandise, juste une énergie kaotique qui ne doit pas s’éteindre. Sans quoi, pourquoi s’obstinerait-il à survivre…

    Damie Chad

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

    86

    Le Chef soupira profondément, je me versais une bonne pinte de moonshine manière de lui tenir compagnie pendant le long silence qui suivit. Le Chef l’interrompit brutalement :

             _ Agent Chad il se fait tard, il est temps de rendre visite à nos jeunes amies, toutefois si vous m’accordez un dernier Coronado avant de nous coucher, j’avoue si cela ne vous dérange point, que je savourerais avec plaisir ce suprême moment d’extase à nul autre pareil…

    Le Chef joignit le geste à sa parole et alluma son ultime Coronado. Sirotant une deuxième rasade de moonshine je suivais sans penser à rien les ronds de fumée qui s’élevaient vers le plafond… Il est des instants où le monde semble s’arrêter, une impression de calme et de paix descend sur vous, elle vous enveloppe dans une sensation de quiétude absolue, plus rien n’a d’importance, vous aimeriez que ce moment durât une éternité…

    Il n’en fut rien, une sonnerie déchira le silence, le téléphone rouge, la ligne directe avec l’Elysée, carrément le Président en personne, je reconnus sa voix  très énervée dès que le Chef eut décroché :

             _ Vous foutez quoi encore avec vos conneries - lorsque les situations s’avèrent urgentes l’attitude des dirigeants n’est pas aussi compassée et faussement joviale que lors de leurs présentations des vœux pour la nouvelle année – une fois que vous aurez arrêté votre bordel  je vous fais fusiller, tout le service, vous et vos deux chiens !

    Nous ne pûmes même pas répondre. Le Président avait raccroché sur un dernier juron que je n’ose même pas retranscrire.

             _ Chef, qu’avons-nous encore fait, il était furax. Que…

    Je n’eus pas le temps de formuler ma question, le téléphone sonna, ouf c’était le noir ! Le Chef le décrocha avec un sourire de soulagement :

             _ Ici John Deere, l’on arrive dans deux minutes !

    Nous nous regardâmes avec surprise, que nous voulait donc la CIA ?

    _ Nous n’allons pas tarder à le savoir, question boulot, malgré nos

     préventions,  ces gars-là sont réglo !

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    En effet une minute cinquante huit secondes plus tard ils arrivèrent. Pas tout à fait comme nous les attendions, il y eut un bruit terrible dans la rue, crissements de freins, chocs divers et longues rafales de mitraillettes. Rafalos en main nous descendîmes nos quinze étages à toute vitesse, pas assez vite, une voiture, portières ouvertes était arrêtée au milieu de la chaussée sur laquelle gisaient deux corps que nous reconnûmes immédiatement : John Deere et Jim Ferguson, ce dernier n’était pas encore tout à fait mort, le me penchai sur son visage, il fit un terrible effort et murmura avant d’expirer : ‘’ Ils arrivent !’’.

             _ Agent Chad, volez-nous une autre voiture celle-ci est inutilisable, je reviens avec les filles, les chiens, tous les chargeurs de Rafalos, n’ayez crainte, je prends en premier ma réserve de Coronados !

    88

    Je fonçais en avant. Derrière moi les chiens aboyaient et les filles ravies que l’aventure ne cessât jamais ne cessaient de rire, je ne savais où aller, le Chef se contentait de fumer paisiblement un Coronado, il ne m’avait indiqué aucune direction, j’en profitais pour m’amuser à tourner un peu au hasard à toute vitesse autour des pâtés de maisons négociant les virages perpendiculairement  sur deux roues. Je n’y avais pas, tout occupé à mon gymkhana, fait attention, je ne m’en aperçus que lorsque le Chef remarqua :

             _ Je trouve étrange qu’à trois heures trente du matin il y ait autant de monde sur les trottoirs.

    C’était vrai. Des gens changeaient de trottoir sans prévenir, ils traversaient la route sans regarder, heureusement que mes réflexes sont bons, maintenant il y avait tant de monde que je dus ralentir malgré moi. Que se passait-il ? Loriane eut une idée de génie :

    _ Il n’y a qu’à écouter la radio !

    J’enclenchai le bouton au bon moment :

    ‘’ Flash Spécial : Le Président de la République vient d’être évacué de l’Elysée, deux hélicoptères de l’armée viennent de quitter la cour du palais pour une direction inconnue’’

    Nous n’eûmes même pas le temps de réagir à cette étonnante nouvelle, la voix de Gilbert Durant, le célèbre présentateur du journal de 19 heures se fit entendre :

    ‘’ Chers auditeurs à cette heure inaccoutumée, appelé par la rédaction de France-Radio je prends  le micro, chers auditeurs cette nuit est pleine de surprises, pour des raisons inconnues des centaines de parisiens ont commencé à quitter sans raison apparente leur domicile vers les trois heures du matin, de plus en plus nombreux, selon les témoignages recoupés de nos informateurs répartis sur l’ensemble du territoire, ils seraient maintenant plusieurs milliers, des hommes, des femmes, des enfants, certains accompagnés de leurs animaux domestiques – Molossito et Molossa aboyèrent avec conviction - le plus extraordinaire c’est que personne ne parle, tous refusent de répondre au micro que je leur tends, j’essaie encore une fois : Monsieur, Monsieur, s’il vous plaît pourriez-vous me di…’’

    Il y eut une espèce de gargouillement, puis plus rien. Nous essayâmes d’autres radios, toutes avaient fini d’émettre.

    • C’est extraordinaire s’écria Doriane !
    • La fin du monde surenchérit Loriane !

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    Le Chef se contenta d’allumer un Coronado !

             _ Demoiselles un agent du Service Secret du Rock ‘n’ roll se doit de garder la tête froide. La situation est peut-être plus terrible que vous ne l’imaginiez, ne prenez la parole qu’à bon escient, tout comme Molossito et Molossa tout à l’heure ont aboyé juste pour manifester leur sympathie à leurs congénères, essayons de raisonner logiquement. Quelle raison d’après vous peut pousser les gens à quitter leur appartement en pleine nuit. Ne répondez pas réfléchissez, je vous donne la parole dans trois minutes le temps d’un court entretien avec l’agent Chad.

    Toute modestie mise à part, mes neurones travaillant plus vite que la majorité de la population terrestre, je me doutais du sujet dont voulait m’entretenir le Chef, aussi me permis-je de prendre la parole :

             _ Chef j’ai peur que nous ayons mal interprété la bordée d’injures que nous a adressées ce matin le Président.

             _ Agent Chad je partage votre crainte, à notre décharge nous soulignons qu’il est souvent…

             _ Toujours, Chef !

             _ En colère, ne m’interrompez pas Agent Chad chaque fois que je me sers d’une litote, espèce de tête de linote, le Président n’aime pas le rock’n’roll, c’est un terrible manquement à son humanité, soyons démocrate, c’est son droit, rappelons aussi que dans une précédente aventure nous avons occis par mégarde son prédécesseur, il nous craint et pourtant cette nuit il décroche son téléphone, non pour nous injurier, mais un sous-fifre quelconque a dû lui confirmer au moment même où il prenait en main son combiné une très mauvaise nouvelle, l’a dû perdre la tête, une forte contrariété aura motivé cette bordée d’insultes à notre encontre.

             _  Chef , vous auriez dû exercer la noble profession de psychologue.

             _  Agent Chad, j’aurais pu exercer tous les métiers que J’exècre, le plus noble de tous étant la défense du rock’n’roll, je l’ai donc choisi.

             _ Vous avez eu raison Chef, je suppute que vous pensez que le Président nous a appelés à l’aide car il avait peur !

    Des cris de joie éclatèrent sur le siège arrière, Loriane et Doriane exultaient, leurs voix se mêlèrent :

             _ Comme nous ! ils ont trouvé comme nous. Le Président avait peur comme toutes ces personnes qui ont quitté leurs maisons, elles sont parties de chez elles parce qu’elles avaient peur de quelque chose !

    Le Chef les félicita. Il en profita pour allumer un nouvel Coronado, il exhala longuement un nuage de fumée aussi épaisse et opaque que ces brumes soudaines qui au dix-neuvième siècle causèrent tant de naufrages. Tendez l’oreille, vous entendrez le bruit de ces coques de bois, coquilles de noix, s’écrasant sur de sournois et cruels récifs…

             _ Maintenant demoiselles, j’attends une réponse immédiate : de quoi donc tous ces gens ont-ils peur !

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 648 : KR'TNT 648 : RUSS WILKINS / NO JAZZ QUARTET /MAX DECHARNE / WAYNE KRAMER / GEORGE SOULE / GHOST HIGHWAY / DOOM DRAGON RISING / ORPHEAN PASSAGE / THUMOS

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 648

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    06 / 06 / 2024 

     

    RUSS WILKINS / NO JAZZ QUARTET

    MAX DECHARNé / WAYNE KRAMER

    GEORGE SOULE /  GHOST HIGHWAY

     DOOM DRAGON RISING /  ORPHEAN PASSAGE

      THUMOS

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 648

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    Wizards & True Stars

    - Russ the Boss 

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             Il existe deux boss dans l’histoire du rock et des wizards : Ross the Boss des Dictators, et Russ the Boss de Lord Rochester, mais aussi d’une palanquée d’autres groupes dont on va causer dans la foulée. Depuis cinquante ans, Russ the Boss Wilkins est l’une des têtes de gondole proéminentes de l’underground britannique, au même titre que Wild Billy Childish, Graham Day, Bruce Brand, Mickey Hampshire, Hipbone Slim, Dan Melchior et Sexton Ming. On retrouve la trace du Russ dans les Pop Rivets, les Milkshakes, le Len Bright Combo, les Delmonas, les Wildebeests, Lord Rochester et dans une multitude d’autres projets. Chaque fois, les disks sont bons, c’est important de le signaler. Les ceusses qui le savent y vont les yeux fermés.

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             Son anti-carrière remonte à 1979. Il était déjà dans la big rock action avec Wild Billy Childish et les Pop Rivets, et un tonitruant premier album baptisé Greatest Hits. Bruce Brand fait aussi ses débuts de légende vivante, car il y bat le beurre, il faut l’entendre battre la chamade de «Fun In The UK». Te voilà au parfum. On entend le Billy s’étrangler de rage dans «Bacon». Il fait du punk primitif, si mal dégrossi qu’on dirait du Dada. Ah quel joli développé de Méricourt ! On sent bien les racines du British beat dans leur punkitude affichée. S’ensuit un gorgeous clin d’œil aux Mods avec «Lambrettavespascoota», gratté à l’hard ska de Brixton, il est complètement fou le Billy, complètement fracassé de la ciboulette. Il s’énerve encore plus avec «Kray Twins», il chante comme une petite fiotte enragée, il est à la fois marrant et impressionnant. À l’aube des temps, les Pop Rivets sont superbes, Billy the kid part bien en vrille sur le bassmatic de Russ the Boss. Avec «Commercial», ils sonnent comme les Buzzcocks, avec la même énergie et le même bassmatic cavaleur. C’est Russ the Boss qui tape le «Disco Fever» en mode «Death Party». Quelle dégelée ! Les Pop Rivets sont effarants de grandeur tutélaire. Billy fait encore sa sale teigne sur «To Start - To Hesitate - To Stop» et Russ the Boss roule sa poule au bassmatic délirant. On entend parfois Billy crier comme un condamné, et ils bouclent cette brillante affaire avec le wild gaga punk de «Pins & Needles». Ils sortent le grand jeu, c’est-à-dire le fast stomp. Merveilleuse énergie des maillots de corps et des peaux adolescentes.

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             On trouve trois covers diaboliques sur l’Empty Sounds From Anarchy Ranch des Pop Rivets : «You Really Got Me», «Wild Thing» et «What’cha Gonna Do About It». Ça chauffe pour de vrai, c’est trashé jusqu’à l’oss de l’ass, il tapent les Small Faces, les Kinks et les Troggs à l’arrache-pied et sur le What’cha, on entend la bassline voyageuse de Russ the Boss. Le reste de l’album va plus sur la grosse dégelée de Medway Punk’s Not Dead, et «Skip Off School» est un real deal de real slab. Heureusement tout n’est pas si bon, ça permet de reposer les oreilles. Avec «Anarchy Ranch», ils font de la wild Americana de Medway. 

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             Le Live In Germany ‘79 est un bel Hangman de 1990. Tu éprouves une certaine fierté à le posséder, comme d’ailleurs tous les Hangman. Ce Live est plus un document sociologique qu’un album live, au sens où on l’entend généralement. Ce n’est ni le Band Of Gyspsys ni le Rockin’ The Fillmore, c’est un doc live un peu âpre, enregistré avec les moyens du bord à Hambourg et à Dusseldorf, en septembre 1979. Les Pop Rivets sont quatre, Wild Billy Childish chante, Bruce Brand gratte ses poux, Big Russ bassmatique, et Little Russ bat le beurre. Au dos, Jack Ketch déclare que ce Live «is an important document in the history of medways premier punk group». Alors ils foncent dans le tas et aussitôt après un «Hippy Shake» mal dégrossi, ils tapent un «Kray Twins» punk as hell. On entend Big Russ monter au front avec son bassmatic sur le ska d’«Hipocrite» et Billy pique sa crise avec la cover du «Watcha Gonna Do» des Small Faces. En B, ils sortent leur vieux «Fun In The UK», le fast punk de «Beatle Boot» vite torché à la torchère, et ils enchaînent avec l’«ATVM Ferry»» d’Alternative TV de Part Time Punks, puis «Steppin’ Sone», cover idéale pour des sales punks. Ils se vautrent ensuite en reprenant le «Jet Boy» de Plastic Bertrand. Ce sera la seule faute de goût dans les immenses carrières de Wild Billy Childish et de Big Russ Wilkins. 

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             En 1982 Russ the Boss se retrouve dans les Milkshakes, une sorte de super-groupe avant la lettre. Pardonnez du peu : Wild Billy Childish, Bruce Brand, Mickey Hampshire et Russ the Boss. Si ce n’est pas un super-groupe, alors qu’est-ce que c’est ? Ils vont enregistrer une petite palanquée d’albums, avec en moyenne trois pépites sur chacun d’eux, ce qui reste une moyenne honorable. Fourteen Rhythm & Beat Greats est un Big Beat de 1982. Belle pochette classique, beau son classique, beau choix de cuts classiques. On en retiendra trois : «Seven Days», «No One Else» et «Red Monkey». «Seven Days», oui, car monté sur les accords des early Kinks, Milky Power avec l’aw qui annonce se solo de la désaille définitive, du pur Mickey Hampshire. Exploit qu’il réédite avec un «Exactly Like You» bien bombé du torse. «No One Else», oui, car bombasté dès l’intro par Big Russ, le demolition man. Fantastique pulsateur devant l’éternel ! Et «Red Monkey», oui, car clin d’œil à Link Wray avec un son de basse délibérément outrageous. Du Wray de Wray.

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             En gros, les Milkshakes sonnent comme les early Beatles et les early Kinks. C’est à la fois leur crédo et leur seuil de référence. Sur After School Sessions, «Shimmy Shake» sonne exactement comme du l’early shimmy des Beatles. Fantastique mimétisme ! Même chose avec «You Can Only Lose» en B, pur early shimmy shake de Beatlemania. Avec «Tell Me Child», ils font le dirty gaga Kinky, Mickey Hampshire gratte les poux de Dave Davies. C’est tellement ultra-dirty que ça mord sur les Pretties. Le reste est plus classique, plus Milkshaky. On entend bien le bassmatic de Russ the Boss dans «I Can Tell», ils diversifient énormément, et Bruce Brand sublime l’instro cavaleur «El Salvador». Ils terminent avec un «Cadillac» plein de jus, battu sec, taillé au cordeau, fourvoyé, mais un peu prévisible. On leur pardonne. 

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             Retour aux Kinks sur The Milkshakes In Germany avec «I’ll Find Another». Pure Kinky motion ‘65 et killer solo trash à la Dave Davies. Merci Mickey ! Retour aussi à l’early Beatlemania échevelée avec «She’s The Kind Of Girl». C’est exactement la même énergie. Ils bouclent leur balda avec «Comes Along Midnight», plus stompy, plus dirty, pas loin des Pretties, mais des Pretties en colère, sonné des cloches au scream et transpercé d’un killer solo trash de Mickey Hampshire ! Si on écoute cet album, c’est uniquement pour rester en bonne compagnie. Ils font encore des étincelles en B avec «I Need Lovin’», un heavy groove milkshaky hanté par un solo de traînasse. Même au ralenti, ils sont éclatants de punkitude sixties. Ils bouclent ce teutonique Germany avec un «Sometimes I Wantcha (For Your Money)» très beatlemaniaque dans l’idée, mais avec une pincée de wild gaga punk. Billy the kid chante vraiment comme John Lennon.

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             Encore une belle pochette classique pour ce 20 Rock & Roll Hits Of The 50’s And 60’s, un Big Beat de 1984 qui te frétille entre les doigts. Il fait même honneur à ton étagère. Big Russ et toute la bande commencent par rendre hommage aux Beatles avec une version en plein dans le mille d’«Hippy Hippy Shake». S’il est un groupe qui a bien pigé le génie des Beatles, c’est eux. Ils trient leurs covers sur le volet et enchaînent avec le «Rip It Up» de Little Richard, mais sans la voix. C’est du tout cuit pour cette bête de Gévaudan qu’est Bruce Brand. Sur cet album, tout est drivé sec par Russ et battu net par Bruce. Ils rendent hommage à Gene Vincent avec une cover claironnante de «Say Mama», et plus loin de «Jezebel», et restent dans le giron des génies de l’humanité avec Buddy Holly et une version de «Peggy Sue» qui leur va comme un gant. Numéro dément de Bruce au beurre. Si tu veux entendre un grand batteur anglais, c’est là. Ils tapent aussi l’imbattable «Jaguar & The Thunderbird» de Chucky Chuckah et en dépotent une version ahurissante d’ampleur et d’élan. T’es vraiment content d’être là, devant ta petite platine de branleur. En B, ils claquent un «Something Else» bien senti, looka here ! C’est gratté dans le sens du poil, tu peux leur faire confiance. Leur «Who Do You Love» est un peu trop bordélique, mal lancé. Ils perdent en route le Bo du Bo. Par contre, ils transforment l’«Hidden Charms» de Wolf en wild protozozo, et ils bouclent la boucle avec une version complètement allumée d’un cut déjà allumé, «I Wanna Be Your Man», qui, t’en souvient-t-il, fut le premier single des Stones, cadeau de John & Paul.

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             Belle pochette que celle de Nothing Can Stop These Men, paru en 1984. Si tu veux voir un vrai super-groupe en photo, c’est là que ça se passe. Attaque de plein fouet avec «You Got Me Girl», heavy gaga britannique, terriblement dirty, traîne-savate et mal intentionné. Bruce Brand vole le show dans «She’s No Good To Me», ce big shoot de gaga buté et bas du front, mais c’est en B que se joue le destin de l’album, avec «The Grim Reaper», un instro digne des Cramps. Puis ils rendent hommage à Johnny Kidd avec «Everywhere I Look». On y entend aussi des échos du «Brand New Cadillac» de Vince Taylor. Puis ils renouent avec la Beatlemania dans «I’m The One For You», poppy en diable, chanté à l’accent clinquant couronné d’harmonies vocales et de claqué de Ricken. Pur magie ! «You’ve Been Lyin’» sent aussi très bon le «Brand New Cadillac» - You’ve been lyin’/ Lyin’ to me - Hard Nut ! 

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             Sous-titré The Legendary Missing 9th album, The Milkshakes’ Revenge paraît en 1987. La bande fut volée au soir de l’enregistrement, nous dit Hasty Bananas au dos de la pochette. Et elle réapparut tout aussi mystérieusement. Tant mieux pour nous, car on peut écouter ce smash d’heavy rumble qu’est «Let Me Love You», une espèce de coup de génie à la Johnny Kidd. Ils enchaînent avec une belle cover d’«I Want You», l’immémorial hit des Troggs, et en B, ils tapent une autre prestigieuse cover, «Pipeline», mais elle n’est pas aussi flamboyante que celle de Johnny Thunders sur So Alone. Wild Billy Childish pique sa crise de gaga-punk des Batignolles avec «She Tells Me She Loves Me», et puis avec «Every Girl I Meet», les Milkshakes font une petite tentative   de putsch rockab. Ils bouclent avec une cover du «Baby What’s Wrong» de Jimmy Reed, qui dans les pattes des Milkshakes devient un heavy stomp gaga mené de main de maître.

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             Wild Billy Childish et Big Russ se retrouvent sur Laughing Gravy, un 25 cm paru en 1987. Pochette bois gravé, sortie des ateliers du graveur Childish. Il n’existe rien de plus underground que ce type d’album. Même à l’époque, il fallait sortir un billet pour l’avoir. Ils attaquent avec une cover du «Baby What You Want Me To Do» de Jimmy Reed. Ils tapent tout l’album aux poux très secs. Ça sonne comme s’ils se désaccordaient en jouant. Leur volonté d’anti-m’as-tu-vu n’en finit plus de s’afficher, cut après cut. Ils tapent le «Black Girl» de Leadbelly à la corne de brume, ou à l’orgue de barbarie, c’est comme tu veux. Ils sont marrants, tous les deux, on les voit sautiller derrière «Little Bettina», ils grattent comme des sagouins. Pas question d’être numéro un au hit-parade ! Fuck it ! En B, ces deux cats du Kent tapent un heavy boogie downhome de Rochester, «I Need Lovin’». Fabuleuse clameur.

             Ce sont les Milkshakes qui accompagnent les Delmonas sur leurs quatre albums. On y reviendra dans un chapitre à part entière.

             Ce n’est pas un hasard, Balthasar, si on retrouve Russ the Boss dans les deux albums du Len Bright Combo, Len Bright Combo By The Len Bright Combo, et Combo Time, parus tous les deux en 1986 sur le mythique label Ambassador.

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             Magnifique album que ce Len Bright Combo By The Len Bright Combo. Trio en forme de formule magique : Wreckless Eric, Russ the Boss et Bruce Brand. On y trouve deux clins d’yeux à Syd Barrett : «Selina Through The Windshield» et «Lureland». Pour Selina, l’Eric ramène un brillant panache de psyché, et il place un gros solo trash de dérive abdominale. C’est éclatant, pur jus de Piper, il explose The Gates Of Dawn. Fantastique résurgence ! «Lureland» est aussi très Barrett, même complètement barré de la Barrett. Le coup de génie est le cut d’ouverture de balda : «You’re Gonna Screw My Head Off». Très British, éclatant, développé, surprenant, imparable. Une solace de psychout so far out. En B, on tombe sur «Sophie (The Dream Of Edmund Hirondelle Barnes)». Il faut leur reconnaître une certaine grandeur, une belle affirmation, une volonté réelle d’éclater le Sénégal d’Angleterre. Que de son, my son ! «The Del Barnes Sound», nous dit-on au dos de la pochette. Tout aussi puissant, voici «The Golden Hour Of Farry Secombe», un cut qui va se fracasser dans le mur du son. Et ce magnifique album s’achève avec «Shirt Without A Heart», un power de tous les instants monté sur une pure structure pop, l’Eric bâtit son petit Wall of Sound avec une troublante efficacité. Il monte son cut en neige prodigieuse.

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             Le deuxième Len Bright Combo sort la même année, en 1986 et s’appelle Combo Time.  Il s’ouvre sur l’assez puissant «Comedy Time». L’Eric charge bien sa barcasse de comedy time. Son «Pleasant Valley Wednesday» n’a rien à voir avec les Monkees, mais ça dérape dans la Méricourt de Big Russ. Comme on l’a vu sur le premier Combo, l’Eric sait créer les conditions du foutoir psychédélique, c’est en tous les cas ce que montre une fois de plus «Swimming Against The Tide Of Reason». Il dispose d’une pente naturelle à l’esbrouffe, il sait finir en beauté. Il dispose bien sûr du personnel idéal pour ça. «The House Burned Down» sonne comme un petit boogie décidé à en découdre. Alors il en découd. Une fois encore, nous trois amis chargent bien la barcasse et ça grimpe très vite en température. C’est vraiment excellent, toujours inspiré, soutenu aux chœurs de lads. Comme si Syd avait mangé des épinards. En B, ils partent en monde «Lust For Life» pour «The Awakening Of Edmund Hirondelle Barnes». Assez gonflé. Pur Russ power ! Bruce Brand vole le show avec «Club 18-30», un petit ramshakle original et l’album se termine en beauté avec «Ticking In My Corner», un heavy country blues de Medway, c’est brillant, joué au bord du fleuve. On exulte en écoutant le bright downhome blues du Combo. Méchante allure ! L’Eric est un crack, un vrai boum-hue-hue. Il explose le country blues, il en fait une montagne de pâté de foi, et il y jette toute sa petite niaque.   

             En 1996, Russ the Boss monte les Wildebeests avec John Gibbs (qui a joué avec Hipbone Slim et les Masonics) et Lenny Helsing au beurre.

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             Dimbo Party sort sur le label d’Hipbone Slim, Alopecia Records, en 1997. Donc gage de qualité. Russ the Boss annonce la couleur dès «Trust In Me», heavy shoot de gaga-punk britannique, juteux, frais comme un gardon et lourd de sens. On sent que ces trois mecs prennent du plaisir à shaker le shook. Avec «Come On now», ils passent au classic Beatles jive de l’aube des temps, puis ils claquent «Hey Cassandra» au swing de Gévaudan, Big Russ fout le feu à la ville pendant que Gibbs claque un bassmatic monumental. Wild Wildebeests jive ! Ils attaquent leur B de plein fouet avec «You Were Wrong», c’est du Chucky à l’anglaise, claqué au riff hésitant, typique des Pretties, et Gibbs perpétue le grand art du bassmatic à la John Stax. Diable, comme ces trois mecs vénèrent les Pretties ! Ils swingent encore comme des démons sur «Mind Blender» et «BMC», et bouclent cet album qu’il faut bien qualifier de chaud-devant avec «Bubblegum Fuzz». Ils s’y entendent en dégelées royales. Joli shoot de wild as Beests !

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             Pas étonnant que Go Wilde In The Countrye soit paru sur Sympathy For The Record Industry. C’est un wild album qui grouille de puces, une sorte d’apanage du power trio underground pur, et ça claque derrière les oreilles dès «I Need You» en mode Trogglodynamite, c’est-à-dire bouillon de culture gaga-punk. Ils embarquent «Frogboy» au one two three, au fast on the run. Comme ils chantent en anglais, on s’exprime en anglais, pour essayer d’être un peu cohérent. Dans la vie, un peu de cohérence ne fait jamais de mal. Russ et ses sbires vont vite en besogne et te remontent la sauce avec des chœurs de Dolls. Plus loin, ils attaquent «Standing Alone» en Kinky motion, bel hommage au génie punk de Dave Davies, Russ et ses Beests ont le power, ils claquent le Kinky KO. Ils regrattent les accords des Kinks de 65 dans «This Is My Year» et Russ the Boss passe un violent killer solo. Ils tapent une très violente cover de «Parchman Farm». C’est complètement punked-out, ils gèrent bien le calme avant la tempête. Ils sont les Wildebeests de Gévaudan. Pour couronner le tout, voilà une belle dégelée psyché, «Couldn’t You Say You Were Wrong», avec une incroyable profondeur de champ, ils font du Syd Barrett sous amphètes, ça spurge dans la stratosphère, ils explosent tout, c’est un violent shoot de Mad Psyché évangélique, ça traverse les siècles et le blindage des coffres, ça t’explose la bulbosphère, et le Russ n’en finit plus de charger la barcasse du diable.

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             Il est possible que le perruqué qui orne la pochette d’Annie Get Your Gnu soit le mec des Snobs, un combo britannique des sixties qu’on croise sur les meilleures compiles Mods, notamment Searching In The Wilderness. Annie Get Your Gnu est ce qu’on appelle un album endiablé. Boom dès «Your Mind». Boom car explosif ! Quasi protozoaire, affreusement claqué du beignet par Russ the Boss. Killer solo, bien sûr. Une fois de plus, les Beests de Gévaudan dévorent les abscisses et les ordonnées du rock anglais. Le petit stomp d’«I Can’t Change» sonne très Beatles au Star Club de Hambourg et puis avec «No No No», ils font du simili 13th Floor Elevators, avec une cruche électrique. Bel hommage ! Retour en fanfare à Dave Davies avec «Til Sun Up». En plein dans le mille du Really Got Me. Russ the Boss n’en finit plus d’être fasciné par ce son, comme au temps des Milkshakes. Retour au Really Got Me en B avec «Lucinda», ce sont exactement les mêmes accords, aw Lucinda/ Luncinda/ Why don’t you set me free - Russ passe un killer solo flash aussi beau et définitif que celui de Dave Davies. Plus loin, ils tapent une cover inexpected, l’«I Did You No Wrong» des Pistols. Bien sûr, ils n’ont pas la voix, mais le feu sacré est là, et bien là. Ils finissent en beauté avec «Who’s Sorry Now», un superbe shoot de gaga jeté par dessus la jambe, avec les chœurs des Who, c’est brillant, braillé au who’s sorry now.

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             L’une des spécialités des Wildebeests est de démarrer les albums avec le dirty punk le plus sale et le plus méchant. The Gnus Of Gnavarone n’échappe pas à la règle. Russ the Boss explose «You Lied To Me» avec un wild killer solo trash. Dans le genre, il est aussi bon que Mickey Hamshire. Le hard boogie de «Nothing’s Gonna Change Me» est encore un pur coup de génie bestial. «Face» est encore bien chargé du bulbique et chanté au raw gut de just to see your face. Tout le reste de la viande est parqué en B, boom dès «Why Don’t You Come Home», attaqué en mode Pretties, aussi wild que «Don’t Bring Me Down», c’est exactement la même niaque de morve délinquante et le même fondu de killer killah. Ils tapent chaque fois en plein dans le mille, comme le montre encore la belle pop psyché de «That Man». Tout est brillant, chez ces mecs-là. «Save My Soul» sonne comme un hit des Creation. Ils ont ce profil d’ultra-freakbeat. Russ the Boss boucle avec «You Can Get Together Again», monté sur un heavy stomp de base et de rigueur, et noyé de killer killah  à la Big Russ, c’est une aubaine pour les oreilles.

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             Comme son père spirituel Nuggets, Gnuggets est un double album, et même un sacré double album, le genre de double album auquel personne ne peut résister. Russ the Boss et ses deux amis ont rassemblé tous les singles des Wildebeests, et ça rock the boat ! Douze bombes sur les 4 faces, dont d’incroyables covers, comme le «Gorilla Got Me» de Jesse Hector, le «She Lives In A Time Of Her Own» du 13th Floor, le «Mongoloid» de Devo que Big Russ gratte à la cisaille, le «Public Image» de PIL attaqué à la basse de Jah, Hallo ! Hallo!, le «Down In The Bottom» de Big Dix avec les fantastiques descentes au barbu de John Gibbs, l’«I Feel Alright» des Stooges tapé au bassmatic des Trogglodynamics, le «Just Like Me» de Paul Revere & The Raiders qu’ils font sonner comme du Dave Davies, l’«I’m Rowed Out» des Eyes, classic gaga-punk de l’âge d’or gratté encore une fois à la Dave Davies, le «Mellow Down Easy» et l’«Hidden Charms» de Big Dix, groové en profondeur pour le premier et transpercé par un killer solo flash pour le second, et puis tu as encore le «Please Go Home» des Stones, l’«All Aboard» de Chucky Chuckah, le «Don’t Gimme No Lip» de Dave Berry, quasi protozoaire, joué à la main lourde de l’heavy stomp. Tu vas aussi retrouver l’effarant «Parchman Farm» proto-punkish de Mose Allison, l’«I Wanna Be Loved» des Heartbreakers, suprême hommage, le «Commanche» de Link Wray, «You Lie», un hit obscur des Lynx, digne des Downliners, et en fin de D, on tombe sur des compos à eux, comme «One + One», heavy slab de gaga sauvage, «1996», solide et wild, gratté à la vie à la mort, et «Pointless» pur jus de Stonesy, pas loin de l’«Under-Assistant West Coast Promotion Man». 

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             En 1987, Russ the Boss s’associe avec Sexton Ming pour monter les Mindreaders. Boom direct avec Ban The Mindreaders. C’est l’un des grands albums inconnus de l’Underground Britannique. Ils démarrent avec un «We’re Gonna Have» wild as fuck, qui est une cover du «We’re Gonna Have A Real Good Time Together». C’est claqué si sec ! En B, ils restent dans les parages du Velvet avec une cover du «She Cracked» des Modern Lovers. Nouvel hommage de taille avec le «Love Comes In Spurts» de Richard Hell. Explosif ! Sur «Anna», Russ the Boss passe un solo à deux notes, comme Pete Shelley le fit dans «Boredom», au temps  béni de Spiral Scratch. Ces trois mecs sont supérieurs en tout. Même niaque que celle des Cheater Slicks. Encore un terrific gaga blaster avec «Girl I Kill You». Tu as là la disto la plus sale d’Angleterre. Pure giclée de protozoaire ! Puis il tapent dans le saint des saints avec l’«Are You Experienced» de l’ami Jimi. Alors, aussi incroyable que celui puisse paraître, ils l’explosent ! Ils osent exploser l’hendrixité des choses ! Russ the Boss est coutumier de ce genre d’exploit. C’est à lui qu’on doit la grandeur du premier album de Len Bright Combo. Il faut aussi saluer l’«I Don’t Care» planqué en B et pulsé aux chœurs de fiottes. 

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             Un deuxième album des Mindreaders a fait surface récemment sur Spinout Nuggets. Il s’appelle Continuation et bénéficie d’une belle pochette voodoo. Apparemment, le trio a survécu, comme l’indique Vic Templar au dos de la pochette. Tant mieux pour nous, pauvres pêcheurs, car voilà (encore) un album béni des dieux du rock anglais, et ça te saute à la gueule dès l’hard gaga boueux bien cracra d’«It’s Bagtime», c’est même carrément Beefheartien, un vrai coup de génie underground. Tu t’en remets difficilement. Plus loin, ils passent à l’experiment avec «Fractures Of Your Face», un cut processionnaire qui ondule sous la lune, mais ils opèrent un retour aux brutalités avec «Take You Slow», ça chante à la meute de chasse avec le sax d’X Ray Spex. Incroyable power de la modernité ! Ça paraît logique avec des gens comme Sexton Ming et Russ the Boss. En B, tu as un beau câdö qui t’attend : une triplette de Belleville avec «I’m Alright Jack», «She’s My Sausage Girl» et «M2 Bridge 67». Alors, punk rawk d’Edimburg avec le Jack, rawk beefheartien avec la Sausage Girl, c’est même pire que du Beefheart, complètement demented, excédé, avide de confrontation, et puis voilà l’M2, un fascinant balladif monté en neige. Ils basculent dans l’excellence ambiancière. On n’en attendait pas moins d’eux. 

    Signé : Cazengler, Russtique

    Pop Rivets. Greatest Hits. Hipocrite Music 1979

    Pop Rivets. Empty Sounds From Anarchy Ranch. Hipocrite Music 1979

    Pop Rivets. Live In Germany ‘79. Hangman Records 1990

    Milkshakes. Fourteen Rhythm & Beat Greats. Big Beat Records 1982

    Milkshakes. After School Sessions. Upright Records 1982

    Milkshakes. The Milkshakes In Germany. Upright Records 1983

    Milkshakes. 20 Rock & Roll Hits Of The 50’s And 60’s. Big Beat Records 1984

    Milkshakes. Nothing Can Stop These Men. Milkshake Records 1984

    Milkshakes. The Milksakes Revenge. Hangman Records 1987

    Wild Billy Childish + Big Russ Wilkins. Laughing Gravy. Empire Records 1987

    Len Bright Combo By The Len Bright Combo. Empire Records 1986

    Len Bright Combo. Combo Time. Ambassador 1986

    The Wildebeests. Dimbo Party. Alopecia Records 1997

    The Wildebeests. Go Wilde In The Countrye. Sympathy For The Record Industry 1997

    The Wildebeests. Annie Get Your Gnu. Screaming Apple 2006

    The Wildebeests. The Gnus Of Gnavarone. Dirty Water Records 2009

    The Wildebeests. Gnuggets. Dirty Water Records 2010

    Mindreaders. Ban The Mindreaders. Empire Records 1987

    Mindreaders. Continuation. Spinout Nuggets 2021

     

     

    L’avenir du rock

     - Quartet gagnant

             S’il est un reproche que l’avenir du rock ne supporte pas, c’est qu’on le traite de positiviste. Il éprouve pour le positivisme une profonde aversion. Ça le fait gerber, rien que d’y penser. Pire que le mal de mer. Pire que de voir une grosse rombière réactionnaire déguster des biscottes de foie gras dans un fucking réveillon. Des exemples comme celui-là, il en a d’autres, ça pullule, chaque fois que l’avenir du rock s’approche de secteurs comme la politique, la religion ou les médias, il frise l’overdose de gerbe rien que d’y penser. Alors il s’en éloigne rapidement. Par contre, si tu le branches sur le négativisme, alors tu vas voir sa bobine s’illuminer. Rien de tel que le négativisme ! Sa tournure préférée reste le fameux No Future, l’hymne des jours pas heureux, ceux qu’il préfère. C’est justement le paradoxe du No Future qui fascine tant l’avenir du rock. Pourquoi ? Parce qu’avec sa formule, Johnny Rotten renoue avec la véracité véracitaire de l’utopie anarchiste. Des cakes comme Zo d’Axa clamaient au XIXe siècle qu’elle était l’avenir du genre humain. Johnny et Zo font bicher l’avenir du rock. Il adore aussi la formule No Way Out, elle dit tout ce qu’il y a à savoir d’une impasse. Rien de tel qu’une bonne impasse pour te retrouver au pied du mur. Pour te sentir bien baisé. Que tu t’en sortes ou pas n’est pas le problème, de toute façon, ta vie est un no way out, il ne faut jamais perdre ça de vue. L’avenir du rock éprouve encore un faible pour le No Sell Out, c’est-à-dire la caste des groupes qui ne vendent pas leur cul. En son temps, le NME avait publié un spécial No Sell Out dont la tête de gondole était Fugazi, et dont la meilleure incarnation reste Wild Billy Childish. Quand l’avenir du rock observe la voûte étoilée, il se régale du spectacle de cette belle constellation : Zo d’Axa, Johnny Rotten et Wild Billy Childish, auxquels il ne manque pas d’ajouter les mighty No Jazz Quartet, nouveaux tenants de l’aboutissant.    

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             Toujours un bonheur que de retrouver sur scène l’ex-Holy Curse et ex-Keith Richards Overdose, Sonic Polo. On l’a vu en 2015 au Havre avec l’excellente Overdose (dont on a dit ici tout le bien qu’il fallait en penser), et des tas de fois au temps où les Holy Curse ouvraient pour tous les groupes gaga anglo-américains qui déboulaient à Paris. Jamais en tête d’affiche, alors ça finissait par devenir scandaleux, car les Holy Curse battaient pas mal de têtes d’affiches à la course. Les mighty Holy Curse avaient deux armes secrètes : Sonic Polo sur sa Tele bleue, et au chant, un brillant gaillard qui aurait pu remplacer Chris Bailey dans les Saints, pas de problème. Dans ce monde idéal dont on parle souvent, les Holy Curse auraient dû exploser.  

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             Sonic Polo reprend tout à zéro avec No Jazz Quartet, alors on va les voir sur scène.  C’est le genre de résurrection sur laquelle on ne crache pas. On en attend même des miracles. Le décorum de la Boule Noire s’y prête bien, puisqu’ils apparaissent dans la fumée. Le Quartet émerge du fog, deux grattes à l’avant et James McClellan tape tout de suite dans le dur en faisant son Captain Beefheart, ou son Tex Perkins, si tu préfères, il growle son «Lost Trail» à s’en esquinter la glotte et nous voilà partis à l’aventure, dans la meilleure des compagnies. Le Quartet joue en formation serrée, les deux grattes croisent le fer en permanence, Sonic Polo et Captain James nouent des accords bilatéraux dilapidés sur le champ, ils développent des combinaisons toxiques, ils trafiquent d’atroces sortilèges, ils tissent des trames insidieuses et plongent la pauvre vieille Boule Noire dans un ténébreux chaos de no way out, mais sans en rajouter des caisses, ce qui est admirable. Comme s’ils parvenaient à tenir leur chaos en laisse. Ils cultivent les Fleurs du Mal d’un rock à la fois ancien et moderne, on revoit ce qu’on a déjà vu cent fois, et en même temps, ils shakent l’orgone accumulator comme des cracks. Tu revois Sonic Polo sur scène et t’es dans la machine à remonter le temps, mais tu le vois mettre le grappin sur le matérialisme dialectique du rock, sa façon de dire : «c’est là, maintenant !». Quand il est bon, le rock te fait vivre l’instant présent mieux que toute autre forme d’art. Ce sont tous les instants présents ajoutés les uns aux autres qui constituent l’avenir du rock. Cut après cut, le Quartet bâtit sa version de l’avenir du rock. Tu peux y aller les yeux fermés.

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             Sonic Polo prend le chant sur «Thermondynamic Love», un cut qui cavale à travers la plaine. Hot as hell. On sent le punk en lui et bien sûr ça explose en plein vol. Ils adorent tramer leurs complots dans l’ombre, comme le montre «The Flower On The Wall». Mais toujours pas de hit. Ce n’est pas leur propos. Le vent noir souffle sur «The Dark Wind», alors ils duettent dans les vapeurs de l’enfer du boulevard, ils se payent des petites crises de hurlette de Hurlevent et claquent des accords mort-nés. Sonic Polo annonce un cut du prochain album, «Ramshackle», puis Captain James revient s’arracher la glotte sur «The Last Man On Earth». Ils n’en finissent plus de chercher des noises à la noise, ils repartent de plus belle avec «And Then I Saw The Bird» enchaîné avec «Three Kinds Of Snakes», heavy boogie et heavy sludge, il y va de bon cœur le Captain James. Full blow ! Ils atteignent le sommet du bottom, ils noient cette merveille dans le son des grattes. «Three Kinds Of Snakes» est le tenant de l’aboutissant. Sonic Polo glisse un tournevis dans ses cordes pour attaquer «Good Riddance». Ça sonne un peu comme du Horsepower, mais avec du doom en plus. 

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             L’occasion est trop belle de plonger à nouveau dans Holy Curse. Tu devrais commencer toutes affaires cessantes par Take It As It Comes, un mighty Turborock de 2011. En plus ce fut un cadeau, lors d’une convention, au Havre. Quel album !

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    Ça t’emporte la bouche dès «Johnny’s Day (It Wasn’t)». D’habitude, c’est bardé de barda, mais là, c’est saturé de barda. Mad Eric pose son chant sur la marmite, c’est bien Detroit dans l’esprit, avec les solos en intraveineuse. Ça joue à ras-bord, t’as un solo compressé, enragé et ballonné et tu vois l’Eric remonter sur le dragon. Demented ! Le «Died Ugly» qui suit est encore plus saturé, ça bascule en plein dans les Saints. T’es pas sorti de l’auberge avec ces mecs-là ! Ils héritent de toute la grandeur de l’heavy sound et des ponts flottants de l’invasion barbare. Sonic Polo te tombe sur le râble en permanence. Sa fournaise est ambulatoire. Il devrait faire école. Pur sonic genius, ses notes flottent dans la fournaise. Il invente le sonic trash flottant. Puis sa gratte devient une gratte vampire dans «Man With The Heavy Hand». Il plane sur le cut. Oh l’incroyable qualité de la menace ! Il entre par la fenêtre et joue le jeu de l’heavy load. Mad Eric re-vole ensuite le show avec «The Bellbirds Song», une espèce de rentre-dedans digne des Saints : tu y croises du take me down et un killer solo trash.

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             Paru en 1999, Hereafter vaut sacrément le détour. Tu y retrouves tout ce que tu aimes : le riff raff bien posé à plat et la voix d’autorité. Ils sont déjà les rois de la dégelée. Avec eux, t’auras jamais froid en hiver. Ils rendent très vite hommage aux Saints avec «Recurrence». Après des petits arpèges de brouillage de piste, ils repartent à l’harsh fondamental, ils n’en finissent plus d’étaler leur miel brûlant sur la tartine, ils partent en mode Saints à coups de giclées de dégelée. Plus loin, ils vont encore sonner comme les Saints dans «Dehumanized» (sic) et «Insane Alive», ils y vont à coups d’and the world is going wild, primal Sainty blow, ils te claquent ça au non retour de no way out. «Dehumanized» est chargé de tout le pathos d’Eternally Yours. Quant à «Insane Alive», ça te renvoie en cœur de «Nights In Venice», dans cette culmination de l’enfer sur la terre, les poux s’en donnent à cœur joie, ça gratte à la folie, t’en vois pas tous les jours des poux aussi tentaculaires, aussi profite-zen, et les Curse n’en finissent plus de relancer leur banco, ça bascule dans une fournaise qui doit autant aux Saints qu’aux Stooges. Tout l’album est bourré à craquer, notamment ce «Terra Incognita» qui plonge Moctezuma dans le pire climax qui se puise imaginer, et dans «Days Like Minutes», ils te font le coup de l’invasion des killer solos flash. Deux dans le même cut ! C’est une bénédiction. Et puis voilà le coup de génie qui arrive sans prévenir : «It’s In My Nature», avec sa belle entrée en lice d’I need you to love me, alors ça gratte à la cocote sévère, ça monte en neige et ça bascule dans une ahurissante stoogerie, avec un final soloté à la vie à la mort. Sonic Polo ne joue pas encore dans Holy Curse. Il arrive sur l’album suivant.

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             Ils enregistrent Bluer Than Red chez Lucas Trouble. C’est le bim bam boom garanti. L’album est noyé d’ultra-sound et l’Eric pose bien son chant sur la pétaudière de deux grattes. Dans «(Give Yourself Up To) Rock’n’Roll», ça tortille d’un côté et ça cisaille de l’autre, ça ondule en permanence a bord du gouffre de la stoogerie. Il y est question de save your soul. Mais le kick some ass with rock’n’roll n’est pas du meilleur goût. Ils reviennent dans le giron des Saints avec «Long Gone». Il y va l’Eric Bailey, il tape en plein dans le mille du mythe brisbanais, il remonte le courant comme un saumon de Brisbane. Sur «Las Vegas On Sea», il pose bien les éléments, yeah yeah, et sous lui, ça bouillonne dans la marmite du Kaiser. Mad Etic chante comme le Seigneur des Annales au-dessus du fleuve de lave. Ils plongent l’«Enough» vivant dans la friteuse, c’est un cut qui va craquer sous la dent et le Kaiser pousse bien la sature dans les orties. «I Feel Free» te tombe dessus comme une grosse tarte à la crème. Ils inventent le concept du pathos saturé de sature. Ils battent tous les records, même ceux d’In The Red. Si tu écoutes ça sous le casque, t’as les oreilles en chou-fleur et c’est très bien. Ça continue de monter en température avec «Rivers Of Blood», look out mama ! On entend à peine Mad Eric dans la fournaise. Les attaques de double chorus sont uniques au monde. Ils battent les Stooges à la course. Mais le pire est à venir et il s’appelle «Superfortress». Ça sent bon l’enfer sur la terre, t’es dans Rosemary’s Baby avec le son de Motörhead. Le cut rôtit littéralement en broche, et toi avec, et qui tourne la broche ? Satan Polo et ses tiguilis. Et soudain, ça bascule dans le neuvième cercle du so messed up I want to be, oui, ils sont cette capacité d’exploser le face to face de «Wanna Be Your Dog», quel hommage et quel tenant tenace de l’aboutissant, aw c’mon, ça devient une fournaise exemplaire et ça part en vrille de wah absolutiste, now I’m ready to close my mind, il est devenu fou le Mad Eric, il est ready to feel the pain, ils font tout simplement une cover géniale de l’un des plus gros hits de tous les temps. 

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             L’autre Turborock s’appelle Feed The Dogs et date de 2007. Trois prods différentes : une du Kaiser sur deux cuts, une en Australie sur deux cut aussi, et le reste chez Jim Diamond au Ghetto Recorders de Detroit. Maintenant, Polo est tout seul, mais il joue comme dix. Il est enragé sur «Bye Bye Preacherman», il transperce le blindage du preacherman. Puis il passe «Cash Machine» au vitriol. Les Curse bouclent leur balda avec un heavy «Shit Happens» noyé d’oh shit happens. Suite de la viande en B avec «The Music & The Noise», ils renouent cette fois avec leur chère apocalypse, c’est un hommage claironnant au power - Set the stage on fire/ I say power ! - Mad Eric s’en étrangle. Mais le pire est à venir avec «Universal Children», encore plus magnifique d’heavyness et traversé d’incursions méphistophéliques. Sonic Polo est le plus sonic de tous. Ici, il perce un tunnel sous le Mont-Blanc, il faut le voir entrer en quinconce dans cette couenne fumante, épaulé par Gary Ratmunsen on «psychedelic guitar».  

             Et voilà la cerise sur le gâtö : l’autobio de Sonic Polo, Nous Étions De Jeunes Punks Innocents. Un récit sans prétention, qu’on pourrait presque qualifier de candide, parfaitement à l’image de l’auteur qu’on sent extrêmement timide, au point qu’il faut tendre l’oreille pour capter ce qu’il dit. Il l’écrit d’ailleurs dans son book : «Sitôt que le nombre de mes interlocuteurs dépasse le nombre de deux ou trois, ma voix ne porte plus s’éteignant comme une petite flamme.»

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             Ce récit couvre un parcours qui va d’une ZUP d’Aix-en-Provence jusqu’à la scène alternative parisienne et le ‘Pari Bar Rock’ des années 80, récit drivé par une passion dévorante pour le punk-rock, notamment les Ruts et Stiff Little Fingers. Son groupe s’appelait Spoiler. Le book s’avale d’un trait, Polo écrit comme s’il te racontait l’histoire. Il restitue à sa façon la nostalgie des jours heureux, il restitue admirablement bien le contexte ZUP de ses origines modestes, et rend hommage à tous ses potos, ceux du groupe et les autres. Il écrit dans un style alerte - L’après-midi arrivait enfin et nous filions plein ouest, la poignée dans le coin, à travers les champs et les vignes de la route de Galice - Et comme il est à la fois motard et rocker, il se fend de cette petite chute : «Je lâchai le guidon de la Suzuki pour le manche de la Rickenbacker.» Ça passe comme une lettre à la poste. Il prend un soin particulier à évoquer le parcours initiatique qui est celui de la création d’un premier groupe de rock. C’est dans une vie un moment aussi vital que celui que tu partages avec ta première gonzesse.

             Oh et puis cet humour ravageur ! Quand il attaque un chapitre «road-trip» dans les basses Alpes, il dit au lecteur que s’il n’aime ni les road-trips ni la montagne, il peut sauter le chapitre. Ce serait dommage de le sauter, car on y trouve l’épisode du saucisson qui est hilarant. Ils roulent en moto et campent la nuit. Et crack, «je ne sais plus lequel d’entre-nous avait eu la brillante idée d’acheter un saucisson, mais toujours est-il que personne n’avait de couteau.» Et il explique à la suite qu’ils passèrent la soirée à charcuter le saucisson avec «un tournevis cruciforme». On voit la gueule du saucisson d’ici. Encore plus drôle : ça se passe avant Spoiler, Polo roule en vélo et va chez un copain de classe nanti, à Puyricard, au nord d’Aix. Ses parents viennent de lui payer trois albums, un vrai luxe intérieur ! Le copain commence par faire écouter à Polo Never Mind The Bollocks, il lui fait écouter trente secondes d’«Holidays In The Sun», puis un bout de «Bodies», et «déclarait que ouais, c’est pas mal mais bof, ça cassait pas trois pattes à un canard, y avait même pas de solos...» Ce mec qui est son «meilleur copain de classe» lui annonce ensuite qu’il va lui faire écouter «le blues le plus abominable et le plus nul qu’il ait jamais entendu», et ajoute «que ce groupe atroce avait même osé, ô sacrilège, baptiser son blues ‘L.A. Blues’». C’est bien sûr Fun House des Stooges. Bravo le meilleur copain de classe ! Mais Polo a tendu l’oreille. Il rentre chez lui sur son «vélo à double-plateau», «chargé du feu stoogien».

             Quand il devient punk avec ses amis, il raconte comment lui et sa petite bande débarquent sur le cours Mirabeau, «la plus belle avenue du monde», en perfecto, «jeans noirs feu au plancher, soquettes blanches et creepers rouges, bracelets de force comme ce con de Sid Vicious.» Le «con de Sid Vicious» revient souvent dans le récit. Polo n’aime pas les cons et il a raison. Plus tard à Paris, il joue dans un bar avec un groupe qui s’appelle The Satanic Majesties. Mais ces mec-là n’adressent pas la parole aux Spoilers. Polo n’en revient pas, «même pas bonjour, pas un regard, nada.» Bien fringués, à la mode. Du coup, à la page suivante, Polo les re-qualifie de «majestés sataniques ta mère». Par contre, il rend hommage à Little Bob et à Dominique Laboubée. 

             Il rend aussi deux très beaux hommages, le premier à Marc Zermati, qui entre un jour dans son bouclard Sonic Machine pour lui proposer des disques. Pour rigoler, Polo dit prendre le risque de perdre «la moitié de ses lecteurs» en citant Marc Z et Philippe Debris, boss de Closer, tous deux «sujets à controverse», mais non seulement il cite, mais il salue bien bas : «Deux caractères bien trempés». Il termine le court paragraphe Marc Z en disant être resté en bons termes avec lui. Hommage encore aux Cowboys From Outerspace et à Michel Basly «grand, mince, genre dandy, gominé, sapé comme un lord, le regard inquisiteur, les oreilles légèrement décollées, le nez aquilin.» - Les fantastiques Cowboys From Outerspace que tout l’univers nous envie, eh oui, quoi de plus vrai. Les Cowboys sont avec les Dum Dum Boys, Weird Omen et Holy Curse ce qui est arrivé de mieux à la France des vingt dernières années. Polo raconte aussi comment il est allé acheter sa Ricken 480 à Marseille. Épisode capital de son parcours initiatique. Il raconte aussi le désastre des studios français et des ingés-son qui ne pigent rien et qui lissent le son des groupes. Pour sa première expérience, Polo raconte que les Spoiler entrent en studio avec Stiff Little Finger en tête et ressortent gros-Jean-comme-devant «lisses comme les Spandau Ballet du quartier Mazarin.» Il dit avoir été dégoûté «pour de longues années.» Tous ceux qui ont fait des groupes en France ont été confrontés au même problème : tu tombes sur un mec qui n’écoute pas les mêmes disques que les tiens, alors t’es baisé. Il trafique ton son. Tu te fais baiser, une fois, deux fois, parfois trois fois. Alors tu finis par piger : le jeu consiste à trouver LE mec qui écoute les mêmes disques. Ça peut être Lucas Trouble ou Lo’Spider.

             À la fin de son récit, Polo monte à Paris en moto et débarque au Parking 2000, à Crimée, dont le quatrième sous-sol est aménagé en studios de répète. 200 ou 300 groupes y répètent. Pour dormir, Polo et son pote louent une piaule miteuse dans un hôtel de passe de la rue Rambuteau. Les autres ont trouvé une piaule rue Ordener. On se croirait dans Les Illusions Perdues ! Polo de Rubempré monte à Paris. Mais Polo est bien plus balèze que Lucien : il n’est pas dévoré par l’ambition et il ne lui viendrait jamais à l’idée de frimer. Alors on attend la suite avec impatience.    

             Signé : Cazengler, Quartête de veau

    No Jazz Quartet. La Boule Noire. Paris XVIIIe. 12 mai 2024

    No Jazz Quartet. You’re Gonna Leave The Building Soon. Closer Records 2023

    Holy Curse. Hereafter. Whiz Recordings 1999

    Holy Curse. Bluer Than Red. Nova Express 2004

    Holy Curse. Feed The Dogs. Turborock Records 2007

    Holy Curse. Take It As It Comes. Turborock Records 2011

    Paul Milhaud. Nous Étions De Jeunes Punks Innocents. The Melmac 2024

     

     

    Max le ferrailleur

     - Part Three

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             À la suite d’A Rocket In My Pocket et de Teddy Boys, l’idéal serait de lire King’s Road: The Rise And Fall Of The Hippest Street In The World. Paru en 2005 et tout juste réédité, King’s Road constitue le troisième volet de ce qu’on pourrait appeler la trilogie rock de Max Décharné. Alors attention, ce n’est pas un rock book à proprement parler. Comme dans Teddy Boys, Max le ferrailleur brasse large, il documente à outrance, se prête aux fièvres citatoires, il creuse profondément pour aller explorer les racines du thème, il fait la R&D du rock, c’est-à-dire qu’il en examine scientifiquement le contexte socio-culturel, il se livre à un authentique travail de recherche, comme le fit en son temps Mick Farren avec son Black Leather Jacket book et son Speed Speed Speedfreak book. La parenté crève les yeux. Mais Max le ferrailleur pousse son bouchon encore plus loin. C’est d’une certaine façon l’hommage d’un géant à un autre géant.

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             Pour le fan de rock ordinaire, King’s Road en 1976, ça voulait dire sortir du métro à Sloane Square et remonter jusqu’au 430 pour voir Sex, le bouclard de McLaren. Pour Max le ferrailleur, King’s Road ne commence pas avec Sloane Square, mais avec Charles II, un roi d’Angleterre, qui au XVIIe siècle, fit aménager l’artère pour son usage personnel, d’où le nom. Puis ça va passer par la mode, le théâtre, la littérature et le cinéma, Max fait tout avancer en même temps, et pour donner du poids à ses investigations, il fait intervenir des témoins de choc : Mick Farren, John Peel, Ted Carroll, Wreckless Eric et quelques autres. Il est essentiel à ce stade des opérations de savoir que King’s Road n’est pas un book uniquement consacré aux Sex Pistols. Mary Quant, John Osborne et Andrew Loog Oldham y volent le show.

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             Tu t’engages dans un book dense : 350 pages composées dans un corps de texte minimaliste, du 9 ou du 10, justifié serré, quasi impénétrable, t’as intérêt à ajuster tes binocles, il règne dès l’intro une tension terrible, Max te transmet sa passion dévorante, comme s’il te contaminait. Pour gérer ce prodigieux fleuve de connaissances, il avance chronologiquement, année par année. Il est obligé, sinon ce serait le chaos. Il épluche tous les canards d’époque, les quotidiens, les revues, les magazines, tout, absolument tout, il relit toutes les critiques de cinéma, de théâtre et de littérature, ça grouille d’infos, c’est Fantasia et ses balais, pas chez les ploucs mais chez les punks, il va chercher le Bazaar de Mary Quant dans la presse spécialisée, il situe le top départ de la modernité anglaise à la fin de 1954, lorsqu’arrivent «le rock’n’roll, la télé commerciale, Look Back In Anger et l’ouverture de Bazaar au 138a» - The revolution starts here - Et en 1955, apparaissent les premiers Teds - These people looked seriously sharp. Ce n’est pas pour rien que l’un des premiers surnoms d’Elvis était The Memphis Flash - Les Teds sont là bien avant le rock’n’roll, mais les médias s’intéressent à eux lorsqu’éclate la révolution, c’est-à-dire le rock’n’roll. Max profite de son détour chez les Teds pour rappeler qu’en 1971, au moment où McLaren ouvre sa boutique Let It Rock sur King’s Road, ils sont allés accueillir Gene Vinvent à Heathrow. Autour de Mary Quant traîne aussi Andrew Loog Oldham. S’il veut bosser pour elle, c’est tout bonnement parce qu’elle incarne à ses yeux la pop qui fait le lien entre le rock’n’roll des années 50 et le rock des Beatles - He wanted to be where the action was, and as far as he was concerned, in 1960 that meant Bazaar, 138a King’s Road - Quand au bout de six mois il démissionne, c’est pour aller un peu plus tard manager les Rolling Stones.

             Un certain John Stephens vient aussi loucher sur la vitrine de Bazaar. Il va transformer un peu plus tard une back alley nommée Carnaby Street en phénomène de mode à portée encore plus internationale, ce que Max appelle a worldwide brand. Ces choses-là sonnent toujours mieux en anglais.

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             Sur King’s Road déboule tout le gratin dauphinois de l’époque, ceux que Max appelle «les acteurs du changement in popular music, film, fashion, photography, drama and art of the day» - people like Stanley Kubrick, David Hockney, Marianne Faithfull, Michael Caine, Syd Barrett, Twiggy, David Bowie, Julie Christie, Samuel Beckett, Francis Bacon, Keith Richards, Siouxie Sioux, John Lennon, David Hemmings, Billie Holiday, Quentin Crisp, Jimi Hendrix and John Lydon - Dick Bogarde et James Fox descendent King’s Road jusqu’à Royal Avenue, où Joseph Losey tourne The Servant. Fondamentalement, King’s Road est l’endroit où les Stones et les Pistols ont démarré, où les mini-jupes sont apparues et où, nous dit Max, traînent encore les fantômes de John Osborne, Mary Quant, Brian Jones, Marc Bolan et Sid Vicious - People are still looking for them and their kind down the King’s Road.

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             King’s Road voit aussi passer les modes. À la fin des sixties, Mick Farren n’ose plus mettre ses fringues de guérillero, power-to-the-people, c’est terminé - Everybody got a bit bored with Che Guevara, you know? - car voilà qu’arrivent l’année suivante Marc Bolan et le glam. Puis Alex et ses Droogs déboulent, suivi de Jack Carter, celui de Get Carter. Bolan s’habille chez Granny Takes A Trip, au 488 King’s Road, ou chez Alkasura, au 304 de la même rue. Flash clothes. On en trouvait aussi au Kensington Market. En 1975, Nils Stevenson, futur tour manager des Pistols, vend des fringues de Teds à Beaufort Market, à deux pas de King’s Road, et devient pote avec McLaren et Vivienne Westwood - Punk rock was a high-speed collision just waiting to happen - Et puis voilà qu’arrive 1976, un chapitre qu’introduit brillamment Max le ferrailleur : «Nineteen seventy-six, like 1956 and 1966 fut l’année qui remit the King’s Road à la une de tous les journaux. Vingt ans auparavant, la cause de tout ce fuss était the Angry Young Men, la fois d’après, il s’agissait de Mary Quant, Granny’s et tout la mythologie du Swinging London. Cette fois, il s’agissait d’Anarchy In The UK.» Et Max titre son chapitre : ‘It’s the buzz, cock.’ Johnny Rotten parade dans les canards avec ce gros titre : «Don’t look over your shoulder, but the Sex Pistols are coming.» Fantastique ! Wild as fuck. L’effet est bien plus radical qu’au temps des Rolling Stones. Les Pistols foutent vraiment la trouille à l’Anglais moyen. Et ça atteint l’apothéose avec la fameuse formule : «Actually, we’re not into music, we’re into chaos.» L’essence même du rock.

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             Quand tu te ballades dans Chelsea, tu as l’impression que les rues sont lisses et qu’elles n’ont pas vraiment d’histoire, à la différence des rues de Paris dont tous les quartiers te renvoient à des épisodes de l’histoire littéraire, politique ou artistique. Max t’ouvre les yeux. Dans les années 70, les kids français n’ont qu’une idée partielle de l’histoire des rues de Londres. Ça se limite à quelques endroits comme Portobello, Chelsea, Wardour Street, South Kensington ou Camden, car c’est directement lié aux clubs et aux disquaires. Max te rappelle qu’à deux pas de King’s Road se trouve Edith Grove où ont vécu les early Stones en 1962, et à deux pas de Gunter Grove où John Lydon s’est acheté une baraque au temps de P.I.L. Fait historique encore : Max rappelle que Dan Treacy et Ed Ball des Television Personalities ont enregistré «Where’s Bill Grundy Now» au 355 King’s Road, à deux pas du bouclard de McLaren qui s’appelle alors Seditionaries.

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             Ah il en parle de McLaren ! Avant Sex et Seditionaries, McLaren débaptise son bouclard Let It Rock et le rebaptise Too Fast To Live Too Young To Die en hommage à James Dean. Avant de s’appeler McLaren, il s’appelait encore Malcolm Edwards et fut comme des tas d’autres kids anglais fasciné par le show des Crickets au Finsbury Park Astoria en 1958. Max rappelle encore qu’en Angleterre, Gene Vincent was God et Billy Fury venait aussitôt après - something like the second coming - De la même manière que Luke la Main Froide, Max le ferrailleur est fasciné par Gene Vincent, qu’il qualifie d’«one of the greatest of them all», un Gene qui débarque en Angleterre en 1959 avec «a killer double-sided rock single called «Wild Cat/Right Here On Earth» et qui s’acoquine avec Jack Good, le producteur d’Oh Boy et de Six-Five Special. C’est Good qui conseille à Gene de porter du cuir noir de la tête aux pieds pour apparaître dans son nouveau show, Boy Meets Girls. Voilà le genre de détail dont grouille le Max book.

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             Ted Carroll vend des rockab singles dans son Rock On market stall, qui va devenir un vrai lieu de pèlerinage. C’est lui nous dit Max qui alimente McLaren en singles rares. On entre chez Sex pour acheter des fringues mais aussi pour écouter les singles qui se trouvent dans le juke-box. Puis quand les Pistols explosent en Angleterre, McLaren louche plus sur Andrew Loog Oldham, le Colonel Parker et Larry Parnes que sur Sam Phillips : il veut des gros moyens, pas d’artisanat mythique à la mormoille. Pas question de faire du Sun Records. Alors que dans leur grande majorité, les groupes punk optent pour l’artisanat. Simple question d’éthique. C’est toute la différence entre les Buzzcocks et les Clash, entre les Damned et les Jam. Moyens du bord d’un côté pour Spiral Scratch et «New Rose», gros billets de l’autre pour des résultats nettement moins percutants. L’exception reste bien sûr Nevermind The Bollocks, l’un des albums parfaits de l’histoire du rock anglais. McLaren achève sa trajectoire avec The Great Rock’n’Roll Swindle, réussissant l’exploit de raconter l’histoire des Pistols sans jamais montrer John Lydon, ce qui à l’époque en a éberlué plus d’un, à commencer par Max. Selon lui, McLaren ne voyait aucun intérêt dans les Pistols, le film chante plutôt les louanges de sa stratégie médiatique, alors que «John Lydon was one of the most charismatic and gueninely inspired frontmen in the history of popular music». De toute évidence, Max pèse ses mots.

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             Oh et puis cet humour ravageur. Il évoque le Blow Up d’Antonioni, sorti en 1967 et le soupçonne d’avoir cassé la baraque non pas à cause des Yardbirds ou de l’intrigue policière, mais grâce au cul de Jane Birkin - It was the first mainstream film in Britain to show a glimpse of pubic hair - C’est plutôt ça qui attirait les foules, comme d’ailleurs le big pubic hair de Stacia dans les concerts d’Hawkwind. Les kids venaient d’abord pour se rincer l’œil. Max rapporte une autre anecdote hilarante : Johnny Rotten et Sid Vicious se firent virer de leur appart à Chelsea parce que McLaren avait «oublié» de payer le loyer - No one said the revolution would be easy.   

             Au fil des pages, Max fait quelques recommandations, notamment l’Introducing Eddie & The Falcons de Wizzard, mais aussi The Diary Of A Rock’n’Roll Star de Ian Hunter (One of the most entertaining insider accounts of the business), mais le gros du troupeau des recommandations se trouve bien sûr dans A Rocket In My Pocket.

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             Dans Ugly Things, Mike Stax a tellement adoré lire King’s Road qu’il propose une interview fleuve de quatre pages de Max le ferrailleur. Ugly Things est taillé pour ça, pour faire la route.  T’es prié de croire qu’avec Stax, c’est toujours passionnant. Et bien sûr Stax demande à Max : Why the King’s Road ? Alors Max dit à Stax qu’au début des années 80, il vivait à Battersea, de l’autre côté du pont de Chelsea, dont l’artère principale est King’s Road, alors il s’y baladait, et comme il n’avait pas de blé - on the dole - il léchait les vitrines. L’idée du book lui est venue en 2004 quand il a réalisé que «two of the best bands from England - the Stones and the Pistols - both started their careers down at the tatty end of the King’s Road.» Puis il explique qu’il s’est appuyé sur les tonnes de stuff accumulées pendant des années. La première édition de King’s Road date de 2005 - celle dont on parle plus haut - et depuis, il l’a updatée pour en faire un gros patapouf - It’s now useful for a hand-to-hand combat: si tu balances the new 520-page sur la tête d’un mec, il y a peu de chance pour qu’il se relève - Max le ferrailleur adore rigoler. Il adore aussi les bibles. Il ne fait pas dans la dentelle, ce qui semble logique pour un ferrailleur. 520 pages ! Bon courage, les gars ! Max revient à ses recherches et explique qu’il est entré en contact avec des tas de gens, à l’époque, et qu’il a lu TOUS les canards, d’OZ à Zigzag en passant par le NME et tout le saint-frusquin, mais ça ne s’arrête pas là : il a hanté les bibliothèques à Londres et à Berlin et a lu TOUT, Time, Newsweek, tous les canards des ‘50s, ‘60s and ‘70s, TOUT, TOUT, TOUT et le reste, comme on disait autrefois dans Salut Les Copains. Il a traqué tout ce qui évoquait Chelsea & the King’s Road, et en plus il a écouté tous les disques et vu tous les films - Le book aurait pu être cinq fois plus gros, mais je serais encore en train de l’écrire - On savait son humour ravageur, mais là, il bat tous les records. Il est fier d’avoir pu interviewer Mary Quant, avec laquelle il a fini par sympathiser. Max dit à Stax avoir reçu une lettre manuscrite d’elle après la parution du book, lui avouant qu’elle en avait apprécié la lecture, «which made my day».

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             L’épisode John Peel est hilarant : Peely invite Max chez lui, à Peel Acres, à la campagne. Peely vient récupérer Max à la gare. Il conduit une «strange experimental car», dont le tableau de bord ressemble à celui d’un vaisseau spatial, et dont les boutons et les clignotants restent un mystère aussi bien pour Max que pour Peely. Alors Peely lui explique qu’on lui a prêté cette «strange experimental car» pour quelques semaines, ce qui l’amuse beaucoup. Il en existe quelques une et Stong paraît-il en conduit aussi une. Après manger, Peely emmène Max dans sa pièce à disques et lui fait écouter une démo des Misunderstood enregistrée au Gold Star dans les sixties, et comme chacun sait, Peely avait flashé sur eux alors qu’il séjournait aux États-Unis et leur avait proposé de s’installer à Londres, pour six mois, chez sa mère, qui ajoute-t-il, ne lui a jamais pardonné - Five big Californian lads in a small flat in Notting Hill - Peely rivalise d’humour ravageur avec Max. Un Max qui rencontre aussi Christopher Lee, qui, dit-il, est encore plus grand que lui qui fait déjà quasiment deux mètres de haut. Christopher Lee indique à Max qu’à l’époque où il s’est installé dans le coin de King’s Road, Boris Karloff habitait sur le même square.

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             Max revient sur les racines du punk-rock à Londres : Dr. Feelgood (1975, first band I ever saw live) et le premier album des Ramones en 1976. Il cite aussi les racines glam, avec Slade, T Rex et Mott, tous ces groupes qu’écoutaient les punk-rockers quand ils avaient 12 ans, puis Iggy & The Stooges qui vivaient just off the King’s Road while recording Raw Power in London. Il cite aussi les Dolls at Biba’s. Max flashe aussi sur le concert des Ramones au jour de l’an 1977, avec Generation X et les Rezillos à la même affiche. Mais quand la semaine suivante, il achète le NME avec les Ramones à la une, il est écœuré par l’article de Tony Parsons qui ose descendre les Ramones. Alors le NME perd tout crédit à ses yeux. Comment ont-ils osé ? 

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             La fin de King’s Road est un peu tristounette. On arrive au bout du book comme on arrivait jadis au bout de King’s Road pour découvrir qu’il n’y avait plus rien à voir. World’s End. Alors pour se remonter le moral, on va se taper avec un Part Four un petit panorama des Flaming Stars, un groupe que Philippe encensait en 1996, et il était bien le seul à le faire en France. Ça se passait dans le N°8 de Dig It!. Il interviewait Max le ferrailleur. Lequel rend hommage à ses deux guitaristes, l’ex-Sting-Rays Mark Hosking et l’ex-Headcoats Johnny Johnson. Max évoque aussi sa passion pour les films Hammer et les acteurs comme Christopher Lee ou Peter Cushing, ainsi que sa passion pour les romans noirs des années 30 et 40 et «les affiches de films peintes par des gens comme Tom Chantrell». D’où les pochettes d’albums des Flaming Stars. Les deux stars citées dans l’interview sont David Allen Coe et Guy Clark. Pas mal, non ? Philippe termine sa double avec une belle apologie du real deal, sa façon de dire : choisis ton camp, camarade.

    Signé : Cazengler, Max la limace

    Max Décharné. King’s Road: The Rise And Fall Of The Hippest Street In The World. Weidenfeld & Nicolson  2005

    Philippe Migrenne. The Flaming Stars. Dig It! # 8 - Hiver 1996

    Mike Stax : An interview with Max Décharné. Ugly Things # 64 - Winter 2023

     

     

    Kramer tune

     (Part Four)

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             Et voilà qu’une page d’histoire se tourne : Dennis ‘Machine Gun’ Thompson vient de casser sa pipe en bois, refermant ainsi le chapitre MC5. Finito. MC5 ? Kapout. Est-ce une coïncidence, toujours est-il qu’au même moment, dans le numéro de mai de Mojo, Bob Mehr consacrait huit pages au MC5. Une sorte de dernier spasme, avec en double d’ouverture, la fameuse photo bien connue d’un Five dégoulinant de sueur, prise dans un backstage quelconque. C’est de cette séance que sort l’image qui orne la pochette de Back In The USA.  Ils sont à la fois superbes et très laids.

             Mehr va se baser sur l’autobio de Wyane Kramer (The Hard Stuff: Dope, Crime, The MC5, And My Life Of Impossibilities) et opter pour un angle un peu bizarre : la rédemption qui suit la résurrection du guitariste, dans les années 90. C’est vrai que cette histoire est troublante et qu’elle vaut bien 8 pages.

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             Mehr fait tout simplement de Wayne Kramer un héros, un homme profondément soucieux des autres et qui croit aux nouveaux départs. C’est assez con à dire, mais ça s’entend dans sa façon de jouer. Kramer est un mec franc du collier. Il croit en l’intégrité. Avec de l’intégrité, on peut tout faire. Mehr cite John Sinclair : «Wayne was just a beautiful cat.» Tout est dit. Don Was ajoute qu’on pouvait tout savoir de Kramer en jouant simplement avec lui.

             Puis Mehr revient sur la formation du typical Midwest garage outfit MC5, «with matching hairdos and suits», vite propulsés par ce qu’il appelle «the twin influences of mind-expanding drugs and avant-jazz.» Car c’est bien là que se niche le génie du MC5, dans cette façon d’aller explorer les frontières. Kramer cherche tout de suite à se différencier. Chuck Berry fast and loud ? En disto ? Et je vais où après ? - And when I heard John Coltrane and Sun Ra and Albert Ayler, I said, Oh, that’s where you go frome there. You leave the key and the beat behind and go into a kinetic, more purely sonic dimension, where you’re trying to reproduce human emotion in sound - Ce que font couramment les crack du free : reproduire l’émotion dans leur son. Comme l’a fait Jeffrey Lee Pierce avec «(The Creator Has A) Masterplan» de Pharoah Sanders.

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             John Sinclair file un sacré coup de main dans cette évolution. Sinclair flashe surtout sur «Black To Comm», le dernier cut que claque le Five sur scène. Sinclair devient leur manager. Le MC5 veut alors devenir le plus grande groupe de rock américain. Sinclair : «They were better than  any band I’ve ever seen.» Un autre cake flashe sur eux : Danny Fields, qui bosse pour le compte de Jac Holzman, boss d’Elektra. Comme Jac fait du blé avec les Doors, il cherche d’autres groupes de rock et Danny lui ramène le MC5 ET les Stooges. Danny n’en revient pas de voir Wayne Kramer danser sur scène, au Grande Ballroom de Detroit : «He was a real guitar dancer - like Fred & Ginger, him and his guitar.» Et Kramer lui recommande bien sûr les Stooges, ce qui émeut profondément Danny - In every way he was a classy guy - Et cette façon ajoute Danny qu’il avait de sourire quand tu lui adressais la parole et d’être curieux des gens. Les témoignages sont tous confondants. Ils jettent une sacrée lumière sur l’autobio. John Sinclair, Bob Mehr et Danny Fields font de Wayne Kramer un être lumineux et explorateur de frontières. Ça ne te rappelle rien ? Elvis 54, bien sûr.

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             La suite de l’histoire du MC5, on la connaît par cœur. Kick Out The Jams Motherfuckers retiré des ventes suite au «Fuck Hudson» que publie le Five dans la presse, Danny Fields et le Five virés d’Elektra, le Five qui se retrouve sur Atlantic mais dans les pattes de John Laudau, un Landau qui veut transformer le Five en machine à fric et donc virer le «political shit and the avant-garde shit», alors comme John Sinclair veut maintenir le lien entre le Five et son White Panther Party, il est viré. Et c’est la fin des haricots. Back In The USA et High Time ne se vendent pas. Glou glou. Michael David et Dennis Thompson quittent le navire. Wayne Kramer tente de sauver le groupe, il monte un nouveau line-up, mais en même temps, il a le museau dans la dope. Il s’écroule comme un château de cartes - J’ai alors perdu le moyen de gagner ma vie. J’ai perdu mes amis, mon statut social, mon avenir. Je ne savais pas quoi faire pour survivre. Alors ça m’a semblé plus facile de me défoncer - Il sombre dans la délinquance, «into a mafia-backed drug operation» et atterrit au ballon - In a way, I was destined to prison - C’était son destin, yo ! Cinq piges. Ça va, c’est pas trop violent. Ça se fait sur une jambe, comme on dit.

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             Et c’est au ballon que sa vie va basculer, au bon sens du terme, avec une rencontre, celle de Red Rodney, un trompettiste blanc qui avait accompagné Charlie Parker. Wayne se reconstruit grâce à Red, il retrouve une identité - I was the white boy with the wah-wah - C’est le cœur battant de l’autobio. Wayne n’est plus un gangster, mais un mec dont les taulaurds apprécient la musique. Au même moment, le punk-rock explose en Angleterre. Wayne est considéré comme godfather du punk-rock, au même titre qu’Iggy. Libéré, il se retrouve embarqué dans l’épisode Gang War avec Johnny Thunders, mais il sait que ça ne peut pas marcher - You can’t be in business with active addicts, they have other priorities - Dommage. Il fait ensuite équipe avec Don Was dans Was (Not Was). Il joue sur leur premier album. On en reparle.

             Pour vivre, Wayne devient charpentier, il s’installe en Floride, puis à Nashville. Lorsque Rob Tyner casse sa pipe en bois en 1991, Wayne se réveille en sursaut. Il réunit les autres Five  pour jouer un tribute à Rob à Detroit. Puis deux ans après, Fred Sonic Smith casse lui aussi sa pipe en bois. C’est le déclic : Wayne se dit qu’il lui reste 20 ou 30 ans à vivre, alors «I better get to work making music». Et boom, il se réinstalle à Los Angeles et enregistre The Hard Stuff. Il entame sa résurrection.

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             Puis il va se consacrer à la postérité du MC5 - I started the band, et même si je n’ai pas su le contrôler, it was my baby - En 2002 sort un docu (The Hard Stuff: Dope, Crime, The MC5, And My Life Of Impossibilities) qui disparaît aussi sec, suite à une embrouille entre Wayne et les réalisateurs. Pas grave, Wayne reprend son bâton de pèlerin : il débarque à Londres au 100 Club et invite sur scène la crème de la crème du gratin dauphinois : Lemmy, Dave Vanian, Ian Astbury. Puis c’est la tournée de DTK/MC5, c’est-à-dire Davis/Thomson/Kramer, les trois survivants, avec Mark Arm au chant. Arm est fasciné par Wayne : «Wayne was great at getting people who were sympathetic.» Et il cite les noms de Lisa Kekaula et Dick Manitoba. Mais il y a des tensions parmi les survivants, ce qui attriste Wayne. Et puis voilà que Michael Davis casse sa pipe en bois en 2012. Fin du DTK. Alors Wayne monte Jail Guitar Doors USA, une association destinée à aider les taulards à s’en sortir via la guitare. Wayne fournit les grattes et les cours. Il visite des centaines de taules. Le voilà en mission. Et ça monte encore d’un cran dans la résurrection avec la naissance de son fils Francis en 2013. Il a 65 balais. Il sait maintenant pourquoi il ne s’est pas auto-détruit. Et en 2018, il sort l’autobio que salue son vieux mentor John Sinclair : «His autobiography was a tremendous work of art.» Pour les 50 ans du MC5, il monte le MC50 qu’on a pu voir à Paris, à l’Élysée, avec le mec de Zen Guerilla au chant. Puis il remonte un nouveau MC5 avec Brad Brooks (chant), Winston Watson (beurre) et Vicki Randle (bassmatic), pour enregistrer le quatrième album du MC5, cinquante ans après High Time. Il doit - ou devait - s’appeler Heavy Lifting. Mehr ne dit pas s’il va sortir un jour. C’est Bob Ezrin qui devait le produire. On y entend aussi paraît-il Vernon Reid de Living Colour, Dennis Thompson, Tom Morello et Don Was. Wayne nous dit Ezrin tentait avec cet album de re-capturer le spirit du Five. Alors on va se gratter l’os du genou en attendant des nouvelles d’Heavy Lifting. Était prévu avec la sortie d’Heavy Lifting une tournée mondiale et un nouveau book sur le Five, sous forme d’oral history. Pareil, on attend Godot. Wayne commençait à faire la promo dans la presse quand un petit cancer du pancréas l’a envoyé au tapis. Comme la vie, le MC5 ne tient qu’à un fil.

    Signé : Cazengler, MCFayot

    Dennis Thompson. Disparu le 9 mai 2024

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    Bob Mehr : It wasn’t enough to play Kick Out The Jams, you had to live it. Mojo # 366 - May 2024

     

     

    Inside the goldmine

    - George Soul

             Il portait le même nom qu’un célèbre tableur, Excel, l’outil préféré des esprits calculateurs et des forts en thème. Excel n’était pas calculateur, ni fort en thème, il avait d’autres défauts mais aussi des qualités. On pouvait par exemple lui faire confiance. Sauf si un disque rare traînait dans les parages. Posséder, telle était son obsession. La seule vue d’un gros cartonné US le rendait malade. Vraiment malade. Il transpirait et peinait à calmer sa respiration. Il subissait une sorte de pulsion libidinale. Chez certains hommes, la vue d’une belle paire de seins ou d’une toison ardente peut provoquer de violents troubles comportementaux : mains moites, grosse érection, passage à l’état bestial. Mais rares sont ceux qui perdent la tête à la seule vue d’une pochette de disque. De ce point de vue, Excel était un spécimen très rare, une véritable aubaine pour les scientifiques qui travaillent sur les pulsions et les dangers afférents. Alors bien sûr, nous ne trouvâmes rien de mieux pour nous distraire que de jouer à le mettre en transe. Le jeu consistait à sortir d’un sac quelques beaux cartonnés US et à les montrer rapidement. Ce jour-là, on exhiba sous ses yeux ronds comme des soucoupes quelques petites merveilles : Bettye Swann sur Capitol, l’Open Mind, Birtha, les Godz sur ESP. Excel demanda d’une voix blanche quel était leur prix. Bien sûr, ils n’étaient pas à vendre. Comme il approchait les mains, on l’acheva d’une seule phrase : «Bas les pattes ! On ne touche qu’avec les yeux !». On aurait dit que la foudre l’avait frappé et qu’un filet de fumée s’échappait de ses oreilles. Il réfléchissait comme on réfléchit dans les moments de panique pour trouver une solution, et avant qu’il n’ait pu dire un seul mot, les disques disparurent au fond du sac, anéantissant définitivement tout espoir en lui. Comme il était incapable de renoncer, il sortit son porte-monnaie et le fouilla fébrilement. Bien sûr, Excel n’avait pas un rond, à peine quelques pièces. Le spectacle fut si désolant qu’un des disques ressortit du sac. «Tiens, cadeau !». Il tenait le Birtha dans ses mains tremblantes et pleurait toutes les larmes de son corps. On n’avait encore jamais vu un homme chialer comme ça.

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             Les albums de George Soule n’auraient eu aucun effet sur Excel, car ce sont des CDs. Même pas la peine de lui dire à quel point George Soule est un bon, qu’il fait partie du noyau atomique de Malaco et qu’il groove comme un cake, à partir du moment où Take A Ride n’est pas un gros cartonné US, ça ne l’intéresse pas. Ah comme les gens peuvent être parfois bizarres !

             George Soule a trois cuts sur la petite compile Soulscape, Chuck Brooks, Joe Wilson, George Soule - Malaco Soul Brothers, dont bien sûr le fameux «Talkin’ About Love» révélatoire qui figure en bonne place dans la box Malaco. Il y tape le heavy romp de Malaco. Avec «That’s Why I’m A Man», il y va, c’est du sérieux. Comme Nino Ferrer, il voudrait être noir, il cherche la blackitude, avec une certaine réussite. 

             George Soule est l’artiste complet : il compose, bat le beurre et produit. Il a bossé pendant quarante ans avec d’énormes pointures comme Mavis Staples, Z.Z. Hill, Bobby Womack et Candi Staton. Il vit à Nashville, mais il se réinstalle à Jackson au moment où Wolf Stevenson et Tommy Couche démarrent Malaco. On pourrait presque le comparer à Dan Penn : même genre d’envergure, même qualité des compos et même passion pour la musique noire. Il a 8 ans quand son père lui offre un drum kit, puis il prend des cours de piano. Ado, il flashe sur Ray Charles et Etta James. Puis il flashe sur l’Otis Blue d’Otis. Plus tard il aura la chance de faire des backing pour Etta James, grâce à Jerry Wexler. C’est Jimmy Johnson à Muscle Shoals qui présente George à Jerry Wexler, en 1969. Wexler cherche des démos pour Judy Clay et ça tombe bien, George en a plein. Wexler les écoute. Des gens comme Wilson Pickett, Esther Phillips et Percy Sledge vont taper ses compos. 

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             La compile Let Me Be A Man sort sur Soulscape, un bon équivalent de Kent/Ace. Dans ses liners, John Ridley n’y va pas de main morte : «George Soule, the essence of Country Soul.» Toutes ces démos sont enregistrées à Muscle Shoals, on retrouve le fat thumping de Muscle Shoals dès «Walking On Water Over Our Heads», heavy r’n’b de Southern punch, George est un vrai white nigger, un authentique imparable. On réalise très vite qu’il est aussi est un compositeur de génie, «So Glad You Happened To Me» sonne comme un hit interplanétaire, il atteint les couches supérieures du lard fumant. «You Can’t Stop A Man In Love» bat tous les records d’énergie compositale, c’est extravagant de puissance, il atteint des sommets insoupçonnés. Wilson Pickett adorait ce Can’t Stop, mais bon, il a enregistré autre chose. George chante «Better Make Use Of What You Got» à la glotte tracassée et il lâche ensuite une bombe : «Catch Me I’m Falling», qui sera un hit pour Esther Phillips. Encore du solide groove d’excelsior avec «Let It Come Naturally». Tout est extrêmement balèze sur cette compile. Jeune, George ressemble à un jeune black. Il reste très intense dans sa façon de chanter, très déjeté de l’épaule, si black d’esprit, si dévoué à la Soul. Comme les Tempts, il entre avec «Sitting On Top Of The World» dans le territoire sacré de la Soul. «It’s Just A Matter Of Time» est exceptionnel de grandeur. Il pulse sa good time music au firmament. Il sonne comme une superstar. Il compose «Shoes» avec Don Convay pour Brook Benton. «I Can’t Stop It» est solide sur ses pattes, un vrai hit de r’n’b, même chose avec «24 Hours A Day», derrière George, ça joue énormément. Et pour finir, voilà «Poor Boy Blue», un heavy groove d’excelsior. George est un bon. Sa Soul est pure. 

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             Il enregistre Take A Ride en 2006. Dans ses liners, Nial Briggs le compare à Dan Penn, Spooner Oldham, Bobby Womack et George Jackson. En studio, on retrouve Greg Cartwright. Inutile de dire qu’avec ce Take A Ride, tu te retrouves une fois de plus avec un big album entre les pattes. Et ça ne traîne pas, George fait son white niggah d’entrée de jeu avec «Something Went Right», il va chercher le smooth de Malaco, c’est une véritable bombe de Soul et de spirit. George chante une Soul de crack, son «I’ll Be Your Everything» est un deepy deep d’extrême onction, il est just perfect, en plein dans l’œil de Coco Bel-œil le cyclone. Greg Cartwright gratte bien ses poux dans le morceau titre. C’est claqué tellement sec que ce take a ride entre dans la légende de l’apanage, le groove de Malaco te groove les mots, il y va le George, c’est du solide, et ce démon de Cartwright gratte à tire-larigot. George tape bien sûr son vieux «Shoes», co-écrit jadis avec Don Covay. Ce mec a tout bon, c’est bien saqué du raw, bien monté au smooth de groove. Mooove with the grooove, n’oublie jamais ça. Le Cartwright passe à la wah sur «Find The Time» qui sonne comme un groove gluant de Leon Ware. George fait encore son white niggah dans «My World Tumbles Down», il vise en permanence l’excelsior du Soul System. Son «Bent Over Backwards» sonne comme du James Carr, et dans «Come On Over», les chœurs font come on over / there’s a party going on. Cet album superbe gagne la sortie avec «A Man Can’t Be A Man». George a du son jusqu’au bout des ongles.

             Il est aussi mêlé à une sombre histoire : les compiles Casual. Sombre parce que complètement underground. On en connaît trois : Country Got Soul, volumes One & Two et le Testifying de The Country Soul Revue. Dans les trois cas, tu peux y aller les yeux fermés, car George y côtoie la crème de la crème du gratin dauphinois, Donnie Fritts, Dan Penn, Bobbie Gentry, Eddie Hinton, Tony Joe White, Jim Ford, Bonnie Bramlett et des tas d’autres luminaries. C’est de toute évidence le moyen le plus sûr de situer le niveau de George Soule : parmi les géants.

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             Il n’a qu’un seul cut sur Country Got Soul (Volume One) : «Get Involved». Il est à l’aise, black jusqu’au bout de la nuit, avec du heavy R&B. Sinon, cette compile grouille de puces. Avec des lascars comme Dan Penn et Donnie Fritts, c’est pas étonnant. Le Penn, tu le retrouves avec «If Love Was Money». Il sort le grand big badaboum et la voix d’ange blanc, c’est explosif de Soul, le Penn se coule dans toutes les couches de température, il pose ses couplets à plat et choisit l’éruption pour signifier sa passion de la Soul, c’est ultra-cuivré, il joue avec tes nerfs, Dan te dame le pion. Il ne Penn pas à jouir. Eddie Hinton te sonne les cloches avec «Come Running Back To You», et Donnie Fritts te groove l’oss de l’ass avec «Short End Of The Stick». C’est de la heavy frite de Fritts - They let me know/ I was at the short end of the stick/ yeah - On reste chez les poids lourds avec Tony Joe White et «Did Somebody Make A Fool Out Of You», bien gratté sous le boisseau vermoulu, et avec Travis Wammack et «You Better Move On», joli shoot de Memphis Soul-pop. Big one encore avec Delaney & Bonnie et «We Can Love», summum de la Soul blanche, et quand Bonnie entre dans la danse, alors ça groove au-delà des espérances du Cap de Bonne Espérance. Coup de génie encore avec Razzy Bailey et «I Hate Hate». Il fait tout simplement «Tighteen Up». Oh et puis voilà Jim Ford avec «I’m Gonna Make You Love Me». Tu ne peux pas résister à un tel battage. C’est lui le cake de service. Oh et puis ce démon de Bobby Hatfield sonne comme un black avec «The Feeling Is Right». Fantastique swinger !

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             Tu prends les mêmes et tu recommences avec Country Got Soul (Volume Two). Même si George Soule n’y est pas, tu l’écoutes quand même. Parce que Dan Penn & Chuck Prophet avec «Heavy Duty» (haut de gamme imputrescible, heavy groove d’Alabama avec un Prophet in tow qui gratte ses poux de Tele). Parce que Bonnie Bramlett et «Your Kind Of Kindness» (la reine du rodéo, la vraie, chant d’Ikette blanche). Parce que Bobbie Gentry et «Fancy» (l’autre reine du rodéo). Parce que Donnie Fritts et «Muscle Shoals» (il fait la vraie country Soul et en tombe à la renverse - There must be something in the air down there/ To make ‘em play like that - hommage sidérant aux Swampers). Parce que Jim Ford et Harlan County» (c’est lui la superstar. Power immédiat). Parce que Sandra Rhodes et «Sewed Love And Reaped The Heartache» (elle est bien dans l’esprit du Casual, la petite Sandra, elle est bien cuivrée et soutenue par des chœurs astucieux). Parce que Larry Jon Wilson et «Ohoopee River Bottomland» (il fait du Tony Joe avec une voix plus grave, c’est assez magique). Parce qu’Eric Quincy Tate et «Stonehead Blues» (les Dixie Flyers jouent sur ce cut demented tiré de leur premier album sur Cotillon).

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             Tu reprends les mêmes et tu recommences avec The Country Soul Revue et Testifying. George y fait trois apparitions, d’abord avec «Jaguar Man» (fantastique groove de white nigger), «I’m Only Human» (encore une échappée de Soul merveilleusement belle) et «It’s Over». On recroise aussi l’excellent Larry Jon Wilson avec «Friday Night Fight At Al’s» (il va chercher le baryton qui claque). Dan Penn a deux cuts : «Chicago Afterwhile» et «Best Of My Life» (tu sais tout de suite que ça va te couler dans la manche. Dan est un doux). Deux cuts aussi pour Donnie Fritts, «Adios Amigo’s» (il fait honneur aux apanages) et «Sumpin’ Funkin’ Goin’ On» (funky booty de la frite, il groove comme un cake). Deux cuts aussi pour Tony Joe White, «Who You Gonna Hoo Doo Now», imparable, et «Drifter», qui sauve bien l’honneur des blancs du Deep South. La palme revient à Bonnie Bramlett avec «Where’s Eddie». Bonnie est aux ladies d’Amérique ce que Lanegan est aux lads : la plus grande shouteuse. Elle explose la country Soul et l’Amérique toute entière. Elle s’en va swinguer au sommet de son Ararat de power pur. Wow Lady Bonnina, lying on the bed/ Listen to the music playing in your head !

    Signé : Cazengler, tu nous soûles

    George Soule. Let Me Be A Man. Soulscape Records 2011 

    George Soule. Take A Ride. Zane Productions 2006

    Chuck Brooks, Joe Wilson, George Soule. Malaco Soul Brothers. Soulscape 2006

    Country Got Soul (Volume One). Casual Records 2003

    Country Got Soul (Volume Two). Casual Records 2003

    The Country Soul Revue. Testifying. Casual Records 2004

     

    *

    Attention le retour de Ghost Highway ! Pas un groupe comme les autres pour notre blogue. Et pour beaucoup de fans de la première heure. Dès notre  première livraison du  01 / 05 / 2009 consacrée à Old School et Burning Dust, Jull et Zio qui furent le noyau initial de Ghost Highway étaient présents…   Avec Alain nous assistâmes à un des tout premiers concerts de Ghost Highway au Saint-Sauveur de Ballainvilliers ( livraison 26 du 11 / 11 / 2010) formation initiale, Zio, Jull , Arno, Phil… Epoque lointaine, le rockab français est en train de vivre un second âge d’or, Ghost Highway va incarner cette renaissance, il y a le groupe certes, mais aussi la constitution d’un groupe de followers qui suit la formation dans toutes ses pérégrinations rock’n’rollesques, peu de formations en notre pays peuvent se vanter d’avoir suscité un tel mouvement, l’on suit Ghost Highway avec ferveur, car intuitivement l’on comprend que c’est une chance inespérée de survie pour le rock’n’roll en notre pays…

    Les groupes de rock sont souvent des formations cristallisatoires évaporatrices, la vie ne fait pas de cadeau, après de nombreux concerts dont un à l’Olympia en première partie d’Imelda May et deux albums le rêve s’effilochera et se terminera… laissant un goût amer dans l’âme des fans… et l’espoir insensé d’une reformation… Ces deux dernières années il y eut des rumeurs diverses, des envies, des rencontres… jusqu’à cette reformation en laquelle personne ne croyait mais que tout le monde espérait, notons l’amicale contribution de Rockabilly Generation  l’ indispensable magazine de Sergio Kazh … A la vieille garde Arno, Jull and Phil s’est ajoutée la contrebasse de Brayan

    Pour Noël, nous trouverons au pied du sapin un nouvel album de Ghost Highway, c’est bien mais c’est loin. Devant la demande pressante et l’impatience généralisée, le groupe a improvisé  une session acoustique que nous nous empressons de découvrir.

    ACOUSTIC SESSION

    GHOST HIGHWAY

    (ASO1 / 1Records Production Ghost HighwayMai 2024)

    Arno : vocal, rhythm guitar / Phil : drums / Brayan : double bass / Jull : vocal, lead guitar.

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                    Seulement sept titres. Des reprises, les surprises novatrices seront sur l’album, retour vers le passé, dans une ère que l’on pourrait nommer le proto-rock’n’roll, tous les ingrédients du rock’n’roll  sont là, en ordre dispersé,  la génération des pionniers ne tardera pas à surgir pour se saisir de toutes ces racines et les rassembler…

    Blackberry wine : j’en connais une version par Big Sandy and his Fly-rite boys, une espèce de hillbilly-jazz peu convaincant,  lorsque était paru le premier numéro de Rockabilly Generation avec Big Sandy, ne te force pas avait décrété Alain, comme je te connais Damie jamais tu n’aimeras Big Sandy, par contre là ça claque sec, l’on est projeté en une fraction de seconde en une autre dimension, les Ghosts délimitent l’espace mental de la giboulée hillbillyenne, faut avoir l’oreille partout, trois pincées d’une guitare grêle, le vocal déboule, puis s’amuse au cheval à bascule, l’est pas tout seul, toutes dix les secondes retombe la pincée de grêle, ne vous laissez pas distraire, la basse trottine comme les sabots d’un zèbre têtu, le drummin tombe pile atomique, et tous ces moments délicieux dans lesquels les guitares se lancent dans des djangleries époustouflantes, de temps en temps ricochent des cartouches de chœurs, et le morceau défile si vite que vous êtes obligé de réécouter pour comprendre les tours fulgurants de pase-passe. Cherokee boogie :  en règle générale la prudence vous conseille de vous abstenir quand vous n’avez pas Moon Mullican dans le studio pour assurer le piano - vous l’excuserez, l’avait une bonne excuse pour ne pas être présent, lui qui est né en 1909 est mort en 1967, ce morceau est sorti en 1951, sachez que Jerry Lee Lewis a toujours revendiqué ce toqueur fou aux confluences hillbilly-country-boogie comme l’une de ses principales inspirations - oui mais ils s’appellent Ghost Highway et rien ne leur fait peur, au tout début vous avez un subtil frottis vaginal de big mama et c’est parti pour la danse de Saint Guy, vous refilent cette douce quiétude, cet impressionnant sentiment de sécurité qui vous saisit alors que votre chauffeur s’est endormi au volant et que vous lui faites confiance, rien ne pourra vous arriver, les Ghosts assurent sans problème, z’ont dû capter l’âme du Mullican pour jouer avec tant de tact rythmique, le bateau tangue rapide mais tout  en douceur, tout est en place, rien de trop, rien de moins, l’univers est en ordre, un vocal qui ressemble à l’arôme qui s’élève tel un rêve de votre tasse de café au petit matin… Motus et perfecto comme disent les rockers qui n’aiment pas être dérangés lorsqu’ils ont atteint le nirvana. Burning love : combien de fois n’ai-je pas été victime de cette fièvre ardente lorsque sur scène Ghost Highway reprenait  cet hymne al amor caliente d’Elvis, oui mais là ils n’ont pas pensé à régler la douloureuse d’EDF, du coup ils le font à l’énergie écologique,  se débrouillent mieux que mieux, un vocal très preleysien qui emporte le morceau comme le chien se saisit du gigot en laissant l’os pour les invités, alors on se régale à écouter les accoups de guitares, ces sursauts de flammes hautes qui se greffent sur les tamponnements imperturbables de Phil et Brayan, méfiez-vous de ces deux-là si vous les suivez ils vous mèneront jusqu’au bout du monde, pour aller ça ira, mais retrouverez-vous le chemin pour revenir… Ne restera de vous que des cendres. Big river : Johnny Cash avec Luther Perkins et Marshall Grant dans la Mecque créatrice du rock’n’roll le Studio Sun de Memphis, les Ghosts faites gaffe, ne s’agit pas de frapper fort mais de frapper juste, que Brayan ne débraye jamais et que le Phil file au métronome, pour les fioritures de guitare confiance à Jull, quant à Arno voix de croquemort N° 4, walkez the line du début à la fin, sinon l’on vous enferme à Folsom à perpète ! Inutile de vous cotiser pour leur apporter des oranges, je confirme s’en tirent comme des chefs indiens devant Custer, sont libres même qu’ils n’ont pas eu une caution à fournir, tellement c’est bon.

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    Good rockin’ tonight : tiens un second Presley, l’on ne prête qu’aux riches, s’il vous plaît une piécette d’argent pour Roy Brown qui écrivit et enregistra le morceau et une autre d’or pur  pour Wynonie Harris qui le magnifia, ma pauvre Dame comment ces nègres dégénérés ont-ils pu produire de tels chef d’œuvres, que voulez-vous mon bon Monsieur, tout le monde peut faire des erreurs, même notre Seigneur, l’on était chez Sun au morceau précédent mais l’on a encore un pied dans le studio de Sam Phillips pour cette interprétation, les Ghost jouent banco bronco, se la donnent à cœur joie, chacun nous montre ce qu’il sait faire dans son coin et ils y prennent un sacré plaisir, festival instrumental dans les interstices du vocal. Cold cold heart : une voix qui tire-bouchonne mais chaque fois qu’il ouvre la bouteille de son vocal Hank Williams vous loge une balle en plein cœur, un chanteur de country, une vie de rock’n’roll star, les Ghosts ne s’y sont pas trompés le plus dur ce n’est pas l’accompagnement, mais la voix, s’y mettent en chœur, n’ont pas le chevrotement inimitable de l’agneau pris dans les barbelés mais en s’entraidant ils parviennent sans problème à apitoyer les jeunes filles au cœur tendre. Gone Gone Gone : Carl Perkins le puriste du rockabilly, en bon américain sorti de sa cambrouse il vous donne l’impression de chanter en mâchouillant son chewing gum, jamais vous n’arriverez à prononcer gone gone gone avec ce ton de chaton perdu qui miaule, oui mais à la fin il vous met le feu à la grange et la ferme brûle, les Ghosts vous le prennent un peu plus haut, un peu à la Good Rockin’ , mettent la gomme gomme gomme sur le gone, gone, gone, y vont à l’arrache-rock, question zigmuc vous avez de petites broderies guitariques  au caramel salé qui valent le détour. Vous le déclinent en octogone.

             A déguster sans modération. Sept petites merveilles, sept pépites sonores pour nous rappeler rockabilly for ever !

    Damie Chad.

     

    *

    Fujiyama Mama, vous connaissez ? Bien sûr Damie, de Wanda Jakson. Très bien, vous savez au moins un mot de japonais, je peux donc vous emmener au pays du Soleil Levant  et de La Fureur du Dragon ! Heu, Damie, Bruce Lee n’était pas particulièrement japonais. Essayez d’intuiter un peu les gars, ce n’est pas Bruce Lee qui nous intéresse mais le dragon !

    DOOM DRAGON RISING

    (Split / Doom Fujiyama / Mai 2004)

    Doom Fuliyama est un label japonais. Z’ont déjà sorti quatre albums anthologiques, sobrement intitulés Doom Fujiyiama  Volumes 1, 2, 3, 4, ornés de pochettes en noir et blanc, style manga économique produit à la chaîne qui ne vous incite guère à vous porter acheteur de la marchandise. Au bout de deux ans le staff s’est réuni et a décidé de changer son sabre de samouraï d’épaule, l’album dix titres est remplacé par un EP quatre titres, mais une pochette qui pète le feu et qui en jette un maximum, ce n’est pas le Réveil de Godzilla mais l’Eveil du Dragon du Doom, tout de suite vous sentez interpelé par les forces du mal :

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    Attention, trois groupes, par ordre alphabétique : Abiuro, Green Tripe et Heteropsy.

    GREEN TRIPE  ouvre le bal avec : Bong surfing : bruits de voitures, voix off filigranée et la sorcière aux dents vertes vous sourit de toutes les dents de ses guitares, la basse en écho à la lead, le titre n’est pas mal choisi, l’est vrai que l’on est dans une espèce de surfin’ doom assez inédit, et puis y a le dégueulis du vocal qui vous saute au visage et vous embourbe les oreilles, une coulée diarrhétique qui vous empuante les tympans mais que c’est bon, et boumg plus personne, seule la basse vous fait une espèce de salto arrière assez incongru, mais le gars au micro se recolle à sa parole pourrie et c’est reparti pour une longue giclée d’imprécations purulentes, le mec dégueule toutes ses tripes sur vos pieds et vous pataugez là-dedans avec la joie d’un canard heureux de retrouver sa mare natale, les rêves ne durent qu’un temps, basse et batterie se taillent une petite bavette entre eux, cela vous permet de vous rendre compte de tout ce qui vous manque sans ce vocal, maintenant ils se concoctent un petit solo à trois, puis ils arrêtent. Pourquoi continueraient-ils à vivre puisque la voix  s’est tue ? ABIURO s’adjuge la part du dragon, deux titres. Masaki Ikuta : guitare, vocal / Yuki Tanaka : basse / Yap : drums.  Inherited : Encore une fois, tout dans la voix, serait-ce un truc typiquement japonais, en tout cas on n’écoute qu’elle, un bon accompagnement, mais lorsque vous ouvrez une huitre c’est la perle qui est dedans qui vous intéresse, mais là aussi vous avez la basse qui vient faire son numéro de trapèze volant, qui ne dure pas trop longtemps car la voix revient en grondant. Ce n’est pas de sa faute, le gars vient de se faire buter et son âme s’envole comme un papillon. Du typique qui pique cent pour cent nippon. Miasma : une facture heavy-metal davantage classique, la voix baisse d’un ton, sludge en berne, la guitare la recouvre quelque peu, des paroles un peu plus philosophiques, dans ce monde de stupre et de vices  la luminosité d’une âme trop pure rend la nuit encore plus noire, la batterie s’abat comme si l’innocence était un moucheron qu’il faut à tout prix écraser, imaginez la gentille petite âme animaliste qui souffre beaucoup. N’ayez pas peur, son chagrin est évacué en moins de trente secondes. HETEROPSY : Old friends : les cymbales giclent, la batterie tonitrue et le vocal hurle à mort, la réunion des vieux amis n’a pas l’air de se dérouler fraternellement, la guitare grince, la chasse d’eau des WC glougloute fort méchamment, la voix imite l’ogre des contes d’enfants sages, ce n’est pas tout à fait le chaos, disons le bordel pour rester poli, l’on dirait que les musicos jouent à se démarquer l’un de l’autre, et clac changement de film, ce n’est le slow de l’été mais celui de l’automne avec ses arpèges larmoyants qui vous rappellent que tout finit un jour ou l’autre, tiens le climat change encore ce coup-ci c’est le général hiver qui lance un ouragan dévastateur, portez vos mains à vos oreilles pour les protéger du méchant loup qui vous les arracherait avec plaisir. Il a réussi le bruit que votre cerveau perçoit c’est le torrent du sang qui coule de vos oreilles à gros flocons. Vous ne sentez plus rien, normal vous êtes mort. Ce n’est pas grave, le morceau est fini.

             La couleur du heavy-metal, le bruit du heavy-metal, avec cette petite différence anthropologique qui change la donne : la texture de l’élocution japonaise, même quand ils chantent en anglais, sonne différemment, z’ont au fond de leur gorge un gravier gargouilleux qui n’appartient qu’à eux, un truc atrocement suave qui l’emporte sur bien des tortures auditives occidentales. Si Octave Mirbeau était encore en vie il n’aurait pas hésité à l’inclure dans une version augmentée de son Jardin des Supplices. Ce qui est étrange c’est qu’ils semblent davantage rechercher une singularité instrumentale qu’une cohésion d’ensemble.

             Quand le dragon s’éveillera, le soleil deviendra rouge…

    Damie Chad.

     

    *

    Orphée est un des tout premiers héros grecs, mais là où la plupart d’entre eux s’honorèrent par leur vaillance physique et leurs exploits guerriers, ses seules armes furent la poésie et la musique. Son chant lui permit d’entrouvrir les portes d’ivoire et de corne de la mort et du rêve… Qu’un groupe de dark metal se soit paré de son nom ne pouvait me laisser indifférent, écoutons donc ces cadences funéraires…

    APART

    ORPHEAN PASSAGE

    (Album Digital / Bandcamp / 30- 04 -2024)

    Groupe originaire de Cape Town, Le Cap, capitale de l’Afrique du Sud. Plusieurs de ses membres font aussi partie d’autres groupes dark metal.

    Julien Bedford : basse / François Meyer : drums / Malcolm McArb : guitars / Patrick Davidson : guitars / Nicole Potgieter : claviers / Ryan Higgo : chant.

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    Belle couve : paysage d’eau et de brume, éléments inconsistants, que vous ne pouvez saisir ou retenir dans votre main, de même structure que les rêves et la mort… Seraient-ce les rives désolées du Styx, dans beaucoup de mythologies, notamment arthurienne, il suffit de traverser une étendue d’eau pour entrer dans le royaume immémorial de la mort…

    Prelude : ne passez pas rapidement sur cette ouverture, elle donne le la, le ton, d’une infinie tristesse, d’une langueur souveraine, d’une procession funéraire, non pas celle que l’on fait en suivant un cercueil ou en allumant un bûcher, celle que l’on parcourt à l’intérieur de soi, car la mort réside aussi bien dans les corps inanimés des cadavres que dans les pensées des vivants. A tout instant, demandez-vous si vous êtes celui qui regarde le miroir ou celui qui est dans le miroir. Adomed in midnight : souvenez-vous du titre de l’album, qui est à part, qui est séparé, cette voix bourrue, refermée sur elle-même, vous doutiez-vous avant d’être parvenu au bout du morceau que c’était elle toute seule qui prendrait en charge le muet dialogue des amants qui ne se parlent pas, mais qui parlent à l’autre depuis l’intérieur de l’autre, car le fait d’être dans l’autre est la preuve irrémédiable de cette séparation éternelle, éternelle en le sens où depuis le minuit lugubre où des lèvres se sont posées de chaque côté du miroir, tous deux ne font que reculer sans fin dans la présent de la présence de leur absence, à tel point qu’il se tait pour nous prouver que la musique continue toute seule dans une solitude effroyablement insupportable, alors il reprend la parole car il vaut mieux dire l’absence que laisser l’absence triompher. Le chant qui tue la mort n’est-il pas aussi criminel que la mort. Situation bloquée, fardeau de la culpabilité. Une dernière noté étranglée, point final qui ne veut pas finir, sur le clavier silencieux de cet oratorio magnifique.  Bereft in requiem : il est question d’inspiration, celle qui vient des Dieux, celle qui transforme la fiancée crépusculaire en un long mensonge, la musique grogne, le riff se boursouffle et il grogne comme un loup que la colère de son impuissance énerve, guitares  en piqué qui tombent, rasent et arrasent la cime des arbres, maintenant il dit ce qu’il ne faut pas dire que la mort n’est rien, que le temps est tout, car la mort peut mourir mais le temps perdu est semblable au temps gagné, tous deux sont sas repos, car le temps qui s’arrête dure encore. Ashen veil : voile de cendres, de rêves, de souvenirs emmêlés, un chemin, un long chemin de vie dans un passé qui ne veut pas mourir, qui les a conduits dans la mort, celle de l’un et celle de l’autre, car celui qui meurt tue aussi l’autre, marche crépusculaire, la batterie écrase les mottes de terre, celles du chemin et celles de la tombe, la voix se fait profonde, plus profonde qu’une fosse mortuaire, car si elle ne contient qu’un cadavre elle s’est refermée sur deux corps vivants.  The scarlet mirror : attention puisque je ne peux te donner la vie tu peux me donner la mort, il suffit de briser le miroir, qu’il devienne écarlate, cramoisi de mon sang, en saisir un éclat et se taillader les veines, l’échange du premier sang sur tes lèvres exsangues comme un premier baiser charnel, mais le miroir aux eaux glacées  retient les vols du cygne qui ne fuiront pas, il ne chantera pas son chant le plus beau au moment de mourir puisqu’il est déjà mort, le chant empli de ressentiment est aussi beau que le texte, le morceau se termine sur une musique qui s’éloigne aussi funeste que le finale de Lohengrin. Eclipse : ce n’est pas Lohengrin qui s’éloigne, c’est le rêve qui ne veut pas mourir, il suffit de s’attendre, jusqu’à la fin des temps, jusqu’à la fin des Dieux, jusqu’à la fin de la mort, car si la mort est la fin de tout elle est aussi sa propre fin, la musique le susurre longtemps jusqu’à ce que le chant s’élève, elle a préparé un tapis rouge pour accueillir le Poème afin qu’il s’unisse à la Poésie, ce n’est pas l’éclipse du soleil noir mais celle du temps effacé par l’atemporalité du Rêve, keyboard en marche nuptiale.

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    Wreaths for the wretched : retour à la réalité, pitié pour les misérables condamnés à vivre, le tempo adopte une ampleur inégalée, face à la réalité seule la révolte, inutile et perverse, est nécessaire, si l’homme est mortel qu’il devienne un Dieu, qu’il redonne vie à l’enfant dans le corps qui l’a porté, tout est excusable, tout est permis, puisque ceux qui sont sur les tombes sont aussi malheureux que ceux qui sont dessous. Tous coupables puisque tous innocents. Her wounds can’t be seen : dessus comme dessous, à l’intérieur comme à l’extérieur, gratter la terre du souvenir et gratter celle de la tombe jusqu’à pénétrer en ses souvenirs, jusqu’à savoir et comprendre les fragiles barrières opposées à la mort, souvenir du vivre et remembrances mortelles sont de même indissoluble matière, une même structure entrelacées dans les aitres de laquelle chacun se ménage ses minuscules refuges, ses petits mensonges, toute cette pacotille de déréliction pour faire semblant de contrecarrer l’inéluctable irréparable. La rage aux cœurs l’affrontement est inévitable. Keket : elle est la Perséphone égyptienne, celle qui permet de mesurer l’immensité de l’éternité lorsque le cadran solaire privé de soleil ne peut plus indiquer  la course du retour de l’astre solaire, si tu ne peux pas tuer la mort, il reste encore une possibilité, celle d’être la mort elle-même, se joindre à elle pour être elle, ne plus être séparé, que les chairs séparées comme celles déchirées de l’enfant Dionysos qui lui ont permis d’accéder à l’immortalité, ne dites pas que c’est impossible, puisque une fois que vous êtes mort vous ne pouvez plus mourir. Pourquoi ce clavier ou cette guitare sonnent-ils comme un tocsin, un glas funèbre et joyeux qui annonce que la mort est morte.

             L’on ne peut être qu’émerveillé par une telle réussite. Un groupe qui dès son premier enregistrement accouche d’un tel chef-d’œuvre est promis à un grand avenir. Tout est parfait dans ce disque, un lamento musical redondant qui n’est jamais répétitif mais qui vous englobe dans une espèce de suaire protecteur, un chanteur qui ne cherche jamais l’emphase et ne tente à aucun moment d’attirer l’attention sur sa voix, omniprésent mais d’une humilité évocatoire dont seuls sont capables les plus grands, de somptueux lyrics et une pochette ouverte aux aléas des rêves de ceux qui la regarderont, plus l’ombre lumineuse de la mort… Si vous trouvez mieux, prévenez-moi.

    Damie Chad.

             En attendant leur chaîne YT offre nombreuses vidéos de ce premier album enregistrées en public…

     

    *

    Le hasard fait bien les choses  mais peut-être vaudrait-il mieux incriminer les Dieux de l’ancienne Hellade. Nous venions d’achever notre chronique précédente lorsque dans le courrier je remarque, avec quelque retard, un envoi de Bandcamp signalant sur une compilation Metal la présence d’un morceau inédit de Thumos destiné à la face B De leur prochain album. Donc après le précédent Passage d’Orphée nous  voici en présence d’un dialogue de Platon relatif à la nature de la poésie.

    ION

    THUMOS

    ( Mind Over Metal VOL 1

    Cave Dweller Metal / Mai 2024)

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    Goethe, le grand Goethe, mettait en doute l’attribution d’Ion, dialogue qualifié de jeunesse, à Platon. Il est inutile de nous lancer dans une polémique stérile, qu’il soit ou pas de Platon, ce dialogue consacré à l’essence de la Poésie, évoque évidemment le personnage d’Orphée même s’il est loin d’en être la référence principale.

    Notons que Thumos prévient qu’il a déjà donné en exclusivité à une précédente anthologie de Cave Dweller Metal, un précédent morceau de cette face B de leur prochain opus, Lachès que nous avons chroniqué dans notre livraison 636 du 14 / 03 / 2024. Sans vouloir préjuger du contenu du futur disque nous rappelons que Lachès est un dialogue de Platon mené par Socrate qui discute avec deux généraux athéniens d’éducation, de courage, et de guerre…  Mais il est temps de nous pencher sur l’œuvre ionique pour tenter de comprendre la lecture musicale que Thumos opère de cet ouvrage.

    Une première constatation sur laquelle je ne m’étendrai pas, dans   Platon. Œuvres Complètes de l’édition (de référence pour la France) dirigée par Luc Brisson, parue chez Flammarion en 2008 Ion est séparé de Lachès par l’ensemble des treize Lettres d’authenticité douteuse, preuve que le travail que Thumos effectue sur Platon est animé d’une certaine logique. Et même d’une logique certaine. Logos en grec.

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    Dans ION Socrate interpelle Ion le rhapsode, qui se vante d’être le meilleur de tous les rhapsodes spécialisés dans la récitation des poèmes d’Homère et le meilleur de tous les commentateurs de l’illustre aède… Il déclare qu’il ne sait pas pourquoi cette supériorité ne vient pas de sa propre personne mais de la Muse, comprendre de la Divinité qui a inspiré Homère. Socrate explique que l’inspiration agit comme un aimant qui transmet  son aimantation à un anneau de fer (Homère) qui à son tour la communique à un autre anneau de fer (Ion) qui à son tour la confère à un autre anneau de fer que représente le public subjugué par la beauté du texte homérique… Ion ne peut que remercier Socrate de son explication qui fait de lui un réceptacle et un transmetteur du souffle divin.

    Je me permets de vous adresser un petit conseil, si par hasard vous rencontriez Socrate, avec ce diable d’homme l’on ne sait jamais, et qu’il reconnaît en vous d’inestimables qualités, méfiez-vous, il ne va pas tarder à reprendre de l’hémisphère gauche de son cerveau ce dont son hémisphère droit vous a gratifié. Certes les récitations de notre rhapsode sont empreintes de beauté, mais sont-elles justes ? D’ailleurs les Lettres sont précédées d’un minuscule dialogue qui n’est manifestement pas de Platon, même s’il lui a été attribué, intitulé Sur le Juste

    Ainsi si Ion récite un passage dans lequel Homère parle de course de char, qui sera le plus à même de juger de la justesse de ce passage : un guerrier meneur de char ou Ion lui-même ? Le malheureux est obligé de répondre que les critiques ou les éloges d’un cocher professionnel seront supérieures à ses propres jugements. Socrate s’amuse à plusieurs reprises à faire admettre à Ion qu’il laissera systématiquement l’avantage à un ‘’spécialiste’’ suite à l’examen de plusieurs situation décrites par Homère. Une manière pour Socrate de sous-entendre que si déjà Homère a commis quelques erreurs dans ses descriptions, notre poëte et à fortiori un rhapsode qui récite ses textes, n’ont qu’imparfaitement retransmis l’inspiration divine. 

    Socrate laisse une petite chance à Ion : y aurait-il seulement un sujet sur lequel il serait  à même de posséder une compétence qui le mettrait à égalité avec les ‘’ spécialistes’’ de la question. A la grande surprise des lecteurs Ion revendique une totale adéquation entre son jugement des choses militaires et le savoir des plus grands stratèges. Se reportant aux  évocations des nombreux combats et multiples batailles qu’Homère décrit dans l’Illiade et l’Odyssée, Socrate se demande pourquoi Ion n’a pas été choisi par la cité athénienne pour diriger ses troupes lors des guerres qu’elle a l’habitude de mener…   Quand Ion se rend ridicule en décrétant que l’art du Rhapsode est égal à l’art du Stratège, Socrate enfonce le clou en affirmant que si Ion ne veut pas être un menteur, il vaut mieux  le considérer comme un homme divin  puisqu’il transmet par son art les poèmes d’Homère qui fut un homme divin puisque inspiré par la Muse…

    Certes le lecteur moderne goûtera le sel de l’ironie socratique mais il pourra aussi s’interroger sur l’étrange proximité établie par Ion (et Platon) de la poésie avec la guerre.  Comme si le schème de l’aimantation des anneaux de fer pouvait se résumer ainsi : les Dieux / la Poésie / la Guerre / les Hommes… Une juste vision très agonique (et nietzschéenne) de la Grèce Antique…

    ION : le morceau ne dépasse pas les quatre minutes, une orchestration que je qualifierais de serrée, un peu comme quand vous fermez avec force votre bouche pour réfréner une envie de rire incoercible, un rythme joyeux, nous sommes loin de cette idée de gravité et de sérieux que suscite communément le nom de Platon, peut-être faut-il discerner, trahie par la basse et les roulements de la batterie, l’indication que ce qui est en jeu dans ce recueil serait beaucoup plus sérieux que ne le laisserait accroire cette sensation de légèreté dégagée par la première moitié de ce titre, ne survient-il pas d’ailleurs une accélération drummique comme pour rappeler que l’on parle des Dieux, mais que signifie cette disparition sonore au profit d’un bourdonnement de mouche dont on ne sait si elle monte vers les demeures olympiennes ou descend vers l’incohérence théorique des êtres humains. Brutale amplification instrumentale, le rythme ralentit pour reprendre aussitôt, une effusion lyrique transparaît sans doute pour nous mettre en mémoire que le rire est aussi l’apanage des Immortels. Une espèce de coup de gong final, la plaisanterie humaine aurait-elle duré trop longtemps ?

    Damie Chad.