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tony marlow

  • CHRONIQUES DE POURPRE 263 : KR'TNT 383 : DANNY KIRVAN / LAZY LESTER / ROCKABILLY GENERATION / STEVE CLAYTON / KYLA BROX BAND / NICO WAYNE TOUSSAINT / TONY MARLOW

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 383

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    06/ 09 / 2018

    DANNY KIRWAN / LAZY LESTER

    ROCKABILLY GENERATION 6

    STEVE CLAYTON / KYLA BROX BAND

    NICO WAYNE TOUSSAINT / TONY MARLOW

    Danny Boy

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    En son temps, le pauvre petit Danny Kirwan avait beaucoup insisté pour entrer dans Fleetwood Mac. Revenons cinquante ans en arrière, en 1968. Le Mac rivalisait alors d’intégrité bluesy avec les ténors du barreau : le déjà vieux John Mayall d’une part, et d’autre part la sorcière Stan Webb qui ricanait dans l’ombre de Chicken Shack. Le Mac n’en finissait plus de rendre hommage à Elmore James à coups de «Dust My Blues». On en trouve pas moins de quatre moutures sur cet énorme album qu’est Mr. Wonderful. Si vous devez emmener un seul album de British Blues sur l’île déserte, c’est celui là.

    Le petit Danny Boy ne postulait pas chez Mayall. Non, il voulait entrer dans le Mac pour jouer avec son idole Peter Green. Comme il insistait, les autres ont fini par le laisser entrer dans le studio. Le petit Danny Boy avait cassé sa tirelire pour s’acheter une belle Les Paul. Il voulait absolument affronter Peter Green en duel de guitare.

    — Mais tu ne fais pas le poids, Danny Boy.

    — Allez, vas-y, joue un truc en la ! T’vas voir ta gueule à la récré !

    Mais le pauvre petit Danny Boy arrivait trop tard. Le Mac entrait alors dans son déclin. Eh oui, Peter Green commençait à lâcher la rampe. Pas seulement à cause des acides gobés à Munich. Le spectacle que lui offraient les porcs du showbiz ne lui convenait pas du tout. Le succès et la notoriété le mettaient mal à l’aise. Dans une interview accordée à Nick Logan pour le Melody Maker, il déclara s’intéresser au bouddhisme. Comme Syd Barrett, il faisait ce que les épistomologistes appellent un rejet épidermique. Peter ne pouvait plus supporter les trognes des porcs qui s’engraissaient sur le dos des musiciens, et encore moins les gens de la presse anglaise qui se permettaient de porter des jugements sans même se poser la question de leur incompétence et pire encore, de leur inconsistance. Peter adorait le blues pour une raison éthique et l’industrie musicale en était à ses yeux l’antithèse. Sentant ce mépris clairement affiché, les gens de la presse anglaise s’empressèrent de rouler Peter dans la boue médiatique. Ils firent de lui un taré, un malheureux au cerveau détruit par l’abus de LSD. En gros, la même histoire que celle qu’ils bricolèrent pour Syd Barrett. C’est dans cette ambiance mortifère que le pauvre petit Danny Boy fit ses premiers pas dans l’histoire du rock anglais.

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    Le résultat se trouve sur Then Play On, paru en 1969, et ultime album du Mac sur lequel joue Peter Green. C’est d’ailleurs lui qui sauve l’album en B avec «Rattlesnake Shake», joli slab de heavy blues-rock. Quelle fantastique attaque de shake the world ! Le shake dont il parle, c’est la branlette - His name is Mick/ Now he don’t care when he ain’t got no chick/ He do the shake - Il se moque gentiment de Mick Fleetwood, son vieux camarade batteur, qui a pour habitude de se branler quand il se retrouve seul au lit. Peter Green place dans son Shake un solo d’accords plaqués. Le reste de l’album est d’une grande faiblesse. Beaucoup plus influencé par le folk que par le blues, le petit Danny Boy y compose sept cuts, pas moins, dont deux sautent sur le pressage américain, allez savoir pourquoi. Dès «Coming Your Way», il est noyé dans la sauce. Avec «When You Say», il s’amuse à gratter des arpèges au coin du feu et on bâille à s’en décrocher la mâchoire. Il attaque la B avec «Although The Sun Is Shining» très kitschy kitschy petit bikini, c’est-à-dire très années vingt - You break my heart - et incidemment, il éveille la curiosité. On le retrouve dans «My Dream», un petit instro délicatement mélodique. Il joue à la note juste et perchée sur sa branche, comme un moineau. On sent une réelle sensibilité, mais on ne l’écoute que parce qu’il joue sur un album où figure le nom de Peter Green. Il y a des millions de guitaristes sensibles en Angleterre, et une vie ne suffirait pas à tous les écouter. Et à quoi cela servirait-il ? Il signe aussi «Like Crying», joli coup de British Blues tapé au boogie-blues, mais sans la moindre affectation, avec un naturel bien senti et un joli ton de gratté dauphinois. On note l’absence de Jeremy Spencer sur cet album : il voulait continuer à jouer du Elmore James, alors que Peter Green sentait qu’il fallait évoluer vers autre chose. Par contre, Peter Green quitte le groupe quelques mois plus tard.

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    Kiln House paraît un an plus tard. Christine McVie dessine cette pochette très bucolique qu’on aimait bien à l’époque. Le groupe est devenu un quatuor comprenant John McVie, Mick Fleetwood, le petit Danny Boy et un Jeremy Spencer qui a finalement accepté de laisser tomber Elmore James, mais qui continue de chanter son vieux rock’n’roll. Le petit Danny Boy compose pas mal de cuts pour Kiln. Christine McVie n’aime pas beaucoup le petit Danny Boy, elle le trouve really really neurotic, difficult to work with et pire encore : «il ne vous regarde jamais dans les yeux». Mal dans sa peau, le petit Danny Boy commence à boire comme un trou. Pour arranger les choses, il vit avec une poule nommée Claire qui est complètement cinglée. Peter Green précise que pour la calmer, le pauvre petit Danny Boy lui filait des coups de Les Paul dans la gueule. Mais on dit aussi que ce gamin qui n’avait alors que vingt ans ne vivait que pour la musique. Il était si intense qu’il pleurait lorsqu’il jouait sur sa guitare. Avec «Station Man», le petit Danny Boy saisit l’occasion de briller en société. C’est encore une fois très bien senti. Ils tapent dans le heavy groove de blues qui est le fonds de commerce du Mac. Mais Jeremy Spencer n’en finit plus de brouiller les pistes avec ses cuts de country et ses hommages à Buddy Holly qui n’ont strictement rien à faire sur cet album. Le pauvre petit Danny Boy essaie de sauver le meubles avec «Earl Gray», un instro qui malheureusement n’aura aucune incidence sur l’avenir du genre humain. C’est un peu comme si le pauvre Danny Boy n’avait rien à dire. On se retrouve du coup avec un album si paisible qu’il en devient quasiment transparent. On passe à travers. Il tente une fois de plus de sauver les meubles avec le délectable rave-up de «Tell Me All The Things You Do». On le sent convaincu de sa détermination. Il joue un peu à la Peter Green, il recherche l’effet d’émulation spongieuse qui caractérisait si bien le style de son mentor. Et la finesse de son blues-rock finit par sauver la mise du disk, car dans l’esprit, le petit Danny Boy finit par se rapprocher de Stan Webb.

    Puis Jeremy Spencer disparaît en pleine tournée américaine. Peter Green vole au secours du Mac, mais juste pour finir la tournée. Se sentant poursuivi par la poisse, le Mac rentre dans son QG de Benifold, à Headley, dans le Hampshire. Ils vont devoir trouver quelqu’un pour remplacer Jeremy Spencer. Ça tombe bien, car le guitariste californien Bob Welch qui est installé à Paris se retrouve tout à coup sans groupe. Un pote à lui établit un contact avec le Mac et Mick Fleetwood vient récupérer Bob à la gare. Il est engagé on the spot. Mais comme Christine, Bob a du mal avec le pauvre petit Danny Boy - He was very uncomfortable to be around - Il le voit aussi boire comme un trou pour masquer son mal-être.

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    Au dos de la pochette de Future Games paru en 1971, John McVie apparaît sous la forme d’un pingouin, c’est dire sa grande modernité. Dès «Woman Of 1000 Years», le pauvre Danny Boy se prend pour Peter Green, il vire à l’océanique de la meilleure espèce. Ils sont trois à se partager les compos sur ce bel album : Christine, la femme du pingouin, Danny Boy et la nouvelle recrue, Bob Welch. Christine Pingouin se fend d’un joli boogie-blues intitulé «Morning Rain» qui grâce au gras de la guitare vaut pour le hit du disk, oui, car c’est un peu le son des chorus de «Get Back» quand Jojo thought he was a loner. Bob Welch se fend du morceau titre, un balladif qui réclame énormément d’espace et qui semble indiquer la future direction du Mac vers une pop plus radicale - He was a prophet of what was to come - On a là un cut extrêmement beau, une sorte de stretched-out psychedelia, un cut purificateur, aussi diaphane que l’ange Gabriel dressé dans la lumière des cieux - I did a thing last night/ You know those future games - Et puis on tombe sur une très belle B et deux cuts signés Danny Boy, «Sands Of Time» et «Sometimes». Lui aussi vire sur la petite pop, il joue à l’ultra-touchy avec un sens aigu du vouloir plaire, mais noblement. C’est élégant, fruité et quasi-aérien. Les guitares sonnent comme dans un rêve. Danny Boy s’installe dans la délicatesse pour jouer «Sometimes». Il y sort un son bien intentionné, vert et frais, gratté à l’acou, bien suivi mélodiquement. On se passionne vite pour ces pop-songs pleines de jus. Régal garanti avec «Lay It All Down», doté d’un son élastique et bien rond et Christine Pingouin referme la marche avec un «Show Me A Smile» d’une infinie délicatesse. Future Games est l’album du Mac qui rompt avec leur passé de British-bluesers.

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    Encore plus spectaculaire, voici Bare Trees, paru l’année suivant. Le pauvre Danny Boy s’y fend de quelques petites merveille du style «Child Of Mine». On le sent à l’aise dans ce joli son sans histoires, il propose même des tortillettes et John Pingouin voyage énormément sur son manche. On voit clairement que le Mac est passé dans le camp du pauvre Danny Boy. Bob se fend d’un incroyable balladif éthéré intitulé «The Ghost», d’autant plus éthéré qu’il est flûté. Et ça tourne vite à l’enchantement. Puis vient le tour de Christine. Elle nous pond «Homeward Bound», mais sa voix ne passe pas. Elle chante sa compo d’une voix privée de caractère, mais derrière elle, ça joue énormément. Quand Danny Boy attaque son «Sunny Side Of Heaven», on sent immédiatement l’influence de Peter Green, dans le toucher de belle note furtive, dans la façon de viser l’horizon. Puis il attaque sa B avec le morceau titre et ça sonne aussitôt comme un hit. C’est une fois encore ultra-joué, le solo de fin halète et des cascades plongent le lapin blanc dans le bouillon. Danny Boy est un mec assez complet. Il avait besoin d’air et le départ de Peter Green lui a permis de respirer, c’est évident. Rien que par ses qualités intrinsèques, «Bare Trees» est un hit. Bob prend la suite avec «Sentimental Lady» et on se laisse embarquer sans résister. Le pauvre Danny Boy revient avec «Danny’s Chant», un instro simpliste mais joué en sous-main à la pire sous-jacence kirwanienne. Tout ce que fait ce mec finit par captiver. Christine Pingouin revient à la charge avec «Spare Me A Little Of Your Love». Sa voix ne passe pas, mais alors pas du tout. Elle chante d’un timbre neutre en étain, un timbre blanc comme un cierge, mais ça tient sacrément la route, car le Mac n’est rien d’autre qu’un groupe de surdoués, comme d’ailleurs Hawkwind et tous ces groupes atteints par la limite d’âge qui vont bientôt disparaître. Dans tous les cas de figure, le mieux est toujours de disparaître avant. Malgré toutes ses qualités, l’album ne marche pas plus que le précédent. Le Mac fait de la musique pour une fanbase de connaisseurs, pas pour le mainstream.

    Comme on le voit avec Bare Trees et Sentimental Journey, Bob a réussi à stabiliser le Mac après toutes ces avanies causées par les départs de Peter Green et Jeremy Spencer. Mais le pauvre Danny Boy commence à filer un mauvais coton. À l’époque, le public ne sait pas que les autres membres du groupe ne peuvent plus le supporter. Bob le traite de moody genius with no sense of humour. Alors comment ça se termine ? Un soir, avant de monter sur scène, Danny Boy et Bob se disputent. Danny Boy pique sa petite crise et jette sa guitare dans le mur. Il refuse de monter sur scène. Puis il va se mêler au public. Depuis la fosse, il voit Bob batailler pour jouer les cuts sur une seule guitare, alors que tout est construit sur deux guitares. La réaction du Mac ne se fait pas attendre. Après le concert, Mick Fleetwood, le seul qui lui adressait encore la parole, vient lui dire qu’il est viré. Le pauvre Danny Boy a enfreint la règle sacrée du Mac : on ne lâche les copains au moment de monter sur scène.

    Signé : Cazengler, Danny Kirame

    Danny Kirwan. Disparu le 8 juin 2018

    Fleetwood Mac. Then Play On. Reprise Records 1969

    Fleetwood Mac. Kiln House. Reprise Records 1970

    Fleetwood Mac. Future Games. Reprise Records 1971

    Fleetwood Mac. Bare Trees. Reprise Records 1972

    Lester a les pieds sous terre

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    Lazy Lester est avec Slim Harpo le grand héros du blues de la Louisiane. Ils ont tous les deux su développer un son et montrer aux petits rednecks dégénérés qu’ils avaient du génie. Grâce aux gens d’Ace, on peut écouter les gros hits inconnus de Lazy Lester dans les meilleures conditions et pour pas cher. Depuis toujours, les gens d’Ace se spécialisent dans le très haut de gamme et s’ils décident de consacrer deux volumes anthologiques à Lazy Lester, ce n’est pas par hasard, Balthasar.

    Comme ses copains Slim Harpo, Lightnin’ Slim et Lonesome Sundown, Lazy fut découvert par JD Miller, le boss du fameux studio de Crawley, en Louisiane.

    — Toi au moins tu sais souffler dans ton harmo ! Tu t’appelles comment, mon petit nègre ?

    — Leslie Johnson...

    — Mmmm... pas terrible... Tiens, tu vas t’appeler Lazy Lester !

    — Ooooh merci missié Miller !

    L’une des particularités de Lazy, c’est qu’il chante le blues de la patate chaude. Son timbre et sa diction sont uniques, comme ça l’est chez Slim Harpo.

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    Sur les 24 titres de l’antho à Toto I’m A Lover Not A Fighter, dix sont des énormités spectaculaires. C’est le genre de cuts qu’on croise dans le juke-box magique, qui ont un son unique au monde, sec et dense, comme celui d’« I’m A Lover Not A Fighter ». Lazy chante la bouche pleine et derrière lui un mec fait du grattage louisianais. C’est l’archétype du standard primitif qui détrônera tous ses successeurs jusqu’à la fin des temps. Ces blackos louisianais avaient déjà tout compris. Lazy posait sa voix dans un environnement exceptionnel. « Sugar Coated Love » est une douche de boogie graveleux, le gros boogie de Lazy, le boogie le plus sec du marais. C’est merveilleux d’architecture flamboyante. Pour chanter le heavy blues « I Told My Little Woman », il prend sa voix pleine d’eau. Et voilà encore un boogie blues intemporel : « Tell Me Pretty Baby ». Toujours gratté par derrière et devant, on a la patate chaude. Encore une prouesse sonique qui vaut le détour. On ne s’ennuie pas une seule seconde en compagnie de Lazy Lester. Il démarre tous ses cuts à sec. Ce mec là pouvait conquérir le monde, mais il ne l’a pas fait. Lazy, baby.

    « Whoa Now » est le vieux rocka-blues typique des bords du marais, solide et craquant, spongieux et odorant, le vrai boogie blues à la Lazy. JD Miller signe « I Hear You Knocking ». Voilà l’ancêtre du boogie salutaire. Fabuleux classique. Encore du JD Miller avec « Through The Goodness Of My Heart », un boogie qui fend le cœur, claqué des mains devant le micro. Encore une excellence de pur génie. La cime de Lazy sera sans doute « Late Late In The Evening », un solide romp de clap-hands et de chant retenu. Absolument superbe d’allure et d’approche. Lazy fait traîner sa voix tremblée comme un dieu. On a un petit aperçu des embrouilles louisianaises avec « Bloodstains On The Wall », que Lazy traite au heavy boogie-blues de base. Il chante « I Made Up My Mind » avec toute l’exaspérance d’un boogie-man louisianais. C’est à la fois exceptionnel et bien au-delà de toutes les attentes. Lazy est brillant dans l’approche du mystère des marécages. C’est un spectaculaire swamper de blues. Tiens, encore un coup de boogie fruité avec « You’re Gonna Ruin My Baby », il chante ça à la fantaisie et sucre son chant à la démesure cajune.

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    Si on préfère écouter les gros hits de Lazy Lester sur vinyle, il existe une belle compile Excello, True Blues. On y retrouve « I’m A Lover Not A Fighter » avec son fantastique son de dépouille un peu rockab, « I Hear You Knocking », bien tapé de la partie, « Sugar Coated Love », endiablé et chanté à l’édentée, « Lonesome Highway Blues », heavy blues de dépouille moisie et « I made Up My Mind », punk-blues de Louisiane avant la lettre. On peut y aller les yeux fermés.

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    Ace vient de rééditer Rides Again paru en Angleterre en 1987. On y retrouve les gros standards de Lazy comme « Sugar Coated Love », dans une version ronflante de toute l’énormité du groove. Lazy chante toujours à la patate chaude. On sent le souffle de son énergie. Il enfonce tous les clous du boogie. Il malaxe sa prose de roi fainéant. C’est une vraie merveille de swing de cabane, le boogie débraillé dont on a toujours rêvé. Stupéfiant. Mais tout l’album n’est hélas pas au même niveau d’excellence excellique d’Excello. On se régale de « Travelling Days », c’est sûr, une belle pièce de boogie blues vermoulu - oh yeah - qu’il attaque dans le gras, il bouffe son boogie tout cru - oh yeah - c’est un champion de la braille extrême, et lors d’une cassure de rythme, on réalise que ce mec a tous les dons du diable. Il peut chanter de très haut et dominer le monde sans qu’on s’en rende compte. D’où l’analogie avec le diable. Les autres morceaux sont un peu moins excitants. On retrouve du beau groove pianoté (« The Same They Could Happen To You ») et du heavy blues à la patate chaude (« Out On The Road ») et il faut attendre « Lester’s Shuffle » pour retrouver la chaleur des flammes de l’enfer. Il met tout le tact dont il est capable dans « St Louis Blues » et livre une pièce d’une faramineuse délicatesse. Il embarque « I Hear You Knocking » au riff salace et bien pète-sec, et rend hommage au diable avec un heavy blues de épais et humide, « Nothin’ But The Devil ».

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    En 1988 sortait sur Alligator l’excellentissime Harp & Soul. C’est un disque qui happe le voyageur égaré. Soyez prudent. Ouverture du bal des vampires avec un « I Done Got Over It » qui réveillerait les morts. Lazy rentre directement dans le lard du morceau. Splooofff ! On sent la patte du vétéran. C’est fourré aux hormones d’harmo de génie. Vous n’avez pas idée de la démesure de Lazy Lester. Derrière lui, ça joue et ça swingue comme dans le bon vieux temps du bluesing by the bayou. Retour au heavy blues des marécages avec « I’m A Man ». Nouvelle prestation du guerrier des marécages. On voit briller ses épaules dans la nuit. Lazy Lester continue de lever l’enfer sur la terre. Il sort un « I’m A Man » à la fois puissant et plombé. Encore un heavy blues avec « Patrol Wagon Blues », mais il y va plus doucement et le chante à la patate chaude. Tous ses morceaux intriguent. On s’arrête devant chacun d’eux systématiquement. Il nous laisse à la fois perplexe et fasciné. Il va derrière les fagots rechercher le vieux boogie avec « Bye Bye Bay » et donne une leçon de swing louisianais. Rien d’aussi extravagant que cette épouvantable machine rythmique. Sa musique fait penser à la clé du temple. Lazy rime si richement avec génie. Et il revient à son cher heavy blues avec « Bloodstains On The Wall ». Comme Slim Harpo, il a créé un style vocal unique au monde. C’est la Marque Jaune du blues, une figure d’ADN à l’état pur. Ce mec est absolument stupéfiant. S’ensuit une autre pièce hallucinante de niaque : « Alligator Shuffle ». Lazy souffle dans son harmo. Et il boucle son festival avec un autre heavy blues infernal « Five Long Years ». Il ne lâche pas prise. Il combattra jusqu’à la fin des haricots. Son heavy blues est l’un des meilleurs du monde, qu’on se le dise.

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    All Over You paru en 1998 vaut son pesant d’or. Pas de pire démon du boogie que Lazy Lester. Dès l’intro d’« I Need Money », c’est l’enfer sur la terre de Lester. Ce mec est un fou échappé d’une plantation en flammes. Il mouille toujours ses syllabes. Il extermine le boogie, il l’écrase du talon de sa botte comme on écrase les fourmis. Il pulse son beat avec un génie séculaire. Son art est aussi solide que celui de Charlie Musselwhite. Charlie et Lazy sont des héros qui traversent les époques. Pas de plus grand allumeur de brasier que Lazy lester. Il passe au heavy blues avec « The Sun Is Shining » et ce n’est plus la peine d’aller écouter les autres disques de blues, car on a tout ce qu’on peut désirer chez Lazy lester. Il sort ensuite un autre heavy blues marbré de crasse, « Strange Things Happen ». Il tape dans le gras du heavy blues, comme s’il plantait des clous de girofle dans la bite d’un marin espagnol capturé lors d’un abordage et qu’on fait cuire pour le repas du soir. « Quelle méchante énergie ! » s’exclame-t-on à l’écoute d’« If You Think I’ve Lost You » ! Lazy est dessus, tout de suite, à l’harmo. Il racle son classique. Il ne lâche rien. Il pulse comme un démon. On retrouve un peu plus loin cet incroyable punk-blues qu’est « Nothing But The Devil ». Il le ramone à l’extrême. C’est l’archétype du heavy trash-punk blues ultime. Personne ne pourra jamais sonner comme Lazy dans « I Made Up My Mind », car il chante à la mode ancienne des alligators et en plus, Lazy a du génie. C’est le plus killer de tous les boogie-men. Il chante tout à l’édentée de rêve. On grimpe encore d’un cran dans l’extraordinaire avec « Hello Mary Lee », carrément incendié à l’harmo, et derrière lui, ça joue tout seul. On croirait entendre un orchestre de fantômes. Il boucle ce disque infernal avec « Tell Me Pretty Baby », un gros boogie lazyque - My home is a prison - Et à un certain moment, l’orchestre continue tout seul. Tout ce que joue Lazy Lester percute l’occiput.

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    Lazy Lester vient de casser sa pipe en bois, mais il est resté actif jusqu’au bout, enregistrant des disques ici et là, en Norvège et en Espagne. Exemple : l’excellent One More Once, sorti en 2010 sur un petit label espagnol. Il attaque avec le vieux « Sugar Coated Love » de JD Miller. Il a derrière lui une bonne vieille stand-up. Lazy y va de bon cœur, on peut lui faire confiance. Il mâche sa diction en vrai dieu du boogah de la Louisiane. Puis il enchaîne avec l’insubmersible « I’m A Lover Not A Fighter ». On reste dans la pure magie édentée. Toujours du JD Miller avec « I Hear You Knocking », suivi de près par « Five Long Years », heavy blues qu’il prend à la patate chaude, comme il l’a toujours fait. On est gâtés puisqu’il nous balance ensuite « The Sun Is Shining » de Jimmy Reed. Il sait de quoi il parle. Sa version est parfaite. Retour au heavy blues des familles avec « Port Allen Jail ». Ce roi du heavy tempo sait raconter une histoire de taule. Lazy asticote ses fins de syllabes d’un habile coup de glotte. Puis il nous fait le slow du bal du 14 juillet, « Irene ». Tous les couples chaloupent sur un océan d’alcool. Il attaque « Been Walking By Myself » à la Lazy, comme il l’a fait toute sa vie. Il reste dans les parages des deux Slim, le Lightnin’ et l’Harpo. Ah que de bons souvenirs de rôtisserie, madame Pédauque ! Si on aime le son cajun, alors on se régalera de « Dream Club », monté sur un vrai beat cajun et chanté avec de la joie plein la bouche. C’est à la fois bien vu, inspiré, solide et entraînant. Comme toute l’œuvre de Lazy Lester. On appréciera le vermoulu du beat. C’est suivi d’un heavy rock extrêmement désinvolte, « That’s Alright ». Il chante à la Lazy et le backing tient sacrément bien la route. C’est le swing de Lazy, le rêve de sa vie. Diable, comme cet homme sait chanter le blues. Vous n’en croiserez pas beaucoup qui soient aussi investis de leur art.

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    You Better Listen est sorti sur un petit label norvégien. On y retrouve le swing et le swamp auxquels Lazy Lester nous habitue depuis des lustres. Il y a une grosse équipe derrière lui pour jouer le morceau titre de l’album. Quelle leçon de swing ! Tous les groupes modernes devraient écouter ça et prendre des notes. Lazy Lester n’a rien perdu de son charme vocal. Il suffit d’écouter « Ethel Mae » pour comprendre. Il fait une reprise ultra-honorable du « Scratch My Back » de son vieux copain Slim Harpo et bascule dans le gloom de doom avec « Courtroom Blues ». Fin de disque spectaculaire avec deux pièces de pur boogie cajun, « Blue Eyes Crying In The Rain » et « The Same Thing Will Happen To You ». Fantastique et joyeux, on se croirait au bal du 14 juillet à Baton Rouge. Lazy chante le cajun à fond de train. Il fait aussi une reprise de John Lee Hooker, « When My First Wife Left Me » qu’il barde de coups d’harmo. Il en fait même un festival. Et il finit sur une autre merveille cajun, « Paradise Stomp », explosif de bonne tempérence d’excellence. Lazy Lester fait partie de nos meilleurs amis, ne l’oublions pas.

    Signé : Cazengler, Lazy mineure

    Lazy Lester. True Blues. Excello 1967

    Lazy Lester. I’m A Lover Not A Fighter. Ace Records 2009

    Lazy Lester. Rides Again. Ace Records 2011

    Lazy Lester. Harp & Soul. Alligator Records 1988

    Lazy Lester. All Over You. Antone’s Records 1998

    Lazy Lester. One More Once. Nuba Records 2010

    Lazy Lester. You Better Listen. Bluestown Records 2011

    ROCKABILLY GENERATION N° 6

    ( Juillet / Août / Septembre / 2018 )

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    Le bébé n'arrête pas de grossir, quarante pages pour ce sixième numéro. Un beau barbu en couverture, pas n'importe qui, Chris Moinichen, des Delta Bombers un des groupes majeurs du renouveau du rockabilly américain, qui répond aux questions de Brayan Kazh, simplement sans grosse tête, nous retiendrons son ouverture d'esprit qui ne donne en rien dans le purisme rockabilesque. Mais en premières pages une remémoration d'un des grands pionniers par Greg Cattez. Johnny Burnette, peut-être trop sauvage en ses débuts pour plaire au plus grand nombre et trop doucereux sur sa fin de carrière pour le public rock... N'est pas Elvis qui veut, le talent ne suffit pas, la chance peut-être, et une fois la première place occupée il est difficile de s'en emparer... Les artistes sont nécessaires mais pas suffisants, que serait le rock sans ses labels mythiques et prestigieux ? Sergio Kazh nous présente Wild Records qui offre l'immense avantage de ne pas être une légende du passé mais une machine de guerre actuelle et activiste, comme par hasard elle produit Delta Bombers et Barny and The Rhythm All Stars... que nous retrouvons sur le festival Boogie Bop Show en mai dernier. Changement de programme avec Imano, une très jeune pousse – douze ans d'âge – qui exerce en dehors de ses temps d'école – l'enviable profession de Disc Jockey. Le plus jeune d'Europe. Pas un passeur de daube pour quadragénaires avachis. Absolument Rock'n'roll. Photographies de Sergio sur Attignat 2018, la Mecque des amateurs de Rockabilly, la Rock'n'roll Society née à Bourges en 1987 qui le 28 mai 2018 présenta un spectacle hommagial au King, le 68 Comeback Special Elvis 50 th Anniversary de Mel Bouvey, les photos sont bluffantes. Et c'est déjà la fin, les nouveautés disques, les prochains concerts et pour clore le feu d'artifice, une dernière gerbe de photos de Sergio, de derrière les fagots et les scènes de diverses manifestations passées. Ne ratez pas Rockabilly Generation, elle est le style de revue qui a cruellement fait défaut au mouvement rockabilly depuis trente ans.

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 7 hameau Saint-Eloi / 35 290 Saint-Méen-Le Grand ), 4 Euros + 3, 60 de frais de port pour 1 numéro, 5, 20 pour 2 numéros et 6, 80 pour 3 à 5, offre abonnement 4 numéros : 26, 40 Euros ( Port Compris ), chèque à Lecoultre Maryse 1A Avenue du Canal 91 700 Ste Geneviève-des-bois ou paiement Paypal maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents. Attention N° 1 et N° 2 et N° 3 épuisés.

    10 / 08 / 2018 - VICDESSOS ( 09 )

    17 # BLUES IN SEM

    STEVE ‘’BIG MAN’’ CLAYTON

    KYLA BROX BAND

    NICO WAYNE TOUSSAINT BIG BAND

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    On ne compte pas quand on Sem. Enième retour au festival de Blues de Sem, descendu pour la troisième année consécutive dans la vallée de Vicdessos, dans le hangar métallique - ce qui n’empêche pas une bonne acoustique - qui tient lieu de Halle au Marché du village. Coup de blues dès le premier coup d’œil. Que des vieux ! Le public du blues ne se renouvelle pas, a atteint l’âge de la ménopause et de la retraite, pas celle de Russie, celle qui se rapproche de la grille des cimetières. Y a bien quelques jeunes à l’entrée mais les dix-huit euros sésamiques leur sont prohibitifs. Un indice parmi tant d’autres de la paupérisation de toute une partie de la population du pays…

    STEVE ‘’ BIG MAN’’ CLAYTON

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    N’a pas volé son surnom. Derrière son piano l’a la rondeur proéminente de Fats Domino mais quand il descendra de scène la perspective se modifie, un véritable géant, genre séquoia sur pattes, n’en a pas pour autant démoli son instrument. A fait preuve de doigté, de pumpin’ palpations, car le Clayton, il boogise à mort, et n’hésite guère à empiéter sur le territoire du rock and roll. N’est pas seul, l’est soutenu - remarquablement - pat la French Blues Explosion. Pas un réseau étendu, ne sont que trois, deux hommes de main, basse et batterie, et Pascal Fouquet, un tireur d’élite, à la guitare. L’a tout compris de la vie le Clayton, quand on a un cador de ce niveau on ne l’oublie pas au fond du tiroir.

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    La maison Clayton n’embauche pas de fainéants, lui laisse le sale boulot, un principe simple : un morceau équivaut au moins à un solo long. Et le Pascal Fouquet il ne chôme pas. Encore un qui en a dans les phalanges et dans le ciboulot, c’est qu’un solo de blues ça va, mais au troisième bonjour les dégâts, faut plus que de la dextérité, l’empilement méthodique des soli exige de l’imagination, notre guitar-heros met un point d’honneur à ne pas se répéter, vous épelle des notes tranchantes à vous saigner les oreilles, jamais la même série, vous a des permutations inédites, pas le moment de vous morfondre, à chaque fois une nouvelle randonnée, mortelle comme il se doit. Pendant ce temps le Clayton s’occupe de la clientèle, fait son numéro, vous écoutez Pascal, mais vous regardez le Steve, rien que sa mimique pour jauger le contenu de son verre de bière vous transporte de joie. Ne parle pas le français puisque c’est un anglais qui se respecte, mais ce n’est pas grave, utilise les trois mots british que tout le monde connaît à si bon escient que vous croyez entendre les idiotes réparties désopilantes de Falstaff dans Le Songe d’une Nuit d’Eté de Shakespeare. Ne tire pas la couverture à lui le maestro, Fred Douglas à la basse et Pascal Delmas à la drumerie auront eux aussi à plusieurs reprises l’honneur de montrer ce qu’ils savent faire - beaucoup - c’est que entre le Fouquet et le Big Man, doivent souvent se contenter d’assurer le fond de train parce que les deux autres ostrogoths caracolent souvent en tête.

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    Le géant débonnaire question blues, il n’est pas contre, mais il n’est pas vraiment pour non plus, il y aura un Without You avec des harmoniques vocales à la Ray Charles à tirer des larmes à tous les crocodiles de la planète, une plainte funèbre à vous fendre le cœur que vous n’avez pas. Pour le reste, ça déménage sec, très sec. Une main gauche qui assure un roulis à vous envoyer le Titanic par le fond sans avoir à rechercher un gros glaçon, et une main droite qui n’est pas satisfaite du clavier. Bien trop court pour elle. Alors elle se réfugie sur les deux dernières notes, à l’extrême-droite, Sur l’avant-dernière, cela vous fait de ces aigus comme si vous transperciez les yeux de votre chat avec une aiguille à tricoter, sur l’ultime touche, tout près du plat-bord, vous imite le bruit du sucre au petit-déjeuner qui tombe dans votre tasse à café vide, à part qu’il en décharge, un par un, un semi-remorque. N’avez même pas le temps de relire Proust, vous vide le camion en quinze secondes, ça gicle de partout, une profusion d’une précision extravagante et à peine a-t-il fini que ses menottes attrapent la tremblote du mouton fou et vous broutent le clavier en cinq coups de langues. La sienne - je dénomme ainsi son appendice lingual - il la tourne sept mille fois dans sa bouche, afin devous mettre le point sur les I avec You Know What I Mean, croyez que vous n’avez aucune envie de le contrarier, et quand il entonne Get Down on Your Knees & Pray z’avez l’impression que c’est Dieu en personne qui s’occupe de votre cas. Termine en beauté avec un Whole Lotta Shakin’ Goin’ On épileptique, et surprise atomique du chef, un zepplinesque Whole Lotta Love tempétueux, une espèce d’ovni venu d’ailleurs, le band hors-limite, la voix hurlante échoïfiée, qui vous propulse vers les étoiles. Sont obligés de revenir, et c’est le grand pied, le big thrill, un petit tour au paradis sur la colline aux blueberries. Un sans-faute. A true Big ‘’Boss’’ Man.

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    CONSIDERATIONS METAPHYSIQUES

    Ne jugez jamais sur un premier morceau. Parce que là, c’était à vous tirer une balle dans la cervelle. Au secours, le blues et la variété douceâtre, ce n’est pas du tout la même chose. Pas plus de trois minutes, ce n’est qu’à la première note du deuxième morceau que j’ai compris que c’était juste pour chauffer les cordes vocales. Mais entre les deux elle s‘est mise à parler.

    KYLA BROX BAND

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    L’est des filles qui n’ont qu’à ouvrir la bouche pour vous mettre dans la poche. Et là, elle vous a subjugué le public ariégeois en trente secondes, cette jeune anglaise parle français ! Pas parfaitement mais avec cette modestie et ces hésitations charmantes qui provoquent surprise et sympathie !

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    Toute de noir vêtue, des seins de louve, ainsi pointaient les proues farouches des trirèmes grecques éperonnant le flanc des galères perses dans le goulet de Salamine, une crinière de longs cheveux noirs léonins ondoyants tombant sur ses épaules, majestueuse, plantureuse, toute belle, toute simple, et puis la voix, un grand vent qui enfle, enfle, enfle, sans cesse, tour à tour tempête et ouragan. Ne sont que trois à ses côtés, un batteur derrière sa batterie rudimentaire à la frappe ample et puissante, un guitariste qui suit le mouvement jamais en avant, toujours sur la vague, et puis Danny à la basse, un sacré chatouilleur de galets qu’il entrechoque sans fin.

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    Kyla sur ces dentelles phoniques. Certes il faudrait une énorme section de cuivres derrière elle, une trombe de trombones, des charges de trompettes éléphantesques et des terreurs de sax ténors, mais non, rien que la voix, nue, profonde à la manière des abysses atlantidéens, furieuse telle des cyclones tropicaux, naufrage et hurricane, et lorsqu’elle semble être au paroxysme équinoxial de la puissance, qu’il semble impossible d’aller plus loin que cette ampleur envoûtante, plus haut, plus fort, ce décrochage, cet envol d’albatros dans la nuée des aigus, une fusée qui monte victorieusement vers le soleil.

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    Cantatrice rayonnante, entre deux morceaux, deux éclats miroitants d’âme, elle prend la parole, une femme sans apprêt qui présente Danny son mari, nous parle avec émotion tremblante et rieuse de ses deux enfants qui vendent les CD, et la diva nous emporte encore une fois sur les ailes du désir baudelairien d’un ailleurs inaccessible dont elle ouvre les portes en grand. Et soudain, il paraît facile de vivre. Waouh, our soul, jamais nous n'avons senti la vie aussi présente, aussi captive en notre enveloppe charnelle ! Elle est partie ! La salle orgasmique trépigne. Elle revient. Un dernier morceau, longtemps à capella, ses compagnons derrière n’intervenant que pour un très léger épisode, elle seule, une prière terrienne, une onction de grâce charnelle l’Hallelujah de Leonard Cohen, si magistralement repris par Jeff Buckley, qu’elle métamorphose en anneaux de feu. Une lente et infinie montée vers la beauté. Et puis elle sort de scène comme vous de vos rêves.

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    NICO WAYNE TOUSSAINT BIG BAND

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    Terrible réveil ! Qu’avons-nous fait pour mériter une telle punition. Nico Wayne Toussaint déboule sur scène. Au milieu de l’armada de ses musiciens, s’empare du micro et aussitôt le monde s’écroule. L’est des comparaisons implicites qui vous tuent. Quel est-ce batracien à la voix fêlée qui s’en vient coasser à nos oreilles ? En plus il secoue disgracieusement ses membres dans toutes les directions, une grenouille sur sa planchette de laboratoire parcourue de décharges inopinées d’électricité épileptique. Monsieur Loyal ne doute de rien, proclame de sa voix de fausset qu’avant lui les deux précédents combos c’était bien, mais désormais avec lui et son Big Bazar ce sera mieux. L’on se prend à rêver à ce que Kyla Brox aurait fait avec huit musicos derrière elle. Mais c’est à la rude réalité de cette quincaillerie clinquante qu’il faut se mesurer. Le pire c’est qu’il s’est entouré de soudards de haut vol, un guitariste hors-pair qui à tout instant vous rétablit la mayonnaise qu’un pianiste têtu s’acharne à noyer sous un flot d’huile ininterrompu qui recouvre tout et gomme toutes les nuances. L‘arrive même à passer par-dessus les trois cuivres qui s‘époumonent – hélas ! - en vain. D’ailleurs quand ils s’en iront, l’on ne verra pas trop la différence. Quand ils reviendront non plus. Soyons juste, Nico Wayne Toussaint ne s’agite pas en vain, l’arrive à faire remuer une cinquantaine de personnes devant la scène, le reste de la salle qui commence à se vider me paraît plus circonspect. Le show, nous assure NWT, sans que cela ne nous rassure, est censé être un hommage au grand harmoniciste de blues Clarence Gatemouth mais c’est la dimension féria New Orleans qui prédomine, pas de chance l’on est tombé sur celle arrangée pour les touristes. Toussaint se débrouille très bien à l’harmonica mais pourquoi ne se contente-il pas d’exceller en cet exercice, et pourquoi ne joint-il pas à son big band un chanteur digne de ce nom, avec un minimum d’harmoniques dans son timbre, un gars qui serait non pas le contraire d’un entertainer de colonie de vacances, ni un Gentil Organisateur pour club Trigano, mais un généreux ordonnateur apollinien qui transformerait ce grand bazar fuganesque en véritable formation ? Nous ne le saurons jamais.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Et le blues dans tout ça ? Une erreur de programmation ? Est-ce vraiment judicieux d’engager un artiste sous prétexte qu’il a fait un tabac au festival de jazz de Marciac en 2017, comme il est notifié sur le dépliant de présentation. Partout les subventions sont en baisse. Cette année pour la première fois, trois formations au lieu de quatre… A-t-on cherché à viser un public plus large ? L’avenir nous le dira.

    Damie Chad.

    ( Photos : en tête de chapitre : Pat Grand

    les autres : FB : Blues in Sem et Pascal Magnard )

    TONY MARLOW

    1978 – ANTHOLOGIE – 2018

    ( Rock Paradise Records / RCP 48 / 2018 )

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Quarante ans au service du rock'n'roll ! Et pire que cela du rock'n'roll français ! Une légende. Avec cet immense avantage d'être encore vivante, de donner des concerts, d'enregistrer des disques, d'écrire de superbes articles sur les plus grands guitaristes, Tony Marlow est un activiste rock total, reconnu dans le milieu, apprécié de tous. Un militant du rock'n'roll, un passionné, un esprit ouvert attentif aux nouvelles pousses – sa série Rockers Kulture parue chez Rock Paradise en témoigne – il fut et il est de tous les combats, un acteur essentiel de la (re)naissance du rockabilly en notre pays et par ricochet au retour de la première génération des pionniers américains bien oubliés par chez eux à la fin des seventies... Très riche idée que cette anthologie qui permet de retracer et de faire le point sur un parcours magistral, de donner à entendre un pan de l'histoire du rock'n'roll national, et de témoigner de cet enthousiasme inextinguible et de cette énergie addictive qui sont les deux grands ressorts du rock'n'roll.

    Un bel objet. Sobre et chic. Qui s'ouvre et se déplie telles des ailes rehaussées d'or d'un corbeau prophétique. Retirez du volet central le livret informatif : outre les photos des pochettes de disques originaux dont sont tirés les cinquante morceaux élus, vous êtes accueilli par la précise prose d'Alicia Fiorucci qui en deux pages d'une densité informative extraordinaire réussit le tour de force de vous raconter la saga Tony Marlow. To be continued, comme elle dit si bien.

     

    ROCKIN' REBELS : ils furent un des groupes les plus importants de l'éclosion rockabilly à la fin des années soixante-dix. Alors que la tornade punk envahissait les consciences d'une jeunesse aux abois, certains outlaws s'en détachaient et remontaient le courant vers des sons plus originels. Le rock n'avait peut-être plus de futur mais ce qui était sûr c'est qu'il avait un passé prestigieux et légendaire, et les Rockin' Rebels parcoururent à rebours la piste oubliée à la recherche de la mine d'or perdue... rapportèrent les premières pépites.

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    Western : le rockabilly ne supporte pas la médiocrité. Ou c'est bon, ou c'est raté. Faut savoir passer entre les balles des tueurs qui vous attendent au tournant dès la sortie du saloon. Fallait aussi avoir un sacré culot et une dose d'inconscience carabinée pour se risquer en 1978 dans ce genre d'exercice. Premier titre du premier 45 Tours. Ou vous mettez dans le mille ou vous ratez la cible. Eric Rice est au chant, attention vous cueille dès la première seconde telle une balle de Winchester en plein coeur. En rockab, si le chanteur est crédible, le combo emporte le morceau. La rythmique est derrière, Tony s'installe sur les cymbales, et c'est parti pour le bop de la mort ponctué des youpies des garçons au rodéo sur la croupe des mustangs sauvages. Parviennent à y rester aux alentours de 130 secondes, essayez de faire mieux au premier essai. Ravin' Sound : le deuxième morceau c'est comme le deuxième film ou le deuxième roman. Ne plus compter sur l'effet de surprise. Moment crucial selon lequel vous devez prouver que la chance n'a rien à voir avec votre précédente réussite, que vous avez définitivement aboli le hasard. Croisière au long court, c'est parti pour la danse, assez longtemps pour emballer les filles, s'y mettent tous en choeur, autant Western recyclait un peu les déchirements de thunderbird rose à la Gene Vincent, ici l'on s'inspire du gimmick de la grosse voix de Summertime Blues d'Eddie Cochran, manière de ponctuer les morceaux et d'entamer un dialogue entre chants et guitares chacune relançant l'autre à la fin de sa partie, Tony est à la fête, ce sont ses appuyés de baguettes qui relancent la sarabande et articulent les rebonds. Water Wheel : pas le moment de perdre son temps à faire des ronds dans l'eau, le combo atteint à cette maturité qui fait que désormais l'on a franchi un cap, que l'on a atteint une cohésion indubitable, les Rebels peuvent accrocher une étoile de sheriff sur leurs passe-montagnes. Dynamite : mèche courte. Explose sans rémission. C'est ainsi que l'on force au mieux les portes des corals. Z'ont décidé de se donner une soirée d'enfer avec des guitares qui dansent comme des froufrouteuses au grand coeur sur le comptoir, Tony vous défonce le billard à coups de hache consciencieuse, la voix de Jean-Marc Tomi domine le tumulte, pour s'amuser ils tirent entre les doigts du pianiste obligé de jouer à la Jerry Lou. Train hit the tracks : erreur funeste si vous espériez un moment de repos, z'ont trouvé la formule avec le morceau précédent, vous la reprennent en plus rapide, en plus long, en mieux, même que Jean-Claude Joannès se lance dans un solo de contrebasse d'anthologie à la fin duquel Tony vous rajoute un effritement de batterie à vous tasser les vertèbres et Jean-Marc Tomi mouline salement sur sa guitare. Un must. Gonna Rock Tonite : décidément c'est parti pour ne pas s'arrêter, vous balancent des classiques à chaque plage. Le genre de morceau auquel vous n'avez rien à reprocher, même en cherchant bien. Toujours cet allant, ce piano foldingue, cette big mama qui fait du saut à l'élastique, la batterie qui vous bourre le cul et le mou de bien belle façon, la guitare qui mord, et la voix qui vous rend chèvre.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Hey jump le blues : attention changement de programme. Certes l'on se rapproche du beatin' boogie de Bill Haley, mais la grande nouveauté c'est le chant en français. Condition sine qua non si l'on veut se rapprocher d'un public plus large. Attention Tony a abandonné sa drumerie car il se charge du lead vocal. S'en tire plutôt bien, l'exercice n'est pas évident, s'agit de plier la langueur monotone de la langue française sur les patterns du hachis amerloque. N'y va pas à l'emporte-pièce comme les premiers phrasés d'Hallyday chez Vogue, parvient à épouser l'inflexion nationale, à la plier aux expectorations américaines, en s'appuyant sur les glissades du saxophone de Ramon Rocces. Bleu comme Jean : le slow qui tue des surboums du début du siècle dernier. Qui commença pour la jeunesse française en 1960. La voix de Tony trop verte n'a pas encore ce velouté nécessaire à cet exercice. Mais quand on réfléchit au Daniela des Chaussettes Noires, la voix d'Eddy Mitchell bénéficie un maximum des choeurs faussement romantiques de ses acolytes. Branche le poste : quand on parle du loup il ne tarde pas à sortir de sa tanière, porte le nom prestigieux d'Aldo Martinez le bassiste des Chaussettes qui est aux manettes. Ce titre est le grand succès des Rockin' Rebels, la voix de Tony a gagné en intensité, et le combo l'encercle comme le châton d'or de la bague enserre la pierre précieuse. Un classique du rock français qui renoue à la grande geste des early french sixties.

    TONY MARLOW ET LES PRIVES : le groupe qui est peut-être venu trop tôt. S'inscrit dans une certaine continuité des Rockin' Rebel, de ce mouvement qui les emmena du jumpin-bop aux roulades des Comets, mais ici Tony effectue un saut-arrière temporel, du rock il remonte au swing. Alicia Fiorucci remarque fort pertinemment que Brian Seltzer des Stray Cats opèrera de même. Mais après Tony. Dix ans trop tard.

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    Frénésie : ce qui percute l'auditeur ce n'est pas que le rock soit aux abonnés absents, ce sont les progrès de la voix de Tony, elle atteint cette épaisseur et ce timbre définitif qui la rendent reconnaissable dès la première syllabe. N'en abuse pas, laisse le saxo, la trompette et le trombone mener longuement le bal. Mademoiselle voulez-vous ? : y avait encore des relents syncopés de phrasé rock dans le morceau précédent, mais ici Tony atteint à cette indolence typiquement américaine des swingers d'outre-atlantique, le grand style, cette manière de traîner longuement sur certaines syllabes tout en respectant le tempo rapide de la partition. Son passé de batteur a dû beaucoup l'aider pour lui permettre de s'attarder un max sur le quai de la gare, tout en se retrouvant pile-poil assis sur la banquette juste au moment où le train redémarre. Rater la correspondance serait un crime. Cliché Nocturne : un petit chef- oeuvre, inflexion rythmique jazz et harmoniques crooner pour la voix. Le chant s'insinue comme en sourdine dans le rythme et se colle à l'orchestration, du grand Marlow, et l'équipe de ses Privés se comporte comme des pros, des as de la gâchette sûre et facile. Et puis ce sifflement désinvolte qui se teinte de mélancolie moqueuse pour clôturer d'hypothétiques ébats nocturnes. Hello baby mademoiselle : retour à un rythme plus enlevé, l'insouciance de l'après-guerre, Tony doo-bee-doo-beeze un max, un seul regret le morceau aurait mérité une prolongation... Tony Marlow et Les Privés aussi. Zont venus mais zont partis trop tôt.

    BETTY AND THE BOPS : changement de décor. Tony abandonne le micro, le laisse à Miss Betty, que voulez-vous les filles ont aussi le droit d'être les reines du rock. Même si ce n'était pas aussi évident que cela en 1995. Tony n'est pas retourné à sa batterie. S'est trouvé une nouvelle maîtresse la guitare, mais très vite c'est lui qui en deviendra le maître.

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    Swimin' through the bayou : une maîtresse femme en tout cas la petite Betty, l'a la voix métallique de la commandante en chef, remarquez que pour traverser le bayou à la nage cela nécessite du cran, et derrière elle les musicos n'ont pas intérêt à se la couler douce sur un pédalo acoustique, c'est électrique à mort et tout le monde filoche sans demander son reste. Rockin Guitar Man : tous les morceaux sont de Tony mais sur celui-là le serpent du rock devait le démanger, le texte est émaillé de références rock et est surtout un prétexte à faire chanter la guitare qui n'en finit pas d'intervenir à bon escient. Un bijou. Crazy little Daddy : un équilibre parfait entre la voix de Betty et la guitare de Tony qui vous sert un solo épineux à souhait, un buisson ardent. Cuisson parfaite. Laisse les filles : un classique du rock français, remarquable non parce qu'il est le meilleur, mais parce qu'il est le premier. Betty le chante en français, et Tony le joue en américain. Dommage qu'il n'était pas parmi les musicos lorsque Johnny l'a enregistré. Mais à l'impossible temporel nul n'est tenu.

    TONY MARLOW : serait-on jamais mieux que tout seul !

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Hot rod special : que disais-je précédemment ? Morceau instrumental, une démonstration de surfin' Marlow. Un truc de marlowtru à vous rendre malade de jalousie. Sacrédieu, comme je ferais le mariol si je jouais à moitié aussi fortiche que lui ! Hillbilly blues : l'en rajoute une pincée pour se faire haïr, ne vous parle pas de ces saltos arrière sur sa guitare, se permet en plus de chanter, et cette voix ventouse qui s'accroche aux entrelacs cordiques à la manière du banc de piranhas qui s'est collé dans votre entrejambe à la piscine. Du grand art.

    BETTY AND THE BOPS :

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    All I can do is cry : l'on retrouve Betty, nous assure qu'elle a envie de pleurer, l'on aurait envie de la prendre dans les bras pour la consoler, mais non elle a beau exciter notre pitié sur le refrain, l'on n'a d'oreille que pour la guitare de Tony qui pleure des larmes de crocodiles par-dessous. Elle vous a de ces frottis liquides et de ces pizacotis à ricochets à vous damner l'âme. The Memphis Train : Betty se venge, son vocal emporte tout, Tony n'en finit pas de tricoter et d'inventer des motifs inédits, rien n'y fait, Betty vous arrache le coeur et vous n'avez aucune envie qu'elle vous le rende.

    LES BANDITS MANCHO :

    Beyond the sea : les malfrats ont toujours eu la côte. Tony s'est accoquiné avec la pire des bandes. Se permettent tout, Tony le rocker chante Charles Trenet. On aura tout vu, et tout entendu ! Le pire c'est qu'à l'écoute ce n'est pas mauvais. Paris Boogie : du boogie parisien, Tony en profite mine de rien pour cartonner à la guitare, le saxophone de Gilles Ferré ronronne comme un chat roux sur le radiateur chauffé à blanc, le texte n'est pas impérissable mais quel prétexte pour donner au combo la possibilité de se défouler ! Au clair du blues : Tony nous la joue, fins de verres et dernier client perdu au comptoir dans un club de jazz. Le loser né dans toute sa décrépitude. Et la voix qui vous plonge au fond du trou.

    TONY MARLOW : attention inédit en CD !

    One week in Memphis : nous étions au bord du suicide, mais la guitare de Tony s'enroule autour de vous et vous ramène à la surface comme une feuille morte qui se retrouve par miracle sur la plus haute branche de l'arbre de vie du Paradis dont vous étiez tombé. En douceur soutenue, et en vitesse, avec en plus cette voix de tendresse qui vous prend les intonations du Kiing et vous emmène sur un nuage de rêve au pays d'Elvis.

    ROCKIN' REBELS :

    Rock-A-Like that : les Rockin'Rebels reviennent. Les mêmes mais avec un son ô combien moins grêle, nous sommes en 2006 et tout le monde arrive à maturité. La fougue est toujours là mais est soutenue par le doigté de l'expérience. Wild cat on the loose : une sonorité plus près des Rebels originaux car puisant aux rurales racines hillbilly du rockab. Moins d'électricité, prééminence des voix et des choeurs. Go thousand Feet : les Rockin dans leur style original, boppent à fond et éructent sans fin. Le rock dépouillé de ses bourrelets de chair. Les os du squelette qui s'entrechoquent pour notre plus grand plaisir. Crocodile swamp : cette autre dimension du rockabilly, l'humour dévastateur et insidieux, tout est dans la manière de sous-entendre ce que l'on veut dire par les seules intonations de la voix. Tony excelle en cet exercice.

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    Guitar man : ces trois derniers morceaux des Rebels sont issus de l'Album Elvis Calling dont la pochette est une réponse à celle du London Calling de Clash. Un des morceaux qui annoncèrent le retour du King. Les Rocking et Tony vous le reprennent avec précaution, z'auraient pu d'après moi y imposer plus fortement leur marque, mais ils ont préféré témoigné leur respect hommagial à Elvis. Gentle on my mind : je ne sais si cette version de cette bluette preylesienne a pu inspirer Jake Calypso pour son album dédié à Elvis, mais les Rockin' apportent la preuve que l'on peut reprendre les slows d'Elvis sans être ridicules. Encore une fois Tony se révèle être un précurseur. My Happiness : un cut fétiche des admitateurs d'Elvis, n'ai jamais trop compris pourquoi celui-là et pas un autre. L'interprétation de Tony nous fait comprendre la fragilité du bonheur.

    TONY MARLOW :

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    The missing link : sûr que ça manque à votre discothèque si vous ne le possédez pas sur vos rayonnages. Un de ces instrumentaus impériaux dont Tony a le secret. Un surfin' du haut de la vague. Celle qui vous permet de traverser l'Atlantique d'un seul tenant. Une merveille. En plus Tony se charge de tous les instruments, n'a laissé à Franck que le droit de jouer de sa contrebasse sur les deux morceaux suivants. Lonesome rider : le cavalier solitaire mais sur cheval d'acier, une des grandes passions de Tony. Que faut-il apprécier sur cette piste, la guitare ou la voix ? Le choix est cruel. Je vous laisse à vos atermoiements. The booze fighters : Troisième extrait de l'album Kustom Rock'n'roll : ce coup-ci vous choisirez la guitare. Ce n'est pas que Tony coasse faux : c'est un instumental, Tony pianote sur sa guitare à la manière dont Jerry Lou pumpine sur son piano. Un régal.

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    Devilish woman : quatre morceaux issus de l'album Knock Out à la pochette aggressive. Sur celui-ci Tony est particulièrement tendre envers cette fille diabolique. Le feu couve sous la cendre. Girl on the loose : un de ces rock-tsunami qui firent les bons jours des pionniers. Une tornade qui vous retourne de fond en comble et numérote vos abattis exsangues sur le parquet. Un vocal à la Jerry Lou qui arrache. Even rockers got the blues : le slow mid-tempo enlevé dont Elvis avait le secret. La guitare tressaute tandis que la voix de Tony adopte ce parfum de mélancolie qui apporte tout son charme au morceau. Une parfaite réussite.

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    59 Club : Un des quatre extraits de l'album See You At The Ace, le mythique café des premiers rockers britaniques. Ce titre pour nous rappeler que Tony est affilié au légendaire club 59. De motards évidemment. Essayez de décrocher votre carte, ce n'est pas donné à tout le monde. La guitare vibrionne le paysage à toute vitesse, et dès qu'il y a un feu rouge Tony accélère à fond, l'ivresse de la vitesse vous emmènera jusqu'au bout du monde. Pourquoi serrez-vous les fesses à l'arrière de la selle ? Searchin' for you : Tony cherche une fille et vous espérez en douce qu'il ne la retrouvera jamais car c'est trop beau de parcourir le monde à sa suite, l'a la voix mouillée de larmes – mais non ce n'est que la pluie, les rockers ne pleurent jamais – la guitare ruisselle sur votre cervelle. L'homme à la moto : notre Born to Be Wild franchouillard ( attention c'est du Leiber et Stoller ). Vince Taylor l'a repris lui conférant le statut de classique authentique. Tony nous l'interprète en français, un sourire moqueur en bandoulière. Miss Brighton : une virée à Brighton, rien que le nom évoque les échaufourrées des rockers et des mods en 1965. Je vous rassure Tony ne chevauche pas une Vespa mais une Triumph à fond de train. A vous couper le souffle. A l'arrivée n'oubliez pas de faire la bise à la miss pour la remercier. Already gone : encore une descente infernale, moteur à fond, les freins oubliés à la maison, l'est sûr que l'on ne sera pas en retard à notre rendez-vous. Attention, vous risquez de vous le repasser jusqu'à ce que les voisins ulcérés entreprennent une pétition.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Le cuir et le baston : deux titres tiré de Rockabilly Troubadour. Celui-ci inspiré du livre de Maurice Legendre. Tony se penche sur la jeunesse de sa génération, une histoire ancienne, une page glorieuse du rock'n'roll de par chez nous. Une piste qui cogne et bastonne mais qui vous colle à la peau comme le cuir que vous dégrafez sur les seins de la copine. Laissez-moi dormir : comme par hasard souvenirs, souvenirs en tête de gondole. L'on aimerait bien qu'ils nous laissent tranquille mais on se plaît à les réveiller souvent. Tony tonitruant règle ses comptes avec ses tendres années.

    K'PTAIN KIDD : Tony Marlow accompagné de Gilles Tournon à la contrebasse et de Stéphane Mouflier ont consacré deux CD à revisiter l'oeuvre de Johnny Kidd, ce seul rocker anglais de la première génération que la vague Stones/ Beatles n'avait pas encore réussi à envoyer par le fond quand la camarde est venue le checher sur la route en ce funeste jour du 7 octobre 1966...

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Le diable en personne : reprise d'un des plus grands classiques du rock'n'roll le mirifique Shakin' All Over de Johnny Kidd. Un des riffs les plus ensorcelants de la guitare rock dû à la virtuosité de Joe Moretti. Repris des centaines de fois, notamment par un Vince Taylor inspiré, et en français par Les Fantômes, Dean Noton à la guitare que l'on retrouvera longtemps aux côtés d'Eddy Mitchell et Danny Maranne au chant. C'est cette version que Tony a choisi d'interpréter. Lucas Trouble est venu rajouter le gimmick moqueur et insistant de son orgue en contre-champ du jeu de guitare de Tony. Une version inattendue et qui se démarque de toute une floppée d'autres. So What : pas un des titres les plus connus du pirate, dommage car Morgan Jones au piano s'amuse comme un petit fou, hache les oignons à la folie et se permet durant six secondes une parodie beethovenienne d'anthologie, pas de Pleyel dans le trio de Tony, Tony a adapté sa partition pour guitare électrique, vous ébouriffe avec brio la moelle des os. Ces reprises corsaires de Tony sont des merveilles de feeling et d'intelligence. K'Ptain Kidd : un titre hommagial au Chevreau Magique, j'adore le refrain qui m'évoque le chant des pirates dans L'Île Au Trésor de Stevenson. Ne perdons pas de temps à rêver à la duplicité fascinante de Long John Silver, le jeu de Tony est tout aussi éblouissant.

    TONY MARLOW TRIO : featuring Gilles Tournon à la basse et Stéphane Moufflier à la batterie.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Rock'n'roll princess : extrait d'un single - étrangement le son me paraît meilleur que sur le vinyl originel – parfait pour ceux qui aiment le sexe et le rock brûlants - sorti pour fêter l'édition de l'album photos éponyme d'Eric Martin. En pleine actualité, ce samedi huit septembre à Paris ( 17 rue Esquirol, Studio Les Salauds ) de 17 H 30 à 21 H 30 vernissage de l'exposition Rock'n'roll Princesses de photos d'Eric Martin.

    TONY MARLOW : Gilles Tournon à la basse, Tony en homme orchestre à la guitare et à la batterie.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    R.D.V. Au Café Ace : le seul extrait de Surboum Guitar. Une chevauchée flamboyante, la guitare en grosse cylindrée. C'est la fin, Tony le cruel nous laisse seuls et s'éloigne vers de nouvelles aventures... Extrait de l'album Surboum Guitare.

    Danny Kirwan, Lazy Lester, Rockabilly generation 6, Steve Clayton, Kyla Brox Band, Nico Wayne Toussaint,, Tony Marlow,

    Quarante ans de carrière résumée en cinquante titres. Une vingtaine de disques revisités. La disco de Tony s'avère impressionnante. Mine de rien Tony Marlow a dû faire preuve de persévérance. La France n'aime guère les rockers. Surtout ceux qui ne transigent jamais sur leurs goûts. Ce n'était pas gagné d'avance, quand on pense à la minceur de l'oeuvre d'un Ronnie Bird et d'un Noël Deschamps, l'on se dit que nous sommes face à un véritable combattant. L'est sûr qu'il a aussi pu compter sur la complicité des labels Skydog et Rock Paradise de Marc Zermati et Patrick Renassia.

    Batteur, guitariste, chanteur, compositeur, parolier, showman, Tony excelle en tout, il ne lui reste plus qu'à composer son autobiographie, l'a rencontré beaucoup de monde, traversé beaucoup de milieux, l'aurait beaucoup à nous apprendre. Il est le trait d'union qui relie la génération des pionniers aux groupes les plus actuels. Cette Anthologie 1978 – 2018 parue chez Rock Paradise est un must.

    Opus majeur.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 249 : KRTNT ! 369 : TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS / CRYSTAL & RUNNIN' WILD / NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS / JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 369

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    12 / 04 / 2018

    TONY MARLOW / SUBWAY COWBOYS

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

    NOËL DESCHAMPS / HOT CHICKENS

    JAMES BALDWIN / SEBASTIEN QUAGEBEUR

     

    Marlow le marlou

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    Qu’est-ce qui rend un personnage comme Tony Marlow si attachant ? Sa passion pour le rock’n’roll et le rockab ? Sa gentillesse naturelle ? Son côté vieille France franco-belge ? Et s’il s’agissait d’un subtil mélange des trois ? Tony Marlow fait partie de ceux qu’on pourrait appeler les survivants passionnants. Il vient d’une époque qui paraît s’éloigner un peu plus vite chaque jour, mais s’il joue sur scène c’est justement pour lui redonner vie. Il rallume la flamme, mais à sa façon, légère, souriante, extrêmement artistique. On sent un côté music-hall chez Tony Marlow. D’ailleurs, s’il tape dans la môme Piaf avec «L’Homme A La Moto», ce n’est pas un hasard, Balthazar. Oui, on sent chez lui l’enfant de la balle, au sens fort. Si l’une de ses chansons s’appelle «Rockabilly Troubadour», ce n’est pas non plus un hasard. Il porte une chemise western noire et un pantalon de cuir noir, il joue sur une Gibson SG, mais ce qui frappe le plus, c’est la finesse de ses traits et l’éclat de son sourire.

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    Tony Marlow appartient à cette caste d’artistes vieille France, à cette aristocratie artistique issue des faubourgs et des vieilles vagues d’immigration, celles qui firent de Paris la capitale culturelle du monde, les vagues d’Italiens, d’Espagnols, de Russes et puis bien sûr les Pieds Noirs. Un soupçon de guerre d’Algérie, une pincée de jazz, quelques grammes de bases militaires américaines, et la radio : cette époque va disparaître avec ses témoins, mais pour l’heure, elle reste bien vivante. Quand on voit Tony Marlow, on pense bien sûr à Marc Zermati, car ils ont en commun une forte présence physique et cette passion pour le rock qui relève du meilleur instinct. Et toute la poésie, la légèreté, l’entrain et le talent qui émanent de Tony Marlow renvoient bien sûr à Charles Trénet. Rockabilly troubadour ! Oui, il se situe à ce niveau d’excellence. Dans les rades de banlieue, on appelait ce genre de mec un aristo-chat. En qui, disait Baudelaire, tout est comme en un ange aussi subtil qu’harmonieux.

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    Entre chaque chanson, il éclaire les lanternes, il rappelle par exemple qu’il a commencé comme batteur dans les Rockin’ Rebels, sur Skydog, avec Marc Zermati comme producteur. Et pouf, il propose le tout premier titre qu’il ait enregistré, «Western». Il nous replonge dans le sacré d’un son ancien. Oh, il était de bon ton de cracher sur les Rockin’ Rebels, mais on le sait, les cracheurs ne sont pas les écouteurs. En 1982, les Rockin’ Rebels enregistrèrent 1, 2, 3... Jump, un album de swing phénoménal. Dès «Loli Lola», JP Joannes drivait le bop sur sa stand-up. On sentait un côté très Boris Vian et un fort parfum de jazz hot dans «Hoodoo». Ce dingue de Joannes swinguait son beat sans vergogne. Un cut comme «Bleu Comme Jean» incroyablement groovy et mal chanté pouvait interloquer, c’est vrai, mais les Rebels maintenaient le cap droit sur l’étoile polaire, c’est-à-dire la solidité du romp. Ils donnaient une belle leçon de swing avec «A Kiss From New Orleans». JP Joannes et JJ Bonnet constituaient une section rythmique de rêve. Dans «Gallupin’», ce démon de Joannes gamifiait ses gammes à outrance. Et ça repartait de plus belle en B avec un «Hey Bon Temps» mal chanté mais swingué jusqu’à l’os. «Cinq Chats de Gouttière» sonnait très Chaussettes Noires, mais comme ça slappait oh boy ! Ils nous shootaient du New Orleans barrelhouse dans «Bim Bam Ring A Leavio» et redoublaient de jivin’ juicy jive dans «Preacher Ring The Bell». Et jusqu’au bout de la B, ils swinguaient à la vie à la mort, avec des merveilles comme «Dansez Dansez» et «Bop Jump And Run».

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    Pendant son set, Tony Marlow rend aussi hommage à Victor Leed avec «Le Swing Du Tennessee», puis à Chuck Berry, avec une édifiante reprise de «Rock At The Philarmonic». Pur jus de swing ! D’autant plus pur qu’Amine le slappeur fou fait un véritable numéro de cirque sur sa stand-up. Depuis le début du set, on voit bien qu’il laboure à tort et à travers et qu’il piaffe. Par moments, il joue tellement de dédoublements de doublettes dédoublées qu’il semble à côté, comme s’il fonçait à l’aventure, tel un poulet décapité. Il fait des petits bonds d’exacerbation congénitale et bam-balamme littéralement ses cordes de coups de paume.

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    On n’avait encore jamais vu ça ! Autant Tony Marlow joue la double carte du délié byzantin et de la précision, autant Amin rue et piaffe comme un étalon sauvage que personne ne saura jamais dompter, même pas Zorro. Ce slappeur fou ne regarde jamais où il met les mains, il joue à deux cent à l’heure en fixant des gens dans le public. Le contraste des deux styles fait l’incroyable force du set. Autre reprise de choix : «My Baby Left Me» qu’Amine introduit à sa façon, en vraie bête de Gévaudan. Et quand il rend hommage aux Blue Caps, on voit bien que Tony Marlow a travaillé les gammes du vieux galopeur Gallopin’. Musicalement, il est irréprochable. Joli travail d’artisto-chat.

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    L’autre album de Tony Marlow qu’on pourrait recommander s’appelle Knock Out, sorti lui aussi sur Skydog. Tony Marlow y propose une A rockab et une B rock’n’roll. Il attaque sa face rockab avec un «Action Baby» bien boppé de la bobinette. Il atchoume son action - Don’t stand hangin’ on the line - Et ça repart de plus belle avec «Just The Talk Of The Town» qu’il chante d’une voix de mineur cancéreux, c’en est presque boogaloo, mais quelle santé pulsative ! Encore une belle pièce de jive pantelante avec «Swamp Sinner». Tony y sort son meilleur boogaloo et derrière lui, il a du beau monde. Quel son ! Il finit l’A avec un «Get Crazy» amené au petit riff d’attentisme carabinant. Pure rockab attack - Get crazy ! - très beau son de dos rond et puissances des ténèbres en filigrane. Fatalement, la B accroche moins, car le rock’n’roll vire assez vite au cousu de fil blanc comme neige. Il faut attendre «My Search» pour frémir. Tony le prend à l’insidieuse sur un gros son sourd et il termine avec deux reprises de choix, «Jezebel» et «Fought The Law».

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    En première partie jouaient les Subway Cowboys. Pas facile de monter sur scène après des mecs aussi brillants. Aux qualités de Tony Marlow, il faut ajouter le courage. Et pas n’importe quel courage : celui de l’intelligence. Grâce à Tony, les Subway Cowboys ont du monde. Pendant le premier cut, ils font illusion : on pourrait les prendre pour des mecs de Nashville, tellement c’est en place, bien chanté, bien slappé, bien battu et bien télécasté. Mais non, ce sont des banlieusards. Une sorte de James Burton en herbe joue en lead. Tout ce qu’il joue relève du plus haut niveau, d’où le référentiel. Il dispose de cette facilité à égaler les plus grands, chacune de ses interventions est un miracle d’élégance jivy, il tire ses accents country dans un rumble d’Americana qui lui semble propre. Il joue avec ce qu’on pourrait appeler une précision inspiratoire. C’est d’autant plus stupéfiant qu’il parvient à rocker tous ces cuts d’Honky Tonk et à leur donner vie. On le sait, le Honky Tonk est un genre difficile, situé à la lisière du fleuve et de la country, et pour tenir une heure, il faut l’étincelle. Les Subway l’ont. Et quelle étincelle ! Il faut voir ce batteur jouer à l’économie, avec souvent des balais pour fouetter le cul rebondi du beat, et ce slappeur qui bat ses cordes comme s’il jouait des congas à Congo Square. Rien qu’avec une telle section rythmique, la partie est gagnée d’avance. Ils tapent une belle version de Folsom et terminent avec un vieux coup d’Hank Williams. Mais curieusement, ce sont leurs compos qui accrochent vraiment. Le James Burton en herbe s’appelle Fabien et le chanteur du groupe vaut tous les géants d’Amérique : posture, allure, galure, césure, il a tout, et cette façon de battre les accords à la syncope de cyclope. Fantastique équipe !

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    Signé : Cazengler, Tony Barjow

     

    Tony Marlow. Le 106. Rouen (76). 23 février 2018

    Rockin Rebels. 1, 2, 3... Jump ! Underdog 1982

    Tony Marlow. Knock Out. Skydog 2009

    TROYES07 / 04 / 2018

    3B

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Je conduis comme une brute. Je brûle les feux rouges, j'écrase les grands-mères sur les passages piétons. La teuf-teuf laisse une trace sanguinolente derrière elle. Je suis pressé. Que voulez-vous un problème de conscience me taraude et me rend insensible à toute souffrance humaine.

    Je suis un tricheur, un voleur, un meurtrier, un assassin, je ne trouve pas un mot qui puisse exprimer toute mon ignominie, il ne doit pas en exister dans la noble langue françoise. Ce n'est pas de ma faute. Je n'y suis pour rien, un malheureux clic sur internet et en un milliardième de seconde j'ai piétiné mes principes les plus sacrés. Je m'explique, lorsque je file au 3 B, je suis toujours la même règle de fer que je ma suis prescrite. Lorsque je vais voir un groupe que je ne connais pas, je m'interdis de chercher à en savoir plus. Je ne surfe pas sur You Tube pour trouver des vidéos, je ne visite ni son FB, ni son site. J'entends juger le gibier sur place et sur pièce, en direct et en public, je me méfie des jugements hâtifs – des miens comme des autres – j'entends appréhender l'objet de ma curiosité insatiable de rocker incorruptible, hors de toute prévention, qu'elle soit positive ou mauvaise.

    Z'oui mais voilà voici huit jours, par la plus grande inadvertance, sans même le vouloir j'ai enfoncé la touche de Rhythm Bomb Records, voulais vérifier je ne sais plus quoi et plouf je tombe sur une vidéo de démonstration, un montage de groupes, qui se suivent sur scène, je zieute d'un œil distrait, entre parenthèses je suis obligé de reconnaître qu'ils n'envoient pas la purée au compte goutte, lorsque tout à coup je reste tétanisé, la plus grande catastrophe depuis l'extinction des dinosaures me tombe sur le coin de l'oreille, un truc à vous casser les éléphants en deux, mais qui sont ces sauvages, de quel endroit reculé du Tennessee sortent-ils, de quel bayou de la plus profonde Louisiane émerge-t-il ? Lorsque le nom s'inscrit sur l'écran, je sursaute, je les connais, non je n'ai pas la berlue, Berlot Béatrice la patronne nous a prévenus qu'elle les avait programmés, oui Cristal & Runnin' Wild passent dans une semaine au 3 B !

    Confronter le rêve entrevu à la plate réalité n'est-ce pas courir au-devant de la plus amère déception ? Ce soir en pénétrant dans le 3B j'ai l'impression de marcher sur des œufs de brontosaure. Coquille pleines ou vides. Même pas quitte ou double. Plutôt meurs de déréliction ou crève d'enthousiasme.

    CRYSTAL & RUNNIN' WILD

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    Il y a des secondes qui vous réconcilient avec le bonheur. L'est pourtant tout seul. Les trois autres lui laissent tout le boulot d'intro. Pas grand-chose, quinze secondes, pas une de plus, mais pas une de moins. Solitaire, yeux bleus, chemisette rose, cheveux tirés en arrière, s'appelle Jack O Roonnie, ne donne pas stupidement le la sur sa contrebasse, vous refile la pulsation originelle, les poètes vous parleront de la première vibration universelle dont les échos se solidifiant donneront naissance à notre monde. Les esprits cartésiens – ils sont légions – n'iront pas chercher midi à quatorze heures, arrêtez de bavasser les gars, c'est juste du jazz. Ils n'ont pas tort non plus. Même que l'autre escogriffe avec sa queue de cheval et son chapeau de cowboy, pique des deux sur la grosse caisse, et vous met en branle la charleston, va vous la faire fonctionner à toute vapeur durant les trois sets, une véritable soupape pulsatrice d'induction rythmique. Johnny Trash est son nom. Je vous conseille de ne pas le quitter des yeux. L'est comme la dynamite sur le feu, sourit à pleines dents, en recherche perpétuelle de la bêtise à ne pas faire. L'a la banane méchante, les cheveux qui pointent par-devant à la manière des rostres des navires de combats de la marine romaine. Si on ne le connaissait pas, on aurait peur, mais on l'a reconnu, à sa guitare, Patrick Ouchene qui officiait dans les Bop A-Tones aux côtés de Michel Texier alias Mike Phantom – résumé de cet épisode homérique dans la livraison 358 du 28 / 01 / 2018 – vous remet en trois coups de strings, le bop dans le bon sens.

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    Là, vous vous dites, pas mal les Runnin' Wild. Vous n'aurez pas tort. Mais il vous manque un peu de lucidité dans le cristallin, car s'il est vrai que les Runnin' vont être plus sauvages que vous ne l'espériez, vous n'avez encore rien vu et surtout rien entendu. Sur le premier morceau vous aviez des excuses, le cowboy qui vous fait des chœurs foutraques d'opéra, et puis il y a sûrement un truc qui ne va pas à la sono, Fab s'est trompé, lui a mis le micro trop fort et n'a pas assez poussé sur les musicos. Mais non Fab ne se trompe jamais. C'est qu'elle est là, vos perceptions auditives et visuelles en sont chamboulées, toute belle, toute simple, cheveux blonds et lèvres rouges, pudique foulard blanc qui cache la naissance de sa gorge, Crystal, elle l'annonce un morceau de Patsy Cline. Pastis fortement alcoolisé. Sans eau. Quelle voix, quelle beauté, quelle aisance ! Une manière d'écraser la première syllabe d'attaque – me fait immédiatement penser aux tout premiers enregistrements de June Carter – que voulez-vous l'on est doué de naissance ou on ne l'est pas – et de monter très haut en puissance. Même pas une technique mais l'instinct divin et le feeling diabolique – le père Noël a dû lui vider sa hotte entière dans ses chaussures au premier jour de sa naissance. A maudire vos parents pour le peu qu'ils vous ont transmis. D'ailleurs son Dad à elle est à ses côtés. Patrick Ouchene, guitare en bandoulière, les doigts en perpétuelle recherche. Mais attention l'esprit veille et commande. Adore l'audace, un riff est un bon riff, certes mais l'a intérêt à ne pas se répéter, faut qu'il sache se déstructurer pour apparaître sous une autre forme, ce soir notre guitar-héros est d'inspiration cubiste, comme ces portraits de Picasso qui vous mélangent tous les détails d'un visage avec les objets du décor pour qu'il en sorte encore plus étrangement ressemblant.

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    Voyage au travers de cent cinquante ans de musique populaire américaines escale dans tous les genres, blues, country, jazz, hillbilly, rockabilly, rawkabilly, psychobilly, doo wop, surfin', arrêt à tous les étages du rock'n'roll. Quatre fous amoureux du rock'n'roll. Jack le taiseux, laisse parler sa big mama pour lui, heureusement que de temps en temps les autres s'arrêtent de jouer pour qu'on puisse se rappeler que sans sa brasse généreuse, tout le quatuor coulerait au fond de l'eau comme un fer à repasser. Encore un irremplaçable, mais d'un tout autre genre, Johnny Trash – la voix caverneuse de Johnny Cash, mais pas le tempérament. Trop exubérant pour cela. Pourrais difficilement décrire son style à la batterie, tout ce que je peux affirmer, c'est qu'il tape, fort, juste et à bon escient. Mais il semble toujours être en train de faire autre chose, viendra par exemple nous jouer de sa guitare customisée avec cordier en fil de fer, l'a dû avoir une nostalgie de banjo au montage car il a piqué le hublot de la machine à laver, et cela s'entrechoque en produisant le son caractéristique d'une washboard entre blues et jazz. Frappe aussi sur ses tambours avec ses maracas manière de glisser des petits cailloux dans les souliers du rythme.

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    Sont trois à accompagner Crystal, et Crystal sait s'écarter et les laisser s'éclater ensemble. Plus de Crystal, de l'instrumental. Un splendide Link Wray, Patrick Ouchene en maître symphonique, la guitare qui rumble à mort, maîtrise la secousse sismique, agite des mains en sorcier indien qui appelle les orages, guide la tornade droit sur vous et la renvoie au loin au dernier moment, vous emporte dans des imprécations tonitruantes, vous fait chevaucher la foudre et la tempête, et tout s'arrête aussi brutalement que cela avait débuté. Vous laisse abasourdis, privés de sens et de son.

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    Oui mais Crystal. Sidérante. Déconcertante. Quel que soit le rythme, quelle que soit la tonalité, et parfois les entames des morceaux sont d'une trame si resserrée qu'il vous paraît impossible que quiconque puisse y placer sa voix, mais elle la pose naturellement, vous facture la porte, en douceur, s'installe, l'est chez elle, se promène dans l'appartement, s'allonge sur le sofa, ouvre le frigo, ou alors elle vous bazarde les meubles par la fenêtre parce qu'elle a envie de changer la tapisserie. Princesse de sang royal, qui ne se permet jamais un caprice qui ne vous semblerait l'évidence d'une nécessité absolue. Un Etta James à vous mettre dans tous vos états, un Jezebel ricochant entre la version de Gene Vincent et celle d'Edith Piaf, mais ce n'est pas tout, nous n'avons pas encore quitté le rayon des classiques, un sentier somme toute assez bien délimité, une petite acrobatie jazz sans filet, les trois musicos s'enfuyant grand-est alors que toute seule elle file vers l'abîme en surfant sur la cime des vagues géantes. Un peu de sport, juste pour se mettre en forme.

    Il est temps d'ouvrir les portes de la folie pure. Surprise, c'est le chat qui entre. Pas celui des Stray Cats, le greffier de Crystal. Toute la salle en profite pour se mettre à miauler. Notre chance de tous finir en camisole de force à Charenton. Une seule consolation c'est qu'on embarquera en priorité le combo. Sans come back. Crystal s'amuse comme une possédée. L'on ne saura jamais exactement ce qui est arrivée à cette maudite bestiole porteuse de malheur, et peut-être vaut-il mieux ainsi. Séance films d'horreur. La pure jeune fille et les quarante zombies, que voulez-vous qu'elle fît devant un tel défi ? Lui courent après, alors elle crie comme si sa dernière heure était arrivée. Doit y prendre un plaisir pervers, car maintenant elle screame comme si elle découvrait une grosse araignée noire et velue dans sa chambre. Elle en a les yeux qui pétillent de malice et la voix qui vous percerait le plafond. D'autant plus que les Runnin' Wheels n'en perdent pas une pour nous construire une séquence bruitage, jusqu'à Jack qui vous pousse un glapissement de renard à vous glacer le sang.

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    C'est fini. Ovation et sidération. Les disques et les T-shirts sont pris d'assaut. Une soirée exceptionnelle. Crystal toute belle, toute fraîche, jambes fuselées, franges blanches au bout de sa robe, anneaux de gitanes et yeux de biche, toute simple, une grande chanteuse. Merveilleuse.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB  : Béatrice Berlot /

    FB : DjRockin Cats with Fab )

    PARIS / 24 – 02 - 2018

    JAZZ CLUB MERIDIEN ETOILE

    NOËL DESCHAMPS

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    Nous avons tous nos petites manies innocentes même si nous préférons nos travers les plus nocifs, pour moi c'est tout simple une fois par mois je pars en maraude. Pas très loin, sur You Tube. Je vais voir au cas où. Peut-être quelqu'un aura eu l'idée de rajouter une vidéo de Noël Deschamps. J'avoue que je rentre très très souvent totalement bredouille. Me console en visionnant la majorité de celles qui y sont déjà. Mais ce coup-ci, je ferre le gros poisson, trente-neuf minutes de Noël Deschamps sur scène. Pas très loin à Paris au Jazz Club du Méridien Etoile – rappelez-vous le Cat Zengler nous avait emmené y voir Vigon ( voir Kr'tnt ! 161 du 30 / 10 / 2013 ) - voici pas très longtemps, le 24 février 2018, le genre de truc que je n'aurais pas manqué pour deux empires et qui a malheureusement échappé à mon flair de rocker, vraisemblablement un coup tordu de la CIA.

    Les apparitions de Noël Deschamps sont rares. Il fut pourtant un de nos plus valeureux et originaux pionniers. De 1964 à 1968 il fut un des rares à porter le flambeau du rock français. Fut malheureusement oublié après Mai 1968, la nouvelle vague de jeunes chevelus qui découvrirent le rock, en leur an de révélation 1969, fit totale impasse sur tout ce qui s'était passé de par chez nous, les années précédentes. Fit partie de la toute première génération, celle du Golf-Drouot, l'est né en 1942 – Johnny en 43 – ce n'est donc pas un dernier-né qui gesticule sur scène. Vous laisse faire le calcul vous mêmes.

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    L'a la classe Noël dans sa chemise blanche, le cheveu blanc, le gestes souples et sûrs, bouge comme un jeune homme. Une chose qui ne choquera pas les nouveaux venus, l'a gardé son timbre de voix si particulier, intact. Ce que je trouve de fabuleux chez Noël Deschamps c'est qu'il est le seul français à chanter le rock sans chercher comme tous les autres à imiter le phrasé anglais ou américain. L'a un organe particulier, l'on disait que sa voix courait sur trois octaves, moi j'ajouterai qu'elle se faufile dans l'herbe tendre de la mélodie pour brusquement se lever comme une tête de cobra royal, et vous êtes déjà mort que vous n'avez pas encore compris ce qui vous arrive. L'a dans son larynx un grain de démesure qui n'appartient qu'à lui, un soupçon voilée et d'une clarté extraordinaire.

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    Nous interprète neuf de ses titres les plus connus : Tout ira très bien, une tambourinade échevelée d'une précision extrême, Je n'ai à t'offrir que mon amour, belle cover de Don't Let be me Misunderstood des Animals, Bye Bye Monsieur une composition qui à l'époque ( 1967 ) témoignait que Gérard Hugé son producteur connaissait les Memphis Horns mais refusait de copier platement, une très belle version de Lonely Avenue sur laquelle il joue aussi de l'harmonica, sa superbe adaptation du Bird Doggin de Gene Vincent réécrite en art de vire rock'n'roll, Oh la hey ! compo originale de Bashung des mieux enlevées, Noir mon frère, un titre de son album de 1984 chez Big Beat, et Te Voilà le tube de Rob Argent des Zombies sur lequel Pussy Cat – elle fut l'égérie de Gérard Hugé - lui donne la réplique.

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    La vidéo donne des extraits des deux sets de la journée. Certains morceaux seront donc donnés deux fois. Ce qui ne fait que doubler notre plaisir. Nous avons même en prime une interprétation de Jusqu'à Minuit de Johnny – la voix de Noël fatigue un peu, mais l'énergie est là. Deux guitares, synthé, basse, batterie et un très bon saxophone. Pussy Cat pour les choeurs.

    Une de mes idoles. De toujours.

    Damie Chad.

    *

    L'exemple idéal de ce qu'il ne faut pas faire. Vous rentrez tout fier de concert, vous déposez religieusement le CD que vous en ramenez sur la pile des disques à écouter en urgence absolue. Vous connaissez la suite autant que moi : les nécessités cruelles de la vie, les aléas imprévisibles de l'existence qui se mettent en travers de vos décisions les plus péremptoires. Lendemain soir 21 heures, vous vous apprêtez à glisser la rondelle fabuleuse dans l'appareil quand fort inopportunément le téléphone sonne :

     

    - Allo Damie !

    - Salut Noémie !

    - Ecoute-moi bien Damie, c'est très grave ! J'avais décidé de passer chez toi pour te faire un bonjour surprise, je suis dans le métro et horreur je m'aperçois que j'ai oublié mon pyjama à la maison !

    - C'est terrible Noémie, je ne te l'ai jamais dit, mais je dors tout nu, depuis le jour où ma maman m'a jeté dans ce monde sans pitié !

    - Oh! Damie c'est affreux, comment allons-nous faire ?

     

    Exactement les genres de vicissitudes qui n'arrêtent pas d'empoisonner la vie du rocker de base. Comment voudriez-vous que le lendemain matin après une nuit sans sommeil à tenter de résoudre ce douloureux problème vous pensiez encore à votre disque ? Bref deux ans plus tard grâce à l'écroulement de la fatidique pile vous vous apercevez qu'il serait quand même temps de tenir vos engagements prioritaires. En plus, c'est du lourd :

     

     

    HOT CHICKENS

    OFFICIAL BOOTLEG

    Live @ Gedinne / August 24 th 2013

    ( Chikens Records )

    Hervé Loison : Vocal, Contrebasse, harmonica, guitare rythmique / Christopher Gillet : guitare / Thierry Sellier : batterie.

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    Keep a knocking : me souviens encore de l'avertissement du grand Jake quand j'ai choisi le CD «  Ah ! Tu sais, c'est pratiquement du garage ». Comme je n'ai nulle prévention envers le garage et ses huiles de vidange qui sentent le cocktail molotov je n'ai pas hésité une seconde et le monstre est sur l'appareil. J'avoue que ça commence mal, le bruit d'un démarrage de 2 Chevaux au starter ( je vous parle d'un monde que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ) puis il y a ce ronflement hargneux de sanglier que vous venez de réveiller dans sa bauge et la bogue de châtaigne richardienne qui vous arrache le visage. Et c'est parti pour un fuckin'time de rock'n'roll, préfèrerais ne pas vous parler de Thierry Sellier qui tapote sur le tambour la marche militaire qui accompagna les grenadiers de l'Empire lorsqu'ils se mirent en marche vers le soleil d'Austerlitz, mais ça se transforme rapido en chasse à courre et Christophe Gillet qui vous dépose des riffs explosifs à la nitroglycérine juste pour vous rappeler que c'était comme ça au bon vieux temps du rock'n'roll. Et c'est sur ce background que Loison joue à la diva d'opéra, un rôle qui lui va à merveille, quant elle est en colère parce que l'on a reproché à son chiwahwa, une perle, d'avoir pissé au pied du micro et que la star souffle le ramdam sa grosse voix et son immense caprice pour que le directeur en personne vienne présenter ses excuses à l'adorable et innocente peluche. Bref vous l'avez compris, ça chauffe. Rockabilly boogie : hurlement d'entrée pour saluer Johnny Burnette, une espèce d'avalanche rocailleuse avec Thierry qui fend les rocks avec sa baguette Durandal et Christophe qui vous poinçonne les notes à la visseuse ultra-rapide. Quand à Loison quelqu'un a dû rayer un de ses trente-trois tours d'Elvis, car franchement il est d'une humeur massacrante. Tronçonnante même. Jeannie Jeannie Jeannie : petit Richard mais grand shouter, Christophe vous envoie la valse à forte amplitude, Thierry vous beurre la tartine des deux côtés au venin d'aspic et Loison vous rappelle la petite Jeannie d'une façon si autoritaire, l'en nasille de colère, que si une ligue féministe en vient à écouter le skud, il terminera sa vie en prison. My baby runs away : n'en fait pas mystère, le clame à haute voix, deux morceaux tirés de son ancien groupe Mystery Train, je ne sais pas si vous l'avez remarqué mais les rockers n'aiment pas que leurs poupées se cassent, l'en fait tout un roquefort affiné le Jake, et les deux autres en profitent pour se laisser aller aux plaisirs d'un background coupable, le poussent un peu dans ses retranchements, le Loison dans une colère de fou, il éructe à la manière d'un dromadaire à qui l'on vient d'interdire de boire. Motorcycle girl : éloignez les enfants, Jake pète trois durites d'un coup, ne chante plus, il crie, il hurle, imite le bruit d'une moto, un truc horrible même Thierry et Christophe ont la frousse de leur vie, vous hâtent la cadence à 323 kilomètres heure, sont pressés de finir le morceau, veulent rentrer vivants chez eux, mais pas de chance Loison les rattrape sur la bretelle de l'autoroute. Les carottes sont cuites et les chickens are very hot. The devil and me : ça ne pouvait que mal tourner, voici que le diable s'en mêle, Loison chante comme l'on ricane en bécane, et les deux acolytes vous tressent une tenture musicale de toute beauté, si vous n'en étiez pas convaincu maintenant vous l'admettez, rien n'est plus beau que le rock and roll, un solo de guitare à vous faire entrer dans les ordres, bon Loison vous scalpe un peu avec son vocal de chevrolet aux ailes carbonisées et Christophe rajoute une deuxième couche de coups de fourche. Don't touch what you can't afford : le titre en lui-même est un avertissement, l'interprétation une menace atomique, et la musique un accomplissement. Destructif. Quand Loison vous dicte les dix commandements du rocker vous avez intérêt à filer doux car la maison ne fait pas de crédit. Just reelin' & rockin' : un petit côté country, mais le bonheur est de courte durée sur cette planète, un serpent sous chaque motte de terre et un colt dans chaque saloon, en plus Christophe et Thierry déclenchent une bagarre générale et Hervé vous pousse des piolets de joie sur les décombres fumants. Cruel Lou : Loison s'en prend au public, un truc classique quand une fille vous a fait du mal vous cherchez du réconfort auprès des copains et c'est parti pour un chant indien, vous savez ceux que l'on entonne juste avant d'enfourcher les poneys sur le sentier de la guerre, le combo vous joue en sourdine l'attaque du fort, le moment idéal pour se plaindre de la jolie Lou, Thierry en massacre sa batterie, Christophe tire sur ses cordes comme sur les viscère d'un chat et c'est parti pour le grand pow-wow, miaulements d'horreur et tout le bataclan, la suite est déplorable, Hervé Loison est devenu fou, parle tout seul, vaticine comme s'il annonçait la venue du messie, Thierry essaie de le faire taire en lui enfonçant la tête à coups de baguettes-marteaux, mais la bête parvient à s'échapper, grognasse comme un ours blanc privé de banquise que vous venez d'expulser de votre frigidaire, chants d'indiens dans le lointain, charivari monstrueux qui se termine abruptement, l'on ne sait pas pourquoi. Miss Froggie : maintenant l'on sait : pour jouer un petit morceau de rock'n'roll ! Et Miss Froggie arrive en trombe, Christophe imite le froufrou de sa robe tournoyante, à chaque battement de sa baguette Thierry lui descend sa culotte, ne cherchez plus loin à comprendre pourquoi le rythme s'accélère soudain, elle est toute nue et Loison en claque sa langue de bonheur. La fin du morceau n'est pas morale. Folie collective. Lovin'up a storm : rien de tel qu'un gros orage pour électriser l'atmosphère qui n'en a pas besoin mais ça peut toujours servir surtout quand on appelle Saint Jerry Lou, le diable en personne, à la rescousse, Gillet martyrise sa pumpin' guitar et l'on subodore que Loison s'en va voler avec les anges portés à bout de bras par un public survolté. L'en revient tout excité, vous expédie le vocal au lance-pierre. Fait mouche et caïman à chaque fois. Ne vous reste que vos jambes cisaillées pour danser. Plus qu'il n'en faut pour être heureux. Shake your hips : Jake a sorti son harmonica comme l'on dégainait son colt dans les bouges de Chicago. L'est vrai que ça bouge salement. Le blues ne fait pas de pitié. Vous bouscule le rock'n'roll comme une vulgaire serpillère et vous l'accule dans ses derniers retranchements. Deux sacrés fils de pute qui déchargent sperme et balle dum-dum à foison. Le combo virevolte comme un groupe de derviches tourneurs. Et quand la machine s'arrête, vous repartez aussitôt en marche arrière. Stompe mais ne stoppe jamais. L'harmo siffle comme une locomotive et la batterie boogie-boogise à mort, le chauffeur Loison court sur les toits des wagons, ne sait plus où il a mis sa pelle à charbon alors il hurle à la lune et à tous les soleils intergalactiques, aussitôt imité par le public toujours prompt à s'embarquer dans le premier delirium tremens qui passe et trépasse. Unchained melody : après la tornade, un slow, six secondes, ne faut jamais abuser des bonnes choses, la suite ressemble à une catastrophe ambulante qui fonce sur vous et qui vous emporte au pays des exagérations putrides. L'on en pleurerait presque et la musique vous englobe comme une cloche à fromages charançonnés. Si vous aviez cru entourer de vos bras câlins votre voisine, c'est raté, il y longtemps qu'elle a dépassé l'extase clitoridienne dans cette tempête tonitruante. Vous n'existez plus. Pour elle. Pour vous, non plus. Surfin bird : Loison sort son petit oiseau de la cage. Un aigle royal qui déplie ses ailes et n'entend pas renoncer à sa liberté. Maintenant Jake aboie comme un chien en colère, transforme sa voix en bande-son de dessin animé désarticulé et c'est parti pour l'ultime ouragan de 1887 qui dévasta l'Oregon. Aucun survivant. Misirlou : Christophe prend le devant de la scène, surfe sur sa guitare comme Dick Dale sur sa planche à voile, et le public joue les jolis chœurs. Liesse collective, l'avion se pose en bout de piste et vous écrase consciencieusement. Tout le monde s'en fout, c'est trop bon. Bony Moronie : un dernier bal avec la petite Bonnie qui tournoie comme une toupie folle, le classique de Larry Williams, l'est mort d'une balle dans la tête le pauvre Larry mais ce n'est point grave, l'était immortel depuis qu'il avait gravé sa bombe humaine, que ce soir les Hot Chickens ont décidé de faire exploser une fois pour toutes ( une voix pour toutes selon Loison ), vous secouent la marionnette Moronie de bien belle manière. Délectable. Save your soul : une dernière prière avant le boogie du soir, Loison cet ami qui nous veut du mal a décidé de sauver nos âmes. Le problème c'est que nous ne savons plus où nous l'avons mise, c'est que l'on ressort d'un disque des Hot Chikens totalement chamboulés, Christophe Gillet a beau vous caresser de ses riffs pointus et Thierry Sellier faire baguette de velours, vous savez que le pire est à venir. Ne vous fiez pas à Hervé Loison lorsqu'il prend sa voix de clergyman, vous savez que le fléau est programmé et que rien ne l'arrêtera. Et en effet rien ne l'arrêta.

    Pour une raison bien simple. C'est que le disque terminé vous appuyez une nouvelle fois sur la touche on. Une parfaite introduction pour ceux qui n'ont jamais participé à un concert des Hot Chickens.

    Des malheureux.

    Qui ne connaissent rien du monde.

    Méritent-ils même de vivre ?

    Je préfère ne pas répondre.

    Damie Chad.

     

    15 / 03 / 2018 – PARIS

    AU 100 RUE DE CHARENTON

    THE PRICE OF THE TICKET

    KAREN THORSEN

    ( 1989 )

    Voici plusieurs années que nous présentons régulièrement dans KR'TNT ! des livres de James Baldwin, figure indissociable de la lutte des noirs aux Etats-Unis. James Baldwin est mort en France le 01 décembre 1987. Le Comité James Baldwin ne laisse pas passer une si belle occasion de sortir de l'oubli la haute figure de l'écrivain laissée quelque peu en déshérence depuis pratiquement deux décennies en notre pays. La réédition d'une dizaine de ses ouvrages et l'attribution du César du Documentaire 2018 au I'm Not Your Negro de Raoul Peck a suscité un nouvel élan autour de l'auteur de Si Beale Street Pouvait Parler.

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    Mais ce soir le Comité James Baldwin convie les amateurs de Baldwin à visionner une rareté, le film The Price of the Ticket de Karen Thorsen. Cette œuvre n'aurait jamais dû voir le jour. A l'origine Karen Thorsen devait suivre Baldwin en train d'écrire son dernier roman. Mais la mort s'est glissée au milieu du jeu avant même que la partie proprement dite commençât, et a rendu le projet caduc. Mais les producteurs ne renoncèrent pas, une nouvelle règle fut établie : le film se ferait tout de même, il existait, autant en France qu'aux Etats-Unis, de nombreuses archives d' interviewes du romancier et les témoins de son existence ne demandaient qu'à témoigner... Il était établi que la réalisatrice ne rajouterait aucun mot de son cru sur la bande son. Le film commence sur les obsèques de Baldwin – ce qui donnera à tous les rockers d'entrevoir quelques bribes de Rosetta Tharpe, rappelons que son jeu de guitare n'est pas étranger à la manière d'envisager l'emploi de cet instrument dans le rock'n'roll, en train de chanter... Et puis la narration adopte un cours chronologique des plus classiques.

    L'on suit Baldwin pas à pas, l'importance de son beau-père prêcheur intransigeant, la prise de conscience du gamin et de l'adolescent de la chape de misère qui l'emprisonne, lui, sa famille, et toute la nation noire. Baldwin cumule les difficultés, non content de n'être qu'un nègre il est aussi homosexuel et désire devenir écrivain. Comme beaucoup d'artistes noirs il fuira à Paris. Vivra dans la rue, connaîtra la solidarité des milieux les plus pauvres – les maghrébins parisiens qui subissent de la part des français un ostracisme racial qui étrangement l'épargne en tant que noir... Ce sont des années de formation éprouvantes mais c'est dans ce creuset qu'il écrit Va Dire à la Montagne – dynamitage du puritanisme religieux noir - et La Chambre de Giovanni – dynamitage du puritanisme sexuel blanc - qui lui apportent la gloire.

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    En 1957, il rentre aux Etats-Unis, il pense pouvoir aider à faire progresser la problématique noire. L'espoir soulevé par la Présidence de John Kenedy ne sera qu'un feu de paille. Baldwin est de tous les combats mais après les assassinats de Malcom X et de Martin Luther King, il se doute qu'il est le suivant sur la liste de la CIA... Il retourne en France, continuant la lutte par ses écrits et se faisant un devoir de payer les avocats qui défendent les militants et les dirigeants des Black Panthers. Ses écrits sur la cause noire comme La Prochaine Fois, le Feu se révélant malheureusement prophétiques...

    La projection sera suivie d''un débat entre la salle pleine et Eléonore Bassop et Samuel Légitimus qui apportent une quantité impressionnante de précisions sur la vie, l'activisme politique et la réception des écrits de James Baldwin. La discussion s'engage beaucoup plus vivement dès qu'il s'agit de porter un jugement sur l'action politique de Barack Obama en faveur des noirs aux Etats-Unis...

    Dans le même ordre d'idée, le fait que l'on ait proposé à Christiane Taubira d'écrire la préface de la réédition chez Folio de La Prochaine fois, le feu me fait doucement rigoler. Quand on a été ministre de la justice d'un gouvernement d'obédience libérale qui s'est comporté fort honteusement et moult ignominieusement quant à l'accueil des immigrés africains et que l'on n'a pas eu le courage de démissionner, il vaudrait mieux avoir la pudeur de se taire et le courage d'assumer la politique à laquelle on a souscrit durant des années.

     

    Dans une pièce attenante se tenait une exposition d'œuvres picturales et graphiques en relation avec les combats de James Baldwin et la possibilité de tenir en main et de feuilleter une belle collection d'éditions américaines de l'écrivain, présentée par Sébastien Quagebeur.

    Damie Chad.

    AU PAYS DES FUGUES

    SEBASTIEN QUAGEBEUR

    ( Editions Unicité / 2016 )

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    C'était un livre un peu à part sur la table d'exposition des éditions américaines de James Baldwin. L'est de Sébastien Quagebeur qui présente les ouvrages et qui appartient au Comité James Baldwin. Partant du principe qu'un individu qui parle si bien de Baldwin et si laudativement de Langston Hughes ne peut-être tout-à-fait mauvais, je prends d'office, j'aime les gens passionnés.

    Un livre de poésie. Peu de mots. Beaucoup de déchirures. A l'image de notre monde. Qui vole en éclats. Si dispersés qu'il est difficile de se voir en son miroir brisé. Alors on se rattrape aux petites branches, celle des vocables arrachés aux journaux et à des lambeaux de photos de magazines. L'art du collage tient autant du test de Rorschach que des bâtonnets du Yi-King. Vous jetez le sperme du hasard et vous retrouvez la structure de votre ADN. Tout est question de projection. Les bouts de papier dans le chapeau mou de Dada, et la flamboyance expressionniste des motifs de papiers peints isolés.

    N'empêche que chez Sébastien Quagebeur le texte prédomine. Vous saute au visage dès que vous ouvrez le livre, à n'importe quel endroit. La parole vous happe, les flashs iconiques sont derrière, comme un fond de poubelles renversées. Peut-être une manière d'indiquer que la fleur de la poésie pousse sur le fumier de l'univers. S'agit aussi de dresser des barricades de papier face à la fureur du monde. Lorsque tout est détruit, ne reste que l'appel à l'émergence de la révolte. La critique acerbe ne suffit plus. Ne reste plus que le nom des poètes, Prévert, Césaire, et tous les autres qui ne sont pas nommés, à brandir comme des boucliers dérisoires qui se révèleront un jour être têtes de Gorgone protectrices. Car la poésie est l'ultime rempart.

    Le livre fonctionne à la manière d'un kaléidoscope. Vous êtes le périscope qui de loin en loin reconnaît une image, amie ou ennemie, mais il suffit de tourner rapidement les pages pour que la confusion gouverne votre esprit. C'est alors que vous vous raccrochez aux mots comme le naufragé à une épave. Sans doute avez-vous tort, ne tentez pas de mettre de l'ordre dans le désordre. Les poèmes visuels ne sont pas des messages, juste des contre-ordres à la marche du monde. Sébastien Quagebeur les a éparpillés comme rochers affleurants, et vous zigzaguez sautant de l'un à l'autre, sans vous doutez qu'à chaque fois vous enjambez l'abîme du non-sens. Vous traversez le brasier en vous réfugiant dans le feu d'artifice qui étincelle comme un bombardement de neutrons.

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    Parfois il vous en met plein les yeux. Fini le blanc et noir de la reproduction économique, Quagebur vous initie à la magie des couleurs. Existe-t-il une chromancie qui reflèterait d'une manière plus subtile l'interprétation de l'âme du poète ? Rimbaud et ses voyelles colorées viendront-il à votre secours ? Dans ce monde n'espérez que l'espoir.

    Le lecteur curieux – il en existe encore, peu je vous l'accorde – qui aime en venir droit au but demandera – c'est bien connu, les plus curieux sont les plus naïfs qui croient au sens caché des choses – mais de quoi parle ce livre en fin de compte ? Elémentaire cher Watson, pour le savoir contentez-vous de vous pencher par la fenêtre. Cela ne vous en dira pas plus que ce que vous voyez. Il est sûr qu'il n'y a pas pire aveugle que celui qui se cache les yeux. Alors je vais vous répondre : il parle de la nature de la poésie. Un animal difficile à saisir. C'est pour cela qu'il a ajouté des images aux mots. Parfois un dessin vaut mieux qu'un long discours.

    Ça volette de tous les côtés dans cet imagier pour adultes. Vous avez vraisemblablement entendu parler des battements d'ailes du papillon et de la théorie des catastrophes.

    Devrais-je en conclure que le monde court à la catastrophe ?

    Pas exactement, la catastrophe c'est vous. Voilà, maintenant vous savez, dites merci à Sébastien Quagebeur, car un lecteur averti en vaut deux.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 248 : KR'TNT ! 368 : MIKE HARRISON / KATHY AND THE FIREBRANDS / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / ORRYELLE DEFENESTRATE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 368

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    05 / 03 / 2018

    MIKE HARRISON ( + SPOOKY TOOTH )

    KATHY AND THE FIREBRANDS  

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    NEW NOISE / ORRYELLE DEFENESTRATE

    Harrison comme un nègre

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    Spooky Tooth se déplume : après Greg Ridley et Mike Kellie, voilà que Mike Harrison se fait la cerise. Le souvenir de la Dent Fantôme s’enfonce lentement dans l’océan. Bientôt il ne restera plus à la surface de la terre que des algues et des mollusques.

    Quand ils montent les V.I.P.s dans les early sixties, Mike Harrison et Arf ‘Greg’ Ridley ne sont encore que des chtio quinquins amateurs de skiffle. Ils vivent en effet à Carlisle, dernière ville d’Angleterre avant la frontière écossaise. Ils comprennent rapidement que pour percer, il faut descende à la capitâle. Mike dit à sa jeune épouse :

    — I’m going down to London. I’ll be leaving on Tuesday and we’re going there to make it !

    — Tu seras parti combien de temps, chéri ?

    — Oh ça ne prendra que trois semaines !

    Mike Harrison commet la même erreur que Lucien de Rumbempré : il croit tellement en lui qu’il pense devenir célèbre en un rien de temps. Les trois semaines commencent par se transformer en trois mois de dèche intensive, puis le séjour va s’étendre à sept ans, avec des épisodes intéressants.

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    Le premier à mettre le grappin sur nos chtio quinquins sera Larry Page, le temps d’un premier single, puis ce sera au tour de Mike Jeffery, qui est alors le manager des Animals. En 1965, nos chtio quinquins se retrouvent au Star Club de Hambourg. Ils deviennent les chouchous du public allemand - Most popular band after the Beatles - Puis Chris Blackwell qui manage le Spencer Davis Group leur met le grappin dessus. Les V.I.P.s sont le premier groupe blanc signé sur Island. Et c’est là que la connexion se fait avec le protégé de Blackwell, Guy Stevens, plus connu sous le nom d’Œil de Lynx. On lui doit en effet de sacrées découvertes : V.I.P.s qu’il va transformer en Spooky Tooth, Paramounts (futurs Procol Harum), Mott The Hoople, Free et Mighty Baby. Stevens est en outre un bec fin en matière de Soul, il est à l’époque le DJ le plus réputé de Londres.

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    Il propose aux chtio quinquins d’enregistrer un hit de Joe Tex, le fameux «I Wanna Be Free». C’est là que Mike Harrison entre dans la légende. Si on ne possède pas cet EP magique des V.I.P.s, il faut alors se jeter sur The Complete V.I.P.s, une compile éditée par Repertoire en 2007 :

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    on y retrouve tous les singles de ce groupe monumental et, sur une deuxième rondelle, des cuts live du groupe enregistrés en 1966, en Allemagne. C’est de la dynamite. À commencer par «I Wanna Be Free» qui n’a pas pris un seule ride en cinquante ans : c’est resté le hit garage suprême de la perfide Albion. Tout y est : le son, le groove, la voix et l’explosion. Mike Harrison a du génie, comme Van Morrison. Il dégage une sorte d’ampleur carnassière, comme Chris Farlowe. Il ouvre des horizons, comme Reg King. «I Wanna Be Free» est le Graal du rock anglais. Avec «Smokestack Lightning», il fait encore plus de ravages, car c’est amené au heavy stomp d’harmo et on a là l’un des plus beaux hommages à Wolf qui se puisse imaginer ici bas. Qualifions ça d’absolument définitif, si vous voulez bien. Mike Harrison chante avec une voix des cavernes, hear me cry, ses shining like gold sont d’une crédibilité invraisemblable. Sur cette compile bénie des dieux, on trouve aussi le tout premier single des V.I.P.s qui date de l’époque Larry Page : «Don’t Keep Shouting At Me/She’s So Good» : attention, c’est du heavy romp de british beat à la Pretty Things, emmené à folle allure. Mike Harrison est déjà dessus, comme l’aigle sur la belette. Si on se reconnaît un faible pour le british beat originel, alors on se régale. On tombe plus loin sur «Anyone», fantasmatique cut de raw Soul britannique. Eh oui, Mike Harrison peut sonner comme Ray Charles, il shoote à la glotte ardente, c’est un fervent buisson, il explose sa Soul de chtio quinquin. Et ça n’en finit plus de monter en température avec «Straight Down To The Bottom», un groove extraordinairement toxique. On y assiste à l’envolée de Mike Harrison, accompagné de filles terribles qui font des chœurs torrides. Comme le disait familièrement James Joyce, what a blow, Bloom ! On a là l’une de ces grandes émulsions prévaricatrices capables de nous réconcilier avec la vie. C’est en plus d’une rare modernité. Il chante aussi «Every Girl I See» à la bonne arrache duch’ Nord. Mike Harrison dispose d’extraordinaires réserves de ressources naturelles. Il est ce que les géologues du rock appellent un gisement prometteur. Sa version de «Stagger Lee» est un nouveau blow de Bloom, de même que «Rosemarie», claqué au beat avec des chœurs sur le quatrième temps. Explosif ! Mike Harrison chante ça à la Ray d’Angleterre au beurre noir, pur jus d’un Genius que Mike Harraisonne ! L’affaire se corse encore avec le disk 2 et notamment une version live de l’intouchable «You Don’t Know Like I Know» : Mike Harrison ose y toucher et réussit le prodige de sonner exactement comme Sam & Dave, mais il fait tout, et le Sam et le Dave. James Henshaw y coule un bronze de hot stunning heavy blast. Les V.I.P.s sont alors aussi puissants que le Spencer Davis Group et les Undertakers de Jackie Lomax. Sur scène, Mike Harrison donne les pleins pouvoirs à «Stagger Lee» et ce hit définitif qu’est «I Wanna Be Free». On tombe plus loin sur un romp superbe, «Talk About My Babe», emmené par un riff opiniâtre. James Henshaw y refait des siennes avec un solo entreprenant. Ça éclate dans une shoote de notes délétères - Baby won’t you please come home - Et ce diable de Mike Harrison sings his ass off, comme le disent si élégamment les Anglais. Encore une petite chose : si tu aimes vraiment le son des V.I.P.s, alors un petit conseil : chope l’I Wanne Be Free paru sur Beat Club International : le mix y est différent. On y entend la basse de Greg Ridley labourer «Stagger Lee» en profondeur et dans les deux sens. Non seulement la version est incendiaire, mais la bassline féroce de Ridley jette encore de l’huile sur le feu. Même chose avec «Rosemarie» : ces mecs avaient le diable dans le corps, il faut entendre gronder cette basse démente. Le seul qui savait aussi faire monter la basse dans le mix au bon moment, c’était Dickinson.

    Grâce à Blackwell, les V.I.P.s décrochent une residency au Scotch Of St James, et c’est là qu’un beau jour de septembre 1966 débarque Jimi Hendrix. (Jimi passa bien sa première soirée à Londres au Scotch Of St James, et non au Speakeasy, comme l’affirme l’auteur des Cent Contes Rock). Jimi entre dans le club et n’en revient pas d’entendre ce son. Les V.I.P.s sont sur scène et Jimi demande à jammer avec eux. Il est tellement impressionné par la qualité du groupe qu’il leur demande quelques jours plus tard de devenir son backing-band, mais le groupe refuse poliment. En effet, qu’allaient devenir Mike Harrison et James Henshaw dans cette affaire ?

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    En 1967, nos chtio quinquins duch’ Nord changent de nom et deviennent Art - Looking for a hipper name - Luther Grosvenor vient juste de remplacer James Henshaw. Ils enregistrent l’album Supernatural Fairy Tales que produit Guy Stevens. Au dos de la pochette de cet album devenu mythique, on voit les quinquins photographiés dans un appartement typiquement londonien. L’image rappelle celles des Small Faces (et inspirera plus tard la pochette du premier album d’Oasis) : Mike Harrison est assis dans un fauteuil et les trois autres par terre, sur un parquet à la Madcap Laughs, avec les grosses lattes vernies. Ils portent des foulards noués autour du cou, des chemises bouffantes en tissu imprimé et des blazers en velours. Greg Ridley se trouve au premier rang, le regard noyé d’ombre, Grosvenor affiche un look à la Jeff Beck, Mike Kellie ressemble à Bill Wyman, et derrière, Guy Stevens apparaît en transparence, comme un fantôme. C’est un disque hanté, enregistré juste avant que Guy Stevens ne ramène dans le groupe un keyboardist américain nommé Gary Wright. Avec Supernatural Fairy Tales, Art invente the Spooky Sound, grâce à des morceaux puissants de type «What’s That Sound». Ils tapent aussi le fameux «For What It’s Worth» du Buffalo Springfield que ce nègre blanc de Mike Harrison embarque au firmament des reprises. Luther Grosvenor rôde dans les parages en tortillant des gros licks bien grassouillets, tout est déjà là, sous l’everybody looks what’s going down : nous voilà très précisément au sommet du rock anglais des late sixties. La fête se poursuit avec «African Thing», un fabuleux festival de percussions embarqué par ce batteur génial que fut Mike Kellie. Ça sent bon l’Afrique, la savane, le sang des zébus, la violence des guerres tribales, les sagaies rouillées, la grâce des guerriers Massaï aux bras chargés de bracelets, les tambours primitifs et le beat de la transe hypnotique, tout est là. Derrière un bow window de Londres, Art joue le jungle beat, mais pas n’importe quel jungle beat, un jungle beat démesuré, interminable, troué de cris. Puis avec le morceau titre, ils passent au rock supersonique, mais dans le fog londonien. Ça donne une sorte de Silver Machine qui file dans la nuit. Tiens, voilà un hit planétaire : «Love Is Real» ! Mike Harrison chante comme un dieu, il est aussi brillant que Rod Stewart ou Chris Farlowe, il chante avec une classe effarante et les autres envoient des chœurs de rêve. Tout le monde connaît «Love Is Real», mais personne ne sait que c’est une œuvre d’Art.

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    Sous l’impulsion de Guy Stevens, il changent encore une fois de nom et deviennent les Stooky Tooth. Un premier album intitulé It’s All About sort en 1968. Sur la pochette, ils se planquent dans les buissons. Ils portent des casques de cheveux crêpés et des foulards. Grosvenor et Mike Kellie portent des tuniques rouges, Mike Harrison, une cape noire par dessus une chemise à jabot blanc. Et sur le côté, Gary Wright porte lui aussi un jabot blanc et des cheveux plus courts. Jimmy Miller les produit, donc le son change. Pas en bien. On a l’impression que l’arrivée de Gary Wright a calmé l’ardeur des anciens V.I.P.s. Les cuts deviennent terriblement ambitieux, à commencer par «Sunshine Help Me». C’est bourré de son et de grosses nappes d’orgue. Grosvenor rajoute du gras-double avec sa guitare. Mais le cœur battant de cet album, c’est la reprise du classique de J.D. Loudermilk, rendu célèbre par les Blues Magoos : «Tobacco Road». Grosvenor vrille tout le vieux pathos de ce classique binaire avec une rage indescriptible. Et pour un shooter comme Mike Harrison, c’est du gâteau que d’enquiller la version longue d’un tel classique.

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    Paru un an plus tard, Spooky Two compte parmi les grands albums classiques du rock anglais. Mike Harrison et Gary Wright chantent à deux sur «Waiting For The World», un heavy groove fantasmatique lancé par Mike Kellie. On tombe plus loin sur le cut qui à l’époque installa Spooky Tooth dans l’inconscient collectif : «Evil Woman». Après quelques belles nappes d’orgue, Mike Harrison entre dans la danse et soudain, Gary Wright vient le percuter au chant d’un violent coup de falsetto. Alors ces deux géants s’en vont fondre leurs voix dans une hallucinante tourmente de nappes d’orgue. Pour corser l’affaire, Luther Grosvenor entre dans le lard du cut avec un solo en suspension et tire-bouchonne à l’infini. Eh oui, avec ce duo de screamers, on a là l’une des plus grosses fournaises de l’histoire du rock - digne de l’âge d’or des Righteous Brothers - Mine de rien, on assiste ici à la naissance du heavy rock. Gary Wright monopolise la B avec ses compos. Il recherche l’océanique épique hugolien, celui de l’esprit qui défie les éléments. Et soudain éclate l’écho divin d’un mid-tempo visité par la grâce : «That Was Only Yesterday» ! Mike Harrison l’emporte au firmament. Il joue avec la beauté comme le chat joue avec la souris. Il semble dégager de la joie dionysiaque. Mike Harrison et ses amis entrent à cet instant précis dans l’aristocratie du rock anglais.

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    Quand paraît The Last Puff , Gary Wright et Greg Ridley ont quitté le groupe. Mike Harrison et Grosvenor continuent d’alimenter la légende de Spooky Tooth. C’est là, chez Spooky Tooth, que se trouve la magie du Seventies Sound ! On trouve sur cet album sous-estimé une merveilleuse reprise d’«I’m The Walrus», sertie d’un solo de notes alanguies. Luther Grosvenor bricole aussi un truc bien convulsif dans «The Wrong Time». Ce mec-là aura su façonner le son de son époque. Tout le heavy rock des seventies est là, dans le gras de la voix de Mike Harrison et dans le jeu haut en couleurs de Luther Grosvenor.

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    Sur l’album suivant, You Broke My Heart, il ne reste plus que Mike Harrison. Tous les autres ont quitté la navire, même Mike Kellie. Devenu Ariel Bender, Luther Grosvenor remplace Mick Ralph dans Mott The Hoople. You Broke My Heart est presque un album solo de Mike Harrison. Le son reste bien épais, bien gras. Le nouveau guitariste s’appelle Mick Jones. Album extraordinairement dense, ce qui peut paraître logique quand il s’agit de l’album d’un grand chanteur. «Wildfire», passe comme une lettre à la poste. On admirait tellement Mike Harrison à l’époque qu’on le disait incapable d’enregistrer une mauvaise chanson !

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    Mike Kellie et Gary Wright rentrent au bercail pour l’album Witness. Une pyramide orne la pochette. Il y règne un sortilège, celui des grands albums de Spooky Tooth : grosses atmosphères plombées par les nappes d’orgue dans des cuts comme «Don’t Ever Stay Away» ou «Sunlight Of My Mind». Mick Jones joue bien, c’est vrai, mais on n’ose même pas imaginer ce qu’aurait amené ce diable de Grosvenor ! On retrouve sur Witness tout le big Spooky Sound. Dans «Things Change», Mike Harrison sonne les cloches à la volée. Il dégage une ardeur secrète. On retrouve une fois de plus tout le son dont on peut rêver, celui d’un groupe anglais enraciné dans la légende. Même si c’est difficile, on arrive même à accepter le fait que Luther Grosvenor soit remplacé par un autre guitariste. Pur jus de Spooky Sound que ce «Dream Me A Mountain». Mike Harrison y négocie bien ses wo-ooh-oooh, il connaît toutes les ficelles !

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    Le dernier album des Spooky Tooth paru dans les seventies s’appelle The Mirror. La pochette pompe goulûment Magritte. Ce disque pue l’arnaque, car le seul Spook qui reste, c’est Gary Wright. Tous les autres sont partis, y compris Mike Harrison. Mike Patto le remplace. Un bon chanteur, c’est vrai, mais plus rien à voir avec Mike Harrison. Il n’a pas la même profondeur.

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    Nos chtio quinquins refont surface en 1999 avec Cross Purpose. Fabuleux album ! Les quatre membres originaux apparaissent sur la pochette, Greg Ridley, Luther Grosvenor, Mike Harrison et Mike Kellie. Le plus vieux, c’est Mike Harrison, il a déjà les cheveux blancs. Nos quinquins reprennent «That Was Only Yesterday», le hit interplanétaire qui se trouvait sur Spooky Two. Version magique. Greg Ridley y joue un beau drive de basse. Ils sont encore meilleurs qu’à leurs débuts ! Luther Grosvenor fait de beaux ravages ! Oh ils reprennent aussi «Love Is Real», tiré de Supernatural Fairy Tales, la crème de la crème, la pop anglaise à son apogée, hit monstrueux, ils jouent ça dans l’écho du temps, dans l’éclat d’un matin de Carlisle - Real love has no time for lies/ Love is real - Luther Grosvenor joue ses arpèges préraphaélites et Mike Harrison nous berce de langueurs monotones. Grosvenor claque un solo sec, furieusement sec, et il revient exploser la fin du morceau. Jamais un Anglais n’a joué avec une telle violence. C’est comme s’il donnait des coups de hache ! Il fait aussi des miracles dans «How». Oui, Grosvenor a du génie. C’est lui le grand guitar hero méconnu de l’histoire du rock anglais, il joue à l’ongle cassé et presse ses notes pour que le gras dégueule bien, il dévore le morceau de l’intérieur. Autre merveille : «Kiss It Better», hommage aux Stones, pur jus d’heavy boogie, fantastique black-out de sharp stonesy.

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    Le dernier album de Spooky Tooth s’appelle Nomad Poets. On y retrouve Mike Harrison, Mike Kellie et Gary Wright ! Trois sur cinq, c’est déjà ça. Ils tapent tous leurs vieux hits, «That Was Only Yesterday», «Wildfire» et même «Tobacco Road», mais avec un sacré panache ! Avec «That Was Only Yesterday», on voit le jour se lever sur le génie des Spooky Tooth, alors qu’ils sont au crépuscule de leur vie. Mike Harrison se dresse au sommet de la falaise, le visage tourné vers l’horizon. Cet homme a quelque chose de grandiose en lui. Son groove est resté pur, quasiment virginal. Ils renouent avec leur légendaire heavyness dans «Wildfire». Le son explose, voilà de quoi sont capables les Anglais ! À cet instant précis, le petit Mike Harrison semble régner sur le monde du rock. Et la version de «Tobacco Road» passe comme une lettre à la poste, même si le fougueux Guv’nor Grosvenor n’est plus là. Gary Wright et Mike Harrison nous refont le coup du duo des enfers. Ils sont complètement dingues, tous les deux, ils montent leur Tobacco à l’incandescence. Ils sont beaucoup trop puissants. Ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin, car ils relancent cette machine infernale qu’est «Evil Woman». Belle façon de boucler la boucle - Evil woman, when I saw you comin’ - Comme si notre vie n’avait duré que le temps d’une chanson.

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    Resté fidèle à Chris Blackwell et à son label Island, Mike Harrison entreprend une carrière solo en 1971 et enregistre un premier album intitulé Mike Harrison. Il ne s’est pas foulé pour le titre. Attention, l’album peut heurter les âmes sensibles. On s’y ennuie, et c’est un euphémisme que de dire ça. Il faut attendre «Hard Head Woman» pour trouver enfin un cut ambiancier. Mike Harrison s’y bat avec le thème, ça reste courtois, très Island d’époque, puis ça finit par évoluer pour devenir un beau groove océanique. Une jolie échappée de free vient enluminer cette Sargasse de son. Cat Stevens signe cette compo attachante. Mais le reste de l’album refuse obstinément de décoller. Il reste au moins une règle d’or en ce bas monde : il faut savoir confier de bonnes chansons aux grands interprètes, sinon, les disques ne servent à rien.

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    Notre chtio quinquin préféré enregistre Smokestack Lightning un an plus tard à Muscle Shoals, et là, on ne rigole plus. Toute l’équipe est là : David Hood, Jimmy Johnson, Pete Carr, Roger Hawkins. Dès «Tears» on retrouve l’ultra-orchestration qui caractérise le son si particulier de ce studio. Mike Harrison n’a aucun problème à sonner comme ces nègres dont sont si friands ces blancs de l’Alabama. «Paid My Dues» reste très anglais dans le chant, comme si Mike Harrison ramenait quelque chose de Penny Lane dans le brouet des rednecks. Avec «What A Price», on entre de plein fouet dans la Deep Soul et notre chtio quinquin s’en sort avec les honneurs. L’ineffable Pete Carr joue des tortillettes éplorées et au final, on se retrouve avec un fantastique classique de white-niggahrisme éclairé, éloquent et bien mis. Pour boucler le bal de l’A, Mike Harrison reprend son vieux Wanna Be Free. Il rallume la chaudière du mythe. Étrange qu’il soit aller retaper dans la fourmilière, si loin de l’Angleterre, comme le disait si bien Petula. On note au passage que les rednecks sont contents de chanter les wanna-bi-friii/ wanna-bi-friii derrière l’immense Mike Harrison. Quel drôle de parti-pris ! Puis les choses reprennent tranquillement leur cours en B avec «Turning Over». Heavy groove idéal pour un walking-bassman de la trempe d’Hood. Tout est en place et sans histoires. Franchement, on se demande pourquoi Mike Harrison est allé jusqu’en Alabama pour enregistrer ça. Il termine sa B avec une interminable version de «Smokestack Lightning». Il nous refait le coup du Tobacco à rallonges du premier Spooky. Avec le temps, il devenu expert en petites wolferies, ses ah-ooooh valent le détour. David Hood joue son bon groove pépère et Roger le bat sec et net. La fête dure douze bonnes minutes - Aw tell me baby - Mike Harrison y croit dur comme fer, du coup, nous aussi, et on assiste à une relance extraordinaire, comme emmenée au combat, prolifique et glorieuse, incapable de tomber de cheval, c’est une merveilleuse bénédiction, voilà ce dont est capable l’immense Harrison of a bitch.

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    Voilà-t-y pas qu’il récidive en 1975 avec Rainbow Rider. Attention, c’est un très bel album, chaudement recommandé aux amateurs de gros son anglais. Ne serait-ce que pour ce «Like A Road (Leading Home)» signé Dan Penn et Don Nix, une authentique merveille. On sent la patte du grand Dan Penn dès l’intro. Mike Harrison ultra-chante cet extatique slowah, il le monte au pinacle des possibilités. Et derrière, Wayne Jackson et les Memphis Horns en rajoutent à qui mieux-mieux. Mike Harrison fait comme Moloch, il tape à bras raccourcis dans les compos de Don Nix. Voilà donc «Maverick Woman Blues». Don Nix n’a rien d’un auteur révolutionnaire, mais on se retrouve en tous les cas avec un son énorme. The big heavy seventies Sound. Sans pitié pour les canards boiteux. On reste dans le Southern rock avec «You And Me». Quel son ! Cet album est bien plus vivace que les deux précédents. Mike Harrison tape ensuite dans Dylan avec «I’ll Keep It With Mine». C’est monté aux chœurs de gospel. Mais quand il tape dans les Beatles avec «We Can Work It Out», ça ne marche pas. Retour des Memphis Horns en B sur «Okay Lay Lady Lay», cut idéal pour un groover aussi judicieux que Mike Harrison. C’est plein de son et infernalement bon. Encore un cut qui ne courbe pas l’échine. Ce diable d’Harrison n’est pas du genre à renoncer.

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    Paru en 2006, Late Starter redonne confiance en l’avenir de l’humanité. Quel album ! Mike Harrison finit son parcours de shouter en beauté avec un ensemble de reprises toutes plus somptueuses les unes que les autres. À commencer par le «Come Back Baby» de Ray Charles. Le génie tape dans le Genius. Mike Harrison trépigne et chuinte comme Ray, voilà la white Soul à son apogée ! Quel incroyable shoot de grandeur aveugle ! Ce démon de Mike Harrison colle au train du cut, il le prend dans ses bras - Come back/ Aw yeah/ Let’s take it over one more time - C’est aussi désespéré que le Brel de «Ne Me Quitte Pas». Nouveau coup de Trafalgar avec «Night Time», tapé au vieux boogie blues, cousu de fil blanc comme neige, mais les basses vibrent, Mike Harrison s’y sent comme un fish in the clear blue sky, c’est stupéfiant de baby baby et les chœurs font night & day baby, alors oui, cent fois oui, the night time is the right time. Au soir de sa vie, Mike Harrison est encore capable de fracasser les colonnes du temple. On le voit aussi taper dans «Tony Joe White avec «Out Of The Rain» (version hantée par l’harmo), dans le «Your Good Thing Is About To End» d’Isaac Hayes et David Porter (on tombe dans l’escarcelle de Stax, slowah torride joué aux accords obliques), dans «Sinners Prayer» de Lowell Fulsom (heavy blues écœurant de feeling, Lord have mercy if you please). Il faut aussi l’entendre chanter «Jealous Kind» à l’angle atone de la glotte fêlée. Comme ce mec peut être bon ! Il faut l’entendre prendre son envol en fin de cut. Il y a quelque chose qui tient de l’aigle royal dans sa démesure. Il transforme aussi «Don’t Touch Me» en aventure - Don’t touch me if you don’t love me - Quelle histoire ! C’est joué à outrance. Il faut l’entendre chanter my falling tears are running wild dans «Drown In My Own Tears». Il est encore plus royaliste que le roi des Soul Brothers. On se retrouve là dans les affres de l’interprétation définitive. Et ce n’est pas un hasard s’il termine cet album d’adieu avec Otis et «I’ve Got A Dream To Remember». Au temps de Mike Harrison, nous pouvions encore jouir d’un immense privilège : celui d’être reçu chez les géants.

    Signé : Cazengler, Mike Harrassant

    Mike Harrison. Disparu le 25 mars 2018

    V.I.P.s. I Wanne Be Free. Beat Club International

    V.I.P.s. The Complete V.I.P.s. Repertoire Records 2007

    Art. Supernatural Fairy Tales. Island Records 1967

    Spooky Tooth. It’s All About. Island Records 1968

    Spooky Tooth. Spooky Two. Island Records 1969

    Spooky Tooth. The Last Puff. Island Records 1970

    Spooky Tooth. You Broke My Heart So... I Busted Your Jaw. Island Records 1973

    Spooky Tooth. Witness. Island Records 1973

    Spooky Tooth. The Mirror. Goodear Records 1974

    Spooky Tooth. Cross Purpose. Ruf Records 1999

    Spooky Tooth. Nomad Poets. Live In Germany 2004. Evangeline Records 2007

    Mike Harrison. Mike Harrison. Island Records 1971

    Mike Harrison. Smokestack Lightning. Island Records 1972

    Mike Harrison. Rainbow Rider. Island Records 1975

    Mike Harrison. Late Starter. Halo Records 2006

     

    CONNANTRE / 31 - 03 - 2018

    KATHY AND THE FIREBRANDS

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

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    Connaître Connantre ! Facile, vous vous emmanchez sur la RN 4 et vous filez tout droit vers l'Est. La fin du trajet est la plus difficile. Nous nous plaçons ici à un pur niveau psychologique. Traversons le village de Moeurs en trombe sans trop nous attarder mentalement sur cette injonction vindicative. En avons-nous vraiment envie ? Lorsque vous passez Broyes vous regrettez de ne pas avoir suivi le pèlerinage de Lourdes que vous avait recommandé tante Agathe, trop tard il ne vous reste plus que les yeux pour pleurer. Ça tombe bien, vous voici à Pleurs. La route se perd dans un no man's land de rase-campagne, champs d'herbe rare à perte de vue, déchetterie à droite, sucrerie à gauche, enfin la pancarte Connantre.

    En règle générale une ville comporte plusieurs rues, Connantre n'en compte qu'une, d'une seule traite, longue, interminable. Parfois entre deux maisons les phares de la teuf-teuf se perdent dans l'horizon d'une immensité désertique, z'auraient pu disposer la ville en carré, en pentagramme, en rectangle, en losange, en triangle, en parallélépipède irrégulier, mais non à Connantre ils sont persuadés que la ligne droite est le plus court chemin. Pour aller où ?

    Toute question mérite réponse. La voici donc. Connantre possède un centre ville. Très circonférique puisqu'il s'agit d'un rond-point. Pas très large. Mais c'est là, à cet instant précis que la mégalomanie connantraise vous arrache les yeux. Sur votre droite une pharmacie, aussi spacieuse qu'un hôpital. Sur votre gauche un parking d'aéroport, au fond des bâtiments commerciaux qui épousent la forme ondulée et la longueur des colonnades de la place Saint-Pierre à Rome. Tiens un truc à dimension humaine sur notre gauche, une vitrine éclairée avec des gens qui se pressent entre des tables. L'on essaie de pousser la large baie qui s'obstine à rester fermée, l'on nous adresse de grands gestes, nous traduisons, continuez sur votre droite.

    On aurait dû s'en douter, mais la rencontre sur le pas de la porte en haut des escaliers de Billy du 3 B tourne à l'effusion sentimentale, l'on n'accorde même pas une seconde d'attention à la salle d'entrée, juste un sourire goguenard à l'espace vestiaire – quel fou se vanterait d'avoir rencontré un rocker capable de se délester de son perfecto – tout sourire nous poussons la porte.

    Tromperie sur la marchandise ! Salle des fêtes qu'ils avaient marqué sur le flyer, n'en ai jamais vu de cette taille, une cathédrale géante, que dis-je un hall de montage pour les gros porteurs d'Airbus, vous y casez au minimum au moins trois A 380, rien que le plafond bizarroïde, des espèces de flanc de navires tarabiscotés qui se couchent sur la mer pour couler, traduit l'imagination éléphantesque d'un architecte fou, jaloux des pyramides, à qui le conseil municipal a donné les pleins pouvoirs et crédit illimité.

    Sont comme ça à Connantre, quand ils ont un projet ils ne salopègent pas le boulot. Z'ont la maniaquerie du détail, jamais vu une telle organisation, des foutraques du détail, des fignoleurs de la mise en scène, c'est simple vous n'êtes pas dans une salle de concert mais dans :

     

    LE PARADIS DES ROCKERS

    L'espace scénique d'abord, car un concert sans scène ressemble à bateau-mouche privé de Seine. Au milieu s'éparpille le matos des deux groupes, leur restait de la place, ni une ni deux, question ambiance rock'n'roll on ne mégote pas, à droite l'on a stationné une antique Motobécane, modèle des années cinquante, n'est plus en état de marche, mais l'on ne sait jamais, à tout hasard l'on a placé à ses côtés une ancienne pompe à essence Shell – z'ont dû partir la chercher aux States – évidemment de l'autre côté il y avait comme un vide, z'ont embauché Elvis Presley. En réplique de plastique, grandeur nature, costume noir guitare plaquée sur le cœur.

    Devant le vide : de quoi permettre à trois cent personnes de danser, et au fond de part et d'autre de l'allée centrale dans laquelle un char d'assaut évoluerait à l'aise les longues travées de tables, un panonceau vous révèle le nom de chacune : table Chuck Berry, table Jerry Lee Lewis, table Eddie Cochran... pour le bonheur des enfants l'on a disposé des modèles de grosses voitures américaines en carton, au bout du bout, le bar, pompe à bière et collection de gâteaux, plus stands d'exposition, tous ces objets inutiles de première nécessité...

     

    KATHY AND THE FIREBRANDS

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    Normalement tout groupe qui se respecte et qui possède une jolie fille, la propulse devant, en produit d'appel, pour parler comme un DRH de grand-magasin. Les Firebrands eux, adoptent la technique des auto-stoppeurs un brin machistes, la posent sur le bord de la route et quand vous vous arrêtez, vous avez quatre gros malandrins poilus et moustachus qui squattent les sièges après avoir remisé la mignonnette dans la malle avec le chien et les sacs-à-dos.

    Vous l'avez compris les gars sont devant. Ne savent pas quoi faire pour se faire remarquer. Yannick ne compte ni sur son costume à cravate multicolore ni sur son étrange banane à moitié pelée sur la tête, possède son miroir aux alouettes, une superbe contrebasse, un peu à l'épate italienne, verte à liserets blancs et à motifs divers, vous le regardez et vous ne voyez qu'elle, Cyril a misé les valeurs sûres, indétrônables chez les rockers, Gretch à la Cochran et même coupe de cheveux que l'effigie de cire d'Elvis. Bref ils font les beaux.

    Mais dans la vie, ça ne se passe jamais comme vous le voulez. Kathy est au loin, derrière sa batterie, et je peux vous certifier que les deux oiseaux vont marcher à la baguette. Toute mince, toute fluette, sourire directif aux lèvres, chapeau de cowboy et longue queue de cheval, toute de noir vêtue mais la tunique recouverte de longues franges blanches à la David Crockett, elle chante, elle bat la mesure et surtout ce mouvement du bras qui se tend en hauteur à chaque fin de séquence rythmique, un truc à vous couper l'herbe sous les pieds du cheval d'Attila, parce que les boys ils ont compris qu'ils ont intérêt à ne pas chômer, et le combo turbine à mort.

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    Rien à dire, Kathy n'a pas pris des cas désespérés pour l'accompagner, s'est servi chez les cadors, ce n'est pas parce qu'ils connaissent leur métier sur le bout des doigts, c'est qu'ils forment une mécanique de haute précision. Vous devriez les visualiser tous les trois ensemble, mais vous n'y parvenez pas. Chacun nécessite votre attention à part entière. Poussent le vice à adopter une vitesse d'exécution des plus surprenantes, à peine entamé le morceau est déjà fini. Pas bâclé ! Chacun se débrouille pour y porter ses bibelots les plus précieux. Tous ensemble et chacun à leur tour. Sans casse sur les étagères. Ces petits rien qui font la différence, ces deux notes de guitare jetée entre deux frappes de caisse claire ou cet entremêlement de slap en plein-milieu du contre-temps, des arrangements d'une subtilité arachnéenne, des interventions héliportées qui renforcent le point d'attaque à point nommé, en plus vous avez l'impression qu'ils s'attendent, qu'ils savent d'instinct ce que les deux autres vont faire, au dixième de seconde près. Pas d'erreur, pas de cafouillage, ça pulse et ça s'emboîte à merveille.

    Infatigables, increvables, connaissent tous les classiques et vous les interprètent avec une méticulosité surprenante, mais à leur manière, et cette joie de jouer, de donner toute la gomme, d'envoyer valser l'énergie aux quatre coins du monde. Cyril et Kathy alternent le vocal, Kathy plus nerveuse, plus incisive, Cyril avec une emphase country très légèrement plus modulée, une alternance des plus heureuses.

     

    TONY MARLOW

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    Gibson rouge et chemise noire à têtes squelettiques, l'en impose Tony, la classe naturelle du pirate. Fred Kolinski sur les drums la tête nimbée de ses longs cheveux blancs, Amine Leroy à la contrebasse aussi noire que ses cheveux frisés. Une courte introduction musicale, juste le temps de réveiller le serpent de la kundalini dans votre moelle épinière, la faire virer au rouge, les doigts de Tony courent sur sa guitare, l'art de choisir les notes qui se plantent en vous telle des piqûres d'abeille, Amine dévale un travelling pulsique nettement jazz, l'halètement sauvage du chien qui s'apprête à mordre, et Fred repousse les limites en douce, l'air de ne pas y toucher à chaque break il vous rapproche du gouffre béant du rock'n'roll, avec ce sourire angélique du garnement qui vous a crevé les quatre pneus de la bagnole et qui attend le dérapage incontrôlé.

    Terminé. L'intro n'a pas duré longtemps mais le public s'est massé au pied de l'estrade. Pas besoin de sortir d'Harvard pour intuiter que ce soir la braise sera brûlante. Tony se hâte de parfaire la prophétie. Annonce la couleur, Rock'n'roll troubadour et Chuck Berry. Tradition française et inscription américaine. Grand écart assumé entre les deux continents. Le rock de chez nous et le rock des racines, indissolublement mêlés. Exaltation et exultation. Un Tony en grande forme et deux musiciens en pointe. Que voulez-vous de plus ? Rien, alors Tony va nous sortir la totale.

    Des tranches de vie, ainsi présente-t-il des bijoux comme Le Garage de la Voisine, et Le Cuir et le Baston. Balzac les aurait inscrites dans ses Scènes de la vie des Rockers, jeunesse séminale et tapageuse, jeux coquins et jeux de vilains, le tout est une question de mise en scène, la voix d'abord qui narre – entre velours nostalgie et bagarre vocale – et la musique entre espièglerie cordique et rebondissements drumique. Un festival, Fred hilare qui casse les breaks et Amine qui soufflette sa big mama pour lui signifier que le duel à mort va commencer. Tony module sa voix et ses sourires entendus, la guitare frémit d'aise et gémit sous les pincées. La grande comédie rock'n'roll met en scène ses propres représentations. Une qualité d'écriture qui n'est pas sans évoquer les petits bijoux de paroles que sont les titres de Chuck Berry.

    Que serait le rock sans guitare ? Ressemblerait sans aucun doute à la Grèce antique sans Alexandre le Grand. L'instrument pyromane par excellence. Encore faut-il qu'il soit entre les mains d'un expert es boute-feux. Lorsque Tony vous lance l'intro de Johnny Be Goode, c'est votre âme qui prend feu. Dans la salle ça tangue comme un bateau en perdition mais sur scène c'est l'Amiral Nelson aux commandes du Victory. Ce Johnny tout le monde vous le massacre, Tony lui refile la couleur, il ne le joue pas en tenant les riffs comme les toutous des grands-mères en laisse qui compissent tristement dans le les roues des voitures arrêtées le long des trottoirs, vous les fait crépiter comme une traînée de poudre noire qui se dirige tout droit vers la soute à munition. Amine ne se retient plus, slappe comme un sanguinaire, court sur place comme un dératé aux côtés de sa contrebasse comme s'il participait à un cent-dix mètres haies, et Fred vous file de ces chiquenaudes à ses tambours à les faire rentrer sous terre, en plus il agit vicieusement, il frappe au moment où vous vous y attendiez le moins, par surprise, en traître, mais à la seconde idéale qui vous fait rebondir le morceau en une gerbe d'étincelles. Avec ces fous furieux à ses côtés, Marlow ne se retient plus, fait le marlou, vous traverse la scène de long en large, manière de faire voir du pays à sa guitare endiablée, et puis il vous imite la marche du caneton sauvage poursuivi par le mâtin de la basse-cour décidé à lui déplumer le croupion, une course à la mort pour l'honneur du rock'n'roll. En plus le triomino dément nous remettra le couvert avec Rock'n'Roll Music, un truc démoniaque, que plus personne en France ne sait jouer, c'est un bijou qui demande autant de doigté et de précision que la pesée de l'âme dans la mythologie égyptienne, d'un côté la guitare mais attention elle doit savoir se taire une fois sur deux pour laisser la rythmique vous plonger lourdement son couteau dans les reins, et Fred et Amine se complaisent à merveille à ce pas traînant de spadassin sans pitié.

    ALICIA FIORUCCI

    Entre nous soit dit un troubadour sans Dame n'est qu'un pauvre ménestrel sans âme, alors sous prétexte de reposer sa voix, Tony appelle Alicia Fiorucci sur scène. Jusqu'à lors elle tenait sagement le stand de disques mais elle s'empare du micro aussi à l'aise qu'une mouette rieuse sur la falaise, Alicia venue spécialement pour nous du pays des merveilles du rock, la prestance et l'aisance, Mélusine serpentaire au sourire ambigu de glace et de feu. Nos trois musicos se mettent immédiatement à son service, tissent une gangue protectrice pour ce diamant noir. Uniquement deux morceaux mais intuitivement interprétés en leur unicité, le premier beaucoup plus hard et éruptif et le second ce You Never Can Tell, z'avez l'impression de revivre la scène au bureau quand le chef de bureau vient vous réprimander pour vos retards répétés, vous tirez brutalement la moquette sous ses pieds, il perd l'équilibre et se fracasse la mâchoire sur la machine à café, ne pourra plus prononcer une parle durant deux ans. Cette malignité goguenarde du rock Alicia Fiorucci vous la restitue avec une terrible justesse. Retourne à son stand sous une nuée d'applaudissements.

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    Quant à Tony ne lui faites plus jamais confiance, lui à la voix soi-disant défaillante nous finit le set avec un Down on the Corner de Creedence, un shouting démentiel à la Little Richard, un vocal-storming la Jailhouse Rock, une dévastation épileptique, une calamité publique, une réplique sismique de force mille qui vous tarabuste, vous culbute et vous azimute ad vitam aeternam !

    KATHY AND THE FIREBRANDS

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    Non ce n'est pas une erreur. Deuxième set de la soirée. Pas tout à fait, plutôt un deuxième show. L'on prend les mêmes et l'on ne recommence pas. Beaucoup plus de compositions personnelles. La fois précédente, j'avais beaucoup apprécié Yannick, son jeu de contrebasse, une rêcheté veloutée, une pulsion octavienne, pas une seconde de répit, premier de cordées, mais ce coup-ci c'est Cyril qui prend la tête, guitare en fête, s'agit juste de faire dépasser la rondeur des graves un gramme plus lourd que la contrebasse, cela vous change toute l'orchestration, le même film en noir et blanc mais ce coup-ci en couleur, aucune des versions n'est supérieure à l'autre, mais le vocal prend un peu moins d'importance, joue en quelque sorte le bourdon, c'est le côté instrumental qui prédomine, un set pratiquement plus expérimental. Prennent leur temps, épuisent le répertoire, y a de ces fricotis de pizzicato à vous hacher la cervelle, et ne croyez pas que pendant ce temps Kathy tape comme une sourde que l'on a oubliée dans le coffre de la voiture. Elle envoie, grave et méchant, plus vite et plus pointilleuse. Les guys ont intérêt à s'accrocher, car elle ne leur laisse pas le temps de réfléchir à la course des planètes. En plus elle charge Cyril - dans la série qui peut le plus peut le mieux - de davantage de morceaux à chanter, elle en profite pour se livrer à quelques acrobaties rythmiques des plus sophistiquées, et lorsqu'elle s'occupe du vocal elle s'amuse à dissocier les deux actions, l'on dirait qu'elle frappe à gauche et qu'elle pose sa voix à droite, une espèce de subtile délatéralisation structurelle du meilleur effet. Yannick s'en vient conforter son camarade qui descend dans le parterre parmi le public remuant. Sont partis pour ne plus jamais s'arrêter, continueraient bien toute la nuit, mais il est déjà deux heures du matin... Z'ont mis le feu, mais ne l'ont pas éteint.

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    TONY MARLOW

    Tony revient. Encore plus rock que toujours. Débute par un Proud Mary hallucinant de force et de justesse. Ne restent plus que les purs amateurs – la section du 3 B au grand complet – et c'est reparti pour un tour de folie. Tous trois en grande forme. Fred en propulseur irremplaçable et son imparable technique du n'ayez-pas-peur-je-vous-pousse-au-dernier-moment-au-fond-du-précipice-mais-vous-aimez-ça, Amine qui piaffe autour de sa contrebasse tel un bronco sauvage décidé à faire mordre la poussière à son cavalier d'infortune et Tony survolté, prêt à nous montrer tout ce que l'on peut faire sur une guitare, choisit les morceaux ultra connus Summertime Blues ou Train Kept a rollin' juste pour y imprimer sa patte à lui et démontrer que son jeu n'est jamais pâle copie ou vulgaire imitation, mais recréation personnelle tout en manifestant un profond respect aux originaux. Une voie étroite mais royale pour ceux qui peuvent s'y aventurer.

    Dans le même ordre d'idée Alicia Fiorucci est appelée sous les acclamations à revenir au micro, Trois morceaux qui se terminent par un somptueux Le Diable en Personne la reprise de Shakin'All Over par les Fantômes que Tony avait exhumée sur son premier disque hommagial à Johnny Kidd. Alicia nous en offre une version éruptive et sensuelle à vous précipiter dans une perdition perpétuelle.

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    C'est d'ailleurs ce qui se passe. Kathy est la première atteinte elle danse comme une folle parmi le dernier carré, Yannick s'offre un tour de motobécane tandis que le triomino diabolique nous entraîne sur L'Homme et la Moto, Cyril aide Tony à se munir de sa Fender, la Gibson en panne sèche et définitivement hors-jeu, ce n'est plus un set c'est un jukebox, le public criant ses titres préférés, Tony se délassant les index sur le torride Les Guitares Jouent de Johnny et nous faisant l'offrande de Toute la Musique que j'aime, Duduche, impérial, le héros du 3 b, saute sur scène et dynamite le morceau au micro sous une monstrueuse ovation.

     

    C'est le plus triste, le moment des adieux, tempéré par la promesse de se revoir au même endroit, avec la team organisatrice de Connantre qui concocte une soirée spéciale pour le premier septembre.

    Damie Chad.

     ( Photos : Alicia Fiorucci )

    NEW NOISE

    N° 43 / Mars -Avril 2018

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Magazine papier. De la musique qui déchire. Exemple, ce mois-ci je l'ai pris pour l'interview de Pogo Car Crash Control. Une première constatation qui saute aux yeux attentifs aux divergences signifiantes. C'est beau comme un jardin français. Tiré à quatre épingles et au cordeau. Une mise en page qui ne correspond guère avec l'esthétique attendue des fanzines bruiteux. C'est rangé comme la boîte à couture de Tante Agathe. Pas question que ça dépasse, encore moins que ça rue dans les brancards de la typographie. Les colonnes se suivent et se ressemblent. Les photos ne vous crèvent pas le globe oculaire, couleurs mates, du blanc et du noir. Nulle fantaisie. Elégance glacée post-Bauhaus. Une impression de sérieux désolante. Pour les articles, z'ont adopté la fatigante méthode des magazines de métal, une demi-page de présentation voire de relation des circonstances et interview des groupes. Chroniques disques et livres. Bien fichu, bon boulot, intellectuellement honnête, l'ai acheté, me suis jeté sur la kro de l'album des Pogo, lu l'interview, feuilleté le reste, et reposé sans le lire. Remarquez, je soupçonne beaucoup de lecteurs de Kr'tnt ! d'agir de même avec le blogue... Plaisir égotiste de faire, refus de l'ère de la communication, le rock est-il en train de devenir un art autiste ? Les dents de l'alligator seraient donc élimées ? Do It Yourself or Enjoy Yourself ?

    Peut-être qu'il n'y a plus rien à mordre.

    Damie Chad.

    ORRYELLE DEFENESTRATE

    Non, il ne passe pas son temps à défenestrer les gens. Ou plutôt si. Mais alors uniquement de la fenêtre de leurs appartements. Précisément de celles de leur intérieur. Car très souvent elles sont fermées. Renforcées par d'épais contrevents qui ne laissent filtrer aucune lumière. Pas celle du jour. Car pour celle-là, les baies sont grand-ouvertes. Même que la commune humanité adore et s'y dore. Mais il existe des soleils noirs plus subtils. Pas besoin d'aller chercher les bouches d'accès, elles sont en vous, employons une image poétique un peu éculée que tout le monde comprendra, dans la maison de l'âme. House of the holly. Un terrier puant, mais depuis le temps qu'on y habite, l'on s'y sent bien, dans nos propres remugles, dans nos vomis psychiques. Si bien que l'on n'a aucune envie d'en sortir. L'on a même oublié, pire l'on ignore depuis toujours, que comme toute habitation à loyer modéré, elle possède des issues de secours. C'est la Loi. Non pas celle du procureur de la République. L'autre. Alors si vous ne comprenez pas, Orryelle vous aide à faire la grande bascule. N'ouvre pas les portes à la manières de Jim Morrison, préfère forcer les fenêtres tenues fermées par votre ignorance. Et votre peur aussi. Are you ready ? C'est comme le saut à l'élastique, sauf qu'il n'y a pas d'élastique.

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    Vous connaissez tous Rock around the clock de Bill Haley ? Très bien. Alors vous êtes prêt pour Rock around the chaos. Pour la pendule, ne vous inquiétez pas, vous pourrez en récupérer facilement un modèle sur le FB d'Orryelle Defenestrate, farfouillez un peu, suivez les liens, comment croyez-vous que Christophe Colomb ait découvert l'Amérique ? En allant y voir. Pour les indécis, vous ai rédigé ci-dessous, deux prospectus incitateurs. Comme vous aurez été sages, vous en rajouterai deux, un peu comme ces images impieuses que l'on offre aux enfants après une messe luciférienne.

     

    Doucement, avant la dernière gigue autour de l'horloge, vous ai aménagé un sas intermédiaire d'entrée. Nous sommes encore en pays connu. Enfin presque.

    DIONYSOSSS

    ( Vidéo )

    Remarquez ces trois SSS serpentaires et terminaux qui sifflent sur votre tête. Mais n'anticipons pas, je cite seulement le nom des musicos :

    Orryelle : violon, voix, percussions, harpe, flûte de pan / Evan Flux : synthétiseur / Les acteurs : chœurs

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    Soyez sans crainte, mais faites attention, ceci n'est pas une simple vidéo mais un rituel orphique. Matez le chien qui passe en arrière-plan comme par hasard. Vous conseille un vestibule si vous êtes hésitant. L'Après-midi d'un Faune de Stéphane Mallarmé et de Claude Debussy dansé par Nijinsky, Orryelle dispose son corps d'une manière qui n'est pas sans évoquer la lascive gestuelle de l'étoile russe. Lyre d'Orphée stylisée dès les premières images, le trident de l'ébranleur dionysiaque des sens, entourée de lierre sempervirens pour signifier l'éternité des ondulations. Celles de la lumière comme celles des plus extrêmes focalisations que sont les corps humains. Il s'agit bien d'une danse sacrée. La musique glisse, le son dérape, ce n'est pas un truc de montage, mais l'imitation des méandres reptatives du corps du serpent sur les sables de la terre. Mais c'est le chant profond qui vous assaille, celui qui vient des tréfonds des viscères, ces serpents digestivores qui nichent au fond de nos entrailles. Pour ceux qui ne comprennent pas le reptile se meut en surimpression sur les images. Car toute image n'est qu'une représentation d'une réalité non pas surréelle mais sousréelle. Récitatif, hymne orphique. Blancheur des cuisses des jeunes nymphes à peine entrevues, car seuls les dieux ont droit au regard limpide de l'Artiste schopenhaurien, nous sommes à mi-chemin d'un groupe de carnaval et d'une menace plus sombre d'exultation. Blancheur des linges nausicaaens et corps qui se tordent et se roulent en un lent exorcisme néolithique. Rondes joyeuses et folles tarentelles, jusqu'à l'apparition du serpent de feu dans la fournaise de sa propre mythographie. Le son s'arrête, pleurs et désolations, le masque de Dionysos apparaît. Ici et maintenant et toujours. Au cœur de la nature immémorielle comme dans les rues d'une ville de Belgique. Partout le dieu dans l'immensité du monde. Et le drame de la présence se mue en rires, éclats burlesques, éclosions grotesqueS. Reprise finale scandée du nom de Dionysos, la musique s'accélère, un peu comme ces cataclysmes instrumentaux qui terminaient les représentations antiques. Ne cherchez pas plus loin l'origine de l'accord final discordant de la neuvième de Beethoven. Il est étrange de s'apercevoir que cette musique qui s'inscrit tout naturellement dans un catalogue rock ( dans l'écume de In the wake of Poseidon de King Crimson ) émarge tout aussi bien à la discothèque classique, le traitement insistant du violon n'est pas sans rappeler cette espèce de clinquance incendiaire du vibrato des cordes que l'on entend dans certains enregistrements des Quatuors de Bartok. Pas de tous, car beaucoup d'interprètes issus des conservatoires ont les oreilles bouchées, ils n'entendent pas lorsque le dieu leur parle.

    CHAOS CLOCK

    ( Vidéo )

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    Poussez les hauts-parleurs à fond. La musique aidera à faire passer les images. Mélodies du diable. S'agit d'une expérience dangereuse. Qui dit violon ne dit pas Paganini. Certains visent à plus dangereux. Nous avons déjà évoqué en kr'tnt ! ce mystérieux roman d'Hervé Picart ( qui officia dans Best ) tiré de la non moins singulière série de l'Arcamonde, La Pendule Endormie, dans laquelle le héros se livre à une étrange tentative d'arrêt du temps. Dans CHAOS CLOCK Orryelle s'adonne à une expérience similaire. Dans la série arrêt sur l'image, il a bien son violon en main, mais pas toujours sa tête. L'est remplacée par un cadran d'horloge. Tout ce qu'il y a de plus honnête, avec ses douze chiffres. Notons que chez Picart, il n'y en avait que onze. Mais là parfois, il y en a treize. C'est l'unité première qui a disparu. Nerval nous a avertis, la treizième revient, et son corps a fini par se balancer à un lampadaire de la rue de la Vielle-Lanterne comme un balancier d'horloge. Musique métaphysique. Être et Temps nous a prévenu Heidegger. Qui commence par le commencement. Orryelle remonte son violon comme tout un chacun sa montre avant l'apparition des cadrans électroniques. Mais les projets d'Orryelle sont d'une essence moins égotiste, ne s'occupe pas de son seul oignon.

    Le maître de cérémonie est prêt. Suivez de tous vos yeux. Il est en même temps, et le maître, et la cérémonie. Balancements d'archet. Scrupuleusement à haute voix il énonce le compte – à moins que ce ne soit un décompte – les chiffres se suivent et ne se ressemblent pas, finissent par s'entremêler les aiguilles. Avez vous vu la discrétion des pentagrammes, et l'étoile ninja des flèches qui tournent sur elles-même, votre tête vacille, c'est que la musique s'accélère, images tournoyantes, mais le but n'est pas d'aller trop vite, l'on risquerait de dépasser le temps et l'on serait trop loin, dans l'impossibilité de le maîtriser. Le rythme se ralentit, battements lourds du cœur humain, les passions intérieures stagnent et deviennent hypnotiques, des corps traversent la pièce, le violon donne l'heure à l'instar de la tour du beffroi dressé comme un sexe psychanalytique, mais la chair se cristallise, les yeux se diamantisent et les dents ne sont plus que verre de perles pilé. Il se passe quelque chose. Deux serpents en surimpression, deux Ouroboros qui se mordent la queue, nous sommes dans un conte d'Hoffmann, le papillon bleu a une aile cassée.

    Tout cela ne serait rien si la puissance n'était là. Se manifeste sous le signe du pouvoir. Le baladin passe en toute innocence – reconnaissez-lui le sourire énigmatique du meneur de rats de la bonne ville d'Hamelin. Porte sagement son violon dans son étui. Les beaux messieurs dans leurs costumes de banquier le regardent d'un mauvais œil. Mais c'est lui qui entre dans le temple de la bourse. Time is money et ses yeux sont pièces d'euros scintillantes. Se lasse vite de ces enfantillages. L'est sur la place publique, les gens passent derrière lui, son violon les transforme en pantins, vite, vite, vite, la calèche du maître est avancée, revient du temps d'avant, la calèche du maître est reculée, un film que l'on rembobine à l'envers, le temps devient rosace de cathédrale, l'esprit est atteint, les gens ne sont plus que les figurines de l'horloge qui défilent. La calèche repart dans le bon sens. Mais c'est trop tard. La folie s'est emparée de la population. Le baladin est maître du temps et des âmes.

    Chaos Clock le chaos éclot.

    Prenez le temps de le voir. Ne jurez pas que vous n'avez pas le temps. Ne dure que huit minutes. Enfin, c'est ce qui est écrit. Peut-être plus longtemps. Quant à la musique. Pas de problème. Certification démoniaque.

    METAPHYSICAL CHESS

    A Metamorphic Ritual Theater Production

    Female Vocals : Meg Mightjar / Violon : Orryelle.

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    Très beau. Pour vous en convaincre écoutez d'abord simplement la bande-son. Sombre et médiévale. Un véritable poème de Swinburne. Une lady Godiva auditive. Mais Valéry l'a souventes fois répété, en poésie le son et le sens se doivent d'être indissolubles. Nous nous attarderons surtout à décrypter la beauté des images.

    Un jeu d'échecs. Rien de plus innocent. Rien de plus absolu. Mais ici le combat ne consiste pas à tuer l'autre. Ne pas fondre sur l'ennemi, se fondre en lui. Stratégie d'alliance subtile. Les figurines de verre sont de Cas Davey. Les spagyristes furent cousins des alchimistes. Cornues et serpentins d'alambic ne trompent guère, l'opération qui se déroule ici est une figure du grand-œuvre. Des doigts invisibles ou des mains qui sortent de blanches mousselines poussent pièces et pions. Ceux-ci sont fiole de folie. La caméra se déplace par soubresauts. Les symboles secrets sont dévoilés mais resteront indéchiffrables pour les esprits grossiers. Deux figurines attirent les regards. Encolures d'oiseaux issus d'une représentation du cercle de l'alliance des contraires du Yin et du yang. La peinture archétypale en sera projetée plus tard. Cygne blanc et signe noir. Identiques en leurs différences. Oie blanche et corbeau noir aux sombres desseins.

    La mariée est en blanc et le chevalier vermeil joue du violon. Chacun se projette dans la fureur solennelle du jeu. Phantasmes éclatés de la richesse du monde. Le Roi se transmue en Hercule grec et la Reine en tour d'ivoire aux mille mamelles. La force du mâle, la profusion de la femelle. Le dieu paon bleu se glisse sur l'échiquier. Rouge des menstrues et blanc de sperme. La musique souveraine gicle en souveraines saccades. La caméra tournoie et le monde s'écroule.

    Une voix caverneuse annonce l'hymen hiérogamique de l'aigle blanc et du lion rouge. Les pièces sont face à face. Des dessins symboliques apparaissent. Le serpent s'enroule autour de l'œuf primordial. Les deux souverains ont la couleur de la terre glaise, une pâte qui s'entremêle et ne forme plus qu'un œuf terminal qui disparaît de l'échiquier déserté de toute sa population. Focus sur la case noire, mal peinte, parsemée de taches laissées en blanc, voie lactée spermatique sur la béance noire de l'univers. L'œuf revient tel un ovaire de poule qui se métamorphose en terre et se sépare pour reprendre la forme du couple primordial. Images en blanc et noir, gueule de lion anamorphosée en vulve de femmes, petites lèvres représentant les jumeaux alchimique, le couple se sépare, bruit d'un tronc d'arbre qui s'ouvre en deux. Le serpent de la genèse qui se mord la queue entoure les deux corps. Générique de fin. Coagulation infinie. Naissance de l'homme et de la femme. Serait-ce ce que l'on appelle l'échec partitif du désir ?

    DIVINE

    THE CHRUSHING OF THE KING

    La suite de l'antérieur. Mais sur l'anneau de l'éternel retour il est difficile de savoir exactement où se trouve le précédent et le successif. Quoi qu'il en soit, nous admettrons que la scène se passe juste après la vidéo des échecs métaphysiques. Même atelier d'alchimiste et même plateau échiquéenne de symbolisation actionnelle. Le Roi est jeté dans le creuset et réduit en miettes à coups de pilon. Orryelle est au travail mais il prend son violon, nous voici dans la première vidéo, dans la nature, Orphée en tunique blanche en train de danser. Mais ce sont plus de douces nymphes qui l'accompagnent, se sont transformées en ménades. Musique chaotique, l'entremêlement des corps devient spasmodique, Orphée essaie d'échapper à la fureur jalouse des prêtresses qui ne peuvent le ligoter dans les rets de leurs désirs. Le mettent nu et à mort.

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Pour mieux comprendre les production d'Orryelle Defenestrate et sa démarche nous invitons nos lecteurs à lire Les Hymnes Homériques ( Collection Budé ) et surtout à se pencher sur les oeuvres d'Aleister Crowley ( livraison 162 du 14 / 11 / 2013 ) et d'Austin Osman Spare ( livraison 330 du 25 / 05 / 2017 ) déjà succinctement présentées dans KR'TNT ! par l'entremise des traductions de Philippe Pissier, espion-Sebek.

    Damie Chad.