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tony marlow

  • CHRONIQUES DE POURPRE 494 : KR'TNT ! 494: TONY MARLOW / SYL SYLVAIN / VIVE LE ROCK / MOJO / ABOUT VINCE TAYLOR / UNCUT / STEPPENWOLF / ROCKAMBOLESQUES XVII

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 494

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    21 / 01 / 2021

     

    TONY MARLOW / SYL SYLVAIN / TIM BOGERT

     VIVE LE ROCK / MOJO / ABOUT VINCE TAYLOR

    UNCUT / STEPPENWOLF

    ROCKAMBOLESQUES XVII

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    Sale temps pour le rock privé de salles. On aurait voulu le tuer que l'on n'aurait pas trouvé mieux. Mais c'est quand l'heure est grave que les résistants sortent de l'ombre. De la mauvaise graine ( de violence ), c'est comme le chiendent, vous en trouverez toujours pour chantonner I want to be your dent de chien. Prenons un exemple au hasard, Tony Marlow, pourrait se prélasser sur ses lauriers, l'a publié voici peu un coffret qui retrace ses quarante ans de carrière au service du rock'n'roll, c'est bien Marlou, tu peux te reposer, tu le mérites, de toutes manières, t'es privé de concert, comme tous les enfants pas sages, rentre à la maison et arrête de faire du bruit avec ta guitare, il serait peut-être temps que tu penses à faire quelque chose de sérieux dans la vie.

    Faut se méfier des rockers, tous des voyous rimbaldiens dans l'âme. Pensez à votre gamin que vous avez enfermé dans sa chambre pour étudier sa leçon de géographie et qui depuis sa fenêtre a balancé un cocktail molotov sur votre voiture stationnée au bas de l'immeuble. Ben le Marlou, il est pareil, vous lui interdisez de se produire sur scène, il ne dit rien, vous croyez qu'il se calme tout seul dans son coin, non il contacte en douce ses amis et hop le temps de deux confinements, il enregistre un disque.

    FIRST RIDE

    MARLOW RIDER

    ( Rock Paradise Records / RPRCD 52 )

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    On les reconnaît tout de suite sur la pochette. Sur la gauche, c'est bien Amine Leroy, je confirme, un si gentil garçon, avec ses lunettes noires et sa chemise hawaïenne rouge ( idéale pour cacher les taches de sang ) une allure de tueur de la mafia qui ne connaît ni le remords ni le regret, à droite c'est peut-être pire, Fred Kolinski, binoclardes noires et longs cheveux blanc, il aborde le sourire inquiétant de celui qui est préposé aux interrogatoires un peu spéciaux, et au centre Marlow le patron, le regard dur, énigmatique, voilé de verres noirs, tourné vers le futur sombre de ses ennemis. Trois oiseaux de proie. Fascinants, évidemment une fille les admire, nous n'entrevoyons que la roue arrière de sa motocyclette mais sur sa cuisse l'on reconnaît Alicia F à son tatouage barbelé. Vous croyez que j'exagère, que je me tourne un film, ouvrez le gatefold cartonné, une fois que vous aurez poussé un cri d'horreur en voyant la rondelle du CD, tirez le livret intérieur, évitez la photo centrale et la crise cardiaque, lisez les petites notes, l'artwork est d'Eric Martin, librement inspiré de Born Losers film ( de bikers ) de Eric Laughlin sorti en 1967.

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    Tony Marlow : vocal & guitar / Amine Leroy : double bass, backing vocals / Fred Kolinski : drums, percussions, backing vocal.

    Alerte mauve, les deux lignes précédentes risquent d'aiguiller le lecteur distrait sur une mauvaise voie, façon de parler parce que le rockabilly est l'une des meilleures qui puissent s'offrir à un amateur de rock'n'roll, oui mais la contrebasse d'Amine Leroy vous indique une fausse piste. Tony Marlow a plus d'une corde à sa guitare. Certes il n'est pas le seul, mais là il exagère, ceci n'est pas un disque de rockabilly, point du tout. Bye-bye les années cinquante, nous voici plongé en pleine révolution électrique, en plein psyché, fuzzée objectif lune mauve, de quoi faire hurler les puritains du rock'n'roll, que voulez-vous il n'y a pas que Cliff Gallup, y'a aussi ( entre autres ) un certain Jimi...

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    Debout ! : si vous n'avez pas compris la guitare du Marlou vous le fait vite entendre, tout de suite des giclées de piment de Cayenne au fond de la marmite en ébullition pour relever le goût, vous arrachent la gueule illico, et Marlou vous refile une seconde surprise, l'on a beau s'y attendre vu le titre, mais c'est du français, ce n'est pas que Marlow choisit la difficulté, mais par ici quand on y pense c'est aussi naturel de chanter le rock en français qu'en anglais, en plus vous avez de ces salmigondis de gratouillis instrumentaux à déguster à grosses louches. The gypsy says : bonjour la bande de gypsis, un peu sur le thème hugolien de la Esmeralda, mais chanté en anglais, faudrait plusieurs oreilles pour se brancher dessus, le galop de la contrebasse d'Amine, lui il mène les hordes mongoles qui cavalent derrière Gengis Khan, vous fournit le métronome, rien ne les arrêtera, du coup le Kolinski en profite pour se prendre le bec avec la l'excalibur de Tony, combat de coqs, ergots, go, go, cats, sur la fin du morceau en sont au sabre-laser, et le Marlow qui mène la danse vocale ne s'en laisse pas compter, ne mettez pas les doigts dans la mécanique, vous finirez par être emportés par ces coups de laminoirs orientaux qui volent en éclats. Shut up ! : z'étaient en forme au titre précédent, là ils deviennent méchants. Au début la section rythmique casse des arbres, juste pour fabriquer des cercueils, Tony ne tarde pas à vous apprendre pour qui ils sont prévus, allongez-vous messieurs les politiciens, comme par miracle voix, guitares et chœurs deviennent doucement ironiques, parfois les moutons mangent les ours, alors ils y vont tous les trois à toute vitesse et ils enfoncent les clous avec une hargne inconcevable. C'est en anglais, oui mais vous pigerez aisément. Hey Joe : un truc à se faire des ennemis, le Marlou se paye tous les risques, et Jimi Hendrix et Johnny Hallyday dans la même voiture. En plus il conduit la bagnole les yeux fermés, vous le prend sur un tempo plus rapide, Amine et Kolinski n'arrêtent pas de jeter des chardons ardents sur l'huile du moteur. Ça roule comme les chutes du Niagara. Au final, ce n'est ni du Jimi ni du Johnny, c'est du Tony Marlow. Jute une autre chanson d'amour : calypso à la mandoline grinçante, l'on quitte Jimi, l'on est plutôt sur la face cachée, l'autre versant de Chuck Berry qui aimait autant caresser les matous grassouillets des rythmes exotiques qu'exciter les chats sauvages du rock'n'roll. Suivez la guitare, pas de trop près, elle grésille et fume à la manière d'un grille-pain tout près de déclencher un court-circuit. Among the zombies : promenade parmi les zombies, toujours agréables qu'ils soient de pacotille ou vrais, alors le trio maléfique s'en donne à cœur joie, l'est comme chez lui, ils y vont à donf, le Marlou n'est pas du genre à louper ses loopings sur les cordes raides, l'Amine envoie la marmelade plein pot, et Kolinski patauge dedans avec cette malignité du gamin barbotant dans une flaque boueuse juste pour entendre crier sa mère vexée et horrifiée qui l'emmène à la messe. Que va dire M. le Curé de cette dépravation caractérisée ? Je ne sais pas, mais vous, vous adorerez. Marlow rides again : pour les esthètes, un instrumental, le plaisir de montrer ce qu'ils savent faire, une chevauchée comme l'on n'en entend plus, un petit parfum de ces instrumentaux que l'on trouvait sur les 45 Tours de années soixante avec le passage obligé du solo de batterie, et ici même de contrebasse, tout le reste pour la guitare, certes les doigts de Marlow savent la mettre en valeur tout seuls, mais c'est comme au restaurant huppé, ce qui compte certes c'est le canapé foie gras / caviar dans votre assiette, mais il y a l'art et la manière des garçons de vous glisser l'assiette sous le coude et de remplir votre verre de champagne, faut reconnaître que l'Amine et le Fredo, ils usent et abusent d' astuces diaboliques pour servir la targui de tous ces apprêts périlleux qui la mettent en évidence. Jimi freedom : un peu de funk en intro, Jimi se dirigeait par là au moment où il a cassé son calumet de la paix, mais voici la guitare qui couine tel un goret que l'on égorge, Amine vous le larde de coups de coutelas dans le dos, et Fredo l'assomme à coups de masses grandiloquentes, ne pleurez pas l'âme du cochon monte au ciel et les anges l'accueillent avec des hosannas de triomphe. Totalement hendrixien dans l'esprit. Sur la route du temps : métaphore motarde, l'occasion pour Tony de s'amuser à tous les dérapages incontrôlés que vous pouvez vous permette sur la Harley du rock'n'roll, de temps en temps ça appuie comme dans Born to be wild mais ce qu'ils aiment ce sont les pirouettes assis sur le guidon avec la mort sur le porte-bagage. Quant aux deux mécanos, le mot frein ne fait pas partie de leur vocabulaire. Mutual appreciation : la camarde en croupe ce n'est pas mal, mais roulez de concert avec Alicia Fiorucci, c'est encore mieux. Duo d'amoureux, le moteur de Tony gronde comme s'il voulait la dévorer toute crue, l'a la Durandal qui imite les grelots du traineau du Père Noël, et la petite futée derrière avec sa voix de lance-flamme, elle ne fait rien pour qu'il se calme. Rowdy : il est terrible le Tony, dès que vous le branchez moto, c'est parti pour toute la nuit. A train d'enfer. Le problème c'est qu'il confond moto et guitare, même que parfois la guitare dépasse la moto, autant dire que le morceau déboule à la manière d'un boulet de canon. Parlez-moi de ses copains, le Leroy et le Kolin' sont sur ses talons et le poussent dans ses ultimes retranchements. Non, il a encore de la marge. Vapeur mauve : un dernier challenge, Purple Haze, en français de surcroit, à faire un sommet de l'Himalaya que ce soit une aiguille anapurnienne, le Tony il est sûr de lui, ses fidèles lieutenants à ses côtés, quand il déploie l'étamine mauve au sommet, vous n'avez plus qu'à dire respect.

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    Un nouveau Marlow, pas de la piquette beaujolaitte, un grand cru enivrant, un arôckme puissant. Qui détraque les pendules des habitudes pour les remettre à l'heure des explosions solaires. Un projet sur lequel il travaillait depuis plusieurs années. Ce disque est un aboutissement. Un régal. Marlow Rider scintille de mille feux. Mauve avec rayonnement ultra-violet. Radiations dangereuses.

    Damie Chad.

     

     

    Syl Sylvain m’était conté

    - Part One

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    Sylvain Sylvain vient tout juste de casser sa pipe en bois et pour lui rendre hommage, nous allons exhumer des archives un texte déjà paru en 2019 dans le dernier numéro de Dig It!. On y saluait la mémoire de Johnny Thunders, via In Cold Blood, l’excellent book de Nina Antonia, et celui de Sylvain Sylvain, qui venait de paraître, arrivait en contrepoint. Fascinant contrepoint, en vérité.

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    Sans vouloir se vanter, Sylvain Sylvain rappelle dans There’s No Bones In Ice Cream qu’il est à l’origine des deux mots clés de la mythologie des poupées : le nom du groupe et celui de Johnny Thunders. C’est en effet Sylvain Sylvain qui embauche Johnny en lui demandant : «Hey man, me and Billy have got a band, do you wanna join ?» Johnny répond qu’il aimerait bien, mais il ne sait pas jouer :

    — I can’t play anything.

    — Mais si, c’est facile, I’ll show you.

    Johnny commence par jouer de la basse, car c’est plus facile. Seulement quatre cordes. Dix pages plus loin, Syl évoque the business that operated across the street, la boutique d’en face et dont l’enseigne au néon allait hanter son imagination pour le restant de sa vie : «It was called the New York Dolls Hospital. It sounded soooooooo good.» Alors il en parle à ses deux potos Billy et Johnny :

    — Pas mal pour un nom de groupe, hein ?

    — What ? The New York Dolls Hospital ?

    — No, the New York Dolls !

    Vous remarquerez ça dans toutes les histoires des groupes de rock, la période de la formation reste la plus passionnante et dans la grande majorité des cas, la plus touchante. C’est la période où le groupe se bricole sa petite réalité. C’est là où les kids s’apprêtent à vivre leur rêve.

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    On a longtemps sous-estimé le rôle de ce kid d’origine égyptienne dans l’histoire des Dolls. Ce livre rééquilibre un peu les comptes. On y découvre un kid extrêmement créatif, bourré d’énergie, plutôt rigolo et là on touche à l’essence même des Dolls qui relevait plus du monde des comics que du caniveau dans lequel la presse voulait absolument les enraciner. Johnny Thunders qui dégueule sur les journalistes à l’aéroport, c’est du pur Vuillemin. Les Dolls secoués dans ce van qui traverse l’Angleterre en 1972, c’est du pur Muppet Show. Syl Sylvain, c’est Charlot avec une Gretsch. Le chaos tragique de Johnny Thunders, c’est Laurel & Hardy Conscrits, avec un Oliver Hardy qui meurt dans l’accident d’avion et qui se réincarne en âne. Ce que corrobore Syl dans sa magistrale introduction. Quand on lui demande de raconter l’histoire des Dolls, il pense tout de suite à Bugs Bunny et Daffy Duck. Eh oui, Bugs est déjà une star, il entre sur scène, lève les bras en l’air et le public l’acclame. Wouahhh ! Par contre, Daffy peut jongler sur scène en pédalant sur un monocycle, personne ne l’applaudit. Que dalle. Bugs revient sur scène, siffle deux notes, et la salle explose à nouveau. Alors Daffy comprend qu’il doit passer à la vitesse supérieure. Il revient sur scène, avale une grosse lampée d’essence et une bouteille de nitroglycérine, quelques bâtons de dynamite et un gros tas de poudre, il ajoute par dessus tout ça de l’uranium 238 et saute sur place pour que ça se mélange bien dans son estomac. Puis il gratte une allumette. Pour la première fois, le public fait attention à lui. Wooow... Daffy prévient les filles : «Accrochez-vous à vos copains !» Et il avale l’allumette. Boum ! Il y a des plumes partout, oui, car pour les ceusses qui ne le sauraient pas, Daffy Duck est un canard. La foule l’ovationne. Même Bugs n’en revient pas ! Il crie «Encore ! Encore !». Mais le fantôme de Daffy flotte dans l’air et murmure : «Oui, oui, je sais, c’est un great show, mais je ne peux le faire qu’une seule fois !». Et Syl ajoute : «That for me is the story of the New York Dolls.» Voilà le niveau auquel navigue ce petit mec né en Égypte. Pour lui, les Dolls ne pouvaient monter sur scène que pour exploser comme Daffy Duck. And that is all you need to know about showbiz : le public veut du sang, alors il faut lui en donner. Les gens veulent voir Daffy Duck exploser. Caligula, note-t-il, aurait adoré les Dolls, comme il aurait adoré Gene Vincent et Vince Taylor. Et en guise de chute, Syl lance : «Comme Daffy Duck, on a triomphé. We wanted to give them a killer show every night.»

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    Comme les Cramps un peu plus tard, les Dolls créèrent en leur temps un univers unique, une théâtralisation du rock inspirée des comics trash. À leur modeste niveau ils produisirent sans même s’en douter de l’art moderne, au sens où l’entendait Joos Swarte. Libre à nous cinquante ans plus tard d’interpréter tout ce bordel comme bon nous semble. Mais une chose est sûre : on va pouvoir se ronger l’os du genou en attendant que réapparaissent des groupes aussi révolutionnaires que les Dolls et les Cramps.

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    Côté influences, Syl cite Gary US Bonds, une dévotion qu’il partage avec David Johansen, et puis aussi Edith Piaf, dont il va retrouver l’expression de la douleur et le goût du scandale chez Johnny Thunders. Piaf comme égérie du chaos tragique, c’est bien vu. Syl parle de Piaf car il a vécu en France durant son adolescence, après que Nasser eût incité la communauté juive à quitter l’Égypte. Syl vit rue Cadet, puis ses parents émigrent aux États-Unis, en quête «d’une vie meilleure». Comme tous les kids de son âge, Syl prend la British Invasion en pleine gueule, à commencer par le Dave Clark Five et les Beatles, bientôt détrônés par les Stones. Mais la plus grosse influence, ce sont les Ventures, un groupe qu’on connaît mal en Europe mais qui est vital pour les New-Yorkais. Syl apprend à jouer avec l’album Play Guitar With The Ventures - That taught you everything - et quand on savait jouer leurs cuts, on pouvait tout jouer. Syl adore tellement l’énergie des Ventures qu’il fait écouter «Pipeline» à Johnny. Il lui apprend à le jouer. Vas-y, regarde, talalalalala talala et là tu montes. Wow ! Johnny l’adore. Il le jouera toute sa vie et en calera une version spectaculaire sur So Alone. Syl adore aussi les Rascals dont le batteur, Gino Danelli, reste son batteur favori, loin devant Jerry Nolan. Il cite aussi Humble Pie comme son groupe préféré.

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    Et comme il vit dans le Queens, il doit apprendre à se battre dans la rue. Un jour, des Portoricains plus âgés et plus baraqués le coincent et lui disent : «Tu vois le mec là-bas, c’est mon frangin. Tu vas te battre avec lui !» Le gang forme un cercle et Syl se retrouve au centre face à un autre kid. «Fight ! Fight ! Fight !» crient les autres. Les filles pleurent parce qu’elles voient bien que ce freluquet de Syl va se faire dégommer vite fait. Mais par miracle, Syl reconnaît son adversaire. Ils ont tous les deux été exclus du cours de gym parce qu’ils n’avaient pas le survêtement adéquat et en guise de punition, ils durent rester debout en slibard dans un coin jusqu’à la fin du cours. Alors ça fait marrer Syl qui lance : «Hey William !». William sourit à son tour et fait : «Hey man !», et pour satisfaire le public, il se mettent à singer les boxeurs qui se tournent autour en décrivant des cercles avec leurs petits poings nus. Le cercle mugit :«Fight ! Fight ! Fight !» Ah tu veux du sang ? Voilà qu’ils se jettent l’un sur l’autre. Non pour s’étriper, mais pour s’étreindre. C’est là nous dit Syl qu’ils deviennent les meilleurs amis du monde et s’en retournent ensemble dans leur quartier en rigolant. And that is how I met Billy Murcia. Syl et Billy vont fonder les New York Dolls. Alors vous imaginez un peu la gueule de Syl quand Billy casse bêtement sa pipe en bois à Londres lors de la première tournée anglaise des Dolls. Il ne s’en remettra jamais.

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    Syl admire plus Johnny qu’il ne l’aime. Avant même de devenir Johnny Thunders, Johnny se comporte comme une rock star. Syl voit cette grâce en lui mais aussi le pouvoir qu’il tire d’un ego surdimentionné. Autre détail capital : quand un jour Mercury octroie une belle somme aux Dolls pour acheter du mathos, Johnny reçoit 800 $ car il est lead et Syl seulement 300 parce qu’il est rythmique. Il est fumace ! Il doit se contenter d’une Les Paul Junior jaune, alors que Johnny se paye une Les Paul Black Beauty. Mais quand il entend le son que Syl sort sur sa Junior, il lui propose immédiatement un troc et Syl récupère la Black Beauty. Johnny va garder ce faible pour la Junior jusqu’au bout. En fait, Syl et Johnny passent leur vie à faire du troc. C’est leur mode de relation, comme dans la cour de l’école, quand on troque des calots ou des petites bagnoles de course. Eux troquent les fringues et les guitares. Un autre jour, Syl tombe amoureux d’une Gretsch White Falcon qu’il croise dans une vitrine sur le 48e rue. Elle coûte 800 $ mais il parvient à se l’offrir. Quand il arrive avec elle en répète, les autres sont impressionnés. «Holy smoke !» «Aw my God !» Évidemment Johnny la voit et la veut : «I’ll trade you for it now ! Syl, je te donne tout ce que je possède en échange !». Mine de rien, avec tous ces petits épisodes, Syl en dit plus sur Johnny que n’en rêve ta philosophie, Horatio.

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    Le book est déjà bien vivant quand Syl entre dans le vif du sujet, c’est-à-dire l’épopée des New York Dolls, déjà mille fois rabâchée. Mais Syl apporte des éclairages nouveaux et intéressants. Qui compose «Frankenstein» ? Lui. C’est en fait l’histoire des Dolls. Syl raconte qu’ils font tout à l’envers dès le départ. Il prend l’exemple des Stones qui ont commencé avec le best rock’n’roll, puis the best drugs et enfin the best chicks. Well guess what ? Les Dolls font la même chose, mais à l’envers : d’abord les plus belles filles, puis les meilleures drogues et enfin the best rock’n’roll. Syl a cette énergie rigolote de la dérision, mais basée sur des faits réels qui relèvent de la flamboyance. You build the legend first, and then justify it - Tu construis ta légende et tu te débrouilles pour que ça tienne la route. Dans Interview, la mythique feuille de chou d’Andy Warhol, on qualifie le rock des Dolls de Subterranean Flash Sleazoid Rock. Malgré tout ça, les Dolls ont peu de chance de réussir aux États-Unis. Syl dit que par contre les Anglais et les Français avaient tout compris. Autre petit détail éclairant : Syl voulait Bowie pour la prod du premier album, car l’Anglais avait déjà produit Lou Reed et Iggy, c’est-à-dire Transformer et Raw Power - Think about it ! - Il aurait complété la trilogie - Classic American Gutter Rock - Malheureusement, Bowie n’est pas disponible car il tourne.

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    Flamboyants les Dolls ? Syl est obligé de relativiser quand il entre dans le monde d’Andy Warhol, via the back-room at Max’s Kansas City. Il y voit Eric Emerson porter le jean en cuir argenté que va lui emprunter Iggy pour Raw Power. Emerson grimpe sur une table, baisse son fute et commencer à se branler devant tout le monde. Syl fréquente aussi Holly Woodlawn, l’une des superstars d’Andy Warhol qui lui explique que si les Dolls se croient flamboyants, c’est une erreur, car selon elle, ils n’ont pas encore commencé à le devenir. Syl qualifie Holly de femme intelligente, créative and what a survivor, une notion capitale dans l’histoire d’un groupe comme les Dolls. Et pourtant, le Killer Kane en tutu flirtait avec la flamboyance. Syl : «Il avait cette expression sur le visage qui semblait dire ‘j’ai mis toute mon âme dans cette note que je viens de jouer, ladies and gentlemen.’ En tutu. Quelques années plus tard, Captain Sensible fera lui aussi une fixette sur le tutu, mais je le jure devant Dieu, le Captain avait l’air d’un enfant de chœur comparé à la full Killer Kane experience.» Syl parle de cette frontière à peine visible qui sépare l’insanité de la flamboyance.

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    Quand le premier album des Dolls paraît en Espagne, le gouvernement de Franco interdit la pochette, mais les spanish kids l’achètent en masse. Syl est ravi de voir qu’en Europe, les kids ont compris l’humour des Dolls, leur côté excitant et toute la sexualité qui va avec. Syl pense que les Dolls auraient dû s’implanter en Europe où le public les recevait cinq sur cinq.

    Et puis avec la pression, les excès arrivent : Arthur a la bloblotte parce qu’il boit comme un trou, et dès qu’il commençait à trembloter, il fallait lui donner une bière. David buvait aussi et pouvait devenir un nasty drunk as well. Johnny was Johnny et Jerry était le seul qui ne semblait pas affecté par sa consommation massive d’héro. «He’s the only person I ever met for whom heroin was the better drug», en gros c’est le seul mec qu’ait connu Syl qui s’entendait bien avec l’héro.

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    Par contre, le deuxième album des Dolls annonce la fin des haricots. Syl dit que ce n’est pas un album des Dolls, car Shadow Morton fait venir des musiciens de session en studio. Pour Syl il s’agit plutôt du premier album solo de David Johansen. Après cet épisode dont personne n’est content, le groupe commence à se désintégrer. Syl essaye de redonner du souffle aux Dolls en composant, car le mal vient de là, de la stagnation. Il pond «Teenage News», certain que c’est un hit. Il organise une répète, mais à part David, personne ne vient. Mercury arrête les frais, le management les lâche pour lancer Kiss et Aerosmith, les ventes chutent et les copines se barrent vers des horizons meilleurs. Tout ça se termine avec un plan délicieusement trash dans un camping de Floride. Syl ramène son lot de détails gratinés, notamment ce voisin qui passe ses journées entières assis à la porte de sa caravane : il démonte son flingue pour le nettoyer et le remonte. Puis il le redémonte et le reremonte. Et ainsi de suite. Syl évoque aussi les beaux-frères de Jerry, qui débarquent régulièrement à l’heure des repas : «Hey, vous êtes tous des pédés ? On sait que vous venez de New York, mais c’est vrai que vous êtes des pédés ?» Du pur Vuillemin.

    Signé : Cazengler, Sylvain est tiré

    Sylvain Sylvain. Disparu le 13 janvier 2021

    Sylvain Sylvain. There’s No Bones In Ice Cream. Sylvain Sylvain’s Story Of The New York Dolls. Omnibus Press 2018

     

    Bogert back (where you one belonged)

    - Part One

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    Tim Bogert vient de casser sa pipe en bois, le même jour que Sylvain Sylvain. Pour rendre hommage à celui qui fut sans doute le plus grand bassman des Amériques, nous ressortons des archives un conte bien con qui célébra en son temps Cactus, le plus piquant des groupes de full blasting power.

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    Thor Fergüsson achève son festin. Il s’essuie les mains dans son énorme barbe rousse.

    — Ah ! comme les viandes étaient grasses !

    Il s’empare du pot d’étain posé devant lui et le vide d’un trait. Rrrrrrrrrrah ! En rotant, il éteint la moitié des chandeliers.

    — Bon, au boulot !

    Il ramène vers lui le gros téléphone rouge qui trône sur la table parmi les victuailles. Il décroche et compose religieusement l’un des numéros tatoués sur son avant-bras gauche.

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    — Allo ? Pourrais-je m’entretenir avec monsieur Carmine Appice ?

    — Lui-même...

    — Permettez-moi de me présenter. Thor Fergüsson ! Mon nom ne vous dira rien mais sachez que j’organise chaque année un concert historique en Scandinavie. J’invite les géants du rock. Les dieux par chez nous en sont très friands. Mais vous savez, les dieux font parfois des caprices, comme les enfants. Et si par malheur on ne cède pas à leurs caprices, ils en prennent ombrage... Gare aux conséquences...

    — Monsieur Fergüsson, mon temps est précieux, venez-en fait, je vous prie !

    — D’accord. Les dieux veulent voir Cactus... Cactus est à leurs yeux le plus grand groupe de speed-rock des seventies...

    — Quoi ? C’est une blague ? Vous feriez mieux d’essayer de me vendre une cuisine, vous auriez plus de chance, hé hé hé...

    Thor Fergüsson déteste qu’on le contrarie. Une rougeur terrible lui monte au front et ses yeux se plissent.

    — Le cœur de Thor Fergüsson est en argent et sa parole est en or, n’oubliez jamais cela, Monsieur Appice !

    Carmine ne comprend rien, mais il sent bien que l’homme ne plaisante pas.

    — Restez en ligne une minute ou deux, monsieur Fergüsson, il faut que j’en glisse un mot à mon associé ! Ce ne sera pas long...

    Carmine met la ligne en attente et se penche vers Tim Bogert qui est vautré dans la banquette, juste à côté.

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    — Hey Timmy, un espèce de cinglé me demande de remonter Cactus pour un festival en Scandinavie...

    Tim qui sirotait un grande goulée de bourbon s’étrangle.

    — Mais on vient de remonter notre vieux Fudge !

    — Oui, mais ce n’est pas le problème ! Tu sais bien qu’on peut jouer dans les deux groupes en même temps, mon p’tit Timmy ! N’oublie pas que nous sommes à nous deux la plus grande section rythmique du monde ! Ha ha ha ha !

    — La plus belle powerhouse station de tous les temps ! Ho ho ho ho !

    — La plus grosse loco d’Amérique ! Hi hi hi hi !

    — Le plus beau bulldozer des temps modernes ! Hé hé hé hé !

    — Et dire que Jeff Beck et tous les autres se prosternaient à nos pieds ! Ha ha ha ha !

    Tim et Carmine hurlent de rire et se tapent sur les cuisses.

    — Bon, qu’est-ce qu’on lui dit, à l’autre allumé du bec benzène ?

    Tim réfléchit un instant.

    — Tu sais bien que la reformation de Cactus pose un sérieux problème... Jim McCarty serait certainement d’accord, mais Rusty est mort...

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    Le regard de Tim se voile instantanément. Il adorait Rusty. Carmine et lui venaient de lâcher le Vanilla Fudge après le bide du second album, The Beat Goes On. Ils montaient Cactus et cherchaient un screamer. Ils finirent par dénicher Rusty Day à Detroit. Rusty chantait dans les Amboy Dukes, l’un des groupes phares de la scène de Detroit. Il avait exactement le profil du fou hurlant que recherchaient Tim et Carmine. Avec ses cheveux longs, sa mauvaise barbe rousse, ses grosses lunettes noires, ses cris d’orfraie et son goût immodéré pour le chaos, Rusty Day allait répondre à toutes les attentes, non seulement celles de Tim et de Carmine, déjà vétérans du circuit de clubs et rois de la débauche, mais aussi celles d’un public américain lassé des groupes précautionneux et prévisibles. Cactus allait servir sur un plateau d’argent un chaos total saupoudré de la démesure qui caractérisait déjà le Vanilla Fudge. Avec leur premier album, ils allaient lâcher deux bombes au napalm : une reprise du fameux «Parchman Farm» de Mose Allison et «Let Me Swim», un boogie aussi endiablé qu’incontrôlable. On pouvait y entendre le solo de Jim McCarty courir comme le furet, Carmine multiplier les breaks acrobatiques,Tim caramboler ses notes de basse et Rusty hurler à s’en arracher les ovaires. Cactus jouait le boogie à la vie à la mort, et ce bassiste fou qu’est Tim Bogert percutait des notes atonales, des résidus de bas de manche, des trilles prohibées et des gimmicks d’une indécente virtuosité.

    — Allo ? Monsieur Fergüsson ? Vous êtes toujours en ligne ?

    — Oui... Alors, dites-moi... Quelle est votre décision ?

    — À priori, Tim Bogert et moi-même sommes d’accord. Vous savez, nous ne vivons que pour le rock. C’est notre destin et nous l’assumons pleinement, yo ! Nous devons cependant contacter notre guitariste Jim McCarty et lui demander son avis, mais nous savons bien qu’il sera fou de joie à l’idée de rejouer dans Cactus. Vous savez, Jim n’est pas n’importe qui. Il est en quelque sorte l’inventeur du power riff. Il faut dire qu’il a eu beaucoup de chance, puisqu’il a joué dans les Detroit Wheels de Mitch Ryder, à Detroit, puis dans le Buddy Miles Express... Ça laisse des traces, comme vous pouvez l’imaginer...

    Thor Fergüsson produit un raclement de gorge. Il sait tout cela, mais ne laisse rien paraître de son agacement. Il sait être en de rares occasions d’une discrétion à toute épreuve. Carmine reprend :

    — Nous allons cependant nous heurter à un gros problème... Rusty Day n’est plus de ce monde...

    — Ah bon ?

    — Voici quelques années, Rusty se trouvait en Floride et vivait du trafic de drogue, comme l’ont toujours fait les rockers de Detroit. Il s’était mis en cheville avec le gang de Scarface et les choses ont mal tourné. Rusty, son fils et deux de ses amis séjournaient dans un motel, à la sortie de la ville. Scarface et son gang de portoricains ont débarqué un soir et ont nettoyé la chambrée à coups de mitraillette. Ta-ta-ta-ta-ta-ta ! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta ! Vous voyez un peu le genre ?

    — Oui oui...

    — Évidemment, la police n’a jamais retrouvé les coupables. Rusty était criblé de balles, comme Nate Diamond dans The Gates Of Heaven. Inutile d’ajouter que l’avenir de Cactus est compromis... Mais peut-être avez-vous une solution ?

    — Que voulez-vous dire ?

    — J’ai cru comprendre que vous aviez des accointances avec certaines divinités...

    — Je ne vous suis pas bien...

    — Bon, je vais aller droit au but, puisque vous ne semblez pas vouloir me comprendre. Pour que Cactus rejoue un jour sur scène, il faut ressusciter Rusty Day... Cactus sans Rusty Day ne sera jamais Cactus, suis-je assez clair ?

    — Monsieur Appice, vous me demandez de ressusciter Rusty Day, c’est bien cela ?

    — Vous m’avez parfaitement compris !

    — Bon, je vous rappelle dans un heure.

    Carmine raccroche en hurlant de rire. Tim enlève ses lunettes pour s’essuyer les yeux. Il en pleure. Il a suivi la conversation à l’écouteur. Il sert deux grands verres de Jack Daniels. Ils n’avaient pas ri comme ça depuis longtemps. Ils se renversent dans la banquette. Carmine lève les bras au ciel :

    — Thor Fergüsson, le sorcier vaudou du walalah ! Ha ha ha ha !

    — Le White Zombie du cercle polaire ! Ho ho ho ho !

    — Le Vincent Price des fjords ! Hi hi hi hi !

    Tim se tord de rire.

    — Arrête ! J’ai mal au ventre !

    — Thor Fer... Fergüsson, hi hi hi, le ressusciteur du train fantôme ! Ho ho ho ho !

    — Le Fergüsson toujours deux fois ! Hé hé hé hé !

    Carmine se redresse.

    — Sers-m’en un autre Timmy, le rire me dessèche la gorge !

    Tim se lève pour aller chercher une autre bouteille dans la cuisine.

    — Tu crois qu’il va rappeler, notre ami To-Thor ?

    — Ça m’étonnerait... Il doit déjà être en train de rappeler Marky Ramone pour lui proposer de remonter les Ramones avec trois zombies, ha ha ha ha !

    — C’est vrai que ce serait un bonne idée de remonter Cactus... On était quand même les meilleurs. Les Ten Years After se croyaient les plus rapides avec leur fucking Goin’ Home... Comment on les a coiffés sur le poteau avec «Parchman Farm» ! Quelle rigolade !

    — On devrait appeler Jim pour lui raconter cette histoire... Il va bien se marrer...

    — Bonne idée !

    Carmine attrape le téléphone et compose le numéro.

    — Allo Jim ? Carmine à l’appareil...Tu vas bien ? Attends une seconde... Timmy tu n’as pas entendu frapper à la porte ?

    — Non...

    — Vas voir, il me semble qu’on a frappé... Ouais, Jim, excuse-moi, et ta femme, elle a toujours ce joli cul ? Bon. Oui, figure-toi qu’il nous est arrivé une drôle de mésaventure aujourd’hui...

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    Carmine lève la tête et voit Tim revenir dans le salon en titubant. Il est blanc comme un linge.

    — Tim ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Excuse-moi, Jim, attends, ne quitte pas, Tim a un problème !

    Crack ! Tim s’écroule d’une pièce, face au sol. Les verres de ses lunettes se brisent.

    Affolé, Carmine se met à beugler :

    — Ho Tim, réveille-toi ! Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Ho Tim, merde, à quoi tu joues, là ?

    Carmine entend des pas très lourds dans le couloir. Il lève la tête et, à la vue de l’apparition, il bondit hors du canapé, comme s’il avait reçu une énorme décharge électrique.

    Rusty Day se tient dans l’encadrement de la porte du salon.

    Tétanisé, Carmine commente d’une voix chevrotante :

    — Oh shit, Jim... Tu ne voudras jamais me croire ! Rusty se pointe à l’instant dans le salon ! Mais si c’est vrai ! Mais c’est quoi ce bordel ?

    Rusty Day semble flotter sur ses jambes. Il avance les bras ballants. Une sorte de glaise parsème ses cheveux et ses vêtements en lambeaux. La couleur de sa chair tire sur le gris vert cadavérique. Son T-shirt est criblé d’impacts de balles. Il fixe Carmine d’un regard bizarre, ouvre lentement la bouche et marmonne d’une voix d’outre-tombe :

    — Hello ! Carmine... T’es toujours aussi con ?

    Signé : Cazengler, Tim Boberk

    Tim Bogert. Disparu le 13 janvier 2021

     

    Le rock est (pas) mort - Vive le rock !

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    L’épidémie de peste noire n’épargnait rien : ni les bourgeois, ni les paysans, ni les larrons, ni les fêtes de fin d’année rituellement consacrées au renversement des réacteurs abdominaux et à l’instigation de liquides sénescences. Alors que l’épidémie faisait rage et qu’on jetait des centaines de milliers de pestiférés dans des bûchers dressés aux carrefours, Dieu eut un geste de miséricorde : il fit parvenir aux lecteurs de Vive Le Rock une petite compile compatissante.

    Elle arriva par courrier séparé. L’enveloppe matelassée ne contenait que le petit objet cartonné. Pas de courrier explicatif, rien. Sur le recto, un père Noël punk brandissait une bouteille de Vive le Grog et trinquait à votre santé : Cheers ! Et il ajoutait : «Thanks for being a Vive le Rocker». Pour être tout à fait franc, nous restâmes un moment béat devant le petit objet carré, ne comprenant ni sa provenance ni sa signification. Ce n’est qu’en le retournant que la lumière se fit. Quatre lignes : «Merci d’être un VLR Subscriber et de votre aide en cette année particulièrement difficile. On espère que vous apprécierez cette petite sélection de morceaux enregistrés par des amis à nous et qu’elle va rocker votre christmas tree !». Il n’y avait aucune trace de l’existence de cette compile dans le canard lui-même, ni dans le # 77 (december) ni dans le # 78 (january). Il s’agissait d’un pur élan de générosité conviviale placé sous l’égide de la miséricorde divine.

    Nous décidâmes de l’écouter aussitôt en coiffant le casque, ce qui permettait de joindre l’utile à l’agréable : les hurlements des guitares allaient enfin couvrir ceux qui provenaient de la rue, c’est-à-dire les hurlements des gens suspectés de porter les germes et qu’on jetait vivants dans les bûchers. Les pouvoirs communautaires n’y allaient pas de main morte et nul n’était censé ignorer la loi de la sélection naturelle. La raison ne faisait plus partie de ce monde.

    Cette compile Cheers tombait à pic, en ce sens qu’elle tisonnait le brasier introspectif. Dès le ska beat de Neville & Sugary Stapple et le punk à l’ancienne d’un groupe nommé Noise, force fut d’admettre que Cheers s’enlisait dans le passé. Cette compile s’ingéniait à rebrousser chemin, alors que celle de Mojo indiquait clairement la direction de l’avenir. Un groupe nommé Southern Ulster s’affairait à réveiller les vieux démons de la guerre civile irlandaise en singeant le Rotten. Tous ces cuts pouvaient très bien dater de 1977, mais ils dataient de 2020. Oh bien sûr l’énergie restait intacte et c’est ainsi que Vive Le Rock affirmait sa position, en tant que bastion d’une punkitude éternelle qui de toute façon n’était pas conçue pour évoluer. Tous ces groupes jouaient au bardus maximalus cubitus, et rien n’aurait pu les détourner de leur entêtement.

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    On tombait un peu plus loin sur quatre écumeuses qui font le buzz, Maid Of Ace, avec «Live Fast Or Die». Bien soutenues par un joli son de batterie, elles besognaient le destroy punk oh boy à l’arrache, ces harpies mettaient en charpie le gaga-punk et l’infra-basse remontait dans les jambes du pantalon. Rien de révolutionnaire, mais la pensée que des groupes pussent encore défier ainsi les règles de bienséance réchauffait le cœur. Avec son «Shadow Of Dreams», Tara Rez provoquait le même genre d’émoi : voix magnifique, présence très toxique, elle se fondait dans le moule comme une tranche de lard dans la poêle. Elle s’ingéniait plus à exploser le doom qu’à l’explorer. Mais en parallèle, la réflexion couvait : tous ces groupes ne devenaient-ils pas inutiles avec l’interdiction des concerts ? Et sous le casque, ne devenaient-ils pas doublement inutiles ? La meilleure illustration de cette petite mort de la pensée fut l’irruption des Ruts DC, avec «Dangerous Minds». Les Ruts sans Malcolm Owen, c’était un peu la même chose que les Doors sans Jimbo : une sinistre arnaque. La compile s’enfonçait ensuite dans l’obscurité avec des luninaries comme Youth, Paul-Ronney Angel, le rock festif de Ferocious Day et les Restarts. Nous dûmes convenir avec Eugene Butcher, la tête pensante de Vive Le Rock, que nous n’avions pas les mêmes goûts. Envoyés eux aussi par Dieu, deux sauveurs allaient arracher cette compile des flammes auxquelles nous la destinions : Nik Turner et Jaz Coleman. Auréolé de légende, le vieux Nik embouchait son saxophone chamanique pour jazzer «The Cracker». Il continuait d’arpenter les cercles magiques, comme au temps d’Hawkwind, il dansait au bord de l’abîme qui est aussi la fin du monde, the edge of time. Et Jaz rallumait les brasiers de «Wardance», magnifique illustration du pandémonium dans lequel nous étions tous précipités. Killing Joke fut l’un des groupes les plus extrêmes de l’histoire du rock, mais en ces temps d’apocalypse, cette version live de «Wardance» tapait en plein dans le mille car elle indiquait clairement qu’avec la raison, l’espoir avait lui aussi abandonné ce monde.

    Signé : Cazengler, Vive le roquefort !

    Compile Vive Le Rock - Cheers ! Thanks For Being A Vive Le Rocker - December 2020

     

    Got my Mojo working

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    Crack ! Crack ! C’est le bruit que font les pipes en bois qui cassent. Deux en même temps, cette fois, Tim Bogert et Sylvain Sylvain. Deux pages d’histoire du rock se tournent d’un coup. Jusque là les défaitistes parlaient de rock de vieux, maintenant ils ne parlent plus que du rock des morts. Tous les héros se font la cerise, bientôt il ne restera plus que nous, les fans. Alors forcément l’horizon s’obscurcit, d’autant plus vite que l’épidémie de peste noire se pose comme un suaire sur la fin des haricots du rock. Que veux-tu faire ? Recommander ton âme à Dieu ? Ha ha ha ! Mais ça ne sert à rien ! Jamais la marge de manœuvre ne fut plus ténue.

    En fait, on s’inquiète pour des prunes, car le rock, c’est Zorro. On le dit mort, pfffff, mais non, il surgit hors de la nuit, il court vers l’aventure. Son nom ? Il le signe à la pointe de l’épée, d’un R qui veut dire Rocko. Rocko est invincible. Bon d’accord, des héros disparaissent mais d’autres arrivent, avec leurs idées, leur énergie, leurs boots et leur fierté de porter cet héritage, sans doute le seul qui vaille, car suprêmement dématérialisé. On parle ici d’héritage culturel, d’hommages rendus avec des guitares, pour que la grande fête païenne se poursuive envers et contre tout. En ce début d’année vérolée, Mojo nous fait le plus beau des cadeaux avec sa compile Psych Ops!. Mojo lâche sa meute, quinze groupes féroces comme des loups, Rocko n’a jamais été aussi carnivore, aussi affamé de chair fraîche. Le fait qu’ils soient lâchés en même temps donne encore plus d’impact à tous ces groupes, ça les rend encore plus brutaux. Il est des compiles qui marquent l’histoire du rock au fer rouge et celle-ci pourrait bien en faire partie. Tim Bogert et Sylvain Sylvain seraient les premiers à s’en repaître.

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    Tiens, rien que pour l’«I Need A Doctor», des Hot Snakes ! Mais oui, le groupe de John Reis qui jadis mit le feu aux poudres avec Rocket From The Crypt. On les connaît les Hots Snakes, on les a vus sur scène, ce sont des barbares. Ils ne savent faire qu’une seule chose : brutaliser les oreilles des chrétiens. Chez eux tout est tendu à se rompre, le beat, le bassmatic, le chant, wow, ce mec a besoin d’un doctor, il gueule tout ce qu’on peut gueuler dans ces cas-là, et nous on danse dans la cuisine, on savoure chaque goutte de cette merveilleuse rincette d’excellence dévastatrice. John Reis forever ! Souviens-toi de ces mecs de San Diego. Ils sont la saveur du rock. Et voilà que revient le temps des géants avec Ty Segall, John Dwyer et Sonic Boom. Mojo a choisi un cut relativement ancien de Ty Segall et Mikal Cronin tiré de Reverse Shark Attack, mais ce «Take Up Thy Stetoscope And Walk» est d’une brûlante actualité, car ils allument la gueule de Dieu qui s’approche trop près, ils jouent avec toute la violence du monde, mais une violence intentionnelle, celle qui fout la trouille, leurs explosions outrepassent celles des Who et du MC5, ils sont dans la brutalité sonique délibérée, leur rentre-dedans pourrait bien sauver l’humanité. Pourquoi ? Parce qu’on sort de là régénéré. John Dwyer tape lui aussi dans la transmutation des gènes du rock avec Thee Oh Sees et «Encrypted Bounce». Comme son pote Ty, il règne sans partage sur le vrai monde, celui qui nous intéresse, le monde du Psych Ops so far out, alors on lui colle au train, car il est à la pointe de la modernité. Dwyer nous rappelle que la sauvagerie est une valeur universelle, sans doute la plus précieuse. Quant à Sonic Boom, on en disait le plus grand bien ici même il n’y a pas si longtemps. Mojo sort «I Can See Light Bend» de son dernier album, All Things Being Equal, et le cut prend dans ce contexte une résonance particulière : il semble tiré comme Moïse tiré d’un panier sacré trouvé dans les roseaux du Nil. L’avenir appartient à ces mecs-là, Segall, Dwyer et Boom. Mais aussi aux Wooden Shjips de Ripley Johnson que Mojo qualifie de benign guitar god. C’est juste, car avec «Golden Flower», Ripley Johnson mixe le dronerock des Spacemen 3 avec le son du early San Francisco freak-out. Ce barbu est un merveilleux driver de circonvolutions, il chante au doux du menton mais il entraîne derrière lui une escadre entière pour une partie d’hypo à faire pâlir d’envie Sister Ray.

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    L’autre légende à roulettes s’appelle Tim Presley. Ce mec a traîné avec Ty Segall et a joué un temps dans the Fall, sur l’album Reformation Post TLC, ce qui lui vaut le respect de tout l’underground. Mais ce qui le grandit encore, c’est sa fascination pour Syd Barrett. Son groupe s’appelle White Fence et Mojo propose «Neighborhood Light». On sent chez Tim Presley une volonté de brouiller les pistes. Il fait son coup de Syd, poussant nous dit Mojo les explorations musicales de Syd dans une direction encore plus étrange. L’autre magnifique prestation est celle des Death Valley Girls, avec «Hypnagogia», tiré de leur dernier album, Under The Spell Of Joy. Mojo parle d’un mélange de sax free et de Ronettes occultes. Alors banco ! On y va les yeux fermés. Elles sont le totem, elles sortent un son puissant, explosif, d’une profondeur insondable. On croise aussi un certain David Vance. Ce mec joue dans les bois. Comment ça dans les bois ? Eh oui, il tire une très très très longue rallonge électrique pour brancher son ampli. Il gratte donc sa gratte au coin du bois et souffle des coups d’harmo. Il vise clairement le striped down et présente son cinquième album. Jouer loin des villes, c’est sa façon de dire que le rock a la peau dure. Wand restera sans doute le plus étonnant de tous ces groupes férus d’avenir : le boss s’appelle Cory Hanson, un mec qui a joué avec Ty Segall et Mikal Cronin, et son «Perfume» permet de constater qu’il en connaît en rayon en matière de freak-out. Il sort un son plein d’espoir, un composé de hardcore angelino et de pop de Brill, bien gorgé d’harmonies vocales, alors on va voir si la rose est éclose et après une fausse fin, Wand explose, les girls sonnent les cloches du cut et naviguent tout là-haut, dans les nuées de l’imparable félicité. Par contre, on a deux ou trois trucs qui ne marchent pas, comme White Denim, la Luz et cette grosse arnaque qu’est King Gizzard. On peut aussi se pencher sur le cas d’Olivia Jean qui nous dit Mojo est descendue de Detroit pour aller lancer les Black Belles à Nashville. Suivie de près par le riffing de la scierie, cette petite égérie fait son élégie. Alors qu’on lui scie les pattes, elle saisit l’esprit mais affiche un mépris total du qu’en dira-t-on. Pendant qu’elle campe son personnage, certaines phases explosent et d’autres captivent.

    Signé : Cazengler, Mojobard

    Psych Ops - 15 new garage rock nuggets. Mojo # 327 - February 2021

     

     

    ABOUT VINCE TAYLOR

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    De Marc Villard nous avons déjà chroniqué dans notre livraison 49 du 22 / 10 / 2011 Sharon Tate ne verra pas Altamont et La vie d'artiste, beau polar-jazz, dans notre livraison 51 du 05 / 11 / 2011, mais ce coup-ci, c'est différent. Il s'agit d'un recueil de courtes nouvelles intitulées Bonjour, je suis ton nouvel ami. Un truc sympathique, publié chez L'Atalante en 2001, marrant, vite écrit, plein de vide et de pages blanches, vite lu, mais dont la lecture est loin d'être nécessaire pour votre survie mentale. Sauf les pages 87 – 89 sobrement intitulées Vince Taylor.

    Elles dénotent dans le book. Un trou noir, dans les mésaventures désopilantes d'un cadre un peu ventripotent, de quarante ans, ce qui signifie rideau pour les filles, qui jette un regard désabusé sur sa vie d'écrivain dont il refuse d'être dupe, au moins autant que de ses existences professionnelle et familiale, mais l'on n'est pas obligé de le croire, aux prise avec l'absurdité du monde contemporain. On aime, parce que dans les flèches qu'il envoie tous azimuts, sur ses proches et ses collègues de travail, il privilégie sa propre cible. Dans la série, vaut mieux en rire pour ne pas pleurer, il ne se fait pas de cadeau.

    Oui mais ces quelques lignes terribles relatent ce que l'on ne peut même pas appeler de véritables rencontres, à quinze années de distance, avec Vince Taylor, elles font froid dans le dos. Tout ce qui sépare la dèche de l'ange de la déchéance.

    Damie Chad.

    *

    L'année dernière, pas besoin de remonter aux calendes grecques, c'était il n'y a pas longtemps, au tout début du mois de décembre, nous évoquions Klone et sa très belle version de The Spy des Doors. Dans la cronic nous en venions à parler de la Klonosphère, cette structure issue d'un collectif artistique regroupant Klone, Hacride et Trepalium, créée en 2001. Vingt ans après comme écrivait Alexandre Dumas, plus de cinquante groupes, rock ( pas mal ), metal ( beaucoup ), et pop ( un peu ), gravitent, tels des électrons libres, et à des degrés divers autour de cette structure qui leur propose aides et services. Régulièrement ils mettent quelques combos en promotion ( le mot n'est pas très bon, il sent un peu trop fort la grande distribution ), nous avons été alertés par Lewis qui présente son premier clip, oui mais dessous, il y en avait un autre avec cette inscription, Bee Blue, lorsque le mot blues s'étale devant nous il agit sur notre imaginaire comme le gruyère sur la souris prise au piège, surtout que la vidéo s'étant déclenchée toute seule, une espèce de bruit s'est fait entendre, cela ressemblait à un crissement de pattes d'alligator sur le carrelage de la cuisine. On se serait cru dans une cabane au cœur du bayou, nous n'en étions pas si loin, puisque Uncut est originaire de Poitiers, et qui dit Poitiers dit marais Poitevin. Nous avons voulu en savoir plus sur ce groupe qui se nomme Uncut.

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    La chance sourit aux audacieux. A peine avions-nous risqué le non d'Uncut sur l'ordi qu'il nous envoie immédiatement chez eux, dans leur local de répétition, à Poitiers, tronches intelligentes, belles étagères d'album vinyles, fauteuils confortables, on aperçoit même Jim Morrison dans sa baignoire en arrière plan, on se croirait chez soi, en trois minutes France 3 Nouvelles Aquitaine, nous file une vision du combo en entremêlant à ses images celles d'un clip du groupe, viennent se sortir leur premier EP, et l'album ne tardera pas... L'on suppose que tout cela a dû être plus ou moins malmené par le covid, mais au final, ils ont tracé leur route, sont arrivés à passer entre les gouttes... Donc on écoute

    Alexy Sertillange : vocal and baritone guitar / Enzo Alfano : guitar / Pablo Fathi : drums

    UNCUT

    FROM BLUE

    ( KLONOSPHERE / 10 / 11 / 2019 )

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    Blue eyes lover : un texte un peu macho destroy qui se la joue romantico-ténébreux, par contre pour le bleu, vous avez plusieurs teintes, un clair au début, genre doucement les basses, on clopine grave, le bleu-blues de base, et brutalement ils le foncent à mort, les guitares se font lourdes et la voix devient enragée, vont nous refaire à plusieurs reprises le coup du ripolin à deux prunelles, et chaque fois ils rajoutent du pigment, un coup je le délaye, un coup je vous le beurre-noircise, n'arrêtent pas d'être inventifs, cinquante nuances du bleu en cinq minutes, un morceau tellement bien foutu que ça crève les yeux des amoureux, des amourocks. Belle carte de visite. Sûr, ces mec ne sont pas des bleus. Bee blues : ( + Paul Brousseau : keyboards ) :majesté du riff, la voix qui s'élève, les guitares qui s'égrènent, la batterie qui tamponote, des chœurs qui ululent, et puis la montée progressive, le riff se déploie, un incendie de forêt dans votre âme, car tout se passe dans la tête, ne suffit pas de jouer le riff le plus beau qui soit, faut encore que ceux qui l'écoutent sachent l'habiter, faut qu'il brûle dans leur imagination, qu'il se déchire aux ronces du vocal, ces coups de boutoirs de la batterie, sont-ce les dieux qui frappent à la porte de la réalité, ne vous étonnez pas des brisures, des cassures, Uncut vous refile le riff, c'est à vous de le transformer en or pur... les paroles osmosiquent la musique, elles apportent un plus, autant que chez Led Zeppe, qui lui aussi procédait du blues, de cette mythologie animale des instincts de survie primale. ( Voir le clip sur You tube ). Deandra : ( + Jean Marie Canoville du groupe Howard : vocal ) : le riff se lève sur Deandra comme le soleil sur la ville, comme le sourire sur les lèvres d'une fille sauvage. La batterie sur toutes les étagères des états de l'être, tout le reste autour, le vocal qui commence à moaner puis à bramer tel le cerf au fond du bois et les guitares qui cassent du bois. Coup de folie, ravages collatéraux, la ménagerie de verre se brise. Snake boogie : le boogie du serpent, un truc vieux comme la Bible, l'histoire du désir qui pointe et siffle. Classique, l'on en profite pour réfléchir à ces temps abrupts de silence qui essaiment dans les morceaux de Uncut, l'instant de se demander comment ils font pour ne pas rompre la force de l'avalanche sonore. Ces gars maîtrisent un max. Blue eyes lover : la preuve, vous pourriez penser qu'avec le volume vous écrasez les détails, alors ils vous refont deux morceaux en acoustique. Pas de tricherie possible. Vous pouvez suivre les pointillés de la guitare, et profiter des dénivelés. Que reste-t-il de votre ampoule lorsque vous la privez d'électricité. L'expérience d'Uncut s'avère positive, elle éclaire tout autant. Bee blues : celui-ci aussi privé de courant et en live comme le précédent. Plus près de l'early blues, peut-être plus beau, plus inquiétant, davantage ramassé tel le serpent sur lequel vous avez marché et qui s'apprête à vous mordre pour vous punir de vivre, une chose que vous savez mal faire. Murmures ululés tout doux, ou brandis tels des brandons de braise folle. Gold digger woman : leur première démo, pour plus tard, pour se rappeler d'où ils sont partis. Déjà Uncut mais pas encore eux-mêmes, trop de citations, un condensé de ce que les autres qui les ont précédés ont mis au point. Toutefois l'on pressentait que les élèves parleraient bientôt d'égal à égal avec les maîtres.

    Pour ceux qui auraient bêtement cru ( j'en fis partie ) que From blue signifiait qu'ils venaient du blues, ce qui n'est pas faux, le titre de l'album qui suit, tout simplement, Blue, ouvre une autre porte, montre que le groupe possédait un coup d'avance, sortait un EP en pensant déjà qu'ils amassaient les pierres d'assise de leur prochain opus.

     

    UNCUT

    BLUE

    ( Novembre 2020 )

    Si le feuillage dionysiaque qui couronnait la tête de nos trois riffeurs sur le premier EP nous renvoyait à une antique mythologie, la couve de l'album procède d'un autre mythos beaucoup plus récent, celui du farwest, Uncut veut-il nous signifier de faire gaffe, qu'ils sont armés, qu'ils ne sont pas uncolt...

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    Family blues : un riff qui rebondit comme sur un billard à douze bandes, et Sertillange qui murmure puis plante ses éclats de voix dans vos oreilles, ne suffit pas d'avoir le blues dans la vie, ce n'est qu'un début, débrouillez-vous pour en faire quelque chose, c'est comme le blues, vous l'asseyez sur une chaise électrique et il fait des étincelles à n'en plus finir. Le morceau en est la preuve évidente. Paul Brousseau et son orgue vous le soulignent au gros feutre rouge dans la cavalcade finale. Highway to Cagne : ça démarre sur les chapeaux de roue, et ça file sec, le combo a le diable au cul – on le rencontre sur toutes les highways to hell du monde – des accélérés de guitare à vous suicider pour en finir au plus vite, Alexy vous hache les mots à l'abordage, un stoner du tonnerre qui court plus vite que son ombre, sur la fin vous n'aboutissez pas, vous emboutissez la violence du rock'n'roll. Deandra : ( + Jean Marie Canoville : au vocal ) : repris de From Blue. Blue eyes lover : repris de From Blue. Bee blues : repris de From Blue. Small steps : intro barytonique et sonore, le riff s'est arrondi, écho sur les voix, celle du dessus, et celles du dessous, la beauté du morceau repose sur la splendeur des sonorités, étrangement le riff est ici moins découpé que sur les autres titres, mais la brillance de l'instrument évoque beaucoup plus le Dirigeable. Idem pour ces écartèlements de notes finales. Snake boogie : repris de From Blue. Display : blues un jour, blues toujours, Sertillange vous prend sa voix la plus cruellement incisive, l'on dirait qu'il sonde la plaie de son âme avec de gros doigts sales, les guitares pleurnichent des accords pour affirmer leur désaccords et l'on monte sur les hauts chevaux du drame, c'est le grand jeu, le drummin' rebondit sur le tronc d'un arbre plus dur que du fer, et l'on entre dans le grand tohu-bohu des passions humaines qui se déchaînent sans répit à la la manière de tronçonneuses dont vous avez perdu le contrôle. Diplodocus : quand on joue à jeu égal avec les dinosaures des ères précédentes, ne soyez pas étonnés de cette arrivée diplodocusive, musique lourde, qui écrase tout sur son passage Sertillange cornaque le monstre de sa voix, c'est sans surprise, mais quel beau spécimen de l'ère jurassique. Un fossile digne des plus grands musées. Mais attention, sur la fin vous avez des toussotements éruptifs et covidiques de saxophone initiés par Pierre Renaud... Le monstre ne serait-il pas en train de s'éveiller ? The trap : long morceau de plus de huit minutes, des larmes qui tombent bientôt recouvertes par d'autres larmes, la voix ne chante pas, elle parle, frissons de cymbales et l'on repart, pas plus fort, plus aigu, plus clairement pointu comme la souffrance qui s'insinue en l'esprit des petites filles dont le papa est mort à la guerre et dont la maman ne survivra pas, alors le murmure devient cri et le blues éclate comme une grenade à l'intérieur de votre tête et communique le feu au monde entier, gouttes de rosée lacrymale pour éteindre l'incendie, le lac débordera, l'orgue de Paul ride la surface salée de l'océan qui déferle et recouvre le monde'univers. Le blues gémit et se tord de douleur. L'est comme un serpent qui se hisse sur l'arbre de Dieu, l'on n'entend plus que le sifflement de ses écailles. L'on ne sait pas lequel aura tué l'autre.

    Uncut fait partie des grands.

    Damie Chad.

     

    STEPPENWOLF

    7

    ( Dunhill Records / Novembre 1970 )

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    La pochette est créditée à Tom Gundelfinger. L'on remarquera que le Live de 1970 offrait au dos sa couve, une fantomatique tête de mort blanchâtre perdue dans un noir absolu, dont les yeux vides vous fixaient étrangement. Etait-ce une simple vanité pour rappeler aux fans de base que nous sommes tous mortels, même les loups issus des steppes de nos désirs, nous ne savons pas, la mort qui ne dit rien interroge toujours les vivants. Un an plus tard sur la pochette de leur second live sorti en octobre 1971, le Grateful Dead nous offrira une sardonique couronne mortuaire à son effigie. Mais sur cette pochette la mise en scène est beaucoup plus grandiose. Deux gigantesques têtes de mort se regardent. L'on ne peut pas dire que tout comme les augures de l'antique Rome ne pouvaient se voir sans éclater de rire nos deux chefs de squelettes incitent à l'humour noir. La pochette est sculpturale, le paysage stérile et la mer immobile sur lesquelles elles reposent évoquent un paysage post-atomique, quant à la photographie du groupe, d'un bleu-vert cadavérique au milieu d'étranges protubérances de lichen végétatifs elle servirait très bien de jaquette au Précis de Décomposition d'Emil Cioran.

    Le 7 de Steppenwolf n'eut pas le succès escompté. Le Loup était peut-être trop en avance. Cinquante ans plus tard l'on ne compte plus les disques de groupes de hard et de metal qui ont emprunté et galvaudé le thème des têtes de mort sur leurs pochettes. Quant au logo de Guns N' Roses formé par Axel Roses, il adopte la forme de la forme de couronne mortuaire du live du Grateful dead, titré Skull and Roses...

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    Changement de décor à l'intérieur du gatefold. L'on retrouve les membres du Loup dans les ocres sables d'un désert impitoyable qui se font face, tels deux tribus qui s'affrontent, déguisés en guerrier improbables qui évoquent autant les peaux-rouges d'Amérique que les cataphractaires perses ou les hordes préhistoriques. Mais ce n'est pas fini, au dos de la pochette, surgissent, plantées, les longues jambes d'un cowboy – une attitude qui rappelle celle de John Kay sur les photos du groupe – pas plus haut que les talons de ses bottes, à ses pieds le groupe ressemble à un peuple de liliputiens. Chacun interprètera cet artwork à sa guise, serait-ce une vision glaçante et pessimiste de l'Humanité qui depuis des millénaires passe son temps à se battre pour finir par mourir, ou alors Tom Gundelfinger qui apparaît au bout de la photographie en minuscule David opposé au géant Goliath en un duel que l'on ne saurait qualifier de mortel car il tient, non pas un revolver, non pas une fronde, mais un appareil photo, preuve que ne subsistent que ceux qu'un artiste par son art a immortalisés.

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    John Kay : lead vocal, rhythm guitar, harmonica / Larry Byrom : lead guitar / Goldy McJohn : organ, piano / George Biondo : bass / Jerry Edmonton : drums

    Ball crusher : ce Byrom à la gratte c'est vraiment un lord. Le Loup n'a jamais été aussi au point, tiré d'équerre, rien ne dépasse et tout est plénitude. S'en sont rendu compte car sur les quatre minutes il y en a deux réservées en fin de route à l'orchestration. Tout commentaire serait superflu. Pour les paroles, cela m'étonnerait qu'à l'époque ils aient reçu les félicitation du MLF, aujourd'hui seraient cloués au pilori. Forty days and forty night : se rattrapent aux petites branches, le Kay chiale comme une madeleine puisque sa baby a fichu le camp depuis quarante jours, genre d'aventure qui est déjà arrivé à Muddy Waters, il ne faut jamais se couper de ses racines alors le Loup bleu plonge dedans comme aux grands jours de Chicago, Kay vous mord à la gueule, Jerry tapote méchant, un harmo porc-épic déchire, tout bouge dans le bouge, essayez de suivre vous deviendrez rouge de honte, car le Loup il ramone grave dans l'authenticité. Le vieux tube de Bernie Roth reprend un coup de jeune. Fat Jack : Chez le Loup on ne tire pas la gueule aux nouveaux arrivants, George Biondo ne peut pas se plaindre, non seulement il compose et il joue de la basse - l'a été embauché pour remplacer Nick Saint Nickolas - mais il se charge aussi du micro. Longue intro pour lui permettre de se lancer, l'on a mixé sa basse tout devant, et il assure, la voix un peu plus pointue que celle de Kay, mais les autres l'enveloppent comme s'ils avaient à déménager la Vénus de Milo, c'est charnu et plein jus, le fat man y perdra sa graisse de patron rondouillard, vous le font tourner en bourrique et tout le monde applaudit. On adore comme ils conduisent sans respecter les limitations de vitesse, ni les feux rouges. Renegade : un des morceaux les plus célèbres du Loup, Kay l'allemand raconte son évasion, son passage de la ligne, de l'Est vers l'Ouest. Car lui et sa mère sont des renégats qui quittent le paradis communiste pour l'enfer capitaliste ( ce qu'il y a de terrible c'est que si vous écrivez qu'ils échangent l'enfer communiste pour le paradis capitaliste, ça ne sonne pas plus rassurant ), certes il ouvre la bouche bien fort et vous découpe les vocables au chalumeau, mais il ne chante pas bien longtemps, laisse la musique parler à sa place et le Loup épouse sa colère, la fait sienne, l'endosse, les notes prennent l'ampleur des mots de Morrison et le flot orchestral devient plus puissant que celui des Doors. La voix de Kay se teinte de fiel et d'ironie. Lorsque le morceau se termine vous avez l'impression d'avoir passé la ligne, d'être un survivant à votre propre histoire. Foggy mental breakdown : retour au blues, après la claque de Renegade qui terminait la face précédente, où pourriez-vous vous retrouver sinon là. Kay et George se partagent le vocal, pas tout à fait dans le jeu originel question / réponse qui structure l'originélité du blues, mais à la manière du binôme des chevaux de tête qui s'entendent et s'entraident pour tirer la diligence encore plus vite, est-ce pour cela que l'harmonica vous colorise et vous countryse l'ambiance, toujours est-il que l'on se laisse transporter par ce tapis volant équipé d'un turbo surdimensionné. Snowblind friend : Kay ne lâche pas son combat contre les drogues dures, de Toyt Axton il avait donné une version démentielle du Pusher, texte anti-dealer, ici il évoque les ravages de l'héroïne, ce morceau ne suit pas par hasard le précédent qui évoquait le brouillard qui s'installe dans votre âme soumise à un coup dur, ce n'est pas une raison pour se laisser tenter par les enfers artificiels semble-t-il nous dire. Guitare acoustique, une ballade pour un ami mort, mais la voix qui se fait douce accuse tout autant que des cris comminatoires. L'âme country de l'Amérique dans cette berceuse qui arrive trop tard. Détone un peu dans l'album jusque là très électrique, mais résonne bien. Who needs Ya : retour à l'électricité, ça fume de tous les côtés, l'on ne quitte pas la mystique country, le gars qui se fait foutre dehors par sa chérie mais qui tient un discours sans fêlure, se mettent à deux – George et Kay - pour les invectives, le morceau roule tout seul, peut-être trop, heureusement qu'à la fin il y a ces touches de piano qui tombent comme des petits pois que vous êtes en train d'écosser et qui ricochent dans la passoire de la dureté du monde. Earschplittenloudenboomer : tradition Steppenwolf, un instrumental, Kay parle en Allemand ( le titre avec ses mots-valise collés l'un à l'autre le laissait prévoir, je ne connais pas la langue de Goethe mais en faisant court cela a l'air de signifier : super-casse-oreille ) alors que le disque n'a pas commencé. Pas vraiment génial, et ses cuivres qui s'en viennent rompre l'ambiance de l'album sont même désagréables. Hippo stomp : la chanson de l'hippopotame, trop gravement humoristique pour être un blues. Une fable sur le comportement humain. Un peu trop didactique, Kay y prend plaisir, nous un peu moins, l'impact sonore sauve le morceau qui s'améliore sur la fin. Gagne à être réécouté, l'est rempli de subtilité. Si les trois derniers morceaux de l'album sont un peu plus faibles que les précédents, le disque en son entier reste solide et vaut le détour.

    Damie Chad.

     

    XVII

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    Les filles se révélèrent d'un grand secours. Le Chef et moi-même les attendions prudemment à l'écart dans la voiture, à l'entrée ou à la sortie du village. Charline et Charlotte se chargeaient du ravitaillement dans les épiceries ou les boulangeries locales, tellement mignonnes, souriantes et polies que nul vendeur ne se méfiait d'elles et quand elles s'éloignaient les sacs débordants de victuailles personne ne songeait à leur demander d'où elles venaient, où elles allaient. Vite, elles nous rejoignaient, et je démarrais la vieille deutchole cahotante et nous reprenions notre périple par les routes secondaires et les chemins vicinaux. C'est que les nouvelles dispensées par l'auto-radio n'étaient pas bonnes. Nous étions recherchés, les reporters se rendaient sur les barrages établis par la gendarmerie dans l'espoir d'assister en direct à notre arrestation. Le Chef haussait les épaules et allumait un Coronado.

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    Nous mîmes quinze jours pour arriver près de Nice. Il était temps. Malgré nos chapeaux de paille et nos chemises hawaïennes lorsque nous croisions le citoyen de base sur la route l'on nous décochait des regards furibards. Ce n'est pas que l'on nous reconnaissait mais nos allures décontractées de vacanciers insouciants semblaient ulcérer les gens. Rien n'y faisait, même pas l'attitude pudique qu'adoptaient désormais nos deux passagères. Molossa et Molossito dument chapitrés se terraient sous les sièges, les filles avaient ramené un journal sur laquelle leur photo occupait la première page barrée de la mention '' Chiens Enragés''.

    Ce n'était pas le plus grave. Le troisième jour, apparurent les premiers masques, à chaque flash d'information, l'on annonçait le nombre des morts. Le coronado-virus était devenu l'ennemi N° 1. A chaque fois pour nous remonter le moral le Chef allumait un Coronado. Et nous éclations de rire comme des tordus.

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      • Agent Théodule, l'on s'arrêtera à la Théoule, à la villa des Trois Pins, ordonna le Chef

      • Je croyais que l'on allait à Nice s'exclama Charlotte

      • Trop dangereux ma chérie, Vince Rogers nous attend, il nous a préparé une base secrète depuis laquelle le SSR lancera sa contre-attaque

      • Mais comment sait-il que nous arrivons ?

      • Lorsque je lui ai rendu visite au début de la sombre affaire de l'homme à deux mains, nous avions convenu d'une cache cryptique au cas où... Agent Chad, ce prénom de Théodule vous sied à merveille, qu'en pensez-vous Charline, tournez à gauche, cette bâtisse esseulée sur sa colline, klaxonnez deux fois devant le portail, pas trop fort toutefois, restons discret !

    Le large vantail s'ouvrit pour nous laisser passer et se refermer aussitôt, à peine l'avions-nous franchi que les filles poussèrent des cris de joie en apercevant la vaste piscine. Molossa et Molossito entamèrent une poursuite effrénée entre les massifs du jardin. Vince Rogers nous attendait le sourire aux lèvres.

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    Le repas avait été copieux mais dès que le café fut servi, le conseil de guerre commença :

      • Nous avons quatre problématiques à résoudre exposa le Chef, la première est d'une facilité déconcertante. Il est clair comme de l'eau de roche que tout ce cirque médiatique autour du coronado-virus n'est qu'un prétexte pour se débarrasser définitivement du SSR. L'Elysée profite d'une manifestation épiphénoménale et habituelle d'un épisode grippal pour nous accuser. Les autres pays lui emboîtent le pas, il vaut mieux que le foyer infectieux originel soit en France que chez eux. J'aimerais maintenant que Vince Rogers nous éclaire un tant soit peu sur l'affaire Eddie Crescendo.

      • J'ai beaucoup réfléchi sur le cas Eddie Crescendo. Le destin de ce malheureux, il y a perdu la vie – les filles frissonnèrent de peur – n'est que l'arbre qui cache la forêt. Celle des Réplicants – les filles blêmirent – je suis persuadé que Crescendo s'apprêtait à révéler l'existence des Réplicants, c'est pour cela qu'il a été tué.

      • Les Réplicants sont très méchants l'interrompit Charline

      • Pas du tout, reprit Vince Rogers, ce ne sont pas les Réplicants qui ont fait disparaître Crescendo.

      • Ce sont des extraterrestres qui ont fait le coup assura Charlotte avec un tel aplomb que l'on aurait pu croire qu'elle avait assisté à la scène.

      • Pas tout à fait, répartit Vince, les extraterrestres se moquent de nous, peuvent survoler notre planète de temps en temps, vous avez vu les images de mon film, d'après ce que j'ai compris, au cas où un jour, peut-être dans dix mille ans, ils auraient besoin de notre monde, ils l'ont infiltré avec des Réplicants. Les Réplicants ne sont pas des êtres vivants mais des machines fabriquées à notre ressemblance.

      • Les extraterrestres ont donc ordonné aux Réplicants de faire disparaître Crescendo qui avait découvert leur présence conclut Charline qui aimait bien avoir toujours le dernier mot, c'était là son moindre défaut !

      • Pendant longtemps je l'ai cru, répondit Vince, mais si vous repensez à tous les évènements qui se sont déroulés depuis le début de l'affaire, vous vous apercevez, que quand les Réplicants entrent en jeu, la police n'est jamais loin comme par hasard. Non, voici mes déductions : l'Elysée a passé un accord secret avec les Réplicants, la machine s'est enrayée deux fois, voici quelques années quand Eddie Crescendo a décidé d'avertir, preuves à l'appui, les manigances qui relèvent de la haute trahison au plus haut sommet de l'Etat, et dernièrement quand Alfred le facteur censé espionné le SSR s'est pris d'une passion immodérée pour le rock'n'roll !

      • J'irai jusqu'à dire, cher Vince que tes hypothèses convergent avec les miennes – le Chef prit le temps d'allumer un Coronado – si l'Elysée veut anéantir le SSR, c'est parce qu'il connaît l'attrait d'Alfred pour le rock'n'roll, ils l'ont fait abattre croyant s'en débarrasser, mais les Réplicants sont des machines qui sont capables de s'auto-réparer. A force de vivre avec les humains, et de les imiter pour se fondre dans la masse, les Réplicants ont intégré dans leurs circuits nos habitudes, ils se sont assimilés, pensez à Thérèse la copine d'Alfred qui s'est pris d'amour pour Jean-Pierre !

      • Comme c'est romantique ! s'écrièrent en même temps Charline et Charlotte.

      • Sans aucun doute, mais le SSR ne peut vivre uniquement d'amour et d'eau fraîche, dès demain matin, le SSR se met en chasse, un seul but, neutraliser la tête pensante de ce micmac intolérable, une seule cible l'Elysée !

    Les filles en béaient d'admiration.

      • Sommes-nous assez nombreux, hasarda timidement Charlotte

      • Peuf ! – un nuage de fumée s'éleva du Coronado – si je compte autour de cette table, nous sommes cinq, c'est au moins quatre de trop, déclara péremptoirement le Chef, ayez confiance en moi pour établir le plan idoine et adéquat suffisant pour éliminer ce minuscule problème !

      • Super, on veut en être, s'écrièrent les filles tout excitées.

      • Vous en serez, affirma Vince, mais avant il faudra en finir avec les deux tentacules les plus noirs et les plus mystérieux qui s'en prennent à nous. Mes demoiselles, la mise à néant de l'Elysée, un jeu d'enfant, du pipi de chat, de la roupie de sansonnet, mais au début du conseil nous avons signalé quatre problématiques, et il nous reste à traiter des deux plus difficiles...

      • Ouah ! Ouah ! Ouah ! Ouah !, Molossa et Molossito tournaient comme des fous autour de la table en aboyant sauvagement, et en grognant si fort que l'on croyait entendre le tonnerre...

      • Voilà, demoiselles – tout le monde remarqua que le Coronado du Chef s'était éteint tout seul – nos chiens féroces et fidèles en savent plus que nous sur la nature du danger...

    ( A suivre... ).

  • CHRONIQUES DE POURPRE 436: KR'TNT ! 436 : ANDRE WILLIAMS / MICK HARVEY / ROCKABILLY GENERATION NEWS / AMN'ZIK / HOWLIN' JAWS / IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO / THE RED RIDING / THE RED RIDING

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 436

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    31 / 10 / 2019

     

    ANDRE WILLIAMS / MICK HARVEY

    ROCKABILLY GENERATION NEWS / AMN'ZIK

    HOWLIN' JAWS / IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO

    THE RED RIDING / TONY MARLOW

     

    Dédé la praline - Part Two

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    De tous les grands artistes noirs des Amériques, Andre Williams est l’un des rares qui ait su opérer ce qu’on pourrait appeler le cross-over. Il laisse à la postérité une œuvre complète qui couvre avec un égal bonheur le R&B, le doo-wop, la country, la Soul et le garage. Quelle que fut l’époque, Andre Williams sut rester hot et tous ceux qui eurent le privilège de le voir sur scène gardent de ses shows un souvenir lumineux. Il sut se montrer aussi charismatique que Screamin’ Jay Hawkins, aussi singulier que Captain Beefheart, aussi décisif que Mick Collins avec lequel il s’entendait d’ailleurs très bien.

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    Andre Williams parle très bien de lui dans un long texte intitulé «The true story of Andre Williams in his own words». Il explique par exemple que depuis sa plus tendre enfance, il a appris à se protéger du bullshit - I’ve always been clever and knew how to stay out of bullshit - Il est en partie élevé par son grand-père en Alabama puis il rejoint son père qui travaille dans une aciérie de Chicago. Pour éviter la maison de correction, il s’engage dans la Navy à 15 ans en se faisant passer pour son frère, et quand l’arnaque est découverte, il passe en cour martiale et se prend dans la barbe une pige de pénitencier. Il débarque ensuite à Detroit, invité par un copain de la Navy et tombe par hasard sur un Talent Show. Il s’inscrit et gagne le concours. C’est là qu’il devient Mr Rhythm et qu’il signe un contrat avec Fortune Records en 1955, à l’âge de 19 ans. Il enregistre son premier Fortune single, «Going Down To Tijuana», en hommage aux Coasters qu’il admire. Les patrons de Fortune aiment bien Dédé - They were always very good to me - Et puis bien sûr, il y a Nolan Strong - Nolan Strong was The Motherfucker, man - et il ajoute : «If there was no Nolan there wouldn’t be no Smokey Robinson, no basic Detroit sound.» Il dit qu’il aimerait bien pouvoir chanter «The Way You Dog Me Around», mais c’est trop haut. Il réussira quand même à la chanter sur son dernier album, Don’t Ever Give Up.

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    S’il fallait choisir un album dans sa discographie, ça pourrait bien être le fameux Silky enregistré en 1998 avec Mick Collins et Dan Kroha, un album qu’on appelle aussi l’album de la main au cul. Retournez la pochette et vous tomberez sur un Dédé la praline souriant, sapé comme un milord, et c’est ce mec qu’on prendrait pour un crooner qui va sonner les cloches du pauvre Detroit Sound qui ne demandait rien à personne, bing bong, et ce dès l’effarance métallique d’«Agile Mobile & Hostile». Mick Collins y taille des tortillettes dans la matière du groove, et tenez-vous bien, ce fabuleux drive est monté sur un simple riff garage. On reste l’effervescence maximaliste avec «I Wanna Be Your Favorite Pair Of Pajamas», tout aussi vivace et coriace, très toxique. On peut dire de Dédé et de Mick Collins que les deux font la paire. Le troisième coup de Jarnac silky se trouve en B : «Car With The Star». On croirait entendre les Gories, derrière ça joue un peu comme Chuck, à la grosse attaque. Quelle belle leçon de maintien ! Franchement Dédé ne saurait imaginer de meilleur backing-band. N’oublions pas l’excellent «Bring Me Back My Car Unstripped» quasi battu aux tambours du Bronx. Forcément, ça sonne encore comme un cut des Gories. C’est aussi sur cet album qu’on trouve le fameux «Let Me Put It In» d’un niveau égal aux grandes heures de Screamin’ Jay Hawkins. Baby, baby ! Dédé met le paquet, il explose de désir orgasmique en mille morceaux.

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    L’autre grand album classique d’Andre Williams est bien sûr Black Godfather paru en l’an 2000. Quel album ! Il va tout seul sur l’île déserte. Toute la crème de la crème du gratin dauphinois s’est invitée sur cet album, à commencer par Jon Spencer qui fait l’intro et qui embraye sur le morceau titre - Andre Williams ! Godfather ! - Les trois JSBX scandent Godfather sur un énorme groove urbain et Jon Spencer passe un coup de vrille histoire de créer un peu d’hystérie. Mick Collins est aussi de la partie, cette fois avec les Dirtbombs. Véritable coup de génie que ce «Watcha Gonna Do» - I sure did love you - et soudain Mick Collins part en vrille de fuzz ultraïque. Les Dirtbombs resteront les rois de la clameur sonique jusqu’à la fin des temps. On assiste à une violente montée de fièvre, ce diable de Dédé sait rocker l’os du genou. On retrouve les Dirtbombs en B sur «You Got It And I Want It», un vieux hit du Dédé d’avant. Quelle pétaudière ! Pat Pantano bat ça comme plâtre. On peut dire qu’à Detroit ils savent battre. Et Dédé se jette dans la bataille avec un héroïsme surnaturel. L’autre hit du disk est le fameux «The Dealer The Peeler And The Stealer». Ce sont les Compulsive Gamblers qui accompagnent Dédé sur ce coup-là - Just take my money honey - Jack et Greg montent un coup de transe hypno qui va rester dans les annales. La quatrième équipe invitée sur cet album, ce sont les Countdowns de Brian Waters qui deviendront plus tard Flash Express. Ils accompagnent Dédé sur l’excellent «Freak Blues» joué à l’extrême intensité du beat palpitant, ça pulse au long cours et soudain ça explose avec un Dédé qui part comme une fusée, alors que Steve McKay passe un solo de free digne de «Fun House». Brian Waters monte aussi un coup extraordinaire de fast groove dans «Montana Slim» - Well here is a guy way down Montana - Dédé part en jive et le solo de Brian Waters sonne comme un solo de kazoo. Dédé finit son cut à la folie pure, au chat perché explosif. À l’époque, il a traumatisé pas mal de gens avec cet album.

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    Les deux autres albums d’Andre Williams absolument indispensables sont Red Dirt et Bait And Switch. Red Dirt, car c’est l’album d’une certaine ‘nostalgie’, celle d’un temps où Dédé bambin voyageait à bord du camion qui l’emmenait et qui le ramenait des champs. Gamin, il vivait en Alabama et travaillait aux champs, comme des centaines de milliers d’autres petits nègres de sa génération - I was born in Bessemer, Alabama, so I have never had it easy, but thanks to Hank Williams, Waylon Jennings, Patsy Cline, Hank Snow and other great recording artists, I was able to survive the hot sun. (...) I love country music and will always keep it in my heart - Il tape «Weapons Of Mass Destruction» sur un groove à la Dealer, mais dans un environnement country et finit au joli chat perché de la désaille. Sur cet album, il est accompagné par les excellents Sadies. «I’m An Old Man» sonne comme un gros shoot d’Americana joué dans une ambiance de saloon. Le «Psycho» qu’on trouve ici n’est pas celui des Sonics, mais un fantastique balladif d’ambiance Sady - Oh mama/ Why don’t you wkae up - Il termine avec l’excellent «My Sister Stole My Woman» et les Sadies chargent la barque, on peut leur faire confiance. C’est aussi sur cet album qu’on trouve une magistrale version de «Busted» popularisé par Ray Charles dans le monde et par Schmoll en France. Dédé lui administre un shoot de grosse intensité dramatique.

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    Bait And Switch, c’est le versant Norton d’Andre Williams, un label qui non seulement défendait ses artistes comme certains libraires défendent des auteurs, mais qui s’est aussi arrangé pour que ces albums - ceux d’Andre Williams comme ceux d’Hazil Adkins ou de Rudy Ray Moore - deviennent légendaires. L’album grouille littéralement d’énormités à commencer par le «Detroit Michigan» d’ouverture de bal. Matt Verta-Ray gratte sa gratte et derrière Dédé, les Four Dollars swinguent de doo du wop. Stupéfiant ! Il duette ensuite avec Rudy Ray Moore sur «I Ain’t Guilty». C’est le duo mythique de Norton. En B, on en trouve un autre : Dédé et Ronnie Spector qui swinguent le vieux «It’s Gonna Work Out Fine» d’Ike Turner. Hit idéal, et d’autant plus idéal qu’il est servi par deux des interprètes les plus âprement géniaux de leur temps. Tiens encore un duo d’enfer avec the Mighty Hannibal pour «Put That Skillet Away». Admirable balladif saxé de frais et joué avec la pire des nonchalances. C’est Marcus The Carcass, le bassman des A-Bones, qu’on entend chevaucher le dragon de «Sting It Bang It And Give It Cab Fare Home». Nous ne sommes pas au bout de nos surprises car Robert Quine fait son apparition dans «Head First». Tous ces invités prestigieux finissent par donner à Bait And Switch un aspect surréaliste.

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    Norton avait déjà commencé à tenter le diable avec Greasy, l’album de la résurrection d’un Dédé qu’on croyait définitivement perdu, car il était à la rue. On tenait à l’époque cet album pour mythique, rien que par la présence de Dick Taylor. On l’entend riffer derrière Dédé dans «Daddy Rolling Stone». C’est un peu comme si on entendait deux mauvaises graines monter un coup. Le vieux Dick refait des siennes dans «Back To Tijuana». Il s’y fend d’un beau solo et gratte des accords à la tagada mexicana. Dédé renoue avec son vieux doo-wop dans «I’m So High». Les El Dorados swinguent bien le bop. En B, Dédé s’en va faire son Screamin’ Jay Hawkins avec «The Bells», ça se termine en mode doo-wop avec des cloches. En prime, Dédé chiale comme une madeleine. Il nous swingue ensuite un groove de comedy act intitulé «Mother Fuyer». Il chante ça du coin de la bouche avec une chaleur virile de vieux séducteur. Quel artiste ! Puis il passe naturellement au heavy blues saturé d’harmo avec «Put A Chain On It» et Dick Taylor rehausse le tout d’un très beau solo. On appelle ça une conjonction de talents. En fin de cut, Dédé s’énerve à coups de shit your mouth. Il n’a rien perdu de sa vigueur. D’ailleurs, on voit sur la photo de pochette qu’il rayonne de bonne santé.

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    L’autre grand label défendeur d’Andre Williams, c’est Bloodshot, basé à Chicago. Disons que Can You Deal With It ?, That’s All I Need, Hoods And Shades et I Wanna Go Back To Detroit City constituent la période ‘classique’ d’Andre Williams. Ces quatre albums correspondent en gros à la période où Dédé tournait pas mal en France. Des quatre, le Can You Deal With It ? enregistré à la Nouvelle Orleans est le plus dense. On y retrouve Monsieur Quintron à l’orgue. Dès le morceau titre d’ouverture de bal, big Dédé pique l’une de ces belles crises de power surge dont il a le secret et une certaine Romana King envoie les yeah ! Il fait ensuite un joli duo avec elle et ça donne un très beau groove de la Nouvelle Orleans digne de Marie Lavaux. Avec «Pray For Your Daughter», Dédé nous propose un joli singalong de bon aloi graissé aux renvois de chœurs à la ramasse de la rascasse. Cet album est littéralement hanté par des riffs d’orgue. Nouveau coup de power surnaturel dans «If You Leave Me». En fin de B, deux autres grooves magiques guettent l’imprudent voyageur : «Your Woman» doté du pulsatif africain de la Cité de la Mort, et «Can’t Take ‘Em Off». Le groove magique lui va à ravir.

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    Les trois autres albums Bloodshot ont pour particularité d’être produits par Matthew Smith, le mec d’Outrageous Cherry qui produisit Nathaniel Mayer à la fin de sa vie. Sur That’s All I Need, on croise aussi des gens comme Dennis Coffey et Troy Gregory. Pas étonnant qu’un cut comme «America» sonne comme un classique du Detroit Sound. «Just Call Me» rappelle le «White Dress» de Nathaniel Mayer. Pas surprenant, car c’est un son typique de Matthew Smith. Excellent groove de Call me babe. Mais tous les cuts ne sont pas forcément renversants. Le morceau titre qui ouvre le bal de la B est une sorte de confession. Dédé avoue qu’il n’a pas besoin de grand chose, au fond - I don’t need much - Il lui suffit juste de garder la tête hors de l’eau - Just one step abve poverty/ Just enough to survive - C’est un album très intimiste, en vérité. On sent une sorte de proximité. Il fait un peu de funk avec «There Ain’t No Such Thing As Good Dope» et termine avec les confessions d’«Amends» - I love my gal ?/ No no no...

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    On retrouve quasiment le même son sur Hoods And Shades. Jim Diamond et Dennis Coffey jouent sur l’excellent «Dirt». Coffey passe un solo d’acou qui laisse coi. Ces deux grands guitaristes de Detroit que sont Coffey et Smith se partagent le gâteau. Derrière Dédé, ça joue plus que de raison. Sacré coup de funky business que cet «I’ve Got Money On My Mind» co-écrit par Dennis Coffey. On sent bien le vétéran de toutes les guerres à l’œuvre dans ces descentes de paliers superbes. On a même un morceau titre joué au groove d’acou, très ambiancier. En B, on trouve deux hommages : à Tony Joe White» avec «Mojo Hannah» et à Swamp Dogg avec «Swamp Dogg’s Hot Spot», mais rien n’est moins sûr, car Dédé nous rappe l’histoire d’un Swamp Dogg qui n’est pas forcément celui qu’on croit.

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    On note aussi que les albums Bloodshot sont beaucoup moins denses que ceux de la période Norton ou In The Red. Dan Kroha refait son apparition sur I Wanna Go Back To Detroit City. Sweet et Kroha tapent «Times» au slow groove de Detroit, sans fournir le moindre effort. Dédé fait son boogaloo avec «Meet Me At The Graveyard». Oui, ça sent un peu la fin. Cet album est en fait l’avant dernier de sa longue carrière. Le seul cut qui sort du lot est celui qui ouvre la B, «Detroit (I’m So Glad I Stayed)». Dédé screame à la voix blanche sur un admirable retour de stomp. Derrière, tout le monde fait les chœurs. On sent une grosse ambiance compatissante. C’est le dernier raout du vieux Dédé. Il règle ses comptes dans «Hall Of Fame» - I’ve spent time in jail/ I’ll never be invited in the Hall of Fame/ But still consider myself a winner - Et il ajoute le bouleversant «And this coming from the heart of Andre/ Kiss off !» On entend encore Dennis Coffey jouer de l’acou derrière Dédé dans «I Don’t Like You No More», et puis voilà, on peut ranger l’album.

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    Live ? Oui, il existe deux albums et on peut y aller les yeux fermés : Hot As Hell avec les Sadies et Live At The World Famous Vera Club avec Green Hornet. On y retrouve sensiblement les mêmes cuts, du style «Car With The Star». Avec les Sadies, ça tourne à la pointe de vitesse, et avec l’Hornet Olaf, ça vire un big mish-mash - I’m a bad motherfucker - Du style «Agile Mobile Hostile», joué au heavy beat garage avec les Sadies et gratté sec avec l’Hornet, mais on est loin de Mick Collins. Du style «I Wanna Be Your Favorite Pair Of Pajamas», embarqué au beat du diable par les Sadies et tapé au shuffle de garage apoplectique par l’Hornet.

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    Côté Sadies, on trouve une fantastique version de «She’s Alright». Les frères Good mettent le paquet, poussant la musicalité du backing dans les orties avec un violon. Côté Hornet, on trouve une excellente version de «You Got It And I Want It», du big Dédé Stuff travaillé au son sec. Ils terminent avec un «Hallelujah» qui frise le Dealer, car ça joue au claqué de riff raff et ça relance à la sévère, avec un big shuffle d’orgue à la Brian Auger, ah comme c’est bon !

    Côté albums ‘classiques’, on peut en citer encore trois, sortis sur les labels différents : Aphrodisiac, paru en 2006, Night And Day en 2012 et Life la même année.

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    Pas de hits sur Aphrodisiac, mais du son. On sent le souffle dès «Hold Up» - What’s my name ? et les chœurs font : Andre Williams ! - Les mecs s’amusent bien derrière Dédé. Il enchaîne avec «Do You remember», un groove joyeux emmené à l’orgue d’allure joviale. Ils tapent là dans une sorte de Samba pa ti. Dédé adore chalouper joue contre joue. C’est un album qui laissait indifférent à la première écoute et qui se réécoute avec un réel plaisir. «I’m Not Worthy» sonne comme un groove tentateur et ça sonne presque carribéen. Puis il tape son «Prove It To Me» au groove de forcené, oh I try, but you just don’t understand, les filles sont folles, show me what you got. Que d’énergie dans cet album ! Il chante de plus en plus à l’édentée, comme le montre «I Don’t Need Mary». Il shake son shook en profondeur avec la foi du charbonnier, il faut voir le cacochyme suprême de ses élans, il bouffe la pop et tout le saint-frusquin. Dans «Three Sisters», il se tape les trois sœurs en même temps. Il est comme Jimi Hendrix, il lui en faut plusieurs à la fois. Dédé s’amuse avec toutes les conneries. Il ne s’assagira jamais. Il termine cet album attachant avec «I Can See». Il sort son gros baryton et lance un baby retentissant - What you’ve done to me, font les chœurs de filles lascives, symboles de perdition. Dédé chante du haut de sa chaire de power viril maximaliste. Il chante à l’arrache de géant de l’Alabama.

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    Sur la pochette de Night And Day, Dédé semble un peu hilare. Il retrouve les Sadies et tout un tas de luminaries, du style Dan Kroha, Jon Spencer, Jon Langford et Matt Verta-Ray. L’album peine un peu à éclore, on sent une certaine fatigue dans la voix du vieil homme. Il nous sonne enfin les cloches avec «Bored» - I don’t do drugs no more/ But I will If I have to/ Don’t take anything from me/ Gimme some grease and rocks - Extraordinaire, Jon Spencer pousse des Oh comme au temps du Black Godfather. Puis Dédé règle ses comptes avec le Mississippi dans «Mississippi & Joliet» - Keep yout ass out of Mississippi/ And of a couple of places/ Where they don’t like niggers - Nouveau coup de génie en B avec «One Eyed Jack», fabuleux groove à la sauce Dealer monté sur un beat hypno de bad motherfucker et hanté à un moment par un violon. Ça sent bon les Sadies et donc ça ultra-joue avec le groove de big bad Dédé en couche supérieure. On entend plus loin une certaine Sally Timms duetter avec Dédé dans «That’s My Desire» et ça se termine en groove à la Tony Joe White avec «Me & My Dog» - And nobody here/ Just me and my dog/ She’s gone - Ça monte bien sûr très vite en température.

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    Belle pochette que celle de Life : Dédé le dandy s’adresse à vous directement. On retrouve sur cet album l’équipe de Detroit, Matthew Sweet et Jim Diamond. Sweet n’en finit plus de recréer ses ambiances à la Nathaniel Mayer. C’est exactement le même son. Dédé démarre son «But’n» comme «Pass The Biscuit» : «Scuse me please...» Il s’en prend à Obama dans «Blame It On Oboma» et se fend d’un joli coup de fétichisme avec «Heels» - Please walk mama - On se croirait dans Le Journal d’Une Femme de Chambre d’Octave Mirbeau. La perle se niche en B : une reprise musclée de son vieux «Shake A Tail Feather». Tout le Detroit Sound y monte à la surface. Avec «Ty The Fly», il nous fait une petite leçon de morale : «Ty ate so much that he was too fat to fly.» Avec la romantica éplorée d’«It’s Only You That I Love», il n’en finit plus de rappeler à quel point il aime les femmes et prévient ensuite la compagnie avec «Don’t Kick My Dog» - Lookah here, listen baby - Matthew Sweet installe un heavy groove et Dédé y va de bon cour : «You can kick my wife/ Kick my life/ Kick my car/ But don’t kick my dog.»

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    Si on aime le rap et Swamp Dogg, on peut aller écouter le premier album d’Andre Wiliams, Directly From The Streets, paru en 1990. Sur la pochette, Dédé a des faux airs de Joey Starr. Côté son, c’est du street rap of funky strut - Gimme that good ass - Dédé rime le cul avec le beat et ouvre la voie. Il existe aussi un split d’Andre Williams & The Goldstars avec King Salami. Les Goldstars sont des vieux compagnons de route de Dédé et dans «Nightclub», Nash Kato fait une apparition : il envoie ses chœurs de night & day avec une classe épouvantable. Dédé insiste pour entrer - Nightclub/ Let me in/ It’s cold outside - Il termine sa face avec «The Hard Way», un joli groove de Soul joué au classic American sound, bien soutenu aux chœurs.

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    L’autre gros secteur de l’œuvre d’Andre Williams, ce sont les compiles. Oui, car avant de devenir le Dédé qu’on connaît, il enregistrait sur l’un des plus anciens labels de Detroit, Fortune Records. Il produisait aussi pas mal de gens à droite et à gauche, pour Motown, Duke et d’autres. Les compilateurs s’en sont donc donné à cœur joie. Les quatre principales compiles sont les fameux Grease Soul Volume 1 & 2, Detroit Soul Volume 3 & 4. C’est là sur ces quatre albums que se niche l’antique génie foutraque d’Andre Williams. Les deux premiers sont 100% Fortune et tirés d’une vraie collection de singles rassemblée par l’un des plus anciens fans d’Andre Williams qui se trouve être un Français.

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    Grâce à lui, on peut entendre cet incroyable ramassis de singles, tiens à commencer par «Going Down To Tujuana», vieux mambo de doo-doo wahhh monté sur une orchestration rudimentaire, des chœurs de ouah-ouah et une petite guitare se glisse subrepticement dans le groove. On appelle ça un son. Et là, on est hooké. Dédé fait parfois intervenir un sax à la traînasse de la rascasse. Dans «Mozelle», il demande à Mozelle de revenir et ça swingue au meilleur mambo de Detroit City. Il fait sonner le «Bobbie Jean» de Chuck comme un mambo de bonne Fortune et quand on arrive en B, on tombe émerveillé sur «Baconfat» - When I was down in Tennessee/ Got a new dance they call Baconfat - Et là, ça swingue - Neh neh neh help yourslf - On le voit aussi taper dans le heavy groove de round midnite avec «Feel So Good» et revenir au mambo avec «Mean Jean», mais il le swingue à l’Africaine, avec des congas de Congo Square.

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    On monte encore d’un cran avec le Volume 2, et ce dès «The Greasy Chicken», pus jus de comedy act down in Mexico, il fait la poule de cot cot codec et rivalise d’ardeur avec les Coasters. «Pass The Biscuits Please» vaut pour un véritable coup de génie. Plus loin, un cut comme «Hey Country Girl» réveille de vieilles envies de danser dans des boums. En B, le «Mmm Andre Williams Is Mmmovin’» vaut pour un classic Dédé jive de bonne Fortune. «Georgia My Is Movin’» rendrait un juke heureux et l’excellent «I Wanna Know Why» sonne comme «Sometimes After A While». Ça se termine avec un «I Still Love You» digne de «Sea Cruise» et ce n’est pas peu dire !

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    Ça se corse terriblement avec les Detroit Soul Volume 3 & 4. Il commence par faire miauler Pussycat sur un fond de groove à la Junior Walker. On est à Detroit, baby, ne l’oublions pas. On tombe aussi sur de beaux instros, Dédé adore l’ambiancier. Et puis voilà l’un de ses premiers gros hits, «You Got It And I Want It». Il chauffe les pénates du R&B le plus raw qui soit. Puis avec «I Can’t Stop Cryin’», il fait son Screamin’ Jay. Il en a les moyens. On a là une admirable débinade de slow groove chauffé par des chœurs de filles intermittentes. Il revient au comedy act avec «Peal Time» : c’est un dialogue entre father and son, about a girl who’s a pearl/ Are you sure son ? Il passe au dancing groove fabuleusement orchestré avec «Humpin’ Bumpin’ & Thumpin’» et «The Stroke». C’est en B qu’apparaît l’énorme «Shake A Tail Feather», vieux classique de juke, franchement digne des Isley Brothers - Do the twist/ Do the swim/ C’mon - Avec «It’s Gonna Be Fine In 69», on passe au slow groove d’alligator shoes - You know what ? - Quelle classe ! Il raconte qu’il va se payer une bague. On voit enfin Johnny Sayles emmener «The Concentration» en enfer. Solide romp de r’n’b digne de Wilson Pickett, le mec est un bon, il ya-yate jusqu’au bout de la nuit.

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    Des quatre volumes, le quatrième est sans doute le plus intense. Dédé duette avec Jo Ann Garrett dans «A Rockin’ Good Way» et ça grimpe directement dans le très haut niveau. Andre Williams a le génie de l’orbite groovytale. Avec «Pig Snoots Pt 1», on a ce qu’on appelle la crème du Detroit groove, monté sur un drumbeat extrêmement tonique. Le Pt 2 est tout aussi imparable. Il faut aussi écouter absolument cet «Uhuru (African Twist)» tapé aux clap-hands avec du Eya Eya Hey en plein pot cadré serré. Et qui retrouve-t-on en B ? Sir Mack Rice, avec la première mouture de «Mustang Sally», avant que Wilson Pickett ne s’en empare. Sir Mack Rice swingue sa Sally avec une sorte de bringueballe de vieille boîte rouillée. C’est tout simplement admirable de nonchalance. Puis on passe à l’excellent «Inky Dinky Wang Dang Doo» des Dramatics, mené par une voix d’ange, comme chez les Tempts. On s’effare d’une telle élégance de la Soul. Nouveau coup de génie avec «Chicken Thighs» - Some folks like to eat the neck/ Some folks like to eat on the back - Il fait du culinaire - Yes come in here/ Serve it to me/ That’s what I like/ I’ll give my right arm for a thigh/ Cook it !/ Cook it ! - C’est absolument dément - Oooh serve it to me/ That’s what I like/ Chicken thighs ! - Jeannette Williams vient gueuler «Hound Dog» et passe en force avec «Stiff». On se régale aussi du «Funky Judge» de Bull & The Matadors. C’est excellent car ils adressent un gros clin d’œil à Shorty Long. C’est littéralement infesté de swing. Ah quelle leçon de funk !

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    Deux autres compiles complètent un peu le panorama des origines du Detroit Grease : Rib Tips & Pig Snoots paru en 2000 et Red Beans And Biscuits en 2004. «Rib Tips» sonne comme un hit de Junior Walker, nul doute, roudoudoute. On recroise inévitablement les beaux hits des quatre compiles françaises : «You Got It And I Want It», «Pearl Time» (Dad she can do the pearl !/ Sounds good son) et l’énorme «Chicken Thighs» - Cook it ! Cook it ! - On entend aussi des filles bien délurées sur «Pig Snoots» et une version superbe d’«I Heard It Through The Grapevine». Et avec des instros comme «Hard Hustling» et «Soul Party A Gogo», ça jazze dans la balance à Balmoral.

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    Sur Red Beans, on trouve l’excellent «I’m The Rock», heavy groove d’anticipation urbaine, monté sur un rif de basse traînard comme un soudard à deux sous. Quasi mythique. On trouve aussi une version instro du merveilleux «Pass The Biscuits ‘67», et un «Andre’s Thang» visité par l’esprit rageur de Junior Walker. Les Green Berets accompagnent Dédé sur «I Miss You So», solide romp de groove qui renvoie au heavy stuff des Tempts. Ça se termine avec l’excellent «Baby Baby Oh Baby», encore du big beat à la Dédé. Tout ce qu’il entreprend n’est que du roule ma poule, que du roulez bon temps.

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    C’est avec une certaine émotion qu’on met le dernier album d’Andre Williams sur la platine, histoire de lui dire adieu dans les formes. Sur la pochette de Don’t Ever Give Up paru en 2017, on voit qu’il a pris un sacré coup de vieux, mais il paraît encore solide sous son chapeau blanc. En tous les cas, son regard défie la mort. On ne trouve pas de hits sur cet album fatidique, seulement des grooves rampants comme «Dirty Mac Stinky Dog», avec des chœurs qui servent bien le mystère du groove, comme autrefois les vestales servaient les mystères de Delphes. Les trois filles font véritablement la grandeur du cut. Le morceau titre est un instro qu’on écoute en se régalant et Dédé termine l’A avec un vieux hit de Nolan Strong, «The Way You Dog Me Around». C’est pour lui une façon de revenir aux sources, c’est-à-dire au temps de Fortune Records et de Miss Devora Brown. Dédé nous chante ça aux petits oignons de l’émotion suprême. Le cut le plus émouvant est celui qui ouvre le bal fatal de la B : «Bury Me Deep» - When I die/ I want/ Six female/ And I want a pink hearse/ And twelve dead roses/ And 20 foot grave/ And a statue of Elvis Presley/ Two country & western singers/ And a flag of every enemy country - Et il rappelle son motto : «Bury me deep.» Il passe à l’intimisme le plus troublant avec «One Side Of The Bed». Cette brute n’en finira plus d’édifier les édifices. Il chante aussi l’une des ces comptines dont il a le secret, «Three Blind Mice» et le voyage terrestre d’Andre Williams s’achève avec «Through Your Uprights». Une certaine Meschiya Lake chante un gospel de fin de non-recevoir sur un joli shuffle d’orgue, hallelujah ! Hallelujah ! C’est swingué à la vie à la mort de la mortadelle et bien sûr, c’est, à l’image du grand Dédé Williams, solide comme un poncif.

    Signé : Cazengler, Dédé pipé

    Andre Williams. Directly From The Streets. SDEG Records 1990

    Andre Williams. Greasy. Norton Records 1996

    Andre Williams. Silky. In The Red Recordings 1998

    Andre Williams & The Sadies. Red Dirt. Sonic RendezVous 1999

    Andre Williams & The Sadies. Hot As Hell. Nest Of Vipers Records 1999

    Andre Williams. Black Godfather. In The Red Recordings 2000

    Andre Williams. Bait And Switch. Norton Records 2001

    Andre Williams & Green Hornet. Live At The World Famous Vera Club. Norton Records 2003

    Andre Williams & The Diplomats Of Solid Sound. Aphrodisiac. Vampi Soul 2006

    Andre Williams & The New Orleans Hellhounds. Can You Deal With It ? Bloodshot Records 2008

    Andre Williams. That’s All I Need. Bloodshot Records 2010

    Andre Williams. Hoods And Shades. Bloodshot Records 2012

    Andre Williams & The Sadies. Night And Day. Yep Roc Records 2012

    Andre Williams & The Goldstars. Be Fast Records 2012

    Andre Williams. Life. Alive Records 2012

    Andre Williams. I Wanna Go Back To Detroit City. Bloodshot Records 2016

    Andre Williams. Don’t Ever Give Up. Pravda Records 2017

    Andre Williams. Rib Tips & Pig Snoots. Soul-Tay-Shus Recordings 2000

    Andre Williams & The Out Of Sighters. Red Beans And Biscuits. Soul-Tay-Shus Recordings 2004

    Andre Williams. Grease Soul Volume 1.

    Andre Williams. Grease Soul Volume 2.

    Andre Williams. Detroit Soul Volume 3. Detroit 2002

    Andre Williams. Detroit Soul Volume 4. Detroit 2002

     

    Mick Harvey tout compris

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    Membre éminent des Bad Seeds, Mick Harvey s’est ingénié vingt ans durant à rallumer la flamme gainsbourrienne. Quatre albums extrêmement brûlants en témoignent. Cela faisant, il ne manque pas de rouvrir dans les cœurs flétris d’antiques blessures. Quand on a vécu aussi intimement avec l’onction gainsbourrienne, force est d’admettre qu’on marque le coup. Harvey ne sévit pas que sur disque, il sévit aussi sur scène et le voilà donc en Normandie pour chanter Gainsbourg, bien au chaud, dans la petite salle d’un club qui ne doit rien au Kangourou Club.

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    James Johnston de Gallon Drunk l’accompagne à l’orgue, ainsi que Xanthe Waite qu’on entend ici et là sur deux des quatre albums extrêmement brûlants. Derrière l’homme à la tête d’Harvey, une section rythmique à toute épreuve prend en charge les drives de jazz et les pompes de pop, et puis un délicieux quatuor de violons juvéniles vient par intermittence contribuer au ré-allumage d’anciennes magies de type «Initials BB» ou «69 Année Érotique».

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    Mick Harvey ne se soucie que de ceci : recréer sur scène la spectaculaire beauté de l’univers gainsbourrien. Le bougre se montre adroit car il démarre en tablatant son «Requiem Pour Un Con» et il enchaîne avec l’infamant pulsatif des «P’tits Trous», même s’il les chante en Anglais. La translation donne «The Ticket Puncher». Pour une fois l’élégance n’est pas dans le bon sens. L’homme à la tête d’Harvey estomaque par la véracité de sa foi viscérale. Il n’est bien sûr pas question de mettre son prodigieux aplomb en doute, même si l’on sait, au plus profond de soi, que personne ne chantera jamais aussi bien les chansons de Gainsbourg que Gainsbourg lui-même.

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    Le vieil Harvey reviendra plus tard du jive de jazz gainsbourrien avec «Couleur Café» («Coffee Colour») et «New York USA», avec des chœurs qui font si bien le so high, oh so high. À la lumière de ces exploits, on mesure encore mieux le génie de Serge Gainsbourg. Lui et Léo Ferré suffiraient amplement à remplir une vie. Alors pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ?

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    Extrêmement désirable, Xanthe Waite incarne l’autre dimension du mythe gainsbourien : son goût pour les très belles femmes. Tous les antisémites de France devaient enrager de voir Gainsbarre se taper les plus belles femmes de son temps : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Juliette Gréco ou encore France Gall. Xanthe Waite ne dépare pas dans cette galerie de portraits. C’est elle qui chante «Poupée De Cire Poupée de Son» («Puppet Of Wax») et même si elle ne dispose pas du sucré de la divine France Gall, elle sort une version pop extrêmement endiablée qu’on retrouve sur l’album Intoxicated Women. Frisson garanti. C’est elle aussi qui se tape «Harley Davidson» et qui duette avec le vieil Harvey sur «Bonnie & Clyde».

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    Ah quelle collection de hits suprêmes ! On peut dire qu’ils ont su marquer leur époque et enrichir les âmes, comme le font tous les grands hits pop, que ce soient ceux des Beatles ou des Beach Boys. Elle se sort pas trop mal des hits mineurs comme «Contact» ou «Don’t Say A Thing». Pendant le rappel, Mick Harvey aura l’élégance de proposer «La Javanaise» et de laisser le public chanter les fins de couplets - Ne vous déplaise/ En dansant la Javanaise/ Nous nous aimions/ Le temps d’une/ Chanson - et bien sûr, c’est le meilleur moyen de porter l’émotion à son comble, car il n’est pas de chanson plus belle, plus poétique, plus élégante et plus mordeuse de cœur que cette divine Javanaise. Gainsbourg nous broyait même l’âme avec cette chanson. Fallait-il qu’il aime Prévert pour écrire des choses aussi parfaites ! Vous le constaterez par vous-mêmes en ressortant n’importe quel recueil de poèmes de l’étagère, l’art de Jacques Prévert reste l’une des plus belles formes d’expression humaine.

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    Mick Harvey entame son chemin de croix en 1995 avec Intoxicated Man. Il n’y va pas avec le dos de la cuillère puisqu’il démarre sur «69 Erotic Year», qu’il susurre d’une voix d’anis d’Annie qui aime les sucettes à l’anis. Du bout de la langue, il fait tinter l’écho du point G dans le gras du grave. Admirable chef-d’œuvre du succion. Il y croit comme une folle, sixty nine ! Il monte ensuite en puissance en vroomant «Harley Davidson». Il tape ça au puissant London heavy rock. Anita Lane vient faire sa B.B. C’est le hit suprême, comme dirait Joséphin Péladan. C’est une pluie de fureur fury et de justesse justy, I go ! Même le morceau titre se révèle inespéré de justesse pythagorienne. Mick Harvey a décidément tout compris. Il craque bien le crackle erotic avec «The Sun Directly Overhead». Bien vu Mick. Il chante ça à la sourdine aveugle de baryton baryté. Et on est loin d’avoir épuisé toutes les surprises de cet album indiciblement toxique. Il nous groove «The Barrel Of My 45» à la dégringolade, il pisse et il pète en descendant chez Kate, demented battage de back-up office avec du big bad blast. Anita Lane revient sucer la sucette de «Ford Mustang» et Mick rameute les congas de Congo Square pour un «New York USA» de petite fortune. Comme on attend encore des miracles, en voici un : «Bonnie & Clyde», juste et bon comme un roi carolingien, chargé de son à gogo, Mick Harvey chante au cœur de la mélodie et c’est léché aux violonades définitives. L’Harvey et la Lane rallument d’antiques brasiers. L’Harvey chante tout dans la matière, il y croit dur comme fer. Il gratte l’accord d’«I Have Come To Tell You I’m Going» et chante comme dans un rêve gainsbourrien. Il redore le blason de l’idéal romantique, avec du goodbye qui scintille et du yes I love you qui luit à la lune. On tombe en pâmoison - You remember the good times - Il termine avec un abominable shoot de power surge, au pire steel de Sheffield, avec «Initials BB», le hit anglophile par excellence. Quand on vous dit que Mick Harvey tout compris, c’est qu’il Harvey tout compris.

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    Le bougre récidive deux ans plus tard avec Pink Elephants. Coup de génie immédiat avec «Requiem» qu’il groove au London mood, c’est-à-dire au hot shit d’electro-blast. Pas de pitié pour les cons - Stupid cunt ! - C’est d’ailleurs l’objet du Requiem for a cunt. Il ose ensuite taper dans le nec plus ultra avec «The Javanese» qu’il délite avec soin - Javane/ Ze ! - C’est un bonheur que de l’entendre chanter ça. Mick Harvey en fait une espèce de magie insécable. Il travaille son Gainsbarre comme on travaille une escalope : il la pelote pour l’attendrir. Par contre, il se vautre avec «Comic Strip». Il ne se formalise pas pour autant et revient taper dans le plus difficile des cuts de l’âge d’or, «The Ticket Puncher», les p’tits trous, les p’tits trous, toujours des p’tits trous, l’intouchable par excellence. Il l’embarque ventre à terre, accompagné par un batteur dévoué. Plus loin, il groove «Scenic Railway» au crroak de belle voix d’étain blanc. Il crée de la légende sur le dos de Gainsbarre, ce qui n’est pas idiot, au fond. Globalement, il rend les meilleurs des hommages qui soient envisageables ici bas. Il entre dans le lagon définitif avec «I Love You Nor I Do» - Oh yes ! - Le sex ultime et l’Harvey se retient entre ses reins. La pauvre fille doit se plier aux lois du groove. C’est d’une épaisse puissance sexuelle, il charge ça de sex à ras bord, nor I do, il y va, I go I go et ça se termine comme ça doit se terminer, And I come. Dans un sursaut de lucidité sexuelle, il ajoute cette vérité gainsbourienne majeure : «Physical love is a dead end.» On reste dans le cœur du mythe avec «The Ballad Of Melody Nelson». Il chante ça au mieux du baryton d’Angleterre et tout explose avec «Who Is In Who Is Out», le London jerk par excellence, en tous les cas, l’un des plus grands jerks de l’âge d’or du jerk. L’Harvey le sabre à la hussarde.

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    Il semble que ce soit Bertrand Burgalat qui fasse la pluie et le beau temps sur Delirium Tremens, le troisième volume de voluptés gainsbourriennes, et ce dès «Deadly Tedium», c’est-à-dire «Ce Mortel Ennui», avec un drive de jazz qui avance step by step. Burg bourre le mou d’une nouvelle ambiance dédiée dans «Coffee Colour» en jouant son ass off au milieu des chœurs d’artichauts colorés. Et tiens donc, encore un énormité avec un «SS C’est Bon» noyé de son indus indiscutable, ahh que sera sera le big heavy sound. L’Harvey crée là la surprise destroy oh boy. Xanthe Waite fait une première apparition dans «A Day Like Any Other». Elle chante au sucre perverti des sucettes à l’anis d’Annie, c’est extrêmement orchestré, la la la, et voilà que l’Harvey embrasse le cul du cut d’une voix ingénue et trop mûre à la fois. Soyez bien certain que tout cela se situe véritablement au plus haut niveau. On l’entend aussi prendre «More And More Less And Less» au crépuscule du baryton et créer un tourbillon d’écrouvillon avec «Don’t Say A Thing». Mais c’est avec «The Decadence» qu’il va effarer durablement, car il chante dans l’apothéose d’une mélodie vertigineusement gainsbourrienne, il la prend au chaud extrême de la dimension humaine et c’est là où il se rapproche véritablement de Gainsbarre, car s’il est un Homme sur cette terre, c’est bien lui, l’âme de la beauté des laids, délai, délai. Katy Beale se fond dans sa moule, ils dégoulinent tous les deux de somptuosité onctueuse et que peut-on faire d’autre que de se prosterner jusqu’à terre pour saluer une telle exigence de véracité concupiscente ?

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    Paraît en 2016 le pendant féminin d’Intoxicated Man : Intoxicated Women. Comme le font les Mercury Rev avec leur hommage à Bobbie Gentry, Mick Harvey fait entrer dans l’album une belle palanquée de petits boudins, excellente occasion pour lui de transformer «Les Petits Boudins» en énormité : Xanthe Waite sucre sa voix comme une Poupée de Son et ça sonne comme un fabuleux hit de rock anglais infesté de relances de batterie rebondie. Le drumbeater s’appelle Hugo Cran. Cet authentique coup de génie pop dénote une intelligence du son. L’autre énormité, c’est justement «Poupée De Cire Poupée De Son». Xanthe Waite s’y montre toute aussi admirable. On a là le hit pop parfait. Merci Gainsbarre. On monte évidemment d’un sacré cran avec «Je T’Aime Moi Non Plus». Elle s’appelle Andrea Schroeder, oh yahhhh, fabuleuse poulette de sexe chaud. Bertrand Burgalat bassmatique comme un seigneur des annales et ce diable de Mick Harvey tout compris, la bite à la main baguée d’une topaze d’orient pâle, ahhhhh, elle soupire exactement comme ça, elle jouit dans son micro, ça va et ça vient entre ses reins, cette chanson de l’amour suprême à la Villiers de pomme d’Adam est si admirablement réintroduite dans la vulve du mythe. Celle qui chante «La Chanson De Prévert» s’appelle Jess Ribeiro et Shilo gratte sa gratte. Mick Harvey tout compris car il partage le chant avec la juvénile Jess, ils sont excellents dans le day after day, sacré Mick, il finit toujours par s’en sortir. En fait, non, ce n’est pas exact : il se vautre avec «Les Sucettes» qu’il croit bon de chanter. La voix d’homme fausse tout, on perd le côté kitschy kitschy petit bikini de la girl Gall. En plus, ça joue au heavy bass drum. Grosse incartade. On retrouve Andrea la fatale dans l’autre chef-d’œuvre intemporellement érotique de Gainsbarre : «Dieu Est Un Fumeur De Havanes». Andrea y fait sa Deneuve pendant que l’Harvey suce son cigare. Andrea aménage la profondeur dans la moiteur, c’est elle qui fait l’amour moi non plus, alors oui, yeahhhh. Elle aménage la troublante profondeur de chant du promised land, take my hand... Et puis voilà venu le tour de Burgalat d’exploser «Cargo Culte» au cul de basse fosse. Il fait le son en plein et en délié et on entre de plein fouet dans la mythologie du petit matin, à l’aube d’une histoire d’amour, lorsqu’une voix demande : «What’s your name ?» et elle répond, «Melody, Melody Nelson». S’ouvre alors un ciel. Nous vécûmes jadis exactement la même histoire et l’occasion est trop belle de saluer la genèse du poignard en plein cœur.

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    Si la curiosité fait bien son travail, on finit par se laisser aller à écouter un autre album de reprises, One Man’s Treasure, mais aucune reprise de Gainsbarre n’y figure. Mick Harvey tape dans Lee Hazlewood («First ST. Blues») et Nick Cave («Come Into My Sleep»). Le seul cut vraiment intéressant est cette reprise du «Come On Spring» d’Antenna, un groupe monté par Kim Salmon en 1998. C’est excellent et bien balancé. Sonne même comme un sommet non pas des Alpes mais des Hands. Il chante plus loin un «Man Without A Home» au baryton des bas fonds mais on bâille aux corneilles. Il revient sur la terre ferme avec le «Mother Earth» du Gun Club. Jeffrey Lee Pierce est bien gentil, mais on ne peut quand même pas le comparer à Gainsbarre.

    Signé : Cazengler, Mick larvé

    Mick Harvey. Le 106. Rouen (76). 20 octobre 2019

    Mick Harvey. Intoxicated Man. Mute 1995

    Mick Harvey. Pink Elephants. Mute 1997

    Mick Harvey. One Man’s Treasure. Mute 2005

    Mick Harvey. Intoxicated Women. Mute 2016

    Mick Harvey. Delirium Tremens. Mute 2016

    ROCKABILLY GENERATION NEWS N°11

    OCTOBRE / NOVEMBRE / DECEMBRE / 2019

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    Sergio Kazh est en train de gagner son pari. Rattraper le retard que le magazine avait accumulé afin de pouvoir caler les numéros qui suivront sur les premiers jours des trimestres. Avec un peu de retard Rockabilly Generation était toujours bon à lire. Le dernier était bon, celui-ci est encore meilleur. Commence par une surprise, Louis Jordan enrégimenté dans les pionniers, je n'y avais jamais pensé, mais les frontières du rock'n'roll ont toujours été mouvantes et il n'existe pas de séparation bien nette avec le rhythm'n'blues noir. Lui-même n'étant qu'une excroissance sonore du blues. Si vous voulez rester identique à vous-même, ne cherchez pas vos racines, s'il est un endroit où le melting pot de la société américaine s'est réalisé, et encore cela a pris du temps, c'est bien dans la zigmuc. Louis Jordan a été un trait d'union indubitable entre le jump blues et le boogie woogie, nous explique Dominique Faraut.

    De même l'on peut se demander s'il existe vraiment une séparation entre les morts et les vivants, Mattéo Callegari, italien et guitariste des Rotten Records s'explique sur son parcours, éclatant malgré sa jeunesse. Marqué par les pionniers bien sûr, l'a commencé par AC / DC, comme quoi il existe mille chemins ouverts qui mènent au rock'n'roll. Mais son dada à lui c'est le country même s'il s'inscrit dans la grande tradition des Teds qui n'est pas spécialement nostalgique mais au contraire très vindicative. Sergio emmène la conversation sur le drapeau confédéré que Mattéo entrevoit comme un signe de ralliement entre fans de rock'n'roll dépourvu de revendication raciste. Il ne le dit pas, mais quel est le drapeau au monde qui n'a pas ses franges emplies de sang et de monstruosités. Il est certes plus simple de ne pas en avoir quant à en créer un, il n'échappera pas très vite à quelques reproches ! S'il existe un animal nuisible sur cette terre, c'est bien l'être humain.

    Une longue interview de Darrel Higham, à mon goût l'on n'en parle pas assez en douce France, c'est pourtant l'un des plus authentiques rockers, se confie calmement, il évoque sa fille et son chien, question musique, ses actes et ses disques parlent pour lui, il retrace sa carrière sans forfanterie, l'est davantage intéressé par ses projets que par ce qu'il a déjà réalisé, beaucoup de pudeur et de simplicité chez cet homme. Transmet son admiration et sa tendresse pour Eddie Cochran avec des mots qui font mal.

    Ensuite c'est la tournée des Festivals, la neuvième édition de La Chapelle-en-Serval, mention spéciale pour Dylan Kirk et ses Starlights, la jeune génération qui monte, et le dimanche soir, la palme est décernée à Al Willis & the New Swingters, notons que lorsque Red Dennis est sur scène c'est généralement bon signe pour prévoir les ouragans. L'on passe au Pouligan, huit concerts sur trois jours, Big Sandy un peu mou, mais les Houserockers ont salement remué la maison et le Strike Band venu d'Italie a fini par déterrer les fondations. Le 13 juillet c'est à Pencran qu'il fallait être au Rockin Breizh Club, ainsi nommé pour que les initiales ne fassent pas KKK ! Très drape jacket dans l'ensemble avec Rough Boys, Greased Lightning, et The Lincoln, vous ne connaissez pas les deux derniers : viennent respectivement de Suède et d'Autriche. Spuny Boys et Booze Bombs – on ne les présente plus – ont enthousiasmé le 3 Day's Vintage de Virolet ( en Charente Maritime pour ceux qui comme moi ne connaissent pas leur géographie ! ). Une dernière rasade pour l'anniversaire de Grand Dom à Beaulieu de Rieux ( en Bretagne pour ceux qui n'ont pas eu le temps de prendre des cours de rattrapage depuis la phrase précédente ) avec Black Raven, Jim and the Beams, Orville Nash et quelques autres cadors. Trois petites rubriques pour finir : la présentation des disques, un peu maigre, et le meilleur pour la fin, toutes les couves des dix précédents numéros pour passer commande. Quel boulot, quelle persévérance, et quelle beauté !

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4, 50 Euros + 3,52 de frais de port soit 8, 02 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 32, 40 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents.

    DES MAUX / AMN'ZIK

    ( 2017 )

    Nous les avions découverts à la Comedia – voir notre chronic in Kr'tnt 432 du 03 / 10 / 2019 – une prestation superbe mais pas de Cds qu'ils n'avaient pas pensés à prendre, ce sont de véritables rockers, pas des commerciaux ! – et voici dans la boîte à lettres cette petite enveloppe pour lesquels nous les remercions.

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    Pochette noire, juste un demi-visage, gueule ouverte, ne hurle pas des mots mais des maux parce que notre monde court à la déglingue, crier n'enraye peut-être pas l'inéluctable, mais il faut les entrevoir comme des oiseaux de proie qui volent haut au-travers des tourmentes, qui attendent leur heure. La pire. Les Amn'Zik ne sont pas des autruches qui enfoncent leur tête dans le sol pour ne plus avoir peur, ils font face, ils sont prêts.

    Assume : une tuerie bien campée sur les deux jambes du binaire déboule sur vous, ce n'est rien comparé à ce qui suit, musique sombre et compressée pour le tunnel de ton existence d'esclave salarié sans sortie, alors une seule solution, celle de faire exploser tes rêves et d'explorer tes désirs, sans quoi ton futur ne sera pas meilleur que ton présent, la batterie te plonge la tête dans l'eau, des coups de rames sur l'occiput pour t'expédier tout au fond, et le son larsène des coups de faux dignes de la grande faucheuse pour te faire comprendre combien ta situation est grave, le train du néant fonce sur toi, une guitare soloïse ton hymne funèbre et la motrice fonce sur ton corps ensommeillé sur la voie de garage, tu n'entends plus que son irréductible shuffle , les boogies se rapprochent, tu n'en as plus que pour quelques secondes mais le temps s'écoule lentement et une guitare brûle sans fin, quelques la-la-la ironiques et la voix t'intime l'ordre de prendre ton destin en main. On espère que tu l'as fait, car le convoi s'éloigne dans le lointain. Maintenant si vous écoutez ce morceau sachez que vous reprendrez illico un autre billet pour recommencer le trajet. Pourquoi ont-ils ? : un murmure cordique, une fuite mélodique, mais déjà la rythmique vient appuyer ses brodequins de fer sur votre tête, et une voix chantonne des réalités qui ne procurent aucun plaisir, une organisation économique délétère, ta vie stagne dans le grand marécage, la voix se creuse comme une tombe et la musique noircit ses effets, rien ne te sera donné à tel point que tout semble s'arrêter, une fausse illusion, l'horreur repart de plus belle, qu'importe Amn'zik s'est transformé en une gigantesque vortex, une bouche monstrueuse qui commence à dévorer le monde. Et un dernier bourdonnement qui s'étire, un vol de mouches vertes au-dessus d'un charnier. Le change : une intro bien balancée, une voix plus âpre, avez-vous déjà remarqué comme la fausse monnaie tinte plus gaillardement que la valeur qu'elle affiche, l'en est de même des existences qui ne savent plus ce qu'elles sont et ce qu'elles ne sont pas. Des rafales de chœurs qui trimballent davantage d'horreur que de bonheur, l'important c'est que le toc soit mastoc, alors des sortilèges de guitares s'enflamment, et le voile noir de l'orchestration vous engloutit, ne cherchez pas à fuir, de vous-même vous vous êtes enfermé dans votre propre piège. Geneviève : tremblements de cordes, cliquètement de cymbales, fortement les basses, les filles ont toujours eu le chic et le choc de poser des problématiques anxiogènes, avec elles vous êtes sûr que les situations se complexifient, la guitare s'écharde dans votre pelote de nerfs, Pat brisé de rage, Geneviève qui ne fait que passer, juste pour signifier que tout va mal, et Amn'zick vous souligne cela à l'encre d'un rouge sang indélébile. La métamorfaust : chatoiement de douceurs dans un monde brut, mélopée d'ombre et de lumière au fond d'un sarcophage, une montée insidieuse vers on ne sait encore quoi, une ballade que vous ne comprendrez pas si vous n'avez jamais fait l'amour dans un cercueil, jamais embrassé la gluance de la pourriture, déchirements cristalliques de guitare, flamboyances lyriques, un morceau dont vous ne ressortirez pas entier. Un chef d'œuvre.

    Un disque magnifique qui vous conduit des écorces mortes du monde externe aux profondeurs intimes de vos déraisons suprêmes. Amn'zik se joue de nous. Non seulement ils n'oublient rien mais ils se souviennent de tout, que le macrocosme et le microcosme échangent de réciproques reflets, que vous êtes aussi fautif, aussi faustif que tout le reste. N'accusez personne, assumez-vous.

    Damie Chad.

     

    VINCENNES / 23 - 10 – 2019

    HOWLIN' JAWS

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    Tout cela par la faute du Cat Zengler et son superbe article sur Mickie Most. Une petite lampe s'est allumée dans mon vaste cerveau : '' Tiens, Mickie Most, on en avait parlé avec les Howlin', juste avant qu'ils ne sortent leur disque, pas vus depuis longtemps, avec un peu de chance, seront dans le coin pour un petit concert ''. Tout droit sur leur FB, bingo ! les gogos, ils ne sont pas loin, un coup de téléphone, et hop place retenue pour mercredi soir. J'en vois certains tiquer, retenir son billet pour un concert de rockabilly, c'est étrange. Oui mais c'est plus compliqué que cela. Une histoire de famille, pour une fois le Cat Zengler est totalement innocent, n'était même pas né quand ça a commencé, vous non plus, moi itou, et les Howlin' Jaws idem. Comme quoi dans la vie, les ennuis vous tombent dessus alors que vous n'y êtes pour rien.

    UNE TERRIBLE HISTOIRE

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    Je gomme un peu le début, les Dieux demandent au roi Agamemnon de sacrifier sa fille Iphigénie pour que les vents qui doivent porter la flotte grecque jusqu'aux rivages de Troie consentent à se lever. Son épouse Clytemnestre n'est pas d'accord, on peut la comprendre, mais Iphigénie qui a un faible pour son papa chéri consent et est proprement exécutée. Agamemnon ne reviendra que dix ans plus tard, une fois la vile de Troie anéantie. Hélas! il ne profitera pas longtemps de sa victoire, à peine est-il rentré à la maison qu'il meurt assassiné dans sa baignoire par sa femme qui entre temps a pris un amant Egisthe, ainsi que le raconte Pindare dans une de ses Odes.

    Jusque-là tout va bien, si j'ose dire. Il reste encore les trois enfants d'Agamemnon et de Clytemnestre : Chrysotémis, Electre et Oreste qui en tant que seul garçon se doit de venger son père en tuant Egisthe et en assassinant sa propre mère...

    BIFFURCATIONS JAWIENNES

    Quel rapport avec les Howlin' ? L'est vrai que tout ne se passe pas aussi mal dans toutes les familles : un exemple pris au hasard, Simon Abkarian, le père de Djivan Abkarian est encore vivant, il exerce la noble profession d'acteur et de metteur en scène. Pour monter Electre des bas-fonds, une de ses propres pièces, il a fait appel, afin d'assurer l'accompagnement musical du spectacle, à la formation de son fils, les fameux Howlin' Jaws.

    Avis à la population : ce soir nous n'assisterons pas à un concert d'un groupe de rock'n'roll nommé les Howlin'Jaws, mais nous verrons les Howlin' Jaws bellement engagés, dans une nouvelle aventure, dans une rencontre d'un autre type.

    DANS UNE CONTINUITE

    Simon Abkarian n'est pas le premier à s'être penché sur l'histoire des Atrides, déjà au temps des grecs Eschyle, Sophocle et Euripide ont donné leur version de cette sanglante histoire. L'on ne compte plus les auteurs et les poëtes qui au fil des siècles ont présenté leur interprétation de ce mythe. Mais il ne faut pas croire que l'on explique un mythe, c'est au contraire le mythe qui permet à ceux qui l'interrogent d'apporter une lumière plus violente et plus crue sur l'état de leur époque. Question rock, je vous renvoie par exemple à notre précédente chronique sur Jim Morrison qui traite dans The end, de la violence que l'on est en droit d'exercer sur nos géniteurs, '' Father... Yes son... I want to kill you... Mother, I want to violate you …''

    Il ne nous reste que les textes de ce premier théâtre grec, en fait des reconstitutions compilatoires à partir de fragments divers qui par exemple servaient aux acteurs à apprendre leur rôle. Autant dire que nous ne possédons qu'un tiers de l'iceberg, les représentations de nos lointains ancêtres ressemblaient davantage à notre opéra moderne, certes l'auteur écrivait le texte mais composait aussi la musique, à part quelques notes rien ne nous est parvenu... Un, puis deux, puis trois acteurs, ce qui est peu, mais ils ne jouaient que les moment-clefs de l'action, le chœur composé d'une vingtaine de participants racontait les épisodes intermédiaire qui reliaient ces scènes cruciales : il évoluait sur scène, récitait, chantait et dansait. Nous ne possédons que peu d'informations sûres sur la place de '' l'orchestre'' qui accompagnait les spectacles. Les Howlin' Jaws sont relégués dans une pièce attenante au grand plateau.

    ELECTRE DES BAS-FONDS

    COMPAGNIE DES 5 ROUES

    Texte et mise en forme

    SIMON ABKARIAN

    ( 14 comédiennes-danseuses – 6 comédiens-danseurs )

    musique écrite et jouée par le trio

    HOWLIN' JAWS

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    C'est dans cette perspective originaire que Simon Abkarian a écrit et monté Electre des bas-fonds. D'abord une langue, riche et abrasive emmenée par un torrent de métaphores lyriques ensemencées d'images élémentales mais qui n'hésite pas à plonger dans les gouffres comédiques d'un grotesque néronien. C'est avant tout le discours qui porte la pièce, comparé à cette force, tout le reste est mise en scène d'une intransigeance superfétatoire. Un véritable cadeau pour les acteurs, nombreuses sont les tirades à déployer comme l'on hisse les voiles d'un navire afin de s'inscrire dans la haute course des vents porteurs.

    Mais il ne suffit pas d'emplir les oreilles des spectateurs, faut aussi infuser dans ses yeux des images chocs, ainsi dès le début, cet amas de danseuses dans leur tutu de petits rats froufroutant de gaze jaunie se regroupant afin d'entamer un ballet myrmidonesque des plus trompeurs, ce ne sont point d'innocentes petites filles réunies en un cours de danse mais putains de bordel au lever du jour qui se préparent à attendre le client. Elles sont les anciennes jeunes troyennes que les grecs ont emmené chez eux afin d'en user comme esclaves sexuelles.

    Nous sommes d'emblée au cœur du sujet de la pièce : pour le dire d'une manière policée et universitaire : celui de la place réservée aux femmes dans les société patriarcales. Au plus près des chairs outragées et flétries, Simon Abkarian nous plonge dans la béance des vies brisées, des jeunesses bafouées, des déchéances intimes, des rêves perdus, des viols, des cris et du sang. La haine reste l'apanage d'Electre, la vierge farouche, qui n'a jamais pardonné à sa mère l'assassinat de son père et qui sera condamnée à servir les prostituées du bordel.

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    Survient Oreste qui revient – hésitant – pour tuer sa mère... Mais il n'est pas le personnage le plus important, absent de la plus grande partie de la pièce, certes il accomplira sa tâche imposée par le Destin, surtout par la loi des hommes, mais il n'en entendra pas moins la longue plaidoirie de Clytemnestre qui revendique sa liberté de femme à avoir vengé sa fille... en sus elle dresse un portrait d'Agamemnon dont elle souligne la suffisance, l'insuffisance, la lâcheté, l'orgueil démesuré... La pièce se termine par la folie d'Oreste, l'esprit morcelé, incapable de supporter les contradictions qu'il est dans l'incapacité de résoudre et dont il n'est qu'un jouet impuissant.

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    Une pièce âpre qui nous parle de domination des femmes par les hommes, non pas sans répercussion sur celles des hommes, et celles des femmes entre elles et sur leur propre genre, surtout de la salissure des âmes et des vies qui en découlent. Des personnages – nous ne les avons pas tous évoqués - qui vont jusqu'au bout d'eux-même qui assument tout ce qu'il y de plus fragile, de plus implacable, de plus dérélictoire, de plus veule, de plus sacrificiel, de plus grand et de plus médiocre en leur intimité comme en leur implication existentielle soumise aux volontés d'autrui et aux circonstances extérieures désastreuses... Le spectateur s'invitera de lui-même à évoquer les différentes guerres actuelles, et les débats qui parcourent notre société. Ce spectacle est à voir, superbement mis en scène, jamais ennuyeux, ses tirades flamboyantes, ses dialogues antagoniques, ses ballets successifs, et sa musique.

    HOWLIN' JAWS

    Impeccablement de noir et de blanc vêtus, très straight, classieux, assis à l'instar des musiciens classiques sur le devant de leur réserve, sont aux ordres d'un drôle de chef d'orchestre qui n'est autre que le déroulement de la pièce elle-même, ils l'accompagnent ou le précèdent en le sens où il faut parfois souligner l'intensité de l'action avant même la mise en œuvre de son accomplissement, ils donnent alors l'air de présider à la naissance des différentes séquences comme s'ils étaient une équipe socratique au chevet d'une multitude de parturientes, car sur scène cela n'en finit pas de bouger. Il existe des passages faussement plus évidents que d'autres, ceux des ballets, il leur suffit de donner l'impression de se coller aux mouvements des danseurs alors qu'en réalité ce sont les Jaws qui mènent la danse, ils endossent alors en quelque sorte le rôle du Coryphée qui dans les arènes de l'antique Hellade dirigeaient les évolutions du chœur. On ne peut pas vraiment parler de danse au sens plein de ce mot en le sens où les danseurs ne cherchent pas à éblouir le spectateur grâce à leur virtuosité personnelle, au contraire il faut entendre ces étranges reptations rythmiques sacralisées en tant qu'action de groupe, des espèces de ritualisations orientalisantes, une gestuelle gradationnelle de poupées mécaniques qui n'est pas sans évoquer les propos d'Henri von Kleist sur Les marionnettes.

    Avant même que le spectacle ne débute, l'on se dit que Baptiste Léon retranché derrière sa batterie aura la tâche la plus facile, quelques forts coups de grosse caisse à la manière des bateleurs afin de marquer les rebondissements qui ne manqueront pas de ponctuer le cours de l'action et un tamponnement diversif pour les autres passages. Les Jaws ne sont pas tombés dans ce piège. Ne se sont pas transformés en producteurs d'effets sonores, il ont compris qu'à l'écriture du discours devait correspondre une écriture musicale et que ces deux langages devaient communiquer entre eux afin de parler au public, de lui faire entendre les mots d'une autre manière, de coller à leur sens une signifiance sonore qui en aggrave la portée. Plus le silence. Car ils savent se taire, ils laissent la voix nue des acteurs s'élever, ils ne sont pas là pour ajouter une bande-son en arrière-fond sur les paroles. Ne sont pas des faire-valoir, sont au même niveau que les acteurs, ils participent à part entière au progrès de l'action. Mais sur un autre plan.

    Certes parfois on oublie de regarder leur présence latérale, le plateau central obnubile les yeux, mais la musique est tout de même sur la scène, elle accentue sans qu'on y prenne garde la cruauté ou la bouffonnerie des situations. Djivan et les ondes noires de sa basse électrique, elles se meuvent comme les reptiles en liberté dans le sanctuaire d'Asclépios, car toute théâtralité bien comprise est comme un acte opératoire, une libération aristotélicienne, la crevaison d'une tumeur dont l'écoulement du pus précipite aussi bien la délivrance que la mort ou le naufrage dans la perte de soi. Rappelez-vous ces serpents qui sifflent sur vos têtes chez Racine lorsque Oreste bascule dans la folie. Djivan colle à l'action comme l'angoisse étreint l'esprit. Le mal court disait Audiberti, mais ici il s'étale et se résout en marécage, un cloaque létal, dans lequel s'enfoncent les pas incertains, mais tendus selon une suprême volonté, des âmes impures, ce bruit de succion insupportable, cette aspiration infinie vers l'inéluctable c'est Djivan qui en est chargé, vous n'êtes plus dans le labyrinthe, vous êtes déjà os broyés dans la gueule sanglante du Minotaure.

    A la guitare de Lucas Humbert est dévolu le rôle de la lumière, non pas la clarté franche, lumineuse et célestiale de l'Empyrée mais celle goethéenne dont l'ombre se teinte de nuances bleuâtres et verdâtres, ce n'est pas le combat du bien contre le mal, mais celui du mal contre le pire. Qui l'emporte au final. Chaque accord de Lucas comme flamme vive qui ne détruit pas les ténèbres mais en révèle et en aggrave les profondeurs insondables. Djivan vous étouffe, vous croyez que Lucas vous permet de respirer, erreur fatale, juste une goulée apnéique pour descendre vers le fond sans fond de la noirceur humaine. Et Baptiste plane là-dessus, un Zeus ex-machina tonnant qui ponctue les avancées des destinées, c'est lui qui porte les coups plus cruels, use de ses tambours comme des poinçonnages de poignards portés de face mais qui finissent toujours par se planter dans votre dos.

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    Nos Jaws nous livrent une partition funèbre. Sont trois comme les Parques, ils filent du mauvais coton et le fil est appelé à se casser. Mais voici qu'ils quittent leur espace, ils semblaient des témoins, et les voici acteurs, sont désormais les musiciens chargés mettre de l'ambiance à cette fête de l'inversion des valeurs au cours de laquelle les esclaves font semblant de devenir les maîtres et à la fin de laquelle Egisthe et Clytemnestre seront sacrifiés, sont fascinants dans leurs costumes noirs, Lucas nous la joue à l'espagnole sur sa petite guitare, Baptiste s'est muni d'une acoustique, Djivan parle basse, la scène n'est pas sans évoquer l'ultimité commanditoire de Don Juan, mais nous ne sommes pas dans ce bordel à l'orée d'une orgie de sexe mais de sang. Maintenant tous les fantômes des morts et tous les fantoches vivants sont convoqués pour cette aubade méphistophélesque au désastre annoncé. Et le trio nous a prévenus de ces sarabandes orientalisantes. Seule la non-vie peut donner rendez-vous à la vie.

    Bref des Howlin' Jaws magistraux. Qui ont su s'oublier eux-mêmes pour s'impliquer dans un projet de haute tenue culturelle et démontrer que le rock'n'roll est aussi un chemin d'accès à ce que Rilke nommait l'Ouvert.

    Damie Chad.

    MONTREUIL / 24 - 10 - 2019

    LA COMEDIA

    IDHAÏ ÔM / REDHOT TRIO

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    Faut la jouer fine. Journée du 25 occupée à des tâches peu rock'n'rolliennes, je ne pourrais pas être au 3 B pour le RedHot Trio, un scandale insurmontable, mais dans leur clémence augustéenne les Dieux ne sont pas intraitables, le RedHot Trio passe la veille à La Comedia. J'eusse préféré les regarder dans une ambiance plus spécifiquement rockabilly, mais l'essentiel c'est surtout de ne pas les rater. Un seul bémol, ce soir une assistance trop clairsemée pour une prestation d'une magnifique virulence.

    IDHAÏ ÔM

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    A sa place je m'inquièterais. Pas lui. Prend la chose avec philosophie. Ses deux musiciens absents, retenus par des impondérables, ça ne l'émeut pas plus que cela. L'a ses dreads, ses claquettes aux pieds et sa guitare, que voulez-vous de plus ! S'installe pour faire sa balance tout seul. Gratte un peu, très folk-blues, et puis il commence à chanter et pas de problème, il vous sort une belle voix bluesy du meilleur tonneau de moonshine. L'arrête après quatre ou cinq morceaux et décide d'enchaîner sans plus de façon sur son set. Et le miracle se produit, un copain qui surgit, s'appelle Arthur qui est venu pour l'écouter et qui trimballe un étui, qui ne contient pas une mitraillette mais quel bonheur une guitare ! L'Arthur il est doué, lui faut une seule impro pour se mettre au diapason, et hop c'est parti. Idhaï change de répertoire, bye-bye le blues, voici une espèce de neo-folk très personnel, l'a gardé sa belle voix et durant une demi-heure, il va tenir l'assistance sous son charme, et comme Arthur prend de plus en plus d'assurance, ils vont nous servir de superbes potages, à chaque fois un peu plus épicés. Se complètent à merveille l'électrique d'Arthur qui broute de plus en plus vite, et l'acoustique d'Idhaï qui ne se laisse pas démonter. Z'auraient pu rester davantage, mais non ils laissent la place. Cet Idhaï si cool je me jure qu'à la première occasion j'irai le voir avec son groupe. Trop court. Trop bon.

    REDHOT TRIO

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    Cavalcade de chevaux en furie. Claquements secs et d'une violence inouïe sur le granit des étendues sauvages. Batterie à gauche, batterie au centre, batterie à droite. Non ce n'est pas une expérience à la Slim Jim Phantom et sa série de double-batteurs qui n'a pas vraiment convaincu. Vous avez bien, la formation, minimale et absolue du rockabilly, contrebasse, drums et guitare, mais le RedHot Trio en use avec une véloce férocité. La big mama de Scotty n'a pas un embonpoint excessif, ses épaules ne sont pas des plus larges, l'on pourrait la qualifier de maigrichonne, mais quel son ! Pas une tamponnade qui vous étouffe sur l'heure, un son mat et en même temps vibrant, qui explore toutes les basses harmonies sonores tout en culminant sur une strette, je ne dirais pas aigüe mais claire. Scotty n'a pas la main scotchée sur le cordier, elle frappe et rebondit sans fin, elle impulse une folle énergie qui ne faiblira jamais.

    Vous filez dès le deuxième morceau dans la Cadillac de Vince Taylor. Vous comprenez mieux pourquoi la poupée n'est jamais revenue. Conduisait comme une folle, et le véhicule en accélération constante ne possédait pas de pédale de frein. Pas de regret à la fin du morceau elle doit tourner sur les anneaux de Saturne. De quoi permettre à Ricky de montrer ce qu'il sait faire. Le RedHot Trio possède une feuille de mission ultra simple, tout morceau qui dépasse les trois minutes est interdit. Difficile pour un guitariste de se perdre en de longues et savantes démonstrations d'autant plus qu'il lui faut aussi se tenir au diapason de la rythmique de Scotty. Vous frappe les cordes à un rythme de madurle, prend juste de temps en temps moins de dix secondes pour ce que l'on ne peut pas appeler un solo, plutôt une intervention commando, s'agit d'annihiler l'ennemi en son cœur de vous le cryogéniser en trois coups d'éclairs sonores aussi aveuglant que la lumière condensée dégagée par une frappe atomique. Inventif le jeune gars, ne vous laisse jamais les neurones en repos, vous offre de l'inattendu, des vibrations auditives aussi racées que le fil d'un rasoir, vous enfonce des chevilles dans le cerveau à la manière de ces coins dont on use pour éclater le tronc des chênes séculaires.

    Kane est le mec le plus heureux qui soit sur sa bécane drumique, les autres montent les cols à toute vitesse, lui il se contente de suivre, ne se poste brutalement en avant que pour les changements de direction, les routes goudronnées il n'aime pas trop, préfère les sentiers escarpés qui vous coupent le souffle ou les descentes vertigineuses qui vous enfouissent au fond d'un abîme duquel vous croyez que le groupe ne ressortira jamais, mais Scotty sur son pédalier infatigable vous refile en continu l'énergie nécessaire, et la voix de Ricky vous arracherait de n'importe quelle ornière. Avec sa gretsch cochranique et ses cheveux blonds couleur banane curieusement hérissée, il a une coupe imparable, et son vocal incisif se colle à toutes les bifurcations rythmiques, de haute ascendance ou de chute irrémédiable, un jeu précis et infernal.

    Sont marqués par les Stray Cats certes, et outre leurs propres morceaux ils revisitent tous les vieux classiques indépassables, aucun respect, vous les traitent à la dure, z'ont intérêt à se manier l'arrière-train et à ne pas être mous du genou, le Trio vous fait comprendre que dans la vie rien n'est acquis, et qu'il ne faut pas vivre sur sa réputation, vous époussette le répertoire au bazooka. Vous le ripoline au vitriol. Le rock'n'roll ne se fait pas de cadeau, ou vous êtes vivant, ou vous êtes mort. Lève-toi et cours plus vite, camarade-rocker le vieux monde du rock est derrière toi ! Rouge brûlant, chaud bouillant et la trionité du rock'n'roll sera accomplie.

    Question méthodocité, c'est simple : deux minutes vingt secondes d'enfer sur terre, puis Ricky se tourne vers son ampli, vous dit merci, vous pensez que c'est terminé, vous maintiennent sur le grill depuis deux heures, mais il se retourne et c'est reparti pour la guerre des étoiles et trente-six chandelles. Vers la fin, ils esquisseront quelques slows sixties, en fait des maelströms d'orang-outan en colère ou de gorilles enragés qui vous convainquent définitivement de la haute nocivité rock'n'rolesque de la formation. L'on sent qu'ils ont du mal à arrêter, alors ils vous chaloupent deux Cochran titaniques, un Johnny B. Goode qui ressemble davantage à une invocation au mal absolu qu'au bien relatif, et pour le coup de l'étrier un petit Chat Rayé afin de vous griffer au visage une dernière fois, une cicatrice purulente en formation pour que jamais vous ne puissiez oublier cette soirée démonique. Ce qui tombe bien puisqu'il n'en était pas question.

    Damie Chad.

    MONTREUIL / 26 – 10 - 2019

    L'ARMONY

    THE RED RIDING / TONY MARLOW

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    Attention ce soir une soirée genrée, que des mecs, je ne parle que des musiciens, Alicia F qui a pris l'habitude de s'immiscer pour trois genialissimibus morceaux dans les sets de Tony Marlow est absente. Rien de grave, ou plutôt du très-grave, la demoiselle se prépare pour sa première apparition publique sous son nom, avec son propre band, ce sera au Quartier Général le samedi 2 novembre qu'elle lancera son offensive. Réservez votre soirée. Vous vous en voudriez tout le reste de votre existence – désormais déplorable – si vous ratiez l'évènement.

    THE RED RIDING

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    Accoudé au comptoir ne leur ai pas porté une attention manifeste pendant qu'ils s'installaient. Cinq sur scène, un véritable big band pour la petite surface sur laquelle ils s'activaient ferme. Pantalon noir, chemise extra-blanche rehaussée par la présence d'une fine cravate noire, peut-être pour cela en ai-je déduit avec un certain dédain qu'ils étaient un groupe de jazz, j'en ai même conclu que puisqu'ils étaient deux chanteurs nous allions avoir droit à d'interminables roucoulades onomatopico-scatiques.

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    Si un seul rayon de soleil éclaircit les nuages, les deux premiers coups de batterie m'ont fait me retourner dare-dare, jamais au grand jamais un combo-jazz ne débuterait par une entrée en matière si rock'n'roll. Il est des chemins sur lesquels reculer équivaudrait à se fourvoyer. Au premier fuzz de guitare il faut s'amender, nom de Zeus, The Red Riding nous a transportés dans le son typique des garage-bands américains des années soixante. Et sur ce, nos deux chanteurs se mettent à corner tels Sam and Dave. Et encore sur les deux premiers morceaux, ils se sont bien tenus, se sont contentés de se hurler dessus chacun leur tour, à croire qu'ils se disputaient pour savoir à qui reviendrait la dernière chips écrasée au fond du paquet égaré dans la poubelle publique, juste à côté du plastique entrouvert qui laisse entrevoir la crotte d'un chien galeux nourri aux croquettes anti-urinaires. A ce niveau-là, l'assistance a compris que l'on n'était pas en présence de ceux qui avaient inventé l'eau tiède, que le Seigneur recrache en signe de dégoût nous a enseigné la Bible.

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    L'affaire s'est totalement éclaircie lorsqu'ils ont changé de continent. Se sont parachutés dans les heures glorieuses de la perfide Albion, ont carrément sauté dans la gueule du volcan. My Generation des Who, rien de mieux pour marquer son identité, certes ils n'étaient pas nés en ces temps heureux, mais ils s'inscrivent dans cette mouvance inter-générationnelle qui a trouvé son graal dans cette renaissance historialo-européenne du rock. Question vocal, c'est le gueuloir flaubertien, quel plaisir, quelle faconde de bredouiller le ge-ge-ge initial, de le redoubler, de le quadrupler, de le quintupler, de le proliférer et de le disséminer, et de le déchiqueter afin d'en répandre les morceaux sur le public comme une ondée d'arsenic mortelle.

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    C'est le morceau idéal pour s'intéresser au bassiste, un vicieux notoire, non il ne regarde pas sous les jupes des filles, il fait pire. Pendant que Seb vous engraisse le riff, Yoann – si je ne me trompe point – fait son boulot de bassiste, rajoute du gras au gras double, il ne mérite aucun reproche, mais là où il faut lui voter une couronne de laurier, c'est à l'instant exact où Seb a terminé de vous écorcher avec son riff et qu'il se prépare à envoyer le suivant, Yoann lui rattache une suite, une espèce de grincement de poulie rouillée oubliée au haut d'un palan un soir brumeux sur le quai des bateaux fantômes dans un port perdu. Une horreur dantesque qui vous fait froid dans le dos et vous brûle les génitoires. Quant au batteur doit se prendre pour le tambour d'Arcole, vous bat le rappel des troupes sous la mitraille sans faillir.

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    N'est pas encore minuit mais le divine Gloria s'en vient rouler des ses hanches dévastatrices ce qui plonge nos deux cantaors en une fureur terrifique, le plus jeune en pique une crise d'épilepsie sur le devant de la scène, l'a les muscles tétanisés agités d'étranges soubresauts sans doute vaudrait-il mieux l'achever tout de suite surtout que son compagnon pousse des rugissements de triomphe comme le lion du cirque Pinder qui au sortir d'une longue crise psychanalytique a enfin surmonté son complexe de castrateur et a tranché net d'un seul coup de mâchoire le tête que le dompteur avait imprudemment aventuré dans sa gueule. Du coup notre auto-chamanisé empli d'une bestiale fureur incompressible s'en va hurler dans l'assistance, vraisemblablement à la recherche d'une autre victime propitiatoire.

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    Un tintouin de tous les diables. A leurs actes ils joignent la parole. Font des reprises mais ont aussi leurs propres morceaux. En français. Ne donnent pas dans le consensuel médiatique. Pas possible de les confondre avec les commentateurs patentés de la télé ou de la radio. Annoncent clairement la couleur, au rouge critique et au noir de rage, ils rajoutent le gilet jaune. Vif, genre soleil resplendissant. Des gars généreux qui n'hésitent pas adresser des mercis compassionnels aux bienfaiteurs de l'humanité que sont les banquiers et saint Medef Gattaz.

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    Dans la salle c'est le délirium pas très mince du tout. Ça jerke dur, une espèce de marée humaine montante et mouvante qui n'arrête pas de crier de plaisir. On les aurait bien cocoonner encore un peu nos bébés braillards, vagissants et vindicatifs, mais il se fait tard. Hélas, pourquoi les instants de bonheur ont-ils tous toujours une fin. Tout compte-fait je me demande si ce n'est pas la faute du Medef.

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    TONY MARLOW

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    L'on ne change pas une ambiance qui gagne. Vous avez eu le rock, et voici le rock'n'roll. The Red Riding ont allumé le feu, Tony Marlow et ses deux acolytes vont vous rajouter quelques bidons d'essence. Triche un peu le Marlou, l'a trois briquets magiques, Amine Leroy à la contrebasse, Fred Kolinski à la batterie, et sa guitare. Une duo Gretsch. Avec celle-ci vous iriez au bout du monde. Utile précision, il faut savoir s'en servir. Pas donné à tout le monde, mais à Marlow. Si. Sur le morceau d'introduction, RDV à l'Ace Café l'on a noté une migration de masse vers la scène, mais dès Around and Around, l'on a senti que l'on changeait de dimension. Plus un centimètre carré de libre, Thierry Lerendu à qui vous devez les photos qui accompagnent cette chronique a été obligé d'élire pratiquement domicile fixe sur l'estrade pour avoir la possibilité de prendre ses clichés, ailleurs la houle des corps l'empêchaient d'officier.

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    Amine est Leroy de la Big mama. Vous lui file de ces gifles pour qu'elle marche droit que seriez prêt à porter plainte. Mais vous réfrénez votre indignation car vous retirez un tel plaisir de cette redondance sonore que vous ne voudriez pas vous en priver. Par contre lui, Amine il est incapable de rester droit, l'est emporté par des rages subites de remuements frénétiques, un peu comme si la grande horloge du salon devenait folle et que vous voyiez son pendule osciller à tout rompre dans le seul but de presser le temps et de hâter votre mort. Vivre vite et mourir jeune a dit James Dean, l'on n'est pas obligé de suivre ce prétexte, il y a encore tant de merveilles à admirer dans le monde maudit du rock.

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    Les doigts de Tony. De véritables accapareurs, de regards, il y a du sadisme chez Marlow, cette façon de vous poser son instrument sous les yeux et de vous prouver qu'il joue cartes sur table, sans filet, tout à portée de la main, et ce léger recul du corps, ou cette légère voussure de sa haute stature aussitôt rehaussée tandis qu'une luisance de contentement traverse fugitivement son regard d'aigle. Et le public exulte de cette moirée de notes qui vous assaillent et vous cisaillent l'âme. Ce soir c'est la fête du rock'n'roll, le bal des ardents pionniers, les débridées si adroitement chaloupées du grand Chuck, et deux magnifique hommages à Gene Vincent qui poussent l'extase de la foule à son comble, un fabuleux Going home recouvert de clameurs et le Quand Cliff Galoppe dans lequel Tony nous donne une démonstration de la naissance de la guitare rock'n'roll, cette façon sans pareille que Cliff a eu de marier la rythmique country aux dégradés éblouissants de Django Reinhart, le marlou vous explique l'inexprimable, vous conte la magie de cette fusion originaire d'une manière si exemplaire qu'il vous semble être présent aux côtés de Cliff chez Capitol en 1956.

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    Une troisième maître, je ne parle pas de Buddy Holly représenté par son Blue day, black night aux contours trop doucereux à mon avis, mais à l'autre pionnier, bien de chez nous, Tony le Marlou qui depuis quarante ans s'est attaqué à une relecture transcriptive de l'earlier rock'n'roll, mid fifties, mid sixties, et à son oeuvre originale, ces nouveaux classiques que sont R'n'R Princess, Miss Brighton, Le garage, et quelques autres qu'il n'aura pas le temps d présenter ce soir, et que là il a interprétés avec une munificence orchestrale – je précise qu'ils ne sont que trois instrumentistes – sans précédent. Fred Kolinski impérial dans sa façon de distribuer le passage entre guitare et contrebasse, s'est carrément placé à la croisée du chemin, dans la cabine d'aiguillage, et l'on a entendu le moutonnement de la guitare, comme lorsque le troupeau se trouve subitement arrêté et que les brebis se tassent, s'entassent, se pressent, montent et culminent les unes sur les autres et que la contrebasse pousse les jappements des chiens qui remettent de l'ordre dans ce basculement effarant. Fred a cette frappe qui se retranche d'elle-même pour mettre en avant le travail de ses acolytes, sans lui il n'y aurait ni harmonisation synthétisante, ni ces brusques coulées de lave dévastatrice selon qu'il ferme ou ouvre le passage, qu'il marie les deux courants ou les sépare par la cadence sourcilleuse de sa pulsation, il voit le problème et il le résout. Vigilance, esprit de décision et vitesse de réaction sont les trois mamelles de l'induction kolinskienne.

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    Tony invite Pascal à monter sur scène pour présenter sa cigar box et donner une petite démonstration en duo, un son un peu plus grêle que la Jet de Tony mais idéale pour les parties de slide, z'avez l'impression qu'il agite de fines feuilles flexibles de métal. S'adonnent tout deux à un blues balancé de Jimmy Reed et Pascal outre sa virtuosité démontre qu'il possède une belle voix rauque qui convient parfaitement à ce genre de morceau.

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    La lumière clignote, personne ne tente de comprendre la clarté pas du tout intermittente du message. Il est près de minuit et l'extinction des feux était prévue pour vingt-trois heures. Rachid vient rappeler la rude loi municipale, mais tout le monde implore un dernier morceau. Ce sera Get Crazy, un pousse-au-crime, que Tony fera durer un bon quart d'heure, avec des hauts et des bas, des houles et des contre-houles, l'assistance frise la folie collective, et il faut reconnaître que c'est une chance de n'avoir pas été tous en groupe embarqués pour Sainte Anne.

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    Damie Chad.

    ( Rendons à Thierry Lerendu le crédit de ses superbes clichés,

    plein d'autres sur son FB )

  • CHRONIQUES DE POURPRE 431 : KR'TNT ! 431 : CARL BRADYCHOCK / LARRY WALLIS / TONY MARLOW / ALICIA F / VOLK / JIMM / FISHING WITH GUNS / KERYDA / COMPAGNIE R2 / ROCK'N'ROLL STORIES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 431

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    26 / 09 / 2019

     

    CARL BRADYCHOCK / LARRY WALLIS

    TONY MARLOW / ALICIA F / VOLK

    JIMM / FISHING WITH GUNS

    KERYDA / COMPAGNIE R2

    ROCK'N'ROLL STORIES

     

    Le choc de Bradychok

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    Coincé entre rien et rien, en plein cagnard béthunien, offert sur la grande scène en pâture au petit peuple venu musarder en masse, le pauvre Carl avait bien du mérite à jouer. D’autant plus de mérite qu’on ne parvenait pas à mémoriser son nom : hein ? Brady qui ? Bradychuck ? Un Américain de Detroit accompagné par des Français, les qui ? Les Monkey Makers ? Ce Brady qui ne devait rien au cinéma de Mocky allait devoir l’emporter à la force du poignet et c’est exactement ce qu’il fit.

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    Ce petit bonhomme sorti de nulle part semblait ravi de jouer sur cette scène offerte aux quatre vents. Il imposa très vite un son et pas n’importe quel son : le Detroit Sound qui même dans le rockab peut faire la différence. Carl Bradychok joue très électrique, c’est un furioso de la six cordes, il tartine ses interventions avec une âpreté au grain qui n’appartient qu’aux guitaristes de Motor City. Par grain, il faut bien sûr entendre le bon grain, celui qu’on sépare de l’ivraie, le grain qui donne le frisson.

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    Ce fut un plaisir jamais feint que de le voir prendre des killer solos flash et doubler son chant au gimmicking sonnant et trébuchant. Il s’illustra particulièrement par une magistrale reprise du «Please Give Me Something» de Lee Allen, l’un des chevaux de bataille de Tav Falco, et certainement l’un des classiques rockab les plus mythiques. Carl Bradychok en fit la plus menaçante, la plus inspirée, la plus heavy des versions, la chargeant comme une mule de Detroit Sound, au point que ça en devenait complètement inespéré de véracité rampante, et plutôt que ce conclure bêtement, il ajouta en queue de cut une petite progression de power chords hendrixiens, un peu dans l’esprit de ce que fit El Vez à une époque, quand il finissait «That’s Alright Mama» sur des accords du «Walk On The Wild Side» de Lou Reed. Fantastique présence d’esprit.

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    Le set prit alors une sorte de tournure purement révélatoire. D’où sortait ce démon de Chok ? Il évoqua un peu plus tard la mémoire de Jack Scott, histoire de rappeler que le vieux Jack venait lui aussi de Detroit. Pour le saluer, il reprit son premier single, «Two Timin’ Woman». Mais il fit vraiment sensation avec des cuts plus construits et beaucoup plus mélodiques, comme cette reprise du «Just Tell Her Jim Said Hello» d’Elvis, car il y shootait un gusto qui rappelait celui de Frank Black.

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    Ce mec imposait un style très puissant, du haut d’une vraie voix, il affirmait une forte personnalité musicale et un goût immodéré pour les grosses compos. Il termina avec une reprise stupéfiante de «Love Me». Depuis celle des Cramps, on n’avait pas entendu de version aussi déterminée, aussi flamboyante, aussi démâtée que celle-ci. Carl Bradychok fut la découverte du Rétro 2019.

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    Ses disques ne courent pas les rues. Pour se les procurer, il faut aller cliquer sur carlbradychok.net. Quand on commence à les écouter, on se félicite d’avoir cliqué car les disques sont excellents. Vraiment excellents, bien au delà des espérances du Cap de Bonne Espérance. En plus d’Elvis et de Jack Scott, Carl chouchoute une autre idole du siècle dernier : Carl Perkins. Son dernier album est un tribute à Carl Perkins et s’appelle Carl Plays Carl. Tous les fans de Carl Perkins devraient écouter ce tribute, car Carl ramène du son dans Carl, pas n’importe quel son, le Detroit Sound.

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    Il faut le voir remonter les bretelles de «Movie Magg» et passer un solo complètement de traviole avec ce son clairvoyant qu’on va retrouver partout. Carl chante Carl d’un accent sec et tranchant. Idéal pour un cat comme Carl. Avec «Matchbox», Carl décrète l’enfer sur la terre. Il le prend à la bonne mesure, sauvage et sourde. Version bien meilleure que celle de Jerry Lee qui joue Matchbox trop boogie. Autre belle bombe : «Say When». Carl va vite et bien, il embarque ça au jeu liquide et scintillant. Il joue vraiment comme un dieu et n’est pas avare de virulence. Voilà un «Say When» éclaté au shuffle de guitare folle. Comme le fait Jake Calypso, Carl ramène tellement de panache qu’il aurait parfois tendance à effacer les versions originales. L’autre belle bombe est le «One More Shot» qu’on trouve vers la fin. C’est même assez violent. Souvenez-vous de ce que disait Wayne Kramer du Detroit Sound : «What you get is very honest.» On entend un slap de rêve en sourdine totale et un guitariste déterminé à vaincre. Que pourrait-on demander de plus ? Carl ne fait qu’une bouchée de «Put Your Cat Clothes On», avec son pote Roof qui part au quart de tour d’upright. Ah il faut voir Carl enluminer le cut d’un killer solo flash éclair ! Ça vaut vraiment le détour. Il tape aussi une version très country de «When The Rio De Rosa Flows», mais l’écouter jouer est un pur régal, il ramène un son tellement juteux, high on tone, un son de demi-caisse Gibson de jazz agressif et fluide. Fabuleuse version aussi que celle de «Because You’re Mine». Carl y claque tout ce qu’il peut et chante au piqué de because. On voit encore le fan à l’œuvre dans «Honey Cause I Love You» et il joue «Big Bad Blues» comme s’il encerclait la caravane. Quand il lance l’assaut, il part en vrille. Très spectaculaire.

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    Son premier album s’appelle Children At Play et date de 2004. Quand on retourne le boîtier, on voit Carl ado poupin avec sa belle Gibson rouge. Il profite de cet album pour saluer l’autre grande légende du rockab local : Johnny Powers. Eh oui, tous les fans de rockab connaissent «Long Blond Hair». Carl en propose une version incroyablement inspirée, avec le tiguili d’intro et la fournaise immédiate - I love you once/ I love you twice - Il le boppe dans l’œuf. Terrific ! Il tape en plein dans le mille et passe l’un de ces killer solos flash dont il a le secret. Souvenons-nous que Johnny Powers réussit à se faire connaître à Detroit avec un seul hit et qu’il alla ensuite enregistrer un autre single chez Sun. Il est toujours en circulation.

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    Autre clin d’œil de poids : «That’s All Right». Carl n’a pas froid aux yeux, il le softe bien, il le touille à la pa-patte, comme le chat avec la souris. Vas-y Carl, on est avec toi ! - Anyway you doooooo - Carl claque les trucs de Scotty, il soigne son hommage. Carl n’est pas un beauf, il fait ça bien, anyway you doooo. Il rend aussi hommage à la clameur avec une fameuse cover de «Lawdy Miss Clawdy». Tout est dans la clameur, Carl en saisit la grandeur, because I give all of my money. Son solo à la ramasse est un beau spécimen de génie humain. Il joue juste ce qu’il faut. Ses interventions devraient théoriquement entrer dans la légende. Il sait claquer une note à la revoyure. Bradychok, quel choc ! So bye bye baby, bye bye darling. Autre clin d’œil révélateur : celui qu’il adresse à Link Wray avec une fantastique reprise de «Rawhide». Bill Alton claque des mains. Carl n’a que onze ans. Vas-y Carl, claque-nous le beignet de Link. Ah il y va le Carl, c’est un polisson. On le voit s’énerver avec «House is Rocking» qu’il chante au petit nasal. Carl est déjà un viscéral, il ne lâche pas prise. Son départ en solo pue l’enthousiasme. Oh, il sait de quoi il parle, ain’t got nothing to lose ! Big stuff. On a là du vrai raw. Et tout explose avec «Shim Sham Shimmy», Carl nous plonge au cœur du rockab de Detroit, c’est claqué au slap avec un solo à l’arrache-dent. Il part tout seul, comme un desperado précoce. Il rend aussi hommage à Creedence avec «Bad Moon Risin’» et diabolise le «Viberate» de Conway Twitty. En 2004, Carl sortait donc frais émoulu du moulin.

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    Quand on va sur son site, on voit qu’il en pince pour Elvis. Deux tribute albums ! Le premier étant sold out, on peut se consoler en écoutant le volume 2, Let Yourself Go, paru en 2017.

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    C’est là qu’on trouve sa puissante version de «Just Tell Her Jim Said Hello». Il l’explose littéralement et en fait un véritable chef-d’œuvre interprétatif. Oui, c’est tellement bon qu’on pourrait en tomber de sa chaise. Strong melody. C’est avec cette version qu’il emporta la partie au Rétro. Mais le reste de l’album vaut aussi le détour, à commencer par le morceau titre, embarqué au heavy groove. Il est au faîte de son système, il explose son Let Youself Go dans l’œuf. On enrage à l’idée de penser que cet album va rester inconnu du grand public. Il embarque son «Shake Rattle And Roll» à 300 à l’heure. Carl et ses amis jouent comme des diables, au powerus maximalus. Carl sait très bien fabriquer un grand disque. Toutes ses reprises fument. Tiens, rien qu’avec le «Trouble» d’ouverture de bal, la partie est gagnée. Carl explose le groove anaconda d’Elvis. Mais il va encore beaucoup plus loin dans le serpentinage d’écailles moussues. Il le chante à la pure écroulade de falaise, where I’m evil. Le son est bon, bien au-delà de ce que pourraient en dire les commentés du cyberboulot, Carl joue son va-tout au Detroit Sound, avec du power plein les mains. Encore du power à gogo dans «I’m Coming Home». Il joue au gras de jambon et chante comme un dieu rococo. Tout le rock du Middle West est là. The voice ! Ah il peut taper dans Elvis, il en a les moyens. Il suffit d’écouter «Fame & Fortune» pour comprendre qu’il colle au train d’Elvis avec sa glue. Admirable album ! Et la valse des niaques détroitiques continue avec «Money Honey» et il sort son meilleur shake pour «I Need Your Love Tonight». Il le fait pour de vrai. Sa justesse de ton en dit long sur sa passion pour Elvis. Si on sait apprécier le feeling, alors Carl est un must.

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    Et puis voilà un autre album paru en 2015, sans titre ni label. Carl Bradychok tout court. Rien que le son. Juste un disque destiné aux amateurs. Il pose debout avec sa guitare, tout vêtu de noir et cravaté de blanc. Il repend le vieux «Do Me No Wrong» de Pat Cupp et des trucs beaucoup plus calmes comme «Your Cheatin’ Heart». Il sait se donner les moyens d’une certaine ampleur vocale, comme le fait Jerry Lee, sur ce type de vieux coucou d’Hank Williams. Mais Carl ne s’arrête pas en si bon chemin : on le voit aussi taper brillamment dans Waylon Jennings avec «You Ask Me To». Back to Detroit avec Jack Scott et une cover de poids : «The Way I Walk». Classique parmi les classiques, saint des saints. Carl opte pour le swing. Pas de raunch comme dans la version des Cramps. Carl veille à respecter l’esprit original, avec du solo à gogo. C’est là qu’on trouve sa version de «Please Give Me Something». Il sait bien faire monter la sauce dans l’écho et restituer la zizanie solotique de la version originale. Mais pas de fin en progression d’accords. Dommage. Son coup de Jarnac au Rétro flattait bien les bas instincts. On adore quand ça flatte les bas instincts. La surprise vient de «End Of The World», un hit pas très connu de Skeeter Davis, fabuleusement bien emmené et chanté par dessus les toits.

    Signé : Cazengler, (a)brutichok

    Carl Bradychok. Béthune Retro. Béthune (62). 24 août 2019

    Carl Bradychok. Children At Play. King Drifter Productions 2004

    Carl Bradychok. ST. Not On Label 2015

    Carl Bradychok. Let Yourself Go. Tribute To Elvis Volume 2. Not On Label 2017

    Carl Bradychok. Carl Plays Carl. Not On Label 2018

     

    Wallis the question ?

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    Voici deux ans, on rééditait Death In The Guitarafternoon, l’unique album solo de Larry Wallis. À cette occasion, Vive le Rock consacrait (enfin) une double page à notre héros. L’interview commençait mal. Le mec lui demandait ce qu’il avait fabriqué dans les derniers temps, et Larry lui répondait : Not up to much at all mate. Pas grand chose, mon pote. Il expliquait à la suite qu’il avait perdu l’usage de sa main gauche, puis de sa main droite. Il se trouvait sur une liste d’attente pour se faire opérer. À la question : ‘Pourquoi les Pink Fairies ne sont jamais devenus énormes ?’, Larry répondait : a couple of crap managers, agents that stunk out loud, and a crap record company. Voilà, pour Larry, le crap suffit à ruiner la carrière d’un groupe. En France, on appelait ça des imprésarios véreux.

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    Oui, cette légende à deux pattes qu’est Larry Wallis joua avec les meilleurs rockers de son temps, Wayne Kramer, Lemmy, Steve Peregrin Took et Mick Farren. Lemmy ? - Not a fantastic bass player but the best Lemmy ever. A complete one-off ! - Il sait aussi reconnaître le talent d’écrivain de Mick Farren - but for many years a crap singer - jusqu’à ce que Larry s’occupe de lui et en fasse un vrai singer sur l’album Vampires Stole My Lunch Money (clin d’œil aux arnaqueurs des maisons de disques). Happé par des tas d’autres occupations, Mick Farren avait disparu de la scène musicale pendant des lustres. À la fin des seventies, il revint avec cet album bourré de chansons à boire, du style «Drunk In The Morning» et l’impavide «I Want A Drink», grosse bouillasse boogie posée sur une bassline frénétique à la «What’d I Say». Aucune originalité, mais quelle classe dans la désaille ! Son coup de génie consistait à reprendre un morceau de Zappa, «Trouble Coming Every Day» pour le transformer en bombe garage, l’une des plus atomiques du siècle, tous mots bien pesés. Mick Farren s’y arrachait la glotte, avec une belle soif d’anarchie ! Il renouait avec son vieil instinct de rebelle. Kick out the jams motherfuckers et Zo d’Axa, même combat ! Mick Farren brandissait le flambeau et il allait le brandir jusqu’à la fin. Cet album est superbe pour une simple et bonne raison : Larry Wallis le produit. «Bela Lugosi» valait aussi le détour. Bien plus intéressant que Bauhaus ! Mick Farren se prêtait merveilleusement au jeu. On avait là un Farren magnifique de prestance boogaloo. Des folles envoyaient des chœurs de vierges effarouchées et Farren psalmodiait comme un ogre amphétaminé. «Son Of A Millionaire» sonnait comme un classique des New York Dolls - Oui, oui, tout ça sur le même album, tu ne rêves pas - Mick Farren harponnait ce boogie dollsy d’une voix bien rauque. Avec «People Call You Crazy», il envoyait sa voix basculer par dessus bord et se rapprochait de Screamin’ Jay Hawkins et des grands prêtres voodoo. Vampires va tout seul sur l’île déserte.

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    Et pourtant, ce n’était pas gagné. Il suffit d’écouter l’On Parole de Motörhead paru en 1979 pour voir que Lemmy a frôlé la catastrophe en s’acoquinant avec Larry Wallis qui était pourtant le leader des Pink Fairies. Ils font une bonne version de «Motörhead», infestée d’intrusions vénéneuses et Larry tente de couler un bronze de légende, comme il a su le faire en reprenant les Pink Fairies sous son aile. Mais les autres cuts de l’album sont un peu mous du genou. Même la version de «City Kids» qu’on trouve sur Kings Of Oblivion manque de panache. On comprend que Lemmy ait opté pour une autre formule. Il voulait quelque chose de plus hargneux. La version de «Leaving Here» qui se trouve sur cet album semble complètement retenue. On ne sent aucun abandon. Et Lemmy chante «Lost Johnny» à l’appliquée, accompagné par Larry à l’acou. N’importe quoi !

    Le grand décollage de Larry Wallis se fit quelques années plus tôt, en 1973, au moment où Paul Rudolph quittait les Pink Fairies. Tout le monde connaît l’anecdote : fraîchement embauché par Duncan Sanderson et Russell Hunter, Larry demande :

    — Alors les gars, on enregistre quoi ?

    Les deux autres lui répondent qu’ils n’ont pas de chansons. Et ils ajoutent :

    — T’as qu’à en composer !

    Larry panique :

    — Mais je n’ai jamais composé de chansons !

    — Do it !

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    Alors il do it et ça donne un album quasi-mythique : Kings Of Oblivion. Le titre est tiré de «The Bewlay Brothers» qu’on trouve sur Hunky Dory. Selon Luke Haines, tous les cuts de Larry Wallis sont punk as fuck - The Lazza-Russ ‘n’ Sandy Fairies line-up was a power trio supreme - Oui, c’est exactement ça, un power-trio suprême, c’est ce qu’on vit au Marquee à l’époque. Quand on avait vu les Fairies sur scène, il n’était plus possible de prendre les groupes français au sérieux. Les Fairies incarnaient l’essence même du rock, the real ragged power et dans le cas particulier des Fairies, the no sell out, qu’on pourrait traduire en français par une intégrité qui a les moyens de son intégrité. «City Kids» sonne comme un classique entre les classiques, monté sur l’extraordinaire beat russellien, heavy à souhait, bardé de relances, il fonctionne exactement comme une loco, il fonce à travers la nuit. À la limite, c’est lui Russell Hunter qui fait le show. Il double-gutte d’undergut. Alors Larry Wallis peut partir en maraude. Ah qui dira la grandeur décadente d’un Russell Hunter qu’on voit - sur le triptyque glissé dans la pochette - sous perfusion de bénédictine, avec un visage peint en vert. Cette photo en fit alors fantasmer plus d’un. Encore un hit avec «I Wish I Was A Girl». Cette fois, Sandy fait le show sur son manche de basse, il voyage en mélodie dans la trame d’un cut bâti pour durer. Ils partent à trois comme s’ils partaient à l’aventure et le Wallis part en Futana de solo gargouille. En B, les cuts auraient tendance à retomber comme des soufflés et il faut attendre «Chambermaid» pour renouer avec le cosmic boogie, et «Street Urchin’» pour renouer avec le classicisme, au sens où entend ce mot dans les musées. On y retrouve l’esprit de «City Kids», le beat avantageux et l’éclat puissant du glam. Fantastique ! Ils sonnent comme d’admirables glamsters de baraque foraine. L’album nous mit à l’époque dans un état de transe proche de la religiosité mystique.

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    Au cœur du mouvement punk londonien, Larry Wallis fit des étincelles chez Stiff avec deux singles, «Police Car» et surtout «Screwed Up» avec Mick Farren.

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    Larry y screwe le beat à sa façon et le précipite dans le gouffre béant du néant psychédélique. Autre petite merveille fatidique : «Spoiling For A Fight», véritable furiosa del sol, c’est la b-side du single «Between The Lines». On a là du pur jus de combativité boogie. Wow, les Faires cherchent la cogne - Fight ! - Et Larry part en killer solo flash !

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    Avec le Live At The Roundhouse 1975 paru en 1982, on tient certainement l’un des meilleurs albums live de tous les temps. Double batterie, Twink et Russell Hunter, Sandy sur Rickenbacker et deux killer flash-masters devant, Paul Rudolph et Larry Wallis. En fait, c’est la dernière fois que Paul Rudolph joue dans les Fairies. Et comme Larry Wallis commençait à jouer avec Motörhead, ça sentait la fin des haricots - If the Fairies were going to bow out, they were planning to do it in style (les Fairies comptaient bien finir en beauté) - Ils roulèrent des centaines de spliffs pour les jeter à la foule. Larry rappelle aussi dans une interview que Sandy, Russell et lui se sont goinfrés de pefedrine avant de monter sur scène - It makes you go mad. So Sandy, Russell and I took as much of that as we could get our hands on (la pefedrine peut rendre cinglé aussi en ont-ils avalé autant qu’ils ont pu) - Quant à Paul Rudolph, il était arrivé à la Roundhouse en vélo avec une thermos de thé. Ce live saute à la gueule dès «City Kids» que Larry avait composé pour Kings Of Oblivion. Hello alright ? Si on aime le rock anglais, c’est là que ça se passe. Tu prends tout le proto-punk en pleine poire. Tu as là tout l’underground délinquant de Londres. Larry chante et Sandy fait du scooter sur son manche de basse. Ils enchaînent avec une version de «Waiting For The Man» de la pire espèce, claquée par les deux meilleurs trash-punksters d’Angleterre, Larry et Paul. Ils rendent un hommage dément au Velvet. Les Fairies développent une énergie qui leur est propre. Ils sont de toute évidence complètement défoncés. Voilà la preuve par neuf qu’il faut jouer défoncé, c’est la clé du rock. S’ils étaient à jeun, ils ne développeraient pas une telle puissance. Ils jouent leur Velvet à outrance, ces mecs jouent à la vie à la mort, c’est saturé de son, au-delà du descriptible. Ils bouclent avec une reprise du «Going Down» de Don Nix, et en font une version heavy qui dépasse toute la démesure du monde. Ça prend des proportions terribles.

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    Comme Larry Wallis partageait son temps entre la reformation des Fairies et Motörhead, il se gavait d’amphètes : «I think the longest I ever stayed awake in my life was eleven days at Rockfield, and when you think about it now... God !» Onze jours sans dormir à Rockfield ! Et comme il ne mangeait pas, il avait un sacré look - I looked fantastic, my mother nearly had a nervous breakdown when she got to see me - En le voyant si joliment émacié, sa mère faillit bien tomber dans les pommes. N’oublions pas que Larry est l’un des mecs les plus drôles d’Angleterre. Give The Anarchist A Cigarette grouille d’anecdotes hilarantes. L’écrivain Farren y célèbre le génie trash de Larry Wallis : «Larry avait des pythons, des cobras et même un rattlesnake dans des gros aquariums, tout ça dans un appart minuscule. Il élevait des rats pour nourrir ses serpents. C’était un fucking nightmare. Quand il était rôti, il jouait avec ses serpents et on était sûrs qu’il allait se faire mordre et y laisser sa peau.»

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    Big Beat fit paraître en 1984 l’excellent Previously Unreleased, une série de cuts inédits enregistrés par Larry, Sandy et George Butler. On retrouve la niaque épouvantable des Fairies dès «As Long As The Price Is Right». Pas de pire powerhouse que celle-ci. Larry vrille comme un beau diable. Ils restent dans le drive des enfers avec «Waiting For The Lightning To Strike». Ils jouent comme des démons cornus et poilus. Il n’est humainement pas possible de faire l’impasse sur cet album. On entend clairement les puissances des ténèbres sur ce «No Second Chance» battu si fort que les coups rebondissent. Il faut bien dire que c’est extraordinairement bien mixé. Quand on écoute «Talk Of The Devil», on sait les Fairies capables de miracles.

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    Si on veut entendre Larry Wallis et Wayne Kramer jouer ensemble, alors il faut écouter cet album des Deviants, Human Garbage. Ils y accompagnent Mick Farren qui à cette époque porte le cheveu court. Sur «Outrageous Contagious», Wayne Kramer passe un solo perceur de coffre. Mick Farren n’a pas de voix, on le sait, mais c’est l’esprit qui compte, n’est-il pas vrai ? On retrouve l’énorme bassmatic de Duncan Sanderson dans «Broken Statue». En fait, c’est lui qui fait le show, hyper actif dans l’effarance de la lancinance. On tombe plus loin sur une excellente version de «Screwed Up», le hit de Mick Farren, certainement le plus punk des singles punk d’alors, visité en profondeur par un solo admirable. Ils attaquent la B avec «Taking LSD», un vieux clin d’œil de Larry aux alchimistes du moyen âge, et ils enchaînent avec le grand hit wallissien, «Police Car» sorti aussi en pleine vague punk, avec un son qui reste brûlant d’actualité. C’est joué à l’admirabilité des choses, dans tout l’éclat d’un rock anglais datant d’une autre époque, avec tout le punch des guitares et tout le brouté de basse qu’on peut imaginer. On a là une version un peu étendue, puisque Larry la joue cosmique, avec son sens inné du lointain. Ils terminent avec l’inexplicable «Trouble Coming Every Day» de Zappa. Pourquoi inexplicable ? Parce que garage, alors que les Mothers n’avaient rien d’un groupe garage. N’oublions pas que Mick Farren admirait Frank Zappa, ce qui nous valut quelques mauvaises surprises sur les trois premiers albums des Deviants.

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    On a longtemps pris Kill ‘Em and Eat ‘Em paru en 1987 pour un mauvais album, et chaque fois qu’on le réécoute, ça reste un mauvais album. On y retrouve pourtant la fine fleur de la fine équipe : Larry, Andy Colquhoun, Sandy, Russell et Twink. Sur la pochette, Larry fait le con avec un masque de singe barbu et sa strato rouge. Dans les notes de pochette, Mick Farren raconte qu’un matin de gueule de bois, il est réveillé par un coup de fil qui lui annonce la reformation des Fairies. Oui c’est ça, et Attila revient avec les Huns, hein ? - Yeah and Attila is getting his Huns back together, répond-il - You gotta be kidding - Tu plaisantes, j’espère - And then I remembered, in rock’n’roll, anything is possible - Oui, Mick avait bien raison de dire que tout est possible dans le monde du rock. Et pouf, ils démarrent avec «Broken Statue», un vieux boogie composé par Mick. Larry le joue à la folie et c’est battu comme plâtre par la doublette mythique de Ladbroke Grove. Toute la niaque des Fairies re-surgit de l’eau du lac comme l’épée d’Excalibur. Mais sur cet album, les cuts restent bien ancrés dans le boogie. Larry fait pas mal de ravages, mais il manque l’étincelle qui met le feu aux poudres. «Undercover Of Confusion» sonne comme de la viande de reformation. «Taking LSD» sonne comme un vieux boogie des Status Quo, ou pire encore, de Dire Straits. Pas plus putassier que ce boogie-là. Ils font même un «White Girls On Amphetamines» insupportable de médiocrité et de non-présence. On croirait entendre les mauvais groupes français. Larry tente de sauver l’album avec «Seing Double». Il ressort des grosses ficelles, mais au fond, on ne lui demande pas de réinventer la poudre. Il faut rendre à Cesar Wallis ce qui appartient à Cesar Wallis. «Seing Double» est à peu près le seul cut sérieux de cet album.

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    La compile des Deviants intitulée Fragments Of Broken Probes sortie sur le label japonais Captain Trip propose des cuts qu’on ne trouve pas ailleurs. Mick Farren chante «Outrageaous Contagious» à la manière de Beefheart, en ruminant ses syllabes. Il fait son cro-magnon. Larry Wallis et Paul Rudolph participent à cette sauterie. Mick Farren adore forcer cette voix qu’il n’a pas. Il tape aussi dans Phil Spector avec une reprise de «To Know Him Is To Love Him» : épouvantable. Mick Farren hurle comme le capitaine d’une frégate brisée par la tempête. Version superbe de «Broken Statue». Derrière Mick Farren, ça joue. On retrouve cette ambiance d’émeute urbaine, avec les clameurs et les gros accords. Ce qui la force des albums de Mick Farren, c’est la vision du son. S’il est bien un mec sur cette terre qui sait ce que veut dire le mot power, c’est lui. On trouve à la suite une version live de «Half Price Drinks» extrêmement plombée. Ça s’écoute avec un plaisir renouvelé à chaque verre.

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    Autre album des Deviants indispensable : The Deviants Have Left The Planet. En plus d’Andy Colquhoun, on y retrouve les deux vieux compères, Larry Wallis et Paul Rudolph. Ils démarrent avec un «Aztec Calendar» brûlé à l’énergie des réacteurs. Son terrible, Andy joue dans l’interstellaire, il se répand dans la modernité farrenienne comme un vent brûlant. Mais c’est la version de l’«It’s Alright Ma» de Bob Dylan qui nous envoie tous au tapis. Heavy Andy l’attaque de front. C’est électrifié à outrance. Andy arrose tous les alentours. Ils profitent de Dylan pour sortir la pire mad psyché d’Angleterre. La dévotion d’Andy pour Mick Farren n’a d’égale que celle de Phil Campbell pour Lemmy. Andy revient toujours avec la niaque d’une bête de Gévaudan. Saura-t-on dire un jour la grandeur de cette énergie, et la grandeur d’un Farren d’Angleterre ? «God’s Worst Nightmare» est un cut co-écrit avec Wayne Kramer. Mick fait son guttural et Adrian Shaw, l’expat d’Hawkwind, fournit un solide bassmatic à l’Anglaise. Retour au groove des enfers avec «People Don’t Like Reality». Andy adore jouer comme un démon des enfers - Turn & look at me - On se noie dans l’essence de la décadence. Puis ils retapent dans le vieux classique des Deviants, «Let’s Loot The Supermarket», en compagnie de Paul Rudolph et de Larry Wallis. Andy joue de la basse. Retour à la légende : ils font du punk de proto-punk et brûlent d’une énergie d’exaction fondamentale. L’autre merveille de ce disque est bien sûr «Twilight Of The Gods», avec son extraordinaire ouverture de fireworks. Ça sonne comme du Monster Magnet, avec un sens de l’extrapolation du néant cher à Mick Farren. Il bâtit une dérive mirifique au fil d’une poésie crépusculaire chargée d’orient et de pourpre. Il rime les mass contraction et la satisfaction. On sent le poids d’un génie qui ne s’invente pas. C’est somptueux, digne des funérailles d’un pharaon au soleil couchant, c’est le disque d’or de toutes les mythologies antiques et brille au cœur de cet univers sacré le firmament d’une guitare, celle d’Andy Colquhoun.

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    Autre passage obligé : Shagrat que Larry monte avec Steve Peregrin Took en 1975. Mais ils préféraient se défoncer tous les deux dans le studio plutôt que de travailler. Pour la sortie de Lone Star en 2001, Larry écrivit une fantastique hommage à son pote Took : «Steve a eu et a toujours une prodigieuse influence sur ma vie, depuis ma consommation massive de LSD jusqu’à la façon dont je compose. Une influence magique. Dave Bidwell qu’on appelait Biddy, était aussi un original. Lui et Steve étaient semblables, et même beaucoup trop semblables. Ces deux-là aimaient bien pousser à l’extrême leurs expériences avec les drogues, ce qui, comme chacun le sait, finit en général assez mal. Si je parle des drogues, c’est parce qu’à l’époque on ne vivait que pour explorer des planètes inconnues, et les vaisseaux spatiaux qui permettaient d’y accéder, c’était justement les drogues. Took était le capitaine de notre vaisseau. Dans les années précédentes, Took avait été salement désavoué. Il avait pourtant joué un rôle aussi important que celui de Bolan dans Tyrannosurus Rex, un groupe qui sortait de nulle part, et il semble que ce soit Mickey Finn qui en ait tiré les marrons du feu. J’imagine qu’il n’est pas responsable de cette erreur d’appréciation. Alors, il ne vous reste plus qu’à savourer les virées cosmiques de Took, comme il les appelait. J’ajoute que ces chansons dissipent un malentendu voulant apparenter Took et Bolan au monde des lutins de la forêt. C’est entièrement faux. Tout ce qui intéressait Steve était ce qu’il appelait lui-même le kerflicker-kerflash, une sorte de rock’n’roll super-trippant et cosmique, du neon sex fun.» Comme dans le cas d’Hendrix, on se demande ce que Took aurait pu produire s’il avait vécu. Son sex fun serait-il devenu complètement incontrôlable ? C’est bien du cosmic neon sex fun qu’on entend dans «Boo! I Said Freeze», véritable carnage de druggy dub de freeze joué à l’énergie ralentie. Larry balaye tout à la guitare et il redevient l’un des trublions les plus virulents d’Angleterre. Il déploie sa furia del sol dans les méandres du sex fun de la titube. On se serait damné à l’époque pour un disque pareil. On encore cette mad psychedelia qui hante «Steel Abortion», c’est joué au Wallis of sound, couru comme le furet, répandu comme l’ampleur galvanique, explosé du cortex, projeté au-delà de la raison. Larry fait le show, il va là où bon lui semble. L’autre énormité de cet album miraculé s’appelle «Peppermint Flickstick», un cut digne de Syd Barrett, complètement barré, druggy at the junction, nous voilà plongés au cœur de la pire mad psychedelia qui soit ici bas et l’aimable Larry profite de l’embellie pour se barrer en sucette de solo gras. Ah quelles effluves de dérives molles ! Les Américains prétendument férus de psychédélisme feraient bien d’écouter ça et de prendre des notes.

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    Il est grand temps de revenir à la réédition de Death In The Guitarafternoon. Fantastique album ! (Encore un !). Si on aime la guitare électrique, alors il faut écouter Larry Wallis jouer ses arpèges d’allure martiale dans «Are We Having Fun Yet». Il tape dans le western spaghetti de haut vol et ramène cette vieille niaque qui date du temps béni des Fairies. Au fond, il est très proche de Jeff Beck. Il vise la véritable aubaine d’exaction parégorique. Il peut se montrer très prog dans l’esprit de seltz, mais avec une effarante énergie combustible. Il enchaîne ça avec «Crying All Night», une belle pop de Futana. Larry tient son rang de légende irrémédiable. Tout sur cet album reste allègre et hautement énergétique. Il prend ensuite un vieil instro de fête foraine intitulé «Dead Man Riding». George Webley y fait des merveilles sur sa basse. On note aussi la présence de Mickey Farren en tant que parolier dans «Downtown Jury», un cut typique de l’époque des Social Deviants et hanté par des solos qui s’en vont errer comme des hyènes dans l’écho de temps. Hallucinant ! Et voilà qu’il enchaîne trois cuts encore plus fantasques : «Where The Freak Hang Out», «Don’t Mess With Dimitri» et «Meatman». Larry qualifie «Where The Freak Hang Out» de full flying tribal song. Il est vrai que ça dégage bien les bronches. Un peu long, mais Larry n’est pas homme à mégoter. Il sort un son exceptionnel noyé de réverb maximaliste. Quel album ! Mickey Farren signe aussi ce «Don’t Mess With Dimitri» monté sur une bassline insistante. Larry claque ses vieux accords au loin et ça explose dans la lumière réverbérée de Ladbroke Grove at midnite. Il faut voir ces gens comme une extraordinaire équipe d’aventuriers du son. Avec «Meatman», Larry fait du Tom Waits. Il n’y croit pas un seul instant, mais quelle rigolade ! - Yeah I’m the meatman - Il tape aussi dans son vieux hit, «I’m A Police Car» et l’allonge avec des tonnes de guitar tricks. Larry fait ce qu’il veut quand il veut. On ne craint pas l’ennui, même s’il lui arrive de tirer sur la corde. Il chante d’une voix de mec usé par les conneries. Il termine cet album faramineux avec «Screw It», une fois de plus joué à la vie à la mort. Larry ne lâche rien, il faut s’en souvenir. L’album reste intense de bout en bout - About a pain in my ass/ C’mon let’s do it.

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    Un label psychédélique nommé Purple Pyramid vient de faire paraître un conglomérat de bric et broc intitulé The Sound Of Speed. L’intéressant de cette affaire, c’est que Larry commente ses brics et ses brocs, et ça vaut toutes les revoyures du mondo bizarro. Le bal d’A s’ouvre sur le flamboyant «Leather Forever», un single de 1986. Larry se souvient vaguement des gens qui l’accompagnaient : Andy Colquhoun, Sandy ‘Basso Profundo’ et George Bawbees Butler, Scottish drums. Ah wooow ! comme dirait Wolf. Il aligne ensuite des cuts tirés du lost Stiff, à commencer par «I Think It’s Coming Back Again». Deke Leonard et George Webley l’accompagnent. On note au passage la fantastique énergie du son. En même temps, c’est très anglais, typique du temps de Stiff. Le mec des Attractions bat «I Can’t See What It’s Got To Do With Me» si sec. Larry rend hommage à ce cet excellent drummer nommé Pete Miles O’Hampton Thomas : «Nobody does it better.» En B, il nous sort un «Old Enough To Know Better» qui devait figurer sur le Death album. C’est excellent, entièrement joué sous le boisseau, avec une basse aussi perverse qu’une cousine consanguine. Il tape à la suite un «Story Of My Life» dans le plus pur Fairy style et Deke Leonard passe de fabuleux coups de slide. On sent l’équipe de surdoués. Il faut entendre battre Peter Thomas derrière. On reste dans le Fairy groove avec l’excellent «I Love You So You’re Mine», gratté aux accords de Gloria. Larry y va de bon cœur. C’est fabuleusement embarqué. Il indique au passage qu’il destinait le cut aux Feelgoods. Il termine avec «Meatman». Il dit ne pas se souvenir de l’avoir enregistré. Le Line-up ? Bof... Avant de nous dire au-revoir, il écrit en bas de ses notes lapidaires : «Well I did say I wouldn’t be able to give much away folks, but I did my best. Hope you enjoy my noise and let’s be careful out there, ok ? OK.» (Je vous disais que je ne serais peut-être pas capable d’en dire très long, mais j’ai fait de mon mieux. J’espère que vous allez apprécier ma soupe et faites gaffe à vous les mecs, d’accord ? Bon d’accord). Et il signe Lazza.

    Signé : Cazengler, Larry Varice

    Larry Lazza Wallis. Disparu le 19 septembre 2019

    Pink Fairies. Kings Of Oblivion. Polydor 1973

    Larry Wallis. Police Car. Stiff Records 1977

    Mick Farren And The Deviants. Screwed Up. Stiff Records 1977

    Mick Farren. Vampires Stole My Lunch Money. Logo Records 1978

    Motörhead. On Parole. United Artists Records 1979

    Pink Fairies. Live At The Roundhouse 1975. Big Beat Records 1982

    Pink Fairies. Previously Unreleased. Big Beat Records 1991

    Deviants. Human Garbage. Psycho Records 1984

    Pink Fairies. Kill ‘Em And Eat ‘Em. Demon Records 1987

    Deviants. Fragments Of Broken Probes. Captain Trip Records 1996

    Deviants. The Deviants Have Left The Planet. Captain Trip Records 1999

    Shagrat. Lone Star. Captain Trip Records 2001

    Larry Wallis. Death In The Guitarafternoon. Ribbed Records 2001

    23 / 09 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    TONY MARLOW / ALICIA F / VOLK

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    Il y a des soirs où il vaut mieux se laisser faire. Surtout quand on vous veut du bien. Je vous laisse juges. Plateaux de melons, tartines de fromages et de pâtés gracieusement offerts par la Comedia, avec Tony Marlow, Alicia F, et des américains venus de Nashville, c'est ce qui s'appelle être gâtés, ou je ne m'y connais pas, d'autant plus que ce lundi soir ce n'est pas la foule énorme mais l'on ne compte pas les amis au mètre carré, comme s'il en pleuvait.

    TONY MARLOW

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    Et sa guitare. Car ce soir Tony ne l'a pas ménagée. Dorée avec d'étranges reflets sépia lorsqu'elle entre en collision avec un rai de lumière. Quelle classe le Tony ! Prestance et port altier. Juste quelques mots de bienvenue et déjà il nous emporte à l'Ace Cafe, une chevauchée à toute blinde qui sera immédiatement suivie d'un petit – minusculité affective – Chuck Berry. Around and Around, fascinant de voir l'emprise digitale du Marlou sur les riffs, l'orfèvre les cisèle, les précise, les incise, une habileté diabolique, j'essaie de mémoriser les plans pour les revendre à une puissance étrangère, mais je n'y parviens pas, car il n'y a pas que les doigts de dextre et de senestre qui courent et accourent, z'avez aussi le son qui monte et descend, ce cristal adamantin qui coule et ricoche dans les oreilles, l'essence du rock'n'roll, qui vous raconte l'épopée magique de la jeunesse du monde.

    Mais une guitare ne suffit pas. Faut un forgeron pour forger l'anneau d'or. Un sorcier des alliages secrets, Fred Kolinski, longs cheveux blancs, sourire énigmatique, ferait un superbe Merlin dans une filmique saga brocéliandesque, détient les clefs du tonnerre derrière sa batterie. Pas un batteur fou, mais le maître de la résonance, la guitare joue et les tambours éclatent, prolongent les effets, et les stoppent définitivement, en une ampleur sonore sans équivalence. Fred finit les séquences, il retourne le sablier du temps pour ouvrir une nouvelle ère riffique.

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    Noire est la big mama d'Amine le fatidique. Il est le temps qui presse la vie, la pousse et l'envoie bouler dans la corbeille à papier. Sans pitié. Ce qui est derrière nous ne reviendra jamais, alors, grand seigneur, Amine Leroy nous console en boutant le feu à notre présent. Sa contrebasse fulmine à la manière des mitrailleuses, les balles traçantes passent au-dessus de vos têtes, et vous comprenez l'urgence du rock'n'roll, la loi du mouvement imperturbable, cette impavide propulsion en avant, qui fait qu'un morceau à peine commencé se hâte vers le delta de sa fin, car vous désirez toujours plus vivre davantage intensément. Alors Amine se déchaîne, devient épileptique, tressaute sur lui-même, se lance dans une frénétique danse du scalp autour de son instrument et parfois il s'engouffre dans des soli de foudre et de poudre qui claquent et cavalent, giclent en rafales d'énergies, emportent tout sur leur passage. Ne vous laissent que les yeux pour rire d'un bonheur effréné.

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    Effarant de voir comment en une vingtaine de titres Tony vous offre sa carrière, quarante ans d'histoire du rock'n'roll français -enté et hanté d'Amérique – et ment partiellement quand il déclare que Rockabilly Troubadour et Le cuir et le baston résument toute sa vie, car sa voix exprime plus qu'une expérience personnelle, elle a ce velouté incisif, ce nostalgique tranchant, qui fait que chacun se reconnaît dans les bribes de son existence, et peut se donner l'illusion bienfaitrice d'en recoller les morceaux épars en une radieuse unité. Tony le musicien n'ignore rien des charmes ensorcelants et des larmes retenues des poëtes.

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    Faudrait disséquer tous les titres un par un, Tony et ses marlous étaient en grande forme, nous retiendrons un de ses tous premiers titres, Western, magnifique, beau comme une chevauchée fantastique, l'émouvant et hommagial I'm Going Home de Gene Vincent, et les trombes cordiques de The Missing Link, car une fois le set terminé, il vous semble qu'il vous manque l'élément essentiel du rock'n'roll, la présence active de Tony Marlow.

    ALICIA F.

    N'a fait qu'une courte apparition dans le set de Tony. Deux malheureux morceaux. Si ce n'est pas un scandale. Mais elle se réserve, bientôt elle sera sur scène en tant qu'elle-même, en vedette, patientez jusqu'au deux novembre.

    Se glisse sur scène en toute simplicité. Ce soir elle nous montre une autre facette de son talent. Nous connaissions l'aguicheuse, celle qui jouait sur la profonde ambiguïté qui relie le rock au sexe, et le roll au désir, mais la voici toute seule dans son charme vénéneux et son espiègle beauté, moulée dans ses tatouages, son legging noir taché de motifs blancs et son T-shirt auréolé de la couronne d'opale de la naissance de ses seins, ses yeux verts d'émeraudes serpentines, et ses cheveux carrés aux bouts teintés d'un soupçon de rouge-sang-séché.

    Marlou et ses sbires enchaînent aussi sec, I Need a Man et I Fought The Law, ce sera tout, une bourrasque qui arrache le toit de la maison et déracine le châtaigner centenaire dans la cour, et dans cette trombe Alicia F, toute droite, mais le moindre déplacement imperceptible de ses bras vous a de ses grâces inquiétantes de panthère, une pose de prêtresse hiératique, elle récite les lyrics démoniaques avec une impassibilité impossible, transformant les mots en brandons de feu, et cette force inquiétante du cobra qui se dresse lentement devant vous, cette immobilité tranquille, que quand elle se retire de la scène, vous avez compris qu'elle vient de vous mordre l'âme, mais que c'est trop tard, que vous êtes mortellement touché, que l'aconit du rock'n'roll vous étreint de son cercle de feu.

    Alicia F. Alicia Fulminante.

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    VOLK

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    Ne sont que deux. Un garçon et une fille. Gal and Guy. Mais le set pourrait être sous-titré, la leçon venue d'Amérique. Ça commence doucement. Eagle Eye ne vous transcende pas. Le temps pour Chris Lowe de vérifier sa planche à effets multiples et à Eléot Reich de chauffer sa voix. Mais après vous comprenez que vous avez posé vos pieds sur le sentier de la guerre et que vous avez peu de chance d'en sortir vivant. Donc Eléot est à la batterie. Mensonge éhonté. Elle ne joue pas de la batterie. Mais de la tambourinade. Un roulement incessant, une transe rythmique impitoyable, vous comprendrez mieux à l'énoncé des titres, Atlanta Dog, Snake Farm, Honey Bee, I fed Animals, ni plus ni moins qu'une séance chamanique, vous ne vous méfiez pas, avec sa chevelure noire et sa robe rouge d'un lamé brillant vous croyez qu'elle va vous jouer le numéro de l'entertaineuse américaine type, vous n'y êtes pas du tout, à la manière dont elle enserre la caisse claire dans la blancheur de ses cuisses, et cette position voûtée, vous vous dîtes qu'il y a de la puissance vaudou en elle, qu'émane de son corps un magnétisme tellurique, et qu'elle transmet et transmute, qu'elle infuse et diffuse une force inconnue que l'on pourrait nommer l'esprit de la terre.

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    De prime abord Chris est moins inquiétant. Un grand gaillard solide, une tête bien faite d'étudiant attentif. Une grosse Gretsch blanche dans ses mains qui barre son épaisse redingote, un large éventail de delays électroniques à ses pieds, simple rythme binaire pour débuter, chante aussi. Faut attendre un peu pour intuiter ses dons de sorcier. Mine de rien, l'a des doigtés étranges. Vous semble qu'il rajoute de temps en temps des pincées de sel dans la tambouille qui cuit paisiblement sur le feu. Plutôt de la poudre à canon. Dissuasive. Little Games et Revelator's Bottleneck, ne riffe pas, il rajoute du son au son, fait des interventions, joue à la manière des joueurs d'échecs, ce n'est que cinq coups après que vous réalisez la raison irraisonnable pour laquelle il a poussé tel pion dans cette case inopérante. En moins de deux il contourne votre défense, force vos muraille et vous met à mal, à mat et vous mate à mort. Une démonstration. In vivo.

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    Fascinant. Eléot ne fait pas que tricoter ses baguettes. Elle chante aussi, une voix qui monte dans les aigus, qui s'assombrit et s'intempestive, et qui au morceau suivant devient douce et suave, un roucoulement de gâteau au miel, sucrée comme un apple pie. Souvent elle double celle beaucoup plus virile de Chris, elle lui apporte une profondeur et une discrète résonnance qui l'amplifie souverainement. Notamment lors du rappel, une très belle balade country de Jack Bruce, qui vient un peu en contrechant à l'inexorable montée progressive du set selon une sourde violence fascinante qui contraindra toute l'assistance à se masser devant la scène.

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    Je terminerai sur cette divine surprise, cette version sublimissime, subluesmissime, de Sumertime Blues d'Eddie Cochran, qui n'a pas entendu le martellement d'Eléot et sa voix d'outre-tombe – elle endosse le rôle de Jerry Capehart – n'a jamais rien entendu, et Chris qui abrupte le riff si sourdement qu'il devient le tourment de votre vie, et son vocal qui flirte avec la raucité d'Eddie sans jamais l'imiter...

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    Un régal ! Tony Marlow résumera la situation : une révélation. Du country roll comme l'on n'en n'avait jamais ouï de ce côté-ci de l'Atlantique. De surcroît un garçon et une fille très gentils, ne connaissent pas un mot de français mais la sympathique complicité qu'ils dégagent ne trompent pas. Une soirée comediane à marquer d'une pierre blanche.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Costa David )

     

    20 / 09 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    JIMM / FISHING WITH GUNS

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    Suis arrivé à la Comedia sans trop savoir qui j'allais voir, m'étant quelque peu embrouillé dans les dates. Mais l'instinct du rocker ne se trompe jamais, une soirée explosive m'attendait. Mais je n'étais pas le seul à subir la déflagration!

    JIMM

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    Parfois il vaut mieux être trois que mal accompagné. Cet adage populaire vieux de trois millénaires que je viens d'inventer mérite un codicille précisif : trois cadors. Car comment peut-on produire une telle mayonnaise avec si peu de personnel. L'est vrai que Xavier avec sa taille de géant peut facilement compter pour deux, avec sa chevelure de boucles barbares et sa basse il ne se fait pourtant guère remarquer, à peine s'il vient de temps en temps pousser un cri de guerre ou hurler une rapide interjection au micro. Mais mine de rien, il assure grave. Le grondement de base, c'est lui le fautif, ce roulement de galets entrechoqués emportés par la furie d'un torrent c'est lui le responsable. N'est pas non plus le seul coupable, serait anormal qu'un seul écope de toutes les malédictions. A la batterie, Billy n'est pas innocent. L'a les mains pleines de baguettes. Les lève bien haut, les fait tournoyer entre ses doigts, et puis c'est fini. Le bonheur est désormais personna non grata sur notre misérable planète. L'apocalypse est commencée et rien ne l'arrêtera. L'a compris qu'il est là pour taper, alors il tape, l'a le pied meurtrier sur la grosse caisse et des menottes d'étrangleurs en série. Ne sait pas s'arrêter, un jusqu'au-boutiste, quand il n'y en a plus, il en a encore, l'as de la logistique distributive, des coups pour tous les tambours de la terre, une canonnade d'escadres ennemies, Xavier la tempête, Billy se charge de la métamorphoser en ouragan. Libère les vents de l'outre d'Eole. Bref, vous filez à cent-vingt neuf nœuds secondes et déjà se pose en vous la question fatidique, dans tout ce brouhaha comment un guitariste arrivera-t-il à survivre?

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    Jimm a deux manières de répondre à votre interrogation métaphysique. D'abord : par le chant. S'approche du micro, et non il ne chante pas. Se débrouille – je ne sais comment – pour que sa voix devienne un quatrième instrument, une coloration nouvelle, qui se fond au magma sonore, s'y installe naturellement comme l'oiseau se construit un nid dans le couvert des épaisses frondaisons de l'arbre. De plus en français, n'en tirez aucune gloire nationaliste, car ce serait in english que vous n'entendriez point la différence, l'a sa manière à lui d'appuyer sur les syllabes, et par ce fait même de les détacher si fortement que vous comprenez très vite en ce langage universel qui se nomme l'idiome rock.

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    Ensuite : il joue de la guitare. Au bout de deux minutes vous vous dites, c'est un très bon guitariste. Mais bientôt vous devez réviser votre jugement. L'a un truc spécial, n'est pas un vulgaire pousseur de riffs, son pied à lui c'est de surnager au-dessus du tumulte, comme dans les orchestres symphoniques menées à fond de train par Toscanini quand brusquement au-dessus de la monstrueuse masse sonore s'élève la plainte virevoltante du violon solo et vous n'entendez plus que cela, le Jimm il est pareil, l'a les soli de guitare qui brillent, qui scintillent, tels une rivière de diamants qui vous éclabousse de mille rayons de soleils réfractés. Cette scie sauteuse qui vous dentellise les tympans est le nectar des Dieux.

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    En plus ils vont jouer longtemps, enchaînent les titres, Prêt à penser, Ton blues dans la peau, Jamais vieillir, et devant la scène ça remue salement, pas tous les jours que le rock déboule sur vous avec une telle intensité. Un triomphe.

     

    FISHING WITH GUNS

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    Avec un tel patronyme, l'on se doutait que ce n'étaient pas des joueurs de pipeaux. Passer après Jimm de prime abord ne semble pas être une sinécure. Mais première surprise, ne serait-ce pas Billy Albuquerque qui s'installe derrière les drums, exactly my dear, pas besoin d'être Sherlock Holmes pour comprendre que l'on n'est pas là pour cueillir des petits pois. Va toutefois falloir résoudre l'énigme Inigo. Quand ils se sont installés semblaient être quatre mais là sur scène maintenant que l'éruption volcanique a commencé – déjà rien qu'au trente secondes de secousses sismiques échappées de la guitare de Tof juste pour voir si tout était en place juste avant le début du set, l'on avait subodoré que les gaziers préféraient les bâtons de dynamite à la pêche au goujon -ils ne sont plus que trois.

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    Inigo, c'est un peu comme dans les albums Où est Charlie, faut lui mettre la main dessus, car il est perdu dans la foule. A peine si de temps en temps il s'octroie une brève station et remontera quelques secondes sur la scène. L'est dans le public agglutiné devant. Certes pour l'entendre vous l'entendez. Mais impossible de savoir où il est. Surgit à l'improviste devant vous, un peu comme le vaisseau fantôme entre deux plaques de brume. Mais quel cantaor ! La voix qui djente, pas trop, mais suffisamment pour vous mettre le feu à la moelle épinière. Et ces poses ! Le fil du micro haut levé, le visage tourné vers le cromi et cette poudrière vocale qui explose. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il en use avec parcimonie, n'en abuse jamais, laisse à l'orchestre le temps de poser les assises du riff, d'articuler la séquence, et quand tout est bien en place, il vocalise, tel le caïman qui sort du fourré juste pour venir vous couper une jambe, proprement d'un seul coup de dentition. Puis il se retire dans l'eau saumâtre de son propre silence tandis que ses congénères continuent leurs monstrueux tapages comme s'il était nécessaire à la survie de nos existences. Le pire c'est qu'il l'est indispensable. Motherfucking badass ! Reste du Blood on the ropes !

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    C'est que derrière les trois lascars ne vous laissent pas le temps de respirer jouent une espèce de mixture de stoner estampillé aux marteaux de Thor et émargé aux forges d'Héphaïstos, sur sa basse Bouif ramone la suie des cheminées de volcan, parfois son corps se réduit et se cambre à croire que l'électricité le traverse de part en part et des ondes noires s'échappent de son instruments comme des meuglements d'agonie de cachalots échoués sur les rives du désastre. Tof taffe à mort, l'a la guitare qui mord, le feu qui couve sur deux accords et puis qui tout à coup flamboie et se déploie dans l'univers tout entier, vous consume l'âme comme un mégot qui grésille dans le cendrier. Les Fishing vous fichent la trouille et la chtouille à jouer trop bien, trop fort, trop sauvage. Profitent d'un instant de répit pour distribuer à l'assistance leur dernier EP, le prochain est en préparation et ils nous régaleront de quelques aperçus. Et c'est reparti pour une charge à la baïonnette finale. Pas question, le peuple rock qui s'est salement secoué devant l'estrade refuse de les laisser partir, et nous avons droit à deux derniers feux d'artifice. Deux explosions nucléaires de soleils noirs !

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    Damie Chad.

    ( Photos : Chris on FB : Meteo Rock )

    BLOOD ON THE ROPES

    FISHING WITH GUNS

    ( Avril 2017 )

    Peu d'indications sur la pochette qui reste relativement mystérieuse. Recto brun dont le visage granitique de statue saignante émarge au verso et se dissout en une blancheur envahissante au bas de laquelle se profilent un revers montagneux et la silhouette automnale d'un arbre. Peut-être le sens est-il à décrypter dans l'image des deux lutteurs de pancrace opposés et entremêlés sur la sesterce blanche du CD. Serions-nous emplis d'une fureur incontrôlable qui, dans le temps même qu'elle nous donne force de vie, nous agonise.

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    Dodge and counter : lourd and loud, instrumental, une guitare qui sonne et résonne, des cymbales qui se glissent par dessous car lorsque la menace se précise, que vous entendez ces gros godillots qui avancent, vous êtes dans l'attente de la catastrophe vous êtes sensible aux plus petits détails, au craquement insidieux de la moindre brindille subsidiaire, mais l'emprise sonore devient obsédande, le rythme reste toujours lent, l'intensité sonore s'amplifie, la rupture... Motherfucking badass : ...déboule, une course folle sur une rythmique impitoyable, un trait de feu qui parcourt l'espace, rejoint par une voix qui amplifie le sentiment de l'inéluctable. Brut de noir à pas cadencés, le pendule de la mort qui descend vers vous imperturbablement se rapproche. Une voix de tuerie, des guitares de chienlit, des frayeurs pulsatives de batterie, hallali démiurgique, un dernier hurlement, et les ronronnements de guitares s'éloignent au loin. Un morceau merveilleusement structuré. Thirst for lust : éclats nerveux de guitares, crachats de voix sur la face de Dieu, semelles de plombs du drumming, le rythme se segmente pour se reconstituer en plus schismatique, en plus rapide, mais comme ralenti par la saturation hérésiarque des guitares. Froissements de ferrailles, la voix qui criaille en un festival d'ailerons de requins qui arrachent les chairs sanglantes de leurs victimes. Apothéose. King of the crossroads : guitares grondantes et hachoir vocal, collisions de carrefours, courses à mort, déconnections et reconnections, rien ne les arrêtera. Eclaboussures de tintements et moteurs en furies qui grondent. Reason to cry : pas une raison pour ralentir le rythme en tout cas, ni de pleurer honteusement dans son mouchoir. Une voix salement insidieuse. Forge drummique pressurisée en arrière-plan. Vocalises qui s'égosillent, guitares qui ripent sur du verre brisé, l'on entend les tintements cristallins du diable qui cogne à la fenêtre béante de l'esprit dévasté. Désormais les guitares tirebouchonnent dans les amplis, la voix se fraye un chemin dans les soubassements de l'obscurité et l'on refait un tour sur la bande de Möbius de la souffrance animale infinie. Qui finit par se rompre en un grandiose balancement.

    Damie Chad.

    CAMON ( 09 ) / 09 - 08 - 2019

    La Camonette

    KERYDA

     

    Jeudi, retour obligatoire à la Camonette, bouffe excellente mais totalement subsidiaire, la semaine dernière nous avons eu le père, Chris Papin-Jijibé, dans le jeu des sept familles des musiciens donnez-moi le fils, Damien. L’aurait pu mal tourner comme le père et s’adonner au démon du blues comme le prédestinait son prénom, mais non, est abonné à un tout autre genre. Difficile à définir : disons un folk curieux pour ceux qui ont besoin d’étiquette.

    KERYDA

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    Sont beaux et jeunes tous deux, prince courtois et princesse charmante échappés d’un conte de fées. Il a une vieille contrebasse toute sombre à ses côtés, et elle une harpe de bois clair d’Ariège posée sur un piédestal. Contrebasse + harpe, ensemble composite mais en même temps empreint d’une similarité sonore évidente même si la vieille dame s’adonne à de funèbres tonalités automnales et si de la damoiselle fièrement cambrée s’élancent de claires perlées de rires d’enfants cristallines. Alta et contralta. L’assemblée, au bas mots plus de cent cinquante convives, bruisse de bruits confus lorsque Damien se saisit de son archet. Qu’il délaisse aussitôt pour des doigtés de pizzicati virevoltants à la manière d’étincelles de jazz, et c’est sur ce tapis tressautant d’escarboucles que Sara Evans dépose de translucides feuillages brocéliandiques agités par une brise mutine. En un instant, elle installe un autre espace, plus subtil, plus fluide, de silence et de musique entremêlés, miroirs et reflets de miroirs. C’est cela Keryda, cette création d’une dimension à part, d’une intimité plus profonde avec le vertige des apparences. Ce premier morceau est suivi d’un deuxième qui sonne étrangement et orchestralement contemporain, sont-ce les sourds frappés de Damien sur le bois, ou cette savante rythmique entrecroisée de sons clairs et sombres mais l’instant s’avère magique et soulève les applaudissements. Et la musique de Keryda se fait plus lointaine, à croire qu’elle veuille nous entraîner dans les terres du songe en des contrées arachnéennes et infinitésimales. La big mama marmonne de profondes incantations et les notes de Sara profèrent des mélopées d’endormissement vaporeux. La nuit et le jour s’unissent en une couleur goethéenne ignorée des simples mortels, habitée par de malicieux farfadets invisibles dont on ne perçoit la présence que par l’évanouissement disparitif qu’ils laissent derrière eux. Instants de rêves indistincts suspendus sur le vide vertigineux des glaciers de la beauté.

    + FRIENDS

    Pour le troisième set, la scène est envahie d’invités. Le facteur et Zoé, la fille triangulaire. Il fabrique et tient entre ses mains un accordéon, elle toute blonde se contente d’un triangle isocèlement métallique. Il y a encore une violoniste, un guitariste et Julien aux percus. Changement d’ambiance, Damien s’est muni d’une basse électrique et il groove grave, un son concassé que le facteur se hâte par derrière d’étoffer. L’on dérive lentement vers un méli-mélo d’improvisations, au substrat argentin. C’est bien fait, agréable, sympathique, mais cela n’atteindra jamais à l’intemporalité de Keryda.

    Damie Chad.

    TARASCON ( 09 ) / 17 - 08 - 2019

    COMPAGNIE R2

     

    Damie tu pourrais m’amener à Tarascon, ce soir il y a de la danse contemporaine. Un truc de fille évidemment, palsambleu de la danse contemporaine ! tout être normal et évolué aurait repéré un groupe de rock obscur dans un bouge perdu, mais non de la danse contemporaine. Bref direction Tarascon ( con ! ). Evidemment, la grande esplanade festive est vide, faut arpenter les rues en pente de la vieille ville pour trouver La Placette.

    Un mouchoir de poche, le tatamis noir en occupe la plus grande largeur juste devant l’unique maison, déduction logique les habitants sont condamnés à rester chez eux durant la représentation, une trentaine de chaises sont entassées dans le triangle restant, mais des spectateurs peuvent se masser sur le côté de la rue qui monte rude et surplombe, à ne pas confondre avec celle de l’autre côté qui descend profond. Je précise que l’Ariège est peuplée de montagnes. Une hétéroclite collection de tableaux grand-format sont accrochés un peu partout aux murs de pierres ocres.

    PASSAGE

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    Sont tous les quatre en chaussettes blanches, se déchaussent de leurs sandales et vont se prostrer en silence sur quatre chaises de bois noir. Les deux filles vêtues de blanc, les deux garçons en jeans bleu-délavé et tunique blanche. Musique. Non ce n’est pas du rock. C’est du Pink Floyd ! Une bonne sono qui vous en met plein les oreilles. Dès les premiers mouvements esquissés, il apparaît que l’on affaire à de véritables professionnels. Vous scotchent sur place, suivent la musique de The Wall, pas de l’improvisation sauvage et hasardeuse au petit bonheur la chance, un véritable ballet, aux séquences ultra-réglées et codifiées. Pour le Pink dont la musique vous enveloppe, je m’aperçois - mais la gestuelle m’y pousse peut-être - qu’ils ont sacrément pompé sur le Tommy des Who, jusqu’à Waters qui essaie de retrouver la flexibilité vocale ( sans y arriver ) de Daltrey. En tout cas pour la thématique, il n’y a pas plus de lézard que d’horloge. L’enfermement est bien le sujet central des deux opéras.

    Les schizos ne freinent jamais. Sont tout à leur délire. Même leur moments d’abattement restent inquiétants. Sont à côté du monde, enfermés en eux-mêmes, n’ont besoin de rien d’autre, ils ont rapté au grand tout universel des hommes ce qu’ils ont de pire, la violence et la folie. Des guêpes folles recluses dans une bouteille qui tourbillonnent, se montent dessus ou se fuient, se laisse aller à des simulacres de sexe et de meurtre. Des tentatives d’amitié sans lendemain. La seule véritable absente de cet entremêlement de corps entassés ou distendus, c’est étrangement la Mort. L’est comme une valeur fiduciaire qui court entre les individus mais totalement invisible, reléguée hors du plateau et de l’esprit de la folie.

    Une esthétique manga. Sont-ce les tuniques blanches, le fait que le maître plus âgé danse avec ses trois jeunes élèves qui me poussent à une lecture nipponne de cette pièce créée en 1996, non plutôt ces arrachés de bras, ces mouvements subitement arrêtés en plein élan, ces tourbillons de contre-plongée, ces emprunts hip-hopiens comme des citations de mantras énergétiques, cette frénésie d’ailes de phalènes carnivores, subitement cloués en plein vol sur la noirceur d’une planchette par l’épingle froide d’un entomologiste insensible obnubilé par la poursuite vaine d’un rêve sans cœur ni raison. Une inversion de la théorie du papillon, le battement de l’âme d’un individu excédé de folie déclenche les pires tempêtes non pas à des milliers de kilomètres à l’autre bout du monde, mais un tsunami irrémédiable dans l’esprit même, phalène qui halète sans fin, prisonnier dans sa propre cellule intérieure, et le corps secoué de spasmes, cassé en deux, morcelé en fragmentations infinies, n’est que la résultante de cette force psychéïque retournée contre elle-même, à défaut d’un revolver salvateur. L’ensemble vous donne l’impression d’une stérile obstination à perpétrer un hara-kiri impossible puisque opéré avec l’arme émoussée de la chair incapable malgré tous ses remuements eschatologiques d’entamer les silex tranchants et nervaliens de votre psyché délirante. Car la folie tourne en rond en vous-même et vous broie pour vous empêcher de traverser le miroir des apparences. Tout cela dans ces saccades de gestes prompts, ces rafales de delirium tremens, ces abattements somptuaires et résignés qui à peine en repos se rallument comme flammes vives dans les pinèdes des songes inavoués. Et infinis. La danse comme équation mathématique à quatre corps inconnus qui ne sera jamais résolue, sinon sans l’arrêt de la musique qui mène le bal.

    Un triomphe. Pour ceux qui se demandent le pourquoi de cette chorégraphie incandescente sur la musique du Floyd, qu’ils se procurent la cassette vidéo du Pink Floyd Ballet en collaboration avec Roland Petit. La danse est un geste sans cesse recommencé mais toujours inachevé.

    Damie Chad.

    ROCK'N'ROLL STORIES

    BUDDY HOLLY

    RNRS : Série 2 / N° 6

    15 / 09 / 2019

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    Buddy Holly est mort à vingt-deux ans, mais si vous voulez vous pencher sur sa discographie, entreprenez plutôt la lecture du Tractacus Logicus de Wittgenstein, pas très rock'n'roll je vous l'assure, mais ô combien moins complexe. En fait le plus simple sera d'écouter ce sixième numéro de Rock'n'roll Story. Certes Buddy a enregistré un maximum de simples et je vous l'accorde ces pochettes de papier, souvent blanches, ne sont pas très vidéographiques, mais si vous êtes patients vous aurez droit aux belles images des 33 tours. De toutes les manières perso j'ai une préférence pour les EP français. Vous en verrez aussi. Je ne voudrais pas être rabat-joie mais Buddy n'avait pas tout à fait un physique de jeune premier.

    Les débuts de Buddy sont riches d'enseignements pour ceux qui s'intéressent à l'éclosion du rock'n'roll. Ça ressemble un peu à un vol d'albatros qui s'arrachent d'un océan mazouté, mais après c'est comme dans le poème de Baudelaire, cette satanée musique hante la tempête et se rit de l'archer. Enfin pas tout à fait, car il y aura de sacrées descentes en flammes, Buddy notamment abattu en plein vol. Par la main froide du destin.

    Une famille de musiciens – à croire qu'aux States il n'y avait que des gens qui savaient jouer de quelque chose – Buddy taquinera, la mandoline, le piano et grâce à son grand-frère Travis la guitare. En 1951, il formera le duo Buddy and Bob, Bob Mongomery, copain de collège, à la guitare et Buddy au banjo. Auparavant il avait déjà formé un duo avec Jack Neal, le futur bassiste des Blue Caps. Lorsque l'on lit les mémoires de Sharon Sheeley, la '' fiancée'' d'Eddie Cochran l'on s'aperçoit que le vaste monde du rock'n'roll américain devait être toutefois assez exigu car la plupart de ces artistes se connaissaient et n'arrêtaient pas de se croiser malgré l'immensité du territoire. Par contre s'il est un vivier inépuisable c'est celui des maisons de disques, des labels, des imprésarios, des organisateurs de tournées, des producteurs, le dessous grouillant de l'iceberg. Ne nous y trompons pas ces hommes de l'ombre empochaient les plus gros bénéfices. Un véritable panier de crabes. Ainsi entre Decca, Brunswick et Coral, Buddy aura du mal à tirer son épingle du jeu. Ses disques paraîtront sous diverses appellations, The Crickets ou Buddy Holly and The Crickets, Buddy Holly. Autre tare de ce système, les artistes ne sont pas les seuls à avoir droit de regard sur les titres. Beaucoup de démos seront ainsi refusées, elles feront plus tard la joie des rééditions.

    Pour le moment Buddy et ses compagnons – la formation des Crickets est pleine d'allées et venues – deviennent doucement des gloires locales. Peu de choses au regard de l'étendue du pays mais assez pour participer par trois fois à la première partie des trois spectacles qu'Elvis Presley donnera en 1955 – c'est à cette époque qu'il enregistrera Down the Line et Baby won't you play house with me ( ce dernier à mon goût supérieure à la version d'Elvis ) - et 1956, toujours à Lubbock. Sera aussi présent au concert de Bill Haley. Puis ce sera la rencontre de Norman Petty qui restera son producteur pratiquement jusqu'à la fin. Si après la mort de Buddy, Petty trafiquera quelque peu les bandes, il faut reconnaître que leur collaboration permettra à Holly de fixer son style. Imaginez un mix mélodieux et heurté d'un son qui allierait le flegme d'Hank Williams au jungle sound de Bo Diddley. Dans cet alliage, le plus important, ce ne sont ni les racines noires ni celles du western bop, mais cette idée de la création d'un son, Sam Phillips inventera en quelque sorte l'enregistrement, mais Buddy y ajoutera cette idée que l'on ne doit pas reconnaître la marque du studio, mais le son singulier de l'artiste. C'est en Angleterre que la leçon portera ses fruits, Beatles et Stones sauront écouter le message de Buddy et se forger leur propre marque sonore de reconnaissance totémique. Que serait devenu Buddy s'il n'avait pas disparu, tout ce que l'on peut dire c'est qu'il avait le projet de monter un label Prisme. Sans doute serait-il passé souvent derrière les manettes...

    Mais délaissez cette hâtive chronique, écoutez Rock'n'roll Stories, il est impossible de faire mieux et plus précis en trente minutes. ( Sur You Tube ou le FB )

    RNRS : Série 2 / N° 3

    EDDIE COCHRAN

    04 / 08 / 2019

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    Un destin similaire à celui de Buddy Holly. Fauché en pleine jeunesse. A vingt-et-un ans. Mais avec un goût d'inachevé que l'on ne retrouve pas chez Buddy. L'impression non pas d'une perte, mais d'un gâchis. La sensation qu'il est parti hier ou à peine depuis dix minutes, qu'il a laissé sa guitare pour aller fumer une clope et revenir. Buddy a laissé une œuvre. Eddie des semences. De celles qui permirent la renaissance de l'épeautre à partir des grains retrouvés dans les tombes des pharaons. Une dizaine de titres essentiels – sans oublier tout le reste - mais à partir de seule cette maigre poignée, ne subsisterait-il à la surface de la terre que cela, l'on pourrait reconstruire le rock'n'roll rien qu'à partir de ce coffre aux merveilles. Bien sûr tout est bon chez Eddie, un enseignement magistral à puiser du premier titre au dernier enregistrement. Mais cela ressemble à des brouillons d'enfant surgénial. D'une folle générosité. D'une immense précocité. D'une diabolique facilité. L'on ne peut s'empêcher de penser au destin d'un Evariste Galois fauché à vingt ans dans un duel, laissant en jachère des théories mathématiques qui furent reprises par bien des suiveurs. L'on aimerait savoir ce qu'il aurait fait par la suite. L'on se plaît à accroire que les routes du rock'n'roll auraient amorcé d'autres trajectoires, mais l'on n'en sait rien. En disparaissant Eddie Cochran ne nous a laissé sur quelques photographies que son sourire enfantin et triomphal pour essayer de déchiffrer une énigme qui nous dépasse.

    C'est pour cela que les remémorations de Rock'n'roll Stories nous sont précieuses, au-delà des faits elles ouvrent les perspectives infinies du rêve.

    Damie Chad.

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