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across the divide

  • CHRONIQUES DE POURPRE 569 : KR'TNT 569 : TONY STRATTON SMITH / RIPLEY JOHNSON / LEN PRICE 3 / PATRICE HOLLOWAY / EDDIE COCHRAN / SPUNYBOYS / ACROSS THE DIVIDE / ALEXANDRE MATHIS

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 569

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    06 / 10 / 2022

     

     TONY STRATTON SMITH / RIPLEY JOHNSON

    LEN PRICE 3 / PATRICE HOLLOWAY

     EDDIE COCHRAN / SPUNYBOYS

    ACROSS THE DIVIDE / ALEXANDRE MATHIS

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 569

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    Strat O’sphère

     

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             Strat ? C’est ainsi qu’on surnomme Tony Stratton Smith dans le book extrêmement bien documenté de Chris Groom, Strat! The Charismatic Life & Times Of Tony Stratton Smith. Strat fit partie des fameux gay men qui présidaient aux destinées du showbiz britannique, au temps du Swingin’ London, les plus connus étant Brian Epstein, Robert Stigwood, Larry Parnes et Simon Napier-Bell. Mais il y a aussi Ken Pitt (David Bowie), Billy Gaff (Rod Stewart), Vic Billings (Dusty Springfield) et bien sûr Kit Lambert, co-manager des Who. Simon Napier-Bell : «Most of the best managers were gay.» Il ajoute : «Les gay managers semblaient être les meilleurs. La plupart d’entre-eux jouaient un double jeu, à la fois dans leur monde et le monde extérieur. Les Jewish managers était aussi excellents, la plupart d’entre-eux ayant joué le double jeu depuis leur enfance à l’école.»  

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             Avant d’entrer dans le showbiz, Strat fut journaliste sportif. C’était du temps des Brésiliens, de Pelé, des grands clubs anglais et de Bobby Charlton. Comme beaucoup d’entrepreneurs installés à Londres dans les early sixties, Strat flaira très vite le jackpot et se mit à manager des groupes et, pour avoir les mains libres, il monta dans la foulée son propre label, The Famous Charisma label. Comme Jac Holzman à la même époque à New York, Strat se spécialisa dans un son qui correspondait directement à ses goûts. Charisma fut donc un label de prog dont Van Der Graaf Generator, Lindisfarne et Genesis étaient les figures de proue. De son côté, Holzman tapait dans le folk un peu planplan et les musiques traditionnelles, mais il avait su se moderniser en signant les Doors, Love, les Stooges et MC5. Strat ne s’est jamais modernisé. Les Britanniques sont beaucoup plus traditionalistes.

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             C’est donc un book qui s’adresse principalement aux fans de prog : ça va de Phil Collins (pour le pire) à Peter Hammill (pour le meilleur) en passant par The Nice et les Bonzos. Ce n’est pas une raison pour jeter ce book par la fenêtre, car Groom fait un véritable travail d’investigation et nous fait entrer au cœur du London biz, à l’époque la plus fascinante. Il brosse surtout un portrait saisissant d’un homme haut en couleurs, qui installa ses bureaux à Soho et qui passait le plus clair de son temps dans les bars du coin, fréquentant, comme le dit Peter Grabriel, «the painters, the writers, the gangsters, all the Soho royalty.» Son quartier général était un endroit nommé La Chasse, au 100, Wardour Street, un club privé qui se trouvait à l’étage, au-dessus d’une boutique de paris. Strat y picolait et y gérait son biz. Et c’est au 2i’s Coffee Bar, sur Old Compton Street, que Strat reçoit son baptême du feu. Il se retrouve un soir avec deux ou trois cents personnes «in this awful cellar, payant pour le privilège de s’asseoir in this sweat-box for three hours.» Groom qui est bien documenté rappelle qu’à la fin des années 50, le 2i’s Coffee Bar était considéré comme the birthplace of British rock’n’roll et Mickie Most y bossait, working the cola machine. Comme Strat est gay, il fait gaffe. C’est encore un délit à cette époque que d’être gay. Sa vie privée reste donc secrète. Il ne s’affiche avec personne et comme tous les gens plongés dans le secret, il est parfaitement incapable d’entretenir une relation suivie. Aucun de ses proches ne se souvient de l’avoir vu avec un partenaire. Simon Napier-Bell dit de Strat que sa vie tournait autour des «fine wines, racehorses and rent boys.» Groom insinue que Strat louchait sur un groupe uniquement parce qu’il tombait amoureux de l’un de ses membres. Il cite l’exemple de Keith Ellis, dans les Koobas. Jack Barrie, le boss de La Chasse, le confirme : «I think Strat was madly in love with him.»  

             Cathy McKnight se souvient de l’homme Strat : «Strat was a large man, d’âge indéterminé, (presque) toujours très bien habillé, avec des yeux pétillants et un rire étrange qui ponctuait son discours à intervalles irréguliers. Je n’ai jamais pu le situer.» Elle ajoute un peu plus loin : «Ses principaux traits de caractère semblaient entrer en contradiction les uns avec les autres, était-il un génie ou un charlatan, un esprit original ou un escroc intellectuel de premier ordre ? Strat était de toute évidence un visionnaire, et si parfois certaines de ses visions le conduisaient dans une impasse, ses stratégies étaient le plus souvent d’un bon rapport.» Strat adorait faire la grasse matinée, aussi arrivait-il au bureau à midi, puis il allait déjeuner à 13 h, revenait au bureau à 16 h et sortait toute la nuit. Peter Jenner : «Great geezer, Old-school. Very sharp.» Il donnait aussi des rendez-vous dans un pub de Wardour Street qui s’appelait The Ship, entre 12 h et 12 h 30, nous dit Steve Weltman - My dear boy, I think we should have a meeting in The Ship - Et ça commençait par une pinte de Guinness pour faire passer la gueule de bois.

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             L’une des premières rencontres que fait Strat est celle de Brian Epstein. Ils se rencontrent à Amsterdam où Epstein organise une tournée des Beatles. Il demande à Start de ghost-writer son autobio, le fameux A Cellarful Of Noise. Mais comme Strat qui est alors écrivain bosse déjà sur un autre projet, il donne son accord mais demande six mois de délai. Quoi ? Six mois ? Epstein explose. Il veut ça tout de suite. Alors il va engager Derek Taylor. Strat est cependant ravi d’avoir rencontré Epstein : «J’ai appris beaucoup de Brian, notamment le fait que le rôle du manager est un rôle créatif. Il croit créer les conditions dans lesquelles les artistes vont pouvoir évoluer. Ce qui demande un talent et une discipline qui vont plus loin que celles des juristes et des comptables. J’aimerais croire que je suis devenu l’un de ces managers.»

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             Strat va démarrer sa carrière de manager avec des artistes extrêmement intéressants : Beryl Marsden, les Koobas et les Mark Four. Pour lancer Beryl, il bosse avec le producteur Ivor Raymonde et sort un premier single en 1965, «Who You Gonna Hurt». Mais la relation est tendue entre Beryl et Strat : elle lui reproche de ne pas assez s’occuper d’elle. Ce sont les Gunnell Brothers qui la récupèrent en 1966 et qui la mettent dans un groupe fraîchement assemblé, The Shotgun Express, un groupe dans lequel on retrouve Rod The Mod, l’organiste Peter Bardens, Peter Green, Dave Ambrose on bass et Mick Fleetwood au beurre. Les Gunnell Brothers vont aussi lancer Georgie Fame.

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             Il existe une belle compile de Beryl Marsden, Changes - The Story Of Beryl Marsden, parue en 2012 sur RPM, qui fut l’un des grands labels anglais de rééditions. Cette compile est une vraie caverne d’Ali-Baba. Cette petite gonzesse de Liverpool chante au sucre candy et comme toujours chez Strat, c’est très produit. Au fil des cuts, on voit sa voix s’affermir et quand elle attaque «Love Is Going To Happen To Me», elle devient en quelque sorte définitive. C’est un peu ce qui va la caractériser : le côté ferme et définitif. Elle chauffe admirablement «Who You Gonna Hurt», un slowah super-frotteur, ah la garce, comme elle frotte, et avec «Gonna Make Him My Baby», elle pique sa crise Motown. C’est elle la reine de Liverpool. Ce cut est un vrai coup de génie. La fête se poursuit avec «Music Talk», elle groove sa Soul blanche around the world, comme Martha Reeves, elle devient Beryl en la demeure, avec une mélodie qui est celle d’«Ode To Billie Joe». Elle tape à la suite dans le «Break A Way» de Jackie DeShannon. Wow, quelle heavy pop ! Elle revient à Motown avec le «Let’s Go Somewhere» d’Eddie Holland et tout explose avec le Shotgun Express et deux cuts ultra-chantés et ultra-orchestrés, «I Could Feel The Whole World Turn Round» et «Funny Cause Neither Could I». Elle braille avec Rod The Mod à l’unisson du saucisson, c’est excellent ! Elle traverse ensuite une période atroce de son à synthés et revient à la raison avec le «Baby It’s You» de Burt, au shalala, elle redevient la reine de la nuit, elle chante au vrai grain de voix. Et ça repart de plus belle avec le «Will You Love Me Tomorrow» de Goffin & King, elle est gonflée de s’attaquer à cette merveille, mais elle dispose de l’atout majeur : la voix. Tu n’es pas au bout de tes surprises, car voilà qu’elle monte au créneau avec sa niaque et sa compo : «Everything I Need». Et là tu te prosternes, car elle est vraiment bonne, elle est pleine de Soul blanche, de swing, et de présence à la puissance mille, un peu comme Lulu. Elle revient à sa vielle pop avec «Too Late», yeah yeah yeah, pur jus de Brill, encore une compo à elle. Beryl en la demeure finit par subjuguer. Elle rentre bien dans le chou de «Changes», elle est de plus en plus admirable. Ah quelle fantastique petite gonzesse ! Elle termine avec le «I’ll Be There» de Bobby Darin, elle tape ce slowah à la voix mure, Beryl en la demeure n’est pas une amatrice, elle peut chanter au creux du big stardom, elle en a le gut de l’undergut et la présence vocale. Elle atteint un niveau de niaque assez rare. On imagine qu’étant de Liverpool, elle est tombée dedans quand elle était petite. 

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             Puis Strat manage les Koobas, un groupe originaire de Liverpool. Pour les lancer, il demande à l’Américaine Nancy Carol Lewis de dessiner des pantalons à fleurs, ce qu’il appelle the kooba trews. Les Koobas partent en tournée avec les Beatles et Nancy les maquille chaque soir dans les loges. Groom rappelle au passage qu’à l’époque les Beatles se maquillaient eux aussi. On est en décembre 1965 pour une tournée de dix jours. En-dessous des Beatles, on trouve à l’affiche les Moody Blues, Beryl Marsden, Steve Aldo et les Koobas. Le backing-band pour Beryl et Aldo s’appelle The Paramounts qui vont devenir Procol Harum. Et puis comme l’album des Koobas ne se vend pas, le groupe se désagrège.

             Normal que l’album sans titre des Koobas ne se vende pas : il est mauvais. Dommage car belle pochette. D’autant plus dommage que ça démarre sur «Royston Rose», un joli shoot de British psych, ça joue énormément à l’intérieur du son avec une basse qui rue dans les brancards. Et ensuite, ça bascule dans le mauvais Pepper, une sorte de pop proggy, beaucoup trop évolutive. Ça ne peut pas marcher, sauf chez les bouffeurs de prog. Dommage que tout ne soit pas monté sur le modèle de «Royston Rose». La B est encore plus catastrophique. Ils visent l’épique pur sans en avoir les moyens. Ils tapent une reprise d’«A Little Piece Of My Heart», mais ils n’ont pas les étincelles de Janis. Ils méritent cependant une médaille pour services rendus à la nation.

             Strat repart de plus belle avec The Mark Four qui deviendront dans la foulée The Creation. C’est Robert Stigwood et s’occupait d’eux et Strat accepte de les reprendre à condition qu’ils changent de bassman et il propose Bob Garner, qui a joué dans les Merseybeats et dans le groupe de Tony Sheridan. Le groupe accepte et Strat leur propose de bosser avec son ami Shel Talmy - the hot independant record producer of the day - qui vient tout juste de lancer les Who et les Kinks. Alors attention, on ne rigole plus. Kenny Pickett se souvient très bien de Strat : «J’ai été présenté à ce mec avec un double-barrelled name, une poignée de main sympa mais un peu molle, qui parlait avec un public school accent issued from a rather weak mouth, dressed in a crumpled blue suit and just about the most unlikely rock’n’roll manager I could have wished for. Et puis, il y avait son regard fixé à distance, son air intellectuel et ses joues brillantes, il tenait délicatement sa cigarette entre des doigts d’une grande finesse, on aurait dit un Oscar Wilde accessory, il riait de bon cœur (he would laugh his laugh) et pendant une seconde, je crois que j’ai adoré me bourrer la gueule en compagnie du mec qui venait d’empocher notre cachet pour Ready Steady Go!».

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             Groom nous dit aussi que Shel Talmy ne supportait pas Kit Lambert, par contre, il appréciait Strat, l’un des rares music industry people avec lequel il s’entendait bien - The Creation could have been superstars, mais je n’arrivais pas à les maintenir ensemble et à les empêcher de se séparer tout le temps. Rétrospectivement, je regrette de n’avoir pas travaillé un peu plus pour Tony, parce que c’était un grand personnage et un label boss atypique. On est devenus de bons amis et on a passé de bonnes soirées, car nous pouvions parler de tout et de rien. Il avait beaucoup d’humour, c’était un smart guy et un homme très cultivé, dans beaucoup de domaines, mais il se piquait la ruche de temps en temps. Pour être manager, tu dois être un asshole, tu dois te mettre au niveau du groupe, devenir tordu et tout le cirque. Mais il y avait des exceptions. Je pense qu’Epstein en était une. Le seul mec qui à mes yeux était un good band manager, c’est Tony Stratton Smith. Je l’appréciais beaucoup.»

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             Si tu veux entendre les Mark Four, tu dois choper Creation Theory, un Edsel Box Set paru en 2017 : trois CDs et un DVD. Les Mark Four se trouvent sur le CD 1. Tu as huit cuts. En 1964, ils swinguaient bien, leur cover de «Rock Around The Clock» passe comme une lettre à la poste. Il faut aussi entendre le solo qu’Eddie Phillips passe dans «Crazy Country Hop». What a Hop, my friend ! Tout est trémoloté jusqu’à l’ass de l’oss. Et voilà un hit digne des Who : «Work All Day», joué au riff vengeur. Ils font aussi du Dylan («Going Down Fast») avec une pince à linge sur le nez. Incroyable mais vrai. Ils adorent le Dylan électrique de l’âge d’or. Puis après, ça passe aux Creation et aux versions mono des gros hits : «Making Time», «Painter Man», «Biff Bang Pow», «Nightmares», «Cool Jerk» et tout le reste. Le génie sonique des Creation dépasse tout ce qu’on peut imaginer.

             C’est avec The Nice et les Bonzos que Strat va décoller. Mais il a besoin d’aide pour manager tout ça. Alors, il embauche Gail Colson qui va devenir son bras droit. Groom dit qu’ils sont le recto et le verso du same coin, c’est-à-dire de la même pièce de monnaie. Ils dépendent l’un de l’autre, «lui impétueux, avec ses principes, et une pratique quasi infantile du job d’impresario, elle, la sympathique et prudente business manager qui, d’une certaine façon, réussissait à transformer l’excessive intégrité de Strat en profit.»

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             C’est Lee Jackson, le bassman/chanteur des Nice qui insiste pour que Strat vienne les voir jouer. Il y va et c’est le coup de foudre - I became emotionally involved - Au départ, c’est Andrew Loog Oldham qui avait monté The Nice pour accompagner P.P. Arnold. Quand Strat les rencontre en 1968, ils ont déjà enregistré deux albums pour Immediate, dont l’excellent The Thoughts Of Emerlist Davjack sur lequel joue Davey O’List, un Davey qu’on ne voit jamais orthographié de la même façon : Chris Welsh l’écrit Davy et Discogs David. Quand Strat rencontre le groupe, O’List n’est plus là et il n’est pas remplacé. Viré à cause de son erratic behaviour. On suppute que lors d’un séjour à Los Angeles, David Crosby a spiked his drink avec du LSD, mais en même temps, il était souvent en retard pour les concerts, et même parfois absent. Il doit donc dégager. Le groupe demande à Strat de provoquer une réunion pour annoncer la bonne nouvelle à O’List. The sack. Keith Emerson prend ensuite la barre et The Nice devient un trio. Grâce à Strat, ils ont la chance de pouvoir tourner aux États-Unis, mais ils y perdent de l’argent. Groom estime la perte à $15.000, suite au vol de la caisse à Boston et à des annulations de dates. Groom indique aussi que pendant la tournée, Strat a essayé de signer Captain Beefheart. Malgré le déficit, Strat prend les choses du bon côté : il considère ce déficit comme un investissement. De retour à Londres, il monte le coup du siècle : The Nice with The London Symphony Orchestra. Pour lui, c’est la même chose que d’inciter les Koobas à prendre des leçons de comédie ou d’encourager les Creation à faire de l’Action Art sur scène, «c’est une façon pour très excitante d’avancer». Groom rapporte aussi une anecdote succulente : Chris Blackwell voit un jour Strat sortir d’un terminal d’aéroport. Il marche en tête et derrière, le groupe suit, comme une couvée de poussins derrière la mère poule, alors ça amuse Lee Jackson qui déclare : «Great, that’s gonna be your name from now on... Mother!».  

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             C’est le bouillonnement d’énergie qui caractérise The Thoughts of Emerlist Davjack. Les Nice sortent un son assez typique du London 67, un power indéniable. Ils sont radicalement psychédéliques. C’est vrai que Lee Jackson ne chante pas très bien. Le morceau titre est assez puissant et en même temps inutile, comme bon nombre de cuts de prog. C’est avec «Bonnie K» qu’ils foutent le souk dans la médina. Keith Emerson chauffe sa Bonnie à l’orgue et on entend de magistrales interventions de ce grand guitariste qu’est l’O’List. Il sort un son bien gras, il part en goguette et va croiser le shuffle d’Emerson. C’est un son tellement énorme qu’il en devient américain. Emerson entre dans son domaine avec «Rondo», il lance ici une première incursion dans le domaine du classique, comme va le faire Dave Edmunds avec «Sabre Dance» et Love Sculpture. C’est de la haute voltige. En B, ils reviennent en force avec «War And Peace». Ils développent déjà un sens aigu des instrus à rallonges. Ils sont parfaitement au clair de notaire. Shuffle d’orgue et coups d’O’List qui gratte comme un malade en contrepoint. Pour un virtuose comme O’List, c’est du gâtö. Ils terminent avec «The Cry Of Eugene» chanté à plusieurs voix dans toutes les oreilles, et des flûtes se baladent derrière ton cul histoire de te mettre devant tes responsabilités, c’est assez pénible et ils touchent vite le fond en ramenant des trompettes à la mormoille. O’List veut revenir à la charge pour sauver Eugene, mais c’est trop tard, son heavy sound est noyé dans cette pop prétentieuse et privée d’avenir qui va devenir le prog, cette prétention malsaine à vouloir sonner comme des géants alors qu’ils n’ont sont pas.

             Après les deux albums Immediate, The Nice va enregistrer trois albums sur Charisma. Mais Keith Emerson n’a pas l’intention de continuer avec ce groupe. Il pense que Lee Jackson n’est pas très bon au chant. Il propose à Duncan Browne de le remplacer, sans succès. Puis il rencontre Greg Lake (King Crimson) et Carl Palmer, le jeune et beau batteur d’Atomic Rooster que Strat connaît bien. Avec l’avènement d’ELP, c’est pour Strat la fin du Nice épisode.

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             Comme déjà dit, Strat manage à la même époque une autre équipe haute en couleurs, les Bonzos qui jusque-là étaient managés par Gerry Bron, le boss de Bronze. Pour Bron, ce fut un soulagement que de les perdre : «Ça devenait pénible de les manager et Tony leur disait qu’il pouvait faire ce que je ne pouvais pas : crack American wide open for them.» Il a essayé mais ça n’a pas vraiment marché. Bron pense que s’ils avaient été moins neurotic et plus patients, ils auraient pu devenir one of the biggest acts of all time. Il a raison le Bron, les Bonzos ne mégotaient pas sur la qualité. Ils font leur première tournée américaine en avril 1969 : pas de budget. Vivian Stanshall : «One dollar a day, that’s a burger and a beer - just. But Strat contrived to introduce me to dry Martinis at the Algonquin, Dorothy Parker, Benchleys, Kaufman. We were in New York, for Christ’s sake! It would be improper if we did not. Tony Stratton Smith was a gentleman and an adventurer. He was a very rare man.»

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             En 1970, Strat lance son label Charisma et choisit comme logo The Mad Hatter de Sir John Tenniel, une illustration qu’on trouve dans Alice in Wonderland de Lewis Carroll. Le «Sympathy» de Rare Bird est le premier disk paru sur Charisma, un hit mondial, suivi peu de temps après par l’album des nouveaux clients du manager Strat, Van Der Graaf Generator. Ils deviennent ses chouchous. Strat est persuadé que Peter Hammill «is one of the best lyric writers in the world.» Il le trouve aussi anti-music : «Chaque fois qu’il devient accessible, il fuit et se réfugie dans un royaume impénétrable.»

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             En montant Charisma, Strat a trois modèles en tête : Epstein, Oldham et Lambert : «He had a fine mind, Kit Lambert. C’était un homme très cultivé, a man with tremendous interest in all the visual arts, as well as music. C’était un charmeur très persuasif et les gens les plus durs lui mangeaient dans la main.» Par contre, Strat a du mal avec Andrew Loog Oldham, même s’il le prend comme modèle : «On n’apprenait pas grand-chose d’Andrew, he was one on his own. Son comportement infantile a brisé sa carrière. Ce côté infantile rendait toute négociation compliquée. Avec un vrai businessman, une vision claire et des gens honnêtes pour la mettre en œuvre, Immediate serait encore là aujourd’hui, parce qu’Andrew avait des idées. Il avait un flair énorme, mais il était irresponsable.»

             Les premières grosses ventes de Charisma sont le Five Bridges de The Nice, puis Lindisfarne, Audience et Genesis, suivis de près par le premier album de Van Der Graaf sur Charisma, 15 000 exemplaires en 9 mois. L’or coule à flots chez Charisma !

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             The Least We Can Do Is To Wave To Each Other paraît donc en février 1970. On est aussitôt saisi par le Big Atmospherix de «Darkness» et le sax de David Jackson. Balayé par des vents, Peter Hammill s’accroche à sa falaise, les autres derrière jouent comme ils peuvent, ah, on peut dire que le vent souffle sur Van Der Graaf. On sent qu’ils rêvent de big time. S’ensuit un «Refugees» assez pur, chanté à la Robert Wyatt, Hammill développe un incroyable morphisme dans l’art du Soft. Il devient tout simplement Robert, il dispose du même pouvoir extraordinaire de seigneur de pacotille. Son royaume est l’harmonie, la fantastique ampleur. C’est avec cet album qu’on découvre Peter Hammill, l’homme qui chante dans le punch du son, on le voit encore tailler sa route avec «White Hammer», il chante à la posture, comme un dandy de l’Ancien Régime, c’est un homme qui sait ce qu’il veut, il génère des délires et les drive de main de maître. La prog de Van Der Graaf est sans doute la seule qui ne soit pas ennuyeuse. C’est même une prog qui s’écoute passionnément. Sans doute est-ce la faute à Voltaire. En attendant, ils savent pelleter le charbon dans la chaudière et ce démon de David Jackson l’allume au free extrémiste, il est le crack de la bande, il passe un solo de pur free, il te coule vite fait une apocalypse d’hippie en casquette de cuir. Et ça repart de plus belle en B avec un «Whatever Would Robert Have Said» amené à la fournaise de vazy-mon-gars. C’est un univers totalement à part, ça chante à l’unisson du saucisson, Hammill est le roi du saucisson, il scande à l’Anglaise avec des accents qui préfigurent Johnny Rotten. Ils font aussi des petits coups bucoliques du genre «Out Of My Book», c’est très campagne britannique, avec la flûte de Jackson. Puis Hammill remonte sur la falaise affronter les éléments avec «After The Flood», il adore déclamer dans la tempête, c’est son péché mignon. Leur prog est pleine de surprises, ils passent d’un climat à l’autre sans coup férir et ce démon de Jackson passe un solo de flûte si violent qu’il en crache dans son bec. 

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             H To He Who Am The Only One paraît la même année, au mois de décembre. On y trouve une petite merveille, «House With No Door» qu’Hammill chante avec un tact infini, là-haut sur son chat perché. On retrouve aussi les grandes heures de Van Der Graaf dans «Killer», monté sur des accords connus, et bien harassé par le sax, un sax qui laboure les terres du Comte Zaroff. Mais ça n’est pas un hit car ça dure huit minutes, durée prohibitive. Ce sont les us et coutumes de l’époque. Encore du pur jus de Van Der Graaf avec «The Emperor In His War Room», prog à tous les étages en montant chez Graaf, chant de hargne, loopings d’orgue et de sax dans tous les coins, l’ensemble est assez épique. Hammill semble chevaucher. Il devient évident que Johnny Rotten s’est inspiré de sa façon de chanter. Hammill développe une réelle démesure. Et cette façon qu’il a de roucouler au cœur des tempêtes le rend délicieusement hugolien. Il peut aussi devenir féroce («Lost»), secoué par les ressacs de sax. Il y a des remous dans la soupe aux vermicelles ! En fait, la prog est une quête insensée. Une sorte de désert où on cherche l’humidité. Tous ces grands musiciens oublient tous de boire. Ils sont imbus. Comme le dit si bien le sage, qui a bu est imbu. Alors Hammill s’élance, il est très athlétique. Comme le précédent, cet album est très visité par l’esprit du son. Son y es-tu ? Oui grand-mère ! Alors je vais te manger... Comme le loup qui mange pour rien, Van Der Graff développe du son pour rien. Mais Strat adore ça. Tu as même des gens qui vont trouver ça très bien.

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             Avec Pawn Hearts, les Graaf continuent de cultiver leurs paradoxes. C’est de la prog, avec tout le décousu que cela suppose, mais chantée par Peter Hammill. Alors tu prends ton mal en patience. Tu écoutes. Ça reste une prog chargée de climats, très anglaise, très saine et très respectée, mais il faut bien dire que ça part dans tous les sens («Lemmings») et ça dure onze minutes. À l’époque, on ramassait ces albums pour une bouchée de pain, dans les second hand shops de Goldborne Road. Hammill reprend le pouvoir avec «Man Erg» et redevient l’un des grands shouters d’Angleterre. Il chante au plus juste, il peut même chanter comme un dieu dans les dédales de la prog, il peut devenir miraculeux et trancher dans le vif avec une autorité qui terrifie. Un seul cut en B qui est une suite : «A Plague Of Lighthouse Keepers». Tout le monde craignait les suites à l’époque, car elles ruinaient des faces d’albums, comme par exemple la B de Shine On Brightly. Les Van Der Graaf posent les conditions de la prog avec une certaine prestance, il faut bien l’admettre. Hammill fait l’héroïque, il se fait passer pour un seigneur de l’An Mil et pouf c’est parti pour 25 minutes. Ils passent par tous les états de l’échantillonnage, ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson. Les passages sont parfois moyenâgeux et puis ça part en peu dans tous les sens, ça devient l’expression d’un délire que personne ne peut suivre, il faut être sous emprise pour l’écouter. À jeun, c’est imbuvable. David Jackson sauve les meubles avec une crise de free, le son se colore, à l’image de leur délire graphique de photos mauves. On ressort circonspect de cet album et on décide d’en rester là.

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             Mais Strat connaît aussi des échecs. Le premier exemple est Spreadeagle qu’il essaye de lancer en 1972, avec The Peace Of Paper, pourtant produit par Shel Talmy. Sur la pochette brûle un parchemin. Tu ne te relèveras pas la nuit pour écouter cet album mais les bassistes du monde entier devraient écouter «Brothers In The Sunshine», un cut bardé de son que l’omnipotence du bassmatic rend captivant. Tu es chez Shel et cha s’entend, surtout dans «Piece Of Paper», où Andy Blackford passe un solo d’une rare élégance. Le «Nightingale» qui ouvre le bal de la B rappelle un peu Stan Webb : bonne énergie. Spreadeagle est un groupe passé inaperçu, mais avec du son. L’autre point fort de l’album s’appelle «Eagles». Cette fois, ils ne sont pas loin des Who, ce qui n’a rien de surprenant, vu qu’on est chez Shel. Côté dynamiques, ils ont tout bon.

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             L’autre flop de Strat, c’est Capability Brown. Ils sont six sur scène et chantent tous. Tony Fergusson et Kenny Rowe faisaient partie d’Harmony Grass. Groom indique aussi que Rowe avait joué with Steve Marriott’s Moments. Alors on sort From Scratch de l’étagère. Pas le genre d’album qui laissait un grand souvenir. En gros, Capability Brown sonne comme CS&N, mais aussi comme les Beatles, ce qui explique qu’ils aient échappé aux purges. Ces mecs visent effectivement une certaine clameur harmonique. C’est à la fois très épique et très beau. Ils ont exactement le même déroulé que CS&N avec «Do You Believe», avec le gratté d’acou et les harmonies sous le boisseau. Mais c’est encore plus flagrant avec «Soul Survivor» en bout de B, c’est du pur jus de CS&N, ils s’appuient sur un heavy gras double à l’Anglaise pour partir en dérive dans le mékong de CS&N, on se croirait dans «Judy Blue Eyes Suite», c’est très déterminé à vaincre, ça défonce tous les barrages de police, ça fonce vers la lumière au pah pah pah, ils évoquent même les ancient seas de Croz. «Garden» est tellement pur qu’on pense au «Day In The Life» des Beatles. Même chose avec «Red Man», en B, ça sent bon la Beatlemania. Leur «No Range» est encore bardé de son. On comprend que Strat ait tout misé sur eux. Ces mecs disposent de ressources insoupçonnées, comme le montre encore «Liar», ça grouille de petites guitares incendiaires et de bouquets d’harmonies vocales à la CS&N. Ils ont tout de même un peu de sang américain dans les veines. Bizarre que Capability Brown n’ai pas explosé en Angleterre. C’est du haut niveau. 

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             Leur deuxième album s’appelle Voice et paraît l’année suivante. Même constat : c’est du solide, on les voit à l’intérieur du gatefold, ils chantent tous les six et produisent comme le montre «I Am And So Are You» un fantastique brouet charismatique. On sent nettement les influences californiennes. «Sad Am I» est just perfect. Mais ça se gâte en B avec ce que les Anglais appellent une suite, un long cut à épisodes qui vire prog. On perd la chanson, on perd la Californie.

             Les artistes s’accordent à dire que Strat est une vraie mère poule. Il accompagne les groupes en tournée et partage souvent des chambres avec des musiciens, qui soit dit en passant, se plaignent un peu de l’entendre ronfler. Strat a du respect pour les artistes qu’il prend sous son aile, ce qui est assez rare dans l’industrie du disk, nous dit Groom. Il cite trois exemple de gens respectueux : Ahmet Ertegun, David Geffen et Jimmy Iovine, et dans le circuit indépendant, Dave Robinson de Stiff. Parmi les gros loupés de Strat, il y a Queen. Il n’a pas su faire une offre assez importante.

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             Sur Charisma, on trouve aussi le fameux album raté de Leigh Stephens, And A Cast of Thousands. Sur la pochette, il est photographié sur la péniche dans laquelle il vivait à l’époque. Mais Stephens n’était pas très content du son de l’album : «Je n’aurais jamais dû enregistrer cet album. C’était trop tôt après Blue Cheer et je n’avais aucune visibilité. C’est Keith Emerson qui m’a présenté à Strat. Il avait entendu une de mes démos et l’avait bien aimée. Strat was a good guy. Il s’est parfaitement bien conduit avec moi mais un mec d’Island Studios a niqué le son de mon album, on a dû remixer et ça a explosé le budget, puis on a perdu les bandes.»

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             Bon alors après, on entre dans des eaux moins intéressantes : Genesis et Lindisfarne qui sont devenus les vaches à lait de Charisma. Strat a réinvesti la pluie d’or de Lindisfarne pour lancer Genesis. Puis il lance String Driven Thing que va produire Shel Talmy. En 1972, Strat louche sur les Dolls qui débarquent à Londres. Sur les rangs, il y a aussi Kit Lambert et son label Track. Lambert réussit à inviter les Dolls à dîner aussitôt après le fameux Wembley show avec les Faces. Strat rencontre plusieurs fois Marty Thau, le manager des Dolls, installé dans une suite du Dorchester. Richard Branson traîne aussi dans les parages. Mais Thau décide que Charisma ne peut pas convenir aux Dolls. Et quand Billy Murcia casse sa pipe en bois dans une baignoire, les Dolls retournent chez eux la queue entre les jambes, sans contrat ni batteur.

             Strat passe pas mal d’accords avec les Américains. Il parvient à passer un bon deal avec Neil Bogart qui bosse chez Buddah. Bogart cherche à développer le marché prog aux États-Unis, après avoir réussi à s’implanter dans le black marketplace en signant des deals avec Custom (Curtis Mayfield), Hot Wax (Holland/Dozier/Holland) et T-Neck (Isley Brothers).

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             Comme Strat est avant toute chose un écrivain, il monte une filiale de Charisma, Charisma Books. Il publie des poèmes de Peter Hammill, un recueil d’interviews de Peter Frame et l’autobio d’Oscar Zeta Acosta qui a servi de modèle au Dr Gonzo d’Hunter S. Thompson. Pour développer Charisma Books, Strat s’associe avec Leonard Cohen, mais ça ne débouche pas. En 1973, Strat s’associe avec Lee Gopthal (Trojan) pour monter le label Mooncrest. Strat rachète aussi le prestigieux fanzine Zigzag en 1972, et en 1975, ne parvenant à le revendre, il en fait cadeau à Peter Frame qui en était le rédacteur en chef : «He handed it back to me, lock, stock and barrel, together with all the copyrights. Free of charge.» C’est dire si Strat est un homme désintéressé. En 1974, il avait organisé un benefit concert à Londres et parmi les invités se trouvait Michael Nesmith. Un Nesmith qu’on retrouve comme producteur de Bert Jansch. Strat vient tout juste de le signer sur Charisma. L’album s’appelle L.A. Turnaround. Groom indique qu’on considère cet album comme le sommet de sa carrière - not far from being the perfect album, dit un critic du Melody Maker - Strat est lui-même expansif : «This is probably one of the five best albums Charisma has ever released.» Jansch va enregistrer quatre albums pour Charisma.

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             Sur L.A. Turnaround, le vieux Bert gratte ses poux dans le crépuscule des dieux de la campagne anglaise. C’est très spécial, un brin fané, pas très bien chanté, mais hyper-joué. Il claque énormément de notes. Pour l’amateur de gratté de poux, c’est un bonheur, d’autant qu’il en gratte douze à la dizaine. Cut après cut, il ramène toute sa science de folky folkah, on est en plein dans la soupière. Son «Travelling Man» reste du gratté de premier choix. Pas de surprise. Ce genre d’album repose le problème qu’on avait avec Jac : on se demande pourquoi Strat craque sur Bert. C’est un son très conventionnel, un son anglais orienté sur l’Amérique. Taj Mahal et Micheal Chapman font ça mille fois mieux. «Stone Monkey» sonne comme de l’Americana qui ne fonctionne pas. L’album a le cul lourd et ne parvient pas à se lever. Quelque chose ne fonctionne pas. Quand on arrive à «Of Love & Lullaby», Bert n’a conquis aucune cité. Il repart en mode vaincu avec «Needle Of Death». Il semble se battre pour du vent. De toute évidence, Bert n’est pas une superstar. Il tente de sauver son album avec «The Blacksmith», mais sa voix n’est pas sûre. Et le son n’y est pas. C’est très compliqué. Pas facile la vie. N’est pas génie qui veut. Bert Jansch est un fantastique guitariste mais ce n’est pas ça qui fait les grands albums. 

             Strat signe aussi Hawkwind et Astounding Sound Astounding Music sort sur Charisma en 1976, suivi l’année suivante de Quark Strangeness And Charm, deux albums qui vont forcer le respect des punks, notamment Johnny Rotten.

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             Il est bon de rappeler qu’on trouve une énormité sur chaque album d’Hawkwind. Celle d’Astounding Sound Astounding Music s’appelle «Kero Crawler». Hard rocking d’Hawk, ils renouent avec le proto-punk et ramènent toute leur niaque de buskers. Petite cerise sur le gâtö : Nik Turner passe un solo de sax ravageur. On retrouve le grand Nik dans «The Aubergine That Ate The Rangoon», un instro un peu free. «Kadu Flyer» est plus pop, mais ça se termine en trip orientaliste digne des carnets de voyage d’Eugène Delacroix. Et puis il faut écouter et réécouter le «Reefer Madness» d’ouverture de balda. Quelle énergie ! Hawkwind n’a jamais fait défaut de ce point de vue. Brock ramène toujours des heavy chords, un beat soutenu et Nik Turner part en vrille derrière le stole my stash.

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              Les deux énormités qui se nichent sur Quark Strangeness And Charm sont «Spirit Of The Age» et le morceau titre qui ouvre le bal de la B des cochons. Encore une belle dégelée que ce morceau titre, il sonne exactement comme le «Waiting For The Man» du Velvet, c’est tout de même incroyable qu’ils réussissent à créer l’illusion ! Chanté par Robert Calvert, «Spirit Of The Age» est un petit chef-d’œuvre hypnotique. C’est une grande mouture d’Hawk qui la joue : Brock + Simon House + Adrian Shaw et Simon King. Ça pulse ! Andrian Shaw voyage pas mal dans le son. Bassman remarquable qu’on retrouve chez Bevis Frond. Encore une belle échappée belle avec «Damnation Alley». Brock conduit sa meute et Andrian Shaw brode des drives dans le dur du mood. Avec «Hassan I Sahba», ils affichent clairement leur volonté d’orientalisme purulent. Ce subtil poison attaque les gênes du groove.

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             En 1979, Strat donne aussi le feu vert à Nik Turner pour P.X.R.5. L’énormité de cet excellent album s’appelle «Death Trap» et ouvre le balda. On retrouve Robert Calvert au chant. Ces mecs ont le diable au corps. Ils cultivent leur vieille veine proto-punk. Calvert est un enragé. Retour à l’hypno avec «Uncle Sam’s On Mars» et ils font une tentative d’infini océanique avec «Infinity». Dave Brock est capable de ce genre de miracle. En ouverture du bal de B, Calvert tape «Robot», un cut joliment épique qui convient parfaitement à cet excentrique. Il semble vouloir guider Hawk vers des terres inconnues, il se tient droit et fier dans l’azur immaculé.

             Puis en 1985, Strat vend Charisma à Richard Branson et à son fast-growing Virgin Group.  Comme tous les label-boss, Strat finit par en avoir un peu marre de tout ce cirque. Il finira par casser sa pipe en bois en 1987. Groom nous donne tous les détails : Strat vomit du sang, se retrouve à l’hosto avec deux cancers, foie et pancréas. Les chirurgiens ne peuvent pas le réparer.

    Signé : Cazengler, Tony Stracon

    Chris Groom. Strat! The Charismatic Life & Times Of Tony Stratton Smith. Wymer Publishing 2021

    Beryl Marsden. Changes: The Story Of Beryl Marsden. RPM Records 2012

    Koobas. Koobas. Columbia 1969

    Creation. Creation Theory. Edsel Box Set 2017

    The Nice. The Thoughts of Emerlist Davjack. Immediate 1967

    Van Der Graaf Generator. The Least We Can Do Is To Wave To Each Other. Charisma 1970 

    Van Der Graaf Generator. H To He Who Am The Only One. Charisma 1970

    Van Der Graaf Generator. Pawn Hearts. Charisma 1971

    Capability Brown. From Scratch. Charisma 1972

    Capability Brown. Voice. Charisma 1973

    Spreadeagle. The Piece Of Paper. Charisma 1972

    Bert Jansch. L.A. Turnaround. Charisma 1974

    Hawkwind. Astounding Sound Astounding Music. Charisma 1976

    Hawkwind. Quark Strangeness And Charm. Charisma 1977

    Hawkwind. P.X.R.5. Charisma

     

     

    Ripley it again, Sam - Part Two

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             C’est par hasard, chez un disquaire parisien du IXe arrondissement, qu’on fit la connaissance de Ripley Johnson. «‘Coute ça !» lança JP. Il posa le vinyle sur sa platine et le son se mit aussitôt à envahir la vieille boutique comme l’eau envahit la cale d’un vaisseau torpillé. Il me colla ensuite la pochette arty dans les pattes. Wooden Shjips ?

             — Connais pas... Quel drôle de nom de groupe... Wooden Shjips...

             — C’est l’un des groupes de Ripley Johnson, un psyché de San Francisco. Tu ne connais pas Moon Duo ?

             — Seulement de nom, mais depuis le ballon de baudruche des White Stripes, je me méfie un peu des duos à la mode.

             — Mais ça n’a rien à voir avec les White Stripes ! Tu devrais écouter Moon Duo, ils ont un son qui pourrait te plaire.

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             L’album de Wooden Shjips que passait JP dans son bouclard s’appelle Shjips In The Night. Live In San Francisco June 8 2018. Album somptueux. Pochette somptueuse. Ce Live in San Francisco sonne comme un classique lysergique, pour reprendre le jargon des mangeurs de champignons. Les Shjips appliquent la formule de base du bon psyché : un riff obsédant doublé d’une voix douce et d’un sens du ventre à terre bien pondéré. Alors ils sont capables de proposer la meilleure des mad psychedelias. La preuve ? «For So Long», où ils se montrent bien plus disciplinés que les Spacemen 3, mais ils n’en sont pas moins triés sur le volet. Voilà une hypno de rêve, bien montée sur le bassmatic. «Ruins» semble basé sur l’impavide pulsation de «Set The Controls For The Heart Of The Sun». Les cuts se veulent néanmoins courts et cavaleurs, bien structurés dans leur délire, aidés en cela par une rythmique fiable et même à toute épreuve. Le real deal de la mad psychedelia se trouve en B, avec «Staring At The Sun». On croirait entendre un cut de titube des Spacemen 3 : même ambiance de nonchalance vacillante. Et ça continue avec «Flight». Ils passent en mode heavyness psychotropique de bon augure, qu’ils ornent de jolis entrelacs de guitares et de langues fourchues. Ils jouent aussi «Death’s Not Your Friend» dans les règles du lard de la matière, ils se situent dans le fin du fin de la musicalité psychédélique et exploitent toutes les essences connues. Chaque note sonne juste, ils ne font jamais le moindre faux pas. Même le Death de fin de non-recevoir épate au plus haut point, c’est un Death qui épaterait n’importe quelle galerie, bien emmené, cœur vaillant rien d’impossible, menton en avant et regard rivé sur l’horizon, fantastique démarche d’avantisme, aucune hésitation, ces gens jouent cartes sur table, c’est une aubaine pour l’humanité, une façon d’échapper aux bourres du réalisme virologique.

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             Du coup, on est parti à la découverte de Wooden Shjips, un groupe monté en 2007 par Ripley Johnson avec trois camarades. Ils enregistrent un premier album sans titre qui ouvre une nouvelle voie vers le Graal de la Mad Psychedelia, avec notamment un «Losin’ Time» amené au heavy riffing gaga et bien ramoné au hérisson de Shjips. C’est même visité par les anges et ça vire très vite mad psyché. Absolute wonder de wonderer ! Ces mecs bouffent tout le gras sur le dos des grands, ils sonnent à la fois comme les Spacemen 3 et le Velvet, mais avec du velouté. L’autre voie impénétrable est un «Shine Like Suns» tartiné au long cours et monté en neige. Ils enclenchent le répétitif et au moment où on va décrocher, ça bascule dans l’enfer d’une authentique Mad Psyché-so-far-out. Absolute beginner d’extrême onction ! L’autre grosse influence de Ripley, c’est Can, bien sûr, comme le montre le petit beat hypno de «We Ask You To Ride». Ripley baigne dans son bouillon de culture, il file au trippy trippy petit bikini. «Lucy’s Ride» est encore un coup de ride à la Can, avec cet accord gratté à la surface de la planète et un Ripley qui vient chanter à l’étranglée. C’est très psychédélique, bien étalé dans le temps, l’ambiance reste crédible. Il va ensuite tartiner de la réverb sur un beat hypno pour les beaux yeux de «Blue Sky Bands». C’est très typé. Dans Uncut, Ripley nous explique qu’il jouait sur un «riculously loud Fender Quad Reverb amp. I wanted to get the super-oversatured fuzz sound».    

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             Deux ans plus tard, Ripley et ses amis récidivent avec Dos. Belle pochette et belle surprise avec une petite stoogerie intitulée «Aquarian Time». Ces gens-là savent donner du temps au temps, pas de problème, ils récupèrent les accords des Stooges et en voiture Simone ! Il se payent ce luxe effarant, ils naviguent un peu à la surface des Stooges, comme les Specamen 3. Ripley se prend pour Ron Asheton, mais il se contente de l’ambiance, juste de l’ambiance, sans la violence du chant. Les Shjips continuent de jouer des cuts longs et évolutifs, Ripley fait du stoner avec ostentation, il joue toujours avec les meilleures intentions. Joli shoot d’hypno que ce «For So Long». La guitare psyché entre bien dans le lard du beat, Ripley fait son biz à l’intérieur du groove. «Down By The Sea» est aussi monté sur un beat hypno de dix minutes. Tout est subtil et parfaitement maîtrisé, amené à l’insistance de la persistance, idéal pour un Shjipper comme Ripley. Il tortille bien sa nouille à travers les nappes de psychedelia subliminales, tellement subliminales qu’elles attaquent le système nerveux. C’est une invitation au suicide, ou à l’envolée, comme tu veux. Ripley mène encore bien sa barque avec un «Fallin’» qu’il pousse dans l’excès avec un petit orgue, ça tient bien la route, l’hypno est si pur qu’on pense au Velvet, c’est d’une finesse qui nous dépasse, qui se déplace dans le temps, un bonheur pour l’oreille aventureuse. Ripley entre dans la caste des géants des temps modernes, ses longs cuts sonnent comme des bénédictions.

             Quand Wooden Shjips commence à percer et qu’on leur propose des tournées en Europe, Ripley et ses amis déclinent les offres. Trop compliqué. Ils ne sont ni prêts à tourner ni vraiment organisés pour ça.

             Ripley vit avec une pianiste nommée Sanae Yamadain et un jour, il lui propose de monter un duo : Moon Duo - What if we start a band, just the two of us ? - À  deux, c’est beaucoup plus facile de s’organiser pour voyager. Une seule chambre d’hôtel, le matos dans le coffre, c’est très économique. En plus, ils sont fans de Suicide, des Silver Apples, Cluster et Royal Trux. Alors c’est facile. Ripley dit à Sanae : «Tu seras Martin Rev et je serai Alan Vega but with a guitar.»

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             Leur premier album s’appelle Escape et sort en 2010. Bel album, une fois de plus. Ils annoncent la couleur dès «Motorcycle I Love You», un big hypno sans échappatoire, avec un chant perdu derrière le rideau de son. On se fout de ce qu’il raconte. Ce sont les guitares qui règnent sur cet empire. Ripley est très Can et très mystérieux à la fois. Tout ce qu’on peut dire de lui c’est qu’il est le crack de l’hypno carnassier. Il tape en plein dans le mille, il développe une belle énergie exploratoire, ses solos courent sous le plafond, un peu phosphorescents, il mixe l’hypno avec la mad psyché et louvoie dans les méandres de la wah continentale, c’est assez toxique, on croit fumer un gros joint d’herbe. Avec «In The Trees», il passe au mix de destruction massive et de mad psyché. Tout est là : le poids des éléphants et les mouvements ralentis des phalanges antiques, un anglais appellerait ça du fat mad doggy scam. Tout repose sur la heavyness du tribal et Ripley déploie ses grandes ailes noires pour aller tournoyer dans le ciel rouge. Sa copine Sanae ramène de l’orgue dans «Stumbling 22nd St», mais c’est un riff d’orgue têtu comme un âne. Leurs cuts se prêtent à tous les subterfuges et ça vire très vite à la grosse attaque de marche forcée. Grimpé sur la crête du son, Ripley joue la cisaille à la folie. Power absolu ! «Escape» est tellement saturé de son que le casque saute. C’est un son ultra-masterisé qui explose la martingale et qui démantèle les clavicules de Salomon, qui Paracesse la paragenèse de Genovese, Ripley abandonne ses responsabilités, il scie l’arbre de sa branche, il va au-devant des dernières pauvres petites attentes, oh tu n’as pas idée de ce bordel. Moon Duo est une particule de mad doggy scam qui entre dans ta cervelle pour la bouffer, schloufff, schloufff, à belles dents.  

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             L’année suivante, ils enregistrent Mazes. Ripley avoue l’avoir enregistré sur Pro Tools, mais il est allé mixer l’album à Berlin avec deux Finnish guys qui ont un studio nommé Kaiku. Par contre, aucune information sur l’album. Il faut se débrouiller avec le son. Ça démarre avec «Seer», un big drive hypnotique, dans l’esprit de ce que font les Spacemen 3 et Lionel Limiñana. L’ultra-drone psychédélique. Ripley et Lionel seraient dit-on les derniers mages de l’univers. L’album grouille de références, on a déjà entendu «Scars» ailleurs. Ripley écoute trop d’albums, il démultiplie les flashes. Retour de la violence avec un «Fallout» riffé à la cotte de mailles. La disto sonne comme un cor de chasse, c’est aussi beau que du Velvet égaré dans les égouts. Le côté éclatant des guitares voilées rappelle les Boos, il a une façon spéciale de rogner dans le rognon du son et puis, comme ça, l’air de rien, il te joue le plus beau solo psyché des temps modernes. Nouveau coup de génie avec un «When You Cut» riffé dans le gras de l’idée. Il ramène des clap-hands à la volée et envoie son solo comme un punch in the face. Ripley est le killer flasheur ultime du monde psychédélique, il rajoute des bruits de casserole dans sa soupe aux choux, c’est complètement demented, ses solos tranchent la viande, il avance clic clic comme un train mécanique. Peu de gens sont capables de jouer le train au milieu des flammes. Il repart en maraude avec l’hypno rapide de «Run Around». Tout est solide sur cet album. Ripley pourrait donner des cours à tous les autres. Il sait mettre le feu aux plaines et cultiver les excès chers à Oscar Wilde.

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             Paru l’année suivante, Circles s’ouvre sur un coup de génie : «Sleepwalker». Tu es aussitôt embarqué, pas la peine de discuter. Ce mec-là t’arracherait le pain de la bouche, c’est un seigneur de la guerre du riff. Si tu entres chez lui, t’es baisé. Par de pire énormité groovytale, c’est une dégelée ultra-shamanique qui rivalise avec celles des Spacemen 3, tu as là tout le bataclan du no way out. L’énergie des Spacemen 3 rôde encore dans «I Can See» et surtout dans le morceau titre, même excédent endémique, c’est violent et bon à la fois, travaillé dans l’épaisseur du son. Et ça continue avec un «I Been Gone» digne des grandes heures du Velvet, assez pur dans l’approche de la déraison, Riplay vise en permanence l’excellence psychédélique. Ce mec n’est pas là pour s’amuser, mais pour te bombarder de son, il installe l’hypno de «Dance Pt 3» et pouf il part en tangente avec un solo de power destroy oh boy. Ah il y va le barbu, il va même singer Suicide avec «Free Action», il a un sens inné de l’hypno et avec son Dance, il rend certainement l’un des plus beaux hommages à Alan Vega. Il développe une énergie stroboscopique d’all nite long. On ne se lasse pas de cette violence bienveillante. Riplay it again Sam ! Son «Trails» sonne comme un shoot de Brian Jonestown Massacre, c’est-à-dire un heavy groove psychédélique, avec une pulsion in the flesh, il œuvre au nom de sacré, cet album est un oasis dans le désert. Il termine avec «Rolling Out», une embellie psychédélique qu’il embrasse à pleine bouche.     

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             Pochette surréaliste pour Shadow Of The Sun. L’album paraît en 2015. Livret réduit à portion congrue : juste un recto-verso avec des infos minimales. Si t’es pas content, la porte c’est par là. Ripley nous présente deux de ses plus grosses influences : les Stooges et le Velvet. Stooges avec l’effarant «Wilding». Au moins les choses sont claires. Il joue les accords des Stooges et lance des vagues de turbulence à la surface des riffs de Ron Asheton. C’est un hommage, pas d’inquiétude, Ripley ne se permettrait pas d’insulter le plus grand guitariste de tous les temps. Bien au contraire. Avec Ripley, c’est simple : un Stooge sinon rien. Velvet avec «Slow Down Low». Il reprend les accords de «Waiting For The Man». Pas de pire hommage ! À part Pat Fish et les Subsonics, personne ne peut Velveter aussi bien que Ripley. Il fait preuve d’une stupéfiante endurance et finit par barrer en couille de drouille sur un backing digne de John Cale. Par contre, on entend beaucoup de machines sur cet album. L’étau des machines new wave peut détruire l’espoir, comme le montrent «Ice» et «Animal». On finirait presque par le détester, le Ripley,  avec ses boîtes à rythme et ses boîtes à conneries. La new wave tue la mad psyché dans l’œuf. Dommage, car «Free The Skull» est un chef-d’œuvre de mad psyché, il redevient le grand seigneur du dégueulis convulsif, il vire complètement Spacemen 3.

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             Comme il a trop de cuts en réserve et qu’il veut pas faire un double album, alors il propose deux volumes d’Occult Architecture. Occult Architecture Vol. 1 sort en 2017. C’est selon Ripley l’album sombre, qui d’ailleurs démarre sur «The Death Set», petit chef-d’œuvre d’hypno élastique, ça joue dans la nuit sans craindre la panne. Tous les groupes qui ont des outils font ça, mais Ripley le fait mieux, avec esprit. C’est le principe de l’heavy psycho. Ce sont les machines qui amènent «Cold Fear», elles tuent encore une fois le psyché dans l’œuf mais Ripley ramène des guitares trash suspensives. C’est son côté génie du son et ça vire automatiquement hypno, mais hypno de drug scene. Il ramène encore beaucoup de son dans «Cross Town Fade». Ripley et Sanae jouent à deux comme s’ils étaient six. Trop de son, beaucoup trop de son, c’est gorgé d’éclats de violence. Ripley en veut, il est assez ultime dans sa détermination. Retour à la mad psyché avec «Cult Of Moloch», il envoie sa wah tourbillonner dans le ciel noir comme un ptérodactyle, il crée des visions dans l’épaisseur du son, il applique toutes ses vieilles recettes alchimiques, avec le chant à la renverse sous un ciel de plastique mauve, des solos en forme de lombrics géants, des échos encore plus éloignés que l’horizon, c’est hors du temps, et les retours de beat sont des chefs-d’œuvre d’articulation. Il termine avec «Fast Ride». Ripley ne traîne pas en chemin. Il adore balancer des bassines d’huile bouillante sur la gueule de sa fiancée qui se tient au pied du donjon, aw comme il est dur, gueule-t-elle, il m’a défigurée ! Quel goujat ! Oui, Ripley a autre chose à faire dans la vie que de courtiser les connes, il file droit dans son monde imputrescible de wah puante et de beat druggy et ça sent bon la dope dans tout ce bordel hypnotique, il tartine encore un solo de no way out, il est le seul maître à bord.

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             Occult Architecture Vol. 2 est donc l’album lumineux. «New Dawn» ouvre le bal et met du temps à se relever. Et ça part en mode Spacemen, beat hypno, un accord, mode pilote automatique et chant à la renverse. Ripley est capable de te faire tripper à jeun. C’est gratuit, en plus, pas la peine d’aller chercher ta fiole chez Sade. Ripley joue à l’excelsior de la dérive, il vise l’excellence de la partance. Mais après, ça se gâte : la new wave est de retour. Ripley sauve «Sevens» avec un solo final qui est une œuvre d’art. Il revient à sa chère mad psyché avec «Lost In Light». Même envergure que celle des Spacemen, même quête de pureté. Il joue à la main moite avec des descentes de chant bouffées aux mythes. Avec «Crystal World», il sait où il va. Il est bien le seul. Nous on suit, comme des cons. Ah il va par là ? Alors on va par là. C’est assez simple. Il faut juste suivre Ripley sinon t’es paumé.

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             Le dernier album en date de Moon Duo s’appelle Stars Are The Light. Belle pochette psychédélique. Ripley veut bosser avec Sonic Boom qu’il connaît bien. On dit dans la presse anglaise que Sanae Yamadain et Sonic Boom font des miracles avec leurs synthés sur cet album. C’est tout le contraire, l’album est très décevant, même si le groove de «Flying» te cueille au menton. Mais après ça se gâte car Sanae chante dans des effets à la petite mormoille new wave de Rocamadour. Cet album refuse de fonctionner malgré le groove de basse de «Fall (In Your Love)». Ils semblent un peu trop rigides, comme s’ils avaient un manche à balai dans le cul. Il y a trop d’effets sur cet album, pas assez de guitares. Quelques vieux relents de mad psyché remontent de «Lost Heads», mais les voix se perdent dans l’écho des machines. Il faut parfois savoir accepter de perdre son temps en sachant pertinemment qu’il ne va rien se passer de plus que ce qu’on sait déjà. Ils font du groove de carte postale avec «Eternal Shore», c’est bien agencé, très dedicated, on a du mal à l’avaler mais on l’écoute. Puis le coup du lapin arrive avec «Eye 2 Eye» : trop de machines, c’est insupportable, prétentieux et sans espoir. Ripley va chercher le Velvet pour boucler avec «Fever Night» mais on s’est emmerdé pendant une heure, alors désolé Ripley, ça ne passe pas, d’autant que le son n’est pas bon. Trop d’effets, trop de mormoille.  

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              Retour à Wooden Shjips. Si West est un si bel album, le mérite en revient à Sonic Boom qui le mastérise. Boom dès «Black Snake Rise», belle hypno saturée de son, toujours le même modèle, Ripley ne varie guère les plaisirs. Il propose une hypno crépusculaire enchantée. Avec «Crossing», il fait du Spacemen 3, il bascule dans la magie latente, dans ce demi-monde des drogues hallucinogènes et de descentes de basse épisodiques, Ripley revient au corporel, au groove organique, il propose une fantastique approche du ralentissement de tous les sens avec un son qui scintille au coin du bois de Brocéliande. Ce sont les écarts de la basse qui font le power du délire. Cette musique sent bon la dope. Puis ça repart en mode heavy as hell avec «Home», c’est même du subliminal infernal, une spatiale effervescence d’effarance concomitante, Ripley gère son enfer, il étend son empire, il annexe la mad psyché, tout est bardé de beat et ça bascule dans le purple heart of the inner world. Une merveille ! Il continue d’avancer dans West avec un planétarium d’effets de wild guitars («Flight»), hey baby low, tu danses dans la nuit orangée d’Holland Park. Il amène «Rising» au fast rising de shshhh. Ces mecs savent faire éclore la rose. Une fois de plus, la basse traverse sans regarder ni à droite ni çà gauche, comme chez les Spacemen 3, et pour être précis dans cette purée, il faut être extrêmement doué. Les lignes de basse croisent dans un lagon de réverb, pareils à de prodigieux requins psychédéliques, Ripley chante comme si on venait de lui arracher une jambe, il joue bien le jeu de l’agonie avec tous les bouillons qu’on imagine dans l’émeraude du lagon, aw ma patte, aw ma patte elle est partie, sa voix s’éloigne sous l’alizé du paradis, alors que le requin psychédélique se barre au large avec sa jambe.

             Parlant de West, Ripley dit qu’à l’époque il restait assez proche de ses influences : «Neil Young, les Stones, The Band, le Dead, Zep, the Faces, whatever.»

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             Back To Land est sans doute le meilleur album de Wooden Shjips, en tous les cas celui qu’on n’hésiterait pas à recommander, même à son pire ennemi. Parce que sur les 8 cuts de l’album, on ne compte pas moins de 6 merveilles, à commencer par le «Back To Land» d’ouverture de bal, un cut qui t’embarque aussitôt. Alors embarquement immédiat, comme chez les Spacemen 3, et le chant synthétise la meilleure psyché défoncée du monde. C’est l’hypno de tes rêves les plus humides. Autre prodige hypnotique : «In The Roses», embarqué cette fois au fast ride et chanté à l’évaporée. La force de Ripley consiste à tenir le beat pendant cinq minutes sans faiblir. Il attaque «Other Stars» au va-pas-bien des Spacemen 3, il joue un acid trip perforateur, au revoir et à bientôt. Tu ne trouveras rien d’aussi pur ailleurs. Ripley et ses amis amènent aussi «Ruins» à la véracité de l’hypno psychédélique. Personne ne peut résister à ça. C’est du grand art, joué à sec et mis en perspective. Le «Ghouls» qui suit est assez touffu, quasi Hawkwind, balayé par des vents de sable, Ripley reprend les tornades d’Hawkwind à son compte et passe un killer solo. Encore une belle envolée belle avec «Servants», ça louvoie une fois de plus dans les méandres de la meilleure psychedelia de San Francisco. Pour finir, Ripley amène «Everybody Knows» au sommet du lard fumant. Il ouvre un incroyable chapitre de possibilités. Il pose son chant au sommet d’une montagne de son, ce mec a du génie, il joue à l’ordonnée, c’est un visionnaire, un Brian Wilson psychédélique, il dégringole sa psyché au Soul charme de chant chaud, avec un solo furtif en ligne de mire, mais calé dans la mélodie, c’est dire si, messie mais si, c’est encore une stupéfiante prestation digne des Spacemen 3.

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             Quand Phil Istine demande à Ripley quelles sont les influences de Back To Land, Ripley parle de primitive psychedelic music and minimalist music. Et pouf il te sort le nom de Träd Gräs Och Stenar et des autres groupes suédois qui constituent le Pärson Sound. Il parle de primitive tribal jam stuff, qu’il préfère au Velvet - The direct opposite of prog, music that almost anyone could play - Pour lui, la dimension de l’hypno est essentielle, this universal primal thing that everyone could relate to - Ripley rappelle que dans son premier groupe, personne ne savait jouer d’un instrument. It grew from there - Fantastique ! Ripley rappelle aussi que vendre des albums n’a jamais été le but principal du groupe. Ce qui compte pour lui, c’est jouer pour les gens. Alors Istine lui demande ce qu’est le but principal du groupe. Ripley : «The records are the most important thing.» Il indique qu’il est amateur de vinyles et de découvertes - Making a good record with some shelf is always the most important thing to me.

             On sent une petite baisse de tension dans le V paru en 2018. Ripley joue du petit strapontin d’hypno, il tâte son «Eclipse» à l’orée de la vulve, c’est un tactile, il continue de vouloir jouer envers et contre tout. On sent surtout qu’il ne pense qu’à une chose : s’amuser. Il fait ensuite du replay de Ripley, il lance des petits grooves hypnotiques et les laisse se débrouiller tout seuls. Ça devient assez pépère. On a même parfois l’impression qu’il prend les gens pour des cons, mais bon, ça n’est pas si grave, au fond. Il faut attendre «Staring At The Sun» pour renouer avec la viande. Cette fois, Ripley nous propose une Marychiennerie, c’est en plein dedans, quelle vague de son ! Il se prend pour William Reid. Ripley sait tout faire, c’est un magicien. Il termine avec un «Golden Flower» puissant et séditieux qu’il allume à la voix à peine éclose sur un drive de basse indus, et il conclut avec «Ride On», une nouvelle Marychiennerie superbe et sans espoir, jouée à la dérive abdominale, qu’il orne d’un solo sculptural.

             Après l’enregistrement de V, Ripley se demande s’il fera un autre album avec Wooden Shjips. Il n’en sait rien. But never say never. Maybe we’ll all live to 120 - you know you gotta do something with your time.               

    Signé : Cazengler, Ri-plaie

    Moon Duo. Escape. Woodsit 2010 

    Moon Duo. Mazes. Sacred Bones Records 2011     

    Moon Duo. Circles. Sacred Bones Records 2012     

    Moon Duo. Shadow Of The Sun. Sacred Bones Records 2015

    Moon Duo. Occult Architecture Vol. 1. Sacred Bones Records 2017  

    Moon Duo. Occult Architecture Vol. 2. Sacred Bones Records 2017

    Moon Duo. Stars Are The Light. Sacred Bones Records 2019

    Wooden Shjips. ST. Holy Mountain 2007

    Wooden Shjips. Dos. Holy Mountain 2009

    Wooden Shjips. West. Thrill Jockey 2011

    Wooden Shjips. Back To Land. Thrill Jockey 2013

    Wooden Shjips. V. Thrill Jockey 2018

    Wooden Shjips. Shjips In The Night. Live In San Francisco June 8 2018. Silver Current Records 2019

    Phil Istine : Wooden Shjips. Shindig! # 39 - 2014 – Reverberate

     

     

    L’avenir du rock - Pure Len vierge

     

             L’avenir du rock s’amuse beaucoup avec les raccourcis. En voilà un au hasard, histoire d’illustrer notre propos : Mod, mouton, confort. Dans l’épouvantable labyrinthe qui lui sert de cervelle, l’avenir du rock trouve des liens pour asseoir ses petites mythologies : la laine du mouton, Shetland de préférence, revoie directement à l’idée de confort intellectuel et donc à Mod. Mod/mouton/confort, c’est en plein dans le mille de la cocarde. Rien n’est plus Mod que de porter un Shetland bien chaud dans les rues venteuses de London town, même quand on n’habite pas London town. C’est le principe qui compte. Tous les Mods le savent. Mod ça commence sur ton paillasson, tu ne fais pas entrer n’importe quoi ni n’importe qui chez toi. Et si Mod constituait le dernier rempart contre la vulgarité des télévisions et des magazines français ? L’avenir du rock aime caresser cette idée, pas seulement pour la faire jouir et l’entendre miauler au clair de la lune, mais aussi pour en tirer une essence métaphysique invisible à l’œil nu, cette essence que depuis plus de cinquante ans, quelques dandys londoniens diffusent au compte-goutte sous le manteau. L’autre soir, à l’heure de l’apéro, l’avenir du rock trinquait avec un collègue, et pour animer la conversation, il lui dévoila son raccourci Mod/mouton/confort. Le collègue prit son air le plus intelligent pour afficher son désaveu et proposer un rectificatif : Mod/parka/scooter, arguant de l’invincible principe de l’immédiateté des choses. Frappé par l’insondable bêtise de son interlocuteur, l’avenir du rock avala son Pastis de travers. Fallait-il argumenter pour dire qu’un scoot n’a rien à voir avec le confort, et pourquoi pas Stong et tous les clichés à la mormoille, tant qu’on y est ? L’avenir du rock espérait engager un dialogue intéressant, mais il lui fallut couper court en payant une rincette cul sec et en prétextant un rendez-vous pour s’ôter des yeux le spectacle de cette trogne immonde. Comme tout le monde, l’avenir du rock déteste qu’on vienne lui manger la Len sur le dos, d’autant que des coups comme ça, il s’en paye 3 à la douzaine. Ce qui le conduit tout naturellement à faire évoluer son raccourci en Mod/Len Price 3/confort, pour l’offrir aux fidèles lecteurs des Chroniques de Pourpre.    

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             The Len Price 3 est un trio du Kent, hélas trop peu connu. Pour un groupe aussi underground, décrocher un 10/10 dans les pages de chroniques de disques, ça doit être une sorte de consécration suprême. Surtout que les journalistes anglais sont assez avares de 10/10. Il faut vraiment que l’album soit miraculeux pour qu’ils se décident à lui allouer un 10/10. L’événement est d’autant plus remarquable qu’il se déroule dans les pages de l’un des derniers grands magazines de rock anglais, le fringuant Vive le Rock qui paraît tous les deux mois et qui propose un choix d’articles assez hauts de gamme sur des gens qu’on ne voit pas forcément ailleurs, comme les Damned, les DeRellas, les Wildhearts ou encore les Afghan Whigs. Ces groupes furent un peu l’apanage de Kerrang! à une autre époque, mais aujourd’hui, ils se font rares dans les pages des autres titans de la presse rock anglaise.

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             Dans sa chronique magique, Dick Porter démarre ainsi : «You can’t go wrong with the Len Price 3». Effectivement, on ne prend aucun risque en achetant un album de ce trio du Kent, leurs quatre albums sont bourrés de ce que Dick Porter qualifie de «dynamite garage rock» et cite en référence les Who, les Small Faces et les Move. Pas mal, non ? Puis il balance les inévitables «savage guitar breaks» et «outstanding songs». L’album que salue Dick Porter s’appelle Nobody Knows. Avec sur la pochette, les vestes à grosses rayures de nos trois brillants amis : Glenn Pace (lead), Neil Fromow (drums) et Steve Huggins (bass). Alors, effectivement, on entre dans ce disque comme on entre au paradis du gaga-Mod britannique, tel que l’ont défini les Prisonners ou les Masonics. Le morceau titre de l’album est une sorte d’ultime avertissement : tu veux du smoking gaga ? Eh bien, en voilà ! C’est riffé à la Downliners Sect avec les chœurs des Who et arrosé d’un killer solo à la Dave Davies. Ce qui nous donne en gros une synthèse de ce qui peut exister de mieux dans le domaine. Les chœurs tripotent la biscotte. Ils te riffent «Swing Like A Monkey» à la manière des Kinks, avec une belle progression d’accords et des chœurs latents. On se croirait sur Pye en 1965. Petite explosivité vite rassemblée sous le manteau pour «My Grandad Jim». Pur jus Whoish. On retrouve bien l’échevelé du riffing de Pete Townshend et l’admirable folie des chœurs, le tout couronné d’un solo de Whitechapell killer. Encore plus stupéfiant, voilà «Lonely», un hit digne des Beatles, comme si cela était encore possible ! Retour à l’extrême puissance avec «Words Won’t Care». Glenn Pace attaque comme Ray Davies - Girl ! I got so much to tell ya - Et ça bascule dans la violence - Cu Cu Cu C’mon - et il essaye de faire son Daltrey. Ils sont tous les trois au cœur de l’épaisseur du beat anglais, c’est un petit moins typé que les Kinks, ça tire plutôt sur les Headcoats, car on retrouve la folie de «Troubled Mind». Ils font ensuite ce qu’ils appellent une reprise du morceau titre et concluent avec la perle de cet album indomptable, «The London Institute». Glenn Pace s’en prend aux bocaux qui contiennent des fœtus et il obtient l’appui de l’artillerie lourde. Ça donne la meilleure power-pop d’Angleterre. Ils finissent par exploser au firmament d’un psyché hendrixien hallucinant - In the name of the science - On sort scié de cet album.

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             Le gros problème avec The Len Price 3, c’est que chaque album dépasse les espérances bien connues du Cap de Bonne Expectitude. Comme son nom l’indique, Chinese Burn brûle. Ils tapent dans les Kinks dès «Christian In The Desert», mais avec l’énergie des Hammersmith Gorillas - I’m a christian in the secret baby/ For you ! - S’ensuit le morceau titre qui explose littéralement. C’est battu à la Keith Moon, claqué à la Ricken et chanté à l’aune de l’éternelle jeunesse. Les pauvres Jam auraient dû prendre des notes. Tout est explosif sur cet album. Power-pop démentoïde avec «The Last Hotel», c’est d’une qualité qui va bien au-delà de la possibilité d’une île : ils sonnent comme des Byrds survoltés et dotés de l’énergie des Afghan Whigs. Ils sont beaucoup trop puissants. Ces mecs ont tout le power du monde. Ce n’est que le balda et ils alignent déjà quatre hits planétaires. Nouveau coup de Jarnac avec un «Swine Fever» cisaillé à vif - Go !, et ça part en solo. Il faut voir l’extrême sévérité du son. Ils font aussi de la Mod pop avec «Amsterdam», le hit que tout le monde attend. Ils renouent avec le Childish punk en envoyant «Chatham Town Spawns Devils» ad patres. Ils font des breaks orchestraux avec les trois instrus, histoire de nous stupéfier un peu plus. On rencontre un album comme celui-là une fois tous les dix ans, et encore. Retour à l’explosivité des choses avec «Shirley Crabtree» et aux Who avec un «She’s Lost Control», gorgé de chœurs têtus et de poison toxique. On descend aux enfers des Who, c’est bien martelé, les chœurs partent au coup de cymbale et t’aplatiront comme une crêpe si tu te mets en travers. «Midway Eye» infeste l’Angleterre. The Len Price 3 sont un fléau, l’un des meilleurs fléaux de l’histoire du rock anglais.  

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             L’album suivant s’appelle Rentacrowd. Un bon conseil, ne l’écoute pas, car tu vas encore tomber de ta chaise. Dès le premier cut, ils sonnent comme les Who de 1964. L’évidence troue le cul. Ils ont retrouvé le secret de l’énergie des early Who avec des chœurs de tapettes et des tours de windmill. C’est exactement la même pétaudière, le même jus de chaussette et le même carnage. On croyait les Who inimitables. Grave erreur. Aussitôt après arrive un hit Mod, «If I Ain’t Got You», bien serré dans son petit pantalon, avec sa petite coiffure, son énergie de Purple Heart, c’est le hit Mod de rêve, la cocarde dans l’œil, l’enfilade des annales et les montées d’une basse devenue folle. Voilà sans doute le trio le plus explosif de l’histoire du rock anglais. Les gens ne se doutent de rien. «Sailor’s Sweetheart» est un morceau beaucoup trop excité. Il faudrait pouvoir calmer ces mecs, mais comment faire ? Ils sont tellement intenses. Si on les écoute au casque, on bave comme une limace. Surtout qu’il y a des notes de basse en suspension, et généralement, ça ne pardonne pas. Ils restent dans l’univers magique des Who avec «Doctor Gee», encore un hit poignant de génie intrinsèque. Neil Fromow bat ça à la volée. «Girl Like You» ? Directement inspiré des early Kinks. C’est d’une violence ! Au-delà de tout ce que tu peux imaginer. Ils sont encore plus sauvages que les trogglodytes. On reste dans l’énormité cavalante avec «With Your Love», digne du musée de cire de Madame Tussaud. Apanage du beat sauvage. Ils vont même jusqu’à faire swinguer le beat, ils fracassent le langage, ils explosent le format étriqué du rock. Ils nous entraînent dans leur monde qui est celui du vrai rock. Ils jouent tous leurs cuts avec un entrain confondant. Tout est furieux, solide comme l’acier et indéniable. Ils sauvent le British Beat de la mort. «No Good» ? Révolutionnaire. Plus énorme que l’énormité. C’est un punch-up claqué violent. Ce groupe est-il humain ? Ils nous gavent de chœurs de fous et solos traînants. On retrouve les accords de Dave Davies dans «Cold 500». Encore un truc violent, sec et sans bavure. Ah les vaches ! Ils ont tout compris. Ils font tout exploser, même les Kinks. Solo à la Dave, glou-glou surprenant de véracité métabolique. Et ça continue comme ça jusqu’à la fin, avec «She’s Not Really There» (rien à voir avec les Zombies, c’est du wild gaga qui monte par la jambe du pantalon) ou «Turn It Around» (encore une resucée des Kinks twistée du bassin, véritable bestiau de juke, idéal pour faire onduler le plancher).  

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             Pictures fut aussi un album particulièrement décoiffant. Du genre de ceux qu’on ne croise qu’une fois tous les dix ans, comme les trois autres albums du groupe, d’ailleurs. Allez, c’est pas compliqué, sur treize titres, dix sont des bombes atomiques. Ils passent des Who aux Kinks sans crier gare, avec ce génie du son qu’on croyait disparu depuis les derniers exploits d’Hipbone Slim & the Kneetremblers. Ça commence à chauffer dès «Pictures», car on se croirait sur le premier EP des Who enregistré par Shel Talmy, tellement ils ont le son. C’est un festival de claque et de jute mélodique, de tension et de panache - Down at the club/ The cut price drink is flowing - fantastique ambiance dévastatrice. Mais qui a besoin de nouveaux Who aujourd’hui ? Nous, surtout quand on entend «Keep Your Eyes On Me», on ne se pose plus de questions. Voilà une nouvelle pièce de choix bourrée d’éclats d’harmonies vocales typiques des Who de «I’m A Boy». Fabuleuse ambiance insouciante et jouissive, claquée au son de la Rickenbacker, c’est fait pour danser et transpirer à grosse gouttes, comme au bon vieux temps des cerises. Encore du freakbeat teigneux avec «I Don’t Believe You», bardé de chœurs à la Troggs. Nous voilà en plein trip Mod - If there’s a God, then you’re going to hell - encore une histoire de règlement de compte et de manque de confiance. «Girl Who Became A Machine» s’appuie sur une progression d’accords digne des Kinks et ce n’est pas rien de le dire. Même son. Ils savent taper dans tous les grands sons des sixties. Solo magnifique de teigne, on a là du garage de rêve, imparable, secoué, tenu, battu sec et bardé de bouquets de chœurs spectaculaires. Belle pièce de power-pop avec «After You’re Gone», exemplaire et gonflée aux vents d’Ouest. Ils sonnent encore comme les Kinks dans «Mr Grey», timbre et son, esprit et désespoir. Ça finit par un suicide, évidemment. B toute aussi explosive, avec «Nothing Like You», un garage déterminé, écraseur de champignon, freakbeat écœurant d’exemplarité, avec des petits breaks et un solo dévasté de fuzz qui rampe hagard pendant quelques secondes. Toujours les Kinks avec «If You Live Round Here» où Glenn Pace raconte l’histoire d’un quartier - And I don’t think it’s right beating up a stranger on a saturday night - il prend son plus bel accent cockney pour dire qu’en effet, ce n’est pas terrible de casser la gueule à un étranger qui traîne dans le quartier le samedi soir puis il ajoute - You think you’re better than the population/ Don’t get ideas so above your station - il dit qu’en effet, ça ne vole pas très haut, dans le quartier. Ils reviennent à la folie des Who avec «You Tell Lies» et des lalalas de rêve. Les Who avaient déjà un Lies, bon eh bien voilà, ils en ont un autre, tout aussi brillant, avec un solo de fuzz d’antho à Toto. Pulsif, malingre et malveillant, c’est ainsi qu’on pourrait situer cette abomination qu’est «Man Who Used To Be», avec ses refrains sucrés, son drive musclé, voilà encore un raver de compétition, une bombe garage qui tombe du ciel. Parfaite démonstration de l’over-puissance du power trio, l’imparabilité du trident vainqueur. Claque directe dans le beignet avec «Under The Thumb», un gros binaire de choc - You make me cry cry cry - encore un hit de juke qu’il faudrait citer à l’ordre du mérite. C’est tout simplement un classique effarant et couvert d’harmo. Brillant album. 

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             Retour en force avec Kentish Longtails. Eau et gaz à tous les étages, ça pisse et ça pète en montant chez Kate. Coup de génie en B avec «Ride On Cottails», slab de heavy gaga kentish, monstrueux de big pumping. Encore mieux : «Lisa Baker», excellente Mod pop chantée à la cockney motion, avec des chœurs de Who. Admirable d’archétypisme - Dancing in your underwear/ Lisa baker you’re not right - S’ensuit un «Paint Your Picture Well» power-poppy, joué à l’énergie des reins, somptueux, vainqueur, tellement anglo-luminous. On reste dans la solide power-pop avec «If You See What I See», ils nous savonnent bien la pente et chauffent leur cœur de cut à blanc. On a là l’une de ces montées de sève qui peuvent rendre un homme heureux. Avec «Man In The Woods», ils nous racontent l’histoire triste du mec qui vit dans les bois. Les gosses lui crachent dessus, les bulldozers arrivent, alors il n’a plus de cabane, ni d’avenir. Le «Childish Words» qui ouvre le bal de l’A est un règlement de comptes à OK Corral avec Billy Childish - We don’t need approval from the likes of you - Quand on écoute «Sucking The Life Out Of Me», on comprend que The Len Price 3 est l’un des meilleurs groupes anglais actuels. L’autre grosse bombe s’appelle «Nothing I Want». Ils nous stompent ça avec des oh-oh dignes des Who. Mais ils sonnent aussi comme les Clash du premier album, c’est exactement la même énergie. Ils dénoncent le système pourri - I’d like to take your stuff/ Ram it down yout throat/ With your plasma screen telly/ And your UKIP vote.

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             Leur nouvel album vient de paraître : Ipdipdo. Introuvable chez les marchands habituels. Comme Jacques les avait chroniqués au temps de Dig It!, je lui en parle et le lendemain, il me transmet les fichiers de l’album. Elle est pas belle la vie ? Dès «Chav Squad», on est prévenu : agression Moddish et chœurs Whoish, te voilà de retour à la Mecque des Mods, avec un riff qui te pousse bien au cul, l’énergie des early Who est intacte, on peut dire que ces trois petits mecs s’en portent garants. Le festival se poursuit avec «She Came From Out Of The Sun» qui pourrait aussi sortir d’un album des early Who, refrain magique, texture sonique unique au monde, ça sent bon la brique rouge et la gasoline alley, le working class et la grisaille emblématique. Ils ne sont plus très nombreux à porter ce flambeau : Graham Day, Jarvis Humby, Len Price 3, Galileo 7, mais ça pourrait suffire. Fantastique attaque d’accords en réverb pour «Bag Of Bones», gros clin d’œil aux Prisoners, ça riffe dans l’os du Bag of Bones, c’est tellement beau et classique qu’on croit rêver, ça veut dire en clair qu’on peut encore jouer le wild Mod rock aujourd’hui, pourvu bien sûr qu’on soit inspiré, et en prime, un killer solo flash te transperce le cœur. Ils en passent un autre dans «Billy The Quid» qui va plus sur les Jam. Le chant reste bien fidèle au poste, un brin cokney, ces mecs dégagent un enthousiasme contagieux. Mélangé à une certaine fureur, ça donne le Mod Sound britannique. Tous les cuts sont impeccablement taillés pour la route, chacun d’eux est serti d’un killer solo d’antho à Toto, ces trois petits mecs ne font pas les choses à moitié. Back to ‘64 avec «Charlie», attaqué au Dave Davies’ riffing. Tu descend à la cave et leur come down te cueille au menton, avec le wouahh qui amène le killer solo. Tout ça pue la sueur des amphètes et les pustules adolescentes. Ces mecs n’en finissent plus d’aligner des mini-hits qui comme les mini-tortues n’ont aucune chance d’atteindre l’eau. Les Len Price 3 semblent condamnés aux ténèbres de l’underground et à la dématérialisation, alors qu’ils jouent comme des princes. Encore une intro d’accords géniale pour «Bad Vibe Machine», avec en prime des coups d’harmo, back to some residency at the Marquee, oh yeah, ils jouent sur leur tapis volant et traversent l’histoire de London town avec une classe épouvantable, oh yeah, she makes me feel bad ! Comment s’appelait ce roi de France qui hurla au cœur de la bataille : «Mon royaume pour un Super Marine !».

    Signé : Cazengler, petite Len

    Len Price 3. Chinese Burn. Laughin Outlaw Records 2005

    Len Price 3. Rentacrowd. Wicked Cool Records 2007

    Len Price 3. Pictures. Wicked Cool Records 2010

    Len Price 3. Nobody Knows. JLM Recordings 2013

    Len Price 3. Kentish Longtails. JLM Recordings 2017

    Len Price 3. Ipdipdo. Strood Recording Company 2021

     

     

    Inside the goldmine - Patrice n’est pas triste

     

             Nous avions le même âge et étions dans la même classe. Il était brun, lui aussi, mais il était fils unique. Il habitait là-haut, du côté de la Route de la Délivrande, dans une maison très ancienne. De grandes dalles pavaient le chemin qui menait aux marches du perron, et lorsqu’on entrait à l’intérieur, une singulière odeur de gâteau de tapioca nous flattait les narines. Il parlait d’une voix étrangement grave pour un gosse de son âge, ce qui lui conférait une sorte d’autorité. Et puis un jour où nous nous étions donné rendez-vous à l’angle des Galeries Lafayette, il apparût vêtu d’un long manteau noir, ces manteaux qui descendaient jusqu’aux chevilles et qui cette année-là étaient à la mode. Ils valaient horriblement cher. Il semblait déjà maîtriser son destin, sans doute épaulé par des parents qui voyaient en lui un être exceptionnel. De tous les gosses qu’on fréquentait à cette époque, il était le plus «avancé». À l’âge adulte, on appelle ça du charisme. Il dégageait véritablement quelque chose, ce n’était pas uniquement lié à une question de moyens. Il savait comment parler aux filles. Nous prîmes la direction du Grand Cours pour aller faire un tour de camors, l’endroit idéal pour, disait-il, «lever des petites gonzesses». Nous achetâmes des jetons pour faire un tour de repérage. Il désigna du doigt les deux petites blondes de l’autre côté de la piste et il lança le camor qui prit de la vitesse. Zzzzzzzz.... Boooong ! Nous percutâmes de plein fouet le flanc du camor des filles qui éclatèrent de rire. Ça voulait dire ce que ça voulait dire. Elles nous avaient forcément repérés. Elles furent d’accord pour aller faire un tour dans le petit bois derrière le Grand Cours. Elles n’avaient d’yeux que pour lui. Elles s’appelaient Brigitte et Martine. Elles portaient des jupes très courtes et se coiffaient comme France Gall. Il leur passa le bras sur les épaules et ils pressèrent le pas. Ils finirent par disparaître tous les trois dans un chemin. Le lendemain, nous nous retrouvâmes à l’entrée du collège. Comme nous nous entendions bien, il prit les devants. Il me devait une explication. Il avoua qu’il draguait toujours deux filles à la fois et voyant que je ne comprenais pas, il ajouta qu’il avait deux queues. Il s’appelait Patrice.

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             Bien sûr, Patrice Holloway n’a rien à voir avec l’étrange Patrice évoqué ci-dessus. Patrice Holloway n’est pas un Patrice, mais une Patrice, elle n’est pas blanche mais black et, petite cerise sur le gâtö, c’est la frangine de Brenda Holloway. Les gens de Kent qui comme on le sait font toujours très bien les choses ont mis en circulation l’une de ces bonnes vieilles compiles dont ils ont le secret : Love & Desire: The Patrice Holloway Anthology. On trouve des photos de Patrice dans le booklet. Diable comme elle est belle, avec ses yeux en amandes. Dennis Garvey nous rappelle qu’elle n’a jamais eu de hit, qu’elle n’a jamais enregistré d’album et qu’elle fut contrainte de se retirer du biz alors qu’elle avait un peu plus de 20 ans. Comme d’habitude ce sont les fans anglais de Northern Soul qui l’ont arrachée à l’oubli.

             Sa frangine Brenda est plus connue car elle fut repérée par Motown et signée sur ce qui était alors le plus prestigieux label Soul d’Amérique. Dans les early sixties, les deux sœurs font aussi pas mal de backings pour Sam Cooke. Brenda n’en finit plus de dire à quel point sa sœur est belle, elle est The girl, dit-elle, elle flirte avec Muhammad Ali puis à 13 ans, elle devient la girlfriend du 12-Year-Old Genius Stevie Wonder. Ils se roulent des tas de pelles devant tout le monde - They were a hot item - Patrice enregistre en 1963 «(He Is) The Boy Of My Dreams» pour un sous-label de Motown, V.I.P., cut génial qu’on retrouve d’ailleurs sur la compile Kent. La similitude entre the pre-pubescent Stevie et la pré-pubère Patrice est stupéfiante. Ils n’ont que 12 et 13 ans ! Garvey suppose que le single a été retiré des ventes à cause du côté sulfureux de leur relation. En 1966, Patrice est signée par Capitol, elle démarre une carrière solo à l’âge de 15 ans ! C’est là qu’elle enregistre «Love And Desire» et «Ecstasy». C’est David Axelrod qui produit «Stay With Your Own Kind», une histoire d’amour inter-racial. Mais bon, Capitol fout le paquet sur Lou Rawls et donc Patrice ne perce pas. Elle continue de faire des backings de choc avec sa frangine, notamment derrière Joe Cocker sur «With A Little Help From My Friends». Patrice se fait pas mal de blé avec les sessions et se paye deux Corvettes Stringray. Berry Gordy l’admire pas seulement pour sa voix, mais surtout pour ses qualités de businesswoman. Elle gère merveilleusement bien ses deals. Elle participe à des sessions de backings légendaires, de type «Someday We’ll Be Together» pour Diana Ross & the Supremes, avec Merry Clayton, Clydie King et Venetta Fields, pardonnez du peu.

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             On la retrouve aussi dans les chœurs de Brothers & Sisters pour le fameux Dylan’s Gospel produit par Lou Adler, avec la ribambelle habituelle : Edna Wright d’Honey Cone, Merry Clayton, Clydie King et toutes les autres. C’est un album qu’on recommande chaudement aux amateurs de gospel rock, car certaines covers de Dylan y sont spectaculaires, à commencer par celle de «Mr Tambourine Man» : les filles ramènent tout le power du gospel batch dans le Tambourine. Elles font aussi une version spectaculaire d’«All Along The Watchtower», ooh it’s getting so late, ça marche à tous les coups, c’est un groove d’orgue qui embarque cette merveille crépusculaire, outside in the distance. En B, les reprises de «Chimes Of Freedom» et de «My Back Pages» comptent parmi les sommets du gospel : tout y est, l’énergie et la mélodie, c’est chanté au lead de Soul Sister. L’album se termine sur une magic cover de «Just Like A Woman» et là ça devient biblical, c’est chanté au sommet du lard total, ça éclate en geysers d’harmonies vocales, des mecs relancent et les filles deviennent folles de bonheur sacré.

             On entend aussi Patrice dans Josie & The Pussycats, mais la productrice du show ne voulait pas de black à l’écran. On voit trois blanches. Il n’empêche que Patrice chante.  

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             Inutile de préciser que cette compile Kent grouille de pépites. Patrice est épaisse, elle respire la Soul et son «Stolen Hours» est calé au stolen hours, elle est éperdue de grâce black, il faut la voir se jeter sur son stolen, fabuleuse Patrice ! C’est une Soul de rêve, une Soul tentatrice, oh no no no no, une Soul jouissive qui monte droit au cerveau. Patrice règne sans partage sur son petit monde, elle est de toutes les bordées. Elle fait essentiellement du Motown, elle se coule dans le moule, elle est en plein dedans, même à Los Angeles en 1966. Le morceau titre est du pur Motown, même chose pour les cuts suivants, elle met bien la pression, elle pousse au push, elle accuse bien le coup, elle est pleine d’allant et d’allure, son «Stay With Your Own Kind» sonne comme un hit entreprenant. Avec «Evidence», elle fait sa Aretha, c’est bien envoyé, by your face, oh yeah, ces petites blackettes t’envoient rôtir en enfer, c’est un hit monstrueux. Elle fait du stomp de r’n’b avec «The Touch Of Venus» et tape dans Smokey avec «Those DJ Shows» et «For The Love Of Mike». Là, c’est du Detroit 65, solo de sax et heavy Motown beat. Extraordinaire essence de la prestance ! Elle sait monter un cut en neige, pas de problème. Ça continue de monter en température avec «Come Into My Palace». Brenda et Patrice duettent. On imagine la gueule du Palace ! Un vrai paradis pour bite en rut, elle est assez saute-au-paf, yeah, assez surboum surchauffée, c’mon, c’mon, elle ne chante pas si bien au fond, mais fuck, c’est Patrice, la frangine de Brenda. Elle fait sa Supreme avec «All That’s Good», elle se prend pour la Ross, elle a raison car elle ondule bien sous sa robe noire, crazy about it, quel shoot de groove ! Elle se prête à tous les jeux, elle saute à dada, elle est d’une transparence à toute épreuve. Pour «Tall Boy», elle bénéficie du son de Marvin Gaye tapé au sommet du lard Motown, on a là une vraie pépite de Tall Boy, elle crève le plafond Motown et la fête se poursuit avec «Flippity Flop» et ses clap-hands, c’est encore une fois en plein Motown Sound. Attention, ce n’est pas fini, elle repart de plus belle avec «The Go Gang», un heavy shuffle plein de jus, elle sait se montrer ultimate. Les trois derniers cuts sont des petites merveilles, à commencer par ce «Face In The Crowd» qui se situe à la croisée de deux mythes, Motown et les Shangri-Las. Quel mélange ! Elle est en plein milieu, le cul entre deux chaises, Brill d’un côté et Motown de l’autre, c’est un mélange stupéfiant et assez rare, on croit vraiment entendre les Shangri-Las. Avec «Surf Stomp», elle éclate dans l’écho du temps, c’mon c’mon do the surf stomp, encore une fois c’est propulsé à l’énergie Soul, Patrice est une géante. Et le festin se termine avec «(He Is) The Boy Of My Dreams», on croit qu’elle se calme au prix d’un grand coup de frein, plus rien à voir avec la folle du Surf Stomp, mais en fait elle repart de plus belle, sans voix, à l’énergie pure, elle monte à l’assaut du cut final, elle est déchirante, délirante, awfully great, cette petite reine du scream stupéfie.

    Signé : Cazengler, Patrice Hollovrac

    The Brothers And Sisters. Dylan’s Gospel. Ode Records 1969

    Patrice Holloway. Love & Desire: The Patrice Holloway Anthology. Kent Soul 2011

     

     

    EDDIE COCHRAN

    ROCK A TOUS LES ETAGES

    THIERRY LIESENFELD

    ( Saphyr 2013 /Avril 2022 )

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             C’est donc écrit en notre langue françoise qu’est paru le livre définitif sur Eddie Cochran. Les fans américains et anglais doivent en pâlir de jalousie, c’est ainsi. Nous sommes dans la logique des choses, les fans français ont depuis toujours rendu un culte aux pionniers du rock.  D’autant plus vif et inconditionnel que dans les années soixante les renseignements et les disques étaient rares et que la barrière de l’anglais ajoutait une aura de trouble et de mystère. Les fondations des mythes sont souvent coulées dans le béton de ce que Joe Bousquet nommait l’inconnaissance. Pour les dieux du rock, comme pour les dieux de l’Olympe.

             Un grand merci à Thierry Liesenfeld pour cette œuvre de longue patience.  Nous avait déjà comblé avec son Vince Taylor, le perdant magnifique paru en 2015, un ouvrage essentiel pour tous ceux qui s’intéressent à l’ange noir du rock ‘n’ roll. Rappelons que Thierry Liesenfeld a aussi consacré des monographies aux Chaussettes noires, aux Chats Sauvages, à Cliff Richard et aux Beatles. Voici un programmes de saines lectures pour les amateurs des premières et deuxièmes heures du rock ‘n’ roll européen.

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             Mais Eddie Cochran. Disparu à un âge où la plupart des musiciens et des chanteurs n’en sont qu’aux prémices de leur œuvre. A tel point que Liberty, sa maison de disques, n’a entrevu la potentialité de sa personnalité que dans les derniers mois de son existence. N’accusons point les autres même s’ils ont commis des erreurs, le principal fautif en est peut-être l’intéressé lui-même.

             Les circonstances ne l’ont pas aidé, il est parfois difficile de pressentir le vent de l’Histoire, surtout s’il souffle sous forme d’une petite brise. En 1953 le rock ‘n’ roll n’existe pas encore même si son jumeau adultérin le rhythm ‘n’ blues des noirs est déjà bien installé. Cochran né en 1938, gratouille sa guitare. L’est pourvu  d’une forte volonté, très vite dans sa tête son avenir se dessine : il sera musicien ou rien. Cherche et trouve toutes les occasions de jouer autour de lui. Fréquentent des musiciens plus âgés que lui, se rend très vite compte de leurs qualités et de ses propres manques. En deux années il améliore son jeu d’une manière prodigieuse. L’a compris l’essentiel : l’a de petites mains certains accords, certaines positions lui sont difficilement accessibles, il ne se plaint pas, il ne se désespère pas, ce qu’il ne peut pas faire comme le commun des musicos il le fera à sa manière. Sans être tout à fait conscient il développe non pas une nouvelle manière de jouer mais un son bien à lui, différent des autres guitaristes. A dix-sept ans ceux qui jouent avec lui entendent sa différence, il n’en tire aucune gloire, il n’aura jamais la grosse tête, restera toujours accueillant, les témoignages concordent un gars ouvert, sympathique, fourmillant d’idées. 

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             Cela ne suffit pas faire de vous un des pionniers du rock. Encore est-il nécessaire de prendre la bonne route. Le problème c’est que le seul chemin qui s’offre à lui n’est pas le bon. Amateur d’armes à feu depuis son enfance, passionné de western, une culture musicale de base acquise en écoutant la radio, tout concourt en lui pour être un adepte de country. C’est déjà mieux que la chansonnette.  Sa carrière débute avec les Cochran  Brothers. Ne sont que deux lascars, ne sont pas frères, mais possèdent le même nom de famille. De concert en concert il apprend le métier. Accompagneront même Lefty Frizzel un des rois du country de l’époque bien oublié aujourd’hui par chez nous. Rencontreront un autre personnage beaucoup moins célèbre mais qui infléchira la destinée d’Eddie, Jerry Capehart, lui-même chanteur, prêt à endosser tous les rôles, tourneur, producteur, rien ne lui fait peur…

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             En 1956 éclate la bombe Elvis Presley. Ce n’est pas un inconnu. Les Cochran Brothers ont eu vent de ses premiers disques chez Sun, c’est le moment des grandes décisions, ne serait-ce pas une bonne idée de mettre un peu de rock ‘n’roll dans leur country. Ils essaient, Cochran veut continuer dans cette voie, son compère Hank refuse, se séparent en bons amis… Eddie jouit d’une notoriété de bon guitariste, ce qui lui permet de devenir un familier des studio Gold Star de Los Angeles.

             Une bonne rampe de lancement, quelque peu gâchée par le talent d’Eddie. L’adore jouer, ne dit jamais non pour participer à une session. Caméléon tous styles. Possède cette faculté de rentrer en osmose avec le projet de l’artiste, il l’aide de son mieux, apporte des idées, ne mégote pas sur sa guitare. N’est pas un monomaniaque, s’intéresse à toutes les musiques, country, blues, jazz, rock, et même classique… Un gars que sa passion rend utile, très utile, trop utile. Quand on a un tel numéro dans un studio, on ne le laisse pas partir, il y a toujours du boulot pour lui. A tel point que le temps lui manque pour sa création personnelle…

             Mais lui ne le voit pas comme cela, bidouille tout à son aise, rêve d’enregistrer un disque composé uniquement d’instrumentaux, n’est pas pressé l’attend son heure… Capehart parvient à lui dégoter un contrat chez Liberty. On a toujours besoin d’un musicien doué pour relever le disque d’un confrère de l’écurie. A part cela, l’on ne sait pas trop quoi faire de lui. Pas de plan de carrière. Le mieux c’est d’aller au plus simple, lui dégoter un hit. N’importe quoi, mais un hit. Ce sera Sittin’ in the balcony. Un truc mièvre et sans aucun intérêt. Oui mais un succès !

             Eddie lui-même en est satisfait. Pas du morceau, mais de sa popularité. C’est l’époque où il déclare qu’il veut devenir célèbre. Par tous les moyens. La musique d’accord, le cinéma aussi. N’a-t-il pas fait une apparition ( courte mais remarquée ) dans The girl can’t help hit et tenu un petit rôle dans Cotton picker ! Pas de panique ce n’est pas le triomphe des films d’Elvis Presley…

             1957, c’est la grande tournée en Australie avec Gene Vincent et Little Richard. Un succès, pour la première fois Eddie est emporté par l’ouragan du rock ‘n’ roll. Après cette tournée rien ne sera plus comme avant. Les filles, l’alcool, Eddie connaissait déjà mais ces concerts de folie portés à leur incandescence par Little Richard ont dû agir comme un électro choc.

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             Entre 1958 et 1959, Eddie donne trois titres qui sont au fondement du rock, Summertime Blues, C’mon Everybody et Something Else. Bien sûr il a enregistré quelques autres merveilles, mais ces trois morceaux à eux seuls reconstruisent le rock ‘n’roll. Les trois pyramides qui éclipsent tous les autres monuments.

    Eddie en fut-il lui-même conscient ? Une réponse de normand s’avère nécessaire. Oui et non. Non, parce qu’il ne savait pas comment dans les décennies suivantes cette trilogie allait influencer le devenir du rock ‘n’ roll. Oui, parce qu’il est désormais convaincu de sa valeur. Il sait que désormais il a rejoint le club très fermé des très grands.

             Nous sommes déjà au début de l’année fatidique. La tournée en Angleterre avec Gene Vincent. Si Gene est la face sombre, maléfique et inquiétante du rock ‘n’ roll, Eddie en est la figure de proue rayonnante. Les musicos britishs sont estomaqués par sa virtuosité, Eddie les fait progresser, il montre, il explique, il ne cache rien, an excellent rock ‘n’roll teacher. L’éclosion du rock britannique lui doit beaucoup…

             Vient de fêter son anniversaire, l’avenir s’ouvre devant lui, la mort l’attend au tournant…

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             Ce que je viens de résumer hâtivement Thierry Liesenfeld le raconte en détails. Certes le livre ne recèle aucune révélation fracassante. Les faits rapportés parlent d’eux-mêmes. L’art de les avoir collationnés avec une minutieuse précision chronologique permet d’appréhender le parcours d’Eddie d’une nouvelle manière. Si Cochran n’avait pas été si brutalement interrompu par la grande faucheuse, longtemps j’ai redouté qu’il se soit engagé à son corps défendant dans une impasse à la Elvis, qu’il se soit fourvoyé dans une carrière engluée dans la guimauve… Ce livre écarte le cauchemar. Cochran avait compris qu’en cinq tumultueuses années le rock avait changé, qu’il était une musique en perpétuel mouvement. Et qu’il était à la pointe de cette mutation. Cochran n'était pas un devin, le présent nous confronte à la grande inconnue du présent proche, où que nous portions nos yeux le futur est opaque. Pour nous Cochran est un grand chanteur de rock, lui se voyait plutôt comme un musicien en devenir. Entre l’image évidente et la réalité insaisissable il existe un espace aussi mince qu’un feuillet de cigarette, autrement dit un gouffre insondable. Ce qui est sûr c’est qu’Eddie avait hâte de retrouver la Californie – la tournée avait été harassante – le soleil et la bonne bouffe du pays des hamburgers lui manquaient, besoin d’un peu de repos aussi, et vraisemblablement des heures de réflexion et de création en studio. L’escale américaine prévue était de courte durée, la tournée anglaise devait reprendre au bout de quelques jours… Eddie était à cheval entre la désaffection de l’Amérique envers un rock sauvage et l’engouement de l’Angleterre pour le grand tumulte en gestation, sur la ligne de partage des eaux…  Aurait-il fait cet album de blues fortement électrifié dont il avait le projet, l’on peut rêver que les Rolling Stones l’auraient écouté… Et ce spectacle dans les night-clubs dont nous ignorons tout que je mets en parallèle   avec Twist-Appeal,  mis en scène par Nicolas Bataille que  Vince Taylor a réalisé aux Folies-Pigalle après la grande bourrasque de son explosive apparition en France…   Arrêtons mes élucubrations…

             Juste quelques mots sur l’impact photographique de l’opus, superbement mis en pages, bourrés de documents. Un livre à voir, à avoir.

    Damie Chad.

     

    *

    Plus de nouvelles d’Across the divide depuis deux ans, depuis la sortie de Disarray que nous avions chroniqué ( voir livraison 497 du 11 / 02 / 2021 ) et que nous avions beaucoup apprécié. Le fameux flair du rocker voici quatre jours a tilté dans mon cerveau. Depuis deux ans leurs posts sur FB se faisaient rares. Dans la série allons au bois voir si le loup y était, il y était, avec l’annonce d’un nouveau clip pour le premier octobre. Ce n’est pas tout, en début d’après-midi ils annoncent qu’ils sont en concert ce même samedi soir. Ne pouvaient-ils pas prévenir avant, les aurais revus avec plaisir, mais là impossible ! Faute de grive nous contenterons d’un merle. Noir.

    UNFORGOTTEN

    ACROSS THE DIVIDE

    ( Anubis Production / 01 – 10 – 2022 )

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            Du noir plus que noir. Âmes sensibles abstenez-vous. Eau trouble et herbes glauques. Tout un climat en deux secondes. Une forme blanche indiscernable sur le gazon nocturne : Ils l’ont donnée à la fangeuse mort, le vers de Shakespeare annonçant la mort d’Ophélie résonne en votre tête. Ensuite nous n’avons droit qu’à des fragments d’une triste histoire qui se reconstitue toute seule entrecoupés d’images sauvages des membres du groupe en train de jouer. Rapt d’enfant et survie mortuaire des parents. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Mais ces flashs de baguettes brandies comme des haches d’assassin, ces cris vomis au micro, ces corps sciés sur les guitares, éclairs de haine, éclats de désespoir vous entaillent le cortex. La tragédie descend l’escalier, la mort vous pend au bout du nez. Clip funèbre pour faire-part de deuil. Il suffit de le regarder une fois. Il est inoubliable.

             Danny Louzon est aux commandes. Plus tout à fait un clip, une scène de film, un clinéma. Deux acteurs Raymond Olry et Sandra Vandroux plus le groupe : Charles Bogan, Regan McGowan, Axel Biodore, Maxime Weber, Alexandre Lhéritier.  

    Damie Chad.

     

     

    SPUNYBOYS

    Les Spunyboys ne font jamais rien comme les autres. C’est en 2013 qu’est sorti leur premier album Rock’n’roll legacy, ensuite plus rien. Pas une crise aigüe de flemmardise, n’ont pas arrêté de tourner un peu partout en France, en Belgique, aux Nederlands, en Finlande etc… des sets incandescents, ont dépassé depuis belle lurette les mille concerts, qui les classent parmi les meilleurs groupes de rockabilly d’Europe. Voici quelques années avant un concert à Fontainebleau ils discutaient d’un hypothétique EP consacré à George Jones   qui n’est jamais arrivé. En 2020, ils ont frappé un grand coup deux albums en même temps, les fans s’impatientaient, promettaient même un troisième ‘’live’’. Ce n’est pas le matériel qui doit leur manquer ! Il est plus que temps, sur ce coup Kr’tnt n’est pas à la pointe de l’actualité, de chroniquer les deux petites merveilles suivantes :

    JUST A LITTLE BEAT

    ( 2020 / Not on label )

    Belle couve jaune, fait un peu pochette de groupe de surf ( j’va me faire traiter de tous les noms d’oiseaux, m’en fous, je suis un phénix je renais de mes cendres. ) signée de Jake Smithies  ( des Dead Mans Uke, contrebasse et ukelel, exactly a resonator uke ), en haut l’adorable bébête qu’ils ont pris pour emblème. Les sept titres suivis de la mention RL sont des reprises de Rock ‘n’roll Legacy.

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    Losing at your own game : très hillbilly, voix voilée de Rémi, little beat dansant de Guillaume, retenez le solo d’Eddie, il poinçonne les tickets dans le métro comme au bon vieux temps. Don’t ring the bell : RL : le démarrage en trombe que l’on attendait pour ouvrir les hostilités arrive en deuxième position, encore est-il urgent de moduler, la cloche que l’on se devait de ne pas agiter était déjà sur leur premier album, une auto-reprise, moins rentre dedans – ils étaient jeunes et fous, maintenant ils n’ont plus rien à prouver, simplement nous montrer comment ils ont gagné en subtilité, ils polissaient au marteau en sont au stade de la lime à ongles,  un régal de les écouter. Tout n’est que luxe et volupté, pour le calme et la langueur baudelairienne, c’est totalement raté. Honey hides the bottle : RL : sur leur original l’on entendait la bouteille se fracasser sur le crâne de ladite honey, maintenant le morceau a un peu perdu ses assonances Bil Haleyenne, l’est davantage country jump, le meilleur passage c’est quand la voix de Rémi saute par-dessus la baguette de Guillaume, très beau duo de steeple-chase. Better to home : Ah le solo d’Eddie sur le contrepoint de la batterie, la meilleure scène du western, prenons le temps de noter que le mix a pris soin pour cette galette chocolatée de mettre la voix de Rémi devant, et les instrus qui brodent le fastueux décor derrière. Trouble in town : RL : changement d’ambiance, jusqu’à maintenant les morceaux sonnaient white rock, et là sans équivoque un beau démarquage ravageur à la Little Richard, Eddie poinçonne en bleu et la basse de Rémi est seule à rappeler les moutonnements rock’n’rolll de Send me some lovin’. Car un soupçon vaporeux de douceur ne gâte en rien la folie du monde.  Glad to be home : RL : ça sonne Sun, le truc où tout est en place et où rien ne manque. La batterie de Guillaume nous rappelle qu’il ne faut pas non plus s’endormir sur les lauriers du passé.  I’m an one-woman man : tiens le fantôme de Johnny Horton refait surface. Prennent leur plaisir, comment comprendre une telle déclaration si ce n’est pour de l’antiphrase, pour le plus gros mensonge qu’un homme puisse proférer, alors ils vous l’interprètent au clin d’œil de l’ironie, moque and roll !

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    Another farewell : y a des adieux moins chagrineux que d’autres, celui-ci au triple galop vous ne le regretterez pas, la voix de Rémy traîne comme un millepatte qui n’en finit pas de se déchausser, en plus il tripote sa contrebasse comme un clitoris en caoutchouc, Guillaume cogne son tam-tam sans perdre de temps, Eddie a troqué sa guitare contre une sarbacane, il envoie les notes une à une et fait mouche sur les mouches tsé-tsé qui volètent dans votre œsophage. That’s all right : une hérésie plus dangereuse que les Cathares, quoi le nom de Mickie Most le producteur des Animals et du Jeff Beck’group sur la pochette d’un disque de rockabilly !  Oui Mickie a eu sa période rock de 1959 à 1964, mais enfin il ne faut pas exagérer, reconnaissons toutefois que le morceau qu’il chantait avec les Gear n’est pas sans évoquer Brand New Cadillac de Vince Taylor, que vont donc nous proposer nos héros ? Ben, ils restent près de Mickie et de Vince, un régal pour Eddie de mettre ses pattes dans les pas de Joe Moretti et de Jimmy Page session man de service. Rockabilly legacy : RL : morceau éponyme de leur premier album, un titre qui fleure bon les Teddy Boys, un festival, nous l’interprètent à la Buddy Holly qui aurait avalé un cougar. Et qui ainsi n’aurait pas permis aux Beatles de mettre de l’eau dans le bourbon du rock’n’roll.  How low can you feel : RL : dans la série Country Legacy Jimmie Skinner, l’a eu son heure de gloire dans les années cinquante, un peu oublié maintenant, preuve que les Spuny farfouillent dans le coffre aux trésors américains, nos boys ont laissé de côté le banjo, un super exercice de style pour Eddie, et le fiddle bluegrass, Guillaume a bazardé l’accent nasillard des ploucs du pays de l’herbe bleue, ils nous refilent une version carabinée, entre nous je préfère Skinner. Peaches and cream : après Little Richard carrément un titre de Larry Williams.  Ce n’est pas l’avalanche de Dizzy Miss Lizzy ou de Slow down, disons un rhythm and blues plus roots,  vous le font très rock’n’roll, évidemment ils n’ont pas de saxophone, mais Guillaume a une de ses pêches sur sa batterie et les couches de crème de la guitare ont une belle épaisseur. Bop for your life : RL : le Bop est aux Teds ce que la crinière est au lion, se déchaînent sur le morceau, l’agitent salement, vous le fragmentent en mille éclats de verre qui brillent au soleil. Dommage que ce soit si court !

    MOONSHINE

     ( 2020 )

             Couve d’un bleu pénombre. Un peu vignette de bande dessinée. Si sur Just a little beat on apercevait tout au fond la silhouette du Capitole, sur celle-ci Big Ben squatte la première place. Ce CD serait-il plus axé Britain Sound. Quittons-nous le soleil de l’american South pour le fog londonien ? En tout cas Rémi affiche le ricanement démoniaque de Jack L’éventreur prêt à bondir sur sa victime, ce petit chef d’œuvre d’humour bleuâtre est aussi signé de Jacke Smithies.

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    Natural born lover : bonjour le changement de son, davantage compact, et employons un adjectif qui ne veut rien dire, musical. Oui ça klaxonne british, une basse plus grasse, une batterie moins furie, une guitare moins barbare, moins bop, plus pop. None of my business : reviennent à quelque chose de plus dur, Guillaume descend les escaliers avec des sabots de bois vert, Rémi jette ses mots à la fronde, Eddie se permet des tremblotements de guitare aussi périlleux qu’un numéro au grand trapèze sans filet. I hear Little Rock calling : chanteur country Ferlin Husky n’a pas subi l’appel du rock ‘n’ roll mais la nostalgie de Little Rock sa ville natale. Que vont nous faire nos trois héros de ce mid-tempo mignonitou, vont-ils se mélanger les pédal-steel guitars ? Ne renient pas leurs modèles, peut-être lors de leurs nombreuses tournées éprouvent-ils l’envie de retourner chez eux, accélèrent un tout petit peu le tempo, s’ils ont repris le chant en tir groupé du début, Rémi a abandonné le passage guimauve-voix-parlé-j-ai-beaucoup-vécu un peu has been, son vocal tire le morceau comme la locomotive ses wagons. Sweet loneliness : tristesse punchy, ça pue l’anglois, le rosbeef saignant, un peu loin du rockab, très groovy, très moderne, Rémi à cheval sur la vapeur et les instrus qui bougent les bielles, ressemble un peu à Watcha gonna do de Little Richard mais en beaucoup moins cool, z’ont dû bouffer de la barbaque avariée. Muy bien, comme disent les Espagnols lorsque le taureau rend l’âme dans l’arène. Moonshine : les cats amoureux miaulent joliment sur les toits les soirs de pleine lune, même qu’ils titubent un peu quand ils ont bu un coup de trop, agréable balade mid-tempo qui ne casse pas les manivelles, mais l’on reprendrait un petit verre avec plaisir. Lights out : retour dans la mouvance de Little Richard avec le morceau le plus connu de Jerry Byrne, avec un très beau passage sur lequel il hache ses mots comme sur Long Tall Sally, il ne faut pas le divulguer mais leur version à l’identique est meilleure que celle de Jerry Byrne, pourquoi ? Parce qu’elle est davantage rock ‘n’roll. Si nous étions Président de la République nous décorerions Guillaume pour sa performance battériale. Too young to cry : un titre à la Elvis, heureusement que Rémi a une voix plus anguleuse que le King, il sauve le morceau, le background derrière est bien propre, bien joli, bien ficelé, parfois les trucs mal emmaillotés  sont meilleurs. Well come back : dès qu’un titre commence par Well pensez à Little Richard, votre boussole indiquera la bonne direction, une belle réussite, très raw, un baston comme on les aime, aurait pu être enregistré dans le studio de Cosimo Matassa, à la grande époque.  Got get drink : une déjante country avec violon de l’amiral Nelson, Willie pour les intimes, Rémi s’en sort comme un chef, n’empêche que la guitare rupestre d’Eddie n’arrive pas à la cheville du violon pousse-au-crime et tire-bouchon joué par un ange déchu. N’écoutez pas l’original, la version des Spuny vaut le détour.

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    Get wild for my child : à l’énoncé du titre l’on a compris que l’on ne va pas s’ennuyer, un harmonica comme un sifflet de locomotive et l’on est parti pour la rivière sans retour, ça cahote dans tous les sens et ça remue comme dans un western italien. De la belle ouvrage, un shuffle suffocant ! El camino real : une ballade country de Lee Dresser chanteur des Krazy Kats, le camino real, le chemin royal est une route qui part de San Diego au fin fond du fond de la Californie et qui remonte au nord en passant par Monterey, San Francisco, Los Angeles… autant la version de Dresser se la joue majestueuse autant celle des Spuny a mis un tigre dans son moteur, un beau challenge pour Remi qui s’en tire comme un chef. Nowhere : une belle surprise, les garçons tourbillonnants démontrent qu’ils sont aussi à l’aise dans le hillbilly que dans le rockab. Rock around the clock : faut aller la chercher la version de Rock round the clock  de Li’l Millet enregistrée en 1956. En plus à mon goût elle ne vaut pas celle du gros Bill, l’est vrai que celle des Comets est un peu plus cuivrée que celle de Li’l Milet qui possède tout de même un bon sax, entre nous soit dit la version des Spuny n’emporte pas l’adhésion, un peu trop disparate. Peter Borough : beaucoup plus convaincant, ils remuent salement les cocotiers, arrivent à ce miracle que si vous incluez le titre dans une playlist pure original rockab vous ne verrez pas la différence. C’est cela les Spuny, ils ne copient pas, ils recréent. Le morceau précédent c’est quand ils cherchent, ne trouvent pas toujours mais ils accumulent des expériences, ils sèment des graines ( de violence) qui éclosent plus tard ?

    Gone with the wind : encore une gageure, comment reprend ce morceau de Wayne Rainey qui puise ses racines dans l’early hillbilly, no problem, Remi vous pousse le yodel comme un cowboy galopant après un long horn rebelle sans être une seule seconde ridicule. Ce n’est pas de l’imitation, retrouve l’esprit. Deux bonus tracks : Natural born lover : (+ Don Cavalli ) : et Get wild wih my child : ( + Thibaut Chopin ) : sympathiques, très agréables mais n’apportent rien de révolutionnaire à l’ensemble.

             Ayons un stupide comportement binaire : lequel des deux préférer ? Just a little beat est davantage monolithique, Moonshine davantage inégal mais ô combien plus aventureux avec d’exceptionnelles réussites. Ces deux opus permettent d’entendre les Spunyboys d’une autre manière. En public l’extraordinaire force de la batterie et les interventions fracassantes de la guitare monopolisent l’attention, elles égalisent un peu le chant de Rémi d’autant plus que ses acrobaties sur, autour, avec, sa contrebasse attirent l’œil. Ces deux CD’s sont l’occasion de vérifier combien nous avons un chanteur exceptionnellement doué qui ne recule devant aucune difficulté. Les Spunyboys sont un groupe incomparable.

    Damie Chad.

     

     

    LSD 67

    ALEXANDRE MATHIS

    ( Serge Safran / Août 2012 )

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    J’ai trois fenêtres à ma chambre

    L’amour, la mer, la mort

    Sang vif, vert calme, violet

     Ainsi débutait le poème Hiéroglyphes de Charles Cros, inventeur du phonographe ( le paradis des rockers ) et du procédé de la photographie couleur… les fenêtres d’Alexandre Mathis s’ouvrent sur d’autres domaines, Paris, la littérature, le cinéma. Ces trois domaines forment un nœud inextricablement lié, mais les couleurs dominantes en sont le noir et blanc cinématographique.

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    Alexandre Mathis a composé quelques livres et tourné quelques films expérimentaux. Il n’est guère connu du grand public. Avant de nous plonger dans ce LSD 67, il convient de poser deux jalons d’importance.

    Le premier est un roman policier, Maryan l’amour dans le béton. Paru en 1999. Un ovni littéraire. Grand format, police minuscule, 661 pages. Ce n’est rien, l’important c’est le choc, un peu ce qu’ont dû ressentir les premiers lecteurs de Céline à la lecture de Voyage au bout de la nuit. Là, pas besoin de voyager, propulsés au bout du bout de la nuit dès la première page. Alexandre Mathis s’est enfermé durant dix ans dans un minuscule studio pour l’écrire. Une ascèse littéraire, rien à voir avec celle de bourgeois bougon de Flaubert, le feu ne brûle pas dans la cheminée, c’est notre monde qui part en lambeaux de fumée noire et sale. Ce livre ne se résume pas, un tsunami déboule sur le lecteur et c’est tout. Bonne chance. La fin ? Elle est comme le serpent à deux têtes, autant dire qu’il se mord la queue sans clore définitivement le cercle. Une fois que vous l’avez lu, un porte-avions navigue dans votre tête, il cogne fort et jusqu’au dernier moment de votre vie vous avez peur qu’un jour il ne vous défonce l’os pariétal de votre crâne pour s’échapper de votre médiocrité congénitale. Les rockers apprécieront la bande-son : Jeffrey Lee Pierce, Gene Vincent, Johnny Thunders, Sex Pistols, Cramps… Un livre qui fait peur. La preuve : en avez-vous entendu parler ?

    La deuxième monstruosité est aussi un roman : Les condors de Montfaucon (2004 ). 620 pages, un sous-marin, un cachalot abyssal bourré d’ogives nucléaires. Porteur de mort en suspens. Visitons-le d’une manière innocente. Paris s’offre à nous. Les rues sordides, les vieux quartiers. Non pas pour les examiner mais pour se rappeler les vieux cinémas qui n’existent plus ou qui sont fermés en attendant le jour de leur destruction. Se rappeler qu’à tel endroit, l’on a vu tel film. Mathis ne nous épargne aucun détail. Où, quand, comment, avec qui, en quelles circonstances… Paris s’oublie, il se modifie, il change, la population n’est plus la même. Nostalgie ? Sûrement. Mais vous lisez alors le livre avec le petit bout de la lorgnette. Vous cédez à l’attrait du pittoresque. Ne confondez pas avec La dernière séance d’Eddy Mitchell. Alexandre Mathis n’expédie pas la bagatelle en une chansonnette de trois minutes. Un gros livre, foisonnant de milliers de détails. Parfois agrémentés de photographies de l’auteur. Maintenant attention où vous mettez les pas, vous errez dans le Paris des années cinquante et tout à coup vous avez franchi une limite, le gibet de Montfaucon se dresse devant vous avec ses dizaines de pendus. Zone dangereuse. Êtes-vous entré par effraction dans un fissure de l’espace-temps, à moins que les choses ne restent figées dans leur éternelle présence… Un livre, terrible, sombre, sur l’impermanence du passé de l’être humain qui n’ose se raccrocher aux herbes mandragoriennes qui poussent aux pieds des gibets.

    Et donc ce dernier livre de la trilogie, ce LSD 67, cinq cents pages, paru en 2013. Nous voici à Paris dans les limites étroites du Quartier Latin. Non ce n’est pas un livre qui parle de drogue. Simplement de cette première génération de jeunes filles et de jeunes gens qui entre 1966 et 1968 ont décidé de vivre. Selon leurs désirs. Un signe de ralliement : les cheveux longs. Insupportables pour le commun de leurs contemporains ankilosés dans leurs certitudes d’emmurés vivants volontaires. Eux ne cherchent qu’à s’échapper le plus loin possible de ces existences quadrillées. Ont trouvé leur porte de sortie qui leur permet de passer de l’autre côté de cet univers carcéral qu’ils refusent. N’emploient pas des mots pompeux, ne tiennent pas le discours attendu sur les portes de la perception. Ils utilisent des mots simples. La défonce, en point c’est tout. Ne théorisent pas. Ils l’expérimentent à toute heure du jour. Et de la nuit.

    Alexandre Mathis ne cache rien, montre tout. Les extases et les angoisses. Les effets, tant au niveau social – ne travaillent pas, sempiternellement à court d’argent - qu’au niveau psychique. Une attitude nietzschéenne, au-delà du bien et du mal, aucune moraline. Une vie dangereuse, dorment souvent dehors, les flics, les larcins, les trafics, les règlements de compte, chacun se débrouille à sa manière. Nous suivons un petit groupe, qui n’arrête pas de se croiser et de séparer, le hasard les réunit, leurs envies du moment les disjoignent. Ne rejettent pas la faute sur la société ou sur le système, assument leur choix de vie.

    N'arrêtent pas d’errer, il faut marcher pour ne pas céder aux vertiges des produits, Mathis ne peut enfiler une rue sans préciser d’où elle part, où elle s’arrête, de nommer les artères ou les ruelles qui la coupent, les cafés, les bars, les librairies, les pharmacies, les boutiques qui la bordent. Cette manière de procéder n’est pas sans produire un effet de vertige, on repasse souvent par les mêmes lieux, l’on est entraîné malgré soi sur un gigantesque échiquier sur lequel se déroule une partie qui ne s’achève jamais… Hervé le Narrateur a tout essayé, ses préférences vont à l’opium, mais il est une autre addiction dont il est totalement dépendant : les cinémas et les films. Lui faut ses quatre films par jour pour être heureux. Saute de séance en séance

    Ce roman est une ode au cinéma. Mathis est atteint de boulimie, il veut voir tout ce qu’il n’a pas vu, il lit le moindre article serait-ce un entrefilet de deux lignes, de n’importe quelle revue de n’importe quel journal… Peu à peu il se forge non pas son propre jugement mais sa propre vision du cinéma, il commence à placer quelques articles par ci par là…

    Le livre s’arrête parce qu’il faut bien qu’il finisse. LSD 67 se termine au mois de mars 1968. Pas un hasard. L’auteur n’explique rien. Il faut comprendre. Mai 68 marque une rupture. La drogue se démocratise. Rien à voir avec cette expérience primale d’un groupe de quelques centaines de personnes qui ont vécu ces deux années d’expérimentation innocentes. Après cette date débute l’ère de consommation de masse. Le lecteur fûté réalisera que la même dégénérescence a frappé la production cinématographique…

    Le roman ne possède pas d’intrigue. L’est constitué de textes d’une à dix pages. Les personnages vont et viennent, Le lecteur les suit. En ressort une incroyable sensation de liberté. Et de respect mutuel entre les protagonistes, ne se font pas de cadeaux non plus, mais chacun tient trop à son indépendance pour anéantir celle de ses collatéraux.

    Ok, Damie, on a vu the drugs but what about sex and rock’n’roll ? Pour le rock, tout ce qui s’écoutait à l’époque des Them à Jimi Hendrix, du Grateful Dead aux Beatles.  Pretty Things et consorts. N’y en a qu’un Chico qui soutient mordicus la cause des pionniers, Gene Vincent, Eddie Cochran, Buddy Holly, Elvis, Bo Diddley, Vince Taylor…

    J’en viens à ce qui vous titille au-dessous de la ceinture. Les filles sont présentes, Dora, Liliane, Cybèle… libres dans leur tête et leur corps, compagnes d’une nuit, par intermittences, pour une saison, rien de fixe, les produits amenuisent les jalousies… mais ce n’est pas le plus important, certaines disparaissent, ont-elles quitté le milieu, sont-elles mortes, et ne sont-elles pas plus présentes une fois mortes… Rien n’est dit, tout est en filigrane. Les conversations ne s’attardent guère, elles passent vite à un autre sujet… si elles étaient des intercesseuses, les véritables portes vers la mort, est-il vraiment utile de se précipiter pour les ouvrir… Maryann Lamour est-elle vraiment dans le béton, Lili dans le noir n’est-il pas le sous-titre de Les condors de Montfaucon, Alexandre Mathis n’a-t-il pas écrit un roman titré Edgar Poe ( dernières heures mornes ) et tourné un film intitulé Lady Usher’s diary inspiré de La chute de la maison Usher de l’auteur du Corbeau ? Omettons ce chat noir qui semble hanter La rue du chat qui pêche et s’attarder un peu trop souvent dans le cerveau de Sandrine…

    Enfin sous le pseudonyme transparent de Herbert P. Mathese, Alexandre Mathis n’a-t-il pas consacré un livre de 472 pages au cinéaste érotique José Benazeraf  An 2002, la caméra irréductible

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 508 : KR'TNT ! 508 : BADFINGER / COBRA VERDE / LOVE AS LAUGHTER / RITA JONES / LEE O' NELL BLUES GANG / ACROSS THE DIVIDE / MICHEL EMBARECK/ ERIC BURDON/ ROCKAMBOLESQUES XXXI

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 508

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    29 / 04 / 2021

     

    BADFINGER / COBRA VERDE

    LOVE AS LAUGHTER / RITA ROSE

    LEE O' NELL BLUES GANG / ACROSS THE DIVIDE

    MICHEL EMBARECK / ERIC BURDON

    ROCKAMBOLESQUE XXXI

    Badfinger in the nose

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    Tout le monde s’accorde à dire que l’histoire de Badfinger est une histoire tragique. En effet, deux pendus, ça vous plombe une histoire. C’est un peu comme si on passait brutalement du jardin magique (la musique) aux poubelles (les faits divers). La vie souriait pourtant à Badfinger. Elle lui souriait de ses trente-deux dents. Son avenir semblait assuré. Ces quatre surdoués savaient composer et les Beatles les chouchoutaient, au point de les signer sur Apple en 1970. Ils en imposaient sur les photos : ouvrez le gatefold de No Dice et vous les verrez rayonner tous les quatre dans la lumière orangée d’un crépuscule gallois. Le grand, derrière, c’est Pete Ham, ou si vous préférez Pete Jambon, dressé comme un phare dans la nuit et principal compositeur du groupe. Le petit rastaquouère, devant, c’est Tom Evans. Une vraie petite gueule de berger calabrais. Il joue de la basse et compose lui aussi pas mal de trucs. À gauche, le mec qui ne ressemble pas à grand chose, c’est Mike Gibbins, le batteur. Et de l’autre côté, la petite gueule de rock star évaporée appartient à Joey Molland, le guitariste et second phare dans la nuit de Badfinger. Alors qui sont les deux pendus ? Pete Jambon et le berger calabrais. On les a retrouvé tous deux pendus, le premier dans son garage, l’autre à un arbre parce qu’il n’avait pas de garage. Que s’est-il passé ? L’histoire classique du groupe à succès qui se fait arnaquer en bonne et due forme par un intermédiaire véreux. Homme d’affaires new-yorkais Stan Polley prend les Anglais sous contrat et ça donne le résultat suivant : une tournée américaine en 1971 rapporte environ 25 000 $ aux quatre musiciens et 75 000 $ à Stan. Ça, c’est du business ! Les plus malins diront : Ah, si les musiciens sont assez cons pour accepter ça, tant pis pour eux ! Mais dans la réalité, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le croit. Déjà, pour commencer, les musiciens ne voyaient pas la paperasse. Ils faisaient confiance. On fait toujours confiance à un spécialiste. On fait même confiance à un comptable.

    Le résultat ne se fait pas attendre : les quatre Badfinger n’ont pas un rond alors qu’ils voient leurs singles parader en tête des charts. Pete Jambon se demande comment il va pouvoir rembourser l’emprunt qu’il a contracté pour s’acheter sa baraque. Il finit par se convaincre qu’il n’y parviendra pas. Il flippe tellement qu’il se pend. Dans sa lettre d’adieu, Pete Jambon traite Polley de bâtard. Le berger calabrais finira lui aussi par craquer, huit ans plus tard, suite à une engueulade téléphonique avec Joey.

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    Dans un récent numéro de Record Collector, Bill Kopp rend hommage à ce groupe décimé par le destin. Kopp rappelle que le nom du groupe provient du working title d’un célèbre cut des Beatles : «With A Little Help From My Friends» s’appelait au début «Badfinger Boogie». C’est McCartney qui leur compose leur premier hit («Come And Get It»), mais très vite Pete Jambon montre qu’il sait lui aussi pondre des œufs. Les quatre Badfinger sont tellement potes avec les Beatles qu’ils sont invités à jouer sur les albums solo de Ringo, de John Lennon (Imagine) et de George Harrison (All Things Must Pass).

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    Les interviews de Joey Molland menés par Michael Cimino et rassemblés dans Badfinger And Beyond apportent un bel éclairage sur l’histoire de ce groupe qui faillit bien devenir énorme. Indépendamment du fait que George Harrison les avait à la bonne au point de les signer sur Apple, il est important de savoir que Pete Jambon et le berger calabrais étaient gallois, alors que Joey Molland venait de Liverpool et qu’à l’époque où il rejoignit Badfinger, il pouvait déjà se targuer d’un joli parcours. Eh oui, Joey avait connu la mythique Cavern - The Cavern was probably the best Rock club there ever was - Il évoque Rory Storm, Gerry & the Pacemakers et bien sûr les Beatles - The sound was punchy and hard - Il évoque aussi The Big Three, avec le batteur Johnny Hutchinson au chant, Johnny Gustafson à la basse et Brian Griffith à la guitare. Joey était tellement fasciné par Grif qu’il se rendit chez lui, tapa à la porte et lui demanda de lui apprendre à jouer de la guitare, mais Grif lui dit non. Pourquoi ? «Parce que je ne sais pas jouer de la guitare !». On raconte pourtant que Grif a formé George Harrison. Joey raconte aussi son enfance à Liverpool. Chez lui, il y avait un piano, comme dit-il dans toutes les maisons à l’époque. Il rend hommage à son père qui lui enseigna la patience et qui l’autorisa à commettre des erreurs pour apprendre. Il rappelle aussi que le Liverpool de son enfance était une ville très dure, il fallait apprendre à courir vite. Les gangs régnaient dans les quartiers et on se battait à coups de marteau. Et puis on découvre au fil des pages que Joey est un mec charmant. Richard DiLello dit de lui qu’il était toujours de bonne humeur - a Liverpudlian rocker who never seemed to have a bad day - On voit à sa bouille qu’il est à part. Joey fit aussi partie d’un groupe mythique, Gary Walker & The Rain. C’est Gary Leeds, alias Gary Walker, qui lui enseigne le cool - Gary was a very cool guy and he wanted the people around him to be cool. To look cool and to be cool - Le groupe s’installe à Chelsea et Joey n’en revient pas de vivre avec une giant rock star. C’est là dans les clubs du Swinging London qu’il commence à fréquenter la crème de la crème du gratin dauphinois. En 1967, il a vingt ans. Tout le monde portait des futals en mohair et des pulls à col roulé. Le moindre détail avait son importance. Il rappelle que les Londoniens voulaient tous aller en Allemagne, car c’est là qu’on trouvait les meilleures écharpes et les plus beaux cols roulés.

    L’histoire de Badfinger remonte au temps où les Beatles cherchaient de nouveaux talents pour leur label Apple. George Harrison avait déjà ramené chez Apple Jackie Lomax, lui aussi de Liverpool, Doris Troy et le clavier de Little Richard, Billy Preston. C’est Mal Evans qui déniche the Iveys, le groupe qui accompagne David Garrick. C’est dans ce groupe que se trouvent les trois autres Badfinger. Avec Joey en complément, le groupe trouve un son. Chez Apple, Joey voit bien sûr Allen Klein et ne l’aime pas beaucoup. Il garde par contre des bons souvenirs de l’enregistrement d’All Things Must Pass, auquel George Harrison leur demande de participer. Parmi les stars qui traînaient au studio 3 d’Abbey Road, il y avait Ringo, Klaus Voorman, Bobby Whitlock, Carl Radle, Leon Russell et bien sûr Phil Spector.

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    Alors, la réputation de Badfinger est-elle surfaite ? Pour répondre à la question, le mieux est d’écouter les albums. Ce n’est pas une expérience désagréable. Au temps de leur parution, ces albums ne laissaient pas indifférent, même si pour les gueules à fuel le son paraissait un peu trop poppy. Par contre, les obsédés sexuels pouvaient se branler sur la pochette de No Dice. Une fois dépliée, on y voyait une splendide créature au regard torve s’exhiber dans un costume de courtisane orientale. Elle dégageait cet érotisme littéraire à la Pierre Louÿs qui au temps jadis réveillait aisément les bas instincts. S’il l’avait aperçu en vitrine, Baudelaire aurait de toute évidence acheté l’album rien que pour la pochette. Sans doute l’aurait-il ensuite écouté. Sans doute aurait-il succombé au charme de «Love Me Do», cette solide machination inspirée de «The Ballad Of John And Yoko».

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    Sans doute aurait-il salivé à l’écoute de «No Matter What», cette pièce scintillante et pleine de vie, en qui tout est, comme en un ange, aussi subtil qu’harmonieux. Sans doute se serait-il réjoui d’apprendre que Pete Jambon jouait sur la Gibson SG utilisée pour «Paperback Writer», une guitare que lui avait offert George Harrison, et Joey Molland sur sa Firebird de débutant, tous les deux branchés sur des Vox AC30. Sans doute se serait-il agacé de ce «Without You» connu comme l’albatros, cette mélopée torride et bêtement romantique qui, bien que popularisée par Nilsson, ne pouvait plaire qu’aux Belges et à Mariah Carey. Sans doute aurait-il levé un sourcil à l’écoute du jeu byzantin de Joey Molland dans «Better Days», sans doute se serait-il rapproché pour mieux entendre couler cette rivière de diamants dans la texture même du son. Ah, mais ne nous méprenons pas, Baudelaire n’est pas Des Esseintes, il n’ira pas jusqu’à l’évanouissement. Intrigué par tant d’allure, il aura sans doute poursuivi l’examen et découvert que Joey Molland hantait à nouveau un autre château d’Écosse, «Watford John». Comment pouvait-on résister à ce succédané d’élévation spirituelle, à cette touche démiurgicale d’éclat lunaire ? Baudelaire en convenait, c’était impossible. Agité d’une fièvre de curiosité, il aura sans doute poussé jusqu’à «Believe Me», étrangeté chantée d’une petite voix funeste, mais gonflée comme une voile de démesure ancillaire. On ne saura jamais ce que Baudelaire aurait pensé de tout ceci, mais il plaît aux esprits fantasques de l’imaginer.

    Dans le cours de ses interviews avec l’ami Cimino, Joey Molland rappelle que No Dice fut enregistré sur du temps libre de studio à Abbey Road, à raison de trois heures par jour, au moment où le groupe qui louait le studio allait déjeuner. Une chanson par jour pendant dix ou douze jours.

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    La pochette de Magic Christian Music paru sur Apple Records en 1970 nous renvoie tous non pas au vestiaire, mais chez Giorgio De Chirico, ce peintre des architectures somnolentes annexé par les Surréalistes dans les années vingt. Mais nos amis de Badfinger n’ont rien de particulièrement surréaliste. Ils optent pour une petite pop inoffensive et relativement bien intentionnée, au plan des harmonies vocales. Le cut qui sort du lot s’appelle «Dear Angie», un groove de Beatlemania dûment violonné, doux et brillant, admirablement travaillé au corps. Et puis au fil des cuts, une certaine forme de solidité s’impose, digne du meilleur cru albionnesque. On s’effare même du très beau niveau composital de «Beautiful And Blue». C’est une pop qui se tient, une matière chamarrée, nappée de violons et anoblie par l’ampleur des harmonies vocales. Ils frisent la Slademania avec les mah-mah de «Rock Of All Ages». Encore de jolies choses en B, notamment «I’m In Love», un bel exercice de style tapé au drive de basse bondissant. Voilà un cut à la fois convaincu et convaincant, qui flirte avec les progressions de jazz. On est à Liverpool, ne l’oublions pas. Pete Jambon nous chante «Walk Out In The Rain» au fil ténu de sa sensiblerie et «Knocking Down Our Home» flirte avec l’esprit de «Martha My Dear», un esprit généreux et légèrement rétro. C’est à peu près tout ce qu’on peut en dire.

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    On les voit tous les quatre poser pour la pochette de Straight Up paru un an plus tard. Ce sont les coiffures rococo de l’époque. Le seul des quatre qui sache rester intemporel est Joey Molland, à gauche. Pete Jambon affiche l’air perplexe d’une tête de broc et Tom Evans celle d’une tête de coiffeur pour dames. Todd Rundgren produit quelques cuts et George Harrison d’autres. Deux des cut produits par Todd Rundgren vont éclater au grand jour : «Flying» et «Sometimes» qui est en B. On le sait, Rundgren est un fan des Beatles et comme les quatre Fingers jouent comme des dieux, ça prend une tournure captivante. Les deux cuts sonnent littéralement comme des hits des Beatles. C’est aussi simple que ça. George Harrison passe un solo sur «Day After Day». On note aussi la présence de Leon Russell - Little piano fill. That’s how great those people are, nous dit Joey Molland dans l’une de ses interviews. Tiens, encore un hit digne des Beatles : «Suitcase», doté d’une fantastique émotivité - Pusher pusher/ All alone - Avec «Baby Blue», ils proposent un hit de power-pop et Joey Molland se tape une fois encore la part du lion en déliant un solo magistral. Mais il précise qu’il n’aime pas Todd Rundgren. Pourquoi ? Parce qu’en studio, Rundgren les insulte et leur dit qu’ils ne savent pas jouer - He was openly rude - Il n’a accepté de produire cet album que pour ramasser du blé. Ça se passe mieux avec George Harrison. C’est lui qui joue le Strat stuff sur «I Die Babe» - You make me loving like crazy/ You make my daisy grow high - On entend Nicky Hopkins sur «Name Of The Game». C’est assez puissant car la musicalité est celle d’All Things Must Pass.

    Comme ce fut le cas pour la plupart des groupes qui commençaient à marcher à cette époque, le business leur mettait la pression : «Make a hit record !». Ça devint une obsession pour le berger calabrais et Pete Jambon. Ça les rendait fous - Tommy drove himself crazy trying to make a hit record, absolutely crazy - Pete Jambon n’a jamais réussi à écrire un hit, ça le rendait fou, lui aussi. Plus on lui mettait la pression, plus il devenait fou. Il finira par détruire sa guitare préférée.

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    La carotte qu’on voit sur la pochette d’Ass est une idée du berger calabrais. C’est la fameuse carotte de Magritte (Ceci N’est Pas Une Carotte) qu’on utilisait jadis pour symboliser la motivation, lorsqu’on menait une opération de communication interne dans une grande entreprise. Ass pourrait aussi vouloir dire : tu l’as dans le cul. Il y avait du ressentiment dans les rangs de Badfinger. Ceci dit, Ass reste un très bel album de pop anglaise. Cette pop d’Apple qui jadis nous faisait tant baver. Dès «Apple Of My Eyes», on se retrouve au cœur du Apple Sound System : admirable facture mélodique et Chris Thomas produit, alors, ça fait encore plus la différence. Le hit du disk ouvre le bal de la B et s’appelle «Constitution». Ils sonnent là-dessus comme les Beatles du White Album. Joey Molland signe cette imparable resucée beatlemaniaque. «Icicles» sonne comme un hit de George Harrison, avec un fabuleux son de guitare océanique. Quel cachet ! On trouve aussi sur Ass deux cuts produits par Todd Rundgren et tirés des sessions de l’album précédent, à commencer par «The Winner», qui se veut plus rocky, avec une belle approche du son carré. Alors là, on peut dire qu’ils savent monter un œuf de pop en neige du Kilimandjaro ! Joey Molland explique que sa chanson concerne John Lennon qui passait à son temps à se plaindre de tout. Et quand on écoute «Blind Owl», on se dit qu’on n’en attendait pas moins de Badfinger. Pete Jambon nous entortille ça au riff de guitare virtuose et on voit ces quatre mecs s’auto-émerveiller par tant de brio. Ils éclatent tellement au grand jour que ce spectacle fait plaisir à voir. L’autre cut produit par Rundgren s’appelle «I Can Love You», un immense balladif à prétention romantico-universaliste. Ils savent s’en donner les moyens, c’est vraiment le moins qu’on puisse en dire. Ils savent mailler les moyeux et mouiller les maillets. Au fond, la présence de Rundgren dans les parages n’étonnera personne quand on sait à quel point il vénère lui aussi les Beatles. Il suffit d’écouter les trois albums de Nazz. Et puis nos vaillants héros tragiques bouclent l’Ass avec un «Timeless» extrêmement joué à la guitare. Joey Molland joue au gras tout au long de ce balladif typiquement britannique, il sort ce bon gras spécifique de la panacée, il fait vraiment le show et son solo compte parmi les merveilles du rock anglais. On le voit revenir par vagues, inlassablement, pareil à l’océan hugolien - Ces enfers et ces paradis de l’immensité éternellement émue.

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    Jolie pochette que celle de ce Badfinger paru en 1974 sur Warner Bros. Eh oui, l’empire Apple s’est écroulé et le vieux label américain, flairant la bonne affaire, les accueille à son bord. Nos héros tragiques ne prennent pas de risques, puisque Chris Thomas veille au grain. «Love Is Easy» sonne comme un hit. On y va les yeux fermés. Ils ramènent tout le bon son dont ils sont capables, d’autant que ça bat bien au devant du mix. Et bien sûr, Joey Molland fait à nouveau des merveilles. En B, on se régalera du r’n’b Mod pop action de «Matted Spam», et plus loin de «Lonely You», une belle pop anglaise soutenue par des harmonies vocales de premier choix et un jeu de guitare bien tempéré. Mais le hit de l’album pourrait bien être «Give It Up», un jaillissement de belle pop immaculée dûment monté en apothéose. Une vraie réussite, tant au plan atmosphérique qu’affectif, parsemée de très beaux éclats de guitare. Nos quatre héros tragiques portent le poids du monde sur leurs épaules et se montrent capables de sacrés coups de Jarnac.

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    Il semble que le soufflé retombe un peu avec Wish You Were Here paru la même année. Deux cuts sauvent l’album, à commencer par l’excellent «Just A Chance», nouveau coup de pop de grande ampleur, cuivré et chanté à pleine voix. On sent la patte des vieux briscards de la pop. Mais on sent aussi chez eux une tendance à s’endormir sur leurs lauriers, car cette pop devient souvent très pépère. «Know One Knows» se laisse consommer tranquillement. On appelle ça de la petite pop sans histoires. Le «Love Time» qui se planque de l’autre côté sonnerait presque comme un hit, car ce balladif se prévaut d’une élégance suprême. On croirait presque entendre «Across The Universe». Mais il faut attendre «Meanwhile Back At The Ranch» pour enfin trouver chaussure à son pied. Voilà encore de la belle pop à la Lennon, on sent frémir le son d’une belle détermination. Ce cut visité par l’esprit du White Album, indéniablement. Avec les Buffalo Killers et Ty Segall, ils sont sans doute les seuls capables de jouer à ce petit jeu-là.

    Joey quitte le groupe en 1974, complètement ruiné. Il perd sa maison à Londres et se retrouve dans un minuscule appart à Golden Green, Lyons avenue. Pete Jambon est mort et Joey se rend à ses funérailles au pays de Galles. Sa famille dit-il était détruite. Ils le croyaient à l’abri du besoin, comme n’importe quelle rock star et ne savaient pas qu’il en bavait et que la dépression due à sa pauvreté allait le pousser à finir pendu comme un paysan ardéchois.

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    Les voilà sur Elektra pour l’album Airwaves qui sort en 1979. Sur la pochette, on ne voit plus que Joey Molland et Tom Evans, les survivants. Tom Evans compose et chante énormément, mais il ne crée pas forcément la sensation. Joey pense que «Love Is Gonna Come At Last» est une great song et avoue que le riff est difficile à jouer. Mais si on veut de la viande, il faut aller la chercher en B, et ce dès «The Winner» et son festin d’harmonies vocales. Ça joue dans les règles de l’art fingerien et ce n’est pas Joey qui se tape la partie de lead, mais Joe Tansin. D’ailleurs Joey dit de Joe qu’il sait vraiment bien jouer. On retrouve Tansin au lead dans «The Dreamer». Joey dit que ça sonne comme une Ringo song, doesn’t it ? Les voix se fondent dans l’excellence des arrangements orchestraux. Quel fieffé mélodiste que ce Tansin. «Come Down Hard» sonne comme un hit d’entrée de jeu. Joe Tansin rôde dans les parages et perpétue bien l’esprit in the nose de Badfinger.

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    Tom Evans est encore vivant quand Badfinger enregistre Say No More en 1981. En bons vétérans de toutes les guerres, lui et Joey Molland s’adonnent aux joies du rock’n’roll dès «I Get You». C’est un très anglais et presque trop parfait. Leur «Come On» sonne comme du boogie rock à dents blanches. Le pire, c’est que cet album tient bien la route, même si Pete Jambon n’est plus là. «Hold On» s’orne d’un fil mélodique à l’or fin et «Because I Love You» renoue avec l’ampleur du souffle pop d’antan. C’est exactement ce qu’on attend de Badfinger : une pop cousue de fil d’or. On s’extasie aussi devant la belle tenue de «Rock’nRoll Contact», même si ça chante au guttural. Les retours au calme y fonctionnent comme des havres de paix et Joey Molland gratifie son cut d’un éblouissant final guitaristique. L’un dans l’autre, c’est un beau brin d’A. Il faut bien comprendre que ces mecs ne font pas n’importe quoi. Le «Passin’ Time» qui ouvre le bal de la B sonne incroyablement juste. C’est encore une pop très entreprenante, avec des parties chant gonflées d’énergie - I couldn’t believe it/ Oh no - Et ça accroche terriblement. Idem pour «Too Hung Up On You», chanté à l’Anglaise, c’est-à-dire à l’inspirette carabinée, dans le pur esprit pop, avec tout le répondant du palpité de glotte. Tout est incroyablement solide et bardé de son. Badfinger fait vraiment partie des élus de Palestine. Ils terminent cet album tonique avec «No More», une pop qui comble bien les vides, qui captive et qui nourrit bien son homme. Belle ambiance progressiste et même assez envoûtante. Joey Molland et le berger calabrais ultra-jouent leur va-tout en permanence.

    La fin du groupe est moins glorieuse. Joey et le berger calabrais attendent une avance promise par le management. Comme l’argent ne vient pas, Joey refuse de commencer à travailler sur le prochain album. Il quitte le studio et annonce qu’il ne reviendra que si le blé est là. Puis il apprend que le berger calabrais et Tony Kaye continuent tous les deux en tant que Badfinger, annonçant à qui veut bien l’entendre que Joey a quitté le groupe. What ? Joey tente de joindre ses amis, mais personne ne prend ses appels. En désespoir de cause, Joey finit par former un autre Badfinger aux États-Unis. On a donc deux Badfinger en circulation qui finissent par enterrer la légende. C’est une fin d’histoire assez pitoyable.

    La nuit où le berger calabrais va se pendre, il appelle Joey pour lui raconter ses déboires financiers. Il avait signé un contrat avec un certain John Cass et comme il n’avait pas honoré ce contrat, Cass lui collait un procès au cul pour plusieurs millions de dollars. Il se savait donc fait comme un rat. Au téléphone, il semblait nous dit Joey très détendu, mais il annonçait tout de même qu’il allait se foutre en l’air. Bien sûr, Joey n’en croyait pas un mot.

    Signé : Cazengler, badfinger dans le cul

    Badfinger. No Dice. Apple Records 1970

    Badfinger. Magic Christian Music. Apple Records 1970

    Badfinger. Straight Up. Apple Records 1971

    Badfinger. Ass. Apple Records 1973

    Badfinger. Badfinger. Warner Bros. Records 1974

    Badfinger. Wish You Were Here. Warner Bros. Records 1974

    Badfinger. Airwaves. Elektra 1979

    Badfinger. Say No More. Radio Records 1981

    Michael A. Cimino. Badfinger And Beyond. CreateSpace Independant Publishing 2011

    Bill Kopp. Maybe Tomorrow. Record Collector #487 - Christmas 2018

     

    La morsure du Cobra

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    Cobra Verbe et son chanteur John Petkovic sont probablement l’un des secrets les mieux gardés d’Amérique. Quand on parle de la scène de Cleveland, on mentionne généralement les Dead Boys et Pere Ubu, mais on oublie hélas Cobra Verde. Ce n’est pas la même époque, bien sûr, mais au niveau prestige, Cobra Verde vaut mille fois les Dead Boys. Six albums sont là pour le prouver. À commencer par l’excellent Viva La Muerte paru en 1994. C’est là que se niche «Montenegro» - Montenegro/ In your mountains of my worthlessness - Fabuleux balladif infectueux, hit en forme de puissant sortilège. Petko mène bien sa barque vers l’autre rive du Styx de l’underground. On trouve plus loin «Debt» qui sonne un peu pareil, avec un bel aperçu sur les abysses - She’s a suicide/ And I’m a cyanide/ Look at us die/ She cries I’m blind - Effarant ! Toutes les puissances des ténèbres se pressent dans le corridor - So in debt/ The days I’ve blown away - John Petkovic est l’un des grands auteurs américains. Même trempe que Mark Lanegan ou Greg Dulli. «Despair» sonne comme une vraie stoogerie clevelandaise. Tout est là, même les clap-hands. Son Awite est stoogy en diable et c’est claqué aux accords de Detroit. Petko jette de l’huile sur le feu, il chante son all the way to the bank à l’arrache impétueuse. Attention aussi au «Was It Good» d’ouverture de bal, car ça joue au funk clevelandais, avec de grosses dynamiques et une basse métallique, invendable mais si présentable. Cet album spectaculairement artistique se termine avec une sacrée doublette : «I Thought You Knew (What Pleasure Was)» et «Cease To Exist». Le premier reste très Velvet d’aspect. Petko vise l’explosion du bouquet final - Don’t make me wait - C’est exemplaire. Il va au bout du wait - I don’t wanna wait in the valley of kings - Puis il taille son Cease dans une matière d’apothéose, c’est très écrit, pulsé à l’ultraïque - I am the richess/ You are the pain/ I’ll never see you ever again - Voilà ce que les historiens appelleront dans 150 ans un classic album.

    C’est dans la presse rock américaine de type Spin que paraissaient les rares articles sur Cobra Verde, des textes plutôt bien foutus qui bien sûr mettaient l’eau à la bouche. Le journaliste qui les suivait en faisait une sorte de légende underground et Viva La Muerte répondit bien aux attentes. Cobra Verde devint comme les Saints l’un des groupes à suivre de près.

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    On retrouve les big atmospherix petkoviens sur Egomania (Love Songs) paru trois ans plus tard. Dès «Everything To You», on retrouve le charme toxique de «Montenegro». Beaucoup d’allure et gros impact - What else could I do but leave everything to you ? - Il lui laisse tout. Pekto a cette générosité, celle du big atmospherix, du larger than life, c’est tellement bardé de son, my son, il va même jusqu’à exploser les annales de sa rafale. S’ensuit un «A Story I Can Sell» battu à la vie à la mort et tout aussi dévastateur - I lost my pride/ I lost myself - On note l’indéniable power du Cobra Sound. Il s’adresse à des chicks from Babylon. Il chante tous ses cuts à la pire intensité de l’incandescence. Avec «Leather», Petko s’énerve - Born in different dreams/ Every stranger is an enemy - Il taille son rock dans la falaise, porté par un gros drive de basse - Same bed/ Different dreams - Ce mec est atrocement doué. Tiens, encore deux passages obligés : «Blood On The Moon» et «For My Woman». Avec Blood, il tape dans le heavy balladif captivant, atmospherix en diable, sacrément bien senti, bien foutu, bien ficelé, bien gaulé, tout tient par la présence de cette voix ultraïque. Même chose avec Woman, Petko fait son cro-magnon - I need to be your man - Quelle clameur ! - Yeah I’m gonna understand - Solide, punkoïde as the fuck of hell, solo de rêve, rond et flashy - You know I love you woman/ More than the world - C’est la réponse du Cobra au défi du love affair de deep end.

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    Backseat, champagne et poules pour la pochette du Nightlife paru en 1999. Une fois de plus, on se retrouve avec un très gros album dans les pattes. On le sent dès cette puissante démiurgerie clevelandaise qu’est «One Step Away From Myself». Ils nous bardent ça de son, nous cisaillent tout au riffing et il faut voir comme ça descend sur le manche de basse. En gros, ça dégueule de son. Il semble que Cobra Verde crée la sensation sans même le vouloir. Ils sortent un «Conflict» travaillé au corps défendant, bâti par des charpentiers de marine. Et puis soudain, on tombe sur le furieux et glorieux «Crashing In A Plane» - Baby I’m a detour - Petko ressort son meilleur guttural montenegrain - Baby I’m the dustbin - Il envoie ça à l’outrance princière, avec toute la bravado dont il est capable et le sax s’en vient rallumer les brasiers du Shotgun de Junior Walker. Véritable coup de génie que ce «Don’t Let Me Love You», véritable hit d’insistance parabolique - My baby’s desperation/ Is driving me insane - Il faut le voir touiller sa fournaise, c’est absolument faramineux de menace sous-jacente, effarant d’inventivité du glauque. Il n’en finit plus d’allumer les plus bas instincts du rock, il chante à la voix d’orfraie, porté par un sax de free en perdition mentale. Il reste encore une énormité sur cet album : «Don’t Burden Me With Dreams» qui sonne comme une délivrance catatonique, Petko charge en tête du Cobra, il chante à la vie à la mort avec toutes les foisons du monde. Il tape aussi «Casino» aux gros climats d’extrême violence, il s’en va laper du sang dans le creux des mains. Bel exploit aussi que cet «Heaven In The Gutter» tapé à la basse métallique. Ces mecs n’offrent que des solutions extravagantes, il faut le savoir. Joli coup aussi que ce «Back To Venus», ça joue au heavy groove de guitar slinger. Encore un cut que les Stones auraient sans doute rêvé de jouer.

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    Après cette fantastique triplette, trois membres originaux disparaissent : Don Depew, Dave Swanson et Goug Gillard. Frank Vazzano (guitar), Mark Klein (drums) et Ed Sotelo (bass) les remplacent pour enregistrer cet album effarant qu’est Easy Listening. Trop de son, sans doute. Trop écrit. Trop chanté. Comme le furent les grands albums des Pixies et des Saints. Un cut comme «Whores» frappe par la violence du volontariat. Petko explose la comète - I don’t care cause I got away - Ça explose des deux côtés, par le chant et par le son. Même chose pour «Terrosist» amené aux riffs de non-retour, Petko chante à la glotte en fer, c’est sa force. Back to the big atmospherix avec «The Speed Of Dreams». On a l’impression de voir cette merveille s’écrouler dans la mer comme une falaise de marbre. Ça tombe dans la bascule de l’énormité rien qu’au son du chant - I can’t remember how it is/ You disappeared - Avec «Riot Industry», il fait du rentre-dedans clevelandais. Ça se situe vraiment un cran au dessus du reste. Petko fait régner la terreur de son génie sur le rock américain. Il emmène très vite «Til Sunrise» dans l’enfer clevelandais et jette des lyrics de «Hosanna To Your Pretty Face» au ciel. On trouve un peu de Bowie en Petko, justement dans cette façon de jeter au ciel. Même genre de puissance. Cobra Verde est une vraie usine à tubes. Ils jouent «My Name Is Nobody» au surjeu et traînent leur «Mortified Frankenstein» dans un anglicisme à la Led Zep. Fantastique energy of surgery, fantastique shake up de yeah yeah yeah. Avec «Throw It Away», Petko retrouve son titre de champion du monde du Big Atmospherix - Raise a glass to the dead and gone - Et back to the big Cobra Sound avec «Here Comes Nothing», bardé de relents de Montenegro et forcément ça vire à l’énormité, wow, cette façon qu’il a de swinger et de crawler sous le boisseau du Cleveland Sound of steel, il embarque tout au chant comme dans «Debt».

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    Nouveau point commun entre Petko et Bowie : l’album de reprises réussi. Oui, car Copycat Killers est aussi brillant, aussi viscéralement bon que Pinups. Petko tape un peu dans les silver sixties, comme Bowie, avec l’«I Want You» des Troggs, qu’il transfigure au stomp de Cleveland, c’est l’une des plus belles versions jamais enregistrées, alone on my own. Quel fantastique écraseur de mégots que ce Petko, il fait son Reg du midwest, c’est punk jusqu’à l’os et il faut voir le départ en solo clevelandais, la torchère devient folle et éclaire la nuit comme un phare breton. Son prophétique, apocalypse démesurée, le solo place le Cobra au panthéon des crève-cœurs. Ils tapent aussi dans le «Play With Fire» des Stones. On s’étonnera toujours de la fascination des Américains pour la Stonesy de série B. Jolie reprise du «Yesterday’s Numbers» des Groovies. Petko veille à chanter à la Roy Loney. Eh oui. Ça donne une petite merveille d’absolutisme absolu. On les voit aussi taper dans un cut de New Order qui s’appelle «Temptation», qu’ils transforment en bête de somme. Petko tord le bras à la new wave pour lui faire pleurer des larmes de sang. Même traitement infligé à Donna Summer et à son hit diskö «I Feel Love». Petko et ses amis transforment ça en shoot de furie clevelandaise. Ah il faut voir le travail ! Quelle admirable incursion dans la pétaudière du dance-floor ! Autre coup de Jarnac : le fameux «Urban Guelilla» d’Hawkwind, ce hit qui rendit Lemmy tellement furieux car il fut censuré sur la BBC. Le Cobra nous claque ça à la volée, ils redonnent vie au vieux coucou d’Hawk, ils le gavent de toute la niaque du monde et développent une puissance de marteau-pilon. C’est embouti à la vapeur. Ils vont loin, bien au-delà du Cap de Bonne Expectation. Encore un hommage de taille avec the «Dice Man», hommage au géant de ‘Chester, Mark E. Smith, via le Diddley Beat, push push, les Clevelandais retroussent les manches, ce n’est pas si simple, et puis voilà le clin d’œil à Mott avec «Rock And Roll Queen», ils sautent au paf, avec de quoi ridiculiser cette vieille moute de Mott. On le sait, Cleveland est une ville infiniment rock. Comme à Detroit, le son, rien que le son. Belle cerise sur le gâteau : un «Teenage Kicks» amené à la baravado, c’est tout de suite over the rainbow, Petko le chante à l’urgence de la démence, c’est déjà un hit monstrueusement beau, alors tu imagines ça dans les pattes de ces mecs-là ! Ils ramènent les clap-hands, ils jouent comme d’habitude à la vie à la mort, c’est d’une profonde véracité fanatique. On sort de là à quatre pattes.

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    Paru en 2008, Haven’t Slept All Year est encore un album à tomber par terre. L’urgence du beat qu’on trouve dans «World Can’t Have Her» est sans équivalent. On voit ce diable de Petko entrer dans la danse et ça cisaille dans les parages. C’est bien lui, le beat clevelandais, assez ultime, ultra-chargé, d’une terrifiante puissance, c’est même battu au stomp des forges avec des breaks exacerbés et ce diable de Petko hurle dans la fournaise alors que coule l’acier liquide des riffs à la Zep. S’ensuit un «Wildweed» embarqué au meilleur rock de bonne constance. Allez-y les gars, c’est gagné d’avance. Pour ceux qui auraient raté un épisode, les Cobra Verde sont l’un des fleurons du rock américain. Ils font tout beaucoup mieux que les grands groupes, avec une énergie convaincante. C’est ultra-électrique, joué à fond de train, avec un roaring Petko au sommet de son art - I won’t let you go now - Un vrai modèle d’exemplarité concurrentielle. Petko renoue avec la magie des grands balladifs dès «Home In The Highrise». Véritable consécration eucharistique, c’est même un éclair dans le ciel de la pop, une Beautiful Song maximaliste, une merveille assez rare. Petko sait éveiller l’instinct d’un album à des fins mélodiques, cousues de fil blanc, certes, mais quel souffle ! On pourrait dire la même chose du «Haunted Hyena» qui referme la marche, d’autant qu’un killer solo flash lui en transperce le cœur. Ces mecs grouillent de coups de génie comme d’autres grouillent de puces. On trouve aussi un bel exercice de style intitulé «Wasted Again», tapé au groove de jump, assez risqué et pire encore : inutile. Même si les trompettes de Miles viennent saluer la confrérie. Autre cut intriguant : «Something About The Bedroom». Il s’agit là d’une puissante pop sous le boisseau, ou si tu préfères, un puissant boisseau sous la pop. Oui, le Cobra peut aussi sonner pop, presque anglais, même s’ils frappent la pop derrière les oreilles de la pop, et elle n’est pas contente. Elle devra s’arranger avec le batteur. Figure-toi qu’ils se montrent aussi capables d’Americana de haut vol avec «Free Ride» - Bye bye West coast - Quelle équipe ! Et quel album !

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    L’ère post-Cobra Verde porte le doux nom de Sweet Apple. Petko s’y acoquine avec J Mascis. Les journalistes appellent ça une rencontre au sommet. Leur premier album, Love & Desperation, paraît en 2009. La pochette est un délicieux pastiche de celle du quatrième album de Roxy Music, Country Life : deux belles poules s’y pavanent en petite tenue. Comme le Roxy, on ne l’achète que pour la pochette. Mais on est bien récompensé, car voilà le vieux stomp d’«Hold Me I’m Dying». Petko adore les grandes mesures. Encore de la viande en B, avec «Blindfold». Petko joue la carte du plomb, c’est-à-dire celle du heavy doom suspensif, hanté par les envolées cosmiques du vieux J, la sorcière du Massachusetts. «Somebody’s Else Problem» sonne comme un hit et J y fait carrément des chœurs de Dolls. On assiste là à une véritable débauche cobra-verdesque, une pavane de carrure extravagante. Tiens, tu as encore du heavy rock de Cobra avec «Crawling Over Bodies». Petko le coco revient à l’attaque avec des effets dévastateurs. Ce cut semble sortir tout droit de l’un des grands albums de Cobra Verde. Et ça continue avec «Never Came», fantastique et sur-puissant. Ah ces mecs-là savent ficeler un cut de rock ! C’est le filon du Cleveland rock, les mêmes racines que celles de Rocket From The Tombs. Ils bouclent ce disque ahurissant avec «Goodnight», solide et bien élancé. Avec un J en contrefort, ça donne de la power-pop moderne et riante.

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    Cinq ans plus tard paraît The Golden Age Of Glitter. On y trouve des invités de marque : Mark Lanegan et Robert Pollard, la fine fleur de l’underground américain. Avec Petko, on entre au royaume de la power-pop par la grande porte, et ce dès «Wish You Could Stay (A Little Longer)». Derrière, J ne chôme pas. Avec des mecs comme J et Petko, on a toujours l’impression de passer aux choses sérieuses. J bat le beurre sur «Reunion» et nos amis flirtent avec le Cheap Trick sound. «Boys In Her Fanclub» sonne comme l’absolu d’Absalon. Laissez tomber Paul Collins et écoutez ça, car on parle ici de haute voltige, d’une power-pop explosive et fraîche comme l’eau d’un torrent d’Écosse. Petko renoue avec son cher stomp de glam dans «Another Dent Skyline». Tous les vieux fans de Cobra Verde sont ravis de retrouver Petko le coco. Et en B ça dégénère avec «I Surrender». Ça s’envole littéralement. Quelle tenue et quelle ampleur ! Il faut voir avec quelle classe Petko manage ses syllabes dans le feu de l’action. J repasse à la guitare pour «Troubled Sleep» et il ramène sa violence proverbiale. En Amérique, il doit bien être le seul à savoir jouer comme ça, sans vergogne, avec un son épais, saturé, infesté de départs de solos apocalyptiques. Il rivalise de démesure avec Bob Mould. Lanegan vient chanter «You Made A Fool Out Of Me», un vieux heavy blues de circonstance. Et ils terminent cet album exceptionnel avec un nouvel hymne planétaire, «Under The Liquor Sing». Ils se situent immédiatement à la croisée des Raspberries et de Brian Wilson. Petko n’en finit plus d’exploser la coque de la power-pop pour en faire jaillir le lait jusqu’au ciel. C’est un homme libre qui chante à l’envie pure. Il réinvente le paradis et la clameur des anges.

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    Troisième set de Sweet Apple avec Sing The Night In Sorrow. La pochette montre le très gros plan d’une bouche nubile qui fume sa clope, sans doute en écho au délicieux Green Mind de Dinosaur. J Mascis joue essentiellement de la batterie sur l’album et laisse Tim Parmin s’exprimer sur «World I’m Gonna Leave You». John Petkovic cultive toujours ses idées suicidaires et ne souhaite qu’une chose : quitter ce monde cruel. On tombe très vite sur un hit avec «You Don’t Belong To Me». Quelle fantastique élévation power-poppy ! C’est la force du grand Petko que de savoir donner le l’élan. J Mascis revient à sa chère lead guitar sur «She Wants To Run». Voilà encore un hit inter-galactique, chanté à la puissance Byrdsy, mais en power mode heavy. En vérité, on pense plus au Teenage Fanclub, car cette pop roule joliment ses muscles sous la peau. Et J l’honore d’un solo exemplaire. En B, il reste en lead pour l’effarant «Candles In The Sun». On a là une sorte de heavy blues à la Screaming Trees. Admirable, beau et wild. J rôde dans le fond du cut comme un aigle en maraude, il joue loin là-bas dans l’écho du canyon, il plane sur le rock comme l’Empereur sur le pays des aigles, c’est-à-dire l’Albanie. Le tour de force se poursuit avec «Thank You». C’est littéralement bardé du meilleur son d’Amérique, voilà de l’heureuse pop de heavy rock et Pekto la mène au combat, il chante à l’énergie pure, avec toute la grâce et toute la bravado du pur rock’n’roll animal clevelandais. C’est bourré à craquer de stomp et J graisse sa disto à outrance. C’est le genre d’album qui marque la mémoire au fer rouge.

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    Quant à l’ère pré-Cobra Verde, elle porte le non moins doux nom de Death Of Samantha. Doug Gillard fait partie de cette aventure qui démarre en 1985 avec Strungout On Jargon. Sans doute leur meilleur album, mais à l’époque, on ne le sait pas. Cet album fourmille de hits, à commencer par le «Coca Cola & Liquorice» d’ouverture de bal. Petko chante ça comme un Beefheart de Cleveland, à l’incantatoire, avec un aplomb qui en dit long sur ses intentions. Quelle fabuleuse lutte intestine ! Quel brouet déterminant ! C’est joué au bactériel agressif, à la hargne du Midwest, celle des gens qui liquorisent en lice et qui poussent si loin le bouchon qu’on ne le voit même plus. Avec sa merveilleuse aisance ambulatoire, «Simple As That» renvoie directement au Velvet, car ils jouent ça la dépouille de Lou Reed. Petko scie plus d’un tronc et descend les vallées de son immense Jargon. Ça se corse encore en B avec «Grapeland (I’m Getting Sick)», violemment gratté à l’énergie du MC5. Petko et ses amis renouent avec l’énergie du Grande Ballroom, ils sortent la meilleure des attaques, ils vont vite et bien et Doug Gillard part en virée psyché en pleine cavalcade, alors forcément, ça sidère. Dans «Sexual Dreaming» Petko déclare : «I got to stop/ Sexual Dreaming». Le grand Doug Gillard nous infecte ça à coups de virées intestines. Petko étale ses whaooouh à la surface du groove, un peu dans le style de ce que fait John Lennon dans «Cold Turkey». Ils bouclent cet album captivant avec «Couldn’t Forget ‘Bout That (One Item)», un very big atmospherix. Dans ses moments de rage, Petko sonne comme Jim Morrison, il s’envole dans le taffetas des riffs du bout de la nuit. On a là un thème mélodique imparable doublé d’une atmosphère grandiose qui rappelle Adorable, ne serait-ce que par le côté brillant du dépôt de voix sur l’aile du désir. Là où Petko fait la différence, c’est quand il emmène sa chanson loin dans la démesure. Il la ravive et l’anime indéfiniment, And I got up to there.

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    Paraît l’année suivante un sacré beau brin de mini-album, Laughing In The Face Of A Dead Man. Pourquoi ce groupe n’a pas explosé comme un pétard dans la bouche d’un crapaud, on ne le saura jamais. On a là un rock extrêmement agité, bardé de son, avec de jolis échos de stonesy, joué au panache clevelandais, très désordonné, littéralement emmené à la force du poignet : bref, tout ce qu’on peut aimer dans le rock. Dans «Blood & Shaving Cream», on a tout le dépenaillé de braguette ouverte qu’on peut espérer. On retrouve en B l’énorme présence vocale de Petko dès «The Set Up (Of Madame Sosostris)». Ces mecs n’en finissent plus d’éclairer l’underground. Ils ont du répondant à revendre. Même chose avec «Yellow Fever», Petko n’en finit plus de ramener sa petite niaque clevelandaise - I’m so/ Sick sick sick.

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    Ils reviennent avec un nom d’album à coucher dehors : Where The Women Wear The Glory And The Men Wear The Pants. Ça saute à la gueule dès «Harlequin Tragedy». Petko en impose dès le git go. Il ramène sa fraise épique et bien enlevée et sort du cut vainqueur, avec un éblouissant final d’exaction mercuriale. Imbattable. Avec «Good Friday», ils sonnent presque comme les Damned - C’mon round ! - L’autre énormité de cet album se niche au bout de la B : «Blood Creek» : en voilà encore un chargé de son comme une mule, dira le voisin à sa fenêtre - We are/ Going to/ Blood Creek/ baby ! - C’est du rock décidé et sans compromission, une belle viande lardée d’intrusions, les deux guitares surjouent à la mortadelle du cheval blanc d’Henri IV, pas de tergiverse sur le Pont des Arts, ça swingue et ça avance. Petko chauffe son rock avec toute l’énergie clevelandaise - Blood Creek/ Put your hands/ Into the wa/ Ter ! - Dire que tout est bon sur cet album serait un euphémisme. On ne se lasse pas de la présence d’un tel son ni du panache d’un tel Petko. «Lucky Day (Lost My Pride)» sonne si américain. C’est extrêmement travaillé au corps. Avec «Monkey Face», ils trempent dans le Detroit Sound malevolent - You’re so evil - Comme Jagger qui ne supportait pas the man on the radio, Pekto ne supporte pas qu’on vienne lui raconter n’importe quoi on the TV et justement, il part en sucette jaggerienne d’I’m a monkey, et on assiste médusé à une fabuleuse sortie de route - Evil monkey/ Monkey evil ! - Et ça repart de plus belle en B avec «Savior City». Qui aurait pu se douter que l’album était aussi bon ? Petko pose encore une fois sa voix sur un admirable slab de rock, il cale bien son wording sur le beat d’acier bleu du midwest - No one seems to really care/ Baby/ What you’re talking about - Et ça continue avec «Start Through It Now» - We’re gonna have some fun tonite - Il faut dire que Doug Gillard joue comme un dieu. Il reste en effervescence permanente.

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    Pour leur ultime album, Petko et ses amis vont s’amuser à sonner comme les Dolls. Come All Ye Faithless va tout seul sur l’île déserte. En effet, trois cuts sonnent too much too soon, à commencer par «Geisha Girl» - Geisha Girl get in my Chevrolet/ We’ll make love the American way - Spectaculaire beau et sexy, comme les hits des Dolls. Tout y est, l’énergie du déroulé, les coups de cuivres et le bouquet final digne de Johansen. Même chose avec «Looking For A Face», fantastique déballage de rock samanthy - And we both know/ We’re looking for a face - Ce n’est pas le Looking for a kiss des Dolls, mais tout juste, car flamboyant et comme emporté. Ils remettent ça en B avec un «Machine Language» magnifiquement riffé. Doug et Petko se livrent à une sorte de carnage guitaristique de la pire espèce et on a toujours ce chant héroïque monté au dessus de la mêlée. Petko repart ensuite dans l’un de ces immenses balladifs crépusculaires dont il a le secret, «Oh Laughter». Ça s’étend à l’infini. Il est d’ailleurs l’un des grands specialistes de ce genre d’évasion. Avec «New Soldier/New Sailor», il raconte une nouvelle histoire d’amour, mais il ne traite jamais ça deux fois de la même façon, il trouve chaque fois un nouvel angle - You know and I say/ That we’re both big nothings - Et voilà qu’avec «Come To Me», il sonne exactement comme le Jim Morrison de «When The Music’s Over». Il chante à la supplique de la vint-cinquième heure. Ce mec reste tendu de bout en bout. Quel chantre de la désespérance relationnelle ! Il clame tout à la clameur de la chandeleur.

    Signé : Cazengler, cobra cassé

    Cobra Verde. Viva La Muerte. Scat Records 1994

    Cobra Verde. Egomania (Love Songs). Scat Records 1997

    Cobra Verde. Nightlife. Motel Records 1999

    Cobra Verde. Easy Listening. Muscle Tone Records 2003

    Cobra Verde. Copycat Killers. Scat Records 2005

    Cobra Verde. Haven’t Slept All Year. Scat Records 2008

    Sweet Apple. Love & Desperation. Tee Pee Records 2009

    Sweet Apple. The Golden Age Of Glitter. Tee Pee Records 2014

    Sweet Apple. Sing The Night In Sorrow. Tee Pee Records 2017

    Death Of Samantha. Strungout On Jargon. Homestead Records 1985

    Death Of Samantha. Laughing In The Face Of A Dead Man. Homestead Records 1986

    Death Of Samantha. Where The Women Wear The Glory And The Men Wear The Pants. Homestead Records 1988

    Death Of Samantha. Come All Ye Faithless. Homestead Records 1989

     

    Laughter ne rigole plus

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    Perdu dans l’océan des groupes garagindés américains, il y avait ce groupe au nom rêveur, Love As Laughter. Remember ? Spin qui fut dans les années 90 le canard référentiel en la matière disait le plus grand bien de ce groupe et donc on suivait les recommandations de Spin.

    Love As Laughter se distinguait des autres groupes garagindés par un côté expérimentateur qui n’était pas sans rappeler l’early Sonic Youth. Bon, ça pouvait engendrer quelques malentendus, mais au fond, ce n’était pas si grave. Comme beaucoup d’autres pêcheurs, Sam Jayne et ses amis cherchaient le chemin de la rédemption. Il se peut d’ailleurs que Sam Jayne l’ait trouvé, car en cassant sa pipe en bois, il est monté tout droit au paradis.

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    Il ne nous reste pas que nos yeux pour pleureur. Sam Jayne laisse aussi cinq albums extrêmement intéressants qui au temps de leur parution furent toujours salués dans une certaine presse. Avec son air de ne vouloir toucher à rien et sa chemise à carreaux, Sam Jayne était capable de coups de génie. On en trouvait deux sur ce premier album si difficile à trouver à l’époque, The Greks Bring Gifts. À commencer par l’incroyable «Singing Sores Make Perfect Swords», cette heavy oh so heavy Beautiful Song tartinée au riff de plomb, cette rengaine d’une beauté béatifiante plongée dans le meilleur vinaigre d’Amérique, ces mecs développaient un climax mélodique digne des grandes heures du Duc de Mercury Rev. C’est un Sores qu’il faut saluer. L’autre merveille de cet album s’appelle «Half Assed». Sam Jayne chante à l’anglaise, maybe I’m half to be, mais il le fait de manière seigneuriale, comme s’il avait grandi en Franche-Comté en 1210. Et voilà qu’il part à dada avec «Eeyore Crush It». En sortant son dada flush, il frise l’excellence inversée, il va loin dans le cat cat cat, il a du dada plein la disette, c’est fabuleux de non-sens. Du coup, il devient éminemment sympathique. Et ce n’est pas fini, il dispose de ressources insoupçonnables, comme le montre encore «If I Ever Need Someone Like You». Il va là où le vent le porte. Il nous fait le coup du balladif d’arpèges magiques, tu veux du by one ? Il est là. Sers-toi. Les LAL, comme les appellent les journalistes, cultivent aussi la démesure, comme le montre l’«It’s Only Lena» d’ouverture de bal. C’est sur-saturé de son et Sam Jayne chante en plein cœur de tout ce bordel. Par contre, ils ont pas mal de cuts invertébrés qui n’avaient aucune chance d’atteindre le rivage. Le rock indé introverti était insupportable. Les marchands classaient Love As Laughter dans le bac du garagindé, alors qu’ils n’avaient rien à voir avec ça. Ils s’apparentaient plus à une sorte de mouvance dada paumée, enfin disons qu’ils affichaient clairement leur mépris des conventions. Comment pouvait-on écouter des trucs comme «Uninvited Trumpets» ou «Next Time You Fall Apart» à l’époque ? Ces cuts invertébrés n’avaient aucune chance. Mais on s’extasiait encore de «High Noon». Sam Jayne devenait une sorte de fabuleux essayiste, il testait des idées de son à mains nues avec de l’harmo et du gratté d’acou, alors on lui accordait du temps.

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    Deux ans plus tard, les LAL réapparaissaient avec #1 USA, un album dramatiquement privé d’information. Le packaging du CD est réduit à sa plus simple expression. Merci K. Ça veut dire en clair : débrouille-toi avec les chansons. Il faut attendre «Fever» pour retrouver la heavy disto de Sores. Et en plus Sam Jayne chante ça à la dégueulante maximaliste. Il est capable d’excès terribles, il faut entendre ses hoquets de dégueulade et cette guitare qui s’étrangle dans le prurit. Sur cet album, il rend deux hommages superbes : le premier aux Stones avec «Pudget Sound Station», un rumble de Stonesy drivé d’une main de fer, le deuxième au Velvet avec «I Am A Bee», gratté au no way out, et là il explose littéralement le fantôme du Velvet, il drive ça de main de maître. Il fait aussi un heartbreaking Blues avec «Slow Blues Fever». Sam Jayne sait allumer la gueule d’un heavy blues, pas de problème. Il propose aussi un «California Dreaming» ravagé par les vinaigres. C’est violent et sans espoir. Ces mecs jouent dans une sorte de dimension supérieure. Le «Old Gold» d’ouverture de bal est assez révélateur. Ils drivent ça comme on drivait les choses à l’époque, au riffing féroce. D’ailleurs, ils grattent pas mal de cuts sans peur et sans reproche. Ils étaient les chevaliers Bayard des années 90.

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    Ils débarquent sur Sub Pop en 1999 pour Destination 2000. C’est leur album le plus connu et sans doute celui qui s’est le mieux vendu. Dès le «Stay Out Of Jail», on sent les chevaux vapeur, comme dirait Lavoisier. Mais il faut attendre «On The Run» pour retrouver l’ampleur compositale de Sam Jayne. Il nous sort là les power-chords de la romantica et retrouve sa couronne de roi des Beautiful Songs. Puis il passe à son autre marotte, qui est celle des énormités, avec le morceau titre, joué à la ferveur du chaos, un cut bardé de tout le barda du régiment, il gave ses cuts de son et développe des puissances incontrôlables, et boom, voilà que ça explose dans un final dément avec du piano et des cascades du Niagara dans les sous-couches. C’est stupéfiant ! Sam et son gang repartent à l’assaut du ciel avec «Stakes Avenue», ils deviennent passionnants, ils créent leur monde à coups de douches froides et montrent d’excellentes dispositions au power. En prime, Sam Jayne screame son ass out. Nouveau shoot de Stonesy avec «Statuette». Ils ont du répondant à revendre et ils savent lester un cut de plomb. Quel power ! Nouveau prodige avec «Freedom Cop». Sam Jayne arrose son délire de délire, il n’en finit de montrer des dispositions à tout, il fait même du distodada. Quelle singulière aventure que cet album ! Voilà un nouvel épisode avec «Demon Contacts», un mélopif de type Sister Morphine. C’est exactement la même ambiance - Are you sick of fucking your life - Même délire que When are you coming round, Sam the charm jette tout son pathos dans la balance et pour ça, cet enfoiré a la main lourde. Quel stupéfiant power de la mainmise ! Il explose tout. Les tenants fondent dans la graisse des aboutissants. Merci de ne pas prendre Sam Jayne pour un branleur. Il termine son album avec le big surge de «Body Double», au no way out. C’est le côté Sam de Sam, il peut lui exploser la gueule si l’envie lui en prend. En attendant, c’est bardé de gaga à gogo. Il faut aussi le voir amener son «Margaritas» au run down de mec qui va tomber à la renverse. Belle potée aux choux. Ça sonnerait presque comme un hit tellement c’est parfait.

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    On reste dans les gros disks énergétiques de Sub Pop avec Sea To Shining Sea paru en 2001. On y va de bon cœur car comme Nash Kato dans Urge Overkill ou encore Greg Dulli dans Afghan Whigs, ce mec Jayne a un truc. Son «Coast To Coast» d’ouverture de bal est dévastateur. On comprend qu’ils aient pu se bâtir une grosse réputation. En plus, ça sent bon les drogues. Sam Jayne chante son «Temptation Island» à la petite précipitation. Il cherche le train wreck et chante comme une folle échappée de l’asile. Il entre dans le territoire des énormités avec «Sam Jayne = Dead», un cut terriblement précurseur. Il sonne exactement comme Neil Young dans le Gold Rush - Shoot me in the hand man - Il demande à l’autre de lui faire un shoot dans la pogne alors bienvenue dans le délire de LAL, dans ce fabuleux shake de druggy motion. Monstrueuse dérive ! Il revient à l’experiment avec «Put It Together» et 8 minutes de blast all over, il colle tous les morceaux au plafond d’un rock acrobatique. C’est le rock de Jayne, Sam, mais en même temps il faut suivre. Et puis avec «Miss Direction», il bascule dans le Dylanex. Il est le boss du disk. Et voilà revenu le temps des cerises avec «Druggachusetts». Wow, ça sent bon la titube. Il mise sur sa connaissance des gouffres et ça passe par des excès, il sature ça de solos clairs et nous entraîne dans sa misère psychologique. C’est explosif et beau à la fois, mais d’une beauté plombée comme peut l’être celle de Syd Barrett. Il fait une fois de plus exploser son cut en lui enfonçant un pétard dans le cul. Et ça continue avec «French Heroin», explosif d’entrée de jeu, allumé aux accords de white heat, incroyable renversement des réacteurs abdominaux, le cut explose dans l’œuf du serpent, c’est violent, vraiment digne du Velvet. Sam Jayne a du génie, qu’on se le dise. Il faut le voir allumer sans fin son «French Heroin», il vise la fin des limites qu’on appelle aussi l’infinitude et chante à la clameur fatale de la vingt-cinquième heure. Ses morceaux longs ne tiennent que par l’intensité de la fournaise, comme ceux de Lou Reed au temps du Velvet. Il faut le voir se jeter dans le combat. Beautiful loser.

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    Le dernier album de LAL date de 2005 et s’appelle Laughter’s Fifth. On y dénombre pas moins de trois coups de génie, pas mal pour un groupe underground, non ? Avec «Every Midnight Song», il repasse un contrat avec la heavyness. Son truc à trac, c’est le big atmospherix. Alors voilà une belle tempête de sonic trash demented. Sam Jayne redevient le temps d’un cut le prince des ténèbres et du débordement. Il se montre encore extrêmement passionnant avec «I’m A Ghost». Il a des idées de son et entre vite dans le vif du sujet. Il drive son power surge dans une madness de ponts audacieux comme pas deux et ça explose de bonheur, aw comme ce mec est doué. Il joue sur les alternances avec du fruit dans le son. Avec «Pulsar Radio», ils se prennent pour les Spacemen 3, puisque c’est amené à l’orgue des drogues. L’ambiance évoque une fois encore le Velvet, Sam Jayne hurle dans le chaos spongieux et là tu vois défiler toute l’histoire du rock, mêlée à son désespoir et à ses tempêtes. Sam Jayne bat bien des records de puissance. Il peut aussi faire son Neil Young comme le montre «An Amber» et tremper son biscuit dans le Crazy Horse, comme le montre «Survivors», mais quand il le faut, il sait ramener des paquets de mer. Il ramène même du Tonnerre de Brest dans «Fool Worship Fool Worship». il claque sa pop-rock sur une guitare rouillée et cultive l’effervescence.

    Signé : Cazengler, torve as laughter

    Sam Jayne. Disparu le 15 décembre 2020

    Love As Laughter. The Greks Bring Gifts. K 1996

    Love As Laughter. #1 USA. K 1998

    Love As Laughter. Destination 2000. Sub Pop 1999

    Love As Laughter. Sea To Shining Sea. Sub Pop 2001

    Love As Laughter. Laughter’s Fifth. Sub Pop 2005

     

    *

    Les temps ne sont pas roses pour les groupes. Une année épineuse pour tout le monde. Les avoir privés de concerts c'est comme leur avoir ôté leur raison d'être. En attendant la reprise chacun s'est organisé selon ses moyens. Certains ont sorti un disque, d'autres se sont rabattus sur les radios, on a tourné des clips, on a jammé entre copains, on a joué live devant un public absent calfeutré chez lui derrière l'écran de son ordinateur... bien sûr il y a eu des concerts sauvages de-ci de-là, mais il vaut mieux ne pas ébruiter... Big Brother is hearing you.

    Rita Rose est un groupe de reprises, AC / DC, Stones, Pixies, Steppenwolf, des gens que l'on imagine jeter leur dévolu plus facilement sur Guns N' Roses que Les Roses Blanches de Berthe Sylva. A défaut de scènes se sont réunis exactly au DGD Music Studio, et là l'idée leur est venue qu'au lieu de transplanter les boutures déjà existantes ils pourraient créer comme dans le roman d'Alexandre Dumas leur propre tulipe noire. N'ont pas l'âme commerciale, ils ne vendent rien et on ne les achète pas, donc ils l'ont laissé en accès libre et chacun peut la cueillir à sa guise.

    TOMORROW MAYBE

    RITA ROSE

    ( Clip / YT )

    Chant : Dénis / Guitare : Eric Coudrais / Guitare : Manu Doucy / Basse : Jean-Claude Aubry / Batterie : Michel Dutot.

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    Quand on a lu dans le paragraphe précédent leur goût pour les reprises hot, l'on est sûr qu'ils vont extirper triomphalement de leur hotte une espèce de hot-rod brûlant dégoulinant de bruit et de fureur, pas du tout, z'ont opté pour la douceur et la nostalgie, une ballade électrique, qui vous emmène doucement en balade, vous prend par la main et vous entraîne sur un sentier tapissé de pétales de roses. Malheureux vous marchez les yeux fermés sur la sente des vipères. Ce Dénis, quel enchanteur, une voix qui coule comme de l'eau pure. N'y buvez pas elle est empoisonnée. Ensorcelante, cascade comme du kaolin sur le verre de vos artères, vous mène par le bout des oreilles, vous emplit le cœur de mélancolie, vous phagocyte la mémoire de souvenirs beaux comme hier, les guitares glissent et la batterie vous attire plus qu'elle ne vous pousse, demain le monde sera plus beau et la nuit s'évapore et l'aube se lève, Rita vous passe exactement le film que vous vous tournez dans votre tête, méfiez-vous des magiciens, ils pétrissent à votre guise la gangue de vos émotions, vous emportent sur les tapis volants des rêves vertigineux d'innocence, et vous suivez la route que l'on vous trace, plus vous avancez plus vous retournez vers le néant du passé et vous vous croyez en partance pour un futur radieux, mais c'est la fin, un susurrement de langue d'aspic et le doute s'installe en vous pour toujours. Seriez-vous cette abeille enivrée dans le calice refermée d'une rose carnivore. Peut-être.

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    Maintenant que vous avez rouvert les yeux, vous vous apercevez qu'ils sont plus cruels que vous ne l'imaginiez, le clip est empli d'images muettes et remuantes des concerts d'avant...

    Damie Chad.

     

    LEE O' NELL BLUES GANG

     

    Bien avant le temps de la prohibition les vieux bluesmen ne voyageaient pas de ville en ville les mains dans les poches, bien sûr se dépatouillaient pour porter leur guitare, mais la plupart n'oubliaient jamais de se munir de leur assurance tous risques, rien de mieux qu'un calibre en état de marche pour faire son chemin dans la vie. Les temps étaient durs, il était nécessaire de savoir se défendre contre les aigrefins de toutes espèces avec des arguments convaincants. L'association des mots blues et gang s'avère historialement correcte, reste encore à savoir qui se cache derrière cette redoutable association.

    Sont français. Cette précision ne relève d'aucun chauvinisme, simplement le fait que l'on peut être amené à les rencontrer au hasard de nos pérégrinations. Respirons, ne sont que deux. Pas beaucoup, mais pensons au gang Barrow plus connus sous le nom de Bonnie and Clyde, justement, sont bâtis sur le même modèle, un couple, aussi venimeux qu'une paire de crotales qui auraient élu domicile dans une de vos bottes ( voir la Mine de l'allemand perdue de Blue Berry ), donc un gars Lionel Wernert et une gerce Gipsy Bacuet. Pas des tendrons de la dernière couvée, citer la liste des mauvais coups auxquels au sein de diverses formations ils se sont livrés, soit séparément, soit ensemble, serait trop long. Ils ont fini par se faire repérer, l'agence Bluekerton de la revue Soul Bag les tient à l'œil. En ces temps covidiques ils ont réussi un gros coup, ils ont sorti en décembre 2020 un album Shades of Love, en cette occasion a éclaté au grand jour les ramifications secrètes de leur influence occulte, notamment leur amitié avec Fred Chapelier, une sommité du blues ( blanc rouge ).

    WALKING BY MYSELF ( YT )

    Vocal : Gipsy Bacuet, Leadfoot Rivet, Fred Chapelier, Neal Walden Black / Guitars : Lionel Werner, Fred Chapelier / Slide : Neal Walden Black /  Drums : Jonathan Thillot / Bass : Philippe Dandrimont / Keys : François Barisaux

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    Walking by myself because Jimmy Rogers a longtemps été dans l'orchestre de Muddy Waters, vous le chante d'ailleurs assez gentiment sur une rythmique qui musarde doucettement, notre gang le commence comme finissaient les morceaux de musique dans l'antiquité, tous les instruments ensemble en une espèce d'apocalypse sonore, puristes du blues ne criez pas au scandale, le balancement de gondole vénitienne particulier à la zique bleue, il arrive très vite, prenez cette expression au pied de la lettre, sur une espèce d'aircraft électrisé qui fonce droit devant sans se poser de question sur la métaphysique du blues, la Gipsy elle n'aime pas que les gars se reposent, vous envoie le vocal à la batte de baseball et chacun essaie ( et réussit ) de rester sur le même diapason, deux solo de corrida et des lyrics à la rasetta entre les cornes du taureau impulsif. C'est du rapide et ça se déguste, donc il faut réécouter septante sep fois. Avis personnel : ne vous laissez pas happer par les photos réalisées lors de l'enregistrement, elles mangent votre attention et vous empêchent de vous plonger dans la musique, qui vous attend gueule ouverte style les dents de la mer.

    ALONE ( YT )

    ( Official Music Video )

    Vocal : Gipsy Bacuet / Guitars : Lionel Werner, Fred Chapelier / Drums : Jonathan Thillot / Bass : Philippe Dandrimont / Keys : François Barisaux

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    Tout ce que vous n'avez pas eu le temps de goûter à sa juste valeur dans le morceau précédent, Alone vous le permet, les images bistres suivent les musiciens de près, les doigts sur les guitares et le bonheur dans la prise. Ne chôment pas pour autant, mais Gipsy a dosé un entrefilet de jazz dans sa manière distinguée de dispatcher les syllabes, elle n'essaie pas d'arriver la première, elle pousse vers le haut, du coup les guitares prennent de l'altitude et deviennent aériennes. Ici la rythmique ne joue pas à la terre brûlée, rapide et relax en même temps, Lionel et Fred se tirent la bourre de la fraternité, montrent ce qu' ils savent faire, mais sans esbroufe, pas à la m'as-tu-vu-je-te-tue, ils distillent leur style félin flexible sur les fusibles, un régal.

    DIFFERENT SHADES OF LOVE ( YT )

    ( Live / La Scène / Sens / Octobre 2020 )

    ( Organisé par l'association Red & Blue 606 )

    Vocal : Gipsy Bacuet / Guitars : Lionel Werner / Drums : Jonathan Thillot / Bass : Philippe Dandrimont / Keys : François Barisaux

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    Blues, soul, rock, tout ce que vous voulez, les gars ont une chanteuse avec eux, alors ils la servent, la gâtent, sont à ses petits soins, pas un qui essaie de tirer la couverture à soi, mais sans cesse un petit yoyo à lui refiler sous chaque intonation, l'air de rien, sans démonstration, juste de temps en temps un petit sourire satisfait car tout baigne, z'auraient d'ailleurs tort d'essayer de se pousser devant, car Gipsy elle survole, l'épeire qui danse dans le soleil de l'aurore sur la toile perlée de rosée, une équilibriste, une funambule, n'a pas le vocal bancal, elle hausse à peine le ton et le monde change de couleur, n'en fait jamais trop, une simplicité renversante, vous donne l'impression qu'elle lit à mi-voix la liste des commissions, mais avec une aisance, un tact et une classe infinis. Le tout sans la froideur de la perfection, sans ostentation, infiniment naturelle.

    Damie Chad.

     

    BURRIED MEMORIES

    ACROSS THE DIVIDE

    ( Clip / YT / 04 – 04 -2021 )

     

    Dans notre livraison 497 du 11 / 02 / 2021 nous présentions Disaray le dernier CD de Across The Divide, nous en avions profité pour évoquer certaines vidéos reprenant certains titres de l'album. Au début du mois est parue une nouvelle vidéo de Regan MacGowan illustrant le deuxième titre de cet opus, que nous avons beaucoup apprécié, un artefact soigné tant au niveau esthétique que musical.

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    Le clip est à l'image de Across The Divide, un objet fini qui se suffit à lui-même qui de surcroit est facile à appréhender puisqu'il est loin d'atteindre les cinq minutes. De belles prises de vue, un bon son, d'une lecture agréable et facile. Apparemment une situation idyllique, le groupe en pleine nature interprétant une de ses dernières œuvres. La face claire des phénomènes. Cette dernière phrase induit qu'elle coexiste avec une face plus sombre.

    Nous n'en dirons pas plus ne voulant pas davantage effleurer le contenu de cette chose. La chose diffère de l'objet, si l'objet relève du mental, la chose participe du mystère de sa propre présence. L'esprit ne l'a pas scannée. Elle fait encore partie de l'informe, du mystérieux, du menaçant, ce n'est pas qu'elle serait non humaine, c'est qu'elle est a-humaine. D'une nature autre. A vous de regarder ce clip. Pas uniquement du début à la fin. De d'avant le début à après la fin. Sachez voir. Ensuite vous êtes libre de l'interprétation. Quand on raconte une histoire, l'on n'est pas obligé de tout dire, à vous d'interpréter les indices. De monter votre propre scénario. A partir de vos malaises et de vos angoisses, et de la réalité dans laquelle vous évoluez.

    Ce clip est une merveilleuse réussite, une clef qui s'adapte à de nombreuses serrures. Choisissez la porte qui vous correspond. Celle d'ivoire ou celle d'ébène.

    Damie Chad.

     

    TROIS CARTOUCHES POUR

    LA SAINT-INNOCENT

    MICHEL EMBARECK

    ( L'Archipel / Mars 2021 )

     

    Fût-il aristocrate Michel Embareck pourrait se vanter d'avoir des ancêtres qui auraient participé à la première croisade, ceci pour vous dire que notre homme possède ses quartiers de noblesse rock, n'était-il pas une des plumes des plus talentueuses qui en des temps anciens s'illustrèrent dans la revue Best. Si le nom de ce magazine ne vous dit rien c'est que vous êtes jeunes, ce qui n'est pas, je vous rassure, une tare rédhibitoire... Depuis Michel Embareck a publié une bonne trentaine d'ouvrages, nous avons déjà chroniqué en ce blog-rock Jim Morrison et le diable boîteux ( livraison 322 du 29 / 03 / 17 ) et Bob Dylan et le rôdeur de minuit ( livraison 361 du 15 / 02 18 ), le voici qui revient parmi nous avec un roman, qualifié selon sa couverture, de noir. Evitez les raccourcis dangereux, noir ne signifie pas policier.

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    Certes vous avez un cadavre en ouverture, dès le premier chapitre, mais ce n'est pas le bon, celui-là s'apparente à un cadeau Bonux, circulez il n'y a rien à voir, très vite nous tenons l'assassin, une femme ( elles sont dangereuses ), inutile d'endosser votre chapeau à la Sherlock et de vous munir d'une loupe pour les indices. L'Embareck ne vous laisse pas dans l'embarras, nous refile son nom et nous signale qu'elle a depuis longtemps été jugée et qu'elle a purgé sa peine. Ce n'est pas non plus une serial killer qui aurait avoué un meurtre pour mieux faire silence sur les soixante autres bonshommes qu'elle aurait précédemment occis sans que nul ne la soupçonne. Bref le livre commence alors que l'histoire est terminée, je n'ose pas écrire morte et enterrée.

    La victime est aussi au fond du trou. Un gars sympa, un blouson noir – chez Kr'tnt cela équivaut à un certificat de bonne conduite - un bosseur, certes il tapait peut-être sur sa femme – c'est elle qui le dit – mais qui en ce bas-monde n'a pas ses petits défauts... Elle devait bien aimer ça puisqu'elle s'était mariée avec lui.

    Donc Michel Embareck rouvre l'enquête. Pourquoi pas. Toutefois quelques détails nous interpellent quant à cette démarche. Premièrement, il ne fait pas cela au grand jour, se déguise en journaliste, pour brouiller les pistes, pour qu'on ne le reconnaisse pas, lui l'amateur émérite de rock'n'roll, il s'adjuge le nom d'un musicien classique : Wagner. Deuxièmement : il nous tend un piège, file au lecteur un détail foireux à se mettre sous la dent. Dans quel ordre ont été tirées les trois bastos qui ont envoyé l'innocent trucidé ad patres ? Non il n' y a pas de troisièmement. Notre perspicacité nous permet dès maintenant de vous filer la véritable identité du meurtrier. Ne poussez pas des oh de stupéfaction ou d'indignation en l'apprenant. Nous fournirons les preuves et les terribles révélations qui marchent avec, dès la fin de ce paragraphe. Tiens, il est fini.

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    Le criminel c'est... Michel Embareck ! Mais enfin Damie tu dérailles, n'est-ce pas Jeanne Moreau – pas l'actrice, l'autre – qui s'est dénoncée elle-même à la gendarmerie, z'oui âme naïve, mais c'est Michel Embareck qui a créé le personnage de Jeanne et l'assassinat de son mari. Il en est donc pleinement responsable. L'auteur du crime, c'est lui. Mais ce n'est pas tout. Ce n'est qu'un début. Assez médiocre quand on connaît la suite. Ne jetons pas la pierre sur Michel Embareck, ce n'est pas de sa faute, l'a sans doute été atteint du terrible syndrome du tigre altéré de sang. Mangeur d'hommes. Et de femmes. ( Soyons respectueux de la parité ).

    Un peu la problématique de la carabine. Si elle ne tire qu'un coup et si vous attrapez un coup de sang, vous ne tuez qu'une seule personne. A répétition, c'est le carnage. L'aurait dû intituler son book, ''Midnight rambler sur piste sanglante'', au long de son enquête l'Embareck wagnérien, il ne s'économise pas, vous offre la tétralogie in extenso, Crépuscule des Dieux compris avec embrasement final terminator. Méfiez-vous si vous ouvrez le bouquin, attention aux balles perdues, parce que l'Embareck en colère ne respecte personne, l'est prêt à abattre son lecteur ( et même sa lectrice ) sans sommation si sa figure ne lui revient pas. Non, n'ayez pas peur, il ne dum-dumise pas au fusil à cinq balles mais à symboles. Plus il avance dans son enquête plus notre confiance en nos institutions s'estompe. N'épargne aucune de nos vaches sacrées. Remonte le troupeau jusqu'au vacher en chef. Un crime peut en cacher un autre.

    Attention dear kr'tntreaders, ne vous précipitez pas sur une courageuse lettre anonyme pour dénoncer aux autorités la malfaisance anarchisante de cet ignoble individu qui répond au nom de Michel Embareck, c'est que pour le moment nous n'avons traité que le roman. L'intrigue romanesque si vous préférez. Le plus dur reste à venir. On vous a avertis, c'est noir. Très noir. Non, pas tout à fait le noir anarchie. Plutôt le noir opaque. L'est comme cela l'Embareck vous raconte une petite histoire de rien du tout. Une bonne femme qui se débarrasse de son mari. Ça ne va pas chercher loin. Vingt ans maximum. ( Vingt ans pour avoir tué un blouson noir, perso je lui en aurais filé quarante et l'on n'en parlait plus. ) Le malheur c'est qu'à partir de ce fait divers, Michel Embareck vous fait visiter les sept cercles de l'Enfer de Dante.

    Depuis la Divine Comédie les choses ont bien changé, l'Enfer n'est plus en Enfer, s'est déplacé, l'est partout, ses tentacules ont envahi le Purgatoire et le Paradis. Ce ne sont plus les morts qui occupent l'Enfer mais les vivants comme vous et moi qui y résidons. Vous pensez que j'exagère, que je dépeins l'existence terrestre sous une couleur un peu trop sombre. Vous avez totalement raison. C'est plus que sombre, c'est noir. ( Cf la couverture ).

    Michel Embareck se gausse tel un gosse, il laisse traîner le fil de l'intrigue et vous vous amusez à le tirer. C'est idiot parce que c'était le cordon du bâton de dynamite qui vous explose à la figure. Ah ! vous croyiez être dans un livre policier, erreur sur toutes les lignes, Embareck vous a embarqué dans un essai politique. Philosophiquement parlant traduisons par : Marx a remis la dialectique de Hegel sur ses pieds. Les crimes ne sont que le miroir de notre société. Si vous inversez la phrase cela donne : notre société est criminelle.

    Imaginons que vous soyez de bonne composition. D'accord Damie, Michel Embareck n'a pas tout à fait tort, plus on monte dans la pyramide, moins c'est beau. Vous vous rendez à la raison, oui dear lector avec Embareck l'on part de la mésentente d'un couple pour se retrouver tout en haut, nous l'avons déjà dit, mais en reconnaissant cela vous n'aurez fait que la petite moitié du chemin. En fait vous vous débrouillez pour ressortir de cette histoire ( noire ) blanc ou blanche comme neige, ce n'est pas moi, c'est les autres. Ben non ! vous démontre Embareck que vous aussi ( pas tous, beaucoup d'élus mais peu qui refusent de céder à l'appel trompeur ) vous marchez dans les entourloupes, pardon vous y courez, vous y galopez ventre à terre, car vous êtes totalement manipulés par les instances politiques, médiatiques et marchandiques, elles ont bien compris que vous ne croyez plus en leur combine, alors elles vous préparent et vous proposent la contre-combine, voire l'anti-combine, pour soi-disant esquiver la première, mais qui dans les faits se révèlent encore plus piégeuses. Ce n'est pas de votre faute, c'est que vous êtes bêtes.

    Pas moi ! Pas moi ! tout ça c'est de la théorie de l'emberlificotage, vous écriez-vous, alors Michel Embareck qui est très gentil, vous plonge le nez dans votre caca, au moins vous n'êtes pas dépaysé, vous parle du quotidien dans lequel vous tracez votre route, et c'est-là qu'il décanille sec, vous ouvre les yeux, vous révèle ce que Balzac nommait l'envers de l'histoire contemporaine, vous n'êtes que des marionnettes qui récitez le texte que l'on attend de vous. Vous sciez en toute stupide bonne foi la branche sur laquelle vous êtes assis, vous vous attaquez à ceux qui vous ressemblent mais qui gardent une vision claire de la situation que vous n'êtes plus capable d'appréhender...

    Ce n'est pas un livre optimiste. Michel Embareck ne se gêne pas pour crever les baudruches des idées nouvelles qui embrasent les fausses colères des révoltes auto-immunes. Talentueux et jouissif, surtout quand il porte direct la main au saint du sein.

    Aux lecteurs innocents, la cervelle pleine ! Distribution gratuite de coups de pied au cul pour les autres. Ce dernier mot s'entend aussi au féminin.

    Damie Chad.

     

    SURVIVOR

    ERIC BURDON

    ( 1977 )

     

    Lead vocals : Eric Burdon / Keyboards : Zoot Money – John Bundrick – Jürgen Fritz / Guitar : Alexis Korner – Frank Diez – Colin Pincott – Geoff Whitehorn – Ken Paris + vocals / Bass : Dave Dover – Steffi Stefan / Drums : Alvin Taylor / Backing vocals : Maggie Bell – P. P. Arnold – Vicky Brown

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    Une belle pochette due à Jim Newport. Un disque à la croisée des chemins pour Burdon. Ne sait plus trop où il en est. L'aventure War est terminée depuis longtemps mais en 1976 est sorti un album de vieilles bandes, il remonte la pente avec la création d'Eric Burdon Band, les Animals datent de la préhistoire pourtant quelques mois après la sortie de ce Survivor sortira le disque de la re-formation originale et cette aventure parallèle durera pratiquement jusqu'au milieu des eigthies, et il faudra attendre 1980 pour un nouveau disque d'Eric Burdon, preuve que le Survivant n'a pas trop bien survécu son titre fait froid dans le dos : Darkness, darkness... Survivor est enregistré en Angleterre, dans la flopée des musiciens l'on remarque un ami de la première heure Alexis Korner pionnier du blues anglais, mais aussi Alvin Taylor qui participa à Sun Secrets et surtout Zoot Money qui depuis la fin des Animals croise sans cesse la route de Burdon et qui co-signe avec lui huit titres sur dix de l'album Si l'on regarde Survivor avec le recul nécessaire, l'on se rend compte que cet album qui n'a jamais été réédité est bien meilleur que les deux derniers disques des Animals reformés, Ark et Greatest Hits Live, qui de fait apparaissent comme de pâles copies, de tristes tentatives avortées. La comparaison est d'autant plus significative que Zoot Money a participé à l'aventure de ces deux disques animaliers.

    Rocky : l'on peut partir d'un principe d'équivalence simple c'est que si Eric Burdon n'est pas au mieux de sa forme, c'est que le rock'n'roll a perdu son innocence, certains lecteurs tiqueront, en 77 le punk lui file un sacré coup de pied au fesse au vieux rocky des familles, c'est une époque explosive et séminale, certes mais quand on y réfléchit le Burdon est devenu un has been, la jeune génération n'a pas besoin de lui, ne l'attend pas, alors il va leur montrer comment on manie la dynamite, vous empoigne le vocal et ne vous le lâche pas d'un millimètre et derrière ça déménage un max, on dirait que tous les crédités sont présents sur cette séance et ça tourbillonne dans tous les sens, un bon vieux rock'n'roll comme l'en n'en fait plus et Burdon vous le chevauche comme s'il drivait les chevaux de Poseidon dans la tempête et se sert de sa voix comme du trident neptunien pour ébranler les consciences. Sur ce coup vous fout K.O. Au premier round. Woman of the rings : changement d'atmosphère, vous avez eu le rock, voici le blues. Mais un blues comme vous n'en avez jamais entendu. Comme le Led Zeppe n'a jamais eu l'idée, des guitares qui jouent comme des chats écorchés et un clavier qui roucoule comme la colombe poignardée d'Apollinaire, pas besoin de plus, là-dessus Burdon pose ses phrases sans emphase à tel point que les nanas se chargent de craquer l'allumette et l'orchestre s'engage dans le maelström, et c'est à cet instant que vous réalisez, maintenant qu'il se tait, l'art de Burdon, le mec qui fait semblant de chanter à moins qu'il ne fasse semblant de parler, funambule sur la ligne de crête.

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    The kid : un sale gamin qui brouille la piste et qui ne se laisse pas écouter. Tomb of the unknown singer : malheureux vous entendez les premiers arpèges et vous pensez être parti pour une ballade de toute coolitude d'un chanteur qui se meurt d'amour, et puis le Burdon l'on dirait qu'il a emprunté la voix écorchée de Dylan, good trip en perspective, d'ailleurs le titre se retrouve sur la compil Good Times, certes mais alors éloignez-vous tout au fond du jardin et écoutez le ramage des petits oiseaux … pour vous donner une idée de comparaison c'est le même scénario que Le chanteur abandonné de Johnny Hallyday mais avec Burdon le loup est entré dans la bergerie, l'a bouffé le Berger, l'a égorgé tous les agneaux et puis s'en est allé pousser sa plainte lugubre à la lune hécatienne, un iceberg de solitude vous tombe dessus, vous ressentez l'incomplétude humaine, ce titre est une invitation baudelairienne au suicide, une pente fatale qui vous happera sans pitié si par hasard vous ne vous sentez pas au mieux de votre forme, un faire-part de la mort qui vous spécifie l'heure de votre rendez-vous au cimetière. Glaçant. Toutes mes condoléances. Famous flames : réchauffons-nous, rythmique guillerette à conter le guilledou à Magie Bell et ses copines, Alvin Taylor bat le beurre mais ce n'est pas du bio, heureusement qu'il y en a qui se défoncent à la guitare, le Burdon rigole tout seul, mais vous avez du mal à participer à la fête, je vous le dis mais le répétez pas, les flammes ne sont pas aussi fameuses que promises, un peu longuet et la gueule du dragon cracheur de feu n'est pas au rendez-vous à l'autre bout de la queue. Hollywood woman : Burdon nous fait son cinéma country : au début ce n'est pas mal, à la suite aussi, c'est dans les refrains qu'il sourit un peu trop fort pour plaire au grand public, les musicos se la donnent, des petites trouvailles de partout, on en oublie le Burdon qui chante un peu trop dans le registre de l'attendu. C'est vrai que l'on ne peut pas être tout le temps Johnny Cash. Surtout si l'on part du principe que c'est une cause perdue. Hook of Holland : un morceau qui accroche qui arrive à point nommé après les deux relâchements précédents, dans la droite ligne du morceau introductif, un feu de bois qui pétille dans la cheminée et qui met le feu à la maison, Burdon est parfait en pyromane, les filles crient pour qu'il vienne les délivrer, mais non, il faut du combustible pour alimenter le feu de joie. Une guitare incendiaire et des chœurs de pompiers heureux du beau brasier qui s'offre à eux. Chaud. Très chaud. I was born to live the blues : le Burdon l'est comme les aristocrates, se souvient qu'il a le sang bleu, voix nue et une guitare dont les cordes sont en boyaux de chat, le vieux classique de Brownie McGhee qui se permettait de le chanter de sa face joviale et épanouie, le vieux renard qui en a trop vu pour ne pas sourire à la vie, le Burdon lui il emmêle ses tripes dans ses cordes vocales de tigre, la dureté de la vie vous cisaille sans pitié, chante comme une lame de guillotine qui tombe sur les condamnés à mort que nous sommes.

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    Highway dealer : rien qu'au titre l'on sent que l'on aime déjà et quand on écoute l'on est subjugué, non ce n'est pas pied au plancher en sens inverse sur l'autoroute ( si un peu quand même ) une ambiance proche de The man sur Stop, avec des guitares qui pètent les mégaphones à la Roadrunner du grand et du beau Bo Diddley, tout le début pue le soufre et l'enfer, le Burdon barrit comme une éléphante dont un car de touristes vient de buter son petit, bref un carnage. Quant au band derrière et devant il déploie plus d'inventivité et de nuances que le Deutches Symphonie-Orchester Berlin quand il était mené par Wilhelm Furtwangler. P. O. Box 500 : poste restante. Pas à perpétuité mais récidiviste. Rien de plus terrible que d'être mis en boîte par un ami ! Burdon en faux-jeton gagnant ! K. O. Boxe. Cinq sens éteints.

    Damie Chad.

     

    XXXI

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

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    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

    Suite à notre trentième livraison, nous avons reçu des centaines de lettres de la part des adhérents de la Société Protectrice des Animaux ulcérés nous reprochant l'absence de Molossa et de Molossito dans les évènements dramatiques relatés. Certains nous accusent même d'avoir falsifié notre document. Jamais, affirment-ils nous n'aurions pu sortir vivants de cette aventure sans leur aide précieuse. C'est la vérité vraie, mais les reproches qui nous sont adressés sont particulièrement injustes, ils méconnaissent surtout le génie stratégique du Chef. Il est évident que sans nos canidés nous aurions perdu la partie, mais il ne faut jamais oublier que dans toute attaque il convient d'assurer la protection de la base de repli. Cette besogne souvent ingrate mais nécessaire échut à nos quadrupèdes aguerris. Connaissez-vous quelque chose de plus féroce qu'un chien de garde ? Sinon deux chiens de garde.

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    Nous nous retrouvâmes tous dans la cuisine où nous avaient précédé Vince et Ludovic. Ce dernier avait repris des couleurs, des timbales fumantes de café extra-fort nous attendaient, nous en avions besoin pour nous remettre de nos émotions. Les filles auraient bien croqué un petit gâteau sec, mais le Chef s'y opposa :

      • Nous n'en avons pas le temps, nous repartons dans une minute, le temps que l'agent Chad récupère les chiens, et hop tout le monde dans le SUV !

    Molossa était sagement assise devant la porte, je remarquai immédiatement l'absence de Molossito, le museau de Molossa se posa comme par inadvertance sur mon jarret gauche, je la fis rentrer avec moi.

      • Chef, sûrement un problème, l'on doit nous épier, et Molossito n'est pas là !

      • Léger changement de programme dit le Chef, Vince, Ludovic, les filles, vous sortez en papotant comme si de rien n'était, vous ne risquez rien, s'ils ne sont pas intervenus c'est qu'ils attendent les ordres, Vince au volant, moteur allumé vous attendez que l'on revienne, l'Agent Chad et moi-même nous allons récupérer Molossito, Charlotte tu prends Molossa dans tes bras quand tu es devant le Suv tu fais semblant de la poser sur le siège arrière mais tu la relâches discrètement, les autres et les portières grande-ouvertes te faciliteront la manœuvre, que notre comité de surveillance ne s'aperçoive de rien, exécution immédiate !

    En passant derrière le tronc de l'ormeau, le Chef et moi nous nous engouffrâmes dans une zone d'ombre, Molossa nous rejoignit très vite et nous guida rapidement vers un bosquet, une longue voiture noire stationnait tout feu éteint. Nous nous accroupîmes sans bruit, le Chef alluma un Coronado en faisant attention qu'aucune flamme ne trahisse notre présence.

      • A toi de jouer Molossa !

    Elle ne se le fit pas dire deux fois. Trois secondes plus tard elle était sur le capot, grognant, aboyant de toutes ses forces, l'on s'agita dans la voiture, mais des piaillements aigus nous cisaillèrent les oreilles, l'otage Molossito donnait de la voix, la réaction ne se fit pas attendre, une vitre s'abaissa et Molossito fut rapidement éjecté sans ménagement.

      • Cassez-vous les cabots, vous allez nous faire repérer, proféra une voix sourde,

    Nous étions tout près je récupérai Molossito au vol, d'un geste vif le Chef balança son Coronado par l'entrebâillement de la vitre, la grosse limousine explosa illico !

    Trente secondes plus tard nous plongions dans le SUV que Vince arracha de son immobilité de main de maître. Le Chef nous conseillait d'avoir toujours un Coronado série El dynamitero dans sa poche, ça peut toujours servir, ajoutait-il.

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    Vince connaissait la région, il roulait à tombeau ouvert n'hésitant pas à éteindre régulièrement les phares, et changeant systématiquement de direction à chaque croisement. Malgré toutes ces précautions nous ne tardâmes pas à être repérés par un hélicoptère, qui bientôt nous prit carrément en chasse.

      • Décidément l'homme à deux mains n'aime vraiment pas le rock'n'roll soupirai-je !

      • Il n'a pas que deux mains bougonna Vince, il a aussi les moyens !

      • Hum-hum, le Chef toussota, si nous étions d'un optimisme béat nous pourrions dire que ce déploiement de moyens permet de l'identifier à coup sûr, mais comme nous sommes des pessimistes actifs, nous en déduirons que s'il se montre ainsi à visage découvert c'est qu'il est sûr que nous ne profiterons pas longtemps du renseignement qu'il nous a révélé.

      • Ce qui veut dire ? s'enquit Ludovic que l'on sentait dépassé par la cascades d'évènements qui avaient si abruptement bouleversé sa vie...

      • Vous pensez que bientôt nous allons donner du museau en plein dans un barrage proposa Brunette

      • Non, cela ne correspond pas au personnage, le Chef allumait un nouveau Coronado je suppose qu'il emploiera les grands moyens, il reste à deviner lesquels avant qu'il ne se présente

      • Vous avez-vu, ils ont changé d'hélicoptère, celui-ci il porte un long-tube sous lui !

      • Ce n'est pas un long-tube charmante Charline, mais un missile air-sol, à tête chercheuse, Vince arrête-toi tout de suite, sans vouloir t'offenser l'agent Chad s'est déjà trouvé dans de telles circonstances, ce n'est pas qu'il soit meilleur conducteur que toi, mais il connaît les procédures à suivre en de tels cas, que nous pourrions qualifier de dramatiques.

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    Je me mis à zigzaguer sur la chaussée, piètre échappatoire, essayant de me rabattre juste devant les rares voitures que je doublais les obligeant à me coller au cul, ralentissant si elles ralentissaient, accélérant si elles accéléraient de telle manière que nous ne formions qu'un seul véhicule et qu'avec un peu de chance le missile s'abattrait sur l'autre conducteur, mais le gars préférait piler net et s'arrêter sur place, je repartais donc à la recherche d'une tête brûlée qui trouverait ce jeu stupide intéressant. Hélas la nationale n'était visitée que par des pleutres. Ces velléités avaient dû inquiéter, car un deuxième hélicoptère vint se ranger à côté du premier, que je sois sur la voie de droite ou de gauche, j'étais toujours dans le viseur de l'un ou de l'autre.

      • Agent Chad nous avons affaire à des coriaces, sans doute auriez-vous intérêt à adopter une autre stratégie !

    Comme toujours le Chef avait raison. Ce fut le déclic qui me permit de prendre les bonnes décisions. Pour être risqué, c'était risqué, mais si je réussissais quel magnifique chapitre à ajouter aux Mémoires d'un Génie Supérieur de l'Humanité. Maintenant que nous connaissions l'identité de l'homme à deux mains il aurait été stupide d'échouer si près du but.

      • Chef je vais utiliser une tactique vieille comme le monde, mais qui au cours de l'Histoire a fait ses preuves.

      • Agent Chad, je n'en attendais pas moins de vous !

      • C'est simple Chef, quand l'ennemi est plus fort que vous il convient de l'attaquer sur son point le plus faible !

      • Agent Chad, cela me paraît d'une grande sagesse, je vous laisse faire, pendant que vous vous emploierez à nous défaire de nos ennemis, si cela ne vous dérange pas, je me permettrai, en toute sérénité de fumer un Coronado. Que le rock'n'roll soit avec nous !

    A suivre...

  • CHRONIQUES DE POURPRE 497 : KR'TNT ! 497 : CHARLIE WATTS / DOWN IN NEW ORLEANS / ACROSS THE DIVIDE / MARC SASTRE / ANIMALS / ROCKAMBOLESQUES XX

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 497

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    11 / 02 / 2021

     

    CHARLIE WATTS / DOWN IN NEW ORLEANS

    ACROSS THE DIVIDE / MARC SASTRE

    ANIMALS / ROCKAMBOLESQUES 20

     

    J’ai la Watts qui s’dilate - Part Two

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    Les Stones ? On en fait tout un plat, alors que ça ne représente que trente albums. Que sont trente albums comparés à l’univers ? Rien.

    Grâce à ce type de raisonnement, on peut se livrer à l’expérience d’une réécoute des trente albums, ce qu’a dû faire Mike Edison pour écrire Sympathy For The Drummer - Why Charlie Watts Matters. Mais ce ne sont pas les Stones qu’on écoute, c’est Charlie Watts. Diable, comme Edison a raison : l’énergie des Stones vient de Charlie Watts. Fantastique éclairage ! Celui qu’on prenait jusqu’alors pour un personnage de second plan devient une sorte de maître d’œuvre de la Stonesy.

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    C’est ce qui frappe le plus lorsqu’on ressort de l’étagère le premier album des Stones paru en 1964, England’s Newest Hitmakers. Charlie est partout, et même mieux que partout : il pulse, notamment dans «Carol» qu’il bat à la diable. Ce n’est pas un batteur qu’on entend, mais une machine de takatak. Leur «Route 66» est incroyablement bien emmené, on peut même parler de proto-punk. Voilà une occasion en or de saluer le génie de Brian Jones, composante punk des Stones. L’«I’m A King Bee» qui ouvre le bal de la B est sans doute le cut qui situe le mieux Brian Jones dans les Stones : heavy groove et glissé de note dans l’alternance du va et vient, et bien sûr, Jag pose bien son King bee baby. Personne ne peut battre les Stones à ce petit jeu. Ils traînent aussi leur «Little By Little» dans la boue, ils font littéralement du heavy punk avec un beau départ en solo d’épate latérale. Avec «Can I Get A Witness», les Stones semblent nous dire : «Bienvenue dans le swinging London motownisé !». Charlie fait une fois de plus tout le boulot, il bat ça tout droit avec un épouvantable gusto. Ils terminent avec un autre chef-d’œuvre proto-punk, l’infernal «Walking The Dog» de Rufus, c’est du punk in the flesh, avec des coups de sifflet, numéro complet avec l’I’ll show you how to wok the dog et le killer solo flash on the run. Fa-bu-leux, complètement saqué du shook et le beat de Charlie sonne comme des clap-hands.

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    La même année paraît 12 x 5, un album un peu raté car la moitié des cuts sont mous du genou. Dommage car la pochette est magnifique. On ne voit que Brian Jones dans le coin de droite. Ils ouvrent le bal avec la meilleure version d’«Around & Around» jamais enregistrée. Charlie la swingue à la perfe et les guitares se fondent bien dans l’overwhelming. Avec son tapatap, Charlie n’en finit plus de ramener du jus au jeu. On tombe plus loin sur l’«Empty Heart» qui fit bondir Roky Erickson. Il se peut que tout le son du 13th Floor vienne de là, de cette ferveur cathartique d’harmo et de guitare. Ils rockent aussi le Womack d’«It’s All Over Now» avec toute leur niaque de punksters et glissent dans la course un killer solo flash d’antho à Toto. Quelle section rythmique ! Charlie sauve la B avec «Grown Up Wrong» : il joue ça tout droit avec un petit takaktak de recalage ici et là, pendant que Brian Jones le claque au bottleneck. Ils bouclent avec un «Susie Q» joué punk aux clap-hands. Les Stones comme on les aime.

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    Trois albums paraissent en 1965, à commencer par The Rolling Stones Now ! Si on voulait faire simple, on pourrait dire que c’est un album de batteur. Eh oui, il faut voir Charlie shaker le vieux hit de Solomon Burke, «Everybody Needs Somebody To Love». Il nous shake ça au tambourin de charley derrière le need you you you. Sur «You Can’t Catch Me», il fait du rockabilly. Tout repose sur l’élégance de son beat. On entend même Bill voyager dans le son, c’est dire si les autres se régalent. Et quand on tombe sur le «Down The Road Apiece» qui ouvre le bal de la B, l’évidence saute une nouvelle fois au paf : tout repose sur le swing de la section rythmique et les solos arrivent comme des bonus mirifiques. Le British beat n’est pas une vue de l’esprit. Brian Jones se tape la part du lion avec ce «Little Red Rooster» monté sur une dentelle de takatak provided by Charlie Watts. Il bat ça fin à la folie et Brian Jones joue au long cours. L’album s’achève avec «Surprise Surprise» que Charlie bat rockab avec des relances d’une incroyable finesse. Il soutient le beat avec un tambourin posé sur la charley et l’auréole d’accointances de cymbales qu’il claquouille à la volée mesurée.

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    Aux yeux des fans, Out Of Our Heads reste l’un des sommets de la Stonesy, car c’est là que se nichent ces coups de génie inexorables que sont «The Last Time» et «Satisfaction». Ils enregistrent ces deux hits à Hollywood et sont au sommet de leur art. Charlie sort un beat infernal sur «The Last Time» et il ramène du jus d’entrée de jeu dans «Satisfaction», qui reste l’hymne de l’éternelle adolescence. La messe est dite depuis 1965. Charlie amène aussi «The Under Assistant West Coast Promotion Man» d’un simple roulement. Belle leçon de swing. Mais le reste de l’album n’est pas aussi convaincu : ils tapent dans Sam Cooke avec «Good Times», dans Solomon avec «Cry To Me» et dans Marvin avec «Hitch Hike». Ils sont complètement fous ! Par contre leur version du «Mercy Mercy» de Don Covay enregistrée à Chicago est bien envenimée.

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    Le troisième album enregistré en 1965 s’appelle December’s Children (And Everybody’s). Il laisse un goût amer car on s’y ennuie au peu, malgré les clins d’yeux à Muddy Waters, à Arthur Alexander et à Hank Snow. L’hommage rendu au vieux délinquant de Saint-Louis avec «Talkin’ Bout You» sauve l’A, car elle est heavily insidieuse. Et «Get Off My Cloud» sauve la B. On a là l’un des emblèmes du swinging London. Pas de plus beaux accords de guitare, pas de plus belle profusion de chant, de clap-hands, de Charlie et de Brian. Edison a bien raison d’écouter les takatak de Charlie : c’est de l’art moderne.

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    En fait, les Stones auront un mal fou à égaler la splendeur punkoïde de leur premier album. Ils auront enregistré cinq albums en deux ans et c’est semble-t-il avec le sixième, Aftermath, que Brian Jones atteint son apogée. Charlie bat «Stupid Girl» sec et net et il donne toute sa mesure avec «Under My Thumb» : il envoie son takatak secouer le doh doh doh de Bill. Si la Stonesy est une science, en voilà l’équation de base : Charlie + Bill = la Stonesy. La perfection du son s’accompagne d’une progression du groove, avec un plus un mélange insolent de marimba et de fuzz, c’est-à-dire Brian + Keef. C’est plombé du beat, down to me. Si Aftermath reste l’album le plus discret des Stones, c’est à cause de «Goin’ Home», véritable apanage du groove de Stonesy. Ils jouent véritablement à l’apogée d’un style. L’autre sommet de l’album est le «Flight Five O Five» qui ouvre le bal de la B, l’un des cuts les plus punky des Stones - Get me on the flight five o five - Jag s’y fracasse la part du lion. Il faut noter l’extraordinaire qualité de la prod hollywoodienne de Dave Hassinger. On note aussi une belle fuzz noyée dans le son d’«It’s Not Easy» et le génie marimbique de Brian Jones dans «Out Of Time».

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    Brian Jones vole encore la vedette sur la pochette de Got Live If You Want It paru aussi en 1966. Cet album live propose une belle collection d’énormités, à commencer par «Under My Thumb» que Charlie s’empresse de basher aux cymbales. Bill rôde divinement dans le son. The bass on the beat ! C’est le son de la sauvagerie. À ce petit jeu, ils sont imbattables. Bill dévore ensuite «Get Off Of My Cloud», l’hymne des sixties par excellence. Il faudrait que quelqu’un se dévoue pour écrire un book sur Bill. La section rythmique fait encore des ravages dans «Not Fade Away» : carrée et sauvage, pleine de jus, le modèle absolu. En B, ils cassent la baraque avec l’enchaînement fatal de «The Last Time» et «19th Nervous Breakdown». Toute l’énergie vient du team Charlie/Bill et le riff vient incendier la plaine. Il faut voir Charlie entrer dans le beat du Nervous Breakdown ! Here it comes ! C’est là très précisément qu’on entre en religion. Arrive plus loin l’un des plus beaux hits des Stones, «Have You Seen Your Mother Baby Standing In The Shadow». Quelle purée royale ! Charlie bat le beurre des dieux. C’est joué aux chimes de guitare et battu à la diaboulette. À cet instant précis, les Stones sont le plus grand groupe de rock du monde.

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    Malgré sa pochette qui compte parmi les plus réussies de l’époque, Between The Buttons n’est pas l’album culte qu’on voudrait qu’il soit. Seuls deux cuts retiennent l’attention, «My Obsession» et «Miss Amanda Jones». Le premier est plutôt weird, monté sur un mish-mash de disto. Pour l’époque, c’est très aventureux et un brillant pianotis soutient les ooh baby du Jag. Il faut aller en B déterrer «Miss Amanda Jones», un cut qui préfigure Exile, c’est-à-dire l’esprit boogie foutraque. Les autres cuts peinent tragiquement à convaincre. Charlie et Bill devaient s’ennuyer à jouer «She Smiled Away». «Cool Calm & Collected», c’est vraiment n’importe quoi. Malgré les coups d’harmo, «Who’s Been Sleeping Here» refuse obstinément de décoller. Par contre la basse de Bill monte bien dans le mix.

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    Quand la conversation arrivait sur Their Satanic Majesties Request, on parlait d’un album raté. Les fans les plus exacerbés parlaient même de haute trahison. On en voyait se rouler par terre dans la cour du lycée, en proie à de violentes crises de dépit. C’est vrai que le son est beaucoup trop psychédélique pour les Stones. On vit des cars entiers de fans aller se plaindre au mur des lamentations. Keef parvient tout de même à caler un riff de Stonesy dans «Citadel» et Charlie réussit l’exploit de le swinguer. Il faut entendre ses relances titanesques ! Sinon, en s’ennuie pendant tout le reste de l’A, même si Brian Jones s’amuse avec son clavecin et sa flûte. En entendant ça, on criait à l’arnaque. Et tout reprenait du sens en B avec l’arrivée de «She’s A Rainbow», le hit parfait des Stones. Drumming impeccable, puissant et swingué à la fois. C’est ce qui frappe le plus dans ce hit magique : la qualité du drumming. Par contre, «Gomper» bat tous les records de nullité crasse. Cette volonté de psychedelia est une vaste fumisterie. Les Stones sauvent les meubles avec «2000 Light Years From Home» : belle entrée en matière, riff de basse et tatapoum de Charlie, back to the real deal de la Stonesy mais dans les étoiles, smooooth & soooo cool - It’s so very lovely/ 2000 light years from home.

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    L’un des sommets de la Stonesy s’appelle «Sympathy For The Devil» et se trouve sur Beggars Banquet. C’est l’histoire du man of wealth and taste. Tout repose sur le mix percus/drumbeat, la hargne de Jag, aw yeah, la bassline voyageuse et ces ooh-ooh qui vont marquer l’histoire du rock. Il ne faut pas oublier le solo exacerbé de Keef, assez novateur pour l’époque. La photo déployée dans le gatefold ténébreux illustre parfaitement ce chef-d’œuvre qu’est Sympathy. Encore de la Stonesy à son sommet avec «Parachute Woman», land on me tonite, et ces deux guitares qui se fondent dans le melting pot. Son très Chess dans l’esprit. Puis Jag chante son «Jig Saw Puzzle» au nez pincé à la Dylan, même esprit qu’«All Along The Watchtower», oh the singer he looks so angry. Charlie se tape un coup de génie en B avec «Street Fighting Man». Son tap tap déclenche la furia del sol. Le cut est gorgé de son, de descentes de basse, de rumeurs de sitar. Les Stones remontent à leur apogée. C’est aussi là qu’on trouve la vraie version du «Stray Cat Blues», bien vitriolée aux guitares, rien à voir avec la version à la mormoille que va jouer Mick Taylor par la suite. Et Brian Jones sort son dulcimer pour «Factory Girl».

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    La deuxième moitié de l’apogée du règne des Stones s’appelle Let It Bleed. Trois coups de génie s’y nichent, à commencer par «Gimme Shelter», if I don’t get somme sheltah, et cette folle de Merry Clayton gueule tout ce qu’elle peut. Les Stones se font tout petits dans le storm de Jag et de Merry, et quand ils chantent ensemble, Charlie pointe bien le beat. C’est un cut dont on ne se lassera jamais. On peut dire la même chose de «Live With Me». Keef & Charlie, voilà le secret des Stones, avec un punk de Jag et ses water rats par dessus. Ah quelle blague ! C’est l’un des pires coups fourrés jamais imaginés. On y entend même un solo de sax, alors t’as qu’à voir ! C’est «Monkey Man» qui illumine la B. Encore un coup du punk Jag, qui aménage une petite accalmie avant la tempête et le freakout savamment orchestré. On a toujours eu un petit faible pour le cut d’adieu, «You Can’t Always Get What You Want». Tout y est : les coups d’acou, les congas de Congo Square, le gospel batch, les pianotis et l’extrême richesse de la musicalité. On y voit le Jag jeter tous ses try sometimes dans la balance, et puis on a aussi les prescriptions filled et les gimmicks de relances très Southern, et bien sûr Mister Jimi. Sans oublier la montée au ciel du gospel batch et le basculement dans l’éternité, avec un décalage du beat imaginé par Charlie Watts. On croise peu de cuts aussi spectaculairement parfaits.

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    À ce stade des opérations, il est bon de remettre le nez dans le Mojo Interview qu’accorda Charlie en 2015. Mark Paytress y cite Keef : «No Charlie, no Stones.» Un Keef qui rappelle aussi que Charlie était un batteur de jazz peu concerné par la révolution culturelle à laquelle il participait. Charlie aime à rappeler qu’il préférait Charlie Parker à tout le reste, y compris Jimi Hendrix. Il rend aussi hommage à Ginger Baker - He’s a white African - et donc à Phil Seamen, le mentor de Ginger. Charlie se souvient aussi de sa première révélation : Chico Hamilton - You must remember, jazz was very big in those days - Et Charlie cite des noms de jazzmen anglais que personne ne connaît, sauf les spécialistes : Eddie taylor, Brian Broklehurst, John Picard, Danny Moos, people nobody knows now. Puis Charlie remonte dans le temps jusqu’à Fred Below, chez Chess, et DJ Fontana chez Sun - Il ne joue pas comme jouent les batteurs aujourd’hui, he plays shuffle, swing. he’s playing country and western like a big band drummer, a 4/4 swing time swing - Il en arrive fatalement aux Stones et rappelle qu’il suivait Keef - Keef is the rythm and I would follow him. It’s very much a Chuck Berry type mentality - Il a aussi un regard très clair sur le succès des Stones aux États-Unis : à la différence des Beatles qui ramenaient leurs chanson, les Stones se basaient sur des reprises américaines et forcément ça étonne Charlie qu’ils aient pu avoir autant de succès auprès des kids américains - These white kids actually bought it. Amazing ! - Et il ajoute : «On jouait du Jimmy Reed dans des dance shows, ce qui est plutôt ridicule, quand on y pense. Mais les kids aimaient ça. On jouait à Chicago et si tu descendais un peu plus bas dans la rue jusqu’à Smitty’s Corner, tu pouvais voir the real thing. Mais ils n’allaient pas chez Smitty’s.»

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    En 1970, il a fallu se débrouiller avec un seul album des Stones, ce Get Yer Ya-Ya’s Out qu’on a beaucoup trop écouté. Mick Taylor n’y amène rien. Que dalle. À la limite, on préfère le «Jumping Jack Flash» des Groovies. Si on écoute «Midnight Rambler», c’est uniquement pour Charlie. Pareil pour le Sympathy qui ouvre le bal de la B : tout le jus vient du battage en règle de Charlie. Ça ne tient que par lui. Mick Taylor en fait trop. Très belle version de «Little Queenie», aw took a look at cha, c’est l’un des sommets du boogie boogah, bien allumé au coin du bois. On les voit ensuite ramener toute la musicalité du rock dans «Street Fighting Man». Les descentes de guitares croisent l’impeccabilité du drive de basse, ça claironne très haut dans le ciel du Madison, les Stones jouent à la clameur and Charlie is good tonite, hesn’t he ?

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    Sticky Fingers est un album à double tranchant. Impossible de s’habituer au son de Mick Taylor. Son solo dans «Sway», ce n’est plus de la Stonesy. Par contre, «Can’t You Hear Me Knocking», si, c’est la Stonesy comme on l’aime, avec une basse bien ronde dans le son et un Jag bien punk au chant - Help me baby/ Ain’t no stranger - Voilà la Stonesy mal peignée, percutée de la culasse, impavide et Bobby Keys rive le clou du cut avec son shoot de sax. Mais ce fut peut-être un peu trop groovy pour les fans des Stones à l’époque. En B, Charlie fait un carton avec «Bitch» et c’est là qu’on entend le fameux my heart’s beating louder than a big bass drum.

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    Il faut bien dire qu’Exile On Main St sent le remplissage. L’album qui est double ne tient que par la présence de deux merveilles, «Rocks Off» et «Happy». Charlie bat sec l’up-tempo de «Rocks Off» et Keef chante son «Happy» d’une belle voix de fausset. Le voilà à son plus frénétique. Fabuleux travail de riffing. Mais pour le reste, c’est compliqué. On les voit tenter le diable avec «Rip This Joint», jolie tentative de jump cuivré de frais et joué à la stand-up. C’est Charlie qui rafle la mise avec un jive de jump. «Casino Boogie» est l’archétype de la Stonesy qui ne sert à rien. Avec «Tumbling Dice», les Stones inventent les Black Crowes. C’est là que Chris Robinson et les autres vont venir s’abreuver. Il faut dire que la musicalité de Dice est un modèle éternel. La B est la face la plus faible d’Exile. Tous les cuts sont mous du genou et privé d’éclat, comme d’autres sont privés de dessert. Zéro idée aussi en C, à part «Happy». C’est le problème global d’Exile. Pas d’idées. Cet album est infesté de filler. Pas de quoi faire un plat non plus avec la D. Ils recyclent le riff de «Monkey Man» pour essayer de sauver «Soul Survivor», mais on ne l’écoute même pas.

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    Tous les fans des Stones se sont arrêtés à l’époque avec Goats Head Soup. Le vieux groove de «Dancing With Mister D» rendait l’album tolérable. On éprouvait une immense pitié pour les Stones qu’on sentait en panne d’inspiration. On écoute ce Dancing en sachant bien qu’il ne s’y passera rien de plus que ce qui s’y passe déjà. Exile nous a heureusement habitué aux faces pitoyables, et donc l’A ne choque pas plus que ça. «Doo Doo Doo Doo (Heatbreaker)» se noie dans cette A pitoyable, presque sauvé par des chœurs déshinibés et des nappes de cuivres. On retrouve deux shoots de Stonesy en B, «Silver Train» et «Star Star». Chaque fois, le Silver Train rejaillit du passé. C’est le cut oublié par excellence. Johnny Winter en fit une reprise superbe. «Star Star» est typiquement le genre de cut qu’on attend d’eux : voilà de la Stonesy pure et dure, fuck a star ! Quatre bons titres sur un album, ce n’est pourtant pas si mal. Le problème est qu’à cette époque, on attendait encore des miracles des Stones.

    Dans le Mojo Interview, Charlie rappelle à quel point il a détesté le succès - Je n’ai jamais aimé ça. Oh, j’adorais jouer dans un groupe qui marchait bien, et j’adorais la scène. Mais une fois le rideau tombé, laisse tomber. Je détestais ça - Comme il détestait le flower power.

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    On a tout de suite détesté la pochette d’It’s Only Rock’n’Roll, même si Guy Peellaert la signe. Pochette trop arty pour les Stones ? Allez savoir ! C’est là sur cet album paru en 1974 qu’on trouve le «Luxury» que reprenait Jesse Hector. Joli coup de working so hard to keep in your luxury, monté sur le riff de Keef. Sinon, l’album propose un joli tas de Stonesy bien pépère, du style «If You Can’t Rock Me» ou «Short And Curlies», et même des cuts qui ne servent à rien comme «Ain’t Too Proud To Beg» ou le morceau titre. Voilà où mène la célébrité. On voit même Mick Taylor faire son Santana sur «Time Waits For No One», un cut qui étrangement se laisse écouter. Ils finissent cet album mi-figue mi-raisin avec une belle tentative de retour aux affaires, «Fingerprint File». Ces vieux démons de Jag & Keef savent encore touiller un dirty bag.

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    Paru en 1976, Black And Blue est peut-être l’album des Stones le plus détesté et donc le moins connu, sans doute à cause de ce «Hot Stuff» qu’on entendait partout à la radio et qui était leur vision du funk blanc. C’est vrai que l’A est catastrophique. Ils se prennent pour Peter Tosh avec un «Cherry O Baby» inepte et pour Rickie Lee Jones en B avec un «Melody» encore plus inepte. Et pire encore, pour Roy Orbison avec «Feel To Cry». Alors que fait Charlie ? Il frappe «Hey Negrita» sec et net. Keef sauve l’album avec «Crazy Mama» et son phrasé distinctif. On y admire une fois encore la cohésion du son. Les Stones, ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une réalité, l’un des symboles du British sound. Keef est un guitariste qui joue avec une précision exceptionnelle, son petit riff est une véritable merveille d’intentionnalité. C’est aussi sur Black And Blue que Ron Wood fait son entrée dans les Stones. Il joue sur quelques cuts et figure au dos de la pochette.

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    Le Love You Live paru en 1977 est un document intéressant, quasi ethnologique. Keef y sort une fantastique version de «Happy» qui justifie à elle seule l’écoute de ce double album. C’est un peu comme si tout le dandysme des Stones s’y incarnait. Tout ce qu’on peut aimer dans le rock anglais est là, dans cette version embarquée au heavy beat de Charlie. Et curieusement, le «Hot Stuff» qu’on y trouve est bien meilleur que la version studio de l’album précédent. En B, Keef chante son vieux «Tumbling Dice» à la force du poignet et Woody se fend d’un beau solo entreprenant dans «You Can’t Always Get What You Want», mais quand même, il vaut mieux écouter la version studio pour récupérer le gospel batch. Les Stones rendent hommage aux blackos avec la C : du blues avec «Mannish Boy» et «Little Red Rooster» et du Chuck avec «Around & Around». Ils terminent avec le bouquet fatal «Brown Sugar»/Jumpin’/Sympathy. C’est vrai qu’avec ça, ils sont dans l’universalisme. Voilà trois hits puissants qui ont façonné leur époque. Le Sympathy est assez long mais ultra joué. On en a pour son argent. Les Stones ont des hits, ils s’amusent bien et ils ont raison.

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    Tiens, voilà l’album du grand retour : Some Girls. En 1978, tout le monde croyait les Stones finis. Les Stones ? Ces vieux has-been ? Ha ha ha ha ! C’est vrai qu’ils commencent l’album en se prenant les pieds dans le tapis avec «Miss You». Sacrilège ! De la diskö ! Mais aussitôt après, Jag fait claquer le fouet de «When The Whip Comes Down». Cut sans peur et sans reproche. Et puis de fil en aiguille, ce bal d’A va nous réconcilier avec les Stones. Si on en pince pour la Stonesy, c’est même l’album idéal. On retrouve le joli mingling de guitares dans «Just My Imagination». Serait-ce le retour de the Ancient Art of Weaving dont parle Mike Edison ? Le morceau titre est lui aussi très bardé de son. Les deux guitares jouent le jeu de la musicalité à gogo. Il semble que les Stones se réinventent avec ce retour aux sources, dans l’insatiabilité de l’Ancient Art of Weaving. Encore trois belles surprises en B, à commencer par un «Respectable» gorgé de guitares et des meilleures. Charlie mène la danse à la force de son énergie. C’est Keef qui chante «Before They Make Me Run», avec son accent biaisé et les guitares en biseau derrière. Fantastique allure de bastringue ! Il relance inlassablement son relentless, penché en avant, comme s’il chantait par en-dessous. Woody passe à la basse pour un «Shattered» tapé à l’insidieuse. Voilà ce qu’on appelle une vraie fin de non-recevoir.

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    Puisque Some Girls marque le retour à la confiance, alors on peut s’octroyer une écoute d’Emotional Rescue. Force est de constater que les Stones des années 80 savent encore se montrer impressionnants. Il se peut que Woody ait amené du sang neuf. C’est Charlie qui tire l’épingle du jeu en B avec son numéro de drummer dans «When The Boys Go». Il bat ça sec et en force. Il vaut largement tous les batteurs du punk anglais, il pulse à merveille. Les chœurs de filles participent aussi à la grandeur des Stones. Le hit de l’album s’appelle «Let Me Go». Merveilleux shoot de Stonesy - I tried giving you the velvet gloves/ I tried giving you the knock-out punch - Keef joint ses chœurs de fausset à ceux du Jag. On note que Bill est toujours là et on l’entend bien mener la danse de «Dance», alors que Charlie joue au fouetté de peau des fesses avec un tact qui encore une fois en bouche un coin. C’est un plaisir que d’écouter ça, rien que pour le fouetté de Charlie. Cet album ne laisse pas indifférent, on s’effare assez rapidement du son, notamment dans «Summer Romance». Le son est plein comme un œuf. Ils jouent leur vieille carlingue de Stonesy en fer blanc et Charlie bat ça comme s’il avait vingt ans. C’est aussi sur cet album que se niche l’infâme putasserie qui donne son titre à l’album et Keef vole au secours des fans avec «All About You». Il est faux dès qu’il monte son ouuhhh, mais c’est ce qui fait le charme discret de sa bourgeoisie.

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    Attention, le Tattoo You date de 1981, donc il ne date pas d’hier. Ce Tattoo-là est un faux album puisque les Stones y proposent les restes de sessions précédentes, comme par exemple ce «Slave» qui date des sessions de Black And Blue. On peut donc parler d’un cut sauvé des eaux. Il y a du son, quoi qu’on puisse dire des Stones d’après les Stones. C’est même assez balèze, avec ces coups de sax et ces chœurs de rêve - Don’t wanna be your slave - Mais si on écoute tous les tardifs des Stones, ce n’est pas seulement à cause du big book de Sharky, c’est aussi pour Keef, et là, il nous ressort un «Little T&A» qui date des sessions d’Emotional Rescue. Il faut le voir lancer ses She’s my little rock’n’roll. Il n’y a que lui qui puisse réussir ce sortilège. Il lance des yah keefy, il niaque son chant avec génie et derrière le son fonce comme une diligence. Puissant Keef ! Rescapé des sessions de Some Girls, voici «Black Limousine» que Jag chante comme un punk. Les Stones renouent avec le pâté de boogie. L’autre merveille de ce ramassis de rescapés est «Waiting On A Friend» qui date du temps de Goat Heads Soup. Voilà les Stones dans une espèce de pop-rock à parfum paradisiaque, ambiance Southern, good time music de rêve, pur moment de magie. Sonny Rollins blows the sax et Nicky Hopkins égrène ses rivières de diamant. C’est le cut parfait, avec des accents dylanesques et sa musicalité maximaliste. C’est aussi sur cet album qu’on trouve le heavy keefy «Start Me Up» que Charlie bat à la bravado. Comme si les Stones montraient qu’ils voulaient encore frapper un coup. Et quel coup ! Ce sont les vieux Stones, mais God, comme ils savent tenir un beat. C’est dirons-nous leur façon de chasser le doute parmi les fidèles de la vieille paroisse. Quant au reste, on peut le foutre à la poubelle. Ce sale petit voyou de Jag ruine pas mal d’efforts.

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    Malgré sa pochette d’une incroyable vulgarité, Undercover est un bel album de Stonesy. On note la frappe sèche et déterminée de Charlie dans «She Was Hot» et «Tie You Up» sonne comme un vieux rockalama net et sans bavures. Keef monte aux chœurs sur les ponts, et comme c’est chanté à la ramasse, ça redevient du grand art. «Wanna Hold You» est le cut de Keef. Il adore chanter ses cuts de Keef. C’est dingue comme il sait faire la différence. Charlie veille au bon grain de l’ivraie, car il cavale bien le beat. On trouve aussi des cuts de diskö-funk bizarres sur l’album («Undercover Of The Night» et «Too Much Blood») et les Stones retrouvent leur éclat avec «Too Tough», un cut qui repose une fois de plus sur le beat de Charlie. Bon d’accord, Jag chante et Keef ramène du riff de fer blanc, mais la classe du cut vient du beat. Curieusement, «All The Way Down» est encore un énorme cut de Stonesy chanté à pleine gueule. Ils continuent de produire cet excellent mix de riffs, de beat et de voix. Ils n’ont rien perdu de leur superbe.

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    Pochette années 80 pour Dirty Work avec des Stones déguisés en coiffeurs. L’époque veut ça. Il semblerait que ce soit l’album de Charlie car le beat est monté au devant du mix. Du coup, «Fight» devient un cut de batteur. Et comme le montre «Hold Back», Charlie n’a jamais battu aussi sec. Il joue dans la devanture du mix et ça donne du jus à ces cuts qui n’ont pas de cou. Et comme le dit si justement Edison, «Had It With You», c’est le son de Jag et de Keef qui se battent. C’est gratté à l’os et l’harmo ramène les Stones aux sources. Le cut de Keef s’appelle «Sleep Tonight». Au fond, Keef est un vieux requin mélancolique.

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    On trouve une belle énormité sur Steel Wheels : «Hold On To Your Hat». Les Stones sont encore capables de beaux blasts, il faut s’en féliciter. Keef introduit «Sad Sad Sad» au riff vainqueur et Charlie le bat à la dure. Voilà encore un cut de batteur avec un fort relent de Stonesy. La prod est une merveille absolue. Keef doit aimer le hard funk car voilà qu’arrive «Terrifying». Comme il a des idées de riffs en tête, il faut que ça sorte. Le «Rock And A Hard Place» qui ouvre le bal de la B est plus classique. On entend les Stones de l’époque. Charlie y bat un big break de bass drum. Edison a raison d’insister sur l’importance de Charlie Watts. Pas de Stonesy possible sans cette force de frappe. Et puis voilà le cut de Keef, «Can’t Be Seen». Quand il prend le micro, on sent nettement la différence. Il chante à perdre haleine, embarqué une fois encore ventre à terre par le beat cavaleur de son poto Charlie.

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    Énorme album que ce Voodoo Lounge paru en 1994. Inespéré ! Charlie casse la baraque avec «You Got Me Rocking». Charlie on the beat, yeah ! Si les Stones, n’ont pas le heavy drum beat de Charlie, ils n’ont rien. Charlie bat comme un galérien. C’est une leçon dont l’histoire se souviendra. Il fait encore des siennes dans «Sparks Will Fly». Une bombe. Tout le chant de Jag repose sur Charlie. C’est bardé de son, avec Darryl Jones on bass. Terrific ! Charlie réveille encore les bas instincts dans «Moon Is Up». Il bat tout ce qu’il peut battre. Alors Jag peut faire son cirque. C’est soutenu au concert d’orgue cajun. Encore une fois, tout repose sur les épaules de Charlie et les autres ramènent du gratté de poux sur leurs guitares. Résultat plutôt fascinant. On entend Keef charger la chaudière d’«I Go Wild». C’est le cut révélatoire de l’album, rien d’aussi explosif. Et les keefy cuts ? On en trouve deux, ici, «Thru & Thru» et «The Worst». Keef ne chante pas très bien son Thru, mais c’est Keef, il est encore capable de coups de Jarnac, d’autant qu’il part en sucette à la fin du cut. Beautiful Keef !

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    Avec Stripped, les Stones radotent leurs vieux tubes. Charlie bat «Street Fighting Man» comme plâtre, mais on perd toute la magie de la version originale. Puis ils flinguent «Like A Rolling Stone», «Not Fade Away» et battent tous les records d’infamie avec «Shine A Light». Jag s’y prend pour un Soul Brother, c’est comme si on voyait palpiter son anus. Rien à tirer non plus de «The Spider & The Fly» et d’«Im Free». Pareil pour «Wild Horses» : allez plutôt écouter la version originale. Ici, le Jag est insupportable. En fait on ne supporte plus le vieux Jag, on ne supporte plus de le voir ruiner ces hits magiques que sont «Let It Bleed» et «Dead Flowers». Keef sauve le set avec «Slipping Away».

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    Heureusement, Bridges To Babylon vole au secours des Stones. Quel album ! Démarrage en trombe avec «Flip & Switch», fracassé par Charlie le punk. Wow, on peut dire que Charlie bat ça wild. Alors Jag peut ramener sa fraise mordorée. On entend rarement des beats aussi ramassés. Tous ceux qui s’imaginent que Charlie sucre les fraises se mettent le doigt dans l’œil. Il n’a jamais aussi bien battu. C’est un batteur infernal. Il bat à la folie Méricourt. Il bat dans l’aura du no way out. Keef est juste derrière. Avec «Low Down», on sent que les Stones font l’impossible pour rester les Stones. Ils ressortent toutes leurs vieilles ficelles de caleçon, mais ça ne marche pas. «Gunface» non plus. Keef sauve les meubles avec «You Don’t Have To Hear It», un reggae de pirate, whisper in my ear, Keef nous emmène dans la cabane, il sait le faire, avec les chœurs et les cuivres. Admirable. Retour en force des Stones avec «Out Of Control» et son refrain explosif, comme à la grande époque. C’est le genre de cut qui ne prévient pas, comme un coup de boule. Retour aussi du power dans «Saint Of Me» - You’ll never make a saint of me - ce démon de Charlie bat ça wild encore une fois et Jag tire bien son épingle du jeu. Charlie bat «Might As Well Get Juiced» au hip-hop beat et on entend une belle mélasse de guitares dans le fond du beat et une fois encore, Jag se prend pour le diable. Belle démonstration de heavyness. Encore un cut de batteur avec «Too Tight», violente décharge de Stonesy, Charlie tend le beat. Puis Keef se tape la part du lion avec «Thief In The Night» et «How Can I Stop». Magie pure, on est bien obligé de l’avouer.

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    Faut-il écouter A Bigger Bang ? Oui, mille fois oui, ne serait-ce que pour «This Place Is Empty», cut de Keef, c’mon baby. Il est effarant de classe. Il chante sa vieille rengaine aux dents branlantes de junkie dude. Du coup, les Stones reprennent du sens, loin des putasseries de Jag. Keef et Charlie veillent au grain. Et puis on voit aussi les Stones devenir fous avec «Rough Justice». Surtout Keef et Charlie. C’est une horreur, une cavalcade infernale, une Stonesy punkoïde qui t’embarque pour Cythère, un ouragan raseur de mottes, ça déloge les bunkers, ça siphonne Tournesol, Charlie frappe comme un frappadingue. Précision capitale : Don Was produit l’album, d’où le son. «It Won’t Take Long» n’est pas de la Stonesy, mais du big heavy sound. Ça reste une aventure de rock électrique intéressante. Il faut dire aussi qu’on croise pas mal de cuts qui ne servent à rien. Il faut attendre «Oh No Not You Again» pour retrouver la terre ferme et la grosse riffalama. C’est assez violent, on assiste à un beau développé de Stonesy et c’est à Charlie que revient l’honneur de finir en beauté avec «Look What The Cat Dragged On». Charlie power ! Imbattable.

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    Le dernier album des Stones paraît en 2016 et s’appelle Blue & Lonesome. C’est un album conçu en hommage au blues et ils tentent de renouer avec le son de leurs premiers albums, mais sans Brian Jones, ce qui est une grave erreur. Sans Brian Jones, les Stones ne sont pas très doués pour le blues. Les problèmes commencent avec le «Just A Fool» de Little Walter. Jag y sonne comme une vieille tante de la Nouvelle Orleans. Derrière ça joue et ça bat sec et net. Quoi qu’on en pense, il faut avoir écouté ça. Et pas sur un smartphone. Il faut un minimum de son pour se faire une idée. Avec «Commit A Crime», Jag se prend pour Wolf, donc ça pose un problème. Ça ne marche pas, malgré tout l’harmo du monde. On les voit jouer aussi le morceau titre à l’extrême sincérité, mais justement, c’est là où le bât blesse : trop de sincérité tue la sincérité. Jag tente de faire illusion avec l’antique «All Of Your Love» de Magic Sam, mais encore une fois, on décroche. Il faut attendre «I Gotta Go» pour voir les Stones s’aligner sur la folie de Little Walter. Saluons leur courage. C’est gonflé de leur part. Charlie stompe le beat et sauve les Stones du naufrage. Et comme on le voit avec le heavy blues d’«Everybody Knows About My Good Thing», Keef ne fait jamais n’importe quoi. Même s’il choisit Johnnie Taylor, les Stones manquent de crédibilité sur ce coup-là. N’est pas Stax qui veut. Et si c’est Keef qui le prend au chant, on l’accepte, mais jamais Jag. No way. Retour à Little Walter avec «Hate To See You Go» tapé au heavy beat de garage blues. C’est bardé de son et d’énergie, c’mon baby/ baby please don’t go - Ils noient ensuite «Hoodoo Blues» d’harmo, et Jag chante comme à l’aube des Stones. Alors forcément, ça pince le cœur. D’autant que les Stones rendent un bel hommage au génie de Lightning Slim.

    Au moment de l’interview, Charlie a 73 balais. Il pense pouvoir jouer avec le Stones jusqu’à 85 ans - C’est facile, tu t’arranges pour que le public soit heureux à la fin de la soirée - L’interview a lieu au moment où les Stones prévoient de partir en tournée pour jouer Sticky Fingers. Mais sans Mick Taylor. En même temps, Charlie avoue qu’il en a un peu marre des tournées - I want to do other than sit in a hotel in Ohio. Je veux dire que j’ai fait ça toute ma vie. Si Keef était là, il dirait : ‘Que veux-tu faire d’autre ?’ - Charlie reconnaît pour finir que les Stones sont plutôt bien conservés. Paytress lui fait d’ailleurs remarquer qu’il a toujours ses cheveux. We’ve kept a lot of it together, lui répond Charlie, surtout Mick. Mais aussi Roger Daltrey, et Ringo. Il rappelle ensuite que passé les 40 ou 50 ans, il y a des choses à faire pour pouvoir encore durer 20 ans. Paytress demande quelles choses et Charlie lui répond faire de l’exercice. Mais pas trop. Il dit détester les muscles. «Si tu as des muscles, tu ne peux plus porter un costume.» Alors Paytress lui rappelle que Ginger avait fait du vélo de course. Charlie conclut là-dessus : comme Keef, Ginger était une force de la nature. Ginger n’avait pas l’air bien ces derniers temps, mais il jouait encore comme un démon après avoir mené la vie qu’il a mené. Now that’s amazing.

    Signé : Cazengler Charlie Ouaf (va chercher la baballe)

    Rolling Stones. England’s Newest Hitmakers. London Records 1964

    Rolling Stones. 12 x 5. London Records 1964

    Rolling Stones. The Rolling Stones Now ! London Records 1965

    Rolling Stones. Out Of Our Heads. London Records 1965

    Rolling Stones. December’s Children. London Records 1965

    Rolling Stones. Aftermath. London Records 1966

    Rolling Stones. Got Live If You Want It. London Records 1966

    Rolling Stones. Between The Buttons. Decca Records 1967

    Rolling Stones. Their Satanic Majesties Request. Decca Records 1967

    Rolling Stones. Beggars Banquet. Decca Records 1968

    Rolling Stones. Let It Bleed. Decca Records 1969

    Rolling Stones. Get Yer Ya-Ya’s Out. Decca Records 1970

    Rolling Stones. Sticky Fingers. Rolling Stones Records 1971

    Rolling Stones. Exile On Main St. Rolling Stones Records 1972

    Rolling Stones. Goats Head Soup. Rolling Stones Records 1973

    Rolling Stones. It’s Only Rock’n’Roll. Rolling Stones Records 1974

    Rolling Stones. Black And Blue. Rolling Stones Records 1976

    Rolling Stones. Love You Live. Rolling Stones Records 1977

    Rolling Stones. Some Girls. Rolling Stones Records 1978

    Rolling Stones. Emotional Rescue. Rolling Stones Records 1980

    Rolling Stones. Tattoo You. Rolling Stones Records 1982

    Rolling Stones. Undercover. Rolling Stones Records 1983

    Rolling Stones. Dirty Work. Rolling Stones Records 1986

    Rolling Stones. Steel Wheels. Rolling Stones Records 1989

    Rolling Stones. Voodoo Lounge. Virgin Records 1994

    Rolling Stones. Stripped. Virgin Records 1995

    Rolling Stones. Bridges To Babylon. Virgin Records 1997

    Rolling Stones. A Bigger Bang. Virgin Records 2005

    Rolling Stones. Blue & Lonesome. Polydor 2016

    Mark Paytress. The Mojo interview : Charlie Watts. Mojo # 261 - August 2015

     

    Down in New Orleans

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    Avec Stuart Baker (New Orleans Funk/Soul Jazz), l’autre grand spécialiste du New Orleans Sound s’appelle John Broven. Rhythm And Blues In New Orleans est très certainement l’ouvrage de référence en la matière. Comme le dit si bien Charles Aznavour, ils sont venus, ils sont tous là. Broven brosse dans son livre le portrait de chacun des acteurs d’une scène incroyablement riche, à commencer bien sûr par Cosimo Matassa, le Sam Phillips local, auquel Fatsy, Little Richard, Lloyd Price et tant d’autres doivent tout. Passionné de son, ce petit épicier italien développa ce que Mac Rebennack appelle the Cosimo sound - strong drums, heavy bass, light piano, heavy guitar, light horn and strong vocal lead (gros son de batterie, de basse et de guitare, piano et cuivres légers et chant puissant) - Alors bien sûr, vous allez dire que c’est facile pour lui quand on a des mecs aussi brillants que Fatsy et Little Richard dans le studio, mais non, pas du tout, il faut raisonner à l’inverse, c’est parce que ces mecs sont brillants qu’il faut se montrer à la hauteur. Mac ajoute que Cosimo demandait au guitariste de doubler la bassline et aux cuivres de la renforcer. Mais ce n’est pas tout. Cosimo : «The New Orleans Sound wasn’t only based on horns and rhythm. There’s a kind of attitude to lyrics too.» (Le son New Orleans n’est pas seulement basé sur les cuivres et la rythmique. Les textes jouent aussi un rôle capital). Il cite l’exemple des Cajun guys de la Louisiane du Sud qui avaient la même kind of attitude to lyrics, oui des mecs qui savaient soigner leurs textes. D’ailleurs Huey P. Meaux travailla énormément avec Cosimo. Notons qu’en 1956, Cosimo avait déjà enregistré «Lawdy Miss Clawdy», «Tutti Frutti» et «Ain’t That A Shame». Pas mal pour un petit épicier rital, non ?

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    Red Tyler parle du studio de Cosimo comme d’un endroit très primitif - Si tu vas y jouer en été, tu vas avoir de sacrés problèmes, car il n’y a pas d’air conditionné - et Bert Frilot qui travailla pour Cosimo de 1961 à 1964 ajoute : «Anytime we had a recording session, that morning we’d call the French Market Ice Company and we would order two tons of crushed ice.» (Chaque fois qu’on allait enregistrer, on appelait la French Market Ice Company pour se faire livrer deux tonnes de glace pilée). Le nom de Cosimo restera donc attaché à des anecdotes aussi poilantes que celle des deux tonnes de glace pilée. Par contre, l’aspect business est beaucoup moins drôle. Le pauvre Cosimo tenta l’aventure en montant Dover Records. Il croyait réussir là où Harold Battiste avait échoué avec A.F.O. Records, mais il allait y laisser toutes ses plumes. Les sous rentraient moins vite qu’ils ne sortaient - I didn’t know anything about the record business - Pourtant il avait des hits («Tell It Like It Is» d’Aaron Neville ou encore «Barefootin’» de Robert Parker), mais ça ne suffisait pas. Les distributeurs jouaient sur les délais de paiement et Cosimo fut confronté au même problème qu’Uncle Sam à Memphis : plus de tréso. Le pauvre Cosimo n’avait pas d’Elvis à vendre pour se remettre à flot et il perdit tout ce qu’il possédait, y compris l’épicerie.

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    C’est Roy Brown qu’on voit en couverture de l’ouvrage de John Broven. Pour le situer, Broven dit qu’il fut le premier chanteur de Soul et que ses héritiers sont les géants du popular urban-blues, B.B. King, Bobby Blue Bland et Little Milton, auxquels il faut ajouter the early rhythm and blues output de Little Richard, de Clyde McPhatter et de Jackie Wilson. Avec «Good Rockin’ Tonight», Roy Brown started it all in New Orleans : enregistré en 1947 chez Cosimo, soit quatre ans avant que Jackie Brenston et Ike Turner n’enregistrent «Rocket 88» chez Uncle Sam à Memphis, un Rocket qu’on considère à tort comme le first rock’n’roll record. Mais dans les deux cas, on se fourre le doigt dans l’œil jusqu’au coude : la première à hot-rocker dans ses godasses fut Sister Rosetta Tharpe en 1944 avec «Strange Things Happening Every Day». Elle y passait un petit solo hardi qui fit bander plus d’un guitariste.

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    New Orleans devient vite le nouvel El Dorado et le premier à en profiter, c’est Lew Chudd, le boss d’Imperial Records, label indépendant californien. C’est avec Chudd que commence la merveilleuse aventure de Fatsy, l’un des artistes les plus attachants et les plus brillants du XXe siècle. Cosimo rappelle que Fatsy était très créatif. Il savait s’approprier un air traditionnel. Broven : «Somehow Fats was rock’n’roll’s safety valve, and all he was putting down was good-time New Orleans music.» (D’une certaine façon, Fats servait de soupape de sécurité au rock’n’roll, il proposait de la good time music de la Nouvelle Orleans). Et il ajoute : «Relaxed good humour permeated his records and everything was simple and danceable.» Oui Broven a raison, sa musique respirait la joie et la bonne humeur et tout le monde dansait. Fatsy était aussi très populaire chez les Cajuns. Earl King se souvient d’avoir vu dans le bayou des juke-box bourrés de singles du grand Fats Domino. Parmi les gens qui doivent tout à Fatsy, on trouve bien sûr Clarence Frogman Henry, Joe Barry, Warren Storm, Chubby Checker, Bobby Darin et Little Milton à ses débuts. Broven dit mieux que personne la puissance de Fatsy sur scène : «Fats drove the band from the front, with immaculate drummer Smokey Johnson by his side setting up an irresistible street beat.» (Fats jouait devant sur scène et installé à côté de lui, Smokey Johnson battait l’irrésistible street beurre). Allen Toussaint qualifiait Fatsy de master of simplicity, mais il ajoute que la racine de sa légende reposait sur the studio magic created by Fats and Dave Bartholomew, with Cosimo Matassa at the control board. Toussaint a raison d’insister sur ce point : un artiste n’est jamais seul pour créer de la magie. C’est dans tous les cas une combinaison. Ici, ils sont trois : Fatsy, Dave Batholomew ET Cosimo. Dans le cas d’Elvis, ils seront quatre pour créer la magie de «That’s All Right» en 1954 : Elvis, Scotty Moore, Bill Black ET Uncle Sam.

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    Avec Lew Chudd, l’autre grand exploitant du New Orleans Sound s’appelle Art Rupe, boss de Specialty Records, un autre label indépendant californien. Il voyait Lloyd Price comme un équivalent de Fatsy et «Lawdy Miss Clawdy» parut en 1952. Quand Lloyd Price est appelé sous les drapeaux, il ramène Little Richard chez Specialty, et du coup, il perd sa couronne. Rien ne pouvait arrêter the wild and frantic Little Richard. Tous ses hits furent enregistrés en 13 mois, de septembre 1955 à octobre 1956, chez Cosimo, on North Rampart. Selon Mac Rebennack, Little Richard avait du talent, mais il n’eut de succès que lorsque Lee Allen and Red Tyler put that sound on him and put that hard rock feel on him. C’est le New Orleans Sound that got Little Richard across, and since he’s left that sound behind, he’s never been susscessful. Little Richard devait tout, absolument tout, au barrelhouse power de New Orleans et il commit une erreur fatale en allant ensuite enregistrer ailleurs. Pas de wild and frantic Little Richard sans New Orleans Sound, sans Earl Parmer ni Lee Allen. Il arriva la même mésaventure à Guitar Slim : tant qu’il enregistrait chez Cosimo, ça restait passionnant et tout s’écroula dès qu’Art Rupe l’envoya enregistrer ailleurs - New Orleans music does not travel (c’est un son qui ne s’exporte pas) - Guitar Slim n’enregistra que quatre cuts chez Cosimo, dont le fameux «The Things That I Used To Do», lors d’une session supervisée par Jerry Wexler, pour ATCO. Mais Art Rupe voulait Slim et il l’envoya enregistrer ailleurs, ce qui ruina sa carrière. Guitar Slim mourut alcoolique à New York. Il n’avait que 33 ans. Il était pourtant devenu légendaire : quand il jouait dans un club, il lui arrivait de sortir dans la rue avec sa guitare. Il portait des costards très voyants, rouges, blancs ou verts (the loudest green). Al Reed : «Jimi Hendrix was a latecomer with this electric sound. The man who had a hell of a lot to do with the electric sound was Guitar Slim, because his was the finest and his was about the first. No one else had done it before.» (Jimi Hendrix est arrivé longtemps après Guitar Slim qui fut le premier à jouer aussi électrique et il était le meilleur. Avant lui, personne n’avait jamais sorti un son pareil). Et Mac ajoute que lorsqu’on entend jouer Earl King, on entend Guitar Slim - But Earl was never the insane entertainer that Slim was.

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    John Broven évoque aussi le proto-punk de la Nouvelle Orleans, avec Jerry Byrne et Ronnie Barron. C’est Byrne qu’on retrouve dans l’ultra-mythique «Morgus The Magnificient» de Morgus and The 3 Ghouls, mystérieuse formation dans laquelle officient Mac et Frankie Ford. Pour Mac, Jerry Byrne et Joe Barry étaient «the two problem kids that I had.» Il faut préciser que tout ce petit monde tournait à l’héro. Broven évoque aussi le souvenir du grand Bobby Charles, un kid blanc qui s’imposa dans la black scene, avec ce mélange de New Orleans r’n’b et de Cajun feel qu’on appelle swamp pop et dont Ace remplit aujourd’hui de délicieuses compiles.

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    L’autre grand héros de Broven, c’est Johnny Vincent, d’origine italienne comme Cosimo et qui après avoir bossé pour Art Rupe chez Specialty fonda le label Ace à Jackson, Mississippi (un nom qu’allaient reprendre Ted Carroll et Roger Armstrong à Londres, en hommage à Johnny Vincent). Sur Ace, on trouvait Frankie Ford, Huey Piano Smith, Earl King, Joe Tex et... Morgus and The 3 Ghouls. Tout le catalogue Ace est réédité sur Ace en cinq volumes. On peut parler de passage obligatoire.

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    L’ouvrage de Broven épuise autant qu’une marche en forêt équatoriale. Il n’en finit plus de ramener des figures de légende. Tiens, Earl King, fils spirituel de Guitar Slim. Broven dit qu’avec lui, on est au cœur du South Louisiana swamp-pop style. Cosimo le considère comme un grand producteur, un homme à idées - He would be coming up with little figures that fit (Il sortait des petits gimmicks qui convenaient parfaitement) - Earl King enregistrait pour des tas de labels locaux.

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    Broven évoque aussi les sessions organisées par Berry Gordy en 1963 avec un pack d’artistes de la Nouvelle Orleans, Eskew Reeder (Esquerita), Earl King, Joe Jones et Reggie Hall. Reeder indique que ces sessions changèrent le son de Motown qui était alors cha-cha («Shop Around») et qui se transforma pour devenir le full sound des Vandellas («Nowhere To Run»), that funky boomin’ stuff we brought up from New Orleans. Ne les cherchez pas, ces sessions pour Motown sont restées inédites.

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    Earl King n’eut pas le temps d’écrire son autobio, Huey Piano Smith non plus, mais par chance, John Wirt lui consacre un ouvrage, Huey Piano Smith And The Rocking Pneumonia Blues. Smith avait commencé dans les années 50 à tourner dans les clubs avec Guitar Slim, puis après avec Earl King. Comme Dave Bartholomew trouvait Smith trop parfait au piano, il lui conseilla de jouer quelques fausses notes, ‘like Little Richard’. Smith tournait avec un groupe à géométrie variable nommé the Clowns dans lequel passèrent des gens comme Bobby Marchan et Gerri Hall. Huey Smith ne jurait que par la good time music, comme Fatsy. Cosimo le traitait de driving force. Huey was hot et ses albums sortaient sur Ace.

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    ( Joe Banashak )

    Puisqu’on parle des labels locaux, voilà Minit monté par Joe Banashak. Mac : «Banashak was the fortunate cat to fall upon Toussaint’s services.» (Banashak eut la chance de tomber sur un mec aussi doué qu’Allen Toussaint). Banashak embauche en effet Allen Toussaint comme producteur maison et Minit devient légendaire, avec un roster composé de gens comme Bobby Womack, Ernie K-Doe et Chris Kenner qui est selon Mac, l’un des heaviest songwriters down here - I don’t think there was anybody writing better songs, from ‘Sick And tired’ to ‘Something You Got’ in the gospel tradition, and his writing influenced Allen Toussaint - Son vieux complice Marshall Sehorn dit de Toussaint qu’il fut the most talented man I’ve ever known.

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    Dans ce livre, Mac est à la fête bien sûr, surtout quand Harold Battiste décrit le son de Dr. John the Night Tripper : «African-New Orleans-Congo Square type of spiritual thing.» Eh oui, ça devient intéressant quand le rock se fait spirituel. Battiste sait de quoi il parle puisqu’il produisit le premier album de Dr John à Los Angeles. Personnage clé lui aussi, Harold Battiste, qui fut le boss du label A.F.O., l’un des berceaux du pur New Orleans Sound, et qui comme Cosimo, bouffa la grenouille. Battiste connaîtra des heures meilleures à Los Angeles en lançant Dr John et en produisant «I Got You Babe» de Sonny & Cher. Il va aussi co-produire Doctor John’s Gumbo avec Jerry Wexler, un album clé de la mythologie de Big Easy puisque Mac y rend hommage à tous ses héros, Huey Smith, Archibald, Earl King et Fess, aidé en cela par une ribambelle de légendes locales : Lee Allen, Ronnie Barron, Shirley Goodman, Tami Lynn et Alvin Robinson.

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    Restons au rayon des producteurs de génie. Voici Dave Bartholomew, qui vient tout juste de casser sa vieille pipe en bois à l’âge de 100 ans. Bert Frilot le situe ainsi : «Dave Batholomew was another one of those guys that was smarter than he knew he was.» (Il était encore plus classe qu’il ne croyait l’être, pas mal comme compliment, non ?) Frilot ajoute que Bartho pouvait diriger un big band et qu’au premier abord il pouvait avoir quelque chose d’intimidant.

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    Broven termine son parcours du combattant avec les Meters et leur organized freedom qui fit tant baver Keith Richards. En 2015, Broven se félicitait de voir que ses deux grands héros Fatsy et Bartho étaient encore en vie. Fatsy monta sur scène pour la dernière fois en 2007 au Tipitina, un set qu’on retrouve dans le film Walking Back To New Orleans.

    Marshall Sehorn : «You can go anywhere you want to: there’s no music like New Orleans music. There’s no other singers like New Orleans singers. There’s no other people like New Orleans people. Nobody else has as good a time as we do. Nobody else shakes their ass as we do, and that’s everybody, everybody from old to young, black and white, Indians, jumpin’, dancin’, carryin’ on and having a good time. And that’s what it’s all about. That’s what this city is all about.» (Tu peux aller où tu veux : il n’existe rien de comparable au son de la Nouvelle Orleans, rien de comparable aux chanteurs d’ici, rien de comparable aux gens d’ici. Ici, on prend du bon temps, personne ne danse comme on danse ici, les jeunes comme les vieux, les bancs, les noirs et les Indiens, tout le monde danse et prend du bon temps, et ça dit tout ce qu’il faut savoir de la Nouvelle Orleans).

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    La meilleure illustration de cette déclaration prophétique est sans doute le Mardi Gras de la Nouvelle Orleans. Le roi du Mardi Gras s’appelle Theodore Eugene Bo Dollis. Il chante dans un Indian Tribe nommé the Wild Magnolias, et leur premier album, The Wild Magnolias With The New Orleans Project parut en 1974. Aaron Neville : «The Wild Magnolias record was the first of its kind.» C’est ce qu’on appelle en langage tonitruant a smokin’ beast, un véritable chef-d’œuvre de funk primitif. Art Neville : «You heard everything in that music, Sly Stone, James Brown, Parliament, Funkadelic, even the Meters.» Rien qu’avec «Handa Wanda», c’est dans la poche. Wow, quel shuffle de funk ! C’est wahté d’entrée de jeu, chanté à l’Africaine et monté sur une extraordinaire assise rythmique, avec bien sûr des filles qui déraillent. Bo Dollis mène le bal des vampires. Même jus avec «Smoke My Peace Pipe», afro-cubain en diable, jazz de Soul de butt. On est dans l’excellence du beat, dans la moiteur des jazz-roots, dans l’orgie des influences - Sly, War, Isleys, JB’s, MG’s, Hendrix & Coltrane - Bo : «No pop, but that Otis Redding and Little Willie John, they were alright !». Pour Bo qui adore Otis et Little Willie John, le rêve absolu est de voir les Indian Tribes from Brazil, Trinitad, Haïti and the Wild West hanging out and having fun, Willie Tee est survolté, pas besoin d’expliquer, just listen ! On reste dans l’énormité avec «(Somebody Got) Soul Soul Soul», énorme cut de Soul System, têtu comme une mule, joué à l’excellence des percus et ramoné par le bassmatic. Sans doute avons-nous là le meilleur funk d’Amérique. Les Wild Magnolias terminent ce festin de son avec une triplette insurpassable : «Golden Crown», «Shoo Fly» et «Iko Iko». Back to Congo Square, sous tension maximaliste, avec tout le génie du carnaval et de ses coups de sifflets. Ils tapent «Shoo Fly» au funk têtu comme une mule, avec toute l’énergie du gospel batch puis Bo éclate l’Iko du Congo. Les filles sont magnifiques. Cyril Neville : «It came from New Orleans, and it also came from a deeper place, a place of alienation, double alienation, for being black and for being Indian.» (Ça vient de la Nouvelle Orleans, bien sûr, mais aussi de quelque chose de plus profond, d’une double aliénation, celle d’être nègre et celle d’être indien). Cyril parle bien sûr de marginalisation.

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    Sur la pochette de They Call Us Wild, les Wild Magnolias posent en grande tenue de carnaval. Au dos de la pochette, on trouve les portraits des musiciens qui les accompagnent. Black is black. Tout l’univers musical des Wild Magnolias tourne autour du carnaval. Ils tapent «New Suit» au funk de Soul très pro. Soul brother à la voix très généreuse, Bo Dollis mène bien sa barque. Le hit du disk s’appelle «Fire Water». Groove de forêt profonde et humide, ultra joué aux percus, un vrai modèle de funk africain et attention, car les Injuns arrivent avec «Injuns Here We Come» ! Bo shake bien son shit secoué de percus. Le bassman Erving Charles fait décoller le groove. Bo mâche sa niaque. Ça repart de plus belle en B avec «New Kinda Groove». Bo joue la carte du heavy groove. Il fait danser les esprits. Bo ne lâche jamais prise. La classe du groove de funk qui suit : «Jumalaka Boom Boom» ! Erving Charles joue comme un dieu. Il drive sa basse en queue de poisson. Il récidive avec «We’re Gonna Party». Ce démon d’Erving Charles crée la magie chez les Magnolias. Groove profond et luxuriant comme la forêt du Douanier Rousseau - Do you wanna party/ That’ what I say/ Party all nite long - Huitième merveille du monde.

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    Grand retour de Bo Dollis & The Wild Magnolias en 1990, soit quinze après, avec I’m Back At Carnaval Time. Casting de rêve : George Porter on bass et Snooks Eaglin on guitar. Bo attaque avec cet extraordinaire shoot de good time music qui s’intitule «Carnival Time» - Everybody’s happy - organique ! On a même un solo de trompette dixieland. S’ensuit un «Bon Ton Roulet» magnifique, véritable street rumble, il bong tong roulette, Bo chante au timbre fêlé. Belle version d’«Iko Iko» cuite dans son jus d’Africanité. Bo chante ses gênes de Brazzaville et de fuckin’ Servognan et tout l’album remonte ainsi dans le temps, comme une pirogue sur un fleuve inexploré. Tiens voilà «Shallow Water Oh Mama», fantastique exercice de style, soufflé à la Satchmo, c’est-à-dire aux trompettes de la renommée, mais ça joue dans la matière d’un groove, plus sophistiqué, pas loin de Miles Davis. On tombe plus loin sur l’imparable «Tipitina», ils fessent le Fess, à la trompette de tromblon, ce sacré Bo roule Tipi dans sa vieille diction salivaire. On s’effare de tant de classe, tous ces mecs du carni font un carnage et Bo chauffe à blanc le cul du cut. Encore une merveille avec «Coconut Milk». On suivrait Bo Dollis jusqu’en enfer. Si on recherche de l’organique, c’est là. George Porter fait le con sur sa basse pouet-pouet. Tout bascule dans la démesure, dans une orgie de beat et Bo is back, inlassable, mouvant, il groove tout à l’édentée patentée.

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    Bo Dollis & The Wild Magnolias remettent leur business en route en 1996 avec 1313 Hoodoo Street. Bo tape dans le Cuban beat avec «Run Joe». Ça se danse avec une poule dans les bras et un grand verre de rhum à la main. Ce Bo-là chante divinement, au chicot branlant. Il sonne comme le roi de la fête au village. C’est tellement plein de son que ça frise chaque fois l’énormité. On tombe beaucoup plus facilement accro de Bo Dollis que d’un disque de garage classique. Pourquoi ? Parce qu’ils s’y passe des trucs extraordinaires. Bo est un diable. «Angola Bound» pourrait bien être l’hymne à la liberté des esclaves. Bo le prend à la petite voix, accompagné par les fantômes des congas de Congo Square. Fuck, tous ces pauvres blacks n’avaient pas demandé à voyager, et encore moins à devenir les esclaves des blancs ! Mais Bo décide de prendre la chose du bon côté et fait battre les tambours. Ça donne Bo Diddley à la Nouvelle Orleans. On passe au funk avec l’excellent «Might Mighty Chief», Bo part en guerre - I’ve got a dance - mais il part en guerre sous le boisseau, en pur groover épidermique. Il tape aussi une reprise de «Walk On Gilded Splinters». C’est joué au boogaloo du lac Pontchartrain, avec le spectre de Marie Laveau en toile de fond. Bo sait réveiller les zombies. Il en fait une version bien plus authentique que celle de Steve Marriott. Les morts sont là ! Il n’existe pas de pire version. Son «Voodoo» est trop funk pour le boogaloo, mais comme Bo est un mec bien, alors on le suit. Il sabre son funk à merveille - Voodoo women ! - Les chœurs effarent au plus haut degré. Bo est dans le bain. Ça baigne pour Bo. Encore une belle rasade de funk New Orleans avec un «Injuns Here They Come» très africain, bien ramené au devant de la scène, pure africana, le son a survécu aux horreurs de l’esclavage, c’est dire si la nature humaine a bon dos. Bo salue les Injuns, c’est-à-dire les Indiens, eux aussi victimes de la cruauté des blancs dégénérés. Il termine cet album faramineux avec un «Indian Red» encore plus primitif. C’est leur façon de dire «Foutez-nous la paix !».

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    Quel fantastique délire carnavalesque que ce Life Is A Carnival ! Cet album peut rendre dingue, surtout si on commence à écouter «Pock-A-Nae» en regardant le Tribe danser la nuit sous le grand chêne. C’est de l’African beat funk, cette Africana qui traversa l’océan bien malgré elle, mais elle resplendit désormais de tout son éclat magique. Rien d’aussi définitif que ce funk de la Nouvelle Orleans, beat têtu et sensuel - All nite long - Pur genius, esprit vengeur du peuple noir qui mangera les petits culs blancs. «Pock-A-Nae» vous hantera. Toute la mythologie se met en route avec «Who Knows», groove Pontchartrain, digne de Dr John et mené par Big Chief Bo Dollis qui n’en finit plus de rallumer des brasiers dans «Party» - We are the Wild Magnolias/ Keen to sing you a song - C’mon, c’est digne de Sly - We’re on a party - C’est à se damner, le Tribe nous balance l’un des meilleurs rafts de funk de l’univers. Raw to the bone ! On vendrait son père et sa mère pour un cut aussi beau qu’«All On A Mardi Gras Day», joué au duveteux de la Nouvelle Orleans, avec un coup de tuba dans le cul du cut. Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? Et voilà le Zulu King, c’est le carnaval, tout le monde danse. «Shanda Handa» sonne assez Dr John, c’est même envoûté de frais, on mesure l’emprise du hoodoo sur le rock blanc. Tout Dr John vient de là, du monde des esprits. Oui, l’Afrique a vraiment débarqué sur le continent. Avec «Cowboys & Indians», on retrouve l’esprit de Splinters, fabuleux groove de cimetière à la nuit tombée joué aux percus. On parlait du loup, le voilà : Dr John joue sur «Blackhawk», nouveau cut d’ambiance subliminale, monté sur un sale groove de mousse de cimetière abandonné - When I come down to New Orleans - Ils racontent leurs routes et leurs déroutes. Tout cet album vibre de hoodoo motion, de pulsion carnavalesque, d’all nite long, on entend jouer un guitar king du coin de la rue dans «Battlefield» et Marva Wright vient débaucher le funk-monster «Hang Tough», elle s’y arrache les ovaires, Bo Dollis l’allume et elle répond du tac au tac. Encore un chef-d’œuvre violent et dangereux avec «Tootie Ma», digne de David Lynch et des exécutions sommaires auxquelles on assiste furtivement dans Wild At Heart.

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    Un autre Indian Tribe vaut largement le détour : The Wild Tchoupitoulas, avec un album du même nom paru en 1976. Même genre d’extravagance, ces mecs posent en costume d’Injuns de carnaval, mais cette fois, Allen Toussaint les produit et les Meters les accompagnent. Leon, George, Zigaboo, ils sont tous là. Le boss s’appelle Big Chief Jolly et il mène le bal du gospel carnavalesque. Personnage clé dans l’histoire des Neville Brothers puisque George Landry, aka Big Chief Jolly, n’est autre que leur oncle. Ce junkie notoire et dealer local passe ses nuits en ville et rentre au petit matin en sifflotant. Charles Neville : «Always sharp. Hats for days.» Toujours sur son trente-et-un et coiffé d’un chapeau. Aaron raconte qu’Uncle Jolly s’asseyait au piano pour jouer (to bang out) ‘Junkie Blues’. Et bien sûr, Uncle Jolly porte une arme. Un jour, la police l’accuse d’avoir accosté une blanche. Les poulets commencent par le mettre en cage pendant 72 heures. La question n’était plus de savoir si l’histoire était vraie, si Jolly connaissait cette femme, s’il l’avait même déjà vue. La blanche est catégorique, même si pour elle tous les nègres se ressemblent. Alors les poulets mettent la pression sur Jolly. Tu vas avouer, niggah ? Impossible. Pourquoi ? Parce que Jolly ne peut pas avouer un truc qu’il n’a pas commis. Les coups commencent à pleuvoir. Bim bam ! Jolly tient tête. Mais non, j’ai rien fait ! Alors les flicards lui disent : «Baisse ton froc» et le placent face à un bureau. Un poulet ouvre un tiroir, dit à Jolly d’y mettre ses couilles et claque le tiroir. Cyril Neville : «They nearly beat him to death. Ils l’ont tellement rué de coups qu’il n’entend plus d’une oreille. Mais il a réussi à garder sa dignité et ils ont été obligés de le relâcher.»

    Ce héros de la famille Neville dit un jour à ses neveux qu’il voudrait bien enregistrer un disque comme celui des Wild Magnolias. Son idée est simple : il veut une musique qui puisse exprimer l’esprit et l’âme de son Uptown tribe. Comme il revendique le sang indien qui coule dans ses veines, ses neveux lui proposent «Indians Here We Come», un groove à la Dr John. Fantastique décontraction de groove - I’m sending my gang down two by two - Ils tapent ensuite dans un hit des Meters, «Hey Pocky A-Way». George Porter entre dans le lard du funk à la syncope. Zingaboo souligne ça finement. On est dans l’archétype du New Orleans Sound, joué à l’épisodique miraculeux. Les voix éclatent dans le blossom de la légende. L’«Indiand Red» qui ouvre le bal de la B est un hymne à la révolte - We are the Indians of the nation/ The wide wild creation/ We won’t kneel down/ Not on the ground - Fantastique déclaration d’indépendance, les Tchoupi gèrent ça au gospel batch. S’ensuit un fantastique «Big Chief Got A Golden Crown» avec de paroles mythiques - Mardi Gras morning when the sun comes up/ Big Chief gets a golden crown/ Drink fire water from a silver cup - Joli groove vermoulu, idéal pour danser dans la rue avec Martha. Encore un joli slab de funkitude avec ce «Hey Mama» joué aux congas de Congo Square - Hoon don day - C’est rythmé au don day ! Pour Cyril Neville, voir son oncle chanter, c’était comme de voir un roi : «It was royalty, funky royalty. The gooves were dance grooves, parade grooves, party grooves. It was a music of motion, a music that moved us to change our lives.» Aaron Neville pense que cet album enregistré avec Uncle Jolly est un disque saint. Uncle Jolly veut enregistrer un deuxième album, mais quand il voit si peu de blé arriver, il décide d’arrêter les frais : «Screw ‘em. I ain’t recording for those guys again.» Jolly propose de partir en tournée et ils déboulent en Californie avec Fess.

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    Wardell Quezergue est l’une des légendes du New Orleans Sound des années soixante et soixante-dix. Mais il est beaucoup moins connu qu’Allen Toussaint. Pourtant, dès qu’on met le grappin sur l’une de ses production, on tombe de la chaise et ça fait mal au cul. La preuve ? Cette compile inespérée qui s’appelle Sixteen Smokin’ Soul Senders Vol. 1 et qui sonne comme un Best of Stax, mais avec un petit quelque chose de particulier : les artistes qui s’y trouvent sont notoirement inconnus, à commencer par l’immense Lydia Marcelle et son «Everybody Dance». Une pure énormité sortie des Districts - C’mon baby do the jerk - Elle chante comme une sale petite carne des bas fonds, elle ramène tout le scum des streets, ça clap du hand et ça stomp du feet. Révélation suprême et timbre unique. Un peu comme Earl-Jean McCrea. L’autre grosse poissecaille de cette compile miraculeuse s’appelle Senator Jones. Il est là avec deux smokin’ monsters, «Let Yourself Go» et «Boston Feel». Il y est soutenu par des chœurs de filles complètement délurées. Vous n’aurez ça qu’à la Nouvelle Orleans. Senator Jones chante avec une vraie voix d’arrache. Il a ce petit quelque chose que n’ont pas les autres. Si vous aimez bien le raw r’n’b, c’est là que ça se passe - Do the Boston feel ! - Tiens, voilà encore une incroyable merveille d’Ali Baba : the Jades avec «Lucky Fellow», un fabuleux hit de groove de Soul. C’est même la part du rêve, le hit absolu des jours heureux. Idéal pour les petits cœurs serrés. Et ça repart de plus belle avec the Fabuletts et «Can’t Stay Away», encore une belle lampée de r’n’b. Tout y soigné, le son, les chœurs, les cuivres, c’est du hot raw de rêve. Et les Bates Sisters s’amusent à sonner comme les Ronettes. Yeah baby, on se croirait chez Phil. Elles y croient dur comme fer. Et puis voilà Guitar Ray qui radine sa fraise avec «Patty Cake Shake», un hit roulé dans la farine d’une basse bien ronde. C’est d’une classe indécente. Vous ne trouverez pas un seul déchet sur cette compile. Tout est nickel chez Wardell. Il visait de toute évidence le public Stax, mais comme les labels locaux n’avaient personne pour les distribuer, c’est resté lettre morte. On y entend aussi l’immensément immense Earl King avec «Feeling My Way Around». Quelle brochette de surdoués !

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    Autre légende du New Orleans Sound, Eddie Bo. Un conseil, chopez Baby I’m Wise. The Complete Ric Singles 1956-1962, une compile Ace plutôt récente. Ne serait-ce que pour entendre «Hey There Baby», un cut digne des Beatles mais avec un batteur dément. Un vrai dingue du beat et le petit solo de sax n’y changera rien. Bo the beat fait le show. Il faut aussi entendre ce coup de génie intitulé «Check Mr Popeye», ce funk bien vermoulu qu’il l’emmène au paradis - Oh do the papah - Eddie Bo est aussi le grand spécialiste du slowah super-frotteur. On en trouve une série sublime dans cette compile, à commencer par «I Need Someone». Eddie chante comme un crocodile, les mâchoires en cœur. On note son incroyable prestance et la qualité plastique du chant l’élève au plus haut rang du kitsch. Même chose avec «Nobody Without You», slowah effarant de présence décadente et de fleurs fanées - Please/ Please come back - Ou encore «Everybody Everything Needs Love», vieux slowah gluant qu’il chante au-delà de ses capacités. Eddie est un démon, il faut le savoir, un extraordinaire artiste, il pousse les choses aux max du mix. On le voit aussi taper dans le r’n’b rudimentaire avec «Every Dog Got His Day». Eddie est une génie du chachapoum de balloche louisianaise, et il se paye même le luxe d’un killer solo de sax. Alors il tombe et remonte, affolant de petite énergie. Il tape aussi dans le heavy blues avec «You Got Your Mojo Working». Ah comme c’est bon ! On est dans le Ric d’époque, c’est-à-dire dans l’underground louisianais de l’excellence. Avec «It Must Be Love», Bo se plonge dans le heavy groove romantico - I wonder - Il se demande pourquoi il est si stupide. Il passe au rock de petite bite avec «Ain’t It The Truth Now» et attention à «What A Fool I’ve Been», c’est à tomber. Il tape là dans l’excellence du kitsch, c’est battu aux congas et nappé de violons. Extraordinaire ! Voilà encore une raison de ne pas perdre Eddie Bo de vue. On le voit danser «Dinky Doo» au coin du juke, il y va à coups de ya ya ya. Il adore aussi le jump comme on le constate à l’écoute de «Ain’t You Ashamed», il chante ça à la fritaille, avec du guitar gimmick de luxe. Ah le veinard ! Eddie Bo ne se refuse rien. C’mon Bo ! Il termine avec le morceau titre, qui est un hit du grand Lee Dorsey - Baby you’d better be movin’ on !

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    Autre passage obligé pour tout amateur de New Orleans Sound : Clarence Frogman Henry. Grâce à Ace, on peut se goinfrer en écoutant Baby Ain’t That Love. Texas & Tennessee Sessions 1964-1974. Comme Eddie Bo, Forgman Henry est un artiste complet et assez fascinant, il faut le voir attaquer «Ain’t Got No Home», ce typical jive de juke monté au oh wooh wooh. Il chante ça d’une voix de gonzesse et ça bascule dans le hot kitsch et puis cet enfoiré redescend chercher son meilleur baryton pour créer de l’expressionnisme. On ne trouve pas ce genre d’artiste sous le sabot d’un cheval. Cette compile pullule de petits hits de juke, à commencer par «Cajun Honey», fantastique coup de mon cher ami, aw quel punch, encore une histoire de fille qui rend fou - You’re driving me wild - Tout aussi excitant, voilà «That’s When I Guessed». Il passe au groove de boogaloo avec «Shake Your Money Maker». Frogman sait jiver sa petite affaire. Il nous propose les meilleures conditions du groove. C’est là qu’on danse avec les loops. Avec «Saving My Love For You», il se montre tout simplement extraordinaire de prestance. Un patron blanc dirait de lui : «C’est un bon esclave !». Il tape dans Meaux avec «Think It Over». C’est noyé d’orgue et Frogman sort des grosses mains balladeuses pour tripoter le cul du cut. Effarant ! «Baby Ain’t That Love» semble gravé dans le marbre de l’underground louisianais. Il sait aussi faire du Fatsy. La preuve ? «Cheatin’ Traces». Il tape aussi une cover du «Sea Cruise» de Frankie Ford, mais il la prend trop reggae et ça ne marche pas. On note au fil des cuts l’extraordinaire santé de cette compile. On passe en effet de genre en genre et Frogman suit le mouvement. Quand il tape dans le heavy blues avec «I Can’t Take Another Heartache», ça devient passionnant, car il sait titiller son blues d’un doigt expert. Il traite «Hummin’ A Heartache» à la maturité de bon aloi. C’est un vieux pro. Il sait jiver un jive et chanter du nez. Lorsqu’arrive «It Went To Your Head», le son se modernise considérablement. Attention, c’est encore du Meaux. C’est ultra-joué à la guitare. Joli coup de Tex-mex avec cette reprise de Doug Sahm, «We’ll Take Our Last Walk Tonight». C’est bardé de coups d’harmo et Frogman en fait une merveille élégiaque. Et quand on écoute «You Can Have Her», on se dit qu’on est bien dans ce coup d’Ace. Eh oui, Ace sait tisonner les vieux braseros et créer les conditions de la légende. Une chose est bien certaine, Frogman Henry en est une. Encore du Meaux avec «Mathilda». Huey P. Meaux s’y connaît en rock motion, aucun doute là-dessus. Frogman tape dans la country avec «In The Jailhouse Now», il gère la chose au mieux des possibilités. Chez Meaux, on ne fait pas n’importe quoi. Quel son ! Voilà ce qui s’appelle une production ! Le heavy groove d’«A Certain Girl» se montre digne de Slim Harpo et cette compile se termine avec «Shock-A-Dilly Alabam» - I was born/ Just across the river/ In a little town - On se trouve une fois plus noyé dans le meilleur groove d’Amérique et il loue les musiciens qui l’accompagnent - Come on Jojo !

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    Puisqu’on dans les passages obligés, en voici un autre : The Dave Barholomew Songbook. The Big Beat. Toujours Ace. On n’imagine pas à quel point Dave Bartholomew fut sollicité en tant qu’auteur. Bien sûr, ça commence par Fatsy, mais tous les grands artistes américains ont tapé dans ses chansons, à commencer par Elvis avec «Witchcraft» (Il jive ça comme un king), Jerry Lee Lewis avec «Hello Josephine» - Hello Josephine/ How doo/ Youuu/ Doooo - Brenda Lee avec «Walking To New Orleans» (Fantastique et juvénile, c’est presque aussi beau que la version de Fatsy) et bien sûr Dave Edmunds avec «I Hear You Knocking» (pur génie, ce Gallois sorti de nulle part qui nous Slim Haponise Bartho). On profite aussi de l’occasion pour réécouter «The Fat Man», vieux coup de ramdam de piano drive. On peut même parler de beat des origines. Là mon gars, tu es aux sources du rock avec ce petit gros qui pianote comme un dingue. Il ventricule son beat à l’orée du bois. Laisse tomber les autres, c’est Fatsy qu’il te faut. Shirley & Lee, c’est du même acabeat. Avec «I’m Gone», on a le duo le plus sexy de toute l’histoire du rock. C’est elle, la reine du groove juvénile, elle dégouline de génie purulent. Dans cet enfer, le pauvre Lee tente de faire surface, mais c’est elle la coche qui ouuuh-ouuuhte le babïïï. Elle est perçante, elle chante du ventre, elle est la source du rock, la pure source de tout le sexe du rock. Prodigieux ! Tiens, encore une folle de la Nouvelle Orleans : Annie Laure, avec «3x7=21». Elle tape ça au gospel batch, elle jazze son dam doo leum dah bam bam et là tu as Ella, tu as aussi Miles qui vient schtroumpher du solo de wah dans l’ombilic des limbes. Ces gens sont sublimes. Tout aussi dévastateur, voilà Smiley Lewis avec «Down The Road». Ah t’as voulu voir Vesoul ? Alors voilà Smiley. Il joue comme une brute. Il chante au gras du yes I’m gone et le solo de sax sonne comme une pétaudière. On a là un extraordinaire drive de New Orleans Sound. Smiley chante comme un démon, yes I’m gone, il défonce la rondelle des annales. Tout aussi explosif, voilà «Ain’t Gonna Do It» des Pelicans. Ils jouent ça à l’énergie concomitante, c’est un délire de good time music. Mais qui ira écouter les Pelicans ? On ne connaît même pas leur existence. Par contre on connaît celle du Johnny Burnette Trio qui tape une belle cover d’«All By Myself». Évidemment, ils claquent ça au jive de rockab de fière allure. On trouve aussi l’un des tout premiers rockers d’Amérique sur cette compile : Roy Brown, qui explose «Let The Four Winds Blow» - Have you heard the news - Quelle énergie ! C’est battu à la diable. Ce shuffle énergétique n’existe nulle part ailleurs. Encore un autre roi du shuffle : Bobby Mitchell avec «I’m Gonna Be A Wheel Someday». C’est joué à l’extrême des possibilités. Rien d’aussi jivé de la ciboulette que ce truc-là. D’autres merveilles impitoyables guettent l’imprudent voyageur : «Everynight About This Time» par les Fabulous Upsetters, ou encore l’implacable «Blue Moday» repris par Georgie Fame. Et combien d’autres encore ? Il faudrait s’étendre sur Keith Powell, Tami Lynn ou encore Bobby Charles. C’est vrai qu’on n’en finirait plus.

    Le mot de la fin revient à Dr. Ike Padnos, cité par John Broven dans sa bible : «New Orleans rhythm and blues, by mixing in the influence of the territory bands, Louis Jordan, and boogie-woogie piano, kicked off with Roy Brown’s ‘Good Rocking Tonight’ in 1948. Then a year later Fats Domino’s ‘The Fat Man’ helped usher in the birth of rock’n’roll with Earl Palmer laying down a subtle backbeat and Dave Bartholomew’s arrangements of the horns doubling up on top of the rhythm section.»

    Signé : Cazengler, new orléon de Bruxelles

    Wild Magnolias With The New Orleans Project. Polydor 1974

    Wild Magnolias. They Call Us Wild. Barclay 1975

    Bo Dollis & The Wild Magnolias. I’m Back At Carnaval Time. Zensor 1990

    Bo Dollis & The Wild Magnolias. 1313 Hoodoo Street. Aim 1996

    Wild Magnolias. Life Is A Carnival. Metro Blue 1999

    Wild Tchoupitoulas. ST. Antilles 1976

    Wardell Quezergue. Sixteen Smokin’ Soul Senders Vol. 1. Night Train International 2002

    Eddie Bo. Baby I’m Wise. The Complete Ric Singles 1956-1962. Ace Records 2015

    Clarence Frogman Henry. Baby Ain’t That Love. Texas & Tennessee Sessions 1964-1974. Ace Records 2015

    The Dave Barholomew Songbook. The Big Beat. Ace Records 2011

    John Broven. Rhythm And Blues In New Orleans. Pelican Publishing 2016

     

    DISARRAY

    ACROSS THE DIVIDE

    ( Digital Album - 02 / 12 / 2020 )

     

    Les ai vus trois fois en concert. Ce n'est pas un mythe, il fut un temps où l'on pouvait voir des concerts, je vous assure que cela a existé, j'avais chroniqué leur album Encounters, j'ai souvent jeté un œil sur leur FB, ne se passait pas grand-chose, je me doutais que dans leur coin ils devaient trimer et tramer quelque plan secret, et au deuxième jour de décembre ils ont sorti un nouvel album, précédé de quelques clips sur You Tube, un acte de courage, mais ils ont raison c'est au petit matin du deux décembre que les canons ont brisé la glace d'Austerlitz, et fissurer la chape de plomb qui est tombé sur le rock est une louable initiative.

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    La pochette mérite d'être vue. Au début vous souriez, quel besoin d'écrire le nom du groupe en si gros sur la pochette, seraient-ils en pleine crise mégalomaniaque. A croire qu'il n'existe qu'eux dans ce bas-monde. Faut scruter l'ocre-orangé pour visualiser la vestale en ses voiles blancs qui va de l'avant les yeux bandés. Son pied-nu frôle la pierre usée d'un porche, serait-ce l'entrée d'un temple abandonné. Derrière elle l'orée d'une forêt embrumée, peut-être simplement un parc déserté, en tout cas, un sentiment de solitude, ambiance romantique, l'on songe aux somptueuses et mélancoliques proses de Chateaubriand et l'on se dit que si le nom du groupe voile la photo de la couverture, ce n'est pas du tout une naïve manifestation de fierté mal-placée mais une mise en situation de l'auditeur, ne sommes-nous pas des aveugles qui marchons dans la vie sans rien savoir de très précis de là où l'on va, même si l'on associe l'idée de mort à la plus néfaste et angoissante noirceur... D'ailleurs le premier titre n'est guère encourageant...

    Black hole : étrange il y a de la musique mais la voix d'Alexandre est si prenante qu'il vous capte et que vous n'entendez qu'elle, s'il y a un trou noir c'est elle dans laquelle vous vous engloutissez, rassurez-vous nous ne sommes ni dans l'espace ni dans la guerre des étoiles, la cavité ombreuse qui vous emporte est à l'intérieur, maintenant vous pouvez entendre le ruissellement du métal, une pluie qui claque et qui lave, vous enferme dans un cocon, car si la désolation est au-dedans de vous, la lumière aussi, il suffit d'oser le voyage de ne pas se perdre dans les mers de noire solitude, juste un passage, un étroit et immense boyau, un tunnel sans fin dont vous finirez par joindre le bout. Superbe intro, une espèce de récitatif sauvage, un rugissement sans fin de lion. Burried memories : harmonieuses glissades, les guitares ont l'air de s'enfuir, comme un relent de fête, mais cela ne dure pas, l'épreuve ne fait que commencer, une espèce de jeu-vidéo, une partie que vous n'avez pas le droit de perdre, l'ennemi est le plus terrible qui soit, vous n'en rencontrerez jamais de pire, vous le connaissez bien, est-ce pour cette raison que cette piste est une épilepsie joyeuse, renforcée par le chœur des voix, hachée par Alexandre, l'alien est en vous, vous êtes l'alien de vous-même, une bête sombre qui vous hante et qui surgit la nuit pour vous attaquer. Une course-poursuite, une chute sans fin à l'intérieur de vous-même, le morceau s'arrête brusquement, avez-vous touché le fond, allez-vous être enseveli sous des morceaux de vous qui tombent sur vous...

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    Invincible : tambourinades, bruits de forges titanesques, je suis un peu comme ces martiens de la guerre des mondes d'H. G. Wells qui se réparaient eux-mêmes après avoir été touchés par les obus et les torpilles, la plus grande violence est en moi, morceau tornade, morceau limite, de mes défaites je construirai mes victoires, ma vie sera une tour érigée pour détruire l'univers, ce qui m'a tué m'a rendu plus fort que la mort, plus fort que la trahison. Un vent de haine et d'allégresse souffle dans les voiles de la vengeance. Oblivion : tout va trop vite, kaos dans la tête, sont-ce des rêves ou des claquements de metal qui s'échappent, la voix d'Alexandre déchire les certitudes, des chœurs venus d'ailleurs creusent des espaces immenses comme des cathédrales stellaires, l'on ne sait plus si l'on est dans un film de science-fiction ou dans soi-même, la vitesse exponentielle du déluge musical ne vous aide pas à garder vos idées claires. Gold : Axel ouvre le vocal mais Alexandre l'éventre, l'or scintille et corrompt, ne reste qu'à le rejeter, qu'à le maudire, et à abandonner ceux qui l'utilisent comme monnaie d'échange, un cri de colère et de dégoût, le groupe devient fracas hurlant, une hystérie musicale, ne s'agit-il pas de détruire la société. (S)Hell : la musique ronronne, ce n'est pas un chat mais une bête hideuse qui s'éveille dans la gorge d'Alexandre, c'est le démon du bien, celui qui promet de tout recommencer, générique de film à gros budget et multitudes de figurants, grandiloquence des grands sentiments, les promesses n'engagent-elles que ceux qui les croient, l'œuf dans le nid que l'oiseau couve n'est-il pas celui d'un serpent. Brisez la coquille, vous entendrez l'enfer.

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    To the bone : très rock, un cri de haine, l'envie de cracher sur sa gueule, les chœurs comme des oiseaux moqueurs et le vocal tel un procureur qui condamne et maudit, tu ne fais plus partie du clan, les mots claquent comme les lanières d'un fouet. Damnation, retranchement définitif de la communauté humaine. Lost : il existe sur YT une magnifique vidéo verticale oppressante à souhait. Pas d'attente, musique concassée un peu à la manière de Linkin Park . Sans appel. Sans rappel. Le constat froid et glacé de l'échec de la civilisation humaine. Quelques survivants qui errent sans but. Danny Louzon de Nakht est venu en renfort pour bazooker le vocal sans rémission. Des éclats de haine retournée envers soi-même. Un monde et une musique sans résilience. Même pas le no future, juste le no tout court. Un non-avenir qui fait froid dans le dos. Une explosion désatomisée. By any means : très belle vidéo verticale à regarder en vis-à-vis de la précédente, elles forment un véritable diptyque. Après la perdition, l'apaisement, la possibilité d'un recommencement, musique plus douce, un orage bienfaisant qui redonne vie. Serait-ce la fin du cauchemar. Etrange comme les éraillements d'Alexandre paraissent dans l'immense vacarme de l'album une berceuse douce et tendre. Addiction : encore un pas en soi-même, un chant de rouille pour avouer la vérité, un bien grand mot pour nommer un souvenir inoubliable, juste un chagrin de rencontre, qui vous a emmené dans les ténèbres intérieures, parfois l'on a l'impression que le metal se fait violon, l'a beau se reprendre tout casser et concasser, rien n'y fait l'addiction est un poison, en eaux troubles, l'addiction est un plaisir. Between You & Me : des cordes comme des perles de rosée. Tout dire, tout vomir, faire le point et le poing, ce que l'on garde et ce que l'on chasse, Alexandre dégueule le vocal, bile noire et bile sanglante, les guitares deviennent les clairons de la victoire, les voix s'éloignent dans le lointain. Fastueuse emphase finale de l'orchestration. Le rideau tombe.

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    Unité rythmique et sonore. Le vocal d'Alexandre est le fil noir qui traverse l'œuvre de part en part. La batterie de Maxime Weber gronde et galope telle une nuée menaçante et dévastatrice. Elle ne faiblit jamais. Il est important d'entrevoir la guitare d'Axel Biodore et la basse de Regan MacGonam en tant que chants lyriques de grande amplitude. Ecouter ce disque c'est entrer dans une immense symphonie vocale qui ne faiblit jamais. Un grand vent qui vous emporte et vous ravage.

    Damie Chad.

     

    LA FIN DU ROCK

    MARC SASTRE

    ( Les fondeurs de briques / Janvier 2021 )

    Rock is dead, titre posthume des Doors publié en 1997, mais enregistré en 1969. De l'eau a coulé sous les ponts depuis. Plus d'un demi-siècle... Et voici que Marc Sastre nous propose ces quatre mots qui tuent, la fin du rock, comme disent les bluesmen, il n'y va pas avec le dos de la spoonfull. Marc Sastre n'est pas un inconnu pour les kr'tntreaders, nous avions chroniqué son Jeffrey Lee Pierce. Aux sources du Gun Club in Kr'tnt 160 du 23 / 10 / 2013. L'on avait beaucoup aimé à tel point que l'on s'était intéressé à deux de ses recueils de poèmes, L'homme percé et Aux bâtards de la grande santé dans notre livraison Kr'tnt 190 du 22 / 05 / 2014.

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    Avis aux amateurs, ceci n'est pas une histoire du rock'n'roll qui se terminerait par de vagues considérations sur l'essoufflement du genre et conclurait sur sa prochaine et rapide extinction. Le livre serait plutôt à ranger parmi les essais éthiopathiques. La disparition du rock n'est pas une fin en soi. Si vous désirez savoir pourquoi le rock est mortel, il est d'abord nécessaire de savoir pourquoi le rock existe. Tout phénomène nécessite la cause qui l'a engendré dixit Aristote, le rock'n'roll n'est pas l'exception qui confirme la règle. Encore faut-il s'interroger sur la notion du pourquoi dont émane un parfum trop eschatologique, qui tendrait à faire accroire que le rock'n'roll est apparu pour sauver le monde. Très prudemment Marc Sastre se contente de réfléchir sur les circonstances qui ont permis au rock'n'roll de se déployer, restons terre à terre, remplaçons l'élucidation du pourquoi par l'interrogation du comment.

    Question de méthode. Tout de suite l'on se heurte à un grave problème. Même si l'on part du pire, du principe que le rock est à deux pas de sa tombe, qu'il est moribond, qu'il n'en a plus pour très longtemps, il n'en empêche pas moins que le rock n'étant pas encore tout à fait mort, il est encore vivant, étudier un phénomène dont on fait partie, dont on est encore partie prenante, et en dresser son certificat de décès est chose impossible, celui qui dit en ses derniers instants je meurs sur son lit d'hôpital au milieu de multiples perfusions est encore en vie même si l'annonce s'avèrera très vite avoir été prophétique... Marc Sastre réussit à contourner – et c'est en cela que réside la force de son livre qui n'excède pas cent pages – cet obstacle épistémologique. Pour annoncer la mort du rock, vous pouvez garder un pied à l'intérieur du rock si cela vous chante – en fait parce que vous êtes incapable de faire autrement - mais il faut avant tout s'en extraire, s'en libérer.

    Le rock n'est pas né de la Sainte Vierge, il est le fils utérin de la domination marchande du monde. Ce n'est pas un hasard si l'opuscule débute non pas dans un champ de coton mais à la Renaissance, à ce moment conceptuel précis où la technique permet à l'homme occidental de se rendre maître de sa planète, encore moins si ce premier chapitre a pour titre : à la croisée des chemins le diable conduisait une Ford T, laissez le Diable se dépatouiller avec Robert Johnson, concentrez-vous davantage sur la voiture, un instrument de libération clamera-t-on dans les années soixante, car l'on est toujours séduit par les riches couleurs du serpent dont vous êtes mordu. Heidegger vous énonce la même chose mais il ne parle pas de l'encombrant reptile, il laisse le dangereux ouroboros à Nietzsche, mais ceci est une autre histoire. Enfin si l'on veut car l'histoire de la fin de la philosophie ressemble étrangement à celle de la fin du rock'n'roll, celui qui l'annonce y est encore empêtré en plein dedans.

    Chacun a son anecdote croustillante à raconter, pour Marc Sastre il met en scène The Clash, un groupe qui pour moi ne vaut pas tripette mais chacun de nous possède ses propres histoires d'amour-haine bien plus véridiques que celles de tous les autres... Arrachons-nous les paillettes exaltantes de nos yeux exaltés, le rock'n'roll a partie liée avec quelque chose qui nous dépasse tous, la domination économique du capitalisme productiviste – comme par hasard c'est en ces années-là que le rock'n'roll est le plus imaginatif, le plus créatif - et  puis libéral, la finance coupe les vivres à la production – le rock s'étiole, s'éparpille, le serpent se mord la queue – c'est le moment idéal de sortir le couplet idéal que tout le monde attend.

    Le rock est une musique de révoltés. De laissés pour compte. De ceux qui ont refusé de pactiser avec le Capital – à moins que ce ne soit cette hydre tentaculaire qui ait négligé de leur glisser le minimum vital – le pire c'est que c'est vrai et totalement faux. Certes, le blues, le rock, le rap sont à l'origine des musiques mises au point par des couches délaissées de la population. Ces premiers de corvées – et encore souvent ils se contentent de claquer du bec la bouche ouverte car il n'y a pas de travail pour tout le monde, car le travail est la seule richesse des pauvres et il n'est pas bon qu'elle soit partagée entre tous – sont les véritables héros du rock'n'roll.

    Tu parles Charles. Tu n'as jamais entendu parler du grand retournement. Ah ! mes cocos vous aimez le rock, souriez vous êtes filmés ( soyez modernes faites des selfies ) vous voulez du rock, l'on va vous en vendre du rock, du beau, du bon, du gras, tous les styles, tout ce que vous voulez – cela s'appelle diviser pour mieux régner – nous aussi on a lu Marx, la marchandise on va vous la fétichiser à outrance, vous allez connaître non pas la malédiction mais l'addiction ( ce qui est beaucoup plus diabolique ). La porte des élus sera étroite, pour des milliardaires comme des Stones combien de crève-la-faim, non ne les plaignez pas, ils possèdent quelque chose de bien plus précieux que les grosses liasses de bank-notes, ils ont le rêve dans leur tête dont ils ne veulent pas se défaire, dont ils refuseront de se départir d'une seule miette. Etrangement cette musique de laissés-pour-compte aide à les maintenir dans leur dépendance, le rock'n'roll participe d'une démarche oppressive, réactionnaire, conservatrice, anti-révolutionnaire. Tout ce que vous inventez, tous vos crans d'arrêt, on vous les rend, on vous les vend, en plaqué-or, armes émoussées que vous brandissez fièrement et retournez contre vous.

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    O. K man Sastre, tu parles d'or et tu causes de toc, mais le rock dans tout ça ? Je vous rassure, le rock ce n'est pas qu'il ne connaît pas, il en jacte en mec qui en a fait la colonne vertébrale de son implantation dans le monde. Et le livre regorge de magnifiques évocations, ce mec sent le rock, il est son propre sang, il l'a fait sien, ou plutôt c'est le contraire c'est le rock'n'roll qui a donné un sens à son existence et permis d'accéder à une vie plus pleine, plus riche, plus enthousiaste. D'où cette inquiétude devant ce recul du rock dans la culture contemporaine. Sans doute un jour qualifierons-t-on le moment historique que nous vivons comme celui de la recul-ture, un truc encore pire que le no future des punks car il n'y a pas que le rock qui recule, de nouveaux âges d'obscurité se mettent doucement en place.

    N'est pas vraiment optimiste le Sastre. Le sastrisme est encore plus décourageant que le sartrisme. S'en tire par la consolation du pauvre. Certes le rock est mort, certes nous n'y pouvons rien, certes c'est foutu, mais au moins nous avons eu la chance d'être une génération à qui le rock a permis de partager la table des Olympiens, le beggar's banquet nous y avons accédé et cela personne ne nous l'enlèvera. Il suffisait de tendre l'oreille et de se servir. Que ceux qui n'y ont pas pensé ne s'en prennent qu'à eux-mêmes. Quant à nous, nous ressemblons un peu à ces soldats d'Alexandre qui l'aventure finie rentrèrent chez eux la tête pleine d'un rêve qu'ils avaient eux-mêmes forgé mais qui maintenant leur échappait et qui était bel et bien terminé. Ils ont pu le raconter à leurs petits-enfants mais qui aujourd'hui se souvient de leurs récits à part les livres d'histoire... dont tout le monde se fout...

    Et pourtant quelques pages avant ses derniers mots Marc Sastre nous parle du futur du rock. Ce n'est pas du tout ce qu'il dit. Il se contente d'en relater les derniers soubresauts, les derniers obsédés du rock qui montent des labels, forment des groupes, qui organisent des tournées qui ouvrent leurs bars pour les concerts, qui écrivent des livres et des blogues, bref tous ceux qui se démènent pour entretenir la flamme avant qu'elle ne s'éteigne... le dernier carré à Waterloo qui meurt et ne se rend pas.

    Z'oui il y a des malchances que ça se termine ainsi, mais il y a une autre manière d'entrevoir le feu qui couve. La situation est-elle désespérée ? Oui mais pas plus et même moins qu'elle ne l'était lorsque les premiers bluesmen tendaient des cordes sur les planches de leur baraque pour produire la bourrasque des sons qui exprimeraient leur mal-être et leur révolte. Le monstre qu'ils ont produit leur a échappé, d'autres s'en sont gavés, l'ont retenu prisonnier à l'aide de chaînes d'or, et ont fini par l'abattre, mais ses bâtards et son esprit courent encore. La mauvaise herbe repousse toujours.

    Un spectre hante le monde. Il se nomme rock'n'roll.

    Un beau bouquin qui parle de la mort du rock pour l'aider à vivre et à revivre.

    Damie Chad.

     

    ANIMALS / 1964 ( I )

    L'année 1964 sera faste pour les Animals, une rencontre déterminante, celle de Mickie Most, pour rester dans l'étroit périmètre de Kr'tnt relisez dans la kronic 495 ( du 28 / 01 / 2021 ) du Cat Zengler consacrée à Ron Wood tout le bien qu'il dit sur Truth et Beck Ola du Jeff Beck Group, apprenez-le par cœur pour plus tard le réciter à vos petits-enfants et concluez pour chaque album par la formule : produit par Mickie Most. Cela servira à leur élévation morale. Brjeff, suffit pas d'avoir des musiciens doués, si c'est un glandu qui s'agite derrière la console, il vous manquera le son, et sans son que ferait Delilah ! Pour ceux qui veulent tout savoir sur Mickie Most, le Cat Zengler vous a préparé exprès pour vous un topo au top à lire sur Kr'tnt ! 434 du 17 / 10 / 2018.

    MARS 64

    Baby let me you take home : ce n'est pas une vieille reprise de blues, je pense que Most a dû suggérer ce morceau écrit par Bert Russel Berns – lui aussi producteur qui forma Bang Record avec Jerry Wexler – et Wess Farrell qui travailla avec Russel. C'est quoi au juste : une chansonnette de rien du tout, fleur bleue et tout ce que l'on déteste, mais gravée dans le marbre. Rien à enlever et rien à ajouter. Les plans se succèdent à une vitesse diabolique, un clavier gentillet qui joue le rôle de l'orgue de barbarie dans les chansons sentimentales, Price a compris que point trop n'en faut, se faire voir et se faire désirer sont les deux mamelles du rock, ce qui signifie qu'il est urgent de se faire oublier de temps en temps, le morceau n'excédant pas les trois minutes notre organiste n'est pas tout à fait en cellule d'isolement, Burdon se charge de tous les rôles, du garçon qui presse, de la fille qui attend qu'il se taise enfin pour dire oui, et du mec romantique qui tire sa tirade ( parlée ) de ( fausse ) passion racinienne, et les trois autres que leur reste-t-il à faire, les jolis chœurs, moqueurs qui tiennent la chandelle pendant que le copain décharge. Une véritable comédie de mœurs juvéniles. Gonna send you to the Walker : un de ces vieux traditionnels arrangés et trafiqués par beaucoup de monde. Vous changez les titres et un peu les paroles et vous créditez de votre nom, ici elle est aussi signée des deux précédents. Ce qui est certain c'est qu'elle ne se retrouve pas tout à fait par hasard chez les Animals après que Dylan l'ait enregistré sur son premier disque. Influence Chuck Berry certaine dans le traitement du morceau. Même départ, mais deux fusées intergalactiques peuvent avoir été tirées du même pas de tir sans que les espaces qu'elles visiteront soient les mêmes. C'est sûr que vous avez deux petits soli de guitare de Valentine mais le premier s'amourache de l'orgue de Price et cela change la donne, Burdon vous dégobille le vocal à la torpille, si vous aimez les albums Où est Charlie ? je vous propose une nouvelle version Où est Chas ? pour ma part j'ai envie de répondre que je comprends pourquoi les Doors se sont passés de bassiste, doit quand même contribuer à la noirceur du son des Animals, je me demande si parfois sa piste n'est pas overdubée par l'orgue ce qui contribue à sa prééminence... Walker où le guy renvoie sa poupée qui ne s'habitue pas à la grande ville étant tout près de Newcastle l'on peut se demander si le morceau n'est pas une parodie des vieux south blues...

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    JUIN 64

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    The house of the rising sun : la première fois que je l'ai entendue c'était par Johnny Hallyday, paroles d'Huges Aufray, Alan Price à l'orgue, et les Animals quand et par qui l'ont-ils écouté la première fois... sur l'origine de la chanson jeu concours : cherchez la chronique dans Kr'tnt !, il est logique de penser que Burdon grand connaisseur de blues devait connaître certains des premiers enregistrements, toutefois il à remarquer que si Baby let me to take you at home est en piste 2 de la face B de l'Album Bob Dylan en tant que Baby let me follow down il est immédiatement suivi, en piste 3, sur ce même 33 T de The house of the rising sun, d'après moi c'est ce que l'on appelle un hasard significatif... C'est bien l'arrangement de Dylan et de Dave Van Ronk à qui le Bob l'avait '' emprunté'' que reprennent les Animals. Ce morceau hissa les Animals au pinacle du rock'n'roll, il fit leur gloire, il les expédia directly dans le heartbeat des fans de l'époque au même niveau que les Rolling Stones et les Beatles. Il fut aussi la première fêlure qui brisa l'unité du combo. J'étais jeune et pas trop bête, je me disais, l'est attribué à Price ce ne peut pas être Alan Price, l'est bien sympathique mais il n'a pas la carrure pour écrire cela ( le fameux flair du rocker ), j'ai cherché, me suis creusé la tête pour finir par l'attribuer à Lloyd Price, résultat j'ai cherché vainement durant des années The house of the rising sun par Lloyd Price sans jamais la trouver... mauvaise piste. Une erreur fatale que ne commit pas Alan Price, crédita le traditionnel à son nom. Il oublia bêtement de rajouter les quatre autres copains... qui ne le lui pardonnèrent jamais. Le ver était dans le fruit mais Price a dû penser que le fruit était autour du ver... on ne commente pas un tel morceau, c'est sur celui-ci que l'on entend Chas un max... la voix de Burdon est magnifique, quant à l'orgue de Price il puise dans les racines du gospel... D'ailleurs le premier morceau de la face B de Bob Dylan, s'intitule Gospel Plow ( voir la version de Chance McCoy And the Apallachian String Band )... Talkin' 'bout you : ne pas confondre avec le Talking about you de Chuck Berry, l'adaptation provient de Ray(on de soleil noir ) Charles quand on sait d'où procède Ray Charles l'on ne s'étonne pas que le morceau sonne méchamment gospel, sans surprise quand on a le début l'on sait comment cela se terminera sept minutes plus tard, l'orgue court comme l'aiguille des secondes au cadran de la montre pas du tout arrêtée, l'on pourrait s'ennuyer mais Burdon est si imaginatif qu'il vous entraîne dans un tourbillon sans fin, et les chœurs derrière miaulent comme des chats amoureux sur les toits les nuits de pleine lune.

    SEPTEMBRE 64

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    I'm crying : enfin un original, Price et Burdon ont mouillé la chemise, résultat un must, Hilton hausse le ton de sa guitare et ça défile à la vitesse d'un troupeau de mustangs qui galopent pour échapper à un feu de prairie, un superbe morceau refermé sur lui-même comme une sphère parménidienne, Burdon s'impose comme l'un des plus grands vocalistes rock, mais le plus terrible ce sont ces chœurs masculins échappés d'une représentation de l'Agamemnon d'Eschyle qui ont la même force dramatique que les trois coups du destin dans la symphonie du destin brisé de Beethoven... Eddy Mitchell en a donné une version qui n'est pas à dédaigner, même les lyrics sont moins passe-partout que ceux de Burdon. Take it easy : encore écrit par le duo Price-Burdon, je n'appelle pas cela une création, plutôt une imitation de ce qui existait avant eux, une espèce de décalcomanie de leurs inspirations, vous avez le droit de penser que je cherche des poils sur les œufs pondus par les Animals surtout que c'est méchamment mis en boîte, le Mickie Most il devait être horloger suisse dans une autre vie. Nos deux compositeurs ne se sont pas oubliés, occupent toute la place, mais Mickie Most a su faire sonner l'heure à la batterie de Steel et vous a ménagé pour Hilton le quart de minute dont chaque soliste a besoin pour être célèbre. L'ensemble souffre de sa juxtaposition avec I'm cryin'

    Nous les avons écoutés, regardons-les :

    The house of the rising sun :

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    Décor de studio, des espèces d'éléments de croix blanches de pierres tombales  appuyées sur une cloison que la lumière des projecteurs rend jaunâtre, la caméra se déplace de droite à gauche, voici Alan Price assis devant son orgue, mince comme une table à repasser, l'on se demande comment il peut tirer de cet étui à mitraillette un telle amplitude sonore, sous les manches des guitares l'on aperçoit au fond et au faux centre de l'image le haut de la batterie de John Steel légèrement positionné de guingois, impressionnante la carrure de Chas Chandler bouche le fond du décor, devant lui Hilton Valentine avec son air sage et sa Fender et devant Hilton Eric Burdon – pas vraiment beau, ne rallumons pas la Guerre de Cent Ans, disons une beauté anglaise – sont rangés tous les trois en escalier, portent tous un complet marron-gris qui ne laisse dépasser que le col jaune de leur chemise. Sont affublés d'une cravate noire. Le décorateur aurait-il compris que The house of the rising sun désignait la dernière demeure des cimetières ? C'était la vue d'ensemble. Attention une chorégraphie, les trois ostrogoths debout défilent devant nous, dévoilant pleine vue l'entier attirail de John Steet et Alan et son joujou. Voici à l'extrême droite la tête de Burdon, peau acnéique, qui d'un lugubre appel met en garde toutes les mothers du monde, il baisse la tête et ses beuglements vous filent le frisson filandreux, la caméra tourne et l'on se rend compte que les planches blanches symbolisent les barreaux d'une cage dans laquelle ils sont prisonniers, preuve que décorateur avait intuité juste, et que nos trois zigotos ne se livrent pas à une chorégraphie de centre aéré mais qu'ils tournent en rond dans leur cellule, Steel bat le beurre en mâchant un chewing gum de façon peu ragoûtante, Burdon vous ouvre la bouche avant que le dentiste ne lui arrache ses dents de sagesse, mains de Price avec la gourmette en argent au poignet droit, Hilton vous adresse son meilleur sourire hypocrite, l'est manifestement content que ça se termine ( on achève bien les Animals ), s'inclinent tous respectueusement.

    I'm cryin'

    Dans le temps traînait sur le net une espèce de réplique de la précédente. Nos Animals y interprétaient en playback I' m cryin, restaient sagement alignés comme des I jaunes ( Rimbaud affirma en un poème célèbre que le I était rouge mais les historiens ont prouvé n'avait jamais vu cette vidéo ). Etaient revêtus d'un magnifique costume bouton d'or éblouissant, pourquoi les Animals ne seraient-ils pas des canaris après tout, je ne l'ai pas retrouvée, hélas. Il existe tout un tas de versions plus ou moins live de ce morceau, question ethnologique privilégiez leur premier passage au

    Sullivan Show, le 18 octobre 1964

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    Le décor est un peu chiche, un fond de baraque de loterie de fête foraine agrémentée d'un arc d'ampoules électriques colorées – rappelons que l'image est en noir et blanc, enfin en grisâtres inexpressifs – mais l'on entend la foule invisible qui crie et surtout l'on voit : John Steel surélevé sur son podium, Alan au niveau de la médaille d'argent sur sa gauche et devant plantés comme des piquets de tomates les trois autres. Le morceau n'est pas commencé que déjà ils ouvrent leurs râteliers aussi larges que des bouches d'égout et l'ouragan vocal vous surprend en pleine campagne, vous expédient le choral comme un tapis de bombes sur un village innocent, z'ont les yeux qui pétillent de joie, Steel est un peu inquiétant ne se préoccupe que de sa cymbale, un gosse autiste qui joue pendant des heures avec l'emballage du cadeau que sa grand-mère lui a offert, Chas est à la fête, il balance tout heureux sa stature de géant, l'est sûr que les filles ne peuvent pas ignorer sa présence virile, le plus rigolo c'est Eric, il a une façon d'allonger le cou comme une girafe chaque fois qu'il s'approche du micro, et puis sur la fin il roule les épaules avec ce regard en biais de boxeur qui va vous décrocher le knocked out dans la seconde qui suit, tiens il se tient l'épigastre gauche d'une manière luxurieuse, l'Alan a l'air pour une fois plus préoccupé par sa participation à la chorale démoniaque que par sa machine à touches, n'y a que l'Hilton qui semble se souvenir qu'il est là pour jouer de la musique encore qu'il n'oublie pas d'ouvrir sa bouche aussi large que l'entonnoir d'un mégaphone. Normalement ils devraient être tristes puisque la chanson veut qu' ils pleurent, mais l'on devrait conseiller cette bobine à tous les dépressifs. Z'ont l'air tellement heureux que c'est plus que jouissif, réjouissif.

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    Damie Chad. A suivre.

     

    XX

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    Sont tous à la poursuite de Molossa et de Molossito, Charline et Charlotte en leur maillot rose, l'adjudant qui les suit de près, soldat Pierre, soldat Marc qui comme tout soldat du rang qui se respecte sont prêts à suivre leur chef jusqu'à la mort, et une dizaine de fusiliers-marins qui gardaient le poste de garde de l'entrée qui ont suivi le mouvement par réflexe, commettant une première erreur, celle de laisser la grande porte d'entrée du palais ouverte, et une deuxième qui pourrait leur valoir le conseil de guerre, le portail de la cour d'honneur béant aux quatre vents, ceci est juste une expression parce que pas un souffle d'air ne trouble l'atmosphère du petit matin.

      • Droit dedans !

    Je n'ai pas attendu l'ordre du Chef pour commencer la manœuvre, avec la sureté et l'élégance d'un pilote professionnel, je pose l'appareil et coupe les gaz.

      • Nous ne pouvions trouver circonstances plus favorables, déclare le Chef en retirant de sous son siège une mallette de fer-blanc, les filles et les chiens ont été formidables, j'avais escompté entrer en force, mais la voie est ouverte !

      • Attention hurle Vince, une grosse bagnole passe le portail, suivie d'une autre!

    En six secondes c'est une dizaine de voitures qui entourent notre appareil, elles ne sont pas totalement arrêtées qu'en surgissent une quarantaine d'individus ( mâles et femelles ) passablement excités qui se ruent sur nous en criant et en nous tendant un carton à bout de bras. Les logos sur les voitures, les caméras et les micros sont explicites, BFM TV, Europe 1, France Inter, Antenne 2, Match... des journalistes !

      • Mesdames, Messieurs – la voix onctueuse du Chef s'élève et comme par miracle le silence s'installe – service de Sécurité de L'Elysée, que puis-je pour vous, s'il vous plaît si un seul d'entre vous pouvait formuler votre requête, cela nous permettrait d'avancer plus vite !

      • C'est très simple, une jolie petite brunette a pris la parole, nous avons reçu une convocation de la Présidence de la République pour participer au point presse, qui suivra la réunion secrète sur la pandémie Coronado-virus que tient actuellement le Haut Conseil de Surveillance en présence du Président de la République. Il est vrai que nous sommes un peu en avance, mais le portail était ouvert et nous avons cru...

      • Vous avez eu raison. Je vous demande de patienter une petite vingtaine de minutes en compagnie de l'agent de sécurité Vince, je me précipite aux nouvelles avec l'agent Chad, à tout à l'heure.

    Un soupir de satisfaction s'élève de la foule...

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    Molossa et Molossito galopent dans les couloirs, ils ont bien une minute d'avance sur leurs poursuivants, tous deux se cachent sous les tentures de doubles-rideaux qui encadrent une vaste fenêtre face à une large porte capitonnée. Charlotte, Charline, l'adjudant, soldat Pierre, soldat Marc et la douzaine de fusiliers-marins passent devant eux en trombe sans les voir.

      • Crois-en mon flair, Molossito, c'est là-dedans que ça se passe !

      • Oui Molossa, ce serait bien que l'agent Chad soit là, il trouverait le moyen d'entrer lui, il est si intelligent !

      • Tiens le voilà, avec le Chef en plus !

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    Ambiance studieuse. Le Président de la République parle. Tout le monde l'écoute, certains prennent des notes.

      • La situation est grave, des milliers de morts chaque jour, nous avons réussi à détourner la colère de la population en accusant à tort le Service Secret du Rock'n'roll d'avoir répandu le virus en distribuant gratuitement des Coronado sous la Tour Eiffel, le temps que nous arrêtions les deux responsables de cette organisation terroriste et nous...

      • Troudemerdededieu, ouvrez vite, nous les tenons !

    La porte vient de s'ouvrir brutalement, l'Adjudant entre suivi du soldat Pierre qui tient fermement par le bras Charlotte qui porte Molossa, puis du soldat Marc qui tient fermement par le bras Charline qui porte Molossito, suivi du Chef solidement encadré par une dizaine de fusiliers-marins et qui porte précautionneusement sa mallette de fer blanc contre sa poitrine...

      • Clitotrouédelasaintevierge, mon Président, nous avons le Chef, les chiens et deux jeunes innocentes qui se font faites avoir par les paroles doucereuses de ces aigrefins, pour l'agent Chad, d'après moi, il ne doit pas être très loin !

      • Adjudant, vous méritez de la France, et vous le dénommé Chef, l'ignoble empoisonneur du pays, quelles piteuses excuses allez-vous imaginer pour votre défense !

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    Lorsque j'apparais sur le perron je m'attends à entendre des exclamations de soulagement et d'impatience, mais non tous les journalistes sont assis sur les marches et semblent porter une très grande attention aux paroles de Vince.

      • Excusez-moi, mesdames, messieurs le Président vous recevra dans une vingtaine de minutes !

      • Chut ! Taisez-vous ! Laissez-nous donc tranquilles ! Dites au Président que ce n'est pas pressé, qu'il prenne tout son temps ! Il y a tout de même des choses plus graves que les milliers de morts du Coronado-Virus sur cette terre ! Ecoutez plutôt ce que nous raconte l'agent Vince, c'est prodigieux, insensé, incroyable !

      • Oui Messieurs-dames, je vous ai pour le moment évoqué la vie de mon ami Eddie Crescendo, j'en viens maintenant à raconter les derniers jours de sa mystérieuse disparition...

    Je m'éclipse discrètement...

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    Je suis revenu une demi-heure plus tard. L'assistance est atterrée. La petite brunette est en pleurs. Certains appellent nerveusement leur rédacteur en chef sur leur portable. Il y en a même deux qui retiennent une chambre d'hôtel à Nice...

      • Le Président de la République vous fait savoir qu'il a l'honneur de vous recevoir, je vous demanderais le plus grand calme et la plus grande dignité. Nous avons à traverser de longs couloirs, je compte sur vous pour ne pas crier et courir pour arriver les premiers.

    Vince et moi marchons en tête. Tout le monde se déplace avec gravité et componction. L'adjudant nous attend devant la porte

      • Enculédetaracededieu, le Président a dit que les caméras et les appareils photos sont autorisés, en rang par deux, un dernier coup de peigne pour les dames, messieurs rajustez vos nœuds de cravates, et que personne ne moufte sans autorisation, facederatsdedieu !

    Et d'un geste auguste il poussa les deux vantaux matelassés...

    A suivre...