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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 567 : KR'TNT 567 : JOEL SELVIN / BLUES PILLS / HOODOO GURUS / SAM DEES / E-RUINS / PLEASURE TO KILL / THE WARM LAIR / HEVIUS / BLACKBIRDS / DAGARA / DEADMAN'S TRIGGER

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 567

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    22 / 09 / 2022

     JOEL SELVIN / BLUES PILLS

    HOODOO GURUS / SAM DEES

    FERTOIS METAL FEST 4

    E-RUINS / PLEASURE TO KILL / THE WARM LAIR

     HEVIUS / BLACKBIRDS / DAGARA

    DEADMAN’S TRIGGER

    Sur ce site : livraisons 318 – 567

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    Selvin est tiré, il faut le boire - Part Two

     

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             Joel Selvin. On y revient. Pas seulement parce qu’il est le grand spécialiste du Frisco Sound depuis l’âge d’or du Summer of Love, mais aussi pour son style très particulier, un style cassant, peu complaisant, qui se limite aux faits. Selvin balance, histoire de rappeler en permanence qu’il est journaliste, donc il ne brode pas, il donne à voir. Après, chacun pense comme il peut et ce qu’il veut. Il travaille son rock comme s’il travaillait des faits divers, il traque l’info, va voir les gens, leur tire les vers du nez, il fouille, il sait que les gens payent pour ça quand ils achètent le San Francisco Chronicle. La grande différence avec les autres journalistes, c’est que Selvin est fan de rock. C’est un fait. Il en fait un postulat. Et se retrouver à San Francisco en 1966, ça devait forcément ressembler à une sorte de rêve, ou, si on veut rester dans la réalité - et pour paraphraser God Art définissant le cinéma - San Francisco devait substituer à ton regard un monde qui s’accordait à tes désirs. 

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             Avec Smartass, Selvin propose un recueil d’articles parus dans divers canards. L’ouvrage est donc d’une lecture rapide, on peut trier, laisser de côté le Grateful Dead quand on n’aime pas trop le Grateful Dead et aller plutôt se régaler de Sly Stone ou des chouchous de Selvin que sont Ralph J. Gleason, Bill Graham ou encore Glen Campbell. Ce recueil d’articles apporte d’excellents éclairages sur des tas de gens passionnants. Les gros chapitres concernent le Dead, Creedence et les Beach Boys et ailleurs, tu croises des gens aussi fascinants que Taj Mahal, Sugar Pie DeSanto ou Captain Beefheart. Comme on va pouvoir le constater, Selvin descend souvent faire un tour à Los Angeles.

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             Les plus belles pages sont probablement celles qu’il consacre à San Francisco. Il est évident qu’Alec Palao s’est inspiré de Selvin pour monter son opération Love Is The Song We Sing, sa Rhino Box de San Francisco Nuggets. En un seul paragraphe, Selvin parvient à dire la magie de la vie nocturne à San Francisco : «Si vous jetez un œil aux club calendars de cette époque, vous serez surpris de voir tout ce qu’il y avait chaque semaine. Herbie Hancock, les Doobie Brothers, Tower Of Power à l’affiche du Keystone Berkekey. Asleep At The Wheel ou Sylvester au Longbranch. Van Morrison au Lion’s Share de Marin County. S’il n’était pas en tournée avec le Dead, Jerry Garcia jouait toute la nuit dans des endroits miteux comme le Matrix avec Howard Wales ou, plus tard, au Keystone Korner avec Merl Saunders. Elvin Bishop jammait chaque nuit à North Beach, traînant toute la nuit dans les rues avec sa guitare à la main. Mike Bloomfield adorait jouer dans les petits rades de California Street. La musique était pour moi beaucoup plus qu’un loisir. C’était une passion dévorante. Rien d’autre ne comptait. Mes premiers articles n’étaient pas très bons. Mais au moins j’étais là. C’est ce qui importait.» C’est le genre de postulat qui fait plaisir à voir. Selvin va vite se trouver emporté par la marée. Trop de bons groupes, trop de bonne musique. Pour une petite cervelle, c’est intenable.

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             San Francisco ? Selvin présente ça comme un new cocktail of music and chemicals, mais ajoute-t-il, lorsque le reste du monde l’apprit, c’était fini. Pour relater l’éphémère cocktail of music and chemicals, il envoie Cippo en éclaireur : «John Cipollina qui a grandi à Marin County, de l’autre côté du Golden Gate Bridge, vivait alors dans une ‘54 Plymouth qui était garée sur Mount Tam. Il grimpa sur la scène (du Longshoreman’s Hall) pour jeter un coup d’œil au public. Il n’en croyait pas ses yeux - un millier de chevelus et de reprobates qui avaient l’air défoncés et qui semblaient s’être familiarisés avec cette nouvelle drogue qu’on voyait se répandre ces derniers mois. Cippo sut que tous ces gens étaient du même monde que le sien, mais il n’en revenait pas d’en voir autant.» Cette Soirée s’appelait «A Tribute to Dr Strange», organisé par le Family Dog : c’est l’événement fondateur du Frisco Sound. Selvin enchaîne aussitôt avec Ken Kesey qui découvre le LSD, un produit qu’on utilise pour les recherches psychiatriques au Standford Medical Center. Kesey fonde une communauté, les Merry Pranksters et lance, à bord d’un bus bariolé, une croisade pour l’évangélisation psychédélique des cervelles à travers tout le pays. Il organise le premier public Acid Test et choisit pour the dawning of the psychedelic apocalypse un jugband local qui vient de se baptiser Grateful Dead. Selvin ficelle ça très bien, son récit coule comme de l’eau de source. Ce n’est pas comme si on y était, mais presque - It was the Wild West all over again - Puis il embraye sur les concerts au Fillmore et à l’Avalon, où, nous dit-il, «tout le monde in the audience was high on LSD. Most of the bands were, too.» Jerry Garcia se souvient des chatoiements du light show sur sa guitare, il avait adoré jouer dans la semi-obscurité : «On était plus ou moins des ombres sur scène.» Il est intarissable sur les bienfaits d’un set sous acide : «It was fun. Le public dansait. Être sur scène faisait partie de l’expérience.» Gary Duncan se souvient qu’à l’époque il prenait quotidiennement du LSD, «so much that you never came down. J’ai appris à vivre dans cet état and to relate to things while stoned. Which was wonderful. It was all about higher levels of conciousness.» Selvin présente tous ces témoins comme des pionniers. Il n’ose pas parler d’utopie, mais on retrouve dans les propos des témoins les traces d’une sagesse à jamais enfuie. Le pouvoir répressif appelait ça des drogues et Gary Duncan parlait lui d’élévation du niveau conscience. Ce n’est pas la même chose. Quand les concerts au Fillmore ou à l’Avalon commencent à attirer du monde, Chet Helms et Bill Graham payent bien les groupes - $1000 and they had all the dope and women they needed for free - Life was good, ajoute Selvin, même si Cippo inquiète ses voisins parce qu’il élève un jeune loup. Selvin ne peut s’empêcher de ramener l’histoire du raid indien : une nuit, déguisés en Indiens, les mecs du Dead sont descendus de leur ranch pour aller attaquer celui du Quicksilver. Ils leur ont balancé des fumigènes et des gros pétards, mais ils ont ensuite fumé le calumet de la paix. Et puis tout s’est écroulé avec l’arrivée d’Adler et John Phillips et de leur projet de Monterey Pop. Ils voulaient engager les Frisco bands, mais pour cela, il leur fallait l’appui de Ralph J. Gleason - Ces deux hippies d’Hollywood étaient exactement le genre de mecs dont se méfiaient les groupes les plus authentiques de Frisco, comme le Grateful Dead - Et Selvin enfonce bien son clou : «Leur belle musique bien produite n’avait rien à voir avec le bordel que faisaient les Frisco bands dans les ballrooms. Mais Gleason qui avait lancé le Monterey Jazz Festival played it cool : ‘Let me know your plans,’ leur dit-il.» C’est avec Monterey que le Frisco Sound a perdu son innocence : «Ce week-end là, tout a changé. Quicksilver, Steve Miller et Country Joe allaient signer des contrats et faire des grosses tournées. Une fois que le succès et la gloire eurent montré leurs vilaines trognes, les choses ne furent plus jamais les mêmes.» Selvin indique aussi que les produits magiques changeaient, avec l’arrivée du STP, bien plus puissant que le LSD. Jack Casady et Country Joe McDonald en firent les frais en restant défoncés plusieurs jours de suite. Casady alla au ballon et McDonald se retrouva dans un état d’infantilisation avancé. Les gens ont eu le sentiment de se faire avoir, Monterey n’était en fait qu’une grosse opération de marketing, a lousy record promotion.  

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                    Selvin évoque aussi la légende de James Gurley, le guitar wiz de Big Brother & The Holding Company - Le père de Gurley était un cascadeur qui attachait James sur le capot de sa bagnole et qui roulait à travers des cercles de feu. James avait perdu ses dents de devant - Il insiste beaucoup sur Big Brother - At the Avalon that weekend, the band did a few of the demolition derby/John Coltrane-meets-Lightnin’ Hopkins sonic assaults in which Big Brother specialized - C’est leur manager Chet Helms qui insiste pour qu’ils prennent une chanteuse et comme il connaît Janis, il envoie quelqu’un la chercher au Texas pour la ramener en Californie. Alors elle auditionne, les Big Brother n’ont pas vraiment d’opinion. On la prend ? On la prend pas ? Bon, on la prend. Quand Albert Grossman approche Janis à Monterey, il lui propose de la prendre sous son aile, mais il lui demande de se débarrasser de Big Brother. Grosse connerie !

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             Parmi les portraits spectaculaires que nous brosse Selvin, il y a celui de Totor, distillant à sa façon l’épouvantable épisode de son déclin, l’enchaînement des vautrages, Céline Dion, puis Starsailor, et sa romance avec Nancy Sinatra qui tombe à l’eau. L’épisode Starsailor est particulièrement gratiné, le chanteur du groupe déclarant à la presse qu’il existait un abîme entre le groupe et Totor, et pire encore, qu’il n’avait rien fait depuis longtemps, ce qui sous-entend qu’il n’était plus très compétent - On lui en a appris sur les nouvelles techniques d’enregistrement et il nous en a appris sur les anciennes - Les kids de Starsailor le traitent même d’has-been (Out of the way, old man). Quelle dégringolade, pour un mec qu’on considérait à une époque comme un génie - His records were phenomena - extravaganza events with interchangeable singers that were each stamped with the grandiose personality of their creator. Il avait inventé le rock’n’roll producer et l’avait incarné jusqu’au délire, the mad genius of 45s, the prince of pop. He was riding the absolute apex of the booming earth-shaking American rock’n’roll industry. He was 23 years old - Fantastique hommage au plus doué d’entre tous. «Il rendait les gens complètement fous avec son obsession du détail. Il pouvait passer des heures sur les huit mesures d’un cut, mais aucun disque n’avait encore jamais sonné comme les siens.»

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             Selvin est encore plus fasciné par Ralph J. Gleason, ce journaliste de San Francisco amateur de jazz et d’avant-garde - Gleason et Miles Davis devinrent amis. Un soir, Gleason rendit visite à Miles après un set dans un nightclub et découvrit que lui et Miles utilisaient les mêmes seringues. Gleason était diabétique, mais Miles ne l’était pas - Voilà où si situe l’excellence de Selvin, dans la façon de traiter le détail qu’on va retenir. Ses anecdotes fonctionnent presque comme des paraboles. Il rapporte une autre anecdote classieuse : Gleason présente Dylan dans un radio show : «Welcome to KQED’s first poet press conference. Mr. Dylan is a poet. He will answer questions on everything from atomic science to riddles and rhymes. Go.» Comme tout le monde à l’époque, Gleason est devenu un inconditionnel de Dylan. Puis quand la scène rock de San Francisco explose, il est là tous les soirs, night after night, nous dit Selvin, à couvrir les concerts pour The Chronicle. Il assiste au premier concert de l’Airplane, il devient un inconditionnel du groupe et signe les liners au dos de la pochette de leur premier album. Il co-fonde en 1967 Rolling Stone avec Jann Wenner et investit $1500 dans le projet. Les gens l’aiment bien. Gleason est un vieux, un mec de 48 ans, alors pour le chambrer, les gens disent de lui qu’il hésite entre trois possibilités : soit il a deux fois 24 ans, soit trois fois 16 ans, soit quatre fois 12 ans. Selvin se régale et nous régale de son régal.

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             Il passe aussi beaucoup de temps en compagnie de Bill Graham, l’inventeur du Fillmore, «the premiere showplace of rock’s history, presenting the best bands of the 60s.» Selvin rappelle aussi que Bill Graham aimait programmer du jazz, de la Soul et du blues en même temps que les groupes de rock. «Ce sont des affiches qu’on ne voit qu’une seule fois dans sa vie : Lenny Bruce et les Mothers Of Invention, les Who et Woody Herman & his Thundering Herd, les Byrds et B.B. King. Puis il ferme le Fillmore East en 1971 et le Fillmore West un mois plus tard pour organiser des concerts uniquement dans la Bay Area.» Gros coup de cœur aussi pour Doug Sahm - Doug Sahm may be the most under-rated figure in the history of rock - Selvin met ça dans son chapô, il a raison, Doug Sahm est extrêmement sous-estimé. Il joue pour la première fois en 1966 à l’Avalon avec le Sir Douglas Quintet. Quand on commence tôt comme l’a fait Doug Sahm, on devient forcément légendaire - Grandissant à San Antonio, il a appris la country au pied de formidables cats like Charlie Walker, and rhythm and blues from Houston acts like Bobby Blue Bland and Junior Parker - Puis Selvin évoque la jonction de Doug Sahm avec Huey Meaux, «who had been hot as a cheap pistol jusqu’à ce que les Beatles lui tombent sur la tête.» C’est Meaux qui dit à Doug de rajouter un orgue pour sonner comme les Anglais, d’où l’arrivée d’Augie Meyers avec son Vox organ, et pouf le Sir Douglas Quintet se met à tourner avec les Stones, James Brown et Little Richard - Il y avait des dates de concert à New York et Sahm découvrit Greenwich Village et rencontra de Bob Dylan. Helms : «Je pense qu’il a eu une grande influence sur Dylan. He was the real deal that Dylan wanted do be.» - Doug Sahm n’habitait nulle part. Il habitait partout, chez les autres, il avait des copines à San Francisco qui avaient leurs apparts. Selvin raconte que Sahm se balladait en ville dans une Cadillac. Dans un petit chapitre intitulé ‘Essential albums’, Selvin se prosterne jusqu’à terre devant Honkey Blues et Mendocino : «Pendant toute sa carrière, Doug Sahm a enregistré des albums de blues, mais Honkey Blues est un chef-d’œuvre à part entière. Sahm y injecte du blues, du jazz, de la country et tout ce qui lui passe par la tête pour faire un snappy R&B sound. Un riff de cuivres tiré de Junior Parker mène à un solo de violon Cajun. Une impro empruntée à James Brown mène à une partie de piano à la Horace Silver. Il évite tous les écueils. D’un autre côté, Mendocino is pure Texas cantina rock’n’roll, featuring Augie Meyers’ trademark Vox punched up by tight, tasty horn parts et Sahm qui chante comme si sa vie en dépendait, allant même jusqu’à reprendre She’s Above A Mover. A neglected rock’n’roll classic.»

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             Les dithyrambes pleuvent aussi sur les Beach Boys et Creedence. Avec un flegme hallucinant, Selvin démystifie complètement l’histoire des Beach Boys : «Le père de Brian Wilson qui était un compositeur amateur apporta la bande enregistrée à la maison chez un publisher qu’il connaissait. Celui-ci mit à la disposition des frères Wilson les moyens professionnels d’enregistrement et «Surfin’» parut début décembre sur un petit label. C’est le commercial du petit label qui baptisa le groupe des frères Wilson the Beach Boys. La plus grande radio de Los Angeles, KFWB consacrait déjà du temps d’antenne au surf. Comme les gens de KFWB étaient à l’affût de tout ce qui se passait dans la région, ils sautèrent sur le single des frères Wilson. Une minute plus tard, ils étaient signés par Capitol Records - home of Nat King Cole, Frank Sinatra, Dean Martin.» Puis avec une férocité encore plus hallucinante, Selvin vole dans les plumes de Mike Love : «Étant donné son talent naturel - pour plaisanter, on qualifiait la voix de Love de ‘Mickey Mouse qui a chopé un rhume’ - Brian Wilson avait cru que Love pouvait devenir le leader de son groupe de rock. Son job précédent, pompiste, fut certainement la dernière fonction qualifiée qu’il occupa.» L’hommage qu’il rend à John Fogerty vaut aussi le détour. Comme beaucoup de gens à l’époque, Selvin ne comprenait pas qu’un jeune Californien pût sonner aussi Deep South, alors il propose une explication qui tient bien la route : «En son for intérieur, il entendait le Mississippi jungle boogie de Bo Diddley and the muddy voice de Howlin’ Wolf. Il voyait James Garner jouer son rôle de tricheur dans Maverick. Il sentait bien le vibrato de la guitare de Pops Staple et la souplesse de la Soul de Booker T & The MGs. Il connaissait Elvis Presley and the yellow Sun Records. Il buvait l’eau du fleuve Mississippi, long a mythic force in America’s history.» Selvin dit encore que les Creedence ont enregistré ce fabuleux deuxième album, Bayou Country, au studio RCA d’Hollywood, là où les Stones avaient enregistré «Satisfaction». Les quatre Creedence ont enregistré les basic tracks live et Fog est revenu finir l’album tout seul, ajoutant quelques parties instrumentales et le chant. Il voulait que son solo dans «Proud Mary» sonne comme un solo de Steve Cropper. Pour Selvin, Bayou Country est l’album qui définit Creedence - In a single, bold stroke, cet album fit apparaître Creedence comme une force vitale du rock et l’imposa dans tout ce qui allait suivre. Bizarrement, pas un mot sur Santana dans Smartass, et d’un autre côté, pas un mot sur Creedence dans le San Francisco Nuggets de Palao. Selvin cite le Steve Miller Band, Janis, Sir Douglas Quintet, les 13th Floor et Mother Earth dans ses Essential albums, mais pas Santana.

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             Il attaque son chapitre consacré aux blackos avec John Lee Hooker. On assiste une fois de plus à une fantastique présentation : «John Lee Hooker played country blues. He sang stump songs, played cotton-patch guitar and drowled out his blues like somme primordial ooze.» On dirait qu’il parle de Captain Beefheart, dont on trouve un portrait plus loin. Selvin dit aussi qu’Hooky s’est fait un nom à Detroit à la fin des années 40, mais que sa musique n’a jamais quitté Clarksdale, Mississippi, où il est né. Selvin précise sa pensée : «Hooker était un homme d’une très grande dignité. Comme l’était sa musique, il pouvait être sinistre et joyeux, sombre et sensuel. Il pouvait être chaleureux et tranchant, et même un peu effrayant.» La dernière fois que Selvin l’a interviewé, Hooky était allongé sur son lit, tout habillé avec un chapeau sur la tête. La porte de la chambre était fermée et Hooky avait mis le chauffage à fond. Quand le téléphone sonnait pendant l’interview, il répondait. Ses réponses étaient nous dit Selvin des soft mumbles et au bout de 10 minutes, il croassa : «I suppose you’ve got enough now». He was right, lâche Selvin en guise de chute. Face aux géants, le journaliste Selvin sait se tenir.

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             Il rencontre aussi Sugar Pie DeSanto. Curieusement il détache le De du Santo, alors que sur les disques, ça s’écrit DeSanto. La pauvre Sugar Pie vient de tout perdre, y compris son mari, dans l’incendie qui a ravagé son appart. Elle n’a plus rien. Complètement à poil. Elle est hébergée par la Croix Rouge locale. Sugar Pie connut son heure de gloire à une autre époque, découverte par Johnny Otis, en même temps que sa copine Etta James. Comme elle s’appelle Umpeylia Balinton, Johnny Otis la rebaptise Sugar Pie, mais elle rajoutera DeSanto un peu plus tard. Puis comme les artistes noirs de cette époque, elle se met à tourner intensément, notamment avec James Brown. Elle est réputée pour sa dance craze et chaque soir, elle et James Brown sautent d’un piano pour atterrir sur scène en grand écart. Dans ses mémoires, James Brown avoue que Sugar Pie est la seule de ses chanteuses qu’il n’a pas réussi à baiser. Elle dit aussi avoir résisté aux avances graveleuses de Sonny Boy Williamson, Lightnin’ Hopkins, Howlin’ Wolf et Willie Dixon pendant la tournée européenne d’American Folk Blues en 1964 - I refused all them old goats - Selvin conclut ce portrait superbe ainsi : «Ça a été une vie longue et dure pour Sugar Pie De Santo, mais jamais aussi dure que maintenant, alors qu’elle a tout perdu.» L’article date de 2006. Fantastique. Selvin est l’un des rares à s’être intéressé à ce personnage de légende.

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             On a aussi un joli portrait de Mike Bloomfield. Selvin rencontre un Bloomy épuisé qui déclare, dans un dernier râle : «Il y a peut-être quelques moments d’extase, mais le prix à payer pour ça est celui d’un enfer quotidien. Mes plus grands moments de créativité sont liés à une souffrance atroce, à la suite de plusieurs mois de tournée, quand je suis épuisé et malade, junk sick. Quand je vois ce qui est arrivé à Duane Allman, je sais que tout ça n’en vaut pas la peine. Il faut que je trouve un équilibre et pratiquer mon art sur une base quotidienne plus humaine.» Chaque portrait s’accompagne de photos superbes. Dans ce book, tout est trié sur le volet. Bloomy, mais aussi Taj Mahal que Selvin considère comme «the last great bluesman, playing his music outside the world of pop music.» C’est vrai, Taj Mahal s’est toujours arrangé pour échapper aux pièges à loups. Selvin réussit un bel exploit en brossant un portrait de ce géant : «Dans le nightclub vide, il gratte sa handmade guitare couleur tabac et sort un demented ragtime instrumental qui évoque à la fois le bebop jazz et le muddy Mississippi Delta blues. Il appelle ça ‘The New Black and Crazy Blues’. En une seule chanson, il traverse plusieurs vies. Mais il est encore plus qu’une encyclopédie vivante, un multicultural experiment in progress, ou le patriarche d’une famille de 12 enfants, si adoré que toutes ses ex-femmes assistent à son soixantième anniversaire.» C’est David Rubinson - qui fut aussi le protecteur de Skip Spence - qui a produit ses six premiers albums, dont l’excellent album aux papillons, découvert à Caen en 1968 - Selvin rapporte les propos de Rubinson : «Taj Mahal est un homme extraordinaire. Il a de la famille partout dans le monde. Il fait du business dans le monde entier. Et le plus extraordinaire, c’est que sa musique devient de plus en plus belle.» Selvin ajoute que Taj Mahal a tout joué sur ses douzaines d’albums, toutes sortes de blues, de jazz et de cross-cultural experiments - Il a fait un album avec un quartet of tubas. Des albums pour enfants, des bandes originales de films, de la musique hawaïenne. Il peut jouer solo à l’acou ou avec un big band. Il a enregistré avec Miles Davis et les Rolling Stones. Il a été l’un des premiers à reprendre des cuts de Bob Marley - Puis il brosse l’un des plus beaux portraits physiques de Smartass : «Il se rase le crâne et les sourcils, mais il conserve une moustache. Il porte un poisson en or attaché à une chaîne autour du cou et un diamant à l’oreille. Il est un parfait cordon bleu et connaît les meilleurs restaurants dans le monde entier, depuis les enchilada parlors dans l’archipel des Mission, jusqu’au rendez-vous d’épicuriens dans les capitales européennes, où il a énormément tourné.» Son père était pianiste de jazz et sa mère institutrice et chanteuse de gospel, tous deux originaires d’une île des Caraïbes appelée St. Kitts. Taj s’appelle en réalité Henry St. Claire Fredericks, mais son nom d’artiste lui est apparu en rêve. Il se disait à une époque admirateur de Brian Jones. On se souvient tous que Taj a participé au Rock’nRoll Circus des Stones. Taj : «Those guys jumped over the Elvis syndrome. In the United States, tout le monde était bloqué par Elvis, à cause des politiques raciales qui interdisaient aux jeunes blancs de se mélanger aux noirs. Mais les Anglais n’était pas bloqués par Elvis. Ils ont sauté par-dessus Elvis, ‘ton nom est Elmore James et tu joues de la slide guitar’, et tout vient de là. La culture anglaise était une island culture et ils se sont déployés. Ces mecs ont fait un boulot énorme.»

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             Selvin nous rappelle aussi que Mimi Farina était la sœur de Joan Baez et qu’elle a épousé Richard Farina, a half-Irish, half-Cuban beatnick. Richard et Mimi Farina sont devenus le duo brillant que l’on sait, et ont enregistré deux albums imbattables, Reflections In A Crystal Wind et Celebration For A Grey Day. Richard Farina a aussi publié un roman, Pack Up Your Sorrows, et au retour d’une séance de signatures, nous dit Selvin, il s’est tué en moto. Il n’avait que 29 ans et Mimi est devenue veuve à 21 ans. Toute aussi dramatique, voici l’histoire d’Eddie Cochran, que Selvin considérait aussi comme un géant. Pour lui, «Summertime Blues» est la pierre angulaire du rock’n’roll : «Le disque ne résumait pas seulement le caractère d’Eddie Cochran, il définissait surtout the rock’n’roll attitude. Il became almost immeditely one of the cornerstones of the literature.» C’est toujours mieux quand c’est dit en Anglais. Ça sonne, comme dans les disques. Selvin rappelle aussi la grandeur d’Eddie sur scène : «Cochran rendait le public complètement dingue en Angleterre. Il démarrait son set avec ‘Hallelujah I Love Her So’, le dos tourné à la salle, sa bandoulière passée par-dessus l’épaule, il claquait des doigts pendant l’intro. Il portait un pantalon de cuir noir et une veste en velours rouge.» Selvin nous décrit aussi un set de Dick Dale en Californie - he played string-busting, blood-letting, blister-raising guitar that left the stunned audience drop-jawed and mind-blown - Il nous montre le Dick Dale tombé à genoux et labourant les staccatos de son «King Of Surf Guitar», alors que le public reprend en chœur «from San Bernardino to RIVERSIDE», Selvin insiste beaucoup sur la clameur du RIVERSIDE.

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             La température selvinique continue de monter en flèche avec Glen Campbell, qui sert un peu à illustrer le mythe de l’American Dream. Car effectivement, Campbell part de triple zéro, en ayant échappé de peu au dirt-poor d’une ferme dans l’Arkansas. Son père lui paye tout de même une four-dollar guitar chez Sears and Roebuck et Campbell montre très vite des aptitudes pour l’instrument. Toujours cassant, Selvin précise sa pensée : «In another place, he would have been called a prodigy.» Mais une ferme pauvre de l’Arkansas n’est pas un palais de Vienne. Dès qu’il peut, Campbell file s’installer à Albuquerque, au Nouveau Mexique. Là il joue un peu dans des clubs et un mec lui dit qu’il devrait tenter sa chance en Californie - Campbell did just that - En 1960, il décide de partir avec sa femme, son chien et ses 300 dollars d’économies à l’aventure : direction Hollywood. Sans savoir nous dit Selvin qu’il allait devenir one of the biggest stars in the recording industry history. C’est fantastiquement bien amené. Comme s’il fallait faire durer le supsense.

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             Selvin est marrant, car il ne se prive pas d’indiquer que Campbell jouait beaucoup trop bien pour la scène locale d’Albuquerque. Campbell venait en fait de découvrir les disques de Django Reinhardt chez un copain musicien et il se mit à tout apprendre pour pouvoir jouer comme Reinhardt, tu vois un peu le travail ? Quand il va à Vegas voir Bobby Darin sur scène, Campbell pense qu’il peut largement mieux faire que le guitariste qui accompagne Bobby. Alors Selvin devient fantastique, au sens littéraire du terme : «L’Hollywood dans lequel Campbell arriva à l’été 1960 était, in many ways, still a small town where things could happen.» On entend presque une musique de film noir. Campbell devient vite copain avec Jerry Fuller et Dave Burgess, le mec des Champs. Ils traînent tous les trois en studio avec Ricky Nelson. Puis Jerry Capehart repère Campbell. Capehart est bien sûr le manager d’Eddie Cochran, qui vient tout juste de mourir en Angleterre dans un accident de bagnole. Selvin profite de l’occasion pour rappeler que la relation entre Eddie et son manager s’était gravement détériorée, Eddie reprochant à Capehart d’avoir rajouté son nom sur les crédits. Capehart prend Campbell sous contrat et lui trouve un job chez Gene Autry pour 75 $ par semaine. Là, Campbell bosse avec un autre expat texan, Jimmy Bowen. Trois ans plus tard, Campbell croule sous une pluie d’or. Il chante et joue de la guitare sur plus de 500 enregistrements. Même Elvis le veut pour le soundtrack de Viva Las Vegas. Campbell passe d’un salaire de 100 $ par semaine à celui de 1000 $ par jour. Selvin fait encore monter la température en jetant Campbell dans les bras des Beach Boys, il joue énormément avec Brian Wilson, sur «Help Me Rhonda» et «Good Vibrations», il est partout dans Pet Sounds, il joue aussi avec Jan & Dean et, bizarrement, Dick Dale. Et quand Brian Wilson fait sa petite dépression, refusant de repartir en tournée, à qui fait-on appel ? À Campbell ! Pouf, le voilà bombardé Beach Boy en 1964, il joue de la basse, porte la chemise à rayures et chante les high vocal parts de Brian, mais comme on l’attend en studio, il est remplacé au bout de trois mois par Bruce Johnston. C’est même Brian Wilson qui produit le fameux «Guess I’m Dumb» de Campbell en 1964. Puis tout explose avec «Gentle On My Mind». Non seulement il maîtrise son destin artistique mais c’est là qu’il devient his own creation, Glen Campbell. Mais il y a une petite ombre au tableau. Campbell est très vieux jeu. Amérique profonde. La première fois où il rencontre Jimmy Webb, il lui demande quand est-ce qu’il va aller chez le coiffeur. Ça fait bien marrer le petit Jimmy qui après avoir composé «By The Time I Get To Phoenix» se voit adresser une autre commande - They asked me if I could write something geographical, a town, a place - pour faire suite à Phoenix. Alors Jimmy obtempère et pond «Wichita Lineman». Cot cot !, le petit Jimmy est la nouvelle poule aux œufs d’or. Il pond des œufs d’or pour une autre poule aux œufs d’or, Campbell. Cot cot ! C’est pas la foire à la saucisse, mais la foire aux œuf d’or. Cot cot ! Tout le monde se goinfre dans la basse-cour, Campbell vend des millions de disques. Il est bien coiffé, pas de problème. Mais on ne sait toujours pas si Selvin l’admire autant que Taj Mahal ou John Lee Hooker. Et pouf, grâce au petit Jimmy, Campbell explose. Il devient nous dit Selvin the biggest new star in the country. Tout le monde veut lui serrer la main, il n’a plus de vie privée. Ça l’affole. Campbell est un homme simple, ne l’oublions pas. Riche d’accord, mais simple. En 1969, il vend plus de disques que les Beatles. Il devient le dernier rempart de l’Amérique profonde - Un havre de paix pour la majorité silencieuse de Nixon. Sam Schneider : «He was mom and apple pie.» Il restait ce mec blond au teint frais alors que le monde entier devenait de plus en plus grunge. Bien sûr il y avait la guerre du Vietnam, mais pour l’Américain moyen, Campbell était l’antithèse de la counter culture. Il incarnait la musique de l’Américain moyen - C’est pour ça qu’on ne l’aimait pas trop, par ici. Et comme tous les autres, Campbell picole et sniffe ses kilos de coke. Sa femme supervise l’aménagement de leur immense propriété sur les Hollywood Hills. Campbell passe son temps à chercher le prochain hit pour alimenter la machine. Cot cot ! Il entend «Rhinestone Cowboy» à la radio. Il veut l’enregistrer. Quand sa femme entend ça, elle trouve que c’est une dumb cowboy song et demande la séparation. Bizarrement la carrière de Campbell rebondit avec «Rhinestone Cowboy» qui devient son premier numéro un. Soap opera, nous dit Selvin. On se régale encore du régal de Selvin.

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             Mais ce n’est pas fini. Il dresse encore les éloges de Stephan Jenkins, le chanteur de Third Eye Blind - a rock’n’roll bad boy with an angel face - et de Steve Miller, mais c’est avec Sly Stone qu’il fait exploser les applaudimètres. Selvin attaque par un moment historique, comme il sait si bien le faire : Ça commence par la maison de Bel Air, à Beverly Hills, ayant appartenu à l’actrice Jeanette MacDonald. John Phillips l’achète en 1967 et y installe un studio. Mais il doit s’en séparer. Terry Melcher l’appelle pour l’informer que Sly Stone est intéressé par sa maison - Sly n’avait pas les moyens de l’acheter, mais il accepta de la louer pour un loyer mensuel de $12,000 et il y enregistra un album en 1970 - Selvin s’amuse aussi à rappeler que Sly naviguait à contre-courant, s’amusant de voir éclore le flower power et l’acid rock, alors qu’il s’habillait en Mod et qu’il roulait en ville dans une Thunderbird. Après Woodstock, il a quitté San Francisco pour s’installer à Los Angeles. Il rassemble son entourage à Bel Air et là, Selvin nous gave comme des oies, «a twisted, deranged royal court, full of sexual intrigue, family feuds, double dealing, backstabbing, chicanery and knavery. Sly was the unquestioned despot, drug-addled to the point of dementia.» Les gens supposent que Sly a mal tourné quand il a commencé à fumer the nasty horse tranquilliser, PCP. D’autres pensent que c’est l’arrivée de Hamp Bubba Banks qui a tout changé. Ils pratiquaient ce que Swanigan appelle the ghetto pimp mentality. Et Bubba prit en charge la vie de Sly aux plans personnel et professionnel - Il prit Rose, la sœur de Sly et organiste du groupe, comme femme et fit venir dans l’entourage des gens destinés à occuper des rôles vaguement sinistres - Selvin traite son Sly comme un personnage de roman noir. Kapralik qui est le manager blanc de Sly sait depuis longtemps qu’il faut éviter de poser certaines questions - Banks était un non-nosense ghetto cat, et avec son associé James Brown qu’on appelait J.B., il fit entrer la rue dans les hautes sphères du showbiz - Ce sont des choses dont on ne se doute pas quand on écoute les disques. On croit que tout le monde s’amuse bien, que tout le monde prend un peu de drogues et drague des petites gonzesses, mais la réalité est beaucoup plus sombre, car les intérêts qui entrent en jeu sont colossaux. À Bel Air, il y a tout un arsenal, nous dit Selvin, des valises pleines de calibres, et puis il y a des bagnoles de sport garées partout, et un Winnebago qui sert de party-room à roulettes. Et dans son coffre-fort, Sly stocke ce que Selvin appelle the pharmacy. Des tonnes de downers, jusqu’à 500 pills par bocal, et le seul upper utilisé est bien sûr la coke. C’est exactement la même histoire chez Ike Turner, qui lui aussi a son studio à Los Angeles. Et puis Selvin sort un premier atout de sa manche, l’histoire du chien Gun : «Gun était le pitbull de Sly, il était aussi taré que les gens qui vivaient là. Gun attaquait sans prévenir. Il s’en prenait surtout aux chapeaux. Il attaqua Joe Hicks une fois parce qu’il portait un chapeau. Sly avait aussi un singe, mais Gun tua le singe et l’encula. Comme Gun passait son temps à courir après sa queue, Sly la lui fit couper par un vétérinaire. En rentrant, Gun se mit à courir après son cul. Sly adorait arriver en session avec Gun et voir les gens détaler pour se planquer.» Mais ce n’est pas fini, Selvin a encore des atouts dans la manche, notamment celui-là : Larry Graham, le bassman de la Family Stone. Graham est un playboy, il fait de la concurrence à Sly. Quand Bubba Banks est arrivé dans les parages, Graham baisait Sister Rose. Il baisait aussi Sharon, le femme de Freddie Stone, jusqu’au moment où Freddie s’en aperçut. Alors Sly n’aime pas ça. Dans son studio, upstairs à Bel Air, il commence à jouer tous les instruments, notamment les parties de basse, pour se débarrasser de Graham. Le batteur Greg Errico subit le même traitement : Sly utilise une boîte à rythme. Selvin dit qu’Errico continue d’aller à Bel Air pour enregistrer des pistes, mais elles disparaissent aussi sec. Sly les efface et les refait lui-même. Il vit quasiment dans le studio. Il n’a gardé que sa section de cuivres, Cynthia Robinson et Jerry Martini qui déclare : «Je suis devenu un coke addict, un drug addict, un vrai légume, assis toute la journée, attendant ma ligne de coke comme tous les autres assholes.» Oui car c’est Sly qui distribue la coke à Bel Air. Et lui seul. Et voilà Bobby Womack. Il débarque lui aussi à Bel Air. Il y enregistre son album Communication. Il passe des heures enfermé avec Sly dans le studio, upstairs, cutting track after track - Tape boxes would just pile up. It was how Sly liked to work - Bobby : «Je n’avais pas envie de rentrer chez moi et on a continué d’enregistrer. Sly me disait de chanter ci et ça, il était extrêmement créatif et j’ai fait partie du whole trip. Pour être dans ce genre de trip, il faut le vivre. There was a riot going on up at his house.» D’autres pointures débarquent à Bel Air, comme Billy Preston, Ike Turner, Miles Davis - mostly jamming on keyboards and doing blow, not playing trumpet. It was not hard to detect traces of Sly on Bitches Brew - L’album que Sly enregistre à Bel Air est bien sûr There’s A Riot Goin’ On. Quand les gens du label entendent l’enregistrement, ils sont effarés - unlike anything anyone had heard before, a truly original creation - Stephen Paley : «Sly voulait savoir jusqu’où il pouvait s’éloigner d’un album commercial tout en restant commercial.» On n’entend nous dit Selvin Errico que sur un seul cut. On entend un peu Cynthia Robinson et Jerry Martini qui ont passé des centaines d’heures à attendre qu’on les appelle pour jouer. On entend la guitare de Freddie, mais aussi celle de Sly. On entend un peu Larry Graham, mais surtout Bobby Womack, Jim Ford, Billy Preston et même Miles Davis, tous non crédités. On voit leurs photos dans le montage qui figure au dos de la pochette. Selvin n’y va pas de main morte : «Avec There’s A Riot Goin’ On, Sly a repoussé les limites de la Soul music au-delà de l’horizon. James Brown détient le titre, mais en réalité, c’est Sly qui était devenu Soul Brother Number 1.» Quand il est en ville pour jouer, Sly traîne avec une sacrée bande, Bobby Womack, Jim Ford, Joe Hicks et Eddie Chin, un ex-Marine qui pouvait être dangereux et que connaissait Bubba Banks, au temps où ils étaient tous les deux macs dans le Fillmore district. Eddie Chin s’intéresse de près à la petite sœur de Sly, Vaetta. Selvin poursuit : «Ils venaient tous de voir Orange Mécanique et avaient trouvé le film génial. Il trimballaient tous des cannes et rêvaient de petites scènes d’ultraviolence. Ils fumaient tous du PCP.» Ils commencent par tabasser le roadie Moose qui est accusé à tort d’avoir installé un orgue qui ne marchait pas sur scène. Ils lui tombent dessus à douze, avec des cannes. Orange Mécanique fois trois. Puis ils cherchent Larry Graham pour le réduire en bouillie. Sly pilote l’opération. Miraculeusement Graham et sa poule ont le temps de se faire la cerise avant que le commando d’Eddie Chin ne leur tombe dessus. Selvin conclut son roman noir avec Ken Roberts, le nouveau manager de Sly & The Family Stone. Il va tenter de recoller les morceaux, après Orange Mécanique. Il se rend chez Cynthia Robinson, puis chez Jerry Martini, puis chez Larry Graham in the Oakland Hills - Roberts pensait qu’il y avait eu du grabuge à cause d’une fille. Mais il comprit rapidement que Graham n’allait pas revenir dans le groupe. Mais Roberts n’avait pas compris à quel point Graham était traumatisé. Comme il devait raccompagner Roberts à l’aéroport, Graham vérifia qu’il n’y avait pas de bombe dans sa voiture.

             Alors qu’est-ce qu’on dit ? Merci Monsieur Selvin !

    Signé : Cazengler, Joël Selfish

    Joel Selvin. Smartass. The Music Journalism Of Joel Selvin. Parthenon Books 2011

     

     

    Les Blues Pills tombent-ils pile ? Part Two

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             Pourquoi retournes-tu voir les Blues Pills sur scène ? Sans doute parce que tu es resté la première fois sur une bonne impression. Ça compte beaucoup les bonnes impressions dans ce domaine. De mémoire, il s’agit d’un groupe basé en Suède, autour d’une chanteuse suédoise, donc blonde, et d’un rescapé de Radio Moscow, Zach Anderson. Le nom de Radio Moscow remet tout de suite les pendules à l’heure. Alors autant l’avouer franchement : le groupe n’a d’intérêt que pour la racine moscovite. En 2016, lors du premier concert des Blues Pills en Normandie, Zach Anderson jouait de la basse. Le guitariste était une sorte de jeune prodige français, un certain Dorian Sorriaux, dont le maniérisme sur scène avait un petit côté agaçant, notamment cette manie qu’il avait de lever la bras chaque fois qu’il attaquait un petit phrasé délicat. Toute la différence avec Zach le zigouigoui qui, de l’autre côté, incarnait parfaitement la mad psychedelia, tellement il voyageait sur son manche, et tellement sa chevelure coulait sur ses épaules. Immense présence, real deal de pour-de-vrai, l’exact opposé du pour-de-faux. Six ans plus tard, Zach Anderson se retrouve promu guitariste, en remplacement du jeune prodige maniéré qui a tiré sa révérence.

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    C’est un spectacle que de voir jouer Zach le crack, il fait le show, il tient la boutique, il taille la route, il est partout dans le son, il claque des notes dans tous les coins, il est physiquement absent mais mystérieusement omniprésent, il combine les styles, il va par monts et par vaux, il solote et il rythme, il wahte et il cocote, il est de tous les instants, il monte sur tous les braquos, il incarne le guitariste de rêve, il s’ancre dans les seventies, il affiche une mine sereine sous un déluge de cheveux légèrement frisés, il a même des faux airs christiques, il sent bon le Guitar God, il dégage une odeur de sainteté, il est classique et moderne à la fois, il obtempère et il vitupère, il récupère et il ventre-à-terre, il avale l’highway et il file tout terrain, il disparaît sous l’horizon et revient en trombe, il distribue les vertiges et balaye les vestiges, il aime la vie et se rit de la mort du rock, Zach veille au grain, il préfère l’ivresse à l’ivraie, il cultive l’omnipotence de Montfaucon, l’omniscience de Raymond la Science, l’omniprésence de l’ambivalence, l’omnicoalescence de la concupiscence, il jongle avec les aisances, il donne des antécédences aux connivences, il développe une redoutable richesse de jeu, il en accepte toutes les conséquences, il nous met devant tous les faits accomplis, il tisse des arborescences de stridences, chez lui tout est dense et tout danse, son corps de moufte pas, seules ses mains sont à l’œuvre, il mijote le Grand Œuvre, il transforme le plomb en or du Rhin, il joue les impassibles, il glisse parfois un regard en coin, il semble de plus en plus christique, il crée des climats à profusion, il ouvre des chapitres entiers de confluences, il distribue les luminescences, il est le Descartes des essences, le Des Esseintes des dissidences, il jette des ponts par-dessus les hyperfréquences, il jongle avec les évidences, son jeu passe comme une lettre à la poste, il capte l’attention, il focalise, il dégouline d’excellence, son intelligence de jeu frise l’indécence, on l’accepte tel qu’il est, on se recueille à ses pieds, on reçoit son opulence comme un don du ciel, il distribue sans compter, ses notes sont le pain et le vin, il marche sur l’eau, il est maigre comme un clou, sa barbe ne trompe pas, son jeu sonne comme une parole d’évangile barbare, il ne sourit jamais, il porte sur le public, c’est-à-dire le monde, un regard miséricordieux, tu ne vois que Zach le crack, c’est-à-dire Zach le Christ, les autres le savent et l’acceptent, Zach donne les cartes, il oriente le jeu, il gère le troupeau bêlant des occurrences, il joue les doigts en biais, il chapeaute les truculences, il séduit les réticences, il sème le vent et récolte la tempête, il n’est jamais à court d’idées, il va là où le porte son vent, il tisse inlassablement ses trames, il va et il vient entre tes reins, il ne regarde jamais en arrière, il contemple son horizon intérieur, il tient bon le cap, il magnifie la psychedelia, il veille à ce que jamais le son ne bascule dans le metal, il fait bien la part des choses, il voit clair, il joue sans détours, il multiplie les exploits, son jeu est un spectacle pour qui sait voir, il assure les arrières du rock, il se conforte dans sa mission, il ne baisse jamais les bras, il reste d’humeur égale, il canalise les turbulences, il turlupine les chutes alpines, il trace des tangentes dans les moindres séquences, il prend des virages à la corde et se rétablit par la vitesse, il ne se fait aucune illusion, il sait que l’avenir est devant lui, il croit en lui, alors on croit en lui, il indique la voie, alors chacun peut la suivre, il s’adresse directement aux esprits, il utilise un langage universel, il n’impose rien, il n’ambitionne rien, il se contente d’être là, il se contente de rayonner et d’honorer le manche de sa guitare, il se rit des honneurs, il est libre comme l’air, il ne connaît pas le remords, il ne connaît pas la haine, il joue pour jouer, il enseigne la légèreté de vivre, la liberté de penser, il joue autant de notes qu’on peut en recevoir, il reprend le flambeau des grands guitaristes qui l’ont précédé, inutile de citer des noms, libre à chacun de choisir.

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             Et pendant que Zach le zèbre zanzibarde à boulets rouges, la chanteuse suédoise fait du sport. Elle est arrivée sur scène en collants rouges, chaussée de bottes blanches, et comme la première fois, elle s’est livrée à tout un tas d’exercices de gymnastique. Ah elle est spectaculaire, elle crée des relations intimes avec le public. Le collant rouge ne cache tellement rien de son anatomie que ça devient gênant pour le public. Mais bon, elle fait son cirque et ses spectaculaires génuflexions rappellent celles de Jim Dandy Mangrum, le clown qui chantait dans Black Oak Arkansas, l’un des fleurons du rock comique des Amériques. Elle semble avoir récupéré tous les clichés, c’est la raison pour laquelle on la prenait pour une Américaine. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. S’il n’y avait pas le spectacle fascinant de Zach le crack, on passerait l’heure de set à éclater de rire.

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             Ce retour en Normandie fait partie de la tournée de promo de leur nouvel album, Holy Moly. Big album.

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    La chanteuse athlétique Elin Larsson est bien meilleure sur disk que sur scène, elle chante comme une lionne dans «Low Road». Zach le crack joue en fond de toile, mais jusqu’au délire. Il amène une wah à la Asheton, il sait concocter une fournaise. On sent Elin Larsson déterminée sur «Dreaming My Life Away». Tout sur cet album est déterminé. Zach le crack fait le son, dans l’ombre. Il veille bien aux tortillettes. Et puis voilà le premier hit de l’album : «California». Elle tartine sa heavy Soul blanche. Elle passe à la hurlette de génie et Zach le crack vole à son secours avec un solo posé. Elle devient stupéfiante, son California sonne comme un choc et elle se transforme en géante. Elle s’implique à fond, comme on dit dans les entreprises du tertiaire. Les Pills dégagent de la chaleur. Nouveau coup de génie avec «Kiss My Past Goodbye». Elle fout la pression et crée une sorte d’ouverture sur l’avenir, c’est dire s’ils sont bons. Elle est très présente dans les chansons, elle regagne énormément de terrain par rapport à la scène. C’est elle, la reine des Pills, elle règne sans partage sur cet album magique. Tout ici est saturé de power. Mais dans «Song From A Mourning Dove», c’est Zach le crack qui mène le bal, avec un solo mélodique qui renvoie directement à Jimmy Page. Zach le crack joue comme un dieu, il reprend la main, il amène un jus énorme avec son solo translucide, il plane un moment et reprend son envol vers le zénith, ah comme ce mec est bon, il abonde dans tous les sens, il gorge les rivières de diamants, il exulte aux quatre vents. Fin de chapitre avec «Longest Lasting Friend» et une Elrin Larsson bonne jusqu’au bout des ongles, elle se bat pied à pied avec sa Soul blanche. Tout à coup, les Blues Pills deviennent évidents.

    Signé : Cazengler, Blues Pelle (In Advance of the Broken Arm)

    Blues Pills. Le 106. Rouen (76). Le 28 juin 2022

    Blues Pills. Holy Moly. Nuclear Blast 2022

     

     

    L’avenir du rock - Hoodoo you love ? (Part One)

     

             Comme il s’ennuyait un peu, l’avenir du rock est allé fureter sur un site de rencontres. Très vite, il a réussi à décrocher des rendez-vous. Oh ce n’est pas très compliqué, il suffit de soigner son orthographe et d’essayer de se faire passer pour un esprit romantique pas trop ombrageux et relativement facile d’accès. Pour se distinguer du commun des mortels, on peut par exemple citer quelques poètes de l’Avant-Siècle ou, quand ça coince, des auteurs plus modernes. Les rendez-vous se déroulent toujours de la même façon : on donne une ou deux indications physiologiques pour la reconnaissance, puis on passe à l’étape du premier regard qui est un regard de jaugeage, suivi d’un regard plus distancié permettant d’apprécier les formes, surtout en hiver quand il y a des manteaux. On passe ensuite à la recherche de l’angle qui va permettre de lancer la conversation, avec si c’est possible une petite pointe d’humour, mais pas trop. L’humour, c’est comme les poètes de l’Avant-Siècle, ça risque de te faire passer pour plus intelligent que tu ne l’es dans la réalité et te voilà coincé. L’étape suivante consiste à consolider les étapes précédentes en proposant de boire un verre. En règle générale, le premier verre est un verre inoffensif, rarement un alcool. Puis vient l’étape des questions censées prouver qu’on s’intéresse à l’autre, alors qu’en réalité la partie est déjà jouée. Quand il écoute l’album d’un groupe qu’il ne connaît pas, l’avenir du rock sait au bout de deux cuts ce qu’il faut en penser. Les rencontres, c’est exactement la même chose. Au bout de cinq minutes, les dés sont jetés. On ne joue les prolongations que par pure courtoisie. Mais il arrive qu’un rebondissement se produise dans le cours de la conversation, disons sous la forme d’un trait d’esprit ou d’une pirouette cacahuète qui pique la curiosité, alors ça conduit naturellement à l’envie d’en savoir plus. Et si on allait dîner ? Bonne idée ! En règle générale et le vin aidant, les langues se délient, la rencontre prend un peu de sens, les heures défilent agréablement, au fil des histoires de vie imaginaires qu’on improvise pour épater la galerie et tout cela se termine automatiquement au fond d’un lit. C’est la seule finalité. Voilà comment se déroulent les rencontres des temps modernes. L’avenir du rock ne s’en satisfait pas. D’ailleurs qui peut s’en satisfaire ? Au fond de lui, l’avenir du rock sait que les histoires anciennes ne le décevront jamais, alors il y retourne.

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             Les Hoodoo Gurus font partie des histoires anciennes. Comme s’ils avaient toujours été là. Comme des chiens fidèles. Ils font leur grand retour avec Chariot Of The Gods. Dave Faulkner vient de remonter le groupe avec Brad Shepherd pour tenter le diable une fois de plus. Par contre, Mark Kingsmill a fini par jeter l’éponge du beurre, après 30 ans de bons et loyaux services et lassé du boredom permanent des tournées mondiales. Les Gurus ont envisagé un moment la fin des haricots, mais Faulkner a sauvé le groupe en embauchant un vétéran de toutes les guerres, Nik Reith, qui a battu le beurre dans les Celibate Rifles, les New Christs et Radio Birdman. Faulkner dit qu’il ramène «a bit more swing, a bit more Charlie Watts.»

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             Leur nouvel album sort sur Big Time, le label qu’ils ont poursuivi en justice en 1988 et qu’ils ont racheté suite à sa liquidation - Keeping the name is poetic justice. Now we control every aspect of our music - Dans Shindig!, Phil Suggitt parle d’un rejuvenated band. C’est vrai que Chariot Of The Gods ne laisse pas indifférent. C’est même un album complètement unexpected. On ne se lasse pas des grandes heures de Dave Faulkner. Depuis quarante ans, il enregistre de grands albums. Si tu commences par écouter «My Imaginary Friend», tu risques de tomber de ta chaise. C’est toujours une bonne chose que de tomber de sa chaise, ça fait circuler le sang. D’ailleurs, on passerait bien sa vie à ca, tomber sa chaise. Avec «Imaginary Friend», Faulkner va chercher la power pop, mais il le fait avec une humilité confondante, ce genre d’humilité qui honore les gens, il joue sa power pop aux arpèges des Byrds, ce démon de Faulkner est capable non seulement d’invoquer l’esprit des Byrds, mais aussi celui de Roky Erickson - That pain is real/ It’s so real - L’amateur de power pop va encore se régaler avec «Equinox». Tu ne pourras pas éviter ce boulet de feu qui t’arrive en pleine poire, même chose avec «Carry On», Faulkner est dans son élément, il reste très cinglant et excessivement inspiré. Il a du poids, un poids qu’il n’en finit plus de jeter dans la balance à la volée. Il a fait ça toute sa vie. Les Gurus, c’est un mélange de volées et de chutes, bing bong, bing dans le plateau et bong de ta chaise. Faulkner renoue aussi avec son cher vieux gaga dans «Don’t Try To Save My Soul», qu’il attaque au mi la ré du vieux gaga de revienzy, comme s’il revenait chercher sa pitance, et ça donne encore un cut violemment bon, il rampe dans son venin, you try to save my soul/ You can’t, personne ne peut le sauver, Faulkner jette encore tout son poids dans la pauvre balance qui n’en peut plus de recevoir des poids. Et voilà qu’il tape dans l’hymnique avec «Settle Down», encore un cut orienté vers l’avenir et monté sur des power-chords extravagants de classe sonique. Tu as tout chez Faulkner, l’Aussie mais aussi l’oss de l’ass. Il faut le voir taper «World Of Pain» au heavy stomp. Il ne lâche jamais sa fucking rampe, il s’implique une fois de plus dans sa perfection. Il ramène toute sa vieille niaque. Tu n’auras rien de mieux que Faulkner, il fera toujours le nécessaire pour que ça sonne, et là mon gars, ça sonne au world of pain. Ça carillonne. S’il fallait évoquer une trilogie Aussie, on dirait : Saints, Scientists & Hoodoo Gurus. Il revient à la vision de la pop avec «Get Out Of Dodge», mais avec une voix plus tranchante. C’est Faulkner, il faut s’habituer à l’idée que ce mec-là ne plaisante pas. C’est un God, il conduit son Chariot, il a créé son monde comme tous les Gods. Il s’y amuse et nous invite à l’y rejoindre. C’est un monde de pop rock. Au bout de quarante ans, son énergie est restée intacte. Logique pour un God, diras-tu. Tu as ces vieux groupes comme Urge Overkill et Hoodoo Gurus qu’on croit en fin de parcours et qui font des albums magnifiques. Faulkner hante le moindre de ses cuts, il couve sa violence dans «Answered Prayers» et puis voilà un «Hanging With The Girls» assez échevelé. Faulkner n’a rien perdu de ses réflexes de punkster, mais cette fois, le cut a le cul entre deux chaises : pop et punk. Quelle énergie ! Brad Shepherd passe même un killer solo, histoire de montrer qu’il n’a pas perdu la main. Faulkner finit l’album avec un hommage à Lou Reed, «Got To Get You Out Of My Life». Extrêmement troublant, car on croit entendre Lou Reed chanter et les tiguilis viennent tout droit d’un album du Velvet. Faulkner est dedans, avec une incroyable facilité à caresser le mythe dans le sens du poil. Il finit en apothéose psychédélique d’I just don’t care.   

    Signé : Cazengler, Hoodoo gouré

    Hoodoo Gurus. Chariot Of The Gods. Big Time 2022

     

     

    Inside the goldmine - Sam Dees soir

     

             Il arriva en avance au rendez-vous. Il postulait pour un job de directeur artistique. Il avait perdu 35 kg pendant les trois derniers mois, mais il se sentait bien, enfin presque bien. Il tenait son cartable en cuir rouge posé sur ses genoux. Il trouvait l’assemblage du tergal bleu et du cuir fauve très graphique. Le hasard relevait toujours ses défis avec succès. Il le constatait une fois de plus. Une petite jeune fille apparut au bout du couloir, ronde, le visage dissimulé derrière une frange brune et des lunettes à montures d’écaille. Elle portait une jupe et manquait tragiquement de sex appeal. Elle se présenta et l’invita à la suivre dans la salle de réunion. Là se trouvaient les jeunes gens qui dirigeaient l’agence. Il fut frappé par leur extrême jeunesse, mais depuis qu’il errait de rendez-vous en rendez-vous, il avait fini par comprendre qu’il ne fallait plus s’étonner de rien. Il se présenta rapidement, feignant la décontraction et, comment dire, la mâle assurance, et ouvrit son cartable pour en extraire des éléments censés illustrer l’étendue de ses compétences. Il vit les visages de ses interlocuteurs rester de marbre, mais ça ne le décontenançait pas, bien au contraire. Il préférait ne rien avoir en commun avec ces gens visiblement superficiels et stupides, que des familles friquées avaient lancés dans le business, leur offrant de luxueux locaux à Boulogne, de la même façon qu’on leur avait offert dix ans plus tôt une magnifique station de jeu vidéo importée du Japon. Il ramassa ses éléments, sentant que l’entretien touchait à sa fin. La petite jeune fille ronde qui l’avait accueilli n’avait pas dit un mot. Elle s’était contentée de l’observer, notant qu’il ne faisait pas grand chose pour dissimuler son mépris. Elle regrettait que l’entretien se terminât aussi mal. Il aurait pu amener en plus de son expérience la maturité nécessaire dans un environnement aussi fragile que celui d’une agence, car enfin, ce n’était pas un jeu. Dommage. Il l’aurait sans doute invitée un soir à dîner et l’aurait ensuite ramenée chez elle en voiture. Il aurait posé sa main entre ses cuisses pour découvrir qu’elle ne portait rien sous sa jupe. Elle aurait alors ouvert sa bouche en grand pour recevoir sa langue. Puis elle aurait prétexté du fameux ‘jamais le premier soir’ pour lui souhaiter un bon retour et rentrer chez elle. Sous la douche, elle aurait fini de se masturber puis pour se détendre avant de dormir, elle aurait mis sur la platine ce disque qu’un ami lui avait offert et dont elle ne savait rien, un Dees machin chose. Comme elle aimait à le rappeler à ses copines, elle adorait ne s’intéresser à rien.

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             Dommage qu’elle ne s’intéresse à rien, car Sam Dees fait partie des auteurs classiques de la Soul. ‘Auteurs classiques’ est une formulation qui s’applique aussi à Flaubert, Maupassant et Stendhal. Sam Dees partage ce privilège avec George Jackson, Van McCoy, Allen Toussaint et quelques autres. Cet Alabamien a enregistré très peu d’albums, s’étant surtout consacré aux autres.

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    En 1975, il était sur Atlantic avec The Show Must Go On. On peut bien parler d’un album génial. Des cuts comme «Child Of The Streets», «Claim Jumpin’» et «What’s It Gonna Be» figurent parmi les plus beaux classiques de la Soul. Le son est plus Atlantic que Motown, perdu dans une marée à venir. Sam groove à l’urbain, il fait planer sa Soul comme un suspense, «Child Of The Streets» est plein de watcha gonna do. Sam monte sa Soul en neige comme le fait Marvin, il est soutenu par l’énorme bassmatic de David Camon. Par contre il attaque son «Claim Jumpin’» à la Clarence Carter, avec une férocité sans égale, épaulé par un son de rebelles, alors ça donne du rouleau compresseur avec des coups de wah. Sam dégage autant que Sly, te voilà au paradis du Soul power. Il charge encore sa barque pour «What’s It Gonna Be», il chauffe ça au oouh oouh yeah yeah de groove suprême, il chante à la rauque dans le vent de l’action, il charge à l’infini. «Come Back Strong» est plus dansant mais assez dément. Il ménage la chèvre et le chou avant d’exploser la Soul comme un fruit trop mûr. Il faut le voir filocher ses you you, il règne sur le dance floor, il chante à l’énergie. «Just Out Of My reach» sonne comme le slowah de rêve. C’est une merveille absolue. Sam est le grand architecte de la Soul, to all the people, il chante comme un dieu. Il monte sa Soul en neige comme nul autre. Avec «Good Guys», il propose la Soul des jours heureux. Sa façon d’attaquer est unique. C’est d’un niveau qui nous dépasse. Sam Dees crée de l’enchantement dans chacun de ses cuts.

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             Alors après on entre dans le territoire sacré des compiles Kent Soul avec celle parue en 1995, Second To None. Rien qu’à voir la pochette, on sait que c’est une compile énorme. Sam Dees porte des lunettes noires et penche légèrement la tête de travers, comme un black God. Sam est Soul jusqu’au bout des ongles, comme le montre «Home Wreckers», amené sur un beat de velours. Sam entre dans la danse, le beat du bassmatic bat comme un cœur. On attaque le cycle des énormités avec «The World Don’t Owe You Nothing», amené à la violente aménité de modernité, Sam does it right, il fait du r’n’b organique. On entend bien le souffle du chant et le hit hat derrière. Il se monte spectaculaire dans sa quête du slowah pur («I Like To Party») et chante parfois sa Soul à la concorde du pendu («I’m Gonna Give You Just Enough Rope»). Il se fait chevalier pour attaquer «Cry To Me» - If you’re falling down/ I’ll be there - Sa Soul explose, il la gratte pied à pied et ça bascule dans la magie. On le voit se battre à l’ancienne, il passe partout comme une lettre à la poste, son «Vanishing Love» flotte dans le mercure, monté à la mélodie chant, on croit entendre Marvin. Sam combine le power et la beauté, même les riffs de guitares sont magiques, comme le montre «Nothing Comes To A Sleeper But A Dream», Sam en fait un heavy blues souterrain qu’il allume au chant de Soul Brother. Il chante encore «I Wish That Could Be Him» à la dérive mirifique, il n’en finit plus d’aller chercher la Soul d’Alabama, ça frise la grâce de Dieu en permanence («You’ve Been Doing Wrong For So Long») et il développe encore une fantastique qualité du groove avec «Win Or Lose», il caresse son groove dans le sens du poil, pas de problème, vas-y Sam ! Il faut le voir attaquer «Run To Me» au bas de l’échelle, c’est du pur Soul genius - I’ll be by your side yeah-eh - Ce ne sont que des petits joyaux inexorables. Il refait du Marvin avec «Touch Me With Your Love» - C’mon babe turn this boys into a man - On se croirait sur What’s Going On. Il presse sa pulpe au soleil de la Soul.

             Dans les liners, John Ridley nous explique que la rareté fait la valeur de Sam Dees. Il était connu pour ses qualités de songwriter - High quality melody and a profundity of lyrical content - C’est en Angleterre, via le «groupe d’enthousiastes» Voices From The Shadows qu’il finit par obtenir une vraie reconnaissance. Pas évident pour ce black originaire de Birmingham, en Alabama. Des gens comme Clarence Carter, ZZ Hill, The Persuaders et Tyrone Davis ont enregistré ses compos dans les années 70. Sam produit aussi des stars inconnues comme Rozetta Johnson, Jean Battle et Bill Brandon. Puis il est repéré par Atlantic et The Show Must Go On, dont on vient de parler, est aujourd’hui considéré comme one of the great Soul sets of all time. En 1977, Sam part s’installer en Californie et, dans les années 80, il monte son label Pen Pad. Oh pas grand-chose, trois albums, mais bon courage pour les choper. 

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             Parue en 1998, The Heritage Of A Black Man est encore une compile Kent qui rassemble étrangement à un passage obligé, rien que pour le morceau titre d’ouverture de bal, une rétrospective qui rappelle les souffrances des good niggers, et là, Sam part en Soul motion comme un prêcheur, c’est très pur, très politique. Il donne ensuite de l’élan à sa Soul pour «Why Must I Live In Chains», il fait une Soul d’aile d’avion, il traverse le ciel comme Marvin - When I look at this world/ Oh nahhh/ It makes me sick inside - Il veut savoir, tell me why/ Somebody, le pourquoi des chaînes - Why must I live in chains - Tous ces cuts sont puissants, Sam propose une Soul de haut niveau, une Soul d’Ok baby, I can’t believe it («Reconsider Baby»), il peut dégager autant que les Four Tops («Standing In The Wings Of A Heartache»), il peut développer une Soul de satin jaune («Nothing But The Best Of Luck My Friend»), il maîtrise tous les genres, y compris la good time music («Lovers Or Enemies»), il adore se glisser dans les draps de satin jaune pour y retrouver une petite pute palpitante («Love Calls»), tous ses cuts sont triés sur le volet, il navigue aux confins de la Soul et du gospel, il a derrière lui tous les chœurs du monde («Caught Up In This Good Woman’s Love»), il touche même au charme de chèvre chaud («Personal Woman»), il faut voir comme il la chauffe sa Personal Woman, il n’hésite pas à ramener les tiguilis du «You Keep Me Hanging On» des Supremes. Avec «Black Tattler», il va dans le deep groove de Marvin et rippe sur les couches atmosphériques, puis il remonte la pente de la Soul avec «What Goes Around Comes Around», il allume très vite sur les cuts assez courts, c’est l’apanage des géants. Il enchaîne avec une Soul d’hey hey hey qui résonne comme une clameur («Why Must I Be In Love Alone»). Puis avec «Just As Soon As The Feeling’s Over», il plonge dans la meilleure Soul d’It’s alright, Sam drive sa chique au power pur. Il est bon sur tous les coups, chaque fois, il tape dans le mille de la Soul, il est un peu comme O.V. Wright, il vise la Soul d’haleine chaude. Il rebondit vers l’avenir avec «I Be Myself», il est spectaculaire, il fait une Soul magique, il peut allumer dans tous les registres et rester dans l’harmonie universelle. On suivra donc Sam jusqu’en enfer, c’est un homme puissant et gentil à la fois, un fantastique Soul Brother, il continue de chanter sa Soul avec un regain d’excelsior («Something About The Way I Feel»), son ah-la-la va te transpercer le cœur, et il traîne un ehahhh dans le sillage argenté de sa révérence.

             C’est encore John Ridley qui se tape les liners de The Heritage Of A Black Man. Il explique que cette deuxième compile est la réponse d’Ace aux gens qui ont demandé du rab. Ah vous en voulez encore ? Alors voilà ! Ridley perce le secret de Sam : «À travers sa passion, il a une extraordinaire facilité à transcender un ordinary lyric pour en faire quelque chose de spécial.» Ridley parle bien sûr de l’interprétation. Ridley dit aussi que les cuts de cette deuxième compile sont plus politiques, car, comme on l’a vu, Sam évoque l’esclavage and its enduring aftermath. Dommage que Ridley ne songe pas à faire le rapprochement avec J.B. Lenoir, lui aussi originaire d’Alabama - I never will go back to Alabama/ That is not the place for me/ You know they killed my sister and my brother - Sam vivait alors essentiellement des compos qu’il vendait : «Standing In The Wings Of A Heartache» à Ben E. King et à Ted Taylor, «What Goes Around Comes Around» à Bobby Patterson, «Just As Soon As The Feeling’s Over» à Margie Joseph, et bien d’autres encore, comme le montre cette autre compile parue en 2014 : One In A Million (The Songs Of Sam Dees).

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    C’est une pépinière de coups de génie et d’artistes faramineux. Tiens, par exemple Corey Blake avec «Your Love Is Like A Boomerang», voix d’une grande intensité, pas loin de celle d’Al Green. Ou encore Sidney Joe Qualls avec «Run To Me», ce mec tombe comme une poudre de perlimpinpin dans le diskö funk de Sam. Pur génie ! Et puis bien sûr Anita Ward avec «Spoiled By Your Love», elle y va doucement, l’Anita, c’est la Soul de Memphis. Puis il y a une pléthore d’interprètes fantastiques, à commencer par Sam qui tape son «My World». Il se bat pied à pied avec sa Soul, il chante à la surface du monde, on ne voit plus que lui. Il assoit la puissance fondamentale de la Soul. Puis on a un enchaînement de quatre coups de génie avec Rozetta Johnson, Esther Phillips, Ted Taylor et Jackie Wilson. Rarement on trouvera des compiles d’une telle densité. Rozetta t’explose «A Woman’s Way» au petit charme mutin, elle ramène tout le power du sucre. Le sucre, c’est le domaine d’Esther, elle jazze «Cry To Me», elle est la plus démente de toutes, elle pousse des pointes et groove sa chique comme la reine des reines, Billie Holliday. Il faut voir Ted Taylor à l’œuvre avec «Standing In The Wings Of A Heartache», il monte le power de la Soul à la puissance mille des Temptations, il groove à la voix extrême, on grimpe à l’apogée de la Soul, au dessus, il n’y a plus rien. Si, il reste encore Jackie Wilson, l’un des plus grands chanteurs d’Amérique, avec «Just As Soon The Feeling’s Over», ce démon de Jackie l’attaque de biais, il rend hommage au génie de Sam, alors forcément, on imagine le résultat. C’est la Soul à l’état le plus pur. D’autres pointures extraordinaires sont là aussi, comme les Chi-Lites et Clarence Carter, et puis Millie Jackson, avec «Mess On Your Hands», elle est d’une présence exceptionnelle, pas étonnant qu’Ace ait réédité tout son catalogue. À côté d’elle, Tina, c’est du menu fretin. C’est Millie qu’il te faut si tu veux du hot sous ta hutte. Elle est profondément intense et délicieusement trash. Encore une voix de rêve avec Ray Crumley et «Good Guys Don’t Always Win». Il sonne comme un charmeur fondamental. Encore un coup de génie avec Les McCann et «So Your Love Finally Ran Out (For Me)», Les démonte la Soul au cœur du groove, un vrai démon ! Puis ça explose de plus belle avec Loleatta Holloway et «The Show Must Go On», elle y va au super-froti, ça devient vite torride, elle démarre à la racine du make believe, mais elle se situe à un autre niveau, elle absorbe l’univers, elle dégage un truc que tu ne connais pas, le groove des étages supérieurs, elle se répand à la surface du monde, comme Sam, Esther et Rozetta, entourée de violons, elle explose là-haut, la petite Lol est une folle de la Soul, oui elle explose littéralement. Il faut avoir entendu ça au moins une fois dans sa vie. Les Temptations tapent «What A Way To Put It» au velouté de la pantoufle et les LTD nous balancent avec «When Did We Go Wrong» l’un des pire heavy grooves de l’histoire des heavy grooves. Encore trois énormités : Gladys Knight & The Pips avec «Save The Overtime (For Me)», un fantastique diskö-funk de Sam, Johnnie Taylor avec «Seconds Of Your Love», le temps de nous rappeler qu’il est le Soul Brother Number One, et l’indicible Larry Graham, ex-bassmatiqueur de Sly, avec «One In A Million You». L’excellentissime Larry Graham est aussi un apôtre de Sam Dees. 

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             Au dos de la pochette de Take One: The Origin Of Twelve 70s Soul Masterpieces, Ady Croasdell nous rappelle que les cuts de Sam rassemblés sur les deux compiles Kent sont des démos très abouties. Il s’en servait pour vendre ses compos à d’autres artistes. On retrouve donc sur Take One cinq cuts rassemblées sur Second To None, à commencer par ce fantastique groove de Soul qu’est «Good Guys Don’t Always Win», «False Alarms», ou encore le puissant «The World Don’t Owe You Nothing» digne des Tempts, «Touch Me With Your Love» digne de Marvin, même élan de go on/ go on/ touch me with your lip, et «Who Are You Gonna Love». Puis cinq autres merveilles tirées de The Heritage Of A Black Man, la heavy Soul tentaculaire de «Con Me», «Only Lonely People», «Black Tattler» et sa fantastique ampleur, Sam y frise le Shaft avec des assauts à la James Brown, l’extraordinaire «Standing In The Wings Of A Heartache», hit de Soul de Tempts repris par Ted Taylor, et «Just As Soon As The Feeling’s Over», puissant jusqu’au bout des ongles. Pour parfaire cette belle compile, les gens de Kent ont rajouté l’«I Know Where You’re Coming From» de Loleatta Holloway, que Sam prend en finesse épidermique pour en faire une pop de Soul infernale, ça fond dans la magie avec des relents de clavecin et un léger fouetté de peaux.

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             La dernière compile Kent Soul en date s’appelle It’s Over (70s Songwriter Demos & Masters). Inutile de dire que cette compile est une bombe, une de plus. La grande spécialité de Sam consiste à créer la surprise. Voilà un exemple : le «Today Is A New Day» d’ouverture de bal. Le cut se présente comme un vieux r’n’b propulsé par une bassline qui ne connaît pas la crise et soudain Sam s’en vient chanter au sommet du beat, c’est excellent, bien exacerbé, une pure merveille de détermination, avec des petits solos de guitare évangéliques au coin de chaque rebondissement. Incroyable ! Ça sonne comme un classique oublié, le son est extraordinaire. Il claque son «I’m Your Biggest Fan» au-devant du groove, on ne peut pas résister au charme de ce son. Il fait de «Singing Poverty» un chef d’œuvre de Soul blues. Il fait aussi une Soul d’église avec «Married But I’m Still In Love», il profane la préciosité, il nous fait le coup des chœurs de fantômes. Il revient en force au groove magique avec un «Someone To Run To» digne d’Isaac Hayes, Sam coule le caramel d’une Soul immense et avec «Gimme A Little Action», il s’en va groover entre les cuisses d’une bonne amie, il est en pleine Soul de sexe, on a là un fabuleux groove bombardé de basse. Back to the badass r’n’b avec «What Good Is A Love», Sam excelle dans le blew my mind. Il allume «Claim Jumping» au cri de brûlé vif et des petites guitares vipérines lui percent les côtes. Méchante merveille de weird Soul, tordue comme un tire-bouchon ! C’est une pure exaction de Soul sauvage, pas cultivée et indomptable. Et il passe au coup de génie avec «What’s It Gonna Be», groove sublime, Sam est là, il palpite, oh yeah ! Il refait son Marvin et geint comme un dieu mélancolique. Il refait encore son Marvin avec «Touch Me With Your Love». Avec Sam on n’en finirait pas.

    Signé : Cazengler, Sam dîne

    Sam Dees. The Show Must Go On. Atlantic 1975

    Sam Dees. Second To None. Kent Soul 1995

    Sam Dees. The Heritage Of A Black Man. Kent Soul 1998

    Sam Dees. Take One: The Origin Of Twelve 70s Soul Masterpieces. Kent Soul 2014

    Sam Dees. One In A Million (The Songs Of Sam Dees). Kent Soul 2014

    Sam Dees. It’s Over (70s Songwriter Demos & Masters). Kent Soul 2015

     

     

    FERTOIS METAL FEST # 4

    10 – 11 Septembre 2022

     

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    Nous étions le 19 septembre 2020 au Fertois Rock Fest n° 2 - voir KR’TNT 477 du 24 / 09 / 2020 – nous voici au 4, nous ne faisons jamais d’impairs, commençons par ce qui n’a pas changé : le portail de l’entrée. C’est tout. Sur tout le reste la bestiole a méchamment grossi, avant : un jour, une scène, sept groupes, quelques stands disséminés au hasard la chance, maintenant, deux journées, deux scènes, dix-huit groupes, et une rangée de boutiques dans un alignement digne du campement d’une légion romaine. L’on n’ose rien projeter pour le N° 5. Sachez toutefois que Yoann Moret, c’est lui le fautif, s’est déjà mis au travail. N'est pas tout seul, Yoann a su s’entourer d’une armée de bénévoles méchamment efficaces, jamais un goulot d’énervement, ça coule comme une pompe à bière et l’on se sent aussi à l’aise qu’une frite dans son bain d’huile.  J’ai oublié l’indispensable, la tour de contrôle sonore et ses deux équipes qui n'ont jamais failli. Le tout pour vingt-cinq euros. Des bienfaiteurs de l’humanité.

    Quelques mots pour les lecteurs angoissés, je n’ai vu que sept groupes, le dimanche.

    E-RUINS

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Avant il existait les terribles douze coups de minuit, c’était craignos. Du moins on se méfiait. Ou on faisait semblant. C’est que l’on n’avait jamais entendu les treize coups fatidiques de la treizième heure. E-Ruins a commencé pile à ce moment précis. Le soleil tapait dur. L’a été vite éclipsé. L’on était presque heureux, ne sont que trois, ne vont pas faire beaucoup de bruit. Certes du metal, mais il ne faut pas exagérer. Quelques exaltés dans le public ont hurlé Bagarre ! Massacre ! et l’infamie a débuté. Beegood s’est levé, avec sa barbe blanche et sa haute stature, ressemblait à un jarl menant l’attaque debout à la proue de son drakkar, l’a brandi ses baguettes bien haut comme s’il tenait une hache d’abordage dans chacune de ses deux mains et le carnage a commencé.

             C’est un joli nom E-Ruins, il évoque les ruines de Pompéi et le nuage de soufre et feu qui s’est écrasé sur l’innocente cité, R-Ruins c’est la poésie des ruines, pas celles ornementées d’une guirlande de lierre ou de touffes d’acanthe que broute nonchalamment une chèvre au long poil soyeux sur les cartes postales, non E-Ruins vous transporte au cœur de la destruction, en ces instants suprêmes et terribles où les murs s’écroulent sur les cris de mourants agonisant dans les flaques de sang.  Oui, E-Ruins ce n’est pas gentil. Oui, mais c’est beau.

             D’une beauté sauvage. Pourtant vous n’avez pas encore tout entendu.

    Begood ne se contente pas d’actionner les marteaux de Vulcain, c’est le tonnerre de sa voix qui vous écrase, une masse phonique qui vous ensevelit sans pitié et sans remords, ce n’est pas tout, quand vous recevez un boulet de canon qui vous coupe en deux, le plus dur c’est d’entendre la détonation qui arrive dans vos oreilles alors que vous êtes à terre, que  voulez-vous attendre d’un guitariste – se nomme T-Die, avez-vous besoin d’un cours d’étymologie - qui joue d’une guitare fourchue à l’image des cornes du diable, rien de bon si ce n’est le plaisir sadique de répondre au chant de Begood, par le contre-chant  d’une seconde d’écart, le coup de marteau qui s’en vient écraser la tête du pieu que Begood vient de planter dans votre poitrine. De l’autre côté de la scène le numéro trois fait le mec sérieux. S’occupe de sa basse. De temps en temps, un sourire sardonique éclaire sa face, vite effacé, pas franc du collier le gazier, y’a un truc qui m’inquiète, questions ondes sombres et glissements de cette matière noire et inerte que les physiciens n’arrivent pas à repérer dans l’univers, pas de problème, vous les produit en masse, juste pour ajouter un peu plus de chaos dans  un monde qui n’en a pas besoin,  non ce que je trouve étrange c’est qu’il use de sa basse comme d’une guitare solo, bizarre, vous avez dit blizzard ? D’autant plus que le délicieux vacarme s’arrête pour une annonce inouïe : ‘’ Nous allons faire de l’échangisme’’ ni une ni deux et hop échange d’instruments, je prends la basse et tu prends la guitare. Et ça repart comme en 14, quoique nous devrions mieux dire vu l’actualité comme en 2022.

             Si vous croyez qu’entre-temps Begood a mis de l’eau dans son volcan, vous avez tout faux, use d’une terrible tactique battériale, vous lance le galop dévastateur de douze divisions lourdes de cuirassiers, et brutalement le tonnerre de Thor qui s’avançait vers vous stoppe sans préavis et est immédiatement remplacé par les clairettes castagnettes  des sabots d’une escouade de cavalerie légère, pas le temps de réaliser que la lourde fureur des cataphractaires vous passent sur le corps sans préavis.  C’est ingénieux, c’est rusé, c’est méchant, mais c’est indéniablement magnifique ce clignotement printanier de la face claire du yin dans le côté obscur de la force tempétueuse du yang.

             Bref une ouverture en fanfare à grosse caisse tonitruante pour cette deuxième journée. Vous aimeriez les entendre encore un peu, je cède à vos désirs

    MUSIC FOR DISBELIEVERS

    E-RUINS

    ( Demo & Sudio Early Years / Limité à 150 exemplaires )

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             Musique pour les mécréants, dès le titre l’on a compris qu’on n’était chez les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, rajustez vos bésicles, non ce n’est pas un buste de Louis XIV affublé de lunettes noire, mais une tête de mort qui vous sourit de toutes ses dents, porte en pendentif une croix inversée… Sur la galette, Eros et Thanatos même combat.

    T-Die : guitars & vocals / Lino : guitars / Begood : drums & vocals / Kevin : bass

    Pope is dead : ( 2021 ) : ce n’est pas le ‘’Dieu est mort’’ nietzschéen, toutefois c’est la même idée, une musique que l’on qualifiera de nihiliste, genre on traîne un cercueil avec une corde jusqu’au cimetière, même qu’ils semblent pressés d’en finir au plus vite car ils accélèrent sur la fin. Pas étonnant que plus loin ils s’offrent une reprise de Sepultura. Do you feel my dick : ( 2021 ) : m’étonnerait que les ultra-féministes l’adoptent comme hymne national ; dommage car ça fait du bien par où ça passe, je vous rassure dans nos oreilles, besognent dur, sombre et joyeux en même temps, preuve que parfois là où il y a de la gêne il y a aussi du plaisir. La guitare gémit curieusement. Arrêt brutal. Coïtus interrompus en latin. See you dead : ( 2021 ) : changement de climat, après l’amour, la mort, grognements vocaliques, pressurage phonique, grande menace, quand ils ralentissent c’est encore plus inquiétant, alors ils foncent à toute allure vers une méchante explication avec ce grincement de caterpillar qui recule sur votre corps, vous vous hâtez de ressusciter rien que pour réécouter ce morceau fabuleux. The blood will flow : ( 2021 ) : le sexe, la mort, et la troisième sainteté de la trinité, la violence, un vocal qui miaule d’ excitation fondu dans  un magma d’orages électriques, une espèce de broyeuse géante vous réduit la chair humaine pantelante en charpie. Information means perversion : ( 2021 ) : ne faut pas prendre E-Ruins pour les gosses du voisin qui passent leur temps à faire du bruit pour le plaisir de vous embêter, quand ils réfléchissent ils ne disent pas n’importe quoi. Je reconnais toutefois que question volume sonore ce morceau dépasse les deux précédents, se surpassent dans l’imprécation vocale et l’éruption volcanique. Ces sessions de l’année derrière valent leur pesant d’or. D’or fin, parce que c’est voluptueusement bien mis en place.

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    Rot in peace : ( 2017 ) : quand ils étaient plus jeunes ils avaient déjà un petit mot gentil à vous adresser, gentil mais tout de suite l’atmosphère devenait lourde et pesante, à la manière dont Eric frappait sa batterie vous compreniez qu’il confondait sa caisse sombre avec votre figure. Question vocal, style grognement de chien de combat qui vous a agrippé la jambe et qui dévore votre cuisse. Oui, ça chatouille, mais vous aimerez. Drumanima : ( 2017 ) : les batteries ont-elles une âme, faut croire que si, car celle d’Eric tonne à la manière de la colère de Zeus, les guitares soufflent des nuages de grêle, et la voix qui tombe des cieux en avalanche de rochers vous écrase sans faillir. Parfait pour le générique d’un film qui retracerait la guerre des Dieux contre les Titans.  Where is god : ( 2017 ) : la question insidieusement franche par excellence du mécréant qui cherche à en découdre, les tambours martèlent dur et le ton est quelque peu agressif, comme il ne reçoit pas de réponse satisfaisante, il la pose une deuxième fois d’une façon légèrement plus courroucée, maltraitance de cymbales éhontée, n’en démordent pas, veulent une indication précise, sur la fin il semblerait qu’il y ait une distribution de grosses gifles gratuites. Made in hell : ( 2017 ) : sont pleins de contradictions, ne croient pas en Dieu mais n’ont rien contre l’enfer, doivent le trouver délicieux à la manière dont rebondissent les cahots de la batterie, les guitares rajoutent quelques étincelles de kaos pour faire bonne mesure, el la voix d’Eric est un brasier dévorant qui s’étend sur le monde. Que du bonheur pour les amateurs de metal.  Oui-Oui is not dead : ( 2017 / cover : Ludwig von 88) : changement de rythme, l’on quitte le metal pour le rock alternatif, on aime bien Enid Blython mais l’on préfèrerait lire Le masque de fer d’Edmond Ladoucette beaucoup plus métallique. March for war : rien de tel qu’une petite guerre pour améliorer la situation, au pas cadencé et au pas de l’oie, marche implacable, humour noir. Freedom : antithèse du précédent, guitares apaisantes, dépressurisation phonique, la liberté n’est pas donnée, elle se mérite, aussi dépensent-ils un maximum d’énergie. See you dead : retour du leitmotive de la mort, partout où vous vous tournez elle est là devant vous, version moins tonitruante que celle début du disque, davantage hachée moins cataclysmique, en fin de compte n’est-ce pas la mort qui gagne la partie… In the name of… : shuffle de locomotive, le vocal mangé par les bielles, E-Ruins misent davantage sur la vitesse que sur la lourdeur de la masse, halètements terminaux, le train s’éloigne dans le lointain. Refuse / Resist : ( live / reprise de Sepultura / feat : Raphael de Kamala ) : E-Ruins ne se refuse rien et résiste pleinement avec la comparaison sépulturienne, plus rapides, plus incisifs, plus kaotifs, plus volumiques, plus, plus… Orgasmic ghost head : ne pas confondre avec Head Goat Soup, ici la chevrette perd la tête mais elle n’est pas mangée, juste croquée, à la manière dont elle geint l’on suppute qu’elle prend son pied. L’on a enfin la réponse à la question posée dès le deuxième titre.

             Ce CD ravira les adeptes du genre.

    PTK

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    ( Photo : Dwidou photography )

    Trois lettres innocentes, genre Poste & TéléKomunication, hélas non, derrière ce sigle anodin se cache, Pleasure To Kill, plaisir de tuer, je vous rassure tout de suite, ce ne sont pas des tueurs en série, même pas un petit cadavre par-ci, par-là, derrière un ampli par exemple, non lorsque nous écouterons leur disque ( voir ci-dessous ) vous comprendrez que leur nom n’est pas une incitation à tuer son prochain juste pour le plaisir, voire pour passer le temps sans s’ennuyer, l’est à comprendre comme un simple état des lieux, une définition rapide et incisive de notre monde à la dérive, ce ne sont pas les gens qu’il faut tuer mais tout le système coercitif qui opprime de plus en plus durement la population. Joie de détruire les chaînes mentales et physiques qui nous emprisonnent ! Sans pitié. Ni faire de prisonniers.

    Trois barbudos. Didier drumme dur. Devant s’agitent les deux pointes de la fourche guitarique (emblème des antiques révoltes) à deux dents. Incapables de rester en place. Ne jamais être où l’ennemi vous a repéré. Sont deux, mais utilisent trois micros. Surtout Dums, l’est à la basse, au vocal et plus important à la gouaille, l’a la répartie incisive, se saisit de toutes les interjections venues du public, en transforme certaines en sketchs désopilants, n’empêche que quand il lance un titre l’on comprend qu’il n’est pas là pour rigoler, ou faire mumuse, sa voix gronde et transperce, pas de cadeau, il assène, faut qu’en face ça morfle en pleine trogne, une fois à droite, une fois à gauche, une fois au centre ( ces indications géographiques n’indiquent aucun opportunisme    politique ), l’est solide campé sur ses jambes, de sa basse s’échappent des ondulations frénétiques noires, de la même couleur que les étamines de la révolte.

    Jean-Mi à la guitare semblerait plus discret. Un sacré boulot à effectuer. Ce n’est pas qu’il soit seul contre les deux autres c’est qu’il veille à leur jonction. L’est sur la crête du partage des eaux, Didier pousse et retient, ouvre les écluses et les referme, l’eau noire de la basse s’engouffre dans le réseau labyrinthique dans lequel il la canalise, lui barre le passage pour la mieux laisser filer par la suite. Didier veille au grain, quelque part il essaie de mettre de l’ordre au flot ininterrompu, Jean-Mi organise les débordements, l’est davantage sur le contre-riff que sur le riff, entendez par cette formule qu’il a toujours une longueur d’avance sur ses complices, ce qui donne à son jeu une étonnante liberté, magnifique travail effectué par ce trio, la formation reine du rock ‘n’roll, un régal de les entendre, et un plus grand baltringue encore à les voir, aucun effort, jouent comme ils respirent, pas de difficulté mais ne se permettent aucune facilité, l’est clair qu’ils ne sortent pas de l’œuf, mais il y a longtemps qu’ils ont tué et mangé la poule.

    N’ont pas mis longtemps pour se mettre le public dans la poche. De tous les groupes chroniqués, c’est celui qui a paru le moins prisonnier de sa propre musique. En accord avec leur propre idéologie.

    LE CARNAGE

    PLEASURE TO KILL

    ( 2010 / Octobe 2010 ) 

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    Couve sans ambiguïté, ciel de flamme, maisons et église en feu, véhicule, sans doute une ambulance, auréolé de vastes taches de sang… de toutes les espèces animales l’Homme est la pire…

    Berny : guitare / Bastos : batterie / Dums : basse + voix / Jean-Mi : guitare.

    Diviser : bien sûr ils font de la musique, mais elle est juste le support des paroles, un background d’accompagnement, elle ne cherche pas à attirer l’attention, hachis battérial et guitares fonceuses, ce qui compte c’est le message, politique, ne pas se diviser, beurs, blacks, blancs, tous unis, les politiciens cherchent à rompre cette union, ne vous trompez pas d’ennemi. Cancer : background un peu moins binaire, beaux roulements de batterie, vocal davantage exacerbé, c’est qu’ici plus d’appel à l’union sacré, désignation de l’ennemi : les religions, elles promettent de te rendre libre mais t’enferment dans des lacis d’interdiction, il est temps que survienne le grand clash, les dogmes engendrent la division et la mort, final déchiré, combat terminal contre les métastases prolifiques qui se répandent dans les cerveaux humains. Carnage : une seule solution, la destruction, la violence du système t’oblige à contre-attaquer, la musique claque comme des coups de fusil, vocal enragé, guitare d’assaut. L’on ne peut s’empêcher de penser à Trust. Katho-Vice : attaque délibérée contre l’église catholique et ses violences pédophiliques, accompagnement au couperet, condamnation sans équivoque. PTK ne fait pas dans la dentelle, hurle sa haine et vomit son dégoût. A bout portant. CIA : regarder le monstre au fond des yeux, le nommer, dénoncer ses agissements, le défier, ne pas avoir peur, reconnaître sa puissance, vocal sulfateuse, musique bulldozer, ne plus se taire quitte à y laisser sa peau. Les chants les plus beaux sont les plus désespérés. Désert de sang : cymbales en suspension, constat froid et lucide des crimes cachés, exaspération devant ces fleuves de sang versés par les services chargés du nettoyage des opposants de toutes sortes. Vocal char d’assaut ironique et musique lance-flamme. Les pires : l’autre côté du miroir, les véritables coupables sont aussi ceux qui se laissent pervertir par le système médiatique. Vendent leur dignité pour passer à la télé, les pires sont ceux qui regardent et qui ont rayé le mot révolte de leur cerveau. Profond dégoût de la commune humanité. Envie de tout détruire.

             Une certaine poésie hypnotique dans cette flambée de haine et de fureur. Aucun repos, aucun bémol, aucune excuse, un réquisitoire sanglant et sans pitié. Mal pour mal. Certains pourraient trouver ce parti-pris un peu brutal. C’est qu’ils n’aiment pas qu’on leur ouvre les yeux sur ce qu’ils savent déjà. Courageux.

             Trop dur ? Non, simplement hard.

     

    THE WARM LAIR 

             Difficile d’écrire cette chronique, en fait très facile, trois mots suffisent à le résumer ROCK ‘N’ ROLL, que rajouter de plus, Chrisled – voir son groupe privé Metalleux by Chrisled – n’a guère été plus éloquent que moi lorsque le set terminé il a jugé  le concert en une phrase définitive ‘’ Un bon groupe de rock ‘n’roll comme je les aime !’’ et Chrisled, appareil photo à bout de bras, des groupes de metal et de rock il en a vu des tonnes. Avis de connaisseur.

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Rien que le début vous obligeait à dresser l’oreille. Sont quatre immobiles. Ne cillent pas d’un œil. Ne touchez pas c’est brûlant, vous êtes avertis. Tant pis pour vous. A la technique on lance leur sampler, facilement identifiable, l’intro The four young wolfes de leur dernier album, Ride on our side, imaginez un mix d’Apache des Shadows, d’un générique western d’Ennio Morricone et de Ghosts riders in the sky (version Johnny Cash pour le vocal), une sonorité very sixties un peu surprenante dans un metal fest, toutefois personne ne rechigne, après tout il existe bien du folk metal alors pourquoi pas du country metal.

             Mais au premier accord de guitare l’on comprend que l’on a déjà quitté les vertes prairies et que l’on a déserté les feux de bois pour le chauffage électrique. En quelques notes l’on a fait un grand pas en avant, du country l’on est passé sans rémission au rock, pas le rockabilly trop rock ‘n’roots, lignée MC 5 ( qu’ils ne revendiquent pas ) et seventies, eux-mêmes se qualifient de groupe de hard rock, c’est vrai leur son est dur, mais ils jouent davantage sur la ligne de course que sur le volume.

             Quatre pistoleros, Thomas mène la horde sauvage, crinière brune de lion et chemise voyante, mauve étincelant à motif rouge sang, galope en tête sur sa lead, sur sa gauche Jean-Mi à la basse, belle gueule d’enfant sage ou d’intellectuel qui a troqué la théorie pour l’action, d’autant plus dangereux, Philippe est à la rhythm guitar, silhouette maigre, teint pâle, cheveux longs plaqués le long de son visage un ange déchu pour qui son séjour terrestre est un enfer, confiez lui votre colt mais pas votre cheval, enfin le dernier sur la liste des têtes mises à prix, Guillaume en embuscade derrière ses caisses à munitions.

             Mènent leur chevauchée à bride abattue, sans relâche, partout où ils passent l’herbe rougeoie, serait-ce le reflet du soleil couchant, des ondées d’hémoglobine, ou des flammes de haine. On ne le saura jamais. Ils vont trop vite. Pas le temps de s’attarder sur les détails inutiles, ils passent sans se soucier de vous, suivent la piste maudite du rock qui ne mène nulle part si ce n'est dans vos mythologies personnelles. Je vous chroniquerai leurs disques prochainement, maintenant je vous en prie ne me dérangez pas, leur musique chante dans ma tête et cela me suffit j’ai besoin de rêver des rêves que vous ne comprendriez pas.

             Merci.

             Pas à vous. A eux.

     

    HEVIUS

             Du lourd, plus que lourd, si l’on s’amuse avec la désinence romano-sénatoriale, oui Heavius est heavy mais tendance mélodique, ce qui change la donne. En tout cas la foule s’est amassée avant même qu’ils ne paraissent sur scène. Indéniable, ils ont une cohorte d’amateurs qui les suit. Ligne d’attaque saillante, batterie, basse, clavier, c’est tout Hevius cette disposition, le fleuve de la section rythmique qui se jette dans l’embouchure organique, sur la gauche deux bretteurs, à qui il ne faut pas la raconter, aux guitares, dont Julien au chant.

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    ( Photo : Sandrine Noicy )

             Ainsi disposés ils occupent tout l’espace scénique, ce qui suscite chez le spectateur l’idée d’une coloration symphonique de ce que l’on va entendre. Ce qui n’est pas le cas, ne sont pas prog, plutôt des adeptes des grandes chevauchées lyriques et métalliques. Les guitares ont des cordes d’airain, la batterie davantage brick pirate que heart-breaker, vous entraîne dans des aventures sans fin sur les mers lointaines peuplées de récifs acérés.

             L’on est vite partis, l’on se laisse allègrement flotter au gré des nombreuses péripéties, facile le chant est en français et l’on comprend sans trop d’efforts les paroles, tout va bien l’on file quinze nœuds, les voiles gonflées à bloc, le vent cingle les visages et tout le monde est content. Y a un truc qui me gêne, et je dois être le seul si j’en crois les ovations qui surgissent au final et au début de chaque morceau. C’est le clavier, ce n’est pas qu’il joue mal, loin de là, c’est la manière dont il se pose, qu’il prélude ou qu’il codaïse le morceau, il est à part, trop loin du registre de ses camarades, c’est fait exprès oui, rupture sonique oui, changement d’atmosphère oui, mais il n’impulse pas,  il n’atomise pas, en vieux fan de Led Zeppelin, quelque chose me trouble, cette sensation qu’il est ici un instrument un tantinet surajouté dont l’absence ou la présence dans le morceau  n’est pas absolument vitale alors qu’il se devrait d’être totalement impliqué dans la structure même de son déploiement. Pour prendre un exemple plus classique, écoutons les dissonances instrumentales de Rimsky-Korsakov dans Shéhérazade, comment la force ou le silence du timbre d’une note est là pour impacter la projection de la sonorité suivante. Je cherche la petite bête peut-être mais l’inventivité opérative du bassiste me donne à penser que Hevius a de la ressource et sans doute n’ont-ils pas besoin de mes impressions. Lorsqu’ils terminent, vu les impératifs horaires, l’assistance les laisse partir à regret.

            

    BLACKBIRDS

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    ( Photo : Dwidou photography )

             Ressemblent à des étudiants. Deux garçons, Cyril Vidal à la guitare, Sébastien Arris à la basse, encadrent Méline, cheveux blonds à mèches rouges, sourire aux lèvres, elle n’est pas grande mais assez pour cacher Sylvain Vidal derrière ses pots de peaux tendues. Z’ont un son un peu spécial, pas franchement ceci, pas nettement cela, jouent comme ils ressentent et non comme ils devraient. Un bon point, les individus qui s’affranchissent des règles instituées et des habitudes admises par le commun des groupes sociaux attirent ma sympathie. Toutefois pour notre tranquillité d’esprit il est nécessaire de trouver les mots qui peuvent les définir. Problématique tout de même, j’ai beau trastéger dans ma tête je ne trouve rien. Aucun indice. Où est la faille, non de Zeus, question catégories je ne suis pas Aristote, enfin Damie, magne-toi, dans quelle horloge se cache le lézard. J’ai fini par le découvrir. Le problème dans ce groupe se cache derrière la guitare de la chanteuse, elle s’en débarrassera de temps en temps et puis pour longtemps. Non ce n’est pas la guitare, c’est la chanteuse. Elle ne chante pas comme les autres. Elle se sert uniquement de sa voix. Joue avec ses tessitures. L’est comme un peintre qui choisit sur sa palette la couleur qu’il va employer. Mais elle change souvent, en trente secondes elle adopte facilement cinq ou six tons différents. L’harmonie de son chant est constituée d’une myriade de disharmonies, elle passe sans préavis du plus pur au plus voilé, du haut au bas, du tendre au dur, de l’espiègle au dramatique j’ai dit un peintre mais aussi un sculpteur qui pétrit la glaise, ses doigts appuient ici ou là sur la boule de terre, apparemment au hasard, mais bientôt ne tarde pas à apparaître une forme. En toute logique l’on ne regarde plus qu’elle, ce n’est pas qu’elle chante, c’est qu’elle crée, une artiste en plein travail, elle ne répète pas un numéro appris par cœur, elle enfante quelque chose de neuf. Elle pose les mots un à un, elle les conçoit, à chacun elle inflige un son, une fluidité qui n’appartient qu’à lui, elle leur donne une nouvelle splendeur, ou une dernière laideur car elle ne cherche pas à séduire ou à nous enjôler, elle chante comme elle pense et elle pense comme elle est, un chant très particulier dont la nécessité existentielle constitue la profonde nature de son authenticité.  Elle écrit sa participation phonique dans le temps même qu’elle la puise au tréfonds de sa sensibilité, pas de rature possible, pas de réécriture finale, elle est comme l’écrivain qui ignore la suite de sa phrase mais qui ne doute pas de son advenue efficiente. Pas de prouesse vocale, mais quelque chose de bien plus précieux, de l’inouï, un art qui n’appartient qu’à elle, comment l’a-t-elle trouvé, je n’en sais rien, elle a dû le façonner au travers de multiples impressions et expériences qui lui sont propres, si je devais citer un nom, non pas parce qu’elle y ressemble, le résultat est totalement autre,  je dirais David Bowie en le sens où l’on comprend que rien dans l’extériorisation du chant n’est laissé au hasard, le merle sur sa branche siffle sans se poser de question tout en sachant que son chant est une nécessité constitutive du miroir sonore et indispensable dans lequel lui-même s’identifie au monde et trouve ainsi en lui-même sa seule nécessité. Ainsi Méline.

             Une découverte. Non pas parce que je ne la connaissais pas, mais parce qu’elle existe en dehors de moi. En dehors de tout.

    NEW BIRDS

    BLACKBIRDS

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             Oiseaux noirs, vous sautent aux yeux au premier coup d’œil, ne seraient-ce pas d’ailleurs les feuilles malmenées par un vent soutenu, non il s’agit d’oiseaux et quant à l’arbre, si c’en est un, c’est celui qui pousse dans votre tête lorsque les corbeaux de Gauguin s’en viennent se poser dans la terre fertile de vos cauchemars, ce que vous imaginez être un tronc c’est le buste du petit chaperon noir qui plaque ses mains sur ses yeux pour ne plus être agressé par la noirceur de notre monde. Enlevez le CD, vous découvrez l’arbre dénudé, sa ramure désolée tend ses branches squelettiques vers le ciel vide. Âme vacante dans un univers de solitude dépouillé de grâce.

    Méline Martin : vocals / Sébastien Clive : guitares / Cyril Vidal : guitars / Sébastien Arrais Mendoça : basse, artwork  / Maxime Mangeant : drums

    New birds in town : les instrus se posent un à un tel un essaim d’oiseaux dans les sillons d’un champ fraîchement labouré, la voix de Méline nous parvient comme filtrée de loin par un transistor, la voici sortie de sa cage, elle y reviendra, mais elle ne tardera pas à voleter plus haut que le background instrumental, enfin elle prendra son envol sur un long solo de guitare et gagne définitivement les hauteurs. Starting over : reprenons nos esprits, le disque est de 2018, marque une étape dans la vie du groupe qui s’est formé en 2013, le son produit ne correspond pas à ce que nous avons entendu au concert, une belle prod, tout est en place, guitares scintillantes, rythmique au point mais pas imaginative, et Méline dont on peut dire qu’elle mène le bal avec une déconcertante facilité. Too bad : un peu moins hard rock mélodique que les deux précédents, groove plus puissant, Maxime se lâche sur ses caisses, Méline est aux anges, nous donne des aperçus de ce qu’elle sait faire, sa voix fait du tobogan, ralentit et accélère sans arrêt, ne se lâche pas totalement comme au fertois, le style du disque n’est pas propice aux échappées solitaires, c’est avant tout un travail d’équipe, mais l’on reconnaît en ce morceau les germes de ce qu’elle deviendra. Everywhere : le slow qui tue, guitares tubulures, batterie en berceuse, Méline nous raconte une belle histoire, l’on gobe tout, même les scènes à grand spectacle, l’on n’a pas peur ; l’on est sûr qu’elle reprendra sa voix la plus tendre et malgré la montée des petits périls en gradation incessante l’on ne s’inquiète guère l’on ferme les yeux et on lui fait confiance. Avec raison. All is not lost : guitares en tire-bouchons, batteries brouteuses, filigranes orientalisantes, Méline  nous conte les mille et une nuits, elle ne chante plus, elle joue, elle interprète, elle narre, elle vibre, elle prend parti,  elle précipite, elle crie, la dague d’un solo de guitare nous transperce, nous l’imaginons atterrée devant le cadavre de son amant, histoire sanglante, gardez espoir, rien n’est jamais perdu, Méline s’énerve, la vengeance est un plat qui se mange froid, alors elle se délecte et nous frissonnons lorsqu’elle expose le piège diabolique qu’elle a fomenté pour perdre son ennemi. No lies : nous avons besoin de calme, guitares douces, rythmiques lentes, Méline s’attarde sur les mots qu’elle prend plaisir à étirer paresseusement, mais tout s’accélère, l’on se croyait parti en roue libre et nous voici confronté à une raide montée, prend sa voix la plus douce pour nous réconforter, mais l’ascension reprend de plus belle, la basse vous dessine des lacets en épingle à cheveux à vous crever les yeux, vous les fermez car elle a repris sa voix apaisante, paysages de rêve se dessinent dans votre tête, vous ne vous faites aucune illusion, d’ailleurs la côte devient de plus en plus escarpée, vous ne devriez plus être loin du sommet, un vrombissement de basse terminal vous avertit qu’elle débouche sur un gouffre. Adieu.  Facing a new deal : douces clinquances, tout est trop beau,  de sa voix de miel Méline beurre vos tartines, vous ne croyez pas un mot de ce qu’elle dit, mais elle le dit si bien que vous l’écoutez avec ravissement, mauvaise nouvelle à la radio, elle s’énerve tant pis, lorsqu’elle mêle espoir et désespoir dans sa voix, vous êtes aux anges et aux diables. Même que vous ne savez plus faire la différence, alors elle s’énerve grave, et c’est toujours aussi beau. Colour of delight : flonflons joyeux, le soleil brille, Méline exulte, derrière les boys lui déroulent le tapis rose, laissent des plis, ce n’est pas grave, Merline a la voix qui danse, elle ne touche plus terre. Does it matter : un peu de mélancolie n’a jamais tué personne et ceux qui en sont morts ne l’ont pas regretté, un couplet lent empli de sagesse, mais faut vite ouvrir la fenêtre car les sentiments s’exaltent et prennent une telle place qu’il est bon de les laisser partir, pas de quoi en faire un drame, la vie est ainsi. Never enough : entrée fracassante pas d’espace pour y placer sa voix, logiquement les boys se calment et la seule la batterie marque le rythme, Méline, on la sent nerveuse, s’y colle dessus, elle ne lâchera plus le morceaux, les guys reviennent à la charge, elle s’accroche, fait silence de temps en temps pour ne pas trop blesser leur virilité mais elle revient et reprend la situation en main, ces messieurs se fâchent et construisent un pont aussi long que le Guadalquivir, peine perdue, elle se pavane dessus comme une reine, alors ils abdiquent et lui tressent une fanfare d’accueil. Our last goodbye : Méline chuchote, avec un tel titre l’on prévoyait le bureau des pleurs, l’on ne s’était pas trompé alors on sort les accompagnements symphoniques dignes des cris déchirants de la Traviata, avec moments de recueillements et de soupirs obligatoires, ah cette guitare en reposoir, mais l’on ressort les grandes orgues pour la scène du deuxième acte, Méline nous la joue en diva échevelée, l’on en pleurerait, mais déjà c’est la scène du trois, la définitive, celle qui vous pousserait presque au suicide. Heureusement c’est la fin. Ouf, on l’a échappé belle ! The ride is over : nous restons dans le registre de la tristesse pour le dernier morceau, mais ici pas de crise, pas d’éclats, un glacis de guitares et la voix pure de Méline qui nous apprend que toute chose à une fin, que le disque va se terminer et que nous ne l’entendrons plus. La musique s’éteint. Qu’avons-nous fait pour mériter une telle punition !

     

    DAGARA

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    ( Photo: Mada Lena )

             Trio classique, batterie, basse, guitare, pas un de plus, pas un de moins. Ceci est un mensonge, c’est pourtant la vérité vraie comme disent les enfants, sont comme les mousquetaires, sont quatre, z’ont un chanteur, tout seul, sans instrument, oui mais il compte pour du beurre, on ne voit que lui, les autres on les écoute, et ils débitent le gâteau du rock ‘n’ roll en grosses tranches moelleuse, on y mord à pleines dents, on se pourlèche les babines, on ne prend même pas le temps d’en demander, on garde la bouche ouverte pour engouffrer, sont méchamment au point, mais ce n’est rien, même s’ils sont tout. Vous ne comprenez pas, c’est pourtant simple. Les chutes de Dagara, c’est comme celles du Niagara, vous ne comptez pas les gouttes, vous ne voyez que l’ensemble, et cette fin d’après-midi de dimanche, ce n’est pas un groupe que vous admirez mais un ensemble.

             Hallucinant. Comment la présence d’un chanteur peut transcender le show. Ce n’est pas qu’il vole la vedette aux trois spadassins, ce n’est pas qu’il se démarque d’eux, c’est le contraire, leur colle à la musique comme un ectoplasme fantomatique s’accroche à la peau des visiteurs des cimetières, à la différence près que vous ne vous enfuyez pas, vous ne bougez pas, vous restez médusé, vous jouissez, vous orgasmez.

             Jimmy vous donne du fil à retordre. Micro en main, il est partout à la fois, bouge à la manière d’un électron libre dans un synchrotron, à peine ici, il est déjà ailleurs, vous assistez en direct à une célèbre expérience de physique, prenez deux boites, enfermez une particule dans celle de gauche, vérifiez, elle est aussi et en même temps dans la boîte de droite, idem pour Jimmy il est au chant et il est à la musique. Rien de mystérieux dans cette incongruité.

             Une marionnette qui s’agite sans cesse, parcourt l’estrade comme le funambule court sur son fil, donne l’impression de n’en faire qu’à sa tête, éructe son chant, le monde tout autour de lui n’existe plus, l’est dans son délirium tremens, la terre peut s’écrouler, la fin du monde survenir, Jimmy chante, oui mais voici un coup de baguette droite sur la caisse claire qui ponctue une  courte séquence,  tout le corps de Jim vacille, n’est plus qu’une tour de Pise prête à s’affaler, et comme la guitare lance un riff, il repart aussi sec. La première fois vous vous dites c’est superbe, l’est bien servi par le hasard. Mais ce genre de mimétisme se répète trop souvent pour que vous n’entriez pas en contemplation d’une telle osmose. Au cirque le cheval qui danse ne suit pas la musique ce sont les musiciens qui suivent le canasson, mais dans cette tourmente métallique personne ne suit personne, sont ensemble, connaissent les morceaux et se connaissent entre eux par cœur. Dagara sont au point. Au point où les différences s’estompent et s’annulent. Ne calculent plus, sont devenus une entité, sont en même temps les proies et les prédateurs d’un instinct collectif du vivre ensemble – ainsi parlent nos politiques adorés – donnent tout ce qu’ils peuvent, sont généreux, réalisent ce miracle de ne jamais couper le contact avec le public qui les acclame.

             Un seul regret, la nuit est tombée, leur prestation sous les projos n’en n’est que plus séduisante, mais la foule s’est amenuisée. C’est ainsi la vie, on sait ce que l’on gagne mais l’on ignore ce que l’on perd. Ce soir la perte possède un nom : Dagara.

     

    DEADMAN’S TRIGGER

    blues pills,hoodoo gurus,e-ruins,pleasure to kill,yhe warm lair,hevius,blackbirds,dagara,deadman's trigger,joel selvin

    ( Photo : Dwidou photography )

    Nuit noire. Des ombres montent sur scène, si discrètement que l’on se croirait dans un polar. Y a-t-il quelqu’un derrière la batterie. Le mystère reste entier. Maintenant deux incertaines silhouettes se font face vers le milieu. Pas un mot, pas un geste, ne serait-on pas plutôt en un roman d’espionnage… Brrr ! ont résolu de nous faire peur et d’instiller une sainte frousse dans la cinquantaine de survivants qui attendent. Ne bougent toujours pas mais enfin un sampler démarre. Une musique lourde et sombre, peu engageante, froide et dure. S’animent enfin. L’est sûr que le siège de batterie est occupé, mais le batteur reste relégué dans le noir, à peine si de temps en temps émergent les fragments d’une face froide.

    On les voit mieux. Deux frères ennemis, l’un doit avoir une basse et l’autre une guitare, les morceaux ressemblent à ceux du sampler, aussi réjouissants qu’un cadavre qui s’ennuie dans un tiroir de la morgue. Dans la série on casse l’ambiance, on refroidit l’assistance, ils réussissent bien leur coup. Rentrerons-nous à la maison la tête pleine de cauchemars. Sursauterons-nous à la moindre marche de l’escalier qui craquera ?

    En fait non, ne sont pas si méchants que cela, si l’on quitte la barrière protectrice où l’on s’est accoudé, si l’on recule de trois mètres, la perspective change, oui ce sont bien des êtres humains, pas des morts-vivants, ce n’est pas la grande clarté mais ils ont même une figure sympathique, comme par hasard le rythme des morceaux se réchauffe, ont un cœur, ont pitié de notre maigre troupeau immobile, alors ils se transforment en animateurs trépidants, en organisateurs consciencieux, mouillent leur chemise, descendent dans l’escouade des derniers fidèles, et le miracle se produit, si durant l’après-midi le public est resté aussi sage que des gaulois tectosages,  et ne s’est livré à aucun déchaînement, ils parviennent à mettre en branle le seul tourbillon de la journée, certes ce n’est pas le maelström de la folie pure, mais ils ont assuré comme des bêtes. Méfions-nous, quand ils appuient sur la gâchette, ils se retirent avec les honneurs de la guerre. Qu’ils en soient remerciés.

    RETOUR

    La teuf-teuf II taille la route, l’est contente moi aussi. Me promets de revenir l’an prochain du début à la fin, j’ai lâchement abandonné sur son échafaud le dernier groupe Marie-Antoibette, que voulez-vous je ne suis pas le Chevalier de Maison-Rouge. Entre deux groupes leur guitariste a donné une master class de guitare et Merline une de chant. Le Fertois Metal Fest nous réserve bien des surprises.

    Damie Chad.

    N. B. : les photos signées Dwidou Photography sont aussi visibles ( en compagnie de beaucoup d'autres et d'un rapide report de chaque set ) sur la page  YT : Rock Metal Mag, à visiter sans faute. 

  • CHRONIQUES DE POURPRE 566 : KR'TNT 566 : SAN FRANCISCO NUGGETS / O' JAYS / STARLINGS / LUMER / ROBERT PLANT + ALISON KRAUSS / MATHIAS RICHARD

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 566

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    15 / 09 / 2022

      SAN FRANCISCO NUGGETS / 0’ JAYS

    STARLINGS / LUMER

    ROBERT PLANT + ALISON KRAUSS

    MATHIAS RICHARD

    Sur ce site : livraisons 318 – 566

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    If you’re going to San Francisco - Part One

     

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                    Tout le monde se souvient du délicieux Scott McKenzie et de son invitation à venir le rejoindre à San Francisco avec des fleurs dans les cheveux - Be sure to wear some flowers in your hair - Il te promet en plus que tu vas y rencontrer des gens très gentils - You’re gonna meet some gentle people there - Bon les fleurs et les gentils gens, c’est une chose. La scène de San Francisco en est une autre. On l’appelait à l’époque le Frisco Sound. Il n’était à nul autre pareil. Plus exotique, d’essence purement psyché, avec un fouillé de son dans les guitares qui le rendait unique. Pour concocter Love Is The Song We Sing/San Francisco Nuggets 1965-1970, les gens de Rhino ne se sont pas fourré le doigt dans l’œil : ils ont opté pour une esthétique particulière, celle d’un livre ancien, tel qu’on le trouve chez un antiquaire. En plein dans le mille ! On pense aux maisons en bois et aux Charlatans. L’exotisme vient précisément de ce mélange de modernité et de brocante.

             La mauvaise nouvelle, c’est que ça sort sur Rhino après qu’Harold Bronson ait été viré. Il n’est donc pas impliqué dans ce projet. Dommage, car c’est un spécialiste des Nuggets. Il en fit trois boxes au temps où il présidait aux destinées de Rhino, label historique dont il était le co-fondateur. C’est Alec Palao qui mène le bal compilatoire et Prairie Prince qui signe la couve de cet objet somptueux. Dans les remerciements, on trouve les noms de Joel Selvin, de Roy Loney et de Peter Albin.

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             C’est donc un book richement illustré de 120 pages qui se dévore comme un chef-d’œuvre littéraire. On en savoure surtout l’idée. Il fallait y penser. Dans la troisième de couve sont encartés quatre CDs censés illustrer le bref âge d’or du Frisco Sound, qui, pour ceux qui s’en souviennent, nous fit tellement baver. On discutait un jour du Frisco Sound avec Marc Z, évoquant ces guitaristes qui jouaient en picking sur scène à Monterey (du jamais vu alors dans des groupes de rock - John Cipollina, Roger McGuinn, James Gurley) et Marc déclara qu’en fait l’avènement de cette scène constituait une révolution. Il semblerait que le Rhino book-box soit là pour nous le rappeler.

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             Une révolution ? Oui, même si Dino Valenti ouvre le bal du disk 1 avec «Let’s Get Together» et qu’il en fait trop, même si tu refais une overdose de Country Joe & The Fish et du «Feel Like I’m Fixing To Die Rag» trop vu à Woodstock. Mais après, tu vas te régaler, notamment des spectaculaires harmonies vocales des We Five («You Were On My Mind»), ou encore le «Number One» des Charlatans qui entre dans la mythologie par la grande porte - Americana with a twist of acid - Son et voix, tu as tout - Surnommés «the ones that started it all», nous rappelle Palao qui ajoute : «Vêtus de leurs costumes victoriens, les Charlatans implantèrent la première concession de ce qui allait devenir la ruée vers l’or of San Francisco’s rock’n’roll renaissance.» - Le groove des Charlatans est du génie pur. Pas étonnant qu’on l’ait retrouvé dans le «Frisco Band» de Loose Gravel. Palao baptise le disk 1 ‘Seismic Rumbles’. Il le voit comme le disk des racines du Frisco Sound, d’où Valenti et Country Joe.

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    Palao indique en outre que le «You Were On My Mind» des We Five eut autant d’impact en Californie que le «Mr Tambourine Man» des Byrds. Tu croises aussi la pluie d’étoiles des Beau Brummels («Don’t Talk To Strangers») avec ce surdoué de Sal Valentino, et plus loin, le fabuleux décollage de l’Airplane avec «It’s No Secret». Par contre, The Great! Society retombe comme une soufflé. On retrouve avec un plaisir non feint l’excellente cover du «Who Do You Love» de Quicksilver Messenger Service et la grosse cerise sur le gâtö du disk 1 est bien sûr le «She’s My Baby» des Mojo Men, amené à la grosse fuzz avec en contrepoint la guitare fantôme de Brian Jones. Parfait équilibre fuzz/phantom. C’est Sly Stone qui amène l’harmo, la fuzz bass et les vocal interjections. Oh et puis le «Fat City» des Sons Of Champlin, que Frank Weber qualifiait de «Beach Boys with balls». Sur tous ces groupes, Palao est intarissable : 12 pages de détails, rien que pour le disk 1. Comme dans les compiles Ace, ces textes éclairent bien les cuts. Il est recommandé de lire après écoute.

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             Dans sa brillante introduction générale, Palao rappelle le particularisme du Frisco Sound : «Historiquement, le climat de tolérance et l’ouverture culturelle de la Bay Area ont favorisé l’éclosion d’une communauté vibrante qui s’est passionnée de jazz - both hot and cool - folk and blues et qui a bien accueilli le rock des mid-1950s.» Il ajoute que la psychedelia a trouvé sa spiritual home in the Bay Area, favorisée par un environnement et une philosophie collective. D’où la qualité de cette scène. S’ensuit un beau texte d’un mec de Rolling Stone, Ben Fong-Torres, suivi d’un texte de Gene Sculatti qu’on ne présente plus. Fong-Torres rappelle que beaucoup de choses ont été inventées à San Francisco : les light shows, les posters psychédéliques, les radios libres, les Ballrooms et Rolling Stone magazine, suite à la rencontre de Jann Wenner avec Ralph J. Gleason. Dans Smartass, Joel Selvin nous brosse un portrait superbe de Gleason. Rolling Stone allait réinventer la presse rock et braquer les projos sur toute la scène locale : The Grateful Dead, l’Airplane, Big Brother & The Holding Company, Steve Miller Band, Santana, Sly & the Family Stones, Country Joe & The Fish, Creedence Clearwater Revival. Pardonnez du peu. Il ajoute un peu plus loin les Mystery Trend, les Beau Brummels, Quicksilver Messenger Service et les Charlatans. Il tient toutefois à préciser que chaque groupe a un son spécifique, mais de l’autre côté de l’Atlantique, le fan de base s’acharne à voir un dénominateur commun à tous ces groupes : la modernité (pour l’époque). Bon, Fong-Torres réfléchit un moment et commence à énumérer quelques points communs à tous ces groupes : la plupart étaient musicalement wide open. Leurs racines plongeaient dans le blues, le folk, la country et le jazz. Ils jouaient plus pour les danseurs que dans les studios. Ils expérimentaient les drogues, surtout sur scène, et cultivaient the stoned good times parfois au détriment de la technique. Les mauvaises langues disaient que la principale caractéristique du Frisco Sound était le out of tune. Janis parlait de liberté créative.

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    Attirés par l’ambiance libérale de Frisco, les vieilles maisons victoriennes en bois et ses loyers bon marché, ils sont venus de partout, du Texas (Janis, Chet Helms, les 13th Floor, Doug Sahm, Boz Scaggs) de New York (Jesse Colin Young et Dino Valenti), de Chicago (le Texan Steve Miller, Michael Bloomfield) et de Los Angeles (Country Joe McDonald et George Hunter des Charlatans). Fong-Torres qualifie San Francisco de «pleasure city», the only city in the United States that can support a scene, à l’opposé de New York (too large and too confused) et de Los Angeles (super-uptight plastic America). À l’origine de cette scène, on trouve Big Daddy Donahue qui signe sur son label Antumn les Beau Brummels en 1964 et qui engage Sly Stone comme producteur. Donahue auditionne aussi les Charlatans et les Warlocks, futurs Grateful Dead. Il signe encore The Great! Society avec Grace Slick.

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    Steve Miller qui arrive de Chicago est effaré au début par le bas niveau des groupes de San Francisco. Il vient d’une scène hautement concurrentielle, the blues scene, et il assiste à la ruée vers l’or des maisons de disques : «Les gens des maisons de disques qui ne comprenaient jamais rien ont reçu des instructions pour signer des groupes de San Francisco.» Ils voulaient leur part du gâtö. Miller est approché par ce qu’il appelle un «suit», c’est-à-dire un mec en costard, et il négocie une avance de $50,000, le double de ce qu’avait obtenu l’Airplane. C’est la curée. Tous ces groupes font des albums qui se vendent comme des petits pains : l’Airplane, le Dead, Country Joe, Quicksilver, Big Brother, Creedence, Santana, Moby Grape, Electric Flag, les Youngbloods, Blue Cheer, il en pleut comme vache qui pisse, Fong-Torres cite encore Mother Earth, Sopwith Camel, the Loading Zone. Et d’autres groupes qui ne vendent pas grand chose comme les Mystery Trend, les talentueux Sons Of Champlin et les Ace Of Cups, un groupe de petites gonzesses passé à l’as de l’Ace. Les Charlatans n’ont pas non plus réussi à décoller. Et, puis tu as Bill Graham, une révolution à deux pattes.

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             Baptisé ‘Suburbia’, le disk 2 grouille de grosses poissecailles comme les Count Five avec l’insubmersible «Psychotic Reaction» (Roi de la formule qui fait mouche, Palao déclare : «The Count represent the quintessential suburban punk achievement»), The Syndicate Of Sound avec le puissant «Rumours», fruité à outrance, gorgé d’échos de Gloria, le Chocolate Watchband avec sa belle crise de Stonesy, «No Way Out» et la belle descente orientaliste de Mark Loumis, et l’excellent «Thing In E» des mighty Savage Resurrection, real deal de wild guitar drive, joué à l’insistance mesmérique. Comme les Count Five, les Chocolate et les Syndicate Of Sound font partie de la scène de San José. Palao : «Ils se sont arrangés pour cristalliser some kind of inspired magic into one astounding record.» James Brown leur demandé d’ouvrir pour lui au Cow Palace de San Francisco en 1966, ce qui fit leur fierté. Palao dit des Chocolate qu’ils furent the quintessential psychedelic garage band. Et il ajoute, avec un spasme de tribun : «with their slightly feaky veener, ils ne pouvaient être originaires que de la Bay Area.» Mais les plus spectaculaires de tous ces wild rockers étaient sans doute les Savage Resurrection, un nom de groupe inspiré par le fait que certains membres du groupe étaient indiens et qu’ils n’hésitaient à slasher leurs amplis à coups de Bowie knifes et à balancer des smoke bombs dans le public, lors des concerts. Les surprises viennent de Public Nuisance, dont l’«America» incarne le power absolu, là tu as le brave petit son de tiguili. Palao rappelle que les héros des Public Nuisance étaient les Seeds, les Pretties et The Music Machine. Palao dit aussi qu’ils mélangeaient an Anglophillic pop aestheric with moody grunge-noir. Puis de The New Breed, avec «Want Ad Reader» et sa belle persistance du piercing de chœurs de chat perché, soutenue par une fuzz d’essaim - a fiesty, talented bunch - Mieux encore : The Oxford Circle avec «Foolish Woman», vraie ferveur de fever, wild de tears in my eyes - a potent brew of Yardbirds riffage, sonic experimentation and pure punk frenzy - avec Paul Whaley, futur Blue Cheer, et les mecs de Kak. Whaley quitte le groupe en 1967 pour rejoindre Blue Cheer.

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    Coup de génie avec le «Suzy Creamcheese» de Teddy & His Patches, noyé d’orgue, véritable prototype de gaga californien. Palao les qualifie de straighter-than-straight, c’est vrai que sur la photo, ils ressemblent à des premiers de la classe, mais Greg Shaw s’éprend de «Suzy Creamcheese» : «The Patches took a Frank Zappa idea and added some Louie Louie consciousness.» Palao lui parle d’«incoherent trash full of bubbling feedback». Oh et puis voilà les proto-punks de la baie, The Otherside, avec «Streetcar», fabuleuse attaque de wild guitar in your face. Encore un groupe de San José qui fait ce que Palao appelle un «who-soaked nugget». Il va plus loin en parlant d’une influence by the Shepherds Bush Mods. Selon Palao, Skip Spence aurait fait brièvement partie des Otherside, juste le temps de leur proposer ce nom de groupe.  

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             Sculatti s’amuse bien avec ses souvenirs. Il raconte comment il allait chaque vendredi soir avec Greg Shaw à l’Avalon Ballroom papoter avec Chet Helms. Shaw et Sculatti étaient alors obsédés par les Seeds qui étaient basés à Los Angeles et ils demandaient à Chet Helms de les programmer à Frisco, alors Helms leur répondait : «Never !» Pourquoi ? - They’re kind of an El Lay tenny-bop act and not exactly the kind of things we’d like to showcase: i.e, neither Doors-heavy, nor Love-arty nor Springfield-credentialed - Sculatti rappelle aussi que les Count Five et les Syndicate Of Sound ont décroché des hits bien avant les grands noms du Frisco Sound. L’élément important pour lui est aussi le folk-rock, minor-key melodies and chiming 12-string, qu’on entendait partout en 1965, et qu’on retrouve chez les We Five et les Beau Brummels. Sculatti qualifie le Frisco Sound de «fresh & freewheeling». Il parle aussi d’«art sans visée commerciale», mais comme chacun sait, rien ne dure très longtemps et cette scène fut éphémère. It was all gone, et Sculatti ajoute dans un dernier râle : «But Christ, what a ball it was.» Il rallonge la sauce en affirmant que cette scène est toujours aussi excitante, dès l’instant où on écoute l’un des quatre disks de cette box - and catch a buzz from some of the magic conjured in that unique, irretrievable time and place - S’ensuit une galerie de portraits de 50 pages qu’il faut l’avoir vue au moins une fois dans sa vie. Car que de chocs visuels et que de présence ! Charlatans, Savage Resurrection à bord d’un voilier, l’Airplane dans les bois, Janis et ses petits seins en pommes sous le voile à peine clos, les Moby Grape assis devant la vitrine du brocanteur, comme sur la pochette du premier album, les six Santana fabuleusement présents dans le clair-obscur, les Count Five et leurs capes de vampires, les mystérieux Mystery Trend de Ron Naggle qui est un chouchou de Sculatti, des Quicksilver vertigineux sur les marches du palais, la classe du Steve Miller Band avec Tim Davis, son batteur noir, Sly & the Family Stone, juste avant les excès, Public Nuisance et son chanteur en costard rayé, les parfaits outsiders du Dead, les trois Blue Cheer qui ressemblaient déjà à des héros, les Groovies dominés par l’immense Danny Mihm, Grace Slick, belle à croquer, et tous les autres.

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             Les géants fourmillent encore sur le disk 3, baptisé ‘Summer Of Love’ : à commencer par Carlos Santana qui fout le feu à son «Soul Sacrifice», une sorte de groove définitif dont on ne s’est jamais lassé depuis Woodstock. Il est bon de le rappeler, Santana fut l’un des groupes phares de cette scène bouillonnante. Pour Palao, 1967 est l’année où some of the best records of the era were made et la premier Santana en fait partie - The distinctive rock/Latin fusion de Santana était sans précédent - Le groupe commence par s’appeler The Santana Blues Band car Carlos est un fervent admirateur de Mike Bloomfield. Et puis Blue Cheer, bien sûr, avec «Summertime Blues», quasi-mythique, saturé de son, Leigh Stephens fait la pluie et le beau temps dans cette tornade sonique - Blue Cheer fixated on the gonzoid power of bone-crushing volume and relentless riffery - et Palao sort son meilleur humour anglais pour lester sa chute : «For better or worse, the genre would never be the same again.» Il a raison de rigoler car ce genre nouveau qu’on appelait alors le hard rock allait vite dégénérer.

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    Encore des héros de Woodstock avec Sly & The Family Stone et «Underdog», Sly Stone, yeah yeah, il chauffe sa chapelle à l’oooh oooh. Palao voit Sly comme l’un des «renaissance men» des sixties californiennes - Il est certainement le meilleur exemple du potentiel que pouvait se permettre the Bay Area’s liberal musical community - Affûté par ses deux années de prod chez Autumn (Beau Brummels et The Great! Society), Sly était en outre fasciné par Dylan, les Stones et les possibilités du rock.  La fête continue avec l’expat texan Steve Miller et son Steve Miller Band, «Roll With It», tiré de Children Of The Future, enregistré à Londres et devenu un classique. Le Frisco Sound est une source inépuisable de très grands artistes et de très grands albums. L’Airplane fait son retour avec «White Rabbit» et on monte encore d’un cran avec les Charlatans et «Alabama Bound», grosse ambiance de picking, Mike Wilhelm is on fire - Don’t you leave me here - Palao rappelle que les Charlatans n’ont pas eu beaucoup de chance et qu’ils ont passé trop peu de temps en studio : une audition bâclée pour Autumn, un projet d’album avorté pour Kama-Sutra et enfin des sessions auto-financées, qu’Ace/Big Beat a fini par exhumer en 1996. Grand retour de Country Joe & The Fish avec «Superbird», fin et racé, et David Cohen - et non Barry Melton - à la clairette maladroite. Palao nous dit qu’Electric Music For The Mind And Body, leur premier album, reste l’un des albums chouchous du Frisco Sound.

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    Mais le cake, c’est Sal Valentino qu’on retrouve avec les Beau Brummels et «Two Days ‘Til Tomorrow», Valentino et sa fabuleuse présence de fantôme dans l’écho du son, une prod géniale signée Larry Waronker. Palao salue the rich cinematic panorama des compos de Ron Elliott et dit des Brummels qu’ils sont l’un des meilleurs American groups of the decade. Autre coup de tonnerre : l’«Omaha» de Moby Grape, effervescent, là tu as tout ce que tu dois savoir sur le Frisco Sound : l’énergie, le foutraque et l’insolente modernité. Pour Palao, les Grape avaient plus de points communs avec les Byrds et Buffalo Springfield, mais ils étaient surtout les plus brillants représentants du Frisco Sound. C’est David Rubinson qui produit leur premier album et «Omaha» is a highlight among many. C’est vrai que l’album est assez explosif. Un de plus ! On n’échappe pas à la mort, c’est bien connu, alors voici the Dead avec «The Golden Road», finement joué à la surface d’un mythe miteux, invitation à rejoindre the party, every day. Les Quicksilver tapent dans Buffy Sainte-Marie avec «Codine» et ce pauvre Freiberg n’est pas si bon au chant. Alors elle, la Janis, on la connaît par cœur : elle chante «Down On Me» avec Big Brother & The Holding Company, live au Grande Ballroom de Detroit. Mais on écoute surtout James Gurley et sa crazy guitar. C’est Gurley le guitar wiz de San Francisco. Et puis on accueille à bras ouverts le «Think Twice» de Salvation, car c’est du pur Frisco Sound avec un gros solo de fuzz. On le serre dans nos bras.

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             Les géants sont de retour sur le disk 4 : Carlos Santana refout le feu à «Evil Ways», Moby Grape se tape un coup de génie avec «Murder In My Heart For The Judge», tiré du deuxième album Wow, les guitares de Jerry Miller et de Skip Spence sonnent le tocsin, c’est Don Stevenson qui chante, et pouf, Jerry Miller passe un solo des enfers et avec l’explosion finale, tu as tout. Palao revient brièvement sur Santana pour indiquer que de tous les artistes issus du Frisco Sound 1965-1970, Carlos Santana est le plus endurant de tous - Carlos Santana is the city’s true ambassador of music, enjoying international acclaim for four decades, yet always focused on the purity of the craft - Il suffit d’écouter ces deux effarants albums que sont Africa Speaks et Power Of Peace, enregistré avec les Isley Brothers. Retour de Quicksilver aussi avec «Light Your Windows», et Cippo on lead, ah il faut le voir monter au créneau ! Palao rappelle que trois producteurs ont bossé sur Quicksilver, leur premier album, ce qui explique peut-être le côté «difficile» - disons hétéroclite - de l’album. Retour de Steve Miller aussi, avec «Quicksilver Girl», tiré de Sailor, un Miller qui se dit fier d’être produit par l’anglais Glyn Johns, car oui, tu as tout de suite du son et du Miller, mais on aurait préféré «Gangster Of Love». Pour Palao, Sailor est le «quitessential San Francisco album of the late 60s». Il adore les quintessences, notre ami Palao, il ne rate pas une seule occasion d’en placer une. C’est vrai que sans quintessence, on ne va pas loin. Il ajoute que Sailor est «le parfait amalgame d’experiment et de songcraft». Il est bien certain que les cinq premiers album du Steve Miller Band sont des albums magiques. La chance qu’on avait de pouvoir écouter tout ça dans les early seventies ! Retour de Blue Cheer avec «Fool» et sa belle prestance d’I like the way you smile. «Fool» est tiré du quatrième album, Blue Cheer. C’est Gary Lee Yoder, un ex-Oxford Circle et ex-Kak qui chante et Bruce Stephens qui joue lead. Yoder dirige Blue Cheer vers un horizon plus psychédélique, d’où la déception, à l’époque.

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    Retour encore de Janis avec l’excellent «Mercedes Benz» qui est en fait «Hey Gyp» - Aw Lawd won’t you buy me a night in the town - Comme chacun sait, «Mercedes Benz» figure sur Pearl, son album posthume. On passe à travers le «Dark Star» du Dead, mais ce n’est pas nouveau. Kak et son «Lemonaide Kid», c’est bien, mais pas de quoi se rouler par terre. Fin, mais pas définitif, même si Palao n’en finit plus de porter aux nues l’album de Kak en parlant d’enduring magic. Kak comprenait des membres de The Oxford Circle. Marqué par le destin, Kak auditionna le jour où Bobby Kennedy fut dégommé et ne dura qu’un an. On accueille les Sons Of Champlin à bras ouverts : leur «1982-A» sonne bien, mais ça se complique à la longue. Palao parle d’un «jazzy brew of Beatles and Stax». Pour lui, le groupe aurait dû devenir célèbre mais il est resté un phénomène local. Mad River ? Pas si bon, d’ailleurs les deux albums sont repartis à la vente. Beaucoup de bruit dans «Amphetamine Gazelle» pour rien. Palao parle d’un «uncommercial brand of acid rock» qui mélange tout : «les Beatles, les Ayler Brothers, le bluegrass et le r’n’b». On s’ennuie avec Seatrain et It’s A Beautiful Day. On s’ennuyait déjà dans les années 70 quand on écoutait ces albums chez le disquaire qui croyait pouvoir nous les vendre. La bonne surprise vient des Youngbloods avec le «Get Together» de Dino Valenti. On avait pourtant revendu leurs albums avec ceux des Good Rats, car cette pop refusait d’obtempérer. Mais avec le temps, on y revient, car Jesse Colin Youg est un mec assez fin. Il a tellement de son. Rien de plus pur. Comme Valenti, Jesse Colin Young avait ramé en tant que folk troubadour sur l’East Coast avant d’émigrer vers la West Coast. Et puis les cakes du disk 4 sont bien sûr les Groovies avec «I’m Drowning», le summum du swing, Roy Loney au chant et Dave Alexander on the walking bass. Palao salue Sneakers, ce mini-album enregistré en une seule session en 1968 et bourré de ce good time/jugband style qui fait tellement la différence avec les autres groupes locaux, à l’époque.  

             Tout ça pour dire que ce Rhino book-box est une fabuleuse machine à remonter le temps.

    Signé : Cazengler, San Franciscon

    Love Is The Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970. Rhino Box set 2007

     

      

    Ship thrills

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             L’autre jour... Il devait être midi, l’heure d’écouter un album. Tiens la pile des O’Jays qui bouge. Elle tend les bras. Moi ! Moi ! Bon d’accord. Early O’Jays ? Late O’Jays ? Tapons donc dans les Mid O’Jays. Tiens... Pas de souvenir de cette pochette. Ship Ahoy ? C’est un choc. Ils sont là tous les trois, sous le ciel étoilé, on sent bien qu’il y a un problème. Regarde de plus près. Tu vas voir la peur dans les regards. Le rond est coupé en deux. En bas, tu as Eddie Levert, Walter Lee Williams et William Powell, et en haut, tu as le groupe d’hommes noirs, une dizaine, nus avec des pagnes blancs, sans doute remontés la nuit sur le pont pour on ne sait quelle raison, pour prendre l’air ? Mais tu entends le ressac, tu sens peser le poids d’une histoire détestable, retourne la pochette et tu vas voir le voilier négrier de profil, avec sous la coque les âmes des hommes noirs rassemblés sur le pont. On dirait des algues. De grandes algues. Des ectoplasmes. Alors tu écoutes «Ship Ahoy», le morceau titre, ça commence mal - As far as your eye can see/ Men, women and baby slaves/ Coming to the land of Liberty - Ahoy tu parles d’un choc !

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             D’autant plus un choc... Comme par hasard, vu la veille les quatre épisodes d’une série documentaire, Les Routes De l’Esclavage, réalisée par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant. On peut les choper sur le site d’Arte. Et ce n’est même pas «on peut», c’est «on doit». Tant qu’on a pas vu ces quatre heures d’horreur totale, on se sait rien. De la même façon qu’on ne sait rien tant qu’on a pas vu la version longue de La Shoah, qui à l’époque de sa sortie dans les salles signait l’arrêt de mort du cinéma. Car que pouvait-on filmer après La Shoah ? Rien. Les Routes De l’Esclavage, c’est encore pire, car on se fait tous des petites idées sur l’histoire de l’esclavage, on a tous des petites infos stockées dans un coin du cerveau et prêtes à être réchauffées pour les besoins de la conversation, lorsque l’occasion se présente. Mais le problème, ici, c’est que les quatre heures de docu te disent en gros : ferme ta gueule et écoute, car ceci est la vérité, et quand tu connaîtras la vérité, tu fuiras les conversations de salon comme la peste. Au début, on ne se méfie pas, le premier épisode nous ramène dans l’Antiquité et nous explique que les Arabes étaient les grands spécialistes de la traite des noirs. Ah les Arabes ! On n’en finirait pas avec ces gens-là. Ils avaient déjà tous les défauts, et là on leur en remet une couche, mais comme c’est l’Antiquité et que c’est loin, ça ne nous concerne pas vraiment, ça donne juste quelques petites informations complémentaires pour le stock à réchauffer. On savait que Rome avait intégré l’esclavage comme modèle socio-économique, donc une sorte de normalité, et de toute façon, à cette époque, la vie ne valait bien cher.

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    Et puis d’épisode en épisode on va voir la pression monter sur l’Afrique, véritable vache à lait de tout cet épouvantable business. Les premiers à mettre la pression sont les Portugais, historiquement les gens les plus cupides de l’histoire de l’humanité, de l’or, de l’or, ils veulent de l’or, ils ne pensent qu’à l’or, ils en rêvent la nuit, ils en cherchent partout, ils n’en trouvent pas, alors ils font le commerce d’êtres humains, ça rapporte plein d’or, de l’or, de l’or, ils n’ont que ce mot là à la bouche, comment peut-on être cupidement con à ce point-là ?, alors ils construisent des caravelles, des comptoirs, ils font des razzias sur les côtes africaines, viens par là toi négrillon, viens par là toi la petite négresse, ils détruisent des villages et ramènent plein de nègres au Portugal, et que fait le docu ? Il nous montre l’intégration des esclaves nègres dans les familles, c’est assez marrant, on les voit à table avec les Portugais sur des tableaux peints au XVIe siècle. Le problème, c’est que le ver est dans le fruit, c’est-à-dire dans la mentalité des Occidentaux. Bateau + nègres gratuits = fortune, montagnes de blé, palais, carrosses, robes brodées d’or, ces rats d’Occidentaux ne se cachent plus, la traite devient vite un gros business, on arme des gros bateaux, on recrute de rudes capitaines, on commence à monter des usines à sucre en Afrique, tout le monde au boulot, allez hop, toi tu vas crever dans l’usine et toi aussi, et toi on va te violer et tu fermes ta gueule, le patron blanc, il a droit de vie et de mort sur des milliers de nègres qui ne comprennent rien et qui doivent couper la canne et fabriquer du sucre pour ces gros cons de blancs dégénérés. Mais comment veux-tu qu’après tant de siècles d’un tel traitement les noirs puissent respecter les blancs ? Mais c’est impossible ! Alors la farce du sucre continue, elle devient même la guerre du sucre, tout le monde veut du sucre, du sucre !, du sucre !, tout le monde veut des bonbons, tout le monde veut des gâtös, miam miam, et pour développer ce business jusqu’au délire, ces rats de commerçants esclavagistes exportent le modèle dans les îles des Caraïbes, où les conditions climatiques sont, nous dit le docu, comparables à celles de la côte africaine.

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    Alors ça repart de plus belle, avec des beaux bateaux bien profilés sous le vent, avec des braves capitaines grassement payés et des bons matelots ravis d’aller violer des négresses impubères la nuit dans les cales, et soudain l’océan Atlantique devient le théâtre d’un immense cauchemar à ciel ouvert orchestré par une poignée de riches investisseurs blancs que l’immoralité et l’argent facile ont transformés en monstres dégénérés. Tous ces gens savent très bien ce qu’ils font, les rouages de la machine tournent merveilleusement bien, l’argent coule à flot, c’est la naissance du capitalisme sauvage, avec le concours avide des banques et des assurances, notamment en Angleterre. Maximum de profit, zéro charges sociales et réservoir de main d’œuvre inépuisable ! L’El Dorado ! Le dernier épisode du docu est celui qui va te foutre en l’air, on estime à 50 millions le nombre de gens arrachés à leurs villages et transportés comme des bêtes vers les Caraïbes et le Brésil. Si tu veux te choper une belle nausée, regarde ça et tu auras honte de faire partie de ce qu’on appelle la civilisation occidentale. Dans Occident, il y a occis. La traite des noirs n’est en fait qu’une machine de mort extrêmement rentable, ship ahoy, ca grouille de détails qui te feraient presque dire : «Ouf heureusement que je n’étais pas noir à cette époque !», car tomber dans les pattes des négriers, ça devait être quelque chose de terrifiant. Violence, sexe, cupidité et racisme, cocktail superbe ! Les pires sont les convaincus de la légitimité de ce business, avec toutes les théories à la mormoille de la supériorité la race blanche, le même genre de délire qu’on a vu revenir avec la race aryenne, ça donne le mal de mer de penser à tout ça, le mal de mer on l’a de toute façon quand on voit ces bateaux qui puent la mort et quand on voit ces belles demeures bourgeoises de Nantes et de Bordeaux, celles des armateurs qui ont bâti leur fortune sur le commerce de la mort, alors les O’Jays repartent de plus belle - Can’t you feel the motion of the ocean/ Can’t you feel the cold wind blowing by/ There’s so many fish in the sea - Tu écoutes ça et tu demandes dans quel monde tu vis, et comment ont fait tous ces pauvres noirs pour survivre à une telle œuvre de destruction massive - Get a little something/ Gonna land in jail/ Somebody bite the whip/ I’m your master/ And you’re my slave/ And you’re my slave/ I’m your master - tout à coup tu es submergé par le flot des immondes informations, 50 millions d’informations de la mort, autant que les noirs arrachés à la terre d’Afrique, et puis tu as les trafiquants noirs, ceux qui commercent avec les blancs, tu as aussi les sultans sur la côte Est qui eux aussi veulent en croquer, et puis enfin arrivent les révoltes d’esclaves, Saint-Domingue qui va devenir Haïti, mais de toute évidence, ces endroits bâtis sur le chaos de l’humanité ne connaîtront jamais la paix, et puis tu as le Brésil, apparemment le plus gros consommateur d’esclaves pendant trois siècles, mais curieusement le destin du Brésil ne semble pas aussi tragique que celui du Deep South, aux États-Unis, tellement exacerbé par le peu qu’on sait de l’histoire du blues,

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    toutes ces photos de champs de coton et ces quelques films qui tentent de régler des comptes avec l’inréglable. Car quand on se prétend civilisé, on ne fait pas travailler des gens à l’œil. Ah ils se sont régalés les riches planteurs revus et corrigés par Hollywood, avec les robes en crinoline et les beaux Fedoras en paille blanche, tous ces enfoirés s’en sont foutu plein les poches, pas de cotisations sociales, pas d’Urssaf, pas d’Arrco, coco, pas d’RTT, Toto, pas d’indexation ni de revalorisation, pas de rien, allez-y les bestiaux, bossez et prenez ça dans vos gueules, des bons coups de fouet, rien de tel que des bons coups de fouet pour dresser des êtres inférieurs. Tu m’étonnes que l’Amérique blanche ne s’en sorte pas. Elle ne pourra pas s’en sortir, c’est le même problème en Allemagne, l’histoire les rattrape au moindre signe de violence. L’Allemagne restera attachée à ses fours comme l’Amérique à ses génocides, et pas seulement les noirs, mais aussi les Indiens et les Vietnamiens. Trois millions de Viets, quand même, c’est pas autant que les 50 millions de la traite, mais c’est un bon départ - Men, women, and baby slaves/ Coming to the land of Liberty - Les O’Jays continuent d’onduler sous la houle de Ship Ahoy. Ce que ne dit pas le docu, c’est la façon dont ces pauvres gens voyaient les choses. Les O’Jays en donnent une idée. Le monde est tout pourri, mais on ne se doute pas à quel point. On croit à un moment que ça va se calmer avec l’arrivée des Abolitionnistes en Angleterre, mais pas du tout, ça ne raisonne qu’en termes de développement économique. Les Anglais sont les premiers à comprendre qu’on ne peut pas faire évoluer l’Occident en maintenant l’esclavage. Pour eux, les esclavagistes ne sont pas civilisés. Il faut un nouveau concept. Alors ils proposent le colonialisme. Et qui va servir de laboratoire ? L’Afrique ! Et pouf, ça repart de plus belle, avec tout le délire du travail forcé, les mains coupée du Congo belge, les missionnaires dans la forêt équatoriale, les colons français en Algérie, les mines d’Afrique du Sud et tout le bordel, le bordel sans fin. Les gens qui naissent noirs dans ce monde de blancs sont toujours aussi mal barrés, quoi qu’on en dise.

    Signé : Cazengler, cheap aouille

    Les Routes De l’Esclavage. Daniel Cattier, Juan Gélas, Fanny Glissant. 2018. 

    O’Jays. Ship Ahoy. Philadephia International Records 1973

     

     

    Inside the goldmine - Shooting Starlings

     

    Il s’en fout Cosmo. Une dette c’est une dette, et après ? 23 000 $ ? Pffff.... Il rentre à l’aube, dépose ses trois poules chez elles et va prendre son breakfast dans un bar du Strip. Scotch à l’eau. Grand verre, à ras-bord. Il le boit d’un trait, comme s’il crevait de soif. Derrière sa caméra, Cassa lui dit d’en siffler un autre. Cosmo le regarde et lui dit :

             — Sure ?

             Cassa chope l’incertitude en contre-champ. Il sait que ce sera l’un des meilleurs plans du Chinese Rock. Cassa cherche à capter le spirit des bars aux wee wee hours. Ah quand Scorse va voir ça, il va baver. Cassa décadre sur le champ. De toute façon, la grosse tête de Cosmo ne rentre pas. C’est pour ça qu’il l’a casté, pour sa grosse tête. Cassa mise tout sur Cosmo. Comme Cosmo bouffe le screen, Cassa peut démonter la gueule du script. Eaaasy. Cassa n’intervient pratiquement pas. Cosmo fait tout le boulot. Il bute le Chinese Rock, il drive Mister Sophistication, il offre des orchidées, il reçoit même des balles. Pas à blanc, Cassa veut du real blood. Cassa prône le réalisme socialiste. Real blood and real gang. Cosmo joue son propre rôle, son rôle de shooting star. S’il court dans Cielo Drive, il court dans Cielo Drive. S’il pose son sourire, il pose son sourire. S’il craque sa voix, il craque sa voix. S’il monte dans une Corvette, il monte dans une Corvette. Cassa le suit comme son ombre. Cassa le décadre à l’infini. Cassa cultive le brouillon du plan. Cosmo ne pourrait pas jouer Napoléon, ni Jésus, ni Raspoutine, ni Rodin, il ne peut jouer que Cosmo, il est trop Cosmo. Comme Bickle est trop Bickle. Ce genre de mec ne peut pas échapper à son destin. Même s’il meurt, il reste éternel. C’est toute la différence entre Cosmo et nous.   

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             Parmi les shooting stars retombées dans les ténèbres, on peut aussi citer les Starlings qui eurent leur petit moment d’éclat fragile dans les années quatre-vingt-dix. L’âme de ce groupe depuis longtemps oublié s’appelle Chris Sheehan, un Néo-Zélandais débarqué en Angleterre dans les années 90, après un crochet par Los Angeles. On trouve tout le détail sur Internet. L’essentiel est de savoir qu’on comparait ce mec à Chris Bailey et qu’il trimballait à Londres une belle réputation de junkie. Il tenta de faire décoller les Starlings qui étaient plus ou moins un one-man band évolutif, mais il se fit jeter par son label Anxious Records qui était en fait le label de Dave Stewart. Et donc boom à dégager, malgré deux bons albums prometteurs.

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             Sur Valid, le premier album des Starlings paru en 1992, on trouve pas mal de choses intéressantes. C’est d’ailleurs pour ça qu’on achète des disks, pour les choses intéressantes. Le «Unhealthy» qui ouvre le bal est une espèce de coup de génie, le son est immédiat, ainsi que la voix. C’est tout simplement le groove de «Death Party» et là t’es baisé - Excuse my actions/ Please kind sir - Chris Sheehan a la voix d’un chef de meute - I hear too many stupid questions and dumb replies - Aristocratie du groove, entre le Gun Club et Chris Bailey - Wow the circles getting smaller for the final kill/ The final thrill - et il chute avec Probably will. Excellent ! Ce mec a des accointances avec les squelettes, comme le montre «Sick Puppy». Il tape son groove de feel alrite au fuck all nite, il sonne comme a nasty bitch - My nervous twich - Il est terrific. Si tu es passé à côté des Starlings, pas de chance, car d’une certaine manière, ils sont le vrai truc de cette époque, avec le Gun Club et les Saints. Il noie son «Now Take That» dans le groove - There’ll be seven sorts of trouble - C’est insidieux, plein de jus purulent. Ce mec a du son. Une fantastique présence encore avec «That Is It You’re In Trouble», petite merveille de soft pop. Chris Sheehan est un dieu du stade. Il transforme le plomb en or du Rhin. Petite démonstration de force avec «Bad Dad». Il peut jouer sur tous les tableaux. C’est un admirable activiste, il envoie la bass fuzz au front, il ramone sa dinde, c’est la basse qui bourre le mou du son, alors qu’une guitare malade erre dans le couloir d’hôpital. Ce mec s’implique jusqu’au bout. On le voit aussi se frotter l’épaule contre le son d’orgue dans «Shoot Up Hill», pour un résultat très profond, très secret, joué très loin dans la mort de tout.        

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              Paru deux ans plus tard, Too Many Dogs est un bel album de groove. Ouverture de bal avec le Big Atmospherix de «Tears Before Bedtime». Son énigmatique mais beau, un peu espagnol. Buste droit. Chris Sheehan chante à la réalité de sa véracité. Il est certainement l’un des chanteurs majeurs du XXe siècle. Mais le sait-on vraiment ? Il entraîne son Tears dans la démence ambiancière, il descend dans le gusto du chant d’impression. S’ensuit une autre petite merveille, «Loch AAngeles (sic) Monster». Il a la voix, mais il travaille en plus le spirit du son. Belle avancée dans le groove underground. Il descend des fleuves, comme Rimbaud, il a la voix, comme Rimbaud avait la vision. Avec «As Long As You Feel Worse», il s’enfonce dans le deepy deep de deepah, ça groove sous le boisseau - Well I fucked your wife - Il a raison, il se coule dans l’underground des fleuves perdus. Encore du groove interlope avec «Mr Wishy Washy», il jette tout dans la balance, à force de tailler sa route et ses roots, il en devient presque américain. Comme les Limiñanas, il propose un mix étonnant de groove et rêve et de voix de rêve. 

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             Le Letters From Heaven EP vaut le rapatriement, car c’est là que se niche le hit des Starlings, «Razor Girl». C’est même un énorme hit, chanté à la morgue verte, celle de Peter Perrett, c’est excellent, ça marque la mémoire au fer rouge. Après ça, on n’oublie jamais les Starlings. Les deux cuts de l’A sont aussi très fascinants, car chantés à la vraie voix. Chris Sheehan était alors sur la bonne voie, il aurait dû exploser.

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             Si tu vas sur Wiki, tu verras que Chris Sheehan a joué dans d’autres groupes. Mais c’est le chanteur qui nous intéresse et en 1995, il enregistre un album solo, Out Of The Woods. Il est précisé sur la pochette que l’album est recorded in the goat shed at the edge of the woods. On est saisi dès le morceau titre d’ouverture de bal, il a tout derrière lui, alors il peut donner de la voix. On croit que ce mec va se calmer, pas du tout ! Il joue un groove fantôme. Il tape ensuite une cover du «Fly Like An Eagle» de Steve Miller, c’est du primitive de cabane avec des osselets dans le son, il est perdu, il a vendu son âme au diable et donc le son est là. C’est le groove fantôme des bois. Le «Boss» qui suit est énorme, il l’amène à la techno mais il sait ce qu’il fait. Il revient au chant dans cette orgie de son alors ça prend du relief et ça devient énorme. Il ramène des sons incroyables dans ses cuts, il les truffe de deepy deep et ça reste rock, il se glisse dans tous ses plans comme un serpent («Bother Be»). Présence vocale inexorable avec «Halloween Candy» et il donne une belle leçon d’exotica avec «One Day». Il ondule des reins entre tes reins, avec une basse qui bouffe le son, joli beat de stalwart underground. Il renoue avec le groove des cimetières dans «Johnny Come Home», c’est excellent, très city of the dead, New Orleans, avec une guitare qui shlurpe comme si elle suçait goulûment des queues. Nouveau coup de cœur avec «I Feel Able», il crée les conditions d’un beat tribal, mais à l’oh yeahhhh et c’est beau, bien tamponné à la racine du son, il répond merveilleusement bien aux attentes, c’est fin et ça capte.

    Signé : Cazengler, Starperlipopette

    Starlings. Valid. Anxious Records 1992         

    Starlings. Too Many Dogs. Anxious Records 1994 

    Starlings. Letters From Heaven EP. Bad Girl 1990

    Chris Sheehan. Out Of The Woods. Anxiou

     

     

    L’avenir du rock

    - Lumer qui baigne les golfes clairs

     

             Il fut un temps qu’on appelait le temps des poètes chantants. En ce temps-là, l’avenir du rock allait par les chemins, chantant du soir au matin. Verlainien dans l’âme, il allait de ferme en château, il chantait pour de l’eau et il chantait pour du pain. Comme les gens très pauvres, l’avenir du rock savait se contenter de peu, il se disait heureux, il n’avait rien mais il avait tout, puisqu’il pouvait dormir sur l’herbe des bois, conter fleurette aux divinités de la nuit et à la lune qu’il voyait se faufiler parmi les cimes des arbres. Il se rendit un jour chez la comtesse. Le laquais chinois qui le reçut lui indiqua qu’elle était absente mais qu’elle lui avait fait préparer un plat de riz. Oh merci monsieur le laquais, fit l’avenir du rock qui repartit sur le chemin en chantant. Car tel était son destin. Et puis un jour le destin se montra plus cruel et lui joua un vilain tour. Chacun sait qu’un plat de riz ne nourrit pas son homme, même s’il est servi par un laquais chinois dans le château de la comtesse. En conséquence de quoi l’avenir du rock s’écroula au creux d’un sentier. Deux gendarmes vinrent à passer et l’avenir du rock leur tendit la main, leur demandant de l’aide, implorant leur pitié, mais frisant leurs moustaches, les gendarmes emmenèrent l’avenir du rock non pour le secourir, mais pour le jeter au cachot, car au temps des poètes, on enfermait les vagabonds. On leur disait : «Vagabond ! Ton compte est bon !». Si la morale était chiche, la rime était riche. «Avenir du rock qu’es-tu devenu ?», hulula-t-il dans sa cellule, en écho à Guillaume Apollinaire, victime lui aussi d’une grave injustice. Comme il ne pouvait concevoir la vie sans liberté, il détacha la ficelle qui lui servait de ceinture et se pendit pour retrouver sa liberté. Il devint un très joli fantôme et se mit à hanter les bois et à chanter Lumer qui baigne les golfes clairs.

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             Pas beaucoup d’infos sur les golfes clairs de Lumer. Nord de l’Angleterre, nouvelle génération, vieux son, Manchester années 80. Brut de décoffrage. Grosse énergie. Quatre petits mecs amateurs de petits fracas. Four lads looking for small havocs.

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    Vont chercher la petite bête. Décrochent leur pompon. En quête de l’inaccessible étoile. Brûle encore. Mettent les corps en branle. Visent le pandémonium. Twist & Shout. Angleterre profonde, comme on dit France profonde. Des non-fringues et des tatouages. Street on stage. Something weird. Indiscutable présence. Indéniable prestance. Indéfinissable aisance. Son qui vole comme un essaim de bourdons. Attaque. Sauve-qui-peut la vie. God art ! So goooood ! Pas ton son, mais ta came. Tu finis par céder. En trois cuts, les golfes clairs emportent la partie.

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    Wham bam thank you la post (Hello Gildas). Sale son qui va pas bien, mais prescience qui les absout de tous leurs sins. Jesus died for everybody’s sins. Sun of the sins. Jouent sous le sun de la Friche. Pas encore la tombée du jour. Red sun. Éclats des deux Fenders. Démantibules de cordes. Patibules de gestes. Mandibules d’hip-shake. Vestibules de shout. Marcel noir sur tattoo horizontal, d’une épaule l’autre. Exacerbation des jus corporels. Incubation des pus caractériels. Percolation des guts intemporels. Réprobation des crus immatériels. Titubation des flux artériels.

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    Golfs clairs dans la tempête. Âcreté fondamentale. Post-punk tue-l’amour. Please kill me. Nul repos en leur bas monde. Tourmentes de shakedown. Down on your knees. Need nobody. Hip yourself. Northern Soul de working class lads. Sad Division. No dreams. Death sound. Ring my bell. Mort et renaissance instantanée. Phoenix Division. Not alive & well, but dead & well. No future sound of no-well land. Vie et mort des golfes clairs. Épais mystère. Tentation de Saint-Antoine. Flop-bert. Apocalypse now. Now ? Now. Oh now now now. Golf clair éructe. Lumer fait la lumière. Four kids on stage, au fond de nulle part. Dans l’improbabilité d’une misérable foire à la saucisse.

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             L’an passé sortait The Disappearing Act. Pas beaucoup d’infos au dos de la pochette, il faut aller sur leur Bandcamp pour savoir que le jeune shouter s’appelle Alex Evans, son copain guitar slinger est un certain Ben Jackson, le bassman en marcel noir et au regard d’aigle s’appelle Benjamin Morrod et le power beurreman Will Evans.

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    On retrouve le son de l’essaim de bourdons dans le «She’s Innocent» d’ouverture de balda. Alex Evans est un excellent frontman qui entre dans la catégorie des Ian Curtis, pour l’obsessionnel et le dark, et des Bryan Ferry, pour l’aspect mec brun leader of the pack. Il chante à l’Anglaise, au pur sound, et l’ingé-son arrondit fantastiquement bien le bassmatic. Côté guitares, les dissonances sont admirables. On y revient. La tension règne encore dans «First It’s Too Late», ils cultivent l’art du Northern post-punk, un son terriblement British. Ces mecs ne vivent que pour la tentation de Saint-Anthony, monté sur le meilleur rebondi de tatapoum. Le «White Czar» qui ouvre le bal de la B sonne presque comme un hit. Ils continuent de cultiver l’art des dissonances de la concordance. Alex Evans prône bien la violence. Voilà encore un cut remplisseur de spectre, bien heavy et hanté par des clameurs superbes. Evans sait haranguer ses harengs, il n’a aucun problème de ce côté-là. Lumer sonne très Manchester années 80, très stéréotypé, monté aux échos des Smiths et des ambiances passagères. Encore du son Brit avec «Sheets», cette fois, ils frisent l’Adorable de twilight zone et on observe un très bel élan composital. Ils recoulent le Cool Britannia dans le moule de bushow. Voilà, c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire.       

    Signé : Cazengler, Lumerde à Vauban

    Lumer. Friche Lucien. Rouen (76). 3 juillet 2022

    Lumer. The Disappearing Act. Beast Records 2021

     

     

    ROBERT PLANT & ALISON KRAUSS

    2007 - 2009

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    RAISIND SAND

    ( Rounder Records / Octobre 2007 )

     

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                Sable qui vole, un titre nostalgique qui nous invite à profiter des bons moments qui passent, Robert Plant et Alison Kraus debout sur une plage, ils ne nous regardent pas, sourient à l’on ne sait quoi, peut-être à eux-mêmes. Au dos de la pochette ils nous tournent le dos, Alison se retourne pour nous sourire, et nous dire merci de les avoir écoutés. Une pochette toute simple, légèrement voilée de sable, comme un rappel des photos-sépia de l’ancien temps, signature de Pamela Springteen, la sœur du Boss, elle avait déjà réalisé en 2001 la couve qui ne manque pas d’humour de New Favorite d’Alison Krauss + Union Station.

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    T-Bone Burnett : production, guitares basses, il a entre autres produit Roy Orbison et participé à la Rolling Thunder Revue de Bob Dylan  / Marc Ribot : guitares, banjo, dobro : l’on ne compte plus ses participations, nous n’en citerons que trois : Norah Jones, Tom Waits, Bashung / Norman Blake : guitare acoustique : accrochez-vous aux petites herbes a joué avec  : Johnny Cash, Dylan, Kris Kristofferson, Joan Baez notamment sur le The day they drove Old Dixie downGreg Leiz : guitare, pedal steel guitar ; a joué pour tout le monde de Lucinda Williams à Sam Phillips, de Clapton à Springfield… / Riley Baugus : babjo  a joué avec Willie Nelson et dans de nombreux groupes à cordes des Appalaches. Mike Seeger : autoharpe : multi instrumentiste, demi-frère de Pete Seeger, fondateur des New Lost City Rambler, son importance dans le mouvement folk a été reconnue par Dylan. Denis Crouch : contrebasse : on le retrouve derrière Johnny Cash, Imelda May, Steven Tyler, Emmylou Harris et quelques autres du même tonneau… Patrick Warren : claviers, piano, orgue, harmonium : toujours la même limonade : Dylan, Springfield et Lana Del Rey pour changer un peu. Jay Bellerose : batterie, percussions : pour ne pas allonger la liste jusqu’à l’infini je ne citerai que Ricky Lee Jones … Pour résumer : la crème des crèmes.

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    Rich woman : ( les rockers dresseront l’oreille en entendant le nom de la compositrice de ce morceau écrit en 1955 Dorothy LaBostrie, l’auteur de Tutti Frutti dont elle a toujours revendiqué l’intégrale maternité ) : n’écoutez cette chanson qu’une fois, sinon vous êtes foutu, elle n’a l’air de rien, un truc gentillet, une petite rythmique simplette, passez à la suivante, sinon vos céderez au vertige, terriblement hypnotique, s’ installe dans votre tête et trotte en rond sans fin, derrière les musicos vous bernent par ce l’on appellera des effets de style minimalistes, des leurres auxquels vous prêtez attention alors que vous êtes en train de dévaler la pente raide de la folie douce, pas bête le Robert se fait tout petit,  laisse Alison mener la sarabande, n’est-ce pas en quelque sorte un hymne féministe, vous suivez tout heureux, et vous souriez lorsque les portes de l’asile se referment sur vous…et puis cette intro diabolique qui ressemble à une fin de bande que l’on laisse filer pour rajouter quelques secondes à un morceau trop court.  Killin the blues : ( un morceau de Roland Salley compositeur, chanteur et guitariste de Chris Isaak ), le titre est trompeur, rien à voir avec le blues, une ballade country parmi tant d’autres, une chanson d’amour triste à pleurer, Alison et Robert jouent sur du velours mouillé, la pedal steel guitar pleurniche dans son coin, votre cœur se serre, pas de panique vous survivrez, c’est beau mais un peu ennuyeux, nos deux tourtereaux nous en donnent une version parfaite, hélas nous vivons dans un monde imparfait, ses éclaboussures nous manquent. Sister Rosetta goes before us : (un titre de Sam Phillips, rien à voir avec les Studios Sun, chanteuse, compositrice, encore l’épouse de T-Bone Burnett au moment de cet enregistrement, l’on ne présente pas Sister Rosetta Tharpe, à qui certains thuriféraires prêtent l’invention du rock ‘n’ roll, cette musique du Diable, les accointances christologiques de Sam Phillips expliquent l’écriture de ce morceau,  le nom de Sister accolé  à  son prénom  est un témoignage de la foi ardente de Rosetta. ) : tout simple, un léger gratouillis de cordes, le rythme martelé de Jay Bellerose, plus la voix et le violon d’Alison, par-dessous des chœurs fantomatiques, un instant de grâce, une revisitation du gospel d’autant plus heureuse que l’original se présente comme une ballade assez roots. Pour réussir une telle interprétation, l’est nécessaire d’avoir cette voix d’Alison si pure qu’on lui donnerait Sir Rosetta Tharpe sans confession. Polly come home : ( de Gene Clark des Byrds, sur l’album Through the morning, through the night paru en 1969 ) : Plant a maintes fois répété que ce fut de toute sa vie de chanteur, une chanson des plus difficiles à chanter, l’est vrai que cette interprétation se démarque de celle de Gene Clark qui apparaît de ce fait comme une simple ballade harmonique, le ralentissement du rythme donnerait à penser que la tâche en aurait été rendue plus aisée, il n’en est rien, la difficulté de l’enregistrement fut sans doute due au fait que là où Clark interprète une chanson triste, Plant s’est complu à transformer cette amourette désolée en drame universel, malgré son minimalisme instrumental ce morceau est le seul du disque à sonner comme un morceau de Led Zeppelin, Plant se charge du vocal, le doux murmure d’Alison quasi inaudible romantise à l’excès l’éloignement de Poly. Gone, gone, gone : ( pas étonnant de trouver sur cet album un titre des Everly Brothers, surprenant n'ont pas choisi une mélodie sucrée du duo, ont jeté leur dévolu sur un rock plutôt enlevé qui rompt avec l’ambiance de l’album, l’en existe une vidéo officielle grand-public de fort mauvais goût qu’il vaut mieux oublier ) : z’ont dû s’amuser comme des petits fous dans le studio, se lâchent tous, à pleins gosiers et à cordes rabattues, une version country rock, une de ces petites merveilles qui n'invente pas le feu mais qui enflamme les pinèdes mentales partout où elle passe. Trough the morning, through the night : ( retour à l’album de Gene Clark et Doug Dillard ) : de tous les originaux utilisés sur l’album, c’est celui qui se rapproche de la musicalité des interprétations de Plant & Krauss, morceau country classique, totalement transcendé par la voix d’Alison, ce qui chez Clark vous a des airs de jérémiade incapacitante  touche ici à l’intemporalité de toute expérience humaine.

     

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      Please read the letter : ( Plant reprend la main avec un de ses morceaux  tiré de Walking into Clarksdale ) : évidemment ils n’ont pas la guitare de Page, ils s’en passent très bien, l’orchestration minimaliste choisie colle davantage aux paroles typiquement country de Plant, Alison mêle sa voix à celle de Robert sur les refrains et vous transfigure la pacotille en poussant son violon vers les azurescences du désespoir. Une réussite.  Trampled Rose : ( écrite par Kathleen Brennan pour son mari Tom Waits ) :  drôle de défi pour nos deux oiseaux, comment donner à ce titre davantage de force que l’engorgement déchiré de Tom Waits, Alison Krauss ne recule pas, là où Waits traîne sa chenillesque misérabilité sur le sol du désespoir, elle hausse sa voix vers les anges, elle ne frappe pas à la porte du paradis, elle est déjà à l’intérieur, l’orchestre s’est contenté de jeter sous ses pieds un tapis de roses, qu’elle n’effleure même pas laissant couler les larmes du banjo  que ses yeux n’ont pas versées. Fortune teller : ( tous les groupes anglais reprenaient cela dans les sixties, la première fois que j’ai entendu ce titre j’ai cru qu’il s’agissait d’une histoire de pirates, non c’est seulement une facétie de l’amour ) : évidemment Robert Plant est comme un poisson dans l’eau avec ce titre d’Allen Toussaint, doit lui rappeler sa jeunesse, l’orchestre lui prépare un background rocko-cubano-pseudo-calypso aux petits oignons, l’est tout en joie, le vieil étalon gambade tel un poulain échappé de l’écurie, n'a besoin de personne Robert avec sa diseuse de bonne aventure, ce qui n’empêche pas Alison de se glisser dans le morceau, elle glapit entre ses dents  comme une renarde amoureuse, et cette voix animale venue de si loin vous rend tout chose. Stick with my baby : ( n’y a pas que Lee Hazlewood qui a enregistré avec Nancy Sinatra, Mel Tillis aussi, mais ici il s’agit d’un titre écrit pour les Everly Brothers ) : la chantent à deux, Alison en haut de la portée, Robert tout en bas, ne nous trompons pas, inutile de les écouter ils font le job, mais les boss ce sont les musicos qui produisent une merveilleuse parodie des slows sixties, tout en finesse sur un tempo plus enlevé que l’on ne s’y attendrait. Le morceau le moins réussi de l’album. Nothin’ : ( Un déchiré de la vie, l’on peut résumer l’existence de Townes Van Zandt,en deux mots, Elvis et Alcool,  des paroles fortes sans concessions, le country qui vous file le bourdon et le bourbon ) : lorsque Zandt chante, les mots suffisent, pour égaler cette force qui sourd de lui, ici les guitares électriques donnent tout ce qu’elles peuvent, le violon d’Alison mêle sa plainte longiligne à leur fureur, Plant prend sa voix la plus creuse, celle dans laquelle résonnent toute la solitude du monde, parfois l’on croirait qu’il se parle à lui-même, le violon funèbre d’Alison se plante dans votre cœur. Vous n’avez plus besoin de rien. Superbe. Let your loss be your lesson : ( Milton Campbell a enregistré chez  Sun, Chess et Atco, essayez de faire mieux ) ; pour ce morceau de pur rhythm ‘n’blues l’on se disait que Plant allait prendre la main, ben non Alison est au taquet, pas de cuivres dans le studio, pas de problème les guitares lui préparent un groove de derrière  les fagots embrasés, l’on s’aperçoit combien elle a du talent, chante tout ce qu’elle veut, frôlant chaque fois la perfection sans jamais donner l’impression qu’elle se renie ou qu’elle suit la mode. Your long journey : ( avec ce titre de la Watson Family enregistré en 1963 l’on touche à l’essence même du country, du bluegrass et du folk, pas étonnant que l’album se clôt sur ce retour aux racines ) : les cordes carillonnent à la façon des boîtes à musique, chantent tous deux à l’unisson, cette fois-ci aucun ne domine l’autre, donnent à ce morceau une touche religieuse que la nudité l’interprétation originale gomme quelque peu. Touchant, quoi de plus émotionnel de terminer un disque sur une chanson d’adieu éternel. De rappeler que la mort nous attend. Typiquement country dans l’esprit.

    2

             L’enregistrement de Raising Sand sera suivi d’une tournée au travers des Etats-Unis. Les quelques vidéos qui relatent le grand voyage valent le déplacement. Elles sont supérieures à celles de la tournée d’aujourd’hui. Une explication très simple, Robert Plant et Alison Krauss ont une quinzaine d’années de moins, autant dire que Plant a une quinzaine d’années de plus et cela se ressent… nos vies défilent à la vitesse d’une poignée de sable qui s’écoule entre nos doigts.

    D’abord cette vidéo du :

    HARDLY STRICKY BLUEGRASS FESTIVAL

    GOLDEN GATE PARK / SAN FRANCISCO / 03 / 10 / 2008

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                    Si l’on sent s’en réfère aux programmations successives de ce festival strictement  Bluegrass il y a de quoi s’inquiéter, apparemment l’idée que l’on se fait du Bluegrass du côté de Frisco n’est pas du tout sectaire puisque toutes sortes d’artistes et de styles sont représentés. Mais avec cette scène de grosses planches sise sous d’épaisses frondaisons d’arbres centenaires nous ne sommes pas loin des vidéos de Paige Anderson et de Two Runenr que nous aimons  à regarder.

             Maintenant on ne s’attend pas à ce que l’on va entendre. Pas donné à tout le monde de caresser dans le sens du poil un chien noir avec un banjo, une contrebasse et une batterie minimale.  Oui il s’agit bien d’une version de Black Dog, l’un des morceaux les plus fragmentés et les plus violents de Led Zeppelin. Alison dans une épaisse robe rouge, le vent souffle assez fort, Frisco frisquet, Robert chemise blanche, veste noire, sont immobiles devant leur micro, ressemblent à des clergymans qui se recueillent avant de communiquer la parole de Dieu à l’assistance, entament maintenant à pas lents une espèce de ballet  de rapprochement, cris dans la foule, Plant murmure les premiers lyrics, derrière la big mama pousse l’escarcelle du rythme, Alicia mêle sa voix à la sienne, une guitare klaxonne à la manière d’une voiture de pompier, tout rentre dans l’ordre, tout doucement au vocal qui fait une pause pour laisser la batterie faire le break tandis que la guitare embraye aussitôt sa partition de déchaînements, et l’on recommence au début, tout doux, c’est reparti pour un tour, l’on n’espère que le manège ne s’arrêtera jamais, tous deux prennent le temps de sourire et entament un étrange danse pratiquement statique pour laisser leur quart d’heure de gloire aux musicos, nous passent le film au ralenti, et c’est fini. La foule enthousiaste acclame.

    LIVE FROM THE GREEK  THEATRE

    ( Night 1 / Concert complet / 2008 )

             Vous ne croyez quand même pas que l’on vous emmène en Grèce sur les gradins de pierre sur lesquels Aristote et Alcibiade se sont assis, vous avez Alison et Robert, cela vous suffit amplement. Nous ne quittons pas la Californie. A mon humble connaissance cet état possède deux théâtres grecs, l’un à Berkeley, la célèbre université, l’autre à Los Angeles, z’ont joué dans les deux, mais deux nuits de suite à Los Angeles, c’est donc le concert 1 du 23 juin 2008.

    Attention ce n’est pas une vidéo prise par un portable tremblotant, nous avons droit à une production de pro ( lmage Factory Productions Kissinger ), les caméras ne quittent pas les artistes, le public est totalement ignoré, jamais nous n’apercevrons les gradins aux fauteuils rouges, ce parti-pris crée une impression d’intimité d’autant plus que la scène n’est pas vraiment grande et encombrée de matos.

    Cordes : Buddy Miller, Stewart Duncan, T-Bone Burnett / Contrebasse : Dennis Crouch / Batterie : Jay Bellerose.

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    Débutent par Rich Woman, la caméra s’attarde sur les guitaristes, elle a raison ; ils mènent le bal électrique, c’est un plaisir de les entendre, derrière leur micro nos deux ténors ne poussent pas à la consommation, émission oblige, l’on peaufine les morceaux, on prend le temps, Alison enchaîne avec Leave my woman alone de Ray Charles (très vite repris par les Everly ), Plant se charge du gros du vocal, très rock, quatre fois Alison mène la charge sur son violon, ça cavalcade à tous crins, un solo de banjo à décoiffer les hirondelles en plein vol, et l’on passe Black Dog, je n’insiste pas, le son est bien meilleur que sur la vidéo précédente, l’on en profite pour admirer la robe amarante à motifs blancs d’Alison, le visage de vieux loup de mer du Capitaine Plant, et les superpositions d’images du montage,  Sister Rosetta goes before us, sans aucun doute, Alison ne bouge pas, sa voix s’élève, moment magique, par deux fois son archet glisse sur son violon, il devrait être interdit d’être aussi douée, lui suffit d’ouvrir la bouche pour que nous soyons persuadés qu’on la suivra jusqu’au bout du monde et plus loin encore, Trough the morning, trough the night, les messieurs sont sur le pont, les cordes pleurent et le backing vocal est tout attentionné, ce n’est pas que l’on s’en fout, c’est que l’on s’en contrefout, Alison Krauss chante et la quintessence de la country vous enveloppe, si à la place de ces cadors derrière vous aviez une chorale de maternelle qui braillerait ce serait aussi beau, Goodbye ans so long for you, la garce continue avec un de ses titres, fini la romance larmoyante, elle règle ses comptes, les filles savent être cruelles, votre cœur percé de mille flèches ressemble à un hérisson, tout est dans l’intonation, un mot de plus et vous êtes mort, les musicos peuvent galoper derrière elle, ils ne la rattraperont jamais,

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    Fortune Teller, Plant revient, heureusement on avait oublié qu’il existait, remet très vite les pendules à l’heure, poupée si tu ne sais pas ce que c’est qu’un rocker tu vas l’apprendre, L’Alison peut bien venir pousser les sirènes, Ulysse Plant ficelé à son micro imperturbable continue son numéro et l’ignore superbement, In the mood ( into Mattie Grooves ), ont fait la paix, on s’ennuie, Plant bégaye un peu, un duo de violons sauve la mise, sans attendre Alison reprend la barre et le vieux morceau de Fairport Convention, Plant revient et ça se termine beaucoup mieux qu’ils n’ont commencé, Black country woman il n’y a qu’un pas de Fairport Convention, à cette reprise de Physical Graffity, l’acoustique de Page qui gratouille et gazouille sur la cime de l’arbre et le vocal de Plant qui influe au country la désespérance désirable du blues, bref un morceau idoine ce soir pour Plant, n’a pas perdu sa voix, côté Led Zeppe III vous avez le banjo et le violon de Krauss qui cherche les crosses, puis s’y mettent tous pour un beau raffut qui dépasse en intensité l’original, et surprise, mais logique car après le trois il y a quatre, Plant s’enflamme et nous offre des départs dignes du dernier couplet de Stairway, rien à redire. Plant ne se plante pas.  Faut contenter tout le monde deux titres de T Bone Burnett, c’est d’ailleurs lui qui s’avance, acoustique en main, l’a un peu rectifié sa mèche qui d’habitude lui mange la moitié du visage,  n’a pas choisi dans son répertoire les morceaux les plus sombres, mais Primitive n’est pas gai non plus même s’il essaie de prendre la mine d’un croque-mort  qui s’astreint à endosser sa figure la plus avenante pour venir vous enterrer… sur Creole Song ( le traditionnel Bon temps roulet ) il termine en une espèce d’apothéose bruitiste musicale pas très éloignée de Led Zeppe, il est urgent de farfouiller dans la discographie de ce grand monsieur, se recule dans le noir pour annoncer Alison Krauss

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    Trampled rose, j’aime quand elle glapit comme le renard dans le désert, une longue plainte désespérée, magnifique cette voix si tendre alternée par ces cris de souffrance ou d’appel, véritable prouesse vocale que ces changements de timbres, très habilement les images perdent leurs couleurs, passent en blanc et noir, batterie et contrebasse s’efforcent à ne pas faire de bruit, vifs applaudissements, on ne quitte pas cette darkness, elle se métamorphose en innocente transparence, ne riez pas vous n’avez donc pas entendu parler du gars qui transforma l’eau en vin, voici Green pasture notamment illustré par Emmylou Harris, si vous êtes chrétiens vous adorez, ce n’est pas un ange qui passe mais le Christ en personne, les bondieuseries des amerloques me fatiguent un peu ( m’énervent beaucoup ) toutefois Alison chante comme l’oiseau sur la branche qui est sûr que le bon dieu lui donnera sa becquée… Down to the river to pray, un traditionnel américain dont l’origine se perd dans le temps, negro-spiritual antérieur au blues sans aucun doute, elle chante a cappella, soutenue au refrain par le chœur des boys, comment peut-on posséder tant d’harmoniques dans son gosier, s’il est un miracle, c’est bien celui-là, Plant la rejoint pour Killin the blues, après l’émotion suscité par ce qui précède, c’est mignon tout plein mais l’on est descendu de trois ou quatre crans, la chansonnette pleine de bons sentiments qui mettra tout le monde d’accord, les spots tournent au bleu, c’est ce que l’on doit appeler dorer la pilule… Nothing, lui refilent une chatoyante atmosphère orientalisante très zéplinéen mais cette goutte de néant et de finitude humaine qui manquait nous rend le bonheur plus âcre,  plus incertain, Robert Plant impérial dans son interprétation, retrouve ses intonations du temps du Dirigeable, cris de joie pour l’égrenage de l’intro de The battle of ever more, Plant en grande forme, normalement n’importe qui devrait avoir peur de le rejoindre au vocal, Alison s’installe dans le morceau comme vous sur le canapé devant la télé, l’est à son aise, sa voix se durcit et ne jure en rien avec celle de Robert, magnifique sans compter les boys qui derrière avancent à grands pas sur la chaussée des géants… Please read the letter, Plant s’empare du vocal et ne lâchera pas une once de terrain, Alison module à peine, c’est son violon qui parle pour elle, c’est là que l’on s’aperçoit que Paige et Plant en duo sans leurs  habituels acolytes  n’étaient pas au mieux, quand la magie est partie, elle est partie… Gone, gone, gone, rien de mieux qu’un bon petit rock’n’roll pour se remettre en forme et chasser les idées grises, c’est étrange ils sonnent comme les Animals ( qui auraient oublié de descendre l’orgue du camion ) dans I’ m crying, cette remarque n’engage que moi, de toutes les manières, c’est fini, saluent tous ensemble, mais non ils reviennent, pour un Don’t knock, une espèce de gospel laïcisé de Mavis Staples, un moment de délassement facile à chanter, facile à jouer, après quoi Plant se lance dans One-woman man de Johnny Horton un petit rockabilly des familles qui flirte autant avec le gospel que le cajun, Alison joue la mégère apprivoisée pour le second couplet, une scie de violon, et hop emballé c’est pesé, le concert finit comme Raisin’ sand, Your long journey rien de tel qu’une ballade pour  calmer les esprits… Bonne nuit les petits !

             Conclusion irrémédiable : les concerts de 2008 furent très supérieurs à ceux de 2021, n’enfonçons pas de porte ouverte et ne soulevons pas le couvercle du cercueil de Plant, surtout que cette histoire se termine comme un conte de fée. L’album Raising Sand se vendra à un million d’exemplaires aux Etats Unis. N’y a pas que l’argent dans la vie,  y a aussi les hochets de la gloire, en février 2009, aux Grammy Hawards ( méfions-nous comme de la peste de ce genre d’institutions ) Raising sand rafle tous les prix : l’est élu Album de l’année, Album country de l’année, meilleur album folk de l’annéeenregistrement de l’année section meilleure collaboration pop avec chant pour Please read the letter, meilleure collaboration country avec chant pour Killin the blues… Question dorures sur tranche vous trouverez difficilement mieux…

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                    Pour les acharnés, une vidéo YT de quatre minutes sur la remise du prix meilleur album, le truc attendu pas folichon, et une autre sur laquelle ils interprètent, Rich Woman et Gone, gone, gone, bien sûr nous donnerons le prix beauté à Alison Krauss, mais pour la meilleure dégaine ce sera T-Bone Burnett, une classe incroyable, ce type mérite le détour.

    Damie Chad.

     

    *

    Dans notre livraison 543 du 24 / 02 / 2022 nous chroniquions une mince plaquette de Mathias Richard :  L’année où le Cybergpunk a percé, voici qu’il nous revient avec un gros livre de quatre cent trente pages. Ce n’est pas l’épaisseur de l’opus qui nous a interpellé mais la première phrase de la quatrième de couverture dans lequel l’ouvrage est qualifié de livre-somme et son ‘’ grand-œuvre de poésie’’. Voilà qui exige attention.

    Nota Bene : Dans cette première chronique, nous ne nous livrons à aucune ‘’étude du texte’’, nous nous contentons de poser les armatures mentales nécessaires à l’éclosion d’un tel livre.

    A TRAVERS TOUT

    ( POETRY STRIKES BACK )

    MATHIAS RICHARD

    ( Tinbad / Août 2022 ) 

    1

    N’aurions-nous pas compris que la mention en lettres rouges sous le titre nous obligerait à nous poser quelques questions. Il est peu d’auteurs de nos jours qui osent arborer une telle étamine, en notre langue françoise La poésie contre-attaque.  Si ce n’est pas de la provocation, c’est au moins une terrible assurance.  

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             Pour ceux qui ne connaissent pas la démarche de Mathias Richard, l’expression livre-somme entrera en contradiction avec la deuxième  phrase de la présentation : ‘’ Une démarche totale, textuelle, vocale, performative, existentielle ‘’  nous sommes donc face à une somme qui ne contient pas tout, puisque certains textes avant d’être réunis pour l’impression ont été l’objet de performances vocales, musicales, de danses, de vidéos… le livre est à lire comme le témoignage d’une démarche qui a eu lieu, à déchiffrer comme des traces de pas sur le sable de notre époque mouvante et les cendres d’une existence calcinée personnelle. En d’autres termes ce n’est pas une collection de poèmes mais un recueil d’expériences cruciales. Un chemin de poésie.

             Heidegger nous a prévenus : à un moment donné tout chemin, fût-il de poésie, s’infléchit sur lui-même, en d’autres termes si la poésie traverse la totalité du monde, cette même totalité du monde traverse la poésie, pour faire simple nous dirons que cette présence du monde dans l’écriture se remarque dans l’écriture de la poésie.

    Nous sommes descendus dans la formulation scripturale de l’écriture. A ce niveau-là Marx affirmerait que l’écriture sera dominée par l’idéologie de son époque. Heidegger est plus précis, il définit notre époque comme celle qui est dominée par la technique. Cela ne signifie pas expressément que si Lamartine utilisait une plume deux siècles plus tard l’on se sert de l’ordinateur. Non, pour Heidegger l’arraisonnement de l’Homme par la technique implique un changement de ce qu’Aristote nommait l’entéléchie de l’être humain, cette force qui le pousse à être ce qu’il est. Heidegger explicite, si une force extérieure s’en vient à changer le rapport de l’Homme à son être, l’Homme exilé en quelque sorte de lui-même connaîtra l’angoisse de l’exil de son être. D’où un malaise inextinguible.

    A travers tout nous montre bien un être en crise. Certes il impute cette crise au monde ( économico-politico-social ) dans lequel il vit, mais ce monde est justement la manifestation agissante de cet arraisonnement du monde par la technique. Le serpent se mord / se mort la queue. L’on navigue sans cesse entre désespoir et absurdité, entre drame humain et comédie poétique.  Entre les arabesques de l’esprit qui zigzague pour échapper à sa situation et au grotesque de ces situations dans lesquelles l’on marche (peut-être même y piétine-t-on ), si l’on préfère s’en référer à Edgar Poe.

    La lucidité ne facilite pas le chemin. Il convient d’élaborer une fine stratégie. L’égo cogito cartésien ne suffit pas, il analyse, il décrit, il comprend mais il ne permet ni d’avancer, ni de se protéger, encore moins de contre-attaquer. Mathias Richard adopte la technique indienne du tipi que l’on emporte avec soi, en terme philosophique, il se réfugie dans le Moi fichtéen, le Moi, un Moi monté sur roue qu’il déplace à sa guise. Partout où il est, partout où il va, il est dans son Moi, l’est comme le centre du cercle de l’univers infini qui dans n’importe quel endroit où il se trouve délimite l’endroit exact du centre de l’univers.  Il fut un temps, mal vu en nos jours démocratiques, où une telle position poétique se nommait poésie de tour d’ivoire.

    Mathias Richard ne se prend pas pour le centre du Monde. Il ne se vantardise pas en tant que son Moi, il use du pronom personnel Je. Un historien de la philosophie allemande nous expliquerait que de la position toute théorique fichtéenne il passe à la position praxistique stirnériene. Il métamorphose son Moi souverain en Je excessif. Devient un peu le pot de terre du Moi ( = Je ) contre le pot de fer du monde. N’arrête pas de prendre des coups, à la page suivante il a recollé les morceaux et s’apprête encore à faire face. Indéfiniment ?

    Nous avons posé l’armature physico-métaphysique de la position poétique de Mathias Richard. Rappelons que si l’Homme est un être physique dès qu’il entre en rapport avec autre chose ( quelle qu’elle soit, êtres animés ou objets inanimés ) que lui-même, il entretient un rapport métaphysique avec le monde, puisque celui-ci se situe à l'extérieur, après, méta,  sa propre constitution physique. D’où l’importance du concept de mouvement dans le développement de la philosophie occidentale, mais ceci est une autre histoire qui nous entraînerait trop loin de notre sujet.

    Sujet qui est le développement de l’affirmation : la poésie contre-attaque. Nous entrons-là dans l’historialité de l’écriture de ce livre.

    2

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             Pourquoi et comment la poésie contre-attaquerait-elle par ce livre. Voilà le genre de questions qui appelle des réponses sujettes à d’amples controverses.

             La première ( Pourquoi ) sous-entend la nécessité d’une contre-attaque. Ce qui laisse supposer l’idée critique – donnons à ce mot le sens d’examinatoire - d’un certain délabrement de la production poétique contemporaine. Que personnellement nous partageons, à l’exception que la parution d’A travers tout nous enjoint de penser que l’effort qu’exige l’écriture d’une œuvre capable de poser la problématique de l’écriture d’une telle œuvre reste encore pour certains, dont expressément Mathias Richard, l’exigence essentielle de l’écriture poétique. Pour nous, si nous mettons un tréma au mot poëte c’est justement pour signifier par ce signe ( aujourd’hui ) distinctif que le poëte n’a d’autre raison d’être que cette exigence essentielle et absolue. Preuve que tout n’est pas perdu.

             La réponse à la seconde ( Comment ) ne peut être que l’analyse des moyens ( d’écriture ) qui concourent à mettre en œuvre cette exigence fondamentale de l’élaboration d’une œuvre qui puisse embrasser la totalité de cette exigence de telle manière que la volonté de rendre-compte de la totalité du monde soit le signe de la plus grande exigence poétique.

             Si vous voulez le tout, il est nécessaire que votre tout englobe le rien, sans quoi il n’est pas tout, tout au plus un presque rien. D’où la nécessité d’user de la positivité de toute chose mais aussi de la négativité de toute chose. Ce qui équivaut à dire que le livre doit totaliser la positivité de la poésie et la négativité de la poésie. La positivité de la poésie est facile à définir, c’est la beauté du poème ( pour reprendre les mots de l’esthétique dix-neuviémiste ) en nos jours de modernité l’on parlera de force du texte, de son irradiation… La négativité de la poésie ne saurait être son absence malevitchienne, l’écriture d’un livre blanc par exemple. Elle ne saurait être non plus l’absence de ces diverses apparitions (performances, vidéos, etc…) dont la typographie est incapable de rendre compte. La négativité de la poésie réside en le fait que la poésie ne se suffit pas à elle-même, qu’elle a besoin de dire qu’elle est poésie. Ce sont ces moments où la poésie éprouve la nécessité non pas d’apparaître en ce qu’elle est, mais de se mettre à penser qu’elle est poésie, ce pour quoi elle laisse place à la pensée.

             Ce mouvement de retrait, phénoménologique nous murmure narquoisement Hegel à notre oreille, de la poésie qui ne peut être totalement que par ce retrait d’elle-même, vous le trouverez (mais pas uniquement) dans les dernières pages du volume.

             Bonne lecture.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 565 : KR'TNT 565 : LOVIN' SPOONFUL / EDDIE PILLER / PICTUREBOOKS / SOUR JAZZ / LED ZEPPELIN / LE CRI DU COYOTE / ROCK BALLAD / SOUL BAG / ROBERT PLANT + ALISON KRAUSS

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    08 / 09 / 2022

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    ROCK BALLAD / SOUL BAG

    ROBERT PLANT + ALISON KRAUSS

    Sur ce site : livraisons 318 – 565

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    Spoonful on the hill

     

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             Les Lovin’ Spoonful illuminèrent les hit-parades des sixties avec deux hits mirobolants, «Daydream» et «Summer In The City». Les Anglais ça appellent des anthems. C’est le propre de la pop que d’être universelle. John Lennon avait diablement raison d’affirmer - pour déconner - que les Beatles étaient plus célèbres que le Christ. Les Lovin’ Spoonful auraient pu devenir aussi célèbres que les Beatles, et donc plus que le Christ, s’ils avaient un tant soit peu songé à se déniaiser. Ceci pour dire que leur véritable histoire n’est pas dans leurs cinq albums (comme ça pourrait être le cas des Pixies), mais dans le recueil de souvenirs de Steve Boone, le bassman du groupe.

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             Et quel recueil les amis ! Voilà un mec qui sait raconter sa vie ! Hotter Than A Match Head: My Life On The Run With The Lovin’ Spoonful est un petit livre palpitant, au moins autant que celui de Tommy James, qui raconte dans Me The Mob And The Music ses démêlés avec la mafia new-yorkaise. Après être devenu une rock star, comme il le dit lui-même, Boone s’est retrouvé embringué dans une affaire pas terrible avec la brigade des stups, puis il est entré en délinquance, comme d’autres en religion, en transportant des tonnes d’herbe à travers la mer des Caraïbes. Pirate, comme il dit, mais par nécessité économique. Le récit de ses expéditions en Colombie rend le dernier quart de book palpitant. Du coup, son récit autobiographique dégage un violent parfum d’aventure. Qui aurait cru que le bassiste d’un groupe pop new-yorkais allait devenir un pirate des Caraïbes ? Est-ce qu’il est devenu pirate pour se racheter de l’épisode du bust au cours duquel les stups les ont forcés lui et Zal Yanovsky à coopérer ?

              Si Boone prend le temps d’écrire l’histoire de sa vie, c’est forcément pour en parler et faire un peu la lumière sur cette sinistre affaire, qui rappelons-le, a quand même réussi à couler les Lovin’ Spoonful. Zal et lui sont arrêtés le 20 mai 1966 à San Francisco pour possession de marijuana. Les stups leur proposent un deal : soit Zal et Boone coopèrent un introduisant un flic en civil dans une party, soit ils sont condamnés et Zal, qui est canadien, sera expulsé, sans possibilité de retour aux États-Unis, donc plus de Lovin’ Spoonful pour eux. Boone rappelle que leur bust se produit bien avant que ça ne devienne la mode, bien avant que les stups ne harcellent les rock stars un peu partout dans le monde. Boone évoque quand même les jazzmen arrêtés pour usage d’héro et Johnny Cash arrêté à la frontière mexicaine avec un flacon de pills, mais c’est tout. Boone insiste pour dire à quel point Zal et lui avaient la trouille, ce jour de mai 1966. Boone craint pour ce qu’il appelle sa «carrière», son petit confort de rock star. Mais s’ils acceptent de se rendre dans une party accompagnés du flic en civil, on leur promet que les charges seront abandonnées. Zal et Boone commettent la grosse erreur de prendre la décision tout seuls, sans en parler aux deux autres. Ils commettent la pire erreur de leur vie : faire passer un flic de la brigade des stups pour un ami. L’horreur. Donc ils y vont. Le pire, c’est que le flic ressemble à un flic. Puis ils doivent retourner au commissariat pour le debrief. Ils croient qu’on va leur foutre la paix. Mais l’affaire s’ébruite, évidemment. Le mec de la party qui a été arrêté a fini par raconter que Zal et Boone lui avaient présenté le flic. Tout le monde à San Francisco est au courant. La presse s’empare de l’affaire. On les traite de balances, on appelle à boycotter leurs concerts, leurs disques et on incite même les filles à boycotter leurs parties de cul. Zal et Boone entrent alors en enfer. Les pages au long desquelles Boone relate cet épisode sont d’une pénibilité sans fin, car il essaye de justifier l’injustifiable.

             Par contre, il s’en sort mieux avec l’épisode de la piraterie, comme il l’appelle. Boone est un mec qui a grandi sur la côte en Floride et qui adore les bateaux. Donc il sait naviguer, comme Croz. Il vit quelques années à bord d’un bateau dans les Caraïbes puis un jour un mec lui propose d’aller charger en Colombie une grosse cargaison d’herbe à bord d’un voilier et de la ramener aux États-Unis - 6,500 pound load - Trois tonnes ! - Being a pirate m’a donné tout ce que je voulais. La possibilité de naviguer, toute l’herbe que je pouvais fumer et plus d’argent que je n’en avais jamais vu dans toute ma vie - Un peu plus tard, il repend la mer à bord du Carolina Garnet et charge quatre tonnes d’herbe. Le jeu consiste à éviter les patrouilleurs de la marine américaine. Il repart une troisième fois à bord du Do Deska Din charger dix tonnes d’herbe en Colombie. Quand Captain Boone informe son commanditaire qu’un patrouilleur a repéré le Do Deska Din, il reçoit d’ordre de couler le bateau. Ne jamais laisser de traces. Un peu plus tard, il reprend la mer à bord du Carolina Garnet, mais ça se passe mal. Le vent casse le grand mât et le bateau dérive vers la côte cubaine, et comme il n’a pas envie de finir sa vie au fond d’une taule cubaine, Captain Boone décide de couler le bateau avec sa cargaison. Il envoie un SOS et y fout le feu. L’équipage est recueilli par un patrouilleur américain, mais comme il n’existe pas de preuve de trafic, on relâche Captain Boone et ses hommes. 

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             Alors Boone aventurier ? Pas évident. On trouve dans les pages photo du book un portrait de Boone ado. Il est spectaculairement laid. Il est aussi laid que Joe Butler - batteur des Spoonful - est beau. Deux extrêmes. Ça s’arrange un peu avec les cheveux longs, mais quand même, le Boone n’est pas joli. Quand il essaye de se faire passer pour une graine de violence au lycée, on ne peut pas le prendre au sérieux. C’est plus facile avec Marlon Brando.

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             Quand on lui dit qu’il sera bassiste dans le groupe, il sort deux ou trois anecdotes marrantes sur le statut du bassiste : Mike Watt qui dit que généralement, dans un groupe, on choisit celui qui est le plus mentalement retardé pour jouer de la basse. Il cite aussi Dave Davies qui indique qu’ils ont joué à pile ou face le job de bassiste dans les Kinks et que Pete Quaife a perdu. Boone apprend donc à jouer de la basse à Greenwich Village et là ça devient passionnant. Il découvre Lenny Bruce en 1962 au Village Vanguard. C’est l’époque où Dylan débute et Boone dit que grâce à lui, il apprend à réfléchir - Dylan m’a inspiré pour écrire des folk-songs qui étaient un peu stupides. Mais au moins j’écrivais... et je réfléchissais - Comme tous les kids qui écoutaient Dylan à cette époque, Boone se croit intelligent. Puis en 1964, il fait son Marlon Brando et part faire le biker plusieurs mois en Europe. Son pote Peter Davey et lui débarquent à Londres et s’achètent une moto chacun. Peter Davey se paye une Triumph Tiger Club deux cylindres 500 cm3 et Boone une Matchless G80 mono-cylindre 500 cm3. Vroaaaaaaaaarrrr ! Ils sillonnent toute l’Europe pendant quatre mois. Puis retour à Greenwich Village. Au Night Owl Cafe, il voit le concert le plus extraordinaire du monde : Buzzy Linhart au vibraphone, Felix Pappalardi à l’electric Guild bass, Fred Neil à la douze et John Sebastian, second guitar. Boone est émerveillé. Dans la foulée, Seb lui présente l’ex-US marine Tim Hardin. Il faut imaginer ce concentré de légendes vivantes. Merci Boone de nous faire assister à un tel spectacle. Une nommée Ruth lui présente aussi le Trol. Quoi ? Boone ne sait pas qui est le Trol. Oh fait Ruth, c’est un amphète, l’Escatrol. Tout le monde en prend. Popping pills, ça s’appelle. Tu ouvres le bec et tu pop ta pill. Tu te retrouves debout toute la nuit à bavacher. Alors Boone pop sa pill. Et là il comprend soudain pourquoi tous ces mecs dans le bar parlent si fort et tous en même temps : tout le monde tourne au Trol. Fantastique ! 

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             Au moment où Boone rencontre Zal et Seb, ils cherchent un  bassman et un beurreman pour monter un groupe. Ça tombe bien, car Boone est bassman. Seb explique aussitôt à Boone qu’il adore le blues et qu’il a accompagné Mississippi John Hurt. Seb est un petit mec extrêmement doué qui impressionne beaucoup Boone. Seb s’appelle en réalité Giovani Puglese. Quant à Zal qu’on surnomme Zalman, c’est un sacré zozo, un guitariste qui zèbre son jeu de «whoops and grunts». Joe Butler est engagé au beurre et une fois le groupe complet, Seb propose le nom de Lovin’ Spoonful, tiré d’une chanson de Mississippi John Hurt. Boone est contre, car il pense que le spoon renvoie à l’héro, mais le nom est voté. Chez les Spoonful, on vote à la majorité. Seb, Zalman, Butler et Boone jouent leur premier concert en février 1965 au Night Owl Cafe. Ils fument un joint de Mexican weed et montent les marches qui conduisent directement de la loge à la scène, comme des gladiateurs qui entrent dans l’arène. Boone nous décrit tout ça dans le détail. Le démarrage d’un groupe est toujours la période la plus fascinante : des gens se rencontrent, montent leur projet, apprennent à jouer ensemble et déboulent sur scène pour la première fois. Rien de plus excitant. Puis c’est le premier hit, «Do You Believe In Magic». Comme le Velvet, ils jouent au Cafe Bizarre et sont payés en sandwiches au thon, ce qui les arrange bien, car ils crèvent de faim. Les gens commencent à s’intéresser à eux, et pas n’importe lesquels : Phil Spector et Jac Holzman. Les Spoonful la jouent fine et laissent monter les enchères. Le duo Koppelman et Rubin s’occupe d’eux. Ils leur décrochent un deal avec Kama Sutra. Les Spoonful font plus confiance au duo qu’à Totor. Dommage, car Totor aurait pu tirer d’eux ce qu’il a tiré des Righteous Brother et de Dion. Ça ne les empêche pas de participer au Big TNT Show avec les Supremes, qu’organise  Totor, un an après le prestigieux TAMI Show. Les Spoonful débarquent donc à Los Angeles et Boone rencontre Croz avec lequel il sympathise car ils ont deux passions en commun : les voiliers et les voitures de sport. Alors Croz propose à Boone une virée dans sa nouvelle Porsche. Vroaaaaaaarrrr ! mais comme toujours, la fête ne dure qu’un temps. Les rapports entre Seb et Zal se détériorent. Zal fait le con sur scène. Seb finit par réunir Boone et Butler pour mettre aux voix le saquage de Zal. Deux voix contre une. Boone prend bien soin de préciser qu’il a voté contre. C’est le mari de Judy Henske, Jerry Yester, qui remplace Zal. Puis en 1968, Seb annonce qu’il quitte le groupe. Fin des Spoonful. Ils n’auront duré que trois ans. Ce qu’on appelle un feu de paille.

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             Pendant cette brève période de gloriole, Boone aura réussi de jouer de la basse pour Dylan sur «Maggie’s Farm», l’un des killer cuts de Bringing It All Back Home. Boone se souvient aussi avoir passé une journée avec lui, à rouler en ville dans son Plymouth wagon station, à fumer des joints et à causer motos. L’autre rencontre dont il est fier est celle de Totor qui vient voir les Spoonful backstage pour leur proposer de les signer et de les produire. Boone le trouve charmant, et de toute façon, à cette époque, tout le monde adule Totor. Boone évoque aussi le fameux concert du Rose Bowl à Los Angeles avec le Bobby Fuller Four. Il les revoit tous les quatre sortir de leur trailer en refermant leurs braguettes. Ils venaient tout juste de se taper les groupies qu’on entendait gueuler. Boone ajoute que de bourrer des groupies n’était pas le genre des Spoonful et qu’on a retrouvé Bobby Fuller clamsé sans sa bagnole à Hollywood. La rumeur dit qu’il aurait fricoté avec la copine d’un truand local et que ça n’aurait pas plu du tout à ce monsieur.

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             On apprend aussi que juste avant de recruter les Monkees, Bob Rafelson et Bert Schneider ont proposé les rôles aux Spoonful. Ils cherchaient déjà quatre personnalités bien distinctes pour reproduire le modèle d’Hard Day’s Night et les Spoonful correspondaient parfaitement à leurs critères - Joe for his chick-magnet good looks ans Zally for his zanniness and over-the-top personality - Jerry Yester faillit bien être retenu, mais il a décliné l’offre quand les producteurs ont refusé de voir les autres membres de son groupe, The Modern Folk Quartet.

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             Autre rencontre déterminante : pendant la tournée avec les Supremes en 1965, Boone est assis dans le bus à côté de James Jamerson qui lui montre des trucs à la basse - His long fingers stretched across the octaves in perfect time. Bum-ba-ba-bum, ba-ba-ba-bum-ba-ba-bum. Well, fuck - Lors d’un voyage en avion, les Spoonful repèrent Miles Davis, assis comme eux en première classe. Alors Seb se dévoue pour aller lui présenter les hommages du groupe. Miles le laisse déballer ses salades et, en le fixant droit dans les yeux, lui lâche : «I don’t talk to honkies.» Quand Seb revient à sa place, les autres Spoonful sont hilares. Pendant tout le reste du voyage, nous dit Boone, chaque fois que Seb essayait de reprendre la conversation, on lui disait : «I don’t talk to honkies.»

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             Lorsqu’ils tournent en Angleterre, les Spoonful rencontrent tout le gratin dauphinois. Ils sont même invités par le riche héritier et proche des Stones Tara Browne dans son château en Irlande pour faire la fête. Huit mois plus tard, Tara Browne allait se tuer à Londres au volant de sa Lotus Elan. Boone aime bien les voitures de sport. Il se paye en 1966 une Ferrari 250 GT Lusso, la même que celles de Clapton et de George Harrison. Côté groupes, Boone déteste les Doors, l’Airplane et le Grateful Dead - All of whom I frankly thought sucked - Boone voit les Doors chez Ungano’s à New York et les trouve boring and a downer. Il trouve que les paroles de «Light My Fire» frisent la pornographie - It was saying little more than «come on baby suck my dick» - Pauvre Boone, il n’a rien vraiment compris au film. Ça ne le grandit pas de démolir des Doors. Déjà qu’il n’a pas les cuisses très propres. Pour rester au rayon sales bonhommes, voilà Nash, comme par hasard. Nash traîne alors à Greenwich Village avec Croz, Stephen Stills et Seb. Croz et Stills envisagent déjà de monter un super-groupe (CS&N) et proposent à Seb d’en faire partie, mais Seb décline l’offre. Puis quand il apprend que Nash se tape sa fiancée en douce, il quitte New York pour la Californie. C’est une manie chez Nash que de se taper les copines des autres. On appelle ça une mentalité. On reste encore au rayon sales bonhommes pour un drôle d’épisode. En 1991, Seb réussit à obtenir par voie de justice un accès aux royalties des Spoonful. Il fait venir Butler et Boone pour proposer de partager les royalties en quatre, avec Zal. Cette fois c’est Boone qui refuse. Pourquoi partager avec lui, ça va nous faire de l’argent en moins ! Seb est choqué. Il indique que c’est le seul moyen de faire venir Zal pour une reformation des Spoonful. Alors ils votent tous les trois comme ils l’ont fait 24 ans plus tôt pour virer Zal du groupe. Deux voix contre le partage à quatre, une voix pour, celle de Seb. Stupeur ! Alors Seb leur dit à tous les deux : «You guys will regret this, wait and see.» Finalement, tout cette histoire n’est pas très sympa, mais il faut féliciter Boone pour sa franchise. Il lâche des trucs qui ne sont pas faciles à lâcher.  

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             Les Spoonful s’étaient déjà reformés en 1980 pour jouer dans un film de Paul Simon, One Trick Pony. La critique a coulé le film qui a disparu sans laisser de trace. Puis Boone va découvrir l’héro et s’y adonner corps et âme avant de réussir à se detoxer. Sacré Boone il aura réussi à collectionner toutes les conneries. Au fond, c’est pour ça qu’on l’aime bien. D’une certaine façon, il ressemble au Grand Duduche. 

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             Si on ne craint pas de s’ennuyer, on peut écouter ou réécouter les cinq albums des Lovin’ Spoonful, parus sur Kama Sutra, label fondé par Art Ripp. Les Groovies firent paraître Flamingo sur Kama Sutra, qui était aussi le label des Fifth Dimension, de NRBQ et du Gene Vincent de la fin des haricots. On trouve les Spoonful tout souriants sur la pochette du premier album, Do You Believe In Magic, paru en 1965. Le morceau titre de l’album est en réalité le troisième hit des Lovin’ Spoonful. C’est une belle pop sixties admirablement emballée par Seb le dreamer. Mais le reste de l’album donne véritablement le ton du groupe : un son de jug-band bien enraciné dans l’Americana et une tendance naturelle à la good time music, qui est en fait leur pré carré. Du blues aussi avec «Sportin’ Life». Seb y sonne comme un expert du feeling. Son rendu de glotte est superbe. Tout est délicieusement bien intentionné sur cet album. C’est le côté souriant des sixties, la part de rêve, l’antithèse des Rolling Stones. Avec «Fishin’ Blues», ils tapent dans le country-rock à la new-yorkaise, alerte et vitaminé, gratté à la mode des Appalaches. En B, on trouve d’autres jolies choses comme «Wild About My Loving», une pièce de pop habilement montée sur une carcasse de blues et richement instrumentée. Mais le cut qui fend vraiment le cœur, c’est bien sûr l’«Other Side Of This Life» de Fred Neil, un groove psyché digne des Byrds d’«Eight Miles High». S’ensuit un balladif d’orfèvre intitulé «Younger Girl», mais l’«On The Road Again» qu’on trouve ensuite n’est pas celui de Canned Heat. Seb nous embarque plutôt dans un petit coup de boogie rock classique et sans histoires.    

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             «Summer In The City» se trouve sur Hums Of The Lovin’ Spoonful, paru l’année suivante. Ils sont toujours très souriants sur la pochette. Ils attaquent cet album avec une grosse rasade de country-rock de bastringue («Lovin’ You» et «Best Friends»). Ils sonnaient déjà trop américains pour les oreilles européennes. Seb essaye de faire son Wolf dans «Voodoo In My Basement» et ils reviennent à leur chère Americana avec «Darlin’ Companion» et au western swing avec «Henry Thomas». Ils sont dans leur monde. En B, il passent du groove jazzy des Caraïbes («Coconut Grove») au gaga («4 Eyes»), en passant bien sûr par le country-rock avec «Nashville Cats». «Summer In The City» qui clôt la B sauve l’album. 

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             Dernier album de l’âge d’or des Spoonful : Daydream, paru la même année. Le morceau titre est l’un des hits quintessentiels des sixties, joué au pur swing new-yorkais, siffloté et franchement digne des Groovies de Sneakers. John B Sebastian signe ce coup de génie. Ils sont plusieurs à savoir chanter dans le groupe. Joe Butler prend «There She Is» à la belle énergie. Ce groupe pouvait avoir très fière allure, c’est vrai. Seb chante «Warm Baby» d’une voix d’ange, mais hautement prévisible. Il faut bien admettre que l’originalité brille par son absence. De toute évidence, ces mecs sont fans de blues. Seb revient attaquer «Let The Boy Rock & Roll» avec cette intro magique - I heard Mama & Papa talk that night/ I heard Mama tell Papa/ Let the boy rock & roll - En B, ils ont un cut de pop franchement digne des Beatles : «You Didn’t Have To Be So Nice».

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             Everything Playing est un album beaucoup trop fleur bleue. Et puis le groupe a pris un mauvais coup, avec l’arrestation de Zal et Boone pour possession de marijuana. Les flics les ont terrorisés pour les forcer à coopérer. Évidemment, ça n’a pas plu en Californie et on a vu paraître dans la presse des appels à boycotter les Lovin’ Spoonful, comme déjà dit plus haut. Terminé, tout le monde descend. Sur cet album, ils essayent de revenir à un format plus pop avec des trucs comme «She Is Still A Mystery To Me» et «Six O’Clock». On sent la pop artisanale, travaillée avec passion, à la lueur d’une bougie. C’est peut-être avec «Old Folks» en B que Seb se rapproche le plus de John Lennon, avec des intentions généreuses un peu typées années trente. Par contre, ils reviennent à leur cher folky folkah avec «Money».

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             Fin des haricots avec Revelation - Revolution 69. Tout le monde est parti, sauf Butler qui passe du statut de batteur à celui de leader du groupe. Butler est assez malin pour aller taper dans des grosses compos du genre «Never Going Back», joliment soutenu par une guitare folk-rock. On se régale de «The Prophet» et de son weird sound absolument somptueux. Butler plonge dans la belle pop arpegiée avec «Only Yesterday», qu’il finit en sifflant. Finalement, tout n’est que balladif enchanté sur ce disque et Butler se paye même une tranche de heavy groove avec le morceau titre, brillamment éclairé par un solo de guitare américaine. Encore de la pop ambitieuse et terriblement chargée d’affect avec «Me About You». Ça sent terriblement bon le songwriter et Butler finit son petit album avec «Words», une belle pièce de pop classique. Une fois de plus, il se rapproche des Beatles. Cette pop est un vrai travail d’orfèvre, bâti sur des arches solides. C’est d’ailleurs Butler qu’on voit courir sur la pochette, à côté du lion. On a là l’une des pochettes les plus ridicules de l’histoire du rock.

             Dans le Boone book, on voit une photo de reformation récente des Spoonful avec Butler, Boone et Jerry Yester. Butler ressemble à un retraité de l’éducation nationale, Duduche Boone n’a plus un cheveu sur le caillou et Yester s’en sort un tout petit peu mieux. On se console en retournant voir les pochettes des trois premiers albums.

     Signé : Cazengler, emporté par la Spoonfoule qui nous trrrraîne et nous entrrrraîne

    Lovin’ Spoonful. Do You Believe In Magic. Kama Sutra 1965  

    Lovin’ Spoonful. Hums Of The Lovin Spoonful. Kama Sutra 1966

    Lovin’ Spoonful. Daydream. Kama Sutra 1966

    Lovin’ Spoonful. Everything Playing. Kama Sutra 1968 

    Lovin’ Spoonful. Revelation - Revolution 69. Kama Sutra 1969   

    Steve Boone. Hotter Than A Match Head: My Life On The Run With The Lovin’ Spoonful. ECW Press 2014.

     

     

    In Mod We Trust - Piller tombe pile (Part Three)

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             Avec son nouveau box set, Eddie Piller tombe plus pile que jamais. Il tombe mille fois pile et c’est peu dire. Cent cuts de pure Mod craze, cent singles tirés de sa collection personnelle, sans doute tient-t-on là la plus grosse compile de l’histoire des compiles, c’est le Nuggets des Mods, c’est aussi l’un des pires moments à passer, pour des oreilles de chrétien, le moindre single tiré de l’obscurité sonne comme un hit dans les pattes de Piller, il a cette facilité à imposer des choix qui nous renvoie aux grands spécialistes du genre, c’est-à-dire Guy Stephens et les gens d’Ace. Cent cuts de ce niveau, ça veut dire quatre soirées sur des charbons ardents, quatre soirées à encaisser des coups de Jarnac, quatre soirées à bénir les dieux du rock, quatre soirées à se dire que finalement la vie n’est pas si pourrie, tu aurais presque envie de collectionner tous ces singles dont on voit les rondelles dans les pages du booklet. Cent cuts et mourir, pourrait-on s’exclamer, plutôt que d’aller voir Rome. Les cent cuts de la vingt-cinquième heure, la compile qui tombe du ciel. Pourtant ce n’est pas la première box qu’il fait, son précédent exploit concernait le Mod Revival, cette fois, il remonte à la racine de ce phénomène tellement unique que les Anglais appellent Mod tout court, un phénomène qui est à la fois élitiste (au sens des élus), working-class (au sens des racines), et qui repose sur l’énergie (au sens de la chimie) et la vraie culture (au sens de l’intelligence). Mod, c’est un peu comme l’early rockab, celui de Charlie Feathers, c’est un gigantesque feu de paille auquel on peut consacrer toute une vie de fan. De box en box, Eddie Piller s’évertue à nous montrer l’éclat de ce feu de paille. Quand Piller fait sa box, il faii des choix, il rassemble sous son aile et il ne commet jamais aucune erreur. En même temps, il nous rappelle qu’on ne connaît grand-chose. Non seulement ça passe parce que c’est lui qui le dit, mais en plus il a raison. Tu écoutes les 100 cuts et souvent tu te demandes d’où sort ce truc-ci et d’où sort ce truc-là, malgré tes cinquante ans de fouilles et de recherches appliquées. Et tu as même l’impression que plus tu fouilles et plus tu recherches, et moins tu connais de choses. Ça te permet de reprendre de la distance avec ta fucking suffisance de pseudo-érudit à la petite semaine, avec ta misérable auto-satisfaction de collectionneur bidon. Piller te ramène au point de départ. T’as douze ans, tu ne sais rien et tu écoutes des 45 tours. Alors tu peux jerker dans ta chambre.

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             Cette box s’ouvre comme un livre. Si tu l’ouvres, tu pars en voyage. Cette notion de voyage est primordiale, car elle s’accompagne de découvertes. Piller t’emmène. Avant même de lancer le premier cut, tu sais que tu vas te régaler comme un régalien. C’est automatique. Mais tu ne sais pas à quel point tu vas te régaler. Petit conseil : étale ça sur quatre soirées, car chacun des quatre disks est beaucoup trop dense. Gros risque d’overdose. Il est essentiel d’attaquer chacun des quatre disks avec une oreille aussi fraîche qu’une laitue de jardin.

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             «I’m The Face» sonne comme un évidence. Le voyage ne pouvait commencer qu’avec les High Numbers, c’est-à-dire les early Who. Là tu as tout : le coup d’harp de triomphe et l’expert du Mod expect. Piller tombe toujours pile, il faut bien se rentrer ça dans le crâne. Il va chercher les vieux crabes, Cyril Davies, Tom Jones (Hello Gildas) et John Mayall, ils amènent de l’énergie, énormément d’énergie, surtout le «Country Line Special» de Cyril Davies, jamais on aurait cru que ça pouvait sonner comme un shoot de wild trashy r’n’b de London town, Tom Jones shoute en plein dans le Mod boom avec «Chills & Fever» et puis voilà les Koobas avec «You’d Better Make Up Your Mind» et soudain, le voyage monte en puissance avec l’enchaînement «Desdemona» (John’s Children), «Tick Tock» (heavy Mod rock de Shyster, c’est-à-dire les Fleur de Lys) et «Wasn’t It You» (Billie Davies). Rien qu’avec Billie Davies et Shyster, t’es content de faire partie du voyage. Et tu n’es qu’à mi-chemin du disk 1 ! Piller continue de te gaver comme une oie avec Kenny Lynch (une vraie sinécure), The Frays (avec une cover hargneuse du vieux classique de Big Dix «My Babe»), The Shots («Keep A Hold Of What You Got Now Baby», wild Bristish beat, pur genius), l’encore plus fantastique Mike Stevens & The Shevelles (Get on board «The Go-Go Train») et ça grimpe encore en température avec P.P. Arnold et «(If You Think You’re) Groovy». Et là tu vas rester au sommet avec Dusty Springfield (Hello Jean-Yves) qui fait son Aretha blanche avec «Little By Little». Elle te firmamente ça fermement. Bienvenue au paradis. On est chaque fois subjugué par la qualité des choix d’Eddie Piller. Il sait exactement ce qu’il fait. Rien d’étonnant à voir arriver The Poets de Glasgow avec «Wodden Spoon», hey hey hey, et des filles qui font ouh ouh ouh au fond de l’écho du temps, et ça repart comme si de rien n’était avec les excellents Muleskinners et leur cover de «Backdoor Man», wow, câdö d’Ed le jerkeur, version imbattable, grosse tension nerveuse, il faut entendre ces Anglais faire leur Wolf, et puis voilà ce shouter héroïque, Jimmy Winston qui fait son «Sorry She’s Mine» dans la prod bourbeuse d’un obscur single, l’occasion de mesurer une fois de plus la grandeur d’âme d’Ed Piller, car voilà un homme qui donne chaque fois qu’il le peut une dernière chance à un single menacé de disparaître définitivement. Derrière ça, il ramène Rod Stewart («Good Morning Little Schoolgirl»), les Yardbirds (l’effarant «Over Under Sideways Down», l’un des plus beaux singles de tous les temps), James Royal («A Little Bit Of Rain») et les Rockin’ Vickers («It’s Altight», l’early Lemmy fan des Beatles) qui ont eu plus de chance. On l’a un peu oublié, James Royal, mais Piller lui n’oublie pas ce fabuleux shouter qui danse sous la pluie de London town.

     

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             Le disk 2 ? Encore pire qu’Ali Baba, c’est Ali Boom-Boom, ça part en «Circles» avec les mighty Fleur De Lys, heavy craze de Mod pop psyché, au somment du lard de round and round, genius direct, avec le killer solo qui s’étrangle dans le cours du fleuve, là tu es au maximum overdrive du swingin’ London. Ne pouvait leur succéder que David Bowie et son fabuleux «Can’t Help Thinking About Me», bourré de tension Moddish, en plein cœur de la cocarde. On reste dans le club des aristos de la lanterne avec Georgie Fame («Sweet Thing») et les imparables Small Faces («Don’t Burst My Bubble»), tu crois une fois de plus avoir atteint le sommet. Grave erreur, camarade, le sommet le voilà : Tony & Tandy avec «Two Can Make It Together». Tony & Tandy ? Mais oui, Tony Head, plus connu sous le nom de Dave Antony, l’un des later members des Fleur de Lys, et Tandy n’est autre que Sharon Tandy qu’on va retrouver, rassure-toi, sur le disk 4 avec «Hold On», l’un des singles historiques du Swingin’ London. On ne remerciera jamais assez Eddie Piller d’avoir exhumé ce hit de Tony & Tandy. Et il continue d’en déterrer d’autres comme l’excellent «Ain’t No Big Thing» de Jimmy James & The Vagabonds, cut de rêve qui te lèche les cuisses dans la chaleur de la nuit, et voilà l’autre tenant de l’aboutissant Soul à Londres, Geno Washington & The Ram Jam Band avec «Michael (The Lover)», cut nickel, tiré à quatre épingle. S’ensuit une cover monstrueuse de «Big Bird» par Dog Soul, version extrêmement musculeuse, à l’anglaise, avec une basse qui vibre, tellement elle sature. Rien de plus violent en matière de shuffle que l’«Henry’s Panter» de Wynder K. Frog, suivi d’Alan Bown Set avec «Emergency 999», tapé à la voix de Soul Brother, oh no no no. Ed Piller aménage ensuite une petite phase groovy avec Timebox («Soul Sauce») et Harold McNair («The Hipster»), ça groove à la flûte et ça fuse un certain jazz. C’est une fois de plus l’occasion de mesurer le génie sélectif du Piller System. Un Piller qui reprend du poil de la bête avec l’«High Time Baby» du Spencer Davis Group et son big bass fuzz, suivi d’un «Gotta Get A Hold Of Myself» chanté au puissant front corporatif des Zombies. Nouvelle poussée de fièvre jaune avec le «Don’t Ask Me What I Say» de Manfred Mann, claqué juste derrière l’oreille du beignet, aïe, ça fait mal ! Paul Jones siffle comme un voyou, il est bien plus déniaisé que Jag et ça bascule dans la pure Mod craze, Manfred Mann est l’un des meilleurs groupes de l’époque, il faut s’en souvenir. Avec «I’m A Man», The Top Six recycle l’infernal shuffle du Spencer Davis Group. Ils n’ont pas la voix, mais ils ont les brûlots, ils ramènent leur petite niaque des faubourgs et on serre la pince d’Ed pour lui dire merci, car quelle tarte ! Il va ensuite enchaîner trois monstres sacrés : Steve Ellis avec Love Affair («Everlasting Love», voix unique, vrai maître de cérémonie), Madeline Bell («Picture Me Gone», Madeline elle aime bien ça, elle gueule par-dessus la coupole de Saint-Paul, elle éclaire la nuit) et Cliff Bennet qui vient stormer «Good Times» avec ses Rebel Rousers. Il faut faire gaffe avec Cliff Bennett, il va ensuite former Toe Fat.

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             Nouvelle rafale de noms mythiques avec le disk 3 : Syndicats, Attack, Artwoods, Creation, Sorrows, Birds, Eyes, Move. Eddie Piller ne nous épargne rien. Ce ne sont que des hits intemporels qui constituent les fondations d’une culture. Piller ouvre son bal des vampires avec le «Crawdaddy Simone» des Syndicats - He got no friends - la pire craze de toutes, avec bien sûr un killer solo flash au coin de la rue, «Crawdaddy Simone» est avec «Gloria» l’emblème du gaga Brit de brutes, le rave-up définitif. John Du Cann fait des étincelles dans le «Magic In The Air» d’Attack et Dave Davies passe un killer solo flash dans le «She’s Got Everything» des Kinks. Piller est culotté d’avoir choisi ce cut pas très connu des Kinks. Big sound encore avec le «Who’s Wrong» de The Truth, ces mecs rôdent dans le Mod rock avec du gusto, on sent chez eux une appétence pour la violence. C’est le bassmatic qui dégomme l’«I Take What I Want» des Artwoods. Art Wood y fait son white nigger. On n’en finirait plus avec tous ces géants. Piller les collectionne. Le festin se poursuit avec le «Making Time» des Creation, une cathédrale de son engloutie, quand ça part, ça ravage tout, même chose avec les Sorrows et l’excellentissime «Take A Heart», ils arrivent par en haut pour mieux gicler. Piller tape encore dans la crème avec The MeddyEvils et «Ma’s Place», de parfaits inconnus et tu n’as même pas le temps de souffler car voilà qu’arrivent les Birds avec «How Can It Be» (d’une extrême violence, l’un des cuts les plus violents jamais enregistrés en Angleterre) et l’«I’m Rowed Out» des Eyes (claqué dans l’écho, aussi bon que les Who et les Creation). Le «Bald Headed Woman» des Sneekers est une giclée de rave-up que tu reçois dans l’œil. Et quand on entend la violence du shuffle d’orgue de «Bert’s Apple Crumble», on comprend qu’Ed Piller ait pu craquer sur the Quik. On ferait tous la même chose. Ça repart en trombe avec «You’re The One I Need» des Move, ses chœurs de Mods de Brum City, sa guitare fantôme, son énergie fondamentale et Carl Wayne qui chante comme Stevie Winwood. On revient au pré-Creation et Mark Four avec «I’m Leaving», fabuleux raw de British beat, digne des Downliners Sect et des early Stones. Tout le monde danse sur le «Hay That’s What Horses Eat» des Nocturnes : shuffle épouvantable dans les clameurs de la civilisation occidentale. Encore un vrai brûlot avec l’«Everything’s Alright» des Mojos, hot as hell, tout est vraiment parfait dans cette box, chaque cut brille d’un éclat particulier. On ne dit pas ça parce qu’on admire Eddie Piller, mais parce que c’est une réalité. Il nous déterre aussi un single de The Silence, c’est-à-dire les early John’s Children, avec Andy Ellison et John Hewlett : «Down Down», fabuleux petit shoot de London swing. Apostolic Intervention est le premier groupe de Jerry Shirley qu’on va ensuite retrouver dans Humble Pie : «Madam Garcia» est comme on s’en doute un instro assez puissant, sinon, il ne figurerait pas sur le disk 3 d’une Piller box. On croit que la messe est dite. Non, il reste encore le coup du lapin : The Deejays avec «Blackeyd Woman», pur jus de wild gaga à gogo, London blast qui nous replonge au cœur du mayhem de la cocarde, les Deejays ont le feu au cul, c’est demented are go. 

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             On se doutait bien qu’Ed allait ouvrir la bal du disk 4 avec the Action. Belle embardée que ce «Never Ever». Tu as là-dedans tout le son des pantalons à carreaux. Joli shoot de wild British beat avec l’«Anytime» de The Riot Squad où traîna un temps David Bowie et puis voilà The Spectres avec «(We Ain’t Got) Nothing Yet». Piller est dingue de ce son et il a raison, cette belle cover des Blues Magoos vaut son pesant d’or du Rhin. On tombe ensuite nez à nez avec l’«Hold On» de Sharon Tandy, hit emblématique des nuits chaudes de Harlem avec cette garce de Sharon a dada sur le beat, rien de plus parfait que ce cut transpercé par le wild killer solo de Bryn Haworth. On reste dans le mythe pur avec l’«Early Roller Engine» de Quiet Melon, et ses échos de Rod the Mod dans le chant : c’est en gros les Small Faces + le Jeff Beck Group, alors quel bazar ! Qui dira la violence du beat de «Think About Love» par Dave & The Diamonds ? C’mon c’mon, c’est une dévastation d’une incroyable sauvagerie. Encore du solide avec le «Reservations» de Simon Dupree & The Big Sound. Une fois de plus, Piller tombe pile, comme Simon Dupree, c’est un wild entertainer, il ouvre sa boîte Pandore et répand sur la terre tout le Mod craze. Avec «Elbow Baby», The Habits proposent un shoot de wild r’n’b de c’mon babe. Ils jouent ça au fond de leur cave d’undergut. Plus loin, les Shapes Of Things révèlent un goût pour la profondeur avec «Striving», c’est excellent, complètement obscur, en plein dedans, comme d’ailleurs les singles de Maxine, des Blue Rondos et des Mindbinders qui précèdent. On applaudit bien fort l’«I’m Out» de The Richard Kent Style, car voilà du London swing staxé jusqu’à l’os. Nouvelle surprise de taille avec Sean Buckley & The Breadcrumbs et «No Matter How You Slice It», énorme Mod sound, from the back of my brain ! Piller ne peut pas s’empêcher de sortir le Syd’s Crowd single («Times Are Good Babe») qu’on dit être un single de l’early Syd Barrett, et Tony Colton va plus sur le jazz avec «Further On Down The Track». Diable, comme ça swingue ! Quasi Georgie Fame. Piller renouvelle son coup du lapin avec The Troop et «You’ll Call My Name», un single saturé de belle sature, big muddy sound, ils avancent dans l’épaisseur du son avec un killer solo au coin du bois. Et ce beau voyage s’achève avec Dave Anthony’s Mood, c’est-à-dire le Tony Head des Fleur de Lys et de Tony & Tandy.

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             Eddie Piller ne signe que la préface de la box. Il commence par dire qu’il est impossible de faire the definive Mod collection et ce, pour deux raisons. Un, la subjectivité de ses choix et il ajoute que quoiqu’il fasse, il y aura toujours des gens qui ne seront pas d’accord avec ses choix. Deux, la difficulté d’obtenir des licences : «I haven’t been able to secure important tracks from the likes of The Graham Bond Organisation, The Rolling Stones, Brian Auger Trinity, The Who, Them, Linda Lewis, The Andrew Loog Oldham orchestra and a dozen more, all for a variety of often quite bizarre reasons!». Il rappelle aussi que «the most important thing about the Mod scene was that is was about the music and the dancing as much as it was the clothes and the scooters. From jazz and Blues to R&B and Soul, from Ska and Rocksteady to Freakbeat and Psych, it’s a very broad church.» Et il conclut en écrivant : «J’espère que vous allez écouter cette collection avec autant de plaisir que j’ai eu à la constituer.»    

    Signé : Cazengler, tripe à la mode de Caen

    Eddie Piller Presents British Mod Sounds Of The 1960s. Box Edsel 2022

     

     

    L’avenir du rock - Picturebooks of Lily

     

             S’il est une chose que l’avenir du rock adore par dessus tout, c’est feuilleter ses livres d’art. Il déambule devant les étagères et en choisit un au hasard. Tiens, aujourd’hui, pourquoi pas replonger dans le délire des visages angulaires d’Otto Dix et errer une fois encore dans le cauchemar graphique de l’Allemagne de l’entre-deux guerres, lorsque les bourgeois ressemblaient à des porcs et les soldats de la Grande Guerre à des pantins brisés. Oh et puis Christian Shad, découvert dans le petit musée Maillol de la rue de Grenelle, Shad et sa prostituée au visage barré d’une gigantesque cicatrice, cet hyperréalisme troublant, cette véracité des présences qui défie le temps. Oh et le catalogue de l’expo Picabia au Palais de Tokyo, Picabia-Jésus-Christ et ses machines symboliques, Picabia-rastaquouère et son hyperréalisme de carte postale, Picabia-je-ne-suis-pas-peintre et le parfum enivrant d’une modernité de chaque instant, et bien sûr ce portrait d’Apollinaire à l’encre sur papier, auquel on revient toujours, comme on revient à ses premières amours. Pascin fait partie de ceux qui ressortent le plus souvent de l’étagère, pour sa fantastique liberté de ton, la poésie de sa touche, sa légèreté de pendu, Pascin admirable prince de la nuit dans son autoportrait en costume de toréador. Et puis Andy Warhol, forcément, toujours réactualisé par les écoutes furtives du Velvet, toujours dans son époque, le plus moderne d’entre tous, critiqué par les esprits médiocres, adulé par les autres, le Warhol des crânes et d’Elvis, le flaming Warhol de Marilyn et d’Audrey Hepburn, d’Elizabeth Taylor et de Mao. Ces tonnes de grands formats qui n’en finissent plus de te rappeler que l’histoire de l’art est mille fois mieux documentée que celle du rock, d’une part, et qu’elle se révèle mille fois plus passionnante, d’autre part. Chaque année au printemps, l’avenir du rock s’en retourne Gauguiner paisiblement à Pont-Aven et aux Marquises. Il va aussi s’enivrer des aplats rouges et verts de Van Dongen, des demi-teintes d’Edgar Degas, des chairs marbrées d’Édouard Manet. Ahhh les Picturebooks ! Seraient-ils le sel de sa terre ?

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             Grâce au hasard des programmations, on découvre qu’il existe aussi des Picturebooks en chair et en os.

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     Rien qu’à voir le kit du batteur, on sait que le set sera bon. C’est un vieux kit de bric et de broc, composé des deux énormes tomes de chèvre et d’une grosse caisse, pas de cymbales, avec en plus des bricoles accrochées en hauteur. C’est donc une première partie de concert en forme de pochette surprise. On ne sait rien d’eux. Ça fait partie du jeu. Ça permet de découvrir. Pas d’a priori. Pas d’idées préconçues.

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    Autre élément qui joue en leur faveur : le logo du groupe affiché en grand sur le fond de scène : c’est le travail d’un graphiste doué, les mots ‘Picture’ et ‘Books’ encadrent un poignard de pirate et l’ensemble est dessiné au trait dans un style primitif qui fonctionne bien. Donc on se dit que si le groupe est à la hauteur de son logo, on va se régaler. Ils arrivent et ne sont que deux, un batteur et un chanteur guitariste. L’option à la mode : le duo minimaliste à la Black Keys. On a vu tellement de duos minimalistes à la Black Keys qu’on finit par en connaître les limites, même si certains d’entre eux, comme The Left Lane Cruiser, parviennent à transcender ces limites. On salue leur audace, car rien n’est plus difficile que de tenir une heure sur scène à deux.

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    Le barbu chevelu qui bat le beurre le bat comme un sourd et devient très vite l’attraction principale. Jamais encore on avait vu un mec frapper ses fûts avec autant de violence. Il utilise des maillets à boules rouges qu’il finit par briser, tellement il ratacogne. Il frappe de toutes ses forces, on se demande comment tiennent les peaux sous les coups de cette brute atroce. Il aurait une petite tendance à vouloir voler le show.

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    Mais heureusement, le chanteur guitariste n’est pas né de la dernière pluie. Il est même taillé pour la route. Il reprend les choses là où Rory Gallagher les a laissées, pas seulement au niveau du son, mais surtout au niveau du look : même crinière, mêmes rouflaquettes, même stature de Taste-man, ce mec qu’on prend d’abord pour un Anglais est extrêmement brillant et surtout extrêmement rock’n’roll. Il ne porte que du noir et il gratte une acou électrifiée. Il ne joue pas d’accords, il tartine son heavy blues au bottleneck. À lui seul, il est capable de balayer tous les discours annonçant la mort du rock, il jette toute son énergie dans la balance et il sonne incroyablement juste. Le rock a la peau dure, comme disait Schmoll. Tant que des mecs comme lui vont monter sur scène, le rock peut dormir sur ses deux oreilles. En plus, il sait chauffer une salle, il établit un excellent contact avec le public, il parle aux gens entre chaque cut et promet de revenir jouer dans cette ville qu’il dit bien aimer. Le set des Picturebooks est un véritable festival de blues-rock qui navigue au même niveau que ce qu’on a déjà pu voir de bien dans le genre, notamment Left Lane Cruiser et Daddy Long Legs. On découvre après coup que le duo est allemand et que le guitar god habillé en noir s’appelle Flynn Claus Grabke. Il a tout l’avenir du rock devant lui.  

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             On découvre ensuite que les Picturebooks ont six albums au compteur. Sur les deux premiers, ils sont trois. C’est après le départ du bassman qu’ils vont devenir un duo. Alors faut-il écouter tout ça ? La réponse est comme d’habitude dans la question.

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               List Of People To Kill date de 2009. Dix ans de carrière déjà ! Ils font sensation avec le morceau titre, qui est comme porté par une énergie glam dévastatrice, bien urbaine, en plein dans le mille de l’idée. Du coup ça sonne comme un petit coup de génie. Ils travaillent l’art de la clameur. Autre surprise de taille : «Take It», tapé au big bass drum. Ils visent les plus hauts standards en raclant les fonds de tiroir du heavy trash gaga. Encore une énormité avec «Hustler», bien démoli de l’intérieur, chanté au laid-back de heavy stomp. C’est noyé de son et de chœurs déviants, ils sont dessus, c’est indéniable. Autrement, ils sortent des cuts comme ce «Bloody Lies» vite fondu dans le four Bessemer. En matière de fours, les German boys s’y connaissent. Ils sont aussi capables du pire, comme cette new-wave de la poste, «Prince Traffic Light» ou encore «Machine», hardcore germanique trop extrême pour être catholique, même si on y entend des accords stoogy. Grabke chante «Les Chats Noirs» en français pour mieux les noyer dans la soupe de tatapoum. Ils terminent cet album intéressant avec «Simple Solution» amené au petit gratté gaga, comme s’ils négociaient leur entrée dans nos oreilles. Ils s’y prennent comme des vétérans de toutes les guerres et travaillent l’effet heavy punk blues qui deviendra leur fonds de commerce.

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             Big album que cet Artificial Tears et sa pochette rouge, comme au temps de Grand Funk Railroad ou de Slade Alive. Et ça explose très vite avec «Twisted Truth/Milslead Youth». Grapke s’accroche à son chant à coups de twisted truth, il est d’une crédibilité sans nom, on assiste à un développement de cut spectaculaire, bien pulsé par les chœurs. Avec «Finders/Keepers», ils visent clairement l’apocalypse, ils sonnent comme l’un des grands power trios et la plongée dans le son est garantie. Grabke tape «I’m Drawing Hearts On Your Jean» au heavy blues-rock de préfiguration. Il sait allumer un feu, pas de problème. Il est dans l’écho du temps du blues, oh oh oh. C’est avec «Running Out Of Problems (You Can Have Some Of Mine)» qu’ils se mettent à sonner comme le JSBX. Mêmes coups de guitare en biseau, ils connaissent bien les ficelles. «Sensitive Feeling All Electric» montre encore leur sens de l’attaque, c’est presque un modèle du genre, leurs cocotes sont hard, ces mecs allument au premier degré. Encore une belle flambée de violence avec «Kiss Me Goddbye». Ils sont capable d’excellence. Ils terminent avec un «Phone Won’t Ring For You Tonight» gratté au delà de toute attente. Non seulement le son suit, mais the sound suits. Bien vu les Books. 

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             Après le départ du bassman Tim Bohlmann, les Books deviennent un duo et enregistrent Imaginary Horse en 2014. Ils semblent alors monter d’un cran avec cet album de rock primitif germanique. Ils tapent leur «Your Kisses Burn Like Fire» au heavy tribal Krupp, c’est assez demented, mille fois plus puissant que ne le seront jamais les Black Keys. Les Books visent clairement la démesure et là, on les prend vraiment au sérieux. Ils saturent littéralement l’écho. Pire encore, voici «1000 Years Of Doing Nothing». Voilà comment on bombarde un coup de génie : au pilon des forges Krupp. L’écho rend gorge, complètement saturé. On n’entend ça nulle part ailleurs. Nouveau départ avec «The Rabbitt & The Wolf». Grapke ne trompe pas sur la marchandise. «These Bridges I Must Burn» est très connoté - Ain’t no coming back - Grapke passe une sorte de solo de gras double, trois notes pas plus, mais c’est un riff du plus bel effet. Ça grouille d’idées chez les Books.

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             On ne comprend pas pourquoi ils ont mis une petite gonzesse à poil sur la pochette d’Home Is A Heartache, mais bon, c’est pas grave. On ne compte pas moins de trois bons cuts sur l’Home, à commencer par «Fire Keeps Burning». Le heavy trash-blues leur va bien. Comme ils ont du son, on guette la magie. Ils taillent leur petite bavette au heavy revienzy. Mais attention au son trop allemand, l’efficacité peut leur jouer un mauvais tour. Avec «I Need That Ooh», ils visent l’explosion du big American raunch et ils ont raison. Ils touillent leur soupe à deux, ils ont beaucoup plus d’ampleur que les Black Keys. Ils descendent au bord du fleuve avec «Zero Fucks Given». Leur heavy beat est tout de même bien allumé. Ils se prennent pour des mecs de Memphis, ils sont marrants. Leur «Cactus» est très puissant mais ils redeviennent trop allemands avec «Get Gone». C’est vite écrasé de son. On pourrait parler de grosse Bertha. Ils mettent le paquet sur «Heathen Love», c’est pas mal, mais on voit un peu à travers. Même s’ils ne sont pas aussi bons que GA-20, ils font leur biz et c’est bien que des groupes taillent la route à deux avec du son.

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             Une petite gonzesse tire la langue sur la pochette de The Hands Of Time. Ils rendent très vite un énorme hommage à Wolf avec «Howling Wolf», à coup de gros tatapoum et de clameurs de Salammbô. Très radical et même imparable. On aime bien ces deux mecs, ils font du bon barouf. Ils jouent leur va-tout en permanence. Ils maîtrisent bien leur tribalisme de Grosse Bertha. Ils amènent leur morceau titre au heavy beat de bottleneck. On se croirait chez les trash-punks d’Alabama. Remember the Immortal Lee County Killers ? Et voilà qu’ils flirtent avec le glam dans «Electric Nights». C’est bien embarqué, quasi T. Rex. Ils font du heavy glam de Books, c’est très intéressant. Côté photos, ils flirtent avec Easy Rider. On les voit tous les deux avec leurs choppers dans des déserts américains. Auraient-ils besoin de se faire mousser ? Le petit coup de génie arrive : il s’appelle «Lizard», amené au big drive de ventre à terre, c’est excellent, un vrai son de Harley, une belle dégelée dans la barbe du dieu des autoroutes. Les dynamiques sont des modèles du genre, c’est dingue comme ces deux petits mecs savent exploser la rondelle des annales et à la fin, un riffing d’acier dévore vivante cette hideuse énormité. Ils ont un fabuleux sens de la destruction massive. C’est là où tu les prends encore plus au sérieux. Fini de rigoler.

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             The Major Minor Collective est l’album des collaborations : des invités en pagaille. Pas mal de déchets, mais trois bonnes pioches. Trois, c’est leur moyenne. C’est déjà mieux que zéro. Ils font un «Corrina Corrina» superbe avec Neil Fallon de Clutch. Ils poussent bien le bouchon du heavy mud. C’est avec le heavy mud qu’on fait les grands albums. Ils font aussi un «Here’s To Magic» avec Dennis Lyxzen des Refused, un sacré screamer qui arrache bien le limon du Gulf, il tape ça à la hurlette de Justify. C’est la petite blonde des Blues Pills qui chante sur «Too Soft To Live & Too Hard To Die». Elle ramène sa fraise bien fraîche. C’est vite expédié en enfer. Quelle aventure ! Le reste est assez compliqué. Ils font du heavy blues avec le mec de Black Stone Cherry («Catch Me If You Can») et ça n’a aucun intérêt. Il faut faire gaffe avec les congrégations à la mormoille. «Beach Seduction» vire petite pop et avec le glam germanique d’«Holy Ghost», on se croirait dans le catalogue de la Redoute. La petite gonzesse qui chante «Rebel» ferait mieux de la fermer et celui qui braille «Multidimensional Violence» sort tout droit d’une caverne de cro-magnon. Drôle de mélange des genres. Les petits Books se grillent avec cet album un peu raté. La fin est pénible. On ne l’écoute que par sympathie.      

    Signé : Cazengler, Biturebook

    Picturebooks. Le 106. Rouen (76). Le 28 juin 2022

    Picturebooks. List Of People To Kill. Nois-O-Lution 2009

    Picturebooks. Artificial Tears. Nois-O-Lution 2010

    Picturebooks. Imaginary Horse. RidingEasy Records 2014

    Picturebooks. Home Is A Heartache. RidingEasy Records 2017

    Picturebooks. The Hands Of Time. Century Media 2019

    Picturebooks. The Major Minor Collective. Century Media 2021

     

    Inside the goldmine - Sour Jazz comme un pot

     

             Il s’agissait d’une invitation à réveillonner en bonne et due forme. Chez Jack, un peintre suisse installé à Saint-Denis. L’un des derniers surréalistes. Dans le salon trônait un bronze de Giaco assez massif et haut d’environ 1,20 m. Dès notre arrivée, notre hôte nous conduisit dans une pièce annexe pour nous montrer sa collection d’art nègre. Comme Breton et Apollinaire, Jack aimait à partager sa fascination pour les masques africains ramassés dans les villages par les colonialistes et dont on faisait à Paris dans l’entre-deux guerres un commerce intensif. Il accompagnait la description de chaque pièce d’un luxe de détails frisant le délire surréaliste, ça faisait partie du jeu, il promenait ses doigts de sorcier sur les bois rugueux jadis sculptés au plus profond des savanes et des forêts tropicales. L’épisode dura un peu plus d’une heure et quand nous revînmes au salon, les autres convives sablaient déjà le champagne. La charmante compagne de Jack nous proposa de rattraper le peloton de tête en remplissant des flûtes qui semblaient elles aussi sortir d’une collection d’objets d’art. Au mur trônaient quelques huiles que notre hôte s’abstint de commenter, nous laissant le soin de trouver nous-mêmes les noms des peintres. Certains devaient être des fauves, et des choses plus abstraites en petit format durent faire l’objet de trocs à l’époque avec des gens comme Juan Gris ou Braque dont Jack aimait à rappeler qu’il appréciait la fréquentation. L’hôtesse fit passer de main en main un plateau d’amuse-gueule que Jack s’empressa de nous recommander, car ils étaient fourrés à l’opium. En hôte parfait il ne cachait rien de ses addictions et nous passâmes à table dans un état qu’il fallait bien qualifier de second. La conversion repartit sur les métaphores sexuelles dont grouille la poésie de Rimbaud et sans qu’on eut pu le prévoir, l’atmosphère se tendit lorsque le nommé Bernard eut le mauvais goût de s’en prendre à la mémoire de Paul Gauguin, la traitant littéralement de «sale mec» et de «tripoteur de gazelles», ce qui déclencha une violente polémique, d’un côté les infâmes détracteurs, Jack et son sbire, de l’autre les Gauguineurs qui tentaient en vain de promouvoir cet idéal de liberté à tout crin auquel Gauguin conforma sa vie. L’échange dégénéra sur fond de free jazz et des assiettes volèrent à travers la pièce. Sour jazz. Jack nous jeta dehors comme des malpropres et, en arrivant dans la rue où nous l’avions garée, nous découvrîmes que la bagnole avait disparu. Nous décidâmes de rentrer à pieds en passant par le pont de l’Ile-Saint-Denis mais un petit gang de blacks nous prit en filature. La copine crevait de trouille. Rien ne pouvait plus la rassurer, les blacks rappaient derrière nous et s’adressaient à elle, «Pétasse suis-moi dans mon hôtel/ Pour une agression sexuelle volontaire». Ça valait bien Rimbaud après tout. 

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             Ce quatuor new-yorkais nommé Sour Jazz fit des siennes dans les années 2000 et dans le temps de sa courte existence, ces surdoués enregistrèrent quatre albums qui restent pour beaucoup des objets hautement référentiels. Le chanteur Lou Paris bénéficiait du double avantage de ressembler à Lux Interior et de chanter comme Iggy. Pour les amateurs de mythologie facile, Lou Paris était le client idéal. Et les albums ? Oh quels albums !

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              Départ en trombe en 1999 avec No Values. Joli clin d’œil à Iggy. D’ailleurs, deux cuts semblent fortement inspirés par les Stooges : «Fortune Cookie» et «(I’m A) Prick». Ces mecs adorent jouer avec le feu. Ratboy fait du pur Ron Asheton. Le Prick est d’obédience purement stoogienne, riffé à la vie à la mort. L’intensité est réelle, elle n’est pas là pour rigoler, Lou Paris chante au burning down, mais avec de l’harp et du sax en fin de parcours. Sur «I Live On A Street Called Rock’n’Roll», il sonne comme un Iggy des bas-fonds de New York City. Il fait du stomp d’urbi & d’orba, et Ratboy sort le son le plus acide de son époque. Cocotte grave et sans pitié. Lou Paris est un fantastique chanteur, on l’entend encore faire autorité dans «I Gotta Change». Il déroule bien son story-telling et fait bien l’Iggy doux dans les baisses de tension. Ratboy amène énormément de son dans la soupe de «Crawling». Il est de toutes les clameurs, il distribue tous les retours de manivelle. Il fait encore son nid dans un «Mountain High» noyé de sax, de chant et cette belle aventure se termine avec «Steamroller», l’awite d’intro est du pur Iggy et ça tourne à la belle dégelée de bonne aventure, avec tout le ras-de-marée habituel. Lou Paris y va au ridin’ high et à l’another glass of wine, pendant que Ratboy contre-casse tout ça à coups de power chords.

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             On trouve un gros clin d’œil de péripatéticienne aux Stooges sur Lost For Life : «No Fun (House)». C’est même l’un des hommages stoogiens les plus distingués de l’histoire de la stoogerie. Ils tapent ça au deepy deep avec un Lou Paris qui fait son Iggy à coups de baby. C’est en plein dans le mille, en plein dans les expectatives, awite ! «Mr Popular» fait aussi des étincelles, c’est extrêmement bien balancé, chanté à l’effarée avec des faux accents iguanesques. Encore une énorme présence du son dans «Easy As PI». Lou Paris compte parmi ceux qui comptent. Et cet «Hold On Me» vaut pour un fiévreux mid-tempo d’adjonction métempsychotique. Le bassmatic qui porte le «Dig It Up» de bal de B vaut lui pour un modèle de groove urbain. Et c’est là sur ce deuxième album que se niche la fameuse cover des Saints, «Messin’ With The Kid». Lou Paris fait son Chris Bailey dans un espace noyé de son. On y retrouve tout le pathos génial des Saints avec les arrangements de trompettes. C’est du pur génie interprétatif. 

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             Produit par Daniel Rey, Rock And Roll Ligger pourrait être un album des Stooges, pour au moins quatre raisons, à commencer par le «Big Generator» d’ouverture de bal. C’est Stoogy, mais seulement du chant. Lou Paris est le sosie vocal d’Iggy. Il refait son Iggy dans «King Me» et cette fois Mr Ratboy ramène de la wah pour faire bonne mesure - Come on/ Get along  with me/ King me - Ils stoogent encore la baraque avec «That’s Cool Too», ils sont l’un des groupes capables de stooger pour de vrai, la pulsion stoogienne n’a aucun secret pour eux, c’est la voix de Lou Paris qui fait tout le boulot. Down on the street encore avec «Know Where To Hide». C’est en plein dedans. Et Mr Ratboy est en plein dedans lui aussi, ils sont dans le c’mon viscéral des Stooges, c’est battu à la régalade, ils coulent un bronze qui fume, les accords que joue Mr Ratboy sont bien ceux du grand Ron Asheton - There’s nowhere to hide - Ils font un «Rock’n’Roll Star» bien supérieur à celui d’Oasis. Mr Ratboy y rajoute quelques explosions stoogiennes et ça fait toute la différence. Lou Paris attaque son «Drinking Alone Under The Moon» par en dessous, c’est un scenester énorme, aussi powerful qu’Iggy. Encore deux dégelées de stoogerie avec «Panzer» et «Antecedent». Jamais aucun mec n’a aussi bien égalé Iggy.

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             On retrouve une belle petite stoogerie sur American Seizure. Elle s’appelle «Fun Dumb Dance», c’est balayé par des vents ashetoniens et Lou Paris refait son Iggy. Ça cogne dans les tibias, tout prend feu, c’est le même genre de folie sonique, mais un peu plus sophistiquée. Si on aime les énormités, on va se régaler de «Cigarettes & Coughing», cette fois c’est Mr Ratboy qui fait des ravages avec son soloing envenimé qui croise un big drive de basse. Ils attaquent «Nippon Trust» au pushin’ in. Lou Paris plonge dans le groove comme le fait Elvis - Come along baby/ Cause we’re going downtown - Avec «Bad Times Coming», Lou Paris se rapproche de Peter Perrett. Les accords de «Without You» sont ceux des Heartbreakers, power & stuff, ils sont dans cette énergie mirobolante, avec du sax sur le dos d’âne. C’est tellement insidieux que ça devient fantastique, au sens littéraire du terme. Mais le coup de génie de l’album est le «Masquerader» d’ouverture de bal, c’est une stoggerie grattée à la cocotte malade, c’est violent et tout de suite mythique, c’est même au-delà des Stooges, de la cocotte et des mots. C’est Sour Jazz. 

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             En 2001, Munster proposait une petite compile explosive, Dressed To The Left. Explosive car ravagée par des stoogeries, et ce dès «Mr Popular (Part One)» - I wanna be popular/ That’s what I need - Pure Iggy motion. Une motion qu’on retrouve dans «(I’m A) Prick». On se croirait sur Raw Power, avec le riffing et le go d’assaut. Ça joue à la vie à la mort. Lou Paris fait son croco dans «Hold On Me», ça croasse dans le marigot. Et ça riffe à l’enfer du Search dans «Fortune Cookie». Son awite est une pure stoogerie. Il chante «I Like The City» à l’Iggy maximalus - I like the city/ Under the stars - Il refait son croco dans «I’ve Got It All» - I lose my mind/ I’ve got it all - et il force encore l’admiration avec sa reprise mirifique des Saints, «Messin’ With The Kid». On a tout, la voix de Chris Bailey, les cuivres et les accords d’Ed Kuepper, c’est joué aux tempêtes de front de mer avec des paquets de son en pleine gueule. La basse bouffe tout sur «Mountain High» et ça repart en stoogerie définitive avec «Streamroller». On l’aura compris, ces mecs sont des fans des Stooges ce que vient encore prouver «I Gotta Change». Ils terminent par le Part Two de «Mr Popular», et les riffs des Stooges dans le coin de l’oreille. Mr Popular est le plus stoogien des suiveurs, il est dans l’exercice de la fonction, les guitares rôdent comme des grosses abeilles autour de Babylone, c’est assez dément, au sens où l’entend Nabuchaudonosor et on voit sa barbe friser dans l’argile de la muraille, here you go my friend.

    Singé : Cazengler, Sourdingue

    Sour Jazz. No Values. Ghost Rider Records 1999

    Sour Jazz. Lost For Life. Ghost Rider Records 2001

    Sour Jazz. Rock And Roll Ligger. Acetate Records 2005

    Sour Jazz. American Seizure. Acetate Records 2009

    Sour Jazz. Dressed To The Left. Munster Records 2001

     

    LA REVUE DES REVUES

     

    1

    LED ZEPPELIN

    LES LEGENDES DU METAL N° 1

    ( Août / Septembre / Octobre 2022 )

    ( Part I )

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             Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais dès que j’aperçois sur un présentoir, le nom de Led Zeppelin en couverture de revue, je sors mon revolver et me hâte d’abattre les trois ou quatre quidams qui ralentissent mon avancée vers l’objet de mon désir. Ce n’est pas bien, je l’avoue, mais c’est ainsi. Je me saisis de mon butin, en garçon honnête et bien élevé par ma maman je file à la caisse, toutefois j’attire l’attention du kiosquier sur ces cadavres qui jonchent le sol sur lesquels une vieille mamie pourrait trébucher.

             Je le confesse, cette fois-ci aucun être humain vaquant à de vagues divertissements pascaliens ne m’a empêché d’accéder à la revue, j’ai compris pourquoi à l’annonce du prix : 16 euros 50 centimes. D’accord, dos carré, grand format, photos-couleur, 132 pages, z’enfin la guerre en Ukraine et l’inflation tombent à pic…

             Depuis une vingtaine de mois les amateurs de rock’n’roll auront remarqué une nouvelle revue ROCK ( en grosses lettres ), au-dessus en plus petit, Les Légendes du, exemples : David Bowie, Les meilleures reprises rock, Genesis, Def Leppard… mais aussi Les Légendes de la Musique avec par exemple L’Histoire du blues, Kiss, les Beatles et Bob Marley… voici donc Les Légendes du Metal, le numéro 2 serait consacré à Van Halen… L’on s’interroge sur une telle stratégie éditoriale, brouillonnes improvisations, ou tactiques tous azimuts finement ciblés... L’ensemble est cornaqué par le groupe de Presse Oracom dont le Président-Directeur-Général Jean-Philippe Pécoul est nommé dans l’ours de la revue comme principal actionnaire.  

             0racom qui existe depuis 1995 jouit d’une bonne réputation, aurait des pratiques innovantes dans le métier. Je veux bien l’admettre, mais pour ce qui est du secteur musique, rien de nouveau sous le soleil de Satan, cela rappelle étrangement les numéros spéciaux de Rock & Folk… Faut toujours savoir qui tient le manche de la casserole, lorsque vous servez de menu fretin pour la friture…

             La revue est française, mais les textes proposés sont des traductions de l’anglais… Citons par exemple Mick Wall et Barney Hoskyns auteur de bouquins incontournables parus sur le Dirigeable, voici déjà plusieurs années. Ce qui dans l’ensemble permet d’offrir aux lecteurs des textes de qualité. Revers de la médaille, n’y aurait-il personne en notre douce France pour proposer des articles originaux. Il semble que les éditions Oracom ne prennent pas de risque. Une attitude pas tout à fait rock ‘n’ roll quand on y pense.  

             Reconnaissons que le book est bien fait. Se divise en deux grandes parties : les huit albums de Led Zeppelin radiographés à la loupe interstellaire, la trentaine des pages restantes relatant les diverses aventures des trois protagonistes survivants. Certes sur l’ensemble on n’apprend pas grand-chose, les jeunes lecteurs pour qui le Zeppe n’est plus qu’un nom prestigieux dont ils ne connaissent que deux ou trois titres seront ravis d’appréhender l’ampleur du phénomène.

             Les amateurs de Metal seront sans doute surpris de la prégnance du blues dans le répertoire du Zepplin. Ils ont su s’en éloigner et s’en défaire mais le blues est-là comme un lac souterrain et séminal, le travail du groupe se résume très simplement : à partir du moment que vous avez un riff de blues sur les cordes de votre guitare qu’en faire pour ne pas donner l’impression monotone et lassante de le répéter ad aeternam…

             Page a sa petite idée sur la réponse. Musicien de studio durant des années il a plié son savoir-faire créatif aux nécessités limitatives et aux désirs idéaux de ses clients, l’a acquis ainsi une vision tri- et même multi-dimensionnelle de la musique, toute la différence entre peinture et sculpture, n’oublions pas que Pline l’Ancien privilégiait les rondeurs du volume à la platitude des aplats, la peinture était tout juste bonne à peindre… les statues. Page n’est pas qu’un amateur de rock, l’a aussi laissé traîner ses oreilles sur les musiques orientales ( indiennes et arabes ) et enfin se sent vivement interpellé par la musique classique, notamment Arnold Stockhausen. Bref il y a le rock et le son. Deux univers différents que Led Zeppelin s’occupera à entrechoquer, un peu comme si vous vous amusez à pousser avec un remorqueur un iceberg contre un autre pour vous délecter du bruit apocalyptique de la glace qui casse et qui s’effondre… Avec un minimum de chance sur vous.

             Quant au blues, Page ne le révère pas. L’en use comme d’un matériel de base. N’agit pas sentimentalement. Main basse sur tout ce qui lui plaît. Oublie de créditer les bluesmen originels. Ethiquement condamnable au regard des millions de dollars en jeu. Agit volontairement. Envoyez-vous de l’argent à l’arbre que vous avez coupé pour vous chauffer ! Willie Dixon peut se plaindre, ne s’est-il pas approprié en y apposant sa signature des dizaines de traditionnels anonymes.

             Page n’est pas raciste. Pique aussi aux blancs. Même à son ami Jeff Beck. Le Zepplin n’est pas seul à défricher des terres inconnues. Cream a montré le chemin, mais le Jeff Beck Group a déjà commencé à ensemencer les terres vierges. Page ne fait pas de sentiment, il se veut le maître de Led Zeppelin et le seul créateur de la formation. L’on murmure que si le Dirigeable a constamment changé de studio et surtout d’ingénieurs du son c’est pour que personne ne puisse être présenté comme le cinquième homme du groupe. Un George Martin chez les Beatles, OK ! mais pas chez Led Zeppe.

             N’est pas seul. Chacun apporte sa part. Les propositions sont essayées, adoptées, métamorphosées. L’on part de peu de chose, un roulement de tambour, un morceau de riff, ensuite l’on améliore, l’on trafique, l’on fignole. Il existe une exaltation souveraine dans ce groupe. Le principe est simple, chacun peut demander à l’autre de faire mieux. Cent fois l’on abandonne, cent fois l’on se remet à l’ouvrage. Plant se débrouille toujours pour poser sa voix sur les plus hautes cimes ou la faufiler dans les gorges les plus étroites des massifs les plus tonitruants. Bonham est l’inventeur du beat ( fait davantage boum-boum que bip-bip ) parfait, celui qui convient exactement à la situation tout en rajoutant encore ce petit ( souvent  gros ) plus qui magnifie le tout. Quant à Jones, l’est un sorcier, vous lui apportez un morceau en mille morceaux, un salmigondis irréconciliable, il sort son fer à souder et pond l’arrangement qui vous transforme les os démantibulés du squelette en tyrannosaurus royal qui se hâte de dévorer votre femme et vos enfants dans le jardin.

             Si j’aime Led Zeppelin c’est parce qu’ils n’ont jamais fait le même disque. A l’écoute du premier l’on pouvait prévoir le deuxième. Sûr qu’ils nous sortiraient quelque chose de plus fort.  Z’ont ouvert la porte et l’on s’est aperçu qu’ils lançaient sur les pâturages du monde une espèce de mammouth sonore géant. Kitch et monumental. Le rocher qui ne vous tue pas mais qui vous tombe dessus et dont vous n’arriverez pas à vous dégager.

             Après le deux on a eu le trois, on attendait du colossal, de l’éverestien, l’on a pris une giclée spermatique de folk en plein visage. Notons au passage que plus tard certains groupes de musique industrielle ont viré leur cuti en se lançant eux aussi dans un néo-folk-paganiste.  Et puis cette pochette qui tournait comme la terre et qui ne dévoilait rien de très définitif. Genre le messager est le message mais il n’apporte aucun message. Nous refont le coup des petits fenes-trous qui ne dévoilent que l’insignifiance de l’humanité avec la couve de Physical Graffiti. Je sais, j’ai laissé la ruine et les runes du Quatre et The house of the hollies. Mais je suis pressé d’arriver à Presence. Je partage la préférence de Page, c’est l’album du Zeppelin que j’emporterais sur l’île déserte, chère au Cat Zengler, si je ne devais n’en emmener qu’un seul de leur discographie. Parce qu’il comporte Achille’s last stand mon morceau favori du brontosaure, mais avant tout pour la pochette.

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    A première vue, pas inoubliable. Une famille typique américaine ou anglaise. Pas populaire. Middle class. Le père, la mère et les deux marmots. Un peu straight. Coincés du cul en bon gaulois. Un an plus tard, les Sex Pistols ont repris l’idée sous forme d’une bande dessinée pour leur troisième single Holidays in the sun, en 1977. L’esprit punk ressemble à la pelleteuse. Ne fait point dans la subtilité. Ont oublié l’essentiel. L’aspect métaphysique. Pourtant il crève les yeux. Comme l’arbre qui cache la forêt. C’est un objet, posé sur la table, l’a un peu, à mon humble avis, l’aspect géométrique d’un canard. Evidemment il ne représente pas un anatidé. Ni à l’orange, ni   aux olives noires même s’il est noir. En fait ce n’est pas un objet. C’est l’Objet. Dans l’esprit crowleyien de Page il doit équivoquer le mégalithe mystérieux qui surgit au début de 2001 Odyssée de l’Espace. Le Dirigeable aimait flirter avec l’ésotérisme, c’était là son moindre défaut.

    Pour moi, je l’ai identifié au premier coup d’œil. Pas à tortiller. De toute évidence, c’est un ptyx, cet objet mystérieux dont l’absence encombrait les crédences dans le salon vide et mental de Mallarmé. Est-ce vraiment un hasard ( voir notre Kronic sur Maison Rouge dans notre précédente livraison 564 ) si l’on retrouve Stéphane Mallarmé dans cette chronique ? Répondrons-nous à cette angoissante question lorsque nous aborderons dans notre part II la deuxième partie de cette revue ?

    Damie Chad.

     2

             Quel est donc ce bruit dans ma tête. Tremblez chères lectrices, pas de doute possible, reconnaissable entre tous, l’horrifique couinement du coyote. Une légende indienne raconte que si vous l’entendez tout près de votre tipi il annonce votre mort. Même scénario que le tambour des sables, il squatte votre oreille et le lendemain on creuse un trou dans une dune du Sahara pour y jeter votre cadavre. Vous ne me croyez pas, tenez, je vous en ai apporté un !

     LE CRI DU COYOTE N°38 

    Revue des musiques américaines

    ( Hiver 1995 / 25 F ) )

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             Séchez vos larmes, chères lectrices, n’ayez crainte, le glapissement est si horrible que lui-même en est mort. Vous ne risquez rien, l’a disparu durant l’hiver 2021, à son cent-soixante neuvième numéro, après plus de trente ans de bons et loyaux services à la cause du country, des origines les plus lointaines jusqu’aux diversifications les plus modernes… Encore quelques pleurs, vous êtes si charmantes que j’ai envie de boire à cette source, souriez un coyote ne meurt jamais, survit actuellement sur le net et sur le blogpost de Sam Pierre qui chronique les dernières nouveautés…

             Des passionnés, dans la première équipe l’on retrouvait cette génération de collectionneurs et d’amateurs qui ont soutenu mordicus la cause du rock ‘n’roll et de la country durant les années de disette, Marc Alesina, Bernard Boyat, Michel Rose pour n’en citer que trois. Un travail de fond, et de fourmis. Des passionnés. Espérons qu’un jour sortira un livre retraçant le combat de ces pionniers.

             Pour ceux qui ont lu nos deux dernières livraisons, le blog offre une vision bien différente du film Elvis, dans son article A propos du film  Elvis, l’esthétique du mensonge Eric Allart défend bec et ongles la haute figure de Hank Snow. Vingt-deux pages et pas un centimètre carré de blanc, textes sur trois colonnes, mini caractères émaillés quelques photos petits formats en noir et blanc.

             Un peu étrange de lire une revue vieille de plus d’un quart de siècle, tiens cet article qui commence par ‘’Golden Smog est inconnu chez nous’’, je ne crois pas qu’ils soient depuis devenus célèbres, sur Discogs quatre album, le premier en 95 – le Coyotte collait de près à l’actualité – le dernier en 2007.

             N’empêche qur la page de gauche l’on touche à l’intemporel : la chro du coffret What You Been Missin’ de Buddy Holly, ne lisez pas vous en tomberez malade si vous ne l’avez pas.

             Festival country de Mirande d’un côté, tiens en face Lone Riders j’ai failli chroniquer quelques uns de leurs albums en juin dernier. Question livres, le Que-sais-je ? Country Music de Gérard Herzaft, ce mec est une encyclopédie américaine à lui tout seul, et coucou les revoilou Led Zeppelin, les années métalliques de Franck Roy, et une bio de Dolly Parton qui avoue aimer les pâtisseries, Dieu, la musique et le sexe. Dommage, l’on ne pourra jamais s’entendre je n’aime pas Dieu, je le remplace avantageusement par une religieuse au chocolat.

             Passons sur les radios, les concerts, les disques et les news, j’ai gardé le meilleur pour la fin, elle est en couverture : Allison Krauss. Aujourd’hui une grande dame du bluegrass et du country. Née en 1971, l’a commencé comme tout le monde (dans le monde du bluegrass ), par apprendre le violon ( classique )  à cinq ans, à huit elle participe à son premier concours de fiddle… ensuite c’est l’engrenage de quinze à dix-sept ans elle truste toutes les nominations possibles et imaginables dans la difficile sphère de l’herbe bleue, en 1987 elle enregistre son premier album , elle a déjà participé au disque de son frère ( Viktor Krauss ), fait preuve d’un esprit d’indépendance d’autant plus que dans les petits milieux musicaux un tant soit peu traditionnels l’on n’aime guère les mélanges des genres. Le public la suit et la soutient, elle enregistrera notamment avec Union Station, que l’on peut s’appeler son propre groupe à géométrie variable, puis avec The Cox Family en 1994. Le Cri du Coyote s’arrête à peu près à cette date. Ne pouvait pas aller plus loin, et pour cause. Bernard Boyat qui rédigea l’article sans oublier de préciser qu’Alison écoutait aussi bien d’autres choses notamment des fariboles rock ‘n’ roll, ne pouvait pas imaginer quel malicieux clin d’œil le destin adressait à la livraison 38 du Coyote, puisqu’en 2007 Alison enregistrait un album avec le chanteur de Led Zeppelin dont Jacques Bremond dans sa Coyothèque inventoriait quatre pages plus loin les bruyantes années métalliques…  

             Le Cri du Coyotte n’a pas eu l’audience qu’il méritait. Un bon conseil rapatriez les numéros qui vous tomberaient sur la main. Il faut espérer que tout ce colossal travail se retrouvera un jour ou l’autre en consultation libre sur le net. Respect et admiration.

    Damie Chad.

     3

             Le vendeur n’en croyait pas ses yeux. Vous avez eu ça où ! Question pertinente, le magasin regorge de ce genre de bricoles dans lesquelles les amateurs de rock’n’roll aimeraient être enfermés jusqu’à la fin de leur vie ( et plus si j’en juge par le volume ). J’ai indiqué l’endroit. L’a soupiré. L’a hésité. Allez cinquante centimes !

    ROCK BALLAD

     ( 14 F / Septembre 1987. N° 1. )

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             L’est née la même année que Le Cri du Coyote, n’a pas vécu aussi longtemps, l’a rendu l’âme en 89, rien que cela démontre combien les coyauteurs ont dû s’accrocher pour tenir un tiers de siècle. Pourtant Rock Ballad avec son papier glacé, sa maquette davantage aérée offre un sourire moins spartiate que le satané chien des prairies…

             Dans l’édito Bernard Fretin nous apprend que ‘’ Rock Ballad traitera de tout un secteur de la musique rock ignoré ou dénigré à savoir la pop ‘’ j’avoue que ce genre de déclaration me laisse perplexe, je n’aime les étiquettes que lorsque on les fait valser. Surtout que sur la couve les noms de John Cougar Mellencamp et de Little Bob tiltent les regards.

             Un grand article sur Elliot Murphy, deux pages sur les australiens de Celibate Riffles, une seule sur Hour Glass ( avec Greg et Duane Allman ), une interview de Dramarama, deux pages sur les Road Runners ( d’Evreux), le reste de la revue, la moitié, est dévolu aux chroniques, peu nombreuses, de disques…

             L’on ressort de la revue un peu mi-figue, mi-raisin, pas mal, mais il manque un allant, un punch, une cible. Rock Ballad était établie à Bordeaux. Les numéros suivants furent-ils davantage incisifs, je n’en sais rien, peu de traces sur le net…

             Les news signalent l’originalité du groupe rockabilly bordelais Les Frégates. Je tape le nom sur le net qui me renvoie sur leur facebook. Dernier post de mai 2017, ne doivent plus exister, pire que cela, le mec avec le chien sur le quai ( bateaux derrière lui ) c’est Bernard Saubiette, le chanteur, n’a pas survécu à sa greffe… si j’en juge les clichés, z’ont dû donner leurs derniers concerts en 2015… Ça m’a coupé la chique pour écrire cette chro…

    Damie Chad.

     4

    SOUL BAG

     ( N° 247 / Juillet- Août- Septembre 2022 ) 

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             Je ne devrais pas écrire cette kronic sur Soul Bag, suis sûr que dès qu’il aura lue, le Cat Zengler viendra chez moi en prélever les pages 42 à 53, puis par précaution il s’emparera de la revue pour que je ne m’aperçoive pas de son geste ignominieux, ayant réfléchi quelque peu pour effacer toute trace il mettra le feu à la maison, enfin, pour éloigner les soupçons, il boutera l’incendie à toute la ville. Entre nous soit dit il aura raison. Moi j’avais acheté la revue pour Musselwhite sur la couve, c’est en lisant le magazine que je suis tombé sur les douze pages consacrées à Ace Records. Déjà vous comprenez, vous excusez, vous encouragez le Cat Zengler à commettre ces horribles turpitudes. Vous le connaissez, vous l’appréciez au plus haut point lorsqu’il décortique les coffrets Ace, vous savez comment dans ces moments-là sa prose atteint les zones céruléennes de la poésie.

    Ace Records, ce sont les trésors de la musique populaire américaine, préserves et sauvés de l’oubli, en d’inestimables coffrets, si vous ne me croyez pas zieuter les 40 perles épinglées en fin de dossier. Ce genre de lecture est très dommageable pour votre carte bancaire, mais dans la vie faut savoir ce que l’on veut. Ace Records c’est aussi et surtout une aventure humaine, trois amis anglais dépités de ne pouvoir trouver les disques qu’ils aimeraient écouter fondent une maison de disques… Cinq décennies se sont écoulées, se font un peu moins jeunes, pensent à l’avenir, mais avant de monter au ciel rejoindre leurs idoles ils ont remis leur bébé entre de bonnes mains. Normalement si tout se passe bien, dans le demi-siècle qui vient Ace Records devrait continuer…

    Retournons à Charlie Musselwhite. Son patronyme l’indique, il est blanc. Partage cette particularité avec des centaines de millions d’êtres humains. Mais lui ce n’est pas pareil. C’est un bluesman. Certes il y a des milliers de blancs qui jouent du blues, mais lui, provient de la grande époque, l’a côtoyé tous les grands noms, a entendu des histoires incroyables sur Charley Patton et Robert Johnson rapportées par des témoins qui les ont vus et connus. Charlie Musselwhite a joué de l’harmonica avec les plus grands, n’est pas non plus un manchot sur sa guitare, faut l’écouter parler du haut de ses soixante-dix-huit berges, Clarksdale, Memphis, hier et aujourd’hui, le blues est immortel…

    N’ y a pas que ces deux articles, Soul Bag, le magazine du blues et de la soul est inépuisable, vous présente des artistes, des vieux de la vieille, des disparus, des espoirs, de tout nouveaux arrivés, en plus ils les suivent, ne les lâchent pas au cours des années, c’est une des plus vieilles revues de France. Z’ont débuté en 1968 la même année que R & F, z’ont su garder la ligne, le petit fascicule agrafé a connu bien des améliorations et des régressions ( suppression du CD, parution devenue trimestrielle ), il flotte mais il ne coule pas.

    Plus de cent disques chroniqués, deux tiers de nouveautés, un tiers de rééditions, des chros que l’on lit et relit, super informées et judicieuses. L’histoire du blues et des musiques noires décortiquées au fur et à mesure qu’elles se déploient. Un trésor national.

    Damie Chad.

     

     

    ALISON KRAUSS & ROBERT PLANT

    Je n’avais pas prévu cette chronique, donner un verre de vin à un ivrogne qui essaie d’arrêter de boire est une erreur, heureusement dans mon cas je n’ai jamais arrêté de téter au biberon de cette sombre liqueur appelée rock ‘n’roll… Puisque Alison Krauss et Robert Plant sont en train d’effectuer une tournée ( débutée en juin 2022 - terminée en 2023 ) jetons un œil sur les vidéos qui n’arrêtent pas d’affluer sur You Tube.

    Je vous refile les musicos, ce sont les mêmes qui reviennent sur toutes les vidéos :

    Robert Plant : vocals / Alison Krauss : vocals / Jay Bellerose : percussion / JD McPherson : guitar, backing vocals / Dennis Crouch : upright bass  / Stuart Duncan : acoustic guitar, electric 12-string guitar, ukulele, violon, backing vocals / Viktor Krauss : electric bass, electric guitar.

    ROCK’N’ ROLL

    ( Live au Boonaro Festival Music and Arts 17 – 06 – 2022 )

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    Ont inscrit pas mal de titres de Led Zeppelin à leur répertoire. Je me précipite sur Rock ‘n’ roll, parce que Rock ‘n’roll, et parce que je me demande comment on peut chanter encore ce titre lorsque l’on est né en 1948, et comment Alison Krauss pourra-t-elle s’intégrer à cette mécanique de précision. La réponse est évidente. Elle n’y glisse pas le bout de son petit doigt, à peine si on l’entrevoit deux secondes, balançant son corps à quelques mètres de distance. La caméra se fixe sur Robert Plant et ne le laissera pas sortir de son objectif. L’est vrai qu’il est beau, sur le fond bleu de la scène sa tunique blanche le dessine parfaitement, l’est satisfait et tout sourire, splendide notre moustachu chevelu auréolé de sa crinière grisonnante, retentissent les premiers notes, l’affaire devient sérieuse, son visage vous prend un de ces airs méchants qui vous font croire que vous avez peur. Pas de panique l’orchestre y va tout doux, en sourdine presque, garde le rythme originel même si l’on n’est plus au bon temps du Dirigeable, Robert s’empare du micro à deux mains et c’est parti pour la mayonnaise. La voix n’est pas la hauteur, mais il s’en fout, nous aussi, car il a une présence indiscutable et une classe irréfutable. Est follement heureux, sourit aux acclamations qui fusent de la foule, l’on profite du pont pour nous montrer les musicos, tout à l’heure lorsque vieux lion jerkera il rappellera la maladresse fatiguée d’Eddy Mitchell dans son spectacle d’adieu à l’Olympia, il ne fait pas bon de vieillir mais tant que le rock ‘n’roll vous insuffle l’énergie de vivre, le bonheur est tout près. Il s’incline très bas, désigne du geste les musiciens. Pathétique et grandiose.

    WHEN THE LEVEE BREAKS

    ( Festival de Glastonbury / 24 – 06 – 2022 )

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    L’on aime bien Plant, toutefois si l’on pouvait éviter le film un homme se penche sur son passé et si l’on pouvait aussi entendre Alison Krauss chanter ce serait bien. Il suffit de demander pour être exaucé, la vidéo produite par la BBC est de meilleure qualité, et dès le début Alicia est-là dans sa sur-robe flottante un micro devant elle et cerise sur le gâteau elle tient d’une main son violon et de l’autre son archet. Pas de doute l’on va assister à un grand moment. Silence et respect, une des plus belles pépites du Led. Une reprise de Memphis Minnie et de Kansas Joe McCoy évoquant la terrible crue du Mississippi de 1927. La foule se tient coite. Des bannières colorées, au bout de longues hampes sont agitées par le vent. Parfois le cadre s’élargit et l’on aperçoit les écrans géants qui encadrent la scène.

    Les stridences du violon d’Alison soutenu par celui de Stuart Duncan déchirent l’introduction martelée sourdement ( une invention de Bonham ), dans sa chemise bleue Plant est en faction,  visage empierré près du micro, les violons sont maintenant plus graves, la voix de Plant s’élève, il n’a aucun mal à accéder au registre du morceau, merveilleux comme le violon d’Alison marque ces espèces de cassures si caractéristiques de Led Zeppelin, un peu à l’imitation de ces sauts de haies que franchissent les chevaux, la montée au-dessus de l’obstacle, une violente dégringolade et au moment où l’on croit qu’ils  s’effondrent sur la terre, les coursiers reprennent leur galop forcené et foncent illico vers l’obstacle suivant où ils recommencent la même saccade rythmique, Plant mène le chant mais par-dessous coule le miel de la voix d’Alison, les parties d’harmonica  de Plant  de la version originale sont laissées à la virtuosité de Stuart Dunca , claquements de guitares, un son sourd qui vient de très loin et de la poussée sournoise des eaux contre les digues, l’argile du violon s’effrite, la batterie à coups répétés défonce tout et emporte le morceau. Visage rêveur d’Alison les yeux fermés dans la blondeur de ses cheveux… Ovation de la foule. Parfait.

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    CONCERT COMPLET

    ( Tjuholmen Arena - Oslo – 01 -07- 2022 ) 

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    Ce n’est pas le meilleur des concerts de la tournée mais il est complet et cela donne une idée assez précise de la cérémonie. Plant porte beau une superbe chemise de bûcheron à carreaux, Alison dans sa sur-robe flottante à ramages, cette fois-ci à dominante verte, la couleur que la blondeur des filles privilégie. Le plan fixe durant une heure et demie, un peu monotone, permet de voir l’ensemble de la scène et les changements incessants d’instruments de Stuart Duncan. L’orchestre, de sacrés musicos, joue low down, imaginez du rockabilly exécuté avec lenteur, une espèce de vidéo de démonstration pour montrer où les disciples doivent poser les doigts sur les cordes. L’on ne s’y attend pas mais les morceaux les plus vifs sont ceux qu’Alison Krauss chante seule. Lorsqu’elle accompagne Plant, elle se contente la plupart du temps de murmurer, de souligner d’un trait fin son vocal, un tantinet sous-employée, une Ferrari contrainte de suivre une Deux-chevaux. Quant à Plant l’on dirait qu’il a pour objectif de faire oublier ses miaulements zeppelinesques, l’on conçoit qu’il ne puisse plus monter au plus haut de la tour des aigus mais tout de même… soyons honnête, même à bas régime il s’en tire bien, fait preuve d’un savoir-faire indéniable, et possède une prestance naturelle imposante. Son Rock ‘n’roll est bien meilleur que celui de Boonaro mais When the levee breaks n’égale pas celui de Glastonbury. Au final une impression mitigée. L’on a envie de dire ‘’Peut mieux faire’’ mais comme c’est Plant l’on n’ose pas. Damie Chad serait-il un hypocrite ?

    Damie Chad. 

    TINY DISK HOME CONCERT

    ( NPR MUSIC2021 ) 

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             Ceci n’est pas un concert public mais une séance de préparation à la tournée qui suivra. NPR Music est une organisation privée et publique qui accumule du matériel sonore pour les radios. L’enregistrement a eu lieu au South Emporium Studio de Nashville où ils venaient d’enregistrer leur deuxième album  Raise the Roof quatorze ans après leur premier Raising sand.

             Trois morceaux seulement, le Can’t Let Go de Lucinda Williams dépouillé pour ainsi dire de son arrangement rock, n’ont gardé que le squelette de la rythmique dont ils accentuent ainsi le balancement. Chantent à l’unisson, c’est fou comme Alison sonne américain et Plant anglais, remarque un peu naïve mais qui saute immédiatement aux oreilles, pas une question d’accent, mais d’accentuation, ne jettent pas les mêmes mots de la même manière. Plant tout de noir vêtu, une tenue un peu négligée, du moins naturelle, contrastant avec l’ébouriffé recherché de la chevelure Alicia dans sa robe noire éclaboussée de larges fleurs roses aux feuillages verts et bleus...

    La caméra s’attarde aussi sur les musiciens, jouent précis et pénards, donnent l’impression de survoler leur sujet, avoir de tels gars derrière soi doit être un véritable régal pour des chanteurs. Conduisent en souplesse et sans à-coups. A la façon dont ils assurent les ponts donnent l’impression d’avoir vu couler beaucoup plus d’eau qu’Apollinaire dans son poème mirabeaulant.

             A peine terminé Plant annonce une chanson qu’il aime particulièrement le Searching for my love ( 1966 ) de Bobby Moore & the Rhythm Aces ( chanté par Chico Jenkins ), ce fut la  première formation de chez Chess envoyés enregistrer au studio Fame de Muscle Shoals, Alison fait des miracles à elle seule sa voix crée le son particulier du Rhythm ‘n’blues et remplace avantageusement les cuivres que ne possède pas sa formation typiquement bluegrass, Plant se montre aussi à la hauteur, un travail collectif d’orfèvres, de la belle ouvrage. L’on ne quiite pas la musique noire, Alison Krauus se lance dans Trouble with my lover de Betty Harris ‘’ The lost Queen of New Orleans soul ‘’ , écrit par Allen Toussaint, qu’elle présente simplement comme an american song, elle rit lorsque sur le coup Plant fait un pas en arrière comme s’il se sentait de trop devant la porte du paradis, faut un sacré culot pour se lancer dans ce monument, s’en tire comme une reine, ne mise pas sur le groove funky de l’original, elle le remplace par une inclination jazz à la manière de Peggy Lee, tout repose sur la plasticité de la voix, Plant se rattrape sur le refrain, sonne très noir, mais la limpidité du vocal d’Alison emporte le morceau.

             Dans cette vidéo l’on comprend les choix esthétiques de la tournée à venir. Pas d’esbrouffe, l’on chante en quelque sorte à l’économie. Ne pas se donner en spectacle, n’en faire jamais trop. L’on ne cherche pas à impressionner, tout juste à dessiner l’épure, à susciter la beauté par la seule fulgurance de son dévoilement entrevu…

    Damie Chad.