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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 724: KR'TNT ! 724 : LITTLE RICHARD / DES DEMONAS / SPITFIRES / JOAN JETT / MIKE STUART SPAN / LYCHGATE / ÖXXÖ XÖÖX

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 724

    A ROCKLIT PRODUCTION

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    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 02 / 2026

     

     

     LITTLE RICHARD / DES DEMONAS

    SPITFIRES / JOAN JETT  

     MIKE STUART SPAN / LYCHGATE  

     ÖXXÖ XÖÖX  

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 724

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.co

     

     

     

     

    The One-offs

    - Richard cœur de lion

     

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             Revenons un moment à 2016. Un jour, Laurent propose d’aller voir les Real Kids à Caen.

             — Y jouent dans une salle qu’est sur le port. 

             — Quoi, sur le qui ?

             — Sur le port...

             — Ya un port à Caen ?

             Première nouvelle. On savait pas. Et pourtant on a grandi pas très loin. Il suffit de remonter la rue Saint-Jean et de tourner à droite rue de Bernières, et pouf, tu tombes sur un petit port de plaisance. On l’a découvert 50 ans plus tard.

             Gamins, on sortait rarement de notre quartier. L’école n’était pas très loin. T’avais deux boutiques qui faisaient le coin de la rue : la chocolaterie Charlotte Corday, (qui existe toujours), du nom de la conne qui a dessoudé Marat, et juste en face, de l’autre côté de la rue, un chapelier (qui n’existe plus). Aussitôt entré dans la rue Saint-Jean, tu tournais à gauche et tu passais devant le bureau de tabac où notre mère nous envoyait chaque jeudi prendre Nous Deux, Télé 7 Jours et deux paquets de Royales. C’est sur la couve d’un Télé 7 Jours qu’on vit pour la première fois les Beatles : derrière, deux debout, et devant, deux perchés sur des tabourets, sur fond bleu, avec en guise de guirlande une corde blanche passée sur leurs épaules. L’image te parlait, mais tu ne savais pas encore à quoi ça correspondait exactement. C’était juste une question de mois. On prononçait ça les bihatles. Un peu plus loin, il y avait le boulanger qui proposait un délicieux pain carré, qui encore chaud, se mangeait comme un gâteau. En continuant, on tombait sur une agence de voyages qu’on dévalisait régulièrement, car les brochures étaient gratuites. Le jeudi après-midi, on poussait jusqu’au bout de la rue Saint-Jean et on grimpait au château de Guillaume le Conquérant pour aller faire les cons dans les souterrains qui étaient alors en fouille, et qui étaient aussi le refuge des clochards auxquels on jetait des pétards. Avec le p’tit frère, on disposait d’un rayon d’action limité, mais notre soif de conneries était illimitée. On allait au dernier étage des Galeries Lafayette barboter ce qu’on appelait ‘des soldats’, qui étaient le plus souvent des chevaliers du moyen-âge en plastique et richement décorés. Enfin bref.

             Un jeudi après-midi, nous partîmes tous les deux en expédition vers un quartier inconnu, tout au bout de la rue Saint-Pierre. On prit à droite pour remonter une rue tortueuse, la rue Froide. À notre grande stupéfaction, nous tombâmes sur la mystérieuse échoppe d’un bouquiniste : il vendait des livres et des bandes dessinées d’occasion. C’était un paradis pour les grosses araignées noires et poilues. On y dénicha toute la collection des Prince Valiant en grand format.

             Le jeudi suivant, nous poussâmes l’expédition un peu plus loin. Nous passâmes devant un grand tribunal et pénétrâmes dans un quartier lépreux que les Américains n’avaient pas réussi à ratiboiser. Nous tombâmes émerveillés sur une petite boutique extraordinaire qui proposait du bric et du broc, un fouillis d’objets hétéroclites, comme par exemple des porte-clés, qu’on collectionnait. Mais nous fûmes surtout subjugués par deux pochettes de 45 tours qui étaient disposées au pied de la vitrine : une jaune et une bleue. Sur la bleue t’avais une espèce de romanichel dans un costard ridicule avec les bras en croix, un vrai fou, et sur la jaune tu l’avais encore avec les yeux aux ciel et sa coiffure en promontoire ! On s’interloqua :

             — Aw Wop Bop A Loo Bop ?

             — A Wop Bam Boom !

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             Un early choc esthétique. Un séisme juvénile. L’apparition de la Vierge. On est entrés tous les deux dans la boutique d’Ali Baba pour acheter les deux 45 tours. Bien sûr, à cette époque, nous n’avions pas encore de tourne-disque. Il a fallu attendre que le Père Noël nous paye un crin-crin pour pouvoir enfin écouter ces deux 45 tours. Sur le jaune, t’avais «Rip It Up», «Ready Teddy», «Tutti Frutti» et «Long Tall Sally», bon d’accord, c’est du gros ramdam, mais c’est le bleu qui avait nettement ta préférence, avec ce doublon du diable, «Hey-Hey-Hey-Hey» suivi d’«Ooh My Soul», qui te ramonait le wop-a-loop. Le bleu inaugura une vie entière d’écoute de disques. Depuis ce jour de 1964, «Hey-Hey-Hey-Hey» est resté le modèle absolu en matière de sauvagerie, le mètre étalon du blast, l’insurpassable brûlot. Jim Jones est le seul qui ait OSÉ reprendre «Hey-Hey-Hey-Hey», et il convient de le féliciter, car ce petit cul blanc est loin d’être ridicule.

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    Signé : Cazengler, Little Ricard

    Little Richard. Hey-Hey-Hey-Hey/Ooh ! My Soul/Good Golly Miss Molly/Baby Face (N°5). Disques London 1964

     

     

    L’avenir du rock

     - Out Demonas Out !

     

             Comme il a du temps devant lui, l’avenir du rock profite de son errance dans le désert pour faire le point sur sa spiritualité. Il cultive depuis toujours un sens pratique qui lui permet de rentabiliser les temps morts. Alors bien sûr, il ne croit pas aux âneries classiques, ni aux notions de bien et de mal, et encore moins à celles de l’enfer et du paradis. Il ne croit que ce qu’il voit. Et  lorsqu’il se demande où ses pas le portent, il se réfère au destin, la seule concession qu’il puisse faire à l’immatériel. Ainsi, errer dans le désert, c’est marcher vers son destin. Au moins, comme ça, les choses sont claires. Et puisque le destin est éternel, alors il sait qu’il va errer pour l’éternité, ce qui d’une certaine façon le rassure. Il existe des destins bien moins favorables. Il comprend confusément qu’il vient de s’inventer un mythe confucéen. Alors il reprend tout à zéro pour être sûr de son coup - marcher, destin, éternel - et il en arrive à la même conclusion : errer pour l’éternité. Il se sent à la fois tributaire de sa raison et victime de son enthousiasme. Il est tellement absorbé par son postulat qu’il n’a pas vu arriver le diable.

             — Alors, avenir du rock, on gamberge ?, lance le diable d’une voix formidable.

             — Chuis pas surpris de vous croiser dans cet enfer. Et puis sachez bien mon vieux Satan que vous ne m’avez jamais impressionné.

             — Misérable imbécile, comment oses-tu défier le diable ?

             — Je ne crains ni la mort ni le diable, c’est pas la peine de me faire vos gros yeux, ça ne marche pas avec un mec comme moi.

             — Ahh Ahh Ahh ! C’est bien la première fois que j’entends de telles balivernes ! Et si tu ne crains ni la mort ni la diable, que crains-tu donc, misérable avorton ?

             — Des Demonas !

     

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             Il semblerait que Des Demonas aient eu l’idée de renouer avec le mythique ramshakle d’In The Red. T’as deux albums pour y voir plus clair : le premier album sans titre paru en 2017, et Apocalyptic Boom Boom, paru l’an passé.

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             L’album sans titre est une bombe de modernité. T’as déjà ce black Jacky Couguar qui chante bien, mais t’as en plus un vétéran de toutes les guerres à la gratte, Mark Cisneros, qui a battu le beurre avec The Make Up, puis gratté ses poux pour Kid Congo. Tu sais que t’es sur In The Red dès «The South Will Never Rise Again». Le Couguar deliver the goods ! Oh les gerbes ! Puis t’as le «Tuff Turf» bien explosé du bananas, le Couguar est complètement nuts. Ça pue encore la modernité dans «Lies», ça gicle de partout. Vitalité et modernité sont les deux mamelles des Des Dem. L’angle de «Sideways Man» est un peu plus new wave, mais le Couguar se lance tellement bien dans la bataille qu’on leur pardonne. Ça vire absolute beginner d’extrême onction. Et puis t’as un «Psychedelic Soldier» écrasant de power définitif. T’assistes là à un fantastique déroulement du dévolu. Le phénomène n’est pas courant, aussi faut-il en profiter. Les Des Dem te rappellent la claque de Davila 666 : avec «Brown Rooster», ils tapent dans le même genre de registre : power + unexpected. T’as de l’allure jusque dans les os du beat. Explosif ! Tu retrouves encore toute la musicalité d’In The Red avec «Do No Wrong». Accès direct à la modernité, avec le foutoir habituel - I wanna die black the blue suede shoes/ I do no wrong - Quelle énergie du son ! Ces mecs jouent à la vie à la mort d’In The Red. Encore de l’excellente dégelée avec «Golden Eggs». Ils n’en finissent plus d’arroser dans la joie et la bonne humeur. Fin de parcours avec le pur blast de «Teen Stooge». Attaque de front. Sans pitié. On retombe dans les racines d’In The Red. Ça cogne dans le bastingage, avec de l’harsh killer solo à rallonges. Fabuleux killer ! Cisneros forever ! T’es sur In The Red, avec les mêmes pochettes qu’avant, la même avant-garde gaga, la même pulsation du trash, la vraie vie de l’underground US.

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             Leur deuxième album s’appelle Apocalyptic Boom Boom. Malgré ce joli titre, il est nettement moins bon que le premier. Plus groovy, dirons-nous, plus hanté, plus Des-Demonic. Avec le morceau titre, ils plongent dans les ténèbres de l’heavy doom. Jacky Couguar adore ça. Mais ils ont perdu leur niaque d’In The Red. Cisneros finit le cut en mode dentelle de Calais. Il faut attendre la B et «Elvis & Nixon» pour trouver des gros accords garage. Ça pulse dans l’In The Red, mais c’est pas bon. Ils sauvent les meubles avec l’excellent «Miles Davis Headwound Blues», le Couguar se jette enfin dans la bataille et ça finit par prendre feu. Puis Cisneros s’en vient hanter «Backwards Man» et il te file ta dose. Tu devras te contenter de ça.

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             Muni de ces deux aperçus, tu files au Club. Ça fait un bail qu’on a pas vu un groupe In The Red sur scène. Le Couguar arbore un fantastique T-shirt, «Trump is a pig». Comme ça au moins les choses sont claires. C’est un slogan qui devrait vite devenir universel. Ils démarrent avec le «Tuff Turf» du premier album et, intérieurement, tu pries Dieu pour qu’ils restent le plus longtemps possible sur les cuts

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     du premier album. Te voilà au pied d’une montagne nommée Mark Cisneros, la hauteur de cette incarnation parfaite du garage underground américain te donne le vertige, ce vétéran gratte les poux fielleux et acides, perçants et cintrés, coriaces et corrosifs, il gratte les poux que tu préfères, les poux étrusques et étranges, les poux denses et dantesques, les poux qui grattent et le poux qui puent, les poux fidèles et les poux qu’on épouse, les poux qui puisent et les poux qui poissent, les poux qui pissent et les poux qui passent, les poux qui piquent et les poux qui percent, les poux d’impair et passe et le poux de bonne aventure, les poux d’avant-garde et les poux d’arrière-cour, les poux qui mirobolent et les poux qui astrobolent, tout repose sur lui, Mark la montagne gratte une patte en avant, prodigieusement concentré. Il a des allures de

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    géant. Et comme c’est souvent le cas, Dieu n’a pas entendu ta prière car voilà que nos amis Des Domonas tapent dans le deuxième album. Fuck ! On reconnaît tous ces cuts qui retombent comme des soufflés, «The Duke Ellington Bridge», «Fascist Discotheque», «Restructuring», mais heureusement «Miles Davis Headwound Blues» relève un peu le niveau. Fantastique version de «The South Will Never Rise Again» vers la fin du set, belle tranche palpitante de garage cahotant, c’est là qu’ils font la différence et qu’ils renouent avec ce qui fait la spécificité d’un label comme In The Red : le garage d’avant-garde et l’harsh du son. En rappel, ils tapent «The Ballad Of Ike & Tina» et blastent pour finir un fantastique «Psychedelic Soldier» tiré du premier album. L’honneur est sauf.  

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    Signé : Cazengler, Demonaze

    Des Demonas. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Des Demonas. Des Demonas. In The Red Recordings 2017

    Des Demonas. Apocalyptic Boom Boom. In The Red Recordings 2024

     

     

    L’avenir du rock / In Mod we trust

    - Light my Spitfires

             On s’amuse bien le mardi soir chez l’avenir du rock, en son coquet salon de la rue de Rome. Le Cercle des Pouets Disparus est à nouveau réuni pour une séance d’automatisme psychédélique de la pensée en dehors de toute contrainte marmoréenne ou esthétique. Le thème de la soirée est le fire, c’est-à-dire le feu sacré, l’emblème de la confrérie. Comme d’usage, Paimpol Roux s’expose le premier, c’est un sanguin, un téméraire, il pointe un doigt noueux vers le lustre de cristal et lance d’une voix de stentor celtique :

             — I âm... the god... of hellfire !

             La petite assemblée pousse un oooouuuh d’admiration symbolique. Galvanisé par la chaleur de la clameur, Paimpol Roux reprend, avec une spontanéité qui n’a d’égale que l’inénarrable élégance de sa crinière échevelée :

             — Côme on baby ! Light my fire !

             Et il ajoute en s’étranglant d’extase mystique :

             — Try to set the night on fiiiiiiiiiiiiiiiiiiire !

             Les Pouets Disparus applaudissent à tout rompre et entonnent, en tapant du pied :

             — Une autre ! Une autre !

             Dopé par ce rush quintessentiel, Paimpol Roux lève les deux bras au ciel, et puise, au plus profond de son larynx d’airain :

             — The fire of lôve... is burning me...

             Et il ajoute, en s’écroulant à la renverse sur le guéridon Louis XV :

             — The fire of love won’t let me be...

             — Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre !

             Paimpol Roux se relève péniblement et ramasse le seau à champagne qu’il a entraîné dans la chute de son règne. Il sort un grand mouchoir à carreaux de la poche de sa vareuse en satin vert émeraude, et lance d’une voix de capitaine de flibuste :

             — Vive le fire des Spitfires !

     

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             Incroyable que Paimpol Roux connaisse les Spitfires ! Il est vrai que l’avenir du rock n’invite pas n’importe qui chez lui. C’est, comme on dit, du trié sur le volet.

             Autre chose : les Spitfires sont un groupe Mod anglais. Ils devraient donc apparaître dans la célèbre rubrique ‘In Mod We Trust’, mais pour de sombres raisons éditoriales, l’avenir du rock a décidé unilatéralement de fusionner les deux rubriques.

             Et comme nous ne sommes plus à une coïncidence près, les Spitfires jouent dans le coin, alors on suit le conseil de Paimpol Roux et, sans plus réfléchir, on se précipite à la Traverse.

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             En préliminaire, tu vois Billy Sullivan arriver sur scène en mohair tonic gris passé sur un polo bordeaux, chaussettes assorties au polo et mocassins noirs. Il accorde sa Ricken et tire bien les cordes pour les mettre en condition. Coupe de cheveux early Small Faces. L’ensemble coupe/pretty face/mohair/Ricken est l’une des images qui dit le mieux la perfection du rock anglais. Il faut savoir que ce genre de petit mec ne vit que pour ça, la culture Mod. Comme l’a si bien dit Eddie Piller dans Clean Living Under Difficult Circumstances: A Life In Mod – From the Revival to Acid Jazz, ça n’est possible qu’en Angleterre.

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             T’as le look et t’as le rock. Les Spitfires sont trois : un petit batteur hautement tonique, un bassman qui ne la ramène pas mais qui fait son Ox dans son coin, et Billy Sullivan superstar. Oh bien sûr, il sonne un peu comme Paul Weller, mais il faut le voir faire le show, c’est un spécialiste du Mod rush, des soudaines montées d’adrénaline, il peine à contenir sa fougue, il est mille fois plus électrique que tous les garage-bands réunis, c’est un peu comme s’il lançait des petits éclairs, tout dans son jeu dit la gloire des Mods anglais, cette façon qu’il a de plier la jambe en l’air, de jeter la tête en arrière au coin d’un couplet, de pincer les cordes avec ses gros doigts agglutinés, cette voix sourde qui dit les Mods mieux que tout le reste, et cette extraordinaire faculté à déambuler sur la grande scène en grattant d’hallucinants mish-mash toniques de Ricken, t’en reviens pas de voir un mec aussi accompli, aussi brillant, aussi électrique, aussi pur. Billy Sullivan te bluffe, même si t’aime pas trop les Jam, il est inféodé, c’est évident, mais on voit plus en lui l’early Pete Townshend que Weller, car il a cette grâce de l’invincibilité, on pourrait presque dire cette grâce de la jeunesse éternelle. T’es sûr et certain que dans 20 ans, Billy Sullivan aura la même gueule. On prend les paris.

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             Il attaque son set avec «The Great Divide», le cut d’ouverture de bal de MKII, son dernier album et le boucle avec «4am» tiré de son premier album, Response. Il boucle son rappel avec «The New Age» et «Over And Over Again» tirés de Year Zero. Il peut taper dans ses réserves, pas de problème.

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             Tu ramasses MKII au merch du p’tit batteur. Tu retrouves «The Dreat Divide» et son fond de ska dans la rythmique. C’est très anglais et c’est la raison pour laquelle ça ne marche pas en France. On retrouve cette ferveur ska dans «When Did We Go Wrong», c’est même de l’heavy ska, ça tape dur, il combine l’énergie du tonic suit avec celle de l’hard ska. Mais les autres cuts sont trop pop. Il propose une pop anglaise surchargée. On retrouve un petit éclair de Mod craze vers la fin avec «The Witing’s On The Wall», mais c’est pas si bon.

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             Pour te replonger dans l’excellence du set, il vaut mieux écouter le Live At The Electric Ballroom paru en 2022. Tu ne perdras pas ton temps. Tous les ingrédients sont là : la tension, le chant sourd, le ska beat. On ne peut pas nier cette ferveur. Il boucle son balda avec un «Stand Down» somptueusement cuivré et chanté à la sourde. Et ça continue en B, tout est gorgé de clameurs anglaises et de nappes de cuivres et il enfonce bien le clou du New Age dans «New Age», ça cuivre à la vie à la mort. Quelle insistance ! En C, on flashe facilement sur «Over & Over Again» : pop dense, charnue, tendue, toujours chantée à la sourde. Et en D, t’as deux énormes compos, «Something Worth Fightin’ For» et «Return To Me». C’est de la belle dramaturgie cuivrée, le p’tit Billy fait preuve de grandeur atmosphérique, ça pèse son poids, et il regagne la sortie avec «I’m Holdin’ On». Il renoue avec le r’n’b à l’anglaise ! Tu finis par te faire avoir. Ce mec est brillant, même s’il paraît extrêmement austère.

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             Chouette s’est-on dit quand on a mis le grappin sur Response, le premier album des Spitfires. Joli quarteron de Mods anglais, on va se régaler. C’est vrai qu’ils ont le look, les coupes et les Ben Sherman. Au dos, on voit une Rickenbacker adossée à un ampli Orange, donc ça renvoie plus aux Jam. Effectivement, «Disciples» sonne comme du pur Weller, joué au beurre appuyé et bien décidé. Très bardé et même très bardant, ils sont dedans, mais dedans quoi ? Dans cette petite surexcitation de pousse-toi-de-là que-je-m’y-mette. Ils se déclarent au fisc Mod. Pas de surprise, c’est du sur-cousu de Bespoké. Il faut attendre «Escape Me» pour s’intéresser vraiment au groupe. Voilà un cut chargé de son jusqu’à la gueule, comme on le dit d’un canon. Billy Sullivan est un clone pur de Weller, il chante à l’astonish atonality, derrière ça bombarde sec avec des cuivres, et un solo de sax vient jeter de l’huile sur le feu de l’enfer Mod. C’est brillant. On dira autant de bien de «Spoke Too Soon», le slow super-frotteur des Spit, bien monté en noise, imparable, oui, imparable c’est le mot, ils flirtent avec le Mercury Rev, c’est assez engagé et ils terminent avec un bouquet final en forme d’apothéose. Alors on applaudit. Retour au big holdin’ on avec «I’m Holdin’ On», embarqué au pur raw Mod energy. À tomber ! Dommage que Billy Sullivan ne fasse que du Weller. D’autres cuts sont trop Jam pour être honnêtes. Par contre, «Words To Say» tape dans le mille de la cocarde. Here we go ! Pumping Mods, excellente pulsion des Watford Mods. C’est presque du forever. Ils restent dans cet éclat du Mod power avec «When I Call Your Name». Ils font exploser leur box office, ils sortent des recettes à base de nitro Mods, ça saute à tous les coups, ils sont capables de grosses envolées dévastatrices, c’est plein de veines, plein de vitalité pré-pubère, ça vire mad Mod frenzy. Ils jerkent le Mod power. 

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             La grande qualité des Spitfires, c’est l’ampleur du son et leur grand défaut, c’est un appétit démesuré pour le mainstream sound. Paru en 2016, A Thousand Times est un album qui laisse perplexe. Billy Sullivan chante trop, il se positionne dès le morceau titre au sommet du pop Mod sound anglais. Il a même du mal à respirer dans les paquets de mer. On croirait qu’il chante au large de Terre Neuve. Il invente un genre nouveau : le big Atmospherix de Terre Neuve. Si tu veux goûter au fin du fin, c’est-à-dire au pur British sound, il faut que tu ailles tout de suite écouter «I Don’t Even Know Myself». Billy Sullivan fait du Moz, avec une big prod et des échos de voix auxquels se mêlent des échos de trompette et de Blue-beat. Ils développent des dynamiques infernales et du coup, ils déboulent dans la cour des grands. L’autre point fort de l’album s’appelle «On My Mind» et ça frise le sous-Weller, mais ils savent développer leur potentiel et cavaler dans leur Wall of sound. Billy Sullivan chante déjà d’une voix de vieux et invente un deuxième nouveau genre : the Wall of Mod. Les Spitfires jonglent avec les raz de marée et les overwhelmings, enfin tout ce qui peut dépasser les bornes. Billy Sullivan veut de toute évidence laisser sa trace, alors il charge sa barque. «Last Goodbye» est chargé de son à outrance, tout est claqué du beignet, trop claqué, trop chargé, mais de quoi se plaint-on ? «Day To Day» flirte atrocement avec le mainstream, jusqu’au moment où ça bascule dans un fabuleux shake de Spit et ils développent un shuffle inespéré. Ces mecs sont dans la vie. Ils semblent vouloir revenir au Mod Sound avec «So long», c’est assez fin et en même temps bardé de tout le barda du régiment. Dans le booklet, on voit des images clés, la pochette d’un album de Curtis Mayfield et un truc des Redskins, plus la couve du Clockwork Orange d’Anthony Burgess. Nous voilà renseignés. On s’amourache des violentes escalades qui animent «The Suburbs» et Billy Sullivan frotte son «Return To Me» au groove reggae, il se frotte à tout, il est frotté d’office et un solo coule entre les cuisses du groove.

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             Pas de surprise avec Year Zero, paru en 2018. C’est le mélange habituel de ska et de MODus Cubitus. Les Mods se régaleront de «Sick Of Hanging Around». Les Spitfires cherchent l’autre passage, celui du hit mélodique heavily orchestré. Ils ont pas mal de ressources, c’est aussi complet que peut l’être le riz complet. Les solos de trompettes indiquent clairement les voies du seigneur, celles qu’on dit à juste raison impénétrables. Encore de la bonne énergie sur «The New Age». Ça bouillonne de Mod craze. Rien qu’avec ces deux cuts, ils sauvent leur album. Que peut-on dire du reste ? Oh pas grand-chose d’intéressant. «Remains The Same» flirte avec le ska Weller, mais ça tourne vite à la caricature. Billy Sullivan avance à la force du poignet, aidé par une trompette. Les cuts suivants sont un peu trop Jammy pour être honnêtes. Billy Sullivan et ses amis créent une sorte de power populaire à base de reggae et d’indicibilité working class mal dégrossie. Ça sent le Ben Sherman mal lavé. Il chante «Over & Over Again» à l’Anglaise de hit-parade. Ça update trop. Malgré sa voix ingrate, il parvient cependant à imposer sa présence sur les ruines de l’Empire britannique. Il puise énormément dans le groove des West Indies. Sur la photo qui se trouve à l’intérieur du digi, ils se sentent très concernés. Tu veux briller en société, Billy, alors vas-y, brille. Les Spitfires tapent «Move On» au dub de quartier. Ils restent dans le feu de leur action avec des trompettes, c’est très speed, comme l’indique le titre. Ils terminent avec un autre dubby dubbah, «Dreamland». En fait, ça les honore, car Billy dub it right, et ça en dit long sur la pureté de ses intentions. Pas question de déroger, il faut y aller.

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             Il n’est pas surprenant de voir les Spitfires débarquer sur Acid Jazz avec leur quatrième album, l’excellent Life Worth Living. Acid Jazz est un des labels qui fait partie comme Fat Possum des composantes de l’avenir du rock. Tant que ces mecs-là sont aux manettes (Eddie Piller et Matthew Johnson), l’avenir du rock peut naviguer en père peinard sur la grand-mare des canards. Comme Bette Smith avec la Soul, les Spitfires redorent le blason du Mod Sound avec une stupéfiante énergie. En bons Spitfires qui se respectent, ils font feu de tout bois dès «Start All Over Again». Pas de titre plus prophétique, ils amènent ça avec des cuivres, ils se prennent un peu pour le Weller, ils sont déterminés à vaincre et ils vainquent. Ils sont même écrasants, avec leurs chœurs de cathédrale. Ils basculent - et nous avec - dans l’overwhelming. Deux cuts mériteraient de devenir des hymnes du Mod Sound : «Tear This Place Right Down» et «Have Your Way». Le premier est sacrément cuivré de frais, on se croirait sur le dance-floor du Wigan Casino, c’est un fantastique shoot d’exaction modéliste, ils jouent leur carte à fond. Ils explosent le deuxième à l’energy black-bomber, grosses veines dans le cou et cheveux taillés court. Quelle science de la teigne ! Ils partent aussi à l’aventure sur deux ou trois cuts, comme «It Can’t Be Done» (heavy Mod Sound avec de l’harmo intentionnel), ou encore «Kings And Queens», qui va plus sur le blue-beat de l’épicier du coin. Ils sont nourris de ça, avec un chant trop généreux qui risque de les précipiter dans le mainstream. Ils restent dans l’excellence blue-beat avec «(Just Won’t) Keep Me Down». On les voit danser comme des scarabées dans les pubs des suburbs, ils sont en plein dans leur trip Mod, avec toute l’énergie West Indies, c’est un truc assez vif. Et puis avec «Tower Above Me», ils vont droit sur le Mod pop, on les accueille à bras ouverts, même s’ils trempent parfois dans des resucées. Mais c’est bien foutu, comme chez Moz. Ben Sherman & tattoos, les images du booklet sont très belles, bien suburbic. Billy Sullivan se bat sur toutes ses chansons, il frôle parfois le gothique, comme le montre «Make It Through Each Day» et donc il perd des points dans les sondages. Il faut faire gaffe, p’tit Billy à ne pas trop bien chanter, car tu risques d’aller péter plus haut que ton cul comme d’autres avant toi, et ce n’est pas un spectacle très plaisant.  

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             Encore un petit coup d’Acid Jazz avec Play For Today. Bon, c’est pas l’album du siècle, mais t’as une prod qui défie toute concurrence. «Save Me» te saute au pif, pulsé par un heavy drive de basse. Oh ça sent bon la big Mod craze, mais c’est un peu plus sophistiqué. Le p’tit Billy flirte par mal avec la new wave avec les cuts suivants et ça peut indisposer. Retour aux affaires sérieuses avec un «Did You Have To Go?» fantastiquement orchestré. Il grimpe au paradis du paradigme. Le seul vrai cut de Mod craze sera ce «Spoiler Alert» bien gratté à la cisaille. Dernier coup de prod avec «Costa Del Mundane», on peut parler d’extrême pop d’Acid jazz ultra produite. Te voilà bluffé.

    Signé : Cazengler, Spitfoireux

    Spitfires. La Traverse. Cléon (76). 31 janvier 2026

    Spitfires. Response. Catch 22 Records 2015

    Spitfires. A Thousand Times. Catch 22 Records 2016

    Spitfires. Year Zero. Hatch Records 2018

    Spitfires. Life Worth Living. Acid Jazz 2020

    Spitfires. Play For Today. Acid Jazz 2022

    Spitfires. Live At The Electric Ballroom. Catch 22 Records 2022

    Spitfires. MKII. Bellevue Music 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

    (Part Two)

     

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             Dans Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett, Dave Thompson suit méthodiquement la carrière solo de Joan Jett. Il passe tous les albums au peigne fin et donne quelques informations sur le destin des anciennes Runaways. Jackie Fox

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     devint une spécialiste de la juridiction artistique. Sandy West travailla pour un gros dealer local, et Lita Ford rêvait de faire un retour fracassant. Mais pour Joan, les temps sont difficiles, car aucun label ne veut d’elle. On disait qu’elle ne savait pas chanter. Par miracle, Kenny Laguna, vétéran des circuits de production, la prend sous son aile et fait jouer ses relations. 

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             Le premier album solo de Joan s’intitule Bad Reputation. Dès le morceau titre, elle donnait le ton : glam-punk. Morceau excellent, devenu un classique. Elle fait sa vaurienne. Elle essaie de s’imposer. Par facile, pour une jeune femme de s’imposer dans le monde du rock électrique, essentiellement masculin. Mais Joan a décidé de s’accrocher. On sent bien qu’elle en veut, qu’elle est teigneuse. À sa façon, elle créait un style avec « Bad Reputation ». Steve Jones et Paul Cook jouent sur deux morceaux, « You Don’t Own Me » (reprise de Lesley Gore) et « Don’t Abuse Me », mais il ne se passe rien de particulier, hormis le killer solo en deux notes que place Steve Jones dans « Don’t Abuse Me ». Elle fait deux reprises de Gary Glitter, « Do You Wanna Touch Me (Oh Yeah) » et « Doing All Right With The Boys ». Elle joue la carte du real glam stomp drumbeaté à la Top Of The Pops, bardé d’accords en disto et bien espacés, comme le veut la règle. Elle adore le gros son imparable. Joan nous emmène dans son jardin magique, dans sa prédilection, sur sa terre promise, dans son intimité. Le glam est son bras armé, sa raison d’être. Parmi les autres invités de ce disque, on trouve Sean Tyla qui gratte sa gratte dans « Jezebel ». Elle finit avec une belle reprise musclée du « Wooly Bully » de Sam The Sham. Et puis voilà.

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             Son second album s’appelle I Love Rock ‘N Roll. Au moins avec elle, les choses sont claires. Le morceau titre est aussi un beau classique glam pur jus. Elle respecte bien les règles d’or du glam à l’ancienne : bon son, bon drumbeat et jolies manières au chant. Elle tente une reprise du « Crimson And Clover » de Tommy James, en mode heavy. Elle tente d’en faire un gros hit ventru. Elle frôle la vérité. Mais l’hit de l’album, c’est une reprise du Dave Clark Five, « Bits & Pieces ». En plein dans le mille ! Solide prouesse de glammeuse, ça stompe pour de vrai, t’as le real deal avec un chant en retrait. Elle œuvre au guttural. Dans « Oh Woe Is Me », elle revient à Keef par sa façon de claquer sa ruffalama. Elle chatouille les bollocks du rock avec inspiration. On ne pourra jamais lui enlever ça. Et elle finit avec un beau shoot de power-pop, « You Don’t Know What You’ve Got ». Elle rugit comme une lionne. Sacrée Joan, dans son genre, elle restera la meilleure.

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             Album arrive dans les bacs en 1983. On y trouve une superbe reprise du fameux « Everyday People » de Sly Stone - Ouuuh cha cha - bien dotée et inspirée. On sent le répondant. Elle tape ensuite dans les Stones, avec « Star Star » mais elle sonne encore comme une ingénue libertine. « The French Song » est beaucoup plus solide, car claqué aux accords de la cavalcade - J’aime faire l’amour surtout à trois - et elle riffe gras, bien à cheval sur les ambiguïtés de la partouze. Avec « Tossin’ And Burnin’ », elle s’énerve et ça lui va bien. C’est un beau cut de pop de juke. Elle passe un joli classique sous le manteau. Franchement, c’est un étrange mélange de rudesse hollywoodienne et de belle pop américaine. Joan s’en sort admirablement. Elle claque « I Love Playing With Fire » à l’accord et le chante avec une pointe de colère, mais ça sent le déjà vu. Elle prend « Had Enough » à l’anglaise, avec un petit filet de morve à la Rotten.

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             Glorious Results Of A Misspent Youth grouille de hits. On voit rarement des albums aussi bons dans les bacs des marchands. Elle attaque avec une belle retape de « Cherry Bomb », le vieux hit des Runaways. Elle fait son cirque - Hello Daddy ! Hello Mom ! - et elle ch-ch-ch-cherrybombe oh yeah ! Admirable ! Elle tape ensuite dans son idole Gary Glitter avec « I Love You Love Me » et fait du heavy glam extravagant. Elle n’hésite pas à faire main basse sur l’empire de ce vieux pervers. Avec « Frustrated », elle délivre sa vision de la pop à grosse bassline. Ça devient très vite fascinant car le cut est solide, malgré un refrain un peu faible, mais elle repart aussitôt après en walking bass. Elle fait son teenage rampage. Avec ce cut, on a tout ce qu’on aime dans le rock. On retrouve la grosse ambiance glam cadavérique qu’elle affectionne particulièrement dans « Talkin’ Bout My Baby », vraie pièce de choix chantée au chi-chi et agrémentée de cris d’hyène des faubourgs. Elle tape dans le pur génie de juke et envoie un solo tordu qui boite. Avec « Need Someone », elle fait du Brill musclé. C’est bourré d’énergie. Joan Jett s’y montre démoniaque. Elle sait allier le sucré et le power. Elle tape un peu plus loin dans le boogie des diables réunis avec « New Orleans », un classique de Gary US Bonds. Gary fait les chœurs. Et ça devient tout simplement énorme. Plus énorme ? Ça n’existe pas. S’ensuit un « Someday », gros groove reptilien sur lequel on marche et dont la peau éclate - Splish splash. Retour foudroyant au glam avec « Push A Stomp » - I say hey hey ! - Joan grimpe directement au firmament du glam, sans demander l’avis de personne. Glorious Results Of A Misspent Youth mérite vraiment sa place dans ton étagère.

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             Good Music passe un peu inaperçu, en plein cœur des années 80. Elle tape dans « Roadrunner » et se prend pour les Modern Lovers, mais elle n’a pas la voix pour ça. Ni pour « Light Of Day », où elle veut passer pour plus méchante qu’elle n’est en réalité. Dommage, car cette compo montée sur un beat glam est rudement solide. L’hit du disque, c’est bien sûr « Black Leather », monté sur un riff insolent et elle nous balade au talking-jive de rapper. Elle sait swinguer un beat. Dommage qu’elle ne le fasse pas plus souvent. Son truc sonne comme une vraie bête de juke. C’est là qu’on reconnaît la grande Joan, la petite punkette de Los Angeles. Sa diction de street girl ne trompe pas. Elle revient au vieux beat Glitter avec « Just Lust », orné d’un joli solo traversier, puis elle tape dans Jimi Hendrix, comme le fait Chrissie Hynde : elle sort une cover musclée d’« You Got Me Floatin’ ». Tout le psyché d’origine est au rendez-vous. Joan se réconcilie avec l’inspiration. Elle redevient la petite teigne qui ne se laisse pas faire. Elle chante ensuite « Fun Fun Fun » un peu faux, mais les Beach Boys au grand complet volent à son secours. Ils sont tous là, Carl Wilson, Mike Love, Al Jardine et Bruce Johnston. Magnifico.

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             Up Your Alley sort en 1988 et elle attaque avec un vieux glam défraîchi à la Glitter, « I Hate Myself For Loving You ». Elle pousse ses raoouuuhhh de petite panthère d’Hollywood, et Ricky Byrd place l’un des solos dont il est le plus fier. Il se dit d’ailleurs inspiré par Leslie West et Jeff Beck, ce qui n’est pas rien. Elle fait une reprise de Chucky Chuckah, « Tulane », bien tapée au beat, mais désolé, Joan, tu ne feras jamais le poids avec un mec comme le vieux Chucky Chuckah. Elle essaie de se rattraper avec les Stooges et saute sur « Wanna Be Your Dog », et c’est raté, car elle chante mal. La pauvrette chante par les narines et elle pousse un petit euhhh juste après le fatidique face to face. Elle croit qu’en imitant un chat qu’on torture elle va pouvoir chanter comme Iggy. C’est atrocement prétentieux. Cette reprise est le comble du déballage de mauvais goût. C’est la raison pour laquelle elle s’est discréditée, à l’époque. On pense à ces mauvais frimeurs des Guns N’ Roses qui se prenaient pour Ron Asheton. Dans cette version inepte, Joan ramène son cher cocotage, ce qui n’a rien à voir avec les Stooges. Mais comme elle est l’enfant terrible du rock américain, on lui passe tous ses caprices. Elle revient ensuite au glam avec « I Still Dream About You ». Il faut un peu de courage pour aller au bout de cet album.

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             Avec Notorious, Joan nous repond un fantastique album. Ça démarre en trombe avec « Backlash », une excellente pièce de rock électrique, co-écrite avec Paul Westerberg. C’est digne des Stones, mais avec de l’épaisseur en plus. Elle nous claque ça au beignet de l’accord. Franchement, c’est elle que les Stones auraient dû embaucher, pas Mick Taylor. Autre perle : « The Only Good Thing » clap-handy dès l’intro et montée sur un riff de gras double. Joan est particulièrement bonne sur ce genre de coup de force. Elle voulait devenir rock star ? Elle est devenue rock star. Elle joue le jeu à fond. Son cut éclate au ciel, dans des tons bien glam. Avec « Nachismo », elle va chercher le gros beat. C’est battu à l’encan. Cut extrêmement intéressant car inspiré et monté sur une basse chantante, un vrai hit de juke. Ils sont trois et Joan envoie ses waouuuh juste quand il faut. Solo à la ramasse, claqué par derrière. C’est tout simplement exceptionnel. On croit que c’est fini, pas du tout. Elle passe une nouvelle vitesse avec « Tradin’ Water » monté sur le beat de Gary Glitter. C’est de l’heavy glam. Elle a tout compris : le stomp et la teigne glitter. Franchement, on peut écouter Joan Jett les yeux fermés, elle ne prendra jamais les gens pour des cons. Elle finit avec un « Wait For Me » claqué au glam angelino. Elle monte son truc à l’œuf de la mayo, le bat au clap-hands et tend l’ambiance avec le suspense du glam. 

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             The Hit List est un album de reprises. Alors, attention aux yeux. Tout le monde n’est pas David Bowie, comme dirait Aragon. Ça commence très mal avec « Dirty Deeds » d’AC/DC. Absolument aucun intérêt. Il faut attendre « Pretty Vacant » pour commencer à rigoler un peu. On entend un gros pounding destiné à singer Paul Cook. Joan descend directement dans le cut - I’ve got no reason it’s all too much - et on reste bien sûr dans la nostalgie des Pistols. Le son est bon, car Joan respecte le travail de Steve Jones. Elle force adroitement sa voix et écrase ses mégots-syllabes. Puis elle tape dans Ray Davies avec une reprise de « Celluloid Heroes ». Le son est là, mais sa voix de fille ingrate ne colle pas à l’esprit chaud de ce classique. Elle ne dispose pas de la grâce requise pour ce genre d’exercice. Elle tape ensuite dans le « Tush » des Zizitops. Elle a beaucoup de chance, car son guitariste gratte des poux sérieux. Elle devient beaucoup plus ambitieuse avec sa cover de « Time Has Come Today ». Elle tente désespérément de compenser le brasier perdu au chant par sa morgue, et ça marche. Joan Jett s’attaque à des classiques hyper-chantés qui sont des modèles de raunch - Rotten, Gibbons et Chambers ne sont pas des petits chanteurs à la Croix de Bois, alors il faut rester prudent - ah ah ! - et elle essaie de pousser du nez. On aime bien Joan pour sa détermination exceptionnelle, même si elle frise parfois le mauvais plagiat. Puis elle refait comme Chrissie Hynde, elle retape dans Hendrix avec « Up From The Skies ». C’est un vrai suicide. Quelle folle ! Le résultat est atroce. Elle essaie le Jetter Hendrix. Bizarrement, c’est peut-être sa meilleure reprise. S’ensuit une cover d’« Have You Ever Seen The Rain » de Fog dont on ne voit pas l’intérêt. Elle tape ensuite dans les Doors avec « Love Me Two Times », avec un son de gratte dix mille fois plus gras que celui de Robbie Krieger. Elle tente de s’aligner sur Jim Morrison, mais c’est flasque. L’exercice des covers reste un exercice périlleux. Elle peut faire sa sombre voyoute, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle transforme le vieux classique des Doors en petite pop. Bel exploit. 

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             S’il fallait qualifier l’album Pure And Simple paru en 1994, on pourrait parler de ‘solid stuff’. Et même de ‘so solid stuff’. Joan revient à son cher glammy gloommy avec « Eye To Eye ». On sent la profondeur dans le son. « Spinster » est une belle pièce d’excellence. Joan y hurle à la limite de ses possibilités. « Torture » est certainement l’un de ses hits du mi-temps. On pense aux biscuits de la Mère Poulard. Quelque chose de classique et d’un peu traditionnel. Au moins, quand on l’entend dans « Rubber & Glue », on voit qu’elle a appris à chanter. En plus, elle est bien accompagnée. Elle a voulu s’entourer de mecs pour éviter de renouer avec le déclin des Runaways, mais on peut aussi ajouter sans vouloir être méchant que le son est autrement plus solide. Ce cut est une magnifique pièce de rock énergétique frappadinguée aux dingoïdes. Joan glisse sur des envolées power-pop et miraculeusement, sa voix suit, un peu éraillée, mais juste. Ses progrès sont spectaculaires. « Activity Grrrl » est bien amené par un grattage de poux légèrement provoquant. C’est relayé par une fantastique basherie de bloomstiquage et Joan pose là-dessus le cocotage dont elle est si friande. Chapeau bas, les gars. Sur ces entrefaites un solo arrive. Il est suffisamment bien roulé pour être pris en considération. Dans « Insécure », Joan fait sa femme mûre - Oh shit yeah - Elle adore jouer les gros bras. Une fois de plus, elle se vautre dans la power-pop. Elle continue dans la même veine avec « Wonderin’ » et passe même à la vitesse incendiaire. Encore une pièce de pure powerfulness avec « You Got A Problem », bien amenée, sérieuse et chantée haut perché. Elle n’a plus rien à prouver.  

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             Evil Stig sort en 1995. Elle est dans sa période Riot Grrrl et elle fréquente les Bikini Kill. Belle ouverture de bal avec « Sign Of The Crab », un punk-rock explosé du ciboulot et derrière Steve Moriarty bat un beurre dément. C’est hallucinant, puissant et défenestré. Moriarty va emmener tout l’album à un train d’enfer. Si vous jouez du punk-rock et que vous cherchez un batteur, contactez-le. « Drinking Song » est encore un fantastique punk-rock envoyé au combat. Ça sonne comme un hit anglais des années de poudre. Joan s’amuse comme une folle. C’est dingue ce qu’elle devient bonne en vieillissant. Avec « Last To Know », ça explose de plus belle. Joan chante dans la couenne d’une vague mélodie. Encore un morceau incompressible avec « Guilt Within Your Head ». Elle y pulse la bonne parole de la punkette de Los Angeles devenue grande. Avec « Whirlwind », elle claque l’étendard du féminisme. Elle rentre dans le chou du beat de « Second Skin » et elle s’énerve, alors chauffe Marcel, comme dirait Jacques Brel. Steve Moriarty bat ça à la vie à la mort. Jamais encore on a entendu un tel dingue au beurre. Elle revient à son cher cocotage pour « Activity Grrrl » et retape à la suite dans le vieux hit de Tommy James & The Shondells, « Crimson & Clover ». Elle alterne bien les accélérations et les ralentissements. Elle sait jouer sur tous les tableaux. L’album se termine avec « Drunks », un punk-rock dur, brutal, battu une fois de plus par ce dingue de Moriarty.

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             Surtout n’allez pas rapatrier ce Naked paru au Japon en 2004, car c’est un doublon de Sinner, paru dans la foulée aux États-Unis. Pas mal de gros trucs sur cet album. Elle recocote de plus belle dans « Riddley », un classique glammy bourré de chœurs et d’écho. Elle reste bien dans son monde qui est celui des clap-hands et des accords rock’n’roll. Elle veille à ce que les ingrédients du rock soient toujours présents. Il faut se souvenir de ce qu’elle disait de sa guitare : elle la sentait sur son pubic bone. Elle cultive à la fois l’élégance du sleaze et la pureté du style. Belle surprise avec « Everyone Knows », chef-d’œuvre d’énormité mélodique, stupéfiant de mise en place, et qui pue le sexe. Autre joli coup : « Change The World ». Elle y va, la petite Joan. Elle a derrière elle un groupe superbe et un batteur fou. Elle poursuit son rêve de rockstar. Elle envoie son classique glam-punk rouler dans les collines. Joan Jett veillera toujours à faire des bons disques. Elle saura toujours tirer le meilleur parti des  power-chords, du pounding, des chœurs d’artichaut, de l’énergie de nez et du chien de sa chienne. Wow Joan, quelle leçon d’intégrité ! Elle tape dans l’« Androgynous » signé Paul Westerberg. On tombe ensuite sur l’heavy, gras et bon « Fetish ». Elle chante ça à la reaînasse. Elle démolit tout avec son gimmick incroyablement heavy. C’est là qu’on comprend ce qu’elle veut dire quand elle parle de vocation. Dans « Watersign » se niche un solo explosif. Voilà un balladif digne de Chrissie Hynde. Écouter Joan Jett, c’est une façon de renaître. Encore du pop-glam de haut niveau avec « Turn It Around », power-chords et bastringue habituel. Puissance infernale de « Baby Blue », les chœurs font exploser la carcasse et c’est ravagé par un solo tellement cacochyme qu’il finit par s’étrangler. Tout ce qu’on aime dans le rock.   

             Quand Ricky Byrd quitte les Blackhearts en 2010, c’est Kenny Aaronson de Dust qui le remplace.

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             Les compiles de Joan Jett sont souvent de très grosses poissecailles. Ça vaut le coup de les pêcher. Flashback et Do You Wanna Touch Me sont parues toutes le deux en 1993. C’est du double concentré de tomate. Flashback propose pas mal de morceaux qu’on ne retrouve pas sur les albums comme « Real Wild Child » (lancé à 200 à l’heure), « Hide & Seek » (bourré d’énergie raunchy), « I Hate Long Goodbyes » (tout simplement bien foutu, accrocheur en diable, belle pièce de power-pop), « Cherry Bomb » (elle joue avec L7, inutile d’ajouter que ça dépote et que ça cocote sec), « MCA » (reprise démente du « EMI » des Pistols, elle chante comme Johnny et réussit l’exploit de sonner comme les Pistols. Elle veut du vrai rock, alors elle est bien obligée de taper dans ce qu’il y a de meilleur), puis elle sort une reprise infernale de « Rebel Rebel », le classique fatal par excellence. Elle est dessus dès l’intro. Elle y va. Pas d’affectation à la Bowie. Elle fait du Jett. On sent qu’elle adore ça. Elle claque ses accords rageurs et nous offre en prime un final explosif. Elle fait aussi une reprise superbe du « Be My Lover » d’Alice Cooper. Elle le bouffe tout cru - And I play guitar in a rock’n’roll band - Quelle bonne pioche ! Du coup le « Bad Reputation » qu’on trouve à la suite reprend des couleurs, il sonne comme un vieux hit pop, avec un solo effroyable. On trouve ensuite « Black Leather », gros glam à la Glitter et l’hit des Arrows d’Alan Merrill, « I Love Rock’n’Roll », l’archétype du stomp à sec - Play my favourite song !

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             Sur Do You Wanna Touch Me, on retrouve tous les vieux coucous de Joan, les reprises de Gary Glitter (« Do You Wanna Touch Me »), « Torture » (heavy pop sacrément bien foutue, le domaine où elle excelle), « Wonderin’ » (belle pop puissante jouée à l’accord électrique, dans la veine Runaways/Pistols), « Cherry Bomb » (version ultra-produite, du coup ça devient un classique glam, c’est d’une qualité irréprochable) et les reprises de Sly Stone (« Everyday People ») et de Bowie (« Rebel Rebel »).

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             Il existe un beau livre d’images au format carré qu’on prendra plaisir à feuilleter, si on aime bien Joan. Le Joan Jett de Todd Oldham paru en 2010 est un bel hommage iconographique à notre glammeuse favorite. On a 200 pages d’images souvent plein pot et on s’en goinfre comme une oie. Les photos sont souvent accompagnées de phrases terribles du genre : « Il existe très peu de gens comme moi qui considèrent le rock’n’roll comme une religion ». Ailleurs, elle dit que tout ce qui compte pour elle, c’est d’être sur scène. Elle raconte qu’elle voulut sa première guitare électrique à l’âge de 13 ans et comme tous les ados de sa génération, elle s’escrima à jouer les accords de « Smoke On The Water », d’« All Right Now » et d’« Iron Man ». Puis elle aborde la période Teenage Glitter Scene et donc la période Runaways. On entre ensuite dans la période solo et elle place une annonce : « Joan Jett recherche trois super mecs ». Ce seront les Blackhearts. Au fil des pages, on réalise à quel point Joan a su rester photogénique. Un vrai p’tit rock’n’roll animal. Elle explique qu’elle a appris à crier en écoutant Marc Bolan dans « Bang A Gong ». On voit pas mal de photos de Joan dans des stades, toute petite face à des gradins monstrueux remplis par des centaines de milliers de gens. Elle leur fait face, avec sa Gibson blanche très bas sur les cuisses. Et sur toutes les images, elle joue en barré. Ses confidences présentent toujours quelque chose de troublant. Elle dit à un moment qu’elle reste toujours très naturelle et qu’elle ne fait que ce qu’elle a envie de faire. « It’s me. What you see is what you get », le fameux wysiwyg d’Apple. On a ce qu’on voit. Elle rappelle qu’elle fait « ça » depuis l’âge de 15 ans et qu’elle s’est toujours habillée de la même façon. Cuir, bracelets à clous, make-up. Personne ne mettra plus son intégrité en doute.  

    Signé : Cazengler, rhum away

    Joan Jett. Bad Reputation. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. I Love Rock ‘N Roll. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. Album. MCA Records 1983

    Joan Jett. Glorious Results Of A Misspent Youth. MCA Records 1984

    Joan Jett. Good Music. Polydor 1986

    Joan Jett. Up Your Alley. London Records 1988

    Joan Jett. The Hit List. Blackheart Records 1990

    Joan Jett. Notorious. Epic 1991

    Joan Jett. Pure And Simple. Blackheart Records 1994

    Evil Stig. Blackheart Records 1995

    Joan Jett. Sinner. Blackheart Records 2006

    Joan Jett. Flashback. Blackheart Records 1993

    Joan Jett. Do You Wanna Touch Me. Blackheart Records 1993

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Todd Oldham. Joan Jett. Ammobooks 2010

     

     

    Inside the goldmine

     - Peter Span

             Pas facile de situer un mec comme Édouard Spa. Fan de rock, c’est sûr, mais après ? Tu l’écoutes, tu l’observes et t’en déduis qu’il peut être plein de choses à la fois. Faux jeton ? Pointure ? Solide ? Pas solide ? En fait, t’en sais rien. Et puis pourquoi a-t-on toujours besoin de situer les gens ? T’as peur d’avancer trop loin dans une relation ? Peur de quoi ? Peur de te planter ? Ta petite fierté n’en finira plus de te jouer des tours. T’auras passé ta vie à tourner en rond avec les mêmes obsessions. Et pourtant, tu sais bien que tout se joue dans l’action. Le mal vient sans doute de là : le manque d’action. La routine relationnelle. Tu observes Édouard Spa et tu demandes si dans un cas extrême, il te sauverait la vie. T’en sais rien. Édouard Spa s’exprime correctement, il a encore une bonne coupe de cheveux, tu fais quelques pas avec lui et tu perçois son énergie du coin de l’œil, mais tu ne sais pas comment s’établit la circulation des fluides entre son esprit et le tien. Te comprend-il ? T’en sais rien. Disons que le contact est bon, puisqu’il repose sur un respect mutuel. Mais bien sûr, ça ne te suffit pas. D’une certaine façon, il affronte la mort, puisqu’il est malade. C’est un autre cas de figure. Tes meilleurs amis sont passés par là. Ils sont partis en beauté, l’un a refusé la fucking chimio, et avec l’autre, on est allés sur une plage avec deux bouteilles, une de tequila et une de sédatif, pour en finir dignement. Édouard Spa se bat à sa façon. Il vient tout droit du moyen-âge et sort son épée pour combattre un dragon dix fois plus grand que lui. Son héroïsme t’intéresse. Il est capable de vaincre le dragon. En attendant, il te fait écouter des bons 45 tours quand tu te pointes chez lui. Il les collectionne. Encore un bon point. Tu finis par accepter l’idée des «deux catégories» : celle des frères de sang et celle des mecs intéressants. 

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             Pendant que le Spa bâtit sa légende, penchons-nous sur celle du Span.

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             C’est Record Collector qui arrache le Mike Stuart Span à l’oubli, avec un petit article. Ouf ! Enfin, un article, c’est vite dit : juste une page, la rubrique ‘Under the radar’, vers la fin du canard. Tim Card a l’air d’être un connaisseur puisqu’il qualifie «Children Of Tomorrow» de «key British freakbeat/psych 45». On retrouve «Children Of Tomorrow» sur Eddie Piller Presents British Mod Sounds Of The 1960s Vol. 2 - The Freakbeat & Psych Years, sur Chocolate Soup For Diabetics Vol 2 et bien sûr dans le répertoire des mighty Embrooks. Ces références suffisent à situer le Span, petit groupe anglais des sixties. 

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    (Brian Bennett)

             L’arme secrète du Span n’est autre que Brian Bennett, le guitariste. Il dit être entré dans le Span en répondant à une annonce parue dans le Melody Maker. Ils sont au plus mal (pas de maison de disques et pas de manager) quand ils enregistrent «Children Of Tomorrow» en 1968. Ils s’auto-financent. Ils tentent le tout pour le tout. 

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             C’est David Wells qui signe les liners de la petite compile Grapefruit parue en 2011, Children Of Tomorrow. Wells rappelle qu’en 1969, le groupe s’est appelé Leviathan et a enregistré 3 singles pour Elektra, avant que Jac Holzman ne leur coupe le sifflet. Un album enregistré pour Elektra existe, mais n’est sorti que récemment, sur le label de Record Collector. Intouchable. 

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             C’est Stuart Hobday qui lance l’affaire à Brighton. Premier groupe : The Mighty Atoms. Roger McCabe en fait partie. Puis le groupe va devenir le Mike Stuart Span, en inversant les deux prénoms de Stuart Hobday, et Span pour Span, c’est-à-dire étendue. Et puis un jour, leur guitariste Nigel Langham trippe au LSD et saute par la fenêtre, croyant voler. Splashhhh ! Après ça, les mecs du Span ne toucheront plus jamais aux drogues - They became a resolutely drug-free-zone - Dans un premier temps, ils

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    continuent sans guitariste et enregistrent en 1966 leur premier single, «Come On Over To Our Place», une cover des Drifters. C’est ce smash qui ouvre le bal de la compile : pur Swinging London sound ! Inexorable ! C’est orchestré et chanté all over the place ! En 1967, ils enregistrent «Invitation», une heavy pop signée Mike d’Abo. Ambiance Small Faces, t’es hooké. Cette grande pop anglaise explose au firmament de l’underground ! Malgré la qualité des deux singles, EMI les vire. Alors ils se débarrassent de leur section de cuivres et passent la fameuse annonce dans le Melody Maker à laquelle répond le brillant Brian Bennett. Ils passent du r’n’b/Mod craze au rock psyché. Ils entrent en studio pour Decca et tapent une cover du «Rescue Me» de Fontella Bass, et ça donne une pop congestionnée et pleine d’espoir, soutenue par le bassmatic demented de Roger McCabe. Ils enregistrent aussi «Second Production», du full blown électrique et tendu. La fabuleuse puissance du groove t’ahurit. Mais Decca fait la fine bouche et les vire.

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             En 1968, ils montent leur label Jewel et entrent au RG Studio de Morden pour enregistrer «Children Of Tomorrow». Wells parle d’un «full-blown masterpiece». C’est pire que ça : wild as fuck. Fusillé du bulbique, félin et puissant, bardé de tout le barda du monde. Le single tire à 500 ex. C’est pour ça qu’il vaut une fortune aujourd’hui.

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    S’ensuivent «You Can Understand Me» (digne des Hollies) et «Baubles & Bangles», peut-être un peu trop poppy, gâté par des hurlements de gonzesses hystériques. Les Span retournent au RG Studio enregistrer leur chant du cygne, l’effarant «World In My Head», attaqué à coups d’acou et qui, soudain, s’élance vers l’avenir. Brian Bennett te cisaille ça vite fait dans les tibias, c’est une pure approche novatrice, t’es complètement scié. Puis ils te jazzent le «Blue Day» vite fait, Roger McCabe tire les ficelles d’un drive de basse puissant, ils ont un son terriblement moderne. Brian Bennett est un génie, il prend le pouvoir. L’A&R d’Elektra en Angleterre entend ça. Il en glisse un mot à Jac Holzman qui flashe et qui donne le feu vert pour un album, à condition que le groupe change de nom. Ils deviennent Levianthan. Les Span recyclent leurs vieux coucous pour Elektra : «Remember The Times» (qui sonne comme un hit gorgé de power), «Second Production» et «Time». Globalement, t’es complètement flabbergasted par la qualité du son et des compos. Le mystère reste entier : qui peut comprendre que le Span soit tombé dans l’oubli ?

     Signé : Cazengler, Span Span cucul

    Mike Stuart Span. Children Of Tomorrow. Grapefruit Records 2011

    Tim Card : Under the radar - The Mike Stuart Span. Record Collector # 571 - June 2025

     

    *

             Pour entrer quelque part il suffit de pousser la porte. Oui mais ici c’est un porche funéraire, vous n’avez pas peur, très bien, toutefois faites attention où vous posez le pied, le problème c’est qu’il donne direct sur un précipice. Evitez de vous précipiter.

    PRECIPICE

    LYCHGATE

    (Debemur Morti Production / Décembre 2025)

    J.C. Young "Vortigern" : guitar, organ, piano, orchestration / Greg Chandler : vocals / S.D. Lindsley : guitar  /Tom MacLean : bass / T.J.F. Vallely : drums & percussion / F.A. Young : piano, organ / Y.W. : flûte.

             Ce n’est pas un orchestre symphonique mais ça pourrait y ressembler. Si la musique classique vous effraie sachez qu’eux-mêmes définissent leur travail comme la bande-son de notre époque :  Soundtrack pour une dystopie comme ils aiment à dire. Ce n’est pas qu’ils se prennent pour des cadors, mais leur précédent EP s’intitule Also Spratch Futura. Se placer sous l’égide de Nietzsche nécessite un sacré courage. Une ambition démesurée ajouteront les rabat-joie, mais les Grecs nous ont tellement parlé de l’hubris que l’on ne peut être que tenté de franchir  la barrière interdite.  Quand on aura rajouté qu’ils puisent leur inspiration dans la littérature, vous comprendrez que cette singularité m’attire. Cela entre parfaitement avec ce que je nomme méta-metal.

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             Je concède que la couve de l’ouvrage n’incite pas une franche rigolade, est-ce un squelette ou une larve. Un rebut de la mort ou une chrysalide. Nous en reparlerons. Nous remarquons que cette chose emmaillotée en sa propre pourriture ou en sa propre métamorphose est juchée sur le toit d’un temple, c’est-à-dire sur un local qui sert de résidence sur la terre aux Dieux avec qui l’espèce humaine se complaît depuis des millénaires à entrer en communication. N’est-ce pas un peu présomptueux pour ces chétives créatures.

    Introduction : The sleeper awakes : le morceau est inspiré du poème de T.S. Elliot, La Terre vaine, qui conte la désolation intérieure du poëte confronté à ses propres démons et à la coupure civilisatrice qu’eut pour conséquence le conflit de 14-18, cette terre vaine puise ses racines dans la terre gaste que parcourt Perceval dans Le début du roman Perceval ou La Quête du Graal de Chrétien de Troyes. Il va de soi que chacun transporte sa terre gaste à l’intérieur de soi et la projette sur la réalité de son époque. Notes funèbres qui s’épanouissent en chant lointain de cloche, plain-chant d’orgue, la terre dépouillée résonne encore du pas de l’ost qui l’ a ravagée, est-ce ce bruit ancien qui réveille le dormeur, il a mis ses pieds dans l’écho de ceux qui l’ont précédé, son désespoir s’accroît au fur et à mesure qu’il avance, il arpente des ruines, il est perdu… Mausoleum of steel : orchestration tumultueuse, que de bruit pour une méditation infinie, un labyrinthe en soi-même que l’on parcourt sans fin, toute prison est comme la caverne originelle de Platon, le vocal tâte les murs avec rage, ici tout est faux, ce n’est pas le royaume des idées que l’on a perdu mais le rapport avec la beauté du monde, inversion des valeurs, ne pas confondre l’empire de l’emprise avec la connaissance empirique des choses, ce que nous voyons nous l’appréhendons avec la pensée qui nous enferme dans la hauteur vertigineuse de ses propres murailles, qui sont celles du tombeau dans lequel nous n’avons jamais reposé. Violences sonores comme ces coups de marteaux qui enfoncent dans le roc du désespoir les chaînes qui nous retiennent à nous-mêmes, surgit le sifflement d’une flûte qui se moque de nous. Catalepsie sonore. Renunciation : un clavier qui court, une batterie qui forge les armes de la délivrance mentale, et toujours ce vocal chargé l’on ne sait comment d’angoisse et de grandeur, le titre est étrange en quoi et pourquoi le souhait d’une délivrance serait-il une renonciation, si ce n’est pour insister qu’il faille d’abord s’évader de la terre gaste intérieure qui doit bien posséder quelques avantages puisqu’il est besoin de se motiver, le vocal se tait sans doute pour nous permettre de réfléchir. C’est que se délivrer, c’est quitter le cocon caverneux pour accéder à la terre gaste extérieure, celle dont nous sommes le reflet mais que nous ne connaissons que par les anciens chants des poëtes, ils ont chanté les prairies verdoyantes, mais ils ont aussi évoqué les adjacentes contrées de la mort, si je ne peux retrouver les plénitudes ensoleillées du royaume, choisir au moins de mourir dans le lieu même, dans le lieu dévasté du royaume perdu à jamais. The

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    meeting of Orion and Scorpio : musique désolée, la voix murmure, celui qui s’est échappé sur la terre gaste, celui qui a quitté la sombre caverne a rencontré la lumière de l’été de la connaissance, à l’orient se trouve l’Orion, il croyait marcher vers le midi il est allé vers le nord, les pinces du scorpion se sont refermées sur lui, il a voulu fuir, il voulait la beauté du monde, il a longtemps erré avant de s’apercevoir qu’il marchait sur les terres de la mort. Hives of parasites : retour à la case départ, après la mythologie grecque la mythologie littéraire anticipatrice, nombreux furent les écrivains qui nous décrivirent un futur peu réjouissant, E. M. Forster ( 1879-1970) nous a signifié dans The Machine Stops notre avenir comme un retour à la caverne platonicienne, modernisée, les hommes ne sont pas retenus dans les hypogées nocturnes de l’ignorance mais par une machine qui pourvoie à tous leurs besoins  les enfermant dans des alvéoles dont ils n’éprouvent surtout pas le besoin de sortir. Suites de notes interminables, la batterie comme coups de marteau pour nous avertir du spectacle qui va nous être dévoilé : le nôtre, celui d’une humanité gavée, le vocal nous fracasse le crâne, enfoncez-vous bien cela dans la tête, regardez autour de vous, la société ou la machine - choisissez le terme qui vous fait le moins peur - pourvoie à tous vos besoins, vous êtes les abeilles, la reine ou les élites sont là pour vous, juste quelques notes de guitares, inutile de dire un mot, puisque vous n’avez plus nécessité de penser par vous-mêmes, l’idéologie vous est fournie, gobez-là, et silence, acceptez de n’être que la volonté de sa volonté. Pour finir un bref vocal vociférant. Esclaves restez muets ! Death’s twilight Kingdom : douce musique, tintements légers, aubade pianistique, ne vous réjouissez pas, ce n’est qu’une description du peuple des esclaves, le vocal édicte ses explications, l’esclave n’a même plus besoin de maître, les maîtres sont morts, la machine idéologique est morte, plus besoin d’elle, le rythme s’accélère, le monde court à sa perte puisque plus rien n’a de sens, notes comme des gouttes d’eau qui tombent dans l’évier du néant, tout court à sa perte, une corde mugit doucement, retournement inédit : si l’esclave n’a plus de volonté, la volonté n’a plus d’esclave, il lui faudra longtemps pour comprendre qu’il est devenu libre. Un dernier accord perdu qui n’est pas sans rappeler l’ouverture d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Terror silence : les guitares chantent, car parfois il vaut mieux rire que pleurer, le vocal remet les choses en ordre, il énumère ce qui est en train de se dérouler. Normalement il devrait jouer le rôle d’un comédien de génie qui se roulerait par terre en hurlant de désespoir, non il se contente de hausser la voix c’est l’orgue qui se charge du message final : l’Homme est en train de mourir, la voix reprend, ce que nous voulons nous l’avons, le précipice du néant est devant nous.

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    Nous n’avons plus qu’à nous taire pour effectuer le dernier pas. Anagnosiris : ce mot est à la croisée de la pensée platonicienne et aristotélicienne, la ‘’reconnaissance’’ peut être interprétée comme l’anamemsis, faculté humaine qui selon Platon permet à l’être humain de passer de la connaissance du monde sensible à la connaissance du monde intelligible, beaucoup plus terre à terre Aristote définit la reconnaissance comme le dénouement d’une œuvre littéraire qui révèle comment va se terminer l’intrigue exposée. Moment clef de l’action : musique solennelle, le vocal ne fait pas de cadeau, la révélation n’est pas gaie ce qui est prévu est encore pire que la montée nietzschéenne du nihilisme pour les trois siècles à venir, ce n’est ni plus ni moins que l’effondrement total de l’Humanité. Ce n’est pas le crépuscule wagnérien des Dieux, c’est le crépuscule de l’Homme, surtout pas son amoindrissement, non tout bonnement l’extinction de son espèce. Ne reste plus que quelques notes cristallines, les dieux, comprendre la pensée luminescente de la Grèce, s’éloignent définitivement, mais la voix vindicative reprend, elle hurle, de colère et non de désespoir, nous sommes de retour, non pas sur la terre gaste, mais sous la terre gaste, à l’intérieur d’eux-mêmes les morts ne se tourneront plus vers les dieux, fussent-ils ex-machina, mais vers la pierre définitivement brisée des autels. L’homme est devenu un fossile. L’orgue nous offre, dernier cadeau à la civilisation humaine, un magnifique accord final majestueux. Pangeaea : nous n’existons plus, ni les Dieux, ni les hommes. Ne reste plus que la terre seule. Revenue par la force de notre absence à son état naturel de Pangée initiale. L’orgue fugue, il sait qu’il a tout son temps, mais la voix s’élève, sombre et terrible, mais porteuse d’espoir, la vie recommencera, reprendra son cours, et au bout de l’évolution, une nouvelle espèce humaine apparaîtra. Faut-il penser au serpent de l’Ouroboros… Le groupe se tait, peut-être parce que la pensée de l’Ouroboros pose  une renaissance éternelle mais aussi le retour éternel à la terre gaste. Au précipice.

             D’une beauté noire. Opus somptueux.

    Damie Chad.

     

    *

             Vous savez combien j’aime les choses tordues. J’étais heureux j’avais trouvé un groupe bien tordu. Hélas il en cachait un autre encore plus tordu. Vous connaissez le démon de la perversité cher à Edgar Poe. Je n’y suis pour rien, il m’a poussé dans le dos, bref  je me suis retrouvé face à un autre groupe plus tordu que tordu. Je préparais ma chronique, c’est alors qu’en est arrivé, un quatrième, je n’ai pas pu résister, celui-là il était au-delà du tordu, n’en croyez pas pour autant qu’au-delà de la torsion se trouve la rectitude, contentez-vous d’imaginer un groupe à lui tout seul davantage tordu que les trois autres réunis. Le problème c’est que quand un groupe est réellement tordu, par la loi de la  réciprocité des choses votre cerveau se doit d’épouser une courbure identique à la chose à laquelle vous prêtez un semblant d’attention. Je vous souhaite du courage.

    + (THE OPENING OF HYPERCUBE)

    ÖXXÖ XÖÖX

    (Bandcamp / 2024)

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             J’entends déjà les petits malins ricaner, les trémas sur les noms des groupes ce n’est pas neuf, déjà Blue Öyster Cult en 1972, oui les gars pour vous rapprocher de la cible reculez d’un an, en 1970 Magma, s’exprimait en un étrange langage le kobaïen, notre groupe possède aussi son propre idiome, sur bandcamp ils vous mettent un glossaire, prévoyez une bonne soirée pour atteindre la lettre Z.

    Mais d’abord un petit rappel de mathématique. S’ils mettent le signe + devant le titre de l’album, c’est simplement parce que leur album précédent sorti en 2019 se nommait (ÿ) = Cube. Evidemment vous pensez aux films canadiens Cube, Cube 2, et Cube 0, perso je vous encouragerais plutôt à penser au dodécaèdre de Platon, qui est disons un cube un peu particulier sans être de ce fait tout à fait un cube. Laissons là la géométrie, le groupe commence par vous donner une petite leçon d’algèbre :  ÖxxÖ XööX = 69 car ÖxxÖ = 6 et XööX = 9 en numération binaire décimal. En Ariège lorsque dans les lotos communaux le meneur de jeu tire un jeton il le crie bien fort à toute l’assistance, par exemple : Attention mesdames 69 ! Si vous pensez cette explication un peu trop graveleuse je vous suggère celle-ci : dans la tétralogie de Wagner Siegmund et Sieglinde qui sont frères et sœurs se retrouvent pour engendrer Siegfried.   

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    Maintenant prenons nous un peu la tête. L’album (+) est la suite de l’album (ÿ). (ÿ) symbolisé par la couleur rouge = feu = technologie est dévolu à la rébellion contre la terre. (+) symbolisé par la couleur bleue = eau (= haut en langue des oiseaux) représente l’aspiration céruléenne vers le divin. Les démons de la terre (n’oublions pas que Socrate se vantait d’avoir en sa tête un démon) cherchent à se réaliser par la puissance, d’autres démons cherchent à redevenir les anges qu’ils ont été. Notons que Victor Hugo avait institué un système selon lequel le minéral pouvait devenir végétal qui pouvait accéder à l’animal qui s’est subsumé en homme qui avait la possibilité de s’élever dans les hiérarchies spirituelles. Voir La Fin de Satan. L’ouverture de l’hypercube correspond à sortir du cube pour accéder à l’intelligence divine, que l’on pourrait comparer à un programmateur supérieur…

    Öxxö Xööx (Laurent Lunoir) : musique, paroles, chant masculin, visuels / Rïcïnn (Laure Le Prunenec) : chant féminin / Isarnos (Thomas Jacquelin) : batterie Nür : chant féminin supplémentaire.

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    Cundu(-)Peusanteur : ce premier morceau est un essai de conceptualisation de la nature de la terre. Elle est comme un condensateur qui aspire la lumière. La lumière se densifie se métamorphosant en obscurité. Le côté obscur de la force selon une célèbre formule cinématographique. Il existe une corrélation entre la densification de la lumière et l’obscurantisme de esprit de finesse qui se transforme en esprit géométrique ( merci Pascal)  d’accumulation cubico-géométrique, sur un plan moral et même amoral le mal est le résultat d’une densification du Bien… nous retombons ici sur une vision gnostique qui admet que le Démiurge qui a créé la matière et le mal n’est pas aussi mauvais que l’on pourrait l’accroire puisque sans lui nous n’existerions pas, se rapporter à Leibniz, mathématicien et philosophe,  qui déclara dans sa Théodicée que le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles… c’est d’ailleurs pour accaparer un maximum de lumière densifiée que nous essayons par tous les moyens de dominer nos semblables, afin de profiter de leur force de travail qui n’est autre que l’énergie lumérique densifiée…  Le texte est chanté en leur kobaïen, parfois en français, la musique n'est pas du tout dark, ni très claire non plus, beaucoup de percussion comme à tâtons qui créent comme l’idée d’une reptation transpercées par des espèces d’envolées organiques qui  n’emportent jamais le morceau hors de sa gamme rythmique, le jeu des voix, alternances masculines et féminines forment de fait le véritable background musical, un flot qui bat les rochers du rivage de la compréhension, il n’y a pas à proprement parler de ruptures, plutôt des changements de direction qui sans cesse captent votre attention. Santa(S) Tromperie : qui est trompé au juste. Ne serait-ce pas le Démiurge lui-même, qui ayant dirigé  la lumière vers la terre aurait été lui-même corrompu par la possibilité du mal qu’il aurait engendré. Le mal réside en le fait que la lumière aurait été transformée en énergie. Par le seul fait automatique que l’énergie est une sorte d’expulsion de la lumière contenue en elle-même. L’énergie n’est autre chose que l’exil du divin de sa propre lumière irradiante. Il se peut que les légendes aient  une basse réelle, qu’il ait existé un ange, peut-être le Démiurge, qui ait été expulsé de la plénitude du divin, sans que celle-ci en soit amoindrie… toutefois il est inutile d’accuser le divin ou Satan l’ange déchu de lui-même, si nous sommes victime du désir de puissance, autrement dit du mal, n’est-ce pas parce que nous le voulons bien, parce que nous sommes complices de notre corruptibilité. Poinçons désagréables dans les oreilles qui ne durent pas longtemps, sont très vite suivis par une musique joyeuse, une batterie allègre et des chants qui inspirent joie et confiance, il subsiste bien quelques grincements d’instruments un peu trop conscients de la réalité mais l’ambiance reste guillerette, des murmures toutefois comme si l’on se passait en douce des vérités pas très bonnes à crier sur les toits, mais le rebondissement suivant nous incite à entendre comme un hymne souterrain à Satan, l’on oscille entre le scandale et la honte  mais il est sûr que l’on éprouve pour employer un stupide vocable fort à la mode ces derniers temps une forme de résilience suspecte, un dédouanement, plus près de la compréhension que de la condamnation. La voix masculine s’enroue, les féminines en profitent pour monter vers le ciel et le clavier se prend pour l’orgue de l’Eglise Notre-Dame dans le final du Te deum le jour de Pâques. Dae(8) Intrusion : les démons, ce sont des entités produites par la condensation énergétique de la lumière, sont rusés. Les âmes avides de puissance se laissent facilement vampiriser, les démons boivent leur lumière intérieure, mais d’autres ne se résolvent pas d’elles-mêmes à se laisser envahir. Les démons ont créé les sectes lucifériennes qui présentent Satan comme un innocent expulsé du ciel par un dieu jaloux. Ils proposent un système – entre nous soit-dit pas très éloigné de celui de Victor Hugo – qui donne à chacun la chance de gravir à partir de leur lumière intérieure l’arbre de lumière extérieur qui vous permet d’accéder au divin par vous-même, une tromperie éhontée, la plupart s’y laissent prendre mais certains refusent d’emprunter la voie de ce faux arbre de Noël, passez-moi l’expression, resplendissant des mille feux de ses trompe-l’œil multicolores destinés à finir dans le brasier destructif après la période de ses saturnales infernales, désormais remisées aux calendes grecques. Dans cette musique tout n’est que calme luxe et volupté, l’on baigne dans une douce torpeur, une quiète quiétude, nous ne sommes pas au paradis mais l’on s’y croirait, la voix rauque et masculine nous encourage à ne pas prendre des vessies pour des lanternes, les voix féminines deviennent plus vindicatives, mélodieuses pour retenir vos attentions dans le but de vous dévoiler les ruses infâmes des démons sans pitié qui comptent vous utiliser pour leurs noirs desseins, vous êtes pour ainsi dire entre deux tentations, la musique est agréable mais ce sont les voix qui donnent l’alarme, des chœurs angéliques vous aspirent vers le haut, mais n’est-ce pas votre lumière intérieure qui croyant monter au divin passent dans les entrailles des démons. Sans être comminatoire le ton de nos sirènes s’alarme. Ne soyez pas dupes ! Dïrïü(X)Rébellion : ce n’est pas exactement le moment de la Rébellion, toutefois le stade qui la précède, l’instant où nous accumulons en nous la poudre qui produira l’explosion. Une espèce d’autosuggestion qui consiste à prendre confiance en nous, à savoir qu’il faut nous appuyer sur cette lumière qui est en nous, à l’intérieur de nous car tout est en nous… le morceau est bâti comme une progression, au début un vocal qui répète sa leçon d’écolier, lentement en articulant chaque mot pour s’imprégner de son sens, ensuite ce sont des paliers que l’on franchit l’un après l’autre, tous ne sont pas victorieusement franchis, l’on peine à les traverser, l’on prend exemple sur ceux qui sont sur le même chemin pour mieux prendre confiance en soi-même l’on finit en une apothéose calme, mélodique, l’on a réussi à transformer l’énergie de mort qui se solidifiait en nous en énergie de vie porteuse de courage et d’amour. Ce dernier mot démontre combien le gnosticisme actuel est totalement cannibalisé par le christianisme. Il est étrange de voir comment tout un courant meta-metal à l’origine anti-chrétien pour ne pas dire pro-païen, commence à aborder un étrange demi-tour, une étape de satanisme revendiqué, une station luciférienne qui modifie le statut du diable en archange chassé par Dieu et pour finir un rapprochement avec la figure consolatrice du Christ. Ama(I)Faux Lumière : Ne croyons surtout pas que la partie soit

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    gagnée, l’âme n’en n’est pas pour autant tirée d’affaire, la lumière en nous est porteuse de fausse promesse, avant de se rapprocher du divin elle nous conseille d’améliorer l’homme, c’est ici que nous comprenons pourquoi la rébellion rouge de la matière se déploie par les avancées de la technicité, le transhumanisme est censé augmenter nos capacités, mais il est nécessaire de se détourner de cette voie prométhéenne et nous intéresser à nos semblables, chaque fois que nous manifestons de la compassion envers eux, nous intensifions en nous cette part de bonne lumière. Le rapprochement avec le christianisme devient de plus en plus évident… Le morceau dans sa forme vocale devient une récitation de cathéchumène qui essaie de se persuader de la justesse de sa foi. Cela vous a un fort avant-goût de patenôtres évangéliques. Musicalement le morceau est très curieux, l’on a l’impression qu’il est parsemé de stases luminescentes qui prennent l’allure d’arrêts mélodiques, l’ensemble forme un étonnant cortège d’auréoles phoniques. Or(o)Ames emprisonnées : Ce qu’il y a de terrible avec les sectateurs d’une religion c’est qu’ils ont sans cesse besoin de se justifier à eux-mêmes la motivation de leur foi. C’est un peu du prêchi-prêcha redondant, l’on est les meilleurs puisque l’on est du côté du bien et les autres du mal. Vous exposent leurs mantras sous différent véhicules, ils emploient les termes Yin, Yang et Karma… ne maudissent pas tout-à-fait les entités obscures qui pompent notre lumière, ne sommes-nous pas comme eux, ne mangeons-nous pas les animaux et les végans s’abstiennent-ils de légumes… Qu’importe, ils s’agrippent à leur non-violence comme des naufragés à une épave… Le récitatif continue, les répons d’autosatisfaction  alternent sans répit. L’on sent comme une angoisse, celle de ne pouvoir imposer ses propres idées non pas aux autres mais à soi-même, nous devons reconnaître que les démons ont une influence sur nous beaucoup plus grande que nous le voudrions, nos âmes sont emprisonnées même si parfois le chant éthéré semble prendre son envol, les percussions nous hachent le cœur, et l’envie de tuer qui n’est que l’image de notre attirance pour notre mort devient insupportable. Les âmes connaissent le besoin de se torturer sans avoir besoin d’un bourreau étranger à soi-même. La fin du morceau ressemble au capharnaüm d’un cerveau encombré d’idées et de désirs contradictoires. Splendide. Füch©Ouroboros brisé : grosse déception, point question de mon reptile favori dans ce long laïus, ou alors il faut comprendre que l’Ouroboros, le serpent de l’éternel retour n’est que notre cerveau reptilien, cette notion rapidement évoquée est d’ailleurs la seule qui soit teintée d’une certaine modernité car pour le reste l’on se croirait dans L’imitation de Jésus Christ, en gros tout est de votre faute, si vous commettez le mal c’est que vous ne vous êtes pas assez préparé à lui résister. Cet opuscule vieux de cinq à six siècles qui empoisonna bien des âmes tout le long du dix-neuvième siècle est une véritable mise en accusation de l’âme pieuse qui vient y chercher du réconfort… Sa première phrase : ‘’ Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres ‘’ correspond comme par hasard au jeu Ombre / Lumière, sur lequel est bâti cet album. Z’y vont tout doux, les percus devant les voix presque souterraines, cependant exaltées parce que l’exaltation se doit d’être intérieure, l’on sent une certaine allégresse comme si les difficultés qui les attendent ne leur procurait aucune peur, mais une détermination de se confronter à n’importe quel obstacle, sont en forme car ils se dépatouillent avec des sentiments, des rapports humains, des comportements qui appartiennent à notre sphère culturelle, pas la plus intime, mais extrêmement extime puisque nous vivons dans un milieu d’entregent,  nous sommes donc concernés doublement car tout dépend de nous. Est-ce un hasard si un instrument j’ignore lequel imite un accordéon de bal populaire. Kris(T)Réparation : tiens-tiens le voici donc depuis le temps où l’on subodorait sa présence, bon on tombe dans la casuistique jésuistique, certes il y a deux camps irréconciliables, si l’on appartient à la terre les hauteurs du divin nous sont totalement fermées, définitivement interdites. Le principe est sans appel. Oui mais le Christ est amour. Donc les pauvres peuvent s’ouvrir à la lumière divine. Oui, à une condition, qu’ils se repentent puisqu’ils sont au départ des adeptes de la terre, alors ils auront la permission d’accéder au divin. Attention, ce ne sera pas facile, à plusieurs reprises il est déclaré qu’obtenir ce pardon équivaut à un chemin de croix… Preuve que le Christ avait beaucoup à se faire pardonner. Cette remarque sardonique n’est pas du groupe mais de ma modeste personne. Le ton est grave, nous sommes au moment du partage des eaux, celui où tout s’aggrave, l’on dirait une procession bruissante de psalmodies, les voix féminines montent haut, un peu trop hystériques tout de même, elles semblent mettre le gars en accusation, son dossier est discuté, comporte quelques subtilités accablantes, les percus font le bruit du marteau du procureur qui émet un terrible jugement, l’on se dispute dans le prétoire, l’on ergote sur la recevabilité de son cas, en fait on s’en tient à la déclaration des principes. La musique s’envole vers les cieux. L’on ne saura pas si le pardon est accordé à l’impétrant. Düntö(+)Fly away : Dernières mises au point. Dieu est partout, ceux qui ne suivent pas sa loi n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. De toutes les manières tout est perdu, il n’y a pas assez de lumière, nous sommes condamnés à mourir. Notre corps nous quitte pour toujours. Mais si nous avons fait le bon choix, notre âme rejoindra Dieu. Il semble que l’on ait abandonné la voie gnostique pour l’autoroute très chrétienne et catholique. Le Dieu d’amour est avant tout un Dieu de justice. Des tambourins résonnent, rehaussés de bondieuseries vocales, l’on chante le droit, l’on semble heureux, l’ouverture du cube consistait en fait sauter le couvercle de l’âme pour qu’elle puisse monter au ciel.

             Idéologiquement parlant cet album est extrêmement déceptif. Par contre question récitatif d’une parole il est assez extraordinaire. Première fois dans un risque de rock où le chant se transforme en vocal, et où les lyrics mènent l’instrumentation.

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             L’on ne peut pas dire qu’ils ne nous aient pas avertis, la couve de l’opus ressemble à une chute d’eau. Si l’on y regarde de plus près transparaît très stylisée la façade d’une cathédrale. Quant à l’ouverture de (+) il est indéniable que Öxxö Xööx culmine en une croix.

             Du rock chrétien en définitive.

             Je ne m’étais pas trompé. Vraiment des tordus. Mais pas dans le bon sens.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 723: KR'TNT ! 723 : SAINTS / DREAM SYNDICATE / BUDDY GUY / JOAN JETT / JOHNNY LEGEND / RITUEL / SANS ROI / KURT COBAIN

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 723

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 02 / 2026

     

      

    SAINTS / DREAM SYNDICATE

    BUDDY GUY / JOAN JETT

    JOHNNY LEGEND / RITUEL

      SANS ROI  / KURT COBAIN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 723

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Les Saints à l’air

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             Sans doute est-ce parce que Jean-Jean était obsédé par les Saints que nous avons monté à une époque un groupe de reprises de Saints. C’est le genre de décision qu’on qualifie d’inévitable.

             Le groupe s’appelait les Nuts. Années 90. On se savait assez cinglés pour se lancer dans ce genre d’aventure. Ça partait donc d’un a-priori favorable. Nous disposions d’un autre atout majeur : la voix. Jean-Jean disposait de ce qu’on appelle communément une vraie voix. Sans doute la seule vraie voix connue en Normandie. Il avait fait ses armes dans un groupe local nommé Big City Gang. Leurs compos ne fonctionnaient pas, mais les covers raflaient la mise : «Hey Girl» des Small Faces, «(There’s Gonna Be A) Showdown» des Dolls, «Fireball» des Ducks Deluxe et le «Rat Crawl» de Third World War. Pardonnez du peu. Diable comme ce mec savait chanter.

             Il fut aussi l’un des premiers locaux à se balader en perfecto. Il avait les Saints et les Dolls dans la peau. Après avoir enrôlé un gratteur de poux et un petit mec au beurre, on a donc commencé à taper dans le répertoire, comme on dit. Le problème était que Jean-Jean et le gratteur de poux voulaient taper dans Paralytic Tonight Dublin Tomorrow, qui n’est pas forcément la meilleure des entrées en matière, et pouf on s’est retrouvés tous les quatre en studio à essayer de mettre en place deux des cuts les plus difficiles de l’histoire des Saints et du rock, «Simple Love» et «(Don’t Send Me) Roses». Ah il fallait les voir tous les deux, le Jean-Jean et le gratteur, échanger des regards énamourés pendant qu’on ramait à essayer de faire sonner ces deux horreurs sophistiquées. Avec l’expérience, on apprend une chose importante : rien n’est plus dangereux que les morceaux lents, ce sont non seulement des tue-l’amour, mais sur scène, ça pète les reins du set. Crack ! Terminé ! T’es mort. Ils ont voulu faire les malins à jouer ça sur scène, et bien sûr ça ne marchait pas. Ça ne passe que sur disque, et encore.

             Ce fut notre premier et dernier point de désaccord.

             L’idéal eut été bien sûr de taper dans le premier album des Saints. «Nights In Venice» ? Jean-Jean poussait des cris d’orfraie ! Non ! Intouchable ! On va se vautrer ! On a fini par se mettre d’accord sur «Kissing Cousins». Jean-Jean en adorait le snarl et cette structure classique qui tournait si facilement au vinaigre punk. Pour varier les plaisirs, on tapait aussi dans les Heartbreakers («Born To Lose»), dans les Mary Chain («Darklands»), les Pixies/Mary Chain («Head On») et d’autres goodies du même acabit. Mais les Saints restaient les maîtres du jeu, avec notamment un «Something Somewhere Sometimes» tiré d’un fabuleux album qui s’appelle Howling.

             Et puis un jour on a ressorti ce double 45 tours qui nous semblait tellement mythique à l’époque de sa parution, sur lequel se trouve la fameuse reprise de «River Deep Mountain High». «Pourquoi on reprendrait pas ce truc-là ?» Jean-Jean fit la moue et lâcha son verdict : «C’est pas pour nous. C’est pour les jeunes...» Fuck !

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             Les Nuts ont disparu lorsque Jean-Jean a cassé sa pipe en bois. On est alors reparti vers d’autres aventures. Tant que tu peux arquer, tu peux monter des projets. Le suivant fut El Cramped, un tribute aux Cramps dont on reparlera un autre jour. Après la fin lamentable d’El Cramped, on a monté un groupe de reprises sixties baptisé Magic Potion, d’après le fameux classique des Other Mind qui a inauguré notre première répète. On a mis «Magic Potion» au carré aussi sec. Tout s’est passé comme sur des roulettes. T’es toujours content de refaire équipe avec des vrais frères de la côte. On a ensuite tapé dans les Remains, les Standells, les Seeds, bref dans Nuggets, avec une facilité qui chaque fois qu’on jouait nous laissait tous les quatre comme des ronds de flan. On faisait sauter la sainte-barbe à coups de «Psychotic Reaction» et de «Dirty Water». Et puis un jour, à l’apéro d’après-répète, j’ai à nouveau tenté le diable : «Ça vous dit de reprendre la cover qu’ont fait les Saints de River Deep Mountain High ?» On l’a écoutée vite fait et il n’y a eu aucune hésitation. Banco !

             On est quatre dans Magic Potion, mais on joue le River Deep à trois, car c’est Fab, le batteur, qui le prend au chant, et il faut voir avec quelle niaque il te le dégringole, il n’a pas vraiment le timbre de Chris Bailey mais il a cette furie en lui qui lui permet de foutre le feu à ce vieux classique de Totor revu et corrigé par les Saints. On en fait aujourd’hui la plus honorable des moutures trash-boom hue-hue, pendant que Fab, penché comme une gargouille sur ses fûts, re-dynamite ce blaster, on bombarde en contrepoint tout ce qu’on peut sur nos manches, mais vraiment tout ce qu’on peut. Et ça marche. Inespéré ! Si seulement Jean-Jean pouvait voir ça.

             S’il fallait définir le rêve d’une vie, c’est très simple : pouvoir jouer un jour le River Deep des Saints avec des frères de la côte. Des vrais.

    Signé : Cazengler, Sainte-nitouche

    Saints. River Deep Mountain High (In One Two Three Four/2x7’’). Harvest 1977

     

     

    Wizards & True Stars

     - Syndicate d’initiatives

     (Part Eight)

     

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             C’est toujours un bonheur que de revoir les syndicalistes du Dream Syndicate débouler sur scène. D’autant plus que le Wynner affirme sa détermination à renouer avec l’âge d’or du groupe, et pour ça, il dispose d’un atout majeur : Jason Victor,

     

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     l’Argonaute intrépide, le cosmonaute de l’embellie sidérale, le cybernaute du killer flash, le spationaute de wild slinging, le would-be-naute de l’effluve rachidienne, la trashonaute de l’hyper-extension du domaine de la turlutte, l’hypernaute de la vingt-cinquième heure, le jaguaronaute du non-retour, le grattonaute de poux atomiques, le triponaute du bananas intégral, le désintégronaute de la lutte finale, l’empironaute de la réaction en chaîne, le pluvionaute de cats and dogs, l’apesanteuronaute de la giclée suspensive, l’excurionaute du blow-the-roof, le démonolonaute de tous les diables, le dervichonaute du sonic soufi, l’hyperolonaute de l’évasion viscérale, tu peux retourner ça dans tous les sens : t’es bel et bien face à un phénomène. Voir ce mec gratter ses poux pendant deux heures, c’est une fin en soi, presque l’aboutissement d’une vie de travail. On pourrait plagier Verlaine et scander, en écho à l’Il Patinait Merveilleusement : «Il grattait merveilleusement/ S’élançant qu’impétueusement/ Rarrivant si joliment vraiment.» Dans le jeu de Jason Victor, en plus de la frénésie sonique, on a la grâce verlainienne, on a la modernité du ton, on a l’inventivité permanente, on a l’impétuosité cavalante, on a le goût des violentes poussées de fièvre, on a l’expertise catégorielle, on a le goût des aventures et des voyages, ce qui semble

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    logique pour un Argonaute. Jason Victor passe son temps à cultiver l’élégiaque, ses solos fougueux se cabrent, ses notes s’ébrouent, ses riffs écument, il mise tout sur la puissance de ses flux, il varie les figures à l’infini, il gère son manche des quatre doigts, il va chercher les formules inconnues, il explore des glissandos, et avant que t’aies eu le temps de dire ouf, il fout le feu à la pampa, il cisèle des formules d’arpèges cristallins et se prend soudain pour le Krakatoa, brrroooof, il vomit sa lave, il veille à rester imprévisible et amène en permanence du sang neuf aux fantastiques vieilles chansons du Wynner, qui lui, passe quasiment tout son temps à observer son Argonaute. Il le fixe parfois comme s’il ne l’avait jamais vu. C’est tout de même assez rare de voir l’élève envoûter le maître.

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             Ils proposent un show en deux parties : ils commencent par puiser copieusement dans cet excellent album que fut How Did I Find Myself Here, avec notamment un morceau titre qui sera le théâtre d’un long, très long duel de guitares monté en neige de façon apocalyptique, et là, le Wynner et l’Argonaute atteignent le sommet du genre, l’Ararat du twin guitar attack, c’est tellement inspiré que ça bat tous les records d’intensité ! T’en as le souffle court. Après l’entracte, ils reviennent pour la résurrection de Medecine Show, qui fut le deuxième album «raté» du groupe, à l’époque, ce dont s’explique bien le Wynner dans son book. Cette fois, le Medecine Show sonne car l’Argonaute veille bien au grain. Il transfigure tous ces vieux cuts et ça rocke salement le boat. Ils bouclent avec une version complètement transfigurée du «John Coltrane Stereo Blues», et quand on dit transfiguré, c’est uniquement parce qu’on a pas trouvé d’autre mot. Et puis t’as ce rappel avec trois cuts de The Days of Wine & Roses, histoire de compléter l’overdose. Tu sors de ce Hasard Ludique (qui ne doit rien à Mallarmé) gavé comme une oie. Coin coin. 

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             On n’en finirait plus avec un mec comme le Wynner. Plus tu creuses et plus tu découvres. Le Wynner est un insondable. Sa came est toujours bonne. Pour preuve, ce Smack Dab enregistré en Espagne en 2007. Smack Dab est aussi le nom du trio formé

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    du Wynner, de sa poule Linda Pitmon et d’un poto espagnolo, Paco Loco. C’est lui le Loco qu’on entend bassmatiquer sur «Quarantine». T’as tout de suite l’envolée, comme chez Dean Wareham, qui travaille sur le même genre de rapport longévité/qualité. Ils ne sont plus très nombreux à savoir jouer à ce petit jeu. Les autres cracks du rapport longévité/qualité sont bien sûr Frank Black, Robert Pollard, Anton Newcombe, Jon Spencer, Bob Mould et Wild Billy Childish. Paco Loco refait des siennes sur «Kickstart My Jacknife», encore un cut excellent, bien drivé sous le boisseau. Mince alors ! Le Wynner sait aussi traîner la savate, comme le montre «Free Love», et claquer une vieille rengaine Dylanesque avec «My Cross To Bear». Il chante avec la voix de Dylan à son apogée. Il y descend avec les heavy poux d’Highway 61. Même sonic gut. En fait, Smack Dab est l’album de Paco Loco, comme le montre «Smack Dab Attack». Il dicte sa loi, avec cet heavy groove gigantesque et assez Crampsy dans l’esprit. 

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             On ne perd pas son temps à écouter le Grand Salami Time du Baseball Project. C’est même un big album. Rappelons que Peter Buck fait partie du Project. On a un son énorme dès le morceau titre d’ouverture de bal. Le Wynner + Buck + Linda Pitmon, ça ne pardonne pas. C’est fabuleusement porté aux nues, avec un certain McCaughey au chant. Les arpèges de «The Tips» sont ceux de «Paperback Writer». Le Wynner monte au micro et Buck gratte les riffs de George Harrison. Il faut dire que le Buck est un solide guitar slinger. On n’entend que lui. Quel bouquet de son et d’arpèges ! Le Wynner repend le Salami en main pour «Uncle Charlie» - Uncle Charlie’s gonna get you - Heavy sound. Le Wynner sonne comme Bob Dylan ! On croise plus loin un coup de génie nommé «Erasable Man». Ils savent claquer un beignet ! Quel power ! C’est un stomp d’Erasable tapé à la cloche de bois. T’es littéralement sonné à chaque cut. Belle dégelée d’oh oh dans «New Oh In Town», c’est excellent, gorgé de son. Le Grand Salami n’en finit plus de t’embobiner. Ils montent «The All Or Nothings» sur les accords de Gonna Miss Me, ça déboule bien, ça sent bon le Roky. Encore de la pop énorme avec «The Voice Of Baseball». On sort de là ravi et comblé.

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             Bon, le Live At Raji’s du Dream Syndicate n’est pas aussi bon que les lives inclus dans la box d’annive de The Days Of Wine & Roses. Le son y est lisse et le staff différent : c’est l’époque Paul B. Cutler. Même si ce live est bien noyé de poux Syndicalistes, on perd la folie de Preco. Le Wynner tente de raviver la grandeur sonique du Syndicate, mais il manque tout le feedback de Preco. Ça ne pardonne pas. Le Wynner fond sur ses cuts comme l’aigle sur la belette. Évidemment, la belette n’a aucune chance. On assiste à des pluies de solos dans «Burn», ça joue à la vie à la mort du cheval blanc d’Henri IV, mais encore une fois, c’est pas Preco. Le son est trop Cutler, trop lisse. Pas beau. Il faut attendre «Halloween» pour frémir un petit coup et retrouver la jolie progression d’accords, c’est un régal que de la ré-entendre, et puis il y a ce joli guitarring intempestif bien déraillé du bulbique.

    Signé : Cazengler, Steve Ouine Ouine

    Dream Syndicate. Le Hasard Ludique. Paris XVIIIe. 4 février 2026

    Smack Dab. Smack Dab. Houston Party Records 2007

    Baseball Project. Grand Salami Time. Omnivore Recordings 2023

    Dream Syndicate. Live At Raji’s. Enigma Records 1989

     

     

    L’avenir du rock

     - Holy Buddy

     (Part Two)

             Au point où il en est, l’avenir du rock ne chipote plus. Si t’erres dans le désert et que t’as des hallucinations, c’est normal. Inutile de vouloir s’opposer au cours logique des choses. La rationalité ne fait guère bon ménage avec l’errance. Alors autant accepter le principe des défaillances. Et comme l’avenir du rock a de la suite dans les idées, il en rajoute : autant décliner dans la joie et la bonne humeur. Alors hallucinons ! Comme toutes les idées qu’il peut encore avoir, celle-ci lui plaît. Il l’adore ! Mais pour halluciner, il faut des erreurs. Ils se font rares et l’avenir du rock peine à étancher sa soudaine soif d’hallucinations. Ah, voilà que se dessine à l’horizon une silhouette. Enfin ! L’avenir du rock accélère le pas pour approcher au plus vite. L’homme est armé d’une mitraillette rustique, enturbanné d’un chèche gris et drapé d’une djellaba rapiécée. Il affiche une mine d’animal traqué.

             — Ne craignez rien mon ami, je suis l’avenir du rock !

             — Salam wa aleïkoum ! Je suis Fella Guy !

             Et il repart aussitôt au petit trot. Quelques jours plus tard, il voit se dessiner à l’horizon une silhouette qui n’a rien d’humain. L’avenir du rock approche prudemment. L’apparition a l’allure d’un gros navet. L’avenir du rock aurait préféré un lapin blanc ou le Cheshire Cat, mais bon, c’est déjà ça, aussi engage-t-il la conversation :

             — Permettez-moi de me présenter. Je suis l’avenir du rock, pour vous servir...

             — Ravi de vous rencontrer. Je suis Rutaba Guy !

             Quelques jours plus tard, l’avenir du rock croise un flic. Il a essayé de l’éviter, mais dans le désert, ce n’est pas facile.

             — Je suis Poula Guy ! Je suis à la recherche du renégat René Guy, un sale petit délinquant. L’auriez pas vu dans les parages ?

             — Pas que je sache. Par contre, je peux vous brancher sur Buddy Guy. Ça vous ferait le plus grand bien.

     

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             Le vieux Buddy refait des étincelles avec Ain’t Done With The Blues. T’es frappé par la vitalité qui se dégage de cet album. Tout est bien. T’as du mythique avec deux clins d’yeux, le premier à Hooky («Hooker Thing», Buddy gratte sa Martin Boogie Chillum) et plus loin, gros clin d’œil à Earl King avec «Trick Bag», riffé dans les règles du lard avec des accords riches de énième diminuée et la réverb du diable. Autre grand

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    choc émotionnel avec «Jesus Loves The Sinner» : les Blind Boys Of Alabama font les chœurs et ça monte vite au ciel - Jesus loves the sinner/ But he hates the sin - Il faut voir comme les Blind Boys te swinguent le sin. Le Bud a du son à n’en plus finir sur «Been There Done That». Il gratte sa Black & White Polka Dot Relic Fender Strat. Il est hors compétition. Pour «Blues Chase The Blues Away», il gratte sa 1972 Fender Tele Deluxe et la Polka Dot. Merveilleux shoot d’heavy boogie blues. Avec celui de Lazy Lester, t’as là le meilleur boogie d’Amérique. Il invite Kingfish Ingram à gratter son gras double sur «Where U At». C’est complètement dément, c’est saturé de blues et de Soul, avec des cuivres pharaoniques. Puis le Bud passe au Heartbreaking Blues avec «Blues On Top» - Blues on top/ Pushing down on me - Il duette avec Bonamassa sur «Dry Stick» et avec Frampton sur «It Keeps Me Young». Franchement, il aurait pu choisir quelqu’un d’autre pour duetter, pas cette crêpe. Il revient au classic boogie blues sur «Love On A Budget», mais son solo prend feu ! On salue encore l’énorme power de la niaque du Bud dans «Upside Down». Ses solos sont la pulpe du blues, jouissifs et juteux. Le Bud est encore vert. Il sait encore rocker un boat. Écoutez bien ses solos, les gars, ce sont des œuvres d’art.

    Signé : Cazengler, Guy mauve

    Buddy Guy. Ain’t Done With The Blues. RCA 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

     (Part One)

     

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             Joan Jett brandit l’étendard du glam depuis quarante ans. Rien que pour cette prouesse athlétique, elle mérite une médaille. Elle enfile ses albums comme des perles et bénéficie encore aujourd’hui d’une belle notoriété.

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             Comme beaucoup d’adolescentes fascinées par les Stones dans les seventies, elle doit son look à Keith Richards, coiffure, allure et façon de jouer de la guitare sur scène. Et ce qu’on apprécie particulièrement chez elle, c’est qu’en quarante ans, elle a su rester fidèle à un son et à une image, comme l’a fait Chrissie Hynde. Joan Jett cultive l’image de l’éternelle adolescente subjuguée par l’image que lui renvoie son miroir. Keef se décharne inexorablement, mais Joan semble rajeunir, comme le montre la pochette de son dernier album, Unvarnished (sans fard). Et sur cet album, paru quasiment quarante ans après le premier album des Runaways, elle continue de jouer du glam. Alors forcément, ça impressionne. Car il n’est rien qu’on apprécie autant que la constance. Écoutez cet album et vous serez surpris par la densité du son et par la fière épaisseur du cocotage. Elle reste l’heavy-rockeuse qu’on aimait bien et elle nous ressert du gros glam à la Gary Glitter avec « TMI », avec le vrai stomp d’intro, comme au bon vieux temps des télés qui vibraient. Joan Jett rallume le brasier, beaucoup mieux que les autres revivalistes glam de type Giuda. Comme sur tous ses autres albums, elle joue avec le feu, c’est-à-dire avec la power-pop, mais l’étincelle lui fait souvent défaut. « Really Mentality » est le hit de ce disque, construit sur un vieux riff garage. Elle en fait une merveille délinquante de juke des faubourgs. Tout y est, la tension juvénile de la gamine en guerre contre la société des culs serrés. Elle chante son truc avec tout le chien dont elle est capable, et le diable sait si elle en a montré en quarante ans de dévotion au rock’n’roll. Elle réussit toujours aussi bien ses Aouw ! Elle sait où les placer pour qu’ils nous sautent à la figure. « Bad As We Can Be » sonne comme un hit punk de 1977. Elle lance une belle cavalcade de guitare en intro et ça vire power-pop en up-tempo très haut de gamme. C’est une pièce de collection. Elle a toujours eu un petit faible pour la power-pop, telle que la jouaient ses copains les Ramones. Puis elle revient à la cloche de bois pour « Different » et elle retape dans l’heavy beat. Elle ne peut pas se passer de sa chère consistance. On sent la rockeuse dans la force de l’âge. Elle manie son cut comme un vrai hit garage et ça devient bouleversant. Rien que pour ces trois ou quatre titres, Joan reste d’une actualité brûlante.

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             Dave Thompson lui a consacré un bio rapide, comme il sait si bien le faire : Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett. Il retrace tout le parcours Kim Fowley/Greg Shaw/Suzi Quatro/English Disco/Arrows/Kenny Laguna. Il fait de l’histoire de Joan Jett une histoire importante et, disons-le tout net, indissociable de celle de Kim Fowley.

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             Pour bien comprendre Joan, il faut remonter aux sources, c’est-à-dire aux Runaways. C’est elle qui entra en contact avec Kim Fowley, grâce à sa copine Kari Krome qui avait treize ans. Elle l’attendait à l’entrée de l’English Disco et quand elle le vit arriver, elle l’accosta. Kim lui demanda :

             — As-tu une démo ?

             — Hein ? C’est quoi une démo ?

             — Bon d’accord...

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             Malgré ça, Kim vit tout de suite qu’elle avait un truc. Il la mit en contact avec une petite batteuse, Sandy West. Première répète chez Sandy et Kim et première mouture des Runaways à trois avec Micki Steele, basse et chant. Pour les amateurs, ce fut la meilleure mouture des Runaways - covered in blood and guts, disait Kim - Mais la bassiste est virée (on la retrouvera plus tard dans les Bangles). Kim complète le groupe avec deux autres filles, Lita Ford et Jackie Fox, puis une petite blonde au chant, Cherie Currie. Il veut monter un gros coup, the next big thing, le premier teenage-girl group d’Amérique. Le seul groupe de filles en activité alors, c’est Fanny. Les gamines s’y croyaient. Comme le dira plus tard Jackie Fox - bassiste - Joan se prenait pour Suzi Quatro, Lita pour Ritchie Blackmore, Sandy pour un membre de Queen, Cherie pour Bowie. Et Jackie se prenait pour Gene Simmons. Les Runaways ne voulaient ni des chansons de Mars Bonfire qui travaillait pour Kim Fowley, ni des vieux coucous de la collection de disques de Greg Shaw. Elles voulaient leurs chansons.  

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             Dave Thompson apporte toujours de petits éclairages intéressants. Il indique que Ron Asheton traînait pas mal dans les répétitions des Runaways. Il indique aussi que Patti Smith détestait les Runaways et les virait de sa loge. Une vraie conne (elle détestait aussi Blondie). Gros éclairage aussi sur Alan Merrill et les Arrows, un groupe magique injustement oublié. « I Love Rock’n’Roll » était pour Alan Merrill une réponse à l’« It’s Only Rock’n’Roll » des Stones. Il cite les Hammersmith Gorillas parmi les noms des groupes qui ont secoué les cocotiers de Los Angeles en 1976. Pas mal, non ? Il explique aussi comment Sandy West a envoyé Rat Scabies au tapis d’un coup en pleine tête. Puis vers la fin de l’ouvrage, il rappelle qu’on a proposé trois millions et demi de dollars aux Runaways pour une tournée de reformation comprenant quarante dates. Joan et Cherie étaient d’accord. On avait proposé le job de bassiste à Suzi Quatro qui n’avait pas dit non. Mais Lita Ford envoya paître ses anciennes collègues : « Je n’ai pas besoin de ce fric. Je suis dans ma maison de deux millions de dollars aux Caraïbes ! Alors amusez-vous bien ! » (Pauvre Lita, son rêve caribéen allait se transformer an cauchemar, car son mari Jim Gillette la retenait prisonnière sur l’île. Elle réussit à s’enfuir, mais sans ses deux enfants).

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             Si on s’intéresse aux Runaways, il faut aussi lire l’autobiographie de Cherie Currie, Neon Angel. Elle raconte comment, morpionne, elle vola la bouteille de bière de David Johansen qui chantait sur scène au Whisky. Cherie se prenait pour Bowie et sa mère l’encourageait. Mais dans un chapitre, elle déraille un peu dans le trash en décrivant une scène de cours sexuel. Cherie et Sandy auraient été enfermées dans une chambre de motel et Kim Fowley aurait soit-disant baisé une fille nommée Marcie devant elles en commentant toutes les étapes. Cherie donne aussi dans son livre pas mal de détails croustillants sur sa propre consommation de drogues, à commencer par le Placidyl (dont Elvis faisait lui-même une grosse consommation), le PCP, la benzedrine puis la freebase coacaïne, comme David Crosby. Elle raconte qu’elle devient accro aux orgasmes, ce qui nous éloigne de la musique - c’est d’ailleurs ce que lui reprochait Joan Jett - Elle s’étend aussi assez longuement sur sa relation tumultueuse avec Lita Ford qui l’accusait de vouloir focaliser l’attention des médias sur elle.

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             Le film The Runaways tourné en 2010 par Floria Sigismondi s’inspire directement de cette autobiographie. Le film est bien foutu. Il recrée les ambiances seventies et brosse un portrait un peu grossier de Kim Fowley. Comme Jackie Fox et Lita Ford n’ont pas voulu céder leurs droits, Floria Sigismondi les a complètement marginalisées dans le film. Joan Jett, Kim Fowley et Sandy West - qui avait cédé ses droits juste avant de mourir d’un cancer - ont joué le jeu à fond. Michael Shannon joue le rôle de Fowley et on voit bien que c’est un peu n’importe quoi. Heureusement, les scènes musicales du film sont excellentes et délicieusement intenses. Il faut prendre le temps de voir ce film, car il est bien à l’image des Runaways : en effet, ce film qui fit un bide raconte l’histoire d’un groupe qui n’a jamais réussi à décoller.

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             Au rayon films, il est aussi indispensable de visionner le docu consacré à Rodney Bigenheimer, Mayor Of The Sunset Strip, sorti en 2003. Au même titre que Kim Fowley, Rodney est un personnage clé de l’histoire des Runaways. C’est Peter Pan au pays magique du rock. Le docu montre ce lieu mythique que fut The English Disco, l’endroit où Joan Jett rencontra Kim Fowley. Le docu propose des plans extraordinaires de Rodney en compagnie de ses meilleurs amis, Kim Fowley, Cher, Brian Wilson et Nancy Sinatra. Il semble que tout le gratin du rock soit au rendez-vous de ce film exceptionnel : on voit Rodney en compagnie d’Elvis, des Monkees, des Mamas & The Papas, des Beatles, de Bowie et de quelques autres. Rodney a consacré sa vie à la musique et l’une des dernières scènes du film le montre assis sur une terrasse hollywoodienne en compagnie d’un Kim Fowley en costume rouge qui déclare : « We’re still here, so fuck you ! »

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             Tant qu’on y est, on peut aussi consacrer une petite heure à Edgeplay - A film about the Runaways, tourné en 2004 par Vicky Blue qui avait remplacé Jackie Fox dans les Runaways. Joan Jett avait refusé de participer à ce docu, car elle lui reprochait de s’intéresser à tout, sauf à la musique. Vicky Blue fait donc des portraits de Lita, de Sandy et de Cherie. Les filles en profitent pour se livrer à quelques confidences. Le portrait le plus sensible de ce docu est incontestablement celui de Sandy West que Vicki a filmé le jour de sa libération. Elle sortait du placard. Et là, si on veut entrer dans l’histoire extraordinaire de Sandy West, il faut lire l’ouvrage hyper-documenté d’Evelyn McDonnell, Queens Of Noise - The Real Story Of The Runaways. Son ouvrage est bon car elle a vraiment essayé de dépasser les clichés en faisant de l’investigation, chose que ne font jamais les journalistes de rock. Elle consacre l’un des derniers chapitres de son livre au destin tragique de Sandy West : « Parfois quand elle disparaissait, c’est parce qu’elle était en taule. Ça a commencé en 1988, quand elle fut arrêtée à Orange County pour conduite en état second. Après ça, elle fut arrêtée au moins six fois pour possession de substances et pour conduite sans permis. Elle purgea ses peines sans aucun problème parce qu’elle disait qu’on s’occupait d’elle - comme au temps des Runaways. Pour elle, se retrouver en taule, c’était comme d’être dans un groupe. C’était la seule source de stabilité dont elle disposait. Quand on la relâchait, elle replongeait dans le chaos. »

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    Sandy West

             L’auteur raconte que Sandy portait un flingue et qu’on l’envoyait « encaisser les dettes ». Elle travaillait pour des caïds de la drogue et vivait de sales moments. À l’époque de leur premier album, les Runaways voulaient se faire passer pour des délinquantes, notamment dans « Dead End Justice », mais la seule vraie délinquante dans cette histoire, c’était Sandy. Dans Edgeplay, elle parle d’une voix grave : « C’était peut-être mon côté auto-destructeur, mais je n’ai jamais eu peur. Tu vas chez quelqu’un et tu défonces la porte. T’as des calibres pointés sur toi et tu pointes ton calibre sur eux. Tu ne sais pas qui va mourir. Une fois j’ai dû briser le bras d’un mec. J’ai aussi dû enfoncer mon calibre dans la gorge d’un mec et il a chié dans son froc. Tu fais des trucs comme ça et pourtant, tout ce que je voulais, c’est jouer de la batterie dans un groupe de rock. » Sandy West pourrait bien être la vraie héroïne de cette histoire. Evelyn McDonnell cadre aussi très bien la personnalité de Joan Jett qui n’a jamais voulu jouer les stars et qui a toujours su rester comme elle était. Joan voulait vivre son rêve, elle voulait être comme son idole Suzi Quatro, sur scène avec une guitare. Et selon Kim Fowley, Sandy, c’était Dennis Wilson. Evelyn McDonnell rappelle aussi un détail important : les Runaways furent bien accueillies en Angleterre. Des Américaines comme Suzi Quatro, Chrissie Hynde et PP Arnold y sont devenues des stars, ce qui n’aurait sans doute pas été les cas aux États-Unis. Mick Farren trouvait que les Runaways jouaient mieux que le Ramones, qu’elles chantaient mieux que Patti Smith et qu’elle avaient beaucoup plus d’animalité que les Bay City Rollers. Et puis Kim Fowley rappelle aussi que ces filles n’ont jamais porté de jupes.

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             On sent bien au fil des pages qu’Evelyn McDonnell nourrit une sorte de ressentiment contre Kim Fowley. Vers la fin de son livre, elle dérape un peu et le traîne dans la boue avec des petites insinuations merdiques, mais la vraie star de toute cette histoire, c’est bien lui, l’immense Kim Fowley, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

             Kim : « J’avais une mère baisable, une sorte de Doroty Lamour qui était une salope, et mon père était un abruti. Je suis leur enfant et je porte parfois du maquillage. » Ça et la polio ont fait de lui un survivant et un loup des steppes. Kim Fowley est un personnage d’un calibre beaucoup trop important pour une petite intello à tendance féministe comme Evelyn McDonnell.

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             Pour lancer les Runaways, Kim Fowley les fit travailler à la dure. Il leur gueulait dessus et les insultait. « Okay dog shit ! One two three ! » Il voulait les professionnaliser. Il composa des chansons avec Joan, notamment « Cherry Bomb » qui ouvrait le bal du premier album des Runaways, sorti sur Mercury - qui était aussi le label des New York Dolls - Le morceau était assez bon, puisqu’il est devenu un classique. Lita Ford n’avait que 17 ans et elle y grattait un fier solo. Les Runaways avaient injecté tout leur esprit dans ce morceau. Joan composa « You Drive Me Wild » toute seule, et avec cette belle pièce de glam, elle sut se montrer inspirée. Kim offrit à ses pouliches « Is It Day Or Night » qu’elles riffèrent bien grassement. Rien qu’avec ces trois cuts, le balda de l’album tenait admirablement la route. On trouvait en B l’« American Nights » de Mark Anthony et Kim Fowley, un véritable hit planétaire. On se serait cru chez les Hollywood Stars. Mais le morceau phare de l’album était le fameux « Dead End Justice » qui sonnait comme un mini-opéra et que Kim Fowley voyait comme un mélange de Taxi Driver, de Cagney et de Bogart, comme du « dirty filthy rock and roll » - I’m sweet sixteen and a rebel queen/ I look real hot in my tight blue jeans - et hop, la rebel queen se retrouvait au ballon - Behind the bars/ There’s a superstar/ Who never had a chance - Elle demandait justice, mais ça ne servait à rien, alors elle s’évadait - Joan/ Let’s break out tonight/ Ok Cherie/ What’s the plan ? - Mais Cherie se tordait la cheville et Joan devait s’enfuir toute seule. Voilà ce qu’on pouvait appeler une chute prémonitoire.

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             C’est Earle Mankey des early Sparks qui produisit le second album des Runaways, le fatidique Queens Of Noise. La plupart des chansons furent co-écrites par Kim Fowley. Joan chantait ses deux compos, « Take It Or Leave It » et « I Love Playing With Fire ». Son power-chording était cousu de fil blanc, mais au fond, ça la rendait éminemment sympathique. Sandy frappait comme une sourde et Lita partait en dérapage contrôlé. Les copines de Joan assuraient bien ! Par contre, le morceau titre qui ouvrait le balda semblait un peu mou du genou. On sentait comme une torpeur, comme une sorte de ramollissement du beat. L’hit de l’album était « Midnight Music ». On y sentait la patte de Kim car le cut contenait à refrain à panache - Making midnight music/ Singing rock n roll songs/ Living midnight music/ Just to get along - On avait là une pop-song idéale dotée d’une fantastique élévation de concordance morale. Franchement, les filles avaient beaucoup de chance de fréquenter Kim Fowley, ne fût-ce que pour ce hit. La B était un peu ratée. Il fallait attendre le dernier cut, « Johnny Guitar » (signé Ford-Fowley) pour retrouver le frisson. Lita partait en heavy bleues matérialiste. Non seulement Lita grattait comme une déesse, mais elle était en prime assez pulpeuse. Elle soignait son look de belle blonde appétissante et elle n’hésitait à ouvrir sa chemise pour laisser apparaître un joli sein, comme on le voit sur la pochette

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    intérieure de l’album. On sentait en Lita l’épicurienne fondamentaliste de la guitare électrique. Elle titillait ses cordes avec un art consommé. On sentait bien qu’elle aimait la vie, le plaisir et l’électricité. Lita était parfaitement capable de jouer seule un long heavy blues de dix minutes. Sacrée Lita. Elle nous faisait tous baver.

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             À leur grande surprise, elles furent accueillies comme des stars au Japon, ce qui était loin d’être le cas aux États-Unis ou en Europe. C’est la raison pour laquelle il faut écouter l’album Live In Japan. Quand on ouvre la pochette, on voit les Runaways sur scène. C’est l’une des plus belles photos de l’histoire du rock. Ce qu’elles dégagent, c’est l’essence même du rock’n’roll. Elles sont sur scène et elles règnent sur l’empire du soleil levant. Vêtue d’une combinaison rouge, Joan plaque ses power-chords avec une moue de riffeuse. Juste derrière elle, Jackie joue ses notes avec un petit sourire en coin. Là-bas, Lita secoue ses cheveux en secouant le manche de sa guitare de metalleuse et on voit Sandy surélevée en train de battre le beurre. Cherie attaque avec « Queens

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    Of Noise ». Quelle magnifique équipe ! Mais c’est aussi l’occasion de constater à quel point la pauvre Cherie chantait mal. Elles font des versions complètement ratées de « Wild Thing » et du « Rock’n’Roll » de Lou Reed. On frise la catastrophe avec la version mal chantée de « You Drive Me Wild ». Heureusement que Joan cocote et que Lita place des solos flash. Elles tapent dans le hit que Kim confia à Venus & The Razorblades, « I Wanna Be Where The Boys Are » et Cherie s’énerve enfin. Version sacrément musclée, Cherie screame et Lita part en solo à la note folledingue. S’ensuit une bonne version de « Cherry Bomb » que Joan cocote. C’est précisément de là que vient Joan Jett : l’aspect glammy à la Sweet et le cocotage de « Locomotive Breath ». Puis elles bouclent leur petite affaire avec le fantastique « American Nights », extravagant de grandeur glammy et brisé net par un beau break de basse de Jackie, puis « C’mon », encore une solide compo de Joan qui ferraille comme un chiffonnier de banlieue.

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             Cherie Currie et Jackie Fox quittent le groupe et Joan prend le chant sur l’album suivant, Waitin’ For The Night. Mais dès qu’elle veut grimper dans l’octave, c’est foutu. Elle n’a pas la voix pour ça. Elle chante « Wasted » d’une voix très sucrée et impubère, et Lita balance un solo très seventies. Kim est passé par là - Redneck rocker devil daughter/ Doesn’t really matter - Joan continue de se livrer à son sport favori, le cocotage. C’est tout son univers. Cocoter ou mourir ! « Schooldays » est aussi co-écrit avec Kim. Excellente pièce de rock - Used to be the wild one/ Hated class only lived for fun - Avec « Trash Can Murders », Joan chante comme une sale petite teigne. Lita place l’un de ces beaux solos dont elle a le secret. Les gamines ont du répondant. Kim avait raison de leur faire confiance. Leur disque se tient vraiment bien, même si elles n’inventent pas le fil à couper le beurre.

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             Chant du cygne avec And Now... The Runaways. C’est plus qu’un chant du cygne, c’est un couac. Joan chante la plupart des chansons d’une voix pas bien ferme. Elle fait une reprise d’« Eight Days A Week » complètement foireuse. La reprise de « Mama Weer All Crazee Now » est un tout petit peu plus élégante. Joan réussit parfois à se fâcher, mais elle roule ce classique de Slade dans une farine un peu cucul la praline, d’autant qu’on entend un piano. Mais ça tourne à la catastrophe avec « I’m A Million » que chante Lita et « Right Now », en début de B, que chante Sandy. On comprend que la seule qui savait chanter dans cette équipe, c’était Cherie. Elles finissent cet album pitoyable avec une belle compo de Steve Jones, « Black Leather ». Franchement, c’est vraiment dommage que tout l’album ne soit pas calé sur cette belle pièce signée Jonesy. Lita y joue comme une diablesse. Elle place des incursions délibérées dans tous les coins. Le morceau est remarquable du point de vue productiviste. Il suffisait de mettre Lita dans le fond et de la laisser tisser des toiles incendiaires. C’est dans ce genre de son qu’auraient dû s’installer les Runaways, dans ce son à deux niveaux, car il s’y passe des choses étonnantes. 

     Cazengler : Ruine away.

    Runaways. The Runaways. Mercury 1976

    Runaways. Queens Of Noise. Mercury 1977

    Runaways. Waiting For The Night. Mercury 1977

    Runaways. Live In Japan. Mercury 1977

    Runaways. And Now... The Runaways. Mercury 1979

    Joan Jett. Unvarnished. Blackheart Records 2013

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Cherie Currie. Neon Angel. A Memoir Of A Runaway. HarpersCollins Publishing 2010

    Evelyn McDonnell. Queens of Noise - The Real Story of the Runaways. Da Capo Press 2013

    Mayor of the Sunset Strip. George Hickenlooper. DVD 2003

    Edgeplay. A film about the Runaways. Victory Tischler-Blue. DVD 2004

    The Runaways. Floria Sigismondi. DVD 2010

     

     

    Rockabilly boogie

     - La légende de Johnny Legend

     

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             Le vieux pépère Johnny Legend vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage funéraire.

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    Hichem + Emma Preston

             On avait ramassé l’I Itch de Johnny Legend au Marché Dauphine (Porte de Clignancourt), chez Hichem, qui est quand même le plus grand disquaire/spécialiste du rockab en France. Le premier album de Carl & The Rhythm All Stars, Music To Live, est sorti en 2006, sur le label qu’il avait fondé à l’époque, Sfax. Il avait aussi Betty & The Bops, les Hot Chickens et pas mal d’excellents groupes de rockab sur Sfax. C’est un disquaire dont il faut écouter les conseils. Tu ne repars jamais les mains vides de son stand qui ressemble à une caverne d’Ali-Baba.

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             Dans les liners de The Rollin’ Rock Recordings, le boss de Rollin’ Rock Ronny Weiser rappelle qu’on surnommait Johnny Legend ‘The Rockabilly Rasputin’. Puis J. Sebastian Strauss relate un épisode mystérieux : durant l’été 1971, Ronny Weiser enregistra quelques démos avec Gene Vincent qui cherchait à faire son retour, mais son groupe sonnait comme Cream, Et Ronny n’aimait leur son, aussi ne conserva-t-il que la voix de Gene. C’est Johnny Legend et son groupe qui devaient l’accompagner, mais hélas Gene cassa sa pipe en bois deux mois plus tard, en octobre 1971. Et pouf, on apprend que le guitariste de Rollin’ Rock Rebels de Johnny Legend n’est autre que Billy Zoom, le futur X. Et bien sûr, le stand-up man, c’est Ray Campi. Puis Strauss fait le lien avec Mika et ses brillants Fightin’ Fin-A-Billies finlandais. Ray Campi signe aussi deux pages de liners. Il rappelle que Johnny s’appelle Martin Marguilies dans le civil et que certaines de ses chansons l’impressionnaient (a few were shocking to me).

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             Sur I Itch, Johnny est accompagné par des Finlandais, The Fightin’ Fin-A-Billies : Sami Roine (poux), Mika Railo (stand-up) et Jarmo Jami Haapanen (beurre). T’es hooké dès «Mexican Love» et son beat rockab. On sent bien les Wild Cats dans «I’m Loaded». C’est puissant et tapé à la dure, et t’as le cat qui fraye au burnin’ hop. Ils passent à l’heavy blues cadavérique avec «My Baby Ditched Me». Johnny Legend sait varier les plaisirs. Il ne cherche pas à faire du Screamin’ Jay, mais c’est dans l’esprit. Et ça repart en mode Wild Cats avec «One Way Or Another». Le vieux Johnny adore ça. Getcha ! C’est excellent ! D’une façon ou d’une autre, il va l’avoir, alors Getcha ! Getcha ! Getcha ! Tu te régales de la fantastique pulsion rockab de «3-D Daddy». Puis avec «Witch Doctor», ils foncent à cent à l’heure, woopee ouh-ah-ah, ça percute les Trashmen de plein fouet et t’as le killer solo de cavalcade insensée. Tout est bien sur cet album, tout est alerte et dynamique, ultra-joué, le vieux Johnny finit son «Sad Story» au cry cry cry cry. T’as la fantastique prévalence du beat rockab, les Finlandais savent pilonner, t’as le slap et la gloire du slap, et t’as en prime un cat qui sait gratter les poux du diable quand ça lui chante, alors pour le vieux Johnny, c’est du gâtö. Il a du pot d’avoir ces Finlandais derrière lui.

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             The Rollin’ Rock Recordings vient aussi du bac d’Hichem. T’as 29 cuts et pas mal de déchets, mais t’entends aussi le slap de Ray Campi sur pas mal de cuts, notamment «Rollin’ The Rock» et «She’s Gone», emporté par un slap de débinade. Slap de rêve encore dans «California Rockabilly», wild as fucking fuck ! Slap toujours dans «Wild Wild Women», pulsatif génial qui marque l’apogée rockab de Johnny Legend. T’as aussi l’«Ole Jack Hammer Blues», un heavy boogie blues bien slappé derrière les oreilles. Quel son ! Johnny Legend s’impose comme une vraie voix avec «Raunchy Tonk Song», et comme le roi des Wild Cats avec «Rockabilly Rumble» : en plein dans le mille, avec un titre pareil, il ne pouvait pas faire autrement. Il récidive plus loin avec «Rockabilly Bastard» et t’as un beau killer solo. Et puis voilà la coup de génie qui arrive comme la cerise sur le gâtö : «Guess Who Ain’t Getting Laid Tonight» : wild as fuck et gratté à l’oss, tu ne sais plus si c’est du gaga-rockab ou du proto-punk de rockab, c’est explosé de power et chanté à l’excédée. Nouvelle apogée de Johnny Legend.

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             Par contre, c’est pas utile d’aller cavaler après le Bitchin’, paru en 1998. L’album est trop novelty, à cheval sur le western spaghetti et la poppy popette. On n’y sauvera qu’un seul cut, «Dummy Doll», un fantastique novelty cut du vieux boppin’ cat. Il puise dans ses racines rockab. On sent aussi de beaux restes de Wild Rasputin dans le «Psycho Rock» qui ouvre le bal de la B, mais pour le reste, pas de quoi pavoiser.

    Signé : Cazengler, Johnny la jambe

    Johnny Legend. Disparu le 2 janvier 2026

    Johnny Legend. Bitchin’. Dionysus Records 1998

    Johnny Legend. I Itch. Bluelight Records 2014

    Johnny Legend. The Rollin’ Rock Recordings. Part Records 2015

     

    * 

          Je m’étais réjoui, qu’une telle revue pensât après son numéro d’essai   à adopter une parution régulière m’agréait. J’ai attendu plusieurs mois. Je n’ai rien vu venir. Ni herbe qui verdoie, ni route qui poudroie. Chaque mois devant ma devanture à revues-rock j’étais comme l’âne à qui l’on refuse d’apporter son picotin. J’ai fini par me lasser. Je n’y croyais plus. Mais que vis-je, mais oui c’était elle, je la pris entre mes mains, pour être sûr que je n’avais pas la berlue, j’ai relu trois fois le titre, aucune erreur possible c’était bien :

    Rituel # 2

    (Solstice d’Hiver  2025)

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    Sol Invictus ne saurait trahir ! C’est encore un Hors-Série Rock Hard, la revue n’a pas pris son autonomie mais l’important c’est qu’elle soit là ! Davantage qu’une revue, moins épaisse qu’un livre, 146 pages, un mook ! On ne se moque pas du monde ! Format géant, c’est que si voulez beaucoup de texte et des photos qui ne soient pas des mini-confetti, faut de l’espace. En plus la typo n’est pas tassée comme une tortue romaine !   

    Un régal pour les yeux et encore plus pour l’esprit. Oreilles fragiles, abstenez-vous, la revue est consacrée aux musiques extrêmes. Metal Brutal. Metal Cheval. De guerre. Metal Fatal. Etrangement, vous ne débarquez pas dans un univers de brutes avinées et ravinées de bêtise. L’est vrai que la couverture ne plaira pas aux âmes timorées. Une espèce de fantôme sanglant à vous refiler la scarlatine, et la fièvre quarte comme l’on disait au Moyen-âge. Si vous ressentez la fièvre vous gercer les lèvres, ce n’est peut-être pas une suggestion, l’auteur ne se nomme-t-il pas Laurent Fièvre. Dix grandes pages lui sont consacrées. Genre le musée des horreurs Ce gars ne mérite pas le nom d’illustrateur. C’est un peintre. Un vrai. Un grand. Un monde de morts-vivants. Non ils ne sortent pas de l’Enfer. Sont si vulnérables, si méditatifs, si fragiles qu’ils nous ressemblent un peu. Comme des frères. Sont un peu comme le mort que nous transportons partout avec nous. Nous sommes si habitués à sa présence que nous n’y faisons plus attention. Quant à nos amis c’est très simple, ils nous confondent avec elle.  Bon, j’admets que certains sont assez effrayants, beaucoup sont toutefois empreints d’une telle tendresse, d’une telle sollicitude, d’une telle douceur que vous avez envie de les prendre par la main, de les emmener à l’école, de les rassurer et de les persuader que la vie n’est pas pire que la mort, à moins que ce ne soit le contraire. Fièvre se raconte en toute simplicité, sans aucune ostentation. Ce mec à la force d’un Goya. En plus l’a du goût, l’a illustré Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Un rocker avant l’heure qui a composé son poème en prose assis à son piano, en torturant sans fin ses touches.

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    J’avoue que j’ai eu peur en ouvrant le bouquin. Une grosse déception. Zut ! eux aussi, ils sacrifient à la mode, vingt-deux pages sur les femmes dans le metal ! Je me suis engagé dans ce tunnel à reculons, encore un truc dégoulinant de bons sentiments, tartinade de très politiquement correct. Ben non, n’ont même pas choisi l’autre tarte à la crème, celle du politiquement incorrect, z’ont tout simplement donné la parole à nos oiselles. Si vous croyez lire six interviewes les unes à la suite des autres, vous êtes dans l’erreur, Emmanuel Hennequin qui a concocté ce dossier ne fonctionne pas au saucissonnage, l’a écrit son article, l’a tramé, l’en a fait une véritable composition musicale avec des thèmes qui s’entrecroisent, s’éloignent et se diversifient. Un magnifique aiguilleur, un introducteur, un monsieur loyal de génie, jamais un mot de trop, juste ce qu’il faut, ce qui est sûr c’est qu’il sait écrire. L’a su mettre en lumière nos dark women. L’on sent qu’il ne les a pas trahies.

    Le numéro est drôlement intuité. Z’ont médité. Z’ont traqué le hasard. Le monde du metal est grand. Cinquante ans d’existence. Ne chipotons pas. Vous lisez, et miracle vous n’avez pas l’impression qu’il manque quelqu’un. Qu’un de vos groupes favoris, voire votre chouchou, n’est même pas nommé, un scandale pour lequel l’équipe entière devrait être fusillée. Oui mais ce sont des retors, des stratèges. Il est impossible de citer tout le monde, ce qui n’aurait aucun intérêt, alors ils vous proposent de visiter le metal, tout le metal, sont très fort ils commencent par la fin, par la mort du metal. Pas tous les morts, un seul mais qui parle pour tous. En fait il ne dit pas un mot, normal puisqu’il est mort, c’est un ami et sa copine qui racontent Oscar Swinks, une page, une photo. Pas plus. Mais tout est là, surtout Oscar, un lamento de souffrance et de combat, la mort en face et la vie derrière. On le connaît, on n’en a jamais entendu parler, cela n’a aucune importance, on dirait qu’il est mort pour nous, puisqu’il est parti de notre monde et qu’il emporte avec lui un fragment de nos rêves.

    Vous tournez la page. Juste la suite, la traversée des Enfers, pas ceux de Perséphone, ceux du vécu, deux artisans du death metal, Shiran Kaïdine et Eddy Homer, tous deux de Mortuaire, cela ne s’invente pas, tous deux gravement malades, tous deux porteurs de grosses saloperies qui font flipper, mais l’envie de vivre chevillée au corps et les limites repoussées…

    Ensuite ce sont les groupes, Impureza nous parle de leurs influences, le Moyen-âge, le flamenco, le cinéma, le western, l’Histoire, chacun trimballe de semblables micmacs dans sa tête, attention quand on s’attaque au passé de son pays c’est toujours le présent qui se radine…

    Nous quittons l’Espagne pour nous retrouver au Japon ave Sakrifiss, une culture différente, une langue comme un autre monde, une autre Histoire qui ne vous appartient pas mais qu’il faut respecter… Faisons un saut, jusqu’en Inde, le pays n’est pas le plus metalleux de la planète, n’empêche que Kunal Choksi a créé un label connu dans tout l’occident, il parle de metal et de ses chats. Ces deux mondes sont aussi importants pour lui. Pour vous aussi, mais pour lui ce n’est pas pareil il est Indien. Revenons en France avec le label Adipocere, une aventure bien de chez nous différente et pourtant semblable…  

    J’arrête là, juste avant d’entrer dans le cœur de la musique. Si vous avez l’eau à la bouche, méfiez-vous c’est de l’eau noire !

    Une revue de toute beauté, et de grande intelligence.

    Damie Chad.

     

    *

             Nous reprenons  la suite de notre chronique de la première trilogie de Sans Roi. Dans la livraison précédente 722 du 05 / 12 / 2025, nous avons présenté successivement le volet 3 et le volet 2.  Toutefois avant d’aborder le volet 1 jetons un coup d’œil sur la manière dont le groupe se présente sur bandcamp, voici le texte reproduit in-extenso : ‘’ Dissection, Tribulation, Satyricon, Moonspell, Watain, The Vision Bleak, S.U.P., Anorexia Nervosa, Paradise Lost, Misanthrope, Tiamat, Death, Jours Pâles & many more… ‘’.

             Evidemment ce sont des groupes de la mouvance metal, certains très connus, d’autres moins. Cette façon de faire n’est guère originale, les formations aiment bien citer leurs inspirations. C’est aussi pour Sans Roi une manière de se cacher  derrière cent groupes… Un art mutin d’avertir les auditeurs : l’on ne te dit rien, voici notre musique, débrouille-toi pour effectuer tout seul le chemin  nécessaire pour la comprendre et entendre ce que l’on te dit…

    L’ESPRIT ET LA MATIERE

    SANS ROI

    (CD / Février 2023)

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             La couve est assez consternante, un groupe de quatre membres et un seul a droit à être sur la photo ! Ce n’est pas parce que les autres seraient laids et lui le seul assez beau pour parader. Il porte un linge sur la figure. Voudrait-on se moquer de nous, est-il habité par une espèce de rare timidité paranoïaque ? Ou alors se prendrait-il pour Isis porteuse d’un voile. Cette hypothèse, même si elle était fausse, possède un grand mérite, celui de nous rapprocher du romantisme allemand, notamment de Novalis et de son récit : récit : Les disciples à Saïs, ce qui nous met immédiatement sur la piste des dieux et des chercheurs d’absolu…

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    Disciples of the roots : le morceau commence par un petit laïus expédié à la va-vite, en quelques mots le Christ nous est présenté comme un guérisseur. Ce n’est pas le Dieu-Sauveur de l’Eglise catholique, d’ailleurs les guitares courent et le vocal nous conte une étrange histoire, nous voici en Amazonie, pas aux  temps de la conquête espagnole, bien avant, au cœur de la forêt, tout près du grand serpent, qui n’est pour les gnostiques qu’une figure du Christ, ce serpent enroulé autour de l’arbre du paradis, qui n’est pas le Diable très méchant, mais un être hybride porteur de connaissance, un éveilleur de l’esprit endormi en vous, le sorcier vous impose des jets de fumée issue du tabac sacré sur différent points de votre corps, les hindous parleraient d’ouverture des chakras, le serpent kundalinique de l’ADN se réveille en vous, tout peuple où qu’il soit éparpillé sur la terre possède cette racine reptilienne au fond de lui, les gnostiques  l’appellent Christ car ils utilisent les mots véhiculés par les premières sectes chrétiennes, la culture religieuse dans laquelle ils baignaient, mais ils ne souscrivent pas au dogme ecclésial  d’ailleurs encore mouvant car en formation. Le vocal est magnifique, imaginez que vous amplifiez le bruit d’un serpent se faufilant dans les hautes herbes. No turning back : nous voici loin de l’Amazonie, nous n’y retournerons pas, elle n’est qu’un continent conceptuel parmi des milliers d’autres entassés le fatras de notre tête, pas besoin de revenir, nous sommes chez nous, en nous. Musicalement ce n’est guère mieux, c’est même pire, le serpent s’est transformé en tourbillons dans notre labyrinthe neuronal, ça valdingue de tous les côtés et le gars a l’air sévèrement touché, l’est vrai que les coups de tambour ne lui font pas du bien, ça tournoie méchant dans ses synapses, se prend pour un mec bien, ou un criminel, le voici guerrier viking mort au combat qui est reçu au walhalla, hou-la-la, en plein délire et il n’a pas un chamane pour le soigner, l’est le bien et le mal en même temps, disons qu’il est surtout au plus mal. Qu’importe, il grimpe vers le lui-même, il vacille, mais les dieux sont là. The sleeper must  awaken : le rythme ralentit, un peu de calme permet de s’endormir pour mieux se réveiller, le sommeil n’est que l’image de la mort, il hurle, il s’admoneste, il doit se réveiller, doit se sortir de ce monde illusoire, le voici en plein Matrix, une seule solution se réveiller, s’il n’y a pas de retour il n’en reste pas moins que l’univers a bien commencé un jour, la voix s’étire comme un serpent qui entreprend de monter le long d’un arbre. L’esprit et la matière : riffs teintés d’orientalisme mais le vocal et la gangue instrumentale débordent sur nous, toute la matière du monde nous étreint, folies dionysiaques nous étreignons des corps de jeunes filles, voici une absolution charnelle qui vaut celle du salut de l’esprit, tintement, je sais que je suis cet esprit qui gravit l’interminable échelle pour s’affronter à l’être divin dont je connais le nom, folie stupéfiante, né dans la matière je m’expulse de mon propre fœtus, pourquoi folie et sagesse se ressemblent-elles tant. Texte d’une beauté flamboyante. Apocrypfal gospels : musique angélique, une voix féminine nous prévient que nous allons entendre ce  que Jésus a ‘’vraiment’’ dit. Le chant scande avec enthousiasme des passages des Evangiles Apocryphes retrouvés en 1945 près de ruines enfouies d’habitations esséniennes, le message est luminescent, celui qui doit voir verra, ceux qui ne doutent pas seront sauvés… Où la folie s’exprime : une longue introduction, le disciple voilé raconte son

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     illumination, sa rencontre avec une petite fille qui se promène avec son père qui lui dit qu’elle s’appelle Madeleine - dans les rouleaux des évangiles apocryphes il en est un attribué à Marie-Madeleine, (rappelons que la chronique du troisième volet  dont la couverture représente la Tour Magdala liée à l’énigme de Rennes-le-Château dont le trésor tant cherché serait selon quelques livres célèbres les tombeaux de Marie-Madeleine et Jésus…). Pour certains gnostiques Marie-Madeleine serait une représentation de la Sophia, cette sagesse qui guide le gnostique vers la viduité suprême du premier Dieu. C’est en lisant Gérard de Nerval et André Breton que le disciple aurait compris que la folie aurélienne – auréaliénique - du doux Gérard et de Nadja lui auraient permis de comprendre que la folie poétique serait identique à la Sagesse suprême, maintenant il crie, il exulte, le haut est comme le bas, le mal est comme le bien, le christ est un être de chair, tout est renversé, ébranlement mystique, le plus terrible c’est que l’on peut le voir au cinéma. Push the reset button : on a déjà eu une allusion à Matrix, il suffit de cliquer pour supprimer l’illusion du monde : les choses ne sont jamais simples, il suffit de croire, ou plutôt il suffit de savoir, tintamarre, tourbillons, cris charivariques, un dialogue mais qui parle, est-ce quelqu’un qui se parle à lui-même ou quelque chose de plus mystérieux, moments d’apaisements, et puis une rupture, qui s’en va ? Dieu ? la sagesse, l’homme ? les paroles se finissent sur une chanson de Gainsbourg, je suis venu te dire que je m’en vais. Il est vrai, ajouterais-je, que Dieu fume des Havanes ! L’hypostase des archontes : fragment dialogué, les sans roi ne veulent pas d’un Dieu qui soit un chef, les gnostiques aiment le divin, notion grecque par excellence, quel mélange de christianisme et de grécité ! Certains gnostiques accordent d’ailleurs leur préférence à Plotin, et se soucient fort peu de la pensée biblique. La sagesse confine à la folie, le dialogue commence et laisse place à la musique, les paroles sont comme les vomissures qui s’échappaient de la bouche de la Pythie de Delphes, que les prêtres devaient interpréter, c’est elle la sagesse  qui en s’évadant de la sphère du Dieu prisonnier de lui-même a donné naissance à Yaldabaoth le mauvais dieu, souverain parmi les souverains archontaux  qui dominent le monde matériel dont il est une mort(-)aise, le voile que porte le disciple n’est-il pas le symbole de la noirceur du monde matériel dans lequel il se débat, ne serait-ce pas la sage Isis qui devrait arracher le voile que porte le disciple, mais le disciple Sans Roi privé de prêtres intercesseurs se doit de lui-même abolir le voile de ténèbres qu’il se doit de traverser, pour aller vers la lumière du vide de l’Incrée, le  dieu prisonnier de lui-même, le disciple parcourt à l’envers le chemin de folie initiée par la sagesse, afin que son âme à lui se perde dans la viduité du divin. Les mauvais esprits comme moi appelleront cela le retour au kaos. Il est vrai que je suis plutôt un adepte de Celse – celui qui rédigea une ironique imprécation contre les chrétiens - que gnostique.

             Ce premier volet de la trilogie est le plus difficile à saisir. Premièrement parce que ce n’est pas en moins de quarante minutes que l’auditeur puisse saisir les subtilités de la doctrine gnostique, d’autant plus qu’il est sûr qu’il y a autant de doctrines que de gnostiques. C’est d’ailleurs cela qui donne au gnosticisme sa grande attirance. Les gnostiques peuvent être qualifiés d’anarchistes métaphysiciens. L’on ne classe pas les gnostiques parmi les anarchistes, c’est un tort, ce furent de grands saccageurs du christianisme. De véritables ennemis intérieurs du christianisme en formation. Ils ont malheureusement perdu la bataille politique.

    Ce dernier morceau ne rugit comme un tigre qui va vous dévorer tout cru, mais il ronronne. A part que le ronronnement du félin mangeur d’hommes a une dimension supérieure à celui du chaton blotti sur vous genoux. Soyez rassurés il ne vous dévore pas, ni tout cri, ni tout cru, quoique sur la fin la batterie s’affole, l’on entend des hurlements, et tout se termine par un cri libérateur. Une rigolade chargée d’ironie auto-immune, le tigre vous a chargé la cervelle jusqu’à la gueule. Peut-être explose-t-elle comme un canon. Atteindra-t-il les étoiles…

    Une dernière proposition pour ceux qui voudraient, ne serait-ce qu’à titre de curiosité, se pencher sur la gnose. Il ne serait pas stupide de mettre en relation la gnose avec l’orphisme qui peut être considéré comme une gnose païenne. Les fameux reflets réciproques propres à Mallarmé.

    Si vous écoutez ce premier volet, l’écoute des deux suivants s’impose.

    Sans Roi vous posera davantage de questions que vous n’en résoudrez, mais vous aurez le privilège de l’illusion d’avoir été intelligent. Au moins une fois dans d’autre vie.

             Si vous classez Sans Roi comme le roi de tous les albums que vous entendus. C’est que quelque chose vous a échappé, et que vous devriez le réécouter. Ce qui vous causera un immense plaisir.

    Damie Chad.

     

    *

              J'en ai déjà une édition. Enfouie depuis quelques années dans un carton empilé dessus et dessous d’autres cartons. J’avais feuilleté, je ne l’avais pas trouvé à mon goût. Mai voici une édition de poche dans une boîte à livres. Impossible de laisser une idole rock tomber dans les mains du premier venu. Je m’en empare et le soir-même je le lis in extenso.

    JOURNAL

    KURT COBAIN

    (Traduction Laure Romance)

    (10 / 18 -  2009)

             J’ai bien réfléchi, ce qui m’a plu avant tout dans ce bouquin, c’est la photo de la couverture. Exactement le visage de l’idole, ses cheveux longs lui donnent l’apparence d’un indien. Autrement dit celle d’un rebelle avec une cause. Ce qui nous rappelle la sentence de Max Stirner dans L’Unique et sa Propriété : J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur moi. Remarquons qu’avec ce mot ‘’ rien’’ Stirner a tout dit.

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             San quoi le livre est assez décevant. Je ne parle même pas des rares dessins dont il est parsemé. Cobain a eu raison de ne pas chercher à devenir un auteur de bande dessinée. Un gros défaut : le texte est donné brut de décoffrage. Nul effort de présentation, il aurait été au moins utile de donner quelques dates. C’est au lecteur de se débrouiller. De dresser un parallèle avec la ‘’carrière’’ de son auteur. A proprement parler ce n’est pas un journal, mais des notes prises le vif, prises sur le mort.

             On peut classer ses notes en deux parties, celles écrites avant le ‘’succès’’, celles rédigées après le ‘’succès’’. C’est en ce mot relativement stupide que réside le drame intérieur de Cobain. Nombreux sont les artistes et les activistes qui connaissent une exceptionnelle réussite à entrer, pour employer une expression convenue, en dépression. Certes Kobain n’est pas dépourvu d’ambition, il cherche à savoir comment les autres formations qu’il côtoie sont parvenues à posséder une originalité, un son, des prestations efficaces, des morceaux construits, des disques enregistrés, il les observe, il les médite, retrace  leurs parcours, il les compare, il les suit, il dresse des listes, celles des groupes qui lui paraissent importants, des listes de chansons qui lui semblent intéressantes.

             On peut comprendre : Nirvana arrive au plus mauvais moment de l’histoire du rock, les mastodontes à la Zeppelin s’essoufflent, peut-être tout simplement sont-ils en train de vieillir, la tornade punk a tout cassé, tout démoli, tout pété. Le punk a décrété qu’il n’y avait plus d’avenir dans la société anglaise et tout le monde a compris qu’il n’y avait plus de futur dans le rock’n’roll. Allez donc après cela reconstruire quelque chose de cohérent sur ces ruines. Après les punks les notions de succès et de réussites sont devenues ringardes.

             Drôle de challenge, soit rester dans le cloaque des groupes d’adolescents sans avenir, soit avoir la chance de devenir un phare dans la nuit du rock’n’roll. Un signe de ralliement, de regroupement des énergies. Pas plus, mais une espèce de légende. Hélas le scénario de Nirvana va emprunter une tout autre route. Des millions de Nevermind  vendus. Pas du tout à la sauvette. Je me souviens encore du voisin du dessous qui sonne, son husky à ses côtés, tenant entre ses mains le graal du rock’n’roll…

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             Ce n’est pas tout, faut gérer. L’argent ne fait pas le bonheur, pas obligatoirement le malheur non plus. Faut s’y préparer. Toutefois là n’est pas le problème. Ce n’est pas l’argent qui est dangereux, ce sont les intérêts qu’il procure. Pas les vôtres, celui des autres. Pour les rockers les dangers sont très vite repérables. Les fans, vous étiez un mec sympa, vous devenez une idole. Vous n’étiez rien, pour votre entourage, et pour des centaines de millions d’anonymes, vous êtes tout. Ce n’est pas votre propre statut qui change, c’est celui que vous bâtissent les autres. Sans arrêt en porte-à-faux avec vous-même. Mais ce n’est pas de loin, le plus grave. Kurt s’isole, il se replie sur un petit noyau. Il construit sa petite forteresse de survie écologique. Pas facile, mais tout dépend de lui.

             Par contre le problème vient des pressions exercées par le système économico-culturel. Tout d’abord les demandes exercées par la maison de disques qui aimerait que la poule aux œufs d’or ne prenne pas de repos. Le plus d’albums possible et des tournées à foison sans oublier les rendez-vous pour les radios, les télés, les journaux, les journalistes et leurs questions décourageantes. Confrontation directe avec la bêtise (in)humaine.  Physiquement la vie du groupe n’est plus de tout repos. Plusieurs mois de tournées vous épuisent un homme. Comment trouver dans le tourbillon des instants pour créer de nouveaux morceaux. Quelques textes de futures chansons apparaissent entre les pages des feuillets. Des idées, des fulgurations, des intuitions, rien d’achevé et surtout rien de satisfaisant. Rien de plus déstabilisant pour un artiste que de se sentir comme rejeté hors de son œuvre. D’être expulsé de votre création par le séisme dont vous êtes le principal instigateur. Terrible impression d’exil à l’extérieur de soi-même. De se retrouver en position oblique par rapport à soi-même.

             L’on sait comment l’histoire se terminera. Une balle dans la bouche. Au revoir les amis, je retourne en moi-même, c’est encore-là que j’ai toujours été le mieux. Vous avez essayé de m’arracher de moi-même. Peine perdue. C’est moi qui vous ai retranché de moi-même. Kurt nous a virés. Ce genre de situation est inconfortable pour ceux qui restent. Beaucoup se sont sentis trahis. Ils avaient misé sur Kurt Cobain. Et leur poulain numéro un a préféré à la course en tête les verts pâturages d’un ailleurs  dans lequel personne n’a envie de le retrouver. Du moins tout de suite. Toute une génération s’est sentie trahie.

    L’on a accusé la drogue, sans doute les accusateurs étaient-ils vexés de ne plus retrouver leur produit de substitution dont ils avaient besoin pour se sentir bien, une dose de Kurt Cobain chaque jour, et ils voyaient la vie en rose. Dur de vivre sans désormais. L’on a imaginé des crimes sordides, chacun y est allé de son petit scénario pour trouver un coupable machiavélique et idéal. De fait sans s’en apercevoir les gens se retrouvaient là ou Cobain les avait poussés. Hors de lui, dans leur solitude, dans leur insuffisance. Dans leur pauvreté intérieure. Tels furent pris qui croyaient qu’ils avaient encore quelque chose à prendre, à grapiller…

    L’on s’est consolé comme on a pu, l’on a pleuré Kurt, puis l’on s’est dépêché d’enterrer le grunge. Les absents ont toujours tort. Leur crime ne serait-il pas de vous avoir abandonné. Un rendu pour un prêté…

    Quand on lit ces pages l’on se dit que Kurt Cobain a cherché le lieu et la formule. Le lieu, il l’a repéré tout de suite, au tout début, aux confins de l’enfance et de l’adolescence : c’était le rock’n’roll. Quant à la formule il l’a cherchée, il a cru que c’était les Melvins, puis les Vaselines, peut-être les deux ensemble, le coup de l’équation à deux inconnues, puis il a décidé que ce serait son groupe : Nirvana. Mais non, ce n’était pas encor ça, a-t-il réalisé au dernier moment de la déflagration qu’il s’était trompé, que le lieu et la formule c’était Kurt Cobain.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 722: KR'TNT ! 722 : MICK FARREN / SPUNYBOYS / LEN PRICE 3 / EVIE SANDS / BASS DRUM OF DEATH / THE RED RIDING / SANS ROI

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 722

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 02 / 2026

     

      

    MICK FARREN / SPUNYBOYS

    LEN PRICE 3 / EVIE SANDS  

    BASS DRUM OF DEATH

    THE RED RIDING / SANS ROI  

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 722

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

     - Farren d’Angleterre

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             «Screwed Up» occupe un rang particulier dans la petite mythologie personnelle. Non seulement Mick Farren inventait le trash-punk frénétique, mais il réussissait en plus à swinguer sa chique sur cet excellent groove robotique. Sans doute avait-on là le meilleur single punk de l’an de disgrâce 1977. Mick Farren est aussi l’auteur d’un classique littéraire, Gene Vincent: There’s One In Every Town, sans doute l’un des books les plus parfaits en matière de rock culture. Bizarrement, personne n’avait songé à le traduire en français. Incompréhensible ! L’idée de le traduire germa et proliféra au point de devenir une obsession. Le contact éditorial pour la publication des Cent Contes Rock se fit à Marseille avec Dom, et quand il me demanda ce jour-là si les trads étaient dans mes cordes, je sortis aussi sec du sac le Gene Vincent de Mick Farren.

             — Il faut absolument traduire ça en français !

             Grâce à Dom, le contact se fit avec Mick Farren. Voici l’échange que nous avons eu, dans  sa brève intégralité.

             De pat@triplebuzz.com à byron4d@msn.com - Sunday, June 05, 2011 6:27 PM

             Hey Mick

             Dom, the guy who’s going to publish your great ‘Gene Vincent’ in France gave me your mail. I’ve just finished the translation of your book in French and it was a real pleasure from the first word to the very last one.

             I’m a longtime fan of you, as I bought the 3 Deviants records in the seventies. As I used to read every page you set on fire in the NME. ‘Give The Anarchist A Cigarette’ is one of my all-time faves. To my taste, it’s pure literature. And my favorite punk record from 1977 is of course Screwed Up.

             Anyway, I read your Gene Vincent when it was published, in 2004. I started with Gene when I was a kid and your book sounds unbelievably true but I’m a bit sad caus’you forgot to set the light on Bird Doggin’, the very last skidmark of Gene’s raw genius.

             Would you like to write a few lines about Bird Doggin’? We could add them to the french version of your book, as some kind of explosive appendix

             thank you Mick

             pk

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             Mercredi 8 juin 2011

             Dear Patrick,

             Thanks for all the kind words.

             Yeah. It’s a good idea to give a mention to Bird Doggin’. It’ll take me a couple of weeks. Since I moved back to the UK, I don’t have any of the Challenge material.

             All the best,

             Mick

     

             Le temps a passé. Pas de nouvelles. Osera-t-on relancer Mick Farren ? Oh yeah...

             Hey Mick

             In June, you told me you were okay for writing a few lines about Bird Doggin’, in the forthcoming French edition of your great Gene Vincent. Could you find any Challenge material ? I’m sorry for that mail, but the book is about to get printed (next month).

             By the way, I’ve read your great pages about Hawkwind in the last issue of Classic Rock. You’re still the best of them all.

             All the best

             pk

     

             Dear Patrick,

             I feel I have rather let you down on this. For last couple of months I have been incapacitated by a collapsed lung and -- along with a lot of other things -- have not had the strength to order the challenge material. I feel kinda bad about this and am really sorry.

             All the best,

             Mick 

    Signé : Cazengler, Mick farine

    Mick Farren. Screwed Up. Stiff Records 1977

     

     

    Rockabilly boogie

     - The Spunyboys are back in town

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             Le book de la semaine n’est pas un book, mais un Hors-série de Rockabilly Generation  consacré aux mighty Spunnyboys, les rois de la stand-up volante, les gardiens du temple rockab, les pourvoyeurs de bop éternel. T’aime bien bopper ?, alors les Spuny c’est pour toi. Si t’aimes pas bopper, c’est pour toi quand même.

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             L’Hors-série vaut largement un bon book : 48 pages, des images fabuleuses ET une préface. Pas n’importe quelle préface. Signée Chad Damie, alias Damie Chad, un texte solide et orienté sur l’avenir, avec un gros clin d’œil à Baudelaire. En deux pages, tout est dit : les Spuny, c’est une fête. Une fête qui dure depuis 20 ans. Plus rien à prouver. Hommage à «l’escogriffe» Rémi Spuny, Damie rappelle que «son chant griffe». Et oui, ce qui frappe le plus quand on les écoute, c’est la qualité du chant, l’effarante qualité du posé de voix. Ce mec est extraordinairement brillant. Pas étonnant qu’on le voie duetter avec un autre crack du boom-hue, Don Cavalli. Les Spuny sont on fire, et comme le dit si bien Damie, «l’aventure ne fait que commencer». Alors tu tournes les pages.

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             Tu pars à la pêche. Dans une première interview, les Spuny citent quelques noms : Johnny Horton, Little Richard, Larry Williams, Charlie Feathers, George Jones, Grady Martin, Joe Clay puis des noms de Teds anglais. Comme les boas, ils digèrent les cracks et puis ils jouent. Dans une autre interview, ils évoquent leurs tournées dans le monde entier, ce qui te fait une belle jambe, quand tu ne vas pas dans le monde entier. Et puis soudain, voilà qu’arrive Dédé des Hot Slap dans la conversation. On tourne la page et on tombe sur une petite photo d’Eddie avec Don Cavalli. C’est tout ce que t’auras à te mettre sous la dent. Tu tombes aussi sur une grande image plein pot de Rémi qui vient de lancer da stand-up à six mètres de hauteur. Il bat le record de Jake Calypso qui sait lui aussi lancer sa stand-up en l’air, mais pas aussi haut. Il faut savoir la rattraper. Une autre photo nous montre Rémi au sol, sur le dos, tenant sa stand-up par le manche debout entre ses dents.

             Dans une dernière interview, ils se disent toujours à la recherche d’un son. Voyons tout cela de plus près. 

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             Moonshine est un bon petit album. Pas d’hit, mais tout est bien, rien à jeter, les Spuny taillent leur route, ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson. T’en es convaincu dès «Natural Born Lover», solidement claqué du beignet. Énergie considérable. On retrouve ce Natural Born Lover à la fin, et là, grosse surprise, Rémi Spuny duette avec Don Cavalli, donc ça prend du poids. C’est tout de suite supérieur à tout. Les Wild Cats sont de retour avec «None Of My Business». C’est du bon vieux real deal. Dommage que le slap ne soit pas monté plus haut dans le mix, comme chez les Hot Slap. Ça manque de tacatac. Et puis on va se perdre pendant quelques cuts dans les méandres de la culture rockab, avec des cartes postales du genre «Moonshine», même si la voix reste bien en place. Ils perdent encore le rockab sur «Lights Out» qui est trop rock’n’roll. Le slap monte enfin au-devant du mix dans «Too Young To Cry». Rémi Spuny chante vraiment comme un crack. «Gotta Get Drunk» sonne comme un mid-tempo de real Wild Cats, bien contrebalancé au slap. Quelle classe ! Gros clin d’œil à Bo avec «Get Wild With My Child» et un autre gros clin d’œil à Chucky Chuckah avec «Peter Borough». T’es en plein Johnny B Goode ! S’ensuit un «Gone With The Wind This Morning» bien slappé derrière les oreilles, il y va au coming back no more, et ça passe comme une lettre à la poste.

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             Sur Just A Little Beat, t’as un gros coup de génie nommé «Another Farewell». Les Spuny cassent la baraque. Ce cut hyper classique traversé de part en part par un solo de clairette est digne des géants. Tu craques aussi pour «Bop For Your Life». Comme l’indique le titre, c’est du pur bop. En fait, ce qui t’émerveille le plus chez les Spuny, c’est la chant de Rémi Spuny. Il sait poser sa voix, même quand ça part en trombe («Losing At Your Own Game»). Il fait merveille sur «Trouble Town». «Glad To Be Home» sonne comme un mid-tempo de classe intercontinentale, avec du petit slap d’entre-deux eaux. Ils n’ont pas d’hit, ils n’ont que du bon esprit. Ils tapent leur «Rockabilly Legacy» à la Bo. Bel ancrage.    

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             Rémi Spuny fait encore des étincelles sur Destination Unknown, et notamment sur «King Of The Royal Street». Belle embellie, beau beat rockab et il chante comme un dieu, bien contrebalancé par l’hard slap. Mais c’est avec «Dang Me» qu’il rentre dans la caste des grands chanteurs américains. Il entre en compétition avec les meilleurs jivers de l’âge d’or. Les Spuny redeviennent des Wild Cats de choc avec un «Fame In Vain» attaqué au slap. Ils ont le feu sacré et tapent le rockab à leur façon. Un rockab fin et direct, éclatant de santé, un rockab moderne aux joues roses. T’en reviens pas de les voir réinventer le genre. Wild Cats encore avec «Coffee Tox», Uh ! Big push, ils foncent dans le tas à coups d’I’m a coffee tox, ça file sous le vent. Ils font aussi du Stray Cats de fête foraine avec «Blowing In The Howling Wind». Easy going de Stray Cats en camors. Retour en force des Wild Cats avec «Do Right Do Write», ils tapent en plein dans le mille du real deal. Pur beat rockab.

    Signé : Cazengler, puni boy

    Spunyboys. Moonshine. Not On Label 2020            

    Spunyboys. Just A Little Beat. Not On Label 2020    

    Spunyboys. Destination Unknown. Ba Zique 2024

    The Spunyboys 2006-2026. Rockabilly Generation Hors série #7 - Décembre 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Pure Len vierge

     (Part Two)

             — Comment t’as dit ?

             — Len Price 3 !

             — Laine comme laine, bon d’accord, price comme leaderprice, et tri comme tri postal ?

             — Non, Boule, tri comme 3.

             — Comme le tree, alors !

             — Non, Bill, tri comme 3. Comme 3 Dog Night !

             Boule et Bill se regardent, consternés. Boule reprend :

             — Faut toujours que t’essaye de nous rabaisser, avenir du froc.

             — C’est plus fort que toi, pas vrai ?, renchérit Bill. T’es vraiment un sale mec... En plus t’uses de ta condescendance pour mieux nous embrouiller la dialectique.

             — Et nous comme deux pauv’ cons, on t’écoute pérorer..., soupire Boule.  Non mais t’as pas honte ? Tu t’prends pour quoi ?

             L’avenir du rock comprend que Boule et Bill ont tellement honte de pas connaître les Len Price 3 qu’ils tentent de retourner la situation à leur avantage.

             — Le prenez pas comme ça les gars. En plus, chuis sûr que ça vous botterait. Si vous voulez, j’peux vous prêter les disks ! Faites gaffe, c’est de la dynamite !

             — On n’a pas d’platine. Y sont-y sur Amazon ?

             — M’étonnerait. Y font pas d’la musique pour les cons. Y font du vinyle...

             — Bon, ça va ! Arrête avec tes anathèmes ! Tu commences à nous essorer la méningerie. Comment qu’y s’appellent déjà tes tri-machins ?

             — Len Price 3. Comme one two tri.

             Boule éclate de rire :

             — Non seulement t’es un sale con, mais tu sais même pas prononcer l’anglais. On dit pas tri, avenir du troc, mais frit. One two frit !

     

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             Il s’en passe des choses à Clochemerle ! Voilà que sort le nouvel album des Len Price 3 et ça plonge le petit hameau dans l’exaltation. Eh oui, comment peut-on espérer un album plus excitant que ce Misty Medway Magick ?

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             T’es hooké aussitôt «Margate Sand». C’est sans appel ! The Len Power ! Blow out total. T’as pas d’infos sur la pochette, alors tu te débrouilles avec les cuts. Tu tombes ensuite sur l’éclatant «Emily’s Shop». Ça joue dans tous les coins. Si tu cherches les grands albums, en voilà un ! Ils tapent en plein dans l’œil de la cocarde avec «Misty Medway». Ce sont les accords des Who, ils rentrent en plein dans le chou du lard-power de maximum r’n’b, t’as tout le raw de Pete Townshend. Rien de plus Whoish que ce Misty Medway. Ils entrent en concurrence directe avec les Spartan Dreggs de Wild Billy Childish. T’es encore effaré par cet «Arthur’s Whirlwind» tapé sec en mode wild Mod craze, c’est de la dynamite combinée à de l’Edgar Broughton Band et finalement, ça ne marche pas. Ils s’éloignent de leur pré carré. Ils amènent «Strange Love» en mode jerk de fuzz et tout rebascule dans la Mod craze avec «Gyspsy Magick». Ils mettent le paquet et t’as le killer solo de service. T’entends un riff de Dave Davies dans «Haw Haw’s Daughter». Terrific ! Ça explose au cul du Kent, et ça dégénère avec des accords des Stooges. Ils terminent avec un coup d’éclat nommé «If I Could Cheer You Up», une nouvelle crise de pure Mod craze. Wow, ça sent bon la cocarde bien fraîche.

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             Andy Morten qui a le bec fin leur consacre deux pages dans Shindig!. Il rencontre le frontman Glenn Page pour célébrer le 20e anniversaire du groupe et la parution du fringuant Misty Medway Magick. Et pouf, le Page y va franco de port : «I like The Beatles, Who and Kinks as much as the Ramones, Pistols and Clash, so there’s a variation in sound and textures.» Il ajoute qu’il écoute aussi du jazz, du blues et du dub. Le Page n’en revient pas d’exister depuis 20 ans. Il dit avoir survécu à un premier gig qui était un disaster : problème technique plus trous de mémoire.  Il détaille aussi sa relation de travail avec le boss de son nouveau label Wicked Cool, le gros Steven Van Zandt. Mais le cœur du sujet reste bien sûr Chatham, le fief de Wild Billy Childish. Le Page dit avoir joué avec les Buff Medways, Graham Day’s Gaolers et The Len Bright Combo. Il se dit aussi dingue de l’énergie des Headcoats - I wanna do THAT! - Il ajoute que Big Billy a dit du mal de Len Price 3 dans un book sur Medway, mais il s’est ensuite rapproché pour s’excuser. Coup de chapeau aussi à Graham Day qui est venu les féliciter un soir après un gig. Ils ont enregistré ensemble l’album Picture en 2010 et ils vont jouer avec les Prisoners dans le Nord du Kent en février 2026. This one is for Jacques.

    Signé : Cazengler, Laid Price 3

    Len Price 3. Misty Medway Magick. Wicked Cool Records 2025

    Andy Morten : Play Misty for me. Shindig! # 168 - October 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Ce n’est pas l’Evie qui manque

    (Part Two)

     

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             On a croisé Evie Sands l’an passé inside the goldmine, le temps de lui trousser un petit hommage et d’explorer sa discographie. Et éventuellement d’éprouver un enchantement bien réel. Vient de paraître I Can’t Let Go, une belle compile Ace qui rassemble tous les singles qu’elle a enregistrés entre 1963 et 1970, et là, attention, c’est de la dynamite. Pas tout, mais la période Blue Cat est explosive.

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             Pour mémoire, Blue Cat est le petit frère de Red Bird, label mythique fondé par Leiber & Stoller au Brill Building. Et donc Evie se retrouve dans les pattes des gens qui comptent parmi les plus intéressants de cette époque : Leiber & Stoller, Chip Taylor & Al Gorgoni. Sur Blue Cat, Leiber & Stoller ont déjà les Ad-Libs et Alvin Robinson. Chip indique qu’à l’époque, Evie a 15 ans. Elle se pointe au 1650 Broadway et monte directement au huitième étage pour enregistrer des bricoles. Coup de pot, Chip entend sa voix et s’exclame : «Wow! This girl can sing!». Alors avec Al ils décident de lui composer des hits. Chip trouve même qu’elle sonne comme une black - To me it was the ultimate find, just to be working with Evie Sands - Pendant la première session, Evie claque deux smashes épouvantables : «Take Me For A Little While» et «Run Home To Your Mama». Sur ces deux hits de forever, Evie a le raw d’Aretha et elle peut grimper là-haut, pas de problème. On se croirait chez Motown, ça monte extraordinairement bien en neige. Avec le Mama, elle fait de l’hard pop de Soul. C’est un petit chef-d’œuvre de rentre-dedans. Manque de pot, Leonard le renard chope un test-presssing de «Take Me For A Little While», flaire le jack-pot et l’enregistre aussi sec avec Jackie Ross sur Chess. Et ça sort avant le single d’Evie. La pauvre Evie est catastrophée. «Welcome to the music biz!», s’exclame-t-elle.

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             Evie, Chip et Al décident alors de retenter leur chance avec un autre hit single, «I Can’t Let Go»/«You’ve Got Me Up Tight». Evie rentre à nouveau dans le chou du lard d’«I Can’t Let Go», ça sonne comme un hit Motown et ça se développe merveilleusement, ça gratte à la cocote de basse et Evie décolle. Elle a encore une niaque incroyable sur «You’ve Got Me Up Tight». Dans ses liners, Jai Rathbone parle de «driving soul-pop masterpieces» et, pour la B-side, d’une «rocking and rhythmic little slice of garage soul». Pour tout le monde, ça devait être un hit. Mais Leiber & Stoller sont en train de se désengager du music biz et ce sont les Hollies qui vont décrocher le pompon avec leur cover d’«I Can’t Let Go». Evie sent qu’elle est poissarde : ces singles sont fabuleux, mais ce sont les autres qui tirent les marrons du feu.

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             Comme Blue Cat n’existe plus, Chip et Al vont bosser pour Cameo-Parkway qui a des hits avec Chubby Checker et Dee Dee Sharp. C’est Neil Bogart qui signe Evie. «Picture Me Gone» est encore une compo de Chip Taylor & Al Gorgoni. Evie te chante ça comme une reine. On l’entend dans son grand studio. Encore un flop, même si le single devient culte dans la Northen Soul anglaise. 

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             Chez Cameo, elle enregistre aussi une cover du «Love Of A Boy» de Burt, mais ça retombe comme un soufflé. Et puis voilà «Angel In The Morning». Bon ça va ! C’est pas non plus l’hit du siècle ! C’est l’heavy slowah de la catapulte orgasmique. En backing vocals, elle a Nick Ashford et Valerie Simpson. La pauvre Evie est en pleine phase sentimentale. Elle a perdu le rauch du Little While. Rathbone rappelle qu’«Angel In The Morning» fut proposé à Kathy McKord et à Connie Francis qui ont eu peur du côté tendancieux des paroles. Mais c’est Merrilee Rush qui aura du succès avec l’Angel. Et en Angleterre, PP Arnold va entrer dans le Top 30 avec l’Angel. La pauvre Evie est dépitée.

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             Par contre, «Billy Sunshine» sonne comme du full blown de Swinging London - A breezy and vibrant dancefloor classic - C’est heavy on the beat et tu jerkes. Mais Cameo se casse la gueule et Allen Klein l’avale. Evie, Chip et Al repartent à l’aventure.

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             Les voilà chez A&M. Le paradis. Les artistes y sont bien traités. C’est l’opposé de Chess et des autres rats d’égout. Evie est ravie - Artists and staff were treated fairly, honestly and well supported. Imagine that! - Tu te régales encore des arrangements de «Shadow In The Evening», gratté à l’ancienne avec une basse bien ronde. Elle chante encore l’«Until It’s Time For You To Go» de Buffy Sainte-Marie d’une voix de reine - I’m not a queen - Il y a Toni Wine dans les backings, la future femme de Chips Moman. L’Evie navigue dans les mêmes eaux que Sharon Tandy.

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             Et puis voilà l’autre hit faramineux d’Evie, «Any Way That You Want It», toujours du Chip & Al - If it’s love that you want/ Baby you’ve got it - L’Evie jette toute sa fabuleuse niaque dans la balance. Tu ne peux pas faire mieux. Evie dit qu’elle y gratte ses poux. Tina Mason avait déjà enregistré sa version d’Any Way en 1966, et la version des Troggs fut un smash en Angleterre. Evie finit par avoir un peu de succès aux États-Unis. Avec «Crazy Annie», elle se donne encore à fond et force l’admiration. La Crazy Annie en question est une personnage de Midnight Cowboy, où joue John Voight, le frère de Chip Taylor (qui s’appelle James Voight dans le civil). Elle crée encore de la magie dans l’écho du temps avec «Maybe Tomorrow», un hit signé Quincy Jones. C’est complètement hors de portée, elle éclate littéralement au firmament. Ce sera son dernier single pour A&M.

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             Elle dit alors qu’elle n’a pas encore enregistré d’album. Tous les hits qui précèdent sont des singles. Elle enregistre son premier album Any Way That You Want Me en 1970. On l’a salué inside the goldmine, Et puis ça explose encore avec «But You Know I Love You». C’est du pur jus de Mad Dogs & Englishmen. Elle revient ensuite dans Motown avec une nouvelle mouture de «Take Me For A Little While», histoire d’enfoncer son clou dans la paume du beat. C’est monumental, elle fait la nique aux Supremes. Elle est encore astronomique avec «It’s This I Am I Find», soutenue par des tempêtes de violons extrêmes. Tout dans cette période A&M est saturé de luxe, de beauté et de volupté. 

    Signé : Cazengler, Evie pressante

    Evie Sands. I Can’t Let Go. Ace Records 2025

     

     

    Killed by (Bass Drum Of) Death

     

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             Comme tu te méfies un peu de ce nom de groupe un peu ronflant, tu testes un album de milieu de parcours : Say I Won’t. Un bon point et deux mauvais points. Le bon point : ça sort sur Fat Possum, gage de qualité. Les mauvais points : la pochette n’est pas belle et c’est le binoclard des Black Keys qui produit l’album. Ces mecs des Black Keys n’en finissent plus de fourrer leur nez partout. Ils sont pires que Bono.

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    Maintenant qu’il est là, t’es bien obligé de l’écouter, le Say I Won’t. Au bout de deux cuts, tu comprends que t’auras du mal à les prendre au sérieux. C’est pas bon. Pourquoi c’est pas bon ? La voix n’est pas bonne. Les compos ne sont pas bonnes. On entend des échos d’un riff à la Spencer Davis Group dans «No Soul». Et puis, ils flirtent avec la new wave. Globalement, ça sonne comme de la mauvaise pop-rock. Il y a cependant des idées de son. Avec une vraie voix, ça passerait. Ils montent «No Doubt» sur un heavy bass drum of death, mais la voix est trop verte, trop vertueuse. On entend enfin un riff sexy dans le morceau titre, alors ils s’enfoncent dans le chou du lard et ça finit par sonner (enfin) comme une bénédiction, ça sonne bien gras et bien malencontreux. Ils regagnent la sortie avec un «Too Cold To Hold» de bonne stature, ce mec parvient à transformer sa voix et il riffe sans peur et sans reproche sur sa gratte. Ils ont un son très seventies, réactualisé par le big beurre. Ils savent faire bonne figure, after all.

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             Par contre, le premier album sans titre de Bass Drum Of Death est une petite bombe. John Barrett peut sonner à la fois comme les Pistols («Bad Reputation») et Nirvana («No Demons»). Eh oui, il sort les accords du Teen Spirit sur «No Demons», et il fait son p’tit Pistol avec «Bad Reputation», il y sonnerait presque comme l’early Johnny Rotten et derrière, ça cisaille à l’ancienne. Dès le «Wanna Be Forgotten» d’ouverture de bal, t’es fixé. T’as le vrai son, pas la daube des Black Keys  qu’on entend sur Say I Won’t. Ce «Wanna Be Forgotten» est saturé de power viscéral, c’est bardé à ras-bord de toute la bardasse du monde, un vrai chef-d’œuvre de blasting blast. T’en as le souffle court. John Barrett a une voix tellement verte qu’il a des accents de Marc Bolan sur «Fine Lies». Il renoue avec son fier ramshakle dans «Shattered Me». Puis il gratte «Such A Bore» sur les accords de «Gloria», l’animal connaît bien ses classiques, puis ça se barre dans le bush, les poussées de fièvre n’ont aucun secret pour lui. Il attaque «Crawling After You» à la bonne franquette, il chante dans la clameur de l’écho, mais le beurre new wave ruine un peu ses efforts. La structure de «White Fright» n’est pas bonne, trop pop indé, par contre, son solo se concasse atrocement, et ça se noie dans le son. T’applaudis des deux mains. Il pompe encore le riff du «Cannonball» des Breeders pour son «Way Out». Il te chante ça à l’écho sec. C’est de bonne guerre.    

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             Tu retrouves sensiblement les mêmes tenants et les mêmes aboutissants sur Rip This. John Barrett fait sonner son Bass Drum comme Nirvana avec «Sin Is In 10» : c’est submergé de power chords, t’as tout le grain du grunge. Et t’as pas mal d’énormités qui rôdent dans les parages, comme cet «Electric» d’ouverture de bal qui reste bien raw to the bone, avec toute l’ampleur de la petite clameur underground. Car c’est bien de cela dont il s’agit : l’underground. Son «Black Don’t Glow» a deux défauts : un, trop classique pour être honnête, et deux, déjà entendu 1000 fois. Mais le solo est incendiaire. Et malgré tous ses efforts, John Barrett peine à créer la sensation. Il regagne la sortie avec l’excellent «Route 69 (Yeah)». Il a quand même un truc qui force la sympathie. Il sait se montrer insistant. Pour en avoir le cœur net, il faut bien sûr écouter les autres albums.

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             Pas grand-chose à dire du Live And Let Die. C’est l’archétype du live qui ne fonctionne pas. On est aux antipodes de No Sleep Till Hammersmith, d’At Budokan et de Live At Leeds. On sent pourtant les affres du power trio dès «I Wanna Be Forgetten» et «No Soul». Ils savent te percuter l’occiput et gratter une cocote sévère. Ils visent la grosse déflagration. Le p’tit Barrett a de l’énergie, mais il reste dramatiquement prévisible. Ah c’est sûr qu’ils font remuer les têtes en concert, mais ça s’arrête là. Quand t’écoutes ce live, tu sais que ça va être long en concert. Il faut t’y préparer. Le mec n’est pas vraiment bon, mais il insiste, c’est sa seule chance de l’emporter. Et puis te retrouves le «No Demons» pompé sur le Teen Spirit de Nirvana. Leur truc ne marche pas.

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             T’arrives au cinquième album qui curieusement s’appelle Six et t’es toujours pas convaincu. Le p’tit Barrett cherche à créer la sensation, mais il n’a pas les épaules. Il cherche en permanence à passer en force, mais c’est dur d’écouter ça après Wednesday. S’il fallait résumer Bass Drum Of Death en une seule formule, ce serait ‘dru pour des prunes’. Ils n’inventent rien, mais ils tapent dans le dur. «Do Nothing» sonne comme du Dave Edmunds, tellement la structure est classique. T’as partout de la grosse énergie, mais pas de compo. Ça végète. Pas d’hit. Et puis soudain, l’album se réveille avec «Like A Knife» et sa belle entrée en matière. Enfin un cut qui sonne comme un hit, c’est une petite merveille de mid-tempo saturé de disto. Et un killer solo flash éclate au beau milieu du Sénégal. Le p’tit Barrett ramène enfin des éclairs de Zeus. Puis il traîne son «Zeroed Out» dans la boue et «Day Late Dollar Short» rappelle des bons souvenirs. Encore un killer killérique ! Le p’tit Barrett finit en mode 13th Floor avec «Night Ride», et t’es en plein dans le groove des Texans, les plans en escalier sont bien ceux de Stacy Sutherland.

             Par ici, on appelle ça un «travail préparatoire» : tu rapatries 5 albums, et tu les écoutes méticuleusement pour préparer le concert. Comme te l’a indiqué le Live And Let Die, tu t’attends au pire. Mais tu fanfaronnes en clamant que «sur scène c’est parfois mieux qu’en studio».

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             Les voilà qui arrivent sur scène. Ils appliquent la formule deux grattes/batteur. Mais ils ne sont pas les Gories. Et comme tu t’y attendais, tu passes à travers tous les cuts, un par un. Ça tourne en rond. T’as pas un seul cut qui décolle. Ils grattent leurs poux à la vie à la mort, mais ils n’ont ni la voix, ni les compos, ni le charisme. Ils n’ont rien. Ils te désespèrent. Tu te demandes ce que tu fous là. Si au moins le p’tit Barrett se roulait par terre, si au moins il tapait des covers du diable, si au moins il claquait des killer solos d’antho à Toto, si au moins il screamait à s’en arracher la glotte, fuck, tout ça pour rien ! Quel magnifique miroir aux alouettes ! C’est important de voir des groupes qui ne fonctionnent pas. Ça permet de mesurer l’écart qui existe avec ceux qui fonctionnent. Choisis bien ton camp, camarade.

    Signé : Cazengler, dream of death

    Bass Drum Of Death. Le 106. Rouen (76). 23 janvier 2026

    Bass Drum Of Death. Bass Drum Of Death. Innovative Leisure Records 2013    

    Bass Drum Of Death. Rip This. Innovative Leisure Records 2014

    Bass Drum Of Death. Say I Won’t. Fat Possum Records 2023

    Bass Drum Of Death. Live And Let Die. Cobraside Distribution Inc 2024

    Bass Drum Of Death. Six. Cobraside Distribution Inc 2025

     

     

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             Certains groupes arborent fièrement leur couleur, ils hissent le drapeau rouge ou l’étamine noire, parfois les deux ensemble. Bref, ils ne chichitent pas, ils dédaignent poser leur cul entre deux chaises, ce sont des radicaux, bientôt pour se débarrasser d’eux on leur accolera l’étiquette de terroristes. Les menottes aux mains, les pieds entravés, un bâillon sur la bouche et une balle dans le cœur. Avant que cela n’arrive, écoutons-les, soutenons-les. Car ils seront le dernier rempart.

    A FEU ET A SANG

    THE RED RIDING

    (Bandcamp / Janvier 2026)

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                    Ni pochette design, ni couve dessin, un oriflamme  dessein,  l’est simple comme un uppercut, taper : votre comprenette direct à la gueule, ne vous méprenez pas ce n’est pas le petit chaperon rouge qui s’en va batifoler dans les prés, c’est le méchant loup, le vrai, celui qui arpente les grands boulevards insurrectionnels, celui qui fait peur aux adultes, et qui enchante les esprits rebelles. Le message est clair : Frappez d’abord, Prévenez ensuite.

    En avant ! : méfiez-vous z’y vont mollo-rock au début, petite rythmique imitation sixties, z’avez le chant qui déboule vite, c’est un peu la mémoire des luttes, les années quarante, les quatre-vingt, les quatre-vingt-dix, toujours le même combat contre les fascistes, le ventre de la bête n’est pas mort. Ils parlent du passé pour mieux évoquer le présent. A feu et à sang : en pleine insurrection, on se croirait en 68 chandelles, ou en des années postérieures, l’envie de tout changer, le désir de tout détruire, chantent en chœur pour se donner de l’allant, la batterie ne presse pas le pas, elle martèle les pavés, pourquoi se presser, la fin est connue, au final ce sont les enragés qui vont trinquer, prenez garde parfois les cendres froides se métamorphosent en semences. Désolé ! : rythme endiablé, imaginez des couleurs vives pour peindre la misère de la vie quotidienne, un hymne à l’insoumission individuelle toutefois exemplaire. Haine du travail, mépris de la vie conjugale étriquée, refus des idéologies castratrices qui  passent une muselière à votre révolte. Faut-il trouver étrange que ce morceau soit plus explosif que le précédent qui nous plongeait en pleine insurrection. Non nous sommes à l’intérieur de la marmite qui accumule la poudre noire de la révolte. C’était mieux demain : comprendre que hier n’a pas disparu, non pas un adieu à ceux qui sont tombés, les noms des camarades et des compagnons sont égrenés, mais un salut à la vie, le rythme est vif même si une guitare larmoie discrètement, rappel des heures chaudes, des grands flamboiements, aujourd’hui disparus, faut vivre avec la grande histoire qui  s’immisce dans nos vies étriquées. Tout va bien : c’était mieux demain mais aujourd’hui c’est pire, de l’anti-phrase c’est parfait, ça commence comme anti-fachisme, anti-police, anti-patrons et anti-multi-nationales, z’y mettent du coeur pour balancer leur désespoir joyeusement désespéré. C’est peut-être parce qu’en creux ils inscrivent les têtes de chapitre d’un anti-programme à écrire et à mettre en application… Sans tarder.

             Un opus roboratif, du rock à textes vindicatifs, ne cherchez pas le dernier solo qui tue destiné à révolutionner le rock’n’roll. C’est dans votre tête qu’il faut activer le changement et changer de cap. De préférence choisissez celui des tempêtes !

    Damie Chad.

     

    *

    C’était il y a longtemps, j’avais quatorze ans. Je lus Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac. La lecture me transporta. Encore aujourd’hui ce bref roman continue à me hanter. J’ai tout de suite cherché à comprendre, non pas le sens littéral, l’histoire est assez simple, mais l’impression qu’elle suscita en moi. J’ai cherché, je n’ai rien trouvé. Ce récit imaginaire, il vaudrait mieux dire ce récit imaginal, restait comme auréolé d’un étrange mystère. Je ne fus pas sans tarder après quelques recherches à m’apercevoir qu’un de ses personnages avait vraiment existé. Il s’agit du peintre : Nicolas Poussin. Le dictionnaire Larousse n’était guère bavard à son sujet. Toutefois j’eus la chance, c’était peut-être une malédiction, de trouver la représentation d’un de ses tableaux dans un livre de  classe : la toile du tombeau nommée Et ego in Arcadia. Cette inscription latine même traduite m’intriguait. Que voulait-elle dire au juste ?

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    L’année suivante, j’étais en classe de troisième, le professeur de latin nous initia à l’œuvre de Virgile. Une intuition me vint de je ne sais où : selon moi il existait un rapport évident entre les Bucoliques de Virgile et cette inscription. Qui bien entendu n’est présente dans aucun des ouvrages du poëte romain.

    Plus tard j’appris que ce tableau de Poussin est un élément de ce que l’on a appelle ‘’ Le mystère du trésor de Rennes le Château’’. L’existence hypothétique de ce trésor ne m’intéresse guère, mais le mystère : oui. Pour ceux qui connaissent cette affaire je rajouterai deux faits : Paul Valéry a traduit les Bucoliques de Virgile. Stéphane Mallarmé, que Valéry vénérait, fit paraître en 1877 un étrange ouvrage, alimentaire et pédagogique, intitulé Les Mots Anglais

    Nous n’irons pas plus loin. Or un groupe de metal français, de Clermont-Ferrand, a consacré un album un peu plus qu’allusif à Rennes-le-Château…

    LE RÊVE ET LA VIE

    SANS ROI

     (Chapitre XII Productions / Octobre 2025)

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    Pour s’en convaincre il suffit de regarder la couve de cet album.  La silhouette de la tour qui en occupe la partie droite n’est autre que celle de la Tour Magdala du domaine de l’abbé Saunière. La comparaison avec quelques photos de Rennes-le-Château sur le net  vous en apportera la preuve. Pour l’individu et le serpent nous verrons plus loin.

    Par contre le lecteur ne pourra pas rester insensible au monogramme du Christ, ce signe qui apparut à Constantin (In hoc signo vinces = par ce signe tu vaincras) qui représente les lettres grecques : Chi = X et Rho = P, les deux premières lettres de Christ en grec. Sur l’insigne de Constantin s’étalent les lettres Alpha et Omega la première et la dernière lettre de l’alphabet grec d’où la célèbre parole du Christ : ‘’Je suis le début et la fin’’.  

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    Notre groupe n’a pas hésité à remplacer l’Alpha et l’Omega par ses propres initiales S(ans) R(oi). Ne criez pas à la profanation, réfléchissez plutôt ce que peut signifier Sans Roi lorsque l’on fait allusion au Christ-Roi…

    Enfin cerise sur le gâteau, cette espèce de vitrail qui représente un navire : certains affirmeront que la relation est évidente entre la tour Magdala(= Madeleine) et Sainte Madeleine qui aurait débarqué pas très loin de Rennes-le-Château après la crucifixion du Christ… Pour moi je renverrai au recueil des Poésies de Mallarmé, ne cherchez pas bien loin, lisez juste le premier poème : Salut.

    Si cette présence christique vous interroge, souriez : l’affaire de Rennes-le-Château n’est-elle pas parfois nommée : le mystère des trois curés !
    Arnaud Ranty : vocals / Adam DSX : bass, vocals / Pierre "U" Librini : guitar /  Manon Chatillon : Guitar / Gustave "Zweihänder" Heitz : drums, vocals.

    Love’s Secret Domain : vous attendez de la musique, vous avez droit à un discours, vous vous croyez dans un film du seizième siècle avec un astrologue, il aurait un accent à la Léonard de Vinci qui garderait ses intonations italiennes en s’exprimant en notre langue, il nous enseigne la paix et la sagesse que nous prodiguera la contemplation des étoiles… se lève alors une déferlante sonore de bon aloi qui emporte tout, une batterie tape-à-l’œil, qui peu à peu impose un rythme binaire que des giclées de guitares sauvages rompent et finissent par emporter le morceau, que d’inventions, un serpent qui se tortille dont vous vous demandez quelle direction il va finir par prendre. A première écoute nous sommes loin de Rennes-le-Château, il est inutile de vous raccrocher aux petites branches en déclarant que le domaine est celui de l’Abbé Saunière et l’amour dont il est question serait celui des rapports sexuels qu’il entretiendrait avec Marie Denarnaud, sa jeune servante peu morganatique… D’autres pontifieront que cette interprétation ancillaire est trop terre à terre parce que le texte est trop ‘’poétique’’ pour se rapporter à une simple femme de chair et d’os, ils parleront d’éternel féminin et de Marie Madeleine et de son étreinte cosmique avec le Christ, tirons vite la sonnette aux sornettes ! Revenons aux fondamentaux : nous sommes d’emblée dans un texte gnostique, de ces sectes proto-chrétiennes baignées d’influences platoniciennes et néo-platoniciennes qui partaient du principe que tous les chemins sont bons, sans aucune assistance ecclésiale, pour s’élever vers la divinité. Ce désir actant est symbolisé sur la pochette du CD par la présence du serpent aux anneaux d’or qui s’entremêle avec les pas du personnage.  La voie du serpent serait-elle le chemin… Metanoïa : En tout cas vous avez une guitare qui s’entremêle à la batterie comme un motif oriental, comme un serpent qui progresse sur son chemin. Etrange comme ce chant  très marécageux se révèle comme l’élément fondamental du morceau, la parole, ici le vocal, n’est-elle pas le logos qui explicite le monde. Amusons-nous, traduisons metanoïa qui signifie coupure conceptuelle par après l’inouï, ici le changement intellectuel, la rupture spirituelle est nommée comme une chute. Laissez le pauvre diable sous son bénitier dans l’Eglise de Rennes-le-Château, il s’agit d’une chute en soi-même, notons que dans l’infinité de toutes choses, la chute désigne tout aussi bien une ascension. Mais tout aussi bien, une dilution, symbolisée par la mort du Christ, celui qui comme Gérard de Nerval a traversé deux fois vainqueur l’Achéron de la mort. Bain lustral qui vous invite à une grande humilité, à un dépouillement total.

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    Liber novus : autant le dire d’emblée ce morceau est totalement fou, une pierre, une gemme, une améthyste arrachée à la couronne de l’Ange déchu, ou pourquoi pas au trône de Dieu ? Pas du tout, un rubis sculpté dans le rouge de la couverture d’un livre écrit et dessiné par un être humain des plus respectables. Carl Gustav Young. Auteur du Livre Rouge, dont la réalisation a succédé à celle du Livre Noir, nous reconnaissons les deux couleurs fondamentales de l’alchimie… L’on ne résume pas la pensée de Jung en quelques lignes. Disons que pour Jung au fond de nous gît l’immémorialité de notre présence mutique et mythique au monde. L’individu se doit de pénétrer en ce lieu pour accéder aussi bien à sa  connaissance qu’à celle du monde. Ci-dessous vous trouvez une image tirée du Livre Rouge, la ressemblance avec le personnage de la couve du CD,

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    pour ne pas dire l’inspiration, est flagrante. Nous y revenons plus loin. La fin du morceau est une parfaite introduction au morceau suivant. Lecture d’un passage de Jung, cette fois lu sans cet accent italien que maintenant toutefois  nous mettons en relation non plus avec Léonard de Vinci mais avec Dante, avec sa Divine Comédie un bouquin qui descend au plus bas pour arriver au plus haut, dans lequel nous sommes accueillis - quelle surprise ! - par Virgile. Le rêve et la vie : musique joyeuse, elle irait très bien pour accompagner la nef des fous. Le vocal nous arrache aux certitudes. La vie est un cirque, le rêve est le seul chemin qui nous permette d’ordonner le monde en entrant en communication avec l’infrangible structure du monde. Encore une fois pensons à Nerval, au chaos de sa vie et à la lumière noire irradiant de ses Chimères qui nous mène aux rivages idéens de la réalité mythique d’un monde en perpétuelle migration vers lui-même. Sur la couve ce n’est pas l’homme qui regarde la forteresse de l’âme mais la forteresse qui dirige un œil de lumière vers lui. Un va-et-vient entre nous et nous. Terribilis est locus iste : cette inscription est inscrite au-dessus de l’entrée de l’église de Rennes-le-Château. Ici l’on ne rit plus. L’on hurle de désespoir et d’incompréhension, grêle de growl, malgré toutes nos connaissances, la mort est au bout du chemin, quel que soit le chemin que l’on ait choisi, le vocal semble s’étrangler est-ce de peur ou de rage, sarabande folle, ronde interminable, les initiés n’ont pas un sort plus enviable que les autres, l’ascèse de la recherche ne nous épargne pas de mourir. Peut-être parce que nous sommes déjà morts, et nous sommes revenus, ce qui ne nous empêchera point de mourir une seconde fois. Serait-ce parce que nous sommes déjà immortels... Vivre avec l’Invisible : le côté positif des choses, musique un tantinet grandiloquente, l’on rentre dans le dur, notre première mort ne nous at-elle pas  doté de pouvoirs magistraux, Jim Morrison cet enfonceur de doors n’a-t-il pas clamé qu’il était le roi lézard ( voie du serpent) et qu’il pouvait faire n’importe quoi, tous les chemins de l’Ether nous sont ouverts, nous pouvons pénétrer au cœur du microcosme comme celui du macrocosme, la musique sans parole gorgée de savoir devient sentencieuse, pour revenir à une satiété tourbillonnaire, nous sommes un miroir du monde qui se mire en nous. La voix italienne revient, elle nous apprend que puisque nous sommes en communication avec l’Invisible, nous recevrons des informations de l’Invisible. Jouons à Jacque Chancel et sa fameuse interrogation : Et Dieu dans tout ça ? J’espère qu’il a gardé mon numéro de téléphone ! The art of dreaming : j’ai été un peu goguenard, je reçois une réponse, pas de dieu mais du groupe. Un peu didactique dans sa formulation comme dans son vecteur musical, l’on martèle les mots autant que la musique, l’on rajoute un peu de majesté et quelques arabesques sonores. Le final est particulièrement réussi. Le message est clair, il faut savoir rêver. Surtout ne pas céder aux stupides et prétentieuses  interprétations freudiennes des images qui se bousculent dans votre tête durant votre sommeil. L’art du rêve n’est pas un rêve d’art, l’art du rêve est un art comme l’art équestre  ou l’art de la danse. Une discipline qui maîtrise votre esprit en le mettant au contact de ce que Jung appelle l’âme. La molécule de l’esprit :  bousculade de basse, cliquetis clopinant, ondées phoniques mouvante, la voix nous ramène aux origines humaines, il est une manière de pousser les portes de l’invisible, depuis des millénaires l’Homme a utilisé des substances psychotiques, le groupe n’hésite pas à citer en toutes lettres  la  diméthyltryptamine, hallucinogène ancestral qui permet de voyager dans les étoiles, celles du ciel et parmi les nôtres intérieures, certains racontent qu’elles les transportent jusqu’aux rivages de la mort, mais chacun traduit ses expériences avec ses propres mots et connaissances singulières, Sans Roi parle d’ascension vers le divin, le morceau s’achève sur des cliquètements de plus en plus incertains, censés signifier l’infini de la nuit cosmique qui effacerait toute l’humanité résiduelle qui émanerait de nous. Viduité absolue de notre conscience en osmose totale avec le vide absolu.

             Un album surprenant. Paul Valéry nous enseigné que le sens et le son doivent tous deux céder la place à son alter égo.

             Le motif de Rennes-le-Château n’est guère prépondérant, il est employé comme un marqueur énigmatique. Il y aurait une autre manière de chroniquer cet album, l’on peut analyser chacun des huit – chiffre de l’infini -  morceaux  en tant qu’étape du long processus alchimique.  Une troisième manière consisterait à s’en référer amplement à la pensée jungienne.

             Mais cet opus ne sort pas de nulle part. Il est le troisième élément qui clôt une trilogie. Nous avons affaire à une démarche raisonnée. Que certains, jugeront déraisonnée. Tout dépend si vous avez l’esprit ancré dans la terre ou dans les étoiles. Quoi qu’il en soit, nous reviendrons très prochainement sur les deux premiers tableaux de cette trilogie. A savoir : L’esprit et la Matière (2023) et Alchimie du Scorpion (2024). Mais ce n’est que le début d’un plan prémédité, cette première trilogie sera suivie de deux autres.

             La semaine dernière nous avons employé la notion de meta-metal, Sans Roi colle parfaitement à ce concept.

             Une entreprise follement originale. Prométhéenne. Mais le feu qu’ils dérobent produit une couronne de flammes noires. De lumière noire.

    Damie Chad.

     

    *

    Chose promise, chose due ! Nous passons au deuxième volet de la première trilogie de Sans Roi. Dans certains rituels marcher à reculons n’est en rien une marque de recul !

    ALCHIMIE DU SCORPION

    SANS ROI

    (Bandcamp / 2024)

             Il existe un autre rituel, celui du franchissement des cercles. De la périphérie vers le centre. Parfois il faut rebrousser chemin. Car les cercles voisins ne communiquent pas obligatoirement. Un labyrinthe possède des chambres hermétiquement closes par lesquelles il faut absolument passer. Ainsi dans ma chronique de Le rêve et la vie, je me suis focalisé sur la couve du CD. Ensuite j’ai sauté dans le disque lui-même oubliant tout en haut de la couverture les deux mots en lettres majuscules qui crèvent les yeux. Sans Roi. Quel drôle de nom, quelle bizarre prétention de se prétendre sans roi tout en faisant remarquer cette absence de monarque. Serait-on en présence de nostalgiques royalistes ! Une revendication politique en quelque sorte.

             Les gnostiques posent l’existence de deux Dieux, le premier est inconnaissable et inatteignable. Mais son existence n’en est pas moins la possibilité de ses hypostases, totalement séparées de lui. Pour la petite histoire, nous ne sommes pas très loin d’une espèce de personnification, d’une divinisation, du moteur immobile d’Aristote. C’est donc un deuxième Dieu souvent nommé le Démiurge qui aurait créé la matière. Certains le vénèrent, d’autres le haïssent de les avoir englobés dans ce sale pétrin matériel.

    Beaucoup de gnostiques révèrent le premier Dieu, totalement impuissant puisque totalement refermé sur sa propre puissance. Il est dans l’incapacité totale de porter secours aux hommes enchâssés dans une gangue de matière extrêmement gluante. Ce premier Dieu est comme un Roi sans couronne, sans royaume, sans armée, sans sujet. Les gnostiques sont comme leur Dieu, pire ils n’ont même pas de Roi. Une espèce d’identification par la négative qui leur a permis de se définir sans prononcer le nom de leur Dieu qui évidemment n’a pas de nom. Ils ne pouvaient pas s’auréoler de l’appellation ‘’sans dieu’’ qui aurait été au pire une absurdité, au mieux une déclaration d’athéisme. N’oublions pas que les sectes gnostiques se forment dans les milieux juifs sensibles au message de  l’annonce de la venue du Christ. Or ce Christ qui n’était qu’un homme ne pouvait pas être en même un dieu, car il aurait été un dieu mortel, c’est-à dire un mortel… D’où la nécessité d’un Dieu qui ne soit habité d’aucune tare humaine et même de toute attache avec la création entrevue non pas comme la fabrication par un dieu de la matière inférieure à sa propre divinité, mais comprise comme une diminution, un amoindrissement de la puissance divine. Une espèce de dieu en toc, peu satisfaisant pour les assoiffés de Dieu !  L’Eglise catholique instituera le Christ en Dieu d’amour, les gnostiques préfèrent le sexe à l’amour !

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    Nous avons, voici une dizaine d’années et même plus chroniqué un livre de Pacôme Thiellement sur Led Zeppelin. Soyons précis : sur les aspects occultes du Dirigeable. Car si les riffs de Jimmy Page sont étincelants sa pensée est beaucoup plus obscure…En 2017, Thiellement a sorti un livre qui fera tilt dans les lecteurs de cette chronique : La Victoire des Sans Roi. Révolution Gnostique. Je résume grossièrement : la pop culture n’est que la continuation et le triomphe sous une autre forme de l’expression de la pensée gnostique. Thiellement est très sympathique mais il n’est pas Carl  Gustav Jung. Il est toutefois l’un des rares à faire référence aux écrits de Raymond Abellio.

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    Il est temps de nous pencher sur la couve du CD. Artworkée à partir d’une gravure intitulée L’âme du Scorpion de Pierre-Yves Trémois. Né en 1921, mort en 2020, Trémois appelé à devenir peintre et dessinateur a eu la chance de naître dans une famille de bonnes accointances avec le monde de l’art… Son œuvre est immense, elle mérite le détour. Il a notamment illustré L’Après-midi d’un Faune de Stéphane Mallarmé.

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    Il est intéressant de regarder le traitement que Sans Roi a fait subir à l’œuvre de Trémois. Ne déplorons pas l’étrange grille d’hiéroglyphes sur laquelle ils ont déposé le dessin du peintre réalisé, quel hasard, à l’encre noire. Ces motifs de fond ne sont pas étrangers à la manière de Trémois, qui n’hésite pas à employer l’écriture mathématique, pour signifier que nous ne regardons pas l’univers mais que nous le décodons avec notre propre langage.  Autrement dit nous ne percevons pas l’univers mais notre propre interprétation phénoménale. Pour la figure elle-même une ressemblance s’impose : ne sommes-nous pas face à la face de la lune.  Malgré sa pâleur l’on a envie  de dire lune noire. Noirceur  magnifiée par le scorpion. Animal porteur de mort. Que fait-elle notre bestiole peu ragoûtante, ne s’apprête-telle pas à dévorer l’étoile noire. Il n’est pas inutile de penser au dernier, l’adjectif ultime conviendrait mieux, album de David Bowie intitulé Blackstar. Manque de respect de Sans Roi envers la douce et printanière Phoébé, elle est aussi le symbole de la peu ragoûtante Hécate, ne voici-t-il pas notre pleine lune dument enchaînée. Ce qui lui donne un peu  l’aspect d’une araignée à six pattes, et je ne sais pas pourquoi  à une amibe. Dans le premier cas pensez à notre engluement dans la matière, et dans le second à la chaîne de transformation du vivant qui part de l’amibe pour réaliser un être humain. Bref à un processus d’extraction ou d’amélioration. Deux opérations marquées du sceau de l’alchimie. Pour faire la jonction entre Pierre Yves Trémois et Sans Roi, forgeons le mot valise : âlmchimie. Cette bestiole répugnante aurait donc  une âme !

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    Soyons balzacien, ou ne soyons rien. Le lecteur lira La Recherche de l’Absolu du grand Honoré avant de se lancer dans une quête alchimiste. Dans la vie, parfois il faut des garde-fous pour s’accrocher à sa propre folie. Profitons-en pour nous approcher des recherches de Josef Hoëné Wronski, le mathématicien dissident.

    Prima materia : première surprise, le morceau ne commence pas en musique mais par une introduction parlée. Deuxième surprise, le titre nous met sur la voie de l’alchimie traditionnelle, nous pensions à la matière noire. Celle qui doit servir de base aux différentes manipulations de l’Adepte, quelle est-elle cette première matière noire : d’infinies propositions ont été proposées, elles vont des résidus solidifiés de lie de vin au fond des barriques de vin jusqu’aux excrément humains, certains préfèrent les différents liquides sécrétés par les corps  lors de copulations sexuelles, sans doute sont-elles plus faciles à trouver et plus agréables à susciter, ce dernier exemple vous ravit-il, notre professeur n’en dit mot, le matériel de base dont il conseille l’emploi sont les vingt-deux arcanes du tarot, l’alchimie est avant tout un travail intellectuel. Un parcours initiatique, vous êtes la première carte du tarot, le fou, l’innocent, l’idiot utile, nommez-le comme vous le voulez, de fait la materia prima c’est vous, qui vu votre état larvaire avez intérêt à vous améliorer, et votre parcours consiste en cette métamorphose, le voyage n’est pas sans danger, case Treize bonjour la Mort, case seize, je la cite par rapport à la couve du troisième album de la trilogie Le Rêve & la Vie : c’est la Tour, qui représente le chaos et la révélation, au bout du chemin vous avez atteint la pierre philosophale qui n’est autre que vous-même qui êtes devenu le miroir dans lequel Dieu peut vous regarder. Dans ses nuits durant lesquelles il creuse le vers des Noces d’Hérodiade au bout desquels il trouve le néant, Mallarmé confie à un ami que regardant dans le miroir, il s’aperçoit que l’image de son visage que le miroir devrait lui renvoyer est absente. En conclurez-vous que Dieu est mort… Comme par hasard le texte qui transcrit cette expérience est Igitur( = donc) à vous de tirer la conséquence et l’expérience est relatée sous le sous-titre : La folie d’Elbehnon. Il est temps de passer  à l’écoute de la musique : oui la violence du morceau est surprenante, et le vocal semble dégurgiter le monde entier, la musique frôle le noise, ce morceau est une terreur, que nous conte-t-il, nous le résumerons en un seul mot, un des plus courts et des plus communs de la langue française : la copule ‘’et’’ : parce que le tout et le rien, la paradoxale alliance des contraires, le voyage du serpent dans les herbes mouillées de la rosée du chaos, le protocole de toutes les étapes alchimiques qui se succèdent, chacune étant le néant de l’autre, qu’elle soit antérieure ou postérieure, tout est mêlé et chacun des ingrédients factuels vise à sa solitude phénoménale. Donc : nécessité de la séparation. Alchimie du scorpion : ambiance sombre, les guitares tissent des voiles funèbres, plaquent des panneaux funèbres, à la gloire du scorpion, le grand dissociateur -  Valéry usait du terme de Gladiator, Rimbaud prophétisait la venue des Horribles Travailleurs – acte de destruction nécessaire, défloration de ce qui est,  nécessité des vierges folles, pensez aux Noces d’Hérodiade,   Narcisse brise son propre miroir pour échapper à son reflet,  Narcisse n’est que le double du scorpion, qui n’est que notre double, après cet ouragan, doctement le professeur conclue cet épisode brutal : ‘’ Le plus grand travail du scorpion c’est la désidentification’’, il continue son discours, il a dit l’essentiel, il cause des scories psychiques qui encombrent votre cerveau, mais notre attention est retenue par ce glas qui ponctue son exposé, et la tornade reprend en plus violente, en plus échelée, une véritable chevauchée de

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    Walkyries électriques. Knight of cups : arcane mineure dévolue aux destins individuels, le type du chercheur anonyme qui se met en route vers un royaume mythique qui serait, que l’on ne trouvera qu’au fond de soi, le moment de sa mort. Une musique, pas reposée, celui qui vit dans son rêve n’est-il pas heureux, le vocal s’emballe, l’on sent l’enthousiasme et la fureur car tout compte fait il faudrait ne pas rester enfermé en soi-même, que les pinces du scorpion viennent cisailler cette carapace protectrice qui nous empêche aussi de triompher. Sarabande déjantée, personne ne va plus loin que soi-même. All flows, nothing stays : discordances, elles vous tombent dessus comme le couperet de la guillotine, combien de fois devons-nous mourir à nous-mêmes, nous séparer de nous-même, dur combat, dur duel, contre le dragon qui n’est que le serpent ondoyant de nos métamorphoses successives, nous pourrions ne plus avoir la force de nous relever, de passer le seuil, de rester bloqué en nous-même, chaque victoire peut être suivie de la défaite la plus amère. Enfin rentrer à la maison, celle qui n’est pas nous-même qui nous permet de nous perdre en l’altérité charnelle du monde. Ora et labora : l’on entend une voix serait-ce celle de Janus qui dans la pièce de Villiers de l’Ile Adam instruit Axel, et tout de suite au travail, l’on se précipite, l’on refait le chemin, on épuise le possible de chaque arcane, quel amoncellement sonore, quelle somptuosité, c’est comme si nous courions sur la crête du serpent ouroboros en lui arrachant les écailles une par une, intense labeur que de faire le tour du monde et un tour dans sa tête. Que ne faut-il accomplir pour être le grand dissociateur ! The lovers : danse sacrée, brouhaha, exubérance amoureuse, vocal et background luttent pour prendre la meilleure place, luxe de la luxure, l’amour ne suffit pas il doit cohabiter avec le désir, deux chemins différents, ce n’est la copule et mais la copulation avec, se réunir c’est aussi affirmer la bipolarité, dans l’étreinte pour mieux s’appartenir, c’est jouir autant du feu de l’embrasement bilatéral que se retrouver dans la solitude de son feu personnel,  ronde de sorcières, guitares en folie, la batterie essaie de suivre le rythme qu’elle a impulsé tant la tête lui tourne. Débordement euphorique. Heptalion : on avait le couple l’on ne s’attendait pas si rapidement à nous retrouver à écouter un prêtre conseillant les époux.  L’est vrai que sept est un chiffre sacré et que Seth est un Dieu puissant. Laissons-là nos élucubrations, l’officiant est bien gentil mais il semble davantage se préoccuper de la mère que du père, et bientôt son regard se tourne en exclusivité vers l’enfant à naître. Nous avons adoré le scorpion séparateur et voici que les deux se sont réunis et ont donné lieu à un, à un tout-un, faudra-t-il appelé maître scorpion pour qu’il dissocie une fois de plus cet homonculus avant qu’il soit homologué en tant qu’être parfait. Prépondérance pianistique, hurlements ou braillements d’enfant en bas-âge, folie générale dans la nurserie, quelle est cette ribambelle de gosses hurleurs, est-ce que la multiplication équivaut à  un démembrement.  Multiplié par sept égale-t-il mutilé par Seth. Occult love phenomena : nous ne sommes pas sortis des tourments amoureux. Un pied dans l’infini, un pied dans la vie, le tout en hurlant à plein poumon, ne suis-je pas deux en un seul, c’est ainsi que moi, que je, j’ai traversé les deux mondes, l’exotérique et l’occulte, à l’autre bout de moi-même ne me se suis-je pas retrouvé, un autre homme bien plus chargé de souvenirs et de connaissances que  celui que je suis et que je ne suis pas. Pourquoi croyez-vous que le vocal étire si longuement les syllabes, sans doute parce qu’il n’y a pas de mot assez grand pour contenir mes deux postulations. La neuvième arcane : nous avons déjà parler de Led

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    Zeppelin, c’est le moment de ressortir le IV et de l’ouvrir pour nous trouver face à la reproduction du neuvième arcane du tarot, ce vieillard courbé, un peu bringuebalant, l’on a envie de lui glisser un banc, et pourquoi marche-t-il avec cette lanterne allumée, est-il comme Diogène, cherche-t-il un homme, non il l’a déjà trouvé, c’est lui-même deux en un puisqu’il y a lui et la connaissance figurée par cette lanterne, chant de triomphe,  farandole métaphysique, victoire du scorpion, il a réussi à séparer l’homme et la connaissance, défaite du scorpion, il sont tout de même unis en un seul, l’Adepte est réalisé, par le chemin initiatique qu’il a suivi, par le chemin opératif qui l’a unifié en lui-même. Quelle puissance secrète porte-t-il ?

             Rock’n’rollement parlant je préfère ce deuxième tome de la trilogie au troisième. Une outrance sonore beaucoup plus forte. Il est davantage complexe, il court sur deux cimes à la fois : le tarot et l’alchimie. Les deux titres peuvent être commentés selon ces deux modalités.

             Difficile de trouver mieux dans la production française actuelle !

    Damie Chad.