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  • CHRONIQUES DE POURPRE 716: KR'TNT ! 716 : DEE DEE RAMONE / NOTHINGHEADS / SHE & HIM / GARY FARR / CHEAP TRICK / DENNIS COVINGTON / ELVIS PRESLEY / GENE VINCENT + McCARTNEY / CERBERE / MALEMORT

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 716

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    24 / 12 / 2025

     

    DEE DEE RAMONE / NOTHINGHEADS

    SHE & HIM / GARY FARR / CHEAP TRICK 

    DENNIS COVINGTON / ELVIS PRESLEY

     GENE VINCENT + PAUL McCARTNEY

      CERBERE / MALEMORT

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 716

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

     - Les Ramones la ramènent

    (Part Four)

     

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             Avec les Ramones, c’est un peu comme avec les Beatles : on a du mal à choisir son chouchou. Difficile de préférer John à George. Difficile de préférer Dee Dee à Joey. Mais ça ne nous empêche pas de faire des focus. Les focus ne disent pas une préférence. Ils se contentent de focuser. Comme Joey, Dee Dee a une vie en dehors des Ramones, oh pas grand-chose, mais ses quelques albums et ses deux ou trois books valent le détour.

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             À ceux qui ne l’ont pas encore lu, on recommandera la lecture de Legend Of A Rock Star: The Last Testament Of Dee Dee Ramone. Dee Dee y raconte dans le détail sa dernière tournée européenne, en mars/avril 2001, en trio avec Chase Manhattan (drums) et Chris Black (guitar). Le book s’orne en couve d’une somptueuse photo du Dee Dee torse nu. Il est en parfaite osmose avec le titre de son Testament. Il n’existe rien sur cette terre de plus rock-staric que Dee Dee Ramone.

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             Tous les fans des Ramones voient Dee Dee comme le plus créatif des quatre. Ce book alimente ce mythe. Bon alors attention, Dee Dee Ramone n’est pas un styliste ni un prosateur de haut vol. Il se contente de rester égal à lui-même, c’est-à-dire un outsider sorti de nulle part, qui est arrivé in the right place in the right time, with the right guys. Il ne faut jamais perdre ça de vue. Les Ramones ne pourraient pas apparaître en 2025. Ils ne pouvaient apparaître qu’en 1975. C’est une évidence, qui, comme toutes les évidences, n’a besoin d’aucune explication. Disons qu’au sortir de l’adolescence, on a eu la chance de «vivre» tout ça : Stooges, MC5, Dolls, Velvet et Ramones. C’était la troisième vague, la première étant celle d’Elvis/Jerry Lee/Little Richard/Gene Vincent/Chucky Chuckah/Bo Diddley, la deuxième étant celle des Beatles/Pretty Things/Who/Rolling Stones/Kinks/Beach Boys, et la quatrième sera celle des Pistols/Damned/Buzzcocks. Voilà pour les vagues. Les vagues sont importantes. Elles emportaient tout. On en garde des souvenirs grandioses. Aujourd’hui, elles semblent avoir disparu. Ainsi va la vie.

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             Le Dee Dee book est bien sûr richement illustré. Les photos de Dee Dee pullulent. Les amateurs de bon trash vont se régaler, car Dee Dee donne tous les détails, il s’amuse à faire dérailler son récit, il entre par moments dans le territoire du Conte Rock. Premier exemple avec cet échange entre Chris Black et lui. Ça se déroule dans l’hall de l’aéroport de Los Angeles. Chris mâche son chewing-gum et Dee Dee lui demande d’arrêter de mâcher comme un dingue, how about giving me a break, mais l’autre ne comprend pas, what do you mean a break Dee Dee?, alors Dee Dee est obligé de lui expliquer qu’il ne supporte plus le gum chewing et il s’enfonce dans le détail de son exaspération, your jaw is going a million miles a minute, il lui demande de jeter son chewing gum, get rid of the gum, all right?, alors l’autre lui dit qu’il vient d’arrêter de fumer qu’il chewe son gum, God! Damn! It! I’m doing this for the band. La scène se déroule juste avant d’embarquer dans l’avion à destination de l’Europe. Dee Dee remet les choses au point avec les deux autres : «I don’t like smart alecks. I hate gum chewing. It makes me dislike young people.»

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             Et c’est parti. Sur scène à Londres, il sniffe des lignes de coke entre deux cuts, feignant des problèmes techniques and walking backstage for a second. Sur scène, il joue des Ramones songs, plus le «Motorbikin’» de Chris Spedding et deux ou trois bricoles comme «Do You Love Me», «The Locomotion» et «Mr. Postman». Il décrit soigneusement les backstages, raconte qu’ils sifflent 44 canettes de bière à eux trois, qu’ils baisent des groupies, qu’ils laissent les murs couverts de bodily fluids, il rappelle que tous sont mariés ou dans des relations durables, mais ajoute-t-il avec un sourire en coin, il n’y a pas de mal à accepter un blow job once in a while and that’s not cheating for the guy. Et tout le monde fume de l’herbe là-dedans, and we could hardly see or breath anymore. Les scènes qu’il décrit sont marrantes. On sent que Dee Dee se régale à décrire le trash des backstages. Les petites gonzesses qui entrent dans les loges viennent clairement pour se faire baiser.

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             Ah ! Et les hôtels ! Encore un moment d’anthologie. Il décrit l’Hôtel Durante à Milan - The place litteraly stinks like cat piss - Les toilettes sont dans le couloir. Dee Dee va jeter un coup d’œil à la bathroom, et en ouvrant la porte, il tombe sur un «angry, centipede fiercely coiling in a corner, giving me a don’t-give-me-any-shit attitude on the garbage-covered floor.» Et c’est pas fini ! Il lève la tête et il voit au plafond des toiles d’araignées «with lethal-looking black widow spider calmly hanging down from them, giving me looks of death.» Bienvenue dans le punk fairy world of Dee Dee Ramones. Son récit déraille délicieusement, il crée un monde à partir de rien et ce sont ces gens-là qu’on aime bien.

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             On retrouve le chaos sur scène, ça dégénère assez souvent et pour ne pas se faire casser la gueule, ils doivent se barrer de toute urgence and throw ourselves into the van. Dee Dee claque la porte violemment et crack, il coupe les doigts d’un fan qui lui tendait un papelard pour avoir un autographe, alors le road manager Minna passe la première et fonce, et bam, il percute un fan «holding the first Ramones album in his mitts, probably killing him on the spot», et Dee Dee d’ajouter, goguenard et un brin fataliste : «I don’t know for sure (si l’autre est mort), but the one that got his fingers cut off looked a mess, shouting in pain and blood spraying from the amputated stumps.» On dirait les paroles d’un hit des Ramones, one two three four ! And blood spraying from the amputated stumps !

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             Un autre plan backstage : Dee Dee cause avec un angry Swiss psycho qui affirme que «Punk rock started in Ireland», ce qui fout Dee Dee en rogne. Wott? rétorque Dee Dee. Et il met les points sur les zi : «The fucking Ramones started punk rock music in New York, right?». Le Swiss psycho lui répond : «My favorite group is the Angelic Upstarts», alors Dee Dee attrape une chaise et lui fracasse la gueule, «over the head three or four times», puis il l’attrape par le pied et le traîne dans la rue pour le finir à coups de pompes, «then I dragged this poor, half-dead person and left him bleeding on a cow pile.» Dee Dee écrit tout simplement un punk book.

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             En Allemagne, il a un autre échange tumultueux avec un certain Herman qui ose dire à Dee Dee qu’il hait le punk : «We’re not punk, I hate punk, we’re rock and roll», alors Dee Dee se fout en pétard, il se met à hurler : «Aren’t the Ramones punk? Aren’t I the king of punk?» Et l’autre lui répond que les Ramones «are scheiss. I hate them.» Dee Dee sort de ses gonds, «What? You hate the Ramones?», et l’Herman en rajoute une couche, «And I hate punk. And I hate all Americans.» Dee Dee tombe des nues : «But America gave the world rock and roll music.»

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             Et voilà les frontières. Ils doivent aller jouer à Oslo. Les flicards norvégiens leur demandent de se garer pour une fouille. Ça caille. À poil ! Dee Dee repère un queer cop avec un gant en caoutchouc. Baissez vos frocs ! Quoi ? Le queer cop va leur mettre le doigt dans le cul ? No way ! Alors Dee Dee cogne l’un des flicards, lui pique son flingue et descend les autres. Le groupe les finit à coups de pompes - There was blood and guts all over the snow - Ils planquent les corps et se barrent. Punk book. Enfin un contrôle de frontière marrant ! Ne manque que Nico.

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             Dee Dee sent qu’il commence à fatiguer. Il ne veut plus faire ce genre de tournée. Il ne veut plus jamais revenir en Allemagne de l’Est. Et pourtant, c’est là qu’il a grandi - I used to feel sentimental about Germany. I grew up here. My mother is German. Maybe I don’t fit in, in Germany. That’s not my fault - Et sur la page d’en face, il se confie : «I’m not a punk, skin, Nazi, or snob. I’m defiant. I’m angry. You made me that way. So fuck you all. Yes, I’ll want my turn in line.» Et plus loin, il chute ainsi : «What I had to end up becoming in an American fucking outlaw. So burn, Germany, burn. I’ll light the fire.»

             Et quand les concerts dégénèrent un peu trop, Dee Dee se dit qu’il est grand temps d’arrêter les frais - After the set was over, things spilled out on the street. The police had to come, and an ambulance. The only way that I can protect myself against all this is to stay home where it’s safe, and to get out of the music business while I’m still in one piece. Classique.

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             Dee Dee décrit les toilettes du Club Atlantik, à Fribourg, en Allemagne. Pas de portes aux gogues et un canard pop allemand, Bravo, pour se torcher - Rip out a page and wipe your asshole with it. Ouch! - En plus, ce sont des toilettes turques et tout le monde a la diarrhée. Punk book. Dee Dee décrit une scène qui détend une atmosphère bien chargée (smelly farts, bad hotels and riding in the van) : comme il n’y a pas de porte, tout le monde voit Robert en train de chier. Il attrape un numéro de Bravo et tombe sur un pinup poster de Britney Spears, et plutôt que de se torcher le cul avec, il se branle dessus, «then masturbating his hard-on and then shooting a load all over her pouting face.» Dee Dee est encore pire que Michel Houellebecq.

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             On approche de la fin et Dee Dee raconte qu’il écrit ce texte le 4 juillet, Independance Day, 2001 - I can still sort of remember playing the Round House in London twenty-five years ago on July 4, 1976. Wow.

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             Il va finir sur l’épisode du Music Hall Of Fame où sont invités les trois Ramones survivants. Pour lui c’est important, car cette consécration indique que les Ramones «will hold a legendary position in musical history, right there after the Beatles.» Et voilà comment on boucle la boucle.

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             Pourquoi Zonked! est un big album ? Parce que Daniel Rey le produit et l’enlumine avec son jeu Johnny-Tunderien. C’est clair dès «Fix Yourself Up». Tu crois entendre ce vieux héros de Johnny T. Joey ramone sa fraise sur «I Am Seing UFOs», te voilà en plein dans le son des Dolls et des Ramones. «Get Off Of The Scene» est encore bien Dollsy. Daniel Rey est un fabuleux entremetteur. On monte encore d’un cran dans le mythical avec «Bad Horoscope» puisque Lux chante. Il tranche dans le vif. Il te propulse droit au cœur du mythe. «It’s So Bizarre» voudrait bien sonner comme un hit, le Dee Dee y va au what can I do ah ah ah-ah et on savoure son génie pop. Barbara chante deux cuts, «Get Out Of My Room» et «My Chico,» et on se régale une dernière fois avec le départ en vrille de wah que place Daniel Ray à la fin de «Victim Of Society».

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             Chris Spedding produit et joue sur Greatest & Latest. Dee Dee ne se casse pas la nénette, il tape dans la Ramona, donc pas de surprise. T’as Barbara on bass et Chase Manhattan au beurre. Ça joue sec. On assiste à une belle descente au barbu avec «Time’s Bomb», et avec «Sheena Is A Punk Rocker», ils passent au big time out, au punk de wild-as-fuck, ça taille salement la route ! Puis ils tapent une cover du «Motorbikin’» de Sped, c’est rondement mené, avec le Sped en concasse sur la fin. On a encore du pur jus de Ramona avec «Cretin Hop», mais c’est joué à la Sped, sans égards pour les canards boiteux. Belle cover du «Shakin’ All Over» de Johnny Kidd, le Sped veille au grain et ramène son expertise du rock anglais dans la Ramona, et avec Dee Dee, ça fait tilt. Ils tombent en  plein dans les Dolls avec «Fix Yourself Up». Sped s’en donne à cœur joie, il attaque à la Johnny T sur ce fast boogie. Le «Beat On The Brat» sans Joey sonne bizarrement, mais ça tient bon. Et le coup de génie arrive en fin de route avec la version instru de «Sidewalk Surfin’», le Sped gratte des poux magiques, il ramifie ses notes à l’ongle sec, il joue gras et futuriste, il flamboie de tous ses feux et gratte à la pure jouissive acidulée. 

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             C’est encore Sped qui produit Hop Around. Il y gratte aussi ses poux. Il gratte à la cisaille extrême. Quant à Dee Dee, il ne lâche pas sa formule : one two three four ! Il fait de l’heavy Ramona. «Get Out Of This House» sonne comme un coup de génie, itou pour «38th & 8th», chargé d’une riffalama énorme. Le Sped is on fire ! Barbara bouffe le morceau titre tout cru. On sent bien l’insistance du Sped dans «What About Me». Fantastique clameur ! Dee Dee bricole encore une weird tale avec «I Saw A Skull Instead Of My Face». C’est un créatif ! Sped te sature «I Wanna You» de disto et on revient au mythe avec la dégelée de «Chinese Rocks». Dee Dee on the rocks ! Sa compo ! Il chante comme Johnny Thunders. Barbara bouffe tout cru l’hard groove d’«Hurtin’ Kind» et Dee Dee incarne bien sa légende avec «I’m Horrible». Quel album !

    Signé : Cazengler, Ramone encore sa fraise

    Dee Dee Ramone. Zonked! Other Peoples Music 1997

    Dee Dee Ramone. Greatest & Latest. Conspiracy Music 2000

    Dee Dee Ramone. Hop Around. Other Peoples Music 2000

    Dee Dee Ramone. Legend Of A Rock Star: The Last Testament Of Dee Dee Ramone. Thunder’s Mouth Press 2002

     

     

    L’avenir du rock

     - Nothing(heads) to lose

     

             Bernard Pavot se tourne vers son invité :

             — Quel est le mot qui vous inspire le plus, avenir du rock ?

             L’avenir du rock fait semblant de réfléchir. Il fronce bien les sourcils et prend son air le plus con.

             — Laisse-moi gamberger un moment, mon Nanard.

             Il laisse encore passer une minute et lâche dans un soupir :

             — Ah tu m’as posé une colle, espèce de bâtard !

             Le silence s’installe. Les minutes s’écoulent. Bernard Pavot se tourne vers la caméra :

             — Pendant que notre invité réfléchit, nous allons diffuser une page de publicité. C’est à vous Cognacq-Jay !

             Dix minutes plus tard, le direct revient. Avec un grand sourire compatissant, Bernard Pavot relance son invité :

             — Alors, avenir du rock, allez-vous nous livrer le résultat de vos cogitations ? Nos téléspectatrices et nos téléspectateurs brûlent d’impatience de le connaître...

             — Nothing !

             — Vous n’allez quand même pas nous laisser en plan ?

             — Nothing ! Que dalle ! T’es bouché ou quoi, Nanard ?

             — Mais ça n’est pas possible, avenir du rock, vous qui êtes d’ordinaire si fécond, si prolixe... Vous qui êtes un tel puits de connaissances, un oracle insondable !

             — Nothing ! T’as les portugaises ensablées ? T’auras des coton-tiges pour ton Noël, mon Nanard !

             — Voyons, faites un effort, avenir du rock, vous êtes en direct devant des millions de téléspectatrices et de téléspectateurs...

             — Bon d’accord, c’est bien parce que c’est toi. Nothingheads !

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             — C’est tout ?

             — C’est déjà pas mal.

     

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             Tu vois les Nothingheads sur scène et t’en penses quoi ? Le plus grand bien. Pourquoi ? Parce qu’ils ont un sens aigu des montées en température et des shoots d’adrénaline. Leur set est un festin de son, un gros champ de bouillasse sonique que laboure en profondeur le petit mec du fond sur sa basse Burns. Ça faisait une

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    éternité que t’avais pas entendu gronder une basse Burns sur scène. Ces quatre Londoniens ont tout bon. On les catalogue ‘post-punk’, mais ça n’a rien à voir avec la Post. Ils se réclameraient plutôt du défenestratif, de l’onslaught, du rentre-dedans de revienzy, du so far-out de no-way out. Leur sens aigu du ramdam rappelle celui du Part Chimp de Tim Cedar.  

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             Au merch, tu ramasses Strongroom, leur petit bootleg live. Logiquement, il devrait te restituer l’ambiance explosive du concert. Dès «Down The Doomhole», ils labourent leur champ à coups de basse Burns. Ces mecs ont de la rémona plein les

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    pognes. La basse Burns creuse bien les sillons. Premier coup de génie avec «Lipstick». Quelle violence ! Et ils développent cette violence. C’est explosif. Tous leurs cuts vont osciller entre les Stooges et le Basement Five. Avec «Bean Engine», le bassman embarque la purée au paradis du no way out. Ils font du punch in the face en permanence. Soit ils labourent leur champ, soit ils le bombardent. Ils ne savent rien faire d’autre. Leur «Cabaret» file bien sous le vent et pouf, voilà un «Rat» bien dévastateur, monté sur un riff downhomy très Basement Five, ils sont même en plein dedans. Ils tapent dans cette fabuleuse esthétique du dark beat jadis initiée par Basement Five avec «Last White Christmas». Les Nothingheads deviennent très angulaires avec «Repeat Under The Lens», mais ça reste sans concession, joué à la vie à la mort. Et puis voilà «Salt», qui ne traîne pas en chemin, et la basse Burns retourne tout ça vite fait. T’as des échos de stoogerie dans «Blind Spot», ça destroy-oh-boy, il essaye d’élever le débat, mais la Burns bruine tout, on entend les accords de Wanna Be Your Dog, et ça se termine en explosion nucléaire où les Stooges se mélangent au Basement Five. Sur «Crumbs», le riff de basse renvoie aux Cramps, c’est encore du pur Basement Five, mais avec le swagger des Cramps, t’as vraiment cette combinaison de folies pures. Attaque frontale de la basse Burns sur «Diggins», et il chante au sang-froid explosif. Et ça se termine avec un «Private Pyle» bien dévoré du foie et explosé à chaque instant. Le plus drôle c’est qu’on n’entend pas les deux grattes sur le bootleg live, la basse Burns bouffe tout le son. Du coup, ça donne aux Nothingheads un allure encore plus sauvage. Tout prend feu sur ce bootleg live, c’est explosif de bout en bout. Il faudrait presque inventer des mots pour décrire tout ce bordel. 

    Signé : Cazengler, Nothing tout court

    Nothingheads. Le Trois Pièces. Rouen (76). 24 novembre 2025

    Nothingheads. Strongroom. Live Bootleg

    Concert Braincrushing

     

     

    Wizards & True Stars

     - Third World Ward

     (Part Two)

     

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             Suite des aventures d’M Ward avec le duo She & Him. Elle s’appelle Zooey Deschanel, et bien sûr, elle est très belle. Alors forcément, on s’attend au pire du meilleur, vu qu’M Ward est un surdoué. La meilleure façon de se conforter dans cette idée est d’aller écouter Melt Away: A Tribute To Brian Wilson. Ils en font un

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    carnage divin. Carnage car hors normes, et divin car encore plus hors normes. Ils attaquent avec «Darlin’» (Zooey arrive dans cette merveille avec une voix irréelle de beauté grasse). T’as Joey Sampinato d’NRBQ on bass. Et ça continue avec «Wouldn’t It Be Nice», c’est encore elle qui attaque cette merveille intemporelle au sucre de rêve. Elle traîne sa traînée, t’es au firmament de la pop, tout est parfait, on se croirait chez Des Esseintes. On entend bien sûr M gratter ses poux derrière, et ça vaut tout l’or du Rhin. On les attend au virage avec «Deirdre». C’est encore elle ! M gratte du jazz derrière. Et ça monte au ciel, ils duettent comme des coqs en pâte. Ils embarquent «Don’t Talk (Put Your Head On My Shoulder)» dans l’éther et elle arrive avec un sucre ferme. Zooey est infernalement juste et M déroule le tapis de velours du don’t talk. Dans une vie, on entend rarement des duos aussi brillants. Cet album est génial. On retrouve la pureté d’intention du duo dans «Don’t Worry Baby», M l’attaque au doux du menton et ça s’élève vers le ciel. Tu retrouves toutes les dynamiques des Beach Boys dans «This Whole World», les aouh dab dee lee lee, comme dans «Do It Again». Puisqu’on parle du loup, le voilà ! «Do it Again», dee dee dee lee. Le grand saut ! M est un crack ! And the beach was the place to go. M et Zooey le chargent à outrance, t’as même Brian Wilson derrière dans les da da lee lee lee, ça se noie dans le bonheur de l’endless summer, tap ta loo wahhhh ! Rien n’a jamais autant swingué sur cette terre que ce cut là, tap ta loo wahhhhhh !

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             Zooey et M tentent le diable sur Volume One avec «Sweet Darlin’» : ils recréent le Wall of Sound de Totor. Tout le bazar est là, intact, comme chez les Courettes, c’mon, ils tapent en plein dans le génie Totoric. Et Zooey fait sa Ronette dans «I Was Made For You», elle a exactement le même sucre que celui de Ronnie, et M a le son, il gratte une espèce d’heavy surf craze derrière Zooey. Autre coup de génie : la cover du «Should Have Known Better» des Beatles, mais ils tapent ça en mode country, and I doooo - Admirable ! - When I ask you to be mine - C’est M qui murmure ça dans la chaleur du sexe intense. L’idée de passer la Beatlemania en mode country est en soi géniale. Et c’est pas fini ! T’as encore deux coups de génie : «Why Do You Let Me Stay Here» (son fouillé, elle swingue son back-up des hanches, et ça devient sérieux, car M te monte ça en neige) et «This Is Not A Test», dont la qualité t’assomme littéralement. Zooey chante ça à fond de train et M fait les chœurs. Quelle puissance ils développent tous les deux ! Ils tapent une cover désossée du «Really Got A Hold On Me» de Smokey. C’est marrant et ça reste underground. Tous ces cuts ruissellent de power et de lumière, elle chante avec une indéniable grandeur tutélaire. T’es frappé de plein fouet par l’éclat de cette qualité artistique. Et donc tu sautes sur les Volumes suivants.

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             Volume Two est un hommage à la grande pop du Brill. Dès «Thieves», tu sens le souffle. Zooey compose de sacrés hits et M les produit. Pure magie pop avec cette voix éclatante, Zooey est déchirante de pureté évangélique. Elle tortille encore une pop de Brill dans «In The Sun», des chœurs somptueux la stimulent, we’re alright/ It’s okay, M s’y joint, et ça part dans l’extrême brillance du Brill avec une gratte qui fout le feu à Broadway, il pleut de la poudre de perlimpinpin  et t’as un final historique en guise de cerise sur le gâtö. Encore un hit immémoriel avec «Don’t Look Back». S’ils font une cover, ce sera celle du «Ridin’ In My Car» d’NRBQ. M adore NRBQ. Quand ils font de la country avec «Lingering Still», M en profite pour sonner comme James Burton. Encore une pure merveille d’you’ve got to be kind to yourself avec «Me & You» : intensité paradisiaque et guitare Hawaï. Dans «Home», M éclaire la baraque à coups d’interventions insensées et Zooey y va à coups d’I like the way you smile. C’est de si bonne guerre. Encore de la très grande pop avec «Over It Over Again». C’est d’une fraîcheur de ton qui te réchauffe le cœur. 

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             Encore un passage obligé avec Volume 3. On se croirait sur un album produit par Totor. La preuve ? «I’ve Got Your Number Son». Même ampleur, même ambition. Pur génie productiviste. Encore un coup de prod magistral avec «I Could’ve Been Your Girl», car tapé au tatapoum, avec en filigrane les trames de dingue d’M. Et ça atteint des sommets productivistes avec la cover du «Sunday Girl» de Blondie. T’as là une version ultra-dynamique, M fout le paquet avec sa cocote new-yorkaise. Et puis voilà les coups de génie : ça pullule. Zooey t’explose le souvenir des Supremes et de Motown avec «Never Wanted Your Love». Elle a tout pigé, elle tape directement dans la pop de rang princier, t’as du son partout. C’est le genre d’hit qui te chatouille l’intellect. Et ça explose encore avec «Baby», my little baby ! Magie pop des sixties. Elle tape encore dans l’œil du cyclone avec «Somebody Sweet To Talk To». Elle est explosive, elle t’éclate le Sénégal à coup d’I want you ! Elle se lance chaque fois à l’assaut du firmament et elle en a les moyens, la coquine ! Elle compose, chante et s’adjoint les services d’M le crack. Encore un cut de pop lumineuse avec «Hold Me Thrill Me Kiss Me». Elle est la Deschanel du paradis.

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             Comme Totor avant eux, Zooey et M enregistrent leur Christmas album : A Very She & Him Christmas. C’est un album très impressionnant. Elle attaque «The Christmas Waltz» au sucre de cristal. Voilà pourquoi M la veut : pour ce sucre. Il gratte ensuite des poux d’Hawaï dans «Christmas Day» et en fait un hit de fête foraine à la Brian Wilson. Et l’enchantement se poursuit avec «Have Yourself A Merry Little Christmas». L’M gratte les poux du paradis sur sa belle gratte. Il est l’artiste par excellence. On glisse fatalement vers le coup de génie avec «I’ll Be Home For Christmas», oui car ici, l’M renoue avec le génie productiviste de Totor. Ça bascule pour de vrai. Puis dans «Sleigh Ride», il claque un wild solo country. Plus loin, ils duettent comme des dingues dans «Baby It’s Cold Outside», et ça donne une merveille absolue. Ils ne sont pas les premiers à duetter cette antiquité : des tas de gens s’y sont frottés, dont Rod The Mod, James Taylor, Taj Mahal et les Boys sur leur Christmas album. Et pour finir, l’M gratte ses poux magiques derrière «The Christmas Song», et elle chante Christmas avec un chaleur qui te fait fondre comme beurre en broche. 

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             En 2016, ils retentent le diable du Christmas album avec Christmas Party. Grand bien leur fasse, car on retrouve cette version extrêmement musclée d’«All I Want For Chritmas Is You» qu’elle attaque à la clameur de la chandeleur. Fantastique Zooey ! Elle n’est pas loin du gospel, mais un gospel rockalama avec un beat solide et un solo de sax baryton. Ils font littéralement du Totor Sound ! T’as ensuite un «Let It Snow» bardé de son et derrière l’inexorable Zooey, t’as l’M qui gratte des notes liquides. Tout est stupéfiant de pureté, sur cet album. Encore un exemple avec «Mele Kalikimaka», c’est tellement pur qu’il faut rester concentré pour écouter ça, M gratte des notes en forme de boules de noël. Zooey transforme «Christmas Memories» en groove de jazz magique et tout bascule dans le rockalama des Beach Boys avec «Run Run Rudolph», oooouh la la la, merry go round ! M injecte dans son Rudolph tout le power des Beach Boys. «Winter Wonderland» est plus classique, mais chargé de pedal steel et de big voice à ras bord. Zooey is on fire ! Ils tapent ensuite dans le gros classique de Mann & Weil, «The Coldest Night Of The Year», belle pop de Brill, ils y vont au baby it’s cold out there, ils duettent à la vie à la mort. Ils te swinguent «A Marshmallow World» vite fait et M te gratte ça au jazz. Idem sur «The Man With The Bag», c’est jazzé jusqu’à l’oss de l’ass. Tu croises rarement un swing de jazz aussi pur. M se tape son petit quart d’heure Wes Montgomery. Ça te permet de le situer.

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             Comme tous les gens doués, ils proposent un album de covers triées sur le volet : Classics. Alors attention, c’est du sérieux. T’as du Burt avec «This Girl’s In Love With You» (plongée dans le rêve car c’est battu jazz, ça swingue au I need your love, t’as le slap, la trompette, et les accords gloutons d’M). T’as du Goffin & King avec «Oh No Not My Baby», repris par tous les cracks, d’Aretha à Rod The Mod, en passant par Maxine Brown, Merry Clayton et Dusty chérie (Zooey te fait rôtir cette merveille en enfer, elle se jette toute entière ans l’oh no not my baby, c’est tordu de bonheur intense). T’as le vieux «We’ll Meet Again» qu’avait repris Cash sur The Man Comes Around - We’ll meet again/ Some sunny day - T’as quelques duos d’enfer, notamment «Stars Fell On Alabama», un jazz standard de 1934, et «Would You Like To Take A Walk», où M chante d’une voix très rauque. Il faut aussi entendre M gratter «It’s Always You» aux accords de sucre d’orge. Zooey fais un carton avec «It’s Not For Me To Say», un groove de jazz, et ça passe, car elle est puissante, chaude et avenante. M se tape «She» tout seul, histoire d’ajouter une Beautiful Song à son collier de perles, enfin bref, on l’aura compris, cet album est un passage obligé pour qui en pince pour les grandes chansons, les grands interprètes et la grande prod. 

    Signé : Cazengler, M Whore

    She & Him. Volume One. Merge Records 2008 

    She & Him. Volume Two. Merge Records 2010  

    She & Him. A Very She & Him Christmas. Merge Records 2011 

    She & Him. Volume 3. Merge Records 2013   

    She & Him. Classics. Columbia 2014   

    She & Him. Christmas Party. Columbia 2016   

    She & Him. Melt Away: A Tribute To Brian Wilson. Fantasy 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - So Farr out

             Avec Gorifor, tout fonctionnait sur le mode télépathique. Il suffisait d’échanger un regard pour prendre une décision. Pas besoin de discutailler. Exemple : nous voilà tous les deux dans un concert parisien de Lee Fields et ça tourne en mode participatif au bout de quatre cuts : le vieux Lee fait chanter la salle. Il se croit dans une église en bois. C’est laborieux et ça pète les reins du show. On échange un regard avec Gorifor et hop, on sort de là vite fait. On déteste les kermesses. On file vers un bar siffler quelques verres de pinard. On a vécu ce genre de mésaventure plusieurs fois. Quand c’est pas bon, c’est pas bon. Pas besoin de demander : «t’en penses quoi ?» Ça marchait aussi très bien dans l’autre sens, notamment avec les groupes de rockab. C’était peut-être notre «genre» préféré, au moins autant sinon plus que le garage. On faisait ce qu’il fallait pour s’en goinfrer, et pour ça, rien de mieux que les festivals de rockab. Gorifor avait épluché les programmes et il savait ce qui était bon et ce qui ne l’était pas. Et il ne se trompait jamais. Il était infaillible. Quand le groupe était vraiment bon, on restait jusqu’au bout. Lorsqu’un groupe se livrait à ce qu’on appelait le «rockab professoral», on décrochait d’un commun accord télépathique. On traînait pas mal ensemble chez les disquaires, il avait son réseau, pareil, il savait trier le bon grain de l’ivraie. On glosait pas mal sur le thème des bacs qui «avaient du jus». Ces bacs se raréfiaient. On remarquait souvent que d’une année sur l’autre, certains bacs ne «bougeaient pas». On les appelait «les bacs de la mort lente». On conseillait au disquaire d’aller s’acheter une corde pour se pendre au fond de son jardin. «T’es déjà mort, de toute façon.» Et comme on traînait dans les bars après les concerts, il est arrivé qu’on fasse des touches sans vraiment le vouloir. Exemple, un soir une belle gonzesse d’âge mur nous invite tous les deux chez elle à siffler des mojitos, alors on y est allés. On a sifflé les mojitos. On sentait qu’elle était du cul. On lui quand même posé la question fatale : «Qui de nous deux veux-tu baiser ?», et elle a répondu : «Les deux.» Alors elle a eu droit cette nuit-là à sa première séance de baise télépathique.

     

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             Pendant que Gorifor nous hante les dédales de la mémoire, Gary Farr hante les corridors de la légende, ce qui revient à peu près au même.

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             On ne pouvait pas résister au charme des pochettes de Gary Farr. Surtout celle de Take Something With You, qui nous le montre cadré serré. Le beau Gary est fils d’un boxeur gallois. Il tape un début de carrière avec les T-Bones et leur impressario Giorgio Gomelski les fait jouer en 1964 dans son Crawdaddy Club, en même temps que les Yardbirds et les Rolling Stones.

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    Barry Jenkins

             Meic Stevens raconte que Giorgio Gomelski avait loué en 1967 une baraque à Holmead Road, en face du Chelsea football club, pour y héberger des musiciens. Meic pouvait y loger à l’œil. Les autres locataires étaient Gary Farr, les Blossom Toes, Barry Jenkins des Animals, Shawn Phillips, des membres de The Action et de Blue Cheer - They were an interesting crowd.

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             Impossible de résister à l’envie d’écouter Gary Farr & The T-Bones. Giorgio Gomelski produit One More Chance, un excellent album. On est tout de suite frappé par le son mystérieux d’«How Many More Times». Bel écho. Gary Farr chante au doux du doux. Les cuts suivants sont très classiques, mais avec un son bien rond. Il faut attendre «Don’t Stop & Stare» pour frémir à nouveau. Gary Farr sait poser sa voix. En B, ils rendent un vibrant hommage à Bo Diddley avec «You Don’t Love Me» et «Dearest Darling». C’est vraiment bien senti. Dans ses liners, John Platt rappelle que 500 groupes hantaient le «club circuit» en 1964. Certains ont connu la gloire et la fortune - il cite les Yardbirds, les Stones, les Pretties et les Animals - et d’autres qui étaient aussi talentueux ont sombré dans l’oubli, comme les T-Bones. 

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             C’est en 1967 que le beau Gary opte pour une carrière solo. Il est accompagné par The Action. Gomelski s’occupe toujours de lui et le fait entrer en studio, avec des tas de gens intéressants : des membres de The Action qui sont devenus Mighty Baby, des Blossom Toes et de Spooky Tooth, pardonnez du peu.

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             Take Something With You est un album remarquable, produit par Reggie King. Au dos, on voit que les Mighty Baby accompagnent le beau Gary. Et on tombe aussitôt sous le charme de  «Don’t Know Why You Bother Child», une pop folky sensible à l’extrême, digne de Geno et de Fred Neil, avec Meic Stevens on guitar. Puis Martin Stone joue sur «The Vicar & The Pope», c’est dire si le beau Gary est bien entouré. C’est encore un cut très fin et très produit. On retrouve la flûte des Mighty Baby dans «Green», et puis Meic Stevens refait des merveilles sur le morceau titre qui vient boucler le balda. Encore un hit en B avec «Time Machine». Oh l’incroyable qualité du balladif ! Du pur Fred Neil ! C’est fabuleusement insistant avec le Meic dans le son. Puis Martin Stone groove le «Curtain Of Sleep» à sa façon, c’est-à-dire magnifique. La red Sunbeam propose deux faces de démos. Le beau Gary y chante à l’éplorée congénitale et renoue avec la magie mélodique dans «Images Of Passing Clouds». Là oui, big Gary so Farr out ! Toutes ces démos sont extrêmement paisibles. Encore une merveille avec «Pondering Too Long», cut lumineux et sourd. Le gratté de poux du beau Gary rivalise de délicatesse préraphaélite avec celui de Fred Neil. En D, on retrouve une démo de cette merveille tentaculaire qu’est «Don’t Know Why You Bother Child», elle est gorgée de lumière et de douceur. Et puis avec «In The Mud», le beau Gary tape en plein dans le mille de Nick Drake.

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             Mais quand Take Something With You sort sur Marmalade, le label est à l’agonie et Gomelski part s’installer en France. Le beau Gary a la poisse. Son deuxième album Strange Fruit va connaître le même sort que le premier : il va passer à l’as. Dommage, car c’est un merveilleux album glissé dans une merveilleuse pochette. Gary pose en famille avec sa gueule de rockstar, sa veste à franges et sa douze. Tu frémis sec dès «In The Mud», un folky folkah d’attaque frontale. Il gratte sa douze. Alors on s’installe pour guetter les miracles. Gary Farr est tellement so Farr out qu’il charge bien sa barcasse. Il passe au country boogie-down dylanesque avec «Old Man Boulder». Il refait le Maggie’s Farm No More à sa façon. Il tape ensuite le «Strange Fuit» de Billie Holiday et là, tu t’inclines respectueusement. Il revient au Dylanex avec «Margie». Comme c’est bon, aw Margie/ Sweet Margie, il y va au nothing to lose. Il a encore Mighty Baby derrière lui, ça s’entend sans «Revolution Of The Season». Et puis voilà «About This Time Of Year» qui sonne comme un hit universel. Puisant et beau, gorgé de son, c’est d’une rare puissance visionnaire. C’est tout de même dingue que Gary Farr n’ait pas explosé. Il atteint des hauteurs dylanesques à coups de good morning sun. Sa douze donne bien dans «Down Among The Dead Men», il sonne comme un Richie Havens blanc, il s’embrase, il te gratte ça à la sévère. Ses balladifs sont d’une classe tellement supérieure, «Proverbs Of Heaven & Hell» préfigure Nikki Sudden et tous les dandys du rock anglais. Back to the old boogie-down de Mighty Baby avec «Old Man Moses». Mais cette fois, il trempe dans la Stonesy. On se croirait sur Exile. Le so Farr Out est à toute épreuve. Il boucle avec un magnifique balladif, «Sweet Angelina». Il sait se montrer fascinant, il sonne comme une superstar, mais avec de l’émotion, il est partout dans le singalong. Magnifique artiste ! C’est de la très haute voltige. Qu’on se le dise. 

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             Comme ça ne marche pas en Angleterre, il décide d’aller s’installer aux États-Unis. Il signe sur Atlantic et enregistre Adressed To The Censors Of Love à Muscle Shoals. Jerry Wexler produit l’album. Décidément, Gary Farr collectionne les producteurs de renom. L’album vaut le détour pour trois raisons. Un, «Breakout Boo-Ga-Loo». Toute la bande de Muscle Shoals est là : Barry Beckett, David Hood, Roger Hawkins, il n’en manque pas un seul. Deux, «John Birch Blues», big heavy boogie down. Il faut dire que Gary Farr a un backing de rêve. Trois, «Rhythm King», très dylanesque. Par contre, sa version d’«I’m A King Bee» ne vaut pas celle des Stones de Brian Jones. Avec «Mexican Sun», il tape un balladif mexicain légèrement bronzé et ramène des trompettes mariachi. Le balladif domine largement sur cet album. Gary Farr est un être doux et paisible.

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             Puis il va disparaître des radars. Il va connaître un dernier spasme carriérique en 1980 avec un groupe nommé Lion et un album, Running All Night. Il propose une pop rock énergétique, avec des hauts et des bas. Il multiplie les tentatives d’envol vers le ciel. Il s’en donne les moyens : voix, son. Ça aurait pu marcher, mais ça ne marche pas. L’album se noie dans la masse des albums très moyens. Avec «Running All Night With The Lion»,  il tente le coup du big American rock à la cloche de bois : grosse énergie et grosse cocote des deux guitaristes, mais ça ne prend pas. C’est «Helpless» en ouverture de bal de B qui sauve l’album. Grosse compo. Gary Farr la tire en longueur et la relance au help help helpless, épaulé par des petits poux funky, et là ça marche. Puis il va couler le reste de l’album avec des tentatives de rock symphonique. Dommage.

    Signé : Cazengler, far breton

    Gary Farr & The T-Bones. One More Chance. Decal 1987

    Gary Farr. Take Something With You. Sunbeam Records 2008

    Gary Farr. Strange Fruit. CBS 1970            

    Gary Farr. Adressed To The Censors Of Love. ATCO Records 1973                   

    Lion. Running All Night. A&M Records 1980

     

     

    L’avenir du rock

     - Les chic types de Cheap Trick

     (Part One)

     

             Boule et Bill se marrent d’avance. Ils savent que l’avenir du rock va les brancher sur Cheap Trick, alors ils se préparent à tout.

             — Quesse tu vas encore nous sortir comme chic truc de choc, avenir du troc ?

             — C’est pas très cheac de ta part, Boule.

             — On te voit venir avec tes chips et ta trique, avenir du trac !

             — Là tu cheap dans la colle, Bill !

             — C’est marrant, tu trouves toujours des petites combines à pas cher pour t’en sortir, avenir du froc !

             — Tu cheapotes, Boule de cheat !

             — Ah cette fois, c’est toi qui deviens insultant. Nous, on prend tes conneries à la rigolade et toi tu montes sur tes grands chevaux... T’es vraiment pas un Cheac type !

             — C’était une cheacknaude, Bill, faut pas te formaliser...

             — T’es trop prétentieux, avenir du truc !

             — Tu deviens cheacheateux, Boule de pus.

             L’avenir du rock en bave avec ces deux cons. Ça fait longtemps qu’il les pra-trick, il essaye de la jouer cheap, mais il sent bien qu’il fatigue. Les cons, ça demande énormément de boulot. Plus ils sont cons, et plus ils sont lourds, alors il faut déployer des moyens considérables pour tenir une conversation. L’idéal est bien sûr de les éviter. Mais c’est pas toujours facile.

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             La presse anglaise salue bien bas la parution d’All Washed Up, le nouvel album de Cheap Trick, un groupe américain qu’on suit depuis cinquante ans, eh oui, depuis la parution de leur premier album sans titre sur Epic, en 1977. Dans Record Collector, John Tucker rappelle que c’est leur 21e album. Il les situe dans la power pop et le bubblegum metal. Et c’est avec Cheap Trick At Budokan que le groupe est devenu une «overnight sensation». Et même avec le succès et les platinum albums, Tucker se plait à dire que Cheap Trick «have continued to be an inventive and entertaining act.» C’est pour ça qu’on les suit à la trace. C’est donc un «band with 52 years on the clock». Tucker qualifie All Washed Up de spunky album, il a raison, ça spunke dès le «strident opener», c’est-à-dire le morceau titre. Il parle même d’un «pugilistic rock’n’roller».    

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             Comme la plupart des albums de Cheap Trick, All Washed Up est un brillant album. Il est même surchargé, et ça s’entend dès le morceau titre d’ouverture de bal, c’est riffé à la Rick et chanté à ras la motte. Pur power ! Avec «The Riff That Won’t Quit», ils cherchent à réinventer la poudre. C’est d’une rare violence et le Rick Rock passe l’un de ces killer solos flash dont il a le secret. Et puis en même temps, tu te dis  : aucune surprise, c’est du Cheap Trick. Ils tentent le coup du balladif d’ampleur collatérale avec «The Best Thing». Le Zander y va de bon cœur. Avec sa gueule de rockstar, il peut se le permettre. Il est encore plus romantique que les blackos. Et ils refont sauter la sainte-barbe avec «Twelve Gates». Ils sont dans leur élément : l’heavy power pop d’allure impériale. Voilà l’hit magique que t’attendais. Puis ils repassent en mode heavy balladif avec «Bad Blood». Le power n’a pas de secret pour ces mecs-là. S’ensuit un big dancing rock, «Dancing With The Band» - an upbeat poppy ooh-ooh funfest - Ils redeviennent les rois du monde le temps d’un cut. La capacité qu’ils ont de submerger le monde à coups d’Oh yeah est unique. On retrouve cette grâce impériale dans «Love Gone». Ils règnent sans partage sur la power-pop américaine. «A Long Way To Worcester» s’étend aussi jusqu’à l’horizon. Robin Zander, «the man with 1.000 voices», claque bien son chant. Il a des légions derrière lui. Et Tucker chute ainsi : «These legendary US funsters still have something to say.»

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             Dans la mini-interview qui suit l’éloge de Tucker, Robin Zander explique que le titre All Washed Up est son idée - It’s more like taking a shower and getting ready for spending time with your wife - Zander dit aussi qu’Oasis «learned their chops from us.» Il reconnaît aussi l’influence de Bowie dans «Love Gone». Zander se souvient d’avoir chanté «Rebel Rebel» et «Ground Control To Major Tom» quand il était plus jeune. Dans Mojo, c’est Rick Nielsen qui prend la parole. Il adore dire que Cheap

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    Trick n’a jamais progressé - We were loud and noisy when we started. We still are - Bill DeMain voit de la «Beatles melancholy and Slade stomp» dans All Washed Up. DeMain rappelle encore que les Trick ont bossé avec George Martin - He made us sound better than we were - et avec John Lennon sur Double Fantasy - Lennon said, ‘I wish I would’ve had Rick on Cold Turkey’, because Clapton chocked up - Rick Rock évoque aussi le saccage de Bun E Carlos en 2010 - He got nasty - Et finalement les Trick sont contents de faire encore claquer au vent leur «freak-flag». Cheap Trick were weird before it was cool to be weird.

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             Le We’re Allright paru précédemment va aussi sonner pas mal de cloches. Voilà en effet un disk produit à outrance, et ce dès «You Got It Going On» noyé de son. Quel déluge ! Ça sonne comme une hécatombe diluvienne. Ils jouent ce hard Trick biter rock qui reste miraculeusement dans le giron de la power-pop, mais avec un ultra-blast de son. C’est tout simplement explosif. Ces mecs sont dingues. On reste dans la démesure avec «Long Time Coming». Ils cultivent la radiation du son. Ils n’ont jamais été aussi puissants. Leur son s’inscrit dans la postérité. Même chose pour «Nowhere», ultra-bardé de bardasse. Rick Rock est un fou du tarabustage. Mais ça finit par donner la nausée. Trop de son. Ils repartent à l’aventure avec «Radio Lover». Rick Rock gratte tout ce qu’il peut, il joue sur plusieurs guitares à la fois. Il remplit le spectre. Les autres ont intérêt à taper fort pour se faire entendre. Et quel killer solo flash ! Tout est dans le rouge, avec des waouh qui accélèrent le débit, et cette canaille de Rick Rond fond sur son cut comme l’aigle sur la belette. Il crache même des flammes, comme le dragon des Hobbits. C’est atrocement bon, ultra-noyé de son. Ça dépasse même la notion de noyade. Il se dégage quelque chose de surnaturel de ce disk. Encore un cut paradisiaque : «Floating Down». Rick Rock se perd dans l’azur des chœurs. Il devient l’espace d’un album le guitariste de l’impossible. Encore de l’énervement patenté avec «Listen To Me». Rick Rock entre dans la danse, mais cette fois, ça ne marche pas. Trop cousu. Ce qui ne l’empêche pas de passer l’un de ces killer solos flash dont il a le secret. Ils terminent cet album somptueux avec un «The Rest Of My Life» joué au plus heavy de la possibilité d’une île.

    Signé : Cazengler, Chip à l’ancienne

    Cheap Trick. We’re Allright. Big Machine Records 2017

    Cheap Trick. All Washed Up. BMG 2025

    John Tucker : All dupe respect. Record Collector # 577 - December 2025

    Bill DeMain : Welcome back. Mojo # 384 - November 2025

     

    *

             Est-ce bête, je viens de marcher sur la queue d’un serpent, il m’a piqué, évidemment je ne suis pas mort, les rockers sont immortels, si vous ne me croyez pas lisez la chronique suivante sur Elvis. Suis quand même triste, Dennis Covington n’a pas eu cette chance, l’est mort le 14 avril 2024, non il n’a pas été mordu par un serpent. L’aurait pu. Il n’a pas réussi. Dennis Covington était écrivain, dans notre livraison 280 du 05 / 05 / 2015, j’avais chroniqué un de ses livres :

    L’EGLISE AUX SERPENTS

    MYSTERE ET REDEMPTION

    DANS LE SUD DES ETATS-UNIS

    DENNIS COVINGTON

    (Latitudes / Albin Michel / 2003)

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    I’m the lizard king

    I can do anything !

    Plus facile à dire qu’à faire. L’histoire commence in the borders. Ne cherchez pas sur la carte des USA, c’est en Europe. Au sud de l’Ecosse ou au nord de l’Angleterre, une région frontière, peuplée de sauvages. Des populations qui n’ont que des herbes et des rochers à manger. C’est dur et c’est maigre. Vraisemblablement des résidus des farouches tribus pictes que les Romains ne parvinrent jamais à mater. Des fortes têtes, des crève-la-faim patentés, vivaient en village refusant toute autorité étatique, communale. Des missionnaires chrétiens les avaient visités, les avaient chassés mais ils avaient gardé le Christ, avaient un peu perverti le message, le dieu d’amour l’avaient transformé en dieu de défi ce qui correspondait mieux à leur vision du monde.

    Au bout de quelques siècles de survie se sont vus obligés de trouver un territoire un peu moins âpre. Z’étaient pas des intellos, l’Irlande leur a paru être une terre de Canaan. Erreur funeste, pour ne pas irrémédiablement être au nombre des victimes de la famine, ont suivi le million d’Irlandais qui ont émigré en Amérique.

    Sont restés groupés. Pas fous ils ont tourné le dos au delta - une espèce de marécage infestés de serpents - ont plutôt lorgné vers les riches terres de la Virginie. Un look encore trop sauvage, pas de quoi rassurer un employeur. Les riches propriétaires des plantations de coton ont refusé de les embaucher, les noirs paraissaient bien plus dociles que ces bandes de racailles affamées aux regards meurtriers. L’était manifeste qu’ils n’étaient pas désirés.

    Alors ils ont continué le chemin et ont commencé à gravir les premières pentes des Appalaches. Se sont tout de suite sentis comme chez eux. Un paysages qui rappelait les Highlands et une terre presque aussi pauvre.   Personne n’en voulait, alors ils se sont installés heureux comme des papes. Excusez l’expression malheureuse pour ces méthodistes protestants ultra-rigoristes, mais à leur manière.

    Le conte aurait pu s’arrêter là : ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants (comptez trois morts pour deux survivants), et furent très heureux. Vécurent en quasi-autarcie, parvinrent à édifier un modèle économique d’autonomie de survivance, qui correspondait assez bien à leur mentalité. N’embêtaient personne, et ne demandaient rien à Dieu. En plus, eux, ils avaient une préférence pour Jésus.

    En bas des collines le monde tournait un peu plus vite. Le progrès technique bousculait la civilisation jusqu’à lors essentiellement agraire. Les villes offraient des emplois moins pénibles que les travaux des champs avec salaire fixe. Eldorado urbain. Au début, sur les hills on fit semblant de ne rien voir. Puis les jeunes commencèrent à déserter, puis les hommes allèrent chercher du boulot, rentraient le soir ou en fin de semaine. A la ville ils prirent de mauvaises habitudes, burent du whisky, fréquentèrent les dames de petite vertu,  commencèrent à prendre des maîtresses, à tromper leurs femmes… Nous nous garderons de leur jeter la première pièce, mais l’introduction de ces nouvelles habitudes, dynamitèrent l’antique ciment de cette société d’auto-suffisance patiemment bâtie durant tout le dix-neuvième siècle.

    Cela ne pouvait plus durer comme cela. Y eut comme une crispation identitaire et culturelle. N’avaient qu’une seule richesse : le christianisme. Mais tout le monde était chrétien. Fallut donc prouver que le Seigneur était de leur côté. Qu’ils bénéficiaient d’un accès direct et personnel à dieu. Le mouvement méthodiste se scinda en 1906, les pentecôtistes déclarèrent que l’Esprit Saint leur rendait de temps en temps une petite visite. Régulièrement pour certains. Vous pouviez le remarquer : durant les réunions les fidèles s’évanouissaient, piquaient des crises d’épilepsie, se traînaient par terre, déliraient, parlaient d’étranges langues logorrhéiques, bref un ramdam de tous les diables. Ce mouvement s’étendit un peu partout, c’est alors que dans les Appalaches l’on décida de faire mieux : l’on mania des serpents. Des vrais, des venimeux, des méchants, des crotales, des mocassins et parfois même des mambas. Dès que l’Esprit Saint vous tombait dessus, vous plongiez votre main dans votre boîte à reptiles en attrapiez un et selon vos intuitions vous l’agitiez de toutes vos forces ou le faisiez circuler en toute liberté sur votre corps ou vous vous essuyiez le visage avec sa tête… L’existaient aussi d’autres facéties telles que ramasser à pleine mains des charbons ardents dans le poêle de l’Eglise, et si vous éprouviez une légère soif boire une bonne bouteille de strichnine… C’est en 1909 que le premier manieur de serpents se livra à cette activité somme toute aléatoirement dangereuse. Roulette ruse. De serpent.

    DENNIS COVINGTON

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    Le livre commence en 1992. Dans un endroit que les lecteurs de KR’TNT ! connaissent très  bien, puisque lui a été consacrée dans notre livraison 235  du 28 / 05 / 2015 toute une chronique. A Scottsboro, bourgade perdue de l’Alabama  où se déroula l’infâme procès des boys de Scottsboro, huit petits nègres injustement condamnés à morts pour avoir prétendument violé une jeune femme noire. Depuis apparemment le tribunal de Scottsboro ne désemplit pas puisque nous assistons à l’audience de Glenn Summerford. L’est vrai qu’il a fait fort : l’a tenté de tuer sa femme (ce qui peut arriver à tout homme marié, j’en conviens) à l’aide d’un revolver, ce qui paraitraît la marque certaine d’un manque d’imagination, si au lieu de l’abattre froidement d’une balle, il  ne l’avait forcée, à l’aide de son menaçant calibre, à se faire piquer par un de ses serpents… Non seulement son épouse survivra mais le malheureux sera condamné à quatre-vingt-dix-neuf années de prison.

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    Dennis Covington est le journaliste de Birmingham (grosse ville du coin) chargé de couvrir l’affaire. L’a intrigué auprès de son rédac-chef pour être sur l’action. N’est pas venu là par hasard. Depuis tout petit, l’est obnubilé par l’emprise psychique que la religion peut avoir sur les esprits. Un croyant qui refuse d’être dupe mais qui reste fasciné par ce mystérieux pouvoir plus ou moins charlatanesque qu’une Eglise peut avoir sur les individus. Les manieurs de serpents l’attirent : enfant il adorait attraper les reptiles, les inoffensifs comme les venimeux… l’a l’impression d’un retour aux sources, les recherches généalogiques paternelles semblent indiquer que sa famille tirerait ses origines de ces villages écosso-irlandais où est née cette tradition des manieurs de serpent. Un retour sur soi-même, un peu comme le serpent qui se mord la queue.

    La recherche d’une plénitude en quelque sorte. L’a déjà vu la mort de près dans un reportage sur la guerre civile au San Salvador. C’est peut-être cela qui le guide, cet instant suprême ou l’absolu de la mort vous frôle… Désir des plus troubles, d’autant plus qu’il a trouvé le bonheur auprès de sa femme Vicky et de ses deux petites filles.

    N’est en rien un exalté, mais quelqu’un qui est attiré par les limites de la vie. Nous raconte deux années de sa vie. L’arc-en-ciel au-dessus de l’abîme. Toute frontière est intérieure. Le rêve américain consiste à la repousser. Nous n’avons plus qu’à suivre Dennis Covington, dès la première cérémonie à laquelle il nous entraîne nous nous retrouvons en pays de connaissance, ne nous présente-t-il pas Oncle Ully Lynn qui écrivit des morceaux pour Loretta Lynn, la reine emblématique de la country music. Plus tard il nous donnera une acception du terme revival que nous ne connaissions pas : des assemblées religieuses de plein air qui pouvaient regrouper plusieurs milliers de personnes où l’on assistait à des présentations de manieurs de serpents. Une sorte de liturgie à la Morrison Hôtel.

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    Nous pénétrons en un monde étrange, une petite communauté en marge des lois et de la vulgate sécuritaire du modernisme. Dennis Covington ne se contente pas de relater les aspects les plus superficiels des phénomènes auxquels il assiste et participe. Possède l’œil du sociologue qui pose toujours une grille d’interprétation sur le réel auquel il se confronte. Mais une fois qu’il a accompli son analyse la plus froide, il se hâte d’enlever cette armature de protection. Décrire un homme, décrire un serpent en toute objectivité est relativement facile, mais il arrive un moment où il faut bien toucher du doigt et le serpent et se frotter au corps de l’homme.

    De la femme aussi. Car toucher le reptile est un geste éminemment érotique. Inutile de vous dessiner le serpent du sexe. L’animal du péché. Vous pouvez le décliner sous forme d’auto-érotisme. Masturbation reptilienne. Mais cela n’intéresse que vous et le petit Jésus. L’acte se complexifie lorsque la femme s’en mêle. Le désir devient tentation. Le seigneur descend en elle et vous jouissez de son halètement extatique. Communion christique des plus étranges. Le livre se terminera lors d’une cérémonie de mariage. Où est Jésus ? Qui est la femme ? Où est le désir ?  Vicky, l’épouse de Covington, l’accompagne dans cette ultime rencontre avec les manieurs de serpent. Elle connaît alors l’illumination grâce à l’imposition des mains effectuée par Celle même dont Dennis nous a vanté la beauté et relaté la béatitude gémissante et ophidienne qui l’étreint lors d’une séance précédente. Te perdre pour mieux me retrouver.

    Covington paye de sa personne. Devient un manieur de serpents. L’obscure envie de faire partie du club des initiés certes, mais aussi de se rendre compte et de rendre compte de lui-même. N’écrire, ne parler que de ce que l’on a connu. Une expérience mystique. Qui lui pose davantage de problèmes qu’elle n’en résout. Le retour parmi la petitesse des hommes est décevant. L’on manie les serpents comme l’on devient chanteur de rock. Pour être devant et attirer les regards. Des filles et des hommes. Être le plus fort. A celui qui aura et manipulera le plus gros des serpents et le gardera le plus longtemps. Bouffissures d’orgueil.  Jusqu’à la mort. Car le reptile mord. Refuser le médecin et toute espèce de médicament. Rien de mieux que de rejoindre au plus vite Jésus quand il vous appelle. Entre la pulsion de mort et le vouloir vivre, Covington choisit de rester auprès de sa femme. Il cueille la rose de l’éros et délaisse l’asphodèle de la mort.

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    Vicky Covington

    Entre le corps de Jésus et la chair de la femme, il a opté pour le mauvais choix. La congrégation le pousse dehors. Entre le compagnonnage guerrier des apôtres et la splendeur de la pècheresse, un seul chemin est possible. Le livre s’achève ici. Tout choix est politique nous prévient Covington. Les manieurs de serpents appartiennent à un vieux monde patriarcal dépassé. Triomphe de la femelle petite-bourgeoise américaine ? Covington a retrouvé ses origines pour les nier. Le serpent finit par manger le serpent. Un livre étonnamment construit.  Dennis nous précise que Vicky a arrêté de travailler à son roman pour l’aider  terminer. Son livre Est-ce pour cela qu’il laisse en suspend au cours de son récit l’histoire familiale de ces deux adolescents privés de testicules devenus manieurs de serpents. Vision androgynique des jumeaux opératifs des menées alchimiques ?

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    Un livre qui ne recherche jamais le sensationnel. Un parcours êtral. J’ai même l’impression que Dennis Covington se retient. N’a pas tout dit. Mais a beaucoup suggéré. Une plongée sans précédent dans l’Histoire américaine, une subtile radiographie de la religiosité américaine, une vision politique de la mentalité des petits-blancs américains typiques, et une descente ophite et orphique dans les confins métaphysiques de l’individuation américaine. Un livre qui vous en apprendra davantage sur le pays du rock and roll que beaucoup d’autres.

    Damie Chad.

    Le titre anglais du bouquin paru en 1995 aide à mieux comprendre, me semble-t-il, l’état d’esprit de notre écrivain : Salvation on Sand Mountain: Snake Handing and Salvation in Southern Appalachia.

    Je pense qu’il s’agit du seul livre de Covington qui soit traduit en notre langue. Redneck Riviera, si j’en juge par le titre à rallonge et la couverture qui montre un homme portant sur ses épaules un énorme armardillo lové sur son cou donne envie. Il a aussi rédigé un roman sobrement intitule Lizard. Un bestiaire très rock’n’roll !

    Vicky et Dennis se sont mariés en 1977 et séparés en 2005.

    Je n’aurais certainement pas exhumé cette Kronic des oubliettes du blog si je n’avais reçu ce matin une piqûre de rappel.

    Un disque paru sur le label Sublime Frequencies un catalogue à rendre fou les amateurs de musique ethnologique qui vient de sortir : West Virginia Snake Handler Revival “They Shall Take Up Serpents” . La couve de l’opus est explicite :

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     Voici en traduction-Google la copie in-extenso de la presentation de ce disque sur le site Sublime Frequencies : 

     Le film « They Shall Take Up Serpents Revival » de Virginie-Occidentale marque l’arrivée d’un disque historique, documentant la dernière église pratiquant la manipulation de serpents dans les Appalaches. Avec ses guitares hillbilly rock, ses rythmes hypnotiques et ses vocaux hurlants, cet album a été enregistré intégralement en live, sans aucun overdubs, par Ian Brennan (Tinariwen, Ramblin' Jack Elliott, Zomba Prison Project), producteur et auteur lauréat d'un Grammy Award.

    Premier album de Sublime Frequencies à sortir aux États-Unis, Brennan déclare : « J'ai beau avoir parcouru le monde, explorant des régions reculées comme les Comores, le sud-est du Sahara ou les Appalaches, rares sont les endroits qui m'ont paru aussi étrangers, voire plus exotiques. » Cet enregistrement représente à bien des égards un pendant et un contrepoint – l'autre facette du Sud profond, en quelque sorte – à la musique explorée sur les albums de Parchman Prison Prayer.

    L'album « The Snake Handler » était une tentative d'écoute par-delà ce fossé – un fossé qui n'a jamais été complètement comblé et qui continue de hanter et de menacer les États-Unis à ce jour. L'enregistrement a eu lieu lors d'un office religieux de plus de deux heures, un dimanche, dans les montagnes de Virginie-Occidentale. Brennan raconte : « J'avais juré de me tenir loin des serpents pendant l'office, mais au lieu de cela, on me les agitait sous le nez, enroulés dans les mains du pasteur, et je me suis accroupi au pied de l'autel pour m'occuper du matériel. Le pasteur a rapidement été mordu et du sang a giclé, formant une flaque sur le sol. Les paroissiennes se sont précipitées pour nettoyer, et on a tout de suite compris à quoi servaient les rouleaux d'essuie-tout empilés sur la chaire. » On peut entendre ce moment précis vers la fin du morceau « Don't Worry It's Just a Snakebite (What Has Happened to This Generation?) ». L'assemblée s'est levée d'un bond et un mini pogo s'est formé. Les prédicateurs, se relayant, inhalaint des mouchoirs imbibés de strychnine en tournant en rond comme des chanteurs enragés, tandis qu'une fidèle âgée tenait la flamme d'une bougie contre sa gorge, fermant les yeux et se balançant. Le système de sonorisation de l'église sifflait sous les cris, tandis qu'une femme âgée coiffée d'un bonnet s'acharnait sur une batterie qui la dominait de toute sa hauteur. C'était la chose la plus metal que j'aie jamais vue, faisant passer Slayer pour un jeu d'enfant. Les fidèles prétendent être la première église à avoir fusionné le rock and roll avec des sermons enflammés, que la musique leur a été volée par Satan, qu'ils en sont les créateurs. Étant donné que des ministères pratiquant la manipulation de serpents remontent au moins à 1910, il y a peut-être une part de vérité dans cette affirmation.

    Le père et le frère du pasteur sont tous deux décédés après avoir été mordus par des crotales des bois, et le pasteur lui-même a beaucoup souffert il y a quelques années : son avant-bras a doublé de volume et est devenu d'un vert visqueux. Il a alors perdu connaissance et il a fallu l'inciser du poignet au biceps pour soulager la pression. Malgré cela, le pasteur Chris affirme avec conviction que « Jésus est notre antidote ». « Certains pensent que nous sommes des adorateurs du diable, une secte. » Mais la manipulation de serpents ne représente qu'une petite partie de nos activités. Dans les années 1970, on recensait environ cinq cents églises pratiquant la manipulation de serpents dans les Appalaches, mais il n'en reste plus qu'une seule aujourd'hui, en Virginie-Occidentale, le seul État où cette pratique demeure légale.

    On estime qu'au cours du siècle dernier, plus d'une centaine de prédicateurs sont morts de morsures de serpents venimeux reçues lors de ces offices. Cela inclut le fondateur du premier groupe de manipulation de serpents, George Went Hensley, illettré et condamné pour vente d'alcool de contrebande pendant la Prohibition. Sa mort a été officiellement considérée comme un suicide, car il avait refusé tout traitement médical. La population du comté a chuté de plus de 80 % suite au déclin de l'industrie charbonnière de Virginie-Occidentale dû à la mondialisation, et la région affiche désormais le taux de mortalité liée à la drogue le plus élevé des États-Unis par habitant, tout en étant la plus pauvre de l'État. Quelques minutes après être entrés dans un état de transe lors du service présenté sur cet album, les deux prédicateurs étaient trempés de sueur. Plus que de simples récitateurs de textes sacrés, les prédicateurs sont des improvisateurs de talent, capables de s'exprimer pendant des heures. Brennan raconte : « Le pasteur Chris plaisantait : “Vous ne voulez surtout pas m'entendre chanter !” Mais en réalité, c'est un chanteur exceptionnel, doté d'un phrasé unique. » À l'instar de nombreux classiques, leur musique semble jaillir simultanément du passé et du futur, comme venue d'un univers parallèle où, au lieu de découvrir les amphétamines, les Damned auraient trouvé Dieu (ou peut-être les deux) et connu une renaissance spirituelle. L'édition vinyle comprend un long morceau bonus de 13 minutes et un livret de 4 pages orné de superbes photos des rituels de la congrégation.

    Faut voir. A suivre.

    Damie Chad.

     

    *

             Elvis Presley n’est pas mort. Ils toujours vivant : soyons clair : je ne veux pas dire qu’il est toujours vivant dans notre cœur, dans notre esprit, dans notre âme, dans n’importe quelle autre partie de notre corps, simplement qu’il aussi vivant que vous lecteur qui êtes en train d’entamer la lecture de cette chronique.

             D’ailleurs pourquoi aurais-je acheté ce livre à l’époque de sa parution puisqu’il était déjà encore vivant. Pour être franc tout simplement parce que la modestie de ma bourse m’obligeait à des choix draconiens. Il sortait tellement de disques indispensables en ces mêmes moments…

             Je me dois toutefois vous prouver la vérité de l’assertion par laquelle débute cette chro pas magnon mais magnanime.

    ELVIS PRESLEY

    W. A. HARBINSON

    (Albin-Michel / Rock&Folk1975)

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    Quand j’ai saisi le livre, après l’avoir succinctement examiné, j’ai éclaté de rire intérieurement. N’ont pas fait fort chez Rock & Folk, z’auraient pu attendre l’annonce de sa mort pour filer le bon à tirer, n’ont pas su prévoir la fin tragique de l’idole et encore moins capitaliser sur le futur proche.

    N’ont pas été les seuls, l’auteur du bouquin non plus. La critique est aisée et les commentaires sarcastiques après coup trop faciles. W. A. Harbinson est bien connu aux Etats-Unis, il a publié une cinquantaine d’ouvrages, romans, science-fiction, biographies. Dernièrement nous avons présenté sur Kr’tnt ! deux autobiographies sur Elvis. Mais leurs auteurs étaient dans la même position que la nôtre, ils connaissaient la fin de l’Histoire, cela permet de circonscrire une trajectoire humaine, avant même d’en avoir écrit la première ligne. Le cas de W. A. Harbinson est plus intéressant. Certes Elvis avait déjà beaucoup vécu mais il était vivant. A peine avais-je lu les quatre ou cinq premières pages qu’une évidence s’est imposée : notre auteur sait écrire. A la dixième j’ai dû préciser mon constat : ce n’est pas qu’il sait écrire, c’est qu’il sait réfléchir. Quelques pages plus loin, diable, notre escritor ne joue pas sur la facilité, prenez n’importe quelle des rubriques relatives à la vie du King et très facilement vous rentrez en possession de multiples documents évoquant à cette tranche du vécu Presleysien. L’est sûr qu’au début des seventies, Internet bla-bla-bla n’existait pas, mais il y avait eu des centaines d’articles et de revues consacrées au Roi du Rock, notre Harbinson ne mange pas de breackfast-là. Il est anglais, irlandais de surcroît. Deux exemples au hasard : question détails affriolants il ne dresse pas la liste interminable des conquêtes féminines – ou de celles qui ont su conquérir – le cœur du chanteur. Pire, le nom de Priscilla n’apparaît qu’une fois, sur la romance en Allemagne ou la vie matrimoniale aux States pas un mot. Et toutes les autres thématiques à l’avenant. Dans ses remerciements, pour les concerts il cite les coupures de presse, les témoignages des fans, les actualités… bref il essaie de coller au plus près à l’évènement dans sa dimension historiale. Tel qu’il a été vécu, ressenti, et rapporté en son temps.

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    Harbinson, est comme l’araignée, il tire sa toile de lui-même et ne se préoccupe que de sa proie. Mot mal choisi, Elvis n’est pas sa victime mais son sujet d’étude. Il essaie de comprendre comment Elvis fonctionne. Il évite de déduire hâtivement. Il analyse longuement. Il ne retient que les détails significatifs. Il ne surfe pas sur l’écume des choses ou sur la mousse qui se forme sur la crête des vagues dégagées par un hors-bord lancé à toute vitesse. Sa caméra reste bloquée sur Elvis. Au tout début, Elvis, sa mère, son père, la misère en arrière-fond, c’est tout. Les enregistrements chez Sun : exit le couplet laudatif d’au minimum une demi-page sur Sun et Sam Phillips, il cause d’Elvis avant tout. L’est le cœur du livre. Le seul problème digne d’intérêt.

    Comment résoudre le mystère Elvis. Dans l’équation Elvis n’est pas l’inconnue, puisque notre Elvis sait très bien qui il est. Vous non. Mais vous n’êtes pas le sujet du livre. Elvis est un phénomène, comme toute chose qui apparaît au monde. Un brin d’herbe ou une girafe par exemple. Je déteste qu’on m’interrompe quand j’écris, mais j’entends vos récriminations, s’il n’y avait pas eu le Colonel, Elvis ceci, Elvis cela. Mais le titre de ce bouquin n’est pas : Le Colonel Parker. Le Colonel, Harbinson le considère comme un trouffion de dernière classe, un bleubite pour reprendre une expression militaire, lui octroie une quinzaine de lignes. Le problème ce n’est pas le Colonel, c’est ELVIS et le colonel, ne vous trompez pas de grandeur.

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    D’abord Elvis c’est une dichotomie ambulante, un garçon sage qui exprime d’instinct et à merveille les rêves velléitaires de sa génération. Va les secouer et leur donner le (mauvais) exemple, celui de la révolte pour la conquête de l’indépendance. Ne nous lançons pas les foutaises psychanalytiques, laissez dormir en paix dans son tombeau le pauvre jumeau Aaron qui occuperait la moitié vide de la psyché d’Elvis. Oui Elvis est double. Vous avez l’artiste, celui qui réussit et qui en profite, et puis l’autre qui n’est autre qu’Elvis lui-même, Elvis est le premier qui ne prend pas Elvis au sérieux, l’a toujours un fort sentiment d’auto-dérision, certes il est le King mais le roi n’est que la résultante de ceux qui s’assujettissent à lui… Et comme il ne croit pas tout-à-fait en lui-même il n’accorde à son entourage que la confiance dont il se juge lui-même digne. Si le Colonel, et toutes les huiles qui l’entourent l’ont si facilement ‘’manipulé’’ ce n’est pas parce qu’il était un esprit faible mais une espèce de philosophe relativiste qui condescendait à se mettre au niveau de leurs volontés.

    Harbinson, décrit à merveille l’emprise managériale qui petit à petit, minutieusement transforme le rocker en artiste de variété. Disque après disque, film après film il décrit la longue transformation. Elvis n’est pas dupe, il n’y croit pas plus qu’à son personnage de rocker rugueux, mais il s’ennuie davantage dans ce rôle subalterne, il préfère s’enfermer dans sa solitude à Graceland. Il vaut mieux être seul que mal accompagné. Que l’on soit rocker ou artoche. De temps en temps un coup de tête. En 1968, c’est le retour, me voici une nouvelle fois rocker et je suis toujours le Roi, les années suivantes il revient à Las Vegas chaque fois un peu moins rocker, l’est l’american trilogy à lui tout seul, l’est l’Amérique non pas à lui tout seul mais sans personne d’autre. Harbinson arrête son livre à cette époque, pour lui c’est une espèce d’apothéose, des shows spectaculaires  qui marient et expriment toute l’americana, un point d’acmé du haut duquel Elvis Presley représente et incarne l’Amérique. Une espèce de nouvelle Statue de la Liberté, vous ne voyez que lui lorsque vous pensez ou regardez du côté de l’Amérique. 

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    De tous les livres que j’ai lus sur le King, c’est le plus profond. Celui qui donne le plus à réfléchir. Qui a su saisir Elvis de son vivant. Qui nous le restitue alors qu’il n’est pas mort, tel qu’il a été. Et tel qui n’était pas. Toute la différence entre l’existence et l’être. Qui n’a rien à voir avec l’être et le néant.

    Juste un dernier mot sur l’iconographie, en noir et blanc. Ne vous fiez pas à la couverture. Un noir et blanc qui privilégie le noir au blanc. Peut-être grâce à l’épaisseur du papier. Pas glacé, cru.

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    Ceci est ma lecture, j’en ai une autre qui me semble beaucoup moins subtile. Sans avancer que Presley était neurasthénique, beaucoup de personnes, qu’elles soient artistes, travailleuses ou rentières sont sujettes après d’intenses périodes à des retombées d’énergie que l’on nomme communément dépressions nerveuses. Ce genre de désagrément, surgissent tout aussi bien, enfin tout aussi mal, durant des périodes existentielles ennuyeuses. La carrière d’Elvis a connu des hauts et des bas, il serait peut-être intéressant de les analyser selon cette perspective. Il me semble que la mère du King a connu aussi montées et descentes d’adrénaline. Trop de misère et trop de richesse nuisent vraisemblablement au maintien d’un certain équilibre nerveux.

    Damie Chad.

     

    *

    Je n’ai jamais été très fan des Beatles, dès Sergent Pepper’s Heart’s Club Band… j’ai entendu mais je n’ai plus écouté, à l’époque j’étais plutôt branché Sones, Yardbirds, Animals, Jeff Beck… mais ceci est une autre histoire. La vidéo, très courte, que nous allons regarder, ouvrez l’œil mental, ne fait pas partie de la série des quinze précédentes (voir VanShots – Rocknroll Videos).

    Concernant Gene Vincent j’ai quelques préventions envers les Beatles, ils ne lui ont guère renvoyé l’ascenseur durant les années noires, c’est mon idée que je partage à cent pour cent.

    Il me semble que cette vidéo est tirée De l’émission The Ronnie Wood Show Radio sur Absolute Radio, dans laquelle il reçoit durant une heure nombre d’artistes, souvent de sa génération, elle daterait du 25 juin 2012. Et serait intitulée Sir Paul McCartney Special.

    Ron et Paul : sont tous deux assis, je rassure notre lectorat féminin, ils étaient beaucoup plus beaux dans les années soixante, toutefois Ronnie avec sa figure en lame de couteau a encore de l’allure.

    Paul McCartney's first record,

    Gene Vincent 'Be Bop A Lula'

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    Ron : Je pense que nous allons parler de ces premières influences et de ce qui nous a permis de démarrer, parce que je sais ton premier choix : tu t’es d’abord procuré un disque de Gene Vincent. Paul : oui c’est le premier disque que j’ai acheté, et vous savez en ces temps-là, je partage cet avis avec les Beatles, nous avons réalisé combien était important pour les gens d’acheter un disque, car nous n’avions pas beaucoup d’argent, vous réfléchissiez à cet achat vraiment précieux, c’était tout votre argent de poche de la semaine qui partirait dans ce disque, Ron : il circulait de main en main chez vos potes, Paul : exactement, où est mon disque, et tu me le rends quand, vous ne le revoyiez pas toujours, Ron :d’accord moi-même je ne le rendais pas toujours, Paul : mais tu sais, j’aimais tellement Gene, c’était dans le Film The Girl can’t help it (La Blonde et Moi), aujourd’hui encore un de mes films favoris, nous l’avons enfin vu chanter avec les Blue Caps, et j’ai tellement aimé ce truc, c’était juste un disque

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    magnifique, Ron : tu sais j’étais au Hall of Fame à Cleveland, les Blue Caps étaient intronisés, c’était réellement mérité, j’ai pensé alors à cette époque, à ces vieux et fabuleux Blue Caps et aussi aux Comets de Bill Haley, et les Miracles, et tout ce tas de petits groupes géniaux,  ils comptaient beaucoup pour moi, ils nous ont  vraiment marqués et influencés, Paul si tu voulais nous jouer Be Bop A Lula, (séance coupée ) Paul : quand as-tu joué avec Gene, Ron : je l’ai vu dans un  Aim Court Ballroom, (chaîne de clubs de danse) loin dans le Cumberland, en pleine cambrousse, quand je suis rentré dans le vestiaire, il  m’a raconté des histoires sur Peter Grant, qui  était portier ,dans les escaliers Gene avait un revolver, Grant était à genoux, à lui lécher les bottes, ‘’tu pouvais lui faire lécher les bottes’’ en tout cas une histoire vraiment

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    hilarante, à me faire sortir du vestiaire ! Paul : nous avons assisté à un incident de ce genre quand nous étions à Hambourg, il pensait que sa girl-friend le trompait, il nous a demandé de rentrer avec lui à l’hôtel, il frappe à la porte ‘’Margie, Margie’’, nous lui conseillons de parler un peu plus fort,  Gene avait sa petite voix, tu vois, il était en train de tapoter à la porte de Margie, ‘’tu es là, je le sais’’   il frappe un peu plus fort  puis encore plus fort,  il crie ‘’ elle est  là, je suis sûr qu’elle est là avec un homme’’, finalement elle ouvre la porte, il n’y a personne avec elle, elle tient un rouleau, il est en plein délire, il entre, il se calme, Ron : on a dit qu’il était paranoïaque  Paul : oui, on a parlé d’une paranoïa précoce, il se rapproche de la table de nuit, il sort un pistolet, ‘’ Salut Gene à la prochaine, on te laisse chez toi, on se tire tout de suite, on adore ta musique !’’.

    Transcription Damie Chad.

     

    *

             Au mois de mars 2021, mon œil de lynx a été attiré par une couve. On n’y voyait pas grand-chose. Ce n’est qu’en y retournant que j’ai aperçu quelques minuscules points blancs. J’ai des excuses, hormis deux espèces de trucs indéterminés sur les côtés, c’était tout noir. Une noirceur absolue. Une espèce de gouffre sans nom. Soit, vous partiez en courant. Soit, vous y retourniez. Au début, j’ai cru que les points blancs devaient être un pointillé de poussières indues sur mon écran. J’ai essayé de les décoller avec mon index. Echec, ils faisaient donc partie du dessin. J’ai enfin pris le temps de déchiffrer le nom du groupe, fasciné par cette noirceur métaphysique je ne l’avais même pas remarqué. Tout de suite, j’ai compris. Ces six points blancs étaient les yeux de la bête canine qui défend les portes de l’Enfer. Vous êtes peut-être comme moi, chaque fois que l’on m’interdit d’entrer, il faut que vous alliez voir. Je n’ai pas été déçu de mon voyage. Or, voici une double surprise, je retrouve le groupe que j’avais apprécié, mais il n’est pas seul. Un split ! Partant du principe : qui s’assemble se ressemble…

    MALEMORT & CERBERE

    AIMLESS / GLACE MERE

    ( CD-Vinyl /  2025)

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    Un petit conseil : si vous avez le nez collé sur la couve vous vous demanderez ce qu’elle représente, reculez-vous, glissez un regard de biais et tout s’éclairera. Pardon, tout s’assombrira. Une tête de mort. Inutile d’attendre un clin d’œil, ses yeux vides ne font même pas semblant de vous regarder. Une présence. Un signe. Cette couve est signée de Thom Dezelus. Dans la série on n’est jamais mieux servi que par soi-même  nous le retrouvons tout de suite.

    Thom Dezelus : bass / Baptiste Reig : drums / Baptiste P : vocal, guitare.

    Nos trois lascars participent aussi à d’autres groupes : Frank Sabbath, Ragequit, Hallebardier.

    Viennent de Paris, sont partie prenante du label collectif : Chien Noir. Excellent nom pour un label doom. Rappelons que Chien Noir nous le rencontrons dans L’Île au trésor de Stevenson, Chien Noir est le pirate qui vient rendre une visite amicale au vieux Capitaine Billy Bones, sa visite annonce la tache noire que plus Blind Pew remettra au capitaine… doom, piraterie et mort imminente sont des mots de couleur noire qui vont très bien ensemble.

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    Glace Mère : (Face B) : est-ce du vent ou quelque chose de plus profond, serait-ce le blizzard sur les étendues du pôle Sud, nous opterons pour les solitudes glacées intérieures, l’extérieur n’est-il pas une simple projection, une image incertaine loin des abysses qu’elle est censée représenter, klaxons d’icebergs et souffles rauques des colères rentrées lorsque agrippées aux parois verticales glacées l’on a plus la force d’avancer, nos poings battériaux  frappant sans répit la croûte de glace dans laquelle nous sommes bloqués en nous-mêmes, qui nous empêche de nous extraire de nous-mêmes alors que nous savons très bien qu’il n’y a pas d’issue car nous sommes dans

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     notre capsule temporelle et que nous sommes nous-mêmes non pas notre propre lieu mais le lieu en lui-même, chappes de guitares isolantes qui tombent comme ces grandes gelées subites qui ont emprisonné en une fraction de seconde les mammouth colossaux que l’on retrouve dans les étendues sibériennes la bouche encore pleine de feuilles qu’ils s’apprêtaient à mâcher, la guitare sous forme de sirène de bateau qui hurle en vain dans l’étau d’une banquise fractale, la basse s’acharne, nous savons bien qu’ailleurs l’herbe n’est pas plus verte, pour la simple et seule raison qu’il n'y en a jamais eu sur cette terre qui elle-même n’existe pas, que les mammouths ne sont que nos icebergs intérieurs que nous manipulons comme des jouets, car nous aimons jouer avec nos phantasmes, l’on croyait que ce n’était pas possible de ressentir l’imminence rampante d’un danger qui se rapproche, le vent, le vent, rafales de mort

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     qui déferlent et nous glacent d’horreur, pourquoi tant de cauchemars, puisque nous sommes seuls et ces hurlements quels sont-ils, des clameurs sauvages à imaginer que nos pensées sont devenues vivantes qu’elles se ruent sur nous, qu’elles nous attaquent, qu’elles montent à l’assaut de notre citadelle intérieure, qu’elles tournoient autour de nous comme  vols de corbeaux enivrants, nous voici maintenant enkystés dans nos rêves d’évasion impossible, puisque nous sommes notre propre évasion, que nous modelons l’irréalité de nos songes comme de la neige molle qui coule dans nos doigts, le monde se défait et se reconstruit indéfiniment comme le sable d’un sablier qui s’enfuit ou s’amasse selon que nous le retournons,  nous y prenons plaisir, même si le sable lui-même gèle et reste coincé dans son goulot d’étranglement, qui nous ressemble tant, de même que ce que nous   proférons dans nos délires les plus surréalistes, selon lesquels, dehors, ceux qui meurent de froid ressentent une douce et bienheureuse chaleur les envahir, est-ce pour cela que la musique monte en ébullition et nous rend heureux. Retour dans le ventre maternel. Qui n’est que nous-mêmes.

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    *

             Première fois que nous rencontrons Malemort. Se dénomment aussi The True Malemort. Viennent de Rouen, ils sont soutenus par le label La Harelle un collectif qui regroupe les formations : Sordide, Mòr, Void Paradigm et Iffernet. Rappelons que la bonne ville de Rouen connut en 1382 une violente révolte contre la rapacité de l’augmentation royale des impôts indirects sur le sel et le vin… qui dégénéra très vite  en une espèce (prémonitoire) de ce que plus tard Marx, théorisa sous le concept de guerre de classes. Charles VI y mit bon ordre…  Comme quoi la révolte vient de loin. Félicitations à ce label local d’avoir choisi cette appellation très rock’n’roll…

    Derelictus : bass, voval / Ausrah : guitar, vocal / Nemri : drums, vocals.

    Ils n’ont sorti qu’un album quatre titres en août 2017, nommé : Individualism, Narcissism, Hedonism… tout un programme… Nos trois âmes sans but participent à plusieurs groupes aux noms charmants : Sordide, Ataraxie, Mhönos, Monarch.

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    Aimless : (face A) : une note, ô joie, n’exultons pas, les suivantes ne se pressent pas pour arriver, silence entre elles jusqu’à ce que ne tombe une espèce de lame de guillotine grandiloquente qui se répète au même rythme que les premières notes, une voix s’élève, peu ragoûtante, comme quelqu’un qui retient son vomi glaireux dans sa bouche, l’est comme un crapaud perdu sur une feuille de nénuphar sans fard, quand il se tait, l’on n’en  est pas plus soulagé car le doom-stuff se traîne à terre comme une vomissure qui coule sur le sol, d’abord très lentement puis plus rapidement, elle prend de l’épaisseur, une langue immense sortie de son palais natal pour proférer des paroles de haine et de malheur, une espèce d’égosillement de gosier qui dégueule son

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     gésier dans l’évier du monde qui peu à peu se remplit de cette laideur, de cette hideur, coups de batterie, bruits de fond de la basse, grésillements de guitares, c’est toute la tristesse du monde qui dégueule sur vous, une véritable douche fétide, la croûte s’enroule autour de vos jambes, elle grimpe, toute visqueuse elle s’accroche et adhère à votre torse, une trompe mugit, vraisemblablement pour vous avertir du danger, mais peut-être veut-elle clamer sa propre perdition, l’on n’entend plus qu’elle mais voici des pas lourds qui s’approchent, se dirigent-ils vers vous ou simplement vous ignorent-ils, juste pour vous donner une idée de votre insignifiance, et le dégueulis vous submerge, il entre dans votre bouche, ne serait-ce pas le seul

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    endroit qu’il connaisse, son berceau natal en quelque sorte, tout se précipite, peut-être pour être un témoin oculaire votre noyade, votre asphyxie mentale ne dure-t-elle que quelques secondes mais ils tentent de nous donner à entendre comment vous la vivez, un truc cataclysmique qui n’est pas autre chose que votre rencontre avec l’éternité, une espèce de triomphe, un acte victorieux, quelque chose qui submerge le monde entier et le recouvre de son propre accomplissement dont vous êtes le vecteur. C’est terminé, mais la musique ne veut pas cesser, elle prend son temps, elle veut une belle mort dont les auditeurs seront les témoins assermentés.

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             Plus noir que noir. Certains jugeront l’écoute de ces deux morceaux difficiles. C’est parce qu’ils ne savent pas discerner l’horrible beauté du monde. Deux groupes underground sans concession.

    Comme nous les aimons.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 704 : KR'TNT ! 704 :LAISSEZ FAIRS / BOBBY LEE TRAMMEL/ SWALLOW THE RAT / HAROLD BRONSON / OUTSIDERS / ASHEN / AC SAPPHIRE / KRATON / ELVIS PRESLEY / GENE VINCENT+ SLIM JIM PHANTOM

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 704

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    02 / 10 / 2025

     

      

    LAISSEZ FAIRS / BOBBY LEE

    SWALLOW THE RAT / HAROLD BRONSON

    OUTSIDERS / ASHEN 

    AC SAPPHIRE  / KRATON / ELVIS PRESLEY  

        GENE VINCENT +  SLIM JIM PHANTOM

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 704

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    L’avenir du rock

     - Il faut toujours Laissez Fairs

     (Part Three)

             Comme tout le monde, l’avenir du rock se fait régulièrement piéger dans des conversations. Boule et Bill prennent un malin plaisir à causer de tout ce qui n’a aucun intérêt : la fucking politique, le fucking football et pire encore, les fucking bagnoles.

             Boule est le plus irascible :

             — T’as vu, les Zémirats, y vont encore augmenter l’prix du diesel à la pomp’ !

             Bill en bave de rage :

             — Sont bons qu’à enculer leurs chameaux ! T’en penses quoi de tout c’merdier, avenir du stock ?

             — Faut toujours Laissez Fairs.

             Après une longue minute de silence, Boule relance la machine :

             — T’as vu, les Zémirats y zont tous des Essuvés et des smartfonnes dernier cri, c’est-y-pas une honte ! Ça a pas l’air de t’choquer, avenir du trock !

             — Faut toujours Laissez Fairs.

             Bill s’en étrangle :

             — Tu trouves ça normal que les Zémirats y roulent dans des gros Essuvés alors que toi t’as qu’un vieux diesel tout pourri ?

             — Faut toujours Laissez Fairs.

             Boule et Bill examinent attentivement la bobine de l’avenir du rock. Ils le considéraient jusqu’alors comme un mec équilibré. Un mec comme eux, un Français de souche, avec des valeurs morales. Cette fois, ils ne cherchent plus à dissimuler leur déception. Boule reprend d’un ton menaçant :

             — Alors t’es d’leur côté ?

             — Vous ne comprenez rien. Faut toujours Laissez Fairs.

     

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             Avant de rentrer dans le vif du sujet, un petit correctif de rubricage s’impose : ce Part Three fait suite aux Parts One & Two qui s’intitulaient ‘Le loup des Steppes’, en mémoire des Steppes, le premier groupe de John Fallon. Mais depuis, la Seine a coulé sous le Pont Mirabeau, les Steppes appartiennent au passé (1984-1997), alors qu’avec les Laissez Fairs, John Fallon montre la direction de l’avenir. Le rock c’est par où ? C’est par là !

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             Cryptic Numbers sera donc le septième album des Laissez Fairs. Les six premiers albums sont épluchés dans les Part One & Two du Loup des Steppes. Si tu demandes à John Fallon ce qu’il écoute, il te répondrait certainement ce qu’a répondu un jour Allan Crockford à la même question : «Syd Barrett and the ‘Hooo.» T’as au moins deux Whoish cuts sur Cryptic, «Steal The Whole World» et «(Live In A) Garbage Can». T’y retrouves l’énergie des Who. Même power explosif. C’est dynamité dans la couenne du lard. Cut vainqueur et glorieux. Tellement anglais ! Même chose avec ce «(Live In A) Garbage Can» qui prend feu. L’incendie des Fairs ! British glorious blow up ! Pire que les Who ! Fallon explose le freakbeat ! Quel démon ! T’as aussi deux cuts directement inspirés de Syd Barrett : «Jennifer Down» et «Living In The Summer». Le Jennifer sonne comme une belle descente aux enfers à la Syd. C’est terriblement barré. Fallon tape au cœur du Syd System, avec un petit Wall of Sound. On retrouve bien sûr l’enfer du paradis dans «Living In The Summer». c’est exactement l’esprit du Piper, avec le wild embrasement et l’éclat de la modernité. Pas de meilleur hommage au génie visionnaire de Syd Barrett. Et puis t’as la Mad Psychedelia du «Chapter Three» d’ouverture de bal. Ça sonne même comme une Mad Psyché à l’agonie, t’as là un son unique au monde, qui va bien au-delà de tes expectitudes. Fallon monte à l’assaut de la surenchère. Il rejette aussi sec tout son dévolu dans la balance pour «Cryptic Friend». Il balaye tout sur son passage, il hisse son Fallon Sound au sommet du rock anglais. Il rivalise de power carnassier avec les Prisoners. On le voit plus loin bourrer le mou de «That Final Road» avec un killer solo de gras double mal embouché. Il lance ensuite une grosse attaque frontale digne de The Attack avec «Idiot Proof». Même sens du punch vinaigré. Et dans les bonus, tu tombes sur un «Primrose Hill» stupéfiant, un shoot d’heavy psychhhh de Fallonmania claironné aux arpèges marmoréens. Les Fairs s’hissent au sommet du genre.

    Signé : Cazengler, John Falot

    The Laissez Fairs. Cryptic Numbers. RUM BAR Records 2025

     

     

    Rockabilly boogie

    - Trammell trame quelque chose

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             Sacré Bobby Lee Trammell  ! Il a 14 ans quand Carl Perkins le fait monter sur scène au Netleton High School Auditorium, Arkansas, pour chanter un cut. Ça se passe bien «and Carl told me I should go and see Sam.» Sam le reçoit, mais il est trop busy. Il lui dit de répéter et de revenir dans deux ou trois semaines. No way ! Bobby Lee est trop impatient. Il décide de partir en Californie tenter sa chance - I didn’t have time to wait for Sun which was very stupid of me - C’est the Country legend Lefty Frizzel qui lui donne sa chance : une residency au Jubilee Ballroom de Baldwin Park, California. Un Country promoter nommé Fabor Robinson lui propose un million de $, et Bobby Lee lui rétorque fièrement que ça ne l’intéresse pas. Il fait 225 $ à l’usine Ford de 75 $ au Ballroom, et ajoute encore plus fièrement qu’il n’aurait jamais gagné tout ce blé en Arkansas ! Ça fait bien marrer Fabor Robinson qui lui file sa carte et qui lui dit qu’il pourra venir le trouver une fois qu’il aura réfléchi. Alors Bobby Lee se renseigne sur Fabor et le lendemain, il va chez lui à Malibu pour auditionner. Un mois plus tard, son premier single sort, «Shirley Lee», enregistré chez Fabor Robinson, avec James Burton et James Kirkland du Bob Luman Band.

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             On peut l’entendre sur une belle compile Bear, You Mostest Girl. «Shirley Lee» ! Wild energy. At the utmost ! Bobby Lee va chercher la pointe du Raz du wild rockab. Il est indomptatable ! Aw shirley Lee you’re the girl for me ! - Dans la foulée, t’as «I Sure Do Love You Baby», gratté au heavy drive de James Burton. Et puis bien sûr, Burton passe un solo acide !

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             Et crack, Bobby Lee part en tournée à travers tout le pays. Il joue au Louisiana Hayride - This was when I really started to tear up on all the shows - Il dit aussi qu’il était «much wilder than Jerry Lee or Little Richard.» Tout le monde veut voir Bobby Lee. Son single s’arrache. Il se retrouve sur ABC. Ricky Nelson adore «Shirley Lee» et en fait une cover. Bobby Lee est invité à chanter au Ricky’s TV show, mais Ozzy, le père de Ricky, le trouve trop rock’n’roll et lui demande de calmer le jeu. Même histoire que celle des Burnette Brothers. Bobby Lee envoie Ozzy sur les roses et commet une grosse erreur. Eh oui, un peu plus tard, il est avec Dorsey Burnette le jour où Dorsey récupère son royalty cheque et c’est le choc : 10 000 $. Bobby Lee comprend qu’il a encore perdu une occasion de fermer sa gueule. À cette époque, 10 000 $, c’est une véritable fortune.  Il comprend qu’il aurait dû composer des cuts pour Ricky Nelson, comme l’ont fait Dorsey et Johnny Burnette.

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             Il enregistre son deuxième single au Western Recorders d’Hollywood, «You Mostest Girl», mais on lui colle un big band et une chorale, et ça ne lui plaît pas, mais alors pas du tout ! - All I did was cut a, $5,000 flop - Alors Fabor Robinson retente le coup dans son home studio et cette fois ça marche. Mais bizarrement, le single ne décolle pas. Alors que c’est une bombe ! Un fabuleux drive d’heavy rockab. L’hit de Bobby Lee. Pur genius ! Aussi génial que Gene Vincent à Nashville ! Bobby Lee y reviendra plus tard pour une deuxième mouture, et cette fois, il va sonner comme Elvis. En B-side de Mostest Girl, on trouve «Uh Oh» un fabuleux rockab insidieux. Quelle merveille sexuelle !

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             Il repart en tournée et choque les gens à travers le pays. On le trouve «downright vulgar, ten times worse than Elvis Presley.» Interdiction de rejouer au Louisiana Hayride. Pas de Grand Ole Opry non plus. Fini la rigolade. Mac Curtis qui s’y connaît en cats de haut rang le qualifie de «real fire and brimstone cat», ce qui vaut pour le plus brillant des compliments. Quand il part en tournée avec Jerry Lee, Bobby Lee entre en concurrence avec le plus sauvage d’entre tous.

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             Et puis pendant les sixties, il devient «the first American Beatle». Ses fans l’accusent de trahison, mais il s’en fout : il survit - I kept working and these Beatles helped me 100% - Il loue des salles pour jouer, car personne ne veut le programmer. Il enregistre «New Dance In France» avec Travis Wammack on lead guitar et Roland Janes à la prod. En 1977, il se retrouve sur Sun, mais pas celui de Sam, celui de Shelby Singleton à Nashville.

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             Ça vaut vraiment la peine de continuer à écouter cette belle compile Bear, You Mostest Girl. Il faut le voir sauter sur Susie Jane dans «My Susie J My Susie Jane», bien relayé au déboulé, mais moins rockab. Puis on le voit glisser petit à petit dans la country et même le convivial atrocement con («Love Don’t Let Me Down»). Il suit son petit bonhomme de chemin, et nous on suit les yeux fermés son petit bonhomme de chemin. Retour à l’excellence avec «Twenty Four Hours» et «Am I Satysfying You», c’mon honey ! Bobby Lee reste le best wild cat de choc in town. Retour fracassant au rockab avec «Come On And Love Me». Il claque son baby comme un punk. Laisse tomber Sid Vicious, écoute plutôt Bobby Lee. 

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             On s’amuse bien avec l’Arkansas Twist de Bobby Lee. L’album est enregistré chez Chips Moman. Les cuts du balda sont assez classiques, mais intentionnels - Carolyn you’re all mine - C’est très cousu de fil blanc. Bobby Lee fait du rock’nroll, pas du rockab. La viande se planque en B. «It’s All Yout Fault» te réveille en fanfare : bel heavy groove d’attaque magique, pur Memphis Beat ! On découvre un grand chanteur avec «Uh Oh» et un jeu  de caisse claire superbe. La B ne sonne pas du tout comme l’A. Plus loin, un orgue à la Augie Meyers challenge «New Dance In France». Extraordinaire ramalama ! Encore de l’heavy groove d’orgue derrière Bobby Lee dans «You Make Me Feel So Fine». Quelle viande extravagante ! Bobby est un prince du Memphis Beat. Il a le meilleur son du monde. Il tape pour finir une cover de «Whole Lotta Shakin’». Bien sûr, il n’a pas la voix de Jerry Lee, mais il a du son et une stand-up énorme. Tu assistes ici à une fabuleuse montée en neige du Memphis Beat, un truc que reprendra à son compte Jim Dickinson. Mais là,  c’est  Chips  qui drive la bête et il transforme Bobby Lee en superstar !

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             Sur Toolie Frollie, Bobby Lee Trammell tape une belle cover de «Chantilly Lace». Grosse pulsion rockab et superbe presta du big Bobby Lee ! Il attaque son morceau titre d’ouverture de balda au pah pah ouh mah mah. Il a un petit côté Hasil Adkins. Bobby Lee reste un rocker assez puissant comme le montre «Betty Jean», tapé au pilon des forges. Il flirte avec le stomp. Son «Skimmy Lou» est plus rock’n’roll, mais avec une belle vitalité. Il ne mégote pas sur l’énergie. Avec «You Make Me Feel So Fine», on retrouve le rumble d’orgue d’Arkansas Twist. Il tape à la suite un fantastique boogie avec «Come On And Love Me». Il chante ça d’une voix de voyou qui guette le pékin moyen au coin de la rue. En B, il tape à l’efflanquée un slow rockab de classe supérieure, «Twenty Four Hours». On retrouve aussi le «Whole Lotta Shakin’ Goin’ On» de Jerry Lee et sa fantastique pulsion.   

    Signé : Cazengler, Trammell toi de tes oignons

    Bobby Lee Trammell. Arkansas Twist. Atlanta Records 1963

    Bobby Lee Trammell. Toolie Frollie. Dee Jay Jamboree 1984

    Bobby Lee Trammell. You Mostest Girl. Bear Family Records 1995

     

     

    L’avenir du rock

      Rat crawl

             Comme chaque année à la fin de l’été, l’avenir du rock convie ses amis à venir faire bombance sous son toit. Les voici attablés, prêts à festoyer. L’avenir du rock se lève et, s’aidant d’un petit clic-clic-clic de plat de couteau sur le cristal du verre, demande un moment de calme pour prononcer l’allocution de bienvenue :

             — Mes chers potes... Merci d’avoir ramené vos tronches de cakes.

             Les convives sourient mais n’en pensent pas moins. D’ordinaire, le langage de l’avenir du rock est un peu moins vernaculaire. Ceux qui le connaissent bien savent qu’il prépare un coup. Il poursuit, avec un bel accent des faubourgs : 

             — C’est un honneur que d’partager une gamelle avec des lascars d’vot’ acabit !

             Harold Ding ajuste son monocle et lance :

             — Tout l’honneur est pour nous, vieille branche !

             — Trêve de balivernes, les mecs ! Il est grand temps d’annoncer l’thème de la gamelle... Cette année, c’est le rat !

             Les convives s’attendent au pire. L’avenir du rock est tellement friand de trash qu’il est capable de lâcher des rats dans la pièce. Pour briser le silence qui suit l’annonce, Jean-Jean Valjean lance d’une voix de dindon inverti :

             — Dead cats dead rats ! Break on Trou to the river side !

             Jason Zon reprend la balle au bond :

             — Et si tu nous versais un coup de Rat Scabibine ?

             Émerveillé par la rock-inventivité de ses amis, l’avenir du rock éclate de rire. Sans transition, il annonce le plat de résistance, servi par deux putes : elles déposent devant chaque convive une assiette contenant un gros rat bouilli, complet, avec la queue.

             — Fini de rigoler, les gars, Swallow The Rat !   

     

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             Au temps d’avant, Third World War chantait «Doin’ the rat crawl». Le rat est toujours là, mais sous une autre forme : Swallow The Rat, un trio basé en Nouvelle-Zélande. Si tu creuses un peu, tu découvres que le guitariste est un expat texan. Et quand tu le vois jouer, tu sens nettement poindre en lui le vétéran de toutes les

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    guerres. Il s’appelle Brian Purington et il a joué dans des tas de groupes d’Austin, on ne va pas aller se fourvoyer là-dedans, car on y passerait la journée, et c’est un underground beaucoup trop ténébreux qui, comme beaucoup de choses, dépasse nos capacités limitées d’appréhension.

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             Swallow The Rat est un trio dont la loco s’appelle Hayden Fritchley, grand maître de l’hypno beat après Jaki Liebezeit. Fritchley est en plus l’une de ces perles rares qu’on appelle les batteurs chanteurs. Il tient bien la boutique du Rat. Et pour compléter le casting, t’as de l’autre côté de la scène un bassmatiqueur affûté qui fourbit un son rond et parfaitement appareillé au rat crawl. Tu rentres assez rapidement dans leur univers, car ils cultivent l’un des plus beaux Big Atmosphérix qu’on ait vus depuis le temps des Bury, et même le temps des Pixies. Dès qu’il écrase

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    sa grosse pédale Fuzz War, Purington déclenche l’apocalypse. Ce sont des apocalypses dont on raffole, car elles te jettent dans des tourbillons, elles te mettent la compréhension sens dessus sens dessous, elles t’évacuent en vrac dans l’havoc avide, elles te vident de ton vain, elles t’évident les ovaires, elles t’avalent les ovules, elles te volent ton havre, tu subis rubis sur l’ongle et tu dis amen quand ça s’amène,

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    t’es là pour ça, pour te faire éviscérer la cervelle, pour subir la tempête au Cap Horn, pour recevoir des gros paquets de mer en pleine gueule, et le Purington n’y va pas de main morte, il gratte des accords inconnus et se penche sur son manche pour faire jaillir des jus aigres et du poison sonique. S’il avait vécu au Moyen-Age, l’Inquisition l’aurait envoyé au bûcher. Les Swallowers ont le power, ils bâtissent de grandes zones hypno pour mieux sauter dans l’abîme. Sous sa casquette, Purington ourdit de sacrés complots contre l’équilibre sociétal. Il génère à la fois de la beauté et du chaos, c’est un sorcier des temps modernes.

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             Tu ramasses leur dernier album, South Locust, même si tu sais que tu ne vas pas retrouver l’intensité atomique du set. Mais au moins t’auras les carcasses. Et quelles carcasses ! Tu y découvres un truc qui t’a échappé pendant le concert : la

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    proximité avec l’early Sonic Youth. C’est flagrant dans deux cas : «Gravois Park» et surtout le «Cave» qu’ils ont joué dans la cave. C’est noyé d’excelsior, complètement soniqué du bilboquet. T’as du solide vrac d’havoc, ils font le lit du bedlam, ils traînent vraiment sous les jupes de Sonic Youth, mais en beaucoup plus pernicieux. L’autre smash joué dans la cave s’appelle «ZZK», un cut monté sur un mötorik à la Can, mais féroce, avec un bassmatic d’attaque frontale sur lequel Purington verse du vinaigre. Tu raffoles de cette morphologie. Tu retrouves aussi l’agressif «Idea Of South», ils écrasent tout sur leur passage, c’est noyé de big sound, ils te font le coup du flush suprême. Tu les prenais déjà au sérieux, et là c’est encore pire. On sent bien le wild as fuck dès le «Terra Nullius» d’ouverture de bal. Ils sont gavés de son comme des oies, Purington bâtit un gigantesque Wall of Sound. Tu retrouves ce bâtisseur dans «Chain Mail», ça dégouline d’heavyness maléfique, il te barde tout ça d’outrance, t’as l’impression que ça te colle à la peau. «Mind» est encore plus dangereux pour ta santé mentale, car c’est bien heavy, bien sans peur et sans reproche, solidement implanté dans la paume du beat. Fabuleuse essence d’excelsior parégorique ! Les cuts sont parfois très insidieux, comme ce «Small Plates», mais tellement volontaires, tellement rentre-dedans. Le déluge de feu est leur raison d’être.

    Signé : Cazengler, rat d’égout

    Swallow The Rat. Le Trois Pièces. Rouen (76). 15 septembre 2025

    Swallow The Rat. South Locust. Shifting Sounds 2023       

    Concert Braincrushing

     

    Wizards & True Stars

     - Harold on, I’m coming

     (Part Three)

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             Tiens revoilà le p’tit Harold Bronson, légendaire co-fondateur de Rhino. Rhino ? Mais  oui, bien sûr ! Rhino est à l’Amérique ce qu’Ace est à l’Angleterre, un gage de qualité. Aussi s’empresse-t-on de lire tout ce que gribouille le p’tit Harold. On l’aime bien, par ici. 

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             My British Invasion est son troisième book, et comme les deux précédents, c’est un book de fan extrêmement bien documenté. Bon d’accord, le p’tit Harold, c’est pas un styliste de la trempe de Stendhal ou de Louis Aragon, mais on ne lui en demande pas tant. Aussi longtemps qu’il nous racontera des histoires intéressantes, on lui ouvrira les bras.

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             Il procède par chapitres thématiques (Troggs, Spencer Davis Group, Manfred Mann, etc.). Il aborde aussi des thèmes que peu de gens songent à aborder : Emperor Rosko, les radios pirates, Granny Takes A Trip, Mike Chapman de Chinnichap, et quand il débarque à Londres, c’est pour interviewer Mickie Most. Notons aussi que ses chapitres sur le Spencer Davis Group et les Troggs sont pointus. 

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             Dans sa préface, il se plait à rappeler que l’Apple Records des Beatles servit de modèle au concept de Rhino Records - Conçu en août 1968 with high ideals, Apple incarnait la qualité que les fans pouvaient attendre des Beatles - Il cite d’ailleurs l’ouvrage de Richard DiLellos, The Longest Coacktail Party, qui narre le détail du «large number of naïve, absurd, hubristic and delusional projects.» Le p’tit Harold s’empresse d’ajouter que son collègue Foos et lui «did a lot of crazy things, but we always tried to keep our heads on straight.» En plus des disks, Rhino a aussi sorti des films et des books, ce qui n’est pas courant chez les record companies. Et comme Ace, Rhino s’est spécialisé dans les reds - Our goal was to provide an excellent package - des liners bien écrits et des photos rares - and a superior-sounding album.

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             Comme on le sait depuis Time Has Come Today - Rock And Roll Diaries 1967-2007, le p’tit Harold tenait un journal, et pour son panorama de la Brisish Invasion, il démarre en 1971, quelques années après la bataille. Il voit Sabbath sur scène (qui sont d’actualité, puisque l’Ozz vient de casser sa pipe en bois). Il les voit en septembre 1971 au Long Beach Arena. La foule est jeune dit-il et il se sent vieux, alors qu’il n’a que 21 ans - Black Sabbath’s music was simple but solid - Voilà tout est dit. Il est enchanté par le «good-natured demeanor» de l’Ozz, en contraste avec le sérieux des trois autres cavemen. Il aura l’occasion d’interviewer l’Ozz un an plus tard et le trouvera charmant - a willing and engaging conversationnist - qui avoue humblement que les Beatles sont ses chouchous. L’Ozz rêvait même de voir sa sœur épouser Paul McCartney. Puis c’est avec l’«heavy guitar sound» de «Really Got Me» que l’Ozz dit avoir découvert sa vocation.

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    Le p’tit Harold rencontre aussi Emitt Rhodes qui, comme McCartney, vient d’enregistrer un album solo sans titre tout seul. Il avoue ensuite sa déception à l’écoute d’Exile On Main Street - Few tracks were of a high standard - Les «songs» comme il dit sonnent comme des «uninspired jams and the sound was muddy.» Il trouve aussi que Keef chante mal son «Happy». Il voit aussi Ramatam sur scène au Whisky. Il trouve Mitch Mitchell pas très bon, April Lawton charmante, mais ça ne suffit pas à cacher la misère des «mediocre songs and arrangements». Et puis t’as Mike Pinera, l’ex-Iron Butterfly. Toute une époque ! Il règle aussi son compte au School’s Out d’Alice Cooper et ses «many negligible tunes». Mine de rien, on est d’accord avec le p’tit Harold sur pas mal de choses.

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             Après un vaste chapitre consacré aux Herman’s Hermits, il passe enfin aux choses sérieuses avec Manfred Mann. Il commence par demander à son lecteur : quel est le the most proficient British Band ?, c’est-à-dire compétent - Les Beatles ? Les Rolling Stones ? Les Yardbirds ? Les Who ? My answer; Manfred Mann - Il commence par les décrire, Manfred Mann et son collier de barbe, et les autres qui semblent se réveiller d’une nuit passée à dormir sur le plancher, mais, ajoute-il, «comme ils ne sont ni des bad boys comme les Stones, ni aussi charismatiques que les Beatles, ni des flashy showmen comme les Who, alors ils ne retiennent pas l’attention.» Le p’tit Harold rappelle que les deux Jones s’entendaient bien, à l’origine des temps, le Paul et le Brian. Ils enregistrent une cassette pour Alexis Korner, espérant décrocher un job au Ealing Jazz Club. Mais ça ne marche pas. Alors Brian demande à Paul s’il veut bien monter un groupe avec lui et Keef. Paul décline l’offre, car il vient de s’engager avec Manfred Mann. Il va vite devenir une «consumate pop idol». Manfred Mann vient du jazz et il comprend que s’il veut survivre, il doit enregistrer des commercial singles - It was jazz men trying to make a living - Puis Paul Jones quitte Manfred Mann. It was devastating. Il sera remplacé par Mike d’Abo.

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             Le p’tit Harold passe tout naturellement aux Yardbirds - I rank the Yardbirds third to The Beatles and The Rolling Stones on artistic innovation - Quand Clapton quitte le groupe, tout le monde est soulagé. Jeff Beck qui le remplace ne supporte pas de voir l’asthmatique Keith Relf sortir son atomiseur sur scène. «I’m joining an asthmatic blues band», s’exclame-t-il. Beck a tout de même des bons souvenirs des Yardbirds, surtout du soir où Giorgio Gomelsky l’a emmené voir jouer Howlin’ Wolf dans un club : «There were Negroes standing and sitting everywhere eating chicken and rice. And up the stage was Howlin’ Wolf dressed in a black dinner jacket and sitting on a stool playing some battered old guitar.» Les Yardbirds considèrent Giorgio comme le 6e membre du groupe. Ils le surnomment Fidel Castro. Mais il y a un problème de blé. Ils ne pensent pas que Giorgio les arnaque, mais c’est un mauvais gérant - He was bad with finances - Alors ils le virent, et bien sûr, ça lui brise le cœur. Simon Napier-Bell devient alors le manager des Yardbirds en avril 1966. Il les trouve charmants, «gentle souls with good manners». Mais ce n’est pas la même ambiance qu’avec Giorgio, le contact ne se fait pas. C’est là que les Yardbirds enregistrent Roger The Engineer. Puis ils sortent «Over Under Sideways Down» : Jeff Beck sort le riff sur sa fuzz-tone guitar. Pour le p’tit Harold, «Jeff is brillant. In my opinion, the best playing of his carrer was with the Yardbirds.» Et quand Samwell-Smith quitte les Yardbirds, «they lost the creative heart of the band.» C’est là qu’arrive Jimmy Page. Jim McCarthy raconte : «On jouait en Écosse, Beck et Page portaient des vestes militaires avec des German Iron Crosses et on leur a craché dessus. Jimmy seemed interested in instruments of perversion. Every now and then he’d talk about the Marquis de Sade.» Les Yardbirds passent à la vitesse supérieure. Mais Jeff Beck décroche, rate des concerts, et quand il joue, il commence à démolir son ampli. Il ne supporte plus d’entendre l’atomiseur de Keith Relf pendant qu’il passe un solo. À force d’absences et de sulking (c’est-à-dire qu’il boude) Jeff Beck est viré - He was more from a car mechanic background - et Chris Dreja d’ajouter : «He’s a slightly out of control egomaniac.» Les Yardbirds ne sont plus que quatre. Jim McCarthy : «The four of us was the best combination we’d had.» Simon Napier-Bell finit par se laver les mains du groupe, les qualifiant de «miserable bloody lot» et trouve que Paul Samwell-Smith et Jimmy Page sont les plus «troublesome». Il les refourgue à Mickie Most. C’est là que Peter Grant devient leur manager. On connaît la suite de l’histoire.  

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    Rosko sur RTL

             Parmi les objets de curiosité, le p’tit Harold épingle Larry Page qui fut manager des Kinks avant de se faire virer, puis manager des Troggs. Le p’tit Harold le rencontre, le trouve ni flamboyant ni excentrique, but he was a character. Dans le chapitre qu’il consacra à Rosko, il nous apprend que Rosko est américain, qu’il a grandi à Beverly Hills et qu’il fit embaucher Sly Stone dans une radio de San Francisco. Comme il avait appris le français au collège, Rosko s’installa à Paris et fit le DJ pour Eddie Barclay. Il étendit son règne impérial sur Radio Caroline et Rhino rêvait de consacrer un docu aux Radios Pirates. Le p’tit Harold évoque bien sûr Ronan O’Rahilly qui transforma un ferry néerlandais en Radio Pirate qu’il baptisa Caroline, en l’honneur de la fille de JFK récemment dégommé. Il avait paraît-il un buste de JFK dans son burlingue et lorsqu’il voyageait, il le faisait incognito, signant les registres du nom de Bobby Kennedy.

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             Le p’tit Harold rencontre aussi Andrew Lauder à Londres, qui vient tout juste de lancer un «local power trio», the Groundhogs. Il rencontre aussi Roy Wood qui n’est pas un «great concersationalist». Ses réponses sont courtes et conventionnelles. Roy Wood cite John Barry parmi ses références. Il dit aussi admirer Led Zep et les Carpenters. Le p’tit Harold rencontre aussi Hawkwind et trouve Lemmy «amiable despite  his intimidating 1950’ rocker look». Le p’tit Harold trouve le son d’Hawkwind «similar to Black Sabbath’s, mostly based around riffs», avec des hippie folk roots. Il ajoute qu’on qualifie leur son de space rock. Au moment où le p’tit Harold les voit, Robert Calvert vient de les quitter. Bien sûr, Lauder refile au p’tit Harold l’album que vient d’enregistrer Calvert, Captain Lookheed & The Starfighters - I preferred it to Hawkwind which I felt had been diminished by Calvert’s departure.

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              Le p’tit Harold rencontre Spencer Davis en 1971, longtemps après la bataille. Premier rappel : le Spencer Davis Group vient de Birmingham, deuxième ville d’Angleterre après Londres, d’où viennent aussi les Moody Blues, les Move, la moitié de Led Zep et bien sûr Sabbath. Quand il monte le Spencer Davis Group, Spencer Davis est déjà un vieux de la vieille : en 1962, il se produisait dans les coffeehouses berlinoises : il chantait Woody Guthrie, Joan Baez et Ramblin’ Jack Elliott. Puis à Birmingham, il voit le Muff Woody Jazz Band et note que le très jeune Stevie Winwood «played piano like Oscar Peterson, and he was incredible. He played the melodica in addition to singing». Il n’avait pas encore 15 ans et sonnait comme Ray Charles, «and it just knocked me sideways.» C’est là que Spencer Davis lui propose de monter un groupe. Stevie accepte à condition que son frère Muff soit de la partie. Ils récupèrent Peter York qui est un jazz drummer, et le Spencer Davis Group démarre en avril 1963. Tout le monde se met d’accord sur le nom de Spencer Davis Group. C’est toujours mieux que The Rhythm And Blues Quartet. Ils commencent à écumer la scène locale, et dans le public se trouvent des gens comme Robert Plant et Noddy Holder. Chris Blackwell leur décroche un contrat chez Fontana en août 1964. Ça ne traîne pas. Ils commencent par des covers : «Dimples» (John Lee Hooker), «Every Little Bit Hurts» (Brenda Holloway). Mais leurs premiers singles floppent, Puis ils tapent dans le «Keep On Running» du Jamaïcain Jackie Edwards, ils virent le côté ska pour le remplacer par un riff de fuzz inspiré de celui de Keef dans «Satisfaction». Gros succès. Puis attiré par l’hippie folky folkah, Stevie Windwood annonce son départ. Sa décision fait des ravages dans le groupe, alors que leur single «I’m A Man» est encore dans les charts. Et bien sûr, lors de son interview avec le p’tit Harold, Spencer Davis indique qu’il n’a jamais été payé au temps du Spencer Davis Group - On paper I had a lot of money, in the bank I had nothing. Where was it after all those smashes? - Dans la poche de Blackwell, de toute évidence. Classique.

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             On passe aussitôt aux Kinks et à «Really Gor Me», loud and raw comme chacun sait. Le p’tit Harold précise que Ray Davies avait son propre style, comme Dylan avait le sien. Par contre, Nicky Hopkins n’a pas une très haute opinion des Kinks : «Après le Village Green LP, j’ai arrêté de bosser avec eux. Ils ne m’ont pas payé pour les sessions, et j’ai fait aussi pas mal de télés avec eux. Je suis vraiment dégoûté. Sur l’album, Ray est crédité pour le chant, la guitare et le piano. Jeez ! I did seventy-five percent of the keyboard work and I didn’t get the proper credit. Je ne travaillerai plus jamais pour lui. They’re greedy bastards. Ray Davies is so tight his arse speaks when he walks.» Et crack !    

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             Au début de l’histoire des Troggs, on retrouve Larry Page. Après avoir été viré et poursuivi en justice par les Kinks, Larry Page ne rêvait plus que de vengeance. Pour ça, il devait trouver un autre groupe et en faire des hitmakers. On lui recommande les Troglodytes. On lui dit que leur cover de «Really Got Me» est meilleure que la version des Kinks. Page tient sa vengeance. Il signe le groupe et les rebaptise Troggs, comme il avait rebaptisé les Ravens en Kinks. Puis il rebaptise Reginald Maurice en Reg Presley et Ronnie Mullis en Ronnie Bond. Il demande ensuite à la boutique Take 6 de leur tailler des costards. Ce sont les fameux costards rayés qu’on voit sur la pochette du premier album des Troggs. D’une certaine façon, Larry Page a dû reformater ces quatre lascars originaires d’Andover, un bled paumé de l’Hampshire dont on qualifie les habitants de «country bumpkins» ou encore d’«hicks from the sticks». Larry Page leur fait enregistrer leur premier single sur du rab de temps de studio et Reg raconte qu’ils ont dû installer leur matos en un quart d’heure pour enregistrer ensuite «Wild Thing» et «With A Girl Like You» en vingt minutes. Reg dit aussi qu’il fait un solo d’ocarina, parque qu’il y en avait un sur la démo que Page leur a refilé. Les 45 minutes de leftover studio time ont été assez rentables puisque «Wild Thing» et «With A Girl Like You» ont été deux number ones, l’un en Angleterre et l’autre aux États-Unis. Ils enregistrent ensuite leur premier album en trois heures. Les cuts ne sont même pas terminés quand ils entrent en studio. Ronnie Bond raconte que Reg écrivait les paroles pendant que les trois autres enregistraient les backings. Le p’tit Harold indique que, comme les Beatles, les Troggs chantent des chansons d’amour, mais il ne s’agit pas du même amour : les Troggs privilégient un «lust-driven, sexually insatisfied caveman intent on ripping off the dress of the nearest appetizing girl and having a go at it.» Si les Troggs plaisent tellement à une certaine catégorie de la population, c’est sans doute à cause ou grâce à leur «we’re-tough-we-don’t-care punk attitude». On qualifie leur son de «simple» et le p’tit Harold les compare volontiers à Sabbath et aux Ramones. Quand on propose au gros billet aux Toggs pour une tournée américaine et un passage à l’Ed Sullivan Show, Larry Page refuse, car, radin comme il est, il craint de perdre de l’argent sur la tournée. Quand le Troggs apprennent la triste nouvelle, ils sont écœurés car bien sûr la décision a été prise sans eux, alors qu’ils rêvaient d’aller jouer aux États-Unis. Résultat : Page est viré. Ça fait tout de même la deuxième fois qu’il est viré par un groupe qu’il a lancé. Ce qui ne l’empêchera pas de sortir Trogglodynamite sans le consentement du groupe. Le p’tit Harold trouve que cet album est nettement inférieur au premier, ce qui est parfaitement juste. Mais après avoir viré Larry Page, les Troggs n’auront plus jamais un autre hit. Et bien sûr, l’Ozz adorait les Troggs et leur «very sexual» aspect.

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             Le p’tit Harold consacre l’un de ses plus gros chapitres au Dave Clark Five et plus précisément à Dave Clark qui débuta en achetant un drum set pour deux livres à l’Armée du Salut et qui apprit les rudiments. Un Dave qui avait quitté l’école à 15 ans, mais qui avait un sens aigu des affaires. Très tôt, il monte une publishing company pour le Dave Clark Five - Dave was a controlling person - C’est un mec spécialisé dans les arts martiaux, dont le karaté. Dave est aussi le producteur du Dave Clark Five, ce qui est nouveau à l’époque. Il trouve une combine pour avoir de l’écho sur «Glad All Over», son premier big hit. Dave est aussi le manager du groupe. D’instinct, il sait prendre les bonnes décisions et sait choisir ses collègues. Mike Smith est le musical genius du groupe, pianiste formé au conservatoire et co-auteur d’hits avec Dave. En 1964, Dave fait signer un contrat de 5 ans aux membres du groupe. Il les salarie : 50 £ par semaine, quatre semaines de congés payés et pas de royalties sur les ventes de disks. Ils devaient en outre rester disponibles 24 h/24, ils devaient prendre soin de leurs instruments, et suivre les consignes de Dave en matière de look : fringues et coupes de cheveux. Le line-up n’a pas bougé pendant les 9 ans qu’a duré le groupe. Petite cerise sur le gâtö : Dave, que le p’tit Harold surnomme Handsome Dave, est l’épitome du charme, quand il s’adresse à une gonzesse, il lui dit «luv» et se plaint qu’il est impossible de trouver une bonne tasse de thé aux États-Unis. Le Dave Clark Five plait tellement à Ed Sullivan qu’ils seront invités 12 fois dans son show, «more than any other rock band». Pour les tournées américaines, les DC5 rachètent un jet privé aux Rockefeller. Ils font peindre DC5 en grosses lettres sur le côté. Ils font 6 tournées américaines et du coup, le DC5 a plus d’hits aux États-Unis qu’en Angleterre. On qualifie leur son de «Tottenham Sound», ce qui les distingue du Mersey de Liverpool et de Londres. En 1965, ils sont plus populaires que les Herman’s Hermits et les Stones. Dave arrête le groupe en 1967. Bien sûr, Rhino veut leur rendre hommage avec une box, vu que les albums n’ont jamais été réédités. Dave qui avait récupéré les masters refusait de les céder. Il pensait qu’en bloquant les rééditions, la cote du DC5 allait monter. Et Comme il avait investi dans l’immobilier, Handsome Dave n’avait pas besoin de blé. Mais la cote du DC5 n’a jamais monté. Loin des yeux loin du cœur, comme on dit. Le p’tit Harold a beaucoup insisté pour convaincre Handsome Dave de faire une box en hommage au DC5, mais Handsome Dave a toujours dit non. 

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             On retrouve aussi l’interview de Mickie Most publiée dans Time Has Come Today - Rock And Roll Diaries 1967-2007, où Mickie explique qu’il n’a pas voulu produire les Stones car il les trouvait trop indisciplinés, arrivant en studio à minuit, alors qu’il voulait être rentré chez lui de bonne heure pour dîner en famille. L’interview de Mike Chapman est intéressante. Chinninchap ont d’une certaine façon inventé en glam. Mais le hits glam anglais (Mud, Showaddywaddy, Cockney Rebel, Slade et Wizzard) ne sont pas des hits aux États-Unis. Chapman bosse comme barman dans un club qui appartient au père de Nicky Chinn, et c’est là qu’ils se rencontrent. Ils  décident d’écrire des chansons ensemble et en 1971, ils démarrent avec «Funny Funny» pour les Sweet. Mickie Most prend Chinninchap sous son aile et leur demande de pondre des hits pour les glamsters qu’il enregistre sur son label RAK. Alors ils pondent. Cot cot ! Suzi Quatro, Mud, et puis Sweet. Quand ils se mettent au boulot, ils commencent par le titre, puis ils travaillent la mélodie et finissent avec les paroles. Ils composent «Little Wally» pour Sweet - Little Willie Willy won’t go home - Le côté comique de l’histoire, c’est que Willie est le slang de pénis. Chapman pense qu’il faut aller bosser aux États-Unis et il produit des albums pour Rick Derringer, Smokie, Suzi Quatro et Blondie.

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             On garde le meilleur pour la fin : Marc Bolan, John Lydon et les Zombies. C’est là où le p’tit Harold casse bien la baraque. Il est assez fasciné par Marc Bolan, il qualifie son style vocal de «subtle, sensual, direct and snarlingly animalistic.» Il le trouve très anglais, assez proche de Ray Davies, «and a dedicated follower of the fashion, modeling a magnetic gold-threated coat, black satin pants and girls orange Mary Jane shoes.» Quand le p’tit Harold lui demande pourquoi il ne joue pas de solos, Marc lui répond sèchement : «I do. On stage.» Il rappelle que «Get It On» sur scène dure 20 mn - I blow my head off and I play to the audience - Il s’enflamme et lance : «Look out, man, I’m really Marc Hendrix!» Il se calme un peu et rappelle qu’il n’a jamais été un «folkie» - I started with an electric rock band which was called John’s Children. I started with a 1962 Les Paul and a 400-watt stack.» Marc remet les pendules à l’heure : «There were three records: ‘My White Bicyle’ by Tomorrow, ‘Granny Takes A Trip’ by the Purple Gang and ‘Desdemona’ by John’s Chidren. Dynamite records. Dynamite! Those records are what you would call turntable hits. They got mass airplay - mass - but they didn’t sell a fucking record because they were three years too soon. Each one would be a number one, no doubt about it.» Il ajoute que l’underground a mis du temps à s’établir en Angleterre. Marc rappelle qu’il est monté sur scène en première partie de Van Morrison à l’âge de 17 ans. Le p’tit Harold lui demande pourquoi il a quitté les John’s Children et Marc dit qu’ils voulaient faire de lui un Monkee - When I left John’s Children, they took my guitar away. They took my Les Paul and sold it. They took my stack and sold it - Puis Marc va commencer à démystifier le star system - Don’t believe there’s security in being a star - Il indique au passage qu’il n’y a de sécurité nulle part, puisqu’on va tous mourir. Il espère pouvoir conduire le Royal Philharmonic Orchestra «because that’s what I hear in my head. If not, I’ll retreat into my country Welsh island and disappear. I’ll send bootlegs out.»

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             Le p’tit Harold est fan du Lydon’s book, No Irish No Blacks No Dogs. Il rêve de tourner un film adapté du book. Il rencontre Lydon à Santa Monica. Lydon a grossi. Le p’tit Harold le qualifie de «good conversationalist». Il faut trouver un scénariste pour adapter le book. C’est Jeremy Drysdale. Il passe 8 heures avec John Lydon et ils descendent 36  bières. Mais le projet va se casser la gueule. John Lydon demande si son personnage peut être joué par une femme, ou un gosse black, ou un vioque. Sur le moment c’est perçu comme une mauvaise idée, sauf que Todd Hayes va l’utiliser dans son portrait de Dylan, I’m Not There - I guess John was ahead of his time.

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              Autre groupe fétiche : les Zombies - Low budget horror movies were the rage with teens in the early sixties, so it was no surprise that original bassist Paul Arnold sugested ‘The Zombies’ - En 1964, ils ont déjà un problème de look - They looked like erudite schoolboys. Two even wore glasses - Le p’tit Harold se marre bien quand il ajoute que s’ils avaient été managés par Larry Page, celui-si les aurait déguisés en chimistes avec des blouses de laboratoire et des éprouvettes fumantes.   Comme «She’s Not There» se retrouve dans le Top Five américain, les Zombies sont expédiés vite fait au Murray the K’s Christmas Show at the Brooklyn Fox Theater. Ils se retrouvent à la même affiche que «Chuck Jackson, Ben E. King & The Drifters, The Shirelles, Dick & Dee Dee, The Shangri-Las, Patti LaBelle & The Bluebells, The Vibrations, Dionne Warwick, The Nashville Teens and The Hullabaloos.» Difficile à croire nous dit le p’tit Harold, mais les Zombies ont une grosse influence sur des gens comme les Byrds, Vanilla Fudge et Left Banke qui jouent des Zombies covers sur scène. Peu de temps après, nos cinq Zombies sont de retour aux États-Unis pour participer au Dick Clark Caravan of Stars, en compagnie de «Del Shannon, Tommy Roe, The Shangri-Las et dix autres artistes.» Ils arrivent aux Philippines pour jouer devant 10 000 personnes à l’Arenata Coliseum et on leur donne 300 $ à se partager en cinq. Ils sentent qu’il y a une petite arnaque. Puis on leur confisque leurs passeports et on leur donne des gardes du corps, pour soit-disant assurer leur sécurité. Les Zombies craignent pour leur vie. Rentrés au bercail sains et saufs, ils enregistrent Odessey & Oracle pour 4 000 $ (alors que les Beatles en avaient claqué 75 000 sur Sgt Pepper) et le p’tit Harold trouve que les chansons des Zombies sont bien meilleures que celles de Sgt Pepper. C’est le graphiste Terry Quirk qui s’est vautré en dessinant le titre : Odessey plutôt qu’Odyssey, mais personne ne l’a vu. Comme Rod Argent et Chris White empochent des royalties de compositeurs, les autres sont jaloux. Ils se plaignent de devoir prendre le métro alors et Rod et Chris roulent en bagnoles de sport. Et c’est là que le groupe splitte. Les trois autres sont obligés de prendre des jobs pour manger et payer leur loyer, car le groupe en tant que tel ne rapporte pas assez. Colin Blunstone bosse comme agent d’assurance, Hugh Grandy vend des bagnoles, et Paul Atkinson bosse dans une banque. Deux ans plus tard, ils sont tous de retour dans le music biz, Colin avec sa carrière solo, Hugh chez CBS, et Paul comme A&R chez CBS. L’un des premiers groupes que signe Paul n’est autre qu’Abba. De passage à Londres, Al Kooper achète quelques albums d’occasion sur King’s Road et flashe sur Odessey & Miracle qui «stuck like a rose in a garden of weeds». Comme il est A&R chez CBS, il parvient à convaincre son boss Clive Davis de rééditer l’album. Mais Odessey & Oracle ne se vend pas aux États-Unis. Tout le monde trouve l’album génial, mais il n’est pas assez commercial. Le groupe va se reformer en 2001 et en 2015, ils ont joué Odessey sur scène. Et voilà, c’est tout ce que le p’tit Harold peut en dire à l’époque. C’est déjà pas si mal.

    Signé : Cazengler, Bronson of a bitch

    Harold Bronson. My British Invasion. Vireo Book 2017

     

     

    Inside the goldmine

     - L’outsiding des Outsiders

             Tox portait bien son nom. Rien à voir avec les drogues. Ce qui était toxique en lui, c’était tout simplement sa connerie. Le pauvre ! Toutes les formules de Jacques Audiard le concernaient directement, à commencer par la plus célèbre, «Les cons, ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnaît.» Ou encore celle-ci, «Quand on mettra les cons sur orbite, t’as pas fini de tourner.» Dommage qu’Audiard n’ait pas connu Tox, car il se serait régalé. Il aurait pu dire de Tox un truc du genre : «Dommage qu’on ne taxe pas la connerie. Tox rapporterait une fortune à l’État.» Ou encore celle-ci : «Si la vie était bien faite, Tox serait élu roi des cons.» C’est vrai qu’on reconnaît Tox à sa connerie, car il osait tout. C’est vrai qu’il semblait tourner en orbite. C’est vrai qu’à chaque rencontre, il réveillait l’Audiard qui sommeille en nous. Ça devenait presque automatique. «Si les cons n’existaient pas, alors il faudrait inventer Tox.» Tox n’en finissait plus d’inspirer ton imaginaire. Au point où on en était, on finissait même par parodier Audiard : «Après la mort, l’esprit quitte le corps, sauf chez Tox.» Ou encore : «Si Tox pouvait se mesurer, il servirait de mètre-étalon.» Ou encore : «Quand on est con comme Tox, on porte un écriteau, on prévient.» Le pauvre Tox, il ne semblait se douter de rien. Il rentrait dans les conversations en prenant la posture d’un mec intelligent et tatoué, il gueulait un peu pour imposer un point de vue, sa petite voix criarde sonnait tellement creux qu’il nous faisait de la peine. Pire que ça : il nous faisait pitié. Mais bizarrement, quand les gens commencent à nous inspirer de la pitié, on les voit autrement. L’angle change. Le doute s’installe. On se sent devenir con. Le con n’est pas toujours celui qu’on croit. Et comme le disait si justement Audiard, «Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche.» C’est tellement vrai. Il faut parfois toute une vie pour le comprendre.

     

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             Pendant que Tox défraie la chronique, Tax règne sur l’underground néerlandais des mid-sixties. Tox et Tax sont tous les deux victimes de quiproquos, alors après avoir élucidé le mystère de Tox, penchons-nous sur celui de Tax.

             On  a longtemps considéré Wally Tax, le chanteur des Outsiders, comme l’équivalent de Phil May. Alors on a traqué les albums. Ça n’a pas toujours été très facile.

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             On avait à l’époque ramené de Londres une belle compile des Outsiders, Touch. Un Touch qui démarrait avec l’excellent «Story 16» et sa belle tension protozoaire. Cut aussi très Seeds, par son côté insistant. Plus loin, «Lying All The time» sonnait comme un cut des Byrds et il fallait attendre «That’s Your Problem» pour renouer avec les Pretties et les fameuses virées de wild bassmatic signée John Stax. En B, le morceau titre renouait avec la belle tension sixties agrémentée de coups d’harp et tout allait finir un mode dylanesque avec «Ballad Of John B» et «Thinking About Today». Du coup, on éprouvait une légère déception.

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             Puis t’as Pseudonym qui s’est mis à rééditer tout l’Outsidering, à commencer par C.Q. devenu C.Q. Mythology, un fat double album. Très bel emballage mais rien dans la culotte. Tu croises les cuts en version chantée et en version instro, mais tu ressors bredouille des quatre faces. Même déception qu’avec les reds Pseudonym de Q65.

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             Chaque fois que tu croises un bel Outsiders dans le bac de Born Bad, tu le sors et c’est un Pseudonym. Tu te fais encore avoir avec Afraid Of The Dark, un live enregistré en 1967 qui démarre sur «Bird In A Cage» et les coups d’harp de Wally Tax. Ils ont un son assez confus, animé par le bassmatic dynamique d’Appie Rammers. La viande est en B, avec «Story 16». Les coups d’harp de Wally Tax valent bien ceux d’Arthur Lee. Wally fait les Pretties et reprend toute la transe de Van the Man dans le pont de «Gloria» - So tight/ Awite - Il te chauffe ça au c’mon, c’est puissant et c’est même un fleuron du protozozo, ça monte bien en température. Dommage que tout ne soit pas de ce niveau chez les Outsiders. Ils se tirent une balle dans le pied avec la poppy popette d’«I Wish I Could». Ils sauvent les meubles en bout de la B avec un «Won’t You Listen» ramoné à la fuzz, c’est un gros ventre à terre, ils ne rigolent plus, Wally fait ton protozozo, et derrière, Appie Rammers fait de la haute voltige.

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             C’est avec Monkey On Your Back: Their 45s qu’ils s’en sortent le mieux. Ce fat double album rassemble tout le protozozo des Outsiders, à commencer par l’imparable «You Mistreat Me», même harsh, même désaille de la voyoucratie vocale que celle des Pretties. Pretties encore avec «Felt Like I Wanted To Cry» et «That’s Your Problem» : ils sont en plein dans les dynamiques des early Pretties. Pretties encore en D avec «Touch». On re-croise aussi le «Lying All The Time» qui sonne comme un hit des Byrds, et le «Ballad Of John B» plus dylanesque. Et puis en D, t’as ce «Talk To Me» qu’on dirait sorti d’un EP des Them : on y retrouve la tension de «Gloria» et de «Story 16». Le reste n’est pas bon.

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             Alors t’as aussi le photo sound book d’Hans Van Vuuren, The Outsiders - Beat Legends, paru en 2010. D’ailleurs, c’était le seul book au merch du Beatwave à Hastings. À l’époque de sa parution, Crypt le proposait dans son catalogue, alors on l’a rapatrié, car on s’attendait à monts et merveilles. Ni grand format, ni petit format, il se situe entre les deux. Autre avantage : c’est un photo book, c’est écrit dessus, comme le Port-Salut. T’as tout juste une introduction de deux pages en néerlandais et en anglais, donc t’as pas grand chose à te mettre sous la dent. Tu ne perds donc pas ton temps à lire les louanges d’un groupe que tu sais limité à une poignée de singles,  «That’s Your Problem», «Story 16» et «You Mistreat Me».

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    (1965)

             Quand il débute en 1961, le groupe s’appelle Jimmy Ravon & The Outsiders. Wally Tax y gratte ses poux. C’est en 1964 qu’ils deviennent les Outsiders avec Wally au chant et aux poux.  Le batteur Leendert Buzz Busch porte un collier de barbe et des lunettes à grosses montures noires, comme Manfred Mann. Ah l’esthétique des early sixties ! Tout un poème ! Par contre, Wally a déjà une bonne coupe de douilles, comme on disait alors. Et en 1965, il a les cheveux sur les épaules, comme son idole Phil May. Les Outsiders n’ont tenu que grâce au look et au timbre de Wally Tax. Alors évidemment, on tourne les pages et ça grouille de photos. Ils passaient leur temps à se faire photographier. Wally était un petit mec extrêmement photogénique. Il y a notamment un photo session dans un parc à Amsterdam. Ils commencent à enregistrer en 1965. On suit tout le déroulement de carrière page à page, en se demandant quel intérêt peut avoir ce genre de photo book. Sortie de leur premier single, «You Mistret Me» sur Op Art. Au catalogue d’Op Art, on voit aussi les Bintangs, et Peter  & the Blizzards. Tiens et les Zipps ! On les avait oubliés, ceux-là !

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             En 1966, les Outsiders ont le look parfait. On n’a d’yeux que pour le wild Wally, qui n’en finit plus d’afficher sa mélancolie néerlandaise. En 1966 sort «Lying All The Time». Ça a l’air de bien marcher pour eux, on les retrouve même en première partie d’un concert des Rolling Stones au Brabanthallen, Den Bosch. En 1966, ils viennent jouer à la Locomotive. En 1966, sort un autre single protozozo, «That’s Your Problem».

             De l’image, toujours de l’image, encore de l’image.

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             En 1966, ils jouent en première partie de Little Richard à l’Olympia. En 1967, les cheveux continuent de pousser. Ils apparaissent dans pas mal de petits canards pop anglais. On les voit aussi dans la caisse suspendue en l’air, dans le Port d’Amsterdam, où ya des marins qui dansent en se frottant la panse sur la panse des femmes, ils tournent, ils dansent comme des soleils crachés dans le son déchiré d’un accordéon rance.

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             Et soudain, on ne voit plus que Wally Tax, le voilà tout seul en couverture de Kink, avec un bouzouki. Et tout rentre dans l’ordre, les Outsiders reviennent au grand complet. Oh pas longtemps. Wally est trop photogénique. T’as des doubles entières consacrées au trop beau Wally, et crack, il enregistre On My Own en 1967.

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             Comme tous les autres à l’époque, les Outsiders se mettent à porter des grands chapeaux et deviennent des hippies. Fini les Pretties, ils sortent les flûtes et «Bird In A Cage». C’est foutu. Ils se déguisent avec des cols pelle à tarte comme les Young Rascals. Chute de l’empire Taxien. Pour chanter son single «Come Closer» à la télé, Wally se fait couper les cheveux. Enfin un petit peu. Il a l’air de porter une perruque.

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    1968 Amsterdam

             Sur les photos de 1968, ils ont encore de faux airs de Pretties. On voit même une photo de promo où ils ont l’air méchants. Sauf que Wally tient une flûte. Puis tout va s’écrouler avec le LP CQ. Et les barbes d’Appie et de Leendert se mettent à pousser. Pas si grave au fond, c’est même arrivé aux Kinks et aux Who.        

    Signé : Cazengler, taxé

    Outsiders. Touch. Emidisc 1976

    Outsiders. Afraid Of The Dark. Pseudonym 2010

    Outsiders. C.Q. Mythology. Pseudonym 2011

    Outsiders. Monkey On Your Back: Their 45s. Pseudonym 2012

    Hans Van Vuuren. The Outsiders - Beat Legends. Centertainnment 2010

     

    *

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            Nous le souhaitions depuis longtemps. Le premier album d’Ashen est arrivé. Nous suivons Ashen depuis plusieurs années, depuis leur début et même avant. Voici donc la chimère tant attendue.

    CHIMERA

    ASHEN

    (Out Of Line Music / 12 – 09 – 2025)

    Les chimères ne sont plus ce qu’elles étaient, elles ont bien changé.  Heureusement qu’il existe des artistes comme Mathieu Boudot, trafiquant d’images 3 D, pour nous donner accès à l’imaginaire de notre modernité. Ni pire, ni meilleure que les époques qui nous ont précédés ou de celles qui viendront après nous. C’est que les chimères ne procèdent pas de nous, elles sortent de notre cervelle dans laquelle elles nidifiaient, venues d’on ne sait où, comme l’indomptable Athéna surgit casquée, bottée, étincelante du chef fendu de Zeus. Mathieu Boudot sait les saisir en plein vol afin de les recouvrir d’une armure protectrice.

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    La couve de Chimera ressemble à ces groupes de statues qui parfois hantent les monuments aux morts de nos cités. Ce n’est sûrement pas la Victoire ailée qui marche en avant conduisant des essaims de soldats vers une mort inscrite sur les monumentales pierres granitiques des cimetières. Pourtant dans la gangue de son scaphandre intersidéral elle est si loin de ses petits hommes pétris d’argile rouge qui s’agrippent à sa haute stature dans le vain espoir qu’elle les emporte avec elle. L’Humanité s’accroche à son rêve comme l’âne à sa carotte… Au loin tout au bout d’une route s’ouvre une porte étroite… Il n’est pas interdit de rêver, c’est le rêve qui est interdit.

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    Clem Richard : vocal / Antoine Zimer : guitares / Niels Tozer : guitares / Tristan Broggia : batterie / 

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    You were always here : elle était là depuis toujours, des pas de palombes qui s’approchent, des coques d’œufs qui se brisent de l’intérieur, des notes qui tombent comme des gouttes d’eau dans la vasque qui les accueille, un souffle instrumental de gravité, comme un rideau inquiétant à la fenêtre qui s’agite en signe d’on ne sait quoi… Meet again : deux jours avant la sortie du disque est apparue une vidéo, intitulée Meet Again qui débute par la courte introduction précédente. Ashen nous a habitués à  de somptueuses vidéos inséparables de la sortie, étalée sur plus d’une année, de cinq titres en annonce de l’album sur lequel ils figurent. Le court film de Bastien Sablé proposé est moins esthétisant que les précédents et d’une  compréhension  davantage évidente. L’on y aperçoit le groupe en train de jouer mais l’on suit avant tout la marche d’un chevalier, d’ailleurs est-il deux ou sont-ils un, l’accoutrement est juste symbolique, une longue épée et une armure de pacotille, qui cherche-t-il, vers quel ennemi marche-t-il, pourquoi dégaine-t-il son arme trop grande pour lui, pourquoi tant de moulinets désordonnés contre l’invisiblee, quelle est cette épée plantée en terre, serait-ce une résurgence arthurienne d’Excalibur, ou  appartenait-elle à un ami dont elle désignerait la tombe. Peut-être même la tombe de notre chevalier… Nous n’en saurons pas davantage. La musique déboule, une espèce de flot symphonicco-post-metallicore, travaillé au corps par les assomptions batteriales, elle n’est qu’un faux-semblant absolument nécessaire et fondationnel, le déroulement éclosif de la tragédie, ramassée, exprimée, mimée par le chant de Clem Richard, elle est l’écrin chatoyant et hérissé, il est l‘écran noir et translucide de l’ubiquité de la parole qui révèle et recèle sans discontinuer.  Piétinement incessant d’une solitude romantisée qui se bat contre les fantômes du réel et du rêve. Cette brisure segaléenne entre le tigre du réel et le dragon de l’imaginaire, cet espace entre les deux mufles collés l’un à l’autre, cette lutte sans merci de l’autre contre l’un porte un nom, certains l’appellent porte de la folie, d’autres la nomment chimère. Chimera : déchirement, concassage sonore, vocal râpé,

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    crise de folie subite, l’instrumentation comme un feu qui monte et retombe  braise calcinante pour des retours de flammes d’une hauteur spectaculaire, le morceau sonne comme un appel au secours, à soi, à l’autre et au monde, la chimère est au-dedans, la pieuvre se bat contre elle-même et contre le roi absolu de moi-même que je suis et que je ne suis pas, empereur fou de soi-même qui rêve de meurtre et de sang, de crimes et de règlements de comptes, je suis le bourreau de moi-même et  l’Imperator de tous ceux qui ne sont pas moi, qui sont contre moi, si contre qu’ils sont en moi-même, qu’ils sont moi-même, que je suis eux, leur époux ou leur épouse, ils veulent me clouer de leurs glaives au dossier de mon trône sur la plus haute montagne de l’univers, je ne suis plus qui je suis, j’ignore mon nom, car je ne sais plus si je suis le monstre chimérique de moi-même, ou bien le sujet de mes sujets assujettis à leur haine de moi. Je suis l’œuvre au rouge de mes angoisses, j’ignore si elles viennent de moi ou si elles viennent de tout ce qui ne serait pas moi.  Crystal

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    tears : comme le précédent ce morceau a fait l’objet d’une vidéo. La précédente se déroulait au sommet d’une montagne, levez-vous orages désirés aurait pu être son titre, elle est l’appel à l’incandescence, elle défie la foudre et les Dieux, elle est la manifestation destructrice de la fureur mégalomaniaque humaine, elle en appelle à la destruction du monde et à l’auto-destruction de soi-même. Crystal Tears est tout le contraire. La scène se passe dans les antres terrestres, c’est la vidéo des profondeurs infernales, là où l’on expie  ses propres crimes en tâtonnant sans fin dans le labyrinthe de ses terreurs intimes. Moins d’exaltation, davantage de violence, musique compactée en bloc ténébreux d’anthracite, un vocal qui laboure ses propres entrailles, fracas intérieurs, sirènes d’alarmes, une boule de regrets qui dévale la pente de la folie sans frein, jusqu’à l’illumination intérieure, régression vers l’œuvre au blanc, le signe que quelque chose est en train de se révéler, une espèce de clarté étincelante qui pourrait vous servir de miroir si sa lumière n’était pas si aveuglante qu’elle vous empêche d’y voir, de reconnaître ce que vous savez déjà, une larme de cristal solidifié que l’on ne peut fendre ou fondre, qui ne coule pas qui restera toujours inaltérable figée en elle-même, fichée en vous comme une dent cariée. Une douleur inaltérable qui n’est pas sans rappeler la porte ouverte de la couve de l’opus. OblivionCe qu’il y a de terrible avec l’oubli c’est que l’on n’est jamais aussi près de ce que dont on voudrait se rappeler, une musique beaucoup moins torturée que les deux morceaux précédents, un chant ample signe d’espoir, l’on n’a jamais été aussi proche de l’extérieur de soi, des innombrables merveilles que nous offre la nature, un paradis certes encore à notre image, peuplé d’oiseaux de proie qui attendent que nous soyons dehors pour se précipiter sur nous et se disputer les morceaux pantelants de notre chair et de nos pensées, mais toutefois la promesse de nous extraire de notre bourbier, un magnifique et long solo de guitare nous berce dans cette illusion qui dure assez pour espérer que le plus dur soit derrière nous, mais la voix reprend, plus ample, insistante, ce n’est pas encore le retour de l’angoisse mais l’appel au secours à la Mère engendreuse et primordiale, pour qu’elle nous révèle les deux moitiés de l’œuf cosmique dont nous sommes issus, et nous persuade que les anges dinosauriens ne sont pas tous morts, que l’oubli n’est qu’un suaire que nous pourrions facilement déchirer. Chimera’s theme : instrumental, si l’on n’était pas qu’à la moitié du film, l’on pourrait aux premières secondes qui courent  croire à une happy end, que le prisonnier Zéro qui était si près de la porte de sortie s’évaderait si facilement de ses ennuis que ce n’est même pas la peine de nous le dire, mais quelques tapotements insistants nous alertent, la musique s’enraye avec ce bruit caractéristique d’une bande magnétique qui se bloque. Nous ne sommes pas naïfs, Wagner nous a appris que tout intermède lyrique n’est propice qu’à de proximales menaces.  Cover me red : Retour à la case départ. Encore plus violent. Encore plus déchiré. Davantage

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    une inclusion qu’une couche de peinture. Non plus le rouge alchimique mais le rouge du sang des blessures intimes et de l’hémoglobine suscitée par les agressions externes, selon cette musique qui s’entrechoque sur elle-même qui s’entasse, qui se recouvre, qui n’est plus qu’un hachis d’auto-grondements, qu’un grouillement de froissements comme si l’on appelait toutes les vipères du monde à venir nous recouvrir.  Altering : serait-ce le plus beau titre de l’opus, une intro style chevauchée des Walkyries, double partition, celle musicale et celle schizophrénique exposée par le vocal, suspendu sur l’abîme qui sépare ce que l’on est de ce que l’on pourrait être, deux rivages si éloignés que l’on ne sait plus sur lequel des deux bords de la faille l’on se tient, suspension de quelques notes, fragilité d’être dans l’entre-deux de soi-même, la voix s’élève pour plonger au fond de la chair qui l’émet, au sein du sang qui l’irrigue, symbiose instable en état de modification permanente, l’alternative insidieuse a pris les commandes, les deux mâchoires se refermeront sur moi et me dévoreront. Du sang sur les mains du meurtrier en puissance, la musique spongieuse glougloute comme un torrent qui se presse. Desire : à l’origine une vidéo de Bastien

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     Sablé, celle du désir rampant en soi, hors de soi, dans l’impossibilité de la solitude, à moins que ce ne soit le désir de l’autre, chimère extérieure de chair et de consomption, serpent musical furtif qui se lève brutalement pour mordre ou se fondre en moi, tous deux partagé par le même gouffre, vocal supplication, rejoins-moi, entre dans mon monde ou moi dans le tien, ce que je ne suis pas capable de faire, mais peut-être es-tu partagé par la même incapacité à t’exhaler de toi-même, rejoignons-nous, n’habitons plus qu’un même éspace-temps, mais n’es-tu pas qu’un phantasme solipsiste issu de mon esprit démembré, intensité musique et voix ne sont plus qu’un cri de haine ou de désir, es-tu ma chimère, es-tu inscrite dans le réel, es-tu mon désir, mais mon désir le plus vif n’est-il ma propre chimère, ne me désiré-je pas moi-même. Ne suis-je pas l’abysse dans lequel je plonge. Sacrifice (with Ten56) : être seul et si dépendant de sa souffrance, suite logique, après l’échec de l’autre, ne reste plus que la tentation du suicide, totalement cacophonique, grognements, grondements, mais peut-être sont-ce mes tourments qui désirent faire de moi une victime expiatoire de moi-même, même lorsque je suis enfermé dans le vase clos de moi-même je subis encore le déchirement métaphysique de ne pas être tout à fait moi-même et tout à fait autre. Habité par mes propres démons chimériques, expulsé de moi-même par ces mêmes démons. Clone of a clone : l’acceptation de soi et la non-acceptation de ne pas être soi, la première postulation comme un chant sous la voûte étoilée, sonorités éthérées alternent avec la pulsation râpée de se battre contre soi-même dans le seul but d’être le soi que l’on n’est pas. La situation est exposée, chacune des deux entités la répète à tour de rôle, à plusieurs reprises, pas de discussions, pas de tentatives de rapprochement. Chacun n’est que le clone de l’autre, ils s’auto-engendrent l’un et l’autre, si l’un des deux prenait le dessus, le vainqueur ne survivrait pas puisqu’il n’est que par cette béance qui les lie et les délie sans fin. Living in reverse : this is the end, cette fois c’est bien le générique de fin, non le héros ne meurt pas, c’est le metalcore qui cède le pas à l’ampleur lyrique, chaque instrument nous fait son petit numéro pour nous dire aurevoir, quant au chanteur il chante de toute son âme, il sait qu’il n’a rien réussi, il nous promet de s’améliorer, le pathos habituel de l’ivrogne qui jure qu’il arrêtera l’alcool, mais il n’y croit pas lui-même, lorsque la cassette s’arrête, un déclic et hop elle recommence, comme avant, comme après. Le héros retourne à sa solitude, ô combien peuplée de lui-même, il ne lui reste que son chien qui mourra avant lui, mais avec ou sans le canidé, tout recommencera, le serpent ne se mord pas la queue mais lorsqu’il est parvenu au bout de sa queue il remonte vers sa tête. Sempiternel aller-retour. L’on ne va jamais plus loin que soi-même. Plus loin que sa propre brisure.

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             Chimera est un chef-d’œuvre. Existe-t-il à l’heure actuelle un groupe français qui soit capable d’atteindre à une telle excellence. L’opus se tient en lui-même. Il ne court pas après de chimériques propensions à ne pas être soi. La voix, les paroles, l’instrumentation, collent parfaitement au concept qui les ont guidées et gardées de toute embardée. L’œuvre est une, enserrée dans la tour d’ivoire de sa beauté. Ashen peut être fier, quoi qu’ils fassent par la suite, musicalement parlant ou dans leur vie privée, ils ont déjà accompli quelque chose, ils ont créé une citadelle, un point de ralliement, d’orientation, que personne ne pourra jamais leur enlever.

    Damie Chad.

     

     

    *

            Toujours de petites perles sur Western AF, ce coup-ci deux d’un coup. L’une après l’autre, très différentes, je vous réserve la première pour la semaine prochaine. En priorité nous écoutons la deuxième Une véritable pierre précieuse, un saphir, aux yeux azuréens, des lèvres coquelicots, une peau de  lait, qui pourrait résister à une telle merveille. Pas moi.

    WEED MONEY

    AC SAPPHIRE

    (Bandcamp / 2024)

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             Elle ne chante pas encore. Elle n’est même pas sur la vidéo. A la place un van stationné au bord d’une route. Quand elle arrive elle explique qu’elle a pris soin de s’habiller en essayant de se mettre en accord avec le motif peint sur  la carrosserie  de son van préféré. Il appartient à une personnalité connue de Laramie (Wyoming) Shawn Hess, est-ce lui qui   l’accompagne à la guitare électrique soulignant de notes nostalgiques le chant de Sapphire. Quand elle ferme les yeux elle ressemble à une gamine, mais non elle est née en 1985, sa voix nous l’indique elle est marquée de toute la sage désillusion qu’apporte l’existence. Non pas que la vie soit particulièrement dure car tout dépend de soi, de ce que l’on a voulu traverser. Aucune plainte, un simple constat, sans haine ni ressentiment, juste le sentiment d’être ailleurs, de refuser d’être dupe de l’autre et de soi-même. Un vocal aérien, mais ce bluegrass est teinté de la tristesse indéfectible de ce qui pourrait se nommer le blues le plus gras. Son accoutrement prêterait à rire, un peu hippie, un peu pantalon rayé de clown, ses grosses bretelles, ses tatouages un peu trop kitch, presque un rythme envolé de valse, un tournoiement d’hirondelles dans le ciel qui parle de lui, qui parle d’elle, pas spécialement de lui et d’elle, il n’est plus là, elle est déjà partie, ce n’était qu’une escale, pas pire qu’une autre peut-être même mieux, mais les chemins qui se croisent sont destinés à se séparer. Pas un drame, pas une tragédie, tout dépend de la nature, pas les arbres ou les plantes qui nous entourent, la nôtre, celle qui fait que l’on est ainsi que l’on est, seul parmi les autres, seul parmi soi-même ? Deux mots qui qualifient la sienne, le miel des jouissances terrestres, la lune des songes et des rêves. Entre eux, entre tous, le lien ombilical de l’argent, une fumée d’herbe qui ne monte ni vers le ciel ni ne descend vers l’enfer. Juste une vie qui se consomme qui se consume doucement. Un bon moment qui passe et s’évanouit. Une voix qui berce et qui réveille. Qui vous tient éveillé pour mieux vous faire rêver. Et continuer à vivre.

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             Il existe aussi une Official Video du même morceau. Un peu décevante. Un peu trop réaliste. Un peu ménagère, un peu bobonne. Du moins à ses débuts, car si l’on reste dans le même décor, sweet home familial, tout se dérègle, plus rien ne coïncide, l’on se retrouve entre soi et soi, entre Sapphire et elle-même, entre la fumée du rêve et des œufs au plat que l’on qualifiera de brouillés. Il est indéniable que la magie opère, que le monde semble se décentrer de lui-même, sur lui-même.

             L’on reviendra plusieurs fois explorer le monde un peu labyrinthique d’AC Sapphire qui s’avère plein de surprises

    Damie Chad.

     

    *

    Vu le nom j’ai cru que c’étaient des grecs, vous connaissez  ma prédilection pour la péninsule hellénique, en plus des grecs qui font l’effort de s’exprimer en français, ben non, viennent du Luxembourg et comme tant d’autres ils parlent en anglais. J’ai hésité, mais ça avait tout de même l’air assez sombre, j’aime les trucs tordus, et puis dans les nouveautés il n’y avait rien de bien nouveau. Alors fonçons sur le Kraton. Grattons un peu.

    SPIRITUALITE SOMBRE

    KRATON

    (Bandcamp / Septembre 2025)

             Kraton vient du grec – en français l’on écrit ‘’craton’’, une phonétique un peu fragile pour ce mot qui chez le peuple d’Aristote signifie ‘’force’’. Les gratons définissent les aires géologiques continentales constituées des pierres les plus dures, il fut un temps on les désignait sous l’appellation (impropre) de boucliers hercyniens, les premiers gratons sont apparus voici deux milliard et demi d’années. Certes nous sommes encore loin de l’originelle formation de notre planète, mais demandez-vous pourquoi un groupe a pu choisir un tel nom. L’on imagine facilement une dimension primordiale, quelque chose de noir, de solide, de dangereux… Le titre de ce single n’incitant pas à l’optimisme l’on se dit que l’humanité, du moins ses êtres les plus sensibles, les plus éveillés, doivent être capables de ressentir les sombres émanations de cette puissance élémentale. Serait-ce un privilège ? Serait une malédiction intérieure ?

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             La couve tend à nous incliner vers la deuxième interrogation. L’Homme n’apparaît pas royalement installé à sa place, la centrale que souvent habituellement il s’adjuge, l’est mis à l’écart, sur l’espace libre rien de bien enthousiasmant, un fond grisâtre gercé de taches noires, pas davantage de couleur pour ce représentant de notre espèce qui est censée demeurer tout en haut de la pyramide animale. L’est sûr qu’il n’est pas heureux, l’est refermé sur lui-même, en proie à de sombres pensées qui l’obsèdent, dont son intelligence ne peut se rendre maître.

             Patrick Kettenmeyer : bass / Jacques Zahlen :  guitar / Mike Bertemes : vocals, / Ken Poiré : guitar / Véronique Conrardy : drums.

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             La photo du groupe est à l’unisson de la pochette. Donne envie de citer le titre Sombre comme la tombe où repose mon ami de Malcolm Lowry, ne sont peut-être pas nos amis mais sont sombres comme des cadavres, enfin des morts-vivants, leur esprit ne repose pas non plus, sont comme habités d’une idée monstrueuse, peut-être métaphysique, peut-être ultra-métaphysique. 

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    Spiritualité sombre : peut-être vaut-il mieux se passer de la vidéo sur YT, ce n’est pas qu’elle soit mauvaise ou trop minimaliste. Elle possède une force inhérente à sa mise en place. Les quatre boys formant un carré parfait, the girl sur sa batterie au fond, parfois l’angle de vue du montage change et s’attarde sur elle, surtout dans l’intro dans laquelle elle frappe incessamment les trois coups théâtraux du destin, pas du tôt beathoveniens, plutôt l’annonce d’une catastrophe qui a déjà eu lieu, entrée majestueuse mais une espèce de mélodie souterraine coulant lentement comme l’un des fleuves des enfers vient se greffer sur ces coups de semonce comme le serpent noir du désespoir qui ne vous quitte jamais, même si une mini-seconde il se pare de couleurs luminescentes,  Mike a crié le silence de sa solitude, il exècre cette impossibilité - est-elle native - à ne pas savoir voir la lumière, et tout se tait, un interlude de quelques notes lentes, des secondes qui se suivent et se ressemblent même si elles se teintaient d’une inexorabilité mélodique qui finit par s’effriter sous les pas lourds du vocal qui maintenant explose comme un rejet volcanique qui dégringole la pente fatidique de l’anéantissement du désir et de l’incompréhension humaine.  Si vous éteignez les images, le noir de l’ampleur sonore envahit votre pièce mentale, la vue relève de l’anecdotique, elle ne révèle rien de votre propre sort. La musique n’arrive pas qu’aux autres.

             En 2011, le groupe a sorti un mini-album Ker dont nous reparlerons.

    Damie Chad.

     

     

     *

             Dans la vie il faut choisir, par exemple entre Elvis : 350 photos inédites ou Unseen Elvis, candids of the King. Trois cent cinquante - l’on veut vraiment nous convaincre que l’on va nous en mettre plein la vue, quel déplorable esprit comptable et bourgeois qui sous-entend que l’on en aura pour notre argent. En plus des photos inédites, rien de mieux appâter le client ! Le titre original est beaucoup plus fort : Unseen Elvis, une promesse de mystère, presque un fantôme que personne n’a jamais vu, certes une approche d’Elvis, autant dire que l’on ne l’atteindra jamais, que nous ne serrerons jamais dans nos bras l’idole royale…

    Quant à traduire ‘’candids’’  par ‘’photos inédites’’ c’est ne pas jouer avec les fausses similitudes germinatives de l’anglais et du français, ce terme ne contient-il pas l’aveu d’une naïve fragilité destinée à finir brisée… Arrêtons de rêver à une langue des oiseaux poétique, contentons-nous de :

    ELVIS

    350 PHOTOS INEDITES

    JIM CURTIN

    (France Loisirs / 1992)

             Jim Curtin se présente comme un fan d’Elvis. Depuis toujours, depuis ses sept ans, depuis le jour où son père lui a offert son premier 45 tours d’Elvis : Return to Sender. Par la suite il a systématiquement acheté tous les disques, 45 et 33 Tours qui sortaient… L’a grandi, l’a fait une découverte : les pressages étrangers n’offraient pas les mêmes couves, ni même les mêmes titres, bref il s’est retrouvé avec cinq mille albums du King, vous y ajoutez tout le marketing imaginativement délirant: stylos, mugs, agendas, et les photos. Celles qu’il achetait, celles des magazines, celles qu’il s’est procurées auprès des fans… S’est débrouillé pour voir Elvis, sur scène bien sûr, mais aussi en privé, lui a offert une guitare acoustique modèle unique, puis une superbe ceinture… Oui il avoue que cette passion dévorante lui a coûté cher… Rien n’indique que c’est après avoir entendu Eddy Mitchell dans L’Epopée du Rock proclamer : ‘’ Le rock est notre vice / C’est la faute à Elvis’’ qu’il n’a pas hésité à monter sur scène pour interpréter les morceaux d’Elvis, avec les costumes adéquats…

    Traitez-le de collectionneur, de clone, ou de fou, de maniaque, pour ma part j’ai connu un clone de Claude François qui était bien plus heureux dans son rêve que bien de ses contemporains… D’ailleurs le fait de rédiger chaque semaine depuis des années des chroniques rock ne serait-il pas le signe d’un excessif dérangement obsessif…

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    Jim Curtin ne s’est pas arrêté à ce premier bouquin, l’a successivement, à ma connaissance, donné : Elvis And The Stars (1993), Elvis : Unknown Story Behind The Legend (1998), Elvis, The Early Years (1999), Christmas With Elvis (1999)… un passionné.

    Les photos occupent la majeure partie du livre, z ‘auraient pu inscrire la légende juste sous les clichés, nous ne les regarderons qu’en fin de chronique. La vie d’Elvis est découpée en cinq grandes périodes : Les années cinquante / L’Armée / Hollywood / Las Vegas, le retour, / La descente aux enfers. Chacune d’elles est précédée de quelques pages évoquant cette partie du parcours de l’idole. Je m’attendais à une hagiographie de fan transi. Il n’en est rien. Jim Curtin n’est pas dupe de son idole. Passion froide. Il ne tarit pas d’éloges sur les débuts d’Elvis, ce garçon a été un révélateur, de quelque chose de plus grand que lui : de la mutation de la société américaine, il est une espèce de marqueur social, toutes les contradictions historiales de l’après-guerre ont été relevées par l’apparition de ce garçon tranquille qui n’en demandait pas tant, il s’est retrouvé dans un tourbillon qui l’a emporté et dépossédé de lui-même. C’est grâce aux tempêtes de l’Atlantique que l’ancienne Rome a rencontré les premiers américains. Qu’ils ont pris pour des indiens, provenant de l’Inde… Z’en ont simplement conclu que la terre était ronde, ce qu’ils savaient déjà puisque la mythologie leur enseignait que l’Okeanos entourait la terre…  Remarquons qu’Elvis n’a pas empêché la terre de tourner, mais qu’un grand charivari s’est installé dans sa tête.

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    Le départ à l’Armée a été la première cassure dans la vie d’Elvis, approfondie par la mort de sa mère. Avant l’Allemagne tout était merveilleux pour Elvis, il volait de succès en succès, il n’avait même pas le temps de se demander quand cet ouragan triomphal s’arrêterait. On y a pensé pour lui. Le Colonel Parker et l’Establishment, les forces réactionnaires voyaient d’un mauvais œil ce garçon sans cause qui incarnait le désir de rébellion de toute une génération. Elvis a joué le rôle de l’idiot utile, le bon boy manipulé prêt à mourir pour sa patrie… C’est outre-Rhin qu’Elvis connaît les affres de la solitude, la mort de sa mère et  la peur de sa carrière arrêtée net par ce passage sous les drapeaux… En apparence tout se passe bien, beaucoup de bidasses aimeraient avoir fait le service militaire qu’a effectué Elvis, certes les manœuvres, les entraînements d’un côté, mas de l’autre sa maison personnelle, les amis et les filles autour de lui… Cadeau inespéré, Pricilla, le substitut de la maman morte, la pure et chaste jeune fille aimante à qui il peut se confier. Curtin nous présente une Pricilla beaucoup moins nunuche et beaucoup plus pragmatique que bien des biographes… L’Allemagne c’est aussi le moment durant lequel s’installe une espèce de faille tridimensionnelle dans l’esprit d’Elvis, l’amour romantique avec Priscilla, le besoin de continuer sa vie de garçons auquel les filles ne sauraient résister, jusque-là tout est normal pourrait-on dire, mais circonstance aggravante Elvis s’aperçoit de son incapacité à joindre  les deux bouts du sexe et de l’amour. Il aurait pu faire comme tout le monde naviguer au coup par coup entre la chair et le sentiment, mais l’inquiétude le ronge, le fait de ne pas pouvoir concilier ces deux postulations érotiques le plongent dans un sentiment d’angoisse, comment pourra-t-il  retrouver sa place de chanteur numéro 1 s’il n’est pas capable de surmonter cette contradiction intime, il n’est pas comme les autres, il se sent différent, un sentiment d’immense solitude l’accable... Pour mieux comprendre le désarroi d’Elvis il suffit de se rappeler qu’avant d’être l’inventeur du rock il ambitionnait de devenir chanteur de gospel. Nous voici face à un prétendant à l’amour du seigneur qui a opté pour la musique du diable. Toutefois nostalgique de sa native innocence.

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    Elvis s’effrayait du pire. Le pire fut qu’il obtint le meilleur. Les fans ne l’ont pas oublié, ses nouveaux morceaux se classent en tête du hit-parade, il vend des millions de disques, il engrange des millions de dollars. Le cinéma dont il a tant rêvé lui ouvre ses portes, Priscilla à ses côtés joue le rôle de la chaste fiancée, ou de la sainte vierge, substitut symbolique de la mère, bonjour doctor Freud, à Hollywood il enchaîne, actrices, starlettes, et amourettes de passage. Pour Curtin le responsable de la désagrégation de Presley porte un nom : Parker. Elvis engrange tant de succès qu’il vit sur une illusion. A tel point qu’il se pense assez fort pour consommer le mariage avec Priscilla, coup double puisque neuf mois plus tard, jour pour jour après la consommation, la sainte vierge enceinte se métamorphose en mère d’un ravissant bébé…  Il déteste les navets qu’il tourne, alors il compense par des achats compulsifs : voitures, chevaux, camions, ranchs… Le roi du rock a déserté son royaume, l’est devenu le paladin pâli d’une daube nauséeuse. Il n’est plus numéro 1, son compte en banque s’épuise…

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    Elvis se réveille, nouveaux enregistrements de qualité, le sursaut du retour sur scène éblouissant… Le King est de nouveau le King. Hélas renaissance inespérée, la machine à cash tourne à plein régime, la vache sera traite jusqu’à la dernière goutte de lait… Elvis ne vit plus sur un nuage doré, son ciel est orageux, Priscilla s’en va avec son amant, il dort mal, il grossit, il se bourre de cachets pour ne plus ressentir son insatisfaction chronique, sa solitude est immense, son découragement aussi, il prend conscience que sa vie lui a échappé, la mort prend sa place.

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    Reste les photos, la couleur ne devient prépondérante qu’à partir de la moitié des années soixante, je n’en retiens qu’une en blanc et noir, la pleine page 52, c’est fou comme il ressemble à Eddie Cochran !  Il y en a de très belles, de magnifiques portraits d’une beauté sauvage, mais ce ne sont pas les plus nombreuses.  Ni les plus parlantes.  Celles pléthoriques qui retiennent l’attention sont des photographies d’amateurs, des clichés parfois un peu flous, souvent maladroits, Elvis entouré de ses fans. De grandes quantités de filles, à plusieurs autour de lui, l’englobant de près, des enfants, des grandinettes prépubères, des jeunes filles, des femmes dont certaines qui ne sont pas là par hasard, le flot ininterrompu semble n’avoir jamais baissé. Preuve évidente de la proximité d’Elvis avec ses fans. Un fait étonnant : les grands absents sont les amateurs de rock’n’roll. Un signe révélateur. Je vous laisse l’interpréter.

    Damie Chad

                           

    *

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             Il est inutile de présenter Slim Jim Phamtom batteur des Strat Cats, le groupe au début des années quatre-vingt a ravivé les brandons du rockabilly qui couvaient sous la cendre. Un bel incendie qui quarante ans après refuse encore de s’éteindre… Slim Jim n’a jamais rencontré Gene Vincent mais son témoignage est important, tout comme Brian Setzer et Lee Rocker, ils en sont les héritiers. Le portrait qu’il en trace est des plus émouvants, des plus intuitifs et des plus respectueux.

    The Gene Vincent Files #9 : Slim Jim Phantom

    on the impact Gene & the Blue Caps had on the Stray Cats

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    Salut, Slim Jim Phantom des Stary Cats et dis-moi tout ce que tu veux savoir sur Gene Vincent (petit rire malicieux dans la série Return To Sender). Il y avait un jukebox au Max’s Kansas City, un  fameux club de rock’n’roll de New York, je suppose depuis les années cinquante là, Dylan y a débuté, tout un tas de gens ont joué durant la période Andy Warhol, c’était encore une grande sçène pour le punk rock durant les seventies, en 79, il y avait un jukebox et Be Bop A Lula et nous étions-là, nous faisions partie de la scène de New York, et nous avons entendu le titre, et je pense qu’il y avait aussi That’All Rifght Mama, Blue Moon of the Kentucky, Be Bop A Lula couplés à tout un tas de hits ultra-célèbres, que pour ma part je n’avais jamais entendus, c’était tout pareil pour Brian, et nous ne connaissions pas du tout cette musique, c’était époustouflant, qui étaient-ils et ce Gene Vincent, je ne connaissais pas réellement qui il était, en Amérique tout ce truc n’était pas aussi bien connu alors que plus tard nous avons découvert que c’était bien connu en Europe. Alors tu te précipites chez les boutiques de disques, Gene Vincent ils ne le possédaient pas dans leur assortiment, alors tu te rends dans un petit magasin de musique populaire qu’une ancienne greaser tenait chez elle... Gene Vincent c’était si essentiel si séminal,  que nous étions balayés comme par une tornade, je n’avais jamais entendu quelque chose comme cela, ce fut une énorme influence pour Brian,

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     je pense que Cliff Gallup était probablement le plus grand guitariste de tous les temps, et il eut une influence tellement énorme, vraiment énorme, qu’immédiatement du jour au lendemain, vous avons voulu ressembler à ça, nous avons voulu sonner pareillement, nous avons voulu tout connaître sur ce sujet. Ce fut de même pour Eddie Cochran, Elvis, Buddy Holly, Chuck Berry, Carl Perkins, et tous les autres. Mais Gene Vincent spécialement eut une énorme, énorme influence, immédiatement nous l’avons accaparé, c’était très rock et c’était très sauvage, et surtout il était un si grand chanteur, c’est comme cette veste ( Slim agrippe le col de sa veste), c’est pour cela que je la porte aujourd’hui, comme la veste de cowboy sur la couverture de son premier album, une boutique au centre-ville  en possédait une,  nous n’avions pas les moyens de l’acheter, la veste de Gene Vincent, nous avons fini par en avoir une, et nous la portions à tour de rôle, c’était  qui a porterait la veste de Gene Vincent, certains jours vous aviez les cheveux lissés, rabattus en arrière, et la touffe toute graisseuse sur le front  ‘’ Oh aujourd’hui tu te prends pour Gene Vincent, c’est super !’’   désormais il faisait partie de notre langage, une partie de toutes les choses que nous faisions étaient très, très influencées par Gene Vincent.

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    J’avais étudié et je savais jouer, mais nous étions à fond dans le jazz, nous étions de ces gamins studieux, on essayait d’apprendre la bon chemin et nous étions aussi autant à fond dans le punk rock que dans le blues, quant à moi en tant que drummer, le style de Dickie Harrel a tout englobé, il était encore swing tout en appuyant fortement sur les contretemps, techniquement il savait comment jouer, mais ça coulait de source et en même temps c’était très rudimentaire, c’était bon, je ne savais pas vraiment que ce style existait, soit tu tapais jazz, soit tu tapais rock, ça m’a totalement façonné cette manière de jouer sur les deux premiers disques, cette façon a résonné en moi  , c’était ce que je voulais faire dans telle partie du morceau, ça faisait sens pour moi, et vous savez les hurlements sur les breaks de guitare, nous étions-là-dedans, nous aimions cela si fort que nous le faisions sur tous les morceaux quand nous passions dans les bars de New York… quand nous sommes entrés en rockabilly, nous avons repris toutes ses chansons, toutes celles de ses deux premiers et géniaux albums, et toutes les Sun Sessions que nous connaissions, et tout ce que nous connaissions de cette music, et nous hurlions chaque fois que c’était possible et nous adorions cela. Nous avons rencontré les Blue Caps plus tard lorsque nous sommes revenus d’Europe, ce devait être en 82 ou 83 peut-être, et tout un tas de ces guys originaux, quelle chance ce fut, ce fut un frisson et un grand honneur, ils sont en quelque sorte heureux de nous de nous rencontrer, et nous avons joué, c’était probablement à Norfolk ou dans les environs, ce devait être à Norfolk en Virginie, Portsmouth , quelque endroit par-là, tous ces gars sont venus, Tommy Facenda, Bubba Facenda, Bebop Harrell, je pense à Johnny Meeks était-il là aussi, une fois ou l’autre j’ai rencontré la plupart des gars, mais je me souviens de la première fois qu’ils sont venus voir le show, ils étaient émus et ils nous remercièrent de garder cette musique vivante, parce que nous avions repris plusieurs morceaux de Gene sur le premier disque des Stray Cats et cela leur avait boosté leur carrière, ils avaient reçu de nombreux coups de téléphone ce qui leur avait permis de travailler davantage car il y avait un nouvel intérêt pour toute cette scène, que j’y sois parvenu ou non, en tant que musicien je voudrais continuer à jouer et aimer cette musique si j’avais pu obtenir un job régulier, je voudrais encore faire ça, si j’arbore encore cette veste c’est que j’aimerais encore avoir cette coiffure, quoi qu’il arrive ces gars étaient la meilleure preuve de cela, d’être ainsi capable de les aider de n’importe quelle manière c’était fantastique, et c’étaient vraiment de bons et fidèles cats, ils étaient encore branchés et volontaires, c’étaient des soldats du feu volontaires, tous les soldats du feu  volontaires de la caserne des pompiers se sont jetés sur le gâteau, c’est grandiose, moi aussi je suis un combattant du feu, ainsi je suis en quelque sorte

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    5Stray Cats sur scène interprétant Gene and Eddie

    relié à cela…  La chanson Gene and d’Eddie est trop belle, nous ne voulions pas reprendre une fois de plus leurs chansons, ces chansons dont nous manquions, nous jouions chaque Gene Vincent, chaque Eddie Cochran, mais nous avions envie de composer notre propre morceau et rendre en même temps hommage à ces deux gars. Gene and Eddie vous le savez sont ces deux gars, je me souviens c’était sur la route quelque part, Brian et moi étions en train de gratter notre  guitare lorsque nous avons eu l’idée que ce que nous faisions c’était comme jeter des citations issues de toutes les grandes chansons de Gene and Eddie, nous les découpions et nous les couchions sur le plancher de l’hôtel et essayons de voir lesquelles marchaient avec lesquelles, et ensuite nous est venue l’extraordinaire idée d’apposer la signature du riff de la guitare à chaque parole, c’était un procédé vraiment marrant, car c’était notre propre chanson que nous écrivions mais en même temps nous rendons notre hommage à ces gars, puis nous avons fait une vidéo et nous avons pu consulter l’ensemble des archives, ce fut un moyen de de visionner tous les vieux clips vidéos, je me souviens combien Dick Clark a été utile il nous a envoyé tout un lot de bandes d’American Bandstand, tout le monde aimait cette musique et  pour ainsi dire a fait ses débuts grâce à cela… comme tout un tas de rockers, je pense spécialement à ce second album, c’est probablement le plus grand album de rock’n’roll jamais enregistré, certainement tout en haut, certainement un de ceux que j’emporterais sur une île déserte je suppose avec le Sun Session… le second album de Gene Vincent

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    c’est quelque chose, Be Bop A Lula est indubitablement le titre le plus célèbre, le plus connu, mais n’importe quoi du second album, du premier aussi, mais comme il y a ce truc comme Race with The Devil, c’est tellement, tellement, tellement dur, si raide, si glissant, c’est, c’est, ça n’a jamais été dépassé, non ça ne l’a jamais été… je sais qu’en Europe, au Japon, en Australie, dans le monde entier,  Gene est le type est considéré comme le plus pur de l’americana, le produit américain par excellence, il est une sorte de légende, ayant une grande influence, et encore grandement aimé, beaucoup moins en Amérique, je ne sais pas pourquoi, nous ne l’avons jamais statufié… il existe une certaine scène ici maintenant, je pense que c’est l’effet des Stray Cats,  il existe davantage de sortes de rockabilly que quand nous avons été les premiers à commencer, disons les choses de cette manière, tout un tas de ces rock’n’rollers  des premiers temps ont été redécouverts, Gene naturellement puisqu’il était un des principaux, mais je ne sais pourquoi je vois ces kids japonais

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    avec des tatouages de Gene Vincent, et j’ignore pourquoi pas les kids américains, je ne sais pas vraiment pourquoi, ayant dit cela, il existe une scène ici, les choses ont changé davantage qu’avant, mais ce n’est pas la même chose qu’en Europe où il est une figure légendaire révérée, il a dû travailler dur, vraiment dur, Gene est actuellement plus chanceux que tout un tas de ces gars parce que Gene était toujours capable de jouer en France, en Allemagne, en Angleterre, il était une légende il avait la possibilité de s’y rendre et de jouer, tout un tas de ces chanteurs de rockabilly avaient cessé de jouer, je pense que d’une certaine manière Gene était favorisé, mais c’était parce qu’il avait exercé un tel impact, il était un symbole pour ces rockers, ces français, ces Teddy Boys, il était un symbole, je n’ignore rien de la méchanceté,  il a toujours bien chanté, même s’il n’a jamais forcé sa voix, je sais qu’il était accompagné par différents orchestres, et qu’il se démenait pour payer son loyer, comme tout un chacun,, mais il n’a jamais perdu sa voix, il chantait toujours bien mais l’industrie avait changé et des gars comme lui étaient laissés à l’arrière, il lui est arrivé ce qui arrive à pratiquement tous, à très peu d’exceptions près, chacun a ses hauts et ses bas dans le business de la musique, mais il a réussi à bosser malgré tout, je pense qu’il a connu une vie rude, je pense qu’il a beaucoup souffert avec sa jambe et je pense qu’il a vu des tas de gens qu’il avait influencés peut-être lui passer devant, mais il a toujours eu des contrats d’enregistrement, il a toujours joué et il a eu une certaine quantité de gens qui croyaient en lui, si je ne l’ai pas connu je ne suis pas sûr

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    qu’il était  le plus facile des cats à vivre, je ne sais pas, j’ai seulement entendu des rumeurs selon lesquelles il était difficile à vivre, d’après ce que j’ai lu que et que je n’ai pas aimé, je dis que je ne l’ai jamais rencontré, mais j’ai entendu qu’il vivait durement, qu’il était plein de tristesse, j’ai l’impression que sa vie ne s’est pas déroulée comme il aurait voulu, je pense que ce genre de problème vous sape le moral et vous gâte tout ce que vous faites, je pense qu’il ressentait une forme de tristesse, qui vous tombe dessus quand vous passez votre temps à accumuler des gigs pour parvenir à payer vos factures, et croyez-moi aussi bon que vous soyez, et quel que soit l’impact que vous ayez sur les gens, ou sur les musiciens qui vous ont quittés pour occuper une meilleure place sous les spotlights sous lesquels vous pensez que vous auriez dû être, je pense qu’il a eu ce qui peut facilement vous tomber dessus dans ce business, si tu deviens amer, il est difficile de remonter la pente, je pense au sommet qu’il avait atteint, vraisemblablement sans prendre soin de lui-même, je ne suis pas surpris, cela revêt l’espèce de mythe qu’il était devenu d’une teinte tragique, ainsi que tout le déroulement de sa vie. J’en prends acte, je le comprends, car je n’ai pas encore rencontré un seul rock’n’roller, un seul véritable gars, des  Beatles aux Rolling Stones, jusqu’aux Kinks, jusqu’aux Clash, jusqu’aux Sex Pistols, jusqu’à Lemmy, pas un seul de ces grands et authentiques rock’n’rollers parmi tous ceux que j’ai rencontrés dans ma vie, qui n’ait pas mentionné Gene Vincent comme l’une de leurs deux plus fortes influences.

    Transcription Damie Chad.

    Notes :

    Max’s Kansas City : restaurant, night-club qui de sa création en 1965 à sa fermeture  en 1981 fut fréquenté par toute la faune culturelle et underground de New York (et d’ailleurs). Les amateurs de rock possèdent souvent dans leur discothèque le disque du Velvet Underground :

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    Gene and Eddie : le morceau sur trouve sur l’album Blast Off sorti en 1989. Sur la photo ci-dessous les Stray Cats interprétant sur scène le morceau hommagial à Gene et Eddie : 

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    Cette vidéo, ainsi que beaucoup d’autres, est en accès libre sur la chaîne YT de VanShots – Rocknroll Videos

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 690 : KR'TNT ! 690 : BIG SEARCH / VIAGRA BOYS / DEAN WAREHAM / ELVIS PRESLEY / WILBERT HARRISON / MATRAQUE / PSYCHIC WARS / JUDAS CONSPIRACY THEORY / BANK MYNA

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 690

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    15 / 05 / 2025

     

    BIG SEARCH / VIAGRA BOYS

    DEAN WAREHAM / ELVIS PRESLEY

    WILBERT HARRISON

    MATRAQUE / PSYCHIC WARS  

    JUDAS CONSPIRACY THEORY

    BANK MYNA

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 690

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    L’avenir du rock

     - In Big Search of space

             Que se passe-t-il quand un épouvantail rencontre un autre épouvantail ? Rien, bien sûr. Que pourrait-il se passer ? C’est presque un sujet pour le bac philo. C’est pourtant ce qui vient d’arriver à l’avenir du rock qui erre dans le désert depuis tellement longtemps qu’il ne compte plus les jours, ni les années d’ailleurs. Au point où il en est, ça ne sert plus à grand-chose. Il arrive au sommet d’une dune, et il aperçoit en bas un épouvantail à peu près dans le même état que lui. Desséché par le soleil, les vents de sable et la sous-alimentation. L’avenir du rock en est réduit à sucer ses dents qui tombent, mais il n’en reste plus beaucoup. Il les suce comme des bonbons, ça fait illusion. Comme il approche de l’autre épouvantail, il lui vient l’idée saugrenue d’aller lui mettre son poing dans la gueule et de récupérer ses dents pour se faire une petite réserve de bonbons. L’idée le galvanise. Un bon coup de poing dans la gueule et 32 bonbons d’un coup, de quoi tenir un sacré bout de temps. Alors il accélère le pas. Il se met à fantasmer sur les bonbons de la même façon qu’Henry Miller fantasmait sur les poulets rôtis au temps de Jours Tranquilles À Clichy. Alors que l’avenir du rock prend son élan, l’épouvantail ne bronche pas. Il reste complètement immobile. Il porte des lunettes noires. Un vent léger fouille ses mèches filasses de cheveux blonds. L’avenir du rock arrive droit sur lui et tente de lui coller son poing dans la gueule, mais l’épouvantail l’esquive adroitement et s’écrie :

             — What the fuck ?

             En représailles, l’épouvantail lui colle son poing en pleine gueule. Bing !

             L’avenir du rock perd ses dernières dents. Il s’agenouille péniblement pour les ramasser et les mettre dans sa poche.

             Embarrassé d’avoir été aussi con, il dit à l’épouvantail :

             — Bonbons à bibi !

             L’autre ne pige rien. Alors l’avenir du rock lui demande ce qu’il fout là, planté au milieu du désert.

             — Big Search.

             — Mitou, répond l’avenir du rock qui reprend sa marche, hébété.

     

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             L’épouvantail a un groupe qui s’appelle Big Search, et lui il s’appelle Matt Popieluch. Il ouvre en solo pour  Dean Wareham. Quand tu le vois arriver sur scène et hésiter, tu te dis que ça va être long. Il se plante en peu dans l’attaque de ses premiers cuts. Il s’excuse. Il faut peut-être mettre ça sur le compte du trac. Il est assez haut, plutôt maigre, pas coiffé, pas looké. L’anti-frime par excellence. Il gratte

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    une Strato et swingue d’un pied. Et puis il va tout doucement prendre le contrôle de ta cervelle, car ce Matt-là a tout simplement du génie. Il gratte de la pointe des doigts et sort un son de soft rock psychédélique absolument fabuleux, il tiguilite un space-out so far out qui te monte droit au cerveau, il fait tout simplement du Gene Clark avec un sens aigu du groove à la Croz. Te voilà complètement bluffé. Il joue les yeux fermés, avec le nez en l’air. Il s’absente totalement de la scène et voyage dans son monde. Tu vois les accords, tu les connais, et pourtant son jeu reste un mystère. Il sort un son de picking mais sans les onglets. Il propose de l’acid folk californien de très haut niveau qui n’est pas sans rappeler celui de F.J. McMahon. L’acid folk californien est le plus pur de tous, et ce mec Matt en propose la crème de la crème.

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             Le jeu va consister à retrouver cette magie sur ses albums. T’y vas sans grand espoir, car ce genre de performance n’a de sens et d’impact que sur scène. T’en ramasses deux au pif au merch, Role Reversal et Life Dollars. Tu compléteras un peu plus tard avec Slow Fascination.

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             Curieusement, Role Reversal a disparu de Discogs. Alors t’es bien content de l’avoir ramassé. Car tu y croises de sacrés cuts. Ce mec Matt propose une pop tendue à se rompre, tu n’y peux rien. Il vise la Cosmic Americana, avec des beaux arpèges et un sens aigu de la perdition. Et soudain, ça décolle avec «Distant Shore». Il fait du Midlake. Puissance atmosphérique extrême. Tu entres bien dans son jeu. Il devient étourdissant avec «Where Do You Room», il semble ivre de liberté et de vin mauvais, il fait de la pure Beatlemania, il joue avec le feu et sort un son d’une qualité étourdissante. Tu le prends au sérieux, t’es obligé. Il chante «Runaway» au doux du doux, sur des arpèges noyés d’écho, il se noie dans la beauté de sa pop. Ce mec Matt est très avancé dans l’extension du domaine de la lutte. Il termine cet album attachant avec «I’m Gonna Leave You», une grosse pop traînarde éclaboussée de lumière crépusculaire, une vraie bénédiction. Il cultive l’écrasée congénitale.

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             T’as au moins deux cuts qui renvoient sur Brian Wilson dans Life Dollars : «Distant Shore» de l’album précédent, et «I Feel Good». Là, oui, tu dis oui. La pop de Distant Shore fond comme beurre au soleil, avec des harmonies vocales démentes. Ce mec Matt a le sens des pointes extravagantes, t’en reviens pas de tomber sur un tel cut. Son Feel Good relève aussi de la pure beauté wilsonienne, il gratte ses arpèges dans l’embrasement d’un crépuscule californien. Il va aussi dans Croz. Il tire encore sa pop dans la lumière avec «Can’t Understand The News». Il propose de l’océanique californien. Tout est travaillé au big sound sur cet album révélatoire. Il revient à la pop de base avec «Don’t Change My Eyes». Il sait créer l’événement. Tu ne t’ennuies pas, même si tu ne cries pas au loup. Il y a du souffle dans cette pop de bon aloi. «Anna Don’t Go» est encore digne des Beatles et de Brian Wilson. Il bosse bien ses couches de son.

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             C’est sur Slow Fascination que tu vas retrouver le fabuleux slow groove psychédélique que gratouillait du bout des doigts le mec Matt l’autre soir au Petit Bain : fantastique pureté d’here we are never free at last. Il cultive la pureté extra-sensorielle avec une indicible grâce tactile. Il sort un son rare d’arpèges effleurés du bout des doigts. L’autre hit faramineux se planque en B et s’appelle «What To Say». C’est encore un balladif doucement désenchanté qu’il coule dans un mood de strange to meet someone I never knew. L’océanique est son truc. Avec «Till The Day Is Done», il se fond dans l’ouate de Smile. Il recrée à sa façon le smooth de Brian Wilson. Il va chercher du son sur tous ses cuts. Encore une belle dérive californienne en B avec «Windowpane» et il atteint encore le sommet du genre avec «Busy Getting Lost» - Time will come again when we meet as friends/ If I’m not scattered in the wind - Comme il l’a fait sur «What To Say», il chante encore «Good People Round» en lévitation. Le mec Matt adore chanter suspendu dans l’air. C’est un magicien.  

    Signé : Cazengler, Bonne Sœurch

    Matt Popieluch. Petit Bain. Paris XIIIe. 8 avril 2025

    Big Search. Role Reversal. 2014

    Big Search. Life Dollars. 30th Century Records 2016

    Big Search. Slow Fascination 30th Century Records 2019

     

     

    Le beat dressé des Viagra Boys

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             C’est pas plein quand t’arrives mais c’est plein quand ils arrivent sur scène. En peu de temps, les Viagra Boys ont su créer un buzz turgescent. Il faut bien dire qu’aujourd’hui, la valeur artistique d’un groupe n’est plus le critère de remplissage d’un Zénith. Les réputations se font autrement. Si tu campes sur tes vieilles positions, tu n’iras plus voir beaucoup de concerts. Même tes exigences de qualité sont complètement périmées, à l’image de ta bobine de vieux schnoque.  Par contre, si t’es curieux de savoir ce que certains nouveaux groupes ont dans la culotte, tu peux tenter le coup ici et là. C’est toujours moins pire que de regarder des conneries à la télé. Enfin, pour les ceusses qui regardent encore la fucking télé.  

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             C’est forcément un grand moment que de voir les Viagra Boys arriver sur scène. T’en as deux qui déboulent torse nu et couverts de tatouages : le chanteur Sebastian Murphy et le bassman Henrik Höckert. Murphy ventripote un peu. On ne regarde même pas les trois ou quatre autres. Les deux tattoo boys vont focaliser l’attention. Alors attention, ces Suédois jouent un rock de destruction massive, bien

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    lourdingue, bien défenestrateur. Tout est monté sur d’implacables drives de basse. C’est leur fonds de commerce. Sur scène, ils sonnent comme sur les albums, mais en mille fois pire, en mille fois plus atomique. Ils saturent l’espace de son, et pourtant t’as pas mal aux oreilles. Te voilà plongé dans une sorte d’heavy messe païenne, et dès le troisième cut, les remous de la foule t’écrasent sur la barrière. T’as intérêt à avoir des bras d’acier pour te dégager et retrouver ta respiration. Tu ne t’attendais pas à ça : les Viagra Boys plongent le Zénith dans le chaos, certainement le pire qui soit, le chaos des compressions, orchestré par un beat sourd comme un pot. Tu entres dans la dimension du pire. Tous les crowd-surfers de Paris sont là. Les gros balèzes de la sécu sont vite débordés. La pression de la foule est telle que la barrière menace de céder. Ça frise l’hors-de-contrôle. Les gros durs de la sécu qui ont tous des bras énormes s’arc-boutent sur la barrière qui penche de leur côté. Te voilà pris en sandwich. Tu essayes de résister à la pression. Elle s’accentue de plus en plus. T’as des tonnes dans le dos. Tu ne cherches même plus à identifier les Viagra cuts. De

     

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     toute façon, ils tapent des cuts que tu ne connais pas, car leur nouvel album - ompf, un coup dans le dos - vient de sortir, alors - ampf, les pieds d’un crowd-surfer dans la nuque, fuck, ça fait mal - T’as vraiment envie de te barrer. Impossible. T’es baisé. Fait comme un rat. Encore pire qu’au concert des Mary Chain quand t’avais ces amputés du cerceau qui sautaient sur place juste à côté. T’as toujours des mecs qui ne sont pas là pour écouter, mais pour sauter sur place. Tu reconnais au passage - oumpffff ! - cette merveille de power beat qu’est «Ain’t Nice». La tempête de coups s’aggrave. Des gobelets volent. Tu vois des gonzesses tatouées qui adorent ce chaos. Toi t’adores pas trop. Pour sûr, la fête est réussie, mais pour clichetonner, tintin. Impossible. La foule pousse et t’écrase la gueule dans la barrière, ouuuummpf ! Les coups, ça fait mal, comme dirait Johnny. T’essayes encore de suivre le show. Fuck ! Faut abandonner l’idée. T’as des milliers de personnes qui dansent et qui pogotent au Cap Horn. Hâte-toi de confier ta cage thoracique et tes vertèbres aux bons soins du destin.

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             Tu profites du passage à vide d’avant rappel pour tenter la sortie. Tu te frayes péniblement un chemin pour regagner le pied des gradins. Ouf ! Tu vas pouvoir observer le chaos de dos. Il n’est pas jojo, le chaos de dos. Quand les Viagra Boys reviennent sur scène, tu vois des milliers d’écrans au-dessus des milliers de têtes. Tout le monde filme la scène. C’est irréel de non-sens. Les gens filment n’importe quoi, car à cette distance, t’as rien, à part des silhouettes et de la fumée. Mais bon, ça filme. Ça alimente le grand fleuve numérique planétaire. Le chaos de l’inutilité définitive. Une sorte de fin de tout. Ces milliards d’informations s’engouffrent dans un Vortex dont personne ne connaît ni la taille ni le sens. Observer le spectacle du spectacle, c’est fascinant. Le chaos de l’inutilité définitive engloutit celui des Viagra Boys. Pire encore : le Vortex et ses milliers de petites bouches voraces en forme de smartphones engloutit le sens des choses. Les cervelles sont déjà au service des petites bouches voraces du Vortex, il n’y a donc plus rien à faire. Plus rien à dire. Il est déjà trop tard. Tu ne vas plus au concert de rock. Tu vas au concert du numérique.

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             Tu te retrouves un peu plus tard sur l’Avenue Jean Jaurès et pour retrouver tes marques, tu te poses la question : faut-il écouter le nouvel album des Viagra Boys ? T’es pas très chaud. Entre bif, baf et bof, tu choisis le bif.

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             Grand bien te prend de l’écouter car c’est un bon album. Tu sauves cinq cuts alors t’es bien content de pas t’être fait emmancher une fois de plus. Deux énormités, pour commencer, «The Bog Body» et «Pyramid Of Health», deux cuts bien décidés à en découdre, deux cuts bien rockés du fa fa fa. Deux cuts puissants mais sans surprise. Disons que ça reste dans la typologie du groupe. Sur «Waterboy», on sent bien l’Américain, okay !, Sebastien machin lance bien le truc, son Waterboys ne sera jamais un hit, mais ils tapent bien dans l’œil du cyclope. Okay ! Awite ! Et tu vois le bassman remonter à la surface avec «You n33 Me». Big bass attack. Fabuleux ramshackle. «Dirty Boyz» est un brin hypno, c’est même puissant, tu ne peux pas dire le contraire. Et tu leur donnes l’absolution pour «Best In Show Pt IV», car ils te tapent ça aux clap-hands, t’as là un fabuleux story-telling dévalé à fond de train, il raconte sa vie extrême avec le final sax, c’est digne d’Iggy dans throw them to the lions !, ça bascule dans la stoogerie à coups d’I need all the help I can get man et ils renchérissent à coups d’I need access to heaven. L’album emporte la partie avec le bassmatic du diable et ce beat de tatoués. On a déjà entendu ça ailleurs, mais t’y retrouves ton compte.

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             Dans Mojo, Andrew Perry leur consacre une page, histoire de les qualifier de «scurrilous, disruptive and frequently misunderstood band on the rise», c’est-à-dire un groupe grossier, perturbateur et incompris dont la cote monte. Perry ajoute que le groupe a des racines dans la scène hardcore suédoise, ce qui nous fait une belle jambe. C’est donc le bassman Henrik Höckert qui a «forcé» le speed-freak Sebastien Murphy, fraîchement arrivé de Californie en Suède, à chanter dans les Viagra Boys. La commère du village ajoute que Murphy bosse dans le salon de tatouage où bosse la poule d’Höckert, d’où le contact. Et Murphy qui n’est pas avare de conneries, indique que pour écrire ses textes, il se goinfre du caca d’Internet. On vit dans cette époque. Le plus difficile est de s’habituer à l’idée qu’on doit vivre dans cette époque. Parfois on croit qu’on va y parvenir, et d’autres fois on comprend que ce n’est pas possible. Cette époque n’a décidément rien de sexy.    

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             Tu veux en avoir le cœur net, alors t’écoutes d’autres albums. Quand t’écoutes Cave World, t’es pas très content. C’est plein de machines. «Baby Criminal» sonne comme une dégelée, mais une dégelée de machines. Ces mecs ratissent tout. Purée de machines. T’as tout de même un bassmatic. T’as pas le temps de souffler et tu te fais choper par l’hard drive de «Troglodyte». C’est du relentless d’hard drive. Ils foncent dans leur tas qui n’est pas le tien. Mais alors pas du tout. Tu fais des efforts pour rester sous le casque et c’est pas bon signe. Tu ne vois pas bien l’intérêt de leur tas. Ils repartent à ta conquête avec «Punk Rock Loser» et tu baves car t’entends un killer solo trash, pas flash. Ils tentent le coup de l’apocalypse avec «Creedy Crawlers», mais ils ne sont pas les Killing Joke. Ils n’ont pas les moyens de ça. T’arrives au 6 et t’es loin d’être convaincu. Tes informateurs t’ont prévenu : «C’est un groupe de scène, pas un groupe de disk.» Trop de machines sur cet album. Retour à la tentative d’apocalypse avec «Ain’t No Thief». Stomp de machines. C’est de la techno. Avec du power, mais techno quand même. Bif baf bof. «Big Boy» est sans doute leur meilleur cut - I need a big/ Big girl/ To keep me real - Bien heavy. Ils cherchent encore des noises à la noise avec «Return To Monks». Là ça devient anthemic. Ils cherchent la confrontation. Ils flirtent avec le grand art de destruction massive des Bury. Ils lâchent les chiens. Là, t’as du paganisme technocratique, une vraie chienlit de techno power en caisse de résonance. 

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             Il vaut mieux écouter Welfare Jazz. T’es tout de suite cueilli au menton par «Ain’t Nice». Ils te percutent de plein fouet, c’est un cut de destruction massive, ils misent tout sur le stomp et font le banco. La basse vole le show sur «Toad» et ça devient vite demented. Le bassman Henrik Höckert lance encore le train fou d’«Into The Sun», un nouveau stomp humanoïde. Les Boys sont des bons. Tout est monté sur un heavy drive de basse. Les canards boiteux n’ont qu’à bien se tenir. Encore un drive de basse sur «Creatures». Et puis t’as ce «6 Shooter» gratté à la gratte d’intro et rattrapé par le bassman fou, et ça sonne comme un instro urbain du plus bel effet. Ils tapent tout en heavy stuff mais ils éprouvent parfois des difficultés à convaincre («I Feel Alive»). Ça repart en mode trash punk avec «Girls & Boys» et ça percute les cacatois avec un sax in tow. La gonzesse qui vient duetter sur «In Spite Of Ourselves» s’appelle Amy Taylor. Elle est bien trash, la bourrique.

    Signé : Cazengler, viagras du bide

    Viagra Boys. Le Zénith. Paris XIXe. 25 avril 2025

    Viagra Boys. Welfare Jazz. Year001 2021

    Viagra Boys. Cave World. Year001 2022

    Viagra Boys. Viagr Aboys. Shrimptech Enterprises 2025

    Andrew Perry : Mojo Rising. Mojo #379 - June 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Wareham câline

     (Part Four)

             — Alors, avenir du toc, on se pique toujours de dadaïsme ?

    Dûment interloqué, l’avenir du rock se retourna :

             — Ah quelle surprise ! Tristan Tzaralebol ! Toujours aussi guilleret ?

             — Guilleret du cul, cher ami ! Du cul, du cul, ha ha ha ha !

             Les trilles du rire cristallin de Tristan Tzaralebol ricochèrent jusqu’au ciel d’un bleu parfaitement Klein. Il ré-ajusta son monocle et reprit : 

             — Dites-voir, avenir du rocambole, je fermente un poutche, oui, ne me regardez pas ainsi, un poutche, vous dis-je !, contre qui ?, mais contre le tyran André Béton-Armé. Nous envisageons fermement de couler l’André Béton-Armé dans un bloc de béton armé et d’aller l’immerger au fond du Détroit des Dardanelles, de sorte qu’aucun steamer, à voile ou à vapeur, aussi puissant fût-il, ne puisse l’hisser à la surface. Vous n’applaudissez donc pas ? ,avenir du ric et du rac ?, seriez-vous devenu complètement impavide ?

             Baisé comme un bleu, l’avenir du rock se mit à applaudir flasquement.

             — Rejoindrez-vous les rangs des conjurés, avenir du rocamadour ? 

             L’avenir du rock poussa un soupir long comme un jour sans rhum.

             — Pfffffffffff. Si vous insistez lourdement...

             Tzaralebol exhuma alors un carnet Moleskine des profondeurs de son manteau en vison ainsi qu’un crayon dont il humecta la mine de la pointe d’une langue frétillante :

             — Ainsi donc, avenir du roquefort, le sort en est jeté ! J’inscris de ce pas votre blaze à la suite d’une longue liste de conjurés... Oh oh oh, je vois à l’étincelle de votre regard que vous brûlez de connaître leurs noms... J’en mettrais ma saucisse à frire !

             — Oh j’en connais les noms, figurez-vous ! Mais je ne savais pas les exclus revanchards ! Et je ne vois pas Desnos ni Artaud le Momo manier la truelle ! Votre blague n’est pas drôle, Tzaralebol. Vous déclinez !

             — Cher avenir du rococo, vous m’avez percé à jour et vous m’en voyez réjoui, oui oui. Dînons pour fêter ce grand jour ! Car qui dort Dean Wareham, n’est-il pas vrai ?

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             Il devrait être très fier, Dean Wareham, de se retrouver coincé dans ce genre d’épisode dadaïste. Tout le monde ne bénéficie pas des faveurs de Dada, croyez-le bien !

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             Le real Dean refait surface car il vient de faire paraître un nouvel album solo : That’s The Price Of Loving Me. Qualifions cet album de très magnifique, si vous le voulez bien. C’est vraiment le moins qu’on puisse faire. Le real Dean nous accueille dans son giron avec deux Beautiful Songs de rang princier, «You Were The Ones I Had To Betray» et «Dear Pretty Baby» qui est en fait une cover de Mayo Thompson, qui, t’en souvient-il, fut l’âme câline de Red Crayola. Tu retrouves dans ces deux merveilles la classe inhérente du real Dean. Il cultive l’héritage du Lou. Le cut Mayo sonne un peu comme l’«It’s All Over Now Baby Blue» de Dylan, tu savoures cette fabuleuse musicalité et bien sûr, tu nages en plein rêve. Le real Dean installe bien l’ambiance de «We’re Not Finshed Yet», comme il l’a fait toute sa vie. Il est encore très Lou sur ce coup-là. On sent la fascination dans le timbre de sa voix. «Bourgeois Manqué» sonne comme un heavy groove de petite vertu, il te gratte ça à la clairette et tu te régales du bassmatic aérien de Britta. Puis une sorte de miracle se produit : le real Dean met les mains sur les hanches de «Yesterday’s Hero» et fait danser cette belle pop gondolée. Il monte sa pop très haut dans l’expectative, avec une économie de moyens complètement invraisemblable. C’est une autre façon de résumer son art. Puis il dépasse encore les bornes avec le morceau titre. Le real Dean est beaucoup trop balèze : il groove le smooth. Eh oui, t’as pas beaucoup de gens capables de groover le smooth. Puis il retourne bien en dessous du boisseau pour chantouiller «The Cloud Is Coming». T’as là une pop bien underground, bien confidentielle et bien inspirée par le génie de Lou Reed.  

    Signé : Cazengler, Whare-âne

    Dean Wareham. That’s The Price Of Loving Me. Carpark Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Elvis & la vertu

    (Part Seven)

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             Comme Peter Guralnick, Robert Gordon s’est longuement penché sur Elvis. Avec Elvis : The King On The Road, il relate les débuts d’Elvis à sa manière, c’est-à-dire engageante.

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             Accompagné par les Starlite Wranglers (Scotty Moore et Bill Black), Elvis joue au Bon Air Club, on highway 70, à la sortie de la ville - Its clientele was tough, and on saturday night they were as friendly with Jack Daniels and Jim Beam as they were with Jesus on Sunday. Step outside and say that, mah frien’ - On les voit tous les trois en western shirts et grinning big et soudain, fini le look cowpokes. Le génie d’Elvis consiste à redevenir lui-même - And Elvis came out in the cool clothes that he had seen on the avenue of black Memphis culture, Beale Street - Arthur Crudup and Beale Street, voilà les racines du cool cat Elvis - Greasy hair and funny-fitting clothes - Sam Phillips contacte très vite The Grand Ole Opry, le show le plus populaire de tout le Deep South. En bon visionnaire, Uncle Sam y voyait le ‘national debut’ de son poulain. Ils prennent donc la bagnole d’Uncle Sam pour filer à Nashville et Bill attache sa stand-up sur le toit. Ils n’eurent le droit de jouer qu’une seule chanson dans l’‘Hank Snow segment’. Puis c’est le Louisiana Hayride, qui touche 28 états. Bob Luman voit Elvis débarquer sur scène en veston vert, pantalon rouge, chemise rose, and this sneer on his face. Le King claque un accord et casse deux cordes. Il n’a encore rien fait et les filles se mettent à hurler - And he started to move his hips real slow - C’est la naissance du rock’n’roll animal. Ce livre grand format est bardé d’images d’Elvis en double page, du noir et blanc trop beau pour être vrai, une sorte de double concentré de tomate du rock’n’roll, on entend la musique rien qu’en examinant méticuleusement les images, ce visage tellement parfait, ces cheveux grassement peignés, ces pompes et ces cravates blanches, tout ce rock’n’roll originel. L’une des images le montre en chemise et cravate blanches, les bras en croix, une petite ceinture dans des passants larges avec la boucle sur la droite, un détail qui n’a sans doute pas échappé à Mick Farren qui portait lui aussi sa boucle de ceinturon sur le côté. Les filles se jettent sur Elvis et lui arrachent les boutons de ses chemises comme s’il s’agissait de diamants. L’une d’elles passe même une annonce pour mettre un bouton de chemise en vente. Elle reçoit cent coups de fil et demande 600 dollars pour ce bouton qu’elle finit par conserver. Et quand il boucle son set avec «Hound Dog», Elvis déclenche systématiquement une émeute, au péril de sa vie. C’est fait pour.  Une fille raconte : «J’ai saisi sa main, il a souri et il m’a dit ‘Cut me loose’, alors je l’ai fait.» Elvis fait basculer des foules de 15 000 personnes dans l’hystérie. Une gamine de 16 ans parvient à grimper sur scène et se jette sur Elvis pendant qu’il chante «I Got A Woman». Elvis tombe en rigolant. Quand après on demande à la gamine pourquoi elle a fait ça , elle répond : «Je le veux, j’ai besoin de lui et je l’aime !». En 1956, Elvis fait rentrer vingt millions de dollars dans les caisses du Colonel. Sur les vingt, il en récupère trois. En 1957, il commence à porter son gold lame outfit, taillé par Nudie in Hollywood - Elvis was the proof of youth power - Grâce à lui, les jeunes devenaient les rois du monde, tout au moins d’un nouveau monde. En tournée, Scotty Moore et Bill Black touchent 200 dollars par semaine et ils reçoivent un bonus de 1 000 dollars à Noël. Ils trouvent que ça pue un peu l’arnaque, aussi envoient-ils tous les deux une lettre de démission. Elvis appelle Scotty pour lui demander de rester. Scotty demande alors une augmentation de 50 dollars plus 10 000 dollars cash pour payer ses dettes.

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             Et quand il revient de l’armée, Elvis est encore plus beau. Le bouquet bien sûr est le ‘68 Comeback. On comprend en voyant les images d’Elvis en 68 que Monsieur Jeffrey Evans ait choisi d’appeler son groupe ‘68 Comeback - Presley is one in a lifetime - Il redevient immédiatement le King - In rebellious black, a blood-red scarf and a guitar hanging around his neck - Les Anglais le veulent pour un show à Londres. Ils téléphonent au Colonel et lui proposent 28 000 dollars pour la semaine. Et que répond cette crapule ? «That’s fine for me. And now how much can you get for Elvis ?» C’est un fait : Elvis, c’est d’abord du business. Quand il accepte de jouer quatre semaines à Las Vegas, on prépare le merchandising : 150 000 photos couleur grand format dédicacées, 500 000 calendriers et 200 000 catalogues qui recensent les disques et les films d’Elvis. Les Sweet Inspirations l’accompagnent sur scène. Dans le public se trouvent Burt Bacharach et sa femme Angie Dickinson, Uncle Sam et ses fils Knox et Jerry qu’Elvis considère un peu comme des neveux. Vers la fin, Elvis déconnait bien sur scène : il s’en prenait à Glen Campbell, Tom Jones et à Engelbert Humperdinck. Il disait au public : «J’ai vendu plus de 200 millions de disques, j’ai 56 disques d’or. Je suis vraiment fier de tout ça. C’est plus que ce qu’ont fait les Beatles, les Stones et Tom Jones réunis, so pffft !» Belle façon de remettre les pendules à l’heure. Au-dessus d’Elvis, il n’y a plus rien.

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             The Presley Estate passe une deuxième commande à Robert Gordon : The Elvis Treasures, un grand format à l’italienne bourré de petits inserts et de répliques de reliques. Ce serait un gros gadget s’ils ne s’agissait pas d’Elvis. C’est quasiment du Graceland at home. Robert Gordon re-raconte certains épisodes qu’il raconte dans Elvis : The King On The Road, mais au lieu de soutenir son récit avec uniquement des photos en noir et blanc, il le fait cette fois avec des artefacts. On ouvre une petite enveloppe et on trouve un ticket pour le Slim Whitman Show en 1955, on ouvre une autre enveloppe et on trouve le fac-similé du contrat RCA adressé à Elvis et au Colonel, plus un reçu signé Elvis Presley pour la somme de 45 000 dollars, sur en-tête d’Hotel Peabody, à l’attention bien sûr du Colonel. Page après page, on voit se construire cette fascinante histoire qu’on connaît pourtant par cœur, mais qui ici prend un relief particulier. D’autres courriers RCA adressés à Elvis en 1956 suivent : signés Stephen H Sholes, ils recommandent des chansons à Elvis. On trouve plus loin une petite repro de l’affiche du film Jailhouse Rock et dans une enveloppe rouge se niche une belle carte postale : Elvis en uniforme souhaite des Holidays greetings to you all. Plus loin, c’est le fac-similé d’une longue lettre du Colonel adressée à Elvis, alors stationné à Badnauheim, Germany. Il ne l’appelle pas Elvis, mais Vernon. Plus loin, une très belle lettre d’Elvis à Anita Wood, à Memphis - My dearest darling little.

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             C’est en lisant sa prose qu’on réalise à quel point Robert Gordon adore Elvis. Il raconte par exemple qu’Elvis fit 31 prises d’«Hound Dog» au studio RCA de New York et qu’il sélectionna le dernière, the ferocious last one. Puis il revint à Memphis jouer au Baseball Park, performing as wildly as he liked et tenant à rappeler que s’il était devenu une star, c’était grâce aux gens de Memphis. En 1956, Elvis a déjà sept disques d’or et il débarque à Hollywood pour tourner son premier film. Et quand il part à l’armée, il voit ça comme un répit, confiant à un journaliste que l’armée ne peut pas être pire que le cirque qu’il vient de vivre pendant les deux dernières années.

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             En 1967, il enregistre How Great Thou Art, l’album de gospel swing dont il est le plus fier. Nouvel hommage à l’homme avec le ‘68 comeback : Robert Gordon indique qu’Elvis avait le trac, car il n’avait plus joué en public depuis des années, mais le show comme on le sait se déroula bien, et reste, nous dit Gordon, a high mark of Elvis’ warmth, humility and guenine talent as an entertainer. Oui, au fil des pages, Robert Gordon n’en finit plus de rappeler qu’Elvis est resté tout au long de sa vie un mec bien.

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             Redémarrage de carrière avec From Elvis In Memphis et «Suspiciuos Mind» enregistré à l’American Recordings de Memphis, chez Chips Moman, et retour sur scène à Vegas avec James Burton et les Sweet Inspirations. Back to the roots - In Vegas, he was a smash - C’est assez spectaculaire, nous dit Robert Gordon. Elvis savait que le public de Vegas pouvait être dur, mais il le mit sur le cul - He utterly wiped them out, the memories, the audience, everybody and everything - Elvis avait tout inventé et ça restait intact. Les boss de l’International Hotel devenaient dingues, tout ce succès, ils voulaient Elvis encore et encore - A million bucks a year !

    Signé : Cazengler, El tournevis

    Robert Gordon. The Elvis Treasures. Villard Books 2002

    Robert Gordon. Elvis : The King On The Road. Bounty Books 2005

     

     

    Inside the goldmine

    - Wilbert au grand pied

             Certains l’appelaient Bébert. Mais il préférait Robert. Il vendait des livres d’occasion à Bastille, du temps où il y avait encore un marché en fin de semaine et des concentrations de motos. Puis il alla faire les petits marchés de banlieue, vers le Kremlin-Bicêtre et Châtillon. Il réussit à maintenir sa camionnette en état de rouler assez longtemps. Il ouvrait une large fenêtre sur le côté et le rabat faisait office de comptoir. Il avait plus de gens venant le voir pour vendre que pour acheter. Et quelques habitués, qui parvenaient à se serrer la ceinture pour s’acheter le livre de poche d’occasion que leur conseillait Bébert. Il vendait ça une misère. Il parvenait néanmoins à vendre assez de bouquins pour payer l’essence et le loyer de son misérable cagibi, rue de Charenton. Comme il sautait souvent des repas, il maigrissait à vue d’œil, et à cet âge-là, la sous-alimentation ne pardonne pas. Il portait une casquette à carreaux très fatiguée et des lunettes de vue dont un verre était fêlé. Il avait bien sûr perdu toutes ses dents. Mais il continuait de lire, car il vivait dans la hantise de n’avoir rien à conseiller à ses habitués. C’est la seule chose qui le maintenait en vie. C’est pour eux qu’il descendait chaque week-end ses cartons, c’est pour eux qu’il chargeait sa camionnette. Il en bavait, car il n’était plus en état de porter des cartons de livres, même des petits cartons. Bébert était un sac d’os. Puis il lui fallait lancer le moteur et c’était un miracle quand il y parvenait, surtout en hiver. Il passait parfois une heure au volant, à essayer encore et encore. Il attendait entre chaque tentative, car il craignait de noyer le moteur. Mais lorsqu’il arrivait à son emplacement et qu’il payait le placier, il reprenait vie. Et puis un jour, l’emplacement resta vide. La semaine suivante aussi. Au bout de quelques semaines, on commença à s’inquiéter de ne plus voir Bébert et sa camionnette. L’un de ses habitués connaissait son adresse. Il s’y rendit. Il vit la camionnette garée devant le taudis. Personne au volant. La porte arrière n’était pas fermée à clé. L’habitué l’ouvrit et découvrit la momie de Bébert assise sur ses cartons, dans la posture d’un pharaon sur son trône, serrant contre sa poitrine un tue-mouche en guise de sceptre.  

     

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             Pendant que Bébert créait sa légende en se tuant à la tâche, Wilbert créait la sienne à la force du poignet. Dans un cas comme dans l’autre, les parcours furent assez rudes.

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             Kansas City, le premier album de Wilbert Harrison, date de 1965. Pas l’album du siècle, mais sa version de «Kansas City» rafle la mise, d’autant que Wild Jimmy Spruill rôde dans le lagon. L’autre coup de Jarnac est en B, c’est une cover de «CC Rider» grattée à la mandoline et jetée par-dessus la jambe. Normalement, si tu associes un féroce boogie man comme Wilbert avec Wild Jimmy Spruill, tu dois obtenir un bel album, ce qui est quasiment le cas. Wilbert au grand pied fait un bon choix de covers, comme le montre encore «Since I Fell For You», un classique de Buddy Johnson aussi repris par Laura Lee, Charlie Rich et Lenny Welsh. Wilbert tape un dance craze avec «The Horse» et y va au hey babe let’s do the horse right now.     

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             Sur Let’s Work Together, un Sue de 1969, Wilbert au grand pied tape l’heavy grrove du one-man band classique. Il a un son parfait sur le morceau titre. Ce sera sa marque de fabrique. Il passe à l’exotica avec «Tropical Shakedown», mais il est quasi-Velvet sur ce coup-là, on croit entendre les accords de «Sweet Jane». Il tape ensuite dans le «Blue Monday» de Fatsy. Wilbert a un style très pur, une bonne clarté dans sa démarche. Tout est solide sur cet album, et en même temps, il n’y a pas de quoi en faire un plat. Il tape plus loin dans le «What Am I Living For» de Chuck Willis. Bon, ça va bien cinq minutes. Il se frotte plus loin à «Stand By Me», et le conseil qu’on pourrait lui donner serait de laisser le Stand à Ben.

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             En 1971 paraît un album sans titre de Wilbert au grand pied. Ce Buddah sent bon la Nouvelle Orleans et grouille de bonnes puces, notamment deux covers de Fatsy, «Ain’t That A Shame» et «Blueberry Hill». Wilbert y met tout son cœur, mais il ne parvient pas à égaler Fatsy. En B, on se régale encore de «My Dream», un boogie blues classique. Allen Toussaint arrange les horns et Sehorn produit. On a donc un son très brut à la Sehorn. «Girls On Parade» est monté sur un Diddely beat et auréolé de voodoo, «Going To The River» plonge dans l’heavyness et la cover de «My Babe» est bien rockée au bassmatic.  

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             Sur Shoot You Full Of Love, Wilbert est tout seul. Il fait le one-man band. Il passe un fantastique solo déluré dans le morceau titre d’ouverture de balda. Encore une belle mouture délurée de «CC Rider», il la passe à la petite reverb d’alrite. Il passe des coups d’harp comme Dylan dans «Little Liza Jane» et ramène tout son rezonar dans «That’s All Right Baby», il dispose d’une reverb magnifique, il est en pleine modernité, en plein technicolor. En B, il gratte un peu de calypso («Down On The Corner») et tape une belle exotica des îles avec «Near To You». Il fouille dans les racines de sa psyché. Il termine avec un vieux clin d’œil à Guitar Slim («Things I Used To Do»), c’est bien appuyé, bien positionné dans l’écho du temps, il a même un orgue en contrepoint.

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             On retrouve Allen Toussaint sur l’excellent Soul Food Man. L’esprit règne sur l’heavy beat scintillant d’«I Really Love You». Le son n’est pas chargé, c’est même un peu spécial, comme désossé et enrichi avec tact. Pur jus d’Allen Toussaint. Avec «Mary Ann», Wilbert tape une belle calypso des îles, un mambo de hanches douces et parfumées. Il tape plus loin une belle cover du «Just Because» de Lloyd Price, puis il fait son affaire d’une compo à lui, «On Top Of Old Smokey». Quasi cajun ! En B, il passe au stomp de la Nouvelle Orleans avec «Coming Down With Love» et le titille au chat perché. C’est stupéfiant de qualité. Il fait encore un mélange heureux d’exotica, d’Africana et de Jimbalaya avec «Get It While You Can (Soul Food Man)», c’est magnifique de down on the bayou, tu as même un accordéon et des guitares Soukous. Il finit cet album de tous les saints avec «I’ll Never Trust Another Woman», un heavy blues bien soutenu au shuffle d’orgue. Allen Toussaint des saints ? Sans doute.

    Signé : Cazengler, Wilbert en berne

    Wilbert Harrison. Kansas City. Sphere Sound Records 1965   

    Wilbert Harrison. Let’s Work Together. Sue Records Inc. 1969  

    Wilbert Harrison. Wilbert Harrison. Buddah Records 1971  

    Wilbert Harrison. Shoot You Full Of Love. Juggernaut Records 1971

    Wilbert Harrison. Soul Food Man. Chelsea Records 1976

    *

             Se tromper n’est pas étonnant pour un éléphant Or je ne suis pas un éléphant. Pourtant je me suis trompé deux fois. Mais plus grave : j’ai commis, bis repetita non placent, exactement la même erreur que la semaine dernière. Tiens un groupe français, patriotique sursaut je chronique, ben non, y sont pas français. Un bon point : leur maison de disque est basée à  Vilnius en Lithuanie pays d’Oscar Vladislas de Lubicz Milosz si vous n’avez pas la chance de connaître ce zèbre de très haute lignée reportez-vous à notre livraison 689 de la semaine dernière, eux ils ne sont pas lithuaniens mais de Biélorussie. Historiquement les frontières de ces pays de l’Est de Europe ont subi de nombreuses variations. Quoi qu’il en soit, tout comme pour Aortes j’ai été victime d’un semblable coup de sang en entendant leur premier album :

    NATURE MORTE

    NATURE MORTE

    MATRAQUE

    ( K7, CD / Ashen Tree Records)

             L’artwork est de Marta Shcherbich. Elle réalise de très beaux portraits de jeunes gens, des vues que je dirais folkloriques de son pays, un pinceau tendre qui sait transcrire la beauté des choses et des êtres. Elle possède une veine plus sombre, certains visages sans corps sont porteurs d’étrangeté inquiétante et révélateurs de lourds mystères. Pour la couve elle a choisi une vanité, un crâne déposé sur le savoir poussiéreux de vieux libres, une guirlande de liserons, un papillon une timbale renversée d’où s’échappent des bracelets de corail rouge, sont-ce des gouttes de sang séché ou des perles de pierre philosophale s’effritant sous l’action des siècles.  Derrière, la roue éternelle du charriot temps immobile qui n’en finit pas de rouler sur elle-même.

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    Peu de renseignements sur ce groupe, essayez de deviner qui fait quoi : Vlad B. / Anton M / Evgeniy S. / Alexander G.

    Kola : (= roue) : une machine lourde et lente, impassible, vous ne pourrez pas l’arrêter, imaginez une locomotive traînant cent wagons derrière elle, parfois il vous semble qu’elle s’éloigne, c’est alors que vous réalisez que vous êtres dans un disque de noise-rock et vous entendez la bête immonde qui grogne, un ours géant et bientôt une voix communique avec vous, elle vous rappelle ces temps heureux où vous n’existiez pas où vous étiez bien au chaud comme dans un nid douillet, mais l’on vous a sorti de là pour vous jeter dans la vie, un lourd fardeau sur vos épaule, l’ours polaire gronde sur vos épaules, son haleine glacée vous souffle que ce n’est pas terminé que le poison de la vie vous sera à plusieurs reprises insufflé, et que ce venin finira par vous tuer, car la vie apporte la mort, tout compte fait cette angoisse vous permet d’atteindre lentement ( mais sûrement) le néant. Le rythme s’alentit car plus c’est long plus c’est insupportable. C’est presque le bonheur, des bribes de musique douce, des voix qui vous accuuillent, le bonheur du néant, vous avez rejoint l’œuf originel. Pustazelle : (= herbe) : vous êtes comme de l’herbe qui pousse dans les marais, qui naît, qui grandit, qui crève, qui pourrit, le processus prend son temps, le rythme ne s’accélère guère mais il devient davantage oppressant, les grognements sur vos talons, vous êtes dans un cycle vous n’y échapperez pas, bientôt tu renaîtras mais tu te désintègreras après cette efflorescence, la batterie te tape dessus à coups de cuillère à pot sur ta tête, sans doute existe-t-il une raison à ce processus continu, mais tu ne sauras jamais lequel au juste, tu n’as qu’attendre, attendre pour mourir, attendre pour naître, attendre pour attendre, vocal de folie ordinaire du lot de tout ce qui vit et retourne au néant. Une certaine amplitude sonore nous aide à comprendre que nous sommes les jouets d’un phénomène que nous ne pouvons intellectuellement cerner. Le train prend de la vitesse. Est-ce l’image du destin de l’humanité qui passe à la moulinette. Malimon : ( le mot existe en langues russe et biélorusse, mais aucun traducteur n’a voulu le traduire, un seul indice, peut-être faux, mali signifie petit.). Comme par hasard le morceau est très court, bruits divers, train, turbine, scie, avion qui vole, intermède noise, une espèce de rêve sonore est-ce la musique qui se prend pour du noise, ou le noise qui s’imagine être de la musique, sur la fin des grésillements électriques ou peut-être du papier déchiré. Perhaps, j’aime ce mot dont la terminaison vous happe, le bruit qu’entend un papillon lorsque ses ailes se brisent. Volya : (= volonté) : vous n’avez pas compris grand-chose alors on vous donne les explications, vocal hurlé et vomi, une véritable révélation, vous êtes comme une bille, une petite perle, arrêt brutal, l’on déverse un tiroir de millions de perles, l’une d’entre elles, souvenez-vous en, c’est vous, à vous de rouler dans le sens que vous voulez, prenez vos responsabilités, vous ne serez que ce que vous voulez être, il y a peut-être quelque chose qui vous enfile, pensez à l’image de la première Parque Atropos, ensuite c’est à vous à désobéir, à vous de rompre le fil et de vivre votre vie de perle libre, chacun se forge un chemin, un destin différent de tous les autres, la batterie cavale, barrez-vous, courez, personne ne vous rattrapera c’est vous qui inscrirez votre destin, qui lui ferez écrire ce que vous voulez, je ne dirais pas que la musique devient joyeuse mais qu’elle décrit votre propre inexorabilité, attention le rythme s’alentit, l’ours polaire de la mort vous rattrape-t-il ou alors peut-être que vous n’avez plus peur, que votre volition l’a transformé en chien fidèle qui galope à vos côtés, oui vous avez repris vos jambes à votre cou et vous courez vers vous-même… Crissements de freins Pry`py`nak : (= arrêt) : qui se poursuivent sur ce morceau. Comme ces trains qui marchent à deux kilomètres à l’heure et qui s’en vont – le temps vous paraît interminable, vous êtes pressé de descendre – s’arrêter tout doucement le long du quai. Encore un instant, le temps que les moteurs décroissent et stoppent enfin. Attention les portes sont ouvertes, mais tout redémarre à la vitesse d’une fusée, est-ce votre imagination qui cavale ou est-ce que c’est reparti pour un tour. Le saurez-vous seulement un jour. Et si le moment du départ et celui de l’arrivée n’en  formaient qu’un ?

             Certains vous diront que c’est beaucoup de bruit pour rien. C’est vrai que c’est noisy et que la vie ce n’est pas grand-chose, mais enfin en moins de trente-neuf minutes, Matraque et sa Nature Morte vous file un tour  gratuit sur l’interminable  grand-huit du  cycle de l’Eternel Retour. Vous ne trouverez pas mieux en moins de temps.

             Superbe.

    Damie Chad.

     

    *

            Certaines choses sont plus difficiles à comprendre que d’autres. Surtout que là il s’agit d’une conspiration. Vous imaginez le labyrinthe obscur qui se profile. Les comparses, le motif, le pourquoi et le comment. Mais-là c’est encore plus difficile, ce n’est pas à proprement parler une conspiration mais une théorie sur ladite conspiration. Preuve que jamais personne n’en a percé encore le sens puisque l’on propose une théorie. Pas de problème, quand l’on est  un fan de Dupin le détective en chambre d’Edgar  Allan Poe qui vous résout une énigme sans quitter son fauteuil, l’envie vous titille de vous pencher sur cette mystérieuse théorie au sujet d’une conspiration. Hélas, au troisième terme de ce mystère que vous supputiez insoluble vous haussez les épaules. Bullshit ! quoi la théorie de la conspiration de… Judas !

    Qu’en ai-je à faire, moi Damie le païen, que les chrétiens aillent se faire pendre où ils veulent, je vais illico sortir mes chiens, au moins j’aurais l’impression d’avoir agi pour le progrès de l’Humanité. J’allais envoyer   bouler lorsqu’un détail a retenu mon attention. Quoi, ce sont des Grecs, avec tous les Dieux qu’ils ont sur l’Olympe, faut qu’ils s’intéressent au dénommé Jean-Claude, cela demande réflexion. Qu’est-ce qu’ils nous disent au juste, ces bénis oui-oui, ces traîtres en puissance, ces renégats. Vous n’allez pas me croire : ils ne pipent pas un seul mot : vous servent un album instrumental. A vous de vous dépatouiller, en plus le titre de l’album n’est pas en grec mais en latin ! Font tout pour me décourager, ils vont voir de quel bois je me chauffe : du pin !

    AD SOLEM

    JUDAS CONSPIRACY THEORY

    (Bandcamp / Avril 2025)

    George Rouvalis & Thodoris Stefou : guitars / Thomas Kinopoulos-Wood : bass /  Andreas Karantoumanis : drums / George Rouvalis & Thodoris Stefou : Synths / George Rouvalis : Background Vocals on « Selenocentric ».

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    Premier indice : la couve, une véritable boule de cristal. Elle est d’Andreas Karatoumanis : je ne sais si toute sa manie est de se carapater, mais je n’ai trouvé aucun lien qui me conduisit  à Andreas. L’image peut paraître mystérieuse mais le titre Selenocentric nous aide à comprendre le blanc symbolique dans laquelle est présentée le phénomène astral de syzygie. Ici lunaire. Le cercle jaune représente le soleil, la masse ombreuse représente la terre.  La lune et la terre non parfaitement alignées avec la terre  sont selon leurs positions respectives en conjonction ou en opposition, déterminant ainsi les phases de pleine lune et de croissant de lune.

    Ritus Jani : Janus n’est pas le dieu romain le plus célèbre, il est pourtant l’un des plus importants. Les portes de son temple restaient ouvertes en temps de guerre. On ne les fermait que lorsque la paix survenait. Souvenez-vous de la Pax Romana, période de prospérité. Janus possède deux visages, l’un tourné vers l’avenir et l’autre vers le passé. Il est le dieu du temps conçu comme passage. Son culte est celui du commencement, il est célébré entre autres le premier jour des calendes qui est celui de la pleine lune. En effet la musique s’écoule paisiblement, telle l’eau clapotante du Tibre qui coulait pas loin du temple de Janus, parfois il semble que le nuage des guitares s’assombrit et que la ponctuation de la batterie se précipite, mais peu à peu les choses reprennent leur place et la sérénité revient, qu’est-ce que l’agitation humaine pour ce Dieu qui connaît toute l’histoire toute la provenance et tout le destin de l’humanité, ce ne sont pas quelques peccadilles politiques ou anicroches guerrières – les hommes appellent cela des bouleversements ou des calamités – qui seraient capables d’altérer la souveraineté de celui dont la grandeur égalait celle de Jupiter. Selenocentric : Notes grêles de synthé sympa, oui c’est Séléné la vestale, celle qui est amoureuse d’Endymion à qui Zeus a octroyé l’éternelle jeunesse et l’éternel sommeil, le rythme se précipite, la lune change de quartier voici Artémis à l’œil aussi aigu que ses flèches, impassible inatteignable, attention voici la dernière métamorphose, Hécate grinçante, la préférée des rockers, celle qui apporte le malheur, le danger et la mort, lune changeante, peu fiable au mystérieux sonore ironique, elle cligne de l’œil comme le dernier des hommes de Nietzsche, le morceau se finit en final éblouissant, aveuglant. Akatos : nous avons vu la lune sautillant, jouant à volte-faces, revoici exactement la même chose, la même rotation, mais pourquoi le son s’échoïfie-t-il et pourquoi cette sonorité mystérieuse, et pourquoi le morceau est-il si bref ? Quelle image davantage contrastée de l’éternité de son cycle immuable, inébranlable, akatoïque, qu’un court instant, qu’un fragment arraché à la totalité de la ronde des astres aurait-il été possible de donner pour figurer l’incommensurabilité infinie de la course des Dieux dont la régularité maintient l’ordre du cosmos hors de la béance du kaos… Syzygia : nous avons eu une courte vision de la divinité fondationnelle de l’ordre du monde, voici la même chose, entrevue non plus selon les Dieux, mais selon les faibles et friables créatures humaines, les astres influent sur les hommes, ils ne dirigent pas, ils inclinent, goûtez la lourdeur de ce mot sur votre nuque, leurs positions exceptionnelles sont les marques du destin, logiquement le morceau est assailli de sonorités menaçantes, bientôt davantage annonciatrices de sombres évènements, lorsque le son s’amplifie, qu’il tombe sur vous comme se lèvent les rideaux du théâtre du monde dont vous êtes parfois le héros heureux, souvent la victime. In transitu :encore un morceau très bref, comme des notes de piano qui résonnent dans l’immensité, le transit c’est le départ, l’arrachage, l’éloignement, la sublimation, l’on quitte la terre, l’on quitte la lune, ces déités inférieures ne nous retiennent plus, Platon vous expliquerait que votre âme part en voyage vers le royaume des Idées, Pleiades : sonorités cristallines, c’est le morceau le plus long, vous visitez la voûte céleste, tous les héros de la mythologie sont là, les Pléiades ne sont qu’une étape, une adieu symbolique, elles viennent à la fin des moissons, s’en vont et puis disparaissent, elles ne reviennent que lorsque vous devez labourez vos champs, vous abandonnez ce cycle sans cesse recommencé,  c’est alors que la musique se lève, une voile que le vent gonfle, un bref silence, puis pour signifier l’immensité du vide silencieux, les notes s’étirent preuve qu’elles ne peuvent occuper l’immensité de cette viduité et la remplir, vous êtes un point dans une vastitude que votre esprit ne saurait conceptualiser, la raison vous échappe, vous êtes dans un autre pays sans nom, sans frontière, sans fin, les guitares ahanent, seule la batterie s’entête pour raviver les énergies défaillantes et vous voici dans l’Aether : comme par hasard c’est le moment le plus rock’n’roll du disque, l’Ether est cet air plus pur, plus fin, un feu subtil qui embrase vos poumons, vous êtes dans la sphère des Dieux, la guitare klaxonne un peu comme les voitures dans les rues alors que votre pays vient de remporter la coupe du monde, évidemment c’est un état très supérieur, la lumière s’effrite autour de vous, vous êtes parvenu au plus près de l’orbe du soleil, beaucoup de bruit, presque cacophonique, vous n’êtes pas dans une contemplation mais dans une exultation sans chaîne. L’arrêt est brutal. Vous en avez déjà trop vu.

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             Voici la liste des mots que George Rouvalis est censé vous délivrer dans dès le deuxième morceau : Lumière, Etoile, Monde, Vie, Ether, Foi, Ciel, Arcane, apprenez-les comme un mantra, ou essayez de les transformer en casse-tête chinois en les emboîtant les uns dans les autres, ou alors relisez Le Jeu des Perles de Verre d’Hermann Hesse, faîtes-en tout ce que vous voulez, prenez des initiatives non de Zeus ! moi je m’en fous j’ai résolu le mystère de cette théorie de la conspiration de Judas. Nos grecs ont choisi leur nom par esprit de dérision. Qu’est-ce que cette théorie obligatoirement boiteuse de la conjuration de Judas comparée à l’instrument du dire mythologique de la Grèce Antique. Rien, un truc qui ne vaut même pas un pet de lapin.

             Un clin d’œil à Aristophane.

    Damie Chad.

     

    *

             Tout se passe se passe dans la tête ai-je l’habitude d’assurer. Dès que j’ai vu le nom du groupe, m’y suis jeté dessus tels ces pythons facétieux qui se laissent choir de la  plus haute des frondaisons sur l’innocent touriste qui hasarde un premier pas dans la forêt équatoriale. Cette technique à l’aveugle est dangereuse. Peut-être abusé par mes prédilections vais-je jouer le rôle de l’abruti de service qui va finir réduit en marmelade sanglante dans les anneaux du reptile. Tel est pris qui se croyait prédateur. Tant pis, fions-nous à l’instinct du rocker. Reconnaissons que le titre de l’album n’incite pas à l’optimisme.

    TAKERS

    PSYCHIC WARS

    (Bandcamp / Janvier 2025)

             Le groupe formé en 2021  a enregistré une dizaine de singles est basé à Collingswood. Modeste bourgade du New Jersey, état qui abrite toute une partie de la population de New York

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    La couve est de Jonathan Hodges. Je n’ai rien trouvé sur lui, par contre je peux vous certifier qu’il existe de par ce monde une pléthore de Jonathan Hodges. Parmi eux une inquiétante proportion, bien au-dessus de la moyenne, de frappés de la cafetière. Indices troublants qui ne préfigurent en rien de l’auteur de l’illustration. Cette main crispée sur une paroi infranchissable n’est pas sans rappeler la main qui a illustré la couverture de l’édition en Livre de Poche du roman Le Mur de Jean-Paul Sartre. Si vous êtes moi, si Sartre vous déplaît, je vous propose Le Mystère des Gants Verts d’Enid Blyton dans lequel la bande des mains vertes sortie tout droit de l’imagination d’un gamin loufoque ne tarde pas à se matérialiser…

    Une notule nous indique que les titres de cet EP sont inspirés du roman : Black Tongue Thief (Le voleur à la langue noire) de Christopher Buehlnam. Ce dernier, né en 1969, enfant adopté et surdoué s’est très vite passionné pour le Moyen-Âge. Il a créé une espèce de numéro de foire qu’il présente dans les festivals médiévistes. Il propose à un groupe de spectateurs de faire rôtir vivant un de leurs ennemis… Il a aussi écrit plusieurs romans dont l’un consacré au tragédien Christopher Marlowe. Sa pièce de théâtre Faust a marqué les esprits. S’il n’avait pas été tué lors d’une rixe quels autres chef-d’œuvre nous auraient-ils légués… son drame est digne de Shakespeare à tel point que certains ont imaginé que ces deux auteurs ne formaient qu’une seule et même personne.

    Ellei Johndro : vocals / Jon Hodges : guitar, vocals / Matt Hanemann : guitars / Derek Zglenski : bass / Travis Dewitt : drums, percussion

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    Takers : si vous n’avez pas lu le roman pas d’inquiétude, Psychic Wars vous propose une vidéo. Si elle est censée faire peur, c’est raté. Une ambiance carvanalesque qui vous donne envie de rire, tous les poncifs de l’horreur en carton-pâte accumulés en cascades. Un conseil, écoutez la version sans image, vous éviterez le lourd fabliau médiéval farcesque. D’ailleurs la musique n’est pas vraiment noire, la batterie joue un peu à la grosse caisse des fêtes foraines ce qui ne l’empêche d’abattre sa ration de besogne, les voix dédoublées ne sont pas tristes, seules les guitares se comportent comme un train fantôme qui fonce dans l’inconnu d’une nuit noire. Au beau final un beau remue-ménage entraînant. Disons que ça ressemble aux squelettes en sucre du jour des morts mexicains. Wandering thief : vaut mieux écouter en admirant la main essayant de griffer le béton du piège dans lequel vous êtes tombé, orchestralement c’est bien foutu avec ces cors que vous aimez entendre sonner le soir au fond des bois, les guitares crissent un peu, mais comme l’on vous raconte l’histoire du petit agneau innocent qui finit par se faire dévorer par le méchant loup, et que vous connaissez la récitation du Loup et de l’agneau de Jean de La Fontaine, vous entrevoyez très bien le massacre final, mais le drame ne vous fait plus peur, vous l’appréciez en esthète. Deadlegs : là c’est nettement plus sombre, les vocaux sonnent un peu Beatles mais comme les guitares hérissent leurs poils du dos à la manière cruelle d’un chat noir qui va croquer une souris blanche, la batterie  s’abat avec la lourdeur d’un couperet de guillotine,  vous comprenez que le chaudron de sorcière ne va pas tarder à bouillir et à déborder dévoilant d’infâmes condiments dignes des tribus cannibales, les paroles tournent au délire macabre, la veuve noire au haut de sa tour blanche, dévoile la tapisserie de la dame à la licorne égorgée et pour terminer le serpent au fond de la soupière suivant sa mauvaise habitude onaniste se mord la queue.  

             Très agréable à écouter un peu guignolesque, un peu guignolet sucré à la gaine acidulée, héroïc fantasy de bon aloi. Ces américains ont l’esprit anglais. Par contre les guerres psychiques ne sont plus ce qu’elles étaient. Je croyais découvrir les noirceurs de l’âme humaine et je me suis retrouvé en pleine fête foraine ! Pour ne pas dire en pleine joie de vivre.

    Damie Chad.

     

     

    *

             L’on n’est jamais trahi que par soi-même. J’en suis une preuve accablante. Suis en train de morigéner, suis en train de faire le tour des nouveautés, cherchant quelques tubulures qui sortent de l’ordinaire. Je ne trouve que du grandiose, le genre de carbure que dans ma tête dure de rocker je classe parmi les MCA. Rien à voir avec MCA (records) qui racheta Decca et plus tard Chess, laissons-cela, dans mes MCA  à moi, comprenez mon acronyme : Musique Classique Avortée, je range toutes ces formations issues du rock qui comme la grenouille de La Fontaine essaient de se faire plus grosses que la vache philharmonique. Bref ce soir, pas moyen de mettre la main sur le riff transcendantal  qui tue. Que des trucs emphatiques qui pètent plus haut que leur cul. Le mieux serait d’aller au dodo, je m’apprête à regagner ma couche royale quand  mon œil accroche un titre, tiens un ‘’océan de pensées’’, pas mal, ben non j’ai mal lu : ‘’pas’’ un océan de pensées, tiens ils n’ont pas tort, puisque d’après moi depuis Aristote notre triste Humanité a arrêté de penser. C’est qui ces zigotos ? avec un nom pareil, sûrement des anglais. Vérifions, zut des français. Jetons un coup d’œil, l’on ne peut laisser des compatriotes en rade toute la nuit. Bref c’est moi qui ai passé une nuit blanche. Et tout ça pour un trabuc que je classe parmi les MCA !

    EIMURIA

    BANK MYNA

    (Araki Records/ Avril 2025)

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    Un regard sur la couve : pas mal du tout. Ces visages à l’aspect de masques mortuaires, ces deux mains qui se saisissent de l’un d’entre eux comme pour l’extraire de sa couche de toiles goudronnées superposées et déchirées, à moins que le corps qui n’apparaît pas ait été enfermé dans le tronc cercueil d’un arbre évidé dont on viendrait de percer la couche des écorces protectrices… Quel étrange rituel ! Quel mystère profanateur dans ces manipulations modernistes d’exhumations de cadavres antiques retirés de la gangue des temps anciens qui avaient veillé à leur préservation. Quant aux trois autres masques sur le côté, seraient les chefs subalternes de domestiques sacrifiés pour accompagner leur maître au pays des lémures. Sont-ce des spectres que l’on serait en train d’éveiller dans le but qu’ils viennent hanter le monde des vivants, dans l’espoir de semer le trouble dans l’esprit des vivants dans le seul but de nous rappeler que les portes de corne et d’ivoire, chères à Gérard de Nerval, se peuvent emprunter dans les deux sens.

    L’étrangeté de cette couve nous pousse à visiter l’Instagram de sa créatrice. Ramona Zordini. D’Italie, autrement dit la coque politiquement organisationnelle  qui recouvre l’espace géographique originelle de l’antique romanité lémurienne. Ramona Zordini révolutionne la technique du cyanotype. Procédé inventé par John Frederick William Herschel (1792 – 1871). Un astronome qui braqua son intelligence sur les étoiles et n’oublia pas de regarder en arrière en offrant une traduction de l’Illiade d’Homère. Le cyanotype est un procédé photographique monochromique. Une espèce de cannibalisme. Posez sur une feuille de papier enduite de potassium une feuille d’arbre, après avoir soumis l’ensemble à un rayonnage ultraviolet, vous obtenez en blanc la forme de la feuille d’arbre reproduite sur  le fond désormais bleu ombreux de votre feuille de papier. Ramona Zordini joue sur les couleurs en adaptant à sa guise les temps d’exposition et différents produits chimiques. Nous invitons le lecteur à établir quelques analogies opératoires avec les procédés alchimiques. Une méditation adjacente sur le Traité des Couleurs de Goethe n’est pas interdite.

     ‘’Colorier’’ une feuille de papier ne suffit pas à Ramona Zordini. Elle cherche à atteindre la bi- et la tridimensionnalité cyanotypique. Par un jeu de superpositions de feuilles pré- ou post-découpées  elle recouvre la platitude initiale du cyanotype de diverses épaisseurs, à leur tour travaillées, dont les échancrures centrales donnent cette impression sarcophagique de relief protecteur et de de profondeur  béante si caractéristique de ses créations. Une œuvre artefactique qui contribue autant au voilement qu’au dévoilement. Merci Heidegger.

    Une heureuse surprise que cette découverte de Ramona Zorbini. Mais une forêt ne possède pas qu’un seul arbre. Deux lignes du court texte par lequel Bank Myna présente son album ‘’ spécialement inspiré par les vies et les productions artistiques de la poétesse Alejandra Pizarnik et de la sculptrice Camille Claudel’’  m’ont fait sursauter.

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    Résident à quinze kilomètres de Nogent-sur-Seine, charmante bourgade dans laquelle se déroule la première scène de L’éducation Sentimentale de Flaubert, de surcroît elle abrita la jeunesse de Paul Claudel et de sa sœur qu’il fit interner durant quarante ans avec interdiction de sculpter…, et aujourd’hui s’enorgueillit du Musée Camille Claudel, je ne peux ignorer ni la vie ni l’œuvre de  la sculptrice. Je me souviens notamment d’une manifestation nocturne pour imposer aux pouvoirs publics réticents en compagnie de plusieurs centaines d’habitants à l’édification de ce conservatoire…

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    Alejandra Pizarnik, le nom ne me disait rien de rien. Wikipedia me renseigne, poétesse argentine (1936-1972) trop jeune – ou pas assez - choisissez l’option qui vous convient, ne jouent que ceux qui ont dépassé trente-six ans et qui donc n’ont pas suivi son exemple en se suicidant. Tiens, elle a vécu à Paris entre 1960 et 1964 – ça sent le surréalisme – doit bien rester quelques traces. Elle y a rencontré André Pieyre de Mandiargues – voici des années que je me promets de chroniquer son roman La Motocyclette – il est vrai que ce poëte reste occulté par la noirceur de son propre soleil, Yves Bonnefoy, Antonin Artaud, Alejandra avait bon goût. Une vie écartelée entre mal-être, désirs d’une vie de décadence et exigence de solitude. Pratiquement toute son œuvre a été traduite en France. Notamment par Claude Esteban directeur de la revue Argile. C’est ainsi que je m’aperçois que je l’ai  obligatoirement lue puisque dans les seventies je me procurais cette belle revue de poésie, qui malheureusement ne prenait pas de risques, or la poésie sans risque… Je n’en ai aucun souvenir, pourtant les nombreux textes disponibles sur le net sont engageants.

    Constantin du Closel / Fabien Delmas / Maud Harribey / Daniel Machо́n.

             Phonétiquement le titre de l’album nous évoque les lémures, ne pas les voir en tant qu’apparitions, en tant que revenants, une espèce de reviviscence égrégorique de quelque ancienne présence, mais en tant que phénomène de désintégration de quelque chose qui palpite encore mais qui est en voie de désintégration. Selon le dictionnaire Eimuria désignerait un tison qui s’éteint doucement, une mort en quelque sorte illuminescente. 

    No ocean thougths : une porte que l’on referme dont les échos se répercutent sous une voûte d’ombre et s’évanouissent pour laisser place à la récitante, à la prêtresse qui chantonne en étirant les prophéties accomplies, car depuis le début des temps tout est déjà accompli depuis longtemps et les actes se répètent à l’infini puisqu’ils ont déjà été commis une fois, il n’est nul besoin d’y penser et d’y repenser mille fois, les pensées sont faites de mots et les mots ne sont que l’oubli des choses qui ont eu lieu, la musique se traîne en une majestueuse robe noire de mariée qui arrive en retard pour les noces déjà passées dont elle n’est plus que l’absence dépassée. Imaginez des fracas de violoncelles et des choses percussives qui tombent dans leur immobilité. Un majestueux prélude qui sonne tel un crépuscule. The shadowed body : quand il n’y a plus de pensée ou bien si peu qu’elle ne porte plus de signification, il reste encore à se livrer à l’occultation de son propre corps,  l’on pense à la manière radicale de cet enfant spartiate qui refusant son statut de prisonnier s’est fracassé la tête contre un mur pour périr en homme libre, mais ce n’est pas ici la solution envisagées, à la voie sèche de passation de pouvoir l’on a préféré la voie humide, plus longue et de grande patience, peut-être est-ce pour cela que malgré l’ambiance funèbre de base et les onze minutes du morceau, l’on ne s’ennuie pas, le trauma musical est empli de rebondissements, l’on négocie des courbes en progression constante, surtout pensons que la mort du corps est encore une geste érotique qui tourne à l’exaltation, à l’imprécation, à l’éjaculation orale dans le vide du non-être. Mortelle catharsis. The other faceless me : je serais tenté de proclamer que ce morceau serait intrinsèquement dédié à l’art cyanotypique de Ramona Sordini, ne serait-ce que par ce pinceau de lumière bleue sur l’écran noir de la vidéo qui bientôt irradie de sa pâleur bleuâtre le visage et le corps de la prêtresse qui danse. La caméra à bout pourtant sur des mains qui se croisent, combien sont-elles, une de deux, trois jusqu’à ce que le voile sombre s’entrouvre sur le corps de ballet, des sacrificatrices qui dansent et s’entrecroisent dans leur solitude, au loin une porte étroite permet de voir qu’au dehors que le monde est bleu mais pas du tout comme une orange, maintenant tout un peuple de présence danse, mais que cela signifie-t-il, une danse mortelle, certes mais surtout cette autre face de moi-même sans visage, ma sœur d’ombre que je porte en moi beaucoup plus qu’elle ne me soutient, et portant si séparée de tous les autres, de toutes les autres, une façon de nuptialité égotique de soi-même avec l’une des moitiés – oui mais laquelle – de soi-même, est-ce pour cela que maintenant elle est seule dans sa propre centralité, indifférente à cette surface adjacente du monde dans lequel elle se ait incapable d’évoluer, malgré ces gestes d’amour, ces étreintes, go indigo go !, l’absence de moi ne serait-il qu’une rupture de moi selon la moitié de moi manquante, un tournoiement spectral d’une pensée sans corps à moins que ce ne soit un  corps sans pensée… le lecteur qui aura eu la curiosité de lire quelques poèmes d’ Alejandra Pizarnik ne sera pas perdu dans cette évocation de ses thèmes poétiques prédilectifs. L’ensemble dure près de neuf minutes. Bank Myna se livre à une espèce d’art total qui allie : chant-musique, image-danse, et profération-poésie. Une espèce de mise en œuvre tridimensionnelle pour reprendre les volitions tridimensionnelles de Ramona Sordini. La mise en voix de Maud Harribi est exceptionnelle. La musique colle à elle comme la peau du serpent s’entrelace autour de votre chair. Burn at the edges :  nous parlons de la

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    peau du serpent, la voici dès la première seconde  de la vidéo. Orange aveuglant. Les peintres vous diront qu’il est la complémentaire du bleu. Tout comme l’éros et l’attrait de l’autre sont le complémentaire de la solitude de soi-même. L’on ira même jusqu’à employer le mot supplémentaire car si le supplément est souvent considéré comme un bon ajout, il peut être aussi dénigré comme un trop, qui peut altérer la plénitude du juste milieu, même si celui-ci est aussi l’autre côté de l’injuste moitié. N’importe, pour le moment le morceau est si jouissif, si joyeux, si éclatant, que l’on s’en réjouit, même si l’on n’ignore point  qu’en son centre se niche un abysse irréductible, une pointe de noir, une blessure aussi écarlate que le sang menstruel, ce soleil rougeoyant de la vie qui s’écoule dans la fosse noire creusée par Ulysse pour susciter la part morte des siens qui remontent des Enfers pour le mettre en garde de l’inéluctable qui l’attend. L’implorante : les cris intérieurs que Camille Claudel n’a peut-être pas poussés, peut-être parce qu’ils étaient la seule matière noire à sa secrète disposition qu’elle était capable de sculpter, cette plainte pathétique Bank Myna essaie de nous en offrir une équivalence musicale, d’ailleurs la musique, une variation du prélude, se taille un peu la part du lion, car ce qui ne peut se dire doit être tu, alors Maud reprend sa langue à deux mains et tire la lente et cruelle psalmodie que l’on imagine incessante et éternelle, mais que l’artiste attachée à sa survie, liée à son rouet muet file la parole infinie de sa plainte qu’elle garde au-dedans d’elle, comme son ultime richesse que personne ne pourra lui subtiliser.  Maud reprend l’antienne souterraine pour nous faire miroiter les souveraines sculptures qui n’ont pas fui de ses mains. Chuchotement invisible qu’elle reprend comme l’hymne à voix basse du désespoir de vivre privé de la moitié la plus importante de soi-même.

             Non, Bank Myna n’a pas trouvé le riff qui tue, mais leur Eimuria est tout aussi meurtrier.

    Damie Chad.