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  • CHRONIQUES DE POURPRE 493 : KR'TNT ! 493: EXPLORERS CLUB / CHRIS NEEDS / JARS / STEPPENWOLF / ROCKAMBOLESQUES XVI

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 493

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    14 / 01 / 2021

     

    EXPLORERS CLUB / KRIS NEEDS

    JARS / STEPPENWOLF

    ROCKAMBOLESQUES XVI

     

    Bienvenue au Club - Part One

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    En 2016, ce coquin d’Andy Morten nous mit à la bouche : il demandait à un mec à tête de big baby binoclard nommé Jason Brewer et membre d’un groupe nommé The Explorers Club quels étaient ses disques préférés, alors Brewer citait Friends et Sunflower des Beach Boys, disant que «Busy Doing Nothin’» était musical genius in a way no one but Brian could do it. Il ajoutait que Pet Sounds était son favorite album of all time et que le CD de Sunflower était resté pendant deux ans dans sa bagnole. Il citait aussi Burt Bacharach (Reach Out), The Fifth Dimension, à cause de Jimmy Webb (The Magic Garden. JIMMY WEBB. He’s king among writers and arrangers). À tout cela s’ajoutaient les noms des Simon & Garfunkel (Bookends), McCartney (Ram, qu’il compare à Smile - This is Paul’s Smile), Neil Young (After The Gold Rush), The Carpenters (Close To You) et Dylan (Nashville Skyline).

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    Donc alerte rouge. D’où sortait ce big baby binoclard ? Il faisait l’actu pour la parution du troisième album de The Explorer Club, Together. Donc, il fallait se rendre à la fin du canard, et chercher Together dans la partie Now des chroniques d’albums. C’est une autre Shindiger nommé Richard Allen qui se chargeait de besogner l’éloge. On apprenait en lisant son petit texte que le groupe était américain, originaire de Caroline du Sud. Oh Caroline ! L’Allen parlait de vintage 21st century sunshine pop bursting with craftmanship worthy of major league budgets. C’est vrai.

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    Quand on écoute Together, on est complètement craftmanshippé par la sunshine pop du 21st century, et plutôt deux fois qu’une. Le morceau titre est du pur jus de Brian Wilson, un vrai bouquet d’harmonies vocales speedées dans l’oss de l’ass, écrasé du champignon au bon moment, bardé d’énergie cosmique. Coup de génie avec «Gold Winds», puissamment orchestré dans une magie de piaillements d’oiseaux des plages, avec de la brise dans le son. Ce mec descend dans son lagon d’argent pour chanter sa pop californienne. Il renoue avec la nonchalance de l’ensoleillement dilettante. Avec toutes ces vagues de son et cette onction de la pertinence, on se croirait dans Smiley Smile, ce compagnon des heures sombres de l’adolescence. Il attaque «Perfect Day» en déclarant : «It’s such a perfect day/ To be in love with you», et là tout s’écroule dans le fracas du bonheur, dans le deafening sound dont parle Liza Minnelli. C’est joué dans le clair obscur d’un effondrement des notions temporelles. Ce mec n’en finit plus d’aller éclater au grand jour, les grimpées de son sont dignes de celles de Brian Wilson. Il reste dans le plénitif de taille avec «No Strings Attached», chanté au mieux du désespoir amoureux. Ce mec tient son destin entre ses mains. Il joue la pop de sa compréhension. Ce binoclard inféodé va jusqu’au bout de sa fascination.

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    Trois ans plus tard, Andy Morten récidive, avec un grand portait de Jason Brewer, pour annoncer la parution de deux albums enregistrés au Columbia Studio A de Nashville, endroit rendu célèbre par des gens comme Dylan, Cash ou encore les Byrds - It was an honour to just be in those rooms - some serious magic - Morten nous apprend que Brewer est l’âme de ce groupe informel et qu’il enregistre deux albums, dont un album de covers. Affecté par la disparition de Scott Walker, Brewer annonce qu’il enregistre une reprise du «Sun Ain’t Gonna Shine Anymore». Il cite Scott Walker comme l’une de ses principales influences. Il cite encore comme influences les noms de Spector, des Turtles, d’Astrud Gilberto, de Dusty Springfield et des Byrds.

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    L’album de covers vient de paraître. Il s’appelle To Sing And Be Born Again et contient effectivement deux coups de génie productivistes : «The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore» et «This Guy’s In Love With You». Accord de piano magique et on sait tout de suite que c’est Burt avec This Guy - You see this guy/ This guy’s in love with you - Et là Brewer prend de la hauteur, when you smile, la magie de Burt est idéale pour un fan de Brian Wilson, c’est l’une des covers les plus puissantes de la stratosphère, il monte très haut dans le ciel et devient l’une des révélations des temps modernes. Il chante son Scott à la perfe. Brewer est un peu comme le mec de Drugdealer, il repousse les limites de la magie pop. Il rend aussi hommage aux Turtles avec «She’d Rather Be With Me» et en profite pour tirer l’overdrive productiviste. Fantastique hommage à Dylan avec «Quinn The Eskimo (The Mighty Queen)» et il se prosterne ensuite devant les Zombies avec «Maybe After She’s Gone». Autre coup de chapeau remarquable : Lovin’ Spoonful avec «Don’t Want To Have To Do It». Brewer file droit sur le goove comme un requin affamé. John Sebastian a du feeling, mais il reste entre deux eaux, coinçant Brewer dans l’intervalle.

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    Quant à l’autre album, attention, c’est une bombe atomique. Mais ne gagnez pas les abris, car c’est une bonne bombe atomique. The Explorers Club (Original Album) est sans doute l’un des meilleurs albums de notre époque. Brewer démarre avec un hommage a Brian Wilson intitulé «Ruby». Son plein à ras-bord, c’est stupéfiant d’éclat. Il va ensuite enfiler les coups de génie comme des perles, à commencer par «One Drop Of Rain», une pop d’attaque frontale d’extrême violence. Et ça continue avec «Love So Fine», comme s’ils reprenaient les choses là où les avait laissées Brian Wilson. On a du mal à respirer tellement c’est oppressant de puissance. Ils se situent au-delà de tout, mais vraiment au-delà de tout. Chaque fois, ils débarquent dans le cut avec du big bash d’explosion pop nucléaire. Ils mixent Phil Spector et Brian Wilson. Avec «It’s Me», ça vire un brin Brazil. Brewer chante au génie pur, il chante une pulpe de dieu pop et «Dawn» coule comme une fantastique gelée de groove liquide. Brewer transforme le plomb de chaque chanson en or du temps. Avec «Say You Will» il fait la pop des jours heureux. On se pose la question en permanence : mais d’où sortent des gens aussi doués ? Avec «Look To The Horizon», il foncent dans le wall of sound, mais avec des dynamiques de genius all the way. Ces mecs rivalisent de grandeur avec Phil Spector. Ils tapent en plein dans le mille, look to/ The horizon, ils malaxent le heavy genius d’harmonies vocales et Brewer ramène sa voix de belette avariée dans le groove des dieux. On assiste là à l’incroyable réinvention du génie sonique de Phil Spector.

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    Il existe dans le commerce deux autres albums des Explorers, Freedom Wind qui date de 2008 et Grand Hotel paru en 2012. On pourrait presque considérer le premier comme un album des Beach Boys, car oui, ils sont dedans jusqu’au cou - We could last forever/ But baby don’t you cry - Jason sait emmener une équipe d’aspirants Beach Boys jusqu’au firmament. Ils sont en pleine Wilson-mania. Ce n’est que leur premier album et on sent déjà qu’il faut attendre des miracles. Alors justement, en voilà un : «Lost My Head» - I lost my head/ Under the sunshine/ Thinking of you - En plein dans Smiley Smile avec du banjo et ça continue avec «Do You Love Me», véritable flambée de bonheur sonique, Jason y va franco de port, il a tout étudié, il sait exploser au moment opportun avec des tambours noyés dans le wall of sound. Ils repartent en mode Bibi Sound avec «Hold Me Tight», bien rocky avec du smooth de ooh-ooh et des pointes de chant démentes à la Brian Wilson. Power absolu ! Jason s’y croit et il a bien raison de s’y croire. Il reste dans le Bibi Sound avec «Last Kiss» et termine cette cavalcade insolente avec un morceau titre qui n’a plus rien à voir avec le Bibi Sound, puisqu’il s’agit d’une pop brewerienne chantée et jouée à l’outrance de l’outrecuidance.

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    Par contre, Grand Hotel est un album très différent. Jason va plus sur Burt, il propose avec la bossa de «Run Run Run» une leçon d’aisance qu’on apprécie en ces temps atrophiés. Il propose ensuite de la pop de rêve avec «Anticipation». Une certaine Krista Brewer vient mettre son petit grain de sel et «Bluebird» conjugue chaleur et grandeur, avec tout ce qu’on aime en plus, le beat rapide qui vivifie la peau et qui rend amoureux. Jason éclate son «Go For You» au sommet du refrain et plus loin, il chante «It’s You» à la glotte devenue folle - I just want to stay/ Stay by your side - Comme toutes les bites d’ailleurs, elles veulent rester. Jason fait du collant supérieur, un collant doo-woppy digne des Flamingos. Il fait un instro de dream come true avec «Acapulco (Sunset)» et il envoie toute sa sauce dans «Summer Days Summer Nights». Question sauce, il n’a plus rien à apprendre de personne. Il fait du Burt à l’état pur. Et ça se barre en routine de jazz sixties. Il termine cet excellent album avec le Spectorish «Open The Door». Ces mecs ne se refusent aucune grandiloquence. Ça pourrait ressembler à du faux Spector, mais c’est du vrai, pas du toc.

    Signé : Cazengler, Jason Bouilli

    Explorers Club. Freedom Wind. Dead Oceans 2008

    Explorers Club. Grand Hotel. Rock Ridge Music 2012

    Explorers Club. Together. Goldstar Recordings 2016

    Explorers Club. The Explorers Club (Original Album). Goldstar Recordings 2020

    Explorers Club. To Sing And Be Born Again. Goldstar Recordings 2020

    Andy Morten. Old Friends. Shindig # 56 - May 2016

    Andy Morten. Leave no stone unturned. Shindig # 97 - November 2019

     

    Looking for a Kris  

    Part Two

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    Et vrooom badabooom, Kris Needs remet le turbo en route pour le volume 2 de son 1969 Revisited. Même délire, même profusion, même tarif, un nouveau shoot de 200 pages brûlantes de passion et grouillantes d’infos. À tel point qu’on se demande comment il a fait à l’époque pour écouter autant de choses, et ce ne sont pas des petits disques de branleur, jugez-en par vous-mêmes : Sun Ra, Bowie, Roberta Flack, les Stooges, Love, Can, Mott, Van Der Graaf, Tim Buckley, Moon Dog, Albert Ayler, Pearls Before Swine, Spirit, Syd Barrett, les Last Poets, Graham Bond, Buffy Sainte-Marie et les Deviants. Ptooof ! Intello le Kris ? Non il a le rock dans la peau, et qui dit rock dit curiosité. Le rock t’aide à traverser les frontières. Pas de rock sans exploration de terres inconnues, pas de rock sans découvertes révélatoires. Comme le volume 1, ce volume 2 n’est fait que de découvertes révélatoires et d’hommages à sa trilogie suprême : Keef, Syd & Jimi. Une trilogie suivie de près par une autre trilogie toute aussi suprême : Bowie, Bond & Ra. Rien qu’avec les pâtés qu’il fait de ces deux trilogies, on frise l’indigestion.

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    Tous ses lecteurs et toutes ses lectrices vont se poser la même question : qu’est-ce qui fait la force de ce book en deux volumes ? La réponse est simple : l’idée. Son idée consiste à prendre l’une des années les plus prolifiques de l’histoire du rock, à inventorier les albums qui l’ont marqué et à étoffer cette rétrospective de larges pans autobiographiques. Needs ne s’est pas contenté d’écouter les disques et d’aller voir les concerts, il s’est aussi arrangé pour faire de sa passion un métier qui allait lui permettre de rencontrer les gens qu’il admirait tant. C’est aussi simple que ça. Après, la difficulté, c’est de savoir maîtriser le bal des affinités électives pour ne pas fréquenter n’importe qui et écouter n’importe quoi. Ces deux books n’ont d’intérêt que par la qualité des gens et des albums évoqués. Comme tous les gens qui ont grandi avec Hendrix et les Stones, Needs ne s’éparpille pas. En 1969, il réussit l’exploit de ne pas commettre une seule faute de goût. Ce qui ne l’empêchera pas d’en commettre plus tard, en allant patauger dans l’electro et le m’as-tu-vu du sex & drugs d’Ibiza.

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    Avant d’entrer dans le vif du sujet, saluons le styliste qui se cache en Needs. Il est capable de vif-argent. La bonne musique qu’il écoutait le dopait : «Avec le recul, il apparaît qu’un espèce de phénomène planétaire surnaturel tissait à l’époque des liens étranges entre le jazz, Woodstock et le Krautrock. C’est tellement vrai que dans ce chapitre, je vais aborder Love et l’un de mes albums préférés de tous les temps. Attachez vos ceintures, mettez un casque et let’s go !». C’est vrai que certains chapitres frisent l’hystérie. Needs travaille une langue de flash, car comme Nick Kent, il a compris qu’il fallait façonner un langage pour parler du rock. Il reformule à un moment sa vocation : «Mon activité n’a pas été très lucrative, elle a connu des hauts et des bas, mais quelques décennies après avoir quitté un confortable job de journaliste local, je peux reprendre à mon compte la fameuse phrase de Lou Reed : ‘My weak beats your year.’» Dans son hommage aux Deviants et à Mick Farren, Needs brûle aussi la stylistique par les deux bouts : «En remettant en cause l’ordre établi et en établissant les fondations de la contre-culture, les hippies ont plus choqué la société que ne l’ont fait les punks. Ils furent les premiers à incarner la rébellion (en prenant des drogues plus puissantes et plus intelligentes). Dans les années 60, ils innovaient, créant plus de shock horror que n’en créa jamais l’Anarchy tour.» De là, Needs fonce droit sur Ladbroke Grove, le bastion des Deviants : «Pour un teenager comme moi qui bouffait du weekly tabloid et du fanzine, Ladbroke Grove était un quartier chargé de mystique toxique où des créatures exotiques se livraient à des activités inimaginables sur fond de heady psychedelic soundtrack et de harcèlement policier.» Ces quelques phrases résument à merveille le mystère qui entourait l’art subversif des Deviants. C’est vrai qu’on était quelques-uns à être fascinés par les Mystères de Labroke Grove. Needs rivalise ici d’excellence avec Eugène Sue. Il poursuit sur Farren : «Farren était l’agent provocateur de cette scène, il vantait plus les charmes du combat de rue que ceux du peace and love. En août 67, le DJ Jeff Dexter taxa des Deviants de punk rock band.» Needs établit un parallèle entre les Fugs dont il évoque longuement les charmes dans le volume 1 de 69’ Revisited et les Deviants, «qui sortaient de squats insalubres pour monter dans des vans tout pourris», qui organisaient des concerts gratuits pour y insulter ouvertement le pouvoir britannique. Needs ajoute qu’après avoir été viré des Deviants pendant une tournée américaine, Farren enregistra Mona And The Carnovorous Circus, écrivit des chansons pour Motörhead (& Wayne Kramer) et finit par atterrir au NME. C’est là que Needs fit sa connaissance, «trundling about drunk with a seen-it-all smile», c’est-à-dire traînant bourré dans le coin avec le sourire d’un homme qui a tout vu.

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    Bien sûr, ce qui compte le plus pour Needs, c’est de rappeler son appartenance à un monde précis. Alors il affûte son meilleur style pour flasher sa pensée : «N’oublions pas ceci : Rod était là avant Bowie avec ses épis sur le crâne et nous encourageait tous à faire quelque chose d’intéressant de nos coiffures alors abondantes. Les barbes restaient l’apanage des folkeux. Grâce à Rod, les vestes en satin de Kensington devinrent nécessaires. À ce point de ma réflexion, je réalise que tous mes héros sortaient de l’ordinaire : à commencer par Keith, Jimi et Syd, puis Mott et Rod, et bientôt Bowie. C’est la raison pour laquelle je ne pouvais pas faire partie de la foule des anonymes, tous ces gens ordinaires qu’on voit passer dans la rue habillés de vêtements de sport et coiffés comme tout le monde. Même encore aujourd’hui, je ne pourrais pas.»

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    Alors justement, les héros, parlons-en. Tiens à commencer par le héros Syd. Needs rappelle que Syd n’a pas supporté the sudden pop stardom et que bien sûr l’acide n’a rien arrangé, «scorching the inner circuits in his already fragile mind». Needs cite Jenny Fabian, une groupie célèbre : «On ne sait pas ce qui a réellement détruit sa créativité, les drogues ou bien une décision qui l’a stoppé net, car il ne voulait pas faire partie du cirque.» Needs rappelle ensuite que Roky Erickson, Sky Saxon et Skip Spence ont connu le même sort. Dommage qu’il oublie de citer Ace Kefford des Move, qui buvait lui aussi l’acide au goulot. Et comme il l’a déjà fait pour Shindig!, Needs repart en virée dans la légende de Syd, rappelant qu’à l’origine, Roger Waters et lui parcouraient la campagne anglaise en mobylette, partageant «similar interests in rock’n’roll, danger, sex and drugs». Ça ne s’invente pas. À l’été 65, le LSD - the heaven and hell drug - était encore légal et Syd se payait de beaux voyages dans l’inconnu. Il écrivit des choses comme «Arnold Layne» et «See Emily Play» qui fascinaient Pete Brown : «I suddenly saw that I didn’t have to be Transatlantic.» Eh oui, Syd inventait un certain rock anglais. Pour Pete Brown, Syd était un génie : «Lyrically, he was a genius. The rhymes are clever and the technique really fucking good.» La succès arriva et Syd s’installa au fameux 101 Cromwell Road, où l’acide, nous dit Needs, coulait à flots. La première à remarquer un changement chez Syd, ce fut Jenny Spires, une ancienne copine. Mais la machine se mettait en route, rien ne pouvait plus l’arrêter, le Floyd grossissait trop vite et Peter Jenner forçait Syd à entrer en studio, mais Syd résistait et se plaignait : «I don’t want to be a pop star !». Hélas, une tournée américaine s’ensuivit, avec Jimi Hendrix, les Move, Nice et Outer Limits, mais comme certains soirs Syd ne voulait pas ou ne pouvait pas jouer, Davy O’List le remplaçait sur scène. Jenny raconte que cette tournée a complètement ratatiné Syd, physiquement et mentalement. En 68, David Gilmour fut embauché comme roue de secours. C’est en janvier 68 que le Floyd partit jouer en concert en oubliant d’aller prendre Syd chez lui - Floyd elected not to pick Syd up for a gig and embarked on their rise to world domination with a different guitarist - Après on s’étonne qu’on n’aime pas le Floyd post-Syd. En matière de rock, la mentalité est plus importante que la musique. Et Needs ajoute en guise d’épitaphe de fayotage qu’à la différence de Brian Jones qui avait été purement et simplement éradiqué, Syd est toujours resté une sorte de cinquième Floyd. Tu parles Charles.

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    Needs profite d’un coup de projecteur sur la tournée Ya-Ya’s Out des Stones pour rebalancer un sacré portrait de Keef : «C’est là que démarre le culte de Keith. Il semble avoir vieilli de dix ans depuis 67, in a good way. Coiffure en épis, penditif à l’oreille, dents pourries, le regard soit brillant soit éteint d’un mec qui sort du lit pour livrer le plus grand match de sa vie. Le magazine Rolling Stone dit qu’il ressemble à une pute du Bronx. Il porte généralement ce haut rouge de Nudie à paillettes et un T-shirt Marylin Monroe, et il joue sous les lignes de blues bien propres de Mick Taylor ses accords en open tuning, as the ultimate rhythm guitarist.» Dans la partie Records de ce volume 2, il salue Let It Bleed de manière spectaculaire : «Le rock n’a jamais sonné aussi décadent, aussi irrespectueux et en même temps aussi révélateur pour les marginaux, les rebuts de la société et les aspirants freaks en quête de lien spirituel.» Needs dit aussi qu’il a vu les Stones 30 fois en 46 ans et son concert préféré reste celui de Brixton Academy en 1995. Il conclue son hommage aux Stones avec cette belle tirade : «Il existe des modèles bien pires que Keith Richards. En vieillissant, il ne perd rien de sa sagesse, de son humour et de sa passion pour la musique. Il ne perd rien de son côté edgy et de l’impressionnante force de sa personnalité. Les Stones continuent, moi aussi, en dépit de ce que peut nous réserver la vie.»

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    Dans le fourmillement des hommages, voilà qu’apparaît Tom Rapp et ce groupe qui tailla une belle croupière à la postérité, Pearls Before Swine. Needs rappelle qu’il explorait alors les bacs de disques exotiques à Kensington Market. Ces deux albums des Pearls l’intriguèrent car ils sortaient sur le label des Fugs et de Sun Ra. Le seul moyen de savoir comment ils sonnaient était de demander au vendeur une écoute au casque, ce qu’il appelle a headphone blast. «Voilà comment j’ai écouté Pearls Before Swine pour la première fois et ça a bouleversé ma vie. Je n’étais plus le même. C’est là que ce groupe et le label ESP ont occupé une place de choix dans ma cervelle, place qu’ils occupent toujours aujourd’hui, me ramenant chaque fois que nécessaire au temps où je fouinais dans les bacs mystérieux en quête de nouvelle découvertes.» Needs ajoute que les Pearls ont inventé l’acid-folk. Tom Rapp dit qu’à l’époque il venait de lire un article sur les weird groups dans un magazine de cul (dirtier than Playboy) et qu’il avait flashé sur l’histoire des Fugs. Comme les Fugs enregistraient sur ESP-Disk, il pensait qu’il pourrait lui aussi y enregistrer un disque. Ils sont donc montés de Floride à New York, ont dormi chez les parents de Bernard Stollman, dans l’Upper West Side, et ont enregistré leur premier album à Impact Sound avec Richard Alderson en quatre jours. Sans Richard, nous dit Rapp, il n’y aurait jamais eu de Pearls. «Il avait travaillé avec Dylan et avait été son ingé son pour ses tournées anglaises des mid sixties. Quand on est arrivés à New York, il travaillait avec Sun Ra et les Godz, aussi était-ce l’endroit idéal pour faire un album.» Needs ajoute que les albums de Pearls proposaient des balladifs «qui lui tiraient le tapis sous les pieds». Il va même jusqu’à dire que «The Man In The Tree» (sur These Tings Too) lui coupe le souffle, car c’est trop beautiful. Il indique aussi que The Use Of Ashes est l’un des plus beaux albums jamais enregistrés. Needs parle des Pearls comme d’une obsession.

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    Une obsession en engendre toujours une autre, c’est bien connu. Alors il file droit sur Albert Ayler. «Son brûlant silent scream est à mes oreilles aussi vital que les soul-wrenching pyrotechnics de Jimi Henrix, les poignards glaciaux de Miles Davis, les torrents fabuleux de John Fahey ou le puissant grondement de Captain Beefheart.» Pour Needs, le génie d’Albert consiste à injecter dans le même temps la joie et la douleur extrême, selon ce que l’auditeur va entendre. Il fut ajoute-t-il le messager le plus féroce du ghetto et du free, celui qui menait la charge - Et aucun coup de sax n’était aussi puissant que le sien, un honk craqueur de murs qui arrive comme une marée de raw intensity - Needs cite Max Roach : «Politiquement, je vois des gens comme Leroy Jones, on peut qualifier John Coltrane d’esprit révolutionnaire, but Ayler was the man.» Val Wilmer ajoute : «Ayler was the Great Black Music personified.» Needs ose aussi de sacrés parallèles : «En tant que réponse jazz aux Sex Pistols, Ayler a lui aussi subi l’hostilité des critiques qui se plaignaient de son côté agressif et de la violence de sa provocation.» Et là, Needs se fend de l’un ces passages dévastateurs dont il a le secret : «Son jeu n’avait rien perdu de sa force, comme on le voit en janvier 69 lorsqu’il monte sur scène au New York Town Hall avec brother David to unleash fire-storms of rampant cross-currents, swooping around magisterial fanfares like a flock of invading wild birds clutchning the critics’ foreskins in their beaks.» Wow ! Les mots parlent d’eux-mêmes, pas besoin de traduire. Les mots crépitent. Needs crache le feu, au moins autant que son copain Albert.

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    Et hop, il repart de plus belle avec les Groovies, une autre October obsession : le voilà en tournée européenne avec les Groovies et il voit the most excitingly joyous gigs qu’il ait jamais vu, possibly the closest I’ve encoutered to rock’n’roll purest unfettered essence, en gros il dit que les Groovies incarnaient la plus pure des essences du rock’n’roll. Il cite Dickinson s’adressant aux Groovies : «You guys are the real THANG !», au moment bien sûr de l’enregistrement de l’album Teenage Head dont Needs s’éprend à la folie, comme nous tous d’ailleurs, à cette époque. Needs a des bons souvenirs de Cyril : «Quand il me passe un joint qu’il appelle a Thai stick, je tire dessus j’ai aussitôt l’impression de m’écraser dans un cerebral crash barrier, en plein dans l’ovale blanc entouré d’étoiles d’un Dr. Strange comics.» C’est son premier interview, et pendant une demi-heure, il est incapable de sortir un seul mot, tellement il est stoned. Par chance, son ami Peter Frame qui assiste à l’interview vole à son secours et pose les questions. Cyril parle de Shake : «Ce phrasé descendant que je joue dans Shake Some Action est overdubbé six fois. Dave Edmunds aime bien disposer des micros dans le studio, pour étoffer certains passages. Je te le dis mec, le son de cet album knocks me out.» Needs adore voir les Groovies répéter - among the most jaw-dropping musical experiences of my entire life - lorsqu’il entend les guitares monter comme la marée dans «19th Nervous Breakdown» et qu’il voit Cyril conduire l’assaut des Groovies avec un rare plaisir de jouer.

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    Needs flashe aussi sur Moondog, le vieil aveugle coiffé d’un casque viking qu’on voyait chanter à une époque dans les rues de Manhattan. S’il porte un casque viking, c’est surtout pour se protéger le crâne des enseignes métalliques dans lesquelles il se cogne parce qu’il ne les voit pas en marchant. S’il est un personnage légendaire dans l’histoire de la scène new-yorkaise, c’est bien Moondog. Needs ne pouvait pas le rater. D’autant que Moondog est un pote à Charlie Parker qui à une époque s’arrêtait dans la rue pour causer musique avec lui. Moondog a toujours vécu selon ses propres règles, et ce depuis les années 40. Les sixties n’eurent aucune prise sur lui. Il était libre bien avant le free love and drugs and protest qui allait arriver dans les rues avec les sixties. En 69, Needs s’éprend de l’album Epic - Si une chanson me ramène à ma chambrette de 1969 et à mes émotions adolescentes, c’est bien «Symphonique #3 Ode To Venus» - Needs parle d’une vision unique. Alors faut-il se fader l’Epic de Moondog ? Chacun fait ses choix et chacun cherche chon chat.

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    Avec Spirit, Needs entre dans un nouveau monde magique. Spirit, ce n’est pas de la tarte. Comme chez Soft, tout repose sur un jazz genius. Cette fois ce n’est pas Robert, mais Ed Cassidy, un batteur de jazz qui a accompagné Art Pepper, Cannonball Adderley, Zoot Sims, Dexter Gordon, Roland Kirk, Lee Konitz et Gerry Mulligan. Pire encore, il a fait partie des Rising Sons avec Taj Mahal et Ry Cooder, un groupe qui faillit devenir mythique et qu’il dut quitter après s’être cassé le bras. L’autre mamelle de Spirit, c’est bien sûr Randy California. Randy rencontre Jimi Hendrix au Manny’s Music Store, à New York, lors d’un séjour de vacances avec ses parents. C’est la première d’une longue série de connections hendrixiennes dans ce volume 2. En 1966 Randy et Jimi jouent pendant quelques mois ensemble au Café Wha?, jusqu’au mois de septembre, lorsque Chas Chandler embarque Jimi à Londres. C’est Jimi qui baptise Randy Wolfe Randy California. Il veut que Randy vienne avec lui à Londres, mais les parents du petit Randy s’y opposent et Chas Chandler fait la sourde oreille car il a déjà des plans précis concernant Jimi. Quand il rentre chez lui en Californie, Randy monte Spirit avec Ed. Le nom du groupe vient du roman de Khalil Gibran, Spirits Rebellious qu’ils réduisent à Spirit. Le groupe s’installe dans la fameuse Yellow House de Topanga Canyon où vit John Locke. C’est Jan Berry qui les repère et qui met Lou Adler sur le coup. Les voilà signés sur Ode Records, le label d’Adler. Ils enregistrent leur premier album et sont choqués de découvrir qu’Adler a rajouté des violons et des cuivres sans leur demander leur avis. Bientôt Randy commence à se goinfrer de coke et de LSD. Il est assez fragile de constitution mentale, mais ça s’aggrave lorsqu’il tombe un jour de cheval. Pouf sur le crâne. Fracture. Il se réveille à l’hosto et continue de se goinfrer d’acide. Needs nous ressort le fameux épisode de la tournée anglaise, lorsqu’il croise un Randy au regard fou et torse nu dans le hall de Friars. Plus tard dans son Spirit panygeric, Needs salue le fameux double Spirit Of 76, schizophrenic, eccentric and often fried qu’il taxe dans la foulée de one of the great overlooked works of the 70s et il a raison, il parle même d’un epic ‘Like A Rolling Stone’ that shimmers lile a water-rat’s rump romping in the swamp. Randy y rend aussi hommage à son copain Jimi avec «Hey Joe» et à Keef avec «Happy».

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    Nouvel éclat en société avec les Last Poets, formés à Harlem en 68 - Calls for action on bare conga beats - Alan Douglas qui avait entendu parler des Poets les chercha, les trouva et leur proposa d’enregistrer un album, le fameux The Last Poets - Our combined ages were a hundred years so you were listening to a hundred years of oppression, being spat out like a snake spits out venom, Jalal told me - Nouvelle connexion hendrixienne : Jimi vient jouer 13 minutes de liquid funk, ajoute de la basse et Buddy Miles de l’orgue. En fait, Jimi souhaite resserrer ses liens avec la communauté noire de Harlem, mais il n’en aura guère le temps. Jalal Mansur Nurridin of the Last Poets : «Hendrix essayait de renouer avec ses racines. Il devait le faire. Il n’avait plus de contact avec son peuple. Il se l’était aliéné. À cause de sa popularité auprès des blancs. Quand je l’ai rencontré, il m’a dit qu’il appréciait ce que faisaient les Poets, mais il ne voulait pas non plus renoncer à son statut de black rock star. Il se sentait coincé. Son regard criait help. On s’est serré la main comme ça (high five fingers acrobatics), tous les brothers savaient le faire, mais pas lui, alors je lui ai appris à le faire.» Needs entre dans le détail de l’histoire compliquée des Last Poets et jongle avec tous ces noms impossibles à mémoriser. Mais il insiste sur les racines politiques du groupe. C’est un activiste sud-africain nommé Keoraptse Willie Kgositile qui déclara : «Guns and rifles will take the place of poems and essays, therefore we are the last poets of this age.» Le nom du groupe vient de là. Dans une pizzeria, Jalal Mansur Nurridin déclara aussi à Needs que la pizza n’était pas une nourriture pour l’esprit, aussi n’en mangeait-il pas - Ces gens sont dans le show business. Nous ne sommes pas dans le show-business. We show, c’est notre business. Nous éclairons, nous ne divertissons pas (To enlighten, not entertain).

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    Puisqu’on est dans les activistes, restons-y avec Buffy Sainte-Marie et Nina Simone auxquelles Needs rend un fier hommage - En termes d’esprit de 69, personne ne l’a incarné avec autant de férocité que Nina Simone - Il enchaîne directement sur Buffy pour rappeler que son album Illuminations était tellement en avance sur son temps qu’il ne pouvait que flopper. Il rappelle aussi que Buffy était une militante de la cause indienne, ce qu’on a tous tendance à oublier. Au temps du Président Johnson, elle figurait sur la liste noire des gens à éliminer. Mais rassurez-vous, Buffy est toujours là, bien vivante et elle continue de militer et même d’enregistrer. Dommage que Needs ne parle pas de son dernier album Medecine Songs paru en 2017.

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    Et puis on retrouve bien sûr Graham Bond, une autre obsession récurrente. En 68, il est allé enregistrer Love Is The Law aux États-Unis. C’est aussi l’époque où nous dit Needs, «Magick a remplacé le smack en tant qu’obsession de base, mais comme c’est dans sa nature, il pousse son obsession à l’extrême. Il porte des robes et des accessoires cérémoniaux.» Needs cite Peter Brown : «Quand les gens décrochent d’une addiction, ils doivent la remplacer par une autre. Graham était un homme très intelligent, mais sans éducation, et donc il tomba dans certains pièges. Je veux dire qu’en gros, the magic thing ne lui a pas fait de cadeaux.» Needs dit aussi qu’il vit Bond sur scène à Friars lors d’une Christmas Party et que c’est resté l’un de ses meilleurs souvenirs de concerts. Il décrit ensuite le Behemot à l’œuvre, son elemental thunder d’orgue Hammond doublé de brute-force virtuosity, d’alto sax et de powerhouse Ray Charles shout. Pour les ceusses qui ne le connaissent pas, il est vivement conseillé d’écouter le coffret 4 CD intitulé Wade In The Water, paru en 2012. Enormous charisma, authentic R&B, masters’s energy and Hammong onslaughts. Needs a tout dit. Il conclut avec l’épisode de la mort de Bond, sous le métro, à la station Finsbury Park. Suicide ? Pete Brown pense qu’on l’a poussé. Soit des sinister magick acquaintances, soit des drug dealers. Allez savoir.

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    Dans le tourbillon de 69 glougloutent aussi les noms de Van Der Graaf Generator et d’Isaac Hayes, de Can et de Silver Apples. Avec le Graaf, on passe au prog, mais quel prog, baby ! Needs a raison de dire qu’à l’époque ils passaient pour des wild outsider outlaws - One shronk from VdGG could reduce arrogant narcissist Phil Collins to hamster’s genitals dimensions if he wasn’t already - Et pouf, en pleine poire. Needs règle ses comptes. Il entre ensuite dans le vif du sujet avec le songwriting genius of Peter Hammill - le seul homme qui puisse conduire leur thermonuclear assault - Needs parle aussi de rare intensity, de possession, d’un psych-saxist David Jackson qui soufflait dans ses deux sax - alto et tenor - comme son héros Roland Kirk. Alors oui. Needs parle aussi de whirling cataclysm - Certains soirs, Van Der Graaf was heavier than any other group on the planet (et on avait vu the comedy metal of Black Sabbath) - Ainsi commença dit Needs my lifelong love of all things Van Der Graaf, particularly Hammill, qu’il interviewa à plusieurs reprises, au cours de sa carrière solo, alors qu’il enregistrait des albums qu’il qualifie d’emotional diaries or self-exorcising blasts. Là aussi, il y a du boulot, car c’est une discographie tentaculaire. Hammill continue d’enregistrer des albums, année après année, après avoir miraculeusement survécu à un fatal stroke.

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    Pour évoquer le génie d’Isaac, Needs cite les Stones qui transformèrent la black music en white rock et Jimi Hendrix qui emmena ensuite ce white rock à un niveau jamais égalé depuis. Isaac fit exactement la même chose avec la Soul, qu’il retourna upside down avec Hot Buttered Soul. Il créa un truc qui n’existait pas, making the music EPIC, avec son anguished crooning against lush orchestral backdrops. Mais Isaac nous dit Needs fut surtout un loud civil rights figurehead et sut se fabriquer un look de proud macho avec sa superbad image of bald head, shades, hefty gold chains and floor-length furs. Après le succès de son «By The Time I Got To Phoenix», il fit subir au «Walk On By» de Burt le même sort au studio Ardent. Needs ne tarit plus d’éloges sur Isaac : «Along with Roberta Flack, Ike had changed the face of black music et depuis, l’un des mes passe-temps favoris est de m’allonger and let him work his unique brand of magic.»

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    Pour célébrer la grandeur de Can, Needs donne la parole à Irvin Schmidt : «Pour moi, la musique moderne, c’est Stravinsky et Jimi Hendrix. Ils ont créé un nouvel instrument. Pareil avec Can, on a créé un nouvel instrument. Le synthétiseur n’était pas encore un instrument, alors j’ai dû le créer.» Il ajoute que Can était un compositeur fait de quatre ou cinq individus et ils choisirent le nom de Can comme acronyme pour Communism, Anarchism and Nihilism. De Can à Simeon, il n’y a qu’un pas et Needs redit bien haut son admiration pour lui : «Simeon is one of the most important innovators to emerge in the last century.» Et pouf, il annonce qu’il a commencé la rédaction d’une biographie de Simeon Coxe. Donc bientôt des nouvelles des Silver Apples. Chouette !

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    1969 est aussi l’année d’Edgar Broughton Band et du fameux «Out Demons Out» qui a révolutionné plus d’une piaule de collégien. Needs eut la chance de le voir sur scène à l’époque et de crier Out Demons Out en chœur avec eux - up to twenty minutes of unadulterated mayhem - Il salue aussi the quiet revolution of Roberta Flack dont l’album First Take ne fit pas grand bruit à l’époque. Côté disques, ça n’en finit plus de grouiller dans tous les coins : Needs ramène à la surface le Steve Miller Band (Brave New World), les Blossom Toes (If Only For A Moment), Fairport Convention, bien sûr (Unhalfbreaking), le jazz-tinged psychedelic boogie d’Al Wilson et de Canned Heat (Hallelujah). Cette volonté d’embrasser l’extraordinaire profusion d’albums parus cette année-là fait de Needs une sorte de Victor Hugo du rock, il y a quelque chose de tutélaire et d’irrépressible en lui, on peut même parler d’un prodigieux état de possession. Il brasse encore d’autres chefs-d’œuvre comme le Blues Obituary des Groundhogs, le New York Tendaberry de Laura Nyro, le Volume Two de Soft Machine, le Caravan de Caravan, le Green River de Creedence. Mais il y aussi This Was de Jethro Tull, Nice et Peter Green, on n’imagine pas cette avalanche d’albums passionnants, tiens comme le premier King Crimson que salue Needs - rampant guitar solos scream all over you - les Charlatans de Mike Wilhelm, le Renaissance de Keith Relf et l’implacable Hot Rats de Frank Zappa où se niche le «Willie The Pimp» du old mucker Beefhart on scabrous vocals. Needs cite aussi Doris Duke, le Paul Butterfied Blues Band et l’excellentissime Monster de Steppenwolf. Arrggh ! N’en jetez plus, mais si, Kevin Ayers (Joy Of A Toy), Manfred Mann Chapter Three (like Dr John hoodoo meets Graham Bond), le Ballad Of Easy Rider des Byrds, le Scott 4 de Scott Walker, Led Zep 2 et le Volunteers de l’Airplane. Rien qu’avec tous ces disques, on a la discothèque idéale de 1969. Le pire, c’est qu’il en cite encore d’autres, alors on fait comme on peut pour suivre.

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    Needs consacre aussi pas mal de place à Tim Buckley. Il parle de lui en termes d’unmatched musical spontaneity, de freedom organically structured from within by creative brillance, de fluid and flexible rhythms, de vivid sonic tapestries, de fierce emotional climates, de rushing river-rage of inspired creative energy. Tout le langage du feeling et de l’élégiaque y passe. Neels met la pression en permanence. Dans le feu de l’action, il cite Bruce Botnick qui dut interrompre son travail avec Love et les Doors pour enregistrer les trois albums Elektra de Tim Buckley : «Le talent de Tim était incontrôlable.» Needs reprend la barre dans la tempête des élégies : «Sur ‘Lorca’, Tim utilise ses cinq octaves pour franchir des limites du freedom catharsis (inspiré par le travail de Luciano Berio et de la cantatrice Cathy Berberian), sur fond du sinistre pianotis à la Herbie Hancock de Ian Underwood et de l’encore plus sinistre pipe organ de Balkin.» Incapable de se calmer, il ajoute que «Cafe» (sur Blue Afeternoon) est certainement le plus beau balladif de tous les temps - Je l’ai écouté des centaines de fois, généralement le matin très tôt et chaque fois je flotte dans la rêverie intemporelle de Tim - Flotte mon gars ! On flotte avec toi. Alors il nous sort la botte de Nervers en nous rappelant - et il a raison de le faire - la connexion Buckley/Rotten : en 1977, Johnny Rotten créa la sensation lorsqu’il fut invité par Tommy Vance sur Capital Radio pour présenter les disques qu’il aimait bien. Il proposa «Sweet Surrender» de Tim Buckey, mais aussi des cuts de Peter Hammill, Can et Captain Beefheart. Ça éclaira pas mal de lanternes à l’époque.

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    Pas de 1969 sans les Stooges, forcément. On s’étonnait de ne pas les voir dans le volume 1. Pas de problème, le gars, les voilà. Les Stooges arrivent en August, c’est-à-dire au chapter eight, it’s 1969 Okay, c’est d’ailleurs le mois où il recommande d’attacher sa ceinture. Il sort son meilleur vocabulaire pour les saluer : basic, bludgeonning and nihilisitic, il parle ensuite d’une obvious influence sur les Sex Pistols, de punk rock prototype, hell yeah - À la différence de leur big brother band le MC5, les Stooges n’avaient pas l’intention de démarrer une révolution sauf peut-être dans leurs futals - Et vroarrrrrr, il fout le turbo : «Les Stooges n’ont fait que ce qui leur venait naturellement, Iggy lâchait le dirty dog sur les inhibitions, Ron Asheton injectait son amour du raw agressive slash des Who dans son merciless behemot churn, la matraquage de son frangin Scott avait remplacé ses tambours du bronx et Dave Alexander complétait le chaos avec son malovelant rumble.» Needs s’encanaille avec les Stooges, il doit se montrer à la hauteur des deux chantres éternels de la stoogerie que sont Yves Adrien et Nick Kent, alors il redouble de violence syntaxique. Mais il en fait peut-être un peu trop lorsqu’il traite les Stooges d’adultes lobotomisés qui auraient enregistré une relique intouchable, a primitive blast from the teenage underbelly. Mais il a raison d’affirmer que ce premier album des Stooges out-rockait tout ce qui était sorti cette année là.

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    Il démarre ce volume 2 en rappelant qu’il fête ses quinze ans le 3 juillet 1969. C’est le jour que choisit Brian Jones pour casser sa pipe en bois. À cet âge, Needs n’a encore aucune idée de ce que signifie la mort, death is a stranger, dit-il. Mais il va vite apprendre : Jimi Hendrix allait casser sa pipe en bois peu de temps après son 16e anniversaire, et corne de bouc, Jim Morrison allait casser la sienne de pipe en bois le jour de son 17e anniversaire. En guise d’épitaphe, Needs déclare : «The death of a Rolling Stone was a tough one to handle.» C’est vrai que pas mal de petits mecs au lycée ont porté le deuil aux trois époques. Un peu plus tard, on est même allés avec le frangin se recueillir au Père Lachaise sur la tombe de Jimbo qu’on vénérait à en perdre haleine. Needs rappelle aussi l’infamie du concert gratuit de Hyde Park, où Jag lut un poème de Shelley en mémoire du pauvre Brian Jones tout juste éradiqué du groupe qu’il avait fondé, et symboliquement, les papillons lâchés à ce moment-là tombèrent comme des mouches dans le public. Needs appuie encore là où ça fait mal en épinglant les percussionnistes africains qui transformèrent «Sympathy For The Devil» en pantomime d’Uncle Tom - There was Marianne, looking like a ghost - Oui, on se souvient que Marianne Faithfull était une proche de Brian Jones et qu’elle n’avait pas une très haute idée de Jag qui fut aussi son fiancé.

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    Alors Jimbo le voici - Qu’est-il donc arrivé aux Doors qui semblaient être le groupe parfait quand ils apparurent, avec ce jazz impulse on acid alors qu’ils emmenaient le rock’n’roll dans des régions imaginaires inexplorées et mystérieuses, guidés par leur beautiful shaman charismatique. Les Doors furent les premiers à incarner les profonds changements de société aux États-Unis et le volatile mood qui régnait dans les rues, tout en se faisant passer pour des cool pop stars - Needs voit le premier album des Doors comme un bond en avant, avec ses paroles évocatrices, les pop songs intelligentes et ce qu’il appelle the studio-combusted sonic expression. Needs donne la parole à Ray Manzarek pour décrire ce phénomène unique que furent les Doors : «Oui, il est possible qu’on soit tombés du ciel. Robby Krieger joue aussi bien le flamenco que le rock’n’roll avec ses doigts. Il peut aussi jouer du bottleneck comme il le fit au temps de son jug-band. Puis tu as ce keyboard player qui vient de Chicago, avec des blues roots mais qui a aussi étudié la musique classique et qui est fan de jazz. Tu mélanges cette sombre âme slave au jeu vipérin de Robby Krieger et tu ajoutes à ça John Densmore, un batteur de jazz. Pour finir, tu injectes un Beat-French symbolist, southern gothic poet capable de chanter des textes très très très intéressants et voilà le travail. Comment a-t-on sorti ce son ? Y’know sometimes magic does happen.» Ray y croit dur comme fer à la magie. Au début, Les Doors n’avaient pour seule ambition que d’entrer en concurrence avec Love qui régnait sur Sunset Strip. Needs rappelle aussi que «The End» a récupéré son monologue œdipien un soir d’août après de Jimbo eut ingéré quarante fois la dose normale d’Owsley acid. Les Doors furent virés du Whisky A Go Go mais signé par Jac Holzman sur Elektra, sous la pression d’Arthur Lee. Le destin des Doors est aussi inséparable de celui de l’ingé-son Bruce Botnick qui avait travaillé avec Jack Nitzsche, mais aussi avec Brian Wilson sur Pet Sounds. Holzman l’engagea pour produire les premiers gros coups d’Elektra : les deux premiers albums de Love, puis le premier Tim Buckey et donc le premier Doors. Quand Krieger compose «Light My Fire», il décide d’y mettre tous les accords qu’il connaît - Let’s do it like Coltrane - De pur classique pop, le cut va évoluer naturellement vers des versions longues et organiques. Jimbo se retrouva bien vite à endosser un rôle qui ne lui plaisait pas, celui d’une icône de la contre-culture doublé d’une teen idol. Plus le groupe grossissait et plus il se réfugiait dans l’alcool. Jim ? Are you here ? lui demandait Ray - Oh my God it’s not Jim at all, it’s Jim-bo, that was weird, man. On était rattrapés par les Strande Days - Et puis c’est la catastrophe avec The Soft Parade qui déçoit les fans. Pire que les amères désillusions de Lucien de Rubempré.

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    Needs se dit encore plus impressionné par le chant hanté d’Arthur Lee. Pour situer l’art musical de Love, il invente des formules du genre ectoplasmic vapour trail et indique que leur musique semble parfois descendre des dieux, notamment the supremely evocative luminescence de «The Castle», sur Da Capo. Il ajoute que le rampant poetic genius d’Arthur Lee atteint son sommet avec Forever Changes. On apprend aussi au passage qu’Arthur Lee travaillait à son autobiographie mais la mort le surprit en 2006, à Memphis, l’empêchant de la mener à son terme. Il faut donc de contenter du big book de John Einarson, qui est basé sur l’autobio inachevée. On y reviendra, pour l’instant c’est pas l’heure. L’artisan de Forever Changes est en fait David Angel, un arrangeur de métier qui s’entendit comme cul et chemise avec Arthur Lee et qui passa trois semaines chez lui à Lookout Mountain, à transposer sur le papier les trucs qu’Arthur lui jouait au piano et les parties de cuivres et de cordes qu’il avait en tête et qu’il chantait - Angel écrivit les arrangements, Arthur le crédita comme arrangeur sur l’album alors qu’il était plutôt orchestrateur - Autre particularité essentielle de Forever Changes : Arthur ne voulait pas d’overdubs, comme en font tous les autres groupes de rock, il voulait une musique organique, avec l’orchestration dans le groove. Et puis il y avait aussi les textes qui fascinaient Angel. Botnick dit aussi que ses deux poètes préférés sont Jim Morrison et Arthur Lee. Mais 69 est surtout l’année de Four Sail qui pour beaucoup est le big album de Love. Needs ne s’y trompe pas, il a repéré le cataclysmic «August», le hoodoo shuffling de «Singing Cowboy», le complex guitar ballad de «Robert Montgomery» et le desperate «Always See Your Face». En fait, ces cuts sont mille fois plus géniaux que ce qu’en dit Needs. Four Sail pourrait bien être l’un des dix meilleurs albums de rock de tous les temps, tous mots bien pesés.

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    Bien sûr, l’autre mamelle du mythe Arthur Lee c’est la connexion hendrixienne. Nous y voilà. Oh ils se connaissaient depuis longtemps, car ils avaient enregistré «My Diary» ensemble au Gold Star Studio de Los Angles, en 1964. Leurs chemins se sont séparés quand Arthur est resté en Californie alors que Jimi partait à New York. Arthur ne savait pas que le petit blackos qu’il avait connu et celui qui cassait la baraque à Londres étaient le même Jimi. C’est Leon, le frère de Jimi, qui lui apprend ça un jour, lui expliquant que Jimi avait emprunté le look black hippie d’Arthur. Quand ils se retrouvent à Londres en 1970, Arthur est horrifié de voir Jimi se faire plumer vivant. Ils vont ensuite enregistrer ensemble «The Everlasting Love» à l’Olympic studio de Barnes, un cut qu’on trouve sur False Start, un autre album exceptionnel. C’est à ce moment-là que Jimi, au cœur du désespoir le plus noir, montre à Arthur sa strato blanche posée sur l’étui à guitare et déclare : «C’est tout ce que je possède.» Allez-y les gars achetez des disques !

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    La connexion hendrixienne semble courir comme un fil rouge sur la peau du book. Elle revient par Juma Sultan : Studio We était le «Communauty Music Project du Lower East Side où traînait Martin Rev et où il joua. Le trompettiste James DuBoise et le percussionniste Juma Sultan avaient ouvert l’endroit en 69. Sultan avait fait partie de Gypsy Sun and Rainbows qu’avait monté Hendrix.» Juma Sultan était donc à Woodstock. Needs en profite pour rappeler qu’avec les poings levés de Tommie Smith et John Carlos aux jeux Olympiques de Mexico en 68, le «Star Sprangled Banner» joué à Woodstock fut la plus belle manifestation du black power as pure physical presence. C’est l’époque où Jimi cherche à renouer ses liens avec la communauté noire de Harlem, comme on l’a vu avec l’épisode Last Poets. Needs dit que si Jimi avait vécu, il aurait travaillé avec Juma et emmené l’electric jazz impulse bien plus loin que n’avait su le faire Miles. Jimi dut monter Gypsy Sun and Rainbow après que Noel Redding ait quitté l’Experience, ce qui fait bien marrer Needs - Ça doit être un effet secondaire de la cocaïne qui a poussé Redding à quitter le meilleur groupe du monde, au lieu de savourer la chance qu’il avait d’accompagner cet extra-terrestrial genius qui jouait de la guitare - Jimi se sentit libre, il voulait échapper à la routine des tournées incessantes et voulait se consacrer à cette «sky church» dont il parlait avec son poto blackos Juma. Jimi voulait tellement secouer ses chaînes qu’il organisa dix jours après Woodstock un concert gratuit à Harlem, sans en informer le manager Jeffery. Et puis bien sûr, il y a le fameux réveillon du jour de l’an 1970 et le concert du Band Of Gypsys avec lequel Needs termine son book. Pour ça, Needs sort le Grand Jeu : «Jimi déploie tout son arsenal de Vox wah wah, Roger Mayer Axis fuzz, Fuzzface, Univibe and Mayer’s Octavia harmoniser, et il ajoute encore d’autres courants et fait monter de sa black strato une énorme marée d’incandescent supernatural power. Après quelques couplets, l’Octavia lâche un grondement océanique qui nous jette dans les killing fields du Vietnam, avec des hélicoptères, des langues de napalm, des rafales de mitrailleuses et des plaintes de mourants. Pendant ces quelques minutes, Hendrix ne joue pas vraiment de guitare, il illustre plutôt musicalement ce que le poète Wendell Berry appelle ‘des millions de petites morts’. Alors Buddy Miles reprend le chant pour ramener le cut sur terre, la guitare de Jimi gémit comme un animal blessé, juste avant la salve fatale.» C’est vrai, s’il est un album qui pousse vraiment au délire verbal, c’est bien celui du Band Of Gypsys. Mais Jeffery ne supporte pas ce projet. Il le voit comme un manque à gagner. Un autre concert du Band of Gypsys fut organisé le 28 janvier au Madison Square Garden. Le groupe ne monta sur scène qu’à 3 h du matin et Jimi était complètement stoned. Jeffery lui avait filé des acides. Jimi réussit néanmoins à jouer deux cuts avant de poser sa guitare et de quitter la scène en déclarant : «That’s what happen when one fucks with space.» Fin du Band of Gypsys. Buddy Miles accusa Jeffery d’avoir filé deux tablettes d’Owsley acid à Jimi et Jeffery le vira sur le champ - This trip is over - Avant de disparaître, Jimi Hendrix aura réussi nous dit Needs à donner une sacrée allure au black power, initiant un fabuleux courant musical : «conscious lyrics, raging guitars powered by big amps, as picked up early by Funkadelic, then Miles Davis, Sly & the Family Stone, Detroit’s Black Merda, the Chambers Brothers and Undisputed Truth.» Bien vu Needsy. On l’adore quand il fait des listes aussi délicieusement somptueuses.

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    Dans la liste, on retrouve Miles Davis, et ça tombe bien, car Needs se fend d’un beau chapitre Betty Davis. Comme tout le monde, il a lu le Harlem 69 de Stuart Cosgrove et vu le fameux docu de Phil Cox consacré à Betty, They Say I’m Different. Le premier à reconnaître l’importance de Betty Davis, c’est Miles - She was really into new, avant-garde pop music - Alors en bon fin limier, Needs repasse au peigne fin le rôle capital que joua Betty Davis au cœur de cette révolution du black Power, en composant «I’m Going Uptown To Harlem» pour les Chambers Brothers puis en connectant son mari Miles avec Sly & the Family Stone, Otis Redding, Cream et bien sûr Jimi Hendrix. C’est Betty qui emmène Miles se saper chez Stella, la femme d’Alan Douglas : vestes à franges et liquettes en satin. C’est un petit cercle d’initiés que Jimi aime bien fréquenter, nous dit Needs, quand il est à New York et principalement Alan Douglas qui vient de monter le fameux label portant son nom. Il sort les albums de The Last Poets, Richie Havens, Etric Dolphy, Lenny Bruce et Malcolm X. Pardonnez du peu. Partout où il met le nez, Needs met la gomme. Il est en quelque sort de roi des listes révélatoires. Son côté Rouletabille fait mouche à tous les coups. Et puis voilà le fameux épisode des sessions Columbia. Miles essaye de lancer la carrière de Betty et rassemble une équipe de surdoués : McLaughin, Wayne Shorter, Herbie Hancock, Mitch Mitchell, Larry Young, Billy Cox et Harvey Brooks. Ils tapent dans des trucs comme le «Politician» de Jack Bruce et «Born On The Bayou» de Creedence. Mais Columbia rejette le projet. Atlantic itou. Il faudra attendre 2016 pour enfin entendre ces sessions mythiques. Dans les notes de pochette, Harvey Brooks dit de Betty qu’elle était the real deal. Après s’être séparée de Miles et de sa jalousie, Betty entama sa carrière solo et tenta sa chance à Londres, aidée par Marc Bolan, avant de retourner aux États-Unis. Mais on a déjà dit en mai 2018 tout le bien qu’on pensait de Betty Davis sur KRTNT.

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    La valse des monstres sacrés se poursuit avec Bowie. July, c’est le décollage de Ziggy Stardust, dont l’impact d’image sur la société est comme celui des Stones, plus profond que celui de la musique. Il a raison de dire ça, le petit Needsy Needsy petit bikiny, d’une part parce que c’est vrai et d’autre part parce qu’il y croit dur comme fer et cette croyance fait la foi du pâté de foie. Ziggy a révolutionné les espaces culturels et les tabous sociaux, rendant les beaufs et les homophobics encore plus enragés qu’ils ne l’étaient. Needsy rappelle aussi que les traditional rock fans ne réagissaient pas très bien face au délire de Ziggy (who I’ve found to be among the most conservative stick-in-the-muds over the decades). Ziggy arrivait en plein âge d’or du denim et préparait l’avènement du punk-rock - Pop music was being invaded by a vision from the future and rock’n’roll was about to changer forever - Alors il y va, Needsy, avec le nuclear reactor brain de Bowie qui lâche sur l’Angleterre un flash flood of brillance, oui, c’est exactement ça, il parle d’un Bowie-phénomène qui a épongé toutes les influences comme a crazed sponge, après que Lindsay Kemp eût ouvert les vannes. Les Spiders deviennent cet extraordinaire edgy proto-metal band qui allait explorer the Nietzschean paranoia, genetic engineering and cataclysmic insanity avec The Man Who Sold The World, l’un des albums les plus délicieusement heavy jamais enregistrées en Angleterre. C’est à Friars que Bowie confie à Needs qu’il va devenir Ziggy Stardust et devenir a huge rock star. Il avait déjà tout en tête à Haddon Hall, il savait qu’il devait mourir pour renaître en Ziggy Stardust, un personnage de son invention, un composite du kamikaze nihilism d’Iggy, du Legendary Stardust Cowboy, de Marc Bolan - Needs précise que Weird and Gilly sort d’un poème que Bolan avait écrit pour Jimi Hendrix, ‘who played it left hand’ - et puis bien sûr Vince Taylor que Bowie rencontra un jour dans la rue et qui lui affirma être un Jesus Christ reincarned from the outer space. Ziggy Stardust est comme Elvis et Vince Taylor : la parfaite synthèse d’un mythe contemporain qu’on appelle le rock’n’roll. Bowie complète le panorama avec des costumes directement inspirés de Clockwork Orange, des wrestling boots de Russell and Bromley et une coupe de cheveux post-Rod Stewart, qui anticipe le punk et qui lance une révolution dans les chambrettes adolescentes. En Angleterre, filles et garçons se coiffaient comme Ziggy. Et boom, glam, punk tout ça va couler de source - Here was the future - Il a raison Needsy, on l’a clairement senti à l’époque. Un futur enraciné dans le showbiz à la Judy Garland, l’underground new-yorkais d’Andy Warhol, Lou Reed et Stanley Kubrick. Le nuclear brain de Bowie surchauffe le temps qu’il faut. Wham bam thank you mam, Ziggy adresse un beau clin d’œil à Little Richard. Needs dit qu’il régnait aux concerts de Ziggy Stardust une ambiance géniale qu’il n’allait revoir qu’avec la vague punk quatre ans plus tard.

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    September démarre en trombe avec Mott et Guy Stevens. Nouveau shoot violent d’overdrive car Mott est avec les Stones le groupe chouchou de notre héros. Dans son regard égaré de fan transi, Mott reste le groupe des high extremes, des loudest amps, longest hair and highest platform boots, tout ça organisé par un mec que Needs considère comme un visionnaire, Guy Stevens, qui déclara un jour : «Il n’y a que deux Phil Spector dans le monde et je suis l’un d’eux.» Big portait du Guy, qui entre dans le biz dès 1963, président du fan club de Chuck Berry, tête de pont Chess en Europe, puis artisan du succès de Sue Records, il lance en Angleterre les premier singles d’Ike & Tina Turner, Rufus Thomas, Elmore James, Lee Dorsey, Bob & Earl et quatre volume de The Sun Story. Puis, il s’acoquine avec Chris Blackwell et commence à produire des gens comme Alex Harvey. Et c’est là que commence l’extraordinaire parcours du découvreur Stevens. Il signe les VIPs sur Island, change leur nom, les baptise Art, puis après leur avoir adjoint l’organiste américain Gary Wright, ils deviennent les Spooky Tooth. Tout va bien jusqu’au jour où Keith Moon file à Guy sa première pill d’amphète et, nous dit Needs, the passionate musical evangelist devint le mad-eyed firecracker of popular legend que l’on sait. Boom ! Il rencontre ensuite Gary Brooker et les Paramounts et les rebaptise Procol Harum, d’après le nom du chat siamois d’un pote à lui, mais le groupe n’intéresse pas Blackwell et s’en va signer chez Decca. Guy continue néanmoins à flairer les talents et finit par faire d’Island le label de pointe des early seventies. Après avoir essayé de ramener Creedence, il ramène Free, Heavy Jelly et Mighty Baby, rien que des gros trucs - Son enthousiasme dévastateur tournait systématiquement en mayhem - Il devait produire Traffic, mais invité à la ferme, il préféra se piquer la ruche en vidant leurs bouteilles. Puis il décide de monter un groupe qui n’existe pas : un mélange de Dylan et de Stones. C’est Mott. Il monte le groupe de toutes pièces, il est le seul à repérer le charisme de Ian Hunter que les autres ne voient pas. Puis il les produit. Hunter lui rend hommage en tant que producteur. Pour évoquer le son de Mott, Needs parle d’infernal alchemy et d’elemental monster. Hagard, il n’a plus de mots pour célébrer la grandeur du early Mott. Il parle d’un Guy en studio complètement incontrôlable qui hurle, qui jette des chaises dans le mur et qui pousse les Mott à se surpasser - You are the Rolling Stones ! You are Bob Dylan ! You’re better than them ! - Mais oui, c’est ça, t’as raison, mon gars. Les Mott font ce qu’ils peuvent. Alors Guy les force à picoler, et ils se mettent à mal jouer, mais Guy trouve ça génial, il crée du chaos, il les pousse en permanence dans leurs retranchements, ils testent leur résistance, du chaos naît la vie, c’est bien connu. Il agit en mad-ass rock’n’roll maniac. Pendant l’enregistrement de Brain Capers, Guy se fout en pétard, fracasse des chaises dans le mur, puis il réduit l’horloge du studio en miettes, arrose tout ça de ketchup et finit par y mettre le feu. Tous les fans de Mott savent que Brian Capers est L’Album clé du groupe. On a passé à l’époque un an à fantasmer sur cet album, avec Jean-Yves. Ian Hunter dit qu’avec Brian Capers, ils étaient le premier groupe punk anglais. Merci nutcase Guy. Pete Frame raconte que lors des réunions chez Island, Guy s’amusait à balancer les téléphones dans la gueule des gens assis autour de la grande table - Island Records was the coolest label by far at that time - Needs a raison de rappeler que Mott allait devenir en 1970 the UK’s wildest live rock’n’roll act, préparant le terrain for glam & punk.

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    Et puis pour finir en apothéose, voici l’hommage le plus fulgurant d’un book déjà bien secoué du cocotier, celui que ce démon de Needs rend à Sun Ra. Needs parle tout de suite d’apocalyptic Mardi Gras style of the time, ça résume bien la situation. Il dit aussi que le roaring organ de Sun Ra dans l’insane 68 Ra set from New York’s Electric Circus ressemble à celui de John Cale dans «Sister Ray». Needs sait faire bander son lecteur. Il découvre Ra en 1969 avec The Heliocentric Worlds Of Sun Ra Volume Two. Il parle de cet album en termes d’unearthly intergalactic onslaught qui ont transformé sa cervelle adolescente en dancing globules, renvoyant l’«Interstaller Overdrive» du Pink Floyd au vestiaire. Et hop ça continue à coup de space chords blowouts, chamber space jazz & lonely planet serenades. Tout le vocabulaire du rock s’est donné rendez-vous chez Needsy, comme jadis chez Nick Kent. C’est du jour où il découvrit The Heliocentric Worlds Of Sun Ra Volume Two nous dit Needs que date sa passion pour Sun Ra, une passion qui n’a jamais voulu voir se calmer. Il dit aussi avoir passé des décades à traquer les albums de Sun Ra dans les record emporiums du monde entier et dans les rues de New York. Il parle d’impossibly-rare albums achetés 1 dollar sur les trottoirs de New York, de quoi faire baver n’importe quel spécialiste. À ce petit jeu, Needs est très fort. Il dit posséder des centaines de disques de Ra et a même fait sa compile de Ra en 2012, A Space Odissey, From Birmingham To The Big Apple pour le label Fantastic Voyage. Il considère Ra comme l’un des principaux innovateurs du XXe siècle - Sun Ra was the ultimate outsider, poursuivant son propre chemin vers des mondes fantastiques de son invention, le premier musicien à déclarer space is the place et créant une musique pour décrire sa vision. Il fut aussi le premier à promouvoir l’improvisation au sein d’un big band, à utiliser le piano électronique en jazz, et fut à la fois le pionnier de la psychedelia et de l’Afrocentrisme, utilisant des danseurs, des costumes exotiques et des effets multi-média pour illustrer ses concepts - Un spécialiste de Ra nommé D. Anderson prétend qu’il est aussi important qu’Hendrix ou les Beatles. Needs cite bien sûr ses albums de Ra préférés, car c’est une jungle, mais il a des boussoles pour s’y retrouver. L’épisode le plus marquant de cette wild Ra Saga qu’orchestre Needs est celui du concert commun de Ra et du MC5 à Detroit en 1967, suivi deux ans plus tard d’un séjour d’un mois à Detroit. Ra et son Arkestra sont invités par John Sinclair. Wayne Kramer et le MC5 étaient des major fans de Ra, au point d’utiliser son poème ‘There’ pour ce sommet du space-trash rock qu’est «Starship». Needs cite alors Ben Edmunds : «MC5 et Sun Ra étaient des frères d’armes visionnaires, des explorateurs de territoires inconnus.» Ra & the Arkestra se retrouvèrent à l’affiche du grande Ballroom, blowing Led Zeppelin off the stage. Voilà, on sort épuisé et excité à la fois de ce book, avec des tas de choses à écouter ou à réécouter, à la lumière de tous ces feux. Il faut remercier Needs pour cette fantastique virée à travers le monde magique des disques et des légendes. Dommage qu’il ait oublié l’un des symboles les plus importants de cette année-là : «69 Année Érotique».

    Signé : Cazengler, Krise de nerfs

    Kris Needs. Just A Shot Away. 1969 Revisited Part. 2. New Haven Publishing Ltd 2020.

    Betty Davis: voir livraison 373 DU 10 / 05 / 2018

    JARS III

    ( Pogo Records 150 / Décembre 2020 )

     

    Dans les livraisons 486 et 487 je vous entretenais de Jars, notamment de ce chef-d'œuvre ( oreilles sensibles s'abstenir ) qu'est leur premier disque. Or deux semaines plus tard sortait le troisième album du groupe. Du moins le troisième album à couverture noire qui s'en vient compléter la série Jars I et Jars II. La discographie de Jars comporte à l'heure actuelle dix-huit pièces, mais Anton Obrazeena qui est l'épine dorsale du groupe, combien cette expression est bien choisie quand on se souvient que le I et II portent sur leur couve le dessin d'une rose carnivore, pense que ces opus présentent les moments décisifs de l'ensemble des productions de Jars.

    L'Artwork est de Peter Psymuline. L'aigle impérial n'est pas au mieux de sa forme. N'est plus qu'une espèce de double-plumeau squelettique. Est-ce pour signifier comme l'indique une courte notice que Jars se détourne sur cet album de l'épouvantail du politique pour aborder des thématiques davantage intimistes car il faut se battre autant au plus près qu'au plus loin de sa propre implantation dans le monde.

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    Alexander Seleznev et Vladilir Veselik ont aussi participé à la mise en place des titres suivis du signe ° lorsqu'ils faisaient partie de Jars.

    Anton Obrazeena : guitar, vocals / Pavel Orlov : bass / Mickail Rakaev : drums

    Sick : c'est vrai que le mur du son ne vous écrase pas, vous avez une guitare qui klaxonne comme une file de voitures à elle toute seule, pour l'édulcoration politique, nous entrons en relativité restreinte, un constat implacable sur la situation sociale. Tout ce que propose la société capitaliste est une grosse flaque de caca boudin, plus on avance dans le morceau, plus la condamnation est sans équivoque, la basse orlovienne ne vous laisse aucun doute sur la nocivité du système, au volant de son poids-lourd battériel Rakaev ne respecte pas le feu rouge et roule sur les limousines sans regret, comme quoi il y a une solution à tout pour avancer dans la vie. Anton vous le scande, désormais ce sera survivance autonomiale. Mr Visionary° : on devrait avoir le droit de porter plainte pour agression sonore après l'écoute d'une telle diarrhée sonique. Obrazzena vous chie carrément dans les oreilles, ça rentre par l'une et ça ne ressort pas par l'autre, jugez de l'état de vos synapses, et ses deux compères en rajoutent un max, en plus c'est tromperie sur la marchandise, notre visionnaire ne nous parle que de son passé de soumission. A l'énergie qu'ils déploient, si intense que le morceau dépasse à peine la ( dernière ) minute, celle qui vous reste à vivre, l'on espère de tout cœur qu'ils vont trouver une solution, parce que Victor Hugo nous l'a dit à peu près en ces mots dans la préface des Contemplations : ô insensé qui crois qu' Obrazeena ne parle pas de lui. Curse, curse, curse° : la musique tombe sur vous comme une malédiction, grandiloquente et obèse, reflets de guitare, le scalde Obrazeena prononce les mauvaises paroles, la batterie roule avec la volupté d'une division blindée, tout est noir, le passé et l'avenir, mais d'un noir anarchie, étamine noire du désordre qui doit flotter sur le monde, la musique touche à la folie pure, régression vers un ahan de bûcheron abattant tous les arbres des forêts mentales. Quand ça s'arrête vous vous demandez par quelle chance inouïe vous vous en êtes sorti. Wich empire are you : démarrage de la batterie à la manivelle, et lorsque le moteur commence à tourner, c'est si brutal, si violent, si rapide que vous en êtes effrayé, les instruments font la course entre eux, ont un sacré souffle, subito silence cristallisé, tombe un rideau de plomb, une fois, deux fois, trois fois, minuterie en marche, quatre fois, mais ce coup-ci les dégâts sont énormes et les débris roulent de tous les côtés, s'agit de rompre les ponts qui nous relient avec le passé, de les concasser en petites pierres tombales, jetez un regard derrière vous, la sainte Russie est morte, n'existe plus, rire de schizophrène qui vient de couper un des deux bouts de la queue de sa folie qui l'amarrait au vieux monde. Ultramarathon° : courir contre soi-même, au travers des hurlements comprendre sa paranoïa, ce n'est pas que l'on m'en veuille, c'est que le monde entier est dans le même état que moi. Anton récite les mantra de la déculpabilisation individuelle, comment voudriez vous que la musique ne soit pas violente puisque c'est le monde entier qui brûle et se consume, et qu'elle n'est que le reflet d'une terreur libératrice. Mechanism : au sax tromblon Anton Ponomarev, retour sur soi-même identification des coupables, morceau à facture rock davantage prononcée, la batterie d'Orlov montée en mécanisme d'horlogerie du désastre, guitares lyriques, Anton Obrazeena psalmodie, il nomme tous les ustensiles de la modernité un par un, de son portable à sa machine à laver, tous le même rôle, l'aseptiser de lui-même, lui arracher toutes ses particularités, le transformer, d'ailleurs à la fin il crie comme un zombie et plus personne ne contrôle la musique qui s'engloutit en son tourbillon. Cascade de cacophonie extrémiste. I need ennemies° : l'impersonnalisation ne suffit pas, lorsque l'on n'est plus ce que l'on a été, ce n'est pas pour cela que l'on est déjà ce que l'on aurait dû être, voix pratiquement suppliante au début qui s'emplit en un second moment d'une exigence pratiquement auto-mutilatoire, les instruments en rajoutent une couche arasante, a-t-on vraiment besoin du regard de l'autre pour être, ne peut-on se reconnaître que sous la torture. Dramaturgie du désir d'être soi poussé jusqu'à l'expérimentation de son propre non-être. Théâtre de l'auto-cruauté aurait dit Artaud. Grandiloquence paroxistique. Speedcop° : accord funèbre, traversée des miroirs de la folie, ne plus être soi, devenir ce que l'on n'est pas, être l'incarnation du mal qui vous empêche d'être. Morceau court et ultra violent. Tout vole en éclats. Moscow do not believe in tears° : quincaillerie des cymbales, Anton récite un poème d'amour sur un groove très vite remplacé par des clinquances de joints  qui pètent une culasse, ensuite la musique couvre la chanson comme on recouvre un cadavre d'un drap de lit pas très propre, Anton revient en force, on l'entend mal, mais qu'il parle d'une fille ou d'une ville, vous sentez bien que cela finira mal, l'on sabre les guitares comme des bouteilles de champagne pour fêter le prochain suicide programmé. Long passage instrumental, invraisemblable tunnel, la machine halète comme le corps de Gérard de Nerval se balançait dans la rue de la Vieille lanterne. Maintenant Anton s'égosille, il est trop tard, la vieille locomotive ralentit, et finit par s'arrêter, interminables crissements de freins, si j'étais vous je ne descendrais pas, cette gare d'outre-tombe ne me dit rien du tout. Un mort peut en cacher un autre.

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    Certes le son a changé, un peu moins assourdissant, moins franchement noise, mais sans plus, l'on sort de cette écoute un peu tourneboulé, commotionné, griffé d'émotions difficiles à analyser. Tout va trop vite, trop fort. Jars ne vous laisse pas le temps de réfléchir, ni même de sentir, Ce n'est qu'après que vous mesurez la force de l'impact, que le trou s'agrandit en vous.

    Damie Chad.

    MONSTER

    STEPPENWOLF

    ( ABC Dunhill / 1969 )

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    Pochette de Gary Burden, une des dernières qu'il effectuera pour Steppenwolf. Dans la continuité de celle d'At Your Birhday Party, le même principe qui mêle photographie couleur et une masse grise à laquelle l'on serait au premier regard tenté de ne prêter aucune attention, ce surplomb grisâtre de la photo prend l'apparence de la voûte d'une caverne, l'effet est d'autant plus renforcé que nos quatre héros torses nus semblent poser à l'intérieur d'un boyau. Encore faut-il réaliser lorsque l'on a retourné le disque que ces quelques centimètres supérieurs dans lesquels on a fini par discerner des personnages entassés les uns sur les autres ne sont que le bas du dessin qui occupe tout l'espace du dos de la couve dépourvu de toute indication que l'on s'attendrait à trouver quant aux titres des morceaux, noms des compositeurs et des participants à l'enregistrement.

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    L'on comprend facilement pourquoi l'on n'a voulu surcharger le dessin de notes malvenues. Il s'agit d'une œuvre de Rick Griffin. Le nom ne vous dira peut-être rien mais l'artiste est loin d'être un inconnu pour les amateurs de surfin' et de Gratefull Dead. Sans doute avez-vous aussi, sans le savoir, admiré ces affiches pour promouvoir les concerts du Fillmore de San Francisco. Le maître du dessin psychédélique, un coloriste hors-pair, son influence est immense, avec Crumb il renouvela l'art du comix américain. Il suffit de taper son nom sur le net pour en prendre plein les mirettes. Griffin est un visionnaire, imaginez un Edgar Poe hippie, son œuvre oscille entre délire et épouvante, entre les fissures mentales éclaircissantes provoquées par le LSD et la remontée des monstres intérieurs. Pas étonnant qu'elle se soit retrouvée sur la pochette de Monster. Ce dessin se retrouve dans Man From Utopia ( 1972 ) , méfiez-vous, la couverture est digne d'un comix bas de gamme, l'intérieur est une série de planches que l'on pourrait comparer pour l'impact sur vos neurones imaginatives aux célèbres escaliers de Piranèse, Griffin est un des des maîtres de la phantasmatique rock. Une vie californienne à la hauteur de ses exigences. Tout comme Gabriel Mekler producteur des premiers albums de Steppenwolf, il meurt, à l'âge de 47 ans, d'un accident de moto. Son dernier dessin représente un artiste attendant l'ouverture des portes du Paradis. Three steps to heaven, knocking on heaven's door...

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    Pour la pochette elle-même je vous laisse seul juge, vraisemblablement inspirée par l'imagerie Born to be wild – je ne suis pas sans me demander si elle n'a pas influencé quelque peu le Snaggletooth de Motörhead – tapant aussi bien dans l'imaginaire Biker que dans la légende du vaisseau fantôme, totalement en accord avec la thématique politique de l'album.

    John Kay : lead vocal, harmonica, guitar / Larry Byrom : lead guitar / Nick St. Nicholas : bass / Goldy Mc John : Hammond organ, piano / Jerry Edmonton : drums

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    Monster : tout doux presque une introduction de musique classique, des images de menuet dans un beau salon vous passent par la tête, trois coups de boutoir fracassent les murs, la comédie peut commencer, John Kay vous conte une histoire, d'une voix cérémonieuse, derrière la vipère noire du rock'n'roll ondule et ses anneaux virevoltent lourdement, le morceau est construit sur cette ambivalence, tantôt le coup du charme, tantôt les coups de poing sur la gueule, si la musique sourde et violente ne mâche ses notes, Kay ne marmonne pas ses lyrics, droit au but, c'est l'histoire des Etats-Unis qu'il raconte, ces hommes qui fuient l'oppression politique et religieuse, on les comprend, on les soutient, on les porte dans notre cœur, ne sont pas des enfants de chœur, pour gagner de l'argent ce sera l'esclavage, pour s'emparer de terre l'on tuera des indiens, vous avez beau énoncer les choses le plus délicatement possible, les mots percent vos illusions comme des balles, pas bien beau tout cela, l'on comprend que parfois la musique s'aggrave et pèse des tonnes, de regrettables erreurs, de toutes les manières l'on ne peut revenir sur le passé, mais maintenant c'est à un monstre que nous sommes confrontés. Le drame peut commencer. Suicide : tout devient noir, un rythme qui fait écho à Perchman, cette fois Kay dégobille les mots qui font mal, vous comprenez pourquoi par la suite Le Loup n'est pratiquement plus entré dans les charts, ce n'est plus une attaque en règle mais une entreprise de démolition, le genre de lyrics qui poussent les démocrates au suicide, le Loup accuse sans retenue et ne respecte rien, le monstre est aussi le produit de nos veuleries, l'américain moyen gros et gras qui vote tous les quatre ans en prend pour son grade, le gouvernement compte sur la police pour que les gens réagissent comme des moutons, ne lèvent même pas la tête quand on envoie les fils se battre – pas besoin de préciser que c'est au Vietnam - musique de plus en plus violente à la mesure de l'état policier oppresseur. America : pour clôturer l'on revient aux sources du rock'n'roll voici les chœurs du gospel qui en appelle à l'Amérique, pas celle de Dieu, celle des citoyens endormis qui refusent de s'éveiller, là où il y a tyrannie, il y a esclaves disait La Boétie, Kay ne lance pas un appel p aux armes mais la logique de ses paroles y conduit. Ces trois premiers morceaux n'en forment qu'un, une suite, un oratorio ponctué de passage musical de grande expressivité. Un véritable chef d'œuvre de grande violence mais si subtilement déployée qu'elle ne porte en elle aucune brutalité. Draft resister : splendeurs d'orgues, trot de batterie, une charge légère, attention l'ennemi n'est pas des plus faibles ce sont les institutions les plus puissantes que vous puissiez trouver, l'(in)Justice et l'Armée, Kay s'en prend au Pentagone et offre le titre de résistant à ceux qui refusent la conscription. Honneur à ceux qui se battent du fond de leur prison pour notre liberté. Très beau morceau chatoyant et étincelant tel un insaisissable mirage du désert, qui passe et ne vous laisse que des regrets. Power play : un vieux morceau qui date des Sparrow, preuve que la révolte couve depuis longtemps. Un blues de colère dans lequel Kay mord à pleines dents, musique compressée comme le Loup sait si bien le faire, une acerbe réflexion sur les relations de l'individu et de l'état. La guitare de Byrom est terriblement efficace. Bouche les trous de la trame musicale. Titre idéal pour se rendre compte des multiples séquences entrecroisées qui fonde la musique du Loup. L'on entre dans une boucle musicale que pour en sortir. Non pas pour s'en évader mais pour en créer une autre qui elle-même laissera la place à une autre. La couleur des instruments jouent le rôle des leitmotivs wagnériens qui permettent de construire la carcasse des morceaux, c'est pour cela que la voix de Kay n'a pas plus d'importance que le son du clavier, le Loup construit une musique fondamentalement unitaire qui n'appartient qu'à lui.

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    Move over : piano enjoué, finesses de guitares, casse-toi mon vieux, l'a une manière peu diplomatique de traiter du conflit des générations le Loup, faut entendre comment Edmonton vous enfonce les croulants dépassés dans les poubelles des vieilles lunes qui ont fait leur temps à coups renforcés de baguettes sur le crâne, et Kay vous les hache menu par la seule manière dont il cravache les lyrics. Je ne connais pas de sociologues qui se soient penchés sur ce texte. Pourtant dans les universités américaines les étudiants ont dû l'écouter en boucle. Fag : instrumental. Retour au blues. Un des secrets du Loup d'inclure dans ses albums, des morceaux purement musicaux, avec la plupart du temps un goût d'inachevé. Peut-être pour nous signifier qu'il ne faut pas céder aux vertiges de la musique. Qu'il faut garder son esprit critique... What would you do ( if I did that to you ) : un morceau qui sonne plus rhythm and blues que les autres, normal il est composé par Nolan Porter un des rois de la Northern soul, est-ce un hasard si l'on peut facilement discerner dans les premiers couplets une remise en cause de la ségrégation même si la deuxième partie passe à une situation plus classique, le gars qui se fait congédier car un plus riche a pris sa place auprès de sa bébé, le chœur féminin qui accompagne la fin du morceau a l'air de se délecter de la situation. From here to there eventually : c'est Jerry qui gère le vocal, au casse-pipe sociétal une cible avait été épargnée, à peine un peu évoquée par ci par là, alors là le loup y fait sa fête, joyeusement, allègrement, la religion passe un mauvais quart d'heure, orgue + chœurs féminins, l'on se croirait dans une église, rien de mieux pour tuer un ennemi que de le faire avec ses propres armes, que l'on retourne avec délectation contre lui, en plus dans un long intermède musical l'on est plongé dans une séance sado-maso et une voix féminine en pleine crise d'hystérie en appelle à Jésus, l'on se doute qu'il ne s'en tirera pas uniquement avec des paroles apaisantes, l'imposition des mains et plus puisque affinités sur la victime consentante s'impose.

    Avec un tel album le Loup n'a pas dû se faire que des amis. Il est resté très longtemps non-réédité. C'est pourtant un des meilleurs du Loup. Ignoré de nos jours par beaucoup. Le Loup est sur ce disque aux antipodes de bien de groupes de rock qui crient bien fort, retenez-moi, je vais faire un malheur. Et ils vous pondent un bonheur de belle musique brillante à l'excès mais qui très souvent sonne creux. Le Loup ne dit rien mais il commet le sacrilège de s'attaquer aux valeurs morales de la bonne conscience.

    Damie Chad.

    STEPPENWOLF LIVE

    ( ABC / Dunhill Records / 1970 )

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    Changement de style de pochette. Garry Burden laisse place entière à Tom Gundelfinger. Ce n'est pas un inconnu, il a déjà fourni les photos à partir desquelles Gary Burden a effectué son boulot de designer. Souvent l'on peut se demander qui du design ou de la photo tire profit de l'autre... Tous deux sont des connaissances de Mekler qui produit les albums, comme il faut s'y attendre notre photographe a aussi travaillé sur les couves de Nolan Porter. Tom Gundelfinger réalisera une cinquantaine de couvertures de disques. Il s'est fait remarquer par ses portraits backstage des vedettes du Festival de Monterey Pop en 1967. Ses photos d'artistes les plus célèbres sont celles de Joni Mitchell. Il triche un peu, avec une fille si belle il faudrait être un sous-doué congénital pour parvenir à rater un cliché. Il a aussi réalisé la légendaire photographie ( avec le chien, non prévu, du voisin qui s'en est venu prendre la pose de son propre chef ) de Déjà Vu de Crosby, Still, Nash and Young. Si vous faites un tour sur son site n'oubliez pas de zieuter ses paysages, sont magnifiques et d'après ma modeste personne bien supérieures à ses photos rock. Qui ne sont pas de la gazoline éventée.

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    Steppenwolf, Gundelfinger n'a pas cherché à finasser, qui dit loup des steppes, dit loup. Pour la steppe vous repasserez. Les loups sont de charmantes bestioles qui ont l'habitude de mordre leur proie. Inutile de chercher plus loin. Voici un loup gueule ouverte, les crocs bien en vue. Fond bleu-noir, pelage blanc, langue rouge sang ( bien frais ). Pas du tout une représentation hyperréaliste. La réalité suffit. La force de l'image se situe exactement entre l'idée de la réalité et la réalité de l'idée. Simple mais efficace. N'a même pas l'air méchant, presque un gros chien affectueux. Mais l'on ne s'y fie pas. Dangereux. Vous le voyez et illico vous mettez votre finger sur la gâchette de votre gun.

    Il existe une version de ce disque qui ne comporte qu'un seule galette. C'était le projet initial du Loup. La maison de disques ne l'a pas voulu ainsi. L'on gagne davantage lorsque l'on double la mise. Surtout si le groupe a le vent en poupe. Ce sera donc un double-album. Quand on l'écoute avant ou après l'Absolutely Live des Doors sorti la même année vous avez l'impression que gang morrisonien a rajouté une cinquième face tant le timing du Live des Loups est ridiculement court... Et encore, aux dix morceaux enregistrés en public ont été rajoutés trois autres peaufinés en studio... Les cadences imposées au Loup sont trop fortes, deux disques par an, à chaque fois chacun précédé et puis suivi d'une tournée. Le Loup n'a plus le temps de composer et ce Live n'apporte rien de nouveau et même pas d'original.

    John Kay : lead vocal, harmonica, guitar / Larry Byrom : lead guitar / Nick St. Nicholas : bass / Goldy Mc John : Hammond organ, piano / Jerry Edmonton : drums

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    Sookie, Sookie : beaucoup plus sale que la version sur le premier album, beaucoup plus rock, un son et une ambiance, Byrom assure comme une bête à la guitare, l'est partout comme le diable sur la terre promise, ce qui est étrange c'est comment la deuxième partie du morceau se range sans prévenir sous les auspices épicés du rhythmn 'n' blues, alors que le début est très rock'n'roll, avec des éclats traînants de voix de Kay qui semblent de lointaines interventions de Wilson Pickett. Don't step on the grass, Sam : extrait de the Second, une entrée en marchant sur la pointe des pieds puis tout le groupe appuie pour laisser de vastes empreintes sur la terre grasse. Le Loup marche d'un pas lourd. Prend son temps, faudrait pas que tout s'en aille et se perde en fumée, ce qui est primordial, c'est cette force cohésive du groupe, terriblement en place, avec cette guitare qui mange l'orgue et ne se tait que lorsqu'il faut marquer l'articulation du morceau, titre assez long pour que l'on puisse s'apercevoir du travail de Nick à la basse. Public enthousiaste. Tighten up your wig : un vieux morceau qui était déjà au menu des Sparrow, que l'on retrouve sur le Earlier Steppenwolf et sur le Second, le Loup recycle sans désemparer les vieilleries. John Kay vous la descend à toute allure et derrière ça suit sans problème, un petit solo d'harmo niqué pas piqué des hannetons, le combo joue sur du velours. Ceux qui l'entendent pour la première fois doivent trouver le truc au poil. C'est vrai qu'il y a une cohérence harmonique dans le découpage et Byrom et Goldy se payent non pas un solo mais un binôme guitar / organ comme l'on en a rarement entendu. Ce qui est sûr c'est que le groupe est fabuleusement en place et n'a besoin de mise au point de la part de personne. Mais la face 1 est déjà terminée. Monster : trois morceaux issus de Monster pour la face 2. Petit laïus de Kay qui espère que tout le monde sera d'accord avec lui pour assurer que le pays aurait besoin de quelques changements. Met de la hargne sur le vocal qu'il débite plus rapidement que sur l'album éponyme, volonté de persuasion et nécessité de marquer les esprits. Le groupe le suit, plus franc, plus direct, effets de batteries insistantes pour faire monter l'attente, la voix s'enroue comme un python réticulé s'enroule autour de vous pour vous convaincre de sa morsure, Byrom repeint sa guitare en bleu enfoncé, et le Loup remue galamment sa queue comme s'il invitait une demoiselle à entrer dans la danse. Celle des morts. L'orgue vous emporte sur l'hymne d'America que vous ne confondrez pas avec la star spangled banner même si derrière le groupe se permet autant de grabuge ( et même plus vu l'épaisseur du son ) que la version d'Hendrix l'année précédente à Woodstock, mise sous-tension organique, final d'éclaboussance. Draft Resister : le moment d'envoyer un des meilleurs boomerangs de l'album, rien n'arrêtera le Loup, les images défilent, vous galopez au milieu de la horde et vous savez que vous portez le sort du monde au bout de vos pattes comme John Kay sur ses cordes vocales et c'est toute la musique qui hurle avec vous, Jerry galope le rythme et lorsque vous croyez que tout va s'arrêter, vous êtes propulsé dans une accélération prodigieuse, quinze secondes qui vous arrachent de votre raison orbitale. Power play : posent les pieds dans le blues pour reprendre terre, la vieille rythmique bancale que l'homme adopte dès qu'il a un problème à régler avec le monde. Jouent le morceau à l' échauffourée, crocs dehors et le sang qui scintille sur les notes de la guitare qui pointille et vous troue la peau. A mi-morceau ils rajoutent une couche de colère, dramatisation de la haine tisonnée jusqu'à ce qu'elle s'enflamme et vous brûle jusqu'à l'os. Cette deuxième face est enthousiasmante.

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    Corina, Corina : morceau déjà présent sur Early Steppenwolf mais qu'ils ré-enregistrent en studio, z' auraient pu faire un effort, les caves du rock'n'roll sont emplies de trésors oubliés qui ne demandent qu'à être exhumés. C'est le moment de douceur et de mélancolie country qui jure avec tout ce qui précède. L'effet d'un joueur de foot qui marque un but homologué avec la main. Allumez les briquets et faites la vague. Avec un peu de chance elle vous emportera et ne rendra pas votre cadavre bouffé par les crabes. Twisted : deuxième morceaux enregistré en studio, l'ont déniché chez les Sparrow, fait moins tache que le précédent, notamment grâce à ce solo d'harmonica que Kay fulgure au cyanure comme si l'on était en train de l'étrangler, sinon c'est beau, c'est propre, mais il manque la rusticité sauvage d'un chalet de haute montagne construit au bord d'un glacier qui s'apprête à le pousser vers l'abîme. From here to there eventually : après ce double intermède nous informons nos auditeurs que nous reprenons notre programme malencontreusement coupé par un incident indépendant de notre volonté, voici donc le quatrième mouvement de la Symphonie Monstrueuse de l'ensemble à cordes steppenwolfien, et splouf l'on retombe dans la même hargne mais teintée d'une ironie encore plus méchante, un véritable blasphème, le rock'n'roll qui crache sur la sainte vierge du gospel qui l'a engendré, et sur la fin c'est funky sur le kiki. Hennit soit celui qui chevauche. Le Loup ne respecte rien. Hey Lawdy Mama : troisième morceau studio pour ouvrir la face 4, remarquable guitare de Byrom et original clapotement toussoté de Jerry, tous deux se sont gâtés, normal ils ont cosigné le morceau avec Kay, sympathique, mais entre nous j'eusse préféré une version revolverisée de Lawdy miss Clawdy, celle d'Elvis plutôt que celle de Lloyd Price, sans quoi le morceau est un peu passe-partout. Genre d'ouvre-boîte qui ne force jamais le coffre au trésor du capitaine pirate. Magic Carpet Ride : finissent sur les titres qui ont bâti leur renommée. Ce tapis volant m'a toujours fait l'impression de ces filles pas très jolies et pas très intelligentes mais qui vous accrochent, vous ne savez pas pourquoi. Elles ont du chien, elles dégagent et vous aimeriez bien partager leur niche. Un truc un peu insignifiant, mais qui marche encore. Je viens d'en faire l'expérience. The pusher : le combat anti-drogues dures de John Kay, courageux à l'époque, déjà présent avec les Sparrow, vous le servent sur un plateau d'orgue envoûtant, mais sur le Early Steppenwolf le vocal est beaucoup plus rugueux et accrocheur. Si c'était un recueil de poèmes, ce serait La mort viendra et elle aura tes yeux de Pavese. Ici jeté comme un pavé dans la mare. Born to be wild : ne pouvaient pas ne pas terminer sur celui-ci, quoique le titre ne se trouvait pas sur le premier tirage monodisque. Cette version est bien meilleure que l'originale de leur first album. N'empêche qu'il en existe de beaucoup plus violentes que celle produite par le Loup. Ici vous avez cette particularité d'une guitare pointue comme celle d'Al Casey.

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    Quoi qu'il en soit, ce devait être un spectacle envoûtant le Loup, rodé, soudé, puissant.

    Damie Chad.

     

    XVI

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    J'allumai mon Coronado. J'avais besoin de reprendre mes esprits. Quel être humain aurait-il pu supporter la terrible révélation auquel le Chef venait de se livrer. Imaginez-vous à ma place, venant d'apprendre que vous êtes l'homme à deux mains, celui-la même que le Service Secret du Rock'n'roll recherchait depuis le début de cette hallucinante enquête, qu'auriez-vous fait si vous étiez le récipiendaire de cette terrible assertion ? Dix minutes de relaxation ne seraient pas de trop. Pourquoi durant ce moment de répit, alors que la suave fumée du Coronado emplissait ma cage thoracique, ne pas laisser ma vaste intelligence vagabonder en parcourant d'un œil distrait les nouvelles du matin. Pourquoi pas même, me lancer dans un article sérieux, difficile et touffu, Damie me dis-je en piochant dans le tas de brochures que le SSR recevait chaque matin, pourquoi ne pas étudier mon horoscope, que pourrait-il m'arriver de pire que la nouvelle de ce début de journée. D'une main ragaillardie je déchirai la bande d'abonnement du Figaro, et dépliai le journal. Au cri d'horreur que je poussais le Chef en laissa choir de ses lèvres d'acier le Coronado sur le bureau :

      • Diable, agent Chad, y aurait-il une mygale facétieuse qui se serait fourrée entre les pages de ce quotidien !

    J'eusse préféré une myriade d'araignées venimeuses, il était désormais clair que la journée se terminerait mal, jugez-en par vous-mêmes, en première page :

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    L E F I G A R O

    Depuis quelques jours de nombreux lecteurs nous ont signalé avoir remarqué dans leur voisinage et jusqu'au sein de leur famille des cas de fièvres aigües, subites et inexplicables... Nous n'y aurions prêté que peu d'attention si hier en fin d'après-midi ne s'étaient produits plusieurs décès dus à des fièvres aigües et inexplicables dans pratiquement tous les hôpitaux parisiens.

    Le gouvernement s'est réuni de toute urgence. Dans la nuit des cas similaires se sont produits en plusieurs pays du monde. Tous les continents sont touchés. Hélas notre pays est au cœur de la tourmente. Toutes les enquêtes menées par les autorités médicales de toutes les nations du monde convergent vers une source unique : toutes les personnes malades ou un de leurs proches ont ces derniers jours visité notre capitale. Il ne fait aucun doute que l'épidémie se soit manifestée pour la première fois à Paris. Sans doute s'agit-il d'un virus encore non identifié mais tous les services de l'Etat travaillent à localiser le lieu précis de l'apparition de ce fléau.

    DERNIERE NOUVELLE

    Nous mettions sous presse lorsqu' une dépêche provenant de l'Elysée, nous est parvenue, la voici telle quelle, nous n'avons pas le temps nécessaire pour l'expliciter ou la commenter :

    '' Nos services de police et de santé sont parvenus à remonter à l'origine du virus qui a déjà causé plusieurs centaines de morts dans la population mondiale. Nous sommes en mesure d'affirmer que celui-ci a été criminellement et gratuitement distribué sous forme de cigares de la marque CORONADO lors d'une manifestation festive organisée sous la Tour Eiffel par une organisation secrète et terroriste surnommée le Service Secret du Rock'n'roll. Les coupables sont identifiés, ils ont été repérés pour la dernière fois roulant à toute allure sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute Normandie – Paris. Leur arrestation est une question d'heures.''

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    Le Chef alluma un nouveau Coronado :

      • Agent Chad, je crois qu'il est temps de prendre des vacances.

      • Excellente idée Chef, je propose un repli stratégique chez le Cat Zengler, son Bourgogne n'est pas mauvais et il possède une excellente collection de disques de rock'n'roll, nous pourrions attendre tranquillement, le temps que l'évidence de notre innocence éclate au grand jour et que nous réintégrions nos bureaux en grande pompe !

      • Ne rêvez pas Agent Chad, un piège tentaculaire est en passe de se refermer sur nous, nous ne ferions pas long feu en Normandie, non, prenez les chiens et débrouillez-vous pour réquisitionner une 2 CH, si possible avec un aspect un tantinet délabrée, mais un moulin du tonnerre, prenez quelques sandwiches, un filet à papillons, deux cannes à pêche, une épuisette, deux chapeaux de paille, deux chemises bariolées, dans une heure tapante, je vous veux place de la Bastille, stationnée au bas de la colonne.

      • Une heure Chef , c'est un peu juste !

      • Bon alors prenez soixante minutes, mais pas une de plus la survie de rock'n'roll est en jeu !

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    Je n'aime pas me vanter mais j'accomplis ma mission sans encombre. Les chiens m'aidèrent beaucoup. Cavalèrent à toute vitesse le long des trottoirs, lorsque Molossito aboya joyeusement et leva la patte sur la roue avant d'un véhicule stationné à une cinquantaine de mètres je sus qu'il avait trouvé la perle rare. C'est Molossa qui dénicha le fouillada dans lequel par miracle je trouvai les divers effets et ustensiles dictés par le Chef. Le magasin était désert à part les deux caissières qui avaient l'air de s'ennuyer. Molossito sauta sur le tapis roulant de la caisse, ce qui lui valut force caresses, Molossa eut aussi sa part.

      • Comme ils sont beaux !

      • Oui, nous partons en vacances, ils ont besoin de changer d'air.

      • Comme ils ont de la chance ! Et nous pauvres étudiantes obligées de rester à Paris pour travailler à gagner des clopinettes !

    Une intuition géniale traversa mon esprit.

      • Avec mon ami, nous ne possédons qu'une modeste 2 CH, mais si vous voulez profiter de l'occasion, elle est garée devant le magasin !

      • Pourquoi pas ! Super ! Le temps de faucher deux maillots de bains et quelques rechanges, on arrive !

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    Nous étions depuis trente secondes au pied de la Colonne lorsque le Chef surgit une lourde valise à chaque bras. Son sourire s'illumina en apercevant Charline et Charlotte.

      • Agent Chad, félicitations pour votre initiative. Plus on est de fous plus on rit, je vous remercie d'avoir fait un si beau choix.

    Charlotte se précipita – dès les premières secondes il fut clair qu'elle en pinçait pour le Chef - elle voulut l'aider à disposer ses bagages dans la malle, non non celui-ci reste avec moi à mes pieds, celle-là pas de problème elle ne contient que des choses sans importance, tout juste de quoi alimenter la gamelle de nos deux canidés, et pour bien montrer de quoi il s'agissait il souleva le couvercle. Lorsque les filles virent les liasses de billet, elles comprirent qu'elles venaient de rencontrer leurs amoureux de l'été.

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    • Où allons-nous ? demanda Charline

    • A Nice répondit le Chef, en passant par les petites routes, l'agent Chad aime beaucoup la Nature.

    • Moi j'aime beaucoup l'argent Chad répondit Charline, et nous éclatâmes de rire tous les quatre.

    ( A suivre... )

  • CHRONIQUES DE POURPRE 487 : KR'TNT ! 487 : SPENCER DAVIS / ALICE COOPER / JARS / SOUL TIME / KLONE / ROCKAMBOLESQUES X

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 487

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    03 / 12 / 2020

     

    SPENCER DAVIS / ALICE COOPER

    JARS / SOUL TIME / KLONE

    ROCKAMBOLESQUES 10

     

    Spencer dévisse

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    Mitch Ryder disait de Spencer Davis : My favorite Englishman. Mimi aurait pu citer Sean Connery, Michael Caine ou encore Ray Davies, mais non, il préfère Spencer Davis, héros d’une autre époque, celle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, quand le British Beat venait jusque sous nos fenêtres accrocher sa fuzz et ses éclats. Tout n’était alors que désordre et beauté, luxe, calme et volupté. Sauf au Vietnam, bien sûr.

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    Spencer Davis vient de casser sa vieille pipe en bois et comme le font tous les vétérans de toutes les guerres, il laisse à la postérité une belle tripotée d’EPs mythiques. Tout le monde se souvient du Spencer Davis Group. On osera même un parallèle avec les Stones qui furent eux aussi coupés en deux avec l’avant et l’après-Brian Jones : le Spencer Davis Group eut droit à l’avant et l’après-Stevie Winwood.

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    En 1962, Spencer Davis est prof d’école. Dans sa classe, il a les frères Winwood. Le petit s’appelle Stevie, il porte encore des culottes courtes, et son frère aîné qui s’appelle Muff a déjà un peu de moustache. Pendant la récré, Stevie va sous le préau pour chanter et jouer aux billes. Spencer Davis dresse l’oreille : «Cor, the kid can sing !». Pendant qu’il joue à dégommer les pyramides de quat’ avec Muff, Stevie chante les tubes de Ray Charles qu’on entend à la radio. Alors Spencer Davis va trouver les deux frères et leur balance, avec l’accent le plus confraternel qui soit : «Cor kids, wanna start an orchestra ?». Oh oui oh oui oh oui !, fait Stevie en sautant sur place. Muff ne dit rien, occupé à percer un gros pâté d’acné sous le menton. Et pouf c’est parti. Muff fait la basse, Spencer Davis gratte sa gratte, Peter York bat le beurre et Stevie fait tout le reste. Il sait tout faire, l’orgue, la guitare, le Ray Charles, les billes, le piano. Mine de rien le groupe du professeur Davis devient l’un des meilleurs groupes anglais, ce qu’on appelle là-bas a driving force. Le petit Winwood monte tous les soirs sur scène en culottes courtes et nique la concurrence. Ils commencent à palper pas mal de blé mais Stevie ne veut être payé qu’en billes et en tablettes de chocolat au lait.

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    Quant à Muff, il veut une mobylette. Tout le monde se souvient de «Keep On Running» et son intro magique de big bad bassmatic, l’une des plus réussies de l’histoire du rock, l’intro de jerk par excellence, celle qui donnait aux jukes une vraie raison de vivre, hey hey hey. Paradis de la fuzz, battu à plates coutures, l’un des premiers hits punk, le pendant britannique de «Dirty Water».

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    L’autre magic Fontana EP, c’est «Gimme Some Lovin’», l’EP à la cravate à carreaux verts. Stevie y enroule son believe I dust my blues - babeli babeli blues my mind - On se prosterne devant l’incroyable qualité de ce swing de blues. Avec celle de Fleetwood Mac, c’est dirons-nous la version définitive d’I woke up this morning/ Believe I dust my blues. Sur cet EP magique, on trouve aussi «Neighbour Neighbour» et son solo de sature saturnale.

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    Alors bien sûr, on peut aussi écouter les albums. C’est même recommandé pour la santé. Comment le dire autrement ? Très simple : pas de discothèque idéale sans les trois premiers albums du Spencer Davis Group. Personne n’aurait misé un seul kopeck sur la pochette de Their First LP, paru en 1965, mais le seul nom du groupe nous rendait tous dingues, comme nous rendaient dingues ceux des Who, des Kinks, des Troggs, des Pretties et des Stones. Raide diiiiiingues ! Ces Birminghamais tapaient comme tous les autres groupes anglais des reprises absolument phénoménales : «My Babe» des Righteous Brothers, «Dimples» de John Lee Hooker et surtout «It’s Gonna Work Out Fine» d’Ike Turner. Chaque fois que le petit Winwood attrape le micro, il casse littéralement la baraque, et en plus il sort son harmo de sa poche pour faire son Little Walter. Avec «Midnight Train», ils révèlent une incroyable facilité à swinguer le beat du freight. Mais il faut aussi écouter Spencer Davis prendre un authentic lazy guitar phrasing dans «Here Right Now», un heavy blues de très bonne augure. C’est aussi lui qui chante «Sittin’ And Thinkin’» avec un joli brin de dandysme.

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    Paru en 1966, The Second Album reprend la pochette de l’EP «Keep On Running» qui les a rendus célèbres. Il faut savoir que pour la photo, Spencer Davis a obligé le petit Winwood a porter un pantalon. Il ne voulait pas, mais quand le professeur Davis lui a dit que ses jambes nues allaient attirer l’œil des pervers, il a capitulé. On ne se lasse de réentendre «Keep On Running». On les voit aussi jazzer «Georgia On My Mind» et «Strong Love» qu’ils swinguent au mieux des possibilités, c’est-à-dire une pop de jazz à la Georgie Fame. Ils jouent aussi le heavy blues à la perfection, comme le montre «Hey Darling». Avec la voix du petit Winwood, c’est du gâteau au chocolat. C’est l’un des albums clés de cette période trop riche en albums clés. On se noyait alors dans les clés. Un océan de clés.

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    Autumn 66 paraît la même année que The Second Album. C’est là-dessus que le petit Winwood fracasse «When A Man Loves A Woman». Il n’a pas à rougir de son trying. Sa voix entreprenante lui permet d’entrer dans les zones jusque-là réservées aux noirs. Il tape un peu plus loin une fantastique reprise de «Nobody Knows When You’re Down And Out», un vieux hit de Bessie Smith repris par Spoon et Bobby Womack. C’est la Soul du désespoir. Le petit Winwood n’en fait qu’une seule bouchée. Gnarf ! Il s’y montre même digne de son idole Ray Charles. En B, on retrouve tous ces petits cuts qui rendaient les EPs magiques : «Somebody Help Me» (embarqué au big beat avec du gras double), «Dust My Blues» (superbe hommage à Elmore James, grasseyé avec délectation - babeli babeli blues my mind) et «Neighbour Neighbour» (tartiné aussi au gras double, certainement le plus beau gras double de Londres à l’époque). En gros, cet album est l’EP «Gimme Some Lovin’» amélioré.

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    Pour les nostalgiques du Spencer Davis Group, il existe une compile idéale, Eight Gigs A Week, qui permet d’entendre tout ce que le petit Winwood a enregistré avec le Spencer Davis Group, c’est-à-dire trois albums et cette fantastique brochette de singles. Comme le montre «Dimples», la fournaise n’avait aucun secret pour eux. On les voit même se jeter dans la chaudière, comme Angel Face. Ils font partie de ces groupes précoces qui étaient beaucoup trop doués. Le petit Winwood et le professeur Davis chantent «I Can’t Stand It» à deux voix. Le petit Winwood chante d’une voix de white nigger pré-pubère, perçante et tranchante. Leur «Sittin’ And Thinkin’» préfigure tout le British Blues. Ils font du Spector Sound avec «I’m Getting Better» et le petit Winwood explose toutes les possibilités du Dust My Blues avec «Goodbye Stevie». On retrouve bien sûr cette admirable cover de «Georgia On My Mind». Il n’y a que lui en Angleterre qui puisse rendre un tel hommage à Ray Charles. On trouve aussi une version d’«Oh Pretty Woman» plus heavy que celle de Mayall, tartinée au gras double de guitare. Dans «Look Away», on entend les chœurs des Edwin Hawkins Singers avec le petit Winwood comme cerise sur le gâteau. On retrouve avec plaisir l’immense «Keep On Running», fuzz et chant chaud, beat sec et I’m gonna be your man, l’apanage du garage hey hey hey, avec ses giclées de fuzz au coin du bois et le chant d’un kid allumé dans la chaleur de la nuit, everyone is laughing at me, le petit Winwood nous claque ça au mieux du mieux, I wanna be your man ! Et ça continue sur le disk 2. Si on ne possède pas les vinyles, autant rapatrier cette compile explosive, car tout y est. On se damnerait pour l’éternité, rien que pour posséder ce «Somebody Help Me» digne de «Keep On Running» : heavy beat, gros pâté de disto et chant hot on heels. Le petit Winwood shake bien le vieux «Watch Your Step» de Robert Parker. Il est encore plus spectaculaire dans «Nobody Knows When You’re Down And Out», un heavy blues de round midnite. Merci Stevie Charles. Il y a aussi pas mal d’épluchures, mais quand arrive «Dust My Blues», le Spencer Davis Group reprend tout son sens. On oublie toujours de citer ce groupe dans les histoires du British Blues, et c’est une grosse erreur, car «Stevie’s Blues» vaut tous les classiques du genre. Encore un fantastique shoot avec «I Can’t Get Enough Of It». Ils font aussi de la politique avec «Waltz For Lumumba». Et puis voilà «Gimme Some Lovin’», le hit absolu : belle fournaise, souvent imitée et jamais égalée. Il y a du Little Richard dans cette façon de blaster en profondeur. On dira la même chose d’«I’m A Man» chanté à l’exaction parégorique, e-ve-ry day ! Mais c’est au moment où le groupe culmine que le petit Winwood quitte le Spencer Davis Group.

    Chris Welch nous explique que le professeur Davis est dévasté. Fin brutale de la machine à hits. Il perd la prunelle de ses yeux. Il lui faudra un certain temps pour surmonter ce traumatisme. C’est un type bien, Spencer Davis, nous dit Welch, «un chanteur plaisant et un guitariste extrêmement compétent. Ses points forts sont un enthousiasme immodéré pour tous les genres musicaux et un don particulier pour rassembler des musiciens et les motiver. Sa nature bienveillante fait de lui le band leader idéal. Tout le monde l’adore.» Bon, tout ça c’est bien gentil, mais il faut tout recommencer à zéro. Processus habituel : Spencer Davis passe une petite annonce et organise des auditions au Marquee studio. Un keyboardist du nom de Reginald Dwight se pointe, mais Spencer Davis n’en veut pas. Problème de look. Pas grave, Dwight se débrouillera tout seul et finira avec des trucs en plumes en se faisant appeler Elton John. Spencer Davis cherche quelque chose de plus solide. Pouf, il tombe sur Eddie Hardin que lui recommande le grand Paul Jones. Spencer Davis embauche aussi un guitariste assez doué, Phil Sawyer, qui va devoir rentrer dans les godasses du petit Winwood. Pas facile ! Heureusement, Phil a du métier, il a déjà travaillé avec Rod Stewart, les Fleurs de Lys et Berryl Marsden.

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    C’est donc cette équipe qui enregistre With Their New Faces On en 1968. Bien évidemment, c’est un nouveau son et les fans vont devoir s’y habituer. Eddie Hardin a ce qu’on appelle vulgairement de l’ambition compositale et quelque part dans une interview, il avoue sans méchanceté que Spencer Davis est vite dépassé. Hardin dit qu’il joue de la basse d’orgue, mais il se pourrait bien que ce soit l’ex-Taste Charlie McCracken qu’on entende, en tant que session man. Mine de rien, la basse rafle la mise sur «Moonshine» et «Don’t Want You No More». C’est inespéré de power ! Ça pulse au plus haut niveau. Quel drive ! Muff et sa mobylette peuvent aller se rhabiller. C’est le groove de basse dont on rêve toutes les nuits - Don’t want you no more ! - Ces mecs réussissent encore à sortir du son, la preuve avec «Morning Sun», c’est bardé à outrance, tendu à se rompre, solid body of work avec un Sawyer on the rocks et un son bien dévoré du foie par la basse. On les croyait finis, mais non, ils repartent de plus belle. Ils font aussi pas mal de pop orchestrale, sûrement l’influence d’Eddie Hardin. «Mr Second Class» et «Time Seller» sont des cuts typiques de l’époque, dans la veine des Beatles du bon Sergent Poivre. Eddie Hardin recasse la baraque avec «Alec In Transitland», un violent shuffle d’orgue doublé d’un bassmatic dévorant. On voit aussi Phil Sawyer renouer avec le Dust My Blues du Spencer Davis Group d’avant dans «Feel Your Way» et c’est sacrément bien balancé. Spencer Davis ne chante pas sur l’album. Il se contente de gratter sa gratte et de faire des backing vocals.

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    Le groupe tourne aux États-unis mais Eddie Hardin ne supporte pas les rigueurs de la vie en tournée, notamment les trajets interminables qu’ils sont obligés de faire en bus pas manque de moyens. De retour en Angleterre, il quitte le groupe pour monter Hardin & York avec Peter York. Traumatisé lui aussi par la tournée, Phil Sawyer se barre. Une fois de plus, Spencer Davis se retrouve le bec dans l’eau. Ray Fenwick entre dans le groupe pour remplacer Sawyer.

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    C’est là en 1969, qu’ils enregistrent Funky/ Letters From Edith, le lost album du Spencer Davis group. Suite à des problèmes contractuels, l’album est retiré des ventes : le groupe enregistre sur un nouveau label alors qu’ils sont déjà sous contrat. La version anglaise s’appelle Letters To Edith et bien sûr on peut l’écouter. Là dessus, c’est Ray Fenwick qui fait tout le boulot : chant, guitare, compos. Bon, disons que les compos de Ray Fenwick ne sont pas la panacée, mais le groupe continue d’avancer et c’est le principal. On sent chez Fenwick un goût pour le prog et certains cuts frisent un peu le ridicule. L’album se réveille brutalement avec «Funky», un bel instro d’anticipation joué à la vie à la mort. Mais après, le groupe débande et perd son identité. Le groupe s’enlise encore avec «Poor Misguided Woman», les voix ne sont pas bonnes, dommage, car le son grouille de bonnes dynamiques, mais ça ne vaut pas un week-end à Maubeuge, ni le petit Winwood. Les compos de Ray Fenwick ne marchent pas. Ils terminent avec un excellent «New Jersey Turnpike», un instro de folie pure qui les sauve des flammes de l’enfer. Mais bon, Spencer Davis en a marre de ramer et il décide d’arrêter le groupe. Terminus, tout le monde descend.

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    En 1973, Eddie Hardin va trouver Spencer Davis qui s’est installé en Californie. Il lui propose de remonter le groupe avec Peter York, Ray Fenwick et Charlie McCracken. Ils enregistrent Gluggo, un album qui comme les autres va passer à la trappe de Père Ubu. Hardin et Fenwick bouffent à tous les râteliers avec un certain panache : le glammy stomp à la Gary Glitter avec «Catch You At The Rebop», la pop aimable de type Sergent Poivre avec «Don’t You Let It Bring You Down», le «Living In The Back Street» qu’on va retrouver sur l’album suivant et qui semble monté sur le riff de «Gimme Some Loving», et le bel instro celtique avec «Today Gluggo Tomorrow The World». On se demande à quoi sert Spencer Davis dans tout ça. De prête-nom ? Certainement. «Feeling Rude» sonne comme l’un des derniers spasmes du Swinging London. Cet album sent la fin des haricots. Ils tentent un dernier coup de Jarnac avec «The Edge», où Ray Fenwick incendie la plaine. C’est un sérieux killer. On voit bien qu’ils tentent de recréer la vieille magie de la pop anglaise, mais le cœur n’y pas. Le Spencer Davis Group n’est pas un Group. Gluggo n’est en fait qu’un bel effort studio. Il faut être complètement taré pour aller écouter le Spencer Davis Group après le départ du petit Winwood. Ils finissent avec un beau boogie rock de Ray Fenwick qui s’appelle «Tumble Down Tenement Row». Fenwick s’amuse bien, pas de problème, il est comme un poisson dans l’eau, mais on perd définitivement la trace de l’identité du Group si cher au professeur Davis.

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    Ils enregistrent encore un album l’année suivante, l’excellent Living In A Back Street. C’est Eddie Hardin qui chante la cover de Fatsy, «One Night». Il s’y explose les ovaires. Roger Glover de Deep Purple produit l’album, d’où le big sound. Le morceau titre sonne comme un monster hit de British r’n’b. Doris Troy fait partie des back-up singers. C’est une véritable énormité. Ils tentent de recréer l’excellence de l’âge d’or. «Hanging Around» sonne comme un rumble de heavy rock. Bien joué les gars, ils sont dans le mood d’époque, ni trop peu ni pas assez, juste dans la moyenne. Leur «No Reason» ne ferait pas de mal à une mouche. Cette petite pop psyché correspond bien à l’époque et sonne comme une petite leçon d’élégance. Ils nous font le coup du vrooom-vrooom dans «Fastest Thing On Four Wheels», c’est excellent, bien tendu de la bretelle, il ne lésinent pas sur le shuffle d’orgue. Ils swinguent à coups de klaxon, c’est énorme et même assez révélatoire. Le morceau titre sonne comme un boogie en caoutchouc, on les voit même rebondir sur le beat. On va de surprise en surprise avec «Another Day», une belle petite pop aventureuse qui pourrait très bien figurer sur le White Album, tellement c’est léger et frais. Finalement, on se retrouve avec un album bien foutu, ce qui vient confirmer «Sure Needs A Helping Hand», un balladif élégiaque, signé comme quasiment tout le reste Hardin/Fenwick. On les respecte pour une telle abnégation. Ils sont très ramassés sur leur took out et flirtent avec les clameurs du gospel. Avec ses nappes d’orgue, Eddie Hardin jette pas mal d’élégance dans la balance.

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    Bon, cette fois, c’est fini. Spencer Davis arrête le groupe et entame une petite carrière solo. Oh rien d’exceptionnel, quatre albums en tout, échelonnés sur 30 ans. Le professeur Davis va raccrocher les gants du r’n’b pour se consacrer à l’Americana. En 1971, il enregistre avec Peter Jameson un album acou qui est sans doute le plus intéressant des quatre : It’s Been So Long. Belle pochette qui s’ouvre comme une enveloppe. «Crystal River» grouille de banjos et de vieux mineurs édentés, ils sortent un son enjoué et fouillé et c’est là, très précisément au bord de cette Crystal River qu’on tend l’oreille. L’«One Hundred Years Ago» qui suit est très impressionnant - Now you’re gone/ I sing my song - Ils restent tous les deux dans l’excellence musicologique pour «Balkan blues», une merveille de délicatesse. Ils jouent leurs espagnolades balkaniques à l’unisson du saucisson sec. Ça veut dire qu’ils grattent leurs poux à l’ongle sec comme des troubadours de l’ancien temps des magiciens. Dans le «Mountain Lick» qui se niche en B, ils racontent une histoire de gold digger. Ils finissent en beauté avec «Thinking Of Her» et l’extrême pureté du son et du filet de voix. Spencer Davis resplendit dans son univers d’arpèges florentins - I’m feelin’ fine/ Drinkin’ my wine/ Sittin’ here thinkin’ of her - C’est un très bel album. Tout y est soupesé et joué dans les règles d’un art léger.

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    Malgré sa très belle pochette signée Norman Seeff, Mousetrap déçoit un peu. Une ribambelle de cakes californiens accompagnent Spencer Davis : Sneaky Pete Kleinow, Larry Knechtel, Jim Keltner. Ceux qui lisent les dos de pochettes connaissent bien ces noms. Mais ça ne suffit pas à faire un big album. On a là du petit rock californien bien ficelé et même un peu d’Americana avec «Easy Rider». Spencer Davis y injecte le vieux deep blue sea & the women fishing after me. Comme tous les géants des sixties, Spencer Davis évolue vers un son plus ambitieux et sa musicalité transmute délicieusement. Son «Hollywood Joe» est très hollywoodien mais pas inintéressant. Ces mecs jouent dans la joie et la bonne humeur. L’Americana devient donc la grande obsession de Spencer Davis. C’est bien vu et bien chanté, donc pas de problème. Il termine avec une belle crise de country joyeuse, «Ella Speed». Inutile de dire que ça tient bien la route.

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    Dix ans plus tard, il refait surface avec Crossfire, un album très classique. Dommage qu’il ait l’air si con au dos de la pochette, déguisé en aviateur de la première guerre mondiale. Le hit de l’album s’appelle «Private Number», un duo avec Dusty Springfield, et là, on lève les bras au ciel en criant «Merci Dieu !», car c’est une merveille. Dusty chérie s’y révèle stupéfiante de présence. Pour le reste, Spencer Davis oscille entre le heavy boogie («Blood Red Hot», «Love Is On A Roll») et les resucées («I’m A Man»). Ça marche à tous les coups, même si la resucée sonne un peu electro. Disons que ça manque de Winwood. Son «No Other Baby» est bardé de clairette de country californienne et ça sent bon la bonne humeur. Sa petite pop reste bien construite, bien élevée, enjouée et sans complexe.

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    On ne se relève pas la nuit pour écouter So Far, son ultime album solo paru en 2006. Il y a un joli son, ça reste de la pop-rock bien produite, mais on passe un peu à travers. «The Viper» se veut powerful mais pas déterminant. Le producteur Edward Tree américanise le plus anglais des rockers de banlieue. Spencer Davis raconte ses souvenirs d’enfance à Swansea, au Pays de Galles, dans «The Mumbles Train» et «Uncle Herman’s Mandolin». Il fait aussi un «The Swansea Shuffle», histoire d’enfoncer le clou de sa nostalgie. C’est sa façon de créer du vieil enchantement à la Ray Davies. Il revient à son Americana chérie avec «I Can’t Stand Still», un piano-boogie de barrellhouse digne du New Orleans ou du Kansas City des roaring twenties. Retour à l’Americana de bon aloi avec «The Golden Eagle», et voilà, c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire. Mais l’impression globale est très positive. Spencer Davis n’a jamais pris les gens pour des cons.

    Signé : Cazengler, Spencer du vide

    Spencer Davis. Disparu le 19 octobre 2020

    Spencer Davis Group. Their First LP. Fontana 1965

    Spencer Davis Group. The Second Album. Fontana 1966

    Spencer Davis Group. Autumn 66. Fontana 1966

    Spencer Davis Group. Eight Gigs A Week. Island Records 1996

    Spencer Davis Group. With Their New Faces On. United Artists Records 1967

    Spencer Davis Group. Gluggo. Vertigo 1973

    Spencer Davis Group. Living In A Back Street. Vertigo 1974

    Spencer Davis Group. Funky/ Letters From Edith. CBS 1969

    Spencer Davis & Peter Jameson. It’s Been So Long. Mediarts 1971

    Spencer Davis. Mousetrap. United Artists Records 1972

    Spencer Davis. Crossfire. Allegiance 1984

    Spencer Davis. So Far. Harbor Grove 2006

     

     

     

    Alice au pays des merveilles

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    Vraiment dommage. On sort un peu dépité du book de Dennis Dunaway, bassiste d’Alice Cooper dans les années 70. Avec un titre aussi racoleur que Snakes Guillotines Electric Chairs - My Adventures In The Alice Cooper Group, on s’attendait à autre chose. On va même jusqu’à se poser la question : histoire mal racontée ou non-histoire ?

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    S’il est un groupe américain qui avait tout misé sur l’extravagance, c’était bien Alice Cooper, c’est-à-dire le groupe composé de Dunaway, Neal Smith, Glen Buxton, Michael Bruce et Vince Furnier. Leur petite mythologie reposait sur deux mamelles : un premier article dans le Melody Maker montrant un mec nommé Alice vêtu d’un fourreau de lycra noir moulant et brandissant un fouet, puis un tout petit peu plus tard un concert à l’Olympia. Nous étions deux camarades de lycée installés au balcon juste à côté d’un mec de la télé qui filmait le concert et qui devait être Freddy Hauser. Indépendamment de tout le grand guignol, ce groupe américain nous faisait bien rêver. On flashait plus sur le batteur Neal Smith que sur le chanteur et sa chaise électrique. Ils incarnaient tous les cinq le groupe de rock américain parfait. Beaucoup de son et beaucoup d’allure. Il devait s’agir de la tournée de promo de Killer puisqu’ils jouèrent ce soir-là «Under My Wheels» qui fut t’en souvient-il l’un des grands hits de l’an de grâce 1972.

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    Revenons au book. Ce phénomène d’histoire mal racontée n’est pas nouveau. On a souvent croisé des autobios que caractérisait une certaine platitude, au sens où le texte reste lisse et rien ne passe, ni info, ni émotion. Ce qui peut sembler logique, vu que l’exercice autobiographique reste l’apanage des écrivains. En matière de rock culture, nous en avons toutefois quelques-uns : Bob Dylan, Richard Hell, Mark Lanegan, Ray Davies et Mick Farren sont les premiers noms qui viennent à l’esprit. Le reproche qu’on pourrait adresser à Dunaway est de n’avoir pas su raconter cette histoire qui fut, comme on l’imagine, une histoire autrement plus extravagante que ce qu’il en dit. Mais en même temps, il y a une explication : l’absence de prétention. Ces cinq petits mecs originaires de Phoenix, Arizona, n’avaient d’autre ambition que celle de jouer du rock, à une époque où le rock était un devenu un choix de vie pour toute une génération. Jouer du rock en soi est déjà un gros boulot et devenir célèbre l’est encore plus. Seuls des artistes exceptionnels sauront passer au stade suivant qui est celui du mémorialiste. Dunaway se contente de rester au stade d’honnête bassman compagnon de route d’une belle aventure, et comme on va le voir, victime comme tant d’autres des manigances d’un business puant. On l’aime bien Dunaway, avec cet air mystérieux que lui donne son regard absent. On ne lui en veut pas trop finalement, même s’il nous prive d’une histoire qu’on veut continuer de croire gratinée, à moins que nous ne l’ayons trop fantasmée. C’est toujours le même problème avec la rock culture : il y a d’un côté la réalité et de l’autre ce qu’on fait nous autres les fans de cette réalité. On dit aussi qu’il vaut mieux éviter de rencontrer les gens qu’on admire. Pourquoi ? Pour éviter d’être déçu.

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    Dunaway nous ramène dans les early sixties en Arizona, au temps où Vince Furnier - c’est-à-dire Alice - et lui sont copains d’école. Dans la section photo qui se trouve comme dans la plupart des books située au milieu, vous verrez deux photomatons des copains d’école. Puis Dunaway, Buxton, Vince et deux autres mecs montent les Spiders et commencent à bâtir leur petite réputation locale. Ils font du garage et reprennent les classiques des Standells et des Count Five. Ils engagent Michael Bruce et Neal Smith, et décident de tenter leur chance à Los Angeles. Ils n’ont pas un rond et vivent un temps dans l’ancienne baraque des Chamber Brothers, sur Crenshaw Boulevard, dans le quartier noir de South Central, avant d’aller s’installer à Topanga Canyon. Ils s’appellent encore the Nazz, mais ils doivent changer de nom à cause du Nazz de Todd Rundgren qui vient de sortir un album. Ils cherchent des noms et Vince Furnier propose Alice Cooper. What ? Vince insiste : Alice Cooper. Il voit ça comme un nom de groupe. Une fois que Dunaway en accepte le principe, il se met à phosphorer avec son copain d’école : créons un personnage ! Il va d’ailleurs citer des tas d’exemples, comme celui du maquillage qui est une idée à lui, ou encore les accords d’«Under My Wheels» qui sortent aussi tout droit de son imagination délirante. En fait, ce qui motive Dunaway, ce n’est pas de se mettre en valeur, mais plutôt le côté sacré du collectif, ce qu’on appelle un groupe de rock. Sans Dunaway et les trois autres, Alice Cooper n’est rien. Mais le destin se montrera cruel puisqu’Alice finira par se débarrasser de ses compagnons de route, tout en conservant le nom d’Alice Cooper, qui était le nom du groupe.

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    L’épisode Topanga est capital car Dunaway et ses copains fréquentent la crème de la crème du gratin dauphinois dans les parties : les Doors, David Crosby et Arthur Lee. Hélas, Dunaway ne tire rien d’intéressant de ces rencontres. Il décrit sans décrire. Puis c’est la rencontre avec les GTOs, the Girls Together Outrageously, the queens of the Sunset Strip, qui logent dans le sous-sol de la maison de Frank Zappa, à Laurel Canyon, the log cabin, qui est l’ancienne maison de Tom Mix. Alice se tape Miss Christine et en bon opportuniste, il finit par lui demander : «Can you get Zappa to give us a record deal ?». Zappa accepte d’enregistrer le groupe et sortira Pretties For You sur son label Straight en 1969. En fait Zappa trouve le groupe intéressant, car capable d’accepter les concepts abstraits, comme par exemple enregistrer sur des bandes mal effacées, avec des «bruits» antérieurs qui remontent à la surface du son. Autre concept abstrait : ils choisissent pour la pochette a highly risqué painting d’Edward Beardsley qui est accroché au mur, chez Zappa. Dunaway considère qu’avec cet album Alice Cooper invente le glitter rock, même si, ajoute-t-il, d’autres artistes vont par la suite en revendiquer la paternité. Au plan musical, l’album est un peu dur à avaler. Ils attaquent avec une série de morceaux qu’on qualifiera charitablement de déconcertants. Leurs tentatives compositales se révèlent assez pathétiques, comme si elles étaient épuisées d’avance. On entend des coups de flûte et des tentatives de jazz-rock dans «Sing Low Sweet Cherio». Forcément le comedy act de «Today Mueller» devait bien plaire à Zappa, le grand spécialiste de la tarte à la crème. Il faut attendre «Living» pour entendre enfin un big push de trash guitars. On s’aperçoit que ces mecs sont déjà très au point. En B, ce vieil Alice se croit autorisé à casser la baraque de «Levity Ball», mais il n’y a pas de baraque. Trop ambitieux. Zappa essaye en vain de les faire revenir sur terre. C’est avec «Reflected» qu’ils sauvent les meuble de ce premier album, un joli shoot de power pop claqué du beignet par un solo trash de Bux, bizarrement produit, comme visité dans les profondeurs. Ces mecs avaient un sacré répondant car ce «Reflected» dégouline de trash de wah.

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    Grâce aux hasards de la programmation, Alice Cooper se retrouve sur scène au fameux Toronto Rock’n’Roll Revival en 1969, un festival qui propose l’une des affiches les plus appétissantes de l’époque : John Lennon & the Plastic Ono Band, Chuck Berry, Bo Diddley, Little Richard et Gene Vincent. C’est là que se produit l’incident du poulet dépecé vivant par la foule, un acte de sauvagerie qui fut attribué par erreur à Alice Cooper. Après leur set et au milieu des plumes qui volent, ils doivent rester sur scène pour accompagner Gene Vincent. Dunaway décrit d’autres épisodes de folie comme ce concert à Toledo où un mec balance un marteau dans la jambe de Bux. L’incident du poulet va d’ailleurs déclencher une avalanche de rumeurs toutes plus nulles les unes que les autres. On affirme qu’un jour, Alice Cooper et Zappa se seraient livrés sur scène à un concours de pets, qu’ensuite Zappa aurait coulé un bronze devant tout le monde et qu’Alice aurait ramassé l’étron pour le déguster. On ne peut que s’effarer de la qualité de l’imaginaire des rumouristes américains.

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    1969 est aussi l’année de tous les dangers, puisque les Stooges sont en tournée. Dunaway ne cache pas son admiration pour Iggy. En allant s’installer à Detroit, Alice Cooper crée la confusion. On a longtemps cru qu’ils étaient un groupe de la fameuse scène de Detroit. Pas du tout. Ils n’ont fait qu’y séjourner, car c’est là que se jouait à l’époque le destin d’un certain rock. Leur manager Leo Fenn les installa dans une ferme à Pontiac, un bled situé à quarante bornes au nord de Detroit. Ils baptisèrent l’endroit the Freak farm. Cette ferme isolée présentait le gros avantage de disposer d’une grange où le groupe pouvait répéter sans que ça ne gêne les voisins.

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    Leur deuxième album s’appelle Easy Action et paraît en 1970. Ils sont de dos sur la pochette, histoire de montrer qu’ils ont les plus belles crinières d’Amérique. On commence à peine à se familiariser avec la voix ingrate de Vince Furnier. C’est l’album de tous les râteliers. Ils nous font le coup de la good time music avec «Shoe Salesman», le coup du rock de cabaret avec «Mr And Mrs Misdemeanour» et le coup du psyché de bas étage avec «Still No Air». Sans doute leur façon de nous dire : «Bon les gars vous en avez pour votre argent.» Ils repartent en mode psyché sans queue ni tête (comme le poulet) avec «Below Your Means» et soudain, Bux et Bruce se partagent la part du lion, avec des échanges extrêmement fructueux de guitar licks. C’est en effet la grande époque des échanges fructueux. Bux et Bruce se couronnent rois de l’échange fructueux. Ils exultent ! Ils paramorent ! Ils dégueulent de génie, ce que va confirmer «Return Of The Spiders (For Gene Vincent)», cut hyper-tendu, wild as fuck et solid as hell. Bux et Bruce jouent à jets continus, les attacks se croisent dans l’effervescence d’une belle apothéose. Pas de plus bel hommage à Gene Vincent ! Neal Smith et Dunaway fournissent la tension, Smith bat ça tout droit comme le mec des Amboys Dukes dans «Baby Please Don’t Go». Après ça, il n’aura plus rien à prouver. Dommage que tout l’album ne reste pas perché à ce niveau d’excellence. C’est d’autant plus dommage que s’ensuivent des cuts d’une rare stupidité. Il faut attendre la fin, c’est-à-dire «Lay Down And Die Goodbye» pour retrouver le heavy psyché des tranchées de la Somme, avec la gadoue de fuzz et les obus de mortier. Bux et Bruce grattent leur heavy gaga et ça prend vite des tournures conséquentes. Comme c’est un cut long, attention aux embûches. Ces mecs sentent qu’ils deviennent des pros et ils deviendront même des légendes, alors ça les galvanise. Il faut donc leur faire confiance. Mais chacun sait que la confiance n’a qu’un œil. Ils basculent dans l’expérimental. Tant pis pour eux. Ils se tirent une branche dans le pied en voulant faire du bruitisme à la Zappa, exactement le genre de truc qu’on fuit comme la peste. Les collages sonores n’intéressent que les colleurs.

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    C’est en 1970 qu’ils rencontrent Bob Ezrin qui va devenir leur producteur et donc l’artisan de leur succès commercial. Et c’est là où les ennuis commencent. Malgré sa pochette fantastique, Love It To Death est un album catastrophique, car privé de relief. Dommage car ça s’ouvre sur la belle pop de «Caught In A Dream», Bux et Bruce grattent bien leurs poux, sur un beat assez sloppy, pour ne pas dire erratique. Comme le dit si bien Dunaway, ils se prennent au jeu. C’est avec «I’m Eighteen» que le personnage pas très sympa d’Alice Cooper commence à dévoiler son jeu. Désolé monsieur l’opportuniste, ce n’est pas bon. Si on écoute le «Black Juju» de 9 minutes, c’est uniquement par curiosité. Il faut s’attendre au pire, et c’est bien le pire, car joué à l’orgue. Il faut s’armer de patience pour écouter cette daube. Ces imbéciles croient faire du voodoo, mais en fait ils coulent leur album. «Black Juju» est l’archétype du cut complaisant et insuffisant. On essaye de se remonter le moral avec l’«Is It My Body» qui sonne un peu gaga, mais c’est très spécial. Bux et Bruce tentent de sauver les meubles, ça se sent. Ils continuent de s’enliser avec «Hallowed Be My Name», un cut affreusement mal chanté. La voix est mauvaise, renfrognée, à l’image de son mental calculateur. Dommage car il a derrière lui de bons musiciens. Le reste des cuts est du même ton, rédhibitoire, une sorte de prog aquatique, atroce, avec des palmes. Disgusting.

    En 1971, Dunaway et ses copains s’installent dans un domaine légendaire, le Galosi Estate, Connecticut, pas très loin de New York. Dunaway en profite pour faire le point : «On avait une maison, une salle de répète, un bon équipement, un contrat avec un label, deux grands producteurs, et notre ration de good-looking girls. Killer was going to be one hell of an album.»

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    Ils se pourrait bien que Killer soit non seulement le meilleur album de l’Alice Cooper gang, mais aussi son seul bon album, ne serait-ce que par la présence d’«Under My Wheels». Avec ce hit, Dunaway et ses copains grimpent au sommet de l’US rock, c’est merveilleusement chanté et roulé au got you under les aisselles. S’ensuit un «Be My Lover» qui plaît bien parce qu’un brin glam. Ce groupe jouait alors son va-tout, avec une vraie voix, une belle basse, un sérieux drumbeat et deux belles guitares qui ne la ramènent pas trop. Et puis l’affaire se corse avec «Halos & Flies». C’est là que commence à se creuser le déficit composital qui va entraîner la chute de la maison Usher Cooper. On y dénote une détestable absence d’inspiration qui les fait redescendre en deuxième division. Ce n’est pas bon du tout, mais alors pas bon du tout. Berk. On perd l’éclat d’«Under My Wheels». Ils retrouvent un peu de répondant en B avec «You Drive Me Nervous» et la carence compositale attaque la fin de l’album qui est catastrophique. Ces mecs sont incapables de tenir la distance d’un album. Ils terminent avec le morceau titre, plus ambitieux et certainement le plus intéressant après Wheels.

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    Contre toute attente, Killer fait un carton. En route pour la gloire ! Le tiroir caisse s’emballe et les tournées se multiplient. Le groupe tourne trop. Dunaway en halète encore : «Le premier stade du burn-out, c’est de se réveiller et de ne plus savoir dans quelle ville on est. Le deuxième stade, c’est d’avoir à demander à quelqu’un d’autre le nom de la ville où on se trouve. Le troisième stade, c’est de s’en foutre.» Ça fait des années qu’ils tournent, mais avec le succès de Killer, la pression augmente considérablement. Bien sûr, les drogues entrent dans la danse et Bux passe à l’hero. Here we go !

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    Nouvel album suicide avec School’s Out paru l’année suivante. Curieusement, l’album se vend bien. C’est dire si le monde d’alors pouvait être inquiétant. Ne parlons pas du monde d’aujourd’hui. Personne n’ose plus sortir dans la rue. On met ça sur le compte de la peste noire, mais non, c’est le monde extérieur qui fout la trouille. School’s Out sonne comme un non-album, même s’ils rendent hommage au vieux West Side Story de Leonard Bernstein. C’est Dunaway qui joue le passage de miaou à la basse. Cet album est un cas intéressant : un succès commercial qui est en même temps un échec artistique. You’re so very cool ! Tu parles Charles Cooper ! Avec ce «Blue Turk», ils tentent une drôle d’aventure dans la dentelle. Le «My Stars» qui ouvre le bal des maudits de la B est trop baroque. Ça ne peut plaire qu’aux fans d’Alice Cooper solo. C’est un monde à part, un peu pénible. Heureusement, Bux vient l’éclairer d’un beau solo. Mais le cut n’a aucun intérêt. On s’ennuyait comme un rat mort à l’époque. Pour se distraire, on ouvrait le pupitre en carton et on tripotait la culotte en papier avec laquelle ces imbéciles de Warner avaient packagé le vinyle. Tout sonnait faux dans cet album, sauf «Public Animal #9» qui gagatait bien, pulsé aux hey hey hey, un cut qui méritait une médaille car il sauvait l’album.

    En fait, ces albums étaient frustrants, car on avait trop fantasmé sur ce groupe. Chaque nouvel album sonnait le glas de la déception. Bux, Bruce et Neal Smith étaient un peu des héros, mais ils s’engluaient dans un truc qui ne leur correspondait pas.

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    Nouvelle tentative de réconciliation en 1973 avec Muscle Of Love et sa non-pochette. Et aussi ses non-cuts. Dès «Big Apple Dream» on savait à quoi s’en tenir : insupportable de médiocrité. La petite pop-rock de «Never Been Sold Before» manquait tragiquement d’inspiration. Bux pouvait y passer un solo, ça ne changeait pas grand chose. Ils ramenaient du dixieland dans «Crazy Little Child» et poursuivaient avec un «Working Up A Sweat» tellement cousu de fil blanc qu’ils devaient bien se douter que ça ne pouvait pas marcher. Ces pauvres gamins de Phoenix continuaient de dégringoler avec leur morceau titre. Mais au fond, on se demande vraiment pourquoi Alice Cooper va se séparer de Bux et Bruce. Peut-être leur fait-il porter la responsabilité du manque d’inspiration ? On a pourtant le sentiment qu’il ruine tous les cuts dès qu’il ouvre le bec. Le problème c’est que ça crève les yeux. Le seul cut que l’album qui passe bien est ce balladif pop-rock intitulé «Teenage Lament 74» qui tourne à la wild ride. Bux tente ici et là quelques glissades vénéneuses, mais on sent le groupe en fin de course. Il ne se passe rien dans «Woman Machine». Strictement rien.

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    Dernier spasme du groupe avec Billion Dollar Babies paru la même année. «Hello Hooray» est devenu une sorte de hit, mais on se demande bien pourquoi, car il ne s’y passe rien. «Raped & Frazin’» n’a rien dans la culotte. On a de la peine pour eux. Alors évidemment Alice Cooper solo rafle la mise avec «Elected» et sa façon de chanter crapuleuse. On entendait ça dans tous les jukes à l’époque et c’était insupportable. Difficile d’entrer dans l’univers de cet album. Ils font encore semblant d’être un groupe, mais ça manigance par derrière. Les choix sont faits : le chanteur oui, mais pas les autres. C’est comme ça que le Colonel a viré Bill Black et Scotty Moore, pour miser sur un seul canasson, Elvis. Les mecs de Warner misent sur leur canasson, Alice Cooper solo, et les autres, basta ! C’est curieux comme les cuts sont mauvais sur cet album honteusement surévalué. À l’époque, on s’entichait encore de «No More Mister Nice Guy», mais bon, ça ne vole pas haut. Écoutez plutôt celui d’Halfnelson. On reste sur cette impression que le chanteur gâte un groupe qui est excellent. Comme si Vince Furnier coulait Alice Cooper en faisant du Alice Cooper solo. «Sick Things» est la torpille fatale qui coule définitivement l’album. On voit rarement des projets tourner aussi mal. Bux, Bruce, Neal Smith et Dunaway ne parviennent plus à rallumer la flamme d’«Under My Wheels». C’est encore Bux qui fait tout le boulot sur cet «I Love The Dead» si mal chanté. Bux et les autres jouent leur dernière carte, celle d’un va-tout de la dernière chance, mais ils ne savent pas encore qu’ils sont condamnés.

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    La fin de l’histoire du groupe est assez glauque. Dunaway, Neal Smith, Glen Buxton et Michael Bruce sont virés sans être virés, on ne leur dit rien, c’est à eux d’en tirer les conclusions. Pour des raisons bassement matérielles, le management mise sur Alice Cooper solo : une part au lieu de cinq. Alors, chacun fait des albums solo dans son coin. Alice Cooper démarre avec Welcome In My Nightmare, produit par Ezrin, avec Dick Wagner et Steve Hunter aux guitares. Quand Welcome arrive à l’affiche du Madison Square Garden, Dunaway se voit interdire l’accès au backstage. Les vigiles ouvrent une porte sur le côté et chassent le pauvre Dunaway comme un malpropre. Dégage ! La presse n’a d’yeux que pour Alice Cooper solo. Le pire, dit Dunaway, c’est qu’on ne leur dit absolument rien : «À cette époque, la boîte aux lettres me terrorisait. Il n’y avait aucune communication avec le management. On ne nous a jamais informé officiellement qu’on était virés du groupe. Je croyais encore à un miracle.» Il poursuit : «Après dix longues années, il devint clair qu’Alice Cooper n’était plus notre groupe. Tout ce qu’on avait créé nous avait filé entre les doigts. C’était une période extrêmement sombre. Comme si on avait chassé ma vie sous le tapis. Un jour j’étais une rock star et le lendemain, j’étais indésirable. Boom. Dégage.» La pauvre Dunaway dit aussi que des groupes comme Kiss, les Dolls, Mötley Crue, Twisted Sister se sont inspirés de ce qu’il appelle our harlot culture. Il a raison de le préciser. On l’aime bien le petit Dunaway, avec son regard absent et ses rêves de kid arizonien. Même si son livre laisse un goût amer, on le préfère cent fois au m’as-tu vu parvenu qui n’a eu aucun scrupule à se débarrasser de ses copains d’école.

    Signé : Cazengler, Alice coupaire

    Alice Cooper. Pretties For You. Straight 1969

    Alice Cooper. Easy Action. Straight 1970

    Alice Cooper. Love It To Death. Straight 1971

    Alice Cooper. Killer. Warner Bros. Records 1971

    Alice Cooper. School’s Out. Warner Bros. Records 1972

    Alice Cooper. Muscle Of Love. Warner Bros. Records 1973

    Alice Cooper. Billion Dollar Babies. Warner Bros. Records 1973

    Dennis Dunaway. Snakes Guillotines Electric Chairs. My Adventures In The Alice Cooper Group. St. Martin’s Press 2015

    *

    C'est terrible je crois que j'ai attrapé une jarsiste aigüe, dans mon malheur une seule consolation, pour une fois le gouvernement n'a pas pris les mesures appropriées, je peux donc contaminer la population de la terre entière sans me sentir coupable de quoi que ce soit. Donc aucune retenue, gros plan sur le premier album de Jars, j'avais fait l'impasse dessus, sur ce coup-là, je reconnais mon erreur, j'espère que l'on ne me condamnera pas pour rétention d'information de première importance. Oreilles sensibles abstenez vous.

    JARS

    ( 2011 )

    Drôle de couve. Le premier plan est d'une banalité affligeante, une route bordée d'une haie, admettons de fusain – est-ce que ce végétal pousse en la tchékovienne steppe russe ? - ensuite une bande de terre d'une teinte rosâtre inusitée, avec cette espèce d'engin filiforme planté au milieu, on ne sait pas trop ce que c'est, disons une espèce de poteau électrique, sûr il n'y a pas de fils qui en partent, ou alors un filament bizarre, presque invisible, qui monte tout droit vers le ciel. Qui n'est pas bleu, l'est si blanc que l'on se demande si ce n'est pas seulement le support originel de l'image qu'un artiste négligent aurait laissé en blanc. Jusque-là tout va bien, même si en votre fort intérieur vous ne pouvez ressentir une ombre de malaise s'insinuer en vous. La peur vous gagne sur la gauche. Dans le lointain trois dégagements de fumée d'un rouge maladif, se réunissent en un énorme panache qui bouffe jusqu'au haut de la pochette. Ne serait-ce point une représentation de la centrale nucléaire de Tchernobyl qui vient d'exploser. Des idées noires se forment dans votre tête, ce qui n'est pas vraiment grave quand on pense à la nullité que vous représentez sur cette planète, par contre ce qui est affolant c'est que l'énorme panache de fumée rouge devient tout noir. Pratiquement sans prévenir, une ligne droite, une frontière rectiligne, normalement selon la théorie mathématique des catastrophes ça ne devrait pas se passer ainsi, les courbures des volutes répondent à des lois hasardeuses mais les probabilités du possible écartent ce type de réalisation, hélas le plus grave n'est pas là. J'ai dit noir, mais si vous regardez attentivement une nuance imperceptible s'impose, ce n'est pas noir, mais vert, foncé certes, mais cela ne ressemble pas à de la fumée mais possède une texture grumeleuse à l'imitation de feuillages que l'on retrouve dans les toiles les plus mystérieuses de Magritte. Etrange ! S'il vous plaît ne portez pas vos globes oculaires à l'extrémité de ce feuillage d'un autre monde, à l'endroit exact où dans les cieux les nuages de fumée commencent à se désagréger. Le houppier de cet arbre ( faussement ) céleste s'effiloche et l'on perçoit des rameaux effilés qui se détachent de la masse compacte. Il est encore de temps de vous éloigner, pensez à vos rêves peuplés de cauchemars... Tant pis pour vous. Délaissez votre vision botanique, n'est-ce pas l'aile immense d'un corbeau qui s'impose, celui maléfique du poème d'Edgar Poe. Les esprits forts s'amuseront : les ailes noires d'un corbeau sont bien noires affirmeront-ils tout moqueurs pour préciser que leur base n'est jamais rouge. Intelligences étroites, n'avez-vous jamais entendu de la signification grapho-symbologique de l'aile de corbeau dans les écrits alchimiques, la marque de l'expérience de la pierre rouge qui rate et redevient sombre materia prima, le corbeau n'est-il pas l'image du phénix qui ne renaît pas de ses cendres.

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    Je vous laisse méditer sur la noirceur désespérée de cette pochette.

    Anton / Konstantin / Sergey / Leonid

    Pentacar ( Inverted me ) : très rock, les guitares qui froncent le son de colère et un crécelle vocalique rauque qui n'est pas sans rappeler AC / DC, l'on croit être parti pour un bon rock sauvage, mais la basse appuie si fort que l'on est ailleurs, loin des australiens rivages, un gars qui hurle son envie de solitude, qui n'en peut plus des attentions que lui portent les autres, z'avez l'impression que la batterie massacre les crânes de vos amis à coups de batte de baseball pendant que le couteau électrique géant de la guitare découpe le corps des vos copines envahissantes. La deuxième partie du morceau s'atomise en une sanguinolente boucherie de bas étage. Crise de paranoïa aigüe. C'est fou ce que l'être humain possède de virtualités inemployées. Heureusement que la musique adoucit les mœurs. Que serait-ce sans cela ! Don't wanna visit your show : Cordes menaçantes, le gars hurle, plus seulement paranoïaque pour deux sous, vous pique une crise de jalousie hystérique dont même le Marquis de Sade n'a pas eu la prescience. Les instrus imitent ce qui se passe dans sa tête, pas beau à voir, magnifique à entendre. Ici les analystes se serviront de cette piste pour expliquer comment le jusqu'au-boutisme rock s'est historialement transformé en noise-rock. Song to sing alone : après les deux crises de folie furieuse vous comprendrez que le gars a un besoin urgent de changer de milieu. Alors comme le poëte lamartinien sur son vallon, il jette un regard mélancolique sur tout ce qu'il va abandonner. Bref c'est un blues. Ou plutôt un ravage mental qui voudrait donner le change et ressembler à un blues, il y a bien une guitare dans un coin qui fait semblant de pleurer, mais l'ensemble ressemble à un écroulement d'une pyramide d'un millier de boîtes de conserves dans un supermarché, le gars sort ses tripes de son gosier et joue de la lyre dessus. Quand on nous dit que les slaves ont une sensibilité exacerbée, après l'écoute de ce morceau vous pigerez. Les Possédés de Dostoïevski mis en musique. I rise – You shine : le gars hurle tel un goret dans son auge que l'on est en train d'égorger, les instrus essayent de le couvrir, arrivent à le faire taire durant trente secondes de pont, mais depuis le parapet vous gagne l'envie de vous suicider pour échapper au pandémonium qui suit, l'est tout seul le gars, lui reste encore un ennui et un ennemi, c'est lui-même. Instrumentation sans pitié pour vos neurones. Est-il possible de meugler si fort ? Roughside song : le titre ne pousse pas à l'optimisme. Vous n'aimeriez pas être à la place du gars, du bruit dans votre caboche qui cloche, la musique résonne comme ces coups de cognées que les bûcherons manient pour abattre les arbres des certitudes mentales : le gars ne sait plus où il en est, ce qu'il vit est-ce la réalité, ou un scénario qu'il édifie dans sa tête, alors il crie pour fondre les barreaux d'une prison peut-être imaginaire. La musique rampe, comme vous quand on vous a coupé les bras et les jambes. Eprouvant. Larsens loopingés. Highway : dernier morceau, la violence de la musique, vous force à réfléchir, difficile parmi les hurlements du gars, vous croyez qu'il est fou, et si ce n'était qu'une métaphore politique d'une société qui vous enferme dans la seule prison dont vous ne pouvez vous échapper, celle de votre chair, celle de votre esprit, la cacophonie instrumentale s'allonge comme une vis sans fin, il faudra encore supporter des effondrements des murs du son de la batterie, des portes de prison psychique qui claquent ne font pas de bruit plus destroy-cyniques.

    A première écoute je m'étais dit, ils ont réuni tous leurs titres les plus percutants pour ce premier album. Beaucoup plus que cela, un véritable concept album, l'on est loin des malaises psychologiques petits-bourgeois de Tommy des Who. A l'image d'une société russe avec laquelle la nôtre présente de troublantes et négatives ressemblances.

    Damie Chad.

    SOUL TIME

    LONELY FOR YOU BABY

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    Z'ont un culot monstre chez Soul Time, lonely et puis quoi encore ! J'espère que lors de votre dernière virée dans les bayous vous n'avez pas négligemment laissé traîner votre main dans l'eau et qu'un alligator affamé ne vous a pas croqué en guise de biscuit apéritif deux ou trois doigts parce que là vous avez besoin de la dizaine réglementaire, si vous ne me croyez pas comptez avec moi, un: Torz Rovers officie à la batterie, deux : Laurent Ponce, ne lui jetez pas la pierre s'il joue de la trompette, trois : Mathieu Thierry ténorise au sax, un homme qui a du chœur, quatre : Richard Mazza en fait des tonnes au baryton, cinq : Julien Macias n'y va pas doucement à la basse, six : François Fraysse joue le rôle du guitar-héros, sept :Thierry Lesage pianote sur son clavier, huit : tout s'éclaire Claire Franjeau bichonne la porcelaine de sax alto, encore une qui ne manque pas de chœur, la numéro neuf et la numéro dix, ne sont pas sur la photo à cause des aléas du confinement, se prénomment Carla et Lucie et occupent toutes deux le poste de lead-singer. Un véritable big band pour un futur big bang.

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    De cette marée humaine nous ne connaissons que Torz Rovers, martelait déjà la grosse caisse de Midnight Rovers dans notre livraison 149 du 20 / 06 / 2013 à La Miroiterie, un haut-lieu de l'underground-alternatif dont la mairie de Paris a fini - tous les prétextes sont bons pour empêcher les squats-culturels de survivre - par fermer...

    Proviennent de tous les horizons, rock, jazz, ska, reggae, soul, mais se sont retrouvés autour de ce nouveau projet Northern Soul, rien de bien neuf, mais ce qui compte c'est la part de son âme qu'on engage.

    Pour le moment n'est accessible qu'un sel morceau sur You Tube, on ne les voit pas, juste un disque qui tourne, un conseil ne le regardez pas, vous entendrez mieux. Une reprise de Sam Dees – il a été producteur chez Chess ce qui vous classe un homme – le Lonely for you baby qui est devenu un ( peut-être, le ) classique de la Northern Soul, autant dire que Soul Time ne manque pas d'ambition.

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    Je commence par être pointilleux : inutile de préciser qu'ils ne surpassent pas l'original, indépassable par définition. Mais n'ont pas non plus à rougir d'eux. Perso j'aurais inversé le mix, les cuivres devant et la rythmique sur la pédale douce, faut que ça rutile et que ça fasse du bruit comme trente boîtes de conserves ficelées au pare-choc de la voiture de votre percepteur, du malpropre hasardeux, mais si la fanfare mène la charge rien ne lui résistera. Le solo de sax scratché est très bon, trop bon, je l'eusse gardé pour un dérapage final incontrôlé.

    Je finis par tresser des couronnes : la chanteuse, je ne sais si c'est Carla ou Lucie, elle y va franco, et ce n'est pas facile, excusez-moi de cette remarque genrée, mais Lonely for you baby, ça sent le mec, une fille ne le dirait pas comme cela, alors Carlu ou Lacie, elle y jette toute sa gourme, elle vous crache le morceau et tient le haut du pavé c'est elle qui entraîne les cuivres à sa suite, et ça déménage, une vraie reine. Ne vocifère pas. Survole. Autre remarque importante, sont bien tous réunis, pas un qui traînasse en queue de peloton ou qui sprinte à quinze mesures devant le troupeau attardé, tous ensemble, on sent qu'ils vont gagner. Misent sur la musique et pas sur la danse. Z'ont déjà le secret de la réussite. Ne se sont pas embarqués sans biscuits, et ils ont les dents longues pour les dévorer, et vous avec.

    Bref on attend la suite avec impatience.

    Damie Chad.

    THE SPY

    KLONE

    On parlait d'eux voici trois semaines ( in Kr'tnt ! 484 du 12 / 11 / 2020 ) dans les regards conjoints sur les spectacles métalliques auxquels Hélène Crochet organisatrice des Apéros 77 et blogueuse sur égoutmetal et mézigue pâteux avons depuis la fosse aux lions participé sans nous connaître. Elle n'avait pas aimé la prestation de Klone, pas spécialement celle de ce soir-là mais la sorte de musique qu'ils pratiquent, perso j'avoue que si je préfère les tintouins méchamment plus électriques, je dois reconnaître que leur live fut en leur style particulièrement réussi. Et voici que dans mon fil FB deux mots attirent mon attention, deux minuscules syllabes de trois lettres chacune, The Spy, tiens une vidéo des Doors, tout ce qui touche à Jim Morrison m'intéresse, non ce ne sont point les Doors, mais Klone qui ont repris le morceau des Doors. Faut un sacré culot en ce bas monde pour s'offrir de telles fantaisies.

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    En septembre 2019 Klone a sorti son sixième album, intitulé Le Grand Voyage, chanté en anglais, qui fut fort loué et moult encensé sur tous les webzines métalleux du pays. L'est vrai que l'album en impose. L'on en a dressé l'oreille jusqu'aux States, avec cet opus Klone a atteint un haut niveau d'intensité, joue désormais dans le haut du panier international en leur genre que nous qualifierons de progressive-metal. Même si les étiquettes sont faites pour être arrachées. Rien qu'au soin apporté à la pochette, l'on comprenait que Klone avait compris que le rock doit être appréhendé en tant qu'art total et que rien ne doit être laissé au hasard. En juin Klone sortit une vidéo officielle sur You-Tube, de Yonder le titre qui fit l'unanimité dans les multiples chroniques qui saluèrent la sortie du disque. Pas tout à fait une vidéo, eux-mêmes la qualifient de short-film. L'est sûr que dans un festival de courts-métrages poétiques Yonder aurait toutes les chances de remporter le premier prix. La beauté des images est à couper le souffle. Un homme vêtu de noir – large chapeau qui n'est pas sans évoquer les premières images des Aventuriers de l'Arche Perdue, ou pour ceux qui aiment les références françaises la silhouette de Johnny Hallyday dans Le spécialiste – c'est tout. Scénario d'une simplicité sublime. L'homme dont on ne sait rien, tout comme vous, marche vers son destin. Ne vous réjouissez pas trop de la comparaison, va d'un pas tranquille vers la mort. Mais au contraire de vous, il traverse des montagnes désertiques de rocs et de sables nimbées d'une merveilleuse lumière orange. Comme quoi un voyage, fût-il grand peut mal se terminer.

    L'album possède neuf titres + une gosth track : la reprise de The Spy des Doors.

    The Spy figure sur le cinquième album des Doors, enregistré en 1970. Belle pochette, la photo a été prise impromptue, les Doors passent devant l'hôtel par hasard, le gérant leur refuse la permission de take the pic, ils repassent plus tard devant la vitrine, la salle d'accueil est vide, ils se précipitent, s'installent au comptoir, dans la boîte en quelques secondes, ils s'esquivent, ni vus, ni connus. Hormis cette anecdote, le disque est une réussite parfaite. Les disques des Doors, à l'exception de The Soft Parade qui développe peut-être le concept le plus intéressant mais qui reste inabouti, sont autant des objets-rock incontournables que des objets de poésie. Ptyx mallarméens assez rares. Cela tient à la qualité des morceaux certes mais avant tout à cette étrange atmosphère dans laquelle ils baignent. Synesthésiquement parlant, Morisson Hôtel flotte dans une mystérieuse aura d'algue verte...

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    Derrière Klone se trouve la Klonosphère, groupes centrés sur la région de Dijon, les anciens membres, le groupe de scène, le groupe qui enregistre en studio. D'autres formations avec lesquelles certains membres jouent aussi. Nous sommes très loin par exemple des rencontres hasardeuses qui au milieu des années soixante ont permis à un groupe de rock comme Variations de se réunir. Il existe tout un background artistique derrière Klone, en un demi-siècle un véritable terreau french-rock a vu le jour. La tête pensante et actante de Klone est formée du trio : Guillaume Bernard ( guitare ), Aldrick Guadagnino ( guitare ) Yann Ligner ( chant ). C'est sur ce dernier, doté d'une technique vocale prodigieuse que repose le groupe, ce qui ne signifie pas que les autres sont des tâcherons ou des mercenaires, quant le chant est pointu, les accompagnateurs ne sauraient être obtus. D'ailleurs pour s'attaquer à une reprise des Doors, faut être, je reprends un adjectif qui revient souvent dans les articles qui leur sont consacrés, couillus.

    THE SPY / DOORS

    ( version avec lyrics sur YT )

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    Au juste c'est quoi The Spy. Pas autre chose qu'un blues. La version remastérised 2020 le démontre à l'excès. Lorsque l'on a restauré le plafond de la Chapellle Sixtine et que l'on a découvert ses couleurs tendres et crues, l'on a crié au scandale. Mais personne n'était assez âgé pour se vanter d'avoir vu les teintes originales. Pour les Doors, les versions non-remastérisées sont encore dans l'oreille de beaucoup de monde, et certains ont gardé avec soin leurs microsillons et le matériel d'écoute adéquat. Le confort d'écoute moderne d'aujourd'hui sera jugé totalement obsolète dans un demi-siècle, qu'écouteront au juste nos descendants, la magie des Doors ne se sera-t-elle pas totalement évaporée... Donc un blues, mais transfiguré, la blue note métamorphosée en ritournelle qui devient vite obsédante. Et puis de temps en temps, les Doors descendent le rideau de fer avalanchique de l'orchestration, bien chiche et frustre certes car le trio des musicos n'use guère d'additifs ou de subterfuges. N'en éprouvent pas la nécessité, z'ont mieux à leur disposition qu'un orchestre symphonique, le plus bel instrument qui ait jamais été inventé, la voix humaine. Mais là ce n'est pas la voix de n'importe qui, celle de Jim Morrison, chargée de mystère, de profondeur, baignée d'une lointaine mélancolie, mais si présente en vous qu'il vous semble que le roi lézard chantonne à votre oreille, rien que pour vous. C'est d'ailleurs le sujet de la chanson. L'espion qui connaît tout de vous, vos rêves, vos envies, vos désirs. Des espions de cette sorte qui murmurent à votre âme vous en connaissez beaucoup, qu'ils vous tendent leurs livres, ou leurs tableaux, leurs films, leurs poèmes... Cela Morrison, le sait très bien, l'énonce avec des mots très simples, I'm the spy qu'il dit, O. K Jim on a compris, et c'est là que l'animal érectile morrissonien vous plante son dard dans le dos, cinq mots qu'un élève de sixième comprend sans difficulté, in the house of love, le mystère et le mal-être s'épaississent, ce n'est plus un mec qui vous embrouille à l'épate en faisant des claquettes solfégiques, il vous le chuchote dans le cou tel un secret honteux, l'a sorti son arme fatale, son organe vocal, ce n'est plus un espion, c'est pire, c'est l'indiscrétion en personne qui se charge des révélations, n'en parle qu'à vous, mais elle vous plonge dans une inquiétude généralisée, ne serait-ce pas vous qui vous parleriez à vous-même... Et c'est donc à cela que Klone se mesure.

    The Spy / Klone

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    Que voulez-vous, il y a des mecs qui ne doutent de rien, qui déklonent à plein tube. Je n'ai pas voulu les enfoncer, j'ai décidé de leur laisser une chance. J'aurais pu d'abord me conforter dans mon idée de base, en écoutant les Doors en premier lieu, mais non, bon prince, suis allé d'abord à leur version. Sont des malins chez Klone, les Doors vous en mettent plein les oreilles, ne craignez rien, nous aussi, mais en plus vous en aurez plein les yeux. Les deux pour le prix d'un. A croire qu'ils ont fait la chanson pour illustrer la vidéo. De belles images certes, mais tout le monde peut en faire autant, une bonne banque de données, style photos de Géo Magazine et c'est dans la poche. Celle des imbéciles. Je ne sais pas s'ils ont concocté l'affaire en un brain-trust de trente jours avec tentes de sudation obligatoires et jeûnes à répétition à effrayer une armée de spartiates, ou si l'idée géniale est arrivée comme un cheveu sur la soupe. Bordel de bordel, c'est quoi cette house of love. Question irritante. Mais eux ils ont trouvé. Ce n'est pas la réponse qui est intéressante, c'est la manière dont ils vont vous la donner sans le dire, mais en le montrant par des images. Si par hasard ils finissent en prison, portez-leur des oranges, car ce sont des adeptes de leur couleur. Font ainsi le lien avec la vidéo de Yonder. Superbes paysages, au loin une ville, laquelle, n'importe laquelle, la Cité Morrissonienne par excellence celle qui ouvre le recueil de The Lords & The New Creatures. '' La ville forme souvent physiquement mais inévitablement psychiquement un cercle. Un anneau de mort avec le sexe à son centre'' . Mais ne s'arrêtent pas là. La courbure du globe apparaît à l'horizon et nous voici plus haut que notre monde sublunaire, là où commence l'anneau de l'éther illimité. On se croyait dans une miteuse maison de passes et nous voici dans l'apeiron d'Anaximandre...

    Mais vous vous méfiez des illusionnistes qui vous traumatisent la rétine, alors taisez-vous et écoutez. Vous la prennent un ton plus bas, mais sans trop. L'orgue de Manzareck, l'ont laissé au garage, ce sont les guitares qui s'en chargent avec une basse en même temps lourde et feutrée. Yann Ligner se place dans une lignée jimique, sur les deux premiers vers, vous pensez à une pâle imitation, mais non sa voix monte, monte, plus haut, plus haut, non il ne pousse pas dans l'aigu mais dans l'amplitude, pas sur le spectre horizontal mais sur le vertical, ne s'étend pas en largeur, mais sa voix semble se détacher du cordon musical et se mettre en orbite très haut à l'altitude excentrée d'une planète inconnue, découpe les vers, chaque accentuation nous éloignant de la terre pour le monde des songes, lorsque voix et musique se taisent, l'écran devient noir, et l'on repart vers les étoiles comme si l'on était une sonde spatiale dont l'image aurait été occultée par un astre inaperçu ou la béance d'un trou noir, le morceau est raccourci, condensé, et s'arrête sur l'évocation répétée de cette peur qui grignote nos synapses.

    Une belle réussite. Fidèle aux Doors, aucun iconoclasme nihiliste dans cette démarche qui ouvre une autre voie. Une autre voix.

    Damie Chad.

    P. S. : il existe une version 2, Jim avec un accompagnement style piano-bastringue, qui efface l'atmosphère angoissante, la voix de Jim est beaucoup plus désinvolte, un peu comme un assassin qui plaisante avec sa victime qu'il tuera dans quelques heures. Sur le pont le piano se permet quelques discrètes dissonances jazzy qui installent l'amorce d'un malaise. Ne vaut pas celle qui a été retenue, bien qu'elle soit digne d'attention.

     

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    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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    Nous l'invitâmes à boire un café. Il parut soulagé mais se confondit en excuses, soucieux de nous poser tant de tracas, une fois assis à table, nous n'eûmes pas besoin de l'interroger. Il raconta d'un seul trait son terrible destin.

      • Je m'appelle Jean-Pierre Dupont, j'avais six ans lorsque je fus victime d'un terrible accident de voiture. Mes parents étaient morts. Moi aussi. On nous transporta à la morgue. C'est-là qu'un chirurgien s'est intéressé à mon cadavre. Pour une noble cause, il devait le lendemain recoudre une main à une personne accidentée à son travail. Une opération difficile, par conscience professionnelle il voulait s'entraîner, dans mon malheur j'avais eu les deux mains tranchées, écrasées, réduites en charpies. Pour mon bonheur – excusez-moi, c'est ainsi – deux autres enfants étaient décédés dans le service de cancérologie, leur taille correspondait à la mienne. Emporté par l'amour immodéré de son métier et le désir de renvoyer un ouvrier au plus vite au boulot, Auguste – c'est le prénom du chirurgien - m'a greffé deux mains au bout de chacun de mes deux moignons. C'est alors que je me suis réveillé. Je n'étais pas vraiment mort. Auguste s'est affolé, il a vu sa carrière brisée, mais c'était un homme bon et intègre, il m'a emporté chez lui... Durant des mois il m'a soigné, au bout de deux ans j'avais récupéré l'usage de ces quatre mains qui n'étaient pas à moi...

      • Voilà qui n'est pas banal, murmura le Chef, j'en profite pour allumer un Coronado, mais qui vous a dit de venir nous trouver ?

      • Encore une longue histoire... Auguste m'a gardé chez lui, il ne savait pas quoi faire de moi, s'il me mettait à l'école, il y aurait une enquête, alors j'ai toujours vécu avec lui, il m'a appris à lire, à écrire, s'est très bien occupé de moi, un deuxième papa, il me disait que quand je serais grand il m'inscrirait à l'université, mais je n'ai pas voulu, je suis resté avec lui, le monde me faisait peur... aujourd'hui j'ai vingt-deux ans, il est mort l'année dernière, à son enterrement je me suis habillé de ce grand imperméable pour que personne ne voie mes mains et j'ai continué à vivre dans la maison, en me faisant livrer ce dont j'avais besoin...

    Alfred servit le café. Je ne pouvais détacher mes yeux des mains de Jean-Pierre, avec une il remuait le sucre tandis que sa voisine trempait un petit gâteau dans la tasse...

      • J'ai essayé de rentrer en contact avec des gens... j'avais peur, je me suis dit que ce serait plus facile avec des enfants, je suis allé à la sortie d'une école, à cause de mon imperméable et de mes mains dans les poches j'ai été pris pour un exhibitionniste... J'ai été poursuivi par une meute de bonnes femmes en furie... Je ne suis plus jamais sorti de chez moi !

    L'on entendit craquer l'allumette avec laquelle le Chef allumait un nouveau Coronado.

      • Il y a trois jours au fond de la poche d'un veston j'ai trouvé un numéro de téléphone... j'ai appelé on a répondu tout de suite...

    La porte s'ouvrit brutalement. C'était Thérèse...

      • Ils arrivent, s'écria-t-elle !

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    Lors des batailles décisives Napoléon sortait sa lorgnette, le Chef se contenta d'allumer le Coronado des grandes occasions, celui qu'il ne fumait que dans les passes difficiles, facilement reconnaissable à sa robe marquée de stries rouges qui ne sont pas sans rappeler les traits carminés dont les peaux-rouges marquaient leurs poneys lorsqu'ils empruntaient le sentier de la guerre. En quelques secondes la villa s'était transformée en fourmilière. Molossito et le curieux Westie blanchâtre, cornaqués par Molossa effectuaient à toute vitesse des allées venues entre la cuisine et le camion que j'avais rentré en marche arrière dans le jardin. Chacun ramenait dans sa gueule des bouteilles de Moonshine polonais dont Thérèse se hâtait d'enfourner le contenu dans le réservoir du camion et des deux solex. Alfred avait pris l'initiative d'emmener Jean-Pierre dans la cave, où ayant fait basculer un rayonnage de la bibliothèque Alfred dévoila une véritable cache d'armes, trois grosses caisses qu'ils hissèrent dans la benne. Jean-Pierre arborait un lumineux sourire : '' C'est la première fois de ma vie que je m'amuse'' ne cessait-il de répéter en courant de tous les côtés.

    42

    Je m'installai au volant du Dodge, je ne vous l'avais pas précisé parce que les lectrices n'aiment pas être embêtées avec des détails techniques, mais enfin c'était un de ces véhicules – en reste-il seulement trois en état de marche de nos jours – qui avaient débarqué avec les ricains en 44, petits gabarits, inusables, robustes, capables de pousser un train de marchandises de quarante wagons – roues d'acier sans pneus, j'avais eu la chance inouïe de le dégoter sur le premier chantier que j'avais visité, preuve que les dieux sont du côté de rock'n'roll. Molossito s'était casé sur le plat-bord à gauche du volant, Molossa à droite fut la première à pousser deux aboiements brefs, nous arrivions au niveau du parc où Thérèse et moi... il était rempli de CRS et de gardes mobiles qui ne semblèrent nous accorder qu'une attention amusée, '' Ouah ! Ouah ! Ouah ! '' Molossito s'égosillait, devant nous surgirent d'une rue adjacente, deux énormes camion à eau qui de front s'avancèrent vers nous. Un gars, je reconnus le conseiller du Président qui nous avait si ironiquement congédié lors de notre entrevue, s'avança au milieu de la chaussée et mégaphone en main hurla '' Rendez-vous, vous êtes cernés'' Il n'avait pas tort, derrière le Dodge, CRS et gardes-mobiles s'étaient déployés sur la chaussée pour fermer la nasse. Le piège se refermait.

    43

    Sur eux. Dans le jardin de la villa le Chef jeta son cigare à terre, c'était le signal. Thérèse mit les gaz de son vélomoteur dopé au moonshine polonais, Alfred l'imita, les pauvres agents de la sécurité publique crurent que deux torpilles téléguidées fonçaient sur eux, ils s'écartèrent et s'égaillèrent dans toutes les directions, mais c'était trop tard, déjà comme Metzengerstein dans la nouvelle d'Edgar Poe poussait son cheval sur les cadavres de ses ennemis, les roues des solex roulèrent sur leurs corps, lorsque les deux vélos arrivèrent à ma hauteur, j'appuyais sur l'accélérateur, j'entrevis le sourire ravageur du Chef qui brandissait un bazooka, Jean-Pierre faisait de même, pour un gars qui n'était jamais sorti de chez lui, il semblait parfaitement à l'aise. Les deux camions citernes déchiquetés de part en part par les roquettes explosèrent, je freinais brutalement le temps de laisser les quatre cavaliers me rejoindre, le Chef s'installa dans la cabine tandis que les trois autres se hissèrent dans la benne.

      • Agent Chad, écrasez-moi ce cloporte au mégaphone pendant que j'allume un Coronado !

      • Voilà, c'est fait Chef, très proprement, le mégaphone n'est même pas cabossé, il ne faut pas dépenser les deniers de l'Etat, déjà que le Président vient de perdre un de ses conseillers !

      • Agent Chad je vous félicite pour votre conduite citoyenne, ne pas gaspiller les impôts de nos concitoyens devrait être le premier souci de tout dirigeant. Mais trêve de bavardages, foncez droit devant, l'ennemi ne va pas tarder à se reprendre ! Tout droit !

      • Tout droit, bien sûr Chef, mais dans quelle direction, au juste !

      • Vers la tour Eiffel, nous allons leur jouer un tour de fer à notre façon !

    ( A suivre... )

  • CHRONIQUES DE POURPRE 460 : KR'TNT ! 460 : ROBERT QUINE / MUDHONEY / JARS / THE PESTICIDES / ROLLING STONES / TREVOR FERGUSON / LOVESICK DUO

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 460

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    16 / 04 / 2020

     

    ROBERT QUINE / MUDHONEY

    JARS / THE PESTICIDES

    ROLLING STONES / TREVOR FERGUSON

    LOVESICK DUO

     

    God save the Quine

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    Richard Hell n’en démord pas : le meilleur, c’est Robert Quine. Après avoir quitté les Television et les Heartbreakers, Hell décide tout reprendre tout à zéro.

    Robert Quine et lui bossent tous les deux chez Cinemabilia, un libraire new-yorkais spécialisé dans le cinéma. Au début, Hell trouve Quine ‘pretty demoralized’ et s’aperçoit petit à petit qu’il est demoralized en permanence. Le seul truc qui semble l’intéresser, c’est jouer de la guitare. Vu qu’il a plus de trente ans et qu’il est chauve, Hell pense qu’aucun groupe ne voudrait de lui. Hell ajoute que Quine n’aurait jamais pardonné à Lenny Kaye ses remarques déplacées concernant sa calvitie. Si Hell s’intéresse tant à Quine, c’est pour une raison bien simple : Quine adore le raw rock’n’roll. Il écoute Jimmy Reed, Link Wray, Ike Turner, Fats Domino, les Everly Brothers, Bo Didddley, Richie Valens, Buddy Holly et Little Richard. Très peu de choses post-Beatles, excepté le Velvet, les Stooges, Jeff Beck, Roger McGuinn, Hendrix, Roy Buchanan et Harvey Mandel. Il adore aussi le premier album des 13th Floor Elevators, mais contrairement à Hell, il n’aime pas les albums des Ramones et des Pistols. Il s’intéresse de près à James Burton, au jeu de basse de Joe Osborne dans le Wrecking Crew et à celui de John McVie dans Fleetwood Mac, ou encore au style de Grant Green. Autre point commun avec Hell : la littérature. Quine adore Burroughs et Nabokov. Il possède des éditions originales, ce qui impressionne durablement Hell. Quine adore aussi les films de Samuel Fuller, de Hugo Haas et The Three Stooges. Hell ajoute que Quine marche comme un personnage de Robert Crumb, les épaules voûtées et le regard inquiet. Il porte en plus des lunettes noires d’opticien. «Il arborait un visage rond et anonyme qui le vieillissait. Il voulait passer inaperçu. Je l’ai interrogé une fois à ce sujet, en lui demandant s’il possédait une voiture et quand il a dit oui, je lui répondu qu’elle devait être marron ou grise. ‘Elle est marron !’» Avec l’aide de Quine, Hell monte les Voidoids. Ils recrutent Ivan Julian et le batteur Marc Bell qui ira ensuite rejoindre les Ramones. Comme les Voidoids deviennent la nouvelle coqueluche du CBGB, Sire les signe. Mais dès le début de la relation avec le record business, ça coince. Hell ne peut pas les supporter, ni Seymour Stein ni Gottehrer - The record business notoriously is one of the sleaziest there is - Hell cite même un auteur, Frederic Dannem, qui, après enquête, dit du record business qu’il est le moins éthique de tous. Mais bon, ils enregistrent un premier album en 1977.

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    Et là on entre dans le vif du sujet. Hell n’y va pas par quatre chemins : «I think Quine was the best rock and roll guitar soloist ever.» Selon, Hell, Quine mixe l’art et l’émotion comme nul autre au monde. Hell se désole aussi ne n’avoir enregistré que deux albums avec Quine. Il ajoute que les solistes intéressants ne courent pas les rues. Hell cite les noms de Mickey Baker, James Burton, Grady Martin, Link Wray, Jeff Beck, Jimi Hendrix, Lou Reed, ‘peut-être’ Jimmy Page, ‘peut-être’ Chuck Berry, ‘peut-être’ Tom Verlaine et Richard Thompson, par contre, il considère que Keith Richards et Pete Townshend sont des guitaristes rythmiques. Mais il précise que personne n’a su mixer le feeling et la créativité aussi bien que Quine. Pour Hell, le style de Quine relève du génie - Quine is the gap between skillful creative brillance and genius. Quine was a genius guitar player - En plus Quine adore la noise et bousculer les conventions. Pour Hell, Quine est le grand guitariste antisocial. Par la profondeur de son feeling, Quine se rapproche toujours selon Hell de Miles Davis et de Charlie Parker. Plus loin, Hell en rajoute une couche en expliquant que les enregistrements des Voidoids ‘se mettent vraiment à vivre quand Quine part en solo’.

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    Il ne croit pas si bien dire, il suffit d’écouter le premier album de Richard Hell & The Voidoids, Blank Generation, paru en 1977, pour en avoir le cœur net. On entend clairement Quine partir à l’aventure dans «Love Comes In Spurts». C’est tout l’intérêt du Spurt. La godille de Quine. Le Quine dans le jeu de quilles. Le Quine qui couine à rebrousse poil. Et ça en dit long sur le génie d’Hell qui a compris ça à l’époque. Quine rebat la campagne dans «Liars» - Oh oh oh oh - Sacrée mélasse d’énergie considérable, Hell chante à outrance, pas de voix, rien que de l’outrance. Quine et lui font bien la paire. Quine rentre partout les deux doigts dans le nez. Le solo qu’il prend dans «Betrayal Takes Two» restera un modèle du genre jusqu’à la fin des temps. Les Voidoids sortent un son extrêmement osé, anti-commercial au possible, qui n’a aucune chance de plaire. Non seulement ils précèdent le post-punk d’une bonne année, mais ils l’inventent. Tout reste échevelé, pour ne pas dire tiré par les cheveux. Le «Blank Generation» qui ouvre le bal de la B vaut pour un classique entre les classiques. Hell incarne si parfaitement son concept de blankitude qu’on s’en effare. Quine part en solo de quinconce et va même le claquer aux accords de discorde et les Voidoids rajoutent dans la soupe les chœurs des Dolls ! Très spectaculaire ! Quine tord le cou de «Walk On The Water» avec l’un de ces solos de dépenaille dont il a le secret. Aw baby Aw, comme dit Hell dans «Another World». Quine fait le show avec son funk mutant.

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    Cinq ans plus tard, Hell et Quine remontent les Voidoids pour enregistrer un deuxième album, Destiny Street. Hell le trouve nettement supérieur au premier. «The Kid With The Replaceable Head» et «You Gotta Move» brouillent un peu les pistes, surtout le Move monté sur un riff catastrophiquement déclassé. Les choses se corsent avec «Lowest Common Denominator», bien défilé à la parade. Quine fait ses ravages et explose le cut en plein ciel. Il mène aussi le bal dans «Downtown At Dawn». Ça reste un bonheur que de l’entendre jouer. Il sort de sa cage et fuit vers des ailleurs. C’est sur cet album qu’on trouve la version studio d’«I Can Only Give You Everything». Hell y croise la violence du rock anglais avec celle du New York Sound, il saute en l’air, il chante faux et c’est excellent. Tout l’esprit est là. Superbe surenchère avec un Quine dans l’ombre. Hell fait tituber ses syllabes, and I try and I try. Puis on le voit ignorer la porte dans «Ignore That Door», mais il le fait à coups de chœurs de Dolls, bien aidé par ce démon de Quine. Ils terminent avec le morceau titre que Quine prend en mode funky. Hell rappe dans le gras. Pendant qu’Hell rappe, Quine rôde.

    Quine fera surface dans Dim Stars puis il avant de mourir d’une overdose d’hero, il va enregistrer quelques albums solo.

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    En 1981 paraît un album contributif intitulé Escape. Quine s’y acoquine avec Jody Harris. Ils développent tranquillement une belle ambiance d’electro-beat urbain. Quine surjoue son funk spectral sur fond d’electro sourde comme un pot. Un truc comme «Flagpole» finit par l’emporter, tellement c’est visité par les esprits. Avec Quine, il faut toujours laisser du temps au temps. Son cling-along se joue de l’electro-beat, disons plutôt qu’il l’étreint comme Jarry étreint Ubu, viens là gros lard que je te serre dans mes bras. Étrange spectacle : quelque part dans l’air du temps, l’espiègle finesse d’une guitare ouvertement funkoïde danse avec un gros beat electro mal embouché. Puis on voit Quine travailler en surface l’épais beat electro de «Don’t Throw That Knife». Il semble diffuser une dentelle de désinvolture sonique, comme s’il laissait traîner ses notes. Très Can dans l’esprit. Quine survole Babaluma. C’est en B que se joue véritablement le destin de l’album, notamment avec ce «Termites Of 1938» monté sur un beat tribal assez violent. Quine y voyage avec une allégresse contagieuse. Comme ce beat est beau, il dresse fièrement la tête, il semble venir de la nuit des temps, si sourd et si menaçant. Et puis voilà la coup de Jarnac : «Pardon My Clutch». Quine joue le rock’n’roll du futur, sur fond de belle propulsion electro. Il joue la clairvoyance au clair de lune et se fond dans le beat comme une ombre dans la nuit. Quel admirable exercice collectiviste ! Ils mêlent bien ces baves que sont le clair de Quine et l’electro-beat de Jody Harris. Quine semble réinventer le rock’n’roll en jouant une dérive de surface. C’est une pure merveille de New York Sound. Son cœur bat fort. Ainsi va la Quine à l’eau qu’à la fin elle s’embrase. Quine nous fait tout bonnement du Can new-yorkais.

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    Puis il s’acoquine avec Fred Maher pour enregistrer Basic en 1985. Ce qui frappe le plus dans la démarche de Quine, c’est l’étrangeté des idées de son. On pourrait même parler de brillante étrangeté. Il sort le Grand Jeu avec «Bluffer», sur fond de background obsédant à la Can. Quine choisit cette fois de vitupérer. Comme le back-beat reste bien hypno, «Bluffer» passe comme une lettre à la poste. On retrouve plus loin un «Summer Storm» très Babaluma. En B, Quine va se fourvoyer dans des ambiances protéiformes, notamment celle d’un «Bandage Bait» bien travaillé au groove urbain volontariste et consommé. Quine gratte ses grooves aux accords impromptus, il vise l’épisodique impitoyable. Il revient au big guitar sound avec «Despair» et redevient le temps d’un cut the guitar slinger extraordinaire. Il faut le voir tirer ses notes à la vitesse d’un char à bœufs.

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    L’équipe Robert Quine/Ikue Mori/Marc Robot enregistre le bien nommé Painted Desert en 1995. Avec «Mojave», on y est. En plein cœur du désert. Pas besoin de téter une fiole, ils sont spaced out d’eux-mêmes. T’as voulu voir le cul de la reine et t’as vu la raie du Quine, c’est bien plus intéressant. Quine joue au doux d’accords de réverb et il faut l’écouter soigneusement, car on ne croise pas souvent des mecs de son niveau. On entend un tabla derrière lui. Une fois encore, il sort le Grand Jeu du son tempéré. Avec «Medecine Man», ils tapent dans un bruitisme archaïque. Quine rôde dans le son d’une manière très équivoque. Puis on le voit chevaucher en tête de «Desperado». Comme s’il était décidé à en imposer. Quine est le Sade du rock, il entraîne ses amis dans les vices de la vertu. Avec «El Dorado», ils explorent la Vallée de la Mort. Tout est acquis d’avance sur cet album, surtout la violence du «Gundown». Quine veut en découdre, alors il en découd. À sa place, on ferait tous la même chose.

    Signé : Cazengler, Robert Gouine

    Richard Hell & The Voidoids. Blank Generation. Sire 1977

    Richard Hell & The Voidoids. Destiny Street. Red Star Records 1982

    Robert Quine/Jody Harris. Escape. Infedility 1981

    Robert Quine/Fred Maher. Basic. Editions EG 1985

    Robert Quine/Ikue Mori/Marc Robot. Painted Desert. Avant 1995

    Richard Hell. I Dreamed I Was A Very Clean Tramp. Harper Collins Publishers 2013

    Just like Mudhoney

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    Tout le monde a connu ça : on erre comme une âme en peine dans la cave d’un disquaire parisien et soudain un cut qui passe sur la sono du magasin fait dresser l’oreille. Plop ! Le vendeur pose toujours la pochette en évidence sur son guichet pour qu’on puisse choper l’info. Quand le disk est bon, c’est vendu d’avance. Surtout quand le chanteur sonne comme Iggy. Même genre d’arrogance et de bouteille, même timbre chaud et autoritaire, mais ce n’est pas exactement Iggy. Alors pour mettre fin à la devinette, on se rapproche pour voir la pochette.

    Vanishing Point, le nouvel album de Mudhoney !

    Incroyable. Qui l’eut cru ? Quel retour en force !

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    Écoute de l’album aussitôt le retour au bercail. Blasting all over ! Ça barde pour les matricules dès le premier cut. Steve Turner arrose «Slipping Away» d’une dégelée royale de guitare liquide. Immédiate effarance de l’excellence. Mark Arm touille son brasier à la fourche, et ce n’est pas un petit brasier. On est là dans le gras du rock à guitares, dans le glissant du slinging, dans l’über-shoot de wah et l’extrême pertinence du blues-rock. Et c’est avec le second cut qu’arrive le simili Iggy. «I Like It Small» sonne vraiment comme un morceau des Stooges, avec en plus l’aspect sexué du signifiant. Petite chatte. L’Arm refait son Iggy dans «What To Do With The Neutral». Ça renvoie directement au fameux «Bored» d’un Ig qui croonait jadis son chairman of the bored. Quelle fantastique ambiance ! Et ça devient encore plus stoogy avec une chanson de pinard, «Chardonnay». L’Arm bouscule ça dans les orties, c’est sacrément endiablé et énervé au possible. Quel ramalama, les amis ! En B se nichent deux horreurs tentaculaires : «I Don’t Remember You» (pur garage stoogy) et «The Only Son Of The Widow From Main», une fantastique parade d’accords distordus. Et du coup, on se retrouve avec un nouveau classique de heavy duty américain sur les bras.

    Mudhoney ? Ça remonte au temps de Nirvana et de la scène de Seattle, mais Mark Arm et ses collègues n’avaient pas le panache composital de Nirvana. On écoutait leurs albums consciencieusement, mais il était difficile d’en garder des souvenirs précis, ce qui est en général assez mauvais signe.

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    En concert, ils continuent de jouer le fameux «Touch Me I’m Sick» qui les rendit célèbres et qui figure sur la compile Superfuzz Bigmuff Plus Early Singles. C’est un peu l’emblème du fuzz-scuzz de Seattle, une belle leçon de fuzzillade et de riffage trépigné - C’mon ! - Ils poussent en prime de jolis appels à l’insurrection. Mais le reste vieillit mal. Sur les autres morceaux, il leur arrivait de hurler comme des bouchers ivres de mauvais vin et ce n’était pas beau à voir. Il fallait attendre «Need» pour trouver un brin de heavyness, mais à l’époque, l’Arm chantait assez mal. Cette compile n’était en fait qu’une sombre collection d’erreurs de jeunesse.

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    Leur premier album sort en 1989 et s’appelle tout bêtement Mudhoney. Il présente tous les défauts de l’époque : des compos aléatoires qui ne savent pas dans quelle direction avancer et un côté foutoir qui semble imposé par le hasard. Le cœur battant de cet album trouve en B : il s’agit du fatidique «Dead Love», une stoogerie montée sur le meilleur riff ashtonien qui soit ici bas. Oh, on trouve aussi deux ou trois bonnes rasades grungy-grunjo comme «This Gift», un cut vaillamment bardé de guitares congestionnées et surtout «Here Comes Sickness» qui ouvre le bal de la B. On sent une nouvelle volonté de stooger mais l’Arm hurle comme un dératé et perd le fil. Le groupe joue son va-tout en épaississant le son à outrance et ça vire au fulminant. L’Arm adore plonger dans un cratère de volcan. C’est plus fort que lui. Il préfère les volcans aux piscines. On retrouve Steve Turner et son riffing tenace dans «Running Loaded», un cut bien lancinant qui prend des airs plaintifs, histoire de montrer qu’il n’est pas heureux dans sa vie de cut.

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    Lors d’un voyage à Londres en 1991, Every Good Boy Deserves Fudge fut à peu près le seul disque potable trouvé dans une grande surface d’Oxford Street. Ce petit grungy-grunjo des années de vaches maigres n’allait d’ailleurs pas laisser de souvenirs impérissables. Dans ce foisonnement ridicule, rien n’accrochait. Seuls «Who You Drivin’ Now» et «Fuzz Gun» renouaient avec le fuzz-scuzz. Avec son air de ne toucher à rien, Steve Turner remuait pas mal d’air. On notait pour essayer de s’en souvenir que le hit de l’album s’appelait «Don’t Fade VI», et puis on rangeait ce pauvre Fudge sur l’étagère avant de passer à autre chose.

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    Piece Of Cake parut l’année suivante et malgré la pochette ratée (comme celle d’Every Good Boy, d’ailleurs), on fit l’emplette. Et quelle emplette ! Ce Cake infernalement bon arrivait au moment où on n’y croyait plus. La fête commençait avec «No End In Sight», un shoot de grungy-grunjo solide, bien gonflé au riff de basse et monté sur le beat Pacific NorthWest. Matt Lunkin bassmatiquait comme une brute. Steve Turner démarrait ensuite «Make It Now» en mode psycho-psyché. Comme Leigh Stephens, il s’enfermait dans une carapace de larsen retardataire. Il visait l’ambivalence inter-galactique. Plus loin, ils fuzzaient «Suck You Dry» jusqu’à l’os. Steve Turner jouait comme un diable. Il se dressait au carrefour de toutes les confluences. Le carnage se poursuivait avec «Blinding Sun». Ils semblaient réinventer le psyché californien. On voyait ce groupe taper dans des registres différents et richissimes. Ils allaient psychetter dans les champs de tournesols. Steve Turner faisait tout le boulot. On les retrouvait englués dans l’heavy-psyché de «Thirteen Floor Opening», nouvelle exaction complètement barrée à la Barrett et grattée au sang. On tombait plus loin sur une vraie bombe avec «I’m Spun» et l’Arm prenait les armes. Il cédait à la violence et il en devenait admirable. Et ça continuait avec un «Take Me There» riffé en mode Pacific Northwest. Il fallait les entendre hurler dans le néant et s’immoler sur le pal de leur ambition démesurée. Steve Turner se prenait encore une fois pour Leigh Stephens avec «Living Wreck». Pur jus de Blue Cheer. À force de montées de fièvre, ces mecs finissaient par saigner leur cut à blanc.

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    Nouvel épisode remarquable avec My Brother The Cow paru en 1995. Ces fringants blasters ouvrent le bal avec «Judgment Rage Retribution and Thyme», un garage délinquant d’une grande violence et monté sur un riff de malade mental. Ça donne le garage de ces temps modernes qui vont si mal. Idéal pour ceux qui cultivent le mal être. Mark Arm refait son Iggy dans «Generation Spokesmodel» et se livre au même genre d’abandon. Et en prime, Steve Turner nous lâche l’un de ces solos bien gluants dont il a le secret. Oh bien sûr, on trouve ici quelques cuts plus faibles, mais ils se laissent écouter. Retour au rock d’envolée retenue avec «Today Is Good Day». Dan Peters bat ça sec et Steve Turner n’en finit plus de cultiver son goût pour la déviance solotique. Avec ça, ils frisent le Nirvana. Nouvelle horreur avec «Into The Shtik» - C’mon down - L’Arm parle d’un asshole et les chœurs lui répondent Just like you. Le cut se veut délicieusement rampant, grossier et bardé de chœurs d’antho à Toto. Nous voilà en plein Pacific Northwest. Et puis ça part en final d’apocalypse. Ils poussent le bouchon très loin - Kiss my ass - Final dément, L’Arm what the hell embarque son cut au firmament - Fuck you ! - En B se nichent deux ou trois autres gros monstres poilus, à commencer par «Orange Ball-Peen Hammer», une heavy bouillasse de grunge. Excellent car inspiré par les trous de nez. Ces mecs sont très forts. Ils font les bons albums qu’Iggy ne fait plus. Ils dépotent ensuite «Execution Style». L’Arm hurle dans la ville en flammes. Pur jus de garage détraqué. L’Arm peut fondre l’atome du rock en le serrant dans son poing pendant que ce psychopathe de Steve Turner étrangle son solo à la wah. Cette bande de dingues continue avec «Dissolve», une nouvelle fournaise viscérale. Leur gros psyché s’ébranle en cours de gadouillage. L’Arm hurle comme un condamné qu’on emmure vivant. Et ils bouclent cette sombre affaire avec un «1995» qui sonne comme le meilleur garage du monde, celui qui titille la glande et qui préside au bouleversement de tous les sens. Voilà encore une pure dégelée de heavyness lavée à la morve de guitare. Terrible ! Irrévocable. Insécurisant et complètement galvanique.

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    C’est Jim Dickinson qui produit Tomorrow Hit Today en 1998. Ils attaquent avec une belle heavyness de Tombstone, «A Thousand Forms Of Mind», vrillée par un killer solo. Admirable, beaucoup trop admirable. Au fil des albums, Mark Arm est devenu un excellent chanteur. Ils virent bluesy dans l’esprit de sel avec «Try To Be Kind». Ce vieux gimmick de bues et les fantastiques progressions d’accords ont dû beaucoup plaire à Dickinson - Cry me a river - Il régnait sur le Tennessee se soir-là une fantastique ambiance crépusculaire - Try try try - Et l’Arm partait en sucette comme Question Mark. «Real Low Vive» marquait le retour à la heavyness, géré une fois encore par ce diable de Steve Turner. Il suivait le cut à la trace comme un chasseur Séminole. Et soudain, la fuzz explosait. Mudhoney fascinait et pavait l’enfer de bonnes intentions. Encore une pure merveille : «Night Of The Hunted». Hit seigneurial doté du big heavy sound, bardé de dynamiques extraordinaires et dans un spasme ultime, l’Arm jetait son cut au ciel. On restait dans la pure heavyness avec «Move With The Wind» que l’Arm chantait à la manière d’Iggy. Ils tapaient ensuite une reprise des Cheater Slicks, «Ghost» et ça sonnait comme le «Death Party» du Gun Club. Pas moins. Pur génie stompique d’un groupe au dessus de tout soupçon. Steve Turner y glougloutait. Avec Dickinson aux manettes, tu imagines le tableau ! Il n’existe pas d’autre réalisme que celui du son. Ils bouclaient cet album superbe avec un nouvel assaut, «Beneath The Valley Of The Underdog». Ils vont là dans la pire heavyness qu’il soit permis d’imaginer, celle du psychout des origines du monde. Ils nous précipitent dans un puits sans fond.

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    S’ensuit Since We’ve Become Translucent, un album nettement moins bon. Avec «The Straight Life», ils tapaient dans du garage privé d’ambition. On se posait alors la question : «Mais à quoi sert Mudhoney ?» On avait la réponse avec «When The Flavor Is» qui sonnait comme un classique des Stooges. Mark Arm adore tellement les Stooges qu’il réussit à sonner comme Iggy. Mais on se souvient aussi que Mudhoney est parfaitement capable de sortir des albums inutiles et celui-ci en est un, même si «Inside Job» somme comme «Lust For Life». Il est bien certain que l’Arm aime Iggy d’amour pur.

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    Ils redressent un peu le cap en 2006 avec Under A Billion Sun et démarrent avec un heavy doom chargé d’angoisse, «Where Is The Future» - I was born on an Air Force base/ Nineteen sixty-two - Et Steve Turner explose - splaaaaassh - I’m sick to death of this one - L’Arm parle bien sûr du futur qu’on lui propose. Non, il n’en veut pas. Il faut attendre «Hard On War» pour revibrer. Ils sonnent carrément comme Monster Magnet. On voit des serpents ramper sous le lit - C’mon little girl - Et Steve Turner prend une fois de plus un solo dément - I’ve become a dirty old man with a hard-on for you - Il reste deux bombes sur ce disque : «In Search Of», que Steve Turner sauve à coups de psychout psychomoteur, et «Blindspots», musclé à outrance. Steve Turner se déchaîne, il riffe comme Jean Gabin aux manettes de sa loco. Il emmène tout à la force du poignet. C’est bardé de gros paquets d’accords américains - Senselessness is the best defense !

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    Quand on écoute The Lucky Ones, on en déduit que ces surdoués privés de look sont devenus des aventuriers du garage. On trouve trois bombes sur The Lucky Ones, dont deux stoogeries efflanquées : le morceau titre et «Next Time». «The Lucky Ones» brûle autant que le magma des Stooges. Ils recyclent le riff de «No Fun». Steve Turner torture sa distorse. Leur plan, c’est de tout brûler, alors ils brûlent tout. Même chose avec «Next Time». L’Arm se prélasse dans la mélasse. Il tire ses syllabes à l’infini - Next tiiiiiime aïe aïe ya ya ya - Il est complètement stoogé du ciboulot. Ils font rôtir leur cut en enfer et Steve Tuner vomit son magma sanglant. Voilà ce qu’il faut bien appeler un bel hommage. Et c’est Guy Maddison, le bassmaster, qui fait tout le travail. L’autre gros cut de l’album est l’«I’m Now» d’ouverture de bal. Guy Maddison mène le bal au bassmatic. Ses notes tombent en cascade dans les breaks. Spectacle hallucinant. Clap-hands au centre et basse ultra-ronde. On sent un net retour au radicalisme. Ils investissent dans la viande. Encore une belle pièce avec «The One Mind» - the O Mind comme dirait Iggy - avec une intro de basse. Steve Turner y prend un solo au vitriol. Sa note guette comme un prédateur. Ils terminent cet album solide avec «New Meaning», en cavalant à travers la plaine en feu. Des riffs miraculeusement infernaux font le gros du boulot et Dan Peters bat comme un démon.

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    Curieusement, c’est dans les side-projects que Mark Arm semblait donner sa pleine mesure. Il rendit hommage aux Sonics en montant les New Strychnines et en enregistrant un album de reprises qui a le même son et la même énergie que les albums classiques des Sonics. Il fit aussi partie avec Dan Peters et Steve Turner de Monkeywrench, un super-groupe monté par Tim Kerr dans les années 90. À la limite, les albums de Monkeywrench sont bien plus intéressants que les premiers albums de Mudhoney. Mais là où Mark Arm épata vraiment la galerie, ce fut en montant sur scène avec les trois rescapés du MC5, rebaptisés DTK MC5 (Davies/Thompson/Kramer). L’Arm remplaçait tout simplement Rob Tyner et il s’en sortait avec les honneurs.

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    Voilà donc le vrai talent de Mark Arm : il peut à la fois sonner comme Gerry Roslie, Iggy ou Rob Tyner, c’est à dire trois des plus grands chanteurs de rock. Et c’est la raison pour laquelle il faut aller le voir, lorsqu’il passe dans le coin.

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    Mudhoney arrive enfin en Normandie. Mark Arm et ses amis ne gaspillent pas leur fric en tenues de scène. Ils sont à la ville comme à la scène, ils portent des jeans aux couleurs improbables et des T-shirts dont ne voudraient même pas les clochards du foyer. Mais côté mise en place, rien à redire. Mudhoney, c’est le quatuor de surdoués américains parfait, bien rôdé. Avec ses cheveux courts, Mark Arm a l’air d’un collégien, mais il chante comme un dieu et screame comme un démon. Il imite Iggy quand ça lui chante. Ce mec à la glotte en feu.

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    Dan Peters bat le beurre depuis 1988, année de formation du groupe, et Steve Turner continue de bricoler sur sa petite demi-caisse rouge. Avec sa barbe, ses lunettes, son air de sainte-nitouche et son look d’étudiant en psycho-socio, on lui donnerait presque le bon dieu sans confession, mais Steve Turner est un virulent, un mec qui plie les genoux quand il envoie gicler sa morve de distorse.

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    L’autre pointure du groupe, c’est Guy Maddison, le remplaçant Matt Lukin. Il faut le voir jouer de la basse, c’est une féérie à deux pattes. Il joue des huit doigts comme John Entwistle et plaque des accords quand ça lui chante. On voit rarement des bassmen dotés d’une telle vélocité et d’une telle force de frappe. Au fil de ce set magistral, on retrouve les stoogeries du dernier album - «I Like It Small», «What Do You Do With The Neutral», «The Final Course» et «Chardonnay» - l’«I’m Now» tiré de The Lucky Ones, l’«Inside Job» tiré de Translucent, «Beneath The Valley Of The Underdog», tiré de Tomorrow, et bien sûr «Touch Me I’m Sick» que tout le monde attend au virage.

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    Signé : Cazengler, Madonné (la gerbe)

    Mudhoney. Au 106, Rouen (76). 2 mai 2015

    Mudhoney. Mudhoney. Sub Pop 1989

    Mudhoney. Every Good Boy Deserves Fudge. Sub Pop 1991

    Mudhoney. Piece Of Cake. Reprise Records 1992

    Mudhoney. My Brother The Cow. Reprise Records 1995

    Mudhoney. Tomorrow Hit Today. Reprise Records 1998

    Mudhoney. Since We’ve Become Translucent. Sub Pop 2002

    Mudhoney. Under A Billion Suns. Sub Pop 2006

    Mudhoney. The Lucky Ones. Sub Pop 2008

    Mudhoney. Vanishing Point. Sub Pop 2013

    Mudhoney. Superfuzz Bigmuff Plus Early Singles. Sub Pop 1990

    De gauche à droite sur l’illusse : Steve Turner, Guy Maddison, Mark Arm et Dan Peters.

    VILNIUS IV

    JARS

    ( 03 / 04 / 2020 )

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    Enregistré en public à Vilnius ( Lithuanie ) le 28 novembre 2019. Disponible sur Bandcamp.

    Pochette : photo : Valery Suslov / artwork : Vova Sedykh

    Jars : Anton / Pavel / Alexander

    Le 12 novembre 2019, les Jars donnaient un concert à La Comedia, non ce n'est pas tout à fait cela je ne rédige pas une note de service comme un agent du FFS, donc je reprends : les Jars larguaient une bombe atomique sur La Comedia. Repartaient le lendemain vers le grand est, d'ailleurs le 26 ils étaient tout près de chez eux, Moscou la noire, un arrêt à Vilnius pour une prestation sauvage dans la capitale de la Lithuanie patrie du poëte Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz. Ce Vilnius IV est un live tiré de leur set.

    L'European Tour des Jars fut éprouvant : Alexander le batteur en fut particulièrement épuisé, c'est un peu de sa faute, vous auriez dû le voir à l'œuvre, je n'ai jamais ouï un travailleur de horrible avec une frappe aussi féroce, nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

    Ce 20 mars dernier un post de Jars nous apprend que le nouveau forgeron de Jars se nomme : Mikael Rakaev. Mais c'est bien Alexander que nous entendons sur Vinius IV. Si vous ne savez pas quoi faire de vos vacances, voici un renseignement utile : les Jars sont en concert le 20 août prochain au Power House de Moscou.

    Nos connaissances en la langue de Pouchkine étant malheureusement limitées nous n'avons qu'une confiance relative en notre traducteur automatique.

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    1 : Tribal : de quelle tribu s'agit-il, d'une féroce. Alexander tape comme un forcené, bat le rappel des guerriers dont vous entendez la clameur des guitares, arrêt brusque, l'on n'ouït plus que le bruissement du vent qui murmure dans les feuillages, et l'on repart plus vite, le piétinement lourd s'enhardit, plis sourds, la batterie halète, comme quand l'on attaque une montée, longues plaintes de guitares qui haussent le ton, l'on aborde une désagrégation abstraite du souffle, arrêt brutal, ils ont encerclé l'ennemi, les arbres flambent et le réduiront en cendres, la musique se fait victoire et une dégringolade de battements assomment ceux qui voudraient échapper. Victoire. 2 : Flic : à fond la caisse. Rythmique impitoyable, vous avez l'impression que les guitares lancent des grenades des deux côtés de la barricade. La voix surgit, lance-flamme de haine, qui pousse les guitares dans un tumulte indescriptible, des cris de rage, l'ombre rouge de la destruction enflamme l'oronge suicidaire des cocktails molotov, une orgie sonore gigantesque s'empare du monde. Arrêt brutal, personne ne descend. 3 : Touche noire : que nous comprenons en tant que côté obscur de la force. Doivent avoir des cordes en fil de fer barbelé pour que ça clinque et chuinte aussi déglingué, une voix d'échappé de l'asile qui a quelque compte à régler avec les gardiens. Les tambours d'Alexandre poussent au crime, musique de zombies engendrée par les nuits les plus ténébreuses lorsque les pierres des cimetières se soulèvent parmi les rafales des ouragans. Peut-être n'arriverez-vous pas à écouter le morceau jusqu'au bout. La lâcheté est parfois excusable, mais si vous désirez traverser le rideau de la grande faucheuse continuez. Il ne vous reste plus qu'à tourner en rond dans les marécages de la folie humaine, attention au maelström final dans lequel vous serez englouti. Exploration de vos gouffres intérieurs garantie. 4 : Brûle : courage ce morceau dépasse de six secondes la minute, une ordalie de feu toutefois. Danse bengale et scalp mental. Si vous y êtes rentré vraiment jamais le temps ne vous aura paru aussi long. Ce n'est pas votre corps qui brûle, mais l'âme que vous n'avez jamais eue. 5 : Besoin d'ennemis : une espèce de tourbillon de sable brûlant qui s'arrête aussitôt car l'épreuve ne fait que débuter. Le temps de respirer et de comprendre que l'ennemi attaque toujours par derrière, l'aigle monstrueux vous tombe sur les épaules et vous fend le crâne de son bac inquisiteur. Picore votre cervelle et la voix s'élève, elle vous menace et vous nargue, une douleur bruitiste se propage le long de vos nerfs enflammés. Roulez-vous par terre, emprisonnez-le de vos deux mains et hurlez plus fort que lui, l'on entend les cris des spectateurs qui assistent au combat, vous voici seul contre vous-même, il n'est pas sûr que vous gagnerez, l'instinct de mort vous submerge, les guitares gémissent lorsque vous vous arrachez vos organes un à un, vous vous relevez et vous battez des ailes. Vous avez gagné. Si vous ne vous tuez pas, vous deviendrez plus fort. 6 : Preuve : plus de chant, des aboiements, ça jappe et ça roquette, sont-ce des cris de victoire ou des métamorphoses sauvages, peut-être êtes-vous devenu la férocité du monde animal. Chamanisme tribal. Mais vous quittez la terre, envol final. Tout ceci n'est qu'un conte de fées pour enfants et assassins. Fatidique terminal. 7 : Non : le chant du refus, de ce qui est et de ce qui n'est pas. Trop de colères accumulées, trop de faussetés agglutinées, la musique court après elle-même pour se rattraper, se dépasser, se fuir. Faire de sa vie une imprécation à l'existence, une salutation au soleil noir de la haine, un hymne à la joie de la destruction. Alors et alors seulement on peut vivre et envoyer l'univers valser dans les gouffres noirs du vide intersidéral. Connaissez-vous plaisir plus profond ? 8 : Sabotage : pandémonium général, une vague monumentale qui vient de nulle part sinon de l'appel du néant, un déluge qui emporte le dépotoir sociétal dans les catacombes des décombres amoncelés. Des coups de guitare comme des couvercles sur les marmites du diable, cuisson rapide, œuvre alchimique au rouge sang, récitation des rituels enragés et inopérants, tout y passe et rien n'en ressort, vendangeurs ivres qui écrasent le vieux monde sous leurs pieds transformés en battoirs. Sabotez la vie, sabotez la mort, sabotez le nihilisme. Plus de respect. Plus d'obéissance. Appel à l'innocence des plus grandes sauvageries. La musique roule et monte comme le crépuscule des dieux. Capharnaüm orgiaque. Amoncellements d'orages terrifiants. Fin des illusions.

    A ne pas mettre entre toutes les oreilles. Une œuvre. Vous avez le droit de ne pas aimer. De toutes les manières, une fois que vous l'aurez écoutée, il ne vous restera plus grand-chose d'autre. Sinon de rêver à quelque chose de plus grand que vous.

    Damie Chad.

     

    THE PESTICIDES

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    Un groupe de rock ne produit pas uniquement de la musique. Sans doute est-ce-là sa première finalité. Encore faut-il se doter d'une image. Nous entendons dans cette chronique ce vocable selon son acception la plus primaire. Un logo pour employer une expression des plus commerciales. Nous lui préférons de beaucoup le terme de totem, cet insigne opératif des légions romaines. Les Stones nous tirent la langue depuis un demi-siècle, nous ne nous en lassons guère, il est vrai qu'ils l'ont au fil des années déclinée sous de multiples formes. The Pesticides se sont formés en septembre 2019, n'en ont pas moins utilisé en quelques mois, trois différentes moutures de leur signe de ralliement.

    Une première constatation. On les reconnaît de loin. Vous les avez vus une fois cela suffit. Question de dramaturgie, un guitariste unique et deux filles. Habillées à l'identique. Ce n'est pas un uniforme qui vise à une lointaine ressemblance, pas de tricherie elles sont jumelles. De visu l'une est l'autre, l'autre est l'une. Vu de l'intérieur ce n'est vraisemblablement pas la même identité, ne serait-ce parce qu'elles occupent des portions différentes de l'espace. A la limite, de tous les combos que nous avons rencontrés, c'est celui-ci qui avait le moins besoin d'un gonfanon. Mais ce sont de fines guêpes. Elles ont compris qu'il fallait piquer les yeux.

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    Nous nous attarderons d'abord sur le motif qui apparaît en premier lorsque vous vous rendez sur leur facebook. Cette espèce de drapeau pirate qui s'inscrit dans le rond de votre lorgnette lorsque vous naviguez sur le net. Pas besoin d'avoir fait de longues études d'héraldique rock 'n' roll pour avoir une idée du profil de la goélette que vous venez de repérer. Les lettres détachées en un savant désordre, et affranchies des règles typographiques élémentaires , les E tournant carrément le dos à l'ordre naturel de la lecture, et puis ces couleurs, rose-cru et jaune-bollocks-pisseux, la référence sex pistolienne saute aux yeux. Si par hasard le ver rongeur du doute vous habite, vous n'avez qu'à regarder la bannière de titre pour en être convaincu. Deux jeunes filles chaudes comme moiteur d'été à l'assaut du Kraken, car parfois les Andromède n'aiment pas être sauvées par un valeureux défenseur de la dignité outragée.

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    Faute de concerts dans la période actuelle, The Pesticides ont créé une nouvelle bannière. Le rose érotique a disparu, même si le support présente l'aspect un drap de lit froissé, le jaune est avivé, peut-être pour faire resplendir la noirceur de ces deux grands coups de rouleau de peinture, sur laquelle ont été disposées les lames blanches des lettres d'imprimerie noire, les E toujours récalcitrants, mais le reste de l'alphabet davantage civilisé. L'arboreront-elles en vue de nouvelles conquêtes. L'avenir nous le dira.

    En attendant abîmons-nous dans la contemplation de leur toute première bannière qui remonte au mois de septembre. Pour le bas de l'image, pas de surprise, nous retrouvons l'étamine rose langue-de-chatte sur laquelle le nom du groupe est tracé en jaune. Le fond de l'affiche est du même or urinaire. Pour le reste c'est l'horreur absolue. Trois cariatides échappées de l'Erechthéion, trois Vénus de Milo démembrées comme il se doit, trois écorchés vifs. Des suppliciés échappés de la table de dissection. Pourquoi, quand comment, aucune explication n'est fournie. Est-ce l'effet que l'écoute du prochain EP six titres des Pesticides aura sur vous, est-ce une dénonciation écologique des méfaits des pesticides agricoles, ou alors une auto-représentation de soi-même, en pantin désarticulé, un regard au-delà de toute chair, au plus profond de l'être dans le dégoût de la carne, malgré les seins d'albâtre des deux premières statues défigurées, à croire que l'on ait voulu décapsuler la beauté du monde en leur arrachant le visage, ce serait donc les deux représentations des jumelles, le troisième étant l'homme craqué ouvert de partout, qui n'est plus rien que l'horreur des organes mis à jour.

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    Mais une vision plus attentive aux détails nous enjoint de penser que ces horreurs debout ne sont que des mannequins, trois fois le même, des pantins interchangeables, déshabillés, de leur peau pour voir la vérité plus profond que lorsqu'elle s'exhibe en sa nudité déclamatoire. Faut-il prendre cette carte de visite que nous tendent The Pesticides pour nous enjoindre à les regarder du dedans, au-delà de la barrière de leur apparence physique. Nous enjoignent-ils à une expérience métaphysique plus profonde. Sur scène s'agitent-elles telles des sémaphores pour nous avertir des dangers à les écouter, nous refont-elles le coup du chant des sirènes, où s'amusent-ils tous les trois à singer les marionnettes de Kleist.

    Regarder une image est un acte quasi-automatique que l'on opère sans réflexion, mais parfois il est bon de s'interroger sur ce qu'elle signifie. Savoir comment elle s'insère dans le spectacle du monde auquel elle nous invite. Les Pesticides distribuent des cartes méchamment biseautées. Et la partie ne fait que commencer. Nous sommes prévenus, nous avons hâte de miser. Le jeu nous réserve bien des surprises.

    En attendant nous serons sages comme des images.

    Damie Chad.

    P. S. : j'étais content, j'avais terminé ma chronique, j'aurais dû me méfier, en règle générale les filles sont de véritables pestes, mais celles-ci pire encore, des pesticides. J'étais content de mes petites élucubrations sur les images, je n'avais pas posé un point final sur mes divagations imaginales depuis deux heures qu'un post m'a annoncé du nouveau. Changement non pas de direction, mais de dimension. The Pesticides sont passées à vitesse supérieure. Fini les images, c'est bon pour les premières communions, désormais l'on quitte la figuration plate pour le volume. Bye-bye la peinture, bonjour la sculpture. Pas in vivo. In morto. Désormais elles ont une mascotte. Un pantin. ( C'est fou comme j'avais visé juste en évoquant Kleist ).Vous aimeriez le voir, c'est impossible. A peine né, déjà mort. Personne ne l'a tué. Il s'est pendu. Pas au premier lampadaire qui passait dans la rue. A la bannière, la numéro 3, celle qui est évoquée en deuxième dans la chro. Je tente de vous décrire l'objet du délit, ou le sujet du délire, un gros poupon – les garçons auraient fabriqué un camion – tout noir, une couleur qui lui a porté malheur, le torse transpercé d'épingle-doubles – fortes tendances auto-mutilatoires dixit Doctor Freud – vous reconnaissez les teintes fétiches des Pesticides, un tau-rose-potence et une croix-cimetière-jaune pour signifier ses yeux, fermés à jamais, n'a même pas eu le temps de terminer sa première cigarette, l'a utilisé une grosse corde de chanvre pour être sûr de ne pas se rater, l'on se croirait en balade dans un poème de François Villon. Désormais vous ne pourrez plus aller à un concert des Pesticides sans ramener un petit Pesticidor à votre filleule. Elle se sentira obligée de le bercer pour l'endormir lui qui dort pour l'éternité : ''Fais dodo mon p'tit Pesticidor, Fais dodo t'auras de l'exterminator''.

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    Les âmes tendres vont s'émouvoir : Mais pourquoi l'ont-ils tué ?

    • Parce que les pesticides qui laissent vivre leurs victimes ne valent rien !

    • Je ne savais pas que le rock'n'roll c'était si cruel, si vicieux !

    • Pourtant c'est exactement cela, les anglais disent sid vicious !

    • Mais ce n'est pas un jouet pour les enfants !

    • Pas spécialement peut-être, mais formellement interdit aux adultes comme vous !

    Damie Chad.

     

    ROLLING STONES

    POURQUOI JE LES AIME

    Une vente aux enchères en province. Rien de grandiose. Bien des cartons auraient pu atterrir chez l'Abbé Pierre, peut-être que le commissaire priseur raclait les fonds de tiroir. Bref une énorme caisse de livres pour quinze euros. L'heureux acquéreur demande à un jeune homme, qui était venu en curieux, accompagné de son épouse et d'une fillette, de l'aider à porter le paquet jusques dans le coffre de sa voiture. Pour le remercier le gars lui refile un livre sur les animaux, grand format : J'ai vu que vous avez une petite fille, tenez pour vous remercier, le jeune homme refuse mais la fifille les a rejoints, Papa, prends-le, c'est un livre sur les tigres, je les adore ! L'histoire pourrait s'arrêter-là.

    Mais non. A la maison la petite fille feuillette le bouquin. Une photo s'en échappe, pas très belle, un peu floue, petit format, des musiciens avec des guitares électriques. Ce n'est pas des tigres, je n'en veux pas ! Le papa intervient : Ne la jette pas, on la donnera à ton cousin Paul, il aime ce genre de musique. La semaine suivante la photo est refilée à Paul. 'Wouah, un vieux truc, bien sûr que je connais, c'est les Rolling Stones ! Et Paul retourne chez lui, s'en sert comme marque-page pour un livre qu'il n'achèvera jamais, à tel point que quelques années plus tard, il refile le bouquin à sa copine dont les parents tiennent un stand de brocante. C'est leur passion dominicale.

    Le lendemain, la copine lui rend Le dictionnaire des idées reçues, personne n'en a voulu, par contre la photo dedans, il y a un mec qui l'a prise, ma mère lui en demandait deux euros, le gars n'a pas pris la monnaie de son billet de dix que maman lui rendait. L'est parti presque en courant, les gens sont un peu mabouls, dix euros pour une photo format carte postale, ratée par dessus le marché. Profitant de l'aubaine nos jeunes gens partent boire un pot...

     

    Le gars n'était pas fou. Je le connais, nous l'appellerons Théodore. L'a déboulé chez moi, deux jours après, n'a même pas pris la peine de frapper. Regarde ! La photo sous les yeux. Ouais, pas très nette, même aux enchères sur internet tu n'en tireras pas dix euros ! M'a regardé avec commisération. Tu peux sortir tes bouquins et tes DVD's sur les Stones, j'allume ton ordi, dépêche-toi, bougre d'idiot. A quatre heures du matin, l'on y était encore. On n'y croyait pas, tout concordait. Mais si ! Mais non ! Il faudrait un grand écran ! Philippe, il en a un super-géant, ses parents sont absents !

    On l'a tiré du lit. Je prendrais bien un jus, pas question, on te met au jus. Dix minutes plus tard l'on avait des yeux comme des soucoupes, c'est au matin, vers 11 heures moins dix que l'on a été sûrs, là, pile, stop, recule, avance ! Pas de doute, ça baigne grave disait Théodore. Il ne croyait pas si bien dire. L'on était comme des rois !

     

    On en a discuté pendant deux jours. Un plan d'enfer. Que faire. On envoie à Rock 'n' Folk ? Non, pas à ces blaireaux ! On se charge du binz, tous les trois. Damie, cette nuit tu écris un texte, rendez-vous demain chez toi à quatorze heures pile. Et à quatorze heures une, on plonge, on bazarde tout sur cent sites rock en même temps, plus les quotidiens. La com du siècle, c'est nous.

    A quatorze heures, Théodore n'était pas là. A quinze heures non plus. Pas de nouvelle. Son portable restait muet. A quinze heures trente Philippe a téléphoné chez lui. Sa mère était en pleurs, on vient de le découvrir, après le repas il est sorti pour aller chez des copains, il a dû glisser sur le rebord de la piscine, c'est le chien qui n'en finissait pas d'aboyer dans le jardin, on l'a retrouvé noyé à quatorze heures.

     

    Deux jours après l'enterrement, en pleine nuit l'on est retourné au cimetière pour brûler la photo sur sa tombe. Philippe a sorti son briquet, elle a pris feu instantanément dès que la flamme s'en est approchée, en cinq secondes elle n'était plus que cendres, mais sur la photo, les Rolling Stones sur scène à Altamont, le gars au milieu avec son tambourin, m'a souri, sournoisement d'un air complice, Brian Jones.

    Damie Chad.

     

    SOUS L'AILE DU CORBEAU

    TREVOR FERGUSON

    ( Le Serpent A Plumes / 2015 )

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    Corbeau et serpent, une belle ménagerie totémique, le volatile cher à Edgar Poe, une maison d'édition de qualité, et en prime sur la quatrième de couverture ce rapide résumé de quatre lignes illisibles, car écrasée par l'amarante agressive de l'arrière-fond, ce lambeau de phrase que mon œil obstiné parvient à prélever par miracle '' chef de la tribu des Corbeaux '', par l'esprit de Wakan Tanka, un roman sur la tribu des Crows sur laquelle je cherche des renseignements depuis des années, je prends. J'ai pris, l'ai posé et n'y ai plus pensé jusqu'à hier soir. J'ai dévoré les trois cents pages sans m'arrêter.

    C'était une erreur. Pas le moindre guerrier Crow à l'horizon des Grandes Plaines. Non, l'action se déroule quelque part au Canada, sur une île fictive, à quelque centaines de kilomètres de Vancouver, le genre d'endroit où vous n'auriez jamais envie d'aller, il y pleut sans arrêt. A ce désagrément ajoutons qu'au début vous n'y pigez rien. Mais alors rien du tout. C'est le cas de le dire vous ne reconnaissez personne en Trevor Ferguson. Une grande figure du roman américain me dit wikipedia, Sous l'aile du Corbeau est son premier livre. L'en a écrit d'autres, notamment une série de policiers. All right, mais cela ne nous aide guère.

    Au bout de quelques chapitres la chose prend l'aspect d'un western, à pieds, à cheval ou en canoë, tous les protagonistes de l'histoire se dirigent vers un coin sauvage quelque part dans la montagne. Il n'y a en qu'un seul qui possède un fusil, mais il est méchant. Les autres sont ce que l'on appelle des anti-héros, l'un qui a tout raté et l'autre qui n'a rien entrepris. L'un boîte de la jambe et l'autre dans sa tête. Oui il y a un chef indien. C'est le plus équilibré. L'a laissé sa tribu sur son île. C'est qu'il essaie de la préserver, de l'isoler de l'homme blanc, un combat dont il se doute qu'il est perdu d'avance. Faut avancer dans le roman pour comprendre l'enjeu. Ne comptez pas sur moi pour vous le révéler. Faut bien une histoire avec un début, un milieu et une fin pour attirer le lecteur.

    Ce n'est pas là le plus important. Dès les premières pages vous sentez l'embrouille, c'est un peu comme dans Faulkner, entre Le bruit et la fureur et Les palmiers sauvages. Certes ce n'est pas un idiot qui parle, mais le Ferguson il a l'art et la manière d'éviter les transitions, tantôt vous êtes dans un récit des plus classiques, tantôt dans le monologue intérieur rapporté à la troisième personne d'un des personnages. A vous de vous comprendre lequel exactement. D'une phrase sur l'autre ça peut changer, sans aller à la ligne évidemment. Ou alors l'un d'entre eux prend la parole en disant je sans avertissement. Un truc d'écrivain qui connaît par cœur les codes de la déconstruction d'un récit à la Joyce, soupirerez-vous, un intello qui fait son malin.

    Pas du tout. Cette écriture n'est en rien un exercice de style. Elle colle au sujet, elle est dictée par lui, rien à voir avec la pelote de laine que vous emmêlez à plaisir pour déboussoler le lecteur et faire durer le suspense. Tu veux savoir la fin, coco, lis jusqu'au bout. Artifice commercial et rien de plus. Vous êtes pressé alors je vais vous révéler le sujet du bouquin en quelques phrases. Pas de chance, il y en a deux. Le premier qui a motivé le succès du livre, je vous le décline de deux manières. D'abord la grosse tarte à la crème baveuse, moussante et mousseuse : la préservation de la nature, la critique de notre civilisation, plus écologique que cela tu meurs. Que voulez-vous il faut bien attirer les mouches avec de la confiture à bas prix. Ce qu'il y a de bien, c'est que Ferguson ne s'attarde point à cette œuvre pieuse, c'est surtout le lecteur primaire qui se satisfera de cette lecture de surface. Ensuite l'on passe dans du plus subtil, certes vous pouvez vous glorifier du résultat de la première analyse qui prouve la faible pertinence de votre pensée. Mais les choses sont plus complexes. Votre pensée n'est que le fil d'une trame, constituée de la pensée des autres et aussi de cette présence du monde autour de vous, une espèce d'animisme collectif qui fait que la pensée individuelle n'a que peu de valeur si l'on ne la met pas en relation avec cette sphère spirituelle qui se dégage de la nature et de tous les artefacts humains. Objets inanimés avez-vous donc une âme s'écriait Lamartine, là n'est pas vraiment le problème répond Ferguson , l'important c'est de saisir les corrélations entre vous, les autres et le monde, celles qui se font et celles qui ne se font pas, et malheureusement ces dernières sont les plus fréquentes...

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    Il y a plus profond. Sous l'aile du Corbeau raconte une terrible histoire. De sang et de sexe. Quand vous arrivez à la fin, si vous êtes un joyeux optimiste vous concluez par un tout est bien qui finit bien, si vous êtes un pessimiste invétéré vous déclarerez tout est mal qui finit mal. Dans les deux cas vous avez tort. Ni mal, ni bien, ne finissent jamais, le sujet de ce livre n'est autre que la persistance des choses mortes, ou détruites ou passées. Quelque chose subsiste toujours. Tout acte survit dans son propre oubli comme dans sa propre survivance. Vous pouvez en être conscient, vous pouvez vous en détourner, vous pouvez en être ignorant, cela n'enlève ou ne retranche rien à la complexité du monde. Peut-être en conclurez-vous à la nécessité de l'équivoque d'une pensée analogique, mais cela ne regarde que vos propres conclusions. Sous l'aile du corbeau est à lire comme un roman de pensée métaphysique, si ces termes vous effraient dites-vous que Trevor Ferguson a tenté de traduire par sa manière d'écrire un essai transcriptif des modalités de ce que les ethnologues de salon désignent sous l'appellation fourre-tout de '' pensée indienne''.

    Le titre anglais original est : High Water Chants. Le roman est traversée en effet par une rivière torrentueuse qui descend des montagnes. Je me plais à y voir la chute sans fin et dans le vide des atomes de Démocrite. Etrange, ou hasardeuse corrélation, Ivan Steehout n'a t-il pas traduit un livre de James P Campbell intitulé La poursuite de l'Être.

    Damie Chad.

    LOVESICK DUO

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    Je ne les cherchais pas. J'ignorais qu'ils existaient. C'est en trifouillant sur le net sur un tout autre sujet, qu'une photo m'a sauté aux yeux. Des horreurs absolues. Des mongolitos arriérés. Le garçon et la fille. J'ai voulu en savoir plus. Un cas d'espèce. J'ai cliqué dessus et je suis tombé sur la légende Lovesick Duo, je savais depuis le Lovesick Blues d'Hank Williams que l'amour rend malade, mais enfin, il y a des limites. De pauvres bêtes bonnes à abattre. Bon mais il y avait le mot duo, alors j'ai cliqué dessus et me suis retrouvé sur leur F. B. Je vous rassure tout de suite, des jeunes gens beaux comme des sous neufs, mais z'aiment bien se prendre en contre-plongée avec une application qui vous grossit la tête.

    Sont italiens. Des voisins, des cousins. Suis tombé sur l'épisode vingt-quatre, tiens me suis-je dit, font comme tous les groupes confinés de par chez nous, tous les jours ils enregistrent en direct un titre, un trait-d'union sonore et amical pour resserrer les rangs contre le Corona-virus. Apparemment non parce que '' ognedi lunedie'' en langue de Dante signifie chaque lundi, j'ai imaginé le pire, confinés depuis vingt-cinq semaines, notre avenir à tous. Pas grave, une fois que l'on sera mort, il restera toujours le rock'n'roll. Puis je me suis aperçu qu'ils faisaient cela aussi le friday et le wednesday...

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    En regardant la photo de tête j'ai immédiatement écarté le pire, le parfait duo de canziones della amore de la ringarda tradiziona italiana, un super indice m'a permis de comprendre que le hasard m'avait en fait emmené du bon côté de la musique que j'aime. M'a suffi de regarder la robe de Francesca Alinovi. Pas la sienne, je ne déshabille pas les filles des yeux, moi je suis bien élevé, celle de sa contrebasse. Ramages country. Pas d'erreur possible, avec son chapeau de cowgirl de bonne famille pionnière et ses cheveux longs qui pendent, elle semble sortir tout droit d'un western. J'ai lancé au hasard une vidéo, elle ne faisait pas grand-chose, tournée de biais, absorbée dans un tripotage de je ne sais quoi, de la sono peut-être. A ses côtés Paolo Roberto Pianezza essayait d'imiter le gars qui se donne une contenance. Mais non, elle ne s'occupait pas de lui. Il a effleuré les cordes de sa guitare, un bling, juste pour dire que la séance avait commencé, que ça allait commencer bientôt, incessamment sous peu, l'aurait pu lui adresser la parole en japonais, elle était manifestement obnubilée par ailleurs, alors faute de mieux il s'est mis au turbin tout seul. L'a caressé le manche de son acoustique et miraculeusement elle s'est mise à miauler like a cat on a tin heat roof, on a tin hit roof, vous a écorché le matou durant cinq minutes, un slide de toute beauté, un bottleneck de première classe, une merveille, du feeling et du toucher.

    Après cet instrumental introductif Francesca a consenti à se servir de sa contrebasse. Z'au début, j'ai cru que le son avait baissé d'un cran, mais non la fine mouche touchait les cordes mais ne jouait pas – parfois les filles sont effrontées – le Paolo au boulot todo solo, au bout de trente secondes elle s'est mise à swinguer, pas un truc à la mord-moi le noeud-jazzeux, non, comme il faut, ce bruissement de bourdon dans les bourgeons des rhododendrons, et puis crac ! le Paolo a cassé l'ambiance. Ce n'est pas de sa faute. Ce n'est pas qu'il chante mal, c'est qu'il est italien, et comme tout italien qui se respecte il s'est mis à chanter en... italien, faut deux minutes pour s'habituer, le western swing des Appalaches à la mode ritale, c'est un peu trop al dente, mais on s'y fait et il faut reconnaître qu'ils se débrouillent bien, de toutes les manières pour le troisième morceau ils ont utilisé l'anglais... si vous voulez savoir la suite, allez-y voir par vous-mêmes, sont doués et sympathiques, de ce que j'ai vu ils triturent les racines jusqu'à Chuck Berry.

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    Damie Chad.