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  • CHRONIQUES DE POURPRE 725: KR'TNT ! 725 : PERE UBU / JAMES HUNTER / HARLEM GOSPEL TRAVELERS / SCREAMIN JAY HAWKINS / GIGI & THE CHARMAINES / NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD / ABYSMAL GRIEF

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 725

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    26 / 02 / 2026

     

     

     PERE UBU / JAMES HUNTER

    HARLEM GOSPEL TRAVELERS  

     SCREAMIN JAY HAWKINS

    GIGI & THE CHARMAINES

     NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD /

    ABYSMAL GRIEF

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs

    - Ubu roi

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             Bon, que peut-on raconter de plus que ce qu’on a déjà raconté dans l’Ubu Roi des Cent Contes Rock ? De plus que ce qu’on a déjà raconté quand Crocus Behemot a cassé sa pipe en bois l’an passé ? De plus que tout ce qu’on sait déjà et qu’ainsi va la vie ? Ne serait-ce pas l’occasion d’évoquer l’ombre tutélaire d’Alfred Jarry, précurseur de Dada, dont on était dingue dans les early seventies ? On verra ça plus tard.

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             C’est par contre l’occasion rêvée d’évoquer la magie du 45 tours. Tu n’aurais jamais trouvé «The Final Solution» chez les disquaires français, enfin ceux que tu fréquentais à l’époque. Pour mettre le grappin sur ce single qu’il faut bien qualifier de magique, il fallait se livrer à un petit rite initiatique : la lecture d’un fanzine, en l’occurrence Who Put The Bomp!. Le fanzine était dans les early seventies le seul moyen de sortir des sentiers battus (Rock&Folk, le Melody Maker, Sounds et le NME) pour accéder au real deal, c’est-à-dire les 45 tours underground que ne distribuaient pas les labels. Les mecs des gros labels ne s’intéressaient qu’à ce qui se vendait bien, et l’underground, par définition, ne se vend pas bien. L’underground reste confidentiel, et c’est cette confidentialité qui le protège des prédateurs. L’underground concerne ce qu’on appelle outre-Manche les happy few. Seuls les happy few connaissent les scènes importantes : la Mod culture, la Northern Soul, le rockab, et le punk-rock anglais de 1976 sont les quatre principaux exemples. Quand ça tombe dans les pattes des gros labels, c’est foutu. Le meilleur exemple est celui du punk anglais, flingué à bout portant par les gros labels. Les Clash sur CBS ? N’importe quoi ! Au moins les Damned ont eu l’élégance de démarrer sur Stiff.

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             Encore plus élégant : Pere Ubu a enregistré ses premiers singles sur son propre label, Heathan. T’avais l’info grâce au fanzine de Greg Shaw : une minuscule chronique et une adresse où commander le mystérieux single. C’est tout, rien d’autre. Il fallait envoyer les sous par Postal Money Order à l’adresse indiquée, à Cleveland. Les autres détails se sont depuis lors effacés, mais on a su que Miriam Linna qui vivait encore à Cleveland faisait les paquets pour Pere Ubu. Plus aucun souvenir des autres détails. Il ne reste de cet épisode que le single, et croyez-le bien, il est arrivé comme le messie. Le fanzinard de Bomp! n’avait pas raconté de conneries. «The Final Solution» est un single magique, et le contexte de son rapatriement accentuait encore ce sentiment de magie. Tu ne comprenais d’ailleurs pas comment un cut aussi génial pouvait rester inconnu. C’est là qu’est née cette infinie passion pour l’underground. Plus c’est obscur et mieux c’est, à condition bien sûr que le cut tienne la route. On citera d’autres exemples dans les One-offs à venir. À sa façon, «The Final Solution» recréait la sensation de vivre un moment unique, comme l’avaient fait d’autres 45 tours, dix ans auparavant, du genre «Bird Doggin’» ou encore «Hold On». Mais «The Final Solution» battait tous les autres singles à la course, car issu du mystère le plus épais, enraciné dans Alfred Jarry qui était alors une idole personnelle au même titre qu’Iggy, Jimbo et Gene Vincent. «The Final Solution» avait en plus ce prestige qu’offrent rarement les autres 45 tours, le cumul des perfections : beat des forges parfait, lyrics parfaits, posé de voix parfait, groove parfait, durée parfaite, killer solo à rallonges parfait, nuclear destruction finale parfaite. Tu écoutais chanter le gros Crocus et tu sentais bien qu’il prenait la chose au sérieux, il interprétait son rôle de victim of natural selection à la perfection, il modulait à merveille son rôle de gros qui cherche some pants that fit, il mâchouillait sa misdirection avec un accent de véracité qui ne laissait aucun doute sur la taille de son génie déviant, on le devinait gros et puissant comme Fatsy et Leslie West, il était à sa façon le précurseur du gros Black, le dadaïste ventripoteur, la pure réincarnation d’Ubu Rock, et ce beat lancinant n’en finissait plus de te hanter et de t’enchanter, peu d’objets rock ont ce pouvoir rimbaldien de bouleverser tous les sens. Oh bien sûr, tu peux citer les grands albums de cette époque, Ramones, Heartbreakers, Damned, Saints, mais le single de Pere Ubu concentrait toutes les énergies de ce qu’on appelait alors le «vrai rock», celui des real dealers, des movers & shakers de rang supérieur. «The Final Solution» symbolisait à sa façon l’esprit de modernité, tel que l’avait conçu en son temps Alfred Jarry, c’est-à-dire un goût effréné pour la liberté absolue mêlée de fantaisie. Union parfaite de l’humour et de la puissance littéraire. Comme Jarry avant eux, Crocus et des Ubus ont su créer un monde à partir de rien. «The Final Solution» est l’un des rares singles magiques littéraires : il fut immédiatement admis au petit panthéon personnel où avec quelques rockers trônaient Hubert Juin et tous ces écrivains de l’Avant-Siècle qu’il arrachait

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    pour nous à l’oubli. Les deux univers marchaient de pair. JK Huysmans et Buy me a ticket to a sonic reduction : même combat. Jean Lorrain et A little bit of fun’s never been an insurrection : même combat. Léon Bloy et Don’t need a cure/ Need a final solution : même combat.

     Signé : Cazengler, ubuesque

    Pere Ubu. The Final Solution/Cloud 149. Hearthan 1976

     

     

    L’avenir du rock

     - They call me the Hunter

     (Part Three)

             Dans sa vie d’erreur, l’avenir du rock n’avait encore jamais vu ça : une barrière douanière en plein désert ! Non ça n’est pas une hallucination. Planqué dans l’ombre de sa guérite, le douanier demande d’une voix sèche :

             — Passeport, s’il vous plaît !

             Hunterloqué, l’avenir du rock Hunterjecte :

             — Va te faire Hunterpénétrer chez les Grecs !

             Bien sûr, l’avenir du rock n’a pas de papiers. Et puis une frontière au beau milieu de nulle part, ça n’a tellement pas de sens que ça le met hors de lui. Il profite de l’occasion pour sortir de ses gonds. Un contrôleur dans le désert, dans cet espace de liberté absolue, c’est n’importe quoi ! Alors attention, quand il est dans cet état, l’avenir du rock peut devenir atrocement vulgaire. Habitué à l’agressivité des erreurs, le douanier répond :

             —  Je ne suis qu’un Huntermédiaire. Si vous voulez vous plaindre, adressez un courrier recommandé avec accusé de réception au Ministère de l’Hunterieur !

             L’avenir du rock est sidéré par l’incongruité de cette Hunteraction :

             — Êtes-vous conscient que votre Huntervention atteint des proportions de connerie Huntergalactique ! Vous battez tous les records d’absurdité Huntersidérale !

             — Vous Hunterprêtez tout de travers...

             — Non ! Je vous Hunterdis de dire une chose pareille !

             — Ça m’Hunteresserait de savoir pourquoi !

             — Parce que je suis cohérent. Quand on est fan d’Hunter, on est un mec cohérent !

             — L’Hunter de Milan ?

     

             Visiblement, le douanier ne sait pas qui est James Hunter. Et bien sûr, l’avenir de rock n’ira pas perdre son temps à expliquer à cet abruti qui est James Hunter. Mais à des gens plus évolués, il rappellera que James Hunter est l’un des très grands artistes de notre époque.

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             James Hunter vient de sortir un nouvel album et n’a qu’une seule date en France, au New Morning. Alors, on y va, évidemment. Si t’y va pas, personne n’ira pour toi.

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              On l’a dit : l’Hunter sur scène, c’est la classe. On pourrait le qualifier de magnifico Toto Lariflette. En anglais, ça pourrait donner : playful virtuosic Tootoo Lariflloat. Car l’Hunter n’en finit plus de se marrer en grattant ses licks virtuosic, il gratte ses poux bien secs sur une golden solid body Gretsch et t’as pas beaucoup de

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     gens capables de gratter ça en se poilant la gueule comme un bossu. Et plus il claque ses descentes au barbu et plus il se fend la poire, c’est un phénomène de foire, dirait le foireux lambda, et un foireux plus perspicace comprendrait que l’Hunter prend un plaisir fou à partager son blues-skunk jazzy strut avec les gens. Tu vois ce mec sur scène et tu comprends ce truc fondamental qui s’appelle le plaisir de jouer devant un public. L’Hunter ne vit apparemment que pour ça. Il est comme un gosse,

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    complètement transparent, il transpire comme un bœuf, mais il reste hilare de bout en bout, comme Steve Diggle, victime lui aussi du même genre de candeur transcendantale. Quand il prend son harmo, c’est pour imiter Van Morrison, et s’il claque une cover, ce sera le «Baby Don’t Do It» de Marvin Gaye, et là, amigo, tu ne peux pas rêver de cover plus dévastatrice, l’Hunter rentre dans le chou du lard de Motown et ça explose. Il l’Hunteriorise, pulsé par la stand-up, les deux saxes, le clavier et un mec au beurre qui connaît tous les secrets du swing, même s’il est blanc. Plus loin

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    dans le set, l’Hunter repart à 200 à l’heure sur «Okie Dokie Stomp», et le transperce en plein cœur d’un killer solo flash d’antho à Tootoo Larifloat. T’en as vu des milliers, des killer soloter en mode flash extrême, mais aucun avec une telle fulgurance, une pugnacité dans les doigts et dans la mâchoire. Il faut le voir gratter ses cordes par le dessus, avec une position de la main droite peu banale, celle qu’on voit chez les guitaristes de jazz manouche. L’Hunter ramène tout à la dimension du jeu. Just play it again, Sam.  

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             L’Hunter est encore meilleur sur Off The Fence, son dernier album, que sur scène. Il arrive avec tout le poids d’un son énorme et d’une voix pleine dès «Two Birds One Stone». Il est dans la lignée des grands White Niggers anglais. Ça continue avec

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    «Let Me Out Of This Love», en mode heavy tempo daptonien. C’est beaucoup plus dense ici que sur scène. En vieillissant, l’Hunter devient de plus en plus intense. L’album est produit par Bosco Mann, d’où le côté daptonien des choses. L’Hunter groove tout ce qu’il touche, il est le Midas du groove, il s’avoue gun shy dans «Gun Shy» et il fait son Louis Armstrong dans «Here & Now», avec une fantastique noircitude du chant, et voilà qu’il te gratte un beau solo de jazz en apesanteur. Tu cherches l’artiste complet ? C’est l’Hunter. On pense à tous les malheureux qui ont raté ce concert. Il gratte une belle intro de jazz funk pour son morceau titre, et là tu montes droit au paradis. Il est nettement plus sec et net que sur scène, il crée une tension fabuleuse, c’est serré, vivant, rythmé à la secousse exotique, là t’as un hit fantastique, l’énergie est palpable, c’est un hit de dandy, il te chante ça à l’apparence appalante des Appalaches. Il duette à la suite avec Van Morrison sur «Ain’t That A Trip», encore un haut lieu du set, mais ici ça sonne comme un heavy blast des catacombes, et t’as un fabuleux duo sur un beat qui dépasse les bornes. L’Hunter et Van The Man se complètent merveilleusement. Sur scène, l’Hunter fait les deux à la fois, alors t’as qu’à voir. Il attaque «Troubles Comes Calling» au heavy jive d’Hunter rumble et c’est cuivré de frais. Et il passe un killer solo flash de golden Gretsch exacerbé. Avec le round midnite de «Particular», il s’installe au sommet de son lard. C’est extrêmement intimistic. Même les mots deviennent jouissifs. Il tranche dans le vif avec «A Sure Thing», c’est du swing de génie, voix, poux, swing, tout ici n’est que luxe, calme et volupté. 

    Signé : Cazengler, Hunter minable

    The James Hunter Six. Le New Morning. Paris Xe. 7 février 2026

    The James Hunter Six. Off The Fence. Easy Eye Sounds 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Travelers check

     (Part Three)

     

    Comme chaque mardi soir, le cercle des Pouets Disparus se réunit rue de Rome, chez l’avenir du rock. Le thème de la soirée sera l’écriture automatique. Le principe est simple : on installe l’un des Pouets Disparus dans un fauteuil confortable, on lui fait avaler une poignée de somnifères pour éléphants, et dès qu’il plonge dans les bras de Morphée, on lui murmure un mot thématique dans l’oreille, et on note sur un carnet moleskine le résultat de ses divagations. Paimpol Roux se porte candidat à cet exercice de l’automatisme psychique de la pensée soporifique. Il avale ses pilules et commence à ronfler. L’avenir du rock se penche vers sa grande oreille en forme de feuille de laitue et y dépose délicatement une première suggestion :

             — Harlem...

             Paimpol Roux émet des bruits respiratoires bizarres et, l’écume aux lèvres, se met à bredouiller :

             — Harlemmy Killmester, Mester of the universe, verse-moi un verre, ver de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, mort aux vaches, à bas le roi, vive l’anarchie, mort aux cons !

             Excédé, Paul RocFort lui renverse le seau à glaçons sur le crâne. Paimpol Roux revient à lui avec stupeur et, brandissant le poing, menace de quitter le cercle des Pouets Disparus. L’avenir du rock déploie des trésors de diplomatie pour le ramener au calme, et lui propose de poursuivre l’expérience. Paimpol Roux accepte en maugréant et avale une nouvelle poignée de pilules. Il s’assoupit et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Gospel’ dans l’oreille. Paimpol Roux repart de plus belle :

             — Gospelle à tarte, tarte aux pommes, pomme de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, vache de ferme, ferme ta gueule...

             Paul RocFort s’empare de la bouteille de Moët & Chandon et la vide sur le crâne de Paimpol Roux qui, cette fois encore, revient à lui dans un état de stupeur subliminale. Il se lève d’un bond et tente d’étrangler l’avenir du rock qui parvient miraculeusement à le calmer en vantant ses qualités de prosateur. Paimpol Roux se rassoit et accepte de tenter une dernière expérience. Il avale sa poignée de pilules et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Traveler’.

             — Travelair d’un con, confrérie, riz au lait, lait de vache, vache de ferme...

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             Pendant que les Pouets Disparus tentent vainement de révolutionner l’histoire littéraire, on file au Club revoir les Harlem Gospel Travelers. Ils sont venus voici trois ans et n’ont pas changé : au centre, Thomas Gatling, fantastique shouter efféminé, à la croisée d’Esquerita et de David Ruffin. Il s’est laissé pousser les cheveux, il arbore

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     désormais une crinière extraordinaire de starlette black à la Diana Ross, et il n’en finit plus de se jeter tout entier dans le Shoutabamalama. À sa gauche, George Marage opte pour d’extravagants numéros d’ange de miséricorde, il rivalise de pureté évangélique avec Aaron Neville et Eddie Kendricks, il est devenu monstrueusement stratosphérique, il monte là où peu de gens sont capables de monter, et il redonne une

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    nouvelle jeunesse au gospel batch. Et puis t’as le p’tit Dennis Keith Bailey qui fait son Snoopy Dog en rappant sa chique, et qui danse comme un dieu aux pieds ailés. Ah il faut les voir, lui et Gorge, faire les chœurs sur les cuts que prend Thomas Gatling en lead, ce sont les chœurs de Motown avec les pas de danse des Supremes, eh oui, ils ressuscitent la grandeur de Motown, c’est complètement inespéré. Ils te donnent une

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     idée de l’accomplissement que fut le lard total de Motown, l’une des formes de la perfection contemporaine, qui alliait si bien la perfection visuelle à la perfection musicale. Ils ne tapent plus les covers d’antan («Love Train» et «Satisfaction»), ils se recentrent sur le gospel pur de Rhapsody, leur dernier album, avec ces fantastiques hommages à Gawd que sont «Somebody’s Watching You», «God’s Been Good To Me» et «How Can I Lose». En rappel, le p’tit Dennis Keith Bailey improvise pendant quinze bonnes minutes une prayer song, incitant les gens à prier et rappelant encore et encore qu’il prie pour nous, au risque de réveiller chez certains de vieux sentiments anticléricaux, mais le gospel échappe à ça parce qu’il est black et qu’il s’adresse à une

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     région moins ravagée de ton cerveau. Il faut comprendre que c’est d’abord du lard et les Travelers en sont les nouveaux hérauts. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont accueillis comme des héros. Ça te remonte bien le moral d’entendre les ovations.  

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    Signé : Harlem Gospel travelot

    Harlem Gospel Travelers. Le 106. Rouen (76). 6 février 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Maman Jay peur !

    (Part One)

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             Si Bobby Womack est le plus central de tous les Soul Brothers, Smokey Robinson le plus élégant, Walter Jackson et Lille Willie John les plus injustement méconnus, alors Screamin’ Jay Hawkins est le plus attachant de tous. Pourquoi ? Parce que fantastiquement drôle, parce que brillant, parce que cannibale pétomane, parce que ténor de train fantôme, parce que pulvérisateur de classiques, parce que trop bon pour le monde du rock. Trop bon pour des gens comme nous.  On eut la chance, et même le privilège, de le voir sur scène au Méridien de la Porte Maillot, on riait à ses conneries, mais on était surtout pétrifié par la prestance de cet artiste considérable qui, pour cachetonner, faisait encore le pitre.

             Au Méridien, tu pouvais voir Jay, Vigon et Ike Turner, trois des plus grands artistes de tous les temps. Et même Fred Wesley !

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             Pour entrer dans le détail de la vie du grand Jay, il existe un book de Steve Bergsman,  I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Bon c’est pas l’auteur du siècle, tout le monde n’est pas Cézanne, nous nous contenterons de peu, disait Aragon, mais t’as les infos.

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             La galaxie Screamin’ Jay Hawkins est moins impressionnante que celle du p’tit Bobby, mais elle a du charme : Jay a croisé les pistes d’Esquerita, de Fatsy, de Wynonie Harris, de Mickey Baker, d’Alan Freed, de Don Arden, de Lord Sutch, de David Allen Coe, de Jim Jarmush et de Gainsbarre, pardonnez du peu.

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             Bergsman attaque par le côté baratineur de Jay qui racontait volontiers dans les interviews qu’il avait combattu les Japonais dans le Pacifique, pendant la Deuxième Guerre Mondiale - I figured they were going to kill me, so I killed as many as I can. And it was beautiful to me to take a life, knowing that I didn’t have to go to jail - et voilà le travail. Il raconte aussi qu’il a «helped to clean up Okinawa, where the Japanase were still fighting even when the war was over.» Jay raconte aussi qu’il a été torturé, et donc traumatisé par les Japonais pendant une pseudo détention, alors quand Jarmush lui fait rencontrer les deux Japs de Mystery Train, il doit y aller avec des pincettes. C’est d’autant plus comique que Jay a été marié pendant vingt ans avec une petite gonzesse originaire des Philippines. C’est Nick Toshes qui rétablit la vérité : Jay a servi dans the Special Services division of the US Army-Air Force, jouant dans les clubs militaires en Allemagne, en Corée, au Japon et aux États-Unis.

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             Petit, il est abandonné par sa mère à Cleveland. Tout ce qu’il sait de son père, c’est qu’il était soudanais. Puis il sera adopté par des Indiens Blackfoot. Il va aussi boxer, comme le fera Jackie Wilson. Côté femmes, c’est un festival. Sa première épouse s’appelle Anna Mae, ils ont deux filles ensemble, puis Jay disparaît, et dans les journaux, Sookie, sa fille aînée, découvre que Jay s’est fiancé avec Pat Newborn, puis marié avec Virginia Ginny Sabellona, alors qu’il est toujours l’époux d’Anna Mae. Mais ça ne va pas empêcher Jay de se remarier avec une black, Cassie, puis avec une Japonaise, puis dans les années 90 avec une Française, Colette, puis avec une Camerounaise, Monique, mais ce dernier mariage va très mal tourner. La raison officielle de tous ces mariages ? Jay ne peut pas rester seul un seul instant. C’est son boogaloo.

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             Bergsman revient sur l’anecdote du «1er rock’n’roll». Il commence par affirmer que «Rocket 88» de Jackie Brenston et un «jump-blues infused update of such prior songs as ‘Rocket 88 Boogie’ Parts 1 and 2 by Pete Johnson in 1949 and ‘Cadillac Boogie’ by Jimmy Liggins in 1947.» Et page suivante, il affirme que «Tiny Grimes wrote the first rock’n’roll tune, called ‘Tiny’s Boogie’, which was recorded in 1946.» Tiny Grimes est le premier employeur de Jay.

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             Quand Jay est démobilisé en 1951 et qu’il rentre à Cleveland, il tombe sur le Moondog Show d’Alan Freed - Freed howled and jowled in hipster slang as he played the latest hits of rhythm and blues - Jay rencontre Alan Freed et s’exclame : «This cat was stone wild!». Bergsman rappelle qu’Alan Freed est crédité de l’invention du mot «rock’n’roll», une formule qui existait pourtant depuis longtemps, depuis les années 20, quand Trixie Smith enregistra «My Daddy Rocks Me (With One Steady Roll)». Et en 1952, Alan Freed organise un monster concert, The Moondog Coronation Ball, avec les Dominoes, Paul Williams & His Hucklebuckers et Tiny Grimes & His Rocking Highlanders. C’est là que Jay rencontre Tiny pour lui demander un job et Tiny l’embauche. Jay entre dans le biz «as Tiny’s valet, bodyguard, dog walker, piano player and blues singer and all this for $30 a week.» 

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             Sa première séance d’enregistrement est historique. En 1953, Atlantic veut enregistrer Tiny Grimes, et comme Jay s’est composé deux cuts pour sa pomme, Tiny accepte de le laisser enregistrer ses deux cuts en fin de session. Alors Jay commence à chanter dans le micro et Ahmet Ertegun l’interrompt. Quatre ou cinq fois. Ahmet demande à Jay de calmer le jeu : «tone the song down, perhaps like Fats Domino.» Alors Jay explose et lui dit d’aller enregistrer Fats Domino. Il sort de ses gonds : «I want to be known as the screamer!». Ahmet essaye encore de le calmer, mais Jay est incalmable : «You go to hell!». Et là, il commet la plus grosse erreur de sa carrière. Il saute sur Ahmet. Une autre version de l’incident est plus rigolote. Jay : «He [Ahmet] started up again and pow! I just punched him in the mouth.» Et voilà Jay qualifié d’«unrepentant boxing champ» qui a frappé Ahmet Ertegun quand celui-ci lui demandait de chanter comme Fats Domino. T’es forcément écroulé de rire. Il n’existe pas de version officielle du punch-up. La seule version existante est celle de Jay. Et bien sûr, le «Screamin’ Blues» qu’il enregistrait n’est jamais sorti.

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             C’est au Dew Drop Inn de la Nouvelle Orleans que Jay rencontre Esquerita. Ils sont devenus amis, puis plus tard, ennemis. Puis Fatsy le repère et lui demande un service : «Je veux que tu montes au balcon pour compter how many times my diamond ring flashes.» Jay compte et dit à Fatsy que sa bague a flashé 40 fois. Mais ça ne plait pas à Jay qui contacte Wynonie Harris. Le voilà au Smalls Paradise à Harlem - Jay moved on because he wanted to be a star. The Fats Domino gigs were a stepping stone, just like his tenure with Tiny Grimes - Et quand Jay enregistre «Not Anymore», Mickey Baker l’accompagne. Bill Millar est en extase devant les early recordings de Jay - These are dark, seemingly inebriant performances with few equals in blues or rock - et il ajoute plus loin : «That amazing whiskey-stained baritone with blocked-sinus clearings, constricted screams and low, dissolute moans.» Sur les singles Wing et Mercury, Jay est accompagné par Sam The Man Taylor, Big Al Sears, Panama Francis et Mickey Baker - Drunk as a shrunk he (Baker) could still play better than most guitarists.

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             On peut entendre ces merveilles sur une belle compile Rev-Ola, The Whamee 1953-55. T’as le vrai son des origines, avec la jazz guitar de Mickey Baker. Jay screame son Whamee dans «She Put The Whamee On me». Early Jay ! Fabuleux shoot de swing avec le big-banditisme de «What That Is». Que de son encore dans «In My Front Room» ! Jay a la voix du siècle et tout le son du siècle. C’est l’incroyable dévolu du Black Power, bien au-dessus de Fatsy et de Little Richard. Jay surpasse tous les autres au raw de scream. Il finit en mode cannibale. «This Is All» est un slowah décalqué à la hurlette de Jay. Il remonte toutes les bretelles. Il a déjà la vraie voix, si tôt ! Il groove puissamment sur «Well I Tried» et fout le feu à la variété d’«Eyes Thought». Il prend «Baptize Me In Wine» de très haut et chante «Why Did You Waste My Time» d’une voix de stentor d’arrache suprême. Il pousse des cris de bête dans «No Hug No Kiss», il rugit dans le mood de l’heavy groove. Il est vraiment le seul au monde à savoir faire ça. Encore du pur jus de booze genius dans «I Found My Way To Wine». Et puis t’as encore «$10.000 Lincoln Continental» - In nineteen fifty six ten thousand dollar Lincoln Conti/ nental - il exulte - Yeah I’ve got everything in the back seat for the race track - Et il finit en mode heavy jump avec «Mumble Blues», fantastique jiver de m-m-m-m-m-m-mumbbble !

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             Et puis voilà l’anecdote de l’enregistrement fétiche, «I Put A Spell On You». Bergsman cite trois versions. Jay raconte qu’Arnold Maxim a fait venir une caisse «of Italian Swiss Colony Muscatel, and we all got our heads bent... 10 days later, the record comes out. I listened to it and I heard all those drunken screams and groans and yells. I thought, oh my God.» Jay est persuadé que c’est pas lui : «That wasn’t me. No way.» En même temps, il est convaincu qu’il doit se forger un style. «I Put A Spell On You» «was the apogee of Jay’s hard-earned brilliance.» Dans la foulée, ils enregistrent d’autres cuts, de quoi faire un premier album

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             Paru en 1958, At Home With Screamin’ Jay Hawkins fit pas mal de ravages, même si Jay trempait encore un peu dans le music-hall. Mais sur le beat d’une valse à trois temps, «Hong Kong» lui permettait de se dédouaner. Il y faisait le con avec my baby was gone in Hong Kong et se mettait à parler le chinetok de mange-ta-yande. C’est avec «I Love Paris» qu’il décrochait ses lauriers - I love Paris in the spingtime/ I love Paris in the fall - Il aimait Paris aux quatre saisons et le chantait à la toute puissance du ténor d’opéra qu’il était en réalité. Il profitait de l’occasion pour ramener des chinetoks et des Mau-Mau à Paris. Extraordinaire bateleur ! «I Put A Spell On You» sonnait comme un coup de génie, et en B, il revenait à ses amours anciennes, le cabaret («If You Are But A Dream») et le jump («Give Me My Boots And Saddle»). Il finissait en s’arrachant la glotte au sang avec «You Made Me Love You».

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             Bien que l’album soit une merveille, les radios n’en veulent pas. Elvis posait encore des problèmes de pelvis, alors «I Put A Spell On You» pouvait devenir le pire cauchemar de l’Amérique des blancs. On qualifiait les grognements de Jay de «demented», «cannibalistic» et «erotic». Nick Tosches ajoute : «The record became an underground sensation.» Pour lui, les grognements de Jay évoquaient «all manner of horrible things, from anal rape to cannibalism.» D’ailleurs, Jay s’en est plaint à Toshes : «Man it was weird. I was forced to live the life of a monster. I’d go do my act at Rockland Palace and there’s be all these goddam mothers walking with picket signs; We don’t want our daughters to look at Screamin’ Jay Hawkins.» C’était pourtant la grande époque des «outlandish and revolutionaty» performers, du type Little Richard et Jerry Lee, mais Jay allait beaucoup plus loin. 

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             En 1955, Alan Freed organise le Rock’n’Roll Easter Jubilee au Brooklyn Paramount Theater, avec LaVern Baker, The Three Chuckles, Danny Overbea, The Moonglows, Eddie Fontaine et The Penguins. En 1956, Alan Freed en organise encore trois, et pour son Rock’n’Roll Christmas Jubilee, il met Jay en tête d’affiche. Boom ! Jay : «Alan Freed was the first man that I ever met, that acted like he cared about black people. I mean not just myself alone, I’m talking about Fats Domino, I’m talking about Ruth Brown, I’m talking about Sarah Vaughan, I’m talking about the Clovers and The Coasters and Lloyd Price.» C’est Alan Freed qui lance l’idée du cercueil. Il fait même venir un cercueil au Paramount avant d’en parler à Jay, mais Jay trouve l’idée trop gruesome, c’est-à-dire horrible. Pas question pour lui de grimper dans un cercueil. Jay lui dit : «Now you don’t show this nigger no coffin. ‘Cause he knows he gets in that only once. And when he does, he’s dead.» Mais il finira bien sûr par accepter, car Alan Freed lui glisse un gros billet. Avec cet épisode, on a la conjonction de deux visionnaires.

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             Alan Freed organise aussi des tournées, dont le fameux Six Week Tour, avec Buddy Holly, Chucky Chuckah, Frankie Lymon, Danny & The Juniors, The Chantels, Sam The Man Taylor, Jerry Lee et Jay. Jerry Lee admire Jay et ne le voit pas comme un rival, «but something of a vaudeville act rather than a musical act.» En tournée, Jay partage des fêtes bien arrosées avec Jesse Belvin, Johnny Ace et Guitar Slim, trois cats qui vont disparaître prématurément : Belvin dans un car crash à 27 ans, Ace à la roulette russe à 25 ans et Guitar Slim d’une pneumonie à 32 ans. Jay a de la veine d’avoir vécu plus longtemps. Par contre, il reste connu pour ses excès : «Jay was a heavy drinker, smoked a lot of marijuana and took a lot of prescription pills.» Il fait aussi un peu de placard à l’Ohio’s Manfield State Reformatory et y rencontre David Allen Coe, un Coe qui raconte dans son autobio Just For The Record que Jay jouait du sax dans l’orchestre du placard.

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             Jay finit par en avoir marre d’être qualifié de rock’n’roll clown, de Voodoo Prince et de Man of Many Faces. Pouf, il part s’installer à Hawaï - In 1958, I decided the people of America just wasn’t ready for me. I wasn’t making money, I wasn’t in the clique - Il se met en ménage avec Pat Newborn, a female Satan. Jay adore les parties à trois, mais Pat regarde. Jay bosse dans un club de strip-tease - he was like a fox in the chicken coop - Une des allumeuses du club s’appelle Virginia Ginny Sabellona et Jay flashe sur elle. Il l’épouse en 1964. Mais ça pose un double problème : Jay vit avec Pat, et deux il est encore marié avec Anna Mae. Bon alors Pat le prend mal et plante un couteau de cuisine dans le cou de Jay qui se retrouve à l’hosto. Rançon de la gloire pour le tombeur de ces dames - He was a big shot and he treated the girls. They came to him because he had big money, big tongue and a big cock.

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             Des fans anglais de Manchester sont dingues de Jay et trouvent que c’est indigne d’une star comme Jay de devoir chanter dans un strip club à Hawaï. Ils lui proposent de revenir enregistrer à New York. Jay enregistre «The Wammy» qui sort sur Roulette, puis il arrive en tournée en Angleterre. Les fans dont fait partie Bill Millar l’accueillent à l’aéroport. Jay porte une cape et un turban, et tient Henry dans la main. Il porte aussi des énormes émeraudes aux doigts et un gros médaillon autour du cou. Pour un show télé, son backing band comprend Jimmy Page. Alors qu’il traverse Manchester en bagnole, Jay baisse la vitre et tire des balles à blanc sur les passants. Le chauffeur gueule : «What the hell are you doin?», et Jay répond : «Just keeping ‘em on their toes, man.» C’est Don Arden qui supervise la tournée et qui choisit The Blues Set comme backing band. Arden profite de la tournée pour organiser une session d’enregistrement à Abbey Road, en mai 1965. Ce sont les cuts qu’on retrouve sur The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins.

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             Les gens d’Ace ont réédité The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins avec des bonus, dans une belle compile : The Planet Sessions. Tu peux y aller les yeux fermés. En plus, Alec Palao signe les liners. Dès la cover du «Night & Day» de Cole Porter, tu entres dans le mythe. Ça swingue avec un solo d’orgue ! Tu vas encore te régaler avec un «Your Kind Of Love» plus rockalama et bien troussé. Jay fait régner le boogaloo sur tous ses cuts. Avec «Serving Time», il fait son Jailhouse Rock. Quel aplomb ! Arrive le slowah gluant avec «Please Forgive Me» - My heart’s crying/ My soul is dying - Il passe au petit jerk de Jay avec «Move Me» - C’mon & move me - Il revient à son vieux big band jive avec «I’m So Glad». C’est son monde. Il vient de là. Et il t’effare encore avec l’heavy romantica de «My Marion». Dans les bonus, t’a le cha cha cha de «Stone Crazy», il fait le pitre à coups de rrrrblblblblblbl. Puis on retrouve des takes différentes des cuts de l’album. Son ombre s’étend, ce fabuleux crooner t’envoûte.

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             Palao y va fort : «It is nigh imposible to do the sound of Screamin’ Jay Hawkins justice with the written word. To be sure, the man could scream.» Palao note aussi le patronage du tastemaker Alan Freed dans le parcours de Jay. Puis Palao évoque les Anglais de Manchester, Don Arden et Abbey Road en mai 1965. Palao n’a aucune info sur les musiciens - seasoned jazz players - avec Norman Smith à la console. Puis éclate la shoote entre Jay et Don Arden. Jay revient en Angleterre en 1966. Il semble que ce soit Don Arden qui ait demandé à Shel Talmy de sortir The Night & Day Of Screamin’ Jay Hawkins sur son petit label, Planet. Et bien sûr, Planet se casse la gueule.

             Bergsman revient sur la shoote qui éclate entre Jay et Don Arden. Jay ne supporte pas qu’Arden ne paye pas le backing-band, et donc il annonce qu’il quitte la tournée. Alors Don Arden sort son flingue. Mais Jay a aussi un flingot. Don Arden a des liens avec le milieu londonien, mais Jay a aussi des accointances avec la mafia, via Roulette. Il regarde froidement Don Arden et lui dit : «Right, that’s me out of here.»

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             En 1966, lorsqu’il revient en Angleterre, Jay rencontre son admirateur/imitateur Screamin’ Lord Sutch. Bergsman rappelle que Lord Sutch & Heavy Friends est classé Worst Album Of All Time en 1998. Et bien sûr, on y retrouve Jimmy Page derrière Lord Sutch. Jay voit le show de Lord Sutch, mais ce n’est pas show qui l’intéresse mais plutôt la personne de Lord Sutch. Nina Simone flashe elle aussi sur Jay : elle va taper une cover hallucinante d’«I Put A Spell On You».

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             Jay finit par décrocher un contrat chez Philips. Paru en 1969, What That Is restera certainement l’album de Jay le plus connu, non seulement par la pochette (on le voit couché dans son cercueil), mais aussi et surtout pour l’inénarrable «Constipation Blues» - Love, heartbreak, loneliness, being broke/ Nobody recorded a song about real pain - Et il explique : «We recorded a man in the right position/ Uuuuhhhhh Awww !» Il en chie. Sacré Jay. Aeuuuhh ! Il pousse - Got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Il reprend tous les poncifs du blues - Wow this pain down inside - Splash ! Soudain ça vient - Splash !/ I feel alrite ! Splashhh ! Oh ! - Il souffle - Everything’s gonna be alrite ! - Il est au sommet de son art. On le voit faire toutes les voix dans le comedy act du morceau titre, accompagné par Earl Palmer. Il imite le cannibale dans «Feast Of The Mau Mau» - What do you want ? - C’est admirable de boogaloo. Il fait tourner son «Stone Crazy» en bourrique et sort d’un des plus beaux slowahs de l’histoire du slowah avec «I Love You». Mais la B peine à jouir.

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             Bergsman salue la performance de Constipation Blues : «There is never a ‘halfway’ with Jay when it comes to the absurd. He feels ‘alright’ at the end, and we are all relieved because Jay’s noises are anything except foul.» Jay dit avoir écrit Constipation sur le tas, dans la vérité de l’instant.

             En plus du cercueil et d’Henry the smoking skull, il a aussi une main mécanique qui traverse la scène. Il porte autant de bagues que Fats Domino. Il vit à l’hôtel à New York, mais pas n’importe quel hôtel : on y trouve Esquerita et le backing band de Jackie Wilson. Graham Knight rend visite à Jay dans sa piaule. Il voit trois valises : c’est toute la vie de Jay. Il n’a rien d’autre. 

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             Jay enregistre son deuxième album Philips à Houston, Texas. Si Because Is In Your Mind compte parmi ses meilleurs albums, la raison en est simple : Huey P. Meaux le produit. Jay démarre avec l’insanité de «Please Don’t Leave Me». Il embarque son heavy shuffle à la démesure cannibalistique. Il est sans doute le plus wild shouter de l’histoire du rock, c’est en tous les cas ce que tend à prouver «I Wanta Know». Il martèle comme Jerry Lee mais avec la rage négroïde en plus. Il embarque l’«I Need You» ventre à terre et se calme en B avec un «Good Night My Love» délicieusement kitschy kitschy petit bikini. Et comme le montre «Our Love Is Not For 3», il vaut bien James Brown. Il passe le raw à la moulinette. Il revient au jump avec «Take Me Back» et au shout balama de r’n’b avec «Trying To Reach My Goal». Jay swingue son r’n’b et les filles sont au rendez-vous. Il termine avec un «So Long» de round midnite, ultra-joué au bassmatic de Meaux.

             Malgré tout ça, la carrière de Jay ne décolle pas. Il joue dans des clubs, avec un os dans le nez et un serpent en plastique autour du cou. Il finira par crever la dalle. On lui coupe l’électricité. Il ne veut pas bosser pour moins de 1500 $. Il dit à son manager : «Seth, I got a name.» Mais personne ne connaît Jay.

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             A Portrait Of The Man And His Woman date de 1972. C’est l’une des pochettes les plus pourries de l’histoire des pochettes. Il fait aussi n’importe quoi avec «Little Bitty Pretty One», mais il parvient à le finir à coups d’onomatopées. Puis il reprend la main avec un heavy blues de sang royal, «Don’t Decieve Me». Il l’arrache du sol au seul power de son stentoring. Il a encore des chœurs de rêve sur «What’s Gonna Happen On The Eighth Day». Il s’arrache la glotte au sang et bat Wicked Pickett à la course. Il érupte comme un black Krakatoa. Fantastique shouter ! Comme il enregistre cet album à Nashville, il récupère les cracks  de Music Row, dont Tommy Allsup (bass). Les guitaristes sont Chip Young et Jommy Colvard. Il tape une cover d’«It’s Only Make Believe» (Conway Twitty) d’une voix de stentor d’opéra, et une cover du «Please Don’t Leave Me» de Fatsy - Wooh-ho-oh-oh, et les chœurs font oh-oh-oh, alors Jay lance l’oula-la ouh ah ah ah, il s’amuse comme un gamin. Pour sa nouvelle mouture d’«I Put A Spell On You», il sort tout l’attirail du cannibale pétomane. Il fait du cinémascope à lui tout seul, il pousse la dramaturgie à l’extrême. Aucun artiste n’est allé aussi loin dans le boogaloo, à cheval sur l’opéra et les catacombes, prout prout, il grogne, il en rajoute des caisses. L’«I Don’t Know» qui suit est d’une classe assommante, il grogne dans son boogie et il termine avec un r’n’b qu’il passe en force, «What Good It Is (If You Don’t Use It)», et profite de l’occasion pour refaire son Wicked Pickett.

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             Ce serait une grave erreur que de faire l’impasse sur I Put A Spell On You, un beau Versatile de 1977, car Jay repart de plus belle avec son cut fétiche, le Spell On You, il sonne comme un cannibale effaré, mais cette fois, c’est en mode up-tempo, et Jay le bouffe tout cru, plus rien à voir avec la version originale, c’est un stormer. Il pousse les cris habituels, waooohh, waohhhhuuh ! Il fait ensuite son Barry White avec «I’ve Got You Under My Skin», et tu plonges dans un nouveau monde d’hyper-orchestration, c’est absolument fabuleux. Jay est un magicien. Et ça continue avec le fast groove de «Time After Time», un vieux hit de Frank Sinatra, Jay fait rouler le chant dans l’exotica d’une flûte en liberté, il monte et il screame à s’en défoncer les quinconces. Il est le plus grand screamer de l’univers, loin devant Wicked Pickett. Il screame à l’outrance rabelaisienne ! Nouveau coup de Jarnac avec «Ebb Tide», une cover des Righteous Brothers. Il y refait du Barry White, il souffle sa tempête à la surface de l’océan, il explose le Barry White à coups de stentoring, il jette le Barry White par-dessus l’Ararat, il l’explose au burn inside. Puis il chauffe son vieux jerk «Move Me» à la casserole, il a derrière lui un guitar slinger des enfers. Tu veux du funk ? Alors écoute «Africa Gone Funky» ! Jay bat James Brown à la course, wahhh ! Euhh! Il jette toute sa barbarie dans la bataille ! Il charge encore sa barcasse avec «Ashes». Ginny lui dit «Shut up/ I said shut up!», et t’as un killer qui part en vadrouille dans le lagon de la vadrouille, alors Jay continue ad vitam et Ginny lui dit de la fermer, mais c’est impossible ! «I Need You» sonne comme une grosse cavalcade quasi rockab. Jay monte à dada et ça file. Fantastique allure ! 

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             Avec Screamin’ The Blues, on entre dans la période des albums difficiles. Jay fait du Grand Guignol, mais il n’y a rien de nouveau. Il monte quasiment tous ses cuts sur le même tempo. Il passe du train fantôme à la valse à trois temps. «She Put The Whammee On Me» sonne toujours comme un classique - I bought a shotgun/ A big long shotgun - Mais il reste au fond très vieille école. Avec «You’re All Of My Life To Me», il s’enracine dans le pre-war du Chitlin’. Et quand il attaque «I Hear Voices», il devient fou à lier. Alors en B, il refait un peu de jump («Just Don’t Care»), du Jay («The Whammy») et du shake endiablé aux chœurs de filles («All Night»)

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             Lawdy Miss Clawdy bénéficie d’une belle pochette dessinée. Jay ressort son «Spell» qu’il décore de tous les bruits, le prout et le groin. On retrouve aussi le «Please Don’t Leave Me» et les oula oula oula avec une fille qui lui donne la réplique. Jay vit férocement, oui oui oui, wow oh oh. Il ouvre le bal de la B avec le morceau titre qu’il traite à la barrelhouse de la Nouvelle Orleans. Il fait plus loin un coup de round midnite absolument parfait avec «Don’t Deceive Me» et emmène «I Feel Alright» à la force du poignet.

             Suite au prochain épisode...

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. At Home With Screamin’ Jay Hawkins. Epic 1958

    Screamin’ Jay Hawkins. The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins. Planet 1965 (= The Planet Sessions. Ace Records 2017)

    Screamin’ Jay Hawkins. What That Is. Philips 1969

    Screamin’ Jay Hawkins. Because Is In Your Mind. Philips 1970

    Screamin’ Jay Hawkins. A Portrait Of The Man And His Woman. Hotline 1972

    Screamin’ Jay Hawkins. I Put A Spell On You. Versatile 1977

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ The Blues. Red Lightnin’ 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. Lawdy Miss Clawdy. Koala 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. The Whamee 1953-55. Rev-Ola 2006

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Charmantes Charmaines

             Gisèle semblait dater d’une autre époque. Un peu forte, un peu surannée, un peu fanée, et surtout péniblement rétrograde. Ça nous arrangeait bien quand elle fermait sa gueule. Mais si par malheur, à table, elle avalait deux verres de pinard, alors elle entrait dans la conversation et c’était un désastre, surtout lorsqu’on attaquait des sujets littéraires. Ou si elle évoquait un rock book qu’elle venait de lire. Elle était parfaitement inculte. Elle n’avait sans doute jamais lu ce qu’on appelle un auteur de sa vie. On a fini par en déduire qu’elle était mentalement retardée. Ce ne sont pas des jugements faciles à porter, mais dans son cas, ça paraissait inévitable. La façon dont elle donnait son avis sur des sujets qu’elle ignorait complètement ne laissait aucun doute. Il ne s’agissait pas de l’expression d’un complexe d’infériorité, elle émettait des avis qui la ridiculisaient gravement, et personne n’osait rien lui dire, de peur de mettre son mec dans l’embarras. Il aurait pu lui dire gentiment de fermer sa gueule, mais il n’osait pas. On le soupçonnait même parfois de l’admirer. Ce genre d’incident plongeait la tablée dans la stupeur, et il fallait très vite changer de conversation avant que ne fuse une remarque à la fois circonstanciée et désobligeante. Le malheur de Gisèle, c’est qu’elle avait à sa table d’éloquents discoureurs, et dans les tréfonds de son animalité campagnarde, une envie de participer la travaillait, et forcément, ça la précipitait dans le gouffre de son incurie. Effarés que nous étions par l’ampleur de son néant à la fois culturel et intellectuel, nous finîmes par comprendre que pour éviter le spectacle de cette désolation, il valait mieux éviter les sujets pointus et revenir à des choses plus triviales. Pas si simple. Quand on ne suit pas l’actu et qu’on ne regarde la fucking télé, c’est compliqué d’aborder la trivialité. Alors on se sentait piégé. C’est comme un piège à loups. Crack ! 

     

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             Pendant que cette malheureuse Gisèle sombrait dans le gouffre de Padirac, Gigi remontait à la surface, grâce aux gens d’Ace. On appelle ça des destins croisés. Il se passe des tas de choses intéressantes inside the goldmine.  

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             Partir à la découverte de Gigi & The Charmaines, c’est partir en quête de régalade. Dans son booklet, Mick Patrick y va fort : «The trio was Cincinnati’s top girl group.» Elles ont duré dix ans, nous dit-il, enregistré sur 6 labels différents, et fait des backing vocals pour James Brown et Lonnie Mack. C’est Gigi Griffin qui a raconté l’histoire du trio à ce gros veinard de Mick.

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             Elle monte le groupe avec ses frangines Rosemary, Merel et Jerri - We called ourselves the Jackson Sisters - Elles chantent all over Cincinnati, dans des églises. Jeune elle adorait la pop mais aussi Broadway. Son vrai prénom c’est Marian, mais sa petite sœur l’appelle Gigi, alors elle devient Gigi. Elles passent un concours et gagnent le premier prix : un contrat d’enregistrement avec Mr. Harry Carlson, the president of Fraternity Records. Puis, leur carrière s’envole. Elles enregistrent «What Kind Of Girl (Do You Think I Am?)» à Nashville, at Bradley’s Studio. Leur «Where Is The Boy Tonight» est, selon Mick, du pré-Ronettes. On est en 1962 ! Elles vont aussi faire des backups chez King pour Little Willie John, Bobby Freeman et Gary US Bonds. À l’époque, Gigi vit tout près des studios King Records, alors c’est pratique. Puis, comme ça marche bien au Canada, elles s’y installent. Elles voient ensuite arriver la fameuse British Invasion. Gigi voit le Dave Clark Five et les Stones au Canada. Elles font même des premières parties. Puis elle épouse Harry Griffin, un mec signé par Motown et ex-mari de Mary Wells. Griffin leur décroche un deal chez Columbia. Wow ! Gigi n’en revient pas ! C’est sur Date, un subsidiary de Columbia, que sort cette énormité nommée «Eternally» et produite par Herman Lewis Griffin. 

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             Elles sonnent très Motown avec «Poor Unfortunate Me», rendu célèbre par J.J. Barnes. C’est vraiment beau. Un petit hit inconnu ? Encore une belle tension Motown avec «I Don’t Wanna Lose Him», superbe d’ho no no no, et monté sur un beat bien soutenu. Et ça monte encore en neige avec l’effarant «Eternally», propulsé par une incroyable section rythmique et une basse bien muddy. Les Charmaines swinguent le r’n’b à coups de talk to me baby. Et puis voilà la cover miracle : «Brazil». Elles plongent dans les exubérances braziliennes. Et puis après, ça va se calmer, ce qui explique en partie le fait que Gigi & The Charmaines aient sombré dans l’oubli. Elles tapent «I Idolize You» au heavy shuffle de r’n’b, et même si c’est bien ravalé de la façade, ça ne franchit pas la ligne d’arrivée. Elles basculent dans la pop, mais c’est une veine poppy pas terrible. On perd le Motown et tout le r’n’b. Elles passent par des phases kitschy kitschy petit bikini («What Kind Of Girl (Do You Think I Am)»), des tentatives de Shangri-Las («Where Is The Boy Tonight») et du Twisted Jukebox urbain pur et dur («All You Gotta Go»). Retour au boogie avec «Baby What’s Wrong». C’est bien emmanché. Normal, puisque Lonnie Mack mène le bal. Elles font les chœurs. On les retrouve derrière Lonnie dans «Say Something Nice To Me» et «Oh I Apologize».

    Signé : Cazengler, charmé

    Gigi & The Charmaines. Ace Records 2006

     

     

    *

             Un ami m’ayant offert une compilation 72 titres d’Hank Williams, l’envie m’est venu de faire une fois de plus un tour sur la chaîne Western AF, je tombe pile sur un gars, quand vous l’écoutez, vous avez l’impression qu’Hank Williams est accompagné par un orchestre symphonique, que diable, qui est-ce ? Pas besoin de chercher bien loin, je m’aperçois, une fois de plus, de ma profonde ignorance.

             Nick Shoulders est né en 1989 dans l’Arkansas, ancien territoire sioux. S’est fait connaître à Fayetteville, deuxième grande ville de l’état, en fondant en 2010, un groupe punk  les Thunderlizards, on le retrouve plus tard jouant banjo et de l’harmonica dans Shawn James and the Shapeshifters. En 2017, il entame une carrière solo. Nous commençons par le deuxième de ses deux premiers enregistrements.

    LONElY LIKE ME

    NICK SHOULDERS

    (2018 / Not on Label)

    Nick Soulders est réputé pour un avoir un beau coup de crayon. En tout cas c’est lui qui se charge de ses pochettes. Sympathiques certes, mais à mon humble avis pas un chef d’œuvre qui survivra à l’Humanité.

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    Grant d’Aubin : basse, harmonies vocales, whistling (sifflements) / Cas P Ian : guitare électrique, backing vocals  / Chelsea Moosekan : drums

    Snakes and waterfalls : l’on s’attend à une voix mâle et virile, et l’on est cueilli par cette voix féminine, genre un aigle se lève dans mon cœur comme disent les Indiens dans les westerns, la voix de Nick ne tarde pas, un peu nasale mais point trop, quant à la batterie elle se foule pas trop, point de tennis elbow à redouter, un petit tapotement régulier, avance à la vitesse d’un petit train fatigué, le Niks a l’air de s’en foutre et de s’en contre-foutre, continue à nous raconter qu’il aime l’Arkansas, ses serpents et ses cascades. L’a sa voix bien en place qui se coule sur le rythme comme un serpent dont la forme épouse les cailloux du terrain, la guitare nous fait un petit solo, totalement démantibulé, mais en même temps pas si éloigné que cela de ce  que Sam Phillips parvenait à susciter dans son studio, le pire c’est que l’on ne s’ennuie pas, les filles vous filent de temps en temps le frisson, pour le dessert vous avez droit à un petit sifflement, le même que celui fait le vent de par chez nous en caressant les chardons. Vous ressortez de cela un peu mitigé mais vous avez envie d’écouter la suite. After hours : on continue dans la série étonnez-moi Benoît, le rythme est un peu plus vif, la guitare maigriotte se la joue sixties sound au gros dos, profitez-en car après c’est du n’importe quoi comme vous dites lorsque vous vous resservez pour la septième fois de la compote aux orties dans le saladier, vous avez tout ce dont ne vous n’avez jamais eu  besoin  dans votre vie, au début l’est gentleman (farmer puisque l’on est dans du country) laisse une fille chanter, prend la suite sur le même ton, se moque à mort de la gerce, ensuite vous êtes perdu, il yodelle autour de la chandelle, faites un effort pour intuiter, et puis la batterie qui vapotait tranquillou se lance dans un killer solo jazz, immédiatement embrayée par le guitariste qui se la joue manouche, passez muscade l’on tombe en embuscade dans un gospel à mettre le feu au trône du bon dieu, et quand ça se termine, vous êtes obligé de reconnaître que c’est méchamment country. De quoi en perdre sa promised land. Je ne voudrais pas vous causer des soucis mais les paroles sont étranges. Lonely like me : ouf, une véritable chanson d’amour, et du vrai country, juste un petit problème, vous n’y croyez pas une minute, pourrait vous mettre la Bible en chanson que vous vous ne vous repentiriez pas de tous vos péchés, ce n’est pas qu’il chante mal, c’est qu’il chante à côté de ses paroles et de ses bottes, il siffle comme s’il imitait un rouge-gorge, la basse en profite pour faire un peu de bruit, style ne m’oubliez pas, vous êtes obligé de vous dire qu’il chante comme Hank Williams les soirs où il avait trop bu et avalé trop de cachets, c’est-à-dire avec une maestria inégalée. Une chansonnette de trois minutes et vous avez l’impression d’avoir pénétré l’âme de la grande Amérique. La populaire. Black star : vous ne m’avez pas cru lorsque

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     j’ai parlé des studio Sun, je ne me suis pas beaucoup trompé, Black Star fait partie à l’origine des morceaux enregistrés par Elvis pour le film Flaming Star (Les rôdeurs de la plaine par chez nous), une des meilleures pellicules du King. Nick l’a-t-il choisi parce que les lyrics assurent que chaque homme possède une ombre sur ses shoulders ? Je l’ignore, par contre je peux affirmer que l’interprétation d’Elvis est magnifique, ramassée comme un pur-sang. Faut être un peu fou pour se mesurer au pistolero de GraceLand, Nick n’a pas peur du ridicule, l’a raison, le morceau est bien un hommage à Presley sans être une copie. S’en écarte tout en étant lui-même, ce petit côté je fais les choses comme je les ressens, surtout n’oubliez pas que ne suis pas comme vous. Presley vous file le frisson, Shoulders n’a pas peur de son ombre. Ne tire pas plus vite qu’elle, mais pour une deuxième gâchette, il mérite son rôle.  Empty yoddel N° 0 : le country devrait se déguster toujours avec au moins une rondelle de yodel, y’a pas que Presley dans la vie, le titre est à lui tout seul clin d’œil à Jimmie Rodgers, pour ceux qui pensent qu’avant Elvis il n’y avait rien, tout y est sauf la stupide idée de ‘’regardez comme je fais aussi bien que le Maître’’. Shoulders le fait à sa manière, un peu désinvolte, un peu dilettante, se permet même de siffloter en plein milieu, il ne copie pas, l’accouche naturellement sans avoir l’air de trop y penser, l’on est bien obligé d’avouer que ce gars est terriblement doué. N’essaie pas d’imiter un train ou de poursuivre une vache au grand galop pour attirer l’attention sur lui, n’empêche qu’il jongle avec l’humaine solitude. No fun : dans la série un petit rock n’a jamais tué personne, et qui résisterait

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    à un grand plaisir, les musicos vous plaquent les accords à la va-vite, z’avez droit à un petit solo de banjo, Nicks en profite pour vous faire une petite incursion dans le blues et l’on repart tous dans un petit Nick Shoulders allégro le bonco. Tears stupid tears : le morceau est de Daniel Johnson, pas vraiment un countryman, comme Nick Shoulders il a enregistré des cassettes, les couves étaient aussi de ses propres mains, il a fallu des années avant qu’une major s’intéressât à lui, avant de le laisser tomber… une carrière un peu en dessous des radars, Kurt Cobain l’a beaucoup admiré… une espèce du blues du pauvre qui n’ose pas trop ni top la ramener, un truc d’ado chagriné d’amour en simili-dépression, alors Nick traite le morceau mi-ballade, mi-je ne sais quoi…

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    Les deux derniers morceaux n’apportent rien, l’on sent la cassette ou la démo de démonstration que l’on fait circuler… par contre les cinq premiers titres éveillent l’attention…

     Damie Chad.

    *

            Voici deux mois le groupe a sorti son seizième opus. Longtemps que j’ai envie de chroniquer une de leur précédente parution, vieille de dix ans. A l’époque dès que j’ai lu le titre, sans même l’avoir écouté. Je suis impardonnable, d’autant plus qu’il s’agit d’un des Dieux grecs les plus redoutables. Que vous voulez-vous, parfois je suis inconséquent.

    SATURNIAM POETRY

    MEMORIA VETUSTA III

    BLUT AUS NORD

    (Debemus Morti Production / 2014)

             Un groupe français. Du Calvados. Se définissent comme des Théoréticians of Insane Aesthéticians : théoriciens d’un esthétisme fou. Notons que la théorétique est une connaissance qui n’a d’autre projet et expérimentation qu’elle-même. Une connaissance de la connaissance en tant que connaissance. Quant au nom du groupe Blut Aus Nord, Sang du Nord, il évoque en moi un recueil de poésie, égaré sous des empilements de cartons, dont le nom de l’auteure m’échappe, édité au début des années 70, dans une maison d’édition underground Tjernem, dont le titre Poèmes de la Dérive Entrevue au Nord peut aider à comprendre le nom du groupe autrement qu’une simple localisation géographique, si l’on part du principe poétique que le sang ne coule pas dans nos veines mais qu’il n’en finit pas de dériver en nous.

             Quant au surtitre Memoria Vetusta III il s’explique parce qu’il a été précédé en 1996 par : Memoria Vetusta I – Fathers of the Icy Age et en 2009 de : Memoria Vetusta II – Dialogue with the Stars.

    Vindsval : guitar, vocals / Thorns : drums.

             Memoria Vetusta n’est pas à prendre au sens de souvenir de vieilleries. Tout au contraindre, il vaudrait mieux l’entendre au sens de persistance de ce qui est fondateur. Tout phénomène peut être signifié sous forme de concept. Mais tout concept est inopératoire si on ne décline pas sous forme d’acte. Un coup de dés dira Mallarmé. Le terme de Poetry vient du grec poïesis qui signifie création.

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             Si Poseidon était l’ébranleur, celui qui détruit, Saturne est conçu comme sa contrepartie, il est l’impulseur, celui qui actionne. Saturne institua l’âge d’or, temps de paix et de prospérité. Le souvenir de cette époque idyllique était célébré au mois de décembre dans les jours qui précédaient le solstice d’hiver. De par son assimilation avec le titan Kronos, Saturne est aussi entrevu comme le Dieu du Temps et de la vieillesse. Du fait que Kronos perdit son titre de roi des Dieux lorsque son fils Zeus lui ravit son trône, Saturne fut souvent considéré comme un  dieu, triste, amer, néfaste.  Les Poèmes Saturniens de Verlaine qui présentent le poëte comme un être maudit né sous une mauvaise étoile évoquent l’aspect délétère de l’influence de Saturne sur l’esprit humain.  

            La couve est de Necrotor, musicien suédois qui a réalisé près de trois cents pochettes pour des albums de metal. Sa teinte mordorée peut évoquer l’âge d’or initiée par Saturne, mais aussi par son absence de brillance un monde désertique et désolé. Au premier plan, les hamadryades, nymphes des bois, portent-elles un salut un salut à la lumière qui n’a pas encore revêtu son éclat matutinal ou déplorent-elles son éclipse…

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    Prelude : vous ne savez pas ce que c’est, un son, un son qui coule, ou qui se déplace dans l’espace, laissez votre imaginaire se débrouiller avec, selon moi une fuite encore modeste, échappée de la coque disloquée d’un vieux pétrolier oublié, coulé au fond de la mer depuis des milliers d’années, une marée noire insidieuse, qui issue de très loin et d’autrefois s’en viendrait polluer nos paysages intérieurs, pourquoi ne serait-ce pas un bienfait, ne pourrait-on pas penser à un fil liquide qui tiendrait à se raccorder à nous, le noir est-il obligatoirement néfaste… ne conviendrait-il pas de le remonter afin de nous introduire en cette soute ignorée au fond de nous qui essaie de nous faire signe… Païen : nous voici parachutés en plein paganisme, pas l’historique, pas le mythologique, pas dans l’esprit des plus grands penseurs, mais dans l’âme de n’importe qui, encore faut-il qu’il ait une volonté de s’évader de soi-même. Musicalement c’est noir de chez noir, une espèce de trombe métaphysique qui vous tombe dessus, vous englobe, et vous emporte. Très loin, et pas très loin, juste garé à côté de vous-même comme la voiture au bord du trottoir, en ce point où vous êtes au centre du monde. Nulle part et partout en même temps. Les vocaux sont réduits, dans une tête jivaroïsée les pensées sont-elles pour autant rapetissées. Les vocaux sont comme ces tourbillons qui se forment sur l’eau qui coule sur une planche inclinée, au bout d’un moment sans raison apparente se forment des tourbillons qu’une célèbre théorie mathématique nomment des catastrophes, rien d’accidentel, simplement vous êtes happé hors de votre train-train habituel. Toutefois, il existe non pas un point unique de basculement  mais deux points d’intensité égale. L’Extase et l’Illumination. Celui privilégié en ce morceau est l’Illumination. Nous nous reportons-nous donc à

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    Plotin, (205 – 270) surnommé le dernier grand philosophe, ce qui n’es pas tout-à-fait vrai, sa doctrine eut maille à partir avec les gnostiques et les chrétiens. Plotin reste fidèle à Parménide qui pose l’Être en tant qu’Un, même si Platon qui a énormément influencé et inspiré Plotin a rajouté à l’Un l’Autre… L’Un est un concept, la démarche philosophique est selon Plotin le chemin qui nous permet de prendre conscience de tout ce qui en nous participe de l’Un et ainsi d’y participer non plus en ayant conscience de l’existence du Un mais en étant le Un.  Plotin aurait connu au cours de sa vie deux ou quatre (les avis divergent) ravissements… Qui ne sont pas sans rappeler ces espèces

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    d’absences poétiques durant lesquelles Virgile transcrivait en une sorte d’écriture automatique inspirée (rien à voir, avec celle des surréalistes) des passages de l’Enéide  qui s’ajoutaient, en différents point, à cette œuvre en progrès qu’était le manuscrit. Selon les lyrics ces deux points de fixation permettraient de contempler le Vide qui précédait le Kaos, Kaos ici assimilé au Démiurge gnostique, à qui nous devons l’existence et notre mort… Le dernier couplet fait référence à  la Foi. Concept chrétien par excellence. Tellus mater : guitares et roulements battériaux si compressés qu’ils semblent coagulés même si à la fin les tambours sont comme pris d’une crise de folie épileptique, le morceau n’est pas sans grandeur, nous voici à fouler le sol de la terre primordiale, fille du Kaos selon les romains, mère des Dieux qui seront issus d’elle, ce qui équivaut à la considérer comme une puissance fondamentale supérieure aux Dieux, le ravissement nous attire vers l’Un mais la terre ne serait-elle pas l’Une. Faudrait-il la mort comme le moyen d’accéder à l’Une, un ravissement qui serait de fait un enfouissement, la terre comme table d’émeraude, où le bas et le haut se confondent… aperçus vertigineux. Forhist : Forhist est aussi le titre d’un album paru en 2021 de Blut Aus Nord conçu comme un hommage au metal norvégien des années 90 à qui le courant metal doit beaucoup, l’on peut se servir de ce terme pour évoquer les temps préhistoriques, selon ce morceau le terme de ‘’primordiaux’’ nous semble davantage acceptable). Un morceau aussi long que l’Histoire. Soyons modestes, il ne s’agit pas de notre Humanité mais de l’Histoire Mythologique même si l’expression peut paraître paradoxale. Une diarrhée noire, mélodique et aventureuse, une accumulation de génériques de fin de films, le vocal perce la croûte terrestre, qui sont-elles ces entités qui creusent vers le haut, un long moment d’accalmie comme traversée d’une couche granitique, juste quelques notes de claviers, le temps de reprendre force, un dernier sursaut énergétique, elles perfusent la terre et le temps, les voici dans le jardin d’Eden dans lequel elles ne s’arrêtent pas, plus haut, toujours plus haut, elles s’élèvent comme si elles voulaient s’emparer de l’Olympe, mais leurs désirs sont plus grands, elles visent l’empyrée et au-dessus de l’orbe du monde jusqu’à Dieu et encore plus haut, vers l’Un.  Henosis : roulements, moulinets, montées en puissance, exacerbation, la chose se passe à deux niveaux en même temps, elle et lui, l’extase amoureuse, et l’autre qui étreint autre glaise que charnelle, pénétration au cœur de la physis, la terre conçue en tant que principe vivant, le phénomène ondoyant de toutes choses à vouloir être, l’autre face du Un, qui a engendré le Divin. Le chant en chœurs exultatifs, braillements du vocal, les Dieux sont nés. Metaphor of the moon : retour aux réalités, celles de nos ignorances et de notre désir de percer le mystère primal, voici la lune autre face de Saturne, si nous ne la voyons pas c’est que nous ne savons pas la voir, bien sûr elle n’est pas là, l’instrumentation comme une houle incoercible, nos yeux sont devenus pensée, aucun besoin de la présence d’un luminaire pour le voir. Un long regard sur le calme des Dieux disait Valéry. Ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui ne fait que passer. Qui n’a pas été. Qui ne sera plus. Clarissimama mundi lumina : la face de Saturne n’est pas la

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    (Saturne)

    lune. Elle n’est pas notre regard. C’est Saturne qui nous regarde. En tant que représentant du Divin. En tant que représentant de l’Un. Le monde est sous son regard lumineux et maléfique. Le Un n’est pas le Bien. Parfois nous le voyons comme un Bien. Parfois nous le voyons comme un Mal. Dans les deux cas nous voyons mal, même si ce n’est déjà pas mal de mal voir. Le Un est au-delà du mal et du bien. Comme nous quand nous sommes Un. La lumière du monde n’est pas la lumière du Un. Elle est notre lumière.

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             Une partition noire. D’un seul tenant. Une espèce d’oratorio gnostique.

    L’ensemble est peut-être plus près d’une méditation poétique que d’une écriture musicale.

             De toute beauté. Plotin ne disait-il pas que l’on n’entrevoit l’Un que par l’éclat de sa beauté.

    Damie Chad.

     

    *

             Peut-être jugez-vous les textes gnostiques fort utopiques. Changeons de fusil d’épaule. Plongeons nous dans les délices du nihilisme. Trois forces semblent se partager la psyché humaine : une force de vie, une force de mort, une force de rêve. A nous de privilégier celle dont le triomphe nous paraît le plus souhaitable. Plus loin nous lisons que le groupe refuse toute interview et toute participation aux grandes communions festivalières.

    TAETRA PHILOSOPHIA

    ABYSMAL GRIEF

    (Avantgarde Music / 2025)

    Leur site personnel débute par une condamnation à mort. N’ayez pas peur vous n’êtes pas nommément concerné. Un texte d’une dizaine de lignes, une charge sans équivoque sur la production artistique contemporaine des trente dernières années inféodées aux désidérata des réseaux sociaux. Un seul mot pour la définir : mort. D’où la logique de se détourner de la platitude de cet abîme à ras de terre.

    Le groupe a publié son premier opus en 2007. Malgré des périodes de silence celui-ci est le septième, sans compter les lives, les singles, les splits, les compilations, les EP’s… Viennent de Gênes, en Italie pour ne rien vous cacher.  

    Regen Graves : guitars, keyboards, drums / Labes C.Necrothytus : vocals, keyboards / Lord Alastair : bass.

             Je reconnais que la couve n’est guère réjouissante. Un cadavre enveloppé dans son suaire. Le fait que les pieds nus dépassent ajoutent à la nudité de la toile. Tout en haut deux insignes, peut-être ne peuvent-ils se regarder sans éclater de rire. Le premier surajouté à l’illustration est le logo du groupe. Contrairement à 99 % des marques des groupes d’obédience metal il n’est pas réalisé à partir de lettres illisibles inspirés des typographies  gothiques et uniques. Deux symboles qui parlent d’eux-mêmes, un cercueil et une espèce de chauve-souris vampirique. Le deuxième est un crucifix. L’on en profite pour relire le poème du même nom d’Alphonse Lamartine dans les Nouvelles Méditations, à l’inverse du poëte romantique, vous comprenez qu’ici il n’est pas un symbole de résurrection et de vie éternelle, mais que la seule éternité évoquée est celle de la mort. L’artwork est de Simone Salvatori que vous retrouvez aussi dans les groupes Spiritual Front et Morgue Ensemble. Un gars étrange, faites un tour sur son Instagram il y a de fortes chances que vous en reveniez plus effrayé que satisfait. 

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    Deus cornatus : si vous pensez que vous allez vous retrouver avec le Diable ou Satan tels que l’imagination populaire les représente vous êtes sur une fausse piste. Notre dieu cornu ne possède pas deux cornes au sommet de sa tête, n’en possède qu’une qu’il tient en sa main comme Roland à Roncevaux. Malgré son titre latin il appartient à la mythologie nordique, sa corne, celle d’un bélier ne lui sert pas à boire de la bière mousseuse. L’on eût aimé un objet pus rare, la conque du pâtre qui résonne dans L’Oubli de José-Maria de Heredia afin de signaler la solitude du monde déserté par les dieux, voire une majestueuse défense de mammouth enroulée autour du corps du souffleur, ne serait-ce une de ces canines géantes de plusieurs mètres de long qui ressemblent aux sabres-laser des Jidai du Seigneur des Anneaux… Heimdall, le deus Cornatus des vikings est censé souffler dans sa trompe pour

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    signaler l’ouverture du Ragnaröck, le commencement de la fin du monde… Musique d’église, un orgue et des fidèles qui chantent en chœur, très vite l’orchestration devient rythmiquement plus rock, mais l’orgue ne se résout pas à lâcher prise, il impose une espèce de riff cyclique qui ne lâchera jamais prise, le vocal un peu sépulcral s’élève, il ne parle pas de mort, il édicte d’une voix ferme des conseils, pour mener  sa vie,  ne pas avoir peur, lutter, affronter la solitude, une guitare aigüe souligne ces propos, le rythme s’accélère en tournant tourne sur lui-même, comprendre que la nature est soumise à un cycle qui vous amène inéluctablement à la mort, c’est la loi de la nature, de ce qui se dévoile sous forme de phusis, dont le mouvement final est symbolisé par l’image plus accessible  du souffleur cornatus, le dieu des funérailles. Dépourvu de toute transcendance. Taetra philosophia : nous traduirions par ‘’philosophie horrible’’ ou ‘’sagesse répugnante’’, mais ici il n’est pas question de connaissance au sens strict du terme, il ne s’agit plus de penser, mais de faire, d’acter, de réaliser. Dans les cas extrêmes, lorsque l’on ne sait plus quoi faire, le mieux est de se conformer à la coutume, ou du moins à une coutume, le deus cornatus que nous avons évoqué sous sa forme nordique remonte par-delà le néolithique, au paléolithique. Le mort s’étant éloigné de la vie un acte rituel symbolisera la notion de séparation, sous différentes formes. La manipulation d’un cadavre n’étant pas particulièrement plaisante puisqu’elle nous confronte à notre propre mortalité l’on comprend mieux le sens de l’adjectif latin, qui correspond à cette idée que si notre mort ne concerne que nous, puisqu’au final elle est la dernière chose qui nous appartienne définitivement, elle est aussi actée par les vivants sous forme d’une réappropriation collective, car les autres ressentent aussi cet acte de séparation que nous avons effectué comme un amoindrissement de leur pouvoir collectif sur l’unicité d’un individu désormais considéré comme un traître, un déserteur qu’il convient de ré-amarrer à la communauté humaine… Reprise de la moulinette riffique et la voix pleine d’entrain comme si elle essayait d’expédier le plus rapidement possible une réalité difficile à supporter, nous sommes dans une église, les choses ne sont pas très claires, l’atmosphère est obscure mais inéluctable. Des voix surgissent et se taisent, infatigable la machine rythmique semble s’arrêter, mais elle reprend, la voix de plus en plus forte, des chœurs pour accompagner l’opération, la tombe ouverte, le couvercle du cercueil ôté, le suaire déroulé, les mains à la recherche des os, qui seront déposés dans une urne, la tombe violée, le repos du mort bafoué, la trahison du prêtre. La musique s’arrête brutalement, le rituel est accompli. Ambulacrum luctus : nous sommes tous des marcheurs, ceux qui marchent sous la terre et ceux qui marchent dessous, mais tous, morts et vivants, marchons vers notre dissolution future, chacun depuis le lieu qu’il occupe. La ritournelle reprend sur un  rythme plus lent, les instruments de concert et la voix gravissime par-dessus rajoute un peu de cendre sur le chemin. Dans le suaire le corps se décompose, il marche sans se presser vers sa dissolution. Est-ce pour cela que le maître de cérémonie a comme envie de cracher, la glotte baignée de son vomi. L’est sûr que malgré nos pérégrinations dans des salles obscures nous nous dirigeons vers la mort,  nous mourrons seul, la musique dodeline de la tête comme le serpent qui s’apprête à vous frapper, même les os s’effritent et deviennent poussière, les instruments déraillent, un peu comme des chevaux qui sentent l’écurie, ils s’affolent, ils rigolent, ils savent où ils vont, tant pis, ils s’y précipitent la tête la première, seraient-ils devenus fous, un rire absurdement sardonique retentit comme un dernier adieu à notre monde… Qui se souviendrait de nous… Si vous étiez une rumeur, un écho dans un couloir vide, sachez qu’elle s’est éteinte lentement. Mais sûrement. Lumen ad urnam : instrumental. Que voulez-vous ajouter de plus à une histoire qui est déjà finie puisque vous êtes encapsulé dans votre urne votre turne mortuaire de glaise cuite. Normalement l’on ne devrait entendre aucun bruit. Mais est-ce un dernier cadeau de la part de vos amis qui se seraient cotisés pour vous offrir en souvenir de vous une belle messe, ben non, juste un peu de lumière hasardeuse qui tombe sur votre urne oubliée dans un vieux cimetière, ce n’est pas un dieu qui darde sa prunelle sur votre étui pour se pencher sur votre cas. Intile de frémir d’aise. Il n’est personne, ni Dieu, ni homme qui s’occuperont de vous. Peut-être sont-ils tous déjà morts comme vous, ou alors ils sont en train de glisser plus ou moins vite vers leur propre trépas. Corpus mortuum : doom-rock. Doom parce que la mort, rock parce que l’on vous emmène en visite. Un conseil n’y allez pas, déjà rien que le chant sépulcral vous saperait le moral. Des déglutis morbides, avec au loin des chœurs de moines qui s’obstinent à vous rappeler la tristesse du monde privé de Dieux. Ils insistent méchant, vous décrivent l’ossuaire, les derniers relents des charognes mortuaires qui s’en viennent effluer vos narines dégoûtées, les crânes empilés, les fémurs croisés, la puanteur, le flux musical se tait en douceur, il ne faudrait surtout pas vous tirer de vos songeries funéraires. Se nourrir des fragrances de la pourriture des morts ne vous rendra pas immortels. Les morts qui pourrissent deviennent-ils mauves ou violet de la couleur des perles des gerbes funéraires que l’on dépose sur les tombes, je n’en sais rien, mais cette couleur nous éloigne du Divin… Speculum fractum : l’on

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    dit que la voix de certaines cantatrices cassent le cristal, ce n’est pas la voix de la Malibran qui ouvre le morceau mais le ton péremptoire de l’officiant de la cérémonie qui réduit en poudre la moindre parcelle d’une hypothétique survie, les fantômes, les revenants, n’existent pas, nul ne revient, point de marche arrière. La musique qui tourne sur elle-même reprend la parole à sa manière, celle d’un rouleau compresseur impavide, mais le maître des ballets vous traduit le jeu de la machine arrasante, s’il vous semble que vous avez aperçu un signe, un phénomène étrange et bizarre qui pourrait laisser croire la possibilité que quelque chose d’inconnu vient d’avoir lieu, que sais-je, un frémissement de cadavre, une voix d’outre-tombe, pas de panique, pas d’espoir, vous vous trompez, erreur monumentale, tout cela n’est qu’un ramassis d’illusions suscitées par vos sens trompeurs et trompés, suit un bourdonnement, quelques souffles, quelques bruissements, des ondées célestes d’orgue viennent beurrer la biscotte du rêve, mais la voix chuchote, elle vous avertit que certains soulevés par des espoirs insensés tiennent de mystérieux propos, la musique s’épanouit, ce qui doit être compris doit être énoncé clairement, il existe des tas de doctrines, que les dieux vous rendront la vie, que votre âme peut s’élever jusqu’à se blottir bien au chaud dans l’orbe ensoleillé du Divin, que le Nirvana vous attend, que votre âme migrera dans un animal, dans un bébé qui vient de naître, qu’un jour vous reviendrez et que vous revivrez exactement la même vie que vous avez déjà vécue ou une autre, tout cela se résume en un seul mot : foutaises ! Futilités ! N’y croyez pas : quand vous êtes mort, ce n’est même pas pour toujours, encore moins pour une éternité, c’est tout simplement que vous êtes mort. Lamentum : après une telle volée de bois vert vous ne vous étonnez pas qu’il n’y ait plus rien à dire, un instrumental suffira amplement, Abysmal Grief vous offre un lot de consolation, un lamento, un bref lacrymal pour panser la blessure qui vous accable – à moins que vous ne soyez une âme forte – un lamento subito. Se donnent du mal, belle musique, belle instrumentation, pas joyeuse mais comme des coups de vent pour chasser les ondées, comme des bisous sur le genou à un enfant que l’on veut calmer…

             Désolé de vous assener le feu brûlant du nihilisme dans votre comprenette. Je n’y suis pour rien. C’est la faute d’Abysmal Grief !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 692 : KR'TNT ! 692 : ANTON NEWCOMBE / EARLY JAMES / PERE UBU / DUKE GARWOOD / ALBERT WASHINGTON / ALICIA F ! / APHONIC THRENODIC / HOFFA / GENE VINCENT

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 692

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    29 / 05 / 2025

     

     

    ANTON NEWCOMBE / EARLY JAMES /

    PERE UBU / DUKE GARWOOD /

    ALBERT WASHINGTON

    ALICIA F !  / APHONIC THRENODIC

    HOFFA / GENE VINCENT

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 692

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

    - Massacre à la ronronneuse

    (Part Three)

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             Aux grandes histoires de chaos, de sex and drugs and rock’n’roll que sont celles des Stones, de Jerry Lee Lewis, des Stooges, des Pistols et des 13th Elevators, il faut désormais ajouter celle du Brian Jonestown Massacre, et plus précisément d’Anton Newcombe. Jesse Valencia (avec son livre Keep Musil Evil) et Ondi Timoner (avec son film Dig!) en témoignent de façon assez spectaculaire. Même trop spectaculaire dans le cas du film. Il n’en demeure pas moins que l’histoire du Brian Jonestown Massacre (qu’on va simplifier par BJM) est celle d’un joli bordel.

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             Au commencement était le verbe, celui de Brian Jones. Anton Newcombe ancre le groupe dans un esprit résolument sixties. D’ailleurs son tambourine man Joel Gion porte les superfly shades que porte Brian Jones dans le clip de «Jumping Jack Flash». Au commencement, tout le monde, y compris les Dandy Warhols, chante les louanges du BJM. À sa sortie en salle, Dig! fit sensation, même si on ne comprenait pas qu’Ondi Timoner ait pu tourner des kilomètres de rushes sur des groupes aussi peu excitants que les Dandy Warhols et le BJM, alors qu’elle disposait d’autres grosses poissecailles californiennes, du type early Lords Of Altamont ou Dwarves. Pendant une demi-heure on pataugeait dans une gadouille de bad movie, on croisait beaucoup trop de personnages aux identités incertaines. Avec Keep The Music Evil, Jesse Valencia passe un temps fou à réparer les dégâts en donnant des informations. D’ailleurs l’analyse descriptive du film occupe un bon tiers de son livre, c’est-à-dire une centaine de pages. Malgré tout cet amateurisme cinématographique, on reste en alerte, car non seulement les BJM ont du son, mais ils arborent les oripeaux qui firent la grandeur mythique de Brian Jones, énormes rouflaquettes, guitares Vox, tambourins, franges de cheveux, bug eye shades et sens aigu du psyché Satanic Majesties.

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             Très vite, Ondi Timoner centre son film sur Anton Newcombe, un brun aux cheveux raides qui écrit des centaines de chansons, qui joue de tous les instruments, qui ne pense qu’à la musique et qui frappe violemment ses musiciens quand ils font des fausses notes. Il est l’œil du cyclone. Grâce à la progression du film, on découvre peu à peu son envergure, ses drogues et ce chaos permanent qu’il s’ingénie à instaurer. Anton Newcombe n’a rien, pas d’argent, pas de maison. C’est un SDF. Le portrait est si bien fait qu’il chasse très vite les mauvais souvenirs qu’ont pu laisser ses albums. Il faut bien dire qu’on ne se relève pas la nuit pour écouter Strung Out In Heaven. On gardait le souvenir d’un rock sixties un peu mou du genou, alors qu’Alternative Press encensait le groupe. Dans le film, les extraits de concerts californiens sont extravagants. Anton Newcombe n’hésite pas à se présenter comme le next big thing. Sur scène, la ligne de front du BJM comprend trois guitaristes et Joel Gion au tambourin. Ils détiennent le pouvoir suprême. Leur son est raunchy. Attiré par le fromage, le business accourt au Viper Room de Los Angeles. Mais Anton opte pour cette forme de chaos ultime qu’on appelle le sabotage. Il vire ses guitaristes et Joel Gion qui avoue en rigolant avoir été déjà viré à 21 reprises. Pour Anton, c’est le chaos ou rien. Pas question de vendre son cul à ces majors qu’il hait profondément. No sell out. Il n’en finit plus de marteler «I’m not for sale !» Les gens d’Elektra étaient venus lui proposer un contrat d’un million de dollars. Il préfère saboter le show. C’est là où ce mec devient fascinant. 

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    Greg Shaw

             Par contre il s’entend bien avec Greg Shaw, le boss de Bomp!. Aux yeux de Shaw, Anton Newcombe est une sorte de prophète, pas un jerk. Anton accepte d’enregistrer son prochain disque sur Bomp!. En échange, Greg Shaw loue une maison à Los Angeles pour le groupe. C’est la fameuse Larga House qu’Ondi Timoner filme en long et en large. L’épisode Larga House renvoie aux grands mythes des maisons rock’n’roll : la villa des Stones à Villefranche-sur-Mer, la maison du MC5 à Ann Arbor, la ‘Woodland Hills house’ du Magic Band, sur Ensanada Drive. Ondi Timoner va rentrer dans cette maison avec sa caméra et ramener quelques-unes des plus grandes images de l’histoire du cinéma rock. Elle surprend Matt Hollywood au réveil : il s’empare immédiatement d’une guitare, avant même d’avoir bu un café. Pas de meubles. Pas d’hygiène. C’est une party-house. Des gens comme Harry Dean Stanton y traînent. C’est là que le BJM enregistre l’album Give It Back. Ces coqueluches de Capitol que sont les Dandy Warhols viennent même y faire une séance photo, histoire de s’encanailler. Voilà tout le paradoxe du film : les membres des deux groupes sont amis mais tout les sépare. Chaque fois qu’Anton Newcombe écrit une chanson, il écrase Courtney Taylor par son génie de songwriter. Les Dandy Warhols sont dans le carriérisme et le BJM dans le no sell out. Anton Newcombe a une classe que Courtney Taylor n’aura jamais. On l’entend clairement. On sait à quel point les albums des Dandy Warhols sont mauvais. Il faut voir Anton coiffé de sa toque en fourrure et les joues mangées par d’énormes rouflaquettes déambuler dans les rues de New York en patins à roulettes et se casser la gueule. Une vraie dégaine d’Elvis trash, vêtu de blanc et le visage dévoré par d’immenses lunettes à verres jaunes. Il veut entrer dans une fête où jouent les Dandy Warhols mais la grosse à la caisse le fait dégager. Bizarrement, Ondi Timoner insiste beaucoup sur les Dandy Warhols, et leur côté putassier, en montrant notamment des extraits des mauvais clips MTV. Leur musique frappe par son insignifiance. Ils tentent même de réinventer la Factory à Portland parce qu’ils ont le mot Warhol dans le nom de leur groupe. Ondi Timoner nous montrera aussi leurs mariages et on entendra même les membres du groupe dire qu’il vaut mieux avoir la tête sur les épaules pour pouvoir payer les factures. De toute évidence, le conformisme des Dandy Warhols sert à mettre en valeur le génie trash d’Anton Newcombe.

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             Le clou du film, c’est la tournée américaine du BJM, qu’Hector Valencia surnomme The Tragical Mystery Tour. Suivi par l’équipe de tournage, ils roulent à travers les USA à bord d’un van et donnent des concerts improbables. À Cleveland, ils jouent dans le local du parti communiste pour dix personnes. C’est le sommet du trash. Des mecs tapent sur les musiciens. Ils embarquent Joel Gion dans un coin pour le tabasser. Chaos total. Sur la route, Anton fume de l’herbe et de l’héro pour se maintenir éveillé et pouvoir continuer à conduire, sans permis, bien sûr. À Homer, en Georgie, ils tombent sur un contrôle. Permis ? Pas de permis et les  flics ventripotents trouvent de l’herbe dans le van. Ondi Timoner filme tout ça. Joel Gion se marre. Il ne fait que ça tout au long du film, se marrer. Anton Newcombe va au trou et Greg Shaw le fait sortir. Mais le groupe explose. Une fois de plus.

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             Quand TVT Records signe le groupe, on envoie Joel à la place d’Anton à New York. Le mec qui tente de manager le BJM a la trouille qu’Anton fasse tout foirer une fois de plus. Derrière ses grandes lunettes de Rolling Stone, Joel est plié de rire. Il signe les paperasses qu’on lui présente. Lors de la sortie du film en salle, tout le monde se marrait, comme s’il s’agissait d’un film comique. L’autre grande scène riveuse de clou du film est celle où Anton fait monter Courtney Taylor dans une bagnole pour lui faire écouter «Not If You Were The Last Dandy On Earth» sur l’auto-radio. Taylor est sidéré par le son du BJM. C’est Matt Hollywood qui chante ça. Comme Brian Wilson, Anton s’enferme dans son univers. Il passe à l’héro et plonge dans un maelström musical permanent, il compose et expérimente, enregistre des bandes et des bandes qu’il stocke dans des boîtes et qu’il oublie. C’est l’époque de Strung Out in Heaven, un album un peu ennuyeux qu’il faut cependant réécouter. Anton finit par virer tous les musiciens. Il repart en tournée avec sa sœur qui chante comme une casserole. Un mec du public l’insulte, alors Anton lui dit : «Approche, si t’es un homme !». Le mec approche et Anton shoote dans sa tête comme s’il shootait dans un ballon de foot. En pleine gueule ! C’est d’une rare violence. Les flics le coffrent pour agression. Chaos, suite et jamais fin. Enchaîné et enfermé dans une cage, Anton continue d’éructer. Il crache sur le music business et sur tous ces fucking assholes qui ruinent la musique.

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             De son côté, Jesse Valencia révèle dans son livre que les avis sur le film sont partagés. Tout n’est pas aussi automatique qu’on veut bien le croire. Ondi Timoner est persuadée d’avoir rendu un grand service au BJM : partout où passe le film, les gens achètent les disques du BJM - The record stores sell out - Mais Anton Newcombe ne partage pas du tout l’enthousiasme d’Ondi Timoner. Aussitôt après la sortie du film, Anton balançait ça sur le site du BJM : «Je m’investis beaucoup dans ma musique, je l’ai toujours fait et j’espère que le film est assez clair là-dessus. Mais quand j’ai vu le résultat final, c’est-à-dire le film tel qu’il est sorti, j’ai été choqué. Il résumait plusieurs années de travail acharné à une série de bagarres et d’incidents sortis de leur contexte, avec en plus des mensonges flagrants et des mauvaises interprétations des faits réels. J’espère que les gens qui verront ce film sauront quoi en penser.» Jeff Davies est du même avis. Il dit que ce fut très pénible les deux premières fois où il est allé voir le film en salle. Ça ne correspondait pas du tout à la réalité - It was so untrue - Davies dit qu’Ondi Timoner s’arrangeait pour filmer en cachette des plans de shooting up d’héro ou de baise - Elle te parlait et tu remarquais, à l’autre bout de la pièce, une caméra planquée sous un chapeau - Betsy Palmer qui faisait tout pour ramener le focus sur la musique et non sur les punch-up fut aussi déçue par le film : elle voulait que le film montre le processus créatif du BJM. Elle est furieuse, car le film s’achève avec la désintégration du groupe, alors qu’en réalité, le BJM continuait de tourner et de travailler. Ce dont se sont aperçus tous ceux qui continuaient d’acheter les albums. Les albums sonnaient plutôt bien.

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    Ondi Timoner

             Il n’empêche qu’en tant que cinéaste, Ondi Timoner s’en sort avec les honneurs. Quels que soient les avis, le film continue d’échauffer les cervelles, et c’est bon signe. Jesse Valencia avoue qu’il découvre de nouvelles choses à chaque fois qu’il revoit Dig! C’est parfaitement exact. On peut revoir ce film de loin en loin et on découvrira toujours de nouveaux détails, ou des choses mal interprétées auparavant. Aux yeux de Jesse Valencia, Dig! se situe au niveau des grands classiques du cinéma rock. Il cite comme exemples Don’t Look Back, Gimme Shelter et The Kids Are Alright. Il indique aussi qu’Ondi Timoner a dédié son film à Greg Shaw, rappelant au passage que le BJM fut le dernier groupe dont s’était occupé Shaw avant de casser sa pipe en bois - Shaw remained the BJM most faithful champion until his death in 2004 - C’est en 2005, lorsque le film est sorti sur DVD que le BJM est devenu culte. Les places de concerts s’arrachaient en deux heures. Voir le BJM à Paris était devenu impossible. Anton continuait pourtant de grogner : «Ce film raconte une histoire et cette histoire n’est pas vraie. J’ai été arnaqué. Je pense qu’elle aurait pu faire un grand film. Quel gâchis !» Furieuse, Ondi Timoner répond par interview interposée : «Il n’en finit plus de m’insulter. Je ne supporte plus d’entendre son faux accent anglais !»

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             Jesse Valencia indique qu’il est devenu fan du BJM en voyant le film, fasciné par la personnalité ‘abrasive et charismatique’ d’Anton. Alors il s’est mis à écouter les disques, à aller voir le groupe sur scène, puis il s’est lancé dans la rédaction d’un livre qui est en fait un pensum extraordinaire, une mine d’information sur le plus underground des groupes californiens. On peut considérer cet ouvrage comme l’œuvre d’un fan et la profondeur de sa perspicacité rejoint celle d’un Richie Unterberger. Tout est ruminé dans le moindre détail. Les notes de bas de pages ralentissent la lecture mais n’en finissent plus de ramener des détails à la surface d’un océan d’informations.

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    Joel Gion

             Joel Gion fait très vite son apparition dans le groupe en tant que God of Cool & party animal - I was really really into being fucked up back then - Joel affirme que personne ne pouvait l’égaler au petit jeu du fuck-it-up. À l’époque de la sortie du film en salle, nous étions nombreux à penser qu’il volait la vedette à Anton Newcombe. Le God of Cool se marrait quand Newcombe s’énervait.

             Valencia revient longuement sur l’héro qui selon lui a failli détruire le groupe. Un témoin raconte que the Larga House was a train wreck, c’est-à-dire le désastre d’un train qui a déraillé, avec un Anton qui ne se lave plus et qui ne change plus de vêtements. D’ailleurs, on le voit un peu allumé à un moment donné dans le film, avec des rouflaquettes qui ont doublé de volume. ‘Anton was pretty far gone’, ajoute Dawn Thomas. Valencia collecte aussi tous les récits d’incidents, allant un peu dans le même sens qu’Ondi Timoner : bon d’accord, il est bien gentil le rock psychédélique, mais les gens s’intéressent beaucoup plus aux scènes de violence. À lire le book de Valencia, on finit aussi par croire qu’Anton Newcombe passe son temps à se battre et à se fâcher avec les gens de son entourage. Des shootes éclatent quasiment à chaque page. Dans une scène que décrit minutieusement Valencia, on voit Anton pisser sur le blouson de Dave Deresinski, le premier manager du groupe.

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    Matt Hollywood

             Le livre ramène aussi quantité de détails sur le Tragical Mystery Tour. Les membres du BJM en ont tellement marre du despotisme d’Anton qu’ils profitent de son sommeil pour se tirer en douce avec le van et le matos. Mais un concert du BJM est booké à Austin, alors Anton monte seul sur scène et forcément le public gueule, ce qui le fout en pétard. Malgré tous ces revers de fortune, Anton réussit miraculeusement à maintenir le cap. Sa volonté dit un témoin lui permettait de surmonter tous les obstacles - It was the most superhuman feat I’ve ever seen - C’est là où il devient spectaculaire. Les gens le voient même comme une sorte de Raspoutine, charismatique, avec des zones d’ombre, presque un personnage de fiction. Il finit par ne plus porter que du blanc. Et dès qu’il signe un nouveau deal avec TVT, Anton achète des tas d’instruments : trois douze cordes, un Hammond B3, des guitares Vox, des sitars, un kit Pearl Ludwig et avec sa toque en fourrure, il se donne des airs de Charles Manson. Pendant qu’il dépense sans compter, Joel et Matt doivent se contenter de 20 $ par semaine. Pas de voiture. Ils sont coincés dans la maison d’Echo Park qu’Anton transforme en studio. Avec le temps, Joel est devenu fataliste : il a fini par comprendre qu’il ne gagnerait pas un rond dans le BJM. Anton récupère tout. Kate Fuqua qui séjourne un peu à Echo Park à l’époque raconte qu’Anton prenait tellement de drogues qu’il lui arrivait de perdre tout contrôle : il pouvait subitement bondir par-dessus la table pour sauter à la gorge d’un mec et tenter de l’étrangler. Mais Greg Shaw reste confiant : «Pourquoi auraient-ils réussi à tenir tant de temps pour finir par se détruire ? Impossible ! Ça voudrait dire qu’ils ressemblent à tous les autres groupes.»

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             Puis Anton s’installe dans une maison sur Lookout Mountain, à Laurel Canyon, une maison où avait vécu LeadBelly. On trouve aussi dans ce livre les petites frasques du record business, incarné ici par un nommé Dutcher qui pendant qu’Anton et Joel font la manche dans la rue pour gagner de quoi s’acheter à bouffer et des clopes, se paye un voyage de noces d’un mois en Europe avec sa femme Debbie. Dutcher dément, bien sûr. Il rétorque en accusant Anton d’avoir claqué tout le blé en dope. Parmi les gens qui gravitent autour d’Anton, on retrouve Bobby Hecksher et Peter Hayes. Bobby voudrait bien jouer avec le BJM, mais il arrive au moment où le groupe sombre dans la déprime, alors il va monter les Warlocks. Lors de cette même répète, Peter Hayes monte le Black Rebel Motorcycle Club. Quand un mec qui se croit malin demande à Anton s’il va aller voir le Black Rebel Motocycle Club sur scène, Anton lui répond que Peter Hayes a appris à jouer de la guitare avec lui - Know what I mean ?  I’m going to the pub to have a pint ! - Ces deux groupes doivent tout à Anton, notamment leur son et leur état d’esprit. Valencia dit aussi que Moon Duo s’inspire directement de ce son - That droning driving psychedelic rock sound.

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             Quand Anton perd tout, son groupe, son manager, son label, son père et son matériel, il redémarre à zéro avec l’EP Zero. On retrouve ces cuts sur l’album Bravery. Témoignage fascinant aussi que celui d’Ed Harcourt qui est accosté dans la rue par un maniaque aux yeux ronds comme des soucoupes : Anton lui demande de venir faire des voix sur un cut, il a besoin d’un British singer. La séance dure toute la nuit, Anton et Ed s’engueulent, et au matin Anton raccompagne Ed à son hôtel.

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             Valencia revient assez régulièrement sur le line-up du BJM, mais on a un peu de mal à suivre. Il semble tout de même qu’à une époque Anton ait réussi à stabiliser un line-up avec Don Allaire, Frankie Teardrop, Rob Campanella et Ricky Maymi. Mais les gens continuent de le voir comme un mec insupportable, jamais content, qui se plaint des éclairages et du son, qui engueule ses musiciens et qui insulte le public. Il annule encore des concerts, et se barre dès que les gens commencent à le huer. Il réalise à un moment qu’il tourne en rond aux États-Unis. Sick of America. Il s’est installé à New York et il sent que ça lui tire sur la couenne. Il ne veut plus non plus se voir rattaché à l’image que donne Dig! du BJM, l’image d’un groupe stupide, violent et drogué. Dès qu’un journaliste mentionne Dig! dans une interview, Anton se barre. C’est là qu’il décide de changer d’environnement. Direction l’Europe. En 2008, il s’installe à Berlin.

             Il commence par arrêter de boire. Pas facile - J’ai vite compris que j’allais crever si je continuais à boire, et ce n’était pas mon intention de finir comme ça. Pourtant j’adorais être pété du soir au matin, mais à la façon d’un cowboy, où comme le dit Sinatra, ‘La fête continue, let’s all drink Martinis forever.’ Ça n’avait pas grand-chose à voir avec le rock’n’roll - Mais même sobre, ses proches le perçoivent mal - Ce n’est pas qu’il ait changé, he was a sober dick, c’est-à-dire un con sobre. Pour son entourage, Anton est cinglé, qu’il soit à jeun, pété ou sous héro. C’est la même chose.

             Tout ceci n’en finit plus de jeter des éclairages sur l’œuvre d’Anton Newcombe, l’une des œuvres majeures du rock moderne. Un certain Alan Ranta déclare que le génie d’Anton Newcombe est palpable dans la période 93-03 du BJM. Pour lui, certains cuts figurent parmi ‘the finest experiences of rock’n’roll’.

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             Tiens on va faire un petit break et entrer dans le rond de l’actu : le BJM est à la Cigale, alors pas question de rater ça. Tu viens Jean-Yves ? Oui ! Anton Newcombe a pris du bide, et il planque ses cheveux blancs sous un grand chapeau. Il a deux guitaristes avec lui et le sosie de Brian Jones en bug eye shades à la basse. T’as toute la magie du BJM dès le «Maybe Make It Right» d’ouverture de set, mise en place impeccable, vitesse de croisière immédiate, et t’as ce «Vacuum Boots» qui suit et qui

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    sonne comme un hit des sixties. La bonne nouvelle est que Joel Gion est aussi là, et que, comme d’usage, il ne sert strictement à rien, il sourit et claque son tambourin sur les fantastiques heavy grooves californiens qui se succèdent. Il ne se passera rien de plus que tout ce que tu sais déjà du BJM, mais tu savoures chaque seconde de BJM, car tu sens vibrer les racines en toi, c’est un son qui te parle et que joue sous tes yeux l’une des dernières grandes rock stars. On lui passe très vite une Vox douze cordes. Quand il part en solo psychédélique, il se rapproche de son Brian Jones et ils font leur petit cirque au fond de la scène en tête à tête. Sacré Anton, même ventru, il

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    continue d’avoir de l’allure. Tous ces grooves se mettent merveilleusement en place. Il les chante un par un, il va en chercher des plus anciens comme le «Vacuum Boots» et des plus récents comme «Do Rainbows Have Ends». Il aménage des grandes zones de vague à l’âme entre chaque cut, et fait semblant de s’interroger sur la suite. Il semble être devenu extrêmement pacifique. Il ne distribue plus des coups de poing dans la gueule des gens comme avant. Dommage, ça avait du charme.

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    Ils font même monter sur scène le mec des Big Byrd qui jouait en première partie. Ce set est à la fois un événement et un non-événement. Diable comme la Cigale est belle, diable comme les parisiens aiment à surfer sur la tête des gens, diable comme la bière est bonne au bar après le set et diable comme les T-shirts à l’effigie de Brian Jones sont chers, mais comme ils sont beaux, diable comme la foule est dense et diable comme la scène est haute, diable comme les grooves te caressent la peau, et diable comme tu aimerais que le BJM joue jusqu’à la fin des temps, diable comme «When The Jokers Attack» a pu garder toute sa candeur virginale, diable comme tu te sens seul sur le trottoir à la sortie. Tu repars avec tes fantômes.

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    Signé : Cazengler, Newcon tout court

    Brian Jonestown Massacre. La Cigale. Paris XVIIIe. 20 mai 2025

    Jesse Valencia. Keep Music Evil. The Brian Jonestown Massacre Story. Jawbone Press 2019

    Ondi Timoner. Dig! DVD 2004

     

     

    L’avenir du rock

    - Early n’est pas en retard

             Histoire de rigoler un bon coup, l’avenir du rock va voir un psy.

             — Allongez-vous sur le divan, avenir du rock.

             Le psy s’assoit un peu en retrait. Il attend. Une longue minute passe. Puis deux...

             — Je vous écoute, avenir du rock...

             — Ah c’est à moi de parler ? Je croyais que vous alliez me poser des questions.

             — En vertu de mes principes éthologiques, je ne pose pas de questions. Ce serait prendre la place du père. Vous pourriez souffrir du complexe d’intrusion. Parlez-moi de vous...

             — J’ai tous les défauts. Je suis une vraie catastrophe...

             — Les défauts élaborent l’image spéculaire de vos qualités...

             L’avenir du rock ne pige rien à ce que raconte ce con, mais il poursuit:

             — Je suis égoïste, et même un gros porc d’égoïste, je suis malveillant, jaloux, tordu, raciste, avare, macho, envieux, pourri, colérique, paresseux, obsédé sexuel, libidineux, dépravé, frimeur, menteur, lâche, hypocrite, vous zavez pas idée, mytho et miso à un point qui me dépasse, et des fois je me demande si je suis pas homophobe, mais comme j’adore Ziggy Stardust, ça me rassure, vous voyez le truc ?    

             — Poursuivez, je vous prie...

             — Sais pas si l’orgueil est un défaut ou une qualité, mais on me l’a souvent reproché, notamment toutes mes ex. C’est pas fini ! Chuis un gros ringard, un bas du front têtu comme une bourrique, mais le plus grave, c’est le côté ténébreux, suis sournois comme une grosse araignée, superficiel comme un clerc de notaire...

             — Tout cela est assez banal. Quel est le pire défaut selon vous ? Celui que vous n’acceptez pas ?

             — Une ex m’a dit un jour, au moment du coït : « Tu pues de la gueule ! ».

             — Brossez-vous les dents. Pendant que votre ego peine à pousser son rocher sisyphien vers le sommet, votre alter ego couve les œufs d’or de vos qualités. Vous les connaissez certainement...

             — Une seule : la ponctualité ! Suis jamais en retard !

             — Comment vous représentez-vous cette représentation ?

             — Toujours early ! Early James, bien sûr !

     

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             Alors ça c’est une bonne surprise ! Un petit Alabama boy débarque en Normandie et vole le show. On peut dire qu’il a la main leste. Pouf, ni vu ni connu. Il joue en première partie et on se fait vraiment du souci pour les Lowland Brothers qui vont devoir jouer après lui. En une petite heure, il a mis le club dans sa poche.

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    On voit rarement des mecs aussi brillants. Artistiquement, il est complet. Voix et poux. Il gratte sa Tele comme un beau diable, il va chercher la craziness country, il tape des pointes de vitesse et peut rivaliser de fluidité avec James Burton et Larry Collins. Côté voix, il tape dans un baryton de type Nick Cave, mais en nettement plus fruité, plus élégiaque, plus technicolor. Early James est LE nouveau crack du boum-hue, il devrait faire des ravages chez les becs fins. Ses compos montent droit au cerveau, et quand il part en solo, il file droit sur l’horizon. Il gratte avec un onglet de pouce et tiguilite mille notes à la seconde, sans même jeter un œil sur son manche. Il tape dans tous les registres, le dirt boogie d’Alabama, l’heavy blues d’Alabama, le Southern Gothic d’Alabama, enfin tout ce qu’on peut bien imaginer. Il n’a pas l’air de connaître le mot limite. Par l’extrême beauté de ses compos, par la force de sa présence scénique et par sa technique de picking, il sort du lot. Sa dimension artistique est réelle. Early James est un géant.

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             Un géant sans doute timide, car il n’est pas d’un abord facile. Il enregistre sur le label de Dan Auerbach, mais il est d’accord sur le fait qu’Auerbach transforme le son des Blackos. S’il connaît Matt Patton ? Oui, bien sûr. Il évoque aussitôt les Drive-By-Truckers. Il vit dans ce monde-là, le nouveau monde des cracks du Deep South. Même s’ils sont blancs, ce n’est pas grave, l’essentiel est qu’ils perpétuent cette tradition issue de Muscle Shoals.

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             Sur scène, deux mecs des Lowland Brothers l’accompagnent : Max (basse) et Hugo (beurre). Pas de problèmes, ils jouent comme des vieux pros. L’Early tape surtout des cuts tirés du troisième album, Medium Raw, notamment «Steely Knives», enlevé en mode fast country, ou encore «Gravy Train» et «Tinfoil Hat» qu’il tape vers la fin du set et qu’il charge bien de la barcasse. Il articule tout ça avec les arpèges du diable. On se re-régale de ce «Gravy Train» qu’il emmène la gueule au vent. Encore des retrouvailles avec «Rag Doll» qu’il agrémente au gras de cabaret incertain, mais il arrondit les angles avec des variantes roundy. Il passe à l’heavy

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    country avec «I Could Just Die Right Now», il l’arrange à la traînasse du singing the blues, il reste à la fois intense et cool as fuck. Il passe à l’heavy doom d’Alabama avec «Dig To China», il peut descendre dans l’heavyness de la meilleure espèce, avec les vieux ressorts du seventies blasting. Il termine en mode heavy blues-rockalama avec «I Get This Problem», il claque son cloaque à la mode ancienne. Doté d’une présence vocale inexorable, il groove dans le dur d’Alabama, mama.

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             Ses albums sont là pour rappeler qu’Early james est un touche-à-tout de génie. Sur Strange Time To Be Alive, il peut faire le white nigger («Racing To A Red Light», heavy gloom d’Alabama qu’il place en cœur de set), il tape le Big Atmospherix au plus haut niveau («My Sweet Camelia», puissant dans les ténèbres), il fait aussi du cabaret d’Alabama («Pigsty», pur jus de round midnite), les Beautiful Songs n’ont aucun secret pour lui («Splenda Daddy» et «Wasted & Wanting», qu’il arrose de parfum des îles, avec un chant incroyablement raw to the bone). Il sait aussi taper un

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    duo d’enfer («Real Low Down Lonemome») avec Sierra Powell. Il profite d’ailleurs de l’occasion pour y claquer des espagnolades d’Alabama. Il regagne la sortie avec le captivant «Something For Nothing» - I just want something/ For nothing/ Some kind/ Of strange alchemy - Te voilà conquis.

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             On peut même remonter sa piste jusqu’au premier album, Singing For My Supper, un Nonesuch de 2020. Il se pourrait bien que ce soit son meilleur album. Il met une grosse machine en route dès «Blue Pill Blues». Il a tellement de son et tellement de gras dans le timbre. Il chante d’un timbre assez unique, gras et plat à la fois, un timbre colérique et puissant, très écrasé. Il se planque derrière son ombre. Il n’est ni Van The Man, ni Scott Walker, ni Tom Waits. C’est encore autre chose. Early James. Il craque bien le climat avec «Way Of The Dinosaur». Sa voix porte en profondeur. Il attaque toujours de bonne heure. Il crée des climats à la seule force de la voix. Il peut descendre dans des abysses jusque-là réservées à Lanegan. «Way Of The Dinosaur» sonne comme un sommet de la gloire. Il tape son «Easter Eggs» en mode country légère. C’est lumineux, bienvenu, accueilli à bras ouverts. Quel entrain et quelle ampleur ! Il en fait une valse à trois temps. Il passe à la grosse dramaturgie avec «It Doesn’t Matter Now». Il se jette à corps perdu dans la balance qui s’écroule. C’est toujours la même histoire : les balances ne sont pas faites pour ça. Il tient encore la dragée très haute avec une samba du diable, «Gone As A Ghost». Peu de gens sont capables d’aller chercher une telle puissance interprétative. Il crève le ciel !

    Signé : Cazengler, Early in the morning

    Early James. Le 106. Rouen (76). 16 mai 2025

    Early James. Singing For My Supper. Nonesuch 2020

    Early James. Strange Time To Be Alive. Easy Eye Sound 2022

    Early James. Medium Raw. Easy Eye Sound 2025

     

     

    Devil in the Garwood

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             Pas la peine de te raconter des histoires : tu vas voir jouer Duke Garwood uniquement parce qu’il a fréquenté Lanegan. Assister à son récital, c’est une façon de se rapprocher de Dieu, c’est-à-dire Lanegan. Mais si on l’aborde pour lui demander d’évoquer Dieu, Garwood botte en touche. Deux fois, une fois avant, et

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     une fois après le set. Garwood est comme Dieu, il n’en a rien à foutre. Rien à foutre de rien. Ni du temps, ni du public, ni des conventions. Il s’en fout comme de l’an 40. En une heure trente, il réussit à vider la salle. On n’avait pas vu ça depuis longtemps.

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    Pendant une heure trente, il s’accorde et se désaccorde, il enchaîne les cuts les plus désespérés qu’on ait pu entendre ici-bas depuis ceux du camp tsigane d’Auschwitz-Birkenau. Si tu veux te suicider, écoute Duke Garwood. Il cultive le désespoir extrême, celui des ceusses qui se paument dans le désert. Il s’égare dans l’immensité de son austérité. Il est le prince de la désolation. Il bat les Birthday Party à la course.

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    Il bat même le «Ballad Of The Dying Raven» de Dieu, c’est-à-dire Lanegan, à la course. Il bat aussi le «Dead In The Head» de Lydia Lunch à la course. Il bat Smog, Big Maybelle, tous les cracks du désespoir, et pourtant, tu ne t’en lasses pas. Quand croyant lui faire un compliment, tu lui dis qu’il sonne exactement comme Lanegan,

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    ça le bloque encore plus. Il se ferme comme une huître. Crack. T’en tireras rien. Que dalle. Pas un mot sur Dieu. Au fond qu’espérais-tu ? Allait-il te dire que Dieu était génial ? Allait-il te dire que Dieu avait créé le monde ? Allait-il te dire que Dieu n’était pas mort ?

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             Bon, à ce stade des opérations, il est important d’aller voir ce qui se passe dans les disks. On ramasse Rogues Gospel au merch de la désolation. Deux clébards sur la pochette. Ouaf ouaf ! Un batteur accompagne le Duke. C’est un big album. On croit tout simplement entendre Lanegan. Le Duke tape «Country Syrup» à la plaintive horizontale et retrouve les accents chauds de Lanegan. Même chose avec «Maharajah Blues», «Neon Rain Is Falling» et le morceau titre, qui sonnent comme des complaintes de nuit de pleine lune. Son hypno du désert est tellement riche qu’il en devient spongieux. On sent comme une résurgence des Screaming Trees dans «Neon Rain Is Falling». C’est exactement le même son. En B, il va chercher des infra-basses dans les ténèbres laneganiennes pour «Heavy Motor». Les enceintes vibrent  et menacent de rendre l’âme. Le Duke cultive la latence de la persévérance et ramène un sax oublieux dans «Whispering Truckers». Il regagne la sortie avec un «Lion On Ice» aussi paumé qu’un lion sur la banquise.

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             Comme on avait au temps de Lanegan ramassé tout ce qu’il avait enregistré, on retrouve Duke Garwood dans l’étagère. Pas grand-chose à dire de Black Pudding qu’il enregistrait voici 12 ans avec Dieu, c’est-à-dire Lanegan. On s’y ennuie un peu. La guitare de Garwood se perd dans le désert. La perdition est son fonds de commerce. On croirait entendre Ali Farka Touré en plus gris. Lanegan psalmodie. Il parle de Jésus, ce qui paraît logique vu qu’il s’agit de son fils. On tombe plus loin sur un «Mescalito» tapé en mode beat machine. Lanegan y évoque un autre fonds de commerce, le sien, qui est le sorrow. Les chansons, comme l’album, sonnent comme des causes perdues. Le désespoir qui y règne est d’une profondeur insondable. À force de dénuement, «Death Rides A White Horse» paraît beau. Avec «Cold Molly», Dieu se livre à un fantastique exercice de cold cold style. Il nous boppe son cold et avance en crabe sur une plage de sable noir. T’as l’image. 

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             Dieu & Duke remettent ça cinq ans plus tard avec With Animals. C’est bien planté du décor. Ils te font le désert sans eau. Dieu dans ses œuvres. Dieu quémande de l’amour dès «Save Me». Dieu fait du pur Lanegan avec «Feast To Famine», un heavy balladif de when you cut me/ I bleed. C’est bien épais et sans le moindre espoir. Au coin d’un couplet, Dieu te confie ceci : «You know I’m good for the damage.» On s’en serait douté. Cet album est gorgé d’une présence indicible. Dieu y va au I love you baby. Dieu fait le show, il psalmodie à la plaintive décharnée. Le Duke claque les notes d’«LA Blue» out of the blue. Tout est bien plombé sur cet album. Ça grince dans la tombe du rock et t’as même l’orgue de barbarie dans «Lonesome Infidel». C’est pire que tout, funèbre à l’extrême. Encore du classic Lanegan avec «One Way Glass». Ce fantastique chanteur de rock groove les profondeurs de son âme ténébreuse.

    Signé : Cazengler, Duke Gare du Nord

    Duke Garwood. Le Kalif. Rouen (76). 3 mai 2025

    Mark Lanegan & Duke Garwood. Black Pudding. Ipecac Recordings 2013

    Mark Lanegan & Duke Garwood. With Animals. Heavenly 2018

    Duke Garwood. Rogues Gospel. God Unknown Records 2022

     

     

    Wizards & True Stars

     - Ubu Roi

     (Part One)

     

             Le vieil Ubu David Thomas vient tout juste de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous de ce pas lui dresser un autel funéraire et célébrer une messe païenne puisqu’il nous incombe d’honorer son honorifique mémoire. Pour ce faire, nous sortirons du formol un texte ubuesque paru dans les Cent Contes Rock. Ce texte fit d’une pierre deux coups, puisqu’il chantait les louanges du deuxième single de Pere Ubu («The Final Solution»), et celle du Grand Précurseur de tout devant l’éternel, le spécialiste des solutions imaginaires Alfred Jarry.

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    Principaux personnages :

    Crocus Behemoth : gros chanteur palotin

    Mère Ubu : protagoniste circonstanciée

    Tom Herman : premier guitariste

    Peter Laughner : second guitariste

    Tim Wright : bassiste court sur pattes

    Scott Krauss : tambour de guerre

    Dave Taylor : pilote de spoutnick

     

    Crocus Behemoth

    — Merdre !

    Mère Ubu

    — Oh ! En voilà du joli, Crocus Behemoth ! Qu’avez-vous donc à jurer comme un cocher anglais ?

    Crocus Behemoth

    — En tant que leader charismatique de Pere Ubu, je dois faire une déclaration universelle !

    Mère Ubu

    — Ici, à Cleveland ? Dans le trou du cul du monde moderne ?

    Crocus Behemoth

    — À Cleveland, à Varsovie ou à Pétaouchnock, cela reviendrait au même. De par ma chandelle verte, ce que j’ai à déclarer est de la plus haute importance ! Ôtez-vous de mon chemin car ma voix doit porter loin ! Qu’on fasse venir mes fidèles musiciens illico-presto !

    Tom Herman

    — Nous voici au grand complet, sire, prêts à vous servir jusqu’à notre dernière goutte de sueur.

    Crocus Behemoth

    — Accorde ta guitare et ferme ta boîte à camembert, vil guitariste ! Tu nous feras des commentaires lorsque je t’aurai sonné, est-ce bien compris, face de rat ? Il s’agit pour l’heure de s’adresser à la postérité et le monde attend que Crocus Behemoth fasse sa déclaration universelle.

    Mère Ubu

    — Et alors, gros sac à foutre, qu’as-tu donc à déclarer de si important, toi qui es plus con qu’une queue de curé ?

    Crocus Behemoth

    — Justement, Mère Ubu, j’y viens. Prenez garde qu’à coups de génie je ne vous fasse ravaler vos paroles. Orchestre, êtes-vous prêts à sonner l’hallali ?

    L’orchestre

    — Nous voilà fin prêts, sire. Nous épouserons les lignes harmonieuses du moindre de vos désirs et vous suivrons jusqu’aux cimes de votre génie, sans cordes ni piolets !

    Crocus Behemoth

    — Jetez plutôt vos métaphores à mes chiens, bande d’étraves. Je ne mange pas de ce pain-là ! Alors, hâtez-vous de vous mettre en ordre de bataille. Je veux un tempo lourd comme le pas d’un éléphant, et veillez à ce qu’il se charge des plus grandes menaces ! Que les peuples d’Aragon, de Pologne et du Michigan s’enfuient comme des volées de moineaux à notre arrivée...

     

    L’orchestre exécute les ordres du roi jean-foutre à la lettre. Tim Wright frappe sur ses cordes de basse, martelant un rythme digne des éléphants de Scipion l’Africain traversant les Alpes. Dom do-do dom... Dom do-do dom. Au bout de deux mesures, il est rejoint par la meute au grand complet. Ils entrent dans la danse et rudoient leurs instruments, les yeux fixés sur les pointes de leurs escarpins. Un spoutnick s’élève et traverse la salle du trône en zigouinant.

    Crocus Behemoth, d’une voix d’outre-tombe :

    — Les filles ne me touchent pas car je suis atteint d’une déviance...

    Crocus Behemoth lâche un pet atomique.

    Mère Ubu

    — C’est fort honnête à vous de bien vouloir reconnaître que vous êtes déviant, gros dégueulasse !

    Crocus Behemoth, sur le même registre :

    — Et vivre la nuit n’embellit pas mon teint...

    Crocus Behemoth lâche un second pet atomique.

    Mère Ubu

    — Ah quelle pestilence ! Plus je vous contemple et plus vous me faites l’effet d’un gigantesque navet puant !

    Crocus Behemoth, d’une voix hystérique :

    — D’après les symptômes, il s’agit d’une épidémie sociale...

    Mère Ubu

    — C’est vous, pachyderme au cul crotté, qui êtes une épidémie !

    Crocus Behemoth, d’une voix de bête traquée :

    — Le fait de s’amuser un peu n’a jamais été une insurrection !

    Mère Ubu

    — Vous allez nous faire pleurer avec vos jérémiades. Avez-vous d’autres couplets ?

    Crocus Behemoth, d’une voix mielleuse :

    — Ma mère m’a foutu à la porte jusqu’à ce que je trouve une culotte qui m’aille...

    Crocus Behemoth lâche un pet rachitique.

    Mère Ubu

    — Avec un cul pareil, vous avez dû en baver.

    Crocus Behemoth, sur le même registre :

    — Elle n’apprécie pas vraiment mon sens de l’humour...

    Mère Ubu

    — Vous êtes bien le seul que le grotesque n’effraie pas. Je vous plains amèrement.

    Crocus Behemoth, d’une voix de castrat à l’agonie :

    — Je suis tellement excité, je serai toujours perdant, on me jette de partout, je n’insiste pas...

    Mère Ubu

    — Bien fait pour vous. Vous mangez comme un porc. Regardez-vous dans un miroir !

    Crocus Behemoth, sentant la moutarde lui monter au nez :

    — J’ai pas besoin d’une cure d’amaigrissement ! Je veux une solution finale ! J’ai pas besoin d’une cure d’amaigrissement ! Je veux une solution finale !

     

    Une accalmie s’ensuit, embellie par des gazouillis d’oiseaux. Tim Herman joue un pont dada, grattant quelques subtiles variations destinées à tromper la vigilance de l’ennemi massé aux frontières.

    Crocus Behemoth, d’un ton guerrier :

    — Achetez-moi un ticket pour un voyage sonique...

    Crocus Behemoth lâche un pet embarrassé de tuberculeux.

    Mère Ubu

    — Alors bon voyage ! Nous allons de nouveau pouvoir respirer l’air pur !

    Crocus Behemoth, d’une voix de boucher :

    — Les guitares devraient sonner comme la destruction atomique...

    L’orchestre s’arrête. Une chape de plomb tombe sur la salle du trône.

    Crocus Behemoth, d’une voix nietzschéenne :

    — J’ai l’impression d’être victime de la sélection naturelle...

    Mère Ubu

    — Oh voilà qu’il recommence ! Mon cœur battait de joie à l’idée que ce numéro de cirque fût enfin terminé !

    Crocus Behemoth, d’une voix de paria épileptique :

    — Retrouvez-moi de l’autre côté, dans une autre direction !

    Mère Ubu

    — Bon débarras. Voilà enfin une bonne nouvelle pour le royaume !

    Crocus Behemoth, frisant l’apoplexie :

    — J’ai pas besoin d’une cure d’amaigrissement ! Je veux une solution finale ! J’ai pas besoin d’une cure d’amaigrissement ! I want a final solution !

     

    S’ensuit une nouvelle accalmie. Des gazouillis succèdent à l’épouvantable tintamarre de l’orchestre.

    L’orchestre

    — Ouuuh ouh-ouuuh !

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne...

    L’orchestre

    — Ouuuh ouh-ouuuh !

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne...

    L’orchestre

    — Ouuuh ouh-ouuuh !

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne...

    L’orchestre

    — Ouuuh ouh-ouuuh !

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne...

    Puis, mugissant comme un bœuf qu’on fait entrer de force à l’abattoir :

    — SOLOUCHIONNNNNNNNNE !

    Agité de spasmes, Crocus Behemoth lève le bras en l’air et fait le signe de la victoire.

     

    C’est le signal. Un officier sanglé dans un costume austro-hongrois présente à son roi une télécommande surmontée d’un gros bouton rouge. Crocus Behemoth assène un formidable coup de poing sur le bouton rouge. Une bombe à hydrogène explose quelque part au Japon. Le souffle de l’explosion fait trois fois le tour de la terre. Les cheveux des musiciens de l’orchestre s’envolent. Les radiations leur flétrissent la peau. Crocus Behemoth pointe son sceptre sur Tom Herman. Celui-ci s’incline respectueusement et attaque un solo de guitare qui s’envole majestueusement, wah-wahté avec raffinement. Le solo prend toujours plus de hauteur, atteignant les cimes de l’Olympe.

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne !

    Tim Herman suit des chemins escarpés, repoussant toujours plus loin les limites de la splendeur, donnant à son solo des tournures proprement aventurières.

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne !

     

    Tim Herman élève toujours sa mélodie dans les nues, menaçant à chaque instant d’échapper à l’entendement, et donc au roi. Les cimes de l’Olympe ne sont plus pour lui qu’un pâle souvenir.

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne !

     

    Pourvu d’une nature céleste, Tim Herman maintient son solo en vie pendant d’interminables minutes, réinjectant sans cesse de la vie dans ses gammes éphémères.

    Crocus Behemoth

    — Solouchionne !

     

    Tim Herman déroule toujours son écheveau mirifique. Il devient une excroissance du royaume. Il étend sans cesse son empire. Il délie de fabuleuses lignes mélodiques qui montent au ciel et s’en viennent chatouiller les couilles de Dieu. Agréablement surpris, Dieu s’allonge sur son nuage et écarte les cuisses. Il retrousse sa jupe de coton immaculé. Oh ! Il croyait qu’il ne bandait plus. La musique s’arrête. Dieu débande. Il appelle un ange et ordonne qu’on lui amène ce terrien qui est l’égal de ses fils, les demi-dieux. L’ange qui est un peu con descend sur terre et remonte un an plus tard avec Peter Laughner.

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             Signé : Cazengler, Pere Abus

    David Thomas. Disparu le 23 avril 2025

    Pere Ubu. The Final Solution. Hearthan 1976

     

     

    Inside the goldmine

    - Washington d’ici

     

             Tous ceux qui le connaissaient le disaient érudit, mais Albite ne parlait jamais de rock. Il ne parlait que de ses mésaventures sentimentales. Enfin, sentimentales, c’est un bien grand mot. Albite était obsédé par le sexe. Il nous arrivait parfois de faire route ensemble, et c’était plus fort que lui : il monopolisait la conversation pour évoquer une à une ses conquêtes, ça n’en finissait pas, et il n’existait aucun moyen de l’interrompre pour le ramener dans le droit chemin. Il les décrivait une par une, les classait dans les chaudes et les pas chaudes, celles qui avaient du répondant et celles qui n’en avaient pas, il préférait celles «qui aimaient les hommes», comme la Toulousaine qui bien qu’étant chaude, lui donnait pas mal de fil à retordre.

             — Quel genre de fil ?

             — Elle veut pas que j’la sodomise !

             Avec ça, on était bien avancé, et il repartait de plus belle sur la Martiniquaise qui l’arrosait de sang de poulet avant la copulation, il passait ensuite directement à cette jeune femme juive qu’il avait traquée pendant des mois et qui avait fini par céder, mais il y eut un sacré problème.

             — Quel genre de problème ?

             — C’était une trans.

             Le pauvre Albite collectionnait les revers de fortune, mais ça ne l’empêchait pas de persévérer. Son appétit sexuel était tel qu’il n’existait aucune limite. Il lui fallait de la chair, fraîche ou pas fraîche, ça l’excitait rien que d’en parler :

             — Ah putain si tu voyais le cul qu’elle a !

             Il levait les bras au ciel, il clamait sa soif de toisons, son besoin maladif de palper des seins, il râlait son rut, il tanguait au cœur d’une violente tempête libidinale et atteignait une sorte d’extase organique. Lorsqu’il lâchait le volant, il fallait vite le rattraper, car la bagnole partait de travers. Il roulait à 160.  

     

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             Pendant qu’Albite collectionnait les conquêtes, Albert collectionnait les hits inconnus. On le sait grâce à une compile Ace qui s’appelle Blues & Soul Man.

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             Franchement, c’est un choc ! Albert Washington forever ! Cette compile est une bombe atomique ! Tu vois Albert sur la pochette avec sa veste de charlot et sa guitare et tu te dis : «No Way !». Hé bé, comme on dit à Toulouse, ton no way, tu peux te le carrer où tu penses, car Albert est une bête ! T’es hooké dès l’heavy blues de «Doggin’ Around». Avec «Tellin’ All Your Friends», il passe à l’heavy Soul noyée d’orgue. Albert insiste bien sur la qualité. Il gorge sa Soul de Soul. Il a le diable au corps, il est encore perçant et définitif avec «Rome CA»,  et affolant d’hot avec «You Get To Pay Your Dues». Albert est une diable, il groove la Soul du rock. Il sait chauffer le cul d’un cut, comme le montre encore «I’m The Man». Il a le power et l’argent du power. «Woman Love» sonne comme un heavy groove descendant, c’est d’une invraisemblable modernité, une vraie révélation, là t’as un groove incroyablement crépusculaire. On note encore l’incroyable qualité du solo de gras double de Lonnie Mack dans «Turn On The Bright Lights» - What a fool have I been - Albert est un surdoué, complètement inconnu au bataillon. Encore de la fantastique modernité avec «Hold Me Baby», tout est terrific, chez Albert et t’as en permanence ce que les Anglais appellent des killer guitars - Mack is at his manic best - Tu tombes plus loin sur «Crazy Legs Pt 1», fantastique dancing jive tapé au beat de syncope aventureux. Idem pour le Pt 2. Everybody ! Tu t’effares encore de l’incroyable audace du dancing beat de «Mischevious Ways». T’as toutes les mamelles que tu veux : la vélocité du beat et le gras du chant. Il réclame son heure de power dans «Hour Of Power». Il a tous les pouvoirs, surtout celui du power. Il sonne comme les Capitols et t’as Lonnie Mack dans la course. Retour à l’heavy blues avec «If You Need Me». Il chante ça d’une voix juvénile très pure, à la Sam Cooke. Ce fabuleux Soul Brother qu’est Albert Washington sait aussi faire du Sam Cooke ! 

             C’est un universitaire, le Dr Steven C Tracy, qui se tape les liners de la compile. Il raconte qu’il est allé voir Albert en 1996 à l’hosto universitaire de Cincinnati. Albert fait partie de la génération des années 30, et son éducation passe comme de bien entendu par le gospel. Puis il est attiré très jeune par le Deep South country blues - His main blues artist in them days wad Blind Boy Fuller, a performer of salacious blues to be sure - Et puis en 1949, nous dit l’universitaire, la famille Washington s’installe au Kentucky. Le père casse sa pipe en bois, écrasé sur un chantier, et Albert finit de grandir en se passionnant pour Sam Cooke et B.B. King. C’est là qu’il puise son inspiration pour gratter ses poux. Il flashe aussi sur Big Maybelle et Cab Calloway. Puis il va devenir the King of the Cincinnati blues scene. Il enregistre, mais ça ne marche pas. Il ne vit que grâce aux clubs. Les cuts rassemblés sur la compile Ace sont ceux enregistrés pour un petit label de Cincinnati, Fraternity Records d’Harry Carlson. L’un des artistes signés sur Fraternity n’est autre que Lonnie Mack, d’où la collusion.

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             On retrouve l’excellent Albert sur trois albums, à commencer par Sad And Lonely, un Eastbound de 1973 devenu culte. On comprend le comment du pourquoi dès «No Matter What The Cost May Be», un fast funk aventureux. C’est le funk le plus sauvage du coin. Ahurissante modernité ! C’est enregistré à Memphis, au studio TMI de Steve Cropper ! Il s’installe dans l’hard funk avec «You’re Messing Up My Mind», c’mon tell me, il veut savoir, listen yah ! C’est l’hard funk de rêve, sous-tendu à la vie à la mort. On retrouve l’hard funk dans «Mischievous». C’est là qu’il est bon. L’hard funk vipérin n’a aucun secret pour lui. Sinon, il fait un peu d’heavy blues («Wings Of A Dove»). Il perd un peu de hauteur, dommage mais il a des chœurs de rêve. Retour à l’heavy funk avec le morceau titre et ça bascule dans la pop de Soul. Il fait aussi du petit boogie de Memphis avec «I Can’t Stand It No More», mais il ne dégage rien de particulier. Il s’accroche une dernière fois avec «Do You Really Love Me» et ça se termine en giclée de belle Soul.

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             Il revient dans l’actu en 1992 avec Step it Up And Go. Bon c’est pas l’album du siècle, mais on sent la singularité d’Albert, notamment cette façon qu’il a de chanter d’une voix pincée. Il drive à merveille l’heavy boogie de «Things Are Getting Bad», et l’heavy blues d’«Hold On To A Good Woman» montre qu’il est très axé sur l’édentée. Il campe bien sur ses vieilles positions, il bêle plus qu’il ne chante, mais c’est pas mal. Ses cuts sont classiques mais beaux. Il swingue la good time music d’«Everything Seems Brand New», c’est une merveille de délicatesse. Quelle fantastique présence vocale ! Il chante d’une petite voix fine admirablement altérée, pas méchante pour deux sous. Il fait sa petite leçon de morale avec le slow boogie blues de «Leave Them Drugs Alone», if you wanna live a long time. Il chante son «You’re Too Late» au feeling pur et claque un coup de génie avec l’extraordinaire boogie down de «Keep On Walkin’». C’est le boogie archétypal d’Albert le crack. 

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             Sur A Brighter Day, t’as Harvey Brooks au bassmatic, alors attention ! Ça groove dès le morceau titre d’ouverture de bal. Albert chante aux dents de lapin. Il tape deux Heartbreaking Blues de choc, «You’re Gonna Lose The Best Man You’ve Ever Had» et «Standing There All Alone». Le premier est amené au riff d’I’m A Man et le deuxième sent bon la classe supérieure. Il revient à son cher boogie blues avec «I Walked A Long Way», c’est à la fois lourd de sens et lourd de conséquences, autrement dit heavy on the beat. Avec «Travelin’», il se glisse merveilleusement dans un shake de funk, puis il fait son ‘boire ou conduire’ avec «Don’t Drink & Drive». Globalement, il colle bien au terrain de l’heavy blues. Tout ce qu’il entreprend est assez fin. Albert est un orfèvre, un délicieux groover aux dents de lapin. Ah comme il affine ! 

    Signé : Cazengler, Washingtorve

    Albert Washington. Blues & Soul Man. Ace Records 1999

    Albert Washington. Sad And Lonely. Eastbound Records 1973.

    Albert Washington. Step it Up And Go. Iris Records 1992

    Albert Washington. A Brighter Day. Iris Records 1994

     

    *

             Laissez-moi rire avec la malédiction du deuxième opus. Le pauvre artefact incriminé n’y est pour rien. Par contre il existe deux sortes d’êtres humains, ceux qui se répètent, qui répépiègent à n’en plus finir, et ceux qui avancent sur leur chemin, tout droit, conscients que chaque pas les rapproche de leur propre fureur de vivre. Alicia Fiorucci fait partie de ceux-là. 

    SANS DETOUR

    ALICIA F !

    (La Face Cachée / Avril 2025)

             Super belle couve. Alicia s’offre à vous sans détour, telle une citadelle imprenable qui vous toise du haut de ses murailles. Une pose de guerrière aguerrie qui vous défie d’un regard sombre et compatissant, qui attend sans hâte que vous portiez le premier coup, sûre que vous ne vous y risquerez pas, que vous ferez comme si vous ne l’aviez pas vue. Une volonté inexpugnable chevillée à son corps et à son âme.

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             Alicia F (comme fulgurante) est au chant un peu le d’Artagnan des quatre mousquetaires avec qui elle ferraille sur les douze pistes noires et rouges du disque : Tony Marlow qui use de sa guitare comme d’une rapière meurtrière, Gérald Coulondre qui frappe fort à l’aide de sa masse d’arme ensanglantée, Amine Leroy qui propulse de sa contrebasse des carreaux mortels d’arbalète.

    Les assassins à ciel ouvert : avancent à pas couverts devrait-on avoir le temps d’écrire, mais la guitare froissée de Tony vous bouscule, Alicia lui emboîte le pas, avec un tel titre on augurait qu’elle prendrait un ton lugubre, ben non, l’est toute guillerette, pensez à ceux qui dansaient la Carmagnole durant la période révolutionnaire, l’insurrection n’est pas obligatoirement triste, dénoncer, remettre le cours des choses à l’endroit impulse un sentiment de libération et une vivacité débordante. Coulondre transforme sa batterie en feu d’artifice, Tony allume une chandelle romaine incandescente, le punk c’est comme Picasso, il a sa période bleu pétrole mais ici c’est la période rose délurée, qui domine, la joie de s’affranchir de ceux qui vous adressent des sourires cauteleux pour mieux vous asservir.  Abortion : le Marlou attaque à la hache d’abordage, les gars catapultent les chœurs et ça déboule grave, Alicia prend position pour la liberté d’avorter, pour le devoir de faire de son corps ce qu’elle veut, attention c’est une espèce d’éruption vésuvienne, un mini-opéra vénusien, contrechants wagnériens, imprécations gutturales, revendications en lettres de sang, Amine slappe à mort, Marlou et Gérald vous pondent à deux un solo comme vous n’en avez jamais entendu, Alicia vous a le dernier mot qu’elle dépose à la fin du morceau comme une couronne sur sa royauté de femme, Abortion ! La vie est une pute : un crachat punk, une intro de menuet, mais très vite ça remue un max, les gars vous dressent des guirlandes, car parfois il vaut mieux en rire qu’en pleurer, la vie n’est pas un conte de fées, faut prendre les choses comme elles viennent mal, les douces fraîcheurs mentholées se métamorphosent en senteurs mortifères, Alicia vous met le tréma sur le u de pute. Cielo drive love song : quand le présent n’est pas gai, que le futur ne promet pas une amélioration, une seule solution : se réfugier dans le passé, pourquoi croyez-vous que la guitare de Marlow sonne comme une cithare et que Gérald vous tamponne des rythmes festifs, même Amine rend sa contrebasse sautillante, et Alicia chante les jours heureux des sixties, en Californie, au temps des doux rêveurs, et des hippies inoffensifs… hélas ne gobez pas les mouches avec la chantilly du gâteau, Cielo Drive était l’adresse où Sharon Tate fut assassinée… Baltringue : ici pas de piège, franc et direct comme une décharge de chevrotines, un rock uppercut, Gérald frappe dur, le Marlou sonne le glas, l’Amine n’est pas réjoui, Alicia règle les comptes, pas de cadeau, l’emploie les mots qui tuent et le ton comminatoire qui chasse les nuisibles de son territoire. Teenager in grief : une rythmique country sympathique, Alicia vous prend sa voix de petite fille innocente, pourquoi les trois boys viennent tout gâcher en usant de leurs instruments comme d’une apocalypse, la forçant à casser sa voix et son rêve, parce que l’histoire qui commence bien, finit mal, ce n’est pas la peine de pleurnicher non plus, ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, voilà pourquoi elle reprend son ton allègre. Méfiez-vous des apparences. Votre calvaire : intro surprenante, l’on ne sourit plus, l’on est dans une espèce de blues-noise qui vous écorche les oreilles, Alicia ne chante plus, elle parle, elle rappelle, elle accuse, elle crie, elle hurle, elle dénonce, elle condamne, les boys lui emboîtent le pas, maintenant elle chante et les instrus grincent et gémissent, Dieu jamais nommé puisqu’il n’existe pas - ce qui permet de circonscrire les coupables dans leur ignominie - est le paravent des bien-pensants à la morale étriquée. Le cache-sexe des grandes cruautés. Somptueux. Love is like a switchblade : elle s’en est pris à la vie, la voici qui s’occupe de l’amour. Elle décidé de crever les baudruches multicolores qui empêchent de voir la réalité. C’est sa manière à elle de verser de l’acide sur les caresses que l’on vous a prodiguées. La guitare du Marlou gronde comme un tigre, Alicia pousse des soupirs de jouissance, en plus elle vous chuchote tout fort ce qu’il faut savoir pour ne pas être dupe, ni des autres, ni de soi-même. Un bon rock prestement appuyé. Comme un coup de couteau. Charnelle détresse : encore un gars qui en prend pour son grade. Elle ne l’envoie pas dire. Mais elle prononce les mots qui blessent. Exploration de la misère sexuelle de nos contemporains. Les gars la suivent dans ses accusations. Lyrics assassins et musiciens qui tirent sans sommation. Joe Merrick : une trombe sonore dédiée à la souffrance de Joe Merrick surnommé Elephant Man, est-ce pour cela que les instruments cornaqués par le vocal de feu d’Alicia barrissent si fort, la colère contre l’humanité perpétuelle l’emporte sur la pitié aujourd’hui inopérante. Une vieille histoire, qui saigne encore. Trust no one : cette deuxième face se termine en feu d’artifice, rythmique punk renforcée par la fougue instrumentale. Un ballon de rugby entre les poteaux. Un single parfait. Non, je ne regrette rien : elle a gardé la reprise pour la fin, l’on aurait parié pour les Ramones, paf, c’est Piaf. Le genre de truc casse-gueule par excellence. L’a su s’y prendre. Pas d’emphase, pas de trémolo, juste l’énergie, une vague débordante qui emporte tout, et porte Alicia au pinacle.

             L’on sort de ce disque rincé. Dans chaque morceau gisent trois ou quatre trouvailles, ces petits trucs inattendus mais terriblement définitifs dès la première audition. L’on imagine mal ce qu’il y aurait pu avoir à leur place.

    Alicia n’a pas réalisé un bon disque de plus. Elle a édifié, avec ses trois acolytes  une pierre angulaire de la production rock actuelle. Un album magnifiquement structuré qui a toutes les chances d’être une référence pour les créateurs et les amateurs de demain.  Ses lyrics tantôt en anglais, tantôt en français, révèlent le monde intérieur d’Alicia, son implantation critique et combattante dans la vie.

    Damie Chad.

     

    *

             Il suffit de suivre les traces, elles parlent d’elles-mêmes, nul besoin d’embaucher une équipe de détectives, un soupçon de flair et c’est in the pocket, comme disent les anglais, d’ailleurs ils sont anglais, z’ont produit dix opus depuis 2013, les pochettes ne sont pas des indices mais de véritables preuves accablantes, inutile de vous les montrer les titres parlent d’eux-mêmes…When Death Comes Again / The Loneliest Walk / The All Consuming Void / Of Loss And Grief / Of poison and grief (Four Litanies For The Deceased) / When Death Comes / Of Graves, Of Worms and Epitaphs / Immortal in Death / First Funeral… bref avant que la grande faucheuse ne les emporte, nous nous pencherons sur le dernier album, tout frais sorti, peut-être d’un casier réfrigéré de la morgue…

    A SILENCE TOO OLD

    APHONIC THRENODIC

    ( Bandcamp / Mai 2025)

             A mon avis un groupe qui se déclare a-phonique mérite le détour. Quant à Thrénodic, les amateurs d’antiquité auront d’instinct reconnu la racine thrène qui désignait les chants composés en l’honneur des héros morts.

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             Quant à la couve d’apparence paisible, un vieux sage, endormi sur un épais et antique grimoire, serait-ce un ermite ou un druide, en tout cas maintenant il sait - il a reçu les réponses qu’il a cherchées en vain durant toute sa vie – qu’au bout de l’existence se trouve la mort. Sans doute s’en doutait-il, mais maintenant il ne doute plus. Que cet enseignement vous serve de leçon.

    Riccardo Veronese : guitars, bass, keys a appelé un vieux complice : JS Decline : drums, guitars solo. Tous d’eux ont l’habitude d’inviter un ou plusieurs artistes sur leurs réalisations : ce coup-ci ils ont choisi : Déhà : vocals.

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    Annabelle : ces notes répétées, sûr ce n’est pas du dodécaphonique, un conseil profitez-en car dès que Déhà pose sa voix, tout change, ce qui n’était qu’une douce musique d’ambiance se transforme en une confession malédictoire, d’autant plus que JS vous Decline le destin trompeur de toutes choses avec ces frappes battérialles qui vous emphatisent l’ambiance, désormais vous êtes obligés de suivre, un fleuve sonore, tout ce qu’il y a de moins aphonique, je vous rassure, vous emporte dans ses méandres majestueux, la voix se crispe, se charge d’angoisse, de peur, et de terribles résolutions, pourquoi cette note revient-elle toujours, le chagrin appelle-t-il l’amertume, débouche-t-il vers les plus farouches décisions, deuxième pose, une demi-seconde, le temps de lancer un regard vers le couteau que vous vous apprêtez à planter dans le dos de celle qui est partie, Déhà énonce des paroles terribles, il a repris sa voix douce et profonde, endormeuse, mais les mots roulent comme des cailloux de haine et des caillots de sang. Il ne sait plus ce qu’il dit mais il sait ce qu’il va faire. Il n’hésitera plus, toutes les divinités seront punies, désormais il sera le bras armé de l’enfer terrestre. Light the way : fracas de lumière noire, penser est une chose mais passer à l’acte est ce qui importe. Une fois le geste accompli, encore faut-il l’assumer, affronter sa folie, métamorphoser sa noirceur en sa propre lumière, c’est le chœur de Déhà qui résonne, il déclare la guerre à la terre entière, il s’élève au plus haut de l’horreur, mais ce n’est pas l’horreur qui compte mais ce surplus de plénitude que par son acte il a atteint, il grogne tel un ours furieux, les tambours de la suprématie scandent sa marche, il ne se presse pas, il écrase tout ce qui ne saurait résister, le rythme est lent mais intraitable, des accords de guitares sombrement doucereux, il marche au-delà du bien et du mal, les assassins et les innocents ne sont-ils pas le scotch à double-face de toute personnalité qui se mure en sa démesure, c’est en grandissant que l’on traverse les limites de la mort pour accéder à la vie. A silence too old : méditation funèbre, un synthé joue du cor, c’est beau comme de la musique classique, un requiem doom tout doux, la marche à l’intérieur de soi-même, le temps a passé, l’assassin a vieilli, son épée victorieuse pèse un peu, mais cela n’est rien, c’est l’esprit qui tourne en rond sur lui-même, un tour face au soleil, un tour face à la nuit, la folie n’est-elle pas une lumière aveuglante, le guerrier tournoie en lui-même, la liberté n’est-elle pas l’autre visage de la folie, tout tourne, la musique vous a une de ces ampleurs virevoltantes, encore cet arrêt méditatif et la reprise d’évidence, toutes ces pensées incapacitantes qui tournent depuis trop longtemps dans ma tête que la lame y mette terme, et si c’était Icare qui tuait le soleil et non le contraire. Further on : plus fort, plus loin, ne croire qu’en soi, ne serait-on qu’une illusion, montée éclatante, victorieuse, en bas, bien plus bas, le soleil agonise, juste croire en soi, avancer toujours plus loin, toujours plus haut, la voix clame et plane au-dessus des glaciers les plus altiers, maintenant le haut et le bas s’égalisent et je suis aussi un insecte rampant, pitoyable, agonisant, au plus bas du plus bas, la basse s’en donne à cœur joie, moment de contrition, instant de contraction, il me reste encore une arme à portée de ma main, ne pas s’avouer vaincu, rester son propre maître, celui qui a tranché ses dilemmes par un fer sanglant peut encore répéter son geste par un suicide froid et méthodique, échos féminins et emprise masculine sur soi-même. Apothéose. Oath of nothing : sombres cordes, dernier acte, ultime épreuve, la porte s’ouvre sur un sentier de glace, l’ennemi m’attend, c’est le dernier duel, celui qui risque de vous inoculer la mort, lourdeur des membres, du mal à soulever l’épée, il est plus fort que moi, je grogne comme un animal blessé qui ne s’avoue pas, qui ne s’avouera jamais vaincu, à quoi sert-il d’ailleurs de se battre, l’un gagnera, l’autre perdra, tous deux triompheront car l’on ne se bat que contre soi-même, ne suis-je pas mon pire ennemi, une plainte musicale pointue comme un dard de scorpion s’enfonce dans mon cœur, tout cela n’est qu’une fausse mort, qu’une fosse vie, désormais une paix funérale nous englobe, nous réunit, c’est pourquoi nous ne faisons plus qu’un avec nous-mêmes. Avec soi-même. C’est ainsi que l’on obtient une sorte d’accalmie, une espèce d’apaisement. Retentit comme un hymne à la joie musicale qui se termine par un cri venu de très loin, d’une scène fondatrice. Tne void of existence : chant de sirène, ou trémolo d’un ange qui viendrait me caresser, serait-ce Dante reçu sur les bords de l’Eden perdu par la Beatrix retrouvée, quelques notes de piano paradisiaque qui rêveraient d’une existence humaine, très humaine, ai-je donc tant vécu selon mon enfer, qu’il me reste encore la moitié de mon existence à revivre avec ce fantôme d’Annabelle désincarnée, enfermée telle une reine dans ma tête, je crie, je glapis comme le renard, je vomis comme le serpent, je siffle comme l’homme, honneur et repos à tous ceux qui sont morts, et si je criais, y aurait-il un ange rilkéen qui m’entendrait quelque part, tout en haut, tout en bas, tout en moi-même. Une spirale sonore qui repasserait toujours sur-elle-même mais toutefois à chaque fois en dehors d’elle-même. Comme une trace d’elle-même obligée de s’effacer pour réapparaître d’elle-même. L’on ne va jamais plus loin que soi-même.

             Poetic doom. Mais ne sommes-nous pas trop vieux pour entendre ce silence qui sourd de cette funèbre mélopée. Fin magistrale.

    Damie Chad.

     

    *

             Tout pour déplaire, une tronche d’intello sur la couve, pas belle avec ses lunettes, à la John Lennon qui lui refile un air idiot, oui mais le titre de l’album est un tantinet bizarre, toutefois un genre de phrase où il y a à boire et à manger. J’ai décrété que c’était des anglais, leur humour, leur nonsense, ben non des amerloques, du Michigan, capitale tout en haut des States, bordé par les Grands Lacs.

    WE KNOW WHERE THE BODY IS

    HOFFA

    (Bandcamp /Mai 2025)

             Retour sur la pochette. Elle mérite attention. Elle est de Jev et Alex Franks desquels j’ignore tout. Pas vraiment un beau gosse, on le devine mal dans sa peau. Impression que nous mettons en relation avec le titre : généralement l’on sent son corps quand il nous fait mal. D’ailleurs n’oublions pas le nom du groupe : le mal d’Hoffa est une inflammation du genou. Soyons franc, le gars a peut-être mal au genou, mais c’est surtout dans sa tête qu’il claudique. L’a des yeux jaunes, comme les chats, pourtant il n’est pas habité par la grâce féline, par contre si vous regardez les verres de ses besicles, vous apercevez ses obsessions. Au début je pensais à une fille, mais la silhouette pourrait aussi bien être celle d’un homme. En fait ce n’est pas une affaire de sexe, son problème numéro Un, c’est l’Autre. Au sens infernal de la misanthropie métaphysique sartrienne. L’on pourrait croire que le grand problème de l’Humanité soit la mort, perso j’opinerai plutôt pour la vie, la mort est un acte solitaire par lequel l’on se retrouve confronté avec soi-même, la vie vous force à vivre avec les autres, de près ou de loin, mais rarement seul. Or notre égo nous pousse à nous croire supérieurs aux autres…

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             Autre détail sur cette peinture : le titre de l’album qui suit la courbe des épaules de notre spécimen d’humanoïde patenté. A même la peau. Le tatouage est une habitude sociale amplement partagée ces dernières années, Paul Valéry ne disait-il pas que ce que l’homme avait de plus profond c’était sa peau.

    Andrew Martin : guitar, bass, vox / Hank Belcher : guitar, bass, vox / Pete Free : drums.

    Cockroaches : un titre qui n’est pas sans évoquer La Métamorphose de Franz Kafka, une certaine vision cafardeuse de notre espèce, si le ramage musical se rapporte à son état mental, notre hôte n’est pas revêtu de l’éclat du phénix de la bonne santé. Ne soyons pas surpris, Hoffa ne se présente-t-il pas par une phrase qui nous laisse une grande latitude d’interprétation : ‘’ Parfois nous faisons du punk, parfois du metal, parfois ni l’un ni l’autre’’. Pour les trente premières secondes ils ne mentent pas, un peu de bruit, une guitare toréador qui survole l’escarpolette balancée à toute vitesse et le gars qui s’égosille à crier toute sa haine, du punk de chez punk, l’on a envie de danser de tout casser, de se fracasser contre le mur du son, ( Saint Spector, priez pour nous), pour le metal qui normalement devrait suivre, ils font l’impasse, plongent tous habillés dans le ni l’un ni l’autre, direct le chaos, la folie, le gars déraille, l’instrumentation aussi, il craque, il pète la camisole de force du conditionnement social, l’envoie valdinguer sa petite vie bien proprette, il hurle comme King Kong quand il brise ses chaînes, il a envie de tuer, alors il tue, pousse des cris de serial killer, dommage que le disque ne soit pas en couleur, on le suivrait à la trace sanglante qu’il laisse derrière lui, mais que fait la police, elle arrive, elle vous conseille de vous mettre à l’abri, le killer peut tuer n’importe qui. Evidemment tous les rockers n’obéissent pas, ils ouvrent les fenêtres et descendent dans la rue, ne veulent pas perdre une miette de cette carbonisation intégrale. Le rock et la révolte ont toujours fait bon ménage. Nice carrot, but we already saw the stick : (la carotte et le bâton, pour une fois la langue française davantage concise et percussive que l’anglaise si pragmatique) : changement d’ambiance, fini la cavalcade, l’on se croirait à un concert des Pogues, l’amicale de la bonne franquette, bon dans sa tête ce n’est pas tout à fait pareil, l’est toujours habité par la haine, l’est dans un drôle d’endroit, les gentils flics ont dû l’emmener à l’asile, alors parfois il hurle dans une salle capitonnée, et les cinglés autour de lui chantent une chanson douce pour l’accueillir et lui faire comprendre qu’il est des leurs, qu’ils vont s’amuser comme des fous, sa mère vient le voir, les Beatles lui rendent visite, il habite au fond de l’océan, bien sûr il y a une guitare qui pond un solo comme un navire qui fait naufrage, et vous entendez la visserie de son cerveau qui grince et ne tourne plus rond… Homunculus : il fut un temps où dans l’asile, les fous se prenaient pour Napoléon, maintenant ce n’est plus tout à fait pareil, ils prophétisent, ils vous apportent la bonne nouvelle tout droit sortie de leur ciboulette détraquée, en plus il est modeste, il se décrit sans se prendre pour le bon Dieu, il pousse quelques hurlements à la Jim Morrison, l’orchestration essaie de calmer la bête musicale, faut tout de même comprendre ce qu’il annonce, lui qui modestement se présente comme un étron masturbatoire couvert de merde, il promet la société parfaite, elle s’occupe de vous, ne vous laisse même pas le temps de sortir du ventre de votre mère, l’enfançon grandira maladivement, son éducation fera de lui un esclave, l’a tout dit, il ne rajoute pas un mot, la musique essaie d’illustrer ce bonheur pressurisé et concentrationnaire, essayez d’imaginer les sons discordants qu’elle produit, pour vous mettre du baume au cœur, une voix d’infirmière sans âme vous rappelle les conditions optimales de votre bien-être. Pour bien goûter l’ironie du titre, l’Homonculus est une opération alchimique, ce petit homme symbolique désigne la matière déjà travaillée, en gestation d’elle-même qui finira par se transformer en pierre philosophale… Scylla : Scylla est le monstre marin et tentaculaire qui priva Ulysse de six de ses matelots… drôle d’idée de se prénommer Scylla, à moins que le groupe tienne à nous souffler dans l’oreille que les meilleures intentions débouchent parfois sur de terribles catastrophes, réduit à l’impuissance, la voix alentie par les cachets, la musique n'ose plus faire de bruit, juste quelques éclats lorsqu’il promet qu’une fois en possession de tous les pouvoirs, les gens heureux danseront dans les rues, le bonheur pour tous sera assuré, dans sa magnanimité il ira jusqu’à retirer le Christ de sa croix. Sacrilège ! Si la société n’a plus à offrir le rachat de l’âme humaine, pourquoi les hommes continueraient-ils à obéir… Est-ce pour cela que le directeur l’a affublé du nom de ce monstre hideux qu’est Scylla… Pink polo shirt neighbords : plus un mot, seulement sept minutes d’instrumentalité peu éclatante, un peu comme si des guitares souffraient d’asthme cordique qu’elles ne parvenaient plus à produire que des soubassements sonores incapables de la moindre vigueur, une espèce de sonorité taciturne, imaginons que les aliénés américains de haut niveau ou de grande profondeur abyssale ne puissent plus parler, ne plus émettre un son, la glotte bloquée, tétanisée, paralysée par des surdoses médicamenteuses, soient revêtus de camisole rose afin de souligner leur dangerosité… triste fin pour ceux qui avaient faim d’une autre vie…

             Hoffa nous livre un opus sur la réalité contemporaine. Un regard sans aménité mais d’une grande lucidité. Tout vous pousse à péter les plombs, mais l’on sait comment réparer les ampoules grillées. Il suffit de les mettre sur le mode opératoire ‘’ basse tension’’. Nous sommes tous des morts-vivants en attente. Réfléchissez avant qu’il ne soit trop tard.

             L’esprit en partance, le corps restera votre dernier refuge.

             Hoffa veut peut-être nous avertir  que c’est déjà trop tard. A écouter, même s’il n’y a plus d’urgence.

    Damie Chad.

     

    *

             Longtemps que je ne regarde plus mon DVD sur les prestations Town Hall Party de Gene Vincent. Le son est loin d’être parfait, par contre je vous encourage à la visionner si vous n’avez jamais vu des images flottantes, elles se baladent un peu à droite, beaucoup à gauche, montent vers le haut et descendent vers le bas, elles ressemblent à des poissons prisonniers dans un aquarium cherchant vainement une issue… J’étais très heureux le jour où j’ai déniché une vidéo au contenu similaire sur un autre label. Hélas les images étaient aussi flottantes que sur la précédente, elles ont continué leur danse de saint-Guy… J’ai accusé mon ordinateur. J’en ai acheté un tout neuf… qui m’a offert le même désolant spectacle…

    Or voici que depuis quelques mois paraissent sur You Tube de nouvelles vidéos sur Gene Vincent, j’ai pris mon courage à deux mains et me suis jeté sur les trois Town Hall Party présentées par la chaîne Beat Patrol, et à ma grande surprise les  images n’ont pas effectué leurs pérégrinations habituelles, elles sont restées sages comme des images !

    *

             Si Elvis Presley fut l’homme le plus photographié du vingtième siècle, ce ne fut pas le cas de Gene Vincent. De nos jours, si vous êtes au fond de la salle, vous ne voyez plus les artistes sur scène, vous les envisagez multipliés en petits formats autant de de fois qu’il y a de spectateurs (moins 1 = vous) en train de filmer le spectacle qu’ils ne regardent jamais plus, mais qu’ils gardent dans le cachot oublié de leurs insu-portables, lisez la chro du Cat Zengler, sur le Zénith des Viagra boys, livraison 690 du 15 / 05 / 2025… Les enregistrements des prestations scéniques de Gene Vincent sont rares… Elles sont le plus souvent confinées dans les archives des émissions télévisées.

    TOWN HALL PARTY STORY

             Nous sommes dans la préhistoire du rock’n’roll, William B Wagnon organise des concerts de country music, notamment de Bob Wills, dans la région de Sacramento. Il ne tarde pas à acquérir une salle de bal pouvant accueillir jusqu’à trois mille danseurs, in Compton proche de Los Angeles… La suite coule de source, posséder son propre orchestre capable aussi d’accompagner des chanteurs de passage, et danse la galère. Wagnon suit le modèle du Grand Ole Opry qui depuis 1925 offre une émission de radio hebdomadaire à tous  les amateurs de musique populaire… En 1951 Town Hall Party possède ainsi son émission radio. Et en 1953 son émission de télévision est diffusée par KTTV-TV sur Los Angeles. Town Hall Party à l’origine très Country et Western ne sera pas insensible au rockabilly, en 1957 elle programmera Gene Vincent, Eddie Cochran, The Collins Kids, Carl Perkins…

             La dernière session de Town Hall Party se déroula le 14 janvier 1951. Nous reviendrons à plusieurs reprises sur l’histoire, notamment sur le tout début de cette aventure aux nombreuses ramifications. Pour cette fois nous nous pencherons sur les trois apparitions de : Gene Vincent.

    *

    GENE VINCENT

    TOWN HALL PARTY (1)

    25 / 10 / 1958

            Si vous ne devez regarder une seule des trois sessions c’est celle-ci qu’il faut choisir, c’est elle qui possède le meilleur son - toutefois qualifié d’improbable – c’est la plus longue et surtout pour la présence de Johnny Meeks et Grady Owens, sans oublier Cliff Simmons au piano qui participa à certaines nuitées des premiers enregistrements Capitol. Clyde Pennington est à la batterie.

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             Quelques secondes sur le public sagement assis, la surprise vient de l’exiguïté de la scène, très étroite à tel point qu’il est difficile d’avoir tout le groupe dans le cadrage de la caméra. Pour l’instant elle est encombrée des membres de l’orchestre ‘’ officiel’’ du Town Hall. Tex Ritter au micro joue le Monsieur Loyal, il chante plus qu’il ne parle, ensuite il énumère le programme de la soirée, à ses côtés on reconnaît sous son chapeau de cowboy Joe Mathis le guitariste émérite. Ces deux premières minutes qui seront très écourtées sur les deux autres vidéos offrent une valeur documentaire sociologique inoubliable. Comme cela paraît daté !

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             Gene surgit et s’empare aussitôt du micro, à sa gauche Grady Owens et Johnny Meeks entament le ballet, il semble qu’ils tiennent en même temps les rôle de Clapper boys – il est vrai qu’a l’origine Grady maintenant à la basse a été embauché pour remplacer Tony Facenda – et celui de musiciens, se démènent, un ballet réglé au millimètre, bascules, déhanchements, pliures, et redressements se succèdent, ce qui n’empêche pas Johnny de mâcher placidement son chewing gum, au milieu de ce tourbillon Gene vêtu de noir mais la chemise sombre  engoncée dans un blouson clair, les yeux levés au ciel chante Be Bop A lula avec une étonnante ferveur décontractée, sur le pont mouvementé le piano de Simmons ricane méchamment pendant que Clyde semble chasser les mouches sur un capot de voiture à coups de marteaux. Tout de suite après un morceau de choix, le piano galope comme un dératé, Penning use de ses toms, mais l’intérêt d’High Blood Pressure réside en les vocalises, belle photo de famille, Grady, Gene, Johnny, leur trois têtes autour du

     

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     micro comme trois as de pique en folie, la voix de Gene rauque et sauvage à souhait, suit un Rip It Up dévastateur, les spectateurs les plus jeunes sont debout… déboule un  Dance to The Bop débité à grande vitesse, Gene et le piano  de Simmons font la course, tandis que Meeks vous pousse un solo cavalcade avec la même facilité avec laquelle vous tournez votre purée mousseline dans sa casserole sans vous en apercevoir. Gene annonce que la tournée s’arrêtera quelques jours pour subir une opération, sans s’attarder il annonce You Win Again, l’en profite pour citer une deuxième fois Jerry Lou, vous la joue un peu à la Platters, pas besoin de creuser profond pour trouver la palpitante veine noire  du rock’n’roll. Pour terminer le bouquet final, For Your Precious Love, une interprétation magique, quel chanteur, cette bluette sentimentale, toute douce, vous percute autant que les trois rocks endiablés du début.

    TOWN HALL PARTY (2)

    25 / 07/ 1959

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             Aïe ! Aïe ! Aïe ! un son déplorable ! Bye ! Bye ! les Blue Caps, Gene se produit avec le staff de service. Ce n’est pas qu’ils jouent comme des brêles, c’est qu’ils n’ont pas le feeling rock, heureusement qu’il y a Gene parce derrière ils jouent western swing, Jimmy Pruiitt active un piano peut-être pas civilisé mais pas assez sauvage, , le violon d’Harold Hersly reste inaudible, ce n’est pas de sa faute mais c’est dommage à l’origine Rocky Road Blues fleure bon le l’herbe bleue, quant à Rose Maphis, clapper girl d’office, elle applaudit poliment sans enthousiasme,  Hersly essaie de sauver Pretty Pearly avec son sax, mais le son calamiteux ruine ses efforts. Sur Be Bop A Lula la batterie de Pee Wee Adams est trop lourde, pour la première fois l’on a tout de même droit au jeu de jambe de Genes. Deuxième set : Gene revient en boîtant, il lance un  High School Confidential, boosté par l’exemple de Jerry Lou le piano se démène fort joliment, le guitariste sur Over The Rainbow serait-il Merle Travis, encore une fois Gene termine son set sur une douce mélodie. Sans nous décevoir.

    TOWN HALL PARTY (3)

    07 / 11 / 1959

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    Gene porte un tricot semblable à celui qu’il arbore sur la pochette du 45 tours français de Baby Blue, Jerry Merritt assure la lead, parfait pour nous découper les angles purs et cassants de Roll Over Beethoven, une nouvelle version d’Over the Rainbow,  la voix de Gene bien plus pure que sur la deuxième session, mais Jimmy appruiitt vraiment trop fort sur son piano il casse les ailes des oiseaux bleus qui volent au-dessus de l’arc-en-ciel… l’on se quittera sur un She She Little Sheila frétillant tel un poisson d’argent… Gene quitte la scène en boîtant.

    Damie Chad.

    (A suivre).