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  • CHRONIQUES DE POURPRE 537: KR'TNT ! 537 : JOE BOYD / ROD STEWART / LEMON TWIGS / WENDY RENE / MOTHER MORGANA / ALEISTER CROWLEY / DICK RIVERS / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 537

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    13 / 01 / 2022

     

    JOE BOYD / ROD STEWART

    LEMON TWIGS / WENDY RENE

    MOTHER MORGANA / ALEISTER CROWLEY

    DICK RIVERS / ROCKAMBOLESQUES

    London Boyd

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    C’est un peu grâce ou à cause de Jac Holzman qu’on ressort de l’étagère l’autobio du Boston boy Joe Boyd, White Bicycles. Jac nomma Joe correspondant d’Elektra à Londres. Mais pour dire les choses franchement, on attaque le Boyd book avec une certaine appréhension car le nom de Boyd reste lié à la scène folk anglaise, Incredible String Band, Nick Drake et Fairport. Ce n’est pas l’univers de Mick Farren, if you see whant I mean. Et puis «My White Bicycle» n’est quand même pas la meilleure des références : ce n’est ni «Arnold Layne», ni «Strawberry Fields Forever» et encore moins «I Can Hear The Grass Grow». Dommage, car comme on va le voir, London Boyd avait aussi flashé sur les Move.

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    Chacun sait que les a-priori sont faits pour être dépassés. C’est leur raison d’être. Alors tu entres dans ce petit book la fleur au fusil et à ta grande surprise, ce texte vivifiant t’embarque aussi sec pour Cythère. Joe Boyd nous sert un cocktail surprenant, à base de vitalité du style, de background richissime, d’intelligence du regard, il frise parfois le Dylan de Chronicles, mais ce qui le hisse au niveau des grands mémorialistes que sont Robert Gordon et Peter Guralnick, c’est un sens aigu de l’histoire. Mac Rebennack dirait plutôt qu’il était au bon endroit au bon moment - The right place at the right time - Joe Boyd eut en effet la chance extraordinaire de vivre deux épisodes marquants de l’histoire du rock : le festival de Newport 65 (Dylan goes electric, accompagné par des membres du Paul Buttlerfield Blues Band), et l’UFO à Londres (découverte du Pink Floyd de Syd Barrett). Les vivre est une chose, les relater en est une autre. Et Joe Boyd nous les fait revivre comme si on y était. Voilà pourquoi il est nécessaire de lire ce petit book.

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    Voici ce qu’il dit du Newport 65 : «(Non seulement Dylan avait transformé ce festival) qui ne serait plus jamais le même, mais il avait aussi transformé la musique populaire et la ‘youth culture’. Tous ceux qui souhaiteraient raconter l’histoire des sixties sous l’angle d’un passage de l’idéalisme à l’hédomisme doivent situer le moment charnière autour de 9h30, le soir du 25 juillet 1965.» Un peu plus loin, Joe Boyd raconte qu’au moment où son ami Paul Rothchild se prépare à entrer en studio avec les Doors à Los Angeles pour enregistrer leur premier album, lui est sur le point d’entrer en studio avec le Pink Floyd à Londres pour enregistrer «Arnold Layne» - In 1966, the world was changing by the week - L’autre moment historique est le 14-Hour Technicolour Dream qui a lieu le 29 avril 1967 à l’Alexandra Palace - The underground was becoming the mainstream - avec à l’affiche Pink Floyd, Arthur Brown, Soft Machine, the Move, Tomorrow, les Pretty Things, John’s Children, Alexis Korner, the Social Deviants, Champion Jack Dupree, Graham Bond, Savoy Brown, the Creation et des tas d’autres luminaries.

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    Joe Boyd reste lucide sur l’impact des sixties et de ses idéaux : «L’idée que les drogues, le sexe et la musique pouvaient changer le monde m’a toujours semblé être d’une grande naïveté. Alors que les effets de la contre-culture grossissaient, ses valeurs se détérioraient. Alors que les revers politiques faisaient la une des journaux, les idéaux se diluaient plus tranquillement, mais quand même de façon marquante pour ceux qui le voyaient.» Joe Boyd fait bien sûr mention d’Altamont et d’autres faits divers, mais ce qui le choque le plus dans la dérive de la contre-culture, c’est cette image anecdotique tirée d’un roman de Michael Herr (Dispatches) : dans les hélicos, les mitrailleurs de l’armée américaine s’amusant à buter des fermiers vietnamiens pour le plaisir tout en écoutant Dylan et Hendrix sous leur cockpit headphones. Pour Joe Boyd, cette image met définitivement fin au mythe des sixties - That finished off what remained for me - Et il ajoute : «Aujourd’hui, quand les modes musicales changent, (les murs de la ville ne tremblent plus), ils sont couverts d’affiches publicitaires vantant les mérites de superficially subversive artists.» Joe Boyd nous épargne la liste des noms. On les connaît. Berk.

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    S’il craque pour Londres, c’est parce qu’en 1964, il se trouve à l’Hammersmith Odeon. À l’affiche, les Animals, les Nashville Teens, et les Swinging Blue Jeans qui ont comme invités Chuck Berry et Carl Perkins. Et là, Joe Boyd voit un truc incroyable : «White teenage girls screaming ecstatically at Chuck Berry», c’est-à-dire le pire cauchemar de l’Amérique, des blanches qui s’éprennent d’un nègre ! Mais ce n’est pas tout. Joe Boyd reconnaît une silhouette familière derrière le rideau, sur le côté de la scène. John Lee Hooker ! La nouvelle se répand vite fait dans le public. Des gamines commencent à crier : «Quoi ? John Lee ? Où ça ?». Et tout le monde se met à réclamer John Lee. John Lee ! John Lee ! Alors là, Joe Boyd est complètement scié : «C’est à ce moment-là que j’ai décidé de m’installer à Londres et de produire de la musique pour cette audience. En comparaison, America was a desert. Ces jeunes Anglais n’étaient pas une élite privilégiée, they were just kids, Animals fans. Et ils savaient qui était John Lee Hooker ! Aucun blanc en Amérique en 1964, excepté mes amis et moi, ne savait qui était John Lee Hooker.»

    À un moment donné, Joe Boyd a des ennuis avec la justice anglaise à cause des drogues. Joe Boyd n’est pas Keef, rassurez-vous, mais l’épisode lui a permis d’observer que la justice, anglaise comme américaine, s’en prend exclusivement à ce qu’il appelle the underclasses : «Pendant les sixties, les autorités s’effrayaient de voir autant de kids respectables prendre des drogues. À leurs yeux, c’était la fin de la civilisation. Aujourd’hui, les traders sniffent de la coke, des millions de kids prennent de l’ecstasy chaque week-end et la société continue de fonctionner normalement. Alors les autorités peuvent se concentrer sur les pauvres qui sont toujours aussi dangereux, en utilisant les lois anti-drogues à des fins d’intimidation et de rétribution.» Bien vu Joe !

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    Avant de débarquer à Londres, Joe Boyd fait aux États-Unis un parcours d’amateur sans faute. Dans les early sixties, il commence par bosser comme tour manager pour George Wein, le boss du Newport Festival : Joe accompagne en tournée les artistes de blues, de ville en ville, à travers les États-Unis, comme par exemple Sleepy John Estes et son harmoniciste Hammy Dixon.

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    Voici une belle anecdote : ils roulent toute la nuit et en arrivant à Syracuse, dans l’État de New York vers 8h45, ils voient un bar ouvert. Chouette ! Joe pense pouvoir entendre des histoires sur Robert Johnson et les Beale Street Sheiks pendant le petit déjeuner, mais ses espoirs fondent comme beurre en broche avec les bouteilles de bourbon qu’il doit acheter pour Sleepy John et Hammy - They were drunk by 9.30 and out cold by ten.

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    Joe Boyd accompagne aussi en tournée Brownie McGhee, Sonny Terry et le Reverend Gary Davis. Ils se produisent dans les coffee houses et les folk blues festivals - Originaires de Caroline du Sud, Brownie et Terry avaient suivi Leadbelly on to the 1940s folk circuit - Puis Joe nous brosse des trois personnages des portraits extrêmement pertinents : «Brownie était un habile finger-picking guitarist. Il était assez rond. Il marchait avec une cane et boitait. Derrière son apparente politesse, il y avait une énorme amertume : le fait d’avoir joué pendant des années pour des publics blancs avait laissé des traces. De son côté, Sonny était le génie du rural blues harmonica. Il était aveugle de naissance. Il était si gentil et si déférent derrière ses lunettes noires qu’on ne savait jamais ce qu’il pensait. J’ai découvert qu’une fois sortis de scène, Brownie et Sonny ne pouvaient pas se supporter. La seule chose sur laquelle ils arrivaient à se mettre d’accord, c’est qu’ils ne voulaient aucun contact avec le Reverend Gary, sans doute à cause d’une histoire ancienne.» Joe passe ensuite au Reverend Gary Davis, aveugle lui aussi. Pendant l’entre-deux guerres, il a sillonné les routes et prêché dans tout le Deep South. C’est dans le Bronx new-yorkais qu’on a découvert nous dit Joe «ses monumental skills in a long-forgotten ragtime picking style», et des tas de petits blancs sont venus chez lui prendre des cours de guitare - Gary avait une sacrée allure. Son menton était couvert de chaume gris. Il portait un chapeau fatigué et un vieux costume noir tout froissé. Quand ses lunettes noires glissaient sur son nez, on voyait le blanc de ses yeux d’aveugle. Un matin au breakfast, il horrifia Rosetta Tharpe et son mari/manager Russell : il attrapa d’une main tremblante l’œuf sur le plat qu’on venait de servir, le positionna au dessus de sa bouche ouverte, et, alors que le jaune d’œuf s’écoulait goutte à goutte sur sa chemise, il l’enfourna d’un bloc. Le blanc dégoulinant de graisse dépassait encore de sa bouche alors qu’il était en train de mâcher.

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    Joe Boyd adorait ces vieux personnages hauts en couleur, mais il avoue que de se s’occuper du Reverend Gary était un boulot à plein temps. Pour lui, il n’existait pas de meilleurs guitaristes que Sister Rosetta Tharpe et le Reverend Gary Davis. Joe accompagne aussi Rosetta en tournée, une Rosetta qui dit un jour à Joe : «By the time I was eighteen, I had my boots laced on up to my hips !». Quand elle eut des hits dans les années 40, Rosetta put acheter une maison avec son mari Russell à Philadelphie. Rosetta portait aussi nous dit Joe «une perruque rouge, un manteau de fourrure et des talons hauts. Elle était déjà allée jouer plusieurs fois en Europe» - Se retrouver assise pour le breakfast à côté du Reverend Gary, le genre d’homme qu’elle avait croisé 35 ans plus tôt sur les routes poussiéreuses de l’East Texas, ça n’était pas du tout ce qu’elle imaginait en acceptant de participer au Blues and Gospel Caravan qui allait débarquer en Angleterre. Encore un moment historique au crédit de Joe Boyd, qui en est l’un des acteurs, puisqu’il en est le tour manager - La tête d’affiche de la tournée était Muddy, un homme d’une extraordinaire dignité. Il se tenait très droit et s’habillait sharp. Il portait toujours un fedora, une petite cravate grise et une chemise blanche immaculée. Son regard était bon, mais il restait prudent avec moi - Joe Boyd vénère aussi the ceremonial priest of an exotic religion, Roland Kirk, «blowing continuous arpeggios in three-part harmony usisng his circular breathing technique».

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    Comme Joe grenouille dans le milieu des musicologues du blues, il finit par croiser ces deux croisés de la musicologie que sont Alan Lomax et Harry Smith. Lomax est allé dans les campagnes les plus reculées des Appalaches et du Deep South pour enregistrer ce qu’il appelle the field recordings. Quant à Harry Smith, il est connu dans le monde entier pour son masterful Anthology Of American Folk Music. C’est lui qui a enregistré Bukkah White. Et là Joe Boyd devient fascinant, car il nous dit pourquoi ces deux hommes sont tellement différents, cette différence qui existe entre l’avant-garde (Smith) et la old guard (Lomax), une différence qui allait conduire au fameux clash de Newport 65 : «Lomax était un ours, un coureur de jupons, un homme sûr de lui et de ses théories à propos de l’interconnexion entre les musiques des divers continents. En allant avec son magnétophone fréquenter les bagnards des chain-gangs du Mississippi et les Italiens qui exploitaient des champs de tabac, il avait développé des manières un peu rudes. Quant à Smith, il était devenu accidentellement collectionneur d’enregistrements de musique traditionnelle. C’était un homosexuel qui tournait des films expérimentaux, qui parlait plusieurs Native American languages et qui fumait fréquemment des joints. Sa collection de disques recouvrait presque entièrement le sol de sa chambre au Chelsea Hotel, pas très loin de l’appartement de Lomax on the West Side. Les chanteurs de folk new-yorkais préféraient les field recordings de Lomax, alors les musiciens de Cambridge, Massachusetts, préféraient les 78 tours commercialisés par Smith : Big Bill Broonzy, Jimmie Rodgers, the Carter Family et Blind Lemon Jefferson furent des stars des années 20 et 30 pour des raisons évidentes. Leur dimension artistique surpassait de très loin celles des amateurs qu’enregistrait Lomax. Alors Lomax voyait d’un sale œil cette commercialisation. Lors d’un dinner party à Londres dans les années 80, je lui fis remarquer que les folkloristes et les producteurs étaient des professionnels qu’on payait pour enregistrer de la musique destinée à un public ciblé. En guise de réponse, il m’invita à sortir pour continuer le débat à coups de poings.»

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    C’est à Cambridge, Massachusetts, en 1963, que Joe Boyd entend chanter Bob Dylan pour la première fois : «Je suis tombé au sol comme si on m’avait assommé. Pendant un long moment je n’ai pas pu bouger, et j’en avais les larmes aux yeux. (Ça se passait quelques mois après la crise des Missiles à Cuba). Aussitôt après ‘Hard Rain’, il enchaîna avec ‘Masters Of War’. Dans la petite pièce, la voix nasale de Dylan et son strumming de guitare vous enveloppaient.» Joe voit Dylan évoluer rapidement entre 1963 et 1965, il le voit échapper aux chapelles et prendre une avance considérable, prêt nous dit Joe à lancer l’assaut final sur la forteresse de l’American popular music - The next time our paths crossed, at the ‘65 Newport Folk Festival, I would help him storm the citadel - On est ravi que deux esprits aussi brillants se soient rencontrés.

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    Plus loin, Joe Boyd compare les deux cultures : l’anglaise et l’américaine. Il observe que les Anglais qui montent un groupe sont souvent plus originaux que ne le sont leurs collègues américains, trop respectueux de leurs racines musicales pour les recréer - Dylan, always the exception, was almost British par son insouciance, sa grâce vocale et la fluidité de sa technique de jeu - Et là, Joe Boyd pousse fabuleusement son raisonnement : «Dans une interview, Keith Richards explique qu’il n’avait au moment de sa rencontre avec Jagger qu’un seul EP, un EP que je connais bien sur Stateside, sous licence Excello, avec Slim Harpo d’un côté et Lazy Lester de l’autre. À force de l’écouter, ils ont rincé cet EP jusqu’à la corde. C’est une façon de voir les Stones comme une South-East London adaptation of the Excello style. S’ils avaient eu plus de disques, leur musique aurait sans doute été moins distinctive.» C’est sa façon de rendre hommage aux Anglais et à leur sens inné de la recréation.

    Quand il débarque pour la première fois à Londres au printemps 64, Joe voit les Pretty Things sur scène - I was impresssed, not so much by the derivative music, but by the show - Il trouve Phil May très efféminé. Plus tard il deviendra ami avec Phil et fera deux découvertes : «Un, l’autre talent de Phil est le tennis, dans les années 80, il m’a appris à améliorer mon revers. Et deux, Phil a toujours été bisexuel.»

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    C’est là que Joe Boyd apporte un éclairage fondamental sur la découverte du Paul Butterfield Blues Band : il se trouve un soir dans un club de McDougal Street, the Kettle of Fish, pour voir jouer Son House - the latest blues legend to emerge from the mists of history - À la même table, se trouve l’un des héros de Joe, Sam Charters, l’auteur de The Country Blues. Joe dit à Sam qu’il part à Chicago, mandaté par son boss George Wein pour rencontrer Muddy, et Sam lui dit : «Well there’s a band there you have to hear.» Joe se marre : «C’mon Sam, je sais tout de Magic Sam, de Buddy Guy, d’Otis Rush et de Junior Wells», des gens précise-t-il qui étaient alors encore inconnus. Et Sam lui dit non, «c’est un groupe avec des white kids et des black guys, led by an harmonica player called Paul Butterfield». Sam insiste pour que Joe aille les voir. Et il lui donne le nom du bar où joue ce groupe. Le lendemain matin, Joe appelle Paul pour lui raconter cette histoire. Paul prend l’avion pour Chicago immédiatement. Joe de son côté voyage en bus et arrive un peu plus tard. Bizarrement, cette info n’apparaît pas dans les deux Elektra books. Rothchild ne dit pas que l’info sur Butter venait de Joe, via Sam Charters. Joe et Paul se retrouvent donc dans ce bar de Chicago et quand Joe arrive, il voit Paul et Butter en train de se mettre d’accord sur les termes d’un contrat. Et quand Joe voit enfin jouer Butter, il est sidéré : «It was Chicago blues, hard edged and raw with nothing folk or pop about it.»

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    Retour au Newport 65. C’est Peter Yarrow de Peter Paul & Mary qui impose Butter au comité du festival. Les gens du comité sont attachés aux traditions et ne veulent pas entendre parler de modernité ni d’électricité. Joe : «Peter Paul & Mary étaient managés par Albert Grossman, l’ancien propriétaire d’un club de blues à Chicago qui était devenu l’équivalent américain de Brian Epstein. D’anciennes photos nous montrent un Grossman avec des petits yeux derrière des verres sans montures et vêtu d’un costume cravate. Depuis, ses cheveux étaient devenus gris et il portait des jeans. C’est Sally, sa femme, qu’on voit sur la pochette de Bringing It All Back Home avec Dylan. Grossman avait conduit Peter Paul & Mary au succès et il se préparait à y conduire Dylan.» Dans ce chapitre qu’il faut bien qualifier d’historique, Joe apporte des éclairages capitaux : «À l’exception du loyal Yarrow, le comité organisateur du Newport Folk Foundation haïssait Grossman.» Lomax qui faisait partie de ce comité organisait son Blues Workshop en marge du festival proprement dit. Il y programmait cette année-là Robert Pete Williams et Son House. Butter devait suivre et comme Yarrow l’avait imposé, Lomax l’avait accepté de mauvaise grâce. Alors pour introduire le set de Butter, il annonça some kids from Chicago qui ont besoin de tout un équipement électrique pour «essayer de jouer le blues». Grossman qui était aussi le manager de Butter était furieux. Au moment où Lomax passa devant lui, Grossman lui lança : «That was a real chicken-shit introduction, Alan», et Lomax bouscula Grossman. Puis, comme si ça ne suffisait pas, Lomax convoqua une réunion d’urgence du comité d’organisation, sans prévenir Peter Yarrow, bien sûr, pour un vote d’urgence : il voulait que le comité bannisse Grossman du festival - His crimes included not just the ‘assault’ on Lomax but being a source of drugs - Quand George Wein fut mis au courant de ce vote, il expliqua au comité qu’on ne pouvait pas virer Grossman, car tout le monde allait se barrer avec lui : Dylan, Peter Paul & Mary, Odetta et Butter, c’est-à-dire toutes les plus grosses stars du festival. Mais à ce moment-là, le pire est encore à venir : Dylan va passer à l’électricité ! Joe Boyd profite de l’épisode pour expliquer que Pete Seeger n’a jamais tenté de couper les câbles de la sono à coups de hache. Cette histoire dit-il est inventée de toutes pièces. Elle servait juste à illustrer le combat que se livraient les conservateurs et les modernistes.

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    Sur scène, c’est Joe qui branche Dylan. Al Kooper et Barry Godberg (keys), Mike Bloomfield (guitar), Jerome Arnorld (bass), Sam Lay (beurre) et Dylan montent sur scène pour l’un des épisodes les plus cruciaux de l’histoire du rock américain. Joe vérifie tous les réglages - Quand les musiciens furent prêts, j’envoyai mon signal au flashlight. The introduction was made, the lights came up and ‘Maggie’s farm’ blasted out in the night - Et Joe se rue devant la scène, dans la fosse réservée à la presse, pour suivre le concert - Si on le compare aux standards actuels, le son n’était pas très fort, mais en 1965 ce fut sans doute the loudest thing anyone in the audience had ever heard - Quelqu’un vient taper sur l’épaule de Joe pour lui dire qu’on veut lui parler dans le backstage. Alors il y va et tombe sur Lomax, Pete Seeger et Theo Bikel, furieux tous les trois : «Nous devez baisser le son, c’est bien trop fort !». Joe leur dit qu’il ne peut rien faire et qu’il faut aller à la régie. Ils lui ordonnent d’y aller pour faire baisser le son. Mais la régie, c’est Grossman, Yarrow et Rothchild qui trouvent eux que le niveau du son et bon - Tell Alan que le son est bon et dis-lui aussi qu’il aille se faire foutre - Yarrow accompagne l’injonction d’un doigt. Grossman et Rothchild éclatent de rire alors que Joe repart avec le message pour Lomax. Et c’est là que Joe Boyd, fabuleux écrivain et témoin de son temps, écrase le champignon : «Des paroles de chansons en roue libre, un mépris total des convenances et des valeurs établies, le tout accompagné by a screaming blues guitar and a powerful rhythm section, played at ear-spliiting volume by young kids. En 1965, les Beatles chantaient encore des chansons d’amour et les Stones jouaient a sexy brand of blues-rooted pop. Dylan c’était différent. THIS WAS THE BIRTH OF ROCK.» Et Joe ajoute : «Dylan avait laissé tomber the dialectic world of politic songs. Il chantait à présent his decadent, self-absorbed, brillant internal life. Il termina avec ‘It’s All Over Now Baby Blue’, crachant ses paroles avec le plus profond mépris à la gueule de the old guard.» Ces pages de Joe Boyd sur Dylan valent bien celles que Mick Farren lui consacre dans Give The Anarchist A Cigarette. Ils ont tous les deux perçu le génie de Dylan, un phénomène artistique qui est resté depuis lors inégalé. Ces trois books, le Farren, le Boyd et le Chronicles de Dylan appartiennent à la même communauté de pensée.

    Pour le remercier de l’avoir mis sur le coup de Butter, Paul Rotchild décroche un job pour Joe chez Elektra : Jac a décidé d’ouvrir un agence à Londres. Joe doit donc démissionner de son job pour George Wein. Sa mission à Londres va consister à découvrir de nouveaux talents pour continuer de moderniser Elektra.

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    Le premier groupe sur lequel Joe flashe, ce sont les Move. Chaque fois qu’un Américain débarque à Londres pour y séjourner, Joe l’emmène voir les Move au Marquee : John Sebastian, Zal Yanovsky, Paul Butterield, Mike Bloomfield, Jac Holzman, Phil Ochs et quelques autres y ont droit. Pour Joe, les Move sont aussi balèzes que les Who ou Hendrix qui ont été les révélations de Monterey : «Les Move étaient des ambitious working-class kids from Birmingham qui n’avaient aucune envie de révolutionner le rock, de prêcher l’amour et la paix ou de promouvoir les états seconds, tout ce qu’ils voulaient, c’était devenir riches et célèbres.» Joe fait un portait spectaculaire d’Ace Kefford, skeletal albino face - Ace went for the most powerful nail-your-chakras-to-the-seat-of-your-pants bass lines - Il voit Roy Wood comme un shaman-in-chief et Trevor Burton comme the innocent looking-one. Il qualifie leur musique de beer-drinker’s psychedelia - They made a far superior fist of deconstructing soul tunes than did Vanilla Fudge a year later - Alors Joe emmène Jac voir les Move dans leur loge à l’Edgbaston Mecca Ballroom. Il nous décrit la scène, et c’est comme si on y était : «(Cramped in the small room), Jac Holzman à la fois intimidant et impressionné, moi très sérieux, le Fagin-like Secunda and the monosyllabic Move. L’homme qui avait signé Jim Morrison et Arthur Lee était bien trop éloigné de son monde pour faire impression sur les Move.» Dommage. Les Move sur Elektra, ça aurait été le fin du fin, avec Love et les Doors.

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    À Londres, Joe Boyd croise donc ceux qu’il appelle les thugs - Les Thugs comme Grant et Don Arden ressemblaient à Lee Marvin dans Point Blank. Les exécutifs des maisons de disques installés dans leurs beaux bureaux n’imaginaient pas que des gens comme Grant et Arden pussent être aussi vicieux et aussi brutaux. Alors ces ronds de cuir acceptaient n’importe quoi parce qu’ils avaient peur. L’Américain qui suivait tout ça de près était bien sûr David Geffen - Selon Joe, il n’existait pas d’équivalent de ces thugs aux États-Unis. Les gens du Brill n’étaient absolument pas capables de gérer des artistes qui écrivaient leurs propres chansons et qui prenaient de l’acide. Comme Joe Boyd s’intéresse de près aux Move, il croise bien sûr Cordell & Secunda - Cordell & Secunda formaient la plus dépareillée des paires, mais ils eurent pas mal de succès entre 1966 et 1968 avec les Move, Procol Harum et Joe Cocker. Secunda venait de South London et avait grenouillé durant les early sixties dans le milieu du catch professionnel. Secunda était un gros dur de bandes dessinées, a reptilian hustler qui se vantait de ses séjours au placard. Il était vif d’esprit et doté d’un sinister charm. Cordell était aussi pimpant et relax que Secunda était moite et intrigant - Joe Boyd compare l’invasion du music biz par tous ces affairistes à l’invasion de l’Empire romain par les Wisigoths et les Ostrogoths : Lambert & Stamp (qui suivaient les traces d’Andrew Loog Oldham), Stigwood (qui se servait de Cream pour organiser l’avenir de Clapton), Mike Jeffreys (Joe l’écrit mal, il s’agit de Mike Jeffery, qui avait mis le grappin sur Chas Chandler et Jimi Hendrix), Chris Blackwell (masterminder de la carrière de Stevie Winwood), Chris Wright & Terry Ellis (Jethro Tull et Ten Years After), Peter Grant (Led Zep) - The Move en ratant leur conquête de l’Amérique, étaient l’exception - Oui, car Joe Boyd était convaincu que les Move pouvaient conquérir l’Amérique. Comme il est à Londres pour signer des groupes sur Elektra, il constate à un moment que pas mal d’occasions lui ont glissé entre les doigts : Stevie Winwood (à cause de Chris Blackwell), Cream (à cause de Robert Stigwood), Pink Floyd (à cause de Bryan Morrison), the Move et Procol Harum.

    C’est Joe qui rend le Pink Floyd célèbre à Londres dès 1966. Le Floyd n’est alors qu’un blues band fraîchement débarqué de Cambridge, mais Joe les trouve intéressants. Il fait écouter une démo du Floyd à Jac, mais Jac n’accroche pas. Tant pis. Alors que Joe cherche un autre label, Bryan Morrison lui brûle la politesse en emmenant le Floyd chez EMI. Comme Syd et les autres ont besoin de cash pour s’acheter une van, ils signent aussitôt pour récupérer l’avance. Cet échec laisse Joe assez amer.

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    Avec son copain John Hopkins, alias Hoppy, ils montent l’UFO fin 1966, parce qu’ils n’ont plus un rond. Joe ne bosse plus pour Elektra et Hoppy a cessé de travailler comme photographe pour International Times. L’UFO est au 31 Tottenham Court Road, sous une salle de cinéma. Le club est ouvert chaque vendredi soir de 10 h à 6 h du matin. Le soir de l’ouverture, le 23 décembre 1966, ils sont surpris de voir arriver autant de monde. En quelques mois, l’UFO fait connaître nous dit Joe «Pink Floyd, Soft Machine, the Crazy World of Arthur Brown, light-shows, tripping en masse and silk-screen psychedelic fly-posters». Hoppy et Joe louent le local à Mr Gannon, un homme charmant. Un soir, il prend Joe à part pour lui dire qu’il a le sentiment que certaines personnes fument de l’herbe - There’s a few people smokin’ dope in here - avec un trémolo à l’endroit du o de dope, nous dit Joe. Il répond alors à Mr Gannon : «Well, Mr Gannon, I can’t say this with absolute assurance, but I certainly hope you are mistaken.» Et Mr Gannon prend avec philosophie la répartie du Joe : «Well that’s as may be, and that’s as may be not, Joe. But all the same, je pense que ce serait une bonne idée de mettre le ventilateur en route.» Une fois que Bryan Morrison lui a barboté un Floyd qui est train de devenir énorme en Angleterre, Joe n’a plus qu’une obsession : trouver la groupe capable de remplacer le Floyd et de remplir l’UFO chaque vendredi. Tony Howard qui fait partie de la Morrison Agency revient vers Joe et lui propose de faire la paix. En signe de bonne volonté, il propose à Joe deux groupes gérés par l’Agency en remplacement du Floyd : Tomorrow et les Pretty Things. Alors Joe flashe sur les Tomorrow et ses concerts explosifs. D’où le titre de son récit. Avec son sens aigu de l’histoire, Joe estime les sixties vont de l’été 1965 jusqu’en octobre 1973 et connaissent leur pic le 1er juillet 1967 avec un set de Tomorrow at the UFO Club in London.

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    Joe croise aussi le chemin de Mick Farren et des Social Deviants. C’est Hoppy qui insiste pour que Joe vienne les voir répéter. Le résultat, c’est que Joe les trouve mauvais - Mick’s singing was devoid of melody and his group could barely play their instruments - Joe ne veut pas d’eux à l’UFO. Hors de question. Il dit à Hoppy qui insiste : «The Deviants would play UFO over my dead body.» S’ils veulent jouer à l’UFO, ils devront passer par dessus mon cadavre. C’est sans appel. Mais Mick Farren va se rendre indispensable en filant un coup de main aux entrées - Mick and his boys became a key part of my support team - Puis en avril 1967, Joe cède et laisse jouer les Deviants sur scène.

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    À la même époque, Joe entre dans sa période Incredible String Band, un duo folky folkah qu’il réussit à rapatrier sur Elektra. Jac en pince pour le folk, alors pas de problème. Joe pense que The Hangman’s Beautiful Daughter paru en 1968 est le meilleur disque qu’il ait produit. Alors autant prévenir les ceusses qui ne le savent pas : il faut vraiment aimer le folk pour entrer là-dedans. Dès «The Minotaur’s Song», on note une absence complète de magie et de mélodie. Mike Heron et Robin Williamson font dans le moyenâgeux. Il ne se passe rien. Mais les amateurs de folk obscur vont y trouver leur bonheur. Au fil des cuts, on observe que messires Heron et Williamson ne font aucun effort pour se rendre plus sympathiques. L’album tourne au cliché folk anglais. «Waltz On The New Moon» sonne comme une pauvre giclée de néant. On entend un glou glou dans «The Water Song», une chanson de troubadours. On est loin des Pink Fairies. Er avec «There Is A Green Crown», on est loin de Third World War. Pourtant c’est le même pays. L’album se réveille un peu avec «Swift At The Wind», un weird cut chanté à la plainte récurrente sur fond de gratté apoplectique. Le chant se veut immersif et la tendance est à la déchirure. Mais c’est vraiment tout ce qu’on peut en dire.

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    Le premier album d’Incredible String Band sur Elektra date de 1966 et n’a pas de titre. C’est du folky folkah pur et dur. Aucun espoir d’en sortir. La flûte double les coups d’acou, c’est assez rupestre, tout en restant soigneusement bucolique. Ils font même du festif de zyva mon gars avec «Schaeffer’s Jig». C’est le genre de truc qui doit faire baver Jac. Du vrai pur et dur à la mormoille. On ne saurait imaginer ni plus pur, ni plus dur. Heron et Williasmson sont dans leur petit monde bien hermétique. Ils attaquent «The Tree» à la flûte antique puis ils se prennent pour des mineurs du Kentucky avec «Empty Pocket Blues». C’est assez pointu car joué en picking des Appalaches. Ils font pas mal de fake Americana, et plus on écoute l’album et moins on leur fait confiance. On a l’impression avec «Niggertown» qu’ils prennent les gens pour des cons.

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    Paru l’année suivante, The 5000 Spirits Or The Layers Of The Onion est beaucoup plus intéressant, pour au moins trois raisons valables. À commencer par «Painting Box», un joli festival de gratté de poux, ah ça gratte sec dans le coin du springtime ! Ils grattent à la petite excédée avec une flûte en contrefort, et ça donne un mish mash assez puissant. Ces deux mecs sonnent comme les surdoués du régiment. L’autre point fort de l’album s’appelle «First Girl I Loved», une country pop anglais de niveau nettement supérieur. Il y a une fantastique énergie dans ce gratté de poux, c’est lui le gratté qui fait la grandeur du duo et ça devient tétanique car c’est bourré de feeling. Ils remontent aussi «Way Back In The 1960s» au country rock de String Band. C’est vraiment excellent, quel fabuleux brouet de fake Americana ! Non seulement ces deux Anglais se prennent pour des Américains, mais ils en ont en plus les moyens. Leur gratté de poux est sans doute le plus puissant d’Angleterre, c’est même trop américain pour être vrai. On comprend mieux pourquoi Joe a flashé sur eux. Les crin-crins inexorables de «Chinese White» ont dû plaire à Jac et le «No Sleep Blues» flirte avec Fred Neil. Ils sont dans une certaine richesse, un mélange de tradi Bribrit et d’Americana. Ils aiment bien jouer le cul entre deux chaises. Mais il faut leur reconnaître un sens aigu de la musicalité. Avec «The Mad Hatter’s Song», on les voit noyer leur soupe dans une psychedelia du tiers monde, c’est très étrange, ils soulignent leur do what you can aux instruments antiques. Ils adorent gratter de la fake Americana au bord de la Tamise. Leur parti-pris est de bousculer les préjugés, comme le montre «The Hedgehog’s Song». On finit par se faire avoir en beauté. Ces deux mecs sont beaucoup trop doués.

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    Sur le double album Wee Tam And The Big Huge paru en 1968, on trouve encore pas mal de petites friandises, notamment ce chef-d’œuvre fake Americana qui s’appelle «Log Cabin In The Sky». Il jouent ça au washboard et ça marche. Ils font ensuite de la dentelle de Calais avec «You Get Brighter», une dentelle de Calais florentine, bien détachée dans la lumière, c’est l’apanage du folk anglais. Comme souvent dans les trips, le mec ne lâche pas la rampe. Ils passent aux drug-songs avec «The Half Remarkable Question». Mike sort son sitar et Robin gratte ses poux, on se croirait à Marrakech. Ils ramonent bien les artères de la médina. Et comme le sitar favorise la montée au cerveau, ça devient de la pâmoison à rallonges. Joe nous dit que les String Band sont adeptes de la Sciento, mais on voit bien avec «Air» qu’ils sont aussi dans la dope. Ils font un peu d’orientalisme avec «Puppies», mais de l’orientalisme joyeux. Si on écoute ces albums, c’est uniquement parce que Joe Boyd dit avoir été remué, et comme c’est un homme de goût, on lui fait confiance. Mais il faut savoir se montrer patient. Avec son mélange de coups d’acou et de sitar, «The Yellow Snake» est presque beau, mais pour «Ducks On A Pond», ils partent en mode Bécassine. Une autre paire de manches.

    L’autre grand amour de sa vie de découvreur/producteur, c’est Nick Drake - There was something uniquely arresting in Nick’s composture - Joe pense que sa musique est «mystérieusement originale» et sa technique de guitare «complexe».

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    On comprend qu’il se soit passionné pour Nick Drake. Il suffit d’écouter les deux albums qu’il produisit pour Nick à Londres, Five Leaves Left en 1969 et Bryter Layter en 1971. Sur le premier se niche une véritable merveille d’intimisme Drakien, «The Toughts Of Mary Jane». Nick la nique à la magie pure, il a une façon unique d’instaurer son doux règne, c’est un mélange de magie et de brume, comme chez Robert Wyatt, c’est très pur, très rêvé, très attardé. On retrouve cette magie dans «River Man», gonna see the river man, Nick Drake fait régner une ambiance douceâtre et tiédasse, tout émane de sa voix et de sa façon de gratter ses poux. C’est violonné au plus mauve du crépuscule des dieux. Il crée l’ambiance à chaque retour de manivelle, avec un ton unique, une réelle chaleur de ton, c’est forcément inspiré, même si on ne court pas après le folk. Nick Drake ne travaille que dans la mélancolie fortement arpeggiée et donc mythifiée. Sa mélancolie est purement baudelairienne, elle fait écho à celle de Léo Ferré, «un désespoir qu’aurait pas les moyens». On reste dans l’éclat référentiel avec «Day Is Done» qui incarne l’aspect préraphaélite du rock anglais. Nick Drake propose une brume de son distinguée, très pure, très Burne-Jones, tu ne peux pas échapper au charme discret du vieux Nick. Il sonne tellement comme un port d’attache qu’on y jette l’ancre.

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    Bryter Layter est un peu plus sophistiqué et cette sophistication productiviste nous dit Joe ne plaisait pas à Nick. John Cale intervient sur deux cuts, «Fly» et «Northern Sky», qui sont un peu les points forts de l’album. Nick Drake attrape son «Fly» au vol, à la voix d’ange de nicotine qui va mal, please ! Il se fond dans sa mélancolie. «Northern Sky» symbolise la force de Nick Drake. C’est d’une rare puissance agonisante, ce mec pousse le bouchon de la beauté morose assez loin, il chante à la voix éteinte, mais il chante, il faut le savoir. Magnifique slow groove d’under the boisseau que ce «Poor Boy». Nick Drake navigue à la douce manœuvre de nobody knows, c’est très long, très orchestré, PP Arnold et Doris Troy font les chœurs, on entend du sax, on croit que Nick Drake touche au but, mais cette débauche de moyens l’indispose. Que fait-on dans ces cas-là ? On se suicide. Joe Boyd y revient longuement, sur ce suicide, une overdose d’antidépresseurs, officiellement. On revient à l’album et à l’«At The Chime Of A City Clock» qu’il chante sous le vent, c’est le goove suburbain. Il gratte ensuite «One Of These Nights First» dans l’ombre de l’underground, il tient son couldn’t be seen en haleine, c’est une merveille ténébreuse et lumineuse à la fois, on se love dans le giron du génie de Nick Drake, il est avec Syd Barrett et Robert Wyatt l’un des plus beaux artistes de son temps. Il chante littéralement sous le boisseau d’argent.

    Merci Joe Boyd pour ce beau livre et tous ces beaux albums.

    Signé : Cazengler, Joe Boit

    Joe Boyd. White Bicycles: Making Music in the 1960s. Serpent’s Tail 2007

    Nick Drake. Five Leaves Left. Island Records 1969

    Nick Drake. Bryter Layter. Island Records 1971

    Incredible String Band. The Incredible String Band. Elektra 1966

    Incredible String Band. The 5000 Spirits Or The Layers Of The Onion. Elektra 1967

    Incredible String Band. The Hangman’s Beautiful Daughter. Elektra 1968

    Incredible String Band. Wee Tam And The Big Huge. Elektra 1968

     

    Hot Rod - Part Two

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    Il n’est pas d’artiste plus intriguant que Rod The Mod. Considéré par beaucoup de gens comme un vendu, il n’en demeure pas moins un très grand artiste. Il fut un temps où le nom de Rod Stewart sonnait comme celui de Brian Jones ou de Ray Davies. Le Jeff Beck Group fut le plus grand groupe anglais de son temps, un groupe que Led Zep ne parvint jamais à égaler. Ceux qui ont vu les Faces sur scène savent qu’ils valaient largement les Stones, côté power, mais il ne leur manquait qu’une seule chose : des hits comme «Jumpin’ Jack Flash» ou «The Last Time». On ne va pas revenir sur l’époque Faces évoquée comme on l’a dit dans l’hommage à Ronnie Wood, on va se contenter d’explorer la carrière solo de Rod The Mod, une carrière qui a connu des hauts (très hauts) et des bas (très bas), comme toute carrière, surtout lorsqu’elle se mesure à l’échelle d’une vie. Il faut simplement garder bien présent à l’esprit que Rod the Mod est l’un des plus brillants interprètes de son époque. Son seul défaut fut peut-être de trop aimer l’argent. Mais comme Aretha ou Smokey Robinson qui ont eux aussi des discographies à rallonges, Rod réserve au gré des aléas quelques belles surprises.

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    Paru en 1969, le premier album solo de Rod The Mod porte deux noms différents : An Old Raincoat Won’t Ever Let You Down et The Rod Stewart Album. Il est aussi paru sous trois pochettes différentes : une belle en France avec une photo, une jaune aux États-Unis et une Vertigo en Angleterre qui donne le vertige. Avec cet album, Rod The Mod impose un style unique, un roddish sound qui est un mix de rock, de Soul et de folk assez capiteux car chanté au mieux des possibilités maximalistes. Il est essentiel de rappeler que ce premier album solo sort la même année que Beck Ola, un autre album classique de l’histoire du rock anglais. Le seul point commun entre Beck Ola et l’Old Raincoat est l’excellent «Blind Prayer», un heavy blues que Woody joue en sur-tension de bassmatic avec un Martin Pugh au devant du mix. Comme dans le Jeff Beck Goup, Woody joue en solo et il croise Pugh comme s’il croisait Beck, il le croise à n’en plus finir. Ces mecs savaient créer l’événement. L’autre coup de maître de l’album est la reprise de «Street Fighting Man», en ouverture de balda. Mickey Waller bat le beurre pendant que Woody & Pugh grattent leurs poux. Ils font de la Stonesy pure et dure et Woody quitte le cut en beauté avec un énorme solo de basse, comme John Cale dans «Waiting For The Man». On trouve encore une merveille sur cette A bénie des dieux : «Handbags & Gladrags», une mélodie signée Mike d’Abo. Rod The Mod ne fait qu’une bouchée de cette extrême pureté. Woody fournit le bassmatic adéquat, il joue en mélodie pressante et ses notes chevauchent les crêtes. Il joue un peu comme Ronnie Lane. D’autres merveilles guettent l’imprudent voyageur en B, à commencer par le morceau titre, l’Old Raincoat, avec un Woody qui chasse sur les terres du Comte Zaroff. Ce fantastique entertainer est de toutes les relances, il développe une énergie considérable. Keith Emerson joue sur «I Wouldn’t Ever Change A Thing» et le groupe de Rod ramène dans «Cindy’s Lament» autant de son qu’en ramenait le Jeff Beck Group, mais sans la folie de Jeff Beck. Ils terminent avec une version de «Dirty Old Town» chantée à la perfection et qui préfigure celle des Pogues.

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    Pendant toute la période Mercury/Vertigo, Rod The Mod va réussir à maintenir le rythme d’un ou deux hits par album, et pas des petits hits à la mormoille. Alors on décide de le suivre à la trace. Sur la pochette de Gasoline Alley, on retrouve l’old raincoat, mais vautré sur le trottoir, enfin, si on peut appeler ça un trottoir. Le morceau titre est un joli street folk que Woody joue en slide, avec Plonk Lane on bass. Ils s’amusent bien à jouer cette dentelle de Calais. Retour au vieux Bobby avec «It’s All Over Now», mais joué en mode Faces, c’est-à-dire heavy boogie de fin de soirée bien arrosée. C’est au tour de Plonk de faire le zouave à la basse. Il bat Woody à plates coutures. Il bouclent cette belle A avec une reprise du «My Way Of Giving» des Small Faces. Plonk se joint à Rod The Mod pour les chœurs et ça donne un résultat plutôt émouvant. Les deux hits sont planqués en B, à commencer par cette reprise de «Cut Across Shorty» délicieusement heavy. Rod met son énorme moulin en route, avec en sautoir le deep doom de Plonk. Ces mecs sont comme les éléphants, ils jouent énormément. Puis Plonk s’en va faire des merveilles sur sa basse dans «Lady Day». Il tisse un fil mélodique qu’il mêle à celui de Woody.

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    De tous les albums solo de Rod The Mod, Every Picture Tells A Story restera sans doute le chouchou des fans, à cause bien sûr de «Maggie May», hit de rêve pour tous les kids qui ont connu l’Angleterre des early seventies - Wake up Maggie/ It’s late september and I should be back to school - on a tous chanté ça en faisant du stop vers Londres. Effarante allure de Rod The Mod, avec la magie du beat de Mickey Waller - You stole my heart/ I couldn’t leave you If I tried - Si à l’époque on était romantique, on était baisé. L’autre coup de génie de l’album, c’est «Mandoline Wind», idéal pour un crack comme Rod. Il chante son Wind à merveille, dans un environnement de pedal steel et de mandoline. Le solo de mandoline est l’une des septièmes merveilles du monde. Le morceau titre entre aussi dans la catégorie des cuts vénéneux, car chargé de big sound et de big singing de gorge chaude. Rod The Mod propose aussi une sacrée triplette de Belleville : «That’s All Right», «Amazing Grace» et une reprise du «Tomorrow Is Such A Long Time» de Bob Dylan. Il fait aussi en B une reprise faramineuse d’«(I Know) I’m Losing You». Avec ce vieux hit des Tempts, Rod The Mod devient Rod The Mad. Il ramène tout le heavy power du Jeff Beck Group. Merveilleux déballage de big dumb sound. Lors du pont, les éléments se déchaînent, on assiste à une véritable escalade de la violence avec un Mickey Waller qui tribal tout seul dans sa cave.

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    On reste dans l’ère des grandes pochettes avec celle de Never A Dull Moment. On y voit un Rod The Mod rétro prostré dans son fauteuil. C’est en B que se niche l’excellente reprise d’«Angel». Hommage génial à Jimi Hendrix, avec Plonk on bass. Il joue en mélodie. On a là ce que le rock anglais peut offrir de meilleur. On retrouve Plonk et Woody dans «Time Blue», un cut digne de la couronne d’Angleterre. On retrouve aussi l’excellent mandoline-man Martin Quittenton dans «Lost Paraguayos». Ce son illustre aussi bien que le glam la magie de l’Angleterre des seventies et sur cette merveille, Woody joue de la basse. On l’entend aussi bassmatiquer derrière Rod sur «Italian Girls». Il semble que Rod ait trouvé sa voie, il a un vrai son, avec un Woody qui bombarde et un Quittenton qui brode. Par contre c’est Peter Sears qui joue de la basse sur «I’d Rather Go Blind», un heavy blues d’antho à Toto.

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    Le dernier album anglais de Rod The Mod s’appelle Smiler. Il pose en full regalia sur le devant, mais il faut aller voir à l’intérieur du gatefold (comme d’ailleurs dans celui de Never A Dull Moment) : on y voit toute l’équipe élargie : musiciens, entourage et même parents. Superbe photo de famille, avec un Woody en costard rouge, la rock star par excellence. D’ailleurs Woody se régale à jouer «Hard Road», ce fabuleux cut des Easybeats. Admirable shoot de Facy raunch. Ils s’amusent comme des gosses avec ce vieux boogie en caoutchouc. On trouve deux resucées de «Maggie May» sur cet album : «Lochinvar» et «Mine For Me», pourtant signé McCartney. Mais c’est avec ce pur hot Brit rock qu’est «Sailor», puis la reprise du «Bring It On Home To Me» de Sam Cooke que Rod The Mod donne la mesure de son génie. En B, il s’en va taper dans Goffin & King avec «(You Make Me Feel Like) A Natural Man». Dans la bouche de Rod, ça tourne à la magie.

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    Comme l’indique le titre, Rod The Mod quitte l’Angleterre en 1975 avec Atlantic Crossing. Adieu Plonk, Woody et le foot, voilà venu le temps du big american sound. C’est enregistré un peu partout, chez Hi, à Muscle Shoals, à Miami et du coup, on ne sait plus qui fait quoi. Par contre, on sait que Tom Dowd produit. On voit vite l’étendue du désastre : dans «All In The Name Of Rock’n’Roll», Rod The Mod perd tout le ruckus des Faces, même si les cracks de Muscle Shoals l’accompagnent (David Hood, Roger Hawkins, Al Jackson). Rod s’américanise pour un résultat dramatique. Il faut attendre ce «Stone Cold Sober» co-écrit avec Steve Cropper pour reprendre espoir, d’autant que Cropper gratte ça sec. Ça flirte avec la Stonesy. Et puis on se fait avoir avec la belle reprise d’«I Don’t Want To Talk About It» de Danny Whitten. Rod The Mod récidive un peu plus loin avec une fantastique interprétation de «This Old Heart Of Mine», un vieux hit signé Holland/Dozier/Holland. Signature de rêve, idéale pour un raucous comme Rod. Avec «Still Love You», il reproduit les dynamiques de «Maggie May». Il n’en finit plus d’aimer Maggie, I wouldn’t change a thing/ If I could do it all over again. Il crée vraiment une relation affective avec ses admirateurs. Pas facile de lâcher un mec comme Rod.

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    Rien n’indique sur le pochette d’A Night On The Town que l’album est enregistré à Muscle Shoals. On se croirait plutôt à la Maison Fournaise sur l’île de Chatou, là où fut peint le fameux Déjeuner des Canotiers. Bon ça reste du big Rod sound, mais avec un son trop américain. Il y a six guitaristes listés sur la pochette, du coup on ne sait pas qui joue sur «The Ball Trap». C’est vrai qu’on s’en fout. Sans l’Angleterre, Rod The Mod n’a plus de sens. Il n’est plus qu’un bon chanteur parmi tant d’autres. Il tente de refaire l’Angleterre des Faces à Hollywood, mais ça ne marche pas. L’album retombe comme un soufflé. Seul le morceau titre qui ouvre la Slow Face peut sauver cet album. C’est une merveilleuse rengaine. Il nous gagne à son corps défendant.

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    En 1977, rien à foutre de son Foot Loose & Fancy Free. Pffffff ! Pauvre ringard. On écoute tous les Buzzcocks ! «Hot Legs» ? Pffffff ! Il a des Vanilla derrière lui, Phil Chen on bass et le mec qui fait Woody s’appelle Jim Cregan. La voix de Rod est intacte, mais il est dans les hot legs. C’est la vie. Il faut attendre «You’re In My Heart» pour retrouver le styliste éblouissant. Sur la plupart des cuts, les Américains essayent de sonner comme des Anglais. Avec sa version de «You Keep Me Hanging On», Rod tente de rivaliser avec Mark Stein, mais ce n’est pas gagné, même s’il brûle bien le chant. Il termine avec «I Was Only Joking», une merveille de story telling - Suzy babe you were good to me - Pur jus de Rod The Mod américanisé. Il faut s’habituer à cette idée et ce n’est pas facile.

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    Suite de l’Américanisation des choses avec Foolish Behavior. On entre dans les années 80, c’est-à-dire la mort du rock. Alors Rod fait du boogie au bord de la piscine. On ne cherche même pas à savoir qui joue derrière lui, ça n’a plus aucun intérêt. Ah il y va le Rod avec son «Better Off Dead», il est devenu con comme une bite. Il a perdu l’art. Il va là où le biz le porte. C’est insupportable, mais il faut savoir que ça existe. On en souffre certainement autant que lui. Après tous ses grands albums, il est probable qu’il ait rechigné à se commercialiser à outrance. Il a encore de bons réflexes, comme le montre le morceau titre. Il nous dépasse quand il veut. Il est fantastique dans la fermentation de «My Girl» - She’s got a hold on me/ I mean my girl - Il revient comme un petit chat, mais c’est Rod la bête de sexe. Il chante son «Say It Ain’t Time» à l’extrême. Même dans des albums bizarres comme celui-ci, il peut chanter à la folie. Hot Rod.

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    C’est sur Tonight I’m Yours paru l’année suivante qu’on trouve sa version de «Just Like A Woman». Just perfect. The voice + the song. Dans le rôle du fan de Bob, Rod est parfait. Par contre, il fait un peu de diskö avec le morceau titre et ça coince. C’est l’occasion rêvée de dire du mal de ce chanteur extraordinaire. Il tape aussi dans le vieux hit d’Ace, «How Long». Ça marche à tous les coups. Un nommé Robin le Mesurier fait toutes les guitares. Mais le boogie de Hollywood n’a pas d’avenir («Tear It Up»). Rod parvient à sauver l’album à la force du poignet avec des trucs comme «Only A Boy» ou même «Jealous» qui frise pourtant le putassier. Il chante tellement bien qu’il finit par rendre tous ses albums attractifs.

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    Sur la pochette de Body Wishes, Rod porte un costard rouge Ferrari. On sauve un seul cut, là-dessus, «Move Me». Il y fait du hot Rod, il chante ça pied à pied, why don’t you move me ! Il chauffe à blanc le boogie rock de «Dancin’ Alone», mais ailleurs ça tourne à la putasserie. Son «Ghetto Blaster» est d’une atroce complaisance. Et la prod pue. L’époque veut ça. Mais c’est dans la pelle qu’il excelle, le Rod. Dès qu’il roule une pelle, comme dans «Strangers Again», avec sa petite langue de connard prétentieux, ça marche, et pourtant on le déteste d’avoir si mal tourné, mais bon, on l’écoute quand même. Sait-on jamais. On espère toujours une vieille resucée de Maggie May.

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    Camouflage est l’un de ses albums les plus putassiers. Il transforme l’«All Right Now» de Free en hit diskö. Comme il est millionnaire, il fait sa diskö des jours heureux. Il atteint probablement le fond artistique alors qu’il atteint le sommet de sa carrière de frimeur. Il tape maintenant dans la pop inepte («Heart Is On The Line»). Après Beck Ola, c’est intolérable. Quel gâchis ! Un si beau rocker ! C’est un suicide commercial, il devient une pauvre cloche avec son diskö funk de camouflage. Il a perdu toute sa crédibilité mais gagné des millions de dollars. Cet album est d’autant plus insupportable qu’on y voit une immense star se ridiculiser. C’est important de voir jusqu’où les gens sont capables d’aller.

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    On sauve le morceau titre sur Every Beat Of My Heart : il y redevient le magicien qu’on aimait bien. Mais pour le reste, il a perdu le fil. Il continue de chanter comme d’autres continuent de conduire. Comment a-t-il pu accepter de chanter une telle daube ? Ça restera un mystère. Au mieux du pire, il reste dans le vieux mode boogie-rock hollywoodien et fait du Rod. Il a du son, mais du son sophistiqué. Il a l’air de traîner dans un marigot, comme un vieux crocodile de luxe. Ça n’a plus de sens.

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    Après une série d’albums calamiteux, Rod semble reprendre son destin en main avec Out Of Order. On assiste au retour de la glotte parfaite dès «Lost In You». Sa glotte est son fonds de commerce, alors on ne va pas le blamer d’en avoir une aussi parfaite. Il est dans son son et son son marche, il est écœurant de frime, avec cette pochette de salon de coiffure, mais God, la voix est là. Il reprend l’habitude de retravailler ses chansons au corps comme le montre «My Heart Can’t Tell Me No». Il reprend le cap, il est le capitaine et c’est fantastique. Il retrouve les coudées franches et redevient l’immense artiste qu’il a été. Il fait une version diskö de «Nobody Knows You When You’re Down And Out», mais il la chante, c’est une version convaincue d’avance. Tout le monde a tapé dans ce vieux standard, Nina Simone, le Spencer Davis Group, Bobby Womack, mais Rod The Mod s’en sort avec les honneurs. Et voilà qu’il tape une version de «Try A Little Tenderness» et là t’es baisé. Il est dessus dès l’intro, à la chaleur de la voix. Il fait bien son Otis, oh yeah, il est le seul blanc à pouvoir retravailler la tenderness d’Otis, c’est merveilleusement orchestré, Rod patine dans le merveilleux verlainien, il creuse chaque syllabe dans le yeah yeah de so so easy, il redevient le chanteur de rêve qu’on adulait, le white niggah d’exception, il ramène le pathos dans les grandes orchestrations, les paquebots soniques qui traversent la nuit de Fellini et il monte sur le tard, comme Otis, mais sans aller jusqu’au gotta-gotta, dommage. Il termine avec un «Almost Illegal» amené à la Stonesy d’I said yeah. Le guitar slinger s’appelle Andy Taylor.

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    Paru en 1991, Vagabond Heart fonctionne aussi comme un sursaut. On y trouve trois merveilles à commencer par «Rebel Heart». Grosse prod. Il y ramène son swagger de London boy, putasssier oui, mais avec du son. Il fait un duo d’enfer avec Tina sur «It Takes Two». Il tape ça sec avec la Tina d’after Ike. Et puis il y a cet hommage miraculeux à Motown, «The Motown Song». Sinon, le vieux Rod se ressource aux fontaines de blé. Il cultive le charme puant de la bourgeoisie hollywoodienne. Mais bon, on l’écoute quand même. This is Rod, after all.

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    Suite de la phase de redressement artistique avec un troisième album bien foutu, A Spanner In The Works. Ça grouille de goodies là-dedans, à commencer par l’infernal «Muddy Sam & Otis» - I was only seventeen - Pas de plus bel hommage - Thank you Sam, thank you Otis, thank you Muddy for the times we shared/ For the sounds you made - Il n’y a que Rod qui puisse chanter ça à l’accent cassé. Autre énormité : «Delicious», fabuleux shake de big shakeout, ça joue à la déflagration orchestrale et c’est même assez raunchy, baby. Rod a conservé ses instincts carnassiers. Il rend encore un hommage à Sam Cooke avec «Soothe Me». Il remplit encore l’espace de façon extravagante avec «Purple Heather», il sort sa meilleure chaleur de ton, et cet enfoiré en abuse. «The Downtown Lights» prend vite des proportions de Beautiful Song. Comme c’est globalement un album de reprises, il tape aussi dans Tom Petty («Leave Virginia Alone») et Dylan («Sweetheart Like You», tiré de l’album Infidels). Tout ce que chante Rod est bon, c’est important de le rappeler, il chante à la vie à la Rod. De vieux relents de Maggie May remontent dans «Lady Luck» et le vieux «You’re A Star» de Frankie Miller lui va comme un gant.

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    Encore une photo de salon de coiffure pour When We Were The New Boys paru en 1998. Curieusement, il y fait une resucée d’«Oh La La», le vieux cut de Plonk et Woody. Ça joue à la folie Méricourt avec des violons irlandais. Rod colle à son destin. L’album est placé sous l’égide des Faces puisque ça démarre avec un «Cigarettes & Alcohol» qui perpétue la perpète des pépères. Puis il tape une cover du «Rocks» des Primal Scream. C’est assez brillant, plein de Rod, plein de power et plein de cuivres. Belle dégelée, en tous les cas. Il reprend plus loin l’«Hotel Chambermaid» de Graham Parker qu’il considère comme un concurrent. Hot Rod fout le paquet, il a toutes les guitares d’Hollywood derrière lui. Il ne fait qu’une bouchée du morceau titre, il adore redémarrer à l’épique du deuxième couplet, il ne manque plus que les cornemuses. Sacré Rod ! Il reprend aussi Skunk Anansie («Weak») et les Waterboys («What Do You Want Me To Do»). C’est du sans surprise.

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    Human sort sur Atlantic en 2001. Il y fait son numéro sur deux gros cuts, «To Be With You» et «Run Back Into Your Arms». Il ultra-chante au max du mix, comme il sait si bien le faire. Difficile de ne pas craquer face à tant de talent. Le jour où tu trouveras un mec qui chante mieux que lui, fais-le savoir. Il faut le voir aller chercher le groove. Avec «Peach», il propose un boogie assez convulsif, bardé de guitares et de violons. She was dark, il parle d’une petite black, il fait des confidences en mode rock’n’roll, et c’est excellent. Et pourtant l’album part du mauvais pied avec des trucs assez putassiers. Il faut attendre la fin de l’album pour retrouver la terre ferme, il ultra-chante «It Was Love That We Needed» et il nous refait le coup du big Rod avec «I Can’t Deny It», il chante tout ce qu’il peut, il devient moche avec son gros pif, mais il claque sa chique, le vieux Rod continue de passionner, il est à la fois le clown du système et un maître chanteur incontestable. Trente ans après ses débuts, il est toujours là, bon an mal an.

    En 2002, il entre dans une nouvelle phase, une sorte de consécration, qu’on appelle la phase du Great American Songbook, avec sept albums enregistrés sur huit ans. C’est une renaissance artistique, une façon de nous dire qu’il évolue bien. Il faut juste écouter cette série d’albums basés sur l’équation parfaite : the song + the voice. C’est du gagné d’avance.

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    Le volume 1 s’appelle It Had To Be You: The Great American Songbook et renferme deux pépites : «They Can’t Take That Away From Me» et «That Old Feeling». Le premier est signé Gershwin, c’est du swing joué à la pompe de jazz et Rod se situe au dessus des lois. Le deuxième est signé Chet Baker & Brook Benton, un classique du groove que Rod remonte au feeling, comme un saumon remonte le courant. Effarant ! La voix est là. Rod ne se sent plus pisser. Une merveille ! Il tape bien sûr dans Sinatra («The Way You Look Tonight» et «It Had To Be You»). Comme Bryan Ferry avant lui, il tape dans «Those Foolish Things», un vieux hit d’Ella et de Billie Holiday, Rod s’y colle et il rentre dans le lard du groove, alors forcément, on craque, tellement c’est beau. D’autres pures merveilles s’ensuivent, «Moonglow» et «I’ll Be Seing You» chanté aussi par Billie Holiday. Mais ce premier tour de manège finit par donner le tournis, surtout l’«Everytime We Say Goodbye» de Cole Porter, trop de swing, trop de professionnalisme, trop de son, trop de chant, on frise l’overdose. Tout est tellement glamourous, le vieux Rod explose toutes les turpitudes hollywoodiennes.

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    L’année suivante paraît As Time Goes By: The Great American Songbook Vol II. Même principe : des standards triés sur le volet chantés par l’un des plus grands interprètes du XXe siècle. Il se prend pour Chet Baker avec «I’m In The Mood For Love», c’est gonflé, mais ça passe. Le cut magique du Volume II est cette reprise d’«Until The Real Thing Comes Along», un heavy groove convaincu d’avance, c’est blanc mais c’est bien - My heart is yours/ What more can I say - Encore de la magie pure avec «I Only Have Eyes For You». Il entre dans le territoire sacré du doo-wop légendaire et ça tient en haleine. Il revient à Gershwin avec «Someone To Watch Over Me». C’est du très grand art, une merveille d’espoir et de swing. Il duette avec Queen Latifah sur «As Time Goes By» et ça tourne encore une fois à la magie pure - You must remember this/ A kiss is just a kiss - Irrésistible. Il rafle encore la mise avec le heavy groove de «Don’t Get Around Much Anymore». Il rafle toutes les mises. On le voit plus loin se prélasser dans «My Heart Stood Still», un vieux hit de Sinatra. Ces albums sont des bénédictions, à condition bien sûr d’aimer l’univers du croon.

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    Le volume III est sans doute le plus intense. Il s’appelle Stardust: The Great American Songbook Vol III et Rod attaque avec «Embraceable You» qu’il chante dans le gras du groove. Il enchaîne avec «For Sentimental Reasons», une Beautiful Song qu’il dévore à pleines dents, une merveille absolue d’I give you my heart, yeah yeah. On ne présente plus «What A Wonderful World». Rod entre dans l’eau magique du Wonderful World et Stevie Wonder l’accompagne à l’harmo. Il duette aussi avec Bette Midler sur «Manhattan», puis il swingue «Isn’t It Romantic» jusqu’à l’os. Avant Rod, ils sont tous passés par là : Ella, Chet Baker, Tony Benett et Mel Tormé. Encore un Gershwin avec «I Can’t Get Started», cette fois Rod fait son Louis Armstrong, il étale sa pâte dans le chant. Puis voilà «A Kiss To Build A Dream On», jazzé dans l’œuf du serpent, véritable apanage du swing d’antan, Rod est trop fort, trop subtil, il épuise la cervelle. Il duette enduite sur «Baby It’s Cold Outside» avec Dolly Parton et ses boobs. Elle sent bon le sexe. Retour à la racine du swing américain avec le «Night & Day» de Cole Porter. Ce swing galactique reste imbattable.

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    Il attaque Thanks For The Memory: The Great American Songbook Vol IV en duettant avec Diana Ross sur «I’ve Got A Crush On You». Cette vieille rosse de Ross ressort ses manières de courtisane, ça frise la putasserie et Rod paraît troublé. C’est très sexuel comme assemblage, elle ramène ses lèvres d’experte et ça devient vite équivoque. Nouveau duo de choc avec Chaka Khan et «You Send Me». Cette fois, ça chauffe ! Chaka ne lâche rien, elle arrive et balaye tout. Elton John a réussit à taper l’incruste dans «Makin’ Whoopee». Une chose est sûre : ce mec sait chanter. Encore une fantastique leçon de swing avec «Taking A Chance On Love». Il tient bon la rampe jusqu’au bout de ce volume IV, surtout avec «I’ve Got My Love To Keep Me Warm», il nous fatigue et il nous fascine en même temps, mais on l’encourage, vas-y Rod ! C’mon !

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    Le dernier volume du Great American Songbook paraît en 2010 et s’appelle Fly Me To The Moon: The Great American Songbook Vol V. Rod l’attaque avec un vieux hit merveilleux, «That Old Black Magic» qui date de 1942, du temps de Glenn Miller et de Judy Garland. Rod y plonge ses crocs d’artiste et de greedy man et en fait un hit de big heavy pré-American Sound. Puis cet enfoiré tape dans Charles Trenet avec «Beyond The Sea», il tente de récréer ce rêve de La Mer qui ne lui appartient pas, laisse tomber Rod, tu veux swinguer comme Charles ? Non, c’est Charles qui swingue, Rod sonne comme un parvenu américain, il oublie de swinguer la fin du cut, il n’a pas le power du fou chantant. Puis il va sur les terres d’Ella avec «I’ve Got You Under My Skin», c’est assez gonflé de sa part. Ce volume V est un drôle d’objet : à la fois une bénédiction (bien chanté) et une insulte aux interprètes originaux. Ces mecs-là se croient tout permis, et pourtant les reprises sonnent comme des hommages. Il file ensuite sur les terres d’Esther Phillips avec «What A Difference A Day Makes». Mais Rod ne fait pas le poids. Cette merveille appartient à Esther, Rod n’a pas le feeling intrinsèque qui fit la grandeur de Little Esther. Il retourne à la suite sur les terres de Sinatra avec «I Get A Kick Out Of You» et «I’ve Got The World On A String», c’est encore là que Rod est le plus à l’aise, dans le vieux groove de Cole Porter. Il revient à Sinatra avec «Fly Me To The Moon» et boucle avec le «Sunny Side Of The Street» de Louis Armstrong.

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    En 2006, il fait un album de reprises assez spectaculaire, Still The Same. Great Rock Classics Of All Time. Il démarre avec Fog et l’irrépressible «Have You Ever Seen The Rain». Son I know sonne si juste. Il est dans l’énergie de Fog - Coming down from a sunny day - Il fait bien sûr une cover de Dylan, «If Not For You», il caresse Dylan dans le sens du poil et fait de ce vieux shoot de romantica dylanesque une véritable merveille. Il tape aussi dans «I’ll Stand By You», l’un des slowahs les plus putassiers de l’histoire des slowahs et ça tient debout parce que c’est Rod. Puis il rentre dans le «Still The Same» de Bob Seger comme un renard dans un poulailler, il bouffe tout, la pop, le rock, les poules, les œufs, tout ! Il reprend aussi des trucs de Cat Stevens et des Eagles sur lesquels on ne va pas trop s’attarder et on file droit sur l’excellente cover de l’«Everything I Owe» de David Gates, le mec de Bread. Big heavy pop, fantastique énergie. Il décide de boucler avec une cover de «Crazy Love», mais face à Van Morrison, Rod ne fait pas le poids, oh la la, pas du tout.

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    Pour finir la phase des grands hommages compilatoires, voilà Soulbook. Cette fois, Rod rend hommages aux géants de la Soul, comme par exemple Stevie Wonder avec «My Cherie Amour». Évidemment, il l’avale tout cru. Quand il n’est pas le renard qui entre dans le poulailler, il est le crocodile qui rôde au bord du fleuve. Il fait ensuite un duo terrific avec Mary J. Blidge dans «You Make Me Feel Brand New», une belle Soul de chèvre chaud, et quand Mary arrive, elle dégouline de sensualité, alors Rod fait pouh pouh pouh ! Il tape aussi dans Jackie Wilson («Higher & Higher») et Smokey («Tracks Of My Tears»). Il manque tragiquement de crédibilité dans sa reprise de «Rainy Night In Georgia». Rod n’est pas Tony Joe White, c’est bon de le rappeler. Il s’en sort mieux avec ce vieux hit des O’Jays, «Love Train», composé par Gamble & Huff. Il avale cette fois la prunelle du black power.

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    Après cette cure de grandes chansons, Rod reprend son petit bonhomme de chemin avec des albums disons classiques. Il fait comme les copains, comme Totor, comme El Vez, comme Tav, comme les Beach Boys et comme les Four Tops un Christmas Album : Merry Christmas Baby. Il s’y montre encore pire que Totor, il cajole sa soupe, il n’y croit pas un seul instant mais il chante de tout son cœur. Il bat même tous les records. Il amène «Santa Claus Is Coming To Town» au groove de jazz. En fait il place son Christmas album sous l’égide du swing de jazz. Il duette avec Ella Fitzgerald sur «What Are You Doing On New Year’s Eve» et il fait le show avec «When You Wish Upon A Star». Il est dessus, il redevient le magicien que l’on sait.

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    Il marche sur la plage pour la pochette de Time, paru en 2013. Il attaque «She Makes Me Happy» au oh-ooh, il ramène sa vieille magie vocale pour redevenir Rod the Blow, il chante au oooh-woooh et rafle la mise. Il bénéficie d’une prod de rêve et reste l’un des grands chanteurs de son époque. L’autre énormité s’appelle «It’s Over», il reste l’immense chanteur que l’on sait, il fait de la pop américaine puissante qui finit par devenir énorme. On retrouve sa vieille puissance dans «Beautiful Morning». Il connaît les tenants et les aboutissants, rien ne peut lui résister, c’est bardé de son, avec un sax et des chœurs de Dolls, eh oui. Il refait son London boy avec «Finest Woman». Il sait driver un heavy boogie rawk à la mode des Faces, il est excellent à ce petit jeu-là, awite, il ressort toutes ses vieilles ficelles de caleçon, et les caleçons de Rod, c’est quelque chose. Côté compo, Rod est dans tous les coups, ce qui explique pourquoi le niveau général est faible. Très faible. Le vieux Rod fait de la soupe, alors du Rod The Mod fit en son temps des merveilles.

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    Another Country sort en 2015. Hollywood Rod porte une veste en cuir noir. Il attaque aux violons du pays avec «Love Is». Il donne aux Américains une petite dose de roots à la mormoille, on entend des cornemuses, du violon et encore du violon, c’est rempli à ras-bord. Voilà le Rod élevé au grain, il ramène toute la ferme à Hollywood. Ces mecs-là sont capables de tout et de n’importe quoi, il faut le savoir. C’est la raison pour laquelle on les admire et pour laquelle on continue d’acheter leurs disques, histoire d’assister à leur magnifique décadence. Si tu n’as pas vu ça, tu n’as rien vu. On a tous raté la chute de l’Empire romain. Pour se consoler, on a celle d’Hollywood Rod. Pour se faire un billet, il est capable de faire n’importe quoi. Comme il a une voix, il en profite. On en ferait tous autant. Avec «Please», tu en as pour ton argent, tu veux du Hollywood Rod ? Tu as du Hollywood Rod. Stay with me tonight. Oui, c’est ça, t’as raison. Son «Walking In The Sunshine» n’est pas orienté vers l’avenir, mais vers le tiroir-caisse. Il donne sa voix au biz de la dernière heure. Prod imbuvable, mais ça marche. Il fait encore du reggae de bar de plage («Love And Be Loved») et ramène ses fucking cornemuses dans «We Can Win». Le voilà emporté par le mainstream, il ne maîtrise plus grand chose. Hollywood Rod est devenu Fétu Rod. Il ramène tout le bataclan de la vieille Angleterre dans le morceau titre et renoue le temps d’un cut avec Rod the Pop («Batman Superman Spiderman»). Il sait encore allumer une pop de rêve. Globalement, ses derniers albums sont un peu spéciaux, un peu trop putassiers pour les gueules à fuel. Mais bon, de temps en temps, sa voix impose une sorte de respect.

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    Le dernier album en date s’appelle Blood Red Roses. Hollywood Rod est assis derrière le digi, en costard blanc. L’album réserve quelques bonnes surprises, passé le cap des diskö-kuts d’ouverture de bal. Il tente de nous refourguer ses vieux tours de magie avec «Farewell» et il développe pour l’occasion sa fantastique énergie balladive. C’est un hommage à Ewan Dawson, son vieux pote dont il parte dans l’autobio - Oh you/ Yeah you/ Were like a brother to me - Et là oui, on y va, car c’est balèze. Il nous refait le coup du vieux mage un peu plus loin avec le morceau titre, amené au son irlandais et dedicated to the great Ewan McColl. Il faut être à la hauteur pour écouter ça, on est vite dépassé par le génie cavalant d’Hollywood Rod. Cette fois il dépasse même l’entendement, c’est vite violent, avec le beat des origines. Il déclenche une incroyable furia del sol avec ses Roses, et ça débouche sur un final extravagant, plein d’énergie irlandaise montée en noise, hey hey ! Retour à la belle pop bien drivée avec «Rest of My Life», c’est putassier mais extrêmement bien foutu. Il tape dans le vieux «Rollin’ And Tumblin’» de Muddy, mais le Rollin’ à Hollywood, ça fait marrer. On entend une charge d’éléphants. Il fait encore deux coups d’éclat : «Julia» et «Honey Gold». Il chante comme une pauvre crêpe géniale, c’est ça le problème. Même s’il fait la pute, il est bon. Il fait tout le boulot, comme un vieux boxeur. Il crée un pathos énorme d’Honey Gold - Somebody is smiling down on you - Il est épatant, Hollywood Rod, le power est toujours là.

    Signé : Cazengler, Rote tout court

    Rod Stewart. An Old Raincoat Won’t Ever Let You Down. Vertigo 1969

    Rod Stewart. Gasoline Alley. Vertigo 1970

    Rod Stewart. Every Picture Tells A Story. Vertigo 1971

    Rod Stewart. Never A Dull Moment. Mercury 1972

    Rod Stewart. Smiler. Mercury 1974

    Rod Stewart. Atlantic Crossing. Warner Bros. Records 1975

    Rod Stewart. A Night On The Town. Riva 1976

    Rod Stewart. Foot Loose & Fancy Free. Riva 1977

    Rod Stewart. Foolish Behavior. Riva 1980

    Rod Stewart. Tonight I’m Yours. Riva 1981

    Rod Stewart. Body Wishes. Warner Bros. Records 1983

    Rod Stewart. Camouflage. Warner Bros. Records 1984

    Rod Stewart. Every Beat Of My Heart. Warner Bros. Records 1986

    Rod Stewart. Out Of Order. Warner Bros. Records 1988

    Rod Stewart. Vagabond Heart. Warner Bros. Records 1991

    Rod Stewart. A Spanner In The Works. Warner Bros. Records 1995

    Rod Stewart. When We Were The New Boys. Warner Bros. Records 1998

    Rod Stewart. Human. Atlantic 2001

    Rod Stewart. It Had To Be You: The Great American Songbook. J Records 2002

    Rod Stewart. As Time Goes By: The Great American Songbook Vol II. J Records 2003

    Rod Stewart. Stardust: The Great American Songbook Vol III. J Records 2004

    Rod Stewart. Thanks For The Memory: The Great American Songbook Vol IV. J Records 2005

    Rod Stewart. Still The Same. Great Rock Classics Of All Time. J Records 2006

    Rod Stewart. Soulbook. J Records 2009

    Rod Stewart. Fly Me To The Moon: The Great American Songbook Vol V. J Records 2010

    Rod Stewart. Merry Christmas Baby. Verve Records 2012

    Rod Stewart. Time. Capitol Records 2013

    Rod Stewart. Another Country. Capitol Records 2015

    Rod Stewart. Blood Red Roses. Decca 2018

     

    L’avenir du rock

    - Lemon Incest

     

    D’une nature secrète, l’avenir du rock n’avouera jamais qu’il se sent parfois dépassé. Sa conseillère en communication ne rate pas une seule occasion de le taquiner :

    — Vous voulez toujours paraître sûr de vous, mais on voit bien qu’il vous arrive de vous surestimer...

    — À quoi voyez-vous ça, Nadia ?

    — Votre nez ! La pointe frémit lorsque vous défendez un groupe auquel vous ne croyez pas tant que ça.

    — Vous me rassurez ! Au moins vous n’avez pas vu mon nez s’allonger !

    — Vous êtes bien égal à vous-même. Vous vous en sortez toujours par une boutade. Au fond, c’est ce qui fait votre charme.

    — Ma chère Nadia, dois-je vous rappeler que je vous paye pour me conseiller et non pour me draguer ?

    — Allez, soyez fair-play, avenir du rock. Je ne fais qu’utiliser vos méthodes. Juste pour vous montrer l’effet que ça produit.

    — Bon cessons de batifoler, ma chère Nadia. Nous avons une journée chargée. Par qui commençons-nous ?

    — Nous avons rendez-vous à 11 h avec les frères d’Addario.

    — Ah très bien !

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    Responsables d’un petit buzz en 2016, les frères d’Addario sont vite devenus célèbres. Leur groupe s’appelle Lemon Twigs et leur premier album Do Hollywood. Leur truc, c’est de se distinguer à tout prix. Leur exemple pourrait rappeler celui des pré-Sparks, du temps où ils s’appelaient Halfnelson. Les Twigs pourraient aussi prétendre à être les Bowie des temps modernes, ils ont cette modernité de ton chevillée au corps, comme le montre «As Long As We’re Together». Ils visent le délibéré, l’absence de frontières, ils échappent à toutes les particularismes, ils sont à la fois intimistes et présents. Ils transforment leur pop en art. Attention avec les Twigs, il faut s’attendre à tout sauf à de la pop conventionnelle.

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    Ils sont résolus à brouiller toutes les pistes. Leur «How Lucky Am I?» est à la fois très pur et inclassable, avec son piano et ses harmonies vocales. Encore plus déroutant, voici «Hi+Lo» et ses grosses cavalcades teutoniques sur la glace du lac gelé, leur monde se complexifie mais fascine en même temps, ils s’amusent à casser le concept du hit, ils le fracassent en mille morceaux. Ils finissent néanmoins en mode hit pop, high & low for you, et ça explose. Ces deux-là ne respectent rien. Ils s’amusent à sonner comme des cadors avec «I Wanna Prove To You», c’est alarmant et réconfortant à la fois et cette pop baroque éveille vite l’intérêt, tellement elle se situe aux antipodes de la soupe qu’on nous sert aujourd’hui. Leur légèreté de ton les préserve des commentaires haineux. Ils sont vivaces et perspicaces, leur pop est à la fois baroque et sans avenir, mais que d’élégance dans l’élocution ! Ils ne se prendront jamais au sérieux, et ça va les sauver. Avec «Baby Baby», ils entrent à nouveau dans un délire. Ils fracassent littéralement la commerciabilité des choses. Ils échappent à tous les cadres. Ils terminent avec «A Great Snake» et s’imposent avec tout le sérieux du monde. Cette démarche ne te rappelle rien ? Mais oui, Dada, mais les Twigs sont américains et donc c’est autre chose. Dada est trop profondément européen, trop Arpy, trop romano-Tzarique. Leur Snake est très gorgeous, très introduit dans la vulve, l’ambiance reste à l’impertinence, rien ici ne correspond à rien, mais en même temps ça a du poids. Ils finissent tout de même en mode Mercury Rev.

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    Go To School est un album qu’il faut faire l’effort d’écouter sans trop s’arrêter sur les textes, car c’est un mini-opéra et donc un projet ambitieux. Autant le dire toute de suite : ils sonnent exactement comme Big Star avec «Queen Of My School». C’est joué à la dégringolade d’Alex Chilton, même processus, mêmes guitares, même power du poppisme. La fin de l’album est nettement plus intéressante, avec des cuts comme «Never Know», une fantastique explosion de pop supérieure, ou encore «The Fire» qui sonne comme un vrai hit, une vraie leçon de maintien. Incroyable stature de la tenure, c’est chanté au creux du menton, les deux frangins poussent bien le bouchon et le thème musical est fantastique. Ils sont les maîtres de leur monde. S’ensuit une Beautiful Song, «Home Of A Heart (The Woods)», ils retapissent la pop au cul des Twigs et ils passent ensuite à la Stonesy avec «This Is My Tree». On retrouve les accents tranchants de Steve Harley dans «Never In My Arms Always In My Heart», et ce chant typique suivi à la guitare. Très anglais, décadent et baroque à la fois. Ils vont parfois faire un petit tour à Broadway («The Student Became The Teacher») et dans un rock world qui n’est pas vraiment le nôtre («Rock Dreams»). Ils échappent aux cadres et aux modes. Il faut attendre «Lonely» pour renouer avec la beauté. Ils finissant en saluant les Beatles du White Album avec l’indicible «If You Give Enough» joué au thérémine.

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    Et voilà qu’en 2020 paraît Songs For The General Public. Pour fêter l’heureux événement, Shindig! leur octroie deux pages. Leur intention était de faire something that is no bullshit, like Paul Revere & The Raiders. Les deux frangins adorent jongler avec les références. Ils citent volontiers le Street Legal de Dylan et l’Holland de Brian Wilson. Ils citent aussi les Stooges et les Dolls pour «Leather Together», avec un chant à la Pete Shelley. Ils ont raison de faire appel à ces noms magiques, car leur Leather est amené à la violence extrême. Ils savent déclencher les furies de non-retour. Ça prend une tournure incontrôlable et ça explose en folie Méricourt de yah yah yah. Le coup de génie de l’album s’appelle «Hog» - You’re my confidente/ Now once in a while you haunt/ My dreams/ They turn into nightmares/ The water into mud/ The bed is soaked with blood - Ils montent ça jusqu’au sommet de l’art - I’m not you ! - Avec le «Hell On Wheels» d’ouverture de bal et cet accent tranchant, on se croirait chez Steve Harley & Cockney Rebel. C’est assez surprenant et plein de vie. Ils créent leur monde en toute impunité, avec un joli brin de décadence. Leur pop est inclassable, assez enjouée et même enjouable. On pense bien sûr à Halfnelson. Cette pop baroque n’a aucun espoir de plaire, mais ce n’est pas son propos. Ils amènent «Fight» aux accords de hit, mais ce n’est pas un hit. Ils montent chaque fois au créneau, gorgés d’esprit des seventies, au propre comme au figuré, c’est-à-dire au son comme au look. «Moon» sonne comme de la heavy pop désespérée. Ces deux mecs sont d’une enviabilité sans nom, ils battent la campagne avec la pop sauvage de «The One» et son solo arc-en-ciel. Ils développent une énergie de tous les instants. Avec «Only A Fool», ils explorent des territoires inconnus, ils créent des fondus chauds et veloutés dans le cul du diable, c’est même beaucoup trop baroque. Mais en même temps, ils inventent un genre : le baroque explosif. Il faut savoir l’accepter. Mine de rien, ils fabriquent de la modernité.

    Signé : Cazengler, l’immonde twig

    Lemon Twigs. Do Hollywood. 4AD 2016

    Lemon Twigs. Go To School. 4AD 2018

    Lemon Twigs. Songs For The General Public. 4AD 2020

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    Jon Mojo Mills : Looking for a place to dream. Shindig! # 105 - July 2020

     

    Inside the goldmine

    - Wendy est la Rene

     

    Les deux flics de la patrouille ne rigolaient pas.

    — C’est quoi ton nom ?

    — Rene... Je suis Rene...

    Les deux cops échangèrent un regard chargé d’incertitude. Le plus gros des deux répondit au bout d’un instant :

    — Et mon cul, c’est du poulet ?

    — Mais si, officer, je suis Rene...

    — Tu vois, petite salope de négresse, mon copain il est pape. Ça t’en bouche un coin, pas vrai ?

    — Pape ?

    — Ben oui, si toi t’es reine, lui il est pape, tu piges ? Get It ?

    Elle commençait à paniquer. Elle comprenait qu’elle allait passer à la casserole... Elle portait une mini-jupe, ce qui devait encore plus les exciter, elle avait oublié son sac et il faisait une chaleur terrible, même au cœur de la nuit.

    — Je vous jure sur la bible que je suis Rene...

    Le flic maigre commença à déboutonner sa braguette.

    — Me suis jamais tapé une reine, ma bite va s’anoblir... Suis certain qu’elle va adorer ça...

    Le gros s’épongeait le front. D’un ton menaçant, il lui ordonna de se tourner :

    — Maintenant, tu remontes ta jupe et tu nous montres ton cul, magne-toi !

    Alors elle tenta sa chance. Elle se mit à chanter et à claquer des doigts :

    — I smell something in the air/ You know it smells like/ bar-B-Q !

    Les deux flicards semblèrent pétrifiés. Elle dansait et chantait avec une niaque extraordinaire.

    — If I had some I wouldn’t care because/ I like bar-B-Q !

    Ils furent comme entraînés par ce jerk de reine, le maigre se mit à danser avec sa bite à la main et le gros fit onduler ses poignées d’amour, les deux bras en l’air. Alors elle mit la gomme et prit son refrain au raw de Stax :

    — Well I like bar-B-Q/ You like bar-B-Q/ We like bar-B-Q/ You know I sure like bar-B-Q !

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    On trouve ce hit énorme sur une rétrospective de Wendy Rene parue en 2012 sur Light In The Attic : After Laughter Comes Tears (Complete Stax & Volt Singles + Rarities 1964-1965). «Bar-B-Q» fait partie des hits de ce qu’on appelle l’early Stax. Elle est marrante, la petite Wendy Rene, elle chante d’une voix aiguë sur le gros beat Stax, c’est complètement juvénile, elle s’amuse comme une folle. Comme tous les autres artistes signés sur Stax, Mary Fierson est arrivée avec son frère Johnny en 1963, au 926 East McLemore Avenue, pour tenter sa chance, et pouf, c’est Otis qui va la rebaptiser Wendy Rene. Wendy avait 16 ans et son frère 17 - We went down to the Stax recording company - Wendy avoua à Mister Stewart qu’elle avait des chansons et Mister Stewart lui demanda de les lui montrer. Ça lui plut et il demanda à voir les parents de Wendy pour la signature du contrat. Mister Stewart cherchait the next big thing et pensait l’avoir trouvé avec Wendy Rene et son frère Johnny.

    Wendy était fière car Monsieur Cropper, Booker T, Al Jackson et Packy l’accompagnaient. Puis en 1965, elle décida d’arrêter pour élever ses enfants. Stax insista pour qu’elle reprenne du service et participe à la tournée d’Otis en 1967, mais elle hésitait à revenir dans le biz et finalement elle déclina l’offre. Ce fut un sacré coup de pot, car c’est durant cette tournée qu’Otis et les Bar-Keys sont morts noyés, suite au crash de leur avion dans un lac du Wisconsin. Wendy l’avait échappé belle.

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    Il faut écouter Wendy Rene. Elle est adorable, si sucrée, si féminine. Comme Carla qui est encore au lycée à cette époque, elle fait des slowahs très staxy avec des chœurs de femmes languides. Elle parvient à arracher certains balladifs du sol, comme de «What Will Tomorrow Bring». Elle duette parfois avec son frangin Johnny dans les Drapels («Wondering When My Love Is Coming Home»). Elle fait pas mal de Carla Thomas, donc il faut aimer ça. Elle chante son «Crowded Park» pied à pied, c’est nappé d’orgue, un peu à la 96 Tears. Elle est très présente, mais pas aussi percutante que Rozetta Johnson. Bon, c’est vrai, on ne peut pas tout avoir. Il faut parfois accepter de changer ses désirs plutôt que le cours du monde, oh ce n’est pas facile, nous sommes bien d’accord, mais avec un peu de volonté, on peut espérer y parvenir. Light In The Attic fait bien les choses, puisqu’il s’agit d’un double album, alors la fête se poursuit en C avec un «Love At First Sight» bien embobinant. Avec «She’s Moving Away», elle lève une pâte de Soul bien épaisse. Elle n’a pas une voix très ferme, mais elle force la sympathie. Comme Carla, elle tartine tout ce qu’elle peut, elle y va de bon cœur, elle n’a pas de problèmes d’octaves, elle fait une Soul très primitive. Encore un joli groove de Staxy Soul avec «The Same Guy» et une belle basse au devant du mix. C’est excellent, un peu rampant et staxé jusqu’à l’os. Tout ici est ficelé au ras des pâquerettes de McLemore. Elle fait son gros popotin avec «Can’t Stay Away», c’est tellement épais qu’elle parvient à transcender la notion de primitivisme Soul. C’est toujours bien tartiné, jamais tartignolle. Wendy Rene propose une early Soul merveilleusement contrebalancée. Quelle fantastique présence ! Elle reste toujours au bord du faux, comme d’autres au bord du gouffre.

    Singé : Cazengler, Reine des pommes

    Wendy Rene. After Laughter Comes Tears (Complete Stax & Volt Singles + Rarities 1964-1965). Light In The Attic 2012

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    Encore une fois parmi les nouveautés la pochette m'a tenté. Comment résister aux sortilèges d'une fée, surtout si elle représente la déesse du destin ! Deux opus à l'actif de Mother Morgana. Des autrichiens. De la ville de Graz, grosse cité située à cent cinquante kilomètres de Vienne.

    RISE

    MOTHER MORGANA

    ( 06 Janvier 2022 )

    Katharina Franz : vocal, keyboards / Jacob Mayers : bass, lyrics / Stefan Höfler : drums / Fabian Gössler : guitare, enregistrement.

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    Artwork : Ines Peinhaupt. Trois des morceaux de cet album ont paru précédemment agrémentés de trois dessins reproduits à leur place ci-dessous. Le lecteur pourra méditer sur la différence des styles avec la pochette finale du CD. L'on y retrouve toutefois le corbeau à tête squelettique, est-ce celui qui siégeait sur l'épaule gauche d'Odin et qui connaissait l'avenir, celui-ci étant facile à prophétiser toute chose étant soumise à sa corruption dixit Aristoteles. Encore faudrait-il savoir qui se cache sous la mort. Mother Morgana le proclame, Rise est un concept-album. Si la pochette semble souriante, le sujet l'est moins. Comment retrouver son chemin intérieur lorsque l'esprit a craqué.

     

    Emptiness – Dream I : avancée sonore inaudible, une voix voilée s'élève incompréhensible, ce qui est sûr c'est qu'une monture trottine dans le brouillard, elle continue imperturbable malgré des herbes hautes de guitares qui tentent de l'arrêter, le voyageur continue son chemin, tout se tait, seul reste un chuintement de marécage. Ce premier rêve est juste un début de cauchemar.

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    Outcast and stranger : basse conciliante, il s'avance, on le voit, on ne l'entend pas, maintenant sa présence est indubitable, il parle mais à l'intérieur de bruits, imaginez sa voix comme un craquement de bruyère séchée, Katharina traduit ses paroles pour nous, elle conte son désarroi et crie son désespoir, pourquoi est-il empli de tant de sable de solitude, la musique continue toute seule, elle ne peut plus rien pour lui, elle a beau prendre de l'importance, ce que l'on perçoit c'est ce crissement de roue de charrette mal huilée qui se répète tel un appel au secours qui ne veut pas dire son nom.

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    Call me echo : galop fracassé de batterie et charge de guitares, éclats de synthétiseur, il-elle chante, tout bas, il-elle répète les mots que chacun de nous prononce dans sa vie, lui-elle les a aussi proférés, mais il-elle ne sait plus quand, où et pourquoi. Soubassement pianistique, il-elle se souvient qu'il fut un temps où il-elle se souvenait, la terrible incertitude de lui et d'elle-même assombrit les guitares qui pèsent lourd, le drame est là dans cette trahison du réel qui n'a pas été à la hauteur des rêves vécus. No hiding – Dream II : un clavier lance les étincelles d'un brasier qui rougeoie, la voix du cavalier se fait plus claire, juste quelques mots qui taisent plus qu'ils ne disent.

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    Rise : quelque chose arrive, une vague de musique, la mer qui bat les rochers, l'on dirait que Katharina retient sa voix tout en l'allongeant, elle n'en peut plus elle vocalise sur des escarpins de guitare, la chose est là, tout près, elle ne demande qu'à sortir, l'on pressent une bête informe, une bulle de souvenirs qui ne veulent pas se souvenir, un globo qui ne veut pas crever, du verre brisé qui se reconstitue avant que l'on ait pu voir, que l'on ait pu savoir, mais l'envie de passer outre, de se persuader qu'il importe peu de regarder les yeux crevés du passé, terrible combat de soi-même contre soi-même, passer oultre. Emotion : guitare klaxonnante et danse tournoyante, quelque chose au fond de soi, je ne sais pas quoi, mais je pressens, musique en danse du sabre, il est temps de régler ses comptes avec soi-même, d'abord avec la réalité du monde et des pantins qui me ressemblent qui le peuplent. Exaltation. Don't dive to deep – Dream III : intermède, des paroles qui ricanent, des notes de piano qui explosent, un grignotement de souris affairée qui dérange. Sea of vision : l'on cède toujours, l'on glisse, l'on s'enfonce dans le gouffre, est-ce une défaite ou une victoire, le monstre se précise, Katharina nous prend par la main et nous oblige à regarder les documents délavés, l'on sait que l'on brûle, tintements de cristal, hurlements de peur et de colère, il est impossible de reculer, la musique vous interdit de regarder par le trou de la serrure, l'instant de vérité approche. La mer musicale nous emporte. Farewell letter : lettre d'adieu et de trahison, lui et elle se répondent, batterie martelée et course rythmique, froissements sonores, vocal de colère et de dépit, un motif arabisant évoque la cruauté du monde et les yatagans de la souffrance et de la haine inassouvie. Veil of ilusions : tout doux comme des temps de rédemption, le morceau débute comme une symphonie, la voix de Katharina se charge d'y mettre le feu, les rêves les plus fous entrent en collision avec la réalité du passé, il n'est pas mort, il a retrouvé son égo, il sait qu'il faut avoir du courage pour briser les menottes que l'on s'est soi-même passées. Il est nécessaire de vivre avec soi-même si l'on veut aller de l'avant. I am you are me – Dream IV : quatrième instrumental, un piano qui joue classique, la voix parle, un peu voilée, mais l'on comprend que le passé ne nous quitte jamais, que les rêves brisés subsistent aussi dans leurs moments les plus délicieux, que personne ne pourra vous les enlever, qu'ils sont en vous comme la bosse est sur le dromadaire. Strange ways : délivrance, Katharina chante, un peu jazz, musicalement le morceau tranche avec tout ce qui précède même si les guitares et la batterie remplacent les cuivres et les violons, à mi-chemin le rock revient pour mieux s'éloigner, nous refait le coup deux fois, mais Katharina nous donne   l'impression d'être  un vieux crooner désabusé de l'existence qui n'en continue pas moins à se battre comme un lion face à la vie.

    Agréable à écouter mais pas vraiment rock. Le groupe a des idées, il lui manque le pétrole de la puissance. Le thème n'est pas vraiment original, il est souvent développé par les groupes de metal et de doom, la qualité du texte est toutefois à souligner.

     

    ENDONAUTICA

    MOTHER MORGANA

    ( Juillet 2019 )

    Katharina Franz : vocal, keyboards / Fabian Gössler : guitare / Michael Ambroschütz : bass /

    Martin Furian : drums / Jacob Mayers : texts.

    Artwork : Denica Denkmair

    Leur premier album. Un concept-album plus ou moins directement inspiré de 2001 Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick et peut-être aussi du jeu Randonautica. La pochette, très belle en elle-même, trop emphatique, ne correspond pas à l'esprit de l'album.

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    Ignition : belle performance de Katharina sur un groove imperturbable, elle ne chante pas le dictionnaire, plutôt un dépliant publicitaire pour nous proposer un voyage hors des limites de notre monde, on l'imagine à Cap Canaveral, au pied d'une gigantesque fusée interstellaire, déguisée en Monsieur Loyal en train d'appâter le client, attention à sa voix de poupée siliconée, bouchez-vous les oreilles comme Ulysse, sans quoi vous partirez, une tuyère rugissante se superpose au groove et l'on vogue déjà vers les étoiles. Musique rotor, forte et puissante. Hybris : Un ton au-dessus. Le voyage n'est pas ennuyeux car l'on peut parcourir deux routes à la fois, celle des étoiles et celle intérieure qui nous permet d'explorer notre passé, Katharina nous enchante de sa voix aérée. Maintenant elle est prête à tout, à passer la porte de l'inconnu. Longue traversée musicale, solo de batterie et note de synthé attiseur terminales. Odyssey : des cordes de guitare et la voix de Katharina s'enroulent autour d'elles telles un serpent versicolore et venimeux, attention à la piqûre tout s'emmêle et se brouille malgré la netteté cristalline de ce vocal, nous avons dû beaucoup voyager, dans le film, nous sommes dans la dernière scène, que se passe-t-il au juste, sommes-nous victimes d'une illusion programmée ou dans le cerveau macrocéphale d'un bébé imaginatif. Profitons-en pour goûter l'orchestration, peu de moyens et beaucoup d'effets, ce que les paroles n'expliquent pas, le background le traduit. Magnifique. Whispering : où sommes-nous, dans un cauchemar, dans une illusion, dans une solitude sans fin, la voix de Katharina semble constituée de larmes gelées, parfois elle s'énerve, désire si fort retoucher à la réalité, mais la glaciation éternelle l'emprisonne une nouvelle fois, la guitare soloïse comme si elle devait attendre toute une éternité avant qu'elle ne se réveille. C'est si bien fait que l'on se croirait dans la partition d'une comédie musicale, préparée au millimètre près pour triompher à Broadway. Wild eyes : suspense et délire. Une voix si lointaine. A qui parle-t-elle et surtout d'où parle-t-elle, depuis les tréfonds de son angoisse métaphysique ou quelque chose de trivial est-il vraiment en train de se passer, groove-blues, lorsque la mort s'avance vers nous, quel masque porte-t-elle, le nôtre, celui de l'ennemi à soumettre auquel il faudra peut-être se montrer servile. Une guitare qui file, une batterie qui pointille, tout va très vite, tout va trop vite. Jusques où ? Point d'interrogation synthétique. Icarian : Quelques notes qui tombent. Tout est fini. Le corps se désagrège. Lentement mais sûrement. Le temps de traverser le silence et de passer de l'autre côté. De l'autre côté de la vie. Dans cet espace plat que nous nommons la mort. Qui n'est que l'autre nom de l'éternité. Elle est retrouvée. Qui ? Ô temps suspends ton vol ! Serait-ce l'amour, ou le rire démoniaque de l'ironie qui au bout des circonvolutions du tapis volant instrumental vous invite à entreprendre le voyage.

    Cet album est bien meilleur que le deuxième. Totalement différent. On ne croirait pas qu'il s'agisse du même groupe. La section rythmique d'origine n'est plus sur le deuxième album. Elle avait cet avantage de jouer clair, de se marier en voiles blancs et gazes transparentes avec les autres instruments qui paraissent avoir plus d'espace pour respirer. Ce qui distingue ce disque de beaucoup d'autres, c'est son originalité. Il ne suffit pas de posséder un concept, encore faut-il savoir le faire bouger. Ici l'on ne sait pas ce qu'il va se passer au morceau suivant. Tout est surprise. Tout est signifiant. L'auditeur est en attente, et jamais déçu. Pourtant le disque possède une unité sidérante. Sur Rise l'on pressent une bonne chanteuse, sur celui-ci elle nous confond de par son talent. Quelle facilité, quelle plasticité. J'espère que ce petit chef-d'œuvre ait été reconnu à sa juste valeur en Autriche.

    Damie Chad.

     

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    L'image est mystérieusement apparue sur ma page FB, apportée par une cigogne ai-je hypothésé en déchiffrant le titre L'enfant de la lune, whaou ! un album pour les tout-petits, avec ce bleu de couverture clinquant de Klein, cette tache jaune qui monopolise l'œil, en prime cette bonne grosse lune blanche, on se l'arrachera dans le coin-lecture des maternelles, lorsque mon regard est tombé sur le nom de l'auteur en bas à droite, j'ai compris mon erreur. L'affaire était beaucoup plus sérieuse.

    MOONCHILD

    ALEISTER CROWLEY

    ( Trad: Audrey Muller & Philippe Pissier )

    ( Editions Anima / Novembre 2021 )

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    D'ailleurs inclinez le volume ( devant, derrière, sans omettre le dos ) vers la lumière et vous verrez... Ce que vous devez voir. L'on ne présente plus Aleister Crowley ( 1875 – 1947 ) aux kr'tnt-readers. Les Beatles ont figuré sa figure sur la pochette de Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band, Jimmy Page a tenu à s'acheter le manoir du Magicien le plus célèbre du vingtième siècle, comme aime à le rappeler dans sa docte introduction Mark S. Morrison.

    Phillipe Pissier a déjà traduit en notre langue plusieurs traités de magie de Crowley. Je sais, le mot de magie ne semble pas trop sérieux aux esprits raisonnables, détendez-vous, souriez, cette fois-ci c'est un roman, vous voici soulagés, vous êtes prêts à vous lancer dans une lecture pour le moins abracadabrante – avec Crowley il faut s'attendre à tout – mais une fiction sans danger qui n'engage à rien puisque c'est un roman ! Bien sûr vous avez raison. Un roman certes, toutefois un roman de magie. Si vous êtes courageux continuez la lecture de cette phrase, car plus qu'un roman de magie, nous avons affaire à un roman magique.

    Peut-être n'êtes vous pas très versé en magie. Cela tombe bien. Moonchild peut être lu comme un manuel de magie pour débutants qui n'y connaissent rien. Facile à comprendre, il ne se présente pas comme un précis théorique, n'ayez crainte ce n'est pas votre maladresse qui est appelée à entrer en action. Les personnages du roman s'en chargent. Z'êtes dans votre fauteuil comme si vous regardiez un western à la télé. Toutefois un western ésotérique. Ce qui change la donne. Nous voici obligé d'explorer le premier tiroir à double-fond. Aucune tricherie. Même si Moonchild est un roman à clefs multiples. Vous bénéficiez d'un éditeur, Anima, sympa : en fin de volume une dizaine de pages vous révèlent l'identité véritable des différents personnages. Pour être un Mage, Crowley n'en fut pas moins un homme. Règle ses comptes avec le petit monde ésotérique de son époque. Vous voici transporté au cœur de la Société Hermétique de l'Aube Dorée, cette société secrète britannique à cheval sur les dix-neuvième et vingtième siècles qui compta parmi ses membres le poëte Williams Butler Yeats, rappelons que Crowley fut lui-même poëte et que nous étions en une époque où la poésie fut un des véhicules essentiels du Mystère...

    A la fin du dix-huitième siècle les sociétés secrètes traditionnelles s'effondrent. Raymond Abellio synthétisera ce phénomène politique sous l'appellation de dévoilement de l'ésotérisme. Les enseignements secrets seront à la portée de tous. Le Romantisme s'en saisira. L'entreprise magicke de Crowley, durant toute sa vie, consista à revisiter tous les éléments dispersés de l'ésotérisme traditionnel afin de les rassembler selon une méthode de grande efficience capable de préserver cet héritage séculaire en le transformant en arme de combat contre la déhiscence péréclitante du Monde Moderne. Un tel projet de conceptualisation hégémonique rencontra de multiples oppositions. Crowley empêcha bien des sommités reconnues de l'ésotérisme d'ésotériser en rond...

    Je vous ai promis un western. Un vrai, avec le combat impitoyable des affreuses tribus peaux-rouges contre les gentils cowboys. Donc pas de féroces Séminoles ni de Septième de Cavalerie en renfort au grand galop, nous avons mieux en magasin, pire aussi. Deux ordres secrets engagés en une lutte à mort. Rassurez-vous les forces du bien l'emporteront sur les forces du mal. A cette nuance près qu'il ne faut pas trop se précipiter d'entrevoir ces deux postulations selon un regard éthique. Le néophyte en prend plein le cerveau. Tactiques et mises en pratique sont longuement exposées. Notamment les fameux rituels de sorcellerie. Ce mot n'est pas employé une seule fois dans le livre, reconnaissez que le petit frisson qui a parcouru votre moelle épinière n'était pas désagréable. C'est beaucoup plus subtil que cela. L'est sûr que les programmes à la bave de crapaud et de sang de porc-épic prélevé dans un cadavre encore chaud de moine syphilitique décédé depuis exactement treize heures sont l'apanage du camp adverse, celui qui s'oppose à l'équipe dans laquelle Crowley s'est doublement enrôlé puisqu'il apparaît sous forme de deux personnages.

    Le livre n'abuse point de ces oripeaux. Il se présente avant tout comme une réflexion sur l'essence de la magie. Sans tirer vers l'abstraction abstruse. De simples discussions tenues en un vocabulaire des plus simples. Nous vivons dans la réalité du monde. Du monde que nous percevons. Avec nos sens. Il est donc toute une partie du monde dans lequel nous vivons que nos limites sensitives nous interdisent d'appréhender. Le monde est peut-être beaucoup plus étendu que nous ne le pensons. Dans les quatre directions de la boussole. Mais aussi en hauteur et en profondeur. Nous ne squattons qu'un étage. Pourquoi n'existerait-il pas d'autres êtres vivants qui batifoleraient à nos côtés, et au-dessous et au-dessus de nous. Sans que nous les remarquions. La magie est l'art d'entrer en contact avec ces entités très différentes de nous, de les appeler, de pactiser avec elles afin qu'elles nous aident à réaliser nos desseins les plus sombres comme les plus lumineux. Cette vision du monde n'est pas très éloignée de celle des anciens grecs qui imaginaient le monde comme un assemblage de sphères emboîtées les unes dans les autres, chacune sous l'égide de la puissance tutélaire d'un Olympien.

    Crowley, même s'il a rejeté avec violence le christianisme familial, restera marqué par la fantasmagorie culturelle chrétienne. D'où à première vue ce camp du bien opposé au camp du mal. Crowley est beaucoup plus subtil que cela. Le lecteur préfèrera connaître cet enfant de la lune, qu'est-ce qu'au juste un enfant de la lune. C'est un enfant conçu selon les effluves séléniques. Une opération difficile qui exige calme et précision. L'enjeu est de taille. Il faut trouver la mère. Qui se doit d'être en accord avec le projet. Ce n'est pas la partie la plus difficile. L'ennemi rôde autour de la maison-chrysalide. Beaucoup plus embêtant. Une sombre puissance est aux aguets. Ses agent seront éliminés. Il est temps de relire Le Masque de la mort rouge d'Edgar Poe. Vous pouvez monter la garde la plus attentive en dehors et dedans le bunker protecteur, le cheval de Troie est déjà au centre de la place-forte depuis le début.

    Régal du lecteur. Rituels et contre-rituels se succèdent. Nous qualifierons ceux de la partie adverse de visqueux. Imaginez les démarches et les bêtes répugnantes que vous associerez à cet adjectif. Intellectuels sont les rituels qui arrêteront ces hostiles et gluantes menées. Intellectuels parce que tout se passe dans la tête. Nous n'avons pas cité Edgar Poe au hasard, d'abord parce qu'il est nommé dans le roman, surtout parce que le poëte du Corbeau s'est beaucoup préoccupé de la notion de réversibilité. Que tend à nous laisser entendre Crowley ? Que tout rituel est réversible à l'image d'un symbole. Toujours est-il que les choses malgré les menées des uns et des autres s'arrangent d'elles-mêmes, au final beaucoup de bruit pour pas grand-chose, le drame tourne au vaudeville.

    Ne soyez pas déçu. Si votre pardessus est réversible vous pouvez le retourner autant de fois que vous le désirez. Le vaudeville se transforme en histoire sans fin. La magie serait-elle une occupation stérile qui mène à tout et à rien. Vous n'avez rien compris du tout. Moonchild n'est pas un livre de magie, mais un livre magique. Bis repetita placent. Allez chercher l'enfant de la lune chez sa nounou, et laissez jouer les hommes entre eux. Ils ont mieux à faire que de torcher les gosses. Mark Morrison prévient le lecteur moderne, Crowley était misogyne. Que ce roman ne tombe jamais dans les mains d'une sectatrice Me tooïste ! Gloire à Audrey Muller qui a participé à la traduction ! Les esprits faibles rajouteront une deuxième couche : la magie ne serait-elle pas une occupation futile, pas plus importante que la partie de foot que disputent les gamins du quartier sous vos fenêtres.

    Le livre n'est pas terminé. Ne manquez pas de lire l'épilogue qui nous raconte ce que deviennent les personnages. Le roman fut publié en 1929 – année de crise - mais écrit aux Etats-Unis, en 1917. Le but de Crowley n'était pas de rédiger un bon roman rempli d'étranges péripéties dans le but d'étonner et de captiver le lecteur. Moonchild est une œuvre macgicke et métapolitique. Elle est à lire comme un rituel destiné à entraîner les USA à entrer en guerre contre l'Allemagne et surtout à rappeler la nécessité d'une renaissance spirituelle de la modernité. Le roman lui aussi est réversible. Vous pouvez le relire.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 7 )

    HOLLY DAYS IN AUSTIN ( II )

    DICK RIVERS

    ( New Rose / 1991 )

    On prend les mêmes et l'on recommence. Pas exactement, ce serait trop simple.

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    Oh boy ! : rien à dire, ça change tout. Même orchestration, mais le vocal à pleine dents, c'est ainsi que l'on se rend compte de la difficulté de chanter en français ! Cette nécessité de resserrer les vocables de notre langue, de les compresser au maximum, de les réduire, de les mettre en bocal comme ces crotales que l'on jette vivant dans le moonshine et qui ne peuvent plus mordre malgré les torsades de leur agonie... Well, all right : ici, c'est un peu le contraire, Rivers chante trop ''français'', le titre paraît adopté de sa version française et non de Buddy, ce qui manque ce sont les nuances, ces courbures palatales de Buddy qui ne passe jamais en force. Heartbeat : absentes les effluves nasales de Buddy, Dickie bien à côté de la plaque, cette version anglaise fait regretter la french connection établie par Bernard Droguet avec le roman de Fitzgerald, les belles infidèles ont parfois beaucoup plus d'attrait que les épouses soumises à leur seul mari, s'affranchir en toute franchise est vraisemblablement le secret de toute adaptation – et non pas traduction – réussie. It doesn't matter anymore : doit être un grand fan de Buddy le petit Dickie pour reprendre pour la deuxième fois le titre le plus plat du rocker de Lubbock – Holly se cherchait plus qu'il ne s'était réellement trouvé, et le rock 'n' roll s'annonçait déjà comme la future cause perdue in the States – quoi qu'il en soit, en n'importe quelle langue, à Austin ils ont réussi à sauver les meubles et faire mieux que l'original. Ce qui entre nous n'était pas difficile. Malgré la multitude de ses possibilités Buddy n'était pas un chanteur de charme. Everyday : envoyez la musique, cette version enlevée est peut-être meilleure que la précédente, sûrement parce que le timbre de Rivers paraît beaucoup plus éloigné en langue originale de celui de Buddy, profonde coupure avec le monde de bisounours dans lequel nous plonge la douceur hollyenne. Not fade away : Vous préfèrerez la version sur Dick 'n' Roll et celle-ci à son homologue en langue verlainienne, please play loud, cela semble donner raison à ceux qui affirment que l'on ne peut chanter le rock 'n' roll qu'en idiome shakespearien, toutefois c'est mal poser le problème, même s'il existe de très belles et rares adaptations, le secret de la réussite consiste à créer et non à reprendre. Ce qui déjà effectue une brisure avec le déploiement du rock américain qui a énormément progressé de reprise en reprise. True love ways : l'a trouvé la parade Dickie pour nous offrir un somptueux cadeau, bye-bye Buddy, oubliez-le, Rivers se souvient de son ami lointain, la chante à la Elvis Presley, voix grave et profonde, d'une manière très différente de sa version française. Take your time : les bons plans, c'est comme la recette de cuisine dont on use et abuse dès que des invités se pressent à la maison, le vice d'Elvis reprend Rivers, nous sort de temps en temps – pas toujours car il ne faut pas exagérer – sa voix caverneuse, comme ce n'est pas tout à fait un slow, Dickie la laisse de côté sur les passages rythmiques. Wishing : passe en force Monsieur Rivers, certains trouveront qu'il est un peu cavalier envers Buddy, mais piquer un cheval aux hormones avant la course est de bonne guerre, surtout si l'on remporte la bataille. En plus il fait ressortir l'orchestration qui semble donner du clairon. Maybe baby : ce n'est pas meilleur, Dickie chante plus vite que ses chaussures. En français on pardonne, on feint de croire que l'on a mal entendu, mais en anglais c'est quelconque. De fait la meilleure version française de Maybe Baby c'est New York avec toi de Téléphone. Non créditée à Buddy. Reminiscing : la beauté de la version de Buddy c'est le sax qui écrase tout, le gars à lunettes se contentant de minauder tout autour, ce coup-ci Dickie y va plus à fond et j'ai l'impression qu'ils ont remis le sax devant. Vous préfèrerez la Rivers french touch. Crying, waiting, hoping : était-ce vraiment la peine de faire semblant de mâcher du chewing gum, certes Buddy était américain, mais il ne donnait pas l'impression de rouler un palot à un cheval quand il s'avançait pour embrasser une fille. On eût aimé un peu de distinction et non cette furia franchese trop balourde.

    Nous serons plus sévère envers cet Holly Days in Austin II, si le premier est une curiosité qui mérite le détour, ce second malgré quelques meilleurs scores ne ravira que les fans, s'avère dispensable. Ce qui n'oblitère en rien ce mémoire hommagial de Dick Rivers dédié à Buddy Holly.

    Damie Chad.

    P. S. : une triste nouvelle, la mort à l'âge de cinquante-six ans de Pascal Forneri, le fils de Dick Rivers. Il réalisa des clips notamment pour son père et pour Rachid Taha.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    Episode 14

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    CONFERENCE SOMMITALE

    Les filles toussaient. Le Chef avait passé toute la nuit à fumer Coronado sur Coronado afin d’élaborer le plan Alpha, d’épaisses volutes de fumée bleutée avaient envahi l’abri et rendaient l’atmosphère irrespirable, nous étions tous regroupés autour du Chef et attendions les directives.

    _ je vous sens tous tout ouïe serrés autour de moi comme un banc de sardines, pendant que vous dormiez, malgré les bruits suspects qui me parvenaient - les filles rougirent ou plutôt rosirent d'un rose socialiste libéral - mon vaste cerveau n’a point cessé de méditer un quart de seconde, voici donc le résultat de mes cogitations transcendantales.

    L’heure était grave, Molossa et Molossito se couchèrent aux pieds du Chef, et ne tardèrent pas à fermer les yeux, toutefois leur oreille gauche de temps en temps affligée d’un léger tiraillement trahissait leur attention, les braves bêtes étaient aux aguets et ne perdaient pas un mot des étonnantes analyses et terribles décisions auxquelles le Chef s’était livré :

    _ Il m’en coûte de le reconnaître, l’Avorton a raison - un oh ! de stupéfaction généralisée accueillit les paroles du Chef - chaque fois que le SSR intervient dans cette redoutable et incompréhensible affaire, les morts s’entassent à foison, à croire que ces impétrants y prennent du plaisir, cela ne peut plus durer !

    Le Chef alluma un Coronado, nous nous tûmes respectueusement durant cette délicate opération , une fois celle-ci terminée le silence s’installa. Au bout de cinq longues minutes je l’interrompis :

    _ Qu’allons donc nous faire ?

    _ Agent Chad, modérez vos ardeurs, je répondrai par un seul mot à votre interrogation angoissée, Rien !

    Cette fois-ci ce fut un Oh ! scandalisé qui jaillit de nos bouches, le pavillon droit des chiens se leva et s’abaissa signe de leur grande perplexité.

    - Je sens que le fait de ne pas bouger de toute la matinée vous effraie, vous avez peur de vous ennuyer, je le comprends, votre cervelet maigrelet ne peut se complaire à rouler de vastes interrogations, aussi je vous octroie une demi-heure de répit, sortez, précipitez-vous chez les marchands de journaux, achetez chacun une dizaine de revues et revenez les lire ici. Exécution immédiate.

    UNE SEANCE DE LECTURE

    Trente minutes plus tard, nous étions de retour, chacun surchargé d’un énorme paquet de diverses publications. Le Chef nous transmit ses dernières instructions.

    _ Sachez que nous ne faisons que suivre les leçons d’Edgar Allan Poe, un des plus grands esprits de l’Humanité, selon lequel il est inutile de se rendre sur les lieux d’un crime, la cause, et donc la solution, de toute affaire mystérieuse se trouve obligatoirement en dehors de celle-ci, hélas l’on ne peut pas être dans tous les coins du monde, par bonheur il existe des milliers de personnes qui se chargent de cette tâche, ce sont les journalistes sempiternellement à l’affût, ils collationnent tout ce qui leur tombe sous la main, sans réfléchir aux implications de leurs trouvailles qu’ils rangent dans les faits divers, donc lisez attentivement, l’un de vous finira par dénicher un indice qui orientera la suite de notre enquête.

    Pendant près de trois heures l’on aurait entendu une mouche marcher au plafond, la matinée fut studieuse, nous épluchâmes divers périodiques en long en large et en travers, hélas en vain. Sans doute y serions-nous encore si Molossito n’avait poussé un jappement. Nous nous étions immédiatement tous levés, heureux d’échapper à notre fastidieuse corvée pour déverrouiller la porte d’entrée et permettre au chiot d’arroser le gazon, Molossito nous tourna ostensiblement le dos, sauta lestement sur les genoux du Chef occupé à rêvasser sur son Coronado.

    _ Ah ! Ah ! Je subodore que ce jeune voyou a quelque chose à nous montrer, sans quoi il ne brandirait pas si fièrement une revue dans sa gueule, ah ! un choix canin intelligent : Trente millions d’amis, voyons voir, tiens une trace de truffe humide particulièrement baveuse page 33, écoutez-moi le titre de cet article : Le Trublion de la Tour Eiffel enfin arrêté ! Agent Chad voudriez-vous de votre voix mâle et virile nous lire cette prose que je pressens de première importance.

    De ma belle voix de baryton dont les modulations ne sont pas sans produire de délicieux frissons parmi la gent féminine je m’exécutais.

    _ Depuis plusieurs semaines les riverains de la Tour Eiffel avaient noté un changement anormal dans le comportement de leurs toutous chéris. Systématiquement leurs compagnons à quatre pattes se mettaient à aboyer comme des sauvages entre dix-sept et dix-huit-heures. La mairie alertée envoya un spécialiste qui assura que c’était la faute au changement climatique. Cette explication ne convainquit personne. Des citoyens excédés se réunirent et décidèrent de former une milice chargée de quadriller le quartier afin de découvrir l’origine de cette fureur canine. Après une longue enquête le coupable fut repéré. Une espèce de chanteur de rue qui de cinq à six heures du soir venaient chanter ( fort mal ) sous le parvis de la Tour Eiffel. La Mairie prévenue se défaussa de toute responsabilité en arguant de la liberté d’expression artistique qui reconnut-elle pouvait déplaire à certaines personnes et à certains chiens mais à laquelle elle ne saurait s‘imposer au nom des droits fondamentaux et démocratiques qui régissent notre société. Au moment où nous mettons sous presse nous sommes prévenus par un lecteur fidèle que hier soir à dix-huit heures pile un car de policiers procéda à l’arrestation du quidam qui rangeait son matériel. Le prévenu est en garde-à-vue au commissariat du dix-septième arrondissement, nous n’en savons pas plus. Nous espérons que cet abominable malotru qui se livre à des actes de tortures auditives sur de pauvres bêtes innocentes sera déféré au parquet et passera de longues années en prison.

    _ Agent Chad n’avez-vous pas honte, c’est votre chien qui ne sait pas lire qui trouve l’information capitale alors que vous n’avez cessé de regarder les illustrations de la revue pornographique : Gros Nibards et Petits Culs

    _ Oh ! firent les filles

    _ Il est évident que nous devons entrer en contact avec ce Neil Young, il est clair comme de l’eau de roche que l’on a voulu protéger ou mettre au frais ce rigolo, Agent Chad, débrouillez-vous pour vous faire arrêter par la police et rester en garde à vue dans la même cellule que ce gazier, revenez nous rendre compte de ses révélations. Exécution immédiate !

    TRAVAUX D’APPROCHE

    Lecteurs ne tremblez pas, il n’est aucune mission qui ne soit hors de portée d’un agent du SSR. Ma première idée fut de trucider une vielle mémé en pleine rue, d’être ceinturé et livré à la police par deux ou trois citoyens courageux. A la réflexion il n’était pas sûr que je sois emmené au commissariat du dix-septième. Je me devais d’agir avec discernement et subtilité. Rien ne sert de se précipiter. La réussite de toute entreprise tient de l’instant approprié à son déclenchement. En médecine ce principe est assuré par la chronobiologie qui consiste à administrer à un patient le médicament à l’heure à laquelle il lui sera le mieux approprié, les anciens grecs parlaient du kairos, cet instant propice garant de la réussite de votre action. Je passais la journée à me livrer à de menus achats, c’est à trois heures du matin que je sonnais à l’entrée du commissariat du dix-septième arrondissement. Je devais jouer serré, mais j’étais prêt, c’était maintenant ou jamais.

    A trois heures du matin je sonnais donc à la porte du commissariat. J’avais au préalable effectué quelques changements dans ma tenue. Pas grand-chose, j’avais pressé sur mes vêtements les nombreux steacks hachés que je m’étais procurés tout au long de la journée dans diverses boucheries. J’étais couvert de sang des pieds à la tête. Un guichet s’ouvrit, l’œil inquisiteur du préposé à l’accueil ne fut pas sans le remarquer

    _ Holà, Monsieur que vous arrive-t-il, vous avez été renversé par une voiture, je vous ouvre tout de suite !

    _ Merci Monsieur, c’est très gentil, non je n’ai pas été renversé par un chauffard, je viens de tuer ma femme, je ne l’ai pas fait exprès mais elle m’a énervé, elle voulait que je fasse la vaisselle !

    _ Ah, ça ne m’étonne pas, elles deviennent toutes folles ces temps-ci, elles ont de ces prétentions exorbitantes qui dépassent l'imagination, entrez, entrez, je vous prépare une tasse de café pour vous remettre !

    J’étais au cœur de la citadelle, la première partie de ma mission était accomplie. J’étais assez fier de moi, je l’avoue modestement.

    A suivre…

  • CHRONIQUES DE POURPRE 261 : KR'TNT ! 381 : DEREK TAYLOR / JESUS AND MARY CHAIN / VALERY MEYNADIER / THE WILD ONES / WALTER'S CARABINE / LITTLE RICHARD / ALEISTER CROWLEY

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 381

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    05 / 07 / 2018

    DEREK TAYLOR / JESUS AND MARY CHAIN

    VALERY MEYNADIER / THE WILD ONES

    WALTER'S CARABINE / LITTLE RICHARD

    ALEISTER CROWLEY

     

    VACANCES !

    COMME CHAQUE ANNEE LES VALEUREUX ACTIVISTES DE KR'TNT ! PASSENT LEURS MOIS D'ETE DANS LES ÎLES PARADISIAQUES ENTOURES DE SINGES HURLEURS ET DE JEUNES FILLES NUES ( A MOINS QUE CE NE SOIT LE CONTRAIRE ). SOYEZ JALOUX ! TANT PIS POUR VOUS !

    INUTILE DE VOUS SUICIDER, NOUS REVIENDRONS LE 30 AÔUT.

    TÂCHEZ DE SURVIVRE, CROISSEZ ET MULTIPLIEZ-VOUS !

     

    Derek Taylor vaut son 
pesant d’or

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    Vient de reparaître l’As Time Goes By de Derek Taylor, un recueil de mémoires rock qui a pour triple particularité d’être vif, drôle et pour le moins irrévérencieux. Comme l’ouvrage n’est pas gros, il s’avale d’un trait. La vivacité du style confirme ce qu’inspirent les images de Taylor disposées sur la couverture : ce sont celles d’un homme intelligent. Comme le savent tous les physionomistes, les deux choses qu’on remarque immédiatement sur un visage sont l’intelligence et le manque d’intelligence.

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    C’est Paul Myers qui nous met l’eau à la bouche dans un très bel article de six pages paru dans Mojo. La première double nous montre George Harrison assis, grattant sa guitare au milieu d’un attroupement de hippies et on voit Derek Taylor sur la droite de l’image, assistant lui aussi au récital.

    Comme Shel Talmy ou Boss Goodman, Derek Taylor fait partie de ces personnages de second plan qui jouèrent des rôles capitaux dans l’histoire du rock. Il doit principalement sa réputation aux Beatles, dont il fut l’attaché de presse dès 1963. En fait, Paul Myers n’est pas loin de penser que les Beatles lui doivent tout. Myers parle d’une époque où les attachés de presse faisaient la pluie et le beau temps.

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    L’histoire est simple. En 1963, Taylor pige pour un canard de Manchester et quand il voit les Beatles pour la première fois à l’Odéon, il tombe de sa chaise (c’est lui qui le dit) : «Au début des années soixante, je ne voyais pas grand-chose d’intéressant dans la pop, but then came the Beatles to the Odeon Cinema, Manchester in May 1963, and I fell.» L’éloge qu’il écrit dans son canard plaît tellement aux Beatles que Brian Epstein l’engage et pouf, c’est parti ! Taylor devient the Beatles Press Officer. En prime, il réécrit la chronique hebdomadaire de George dans le Daily Express et fait le nègre pour Brian Epstein qui publie son autobio, A Cellarful Of Noise. Taylor admire profondément ces quatre petits mecs qui, comme lui, viennent de nulle part. Et tout particulièrement George : «Cher George. Je n’ai rien à dire de George qui ne soit chaleureux ou affectueux, et même fraternel. Globalement, c’est un saint homme.»

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    Ses mémoires ne fourmillent pas spécialement d’anecdotes. Elles fourmillent plutôt de traits d’esprits - Je ne sais pas ce qui était le pire, être avec les Beatles quand l’horrible pression nous jetait dans les bras de docteurs qui nous prescrivaient des pilules, ou être avec eux quand tout allait bien. Vous savez, certains jours, j’avais la langue sèche et gonflée à force de vouloir expliquer correctement les choses à des journalistes incroyablement stupides, et pourtant, c’était le bon temps, j’avais l’impression de mourir au combat avec mes boots aux pieds - Taylor rappelle que les Beatles ne furent acceptés en Angleterre qu’une fois acceptés aux États-Unis. The long and winding road.

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    Le récit de Taylor s’articule autour de trois périodes : ses débuts Press Officer des Beatles, comme on vient de le voir, puis son départ en 1965 pour la Californie où il va travailler pour des groupes au moins aussi importants que les Beatles, et en 1968, retour à Londres, après la mort de Brian Epstein, pour retravailler avec les Beatles, cette fois au siège d’Apple, à Savile Row.

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    Californie, février 1965. C’est un certain Bob Eubanks qui l’engage pour le compte de sa boîte, Prestige Publicity. Taylor installe sa femme et ses quatre enfants à Los Angeles et commencer à travailler pour la crème de la crème de la scène locale qui est alors en plein boom : Paul Revere & The Raiders, puis Captain Beefheart, les Beau Brummels et pas mal de figures en passe de devenir iconiques. Il admire beaucoup Paul Revere qu’il qualifie de ‘North America, Oregon, answer to Liverpool’. Il affirme que «dans les mid-sixties, Paul Revere fit probablement plus de blé que n’importe quel autre groupe de rock dans le monde.» Au moment où il écrit son texte (1973), il dit que Paul Revere fait toujours autant de blé et que Mark Lindsay chante encore dans le groupe. And I must say, they have my admiration. Voilà, c’est tout le style de Derek Taylor, sharp & funny. L’autre réponse américaine aux Beatles (et à Gerry & The Pacemakers, comme il le rappelle avec un sourire en coin), ce sont les Beau Brummels. Mais un soir, Taylor emmena les Brummels voir un autre groupe qui démarrait, les Byrds, et ça ne plut pas au manager des Brummels qui vira Taylor sur le champ, l’accusant de bouffer à tous les râteliers. Eh oui, les Byrds venaient tout juste d’engager Taylor, comme attaché de presse, car ils avaient le même producteur que Paul Revere, Terry Melcher. Et d’après David Crosby, c’est Taylor qui va fabriquer les Byrds, tout au moins leur image, mais n’est-il pas vrai qu’à l’époque, l’image compte autant que la musique ? - On savait qu’il avait aidé les Beatles à démarrer et il n’est bien sûr pas imaginable que les Byrds aient pu démarrer sans Derek. Il communiqua brillamment pour nous et on avait confiance en lui, car il a toujours été carré avec nous - Taylor positionna en effet les Byrds comme the American Beatles et les accompagna lors de leur tournée anglaise de 1965 pour les présenter à la presse. Taylor fut aussi fasciné par les Byrds qu’il l’avait été par les Beatles - Tous plus charmants les uns que les autres et au moment où vous lirez ces lignes, soyez certain que David Crosby aura été explorer d’autres frontières, toujours plus loin, and like, how far out can you get ? - Et il ajoute plus loin : «Ma femme Joan et moi adorions les Byrds, et rien ne nous touchait plus que le premier line-up des Byrds qui chantait ses hits magiques sur Sunset Boulevard, dans les mid-sixties. Si les Beatles sont à l’origine de tout, les Byrds le sont aussi à leur manière.» Taylor dit aussi que les Byrds étaient le groupe préféré des Beatles.

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    Pendant son séjour hollywoodien, il eut en plus la chance de travailler pour les Beach Boys, grâce à Van Dyke Parks qui fit les présentations. C’est l’âge d’or de Brian Wilson qui enregistre Pet Sounds. Derek Taylor voit immédiatement l’impact visionnaire de cet l’album. Il écrit dans Disc & Music Echo que Brian Wilson est un genius. Plus tard, à la mort de Derek, Brian Wilson dira que Taylor s’était gouré : ce n’était pas lui, Brian Wilson, le genius, mais Derek Taylor. Eh oui, Derek Taylor bâtissait des réputations qui allaient se transformer petit à petit en véritables mythes. Et chaque fois, il s’appuyait uniquement sur la qualité de ce qu’il entendait : Beatles, Byrds, Beach Boys, Beau Brummels, Paul Revere, Captain Beefheart, force est d’admettre qu’il n’y a rien à jeter, chez tous ces gens-là. Quand par exemple il entend «1941» de Nilsson sur son auto-radio, il achète un carton entier de l’album Pandemonium Shadow Show et en envoie des copies à tous ses amis. Aussitôt après, John et Paul prennent contact avec Nilsson pour le féliciter et George l’invite à une fête à Los Angeles. Derek Taylor venait de lancer la carrière d’un autre personnage à dimension iconique. Il est aussi avec Alan Pariser et Ben Shapiro à l’origine du festival de Monterey. Quand Lou Adler entre dans la danse, Shapiro et Pariser sont éjectés.

    Bizarrement, Taylor n’est pas très bien payé, pendant son séjour californien. Lorsque les impôts lui tombent dessus pour un arriéré, ce sont les Beach Boys qui lui filent du blé. Rappelé à Londres par les Beatles, Taylor organise une fête d’adieu au Ciro’s pour financer son voyage. Il invite 500 amis qui payent une entrée de 5.50 $ pour le financement. Tiny Tim, les Byrds et Captain Beefheart jouent à l’œil. Taylor rentre à Londres complètement transformé : «On ne se sentait plus anglais, ce qui était plutôt une bonne chose. On appartenait à une sorte de communauté rock’n’roll, qui n’avait plus rien à voir avec nos origines, mais avec ce qu’on avait dans la tête, comme on disait à l’époque.» Il revient longuement sur ce qu’il appelle the Californian experience, qui pour lui est une expérience unique : «Vous devez juste vous installer là-bas et compter sur votre capacité à vous adapter, à rester vivant et en bon état. Si vous le faites en Californie, alors vous saurez le faire partout ailleurs. Faire quoi ? Tout. Prenons l’exemple des Beach Boys, ils y sont nés, ils y sont devenus célèbres, cinglés, complètement transformés, ils sont un parfait exemple de ce qu’est la California du Sud - incohérente, laxiste, optimiste, vaste, futile et innovante.»

    De 1968 à 1970, il vécut une autre expérience intense, celle d’Apple à Londres. L’argent coulait à flots et les Beatles achetèrent un immeuble à Savile Row pour y installer leur business. Taylor reprit ses fonctions de Press Officer et retrouva de vieux compagnons de route comme Neil Aspinall qui appartenait lui aussi au cercle rapproché depuis les origines. C’est le temps magique du White Album et du dernier concert des Beatles sur le toit de l’immeuble.

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    C’est aussi l’époque ou Allen Klein entre dans la partie, et c’est un peu le cœur du récit. Curieusement, Myers ne fait aucune allusion à l’arrivée de Klein dans cette histoire. A-t-il vraiment lu ce livre ? On se pose la question car à partir d’un moment, Klein dévore tout, dans ce livre.

    Comme Taylor, Boss Goodman et Shel Talmy, Allen Klein fait partie des grands acteurs de second plan de l’histoire du rock, mais pas forcément au bon sens du terme. Klein est un businessman américain qui après avoir géré les affaires de Sam Cooke, prit en mains celles des Stones puis des Beatles. C’est justement Taylor qui favorisa la prise de contact, via Tony Calder. Aucun des quatre Fab Four ne voulait le prendre au téléphone et Taylor parvint à établir un contact entre Klein et John qui après l’avoir rencontré et passé une nuit à bavacher, tomba sous son charme. George et Ringo itou. Mais pas Paul qui ne voulait pas entendre parler de ça. Paul voulait que son beau-père Lee Eastman prenne les affaires des Beatles en main. Mais Klein l’emporta, et Paul quitta les Beatles.

    Pour assainir les affaires de ses clients, Klein commençait par faire le ménage dans le personnel. Il débarqua à Savile Row pour virer les gens. Il arriva un beau jour dans le bureau de Taylor : «Klein came up to see me and said everything was going to be great. Great was a great word in thoses days. Great.» Et pouf, il commence à virer les gens comme des chiens. Méthode de management américaine : on rachète une boîte qui perd de l’argent, on assainit en dégraissant et on revend avec un profit. Klein demande à Neil Aspinall et à Taylor de lui faire des listes, ce qui bien sûr n’est pas possible. Il leur explique alors que les choses pourraient être bien pires - Usually, I come in and fire everybody - Oui d’habitude, il vire tout le monde quand il arrive. Alors virer ou être viré. Pour le pauvre Taylor, le rêve d’Apple se transforme en enfer - The Apple of our dreams was in a hell of a state - Même quand il décrit l’écroulement de ses rêves, Taylor réussit à être drôle.

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    Le pire est à venir avec la parution de l’album Let It Be. Klein fait remixer «The Long And Winding Road» par Phil Spctor qui ajoute des chœurs et des violons. Ça met Paul hors de lui. Comment ose-t-on bricoler sa chanson ? Ça fait rigoler Klein qui fait paraître Winding Road en single. Alors Paul se demande ce qui a déconné dans l’histoire des Beatles qui avaient pourtant tout fait pour protéger leur liberté artistique. Il n’avait plus aucune prise sur ses propres compos - He was wondering what went wrong. I am wondering too. Everyone is wondering. But Klein isn’t wondering. He knows, he knows - Et Taylor ajoute : «Klein is now Mr Big and Apple is an ABKCO (Allen B. Klein & Co, get it ?).» Selon lui, Klein a redressé les comptes, mais il se demande où sont passés Apple et les Beatles - If you find out, let me know - Taylor se sent un peu responsable de cette catastrophe, mais vers la fin du livre, il reconnaît que toute cette histoire dépassait complètement les gens, l’histoire des Beatles n’était pas à taille humaine - too big, too bloody vast for human beings, frail, ill-prepared human beings - et la chute tombe comme un couperet : «The manner of the ending of the Beatles is a shame, a real bummer.» Taylor n’a pas aimé la fin de cette histoire qui devait rester forcément magique. «Pour parler de moi, et c’est la première fois que j’avoue ceci, il est évident que d’avoir travaillé trop longtemps pour les Beatles a fini par tuer ce qu’ils m’avaient apporté au début - une façon de vivre extrêmement intense et de tous les instants - mais j’ai aussi perdu ce que j’avais toujours eu, la capacité de m’amuser (a capacity for fun). Plus rien ne m’amusait, parce que je pensais avoir perdu le droit de m’amuser.»

    Taylor brosse un portrait quasi balzacien de Klein, tout en profondeur : «Je pense que Klein est un homme cruel, mais je pense aussi que je l’aime bien, et je crois qu’il m’aime bien aussi, bien que ni l’un ni l’autre ne sachions au fond ce qui nous pousse l’un vers l’autre. On est loin d’être francs là-dessus. Peut-être chacun de nous est-il terrorisé par l’autre. En tous les cas, je sais que je le suis.» Oui, à sa manière, Allen Klein est un titan et Derek Taylor sait que ce n’est pas son cas. Cette clairvoyance ne fait que grandir les deux personnages.

    Après ce funeste épisode, Taylor passe à autre chose et bosse pour Warner. Il produit des gens comme Nilsson qu’il admire toujours, et s’occupe des Stones, de Viv Stanshall et d’autres gens. Et puis un jour, il croise Allen Klein dans une rue à Londres : «Il me serra dans ses bras et se mit à danser comme un ours autour de moi en disant :’How ya bin’, des trucs dans ce genre. Il me dit aussi qu’il cherchait plus à me revoir que je ne cherchais moi-même à le revoir. ‘True, Allen’, lui répondis-je, ‘mais il y a des périodes où c’est plus facile de vous aimer, comme par exemple en ce moment, Allen.» Vous l’aurez bien compris, ce livre tire sa force du niveau des échanges.

    Signé : Cazengler, Tayl’orbite

    Derek Taylor. As Time Goes By. Faber & Faber 2018

    Paul Myers. King Ink. Mojo # 294 - May 2018

     

    The wind cries Mary Chain - Part Two

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    Deuxième retour des Mary Chain à Paris, après le grand hiatus cubitus, cette fois au Trianon, à deux pas de l’Élysée Montmartre. Cette belle salle offre les mêmes conditions de confort et d’espace, avec en plus les deux étages de balcons rococo qui caractérisent si bien les salles de théâtre bâties au XIXe. L’organisation s’adapte au prestige du groupe : volume ni trop petit ni trop grand, à l’image des Mary Chain qui ne sont ni des stars et qui sont aussi des stars, mais des stars de l’underground britannique, ce qui les sauve. De quoi ? Mais du star system classique qui commercialise tellement les groupes qu’ils en perdent leur âme. Les exemples abondent, il vous suffit de reluquer les couvertures des magazines spécialisés. Les Mary Chain n’ont fait à une époque que des unes intéressantes comme celles du NME qu’on lisait de la première à la dernière ligne chaque semaine, en plus du Melody Maker et de Sounds. On se régalait lorsque Jim et William Reid donnaient une interview. William ne disait connaître que quelques accords dont il ne savait même pas les noms et Jim ajoutait que pour faire du rock, ça ne servait à rien de savoir jouer de la guitare, il suffisait simplement d’avoir un peu d’imagination. Les frères Reid savaient provoquer, avec un panache que tenteront d’égaler les frères Gallagher, mais sans véritablement y parvenir. Liam et Noel ne compenseront leur manque de morgue que par une agressivité verbale qui n’a jamais été égalée depuis. Ils tiraient à boulets rouges sur la concurrence et on se poilait bien, comme lorsqu’on lisait Le Pal de Léon Bloy. Pas de pitié pour les canards boiteux. Comme les frères Reid, les frères Gallagher se moquaient du qu’en dira-t-on comme de l’an quarante. Eh oui, ils avaient les chansons et le son, alors rien ne pouvait les atteindre. Surtout pas les critiques. Il fut un temps où les rockers anglais ne mâchaient pas leurs mots, et ça donnait un sacré jus aux pages de tous ces vieux canards qui semblaient ronronner et qui ne fournissaient plus beaucoup d’efforts, puisqu’ils s’adressaient à ce que les gens du marketing appellent un public captif. Tous les fans de rock lisaient ces trois ‘tabloids’ britanniques chaque semaine, enfin peut-être pas les trois, car les sensibilités rédactionnelles variaient selon le support : Sounds soutenait vaillamment le punk-rock britannique, le Melody cultivait une certaine forme de classicisme pépère et pour assurer sa survie face au Melody, le NME se positionnait toujours en pointe, proposait des articles de fond qu’on conservait (comme on conservait les articles d’Yves Adrien dans R&F) et filtrait les tendances. La chronique la plus importante du NME était probablement On, un quart de page qui présentait chaque semaine un groupe débutant. C’est là qu’on découvrit les Chrome Cranks, par exemple, ou encore Jacob’s Mouse, des groupes qui n’avaient aucune chance d’apparaître ailleurs. Mais une fois apparus dans On, on ne les perdait plus de vue. Ces groupes symbolisaient la relève et quand le mec de On disait sans détours que Peter Aaron chantait comme Iggy, il ferrait l’hameçon. Il ne restait plus qu’à trouver le disque, et à cette époque, c’était extraordinairement compliqué. Les gens ne savent pas la chance qu’ils ont aujourd’hui de pouvoir entrer à n’importe quelle heure du jour et la nuit chez le plus grand disquaire du monde : Discogs. Tu cherches le premier album des Chrome Cranks ? Il est là. Et tous les autres disques de l’histoire du rock aussi. Si on continue d’aller fureter chez les disquaires, ce n’est plus pour dénicher des choses précises, on revient au plaisir de la découverte, comme on l’appelait à une époque.

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    Pas de plaisir de la découverte au Trianon. On a le cirque habituel des roadies qui vérifient cinq ou six fois de suite l’accordage de la basse et des guitares, qui trouvent des pannes de dernière minute sur les micros de la batterie et qui nous font détester encore plus l’attente. C’est comme on dit aujourd’hui d’une pénibilité sans nom. Comme on est arrivé en avance pour choper une place au premier rang, on se bouffe le cirque des roadies dans son intégralité, ainsi que la première partie dont on évitera de parler par charité. Pourquoi le premier rang ? Parce que l’an passé, il y avait trop de brouillard sur scène et on ne voyait rien ou presque. Et celui qui fait tout le spectacle, c’est William Reid, sur la droite de la scène, coincé entre ses deux gros amplis Orange marqués JESUS et ses retours. Même s’il ne bouge pas, il fait le spectacle. William Reid est l’un des guitaristes les plus complets et les plus fascinants d’Angleterre. Comme Chris Spedding, il joue absolument tout non pas en accords, mais en climats, c’est-à-dire qu’il amène du son là où il faut et des thèmes mélodiques pour soutenir de chant de son frangin Jim. Un cut comme «April Skies» qui date très exactement de trente ans a toujours le même pouvoir d’envoûtement. À quelques mètres sur la droite de la barrière, une très belle poule est déjà en transe, elle chante en même temps que Jim, les yeux fermés, et jusqu’à la fin, elle chantera toutes les chansons avec Jim les yeux fermés et les bras en l’air. Des fans de cette classe ajoutent encore à la magie du concert. Chaque fois qu’ils montent sur scène, les Mary Chain provoquent une sorte de commotion intersidérale, un mélange de beauté mélancolique et de violence sonique unique au monde. Jim reste devant, on le sent terriblement timide, il veille à rester fermement inexpressif. Il dit merci en Français et marmonne parfois des choses si bas qu’on ne les entend pas. Mais lorsqu’il chante, il réinstalle les Mary Chain sur leur piédestal. La salle est pleine de gens qui connaissent bien ce piédestal. Évidemment, ils enchaînent avec «Head On», l’un de leurs hits les plus mirifiques, l’un de ceux qu’on jouait à une époque dans un groupe de reprises, mais on préférait la version ultra-explosive des Pixies (tirée de leur meilleur album Trompe Le Monde) à celle des Mary Chain qu’on trouvait trop molle, question tempo. Ce qui fait la grandeur de «Head On», c’est la promesse que nous fait Jim alors que sonne l’apocalypse - Take me down/ To the dirty part of town/ Where all my trouble/ Can’t/ Be/ Found - Et le Found, il faut le cracher, le hurler, car à ce moment-là, le guitariste, que ce soit William Reid ou un autre, part en vrille sur un thème d’une beauté stupéfiante. Et bien sûr, avec «Head On», le fantôme de Jean-Jean surgit, car c’est lui qui nous chantait ça à s’en casser la voix, tout en grattant cette Epiphone rouge dont il était si fier. Jean-Jean, vieux compagnon de route, notamment pour tous ces concerts des Mary Chain qu’on voyait ensemble et qui s’est fait la cerise voici deux ou trois ans, vaincu par une maladie qui ne portait visiblement pas de nom. Mais en studio, il gardait «Head On» pour la fin, car il ne pouvait plus rien chanter après, tellement il en screamait la substantifique moelle. Alors évidemment, ça sonne les cloches d’entendre ce truc au Trianon. On reprenait aussi «Darklands», que les Mary Chain vont jouer un peu avant la fin du set. Jean-Jean vénérait la mélodie de ce cut qu’on jouait très laid-back, évidemment. C’est un morceau de chanteur, bien sûr, mais le travail qu’y faisait William en background était d’une beauté sibylline, tout en mélodie et d’une justesse de goût effarante. Ils vont enfiler les hits comme d’autres enfilent la cousine dans la cuisine, des trucs du style «Snakedriver» et «Teenage Lust» qui roulent comme autant de pierres blanches dans le jardin du rock anglais, ces choses du temps d’avant qu’on considérait comme de très haute importance, comme la perfection du sonic boom, refuge et oxygène à la fois, modèle et orgasme. Tout le son des Mary Chain passait par l’épiderme et par la cervelle en même temps. C’est tellement rare qu’il n’est pas inutile de le souligner.

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    Et quand ils tapent dans le vieux «Some Candy Talking», la poule aux yeux fermés sur la droite commence à basculer dans le soufisme. Elle n’a pas la place de bouger, car les premiers rangs sont devenus des rangs de sardines en boîte avec des mecs qui sautent et qui envoient de méchants coups dans le dos. On fait ouch toutes les deux minutes. On pensait que le concert allait être calme et puis non, au contraire, dès que William envoie la purée, ça pogote dans la boîte à sardines et quelques débuts de shootes éclatent ça et là. Impossible de rester dans la musique, le chaos règne. Et pourtant William Reid cultive le chaos, on devrait trouver ça logique, mais les coups dans le dos sont d’une violence qui oblige à réagir, et pour ceux qui sont habitués aux gigues de fosse, c’est un classique. Le problème, c’est que tous ces mecs-là n’écoutent pas la musique. Ils ne se défoncent pas pour écouter la musique et entrer dans l’univers du groupe qu’ils vont voir, ils se défoncent pour autre chose. La musique des Mary Chain ne semble pas faite pour ce type de chaos, comme l’est le punk-rock, par exemple. Au temps de l’âge d’or du punk-rock londonien, il n’était pas question d’aller devant. Surtout que le fait d’être français se voyait comme le nez au milieu de la figure. Et aussitôt après ce havre de paix qu’est «Darklands», William met en route cette apocalypse notoire qu’on appelle «Reverence» et qui reste l’un des cuts les plus violents de leur répertoire. Jim y va franco de port à coups d’I wanna die just like Jesus Christ et une sorte de tornade sonico-déflagratoire s’abat sur le pauvre Trianon, quelque chose de l’ordre du surnaturel, et le plancher se met une fois de plus à onduler. On a cette fois l’impression très nette qu’il va céder et qu’on va tous descendre d’un étage. William Reid sait lever des ouragans, d’ailleurs c’est tout ce qu’il sait faire dans la vie. Il retrouve sa carrure de wizard of sound. Il est l’un des derniers survivants de cette caste du guitaristes qui savaient créer leur monde. Il joue avec une concentration de tous les instants et veille à ce que le monde s’écroule avec lui. Tant de pouvoir dans les mains d’un petit branleur écossais, quelle indécence ! Et pourtant c’est exactement le spectacle qu’il nous offre, sous son énorme tignasse blanchie. Ces mecs vieillissent (et nous aussi), mais leur sonic trash ne prend pas une ride. En rappel, ils vont taper dans une nouvelle série de cuts de non retour, du genre «Just Like Honey», qui reste la pop-song parfaite d’antan, et le «Cracking Up» qui annonça leur retour en 1998, quand on n’espérait plus rien d’eux. Fantastique morceau monté sur un riff tarabiscoté imaginé par William Reid et qu’on écoutait à l’époque sur le parking, en attendant que le studio de répète soit libre. Ils bouclent ce voyage à travers le temps avec leur cut le plus dévastateur, le plus ultime, «I Hate Rock’n’Roll» et là, baby blue, tout bascule dans le gouffre de Padirac.

    Signé : Cazengler, Mary Chiant

    Jesus & Mary Chain. Le Trianon. Paris XVIIIe. 27 juin 2018

    *

    Tout près de Beaubourg. Mais pas au centre-cul. Quoique, si l'on réfléchit à la valeur sémantique des mots que l'on récuse, l'on soit toujours au plus près de l'objet du délit, celui de la plus haute vertu selon Maurice Scève. Un lieu inhabituel pour les rockers, le local LGBT. Lesbiennes, Gays, Bi, Trans, je traduis pour ceux qui auraient des doutes sur la signification des initiales, n'ayez pas peur, toute sexualité est équivoque, puisqu'elle met en cause au moins deux fragmentations du réel, vous-mêmes et votre désir. Oui je suis en danger, mais divin, puisque ce soir Valéry Meynadier lit quelques extraits de son livre Divin Danger.

    28 / 06 / 2018

    CENTRE LGBT / PARIS

    VALERY MEYNADIER

    + MARIE COLETTE NEWMAN

    Petite salle du bas, au bout d'un escalier hélicoïdal, public essentiellement féminin, car la performance s'inscrit dans les les festivités préparatoires au Salon du Livre Lesbien à la Mairie du Troisième Arrondissement de 14 à 18 heures, le samedi 7 juillet 2018.

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    Silence. Toutes deux sont assises. Valery Meynadier le visage retranché dans le rideau de sa chevelure noire, le corps à moitié voilé par le ruissellement de cette longue chevelure - telle une toge de prêtresse antique - qui une fois debout tombe en cascade, très bas, bien en-dessous de ses genoux. Marie Colette Newman, carrure d'homme transgressive, penchée sur sa guitare basse électrique dont la forme et la décoration ne sont pas sans évoquer une mandorle vénitienne. La diseuse de bonnes aventures se lève et sépare les serpents de ses cheveux, les tient dans sa main, les exhausse tels des boas sacrés – ceux qui dormaient dans la couche d'Olympias la mère d'Alexandre – elle profère les litanies succulentes du plaisir saphique, et Marie Colette entremêle les mots de ses cordes, elle suit les flexibles inflexions de la voix, sait se faire caresse, tendre insinuation, intumescence de clitoris, et vaporisations implosives, car les vocables de Valéry Ménadier se dressent droits d'ardeurs et d'impudeurs tel le reflet tranchant de la vitre du désir transparent de l'autre, ils chantent les chaudes chattes de femelles énamourées, toi brulante, émois sans atours, la langue cherche ton sexe comme la courbure du bateau appelle l'effusion de la mer chavirante. Les lèvres se livrent et le livre s'élève en cette lente gesticulation du corps de l'officiante. Deux coques de chair s'entrechoquent en offertoire, Valéry lit, du bout de la langue, elle susurre et murmure, ses gestes délivrent le dire de l'appel exaucé, la foule, à sa bouche allaitée d'écume, boit ses paroles d'un miel bourdonnant d'Hymette lesbienne, et suit des yeux la lente danse sacrale de son corps de femme, qui ondoie et ondule, gracieux, gracile, qui raconte les jouissives rencontres décisives, l'entremêlement charnellement gordien que tout effort de séparation resserre plus qu'il ne défait. Statue de foudre mobile, transformée en incarnation de la Grande Déesse, celle qui préside aux grandes étreintes comme aux arrachements les plus cruels, elle est, et la poétesse, et la lyre modulée, qui chante dès que le vent de l'attirance effleure et effeuille ses nerfs de vulves vives et frémissantes. Elle ne prend le micro que pour confier encore plus bas les secrets inexpiables des joies les plus païennes. Elle préfère parler à voix nue, espiègle et piégeuse, dans le rire de l'innocence et de l'offrande. Colombe qui roucoule les passions les plus enivrantes ou qui scande les dandinements orphiques de l'appel à l'orgasme du chant et des chairs tendues à en mourir. La guitare de Marie Colette se tait à l'unisson de la voix de Valéry Maynadier. Elles nous laissent, désireux, fiévreux, inassouvis. Tout est dit. Surtout et avant tout le non-dit. Silence et applaudissements nourris.

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    ECHANGES

    D'autres lectures suivront. Agréables à écouter, sereinement servies par quatre lectrices. Un mise en scène qui suscite l'intérêt, mais ces textes de prose - empruntés à des autrices, elles dédicaceront leurs ouvrages au Salon du Livre Lesbien, à féminiser je préfèrerais auteures, qui présente davantage de hauteur - relatent des expériences diverses, toutefois ces récits romanesques ne bénéficient pas des densités poétiques de Valéry Meynadier. Plus que le sujet, en littérature c'est l'altitude d'écriture qui établit les différences. Le style fait l'homme disait Buffon, l'a oublié de rajouter, la femme aussi.

    La soirée se termine devant les petits fours. L'occasion de faire de belles rencontres. Valéry Meynadier a raison, le danger est partout.

    Damie Chad.

     

    29 / 06 / 2018 - TROYES

    3B

    THE WILD ONES

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    Un peu d'équipée sauvage ne messied pas aux rockers, justement ce soir les Wild Ones, venus à Troyes spécialement de Belgique, la teuf-teuf ronronne. Ronchonne aussi. Taxes sur les Harley-Davidson, taxes sur le beurre de cacahuète, décidément l'on en veut à la gent rockine, et la prochaine fois faudra se contenter d'un pépère quatre-vingt kilomètres heure pour se rendre aux 3B. A se sentir pousser une âme de complotiste paranoïaque. En plus la fidèle monture est obligée d'emprunter un sens interdit et de brûler un feu rouge pour éviter les travaux qui encombrent la rue du 3B. Mais rien ne saurait arrêter un rocker en quête de concert.

    Chaleur écrasante, les vitres du 3 B sont largement ouvertes. Pas un souffle d'air. Pas grave, ce soir c'est du lourd, Béatrice la patronne m'assure que la balance a été explosive.

    THE WILD ONES

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    Difficile à admettre mais c'est comme ça. Les Wild Ones ont inventé la machine à remonter le rock'n'roll. Quatre sur scène, et c'est parti pour le grand voyage. Ne sont pas pressés, simplement la pulsation originelle, nous la font entendre longtemps, le temps de descendre le Mississippi et de nous promener dans les quartiers interlopes de la New Orleans. Jack O Ronnie est à la double bass, c'est lui qui pulse, qui jazze, un cœur noir qui bat infiniment, quelque chose qui est là depuis le début, une vibration primordiale, un battement incessant d'ailes de corbeau noir, celui qui s'en vint rendre visite à Edgar Poe pour lui signifier l'infinie déréliction d'exister dans le bonheur de vivre sur cette terre, et de l'autre côté Big Brett roucoule, tout doux, l'eau qui coule sous la proue du show-boat qui remonte le courant, l'harmonica sans fin, qui ne s'impose pas, mais qui se révèle indispensable, entre deux eaux, poisson pilote qui n'en guide pas moins et accompagne le navire vers les quais aventureux. Entre les deux, Tony La Monica, à la guitare, dans le sillage, l'on ne l'entend pas mais l'on n'écoute que lui, cette manière de passer les riffs lof sur lof, en douce, l'air de rien, mais toute la manœuvre sur ses doigts experts. Le quatrième, l'ont surnommé Skinny, vraisemblablement parce qu'il n'a jamais eu peur que le ciel lui tombe sur la tête, alors il vous le fracasse à chaque seconde sur ses peaux. Un halètement tonitruant, des saccades d'étambot qui permettent de frôler les incidences du rivage, de flirter au plus près de tous les naufrages, en les évitant toujours. Si loin du rockabilly étiqueté pure america, dans la feu souterrain de ce que Rimbaud appelait la folie nègre. Ce premier morceau à considérer comme une ouverture musicale d'opéra.

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    Et le rideau noir du fond se déchire violemment, l'homme-léopard apparaît soudainement, personne ne l'attendait, mais le voici, sous sa casquette, Wild One Dee plante sa longue silhouette devant le micro, derrière lui les portières claquent et la chevrolet démarre. De ma vie je n'ai jamais entendu Maybelline malmenée de cette manière. Même le vieux Chuck n'a jamais osé, l'avait carrossée et maquillée le gamin de Saint-Louis de façon à la rendre appétissante pour les blancs adorateurs de country, mais les Wild Ones l'ont repeinte en noir, une fleur purpurale et vénéneuse, le fluide du beat par-dessous et cet étirement indolent des lyrics, z'avez l'impression qu'ils l'ont rallongé de quinze mètres, vous ne voyez qu'elle dans les rues, elle rafle tous les regards, l'harmonica de Brett imite les engouements du carburateur, Jack freine le riff à tous les coins d'avenue, Skinny écrase mollement quelques cops au passage, et la ballade se poursuit follement, vous vous précipitez aux croisements pour l'applaudir, et Dee l'en a plein la bouche, mééé-beu-lii-neu, fait durer le plaisir, Jolly Jumper le cheval fou de Lucky Luke en train de se débattre avec un chewing gum à la noix de coco, jamais une fille n'a mis aussi longtemps pour se déshabiller avant de vous rejoindre dans le lit, oui mais après le goût de la sueur sous votre langue, délectable, inimitable.

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    Dites rockabilly, les Wild Ones rigolent, vous répondent rock'n'roll, sans frontières, sans clôtures barbelés, sans idées fixes, sans étoiles jaunes, sont pour les melting-pots explosifs et partagés, les tumulus de grandes jouissances, précisez root-rock ou rockin-blues, ils s'en fichent, s'affichent rythm'n'blues, and blues. D'ailleurs la lune s'obscurcit, c'est l'heure où les loups sortent du bois et hurlent à l'astre séléniquement blafard. Dee se métamorphose, n'est plus qu'un garou, s'avance vers vous, dressé sur ses pattes-arrière, l'esprit vaudou s'empare de lui, l'a le regard vicieux, l'est le loup méchant, celui de votre enfance qui va vous croquer fissa le petit chaperon rouge ( qui n'en demandait pas tant ) et le voici maintenant dans la maison des sept petits chevreaux, les avale tous, à pleines dents, jusqu'au tout petit, le dernier, l'innocent qui s'était caché dans l'horloge, Dee vous le bouffe aussi avec le cadran et le balancier en prime. Brett hulule sur son harmo, Jack vous a de ces enjambées chaloupées sur sa big mama, Skinny vous démolit tout ce qui passe à sa portée, vous casse le bois et la baraque, et Tony explose sa Fender, vous vrille les riffs, vous perfore les intestins et vous les dévide en un tour de main, à tout seigneur tout honneur, Howlin'Wolf, le chamanique, est de retour et le combo mène la harde au grand galop. Le public embraye d'instinct, non ce n'est pas l'accompagnement musical pour un documentaire sur les chihuahuas, mais une séquence de la Horde Sauvage de Peckinpah.

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    Le blues dans tous ses états. La maladie bleue qui ne se soigne pas. Vous le confirment aussitôt avec I Don't Need No Doctor de Nick AshFord le truc qui vous nique le trou de l'ass très fort et vous le réduit en cendres. Pour vous dire que c'est chaud brûlant. Les Wild Ones ont une spécialité quand ils jouent un morceau. Original ou reprise. D'abord c'est comme tous les bons groupes, mettent du cœur à l'ouvrage, vous sortent un truc impeccable, léché, fouillé, sans défaut, envoyé derrière le mur du son, une petite merveille. Voilà, c'est fini, pesé, emballé, livré avec les compliments de l'entreprise. Remboursé si vous trouvez mieux ailleurs. Et vous êtes comme l'idiot du village, le crétin de service, l'imbécile heureux qui croit avoir trouvé le nirvana. Avec votre bonne foi de débile congénital, vous vous préparez à applaudir des deux mains. Le plouc qui s'en va remercier la cuisinière pour les gâteaux d'apéritif au glyphosate qu'elle a achetés au supermarché. Donc au prochain concert des Wild Ones ne passez pas pour un péquenot. Retenez bien ceci, quand ils ont terminé le titre, ce n'est pas fini. Vous ont envoyé au tapis, les dents éparpillés sur le ring, vous ne savez plus qui vous êtes, vous ont montré la Sainte Vierge toute nue, et bien non, ce n'est que le début, vous croyez stupidement qu'ils vont passer au morceau suivant puisqu'ils ont donné la version définitive de celui que vous venez d'écouter, et bien non, ce n'était que la mise en bouche, une intro, car brutalement tout s'accélère et vous vous apercevez que le film possède une deuxième séquence projectile, là où tous les autres vous passent le générique de fin, eux ils embrayent sur la dernière ligne droite, une chevauchée de trois cents kilomètres, encore plus sauvage que tout ce qui a précédé. Vous terminent en beauté, à la Jayne Mansfield, encastré sous le pare-buffle du poids-lourd, vous en sortez décapité, mais heureux.

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    Trois sets de fous. Royaux. Et vous n'avez encore rien vu, Jack qui se saisit de son archet pour faire longuement gémir sa big mama au godemiché, elle n'en peut plus, elle rêve qu'elle joue dans un quatuor à cordes, qu'elle est la reine du super orchestre symphonique de Salzbourg, l'en devient folle, danseuse étoile et grande gigue de la sarabande des yatagans ensanglantés, Brett et son coffre au trésor d'harmonicas inépuisables, glousse comme la poule rousse que l'on poursuit pour la trucider pour le rituel vaudou, glougloute sans fin telle une voie d'eau boueuse qui s'infiltre dans la coque du bateau, un naufrageur, qui allume des feux sur le rivage pour vous tromper, vous le savez mais vous ne pouvez pas vous empêcher de vous déchirer les oreilles sur ces récifs tentateurs. Skinny qui vous tape sur le système, un forgeron de génie qui vous fout martel en tête, le genre de gars qui vous détruit la maison et vous sortez en courant pour mieux l'admirer, Tony qui vous fait flamboyer sa Fender comme un oriflamme, dans la mêlée vous vous fixez sur elle et vous savez que vous êtes sur le sentier qui mène droit au jardin des délices, ou des supplices, mais cela n'a plus d'importance, Dee est au vocal, chante autant avec son corps d'homme-panthère qu'avec sa voix. Ce sont tous les mystères du rock'n'roll qui transitent par son gosier, les marécages du blues, les grandes plaines, les rapides du rock, les pistes cahoteuses du boogie, les clandés et les jukes joints, les bouges et la sorcellerie animale des peaux-rouges, ça foisonne comme les feuillets d'herbe bleue des poèmes de Walt Whitman, O Captain, O my Captain !

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    Un concert ? Non un régal. Merci à Fabien pour le son impeccable, et à Béatrice la patronne, pour cet inestimable présent des Wild Ones.

    Damie Chad.

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    ( Photos : FB Béatrice Berlot sauf première qui ne correspond pas au concert au 3B,

    prise sur le FB : The Wild Ones )

    TEARS, TOIL, SWEAT & BLOOD

    WALTER'S CARABINE

     

    Marius Duflot : basse, vocal / Foucaud de Kergolav : guitare, harmonica / Joe Ilhareguy : drums.

    Réalisation : Vince Pozadski /

    Studio Swampland de Lo Spider : Toulouse.

    Octobre 2017.

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    Devil's Door : tapotements initiaux, ceux qui viennent de loin lorsque vous collez l'oreille sur le rail pour savoir si le train arrive. Ne tarde pas à débouler et à vous trancher la tête. Ne le regrettez pas, tout de suite après c'est la cavalerie Comanche qui vous passe sur le corps, enfin un western musical dont vous êtes le héros. Hélas les meilleurs aventures ont une fin et le film s'arrête brusquement. Mais quel ravissement, jamais entendu un groupe valser avec un tel son, tout est bon, les guitares, la voix, le rythme, un monde en trois minutes, la vie, la mort et la transfiguration. Dummies : ont compris votre déception, ce coup-ci vous en donnent pour votre argent, une séquence de treize minutes, des rebondissements toutes les trente secondes, des brisures rythmiques à vous étirer les os, un batteur qui vous découpe les côtes à coups de cymbales, de la grandiloquence, des arrêts sur image, des travelling furieux, vous voici seul désespéré et une tintinnabulisation de grincements s'en vient vous entraîner dans une danse de saint-guy souterraine qui jaillit brusquement comme un geyser d'eau brûlante dans le désert. Dommage que vous soyez obligé de marcher pieds nus sur le sol infesté de serpents venimeux, prennent un malin plaisir à s'enrouler autour de vos jambes alors que le reptile de l'angoisse s'installe dans votre cerveau. N'aviez jamais cru que le temps pourrait durer aussi longtemps, et c'est encore pire lorsque tout s'accélère, une chose est sûre, cette terre ne vous offrira jamais le bonheur de vivre, vous aimeriez que votre âme s'envole vers les étoiles mais le ciel est aussi noir que le couvercle d'un cercueil. Le seul avantage, c'est que vous n'avez pas le temps de vous ennuyer, n'auriez jamais deviné que vous prendriez autant de plaisir à agoniser. Soyez positif, le tempo s'accélère, vous courez et escaladez la dernière dune de sable. Ne vous dirai pas ce que vous trouvez derrière. Erarserhead : de la douceur dans ce monde de brutes, le rythme est bon mais sont-ils vraiment obligés de psalmodier une prière pour votre enterrement. Cette voix qui vous arrache la langue et cette musique de coups de marteaux sur les articulations de vos genoux, vous essayez de leur échapper mais la poursuite s'annonce impitoyable. En plus vous êtes du mauvais côté, le dos collé au mur des fusillés. Eclats de rire pour ne pas pleurer. Glory : ça tire dans tous les sens, une véritable fête, vous vous remuez comme sur le dance-floor. N'oubliez pas que l'on achève même les chevaux fous. Vous ne vous serez jamais autant amusé. Rugissements d'enthousiasmes souverains. Hell Hill : la même chose qu'au précédent mais à la puissance mille, jerk tous azimuts, une espèce de brouhaha de voix métaphysiques vous enveloppe et les guitares vous surfilent votre linceul à toute vitesse. Une véritable feria mexicaine. Ce peuple n'a jamais su se tenir. Lover Lover : l'amour ne sera jamais une consolation tout au plus un delirium tremens qui vous fait perdre le son des réalités. Ça saute et ça tressaute comme si vous découpiez les pointillés du charivari à la dynamite. Time to ignition : souffle le vent du désert, le tambour des sables vous poursuit et la voix vous prend en chasse. Mais qu'avez-vous fait au bon dieu pour être victime d'une telle lapidation, le cauchemar ne s'est jamais arrêté mais ça repart encore plus fort et plus speedé, sont à vos trousses, un conseil, ne comptez que sur un miracle, sont déjà en train de commander le champagne pour fêter dignement votre trépas. Vous feront brûler à petit feu. Par pure bonté, pour que vous n'ayez pas froid, et maintenant ils hurlent autour de vous comme des chacals affamés. Train : déchirure d'harmonica, la station n'est plus très loin, essayez de la rejoindre avant que le train ne s'y arrête, z'avez intérêt à vous manier car le convoi arrive à toute blinde, les bielles s'emballent, et personne n'a envie de vous attendre. Poussent même le vice jusqu'à accélérer le shuffle. Les sept dernières minutes de votre existence, trop tard vous marchez sur les traverses tout essoufflé, l'on vous crie de vous dépêcher, le train repart doucement. Mais sûrement. Vous restez sur le quai, vos rêves s'évanouissent, mais où donc avez-vous laissé votre tête ?

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    Vous ressortez de cet album en piteux état, mais vous n'avez plus qu'une idée, vous précipiter au guichet pour refaire le voyage. Une unité sonique sans égale. N'ont pas additionné au hasard et à la la queue-le-leu leurs huit nouvelles compos. Z'ont d'abord créé, un son, une atmosphère, une idée, un désir, un labyrinthe, une chimère, vous rentrez dans le disque pour n'en ressortir qu'une fois que vous l'avez parcouru en entier. Rien à sauter, rien à jeter. L'est des livres fascinants dont vous lisez toutes les pages, les Walter's Carabine, une fois qu'ils vous ont mis en joue, c'est comme le gang de Jesse James, c'est jusqu'au bout et jusqu'à la mort. Un véritable album avec sa couleur unique, qui n'appartient qu'à lui, comme très peu de groupes français savent en produire. Un truc qui peut rivaliser sans crainte avec moult ovnis venus d'outre-Manche ou d'outre-Atlantique. Carton plein.

    Damie Chad.

     

    BIG BEAT

    N° 30 / Juillet 2018

    LITTLE RICHARD

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    Pour son trentième numéro Big Beat frappe un grand coup. Rappelons que le N° 1 de cette revue parut au mois de juin 1969, Jerry Lee Lewis en couverture. En 1982 la revue s'arrêtait, mais les combattants de la première heure ne cessèrent pas le combat. En 2008 naissait le blog Roll Call visité par les Cats de tous les pays notamment des USA qui venaient y chercher des documents qu'ils ne trouvaient pas chez eux. Cette mine d'or à ciel ouvert disparut en 2016 malgré les lettres de protestation envoyées à Google - Kr'tnt s'était fait à l'époque le relais de la campagne de protestation restée sans effet et sans réponse - mais dès septembre 2016 Alain Mallaret, impénitent activiste rock, redonnait vie à Big Beat sous forme digitale numérisée, disponible gratuitement sur Calaméo. Nous vous avons déjà entretenu de quelques numéros précédents mais celui-ci dû aux plumes d'AlainMallaret et Pierre Penonne se révèle d'une lecture indispensable.

    Little Richard en couverture... et dans tout le reste du numéro. Au demeurant fort épais pour employer un adjectif qui conviendrait mieux à une revue papier. Rien ne vous empêche d'ailleurs de le tirer sur votre imprimante... De nombreuses belles photos certes mais elles n'occupent qu'une toute petite partie de l'ensemble dévolu au texte. Avec ce bémol grimaçant, le français n'apparaît qu'épisodiquement, l'anglais prime, mais rassurons-nous il s'agit d'une langue simple qui délaisse ces tournures idiomatiques qui rendent si malaisée la lecture de nombreux livres et articles rédigés par des autochtones.

    Alain Mallaret et Pierre Penonne ont agi en archivistes méthodistes. Ont adopté l'ordre chronologique pour présenter la biographie de Little Richard. Ce qui n'exclut pas les petits recoins spécialisés. Compilent les faits et les dates. Situent brièvement les divers personnages – musiciens, chanteurs, producteurs - rencontrés par Little Richard, s'attardent sur les sessions d'enregistrement et les sorties de disques. Les colonnes regorgent de renseignements précis et indispensables pour qui veut se faire une idée de la carrière de Little Richard. Quelques anecdotes mais pas d'analyses musicales ni de perspectives générales qui mettraient en relation l'œuvre du Petit Richard avec l'ensemble de la musique de son temps.

    Cette somme amène des précisions indispensables pour les tout premiers enregistrements de l'artiste, de même tout ce qui concerne la période gospel, sur laquelle on ne s'attarde guère d'habitude, est passée au crible, les addictions de l'idole à différents produits ne sont pas passées pudiquement sous silence, et puis peut-être le plus intéressant l'on côtoie le King du rock'n'roll de beaucoup plus près lors d'une de ses tournées européennes - tous les concerts soir après soir - et sa venue en Suisse avec rencontres personnelles et discussions conviviales.

    Plusieurs heures de lecture sont nécessaires pour écluser cette somme richardienne. Plus ce bonus inestimable, d'en ressortir en ayant la sensation d'être plus riche et plus savant qu'avant. Un bel hommage rendu à un des deux plus grands pionniers encore vivants. Et ce plaisir d'entrevoir Cosimo Matassa, Odetta, Roy Brown...

    Damie Chad.

     

    LE DIT DE RODIN

    ALEISTER CROWLEY

    ( L'ARACHNOÏDE / 2018 )

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    Le rock a toujours éprouvé quelques sympathies envers le côté obscur de la force, selon une ontologie occultiste cette musique peut être classée en tant que démarche initiatique de la main gauche. Vous savez celle des agissements dont il vaut mieux que la dextre reste ignorante... Cette attirance vient de loin, de l'origine, le blues ne pourrait-il pas être entrevu comme une sécularisation des cérémonies et rites vaudou ? Lorsque le sang bleu du red rooster a été récupéré par une jeunesse blanche d'un niveau culturel plus élevé – ce qui n'exclut en rien une certaine et clinquante superficialité - elle s'est trouvée des intercesseurs un peu moins primitifs, rehaussés d'un plumage, et d'un ramage, théoriques plus étendus. Anton Szandor Lavey et Aleister Crowley en furent les deux personnalités élues les plus saillantes, encore que Lavey et Crowley ne participent pas d'une démarche identique. Crowley se prévalant d'une plus grande expérimentation.

    Mais ici il s'agit d'un des textes de la toute fin de ce que l'on pourrait appeler le premier Crowley, celui qui n'a pas encore atteint la véritable plénitude de sa dimension magicke. Son recueil le Rodin In Rime reste encore tributaire des influences mythographiques de l'Ariel Shelleyen et des Phares Baudelairiens, le poëte entrevu en tant que démiurge capable d'avoir par ses proférations une influence, une action efficiente, sur le monde.

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    Rien de plus dissemblable que les personnalités de Crowley et Rodin, mais la rencontre eut lieu. Et Rodin ne fut pas le moins intéressé. Crowley lui offrit - ce que les musiciens se permettaient en mettant en musique les vers des poëtes – mais selon une synesthésie plus rare, transmuter en vers les sculptures. Réduire le volume, en lignes. Vénus callipyge transformée en traits de lettres. Rodin désignait le lieu, Crowley écrivit la formule. Du coup Auguste donna plusieurs de ses dessins pour illustrer quelque peu la forme des vers. Orgueil Crowleyen. Rodin et le dieu de la Bible avaient eu besoin de glaise pour pétrir le corps de l'homme et de la femme. Crowley n'eut la nécessité que de quelques gouttes d'encre. Crowley renversait les tables de la loi, Qui peut le moins, peut le plus. Inversion des valeurs avait annoncé Nietzsche. Rien à voir à voir avec la qualité qui primerait sur la quantité. Plutôt la force magicke, la volonté d'abstraire l'esprit de l'argile terrestre. Rodin arrachait le mouvement, au marbre et au métal, Crowley tatoue d'étranges rituels d'exhaussement de la chair humaine. Dans les deux cas il ne s'agissait pas de donner vie à la matière inerte mais de la reprendre. Ce qu'un Dieu a fait, l'artiste peut le défaire. Il s'agit de savoir regarder et de savoir lire. Ce qui n'est pas donné à tout le monde.

    Vous avez de la chance. Philippe Pissier s'est chargé de traduire le Rodin in Rime de Crowley, une translation scrpituraire, en Le Dit de Rodin, qui d'autre que lui aurait pu se charger de ciseler ce travail d'orfèvre ! L'a déjà donné, en douce et docte langue françoise, la traduction la plus exacte de la plupart des traités les plus importants de la Bête. N'oubliez jamais que la robe d'écarlate de la prostituée de l'Apocalypse et la pourpre impérieuse de la plus haute poésie, sont toutes d'eux, une seule et même couleur, initiatique et alchimique.

    Un livre qui ne manquera pas d'interroger les amateurs de rock. Car cette musique est avant tout affaire de sens et de volume. Et de puissance.

    Damie Chad.

    Elégant volume de 158 pages disponible aux Editions de l'Arachnoïde, www.arachno.org, et dans toutes les bonnes librairies. 21 Euros. Le Dit de Rodin avec sept lithographies de Clot d'après les aquarelles d'Auguste Rodin. Traduction française de Philippe Pissier agrémentée de quatre appendices de documents rares et inédits, et précédée de 49 Toasts pour un siècle qui s'éloigne, d'André Murcie ( aka Damie Chad ).

    Lecture indispensable pour tous les fans de Led Zeppelin et de metal.