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  • CHRONIQUES DE POURPRE 618 : KR'TNT 618 : KIM SALMON / EDDIE PILLER / LAWRENCE / THE HEAVY / MARTIN WEAVER / EUCHRIDIAN / GRAVE SPEAKER / SITUS MAGUS / NICOLAS UNGEMUTH

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 618

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    02 / 11 / 2023

     

    KIM SALMON / EDDIE PILLER / LAWRENCE

    THE HEAVY / WICKED LADY

    EUCHRIDIAN / GRAVE SPEAKER

    SITUS MAGUS / NICOLAS UNGEMUTH

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 618

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

    ENTRONS DANS LA DANSE

    UN PEU EN AVANCE

    A CAUSE DES VACANCES !

     

     

    Wizards & True Stars

    - Kim est Salmon bon

    (Part Five)

     

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             Il semblait logique qu’un vaillant saumon comme Kim Salmon vienne jouer sur un fleuve, en l’occurrence la Seine, oui, celle qui coule sous le Pont Mirabeau d’Apollinaire, grand admirateur des harengs qui sont, comme chacun sait, les cousins des saumons. Et pour couronner le tout, notre cute cat Kim s’accompagne de saumons fumés. Place au dadaïsme tutélaire ! L’occasion est trop belle d’associer ces deux grands prêtres de la modernité : Kim Apollinaire et Guillaume Salmon.

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             Mais nous avons un hic en travers de la gorge : Kim Salmon’s Smoked Salmon passe en première partie de Cash Savage, ce qui est un peu le monde à l’envers. C’est comme si on vendait au rabais quarante ans de prestige et une belle ribambelle de brillants albums. Dur à avaler, mais comme il faut bien faire contre mauvaise fortune bon cœur, disons que ça permet de voir Kim avec des oreilles bien fraîches. Qui dit première partie dit set plus bref. Notre vaillant saumon est d’ailleurs pris de court vers la fin du set, lorsqu’on lui dit qu’il ne reste plus que 6 minutes. «Fucking hell !», s’exclame-t-il, et il doit faire le Choix de Sophie, choisir entre ses blasters les plus précieux pour conclure. Donc pas de «We Had Love», qu’on entendait rocker the boat au soundcheck. Ce sera «Swampland» dans une version complètement faramineuse de légendarité, avec un cute cat Kim au sommet de son lard fumant, ah il faut le voir, le vieil Aussie de Perth claquer sa chique d’In my heart/ There’s a place called swampland, c’est encore plus dévastateur qu’en 1986, quand tomba du ciel l’album Weird Love, terrific classic ! Kim n’a rien perdu de cette fantastique bravado d’ampleur cathartique, de ce sens suraigu de la razzia furibarde, de ce goût inné du hit tentaculaire, il faut bien partir du principe que chaque cut de Kim est une vraie compo, portée par une double brioche de brio, chant et guitare. Kim est un wild king de la Tele, il télémaque son temps, il assure à la susurre, King Kim Salmon règne depuis le début des années 80 sur l’underground global et sa faune de globos. 

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             En début de set, il fait surgir du sol une énorme reprise de «Frantic Romantic» qui fut le premier single des Scientists paru en 1979, une sorte de petite perle power-pop inexorable devenue avec le temps un gros blaster scénique. Kim trime ses trames et contrefait ses contreforts, il élabore des dérobades et délite son déluge, c’est une pop incroyablement sophistiquée qui passe en force, on croit la connaître, mais on la découvre. On appelle ça un morceau de bravoure. Comment veux-tu qu’un groupe monte sur scène après Kim Salmon ? Ça paraît insensé. D’autant que les hits se succèdent, tous plus magistraux les uns que les autres, tiens, il annonce «Obvious Is Obvious», un fantastique cut dylanesque tiré d’Hey Believer, son premier album solo, une nouvelle merveille tétanique. Ce qui est incroyable dans cette histoire, c’est qu’avec le cat Kim, le dylanex passe pour du salmonex, il dispose de ce génie qui lui permet de s’approprier les genres et d’en faire une affaire strictement personnelle, exactement comme le firent Jerry Lee ou Lux Interior qui s’appropriaient les cuts pour les digérer et en couler des bronzes tutélaires. Tu sens bien l’extraordinaire power dylanesque dans Obvious, et pourtant tu as ce démon de Kim sous les yeux, claquant son dévolu à la revoyure, avec un souffle qui te flatte l’intellect, il harponne ça d’une voix forte de stentor raunchy, c’est peut-être cette niaque permanente qui frappe le plus, ce power vocal qui lui permet de propulser chacun de ses cuts jusqu’au firmament. Impossible de ne pas faire de parallèles avec d’autres grands seigneurs de la scène, comme Greg Dulli ou Frank Black, ou encore des cadors du songwriting comme Chip Taylor. Le cute cat Kim navigue à ce niveau, il dégage sur scène une chaleur rayonnante qui est celle de l’excellence. Aux yeux de ses fans les plus anciens, Kim Salmon est une sorte de Graal du rock. 

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             Son choix de cuts n’en finit plus d’édifier les édifices. Retour à la prédilection avec «Fix Me Up», un glamster qui date du temps béni de Kim Salmon & The Surrealists, eh oui, on se souvient tous de ces fabuleux albums qui n’intéressaient pas grand monde et qui étaient bourrés de hits et d’élégance, on pourrait presque dire la même chose des Beasts Of Bourbon, qui sont presque passés à l’as, à l’époque, et boom, Kim te claque «Cool Fire» tiré d’un vieux smash nommé Black Milk, le genre de vieux smash qu’on était tellement content de sortir d’un bac, chez Born Bad, au temps béni des vrais disquaires. Tu sortais ça avec les mains moites et tu en bavais d’avance, tu savais que le soir même, tu allais jerker au Palladium avec Tex et Kim. Il y a des cuts moins connus comme «Self Replicator», tiré d’un single passé à l’ass et en vente au merch, mais là, on s’enfonce dans les ténèbres imbroglionales de l’underground, tout ce qu’on peut en dire, c’est que Kim en fait une version sauvage, et à ce stade des opérations, il est impossible de ne pas éprouver un chagrin sincère pour le groupe suivant, car ce démon de Kim leur a déjà volé le show. Au petit jeu du monde à l’envers, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. 

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             Alors profitons de cette occasion en or pour mettre le nez dans une fantastique box Scientifique, A Place Called Bad, parue en 2016. Quatre CDs bourrés de dynamite, dirait James Coburn. Comme toutes les box bien faites, celle-ci permet de faire le tour du propriétaire dans les meilleures conditions, et faire le tour des Scientists, ce n’est pas une mince affaire. Le disk 1 s’appelle ‘Cheap & Nasty: The Rise Of Perth Punk’, le disk 2 ‘Set It On Fire: Storming The Eastern States’, le disk 3 ‘When Words Collide: Cachet And Casualty In London’ et le disk 4 ‘Live Cuts’, mais comme il est cassé, on ne pourra pas l’écouter. Tant pis. Au fond, ce n’est pas dramatique, car avec les trois premiers disks, on se tape une belle overdose : le disk 1 est un volcan d’énergie fortement influencé par les Dolls, le disk 2 sent bon les Stooges et les Cramps, et le disk 3 se présente comme le summum du doom de gloom. Si tu ne l’as pas fait avant, là tu es obligé de prendre les Scientists très au sérieux. Cette box remet bien les pendules à l’heure. En gros, tu établis une sorte de confrérie suprême, c’est-à-dire la quadrature du cercle : Stooges, Cramps, Gun Club et Scientists. C’est aussi simple que ça. Avec des diagonales qui seraient les Dolls et le Velvet. Te voilà chez toi. Cette box est un peu ta maison.

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             Kim t’accueille avec «Frantic Romantic», ouverture de bal, la voix est déjà là, avec des échos de jingle jangle et ce chant punk-out. Quelle énergie ! Pas étonnant que ça tienne la route depuis quarante ans. Sur ‘Cheap & Nasty: The Rise Of Perth Punk’, les Dolls sont partout. Avec «Shake Together Tonite» on se croirait sur Too Much Too Soon, exactement le même swagger et les même clameurs de chant, c’est en plein dans le mille. Et un peu plus loin, Kim adresse un fabuleux hommage aux Saints avec «Bet Ya Lyin’». On voit tout de suite que les Scientists développent d’incroyables capacités à sonner comme leurs modèles. À ce petit jeu, ils sont imbattables. Encore du Sainty Sound avec «Pissed On Another Planet». Vénérable et encore Dollsy en diable, ils tapent ça au heavy boogie de la déglingue. Tout est déjà vénérable chez Kim, c’est ce qu’il faut retenir de cette période. Il replonge dans les Dolls avec «I’m Looking For You», même tranchant, c’est très spectaculaire, peu de groupes ont su rendre hommage aux Dolls. Kim passe à la power pop avec «High Noon», fast et sans pitié, et soudain, le ciel te tombe sur la tête : «Teenage Dreamer» sonne vraiment comme «Sister Ray», avec de faux arrêts et une sorte de niaque vengeresse. Ce disk 1 s’achève avec deux coups de génie : «Making A Scene», tapé au dépoté de gros popotin de bassmatic, et «It’ll Never Happen Again», claqué du beignet, sans pitié pour les canards boiteux. Brillantissime.

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             Dans le booklet, Erin Osmon rappelle que Kim a démarré en écoutant le premier album des Modern Lovers, le premier Dolls, Raw Power et le Velvet. Au Western Institute of Technology, il rencontre l’excellent Dave Faulkner, futur Hoodoo Guru. Ils montent les Cheap Nasties en 1976. C’est le premier punk rock band de Perth. C’est en 1978 que Kim monte les Scientists avec le fan des Ramones James Baker (beurre) et Boris Sujdovic (bass). Puis ça splitte vite fait et James Baker intègre les Hoodoo Gurus. Kim tombe vite fait sous la coupe des Cramps et pond «Swampland» : «It’s [the Johnny Kidd & The Pirates] ‘Shakin’ All Over’ riff and some kind of pentatonic thing going downwards. I have these fractured urban guitars and the lyrics were just a thing to hang on them.»

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             Alors justement, parlons-en ! «Swampland» t’accueille à bras ouverts sur ‘Set It On Fire: Storming The Eastern States’, l’in my heart te cueille à l’accueil, ça bassmatique férocement, Kim te monte ça en neige et ça prend feu sous tes yeux, admirable d’in my heart, on est comme marqué au fer rouge, à l’époque, et quarante ans plus tard, Kim sabre le goulot de son set à coups d’in my heart. Ça explose, même si c’est joué sous le boisseau. Voilà le genre de cut qui supporte bien la surchauffe d’une Tele, celle de Télémaque Salmon, et boom, il enchaîne aussi sec avec «We Had Love», le hit Scientific par excellence, le pur ravage salmonique , il te chante ça par en dessous et bham ça déraille dans le we had love, c’est à n’en pas douter l’un des plus gros classiques de wild rock de tous les temps. Pur jus de Kim Salmon. Le solo passe comme un ouragan. Et pour éviter de calmer le jeu, il enchaîne une cover de «Clear Spot», clin d’œil demetend au Captain, un vrai shoot de Bifarx Me Sir, même si pas la voix, mais il ramène toute la niaque d’Aussie dont il est capable. Car Kim est un vrai punk. Plus loin, retour aux Stooges avec «The Spin», pas loin de «Down In The Street», même crasse infectueuse. Si tu aimes le wild Scientific groove, alors «Rev Head» est fait pour toi. Kim le jette dans le cratère des enfers, c’est d’une décadence atroce et putride, ça pue le sonic corpse. Il faut dire que le wild rock Scientific est lourd de conséquences, le «Set It On Fire» est aussi habité qu’un classique de Jeffrey Lee Pierce, Kim et ses cats visent l’apocalypse en permanence, c’est ciblé, pas d’issue, pur rock de no way out. Pas de meilleur hommage aux Cramps que «Blood Red River». Ils visent l’absolution magnanime, ça craque de crasse trashique, voilà un pur un chef-d’œuvre d’auto-destruction sonique. Le bassmatic te reste en travers de la gorge et les poux coulent comme de la lave, «Nitro» est gorgé du désir de vaincre et de mourir, le Kim s’eskrime à la surface du chaos. Voilà encore un hit Scientific pur : «Solid Gold Hell», riffé au gras-double et tu as le bassmatic de Boris Sujdovic qui sort du virage et qui se met en travers, sa ligne de basse entre dans la chair du cut comme la main d’Orlac, elle gronde à l’envers, c’est une sublime descente aux enfers. Les Scientists percutent l’antimatière, ils se jettent dans le mur du son, c’est sans espoir. On se noie dans leur lac. Boris Sujdovic est un fou, comme le montre encore «This Life Of Yours», il hante le boogoloo de va-pas-bien. Globalement, les cuts Scientifiques sont très sombres, mais très chantés, ça flirte en permanence avec l’extrême doomy doomah, ces mecs-là sont fascinés par le néant, ils font de cette fascination un art, tout vibre dans la baraque, c’est fait pour sentir le grondement du chaos. «Backwards Man» est encore plus terrifiant que ses collègues. Les Scientists ont tellement de son.

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             C’est à l’époque de ce disk 2 que Tony Thewlis intègre le gang qui du coup va s’installer à Sydney. Et puis c’est l’appel du grand large qui les conduit à aller s’installer en Angleterre, comme d’autres Aussies, en l’occurrence Birthday Party et les Go-Betweens. Ce qui nous conduit tout droit dans les bras du disk 3, ‘When Words Collide: Cachet And Casualty In London’, un double concentré de doom, l’un des épisodes les plus sombres, les plus torturés de l’histoire du trash-rock. Sujdovic, Thewlis et le beurreman Rixon s’installent dans un flat de Fulham, Kim, sa femme Linda Fearon et leur baby Alex trouvent un flat à Brixton. Kim entre en contact avec Lindsey Hutton qui les branche sur Kid Congo Powers et le Gun club, et là ils commencent à tourner sérieusement en Angleterre. Ils vont aussi jouer en première partie des Sisters of Mercy et le manager des Sisters va les prendre sous son aile. Et pouf, c’est parti. Mais les années londoniennes sont âpres, les Scientists vivent dans la pauvreté, Rixon fait une petite overdose, alors c’est compliqué de trouver quelqu’un pour le remplacer au beurre, et Sujdovic qui n’est pas en règle rentre au pays, alors pour Kim, c’est la fin des haricots : Rixon et Sujdovic sont des Scientists irremplaçables. Il tente encore le coup en trio avec une batteuse et Thewlis, mais il finit par jeter l’éponge et rentre à Perth avec femme et enfant.

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             Ils attaquent le disk 3 avec le très stoogy «Hell Beach», et un harague iggy-poppienne, c’est du pur Dirt, du pur we don’t care. S’ensuit un fourre-tout de la mythologie rock, «It’s The Last Thing To Do» qui sonne comme un cut des Cramps et qui finit en bad music for bad people. Leur boogaloo est bourré de mauvaises intentions. Ça vire parfois Birthday Party. L’immeuble s’écroule avec «Demolition Derby», ils font le «Death Party» du Gun Club, même plan, même riff d’écrasement, avec un Kim goulu comme une goule. Tout ici n’est que dégelée royale, qu’immeubles en ruines, que flammes de l’enfer, que pur sonic trash. Ils tentent le coup de Suicide avec «Atom Bomb Baby», c’est saturé de friture, ils n’en finissent plus de rendre des hommages superbes : Cramps, Suicide, Gun Club, en veux-tu en voilà. Tu crois pouvoir souffler et tu tombes sur un «Go Baby Go» saturé de fuzz, il y a tellement de fuzz que le cut a du mal à respirer, le côté sombre des Scientists met le rock en danger, «Go Baby Go» est un vrai triangle des Bermudes. Et voilà l’apanage du chaos sonique pur : «Psycho Cook Supreme». Ils cultivent les fleurs du mal du XXe siècle, ils scient dans la putréfaction, la fuzz creuse des cavernes dans le cadavre du rock et la basse rôde dans l’ombre comme un prédateur, aucun groupe n’est allé aussi loin dans l’expression du malaise. «Murderess In A Purple Dress», c’est «Sister Ray» : même paquet d’attaque, ils y vont au just don’t care, c’est explosif, rampant, complètement Scientific. Ils rentrent dans la gueule du Temple avec «Temple Of Love», véritable purge d’hardcore Scientific, Kim screame dans le pilon des forges, il bascule dans la folie, c’est bombardé d’électrons. Il hurle dans sa fuite éperdue. Il revient taper une power cover d’«You Only Live Twice». Il chante du haut du Twice. On croit entendre Dracula. Puissant et ténébreux. Il saigne sa mouture à outrance et des vagues de sonic trash balancent la barcasse. Retour à l’extrême brutalité avec «Human Jukebox», aucune finesse, ça dégrossit au débotté crampsy/noisy, Kim chante avec l’insistance de Lux, c’est battu en brèche, travaillé par tous les orifices, chanté à la Maggie’s Farm no more - I am a human jukebox ! - Ça sonne comme le postulat définitif. Et puis voilà «Distorsion», ravagé, dents pourries, chanté sous la mousse de cimetière, ça baigne dans les noires exhalaisons baudelairiennes, c’est aussi une montagne de fuzz avariée, le cut est en dessous, ils jouent la carte de l’extrême saturation du son, les notes se désintègrent dans leur procession mortifère, il n’existe rien de plus putride dans l’histoire du rock. Une horrible avalanche. Voilà encore un cut frappé en pleine gueule : «Place Called Bad», qui donne son nom à la box, Kim le prend pour une enclume, les coups d’accords sont d’une violence terrible, on s’effare de la barbarie de l’attaque, il chante encore une fois comme Dracula, reculé dans l’ombre. «Place Called Bad» est le son du diable. Les Scientists sont des bruitistes d’avant-garde, des inconvénients à deux pattes, «Hungry Eyes» est encore un prodige malsain d’antimatière, ça finit par devenir assommant. Trop chanté à l’écartelée, te voilà au fond de l’égout, aucun espoir, et Kim Salmon continue de pousser le bouchon. Il noie son «Braindead» de rockalama, ils sont en plein dans les Cramps, mais à leur façon. Ah cette façon qu’ils ont de sonner le tocsin avec des guitares ! Et pour finit, tu as «It Must Be Nice» to die at night.

             Voilà ce qu’il faut bien appeler une œuvre. Une box sert à ça : contenir une œuvre. Libre à toi de lui redonner sa mesure.  

    Signé : Cazengler, Kim Savon

    Kim Salmon’s Smoked Salmon. Le Petit Bain (Paris XIIIe). Le 20 octobre 2023

    Scientists. A Place Called Bad. Box Numero Group 2016

     

     

    In Mod We Trust

     - Piller tombe pile

     (Part Four)

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             Petit à petit, Eddie Piller prend la dimension d’un mythe, tout au moins en Angleterre. La récente parution de son autobio conforte cette réalité. Joli titre : Clean Living Under Difficult Circumstances, avec en sous-titre A Life In Mod From The Revival To Acid Jazz. Eddie Piller raconte sa vie de fan et montre à sa façon qu’on peut rester fan toute sa vie, en allant voir jouer des groupes, en créant des fanzines, et accessoirement des labels. Gildas a vécu exactement la même vie, et mené son petit bonhomme de chemin avec la même exigence. Dig It! et Acid Jazz même combat. Même prestige. Ce sont ces mecs-là qui font la vraie histoire du rock, certainement pas les autres. Rappelons que le rock est un art trop sacré pour être confié aux betteraviers.

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             Pour simplifier : Gildas gaga et Eddie Mod. Deux visions de deux grandes variantes de l’underground, extrêmement pointues d’une part, et à l’échelle d’une vie, d’autre part. Quand on veut bien faire les choses, la règle est de ne pas les faire à moitié. Bon, il existe un book paru aux Musicophages qui raconte le brillant parcours underground de Gildas. Passons donc au brillant parcours underground d’Eddie. 

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             Mod ça veut dire quoi ? La réponse est dans la question. Elle est aussi dans la photo de couverture du fat book d’Eddie. Mod ! Le Vespa et la parka en sont les symboles apparents. Derrière ces deux symboles se masse une immense culture qu’étale au grand jour ce vaillant book de 400 pages. Mod est un phénomène culturel exclusivement British, totalement impensable ailleurs. Pour donner une image qui permet de mesurer la portée de l’impensabilité, l’Angleterre avait les Who et la France Johnny Halliday. La France n’a voulu ni de Ronnie Bird ni de Vince Taylor qui auraient pu sauver les meubles. D’où cette incapacité vieille de 50 ans à prendre le rock français au sérieux, à quelques exceptions près. Parlons de choses sérieuses.

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             Eddie Piller est né après la bataille, en 1962. Il n’a donc pas vécu les Who. Ceux qui sont nés dix ans avant ont pu les vivre, même ceux nés en France, via les EPs magiques. «My Generation» reste l’hit rock indétrônable. Piller est entré en Mod, c’est-à-dire en religion, via l’anthemic punk snarl «I’m Stranded» des Saints, ce qui n’est pas si mal au fond, même si ça n’a rien à voir avec les Who. Lors d’un voyage en Australie, il va voir les Saints sur scène. C’est l’époque Eternally Yours avec Algy Ward on bass, Ed Keupper est encore dans le groupe - They simply took my breath away - Il indique que la tension entre Chris Bailey et Ed Keupper «made the set edgy and exceptional, hard and fast. I was in heaven.» Qui ne le serait pas ?

             Avec cet excellent fat book, Eddie Piller raconte son éducation, avec un luxe extravagant de détails qui rappelle le book de Stuart Braithwaite (Spaceships Over Glasgow, les disques, les parents, les premiers concerts, les fringues). Mais comme il attaque avec un épisode en Irlande du Nord au moment des Troubles, son fat book rappelle aussi celui de Jackie McAuley (I Sideman, le danger de mort que représente le simple fait de passer la frontière et d’entrer en Ulster), mais les références constantes aux scooters renvoient surtout à l’excellent Quadrophenia tourné par Franc Roddam et sorti en 1979. Eddie Piller le qualifie de guenine masterpiece, qui incarne «the short-lived concept of new realism». Il est fasciné par le personnage de Jimmy Cooper qu’on voit rouler en Lambretta dans Shepherd’s Bush sur fond de «The Real Me» - I was hooked - Qui ne le serait pas ? Il a 15 ans quand il voit Quadrophenia au cinéma - It became a manual as to how we should dress, dance and live - Eddie cite même des réparties de Jimmy Cooper - I don’t wanna be like everybody else, that’s why I’m a mod, see? - et il cite aussi sa réplique favorite - Do the bastard’s motor - quand Jimmy Cooper et ses deux potes vont casser la Mark 2 Jaguar de John Bindon qui leur a vendu a big bag of paraffin fakes, c’est-à-dire des fausses pilules. Selon Eddie, le personnage de Jimmy Cooper est basé sur Irish Jack, an early Who roadie, mais aussi sur «my mod hero, Peter Meaden, qui était certain que le personnage était basé sur sa propre amphetamine-driven descent into mental illness».

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             Alors, oui, l’idéal est d’accompagner la lecture du fat book avec une revoyure de Quadrophenia : le film et le book s’éclairent mutuellement. Jimmy Cooper, c’est Eddie Piller. Pas étonnant qu’Eddie se soit complètement identifié à l’excellent Jimmy Cooper. On entre dans ce film incroyablement parfait par la grande porte : les scoots roulent dans la nuit, en meute. Ça parle cockney, et boom, direct dans un club Mod, un groupe joue «High Heel Sneakers». On entend plus loin le «Be My Baby» des Ronettes et boom, grosse transe de Mod craze sur «My Generation». Comme entrée en matière, on ne peut pas faire mieux. Puis Franc Roddam tape dans la réalité sociale de Jimmy Piller : il est coursier, comme Eddie Cooper. Il roule en Lambretta, il poppe des pills, des Blues, comme Eddie Cooper, il regarde les Who à Ready Steady Go dans la télé noir et blanc, et porte son Levi’s mouillé pour lui donner sa forme. Tout est sociologiquement extra-pur. Et puis Brighton et les scoots alignés, et puis «Green Onions» dans le dancing club, et puis la petite séance de baise dans la ruelle - a quick wham bam thank you mam - et puis le boy next door qui choisit the wrong girl, et puis Jimmy Piller viré de chez lui, le film s’accélère, descente into the amphetamine-driven mental illness, Jimmy Piller en tonic suit et mascara, fascinant acteur, la bombe Mod explose, «the summer of sex, drugs violence, immaculate tayloring & sweet Soul music» - Here are the Mods and Quadrophenia is their movie - Comment pouvait-on résister à ça ? Un mec rappelle que les Who écrivaient des big anthems, à la différence des Beatles et des Stones qui écrivaient des hits. Ce n’est pas la même chose. Il faut comprendre à travers Quadro que Mod constituait «a social revolution» - Own clothes, own transportation, own music - Un monde à part, avec une identité propre - I’m a stylish person. I look like something - Avec son film, Franc Roddam a réussi a much more realistic approach que celle de Tommy. Plus street, plus rock. Les Who étaient alors hors de contrôle. Moonie cassa a pipe en bois juste avant le tournage de Quadro. Johnny Rotten fut pressenti pour le rôle de Jimmy Piller, mais les assureurs ne voulaient pas de lui, malgré des essais plus que prometteurs. Alors Franc Roddam a pris Phil Daniels pour le rôle. Pour la bataille Mods/Rockers à Brighton, Roddam a 600 figurants et 2000 spectateurs massés sur la balustrade du front de mer. Le fighting a eu lieu pour de vrai. Comme il est documentariste, son film sonne vrai - Realistic quality - Fantastique ! À voir et à revoir et à revoir et à revoir ! The ultimate rock movie. The absolute beginner !

             Parenthèse : Eddie ne met pas de majuscule à Mod. Ici, on l’écrit Mod, comme on écrit Soul ou encore Dieu.

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             Même s’il s’identifie complètement à Jimmy Cooper, le destin d’Eddie n’est pas aussi noir. Il part du bon pied, car ses parents sont des Modernistes. Son père qui s’appelle aussi Eddie «roule en Lambretta dans les années 50, il va écouter Tubby Hayes ou Joe Harriott au Flamingo Club in Soho.» Dans la même rue vivent les Langwrith, propriétaires du Ruskin Arms et leur fils Jimmy Langwrith va fonder un groupe nommé Small Faces - While West London’s The Who had been styled and dressed as mods by Townshend’s guru and former Marriott’s Moments manager Peter Meaden, Small Faces, from the East End, were the real deal: grassroots mods - Fran Piller, la mère d’Eddie, est l’une des fans les plus ferventes des Small Faces. Elle va présider leur fan club. Mais les Small Faces tombent sous la coupe de Don Arden qui les plume et qui fait d’eux des pop stars. À l’âge de quatre ans, Eddie se retrouve sur la pochette du pressage US de There Are But Four Small Faces, photographié avec trois autres bambins de l’East End par Gered Mankowitz, autour d’un panneau ‘Itchycoo Park’. Et à Noël 1967, Steve Marriott offre au petit Eddie «a fully functionning air rifle». Les racines d’Eddie sont pures. Comme Astérix, il est tombé dedans quand il était petit. Voilà pourquoi ces fat books sont essentiels : ils grouillent de détails fascinants.

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             C’est donc avec Quadro qu’Eddie va entrer en religion. Il va transformer sa vie en parcours initiatique. Music first - I wanted more of it and I wanted it now - Puis John Peel, puis un disquaire, Small Wonder, «which made me feel part of something». Il entre dans sa communauté. Le sentiment d’appartenance est vital. Il sent qu’il fait partie des élus. Il flashe sur l’«Another Girl Another Planet» des Only Ones. À l’été 1978, il s’amourache du punk-rock via les Saints et les Only Ones, mais aussi de la black music. Il dit qu’on peut aimer à la fois les TV Personalities et George Benson. En 1978, il existait un lien entre les punks et les Soulboys. Il aime le punk pour son impact - it was angry, loud and full of energy - mais il découvre que le jazz-funk d’Hi-Tension peut avoir le même impact. Il a 15 ans quand il découvre les Buzzcocks sur scène. Puis il décroche du punk qui devient un cliché, even an embarassment. Et c’est là qu’un mec le branche sur un concert des Chords. A mod band ? - I wanted to be a mod - Il évoque bien sûr les amphètes, le fameux Drinamyl qu’on appelle aussi purple hearts - Stimulation, not intoxication - puis il passe aux fanzines, il crée le sien, Extraordinary Sensations, un titre qu’il emprunte aux Purple Hearts, question de cohérence. Il tire son premier numéro à 20 exemplaires.

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             Il sait que les Who et les Small Faces constituent les racines de la Mod culture, mais vu son âge, il devra se contenter de vivre le Mod Revival de 1979. Pour les Mods, l’essentiel est de se distinguer des punks - Clothes spoke volumes, certainly louder than the music - En 1979, «one of the biggest mod records was ‘Glad All Over’ by the Dave Clark Five.» Et puis arrivent les groupes du Revival, il les cite tous, et il en met trois au-dessus de la mêlée : The Chords, The Purple Hearts et Secret Affair. Il rend aussitôt hommage à Gary Bushell qui dans Sounds est le seul à prendre le Mod Revival au sérieux. Eddie flashe aussi sur Small Hours, car le groupe est monté par l’ex-bassman des Saints, Kym Bradshaw. Comme Eddie écume les London clubs, il voit tous ces groupes inconnus. Il en raffole : Squire et ses «archaic Edwardian stipped jackets», Back To Zero (il flashe sur le chanteur Brian Betteridge), The Mods from North London. Il compare les concerts des Mod bands à ceux des punk bands où tout le monde crache - The mod revival dance was a joy - Et puis les Purple Hearts, dont il est dingue - Punky, mod garage delivered by four kids from up the road - et il ajoute époustouflé : «I was blown away - they were the ultimate mod band.» Tous ces groupes, à commencer par les Purple Hearts, les Chords et Secret Affair s’engouffrent in The Jam’s wake et vont signer des contrats en 1979. Il évoque aussi The Playn Jayn qui étaient un grand espoir de la scène Mod. Et puis bien sûr les Jam. Eddie n’en démord pas - In 1965, Peter Meaden had described mod as the ‘New Religion’. Now Paul Weller took it one stage further and made the concept a reality - Peter Meaden apparaît dans l’intro - A philosopher-poet who saw the Soho mod scene as a total, all-consuming way of life - Il est le premier manager des Who que lui arrachent Lambert & Stamp. Il manage ensuite Jimmy James & The Vagabonds. Comme Guy Stevens, Peter Meaden voit en Mod un mouvement capable de changer le monde. Meaden voit les Mods comme des toréadors, mais aussi comme des combattants Viet Cong, «fighting against the establishment from the left field, mais most importantly, he defined the concept of mod thus: ‘Modism, or mod living, is an aphorism for clean living under difficult circumstances.» Et Eddie ajoute : «Ça ne veut rien dire et en même temps, ça dit tout. It means everything.» Peter Meaden sera consultant sur le tournage de Quadro - This film’s about me, man, this is my life - Mais il se suicide deux mois plus tard et ne voit pas le film. Alors Eddie rend hommage à Peter Meaden en reprenant sa formule pour titrer son autobio. Fantastique.

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             Son autre grand héros est Tony Perfect, le mec de Long Tall Shorty. Eddie va le trouver un soir après un concert pour lui demander s’il veut bien lui accorder une interview pour son fanzine, et Tony le reçoit bien - He kick-started my creative journey - Son autre grand pote est Terry Rawlings avec lequel il va monter le label Countdown. Comme Jimmy Cooper dans Quadro, Eddie se maquille. Il expérimente l’eyeliner, mais en référence à Clockwork Orange qui est alors interdit et qu’on trouve sur des VHS de contrebande.

             Eddie Piller écrit dans un style vif et alerte, un style qu’on pourrait qualifier d’amphétaminé. Quand il évoque son costume de collégien, il écrit : «It looked the absolute bollocks.» Ses phrases sonnent comme des paroles de chansons des Who - In fact, a schoolboy mate of mine from Hainault/ was knocking out five blues for a quid - Il a aussi une façon très lapidaire de raconter la fin brutale de sa scolarité : «But fuck me, the college course was crap. I was gone within a term and a half.» Et quand il évoque son nouveau style de vie, il le fait à l’emporte-pièce : «I was 17 and the mod lifestyle was costing me money - something I still didn’t have anywhere near enough of.» C’est fabuleusement articulé, dans le sharp, c’est-à-dire le rocking clair et net. On l’entend presque parler. Il parle cockney, comme Jimmy Cooper dans Quadro. Quand il s’entend bien avec un mec, voilà comment il dit les choses : «Still, we got on like a house on fire.»

             Comme il aime bien Sham 69, Eddie va au concert, mais ça devient dangereux, à cause des skins - Jesus fucking Christ, it was one of the most terrifying nights in my life - Dans ce book, la violence surgit à tous les coins de rue, comme d’ailleurs dans Quadro. Lorsqu’il voyage en Australie, il découvre les Sharpies, l’équivalent des working-class bootboys d’Angleterre, mais les Aussies forcent le trait avec un «incredible haircut - a type of proto-mullet with enormous sideburns», et pouf, il cite l’excellent Lobby Lloyd, et Billy Thorpe & The Aztecs.

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             À une époque, Eddie bosse pour le label Bearsville, et ça tombe, bien car il se dit «massive fan of Rundgren’s first American group, The Nazz.» Il trouve en Todd Rundgren des «modish sensibilities, more so than most Americans.» D’ailleurs, Rundgren fait une cover du «Tin Soldier» des Small Faces sur The Ever Popular Tortured Artist Effect. Et bien sûr, le fin du fin pour un Mod, c’est d’admirer Georgie Fame. Il raconte comment il le rencontre. Georgie Fame lui dédicace un doc : «To Eddie. Stay fast! Georgie Fame.»

             Et puis bien sûr le scoot. Son premier scoot est un Vespa 90 d’occasion. Puis quand il en a marre des pannes et du mauvais phare, il se paye un Vespa P Range. Il évoque aussi les scooter clubs in London. Plus il avance dans sa vie, et plus il est déterminé à vivre the mod life, une attitude alimentée par «a desire to dress better, find rather and more authetic music and travel absolutely everywhere by scooter.» Il roule avec, passée sur l’épaule, une énorme chaîne lestée d’un très gros cadenas. C’est à la fois son anti-vol et une arme d’auto-défense. Les combats avec les skins sont fréquents à l’époque. Les Mods se rassemblent à Carnaby Street, là où se trouvent les boutiques de fringues et les disquaires spécialisés. Mais aussi les skins. Leur façon d’approcher est toujours la même : «Got a spare 10 pence?». Le skin n’attend pas la réponse, il frappe tout de suite - a punch in the head as the skins robbed the kids of their pocket money - C’est là qu’il voit la Mod scene pour laquelle il se passionne depuis trois ans glisser «in a sea of violence». Dès 1980, la chasse aux skins est devenu un sport national pour les Mods. Eddie raconte aussi qu’il est harcelé par des flics de quartier, l’occasion pour lui de dire qu’il ne respecte plus la flicaille.

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             Après son fanzine, Eddie monte le label Well Suspect Records et lance des groupes. Il commence par flasher sur Fast Eddie et son charismatic vocalist Gordon Tindale - one of the best live groups I’d ever seen - Il les voit comme «the biggest band on the scene after The Style Council et The Truth.» Un premier single paraît sur Well Suspect. Puis catastrophe nationale in Mod-land : le split des Jam. Weller en a assez. Six mois après, il monte The Style Council avec l’ex-Merton Parka Mick Talbot et un batteur de jazz, Steve White. Mais les fans de base ne lui pardonneront pas le split des Jam. Eddie fait aussi l’éloge de l’organ-driven The Truth. C’est le deuxième Mod Revival. Eddie indique qu’à part Long Tall Shorty et Small World, les groupes du premier Mod Revival de 1979 ont disparu.

             Il truffe aussi son récit de références vestimentaires - I actually preferred Clark’s desert boots to guenine Hush Puppies - Mais comme il doit bosser pour vivre, il doit aussi faire attention - Real Clarks were far too expansive for us - Le seul jean qu’affectionnent les Mods est le Levi’s 501, avec «a theree-quater-inch turn-up». La seule alternative au 501 était, nous dit Eddie, «a pair of sta-prest slacks» - The holy grail was a pair of original Levi’s Sta-Prest with tags - Il n’hésite pas à entrer dans les détails. Il flashe aussi sur les Levi’s jackets en daim ou dark indigo - but the much rarer white was seriously cool - Et puis les costards, si possible sur mesure, les fameux tonic suits. Sans oublier la parka, «the M51 US Army fishtail parka of Korean War vintage», décorée d’un logo de groupe peint dans le dos et de badges ou de patches cousus sur les bras. Dans le dos de sa parka, Eddie a peint le logo des Chords. Bref, c’est un manège enchanté : parkas, scooters, desert boots and... Carnaby Street. Sa boutique préférée s’appelle Well Suspect - which sold the best mod clothes in London - un nom qu’il va utiliser plus tard pour monter son premier label. Il y achète son premier costard, deux semaines de salaire : «a three-button-bum-freezer suit in a dogtooth pattern with 4-inch side vents and grey silk linings.» Et puis tu as le délire des boating blazers, les vestes à rayures, «yes with matching trousers, just like the one Brian Jones was wearing to one of his many court appearances and on the sleeve of Through The Past Darkly.» Eddie maîtrise l’art de nous plonger dans la mythologie. L’histoire du rock anglais, lorsqu’elle est bien maniée, n’est qu’une magnifique mythologie. Et pouf, il embraye sur le délire de l’attirail Mod - Harringtons, monkey jackets, US Army trench coats, donkey jackets, Crombies, M51 US Army parkas, MA1 green bomber jackets, desert boots, loafers, off-the-peg suits and jackets, button-downs, Fred Perry polo shirts - Eddie saute sur le «great secondhand mod gear at junk shops», il se grise de tout ce carnaval de «turtlenecks, de Levi’s denim or Harrington jackets, even paisley silk scarves.» Tout était disponible «if you put in the time and effort.» Il se fait tailler un premier costard sur mesure chez Steve Starr - Three buttons, 15-inch bottoms and a 5-inch centre vent - Il sait ce qu’il veut. Tony Perfect de Long Tall Shorty est aussi un client de Steve Starr. Et il conclut ce fabuleux chapitre consacré aux fringues ainsi : «Ce printemps-là, au lieu de me concentrer sur mes examens, je mis toute mon énergie into the important things in life - clothes, music, fanzines and scooter. I was on top of the world.» Et forcément, le mouvement prend de l’ampleur : «À l’été 1980, mod was probably the biggest youth cult in the country.» 

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             Oh et puis bien sûr les disques ! Quand il va en Irlande, il emporte du trié sur le volet : «What’s Wrong With Me Baby» by The Invitations, «Ain’t There Something That Money Can’t Buy» by the Young-Holt Trio, «My Baby Must Be A Magician» by the Marvelettes et «Landslide» by Tony Clarke. Il cite aussi «Smokey Joe’s La La» by Googie René Combo. Puis les deux versions de «Wade In The Water» par Ramsey Lewis et Marlena Shaw, le «Tainted Love» de Gloria Jones et le «Move On Up» de Curtis Mayfield. Il évoque plus loin la northern soul scene animée par Ady Croasdel et Tony Rounce, deux gardiens du temple qu’on retrouve dans tous les booklets d’Ace. Eddie fait encore l’apologie des Q-Tips, «fronted by a charismatic singer called Paul Young», mais aussi The Step, mod-soul hybrid comme les Q-Tips, et puis les Dexy’s Midnight Runners - Their incredible debut LP catapulted them to superstardom. Searching For The Young Soul Rebels is undoubtedly a work of great genius and in my opinion one of the best British albums ever made - Voilà, c’est dit.

             Eddie trouve un job dans une boîte de prod nommé Avatar. Il est coursier. En parallèle, il fait le DJ au Regency, manage Fast Eddie, il sort un deuxième single sur Well Suspect Records et tire son zine Extraordinary Sensations à 4 000 ex. Ah on peut dire qu’il est bien occupé ! Il monte aussi une petite boutique de disques à Kensington Market, qu’il baptise Marvel’s Records : il a racheté un lot de 1 000 singles sur des sixties black music labels, from Sue to Specialty, en passant par OKeh et Golden World, qu’il revend à la pièce. Puis il sort une première compile, The Beat Generation And The Angry Young Men, «after a Fifties beat-poetry anthology that had always caught my mod eye».  

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             Alors on écoute la Deluxe Edition de The Beat Generation And The Angry Young Men qui propose 17 cuts. Deux groupes se détachent nettement du lot, The Directions et bien sûr Long Tall Shorty. Deux cuts chacun. Avec «It May Be Too Late», The Directions tapent dans le registre de la Beautiful Song, mais ici, c’est Moddish et chargé d’espoir. Et plus loin, ils tapent dans le Mod craze avec un «Weekend Dancers» élancé vers l’avenir. L’«I Do» de Long Tall Shorty va plus sur les Pirates de Mick Green, avec un son bien lesté de scuzz. Et puis wham bam, ils percutent la Mod craze de plein fouet avec «All By Myself», c’est en plein dans le mille dès les premières mesures, Mod-punk en diable, fantastique Tony Perfect d’all by myself, et en plus du vaillant Mod craze, tu as les Stooges et Buzzcocks. Ce petit cut qui n’a l’air de rien est pourtant si complet. Eddie a mis aussi deux cuts de ses chouchous les Purple Hearts, dont le «Concrete Mixer» de fin amené au heavy beat de «Keep On Running» et qui vire heavy dub. Il fallait y penser. Quant au reste, c’est plus délicat. Les Mads claquent leur «Mods Are Back In Town» bien sec du beignet, avec une petite thématique, mais ça ne dépasse pas le stade de l’exacerbation. On dira la même choses de Les Elite (sic), avec un «Career Girl» chanté au souffle court sur des étalages de clairette exacerbée, disons pour faire simple qu’il s’agir d’un son à part entière, reconnaissable entre mille, et donc recommandable entre mille. Les Mads cassent leur petite baraque avec un «Psycho R’n’R Art» bien décharné, un Mod rock d’orbites décavées, complètement hagard. Eddie avait quand même du pif. On peut le féliciter chaudement pour cette première tentative de fédération des énergies Moddish. Car à part lui, personne n’osait se mouiller. 

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             Puis tout s’accélère : Eddie monte Countdown Records avec son ami Terry Rawlings. Ils sont épaulés par Dave Robinson, le boss de Stiff Records. Le premier groupe qu’il signe est l’excellent Makin’ Time - They were ridiculously young but impressively smart, all vintage knits and white Levi’s - avec Fay Hallam au Farfisa. Mais avant de sortir l’album de Makin’ Time, Robbo, comme l’appelle Eddie, a l’idée d’une compile «featuring new tracks from some of the biggest bands on the mode scene.» Et pouf ! Here it comes : 5-4-3-2-1 Go! The Countdown Compilation. C’est un succès, 30 000 copies vendues dans le monde ! C’est justement Makin’ Time qui ouvre la balda avec «Only Time Will Tell», pur jus de wild Mod craze, avec Fay Hallam en tête de beat de black bombers. On reste dans l’excellence Moddish avec The Alljacks et un «Guilty» cuivré de frais, assez puissant et même gigantic. Dancing Mod craze ! Franchement, c’est admirable. Eddie avait du flair. Fin du balda avec Stupidity et «Bend Don’t Break», Mod-punk envoyé au let’s go ! Heavy horns, c’est tout de suite dans la poche. En B, on retrouve l’excellent Ed Ball dans The Times et «Whatever Happened To Thames Beat», cockney à gogo, et plus loin, The Scene et «Inside Out (For Your Love)», Mod sound un peu dénudé, mais altier, chanté aussi en cokney. Et ce sont les chouchous d’Eddie qui referment la marche : Fast Eddie et «I Don’t Need No Doctor», pur jus de r’n’b et big energy. Quel blaster ! Eddie avait bien raison de s’extasier sur Gordon Tindale.

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             Comme Makin’ Time fait le buzz via la compile, Eddie sort leur premier album sur Countdown : Rhythm And Soul ! Tout un programme. Album chaudement recommandé à tous les amateurs de Mod craze. La force de Makin’ Time, ce sont les deux compositeurs : Fay Hallam et Martin Blunt, le bassman. Rien que sur l’A, ils alignent trois hits fabuleux. «Take What You Can Get» (Blunt) est un beau jerk moddish chanté par Mark McGounden, bombardé au bassmatic et orné de nappes d’orgue dignes de Question Mark. On danse le jerk au Palladium. Attention, ce n’est pas fini. Fay prend le micro pour «Feels Like It’s Love», elle y croit dur comme fer, c’est une battante, elle y va du menton et des hanches, c’est la reine des Mods, avec Billie Davis. Elle règne dans un monde où les garçons se coiffent soigneusement et se gavent d’amphètes, et où les filles sont discrètes et distantes. Mark McGounden signe le troisième hit de Makin’ Time, «Here Is My Number», un classique Mod bien produit, battu sec et plein d’ampleur. Hit de rêve avec un passage chanté à l’unisson, comme chez Motown. Fay et Mark dégoulinent de Soul-shaking. Lors une accalmie, Fay monte au créneau. Encore un hit signé Blunt, «Only Time Will Tell», battu sec dès l’intro. Fay s’y colle. Magnifique de Northern soûlerie, fabuleuse énergie ! L’ami Neil Clitheroe bat comme dix Thors. C’est lui qui emmène les cuts en enfer - hey hey will you change your life - c’est d’une netteté prodigieuse - So I’m sorry baby - Magnifique pétaudière de dance Soul. Les Makin’ Time sont un jukebox à huit pattes. On passe en B avec la bave aux lèvres pour écouter «I Gotta Move», excellence speedée et nappée d’orgue. Il faut attendre «I Know That You’re Thinking» pour renouer avec le soft rock à l’Anglaise bardé d’harmonies vocales et d’éclatantes relances. Fay allait devient avec cet album la chouchoute du Mod Revival. Merci Eddie !

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             Comme la première a bien marché, il pond une autre compile Countdown, cette fois avec des groupes australiens : Party At Hanging Rock. C’est nettement moins bon que la compile anglaise. On y trouve les Saints avec «Gypsy Woman». On se demande ce qu’ils foutent là. En plus, c’est la troisième mouture du groupe avec Harrigton et Janine Hall. On retrouve aussi Stupidity avec «Try Not To Let It Show», toujours aussi cuivré de frais. Mais les autres groupes laissent un peu à désirer. Certains ont même l’air empotés. Grooveyard sonne comme les Smiths. C’est aux Happy Hate Me Nots et «You’re An Angel» que revient l’honneur de sauver les meubles : bonne veine, très sec et net, très Moddish. En B, on retombe sur des Aussies qui sonnent comme les Smiths et franchement, c’est pas terrible. Les Painters And Dockers sonnent comme le 13th Floor avec leur «Basia», donc, on se demande ce qu’ils foutent là. The Reasons Why ne laisseront pas non plus de souvenirs impérissables, oh la la, pas du tout. Leur «Undecided» est bien intentionné, mais très pauvre. On est aux antipodes des Prisoners et de Makin’ Time, au propre comme au figuré. On comprend qu’Eddie se soit intéressé aux Huxton Creepers, car leur «Happy Days» est gratté aux accords de la rengaine. Ça sent bon le vécu. Party At Hanging Rock n’est donc qu’un document sociologique.

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             Puis il découvre The Prisoners - Of all the groups I’ve ever seen plau live, I can safely say The Prisoners were far and away the best - Et il ajoute : «They were the perfect band.» In From The Cold sort sur Countdown. Cap sur la Mods craze avec «All You Gotta Do Is Say», salement cuivré, joué à la teigne et arrondi aux angles par la bonté du chant. C’est le r’n’b according to Graham Day. Jamie Taylor te noie tout ça d’orgue. Wow, comme ces mecs avancent bien, et quel port altier ! This is the sound of British Mods. Même chose avec «Deceiving Eye» : l’ami Day y va au harsh, il bat tous les records de hargne. L’autre big Mod rock se niche en B et s’appelle «Find And Seek». Ils font tournicoter le London groove et produisent une belle excitation. On les voit aussi emprunter un riff aux Pretties pour «Be On Your Way». On se croirait dans «Midnight To Six, Man». So much confusion ! Régale-toi aussi du bassmatic d’Allan Crockford dans «The More That I Teach You», et dans «I Know How To Please You», tu vas trouver un léger parfum de Spencer Davis Group. Saluons aussi le morceau titre, bien convulsif, mais ce n’est pas un hit. Les Prisoners jouent tous les cuts au convulsif fondamental et ce pâtissier du diable qu’est Jamie Taylor nappe tout de B3. Mais les Prisoners sont furieux. Ils détestent la pochette, ils détestent leurs fringues, ils détestent tout. Pourtant, l’album fait un carton. C’est aussi le dernier album Countdown.

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             Eddie flashe aussi sur un groupe américain, The Untouchables, «with an exciting mixture of Soul and ska». Billy Zoom est le guitariste du groupe. Eddie réussit à les ramener sur Stiff. Leur deuxième album s’appelle Wild Child. Quelle surprise ! Billy Zoom n’est plus là, mais ils sont six et bien déterminés à vaincre. Ils proposent un dancing Mod-rock US sec et net. Ils attaquent leur morceau titre avec un son pète-sec et montent «I Spy For The FBI» au beat va-vite. La surprise vient du «Freak In The Streets», gorgé d’une grosse énergie de rap/funk. Ils passent ensuite au reggae beat avec «What’s Gone Wrong», ça reste bienvenu, même si ça putasse un peu avec l’UB40. Et boom, back to the fast Mod craze avec «Free Yourself». Ils privilégient le ventre à terre énergétique tapé au sec et net. En B, le festin se poursuit avec «Soul Together» monté sur un riff funky des Stones. «Mandigo» est plus ska, Skip, c’est pas un scoop. Ils terminent en beauté avec «Lovers Again», belle volubilité aux pleins pouvoirs, et «City Gent», plus rockalama, fougueux comme un poney apache, doté de la meilleure cohésion sociale. Arrêt/départ, arrêt/départ, avec un son plein comme un œuf de Pâques.

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             En 1986, Eddie s’intéresse au jazz et fouine dans la collection de disques de son père. Il flashe sur Jimmy Smith, Jimmy McGriff et Ramsey Lewis. Mais aussi Harold McNair dont Andrew Loog Oldham lui dit qu’il est «the hippest mod he’s ever met». En 1986, Eddie voit aussi la mod scene splitter, avec d’un côté les «psych and freakbeat mods, all Marriott hair, Austin Powers and paisley», qu’on appelle les swirlies, mais ce n’est pas la tasse de thé d’Eddie qui préfère rester dans le jazz. À 23 ans, il a déjà fait trois labels, managé 3 ou 4  groupes, possédé 20 scooters et il continue d’aller chez le même tailleur depuis l’âge de 16 ans. Il se demande s’il n’est pas trop vieux pour tout ça.

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             Il lance ensuite le James Taylor Quartet qui tape dans l’œil de John Peel. Alors Peely passe un coup de fil à Eddie : «Blow Up, James Taylor Quartet. I love it. I’m going to play it to death. Fabulous mix mix of punk sensibilities and jazz. I’d like to get the band in for a live session - When can you sort that out?». Eddie est scié ! C’est Peely qui lance donc le James Taylor Quartet. Dans la foulée, Eddie sort Mission Impossible sur son troisième label, Re-elect The President. Puis il monte Acid Jazz, un label qui devient une sorte d’institution du bon goût.

             «I finally undestood that mod was just a state of mind.» À la dernière page de son palpitant mémorandum, Eddie Quadrophenia se souvient de cette phrase de Jimmy Cooper : «I don’t wanna be like anyone else, that’s why I’m a mod, see?». And now I finally understood what he meant.

             Ce texte et l’hommage qu’il formule est dédié à Jean-Yves.

    Signé : Cazengler, tripe à la mode de Caen

    Eddie Piller. Clean Living Under Difficult Circumstances. A Life In Mod. Monoray 2023

    The Countdown Compilation. 54321 Go! Countdown 1985

    Countdownunder - Party At Hanging Rock. Countdown 1986

    The Beat Generation And The Angry Young Men(Deluxe Edition). Well Suspect Records 2016

    Makin’ Time. Rhythm And Soul. Countdown 1985

    Prisoners. In From The Cold. Countdown 1986

    The Untouchables. Wild Child. Stiff Records 1985

    Franc Roddam. Quadrophenia. DVD Universal Pictures 2006

     

     

    Lawrence d’Arabie

     - Part Four

     

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             Lorsque Felt disparaît, Lawrence d’Arabie monte un nouveau one-man band conceptuel : Denim.

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             Back In Denim paraît en 1992, avec un beau logo sur la pochette. Dès le morceau titre, Lawrence d’Arabie annonce la couleur : glam ! Eh oui, souvenez-vous, comme Nikki Sudden, il est venu au rock par le glam et T. Rex. Admirable pastiche, il explore les soutes du glam, il s’amuse sur un back-beat à la Gary Glitter. Même ambiance, gros beat porté par l’écho du temps. Quelque chose de tribal règne ici-bas, babe. Encore du glam avec «I’m Against The Eighties». Il croise son glam avec celui de Lou Reed et n’en finit plus de faire monter la pression harmonique des guitares. C’est l’apanage de l’artefact. Il va loin et rejoint l’esprit de fête. On se croirait à la radio. Cet album grouille de merveilles, comme ce balladif d’inspiration sous-cutanée qu’est «I Saw The Glitter On Your Face» : il joue ça au groove d’Americana. C’est l’une des grandes forces de Lawrence d’Arabie qui n’a pourtant jamais joué dans les Byrds et pourtant, il sonne comme Gene Clark. C’est à la fois dévastateur, inspiré, déchirant, avec des pointes dylanesques. Il tape ensuite dans l’ampleur du big sound pour «American Rock». Lawrence d’Arabie est le maître des réalités, il sait se montrer imparable, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il fait passer son cocotage comme une lettre à la poste. Il pousse le pastiche très loin, il secoue la bite du concept, il va droit au but, fait du Lou Reed à l’Anglaise et termine en apothéose. Tout aussi impressionnant, voilà «Living In The Streets». Il ramène des riffs historiques sur fond d’électro. Ça cocote sec, une fois de plus. Notre Denim boy nous fait un festival de heavy riffing. Rien d’aussi rock’n’roll que cette débauche d’excellence. Lawrence d’Arabie n’en finit plus de créer la sensation. Avec «Here Is My Song For Europe», il se rapproche de Jason Pierce, il part en mode de heavy romp d’électo. Il adore le son qui ne fait pas de cadeaux. On le voit aussi créer son monde à la force du poignet électronique dans «Fish And Chips» et revenir au pop-rock avec «Bubblehead». Derrière, des mecs font des chœurs idoines. Lawrence d’Arabie claque toutes ses syllabes de don’t be cruel et les chœurs vacillent, comme frappés par des flèches en plein cœur, alors ça devient passionnant.

             Mais Lawrence d’Arabie ne fait rien pour devenir célèbre. Il préfère rester en retrait - An illusion - Il se dit le contraire de Jarvis Cocker qu’on voyait partout.

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             Lawrence d’Arabie récidive avec Denim On Ice, quatre ans plus tard. Il faut avoir écouté «Shut Up Sidney» au moins une fois dans sa vie. Il tourne tout en dérision - Shut up Sidney/ That’s not rock’n’roll - Effarant, d’autant plus effarant qu’il le fait pour de vrai - Kim Wilde - You what - Spandau, oh got lost - Dans «The Great Pub Rock Revival», il évoque Roogalator et les Ducks Deluxe et revient à la très grande pop anglaise avec «It Fell Off The Back Of A Lorry». Il pianote et chante à la revoyure. Quelle classe ! Il revient aussi à son obsession pour Lou Reed avec «Brumburger», baby’s got a gun, c’est du rap Only Ony, mais son vice reste bien le glam, comme le montre «The Supermodels». Avec «Job Center», il tourne la lose en dérision et se fâche contre Le Corbusier dans «Council Houses» - Walter Gropius man/ I loved your style - So British. Il s’amuse aussi avec le dentier de son grand-père dans «Granddad’s False Teeth», émaillé de retours d’accords de brit-rock. Il n’en finit plus de tout tourner en dérision salutaire, mais avec du son. Puis il va pulser le bouchon de «Silly Rabbit» très loin, au yeah-yeah-yeah, de façon inexorable. Fantastique shoot de pop ! Et cet album superbe se termine avec un «Myriad Of Hoops» beaucoup plus intimiste. Lawrence d’Arabie creuse sa pop et vise la pureté, c’est soutenu au bass driver de croisière. Lawrence d’Arabie y croit dur comme fer et nous aussi.

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             Denim toujours avec Novelty Rock. L’album se veut très electro-rock, et Lawrence d’Arabie ouvre son bal avec «The New Potatoes», l’hymne des nouvelles patates. Comme on l’a vu, il adore faire joujou avec le glam et la petite pop. Il faut attendre «Ape Hangers» pour frémir un bon coup - You said stop/ I said go/ I’m always saying yes and you’re always saying no - Voilà un admirable hit de juke. Il fait sa petite pop envers et contre tout. On retrouve le pervers un brin moqueur qu’on aime bien dans «Tampax Advert» mais le vrai hit du disk se trouve en fin de course : «I Will Cry At Christmas» - I will cry/ A tear - C’est tout Lawrence d’Arabie, bien nappé d’orgue - Loneliness is a virtue - Le dandy refait enfin surface - I need some space I can breathe/ At least walk away with some pride - Fantastique désespérance.

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             Avec Go-Kart Mozart, Lawrence d’Arabie va plus sur le Day-Glo past et l’eerie synthetic future, pas loin d’un Clockwork Orange nightmarish mish mash. Il enregistre Instant Wigwam And Igloo Mixture en 1999, et là-dessus se niche un coup de génie arabique intitulé «Wendy James». Il fait son aw Wendy à la Bowie - I will have an electric guitar/ Wendy James - et il ajoute, à demi hystérique : «I won’t have no string quartet !» C’est un pastiche glam effarant, une fois de plus - You’re second to the very Joan Jett/ Aw Wendaï ! - Une bombe de glam moqueur, joué à la vie à la mort de la mortadelle. On a beaucoup de pop électro sur cet album déroutant. Il règle ses comptes avec «We’re Selfish And Lazy And Greedy» et le casque saute sous les coups de boutoir des infra-shits d’Arabie. On a là une moquerie électro d’enfant aux dents gâtées. Avec «Sailor Boy», Lawrence d’Arabie nous entraîne dans une salle de jeux électro et chante en cockney d’Amsterdam à la con. Il fait comme il lui plait et il nous sort le son du diable dans «Mrs Back To Front And The Bull Ring Thing». Mais il s’arrange toujours pour revenir avec une petite compo intéressante dans le genre de «Plead With The Man» - Yes I will plead with the man for some gear.

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             Pas mal de belles choses sur Tearing Up The Album Chart paru en 2005, à commencer par «Electric Rock & Roll», joli shoot de pop electro. Lawrence d’Arabie adore l’electro beat, comme Stereo Total - Oh oh yall gonna go downtown/ Tonite - Il shoote du bon vieux glam dans son electro-pop. S’ensuit l’un des coups de génie auquel il nous habitue, «Listening To Marmalade», matraqué au riffing absolu - All those records - Et il ajoute : «Pictures of rock stars stuck on the wall» - Aha ! Il gémit son hoquet et se moque des mecs qui vivent dans le souvenir de Marmalade. On le voit plus loin s’amuser avec tout le jargon rock dans «Fuzzy Duck» - Lucky custard/ Bacon fat/ Wooden o/ Incredible hog/ Heavy jelly/ Mogul trash - et il passe au fast glam avec «Transgressions», il nous sort un étrange brouet de drums compressés et de solos de machines. Il faut attendre «Donna & The Dopefiends» pour le voir faire son Lou Reed - Hey Donna/ I want to score - Il s’amuse comme un petit fou - The trees have no leaves in Alphabet City -  Retour au fast glam electro avec «England & Wales». C’est le fonds de commerce arabique. Quel shoot ! - Apples & pears/ You take the piss I don’t care - Embarquement pour Cythère garanti - When all else fails it’s England & Wales - Et comme on le constate à l’écoute de «City Centre», il fait ce qu’il veut de la pop. Il la chante au défilé de son imagination, mais avec quelque chose d’unique dans les jeux de langue. Même s’il tape dans l’electro beat, il reste le plus pointu des rockers britanniques. Il faut le voir sur la photo intérieure, en slibard, assis sur les gogues, avec écrit au feutre sur le ventre : «Go Kart Mozart Classic Upstarts».

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             Lawrence d’Arabie nous prévient : Go-Kart Mozart are a novelty rock band. C’est donc avec circonspection qu’on aborde On The Hot Dog Streets paru en 2012. Sa petite pop électro commence par dérouter, mais un peu plus loin, sur le deuxième disque, il vire glam et quel glam, Glen ! Ça commence avec «Synth Wizard», une petite pop électro finement glammy - I believe in new day/ New day comes when old day’s gone - Dans sa façon d’écrire transparaît une morgue fascinante et c’est là qu’on commence à le prendre très au sérieux. Dans «Talk With Robot Voice», il dit ne plus vouloir que les femmes lui fassent de mal, mais il avoue être encore sensible to vagina allure. Lawrence d’Arabie épate et déconcerte. On se sent hooké. Avec «Spunky Axe», il part en virée glam - Sally & Jake shake your spunky axe hoo hoo - et on entend des chœurs de filles nubiles sur le tard du cut. Ça miaule et ça woof-wooffe. C’est un chef d’œuvre de dérision. Il revient à ses obsession sexuelles dans «Electrosex» - Mae West/ Blonde hair/ Big chests/ Mae West/ Loves sex - tout ça sur canapé de glam de bon aloi. On le sait, glam et sex ont toujours fait bon ménage. Puis cet enfoiré de Lawrence d’Arabie nous fait les Dolls avec «Queen Of The Scene». Mais il anglicise les Dolls, c’est une fois de plus terrible et bien écrit, comme tout le reste de l’album - Pink baked bean/ New York scene/ TV screen/ Ah oooh/ But you’re so mean - Quel admirable pastiche ! Il termine sa D avec un «Men Look At Women» délicieusement décadent, au sens de Kevin Ayers et de Lou Reed, mais avec quelque chose de dandy en plus. Du coup, on se replonge dans l’A et la B avec plus de sérieux. Si on passe le cap d’une réticence aux machines, la petite pop électro de «Lawrence Talkes Over» passe plutôt bien. On sent de vagues réminiscences d’«Obladi Oblada» et de Jimmy Page - Mr A&R Man/ He don’t understand - tout ça sur le beat du Walrus des Beatles - We’re a novelty band/ We’re taking over - Lawrence d’Arabie crée son monde, un joli monde pop gorgé d’ironie et d’influences. Son «Retro Glancing» sonne comme un vieux hit pop et sa musique des mots fascine - Poxy this and poxy that/ Poxy tit and poxy tat/ You and me - et il déclare dans le texte d’accompagnement : «I want to capture the illeteracy of rock’n’roll with its emotions and insights, combine these elements with literacy and assess the impact firsthand.» En gros il veut transformer l’illettrisme du rock et restituer ses émotions et son impact à sa façon, plus cultivée. Son «Come On You Lot» d’ouverture de B accroche terriblement. Quel popster ! Il jette tout son anglicisme dans sa pop, un art si difficile. Et pour rester en cohérence avec lui-même, il s’en prend dans le texte aux filles vulgaires. Son «Blown In A Secular Breeze» est un retour à la Beatlemania. Il finit son cut en sifflant, gonflé d’espoir. Son bubblegum tient si bien la route. Il bricole ses belles satires sur l’air enjoué d’Obladi. Avec «White Stilettos In The Sand», il passe au cokney - They’re after sex that’s hard to find/ In boring old England - Il dote sa pop électro d’une classe insolente. Tout est bon chez ce magistral popster lettré.

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             Paru en 2018, Mozart’s Mini-Mart grouille littéralement de coups de génie, n’ayons pas peur de monter sur des grands chevaux. Au moins quatre. Il se moque de la pauvreté dès «Relative Poverty» - Awopbopalula a tenner a day - C’est vrai que ça peut faire marrer de vivre avec un euro par jouer - He’s living in a relative poverty/ Godness gracious/ A tenner ! - Quand ça vient d’un mec comme Lawrence d’Arabie, c’est imparable. Il fait son T. Rex dans «A Black Hood On His Head» et joue ça au vrai relentless britannique. Il retrouve le secret du monster beat. Et voilà qu’il fait chanter le coq dans «A New World», c’est dire l’humour de l’electro pop king. Il en fait même un hymne et met des chœurs en route - And I can feel the new tomorrow comin’ on - C’est exceptionnel. Il reprend la main - And she would feel the new morning comin’ on - et bien sûr, des chœurs de gospel batch entrent dans la danse. Encore un hit pop avec «Cronium-Plated We’re So Elated», c’est même du stomp electro, du glam des enfers. Difficile de résister à un tel charme. Il se moque aussi de la dépression avec «When You’re Depressed», il nous claque ça au riff anglais - I won’t have sex - On le voit revenir à la très grande pop avec «Big Ship» - Love is a big ship following me - Lawrence d’Arabie reste le surdoué que l’on sait. Même s’il traîne avec des machines, il sait ce qu’il fait. Il revient aussi à la dope avec «I’m Dope» et fait tout rimer avec dope : cop, joke, misanthrope, hope, rope - Coz I’m dope/ I don’t hold out hope - Il fait même un hit de dance-floor : «Knickers On The Line By 3 Chord Fraud». L’Arabie regorge de ressources inexplorées. On le sait depuis l’époque de Lawrence d’Arabie, le vrai.   

    Signé : Cazengler, le rance d’Arabie

    Denim. Back In Denim. Boy’s Own Recordings 1992

    Denim. Denim On Ice. Echo 1996

    Denim. Novelty Rock. EMI 100 1997

    Go-Kart Mozart. Instant Wigwam And Igloo Mixture. West Midland Records 1999

    Go-Kart Mozart. Tearing Up The Album Chart. West Midland Records 2005

    Go-Kart Mozart. On The Hot Dog Streets. West Midland Records 2012

    Go-Kart Mozart. Mozart’s Mini-Mart. West Midland Records 2018

     

     

    L’avenir du rock

     - Heavy load

             S’il est une chose que l’avenir du rock apprécie par-dessus tout, c’est le poids. Le poids des mots, le poids des idées, le poids du poids, le poids du sens. Il ne jure que par le lourd de sens. Dès qu’il voit qu’un être ou qu’une œuvre manque de poids, il fait demi-tour. Il n’a que mépris pour la surface des choses, qu’on appelle aussi la superficialité, le jeu des apparences et cette profonde bêtise dans laquelle se complaisent hélas trop de gens. Ses oreilles font le tri des conversations et ses yeux le tri des images. Il est ravi lorsqu’un tri auditif concorde avec un tri visuel, il sait qu’il aura accès au poids. Cette quête du poids présente des avantages mais aussi des inconvénients. Elle flirte avec l’addiction. D’autres appelleraient ça de l’élitisme. L’avenir du rock voit plus cette quête comme une condition de survie. Il ne supporte plus d’entendre les gens parler des reportages qu’ils ont vu à la télé, ou de se vanter d’être devenus comme des millions d’imbéciles des épidémiologistes à la petite semaine. L’avenir du rock ne veut pas finir comme ça, rongé de l’intérieur par le poison des medias. En même temps, il comprend que les gens puissent s’estimer trop faibles pour se lancer dans une quête de poids. Certains le font pourtant, mais ils grossissent. Ils confondent poids et poids. La notion de poids est pourtant simple. L’histoire du rock offre quelques beaux exemples : Jimbo, Elvis, Wolf, Jeffrey Lee Pierce. Les mêmes imbéciles pourraient aussi reprocher à ces superstars d’avoir pris du poids, mais dans ces cas-là, le poids fait partie du poids, c’est pourtant simple à comprendre, non ? Et pour faire bonne mesure, on peut ajouter à cette liste les noms de Frank Black, David Thomas, Fats Domino et Leslie West, des gros qui font partie des plus grands artistes du XXe siècle : beaucoup d’albums, aucun déchet. L’avenir du rock raffole de ce poids-ci, de ce poids chiche, de cette fabuleuse masse volumique qu’exacerbe l’idée même de la densité artistique. Il en est des choses du rock comme des choses de la vie : lesté de poids, l’être est l’être. Heavy, comme envie ou encore en vie. Envie d’Eve Future bien sûr. 

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             Pas étonnant qu’un groupe anglais se faisant appeler The Heavy reçoive l’aval de l’avenir du rock. The Heavy dispose en outre d’un privilège extraordinaire : le chanteur est un black, et quel black ! Kelvin Swaby est une petite fournaise à deux pattes.

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    L’idéal serait de commencer l’exploration de ce poids lourd par The House That Dirt Built paru en 2009. Car il s’y niche une pépite nommée «How You Like Now». Kelvin Swaby l’attaque à la James Brown, au there was a time, au stormer de shaky shaker, ce mec ramène tout le Black Power dans un Heavy lourd de conséquences. Encore un big shoot d’excelsior avec «Oh No! Not You Again». Kelvin Swaby screame comme un démon. Les cuts suivants sont hélas moins intenses. «No Time» se veut plus ambitieux, presque blanc, bien chargé de son, ça rue dans les brancards, ça vire heavy Soul de pop généreusement cuivrée. Ces mecs ont un bon concept, ils flirtent parfois avec Led Zep ou le blue beat. C’est un mélange très curieux. Ils opèrent un grand retour à la Heavyness avec «What You Want Me To Do». Ils ne s’appellent pas The Heavy pour rien. Ils vont piétiner les plates-bandes des blancs, dommage qu’ils ne restent pas au niveau d’«How You Like Now».

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             Leur premier album s’intitulait Great Vengeance And Furious Fire et bénéficiait d’une pochette typographique. C’est souvent ce qu’on fait quand on manque d’idées. En 2007,  Kelvin Swaby et ses amis se prévalaient déjà de la clameur d’un son entreprenant, d’une bonne bedaine d’aubaines, qu’ils chargeaient d’infra-basses et qu’ils couronnaient d’un chant d’incendie urbain.  On voyait tout de suite qu’ils regorgeaient de ressources inexploitées et avec «Set Me free», ils se montraient tout simplement jawdropping - Why don’t you wanna set me free - Ils doublaient leur heavy beat de gros coups d’acou et Kelvin Swaby n’en finissait plus de poser sa question. Puis ils attaquaient «You Don’t Know» au gras double de British Blues, mais ça tournait vite au heavy doom fantasmatique - Maybe you won’t satisfy me - Ils faisaient du Led Zep encore plus puissant que Led Zep, surtout Kelvin Swaby qui faisait bien son Plant. Il semblaient assis on top of the world. Tout l’album était énorme. Ils tapaient «In The Morning» au heavy rock anglais et ça prenait de sacrées proportions. Avec «Dignity», ils sonnaient comme le Spencer Davis Group - And I don’t care who knows it - On avait là du «Gimme Some Loving» on fire - You always fuck with my dignity !

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             The Glorious Dead ? C’est le ciel qui te tombe sur la tête ! T’y crois pas ? Alors écoute «Just My Luck». Kelvin Swaby attaque ça au just my luck, il nous fait une crise d’early wild Led Zep de Communication Breakdown, un truc de dingoïde indomptable, ils emmènent ça au paradis de l’early Zep et là tu entends l’avenir. C’est dire s’ils sont balèzes. Si on en pince pour la densité, alors il faut se taper le «Can’t Play Dead» d’ouverture de bal. Une fois de plus, Kelvin Swaby te tombe dessus, c’est une brute, une énorme brute black et ses amis claquent bien la paillasse du rock. Le son tombe d’en haut, comme les chutes du Niagara, la violence du choc te déplace la cervelle. Encore du punch à la Cassius Clay avec «What Makes A Good Man». Ils saturent le spectre du son, c’est mastérisé à outrance, le casque saute dans tous les coins. Pour te mettre les oreilles en chou-fleur, c’est le cut idéal. Et puis voilà «Be Mine» qui sonne comme un hit interplanétaire - Take all my tears - Ce mec fait montre d’une présence inexorable - Take all my money/ Take all my time - Il lui donne tout, son temps, ses larmes, son blé et sa bite. Kelvin Swaby et ses amis créent leur univers de toutes pièces. Le gros stomp de «Same Ol’» est cousu de fil blanc mais ça n’est pas grave, le principal c’est que ce blackos chante tout le chien de sa chienne de vie, il épouse à merveille le désir de ses copains blancs qui veulent stomper le sol d’Angleterre. Ils terminent cet album superbe avec «Blood Dirt Love Stop», un vieux décombre d’Heavy Soul, fin de soirée chez les Heavy, c’est l’heure de Kelvin Swaby, il adore se glisser dans un satin jaune imaginaire. Il en a les moyens physiques et artistiques, sa glotte est montée comme celle d’un âne alors il peut déployer tout son génie de petit Soul Brother transplanté dans la vieille Angleterre.  

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             Paru en 2016, Hurt & Mercyless est encore l’album de toutes les énormités. Boom dès «Since You Been Gone», ce big Soul crunch de bad downhome rock, c’est joué au heavy Heavy, au deep down beat, le meilleur d’Angleterre, et Kelvin Swaby n’en finit plus de courir sur l’haricot de la Soul. Laisse tomber Primal Scream, c’est The Heavy qu’il te faut. Ces mecs bouffent littéralement la motte du rock. S’ensuit un «What Happened To The Love» brûlé dans les grandes longueurs, ça court au long d’un fucking drive, Kelvin Swaby chante comme James Brown, il met le feu aux plaines. Avec «The Apology», ils font du raw r’n’b explosif, Kelvin Swaby est un démon, il taille sa route dans le son, il chante avec l’énergie de James Brown, il écrase son champignon, ces gens-là évoluent bien au-delà du Brit tock. Ça repart de plus belle plus loin avec «Last Confession» qui sonne comme le «Lust for Life» d’Iggy. Même assise rythmique. Ils y vont de bon cœur. C’est tout ce qu’on leur demande - This is my last confession - Kelvin Swaby a l’air catégorique. Ils nous font même le coup du final explosif. Ils attaquent «Mean Ol’ Man» au Stax d’Heavy. C’est bien vu, en plein dans l’angle, chœurs et beat de rêve. Kelvin Swaby est toujours prêt à incendier le killing floor, comme le montre encore «Slave To Your Love». Il est infernal. Encore pire que le MC5 et Mitch Ryder. Ces mecs carburent au slave to your love, c’est en place. C’est tout de même incroyable qu’un groupe puisse sortir ce son en Angleterre !   

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             Paru en 2019, Sons reste pour l’heure leur meilleur album. C’est une véritable poudrière, boom encore dès «Heavy For You», tapé dans une heavyness inimaginable, ils ont même l’air complètement dépassés, Heavy for ya ! C’est beaucoup trop heavy, on ne sait plus si on entend du big Heavy ou du heavy Heavy. Trop c’est trop. Kelvin Swaby casse la baraque avec «The Thief», il s’adresse aux poulets, il a du son, trop de son. Le gros avantage qu’ils ont sur Primal Scream, c’est qu’ils disposent d’un vrai shouter. Ça change tout. Ils passent au groove de funk avec «Better As One». Kelvin Swaby y va franco de port, c’est heavy on the beat, il fait son James Brown. On les voit ensuite partir en cavalcade infernale avec «Fire» et ça se termine bien sûr en final apocalyptique. Kelvin Swaby est au-devant de tout, surtout de «Fight For The Same Thing». Il fait de la wild Soul, il allume ses cuts en permanence. Tu ne peux pas battre The Heavy à la course. Avec «Put The Hurt On Me», Kelvin Swaby plie the Heavy aux lois du heavy funk. Puis il s’en va driver le funk de «Simple Things», là tu as le vrai black brother. Ces mecs ont du génie, qu’on se le dise ! Ils sont capables d’allumer autant que le MC5 («A Whole Lot Of Love»). Ils fondent leur heavy drive dans le Soul System avec un brio digne des grandes heures du MC5.

    Signé : Cazengler, the Heavynasse

    The Heavy. Great Vengeance And Furious Fire. Counter Records 2007 

    The Heavy. The House That Dirt Built. Counter Records 2009

    The Heavy. The Glorious Dead. Counter Records 2012  

    The Heavy. Hurt & Mercyless. Counter Records 2016  

    The Heavy. Sons. BMG 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Weaver report

             Il avait passé toute sa vie à tirer la langue, mais sa pauvreté faisait l’objet de sa fierté. Francisco se targuait d’être l’un des plus anciens RMIstes locaux. Un jour qu’on dégustait des huîtres sur une terrasse ensoleillée, il s’élança dans une périlleuse apologie de la pauvreté. Les verres de blanc aidant, il s’enflamma. Il essayait de me convaincre des bienfaits de la pauvreté et il posa au sommet du gâtö de son raisonnement la cerise que voici : la pauvreté, c’est la liberté ! Avec l’arrivée de la troisième bouteille de Sancerre, l’idée parut incontestable, portée par un lyrisme hugolien qu’on ne lui soupçonnait pas. Il compara nos deux situations : comment pouvait-on accepter de bosser pour un patron, de payer des impôts, de payer un loyer, à ses yeux tout cela était inacceptable, il me traita gentiment d’esclave et m’assura de sa compassion. Et il repartit de plus belle, arguant que la vie était trop précieuse pour qu’on pût la gaspiller, il affirma qu’il valait mieux être libre que d’être riche, son enthousiasme ne connaissait plus de limites. Un capitaine de flibuste ne serait jamais allé aussi loin dans l’apologie de la liberté. Puis la conversation bascula sans qu’on sût pourquoi sur le rock’n’roll, celui des pionniers, dont il était friand. Au temps de son adolescence, il appartenait à un gang de rockies qui circulait à bord d’une DS pour aller voir chanter Gene Vincent, Jerry Lee, Vince Taylor et tous ceux qu’on pouvait choper en France.

             — Francisco, sais-tu que Jerry Lee, Chuck Berry et Little Richard viennent jouer au Zénith le mois prochain ?

             — Non, chavais pas. Aussi bien, c’est réglé, j’ai pas un flèche.

             — Mais il n’est pas question que tu payes. T’es invité !

             — C’est ça, appelle-moi con... Invité par qui d’abord ?

             — Ben par Jerry Lee !

             — Tu déconnes !

             — Non, tiens, voilà ton billet. Tu vois, au dos, il a mis un petit mot pour toi...

             Francisco m’arracha le billet des mains et lut à voix haute la petite phrase :

             — Putain l’enfoiré qu’est-ce qu’il écrit mal... For... my... ch...

             — Chap... For my chap !

             — Ah oui, c’est ça, for my chap Frenchisco...

             Et là, bouleversé, il se mit à chialer.

     

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             Pendant que le morve de Francis coule sur le cadeau de Jerry Lee, Martin Weaver bâtit sa légende. Ils n’ont en commun que la pauvreté, enfin, c’est l’idée qu’on se fait de Martin Weaver, même si on n’en sait rien. Mais quand on est underground à ce point-là, on ne doit pas être bien riche. Alors pour les besoins de la goldmine, faisons de Martin Weaver un homme très pauvre, ce qui permet de l’apparenter à notre vieux RMIste. 

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             Par contre, on est bien certain d’une chose : Martin Weaver n’est pas un amateur. En 1968, il opte pour la formule power trio et démarre un projet nommé Wicked Lady. Le groupe splitte en 1972. Leur premier album paraît en 1993 et s’appelle The Axeman Cometh et on voit tout de suite, avec «Run The Night» qu’ils sont bien décidés à en découdre. Grosse énergie, avec un côté pète-sec. Martin Weaver est le prototype du soliste décidé à enfoncer son clou. Son côté «je-fonce-tout-droit/advienne-que-pourra» l’honore. On voit aussi avec «War Cloud» qu’il sait monter des œufs en neige. On trouve le morceau titre en B. Il est un peu long et déborde du cadre, mais c’est bien, Weaver est un chic type. Comme les cuts sont longs, le rééditeur spanish Guerssen a prévu un double album. Ils attaquent la C avec «Wicked Lady». Ces mecs se posent sur un riff et partent en mode hypno. Simple et efficace. Alors Weaver peut partir à l’aventure. On entend de belles échappées belles dans «Out Of The Dark». Weaver n’a aucun scrupule, il s’en va wahter dans le cosmos, il est passionnant et on n’en perd pas une miette. Il peut se montrer très cosmique, très interrogateur, il questionne sans fin les insondables mystères de l’espace. Même si parfois ses thèmes ne payent pas de mine, Weaver s’arrange toujours pour allumer ses lampions à coups de wild frantic drive de distro, comme le montre «Living On The Edge». Cette façon qu’il a de revenir dans le thème fait de lui un immense axeman, il joue à l’incendiaire préméditée, il inflige de sérieux revers aux tempérances, il est une sorte de délice approprié, il oblige les gongs à plier, il délatte les jambages, il taille à la volée, il enjoint le mitan à gagner les bords, il est l’envoyé des dieux fumants d’un Olympe sonique.

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             Leur deuxième album s’appelle Psychotic Overkill. Joli titre et ouverture de balda avec le mythique «I’m A Freak» - I’m a freak baby - cisaillé dans les tibias, fabuleuse présence de freak baby - On a losing streak/ And I’m coming after you - Aw yesssss, Martin Weaver sait de quoi il parle. Ce power trio est imbattable. C’est d’ailleurs cet I’m a freak baby qui donne son titre à une merveilleuse collection de coffrets heavy-rock chez Grapefruit. La surprise de ce double album est l’impeccable cover de «Voodoo Chile». On peut même parler d’une belle cover d’uncoverable, Weaver est dessus, il épouse Jimi comme le serpent épouse Eve, dans ses contractions octoïdales, Weaver est fabuleusement fidèle au spirit du Voodoo. Autre grosse surprise avec «Passion», en ouverture de B, joué à la heavyness. Ils s’installent dans le confort de leur fournaise, alors Weaver peut raconter son histoire - Everybody needs a hand - Oui, c’est ça. Il a raison, en plus. Leur «Tell The Truth» est encore bien traîné dans la boue. Ils s’amusent bien tous les trois, ils remettent leur petit train en marche, le gratté de cocotte de Weaver sonne bien caverneux, ça sent l’incisive pourrie de l’intérieur. Encore de la belle cocotte creuse en C avec «Why Don’t You Let Me Try». Quel son ! Ils sont dans leur monde, il ne faut pas les embêter avec nos commentaires à la petite mormoille. Ça monte sur la cocotte de Weaver, ça devient vite insidieux - I should do a lot of things baby/ Why don’t you let me try - Ils redeviennent plus classiques avec «Sin City» et des couplets de British Blues montés sur la cocotte salée du vaillant Weaver. Il est toujours à la manœuvre, il cocotte sec et part en virée, ses solos restent extrêmement élégants. Ils bouclent en D avec «Ship Of Ghosts». Ils savent lancer une machine. Cut classique mais inspiré. Ils multiplient les zones musculeuses et ça se développe en permanence. Ces mecs se situent au-delà de tout soupçon, avec cette belle basse d’attaque frontale de pompompom-poutoutou-poum. On leur tire un beau coup de châpö. 

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             Pas de surprise avec On The Treshold Of Reality, l’album des Mind Doctors qui, selon des sources obscures, aurait été enregistré en 1976 et publié pour la première fois en 2002. C’est un album de pur drugbuddy freak-out. Weaver donne du temps au temps, comme le veut la loi du psyché. Chaque cut est l’illustration sonore d’un voyage intérieur, ou d’un acid trip, ce qui revient au même. Tout s’en va rejoindre la voie lactée. Weaver reste un musicien expérimental. Il faut laisser le temps aux roses d’éclore, tel est son message. Le cut qu’on retiendra s’appelle «Praeludian 3 (Bach)», amené par un très beau thème de guitare. On se croirait chez Peter Green. Les notes s’accrochent dans les plis du groove. Tous les cuts de l’album sont des intros, pas de chant. À toi de jouer avec ton oreille. Tu y vas ou tu n’y vas pas. Les cuts s’enfilent en enfilade et s’en vont se perdre dans l’écho-dream. Quatre ou cinq cuts s’enchaînent, c’est sûrement voulu par Weaver. Inutile de vouloir savoir le pourquoi du comment, Weaver milite par une diaspora psychédélique où tous les cuts et tous les sons iraient se fondre dans une même voie lactée. Libre à toi de t’en contenter ou pas.

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             Grand retour de Martin Weaver dans les années 20 avec Doctors Of Space. La médecine de l’espace vaut bien celle de l’esprit. Il applique son premier traitement avec First Treatment. Pas la peine d’attacher ta ceinture, «Journey To Enceladus» est un acid trip configuré. On note une belle évolution des tendances hallucinantes, avec une guitare qui se fond dans les spoutniks. Pure énergie cosmique. Tu as là tout le mieux du pire. Les vagues sont belles et même parfois inespérées. Martin Weaver propose une suite à Syd Barrett, enfin, sa vision de la suite. Mais qui va écouter ça aujourd’hui, à part les stroumfphs habituels, les explorateurs d’espaces underground ? Cette culture s’englue dans son passé trippeur, mais c’est ce qui fait sa force. Au moins elle est à l’abri des méfaits de la pseudo-modernité. Ces gens-là taillent leur route dans l’undergound, à l’abri les regards torves et avec du son. Martin Weaver revient aux affaires. Il nous embarque pour 21 minutes avec «Into The Oort Cloud», tu entends bien les machines de l’espace. C’est toi qui décides, tu y vas ou tu n’y vas pas. Tu peux te fier à Weaver, il ne déçoit jamais. Son Oort Cloud est plein d’aventures, monté sur un gros beat de percus, alors ça devient un jeu d’enfant, bien dirigé, tu suis car c’est bon, Weaver sait créer la magie hypnotique, si tu veux de l’hypno à gogo, c’est là, il chevauche son drive d’hypno comme s’il montait un cheval blanc. On se souviendra de cette cavalcade. Encore une merveille avec «Ceres Rising». Scott Heller fait le programming des spoutniks hallucinés, c’est de l’Atmospheric & rac, du beautiful Ceres construit sur le répétitif d’une séquence organique. Fantastique dégelée royale de Mad Psychedelia ! Et on assiste médusé au retour du thème. Du coup, on y retourne. Les Doctors Of Space ont du génie. 

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             Le Dr Weaver continue de prodiguer sa médecine de l’espace avec The Covid Sessions. En fait, les Doctors Of Space ne sont que deux : Dr Weaver, guitare, et Dr Space aux synthés. On trouve de vieux remugles de Wicked Lady dans «Hold My Beer». Dr Weaver is on the move. Il joue dans le groove comme il l’a toujours fait. Il donne du temps au temps des cuts, jamais moins de six minutes. Dans «From The Depths Of The Universe», on assiste à un joli développement. Il faut être sous acide pour profiter pleinement de cette aubaine. Le Dr Weaver explore l’univers. Il s’en donne à cœur joie, ça joue vraiment dans l’espace. Bass, guitar, cover painting, tout est signé Dr Weaver. Comme son nom l’indique, «Afro Ghost Ritual» est une belle démonstration de beurre tribal. Mais tu n’apprendras rien de plus que ce que tu sais déjà de la condition humaine. Ainsi va la vie. Il amène «Frankie Coca» au groove de basse. Il se balade dans le son comme dans l’espace, léger comme une plume, il adore flotter. C’est comme s’il nous disait : regardez comme je flotte bien. Il est doué pour la flottaison, comme le montre encore «Untouchable Trademark». C’est son vieux dada. Il adore dérouler sa psychedelia, elle est bonne et longue comme une nuit de Chine, il est le roi des drones et se moque ouvertement du succès commercial. On voit les falaises de marbre s’écrouler à l’orée de «Drowned In Drone», elles s’écroulent bien sûr dans le lagon d’argent, le Dr Weaver te concocte l’un de ces Big Atmospherix dont il a le secret, c’est très présent et en même temps dispersé dans le cosmos. Il ravage l’inconscient collectif à la wah définitive, c’est bien vu, bien cuit, bien entendu, les coups de wah débouchent invaincus dans l’univers, là tu as le vrai son de l’underground, ce magnifique mix de wah et de spoutniks. Le Dr Weaver n’en finit plus d’arroser sa fin de cut de wah divine.     

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             Les ceusses qui se paieront le voyage  de The Astral Sessions Vol 2 - The Spacious Void Of Mind se régaleront de «Bursting Bonso», un cut organique qui se développe en direct sous nos yeux, à partir d’un thème de synthé et des volutes du Dr Weaver. Ils passent vite en mode hypno et ça devient terrific. Formule gagnante, combinaison explosive, et la guitare s’envole par-dessus le groove hypno du thème aztèque, ils génèrent des petites plages de calme pour repartir de plus belle et ça tourne à la folie pure, l’hypno du thème aztèque remonte à la surface comme une menace et ça te donne au final l’un des meilleurs shoots d’hypno de tous les temps. Le Dr Waever monte ça en neige du Kilimandjaro. Les vagues sont claires et nettes : elles sont là pour vaincre. Et puis après les tempêtes, ça revient toujours sur le thème aztèque, ils ne sont jamais paumés, ils peuvent tenir 13 minutes sans problème. Le beat est parfois à côté du tempo, mais c’est sûrement voulu. Ces deux vieilles barbes combinent l’incombinable : les riffs psychédéliques et les spoutniks, un peu comme au temps d’Hawkwind. Mais pour la mad psychedelia, on peut faire confiance au Dr Weaver, il en est l’un des maîtres. Dès «Vortex Jam», on entre dans des remous de glouglou et on s’en accommode fort bien. Ce sont les motifs synthétiques du Dr Space qui nous ramènent chaque fois dans l’actualité. Ses spoutniks sont obsessionnels, alors que le Dr Weaver voyage dans le son comme un gros vampire affamé de ténèbres. «The Way Clear» est un jus de jam informelle, perdu dans le délire d’une vision, mais c’est assez monumental. Ces deux vieilles barbes taillent des falaises dans le marbre. Le son se déplace comme de gros nuages dans le ciel de l’Olympe. Tu sais que tu voyages. C’est le plus important. C’est encore le Dr Space qui amène «The Quiet man» au sequencing, alors c’est tout de suite hypno, les pieds dans le tapis, tout est très bien calculé, fabuleusement imaginé, all over a certain space, le beat organique du Dr Space bat comme un cœur, un gros cœur de bœuf, on croit entendre des personnage du Satyricon de Fellini dans ce délire.

    Singé : Cazengler, Weaver de terre

    Wicked Lady. The Axeman Cometh. Guerssen 2012

    Wicked Lady. Psychotic Overkill. Guerssen 2012

    Mind Doctors. On The Treshold Of Reality. Kissing Spell 

    Doctors Of Space. First Treatment. Space Rock Productions 2020  

    Doctors Of Space. The Covid Sessions. Doctors Of Space 2021    

    Doctors Of Space. The Astral Sessions Vol 2. The Spacious Void Of Mind. Doctors Of Space 2022

     

    *

    What is it, ce couple préhistorique marchant main dans la main, tiens les rôles sexuels sont déjà partagés, l’homme tient d’une main une massue de chasseur et de l’autre sa compagne future reproductrice se contente d’être belle, je ne voudrais pas que l’on m’accuse d’indélicatesse, mais elle ne possède pas… disons une poitrine opulente, d’ailleurs ne serait-ce pas un jeune garçon. J’avoue que question homosexualité préhistoriale je n’y connais pas grand-chose. Regardons la chose de plus près. Remarquons que le titre du CD est d’origine grecque, Philia, que vous pouvez traduire par ‘’amitié’’. Toujours un peu ambigüe l’amitié chez les grecs, à part que les grecs antiques portaient la chlamyde et n’étaient pas vêtus de fourrures d’animaux sauvages. Sauf Héraclès qui promenait fièrement sur son dos la peau du lion de Némée sur son dos.

        ,euchridian, grave speaker, situs magus, nicolas unghemut,

    Vous ouvrez la pochette et les notes vous aident à comprendre : reproduction d’une gouache de James Tissot (1836 – 1902 ) intitulée : Caïn menant son frère Abel à la mort… Très intéressant, les fans de metal se revendiquent plus facilement de la descendance forgeronne de Tubal Caïn que de la race bêlante d’Abel, notre devoir de kroch-niqueurs nous enjoint de nous pencher sérieusement sur le problème.

    PHILIA

    EUCHRIDIAN

    ( Tattermalion Records / Septembre 2023 )

    Aucune information particulière sur ce groupe si ce n’est qu’ils viennent d’Ecosse.

    Matt Davies : vocals, lyrics, riffs, arrangements / Guillaume Martin : guitar, bass. / Mika Kallio : drums.

    Donc la couve, nous ne nous y attarderons que pour remarquer que James Tissot fut élève du lycée de Vannes en même temps que Villiers de l’Isle Adam et ami de Whistler et de Manet tous trois très proches de Mallarmé. Il fut un peintre connu qui sut rester dans les canons de la modernité sans tomber dans des outrances. Le lecteur pourra comparer Le déjeuner sur l’herbe (1863) de Manet avec sa Partie Carrée ( 1870 ), titre des plus borderlines, et comprendre ainsi pourquoi il refusa d’exposer avec les impressionnistes. Suite à une crise religieuse, à partir de 1888, il se consacra exclusivement à des sujets bibliques. Ce n’est pas un hasard si ce portrait d’Abel et Caïn est assez équivoque. Ses portraits de jeunes dames excessivement huppées et vêtues n’attendent que l’œil oblique du spectateur qui les déshabillera. Est-ce significatif si le premier titre de l’EP se nomme ‘’douceur’’ pour évoquer le clair côté de la force.

        ,euchridian, grave speaker, situs magus, nicolas unghemut,

    Pour le versant obscur de ladite force du désir, le dos du CD présente une gravure de Frederic Leighton (1830 - 1896), intitulée Caïn et Abel, le regard est attiré par Caïn cachant sa face contre un rocher, ployant sous le poids du remord, à moins que ce ne soit celui du regret quand l’on porte les yeux sur le corps nu d’Abel comme une amante prête à s’offrir. Leighton est classé parmi les préraphaélites, génération qui rendit l’ambiguïté d’autant plus explicite qu’elle était d’autant plus ambigüe… C’est aussi un tableau de Leighton que Telesterion a choisi pour illustrer la pochette de son dernier CD chroniqué dans notre livraison 617 de la semaine dernière.

    Sweetness : un riff que vous me permettrez de qualifier de marécageux sur lequel la batterie s’en vient faire de grands splashes, en eaux troubles, le rythme est lent et la voix gutturale, imaginez vos gargouillis alors que vous injuriez et maudissez l’ennemi en train de vous étrangler, atrocement beau, la beauté de l’horreur indicible, les lyrics sont à la hauteur, non il n’y a ni colère, ni rages exprimées, aucune brutalité, la guitare chante au loin, car c’est bien un chant point d’amour mais de désir, la mère a perdu un de ses deux fils, mais il ne s’agit pas d’Eve mais d’Ashera cette ancienne déesse, qui fut la prime déesse, celle dont on ne sut quoi faire lorsque les tribus guerrières et conquérantes voulurent un dieu mâle à leur ressemblance, Yahweh puisque vous voulez connaître son nom, alors on donna Ashera comme épouse à Yahweh… Caïn n’a pas été jaloux d’Abel, il le désira autant que Yahweh désirait Ashera, toutefois l’exemple de Yawheh indiquait l’individu femelle comme réceptacle du désir mâle, pourtant le charme charnel d’Abel si gracile… Cette version de la légende caïnique n’est ni très rabbinique ni très catholique je l’admets, elle s’est perpétuée toutefois jusqu’à aujourd’hui par divers canaux ( par exemple La Cèbe de Léonard de Vinci ), sous une autre forme, ce n’est pas l’idylle de Dieu avec Ashéra mais celle du Christ avec Marie-Madeleine, légende dans laquelle on se plaira à entrevoir  un avatar religieux de la montée du féminisme actuel. The rule of three : avis aux amateurs, nous sommes en plein du côté obscur de la force. Un guitare impitoyable tamponne le bourdon d’un riff dans vos oreilles, vous détesterez ces écrasements de batterie qui passent sur vous tel le rouleau compresseur sur le dos du crapaud, quant à la voix c’est celle de la conscience qui interroge Javert dans Les Misérables, sûr qu’elle vous pousse au suicide, avant de commettre cet acte fatidique que vous ne regretterez pas car il sera trop tard, examinons la situation sereinement, si cette implacabilité musicale vous laisse la possibilité de réfléchir. De prime abord c’est très simple : pourriez-vous appeler amitié le sentiment que vous éprouvez si subrepticement vous poussez dans le dos ce beautifull friend qui s’écrase la tête la première trente mètres plus bas sur le rocher. Pendant que vous vous interrogez les musicos essaient de transcrire le travail émotionnel de vos méninges qui s’escriment à répondre à cette question simple. Musicalement, vous adorerez, c’est d’une violence inouïe, parfois vous avez une césure, ce genre de faux-plat que les cyclistes détestent parce que la côte innocente leur coupe les mollets, la basse continue son train-train insidieux et la batterie vous abreuve de triolets rythmiques déconcertants, peut-être pour que votre esprit s’intéresse à cette fameuse règle de trois qu’il faut ou qu’il ne faut pas enfreindre. Un dernier hurlement de quelqu’un qui s’écrase sur un rocher. Ouf c’est fini. Oui mais qui vient de tomber ? Pas le copain que vous avez proprement occis en l’envoyant voir ailleurs si vous y étiez, pas vous-même puisque vous êtes vivant. Quelle est cette troisième personne ? La règle de trois peut-elle mathématiquement se déchiffrer comme une équation dont il faut extraire l’inconnue. Bien sûr j’ai la réponse : elle est écrite en toutes lettres dans les quatre premiers vers du premier morceau : In the moonlight / She wraps around me / And you become me / A trinity of insanity /. Le troisième membre de la trinité serait-il le désir qui joint (ou ne joint pas) un être à un autre être. A deux serions-nous toujours trois ? Et si le désir n’est pas là, où est-il ? Dans quel carrefour hécatien se niche-t-il ?

             Si vous aimez le doom, ce CD qui ne ressemble à aucun autre est pour vous.

    Damie Chad.

    Le nom Euchridian qui si l’on en croit les racines grecques signifierait ‘’ heureuse brisure mentale’’ est d’après nous forgé à partir d’Euckrid nom du héros d’un conte de Nick Cave’And the Ass saw the Angel’’ paru en 2012.

    *

    Ils ne veulent ressembler à personne. Ils ne donnent même pas leurs noms, tout ce que nous savons c’est qu’ils se réclament du Massachusett.

    GRAVE SPEAKER

    (Piste Numérique / BC / YT / 13 - 10 – 2023)

    Un petit indice au bas de la pochette, ce chiffre 17, encore un truc pour avertir les parents américains que leur progéniture court de graves ( c’est le cas de le dire ) dangers (sans parler des dommages collatéraux) s’ils écoutaient par hasard cet opus. Le plus marrant ce sont les quatre notifications en rouge dans le carré blanc : Satanic Worship (culte satanique), Gory imagery, Fantaisy Violences et le plus étonnant Face Melting Riffs, on est donc loin du saint riff rédempteur de nos french Barabbas !  Bénédiction de ce côté-ci de l’Atlantique malédiction sur l’autre rive. Heureusement dessous il est rappelé que cet objet maléfique est destiné à to be play louded, ainsi quand les parents l’écouteront les gamins de moins de dix-sept ans pourront aussi l’entendre malgré la porte fermée à clef.

        ,euchridian, grave speaker, situs magus, nicolas unghemut,

    Pochette sataniste, je veux bien, mais on a vu mieux pour exprimer le pire, monochrome rouge, de loin on pense plutôt à un groupe qui se revendiquerait de la Révolution russe ! Quand on ajuste ses lunettes on reconnaît dans la figurine noire la silhouette d’un chevalier du Temple ce n’est que lorsque l’on pose son nez juste au-dessus mode hélicoptère en vol stationnaire que l’on reconnaît sous le capuchon noir… la Mort. Auraient-ils lu la dernière aventure des Services Secrets du Rock’n’roll, fidèlement rapportés dans nos colonnes d’après le journal intime de l’Agent Chad ?

    Blood of old : quelques notes lourdes comme des gouttes de plomb fondu que l’on vous verserait dans la gorge, de surcroît la basse coupable de ce vil méfait se permet de swinguer comme si elle était en train de jouer dans le quartet de Charlie Parker, les cymbales vous font entendre ces désagréables cisaillements infinis, ce cliquètements de monnaie de singe, dont elles sont coutumières et la loco-doom se met en marche, sans se presser, elle traîne derrière elle un lourd convoi, attention  son shuffle au ralenti n’arrêtera pas de tout le disque, c’est la donnée de base, une guitare essaie de pousser quelques coups de sifflets stridents pour se faire remarquer, mais ils ne parviennent pas à recouvrir le roulement funèbre de ce convoi mortuaire. J’allais oublier le principal, ces lourdes tentures de voix qui s’élèvent  de temps en temps, des espèces de menaces adjugées sans préavis, ce qui n’est pas fair-play puisque nous sommes les premiers concernés en tant qu’espèce humaine destinée à être éradiquées, après quoi les guerriers qui nous auront occis et leur chef s’endormiront pour mille ans. Earth of mud : on croyait être tranquille pour mille ans, mais non le train cauchemardesques reprend son trajet, la voix lointaine s’élève sur les premières mesures, de quoi refroidir votre sang dans vos veines, elle assène ses dix-huit vérités à la queue-leu-leu sans se presser, ponctuées de coups de batterie mélodramatiques, c’est Lui qui parle, qui est-il au juste, cela importe peu, au début vous vous retrouvez dans une situation que content les Eddas vikings, celle du combat de la fin du monde, soyons fataliste, le pire n’est-il pas toujours certain, mais une maudite guitare claironne bien fort les points sur les i, vous ne vous en tirerez pas à si bon compte, quand le drame sera terminé, ça recommencera ad vitam, enfin ad mortem, aeternam, car tous les mille ans il faudra remettre le couvert. Non la terre n’est pas un tas de boue comme le titre l’énonce si poétiquement. Juste un tas de merde. The bard’s theme :  comment font-ils pour augmenter ce sentiment de frustration qui monte en nous au fur et à mesure que l’intensité du riff augmente, très simple ils augmentent la dose, la guitare s’en vient faire son numéro en haut du trapèze et le speaker nous raconte une belle histoire. Un véritable film médiéval avec des scènes chocs, la guitare imite les gémissements de la Reine du château qui copule avec Lui l’Immortel, elle a trahi le Roi, mais qu’auriez-vous fait à sa place. Tirez-en la bonne leçon, un jour vous mourrez, que vous le vouliez ou non. C’est votre destin, ne vous préoccupez pas de Lui, l’Immortel survivra. C’est son destin.  Grave speaker : Il se tait, Il ne parle plus, le silence n’est-il pas la parole la plus criminelle, il est gentil durant son absence la musique se fait douce, elle vous berce, la loco-doom glisse sur les rails du rêve, les vôtres, quand le Maître ne parle plus vous imaginez l’impossible, au loin Il se gargarise sa voix imite les Choeurs antiques, celles des drames les plus noirs, puis plus rien, la solitude est-elle la meilleure des compagnes, vous êtes un chien perdu sans collier, mais au loin les échos de la vois du Maître retentissent, vos tourments s’apaisent, vous avez retrouvé votre chemin il est pavé de vos meilleures intentions, la voix doucereuse caresse votre échine. Earthbound : pourquoi ce doom funèbre laisse-t-il échapper comme une plainte narquoise, est-ce le moment de la grande explication, non pas avec vous, mais avec celui tout en haut qui L’a précipité dans la chute, le riff se déplie tel un grand serpent qui lève la tête et monte sans arrêt vers les hauteurs du ciel, il est l’heure de mourir, non pas pour vous, pauvres humains mais pour l’autre Lui qui se sent inaccessible cadenassé dans sa forteresse imprenable. Il l’appelle, Il Le défie. Make me crawl : un bourdonnement allègre, pour une fois la vitesse augmente sensiblement, la basse ravageuse entonne le halali, la batterie devient butoir qui cogne sur les portes du Paradis, les hordes démoniaques entonnent le chant de guerre, tu veux me faire ramper, tu vas voir ce que tu vas voir, la guitare s’abat et fend les heaumes des cohortes célestes, elle entonne le clairon celui qui mène à la victoire pendant que l’on patauge dans des flots de sang angélique. Le portail vole en éclats.

             Ce n’est pas un CD à écouter mais un film à grands spectacle à regarder. Le Grave Speaker n’est pas fou, il interrompt l’action au moment décisif. Que va-t-il se passer ? Qui remportera la victoire ? Le principe du Mal ou le principe du Bien ? Ce qui est sûr c’est que Grave Speaker sortira la deuxième pellicule l’on se précipitera pour voir l’Episode 2. Comme cela au lieu de répondre ‘’c’est vachement bien’’ à ceux qui nous demanderont si ça vaut le coup d’aller le voir, tous en chœur on répondra : ‘’ C’est vachement mal !’’ et l’on ajoutera : ‘’ D’ailleurs c’est interdit au moins de soixante-dix-sept ans !’’.

    Damie Chad.

     

    *

    Un peu de rangement n’a jamais fait de mal à personne ( c’est vous qui le dites ), coincé entre deux tomes du Littré, un CD égaré-là je ne sais comment,  un sampler de la revue Metallian, des années que je ne l’achète plus, c’est vieux, confirmation immédiate au dos de la pochette, CD offert avec le N° 72 de Metallian Magazine, en 2012, aucun souvenir de l’avoir écouté, je scrute la liste des seize titres, je dois être d’humeur chauvine, ou alors c’est le flair du rocker,  je cherche les groupes français qui proposent des titres en français, n’y en a qu’un, le dernier de la liste Situs Magus, oui je sais c’est du latin, mais le titre de l’album est en français Le Grand Ouvre. Je suis certain que c’est un opus alchimique, première fois que je rencontre l’expression Grand Ouvre pour Grand Oeuvre, je trouve cette notion d’ouverture associée à l’alchimie profondément intéressante. Après vérification juste une erreur typographique, il faut lire :

    LE GRAND ŒUVRE

    SITUS MAGUS

    (Avant-Garde / Septembre 2012)

    J’ai retrouvé leurs traces. Mais ne serait-ce pas un individu solitaire. Facilement. Deux articles élogieux sur les webzines Trashocore et La Horde Noire parus à l’époque de la sortie. L’est sorti en CD mais aussi sous forme d’une metalbox tirée à 75 exemplaires. Divers sites payants ou gratuits vous proposent d’écouter l’opus. Preuve que ses géniteurs tiennent à ce que le contenu ne soit pas perdu. Ce n’est pas une question de gloriole personnelle, les noms des musiciens ne sont pas notifiés, mais le désir que la ‘’chose’’ ne se perde pas. Preuve qu’ils y accordent non pas une certaine importance mais une importance certaine. Démarche typiquement alchimique. Ceux qui chercheront trouveront. Quant au nom du groupe, je traduirai ‘’ Situs’’  non pas littéralement, mais par ‘’accompli’’. Le mage accompli car il a réalisé l’œuvre au rouge.

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    La couve a de quoi dérouter. De prime abord, un petit côté capharnaüm, en bas l’on discerne tout l’attirail nécessaire à l’alchimiste, un traité secret, l’athanor, les cornues, une tête de mort surmontée d’un corbeau, au-dessus une représentation du sphinx les yeux levés vers les cieux, semble tenir entre ses mains un homonculus. Ensemble bien mystérieux pour les néophytes en alchimie…

    J’entends avant même qu’ils n’aient prononcé le moindre mot des lecteurs s’écrier, moi je ne crois pas à l’alchimie. Moi je crois au Père Noël. Parce que je sais qu’il n’existe pas. C’est en ce sens que vous pourriez dire que vous croyez en Dieu. Il ne s’agit pas de croire ou de ne pas croire en Dieu ou en l’alchimie. Mais de penser Dieu ou l’alchimie. Penser Dieu n’est-ce pas créer au-dedans de soi un petit homonculus. Penser l’alchimie est déjà plus difficile, car l’œuvre alchimique est ardue. Les modernes, disons les (bo)bodernes aiment à penser l’alchimie comme une spiritualité. Un peu comme le zen. L’alchimie est avant tout une pratique. La chose qui s’y apparenterait le plus serait l’équitation. Parce que malgré votre adresse tout dépend du cheval. Il est des chevaux particulièrement retors. Surtout ceux qui parlent la langue des oiseaux. Et toc. Enock.

    Ouverture : sonorités étranges venus d’ailleurs, de l’intérieur de soi, bruitages tubulures, vagues phoniques intumescentes, viennent-elles vers vous ou vous emmènent-elles ailleurs, juste les premiers pas décisifs, sommes-nous sur le sentier désagrégatif de toutes les choses du monde ou sur la sente obscure de l’unité qui se confond avec le chemin du serpent qui y pourvoie. Œuvre au noir :  à peine avez-vous entrepris le premier pas que le monde se décompose, vous êtes entré dans le monde de la mort, de la mortification du terreau initial, pour ce faire la première opération consiste à défaire, de se défaire de soi-même et d’entrer dans la stérilité du monde, musique en tant que déambulation, étape après étape, coupées par des instants de repos et de contentement de l’œuvre désaccomplie, la voix gutturale de la mort chuchote à votre oreille, c’est vous qui êtes en train d’agonir, vous tenez la barre de votre désintégration, ne pas oublier que celui qui s’enfonce dans la mort est le bourreau qui décapitera le corbeau des illusions abandonnées, une lente glissade vers quelque chose qui se transforme en étron de néant, en êtron de rien, toute défaite est une victoire, les cloches sonnent, les mêmes qu’au début, vous avez composté le lieu en un tas résiduel, mais le temps subsiste, car il y a un temps pour tout. Œuvre au blanc : une continuité avec ce qui précède car si le tout peut être considéré comme une unité indivisible, le pareil devient le même, jusqu’à lors nous avions affaire à un étrange ballet de sonorités argileuses surgies de nulle part, voici  une rassurance, c’est bien un groupe de rock qui joue, fausse assurance qui ne dure pas, la monstruosité se réveille, jamais le background n’a été si compatible avec le jeu d’un groupe de black metal, la pâte monte, elle gonfle, il semble qu’elle va éclater, mais non le cataplasme  retombe comme un soufflet raté, est-cela l’aube du monde, cette course éperdue vers une innocence révolue, emballement musical, estompée par des pas bassiques, reprises du cheminement dans l’extérieur de soi, s’il y a une unité c’est celle qui coordonne le moi avec le non-moi, l’être avec le non-être, cris déchirés, l’on assiste au couronnement de la vierge, à son dévoilement, glissement, crissement de tulle, la blancheur point, elle voit le jour, elle s’identifie à lui, comme il devient elle, un tout indiscernable qui monte en éblouissance, l’on n’a jamais été aussi proche du but que l’on n’atteint jamais car la blancheur opalescente du lait n’est pas le lait. Contemplation. Le regard n’est pas la chose contemplée. Œuvre au jaune : stade intermédiaire de l’accomplissement. L’aurore du jour écarte ses doigts  de rose jaune, la monstruosité phonique est en accord avec l’horreur indicible de la voie de l’accomplissement, le chemin tourne sur lui-même, il pleut une espèce de douce coloration incarnadine qui s’étend au monde entier de l’animalcule végétatif en formation, tout se précipite jusqu’ à prendre la coloration du sang des règles. Etourdissement triomphal. Jusqu’ à cet écroulement rampant. Œuvre au rouge : victoire de la rubification, L’œuvre n’est pas seulement, elle est réalisée. Tunnel incompréhensif de décompression. Toute la puissance du monde coagulée en l’extraordinaire pouvoir d’être hors des griffes du temps et de l’éternité du lieu de toute présence. Ce n’est pas un cadeau, mais un fardeau, pour un peu le chant deviendrait compréhensible, moment d’égarement de la folie qui saisit la sagesse et copule arbitrairement avec elle car le tout se confond avec elle, la démesure de l’esprit déploie ses ailes de phénix sur le monde. Arrêt brutal, la musique revient à ses débuts, tout n’est-il pas compressé. Quelque chose a-t-il vraiment changé. Vous avez franchi un palier qui ne mène à rien puisqu’il mène à tout. N’êtes-vous pas Prométhée attaché à son rocher avec cette faculté inouïe de se détacher quand il veut, pour se retrouver face à l’immense rocher rouge de sa volonté, qu’il suffit de réduire en poudre pour enfin comprendre que lorsque la totalité du monde s’incarne en un seul individu, celui-ci n’est pas encore sorti de lui-même. Débâcle sonore déculminatrice. Barrissements. Retour à l’initialité de toute infinitude.

             L’œuvre est magistrale. En est-elle pour autant grande ? En le sens que l’accomplissement d’une chose conduit autant à son début qu’à sa fin. Il semble que Situs Magus nous offre une vision très pessimiste de l’accomplissement alchimique. Non pas parce qu’elle risque de déboucher mais parce que tout accomplissement est essentiellement un échec.

             Victor Hugo n’amène-t-il pas Pégase au vert ?

    Damie Chad.

     

    *

    Un truc que je n’avais jamais remarqué, ça m’a sauté aux yeux avant même  la totalité de la couve du bouquin, une pub à même la première de couverture pour un autre livre : en l’occurrence Le roman des lieux et des destins tragiques, présenté par Les Editions du Rocher et Vladimir Fédérowski, j’étais un peu étonné parce que je ne voyais pas le rapport entre Fédérowski et la photo des Who au bas de laquelle la banderole réclamique attirait le regard, par contre le nom de Nicolas Ungemuth, je connaissais, de l’équipe de Rock ‘n’Folk, en plus les grosses lettres ROCK déclenche chez moi un réflexe de pavlov-dog. Donc j’ai pris.

     

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    LE ROMAN DU ROCK

    NICOLAS UNGEMUTH

    ( Editions du Rocher / 2012)

             L’apparition d’Ungemuth dans Rock’n’Folk fut assez folklorique. L’avait un tic, voire un toc, commençait toujours par démolir à la Grosse Bertha un de ces disques devant lequel le lecteur moyen de la revue s’inclinait à plusieurs reprises par jour chaque fois qu’il passait devant les rayonnages de sa collection de vinyles. Ne respectait rien, ni personne. En outre pour mettre le doigt sur les immenses lacunes de votre savoir rock il mettait l’opus qu’il honnissait en parallèle avec un album inconnu qu’il portait aux nues, il en hennissait de plaisir. Une vieille technique empruntée aux surréalistes, ne lisez pas ceci, lisez cela. Les premières fois c’était marrant, ulcérant pour les soupes-au-lait, mais on s’habitue à tout, et puis il ne disait pas toujours que des insanités Ungemuth.

             Le roman du rock, pas mal comme titre ai-je pensé, en fait c’est une collection dirigée par Vladimir Fédérowski (idée vraisemblablement pompée sur la collection de chez Laffont, Le dictionnaire amoureux de…)  ainsi la plupart des titres débutent par ces mots, exemple pris au hasard : Le roman du Mexique. Paru en 2012, manque de chance, il manque les deux dernières décennies, nous lui pardonnons, à l’impossible nul n’est tenu, par contre, beaucoup plus choquant à mon goût, impasse totale sur les premières années, rien sur le country blues, rien sur le rhythm’n’blues, et crime indicible, rien sur les pionniers.

             C’est un malin Ungemuth, débute par Elvis. L’a pressenti la critique. Certes c’est un pionnier, le meilleur de tous. Ça se discute. Le pire aussi. C’est ce côté qui intéresse avant tout notre Nicolas. L’est 0K pour Sun, le tout début chez RCA, ensuite il s’enthousiasme pour les enregistrements effectués à Memphis sous la houlette de Chips Moman, il applaudit le NBC Show. Il étrille le Colonel et voue aux gémonies les films qu’il fait enregistrer à son poulain. Qui ne serait pas d’accord avec lui. L’ajoute même que de-ci de-là, si l’on ne chipote pas trop, l’on décèlera quelques perles cachées. Après c’est la démolition en règle.

             Après Elvis c’est au tour de Dylan de passer à la moulinette. De 1962 à 1964, Bob is perfect, de Freewheelin’ à Blonde on blonde, vous ne trouverez jamais rien de supérieur chez Dylan et peut-être même chez les autres. Le mec ne révolutionne pas le rock, il lui fait atteindre une dimension, lui fournit tout le background culturel qui lui manquait jusqu’à lors. Ensuite Dylan se contente d’être un chanteur comme tous les autres, quelques bons albums, quelques mauvais surtout ! Une différence entre Elvis et Bobby. L’un a subi, l’autre a choisi. Une victime pathétique et un malin qui n’en fait qu’à sa tête. L’un coincé dans son statut de superstar, l’autre en profitant.

             L’on passe aux Stones, pas très bons au début, la meilleure période c’est entre Aftermath et Exile on main Street pour les albums, sans faire d’impasse sur quelques singles dévastateurs, z’ont leur botte secrète qui pendant un temps les tire de tous les errements, la formule Stone qui hélas s’use si l’on s’en sert trop souvent sans imagination, après 72 la veine se tarit, l’inspiration géniale s’assèche, qu’importe pierres qui roulent sur leur lancée amassent de la mousse ce qui permet de remplir les coffres-forts…  

             Voici les Who, les préférés de notre auteur, de 1964 à 1969 ils sont géniaux, toujours un train d’avance sur les autres, mais ce petit jeu est dangereux. Vous pousse à la surenchère. Nicolas estime que Tommy est pompier, Who’s next infantile, Quadrephonia un œuf avarié qui tombe à plat, le pire, la faute morale ne pas avoir arrêté le groupe à la mort de Keith Moon…

             Plus de vingt pages sur les Kinks, leur reconnaît de grandes qualités, dans les deux sens si j’ose dire, un côté dur, un côté subtil. Entre 1963 et 1970 c’est le summum, après ils n’existent plus. Niveau qualité sonore, cela s’entend. Vous commencez par comprendre la méthode Ungemouth, les Romains partageaient l’année en jours fastes, et en jours néfastes. Nicolas n’emploie pas la même période temporelle, les groupes ou les chanteurs sont bons trois, quatre, cinq, six ans, après l’inspiration n’est plus au rendez-vous, c’est la déche, la misère noire. Tenez prenons deux exemples : les Beatles, des chansonnettes, des fariboles pour midinettes, à leurs débuts. Ensuite l’extase : Rubber Soul et Revolver, deux chefs-d’œuvre absolus, après quoi l’on passe du petit n’importe quoi au grand n’importe quoi.  Je sens qu’il y a des fans qui renâclent.

             Pauvres fans, ils sont la preuve par neuf de la méthode Ungemuth, ne faut pas s’en prendre uniquement aux artistes, ils ont quelques excuses, la fatigue, les maisons de disque qui pressent le citron tant qu’il est bon, l’argent, la belle vie, les modes qui changent… nous l’admettons, mais Ungemuth dit chut : c’est cinquante-cinquante, les idoles ne sont pas les seules responsables, si elles sont incapables de se reprendre c’est de la faute des fans qui n’ont plus de jugeote, qui se précipitent sur les mauvaises galettes, qui en redemandent, ne se découragent qu’après plusieurs années de mauvais traitements, sont prêts à gober des œufs d’autruche coquille comprise.

             C’est toujours bien de se moquer des autres. Tenez pour le deuxième exemple, il est double, à savoir Phil Spector et Brian Wilson. Vous frétillez, vous connaissez, des idées toute fraîches, des arguments se pressent dans votre cervelet, notre Cat Zengler ne nous a-t-il pas régalés tout dernièrement de quelques chroniques consacrées à ces deux zigotos. Oui leurs débuts sont éblouissants et leurs fins des plus pathétiques. Je ne reviens pas sur leurs parcours. Simplement j’attire votre attention sur les différences de méthode, l’Ungemuthienne et la Cat zenglerienne. La première est sans appel. Elle sépare le bon grain de l’ivraie, elle tranche avec la rapidité de la guillotine. Clair et net, sans bavure. Le Cat ne se gêne pas pour affirmer que tel 33 est à côté de la plaque, et confirmer que le suivant n'est guère meilleur, mais l’est pas comme l’entomologiste qui dissèque un insecte entre deux plaquettes de verre dans son laboratoire aux murs blancs, le Zengler l’observe les bestioles dans leurs milieux naturels, il les aime, non il ne les demande pas en mariage, mais il éprouve de la sympathie, il suit leurs pérégrinations, il analyse les obstacles qu’elles rencontrent, dès qu’il trouve un témoignage en faveur ou en défaveur il le mentionne, farfouille dans les livres, il croise les contradictions, puis il passe en revue l’ensemble des enregistrements, il en découvre des nouveaux, des inédits, avec lui un dossier n’est jamais définitivement clos… L’a un gros défaut notre Cat Zengler, l’est définitivement du côté du rock’n’roll.

             Bien sûr il a tout comme Ungemuth écrit sur Lou Reed, Iggy et Bowie, mais ne s’intéresse pas qu’aux gros calibres, va farfouiller du côté des seconds (et même des troisièmes) couteaux, des inconnus, des derniers rangs, des oubliés, bref pas uniquement des stars.

             Ce qui est étonnant c’est qu’Ungemuth déclare que si le rock’n’roll n’est plus ce qu’il a été c’est parce qu’il ne produit plus de stars, de pointures égales à toutes celles que nous venons de passer en revue. Les projecteurs médiatiques ne se tournent plus volontiers vers les rockers, le public se détourne du rock vers d’autres musiques, n’empêche que dans Kr’tnt ! chaque semaine l’on peut découvrir les grognards tombés au champ d’honneur des décennies précédentes, mais aussi des figures ou des groupes qui explorent d’autres voies, z’ont leurs cohortes pas très nombreuses de passionnés qui les suivent ou les encouragent, ce ne sont pas des stars planétaires, ils creusent toutefois leur sillon avec ténacité et conviction.

             Ne restent plus que 80 pages pour explorer Heavy Metal, Progressive, Punk, Post Punk, l’Indie américain, la Pop anglaise, pas assez de place pour tout le monde, Ungemuth ne s’attarde pas, il condamne sans réserve, ceux qui arrivent trop tôt, ceux qui suivent trop tard, de toutes les manières, aucun n’aura ni l’aura ni le génie des grands ancêtres qu’il a méthodiquement saucissonnés dans les deux premiers tiers du livre.

             Finit en beauté, huit pages pour cinquante ans de rock français. Expéditif. Parfois il vaut mieux se taire.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 617 : KR'TNT 617 : LAWRENCE / BLOOD RED SHOES / LEON RUSSELL / GREG DULLI / GARLAND GREEN / C' KOI Z' BORDEL / BURNING SISTER / RED CLOUD / TELESTERION

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 617

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    26 / 10 / 2023

      

    LAWRENCE / BLOOD RED SHOES

    LEON RUSSELL / GREG DULLI / GARLAND GREEN

    C’KOI Z’ BORDEL / BURNING SISTER

    RED CLOUD / TELESTERION

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 617

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Lawrence d’Arabie

     - Part Two

     

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             Jon Dale nous dit de Felt : «One of the most mysterious and idiosyncratic indie groups of the 1980s.» Et il ajoute que ce phénomène est dû à Lawrence, lead singer et arch-conceptualist. Son truc est de donner aux fans ce qu’ils attendent et ce qu’ils n’attendraient jamais. Dale brosse ensuite le portait d’un Lawrence obsédé par la propreté, dans son appartement de Birmingham, et sa façon de gérer le quotidien grâce à a micro-industry of books. Point de départ de tout ça ? Lawrence vit T. Rex à la télé et trouva sa vocation. Et comme beaucoup de groupes de cette génération, Felt naquit de deux choses : l’éthique DIY du punk-rock et ce que Dale appelle the tedium of living in a backwater, c’est-à-dire l’ennui provincial. Et troisième élément : Maurice Deebank.

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             Si on écoute les premiers albums de Felt, ce n’est pas pour Lawrence d’Arabie, oh no no no, c’est pour Maurice Deebank. Paru en 1982, Crumbling The Antiseptic Beauty est un album de Momo Deebank, et ça saute aux yeux dès «Evergreen Dazed». Ce guitariste joue avec une fluidité exceptionnelle - Those guitar lines just kept on keeping on - Son son frappe l’imagination. En engageant un tel prodige de l’échappée belle, Lawrence d’Arabie avait tout bon. Momo crée un monde à lui tout seul, c’est autre chose que de fédérer les tribus de bédouins. Momo joue du pur crystal clear et il se montre en plus inventif. On reste dans les climats très clairs avec «Fortune». Deux guitares voyagent dans l’azur, plus aucune attache, rien qu’un son libre, Momo n’en finit plus de se fondre dans l’essence de l’éther. Mais au bout du troisième cut, forcément, la formule s’essouffle. On les sent moins déterminés à vaincre. Ils s’engluent dans l’essence de leur éther. Momo tente de redresser la barre en B avec «Cathedral», il sort un gros paquet d’arpèges d’acid-rock et encorbelle des contreforts des citadelles, il embobine ses bonnes gammes et les drape de plaids d’organdi et de somptueuses dégringolades de gammes. Ce groupe capte bien l’attention, grâce à un son intrigant et pur comme de l’eau de roche. Avec ce premier album, Lawrence ambitionnait de pondre the best English album ever. Et il ajoute : «I wanted my band to be something really special.»

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             Paru en 1984, The Splendour Of Fear est selon Dale a massive stride forward. C’est là qu’on trouve «The World Is As Soft As Lace», l’une des most beautiful songs de Felt. Lawrence et Momo y visent la paix étale, celle du lac. C’est d’une paisibilité sans fin. Momo est là et ça s’entend dès «Red Indians». Quelle présence ! On note aussi que Gary Ainge bat bien. Ce démon de Momo inscrit les arpèges de «The Optimist And The Poet» dans la durée. Son art relève d’une certaine forme d’éternité, celle du bonheur ineffable. En B, Lawrence d’Arabie se veut plus formel avec «The Stagnant Fool». Il cherche une petite veine à l’éplorée et frise le Bowie. Mais ça reste indéniablement indie dans l’esprit. Lawrence était tellement persuadé de la modernité de son son qu’il disait à Momo et aux autres : «The fans of this band haven’t been born yet.»

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             Avec The Strange Idols Pattern And Other Short Stories paru la même année, ils font encore un sacré bond en avant, car John Leckie produit l’album. Il nous pourlèche une belle pop anglaise des années quatre-vingt et on entend Momo broder sa dentelle translucide derrière le chant déterminé de Lawrence d’Arabie. Ah quelle équipe ! Momo ressort ses arpèges de cristal pour «Sempiternel Darkness» et ils embarquent tous les quatre «Spanish House» au beat déterministe. Lawrence d’Arabie va chercher la clarté de ton, soutenu par les intrépides arpeggios de Momo. Il y fait même ruisseler une véritable rivière de diamants. On sent qu’à l’époque, ces petits mecs savaient très bien ce qu’ils voulaient. On a là un cut spacieux, et aérien, totalement irréprochable. Et les petits interludes instro de Momo sont des havres de paix préraphaélite. On s’effare aussi de la belle santé d’un «Sunlight Balked The Golden Glow». Belle pop racée, solidement étayée par le plus efficace des bassmatics. Avec «Crucifix Heaven» qui se dresse en B, Momo charge la barque d’espagnolades et d’échos des temps anciens. Ce diable de Momo lagoyate comme un beau diable. Lawrence d’Arabie attaque son «Dismantled King Is Off The Throne» avec un gut extraordinaire. On le sent féru d’histoire. «Crystal Ball» est probablement le hit du disk. Lawrence d’Arabie y sonne un peu comme Tom Verlaine, il chevrote délicieusement et ce bel album s’achève avec «Whirlpool Vision Of Shame». La formule Felt tient bien la route : chant déterminé et background scintillant, dentelle de crystal clear et charpente à l’ancienne. Momo vieille bien au grain de la délicatesse et la bassmatic amène pas mal de viande.

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             Lawrence voulait Tom Verlaine pour produire Ignite The Seven Cannons And Set Sail For The Sun. Il obtint Robin Guthrie, des Cocteau Twins. Très bel album que cet Ignite. Et ce pour trois raisons, la première étant bien sûr «Primitive Painters», qui reste le grand hit de Felt devant l’éternel. C’est littéralement bardé de son. Lawrence d’Arabie chante ça avec une mâle assurance et une petite gonzesse vient mêler sa bave à la sienne. Ils se taillent une belle route dans l’apothéose et Momo cisèle des tournures pour le moins vertigineuses. Oui, c’est franchement de l’ordre du vertige, avec des relances démentes du grand Momo. Voilà ce qu’il faut bien appeler un hit séculaire. Andrew Male décrit ça comme un mariage entre Deebank’s glistening guitar, Duffy’s tranquil keyboards on some of Lawrence most melodically upbeat, cryptically-autobographical pop-songs, get lost in a chruchy echo and murk. L’autre phare dans la nuit s’appelle «Black Ship In The Harbor». Lawrence d’Arabie chante comme un décadent du XIXe siècle. On a là un cut joliment harmonique, accrocheur au possible, avec l’excellent Momo dans le paysage. Et on passe au coup de génie avec «Elegance Of An Only Dream», instro d’une élégance suprême. Ils sont mille fois plus élégants que le Monochrome Set. On note la fabuleuse finesse de l’intelligence mélodique. Rien qu’avec cet instro délié et détaché des contingences, ils créent la sensation. Et Momo n’en finit plus d’ajouter des couches. Oh bien sûr, les autres cuts valent aussi le détour, comme par exemple «My Darkest Light Will Shine», qui sonne comme de l’indie pop pas sûre d’elle, jouée au petit écho du temps, avec un Momo qui éclaire les lanternes. On l’entend aussi faire la fête foraine à lui tout seul dans «The Day The Rain Came Down». Il faut bien redire que on si écoute Felt, c’est d’abord pour Momo. Il lâche dans «Scarlet Servents» des cascades effarantes de notes libres et claires. Il tricote sa dentelle dans «Textile Ranch», sur un beau beat rebondi. Et voilà qu’ils se mettent à sonner comme le Monochrome Set avec «Caspian See». Même attaque de voix. Lawrence d’Arabie fait son Bid, même accent, même désinvolture, même beat serré. Pur Set. Quel étonnant mélange. Ils finissent cet album extrêmement riche avec «Southern State Tapestry», un nouvel instro de bistrot emmené au trot. Felt se distinguait des autres groupes de la Brit-pop par l’originalité de sa démarche.

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             Oui, c’est bien Martin Duffy qu’on voit sur la pochette de Forever Breathes The Lonely Word, paru sur Creation en 1986. On peut considérer cet album comme un classique de la pop anglaise et ce dès «Rain Of Crystal Spheres». Lawrence et Duffy sont tout simplement des experts en matière de beauté boréale - Seven brothers on their way to Avalon - Musicalité extrême ! C’est avec son côté dylanesque que Lawence va emporter la partie : «September Lady» et «Hours Of Darkness» basculent dans une ambiance sélective d’une grande ampleur. Lawrence vise le stellaire des choses de la vie et sa pop chargée d’orgue dylanesque éclate dans l’azur prométhéen. Il ramène toute l’insistance qui faisait la force du Dylan de l’âge d’or. Même chose pour «Hours Of Darkness», cette puissante pop d’Arabie - Got into something/ Dangerous & strange - Pop toxique et capiteuse - It’s your second nature/ Oh don’t fool around/ Till that’s gone/ A man is a boy is a child/ A woman’s son - Avec des retours dignes du Dylan d’antan. Tout est bien sur cet album, tiens, par exemple ce «Grey Streets», éclaté aux arpèges florentins de Marco Thomas. Cette pop fond comme beurre en broche avec tout le panache de la fusion moderniste. Exemplaire ! - Grey streets and streets of grey - Lawrence prend toujours le taureau pop par les cornes - Aw c’mon/ You say I looked kind - Et puis on voit qu’avec «All The People I Like Are Those That Are Dead», il aime bien ceux qui sont morts. Lawrence tartine sa pop avec un tour de poignet unique au monde, un petit côté gouape à casquette - The people I like are in the ground - Ce mec fait ce qu’il veut de l’Angleterre. S’il se proclamait empereur, personne ne s’y opposerait. Il chante avec une mâle assurance - It’s better to be lost than to be found - et il nous rassure en déclarant : «It’s better to be a man than to be a mouse.» On sent revenir le dylanex dans «Gather Up Your Wings And Fly». Tout est énormément écrit, sur cet album, tout sonne - Dowtnown London/ That’s not your scene - et même lors des constats d’échecs («A Wave Crashed On Rocks»), Duffy l’épaule superbement.

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             Paru aussi en 1986, Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death, ressort sous un autre titre : The Seventeenth Century. Lawrence D’Arabie dit s’être mordu les doigts d’avoir voulu faire le malin à l’époque avec un titre aussi hermétique que Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death. Personne n’en comprenait le sens. Deux choses concernant cet album : Momo brille par son absence et tous les cuts sont des instros. L’album n’avait donc aucune chance. Si on l’écoute aujourd’hui, c’est plus par commisération que par fanatisme. Bon d’accord, les instros se veulent frais et pimpants, mais ça reste des instros. Martin Duffy fait son apparition dans le groupe et il joue de l’orgue. Par charité, on dira que tout est délicieusement raffiné et paisible sur cet album. Ce diable de Lawrence d’Arabie y joue de la guitare diaphane. Il s’en sort avec tous les honneurs et va chercher l’océanique à sa façon.

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             L’année suivante paraît Poem Of The River, sous une pochette abstraite. De vagues silhouettes... Lawrence d’Arabie revient à ses chères obsessions dès «Silver Plane», et une diction à l’insistance dylanesque - And you’re/ Still/ Hanging/ Around - d’autant plus prépondérante que Duffy bombarde ça d’orgue Hammond - I didn’t know that you cared - Fantastique ! On reste dans le dylanex avec «Riding On The Equator». Tout y est : l’envolée, les montées de fièvre et l’insistance mélodique et littéraire à la fois. C’est là où Lawrence d’Arabie se rapproche de Dylan - And you always spent your life/ In some kind of prism/ I said those two stones/ Are the hardest to sell - Pur genius et Duffy pulse, Marco Thomas aussi, ils sonnent tous comme de beaux démons d’apparat. Ils n’en finissent plus de couler leur bronze de rêve. Avec Felt, on file au firmament de la belle pop anglaise, la plus parfaite du monde, même si la paternité de la chose revient à Dylan. Deux autres merveilles guettent l’imprudent voyageur, à commencer par «She Lives By The Castle». Lawrence d’Arabie pose bien ses arguments et la chaleur de son ton. Mais c’est Duffy qui crée la magie du son. Il joue tout simplement comme un virtuose, un enchanteur, et nous nappe ça d’orgue. Tiens et puis cet admirable rumble de pop felty qu’est «Stained Glass Windows In The Sky», monté sur un bassdrive extraordinairement sourd et profond signé Marco Thomas. Tous ces gens sont des surdoués, il ne faut donc pas s’étonner du résultat. On peut allez chez Felt les yeux fermés.

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             The Pictorial Jackson Review sort sur Creation en 1988. Pochette dépouille, aucune fantaisie. Martin Duffy et Gary Aing s’y livrent à des parties de piano jazz chabadabada. Lawrence d’Arabie ne fournit que les titres. Il laisse ses amis s’amuser. Un cut comme «On Weegee’s Sidewalk» constitue une belle base d’étude pour the Bongolian. Si on aime le piano jazz, c’est un régal. Martin Duffy joue comme un cake. Il ne se connaît pas de limites. Les gens qui croient avoir trouvé un album de pop se retrouvent le bec dans l’eau du lac. Martin Duffy revient à sa fascination pour Erik Satie dans «Seahorses On Broadway». Il joue des notes suspendues dans l’air, ce qui constitue pour l’oreille du lapin blanc une véritable bénédiction.

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             Étrange album que ce Train Above The City paru sur Creation la même année. Parti-pris de sobriété pour la pochette et Lawrence d’Arabie a l’idée de faire ce que personne n’a encore jamais fait en Angleterre : ne pas apparaître sur l’album de son groupe. Avec «Ivory Past», on sent poindre le grand songcraft. C’est du pur jus de Creation Sound des années 80, une bavette de belle petite pop lumineuse et vaguement décatie. «Until The Fools Get Wise» nous donne une idée du jour où les poules auront des dents. Tout sur cette A reste d’un niveau irréprochable. Un certain Marco Thomas joue en lead. Et puis Lawrence va faire son Dylan 65 avec «How Spook Got Her Man». Il chante au hoquet juvénile et Duffy nous nappe ça d’orgue. On retrouve des tendances dylanesques dans «Don’t Die On My Doorstep». On y sent aussi le grand méchant Lou - Don’t you cry-yh-yh-yh - et Duffy se fend d’un beau shuffle d’orgue anglais. Alors Duffy, justement : c’est lui qui se tape la B, mais d’une manière assez spectaculaire. Il attaque «Sending Lady Lord» au pianotis de round midnight. C’est même très Satie dans l’esprit. Lawrence d’Arabie nous fait là un joli cadeau : il nous laisse en compagnie du pianiste Duffy pour douze minutes d’une dérive boréale digne de Satie, et même de Debussy dans les moments d’exaltation, il crée de l’enchantement et de l’espace. Ça ne plaira pas aux amateurs de rock, mais les amateurs de grand air y trouveront leur compte. C’est de l’oxygène à l’état pur, une revanche du beau sur le laid, une aventure monumentale, un bel hommage à ce créateur d’espace que fut Erik Satie.

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             Paru en 1989, Me And A Monkey On The Moon est un album un peu plus difficile d’accès. Il faut se taper quelques cuts de pop gentillette des années quatre-vingt avant de tomber sur la viande, et quelle viande ! «New Day Dawning» est un fantastique exercice de style gratté à la cocotte de glam sourde. Et ça s’emballe au quatrième couplet - Don’t turn your back/ Today’s a moment that won’t last - et ça se termine sur un solo pour le moins pugnace. Puis Lawrence d’Arabie se met à sonner comme Nikki Sudden dans «Down An August Path». On a là un vrai balladif underground. C’est drôle, ils racontent tous leurs petites histoires, les chansons ne servent que de prétextes. Mais c’est littéralement bardé de feeling vocal. Ce mec vit ses songs, c’est un intrinsèque de la beautiful song. Il lègue à la postérité un balladif admirable et sensible. Lawrence d’Arabie va chercher la belle pop en permanence, on le constate une fois encore à l’écoute de «Never Let You Go». Si on veut comprendre le génie de Go-Kart Mozart, il faut entrer par le jardin magique de Felt. Pop inoffensive au premier abord, mais on y revient, comme attiré. Il nous surprend encore avec «She Deals In Crosses» et cette façon d’envoyer son hey sister/ What are you doing with yourself : pure magie pop. Ce hey sister crée de l’enchantement. Il termine cet album attachant avec «Get Out Of My Mirror», joué aux steel guitars de l’Americana britannique. Eh oui, Lawrence d’Arabie est capable de ce genre de prodige ! Une Americana qu’on retrouve aussi dans «Budgie Jacket». Impressionnant !

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             Dans le très bel interview qu’il accorde à Ian Shirley pour Record Collector, Lawrence d’Arabie rappelle que son premier disque fut le «Starman» de David Bowie et son premier concert, T. Rex au Birmingham Odeon. Il avait 13 ans. Quand il revient sur Felt - 10 albums in 10 years - il concède que oui, il était un peu directif - Every single thing on these 10 records was my idea. Everything down to the plectrums we used - Il voulait des médiators blancs, qui étaient à ses yeux plus modernes que les autres. L’obsession du détail est selon Shirley ce qui caractérise le mieux Lawrence d’Arabie. Mettre un terme à Felt fut relativement facile, Lawrence d’Arabie en avait marre - I was sick of it.

    Signé : Cazengler, le rance d’Arabie

    Felt. Crumbling The Antiseptic Beauty. Cherry Red 1982

    Felt. The Strange Idols Pattern And Other Short Stories. Cherry Red 1984

    Felt. The Splendour Of Fear. Cherry Red 1984 

    Felt. Ignite The Seven Cannons And Set Sail For The Sun. Cherry Red 1985

    Felt. Forever Breathes The Lonely Word. Creation Records 1986

    Felt. Let The Snakes Crinkle Their Heads To Death. Creation Records 1986

    Felt. Poem Of The River. Creation Records 1987

    Felt. Train Above The City. Creation Records 1988

    Felt. The Pictorial Jackson Review. Creation Records 1988

    Felt. Me And A Monkey On The Moon. ÉI 1989

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    Felt Reissues. Uncut #250 - March 2018

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    Felt Reissues. Mojo #292 - March 2018

    Ian Shirley : The RC Inrerview. Record Collector # 488 - January 2019

     

     

    Don’t step on my Blood Red Shoes

     

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             Ils sont deux, Laura-Mary Carter et Stephen Ansell. On les attendait de pied ferme. Concert maintes fois reporté, grâce à Pandemic.

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    La petite Carter est habillée en fille au pair, c’est-à-dire en petite robe en velours noir, avec un ruban de dentelle blanche dans sa coiffure de nunuche attardée. Pour accroître le malaise vestimentaire, elle porte des santiags noires. Elle va gratter majoritairement une Tele noire. Ansell est déguisé en Ansell, et va battre tout le beurre qu’il peut. Ah on peut dire qu’il en bat du beurre, en un heure. Il finira dans le Guinness book. Il va en plus assurer le trafic des interactions avec le public français bien dégourdi. La réputation des Shoes repose sur six albums, ils disposent donc d’un vaste choix de cuts. Normalement, c’est une bonne aubaine, pour un groupe, à condition que tous les albums soient bons, ce qui, ici, n’est pas vraiment le cas : les deux premiers sont excellents, fougueux comme des poneys apaches, et les deux derniers flirtent avec les synthés et frisent dangereusement la bonne vieille mormoille. Toujours pareil : on fait comme on peut, avec ses petits bras et ses petites jambes.

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             Bien évidemment, ils démarrent sur un «Elijah» tiré de Get Tragic, l’un des deux derniers albums. Ils font ce que font les groupes depuis l’aube des temps : la promo de leurs derniers disques. Ils tirent «Bangsar», et plus loin «Murder Me», de Ghosts On Tape, le petit dernier qui n’est pas fameux. Tous ces cuts ne laisseront aucun souvenir : ni riff, ni mélodie. On gardera le souvenir d’une certaine présence scénique. La petite Carter doit bien sentir qu’elle n’est pas les Pixies, même si elle s’efforce de sonner comme Kim Deal. C’est en puisant dans leur premier album, Box Of Secrets, qu’ils stabilisent un set titubant de faiblesse : très tôt dans le set arrive le wild stomp d’«It’s Getting Boring By The Sea», une sorte de cut Saint-Bernard sauveur d’espoirs, puis «This Is Not For You» et ses fabuleuses descentes au barbu.

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    Un peu plus loin, ils tapent un solide «Doesn’t Matter Much», et puis juste avant la fin, ça percute dans l’uppercut avec «I Wish I Was Someone Better» drivé au driving fast fuzz. Le meilleur cut du set est l’effarant «Red River» qu’on trouve uniquement sur le Water EP. Elle le joue sur une SG et fait du Sabbath pur, avec toute la rémona dont elle est capable. Et là, oui, tu dis oui. Tu imagines même tout un set monté sur le modèle de «Red River», avec la petite Carter sur sa SG. Fantastique ! Dommage que le reste ne soit pas du même niveau. Elle t’aura fait rêver le temps d’un cut. Mais quel cut ! Bon, ils bouclent leur set avec un «Morbid Fascination» tiré de Ghost et reviennent en rappel avec Ciel pour taper un cut qu’on ne connaît pas et c’est tant mieux. Dommage que la belle Michelle soit reléguée au rang d’arpète.

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             Si tu commences par écouter Get Tragic paru en 2019, tu vas au devant de gros ennuis, car tu vas perdre la pulpe des Blood Red Shoes. Get Tragic n’est pas un bon album. Trop pop de pute.

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    On perd ce qui faisait le charme des Shoes dix ans auparavant. Le fait qu’ils soient passés à la pop de pute est significatif : il s’agit de toute évidence d’une pression commerciale. Pour vendre des places de concert, il faut faire la pop de pute à la mode. On sent pourtant de bonnes intentions dans «Mexican Dress», le beat est bien binaire, mais l’habillage sonore est putassier. Ils ont perdu leur fil. Les machines ont remplacé les grattes. Ils se répandent dans l’horreur des drones. Les deux voix copulent dans l’ignominie. Les Shoes végètent dans le vieil underground des duos à synthés. Ils sont trop dans les machines. Ansell a pourtant l’air sincère. Mais les machines auront sa peau. Il ne fait pas le poids. Les cuts atroces se succèdent. Ils perdent leur dignité. Il faut attendre «Vertigo» pour retrouver espoir. Il déclenche enfin l’enfer sur la terre. Il drive son Vertigo au ramshakle des machines. Et il enchaîne avec «Elijah», un incroyable retour de manivelle. Il mélange le havoc flush avec des nappes de synthés, et la petite Carter ramène son sucre, c’est très particulier. Aw Elijah, elle amène sa petite poussée intestinale et ça explose comme un nuage atomique. Ansell profite de la déflagration pour injecter de la congestion cérébrale dans le son, et ils couronnent ça d’un refrain marmoréen.  

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             Dommage, vraiment dommage, car Box Of Secrets, le premier album des Shoes, était prometteur. Infiniment prometteur. Ils attaquent avec un «Doesn’t Matter Much» assez wild, gratté au big gaga de duo d’enfer. Tous les ingrédients sont alignés au garde à vous. Elle y va la coquine, elle se fourvoie encore dans la braguette de la pop avec «You Bring Me Down», elle est parfaitement à l’aise, très criarde, même un peu agressive. Ils passent au «Try Harder» avec du big stomp er reviennent au bon vieux wild as fuck avec «Say Something Say Anything». Mais c’est avec «I Wish I Was Someone Better» qu’ils gagnent véritablement les hauteurs, sur un beau beat bien fast des Everglades forgé au drive de fuzz. Clameur et montée en neige sont les deux mamelles de la réussite, dans ce domaine particulier. Ils tapent «Take The Weight» à deux voix. Ansell a presque une voix de femme, sa copine amène le sucre. Il chante à la décadence et elle fait des chœurs d’écho déments. Ils se renvoient bien la baballe. C’est elle qui chante «This Is Not For You» à la girl-group flavor, avec des descentes de son terribles. Et ça continue avec le wild stomp d’«It’s Getting Boring By The Sea». Ils ont décidément plus d’un tour dans leur sac. Quand ils montent leur neige à deux voix, ils sont infiniment crédibles. Ils terminent avec un «Hope You’re Holding Up» intense au possible, ils tapent dans le big buzz, ils n’ont peur de rien, à la façon dont les Raveonettes n’avaient peur de rien. Ils tapent fièrement dans l’expressif.

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             Ce qui frappe le plus sur Fire Like This, c’est la capacité des deux Shoes à monter un Wall of Sound, comme le révèlent «When We Wake» et «Keeping It Close». C’est elle qui entre au sucre sur Wake et monte vite en température, dans une ambiance très Joy Division. Ils jettent tout leur dévolu dans le son. Pareil avec «Keeping It Close», ils le plombent d’entrée de jeu. Ansell ne pense qu’à ratiboiser la planète, alors il répand ses légions de démons. Pire encore : sur deux cuts, ils sonnent comme les Pixies. C’est elle qui attaque «Count Me Out» au counting on the words that just repeat, et elle reprend pied après la tempête au count me out I’m not here. Même chose avec «Colours Fade», tapé au heavy stomp des Shoes, mais avec la Méricourt des Pixies, ils y vont cette fois au walking forwards with the light, Ansell n’a pas la voix du gros, mais il en a l’esprit, le super climaxing n’a aucun secret pour lui. Leur «Light It Pup» n’est pas non plus très loin des Pixies : même volonté de paraître à la cour. «Heartsink» est frappé du crâne d’intro, mené à deux voix dans la clameur et «Follow The Lines» repart comme si de rien n’était, au where are you now/ Dancing with the lights on. C’est assez succulent, bien inscrit dans la veine Velvet/Pixies.

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             On peut dire sans trop de risque d’erreur d’appréciation qu’In Time To Voices est un bon album. Au moins pour trois raisons, la première étant le morceau titre d’ouverture de bal. C’est elle qui attaque, un peu sucrée, un peu Kim Deal. Bel univers, féminin et coloré, bien monté en épingle. Elle s’accroche à son cut comme la moule à son rocher. Puis, le temps de quelques cuts, ça vire drôle de pop, c’est-à-dire une pop collée au plafond, une pop aux dents longues et étincelantes, une pop qui rêve de cimes. C’est vrai qu’ils créent de beaux climax («Two Dead Minutes»), ce que les Anglais appellent des musical landscapes, et nous des paysages sonores, mais des paysages sonores intéressants. Elle revient avec son sucre pour «The Silence & The Drones». Elle gratte sec et son gratté s’envenime, ça prend des allures de montagne qui sort de terre, c’est du pur sonic power, ah on peut dire qu’ils savent couler un bronze de Big Atmospherix. Ça s’auto-sature, ça s’étrangle. Plus loin, Ansell te bat «Je Me Perds» au Punk’s Not Dead, et avec «Stop Kicking», ils offrent une vision musicale du power de Zeus. On les respecte pour l’énormité de leur son. Ils referment la marche avec une belle tentative pop : «7 Years». Belle énergie du duo, pas de miracle, mais une présence des Shoes à la recherche du temps perdu.

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             Blood Red Shoes fait partie des bons albums de Blood Red Shoes. L’album s’accompagne d’un CD live, qui donne une idée on ne peut plus exacte de ce que valent les Shoes sur scène. Ce qui les rend éminemment sympathiques, c’est leur tendance à vouloir sonner comme les Pixies. «Tight Wire» est en le parfait exemple. En fait, c’est plus Breeders que Pixies, bien gorgé de son et de sucre à la Kim Deal. Même sens du soupir pop dans l’enfer de Dante. Deux cuts live confortent cette belle théorie : «In Time To Voices» et «Colourless Fade». Il faut attendre que ça décolle, Laura-Mary Carter sonne exactement comme Kim Deal. Elle a les mêmes clameurs de la torpeur d’Elseneur. Le Fade tiré de Fire Like This est aussi very heavy, elle sort le grand jeu : élévation, déplacement des plaques, le power lève le cœur et Ansell bat ça sec. Les ah-ah-ah sont ceux des Pixies, c’est en plein dans le Pix Me Up des enfers. L’enfer toujours. Ah comme on s’ennuierait si l’enfer n’existait pas. Connais-tu quelque chose de plus barbant que le paradis ? Bien sûr que non. Le pire, c’est que tout le monde veut aller au paradis ! Quelle rigolade ! Bon enfin bref, revenons à notre mouton, l’album studio, qui s’ouvre sur une belle énormité, «Welcome Home». Ça craque de partout, la petite Carter gratte ça sec, bien soutenue par le pounding Ansellien. L’album prend vite des allures de big album grâce à l’«An Animal» noyé de gratte incendiaire; suivi de «Grey Smoke», une fantastique clameur de l’ampleur, à moins que ça ne soit le contraire, en tous les cas, ils dégagent pas mal de fumée, c’est la petite Carter qui chante, toujours avec ses accents Breeders. Puis voilà venu le temps des coups de génie avec «Far Away», en plein dans les Breeders, suivi de «The Perfect Mess» drivé aux power chords, et monté sur une sorte de pounding définitif. Le son rebondit dans la clameur. On salue la qualité extrême du stomp, c’est une orgie de son, couronnée par un gratté de poux triomphal. Elle chante encore son «Beyond A Wall» avec ostentation, elle fait sa Blondie profonde, c’est écœurant de power. Avec «Speech Coma», elle se tortille encore dans la mélasse d’un caramel sonique, elle avance en rampant et dans «Don’t Get Caught», la gratte vole dans le ciel noir comme en vampire en flammes. Comme déjà dit, le live donne une idée assez juste de ce que vaut le duo sur scène. Ils ont une fâcheuse tendance à tremper dans la new wave. Elle éclate bien le Sénégal de «Say Something Say Anything» tiré du premier album. Ils font une version plutôt incendiaire de «Light It Up». On ne se lasse pas de leurs conneries. Ils remplissent tous leurs cuts de son à ras-bord. Ils terminent leur set avec un spectaculaire «Je Me Perds», tiré d’In Time To Voices. Ils piquent tous les deux leur crise et deviennent complètement psycho. 

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             Album étrange que ce Ghosts On Tape : il démarre sur une bonne note et finit en beauté, mais entre deux, c’est un peu morne plaine, mon petit Waterloo. «Comply» est en effet monté sur un beau thème de piano et Ansell se prend pour Bono le bonobo, ça chauffe pendant un temps et ça retombe sur le thème de piano, après une belle flambée des prix. Vers la fin, tu tombes sur «Dig A Hole» et tu les vois enfiler leur tunnel, Ansell chante à la voix de fille, il développe une belle énergie urbaine, avec des machines, et ça donne un étonnant mélange de mauvaise new wave avec des éclairs de glam. Justement, le voilà le glam, avec «I Lose Wathever I Own», ce mec adore le glam, il sait y faire. Il tape de heavy glam de la dernière chance. Le reste de l’album ne vaut pas tripette, c’est une new wave à la mormoille. On sauve aussi «I Am Not You» et la gratte qui craque. Dommage qu’il vire new wave à la fin. 

    Signé : Cazengler, pompe usée

    Blood Red Shoes. Le 106. Rouen (76). 5 octobre 2023

    Blood Red Shoes. Box Of Secrets. V2 2007  

    Blood Red Shoes. Fire Like This. V2 2010 

    Blood Red Shoes. In Time To Voices. V2 2012

    Blood Red Shoes. Blood Red Shoes. Jazz Life 2014

    Blood Red Shoes. Get Tragic. Jazz Life 2019  

    Blood Red Shoes. Ghosts On Tape. Jazz Life 2022

     

     

    Wizards & True Stars

    - Russell & Poivre

    (Part Five)

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             Si on y revient pour la cinquième fois, c’est qu’il y a des raisons. La principale étant la parution récente d’une somme de Bill Janovitz, remarquable rock writer spécialisé dans les Stones (The Rolling Stones’ Exile On Main Street et Rocks Off). Janovitz consacre cette fois son énergie et son talent à Tonton Leon, avec l’imposant Leon Russell - The Master Of Space And Time’s Journey Through Rock & Roll History, un fat book qui frise les 600 pages. Quand tu attaques la somme, c’est un peu comme si tu faisais une fois de plus le tour du propriétaire. Tu as vraiment l’impression de tout reprendre à zéro. Toujours le même refrain : tu prétends tout savoir, et au fond, tu dois bien admettre que tu ne sais pas grand-chose. Ce genre d’exercice te permet de relativiser et de regagner ta place, une place de presque rien, et comme tu vas bientôt mourir, tu redeviendras ENFIN rien du tout, ce que tu n’as au fond jamais cessé d’être. Le drame, c’est qu’on passe sa vie à l’ignorer, consciemment ou inconsciemment.

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             Pourquoi 600 pages ? Parce que la vie de Tonton Leon est ce qu’on appelle communément une vie extraordinaire. Il faut entendre ‘vie extraordinaire’ au sens littéraire. Osons un parallèle avec Blaise Cendrars : il part très tôt à la découverte du monde, il commence par la Sibérie, puis il s’illustre dans la boucherie de la Grand Guerre, il ne craint pas la mort et perd un bras lors de la grande offensive de Champagne, puis il repart en voyage pour nourrir une œuvre et devenir, avec Guillaume Apollinaire, l’écrivain le plus moderne de son temps, c’est-à-dire un pur équivalent littéraire de Modigliani et de Picasso.

             Tonton Leon est lui aussi un chantre de la modernité, le monde qu’il découvre tout au long de sa vie est celui du rock‘n’roll. Il faut bien 600 pages pour raconter une vie aussi extraordinaire que celle d’un homme qu’on surnommait au temps où il était devenu superstar The Master Of Space And Time.

             Avant d’entrer dans le détail du Space and Time, il est sans doute nécessaire de rappeler que le monde du rock’n’roll grouille de superstars, mais beaucoup d’entre-elles le sont pour de mauvaises raisons : on ne va pas citer de noms. La putasserie est vieille comme le monde, ça ne changera jamais. Beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Et ce sont les élus qui nous intéressent : leur œuvre nourrit des œuvres. La semaine dernière, Chucky Chuckah nourrissait l’œuvre d’un brillant biographe, et cette semaine Tonton Leon nourrit celle de Bill Janovitz. Entrer dans son fat book, c’est une façon d’entrer dans le Jardin d’Eden, ou mieux encore, dans le Lotissement Du Ciel du Rock.   

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             En suivant les aventures de Tonton Leon, tu vas croiser des tas de géants du rock américain : Jerry Lee, Jackie DeShannon, Totor, Jack Nitzsche, Terry Melcher, Gary Lewis, Brian Wilson, Don Nix, Van Dyke Parks, Delaney & Bonnie, Dwight Twilley, Kim Fowley et bien sûr Bob Dylan, autant dire la crème de la crème. Si Tonton Leon les fréquente tous, les uns après les autres, c’est parce qu’il est d’une certaine façon un être exceptionnel, tel que le décrit Janovitz.

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             Tonton Leon grandit à Tulsa, Oklahoma. Jeune, il n’est pas joli, il porte des lunettes à grosses montures noires, comme Buddy, et il joue du piano. Il en joue si bien qu’il commence sa carrière de superstar en accompagnant son idole Jerry Lee. Tonton Leon joue tellement bien que certains soirs, Jerry Lee lui laisse le piano. Tonton Leon flashe aussi sur Lloyd Price, Ruth Brown, Chucky Chuckah, Fatsy, Bobby Blue Bland, Jackie Wilson, et surtout Ray Charles qu’il qualifie d’«one of the great innovators». Tonton Leon se dit fasciné par Ray Charles. Il s’émerveille aussi d’Esquerita - He made Little Richard look like a choirboy - et il balance un sacré souvenir : «Il est venu me trouver un soir et m’a dit : ‘Honey, monte dans ma chambre au Small Hotel, et si je ne parviens pas à te faire crier de plaisir en 30 secondes, je te donne ma télé.’» Puis le jeune Tonton Leon qui s’appelle encore Russell Bridges emprunte 40 dollars et prend le bus pour Los Angeles. Il va devenir session man et, grâce à son talent de pianiste, entrer dans le fameux Wrecking Crew.

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             Il commence par devenir pote avec James Burton qui lui apprend à gratter des licky licks. Tonton Leon s’entraîne toute la journée sur un album de Freddie King. Ils jouent un peu ensemble dans des clubs. Burton l’emmène en session pour Ricky Nelson. Et de fil en aiguille, il entre dans le circuit des sessions, se retrouve en studio avec Glen Campbell, Del Shannon, son copain de Tulsa David Gates, la belle Jackie DeShannon, et puis les Blossoms de Fanita Jones que Totor va rebaptiser Darlene Love. Janovitz indique que Tonton Leon flirte pendant quelques mois avec la belle Jackie. Il joue aussi sur les démos de Sharon Sheeley, la fiancée d’Eddie Cochran. Big set de démos : en plus de Tonton Leon, tu as David Gates on bass, Hal Blaine au beurre, et Glen Campbell gratte ses poux. Herb Alpert, P.J. Proby, Glen Campbell et Delaney Bramlett font les chœurs. Tout cela sous l’égide de Tommy LiPuma et de Snuff Garrett. Un vrai carnet mondain ! Tonton Leon sort à peine de l’adolescence, et le voilà entré dans la cour des grands.   

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             On retrouve ces démos sur Sharon Sheeley - Songwriter, un RPM de l’an 2000. Cette pop datant du tout début des années soixante vieillit affreusement mal. Avec «Guitar Child», Glen Campbell s’en sort bien, car ça sonne comme un hit de juke tapé aux tambourins. Glen prend le chant du menton et balance un solo à l’écho sale. Stupéfiant ! Mais le «Blue Ribbons» qu’il chante à la suite est à pleurer, tellement c’est mauvais. La pauvre Sharon excellait dans la mièvrerie et un chanteur aussi fantastique que P.J. Proby s’est fait piéger à chanter des conneries comme «Trouble», une incroyable soupe aux choux orchestrée aux trompettes mariachi. Ah, il faut avoir écouté «Trouble» pour savoir que ça existe ! Dans «Blue Dreams», Glen Campbell dit : «Your lips I’d like to taste !» - Vas-y mon gars, taste donc ! - On reste dans la pire daube qui se puisse concevoir avec «Thank Heaven For Tears» que psalmodie le pauvre P.J. Glen et P.J. rivalisent d’interprétations ineptes. Encore pire : «It’s Just Terrible». On se demande ce que P.J. fout là. On entend aussi Larry Collins des Collins Kids. Il a grandi, il porte la moustache et il chante «See The Hills» d’une voix de lieutenant du Huitième de Cavalerie. Delaney Bramlett se couvre lui aussi de ridicule avec «Love Is A Stranger», apocalyptique de mièvrerie. Bref, cette compile est surtout difficile à revendre. Même un fan d’Eddie Cochran n’en voudrait pas. 

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             Tonton Leon va faire pas mal de middle of the road : Pat Boone, Connie Francis, Duane Eddy, Johnny Rivers, c’est la musique qui se vend en 1964, aux États-Unis. Il va aussi accompagne Irma Thomas et bosser pour Gary Usher. On l’entend aussi pianoter sur le «Surf City» de Jan & Dean. Gary S. Paxton le recrute pour quelques sessions. Tonton Leon est fier de bosser pour ce géant de Paxton : «He was known for hiring the down-and-out and was a big supporter of musicians in general.» Tonton Leon pianote sur le «Monster Mash» de Bobby Boris Pickett. Paxton permet même à Tonton Leon d’enregistrer en 1962 son premier single avec David Gates : «Sad September», by David & Lee, Lee étant Tonton Leon. C’est James Burton qui gratte ses poux sur la B-side, «Tryin’ To Be Someone». Janovitz dit que Gates et Tonton Leon sonnent comme «the Everly Brothers fronting Buck Owen’s Buckaroos».

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             Alors bien sûr, qui dit Wrecking Crew dit Totor. Janovitz nous emmène au Gold Star. En 1963, Tonton Leon pianote sur le «Be My Baby» des Ronettes. La session dure 36 heures. Quatre pianistes. L’un d’eux s’appelle Michael Spencer : «À ma gauche se trouvait ce mec en costard trois pièces coiffé d’un ducktail. That was Leon Russell before he took acid.» C’est Jack Nitzsche qui ramène Tonton Leon chez Totor : «Leon was an innovative piano player.» Il ramène d’autres surdoués au Gold Star - Harold Battiste, Earl Palmer, Don Randi, Hal Blaine, Glen Campbell: a lot of the players came out of my phone book - En 1963, Nitzsche enregistre son album solo The Lonely Surfer, avec Tonton Leon, David Gates, Hal Blaine et Tommy Tedesco.

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             Lors de l’enregistrement de «Zip-a-Dee-Doo-Dah», Totor s’approche de Tonton Leon, «fait un geste, comme s’il voulait conjurer un vampire et dit : ‘Dumb. Play dumb’.» Tonton Leon rappelle aussi que le studio A du Gold Star pouvait contenir 6 musiciens, mais Totor en faisait entrer 25. Janovitz revient longuement sur ses techniques d’enregistrement : construction de la partie instrumentale, avant d’ajouter les voix. Des dizaines de takes, parfois une centaine, avant qu’il ne soit satisfait. Totor épuisait les musiciens, tant et si bien qu’ils finissaient par oublier toute forme d’individualisme et sonner vraiment comme un ensemble - More of a team, a system, the Wall - Selon Ahmet Ertengun, Totor est le seul producteur capable de sortir «a hit record without a hit artist».

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             Tonton Leon pianote aussi sur A Christmas Gift For You From Phil Spector. Brian Wilson affirme que c’est son album préféré. C’est Darlene Love qui chante «Chritmas (Baby Please Come Home)», co-écrit par Ellie Greenwich, Jeff Barry et Totor. Darlene se souvient qu’au piano, Tonton Leon est devenu fou : «We called it Leon’s little concerto. He just went wild on the piano and when it was finished, he just fell right off the stool.» Janovitz ajoute que Totor fut tellement excité par le piano climax qu’il signa un chèque de bonus pour Tonton Leon. Les musiciens s’accordent à dire que Totor est un peu rude en session, mais tout le monde s’écrase, «because we realized what a great talent he was». Don Randi : «Phil Spector was always excentric, let’s put up this way.» Et puis un jour, Tonton Leon fait une grosse connerie. Pour supporter la tension de la session, il va siffler un litre de vodka pendant une pause. Trois heures et 80 takes plus tard, Tonton Leon grimpe sur le piano et fait un numéro de prêcheur. Alors, Totor, via le micro de la cabine de contrôle, demande : «Leon, don’t you know what teamwork means?», et Leon lui envoie ça dans la barbe : «Phil, do you know what ‘fuck you’ means?». Boom, viré. Ils rebosseront ensemble plus tard, en 1973, sur le brillant Rock’n’Roll de John Lennon.

             Finalement, Tonton Leon n’est pas resté longtemps dans le Wrecking Crew, moins que Carol Kaye, Hal Blaine, Don Randi et Tommy Tedesco - I wasn’t one of the main guys - Ça lui a permis d’acquérir une bonne expérience du studio - That was quite something - Et il conclut à sa façon, pince-sans-rire : «90 percent of the records that I did were bullshit. I mean I didn’t play on any Ray Charles records. Didn’t play on any Mancini records.»

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             Grâce à Jack Nitzsche, Tonton Leon rencontre Terry Melcher, qui n’a que 21 ans et qui est staff producer pour Columbia. Tonton Leon joue sur l’«Hey Little Cobra» que produit Melcher pour les Rip Chords, et en 1965, il joue sur le «Mr. Tambourine Man» des Byrds. Le seul Byrd autorisé à jouer en studio est Roger McGuinn. Melcher fait jouer Hal Blaine et Jerry Cole. Croz et Michael Clarke sont livides de rage. Croz déclare : «So those cats were good, et il y avait de prodigieux musiciens dans le tas. And Leon I guess would be the most highly developped of all of them. He’s some fucking genius.» Melcher demande à Tonton Leon d’accompagner sa mère Doris Day. Leon raconte qu’il flashe sur elle. Par contre, elle ne flashe pas sur son pianotage, mais sur sa «beige Cadillac convertible». Ah les Américaines ! Elles sont d’une vulgarité !

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             Tonton Leon a aussi le privilège de jouer pour Brian Wilson. On l’entend pianoter sur «California Girls» et «Help Me Rhonda». Il est fasciné par le gros Brian : «Au Studio Western, il y avait entre 15 et 20 musiciens. Il commençait avec le premier et lui chantait la ligne qu’il devait jouer. Puis il passait au deuxième, puis au troisième, jusqu’au dernier. Alors il revenait au premier qui avait oublié sa ligne et Brian la lui rechantait. Pareil pour le deuxième. Il leur apprenait le morceau. Et soudain, l’orchestre jouait that shit. I mean, Brian is, when you want to talk about genius, there’s not any like him that I know of. He’s unbelievable.»

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             En 1965-1966, Tonton Leon bosse aussi avec Gary Lewis & The Playboys. Quand les Playboys sont appelés sous les drapeaux, the Tulsa Mafia prend le relais : Tonton Leon, Carl Radle et Jim Keltner. Puis Don Nix fait son apparition dans le circuit. Il ramène ses potes de Memphis, Duck Dunn et Steve Cropper. Nix est fasciné par Tonton Leon : «He was a rock star before he was a rock star.» Comme Dylan, Tonton Leon entre dans une pièce et capte toute l’attention. Leon rencontre aussi Van Dyke Parks avec lequel il s’entend bien. Un Tonton reste un tonton. L’exploit le plus remarquable de cette époque est son rôle actif dans l’enregistrement de Gene Clark With The Gosdin Brothers. Geno déclare : «It was all very intense. Je me souviens d’avoir dit à des gens que je faisais un album avec Leon, Clarence White, Glen Campbell, Chris Hillman, Chip Douglas, and Vern and Rex Gosdin et ils pensaient que j’étais fou.» Les gens disaient : «What a weird combination of people.» Oui, sauf que c’est le meilleur album des Byrds. Et Tonton Leon y a pondu tous les arrangements. Il bosse aussi pour Lenny Waronker, notamment comme arrangeur pour Harpers Bizarre. Selon Waronker, les deux principales sources d’inspiration pour ces sessions étaient les Beach Boys et les Swingle Singers de Paris.

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             Avec Delaney & Bonnie, Tonton Leon entre dans son âge d’or artistique. En évoquant le couple, Janovitz parle d’un «explosive, abusive and toxic mariage.» On les surnomme the Beverly Hillbillies. Delaney & Bonnie allaient attirer pas mal de grands musiciens, dont Tonton Leon. Le couple développe un special power - They sounded like a male-female Sam & Dave - En 1967, Tonton Leon bosse sur un concept, the New Electric Horn Band, avec des musiciens qu’on va retrouver dans le Taj Mahal’s band, dans Delaney & Bonnie & Friends, Mad Dogs & English Men, et Leon Russell & the Shelter People. Il donne des détails : «It was Delaney & Bonnie Bramlett, Don Preston, Don Nix, Chuck Blackwell, Carl Radle, John Gallie, Jim Horn et un mec qui joue maintenant avec Ike & Tina Turner.» Tonton Leon organise de grandes jam-sessions le dimanche. Puis Delaney & Bonnie enregistrent Home, leur premier album chez Stax, produit par Duck Dunn et Don Nix. On y entend les Stax all-stars, Isaac Hayes, The Memphis Horns, William Bell et bien sûr le piano de Tonton Leon. Mais la compagnie de Delaney & Bonnie n’est pas appréciée. Au mieux, on les considère comme des manipulateurs, au pire comme des tyrans. Rita Coolidge les admire : «That band was one of the best bands ever. Je pense qu’ils ont élevé la barre pour tout le monde, partout dans le monde. Bonnie was the powerhouse singer, mais Delaney voulait être the boss and the king. At that time, he hadn’t really turned into such an asshole yet, ou alors ça n’apparaissait pas encore, mais ça n’allait pas tarder.»

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             Mad Dogs sort donc de cette mouvance, du New Electronic Horn Band. Les musiciens constituent une sorte de pot commun. Plus tard, Delaney & Bonnie accuseront Tonton Leon d’avoir volé leur groupe. Pour Mad Dogs, Tonton Leon recrute Bobby Keys, Jim Price, Jim Keltner, Rita Coolidge, Jim Gordon, Carl Radle. Seul Bobby Whitlock reste avec Delaney & Bonnie. Bonnie en chiale encore : «On a été les derniers à le savoir et ça nous a brisé le cœur.» Mais bon, faut avancer. Mad Dogs devient un phénomène, format libre, tribu en tournée, vingt personnes sur scène, du jamais vu, Dylan louche sur le projet. Il le reproduira plus tard sous la forme de la Rolling Thunder Revue. Jim Karstein : «Mad Dogs were a little over the top. They started smoking angel dust and doing a lot of acid and I think cocaine started filtering in.» Tonton Leon voit ça comme un projet purement communautaire : tout le monde mange ensemble et tout le monde baise ensemble. Il voit de grands saladiers de salade - huge trash cans of potato salad, macaroni salad, egg salad - Chris Stainton ajoute : «It was an anything-goes sort of scene, with girls around, and Leon was pretty permissive: let’s put it that way.» Tonton Leon voulait surtout que chacun se sente bienvenu et en sécurité (welcome and safe). Il sait ce qu’il fait, car lors des répètes, il obtient de la tribu un son «tight and so exciting, and Leon was like Duke Ellington.» Tommy Vicari : «It was like a train.» Et il ajoute, émerveillé : «Joe was the star, but Leon was in control of the whole thing.» Vicari est effaré par cette concentration d’énergies et de talents. Pendant toute la tournée Mad Dogs & Englishmen, Joe Cocker est soul. Jim Keltner affirme que tout le monde était sous MDA, l’ancêtre de l’ecstasy - You really get high on that. There were some that had smoked angel dust. We were all drunk. It was a mess - Claudia Lennear confirme que the Mad Dogs & Englishmen thing was cultural - Elle évoque le free love and sex - That’s what that period was all about in the seventies - Toutes les nuits, des gonzesses font la queue dans les couloirs d’hôtels, aux portes de Tonton Leon et de Joe Cocker. Et ce n’était pas que des groupies. Carla Brown : «At the Fillmore East, Janis Joplin said she wanted to suck Leon’s dick until his head fell off.» Ah les Américaines ! Des gens filent de tout à Joe Cocker. Il ne demande même ce que c’est, straight into his mouth. Cocker : «The only difference between one tab and ten tabs of acid is the pain in the back of me neck (sic) Le film qui documente la tournée est resté un classique du ciné rock. Il montre aussi la fin d’un temps, le côté communautaire du rock va disparaître pour laisser place à un rock centré sur le profit, the cashing-in of the sesventies. Mad Dogs va notoirement influencer The Tedeschi Trucks Band. Des promoteurs tenteront même de monter une tournée de reformation, mais Joe Cocker ne voudra pas en entendre parler. Il pense que Tonton Leon s’est servi de lui pour sa propre promo.

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             Pourtant, au début, Joe admirait Tonton Leon, surtout le jour où il lui a joué pour la première fois «Delta Lady» au piano. Tonton Leon l’avait composé en hommage à Rita Coolidge, laquelle protesta car elle affirmait n’avoir jamais été «wet and naked in the garden». «Delta Lady» figure sur le fantastique premier album de Joe Cocker, qui en plus des deux cuts signés Tonton Leon, tape dans Dylan, Leonard Cohen, Lloyd Price, John Sebastian, Lennon/McCartney et George Harrison. Tonton Leon produit l’album et fait les arrangements. Il fait chanter Merry Clayton et Bonnie Bramlett dans les chœurs. Joe vit un temps chez Tonton Leon at 7709 Skyhill Drive - People were very naked. I got the clap there - Il parle de la chtouille, bien sûr. Comme Kim Fowley, il baise les dirty hippie whores. Joe traverse une mauvaise passe, car son manager Dee Anthony lui met la pression pour qu’il tourne aux États-Unis et Joe se dit épuisé. Mais Anthony est une brute. Denny Cordell n’aime pas Dee Anthony - I hated him.

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             Denny Cordell est un producteur anglais à succès : il est connu pour avoir lancé les Moody Blues et Procol Harum. C’est lui qui conseille aux Moody Blues de reprendre le «Go Now» de Bessie Banks - Cordell’s taste was impeccable - Puis «A Whiter Shade Of Pale» fait de lui un homme très riche. Il se réinstalle en Californie en 1970 et rachète le contrat de Tonton Leon chez Mercury pour fonder Shelter Records avec lui. Dans la foulée, Cordell ramène son poulain Joe Cocker en Californie. Ils vont aussi relancer la carrière de Freddie King qui est déjà une légende. Tonton Leon décide d’enregistrer Getting Ready chez Chess à Chicago. Il le co-produit avec Don Nix qui déclare : «That’s where the big blues hits were cut.» Duck Dunn débarque à Chicago pour jouer sur l’album. Don Nix est émerveillé par la classe de Freddie, «with this biggest-ass grin on his face» - He was just one of the best artists I’ve ever had anything to do with - Don Nix ramène son «Going Down» qu’il avait composé pour Moloch à Memphis. Mais Tonton Leon n’aime pas le cut. Là, il se fout le doigt dans l’œil. Freddie adore «Going Down» - So Leon had no choice - Tonton Leon flashe aussi sur Willis Alan Ramsey - He was a very strange guy, a beautiful singer and guitar player and writer - Ramsey lui gratouille quelques cuts et Tonton Leon le signe right on the spot. On voit Ramsey dans A Poem Is A Naked Person, le film qui documente la vie de  Tonton Leon de 1972 à 1973. Tonton Leon tire le titre du film des liners de Bringing It All Back Home. L’album Willis Alan Ramsey est devenu culte. On y reviendra. Quant à Les Blank, le réalisateur du film, c’est encore toute une histoire. Janovitz en fait des pages et des pages. Passionnant ! Pour résumer, Cordell et Tonton Leon ont repéré Blank via son docu The Blues Accordin’ To Lightnin’ Hopkins. Ils lui demandent de tourner un «verité-style (sic) profile of Leon for television». Les Blank finissait juste de tourner Dry Wood et Hop Pepper, un docu sur Clifton Chenier, c’est dire si ce mec est intéressant. Tonton Leon est friand de cinéma underground, notamment les films d’Andy Warhol et de Dennis Hopper. Son film préféré est Mondo Cane. Mais il va bloquer la parution d’A Poem Is A Naked Person. Pas question de le commercialiser. Les Blank mourra avant que Tonton Leon ne donne enfin son autorisation. C’est Harrod, le fils de Les Blank, qui va l’obtenir. 

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             Alors on revoit le film. Blank le tourne à Grand Lake, pas très loin de Tulsa, Oklahoma. Tonton Leon est un beau mec. On le voit pianoter «Jimabalaya» sur scène - Son of a gun - Plan rock parfait. Puis Blank filme George Jones en studio. Il chante sa country song avec une classe terrifiante - The first time I heard your voice - On tombe immédiatement sous le charme. Blank essaye de faire un film surréaliste : il filme ensuite le peintre Jim Franklin dans la piscine que Tonton Leon vient de faire construire. Franklin ramasse les scorpions dans un bocal, puis voilà Willie Nelson encore jeune. Ce n’est pas un hasard si Tonton Leon s’intéresse à des artistes aussi magnifiques que George Jones et Willie Nelson. Lorsqu’on voit danser les Navajos, on comprend que Blank tourne un film surréaliste sur l’Americana - Le Bliss Hotel explose, un boa avale un chicken, un mec mange du verre, alors forcément ce docu sur Leon n’est pas un docu, mais un Blank movie. Apparaît un mec étrange, Eric Anderson, une sorte de hippie punk qui chante un peu comme Nicck Drake. Le percussionniste Ambrose Campbell s’exprime et puis on voit les Shelter People sur scène, Chuck Blackwell et Don Preston qui sont un peu des clones de Tonton Leon. Résultat final : Tonton Leon n’aime pas le film. 

             Aux yeux de Janovitz, Cordell est plus un music fan qu’un record executive comme Clive Davis ou Ahmet Ertegun. Tonton Leon et lui finiront pourtant par se fâcher. Un jour, Jimmy Karstein demande la raison de cette fâcherie à Tonton Leon qui lui répond : «Well, I asked him a question, and he failed.» Quelle question ?, demande Karstein. Leon : «Where’s the money?»

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             Celui que Tonton Leon admire le plus, c’est Dylan, un Dylan qui l’emmène faire un tour dans Greenwich Village et qui lui montre les endroits qui lui ont inspiré des chansons. Dylan vient participer au Bengladesh concert. Il chante deux cuts tout seul puis demande au roi George et à Tonton Leon de l’accompagner : le roi Geoge à la gratte et Tonton Leon on bass - We tried a song or two, then I suggested that Ringo join us on tambourine - C’est avec le concert du Bengladesh que Tonton Leon devient an absolute superstar. Peter Nicholls : «The crowd went absolutely fucking nuts.» Et il ajoute, en proie à l’émerveillement congénital : «The sound of his voice!». Leon fait des banshee yowls avec les chœurs sur «Jumping Jack Flash». En coulisse, il assiste aussi à la métamorphose de son idole : «Quand Bob Dylan était en coulisse, il avait l’air d’un mec ordinaire, mais en arrivant sur scène, il changeait du tout au tout... His presence became all-powerful.»

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             Tonton Leon tombe amoureux d’une black nommée Mary McCreaty et l’épouse. Mary n’est pas née de la dernière pluie : elle a fréquenté Vaetta Vet Stewart, la sœur de Sly Stone, et monté avec elle un gospel group, the Heavenly Tones. Elle est pote avec Patrick Henderson, the Gap Band et surtout la fabuleuse Maxyan Lewis, qu’on a croisée ici, inside the goldmine. Mary a aussi enregistré l’un des premiers albums parus sur Shelter, Butterflies In Heaven. Tonton Leon et Mary vont enregistrer deux fantastiques albums ensemble, Wedding Album et Make Love To The Music, faire deux gosses ensemble, Tina Rose et Teddy Jack. Puis Mary va devenir la pire ennemie de Tonton Leon. Elle va même le traîner en justice pour lui pomper du blé et lui interdire de voir ses gosses pendant dix ans, jusqu’à leur majorité. Majeurs, Tina Rose et Teddy Jack viendront s’installer chez leur père. Le Gap Band enregistre son premier album Magician’s Holiday sur Shelter. Tonton Leon prendra ensuite le Gap Band comme backing band en tournée, et pour l’enregistrement de Stop All That Jazz. Avec le Gap Band, Tonton Leon renoue avec le son qu’il aime, Billy Preston, Allen Toussaint, les Meters, Stevie Wonder et Sly & The Family Stone.

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             Shelter, c’est aussi le Dwight Twilley Band, eux aussi originaires de Tulsa, comme Tonton Leon. Dwight Twilley quitte Tulsa pour échapper à l’ombre de Tonton Leon qui est partout et pouf, il arrive à Los Angeles et sur qui qu’il tombe ? Sur Tonton Leon. Ça s’appelle un destin. Twilley ajoute même qu’il avait peur de Tonton Leon à Tulsa : «He kind of scared me.» Puis il finit par faire sa connaissance à Los Angeles et l’apprécie. Il est même invité chez lui, à Skyhill. On apprend à l’instant que Dwight Twilley vient de casser sa pipe en bois. On y revient. 

             Et voilà Kim Fowley qui refait surface 18 ans après l’épisode Gary S. Paxton. Paxton et Kim avaient filé à Tonton Leon l’un de ses premiers jobs de session man. En 1978, Tonton Leon et Kim co-écrivent les cuts d’Americana. Kim raconte dans ses souvenirs que Tonton Leon l’a fait chialer lors de l’enregistrement de l’album : «Il s’est tourné vers moi et m’a dit : ‘Do you know how good you are?»’. Je me suis mis à chialer devant lui et devant tout l’orchestre, parce qu’il était le premier à me dire que j’étais bon.»  

             Tedeschi et Trucks seront donc les seuls héritiers du phénomène Mad Dogs & Englishmen. Ils voient le film la tournée Mad Dogs en 2005 et flashent dessus - Our band was loosely based on that concert footage - L’oncle de Trucks, Butch Trucks, jouait dans les Allman Brothers, «another family/communal band», donc il y avait de sérieuses prédispositions. Trucks flashe aussi sur le look Father Time de Tonton Leon. Il tente de relancer la machine avec une sacrée affiche : Tedeschi Trucks Band presents Mad Dogs & Englishmen with Leon Russell, Rita Coolidge, Claudia Lennaer, Chris Stainton. Ils embauchent aussi Chris Robinson des Black Crowes qui avoue que l’album Mads Dogs & Englishmen constitue son ADN. Même chose pour Steve Earle. Trucks & Tedeschi rêvaient aussi accompagner Joe Cocker, mais le vieux Joe venait tout juste de casser sa pipe en bois - He died from cancer before the concert.

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             En 1965, Tonton Leon transforme sa baraque de Skyhill, au Nord de Mulloland Drive, en studio - The whole house is a studio - Il devient un vampire, vit la nuit et dort le jour. Les voisins croient que des Hells Angels vivent à Skyhill, car ils voient des tas de bagnoles et de motos, «and loud music at all hours of the day and night». Karstein : «It was a twenty-four-hours-a-day deal there», et un autre témoins ajoute : «There were plenty of girls around». Il apparaît bien vite que Tonton Leon aime partouzer. Influencé par ce qu’il a vu à Muscle Shoals et chez Stax à Memphis, il monte un house-band. C’est l’époque où il essaye de chanter comme Bonnie Bramlett - At that time, we was all trying to sing like Bonnie Bramlett - On le compare plus volontiers à Doctor John qui, à l’inverse de Tonton Leon, en bave pour survivre. Tonton Leon impressionne Bobby Keys : «Tout le monde savait que Leon was superior. He was a phenomenal pianist and stylist. Il était ce que tous les autres Okies et Texans voulaient devenir : he had a black Cadillac, he had his own house in the hills, he had a studio in his house and he had chicks up there day and night.» C’est la Dolce Vita hollywoodienne. Skyhill devient un lieu célèbre. Don Nix y vivra un certain temps.

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             C’est là que Tonton Leon enregistre les deux fabuleux albums d’Asylum Choir avec Marc Benno. Pour «Soul Food», il invente a new funky rock’n’roll blend of gospel, Soul, country and blues. «Soul Food» se trouve sur le balda de Look Inside The Asylum Choir. L’album est un vrai shoot de Beatlemania, dès «Welcome To Hollywood», on entend les trompettes de Sergent Pepper. «Icicle Star Tree» sonne très anglais. On sent bien la graine de superstars. On croit entendre les Beatles dans «Death Of The Flowers», mais la tendance se confirme en B avec «Thieves In The Choir» qu’il chante exactement comme le ferait John Lennon, puis «Black Sheep Boogaloo», qui charrie des échos de «Drive My Car». Tonton Leon pousse bien le bouchon du bye/ Bye bye. Il sait déjà rocker la masse volumique d’un gros cut.

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             L’Asylum Choir II tape moins dans la Beatlemania. C’est le pur Skyhill sound. Tonton Leon et Marc Benno tapent une belle cover de «Sweet Home Chicago». Ça sent bon le studio cosy. On tombe au bout du balda sur l’énorme «Tryin’ To Stay ‘Live», nettement plus honky tonk, pianoté à la Tontonnerie affirmée. Il affecte bien sa voix. En B, il se fâche encore avec «Straight Brother». Il y va au heavy pounding. Il sait driver un Asylum. Comme son nom l’ind-ique, «Learn How To Boogie» est un solide boogie bardé de maniérismes à la Lennon. Il propose globalement un rock extrêmement pianoté, bien produit, souvent ambitieux et toujours chanté avec caractère, comme le fait Dr John sur ses albums. Leon sonne comme un chevalier Tontonique, «When You Wish Upon A Fag» swirle bien au gratté de poux.

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             Avant d’être une superstar, Tonton Leon est un amateur de femmes. C’est en tous les cas ce qui ressort de ce fat book. Quand il voit Rita Coolidge pour la première fois, il tombe amoureux d’elle. Mais elle vit avec Don Nix. Il dit à Don Nix de le prévenir si leur histoire s’arrête - If you ever break up with Rita, let me know - Six mois plus tard, Don Nix l’appelle pour lui dire qu’il peut venir récupérer Rita, redevenue célibataire. Tonton Leon débarque le lendemain, après avoir largué sa poule Donna. Don Nix va récupérer Tonton Leon à l’aéroport et l’amène au Sam Phillips Recording studio où Rita et sa sœur Priscilla font des backing vocals. Pouf, c’est vite réglé. Tonton Leon achète une ‘60 Ford Thunderbird et ramène Rita en Californie, en novembre 1968. Tout se passe bien pendant un temps, mais Tonton Leon veut partouzer avec Rita, et elle n’aime pas trop ça. Il commence par proposer un threesome avec Carl Radle - Maybe if we had Carl Radle come over, cause I know you like Carl - Tout le monde à poil ! Ça fout la relation par terre, en tous les cas, c’est ce qu’elle raconte dans son autobio. Tonton Leon la vire. Puis il tombe amoureux de Chris O’Dell, une expat américaine qui a vécu à Londres et bossé pour les Beatles. Tonton Leon réussit à la faire revenir en Californie - There was some weird, interesting sexual experimentation - et rebelote, il propose à Chris de partouzer. Chris O’Dell trouve ça uncomfortable. Claudia Lennear n’est pas très partante non plus pour les orgies. Elle est aussi l’une des muses de Tonton Leon. Comme Jesse Ed Davis ramène de l’angel dust à Skyhill, ça n’arrange pas les choses. Tonton Leon en fait une grosse conso. Eh oui, c’est non pas le temps des cerises, mais le temps du sex & drugs & rock’n’roll, c’est-à-dire le sel de la terre. 

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             Avec le Bengladesh concert, Tonton Leon atteint son pic de célébrité. Selon Al Aaronowitz, les freaks vont trouver Leon pour lui dire qu’il est le nouveau Jésus - Ça faisait dix ans que Dylan et les Beatles se tapaient cette adulatory crap et Leon affirmait que ça n’allait certainement pas lui tourner la tête - T Bone Burnett dit même qu’il aurait pu devenir «a huge star if he had wanted to be. But I guess he didn’t want to be.» Lorsqu’il se retrouve on top of the world, il décide de se mettre au vert, à Tulsa. Il n’aime pas tout ce qui accompagne la célébrité, «having to schmooze, the interviews, record executives, radio promotion. He moved back to Tulsa to get away from the hype.» Il s’installe dans ce qu’il appelle «a small fishing cabin on Grand lake O’ the Cherokees», à 100 bornes au nord de Tulsa. Il y recrée l’ambiance de Skyhill - a creative gathering spot on the lake - En 1972, il envoie Patrick Henderson recruter des backing singers à Dallas. Il en ramène quatre. Blue, qui est la fille aînée de Tonton Leon se marre : «From late ‘72 to ‘73, my dad had many many many girfriends.» Il en pince pour la musique noire, mais aussi pour la country. Willie Nelson indique qu’ils ont tous les deux le mêmes «musical roots : Hank Williams, Bob Wills, country black blues.» À Grand Lake, Tonton Leon bosse avec the Shelter People, le groupe qui l’accompagne en tournée. Il se fait faire dix costards de cosmic cowboy et fait coudre des pierreries dessus (rhinestones). Il devient une sorte de rhinestone cowboy, comme David Allen Coe. On parle aussi de lui en termes de «dark magnetism» et même de «rock evangelism». En 1974, il fait une petite crise de parano et se sépare de Peter Nicholls, de son groupe et prend ses distances avec Shelter et Denny Cordell. Il passe du stade de Master of Space and Time à celui d’«Oklahoma patriarch». Il n’a que 35 ans et Mary, sa femme, 25. Mais comme les blancs du coin sont racistes et que Mary est black, Tonton Leon est obligé de quitter la région.

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    ( Dernière demeure de Leon Russell)

             Il reste cependant un homme complexe. Bill Maxwell le compare à Dylan, «extremely friendly, intelligent, extremely kind, until they don’t want to talk to you anymore, and a wall goes up.» Il faut faire avec, et pour les potes de Tonton Leon, c’est pas simple. Côté addictions, il s’est un peu calmé depuis le temps de l’angel dust à Skyhill. Blue dit que ses addictions étaient «straight-up food and sex». Il voit pas mal de porno à la télé, même dans le bus de tournée. Il prend aussi du poids et dit que de porter ses lourds costards de rhinestone cowboy lui en fait perdre. À 33 ans, il a déjà un look de vieux pépère. Il a les cheveux blancs et marche en boitant.  Quand mary le quitte et lui déclare la guerre, il tombe en ruine. Elle lui fait des procès, «just basically nuisance suits». Cette vache lui réclame 500 000 $ qu’elle obtient, car il veut passer à autre chose, mais elle continuera de lui pomper du blé jusqu’à la fin - She was evil, dira-t-il à Jan, sa nouvelle poule - Tonton Leon est au plus bas et Willie Nelson vole à son secours. Puis en 1981, il s’installe à Hendersonville, dans le Tennessee, avec Jan qui va lui faire trois gosses, Shugaree, Coco et Honey, ce qui avec Blue, Teddy Jack et Tina Rose lui en fait six en tout. La maison du Tennessee avait appartenu à Felice et Boudheaux Bryant, les fameux auteurs de hits pour les Everly Brothers. Dans le milieu des années 80, Tonton Leon a perdu le cap. Il est passé du superstardom au rien-du-tout-dom. Sa seule consolation est de voir arriver chez lui Teddy Jack et Tina Rose, devenus majeurs. Ils s’entendent bien avec Jan, qu’ils appellent Mommy. Ils vont vivre avec leur père durant les années 90. Puis le couple s’installe avec toute la tribu à Sideview, c’est-à-dire à Gallatin, dans le Tennessee. Blues qui a aussi fondé une famille vient s’installer à Sideview. Bien qu’affaibli par un vieillissement précoce, Tonton Leon continue de tourner. Hank Williams Jr. lui propose 14 dates en première partie, mais Tonton Leon le prévient que si ça déraille à cause de ses percussionnistes nigérians, il quittera la tournée. Tom Britt : «En plein milieu de la première chanson, un mec lance une bouteille de whisky sur les Nigérians. We all walk off. End of tour.» Tonton Leon traverse une période misérable, conduisant des bus pas très fiables à travers les états, ce qui lui vaut le surnom the Miser of Space and Time. Eh oui, les temps sont durs. Tonton Leon survit à la fois artistiquement et financièrement. Le couple finit par s’installer à Harmitage, à proximité de Nashville. Cette belle demeure avait été construite pour Dennis Linde, l’auteur de «Burnin’ Love».

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             Il revient dans le rond du projecteur avec le projet d’Elton John et l’album The Union. Mais on l’a dit dans un Part Two, Elton John squatte quasiment tout l’album et fout la pression sur Tonton Leon qui n’aime pas ça : «Elton sort of insisted that I have a producer. Well I’m not a guy that has producers.» Pour Life Journey, l’avant-dernier album qu’il enregistre, son manager Barbis veut mettre Don Was sur le coup pour faire un rock’n’roll album, mais Tonton Leon préfère Tommy LiPuma «from the Blue Thumb days». LiPuma avait produit des gens comme Al Jarreau, Dr John et Diana Krall, mais aussi le Tutu de Miles Davis. Janovitz ajoute que pendant les deux dernières années de sa vie, Tonton Leon se bat pour boucler les fins de mois. Et tout ça se termine à l’hosto avec des problèmes de santé classiques, comme dans tous les romans dignes de ce nom. Tonton Leon est un peu le Johann August Suter que décrit Cendrars dans l’Or. Cette bio a le souffle d’un destin qui n’a de tragique que sa banalité. Chacun de nous finit par mourir, au terme d’une vie bien remplie ou pas.

             Selon Janovitz, Tonton Leon restera «an elite songwriter and one of the greatst arrangers and bandleaders of his generation.»

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             Alors qu’on allait refermer provisoirement ce chapitre, un beau Tribute est tombé du ciel : A Song For Leon - A Tribute To Leon Russell. Une petite équipe d’artistes s’est amusée à taper dans tous les vieux hits du Père Noël, à commencer par l’excellent chanteur masqué Orville Peck. Il tape directement dans «This Masquerade». Belle présence vocale. Le mec est bon, la compo est bonne, alors que peut-on espérer de plus ? Rien. Autre surprise de taille avec U.S. Girls & Bootsy Collins qui tapent «Superstar». C’est fabuleusement travaillé à la black, bien nappé de sucre candydo black, ils traînent le groove dans une étonnante poussière d’étoiles. On passe aux choses très sérieuses avec les Pixies et «Crystal Closet Queen». Okay ! Le gros tape dans le tas. Sans fioritures. Dans le vrai tout de suite. C’est Pixelisé à outrance. Le gros te déglingue vite fait la carlingue. Il abuse de son génie purulent pour exploser Tonton Leon. Et puis voilà Monica Martin et «A Song For You», the Beautiful Song par excellence. Océanique, chanté au fil de la respiration, avec des accents connus de type «Imagine». Quand on réécoute la version originale sur l’album bleu sans titre de Leon Russell, on trouve la voix trop maniérée, effet bizarre. C’était très stéréotypé. La bonne surprise du Tribute vient aussi de Bret McKenzie & Preservation Hall Jazz Band avec «Back To The Island», mid-tempo tapé au big power de big bassmatic et de slide volage, pur jus d’Americana, très fidèle à l’esprit leonien. Signalons aussi le très beau développement durable de Margo Price avec «Stranger In A Strange Land», et cette belle Soul qui aurait tant plu à Tonton Leon, celle de Durand Jones & The Indications avec une cover d’«Out In The Woods». Durand ne fait pas semblant. En plus ça rime.

    Signé : Cazengler, Léon recèle

    Bill Janovitz. Leon Russell. The Master Of Space And Time’s Journey Through Rock & Roll History. Hachett Book Group 2023

    Asylum Choir. Look Inside The Asylum Choir. Smash Records 1968

    Leon Russell & Mark Benno. Asylum Choir II. Shelter Records 1969

    A Song For Leon. A Tribute To Leon Russell

    Les Blank. A Poem Is A Naked Person. 1974. Réédité en DVD

     

     

    L’avenir du rock

     - Hello Dulli, mon joli Dulli

     (Part Three)

     

             La scène se déroule au club. Confortablement calé dans un Chesterfield, l’avenir du rock passe une agréable soirée en compagnie de ses amis, tous des professionnels versés dans les nouvelles technologies.

             — Alors tu résistes toujours à l’appel des sirènes, avenir du rock ? Toujours pas de smartphone ?

             — Nulle envie d’entendre bip-bipper ces machines à tout instant, écoute la tienne, c’est infernal ! Cling... Cling... Aucun smartphone, si smart soit-il, ne me sortira Dulli.

             — Tu as tort de te priver du confort de cet outil. Il te permet de checker tes mails lorsque tu es en déplacement, de surveiller tes comptes au Luxembourg et de visio-conférer avec tes prospects. Tu peux tourner des vidéos en MP4 pour e-coacher tes modules d’e-learning et même stocker des gigas de data. Tu peux aussi visionner des clips de rock sur YouTube...

             — Pas de chance, Marco, je ne vais jamais sur YouTube. Trop de pub. Je vais plutôt sur Dulli Motion.

             — Tu es tout de même très atypique, comme profil. Désolé d’avoir à te dire ça. Tu ne fais rien comme les autres. Il y a quelque chose d’élitiste chez toi, non ?

             — Tu te plantes, Marco. Il m’arrive comme tout le monde de prendre un Dulliprane 1000 effervescent quand j’ai mal au crâne.

             — Ce qui m’épate le plus, c’est que contrairement à nous, tu passes très peu de temps sur le net. Tu pourrais te créer un fil à la patte du caméléon, ha ha ha ha !

             — Non, ces outils-là ne m’intéressent pas. J’ai pas mal de chats à fouetter. Même trop ! Never a Dulli moment !

             — Tu devrais au moins prendre l’avion de temps en temps et voyager. Appelle l’agence Nouvelles Frontières à Montparnasse et demande Erwin de ma part, il te fera des prix. Et comme ça, tu pourras passer au duty free et nous ramener une bonne bouteille de scotch irlandais !

             — Quand je voyage, figure-toi que je ne passe jamais au duty free. Je préfère le Dulli free.

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             Une fois de plus, il s’en sort bien, l’avenir du rock. Il préfère parler de Greg Dulli plutôt que des gadgets de la modernité. Greg Dulli est un artiste tellement génial qu’il échappe au radar du mainstream. C’est à ça, aujourd’hui, qu’on reconnaît les vrais artistes. Ils passent à travers les mailles du filet corporatiste et parviennent ainsi à préserver leur intégrité, comme le firent jadis résistants traqués par la Gestapo. 

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             Greg Dulli a remonté les Afghan Whigs et le nouvel album s’appelle How Do You Burn? Rien qu’à voir la pochette, on sait que c’est un magnifique album : voyons-le comme le Miami du Gun Club qui serait revu et corrigé par le plus tragiquement neurasthénique des visionnaires, Dulli de la terre.  Crack boom dès «I’ll Make You See God». Explosif ! Noyé de son, le pauvre Dulli chante la gueule dans l’eau, ahhhhhbllbllbblll, avec des accords électrocutés, schherrkkrkkrk, c’est d’une violence de la mort qui tue, ça coule dans le dos comme une eau glacée, ça pulse au froid qui extermine toute idée de chaud, ça te fatalise une falaise de marbre. Les Whigs compressent tout le power du rock américain dans un seul cut, un cut qui respire à peine, congestionné à l’extrême, c’est d’une violence qui force la courbe des tropiques, yeah yeah yeah, il n’existe plus rien après un tel ramdam, c’est un beffroi qui s’écroule sur toi, là, tu sais que tu as besoin de prendre du temps pour comprendre ce qui se passe, pour appréhender cette dégelée ultra-dullique, ça grimpe encore dans les degrés du fucking hell et ça brûle à l’intérieur, comme un alcool beaucoup trop fort. Puis Dulli nous fait du heavy Dulli de Getaway avec «The Getaway». Pire encore : l’«I’ll Make You See God» te sonne tellement les cloches que tu as du mal à prendre les cuts suivants au sérieux. Voilà qu’arrive dans tes oreilles «Catch A Colt», un cut inqualifiable, presque putassier. Mais c’est du Dulli, alors tu fermes ta gueule. Le problème est qu’on attend des miracles de cet homme et les miracles se raréfient. «Jyja» peine à jouir, Dulli plonge au plus profond du deepy deep, c’est assez heavy, mais toujours pas de hit dans la hutte. Il remonte à la surface pour «A Line Of Shots». Pas facile de faire des big albums, n’est-ce pas, Dulli ? Il finit par sonner comme U2 ce qui n’est pas un compliment. Il ramène encore tout le son qu’il peut dans «Domino & Jimmy», c’est une belle apocalypse, mais rien de plus. Il pourrait bien être profondément affecté par la disparition de son ami Lanegan. Il semble avoir perdu sa voie. Maintenant il est tout seul, il semble paumé. Ses cuts ne mènent nulle part. On assiste en direct à la Bérézina de Napoléon Dulli. Ça s’agite encore un peu avec «Take Me There». C’est tragique, car le power brille par son absence. Dulli finit par aller se crasher dans les flammes d’«In Flames», criblé par les notes d’un solo problématique, il rend l’âme dans des convulsions extravagantes et nous laisse en héritage un monstrueux shoot d’Atmopshérix vénéneux. 

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             Pour se remonter le moral, le mieux est de plonger dans la rubrique ‘Album by Album’ que propose Uncut, et qui est ce mois-ci consacrée à Greg Dulli, qualifié par la chapôteuse Sharon O’Connor de «torrid grunge Soul man». Dulli passe en revue tous ses classiques et donne de sacrés éclairages. Il dit s’inspirer du classic rock et du classic metal. Quand on lui dit qu’«I’ll Make You See God» qui ouvre le bal d’How You Burn sonne comme du Queens Of The Stone Age, il répond que l’«Highway Star» de Deep Purple était sa North Star. Il indique ensuite que «Line Of Shots» «is built on a mash of Buzzcocks and The Smiths.» Puis il révèle que Van Hunt chante «Jyia» et «Take Me There» - He’s kind of the secret weapon of the record - Il revient aussi sur Lanegan et les Gutter Twins. Il leur a fallu 5 ans pour enregistrer Saturnalia - I named the record, he named the band - Dulli dit qu’il est très fier de cet album - I know we were making something cool, and we did - Il célèbre aussi la trilogie Congregation/Gentlemen/Black Love. Il dit que «Blame Etc» «is really my attempt at writing a Norman Whitfield-style Temptations song. That’s where I was coming from with that, with the wah-wah and the strings. I remember trying to get inside the David Ruffin head, a little bit.» Il rend un fantastique hommage à David Ruffin, «he seemed like a guy who had it all and just destroyed it.» Il revient aussi sur les Twilight Singers et Blackberry Belle - It might be my favorite record - Dulli a raison : Blackberry Belle est une bombe.

    Signé : Cazengler, Salvatorve Duli

    Afghan Whigs. How Do You Burn? Royal Cream Records 2022

    Greg Dulli. Album by Album. Uncut # 305 - October 2022

     

     

    Inside the goldmine

     - Le vert Garland

     

             Au premier abord, Michel Garant semblait extrêmement sympathique. Il passait son temps à sourire et à bavacher. Rien ne pouvait le contenir. Son débit oral était celui d’un fleuve en crue. Il charriait de tout, surtout du rock et du moi-je. Il passait d’un sujet à l’autre sans crier gare et soudain, il trébuchait, tournait trois fois autour d’un mot pour repartir dans une direction opposée, ce qu’on fait tous lorsqu’on perd le fil face à un auditoire. Si par hasard tu lui coupais la parole, il sautait sur la première occasion de reprendre le leadership. Pas par souci de domination. Michel Garant était naturellement extraverti. Il ne se rendait même pas compte qu’il devenait pénible, et, à force de vouloir se faire passer pour un être charitable, bienveillant, intelligent, «de gauche», comme il disait, et soit disant ouvert sur le monde, il finissait par provoquer l’effet inverse. Il transgressait tellement son pseudo-angélisme qu’il générait chez certains de ses interlocuteurs un agacement tel qu’ils peinaient à le dissimuler. Le problème, c’est que Michel Garant était très con, mais il ne s’en rendait même pas compte. À ses yeux, «tout le monde il était beau et tout le monde il était gentil», à commencer par lui. Lui, rien que lui. Lui, encore lui. Si son nombril avait eu des dents et une langue, il aurait parlé du nombril. Il gravitait en orbite autour de lui-même, il ne captait le monde extérieur qu’à travers son prisme, ce qu’on fait tous, mais il l’assujettissait à son modèle mental pour le transformer en ce discours insupportable qu’il déroulait à l’infini et qui donnait la nausée à tous, sauf à lui. On le plaignait secrètement, mais bien sûr, il n’était pas question de lui causer la moindre peine. Son ultra-suffisance, cette adoration immodérée de lui-même cachait de toute évidence une fragilité extrême. Le prier de fermer sa gueule l’aurait sans doute anéanti. Comment peut-on vouloir du mal au roi des cons ?

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             Michel Garant et Garland Green, n’ont rien de commun, si ce n’est une vague forme de consonance. Garant vit dans son monde, et Garland dans le sien. D’un côté le blanc et de l’autre le noir. D’un côté le néant absolu, et de l’autre l’avenir du monde, c’est-à-dire la Soul. Garland Green est un Soul Brother de Chicago. On le croise sur ses albums, mais aussi dans toutes les bonnes compiles de Soul.

             Éminent spécialiste de la Chicago Soul, Robert Pruter transforme la vie de Garland Green en conte de fées. Le roi du barbecue Argia B. Collins trouva la voix du jeune Garland intéressante, alors il l’envoya au Conservatoire de Chicago étudier le piano et le chant, puis il transforma son prénom Garfield en Garland. Dans la foulée, un certain Mel Collins tomba sous le charme de Garland. La femme de Collins n’était autre que l’ex-Ikette Joshie Jo Armstead, devenue une compositrice de talent. Elle allait co-signer «Jealous Kind Of Fella».

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              Quand tu vois Garland Green sur la pochette de Jealous Kind Of Fella, tu as l’impression de voir un gentil géant. Il est accueilli dans son morceau titre par des chœurs de Sisters. Ce gentil géant est un crack. Il crack-boom-hue la Soul avec le power du vert Garland. Son «Jealous Kind Of Fella» est le froti le plus gluant de l’histoire des frotas. Ce hit date de 1969. Avec «Mr Misery», il passe aussi sec au coup de génie. Il éclate son cut dans l’écho du temps et on comprend qu’il soit devenu culte. Pur genius - Won’t you leave me alone - Stupéfiante qualité. On reste dans le très haut niveau avec «All She Did (Was Wave Goodbye To Me)». Ce mec est bon, il règne sur son empire. Ce magnifique artiste fait de la Soul des jours heureux avec «Ain’t That Good Enough», puis il épouse les courbes du groove avec «You Played On A Player», mais il le fait avec la poigne d’un black aux mâchoires d’acier. Il enchaîne avec une fabuleuse pop-Soul d’anticipation, «Angel Baby». Il profile son hit sous l’horizon. Il sait driver un suspense. Il grimpe à l’Ararat avec ses nerfs d’acier. Des mecs comme lui, tu n’en verras pas beaucoup. Encore de la fabuleuse Soul d’Uni Records avec «He Didn’t Know (He Kept On Talking)», c’est travaillé au doux du doux, ambiance magique à la Fred Neil avec des nappes de cuivres. Et cette belle aventure s’achève avec un «Let The Good Times Roll» amené au groove élastique. Baby !, tu le reçois en plein, le vert Garland y va, sa voix fait le poids et c’est vaillamment coiffé aux nappes de cuivres.

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             On retrouve notre gentil géant sur la pochette de Love Is What We Came Here For. Au dos, tu le vois faire du jogging sur la plage. Le vert Garland est un géant éminemment sympathique. Son «Let’s Celebrate» est un coup de génie diskö. Il est le roi du dancefloor. Mais cet album est essentiellement un album de groove, comme le montre «Shake Your Shaker», il te shake ça avec une classe inébranlable. Il est dans le lose control, dans l’all over, il tape ça au mieux des possibilités. Le vert Garland est un diable Vauvert, on est content d’avoir fait sa connaissance. Il groove de plus belle avec «Let Me Be Your Preacher». On aime bien l’idée que ce black soit heureux et qu’il puisse courir sur la plage pour entretenir sa santé. Allez Garland, au boulot ! Il revient avec «I’ve Quit Running The Streets», pas de problème, Garland does it right - I’m going ho-ho ! - Il fait aussi des balladifs fantastiques, comme le morceau titre. Il a de l’appétit pour l’horizon. Il groove encore le r’n’b d’une voix grave dans «I Found Myself When I Lost You», c’est excellent, coloré, juteux, fruité, groovy. Garland vise toujours le côté coloré du son. Il manie l’insistance avec dextérité. Tu as deux bonus à la suite, dont un «Shale Your Shaker» plus diskö et plus sexe. Big bassmatic to the diskö sound !  - The way you shake around - Il y a en Garland Green une pâte d’amande, une Green touch, il groove au shake it on up, ça veut dire ce que ça veut dire. Et puis avec «Don’t Let Love Walk Out On Us», il fait son Barry White. Il t’enrobe les trompes d’Eustache vite fait. Il te ramollit les fourches caudines. Le vert Garland est un prince de la Soul. 

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             En 1983, alors qu’il est installé en Californie, il enregistre un album sans titre, Garland Green. Le plus stupéfiant est qu’il n’y aucun liner dans la boîte : le 4 pages n’est même pas imprimé, à part la une. Mais on sait que c’est produit par Lamont Dozier. Alors, on se console avec «Nobody Ever Came Close», une heavy Soul de dude en forme de Beautiful Song. Il attaque sur le ton de la confession, c’est excellent, une vraie chape. C’est un slow groove de rêve éveillé. Il te l’emballe vite fait. Il attaque d’ailleurs avec un hit de Lamont, «Tryin’ To Hold On». Il est sincère - I’m just tryin’ to hold on/ To my woman/ To my life - Ça va, Garland, on te croit. Mais il insiste. Alors on l’écoute. Lamont fait les backing vocals. Il fait aussi les arrangements de «You Make Me Feel (So Good)». Il chante son «System» la main sur le cœur et son «Love’s Calling» d’une voix solide. C’est un Soul Brother effarant d’assise. Garland est du genre à ne jamais lâcher la rampe. Il faut le signaler, car ça ne court pas les rues. «Love’s Calling» reste de la big Soul de calling you/Calling me. Il boucle l’album avec «These Arms», une heavy dance Soul de Lamont Dozier. C’est forcément énorme. On est une fois de plus effaré par l’incroyable power du vert Garland. Il est superbe et invincible. Black power all over. Grâce à Lamont, ça bascule dans la magie noire. 

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             En matière de compiles, la reine de Nubie s’appelle The Very Best Of Garlan Green. Comme c’est sur Kent Soul, Ady Croasdell partage le booklet avec Robert Pruter, spécialiste de la Chicago Soul et auteur d’une somme du même nom. Est-il bien utile d’ajouter que cette compile grouille de puces ? Tu te grattes dès le «Jealous Kind Of Fella» évoqué plus haut. Heavy groove de Chicago. La Soul de tes rêves, Garland te berce dans ses bras. C’est à la fois épais et imparable. On retrouve aussi «These Arms», ce vieux shoot de Green diskö, et l’excellent «Don’t Think That I’m A Violent Guy» tapé au toc toc toc de wild beurre. Oh la présence de l’immanence ! Retrouvailles encore avec «I’ve Quit Running The Streets» qu’il chante à l’accent gras. Il ne traîne plus en ville, ça rassure sa poule. Il met encore une pression artistique terrible avec «Angel Baby», sa classe flirte en permanence avec le génie. Tu vas aussi retrouver son vieux «Let The Good Times Roll» qui ne doit rien à celui de Shirley & Lee. Il navigue toujours entre la joie de vivre et les nerfs d’acier. Retrouvailles encore avec «He Didn’t Know (He Kept On Talkin’)», il te groove la Soul dans l’âme, il est aussi océanique du Fred Neil. Il tartine sa Soul comme du miel. On retrouve encore «You Played On A Player», heavy groove teinté de gospel, «Ask Me What You Want», sans doute l’un des meilleurs shoots de Soul d’Amérique, il peut aussi ruer dans les brancards comme le montre le wild «It Rained Forty Days & Nights», et avec «Sending My Best Wishes», tu touches au cœur du mythe Garland. Il fait son Barry White dans «Don’t Let Love Walk Out On Us», et de la heavy Soul de Deep South avec «Nothing Can Take You From Me», cette Soul qui colle dans le pantalon. 

    Signé : Cazengler, Garland Gris

    Garland Green. Jealous Kind Of Fella. Uni Records 1969

    Garland Green. Love Is What We Came Here For. RCA 1977

    Garland Green. Garland Green. Ocean Front Records 1983

    Garland Green. The Very Best Of Garlan Green. Kent Soul 2008

     

    *

    _ C’est quoi encore ce bordel ?

    _ Monsieur le Préfet, votre flair nous étonnera toujours, vous avez raison, c’est un regroupement séditieux d’individus mal intentionnés que nous suivons étroitement depuis plusieurs mois. Nous les suspectons de faire tourner la tête à toute une innocente partie de notre belle et saine jeunesse hélas trop naïve…

    _ Ne perdons pas notre temps, que proposez-vous pour nous en défaire ?

    _ Nous pourrions sous n’importe quel prétexte futile les enfermer en prison…

    _ Vous plaisantez, les nourrir grassement à ne rien faire et à regarder la télé aux frais du contribuables, faites comme pour Socrate !

    _ Excusez-moi Monsieur le Préfet, je ne connais pas cet individu, quel châtiment lui avions-nous infligé ?

    _ Le seul qui vaille la peine, la peine de mort !

    _ Ce n’est que justice Monsieur le Préfet, je n’ose même pas imaginer les méfaits qu’ils avaient commis.

    _ Le même que vos trois futurs condamnés, quod corrumpet juventum !

    _ Excusez-moi Monsieur le préfet, je n’ai pas compris, mais ce doit être terrible !

    _ Plus que vous ne le croyez mon brave sous-fifre ! Exécution immédiate !

    BASTA

    C’ KOI Z’ BORDEL

    Ne vous trompez pas d’objets sonore, Basta tiens n’y a-t-il pas un disque de Léo Ferré qui porte le même titre ? Pas tout à fait, un album de 1973 qui se nomme Et… Basta ! Ah bon ! Pourtant Ni Dieu ni maître, c’est de Ferré je pourrais même le chanter, ‘’il n’y en a pas un sur cent et pourtant ils existent’’, exactement même si Ferré chantait mieux que vous, sa version la plus aboutie est celle de l’enregistrement public à la Mutualité en 1970. Question Chimpanzé Léo n’entretenait-il pas une relation amoureuse avec une guenon… Ce sont donc des reprises de Ferré ? Non, des créations originales ! Alors pourquoi toutes ces connotations ?

    Peut-être pour nous faire réfléchir que depuis les révoltes de mai 68, rien n’a vraiment été bouleversé mais que tout a changé. Expliquez-moi, je ne comprends pas. L’après 68 fut le temps de l’illusion lyrique, la Révolution semblait toute proche, l’on en parlait avec emphase, l’on prenait modèle sur les chuchotements insidieux de Verlaine et la barbare violence de Rimbaud, un demi-siècle plus tard le constat est amer : le grand soir n’a jamais eu lieu… Donc c’est un disque passéiste empli de nostalgie ! Pas du tout, C’ Koi’ Z’ Bordel ne regarde pas en arrière, vous plonge le nez dans le caca du présent qui nous dit que le pire est à venir si l’on ne se bouge pas le cul.

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    Une pochette noire comme la misère mentale qui nous accable. Trois têtes, trois bustes estompés par la noirceur du monde. Ce ne sont pas les individus qu’il faut admirer, c’est le message qui prime.

    Cyril : guitariste, chanteur / Olivier : batteur / Stéphane : bassiste.

    Ni dieu ni maître : une batterie qui ricoche comme des balles sur le bitume, tout de suite c’est l’emballement, une guitare qui part en vrille, une batterie fracassante et un vocal qui vous saute à la gorge, des lyrics qui n’ont pas peur de s’encombrer de gros étrons, religions, capitalisme, théocratie, despotisme, gerber, cracher… Méfiez-vous, les étoiles ninja que lance la guitare de Cyril sont tranchantes…  Ne courez pas aux abris, criez plutôt Kick out the Jam, comme le chantait un groupe de Destroy City. Sous-race de Chimpanzés : un peu de classification zoologique n’a jamais fait de mal à personne, c’est un peu dur pour nous les hominiens, soyons justes, nous nous ne sommes pas une espèce très écologique, comment Olivier peut-il tenir ce beat incandescent tout en produisant ces flots de roulements tourbillonnants battériaux incessants, l’on dirait qu’il répand du round up à profusion sur des champs pollués. Basta : Vous avez eu le constat édifiant dressé en moins de six minutes, c’est très bien, en fait c’est très mal, maintenant faut conclure. Que faire se demandait Lénine. Nos bordellistes lui répondent : c’est assez. Cyril vous envoie à plein gosier des rafales de bastos de ‘’basta’’ la meilleure des mécadicamentations pour combattre l’épidémie des lâchetés individuelles. Assez : au cas où vous n’auriez pas compris, vous ont traduit Basta en français, en plus rapide, en plus violent, un vocal dégueulis, une basse tarabustante, une guitare vitriolée, une batterie gourdinée, 78 secondes dont vous ne vous relèverez pas. Dix de plus que 68, faut augmenter la dose !

             C’ Koi Z’ Bordel hisse l’étamine noire. Un cri de rage et de haine, pour réveiller les morts-vivants qui passent leur temps à se plaindre. Un chef-d’œuvre nécessaire.

    Damie Chad.

     

    *

    Du nouveau pour Burning Sister, la presse underground américaine, The Obelisk, Doomed Nation, The Sleeping Shaman, commence à s’intéresser à eux, nous avons été probablement les premiers à parler d’eux, voir KR’TNT 560 du 20 / 06 / 2022 et KR’TNT du 24 / 11 / 2022… Dave Brownfield a laissé sa place à Nathan Rorabaugh d’Alamo Black autre groupe de Denver ( Colorado )… Ils viennent de sortir un nouvel EP.

    GET YOUR HEAD RIGHT

    BURNING SISTER

    (Sleeping Sentinel Records / Octobre 2023 )

    Steve Miller : bass, synth, vocals / Nathan Rorabaugh : guitar / Alison Salutz : drums

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    Une ligne de chemin de fer enfoncée dans une tranchée forestière, elle ne court pas vers un horizon infini mais s’engouffre dans un tunnel d’où pour ceux qui prennent tout au pied de la lettre le conseil de tenir sa tête droite, et pour ceux qui décryptent la portée symbolique des paroles un mot d’ordre à rester droit et debout devant les difficultés…

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    Fade out : ( paru en août 2023 sous forme d’une Official Video )  : tout ce qu’il y a de plus classique : le groupe en train de jouer, de temps en temps l’image défile comme en surimpression en couleur rouge, bleu, vert, sans doute  pour éviter la monotonie d’une vidéo peut-être pour que l’auditeur  comprenne que Burning Sister flirte avec le psychédélisme, le plus intuitif serait à mettre le flou de ces images avec l’intitulé des titres du morceau et de l’album, chacun tranchera dialectiquement la contradiction exposée à sa guise, parfois la meilleure stratégie ne serait-elle pas, au lieu d’affronter un système qui finira par vous broyer, de se fondre dans le monstre, de devenir un monstre invisible, bientôt n’apparaît-il pas en sur-sur-impression évanescente un individu, un enfant de la taille d’un adulte, qui s’amuse à courir, à bondir, à faire de la balançoire, déguisé en Captain America, jusqu’au moment où à la fin du morceau l’image d’une clarté absolue nous découvre que ce n’est autre que Steve Miller, le bassiste. Dès le début l’on entend gronder la basse de Steve, mais ce n’est rien comparé à sa voix qui vous ligote et vous retient prisonnier dans ses cordes vocales, c’est un régal de voir le groupe se saisir du riff initial plus noir que noir pour le mener au bout des cinquante nuances de gris du rock’n’roll. Une superbe démonstration que les combos débutants auraient intérêt à étudier. Barbiturate Lizard : coups de basse comme autant de coups de butoir, bientôt amplifiés par une guitare qui pousse à la roue, un fond de synthé perforant et Sister Alison qui vous martèle un tempo implacable tandis que la voix de Steve qui semble résonner sous la voûte d’un souterrain enfoui au creux de la terre vous envoûte pour l’éternité, ensuite comme à tous ses morceaux le groupe vous ensorcèle, bien sûr il riffe comme des milliers de combos de par le monde à cette différence près que quand ils ont bien le riff en main il commence à ronronner comme un chat puis à rugir comme un lion et enfin à se débattre comme un dinosaure qui endormi depuis des millions d’années se réveillerait, juste, ce n’est pas de chance, sous votre maison qui s’écroule sur vous comme un château de cartes en plomb fondu. Get your head right : trois petits coups de baguettes ( magiques) et un monstre riffique déboule sur vous, ça tonne comme l’orage, ça arrache les toitures, ça écroule les gratte-ciel, je me demande qui pourra garder la tête haute sous une telle tempête, z’avez envie de rentrer tel un escargot dans une coquille de béton armé, mais la batterie tape sur votre abri anti-atomique et déjà se forment des lézardes pas du tout sous barbituriques, il y a une guitare qui ricane sinistrement, un vocal qui vous maudit jusqu’à la soixante dix-septième génération, mes chiens qui quittent leur panier ( j’écoute au casque ) heureusement c’est fini, ouf, non ça recommence en plus lent mais en plus lourd, vous en veulent à mort, vous ignorez pourquoi, mais eux ils le savent là, maintenant vous touchez du doigt, qu’ils sont en guerre contre votre lâcheté congénitale. Tant pis pour nous ! Looking through me : au cas où vous n’auriez pas compris le morceau précédent, vous refont le coup des trois petites baguettes maléfiques, ensuite ils vous prennent un riff et vous le malaxent comme quand vous jouez avec un chewing gum sonore, c’est alors que vous vous apercevez que vous avez beau le mastiquer de toutes vos forces, ils s’amusent de vous, ils vous brisent les plombages et vous scellent le dentier si fort qu’ils vous empêchent d’ouvrir la bouche et de respirer, en plus ils vous calfeutrent les fosses nasales, dix mille orchestres déchaînés se mettent à vous jouer le Te deum du Requiem de Mozart, une masse phonique en fusion vous engloutit à jamais pour l’éternité ( plus un jour, on ne sait jamais ). Le pire c’est que vous ne vous plaignez pas, c’est grandiose.

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     When tomorrow hits : une reprise de Mudhoney, manière d’affirmer haut et fort son pédigré, le morceau est sorti en avant-première assorti d’une magnifique pochette ouverte à tous les rêves, à tous les cauchemars : L’est sûr que lorsque le destin frappe il est trop tard, une basse qui sonne comme une cloche funèbre, une batterie qui enfonce les clous du cercueil une voix d’outre-tombe ( sortie tout droit des grandes orgues de la sombre magnificence de la prose des  Mémoires de Chateaubriand ), une guitare qui n’en finit pas de pleurer à chaudes larmes, à moins qu’elle ne ricane tout haut, si vous pensez qu’ils en font trop qu’ils vont mettre la pédale douce, vous n’avez rien compris au film, c’est dommage parce qu’il est déjà fini. Perso je pense qu’ils écrasent la version de Mudhoney avec beaucoup plus de boue que de miel.

             EP étourdissant. Sister Burning brûle les étapes. Il se murmure qu’ils préparent un album. Pauvre de nous tant de temps à attendre !

    Damie Chad.      

     

    *

    Des groupes qui se prénomment Red Cloud il en existe aux quatre coins du monde toute une tribu, mais celui-ci est français, z’ont leur camp sur Paris, j’avoue que tout ce qui évoque de près ou de loin la lutte désespérée menée par les grands chefs sioux pour préserver leur liberté me fascine.

    BAD REPUTATION

    RED CLOUD

    (Single : Février 2023 / BC / YT)

    Roxane Sigre : vocals / Rémi Bottriaux : guitar / Maxime Mestre : bass / Laura Luis : organ / Mano Comet : drums.

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    Roxane toute seule sur la couve rouge, une bouche grande ouverte à avaler le monde, de rondes lunettes à la Janis Joplin, elle le mérite, un trottinement de souris sur le tambour, deux éclats de guitare, dès que vous entendez le feulement de sa voix vous oubliez tout ce qui précède, une espèce de glapissement modulé de chacal ou de chien de prairie, pas besoin de sortir de polytechnique pour décréter qu’il y a une véritable chanteuse dans le groupe. Ses congénères le savent, lui clouent aussitôt le bec pour que vous vous rendiez compte qu’ils lui préparent un tapis rouge de flammes, des pyromanes qui vous dressent une barrière de feu infranchissable, elle s’en fout, elle en joue, elle maîtrise la situation, la voix pointue comme une flèche qui se fiche dans votre cœur et c’est parti pour la longue traversée, Laura vous englobe la scène d’une cavalcade de poneys affolés, Rémi érige un vol de frelons, Maxime rampe comme un serpent et Mano porte un coup à tous les ennemis qu’il écrase, Roxane medecine-squaw vous guérira de tous vos maux de son vocal tranchant comme un couteau de scalp.

    Vous avez aimé Bad Reputation : voici une vidéo promotionnelle d’Arno Vincendo, vous les voyez jouer en playback, c’est bien fait, cela permet de les admirer, soulagement Roxane ne singe pas Janis, elle se contente d’être elle-même et c’est bien. Enfants gâtés vous aimeriez voir Bad Reputation : Live à L’International : vous ne savez pas tout ce Kr’tnt ! peut faire pour vous : les voilà dans un halo de nuage rouge, le son est davantage terre à terre, moins incisif que sur disque, mais l’ensemble tient bien la route et l’on entend le public apprécier. Comme un bonheur ne vient jamais seule vous avez encore Velvet Trap et Swallow deux titres issus du même concert et n’en jetez plus  dix autres vidéos sur la chaine de Matt Diskeyes, la plupart des titres parus sur leur album éponyme paru en mars 2023 que nous chroniquerons prochainement.

             ( Sur la même chaîne vous avez le concert de Bordeaux de Gyasi auquel le Cat Zengler a consacré ( voir livraison 608 du 31 / 08 / 2023 ) une magnifique chro sur son concert au Binic Folk Blues festival 2023 + dernier album.)

    Damie Chad.

     

    *

    Laissons la parole à plus doué que nous :

    ‘’ Car parmi les nombreuses institutions excellentes et même divines que votre Athènes a créées contribuant ainsi à la vie humaine, aucune, à mon avis, n’est meilleure que ces mystères. Car grâce à eux, nous avons été sortis de notre mode de vie barbare et sauvage, et éduqués et raffinés jusqu’à un état de civilisation ; ainsi comme ces rites sont appelés ‘’ initiations’’, ainsi en vérité nous avons appris d’eux les commencements de la vie et avons acquis le pouvoir non seulement de vivre heureux, mais aussi de mourir avec une meilleure assurance.’’

    Cicéron.  Les Lois II, XIV, 36.

             L’on ne se rend pas compte de l’apport de Cicéron quant à l’élaboration de la pensée occidentale, c’est lui qui a choisi et défini les mots latins afin de traduire l’ensemble des concepts philosophiques initiés par les Grecs. Vocables grecs et latins enracinés dans les langues européennes forment les deux branches séminales et constitutives de l’ADN de toute démarche de pensée. Ce n’est sûrement pas un hasard si Telesterion a posé ce passage en épigraphe à son nouvel opus.

    EPOPTEIA

    TELESTERION

    (Snow  Wolf Records / CD - K7 / Octobre 2023)

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    Rites performés par les prêtres de Demeter : Celeus / Dioclese / Eumolpos / Triptolemus / Plolysceinus.

    J’entends déjà certains lecteurs : écoute Damie, tu nous les brises, tes rituels d’Eleusis, la petite graine d’où sort la plante, sur laquelle se développe une fleur qui engendre un fruit porteur d’une ou plusieurs nouvelles graines, n’y a pas de quoi en faire un fromage, l’on apprend ça en CM1, alors lâche-nous la grappe.

    Z’oui, mais. C’est le moment de relire attentivement l’extrait de Cicéron. La graine qui meurt mais qui se faisant engendre une nouvelle plante, pour résumer : la mort qui donne naissance à la vie, évidemment c’est un peu simpliste encore faudrait-il se demander ce que ce cycle végétatif signifie et signifiait au regard des Grecs.

    Cicéron ne parle pas de graine mais de civilisation, non pas en tant que déploiement culturel mais en tant que nouveau stade d’une maturation de l’humanité animale de l’Homme. Il faut bien comprendre qu’un mythe ou un rite n’est pas une belle histoire qui a su séduire les imaginations de dizaines de générations, qu’il suffit de répéter pour être satisfait de soi-même. Celui qui regarde une table en décrétant tout content de lui ‘’ ceci est une table’’ occulte par cette constatation péremptoire tout ce qui a précédé : par exemple : ne serait-ce que le mode de production, de distribution, d’usage de cette table… N’envisageons même pas les opérations intellectuelles nécessaires à la construction de cette table, Platon a déjà analysé ce processus intellectuel dans son dialogue Le Sophiste.

             Tout ce préambule pour affirmer qu’avec Epopteia, Telesterion a choisi de se rapprocher de la réalité de ce furent les mystères d’Eleusis. Un drôle de challenge puisque la documentation sur ses fameux mystères ne couvre pas tous les aspects de ce phénomène cultuel. Rappelons qu’il était interdit sous peine de condamnation à mort de dévoiler La partie secrète des rites éleusiniens. Nous ne possédons que des renseignements dus à des recoupements conjecturaux de textes divers qui ne se corroborent pas nécessairement… Un puzzle aux nombreuses pièces manquantes dont les éléments qui nous restent ont bien du mal à jointer entre eux. A titre d’exemple commençons par le commencement : la couve du CD.

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             Reproduction de La Danse des Bacchantes tableau du peintre Charles Gleyre. Né en 1806, mort en 1873. Le format carré du CD ne rend pas justice à cette toile, pour la voir en son entier il est préférable de regarder la vue intégrale qu’en offre l’illustration de la K7. Natif de Suisse Charles Gleyre recevra dans son atelier parisien de nombreux jeunes peintres qui rompant avec lui formeront la première phalange des impressionnistes, notamment Sisley et Monet. Autant dire qu’on le classe facilement parmi les Pompiers. Le musée d’Orsay lui a consacré une exposition en 2016. Il est une autre façon de le considérer en le définissant comme un précurseur des Symbolistes.

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             A l’intérieur du CD ce tableau de Charles Gleyre côtoie Le Retour de Perséphone de Frédéric Leighton. Né en 1830, mort en 1896. Bien oublié aujourd’hui si on compare le succès et la reconnaissance officielle de l’Etat Britannique dont il jouit de son vivant. Peintre académique qui par certains aspects n’est pas sans lien avec le préraphaélisme.

              Une question se pose : pourquoi Le Retour de Perséphone de Frédéric Leighton dont le sujet est en lien direct avec les mystères d’Eleusis consacrés à Demeter la mère de Perséphone est-il posé à côté de La guerre des Bacchantes que l’on relie généralement à Dionysos. Apportons une réponse qui demandera à être explicitée. Selon la – il vaudrait mieux employer l’adjectif indéfini ‘’une’’ - tradition, c’est Orphée - qui mourut démembré par les bacchantes du cortège de Dionysos - qui aurait institué les mystères d’Eleusis.

    La sortie des neuf titres d’Epopteia a bénéficié d’un mode de lancement   quelque peu bizarre, un titre par jour du 30 septembre au 8 Octobre. Rien à voir avec un coup publicitaire, aucune envie de faire le buzz sur les réseaux sociaux, simplement faire coïncider la parution des neuf titres avec la date anniversaire de leur déroulement lors de l’Antiquité. Le disque est donc une sorte de reprise du rituel antique. Certains l’entendront comme une fable musicale, d’autres reconnaîtront dans les quelques mots anglais   par lesquels Telesterion se définit en anglais sur son bandcamp à savoir : ‘’I begin to sing of Demeter’’ – le début de l’Hymne à Demeter dont voici la traduction du texte original grec par Leconte de Lisle : ‘’ Je commence à chanter Demeter…’’.

    Entonner l’Hymne à Demeter peut-il être efficient ? Cette question est des plus épineuses, elle soulève la problématique fondamentale en laquelle réside l’attribution que l’on donne ou que l’on s’interdit de prêter à l’essence de la poésie. Serait-elle orphique et par cela aurait-elle une action sur la nature du monde. Si non, en quoi réside le distinguo opéré entre prose et poésie. La question peut paraître oiseuse, mais elle permet de percer le sens du concept de surhomme nietzschéen, en tant qu’homme capable d’œuvrer à l’Eternel Retour des choses. Une manière de s’approprier le rôle des Dieux. La fascinante compréhension des mystères d’Eleusis touche à cette ontologie fondamentale du rapport de l’être avec l’energeia originelle si tant est qu’elle soit originelle.

             Cet Hymne à Demeter raconte comment Demeter désespérée d’avoir perdu sa fille, parvient à Eleusis, elle est reçue dans la maison du roi Keleos, pour le remercier de son accueil et de son hospitalité elle fonde le temple d’Eleusis, dans lequel elle et sa fille  Perséphone seront célébrées.

             Nous allons écouter Epoteia en essayant d’analyser l’interprétation qu’en propose Telesterion. Il n’existe, même pas de nos jours, de doxa fixe. Le déroulé sera interprété au cours des siècles différemment par les anciens grecs eux-mêmes.  Plusieurs niveaux d’interprétations coexistent : niveau strictement historial, rituellique, religieux, mythologique, mythique, politique, poétique, philosophique, métaphysique. Souvent, selon l’élément déterminé expliqué l’on passe d’un niveau à un autre sans crier gare. De plus   plusieurs grades d’initiation sont proposés, même si celle-ci est ouverte à tous : hommes, femmes, esclaves. L’epoteia est le plus élevé, réservé à ceux qui possèdent de par leur savoir ou leurs fonctions politiques des connaissances culturelles étendues et qui sont capables d’atteindre à une abstraction intellectuelle élevée.

    Gathering : ( jour 1 ) : un peu comme l’ouverture d’un opéra, l’on pense à Lohengrin, chœurs célestes et tambourinades appuyées, des milliers de pieds foulent le sol, Demeter la terre et Zeus la divinité en tant que principe de connaissance. Cette intro est magnifique, somptueuse et grandiose malgré sa brièveté. Le premier jour des mystères est une procession publique. Elle part d’Eleusis et se rend à Athènes. Les mystagogues, ceux qui enseignent les mystes, candidats à l’initiation, portent précieusement des sacs ans lesquels sont cachés les objets sacrés qui seront utilisés lors des futurs rituels. To the sea : normalement les mystes passent le deuxième jour à l’abri invités par certains athéniens dans des demeures particulières, ils ne doivent pas sortir et prendre du repos car l’initiation exige une grande dépense d’énergie physique et psychique. Cette marche vers la mer est censée se passer le troisième jour, il semble que Telesterion tout en respectant le déroulement des initiations privilégie davantage certaines phases que le calendrier stricto sensu. Mais tout cela se discute, tout dépend des chercheurs dont on suit les résultats et les propositions. Un départ plein d’allant, une course précipitée pleine d’enthousiasme, pas une procession emplie de ferveur, les chœurs chantent et accompagnent le tempo rapide de la batterie, dès qu’il nous semble percevoir un léger essoufflement, un semblant de ralentissement, le déluge sonore reprend de l’ampleur, trois coups de batterie théâtrale, de grandes vagues sonores nous assaillent nous baignons dans une allégresse purificatrice. Les mystes vont se purifier dans la mer, pourquoi la mer et pas dans une eau non salée, à proprement parler ce n’est pas une lustration dans la mer mais dans la mer posidonienne. Dans son passé tumultueux Demeter a eu une liaison avec Poseidon. Demeter, Zeus, Poseidon, la terre, le feu, l’eau, cette union élémentale n’est point hasardeuse, nous y reviendrons. Hither the victims : musique lourde et pesante, les chœurs ne s’envolent pas vers les aigus, ils semblent épouser le lent rythme percussif, les guitares laissent échapper leur riff telle une flaque de sang qui s’étendrait lentement à même le sol. Après la purification par l’eau le sacrifice par le sang. La bête immolée par le myste est un pacte de reconnaissance de l’ordre divin et sacré. Les morts aiment à boire le sang des sacrifices, n’oublions pas que les mystères d’Eleusis touchent à la mort. L’animal propitiatoire est le cochon. On en trouve peu de représentations dans les diverses images qui nous sont parvenues de l’antiquité grecque. Songeons toutefois que de retour à Ithaque Ulysse est accueilli par Eumée le porcher, un des seuls qui lui soit resté fidèle. Demeter est une vieille déesse, ses toutes premières représentations la montrent sous forme d’un porc. Le lien entre Demeter déesse du blé et le cochon est évident : la nourriture. Festival : un moment essentiel, la batterie talonne le sol, les chœurs respirent une joyeuse espérance, c’est une procession imposante, une certaine solennité accompagne ce défilé : les mystes précédés par les mystagogues sous la direction de l’hiérophante qui dirigera l’accomplissement des rituels. Ils ne sont pas seuls, les prêtres et les prêtresses de nombreux temples athéniens, les autorités politiques de la cité, les cinq cents membres de la Boulé, et le peuple qui suit… lors du passage du pont qui relie la cité d’Athènes à Eleusis les mystes sont l’objet de moqueries et de brocarts divers. C’est le retour à Eleusis des objets sacrés qui ont été au premier jour des mystères emmenés à Athènes. Pilgrimage : bruits, confusion sonore, la batterie essaie de trouver sa place, nous sommes entrés dans le Telesterion, la grande salle aux quarante – deux colonnes dans laquelle évolue lentement la procession, seuls mystes et mystagogues sont entrés, les chants s’élèvent, est-ce l’Hymne à Demeter, la tonalité baisse d’un ton, sans doute a-t-on éteint les torches, l’hiérophante est devant, dans le noir la foule le suit, l’on passe brutalement de la nuit au jour, longs tâtonnements labyrinthiques, les statues des Dieux s’illuminent d’un coup, premier enseignement symbolique, la nuit de la mort épargne les Dieux, si vous ne voulez pas mourir rejoignez les Dieux. Reverly : musicalement ce morceau est dans la continuité du précédent mais le son s’alourdit, l’on arrive au moment crucial de la révélation, une prêtresse dévoile l’objet sacré par excellence, l’épi de blé, sans doute est-il en or, et d’une taille démesurée, mais l’on n’en reste pas là, l’épi est de nouveau voilé, sans doute les torches sont-elles masquées quelques secondes, lorsqu’elles réétincellent l’épi est  une nouvelle fois encore dévoilé, mais ce n’est pas l’épi qui apparaît mais un phallus qui se dresse. L’hiérophante et la prêtresse, sont-ils retirés dans une entrée de souterrain, miment ou exécutent le mariage hiérogamique de la déesse Demeter avec Poseidon et peut-être même avec Zeus dont elle a été l’amante… Il se peut qu’au tout début des mystères l’hiérophante ait été castré ou rendu impuissant par une dose de cigüe, comment un mortel aurait-il la prétention de pénétrer ne serait-ce qu’un substitut de déesse représentée par une prêtresse…  Nous sommes loin de l’histoire de la petite graine, l’enseignement ne se contente pas de ce qui est divulgué dans les Petits Mystères. Ici l’on aborde un sujet bien plus délicat, celui de l’union de l’être humain avec le divin. Certains lecteurs seront déçus, quoi les mystères, une simple partie de jambes en l’air au fond de la terre. L’origine des mystères d’Eleusis remontent à mille cinq cents ans avant notre heure. Sans doute l’histoire de la petite graine… fait-elle allusion au lointain moment de la préhistoire néolithique ou les tribus de chasseurs-cueilleurs se sont sédentarisées en agriculteurs-éleveurs à partir desquels ont été édifiées les premières cités. Cicéron ne dit pas autre chose…The descent : une guitare égrène des notes comme si elle frappait sur un gong, cette nudité sonore correspond à la déception ressentie par le myste durant l’initiation, tout a été dit, tout a été montré, et tout compte fait l’initié est-il vraiment différent, ne va-t-il pas mourir comme tous les hommes lorsque son tour viendra, n’a-t-il pas participé à un jeu de dupe, les chœurs consolateurs s’élèvent, oui tu mourras comme tous les autres, mais puisque tu as reçu l’initiation, tu es certain que lorsque tu mourras tu ne seras pas forcé de revenir sur terre pour essayer de trouver la lumière qui t’a été donnée par l’initiation. Le lecteur tant soit peu fûté estimera que le chrétien qui a reçu le baptême et l’absolution est censé monté directement au paradis. Ce n’est pas un hasard si les pères de l’Eglise ont abondamment commenté les mystères d’Eleusis. Il suffit d’y croire. Or les Grecs ne croyaient en rien. Ils préféraient penser. The search : la musique s’alourdit encore, mais commence à s’élever une crête lumineuse de notes plus claires tandis que les chœurs deviennent célébration, la batterie conquérante va de l’avant. Dans le commentaire du morceau précédent, le lecteur aura remarqué que l’on est passé de la simple description explicative des mystères à une allusion à la pensée de Platon quant à la survie de l’âme immortelle obligée de se réincarner dans un autre corps en espérant que cette nouvelle enveloppe charnelle lui permettra de vivre une vie de haute sagesse, non engluée en les passions humaines, trop humaines c’est-à-dire mortelles, et que cette âme pourra alors entrer en contact avec le monde divin… Le myste ne peut entrevoir cela qu’en comptant sur lui-même. L’initiation est une ouverture, un dévoilement, qu’il s’agit de concrétiser par soi-même en soi-même. The ascent : le titre précédent évoque cette ascension de l’âme tels que l’ont décrite dans la suite de Platon les derniers philosophes païens, Julien, Plotin, Proclus. Il ne s’agit pas d’atteindre le divin en se projetant hors de soi mais en réalisant la graine de volonté de divin qui est en nous. Qui a toutes les chances de se désagréger si nous ne réalisons pas cet accès au divin. Les gnostiques l’ont tenté, Nietzsche à la suite de Goethe parlera de surhumanité qui ne peut être accomplie que par l’éternel retour de la volonté de son propre désir. La fin d’Epoteia est magnifique. Elle ne culmine pas en une apothéose grandiloquente. Elle s’arrête pour que chacun puisse en écrire la suite.         

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               Notre commentaire n’est qu’une lecture possible parmi tant d’autres. Sans doute ne correspond-elle pas à celle souhaitée par Telesterion. Elle n’est qu’une approche. Nous avons par exemple omis la relation Perséphone-Demeter que nous avons déjà développée en d’autres chroniques. Nous avons aussi passé sous silence la probable influence des mythes et des religions égyptiennes sur Eleusis. Le couple Isis-Osiris n’est-il pas à mettre en relation avec le couple pour ainsi dire en filigrane Demeter-Dionysos. De même malgré la présence du tableau de Charles Gleyre nous ne nous sommes pas aventurés sur les relations Demeter-Orphée-Dionysos. Nous explorerons cette triade en une autre occasion. Le lecteur qui désirerait en savoir plus peut déjà lire les deux tomes de Les mythes grecs de Robert Graves qui conte l’occultation dorienne des lieux sacrés de la Grande Déesse…

                Avec Epoteia et les quatre opus qui l’ont précédé, Telesterion a acquis parmi les groupes de metal une place à part qui attire de plus en plus de curieux…

    Damie Chad. 

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 616 : KR'TNT 616 : DAVID EUGENE EDWARS / LUKE HAINES / ANDREW LOOG OLDHAM / LAWRENCE / CHET IVEY / LES VAUTOURS / LES FANTÔMES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 616

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 10 / 2023

     

    DAVID EUGENE EDWARDS / LUKE HAINES

    ANDREW LOOG OLDHAM

    LAUWRENCE / CHET IVEY

    LES VAUTOURS / LES FANTÔMES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 616

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Be careful with that axe, Eugene

     - Part One

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    David Eugene Edwards arrive sur scène. Il ne s’agit pas d’une arrivée comme les autres. L’homme cumule pas mal d’attributs : prestance, prestige, prescience. Il n’a pas encore ouvert le bec qu’on sent déjà la prescience en lui, cette espèce de qualité divine propre aux êtres profondément spirituels.

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    Son port altier et ses pas légers indiquent l’éminence de sa prestance, l’imminence de sa condescendance, l’omniscience de sa transcendance. Il paraît sans âge. Ce blond mystérieux porte les cheveux longs et un foulard noué sous un chapeau noir incliné vers l’avant, ce qui pourrait passer pour une coquetterie, s’il nous prenait l’idée saugrenue de se moquer. Mais on ne se moque pas. Au mieux, on cède à la fascination, au pire, on s’intrigue. Le mystère qui entoure sa personne impose le plus profond respect. Cumulées à l’ombre du chapeau, ses lunettes à verres teintés achèvent de masquer son regard, ce qui épaissit encore son mystère. Il porte un blouson de jean, un jean moulant qui luit un peu et des boots argentées. Il est l’Homme aux Pieds d’Argent. Haut et sec, il se déplace comme Captain America, dans Easy Rider. Même esthétique de cosmic cowboy, même désarmante aisance à incarner un mythe. Le pas ailé, la stature, le foulard sous le chapeau, tout cela renvoie aussi à Arthur Lee, qui fit en 2004 le même genre d’apparition surnaturelle au Trabendo. Rien qu’à voir David Eugene Edwards arriver sur scène, le public comprend qu’il va vivre un moment hors du commun.

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    La scène ? C’est pas compliqué. Vide. D’un côté un poste de travail qu’occupe un side-man en casquette, et de l’autre côté, un pied de micro, un retour de scène et un ampli enveloppé dans le drapeau américain qu’on se plait à qualifier de génocidaire. Au milieu, un gigantesque écran sur lequel vont éclore des corolles emblématiques, une symbolique de l’au-delà et de l’éternelle beauté, aux antipodes des contraintes morales, par-delà le bien et le mal, on verra se succéder des reconstitutions numériques d’espaces intersidéraux et des choses plus organiques comme ce lit de roses noires où l’on voit bouger d’immenses pattes d’araignée,

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    ou encore ces mécanismes d’horlogerie prodigieusement graphiques, censés illustrer le décompte du temps qui passe et qui conduit inexorablement à la mort, et bien sûr, des crânes d’oiseaux plaqués d’or, véritables bijoux macabres, comme si le graphiste avait réussi à convertir Félicien Rops à la quadrichromie. Puisque David Eugene Edwards ne bouge pas, on regarde ces images qui finiront par donner le vertige.

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    Et pendant un peu plus d’une heure, David Eugene Edwards va plonger la salle dans ce qu’on appelle communément l’American Gothic, une série de complaintes extrêmement funèbres tirées pour la plupart de son nouvel album Hyacinth, et dont l’éclat lunaire finit par fasciner. Edwards s’enfonce dans son monde et enchaîne ses complaintes. Le contact avec le public se limite uniquement au chant. Les gens applaudissent à la fin de chaque complainte, mais Eugene se mure dans son silence. Il s’entoure de mystère, comme un poète enfermé dans sa tour d’ivoire. Il cultive ses climats, charge la barque de ses visions prophétiques. Il développe un sentiment d’extrême austérité que contredirait presque sa dégaine de cosmic cowboy. Il scande inlassablement. Il utilise parfois des langues inconnues, comme s’il était possédé. Il erre dans sa liturgie, il scande d’une voix forte le désir de rédemption impossible, il offre une suite au Prions Dieu que tous nous veuille absoudre de François Villon, mais l’Amérique étant beaucoup plus vaste que Montfaucon, alors la perdition d’Eugene est plus vaste, plus interminable, plus irrévocable.

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    Soudain on réalise qu’il fait de l’American Gothic purement littéraire, Eugene est l’Edgar Poe des temps modernes, l’Ambrose Bierce de la métempsychose contemporaine, on sort enfin de l’ère numérique et de tous ses pièges à cons pour retrouver le sel de la terre, c’est-à-dire une dimension artistique intimement liée à la mort, à la douleur du vivant et à la spiritualité. Il chante l’old time, il chante la Bible, il chante le Christ, il fait du gospel blanc qui est à l’exact opposé du gospel noir. Il prêche dans le désert et pourtant les gens boivent ses paroles. Enfin une poignée de gens. La salle n’est pas pleine. Le monde n’est pas peut-être pas prêt pour un artiste aussi métaphysique que David Eugene Edwards. On se plait à penser que si Jeffrey Lee Pierce était encore de ce monde, il proposerait exactement le même genre de récital.

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    Alors écouter Hyacinth dans ton fauteuil, c’est à tes risques et périls. Car tu n’as plus la présence d’Eugene. Tu dois te débrouiller tout seul avec les complaintes, et ça peut être long comme un jour sans rhum. Contrairement à ce qu’on a vu sur scène, son shamanisme est très orchestré. Dès «Seraph», il sonne comme Leonard Cohen et fait régner une tension énorme. C’est même du dark Cohen. Et puis, au fil des cuts, on replonge dans la démesure de ce récital, dans ce mélange de deep Atmospherix et d’éclatants mystères organiques. Avec «Celeste», il s’adresse non pas au Christ, mais à Demeter, la Mère de la Terre - Dweller in the dwelling - Eugene s’adresse aux dieux - Speak this way/ To all the gods - Le voilà paumé dans «Though The Lattice» - I have no question/ No question for anyone - il gratte sous le soleil d’un spot, l’ambiance reste très littéraire, très edwardienne. Il scande le dark comme le fait si bien Leonard Cohen, You are the real art of Mars Aries, clame-t-il dans «Apparition» et il ramène le Veil of Venus dans «Bright Boy». Il scande ses strophes mythologiques, il n’en finit plus d’offrir des offrandes aux dieux. Cet album est un temple. Il peut devenir wagnérien comme le montre le morceau titre, il navigue à bord d’un vessel sublime et scande son Perpetua Persephonea/ Pythic perfect, il exhale le Breath de fin. Tout semble lié sur cet album, il sacrifie son chant sur l’autel  de «Lionisis», psalmodiant Rose of Sharon Dragon/ thou shalt/ Rise hidden lion, et lâche dans un dernier souffle Earth born Orion, comme une ultime indication

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    Pour se remettre un peu dans le bain, on avait ressorti de l’étagère tous les albums de Sixteen Horsepower. Le premier date de 1984 et s’appelle Sackcmoth ‘N Ashes. Quarante ans, déjà ! Et pourtant, c’est un peu comme si c’était hier. C’est là qu’on trouve le gros hit d’Horsepower, «American Wheeze», tapé au riff de bandonéon - I’ve grown tired/ Of the moods of the single man - Il ramène son apothéose et envoie son Wheeze exploser au we’ll see/ We’ll see, et boom de Bring your blade and your gun/ And if I die by your hand/ I’ve gotta home in glory land. On comprend que les foules françaises se soient extasiées à l’époque. L’autre énormité, c’est «Harm’s Way», monté sur un beat bien ahané, réchauffé une fois encore au bandonéon. Les autres cuts sonnent comme des harangues patibulaires, Eugene fait parfois son Jeffrey Lee Pierce («Scrawled In Sap»), et il gratte son banjo à la pointe du progrès («Ruthie Lingle»). Il sait aussi cavaler ventre à terre («Heel On The Shovel») et chante «Prison Shoe Romp» à la desperate d’Ida done better from craddle to coffin. Il ultra-chante, c’est son fonds de commerce. Sa raison d’être. Il évoque le sang de l’agneau (the blood of the lamb) dans «Strong Man» et là, on ne rigole plus, car il s’agit de pendre un homme - Get a rope and make it quick.

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    On comparait jadis l’Horsepower au Gun Club. La preuve de cette allégation se trouve sur Low Estate. Eugene y tape une magistrale cover de «Fire Spirit». Voilà le vrai power de l’Horsepower. C’est en plein dans le mille, effarant de Spirit. Eugene sait rocker les colonnes du temple. Il fait un autre numéro de cirque avec «Sac Of Religion». Ce fantastique shouter sait chauffer son voodoo. Gratté au banjo, «Brimstone Rock» somme comme un mélopif sacrificiel d’here comes the father yeah. Eugene devient alors le roi du plaintif alambiqué. Il crée son créneau et n’en sortira plus. Il fait entrer un violon sur «My Narrow Mind», une façon comme une autre de cumuler les fonctions. Il impose un style. Il yodelle plus qu’il ne chante. On dit d’Eugene qu’il a la glotte agile. Le morceau titre sonne comme un gros boogaloo de cimetière blanc. Il peut devenir aussi funéraire et aussi pénible que Nick Cave. «For Heaven’s Sake» est plus rocky-mountain, car on y entend une belle guitare électrique, Eugene se positionne cette fois au rock de come along. Il revient vite à ses roots chéries avec «The Denver Grab». Ça sent bon la mine de cuivre en hiver et les doigts gelés.

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    Premier album live avec Hoarse en l’an 2000. Occasion rêvée de réviser ses leçons. Boom dès «American Wheeze». Pas de meilleure entrée en matière, une merveille. Sur scène, l’Horsepower développe une énergie considérable. Plus rien à voir avec les albums studio. Ils tapent une belle cover du «Bad Moon Risin’» de Fog. C’est bien plombé, bien lourd de conséquences, traîné devant l’autel pour le sacrifice. C’est dire le poids de ce Bad Moon Risin’. L’Horsepower se fait une spécialité de l’explosion sous le boisseau. Live, «For Heaven’s Sake» sonne comme un hit du Gun Club. Ça prend de sacrées tournures. Eugene et ses copains français sont capables d’apocalypses. Leur Heaven’s Sake prend une dimension shamanique, ils jouent avec un élan congénital, la tension dramatique est extrême, complètement Piercienne, et les vieilles cocotes fauchent comme la mort. Petit conseil d’ami : privilégiez les albums live aux albums studio de l’Horsepower. Ils tapent à la suite «Black Lung» au heavy banjo. Ils n’en ratent pas une. Ils creusent leur mine de cuivre à mains nues. On croirait entendre des mineurs primitifs envahis d’aspirations. Voilà encore un «South Pennsyvania Waltz» bien chargé de la barcasse, l’Eugene est emporté par les vagues, beat élastique, fantastique de get your boots on boy/ get out. L’Eugene est le roi du Big Atmospherix minier. Il attaque son «Brimstone Rock» au banjo blast. L’Horsepower ? Une affaire en or ! Eugene savait alors déclencher l’enfer sur la terre. La pluie de feu se calme et puis repart. Ils détiennent le pouvoir de Zeus.

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    Nouveau shoot de Gun Clubbing sur Secret South, paru lui aussi en l’an 2000 : «Clogger» pourrait figurer sur n’importe quel album du Gun Club. L’Eugene prêche plus qu’il ne chante. C’est heavy et bien hanté. L’autre point fort de l’album s’appelle «Cinder Alley», attaqué comme «American Wheeze» au riff de bandonéon. Le son s’étrangle et l’Eugene aussi. Puis l’album s’enlise. On dirait qu’Eugene s’écoute chanter, comme d’autres s’écoutent parler. Avec «Silver Saddle», on sent le trop dans-la-plaine, mais on s’ennuie. C’est long la plaine. Sur cet album, tout n’est pas bon, loin de là. Très loin de là. Trop de westerns de pacotille. «Just Like Birds» sonne comme une petite Americana à la ramasse de la rascasse. L’Eugene tente de sauver l’album avec la cover d’un outtake de Dylan, «Nobody ‘Cept You», mais ça reste litigieux. L’Eugene ne parvient pas à s’arracher du sol. Sa cover brille pourtant de mille feux, mais ce n’est pas vraiment le bon choix. Dans les pattes d’Eugene, ça devient banal.

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    Il s’enfonce encore plus profondément dans l’Americana avec le bien-nommé Folklore. Il tape dans la Cajun avec «La Robe A Parasol» - Va danser/ Va danser dans les bras d’ton gars/ Si t’as des hanches/ Ta robe un parasol - Wild country strut avec «Single Grit», heavy banjo bound de she’s goin’ dressed fine. Fantastique énergie ! Il attaque encore «Outlaw Song» au banjo. Logique, pas d’outlaw sans banjo. Un vrai western. Il est fait prisonnier et demande : «What do you want from me ?». Alors il tire - They were dead before they could move - Puis on s’ennuie avec «Blessed Persistance» et son you burned my bridges for me. Il repend l’«Alone & Forsaken» d’Hank Williams et se prend pour Nico avec «Horse Head Fiddle».

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    Tu vas trouver deux beaux hommages au Gun Club sur Olden : «Slow Guilt Trot» et «Dead Run». Il est en plein Pierce, tendu à se rompre, comme cavalé. L’Eugene sonne comme un vrai desperado, «Slow Guilt Trot» est bardé de booming, ça bat à la baratte folle. C’est encore pire avec «Dead Run». Il fait un gros fric-frac d’Americana avec «Heel On The Shovel» et part ventre à terre. L’album propose en fait trois sessions. La première est très plaintive, même inaugurée par l’«American Wheeze». L’Eugene se plaint tout le temps. Il a grandi dans une mine de cuivre. Avec lui, on sort les mouchoirs. Les Horsepower ont pourtant du son, mais «Prison Shoe Romp» reste très intrinsèque, très exacerbé écorché vif. On finit par sympathiser. Belle ambiance. C’est une autre époque. Avec la deuxième session, ils passent à autre chose, dès «South Pennsylvania Waltz». Toujours cette manie de traîner la savate en pleurnichant mais ça devient fascinant, avec le big bassmatic des profondeurs. On peut parler de profondeur abyssale. Le son change tout. Nouvelle version d’«American Wheeze» vite avalée par le beat. L’Eugene est encore très Piercien sur ce coup-là, ça tourne au hard blues d’Horsepower, ça monte comme la marée. Encore du wild Horsepower avec «Shametown». L’Eugene te dégage les bronches à coups de banjo. Puis il tape «Train Serenade» à la slide fantôme et le train se met en branle. Les deux cuts Gun Clubbish épinglés plus haut sortent de la troisième session.

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    Live March 2001 va tout seul sur l’île déserte. On y retrouve tous les hits avec un son énorme, à commencer par l’«American Wheeze» et son riff prométhéen de bandonéon, suivi du Gun-Clubbish «I Seen What I Saw», en plein prêche de Pierce, heavy comme pas deux - Thank you for clapping ! - Plus loin, tu as encore du pur jus de Gun Club avec «Clogger», power du diable, boom boom boom, c’est bombardé d’électrons. Ces mecs te démolissent toute la façade. Tu as aussi «Cinder Alley», monté comme American Wheeze sur un riff qui devient tentaculaire, et «Straw Foot», défoncé à coups de bassmatic et ramoné au gratté de banjo. Après tu as les textes. «Harm’s Way» ratiboise tout sur son passage et «Haw» sonne comme un coup de génie éclaté à coups de slide, bardé de tout le bim bam boom qui se puisse concevoir ici bas. Powerus inexorabilus !, s’écrie l’archiprêtre face à cette purge d’excellence totémique. Les Horsepower ne reculent devant aucun excès, comme le montre encore «Praying Arm Lane». Ils sont dans l’énergie shamanique de Jeffrey Lee Pierce. L’Eugene pousse très loin le bouchon du plaintif d’extrême onction. Ce festin se poursuit avec le disk 2 et «Splinterers», l’Eugene groove son va-pas-bien, ça monte comme la marée du siècle. Il s’en va au bord de la falaise gueuler «Phyllis Ruth» face à l’océan. Il adore prêcher dans le désert. Puis il tape «24 Hours» à la dure et déclenche l’enfer sur la terre. Une vraie machine ! Il fait le «Partisan» en anglais et referme la marche avec une version explosive de «Dead Run». L’Horsepower aura su marquer son époque. Les dégelées antédiluviennes n’ont aucun secret pour lui. L’Eugene sait se fâcher pour de vrai. C’est là, dans Dead Run, qu’il entre en osmose avec son héros Jeffrey Lee Pierce.

    Et puis tu as Wooven Hand. Pas ce soir. Un autre soir.

    Signé : Cazengler, Eugèle en hiver

    David Eugene Edwards. Le 106. Rouen (76). 28 septembre 2023

    16 Horsepower. Sackcmoth ‘N Ashes. A&M Records 1984

    16 Horsepower. Low Estate. A&M Records 1997

    16 Horsepower. Hoarse. Glitterhouse Records 2000

    16 Horsepower. Secret South. Glitterhouse Records 2000

    16 Horsepower. Folklore. Glitterhouse Records 2002

    16 Horsepower. Olden. Jestset records 2003

    16 Horsepower. Live March 2001. Glitterhouse Records 2008

    David Eugene Edwards. Hyacinth. Sargent House 2023

     

     

    Luke la main froide

    - Part Four

     

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    Dans l’une de ses columns, Luke la main froide rappelait tout le bien qu’il pensait d’Hawkwind. Il commence par déclarer qu’il existe quatre époques d’Hawkwind : «The early embryonic stoner busker phase, suivie du classic United Artist space-rock period, incorporating the twin towers of Lemmy as speed-freak-biker-talisman and Stacia as topless-acid-dancing-Dolly-Dorris-petrol-pump-attendant-gone-rogue. Puis il y a la troisième époque avec the ‘Wind led by Captains Dave Brock and Robert Calvert. Puis il y la quatrième époque qui démarre en 1980 avec Levitation : the trance, les donjons et les dragons, bad heavy metal period.» Selon la main froide, Robert Calvert est de toutes les époques même si, précise-t-il, il casse sa pipe en bois en 1988.

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    Un premier album sans titre d’Hawkwind paraît sur Liberty en 1971. C’est là-dessus que se trouve l’excellent «Hurry On Sundown», gratté à coups d’acou. C’est la première mouture d’Hawkwind avec, autour de Dave Brock, John Harrison (bass), Huw Lloyd-Langton (lead), Terry Ollis (beurre), Nik Turner et Dikmik. C’est Dave Brock qui balance les coups d’harp. Aw quel son ! Alors après, ça se gâte terriblement. Ils font un peu n’importe quoi, ça jamme dans tous les coins. Il faut attendre «Mirror Of Illusion» pour les voir renouer avec l’excellence et Dikmik envoie ses spoutniks. Il est essentiel de rappeler que Dick Taylor produit ce premier album.

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    Calvert devient pote avec Nik Turner et grenouille dans l’underground. Il est déjà all over In Search Of Space, mais il n’y chante pas. C’est sur cet album qu’on trouve l’énorme «Master Of The Universe». Dave Brock est l’un des grands rois du riff, c’est aussi solide que le «Silver Machine» à venir, même unité de l’unicité, même embolie de l’embellie, même solidité de la solidarité. L’autre bonne affaire de l’album est le «You Shouldn’t Do That» d’ouverture de balda, joué à la violence intentionnelle. Ah on peut dire que les Anglais savent battre la campagne du space-rock ! Ils proposent ici un bel élan d’hypno avec le sax tourbillonnaire de Nik Turner. N’oublions pas qu’ils font partie du fameux proto-punk britannique, ils créent leur monde à la force du poignet. Fantastique énergie d’équipe, avec un line-up qui a déjà commencé à changer : autour de Dave Brock, on trouve Dave Anderson (bass), Dikmik & Del Dettmar (spoutniks) et Terry Ollis (beurre).

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    L’année suivante paraît l’un des meilleurs albums d’Hawkwind, Doremi Fasol Latido. Lemmy est entré dans la bergerie et Simon King a remplacé Terry Ollis. On assiste à l’incroyable décollage de «Space is Deep», en plein cœur du cut. Luke la main froide devait se pâmer devant un tel phénomène. On entend aussi Lemmy jouer en solo dans «Lord Of Light». Il joue littéralement dans le cours du fleuve, son drive brouteur bouffe le Lord de l’intérieur. Il n’en finit plus de remonter à la surface du fleuve avec ses drives mécaniques. Encore une merveille avec «Time We Left This World Today», un cut frappé en plein cœur par un énorme break de basse signé Lemmy.  Ça vaut tous les breaks de Tim Bogert. Lemmy est un grand fracasseur, un titan du break, qu’on se le dise. Et ça repart de plus belle avec «Urban Guerilla». Comme ces mecs sont bons ! Ils bombardent comme des avions américains, avec cette basse sous-jacente qui avance comme une walking bass dans le chaos.

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    On trouve «Silver Machine» sur le Space Ritual Alive paru en 1973. C’est Calvert qui écrit les paroles de cet albatross of a summer hit. La main froide se marre car tout le monde croit qu’il s’agit d’un texte sur un vaisseau spatial alors qu’en fait Calvert raconte ses virées en mobylette à Margate, où il a grandi. Puis Calvert est promu Space Poët et se retrouve sur Space Ritual. La main froide a raison de dire que tout a été dit sur Space Ritual, mais à toutes les gloses, il préfère le slogan publicitaire qui accompagna la parution de l’album : «Ninety Minutes of Brain Damage». Voilà pourquoi Hawkwind et Luke la main froide nous sont si précieux. Sur ce fastueux album live, on retrouve tous les hits qui font déjà la réputation d’Hawkwind, à commencer par l’effarant «Master Of The Universe», proto-punk de bon aloi, fast tempo avec un bassmatic dévorant et des spoutniks. On retrouve aussi en D l’inestimable «Time We Left This World Today» qui cette fois repose sur les chœurs. Lemmy s’empresse de démolir ce cut infiniment totémique. Les coups de sax et les harangues sonnent comme des clameurs antiques. C’est très spectaculaire. Sur «Born To Go», Lemmy prend tout de suite la main avec son bassmatic mangeur de foie. Il met tout le cut sous tension. C’est extravagant ! En B, on l’entend encore chevroter dans «Lord Of The Light», survolé par le vampire Nik Turner. Ils jamment comme des dingues. C’est un album qui s’écoute et qui se réécoute sans modération. Un seul défaut : la guitare de Dave Brock se perd dans le mix. Lemmy et Nik Turner se partagent donc le festin. Ils se tapent une belle montée en température avec «Space Is Deep». Tous ces cuts sont parfaits, taillés pour la route. Ces punks d’avant le punk savent voyager dans l’espace. Nik Turner vient hanter «Orgone Accumulator» en B et on assiste à une pure Hawk Attack avec «Brainstorm». Grande allure, riff en avant toutes, heavy proto-push plein de poux et de spoutniks. Un riff que vont d’ailleurs pomper goulûment les Damned pour «Net Neat Neat».

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    Encore un big album l’année suivante avec Hall Of The Mountain Grill. Qu’est-ce qu’on a pu fantasmer à l’époque sur cet album et sur cette pochette ! Il faut bien dire qu’on était dingues d’Hawkwind comme de Third World War, d’Edgar Broughton et des Pink Fairies. Tous ces groupes relevaient du sacré et leurs albums ne décevaient guère. Sur Hall, se trouvent trois bombes, à commencer par «The Psychedelic Warlords (Disappear In Smoke)» : classic Hawk, bien riffé et superbement chanté, avec Dave Brock en tête de la meute. C’est un hit tentaculaire, assez tribal dans son essence, chanté à la clameur, avec une fantastique insistance de la persistance. Dave Brock nous plonge là dans un véritable lagon d’excelsior mélodique. Sur la réédition d’Hall Of The Mountain Grill parue en 2014, on trouve en D la version single de ce hit fantastique. La deuxième bombe est un autre gros précurseur proto-punk : «You’d Better Believe It», un cut directement inspiré du Velvet, avec le délire de Nik Turner embarqué par le tourbillon. La troisième bombe s’appelle «Lost Johnny». Dave Brock l’embarque et le chante à la revoyure. On se régale aussi de «Paradox» et de son indéniable présence. Ces mecs savent mettre en marche l’armée d’un cut. Dans les bonus de la red, on trouve «It’s So Easy» monté sur les chœurs de «You Can’t Always Get What You Want». Fantastique résurgence !

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    Dernier album sur United Artists : Warrior On The Edge Of Time. Belle pochette mais compos plus proggy. Nik Turner joue de la flûte, ce n’est pas bon signe. Ça turbine pourtant bien derrière, avec Lemmy et deux batteurs, Simon King et Alan Powell. On voit Lemmy se balader sur le beat d’«Opa-Loka». Dave Brock sauve l’A avec «The Demented Man», un balladif d’un très haut niveau mélodique. La viande se trouve au bout de la B avec deux cuts, «Dying Seas» et «Kings Of Speed». Tout le power d’Hawk est de retour, ça joue heavy au pays d’Hawk. Surtout sur «Kings Of Speed», et son fantastique déballage. Dave Brock sait générer des chevaux vapeur, c’est un exubérant, il doit être la réincarnation d’une locomotive. On entend même un violon dans cette volée de bois vert.

    Luke la main froide consacrait sa sixième chronique aux Television Personalities, a sad story mais au cœur de laquelle se niche perhaps the great lost psychedelic album of the 80s : Mummy Your Not Watching Me. Selon la main froide, «If I Could Write Poetry» n’a d’égal que le «Pale Blues Eyes» du Velvet - I’m not kidding - En 1981, les Television Personalities sont trois : Dan Treacy, Ed Ball et le drummer Empire. La main froide raconte ensuite le tragique destin de Dan Treacy, booze & drugs, la rue et les vols. Il va trois fois au ballon pour vol. Il ne lui reste plus que sa légende de cult-hero, ce qui lui fait une belle jambe. Puis Dan se fait tabasser dans la rue, des coups à la tête et c’est le coma. La main froide n’a pas beaucoup de détails. Dan doit subir une opération pour virer un caillot de son cerveau. Aux dernières nouvelles, il serait en train de se retaper dans une maison de repos. Luke : «I hope he gets to make music again, of that’s what he wants. And I hope that the world is a little kinder next time to Dan Treacy.»

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    Elle a encore raison la main froide de mettre le paquet sur Mummy Your Not Watching Me. Quel album ! «Adventure Playground» sonne comme un hymne Mod, emmené par le féroce bassmatic d’Ed Ball. Dan chante à la manière de Syd Barrett et distille l’énergie des Who. Ça donne une vraie teigne de petit cut cockney. Puis voilà «Brian’s Magic Car», magnifique de décadence, tapé à la Mark E Smith. Dan nous gratte ça à aux puces d’arpège. Le cut est tellement barré qu’il semble se captiver pour sa propre captivation. Puis Dan tape dans l’une de ses prédilections, les chansons consacrées à des personnalités. «David Hockney Diaries» est une heavy pop davidienne, mais sans l’eau bleue des piscines - I want to fly around the world in my own private plane/ I want to party every night so I can sleep all day - Dan est drôle. Il s’autorise même quelques petites sorties à la Johnny Rotten. Il revient aux Who avec «Painting By Numbers» et la bonne grosse énergie foutraque. Il nous gratte ça au happy go lucky. Retour à la belle pop dégingandée avec «If I Could Write Poetry», petite merveille montée sur un bassmatic épique. Dan et Ed Ball sont effarants de prestance, ils jouent dans l’éclat d’un matin d’été à Chelsea. TV Dan est un garçon magique.

    Dans une autre column, la main froide salue Donovan qui vient de fêter ses 70 balais. Elle commence par fracasser l’autobio de Big Don d’un coup de hache - lui reprochant une certaine vantardise, with claims to have pretty much invented everything ftom the wheel, God, spoons and raga rock onwards - mais il devient plus charitable en insinuant que Donovan est l’un de ceux qui vieillit le mieux, mais il faut lire ça en anglais : «But it is my contention that Big Don’s 60s canon has aged remarkably better than that of many of his more revered contemporaries.» Les tournures d’un écrivain restent les tournures d’un écrivain. Inutile de tourner autour. L’écrivain est né pour être lu, puis cité. La main froide rappelle que Donovan a pris la route très tôt pour suivre ses Kerouac fantasies puis il s’est installé sur une plage à Torquay avec the excellently named Gipsy Dave - However far-out and kaftanned-up Don got, there was always something gloriously provincial about him he could never escape - La main froide salue ensuite Fairytale, un album qui va influencer des tas de gens, à commencer par Nick Drake qui, selon la main froide, va lui pomper sa voix quatre ans plus tard. Jamais en reste de pics, la main froide ajoute que McCartney devait être terrorisé. Eh oui, Donovan n’avait que 19 ans. Et boom, Mickie Most entre dans la danse pour enregistrer en 1965 the truly first psychedelic album, Sunshine Superman qui va se vendre à un million d’exemplaires aux États-Unis en 1966 - Don was now Pop Imperial - La main froide ajoute que «Mellow Yellow» ‘invented’ The Velvet Underground («electrical banana»). Puis Donovan invente le concept du box set avec A Gift From A Flower To A Garden, une boîte qui contient deux albums. La main froide espère bien être encore là dans dix ans pour fêter les 80 balais de Donovan.

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    En réalité, Fairytale n’est pas un très bon album. Trop folky folkah. La pochette psychédélique trompe sur la marchandise. Au mieux, Don revient à la pop par la bande («Circus Of Sour»), mais il s’égare avec cette pop ingénue sans direction, ni but dans la vie. Il revient au Dylanex avec deux Ballads en fin de B, celle du Crystal Man et celle de Geraldine, mais on s’ennuie. Pire encore : avec «Candy Man», Don se chante dessus, il joue la surenchère de coin du feu et arrose tout ça d’harmo. L’album est d’une faiblesse endémique. C’est là où Mickie Most intervient. Il emmène Don chez un tailleur hip de Londres. Il fout la casquette, les jeans et le rack d’harmo à la poubelle et transforme son poulain en dandy psychédélique. Ça tombe à pic, car Don vient de pondre un hit : «Sunshine Superman». Most est ravi. Un single suffirait mais Epic décide d’en faire un album qui paraît en 1966. «Sunshine Superman» entre dans la catégorie des hits éternels, ceux qui fonctionnent comme des machines à remonter le temps. Most propose de rallonger la sauce avec une version de «Season Of The Witch» bien étendue et fabuleusement inspirée. Don s’y montre fantastique, oh no ! Sa version est plus psyché que celle de Stephen Stills dans Supersession. Nouveau coup de Jarnac avec «The Trip», Don swingue la pop anglaise. On le sent parfaitement à l’aise dans les formats légers. Il va et vient comme une libellule psychédélique. Mais attention, tout n’est pas rose chez lui. Il arrive que sa psyché orientée nous endorme lentement mais sûrement, comme c’est le cas avec «Three King Fishers» et «Ferris Wheel». Si tous les cuts de Donovan étaient des hits, ça se saurait. Il boucle cet album mi-figue mi-raisin avec l’excellent «Celeste». Il chante à l’intimisme et c’est imparable car il réunit toutes les conditions idéales : voix, compo, mélodie. Ça file droit au firmament de la pop anglaise.

    Dans une autre column, la main froide se prosterne jusqu’à terre devant Soft Machine qu’il qualifie de «one of the most influential of the original British psychedelic groups - and psych as blazing hell they were.» La main froide ajoute qu’après avoir viré Robert Wyatt, «their, erm, jazzier recordings are a whole different trip - a weird, stiffy English and sometimes rather boring one.» Elle a raison la main froide, qualifiant même Fourth de totally jazz and totally not good. Retour à l’extase avec l’évocation des débuts du groupe à Canterbury with nous dit-elle (la main froide) «full-blown genius Daevid Allen, Kevin Ayers, Mike Ratledge and pagan rock god Robert Wyatt on wild drums», puis house-band de l’UFO de Joe Boyd, chouchous de Jimi Hendrix qui les emmène en tournée aux États-Unis, puis le premier album enregistré live avec «Kevin Ayers on lead bass, a free rock classic» et comme Daevid Allen avait quitté le groupe, «it was a guitar less, bass heavy, organ-led Dada racket. You should own it.» La main froide ajoute la bave aux lèvres qu’après «this huge artistic success», les Soft firent ce que font tous les grands groupes : splitter. Kevin Ayers se barre. «A whole another story» nous dit cette gourmande de main froide. C’est là que Robert et Ratledge se maquent avec l’all-purpose Open Uniniversity lecturer lookalike Hugh Hopper pour enregistrer Volume 2, que la main froide trouve encore meilleur que le premier, heavier on the Dada, post-moderne et avec plus de voix. The Voice. Mais les choses vont comme on sait mal tourner, puisque pour Third, Ratledge et Hopper décident de marginaliser The Voice en engageant the non-rock god Elton Dean. Bizarrement, la main froide qualifie Third de masterpiece.

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    Un point de vue qu’on ne partage pas : Third est un album privé de chansons, beaucoup trop jazz-rock. Il faut avoir du courage pour écouter ça. Sur sa face, Ratledge se montre tentaculaire. Il faut attendre «Moon In June» en C pour retrouver Robert et son joli son troublé de gouttes. Après un beau solo d’orgue syncopé, Robert reprend le chant d’une belle voix de nez et swingue son chat perché. On assiste à de belles descentes dans les tourbillons de fusion basse/cornet, comme dans le premier album. La voix de Robert vient se fondre dans la luxuriance d’un jazz de tourneboule. Au cœur de ce délire impénitent, ils créent du rêve harmonique. «Moon In June» est la seule raison d’écouter Third.

    La main froide consacre aussi une column à l’Airplane, qualifiant After Bathing At Baxter’s d’acid-as-life manifesto. Elle salue (la main froide) le brain-blitzingly audacious «White Rabbit» et le super-nasty «Somebody To Love», puis traite Grace Slick de big badass. Visiblement, la main froide a lu son autobio : Grace Slick n’est en effet pas avare de détails crapoteux. La main froide indique que Baxter est un nom de code pour LSD, que l’album aurait dû s’appeler We Are Absurdly High et qu’il ne doit rien au côté mou du genou de la counterculture hippie «because that album in particular is as hard as Henry Rollins’ personal trainer.» Le concert de louanges continue avec l’opener «The Ballad Of You & Me & Pooneil» qui sort d’un vent de feedback, avec «Grace and co-lead vocalist Marty Balin howling ‘I get high When I die’ over primal freak-beat.» La main froide n’en peut plus, elle voit le «Young Girl Sunday Blues» de Marty Balin comme une engueulade avec God. Man this album is relentless and at the heart of it is Grace’s Wild Thyme. Alors la main froide entre en transe : Up against the wall, muthafucker.

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    After Bathing At Baxter’s bénéficie en outre du prestige d’une pochette dessinée par Ron Cobb, illustrateur en vogue à l’époque. «The Ballad Of You & Me & The Pooneil» est en effet l’un des grands hits de l’Airplane. Pur jus de gaga-psyché d’antho à Toto, secoué par des rafales d’accords sévères. Portés par un drive puissant, Marty et Grace se partagent les tâches ménagères. Ils groovent magnifiquement. Ce chant insurrectionnel va devenir leur marque de fabrique. Des tocades de pasionaria et des petits coups de solos flash entrelardent le son. Jorma, c’est le bâton du berger. Il est taillé dans le bois d’olivier. Et puis on se régale bien sûr du walking bass sound de Jack Casady. Quelle énormité ! Groove encore avec «Young Girl Sunday Blues». Grace fait monter sa voix comme une salade retardataire de potager. Grâce à Grace, le son de l’Airplane est reconnaissable entre mille. Encore un chant d’assaut avec «Wild Tyme» - la main froide rajoute un h dans Tyme - mais des ponts ineptes brisent leur élan. Dans les albums suivants, les chansons de l’Airplane partiront souvent au combat, sur un beat tribal fait de basse massive et de vibrillons digressifs.

    Nouveau shoot de ferveur Lukinienne avec Swell Maps. Elle commence (la main froide) par ironiser sur l’historique de l’avant-gardisme domestique britannique : l’inutilisable reel-ro-reel tape machine permettant de faire des cut-ups à la William Burroughs, qui coûte cher et encore plus cher avec the heroin habit qui va avec. Puis vient le temps du built-in cassette recorder and condenser microphone qui permet de donner voix au Joe Meek qui dort en chacun de nous. Et pouf, la main froide cite en exemple l’astonishing Trip To Marineville paru en 1979. Elle leur rend hommage en affirmant que les frères Godfrey (Nikki Sudden et Epic Soundtracks) et leurs copains Jowe Head, Biggle Books et Phones Sportsman surent créer leur monde, dans le salon des parents. En enregistrant tout simplement sur leur tape-recorder de family music center. Pas de batterie ? Epic fait des bulles dans un seau d’eau. Pas de basse ? Jowe met l’aspirateur en route. C’est ce qu’on entend sur the Maps fabled debut. La main froide ajoute que les Maps n’avaient rien à voir avec le punk, ils sonnaient plutôt comme T.Rex, or Syd Barrett or just a cacophony.

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    Sur la pochette d’A Trip To Marineville, une baraque prend feu. Ils jouent en effet un punk-rock de front-room on fire, mais avec les moyens du bord. Ils sont dans le DIY de Spiral Scratch, comme le montre «Another Song». Swell Maps entre en osmose avec Buzzcocks. Et voilà le coup de génie pressenti : «Vertical Slum» - The weather ! The leather/ The weather ! The leather - Ce punk primitif vaut bien celui du Magic Band. Nous voilà au cœur du primitivisme, la sinécure de Buzzcocks. Retour à l’excelsior du Magic Band avec «Harmony In Your Bathroom», ils tapent dans l’irrévérence absolue, on entend les bubbles dont parle la main froide dans sa column. C’est dans «Midget Submarines», excellent cut de rock insidieux, qu’on entend l’aspirateur dont parle aussi la main froide. En B, ils rendent hommage à l’hypno de Faust avec «Full Moon In My Pocket» et visent le hit avec un «Blam» bien tendu, plein de small Swell, hanté par une basse intermittente et le vaillant Nikki monte sur la barricade - I don’t care/ I guess I’m nearly dead.

    Dans une column datée de Christmas 2021, la main froide raconte comment elle fut invitée par Jowe Head à participer au concert de reformation de Swell Maps, avec Phones Sportsman, Golden Cockrill (membres originaux), Lee McFadden et Jeff Bloom (des Television Personalities), Dave Callahan (des Wolfhounds) et Gina Birch (des Raincoats). La main froide dit ensuite tout le mal qu’il pense des reformations - I’m not keen - et pour se dédouaner, il explique que Swell Maps n’a quasiment pas joué en public, et donc ce n’est pas une reformation, puisque les gens n’ont pas vu le groupe sur scène, et d’autre part, il indique qu’il était trop jeune en 1979 pour jouer dans Swell Maps, «so rather than being involved in a band reformation, I see this escapade as me temporarily joining my favourite band ever.»

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    Franchement, on se demande vraiment ce que la main froide a pu trouver d’intéressant dans l’Anomie And Bonhomie de Scritti Politti. La violence de la pop ? Mais c’est une violence en plastique. Green Gartside pique sa petite crise. Il fait une petite pop de blanc à la mormoille. On perd complètement le côté Robert Wyatt qui illumine Songs To Remember. Pourquoi la main froide a-t-elle flashé sur cet album ? C’est un mystère. Et plus on avance dans l’album et plus ça se dégrade. Il fait du rap de blanc à la mormoille, une pop de mas-tu-vu, la new wave anglaise de 1999 dans toute son horreur. Par contre «Here Comes July» sauve les meubles, ça nous rappelle l’excellente pop des Wannadies.

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    La main froide rappelle quelque part qu’il fit partie des Servants de David Westlake. C’est d’ailleurs elle, la main froide, qui signe les liners de cette somptueuse réédition, un double album baptisé Small Time/ Hey Hey We’re The Manqués (habile clin d’œil aux Monkees) et paru en 2012. De sa belle plume, la main froide nous explique que cet album enregistré en 1991 s’appelait Small Time et qu’il n’est jamais sorti, d’où l’idée du Manqué. Elle qualifie The Servants de Middlesex’s more cerebral answer to the Monkees. Elle indique que le groupe voulait Steve Albini comme producteur, puis Kramer. Nope. Pour situer le son de cet album étrange, elle parle d’avant expressionnist angles dans les compos d’un David Westlake moins Bacharach qu’à ses débuts et more outisder in existential crisis. Comme Creation ne les suit pas, trop occupé avec Teenage Fanclub, le groupe se désagrège. Plus de batteur ni de bassiste. La main froide et Westlake se retrouvent à deux avec du petit mathos, deux quatre pistes et une boîte à rythme. Ils enregistrent les démos qu’on entend sur la red - The new songs are looser, more mysterious, strange and beautiful, transcending their influence and sounding... like nothing else really - Comme toujours, elle a raison la main froide. L’ambiance générale de Small Time est celle d’une petite pop orchestrée, très insidieuse et quasi-Dada, et pour tout dire, assez envoûtante. Comme c’est très spécial, ça passionne. «Complete Works» est même ultra-Dada, assez pur dans l’intention, processionnaire comme l’est la chenille du même nom. En B, on tombe sur «The Thrill Of It All» qui n’est pas celui de Roxy, mais un petit chef-d’œuvre de weird music. On pense à une petite pop odorante. Le «Word Around Town» qui ouvre la bal de la C s’inscrit dans une certaine forme de préciosité, cette petite pop ramassée paraît même assez imbue d’elle-même. La préciosité finit toujours par tuer Dada. C’est prouvé. Au fil de la C, on finit un peu par passer à travers la traviole. On s’arrête un moment devant «She Grew And She Grew», curieux cut filigrané, assez doux au toucher. «She’s Always Hiding» tombe à pic pour nous remercier de notre patience, oui car voilà une petite merveille délicate digne de «Pale Blue Eyes». On les sent prédestinés à de grandes œuvres. Le «Third Wheel» qu’on croise en D sent bon le Magic Band et «Big Future» renoue avec le weirdy weirdy petit bikini.

    La main froide fait aussi grand cas des Go-Betweens, mais nous en ferons grand cas un peu plus tard, car c’est un gros chapitre à part entière.

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    Elle a raison, cette bonne main froide, d’insister sur les premiers albums des Status Quo, car avant qu’ils ne deviennent les champions du mindless boogie, les Quo enregistraient des albums de boogie-rock anglais très pertinents, notamment Ma Kelly’s Greasy Spoon, du pur Pye de 1970. Le «Spinning Wheel Blues» d’ouverture de balda est assez imparable. On comprend ce que la jeune main froide dut éprouver au fond de sa culotte en entendant ça pour la première fois. Well done, Quo ! Et comment résister à cette pochette, à cette dame tellement anglaise accoudée au bar avec ce mégot au coin des lèvres. On s’épate encore de l’«April Spring Summer And Wednesdays» de bout d’A, cut superbe et insidieux, bien amené à la traînarde et groové sous le boisseau. La B est un peu plus dense, avec son boogie-blues à la Fleetwood Mac («Junior’s Wailing»), même démarche, même son, même spirit. Toutes les structures du Quo sont des structures de blues, ils montent leur petite entreprise au twelve bar blues boom. D’ailleurs ils reprennent le «Lazy Poker Blues» de Peter Green, comme ça, au moins, les choses sont claires. Ils bouclent leur bouclard avec un boogie aventureux de 9 minutes, «Is It Really Me? Gotta Go Home», ils envoient ça vite fait ad patres, c’est bien claqué derrière les oreilles, ça ne reste pas en sommeil, c’est du quick Quo qui kicke.

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    On reste dans le gros boogie cousu de fil blanc avec le Dog Of The Two Head paru l’année suivante. Toujours du pur Pye avec un vrai boogie anglais en ouverture de balda, l’aussi imparable «Umleitung». Leur formule est parfaite, ce boogie taille sa route à travers les décennies. Quand on le réécoute quarante ans plus tard, il n’a rien perdu de sa vigueur emblématique. Les Quo savent faire durer le plaisir et cette fois ils sonnent vraiment comme Chicken Shack. Classic boogie, sans bavure et sans histoire. Quand ils passent en mode fast boogie avec «Mean Girl», ça Telecaste dans les brancards. L’autre point fort du Dog est le «Railroad» qui se planque sur la face cachée. Ce boogie est un modèle du genre. Pour qui aime les choses carrées, «Railroad» est le cut idéal. C’est chanté à la petite traînasse de la rascasse, et ils passent en mode heavy blues en plein milieu. Voilà, c’est à peu près tout ce qu’on peut dire du Dog.

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    Elle a encore raison, la main froide, de se prosterner devant les six premiers albums Vertigo de Sabbath - Without doubt some of the greatest rock’n’roll ever made. These records fucking swing, man - Ils font partie des albums fondateurs de l’empire du rock anglais. Tony Iommi est l’un des grands guitaristes classiques du rock anglais, il fait partie de ceux qui ont tout inventé. Ah comme on pu adorer le premier album sans titre paru en 1970 ! Chaque fois qu’on le réécoute, il fonctionne comme une machine à remonter le temps. Tous les cuts de l’album sonnent comme des classiques, cette belle et étrange musicalité s’installe avec «Behind The Wall Of Sleep». Rien à voir avec le hard rock, c’est de la belle heavy pop avec une mélodie chant d’une indicible qualité. Le génie riffeur de Tony Iommi prend forme avec «NIB» et l’Ozzy entre dans l’histoire avec son fameux Oh yeah ! Fabuleuse énergie ! Très beaux longings de Tony Io, il est fabuleux d’à-propos. Ils ouvrent leur bal de B avec «Evil Woman Don’t Play Your Games With Me», monté sur un riff classique bien contrebalancé par le bassmatic de Geezer Butler. Ces quatre Brummies fabriquent du rock classique, et cette fois c’est le Geezer qui vole le show. Ils finissent en beauté avec «Warning» et l’Ozzy revient au chant après une longue absence, une si longue absence.

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    Paranoid paraît la même année. On imagine l’ado Luke dans sa cave en train d’écouter «War Pigs» en secouant ses petits cheveux blonds. Heavy, baby ! Voilà d’où vient toute cette culture heavy. Ils jouent à la respiration interrompue, c’est un peu emprunté, mais c’est Sab, alors respect. Ils réussissent l’exploit de créer un monde à partir d’un riff puis ça part en virée seventies. Voici venu le temps des classiques avec «Paranoid» et «Iron Man». Le riff de Parano est tellement classique qu’on dirait du Led Zep. Bravo Tony Io ! Stop to fuck my brain, gueule Ozzy et pendant ce temps, Geezer Butler fait un carnage. «Iron Man» est aussi monté sur un riff classique, et Tony Io le ralentit pour l’alourdir. Tout le heavy métal vient de là, de l’Iron. Et cette manie qu’ils ont de partir en virée ! En B, on trouve deux autres belles pièces palpitantes : «Electric Funeral», d’abord, plus tarabiscoté, même si c’est monté sur un riff funéraire du grand Tony, un riff d’une portée universelle, c’est dire la grandeur de sa hauteur. Puis voilà «Fairies Wear Boots», un titre qui a dû beaucoup plaire à la main froide, mais ça se présente comme une jam, with no direction home, perdu dans la pampa, avec une succession de thèmes impies, et l’Ozzy entre dans la danse à l’impromptu, il s’installe dans l’ambiance du power Sab, c’est très fairy witchy, il raconte son histoire d’une voix étrangement pointue.

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    Paru l’année suivante, Master Of Reality a dû mettre la jeune main froide sur la paille. On retrouve notre cher heavy Sab dès «Sweet Leaf». Tony Io joue du gras double, ils sont dans leur élément, c’est saturé d’heavyness ralentie, mais après un moment, ça barre en courgette de vrille prog, et ils reviennent on ne sait comment en mode rouleau compresseur. Le Geezer fait vrombir sa basse. Sur toute l’A, le Sab se montre bien déterminé, il fait même du boogie rock anglais avec «Children Of The Grave». Pas de hit sur cet album, mais une constance sabbatique, comme le montre encore «Lord Of The World», ils restent dans leur formule, pas de surprise, Tony Io se place en embuscade et malgré les apparences, le son reste très linéaire. Ils reviennent au big sound avec «Into The Void». Chez Sab, ce n’est pas le gros popotin, mais le gros patapouf qui a le vent en poupe. Il est tellement gros, le patapouf, qu’il a du mal à respirer... Si on cherche des aventures, il faut aller voir ailleurs. Les kids adorent le gros patapouf de Tony Io.

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    La jeune main froide a dû beaucoup admirer la pochette du Black Sabbath Vol. 4. Quel rocking artwork ! Et hop ça démarre avec du classic Sab monté sur une nouvelle trouvaille du vieux Tony Io. Pas question de s’énerver, il joue son riff en retenue et miraculeusement, on échappe cette fois au petit développement prog de mi-parcours. Tous les cuts de Sab sont montés sur un riff de Tony Io. Alors pour l’Ozzy, c’est du gâtö. Il peut enfourcher son canasson et chanter «Tomorrow’s Dream» au chat perché. Tony Io remplit le son à ras-bord. Il lui donne de l’ampleur. «Changes» pourrait être un balladif de Croz, car c’est assez océanique. Peut-être s’agit-il du meilleur sob de Sab. Pour boucler l’A, Tony Io charge la barque de «Supernaut». Il est l’un des plus gros démolisseurs d’Angleterre et l’Ozzy s’élance comme un loup à l’assaut de l’homme, ça joue pour de vrai. Tony Io a plus de son qu’avant, on voit qu’ils enregistrent à Los Angeles. La B se tient bien elle aussi, «Snowblind» reste du classic Sab. L’Ozzy ne change rien à sa méthode, il va droit sur son petit chat perché. Tony Io boucle ce valeureux Snowblind à l’embrasée de Birmingham. «Laguna Sunrise» montre qu’ils sont capables de climat lumineux et d’espagnolades, et ce gros mélange de riffing et d’orientalisme qu’est «St Vitus Dance» montre qu’ils adorent danser la danse de Saint-Guy. Cet album surprenant s’achève avec «Under The Sun», classic package de Sab monté comme un millefeuille, bien bourré de crème au beurre et concassé à tous les instants comme le corps d’un hérétique soumis au supplice de la roue.

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    Paru en 1973, Sabbath Bloody Sabbath n’est pas le meilleur Sab. C’est du classic Sab, bourré de climats, de cocotes et de chat perché. L’Oz se veut criard, mais il n’est pas toujours juste. Ils amènent l’«A National Acrobat» au heavy Sab, mais ça vire troubled troubadour un peu proggy.  Tony Io a du mal à renouveler le cheptel. Ses compos peinent à jouir. C’est encore dans la délicatesse diaphane qu’il excelle le mieux («Fluff»). Il revient à son pré-carré et à ses vieilles racines de mandragore avec «Sabbra Cadabra», on se croirait sur le premier Sab, tellement c’est bien foutu. C’est même le hit de ce bloody album. Le «Killing Yourself To Live» qui ouvre le bal de la B semble lui aussi sortir du premier Sab. Merci Tony Io de ce retour aux sources. L’Oz s’en donne à cœur joie. Ils font de la petite pop bien intentionnée avec «Looking For Today» et pour «Spiral Architect», Tony Io pompe les accords des Who dans Tommy. Cette fois, ils tombent dans le n’importe quoi, et ça finit par devenir trop poli pour être honnête.

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    La jeune main froide n’en finissait plus de loucher sur la pochette de Sabotage, «the most psychologically damaged record (just look at the sleeve)». Et il ajoute, emporté par son élan : «Le Midland death trip d’Ozzy culmine en 1975 avec l’album Sabotage qui depuis la pochette jusqu’au contenu est l’un des albums de rock les plus étranges jamais enregistrés. Les paroles sont pour la plupart signées by Brummie shaman Terry ‘Geezer’ Butler.» C’est l’album chouchou des fans de Sab, à cause de cette énormité qu’est «Hole In The Sky», un nouveau modèle riff anglais sorti du cerveau de Tony Io. Il fabrique du Sab en permanence, et quand Ozzy ramène son chat perché, ça fait l’identité de Sab, avec en plus derrière les deux cavemen qui frappent sec. C’est dans «Symptom Of The Universe» qu’on entend cracher les haut-fourneaux de Birmingham. Dommage que les petits épisodes prog viennent perturber le bel équilibre. Il semble que Tony Io ne gratte que des séquences mythiques, comme ces espagnolades de fin de parcours. Et puis avec «Megalomania», ils se rapprochent du premier album, ils sont si heavy et si présents ! Ils disposent d’une science inégalée en matière de redémarrage en côte et se payent en plus le luxe d’un final épouvantable aux lueurs du génie sabbatique. L’autre hit de Sabotage est le dernier cut de la B, «The Writ», un heavy blues chanté au chat perché d’Ozzy, sans doute le perché le plus perçant de tous. Ils ont du panache, le monde entier le sait, on ne fait pas l’impasse sur le Sab, on les connaît par cœur, ces beaux cuts de Sabotage, sans doute les a-t-on trop écoutés. Avec «Am I Going Insane», ils sonnent comme Syd Barrett. Tout est beau et puissant sur cet album. Tony Io fait exploser des bouquets fatals sur «The Thrill Of It All», il soigne ses fins de loup. «Supertzar» est le cut qui a dû impressionner le plus la main froide, car on y entend des voix surgies du passé. On se croirait dans un film d’Eisenstein, c’est la même ampleur catégorielle.

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    En novembre 2021, la main froide rendait hommage aux Groundhogs avec une column titrée Getting high on a Hog. L’avantage avec un chroniqueur comme la main froide, c’est qu’il ne parle que de bon rock anglais. Il salue en particulier the mightier-than-God Two Sides Of Tony (TS) McPhee, mais aussi le post-psych bummed-out down-in-the-gutter Ladbroke Grove masterpiece Thank Christ For The Bomb, et puis bien sûr Split, an anti-stoner guitar suite that everyone owned and loved - Imagine if Hendrix had joined Television and they’d relocated to New Cross. That’s Split - Après avoir énuméré tous ces coups d’éclat, la main froide replonge dans Two Sides : «Side 1 is the heaviest gutbucket blues this side of Charlie Patton and Hound Dog Taylor.» Comme ça au moins les choses sont claires. Puis il affirme qu’à l’instar de Beefheart, McPhee peut chanter le Dada blues. Il reprend ensuite sa respiration pour attaquer la B, «The Hunt», qu’il qualifie de demented fuckery - It sounds not unlike a dying fox, which is probably the point - La main froide se régale avec cette insanité qu’est «The Hunt», insinuant qu’on ne sait qui de l’auditeur ou de McPhee a perdu la tête. Typical main froide.

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    Et pour conclure, une mauvaise nouvelle : la main froide a cessé de faire paraître sa column dans Record Colector. En juillet 2023, il consacrait son ultime column à Jerry Lee (Live At The Star Club), Larry Williams, et à son idole ultime, Gene Vincent, sous un très bau titre : Britain’s favourite rock’n’roll bad boy. Il revenait sur the 1969 ITC documentary ‘Gene Vincent  - Rock And Roll Singer’, the tragic tale of Gene Vincent’s disastrous UK tour of 1969, qui avait déjà fait l’objet d’une column, et donc d’un écho vibrant sur KRTNT. Pendant cette disastrous tournée, Gene Vincent fut accompagné par «The Wild Angels, Gene’s best group since the original Blue Caps. There was some heavy juju going on between those American bad boys and those English lads in the 60s.» La classe de la main froide va nous manquer. Elle et Damie Chad étaient les derniers grands prêtres du culte de Gene Vincent.

    Signé : Cazengler, Lancelot du Luke

    Hawkwind. Hawkwind. Liberty 1971

    Hawkwind. In Search Of Space. United Artists 1971

    Hawkwind. Doremi Fasol Latido. United Artists 1972

    Hawkwind. Space Ritual Alive. United Artists 1973

    Hawkwind. Hall Of The Mountain Grill. United Artists 1974

    Hawkwind. Warrior On The Edge Of Time. United Artists 1975

    Television Personalities. Mummy Your Not Watching Me. Whaam! Records 1982

    Soft Machine. Third. CBS 1970

    Jefferson Airplane. After Bathing At Baxter’s. RCA Victor 1967

    Swell Maps. A Trip To Marineville. Rough Trade 1979

    Scritti Politti. Anomie And Bonhomie. Virgin 1999

    The Servants. Small Time/ Hey hey We’re The Manqués. Cherry Red 2012

    Status Quo. Ma Kelly’s Greasy Spoon. Pye Records 1970

    Status Quo. Dog Of The Two Head. Pye Records 1971

    Black Sabbath. Black Sabbath. Vertigo 1970

    Black Sabbath. Paranoid. Vertigo 1970

    Black Sabbath. Master Of Reality. Vertigo 1971

    Black Sabbath. Vol 4. Vertigo 1972

    Black Sabbath. Sabbath Bloody Sabbath. Vertigo 1973

    Black Sabbath. Sabotage. Vertigo 1975

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    Luke Haines. Britain’s favourite rock’n’roll bad boy. Record Collector #546 - July 2023

     

     

    Wizards & True Stars

    - Le Loog des steppes

    (Part One)

     

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    Ah bah tiens ! Encore un styliste ! Andrew Loog Oldham ! Une chose est sûre : il aurait tapé dans l’œil de Léautaud, si ce grand amateur de stylistes avait vécu à notre époque. Le Loog s’est imposé dans un premier temps avec une autobio en deux parties, Stoned et 2Stoned, sur laquelle nous allons revenir incessamment, et puis voilà la suite, Stone Free, qui se présente comme une collection de portraits d’imprésarios, à la manière des Contemporains Pittoresques d’Apollinaire. En gros, le Loog navigue au même niveau que Nick Kent, il «bénéficie» des mêmes privilèges, dirons-nous : un souffle, un style unique et des fréquentations de premier ordre. Attention, une telle lecture se mérite : 400 pages, dans une typo variable, minimale et affreusement mal interlignée, un fer à gauche déplaisant, c’est pas loin du book à compte d’auteur, puisque c’est de l’Amazonzon, mais le choix d’illustrations lui donne en quelque sorte l’absolution. On rouspète à l’attaque du périple, car on aurait préféré le confort de lecture d’une bonne édition britannique, on aurait tant voulu se vautrer dans l’excellence combinée d’un chaud bouffant et d’un choix typo affirmé, mais à la sortie, même si les yeux piquent, on tremble de fièvre extatique. Car quelle galerie de portraits !

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    De la même manière que Nick Kent, le Loog jongle avec les tournures infernales. Il puise dans la même virtuosité et affine parfois ses tournures en les voilant de mystère, contraignant le lecteur à relire, ce qui n’est jamais du temps de perdu. Prenons un exemple, tiré du premier portrait de la galerie, celui de Serge de Diaghilev, impresario de Nijinski et directeur des Ballets Russes : «Soumis à la pression terrible d’un stardom sans précédent, Elvis a succombé, et la médiocrité s’est emparée de lui. Loué soit Keith Richards qui n’a jamais utilisé la drug addiction comme une excuse pour les mauvais albums. Mais imaginez un instant qu’Elvis ait pu être a rockin’ Nijinski to a rollin’ Diaghilev.» Ce qui à la première passe-passe pour une louange est en fait un constat loogien à double tranchant. Quatre personnages clés dans la même pirouette, deux dégommés d’une pichenette, et les deux autres sont magnifiés, les deux Russes. Honte au responsable de la déchéance d’Elvis, le Colonel Parker, et aux Stones post-Oldham. Le Loog nous dit à sa façon que seuls les deux Russes sont restés purs.

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    Diaghilev est donc le premier portrait de cette galerie extraordinaire. Ça fait du bien de retrouver Diaghilev qui fut l’un des acteurs clés de l’avant-garde parisienne des années folles. Diaghilev commande un ballet à Cocteau et lui lance : «Jean, étonne-moi !». Ce sera Parade, un ballet cubiste, Cocteau signe le livret, Erik Satie la musique et Picasso les costumes et le rideau. Apollinaire qualifie le spectacle de ‘sur-réaliste’. Il invente le mot, l’occasion est trop belle. Nous voilà au Châtelet en 1917, la première de Parade fait scandale. Dans l’orchestre, il y a une machine à écrire, une sirène et un pistolet. Un critique étrille le ballet, et Satie, outragé, lui envoie un mot : «Monsieur, vous n’êtes qu’un cul, mais un cul sans musique.» C’est quand même autre chose que Las Vegas, non ?

    Ici, on aime bien l’idée que le Loog soit associé à des géants comme Diaghilev, Satie, Cocteau et Picasso. Il descend de la même lignée. Il passe ensuite à Larry Parnes qui fut dans les early sixties, l’imprésario le plus puissant d’Angleterre, et dont on a en quelque sorte chanté les louanges ici l’an passé, via le bon book de Darryl W. Bullock, The Velvet Mafia - The Gay Men Who Ran The Swinging Sixties. Le Loog est obligé de rappeler ce qu’était l’ambiance musicale en Angleterre à cette époque, et il n’y va pas de main morte : «La British pop était une petite chose rabougrie en ce temps-là. L’industrie musicale britannique jouait les seconds couteaux et avalait tout ce que les Américains envoyaient ‘over there’, du ragtime au swing, en passant par les banjo-paying minstrels aux visages noircis et en canotiers, et les bobbysoxers. Puis il y eut le rock’n’roll, et Parnes, qui avait plus de goût pour les chanteurs que pour les chansons, n’avait aucune raison de ne pas croire en son avenir. Mieux encore : à partir du moment où il a ‘découvert’ les objets de son désir, il a vécu et couché avec eux, jusqu’à ce que le public découvre autre chose.» Dans ce portrait, on trouve à la fois du sarcasme et de l’admiration. Le Loog rend hommage à l’imprésario qui pour réussir, est allé jusqu’au bout de ses rêves, et puis en même temps, il se moque un peu, car il manque à Parnes l’essentiel : la vision. Raison pour laquelle Parnes a été balayé.

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    Il ne jurait que par les artistes solo, il ne croyait pas en l’avenir des groupes. Il s’est planté en rejetant les Silver Beatles et les Tornados de Joe Meek. Fatale erreur. Mais c’est vrai qu’il est difficile de coucher avec quatre mecs en même temps. Le Loog enfonce sa rapière plus loin encore dans le cœur du mythe Parnassien : «Parnes n’avait pas de formule magique, just a good brain for names, un goût prononcé pour les jeans serrés et les pretty faces, et un talent de marchand de fringues for schmoozing in the showroom.» En 1967, nous dit le Loog, Parnes annonce qu’il a fait le tour de la pop et qu’il va se consacrer au théâtre. C’est un portrait à l’anglaise, viscéralement juste et sans complaisance. Le Loog, comme d’ailleurs la plupart des Anglais, ne tourne jamais autour au pot. Il dit les choses. Que ça plaise ou non. Si t’es pas content, c’est pareil.

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    Il passe ensuite à Albert Grossman, le mentor/imprésario de Bob Dylan. Le Loog le présente comme un homme «silencieux et puissant, qui avait sous son aile l’un des plus grands talents du XXe siècle, et qui savait tenir à distance les escrocs de l’industrie, tout en les manipulant.» Son «industry of crooks» peut être lu dans les deux sens, celui proposé ici (escrocs de l’industrie), et celui d’un entourage volumineux. Le Loog semble nous laisser le choix. Chacun décrypte comme il peut. C’est pour le Loog une façon de laisser planer un léger voile de mystère et donc de laisser une certaine liberté d’interprétation. C’est extrêmement intéressant. Au point qu’on finit par ne chercher que les formules mystérieuses. Elles fascinent autant que les portes dérobées ou les meubles à tiroirs cachés. Le Loog est un prodigieux mystificateur. Mais ce qui l’intéresse, dans le destin d’Albert Grossman, c’est la façon dont il a réinventé avec Dylan le métier d’imprésario : «Entre l’aspect trop commercial de Peter Paul & Mary et le chaos de la carrière solo de Janis Joplin, Bob et Albert ont bâti une relation en forme d’ordination qui a permis à chacun d’eux de monter en puissance, mais dans des proportions historiques.» Cette fois, le Loog trouve la vision et donc il rend hommage : il met Grossman au même niveau que Dylan. Pas de Dylan sans Grossman, et inversement, de la même façon que pas de Stones sans le Loog. C’est là où il veut en venir. Mais dans la cas de Dylan & Grossman, la relation s’est épanouie, alors qu’avec les Stones ça s’est terminé en eau de boudin. Le Loog n’ose pas dire que c’est un problème pur d’intelligence ou de manque d’intelligence. On sent même que cette relation entre l’artiste et son imprésario lui fait envie : «Pendant la semaine qu’ils ont passé à Londres, Dylan et Grossman étaient inséparables et avaient des airs de conspirateurs, un exemple extrêmement rare à cette époque où le management était un mariage de convenance entre un mac et sa pute.» D.A. Pennebacker rappelle que pendant ce même séjour à Londres, Dylan traînait avec les Beatles, mais Brian Epstein était absent, alors que Grossman était là en permanence : «Dylan really liked that. Grossman was kind of a father.» Voilà, le mot est lâché. Father. Le Loog rend plus loin hommage à l’artiste extraordinaire que fut le Dylan des sixties : «Pendant ces années, Dylan a joué bien des rôles : le vagabond acolyte de Woody Guthrie, le rival et amant de Joan Baez, l’homme-enfant love-sick, the stoned visionary hipster, the absurdist pop star, le Judas haï, the motorcycle martyr.» Il ajoute que Bringing It All Back Home  a été autant inspiré par les Beatles que les Beatles ont été inspirés par cet album. Le portrait de Grossman est vibrant de qualité et d’humanité. Bien sûr, le Loog connaissait Grossman, car il a séjourné à Bearsville en 1978. Pour lui, Grossman est le fin du fin, «the man who had once dedicated his life to letting Bob be Bob.» Chute en forme de parole d’évangile. Letting Bob be Bob.

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    Brian Epstein, bien sûr. Le Loog tient à rappeler une chose fondamentale : Epstein n’a pas «fait» les Beatles tout seul : «George Martin, Norman Smith et Ron Richards furent rejoints par Richard Lester and PR hustling man extraordinaire, Derek Taylor.» Quand Epstein et Taylor se sont frittés, Epstein a perdu son collaborateur le plus important - It is perhaps our greatest loss that Derek was no longer available to set the record straight - Le Loog dit our, car il bossait à l’époque comme PR (agent de presse) pour Epstein à Londres. Derek Taylor est allé en Californie travailler pour les Byrds.

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    L’un des portraits les plus conséquents est celui du duo Kit Lambert/Chris Stamp, l’imprésario à deux têtes des Who et accessoirement double-boss de Track Records. Pour récupérer les Who, le duo a dû se débarrasser de Peter Maeden, l’une des idoles d’Eddie Piller, puis de Shel Talmy, et là, ce fut plus difficile, car c’est Shel qui a «fait» les Who, et accessoirement les Kinks. Encore une fois, le Loog n’y va pas de main morte : «Le dégoût qu’éprouvait Shel pour Kit Lambert était très prononcé. Ce Yank habituellement silencieux qualifiait l’homosexualité très British de Kit de ‘nasty’ - Il était le genre de pédé qui me dégoûtait. Je ne pouvais pas le supporter. Le voir draguer les jeunes garçons me dégoûtait. Il ne pensait qu’à ça. Il s’en prenait au groupe.» Quand Lambert & Stamp commencent à lui arracher les Who via les tribunaux, Shel résiste - C’est lui qui avait financé les enregistrements, after all, pas Lambert & Stamp. Pendant six mois, le temps de la procédure, il a dû attendre pour faire paraître «Substitute», une éternité à cette époque où les choses évoluaient très vite. Shel a gagné la bataille, mais il a perdu la guerre. Il n’a jamais revu les Who - Bel hommage à l’un des géants des sixties. Le Loog finit par raconter comment Lambert & Stamp perdent les Who, à cause de coups portés par «un certain nombre de gens et d’événements. David Platz, Allen Klein, Bill Curbishley, Pete Rudge, Pete Kameron, qui vous voulez, même le mec qui lave la bagnole, si ça vous arrange. Et bien sûr, Kit et Chris eux-mêmes. Ils furent considérés comme ingérables par leurs clients. Une nouvelle version de cette histoire finit toujours par sortir, toujours pour les mêmes raisons. Albert and Bob, Brian and the Beatles, myself and the Stones.» Et il rend l’hommage définitif : «Parmi mes contemporains, il est difficile de trouver un management partnership that had the successes, thrills and spills that Kit and Chris had.» Kit Lambert n’a pas fait long feu, mais Chris Stamp a duré plus longtemps. Le Loog insère à la fin du chapitre Lambert & Stamp un divin portrait de Chris Stamp. Beau comme un dieu.

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    Alors, c’est l’occasion ou jamais de revoir ce fantastique docu de James D. Cooper, Lambert And Stamp. Ça démarre très fort sur du ramdam contextuel de situatons of outright rebellion, c’est-à-dire les racines des Who. Middle class and working class. On voit très vite Chris Stamp paraître à l’écran, vieux mais classe. Il rappelle qu’en 1961, il est dissatisfied et il décide de devenir cinéaste - That’s the game - Il parle d’un ton sec, c’est une East-Ender. Il rencontre Kit Lambert dans un coffee shop et ils décident d’écrire ensemble un scénario. Chris dit à son frère l’acteur Terrence Stamp qu’il est interested in girls.

    — What kind of girls ?

    — Dancing girls.

    Il parle bien sûr des danseuses de ballet. On reste dans la mythologie des Ballets Russes. Kit & Chris en bavent. Ils ne parviennent pas à devenir réalisateurs, alors ils cherchent un groupe pour le manager et tourner un docu rock - Finding the group, working the band, making records, becoming successful - C’est exactement ce qu’ils vont faire. Ils cherchent pendant des mois et pouf, Kit débarque au Railway Hotel et flashe sur un groupe very loud, plein de feedback : les High Numbers. Kit & Chris shootent leur movie, c’est pour ça qu’on a ces images extraordinaires des early Who en noir et blanc. Très Nouvelle Vague - They saw the potential - Ils signent les Who pour 20 £ par semaine - A guaranteed salary - Terrence demande à son frère si les Who sont mignons, comme les Beatles.

    — Oh yeah !

    Quand il voit une photo du groupe, il pousse un cri d’horreur. The guys are ugly !

    Mais bon, c’est parti. Kit & Chris vendent des idées aux Who qui prennent tout. De toute façon, ils s’en foutent, Townshend est le premier à croire que la pop ne va pas dure plus de 18 mois, alors... Les Who jouent la carte des sharp dressed people, ils figurent parmi The Hundred Faces. Puis vient l’épisode Shel Talmy qui est rejeté car considéré comme un outsider. Il n’a pas la vision du groupe, seulement celle du son. Alors Kit & Chris s’improvisent producteurs. C’est vrai que les Who sont des surdoués. Dans une interview de l’époque, Townshend leur rend hommage à grand renfort de louanges. «My Generation» devient l’hymne des London Mods - My Generation as a kind blocked up on pills with a stutter - Tellement vrai, on bégaye vite sous speed - Not a gimmick at all. On pills, the kids stutter, on French Blues, and Black Bombers & Drinamyl - Une journaliste demande à Townshend : «Are you actually blocked up when you’re on stage Pete ?» et le Pete répond :

    — No, we’re blocked up all the time you know.

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    Kit & Chris montent leur label Track Records expressément pour Jimi Hendrix qu’ils viennent de rencontrer à Londres. Puis ça s’emballe. Townshend produit Thunderclap Newman et d’autres # 1 arrivent : Jimi Hendrix, Arthur Brown, John’s Children, et Marsha Hunt at # 4. Puis les Who perdent de la vitesse, bad songs, juste avant Tommy - Just prior to Tommy, we were finished - C’est avec Tommy qu’ils deviennent riches. Townshend devient «a composer, not a songwriter», et c’est vite la fin des haricots pour Kit qui sombre dans un chaos de dope. Les images ne sont pas terribles. On voit Chris à la fin du docu, toujours aussi magnifique. Un docu à voir impérativement.

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    Puis le Loog nous emmène dans les parages moins connus de Jerry Brandt et d’Adrian Millar. Brandt restera dans l’histoire du rock pour Jobriath qui n’a pas marché, et Millar pour les Babys qui n’ont pas marché non plus. Mais ces deux portraits sont sans doute les plus touchants de la galerie. Brandt a bossé longtemps chez le tourneur américain le plus important de cette époque, the William Morris Agency, il a fait tourner Sam Cooke, Sonny & Cher et les Stones, puis a tenté de lancer Jobriath - I see Jobriath as a combination Wagner, Tchaikovsky, Nureyev, Dietrich, Marceau and astronaut - Mais la presse rock rigole quand l’album de Jobriath sort sur Elektra. Jac Holzman reconnaît qu’il a fait une erreur en investissant dans Jobriath - It was an awful album. The music seemed secondary to everything else. C’était trop et trop tôt et ça ne collait pas avec le label. Pas à cause du côté gay, ça manquait juste de réalisme. Ce fut une hantise et elle restée en moi longtemps - Il n’empêche qu’Elektra a sorti un deuxième album qui a disparu sans laisser de trace. Le Loog ajoute qu’Elektra était très content de se débarrasser du latter day would-be Nijinsky, et Brandt a fini lui aussi par laisser tomber, en pleine tournée. Les Américains considéraient Jobriath comme un mauvais gag. «En parfait hustler, Brandt refusa d’admettre qu’il s’était planté, alors que la terre entière lui disait le contraire.» C’est la formule que tourne le Loog pour saluer le courage artistique de Jerry Brandt.

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    On reste dans les moins connus avec Pete Kameron, l’expat américain installé à Londres  dans les early sixties, boss de la branche européenne d’Essex Music et co-fondateur de Track Records, que le Loog qualifie de «Zen hustler». Le Loog brosse aussi un rapide portrait de Jean-Luc Young, le boss de Charly Records qu’il rencontre à Paris et qu’il apprécie pour son street spirit et pour ses connections avec la mafia corse et l’acteur Alain Delon. Il se dit même fasciné par ces connections - I could loathe the mob in England and love it in France - Il ajoute ceci qui est très mystérieux, donc très loogien : «Giorgio Gomelski a aussi bossé avec Jean-Luc pendant des années et quand on parlait de ‘Kid Cash’, comme on le surnommait, Giorgio te mettait en garde : ‘Beware the collector’.» Avant d’être le label sur lequel sortent ces belles compiles Northern Soul qu’adorait Jean-Yves, Charly est essentiellement un biz. Giorgio cite encore aussi Kid Cash disant : «Je suis celui qui fait tout le boulot et qui sort les disques. Pourquoi devrais-je payer des royalties ?». Biz. Alors après on rentre dans une sombre histoire de procédure judiciaire : le Loog attaque Kid Cash en justice pour tenter de récupérer son catalogue Immediate, mais il perd le procès, enfin bref, il en fait au moins dix pages et comme c’est bien écrit, ça met la cervelle en ébullition. Les esprits procéduriers devraient se régaler.

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    Le Loog salue aussi l’un des acteurs clés de la grande époque : Mickie Most - Pour moi, Mickie Most reste le producteur anglais le plus prolifique et le plus talentueux de tous les temps. George Martin et moi dépendions des compos de nos artistes respectifs (once I’d persuaded mine to write). Mickie avait seulement besoin de ses oreilles - Il disposait nous rappelle le Loog d’un «incredibly diverse roster : The Jeff Beck Group, Hot Chocolate, Suzi Quatro, Kim Wilde et Mud.» Il rappelle aussi pour les ceusses qui ne seraient pas au courant que sans ses deux auteurs-maison, Nicky Chinn et Mike Chapman - Chinn & Chap - le glam n’aurait pas existé.

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    Le Loog brosse aussi un portrait de McLaren, le seul hustler qu’il n’ait pas rencontré. Pour ouvrir ce redoutable chapitre, il cite Steve Jones : «Malcolm était le Brian Epstein of punk. Sans lui, le punk ne serait jamais devenu ce que c’était. J’adorais ce mec. Pour mes 21 ans, il m’a offert un beau cadeau d’anniversaire : une seringue et un peu d’hero.» Le Loog excelle dans l’art de l’entrée en matière. Il explique ensuite pourquoi ils ne se sont jamais rencontrés : «Le parallèle évident entre ses Sex Pistols et mes Rolling Stones, dont on disait qu’ils avaient les uns comme les autres découvert la Pierre de Rosette du rock’n’roll outrage, était une raison suffisante pour qu’on s’évite.» Le Loog ironise pas mal sur ce coup-là, avouant quand même qu’il se trouve pas mal de points communs avec McLaren, et qu’il se sentait plus lié spirituellement avec lui qu’ils ne l’étaient l’un et l’autre avec les groupes qu’ils avaient menés à la gloire - En rédigeant ce book qui est en fait l’hustler’s hall of fame, je ne pouvais pas faire l’impasse sur Malcolm McLaren, même s’il est le seul contemporain avec lequel je n’étais pas personnellement lié - Et pouf, il revient par la bande à Diaghilev, mais de façon hilarante : «Étant donné que McLaren s’enthousiasmait de la même manière que Diaghilev pour une vision politique et sociale de l’Art, je me demande s’il ne considérait pas Sid Vicious comme son Nijinsky.» Et là normalement, tu te roules par terre. L’humour anglais, lorsqu’il est manié avec une telle dextérité, est le pire de tous. Fatal ! Tout le monde a bien compris qu’avec cette raillerie, le Loog exécute McLaren. Mais ce n’est pas fini. Il revient un moment sur Sid Nijinsky pour dire qu’il était bon, lorsqu’il tapait sa cover d’Eddie Cochran - La plupart des gens étaient amusés ou horrifiés, mais j’ai vu en Sid le spirit de l’une de mes premières idoles, Jet Harris, et je l’ai trouvé excellent - Et il enfonce son clou dans la paume du mythe en affirmant que Sid était the only true Sex Pistol - Les autres, y compris Lydon, étaient des versions de Glen Matlock un peu plus brutes de fonderie - C’est toujours une bonne chose que d’avoir l’avis d’un Loog sur un sujet aussi brûlant que celui des Pistols et la controverse qui continue de courir.

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    Il passe ensuite au plus corsé de la bande, Don Arden, et là, on attache sa ceinture. C’est Don Arden qui organise la première tournée anglaise de Gene Vincent. Puis il fait venir Sam Cooke. Don Arden s’extasie : «Le seul artiste supérieur à Gene Vincent, c’est Sam Cooke.» Par contre, il s’entend mal avec Chucky Chuckah. Ce n’est pas une question de racisme, affirme le Loog - Don avait lui-même subi pas mal de discrimination dans sa vie, alors la couleur de peau n’était pas un problème. Il adorait John Lee Hooker et l’a vu dans la rue céder le passage à des blancs, ce qui l’a frappé - Le Loog indique aussi que Don Arden garde un mauvais souvenir de Peter Grant, qu’il avait embauché comme chauffeur de Gene Vincent et qu’il a dû virer parce qu’il tapait dans la caisse. Puis arrive l’inévitable épisode Stigwood que Don va trouver dans son bureau parce qu’il entend dire qu’il louche sur les Small Faces. Les gorilles qui l’accompagnent attrapent Stigwood pour le suspendre dans le vide à la fenêtre du 24e étage. Stigwood chie dans son froc. Alors que Stigwood est suspendu dans le vide, Don demande aux gorilles ce qu’il faut faire : pardonner à cette lope ou le lâcher, et les gorilles répondent à l’unisson : «Drop him», c’est-à-dire le lâcher. Et tu as le Stigwood qui hurle comme un porc qu’on égorge. Le Loog se régale de cet épisode, il en fait une page entière, avec tous les détails. Puis quand Don va passer aux choses sérieuses avec ELO aux États-Unis, il va devoir, nous dit le Loog, bosser avec des lascars du calibre de Walter Yetnikoff et Morris Levy. Le Loog évoque aussi la guerre entre Don et sa fille Sharon. Elle commence par lui piquer le management d’Ozzy - Don était pétrifié. Cet acte de traîtrise avait pris des proportions shakespeariennes. Elle tenta une réconciliation mais Don lâcha les chiens et Sharon fit une fausse couche - Au même moment, la justice tombe sur Don Arden et son fils David. Trop de magouilles. David va au trou et Don est acquitté. Pas terrible.  Le fils prend pour le père. Vingt ans après leur première dispute, nous dit le Loog, Sharon est toujours enragée contre Don : «Mon père n’a jamais vu aucun de mes trois gosses et il ne les verra jamais.» Elle dit ça du haut des remparts d’Elseneur, un soir de tempête. JAMAIS ! Don et le Loog se connaissent depuis longtemps. Le Loog lui avait racheté les Small Faces. Don Arden le considère comme un allié. Il lui demande de l’aider à écrire ses mémoires. Le Loog a déjà un titre en tête : Once Upon A Time In Showbiz, pour faire écho au Once Upon A Time In America de Sergio Leone. Mais c’est Mick Wall qui aidera Don à écrire ses mémoires, l’excellent Mr Big: The Autobiography of Don Arden - the Al Capone of Rock. Le Loog achève ce brillant portait en shakespearisant de plus belle : «Don ressemblait plus à Lear qu’à Richard III. Comme Grossman, il avait vécu assez longtemps pour survivre à la plupart de ses ennemis, mais à la différence d’Albert, il n’a jamais songé à prendre sa retraite.»

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    Le Loog ne consacre qu’un seul chapitre à Immediate - Immediate was always, howerver, two parts romance to one part capitalism. Je ne crois pas que les gens aient bien compris à quel point j’étais l’angel investor du label, injectant le blé que j’avais gagné avec les Rolling Stones dans des projets parfois rentables et le plus souvent excentriques - Il rappelle avoir démarré avec «Hang On Sloopy» et «the only bright spark of year one», c’était Chris Farlowe - En 1966, j’ai investi £40,000 dans deux albums, à une époque où avec cette somme on pouvait s’offrir une troïka de Rolls Royces ‘nicely equipped’, comme on dit in the States. Les albums de Twice As Much et de Chris Farlowe représentent l’alpha et l’omega of my Immediate dreams, et le commencement et la fin de ma lune de miel avec les Rolling Stones - Il ajoute que Twice As Much «était un folk rock duo dans la veine de Peter & Gordon ou Chad & Jeremy. David Skirner et Andrew Rose était ravis de porter mes Brian Wilson-inspired aspirations.» Les pressages Immediate de Twice As Much et de Billy Nicholls font aujourd’hui partie des albums les plus chers et les plus recherchés. Ce n’est pas un hasard. Le Loog est en quelque sorte le Michel-Ange du rock anglais. On a tendance à ne vouloir voir en lui que l’imprésario des Rolling Stones, mais non, c’est une erreur, il a joué avec Immediate un rôle crucial dans l’épanouissement artistique de la scène anglaise du Swingin’ London, le rôle d’un mécène italien au temps de la Renaissance, ou si tu préfères, le rôle d’un Diaghilev au temps des Ballets Russes... Le Loog est un puissant seigneur. Il roulait déjà dans les rues de Florence au XVe siècle, vautré à l’arrière de sa Rolls Silver Shadow. D’ailleurs, il précise ceci qui peut stupéfier : «Immediate had nothing to do with the real world and yet we did produce some great music.» Et pouf, il te sort les noms d’Humble Pie, de Fleetwood Mac et d’Amen Corner. Il pense que l’album de Chris Farlowe produit par Jagger «was Immediate’s finest hour». Il plonge encore plus profondément dans les délices du mystère lorsqu’il affirme que l’«Immediate dream was over before it began, et quand je dis que le label m’a aidé à perdre les Rolling Stones, c’est exactement ce que ça veut dire.» ll dit avoir rêvé d’un «mini Motown d’un pre-Apple vast empire présidé par the three of us, Mick, Keith and I. That was Imediate. Je les ai aidés à faire émerger leur talent de compositeurs, je voulais les aider à faire d’eux des producteurs.» Le Loog avoue avoir fini sur les rotules : «Entre mes 19 ans, l’âge où j’ai rencontré  les Stones, et mes 25 ans, l’âge où j’ai perdu Immediate, j’ai vécu plusieurs vies et je ne se savais plus trop laquelle je souhaitais vivre.» Plus tard, lors d’un procès, le Loog entend Jerry Shirley témoigner, et se dit frappé par son incapacité à dire la vérité. Pour avoir lu les mémoires de Shirley, on sait en effet qu’il y a un sérieux problème. On voit aussi Shirley se moquer de Syd Barrett dans le docu de la BBC consacré à Syd. Pauvre cloche.

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    On a gardé les deux gros morceaux pour la fin : Allen Klein et Totor, c’est-à-dire le racheteur du Loog et l’idole du Loog. Deux portraits absolument magistraux. Qui mieux que le Loog peut rendre hommage à ces deux monstres sacrés ? Pour survivre économiquement, le Loog a revendu ses recording rights à Klein en 1969 et ses publishing interests en 1972. C’est Klein qui nourrit la famille et le pif du Loog. Puis le Loog bosse pour Klein et produit des artistes, notamment Bobby Womack qui en studio «waved guns and did drugs». Le Loog devient caustique, extrêmement caustique : «Étant donné ma dépendance matérielle envers Allen, je ne saurais dire s’il me traitait comme une merde ou si c’est moi qui me faisais des idées. J’ai réalisé que dans tous les cas, Allen wanted the best for me, which was nice since he’s already had the best of me.» Le Loog va loin dans cette histoire puisqu’il parle de Stockholm Syndrom - Quand je me regardais dans un miroir, je n’aimais pas trop me retrouver en face de Patty Hearst - Il démarre d’ailleurs ce portrait par la fin, c’est-à-dire par l’enterrement de Klein, en 2009. Le Loog fait les comptes, cette relation a duré 44 ans, «presque un demi-siècle marqué par la rapacité, la générosité et cet incroyable instinct qu’il avait pour déceler les faiblesses des gens avec lesquels il était en affaires. Dire que je suis ambivalent est une façon de sous-estimer la complexité de mes sentiments envers Allen qui avait réussi à complètement altérer ma relation avec les Rolling Stones, et ce dès le jour de notre rencontre. Ce jour-là, j’aurais dû me casser une jambe.» Et il ajoute, en proie à l’amertume : «Si j’avais été soûl et qu’on m’avait dit que j’allais partager un karma avec Allen Klein pendant le restant de mes jours, ça m’aurait aussitôt dessoûlé.» Le Loog évoque aussi la position de Keef qui n’en veut pas tant que ça à Klein - He’s an operator, man - un Keef qui fataliste comme pas deux, ajoute : «The Stones got the silver, and Klein got the gold.» Comme on l’a longuement rappelé ici, quelque part en 2020, via le book de Fred Goodman, Allen Klein - The Man Who Bailed Out The Beatles, Made The Stones And Transformed Rock & Roll, Klein s’est fait une réputation d’éplucheur de comptes des gros labels au profit des artistes, et le Loog évoque bien sûr le cas de Sam Cooke. Klein commence par lui récupérer 150 000 $ de royalties, puis lui renégocie son contrat chez RCA, récupérant une avance de 450 000 $. Il monte ensuite une structure, et signe Sam Cooke, une structure dont bien sûr Cooke «n’a jamais été propriétaire une seule seconde» - La nouvelle entité portait le nom de la fille de Sam, Tracey. Pourquoi l’artiste aurait-il dû croire que cette entité lui appartenait ? - Le Loog se mare avec cette histoire, ajoutant que la structure appartenait en fait à Klein, et quand Sam est mort, Klein a déchargé sa veuve et le reste de la famille de toute responsabilité, devenant ainsi l’unique propriétaire des chansons du grand Sam Cooke. Et ça ne s’arrête pas là : le Loog entre dans le mystère qui entoure la mort de Sam, un mystère jamais élucidé. Sam allait virer Klein. Pire encore : le corps de Sam était dans un sale état, alors qu’officiellement il avait juste reçu une balle dans la poitrine. Etta James a dit que Sam avait les mains écrasées et que sa tête avait tellement pris de coups qu’elle se détachait de son corps. Pas de preuves. Pas de rien. Et le Loog conclut ainsi cette horrible histoire : «Eventually, the rights to Cooke’s entire legacy were firmly in Allen’s grasp.» Un jour Klein demande au Loog s’il sait pourquoi il ne lui a pas tout pris. Le Loog se méfie de la brutalité de Klein et il lui dit non, il ne sait pas. Alors Klein lui balance ça : «Because, Oldham, if I had taken everything, then I would have had to support you.» Quand Klein prend le pouvoir chez les Stones, il vire tous les comptables et tous les avocats et les remplace par des gens à lui - Du jour au lendemain, on est devenus entièrement dépendants d’Allen en matière de conseils «objectifs» - Et voilà le coup du lapin loogien : «Ironiquement, seul Bill Wyman, le troisième en partant du bas dans la hiérarchie aussitôt après Ian Stewart et Brian Jones, disait qu’il fallait protester. Le reste des Stones, moi y compris, lui a dit de fermer sa gueule and not rock the boat.» Selon le Loog, le seul qui a su résister à Klein, c’est Dave Clark. Klein veut le Dave Clark Five et propose deux millions de dollars. Dave Clark lui répond : «No thanks. I’s rather sleep at night.» Le Loog est formel : Dave Clark est le seul qui ait réussi cet exploit d’échapper à Klein. Mickie Most est tombé dans ses filets, et pour en sortir, il a dû lâcher ses masters des Animals et des Herman Hermits avec lesquels Klein et sa boîte ABKCO se sont prodigieusement enrichis. Le Loog évoque aussi la séance de signature des Stones avec Klein à New York et l’incroyable paperasserie - the most complex paperwork imaginable - séance supervisée par Marty Marchat, «the instruments of both our enrichment and destruction» - The Stones had got what we all thought we wanted and the train had left the station - Et comme dans le cas de Sam Cooke, Klein monte une entité du nom de Nanker Phelge - Soon enough «Nanker Phelge» would become a pseudonym for «Allen Klein and Co» and we would learn the true price of success - Au comble de l’ironie, le Loog rapporte une remarque de Marianne Faithfull : «Tu ne trouves pas ça drôle Andrew que la record company d’Allen soit la seule à me verser de l’argent ?». Après Sam Cooke et les Stones, Klein veut les Kinks - Allen commençait par écrémer le sommet, puis il descendait - Le Who venaient de l’envoyer sur les roses, alors il louchait sur les Kinks. Mais ça n’a pas marché. Oh, il reste les Beatles. Klein attend son heure, comme le dit si bien le Loog. Brian Epstein casse sa pipe en bois en 1967. Le loup va pouvoir entrer dans la bergerie. En 1969, les Beatles sont out of control. Ils ont besoin de quelqu’un. Ils envisagent Lord Beeching, puis Lee Eastman, le beau-père de McCartney. Le Loog dit que le loup met le pied dans la porte via Derek Taylor. Tout le monde connaît la fin de l’histoire : le split des Beatles. Klein est la raison numéro 2 du split, aussitôt après Yoko Ono.

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    En 8 ans, résume le Loog, Klein a fait main basse sur tout le Monopoly du rock. Il a récupéré tout ce qui rapporte le plus de blé : «Sam Cooke, Mickie Most, Donovan, les Rolling Stones et les Beatles.» Comme il avait récupéré les meilleurs, les autres ne l’intéressaient pas. Et puis voilà l’épilogue, terriblement Oldhamnien : «La dernière fois que je l’ai vu, il était atteint d’Alzheimer. On a dîné tous les quatre, Allen, son fils Jody, Iris Keitel et moi - dans son appartement new-yorkais. Allen m’observait. ‘I like your haircut, looks good on you’, dit-il. Il savait encore comment me posséder, même s’il ne se souvenait plus de mon nom.» Le Loog pose sur ses contemporains pittoresques le regard d’un écrivain. La différence avec nous autres les amateurs, c’est que le Loog, comme Nick Kent, sont sujets à un vertige qui n’est pas celui que nous connaissons : le vertige combiné des fréquentations hors normes et du right time at the right place à l’échelle d’une vie. Si l’on cédait à la jalousie, on pourrait presque insinuer que c’est trop facile, dans ces conditions, d’écrire un book comme Stone Free. Et puis la raison reprendrait le dessus, car il est facile de comprendre que le souffle porte ce vertige, dans le cas de Nick Kent, comme dans celui du Loog, ou encore celui de Mick Farren. Ils font partie tous les trois de l’establishment littéraire britannique, au même titre qu’Oscar Wilde, Somerset Maugham ou encore Wyndham Lewis.

    Une telle désinvolture ne court pas les rues : «J’ai baratiné Brian (Epstein) pour qu’il me laisse représenter les Beatles à Londres. À cette époque, j’avais déjà fait un peu de presse et de radio, et grands dieux, à 19 ans et self-empoyed, I was cheap enough. À côté de ça, personne n’avait postulé pour ce job, ce qui prouvait une fois de plus la maxime de Woody Allen : ‘Eighty percent of success is showing up.’» Une telle ironie ne court pas non plus les rues  : «Les Beatles ont gagné tellement d’argent que les arnaques des foreigh song publishers et de leur propre record company n’ont jamais bosselé ni les ailes de leurs Rolls ni les portes de leurs manoirs.» Le Loog est aussi le roi de la pirouette malicieuse : «Je devrais préciser que la girlfriend en question était Linda Keith, la copine de Keith Richards à l’époque. Elle m’avait invité à aller voir jouer Jimi Hendrix, alors que Keith et les Stones n’étaient pas en ville. J’ai donc vu Hendrix, mais je ne pouvais pas envisager de m’y intéresser de plus près, parce que j’avais déjà les mains pleines avec les Stones, et Jimi semblait avoir les mains pleines de Linda.»

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    Et Totor dans tout ça ? Il est bon de rappeler que Totor incarnait aux yeux du Loog le modèle absolu. Le Loog commence par le commencement, c’est-à-dire citer Tom Wolfe dans The First Tycoon Of Teen. On a déjà sorti le Wolfe du bois, mais on va le ressortir : «Phil Spector is a bona-fide Genius of Teen. Dans chaque époque baroque émerge un génie qui incarne la plus glorieuse expression de son style de vie - à la fin de la Rome antique, l’empereur Commodus, durant la Renaissance italienne, Benvenuto Cellini, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, the Earl of Chesterfield, dans l’Angleterre victorienne, Dante Gabriel Rossetti, dans la late-fancy neo-Greek Amérique fédérale, Thomas Jefferson, and in Teen America, Phil Spector is the bona-fide Genius of Teen.» Le Loog a raison de déterrer cet os magnifique. Ça situe tout de suite le niveau. Mais en même temps, il en tempère les effets, rappelant que Totor est arrivé en même temps que d’autres bêtes de Gévaudan, comme Jerry Leiber & Mike Stoller, Doc Pomus et Ahmet Ertegun - L’essai de Wolfe lui a fait plus de tort que de bien dans ce petit cercle new-yorkais très fermé. À mes yeux, ni Ahmet, ni Jerry ou Mike ne lui ont jamais pardonné ce qui fut, after all, le péché original de Wolfe - Et là, le Loog sort sa botte de Nevers, l’hommage énigmatique : «Phil of course fut toujours un artiste, mais aussi un businessman car il aimait gagner et voir les autres perdre. Il aurait fait beaucoup mieux si les proportions avaient été inversées : Lou Adler, Albert Grossman et Shep Gordon furent capables d’avoir leur gâteau et de le manger, sans avoir à traverser le miroir.» C’est là où le Loog est plus fort que le roquefort : avec cette botte de Nevers, il dit simplement que Totor a transcendé son art en traversant le miroir. On peut trouver une autre interprétation, le Loog laisse le choix, mais celle-ci nous plait bien. Il dit plus loin qu’on peine à imaginer ce que des albums comme Let It Be, Imagine ou All Things Must Pass seraient devenus sans la patte de Totor. Le Loog le rencontre une dernière fois dans d’étranges circonstances, en 2008. C’est Seymour Stein qui l’emmène chez Totor à Alhambra. Totor est encore libre sous caution, mais pas pour longtemps, il va être condamné. Il est déjà reclus, le trou ne changera pas grand-chose. Il fait encore bonne figure et accueille ses invités. Dans ce chapitre, le Loog est à l’apogée de son art, il maîtrise la tension dramatique avec un talent sidérant. Il cite même Hitchcock à un moment, mais pour d’autres raisons («Je n’ai jamais dit que les acteurs étaient du bétail. J’ai dit qu’on devrait traiter tous les acteurs comme du bétail.» C’est l’analogie avec la façon dont Totor traitait les interprètes). Le Loog établit un parallèle fabuleux entre sa vie et celle de Totor - Il me connaissait quand je n’avais pas les moyens de quitter la maison de ma mère, il me connaissait quand ‘Satisfaction’ est devenu un hit dont il aurait lui-même pu être fier, et il me connaissait pendant mes longues traversées du désert, avec ces painful memories of past glories - Et boom, il amène la chute du Niagara : «To know him is still to love him. Sa musique m’a inspiré et son amitié m’a donné le courage d’entrer dans l’arène et de me battre pour mes rêves. Il m’a mis au défi d’enlever mes gants et de me battre à mains nues. And as for loving him, yes I do And I do And I do.» Il finit sur les Ronettes, comme une sorte de Scorsese de la mémoire du rock. Ou mieux encore, comme un Diaghilev du Swingin’ London. Power rock littéraire.

    Pour terminer, voici une perle en forme de petit chef-d’œuvre de dérision wildienne : «Le book que vous lisez aurait pu être écrit voici 30 ans, mais il m’a fallu tout ce temps pour apprendre à taper sur un clavier, et j’ai surtout voulu être assez smart pour vouloir l’écrire moi-même.»

    Signé : Cazengler, dirty old man

    Andrew Loog Oldham. Stone Free. Because Entertainment, Inc. 2014

    James D. Cooper. Lambert And Stamp. DVD Sony 2015

     

     

    L’avenir du rock

     - Lawrence d’Arabie

    (Part One)

     

    Se perdre dans le désert, c’est une façon de ne pas s’en lasser. C’est aussi la seule parole de sagesse qu’a su pondre l’avenir du rock au bout de plusieurs mois d’errance. Pour se distraire, il inverse les tendances. Plutôt que de voir cette épreuve comme une infortune, il la voit comme une traversée du désert. Il sait qu’on doit en faire au moins une, dans sa vie. Ça permet, énonce-t-il, de tirer des enseignements de son bilan, ou plutôt de faire le bilan de ses enseignements. Avec la chaleur, ça devient confus. Jouer avec les mots, c’est le seul moyen qu’il a trouvé pour tromper sa soif. S’il n’y avait pas la soif, tout irait très bien. Il a retrouvé une taille de guêpe, il est obligé de tenir son pantalon en marchant. Il ne s’est jamais senti aussi léger. La barbe lui va bien, elle ragaillardit l’aventurier qui sommeillait en lui. Et puis ce bronzage ! Il se sent aussi beau qu’Alain Delon dans La Piscine. Dommage que Romi ne traîne pas dans le coin, elle lui aurait sauté dessus. Il voit déjà ses petites mains potelées caresser son abdomen. Ah les blondes en maillot de lycra noir ! Du coup, ça lui donne une petite érection. Plop ! Il éclate d’un grand rire incertain : «Tiens, ma bite pointe vers le Nord, comme au bon vieux temps !». Comme il n’a pas souvent l’occasion de rigoler, il en rajoute. Ha ha ha ! Ha ha ha ! Il est en plein ha ha ha lorsque paraît à l’horizon la silhouette d’un dromadaire. L’avenir du rock lui fait signe, Ouh ouh ! Ouh ouh ! Le dromadaire se rapproche. Il est tout seul. Il a l’air en pleine forme, comme tous les dromadaires errant dans le désert. Il porte une casquette avec une visière bleue. L’avenir du rock se présente :

    — Je suis l’avenir du rock, pour vous servir, cher drodro de Madère.

    — Oui je sais. J’ai croisé récemment Lawrence d’Arabie qui m’a dit que vous étiez complètement siphonné.

    — Va-t-il rapetisser parricide ?

    — Non, il est parti aquaquer Aqaba avec Jean-Claude Ouin-ouin !

    — Ben dis donc ! Ça craint pour le crin-crin !

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    Après avoir aquaqué Aqaba, Lawrence d’Arabie refait surface dans Uncut en petite tenue, mais aussi dans les bacs, avec un nouvel album, le supra-classieux Pop-Up! Ker-Ching! And The Possibilities Of Modern Shopping. Lawrence d’Arabie est aussi supra-classieux que Peter O’Toole. Sam Richards l’interviewe pour le compte d’Uncut. Lawrence d’Arabie était déjà là dans les années 80 avec Felt, et quand on lui demande la raison de sa longévité, il répond sans ambage : «A desire to be famous, really. A desire to taste the richness of fame. Gosh, can you imagine?». Et il continue d’imaginer : «Ne pas être obligé de prendre le métro, juste monter dans un avion. Puis être attendu par une big limo et ne pas avoir à monter dans le van avec tout l’équipement. Parce que je pense que j’ai quelque chose. Je le savais déjà quand j’étais petit et ça n’est jamais parti. J’ai écrit mon premier poème à 8 ans. J’ai toujours voulu faire un truc avec, mais je n’ai pas recherché le succès. Quand j’ai sorti mon premier single tiré à 500 ex, je savais qu’il n’irait pas dans les charts, je le voyais comme une étape. Je voulais évoluer dans l’underground. J’y suis encore.» Jolie profession de foi. Plus loin, il avoue qu’il n’a jamais cherché à forcer le passage : «I’ll keep my integrity intact.» Pas question de reformer Felt. So it’s a lonely road. Mais pour lui, that’s the good thing to do. Et quand on lui demande s’il compte écrire son autobio, il répond qu’il a reçu «a couple of offers, but what I don’t want to do is ‘Granddad worked down the mine’. That history of the family thing is so boring.» Il dit à l’éditeur qu’il a une idée : «It’s written as you don’t know wether it’s true or not», et il cite le Beneath The Underdog de Charlie Mingus : «He writes as three different Minguses, there’s three of them inside him. It’s the most brillant autobiography.» L’éditeur a dit : «Avez-vous d’autres idées ?». Et quand on lui demande s’il existe un album dont il ne se lasse pas, il répond The Psychomodo de Cockney Rebel - It’s travelled so well. It’s almost like glam Dylan.

    Glam Dylan ? Il ne croit pas si bien dire. Pop-Up! Ker-Ching! And The Possibilities Of Modern Shopping grouille de glam Dylan, tiens, par exemple ce «Relative Poverty» qui dégage des relents de «Bebop A Lula» et de Bowie. C’est brillant d’impétuosité. Glam Dylan aussi parce que tu as les lyrics et un poster entier couvert de commentaires. Au fil des cuts, tu t’émerveilles de voir à quel point Lawrence est un artiste complet, mais ça, tout le monde le sait. Il se marre bien avec son «Poundland» - Nothing costs a grand - Il termine sur l’everybody is happy in Poundland. Il enchaîne ce topic avec «Four White Men In A Black Car», un fast heavy kraut de Law, il swingue son four white men avec des retours de wild guitar. Lawrence n’est jamais en panne d’idées. Il passe au heavy stomp avec «I Wanna Murder You». Le pire, c’est que son stomp est bon, bien dans la ligne du parti. Le stomp est d’ailleurs l’une de ses vieilles spécialités. Lawrence est aussi un sacré farceur, comme le montre «Pink And The Purple» - Oh oh look at the purple/ Oh oh look at the pink - Il est fabuleusement Monty Python. Puis il s’en va faire du Burt avec «Flanca For Mr. Flowers», il y va à coups de take a look around, c’est là que se dessine le génie de Lawrence d’Arabie, il navigue exactement au même niveau d’excellence que Burt. Il sait aussi traiter le désespoir, comme le montre «Honey» - Honey say you love me - Il passe à la fast pop-punk avec «Record Store Day» - John Peel/ Mark E. Smith/ Rough Trade - Il salue toute la bande à Bonnot et termine cet album réjouissant avec un joli doublon, le cha cha cha de «Doin’ The Brickwall Crawl» et la fast pop de «Before And After The Barcode», il s’y montre atrocement punk de corps plié sous les coups.

    Signé : Cazengler, le rance d’Arabie

    Mozart Estate. Pop-Up! Ker-Ching! And The Possibilities Of Modern Shopping. West Midland Records 2023

    Sam Richards : An audience with Lawrence. Uncut # 309 - February 2023

     

     

    Inside the goldmine

    - Ivey César !

             Tout le monde dans le quartier connaissait Yvon. Certains le surnommaient la limace.  D’autres l’appelaient Tartine, on se savait pas pourquoi. Dans les deux cas, on sentait de la moquerie. Rien de surprenant, car Yvon ne faisait rien pour améliorer son image. Été comme hiver, il portait le même pull bleu marine, le même pantalon de bleu de travail et des chaussures noires récupérées aux Emmaüs. Il avait la peau très mate, les cheveux noirs coupés court, avec une petite frange sur le front, et le regard très noir empreint d’une mélancolie qui semblait naturelle. Il ne souriait jamais. Il semblait avoir été frappé par le destin. Personne ne savait rien de son histoire. Il vivait seul dans l’un des immeubles de la barre, on ne savait pas précisément où. Il donnait des coups de main au gardien, à sortir les poubelles ou à ramasser les chiens et les chats crevés que les loubards du quartier avaient traînés derrière leurs mobylettes pour se distraire. Yvon allait les enterrer à la lisière du bois, de l’autre côté de la ligne du RER. Lorsqu’ils le voyaient faire, les loubards le suivaient avec leurs mobylettes, ram-papapam, et lui promettaient qu’un jour c’est lui qu’ils traîneraient derrière eux. Yvon haussait les épaules. Il savait qu’il ne risquait rien. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il tatouait tout le monde dans le quartier, y compris les loubards en mobylettes. Yvon avait installé son «salon» dans une cave et c’est là qu’il tatouait. Il demandait des clopes ou des packs de bière en échange, il n’avait pas besoin d’argent. Il demandait aussi qu’on lui amène les dessins, car il ne savait pas très bien dessiner et il ne voulait plus d’ennuis à cause des tatouages ratés. On l’avait souvent vu à une époque avec les deux yeux au beurre noir. Il tatouait bien sûr à l’ancienne. Il versait un peu d’encre de Chine dans une petite casserole toute cabossée et taillait avec son cran d’arrêt un bout de son talon pour le faire fondre dans l’encre. Il portait son mélange à ébullition au-dessus d’un petit réchaud de camping. Il attachait deux grandes aiguilles ensemble avec du fil de fer et tatouait à la lueur d’une mauvaise lampe de poche. Il tatouait d’une seule traite, parfois pendant plusieurs heures. Une fois terminé, il rinçait le tatouage à la bière et indiquait à son «client» qu’il aurait sans doute de la fièvre, dans les jours à venir. Il donnait la consigne de ne pas s’inquiéter et d’attendre que ça cicatrise. «Si t’as du pus sous la croûte, tu rinces à la bière.» Effectivement, il y avait du pus.

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             Pauvre Yvon. Il aurait sans doute préféré vivre la vie d’Ivey aux États-Unis et faire du funk, plutôt que de tatouer les loubards de banlieue. Mais bon, comme le dit si bien le proverbe, on a la vie qu’on mérite, alors n’allons pas nous plaindre.     

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             Pour une fois, ce n’est pas directement Kent/Ace qui nous ramène Chet Ivey dans le rond du projecteur. C’est leur filiale BGP (Beat Goes Public) et la compile s’appelle A Dose Of Soul. The Sylvia Funk Recordings 1971-1975. Elle vaut sacrément le déplacement. Dean Rudland commence par t’expliquer qu’il n’existe quasiment pas d’infos sur Chet Poison Ivey, mais il en brosse tout de même un beau portrait, le basant à Washington DC, faisait de lui «the embodiment of a journeyman musician», et son job consistait à jouer dans les clubs, bars and lounges, avec un répertoire de «dance crazes, rewrites of 1960s pop hits, James Brown-style funkers, Sigma Sound-produced disco grooves and the electro funk found on his final 12-inch singles.» C’est un vétéran de toutes les guerres du jazz, Al Sears, qui produit le premier single d’Ivey. Lorsqu’Al Sears s’en va bosser pour Ray Charles et son label Tangerine à Los Angeles, le pauvre Ivey se retrouve le bec dans l’eau. Sa carrière redémarre en 1972 avec «Funky Chit Chat», paru sur le Sylvia label d’Al Sears. C’est avec le beau funk essoufflé du Chit Chat que Rudland démarre sa compile. Ivey est rauque, donc pur. Son funk paraît poussif, mais Ivey pousse à la roue. Hélas, le single ne marche pas. Ivey s’en va enregistrer «Get Down On The Geater» et «Bad On Bad» chez Sigma Sound, à Philadelphie, et là, c’est une autre paire de manches - You know what ? - C’est drivé à ras des pâquerettes, au wild funk, retenu à l’arrière, that’s bad on bad, c’est l’apanage du groove génial immobilisé. Ivey attaque son Geater au scream. C’est un seigneur - People are you ready - Il shoote son r’n’b à l’efflanquée. Il en fait le r’n’b des enfers - Hey babe looka here - Il en perd le souffle. Rudland ajoute, histoire de bien nous faire baver, qu’il a casé «He Say She Say» sur sa compile The Mighty Superfunk qu’on va bien sûr aller écouter. Mais il en case aussi une version ici, «He Say She Say» est un fantastique shoot de heavy Chet. Il chante comme si sa vie en dépendait, aw yeah. Et puis tiens, voilà une reprise des Fiestas, «So Fine», avec son distinctive clipped guitar riff, encore un funk de rêve, plein de répercussions, so fine yeah, ça roule sur les boules, Ivey nous pond là un funky r’n’b assez lointain avec du son sous le boisseau. Encore un classic funk d’attaque frontale avec «Movin’». Rudland fait cette fois référence à Sly Stone, à cause des cuivres. Il ajoute qu’Ivey joue du sax sur «Don’t Ever Change», un instro ravageur. Tout est drivé serré sur cette compile, pas de gras. «Dose Of Soul» est aussi enregistré chez Sigma Sound, il harangue tout de suite, hey hey people ! Rudland indique que le single est sorti sur le label d’Estelle Axton, Fretone, à Memphis. S’ensuit un «Party People» en deux parties, hommage évident à James Brown. Ivey le groove à la sourde, yeah yeah, ahhh-ahhhh get me down/ let’s do some mo’ - Ivey te groove ça sec au hey hey ahhh-ahhh. Pas de problème. Et quand la diskö envahit les clubs, les artistes comme Chet Poison Ivey sont vite dégommés. Alors il prend un boulot pour vivre et meurt assez vieux.   

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             On retrouve le mystérieux Chet Ivey sur une compile superbe, Mighty Superfunk. Rare 45s And Undiscoverd Masters 1967-1978 (Volume 6). Il se planque en C avec «He Say She Say» qu’il chante à l’essoufflée pantelante. On profite du voyage pour faire d’autres découvertes, comme le veut le principe des compiles, par exemple Eleonor Rigby avec «Queen Of Losers», un hit rampant du siècle dernier. Ces mecs t’aplatissent, ‘cause I’m the queen of losers ! Belle rencontre aussi que celle de Kim Tamanga avec «Groovy Baby», très staxé, superbe présence, elle est par dessus les toits ! Gloria Lucas fait sa Diana Ross avec «One Sweet Song» et The Phillips Brothers développent un sens aigu de la traînasserie avec «Who Stole My Cookie». En ouverture de bal de C, tu vas tomber sur 87th Off Broadwway et «Moving Woman», un énorme groove urbain, non seulement énorme mais complètement dévastateur ! Marie Franklin opte pour le hard funk avec «Bad Bad Woman Pt1», elle est fantastique de check it out. Ça bouillonne dans les veines du hard funk ! En D, un certain Julio Zavalla rend hommage à James Brown avec un «Cold Sweat» bien senti. Il est dessus, au micron près.

    Signé : Cazengler, Chet en bois

    Chet Ivey. A Dose Of Soul. The Sylvia Funk Recordings 1971-1975. BGP Records 2017

    Mighty Superfunk. Rare 45s And Undiscoverd Masters 1967-1978 (Volume 6). BGP Records 2008

     

    *

    Jean-Louis Rancurel avait si bien parlé des Vautours dans le numéro 27 de Rockabilly Generation News que j’avais promis dans ma chronique (livraison 614 du 05 / 10 / 2023) un petit topo sur ce groupe.

    LES VAUTOURS

    Ange Beltran : batteur / Christian Bois : bassiste / Pierre Klein : guitare solo / Vic Laurens : chanteur, guitariste.  

    Proviennent de Créteil, aujourd’hui Montreuil s’enorgueillit, avec raison, d’être la première cité rock de France mais au début des années soixante ce rôle était dévolu à Créteil. Les Chaussettes Noires étaient de Créteil, or le monde du rock à cette époque étant très petit Tony d’Arpa des Chaussettes était le frère de Laurent d’Arpa d’où son nom de scène de Vic Laurens.

    Le groupe formé en 1961 autour de Vic Laurens ne durera pas éternellement puisque fin 1962 il n’existera plus.

    1961

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    La pochette avec son fond rouge et ses silhouettes découpées risque de décevoir les amateurs de belles couves elle s’inscrit (en moins bien certes)  dans la grande tradition des premiers EP  français de Little Richard et de Bill Haley. Dommage que l’on n’ait pas employé un ton franchement criard.

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    Vautours ; instrumental, une bonne basse, une guitare un peu maigriotte, une autre davantage costaude, l’on ne s’ennuie pas, loin de là, carré en diable, une batterie qui tient et soutient son monde regroupé, une belle entrée en matière.  Betty et Jenny : l’influence du grand Schmoll sur le vocal et des Chaussettes sur l’accompagnement est évidente, le morceau est une parfaite réussite. Coule comme du champagne dans votre coupe, les bulles pétillent et vous en reprendrez bien une longue goulée à même la bouteille. Tu me donnes : une reprise de Gene Vincent, une belle réussite, Vic Laurens imite encore un peu Eddy Mitchell, qui s’en plaindrait, habituons-nous à cette guitare un peu grêle, surtout que l’autre par-dessus est beaucoup plus mégaphonique. La meilleure adaptation que l’on pouvait trouver sur le marché en ces temps archaïques. Claudine : on échappe au pire, on évite le slow qui claudique comme une vieille bique, un texte bêbête, z’y mettent du cœur et vous débitent la chansonnette en colis postal express. L’on est tout de même content quand c’est fini.

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    Le groupe en train de jouer, de poser pour être plus précis, l’idée n’est guère originale, je ne sais pas qui a eu l’idée de ces espèces de banderoles, mais cela vous transforme la pochette en petit chef d’œuvre qui rend parfaitement l’ambiance délurée de ces premières french sixties.

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    Tu peins ton visage : cette version est loin de surpasser celle des Chats sauvages beaucoup plus tumultueuse, l’on a l’impression qu’à part la batterie qui accomplit un énorme boulot, le reste de la bande a du mal à trouver sa place et l’inspiration pour se glisser dans la ronde. Ne me dis pas non : cette fois tous ensemble, on en profite pour décerner un vautour d’or aux cris plus près des hurlements de peaux rouges que des hoquets rockab dont Vic Laurens aime à parsemer ces fins de couplets, sont au zénith de leurs possibilités, vous entraînent à toute vitesse et quand ils finissent on n’aime pas. Oncle John : il fut un temps où Long Tall Sally était considéré comme l’un des plus grands morceaux de rock, l’a disparu l’on ne sait pourquoi des mémoires, Vic n’est pas Little Richard mais il se colle aux instrus qui décollent et s’y accroche sans se laisser submerger par la rafale instrumentale. Permettez-moi : vous leur filez un slow ils vous le transforment en blues, non ce n’est pas B. B. King, mais ils s’en tirent bien, surtout la guitare gracile qui n’a jamais été aussi judicieusement utilisée dans les morceaux précédents.

    1962

    FX 45 1281 M

    Cette fois la photo est prise en plongée, le même style de chemises que sur la précédente, ils vous adressent de tels joyeux sourires que vous avez envie de leur sourire en retour. La photo est de Ferembach le photographe attitré des disques Festival. L’on reconnaît le style.

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    Run around Sue : une reprise de Dion et des Chaussettes Noires, le titre est donné en anglais mais la chanson est chantée en français, de beaux roulements de batterie, un sax qui s’en vient aboyer, des chœurs qui scandent à fond de train, le vocal de Vic qui survole, que voulez-vous de plus ? Rien ! Jacky qu’as-tu fait de moi ? : ne faites pas comme l’imbécile qui regarde le doigt qui lui montre la lune, Jacky n’est pas la cause de ce morceau mais la conséquence, le coupable est un être tordu, vous avez reconnu le twist cet ersatz du rock que les groupes français adoreront, pour une fois l’on avait un sujet d’actualité pour les paroles. Ici vous adorerez les cinq dernières secondes.  Good luck charm : s’en sort bien le Vic, l’a fait des progrès, sa voix s’est arrondit et il en joue, reprendre ces petits bijoux de grâce exquise dans lequel Elvis a excellé lorsqu’il s’est laissé manœuvrer par RCA est un jeu périlleux autant pour le chanteur que pour les musiciens. Réalisent l’exploit de ne pas nous décevoir. Le jour de l’amour : heureusement que le sax vient cacher le bêlement du ‘’ je t’aime’’ de Vic il recommencera plus loin (juste un peu, le morceau dure 2 minutes et des poussières ) à faire la même chèvre sur ‘’ même’’ on a de la chance le loup revient déguisé en saxophone il bouffe la bique, le morceau n’en est pas moins dans les choux.

    FX 45 1288 M

    Ligne claire serais-je tenté de dire. Etalez une série de pochettes De ces années folles, celle-ci vous fera l’effet d’une trouée lumineuse. Ferembach toujours derrière l’objectif, est-ce lui qui a eu l’idée de cet arrière-plan bariolé qui pousse à son maximum les banderoles du deuxième 45 tours ? J’aurais aimé connaître le nom du designer pour employer un terme inconnu à l’époque.

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    Ya Ya twist : la plupart des twists commencent doucement pour démarrer en trombe au bout de quelques instants, ici il batifole à petites foulées légères, une basse qui fait des pointes, nouveauté la présence de chœurs féminins qui adoucissent les angles et rafraîchissent l’atmosphère. Le rock s’adapte doucement mais sûrement. Mon amour est trop grand : pas du tout larmoyant, une trottinette électrique qui zigzague sur les trottoirs entre les passants, la voix de Vic volette au-dessus des fleurettes, adjonction d’un piano qui frétille, voici un amour malheureux qui rend heureux l’auditeur. Le chemin de la joie : rien qu’au titre l’on comprend que le disque a été conçu pour vous rendre heureux de vivre, tout en douceur et en mollesse, même une espèce d’orchestration genre générique de film à l’eau de rose, pourquoi les rockers arborent-ils une moue dégoûtée, parce que les Vautours ne plus puent du croupion ! Hé ! tu me plais : une interjection bien venue, hélas l’on continue à patauger dans le fadasse, gentillet, les chœurs féminins soutiennent Vic, les guitares en sourdine, le piano qui sourit de toutes ses dents. L’ensemble n’est pas à la hauteur de la pochette.

    FX 45 1298 M

    Une photo différente, normal elle n’est pas de Ferembach mais de Gardé. Changement de décor, en extérieur, en pleine nature, n’exagérons rien plutôt un parc municipal. Horreur, sur le disque précédent on a eu droit à un simili rock, sur cette pochette nos quatre garçons dans le vent sont tous fagotés dans un costume noir. Respectabilité oblige.

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    Le coup du charme : bis repetita… serait-ce un titre porteur, ou un signe annonceur de la prochaine fin des haricots ou Festival qui presse les ultimes gouttes du citron… à la réécoute le titre me semble un peu pâle… Laissez-nous twister : la voix devant et le reste derrière, on les entend sur le long pont, ni pire, ni meilleur que les centaines de twists qui régnèrent en maître, la formule tend à s’épuiser, sur le dernier couplet cette main tendue aux anciennes générations est bien opportuniste. Ma Petite Angèle : l’intro angélique n’est pas mal du tout, ensuite l’on patauge dans la choucroute, une guitare cristalline, des voix éthérées de jeunes filles, cette ange ne vole pas haut. Qui te le dira : serait temps qu’ils se réveillent, la batterie lance l’assaut, Vic mâche un peu trop les mots, il y a tout pour un bon rock mais il faudrait un combo un peu moins cantonné dans l’attendu et un chanteur doué d’un timbre moins primesautier.

    FX 45 1315 M

    Au dos de la pochette précédente ce n’étaient pas Les Vautours mais les Vautours avec Vic Laurens. Sachez apprécier ou regretter la différence sur celle-ci, c’est Vic Laurent en gros et Les Vautours en gris. Pire les Vautours sont relégués sur la face B. Sur la A Vic est accompagné par Alain Gate et son orchestre. Bien sûr il y a des violons sirupeux. Comme quoi les vautours qui viennent manger les cadavres ne sont pas toujours où on pense…

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    Be Bop Boogie Boy : un morceau de Gene Vincent, l’adieu au rock des Vautours, un piano rock, un sax rôdeur, un vrai solo de guitare, moins de deux minutes, on regrette qu’ils ne se soient pas étendus davantage. Dancing party : les vacances sont terminées, ils promettent de continuer la fête, mais ils y vont mollo sur le rythme, le cœur n’y est pas.

              Voilà c’est fini. Non pas tout à fait. Il reste un titre sur un 25 centimètres. Pour la petite et honteuse histoire ce titre est d’abord sorti sur le 30 cm FLD 278 intitulé Twist et Tango. Festival était spécialisé dans les exoticas, typicas musicas espagnolitas. Mettre deux titres ‘Twist’’ sur cette compilation aidait à vendre des rythmes dont la jeunesse d’alors se détournait. Je vous mets la pochette car le ski nautique au même titre que le golf miniature et le karting étaient deux activités, sportives ou récréatives dont les jeunes raffolaient. 

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    FLD 285 STANDARD

    TWIST AVEC LES VAUTOURS

    Notons que c’est l’unique pochette assez bien réussie selon mon goût douteux sur laquelle se détache un spécimen de l’oiseau qui a donné son nom au groupe. La photo de la pochette sur la pochette doit être de Ferembach et le montage au charognard de Holmes-Lebel.

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    Ya Ya Twist / De t’aimer de t’aimer / Le jour de l’amour / Mon amour est trop grand / Run around Sue / Le chemin de la joie / Hé ! Jacky qu’as-tu fais de moi / Hey Little Angel.

    De t’aimer de t’aimer : un twist idéal pour danser, la voix trop joyeuse, des chœurs qui servent la moutarde, la batterie qui s’adjuge la part du lion et les guitares à corps perdu, le titre est un peu neuneu, mais vous ne pourrez vous empêcher de l’aimer, de l’aimer.

             J’ai parfois été un peu sévère, pas vraiment injuste, ils ont essuyé les plâtres du rock français et cela est respectable. Très râlant de se dire qu’ils étaient comme une fleur équatoriale dont la graine aurait été transportée en Alaska. Ils ont fait ce qu’ils ont pu et ce que l’on a voulu qu’ils fassent. Notre rock national est né hors sol, il n’y avait pas de directeurs artistiques et d’ingénieurs du son, pas de terreau culturel musical sur lequel s’appuyer. Ont imité les disques qu’ils avaient en leur possession. Comme à l’école quand on copiait sur la copie du voisin sans comprendre un traître mot de ce qu’il voulait dire. Risible et édifiant, mais éloquemment hommagial de mettre le titre original en langue anglaise pour faire plus rock !

             Si j’ai un conseil à vous donner c’est de vous procurer l’Intégrale de Magic Records mais de ne pas faire comme moi à écouter tous les titres à la suite, deux ou trois en même temps et laissez reposer avant de reprendre, ils se sont améliorés sur ces deux années mais ils n’ont pas significativement progressé, ne sont pas parvenus à bâtir une vision-rock de leur entreprise qui leur aurait permis d’évoluer. Ce n’est pas pour rien si cette première flambée rock - elle fut dévastatrice si l’on pense à tous les artistes installés et consacrés qui furent refoulés par cette première vague arrogante du jour au lendemain dans des oubliettes dont ils ne ressortirent jamais– ne dura guère. L’énergie initiale ne persista point, faute de matériaux propres les groupes ne bâtirent rien. Ne les oublions pas. Ce serait les tuer une deuxième fois.

    Damie Chad.

     

    *

    Inutile de résister à la nostalgie des époques résolues, voici donc :

     

    LES FANTÔMES

    Dean Noton : guitare lead /  Dany Maranne : basse / Jacky Pasut : guitare rythmique / Charles Benaroch : batterie /

    Z’ont du culot, sur tous leurs disques ils font suivre leurs noms de la mention : et leurs ‘’ Big Sound’’ guitares, ils ont raison comparez par exemple avec la mention ‘’ guitare aigrelette’’ avec laquelle je qualifie dans la chronique précédente le son des Vautours, les Fantômes sonnent électrique. Sont pris en main par les disques Vogue, maison de disques qui vient de perdre, au profit de Phillips, Johnny Hallyday.

    1962

    EPL 7918

    Pour cette première pochette je vous laisse chercher l’anomalie. Une activité qui fleure bon les années soixante, fallait découvrir les trucs bizarres dans les vitrines des commerçants, pour recevoir un cadeau. Mon aveu me coûte : je n’ai jamais rien gagné.

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    Le diable en personne : ne se refusent rien, attaquent bille en tête avec une version d’un des deux grands classiques du rock anglais, le Shakin’ All over de Johnny Kidd, Dany est au vocal, pose sa voix sans essayer de prendre des inflexions à l’américaine, derrière lui l’accompagnement est au plus près une superbe réussite. Un détail capital qui ne trompe pas Tony Marlow reprendra cette version française sur les deux disques qu’il a consacrés à Johnny Kidd et ses Pirates. Golden earrings : instrumental, Danny Maranne ayant signé un contrat en tant que chanteur avec les disques Barclay, les Fantômes continueront avec lui, se présentant comme un groupe instrumental, une reprise des Hunters groupe anglais émule des Shadows, en offrent une version plus policée que leurs homologues britanniques qui passent en force. Fort Chabrol : avec un tel titre l’on s’attend à une tuerie - l’est coécrit par Dean Noton, sera pendant de nombreuses années guitariste d’Eddy Mitchell,  et Jacques Dutronc, notons que si Dutronc fut le guitariste d’El Toro et Les Cyclones, Charles Benaroch est l’ancien batteur des Cyclones – l’on a droit à une belle ballade des plus harmonieuses, Françoise Hardy la reprendra sous le titre Le temps des Copains, certes l’on aurait préféré un envol tumultueux, mais faute de grive l’on mange des merles et tout compte-fait ce n’est pas mauvais. C’est même bon. Original twist : deuxième composition Noton-Dutronc, en quoi ce twist est-il original se demandera le lecteur curieux, parce qu’il évite la tarte à la crème des riffs à grosses cordes remplacés par de légers et subtils doigtés de guitares sans parler des effleurements battériaux des plus voluptueux.

    EPL 7945

    Belle pochette, seriez-vous aussi perspicace que moi, sans vous faire languir j’attire sur votre attention sur le fait que tout comme sur le disque précédent, le batteur n’est pas sur la couve. Je ne suis pas cruel, deuxième chance : au dos de la pochette il est affirmé que parmi nos quatre fantômes se cachent un véritable fantôme écossais. Cherchez l’intru !

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    Shazam : crédité à un certain Eddy ( Mitchell  ). Une intro magique, y a de temps en temps quelques brefs passages qui fleurent la facilité, toutefois une brillante démonstration de ce que le groupe peut faire. Pas de problème, la solution c’est qu’ils peuvent tout. Cafard : composition de Dany Maranne. Comme par hasard la basse pleure à grosses larmes, ce n’est pas un blues, mais c’est triste, non pas comme la mort mais comme la vie. Les fantômes se débrouillent pour avoir une petite idée originale ou un gimmick de génie pour chacun de leurs titres. Train fantôme : attribué à Thomas Davidson, inutile de feuilleter votre Encyclopédie du rock en soixante-quatre volumes, vous le connaissez c’est le véritable nom du fantôme écossais Dean Noton qui nous vient comme il se doit d’Ecosse. Ferait un parfait générique pour un superbe film empli à ras-bord de fantômes.  De temps en temps vous avez des traces d’Apache des Shadows, pensez à Geronimo et vous serez heureux. S’-inspirent mais ne copient pas. Méfie-toi : faut toujours se méfier, je n’aurais jamais imputé ce titre triste comme un jour sans cigare à Dutronc. Entre noux, un peu faiblard et un peu facile. N’ont pas forcé leur talent. Trop attendu, même pas peur.

    EPL 7965

    Sont bien quatre sur la pochette ! Par contre ce vert glabre en fond de pochette, ce n’est pas la fête. Pour une fois ils ne sourient pas, ont l’air de s’interroger sur la manière de jouer. Sont sérieux. Est-ce pour cela qu’ils ont rajouté ‘’ Twist’’ et ‘’ Special danse’’. Quatre nuances de twist : successivement : twist, madison twist, marche twist, slowtwist !

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    Twist 33 : pourquoi 33, nous sommes sur un 45 tours ! un twist comme tous les autres twists mais joué sans effet-bœuf, un beau solo de Benaroch au milieu juste pour avertir les esprits distraits, écoutez les gars on sait jouer, des guitares sans emphase mais pile-poil, elles ne grattent pas les oreilles, elles ne font que passer, dans leur rapidité elles vous séduisent mais disparaissent si vite que vous les regrettez aussitôt qu’elles s’éloignent. Pour le 33 j’ai  une semi-réponse à intervalles réguliers une voix énonce 33. Walk don’t run : enfin un madison qui n’est pas pour les handicapés, z’avez intérêt à ne pas vous emmêler les chaussures orthopédiques si vous désirez suivre le quadrillage masidonien, une guitare hors-bord vole au-dessus de l’eau, Benaroch devrait s’appeler Benarock. Marche twist : ce n’est pas le blue- rondo à la turk mais ça défile rondement, sur la fin le morceau ils se libèrent des entraves rythmiques et la guitare nous fait le vol du papillon qui déclenche une catastrophe dans vos oreilles à l’autre bout du monde. Je ne veux pas t’aimer : Clopin-galopant, je vous mets au défi de danser un slow sur ce rythme, pour les étreintes langoureuses vous repasserez, en toute logique puisqu’ils ne veulent pas l’aimer. Le premier et le troisième titre sont des compos du groupe.

    EPL 8013

    La grosse caisse au premier plan, les Fender derrière, sont alignés comme des représentants de commerce, impeccablement serrés dans leurs costumes sombres.

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    Watch your step : un twist parfait pour de petits rats d’opéras affolés en tutus roses qui courent partout sur leurs pointes, étrange ils parviennent à ne pas rendre le twist ennuyant. Un beau chassé-croisé de guitares. Si vous jouez à chat, croyez-vous que vous réussirez à les rattraper. No man’s land : drôle de titre pour un slow, ce coup-ci, ils nous le font à la besame mucho, c’est beau, c’est lent, n’exagérons bien, ils s’appliquent comme des forts en math qui résolvent une équation, c’est parfait pour ennuyer les rockers. The mexican : pourvu que ce ne soit pas de l’exotico de pacotille, notre souhait est réalisé mais c’est pour les scènes d’amour dans un western mexicain, à la fin ils sortent leurs guitares comme s’ils dégainaient un colt, hélass aucun yankee ne se précite sous les balles. Manque un peu d’hémoglobine. Mustang : il suffisait d’attendre, la charge indienne fonce sur vous et la vie se teinte de toutes les couleurs, un petit parfum Apache, normal c’est aussi composé par Jerry Lordan, reprennent la version des Shadows mais se permettent une petite ruse de peaux-rouges sur le sentier de la guerre, ils ne copient pas, ils ne s’inspirent plus, ils innovent.   

    V 45 986

    Jamin’ the twist : Part 1 : morceau de Dean  Noton, puisqu’ils disent que c’est un twist on les croit, plutôt un morceau hors-norme où ils se laissent la bride sur le cou, c’est fabuleux à entendre, se donnent à fond, sont loin des cadresors, un morceau pour les juke-boxes, Fantômes en liberté. Jamin’ the twist : part 2 : quand c’est fini on recommence, on eût aimé que Vogue ait eu l’audace de leur filer non pas l’espace d’un 45 tours deux titres mais les deux faces d’un trente centimètres.

    L’année 62 s’achève : sortiront encore une ribambelle de 45 Tours deux titres pour les Juke-boxes déjà parus et un 33 tours :

    LD 580

    TÊTE-A-TÊTE AVEC LES FANTÖMES

    Une photo désastreuse : sont alignés comme des boites de petits pois sur l’étagère d’une épicerie.

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    La Schlap / Je ne veux pas t’aimer / Walk don’t run / Cafard / Marche twist / Train fantôme / Shazam / Shazam / Méfie-toi / Golden earrings / Fort Chabrol.

    La schlap : dire qu’à l’époque fallait racheter ce 25 centimètres pour ce seul morceau qui ne figurait pas sur les 45 tours. Un de leurs meilleurs titres, une autoroute sans limitation de vitesse pour Benaroch !

    1963

    EPL 8055

    Un peu ridicules, en rang d’oignons dans leurs costumes marron et leur nœuds papillons noirs. Quel manque criant d’imagination !

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    Archimède : un grand esprit dans une conversation change la donne, n’ont jamais sonné ainsi nos Fantômes préférés, en font peut-être un peu trop pour que l’on ne s’ennuie pas, démonstration réussie, l’originalité déconcerte mais finit par l’emporter. C’est un principe. Reflexion : devaient être dans une période d’incubation intellectuelle, c’est que l’on doit appeler de la science molle, un slow escargot, la compo est de Dean Noton. Suis sûr que votre cavalière a dû s’ennuyer. Nous aussi. Le grand départ : ils ont bien fait de partir, chaque fois que Dany écrit une compo il pose sa basse au premier plan du début à la fin, alors les copains sont bien obligés de se pousser dans leurs derniers retranchements pour se faire entendre. Résultat, sans être grandiose, ce n’est pas mal du tout. Lover’s guitar : en traduction éloignée ils l’ont surnommée : Je t’aime tant. La guitare se la joue à l’italienne, gaie et entraînante, pas très finaude… par contre les dernières vingt secondes exigent une écoute attentionnée. L’on retrouve parmi les signataires du morceau la ravissante Eileen qui enregistra Love is strange avec Mickey Baker.

             Zut Pasut est parti à l’armée il est remplacé à la rythmique par Jean-Claude Chane ancien chanteur des Champions. L’armée et la guerre d’Algérie ont été deux grands facteurs de destruction des groupes rock de la première génération… Re-zut, Pasut finira cadre-sup chez Total !

    EPL 8075

    Fond gris pour la pochette qui offre leur plus grand succès.

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    Loop de loop : j’en avais gardé un autre souvenir, magnifié par la beauté sonore du titre, ils cherchent à se renouveler, une démarche similaire à celle des Vautours, introduction de chœurs féminins et masculins qui occultent par leurs incessantes jacasseries les guitares.  L’on entend très distinctement les filles articuler Yé-Yé-Yé. Décevant. Pas raté, loopé. Marche des aigles : batterie et guitare cristalline, z’ont attrapé le son des Vautours. Un plom-plom de basse, l’on pense que c’est terminé mais non, nous n’en sommes qu’à la moitié. Ce n’est pas qu’ils se cherchent, c’est qu’ils ne se trouvent pas. Partisans : sont allés jusqu’en Russie ce qui nous vaut un morceau tonique, drivé par une batterie folle, sur laquelle les guitares brodent à satiété. Une réussite. Bastic : Dean se rattrape de sa Marche des aigles qui volaient trop bas, dans la continuité du précédent, tambours en avant-garde, cordes lugubres, de temps en temps graciles, juste ce qu’il faut pour rehausser la profondeur nocturne de l’atmosphère.

    EPL 8105

    Une pochette qui tranche sur toutes les autres, pleines têtes, préfiguration ou influence des premiers 45 tours français des Beatles…

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    Hully bach : la connexion via Eileen avec Mickey Baker n’était pas due au hasard, voici une reprise du Maître. Les Fantômes tels qu’on les aime, très électrique avec de chœurs qui ont quitté l’air nounouille qu’ils avaient sur Loop de Loop. Moulin Rouge : typically french, un sous-entendu de valse, les guitares flottent dessus comme des cigognes qui bâtissent leurs nids sur les cheminées. Que ton cœur me soit fidèle : un titre de Barbara Lynn, chanteuse et guitariste américaine. Introduction d’un orgue et de chœurs féminins qui accaparent toute la place et changent totalement le son de notre quatuor. Tolhrac : ne me demandez pas ce que signifie, pour ce titre il faut remplacer leur ‘’ big sound’’ guitare par ‘’enormous sound drummin’’. Explosif ! Un des meilleurs titres du groupe. Benaroch éblouissant.

    LD 61 130

    LES FANTÔMES

    Une pochette sympathique bien supérieure à leur premier 25 cm.

    Loop de loop / Black bird / Marche des aigles / Moulin Rouge / Que ton cœur me soit fidèle / Partisans / Summertime / Tolhac / Archimède / Bastic.

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    Black bird : une sucette à la fraise, toute douce, toute sucrée, parfaite pour un slow d’été, vous l’écoutez une fois et vous l’oubliez, des chœurs en pagaille, mais ce qui manque en fait c’est un chanteur pour faire passer la pilule. Summertime : dommage qu’il y ait ces chœurs qui n’apportent rien, les guitares dramatisent, la basse enfunèbre, la batterie imperturbablise. Une belle version tout de même.

    1964

    EPL 8205

    Belle couve d’André Nisak, trois guitares pour quatre garçons. Dans la continuité du 45 tours précédents.

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    Les yeux noirs : attention cette vieille romance tsigane a été magnifiée par Django Reinhardt, l’existe une vidéo sur YT, au bord de la mer, où nos boys fantomatiques l’interprètent à toute vitesse, pas fous qui oserait rivaliser avec les nuances de Django, ces yeux noirs pétillent de malice et ne sont voilés d’aucune nostalgie. Caravane : ne doutent de rien, après Django, Ellington ? La vérité c’es que depuis quelques mois ils se sentent à l’étroit dans cette formule instrumentale… Cet EP sera le dernier disque des Fantômes… Ne vous la ménagent pas cette vieille caravane, l’ont attelée et elle cahote méchamment sur une route non goudronnée, Michel Gaucher (Chaussettes Noires puis Eddy Mitchell ) est venu avec son saxophone, l’est capable de faire à lui tout seul autant de bruit que la section cuivrée de l’orchestre du Duke.  Elle est bien bonne : guitares bruyantes et rires caverneux, même pas une minute trente, plutôt un gimmick qu’un morceau. S’écoute avec plaisir.

    Stone city : dernier titre, le rideau tombe, la nostalgie nous étreint déjà…

     

    Dean Noton a disparu en 2020. Dany Maranne rattrapé par son passé de mauvais garçon sera abattu de sept balles devant chez lui à Alfortville, le 16 juin 1988… Le 16 décembre 2006 les Fantômes organiseront en hommage à Danny Marranne un ultime concert à Alfortville.

    Les Fantômes furent et de loin le meilleur groupe de rock instrumental français. Ils accompagnèrent beaucoup d’artistes et notamment Gene Vincent.

    Nous croyions être désormais tranquille mais :

    2022

    ANTHOLOGIE

    LES FANTÖMES

    ( Williamsong Music )

    Fort Chabrol / Walk don’t run / Loop de loop / Bastic / Hully Batch / Tolhrac / Cafard / Les Yeux noirs + 7 inédits

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    No Stalgie : ( Charles Benarrach ) :bien sûr c’est nostalgique en diable, en plus cela dure presque quatre minutes, le temps de pleurer dans son mouchoir et de se demander si ces bandes retrouvées par Pasut et Benaroch remises en état par Joël Atlan n’ont pas été rallongées pour les besoins de la cause. Alabama song : ( Gérard Kawczynski ) : rien à voir avec les Doors, l’auteur du titre était-il présent le jour de l’enregistrement, le son ne correspond pas vraiment à celui des Fantômes. Le jeu de guitare me semble plus moderne. Agréable. Blue Sky : ( Gérard Kawczynski ) : même son et même tempo que No Stalgie. Trop long, trop différent. Twist 33 : ( Pasut – Marranne ) : n’a pas le brillant de l’original, manque de peps, et les soli de la guitare ne sont pas identiques. J’ai eu trente ans : ( Gérard Kawczynski / Maxime Le Forestier ) : ça pue la chansonnette, un son bien trop moderne, chronologiquement ça ne tient pas la route. Speedy : ( Gérard Kawczynski ) : dans la facture, ce morceau est celui qui se rapproche le plus des Fantômes, mais le son de la guitare et la manière d’en jouer ne correspondent pas. Marie Claire : ( Jean-Claude Shane ) : l’a une belle voix Jacky Shane, se remémore les belles virées sur la vieille Vespa vieux scooter de ses vingt ans, ce n’est pas mal mais rien dans l’orchestration ne rappelle Les Fantômes.

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             Sur une vidéo YT de Music TV Box le producteur Hervé Williamson - il a notamment produit Les Socquettes Blanches - nous révèle la clé du mystère, ce sont des bandes enregistrées par les Fantômes en 1984, ce qui explique la sonorité très moderne. Davantage que des inédits ce sont donc des documents qui possèdent une certaine authenticité mais qui n’ont plus trop rien à voir avec les années soixante…

             Dernières curiosités : un scopitone Loop de Loop les Fantômes qui n’est pas un chef-d’œuvre impérissable du cinéma… Beaucoup plus intéressant un extrait d’une émission de variété, on les voit interpréter Walk don’t run.

               Comme dans les tire-lires il reste toujours deux ou trois pièces qui ne veulent pas sortir, il reste encore quelques pépites fantomatiques pour une prochaine chronique.

    Damie Chad.