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  • CHRONIQUES DE POURPRE 651 : KR'TNT ! 651 : PETER GURALNICK / THE BIG IDEA / TÖ YÖ / TY KARIM / JOHN CALE / ROTTING CHRIST / ALEISTER CROWLEY / ROCKAMBOLESQUES

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 651

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    27/ 06 / 2024

     

    PETER GURALNICK / THE BIG IDEA

    TÖ YÖ / TY KARIM / JOHN CALE

    ROTTING CHRIST / ALEISTER CROWLEY

      ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 651

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    Wizards & True Stars

     - Guralnick plus ultra

     (Part Two)

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             Part Two ? Mon œil ! Ça fait un moment que Peter Guralnick hante les soutes de ce bloggy blogah. On l’a vu intervenir au service de Sleepy LaBeef, d’Elvis et de la Soul (Sweet Soul Music). Le voilà de retour dans l’actu déguisé en Père Noël avec un gros patapouf imprimé en Chine : The Birth Of Rock’n’Roll - The Illustrated Story of Sun Records. En Père Noël, car paru pour les fêtes, et comme le Dylan book (The Philosophy Of Modern Song), le Sun book se retrouve transformé en cadeau de Noël. C’est vraiment ce qui peut arriver de pire à un book. Des grosses rombières réactionnaires offrent ce genre de book à leurs couilles molles de maris qui disent «oh merci chérie» uniquement par politesse. Pour des auteurs comme Peter Guralnick et Bob Dylan, c’est insultant de se voir mêlé à ça. Mais qu’y peut-on ? Rien.

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             On laisse passer quelques mois pour chasser les odeurs, puis on met le nez dedans. Impossible de faire l’impasse sur le nouveau Guralnick, d’autant qu’il co-signe cette espèce de bible grand format avec l’autre grand spécialiste de Sun, Colin Escott. L’ouvrage fait partie de ceux qu’on peut qualifier de déterminants. Même si on prétend connaître l’histoire de Sun par cœur, on a vraiment l’impression de tout reprendre à zéro, car l’enthousiasme de Guralnick reste intact, après tant de books et tant d’années. En plus, l’objet est magnifique. Tu ne regrettes pas ton billet de 50. Choix d’images parfait, qualité d’impression parfaite, ambiance parfaite, le patapouf pèse de tout son poids entre tes mains, tu rentres là-dedans comme si tu entrais dans un lagon à Hawaï, c’est un moment privilégié. Guralnick et Escott se partagent ce festin de pages : Escott traite la partie historique de Sun, et Guralnick se réserve la part du lion : les singles Sun. Il fait un festival. Ça explose à toutes les pages. Le fan n’a pas vieilli. Il ne parle que de très grands artistes. Chaque page te coupe le souffle. Aw my Gawd, Uncle Sam a TOUT inventé. Sun et Sam, c’est une histoire unique, une histoire parfaite qui te rend fier d’appartenir à cette école de pensée. Jerry Lee signe la préface. Il te balance ça directement : «It was real rock’n’roll and that’s what we did at Sun. We cut real rock’n’roll records. That was the beginning of it all. Rock’n’roll started at Sun Records, and without Sun there would be no rock’n’roll.» C’est bien que ce soit Jerry Lee qui le dise. Plus loin, il ajoute ceci qui est bouleversant : «Des tas de gens m’ont demandé au fil des années ce que je pensais de Sam Phillips. C’est sûr qu’on a eu des moments tendus, mais vous savez, il était comme un frère pour moi. Il m’a aidé à démarrer, et je lui en serai toujours reconnaissant. Il n’y aura jamais plus un cat comme lui et il n’y aura jamais plus un Sun Records. (...) Sam Phillips et Sun Records ont changé le monde.» C’est l’une de plus belles préfaces que tu pourras lire dans ta vie, car c’est l’hommage d’un géant à un autre géant.

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             Quand Jerry Lee débarque chez Sun en 1956 pour une audition, Uncle Sam n’est pas là. Il se repose en Floride. C’est Jack Clement qui enregistre l’audition. Quand Uncle Sam entend l’enregistrement à son retour de vacances, il dresse l’oreille : «Where in hell did this man come from?». Il y entend quelque chose de spirituel. Il dit aussitôt à Jack : «Just get him in here as fast as you can.» Jerry Lee enregistre «Crazy Arms» en décembre 1956 chez Uncle Sam. Puis tous les génies locaux viennent taper à la porte d’Uncle Sam. Escott cite l’exemple d’Harold Jenkins qui ne s’appelle pas encore Conway Twitty et qui a composé «Rock House», un cut qu’Uncle Sam adore et qu’il achète pour Roy Orbison qu’il essaye de lancer. Plus tard, Uncle Sam dira à Conway qu’il n’avait pas la bonne voix pour enregistrer son cut. Alors Conway a bossé pour trouver un style.

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             Puis on plonge dans le cœur battant du Sun book, les pages de Guralnick intitulées ‘The 70 Recordings’. 70 singles Sun. Il fait feu de tous bois. Il n’a jamais été aussi en forme. Quelle exubérance ! Démarrage en trombe avec Jackie Brenston, Ike Turner et Rosco Gordon. Uncle Sam, nous dit Guralnick, est persuadé que «Rocket 88» va exploser les frontières - move out of the race field into general popularity - Ça s’appelle une vision - That was Sam Phillps articulated vision of the future: that music would break down barriers, musical, social, above all racial. And that was something in which he would firmly believe all his life - Guralnick re-balance ici une évidence, pas de problème, ce sont des évidences dont on ne se lasse pas. Uncle Sam a fait le job, Elvis aussi, en popularisant la musique noire. Et puis tu as toutes ces images extraordinaires : B.B. King jeune avec une belle Tele, et à la page suivante, Wolf jeune, en veste blanche, photographié dans une épicerie avec une petite guitare dans ses grosses pattes. Quand Uncle Sam entend Wolf sur une radio locale, il saute en l’air et s’exclame : «THIS IS WHAT I’M LOOKING FOR.» Guralnick met l’exclamation en Cap alors on la remet en Cap, puis Uncle Sam réussit à faire venir Wolf dans son studio. C’est là qu’il s’exclame : «This is where the soul of a man never dies.» Uncle Sam avait tout compris. Un peu plus tard, Andrew Lauder éprouvera exactement la même chose. Et on verra Brian Jones assis aux pieds de Wolf dans une émission de télé américaine. Tu tournes la page et tu tombes encore de ta chaise, car voilà une photo en pied de Joe Hill Louis avec dans les pattes une magnifique gratte blanche. Pour chanter les louanges de «Gotta Let You Go», Guralnick parle d’un son «raw and gut-bucket (not to mention chaotic), a feel as any record that Sam would ever release.» En plus d’être un visionnaire, Uncle Sam a le génie du son. Son modèle, c’est le «Boogie Chillen» d’Hooky qui fut aussi le modèle absolu de l’ado Buddy Guy - With its driving beat, it may well have been the downhome blues first and only million seller - Rien qu’avec les blackos, Guralnick a déjà gagné la partie. Les early Sun singles sont des passages obligés. Puis arrivent Willie Nix, Jimmy & Walter, Rufus Thomas, Ma Rainey qu’on voit danser dans une photo extraordinaire avec Frankie Lymon, et dans la page consacrée à Jimmy DeBerry, Uncle Sam explique qu’il ne supporte pas la perfection - Perfect? That’s the devil - Il lui faut des imperfections. Même si le téléphone sonne en plein enregistrement, il garde l’enregistrement. Pour lui «Time Has Made A Change» «is a mess, but a beautiful mess.» Plus loin, on tombe sur le pot aux roses de Junior Parker et le fameux «Love My Baby/Mystery Train». Pour Guralnick c’est le prototype de tout ce qui va suivre. Uncle Sam est dingue du rythme de Mystery Train, un rhythmic pattern qu’on va retrouver dans «Blues Suede Shoes». Guralnick parle aussi de la «house-wrecking guitar» de Floyd Murphy qu’Uncle Sam imposera comme modèle à tous les guitaristes blancs qui entreront dans son studio. Et puis il y a la partie vocale de Junior Parker que Guralnick compare à celle d’Al Green - Qui a dédicacé son ineffable «Take Me To The River» to a cousin of mine, Little Junior Parker - On reste en famille. Aux yeux de Guralnick, ce single est le single Sun le plus parfait - Sam Phillips most «perfect» two sided single - À moins que ce ne soit, ajoute-t-il, goguenard, le premier single de Wolf. Guralnick rend aussi un hommage appuyé à Billy The Kid Emerson qu’on voit apparaître à plusieurs reprises dans le book - Eccentric talent, fabuleux compositeur - On reste dans les excentriques avec Hot Shot Love et «Wolf Call Boogie». Uncle Sam est friand d’excentriques et Guralnick ajoute qu’Uncle Sam aurait pu se targuer d’être le plus grand excentrique de tous. Hot Shot Love dialogue avec lui-même comme Hooky dans «Boogie Chillen» et Bo Diddley avec Jerome Green. Mais derrière, on entend ce démon de Pat Hare.  

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             Et le book explose à la page 105 avec Scotty Moore. Scotty n’est pas encore avec Elvis, il joue avec les Starlite Wranglers et accompagne Doug Poindexter sur «My Kind Of Carrying On». Il entre chez Uncle Sam pour la première fois en 1954. Les Wranglers sont son groupe et il vient de recruter comme chanteur un boulanger nommé Doug Poindexter qui est passionné d’Hank Williams. Puis Scotty prend l’habitude de passer voir Uncle Sam chaque jour après le boulot (il bosse au pressing de son frangin). Uncle Sam lui parle de ses visions du futur - Sam savait que les choses allaient changer. Il le pressentait. C’est pourquoi il enregistrait tous ces artistes noirs - Ce qui intéresse Uncle Sam chez les Wranglers, c’est nous dit Guralnick l’interaction qui existe entre Scotty et Bill Black. Et Uncle Sam teste ses idées de son - A kind of artificial echo - Il fait passer la bande enregistrée en simultané dans un deuxième magnéto, ce qui crée un delay. Il baptise son invention «slapback», un effet qui allait devenir «the hallmark of the Sun sound.» Puis le 3 juillet 1954, Uncle Sam envoie un jeune mec auditionner chez Scotty. C’est Elvis qui se pointe chez Scotty en chemise noire, pantalon rose et pompes blanches. En ouvrant la porte, Bobbie, qui est la femme de Scotty, est complètement sciée. C’est le lendemain qu’ils enregistrent le fameux cut historique. Tu tournes la page sur qui tu tombes ? Devine... C’est facile. Charlie Feathers. Photo connue. Charlie gratte sa gratte en souriant. Guralnick le qualifie d’aussi «extravagantly gifted as anyone on the Sun roster - and as determinedly eccentric.» Mais Charlie est pour lui-même son pire ennemi et Uncle Sam ne le sent pas assez motivé «pour réaliser son potentiel». Charlie ne fait confiance à personne. Il est assez ingérable. Bill Cantrell dit de lui «qu’avec un petit peu d’éducation et un petit peu de bon sens, il aurait pu faire carrière comme Carl Perkins.» Charlie va enregistrer ses hits sur King à Cincinnati, et comme le dit si bien Guralnick, «il n’a jamais eu de succès, mais il a su créer une légende.»  

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             À ce stade des opérations, force est de constater que le book s’emballe. Guralnick perd un peu les pédales. L’image est celle d’un gosse affamé devant la vitrine du pâtissier. Il veut tout bouffer, tous les gâtös, tous les éclairs, toutes les religieuses, toutes les tartelettes à la frangipane, tous les mokas et tous les millefeuilles, c’est-à-dire tout Elvis, tout Carl Perkins, tout Billy Riley, tout Jerry Lee, c’est incroyable, tous ces gâtös chez Uncle Sam le pâtissier du diable. Et du Sun, t’en bouffe avec Guralnick à t’en faire exploser la panse, tu tombes sur un immense portait de James Cotton qui file des coups d’harp pour «Cotton Crop Blues», puis tu tombes en arrêt devant Harmonica Frank, en pantalon rayé, sa gratte dans les pattes et un truc à la bouche. Oh c’est pas un cigare, c’est son harmo. Une vraie gueule de taulaurd, l’un des plus gros flashes d’Uncle Sam. Guralnick s’excuse d’avoir abusé du mot excentrique - eccentric par ci, eccentric par là - D’ailleurs Uncle Sam donne sa propre définition de l’eccentric : «Individualism to the extreme.» Mais Guralnick dit qu’on est obligé de parler d’eccentric à propos d’Harmonica Frank, «a grizzled White medecine show veteran in his forties», un mec qui joue de l’harmo sans jamais y mettre les mains, l’harmo est dans sa bouche et il chante en même temps. Uncle Sam : «A beautiful hobo. He was short, fat, very abstract - vous le regardiez et ne saviez pas ce qu’il pouvait penser, ni ce qu’il allait chanter ensuite. He had the greatest mind of his own - I think hobos by nature have to have that - et ça m’a fasciné depuis le début. Et il avait certains de ces vieux rythmes et vieilles histoires qu’il avait enrichis, and some of them were so old, God, I guess they were old when my father was a kid.» Le propos d’Uncle Sam sonne comme une parole d’évangile.

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             Quand tu tournes, c’est un peu comme si tu prenais la porte dans la gueule : Elvis. «That’s All Right». C’est la révolution qu’annonçait Uncle Sam à Scotty Moore. Guralnick précise sa pensée : «C’est peut-être ou ça n’est peut-être pas le moment où est né le rock’n’roll (en fait ça ne l’est pas), mais de toute évidence, c’est la naissance de something new.» Guralnick confirme que «That’s All Right» est arrivé «par accident», pendant le coffee break. Ça tombait à pic. Guralnick ajoute que la version était si pure dans son essence, qu’Uncle Sam n’a rajouté aucun effet. No slapback. One take or two - And it’s just as timeless today as it was then, and just as uncategorizable - Quelques pages plus loin, tu les vois tous les trois sur scène, Elvis, Scotty et Bill Black, le premier power-trio de l’histoire du rock. Magnifico. Comme si tout ce qui est venu après était superflu. Guralnick considère «Baby Let’s Play House/I’m Left You’re Right She’s Gone» comme «the apogee of Elvis’ Sun career». Selon l’auteur, «the brand-new hiccoughing slutter just knocked Sam out.» Plus loin, il revient sur «Tryin’ To Get To You», an obscure R&B song qu’Elvis commençait à bosser chez Sun au moment où Uncle Sam négociait la vente de son contrat. Le single ne sortira pas sur Sun, mais sur le premier album RCA d’Elvis, et quand les gens demandent à Guralnick quel est son cut préféré d’Elvis, il répond «Tryin’ To Get To You». Dans «Letter To Memphis», Frank Black rend aussi hommage à Elvis en miaulant Tryin’ to get to you/ Just tryin’ to get to you dans le refrain.

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             Nouveau flash cette fois sur Willie Johnson, le premier guitariste de Wolf. Guralnick consacre cette double au «I Feel So Worried» de Sammy Lewis & Willie Johnson Combo. Il qualifie Willie Johnson de «smolderingly overamplified player». Uncle Sam fut fasciné par l’attaque et la subtilité du jeu de Willie qui combinait «lead and rhtyhm in a combination of thick, clotted chords and defty distorted single-string runs.» Guralnick s’emballe : «Mais il n’y avait pas que ça. Il allait beaucoup plus loin que les bebop inflections, on entendait des échos du phrasé délicat de T-Bone Walker, et beaucoup important, il sortait the dirtiest sound you could ever imagine being drawn from an electric guitar. C’est là que Sammy Lewis entrait dans la danse avec son harmo et tous les deux ils créaient un son tellement explosif que, lorsque Willie criait «Blow the backs of it, Sammy», vous aviez vraiment l’impression qu’il allait le faire.» Guralnick a vraiment bien écouté ses singles Sun. Chaque fois, il sait dire pourquoi c’est un chef-d’œuvre. Le book ne contient que ça, des pages superbes. C’est assommant. Il faut lire à petites doses. Conseil d’ami. 

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             Encore une double faramineuse sur Carl Perkins, pour le single Sun «Let The Jukebox Keep On Playing/Gone Gone Gone». C’est Carl qui débarque pour la première fois chez un Uncle Sam qui n’a pas le temps, mais qui dit quand même «Okay, get set up. But I can’t listen long». On voit à quoi tient le destin d’un artiste : à peu de chose. Carl poursuit : «Plus tard,  il m’a dit : ‘Je ne pouvais pas dire non. J’avais encore jamais vu un pitifuller-looking fellow as you looked quand je vous ai dit que je n’avais pas le temps. You overpowered me. Alors je lui ai répondu que ce n’était pas mon intention, mais que j’étais content de l’avoir fait. That was the beginning right there.» Carl Perkins, sans doute le plus grand d’entre tous. Remember le Mystery Train de Jim Jarmush et les deux kids japonais qui hantent les rues de Memphis : elle est fan d’Elvis et lui de Carl Perkins. Merci Peter Guralnick de remettre les pendules à l’heure avec tous ces héros. Tu tournes la page et tu retombes sur Carl avec une pompe à la main. Logique, c’est la double «Blue Suede Shoes». Wham bam. Enregistré un mois après le départ d’Elvis pour RCA.   

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             Et voilà Uncle Sam en compagnie de Rosco Gordon et «The Chicken (Dance With You)». Rosco est l’un des premiers cracks qu’Uncle Sam ait enregistré - One of his favorite «originals» - bien avant «Rocket 88», précise l’indestructible Guralnick. Uncle Sam ne voit pas Rosco comme un bon pianiste, mais «as a different kind of piano player, with a unique, rolling style.» Sam lui dit qu’il est le seul au monde à jouer comme ça, et Rosco lui répond : «I don’t know what it is, it’s not blues. It’s not pop. It’s not rock. So we gonna call it ‘Rosco’s Rhythm’.» Puis Guralnick rappelle que le chicken de Rosco s’appelait Butch et que Butch mourut alcoolique, car Rosco lui faisait boire une capsule remplie de whisky tous les soirs avant de monter sur scène.

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             Et puis les inévitables : Cash et Roy Orbison avec leurs têtes à claques. Puis back to the real deal, Carl Perkins dans une double intitulée «Boppin’ The Blues», un hit qui devrait être l’hymne national américain. Photo démente de Carl en chemise rayée, en train de gratter sa Les Paul. Plus rockin’ wild, ça n’existe pas. Puis la gueule d’ange de Billy Riley, suivi de Sonny Burgess et «Red Headed Woman/We Wanna Boogie». Guralnick commence par dire qu’il craint de se répéter. Puis il donne la clé de Sonny : l’enthousiasme - Like Billy Riley, Sonny Burgess was the one of the preeminent wildmen of Southen rock - Uncle Sam ne tarit pas d’éloges sur Sonny : «C’était un groupe qui savait ce qu’il faisait, and they had a sound like I’ve never heard. Maybe Sonny’s sound was too raw, I don’t know - but I’ll tell you this. They were pure rock and roll.»

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              Sun qui a déjà connu maintes apothéoses en connaît une nouvelle avec Jerry Lee. Guralnick a du mal à monter les enchères : «Okay, remember I said, ‘This is it’, I’m sure more than once. Well this was definitely it once again, a pivotal moment in the history of rock’n’roll.» On s’aperçoit au fil des pages que Guralnick accomplit un exploit. Il veille à saluer chacun des géants découverts par Uncle Sam de la façon la plus honnête qui soit. Pas facile de faire un Sun book. Essaye et tu verras. Une fois de plus, Jerry Lee arrive par accident. Chez lui à Ferryday, il lit un canard qui raconte l’histoire d’Elvis et qui cite le nom de Sam Phillips comme «the guiding influence behing all these rising stars, Elvis, Johnny Cash, Carl Perkins, even B.B. King», alors il décide, lui le kid Jerry Lee, qu’il a autant de talent que toutes ces rising stars. Il dit à son père Elmo : «This is the man we need to go see.» Guralnick consacre autant de doubles à Jerry Lee qu’à Elvis. Ça tombe sous le sens. Dans la double «Whole Lot Of Shakin’ Going On», Guralnick s’étrangle de jouissance : «His appearance on July 28, 1957, was nothing short of cataclysmic. Vous ne me croyez pas ? Watch the video. And now watch it again. And again. De toute évidence, c’est l’un des moments clés du rock’n’roll, as Jerry Lee kicks out his piano stool, and Steve Allen sends it flying back.» Nouvelle éruption volcano-guralnicienne avec «Great Balls Of Fire», puis «In The Mood», au moment où Jerry Lee est au plus bas. Uncle Sam tente de restaurer son image - He was the most talented man I ever worked with, Black or White. One of the most talented human beings to walk on God’s earth. There’s not one millionth of an inch difference  (between) the way Jerry Lee Lewis thinks about music and the way Bach or Beethoven felt about theirs - Guralnick rappelle en outre qu’en 1961, pour la sortie du single Sun «What’d I Say», Jerry Lee et Jackie Wilson partirent ensemble en tournée dans une série de Black clubs, «in what was billed without exageration as ‘The Battle of the Century’.»

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             Puis vient le temps de Charlie Rich, et Guralnick démarre sa double ainsi : «Of all his artists, Sam saw Charlie Rich alone as standing on the same level of emotional profundity as Howlin’ Wolf.» Ça s’appelle planter un décor. Dans ses interviews, Uncle Sam ne manquait jamais nous dit Guralnick de revenir sur ce point. Il le classait parmi les profonds inclassables, comme Wolf. C’est vrai que Charlie Rich est profondément inclassable. Sur la photo en vis-à-vis, il est presque aussi beau qu’Elvis. C’est la double «Who Will The Next Fool Be», sorti sur Phillips International. On tombe à la suite sur Frank Frost, le dernier black qu’Uncle Sam ait enregistré. Il vaut le détour, comme d’ailleurs tous les autres. Sun est une mine d’or. L’idéal pour tout fan éclairé est de rapatrier les six volumes des Complete Sun Singles parus chez Bear : overdose garantie, contenu comme contenant. Pareil, il faut écouter ça avec modération. On y reviendra un de ces quatre.

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             Le dernier single Sun (Sun 400) est le légendaire «Cadillac Man» des Jesters. Pourquoi légendaire ? Parce Dickinson et parce que Jerry Phillips, fils cadet d’Uncle Sam, et parce que Teddy Paige, future légende vivante. On les voit photographiés avec Uncle Sam qui porte un costard noir. Écœurant d’élégance. En fait, c’est Knox, l’autre fils d’Uncle Sam, qui a enregistré la session. Jerry gratte la rythmique. Dickinson chante et pianote. Quand Sam entend «Cadillac Man», il le sort sur Sun, en 1966. Mais son cœur n’y est plus. Il va d’ailleurs vendre Sun. 25 ans plus tard, il rendra hommage à Dickinson, lors de son 50e anniversaire : «Vous savez, je ne crois pas que Jim Dickinson ait jamais eu honte de l’horrible musique qu’il jouait - Sam joked (I think!) - and that’s not easy to do.»  

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             Colin Escott referme la marche avec le rachat de Sun et Shelby Singleton. Si Uncle Sam lui revend Sun, c’est uniquement parce qu’il sait que Sun est entre de bonnes mains. Colin Escott documente formidablement cet épisode historique. Singleton fouille dans les archives d’Uncle Sam et déterre des tas d’inédits, Cash, Jerry Lee, puis arrive Orion. Comme il n’a pas accès à Elvis, Singleton se rabat sur un clone d’Elvis, Jimmy Ellis, qu’il baptise Orion. C’est vrai que les pochettes sont belles. On y reviendra un de ces quatre.  

    Signé : Cazengler, Sun of a bitch

     Peter Guralnick & Colin Escott. The Birth Of Rock’n’Roll. The Illustrated Story of Sun Records. Omnibus Press 2022

     

     

    L’avenir du rock

     - The Big Idea est une bonne idée

             Qui aurait cru qu’en errant dans le désert, on rencontrait des tas de gens intéressants ? C’est en tous les cas le constat que fait l’avenir du rock. Il y a croisé Ronnie Bird, M le Muddy, les Courettes, Sylvain Tintin porté par Abebe Bikila et ses trois frères, Lawrence d’Arabie, et des tas d’autres voyageurs inopinés. Alors ça lui plaît tellement qu’il a décidé de continuer d’errer. Errer peut devenir un but en soi, mais il faut bien réfléchir avant de prendre ce genre de décision. On ne décide pas d’errer comme ça, pour s’amuser. Non, c’est un choix de vie, ce qu’on appelait autrefois une vocation. Plongé dans ses réflexions, l’avenir du rock avance en pilote automatique. Un personnage étrange arrive à sa rencontre et le sort de sa torpeur méditative. L’homme porte sur les épaules une énorme poutre en bois. L’avenir du rock s’émoustille :

             — Oh mais je vous reconnais ! Zêtes Willem Dafoe !

             Dafoe sourit. Son visage s’illumine de toute la compassion dont il est capable.

             — Qu’est-ce que vous fabriquez par ici, Willem ?

             — Oh ben j’erre... Dans quel état j’erre... Où cours-je... Martin Scorsese m’a envoyé errer par ici. On va tourner La Dernière Tentation Du Christ, alors il veut que je m’entraîne.

             — Ça fait longtemps que vous zerrez ?

             — Chais plus. Pas pris mon portable. Ça doit faire quelques mois.

             — Et la couronne d’épines, ça fait pas trop mal ?

             — Oh ça gratte un peu, mais bon, c’est comme tout, on s’habitue.

             — En tous les cas, zêtes bien bronzé, Willem. Vous serez magnifique sur la croix.

             — Au début, j’avais des sacrés coups de soleil, mais maintenant, ça va mieux.

             — Dites voir, Willem, dans votre entraînement, il y a aussi les miracles ?

             — Oui, bien sûr. Vous voulez quoi, du pain, du vin, du boursin ?

             — Non, zauriez pas quelque chose de plus original ?

             — Vous me prenez au dépourvu. Attendez, j’ai une idée. Voilà...

             — Voilà quoi ?

             — Zêtes bouché ou quoi ? Je viens de vous le dire : the Big Idea !

     

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             Ils arrivent comme l’annonce le Christ scorsesien, par miracle. Tu ne les connais ni d’Eve ni d’Adam. Ils montent en short sur scène, enfin trois d’entre eux.

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    Ils s’appellent The Big Idea, ce qui est en vérité une bonne idée. Apparaissent très vite des tas de particularités encore plus intéressantes : ils sont tous quasiment multi-instrumentistes, ils savent tous chanter, la loufoquerie n’a aucun secret pour eux, ils jouent à trois grattes plus un bassmatic, avec un bon beurre et des chics coups de keys, et petite cerise sur le gâtö, ils savent déclencher l’enfer sur la terre quand ça leur chante. Et là tu dis oui, tu prends la Big Idea pour épouse. Pour le pire et pour le meilleur. Disons que le pire est une tendance new wave sur un ou deux cuts en début de set, et le meilleur est un goût prononcé pour l’apocalypse grunge, mais la vraie, pas l’autre.

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    Ils cultivent l’apanage d’un large éventail et passé l’inconfort moral d’un ou deux cuts new wavy, tu entres dans le jeu, car chaque cut réserve des surprises de taille. Ils sont tous fantastiquement brillants, ça joue des coups de trompettes free au coin du bois, et les belles rasades de congas de Congo Square te renvoient tout droit chez Santana. En plus, ils sont drôles, extrêmement pince-sans-rire. À la fin d’un cut, le petit brun en short qui joue à gauche balance par exemple des petites trucs du genre : «Elle était pas mal celle-là.» On le verra danser la macumba du diable sur scène et aller fendre la foule comme Moïse la Mer Rouge pour chanter à tue-tête une extraordinaire «chanson d’amour», comme il dit.

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    On sent chez eux une réelle détermination, un vrai goût des chansons bien faites, leur ahurissante aisance leur donne les coudées franches, ils sont encore jeunes, mais ils semblent arborer une stature de vétérans de toutes les guerres, ce que va confirmer l’un d’eux un peu plus tard au merch.

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    «On est un vieux groupe», dit-il. Il ajoute qu’ils ont déjà enregistré cinq albums. What ? Cinq albums ! Un vrai labyrinthe ! Mais le pot-aux-roses arrive. À la question rituelle du vous-zécoutez quoâ ?, il balance le nom fatal : The Brian Jonestown Massacre. What ? Et d’expliquer qu’ils ont formé ce groupe après avoir vu Anton Newcombe sur scène. Alors bam-balam, ça ne rigole plus. Et pourtant, leur set n’est pas calqué directement sur les grooves psychotropiques d’Anton Newcombe, c’est beaucoup plus diversifié, mille fois plus ambitieux, comme si les élèves dépassaient le maître. Mais - car il y a un mais - ils ont retenu l’essentiel de «l’enseignement» du maître : la modernité. The Big Idea est un groupe éminemment moderne. Mieux encore, pour paraphraser André Malraux : The Big Idea sera moderne ou ne sera pas.

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             Alors t’en ramasses deux au merch pour tester. Margarina Hotel date de 2019. Seul point commun avec le Brian Jonestown Massacre : la modernité. Mais pas vraiment le son - La vie est belle/ Au bord de l’eau - groovent-ils dans cette samba de Santana, «The Rivers King». On assiste cut après cut à une incroyable éclosion de diversité. Tout est chargé d’événementiel, la pop d’«Is In Train» est bienveillante, ils prennent le chant chacun leur tour, comme sur scène. Et voilà «In Shot» qui groove entre les reins de l’or du Rhin, groove de rêve et voix plus grave - And for the next turn/ I swear they won’t find us - Une merveille tentaculaire ! «Two» est plus new-wavy, mais léger, ça reste une pop de pieds ailés, visitée par un solo de grande intensité. Tu te passionnes pour ce groupe. «Us Save» délire sur le compte d’you are the fruit of desire. Ils font du Pulp quand ils veulent. Encore un soft groove de rêve avec «At Lose» - Everyboy wants to be at home/ In the sofa - Ils se diversifient terriblement. Toujours pareil avec les surdoués. Nouveau coup de Jarnac avec «Re-Find Milk» et son bassmatic à la Archie Bell. Tout ici n’est que luxe intérieur, calme et volupté. Merveilleux univers ! Et ça continue avec le come on & get a ride Sally de «Quick & Party» - We’re going to Crematie - C’est dans cette chanson qu’on entre au Margarina Hotel. Ils bouclent avec «The Peace» qui grouille de héros des Beatles, Lovely Rita et Bungalow Bill.

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             Leur petit dernier s’appelle Tales Of Crematie. Il vient de paraître et s’accompagne d’un petit book que t’offre le fils spirituel d’Anton. Le book porte le même nom que l’album et nous raconte en une trentaine de pages «une épopée fantastique et dantesque du roi Andrew Ground et de ses amis, qui les emmènera aux confins des terres maudites du Royaume de Renëcoastie et d’eux-mêmes.» Tu découvres une carte des deux îles, la Crématie et en face, une île composée de trois royaumes, la Diplomatie, la Sylvanie et la Renëcroastie. Le conte nous raconte le temps de la paix puis le temps de la guerre. L’un des quatre rois s’appelle bien sûr Anton Mac Arthur. Les rois font appel à Zeus pour les aider à mettre fin à la guerre. Zeus accepte et leur confie à chacun d’eux une pierre qui garantit la paix et qui ne doit pas se briser. Chacune des pages du book illustre un cut de l’album. Pas mal de jolies choses sur Tales Of Crematie. On y retrouve ces aspects ‘new wave militaire’ («Guess Who’s Back») du set, à la limite du comedy act. Retour au «Margarina Hotel» de l’album précédent avec les percus, the king & his butterflies. C’est jouissif et pianoté à la folie - Only a king makes it possible - Ils font de la prog («The Council Of The King»), mais leur prog peut exploser. Gare à toi ! Les cuts sont tous longs et entreprenants. Bizarrement tu ne t’ennuies jamais, comme tu t’ennuierais dans un album de Genesis ou du Floyd post-Barrett. «The River’s Queen» nous plonge dans la folie rafraîchissante des collégiens, et ça explose dans la phase finale. C’est à la fois leur grande spécialité et ce qui rend leur set spectaculaire. «In The Claws Of Cremazilla» s’ouvre dans une ambiance mélancolique et puis ça monte violemment en neige. Tout est parfait dans cet album, les flambées, les idées, surtout les flambées, elles sont toutes extravagantes. On voit encore «The Cursed Ballerina» s’ouvrir sur le monde, et ça vire wild jive de jazz by night, avec un sax in tow. Effarant ! Et puis tu as «With A Little Help From ESS 95» qui démarre en mode Procol et au bout de trois minutes, ça s’énerve, on ne sait pas vraiment pourquoi. Encore une lutte finale en forme d’explosion nucléaire ! Ils explosent encore la rondelle des annales avec «The Fight». Décidément, c’est une manie. Et la cerise sur le gâtö est sans doute «We Are Victorians», tapé aux clameurs victorieuses du gospel rochelais. Ces petits mecs on brillamment rocké le boat du 106, alors il faut les saluer et surtout les écouter. Ce genre d’album est un don du ciel, dirons-nous.

    Signé : Cazengler, The Big Idiot

    The Big Idea. Le 106. Rouen (76). 11 avril 2024

    The Big Idea. Margarina Hotel. Only Lovers Records 2019

    The Big Idea. Tales Of Crematie. Room Records 2024

     

     

    Pas trop Tö, Yö !

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             Ils sont quatre, les Tö Yö, t’as presque envie d’ajouter Ta pour faire plus japonais. Tö Yö  Ta ! Vroom vroom ! C’est ton destin, Yö ! Taïaut, taïaut, vlà Tö Yö ! Bon Tö Yö ? Oui, c’est pas un Tö Yö crevé. Quatre Japs timides comme pas deux, et psychédéliques jusqu’au bout des ongles. T’en reviens pas de voir des mecs aussi bons.

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    C’est le genre de concert dont tu te goinfres, comme si tu te goinfrais d’un gros gâtö Yö à la crème, quand ça te coule dans le cou et dans les manches, tu t’en goinfres jusqu’à la nausée, les Japs jappent leur psyché à deux mètres de tes mains moites et tremblantes, ils jouent un heavy psyché à deux guitares, ils entrelacent leurs plans, ils lient leurs licks, ils yinguent leur yang, ils versent dans la parabole des complémentarités du jardin d’Eden, et tu as ce grand Jap zen et chevelu qui garde toujours un œil sur son collègue survolté, tu assistes à la coction d’une sorte de Grand Œuvre psychédélique, comme seuls les Japonais sont capables de l’imaginer.

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     Ils tapent des cuts longs et chargés d’atmosphère, selon les rites du genre, ils savent cultiver les ambiances et t’emmener en voyage avec eux. Ils savent tripper aussi bien que Bardo Pond, leurs intrications sont aussi viscérales, leurs ambitions aussi cosmiques. Avec Tö Yö, le psyché redevient simple, à portée de main, loin des baratins pompeux de pseudo-spécialistes, Tö Yö te fait un psyché à visage humain, comme le fut jadis le socialisme d’Alexandre Dubcek, Tö Yö te donne les clés de son royaume, viens, Yūjin, t’es le bienvenu, entre donc, regarde comme ce monde est beau, vois ces navires de guerre en feu, surgissant de l’épaule d’Orion. Vois ces C-beams dans l’obscurité, près de la Porte de Tannhäuser. Vois ces ponts de cristal et ces flèches de cathédrales qui se perdent dans la voûte étoilée.

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    Pendant une heure, les proTö Yö élèvent des architectures soniques audacieuses et majestueuses à la fois, ils évitent habilement tous les clichés et semblent couler de source. Leur psychedelia semble tellement pure, tellement naturelle que tu finis par t’en ébahir, car comment est-ce possible, soixante ans après Syd Barrett et le «Tomorrow Never Knows» de Revolver. Ne te pose pas de questions, Tö Yö t’offre l’occasion de vivre l’instant présent, alors ne le gâche pas avec tes questions à la mormoille.     

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             Par contre, des questions à la mormoille, tu vas t’en poser en écoutant l’album ramassé au merch. Le son n’a rien à voir avec celui du concert ! L’album s’appelle Stray Birds From The Far East. Son et ambiances très différents. Tu les vois s’élancer fièrement dans l’aventure et Masami Makino chante d’une voix claire et distincte, alors qu’en concert, il se contentait de pousser des soupirs psychédéliques. Avec «Hyu Dororo», ils proposent une pop orientalisante et même funky, une pop presque arabisante sertie d’un solo de cristal pur. Masami Makino chante beaucoup sur «Twin Montains». Il n’a pas de voix, mais c’est pas grave. Ambiance pop et rococo et soudain, ils mettent la pression et ça devient clair, mais d’une clarté fulgurante, ça grouille de poux psychés, ils grattent dans la cour des grands et ça devient même fascinant. Ils renouent enfin avec les pointes du set. Ils savent monter un Fuji en neige ! Les deux grattes croisent encore le fer sur «Tears Of The Sun». Elles s’entrelacent sur un beau beat intermédiaire, ça a beaucoup d’allure, les poux sont ravissants et brillent dans les vapeurs d’un bel éclat mordoré. La gratte de Masami Makino perce les blindages et celle de Sebun bat le funk asiatique sur «Titania Skyline». Et «Li Ma Li» s’en va se perdre dans le lointain. Ils dessinent un horizon, ils visent un but qui nous échappe. C’est la règle.

    Signé : Cazengler, Tö Tö l’haricöt.

    Tö Yö. Le Trois Pièces. Roun (76). 11 juin 2024

    Tö Yö. Stray Birds From The Far East. King Volume 2023

     

     

    Inside the goldmine

     - Ty taille sa route

             Cette pauvre femme en a bavé. Pendant quarante ans, Lady Taïaut a dû servir à table un démon cornu ventripotent. Elle eut en son jeune temps la malencontreuse idée de répondre à une petite annonce matrimoniale. Elle rencontra un homme bien mis dans une brasserie proche de la gare. La sentant facile d’accès, il l’invita aussitôt à dîner chez lui. Il la fit entrer dans un pavillon cossu. La salle à manger ne se trouvait pas à l’étage, mais au sous-sol. Elle s’inquiéta de la chaleur qui y régnait. Il la fit asseoir au bout d’une longue table et prit place en vis-à-vis. La table était jonchée de restes des repas précédents, principalement des os. L’homme commença à transpirer abondamment et défit sa cravate. Il passa dans la pièce voisine et revint avec une assiette qu’il déposa devant elle. L’assiette contenait un saucisson. Elle fut consternée. Il la rassura en lui expliquant qu’il se contentait de peu et qu’il cherchait une épouse pour tenir la maison. Il acheva sa conquête en lui promettant qu’elle ne manquerait jamais de rien. Il exhiba alors une énorme liasse de billets. Lady Taïaut mordit à l’hameçon, comme le ferait n’importe quelle femme pauvre, et deux semaines plus tard, ils se mariaient discrètement à la marie. Elle passa une première nuit à subir tous les outrages. Le lendemain matin, elle s’enferma dans la salle de bains pour s’examiner et découvrit avec horreur des profondes égratignures infectées aux abords de ses deux orifices. Mais comme elle était de religion catholique et élevée chez des paysans, elle garda le silence. En son temps, les femmes mariées se taisaient. Jour après jour, pendant quarante années, elle servit son époux à la grande table. Il trônait, bâfrait, grondait, il jurait, bavait, gueulait, il bouffait tellement qu’il ventripotait, ses petits yeux injectés de sang brillaient dans la pénombre. Il régnait dans cette salle à manger une chaleur infernale. À chaque repas, il lui demandait d’amener un animal vivant, agneau ou pintade, chien ou cochon de lait, chat ou canard. Elle le posait devant lui sur la grande table et il se jetait dessus en poussant de terribles hurlements. Une fois repu, il se renversait dans sa chaise et éclatait de ce rire gras qui la traumatisait. Quand elle demandait s’il avait encore faim, il répondait invariablement : «Taïaut Taïaut ! Ferme ta gueule, répondit l’écho !». Elle ne manqua jamais de rien.

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             De toute évidence, Ty Karim a connu une existence plus enviable que celle de Lady Taïaut : l’existence d’une princesse de la Soul dans la cité des anges, Los Angeles, a largement de quoi faire baver cette pauvre Lady Taïaut.

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             Fantastique compile que celle qu’Ace consacre à Ty Karim, The Complete Ty Karim: Los Angeles Soul Goddess, avec un booklet signé Ady Croasdell. Ty nous dit Ady a du sang indien. Comme pas mal de blackos, elle fuit le Mississippi avec un premier mari et une baby girl pour s’installer en Californie. Elle divorce puis rencontre Kent Harris qui va l’épouser et la mentorer. Mais le mariage ne va pas durer longtemps. La pauvre Ty nous dit Ady va casser sa pipe en bois des suites d’un cancer du sein en 1983. En fait, l’Ady n’a pas grand-chose à nous raconter, il se livre à sa passion de collectionneur pour éplucher chaque single, en décrire minutieusement le contexte, souligner la couleur du label, rappeler que Jerry Long signe les arrangements, et que toutes ces merveilles s’inscrivent dans la tranche fatidique 1966-1970. On est bien content d’apprendre tout ça. On paye l’Ady pour son savoir encyclopédique, alors c’est bien normal qu’il en fasse 16 pages bien tassées, dans un corps 6 qui t’explose bien les yeux. Bon, il nous lâche quand même deux informations de taille : c’est Alec Palao qui a récupéré les masters de Ty auprès de Kent Harris, et d’autre part, la fille de Ty & Kent, Karime Kendra (Harris) a pris la relève de sa mère et vient désormais swinguer le Cleethorpes Northern Soul Weekender.

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             Ty devrait être connue dans le monde entier pour «Lightnin’ Up» - Aw my darling/ Darling - Elle est dans un groove d’une extrême pureté, c’est le groove des jours heureux.  Ou encore pour «You Really Made It Good To Me», ce wild r’n’b de rang princier, elle est enragée, hot night in South Central. Et puis il y a ce «Keep On Doin’ Watcha Doin’» en deux parties, qu’elle tape à l’accent profond de «Walk On By», elle duette sur le Part 1 avec George Griffin, oh c’est de la Soul de si haut vol, arrosée de solos de sax et de nappes de violons. Ty et George sont magiques, on croit entendre une Soul intersidérale, et ça continue avec le Part 2, à réécouter mille et mille fois, Ty taille sa route dans un groove de magie pure. Elle étend son empire sur Los Angeles à coups de keep on doin’/ Yeah, ils sont imbattables à force de keep it et ça leur échappe au moment où le sax entre dans le groove urbain. D’autres énormités encore avec le «Lighten Up Baby» d’ouverture de bal, un r’n’b extravagant de sauvagerie, et ça continue avec «Help Me Get That Feeling Back Again», elle rôde littéralement dans le groove, Ty est une artiste superbe, elle te groove jusqu’à la racine des dents et elle devient de plus en plus wild avec «Ain’t That Love Enough», elle est hard as funk, c’est une Ty de combat. Fantastique petite blackette ! Plus loin, elle refait sa hard as funk avec «Wear Your Natural Baby». Elle est extrêmement bonne à ce petit jeu. Elle sait aussi manier le gros popotin comme le montre «Take It Easy Baby». Elle te drive ça de main de maître. Elle te broute encore le groove avec «Don’t Make Me Do Wrong», elle s’implique à fond dans la densité des choses, c’est remarquable. Globalement, Ty montre une détermination à toute épreuve. Elle chante tous ses hits avec un éclat merveilleux. Elle monte littéralement à l’assaut de la Soul et devient admirable, car elle reste gracieuse. Il faut la voir attaquer «Natural Do» comme une lionne du désert, c’est vrai qu’elle a un petit côté Dionne la lionne, elle y va au oooh-weee ! Tout aussi stupéfiant, voilà «I’m Leavin’ You», pas révolutionnaire, mais c’est du Ty pur, elle le quitte, today oh yeah bye bye, elle a raison ! Elle revient au pied du totem chanter «All In Vain». Elle est enragée, elle se pose en victime avec une voix de vampirette, elle explose dans le sexe in vain. Elle est fabuleusement barrée. Puis on tombe sur les versions alternatives et ce ne sont que des cerises sur le gâtö. Merveille absolue que l’«If I Can’t Stop You (I Can Slow You Down)», ce slow groove est gorgé d’ardeur incommensurable. Elle finit en mode hard funk avec «It Takes Money». Elle te met tout au carré, pas la peine de chipoter. It takes monay ahhh yeah. C’est du sérieux.

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             Tant qu’on y est, on peut en profiter pour écouter une autre compile qu’Ace consacre à Kent Harris, Ken Harris’ R&B Family. C’est Ady Croasdell qui se tape le booklet et ça grouille d’infos. L’essentiel est de savoir que Kent Harris est né en 1930 et que sa famille s’est installée à San Diego en 1936. Il ne date donc pas de la dernière pluie. Il faut partie des pionniers, comme Johnny Otis. Son monde est celui de la Soul d’avant la Soul, qu’on appelait le jump. Kent Harris sera compositeur, label boss, disquaire et chanteur. Il monte Romark Records en 1960 et lance une chaîne de Target record stores à Los Angeles. Il va lancer deux des reines de la Soul moderne, Ty Karim, qu’il épousera, et Brenda Holloway. Mais la botte secrète de Kent Harris, c’est sa frangine Dimples Harris & Her Combo. On tombe très vite sur l’incroyable «Long Lean Lanky Juke Box» qu’elle éclate au sucre primitif. C’est assez wild, si on y réfléchit cinq minutes. Sous le nom de Boogaloo & His Gallant Crew, Kent Harris enregistre «Big Fat Lie», un jump des enfers. Puis il enregistre ses sœurs sous le nom des Harris Sisters, avec «Kissin’ Big». C’est encore un jump au féminin, plutôt bien allumé - C’mon baby/ Just one more kiss - Comme Kent Harris se passionne pour les girl-groups, il lance les Francettes - named after Frances Dray - avec «He’s So Sweet» et «You Stayed Away Too Long». Pure délinquance juvénile - You know what - c’est réellement du grand art, le r’n’b des singles obscurs. Et puis voilà Jimmy Shaw avec «Big Chief Hug-Um An’ Kiss-Um», wild & fast, ça plonge dans un spirit wild gaga qui transforme cette compile en compile des enfers. Kent Harris était-il un visionnaire ? Les Valaquons rendent hommage à Bo avec «Diddy Bop». Nouvelle révélation avec Donoman et «Monday Is Too Late». C’est un scorcher. Il s’appelle aussi Cry Baby Curtis. Nous voilà en pleine mythologie. Cry Baby Curtis a tout : le scream, la dance. On retrouve bien sûr Ty Karim avec «Take It Easy Baby». elle fait tout de suite la différence. Et puis Kent Harris s’intéresse aux blues guys : Cry Baby Curtis avec «Don’t Just Stand There», Roy Agee avec «I Can’t Work And Watch You», fast heavy blues. Oh voilà Eddie Bridges avec «Pay And Be On My Way», heavy groove d’église, heavy as hell, bien sûr. Rien sur ce mec, sauf que c’est énorme. Encore du heavy blues avec le texan Adolph Jacobs et «Recession Blues», claqué à la claquemure de Kent, tu te régales si tu aimes bien le gratté de poux détaché, Adoph joue au semi-detached suburban, il est fabuleux de présence et d’incognito. Par miracle, Ace arrache tous ces cuts magiques à l’oubli. Ce festin révélatoire se termine avec Faye Ross et «You Ain’t Right», elle est chaude et experte en heavy blues. Comme tous ceux qui précèdent, deux singles et puis plus rien. Il faut saluer le merveilleux travail de Kent Harris. Il rassemblait autour de lui d’extraordinaire artistes noirs. C’est une bénédiction que de pouvoir écouter cette compile.

    Signé : Cazengler, Ty Carie

    Ty Karim. The Complete Ty Karim: Los Angeles Soul Goddess. Kent Soul 2008

    Kent Harris’ R&B Family. Ace Records 2012

     

     

    Cale aurifère

    - Part Three

     

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             Dans Mojo, Andrew Male propose une petite rétrospective de l’œuvre de Calimero. Il tape dans le dur dès le chapô, le qualifiant de «creator of radical atmospheres turned unique» et d’«unpredictable songsmith». Lorsqu’il reprend la parole, Calimero commence par rendre hommage à Lou Reed - Lou and I were that once-in-a-lifetime perfect fit - et il ajoute, rêveur : «Heroin and Venus In Furs didn’t work as tidy folk songs - they needed positioning - rapturous sonic adornments that could not be ignored.» Male ajoute à la suite que Nico reste «an ongoing influence on Cale». Calimero voit Nico comme une artiste très moderne. Elle mettait en pratique l’enseignement de son gourou Lee Strasberg : «Create your own time». Il dit qu’elle pratique cet art dans ses chansons, «it’s a strange world, a world of mystery. But it’s real.» Calimero ajoute que Nico «was indifferent to style».

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             Sur son premier album solo, Vintage Violence, Calimero dit adopter «an attitude very similar to Nico’s, whereby the language that’s used is very rough and ready.» Une attitude qu’il va maintenir sur Church Of Anthrax, qui paraît en 1971. On est aussitôt happé par l’hypno du morceau titre. C’est emmené au shuffle d’orgue assez demented et bien remonté des bretelles. On se croirait chez Can. Calimero et Terry Riley font un carnage, Riley à l’orgue et Calimero au bassmatic. Ils sont complètement allumés. On retrouve cette grosse ferraille des rois de l’hypno dans «Ides Of March», encore du pur Can sound. Il règne aussi dans «The Hall Of Mirrors In The palace Of Versailles» une ambiance étrange. On est aux frontières du réel : le free, l’hypno, le Cale, le pianotage obstiné, ça vire free avec Riley au sax et Cale aux keys. Quel album ! Puissant de bout en bout.

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             Paru l’année suivante, The Academy In Peril est aussi un album hors normes, car drivé droit dans l’avant-garde. Grosse ambiance à dominante hypno dès «The Philosopher». Calimero s’éloigne du rock avec «Brahms». Il revient à ses études. Il est trop cultivé pour le rock. C’est très plombé, très Boulez. Tu avais l’album dans les pattes et tu avais envie d’étrangler le disquaire qui te l’avait vendu. Pourtant, il t’avait prévenu. Calimero pianote dans le néant expérimental. C’est très in peril. Il pianote dans un monde qui n’est pas le tien. C’est drôle que Warners l’ait laissé bricoler cette daube avant-gardiste. Il tape encore «Hong Kong» à l’exotica shakespearienne du Pays de Galles. Il fait son bar de la plage à la mode galloise, c’est-à-dire métallique et âpre. «Hong Kong» est le cut le plus accessible de cet album hautement improbable. 

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                 Après Fear, Calimero enregistre Slow Dazzle. Il commence par prendre les gens pour des cons avec de la petite pop, puis il passe aux choses sérieuses avec «Mr. Wilson», un hommage superbe à Brian Wilson.  Mais pour le reste, on passe complètement à travers. Dommage, car il a Manza et Chris Spedding en studio. En B, il tape une cover peu orthodoxe d’«Heartbreak Hotel» et revient à Paris 1919 avec «I’m Not The Loving Kind», un balladif magnifique et plein d’ampleur galloise. Puis vient le fameux «Guts» anecdotique - The bugger in short sleeves fucked my wife - Le bugger en question c’est Kevin Ayers - Did it quick and split - Assez Velvet comme ambiance.

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            Le troisième Island s’appelle Helen Of Troy et paraît la même année, en 1975. C’est là qu’on trouve la cover du «Pablo Picasso» des Modern Lovers - Cale at his mad best - Retour dans le giron du Velvet et Sped troue le cul de Picasso avec des riffs en tire-bouchon. S’ensuit un «Leaving It Up To You» bien raw. Encore du Cale at his mad best, suivi d’un hommage à Jimmy Reed avec «Baby What You Want Me To Do». On sent encore la forte présence du Sped. Il allume tous les cuts au riff raff magique. On note aussi une tentative de retour à Paris 1919 avec «Engine». Il tente de rallumer la flamme, mais ça ne marche pas. Sur «Save Us», Sped fait de son mieux pour sauver les meubles et suivre les facéties galloises. On note aussi la belle envergure d’«I Keep A Close Watch». Il y a un côté guerneseyrien chez Calimero. Il sait toiser un océan.

             En tant que producteur, Calimero se présente moins comme collaborateur que catalyseur, et occasionnellement, «a figure of conflict». Technique aussi utilisée par Guy Stevens.  

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             En 1979, paraît le fameux Sabotage/Live. Fameux car intéressant et parfois déroutant. Calimero peut parfois agacer. Dès que le Lou n’est plus là pour le cadrer, il aurait tendance à vouloir faire n’importe quoi. On sent bien qu’il n’est pas fait pour le rock, et pourtant, il est l’âme du Velvet. D’ailleurs, c’est cette âme qui remonte à la surface dans «Rosegarden Funeral Of Sores», amené comme le «Gift» du Velvet, monté sur un groove au long cours et chanté à la Lou, et on comprend que Calimero puisse être à l’origine des longs cuts du Velvet. Il fait aussi du proto-punk avec «Chicken Shit». Il crée la psychose, et cette fois, ça marche. Il cultive un protozozo malveillant, il dégueule plus qu’il ne chante, il vise clairement les racines du proto-punk, c’est monté sur un beat épais, avec une voix de femme ici et là. Son autre heure de gloire est sa cover de «Memphis». Elle a bien marqué l’époque, très maniérée, passée à la moulinette du New York City Sound. Sur scène, il est accompagné par un Aaron qui vrille du lead à gogo, et un certain George Scott au bassmatic bien sec. Sur «Mercenaries (Ready For War)», l’Aaron lâche des déluges de wild trash. Sur «Evidence», Calimero s’en-Stooge, comme d’autres s’encanaillent. C’est du big morning after. Il tape l’heavy boogie de «Dr. Mudd» avec des chœurs de traves. Pour une raison X, ça n’accroche pas, même si Calimero s’épuise à tirer son train. Il tente la cover d’avant-garde avec «Walkin’ The Dog». Il y va au baby’s back/ Dressed in black, mais c’est laborieux, mal engoncé. Le compte n’y est pas. Ça pue l’artifice et le m’as-tu-vu. Il est plus à l’aise sur «Captain Hook», une belle pop qui explore les frontières du Nord. Ils sont gonflés de jouer ça sur scène. Puis Calimero va se saboter avec «Sabotage», trop avant-gardiste, trop concassé. Mal coiffé. Inepte. Il revient à la modernité par la bande avec «Chorale». Il fait sa Nico. 

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             Retour en force en 1981 avec Honi Soit. Trois coups de génie là-dedans, à commencer par le morceau titre, un heavy rumble tapé aux percus des îles, il crée son monde, il a le contrôle complet de tout ce qu’on dit et tout ce qu’on fait. Il est le seul à pouvoir réussir un coup pareil, un shoot de rock à la mode enraciné dans le Velvet ! Tu t’inclines devant ce chef-d’œuvre de drive hypno visité par une corne de brume. Autre coup de génie : «Strange Times In Casablanca», ça prend vite de l’allure - Strange times in casablanca when people pull down their shades/ And it’s easy enough for us to look at each other and wonder why/ We were to blame - c’est même carnassier, ça rampe comme un crocodile affamé, le Cale te tortille ça à la Cale, il te tord ça à l’essorage, il chante comme Nosferatu - But I don’t think anybody wants to smash anymore - Pire encore, ce «RussianRoulette» tapé en mode heavy rock, gravé dans la falaise de marbre. Mais on retrouve aussi son côté hautain dans «Dead And Live», un côté qui a forcément dû agacer le Lou. Calimero tient trop la dragée haute. Il sonne comme un premier de la classe dans son «Dead Or Alive», c’est trop collet monté, trop prétentieux, avec un solo de trompette qui court sous les voûtes du palais royal. Encore de la pop frigide avec «Fighter Pilot». Trop spécial pour être pris en considération. Il subit l’influence de Nico - Fighter pilot/ Say goodbye/ You’re going down - Il reprend le thème du cut de Captain Lookheed. Pour finir, il charge son «Magic & Lies» de plomb. Il pose sa voix. Cherche un passage. Il opère toujours de la même manière : ça passe ou ça casse.

             On sent bien qu’il cherche à s’éloigner du rock : «I was running away from style, from rock’n’roll style. I wanted do show that I was a songwriter with some angles.»   

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             C’est un immense chanteur qu’on retrouve dans Caribbean Sunset. Avec «Experiment Number 1», il monte son chant au sommet de l’Experiment. Il élève la portée de son discours. L’autre morceau de bravoure s’appelle «The Hunt», en B. Caribbean Sunset est l’album de la course sans fin, il devient fou, il hurle en courant. C’est de l’effréné de course à l’échalote. Attention au big beat d’«Hungry For You». C’est une grosse machine et Brian Eno est aux commandes ! Calimero fait monter son rising et son ragtag au chat d’Ararat. Il passe à une saga sévère avec un «Model Beirut Recital» aux accents germaniques. C’est violent et complètement sonné des cloches d’all fall down. Encore de l’hyper-fast en B avec «Magazines». Le beat court sur l’haricot caribéen, même pas le temps de reprendre sa respiration, cut efflanqué, nerveux, pas sain, tendu à se rompre. Il boucle cette sombre affaire caribéenne avec le gros ramshakle de «Villa Albani», ça pianote dans les virages et ça bringueballe à la Lanegan. Impossible de s’en lasser. Tu peux toujours essayer, tu n’y arriveras jamais.

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             C’est sur Artificial Intelligence qu’on trouve «Dying In The Vine», «one of the truly great songs on excess and exhaustion.» À quoi Male ajoute : «a song with all the hopeless, ruined grandeur of a Sam Peckinpah movie.» Enchanté, Calimero répond : «Oh thanks very much for that! Peckinpah was my God by then. This man who hated violence and filled his movies with violence. Se where do you go from there? It’s a dead end. So come, tell me about the dead end.» C’est vrai que «Dying In The Vine» t’envoie au tapis, avec sa structure complexe et ce timbre puissant. Calimero crée de la mythologie - I’ve been chasing ghosts/ And I don’t like it - c’est somptueux, il faut que tes oreilles s’en montrent dignes - I was living like a Hollywood/ But I was dying on the vine - Pur génie. Il y a de l’Européen dans son son, un lourd héritage de chairs brûlées. Comme le Lou, Calimero hante nos bois. Ses structures mélodiques sont du très grand art. Nouveau coup de génie avec l’heavy groove de «Vigilante Lover». Il ramène se disto, sa purée originelle et se fâche au chant. Il attaque «Fade Away Tomorrow» sur un petit beat primaire, bien soutenu au shuffle d’orgue. Calimero drive bien son dancing biz, il swingue encore plus que les B52s. Il flirte encore une fois avec le génie. «Black Rose» sonne comme un mélopif impitoyable. Il crée un envoûtement qui semble prendre sa source dans des temps très anciens. Si tu cherches l’or du temps et le Big Atmospherix, c’est là. Les retombées de couplets sont superbes, comme rattrapées au vol par un beat en rut. Calimero crée toujours l’événement au coin du bois, à la nuit tombée. Il revient au heavy dancing beat avec «Satellite Walk» - I took my tomahawk for a satellite walk - Il finit en get up/ Get up/ let’s dance. Fabuleux ! 

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             Words For The Dying est un album trompeur. On croit retrouver le Calimero de Paris 1919 dans «There Was A Saviour», et ce grain de voix unique et si particulier, mais ça reste hautain et pas rock. Plus épique/épique et colégram que rock. Cette fois, il fait du symphonique. Le voilà sur son terrain de prédilection qui est la conduite d’un orchestre symphonique. Il s’en rengorge. Il s’en dégorge. C’est un album qu’on peut écouter jusqu’au bout, sachant qu’il ne va rien s’y passer. Il nous fait Le Temps des Gitans avec «Lie Still Sleep Becalmed». On s’ennuie comme un rat mort, c’est important de le préciser. On perd le Cale et le ‘Vévette’, comme on disait au temps du lycée. Encore de l’orchestral bienveillant et cette voix de meilleur ami avec «Do Not Go Gentle». On comprend que le Lou l’ait viré. Avec «Songs Without Words I», il s’adresse aux paumés du Jeu de Paume. Il t’embobine bien le bobinard. On retrouve notre fier clavioteur sur «Songs Without Words II». Il se joue des dissonances et des écarts de température. Et «The Soul Of Carmen Miranda» est forcément intense. Cette fois il ramène des machines en guise de viande. Tu retrouves des infra-basses dans le matelas financier. Il chante les charmes de Carmen Miranda alors que sourdent des infra-basses en fond de Cale. C’est le cut le plus intéressant de l’album. Il ramène sa science à la surface de la terre, tel un Merlin décomplexé. Il y a de la magie chez Calimero. De puissantes résurgences montent des profondeurs de son être, il est essentiel de le souligner. Sa vie entière, il sera un chercheur, un doux mage.   

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             En 1994, il enregistre avec Bob Neuwirth le bien nommé Last Day On Earth. Bien nommé, car t’as du Dada dans «Who’s In Charge», un exercice de gym avant-gardiste. Calimero s’amuse bien, il duette avec le copain Bob - Who’s in charge/ It’s not the pope/ It’s not the president - C’est personne - It’s not the teacher/ Not the computer - C’est personne. Donc du Dada pur. Calimero monte au chant sur «Modern World», il reste très Calé, très tranchant dans l’accès au chant, et avec la flûte, ça devient très weird. Il finit tous ses cuts en quinconce. Il ramène son heavy bassmatic dans «Streets Come Alive». Quelle modernité ! C’est monté sur le plus rond des grooves urbains, avec ces éclats de poux invincibles. On croise plus loin la pop serrée et sérieuse de «Maps Of The World», avec une structure invariablement complexe, aussi imprenable qu’un fortin dessiné par Vauban. Il tartine son miel effervescent dans «Broken Hearts» et déconstruit son «Café Shabu» à la Boulez. Trop avant-gardiste, tu ne peux pas lutter. «Angel Of Death» n’est pas loin du Velvet. Beau et même extrêmement beau. Il est encore très à l’aise dans «Paradise Nevada» avec son banjo et ses coups d’harp. Il biaise systématiquement toutes ses fins de cuts. On sent une tendance au Paris 1919 dans «Old China» et Cale te cale vite fait «Ocean Life» pour Jenni Muldaur. Impossible de se désolidariser de cet album, surtout d’«Instrumental», un brillant instro violonné sec et net.

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             Walking On Locusts renferme en son sein un sacré coup de génie : «Entre Nous», une heavy samba de Calimero, lourde de sens, parée d’éclats mélodiques, et qui se présente comme un ensemble complexe et enthousiaste. La divine samba du grand Calimero ! Retour à la modernité avec «Secret Corrida», il y bâtit une sorte de romantica surannée. On y entend un solo de trompette à la Miles Davis. Là, t’as autre chose que du rock. «Circus» est bien à l’image du cirque : un artiste se produit et les gens applaudissent. On sent bien que Calimero cherche la suite de Paris 1919. Il chante devant le bon peuple, sous le chapiteau, c’est très spécial, très arty, on entend des violoncelles et une section de cordes, ça s’encorbelle sous la voûte. «Gatorville & Point East» montre encore qu’il adore la douce pression des escouades de cordes, il reste effervescent, gallois, lyrique, unique, il déploie des trésors de science harmonique. Toujours ce son à angles droits dans «Indistinct Notion Of Cool». Tant qu’on ne comprend pas qu’il fait de la littérature orchestrée, on perd son temps. Calimero pose ses conditions, comme n’importe quel compositeur de symphonies. Attention au «Dancing Undercover» d’ouverture de bal : c’est un cut brouilleur de piste, une grosse pop montée sur l’un de ses bassmatics bien ronds. Il tente encore de renouer avec Paris 1919 dans «Set Me Free», mais il peine à retrouver ce sens de la pureté virginale. Il retente le coup encore une fois avec «So Much For Love», un mélopif de château d’Écosse bien appliqué, pas au sens scolaire, of course, mais au sens des couches. Il appuie bien sa mélodie et redevient le Calimero magique qui nous est si cher. 

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             Il reste dans la veine des grands albums avec Hobo Sapiens. Il y fait une apologie de Magritte - My favorite painter - dans «Magritte», il y évoque le bowler hat upstairs, il laisse sa voix se perdre dans la nuit étoilée. De la même façon que Ceci n’Est Pas Une Pipe, Ceci n’Est Pas Un Rock, mais de l’art moderne. Encore de l’art moderne avec «Reading My Mind», plus rocky road et vite embarqué, il te fracasse ça au chant de subjugation, c’est d’une rare modernité de ton, il véhicule un brouet insolite, il prend prétexte d’un beat appuyé de fort impact pour tester des idées de chœurs. Il propose un groove de rêve avec «Bicycle», il y glisse des rires d’enfants, tulululu, il te groove ça dans le gras du bide, ça a beaucoup d’allure et ça se développe dans le temps. Puis il ferraille dans la cisaille de «Twilight Zone», il charge sa barcasse de son, et revient à l’exotica avec «Letter From Abroad» : il nous emmène dans les campements du désert. Puis direction l’océan avec «Over Her Head». Il recrée les conditions du climax, il tape à un très haut niveau conductiviste, il navigue à l’œil et génère de la puissance, avec un beat d’heavy rock respiratoire, un vrai poumon d’acier, la Méricourt fait son apparition et une gratte en folie qui nous ramène droit sur «Sister Ray». Si ça n’est pas du génie, alors qu’est-ce c’est ?

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             Il monte encore d’un cran avec Black Acetate. Il y fait sa folle en collier de perles dès «Outta The Bag» et passe soudain à l’heavy rockalama avec «For A Ride». C’est fabuleusement bardé de power et de démesure. C’est lui, Calimero, qui gratte les poux du diable. T’as vraiment intérêt à écouter l’album pour te faire une idée. Il passe au laid-back d’heavy urban dub avec «Brotherman», il groove sa modernité pour tes beaux yeux, alors profite zen. Il met bien la pression sur son songwriting comme le montre «Satisfied». Il ramène essentiellement du son et c’est magnifique. Il éclaire la terre. Tout est ultra-composé sur cet album. Tu n’en reviens pas. Avec «In A Flood», il tape un heavy balladif marmoréen. Il n’a rien perdu de cette aura spéciale, cette présence intense de Gallois fatal. Son «Hush» n’est pas l’«Hush» qu’on connaît, c’est l’«Hush» de Calimero, une petite hypno infectueuse. Il reste le grand spécialiste de l’hypno à Nono. Il cherche à se réconcilier avec les radios en tapant l’heavy rock de «Perfect». Il rame encore comme un damné dans «Sold Motel». Il a su garder l’élément rock de son son, mais à sa façon. Il ressort ses infra-basses et ses oh-oh pour «Woman». Il sait monter au braquo de l’apocalypse, c’est sa spécialité. Il brûle en permanence et voilà l’heavy doom de rock calimerien : «Turn The Lights On», c’est fantastiquement profond, plongé dans l’huile bouillante du son, il transforme l’heavyness en génie purpurin, ça groove dans la matière, il articule les clavicules grasses d’un rock d’émeraude et monte tout en neige cathartique. Il termine cet album faramineux avec un «Mailman (The Lying Song)» très ancien, très labouré, très paille dans les sabots d’oh yeah yeah yeah, le cut se ramifie en un nombre infini de pistes et Calimero en suit une. Tu ressors de l’album complètement ahuri. 

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             Rien de tel qu’un petit Live pour réviser ses leçons. Circus Live est un beau double album qui grouille littéralement de puces. Calimero nous devait bien ça, d’autant qu’il tape deux covers du Velvet, «Venus In Furs» et «Femme Fatale». Il se prend pour Lou et y va au shiny shiny boots of leather. Il jette toute sa nostalgie dans la balance pour «Femme Fatale». Dommage qu’il en fasse une version allongée et édulcorée, un peu à la mode. Le Lou a dû bien le haïr pour ce coup-là. Par contre, il s’en sort mieux avec son «Helen Of  Troy». Il a derrière un Guitar God nommé Dustin Bover. Calimero a quelque chose de chevaleresque en lui, c’est épique et puissant, dévoré de basse et sur-bardé de barda et d’armures. Son «Buffalo Bullet» est très Paris 1919, puis il tape l’«Hush» du Black Acetate qui devient sur scène du funk indus à la petite semaine. Il tente un retour à Paris 1919 avec «Set Me Free», mais il reste planté là à attendre Godot. «The Ballad Of Cable Hogue» est encore bourré de nostalgie parisienne - Cable Hogue where you been - il chante au gras gallois, mais ça n’en fait pas un hit. Il noue re-présente son favourite painter «Magritte», et boucle le disk 1 avec «Dirty Ass Rock’n’roll» : c’est le grand retour du père tape dur. Quand un Gallois tape dur, il tape vraiment très dur. Il attaque son disk 2 avec cette cover malencontreuse de «Walking The Dog». Trop musclée. Le côté tape dur est peut-être le talon d’Achille de Calimero. En plus, c’est délayé. L’horreur. Pareil pour «Gut» : c’est bien meilleur en studio. Live, ça plante. Retour (enfin) à Paris 1919 avec «Hanky Panky Nohow», mais ce n’est pas la même magie. La mélodie est parfaite, mais live, ça ne marche pas. Il ramène la fraise de «Pablo Picasso/Mary Lou», et comme il y va au tape dur, cette fois ça passe. Il passe en force. Il te sonne bien les cloches. Il se jette dans la bataille avec tout le poids du Pays de Galles. Plus loin, il sort le «Style It Takes» de Songs For Drella et concocte un moment de magie - You get the style it takes - On le voit ensuite traiter «Heartbreak Hotel» à l’océanique hugolien, il fait une version gothique, à la Nico. Et comme on s’y attendait, il se vautre avec un «Mercenaries (Ready For War)» qu’il noie d’electro gothique. Il surnage difficilement dans les vagues de dark. 

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             Brillant album que ce Shifty Adventures In Nookie Wood paru en 2012. Il commence par te gratter vite fait «I Wanna Talk» à coups d’acou. Il fait une pop de père tape dur. Parfois on se demande s’il n’est pas plus portugais que gallois. Grand retour à la modernité avec «Scotland Yard», un heavy blast hanté par des sons d’avant-garde. C’est tout simplement faramineux de programming. On y entend les sirènes de Satan. Calimero t’y challenge les méninges. Il ne va pas te laisser sortir indemne de cet album. Luke la main froide avait raison de s’extasier dans sa column de Record Collector. Puis Calimeo passe à son dada, la littérature, avec «Hemingway» - Drowning in pina coladas/ As the bulls prowl round the ring - heavy as hell, il y va à coups de Guernica fall et de thousand yard stare. Et là, cet album se met en branle, te voilà en alerte rouge. Calimero opère encore une fabuleuse ouverture littéraire dans «Nookie Wood» - If you’re looking to find/ A place to hide/ Where the climate is good/ And the river is wide - alors c’est Nookie Wood. Il arrive comme un cheveu dans la soupe et avec ses épis blancs dans «December Rains», une diskö d’öuter space. On l’écoute avec respect, car c’est profond et bien épais. Pour «Vampire Café», il sort son arsenal d’avant-garde et ça devient irrévérencieux. Mais comme il est chez lui, il fait ce qu’il veut, c’est à toi de t’adapter à «Mothra». Il vise l’avant-garde, mais on n’a pas toujours les moyens de le suivre. Il fait de l’esbroufe avec des effroyables effets de machines. Mothra Mothra ! C’est très païen, en fait. Il renoue (enfin) avec Paris 1919 dans «Living With You». Il y ramène toute sa vieille magie et ses vieilles espagnolades, et là, oui, tu y es. Il te monte ça en neige, il en fait un Calimerostorum évanescent, un joyau serti dans une montagne de son, il tape dans l’écho avec une force démesurée, il inscrit son power dans un deepy deep jusque-là inconnu. 

    Signé : Cazengler, John Cave

    John Cale. Church Of Anthrax. Columbia 1971

    John Cale. The Academy In Peril. Reprise Records 1972  

    John Cale. Slow Dazzle. Island Records 1975            

    John Cale. Helen Of Troy. Island Records 1974      

    John Cale. Sabotage/Live. Spy Records 1979

    John Cale. Honi Soit. A&M Records 1981  

    John Cale. Caribbean Sunset. ZE Records 1984

    John Cale. Artificial Intelligence. Beggars Banquet 1985

    John Cale. Words For The Dying. Opal Records 1989

    John Cale/Bob Neuwirth. Last Day On Earth. MCA Records 1994

    John Cale. Walking On Locusts. Hannibal Records 1996 

    John Cale. Hobo Sapiens. EMI 2003

    John Cale. Black Acetate. EMI 2005

    John Cale. Circus Live. EMI 2006

    John Cale. Shifty Adventures In Nookie Wood. Double Six 2012

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    Andrew Male : Songwriting is an attempt at hypnosis. Mojo # 352 - March 2023

     

     

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    Une petite leçon de latin n’a jamais fait de mal à personne, en tout cas de tous ceux qui en sont morts nul n’est revenu de l’outre-monde pour s’en plaindre. Rassurez-vous le cours sera court, juste deux petites notifications sur la traduction de la préposition latine : pro. En notre noble langue françoise nous avons deux manières de la traduire. Exemple : pro signifie : pour, en faveur de : ainsi un pro-chrétien n’est pas un adepte du christianisme, mais quelqu’un qui se sent proche de cette religion, voire un compagnon de route pour employer une terminologie plus moderne emprunté au vocabulaire politique. Toutefois ce serait un  grave contresens de le traduire uniquement de cette manière. Prenons un exemple au hasard mais circonscrit par la terrible nécessité de cette chronique, le titre du dernier album  Pro Xhristou de Rotting Christ ne signifie pas en faveur du Christ mais avant le Christ. Ainsi le groupe des présocratiques désignent les penseurs grecs qui ont précédé Socrate.  Evidemment se réclamer des présocratiques ou du temps d’avant le Christ signifie souvent, d’une part que l’on revendique une préférence marquée pour des penseurs comme Gorgias ou Protagoras, que d’autre part l’on se réclame d’un antichristianisme virulent.

    Les lecteurs qui se souviennent de notre recension de l’album Heretics Du groupe grec  Rotting Christ dans notre livraison  635 du 07 / 03 / 2024 ne seront pas surpris  d’une telle  acception.

    PRO XRISTOU

    ROTTING CHRIST

    (Season of the Mist / Mai 2024)

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    Les lecteurs auront reconnu le cinquième tableau  Destruction de The Course of Empire du peintre américain Thomas Cole puisque nous le retrouvons sur l’album de Thumos : The Course on Empire (Voir notre livraison 563 du 25 / 08 /2022). Si Thumos a employé cette image iconique pour nous rappeler que toute civilisation est mortelle, sous-entendu rappelez-vous celle de l’Antiquité, Rotting Christ nous signifie que la venue du christianisme s’avère être le surgissement d’un âge sombre et de grande décadence.

    Sokis Tolis ; guitars, vocals / Kostas Foukarakis : guitars / Kostas Cheliokis : bass / Themis Tolis : drums.

    Chœurs : Christina Alexiou / Maria Tsironi / Alexandros Loyziolis / Vassili Karatzas

    Récitants : Andrew Liles / Kim Dias Holm

    Pro Christou : le titre est annoncé, aussitôt débute la litanie proférationnelle des noms des Dieux qui furent là avant le Christ. Rythme battérial  lent et lourd, voix sépulchrale à soulever les pierres tombales sous lesquelles reposent les antiques déités qu’il est nécessaire de nommer pour qu’elles reviennent, pour qu’elles ne gisent point pour toujours dans l’immémoire humaine.

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    The Apostate : thrène en l’honneur de Julien, l’Eglise l’affubla du surnom de L’Apostat, manière de l’attacher et de le rejeter en même temps du christianisme, il fut simplement le dernier empereur païen celui qui mena l’ultime combat, le voici à l’agonie, il implore la déesse de la victoire, il sait qu’il a perdu, que l’Empire court à sa fin, il s’est durement battu à la tête de ses troupes, il a longuement écrit, il a prophétisé l’Inéluctable, ce ne sont pas les Dieux qui ont abandonné l’Empire, ce sont les hommes qui se sont écartés des Dieux, il aurait pu, il aurait dû, tout se délite, il a tenté l’impossible, superbe morceau, funèbre et martial, une dernière supplique, le récitant lit quelques une de ses lignes, les chœurs accompagnent son âme qui s’élève vers le Sol Invictus… Il nous reste son œuvre à continuer. (Voir vidéo YT by manster.design. Like Father, Like Son : goûtons l’ironie du titre, au dieu qui abandonna son fils, voici le chant des fils qui continueront l’héritage des pères, contrechant à la mort de Julien, rien n’est définitivement perdu, chant épais, vindicatif et victorial, une guitare qui vibre comme un javelot qui se plante en la poitrine de l’ennemi, des chœurs sombres, des paroles qui évoquent les cultures guerrières et farouches des peuplades du Nord pour qui combattre vaillamment champ de bataille est le plus grand des honneurs, se battre jusqu’au bout de la terre là où commence le domaine du rêve. (Official Video Clip : belles images un peu trop naturalistes à mon goût) The sixth Day : Dieu se vante d’avoir créé l’Homme, cette bête immonde qui se gorge de sang, qui tue en son nom, qui massacre en l’honneur de sa sainteté, flamme noire des guitares, coups d’enclumes de la batterie fracassant casques et poitrines, maintenant il est clair qu’à chaque nouveau titre la prégnance instrumentale et vocale s’intensifie, et ce qui est sûr c’est que l’Homme retourne inexorablement à la poussière. La lettra del Diavolo : torrent verbal, déluge metal, Rotten Christ ne se trompe pas d’ennemi, le Diable n’est que l’autre face de Dieu la lettre du Diable est tracée par la main de Dieu, nombre de groupes de la mouvance dark se recommandent du Diable n’est-il pas écrit qu’il est l’Adversaire de Dieu, Rotting Christ ne tombe pas dans le panneau, une seule et même entité, un scotch, un scratch à double-face qui colle à l’Homme comme la moquette sur le mur, Dieu te sauve et puis Dieu te perd, il te connaît, tu es cruel comme le tigre et obéissant comme un mouton, à croire que je suis le filigrane de ton âme, la lymphe constitutive de ton sang, tu crois qu’en t’agenouillant tu te sauves, mais le système ne fonctionne pas comme tu penses. Les magnifiques chœurs qui se répondent n’ont pas de cœur. (Ce morceau est basé sur une fait ‘’légendaire historique’’ : dans son couvent bénédictin de Palma de Montechiaro Sœur Maria se réveille un matin de 1676 avec une lettre couverte de signes étranges que l’on pressent écrit par le Diable. La lettre ne fut déchiffrée que trois siècles plus tard, on y apprendre que Dieu juge que son œuvre est ratée… (La vidéo de HK Visual Creations vaut le déplacement !) The Farewell : l’adieu, méditation sur la mort et l’immortalité, rythme lent, chœurs hommagiaux, la mort est au bout du chemin, la voix de Sokis troue les étoiles et rejoint le soleil, la guitare sonne comme une trompette, le chemin de la mort, et le chemin de résurrection pour nous qui restons et te perpétuons, tu es mort et tu règnes, tu nous abandonnes mais tu nous conduis jusqu’au bout de nos craintes jusqu’au bout de la contrée du rêve, les splendides  images animées (Official Animation Video YT) de  Costin Chloreanu arborent une dernière inscription épitaphique, la mort ne tue pas ce qui ne meurt jamais.  Pyx Lax Dax : les formules religieuses sont un peu comme des grigris sans portée dont on use faute de mieux comme protection, de véritables punching balls que l’on envoie à la face de Dieu pour le faire tomber de son trône et qui vous reviennent d’autant plus fort en pleines gueules que c’est vous-mêmes que vous tapez en tapant Dieu.

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    Une superbe vidéo sur UT de Harris Contournis voir FB : HK Visual Creations), à voir séance tenante, beauté des images et effets spéciaux, je vous laisse regarder, une seule indication, l’inscription finale sur le portail du fond,  Komx Om Pax qui signifie incarnation de lumière. Cette formule vient de loin, d’Egypte, des Mystères d’Eleusis, elle a transité par Crowley (voir, qui tombe à pic, la chronique suivante), qui lui a donné le sens d’Incarnation de Lumière, cette interprétation éclaire les lyrics qui pourraient paraître mystérieux, tout comme la vidéo, grenade perséphonique, rien n’est à chercher en dehors de nous, nous portons notre propre lumière, ce mélange homogène contradictoire de vie et de mort, nous sommes la vie et la mort. Toute vie est mortelle, toute mort est vivante, le morceau est comme une longue marche envoûtante vers la lumière noire des mystères qui n’est que notre ombre. Qui erre sur la terre.

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    Pretty World, Pretty Dies : bruit d’épées sorties du fourreau, un rythme de musique irlandaise, presque entraînant, sûrement ironique, pour rabattre nos casques et  notre caquet, ce n’est pas seulement nous qui mourons, c’est le monde entier, les immeubles, les rues, les forêts etc… mais aussi toutes les sagesses, tous les savoirs, tous les enseignements qui nous ont précédés, la vidéo YT (voir le site manster.design.com) nous en donne une vision héraclitéenne un peu attendue mai qui se laisse voir, nous rappelle que nous l’Homme-Dieu, la torche humaine qui éclairons le monde ne sommes qu’une parcelle et le tout d’un Tout, bien plus grand que nous mais dont nous partageons la même nature. Bruit d’épées sorties du fourreau. La fin du cycle éternel, l’éternel retour de notre immortalité. Yggdrassill : des vidéos il en existe de toutes sortes, des indigentes, des nulles, des soporifiques, des belles, des exceptionnelles, beaucoup plus rarement des intelligentes. Comment évoquer en moins de six minutes le cycle du monde des anciennes Eddas magnifié par l’arbre-monde Yggdrassil, Costin Chloreanu s’est chargé du montage vidéo mais c’est Kim Diaz Holm – celui qui cherchera trouvera- qui s’est chargé de peinture, du bleu, du rouge, du noir, pour commencer l’histoire du cycle infini terminal et inaugural, la musique est lourde et majestueuse, pesante, inéluctable comme les dents du Destin, n’oubliez pas que notre vie et notre mort résident dans notre force. Saoirse : chant de gloire hommagial à Tara, en fait Diarmait Mac Cerbail le dernier roi d’Irlande à résister au christianisme, dédié à tous les néo-païens qui essaient de préserver l’ancienne sagesse primordiale. Avec ces chœurs  le morceau est grandiose, l’on ne peut s’empêcher de penser au Crépuscule des Dieux. La grandeur des Hommes est égale à celle des Dieux.

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    Primal resurrection : (bonus track) : vidéo Wolf’s Path Media Creation, elle reprend l’imagerie des précédentes sans surprise :  lyrics un peu didactiques : la première résurrection est dite primale car elle est toujours à l’œuvre dans le renouvellement incessant de la nature.  Une manière de dire qu’il est vain d’attendre la résurrection chrétienne, elle à l’œuvre et en acte depuis toujours à tout instant du déroulement du cycle éternel. Récitatif imposant empreint d’une sérénité destinale imposante. All for one : (bonus track) : ce morceau est un peu un remake de Like father like son, il n’apporte rien de plus à l’album nonobstant sa qualité musicale intrinsèque, tous ensemble dans le combat de la vie, tous ensemble dans les combats de la mort.

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             Cet album n’est pas une simple défense et illustration du paganisme. Le fait de se rebeller contre le Dieu très chrétien et son Eglise ne résout pas le problème du destin humain. L’Homme ainsi que le définit Heidegger est un être pour la mort. Vous pouvez faire avec, vous pouvez le nier, à la fin des fins vous serez obligés d’y passer. Pas d’alternative. Le christianisme vous en offre une, non pas l’immortalité tout de suite, pour y avoir droit vous devez vous soumettre et admettre votre culpabilité. Le paganisme de Rotingn Christ n’est pas la proposition d’adopter de nouveaux ou d’anciens cultes, il ne s’agit pas d’adopter des Dieux de substitution, votre salvation ici et maintenant - pas plus tard une fois mort, ni ailleurs - réside avant tout en une attitude, faites face à la mort comme vous faites face à la vie, le prix à payer si vous voulez rester libre.

    Damie Chad.

     

    *

    L’influence d’Aleister Crowley sur les artistes rock et d’avant-garde est énorme. Nous avons pris l’habitude de chroniquer toutes les traductions françaises de ses ouvrages cornaquées par Philippe Pissier. Par exemple, dans notre livraison 621 du 23 / 11 / 2023 nous chroniquions Nuées sans eaux, un des recueils de poésie de La Grande Bête 666 et le Volume I d’une anthologie introductrice à son œuvre dans notre livraison 592 du 23 / 03 / 2023. Or voici que vient de paraître le volume II :

    LE SILENCE ELECTRIQUE

    ET AUTRES TEXTES

    Une anthologie introductrice à l’œuvre d’

    ALEISTER CROWLEY

    TRADUCTION

    PHILIPPE PISSIER & AUDREY MULLER

    VOLUME II

    ( Editions Anima / Mars 2024)

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    Pour ceux qui débarqueraient sans rien connaître d’Aleister Crowley (1855-1947) : il est un des maîtres du renouveau de l’occultisme, théoricien et praticien. Sa biographie est foisonnante nous ne garderons pour ces quelques lignes introductives que la fondation en 1907 l’Ordre Astrum Argentum  AA∴ .

     

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     I / LA DEMARCHE INITIATIQUE

    Le Soldat et le Bossu : ! et ? : quoi que vous pensiez le véhicule de votre pensée est la pensée. D’où la nécessité de vous interroger d’abord sur la nature de la pensée. Pour rester parmi des auteurs contemporains d’Aleister Crowley, pensons d’abord à Paul Valéry qui au-delà de tout contenu de pensée s’est longuement interrogé sur la manière dont la mécanique intellectuelle à partir d’une pensée initiale (quelle qu’elle soit) produit une pensée conséquentielle (quelle qu’elle soit) à celle-ci, il s’est intéressé au deuxième terme (ergo-donc) de la célèbre formule de Descartes cogito ergo sum. Pensons maintenant à Wittgenstein qui a préféré considérer le produit fini (quel qu’il soit) de la pensée logique doutant de la véracité de cette pensée hors de l’expression même de cette pensée, autrement dit posant que toute pensée n’a d’efficience que sur elle-même. Le britannique Crowley n’est pas allé chercher ses outils théoriques en France ou en Autriche. S’est contenté de ses légendaires concitoyens : Locke, Hume et Berkeley. Il ne le dit pas, il choisit les deux premiers pour à partir de leur empirisme pro-matérialiste afin de conforter son anti-christianisme, par contre il ne s’attarde guère sur Berkeley car celui-ci est un point de bascule opératoire des plus utiles, en niant toute réalité sensible Berkeley lui permet très vite d’échapper à la recherche philosophique rationnelle et de privilégier sa vision d’une pensée magicke. Il passe ainsi du corpus de la pensée occidentale au véhicule bouddhiste de la pensée orientale. La dernière page de ce texte est saisissante : Crowley n’utilise plus des concepts mais des symboles. La froideur des premiers est nettement moins opératoire que la charge mentale des seconds. Les Cartes Postales aux Novices : conseils aux novices qui veulent s’initier aux sciences magiques :  Crowley trace une feuille de route, comme toute pensée la pensée magique possède sa méthode. Il est difficile de déshériter le père. La terre : magnifique poème en prose dont le lyrisme fait oublier les doctes notules indicatrices du texte précédent. Nous le lisons comme une réécriture des mystères  d’Eleusis. L’emploi du terme christianophile ‘’amour’’ nous paraît participer d’un syncrétisme peu satisfaisant. Les dangers du mysticisme : est-ce pour cela qu’avec son humour ravageur Crowley rappelle que la voie mystique, voie d’union amoureuse mystique avec Dieu, si elle existe n’est hélas pour les adeptes qu’un prétexte pour s’exonérer de simples tâches imparties aux êtres humains. Trop souvent le mystique déclaré ressemble à s’y méprendre à un hypocrite tire-au-flanc métaphysique !  Le silence électrique : texte symbolique qui conte le périple d’un adepte ayant réussi son voyage initiatique : nous sommes aux confluences, du Bateau ivre de Rimbaud, des rituels égyptiens du voyage de l’âme du Livre des morts et du Serpent Vert de Goethe, c’est dire la beauté d’écriture de cet écrit qui doit aussi pouvoir être lu comme une méditation tarotique.

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    II / LES LIBRI DE  L’ AA

    Liber Nu sub figura XI / Liber XIII vel Graduum Montis Abiegni / Llber Turris vel Domus Dei sub figura XVI : trois livres d’instructions destinés aux impétrants soucieux de progresser dans l’ordre argentique , la lecture des textes ne pose aucune difficulté, leur compréhension risque par contre de vous laisser sans voix si vous n’êtes pas engagé dans une démarche volontaire d’apprentissage pratique et spirituel, pour une première approche le mieux serait d’en faire une lecture poétique. La poésie portée son plus haut niveau d’intellection suscite ce que les anciens grecs nommaient un enthousiasme qui permet d’entrer en relation avec des forces enfouies dans la réalité du monde. En ce sens-là, vous n’êtes pas très loin des objurgations hermétiques de ces textes. Liber XXIII : un exposé de l’  AA : cet écrit est d’une nature différente des trois précédents, au  bas mot une fiche descriptive de l’Ordre dans lequel vous vous apprêtez à entrer. Méchamment hiérarchisé à mon humble avis. Evidemment faire partie d’une organisation qui se présente comme l’ossature secrète et opératoire du monde est flatteur pour votre petite personne. Disons que la mienne est davantage à l’écoute de Seul est l’Indompté d’Eddy Mitchell ou du Coup de Dés de Mallarmé. Pour la troisième par exemple Je préfèrerais davantage habiter dans la Maison Dorée de Néron que dans la Domus Dei. Liber CLXXXV : Liber Collegh Sancti : codifie les tâches qui se doivent d’être accomplies par les membres des différents grades de l’Ordre. Liber CDLXXIV : Liber Os Abysmi Daäth : daäth désigne la connaissance absolue de l’univers que l’on puisse atteindre. Nous notons que l’adepte doit avoir de larges connaissances de philosophie allemande, de Kant à Hegel et anglaise, d’Hume à Berkeley sans oublier Crowley. LIBER BATPAXO PENOBOOKOSMOMAXIA : la philosophie européenne c’est bien mais la grecque c’est beaucoup mieux, s’agit ici de remonter selon une configuration imagée à l’origine, de passer de la lumière du Soleil à la pénombre de la Nuit. Le texte ne remonte pas plus loin et élude l’origine kaotique de Nyx. LIBER HAD SUB FIGURA DLV : ce livre me semble porter la marque d’une régression mystique, après la connaissance totale, la rose se referme sur elle, et se perd en son infinité. L’infinité n’est pas une démesure, mais une mesure qui fait le tour d’elle-même. LIBER VIARUM VIAE SUB FIGURA DCCCLXVIII : une simple, façon de parler, nomenclature des étapes à parcourir.

    III / TAO :

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    LIBERXXI : LE CLASSIQUE DE LA PURETE ( d’abord rédigé par moi : Lao-Tseu durant la Période de la Dynastie des Wu, et maintenant versifié par moi Aleister Crowley : cette auto-traduction du Tao par Crowley marque pour nous non pas l’enseignement du chemin, mais le retour, le repli, en tant que pli, selon pli, à la poésie. Comme si toute traduction n’était que Poésie. Car le chemin n’enseigne ni ceci, ni cela, ni la parole, ni le silence, il est seulement Poésie.

    IV / LE VOYAGE

    LA DECOUVERTE DE GNEUGH-OUGHRCK : Fragment : en apparence un récit loufoque et d’imagination pure, notre voyageur débarque dans un pays foutraque, évidemment il n’en n’est rien, il suffit de lire même pas entre  les lignes pour comprendre que c’est le fonctionnement des sociétés européennes qui est visé… l’humour permet de remettre en cause bien des aberrations ‘’raisonnables’’ de notre organisation sociale. Décapant, Crowley n’était pas un admirateur de Rabelais pour rien.

    LE CŒUR DE LA SAINTE RUSSIE : un très beau texte, très littéraire, comme l’on n’en écrit plus, de nos jours de simples reportages journalistiques auréolés de photographies couleurs remplacent avantageusement ce genre d’écrits puisqu’il suffit de regarder les clichés pour voir… N’évoquons même pas les documentaires filmiques à tout instant disponibles sur le net…  Un seul défaut à mon avis : Crowley traite un peu cavalièrement Théophile Gautier un de nos meilleurs prosateurs et un critique d’art éblouissant. L’on regrette que ce ne soit pas notre gilet rouge qui ait été chargé de juger des toiles de La Galerie Tretiakov. Un texte qui donne à lire  l’écrivain et non le maître de l’AA∴ .

    V / LA TRADUCTION

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    Trois poèmes français traduit par Crowley. Evidemment nous préférons l’original à la copie ! Par contre nous pouvons nous demander les raisons du choix du traducteur.

    L’Héautontimorouménos : l’un des textes les plus surprenants des Fleurs du Mal de Baudelaire : déjà le titre, à l’origine titre d’une pièce de Térence, qui signifie L’homme qui se châtie lui-même, surprend le lecteur moderne : la violence sado-masochiste du poème a dû séduire Crowley, homme des extrêmes Crowley ne pouvait être sensible qu’à cette vision selon laquelle il existe une corrélation entre le monde, notre action sur le monde et nous-même. Une espèce d’effet boomerang magique opératoire entre soi et le monde, que l’on pourrait de qualifier de tripartite, le terme important étant l’ergo conséquentiel de la trilogie philosophale, conçu en tant qu’égo mu(g)nificent.

    The magician : poème d’Eliphas Levis  dont Crowley affirmait qu’il était la réincarnation, l’importance et le rôle d’Eliphas Lévi est aujourd’hui sous-estimée dans l’histoire littéraire et hermétique de son époque, l’on ressent pourtant son influence dans Axel de Villers de l’Isle Adam, de même ce poème est comme un parfait condensé prophétique de la démarche magicke de Crowley qui métaphoriquement consiste à dompter les forces nocturnes pour atteindre l’éclat solaire. Une démarche que nous qualifierons de bellérophonique puisqu’elle consiste à juguler les forces obscures et enthousiamantes de l’opérativité poétique pour la mettre au pas d’une scansion rythmique ordonnatrice de l’univers.

    Colloque Sentimental : ce court poème de Verlaine agit comme une aimantation poétique. L’on y revient toujours. Nous en ferons une lecture alchimique, les états, les étapes métamorphosiques de la matière, avec cette idée étrange et révolutionnaire, que l’œuvre au noir n’était pas aussi terrible que cela, nous sommes symboliquement au milieu du processus l’ergo est conçue comme un pont, toute conséquence peut être considérée comme la cause qui l’a produite, un pont que l’on peut emprunter dans les deux sens, notamment vers le kaos primitif.

    VI / LA POESIE

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    Crowley se serait-il décidé à devenir Magicien parce qu’il se  serait aperçu qu’il ne pourrait jamais être le Keats, le Shelley, ni même le Byron, qu’il aurait voulu être, toujours est-il que la poésie occupât une grande place dans sa vie :

    Tête de femme : ce poème est à lire comme une réponse toute crowleynienne au Colloque Sentimental de Verlaine. Ode à Hécate : la tentation du kaos.  Le Pentagramme : ode à l’Homme, le champion du monde, qui est devenu souverain de lui-même puisqu’il a gagné la bataille sur les forces kaotiques. Le Pèlerin : qu’importe la lumière si l’on s’est détourné des ténèbres, une seule solution : décréter qu’ombre et lumière ne sont que l’avers et le revers d’une même pièce. Alaylah Huit-et-Vingt : triomphe de l’Eros, cette unique pièce de monnaie d’entre-deux, ithyphallique. Thrène : chant de célébration de la mort des poëtes : ils meurent car leur nature immortelle ne saurait vivre dans un monde  mortel. Vers pour une jeune violoniste au sujet de son jeu dans une vêture de sinople conçue par l’auteur : d’Elle vers Lui, et la mort de tout ce qui est, et la vie de tout ce qui n’est plus.  En Mer : l’Homme est l’édificateur de ses propres rêves et de ses propres souffrances. Sekhmet (1) : que l’on ne s’y trompe pas l’épée de Damoclès qui tombe et tranche l’homme en deux est la femme. Sekhmet (2) : non pas la Même, mais le Même. Version mythologique de soi-même. Le Point Faible : la femme.

    VII  / LA LIBERTE EN AMOUR

    L’érotisme est essentiel dans l’œuvre de Crowley, point de pénétration et de soumission, à l’autre, aux Dieux, à soi-Même. Mieux vaut en rire qu’en pleurer ! Dormir à Carthage : nox de sang. La Pornographie : défense et illustration de la pornographie, c’est le sentiment de culpabilité chrétien qui vilipende de ce terme la douce et joyeuse activité érotique. Un extrait de ‘’The Scented Garden of Abdullah the Sairist of Shiraz ( qbagh-I-Muattar)’’ : seize recettes d’irrumation à portée de tous et toutes. Sorite : syllogisme hypocrite. Un Psaume : blasphème biblique.

    APPENDICE I

    L’Editorial de The Equinox(1) I

    Court éditorial inaugural de The Equinox revue de l’Astrum Argentum AA∴ dans lequel il est spécifié que  l’Ordre se refuse à tout charlatanisme ésotérique de bas-étage. CQFD.

    APPENDICE II

    REFLLETS D’UN HERITAGE

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    Exploration de l’influence de l’œuvre de Crowley sur la création contemporaine. Cette partie s’ouvre sur une interview par Lady S. Cobar  de LILITH VON SIRIUS intitulée : TOUT CE QUI DERANGE L’ARRANGE :  Diana Orlow (1971-1997) vécut une vie de flamme et de feu, poétesse, danseuse, opératrice de costumes et d’objets SM, courtisane, adonnée à une vision et une pratique de l’art amoureux exempt de toute moraline, elle reste une égérie noire de ce que la société fustige sous l’appellation de déviances, l’incarnation féminine et  métaphysique d’un être libre.  /Suit un dossier, hélas trop mince du RESEAU 666, dont Philippe Pissier en France et Thierry Tillier en Belgique furent les initiateurs. Il semble que le monde littéraire de l’époque n’était pas à apte pour accueillir une telle apparition. Ce ne fut qu’un bref moment mais bien plus intense que l’explosion surréaliste des années 20. Encore une quinzaine d’années et le Réseau 666 renaîtra de ses cendres, nous vivrons alors les temps hagiographiques, ceux d’après la guerre. / Encore une interview, lettre cette fois-ci, qui risque d’intéresser la majorité de nos lecteurs puisqu’il s’agit de JOHN BALANCE fondateur avec Peter Christopherson du groupe de musique industrielle COIL. Ceux qui sont persuadés que ce genre de musique consiste en l’enregistrement de bruits divers souvent désagréables auront à réviser leurs préjugés si d’aventure ils parcourent cet écrit, seront sans doutes étonnés par le nombre de connaissances ésotériques ( Crowkey, Spare, Kabbale…) qui forment pour ainsi dire l’ossature théorique de ce genre maubruitant. Cerise à l’arsenic sur le gâteau empoisonné, John Balance est vraisemblablement le fan le moins optimiste quant à l’effet de sa musique, pas spécialement pour des raisons auxquelles vous vous attendriez. / Ce coup-ci c’est un entretien de la revue SPIDER avec Kenneth Anger, il date de 1966 et il date tout court. Nous devrions être contents, plein de questions sur le rock’n’roll qu’utilse le cinéaste pour son film Scorpio Rising de 1962, il nous parle des adolescents, du puritanisme américain, à l’époque ses dires étaient subversifs maintenant tout cela nous paraît comme de vieux moulins avant qui n’ont plus besoin de Don Quichotte, une attaque en règle de la société américaine, qui a perdu de son mordant. Sympa mais du déjà vu-lu-entendu. / Cet entretien est suivi d’un deuxième du même pour la revue T. OP. Y CHAOS : beaucoup plus intéressant que le premier même si le début sur Mickey Mouse nous semble relever de la trahison d’un phantasme d’enfant devenu adulte, par contre son attaque contre toutes les groupes ésotériques qui se réclament de Crowley est croustillante, il les trouve semblables aux groupes d’extrême-droite chrétiens… je vous laisse lire la suite, Moonchild, Manson Family, Love ( le groupe, Brian Jones, Keith Richard, Mick Jagger… / Enfin un portrait hommagial de Kenneth Anger  tracé par William Breeze dirigeant de l’Ordo Templi Orientis vous réconciliera définitivement avec le novateur expérimental que ce brise-glace sociétal fut…

    APPENDICE III

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    Un article de Serge Hutin (1929-1997) tiré du N° 37 de la revue Horizon, à laquelle collabora Daniel Giraud, paru en 1975, le titre est significatif : POUR LA REHABILITATION D’UN MAGE NOIR, après sa mort la personnalité et l’œuvre de Crowley subirent une longue éclipse et de nombreux anathèmes. Ce texte est un des premiers en notre douce France à œuvrer pour sa redécouverte.

    Ne vous dispensez pas de lire les longues notes L’APPENDICE IV consacrées aux instructives notices bibliographiques.

    Ce volume 2 de cette Anthologie introductive est passionnant. Remercions Philippe Pissier de ce colossal travail. Certes lire Crowley est un sport de combat, vous ne savez jamais trop s’il feinte ou s’il attaque. Son rire est communicatif, sa joie ressemble au rire de Zarathoustra, la base de son enseignement est simple : ayez la volonté d’être vous-même sans vous enquérir du regard des autres, d’ailleurs prenez soin de porter votre regard plus haut que la commune humanité. Ce n’est pas du mépris, juste une ascèse luxuriante qui vous rendra plus fort.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

    94

    Le Chef alluma un Coronado. Nous eûmes l’impression qu’il faisait durer exprès le plaisir (le sien) :

             _ Agent Chad vous souvenez-vous de l’endroit où nous nous rendons ?

             _ Parfaitement Chef, mais la circulation est particulièrement difficile ce soir, ces centaines de milliers de personnes qui débordent de plus en plus sur la chaussée…

             _ Agent Chad, point de tergiversations, foncez dans le tas, écrasez-les sans ménagement, ne vous préoccupez pas du sillage de sang que laissera notre véhicule, c’est pour le bienfait général de l’humanité, ce soir plus que jamais la survie du rock’n’roll est en jeu, que les lecteurs horrifiés par cet ordre cruel quittent cette page, demain ils nous tresseront des couronnes de laurier rose, en écoutant Pink Thunderbird de Gene Vincent.

    95

    J’abordai enfin le rond-point de l’Arc de Triomphe lorsqu’un bruit sourd se fit entendre. Au fur et à mesure que nous descendions l’Avenue des Champs-Elysées, le grondement qui s’accentuait ne provoqua aucun effet sur la foule compacte qui avançait toujours sans y prendre garde. Nous comprîmes assez vite l’origine de ce qu’il faut bien appeler un boucan infernal. Deux files de blindés, une à gauche de la chaussée, l’autre sur la droite se dirigeait vers nous. La foule ne s’écarta pas les chars les écrasèrent imperturbablement, les malheureux ne tentèrent même pas de s’enfuir.

             _ C’est affreux s’écria Doriane !

             _ Oui c’est atroce surajouta Lauriane

             _ Mesd’noiselles un peu de cran, l’heure est grave c’est ici que les athéniens s’atteignirent !

    La file de chars s’arrêta à notre hauteur, elle repartit pratiquement aussitôt, remonta une centaine de mètres et fit demi-tour. Trois minutes plus tard les premiers Leclercs étaient derrière nous. Les filles ne restèrent pas insensibles :

             _ Ils vont nous écraser !

             _ Nous réduire en bouillie !

    Il n’en fut rien, ils nous suivirent sans manifester de mauvaises intentions, seulement de temps en temps lorsque la foule s’amoncelait devant notre voiture l’un d’entre eux s’approchait délicatement de l’arrière de notre auto et la poussait pour que nous ne restions pas bloqués.

             _ Ces militaires sont vraiment prévenants observa le Chef en allumant un Coronado, je me demande ce que l’on nous veut, moi qui pensais que  nous aurions dû nous frayer un passage de force, comme quoi même un stratège supérieur comme moi peut être soumis aux caprices de ses ennemis, Agent Chad vous tournerez à gauche pour prendre la rue de Marigny.

    Nous n’étions pas au bout de nos surprises.

    96

    La colonne de chars, s’arrêta l’un d’entre eux nous poussa devant l’entrée de la Cour d’Honneur, il exécuta une marche arrière dès que nous eûmes franchi le portail. Arrivé au bas de l’escalier j’arrêtai la voiture. Nous descendîmes. Personne pour nous accueillir. Le Chef en profita pour allumer un Coronado.

    Nous montions les marches, un hurlement s’éleva et un individu surgit en courant de derrière une des colonnes :

             _ Enfin ! Vous voilà, je vous attendais depuis longtemps !

    Les filles mirent du temps à reconnaître dans cette personne sans cravate, les pans de sa chemise blanche sortis de son pantalon, la face ravagée de tics et les yeux étranglés de rage  notre Président bien-aimé.

             _ Tout ça est de votre faute vous avez intérêt à me sortir d’affaire sinon je vous fais fusiller, vous les gamines et les chiens. Quand je pense que nous avons dépensé des millions pour ce fiasco à cause de vous ! Dans mon bureau immédiatement !

    97

    Le bureau était désert, le Président marchait de long en large en nous couvrant d’insultes, le Chef contourna le vaste bureau présidentiel et s’assit sans façon sur le fauteuil du Président devant ce qui ressemblait à une énorme machine à écrire de l’ancien temps.

             _ Monsieur le Président, le temps presse pourriez-vous nous expliquer l’origine des griefs que vous proférez à notre encontre !

             _ C’est très simple, nous avons conçu cette machine…

             _ Avec la CIA, si je ne m’abuse, je suis sûr quand nous avons traversé leurs locaux d’en avoir entrevu une identique posée sur un bureau, exactement la même, sur le coup je n’y ai pas fait attention, mais en voyant celle-ci je commence à comprendre l’ampleur de vos tracas…

             _ Avec la CIA bien sûr, eux ils ont des ingénieurs de qualité, ils ont accepté de travailler avec nous pour mettre au point cette machine…

             _ A impédance psychologique, si j’en crois les derniers articles parus dans les revues scientifiques de haut-niveau, mais je ne croyais pas le projet si avancé !

             _ Ces derniers temps nous avons beaucoup progressé, nous sommes passés au stade expérimental !

             _ Vous avez donc trouvé des cobayes ?

             _ Nous les avons sélectionnés soigneusement, nous les avons entraînés à leur insu, une préparation parapsychologique de haut-niveau qui a exigé de gros moyens !

    Je me permis de prendre la parole :

             _ Par exemple de leur faire croire qu’ils étaient confrontés à un groupe de passeurs de murailles !

             _ Je vois que vous comprenez. Une fois que vous seriez devenus idiots nous aurions pu nous débarrasser définitivement du rock’n’roll ! Cette musique est trop subversive !

             _ Parfaitement, vous nous avez bernés un long moment, mais votre plan a foiré depuis peu !

             _ Oui, une fausse manœuvre, vous étiez les cobayes désignés, vous deviez par un envoi d’ondes magnétiques devenir des espèces de zombies, hélas l’appareil s’est déréglé, toute la population parisienne est devenue zombies, sauf vous deux et votre équipe, l’on a annoncé à la radio que j’avais été mis à l’abri, c’est le contraire, tout le personnel a été évacué, je suis resté seul, j’ai fait venir un régiment de blindés le plus éloigné de Paris et leur ai donné l’ordre de vous ramener ici.

             _ Ça tombait bien, j’avais moi aussi donné à l’Agent Chad l’ordre de nous conduire ici même, je me doutais que vous étiez la source de nos ennuis, mais que voulez-vous de nous au juste ?

             _ C’est simple, la machine à impédance psychologique est devant vous, débrouillez-vous pour qu’elle fonctionne dans le bon sens, que les gens rentrent chez eux et reprennent leur vie comme avant, si vous réussissez je vous gracie sinon je vous jure que je vous fais fusiller par mon régiment de blindés ! 

    Le Chef alluma un Coronado. Il frôla d’un doigt quelques touches, examina  la machine attentivement deux minutes, fronça les sourcils par deux fois, se cala le dos dans le fauteuil et regarda le Président dans les yeux :

             _ Je ne vois pas où se trouve la difficulté, cet appareil me semble marcher comme toutes les machines du monde !

    Le Président se redressa comme s’il avait été piqué par un serpent :

             _ Vous dites n’importe quoi, son élaboration a exigé la collaboration des plus grands cerveaux des unités de Berkeley, de Yales et de Princeton, et monopolisé la force de calcul de Saclay durant trois ans, puisque vous êtes si fort arrêtez-la à l’instant.

    Le Chef haussa les épaules, exhala une longue bouffée de Coronados, étendit le bras vers la gauche, se saisit du cordon électrique et le sépara de la prise.

    • Voilà, votre Tornado psychologique fonctionne comme un chargeur de téléphone portable, si vous le laissez dans la prise, il continue à user du courant et à dispenser ses effets pervers. C’est stupide que vous n’ayez pas pensé à ce truc. Même éteinte votre machine à impédance psychologique n’arrête pas d’émettre ces zones négatives, Il suffisait d’y penser.

    Une énorme rumeur fit vibrer les murs de l’Elysée, c’était l’exclamation poussée par des millions de parisiens libérés de leur emprise noétique.

    Nous nous éclipsâmes discrètement laissant le Président fracasser à coups de pied son joujou électronique. Nous eûmes du mal à nous extraire de la foule compacte qui riait, criait, dansait, sautait de joie…

    Nous parvînmes enfin à trouver une rue plus calme. Le Chef alluma un Coronado :

             _ Agent Chad, allez nous voler une nouvelle voiture, une belle berline assez spacieuse pour contenir quatre personnes et deux chiens, nos jeunes demoiselles ont vécu de fortes émotions, emmenons-les en vacances au bord de la mer !  

             Je n’ai jamais obéi à un ordre du Chef avec autant de célérité.

    Fin de l’épisode.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 650 : KR'TNT ! 650 : LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX / ANDREW LAUDER / JOHN CALE / ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM / THY DESPAIR / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 650

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    20 / 06 / 2024

     

    LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX

    ANDREW LAUDER / JOHN CALE

    ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM

    THY DESPAIR/ ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 650

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

     - Luke la main froide

    (Part Five)

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             Pas compliqué : Luke Haines, c’est Noël Godin. Son Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll, c’est l’Anthologie De La Subversion Carabinée. D’un côté les screaming girls de la Beatlemania, de l’autre les Pieds Nickelés de Forton. Même sens du droite gauche dans la bedaine de la bien-pensance, même impertinence salvatrice, même vision résolutrice, même envie d’en découdre avec les fucking lieux communs du ventre mou du lard global, on l’a dit ici et répété, Luke la main froide, c’est Léon Bloy avec une guitare électrique, c’est l’entartreur avec la férocité britannique. Jetez-vous tous sur ces deux bibles ! Plus l’environnement socio-culturel sent mauvais, et plus elles s’avèrent aussi nécessaires que l’oxygène. Respire un bon coup, avec Luke, t’es en bonne main (froide).

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             Comment dire ? C’est une occasion rêvée que de saluer une telle parution, et donc une chance que de contribuer à ce bloggy bloggah pour pouvoir l’annoncer. Freaks Out! est l’un des rock books majeurs de notre époque, mais comme on répète ça à chaque fois, disons qu’il est encore plus majeur que d’habitude. D’ailleurs, sur l’étagère, tu vas pouvoir le ranger à côté de toutes tes bibles : l’Anthologie citée plus haut, le gros volume bleu clair de Pascal Pia, Romanciers, Poètes & Essayistes Du XIXe Siècle, les deux volumes de Richie Unterberger, Unknown Legends Of Rock’n’Roll et Urban Spacemen & Wayfaring Strangers, le Dada Duchamp de Michael Gibson, L’Art Magique et l’Anthologie De l’Humour Noir d’André Breton (un mec qu’on déteste profondément, mais son Histoire de l’Art et son Antho valent tripette), le Record Makers & Brokers de John Broven, L’Histoire De L’Insolite de Romi & Philippe Soupault, La Lettre & L’Image de Massin, les trois tomes des Souvenirs Sans Fin d’André Salmon, le Quatre Siècles De Surréalisme de Marcel Brion, enfin bref, tout ça donne le vertige à chaque fois qu’on s’y plonge. Que deviendrait-on sans les étagères ?

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             Avec son mighty Freaks Out!, Luke la main froide reprend grosso-modo ses fameuses columns de Record Collector et les développe, il fait donc du nec plus ultra de trié-sur-le-volet. Il monte sa science en neige. En lisant chaque mois sa column, on avait l’impression de lire du rare. Avec son book, il cultive le rare jusqu’au délire. Il l’élève. Il l’ararate. Ça va de Gene Vincent aux Go-Betwwens (ses deux chouchous hors compétition) en passant par Steve Peregrin Took, Earl Brutus, Robert Calvert et Jesse Hector. Luke la main froide est bien le seul mec en Angleterre à consacrer des chapitres entiers à ces héros de l’underground britannique. Il le fait avec une bravado qui en dit long sur son panache. Il est inutile de rappeler qu’à notre époque des mecs comme la main froide ne courent pas les rues. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour le constater.

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             Si tu veux savoir tout le bien qu’il faut penser de Gene Vincent, tu peux lire deux auteurs : Damie Chad et Luke la main froide. L’un comme l’autre sont des inconditionnels définitifs, des prêtres du temple d’Apollo-Gene. Heureusement qu’ils sont là ! Dans Freaks Out!, t’as un chapitre entier bourré à craquer de sailor Craddock, de Triumph motorbike, de Norfolk Virginia, le texte vibre de toute l’énergie de «Be-Bop-A-Lula», t’as le Gene qui voit Elvis sur scène, alors Eugene perd son Eu, se rebaptise, «becoming Gene Vincent. Holy fucking shit», s’exclame la main froide en tombant à genoux ! Il se reprend aussitôt et, le visage tourné vers le ciel, il déclare : «Chaos magick takes over; Gene puts together a backing-band - the Blue Caps - a potent brew of the amateur and the genius.» Seul un fan hébété de transe obsessionnelle peut te sortir un tel sermon, sa phrase claque au vent, tu peux la lire et la relire, tu la verras toujours claquer au vent, a potent brew of the amateur and the genius. Mais attends, c’est pas fini, la main froide a la main lourde : plus loin, il traite «Be-Bop-A-Lula» de «full-on wolverine prowl», c’est-à-dire de pire monstre carnassier qui ait hanté l’inconscient, et, ajoute-t-il, «en dépit de tous leurs efforts, ni les Stooges, ni les Troggs, ni Suicide n’ont jamais fait mieux.» La main froide lâche ensuite une petite bombe de sa fabrication : «Mais ce n’est pas Gene Vincent qui a inventé le rock’n’roll que nous connaissons. C’est le batteur Dickie Harrell, qui n’a alors que 15 ans, et qui à la fin du deuxième couplet, pousse un feral scream», c’est-à-dire un hurlement sauvage. Mais bon, comme toujours, c’est plus joli en anglais. Feral, ça ferraille dans ton imagination, alors qu’hurlement peine à jouir.

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             Tu crois que la main froide va se calmer après sa bombe ? Tu te fous le doigt dans l’œil, amigo. La main rappelle qu’en 1959, Gene était cuit aux patates, aux États-Unis. Terminé. Kapout. Direction l’Angleterre. Alors l’anglais Jack Good tombe à pic. Il fait de Gene l’icône que l’on sait en Angleterre. Il le fait passer du stade de «skinny hillbilly farm-punk» à celui de «bad-boy black leather», avec le médaillon et les gants noirs. Et là, notre épouvantable main froide atteint l’un de ses sommets : il décrit l’arrivée de Gene sur scène, et dans la coulisse, Jack Good lui crie : «Limp, you bugger, limp !», ce qui veut dire «Boite, connard, boite !» - Amazingly, Gene didn’t shoot him - Oui, la main froide a raison, c’est miraculeux que Gene n’ait pas descendu Jack Good. Alors tu vois, tu n’en es qu’à la page 20 et tu frises déjà l’overdose. Chaque page est un chef-d’œuvre d’heavy mystique dégoulinante de vitriol ironique. La main froide revient pour la énième fois sur l’incroyable movie tourné en 1969, The Rock & Rock Singer : Gene Vincent est filmé en tournée sur l’«oldies circuit», gavé de Benzedrine, de Dexedrine, d’heavy painkillers et de booze, ça va mal, et puis ces répètes dans une cave de Croydon avec les Wild Angels qui «kick out a motherfuckin’ dynamite version of ‘Baby Blue’ and Gene’s weary eyes light up. The Teds are gonna dig this shit.» La main froide écrit le rock comme un dieu. Il décrit le réveil de Gene dans la cave de Croydon. Ils tapent ensuite une country-song, «I Heard That Lonesome Whistle», dédiée à John Peel qui a sorti, nous dit la main froide, «Gene’s country rock album I’m Back And I’m Proud» - The Teds won’t be digging this - mais bon, la répète prend fin et les Wild Angels demandent à Gene ce qu’il compte faire de sa soirée. «I’m going to the pub, to get drunk.» Alors l’un des Angels demande : «Mind if we tag along?». Autre plan : à la télé, le présentateur annonce Gene Vincent & the Wild Angels with Be-Bop-A-Lula - Utter transformative chimera. Black leather and chains. John Lydon fronting the Troggs. Limp you bugger, limp - Comme elle doit aimer Gene !, la main froide, pour écrire comme ça ! Le seul qui atteigne ce niveau d’intense perfection stylistique, c’est Nick Kent.

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             À la fin du book, tu as 30 pages de recommandations (Discography, bibliography, miscellany), et la main froide n’y va pas par quatre chemins : «Gene Vincent & The Blue Caps - Bluejean Bop. The greatest album ever recorded?». Il te pose la question. Dans le chapitre qui précède celui de Gene, la main froide salue Jerry Lee exactement de la même façon : «Jerry lee Lewis At The Star-Club. It is unarguably the greatest live album ever recorded.» Et voilà, ça t’en fait deux pour ton étagère. Une autre façon de dire les choses : si tu es fan de rock, tu ne peux pas vivre sans ces deux préalables à tout le reste. La main froide utilise la surenchère à bon escient. C’est la raison pour laquelle elle est si fiable. Tous les fans de Gene et de Jerry Lee savent qu’il a raison.

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             Dans son intro, la main froide te fait tourner en bourrique. C’est l’un de ses apanages. Il te dit d’un côté que le rock’n’roll n’est pas une question de vie et de mort, «c’est plus important que ça.» Et de l’autre : «Le rock’n’roll est aussi utterly ridiculous. Ne perdez jamais ça de vue. Alors en voiture, les groovers.»

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             Il rentre dans l’eau bénite de ses chapitres en rappelant qu’ado, il était obsédé par The Fall. Il est encore plus fasciné par les Doors, qui, dit-il, allaient vite être démodés - Off-trend. Passé. Terminally uncool, even. Sure, they were loved by French people, Euro hippies, female students and me - La main froide ajoute en croassant qu’elle n’a encore jamais rencontré un music journalist qui ait eu un mot aimable sur Jimbo. La presse s’en prenait même à l’excellent film d’Oliver Stone sur les Doors, que défend la main froide. Alors elle donne 8 raisons d’aimer Big Jim, la deuxième étant le fute de cuir - Très peu de gens savent porter un fute de cuir. Bowie n’en portait pas, Bolan non plus, ni le Velvet, parce qu’ils ne savaient en porter. Les seuls qui ont su le faire sont les Beatles à Hambourg, Gene Vincent, Lulu et Jim. Morrison was the king of leather trousers - La troisième raison est la poésie. Il en profite pour saluer Iggy Pop et Geezer Butler «as favorite say-what-you-see-and-don’t-edit-visionary lyricists.» La septième raison est que les Doors avaient the tunes, c’est-à-dire les compos. «God bless you, Big Jim.» Ces deux pages constituent sans doute le meilleur hommage jamais rendu à Jimbo. Dommage que la main froide ne fasse pas allusion aux faits que Gene et Jimbo picolaient ensemble, et que Jimbo s’inspirait de Gene : le cuir noir et la façon de s’arrimer au pied de micro, sur scène.

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             Pour rester dans l’œil du cyclone, la main froide évoque plus loin le set du Velvet à Glastonbury, en 1993. Pour lancer la machine, elle se fend d’un paragraphe bien Hainien - Il existe un clip du Velvet en 1967 qui crée bien l’ambiance : Andy, Lou, Nico, Cale qui ressemblent à Satan. Moe qui ressemble à une secrétaire de Long Island. Paul Morisseay a l’air méchant, Ondine, l’air mauvais, Brigit Polk qui se shoote du speed dans le cul. Amphetamine. Amphetamine. Amph,ph-ph,ph,ph, phetamine. Tthe Siver Factory. Whip it on me Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim - Joli clin d’œil à Mick Farren, mais après, c’est une autre histoire, car le Velvet à Glasto, «the greatest band of all time», c’est une catastrophe, ils transforment «Venus In Furs» en «late-80s cocaine boogie» - The VU don’t belong in a field full of cowpats - Le Velvet dans les bouses de vaches ! La main froide est sidérée !

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             Ailleurs, il salue Joe Meek via «Telstar», et Jesse Hector via l’une de ses amies, Caroline Katz, qui a tourné le fameux docu sur les Gorillas - Les groupes les plus connus de Jesse furent the excellently named Crushed Butler and Hammersmith Gorillas - et ajoute avec tout l’éclat de sa foot-note : «Jesse a maintenu (jusqu’à aujourd’hui) an orthodox bovver/glam aesthetic.» Et pour couronner le tout, la main froide indique qu’à la grande époque, Jesse arborait «three haircuts simultaneously.»

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             Au rayon super-culte, on retrouve bien sûr Steve Peregrin Took. La main froide commence par rappeler qu’on le voit à côté de Marc Bolan sur la pochette of «Ty Rex 1969 masterpiece, Unicorn». D’un côté le Freak’s Freak of Ladbroke Grove, et de l’autre, Bolan, plus carriériste. Un Took viré sans ménagement de T Rex pour être remplacé par le «plus photogénique, moins musical, and most importantly, plus conciliant Mickey Finn.» La main froide rappelle encore que Tookie, comme on le surnommait, amenait dans T Rex des «exceedingly freaky harmonies and gueninely disturbing feral animal noises.» Et ça, que la main froide te balance entre les deux yeux : «Over in Ladbroke grove, Steve Took was helping to keep Britain untidy. He had already been kicked out of the utterly deviant Pink Fairies.» Ça résume bien la situation. Tookie avait alors monté Shagrat, «with soon-to-be Pink Fairy Larry Wallis.» La main froide profite de cette exaction pour rappeler que d’autres groupes mythiques ont brièvement existé, citant l’Entire Sioux Nation de Larry Wallis (encore lui !), les Rocket From The Tombs et les Electric Eels de Cleveland, «London’s Flies and New York’s Flies, Brighton’s Dodgems.» La main froide qualifie ces groupes de blink-and-you-miss-them-cos-they-barely-existed mythical bands in rock, et le plus grand serait Shagrat. Elle cite en référence «the demonic ‘Steel Abortion’» qu’on a salué ici même lors d’un hommage à Tookie justement instrumenté par l’une de ses columns infernales. Puis elle profite de l’occasion, l’infâme main froide, pour oser une comparaison entre «the dreary sweaty Fat White Family» et Shagrat, une Family qui, en comparaison, sonne «like a Nancy Reagan tribute act.» Dont acte. Shagrat s’est cassé la gueule parce que Lazza est allé rejoindre les Pink Fairies, alors Tookie a poursuivi «sa mission consistant à priver tout Londres de drogues en les prenant lui-même.» Puis il atterrit dans le basement de l’ex-manager des Move, Tony Secunda, et l’une de ses rares fréquentations n’était autre que «the disssolute and dislocated Syd Barrett.» La main froide soigne toujours ses chutes de chapitres et celle-ci est particulièrement gratinée : Tookie vient de recevoir un chèque de royalties pour les trois albums de T Rex, et avec sa copine Valérie Billiet, ils décident de s’offrir un blowout. Ils prennent des champignons et s’injectent de la morphine. Selon la main froide, on a taxé la mort de Tookie de «drugs misadventure». Alors la main froide se met à rêver : «Aurai-je contribué à ce dernier blowout royalty cheque en achetant Unicorn/A Beard Of  Stars, lorsque j’étais ado ?»

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             Elle reprend plus loin le thème des cult bands, avec ceux des années 80 : Psychic TV, Death In June, Curent 93, mais elle s’intéresse surtout aux Rallizes Dénudés, des Japonais qu’elle qualifie de «first post truth rock’n’roll band». La main froide recommande froidement deux albums, mais attention, c’est à tes risques et périls. Elle se fend en outre de ses plus belles formulations pour chanter leurs louanges : «Think half-hour ‘songs’ of jet combustion-engine blitzkrieg, howitzer trails of phased guitar trampling to death the most moronic troglodyte three-note girl-group bass lines.» Elle bat largement Kriss Needs et Nick Kent à la course des formules sur-oxygénées. Pour en avoir testé quelques-uns, les albums des Rallizes sont parfois inaudibles. Mais uniques dans leur genre. Donc cultissimes. C’est l’apanage des alpages. Mais ce n’est pas fini, car la main froide t’attend au coin du bois : «Tout ce que je dis peut être vrai ou faux. Ça n’a pas vraiment d’importance. Si vous lisez ce book et que vous ne connaissez pas les Rallizes Dénudés, vous aurez sans doute envie d’y mettre le nez. Ne cédez pas à la tentation. Il n’en sortira rien de bon.» Toujours au chapitre des cult-bands, voici les Sun City Girls, «the three dumbest people in the Appalachian Mountains.» Louanges aussi de The Manson Family et Family Jams, «undeniably great record». Oh et puis Earl Brutus ! La main froide salue Jim Fry et son book, A Licence To Pop And Rock - An Inventory Of Attitude, dans lequel «il déclare avec clairvoyance que dans le monde of pop and rock, ‘sport is for cunts’. On ne l’a pas assez dit, aussi vais-je le répéter : sport is for cunts. One more time: sport is for fucking cunts.»

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             Ce chapitre cult-bands grouille d’infos, mais on s’étonne cependant de ne pas y trouver les noms des Starlings, des Earls Of Suave, des 1990s ou de Tery Stamp. Ou encore de Lewis Taylor. Ailleurs, la main froide attire l’attention de son lecteur sur la distinction entre cool et uncool. Elle prend un exemple : «Smog/Bill Callahan are cool; but to the real Freak, Smog/Little Bill Callahan are totally uncool. My Bloody Valentine and Spiritualized are cool but also really uncool.» Tu tournes la page et tu tombes là-dessus : «Prince. No one cool has ever liked Prince; if you like Prince, you are doomed.» Mieux vaut écouter Parliament ! Et plus loin, elle tombe sur le râble de Radiohead : «Radiohead are totally uncool/uncool.» Les Clash sont aussi à ses yeux uncool. Ces pages sont hilarantes, et la main froide dégomme au passage pas mal de lieux communs du rock, comme le fit en son temps Léon Bloy avec sa redoutable Exégèse Des Lieux Communs. Les médiocres tremblaient de peur lorsque Léon Bloy tirait son sabre du fourreau. La main froide, c’est pareil : lorsqu’elle s’abat sur la médiocrité du rock anglais, c’est avec tout le poids de la Main de Dieu d’Isaac Bashevis Singer. Plaf ! 

             Luke la main froide joue aujourd’hui le même rôle que John Lydon : celui d’empêcheur de tourner en rond. John Lydon donne encore de rares interviews, et ça reste un bonheur que de le lire. Sa verve est intacte et il n’a aucune pitié pour les cons. Luke et Lydon et Léon même combat ! La filiation est évidente, aussi évidente que la grande littérature est d’une certaine façon l’ancêtre de la rock culture. Disons pour faire simple que Léon Bloy est un pionnier, que Johnny Rotten est son héritier et que Luke la main froide reprend de flambeau avec brio. Ça te donne une belle trinité. Le père, le fils et le saint esprit, tu vois un peu le travail ? Tu peux relire Le Pal en écoutant «Bodies» et lire Freaks Out! en écoutant «Pretty Vacant» ou «Be-Bop-A-Lula», tout ça se tient merveilleusement. Luke la main froide redore le blason de l’excitation, et redonne du panache à la rock culture. Sous sa plume, celle-ci redevient vivante, grouillante, impertinente, délicieusement impubère, et enracinée dans la terre grasse de l’underground. Avec son book, Luke la main froide génère un enthousiasme considérable. S’il t’arrive de douter, de te dire par exemple, «à quoi bon tout ce rock, tous ces disks, tous ces concerts, tout ce blah blah blah», la lecture de ce book te remet en selle et tu repars, au tagada-tagada, frétillant comme jamais.

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             Et en prime, tu rigoles comme un bossu. Exemple. En mai 1974, les Sparks passent à la télé. La main froide voit son père réagir en voyant Ron Meal apparaître à l’écran. Il appelle sa femme qui est à la cuisine : «Joy, come in here. It’s bloody Adolf Hitler on Top Of The Pops!». Chez les Haines, on savait rigoler. Ailleurs, la main froide s’en prend aux panta-courts. Quand elle arrive à Glastonbury en 1993, la main froide est horrifiée de voir tous ses gens en panta-courts, les mecs des maisons de disques, du NME et même John Peel ! Oï ! Et quand son père le traîne gamin dans un match de foot, la main froide ne comprend pas qu’on puisse passer «90 interminables minutes à cavaler autour d’un sack of shit in the gloomy Portsmouth mud.»

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             C’est encore avec brio que la main froide évoque la dernière utopie du genre humain, celle de Timothy Leary qui prêchait the «global psychedelic revolution». Il voyait une «cinquième dimension dans laquelle la banalité, le temps et l’espace seraient éradiqués.» Et pouf, voilà que John Lennon, grand adepte de Leary, pond «the somnambulist proto-Mandrax anthem, ‘I’m Only Sleeping’, and ‘Tomorrow Never Knows’, un hommage à sa lecture préférée, Timothy’s Leary’s Psychedelic Experience.» Et la main froide embraye sec sur l’implacabilité des choses de la vie, c’est-à-dire les Beatles : «‘Tomorrow Never Knows’ est un rare exemple d’outward-looking, future-seeking, free-falling, fifth-dimension Brit psychedelia, going to places few had dared to venture before.» Le chapitre s’intitule ‘The psychedelic dawn of Hank B. Marvin & The Shadows’, et dans le chapitre suivant, ‘How the Beatles ruined everything’, la main froide revient aux fondements de l’histoire du rock anglais, c’est-à-dire les Beatles - The Beatles went beyond cool, uncool, too cool, uncool in a groovy way. Ils sont allés jusqu’au sommet de l’Holy Mountain, ont jeté un regard vers le bas et... ont juste haussé les épaules - Et la main froide persévère : «Vous n’avez pas besoin de moi pour vous raconter l’histoire des Beatles. La plus grande histoire de toutes. Si vous avez besoin de moi, c’est pour vous dire que les Beatles - et ce n’est pas de leur faute - ruined all rock’n’roll for everyone. Ever.» Sa façon de dire : «Quoi que tu fasses, tu ne seras jamais aussi bon que les Beatles.» Elle ajoute plus loin que «les Beatles were the first mytical group in rock’n’roll», la notion de mystique en rock n’existait pas avant eux.

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             Un peu plus loin, la main froide rend hommage au Bolan de Zinc Alloy, c’est-à-dire la période Soul de Bolan, avec Gloria Jones, un Zinc «bien meilleur, wilder and weirder than similar contemporary white English-Honky-Boys-go-soul experiments, comme Bowie’s dry hump ‘Young Americans’ ou Ian Hunter’s ‘All American Alien Boy’.» Et ça qui vaut comme hommage suprême : «Marc Bolan est mort le 16 septembre 1977, à l’âge de 29 ans, dans un car crash, comme son héros Eddie Cochran. Just like Eddie.» Alors le sarcasme reprend le dessus dans la main froide : «Vieille plaisanterie d’école des années 70. Question : What was Marc Bolan’s last hit?. Réponse : A tree.» Dans sa foot-note, la main froide précise que la vanne est de mauvais goût, mais elle lui est restée en mémoire après qu’il l’ait entendue dans la cour d’école peu après l’accident. Pour rester dans le secteur des grands disparus, la main froide consacre un chapitre à Mick Farren et déroule son curriculum : «Mick Farren: ex-Deviant, almost Pink Fairy, UFO doorman, David Frost botherer, Germaine Greer beau and botherer, partner in crime to previous chapter anti-hero Steve Peregrin Took, White Panther, poet, solo act, International Times editor. NME punk flagpole hoister. Author.» Et son plus grand accomplissement : mourir sur scène au Borderline - On-stage dead - Et boom ça repart de plus belle dans l’éclate sidérale du Sénégal de London town : «Si Steve Peregrin Took was the Freaks’ Freak, alors Mick Farren was the Freak El Presidente, running around Ladbroke Grove agitating, facilitation, ‘freaktaiting’, man.» Alors la main froide essaye de se calmer en imaginant une petite hypothèse : «Si tu devais détruire toute ta collection de disques, et n’en garder qu’un seul, alors ce serait Mona - The Carnivorus Circus.» Mais en même temps, elle ne voudrait pas qu’on attribue trop de vertus commerciales à ce «mudslide of blurgh». Et ça continue dans la même veine : «De la même façon que les cons littéraires disent que tout ce qu’on a besoin de lire se trouve dans Ulysse, on peut dire la même chose de Mona, sauf que les cons du rock n’ont même pas écouté Mona.» Et la main froide, qui s’est spécialisée dans les petits coups du lapin en fourbasse, te balance ça, alors que tu te crois tiré d’affaire : «Il y a aussi une extremely low-slung and heavy version of ‘Summertime Blues’, and yes, read it here: it is better than Eddie Cochran’s original.» Comme son ancêtre Léon, la main froide ne perd pas son temps à secouer le cocotier, il préfère l’abattre à coups de hache.

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             Il était donc logique qu’elle passe ensuite à Hawkwind et au Space Ritual, «a hard rock prolapse of the mind on a fuck tonne of drugs.» Elle adore rappeler que la pub pour l’album indiquait : «90 minutes of brain damage» - Doubtless the most honest advertising campaign ever - Space Ritual est un festin de Freaks, pour la main froide - Sure, Lemmy was a speed freak, and topless-dancing petrol pump attendant Stacia was a Freak for real - et bhammm ! - Robert Calvert was of course the real Freak genius of Hawkwind imperial period (1969-79) - et comme dans sa column infernale, la main froide revient sur Captains Lockheed & The Starfighters, album cultissime - no half-measures classic - où l’on entend aussi Vivian Stanshall, Paul Rudolph, Twink, Steve Perrgrin Took (of course), Arthur Brown - Il faut toutes affaires cessantes réécouter «The Right Thing» que reprendra plus tard Monster Magnet. Et là tu touches le cœur battant du cosmos Haineux.

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             Elle consacre bien évidemment un chapitre à l’autre chouchou de service, Mark E. Smith & The Fall - The Fall’s 1980 compilation album Early Fall 77-79 really split my adolescent mind in two - Puis les albums qu’elle pouvait se payer, Live At The Witch Trial, Hex Enduction Hour, Totale’s Turns «utterly blew my tiny mind». Et voilà la confession du siècle : «The Fall helped make a Freak of me, helped me reach my true Freak potential.» D’où le book. La main froide salue aussi le génie de Mark E. Smith consistant à recevoir les louanges de la presse anglais avec un mépris inimaginable. Et voilà la chute de The Fall : «The Fall, ou pour être plus précis, Mark E. Smith, devint célèbre. De façon admirable, les albums devenaient de plus en plus étranges et se vendaient de moins en moins. And the... death. Et l’inévitable canonisation a suivi. Tu ne peux pas être à la fois un national treasure and a Freak.»

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             Nouveau coup de chapeau aux Australiens de London town, les Go-Betweens, et elle n’y va pas de main morte, la main froide : «The Go-Betweens were the greatest rock’n’roll band of the ‘80s - juste derrière (à mes yeux) the beloved Fall.» Elle qualifie ensuite Robert Forster de «first proper Freak I’d ever met.» Alors elle repart à la foire à la saucisse, cette fois, avec «le great rock’roll qui devrait être sharp and devastatingly funny : The Modern Lovers, late-period Velvets, Iggy, Big Jim Morrison, all funny as hell. The Go-Betweens on the Whistle Test was one of these.» La main froide explique qu’elle flashé sur «Apology Accepted», «a kind of Velvets’ circa 1970 New Age drone-age confessional». Elle chante bien sûr les louanges de Liberty Belle And The Black Diamond Express, et notamment d’«Head Full Of Steam», «not only a Go-Betweens’ 24-carat classic but an all-time classic.» Et de rappeler que dans les années 80, «Robert Forster et Grant McLeman were nothing less than rock’n’roll gods.» Elle va même jusqu’à les comparer aux Beatles, «with Grant as Paul and Robert as John. John the Freak.» - Robert Forster was a star. Polite, otherwordly, palpably a rock’n’roll star and most importantly: a Freak - Elle salue aussi bien bas Tallulah, «their London album». Rusée comme un renard, la main froide profite du chapitre australien pour saluer The Evening Visits... And Stays For Years des Apartments - it stayed on my record player for years

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             Et puis voilà l’hommage funèbre «for my friend, Cathal Coughlan.» Elle rend hommage à «Cathal’s visionary and uncompromising artistic life.» Lors de leur première rencontre, la main froide lui vantait les mérites du génie de David Crosby, et Cathal l’écoutait poliment - We became firm and easy friends - et c’est là bien sûr qu’on plonge dans Microdisney et les Fatima Mansions. On en reparle.

     

    Signé : Cazengler, lancelot du Luke

    Luke Haines. Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll. Nine Eight Books 2024

     

     

    L’avenir du rock

     - God save the Quinn

             En 1977, l’avenir du rock adorait promener son cul non pas sur les remparts de Varsovie, mais dans les rues de Chelsea, et notamment sur King’s Road. Il y croisait essentiellement des lycéens français en quête d’exotisme et de petites fringues à la mormoille. Ah comme ils avaient l’air godiches dans leurs petits blousons de cuir, leurs petits jeans et leurs petites boots à élastiques. Aussi caricaturaux que les touristes japonais qui eux préféraient traîner leurs savates du côté de Piccadilly Circus ou d’Oxford Street. Pour se distraire, l’avenir du rock en suivit deux qui semblaient un peu plus dégourdis. Ils se dirigeaient vers l’autre bout de l’avenue, là où se trouve Sex, le bouclard de McLaren. Ils passèrent une fois devant sans s’arrêter, firent demi-tour et passèrent une deuxième fois devant, en jetant un coup d’œil furtif à l’intérieur. C’est là qu’intervint l’avenir du rock :

             — Alors, les gaziers, vous n’osez pas entrer ?

             — Oh bah beuhhh...

             — C’est la grosse Jordan qui vous fout la trouille ?

             — Oh bih bahhhh...

             — Zavez vu, elle porte rien sous sa robe transparente. Belle moule, pas vrai ? Ça ne vous fait pas bander, les bibards ?

             — Oh bon bahhhh...

             — Au moins avec vous on ne s’ennuie pas, vous avez de la conversation !

             — Ah bah oui !

             L’avenir du rock s’émerveillait. Il n’avait encore jamais vu des kids aussi cons.

             — Hey les gazous, zécoutez quoi comme musique ?

             — God Save The Queen !

             — Pfff... N’importe quoi !

             — Ah bahh beuhhhh, alors c’est quoi qu’y faut écouter ?

             — God Save the Quinn !

     

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             Heureusement qu’il est là, l’avenir du rock. Tout le monde pense à la Queen des Pistols, mais jamais au Quinn DeVeaux. Alors le voilà sur scène, et dès les premières secondes, tu te frottes les mains, car voilà ce qu’on appelle un showman au sommet de son art. God save the Quinn !

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    T’es parti pour une heure de petit bonheur sidéral, celui qui te remplit bien la vie, celui qui te draine la cervelle, celui qui te remet l’équerre au carré et qui te réordonne la charité, oui, le petit bonheur sidéral de rien du tout, qui arrive de nulle part et qui te remplit comme une outre, ce petit bonheur sidéral qui t’arrache pour une heure à cette terre terne et à cette vie vile, à cette société sèche et à cette actu tue, le simple fait de voir un artiste aussi brillant et aussi inconnu, aussi black et aussi beau redonne du sens au sens, redonne vie à la vie, remet des touches de couleur dans le monochrome de la monotonie monitorée, le Quinn danse et chante comme le dieu Pan dans les vignes, alors tu le suis et en le vénérant, car au fond, tu n’es qu’un vieux païen. Grâce à Pan Quinn, tu renoues avec ton identité, avec ton anarchie inhérente, la vieille sève remonte en toi, la vie reprend vie, il suffit qu’un blackos chante et danse pour que le sens retrouve ses sens.

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             Mais attention, derrière lui se planque un gros voleur de show : le bassmatiqueur du diable, David Guy. Il bassmatique des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, et sonne exactement comme James Jamerson. Wow, c’est Jamerson en blanc, et quand on lui dit ça après le show, ça le fait rigoler de bon cœur. Il sait que Jamerson est le plus grand bassman d’Amérique. David Guy fait partie de gang des voleurs de shows, avec Dale Jennings qu’on vu agir derrière Say She She. Ces mecs n’ont aucune pitié. Ils volent sans vergogne. T’as un show petit black ? T’as plus de show, petit black. Baisé ! Dépouillé !

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    Mais Pan Quinn a du métier, il entend le voleur groover son show jusqu’à l’oss de l’ass, alors il danse et chante de plus belle, il se surpasse, il groove les vignes et tout le reste, la vie, le sens, l’équerre, ta cervelle et ta charité à la mormoille, Pan Quinn résiste au fabuleux harcèlement de son voleur de show et du coup, le set prend une dimension spec-ta-cu-laire. Aurait-on imaginé voir un jour un spectacle d’une telle qualité en Normandie ? 

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             Le reste du backing-band est au même niveau, c’est-à-dire exceptionnel, des blancs comme les MG’s derrière Booker T, ou les Swampers derrière les Soul Brothers et Sisters qui venaient alors enregistrer à Muscle Shoals. Gratte, beurre, keyboards, ils sont superbes, alors pour le dieu Pan Quinn c’est du gâtö. Il tape une incroyable diversité de styles, ça va de la Nouvelle Orleans («Bayou») au heavy rumble («Take You Back»), en passant par le black rock («Holy») et l’hommage suprême avec «What’d I Say» qu’on connaît par cœur, mais dans les pattes de Quinn, ça prend une autre dimension.

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             C’est avec «Been Too Long», le cut d’ouverture de Book Of Soul, qu’il attaque son set, un heavy groove de since you’ve been away. Puis il s’en va bourrer la dinde avec l’énorme «All I Need», beat énorme claqué  à la cloche de bois, qu’il tape dans la première moitié du set. Quinn chante d’une voix de gorge chaude, il plonge tous ses cuts dans une fantastique ambiance. On sent chez lui l’inconditionnel de Ray Charles et de Sam Cooke. Il a vraiment du génie, comme le montre encore «Think About You», les chœurs de blackettes intrusives tortillent le think about you, c’est une merveille d’équilibre en orbite groovytale. Quinn donne des leçons de Soul et de groove. Il te regroove «Gimme Your Love» à la cloche de bois. Tous ses cuts sont brillants, bien bourrés du mou. Il passe à la Good Time Music avec «Walk & Talk» qui sonne comme un sommet du genre. Big time groove ! Il est tellement à l’aise ! Il entame son chemin de croix avec «Take Me To Glory» et revient à la Nouvelle Orleans avec «Good Times Roll», tapé aussi en concert au débotté orléanais. Quelle énergie ! C’est battu sec et net. Quinn connaît toutes les ficelles du sec & net System. Son «Home At Last» est fabuleux de suspension académique. Il termine avec «Stay The Night» et y va au groove carnassier. C’est un véritable festival de pianotis et de poux killah derrière, final explosif, guitar kill kill et croon épais du Quinn.

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             Son meilleur album est sans doute Meklit & Quinn qu’il a enregistré en 2012 avec Meklit Hadero, une Éthiopienne. C’est globalement un album de covers extraordinaires, à commencer par l’«I Was Made To Love Her» de Little Stevie Wonder. Ils le prennent à la coule d’I was born in Newark, c’est incroyablement ralenti et ça coule tout seul au my baby needs me ! L’autre cover de choc est le «Stallite Of Love» de Lou Reed : pure et translucide. Ils font décoller le Satellite ! Ils tapent aussi l’«Electric Feel» de MGMT. Quinn le fait avec une classe indéniable. Un vrai coup de génie, salué par des trompettes et des chœurs de rêve. Sur «Slow», Meklit est tout simplement géniale. Quinn la révèle comme Chip Taylor a révélé Carrie Rodriguez. Ils passent au duo d’enfer avec «Look At What The Light Did Now». Ça groove à la trompette de Miles, ils mêlent leurs voix, ça groove dans l’air du temps, ça échappe aux genres, le Quinn chante d’une voix radieuse, à l’égal de Marvin et de Terry Callier. Imparable ! Shock full of groove ! Meklit entre dans la danse de «Saving Up» avec un tact éthiopien, et puis voilà l’hommage suprême : le «Bring It On Home To Me» de Sam Cooke. Le Black Power à son apogée. Meklit fait des yeah qui te foutent des frissons, ils prennent le Sam à l’aspiration d’espolette, c’est complètement overwhelmed de délicatesse, ils a-capellatent ça vite fait et bien fait.

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             Tu vas trouver quelques petites pépites sur Late Night Drive, à commencer par ce «Try» qui sonne comme du Terry Callier. Quinn gratte tout au rootsy de coups d’acou, il navigue en mode folky black. Même goût que Terry Callier pour le groove de jazz intrinsèque. C’est un son très adulte, très affirmé. Le morceau titre entre dans la même catégorie : tentateur, intègre et chaleureux. Sur cet album, Quinn se veut résolument country Soul. Vrai poids dans la balance. Il arrive là où on ne l’attend pas. Il gratte son «Sun & Moon» à la porte du paradis. C’est très inattendu, le Quinn est un black de haut vol. Il fait même de l’Americana avec «What The Heart Want». Il puise aux sources d’I want you in my bed. Magnifique black cat ! Encore une merveille avec «Good Thang». Le Quinn est le Johnny Adams des temps modernes, il y va au I know a good thang/ When I see her. Il sonne vraiment comme une superstar. Sur «Summer», sa gratte sonne comme celle de Nick Drake. Il dispose de ressources naturelles inépuisables. Et «Find» confirme ce que tu pressentais : le Quinn est un artiste complet : il a les chansons, le son, la voix et l’épais mystère du mysticisme. 

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             Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review enregistrent en 2011 un bel album de covers :  Under Covers. Sa passion pour la Nouvelle Orleans éclate au grand jour avec trois covers : le «Packin’ Up» de Chris Kenner (fantastique shoot d’I’m packing up et les chœurs font I’m packing up/ I’ve got enough), puis l’«I’m In Love Again» de Fatsy (Oh baby don’t you let your dog bite me, superbe !), et plus loin «They All Asked For You» des Meters (le Quinn sait mouiller ses syllabes, c’est stupéfiant d’avanie meteroïque). Ils tapent aussi deux shouts de Gospel batch, «Come & Go» et «Glory Glory». Le Quinn ne manque pas de rendre hommage à ses deux idoles : Sam Cooke avec «Good News» (fabuleux mambo de Lawd ain’t that news) et Ray Charles avec «Leave My Woman Alone» (gospel funk et chœurs de rêve). Coup de génie encore avec l’«All Night Long» de Spooks Eaglin, fantastique boogie de clameur énorme avec des chœurs de folles dans l’écho du temps. Alors attention, car les cuts ne correspondent pas au track-listing, au dos du digi. T’as vraiment intérêt à écouter les paroles.

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             Toujours avec The Blue Beat Review, il enregistre Originals en 2013. L’album vaut le détour pour deux raisons. Un, «Lil 45», très New Orleans dans l’esprit. Le Quinn chante avec des accents d’Eddie Bo. Fantastique allure de beat sec et net. Oh et les chœurs ! Des chœurs paradisiaques qu’on retrouve sur «Raindrops», la deuxième raison. C’est fantastique d’I miss you more today/ Than yesterday ! Le reste de l’album est très classique. Ça se banalise, dommage. Il a des trompettes New Orleans dans «Left This Town» et il repart du bon pied pour «How Many Teardrops». Pas de problème, le Quinn y va. «Hey Right On» est très caribéen. Il adore onduler dans les alizés. Jivy encore le «Lil Papa». Tout est jivy chez Quinn, c’est bien drivé au guitar slinging avec une accointance de piano.   

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             Au merch, la petite black sort une bonne surprise : le nouvel album de Quinn qui vient à peine de paraître. Il s’appelle Leisure. Quinn s’y prélasse dans son hamac. Une merveille ! Ça grouille de puces, tiens, t’as «Holy» (Stonesy, atrocement balèze, cuivré sous l’horizon, il truffe son Southern rock de wild r’n’b, avec des breaks d’hyper haute voltige), et t’as aussi «You Got Soul» (fantastique drive de basse à la Spencer Davis Group, en pire, ça groove au raw to the bone, early in the morning baby/ You got Soul/ Late at night mama / You got Soul), t’as «Give Love A Try» (heavy slowah allumé pat le guitarring, très grosse allure de mix max), et t’as encore «Take You Back» (Quinn rock le groove au hard beat, Quinn est un fabuleux entertainer, avec des chœurs de jolis cœurs, ah elles sont craquantes !).T’as encore «Very Best Thing» (il attaque ça au big beat, avec l’incroyable ramalama du trombone fa fa fa). Il sait aussi taper la country Soul de Bayou avec «Little Bit More». Il se pourrait bien que David Guy soit derrière. Quinn devient avec cet album l’archétype du r’n’b moderne. Il revisite tous les gros classiques de la groove attitude avec un bonheur certain. Gawd save the Quinn !

    Signé : Cazengler, couenne de veau

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    Quinn DeVeaux. Le 106. Rouen (76). 22 mai 2024

    Quinn DeVeaux. Meklit & Quinn. Porto Franco Records 2012 

    Quinn DeVeaux. Late Night Drive. Not On Label 2013  

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Under Covers. QDV Records 2011 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Originals. QDV Records 2013 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Book Of Soul. QDV Records 2020

    Quinn DeVeaux. Leisure. Sofa Burn 2024

     

     

    Lauder de sainteté

     - Part Two

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             Si l’on veut suivre à la lettre l’œuvre d’Andrew Lauder, Greasy Truckers Party fait partie des passages obligés.

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    Ce double album propose un concert enregistré à la Roundhouse en février 1972, avec à l’affiche, tous les chouchous d’Andrew Lauder : Man, Brinsley Schwarz et Hawkwind. Jamais vu Man en concert, mais quand tu écoutes les 22 minutes de «Spunk Rock», t’es content d’avoir échappé à ça. Rien de plus ennuyeux que ce type de presta. À quoi sert Man ? On les retrouve en B avec «Angel Easy». Ce sont des surdoués du free wheeling. Après la coupure de courant, on entend Brinsley Schwarz. Ils jouent avec l’air de ne pas y toucher. On sent chez eux un goût prononcé pour la good time music. Ils sont en plein dans le spirit californien, le gentil singalong. On les retrouve en C avec «Midnight Train». C’est vrai qu’ils sont top quality. Il faudrait peut-être y revenir. Virtuosic guitars ! Ils restent dans le rock relax d’obédience californienne avec «Surrender To The Rhythm». Et bien sûr, c’est Hawkwind qui rafle la mise en D avec deux énormités, «Master Of The Universe» et «Born To Go». L’early Hawk avait tellement d’allure ! C’est immédiatement riffé par Dave Brock et ça décolle. Il y a déjà tout le punk dans le son d’Hawk, ils chantent à plusieurs, ils sortent un son qui te dévore le foie, avec pas mal de spoutnicks et toujours cette rythmique infernale. Ah merci Andrew Lauder pour cette bonne aubaine. «Born To Go» sonne exactement comme un spaced out so far out embarqué sous le boisseau d’un heeeeeavy bassmatic. Comme c’est puissant ! Sidérant et voyageur à la fois, ils visent l’infini. 

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              Passage encore plus obligé, celui d’Hapshash & The Coloured Coat Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids, un Liberty de 1967 mythique à bien des égards, car on y entend Art, c’est-à-dire les Spooky Tooth, ET Guy Stevens, qui est non seulement un visionnaire, mais aussi l’initiateur du projet. Ça démarre en trombe avec «H-o-p-p-Why», une belle jam qui te renvoie aussi sec à Can. Effarant ! Même énergie. Mike Kellie et Greg Ridley tapent la rythmique du diable et Mike Harrison mêle sa voix dans l’Hapshash. Encore du groove d’Art dans «The New Messiah Coming 1985» et ça explose de plus belle avec le cut final, «Empire Of The Sun». Big Art sound. Très Can, Greg Ridley tape une grosse arrache de bassmatic, c’est du pur wild as fuck. Art c’est Can. Mike Kellie = Jaki Liebezeit.

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             Le deuxième album d’Hapshash & The Coloured Coat s’appelle Western Flier et sort deux ans plus tard. Plus du tout la même ambiance, car plus d’Art. L’invité cette fois n’est autre que Tony McPhee. Ils font un brin de Cajun in London town avec «Colinda» et on entend McPhee faire des miracles dans «Chicken Run». Il joue au long cours et double le chant. C’est mal chanté, mais on s’en fout, c’est Tony qu’on écoute. S’ensuit un «Big Bo Peep» encore plus mal chanté. Dommage. C’est Tony qui fait tout le boulot sur cet album mal fagoté. Rien n’accroche véritablement sur cet album prétentieux. On perd le Can du premier Hapshash. On gagne Tony McPhee même s’il n’est qu’en déco.

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             Dans Mojo, Andrew Lauder répond aux questions que lui pose Ian Harrison. Il indique surtout qu’il a eu beaucoup de chance, «tout tombait en place in a ridiculous manner.» En tant que musicien frustré, il dit qu’il aurait aimé jouer dans Brinsley Schwarz, Hawkwind et Dr. Feelgood. Quand il parle du spirit de United Artists qui lui laissait les coudées franches, le Mojoman lui demande si ce spirit existe encore. «Probably», dit Lauder, «chez Lawrence Bell from Domino, Geoff Travis (Rough Trade), Mute are still going, putting out records by Neu! and Can that I put out in the first place!» Et dans Ugly Things, il répond aux questions que lui pose Mike Stax, un Stax qui le qualifie d’«one of the most successful and impactful figures in the history of the UK record business.» Stax salue aussi le roi de la red que fut Andrew Lauder via Edsel et il cite des noms en rafales, chutant glorieusement avec «UT faves like Kaleidoscope, Moby Grape and Clear Light.» Mais c’est surtout le super fan que Stax a repéré.

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             Pour Andrew Lauder, ça démarre de bonne heure au pensionnat, avec les canards de l’époque et l’argent de poche pour acheter des singles, notamment des early Merseybeat singles (trois pour une livre, précise-t-il). L’interview démarre très fort sur la compile Merseybeat qu’a sortie Lauder en 1974, puis The Beat Merchants en 1977. Stax n’en finit plus de s’effarer sur le «My Babe» des Pirates et le «Bad Time» des Roulettes. Tu te marres à voir ces deux vieux fans s’extasier à répétition. C’est une interview d’une incroyable vivacité. Seul Stax peut provoquer de tels rushes d’hyper-fandom.

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             C’est l’occasion rêvée d’écouter The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. Alors effectivement tu croises le «My Babe» des Pirates en tête de B, c’est vrai qu’elle fascine avec le solo de Mick Green. Le «Bad Time» des Roulettes est en tête de D, joli shout d’early Beatlemania. Mais ce sont les groupes proto-punk qui te piquent au vif, à commencer par les Zephyrs avec «I Can Tell», puis les Soul Agents en B avec «Let’s Make It Pretty Baby» (chanté au raw de rauque), puis les Beats Merchants avec «Pretty Face» (Fast proto d’excelsior, sur les traces des Pretties), et puis bien sûr les Downliners Sect avec «Baby What’s Wrong» (rien de plus protozozo que les Downliners, ils groovent toute la délinquance britannique). À ce stade des opérations, il est important de signaler deux choses : un, il faut choper toutes les compiles qu’a conçues Andrew Lauder. Et deux, la pochette du The Beat Merchants est un régal pour l’œil : un certain Tony Wright y dessine l’intérieur d’une boutique de disques et de guitares en 1963, en Angleterre, et un kid gratte des accords sur une Epiphone en faisant une moue d’élève appliqué : c’est criant de vérité et de tendresse, avec les mégots sur le parquet, et la gueule du tenancier derrière son comptoir avec son œil de verre. Au dos, tu vois la boutique de l’extérieur. Wright a même dessiné les pochettes de disques de l’époque, les Beatles, Bo Diddley & compagnie, et à l’extérieur, le nez collé à la vitrine, tu as un kid encore plus jeune qui observe la scène. Du coup, te voilà avec un objet parfait dans les pattes : contenu comme contenant. Merci Andrew Lauder ! Et tu as un peu plus de 40 titres sur les 4 faces ! Cover demented de «Roadrunner» par Wayne Fontana & The Mindbenders, puis tu as le mythique «Poison Ivy» des Paramounts qui vont devenir bien sûr Procol Harum. Grosse cover encore du «Got My Mojo Working» par les Sheffields (raw to the bone, singer énorme), cover toujours avec «Roll Over Beethoven» par Pat Wayne & The Beachcombers, et au bout de la B, t’as le «Sick & Tired» des Searchers live au Star-Club - Oh baby whatcha gonne do ! - Cover encore d’«Oh Yeah» par The Others, presqu’aussi bonne que celle des Shadows Of Knight. Côté découvertes, t’es nanti avec Keith Powell & The Valets («Too Much Monkey Business», fantastique présence vocale, avec du rap dans les breaks) et Earl Preston & The T.T’s (cover de «Watch Your Step», hotte as hell). Ce sont les Pirates qui referment la marche avec «Casting My Soul» qui préfigure Dr Feelgood. Tout Wilko vient de là. Mais il y a encore des tas de choses, comme si Andrew Lauder avait réussi à rassembler tout le creap of the crap : Dave Berry & The Cruisers, The Redcaps, Mickey Finn & The Blues Men, cette compile n’en finit de plus de souligner la qualité de la scène anglaise de cette époque.  

             Et ça s’accélère lorsqu’Andrew raconte à Stax son arrivée à Londres, avec son frère. Il passe par hasard dans Denmark Street et voit toutes ces vitrines bourrées de Fenders, de Gibsons, de sheet music des Pretty Things, c’est encore plus fou que dans le book. L’émerveillement du jeune Andrew vaut bien celui d’Uncle Sam qui roule dans Beale Street à 3 h du matin pour la première fois. Et le lendemain, Andrew commence son porte-à-porte armé d’un guide London A to Z. Il fait deux adresses, chou blanc, puis entre chez Southern Music au bon moment : un comptable vient de partir aux Indes, alors Andrew tombe à pic. Il est dans le temple des Pretty Things sheet music. Son boss lui dit que la porte, là derrière, conduit au studio en sous-sol, et le premier musicien que voit Andrew, c’est Clem Cattini, le batteur qui joue sur «Telstar» et «Shaking All Over». Andrew n’est à Londres que depuis 15 heures ! - Tout tombait en place in a ridiculous manner - Et dans le studio sous des pieds, les Artwoods ont enregistré le fameux «Sweet Mary» qu’il avait demandé à sa mère de lui ramener de Newcastle - At that point, I thought, this is science fiction! - Stax parle lui de sérendipité. Andrew va rester chez Southern Music un an et demi. Il devient pote avec les Artwoods auxquels Stax consacre vingt pages dans le même numéro d’Ugly Things. Puis il évoque Jeff Beck qui vient de rejoindre les Yardbirds, puis les Who qu’il voit au Marquee - I was blown away - Mais il ne voit pas les Pretties, qui voyagent alors un peu partout, Nouvelle Zélande, Suède et surtout, nous dit Andrew, Hollande - En 1964 ils jouaient tout le temps au 100 Club, mais en 1965 ils ont littéralement disparu - Le seul soir où ils passent au 100 Club, en 1965, Andrew n’a pas un rond. Il va se rattraper un peu plus tard, lorsqu’il fera bosser Dick Taylor sur le premier album d’Hawkwind, «and a group called Cochise as well.» Stax le relance sur Dick, alors Andrew précise que c’est Doug Smith, le manager d’Hawkwind, qui a choisi Dick Taylor. Et crack, il sort toute l’histoire de Clearwater, l’agence de Doug Smith qui manageait aussi Trees, Skin Alley et The Entire Sioux Nation, le premier groupe de Larry Wallis.

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             Et c’est à ce moment qu’en tant qu’A&R de Liberty, il signe High Tide, un quatuor psycho-psyché londonien dont le premier album, Sea Shanties, défonça en 1969 la rondelle des annales. Alors attention, High Tide s’adresse aux amateurs de prog. Disons que leurs deux albums sont proggy, mais solides. Proggy, mais avec du caractère, comme le montre le «Futurist’s Lament» d’ouverture de balda. C’est bardé de barda. On croit entendre la prog des cavernes. Tony Hill est un guitariste féroce, et même carnassier. On n’entend que lui dans tout ce bazar, même si parfois Simon House vient mêler son violon à ses virées pouilleuses. Tony Hill est un bon, il a de la suite dans les idées. «Death Warned Up» est un shoot de Mad Psychedelia avec du power. Même dans les cuts plus calmes, on entend des petites flambées de violence. Retour à la Mad Psyché avec «Missing Out». Tony Hill devient même assommant. Il supervise tout. Il est puissant mais sournois. On se demande parfois à quoi sert le prog quand ça dure trop longtemps. Les High Tide sont un peu les Don Quichotte du rock. Ils font du prog en armure, montés sur des ânes. «Regardez comme je joue bien.»

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             L’année suivante parut un deuxième album sans titre d’High Tide. Ils nous re-servent le même cocktail de mic mac avec le violon de Simon House toujours en interconnexion avec les terminaisons nerveuses de la Marée Haute. C’est très expressif, très emballé et très pesé. C’est entêtant, même quand on n’aime pas trop la proggy motion. Il n’empêche que Tony Hill est un sacré virtuose, il cavale bien sur l’haricot de «The Joke». On s’attache, fatalement, même si patacam-patacam sur le lac gelé. Un méchant bassmatic plaque «The Joke» en son centre. C’est un vrai dévoreur de vésicule biliaire. Tony Hill est un fou, un évaporé, un coureur de jetons, un organisateur de voyages soniques sur fond de bassmatic. Ces mecs croisent le fer à l’ancienne. Tony Hill se livre à des exercices de haute voltige, et ça proggue dans les brancards. Simon House n’est jamais loin, avec son clavier. Le bassmatiqueur s’appelle Peter Pavli. Mais bon, ça reste du prog seventies, en dépit d’indéniables qualités. Simon House voyage bien dans le cut, son violon se fond dans l’unisson d’un certain saucisson, ça s’arrête et ça repart, c’est fait de tout petits riens, ils sont plus forts que le Roquefort et ça se termine en mode singalong. Ça dure 14 minutes, mais au bout de dix minutes, tu laisses pisser le Mérinos.

             Andrew ajoute qu’il a aussi fait trois albums avec Cochise et Dick Taylor, et les deux albums de Captain Lockheed & The Starfighters. Il rappelle qu’il ne signe que les groupes qu’il adore, comme Hawkwind et les Groundhogs. Puis il presse les cinq premiers singles Stiff pour aider Jake Riviera.  

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             Comme son mentor Guy Stevens, il a craqué en son temps pour le son de la Nouvelle Orleans, et le small label Minit en particulier. C’est à lui qu’on doit cette belle petite compile, 33 Minits Of Blues And Soul, parue en 1968. Il signe aussi les liners au dos. Deux coups de génie sur cette compile : Homer Banks avec «Hooked By Love» et les O’Jays avec «Working On Your Case». C’est lui, Homer, le crack de Minit, avec Bobby Woamack, dont le «Trust Me» accroche bien. Mais ce sont les O’Jays qui raflent la mise. C’est du très haut de gamme. Avec «I’ll Never Stop Loving You», Clydie King est déjà bien en place. On sent bien la vétérante de toutes les guerres. L’ex-Raelet duette aussi avec Jimmy Holiday sur «We Got A Good Thing Goin’», mais ça reste trop groovy. Pourtant très présents (deux cuts chacun), Jimmy Holiday et Jimmy McCracklin ne convaincront pas. Sans doute un problème de prod. Pas de son. 

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             En 1998, Andrew Lauder sortait sur son label Cello un compile de blues complètement fascinante, Expressin’ the Blues - Reconstructed History Of The Blues. Très haut niveau compilatoire, d’autant plus haut que les compilés sont quasiment tous inconnus au bataillon. L’underground du blues pullule de fontaines de jouvence. À commencer par Capt. Luke et sa cover de «Rainy Night In Georgia». Beau baryton plein de jus, idéal pour rendre hommage à Tony Joe White. Et si tu en pinces pour le primitif, alors écoute Marie Manning et «Hard Luck & Trouble», un fabuleux shake de blues, claqué des mains juste à côté de toi, elle chante à l’arrache de juke. Encore mieux, voilà Macavine Hayes et «Let’s Talk It Over». Macavine est héroïque d’heavy primitivisme. Il incarne tout le concept de l’édentée et de la cabane branlante. C’est le real deal. Encore plus fantômal que Skip james, voilà Preston Pulp et «Careless Love». Retour en force au primitivisme avec Cootie Stark et «Metal Bottom», fantastique boogie antediluvien, big bad sound claqué en bord de caisse. Énorme drive. Pur genius ! On retrouve aussi Robert Wolfman Belfour et «Black Mattie», un pur et dur du primitivisme. Il te gratte ça à l’arpège. Quant à Rufus McKenzie, c’est un fou ! «Woopin’ The Blues» ? Encore pire que Skip James, ça ne dure pas longtemps, mais quel big wail ! 

    Signé : Cazengler, Andrew Lourdaud

    Greasy Truckers Party. United Artists 1972 

    The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. United Artists 1977

    Hapshash & The Coloured Coat. Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids. Liberty 1967

    Hapshash & The Coloured Coat. Western Flier. Liberty 1969

    High Tide. Sea Shanties. Liberty 1969

    High Tide. High Tide. Liberty 1970

    33 Minits Of Blues And Soul. Minit 1968

    Expressin’ the Blues. Reconstructed History Of The Blues. Cello Recordings 1998 

    Mike Stax. Andrew Lauder’s Happy Trails. Ugly Things # 64 - Winter 2023

    Andrew lauder. Rock’n’Roll Confidential. Mojo # 355 - June 2023

     

     

    Cale aurifère

     - Part Two

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             Viré du Velvet, John Cale entend pourtant rester dans la légende. Il reprend donc son envol en devenant producteur. Et quel producteur ! Il va ajouter de la légende à la légende.

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             Une compile Ace documente bien cet envol : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Si on la fait marcher avec la deuxième partie de What’s Welsh for Zen, on re-bascule dans l’incandescence, on entre à nouveau dans une foire aux superlatifs. Ce début de carrière est un étourdissement. On risque à chaque instant la commotion cérébrale : Nico, les Stooges, les Modern Lovers, tout va de pair, tout va bene, tout va à tout-va.

             C’est Jac Holzman qui propose à John Cale de produire Nico - The first golden opportunity - John dit qu’il a produit, composé et joué sur quatre de ses albums, dont le premier, Chelsea Girl, produit par Tom Wilson. C’est là-dessus qu’on trouve l’«I’ll Keep It Mine» qu’offrit Dylan à Nico. Calimero ajoute que Chelsea Girl est l’album le plus accessible de Nico, et celui sur lequel il n’est pas le plus présent. Calimero n’a composé que «Winter Song» et «Wrap Your Troubles In Dreams», et co-écrit deux cuts avec le Lou et Sterling, «Little Sister» et «It Was A Pleasure Then». Lou et Sterling ont écrit le morceau titre.

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             «Chelsea Girls» (avec un s, contrairement au titre de l’album) est un ensorcellement, un cut très Velvet dans l’esprit, c’est-à-dire anti-conventionnel, beau mais insolent, et c’est surtout une fabuleuse drug song - Dropout, she’s in a fix/ Amphetamine has made her sick/ White powder in the air/ She’s got no bones and can’t be scared - On sent la patte du Lou et du Walk On The Wild Side. Et puis voilà l’excellent «I’ll Keep It With Mine» gratté à coups d’acou, soutenu par des violons, pur jus Dylanex. Qu’existe-t-il de plus mythique qu’un cadeau de Dylan chanté par Nico ? T’es vraiment content d’avoir cet album dans les pattes. Par contre, elle chante certains cuts à l’accent malade de Berlin («These Days»), mais c’est presque beau, on sent une volonté de beauté virginale. Elle finit par te hanter la calebasse avec le «Little Sister» signé Lou & Cale, même si elle flirte avec l’esprit harmonium qui finira par la rendre insupportable. Elle adore grincer dans les ténèbres. Elle refait du Velvet avec «It Was A Pleasure Then», elle plane comme un vampire sur l’esprit du Velvet, c’est très avant-gardiste, co-écrit par Lou & Cale, très anti-commercial, gorgé de bruits incertains et de feedback. Elle exagère ses graves germaniques. Il est évident que son grain de voix a fasciné Andy, elle est baroque dans l’âme, elle ramène toute la profondeur séculaire des Chevaliers Teutoniques dans sa verve glacée, d’où cette résonance si particulière dans l’univers frivole de la Factory. C’est dingue comme elle est glacée. Diva teutonique  ! Ses accents te glacent les sangs. Dans «Wrap Your Troubles In Dreams», elle est suivie par la flûte de Fellini, pour lequel elle a tourné. C’est un monde étrange d’art total. Elle pose son chant sur l’autel pour le sacrifier. Elle fait bien le lien entre le Velvet et le cinéma. Elle ne te laissera jamais indifférent. Jamais. 

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             Calimero dit qu’il passe son temps à se battre avec Nico en studio - We always had fights, physical at times - Et puis à la fin, Nico pleure devant tant de beauté, car certains cuts sont éblouissants - The crying-fighting business happened on every project we did together - C’est grâce à aux arrangements qu’il écrit pour The Marble Index que John Cale va devenir producteur pour le compte d’Elektra. Frazier Mohawk produit The Marble Index, Cale signe les arrangements. Bon, l’album reste du Nico, avec un son bien germanique et bien glacial. Un album de Nico, ça s’explore. Quand tu explores, tu trouves parfois des mines d’or («Evening Of Light») et d’autres fois des peaux de banane. Calimero ramène toute son énergie avant-gardiste dans ce prodigieux tas de mormoille. Avec «No One Is There», elle ne fait pas du Velvet, mais de l’anthropologie vénale. C’est violonné à l’aube des temps, elle pousse sa supplique dans un désert glacé. Elle est très teutonique. Ça ne pouvait que plaire à un Gallois. «Ari’s Song» est flûté dans l’esprit de Fellini, noyé dans un brouillage de piste intense, elle y va au sail away my little boy, elle s’égare dans un entre-deux d’infra-sons, c’est trop avant-gardiste. T’as du mal à entrer dans son weirdy weird, Calimero en rajoute une caisse et Frazier Mohawk valide tout. C’est vrai que Jac Holzman s’est lancé dans de drôles d’aventures : Nico, et puis Jobriath qu’il a regretté. Si un violon grince dans «Julius Caesar», il ne peut s’agir que de Calimero. Nico finit par établir une sorte de statu quo entre la beauté et l’étrangeté, et le violon n’en finit plus de tournicoter autour du chant. Nico s’établit quelque part entre le rêve et la réalité. Elle semble planer comme une brume matinale en Sibérie. Tout est figé dans un air glacial.

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             Tu grelottes encore sur Desertshore. Malgré le titre, aucun espoir de réchauffement climatique. «Janitor Of Lunacy» est bien chargé de glaçons. Calimero se régale. Le joli son de «My Only Child» résonne dans l’écho du temps. Et c’est Ari qui chante «Le Petit Chevalier». On entend bien sûr le violon de Calimero dans «Abschied», et il joue du piano magique dans cette merveille qu’est «Afraid». Avec «All That Is My own», Nico plonge dans des temps très reculés. 

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          Puis Calimero se lance dans une carrière solo avec Vintage Violence - Basically an exercice to see if I could write tunes - Il se masque le visage avec un bas nylon pour la pochette. Il cite une critique d’Ed Ward dans Rolling Stone, disant que Vintage Violence «sounds like a Byrds album produced by Phil Spector, marinated for six years in burgundy, anis and chili peppers.» À l’époque, on a revendu l’album, puis rechopé au hasard des bacs. Il démarre en mode heavy avec «Hello There». C’est fantastiquement bardé de barda. Il faut voir la photo de Calimero au dos de la pochette, torse nu avec des bretelles. On sent le Gallois prêt à en découdre. «Songs are simplistic», dit-il dans Zen. Il baptise son groupe Penguin. Attention, il a Harvey Brooks au bassmatic et Garland Jeffreys à la gratte. Il commence à dégager de la majesté avec «Please». Tout est très spécial, très solide et très attachant sur cet album. Avec «Amsterdam», il revient à son chant de Guernesey, face à l’océan, puis il challenge la pop à outrance avec «Ghost Story». Il y a du souffle, et pour finir, il lève une tempête de shuffle d’orgue.

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             Oh et puis voilà les Stooges. Calimero accompagne Danny Fields à Detroit pour les voir sur scène - I fell in love with the Stooges, and so I produced them. Je dirais que les Stooges et Patti Smith were the two biggest challenges I’ve ever had as a producer - Il fait un portrait extraordinaire d’Iggy - Iggy was just normal. He certainly wasn’t unhappy - À ce stade des opérations, il est nécessaire de mettre le nez dans la compile Ace/Big Beat épinglée plus  haut : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Neil Dell et Mick Patrick ont choisi «I Wanna Be Your Dog» pour illustrer l’épisode Stoogy. On sent la patte de Calimero dans le son, ça sort des ténèbres, avec l’arrivée du beurre - So messed up/ I want to feel - Iggy + Calimero = Boom de we’re gonna be face to face. On entend le piano de Calimero au fond du son. C’est le mix original. La compile s’ouvre sur «Venus In Furs», et le pur éclat d’une œuvre d’art. Le son + le Lou + le Shiny shiny shiny boots of leather, ça te donne l’équation fondamentale. Les liners nous rappellent que l’ingé-son était le mec de Scepter Records, John Licata, mais c’est Calimero qui produit. Troisième bombe avec l’«In Excelsis Deo/Gloria» de Patti Smith - Oh she looks so good - C’est vrai qu’elle est fabuleuse. Elle fait partie des «trucs de base» - Shaman, poet, beat, musician, singer, writer, activist, outsider - Elle fait de l’incantation et Horses reste il est vrai l’un des plus beaux debut albums - Cale was the only possible choice for producer - mais Patti se plaint de lui, elle voulait un «technical person, instead I got a total maniac artist.» Les liners s’emballent avec «Gloria» - a transcendental, transgressive, hallucinatory religious/sexual experience in just six minutes. Pop music could  never be the same - Et sur l’«Afraid» de Nico, on capte la beauté pure du piano de Calimero. Nico vient de se faire virer par Elektra et c’est Joe Boyd qui la sauve en imposant Calimero comme producteur de Desertshore. Pur, car pas d’harmonium. Puis on replonge dans les cuts mythiques avec le «Pablo Picasso» des Modern Lovers. C’est heavy, bien mythique, bardé de freakout de poux - raw, abrasive and lyrical qualities - Puis Big Beat déterre Harry Toledo & The Rockets et «Who Is That Saving Me», un heavy rock hérissé de guitares sauvages. Dans les pattes de Calimero, ça ne pouvait être que sauvage. Puis la compile dérive sur des trucs d’un intérêt plus limité (Marie & les Garçons, Squeeze). Par contre on accueille à bras ouverts le «Kuff Dam» des Happy Mondays. On sent le souffle dès l’aéroport, avec Shaun Ryder qui entre dans le chou de Madchester. On entend même du punk atroce au fond du groove. Calimero a réussi à capturer leur live energy. Plus loin, on croise Jesus Lizard et «Needles For Teeth», avec une basse qui sonne comme une dent creuse. C’est à la fois instro et intestinal. Prout prout. Calimero doit adorer ça. Puis il va aller se vautrer dans la pire des mormoilles avec Lio et «Dallas». Le voilà dans Star Academy. Pire encore avec Siouxie et «Tearing Apart», et le coup du lapin arrive avec l’insupportable «Spinnig Away» tiré de Wrong Way Up, cet horrible album electro qu’il enregistra avec Eno.

             En 1971, John Cale quitte New York pour s’installer en Californie. Il dit attaquer la pire période de son existence, basculant «in a cocaine-filled haze that quickly corrupted my life into its worst point.» Comme tout le monde à l’époque. John Cale bosse pour Warner Brothers, avec une élite constituée entre autres de Lenny Waronker, Ted Templeman, Russ Titleman et Van Dyle Parks. Mais il revient inlassablement sur LA - LA is coke central and things spiralled out of control in my life too - Il ne peut rien gérer, ni avec Cindy sa femme, ni avec Warner Brothers, ni avec lui-même - I was drinking and drugging to numb myself.

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             Et voilà qu’il enregistre l’un de ces albums parfaits dont il a le secret : Paris 1919. Il parle de paroles nasty planquées derrière des sweet melodies. Il est accompagné par Lowell George et Richie Hayward de Little Feat, qu’il a rencontrés via Ted Templeman, et le West Coast jazz sawman Wilton Felder, «for a collection of eclectic valedictory laments for a culturally vanishing Europe». Il ajoute, narquois : «Paris 1919 was about history in the way Mercy is about religion. The nicest way to say something ugly.» C’est en fait un album éminemment littéraire qui montre à quel point Calimero échappe au rock, il suffit d’écouter «Antartica Starts Here» en bout de la B des Anges pour comprendre que Paris 1919, ce sont les Impressions d’Afrique du rock, c’est-à-dire un au-delà du genre - Beneath the magic lights that reach from Barbary to her - Il chante en lousdé littéraire, accompagné par une basse et un piano. L’album recèle en son sein trois pure Beautiful Songs qui comptent parmi les joyaux de la couronne : «Hanky Panky Nohow» (une merveille insidieuse qui dérive au nothing frightens me more than/ Religion at my door et qui te hantera jusqu’à la fin des temps), «Andalucia» (gratté à coups d’acou avec les bruits de glissés, Calimero y va au needing you/ Taking you/ Keeping you/ Leaving you et éclot en chou-fleur baroque avec un I love you préraphaélite), et «Half Past France» (où on assiste au fantastique développement des harmoniques au take your time de we’re so far away/ Floating in this bay. Calimero y fait en plus son misanthrope - People always bored me anyway). Ailleurs, il chante «The Endless Plain Of Fortune» d’une voix chargée de mélancolie bien grasse, il passe au mighty boogie rock avec «Macbeth» et se livre à un fantastique déballage de you’re a ghost la la la dans le morceau titre, le plus baroque de tous, soutenu par une section de cordes et bien sûr il nous fait le coup des Champs Élysées. Il n’oublie pas sa chère calypso, comme le montre «Graham Greene», qu’il enrichit d’un refrain enchanté de welcome back to Cipping and Sodbury. Paris 1919 compte parmi les chefs-d’œuvre du XXe siècle.

             Il enregistre quelques démos avec les Modern Lovers, avant qu’un contrat ne soit signé - Mais à la minute où Jonathan a signé, he immediately went on self-destruct - Les démos vont paraître sur Beserkley. Et en 1973, John Cale entre en studio avec les Modern Lovers pour le compte de Warners, et ça tourne aussitôt en eau de boudin. Pour John Cale, il est évident que Jonathan ne veut pas du succès. On retrouvera une belle cover de «Pablo Picasso» sur Helen Of Troy.

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             Calimero bosse avec Eno sur «Gun», qu’il voit comme une espèce de «Sister Ray» avec des passages de guitares qui renvoient à «I Heard Her Call My Name». On trouve cette merveille sur Fear, premier album de la fameuse trilogie Island. À l’époque, ces trois albums causèrent dans nos rangs une légère déception. Le problème venait du fait qu’on attendait une suite au Velvet et Calimero proposait autre chose. En studio, en plus d’Eno, il a Phil Manzanera et Richard Thompson. «Fear Is The Man’s Best Friend» est très Paris 1919. C’est excellent, il enfonce son clou dans la paume du Man’s best friend. Il drive encore une mélodie très Paris 1919 dans «Buffalo Bullet» et passe à la samba avec «Barracuda». Il revient encore à son cher Paris 1919 en bout de balda avec un «Ship Of Fools» très beau et très Calé. Mais c’est «Gun» qui te cueille au menton de l’autre côté, voilà un classic sludge bien sonné, un heavy coup de génie avec Manza et Eno, plus Calimero au bassmatic. Nous voilà de retour au cœur du Velvet. «Gun» est balayé par du killer killah de Manza, et Calimero pose sa voix sur le beat de Moloch. Il est effarant de grandeur. Alors oui, «Gun» forever. On trouve encore de la belle ouvrage à la suite avec «You Know More Than I Know», pur jus de Paris 1919, et bien sûr «Sylvia Said», l’une de ces Beautiful Songs dont Calimero a le secret. Fear est un grand album.

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             Plus tard, Calimero va revenir en force sur l’aspect conceptuel avec Music For A New Society - Je cherche à ramener les éléments à leur dénominateur commun et voir quelle tension peuvent générer ces éléments distincts. C’est ce que j’ai essayé de faire avec New Society. Ça avait marché avec le Velvet Underground - Il reconnaît que c’était «un album sombre, mais il n’était pas fait pour pousser les gens à sauter par la fenêtre - Ils n’auraient pas sauté, de toute façon - Ils n’achetaient même pas l’album. Music For A New Society was my best-received record ever, mais il ne s’est pas vendu. Et je voulais vendre des disques, je me fous des éloges, elles sont tout juste bonnes pour ma pierre tombale. John Cale - Va-va-voom.» Il ré-enregistre les cuts de Music For A New Society sur M:FANS en 2016, alors autant écouter M:FANS. Deux coups de génie particulièrement féroces guettent l’imprudent voyageur : «If You Were Still Around» et «If You Were Still Around (Reprise)». Attention, Calimero nous plonge dans sa friture. Il te prend littéralement pour une frite. Il est complètement barré dans ses élégies, il est le Malher du rock, il vise l’absolu des étendues. Il faut le voir monter son Still around là-haut, puis l’écraser dans une zone de drone mortel, serait-il le Malher du bonheur ? Et cette façon qu’il a d’écraser la beauté des paysages de Caspar David Friedrich au fond d’un cendrier en acier ! Il y revient dans la Reprise, il remonte son Still around là-haut, c’est du haut niveau surélevé, il tarpouine sa pureté mélodique dans le chaos des machines, il cherche la lumière désespérément, comme un Edmond Dantès qui creuse son tunnel au château d’If, quel puissant Gallois ! Ailleurs, il végète dans les herses du rock electro, il est la seule créature vivante dans cet univers de machines incroyablement agressives qu’est «Taking Your Life In Your Hands». Avec «Thoughtless Kind», il rappelle qu’il adore le beat des forges et les fumées du Creusot. On sent le fil de mineur, le goût de la pelle et des coups de pioche, le goût de l’âpre. En fait, il adore l’electro à la mormoille, il faut voir les tartines ! Calimero est un robot ? Va-t-en savoir. Le Cale sci-fi finit par te fatiguer. On se croirait dans un mauvais roman de Philip K. Dick. À ce petit jeu, Hawkwind est bien plus balèze.

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             L’enregistrement de Songs For Drella ne se passe pas très bien. C’est le moins qu’on puisse dire. En studio, le Lou fume et envoie sa fumée au visage de John Cale, «knowing full well that I hated it». Rétrospectivement, John Cale voit cet album avec horreur. Quand il demande au Lou s’il a encore besoin de lui, le Lou lui dit de dégager. Ça ravive les mauvais souvenirs du Velvet. Calimero affirme que jamais le Lou ne s’est assis face à lui pour lui parler franchement - Lou always, always used other assassins - Il n’empêche que Songs For Drella est d’une certaine façon le cinquième album du Velvet. Dès «Style It Takes», t’es dedans - ‘Cos I get the style it takes - Ils se fondent tous les deux dans leur vieux Velvet. Avec des relents de «Walk On The Wild Side». Même chose avec cet «Images» noyé de disto, cut wild & littéraire, comme tout dans le Velvet, on entend même le violon, alors t’as qu’à voir ! Ils recréent la tension mythique des deux premiers albums du Velvet. Sur «Open House», le Lou chante comme un dieu. Il est dans son élan Transformer - Fly me to the moon - Puis c’est l’hommage fondamental à Andy avec «Trouble With Classicists» que chante Calimero - I like the druggy downtown kids who spray paint walls and trains/ I like their lack of training/ Their primitive technique - Seul Calimero pouvait taper un cut aussi warholien. Encore un cut purement warholien avec «Slip Away (A Warning)», on recommande à Andy de fermer les portes de la Factory, mais Andy dit non, où vais-je trouver l’inspiration ? - If I close the factory door/ And don’t see those people anymore/ If I give in to infamy/ I’ll slowly slip away - On voit aussi Calimero charger la barcasse d’«It Wasn’t Me». Il orchestre à outrance. Toujours pareil : c’est une question de carrure d’épaules. Dans «I Believe», le Lou raconte l’attentat de Valerie Solanas qui prend l’elevator jusqu’au 4th floor pour aller buter Andy. C’est violent. Pareil, on retrouve the bullet dans «Nobody But You» - I’m still not sure I didn’t die/ And if I’m dreaming I still have bad pains inside/ I know I’ll never be a bride/ To nobody like you - Et ça se termine sur l’effarant «Hello It’s Me» que chante le Lou. Il est tout de même gonflé le Lou, car il a viré Andy à l’époque du Velvet - Andy it’s me/ Haven’t seen you in a while/ I wished I talked to you more when you were alive - Pas de plus bel hommage - I really miss you/ I really miss your mind/ I haven’t heard ideas like that for such a long long time - Coup de génie faramineux.

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             John Cale a aussi de gros ennuis relationnels avec Eno sur Wrong Way Up - Risé, Eden et moi sommes allés deux semaines nous reposer aux Caraïbes, mais les plaies infligées par Songs For Drella et Wrong Way up suppuraient. Pas de chance. Pourtant un trouve une belle énormité velvetienne sur Wrong Way Up : «In The Backroom». Calimero réussit l’exploit de chanter comme le Lou, avec le même cérémonial new-yorkais. C’est prodigieusement orchestré, très weird, très flatteur. Mais globalement, l’album laisse un peu à désirer. «One Word» sonne comme de l’Étienne Daho. Gloups ! Ou plutôt berk. Calimero réussit à sauver «Empty Frame» du désastre en l’embarquant sur un mid-tempo accompli. On entend même des échos de Beach Boys dans les remous du fleuve pop. Puis l’album s’en va à vau-l’eau dans la new wave. Comment peut-on tolérer des cuts comme «Spinning Away» et «Footsteps» ? T’en as un qui vient du Velvet et l’autre de Roxy, alors pourquoi font-ils de la daube ? Au fil des cuts, l’album devient catastrophique. Calimero et Eno se prennent pour des jeunes rockers déguisés en gravures de mode, ils tentent encore de sauver l’album avec «Crimes In The Desert», mais bon, ça va, laisse tomber. 

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             Et puis voilà la fameuse reformation. Mal barrée, en raison du vieux contentieux entre le Lou et Sterling, qui lui en veut toujours de l’avoir forcé à aller annoncer à John Cale qu’il était viré du Velvet, SON groupe. Calimero rappelle aussi qu’un soir, en concert à Bologne, en Italie, il jouait l’intro de «Waiting For The Man» au piano et le Lou a dit au mec du son de couper le piano - At that point I was ready to knock his teeth down his throat. Il devenait de plus en plus étrange and I couldn’t deal with that - À la fin de tournée, dans l’avion, John Cale observe le Lou et comprend soudain qu’il est vide - this guy is empty - Le Lou en bout de course ? Contrairement aux apparences, cette reformation fut un gros panier de crabes. Calimero dit tout vers la fin de What’s Welsh for Zen?, cet extraordinaire book en forme de confessionnal.

             Suite des prodigieuses aventures de notre héros Calimero dans le prochain épisode.

    Signé : Cazengler, John Cave

    John Cale. Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Big Beat Records 2012

    Nico. Chelsea Girl. Verve Records 1967

    Nico. The Marble Index. Elektra 1968

    Nico. Desertshore. Reprise Records 1970

    John Cale. Vintage Violence. Columbia 1970

    John Cale. Paris 1919. Reprise Records 1973

    John Cale. Fear. Island Records1974 

    John Cale. M:FANS. Double Six 2016 (= Music For A New Society)

    Lou Reed/John Cale. Songs For Drella. Sire 1990 

    John Cale/Brian Eno. Wrong Way Up. Warner Bros. Records 1990

    John Cale. What’s Welsh for Zen?: The Autobiography Of John Cale. Bloomsbury Publishing Plc 1998

     

     

    Inside the goldmine

    - Artie chaud

             Petit, dense, noueux, Arno n’avait pas des allures de tribun. Il savait pourtant tenir en haleine une salle de conférence bourrée à craquer de chefs à plumes. Il avait ce qu’on appelle communément le feu intérieur. Il savait alimenter un discours à l’énergie pure, c’est-à-dire l’énergie intellectuelle. Il s’adressait à un public de managers, des gens qu’il était difficile d’impressionner et qui n’acceptaient pas les discours au rabais ni les pensums à la petite semaine. Il fallait un certain panache pour briser les réticences et surmonter les suffisances, car pour ceux qui ne le savent pas, le monde des managers est un monde hermétique de gens qui n’acceptent de leçons que si elles viennent d’en haut, jamais d’en bas. Arno devait grimper sur son Olympe pour diffuser ses connaissances, tâche d’autant plus difficile qu’il s’efforçait de prôner un autre mode de fonctionnement, vantant les mérites de l’écoute et du management participatif, et pour vendre ces idées qui ressemblaient à de vieilles tartes à la crème, il devait redoubler d’éloquence. La théorie du management participatif avait vingt ans d’âge et tombait en désuétude, d’autant plus facilement que ses théoriciens en furent des penseurs de gauche. Cette théorie était même devenue une caricature. Mais selon Arno, elle pouvait jouer un rôle prépondérant, associée à la révolution numérique qui bouleversait le monde du tertiaire. Selon lui, rien de ce qui existait auparavant n’allait subsister, tous les codes allaient se fondre dans de nouvelles mœurs managériales, oui, tonnait-il, les échelons allaient fondre comme fondit jadis le bronze des statues pour couler les canons des guerres républicaines, les têtes des vieux managers allaient finir fichées sur des piques, des charrettes entières de tyrans cravatés allaient traverser Paris jusqu’à la place de Grève pour y être guillotinés, et l’odeur du sang managérial donnerait la nausée à tous les habitants du quatrième arrondissement. Au lendemain de l’épuration, tous les managers reconvertis aux processus meta-cognitifs se verraient confier des postes valorisants dans les nouveaux échelons de la Concorde Participative. Et Arno, emporté par l’ivresse de sa vision concluait en criant : «Vive la Transe ! Vive la pollénisation des processus cognitifs ! Vive la régulation des niveaux de motivation !»

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             Si Arno avait eu la peau noire et une guitare électrique, il aurait très bien pu tenir en haleine un public de trois cents personnes dans un club de Chicago, comme l’a fait Artie toute sa vie. Artie ? Mais oui, Artie White, un vieux loup de mer du Chicago blues. Comme d’autres avant lui, Artie White a fini par atterrir un jour chez Malaco. C’est d’ailleurs grâce à la Malaco box qu’on l’a découvert. En réalité, il est sur Waldoxy Records, le label monté par le fils de Tommy Couch qui s’appelle Tommy Couch Jr.

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             Artie va enregistrer trois albums sur Waldoxy, Different Shades Of Blue, Home Tonight, et Can We Get Together, de 1994 à 1999. Different Shades Of Blue est un magnifique album. Artie commence par vouloir épouser sa belle-mère avec «I’m Gonna Marry My Mother-in-Law» - She got the kind of love/ That I am longing for - c’est vrai, tu as des vieilles salopes irrésistibles, tout ça en mode heavy blues. Il sort sa meilleure voix pour «There’s Nothing I Wouldn’t Do». Il est l’un des plus puissants seigneurs de son temps. Il chante vraiment comme un dieu noir. C’est pour ça qu’on est là. Il enchaîne deux coups de génie : «Willie Mae Don’t Play» et «I’ve Been Shackin’». Il tape le premier au groove insidieux, le pire qui soit, c’est un peu comme s’il ramenait les grattes de JB dans le swamp, looka here, il groove entre tes reins au Willie Mae she don’t play. Là tu as gagné ta soirée. Il revient au ouuuh pour son Shackin’, avec une diction superbe et une présence démente dans le son, nouvelle merveille inexorable. Ce démon d’Artie te plie tout l’album en quatre, il sait tout faire, le swamp, l’heavy blues, la Soul, «Did Alright By Myself» est une autre merveille. Il revient à l’heavy blues avec «Ain’t Nothing You Can Do», il reste le maître du jeu, il établit les règles, puis il te colle la cerise au sommet du groove avec «I’d Rather Be Blind Crippled & Crazy», il rentre dans le chou de l’un des meilleurs grooves de tous les temps, c’est d’une profondeur extrême en termes de blackitude, il ramène même des chœurs de gospel !

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             Home Tonight est enregistré à Muscle Shoals. Dès «Your Man Is Home Tonight», Artie domine bien la situation. On sent le Barry White en lui. Il fait de la Soul de grand seigneur. Il te réconcilie avec la vie. Artie White est un fantastique shouter de real deal. Avec sa force tranquille, il sait qu’il va remporter les élections. Présence énorme. Il sait graisser la patte d’un heavy blues («Somebody’s Fool», «Man Of The House») et taper dans la Soul des jours heureux («If You Don’t Love Me»). Artie est non seulement un puissant seigneur, mais il est aussi ton meilleur copain. Il crée l’événement à chaque cut. Tu veux de l’heavy blues de haut niveau et bien gluant ? Alors écoute «Black Cat Scratchin’», Artie est un artiste fabuleux, appliqué et subtil, il règne sans partage sur son empire de blues, il est plein de doigté, les solos sont beaux, on ne sait pas qui de Big Mike Griffin ou Andrew Thomas les prend, mais quel régal ! David Hood nous drive ça au bassmatic. Tout est bien foutu sur cet album. «The More You Lie To Me» est classique mais si bien chanté, all the time ! Sous son panama blanc, Artie est un crack. Il passe au fast boogie avec «Feet Must Be Tired», il sort tous ses chevaux vapeur pour l’occasion.

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             On trouve son premier album Blues Boy sur le fameux label Ronn Records, subsidiary avec Paula Records du Jewel Records de Stan Lewis, basé à Shreveport, en Louisiane. Trilogie précieuse pour les amateurs éclairés de Southern Soul, car c’est sur Paula, Ronn et Jewel qu’on trouve les grands albums de Bobby Patterson, Ted Taylor, Frank Frost, Lowell Fulson, Jerry McCain, Toussaint McCall et Bobby Rush. Malgré un développement commercial sans précédent, Lewis finira par se casser la gueule en 1983. Les labels indépendants n’avaient pas les reins assez solides.

             Sur Blues Boy, Artie joue le blues des années 80, mais il veille au grain, même s’il n’invente ni la poudre, ni le fil à couper le beurre. Sur la pochette, il a une bonne bouille. On sent le petit blackos heureux de vivre. Alors on y va. Pas de problème. Ça sort sur Ronn, mais c’est enregistré à Chicago. Artie fait du Chicago blues. Et même de l’heavy Chicago blues («What Pleases You Pleases Me»). Rien de plus que ce qu’on sait déjà. Tout sur l’album sonne comme du standard classique, et même parfois comme du Bristish Blues avec des cuivres derrière («Leaning Tree»). Il termine avec une belle cover de «Chain Of Fools». Il jette tout son poids dans la balance, et avec Artie, ça veut dire ce que ça veut dire. Il chante son Chain entre ses dents, à la tendancieuse, c’est un excellent groover de chain chain chain

             Entre 1987 et 1992, il va enregistrer six albums sur Ichiban Records, un label de blues basé à Atlanta qui, comme Rounder et Alligator, a marqué son temps, mais pas au fer rouge.

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             Artie sourit sur la pochette de Nothing Takes The Place Of You. Il propose un heavy blues d’Ichiban joué à la frappe sèche. Artie est chaud. Son «Wondering How You Keep Your Man» est classique mais bien tartiné au miel de blues. Artie s’y  connaît en syllabes, c’est un spécialiste du roulage de pelles. Que fait-on après l’heavy blues ? Un boogie blues. De ce point de vue, il est imparable. Et puis voilà «All You Got», une fantastique Soul de blues, cuivrée de frais, Artie est fabuleusement actif, il joue tout d’un bloc. Il boucle son balda avec une cover de Willie Nelson, «Funny How Time Slips Away». Il va encore sur la Soul en B avec «Something Good Goin’ On». Artie est un bon artiste, il connaît ses bases et ses limites. Il flirte avec le gospel, bien aidé par des chœurs de femmes ouvertes. Il fait aussi pas mal de Chicago blues pointu et acéré. Il termine cet album intéressant avec «I Need Someone», un heavy blues de Soul de Solomon. C’est excellent, plein d’intention intensive, les chœurs font all the time, c’est du grand lard fumant, une vraie sinécure qui n’en a cure.   

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             Belle pochette que celle de Where It’s At : Artie pose le pied posé sur le pare-choc de sa Cadillac. Dès «Too Weak To Fight», il a un son énorme, avec un fat bassmatic au devant du mix. Chicago sound, here we go ! Et avec le fast boogie d’«One Woman’s Man», il avoisine le Bobby Blue Bland. C’est dire s’il a du caractère. Pour se taper Artie, il faut bien aimer le boogie blues, c’est la condition pour entrer dans «Nobody Wants You When You’re Old And Grey». C’est son fonds de commerce. Et quand il fait du heavy blues avec «Proud To Be Your Man», il ramène toute sa grosse arrache      

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             Encore un beau portrait d’Artie sur la pochette de Thangs Got To Change. Tout vêtu de rouge, il arbore son petit sourire de blackos heureux, comme sur la pochette de son premier album. On note aussi la présence de Little Milton on lead guitar. Artie ramène ses vieux accents de Bobby Blue Bland dans son morceau titre. C’est comme on s’en doute un album extrêmement joué. Comme le montre «Thank You Pretty Baby», Artie est un sacré charmeur - Tank you pretty baby for being so kind - On se régale aussi de cette belle escalope d’heavy blues en B, «I Wonder Why». Toujours les mêmes plans, mais avec Artie ça reste du très haut niveau. Puis il tape dans l’excellent «Reconsider Baby» de Lowell Fulsom, il tartine son I hate to see you go à la perfection.

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             Le morceau titre de Dark End Of The Street est bien sûr le classique composé par Dan Penn et Chips Moman. C’est là où l’expression Soul blues prend tout son sens. Il est bon l’Artie, sur ce coup-là. Avec «Clock Don’t Tick», il passe à l’heavy Chicago blues cuivré à outrance - Come back baby/ Let me try again - Il termine l’album avec un «I’m Mean» bien sonné des cloches. L’Artie sait allumer une bouffarde, aw listen here, il est aux commandes, pas de problème, tu peux dormir sur tes deux oreilles, le cause I’m mean est solide comme un bœuf. Sur la pochette, il se fait photographier devant une taule, avec ses bottes rouges aux pieds. C’est vraiment le dernier endroit où il faut aller frimer. Sur l’album, le guitariste s’appelle Larry Williams. Il sait graisser la patte du blues. Avec «Hit The Nail On The Head», l’Artie plonge dans le son comme Tarzan dans un fleuve.

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             Le voilà enfin avec les mains couvertes de bijoux sur la pochette de Tired Of Sneaking Around. Il bat Little Milton et Johnnie Taylor à la course. Aucun blackos n’a jamais porté des bagues aussi énormes. Il ramène tout le velouté de Bobby Blue Bland dans «Today I Started Loving You Again», puis dans «Turn About Is Fair Play», en B, Ce sont les mêmes oh nooo dans les descentes de gammes. Sinon, il fait du bon Ichiban bien huilé. Non seulement c’est bien huilé, mais c’est aussi bien cuivré. Le morceau titre est un joli slow blues, a jewel of rendez-voooo. 

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             Avec Hit And Run, on sent une petite baisse de régime. Il est sur Ichiban, et le son s’en ressent. L’Artie y va doucement. Il ne force plus le passage. Il se la coule douce, avec un art de la dépouille très évolué et un guitariste loin derrière sur «Doctor Doctor». Chez Ichiban, on ne fait pas de vagues. Tout est très classique : le blues, le boogie blues, même l’heavy boogie blues d’«I’m Glad You Gone» - Don’t write me no lettah/ Oh don’t write me no lettah baby ! - Rien ne dépasse sur Ichiban, tout est bien lisse, bien électrique, les filles dans les chœurs sont dévouées et l’Artie tient bien sa rampe, pas de problème. L’Artie enfile ses perles. L’Artie est chaud. Il termine avec «I’m A Lonely Man», il tartine son wanna live my life en mode gospel blues. Fantastique !

    Signé : Cazengler, cœur d’artichaut

    Artie White. Blues Boy. Ronn Records 1985

    Artie White. Nothing Takes The Place Of You. Ichiban Records 1987  

    Artie White. Where It’s At. Ichiban Records 1988       

    Artie White. Thangs Got To Change. Ichiban Records 1989 

    Artie White. Dark End Of The Street. Ichiban Records 1990 

    Artie White. Tired Of Sneaking Around. Ichiban Records 1990  

    Artie White. Hit And Run. Ichiban Records 1992      

    Artie White. Different Shades Of Blue. Waldoxy Records 1994 

    Artie White. Home Tonight. Waldoxy Records 1997  

     

    *

    Je n’étais pas particulièrement triste mais j’avais envie de DBSM, ne flashez pas sur les deux dernières lettres, non nous ne nous embarquons pas dans un trip porno-sado-maso, quoique en y réfléchissant Eros n’est jamais très loin de Thanatos, cet acronyme signifie Depressive Black Suicidal Metal, c’est fou de voir comment avec quatre lettres l’on peut casser une ambiance, bref quand on cherche on trouve. Suis tombé sur VCH, je vous rassure non ces initiales ne signifient pas Viol Collectif Homicidal, c’est juste un label que je ne connaissais pas. Rien que pour vous j’ai choisi un album.

    THREE CRIMSON TEARS

    OCULI MELANCHOLIARUM

    (Bandcamp / VCH / 2022)

    VCH pour Victoria Carmilla Hazemaze qui a fondé le label. Vous la retrouvez sur l’opus élu sous le nom de Victoria Nox. Le visage que vous apercevez sur la couve n’est pas le sien. L’artwork est de Suzy Hazelwood. Elle dispose d’un site sur Pexels, elle collationne des photos de toutes sortes, notamment vintage, qu’elle met librement à la disposition de tout un chacun. J’ai particulièrement apprécié cette vue d’un bouquin dont on ne voit que le nom de l’auteur : Keats. Il en faut peu pour me rendre heureux, juste l’essentiel et l’absolu.

    Dans la nuit tous les chats sont gris, parfois Victoria Nox apparait sous diverses nuances de… noir : par exemple dans AIAA7, Careus, Luna Pythonissam, Persephone’s Legacy, Cantodea Dianthus

    Victoria Nox : all instruments, vocals / Sumabrander : vocals.

    Victoria Nox est mexicaine, de Mexico exactement, l’on ne s’étonnera pas de trouver un texte en anglais et un second en espagnol. Sur Bandcamp le lien qui permet de rejoindre le bandcamp de Sumabrander, hétéronyme de Paul Moritz, de Dresde, est suivi de la mention : lyrics de Thy  Despair. Sumabrander est un artiste qui suit une démarche parallèle à celle de Victoria Nox, comme elle, il est impliqué  dans plusieurs projets : Tausenderm, Alott, Raute, Nurez, Akoasma

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    The presence : attention le texte aide à comprendre la structure de cet EP, j’en cite quelques vers : She once walk trouugh among us, she walks through the woods, le texte est magnifique il ressemble à ces poèmes que l’on savait écrire aux temps du romantisme : magnifique photo de couve, il faut écouter ce premier morceau en comprenant qu’il n’est pas une illustration de cette belle image, mais que le titre tend à reconstruire les sentiments de cette jeune fille, vu le style du cliché l’on peut se dire que cette âme fragile et accablée a disparu depuis longtemps, nous avons affaire à une illustration phonique non pas de la beauté triste de cette jeune fille mais à une transcription imaginaire des sentiments dont elle est agitée, si les yeux sont les fenêtres de l’âme il est inutile de regarder au-travers en se fiant à la sérénité résignée qu’a pris le terme de mélancolie dans notre modernité, longtemps mélancholia a été le terme qui désignait la folie, non pas celle des crises de fureur destructrice d’un Alfred de Musset, mais cette prison de rêveries de soi-même dans laquelle s’enferma Gérard de Nerval et dont on ne s’échappe que par la mort, ne vous attendez pas une musique triste, certes ce n’est pas joyeux, le cercle des tempêtes intérieures est un maelström dont nul ne réchappe, une belle mélodie profonde, l’eau sans fond d’un miroir fendu par une fine brisure indiscernable, la voix féminine de Victoria et masculine de Paul Moritz se répondent, échos lointains qui se déploient en un dialogue mille fois repris,  et bientôt la fêlure éclate, la voix du dessous celle qui dicte sa vérité, celle de Nox, qui essaie de se regarder du dehors, marchant dans le monde dont elle s’est coupée, et celle du dessus enlisée dans les tourmentes du dedans, l’intensité baisse d’un cran, le plus terrible c’est que ceux qui regardent le fantôme de la folie arpenter sa solitude sont eux aussi happés par ce tourbillon intérieur qui leur est totalement étranger, mais dont ils sont maintenant le reflet, et le monde se dissout en vous à moins que ce ne soit vous qui vous dissolvez dans la folie… Magnifique. Il est dangereux de se pencher par certaines fenêtres. Magistral. Cora : comme un prénom qui voudrait dire Cœur, fêlé serait-on tenté d’ajouter, musique sombre, douce, avec sous la guitare la voix chuhotante de la Nuit Victorieuse, c’est la fin, les derniers jours, ne vous étonnez pas de ces déchirements sonores, de  ces souffles aussi violents que ceux de Wuthering Heights, ils s’amplifient encore, elle n’est plus que l’image décolorée de soi-même, mais à l’intérieur, une plaie saignante et purulente que ses pensées lacèrent encore et encore, en cora, la musique baisse d’un ton, elle n’a pas survécu, elle est morte, croyez-vous que le drame soit terminé que la souffrance s’est tue, non de ses yeux coulent trois larmes de pourpre… She wanders in Mystery : croyez-vous que ce soit terminé, que la vie continue, que l’on puisse passer à autre chose, non ce qui a été dans la présence du monde existe pour l’éternité, dans l’éternel retour des choses en soi-même, en elles-mêmes, en le regard des témoins, un piano rejoue la mélodie, il est des choses qui ne s’oublient pas, même quand on a oublié qu’on les a oubliées, elles subsistent, malgré vous, malgré nous, malgré elles-mêmes, celle qui ère un jour ère pour toujours.

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    Cora (Demo) : sortie 8 / 11 / 2021 : d’ailleurs on remet le morceau, on le rejoue, non pas pour étoffer un Ep, mais parce que le tourbillon du souvenir et de la présence vous entraîne à tout moment, vous n’avez qu’à tendre la main d’une pensée pour être happé une nouvelle fois, des chœurs encore et en Cora, une bouffée sonique peut-être un peu moins forte, mais plus dense, une douleur dans le corps qui vous empêche de dormir la nuit et de vivre le jour. Sur la fin des doigts qui courent longtemps sur les cordes d’une guitare comme s’ils espéraient que le morceau ne se terminât jamais. She walked among us : des notes comme un oiseau incroyable qui viendrait se poser parmi les vivants, la batterie se fait lourde, c’est ici que l’on s’aperçoit que le drame s’est joué parmi nous, que l’on n’a rien fait pour l’arrêter, même si c’était impossible, ce clavier qui bat de l’aile comme un cœur qui a du mal à reprendre sa respiration, comme si la folie nous habitait aussi et que nous n’y pouvions rien. Pour nous comme pour elle. She walked through the wood : un te deum final pour clore la grande messe des adieux, la dernière minute, pour être encore dans la silhouette éblouissante de ses errances, de sa folie, l’ultime image d’elle, que nous garderons puisque c’est elle qui nous gardera. Les revenants ne sont pas des fantômes, c’est nous qui revenons.

             Sombre, mais lumineux.

    Damie Chad.

     

    *

    Paul Moritz est-il le parolier de Thy Despair, et ce Thy Despair c’est quoi au juste ? A mon grand désespoir je n’ai pas été capable d’établir une relation   entre Moritz et Thy Despair. Enfin une photo de Thy Despair, trop sombre pour bien discerner, une bande de hardos chevelus, tout ce qu’il y a de plus classique chez les hardos. Je ne voudrais pas que les héritiers de Bo Diddley m’intentent un procès but you can’t judge a band just looking a pic, alors j’ai cliqué sur une vidéo que les dieux du rock m’ont fort opportunément glissé dans mon champ de vision :

    FALLING STAR

    THY DESPAIR

    (Official Lyrics Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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    Première image, c’est du léché, de magnifiques paysages, terre, mer, ciel et une intro grandiloquente à la dack symphonic metal, ambiance romantique, moi j’aime le romantisme, au lycée les filles m’avaient surnommé René à cause de Chateaubriand, je connais les codes, j’attends la voix sépulcrale du chanteur, l’antithèse hugolienne après la lumière, l’ombre, Après les trois premiers éléments, je pressens le pire, je me prépare à être carbonisé par le feu, surprise, me voici projeté dans l’éther réservé aux Dieux, une voix féminine d’une intense pureté me projette en un autre monde, bien sûr un hardos craignos au timbre éraillé et caverneux ne tarde pas à prendre le relais, mais elle ne se laisse pas faire, un dialogue s’installe, la laideur charbonneuse  d’Héphaïstos rend la voix d’Artémis encore plus pure…

    Qui est cette sirène, je veux la voir, je veux l’avoir, justement la voici !

    GHOST RIDER

    THY DESPAIR

    (Official Live Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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             Superbe vidéo, tous les membres du band ont droit à leurs secondes de gloire, des plans super-étudiés, j’avais vraiment mal regardé la photo, y a pas que des craignos chevelos, une deuxième fille, une mutine au clavier, toujours au chant  cette alternance des rayons et des ombres, je ne vois qu’elle, je n’entends qu’elle, cette voix séraphique qui se pose comme l’alcyon dans la tempête et plus rien n’existe, le monde fait naufrage, mais elle survit indifférente à l’ouragan sonore, sa voix plane dans les nuées, son corps enveloppé de ses longs cheveux, les pieds enracinés dans la terre, elle bouge, elle ondule, houppe d’arbre flexible que le vent ne rompt pas, elle se meut, sur la rondeur de ses épaules d’albâtre reposent les colonnes invisibles du  ciel…

    ARMY OF DEAD / Official Music Video

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             Un véritable film de chevalerie, superbement mis en scène par Niphilim, voix d’ombre, guitariste et fondateur du groupe, en moins de cinq minutes défilent devant vous les scènes iconiques qui semblent sortir tout droit des romans de Chrétien de Troyes, en plus l’orchestre  joue comme l’on festoyait dans le château du roi Arthur, et cette voix éthérée pour laquelle vous oublierez la quête du Graal, car il vaut mieux étancher sa soif à la lymphe d’Iseult la blonde qu’au sang du Christ.   

             Descendons de notre nuage. Ils sont ukrainiens. De Kiev. Leur FB ne donne plusieurs de nouvelles depuis plusieurs mois, fin août 2023 ils donnaient encore des concerts (voir vidéo, elle dure six heures : Bokaya Metal Birthday 27 / 08 Volume Club Kyiv ), si vous descendez dans leurs posts abondent des photos de destructions dues à la guerre… De tous les animaux l’homme est le plus grand des prédateurs.

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             Six groupes se succèdent dans le Club, le public est clairsemé. Une trentaine de personnes au maximum, le set de Ty Despair débute (timing vidéo) sur les 3h 40 et se termine sur les 4 H 30. Le son n’a pas l’amplitude symphonique des vidéos, pourquoi s’arrêtent-ils une à deux minutes entre les morceaux. Le set serait beaucoup plus fort s’il n’y avait pas ses coupures silencieuses. Nonobstant ce défaut, le set est magnifique, l’accord entre les deux vocalistes parfaitement au point, mais quand Elin, aussi belle que l’Hélène de Sparte, chante, vous êtes transporté ailleurs dans un autre monde, une autre dimension, entre terre et rêve.

             Le groupe s’est formé en 2008, il n’a produit que deux singles, deux Ep’s, et un seul album :

    В​і​л​ь​н​и​й

    (2015)

    Tous les titres des sigles et des EP sont repris dans l’album, nous les écouterons au moment de le chroniquer. Le lecteur risque de s’étrangler en prononçant le titre. Pas d’affolement c’est de l’ukrainien, méfiez-vous si vous tentez de le traduire en utilisant votre translateur, la traduction proposée ne rime à rien ; Gratuit. Ce vocable ne s’inscrit pas dans l’imaginaire dark metal, au plus une consonance gidienne d’acte gratuit, question littérature l’on s’attendrait davantage à des résonnances entre autres lovecraftiennes ou une allusion aux sagas islandaises, à Edgar Poe ou à Arthur Machen. En attendant de lever cette incertitude nous nous contenterons d’admirer la couve.

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             Admirable logo, le Tau du sacrifice mêlé au Delta dzétien du Destin. Instinctivement avec cet oiseau posé sur un champ de neige l’on pense à La Pie de Claude Monet. Mais le travail de ce merveilleux coloriste, ce maître de la nuance dissociative de la couleur irriguée par une vision contemplative de la nature qu’est notre impressionniste ne cadre pas avec la thématique de l’image. Champ de neige après la bataille, ne restent que les épées, les armes et les boucliers à moitié enfouis dans les amoncellements d’ouate mortuaire qui doit recouvrir les cadavres, sur la droite un corbeau odinique gras comme un chapon nous le confirme, nous sommes dans Le cœur de Hialmar, un des plus beaux poèmes de Lecomte de Lisle, pratiquement au centre, posé dans sa propre fierté, solitaire un faucon, ne jette même pas un regard indifférent autour de lui, la vie est un carnage, il y a ceux qui meurent et ceux qui survivent. Il a choisi son camp. Depuis sa naissance. 

    THE FREE ONE

    (2018)

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             Encore une fois nous ne regarderons que la couve. Attention, il existe deux versions de cet EP, l’un tout en ukrainien qui porte le même titre que le précédent В​і​л​ь​н​и​й et ce deuxième en langue anglaise qui nous aide à comprendre le sens de cette gratuité non-commerciale, qui n’a pas de fondement nous dit le dictionnaire, à comprendre selon une acceptation stirnérienne, ‘’ J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur Moi.’’ L’image est sans appel, un rapace qui se laisse tomber du haut du ciel sur sa proie toutes serres ouvertes, la liberté n’a qu’un prix : la vie. La liberté n’a qu’un coût : la mort.  

             Trois tires : l’ensemble forme une splendide trilogie : The free one / Sabbath / War.

    THE SONG OF DESOLATION

      (Rockshots Records / Mai 2020)

    Elin : vocals / Phil ou Niphilim : guitar, vocals / Nawka : keyboards / Strike : guitar / Alex : drums / Anton : bass.

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    L’artwork de la pochette est d’Elin, une pythonisse écrasée par le message qu’elle doit délivrer, des roses motivent sa robe, mais tout dans son attitude désespérée démontre qu’elle n’est qu’épine empoisonnée, celle dont la piqûre déclencha  le cancer de Rilke,  pochette rouge de sang symbole du futur de l’Homme, et cette bouche démesurée à la Gwinplaine, l’enfant que les comprachicos ont défiguré, le monstre au cœur pur, Elle que le chant de désolation prophétique dont elle nous avertit transforme en carnassière de l’Humanité. Nul n’est innocent, nul ne sera épargné, même pas celui  ou celle qui détient dans sa bouche les affres du Dire destinal cruel et souverain.

    The free one : ne nous y trompons pas, le morceau est ancien, sa première mouture est parue en 2015, n’oublions pas que la guerre en Ukraine a débuté en 2014, même si depuis notre hexagone elle paraît avoir commencé en 2022… Le genre dark metal se complait dans les thématiques catastrophiques, voire apocalyptiques, à cette aune-là le titre de cet album Song of Desolation n’est guère dramatique, il semble s’inscrire dans les canons du genre, mais il est nécessaire de le relire en pensant à la guerre qui actuellement ravage l’Ukraine, il est rare de rencontrer des albums de Metal qui évoquent des évènements politiques d’actualité brûlante en train de se dérouler. Ne nous laissons pas emporter par la fougue symphonique de cette musique, il nous faut en quelque sorte actualiser les paroles de ce morceau, qui sont assez intelligentes pour ne nommer personne, ce qui leur permet d’atteindre une portée symbolique universelle, il y a une tension extraordinaire dans ce morceau bâti comme un dialogue, sublime aussi cette évocation du faucon, créature du rêve, qui se suffit à lui-même, qui insuffle du courage au guerrier comme à son ennemi, être ambivalent pour ceux dont il recouvre l’imaginaire de ses ailes. Sabbath : changement de décor, guitares grondantes, passage mélodramatiques, fuites éperdues de soli, grand pandémonium très agité, sorcières et sorciers vous entraînent dans un ballet chaotique, cette nuit du sabbath paraît très éloignée de l’Ukraine d’aujourd’hui, moment crucial, n’entrez pas dans cette ronde, sans quoi vous serez tué, fuyez les puissances maudites si vous le pouvez, la mort est au bout de tous les chemins. Il n’et de pire sabbath que les hommes et les nations mènent tous les jours, toutes semaines, tous les mois, toutes les années. Fear and despair : tournez les pages de ce livre de contes, le petit chaperon, rouge de sang, pour enfants imprudents. Rien de pire qu’un vampire, ivre du sang pur de la vierge qui se consume de désir, elle chante, elle appelle, il grogne, il arrive, musique hystérique, glas qui sonne et vous glace, à son tour elle doit assurer son immortalité dans le sang de ses victimes, la voix monte haut car elle est descendue très bas. Oratorio shakespearien. Burned by love : l’autre côté de l’obscurité, un autre conte que l’on lit en commençant par la fin, nul ne peut aller contre sa nature, le vampire est amoureux, tel est pris qui croyait prendre, dialogue d’outre-tombe et tentation de la beauté, l’on se laisse emporter par cette tempête phonique qui se termine par une extase infinie… elle éclate comme une bulle de savon dans l’infini de la mort. Est-ce l’éternité qui ne dure qu’un instant ou juste le contraire. Pour le savoir il faut tenter l’expérience. N’écoutez pas trop ce morceau, vous auriez toutes les chances de risquer l’aventure, tellement la pureté tentatrice  du chant d’Elin est envoûtante.  Last breath : la ballade du remord, dernier titre de la trilogie, tout se passe dans la tête, la frontière entre la vie et la mort est fragile, le désir est peut-être le point de passage qui permet de passer d’une rive à l’autre. C’est un feu qui brûle l’autre et l’autre de l’autre, car l’autre n’est que l’autre figure du même. Ces trois titres explorent les fantastiques tréfonds de l’âme humaine. Le deuxième titre de l’album nous avait prévenus tous les chemins de votre vie mènent à votre mort, même si parfois les chemins de votre mort mènent à votre vie.

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    War : ce titre était le dernier de ce que nous avons nommé la trilogie de la nuit du premier EP paru en 2018. Un chant de guerre, appel au courage, ordre de s’armer et de se porter au combat, chacune des deux voies comme le contre-chant d’arc-boutant qui s’appuie sur l’autre pour l’élever encore plus haut. Dans les morceaux de Thy Despair systématiquement au deux-tiers de sa longueur apparaît  une déperdition phonique comme une vague qui perd de sa force en s’approchant du rivage, ici les guitares remplissent de leur hargne ce moment de déperdition. La guerre n’admet aucune faiblesse. Army of dead : l’on retrouve le morceau dont nous avons présenté la vidéo. Sans doute le temps est-il venu de l’écouter en dehors des oripeaux colorées des belles images, dénudé de nos superfétatoires surinterprétations littéraires.  Que veut cette belle princesse : qu’un magicien redonne vie à son beau et preux chevalier tué dans un combat singulier. Le mage s’exécute et le chevalier revient de la mort. Hélas il n’est plus qu’une sorte de zombie à l’esprit demeuré (de l’autre côté). Certes il se souvient d’elle mais à la manière titubante dont il se dirige vers elle l’on pressent que c’est pour honorer sa chair d’une manière point trop courtoise pour ne pas dire bestiale… Il serait facile de ranger ce morceau aux côtés de la trilogie Fear-and-despair-Burned-by-love-Last-breath, dans une interview Thy Despair en propose une lecture différente : dans les situations désespérées, l’on ne peut s’empêcher de penser à l’Ukraine, il convient de réfléchir et de ne pas se livrer à des gestes inconséquents. Au va-t-en-guerre du morceau précédent Phil semble ajouter  la nécessité d’actions réfléchies. Ces deux postulations ne sont pas contradictoires. Falling star : que dire de plus. Ma première appréhension était innocente, ne connaissant rien de Thy Despair je l’ai entendu comme l’éternel combat de l’ombre et de la lumière, pour Thy Despair les paroles sont ancrées dans une réalité bien plus historiale que ‘’philosophique’’, mais encore plus que dans The Free One le fait qu’il n’y ait pas dans les lyrics une seule allusion à une situation politique quelconque lui confère une portée et microcosmique et macrocosmique qui nous plonge au plus près de l’intimité personnelle de tout un chacun comme au plus près de nos extimités intergalactiques les plus lointaines. Ghost Rider : encore un apologue de la même veine que Army of Dead. Ici, ce n’est plus la lumière et les ombres qui s’affrontent, mais le Mal et le Bien, Dieu et Satan, la voie angélique d’Elin, le timbre adversorial de Phil, bientôt l’on ne sait plus qui parle au travers du chant, la frontière entre le bien et le mal est beaucoup plus poreuse que l’on ne le voudrait, nous sommes tous, nous et nos actes, des hell’sangels métaphysiques, le mal peut engendrer le bien et le bien le mal. Pour libérer son pays ne doit-on pas tuer son ennemi. Falcon : la boucle est bouclée, musicalement aussi heurté  que War, c’est ici que nous est révélé la mystérieuse identité héraldique de ce faucon apparu sur les premières couvertures, notons que ce symbole est d’une clarté absolue pour tous les uchrainiens, les lyrics nous content le combat de la nation ukrainienne pour fonder leur indépendance, il s’agit du monogramme du blason de l’Ukraine. Ce vieux signe de mille ans d’âge de ralliement des peuplades nomades proto-bulgares, représente un gerfaut stylisé fondant sur sa proie. A l’origine ce serait une tamga emblème adopté dès l’antiquité par de nombreux peuples qui figurerait un trident… Ce dernier morceau inscrit cet album dans un acte de résistance politique délibéré.

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             Un bel album qui selon moi, n’a pas mérité l’accueil critique qu’il mérite. Il est vrai que son écoute peut se révéler étonnante, que la logique subtile qui serpente entre les pièces politico-guerrières, les morceaux à consonnance fantastique, et les titres dont il faut saisir la projective signifiance, il y a de quoi se perdre, alors qu’il participe d’un  projet réflexif d’une grande logique.

             Pour les lecteurs à l’esprit binaire qui voudraient savoir si je suis pour l’Ukraine ou pour les Russes, je dirais que premièrement tout peuple a le droit de se défendre et que tout peuple a aussi hélas le droit de s’attaquer à un autre, vision très hegélienne pour qui le droit n’est que l’expression de la force. C’est ce genre de remise en cause de l’idéologie lénifiante étatiste qui   a valu à notre philosophe un espionnage accru de la part des services de renseignement gouvernementaux... Deuxièmement : à ceux qui m’opposeront l’existence d’un droit moral international supérieur je répondrais que l’homme est un animal amoral, comme tous les animaux. Troisièmement : que l’Europe ne s’est jamais relevée de la chute désagrégative de l’Imperium Romanum. Quatrièmement : que les dirigeants n’ont que le pouvoir de vous envoyer à l’abattoir que leurs peuples leur octroient. Les guerres ne sont pas une solution mais une conséquence de nos faiblesses.…

             Lecteur sens-toi concerné par ce groupe car jamais sans toi, en français Thy Despair ne signifie-t-il pas Ton désespoir

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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             Il y eut un double ‘’Heu’’ suivi de deux minutes de silence comme réponse à la question posée par Le Chef décidément en verve :

             _ Demoiselles je m’inquiète pour votre oral de français en fin d’année, votre bac est en train de couler au milieu de la rivière. Agent Chad un petit tour sur les grands boulevards, après quoi nous nous dirigerons vers l’Elysée.

    Les boulevards se révélèrent noirs de monde, j’estimai qu’à peu près vingt pour cent de la population marchait sur les trottoirs sans un mot, dans un silence impressionnant, les enfants étaient particulièrement calmes, ils donnaient sagement leur main à un adulte, sans rechigner, sans poser une question, sans sourire. Au bout d’un moment il y eut tant de monde que la foule déborda sus trottoirs, je dus ralentir, ce qui n’est pas dans mes habitudes. Le Chef alluma un Coronado :

             _ Alors les filles, je ne vous entends pas, de quoi ont-ils peur ?

    Doriane se dévoua pour répondre :

             _ Moi, la seule chose qui me ferait fuir dans la rue, ce serait une grosse araignée noire sur le plafond de ma chambre.

              _ Oui mais tu courrais partout en poussant des hurlements, éliminons cette hypothèse, qui ne saurait concerner le quart des parisiens !

             _ Oui tu as raison Loriane, mais qu’en pensez-vous, vous les hommes ?

    Le Chef secoua la cendre de son cigare :

             _  Il est temps demoiselles, que vous appreniez le b-a BA des méthodes des agents spéciaux des Services Secrets du Rock’n’roll, quand on ne sait pas on enquête, Agent Chad arrêtez cette voiture. Doriane allez interroger les passants sur le côté droit du boulevard, vous Loriane vous vous chargerez du côté gauche. Nous vous attendons, soyez rapides et efficaces.

    Elles y mirent du leur, nous les vîmes se faufiler entre les rangs, et s’arrêter un peu au hasard, soit devant un visage qui leur semblait un tantinet amène. Elles ne reçurent aucune réponse, personne ne manifesta un geste d’agressivité à leur encontre, ce n’est que l’on ne voulait point leur répondre, les gens les évitaient, il semblait qu’ils ne les apercevaient même pas. Elles revinrent :

             _ Avec Molossito et Molossa dans les bras, l’on nous répondra, tout le monde ou presque adore les animaux, c’est gagné d’avance.

    Elles revinrent tête basse, Molossito semblait encore plus vexé qu’elles, il avait léché le bout du nez de plusieurs enfants qui avaient semblé ne pas l’apercevoir. Même pas une réaction de leurs mères. Molossa avait adopté une autre tactique, elle aboya bien fort, grogna et n’hésita pas à faire semblant de mordre une ou deux gambettes, quand elle planta ses crocs dans la jambe d’un papa qui portait sa petite-fille sur ses épaules, à peine y eut-il un geste d’agacement très légèrement esquissé pour la dissuader de continuer.

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    Nous roulions depuis un quart d’heure lorsque Loriane s’écria :

             _ Euréka, j’ai une idée, je crois avoir trouvé, je pense que je j’ai découvert la cause de cet étrange comportement, je suis sûre que j’ai compris, je suis une championne !

             _ Diable, jusques là nous avions l’agent Chad convaincu d’être un génie supérieur de l’Humanité, en plus maintenant nous possédons une championne d’on ne sait trop quoi, tout ça dans l’espace restreint d’une simple voiture, j’espère que vous pouvez chère enfant apporter la preuve irréfutable de votre idée qui si j’en crois votre sourire devrait changer le sort de l’humanité.

              _ Bien sûr, il suffit d’arrêter l’auto, de descendre et de me suivre.

    _ Parfait juste le temps d’allumer un Coronado et nous vous suivons !

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    L’idée de Loriane n’était pas bête : si les gens sortaient parce qu’ils avaient peur chez eux, le plus simple était d’aller voir ce qui leur faisait peur chez eux. Il ne fut pas difficile de visiter quelques appartements. Les portes donnant sur les rues n’étaient pas fermées  et celles des logements individuels avaient été laissées ouvertes par leurs occupants. Rien de notable, la télévision était encore allumée et parfois il était manifeste que les occupants étaient partis précipitamment en plein repas. Molossito et Molossa n’hésitèrent pas à se partager un immense gigot de mouton de douze personnes pour un repas entre amis, les verres d’apéritifs à moitié pleins abandonnés sur une table basse  témoignaient de la célérité avec laquelle la petite fête avait été interrompue. Nous visitâmes soigneusement toutes les pièces, regardant sous les lits, inspectant les meubles, farfouillant dans les tiroirs. Rien, pas même une araignée. Tous les regards se tournèrent vers Loriane :

             _ C’est que nous faisons trop de bruit, expliqua-t-elle souvenez-vous de hier soir, lorsque nous avons été attaqués et que nous avons dû abattre à coups de Rafalos, les briseurs de murailles qui n’arrêtaient pas de sortir des murs, avant qu’ils n’arrivent nous avons entendu des bruits de pas, les gens ont eu peur, nous nous avons tué ces envahisseurs, lorsqu’ils sont sortis des murs les gens ont fui, c’est tout !

    Il y eut un moment de silence, les propos de Loriane appelaient à méditer, le Chef en profita pour allumer un Coronado :

             _ Admettons, mais où sont passés nos envahisseurs ? Ils ne sont pas dans les rues et manifestement ils ne sont pas restés dans les appartements !

    Loriane ne se démonta pas :

             _ Ils sont repartis par les murs, les gens chassés de chez eux, mission accomplie, ils n’avaient plus aucune raison de rester. Par contre je suis persuadée que si nous nous taisons nous les entendrons arriver, ils reviendront, j’en suis certaine !

    Nous restâmes près de deux heures. Nous n’étions pas mal tombés, chez des bons vivants, le bar regorgeait de bonnes bouteilles et des plateaux d’amuses gueules fort appétissants nous tendaient, vous excuserez cet anthropomorphisme  culinaire, pour ainsi dire les bras. Hélas nos briseurs de murailles ne daignèrent pas, ne serait-ce que par politesse, venir nous adresser un petit bonjour amical. Après un énième et dernier Coronados le Chef donna l’ordre du départ.

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    Il était de plus en plus difficile de circuler, à croire que l’entière population de Paris  était désormais dans les rues. De temps en temps j’écrasais sans le faire exprès un piéton, aucune hargne ne se manifestait envers nous lorsque l’on entendait un malheureux pousser d’atroces cris de souffrance quand une des roues lui écrasait la poitrine. Tout au plus nous adressait-on quelques gestes genre ‘’ ce n’est pas grave’’ et s’empressait-on de nous libérer le passage, nous avions même l’impression que s’ils avaient pu parler ils se seraient excusés…

             _ Chef nous avons traversé des situations étranges, mais comme celle-ci jamais !

             _ Agent Chad, vous me permettrez de ne pas être de votre avis, certes nous avons vécu des moments difficiles et périlleux, je le concède, par exemple la fois où nous avions dû aller chercher Keith Richards perché sur son arbre au milieu d’une jungle dont personne à part nous et ce brave Keith n’est jamais sorti vivant. En tout cas je ne comprends pas ce qu’il aurait d’étrange et de mystérieux dans cette affaire.

    Sur le siège arrière les filles s’insurgèrent :

             _ Et les briseurs de murailles qui sortent des murs, vous ne trouvez pas cela mystérieux, à vous croire c’est tout-à-fait normal !

             _ Au premier abord oui, mais si vous prenez le temps de fumer quelques Coronados, vous vous apercevez que nous avons agi comme ces imbéciles qui ne regardent que le doigt qui vous montre la lune !

             _ Chef vous voulez dire que les passeurs de murailles ne sont qu’un leurre ?

    _ Je suis enchanté Agent Chad que vous commenciez à tirer le bon lacet qui permet de dénouer ce nœud cousu de de fil blanc !

    _ Donc, dans tout ce qui nous est arrivé jusqu’à maintenant nous avons été victimes de mises en scène dues à la CIA…

    _ Parfaitement, ils sont très forts, il faut le reconnaître !

    _ Oui, mais maintenant John Deere et Jim Ferguson sont très morts !

    _ C’est parce qu’ils ont trouvé plus forts qu’eux, à tous les coups l’on ne gagne pas !

    _ Et vous pourriez nous révéler qui se cache derrière la CIA ?

    _ Bien sûr, mais nous arrivons au bout de nos trois pages réglementaires, je vous le dirai la semaine prochaine !

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 649 : KR'TNT 649 : JOHN CALE / PINK FAIRIES / MT JONES / ROSCO GORDON / MAX DéCHARNé / PETER SCARTABELLO / PRESSE ROCK / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 649

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    13 / 06 / 2024

     

     

    JOHN CALE / PINK FAIRIES

    MT JONES / ROSCO GORDON

    MAX DECHARNé / PETER SCARTABELLO

    PRESSE ROCK / ROCKAMBOLESQUES

     

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 649

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    Wizards & True Stars

     - Cale aurifère

     (Part One)

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             Entrer dans l’univers de John Cale, c’est aussi entrer dans une foire aux superlatifs. John Cale fait partie des gros cultes, et sa réputation n’est pas usurpée, car bâtie, comme chacun sait, sur l’une des racines du rock moderne, le Velvet Underground. À le lire dans son autobio, il porterait même en grande partie la responsabilité de cette racine, mais comme ses collègues visionnaires Syd Barrett et Brian Jones, il fut débarqué à la même époque sur une île déserte (1967 pour John Cale, 1968 pour les deux zautres).

             C’est en 1999 que John Cale nous fit la grâce de publier What’s Welsh for Zen, une autobio qu’on peut bien qualifier d’incandescente. Objet superbe, puisqu’objet d’art, ce qui de la part d’un mec comme Cale ne surprit personne à l’époque. Cale art total. On le savait en écoutant «Venus In Furs». L’objet le confirme : grand format, couve en carton alvéolé massicotée à ras la tranche, quasiment 300 pages rythmées comme un album du Velvet dans une sulfureuse alternance de pages noires avec un texte en défonce, et de pages blanches avec un texte au noir intense, des photos travaillées jusqu’au délire et des jeux typo qui viennent danser la carmagnole sous tes yeux ronds de stupeur, oui, car ce périlleux exercice est parfaitement réussi. Le designer s’appelle Dave McKean. En page de garde, tu peux lire : «This book is dedicated to Sterling Morrison». What’s Welsh ! What’s Welsh ! Ça sonne comme Sister Ray. Et hop c’est parti ! McKean t’arrondit les justifs, il sort des phrases pour les mettre en scène, comme au théâtre d’avant-garde, il ramène les images d’archives dans la modernité, il noircit des pages pour intensifier le contexte littéraire et falsifie les ciels du pays de Galles pour en glorifier la mélancolie. Chaque double te réserve une surprise à la fois visuelle et contextuelle, c’est un spectacle permanent. McKean réussit même à t’ahurir : il fait le lien entre le book et l’esthétique du cinéma d’avant-garde d’Andy Warhol. Il boucle la boucle. Tu n’avais encore jamais vu ça. Et lorsque John Cale quitte l’Angleterre pour s’installer à New York, God McKean bascule dans le dadaïsme pur. Les photo-montages à base de claviers et de piano, de masques et de bottines sont des objets graphiques de Dada pur et dur. Il rejoint Picabia et Tristan Tzara au cœur battant du mythe le plus moderne de tous les temps. Tu n’en reviens pas d’avoir dans les pattes un authentique Dada book. Ta lecture passe du stade ronron à celui de super-nova. Ce book te dilate la cervelle, il t’arrache à tes manies et à tes routines. Il fait le lien entre tous tes phares dans la nuit, Dada, Warhol, le Velvet, le rock, le ric, le rac et les rutabagas. Et pour couronner le tout, page après page, John Cale revêt la stature d’un fan-tas-tique écrivain. Oui tu as bien lu le mot écrivain.    

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             Il fait partie des auteurs dont la moindre phrase revêt une certaine importance. Cioran, Debord, du pareil au même. C’est comme ça, tu n’y peux rien. Tout ce qu’il écrit te semble lourd de sens. Dans les premières pages, il évoque son enfance à Garnant, au Pays de Galles, et son éducation musicale. Quand il écrit : «I realized that playing music gave me a stronger sense of who I was. In the event, it defined who I was», tu relis la phrase une fois, deux fois et soudain, tu te l’appropries. John Cale a raison, c’est la musique qui te définit. Alors tu t’identifies à lui à travers la musique qui te définit. Te voilà encore plus défini que tu ne le fus jamais. A stronger sense of who I was. La résonance est profonde. Dans la même page, l’enfant Cale évoque sa rencontre avec les drogues qui vont jouer un rôle considérable dans sa vie d’avant-gardiste, et donc dans la vie de l’avant-garde tout court : il a du mal à respirer, et un toubib lui fait prendre un sirop à base d’opium. «The notorious Dr. Brown’s». C’est le B-A BA de tous les kids d’alors : le sirop pour la toux qui te fait tourner la tête, et que tu bois au goulot, et la bouteille d’éther dans l’armoire à pharmacie que tu sniffes et qui te fait encore plus tourner la tête. Le kid Cale établit grâce au «cough syrup» une relation «between music and drugs» et se décrit «lying in bed as I hallucinated myself to sleep.» Il voit les fleurs du papier peint de sa chambre s’ouvrir et respirer. À l’école, le kid Cale est vite repéré par des gens de BBC Wales qui lui demandent de leur jouer quelque chose au piano : le kid Cale leur pianote une version rock’n’roll du Sacre Du Printemps de Stravinsky. Allez hop c’est parti ! En voiture, Simone Cale !

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             Au départ, le kid Cale n’est pas vraiment rock. Il en pince pour Stravinsky et Anton Webern. Mais il découvre Rock Around The Clock au ciné local et voit les kids du village danser dans les allées et devant l’écran, avec le taulier du ciné. Alors le kid Cale se met de la brillantine et porte une petite cravate pour devenir teddy boy. Quand il évoque ses parents, c’est d’une manière forcément elliptique : «À une époque de leur vie, mon père devint sourd et ma mère perdit l’usage de sa voix. Ils semblaient être parvenus à une sorte d’accord, vu qu’ils n’avaient plus vraiment besoin de communiquer entre eux.» Le kid Cale a aussi une petite amie, Eileen - a warm, endearing creature - Elle avait elle aussi vécu une enfance difficile. Qui n’en a pas vécu ? Donald Duck ? Comme les miens, ses parents n’étaient pas toujours on speaking terms

              Il décroche une bourse pour aller étudier à Londres. Il y vit de 1960 à 1963 et y rencontre un prof qui lui propose d’explorer «the possibilities inherent in Dadaist ideas for blurring the boundaries of the separate art». Exploser les frontières ! C’est ce que le kid Cale devenu grand fera toute sa vie. Il rencontre aussi le «neo-Dadaist» George Maciuna et assiste à son mariage : George porte la robe de mariée et son épouse le costume du marié. John Cale indique en outre que la correspondance de George se trouve dans les archives de Fluxus. Bingo, man !

             À l’école de musique, le kid Cale en bave : «Les responsables du département m’avaient élu ‘most hateful student’. J’avais en effet négligé mon étude de Webern et l’histoire de la Messe Polyphonique, mais je me voyais devenir plus un compositeur vivant qu’un ‘cataloguer of the dead’. Les responsables du département ne savaient pas quoi faire de moi. Ils étaient effarés par mon absentéisme et par leur incapacité à y remédier.» Le kid Cale s’affirme très jeune. Il prépare le Velvet et prépare en même temps une nouvelle idée de la modernité pour des milliers de kids à travers le monde.

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             Il décroche une bourse pour aller étudier à Tanglewood, Massachusetts. Accueilli par Aaron Copeland, il est ensuite confié aux bons soins de Yannis Xenakis, qui avant de devenir le compositeur célèbre que l’on sait, fut architecte et l’assistant de Le Corbusier à Paris. Le kid Cale admire Xenakis, qui, devenu compositeur, a pondu «the most ferocious pieces of Stockhausen-style piano.» John Cale t’explique à la suite pourquoi Xenakis est tellement novateur : «Il n’y avait pas d’émotion, c’était une gymnastique, très difficile à jouer, et ça n’était pas aussi excitant qu’une partition orchestrale. Tout était basé sur les mathématiques.» Puis le kid Cale avoue que ses propres compos étaient «trop violentes» pour les gens de Tanglewood. Quand il les joue en public, des gens sortent de la salle. D’autres viennent le voir en pleurs après sa prestation - J’ai eu toutes les réactions. C’était l’élément de surprise et j’espère l’avoir gardé dans mon travail ultérieur. Pour moi, c’est très important de garder les gens sur mon chemin et soudain de tourner, BOING ! - Puis il débarque à New York, «a city that never slept», et il découvre son futur royaume : «As I was with the hidden, unseen things that were to be my milieu for years to come - The underground.»

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             On entre dans le saint des saints de la fin des fins : 1963-1965, la genèse. Et il commence par saluer Duchamp : «Another of my idols was Marcel Duchamp, parce qu’il a quitté l’art pour jouer aux échecs. He was somebody who knew when to stop. Tout ce qu’il faisait était très réfléchi, très impressionnant, et ça m’attirait bien plus que de devenir un Schoenberg ou un Webern.» Et il enchaîne aussitôt sur son autre mentor, La Monte Young, «the second major influence on me».  John Cale va rencontrer La Monte Young et sa femme Marion Zazeela dans leur loft et découvrir leur univers de tortues, de yogourts et de Middle Eastern cooking, ils se complémentent, partagent même leurs phrases. La Monte propose à John Cale d’entrer dans son Theatre Of Eternal Music : ils sont cinq : La Monte, Marion, Tony Conrad, Terry Riley and myself, avec en plus, par moments, Angus MacLise et le mathématicien Dennis Johnson - On créait une musique que personne d’autre au monde n’avait créée et que personne n’avait jamais entendue auparavant - Billy Name célèbre lui aussi la mémoire de La Monte Young, un Mormon qui portait des robes. Chez lui, tout est posé au sol, «pas de chaises, and always sex and great dope and great music.» Billy Name pense que La Monte tirait ses revenus du deal de dope - At this time he was the highest-quality dope dealer in the avant-garde movement - Il vend de la marijuana. John Cale fait connaissance avec la marijuana - Tout le monde fumait. La première partie de ma relation avec La Monte était amusante, tout le monde rigolait, les têtes tournaient, personne ne me comprenait à cause de mon accent gallois, alors pas de sexe. Mais quand j’ai commencé à fumer, ça allait mieux. Je rigolais aussi. But we were dead serious about our work.    

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             Puis il rencontre Lou Reed en 1965, en début d’année. Lou est un petit compositeur de 22 ans, et Cale un musicien d’avant-garde de 22 ans. C’est un mec de Picwick, Terry Phillips qui présente Cale au Lou, «parce qu’il pensait que j’étais un ‘pop musician’ à cause de mes cheveux longs.» L’idée de Phillips est de monter un groupe autour du Lou avec Tony Conrad, Walter de Maria & Cale, et de l’appeler The Primitives. Phillips pense qu’une compo du Lou, «The Ostrich», peut devenir un hit. Puis Cale et le Lou sympathisent. Le Lou montre à Cale d’autres compos, «Heroin» et «Waiting For My Man», que Cale déteste au premier abord, car il pense que ce sont des folk songs et Cale hait le folk. Alors le Lou lui demande de lire les paroles de ses cuts, et là, Cale pige tout. Personne n’a jamais traité de tels sujets dans des chansons. Cale trouve même ces cuts très littéraires, «which fascinated me». Comme il n’a aucune notion de rock, à l’époque, il se concentre sur les textes - Mes premières impressions de Lou étaient celles d’un kid nerveux, intelligent et fragile, en col roulé, jean délavé et mocassins - Le Lou qui voit déjà un psychiatre, tourne au Placidyl. Dans le métro, le Lou se défonce au Placidyl mélangé à de la bière. Puis ça passe très vite à l’héro, qui est au cœur du Velvet. L’héro artistique. C’est le Lou qui pique Cale la première fois, en faisant gaffe, car Cale n’aime pas trop les aiguilles - It was an intimate experience - Cale dit découvrir une sorte de paradis - You feel comfortable and friendly - Ça a ouvert un passage entre nous et forgé notre us-against-them attitude qui allait devenir le leitmotiv de notre groupe. Au début on s’appelait The Falling Spikes. On a aussi chopé une hépatite - Ils plongent dans les hard drugs, «pas vraiment par goût des drogues, mais par goût pour la mentalité que les drogues impliquent. On pensait que mal se conduire, doing evil, valait mieux que doing nothing.» John Cale se met à orchestrer les chansons du Lou. Puis après avoir commencé à partager les needles, ils partagent les gonzesses, par exemple Daryl, une nympho.

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             John Cale préfère les cuts slow and sexy. Quand ils mettent «Venus In Furs» au carré, il est persuadé qu’ils ont trouvé leur style, «unique and nasty. Very nasty.» Puis ils cherchent un guitariste et un batteur. Les Falling Spikes deviennent les Warlocks. Sterling que connaît Lou arrive en avril 1965. Angus MacLise bat un peu de beurre avec les Warlocks. À l’été 1965, le groupe devient The Velvet Underground et donne son premier concert - On est devenus l’un des trois groupes émergeants du Lower East Side, avec les Fugs et les Holy Modal Rounders - Quand Angus quitte le groupe, le Lou fait venir la sœur d’un copain, Moe Tucker. Elle possède une batterie. Elle s’adapte vite aux cuts du Velvet et ancre le son avec un african beat influencé nous dit Cale par le batteur virtuose nigérian Babatunde Olatrunji - Moe was good at being basic so she was brought in - Le Lou dira plus tard qu’elle ne savait pas jouer. Il dira la même chose de Sterling. Cale joue de la basse - Je jouais de la basse, sauf sur les cuts avec du violon alto. J’adorais jouer de la basse. It was a real driving king of thing - On comprend ce qu’il veut dire quand on l’entend partir en vrille de bassmatic à la fin de «Waiting For The Man». Et ils se mettent à provoquer les gens en jouant très fort sur scène. Les gens gueulent et se barrent. Ça plait beaucoup à Andy Warhol qui propose de les manager, moyennant 25 % des gains. Il propose en outre d’acheter du matériel, de booker des dates, de trouver un contrat d’enregistrement et d’ouvrir un compte commun, Walvel, dans lequel irait tout le blé, et après avoir récupéré ses 25 %, Andy payerait les quatre Velvets. Petite cerise sur le gâtö : il offre en outre une liberté artistique totale. Il fait jouer le Velvet à la Factory, on West 47th Street. Il leur fait en plus une belle surprise, «a diva named Nico who had just come over from London» - au bras de Brian Jones, serait-on tenté d’ajouter - Elle avait enregistré un single avec Andrew Loog Oldham, et Dylan lui a offert une chanson, «I’ll Keep It With Mine», précise Cale - Nico was a knockout, but so was Andy’s proposal. He wanted Nico in front the band! - C’était donc ça, le plan d’Andy. Il voulait un backing-band pour sa nouvelle superstar. Au début, elle devait tout chanter. Pas question, pour le Lou et Cale, donc elle ne chantera que deux cuts. Andy qui est le roi des diplomates, accepte le compromis. Sur les cuts qu’elle ne chante pas, Nico doit rester sur scène et faire la gueule (looking unenthusiastic) en jouant du tambourin - She had the same aura Andy had - On voit bien au ton de ses phrases que John Cale est prodigieusement excité par la tournure que prennent les événements. C’est un cas unique dans l’histoire du rock : trois visionnaires, John Cale, Lou Reed et Andy Warhol, qui se mettent d’accord sur un concept, qui pour l’époque, est complètement révolutionnaire. John Cale redit à quel point il est persuadé d’avoir créé avec ses trois amis un groupe unique - something very valuable, a style of our own that we had created ourselves - Il leur faut un an pour préparer le premier album, le premier Vévette, comme on disait au lycée. Ils répètent tous les jours à la Factory - Il y avait ce gigantesque portrait d’Elvis au mur, et sur un autre mur, on projetait un film. Andy traînait dans les parages. Quand la Princesse Radziwill arrivait, toute activité stoppait. Andy recevait Dennis Hopper, Peter Fonda, Donovan, Mick Jagger et d’autres gens. La Factory semblait être the hub of the universe - Andy peaufine le show : il projette deux films en noir et blanc sur un mur et demande au Velvet de jouer devant, aussi fort que possible. C’est du Dada rock. Nico chante ses trois chansons et Lou le reste. Et devant dansent Gerard Malanga et Edie Sedgwick.

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             Arrive le moment où John Cale doit questionner le concept - Lou se méfiait beaucoup d’Andy, mais en même temps, il était fasciné par lui. La musique n’intéressait pas Andy. Il s’intéressait aux gens, et Lou, venait d’un autre coin de New York qu’il ne connaissait pas, an example of a Long Island punk. Lou était complètement mystifié par un mec comme Andy qui n’avait absolument rien de méchant en lui, mais qui pouvait se conduire comme un chacal avec ses proches. Alors que le mode opératoire de Lou était de capter l’attention des gens en les blessant - Et il ajoute, ceci qui est encore plus déterminant et qui permet de mieux comprendre l’alchimie si particulière du Velvet : «Il m’a fallu un an pour comprendre ce qui motivait Andy. Je fus d’abord vraiment frappé by the outrageous side, mais j’avais des soupçons sur la nature intellectuelle de son art. Un art qui faisait pâle figure comparé à la downtown avant-garde scene. La Monte ne prenait pas les toiles d’Andy au sérieux, le dollar bill, les Elvis et les boîtes de soupe. Alors que La Monte travaillait une vision de l’art sur la durée, Andy optait pour la répétition. On avait l’impression que des gens comme Andy recyclaient et appauvrissaient des idées très fortes. Mais j’ai appris à connaître Andy et j’ai compris. C’était autre chose que ce que suggérait son image. Il utilisait les images de manière très joyeuse et élégante, avec un sens de l’humour que l’appréciais énormément. C’était scatologique et hilarant. Andy était un mec très calme, espiègle, un manipulateur, mais le plus bénin manipulateur qui ait existé. Il assemblait des éléments très disparates, ce que j’appréciais, car c’est que j’essayais de faire en composant. Je regardais faire Andy.»

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             Billy Name brosse un portrait superbe de John Cale - He had the quiet presence, very black and elegant. John was special. John had the same beauty as Nico, and he was even quieter. Nico sometimes would become outsopken. John and Nico were so beautiful together, because John had this spirit in him that was so hautingly primitive - et il ajoute plus loin : «He was a real treasure, and Andy really liked John.» Ce que Cale apprécie le plus chez Andy, c’est la complicité - Andy was the guy supporting it and telling us not to forget about it. He was definitely a co-conspirator in all of it - Andy, Lou et John Cale sont les trois punks new-yorkais originaux. John Cale se tape Edie Sedgwick. Il se dit fasciné par son rôle dans la Factory. Elle et lui prennent des tonnes de drogues - I was fooling myself - Billy Name décrit le couple merveilleusement - That’s the caveman’s thing. She has to have a mate. They have to fuck and they have to be beautiful - Mais rien de sérieux, rien de suivi, just fuck - It’s primitive and natural and you do it - De son côté, Lou tombe amoureux de Nico et vient vivre chez elle. C’est pour elle qu’il écrit «Femme Fatale», «I’ll Be Your Mirror» et «All Tomorrow’s Parties» - She was the ice-blonde dominating policewoman - Nico et Andy s’entendent bien - they were kind of european - Alors que Lou «was full of himself and faggy in those days. We called him Lulu, I was Black Jack, Nico was Nico.» John Cale explique à la suite que le Lou avait réponse à tout, et la Factory grouillait de queens qui avaient la langue bien pendue. Mais Nico «balançait des trucs à Lou qui lui clouaient le bec.» Leur histoire d’amour dura moins de deux mois, nous dit John Cale. Un matin, le groupe se réunit à la Factory pour répéter - Nico arriva en retard comme d’habitude et Lou lui dit bonjour d’un ton très froid. Elle ne répondit pas. Elle attendait le moment opportun pour le faire. Plus tard, alors qu’on ne s’y attendait pas, elle lança : ‘I cannot make love to Jews any more.’ - Fin de la romance. Lou mit un temps fou à se calmer - Il alla trouver un toubib à midi et s’enfila un flacon entier de Placidyl et une bouteille de codeine. Le soir, à 9 h, il était complètement paralysé - Et de son côté, Edie Sedgwick disparaît dans l’entourage de Dylan. Billy Name revient caler un autre portrait stupéfiant de John Cale, tout de noir vêtu, «with a rhinestone snake around his neck», et qui sur scène tourne le dos au public, et le premier morceau qu’il joue, c’est au violon électrique, «which immediately gave everyone a shock», le violon qui n’est pas «the obvious instrument for a rock and roller» - John had the perfect face for it, he looked perfect holding that thing, absolutely menacing-looking - Cale fait de l’art, pas du rock, c’est ce qu’il faut comprendre. De la même façon qu’Andy, le rock ne l’intéresse pas en tant que tel. L’idée est de concevoir une œuvre d’art. Une œuvre d’art qu’on incarne physiquement. Avec les trois albums du Velvet, nous n’avons que les miettes de cette œuvre. Le Velvet, ça se passait sur scène ou à la Factory.

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             Cale rapporte les menus détails de l’œuvre d’art. Pour jouer, le Velvet devait attendre que Nico allume une chandelle sur scène - It was a little ritual - et ça excédait le Lou. Elle avait aussi pour particularité d’attaquer on the wrong beat, et Lou lui lançait à travers la scène : «We know what we’re doing Nico.» Cale explique ensuite que Nico avait un tympan crevé - This made for very interesting times - Et là, il lâche encore le morceau de l’art : «Les gens croyaient qu’on improvisait et qu’on faisait du bruit sur scène, mais tout ce qu’on faisait était maîtrisé et intentionnel. Everything was deeper, too. On jouait en ré une chanson composée en mi. Maureen n’avait pas de cymbales. I had a viola (un alto) (NOT the higher violin), et Lou avait this big drone guitar we called an ‘ostrich’ guitar. It made an horrendous noise, and that’s the sound on ‘All Tomorrow’s Parties’, for instance. All this made our sound entirely unique.» Plus loin, il éclaire encore un peu plus cette vision de l’art qui le hante : «L’idée qui nous poussait à continuer de considérer le rock and roll comme the medium of choice était de combiner the sonic backdrop from La Monte et le subconscient vénéneux de Lou. It was an attempt to control the unconcious with the hypnotic.» Cale dit encore qu’il a trouvé la bonne personne pour travailler une approche du rock and roll liée à l’avant-garde.

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             Et le fin du fin de l’art, c’est bien sûr Andy, sans qui les miettes de l’art du Velvet ne seraient pas des miettes : «Andy était beaucoup plus fort, après l’attentat qui a failli lui coûter la vie, en 1968. His presence was everything.» Les paroles de Cale pèsent de tout leur poids. «On a beaucoup plaisanté sur l’Andy producteur de l’album, mais il l’a produit au sens où il insistait pour qu’on  garde le son qu’on avait sur scène. Et personne ne pouvait aller contre sa volonté. Il nous a protégés, ce qui nous a permis de graver le son du Velvet pour la postérité.» Cale redit sa fierté d’avoir bossé avec Andy, il cite comme exemple le concert au dom, où cette collaboration a atteint son pic, «et a changé le rock and roll for ever from being a performance on stage to being a multimedia event.»

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             Puis c’est la tournée en Californie. Ils arrivent à l’aéroport de Los Angeles et se disent agressés par le «Monday Monday» des Mamas & The Papas. Cale déteste l’ambiance pop californienne - Our attitude was one of hate and derision - Cale et le Lou haïssent les hippies, et c’est réciproque. Ils se fritent avec Bill Graham. Et tu vois ces photos de ce groupe parfait, habillés en noir, avec des lunettes noires et Nico habillée en blanc. Et sais à l’intrinsèque pur que tout est là, tout le punk du monde, dans la dégaine de Cale, du Lou et de Sterling. Même Maureen a un côté punk. Cale et le Lou se shootent ensemble. Ils partagent leurs aiguilles. Ils chopent des hépatites. I guess I just don’t know. Un certain Paul Katz indique que Cale connaissait des choses que Lou ne connaissait pas, comme le contrepoint - which contributed to the sound of the Velvet Underground - Il dit en outre que «John wasn’t only close to musical genius, he was also well versed in many forms of music.»

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             Puis le Lou vire Andy. Il le remplace par Sesnick que Cale qualifie de «real snake». Et c’est là que le Velvet commence à pourrir - Soudain, Lou nous appelait «son groupe», et Sesnick le poussait à démarrer une carrière solo - Cale croit que sa relation avec le Lou est indestructible, parce qu’ils ont vécu ensemble ce qu’il appelle l’«intellectual puberty». Et voilà que le Lou commence à se comporter comme un despote, vous faites comme je vous dis de faire. Et au passage, Cale indique qu’il existe une version live de «Sister Ray» que personne n’a jamais enregistrée («Sister Ray Part 3»). En septembre 1967, ils enregistrent leur deuxième album, White Light White Heat - We always played loud music in order to get the symphonic sound, but the loudness was supposed to bring clarity, and that wasn’t true of the second album - Il indique que l’album est très improvisé, que «Sister Ray» was one piece. C’est un album enregistré live en studio. Ils utilisent le même volume sonore que sur scène, pour garder l’animalism. Au mixage, ils découvrent que la basse a disparu. Où est-elle passée ? L’enregistrement dure cinq jours, avec a grat deal of chemicals - On «Stephanie Says» there was heroin involved - Et Cale affirme glorieusement : «White Light White Heat was the most abrasive and powerful Velvet Underground album. Il reflétait les tensions internes, alors qu’on commençait à s’entre-déchirer.» En même temps, ils confirment leur statut de losers, car comme le dit Cale, «les groupes qui ont joué pour nous en première partie, the Nazz, the Mothers, Buffalo Springfield, sont tous devenus énormes.» Le Velvet est devenu énorme d’une autre façon.

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             La relation/complicité entre Cale et le Lou connaît un dénouement douloureux - Alors qu’on bossait bien ensemble, il ne trouvait plus la qualité de ce qu’on faisait suffisante pour continuer. Mon concept est que l’art demande à être créé. J’étais là en tant que facilitateur - Quand le Lou vire Cale, il commet selon Katz une monumentale erreur - They couldn’t do without him instrumentally - Cale a cette réaction extraordinaire : «Je pensais alors (et le pense toujours) qu’on aurait pu faire des choses énormes ensemble. Je ne crache pas sur le passé. I honestly think the best is unrealized. I also think I can find it by myself.» Pour virer Cale, le Lou a convoqué Sterling et Moe dans un restaurant à Sheridan Square pour leur dire : «C’est lui ou moi.» Et bien sûr, Sterling fut chargé d’apporter la bonne nouvelle à Cale.

             Ce qu’il faut retenir de ces cinquante pages incandescentes : John Cale est autant le Velvet que le Lou, sinon plus. Ça veut dire en clair : sans John Cale (et sans Andy), pas de Velvet tel que nous le connaissons. À l’âge de 25 ans et avec seulement deux albums, John Cale est entré dans la légende. Nombreux seront ceux qui le suivront à la trace dans les décennies suivantes.

              Dans un Part Two, on verra l’après Velvet. Penchons-nous en attendant sur le dernier album de John Cale, histoire de vérifier sa prédiction : «I honestly think the best is unrealized. I also think I can find it by myself.»

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             Mercy, c’est John Cale tout craché. John Cale, c’est Calimero. Le «Mercy» de Mercy sonne comme une grosse arnaque. Calimero n’en est pas à son coup d’essai. Il est capable de faire du gros n’importe quoi, à partir de rien. Ce que les gens n’ont pas compris : Cale n’est pas un sous-Lou Reed. C’est Lou Reed qui fonde le mythe. Cale est trop gallois pour fonder un mythe, mais il y contribue à 50 %. Cale fait du son. «Marylin Monroe’s Legs» n’est que du son. Cale se croit perdu dans l’espace, et comme il perd toute notion de mélodie, il lance l’idée d’une daube de noise invertie. Sa voix chevrote dans les amplis. C’est atrocement inutile. Il a perdu son pâté de foi. Il a perdu Paris 1919. Il a tout perdu. Mais en même temps, il récupère des tas de billets de vingt, car il vend des albums à la pelle. Les gens achètent toujours du Cale. Quoi qu’il fasse. En attendant Godot. Cale fait voyager des voix de femmes dans ses machines. Il a encore du monde sur «Noise Of You», nouvel anti-cut de n’importe quoi. Il est le dernier héritier du Velvet, mais ça ne l’empêche pas de faire n’importe quoi. Cette daube d’heavy noise finit tout de même par éveiller l’attention. C’est Weyses Blood qui chante sur «Story Of Blood». Le Cale est de retour, avec un son très profond, quasi-impénétrable, construit sur des accords de piano obliques, vite écartés sur le côté, et là, ça devient génial, Weyes Blood claque un contre-chant tiré de l’Antiquité, avec des échos du temple, seul Cale peut te caler ça, il hausse le ton et la terre tremble, il vise l’osmose de la comatose, il bourre l’espace temps de purée, jusqu’à la fin, il congestionne le son à fond de cale. Fasciné par le temps, Cale enchaîne avec «Time Stands Still». Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il bâtit un temple sur les ruines du temple précédent. Une fois que tu as compris ça, tu pénètres dans le cut, et Cale t’accueille comme le font les prêtres. Il psalmodie. Il défend son idée du discours sacré. Il te refait Paris 1919. Il a toujours en lui cette vieille litote désuète, sa mélodie de Paris. Puis il s’en va rendre hommage à Nico avec «Moonstruck (Nico’s Song)». C’est puissant, ça vibre de partout, ça pue le cramé tellement c’est génial. Il reprend pied dans sa légende - Junkie lady - Ça devient monstrueux, il cale ça aux miles & miles to go, à grands renforts de souffle et de rappels, comme dans un temple mythique. S’il rend hommage, c’est forcément mythique. Comment pourrait-il en être autrement ? Là tu entres dans la démesure du grand prêtre Calimero. Il continue d’élever des temples avec autorité, il te plombe une chape vite fait avec «Everlasting Days», il est capable d’une extrême profondeur, ça tape du tambour derrière lui, il y va au night of confusion, le voilà de retour dans les grosses compos, when we turn to walk away, au début tu résistes, et tu finis par céder, car cette musique t’emporte comme la marée. Il devient encore plus fascinant avec l’heavy funk de «Night Crawling». Il rappelle qu’il a toujours haï les conventions. Cale, c’est l’avant-garde, le sang chaud du Velvet. Il t’en met plein la barbe. Il fait encore de l’avant-garde à 80 balais. Is it the end of the world, demande-t-il dans «Not The End Of The World». Ses temples prennent des allures d’univers sonores, bien rêches, qui chevrotent aux portes du Desert Shore de Marble Index. C’est la raison pour laquelle Calimero importe, il transporte en lui des univers mouvementés qui clapotent entre deux icebergs. Il reste à la fois peu avenant et fascinant. Très end of the world. Anti-commercial. Un génie pur. Il invite les Fat White Family sur «The Legal Status Of Ice», un heavy groove tribal noyé de wild Abyssinia, il s’y perd, car le mélange n’est pas bon, juste du bruit pour du bruit. Il revient à la pop avec «I Know You’re Happy», il tape dans la bouse de vache et éclabousse les murs. Il sait très bien ce qu’il fait, il draine de la mélodie dans le prurit du son, un jus s’écoule du temple, odorant, du pur Cale, une sorte de Paris 1919 atteint d’un cancer, il perd toute pudeur, il jette ses miasmes à la face du monde, les colonnes du temple vibrent dans l’air putride, il adore l’avant-garde altérée, les fèves pourries et tout ce qui va avec, cette mare devient une mer, ça flic-floque dans les coins, il te sert une bouillasse infecte et crée le plus singulier des émerveillements. Il boucle cet album quasi-posthume avec «Out Your Window», il plonge dans le drame, please don’t go, il sonne comme un poète défroqué de l’ère élisabéthaine.

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             Dans la presse anglaise, on se bouscule au portillon pour saluer le grand retour du prêtre Calimero. C’est à Tom Pincock que revient l’honneur de saluer Mercy dans Uncut. Pincock salue the veteran experimentalist. Le fantastique portait du Cale au collier de perles illumine la double d’ouverture. Pour Pincock, la parution de Mercy est un événement qui se situe au niveau de celles du Rough & Rowdy Ways de Dylan et du Darkstar de Bowie. Il cite aussi les derniers albums de Leonard Cohen, de Mavis Staples et de McCartney - When an album may be your last, there’s no reason to not go quietly into that good night - La formulation est superbe. Il dit en gros : alors autant en profiter, puisque ça risque d’être le dernier. Surtout que Mercy paraît après dix ans de silence. Puis Pincok salue le Gallois débarqué à New York qui amena much of the pioneering squall in the Velvet Underground and changed rock music. Oui, c’est aussi simple que ça. Calimero et le grand méchant Lou ont réinventé le rock. Et puis tu as les productions, Nico, les Stooges, Patti Smith et les Happy Mondays. Pour Pincock, Mercy is the most out-there work Cale has made in some time. Il parle d’hallucinogenic journey et trouve que Weyes Blood sonne comme Nico dans «Story Of Blood». Il qualifie l’hommage à Nico («Moonstruck (Nico’s Song)») d’hyperpop ballad. Oui, le Pincock est extrêmement élégiaque, il termine avec une bien belle formule : «Uncompromising thoroughly modern trip into the twilight, to places were even his collaborators and acolytes would ear to tread. Rage, rage.» Il fait bien sûr allusion au Rage before the dying of the light de Dylan Thomas.

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             Dans sa column mensuelle, Luke la main froide salue lui aussi le génie de Calimero. Il titre ‘Cale’n’arty’. Et il attaque ainsi : «It is the time for a gonzo appreciation of Wales’ finest man from Wales, John Cale.» Il dit aimer John Cale «more than Lou Reed these days». Acerbic, il ajoute : «Everyone loves Paris 1919, don’t they?». Il salue bien bas les trois albums Island - The paranoid masterpiece that is Fear. The histrionic even-more-paranoid Helen Of Troy (...) and Slow Dazzle - Il cite plus loin un autre trio d’albums - possibly the greatest trio of experimental music ever recorded - il parle bien sûr des trois albums de Nico dont il est le producteur, The End, The Marble Index et Desertshore. La main froide ajoute : «Cale fut probablement la seule personne à comprendre où Nico allait avec this new kind of ‘European Classical Music’ (Cale’s words).» Puis il se fend encore d’une louange en qualifiant Shifty Adventures In Nookie Wood de «some of the greatest music of his career.»

    Signé : Cazengler, fond de cale

    John Cale. Mercy. Double Six 2023

    John Cale. What’s Welsh for Zen?: The Autobiography Of John Cale. Bloomsbury Publishing Plc 1998

    Luke Haines : Cale’n’arty. Record Collector # 542 - March 2023

    Tom Pincock : John Cale. Mercy. Album of the month. Uncut # 309 - Februeary 2023

     

     

    Fairies tales

     - Part Two

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             En décembre 2023, Russell Hunter, membre historique des Pink Fairies, cassait sa pipe en bois, après que Duncan Sanderson et Larry Wallis, aient cassé les leurs en 2019. D’ailleurs, tous ceux qui ont vu les Pink Fairies sur scène à la grande époque doivent se demander comment Russell Hunter a pu tenir jusqu’à 77 ans. Dans son merveilleux et fondamental Keep It together!: Cosmic Boogie With The Deviants And The Pink Fairies, Rich Deakin explique que les Fairies consommaient à eux trois plus de drogues que tout les Ladbroke Grovers réunis. Ils avalaient et s’injectaient TOUT ce qu’on leur proposait.

             On croit que la page est tournée, comme celle des Ramones ou du MC5, mais non, Paul Rudloph est toujours là, même s’il va droit sur ses 80 balais. Mais comme il était passionné de cyclisme, il est sans doute plus résistant que les autres, va-t-en savoir. Toujours est-il qu’il est encore là, et tant qu’il sera là, les Pink Fairies continueront de faire l’actu.

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             Vient de paraître Screwed Up, avec un magnifique pig/King of oblivion sur la pochette : même équipe que sur Resident Reptiles, l’album précédent : Lucas Fox au beurre, Alan Davey au bassmatic et Paul Rudolph aux commandes. Alors là, ouch, quel album ! Ils reprennent le vieux proto-punker le Mick Farren, ce «Screwed Up» qui fut, t’en souvient-il, le meilleur single punk de 1977, et te le bam-balamment entre les deux yeux. C’est atrocement féroce. Les vieux Fairies jouent à la vie à la mort, et Davey fait un véritable festival de bassmatic dévorant. Oh le power de Paul Rudolph ! Comme si rien n’avait changé depuis le temps du What A Bunch Of Sweeties. Si tu veux entendre du real deal de power trio, c’est là. Rudolph gratte encore sa disto de gras double sur «Whatchagonnado», et Davey n’en finit plus de voyager à tort et à travers dans le cut, ah il faut le voir partir dans l’autre sens, c’est même une virée historique, il joue des gammes dans le fleuve en crue qui l’emporte ! Ils tapent ensuite un vieux «Hassan I Sahba» jadis écrit avec Robert Calvert. C’est saturé de légendarité, avec un Davey qui une fois de plus dévore le foie du cut encore vivant. L’«Hassan I Sahba» te tombe littéralement sur le râble ! En fait, c’est Davey qui fait le show sur cet album. Il gratte «Punky» à la basse fuzz. Il faut voir le cirque qu’il fait ! Il pousse encore derrière «We Can’t Get Any Closer». Il pousse au cul du cut. Pression demented, il balaye tout, il est dix fois pire que Lemmy, cent fois pire ! Mille fois pire ! Il explose l’apanage du power trio, on l’entend même ramer à la basse sourde dans le break. Leur «Wayward Son» est très Hawk dans l’esprit, c’est du fast jive de rock anglais serti du gros solo baveux d’un géant nommé Paul Rudolph - Run run/ Where’s that gun - Mirifique ! Davey est un bassman qui joue par paquets de notes alertes et en mouvement constant, il déverse une purée fumante et animée, il s’implique violemment dans les embrouilles tectoniques.

             C’est tout de même drôle que les Pink Fairies et Hawkwind fassent encore l’actu du rock anglais, certainement la seule qui vaille tripette. 

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             En 2018, on retrouvait ces rescapés du Pink Fairies Motorcyle Club sur Resident Reptiles. Il faut se souvenir que Paul Rudoph est au moins aussi féroce que Larry Wallis. En tous les cas, c’est lui qu’on entend sur les deux premiers albums des Fairies. Ils ont pris tous les trois un coup de vieux, comme on le voit au dos de la pochette, mais pas leur son. Quelle énergie ! Ça pulse dès le morceau titre d’ouverture de balda. Ça reste de l’hyper-rock fairy joué au maximum overdrive et dans la meilleure tradition de l’underground britannique. Paul Rudolph n’a rien perdu de sa crédibilité. Il tape dans un «Old Enuff To Know Better» signé Wallis et emmène son mid-tempo au long cours comme jadis au temps du Bunch Of Sweeties. Admirable dégoulinade ! Et voilà «Your Cover Is Blown», un heavy mid-tempo bardé de son, un vrai shoot de power-trio. Ces trois mecs constituent une sorte de trésor caché de la couronne d’Angleterre. Ça repart de plus belle en B avec «Lone Wolf». Paul rocke comme au temps des Sweeties, c’est un monster caballero, un impavide pourvoyeur de sonic punches, et en background ronfle un incendie, comme au temps de Fast Eddie. S’ensuit un «Whipping Boy» solidement rocké - I don’t wanna be your whipping boy - Le vieux Paul y va, c’est un battant, un refuseur de tourner en rond, c’est monté sur un vieux riff de Mathusalem. Rien de plus parfait que les Mathusalem Fairies.

    Signé : Cazengler, Pink Féru

    Russell Hunter. Disparu le 19 décembre 2023

    Pink Fairies. Screwed Up. Cleopatra 2024

    Pink Fairies. Resident Reptiles. Purple Pyramid Records 2018

     

     

    L’avenir du rock

     - Aimes-tu MTi ?

             Finalement, l’avenir du rock a décidé de rendre hommage à Jack Kerouac en traversant les États-Unis d’Est en Ouest. Il appelle ça une «décision honorifique». Comme il arrive au Colorado, il se dit qu’avec un peu de chance, il chopera Johnny Strike et William Burroughs à l’université de Boulder. Pèlerinage littéraire ? Pas du tout : l’avenir du rock cultive simplement ses racines. Pour bien profiter des paysages et éviter les highways de cartes postales, il voyage à cheval, à l’ancienne. Le voilà dans les montagnes du Colorado, au cœur de l’hiver. Tout est blanc. Le silence règne, à peine troublé par des cris d’oiseaux. Soudain, il entend de la musique. Oh pas grand-chose, juste un filet. Il décide d’aller y voir de plus près et s’enfonce dans un bois en dressant l’oreille. Il avance au pas et débouche au bout d’une heure sur une clairière. Tiens une cabane de rondins ! La musique vient de là. Il descend de cheval et l’attache. Sur la poutre au-dessus de la porte criblée de flèches est écrit au crayon gras de charpentier le nom de Jeremiah Johnson. Comme par hasard ! L’avenir du rock frappe à la porte. Toc toc toc.

             — C’est pour quoi ? J’ai besoin de rien !, gueule Jeremiah d’une voix bourrue.

             — Chuis pas représentant ! Chuis l’avenir du rock !

             — Rien à branler. Dégage, pauv’ con !

             — Mais vous écoutez du rock, non ?

             — Oui, je r’garde U2 à la télé, et alors ?

             — C’est pas une riche idée, Jeremiah, vous allez devenir encore plus con que vous ne l’êtes déjà.

             — T’y connais rien, avenir du rock de mes deux ! MTiVi c’est ‘achement bien !

             — Pouah ! Je préfère MTi Jones ! 

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             On fait MTi pour les besoins du scénario, mais en réalité, il s’appelle MT Jones. Comme il joue en première partie de Jalen Ngonda, MT Jones réédite l’exploit que réalisa Jalen en avril 2023, en première partie de Thee Sacred Souls : créer la surprise seul sur scène avec une guitare électrique.

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    Jalen Ngonda et MT Jones ont d’autres points communs : des chansons parfaites et des voix de superstars, mais de vraies superstars, pas celles qu’on voit dans Telerama ou à la télé, dans les émissions destinées aux grosses rombières réactionnaires. Ces deux petits mecs échappent aux griffes du mainstream grâce à l’éclat d’une authentique dimension artistique.

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    La meilleure illustration est cette reprise du «Tell Like It Is» d’Aaron Neville qu’ils tapèrent tous les deux ce soir-là derrière un micro. Jalen et MT sont potes, ça s’entend et ça nous ravit.

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             MT Jones est un petit mec de Liverpool. Apparemment, il n’est pas encore signé. Au merch, tu peux ramasser son mini-album et crois-le bien, tu vas te régaler. Oh pas grand-chose, six cuts, ceux qu’il chante sur scène avec une effarante modestie. En gros, c’est le même délire que ceux de PM Warson et James Hunter. Il battrait presque Nick Waterhouse à la course, avec «I’d Be Lying». Sur son disk, il a des chœurs et des orchestrations. Il est assez fabuleux de white-niggahrism. Il cultive encore la groovytude de Liverpool avec «In My Arms». Il se déplace dans les nuages comme Marvin et Jalen. Il a même des violons. Ses chansons sont assez miraculeuses de qualité. Sur scène, il les chante d’une voix forte qui impressionnerait le plus blasé d’entre nous. Il fusionne Liverpool avec la Southern Soul. Il a la voix qui va. Le petit MTi est une superstar en devenir, à n’en pas douter. Tout est immensément bon, en place à chanter à l’éclate du Sénégal. Il va chercher son «Feeling Lonely» assez loin, il est réellement dedicated, il est même convaincu comme pas deux. Il termine ce premier round avec un joli «Made Up Your Mind» bien bombardé au sommet de la hiérarchie de la Soul par un bassmatic éléphantesque. Quel power ! Voilà le Soul Brother qui sort du bois ! Il tape dans l’apanage de l’irréversible, il va le chercher là-bas, dans l’extrême bonheur de l’hot Soul, mais si, messie, il y va comme peu de blancs ont osé avant lui, à la pure et dure, et la basse lui bouffe la motte, c’est une révélation organique. 

    Signé : Cazengler, Mti con

    MT Jones. Le 106. Roun (76). 25 mars 2024

    MT Jones. MT Jones. Not On Label

     

     

    Inside the goldmine

     - Rosco et ses frères

              On ne choisit pas ses meilleurs amis. Ce sont les circonstances qui vous les servent généralement sur un plateau d’argent. Rascal est arrivé par le biais d’une famille d’accueil, le genre d’environnement qui se recrée autour de toi quand tu as tout perdu. Il faut avoir vécu ça au moins une fois dans sa vie, car on y apprend tout ce qu’il est important de savoir, en termes d’humanité. Rascal appartenait au premier cercle de cette famille d’accueil. Pour le situer rapidement, il était militant d’extrême gauche et photographe de métier. Un photographe prodigieusement doué, qui travaillait essentiellement au Leica. Il shootait surtout les gens. La relation «familiale» évolua avec le temps sur une relation plus professionnelle. Avec ce noyau d’anciens militants et de pigistes à l’Huma, nous montâmes une structure spécialisée en com interne et ressources humaines. Pour un journaliste d’investigation, faire de la com interne est un jeu d’enfant. Il utilise les mêmes techniques de collecte d’informations, le but étant de tirer les vers du nez des managers pour défaire les blocages, rendre les relations fluides entre le middle management et la base ouvrière, tout cela saupoudré d’une généreuse pincée de valorisation des métiers. Non seulement c’est passionnant, mais ça rapporte pas mal de blé, car évidemment, les grosses boîtes sont les seules à pouvoir débloquer des budgets conséquents de com interne. À cette époque, on rencontrait encore des DRH soucieux du bien-être du personnel dont ils avaient la charge. C’est avec ces gens-là qu’on bossait. Alors, nous commençâmes à bourlinguer sérieusement, avec Rascal, d’abord dans toute la France, puis dans toute l’Europe, car les multinationales ont des sites de production un peu partout. Et nous sommes ainsi entrés dans des usines de toutes sortes, pour enregistrer les paroles des gens et les photographier, pour y monter ensuite des expos et y créer des événements. Nous menions ces missions avec passion, car nous avions le sentiment très clair de leur importance. Un jour que nous approchions d’un site industriel situé au Pirée, près d’Athènes, nous fûmes pris sous le feu d’un commando indépendantiste. Le chauffeur qui était aussi le directeur de l’usine s’en sortit indemne, car il portait un gilet pare-balles. Il se savait menacé. Par contre, Rascal avait salement morflé. Plusieurs balles dans le buffet. Le seul moyen de le ranimer était de lui chanter «Debout les damnés de la terre !», mais rien n’y fit. Ce meilleur ami du temps d’avant repartit comme il était venu, sur son plateau d’argent.

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             Rascal et Rosco ont deux points communs, ce qui explique sans la justifier la présence de l’infortuné Rascal. D’un côté le talent, Rosco et Rascal excellaient dans leurs domaines respectifs, et d’un autre côté, le destin tragique : Rascal aurait pu devenir le Cartier-Bresson des temps modernes, et Rosco un rocking Soul brother de calibre supérieur. 

             Deux façons de retrouver Rosco Gordon : par l’histoire de l’early Memphis scene, ou par New York City Blues, le brillant book de Larry Simon préfacé par John Broven. Rosco Gordon appartient en effet aux deux scènes. Comme ça ne marchait plus pour lui à Memphis dans les early sixties, il est parti s’installer à New York et travailler dans un pressing. Il avait gagné le blé pour acheter ce pressing au poker.

     

             Dans son book New York City Blues, Larry Simon rappelle que Rosco fut aussi important à Memphis que l’étaient Johnny Ace, Bobby Bland, Junior Parker et B.B. King. Comme sa carrière a capoté, il s’est réinstallé dans le Queens en 1962. Il y a monté un label et a continué de se produire sur scène. Puis il évoque sa boutique de pressing - Yeah I was in the dry cleaning business for seventeen years. I made a good living. I was home with my family every night. That meant more to me than all the money in the world and the fame. My family - Le fleuron de l’interview, c’est Butch, le fameux chicken qu’on voit d’ailleurs dans Rock Baby Rock, un superbe rock’n’roll movie de 1957 - That’s the original Butch - Le poulet est resté un an et demi avec Rosco. Il pense que c’est le scotch qui l’a tué. Chaque soir sur scène, Rosco lui donnait un peu de scotch à boire et les gens disaient : «Here comes Rosco and his drunk chicken.» Simon le branche aussi sur Beale Street et boom, Rosco part bille en tête sur les Beale Streeters - all of us, you know, all the Memphis musicians, B.B. King, Bobby Bland, Johnny Ace, Earl Forest and myself. We were supposed to be the Beale Streeters - Mais c’est un coup monté par Don Robey, Rosco avoue n’avoir bossé qu’avec Bobby Bland - Je n’avais pas de bagnole et Bobby Bland nous conduisait au concert. Bobby chantait au volant et assis à l’arrière je me disais que j’aurais dû être son chauffeur et non l’inverse.

             L’autre épisode fondamental de l’histoire de Rosco est son retour à Memphis pour recevoir les honneurs, au soir de sa vie. Dans le Road To Memphis de Richard Pearce, on voit Rosco coiffé de sa casquette de cuir noir entrer chez un disquaire de Memphis et chercher à la lettre G : pas de Rosco Gordon ! Rien. No nothing ! Il va casser sa vieille pipe en bois six semaines après avoir reçu les honneurs sur scène, sous les caméras de Richard Pearce, aux W.C. Handy Awards de Memphis.

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             Très belle pochette que celle de Rosco Rocks Again. C’est un album live que Rosco Gordon  attaque avec «The Chicken», son vieux coucou qui date du temps de Memphis, lorsqu’il posait Butch sur son piano droit. C’est du big jump - I wanna do/ I wanna do/ The chicken walk - Barrelhouse de Beale Street : incomparable ! Pareil, il fait un carton avec «Kansas City». Le gratteur s’appelle Wayne Bennett. Il était le gratteur de Bobby Blue Bland. Le coup de génie de Rosco se planque en B : «Darling I Really Love You». Fantastique croon de crack qu’il tape à l’accent fêlé. C’est du meilleur effet. Wayne Bennett fait des merveilles au coulé de jazz.   

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             No Dark In America est un album posthume, puisque paru deux ans après son cassage de pipe en bois. Ça démarre sur le wild boogie du morceau titre, puis il passe en vitesse de croisière avec son classic jive de jump («Cheese & Crackers»). Il tape ensuite l’heavy boogie blues de just a country boy avec «Early In The Morning». Excellent, même si cousu de fil blanc. Puis il passe à l’exotica avec «A Night In Rio», c’est quasi-ska et même excellent. Rosco est comme un poisson dans l’eau. Son album sonne ensuite comme un épatant chemin de croix, avec des cuts plus ambitieux comme «I Am The One», très New Orleans, ça sonne comme du Fatsy bien balancé, il sait charger une barcasse. On l’entend pianoter sur «Love On Top Of Love», il a un jeu très affirmé, très rustique, il tente le coup du heavy blues de bastringue. Encore un sacré heavy blues avec «Takes A Lot Of Loving», il y juxtapose un monde à lui, un piano blues très franc du collier, très intense. Rosco est un fantastique shouter. Il va creuser sa tombe de voix dans «Are You Mine», puis il te prend dans ses bras avec «When My Baby Comes Home», heavily pianoté et saxé jusqu’à l’oss de l’ass, c’est très puissant, très envoûtant, très Rosco. Il t’ensorcelle encore avec «One More Time» et cet album mystérieusement mirifique s’achève avec «Now You’re Gone» - So many dreams/ I miss your kisses even more - Don’t forget Rosco.

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             Let’s Get It On n’est pas l’album du siècle. Rosco y propose un groove classique, bien contenu et très soigné. Du solid Rosco. Avec «Early In The Morning» il repropose son heavy blues de just a country boy. Il reste bien dans la ligne du parti. Pas d’excès et surtout pas de révolution. Il n’est pas surprenant qu’il soit tombé dans l’oubli, c’est en tous les cas ce qu’inspire l’écoute de «Tell Me I’m The One». Et pourtant, ce n’est pas si mauvais que ça. Il redémarre sa B avec un r’n’b très fin, «If That’s The Way You Feel». Joli bassmatic, son très soigné. Finesse : c’est le mot qui caractérise le mieux le vieux Rosco. Une certaine Eunice Newkirk duette avec lui sur «One Man Woman». Rosco reste un superbe chanteur. Il ne lâche pas sa vieille rampe. On met en temps fou à entrer dans son jeu, et puis on finit par adorer sa finesse de ton. Il chante d’un timbre particulier, un peu sourd, un timbre d’étain blanc qui le distingue du troupeau bêlant des moutons de Panurge.

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             Dans les années 80, Ace excellait déjà dans son domaine de re-découvreur. On put ainsi mettre le grapin sur deux volumes du mighty Rosco, The Best Of Rosco Gordon Volume One et deux ans plus tard, Volume 2. The Memphis Sessions. Alors attention, c’est du Sun Sound. N’oublions jamais qu’Uncle Sam a commencé par flasher sur le Boot de Rosco, et ça donne «Booted», un heavy jive de jump. On est là aux origines du Memphis Beat. Rosco est à la fois fin et suave. Uncle Sam l’avait bien compris. Avec «Two Kinds Of Women», il fait du heavy blues à l’accent de fer blanc. On sent dans tout ça de la joie et de la bonne humeur. La viande se trouve en B, avec notamment «Don’t Have To Worry ‘Bout You No More», un fantastique heavy groove d’about you - bah bah, babah - Il dit adieu. C’est Rosco le cake. Il enchaîne avec «Just In From Texas», un fantastique swing de jump. Ça groove sous l’hip-shake ! Et voilà la cerise sur le gâtö : «Lucille (Looking For My Baby)», un fantastique shoot de Memphis Beat, stupéfiant de facilité. Rosco est l’un des dandys de Memphis.

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             Sur la pochette du Best Of Volume 2, on peut voir Butch, le poulet de Rosco, sur le piano. Ce Best Of est une belle pétaudière. Chez Uncle Sam, ça sonne exactement comme chez Cosimo, à la Nouvelle Orleans. C’est en tous les cas ce qu’indique «That Gal Of Mine». Bouclage du balda avec un instro wild as fuck, «Kickin’ The Boogie». Pur jus de Sun Sound. Tout ça est enregistré entre 1951 et 1952 chez Uncle Sam, alors t’as qu’à voir ! Trois ans avant Elvis. Pur jus de Memphis Beat encore avec «A New Remedy For Love» et un sax savamment incisif. 

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             C’est encore à Ace qu’on doit Bootin’. The Best Of The RPM Years. John Broven signe les liners et nous livre de larges extraits d’interviews de Rosco. Fascinant ! Rosco bouffait à tous les râteliers : Uncle Sam l’enregistrait pour Chess et si les Bihari Brothers lui proposaient un billet de $600, alors il enregistrait les mêmes cuts pour Modern et RPM. En 1952, Rosco était une énorme star - I was so hot! Every time I looked around I had a new record out. At 18 or 19 I had the best of everything, big Cadillac, the sharpest clothes, $200 shoes, girls, I had so much fun. I tell you - Rosco y va au til the day I die dès «No More Doggin’», l’heavy jump de la désaille. Rosco est le punk du jump. Il écrase sa diction dans le cendrier du jump et en prime, tu as un solo de sax on fire. Oh comme ça gueule ! Son «Booted» sonne très New Orleans et «Maria» va plus sur la Jamaïque. Son fonds de commerce reste le jumpy jumpah très tressauté («New Orleans Wimmen»), Rosco y va au franco de port avec un solo de sax brûlant et explosif. Joli cut encore que ce «Two Kinds Of Woman» savamment pianoté. Il fait de l’heavy Rosco avec «Dream Baby». Il gueule dans son micro et ne laisse aucune chance au hasard. Rosco est un killer, bien avant Jerry Lee. Tout est sérieux sur cette compile. Tu as un solo de sax demented dans chaque cut. Son «Lucille (Looking For My Baby)» est quasi rockab tellement c’est bien foutu. Il fait aussi du heavy jive de big band avec «Just In From Texas». Il n’en finit plus de se jeter dans le vent du jump, tu as là le real deal du Black Power. Il est impayable ! Il passe au booze jump avec «We’re All Loaded (Whiskey Made Me Drunk)», c’est bien vu, bien enlevé, il dit qu’il aime ça, I lose my mind, avec en prime un solo de jazz liquide. Il boucle avec un fantastique «Throwin’ My Money Away». Black Power all over !

    Signé : Cazengler, Roscoco Bel-œil

    Rosco Gordon. Rosco Rocks Again. JSP Records 1983   

    Rosco Gordon. No Dark In America. Dualtone 2004   

    Rosco Gordon. Let’s Get It On. Studio One

    Rosco Gordon. The Best Of Rosco Gordon Volume One. Ace Records 1980 

    Rosco Gordon. Volume 2. The Memphis Sessions. Ace Records 1982

    Rosco Gordon. Bootin’. The Best Of The RPM Years. Ace Records 1998

     

     

    Max le ferrailleur

    - Part Four

     

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             Si tu veux entrer par la grande porte dans le palais royal des Flaming Stars, commence par  Songs From The Bar Room Floor. Impossible de dire que cet album paru en 1996 est le meilleur, car tous les albums de Flaming Stars sont exceptionnels, et les compiles qu’on va croiser à la fin de ce petit panoramique sont par conséquent explosives.

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    Ce premier album est dédié à Sterling Morrison et Charlie Rich. L’album grouille de puces et on retrouve Max par terre dès «The Face On The Bar Room Floor», et tu entends les deux sonic genius du groupe, Nick Hosking et Johnny Johnson. Comme quasiment tous les albums du groupe, celui-ci est enregistré chez Toe Rag - Well say hello from the bar room floor - C’est tout de même incroyable que les Flaming Stars n’aient pas explosé la gueule des charts anglais. L’autre surdoué de la bande, c’est Joe Whitney, il faut l’entendre battre le beurre sur «Dowhill Without Brakes», il est le roi du rool over. Les deux guitar slingers font encore un carton épouvantable dans «You Can’t Lie». Oh l’incroyable vélocité des dynamiques et ce killer solo flash incendiaire ! C’est même une stoogerie ! Ils savent aussi sonner comme le Velvet. La preuve ? «Kiss Tomorrow Goodbye». C’est vraiment pas loin d’All Tomorrow’s Parties. Bravo Max ! Les Flaming Stars sont avec les Spacemen 3 et les Mary Chain le seul groupe anglais à s’être approchés d’aussi près de l’esprit sacré du Velvet. Et maintenant, place aux coups de génie : «Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia» pour commencer, assez demented, drivé par le killer tantalizing et des nappes d’orgue insidieuses. Oh et ce solo d’instance de la résistance ! Killer comme pas deux ! Sonic genius encore avec un «Back Of My Mind» furax et même wild as fuck, fusillé par les deux slingers de service. À couper le souffle. Tu ahanes encore quand tu arrives aux pieds d’«I Like Trash». Max te pianote ça à la Jerry Lee. Quelle flambée de Flaming ! C’est le summum de la frénésie, le vrai jive de London town, et ils bouclent cet album faramineux avec un «3am On The Bar Room Floor» fantastiquement étalé sur le plancher.

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             Tu prends les mêmes et tu recommences avec Pathway. Comme son nom l’indique, ils enregistre au studio Pathway, là où fut enregistré «New Rose», et non chez Toe Rag. Liam Watson produit deux trois cuts. L’album est dédié à Charlie Feathers et à Danny Ocean «whos’s gone with the summer wind». Hommage au Velvet avec «Maybe One Day». Ils sont exactement dans la veine de «Pale Blue Eyes». Instro de choc avec «Sing Sing» : groove de jazz. Eh oui, ils ont ces moyens-là. Ils te jazzent le Sing Sing dans la couenne du lard. Tu veux du killer solo flash ? Alors écoute «Running Out The Fire», qui est bien amené sous le boisseau et qui explose ! Killer solo demented, ah laisse tomber Clapton ! Avec les Flaming Stars, ça se bouscule au portillon du firmament. Et voilà encore cinq raisons de rapatrier cet album faramineux, à commencer par «Breaking Down». Wild très wild, c’est du Gun Club balayé par des grattes devenues folles et des nappes d’orgue crépusculaires. Sombre et glorieux à la fois. Dans la foulée arrive «Only Tonight» et sa fantastique intro. Cet album va vite te dépasser, fais gaffe, d’autant que Joe Whitney te bat ça à la vie à la mort. Plus loin, tu prends «Lit Up Like A Christmas Tree» en pleine poire, ça te percute littéralement de plein fouet, comme du Gallon Drunk d’haleine chaude, et tu as ce balancement définitif et ce fou d’Hosking qui part et qui repart ! Quel carnage ! Swing et shuffle, tu as toutes les mamelles du destin dans le Christmas Tree. «Eight Miles Down» t’attend au virage, encore un cut plein comme un œuf et traversé d’éclairs de wild guitar power. Ces deux mecs grattent comme des démons. Et pour finir ton indigestion, voilà encore un bel écrasé du champignon, ce «Just How It Feels» tellement dense qu’il t’amène au bord de l’overdose.

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             Comme t’es un gros malin, tu te dis que tu vas pouvoir souffler avec The Six John Peel Sessions. Grave erreur, amigo. C’est exactement le contraire. Ce sont les cuts des deux albums précédents, en pire. Comme si c’était possible. Joe Whitney est encore plus dingue sur «Downhill Without Brakes», il bat pas le beurre mais le jungle punk. Le killer solo sur «Back Of My Mind» est encore plus killer qu’avant, «Kiss Tomorrow Goodbye» encore plus génial qu’avant, «The Face On The Bar Room Floor» encore plus in the face qu’avant, ils te foutent vraiment la gueule sur le parquet, et le solo est encore plus illuminé qu’avant. Pure romantica punk de London town. «Like Trash» est encore plus trash qu’avant, le solo vampire plane dans la nuit londonienne, John Peel devient encore plus fou que Joe Whitney ! Et Joe bat encore plus le nave qu’avant avec «Forget My Name, et un killer solo vient se coincer en travers de ta gorge. Arghhhh ! John Peel qui a pourtant vu défiler tous les cakes à Maida Vale n’avait encore jamais vu ça ! The Flaming Stars ! Et si c’était le plus grand groupe de rock d’Angleterre ? Va-t-en savoir. En attendant, «Bury My Heart At Pier 13» est encore plus attaqué qu’avant, c’est littéralement gorgé de riffalama scintillante. On n’avait encore jamais un truc pareil. Pire encore avec «Just Too Bad» : Max chante comme un Lou punk ! Les Flaming Stars sont à la fois dans Gallon Drunk et le Gun Club. Et sur le disk 2 sur quoi tu tombes ? Tu ne devineras jamais... Une cover ahurissante du «What Do I Get» des Buzzcocks. Inespéré. Mais attends, c’est pas fini ! Ils sonnent encore plus comme le Velvet qu’avant avec «Running Out Of Time», et puis ils sortent de leur manche cette Beautiful merveille qu’est «Only Tonight». Max fait son Lou quand ça lui chante avec «The Street That Never Loses», il embarque ça au just don’t know, comme le Lou dans «Heroin». Et puis avec «Breaking Down», ils poussent la densité dans ses retranchements, avec encore une fois un killer solo trash d’une férocité à peine croyable. Quand tu sors de là, t’es rincé. Tu vas coucher au panier. Ouaf ouaf.

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             Et tu crois qu’en vieillissant les Flaming Stars vont s’assagir ? Ah ah ah comme font les imbéciles qui se croient drôles. Paru en l’an 2000, A Walk On The Wired Side montre au contraire que l’état des Flaming Stars s’aggrave. Surtout l’état de Joe Whitney. Écoute «The Villains» et tu comprendras. Il ne bat pas le beurre, il bat la wildmania. Max fait encore son Lou dans «Leaving Town». On se croirait sur Berlin. Ils tapent «You Don’t Always Want What You Get» sur les accords du «Mongoloid» de Devo et ça vire vite Flaming Stars avec des rasades de solos stoogiens. Ils font encore du wild extrêmement underground avec «Action Crime & Vision», c’est l’anticipation à la puissance 1000 et toujours ce wild killer solo flash en plein cœur du cut, l’Hosking claque des solos d’une rare violence. Il rivalise de génie sonique avec Wayne Kramer. Ils grattent l’«Over & Done» à coups d’acou dans la chaleur de la nuit londonienne et soudain, tu ne sais pas pourquoi, ça bascule dans l’apocalypse. C’est la grande spécialité de Flaming Stars, avec un riff d’orgue entêtant de tip tip tip et un solo de Nosferatu Hosking. Et voilà «Sleepless Nights» tapé au supremo d’excelsior, explosé de poux du diable et de basse pouet pouet. Que de tempêtes, my son ! Quelle violence ! Ça gargouille dans les entrailles de Saturne ! T’es encore balayé par une tempête de dégelée tentaculaire avec «More Than Enough», ils se jettent tous ensemble dans la balance, l’orgue, le Whitney, les wild killer solos flash et tout s’écroule dans le lagon d’argent avec les falaises de marbre. Tu te dis qu’ils exagèrent et que tu vas porter plainte.

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             Ils attaquent Named And Shamed avec «She’s Gone», une heavy romantica qui résonne au fond du cœur, mais avec un killer solo en intraveineuse. Et puis comme si ça ne suffisait pas, ils basculent dans les Stooges avec «Where The Beautiful People Go». Ils n’ont jamais été aussi énervés. Surtout le Whitney. Lui, il faudrait le faire enfermer et l’Hosking ne vaut pas mieux, avec ses riffs des Stooges. Tu rêvais d’une soirée tranquille, te voilà baisé, une fois de plus. Ils font du heavy stomp de London town avec un «Spilled Your Pint» digne de Carter & The Unstoppable Sex Machine. Du coup, cet album devient complètement wild, et ça s’aggrave encore avec «Another Dial» gratté au gaga demented. Là ils dépassent les bornes. T’es complètement ahuri par le contraste qui existe entre le croon tempéré de Max et les blasts de poux derrière qui valent n’importe quelle pétaudière de Detroit. Les deux slingers allument comme des possédés. Les Flaming Stars jouent sur les deux tableaux à la fois : le cool du froid et l’hot as hell. Effet garanti. Pire encore, voilà «Stranger On The Fifth Floor» et toujours ce contraste chant cool/Méricourt sonique, ces successions de flamboyants killer solos trash sont uniques dans l’histoire du rock anglais. L’Hosking te cisaille encore «If You Give’Em A Chance». Ce sont véritablement les poux les plus furax d’Angleterre depuis le temps de la chopper guitar de Terry Stamp. Tout est cisaillé dans la couenne. Ils font du Third World War sans même s’en rendre compte ! Ils attaquent «The 39 Steps» comme les Damned, à la frenzy des suburbs infestée de poux. 

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             Born Under A Bad Neon Sign est dédié à Nikki Sudden. L’album est un petit peu moins dense que ses prédécesseurs, disons qu’il est plus tenu en laisse, mais attention, ça mord ! Holly Golightly vient duetter avec Max sur le morceau titre, l’ambiance générale est très tendue, très battue, le Whitney fait encore des siennes sur «Should’ve Happened Before» et sur «It’s So Fine». Sur chaque album des Flaming Stars, il se passe des choses extraordinaires. Les grattes n’en finissent plus de plonger dans les entrailles des cuts encore vivants. Ils se tapent une wild ride avec «All This (And So Much More)». Ils adorent partir à l’aventure. Ces mecs sont musclés, beaucoup trop musclés. Retour au Velvet avec «Keine Ahnung», superbe balladif intimiste inspiré. Et tout explose avec «All The Same To Me», Joe Whitney bat le beurre du fou, toujours ce contraste entre cette énergie contenue et le fou qui bat derrière, et tu assistes à un développement spectaculaire, Whitney tape à la dent creuse et les poux prennent feu. Huck Whitney et Mark Hosking jouent vraiment dans la cour des grands. Peu de groupes sont capables de telles pertes de contrôle.

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             Et puis on finit par entrer dans l’ère de ce qu’il faut bien appeler des compiles apocalyptiques avec Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia (Singles 1995-1996) et London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005). Ces deux compiles font partie des meilleurs disques jamais parus en Angleterre. Elles condensent du déjà dense, alors si tu as les nerfs fragiles, passe ton chemin. Ce sont les compiles du non-retour. Sur Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia, tu retrouves dans le morceau titre le pire killer solo d’Angleterre. Il semble que ce soit Johnny Johnson qui le passe. Tu retrouves aussi ces gros clins d’yeux au Velvet, «Ten Feet Tall», «A Hell Of A Woman» et «Eart Your Heart Out», avec la fabuleuse clameur new-yorkaise, le swagger du diable, «A Hell Of A Woman», c’est Lou Reed avec de l’orgue, et ils ramènent même du Totor dans l’équation d’«Eat Your Heart Out». Tu retrouves aussi «Like Trash», avec le Whitney qui t’explose la combine, dans un délire de fuzz et de notes de piano. Tu as là tout ce que tu aimes dans le rock, le great fast & furious. Et bien sûr, il pleut des coups de génie comme vache qui pisse, à commencer par ce vieux «Face On The Bar Room Floor» qui date du premier album, pourri d’écho, wild et complètement ravagé, c’est Memphis in London. Et puis tu as ce «Broken Heart» cavalé sous le boisseau de Camden, assez pur,  presque rockab et éclairé par des éclairs de grattes. Que de power my Gawd encore avec «Kiss Tomorrow Goodbye», et ça grouille d’instros grandioses comme «Spaghetti Junction», «Davy Jones Locker» ou encore l’effarant «Get Carter». Oui effarant. Pas d’autre mot possible ici.

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             London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005) est encore pire, car c’est un double CD. T’es pas sorti de l’auberge ! Tu retrouves les coups de génie d’Alfredo Garcia, «Kiss Tomorrow Goodbye», «The Face On The Bar Room Floor», suivis de l’imparable «Money To Burn». Tu rôtis déjà en enfer. Bienvenue dans l’underground d’after midnight. Tu te noies dans cette pop éperdue et incroyablement tendue. Tu vois des cuts faramineux se noyer dans des nappes d’orgue («Ten Feet Tall»), d’autres grattés à la folie («Bury My Heart At Pier 13»), d’autres descendre au barbu de London town («New Hope For The Dead»), d’autres sabrés au killer solo flash de destruction massive («Sweet Smell Of Success»), d’autres qui atteignent la grandeur inexorable («Only Tonight»), d’autres qui singent le Mongoloid («You Don’t Alway Want What You Get»), d’autres qui sont claqués du beignet d’entrée de jeu («Stranger On The Fifth Floor», et tu y vois un killer solo devenir fou, c’est unique dans l’histoire du rock anglais),  d’autres qui prolifèrent dans le grain du son («Eight Miles Down»), d’autres qui virent samba du diable («Running Out Of Time», avec Mark Hosking qui vient de s’échapper de l’asile de fous), d’autres qui allument les lampions de l’underground («Where The Beautiful People Go»), d’autres qui battent tous les records de tout ce que tu veux («The Man Who Would Be King» et «Action Crime & Vision»), d’autres qui jouent les dandys londoniens («Right Face Right Time»), d’autres qui défoncent la rondelle des annales stoogiennes («Back Of My Mind»), d’autres qui te fendent le cœur («Days Like This»), d’autres qui te marquent à vie («Never Missed You Tonight»), d’autres qui t’envoient au tapis («Like Trash», avec ce fou d’Hosking qui se balade dans le son au tremblé de note explosif). Enfin bref.

    Signé : Cazengler, Max la limace

    Flaming Stars. Songs From The Bar Room Floor. Vinyl Japan 1996

    Flaming Stars. Pathway. Vinyl Japan 1999

    Flaming Stars. The Six John Peel Sessions. Vinyl Japan 2000

    Flaming Stars. A Walk On The Wired Side. Vinyl Japan 2000

    Flaming Stars. Named And Shamed. Vinyl Japan 2004

    Flaming Stars. Born Under A Bad Neon Sign. Big Beat Records 2006

    Flaming Stars. Bring Me The Rest Of Alfredo Garcia (Singles 1995-1996). Vinyl Japan 1997

    Flaming Stars. London After Midnight (Singles Rarities And Bar Room Floor Fillers 1995-2005). Big Beat Records 2006

     

    *

    L’on ne sait jamais où l’on met les pieds, j’aurais dû m’en douter, l’on ne s’écoute pas, l’on se croit plus fort que la mort. Bien sûr ce n’est pas de ma faute, lors de ma recension (voir notre livraison 646 du23 / 05 / 2024) d’Averoigne d’Arcanist, j’avais été frappé par le nom de leur maison de disque : Yuggoth Records, s’en échappe une exhalaison lovecraftienne, normal puisque son implantation terrestre ou symbolique se situe à Rhode Island.

    Beaucoup de gens appellent leur chat Minou, esprit rationnellement tourmenté Lovecraft a décidé de baptiser la planète naine Pluton du  nom de Yuggoth, la description que l’auteur de Dagon en donne n’incite guère à l’optimisme.  Lisez Ceux qui chuchotaient dans les ténèbres pour vous en convaincre.

    Quand vous trouvez un caillou qui vous semble bizarre, ne le ramassez pas, vous ne savez pas ce qu’il cache. Facile d’identifier la pierre qui a attiré mon attention le nom est écrit juste au-dessous de Yuggoth Records : Peter Scartabello.

    Qui est-ce ? Je vais vite savoir, l’a un album sur le catalogue Yuggoth ! Puisque c’est à ses actes que l’on connaît un homme, écoutons.

    CAST

    PETER SCARTABELLO

    (Yuggoth Records / Bancamp  / 17 – 01 - 2000)

    Une belle couve. Lorsque vous la regardez pour la première fois vous ne voyez que la moitié d’elle. La moitié inférieure. Le profil d’un bel et gracile adolescent, ou d’un jeune homme, micro en main en train de chanter. Derrière lui, le squelette d’une  cage thoracique, vous vous croyez en pays conquis, vous ne voyez pas, vous entendez le déluge metallique, vous savez déjà ce qui vous attend, un opus de death metal, d’ailleurs ce fond de  couleur bois vernis de cercueil vous conforte dans votre opinion, de toutes les façons avant même de regarder  vous l’aviez deviné, un label qui se pare du nom de Yuggoth ce n’est pas pour vous proposer la bande-son de Petit Ours Brun va à la plage,  les plus blasés s’écrieront encore un truc tordu à la Damie Chad je passe à la chronique suivante, jetez tout de même un coup d’œil à la partie supérieure de la couve. Tiens le même gars, l’a l’air un peu fatigué, un peu flappi tel une pomme d’api oubliée depuis trois mois sous le tapis, vous ne savez pas pourquoi vous pensez : diable avec ce squelette thoracique derrière lui ce n’est pas La Jeune Fille et la Mort de Schubert mais le jeune homme et la mort de  Peter Scartabello. Vous êtes fier de votre trait d’humour, vous sursautez, non de Zeus ce n’est pas une cage thoracique, c’est… c’est… c’est quoi au juste… vous zieutez de plus près, un bas-relief sur une cloche géante ou le bas d’un large tronc d’arbre qui représenterait un musicien jouant sur une espèce de violoncelle à forme thoracique… Le problème c’est que plus vous essayez de comprendre la juxtaposition intricatoire de ces deux bandes, la supérieure et l’inférieure, moins vous intuitez, car si au premier abord la composition paraît simple vous vous trouvez face à une structure d’une grande complexité, elle fonctionne à la manière de ces glissements sémantiques flappi-api-tapis qui jouent sur les sonorités, mais là se pose une question cruciale : celle que vous ne parvenez pas à formuler.

    L’artwork n’est pas signé.

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    Une fausse note. Peter Scartabello n’est pas crédité parmi la liste des musiciens.  Conclusion : c’est un compositeur. L’a notamment composé des musiques de films d’horreur. Jusque-là tout baigne : horreur-Yuggoth-Lovecraft. Non pas du tout ! L’écoute de Cast m’a ôté d’un doute provoqué par la lecture de la liste de ses musiciens. Cast n’est pas un disque de Death Metal mais la première œuvre de musique classique composée par Scartabello.  Pas étonnant, le Metal est une musique multiple. Une pieuvre aux mille bras qui étend ses tentacules dans de nombreuses directions. Nous vivons une époque où les genres se rencontrent tels de monstrueux icebergs à la dérive qui s’entrechoquent… Je réprouve le terme de fusion, je préfère évoquer des formes idéennes intangibles qui s’interpénètrent en un incessant combat tellurique, un peu comme si par effraction aléatoirement logosique  vous vous retrouviez dans une dimension temporelle qui n’est pas la vôtre. 

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    Si j’ai bien compris les rares images et commentaires de son instagram – je n’ai jamais vu autant de photos de pizzas – Peter Scartabello a suivi une formation classique. Ce qui ne l’a pas empêché de s’intéresser à d’autres universs. Outre les couves de King Crimson et de quelques autres groupes, parmi ses quatre mille posts je retiendrai d’abord : une photo du dernier texte écrit par Rainer-Maria Rilke, le poëte par excellence de la notion d’Ouvert... Mais surtout aussi son admiration de Schubert.

    Je me suis un bon moment demandé comment traduire le titre de cet album. Phonétiquement j’avais envie de proposer Cash, ensuite à l’aide du traducteur qui donnait comme terme de base le verbe ‘’jeter’’ j’ai opté pour jonchée, l’idée de quelque chose de précieux que l’on jette à terre ou que l’on dépose comme une gerbe de fleurs sur une tombe, car  de quel objet plus intime que la vie pourrions-nous nous débarrasser… En fait Cast est un terme musical qui désigne un quart de ton.  Pas de quoi chercher de minuit à deux heures du matin les fantômes de la nuit…

    The Signal : musicien : Ben Moran : guitare classique / bandes :  le morceau est précédé de l’indication : pose ta paume sur mon front et murmure : « le signal devient plus fort. »… à mon oreille. (1994) : pointez l’oreille vers le son, roulement de cordes dont les harmoniques s’amplifient en une progression qui baisse d’un ton, cascade de notes esseulées, gouttes de pluie fine et grave qui surgissent et se noient dans un verre rempli d’eau, long silence, la structure se répète sous une forme différente, davantage rapide, davantage de notes qui bientôt s’espacent puis se cristallisent comme de frêles stalactites de glace qui se brisent de par leur  propre fragilité, sifflements, il semblerait que Moran el chileno ait perdu sa dextérité, tel un gitan de flamenc qui ne parviendrait plus à les  bazarder par floppées, secoue une dernière fois sa guitare pour faire tomber les dernières gouttes, un bruit de corde qui casse et un silence encore plus long que le précédent, quels sont ces tapotements, l’on se croirait transporté dans le finale d’une tragédie de Racine, une corde désespérée incapable de jouer, artiste maudit, qui se ferait brutalement harakiri, puis des larmes et du silence, des efforts elle rampe sur le plancher, le drame serait-il que notre modernité ne pourrait plus entendre un instrument sans désirer un couac, révolte la guitare se relève pour laisser éclater son chant de cygne à l’agonie, non à la dissonance, la beauté avant tout jusqu’aux portes de la mort, le son se morcèle, du bruit, du noise, de la folie, les doigts frôlent les cordes comme si Hendrix frottait son instrument sur son ampli, chaos partout, sonnerie, amplitude sonique, découpe-t-on la caisse à la scie égoïne. Silence. Serait-ce le bruit de la mort ? De la musique ? La musique serait-elle la jeune fille qui meurt… Cast I : rappelons que l’œuvre de Schubert a été écrite pour un quatuor à cordes. Or les trois mouvements de Cast forment le String Quartet N° 1 interprété par le Charleston String Quartet : Charles Sherba : violon – Lois Finkel : violon – Consuelo Sherba : alto – Daniel Harp : violoncelle : des cordes qui viennent de loin, qui s’arrêtent, qui repartent sur un ton plus grave, le violoncelle s’accapare de tout l’espace mental, il subjugue le trio, il cogne, mais une plainte pure lui succède, une tristesse s’hystérise, Peter Scartabello sous-entend-il que la musique ne pourrait jamais se déployer longuement sans qu’elle ne soit victime d’étranges crises cardiaques qui lui interdisent toute sérénité, comme si une note ne pouvait suivre la précédente sans être soumise à une tension catatonique ou à une pliure de boursoufflure, dans les deux cas qui l’empêchent d’être dans la fugace sérénité de sa présence, or ne voici pas qu’elle réussit son envol, le quartet prend de l’altitude, mais une ratée survient, l’oiseau une flèche fichée dans son aile perd de l’altitude et tombe.  Cast II : majestuoso, élégique, mais la plénitude sonore ne dure pas longtemps, coupures, résonnances, lourdeurs, affinements, entre l’anéantissement et la fureur de vivre, une plainte au ras du sol, une envolée qui rampe et se perd dans le silence, il est indéniable que le silence chez Scartabello est constitutif de la musique, l’eau qui s’évapore n’en reste-t-elle pas moins de l’eau… pointillés sonores qui parfois prennent une importance démesurée pour mieux se dégonfler ou éclater tels des ballons de baudruche qui ne fêteront jamais l’anniversaire de l’infante défunte. Pavane. Cast III : quelle énergie, en point de fuite qu’elle tient à conserver malgré tout, joignent leurs efforts du plus aigu transperçant au tabassage du plus grave, un premier silence infime pour mieux reprendre force mais ce n’est plus pareil, grandes orgues funèbre du violoncelle, les violons gémissent, entend-on le bruissement des roses que le vent de la mort balaie les nuits de longue froidure, si oui il doit ressembler à cette agonie qui maintenant psalmodie, survivront-ils jusqu’ à l’aube, à l’image de la chèvre de Monsieur Seguin qui attend l’apparition du soleil pour finir dans l’illumination de sa propre beauté, de son propre courage, de sa victoire… Electro-Magma I : Dehydration : Michiyo Suzuki : clarinette basse / bandes : avec un tel titre l’on attend un tohu-bohu tonitruant, pas du tout, une respiration rauque et profonde, sur des cliquetis de clochettes animales, Michiyo pousse sa suzuki, une 125, pas une 1000, il tente de faire rugir son moteur, l’a des montées profondes, mais ce n’est pas facile, parfois il zigjazze sur le macadam, et patatrac la mécanique casse et coule une bielle avec un bruit d’anneaux de plastique sur une tringle à rideau, mais ce n’est pas fini, la moto est en rade mais maintenant c’est le combat de la musique contre les redondances du bruit tuméfiant, la clarinette expire, c’est donc qu’elle vit encore ! Electro-Magma II : Liquefaction :la suite tout de suite et pas au prochain numéro, ça transbahute, l’on se croit plongé dans le combat des géants du poème d’Henri Michaux, la bande-son produit tous les bruits qu’elle peut, un avion qui vole juste au-dessus de votre maison, Michiyo se défend tel un beau diable, vous fait le coup de la sirène du paquebot qui entre au port, ou alors il vous pousse des barrissements d’éléphants, hélas la bande-son est plus forte que lui, ne cherchez pas la noise au noise, plus noise que lui tu meurs, tu voulais un bateau, tiens voici le bruit des vagues, ô combien de capitaines ont péri de façon certaine sur les mers lointaines, qu’importe réfugié sur une île Michiyo continue de jouer pour lui. Se rend-il compte que personne ne l’entend et que le bruit de la mer recouvre sa clari(-de-moins-en-moins)nette et de plus en plus basse…

             Magnifique !

    Damie Chad.

     

    *

                    Denis, mon bouquiniste préféré m’a tendu le livre. Que j’ai pris. Dans les deux minutes qui ont suivi j’ai décidé que je ne le lirai pas. J’avais cherché dans la table des matières, de prime abord les têtes de chapitre paraissaient assez énigmatiques, alors je me suis guidé sur les dates, où et comment le gonze avait-il parlé des fanzines ‘’ pionniers du rock ‘’ créés par les fans entre 1966 et 1968 ? Un bon point : n’en avait pas dit du mal. Un très mauvais, un truc à lui refiler dans les pattes la célèbre marque noire des pirates : n’en souffle pas un seul mot.

             Hier soir, suis arrivé à la maison un peu fatigué, pas l’envie d’écrire, le livre était sur le bureau, je l’ai ouvert à la première page. Je viens de le refermer à la dernière.

    UNE HISTOIRE DE LA

    PRESSE ROCK

    EN FRANCE

    GREGORY VIEAU

    (Le Mot et le Reste / Juillet 2023)

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    Les Editions Le Mot et le Reste ont à leur actif près de quatre cents livres consacrés à la musique, toutes les musiques certes mais beaucoup qui se rapportent au rock’n’roll. Un tour sur leur site ne vous décevra pas… A ma grande honte j’avoue que je ne connaissais pas Gregory Vieau . Enfin peut-être si. L’écrit dans New Noise et j’aime à feuilleter cette revue. Journaliste freelance il travaille beaucoup pour Arte écrit aussi dans Vice et Kiblind, vous le retrouverez sur le net  dans Brain Magazine, Le Drone, Mowno. Il ne fournit aucun détail intime mais ses implications professionnelles permettent de mieux cerner le personnage.

    L’aurait quand même pu parler de l’angoisse kierkegaardienne qui étreignait les fans de rock dans ces années-là, y avait bien Salut les Copains que je lisais chez les copines de ma sœur mais à peine si les articles effleuraient le sujet, j’ai réussi à dégotter un numéro de Rock’n’roll Actuallity, c’est là où pour la première fois j’ai rencontré le ‘’reggae’’, mais après l’a fallu attendre la sortie de Rock ‘n’ Folk, j’ai eu le numéro Un dans les mains, je l’ai épluché dans le coin-presse du bureau de tabac – mais pas acheté car complètement fauché comme le chantaient Ray Charles repris par Eddy Mitchell, les patrons étaient sympas, sinon je m’étais procuré le Dictionnaire du Jazz, faute de grives l’on se contente merles, paru chez Larousse, une seule colonne pour le rock’n’roll, mettaient B.B. King dans la liste des huit principaux pionniers du rock,  cela m’étonnait… par contre pas mal d’entrées pour le blues… Au fin-fond de l’Ariège la principale source d’information c’était la radio, Europe 1 et Salut Les Copains principalement, Grégory cite aussi Spécial Blue-Jeans sur Radio Andorre mais omet La Radio des Vallées dont l’émission spécialisée possédait l’immense avantage de débuter à seize heures…

    Le book débute par un beau portrait du pionnier de la presse-rock en France, Jean-Claude Berthon le créateur dès septembre 1961 de Disco-Revue. Il serait facile de le qualifier, avec une moue dédaigneuse, de puriste, c’est vrai qu’il aimait les pionniers, Sylvie Vartan aussi, mais la revue a su évoluer, Elvis Presley, Gene Vincent, Chuck Berry certes, mais très vite les Stones, les Beatles, les Animals, Disco-Revue avait repéré le filon d’or pur… Une revue de fortune (teller) bricolée à partir de rien qui tire jusqu’à 40 000 exemplaires, de quoi aiguiser les appétits. Disco-Revue se fera doubler sur sa droite par Daniel Filipacchi et Frank Ténot, z’ont un as de pique imparable dans la manche, leur émission de radio qui compte des centaines de milliers d’auditeurs, la revue Salut Les Copains dépassera le million d’exemplaires… Berthon serre les dents, sent venir le coup fourré, les yéyés contre le rock’n’roll, bye bye Disco Revue, il tente le tout pour le tout, en 1967 il lance Les Rockers, qui s’éteindra au bout de sept mois, qui renaîtra en un dernier baroud d’honneur en Rock’n’roll Actuality, une douzaine de pages mal ronéotypées agrafées sur le côté, un véritable samizdat rock…

    Contrairement à ce que l’on pourrait accroire Rock’n’Folk ne provient pas d’un milieu rock mais du jazz. De Jazz Hot, revue tournée vers le free jazz, en rupture avec les amateurs de ‘’vrai jazz’’, comprendre trad, swing, et à la limite le be-bop de Charlie Parker… Une rédaction aux idées larges, parfois révolutionnaire, ainsi l’on retrouvera l’un de ses membres éminents Michel Lebris  directeur du journal maoïste La Cause du Peuple, ces fans de jazz sentent bien qu’à côté du Free, il y a autre chose, le folk aussi politique et revendicatif que le free associé à cette honteuse musique électrique qui séduit les jeunes… Ils couperont la poire en deux, pas question de rendre compte de ces étranges épiphénomènes dans les colonnes de leur magazine, mais un numéro spécial, titré Rock’n’Folk, style on vous en parle parce que ça existe et que nous nous devons de vous tenir informés… ne cherchez pas, dans la série ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes la mention Hot Jazz n’apparaît pas sur la couve. 30 000 ventes escomptées.  15 000 effectives. Parfois l’échec vous rend plus fort. L’on connaît la suite…

    Un cas parmi d’autres. Jacques Barsamian, que nous aimons bien, l’a commencé à écrire dans Disco-Revue. On le retrouve dans Rock & Folk. Nous l’on possède quelques un de ces livres sur les rayons de notre bibliothèque. Il faut vivre, quand on a mordu à l’hameçon de l’écriture ceux qui accueillent vos articles deviennent vos nouveaux compagnons de route... Berthon est d’une autre trempe. Il ne mange pas de ce pain-là. On lui a volé le gâteau qu’il portait à sa bouche, il se retire dans sa tour d’ivoire. C’est un pur. Ce n’est pas l’envie qui lui manque. Ça le démange, la preuve lorsqu’une partie de la rédaction des Rochers passe chez Best, il ne pipe mot. Mais il sera au début de l’aventure d’Extra, une espèce de sous-clone de Best, qui finira mal.

    Pas de moraline, il n’y a pas de bon Berthon, finira sa vie à Nancy dans sa ville natale, dans l’anonymat en tant que disquaire. A sa mort dans R&F Patrick Eudeline lui rendra un bel hommage… il n’y a pas non plus les mauvais méchants. Frank Ténot, Daniel Filipacchi et Philippe Koechlin premier directeur de R&F, ont investi leurs économies, pari risqué, pour le lancement de leur magazine respectif.  Tout le monde ne sait pas saisir les opportunités. La vie est profondément injuste, le hasard fait mal les choses. Elle se font avec vous ou sans vous. Mais elles se font. Tel est pris qui croyait prendre. N’attendez rien des autres. De vous non plus. L’on agit toujours à son propre insu. L’on n’est jamais trahi que par soi-même. Instant Karma  à la Plastic Ono Band, nous préférons le vouloir vivre de Schopenhauer, soyons précis, plutôt le vouloir que la vie.

    Les aventures   relatées dans les quatre-vingt premières pages du bouquin sont symboliques de tout ce qui va suivre. Jusqu’à grosso modo 2015. D’un côté les amateurs de rock, les esprits curieux et ouverts, sans eux il n’y aurait rien eu. De l’autre côté le manque d’argent. Le trou qui attire les investisseurs. Ils ont le fric. Ils vous promettent une liberté totale. Parfois ils tiennent parole. Parfois comme chez Best vous passez sous la coupe d’esprit fantasque ou dictatorial. Oui mais quand ils perdent de l’argent. Alors ils reprennent leurs œufs et s’en vont les placer dans un autre panier. Dans tous les cas vous faites des compromissions. Voyez les soi-disant Inrockuptibles, des amoureux de bonne musique et leur petit fanzine qui se vend bien, de crise financière en crise financière, ils tombent sous la coupe d’in banquier, pas tout à fait un pignouf, simplement Pigasse, finiront en magazine culturel à la solde du Parti Socialiste

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    Le pire c’est que parfois ce sont les aventuriers eux-mêmes qui vieillissent… Le rock’n’roll, musique rebelle, musique urgente, all right men, le cas de Rock & Folk est sidérant, sont comme tout le monde, le staff vieillit mal, le punk leur passe sous le nez, ces jeunes malotrus, cette resucée stupide des blousons noirs, pfff ! c’est Best qui a récupéré le ballon, en même temps que celui du reggae, que voulez-vous le rock c’est anglais ou américain… La revue ne récupèrera pas le temps perdu. Heureusement le public vieillit aussi, l’aime bien les idoles de sa jeunesse, le zine survit sur son glorieux passé…

    Les générations se renouvellent et ne se ressemblent pas, elles n’ont pas les mêmes besoins. Actuel cornaqué par Bizot, il apporte les idées neuves et l’argent, sera le chantre des années gauchistes, pas des idéologues, ceux qui veulent vivre cool, s’éclater, dope, bande dessinée américaine, sexe, communautés, refus du système, philosophies douces, musiques diverses, j’ai toujours adoré leurs mises en page multicolores, les temps changent, Actuel sent que le vent tourne et se paie le luxe d’un harakiri victorieux après avoir gagné leurs batailles genre sachet de thé qui infuse toute la bouilloire sociétale… Ils reviennent, avec une nouvelle idéologie, celle des années quatre-vingt, le fric, la gagne, la modernité libérale…  Bullshit !

    Comment expliquez cela ? C’est que l’on est passé du rock ‘n’roll à la notion de culture populaire, et de celle-ci à celle de Culture avec un C majuscule, autrement dit du prolétariat à la petite-bourgeoisie, de la radicalité a l’acceptation, le cas de Libération est à étudier, ses chroniques BD, littérature (notamment la partie poésie), musique, totalement libres et fertiles, ont disparu peu à peu au fur et à mesure qu’il a fallu augmenter le Capital ( encore un C majestueux) pour que le journal (comprendre la direction) puisse vivre au mieux. Parcours sans faute, comment passer de l’utopie au bon côté du manche de la matraque idéologique. 

    La suite du livre est effrayante, oui des mecs ont des idées nouvelles, oui ils se débrouillent tant bien que mal pour fonder une revue, oui puisque ça a l’air de marcher, dans la foulée des imitateurs se proposent de réaliser un projet similaire, très vite l’on est obligé de déposer le bilan, ou de faire alliance avec les concurrents pour ne pas mourir. L’on meurt tout de même. L’on ne s’en aperçoit pas, les années défilent, aucun mouvement musical n’échappe à cette règle, ni le punk, ni le hard, ni le metal. Bientôt encombrements. Application de la loi de la sélection naturelle par la suite. Voir la tétralogie gothique très instructive :  Elegy, Obsküre, Noise, New Noise.

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    Petit problème de base : de moins en moins de lecteurs. Grosse problématique de masse : de plus en plus de sites web consacrés à la musique. Des tentatives originales, biscornues, courageuses : Magic !, Tsugi, VoxPop, Punk Rawk, toutes condamnées à plus ou moins brève échéance, même si de temps en temps la tête coupée renaît une ou plusieurs fois.

    La conclusion n’est pas très optimiste. Voilà, c’est fini.

    Pas du tout, c’est là où le livre s’arrête à la quatre-cent cinquante-quatrième page, c’est là où il devrait commencer. Questions essentielles, qu’est-ce qu’une écriture rock’n’roll, une expression passe-partout, un mythe, une chimère… Comment cette écriture rock’n’roll s’est-elle transformée en soixante ans… La musique a évolué, l’écriture a-t-elle suivi le même chemin… Ce genre de réflexions est surtout abordé lorsque Grégory Vieau aborde le saut qualitatif d’écriture opérée par Rock & Folk, cite les noms mais n’explique pas en quoi ce changement réside. Il est vrai que nous sommes dans une simple historiographie de la presse rock en France et pas dans une analyse stylistique pratiquée en université. Pour ma part je dirais que cette maturité d’écriture est peut-être liée à la nouveauté des phénomènes décrits et la nécessité de convaincre les lecteurs… J’ajouterai qu’à mon avis le seul véritable écrivain de Rock & Folk est sans conteste Yves ‘’ Orphan’’ Adrien et sa Novö/Vision, écriture qui au fur et à mesure que le temps avance, et que notre civilisation décline, se révèle de plus en plus prophétique.

    Après avoir lu ce livre qui donne à réfléchir, je me dis que notre blogue ultra-rudimentaire dans sa conception esthétique renouant ainsi avec l’élan primitif des tout premiers fanzines rock’n’roll bénéficie apparemment d’une liberté à toute épreuve. Pas de banquier, pas de comité de rédaction, pas de compte sonnant et trébuchant à rendre. Pas de triomphalisme, nous savons bien qu’à tout moment notre hébergeur peut nous rayer de la carte d’un simple clic. Nous ne nous faisons aucune illusion, toute présence sur le net est aléatoirement politique et financière. Un hébergeur peut changer de stratégie éditoriale, revendre de plein gré ses avoirs ou se faire racheter par plus gros que lui… Dans notre société toute liberté est sursitaire.  Le rock’n’roll n’est pas une marchandise, juste une énergie kaotique qui ne doit pas s’éteindre. Sans quoi, pourquoi s’obstinerait-il à survivre…

    Damie Chad

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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    Le Chef soupira profondément, je me versais une bonne pinte de moonshine manière de lui tenir compagnie pendant le long silence qui suivit. Le Chef l’interrompit brutalement :

             _ Agent Chad il se fait tard, il est temps de rendre visite à nos jeunes amies, toutefois si vous m’accordez un dernier Coronado avant de nous coucher, j’avoue si cela ne vous dérange point, que je savourerais avec plaisir ce suprême moment d’extase à nul autre pareil…

    Le Chef joignit le geste à sa parole et alluma son ultime Coronado. Sirotant une deuxième rasade de moonshine je suivais sans penser à rien les ronds de fumée qui s’élevaient vers le plafond… Il est des instants où le monde semble s’arrêter, une impression de calme et de paix descend sur vous, elle vous enveloppe dans une sensation de quiétude absolue, plus rien n’a d’importance, vous aimeriez que ce moment durât une éternité…

    Il n’en fut rien, une sonnerie déchira le silence, le téléphone rouge, la ligne directe avec l’Elysée, carrément le Président en personne, je reconnus sa voix  très énervée dès que le Chef eut décroché :

             _ Vous foutez quoi encore avec vos conneries - lorsque les situations s’avèrent urgentes l’attitude des dirigeants n’est pas aussi compassée et faussement joviale que lors de leurs présentations des vœux pour la nouvelle année – une fois que vous aurez arrêté votre bordel  je vous fais fusiller, tout le service, vous et vos deux chiens !

    Nous ne pûmes même pas répondre. Le Président avait raccroché sur un dernier juron que je n’ose même pas retranscrire.

             _ Chef, qu’avons-nous encore fait, il était furax. Que…

    Je n’eus pas le temps de formuler ma question, le téléphone sonna, ouf c’était le noir ! Le Chef le décrocha avec un sourire de soulagement :

             _ Ici John Deere, l’on arrive dans deux minutes !

    Nous nous regardâmes avec surprise, que nous voulait donc la CIA ?

    _ Nous n’allons pas tarder à le savoir, question boulot, malgré nos

     préventions,  ces gars-là sont réglo !

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    En effet une minute cinquante huit secondes plus tard ils arrivèrent. Pas tout à fait comme nous les attendions, il y eut un bruit terrible dans la rue, crissements de freins, chocs divers et longues rafales de mitraillettes. Rafalos en main nous descendîmes nos quinze étages à toute vitesse, pas assez vite, une voiture, portières ouvertes était arrêtée au milieu de la chaussée sur laquelle gisaient deux corps que nous reconnûmes immédiatement : John Deere et Jim Ferguson, ce dernier n’était pas encore tout à fait mort, le me penchai sur son visage, il fit un terrible effort et murmura avant d’expirer : ‘’ Ils arrivent !’’.

             _ Agent Chad, volez-nous une autre voiture celle-ci est inutilisable, je reviens avec les filles, les chiens, tous les chargeurs de Rafalos, n’ayez crainte, je prends en premier ma réserve de Coronados !

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    Je fonçais en avant. Derrière moi les chiens aboyaient et les filles ravies que l’aventure ne cessât jamais ne cessaient de rire, je ne savais où aller, le Chef se contentait de fumer paisiblement un Coronado, il ne m’avait indiqué aucune direction, j’en profitais pour m’amuser à tourner un peu au hasard à toute vitesse autour des pâtés de maisons négociant les virages perpendiculairement  sur deux roues. Je n’y avais pas, tout occupé à mon gymkhana, fait attention, je ne m’en aperçus que lorsque le Chef remarqua :

             _ Je trouve étrange qu’à trois heures trente du matin il y ait autant de monde sur les trottoirs.

    C’était vrai. Des gens changeaient de trottoir sans prévenir, ils traversaient la route sans regarder, heureusement que mes réflexes sont bons, maintenant il y avait tant de monde que je dus ralentir malgré moi. Que se passait-il ? Loriane eut une idée de génie :

    _ Il n’y a qu’à écouter la radio !

    J’enclenchai le bouton au bon moment :

    ‘’ Flash Spécial : Le Président de la République vient d’être évacué de l’Elysée, deux hélicoptères de l’armée viennent de quitter la cour du palais pour une direction inconnue’’

    Nous n’eûmes même pas le temps de réagir à cette étonnante nouvelle, la voix de Gilbert Durant, le célèbre présentateur du journal de 19 heures se fit entendre :

    ‘’ Chers auditeurs à cette heure inaccoutumée, appelé par la rédaction de France-Radio je prends  le micro, chers auditeurs cette nuit est pleine de surprises, pour des raisons inconnues des centaines de parisiens ont commencé à quitter sans raison apparente leur domicile vers les trois heures du matin, de plus en plus nombreux, selon les témoignages recoupés de nos informateurs répartis sur l’ensemble du territoire, ils seraient maintenant plusieurs milliers, des hommes, des femmes, des enfants, certains accompagnés de leurs animaux domestiques – Molossito et Molossa aboyèrent avec conviction - le plus extraordinaire c’est que personne ne parle, tous refusent de répondre au micro que je leur tends, j’essaie encore une fois : Monsieur, Monsieur, s’il vous plaît pourriez-vous me di…’’

    Il y eut une espèce de gargouillement, puis plus rien. Nous essayâmes d’autres radios, toutes avaient fini d’émettre.

    • C’est extraordinaire s’écria Doriane !
    • La fin du monde surenchérit Loriane !

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    Le Chef se contenta d’allumer un Coronado !

             _ Demoiselles un agent du Service Secret du Rock ‘n’ roll se doit de garder la tête froide. La situation est peut-être plus terrible que vous ne l’imaginiez, ne prenez la parole qu’à bon escient, tout comme Molossito et Molossa tout à l’heure ont aboyé juste pour manifester leur sympathie à leurs congénères, essayons de raisonner logiquement. Quelle raison d’après vous peut pousser les gens à quitter leur appartement en pleine nuit. Ne répondez pas réfléchissez, je vous donne la parole dans trois minutes le temps d’un court entretien avec l’agent Chad.

    Toute modestie mise à part, mes neurones travaillant plus vite que la majorité de la population terrestre, je me doutais du sujet dont voulait m’entretenir le Chef, aussi me permis-je de prendre la parole :

             _ Chef j’ai peur que nous ayons mal interprété la bordée d’injures que nous a adressées ce matin le Président.

             _ Agent Chad je partage votre crainte, à notre décharge nous soulignons qu’il est souvent…

             _ Toujours, Chef !

             _ En colère, ne m’interrompez pas Agent Chad chaque fois que je me sers d’une litote, espèce de tête de linote, le Président n’aime pas le rock’n’roll, c’est un terrible manquement à son humanité, soyons démocrate, c’est son droit, rappelons aussi que dans une précédente aventure nous avons occis par mégarde son prédécesseur, il nous craint et pourtant cette nuit il décroche son téléphone, non pour nous injurier, mais un sous-fifre quelconque a dû lui confirmer au moment même où il prenait en main son combiné une très mauvaise nouvelle, l’a dû perdre la tête, une forte contrariété aura motivé cette bordée d’insultes à notre encontre.

             _  Chef , vous auriez dû exercer la noble profession de psychologue.

             _  Agent Chad, j’aurais pu exercer tous les métiers que J’exècre, le plus noble de tous étant la défense du rock’n’roll, je l’ai donc choisi.

             _ Vous avez eu raison Chef, je suppute que vous pensez que le Président nous a appelés à l’aide car il avait peur !

    Des cris de joie éclatèrent sur le siège arrière, Loriane et Doriane exultaient, leurs voix se mêlèrent :

             _ Comme nous ! ils ont trouvé comme nous. Le Président avait peur comme toutes ces personnes qui ont quitté leurs maisons, elles sont parties de chez elles parce qu’elles avaient peur de quelque chose !

    Le Chef les félicita. Il en profita pour allumer un nouvel Coronado, il exhala longuement un nuage de fumée aussi épaisse et opaque que ces brumes soudaines qui au dix-neuvième siècle causèrent tant de naufrages. Tendez l’oreille, vous entendrez le bruit de ces coques de bois, coquilles de noix, s’écrasant sur de sournois et cruels récifs…

             _ Maintenant demoiselles, j’attends une réponse immédiate : de quoi donc tous ces gens ont-ils peur !

    A suivre…