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luke haines

  • CHRONIQUES DE POURPRE 715 : KR'TNT ! 715 : VALERIE JUNE / LUKE HAINES / JOUJOUKA / M WARD / CHARLATANS / LES PIRATES AVEC DANY LOGAN

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 715

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    18 / 12 / 2025

     

    VALERIE JUNE / LUKE HAINES  

    JOUJOUKA / M WARD / CHARLATANS

    LES PIRATES AVEC DANY LOGAN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 715

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    L’avenir du rock

     - Moon in June

    (Part Two)

             L’avenir du rock survolait la jungle du Congo à bord de son petit bi-moteur, quand soudain, il entendit le moteur de gauche s’étrangler. Rrrrcrrrrrrhhh. Il tenta de redresser l’avion. Zpffffff ! En vain. L’engin piqua droit dans la jungle. Pffffuuiiiiiihhh ! Pas le temps de recommander son âme à Dieu. De toute façon, il n’en avait pas. Scrrrrratch-bhammmm ! Allez hop à dégager. La nuit était tombée lorsqu’il reprit ses esprits : un gros serpent cherchait à entrer dans sa bouche restée ouverte. Arrrrhhhhhhhh ! Fou de dégoût et de rage, il l’arracha de sa bouche, schhhhplop!, et le jeta au loin. Splishhhh ! Il faisait nuit. L’avion s’était encastré dans un baobab et le cockpit avait explosé. Il bougea les bras et les jambes pour checker les dégâts. Apparemment, il n’avait rien de cassé. Il se félicita : «Gros veinard !». La jungle semblait devenue folle. Tous les animaux criaient et chantaient. Crrrouahhhhh crouahhhhhh ! Il décida d’attendre le lever du soleil pour quitter l’épave. Il se doutait bien que tous les prédateurs de la jungle cherchaient un casse-croûte. Valait mieux rester prudent. Il sortit de l’épave au petit jour et se demanda où il allait pouvoir prendre un café. Comme il ne savait pas se servir de sa boussole, il partit dans une direction qui lui sembla être la bonne. Il n’avait pas non plus de machette pour singer ces gros frimeurs d’explorateurs, alors il brisait les branches à coups de karaté. Il tomba nez à nez avec un tigre du Bengale qui semblait aussi paumé que lui. Visiblement le tigre cherchait la direction du Bengale, alors l’avenir du rock lui fit signe : «Bengale ! This way !». Le tigre grogna, rrrrrrhhhhhh !, hocha la tête en guise de remerciement et s’enfonça dans les fourrés. Un peu plus tard, l’avenir du rock tomba nez à nez avec King Kong qui semblait encore plus paumé que le tigre du Bengale. Visiblement, il cherchait la direction de New York. L’avenir du rock lui fit signe : «New York ! This way !» King Kong gronda, rrrroarrrrhhhhh !, hocha la tête et partit dans la direction indiquée. Toutes ces rencontres lui mirent au baume au cœur. Il trouvait la jungle plutôt sympa. Il arriva au bord d’un petit cours d’eau et les crocodiles lui firent un petit signe amical : «Hello !», mais l’avenir du rock s’en méfiait quand même. Puis il vit arriver au bout d’une liane un gros m’as-tu vu en maillot de bain panthère. «Qu’est-ce que c’est que ce frimeur ?» se demanda l’avenir du rock. L’OVNI se posa souplement à quelques mètres et lança d’une voix de stentor :

             — Moi Tarzan !

             À quoi l’avenir du rock rétorqua :

             — Moi June !

     

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             L’avenir du rock parle bien sûr de Valerie June. Pour parvenir à ses fins, il fallait bien qu’il s’écrase dans la jungle.

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             Si t’aimes bien tomber de ta chaise et t’écraser sur ton parquet, alors écoute le nouvel album de Valerie June, Owls Omens And Oracles. Ça démarre sur une pure merveille de flash-out, «Joy Joy» - Joy joy in your soul - Et t’as les poux du rock. Il s’appelle M Ward ! Puis Valerie fait les Ronettes avec «All I Really Wanna Do». Elle tape en plein dans l’extrême power des Ronettes. Tu te pinces car tu crois rêver. Un certain M Ward signe la prod. Et ça continue avec «Endless Tree». T’es frappé par l’extraordinaire power de la clameur. Quand Valerie chante «Trust The Path», tu lui fais confiance - You gotta trust the path - et elle fait sa Fatsy avec «Love Me Any Ole Way», suivie par une trompette. T’as toute l’énergie de Fats Domino et ça claque des mains dans les profondeurs du Big Easy. C’est exceptionnel de génie productiviste ! Elle a derrière elle les Blind Boys Of Alabama sur «Changed», et elle y refait sa Ronette. Puis elle tape «My Life Is A Country Song» au plus haut niveau d’accent tranchant. Elle s’appelle Valerie June. Memphis girl.

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             Laura Barton la salue bien bas dans Uncut. Valerie June n’est pas une oie blanche : 43 balais et déjà 20 ans de carrière under the belt. Elle a bossé avec Booker T. Jones, Carla Thomas, Mavis Staples et bien sûr l’inévitable Dan Auerbach qui, comme Bono, ramène sa fraise partout, même quand on ne l’a pas sonné. Œil-de-lynx Barton voit dans June in Moon du blues, du gospel, de l’Appalachian folk with a touch of soul and Americana and R&B. Hé ben dis donc ! Ça va beaucoup plus loin, ma pauvre Barton. Moon In June a du génie. Elle est agaçante, cette journaliste : elle essaye de nous faire passer Moon In June pour une positiviste végan parce qu’elles se rencontrent dans un restaurant végan new-yorkais. Fuck it ! Le son de Moon in June n’a rien à voir avec le végan new-yorkais.

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             M Ward se dit fasciné par la voix de Moon in June - A very fearless singer, a very fearless songwriter - Elle se dit prête pour partir à la conquête de l’Asie Mineure. Quelques éléments autobiographiques épicent un peu l’article : à ses débuts, Moon in June apprend à jouer de la guitare, du banjo, du lap-steel, et dans les festivals, elle rencontre ses blues heroes, David Belfour et T-Model Ford. Elle étudie les voix de ses héroïnes : Jessie Mae Hemphill, Elizabeth Cotton et Ma Rainey. Elle se dit aussi attirée par le dark singer-songwriter stuff, Elliott Smith, Townes Van Zandt et Leonard Cohen. Elle rencontre George Clinton à Cuba et Mavis Staple lui demande une chanson positive pour son album Livin’ On A High Note, produit par M Ward. Elle est aussi en contact avec Carla Thomas qu’on entend sur The Moon And Stars. Moon In June l’avait invitée au Royal Studio de Boo Mitchell, à Memphis, et elles ont enregistré ensemble «Call Me A Fool».

             Si Moon in June et M Ward s’entendent si bien, c’est que sa voix à elle et sa prod à lui ont une «similar out-of-time quality». Bien vu, Barton ! Ils ont quand même fait venir Norah Jones et les Blind Boys Of Alabama. C’est pas rien.  

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             Et toi, elle te fait venir au New Morning. Alors c’est sûr, t’auras pas la prod d’M Ward, mais t’auras la pulpe de June. On lui a installé des fleurs sur scène, deux grattes et deux banjos dont un baby banjo. Et Valerie arrive dans une robe en lamé et des fleurs dans les cheveux. Elle installe vite fait sa magie. Elle communique énormément avec son public. Les gens qui sont là sont tous des fans, ça s’entend. Quand elle claque des doigts, ils claquent des doigts. Quand elle demande un ouh-ouh, elle a un ouh-ouh tellement beau qu’elle en pleure d’émotion. Et quand elle attaque «All I Really Want To Do» à la voix perchée, t’es ravagé par des bataillons de frissons. Elle chante avec le feeling le plus perçant d’Amérique, depuis celui de Billie Holiday. Elle n’a pas le son des Ronettes mais elle a tout le feeling de Ronnie.

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    C’est hallucinant de qualité, même chose avec le «Joy Joy» qui suit, elle t’embarque et tu tournicotes dans son merry-go-round, elle  rajoute des fins poignantes qui te traversent de part en part, elle tape tous les cuts d’ Owls Omens And Oracles en version stripped-down et ça t’en bouche coin après coin, tu savoures le privilège d’assister au récital de cette immense superstar. Même dépouillé de la prod d’M, «I Am In Love» berce ton cœur de langueurs monotones, les vraies, celles de Verlaine, pas les langueurs à la mormoille. Valerie est trop puissante pour ta petite cervelle, elle est la réincarnation de Billie Holiday, pas de doute, elle module ses syllabes avec le même mouillé de ton, le même génie intimiste. Et puis elle attrape sa Guild pour gratter le «Shakedown» de Memphis et là elle te ramène tout le North Mississsippi Hill Country Blues, via l’Afrique de Junior Kimbrough et des frères Dickinson. Là t’as tout, le rock, le blues, l’Afrique, les roots, la magie, le voodoo et elle gratte tout

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    ce qu’elle peut en accords ouverts et ça bascule dans la folie. Elle attrape ensuite son baby banjo pour taper une version poignante de «What A Wonderful World», en rappelant que les blackos d’Amérique ont passé un sale moment dans les pattes des blancs. Cette diablesse te broie le cœur à chaque instant, ce qui rend le set éprouvant. Depuis Louis Armstrong et Joey Ramone, on n’avait pas entendu une version aussi pure, aussi lumineuse de ce Wonderful World. Puis elle va rendre hommage à Lightning Hopkins avec «Life I Used To Live». C’est le grand retour au point de départ, là où le rock prend sa source, dans le monde magique des fils d’esclaves. Il se pourrait bien que Valerie June soit la nouvelle reine des Amériques, car si tu l’as vue rocker le boat avec son «Life I Used To Live», tu n’as plus aucun doute. Elle fait

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    même déraper ses syllabes dans les virages. Elle se paye encore un quart d’heure de folie avec le vieux «Roll & Tumble Blues», puis avec un nouveau shoot de wild rumble, «Workin’ Woman Blues». Elle vise l’hypno de North Mississippi Hill Country Blues, elle reprend la suite de Tav Falco et de Mississippi Fred McDowell. En rappel, elle fait chanter la salle sur «Somebody To Love» et deux cuts plus tard tu te retrouves dans la rue des Petites Écuries complètement sonné. 

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             Valerie June fait aussi la couve d’un récent numéro de Soul Bag. Dans l’interview, elle évoque (trop) brièvement M Ward qu’elle a fini par rencontrer au Newport Folk Festival. Elle rappelle aussi qu’M a produit un album de Mavis Staples, High Note. Dommage qu’elle ne parle pas davantage d’M Ward. C’est quand même lui le sorcier du son, sur Owls Omens And Oracles. Et les questions ne sont pas bonnes, trop à l’eau de rose, axées sur le positivisme dont on se contrefout, alors que Valerie chante Lightning Hopkins. C’était l’occasion rêvée d’évoquer la scène de Memphis. Et ça téléramate ! Quel gâchis ! Valerie termine en saluant quelques contemporains, Gary Clark Jr., Buffalo Nichols, Joanna Newson, Sunny War, et Grace Bowers de Nashville. Elle dit que la relève est assurée. 

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             Dans l’interview, elle évoque son mini-album de covers, Under Cover. Bizarrement, elle n’y tape que des cuts de blancs, à commencer par le «Pink Moon» de Nick Drake. C’est pas si bon. Elle perd ses roots. Puis elle tape dans le «Fade Into You» de Mazzy Star et elle fait sa Hope en ramenant son sucre, mais on préfère Hope. Ça devient plus intéressant avec l’«Imagine» de John Lennon, mais là ça sonne comme une tarte à la crème, même si la compo est magique. Valerie June lui donne de l’impulsion, c’est le moins qu’elle puisse faire. Ses accents sont poignants de véracité, mais on préfère la version originale. Elle fait ensuite sonner le «Don’t It Make You Want To Go Home» de Joe South, elle y injecte un gros shoot de feeling, et là ça prend du sens. Elle s’en va ensuite piquer sa petite crise Dylanesque avec «Tonight I’ll Be Staying Here With You». Elle tape ça d’une voix perçante, c’est heavily orchestré, avec de la slide à outrance, et ça sent bon le coup de génie. Elle termine an transformant l’«Into My Arms» de Nick Cave en Beautiful Song.

    Signé : Cazengler, Valériz complet

    Valerie June. Le New Morning. Paris Xe. 30 novembre 2025

    Valerie June. Owls Omens And Oracles. Concord Records 2025

    Valerie June. Under Cover. Fantasy 2022

    Laura Barton : Sister of the moon. Uncut # 337 - April 2025

    Ulrick Parfum : Valerie June. Soul Bag # 259 - Juillet août septembre 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Luke la main froide

     (Part Seven)

             L’avenir du rock est de retour dans l’hiver du Colorado pour une semaine de vacances bien méritées. Il avance en chantonnant, pom pom pom, respirant à pleins poumons le bon air frais. Ah tiens, voilà un cavalier ! Sa silhouette se dessine au loin. Au moins, c’est pas un Crow. Il porte un chapeau. Il approche rapidement. C’est un blanc. Pas très beau. Même assez laid. Un gras du bide dans un costard d’un blanc douteux et tout fripé. Mieux vaut pas savoir ce que sont toutes ces taches. Et comme de bien entendu, il a une bonne cinquantaine de flèches plantées dans le dos. L’avenir du rock lui fait le salut indien en levant la main droite :

             — Ugh !

             Le gros crache un long jet de chique et descend de cheval. Les flèches plantées dans son dos cliquettent entre elles et font un sacré raffut. Comme l’avenir du rock n’aime pas les escrocs, il interpelle le gros vertement :

             — Si vous essayez de vous faire passer pour Jeremiah Johnson, c’est complètement raté, gros con ! Au moins Jeremiah Johnson, il est beau, il est magnifique, il fait plaisir à regarder, ce qui est loin d’être votre cas, gros lard ! Dégoûtant personnage ! Honte de l’humanité !

             Le gros se tourne vers l’avenir du rock et lance d’un ton bluesy :

             — I’m going down to the river to blow my mind !

             L’avenir du rock ne comprend pas où ce gros lard veut en venir.

             — Quelle rivière ? Ya pas d’rivière dans l’coin !

             Le gros sort de sa sacoche des tupperwares et s’assoit dans la neige. Il étale une grande nappe à carreaux et sort une palanquée d’œufs durs qu’il compte un par un. Ça n’en finit pas ! Soixante ! Et il commence à les gober méthodiquement un par un. Excédé, l’avenir du rock lance d’un ton perfide :

             — Ah ouais, c’est ça ! Vous connaissez tous les rôles par cœur ! Maintenant vous me faites le coup de Luke la main froide ! Mais Paul Newman est bien plus beau que vous, gros con !

             Entre deux œufs, le gros rétorque :

             — Je suis Luke la main froide !

     

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             Luke la main froide n’est pas beau, c’est vrai, mais il est assez génial. Il te met encore la main au colbac avec un album absolument magistral : Going Down To The River To Blow My Mind. T’y peux rien, c’est comme ça. Elle n’est pas belle la main froide, mais diable comme elle est brillante. En plus de son copain Buck, il a Linda Pitmon au beurre. C’est la copine du Wynner. Tu tombes vite de ta chaise avec le morceau titre, attaqué à la vieille alerte rouge. Ils mettent le feu au cut, c’est gratté dans l’urgence de la démence, la main froide veut absolument se blower le mind et ça marche au-delà de toute expectitude. La main froide a toujours dans la voix ses vieux échos d’Auteur. Elle chauffe encore bien l’hot stuff d’«Hot Artists» à coups de push the ladder et ça dégénère encore avec l’imparable «56 Nervous Breakdowns». Ils ont du son à gogo et des clap-hands. La main froide mène la grande vie. Ça sonne comme un hit bien enroulé de rock anglais. Encore de la fantastique énergie sous-tendue dans «Sufi Devotional». Elle chante en sourdine, la main froide, et derrière t’as une énorme machine. On se croirait sur le premier album des Auteurs avec «Children Of The Air». Puis avec «Nuclear War», ils passent sans prévenir en mode heavy gaga insistant. La main froide chante cette merveille éhontée sur un ton confidentiel. Il faut bien comprendre que Luke la main froide est l’un des héros de rock anglais, au même titre que Lawrence, Big Billy et le Ginge. Linda Pitmon tape bien la cloche de «Me & The Octopus». C’est une vraie mère tape-dur. Ah la garce, il faut la voir cogner ! Cet album est l’un des plus excitants de l’année. T’es collé au mur en permanence. Back on the saddle again avec «Radical Bookshop Now». La mère tape-dure reprend du service. Et le cut sonne comme un hit. La main froide fait venir Morgan Fisher sur «Special Guest Appearance». Le vieux Mott essaye de faire du Mott à coups de who-oh-oh.

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             T’as énormément d’énergie sur cet album, ce mix de Buck et de main froide te percute l’hallali, ils s’arrangent pour te balancer des cuts tous plus excitants les uns que les autres. La main froide se cale toujours dans l’entre-deux des Who et des Stones, mais il sait aussi couler des bronzes de groove comme «Sufi Devotional». Elle sait aussi rocker un boat à l’anglaise, comme le montre «Nuclear War», cette petite merveille de rock action. Ils développent un son faramineux qu’on croyait perdu, mais heureusement, la main froide veille toujours au grain.

    Signé : Cazengler, Lancelot du Luke

    Luke Haines & Peter Buck. Going Down To The River To Blow My Mind. Cherry Red Records 2025

     

     

    Faut pas faire joujou avec Joujouka

    - Part Two

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             Dans Blues & Chaos: The Music Writing Of Robert Palmer : Dancing In Your Head, Robert Palmer consacre un texte majeur à Jajouka, un village marocain situé à environ 100 bornes au Sud de Tanger, et à Bou Jeloud, la réincarnation du dieu Pan. Palmer y cite deux ouvrages en référence : celui de Stephen Davis, paru en 1993, Jajouka Rolling Stone: A Fable Of Gods And Heroes, et celui de Michelle Green, paru en 1991, The Dream At The End Of The World: Paul Bowles & The Litterary Renegades In Tangier. On s’est penché la semaine dernière sur le premier. Penchons-nous aujourd’hui sur le second.

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             The Dream At The End Of The World est un rock book, au même titre que Jajouka Rolling Stone. Michelle Green ne fait allusion aux Rolling  Stones qu’une seule fois, vers la fin de son récit, mais ce n’est pas son propos : elle nous éclaire sur trois des pionniers qui ont précédé Brian Jones à Tanger : Paul Bowles, Brion Gysin et William Burroughs. Et le plus rock des trois est bien sûr William Burroughs. La culture rock plonge ses racines dans l’histoire littéraire.

             Michelle Green est extraordinairement bien documentée. Elle est parvenue à reconstituer l’atmosphère de cette ville marocaine qui fut pendant trente ans, des années 30 aux années 60, le refuge et le paradis de ceux qu’on appelait alors les ‘dépravés’, c’est-à-dire les amateurs de jeunes garçons et de paradis artificiels. Michelle Green les appelle ‘les renégats’. Pour eux, «the International Zone of Tangier was an enigmatic, exotic and deliciously depraved version of Eden.» Elle précise encore : «European émigrés found a haven where homosexuality was accepted, drugs were readily available and eccentricity was a social asset.» Tu ne peux pas rêver ville plus littéraire.

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             Ce gros book avoisine les 400 pages. À voir la tranche, on voit que les pages ont été coupées. Publié en 1991, l’objet sent bon le vécu. La jaquette s’orne d’un beau portrait de Paul Bowles. C’est lui le pionnier. Il fonctionne comme un aimant. Il attire tous les autres : Truman capote, Tennessee Williams, William Burroughs, Brion Gysin, Allen Ginsberg, et Jack Kerouac, quasiment tout le mouvement Beat américain.

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             Michelle Green va faire un hallucinant focus sur Burroughs qu’on surnomme «El Hombre Invisible», l’homme qui «stick a needle every hour in the fibrous gray wooden flesh of terminal addiction», mais qui écrit aussi Naked Lunch et Super Nova. Burroughs ne vit que de «kif and hash and opiates like Eukodyl», que les pharmaciens délivrent sans ordonnance. Michelle Green précise encore que seuls les forts caractères pouvaient survivre dans ce moral chaos. Les gens ne sont à Tanger que pour «explorer la vie à l’extérieur des frontières de la civilisation et des conventions sociales, et même de la moralité.»

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             Paul Bowles écrit The Sheltering Sky alors qu’il traverse le Sahara. Michelle Green voit ce texte comme une collaboration entre Albert Camus et Edgar Allan Poe, les deux auteurs que Bowles admire. Elle parle d’un mélange de désespoir existentiel et de glamour, et pour ses lecteurs, Bowles devient un oracle. Il dit avoir consommé du majoun (a potent cannabis jam) pour l’écrire - les romantiques virent Bowles comme un latter-day Coleridge - et les hipsters le savaient en lien avec une autre icône, William Burroughs. Voilà, le décor est planté.

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    Jane and Paul Bowles

             Bowles et à la fois musicien et écrivain. Il a pour mentors Gertrude Stein et Aaron Copland, qu’il rencontre à Paris en 1931. Il profite de ce voyage pour rencontrer Gertrude Stein, Jean Cocteau, André Gide et Ezra Pound. À 34 ans, il compose un opéra surréaliste, The Wind Remains. Il traduit l’Huis Clos de Sartre en anglais, et à 37 ans, ce New-Yorkais décide de partir à la recherche d’un new creative terrain, en compagnie de sa femme, Jane Bowles, qui est elle-même écrivaine. Comme ils n’ont plus d’attirance l’un pour l’autre, ils se lancent dans des relations homosexuelles. Paul reste discret, mais Jane s’exhibe. C’est une excentrique new-yorkaise. Paul ne cache pas son admiration pour Jane : «Her mind could have been invented by Kafka.» Ils ne sont pas encore très connus, à cette époque, mais ils sont «famous among the famous.»

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    Paul Bowles

             Paul Bowles subit son premier grand choc culturel avec la découverte de Fez, qui est restée une ville du moyen-âge - Everything is ten times stranger and bigger and brighter - Il dit avoir quitté le monde. Il consomme de l’opium et assiste aux «frenzied rites of religious brotherhoods.» Puis il découvre le Sahara, «where the sky had a life of its own», et ce ciel sera la base de The Sheltering Sky. Paul Bowles voyage en quête d’inspiration. Et pour ça, le Maroc et l’Algérie sont les meilleurs endroits du monde. Pendant l’hiver 1933, il voyage inlassablement, dans les bus bondés ou à dos de chameau - He found North Africa to be populated by the most extraordinary people he had ever known - Le kif, le majoun et le hash assouplissent encore la nature de cette réalité. Il voit l’envers du miroir. Pour écrire la scène de la mort de Port, dans The Sheltering Sky, Paul s’achète dans la médina «a large chunk of majoun», pour dix pesetas. «It was the cheapest kind». Il monte sur une colline et s’installe sur un rocher. Il teste et soudain le majoun kicke - The effect came upon me suddenly, and I lay absolutely still, feeling myself being lifted, rising to meet the sun. Then I felt that I had risen so far above the rock that I was afraid to open my eyes. In another hour, my mind was behaving in a fashion I should never have imagined possible - Norman Mailer va saluer la parution du Shetering Sky : «Paul Bowles opened the world of Hip. He let the murder, the drugs, the incest, the death of the Square, the call of orgy, the end of civilization.» Michelle Green ajoute que personne ne pouvait nier sa «dark vision». Bowles «had created a world where hope was moribund and life was lived in extremis.»

             Bowles se régale intellectuellement de Tanger - To a writer imbued with a finely developped appreciation for the absurd, Tangier was paradise - Son but avoué est d’échapper à la «Western civilization». Quand il amène son protégé Ahmed à New York, celui-ci décide que cette ville «was a vast illusion created by evil djinns». Et quand une blanche ose dire à Ahmed qu’il est cinglé, celui-ci la gifle et la traite de chameau - he called her «a camel»

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             Et voilà que débarque Truman Capote, devenu célèbre en 1948, avec son premier roman Other Voices Other Rooms. Il n’a que 24 ans. On le fête à Paris. Michelle Green cite Colette, Dior, Cocteau, Camus, Noël Coward, Somerset Maugham, Nathalie Barney et Alice B. Toklas parmi ses admirateurs. Mais à Tanger, personne ne le connaît et ça le déprime. Paul Bowles garde ses distances avec Capote - He was terribly supercifial and amusing and not the sort of person you’d pick to be a good friend - Capote explique à ses interlocuteurs qu’il a déjà tous ses futurs livres en tête. Bowles : «They were all there in his head, like baby crocodiles, waiting to be hatched.» Capote ne tiendra pas longtemps à Tanger. Il va vite regagner l’Europe et mettre les gens en garde contre cette ville : «Tangier is a basin that holds you.» Bowles par contre s’y trouve très bien.

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             Il expérimente les drogues. Il cherche surtout à explorer l’inconscient. Il avait testé les drogues lors d’un séjour au Mexique. Il sait que le majoun demande une totale soumission, et que le kif «put a spin in reality», ce qui facilite l’accès à la fiction. Un proverbe arabe dit que de fumer une pipe de kif avant le breakfast donne à l’homme la force de cent chameaux in the courtyard.  Bowles reprendra l’expression pour en faire le titre d’un livre : A Hundred Camels In The Coutyard. Les Marocains qui fument du kif sont de fabuleux conteurs et Bowles enregistre ses protégés pour en faire des livres. Michelle Green ajoute : «Cannabis only exagerated Paul’s well-developped sense of detachment, and he seemed unreachable when he was under its influence.» Quand Timothy Leary débarque à Tanger, il amène ses champignons, sous forme de pilules de psilocybine. Burroughs s’intéresse aux champignons de Leary, et aux effets qu’ils provoquent sur la cervelle. Leary prétend que la psilocybine peut supplanter la poésie en amenant de l’aesthetic pleasure more efficiently, Leary affirme que les mots et les images sont dépassés, il annonce une nouvelle ère, l’ère de la superconciousness qui va rendre l’artiste obsolète. Burroughs est d’accord, car il affirme que la poésie est «finished», alors la théorie de Leary résonne bien en lui - Leary’s notions about subverting the ego made perfect sense - À travers leurs expérimentations avec les drogues, tous ces mecs font de la recherche. C’est ce qu’il faut comprendre.

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             Paul Bowles a déjà étudié le rôle du cannabis dans la société africaine. Il révèle qu’en hiver, une famille marocaine passera une soirée hashish, le père, la mère, les enfants et les proches dégusteront le majoun et raconteront des histoires pendant des heures, il y aura des chants, des danses et des rires, dans la plus parfaite intimité. C’est toujours mieux que de regarder des conneries à la télé. Paul Bowles va devenir en quelque sorte l’apôtre de cette culture. Il publie en 1962 A Hundred Camels In The Courtyard. Il devient une sorte de gourou, même s’il paraît anachronique au moment où Tom Wolfe et Norman Mailer deviennent des stars littéraires aux États-Unis.

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    Brian Gysin à l'hôpital de Tanger

             Bowles se fond bien dans le mythe de Tanger - Life is so easy here, so cheap and the climate is marvellous. If you’re going to go to hell, you can do it more cheaply and more pleasantly than in Greenwich Village - Bowles enfonce son clou : «The only way to live in Morocco now is to remember constantly that the world outside is still more repulsive.» Toujours cette haine de la Western civilization. Il s’isole de plus en plus - Each decade I know fewer people. By 1980, life will be perfect - Quand il repart en voyage à Ceylan, par exemple, c’est Brion Gysin qui prend le rôle de ringmaster. Il reçoit par exemple des Rolling Stones, et quand Bowles rentre de voyage, Brion tient à les lui présenter, mais Bowles n’est pas très excité. Ils ne sont pas sa tasse de thé.

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             Des gens fascinants, il en a connus, à commencer par Brion Gysin. Brion débarque à Tanger en 1950, il a déjà été peintre surréaliste à Paris, hashishin en Grèce, et espion pour le compte de la CIA, mais rien n’est moins sûr. À Paris, il a fréquenté Max Ernst, Valentine Hugo, Dali,  Picasso, Gertrude Stein et Alice B. Toklas. Mais André Breton ne peut pas le schmoquer et fait enlever ses toiles d’une exposition surréaliste. Alors, Brion les expose sur le trottoir, en face de la Galerie Aux Quatre Chemins. En 1952, Brion débarque à Marrakech après un long périple au Sahara, et découvre la fameuse place Djemaa el-Fna, qu’on traduit par «The assembly of the dead», le cœur battant de la médina, où se retrouvent les Berbères du Haut Atlas, les Hommes Bleus du Sahara et les noirs de Tombouctou, du Sénégal et du Soudan - It was the liviest theater on the continent - Tous ceux qui y sont allés ont été frappé par la vie qui y grouille. Sans doute l’un des endroits les plus fascinants de la terre. On y erre pendant des heures. Mais malheur aux ceusses qui boivent le jus d’orange que proposent les marchands ambulants. Et le kif qu’on vend n’est pas du kif, mais du mauvais tabac. Ce sont les pièges à touristes.

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             Le book grouille de descriptions de Brion toutes plus flatteuses les unes que les autres. Une nommée Felicity rencontre Brion et le qualifie de «most interesting man I ever met. He was singular, unique, extraordinary, monstruous and wonderful.»  William Burroughs l’admire et le qualifie de «regal without pretention». Non seulement il l’admire, mais Brion est le seul qu’il respecte. Les monologues de Brion sont légendaires. Il tire son inspiration de sa connaissance des Grecs anciens et des Romains, de l’Egyptian Book of the Death, du folklore celtique et les religions orientales, mais aussi de ses contemporains, les Surréalistes. Robert Palmer qui est devenu son ami se souvient d’avoir entendu Brion balancer «some of the cleverest, most mordant and most provocative» propos. Petite cerise sur le gâtö : Brion a aussi une passion pour les idées neuves.

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             John Hopkins se souvient d’avoir rencontré Brion chez Paul Bowles : «Un soir, nous fumions tous du kif et Larbi a préparé du majoun. On est allés sur la falaise pour admirer le clair de lune, and everyone was stoned out of their gourds. We were talking about why we were there and Paul said : ‘We’re here to learn.’ Brion said : ‘No, we’re here to go.’» Puis Brion et Burroughs se mettent à bosser les cut-ups ensemble - Même les expatriés qui trouvaient leurs experiments incompréhensibles étaient fascinés par leur creative spirit - So much energy came from being around Brion when he was with Burroughs. They had an intellectual rapport that was stunning - Paul Bowles trouvait cependant que Brion avait tellement abusé des drogues qu’il avait altéré sa personnalité. Et puis on apprend au fil des pages qu’il est auto-destructeur. Soit il détruit ce qu’il fait, soit il donne. John Giorno, qui a fréquenté Warhol, débarque à Tanger pour rencontrer Brion. Il croit lui aussi qu’au Maroc, la magie est juste en dessous de la surface des choses, ce que professe évidemment Brion. Lequel Brion emmène Giorno à Fez pour un trip au LSD. Ils vont aussi à Zagora et marchent parmi les tentes des Hommes Bleus, dans l’oasis voisin : «Il y avait une mer de tentes et de la fumée de pipes à n’en plus finir, and incredible music. We just walked around taking it in. Brion was the magical guide.»  

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             Pendant des heures, Brion peut disserter sur les théories freudiennes et les mecanisms of dervish trance drumming. Le mythe de Jajouka, c’est lui. Il commence par flasher sur les Master Musicians «who created a music unlike anything he had ever heard», playing wild flute songs - strangely riveting music, related to the ecstatic trance music of the Sufi brotherhoods, but different, with a luminous, hieratic quality all its own», selon Robert Palmer. Brion est obsédé par cette musique, au point d’aller la sourcer à Jajouka, dans les Jibala hills, à 100 bornes au sud de Tanger. Pour lui, ce fut une façon d’entrer dans l’Antiquité. Et tous les ans, il s’est rendu à la fête du mouton pour ce qu’il appelait l’équivalent of Roman Lupercalia, or the Rites of Pan. Brion avait simplement découvert que sous un léger voile d’Islam, les rites de Jajouka préservaient l’équilibre entre les formes mâles et femelles de la nature, comme ce fut le cas au temps des Romains. Et bien sûr, Bou Jeloud, Jajouka’s patron saint, ré-incarnait cette mythologie antique. Michelle Green n’ose pas trop s’aventurer sur ce terrain, elle laisse la parole à Brion. Lequel Brion va monter un resto à Tanger, les 1001 Nuits, et y faire jouer les Master Musicians.

             Le seul reproche qu’on peut faire à Brion est sa misogynie. Burroughs, qui est atteint de la même tare, avoue que «Gysin’s thinking left no place for compromise. The whole concept of woman was a biological mistake.»

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             La vraie star du book, c’est William Burroughs, sans doute le plus rock des écrivains. Michelle Green nous donne tout le détail du séjour de Burroughs à Tanger. Il est là pour les drogues, les garçons et la littérature. Le voilà dans la médina, «in his shiny business suit and greasy fedora», un air d’agent du FBI qui s’est fait virer. Peu de gens connaissent son nom, mais les wild boys des alentours le surnomment ‘El Hombre Invisible’. Ce diplômé d’Harvard a décidé très tôt de devenir un renégat. À 40 ans, il est devenu un «laconic adventurer with a mordant wit and an attraction to all things forbidden.» Il a tout étudié : l’anthropologie, la pharmacologie, les linguistiques, il s’est passionné pour Kafka, Céline, Baudelaire, Gide, Rimbaud et Blake. Il est allé comme Artaud en Amérique du Sud à la recherche du Yage, et s’est déjà tapé des voyages dans le netherworld of drugs and depravity. Hanté par un constant besoin de créer, il n’a jamais cessé d’écrire ce qu’il appelle ses ‘routines’, mais n’a jamais été convaincu d’être un écrivain - I was a nobody - S’il veut devenir écrivain, c’est parce que petit, il les voyait «riches et célèbres». Il rêve de se retrouver à Tanger en compagnie d’un jeune garçon fumant du kif et caressant une jeune gazelle.

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    Joan Burroughs

             En attendant de partir pour l’Afrique, il épouse Joan, qui partage sa passion pour le mind control, les codex mayas et les drogues. Elle raffole du speed, et notamment de la Benzedrine. Arrêtés en 1949 pour possession de drogue, Burroughs et Joan se taillent vite fait au Mexique. Et un soir de septembre 1951, ils jouent à Guillaume Tell. Joan pose son verre sur sa tête, et Burroughs qui est complètement défoncé lui tire à bout portant dans le crâne. Il fera passer ça pour un accident - domestic imprudence - Il se taille une fois de plus vite fait et gagne le Panama pour rentrer à New York. Il finit par débarquer à Tanger. Il découvre le majoun qui lui inspire des wild flights of creativity et il en prend chaque fois qu’il affronte la page blanche. De son côté, Henri Michaux a fait exactement la même chose. En 1954, Burroughs was shooting Eukodyl every two hours. Il dévalise les pharmacies de Tanger, comme Artaud dévalisait celles de Paris pour sa conso quotidienne de laudanum. Ce ne sont pas les Stones qui ont inventé le concept de sex drugs & rock’n’roll.

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    Gregory Corso, Paul Bowles, William Burroughs

             Paul Bowles est intrigué par la présence à Tanger de ce spécimen qu’on surnomme Morphine Minnie. Et à sa grande surprise, Bowles découvre que Burroughs est «vital and engaging and funny. An inspired story-teller, he had a buzz-saw drawl that lent irony to every phrase. He could talk for hours about lemurs or yage or telepathy, and his sensibility was decidedly bizarre.» Bowles creuse encore un peu et découvre que Burroughs «had a kind of crackpot mystique, fantastically mutable, he was simultaneously vulnerable and threatening, proper and debauched.» Il était à la fois le cowboy et le dreamer, le prédateur et la proie. Brion décrit Burroughs marchant dans la rue sous la pluie : «Willie the Rat scuttles over the purple sheen of wet pavements, sniffing. When you squint up your eyes at him, he turns into Coleridge, De Quincey, Poe, Baudelaire.» 

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             En 1956, Burroughs semble arrivé au bout de la junk line. Paralysé, uniquement capable de se préoccuper du next shot, il gît dans une chambre d’hôtel miteux. Le sol est couvert d’ampoules vides - I did absolutely nothing. I could look at the end of my shoe for eight hours - Il y a de la cocasserie même dans sa déchéance. Burroughs est invité pour une fête chez Peggy Guggenheim, «at which a dead-drunk William managed to disgrace himself.» Fabuleux ! Quand Kerouac débarque à Tanger à son tour, il lit les ‘routines’ de Burroughs et les trouve «à la fois brillantes et sauvages». C’est Kerouac qui trouve le titre Naked Lunch. Francis Bacon est aussi dans la parages et Michelle Green établit un parallèle entre les «brutally powerfull paintings» de Bacon et la «shocking prose» de Burroughs. 

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             Bowles finit par voir Burroughs et Brion comme une seule et même personne - Under Gysin’s influence, he had begun to style himself as a sorcerer’s apprentice. He had practiced meditation and hypnosis and mirror gazing, and he had fallen under the spell of Hassan-i-Sabbah, an elenventh-century Persian mystic who founded the cult of the Assassins. The Old Man of the Mountain as Gysin called him - Hassan-i-Sabbah gavait ses adeptes de hashish, ce qui intéressait beaucoup Brion - Like Hassan-i-Sabbah, Burroughs had removed himself from the world, obsessed with the subject of mind control - Quand JFK se fait buter à Dallas, Burroughs annonce qu’«Oswald’s bullet is the beginning of the end.» Pour lui, c’est la preuve que les forces du mal se sont emparées de l’univers et qu’«Armageddon was around the corner».

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             Brion et Burroughs explorent le cutup, et Burroughs est frappé par le potentiel littéraire de cette méthode que vient d’inventer Brion. Il appelle ça un «project for disastrous success», et les deux cocos s’enfoncent dans une spirale de créativité, taillant des textes de Shakespeare, St. John Perse, Aldous Huxley et des numéros du New York Herald Tribune. Ils mijotent des salades de mots et croient inventer une nouvelle esthétique. Mais Allen Ginsberg, qui vient de débarquer à Tanger, n’est pas impressionné. Ginsberg se méfie d’ailleurs de Burroughs, et le trouve «so inhuman it scarred me.» Et avec tout le hashish et tout le majoun qu’il se met dans le cornet, Burroughs est devenu «hypersensitive, suspicious not in a paranoid way but in an acute, analytic way of looking at subtexts.» Même défoncé, Burroughs ne perd jamais de vue la littérature.

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             Il est persuadé qu’il peut se mettre dans un certain état d’esprit pour devenir invisible. Mind control. Brion et lui sont convaincus qu’ils peuvent voyager sur d’autres planètes. Burroughs tente même des expériences à partir du Sheltering Sky, histoire d’impressionner Paul Bowles : il enregistre des larges extraits sur un magnétophone, puis coupe la bande pour la remonter au pif.  Bowles est surtout impressionné par la voix de Burroughs : «When he played it back, the tape still sounded like the prose of William Burroughs and nobody else.» Quand il ne vante pas les mérites du cutup, Burroughs tente de vendre à Bowles les théories de William Reich. Il a construit dans un jardin le fameux «orgone energy accumulator» qui permet de débloquer l’«orgone energy», source de tous les maux. Un soir, il réussit à convaincre Paul d’entrer dans la machine. Paul accepte. Le traitement dure une heure, mais Bowles craque au bout de 25 minutes. Burroughs lui demande s’il a éprouvé quelque chose et Bowles lui répond : «No, just a lot of cold.»

             En 1964, Burroughs et Brion s’embarquent à bord d’un paquebot en partance pour New York. Burroughs piquait sa crise de dégoût des «idiot Tangerinos» et des «sinister Arabs». Mais il était surtout invité dans sa ville natale de Saint-Louis par Playboy, en tant que cult hero.

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             C’est Jane Bowles qui va faire les frais de la vie at the end of the world. Comme Kit Moresby (l’héroïne de The Sheltering Sky), elle se sent victime d’un sort. Et comme Kit, elle va sombrer dans un cauchemar dont elle ne se réveillera jamais. Elle va entrer dans une spirale d’auto-destruction et donner à des inconnus tout ce qu’elle possède. Les hippies qu’elle croise dans les rues de Tanger la trouvent groovy. Le roman prend le pas sur la réalité, selon le vœu de Bowles. Ça devient fascinant. Michelle Green fait le lien entre la fin de vie de Jane Bowles et le Sheltering Sky que Bernardo Bertolucci va porter à l’écran.    

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             En 1990, Paul Bowles a 80 ans. Il vit encore dans son appartement de Tanger. Il a pas mal de petits soucis, audition et sciatique, mais n’a rien perdu de son élégance, il porte encore du Tweed anglais et fume ses clopes de kif avec son légendaire fume-cigarette. Il reçoit encore pas mal de gens, notamment Stephen Davis (l’auteur de Jajouka Rolling Stone), et continue de publier. Il traduit aussi les textes d’Isabelle Eberhardt, l’aventurière qui explora le Sahara au début du XXe siècle. Mais après la mort de Jane, il confie ceci : «My degree of interest in everything has been diminished almost to the point of nonexistence... there is no compelling reason to do anytning whatever.» Mais quand Bertolucci qui a racheté les droits du Sheltering Sky débarque chez lui en 1990, Paul Bowles accepte de participer au tournage. Bowles dit partout qu’il en attend le pire, mais Berto réussit à le convaincre de faire la voix off du narrateur. Puis il accepte d’aller à Paris pour la première du film.

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             De toute évidence, il faut revoir l’adaptation cinématographique qu’a faite Bertolucci du fabuleux Sheltering Sky de Paul Bowles. La traduction en français du titre laisse perplexe : Un Thé Au Sahara, alors que tout le poids mythique du roman repose sur la vision qu’a Mort (John Malkovitch) du ciel immense qu’il fait admirer à Kit - How fragile we are under the sheltering sky. Behind the sheltering sky is a vast dark universe, and we’re just so small - Mort sait que la mort est là, juste derrière le ciel. Mort sait qu’il est déjà mort. On voit Paul Bowles à trois reprises dans le film, ce qui renforce à outrance l’immense poids littéraire de ce film. Bowles est assis dans l’un des ces cafés de Tanger qu’évoque longuement Michelle Green dans Dream At The End Of The World. Bowles est là, et on l’entend en voix off. Assis dans un coin, il observe ses personnages tels que Berto les restitue. Berto triche cependant avec la réalité, car Bowles situe son Sheltering Sky en Algérie et non au Maroc. L’excellentissime Mort Malkovitch joue le rôle d’un personnage extraordinairement désabusé, et Kit va prendre le relais, une fois que Mort est mort, elle va entrer dans la mythologie des gens du désert et vivre une aventure sexuelle de pure perdition. Berto se fend de plans superbement graphiques du Sahara. Il rendra aussi hommage à Burroughs lorsque Kit, enfermée dans sa baraque en terre de Tombouctou, se met à faire des cutups pour passer le temps. Récupérée par des occidentaux, elle reviendra à Tanger et finira par errer dans les rues, refusant d’être sauvée. Elle reviendra sur les lieux de sa vraie vie d’avant, dans un café qu’elle fréquentait à la vie à la mort avec Mort. La scène est déchirante, chaque fois que tu la revois, elle te broie le cœur. Kit entre dans le café, se dirige sur Paul Bowles qui est assis au fond. D’une voix de vieil homme aux portes de la mort, il lui demande si elle est perdue : «Are you lost?» Et il enchaîne avec ça qui te prépare bien à la mort : «Because we don’t know when we will die. We get to think of life as an inexhaustible well.» Il redit à sa manière ce qu’on sait tous : la vie n’est pas un puits insondable. Tu vis tu meurs. Cadré par Berto, Paul Bowles est déjà mort, malgré son regard translucide de vieil homme légendaire. Déjà mort. Nous sommes tous déjà morts. Et donc en paix.  

    Signé : Cazengler, Joujoukaka

    Michelle Green. The Dream At The End Of The World: Paul Bowles & The Litterary Renegades In Tangier. HarperCollins 1991

    Bernardo Bertolucci. Un Thé Au Sahara. DVD 2008

     

     

    Wizards & True Stars

     - Third World Ward

     (Part One)

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             Tu peux entrer chez M Ward par la petite porte : celle du producteur. Grand bien t’en prend. Il vient tout juste de produire le denier album de Valerie June, Owls Omens And Oracles. Alors, intrigué, tu soulèves cette grande pierre nommée Discogs et là tu découvres tout un monde grouillant de vie.

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             Premier test avec Hold Times, un Merge de 2008. T’es bien content d’avoir cet album dans les pattes, car quel album ! Tu entres cette fois par la grande porte. M Ward crée un vrai monde et tu te sens le bienvenu. T’as une présence immédiate, l’absolute beginner qu’est «For Beginners», t’es frappé par la classe de l’attitude, la classe du son, la classe du truc et la classe du machin. Ça pue la classe à dix lieues à la ronde, t’as le claqué du rock, la saveur du goût et l’impérieux du son, un peu comme chez Bill Callahan. Il passe au glam de dingue avec «Never Had Nobody Like You». Son son craque de plaisir. La classe des cuts du cat te laisse coi. Il tape une belle cover du «Rave On» de Buddy. Il en fait du glam, il t’embarque dans sa quête d’absolu. Il s’en va pianoter son «To Save Me» en haut de l’Ararat. Il domine tout, et t’as des échos du «Do It Again» des Beach boys, tim tim tilili ! Il redéfinit la modernité avec «Stars Of Leo», il sort le Grand Jeu, tu crois entendre Roger Gilbert-Lecomte avec une guitare, c’est du génie pur. Il tape ensuite une country de rêve avec «Fisher Of Men», et t’as tout le ruckus d’un pur universaliste. Il réinvente Mazzy Star avec « Oh Lonesome Me» et Lucinda Williams. Elle reste d’une puissance extrême. Toujours éraillée, mais légendaire. Encore tout le poids du monde de Peter Handke dans «Epistemology», mais plus rock, tout de même. M Ward règne sur tous les empires. Il groove son balladif avec un art qui laisse pantois. Tu décides alors de le suivre jusqu’en enfer. Il joue encore avec la beauté comme le chat avec la souris dans «Blake’s View» et gratte au banjo l’Americana doucereuse de «Shangri-La». Tu sors de là ébahi.

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             Encore un album en forme de joyau : Post-War, un vieux Merge qui émergea en 2006. M Ward crée très vite la sensation, car il saut chanter à l’éplorée congénitale. Il sait aussi fouiller un son. Il maîtrise l’art de fouiller le fouillis («To Go Home»). Et pouf, tu prends en pleine poire «Right In The Head», gratté à coups d’acou avec une guitare rebelle en embuscade. Il est suivi à la trace par un son de gras double qui donne un souffle terrible au cut. Il multiplie les coups de charme et ça pulse bien dans la purée pop. Son seul défaut est de proposer des liners illisibles. Globalement, c’est un album fascinant, M Ward regorge d’idées et maîtrise parfaitement les envolées. Pour son «Requiem», il repart en mode Americana, et comme George Martin, il maîtrise admirablement la science du son - He was a good man/ And now he’s gone - Et t’as un solo de fuzz dans l’Americana ! Il fait aussi de la fast pop d’horizon avec «Chinese Translation». Il est stupéfiant de vision, quasi transcendental, et quand t’entends la slide qui ouvre l’horizon, t’es bluffé. L’album est réjouissant. Il passe en mode Twang pur pour «Neptune’s Nest», il vire carrément Dick Dale. Le génie sonique d’M Ward ne connaît pas de limite. Il crée encore une mélasse terrible avec «Today’s Undertaking» et «Afterword/Rag». M Ward est un Wardiste impavide, il règne sans partage sur son empire qui est toujours certain.   

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             More Rain confirme la légende : M Ward ne fait que des gros albums classiques. Il peut te caler deux cuts de glam si ça lui chante : «Time Won’t Wait» et «I’m Going Higher». Il renoue avec le son de la vieille cocote glam bien sourde. Et son Going Higher tape dans le spirit du stomp qui fit les beaux jours du glam. More Rain sonne comme un album parfait. Avec «Girl From Cojeno Valley», ce fantastique popster est aux abois. Il balance une pop dense, montée sur des dynamiques impeccables. Il creuse sa tombe dans le désert de Mojave avec «Slow Driving Man». Il est tellement bon qu’il a même des violons sur ce coup-là. Et voilà «You’re So Good To Me». Tu le reconnais aussitôt ! Cut signé Brian Wilson ! On entend aussi cet M gratter ses poux à contre-courant dans «I’m Listening (Chords Theme)», et sur ce prodige productiviste qu’est «Temptation», il a Peter Buck. Tout est littéralement merveilleux sur cet album. Il passe au kitsch de rêve avec «Little Baby». Cet M te fait rêver.  

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             Quand M associe un titre comme What A Wonderful Industry au visuel d’une mâchoire de requin, signifie-t-il que l’industrie musicale est un monde de requins ? On serait tenté de le croire. Il ne porte donc pas l’industrie dans son cœur. Ça ne l’empêche pas de pondre des albums de superstar. T’as au moins deux Beautiful Songs et deux coups de génie sur cet album dentu. Par quoi commence-t-on ? Les Beautiful Songs ? La première s’appelle «Arrivals Chorus», M arrive très décontracté et il gratte ses poux d’Hawaï. Il exhale de l’éther pur. L’autre s’appelle «A Mind Is The Worst Thing To Waste», un fantastique balladif d’Oh such a shame. Il ménage bien ses effets. T’as l’environnement des accords mentholés et le chant liquide qui se fond dans la mélodie - Oh my precious time - Ça donne une pop translucide. Premier coup de génie avec «Miracle Man», un solide rock oblique, bien claqué du beignet. Ah il faut voir comme ça secoue les colonnes du temple ! Le deuxième s’appelle «Sit Around The House» : incroyable élan pop rock, M s’élance dans l’azur immaculé. C’est d’un éclat sans pareil. Il faut le voir pour le croire. M est un artiste dont il faut faire le tour. Encore de la pop aux pieds ailés avec «Motorcycle Ride». Puis il s’en va dans le désert de Mojave gratter les poux western d’«El Rancho». T’as vraiment hâte de voir la suite.

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             La suite s’appelle Migration Stories. C’est un album qu’il faut classer à part. Il grouille de Beautiful Songs, à commencer par ce «Migration Of Souls» qui te groove l’âme. Façon de parler. C’est la Beautiful Song de l’année. Il enchaîne avec le groove paradisiaque d’«Heaven’s Nail & Hammer», M te fait danser le boléro au crépuscule, c’est chaud et vertigineux, profond, doux et dingue. S’ensuit «Coyotte Mary’s Travelling Show», une bluette country de rêve, il la chante au raw du désert de Mojave, avec des gorgeous guitars. Et tout l’album va rester à ce niveau d’effarante qualité. M vole comme un beautiful vautour dans l’azur de Mojave. Il te plane bien sur la carcasse avec «Independant Man». Puis il te gratte un cut de guitar hero, «Steven’s Snowman». Il se situe au-delà de tout, même de Ry Cooder ou de John Fahey. Il renoue avec son dieu Brian Wilson dans «Unreal City» et fait du «Do It Again» vite fait en passant. M revient au balladif d’exception avec «Along The Santa Fe Trail». Il espère retrouver sa copine dans les montagnes du côté de Santa Fe. Et t’as des chœurs de rêve. Tu retrouves son touché de note famélique et enjoué à la fois dans «Touch». Il sonne comme le joyeux troubadour de Troubalda, t’as encore une merveille orfévrée au pah pah pah, digne de Curt Boettcher. Te voilà dans le vrai de vrai. Il fait ses adieux en grattant «Rio Drone» au bord du fleuve de l’éternité. Ainsi va la vie. Ainsi va la mort.  

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             M se calme un peu avec Think Of Spring. Encore une pochette informelle. Ce sont des pochettes dont on ne garde aucun souvenir. On croise deux Beautiful Songs sur cet album mi-figue mi-raisin : «I Get Along Without You Very Well» et «I Am A Fool To Want You». Il te gratte ça dans le désert d’Arizona avec l’écho du temps. Sa voix glisse comme un ange dans les ténèbres.  Mais on voit bien que cet album refuse de décoller. L’M veut faire du Richard Hawley, mais il s’y prend mal. Il vaut faire du Smog, mais ça ne veut pas Smogger. Il essaye de faire du Smog bourbeux avec «All The Way», mais ça ne marche pas. Alors M fait de l’M. Il n’est pas rancunier, comme le montre «I’ll Be Around» : I’ll be around/ No matter how you treat me now. Avec «For Heaven’s Sake», il décide de s’installer au paradis. Il se recroqueville sur son acou et gratte ici et là des éclairs de Django Reinhardt. Il crée un peu d’enchantement avec «Violets For Your Furs» en poussant une pointe de glotte et du coup, il parvient à créer une fantastique clameur. M est un mec qui sait enrichir un balladif avec des pics de sensibilité. Mais l’album reste terriblement monochrome.  

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             Transistor Radio date de 2005. Album mi-figue mi-raisin. La figue, ce sont deux Beautiful Songs, «Hi-Fi» (gratté sous le boisseau, et le boisseau d’M, c’est quelque chose) et «Paul’s Song» (M est comme Des Esseintes, il goûte à tous les sucs). Le raisin, ce sont deux coups de génie, «Sweetheart On Parade» (avec un seul cut, M peut créer un monde. C’est ici le cas, avec un son de cathédrale fantomatique) et «Big Beat» qui est un véritable coup de génie productiviste : il fait une espèce d’heavy rockalama à la Fats Domino. Il a vraiment beaucoup de son. Avec «Four Hours In Washington», , il fait du David Lynch et gratte les notes de son subconscient. C’est une évidence, M est amoureux de la beauté. Il ne vit que pour elle.  

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             Si tu replonges aux racines, tu vas te régaler avec End Of Amnesia. M gratte l’heavy boogie de «So Much Water» avec une effarante qualité de son. Son génie sonique éclot dans l’épaisseur du son. Puis il se love dans le giron de «Bad Dreams», un merveilleux balladif intime et humide. Chez M, chaque cut sonne comme une aventure intellectuelle organique. Il fait un festival de slide dans «Silverline», puis revient à l’heavy beat de génie avec «Flaming Heart», il gratte un mic mac d’arpeggios incroyables, on se croirait chez Dickinson, car t’as les mêmes éclairs de génie productiviste. Avec «Ella», il plonge dans une énorme Beautiful Song atmosphérique. Il développe des pouvoirs monstrueux, une tempête semble se lever dans la mélodie. On n’avait encore jamais vu ça.

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             Encore un album précieux : Transfiguration Of Vincent, qui date de 2003. T’es hooké dès «Sad Sad Song», un solide balladif lesté de tout l’heavy power d’M. Il chante à la voix fêlée et mène bien sa danse. T’en reviens pas de tant d’ampleur. Frank Black et lui ont le même génie entrepreneur. Il travaille lui aussi sa matière au corps. Avec «Outta My Head», il tape dans la réverb de la frontière et chante au doux du menton, et t’as ces sons de gratte qui n’en peuvent plus, comme les marins d’Amsterdam qui se plantent le nez au ciel et qui se mouchent dans les étoiles et qui pissent comme je pleure sur les femmes infidèles. Puis il passe au wild primitif avec «Helicopter» avant de ramener sa cocote grasse dans «Fool Say» et de créer la sensation avec un solo Hawaï. Il reste dans l’ambiance lourde de la convergence avec «Undertaker». Ce fantastique entremetteur frise le Lou Reed. Et avec «Let’s Dance», il fait de l’heavy Americana bien enfoncée du clou.

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             Vingt ans plus tard paraît Supernatural Thing. Encore un bel album, sur lequel il serait mal venu de faire l’impasse. T’es aussitôt dans l’entièreté du son. Les poux d’M sont denses, il gratte des coups d’acou de jouvence. Le morceau titre sonne comme une belle dégelée de good time music. L’M bascule littéralement dans le génie pop, avec les dynamiques de Brian Wilson, c’est très lumineux, très enlevé, vaillant, plein d’énergie, avec une relance à la guitare de lumière. Quel démon ! Tu ne retrouves cette élégance de smooth ensoleillé que chez Brian Wilson et les Byrds, Il revient rocker le boat avec «New Kerrang», c’est tout de suite sublimé en interne. Il est capable de petite pop vif-argent. Il revient ensuite à son cher groove du paradis avec «Dedication Hour». C’est sa marotte. «I Can’t Give Everything Away» monte aussi au paradis, poussé par un sax d’intro. Il duette ensuite avec Neko Case sur «Engine 5». M adore s’entourer. Il arrive dans l’Engine sur le tard, fidèle au poste. Ça sent encore le brûlé du génie dans «Mr. Dixon», il part en mode Dixon raw. T’en reviens pas de le voir à l’aise dans toutes les circonstances. 

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             N’oublions pas le petit premier, Duet For Guitars, paru en 1999. S’y nichent deux pépites, «Beautiful Car» qu’M chante à l’heavy musicologie retardataire, là-bas derrière, et ça devient merveilleux, et puis «Fishing Boat Song», où il déclenche un petit enfer, et laisse sa voix déraper sur une peau de banane. Tout ce qu’il fait remonte à la surface, celle qui t’intéresse. Mais il a aussi des cuts qui sont trop laid-back pour être honnêtes («Good News»). Il gratte aussi des poux de cabane enchantée («The Crooked Spine»). Il est capable de tout, il va fureter dans tous les coins, la big pop orchestrée ne lui fait pas peur («Look Me Over»). Il peut avoir des faux airs de la ramasse à la Neil Young («It Don’t Happen Twice») et il sait faire son early Bob de Greenwich Village à gros coups d’acou («Where You Here»). Comme le riz, l’artiste est complet.

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             Et pour compléter le tour du propriétaire, tu peux aussi écouter A Wasteland Companion. Tu ne perdras pas ton temps. Au contraire. Tu enrichiras ta petite philosophie de la dimension artistique. Que veut dire aujourd’hui la liberté artistique ? La réponse pourrait être «Primitive Girl», un modèle d’heavy pop productiviste. Ou encore «Me & My Shadow», un modèle de laid-back de non-retour, gratté aux arpèges d’un Crésus Ward qui monte tellement vite en puissance. La réponse pourrait être «Sweetheart» qui sonne comme un gros clin d’œil à BrianWilson et où Zooey Deschanel donne tout. Ou encore «I Get Ideas», une pop affirmée et géniale, où il ramène un solo de fête foraine qui vire trash. M réinvente la pop de fête foraine. Sa liberté de ton est totale. Il est ce que Frank Black fut autrefois. Il te tétanise par sa liberté de ton. La réponse pourrait être le morceau titre qui sonne comme la pure Americana de la frontière. M groove son boogie, il gratte des notes qui restent en suspension. La réponse pourrait être «Watch The Show» qu’il gratte en mode rockab insistant. Il termine avec «Pure Joy» qu’il chante d’une belle voix rauque. Il est fantastique d’intégrité. Voilà pourquoi l’écoute d’A Wasteland Companion enrichit ta petite philosophie de la dimension artistique : t’as douze cuts riches comme Crésus Ward qui te font exulter sous ton casque. L’M produit de l’art brut, aux antipodes de la mormoille qui envahit les médias du monde entier. L’M est l’un des artistes les plus complets de notre époque. Voix, poux, compos, prod, tout est parfait, tout est fait pour t’envahir gentiment.  

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             M vient d’enregistrer Geckos avec Howe Gelb, le mec de Giant Sand. Le groupe s’appelle aussi Geckos. T’y trouves pas mal de délicieuses entourloupes, comme ce «Wedding Waltz» parfumé aux trompettes mariachi. Ils grattent du fluide à la frontière. Ils s’étalent au crépuscule des cactus. Ils tapent une belle Americana de caractère. Atmosphère très détendue. Relax Max. Peut-être trop angélique. On perd un peu l’M. L’Howe prend le pouvoir. Ça chante pas mal en espagnol, si señor («El Techno»). Puis t’as ce «Scoundrel» attaqué au piano et perdu dans la pampa. Tu te demandes à quoi ça sert. Tout est très ambitieux, ici, mais pas définitif. On se croirait parfois chez Leonard Cohen («Botas Negras»), mais sous la cendre. Avec «Blame It To The Ocean», ils visent le full blown de l’Americana, avec des acous ventilées, et t’as l’Howe qui chevauche le petit beat. Il refait du Giant Sand et tu reviens au point de départ de l’indie des années 80. L’Howe est incapable d’évoluer. Ils cherchent tous les deux à réinventer le genre et cultivent une sorte de douceur tiédasse. Ils s’y sentent bien, alors pourquoi pas toi ?

    Signé : Cazengler, M Whore

    M Ward. Duet For Guitars. C--dependant 1999

    M Ward. End Of Amnesia. Future Farmer Recordings 2001

    M Ward. Transfiguration Of Vincent. Merge Records 2003

    M Ward. Transistor Radio. Merge Records 2005

    M Ward. Post-War. Merge Records 2006

    M Ward. Hold Times. Merge Records 2008 

    M Ward. A Wasteland Companion. Merge Records 2012

    M Ward. More Rain. Merge Records 2015 

    M Ward. What A Wonderful Industry. M Ward Records 2018

    M Ward. Migration Stories. Anti- 2020

    M Ward. Think Of Spring. Anti- 2020     

    M Ward. Supernatural Thing. Anti- 2023  

    Geckos. Geckos. ORG Music 2025

     

     

    Inside the goldmine

    - Les Charlatans ne sont pas des charlatans

             Au terme d’une longue fréquentation, Charla est resté un mystère. On pouvait lui faire des petites vacheries, il réagissait toujours «positivement», comme si rien ne pouvait l’affecter. Fallait-il qualifier ça de droiture morale ? Son positivisme finissait même par devenir prodigieusement agaçant. On le testait en permanence, avec des petites vannes. Si on le traitait de ringard, il répondait merci. Seul un psy aurait pu donner la clé de cet impénétrable mystère. Plus prosaïquement, on voyait Charla comme la réincarnation d’un chrétien jeté aux lions, au temps de l’Empereur Trajan Dèce :  on l’imaginait parfaitement, sous les cris de la foule, enchaîné à un pieu, avec son air de sainte-nitouche, en train de dire merci au lion qui approche en rugissant. On pouvait aussi le comparer à ces Jésuites qui remontèrent les fleuves du Grand Nord canadien pour aller convertir les Algonquins au christianisme, tels que nous les montre Bruce Beresford dans Black Robe : Charla réagit comme le Jésuite capturé par les Iroquois : on lui coupe les doigts un par un, et il dit merci. Sacré Charla ! Dans une vie antérieure, il a dû se porter volontaire pour grimper les marches de la grande pyramide de Tenochtitlan, et dire merci au prêtre qui allait lui ouvrir la poitrine pour en extraire son cœur. Pire encore, Charla est forcément la réincarnation de l’un de ces pauvres crétins de poilus que le colonel Dax exhortait à sortir de la tranchée pour monter à l’assaut de la Fourmilière, un nid de mitrailleuses imprenable perché au sommet d’une colline. Le pire, c’est que Charla va se réincarner dans un autre Charla et qu’il intriguera d’autres observateurs qui à leur tour échoueront à trouver ce que cache cette forme bizarre d’abnégation. On ne peut pas dire que Charla soit taré, mais on ne peut pas non plus affirmer qu’il est intelligent. Loin de là. 

     

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             Pendant que Charla tend vers le néant, les Charlatans en sortent. Alors attention, il se pourrait bien que les Charlatans soient l’un des groupes les plus fascinants de l’histoire du rock américain. Voici pourquoi.

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             Dans ses liners pour The Amazing Charlatans, le grand Alec Palao n’en finit plus de se prosterner jusqu’à terre. Il présente les Charlatans comme cinq «19th century dandy outlaws», «like a latterday musical Magnificent Seven». Les Sept Mercenaires du rock.  Il affirme qu’au départ du mythe se trouve un concept. Selon Palao, les Charlatans ont pris plus de LSD qu’aucun autre groupe de San Francisco et n’ont pourtant jamais joué d’acid rock. Le LSD n’était qu’un moyen de pousser le bouchon du concept - Far from peace and love, the group was sarcasm and cynicism incarned. Hell, even the name was negative - Alors Palao plonge dans l’histoire du groupe et ça devient fascinant. George Hunter débarque à San Francisco et 1964 et rencontre Richard Olsen, un trompettiste. Ils décident ce former un groupe conceptuel «manipulated electronically - Sort of a William Burroughs-nightmare version of the Rolling Stones, to be known as the Androids.» Avec l’arrivée de Mike Wilhelm, le groupe devient plus organique et vire folk-rock. The Androids deviennent les Mainliners. Avec l’arrivée de Dan Hicks au beurre, le groupe devient The Charlatans. Ça commence à répéter sec : Olson on bass, Hunter on autoharp, et puis il y a les costards : «Fergusson as Mississippi Gambler, Hunter as Edwardian fop, Wilhelm as rock’n’roll Wyatt Earp and so on.» Et ils commencent à jouer au fameux Red Dog Saloon de Virginia City, au Nevada - 6 wild weeks in the summer of 1965 the band and coterie awash in LSD, raise hell on the Comstock - Puis ils croisent la piste de Tom Donahue et ils commencent à enregistrer pour Autumn Records. Big Daddy Dohanue veut les lancer et leur demande de faire une cover d’«Early Morning Rain», mais les Charlatans ne veulent pas. George Hunter : «I don’t kown if Donahue passed on us or we passed on him.» Sly Stone qui bosse alors pour Danahue installe les micros dans le studio. C’est à cette époque qu’explose la fameuse scène de San Francisco, avec les Charlatans en tête de gondole. Mais tous les projets de contrats échouent. Fergusson et Hicks quittent le groupe. Le new line-up Olsen/Wilhelm/Wilson/Darell Devore signe enfin sur Philips. Mais les Charlatans ne sont plus que l’ombre  d’eux-mêmes. 

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             Le premier album sans titre des Charlatans paru en 1969 est un big album. Et même un very big album. Top départ avec le puissant folk-rock d’«High Coin». Pur power ! On se croirait chez les Byrds. Wilhelm power ! L’«Ain’t Got Time» qui arrive plus loin semble lui aussi sortir d’un album des Byrds, tellement il est bien profilé sous le vent. Ce balda est infernal, il se poursuit avec une cover du «Folsom Prison Blues» de Cash que torche Wilhelm, il la folk-rockise à outrance. Tout est puissant chez Wilhelm. Encore du power max to the max avec «The Blues Ain’t Nothin’», percé en son cœur par un solo de free jazz, alors tu n’as plus qu’un seul mot à la bouche : «Demented!». Puis ils passent en mode mad psychedelia avec «Time To Get Straight». Les Charlantans constituent une incroyable source de réserves naturelles, c’est-à-dire de psyché liquide avec une flûte et des Byrds. La B est nettement plus faiblarde. Tu ne sauves que «Wabash Cannonball», un boogie-down furieux et bardé de barda qui bat largement les Groovies à la course, avec notamment un solo qui relève de l’imparabilité des choses de la vie. Puis tu vois l’«Alabama Bound» virer free en fin de parcours. Les Charlatans t’embrouillent vite fait, ils ont le génie du mélange des genres. Somptueux. 

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             Quand tu croises The Autumn Demos dans un bac, tu le ramasses vite fait, rien que pour la pochette. Le cow-boy Wilhelm y crève l’écran. En fait, il s’agit d’un mini-album quatre titres qui démarre sur «Baby Won’t You Tell Me», un heavy boogie doté d’un joli son de stand-up. S’ensuit  le «The Blues Ain’t Nothing» du premier album, un boogie-down incroyablement bien balancé, avec un Wilhelm en tête de gondole et un son de charley à couper le souffle. C’est la section rythmique qui coordonne cette stupéfiante énergie foutraque de San Francisco. Ces mecs swinguent, comme les Groovies.

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             Playing In The Hall est en fait leur deuxième album, enregistré live en 1997 : George Hunter, Mike Wilhelm, Dan Hicks et Richard Olsen sont encore là, avec en plus Austin De Lone et Freddie Steady. Ils ressortent pour l’occasion leur big Americana charlatanesque de «Wabash Cannonball» et d’«East Virginia». Mike Wilhelm y gratte sa clairette du diable. On retrouve tous leurs vieux plans, la good time music de «32-20», la Stonesy de «By Hook Or Crook» bien gorgée de véracité, et un peu de son New Orleans («Steppin’ In Society» et «Now I Go Sailing By»). Mike Wilhelm tape une cover de «Folsom Prison Blues», suivi une version tentaculaire d’«Alabama Bound». Même si on connaît tout ça par cœur, on écoute passionnément.

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             On entre au paradis des compiles charlatanesques avec Alabama Bound, un Eva de 1983. On y retrouve l’«Alabama Bound» du premier album, un Bound dévoré de lèpres psychédéliques et monté sur un riff de basse insistant. Puis Wilhelm tape le «Codine» de Buffy Sainte-Marie et y place un solo d’écho magique. La petite gonzesse qu’on tend sur «Devil» et sur «Side Track» s’appelle Lynn Greene. Elle est assez magique et Wilhelm gratte des poux d’alerte rouge. Leur version  de «By Hook Or Crook» dégage un vieux parfum de Stonesy, époque premier album. En B, ils tapent un vieux boogie de Robert Johnson, «33-20». Wilhelm descend vite fait au barbu.

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             On retrouve les 4 cuts enregistrés en 1965 pour Autumn sur la belle compile Big Beat The Amazing Charlatans : «Jack Of Diamonds» (fabuleux beat charlatanesque), «Baby Won’t You Tell Me» (signé John Hammond), «The Blues Ain’t Nothing» (heavy load) et «Number One» (heavy Californian Hell, en plein cœur de la magie charlatanesque). Puis t’as les Kama Sutra Sessions en 1966 : «Codine Blues» de Buffy Sainte-Marie - a classic tale of substance abuse - Mike Wilhelm dit qu’il y a joué son meilleur solo. Big heavy blues. Mais Kama Sutra n’ose pas sortir Codine et préfère «The Shadow Knows» des Coasters, plus boogaloo et chanté par Ferguson. En B-side du single Kama Sutra se trouve l’excellent «32-20 Blues», véritable coup de génie : Wilhelm dans toute la splendeur de son slide-power. Et puis voilà The Golden State Demo de 1967 avec «Alabama Bound» - nothing short of a masterpiece - Magnifique thème, symbole absolu de la récurrence charlatanesque - Don’t you leave me here - Herb Greene : «When they’d get it together on Alabama Bound, they’s bring the house down.» Et Palao affirme que «We’re Not On The Same Trip» «is perhaps their finest moment in the studio.» Véritable sommet de la Mad Psychedelia. Les Charlatans sont capables de tout. Sessions finales en 1968 : The Pacific High Sessions, avec «East Virginia», wild Americana d’I was born East Virginia et Mike Wilhelm part en vrille d’ultra-vrille. Wilhelm dit que c’est l’une des premières chansons du groupe, qui figurait sur la K7 envoyée au Red Dog Saloon. On se régale encore de «Devil Got My Man», «By Hook Or By Crook» (fantastique Stonesy de San Francisco), et «Long Come A Viper» (plus Dylanex).

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             Big Beat ressort en 2016 une compile des Charlatans, cette fois sur vinyle : The Limit Of The Marvelous. Pochette fabuleuse : les voilà tous les 5 sur le pont d’un voilier. On y va les yeux fermés, même si tout est déjà sur les albums précédents, la belle Americana d’«East Virginia Blues» et le solo fluide de Mike Wilhelm, tu retrouves aussi le thème obsédant d’«Alabama Bound», le shaking de swagger de «32-20», l’heavy charlatanisme bien traîné de la savate de «Codine Blues», la pure Stonesy de «By Hook Or By Crook», et t’as encore Lynne Hughes qui chante «Devil Got My Mind», superbe blues psychédélique, et puis alors cette faramineuse cerise sur le gâtö qu’est «Jack Of Diamond» et sa section rythmique incroyablement dynamique (Richard Olson & Dan Hicks), ce son dépenaillé, avec au mic, sans doute l’un des meilleurs chanteurs américains, le grand Mike Wilhelm.

    Signé : Cazengler, charlatan

    Charlatans. The Charlatans. Phillips 1969

    Charlatans. Playing In The Hall. SteadyBoy Records 2015

    Charlatans. The Autumn Demos. August 1965. Line Records 1982

    Charlatans. Alabama Bound. Eva 1983

    Charlatans. The Amazing Charlatans. Big Beat Records 1996

    Charlatans. The Limit Of The Marvelous. Big Beat Records 2016

     

     

    DANY LOGAN

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    1960

    Dany Logan, je n’avais pas l’intention d’en parler. Danny Logan, bien sûr, ces pochettes avec ces poses crazy-dingues, pour l’époque, parce que maintenant, elles font sourire, un peu datées, quelques titres enfouis au plus profond de la mémoire, et puis c’est tout. N’ai jamais exploré sa discographie de près. Peut-être pas un épiphénomène du rock français, mais enfin il y a plus sérieux.

    Et puis hier soir deux mots qui s’affichent sur l’écran, Radio-Andorre. Les souvenirs remontent en flèche, l’émission Special Blue Jeans, l’émission rock-yéyé de Jean de Bonis, enfin beaucoup plus yé-yé que rock. Pour Radio-Andorre, vous avez toute une série de longues vidéos qui racontent l’histoire de la radio de ses origines à sa fermeture. Hyper bien documentées. Très instructives. Une plongée sociologique dans les milieux d’affaires des années cinquante. Oui mais voilà justement qu’à côté du nom de la radio, je lis, la mention me mange les yeux Special Blue Jeans, le générique de l’émission, ah ! la voix veloutée de Jean de Bonis, interprété par les Fingers, leur meilleur morceau, je vous ai déjà causé des Fingers, un des meilleurs groupes instrumentaux des années soixante, tiens un truc qui zidouille, le nom de Dany Logan accolé au titre des Fingers. What is it ? Un hiatus qui coince. Une erreur lamentable ! Totalement d’accord cher Damie, mais là c’est toi qui cales. N’oublie pas que l’ignorance est le plus grand fléau de l’Humanité.

     Bon d’accord, procédons avec ordre et méthode. Premièrement réécoutons le titre chéri des Fingers.

    L’est sûr que le titre soufre d’un gros défaut : sa brièveté, ne tourne même pas à 120 secondes, bien au-dessous, mais cette guitare, quel must et ces fracassées de batterie, chapeau ! C’est sorti en 1963.

    Passons à la version Dany Logan : un bon point : déjà plus longue, elle atteint les deux minutes. Ce ne sont pas les Fingers qui jouent. Le guitariste se débrouille bien, le batteur a des breaks qui sont plutôt des écueils que des brisants, mais l’ensemble taille son chemin  tout en se tenant toutefois à un niveau au-dessous. Ce n’est pas tout-à-fait de leur faute, version chantée, faut laisser de la place à  Dany Logan, l’a une grosse voix bien sonore, nous y reviendrons.

    Je suis satisfait. J’ai colmaté une lacune, il se fait petit matin, allons dormir du sommeil du juste. Cette histoire est terminée. J’étais loin de me douer que j’étais au plus près de la vérité.

    2

             Tiens, une petite dernière, le coup de l’étrivière, avant de rejoindre les draps de Morphée, je ne savais pas que Dany Logan avait réenregistré un disque en 1984, jamais entendu parler, en tant que chroniqueur affûté je me dois de savoir. C’est alors que je m’aperçois de mon erreur, que la décence m’empêche de qualifier de fatale. Non Dany Logan, n’a pas enregistré en 1984, il a eu la mauvaise idée de casser sa pipe en bois selon l’expression du Cat Zengler. Une vidéo reprise d’une émission de télévision, sans image, elle commence bien, la folie des années soixante, l’insouciance, les concerts, l’argent, les filles, les voitures, l’a tout gaspillé, ne savait même pas qu’il existait des chèques… En 63 il quitte Les Pirates et entame une carrière en solo. Trois 45 tours et puis s’en vont. Aucun succès. Après c’est la galère, des petits emplois, des galas dans les supermarchés, le chômage, la dégringolade, has been un jour, has been toujours. Mauvaise idée il tombe malade, gravement. Séjours à l’hôpital… Il ne se plaint pas, il ne dit rien, il cache sa situation, par pudeur, par fierté. Plus personne ne se soucie de lui. Si une fille, elle s’appelle Michèle, qui l’a vu une fois sur scène, une fan, qui ne lui a pas parlé, mais qui depuis vingt ans est restée secrètement amoureuse de lui… Ils se marient le 4 Juin  1984, elle le sort de l’hôpital, ils connaîtront quatre jours de bonheur, pas un de plus, il est à bout de force, il ne touche plus le chômage, lui manque douze heures de cotisation. Depuis plusieurs mois il ne prend plus de médicaments, il n’a plus d’argent pour les acheter, l’administration est restée sourde à ses demandes...

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    Ce n'est pas une affiche mais une carte postale très en vogue dans les années 60

             Qui se soucie de Dany Logan aujourd’hui. A part ceux qui ont connu de près ou de loin son époque, ou ceux qui, nés après lui,, ont mythifié sur cette période rock…Le temps a passé. Les générations n’ont plus les mêmes centres d’intérêt. Il n’a peut-être pas laissé de chefs d’œuvres inoubliables mais il fut une figure de la première génération des rockers français, lui rendre hommage est nécessaire.

    DANY LOGAN

    AVEC LES PIRATES

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             Nous sommes au bon endroit, au Golf Droutt, Daniel Deshailles aime à rencontrer Jean Veidly jeune artiste peintre qui vient souvent accompagné de Long Chris. Bonne connexion, ils connaissent déjà les Chaussettes Noires, grâce à Jean-Pierre Orfino qui a travaillé au Crédit Lyonnais avec Eddy Mitchell. Quoi de plus naturel que de former un groupe : Jean Veidly s’empare de la basse, Orfino, surnommé Hector, sera à la guitare  rythmique vite rejoint par Jean-Pierre Malléjac à qui échoit le choix du roi la guitare solo, il quitte sa place d’employé dans un garage où il vend des Panhards (superbes voitures !) la batterie atterrira dans les pattes de Michel Ocks, Daniel Deshailles américanise son nom, Daniel devient Dany, Logan est le nom du personnage qui joue le rôle de Johnny Guitar dans le western éponyme.

             Le groupe se retrouve sur Bel Air, label parallèle de Barclay. Sans doute ne faut-il pas faire trop d’ombre aux Chaussettes… Ils auraient pu s’appeler Les Laits Blancs puisque pour limiter les frais investis dans leur lacement, un contrat est passé avec le Syndicat des Producteurs de Lait, à l’identique des 5 Rocks rebaptisés en Chaussettes Noires après un accord signé avec les chaussettes Stemm… Beaucoup plus sérieux Léo Missir  sera leur directeur artistique, il ne se débrouillera pas trop mal vu le raz-de-marée suscité en quelques mois par la formation. Plus anecdotique, nos jeunes artistes n’ont pas le permis de conduire, handicap pour les rendez-vous et les galas, Léo Missir confiera le rôle de chauffeur à une autre vedette qu’il promeut sur Bel Air : Lény Escudero…

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Septembre 1961)

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             Sur tous les disques le nom du chanteur se trouve inscrit pour ainsi dire en vedette américaine sous le blaze du groupe en énormes lettres majuscules. C’est ce qui s’appelle ne pas mettre les deux œufs dans le même panier. Les maisons de disques ont les dents longues et les yeux clairvoyants. Les groupes sont à la mode, mais ils ne dureront pas longtemps, le service militaire obligatoire les dissoudra à plus ou moins court terme, écrire le nom du chanteur en petit c’est déjà lui offrir une plus grande visibilité, d’autant plus que sur scène c’est le chanteur qui ravit les yeux des spectatrices…le groupe disparu on le relancera plus facilement…

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    Oublie Larry : ne manque pas de culot Dany pour adapter Hats Off to Larry de Del Shannon le chanteur aux vocalises trampolines, triche un peu car lorsque la voix s’envole, ce sont deux ou trois jeunes filles qui grimpent aux arbres à sa place, lui il se cantonne à imiter un peu les intonations du grand Schmoll, toutefois sur ce premier titre les Pirates ne font pas naufrage.  Le jet : l’est manifestement plus à l’aise sur The Jet de Chubby Checker, les Pirates foncent sans se poser des problèmes métaphysiques, moins subtils que le groupe qui accompagne le roi du twist, mais terriblement efficace. Je bois du lait : Le titre incongru est à mettre en rapport avec le contrat signé, le lecteur qui voudrait en savoir plus sur l’appétence du groupe pour cette boisson biologique nous recommandons la lecture du dos de la pochette, certes dans la série même pas peur  une adaptation de Jerry Lee Lewis, la voix de Dany occupe la première place de la vitrine sonore, dommage pour les Pirates qui donnent une meilleure prestation que leur chanteur, pour se faire remarquer sont obligés d’aboyer en chœur ce qui a pour effet malheureux de détourner l’attention de leur boulot. Tu mets le feu : oubliez Great Balls of Fire, ici ça sent la chaussette sale, ne vous pincez pas les oreilles, Ocks galvanisé vous envoie un knock out bien venu et tout le reste du groupe lui emboîte le galop. Indiscutablement le meilleur morceau du ce premier opus. Z’en ont quand même vendu cinq cent mille exemplaires. L’est sûr que l’époque manquait de rock.

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (1961)

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    Une certaine similitude entre les deux pochettes, preuve que chez Bel Air l’on prend soin du groupe, l’on cherche à créer sinon une image, du moins une identité, des signes de reconnaissance qui donneront aux fans l’impression que leur groupe préféré se distingue des autres.

    Ding dong et tchouga tchouga : on craint le pire, soyons franc Michel Ocks bouffe toute la moëlle de l’os. Sinon une chansonnette signée de Garvarentz nettement plus affuté lorsqu’il s’occupe d’Aznavour (et de quelques autres). Comme un fou : Jean Veidly emprunte en premier l’escalier qui  monte jusqu’au trentième étage, musicalement c’est au point, le seul hic c’est la voix de Dany, trop pleine, pas assez souple, trop près de celle de l’Eddy Mitchell de l’époque qui lui saura progresser. Nous avons sans doute là l’explication de sa disparition la fulgurance des trois premières années des french sixties terminées. Cuttie pie (kioutie païe) : esprit chaussettes, faut savoir les user aussi vite que l’on tue les grands-frères, ne boudons pas, c’est bien balancé, extraverti, bien parti et bien arrivé. Mon petit ange : malgré le titre ce n’est pas un slow sirupeux mais un rock dévastateur, serait-ce une manie de mettre le meilleur titre sur la face 2, perfectum comme disait Jules César, l’on en oublie que c’est un groupe français.

    *

    Le succès est au rendez-vous, au-delà de toute espérance, coup sur coup Bel Air sort deux trente-trois tours, format d’époque : 25 centimètres.

    SALUT LES AMIS

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (1962)

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    Nous ne nous attarderons que sur la pochette. Elle tranche avec l’esthétique des deux 45. Cela permet d’accéder à une photo grand format du groupe, Dany en costume noir est au premier plan et au centre, le reste de la bande en leurs costumes bleu-clair nous semble quelque peu invisibilisé. La mention TWIST en lettres majuscules jaune pétant ne manque pas de sel lorsqu’au verso l’on s’aper9oit que seuls deux titres sont qualifiés de twist et sept autres de rock !

    Les morceaux se retrouvent sur les trois premiers EP’s quatre titres du groupe : Oublie Larry Cuttie Pie / Tu mets le feu / Je bois du lait / Twist twist baby / Dany / Je te dis merci / Comme un fou Caroline / Le jet

    MILK SHAKE PARTY

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    Faut bien honorer les contrats, sur la couve le groupe s’apprête à avaler un verre de poison, pardon de lait, au dos de la pochette pour la première fois l’on voit apparaître un bateau pirate. L’on se prend à regretter qu’ils n’aient pas davantage joué sur cette image.  Nous ne commentons que les deux morceaux  qui sont absents des 45 tours.

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    Milk Shake / Le Condamné : original, un soupçon de jazz, une pulsion gospel, une pincée du Crazy Beat de Gene Vincent, un véritable texte, un plaidoyer anarchisant sur la liberté de l’individu, une surprise, un résultat superbe et original. Sur ce morceau les Pirates et Dany préfigurent ce que fera Eddy Mitchell vers 1964…   /  Spring twist / Sur ma plage / P’tit Wap / L’A.B.C. du Madison / De tout mon cœur Un jour sans toi : le slow qui tue ou du moins qui vous troue le cœur, on croirait entendre les Platters, Dany nous démontre qu’il sait domestiquer sa voix, qu’il n’est pas obligé de passer en force pour s’exprimer.  / Le slow twist / Twist de Paris.

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Mars 1962)

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             Les EP’s des Pirates sont toujours accompagnés de 45 T simples destinés aux juke-boxes et aux radios. Celui-ci possède une particularité, la couve papier habituelle est remplacée par une véritable pochette avec photo. Elle déroge à la chartre graphique des deux premiers disques. Dany est au centre de la photo mais les Pirates l’entourent de près.

    Twist de Paris : voir plus loin ce titre est repris sur un quatre titres résolument Twist ! Entre toi et moi : Encore une fois le meilleur sur la face B, ne doutent de rien, le Git it de Gene Vincent en français, qui aurait pu faire mieux en 1962 ? Guitares superbes !

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Mars  1962)

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    Attention, visez la partition, les pirates d’un côté, monopolisent soixante pour cent de la surface, mais sur la portion pas si congrue, Dany explose carrément. Rafle à lui tout seul toute l’image.

    Dany : une surprise, un blues, modérons notre ardeur, un slow-blues, lorsque Dany ne se laisse pas entraîner par sa voix, il sait s’en servir. Agréable mais inutile de vous suicider si vous ne l’avez jamais entendu. Je te dis merci : encore Gene Vincent, oubliez la finesse du roi du rock et de It’s been nice, Dany fonce et force sur ses cordes vocales chaussé de pantoufles aquatiques et l’équipage derrière saborde leur propre navire à coups de canons. Twist twist baby : nous entrons dans l’ère du twist, c’est sympa, c’est facile à danser, s’amusent bien tous les cinq, sont en progrès même dans le studio il semble qu’ils aient enfin compris où il faut placer les micros. Sont tous en forme. Une mention spéciale pour les tambours c’est presque les timbales de l’Ocks du Rhin. Caroline : tiens, l’a une voix fluette, une bluette sans grand intérêt, même un peu idiote, heureusement qu’au milieu du morceau les Pirates montent à l’abordage le couteau entre les dents. Dommage qu’ensuite ils laissent la prisonnière en vie.

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Mars 1962)

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    Dany est derrière, devant Michel Ocks est assis derrière sa caisse claire. Il mérite la première place mais l’aurait pu rester debout. Manque le grain de folie qui fait la différence.

    Twist de Paris : tiens pour une fois ils n’imitent pas Eddy mais Johnny, pour l’entrée, le problème c’est qu’ensuite l’on est pris pour des pigeons, Dany roucoule, l’on s’ennuie, heureusement que l’on a une guitare qui intervient à bon escient durant quinze secondes et sur la fin, un piano vole à notre secours. Spring twist : une petite leçon de twist, font tout ce qu’ils peuvent pour varier les plaisirs, rien à faire, que de l’attendu, sans doute pensent-ils être modernes, hélas ils sont déjà ringards. Oh ! donne-moi ton cœur : mauvaise passe, des chœurs féminins, Dany qui fait le joli cœur,  les Pirates souquent mollement, pourtant les auditeurs n’ont pas l’air d’être sur une île paradisiaque. La route du twist : tiens un saxophone, on écoute le morceau rien que pour lui, un son rauque un solo verglacé, et les Pirates, et Dany, franchement quand ils sont passés on n’a pas levé le pouce pour les arrêter.

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    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Juin 1962)

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    Un bandeau en haut, Dany bras levés, jambes écartées, bouffe toute la place sur la photo, revétu d’un costume bleu pétrole un peu terne ;

    Laissez-nous twister ‘’ Twistin’ the night away’’ : z’ont gardé le sax tire des bouffées dans son coin, mais il pose sa griffe sur tout le morceau, la version de Johnny colle davantage à celle de Sam Cooke, l’a misé sur la batterie et pas sur le sax, mais de tous les twists que des Pirates que nous avons entendus, c’est le meilleur. Cri de ma vie ‘’ Dream baby’’ : exercice de style pour Dany, doit chanter doucement, il y réussit parfaitement les Pirates ne font plus de bruit quand surviennent les chœurs féminins, encore une fois c’est Michel Ocks qui tire les marrons du feu, pas très violent. Le slow twist ‘’ slow twisting’’ : pas si lent que le titre le laisser présager, on marche sur des œufs d’autruche, cela nous émeu, les Pirates ne sont pas toutes voiles dehors, Dany mène la danse. Danse un twist ‘’ Dance along’’ : un twist parmi tant d’autres twist, breaks incessants de batterie, le saxophone s’en vient faire son numéro au milieu.

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Septembre 1962)

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    Dany devant, en costume noir, les autres en gris derrière, cette fois-ci la photo est prise de près.

    Madison time (l’A. B. C. du Madison) : la mode change, le madison c’est comme le twist en plus relax, donc l’on s’ennuie davantage, manque la fougue, qu’est-ce qu’il nous fourgue ! Au moins à la fin du morceau l’on n’est pas fourbu. P’tit Wap : elle est partie, elle a eu raison, grâce à elle on a droit à un petit trot musical allègre, le titre type des années soixante. Bien fait, chacun à sa place, résultat maximum. Sur ma plage : inspiré par les Shadows, le chant de Dany Logan détestable sur des paroles peu inspirées, le groupe donne l’impression de tourner en rond. De tout mon cœur (The young ones) : un titre douçâtre, pas tout à fait un slow mais c’est peut-être pire, les Pirates se laissent flotter sur des eaux sans âme, sont en pleine mer des Sargasses.

    LES PIRATES

    Avec Dany Logan

    (Novembre1962)

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             Pour le dernier 45 tours l’on s’inspire du code des premières pochettes. Dany devant s’est assis, il commence à être fatigué (moralement ?), derrière lui les Pirates bénéficient d’un piédestal. Pas trop haut, tout de même.

    Le loco-motion : rock, twist, madison, voici la dernière locomotive, Dany arrondit sa voix, ça roule sans secousse ; le sax est là mais il ne se permet aucune secousse, ne faut pas fâcher les passagers. Dancin’ party (Comme l’été dernier) : encore l’inépuisable malle sans fond du twist, pas pire que les précédents, ni meilleur. Un bon point tout de même : sa brièveté. Sheila : de Tommy Roe dont le phrasé et l’accompagnement rappellent en plus mièvre Buddy Holly, Dany impulse un peu de peps dans le vocal, Ocks caracole gentiment, on eot aimé que Jean-Pierre Malléjac eût eu l’occasion d’un solo étincelant… Milk shake : un orgue pour faire mignon, faut dite que Dany essaie de draguer une toute jeune fille qui ne boit du lait, le morceau n’est pas sans évoquer Panne d’essence de Sylvie Vartan avec Frankie Jordan.

    MANGER DU CHOCOLAT

    Nous nous quitterons sur une dernière gourmandise, une publicité, le vocal de Dany est un peu bridé par les impératifs d’une prononciation relativement plate, par contre l’accompagnement des Pirates est de haut niveau. Peut-être même leur meilleur.

             Les Pirates se séparent courant 1963, Jean-Pierre Maléjack est déjà sous les drapeaux, Dany a décidé de poursuivre en cavalier seul, Eddy Mitchell se détache irrésistiblement des Chaussettes, Dick Rivers a déjà entamé une carrière solo dès 1962…  La séparation s’effectuera sans acrimonie. Le groupe a-t-il été un peu trop pressurisé durant l’année 1962, nous le pensons, n’ont pas eu le temps d’évoluer, le groupe rock est devenu un groupe de danse. L’on peut comprendre que le chanteur de la  troisième formation rock du pays ait jugé qu’il ait pu faire comme ses deux principaux ‘’rivaux’’. Dans une interview Jean Veidly rapporte quelques informations intéressantes, Dany est tombé dans le chaudron du rock, l’a suivi les circonstances, l’aimait bien le rock mais ce n’était pas vraiment son truc, son modèle à lui, c’était … Sacha Distel ! L’on pense à Olivier Despax, son côté beau garçon relax, qui lui aussi a disparu bien trop tôt.

             Dany Logan manifestait le désir d’être accompagné d’un grand orchestre, à la même époque Dick Rivers réclamait des violons, l’est sûr que la formation basse+guitares+batterie ne permet pas de grandes envolées… un peu monotone pour le grand public, elle ne peut subsister que si elle parvient à regrouper autour d’elle un nombre suffisant d’amateurs, de connaisseurs, de fans fidèles, ce qui n’était guère possible en France à cette époque. L’effet de surprise passé, les foules sont comme Baudelaire, elles veulent du nouveau. Mais elles ne recherchent ni l’Enfer, ni le Paradis…

    DANY LOGAN

    Et l’Orchestre de Jean Bouchety

    (Mars 1963)

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    La pochette n’est pas sans évoquer les premières couves des pirates. Au dos : un bel imper, une photo extraite du film ( voir plus loin), Dany est relégué à l’arrière-plan pratiquement invisibilisé par la troïka des têtes d’affiche…

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    Donne tes seize ans : tiens des violons (pas très violents), quelle surprise, une bluette signée Aznavour-Garvarentz, c’est mignon tout plein, aussi insipide qu’un verre de grenadine dans lequel on aurait retiré la grenadine. Une seule originalité : le son tranche d’avec la niaque des Pirates. Chouette choc chérie : un rock certes, à l’origine une scène de film Du mouron pour les petits oiseaux de Marcel Carmé, sans doute Dany a-t-il envisagé à une reconversion cinéma à la Elvis Presley, mais il n’est pas la vedette, le morceau (Aznavour-Garvarentz) ne serait pas mal, un sax aux abois, un piano qui rigole, mais il manque l’essentiel, l’énergie ! Même Dany se retient de chanter, un peu comme quand vous mettiez les patins pour ne pas rayer le parquet chez votre grand-mère. Le titre était prometteur, hélas le choc ne s’est pas produit. Dis-lui : encore des violons, suite logique du premier titre, chant gentillet, chœurs féminins apaisants, lyrics à l’eau de rose. Qu’en a pensé le producteur Bert Russel à l’origine du morceau. Vous… les filles : évidemment quand on lit le titre aujourd’hui on pense à Vous les femmes de Julio Iglesias, pas vraiment la meilleure introduction, toujours des violons sautillants mais ils ont les mis en arrière et posé la voix de Dany devant, ce qui tout de suite donne un meilleur résultat. Pas de panique : rien de prodigieux.

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    Scopitone : Donne tes seize ans

             Quand on compare avec Baby John sur le premier 45 tours de Dick Rivers sans Les Chats Sauvages, l’on perçoit la différence de visée…

    DANY LOGAN

    Et l’Orchestre de Paul Mauriat

    (Juillet 1963)

    Couve plein visage. Fini les couves acrobatiques, un jeune homme bien trop lisse, style gendre idéal…

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    Le soleil de l’été : reprise Summertime Blues d’Eddie Cochran, un bon point, une reprise honnête avec, trois fois hélas, un gros défaut, l’interprétation manque de mordant. L’on regrette les Pirates… Mon cœur à Juan-les-Pins : une infâme bluette… profitons-en pour signaler la présence de beaucoup d’images, émissions télé, scènes de film, scopitones, noir et blanc et couleur qui accompagnent tant les morceaux des Pirates que ceux de Dany solo… tous ces chefs-d’oeuvre impérissables ont mal vieilli, dans l’ensemble ils ont pris un terrible coup de désuétude. Pas de chance : même style que la chansonnette précédente, insignifiance absolue. Special Blue Jeans : le meilleur morceau de cet avant-dernier EP. Un disque un peu étrange, deux rocks qui encadrent deux variétoches, Dany Boy coupe la poire en deux, un adieu à une époque qu’il veut révolue, un regard incertain vers un futur dont les contours ne sont même pas esquissés.

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    DANY LOGAN

    Et l’Orchestre de Jean Bouchety

    (Mais 1964)

    Une pochette bien sombre pour un playboy, que l’on ne peut s’empêcher de juger prémonitoire…

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    Qu’en fais-tu : un petit rock sautillant sans envergure. L’orchestre fait l’impossible pour tromper votre lassitude mais il n’est pas dans le coup. Nous n’avions que seize ans : ce coup-ci les musicos réussissent presque, proposent une orchestration originale, Dany nous la joue nostalgie mélodramatique, une certaine réussite en le sens où le sixty early french sound est préservé tout en essayant de se projeter vers un ailleurs inconnu. Elles viennent : un original de Léo  Missir et de  Daniel Deshayes, c’est par son nom que Dany signait ses morceaux, tout au long de sa carrière l’on retrouve sa signature tant sur les adaptations que sur les créations. Un aspect de Dany rarement mis en valeur. Y a que toi : quelle ringardise ! un vocal pâlichon et une orchestration un peu n’importe quoi. Dommage de se quitter sur n’importe quoi…

             Dany Boy n’a pas été oublié. Depuis les années 80, les rééditions s’enchaînent. Sans doute faudrait-il passer en revue la petite trentaine de vidéos qui ont accompagné la sortie de ses disques. L’avait tout pour plaire, un superbe garçon, une voix, du charme… s’est-il découragé trop tôt… Il s’est battu jusqu’au bout… Nous saluons en lui un des pionniers français, il n’a vraisemblable pas fait tout ce qu’il a voulu, mais sûrement tout ce qu’il a pu. C’est déjà beaucoup.

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    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 657 : KR'TNT ! 657 : KID CONGO / ROXY MUSIC / JOHN SQUIRE / HONEYCOMBS / LUKE HAINES / BLACKSTAFF / TONY MARLOW / POP POPKRAFT / TWO RUNNER

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 657

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 09 / 2024 

     

    KID CONGO / ROXY MUSIC / JOHN SQUIRE

      HONEYCOMBS / LUKE HAINES

    BLACKSTAFF / TONY MARLOW 

    POP POPKRAFT / TWO RUNNER

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 657

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    L’avenir du rock

     - Congo à gogo

     (Part Four)

     

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             En examinant la dune qui se dresse devant lui, l’avenir du rock a clairement l’impression de l’avoir déjà vue.

             — Ne serais-je pas déjà passé par là ?, s’enquiert-il auprès de sa mémoire flagada. Et il ajoute, avec tout l’enthousiasme de carton-pâte dont il est encore capable :

             — Une de perdue, dix de retrouvées, ce qui bien sûr n’a pas plus de sens que d’errer dans le désert depuis belle lurette.

             La belle lurette est devenue son unité de mesure préférée. Tout est belle lurette : les nuits, les jours, les étoiles, les grains de sable. En redescendant la dune, il croise un mec déguisé en explorateur colonial, qui s’apprête à la monter et qui a l’air complètement paumé. Histoire de le distraire un peu, l’avenir du rock lui lance, d’une voix chantante :

             — Que fais-tu là Petula/ Si loin de l’Angleterre ?

             Raté. L’explorateur colonial ne rit pas. Il semble un peu constipé.

             — Je m’appelle Stanley. Suis dûment mandaté par Leopold II, roi des Belges. Vous n’êtes pas Livingstone, I presume...

             Ça faisait belle lurette que l’avenir du rock n’avait pas ri de si bon cœur :

             — Ya pas plus de Livingtone que de beurre en broche, Stan !

             — Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer la direction de la jungle ?

             — Quelle jungle ?

             — Bah la jungle jungle...

             — La junjungle ?

             — Oui la junjungle toute verte avec des arbres... Vous m’avez l’air complètement abruti, mon pauvre ami. La junjungle qu’on traverse en pirogue... Pi-ro-gue... Sur un fleuve... Fleu-ve...

             — Le fleufleuve ?

             — Fleufleuve Con-go..., vieux con !

             — Ahhhhhhh oui ! Je connais très bien Kid Congo.

     

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             Sur scène, Kid Congo est certainement l’un des artistes les plus accomplis de son temps. Il rocke le boat et fait du cabaret, il t’émerveille et t’émancipe, il te donne à voir et à entendre, il mélange Tempest Storm et Jeffrey Lee Pierce, Lou Costello et Lux Interior, s’il porte la moustache de John Waters, ce n’est pas un hasard, mon petit Balthazar, s’il fait rebattre le cœur du vieux «Sexbeat» au cabaret burlesque, c’est encore moins un hasard, et s’il multiplie les hommages à Jeffrey Lee Pierce, alors on est bien obligé d’admettre que tout cela finalement tombe sous le sens, enfin, le sens qui t’intéresse - Viva Jeffrey Lee Pierce ! - Avec le Kid sur scène, on se retrouve dans la meilleure conjonction cosmique possible : tout de blanc vêtu, il perpétue la mémoire d’une vieille énergie sauvage, et il la perpétue à merveille. Il en est le dernier survivant, c’est la raison pour laquelle il est d’une certaine façon devenu un peu crucial. Lux et Jeffrey Lee ont quitté la planète, alors le Kid porte le flambeau de ce vieux no-sell-out calorique qui fit la joie des imaginaires en des temps assez reculés. Et il jette dans ce cérémonial toute son énergie, claquant des moutures qu’il faut bien qualifier d’extraordinaires.

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    Tout son corps bouge, le Kid danse avec les loops, tu ne vois pas ça tous les jours, une superstar en mouvement perpétuel, un Tinguely du Sexbeat, avec le punch de Muhammad Ali. Ses Pink Monkey Birds jouent en formation serrée, comme dirait le général Mitchoum, et ça te donne des versions dévastatrices. Comme le disait si bien Lux Interior, «ta mâchoire se décroche et pend comme une lanterne sur ta poitrine.» Le Kid claque ici et là des killer solo flash qui en disent assez long sur son passé d’apprenti sorcier, lorsque Jeffrey Lee Pierce lui enseignait les évangiles selon Saint-Rock, c’est-à-dire le blues et le free. Et comme ça menace de beaucoup trop chauffer («She’s Like Heroin To Me», «Sexbeat» et l’infernal «Thunderhead» tiré de Mother Juno, pour le Gun side + «Primitive», «Goo Goo Muck» et «You Got Good Taste» pour le Crampsy side), alors le Kid tempère le set avec des rumbas extraordinaires («Ese Vicio Delicioso» tiré du Vice album, et «La Arana» tiré de l’album précédent). Et pour faire planer un voile de mystère sur la salle, il t’emmène au cabaret et interprète «The Smoke Is The Ghost», avec des grands gestes théâtraux et le regard perdu dans la voûte.

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    Le petit mec sur la Gretsch s’appelle Gabriel Naim Amor, un expat français qui nous dira au bar qu’il a eu «de la chance de rencontrer Kid.» Pour finir le set en beauté, le Kid sort deux lapins de sa manche, les deux hits du Vice album, «Wicked World» et «A Beast A Priest», avant de demander : «You wanna dance?». Il évoque le mashed potatoes et d’autres vieux coucous et bham ! «Sexbeat» ! Le Kid réussit non seulement l’exploit de régénérer la légende du Gun Club, mais il régénère en plus tous les imaginaires rassemblés à ses pieds. L’awsome t’assomme.

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             On trouve d’éminentes traces de modernité sur son dernier album, That Delicious Vice. Au moins deux. La première s’appelle «Wicked World», un World monté en neige de fuzz. Posture effarante. La fuzz congolaise n’est pas la même que les autres fuzz : la sienne te lèche la conscience.

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    La deuxième trace de modernité s’appelle «A Beast A Priest», un Beast monté sur l’heavy beat de bass/drum de Mark Cisneros et Ron Miller. Alors le Kid se pointe, pour lui c’est du gâtö - Until I felt the pressure drop - Et il ajoute avec cet accent tellement angelino : «I’m too old/ To Win/ I’m afraid.» Il pèse de tout son poids sur le mystère. Il y a du shaman chez le Kid. Puis les autres cuts vont refuser d’obtempérer. Le reste de l’album ne marche pas. Il s’enfonce dans le western spaghetti avec «Silver For My Sister» et la samba avec «Ese Vicio Delicioso» - At the age of three I knew/ What I wanted to be - Toute la fin de l’album part à vau-l’eau. Le Kid abandonne son Congo Powers.

             Il est beaucoup plus à l’aise avec le Wolfmahattan Project. Sur le what ?

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             Pour les ceusses qui ne le sauraient pas, the Wolfmanhattan Project est un super-groupe. Le trio se compose de Mick Collins, Kid Congo et Bob Bert, une sorte de conglomérat Cramps/Gories/Chrome Cranks. Leur premier album s’appelle Blue Gene Stew et Bob Bert a peint la pochette. On y entre comme on entre dans le lagon d’argent, bien conscient de la présence des dieux. C’est inespéré de down the drain dès «Now Now Now» que le Kid chante dans la pénombre, alors que Mick Collins envoie ses jets d’acide. Le Gorie prend ensuite le chant pour «Braid Of Smoke» et sale le plat au sonic brash. Non seulement il le sale, mais il le noie de disto. On croise ensuite quelques cuts étrangement inconsistants, et en B, «Smells Like You» nous rappelle à l’ordre, car plus garage, plus Pussy Galore par le côté défiant et le drumbeat indus de Bob. C’est monté sur le riff de «Gimme Some Lovin’» et chanté en désespoir de cause. Dernier spasme avec «Silver Sun» que Mick Collins chante au feeling insidieux. Il s’engage dans l’avant-garde du beat déployé, il s’étonne lui-même d’être tellement en avance sur son époque, you need the silver sun now, et fait entrer dans la danse un sax free. Alors on est vraiment content d’être venu. Avant d’envoyer l’album coucher au panier, on note que «Last Train To Babylon» pioche dans l’ancien farfouillis de Roxy, à moins que ça ne soit dans celui du Babaluma.

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             Summer Forever And Ever est leur deuxième album. Avec «Like Andrea True», tu te croirais chez les Cramps. T’as même le petit tiguiliguili à la Ivy League, ça gratte dans les vieux replis de la légende, c’est comme abandonné aux bons soins d’une modernité à la dérive. Et puis soudain Mick Collins attaque au three two one yeah ! Cover de Jerry Nolan : «Countdown Love». Ces trois vieux crabes sont encore capables de rocker une heavyness joyeuse et fébrile. On sent tout le poids des Gories dans cette furie. C’est le Kid qui chante «Summer Forever», il place sa voix à la surface du beat infectueux. C’est forcément génial, plein d’esprit, battu sec par Bob et soutenu aux chœurs par ce démon de Mick Collins. Il profite de l’occasion pour tailler une vrille malsaine. Ils terminent leur balda avec «Hypnotize Too», un petit instro visité par un sax free. Weird, humide et fascinant. La B est moins héroïque. Ils l’attaquent avec un «H Hour» gratté à la Gories. Ça tombe sous le sens, très saccadé, quasi JSBX, coincé dans un coin. Ils s’amusent encore avec «Silky Narcotic» et envoient des spoutnicks. Ils travaillent des idées, on les sent fébriles dans leur quête de modernité. Ils bouclent avec «Raised/Razed», un groove Congolais, le Kid tartine bien son all over the sky et son turn you on/ because I can raise you.

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             Pour retrouver l’énergie d’un set de Kid Congo, l’idéal est d’écouter le Live In St Kilda de Kid Congo Powers & The Near Death Experience, un In The Red sorti l’an passé. C’est qui Kilda ? On a l’explication en ouvrant le gatefold : Kim Salmon avait invité le Kid pour la parution de son book à Melbourne. St Kilda est donc un patelin de la banlieue de Melbourne. Honoré par l’invitation de celui qu’il surnomme «my long time Scientist Surrealist Beast of a friend», le Kid monte un set avec le groupe d’Harry Howard, ex-Crime & The City Solution, Harry Howard & The Near Death Experience, «as the logical choice». Tu retrouves l’ambiance explosive du set des Pink Monkey Birds, avec comme point commun, une belle introduction : «You like to dance?» Et il ré-énumère les mashed potatoes et les autres vieux dance crazes qui datent de Mathusalem, «but you’ve not heard the one called Sexbeat!» Et re-bham, et t’es de nouveau frappé par l’infernale modernité du beat de Sexbeat. Dans ses liners écrite à la main, le Kid te dit : «Enjoy the racket». C’est bien d’un racket dont il s’agit dès «LSDC» - This is a place called/ L/ Sssss/ Diiii/ Ciiii - Et il embraye avec l’un de ces instros du diable dont il a le secret, «Black Santa», et de conclure la bouche en cœur : «It’s Christmas all of the tiiiiime.» Contrairement à ce qu’indique le track-listing d’In The Red, c’est «New Kind Of Kick» qui boucle le balda - You are searchers of some other sort of new/ Kind/ Of/ Kick - Et il tape une version demented en souvenir d’un groupe demented. C’est donc «Sophisticated Boom Boom» qui ouvre le bal de la B - Especially for Kim, by the Shangri-Las, you know the Shangri-Las ? Sophisti/ Cated/ Booooom/ Booooom». Il fait du big atmospherix avec «Diamonds Fur Coat Champagne» et termine l’album avec l’une des plus grosses dégelées royales de tous les temps : «Garbage Man» - Here comes/ The Garbage Man - Grosse attaque Crampsy - You ain’t no punk/ You punk - Qui dira la grandeur des Cramps, la portée de cette clameur binaire, l’heavy beat en crabe, qui dira l’impact surnaturel du do you understand et du stuff I use ?

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             Au merch, une autre pochette te fait de l’œil : Swing From The Sean DeLear, un maxi de Kid Congo & The Pink Monkey Birds. Sean DeLear était un queer punk icon de la scène de Silver Lake. Ron Miller te bat «Sean DeLear» sec et net, ça frise le Sexbeat. Puis le Kid introduit à sa façon cet instro du diable qu’est «(Are You) Ready Freddy» et il embraye aussi sec sur «(I Can’t Afford) Your Shitty Dreamhouse». Il y va au take your hair out my air, ou out of my hair, c’est comme on veut, et on retrouve le bassamatic bien ordonné de Kiki Solis. En B, il passe avec «He Walked In» au heavy groove ténébreux et bien noyé d’underground angelino, là-bas, sous le soleil de Satan - The flesh of a man/ The face of a friend - Et il t’invite au jump inside, il voyage chez les morts et bizarrement, ça se termine en mode rumba des îles, en big latin flavour avec Mark Cisneros à la flûte bucolique.

    Signé : Cazengler, Kid Con tout court

    Kid Congo. Le 106. Rouen (76). 11 septembre 2024

    Kid Congo & The Pink Monkey Birds. That Delicious Vice. In The Red Recordings 2023

    Wolfmanhattan Project. Blue Gene Stew. In The Red Recordings 2019

    Wolfmanhattan Project. Summer Forever And Ever. In The Red Recordings 2022

    Kid Congo Powers & The Near Death Experience. Live In St Kilda. In The Red Recordings 2023

    Kid Congo & The Pink Monkey Birds. Swing From The Sean DeLear. In The Red Recordings 2021

     

     

    Wizards & True Stars

     - Roxy ça vaut pas Jerry Lee

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             Se foutaient pas le doigt dans l’œil Eddick Ritchell, Sharon Glory et Jimmy Freud quand, dans «Ego-Dames», ils clamaient la main sur le cœur «Ziggy et Roxy ça vaut pas Jerry Lee !». Ils tournaient le glam en dérision. La fière équipe d’Au Bonheur Des Dames est arrivée dans le rond du projecteur un peu après Roxy, mais la parenté crevait l’œil, au moins au niveau visuel. Du côté d’Au Bonheur, on rigolait, mais pas du côté de Roxy. Au Bonheur Des Dames fut ce qui arrivait de mieux à la France de 1974, de la même façon que Ziggy et Roxy à l’Angleterre de 1972. On sentait alors une volonté clairement affichée de réinventer le rock de part et d’autre de la Manche. Le rock ne s’est jamais mieux porté qu’en ces années-là.

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             On a tous flashé sur le premier Roxy paru en 1972 sur Island. Cet album parfait est resté un point de repère, pour une seule et unique raison : «Re-Make Re-Model», avec son intro de piano historique et le tagaga de Paul Thompson. Et aussitôt après, Manza foutait le feu, t’avais des chœurs de lads - I tried but coundn’t find a way - L’un des cuts parfaits de l’histoire du rock anglais. T’ouvrais le gatefold et t’avais ces six portraits supersoniques. Par contre, le reste de l’album te laissait sur ta faim de loup.

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             Il fallut attendre For Your Pleasure, paru un an plus tard, pour calmer cette faim de modernité. T’avais encore cinq portraits fantastiques dans le gatefold. Pas de bassman. Un certain John Porter était crédité à la basse. Et Chris Thomas produisait. Trois cuts allaient te marquer la cervelle au fer rouge : «Do The Strand», «Editions Of You» et «The Bogus Man». Tu retrouvais la fantastique énergie de la décadence dans un «Do The Strand» épaulé par le sax d’Andy Mackay. Tu retrouvais des accords de piano dans l’intro d’«Editions Of You», mmmmmhh, et la frappe sèche de Paul Thompson. Alors John Porter entrait en lice et ça virait au demented are go. T’étais au cœur du phénomène Roxy. Ils bouclaient leur balda avec «In Every Dream Home A Heartache», un Big Atmosphrix d’I blew up your body/ But you blew my mind ! Et en B, t’avais bien sûr l’excellent «Bogus Man» et la belle frappe sèche de Paul Thompson, renforcée par l’adroit bassmatic de John Porter. Ils faisaient en fait du Babaluma, de l’hypno à Nono, et Manza grattait des poux funky dans le déroulé. Puis Ferry repartait dans son maniérisme à la mormoille avec «Grey Lagoons» que venait tempérer Andy avec un solo de porcelaine de sax. C’est dingue comme ces mecs savaient développer.

             Et puis, les choses vont se dégrader. Une fois Eno viré, Roxy va devenir un groupe commercial, à l’image d’un Bryan Ferry dévoré d’ambition. La modernité de Roxy va s’étioler d’album en album, d’abord avec Stranded et Country Life, puis sombrer enfin dans la daube commerciale que l’on sait. Rien à tirer des albums suivants.  

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             Roxy revient dans l’actualité via l’autobio de Phil Manzanera, Revolucion To Roxy. Tu chopes l’info, tu te frottes les mains, tu baves même un peu : toute littérature concernant Roxy est ultra-bienvenue. Tu t’attends même à un big book, étant donné que tu considères Manza comme un élégant personnage cosmopolite. Avant ça, tu n’avais eu que le book de Michael Bracewell à te mettre sous la dent : Re-make/Re-model: Becoming Roxy Music, un book bien documenté,  très axé sur le concept de Roxy, mais qui manque d’épaisseur humaine. On n’y sent pas bien les personnages. Manza va-t-il combler ce déficit ?

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             Il comble que dalle. Tu l’as dans le baba. C’est l’une des grandes déconvenues du siècle. Manza fait d’autres choix. Roxy, c’est juste deux chapitres, et tout le reste concerne la gloriole, les tournées mondiales, les raids en Amérique latine, la fréquentation de lascars comme David Gilmour, les maisons, les bagnoles, les awards, les gosses, les arbres généalogiques, et puis bien sûr les épisodes de reformation de Roxy avec les millions de dollars, c’est l’histoire d’un groupe qui fut passionnant le temps de deux albums et qui a fini par tourner en eau de boudin, c’est-à-dire en grosse machine à fric vide de sens, mais qui remplit les stades. Là est le paradoxe. On le connaît par cœur, ce paradoxe. On ne peut pas lutter. Comme si la dimension artistique ne comptait plus. Ne reste que la gloriole et l’Hall of Fame, toute cette drouille immonde qui gâche la légende d’un art qu’on croyait sacré et qui n’est au fond qu’un business de plus. Tu lis ce book et t’es atterré par le spectacle qu’il t’offre. C’est un peu comme si tu lisais les mémoires de Jagger ou celles de Gilmour, des books que tu n’approcherais jamais, même avec une pince à linge sur le nez. Bon, là, tu dois bien reconnaître que tu t’es fait baiser.

             On attendait de Manza qu’il nous parle d’Andy Mackay en long et en large, ou d’Eno, ou de Paul Thompson. Rien de plus que ce qu’on sait déjà. Et pas un mot sur Johnny Gustavson, le mec des Big Three qui joue de la basse sur 4 albums de Roxy, ni sur Sal Maida. Rien ! Que dalle !

             Roxy avait passé une annonce dans le Melody Maker : «Wanted. The perfect guitarist for avant rock group: original, creative, adaptable, melodic, fast, slow, elegant, witty, scary, stable, tricky. Quality musiciens only.» Manza passe l’audition avec sa Gibson ES 335 et comme ils n’aiment pas  le look de la 335, ils lui disent de revenir avec une Strato. Mais c’est David O’List qui décroche le job. Manza est déçu. Le seul défaut d’O’List était d’arriver en retard aux répètes, et c’est comme ça que Manza finit par décrocher le job. Il est là, alors les autres lui demandent de jouer. Dans la première mouture, le bassman s’appelle Graham Simpson. Et comme Manza connaît bien les cuts, Bryan Ferry lui propose un CDI à 15£ la semaine. En 1972, il devient professionnel.

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             Manza donne des détails importants : au début, Roxy n’a pas de blé, alors le groupe doit redoubler d’inventivité. Comme ils viennent de décrocher un contrat avec Island, on les confie à Anthony Price, un fashion designer qui doit peaufiner leur image. Manza est sapé comme l’as de pique et Price qui bien sûr est gay fait «no, no, noooo» et lui demande de porter un blouson de cuir et des lunettes d’extra-terrestre, sur lesquelles sont collés des clous en diamant. Manza a son look en 5 minutes. Le problème, c’est qu’il ne voit rien avec ces «bug eyes». Il ne voit que ses pieds. Pour gratter ses poux, c’est l’enfer. La photo des «bug eyes» est dans la page. Tu les vois aussi quand tu ouvres le gatefold du premier Roxy.

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             C’est aussi là que commencent les problèmes : Bryan Ferry décide de tout. La pochette du premier Roxy, c’est lui. Manza rappelle aussi que Graham Simpson était dans le premier groupe de Bryan Ferry, The Gas Band, au temps de la fac de Newcastle. Puis Simpson va traverser une mauvaise passe et se faire virer. C’est là que commence le bal des bassistes. Manza en dénombre 15. Il indique aussi que Bryan Ferry et Andy Mackay sont revenus transformés d’un concert de Ziggy. C’est là qu’ils décident de se transformer en gravures de mode, comme l’ont fait les Spiders From Mars. Et le plus avancé, dans cet art, c’est bien sûr Eno. Il tombe toutes les filles et Manza sous-entend que Bryan Ferry le jalouse.

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    (Chris Thomas)

             C’est Chris Thomas qui va enregistrer Music For Your Pleasure. John Cale l’a recommandé à Roxy. Manza rappelle aussi que Thomas a bossé sur le White Album. Alors wham bam ! Mais Bryan et Brian ne s’entendent pas. Eno se considère comme un «Independant mobile unit» et un «non-musician». Il ne supporte pas l’autorité. En plus, il est le plus flamboyant du groupe - which I’m sure Bryan didn’t enjoy - Il va subir le même sort qu’un autre Brian, Brian Jones. En plus, Eno est très extraverti, alors que Bryan Ferry reste impénétrable. Ils sont à l’opposé l’un de l’autre. En plus, Bryan Ferry continue de faire ses coups en douce. Il a déjà quasiment réglé la question de la pochette du deuxième album sans en parler aux autres. Manza le redit : Bryan Ferry n’a consulté personne. Il a choisi Amada Lear pour le recto et c’est lui qu’on voit au verso déguisé en chauffeur. Les membres du groupe émettent une molle protestation et Bryan Ferry la prend en compte. Puis une petite shoote éclate entre Bryan et Brian, à propos d’une gonzesse. Brian Eno joue une dernière fois avec Roxy en 1973 et il quitte le groupe avant de se faire virer.

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             Voilà, c’est à peu près tout ce qu’on a sur Roxy. Manza donne aussi des détails sur la pochette de Country Life avec les deux belles gonzesses en petite tenue. Il rappelle aussi qu’entre 1972 et 1984, il n’a pas gagné un rond, malgré les tournées mondiales et les disques d’or : le management et probablement Bryan Ferry s’en s’ont mis plein les poches. Puis les choses vont se détériorer dans le groupe. 1976 nous dit Manza est le commencement de la fin. Il voit encore Bryan Ferry faire ses coups en douce et traiter les autres membres comme son backing band. À la fin de la tournée Avalon, en 1982, Andy Mackay et Manza donnent leur démission : «It’s been a great pressure working with you. Goodbye.»

             Il leur faudra attendre 18 ans pour se reparler. Ce que Manza veut dire à travers tout ça, c’est qu’on ne peut pas être pote avec un mec comme Bryan Ferry. C’est impossible.

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             C’est le gros billet qui va les motiver pour la reformation, comme c’est le cas pour tous les groupes de vieux crabes. Tout ce qu’ils veulent, c’est se payer des belles baraques dans la campagne anglaise et des Rolls. Tu vois un peu le niveau ? On leur propose 7 millions de livres. Bryan Ferry, Manza et Andy Mackay acceptent le principe. Ils se retrouvent en studio à Londres et tentent de jouer «Virginia Plain». Ça marche. Paul Thompson est là aussi, avec Guy Pratt on bass. Il est question d’un nouvel album produit par Chris Thomas. Eno fait aussi partie du projet. Ça se passe bien jusqu’au moment où ils s’assoient pour papoter tous ensemble, et Eno fait remarquer que chaque membre rejoue le rôle qu’il jouait 35 ans auparavant. Alors Manza comprend que le projet est foutu. Chacun repart de son côté. Roxy, ça vaut pas Jerry Lee. 

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             Le Mojo Interview est mal barré : Manza apparaît tel qu’il est aujourd’hui, en petit pépère souriant. Fini l’allure de wild rocker glamour. Il pose pour un autre portrait en fin d’interview avec les fameux «bug eyes» qu’il a conservés. Et si sa plus belle heure de gloire était d’avoir accompagné Robert Wyatt sur Ruth Is Stranger Than Richard ? Pour mener l’interview, Mat Snow ne se casse pas la nénette : il repart de l’autobio. Père anglais, possible agent double, et mère argentine. Rusé comme un renard, Snow amène vite Manza sur le terrain de Roxy. Alors le pépère souriant y va de bon cœur : «I wanted to be more like the Velvet Underground, textural. Les autres ont amené des choses différentes : Eno had systems music, Bryan a mixture of Motown and the Velvet Underground, Andy loved King Curtis and Paul loved Led Zeppelin.» Chacun amenait sa petite contribution, conclut gaiement Manza. Pour lui c’est un collectif. Eno avait inventé le mot «scenius». Snow revient sur l’éviction d’Eno. Manza n’est pas clair là-dessus, il indique qu’Andy en sait plus que lui, aussi recommande-t-il d’attendre qu’Andy écrive son autobio - Et quand j’ai dit à Bryan l’autre jour que j’écrivais un book, je lui ai dit qu’il devrait en faire autant - j’aimerais bien enfin savoir ce qui s’est passé - Andy et Manza se sont quand même posé la question de savoir s’il fallait suivre Eno ou rester dans Roxy. Ils ont décidé «de rester pragmatiques» et sont restés dans Roxy. Manza va aussi filer un coup de main à Eno sur Here Come The Warm Jets et à John Cale sur Fear et Slow Dazzle. Manza précise que Roxy avait demandé à Calimero de produire For Your Pleasaure, mais comme il était sous contrat avec Warners, il ne pouvait pas, et il recommanda Chris Thomas. 

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             Après toutes ces déconvenues, il est grand temps de ressortir le Re-make/Re-model: Becoming Roxy Music de Michael Bracewell. Finalement, c’est lui qui a raison : avant d’être une aventure humaine, Roxy est un concept - Above all... a state of mind, lâchait Bryan Ferry en 1976 - Bracewell souligne très vite la proximité des «wily strategies of Duchampian aesthetics», cette proximité qui nous conduisit à l’époque à délirer sur Roxy et pondre un Conte, cot cot !  Bracewell ose des parallèles extraordinaires entre Roxy, Smokey Robinson, Marcel Duchamp, le Velvet, John Cage et Gene Kelly, «all in their different ways, forcefully and glamourously modern.» Bracewell ajoute qu’avec le premier Roxy, Ferry «presented his carte de visite to the world. The record was arch, thrilling, elegant, unique, clever and richly romantic.» C’est bien ce qu’on reproche à Ferry, le côté trop clever, mais Bracewell a raison de souligner l’élégance et la singularité. Bracewell établit aussi en lien entre Joe Meek et Roxy - the Meekian other-worldniness - symbolisé par «Ladytron». Parmi les influences de Roxy, Bracewell cite le «Bad Penny Blues» d’Humphrey Lyttelton, produit par Joe Meek, dont l’intro de piano sera reprise par les Beatles dans «Lady Madonna». Ferry cite aussi le Charlie Parker Quintet avec Miles Davis, et bien sûr LeadBelly - a black dandy, a precursor to Bob Dylan - Et là, effectivement, Bracewell navigue à un autre niveau que Manza. Comme quoi, il y a book et book.

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             Bracewell lance encore des ponts entre le Velvet et Roxy via l’art moderne, puis établit le lien fondamental entre Andy Mackay et Dada, un Andy qui flashe aussi sur les Bonzos - There is definitevely the English art school influence of Dada rediscovered - et puis le lien Richard Hamilton/Marcel Duchamp qui est au cœur de Roxy, car Bryan Ferry fut l’élève d’Hamilton, le théoricien du Pop Art, héritier de Duchamp - No living artist commands a higher regard among the younger generation than Marcel Duchamp - Hamilton enseignait à Newcastle, où vivait encore le jeune Ferry. Un Hamilton qui va d’ailleurs concevoir la pochette du White Album. Le concept, rien que le concept. C’est ce qu’il faut comprendre. Roxy n’est pas un groupe ordinaire. 

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    ( Peinture de Mark Lancaster)

             Et ça qui vaut tout l’or du Rhin : Mark Lancaster évoque sa rencontre avec Marcel Duchamp - J’ai rencontré Marcel Duchamp chez Richard Hamilton à Londres, quand il est venu pour son exposition à la Tate Gallery en 1966. Il m’a demandé : ‘Êtes vous artiste ?», and when I said yes, or «Oui», he said, «Moi aussi.» Quelques jours plus tard, je l’ai rencontré avec sa femme Teeny à Carnaby Street. Je venais d’acheter un costume jaune vif. Ils l’ont admiré, mais je n’ai pas osé lui demander de le signer - C’est quand même plus intéressant que le Rock’n’roll Hall Of Fame, n’est-ce pas ?

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    ( Marcel Duchamp)

             Liens encore avec le «Moon River» d’Henri Mancini et Breakfast At Tiffany’s, avec les photos de Mark Lancaster de yellow cabs qu’il a photographiés depuis le «fire escape of Andy Warhol’s Factory», Bracewell n’en finit plus de rappeler que les racines de Roxy sont la trilogie suprême de l’art moderne : Andy Warhol, Marcel Duchamp et Richard Hamilton. D’où les portraits qui ornent le gatefold de Roxy Music. Bracewell s’en donne à cœur joie : «Serré dans une chemise noire, Mackay est incroyablement beau - a mascaraed rocker, greasy quiff piled high at the front and straggling in disdainful rat-tails down the nape of his neck. Le menton dans la main, chaque doigt portant une lourde bague, son image est celle du rebelle solitaire et introverti, a one-shot amplification of the rock and roll style of fifties Americana.» Les six portraits sont des œuvres d’art moderne. On avait tous flashé là-dessus en 1972. Et Bracewell de rappeler que Mackay était aussi un dandy fasciné non seulement par Dada, mais aussi par «Swinburne, Audrey Beardsley and the Preraphaelte Brotherhood». Personnage complet.

             Signé : Cazengler, Roxy Musette

    Roxy Music. Roxy Music. Island Records 1972

    Roxy Music. For Your Pleasure. Island Records 1973

    Mat Snow : Phil Manzanera - The Mojo Interview. Mojo # 366 - May 2024

    Phil Manzanera. Revolucion To Roxy. Expression 2023

    Michael Bracewell. Re-make Re-model. Faber & Faber 2007

     

     

    L’avenir du rock - Squire boy

             Le jusqu’au-boutisme n’a aucun secret pour l’avenir du rock. Sans vouloir manquer de respect aux ceusses qui se poseraient la question de savoir pourquoi, disons qu’une nature conceptuelle sans jusqu’au-boutisme n’est pas concevable. Un concept qui ne pas va au bout des choses n’est pas un concept. L’avenir du rock ne manque pas une seule occasion de mettre ce postulat en pratique. Pour d’obscures raisons éditoriales, il a besoin de se faire traiter de square, aussi décide-t-il de se déguiser en beauf atroce et d’aller provoquer Boule et Bill à la terrasse de la Civette. Il mouille son peigne et se coiffe les cheveux vers l’arrière, les plaque avec du saindoux, il se dessine une grosse moustache au feutre, puis il enfile un marcel, un short en nylon rouge, des chaussettes noires et chausse des charantaises. Il complète l’ensemble avec une vieille casquette Ricard du Tour de France et des lunettes de soleil miroir. Avant de sortir, il prend soin de placer quelques traces de Nutella sur le marcel et sur l’arrière du short pour que le côté douteux des choses ne laisse absolument aucune chance au doute. Pour compléter le panorama, il s’est acheté des boules puantes chez son fournisseur préféré. En arrivant à destination, il allume bien sûr un cigarillo bien puant. Boule et Bill l’ont vu arriver de loin. Ils ne cachent pas leur dégoût lorsque l’avenir du rock, sans même leur demander leur permission, s’assoit face à eux.

             — Tu nous fous la honte, avenir du rock. En plus tu schlingues comme un putois.

             L’avenir du rock leur souffle la fumée du cigarillo dans la gueule et lâche le plus sonore des pets. Prrrrrrrrrrr ! Tous les gens installés sur la terrasse se retournent.

             — Alors les deux réactionnaires, toujours sur la brèche ?

             — Avec un lascar comme toi, on ne sait jamais ce qui va nous tomber sur la gueule. Tu veux quoi, avenir du rock ?

             — Chais pas, Boule. Une petite insulte ?

             — Tu veux qu’on te traite de beauf ?

             — Ah oui mais en anglais !

             Bill qui connaît trois mots d’anglais saute sur l’occase :

             — Fooking square !

             Radieux, l’avenir du rock lâche un gros Prrrrrrrr dionysiaque et corrige le tir :

             — Non pas square, fooking Bill, Squire !

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             John Squire superstar ? Aucun doute là-dessus. Il refait l’actu en compagnie de Liam Gallag : les voilà tous les deux en devanture de Mojo. Tapis rouge : douze pages et des photos à gogo. Promo presse pour un nouvel album, comme au temps d’avant.

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             Douze pages. T’es obligé de t’y reprendre à deux fois - It’s the best bits of Oasis with the best bits of The Stone Roses, they promise - La classe des deux ! Tu te rinces l’œil. Ces deux vétérans ont de vraies allures de rock stars anglaises, surtout Squire Boy avec sa petite coupe de douilles seventies et cette façon qu’il a de te regarder droit dans les yeux. Liam Gallag raconte qu’il a offert deux paires de mocassins à Squire Boy qui était sorti de sa réclusion pour venir jouer en rappel sur «Champagne Supernova», à Knebworth, en juin 2022 - Hand-made from Portugal, with tassels - c’est-à-dire avec les glands. Mod shoes. Liam Gallag raconte qu’il s’est toujours intéressé aux pompes de Squire Boy, d’où l’idée du cadeau des mocassins. En échange, Squire Boy lui offre deux chansons et lui demande : «Would you like to sing on them?». Of course. C’est là que naît l’idée de leur collaboration. Et Liam Gallag d’ajouter : «John’s songs are the reason I got into music in the first place.»

             Quand les frères Gallag voient Les Stones Roses pour la première fois en 1988, ils flashent  comme des bêtes - If they can do it, I can definitively do it - Noel Gallag dira même à Squire Boy qu’Oasis doit son entière existence aux Stones Roses. Il faut rappeler qu’entre 1988 et 1990, les Stone Roses régnaient sans partage sur l’Angleterre. Parmi les adorateurs/followers des Stone Roses, se trouvaient les Inspiral Carpets, dont Noel Gallag était le roadie. Ted Kessler chante les louanges des Stone Roses en termes de «musicianship, particularly the expansive playing of Squire and drummer Alan ‘Reni’ Wren», un Squire, ajoute Kessler, «who was harking back to the more flashily fluid styles of Jimi Hendrix and Jimmy Page.»

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             Si on suit Squire Boy à la trace depuis plus de trente ans, la raison en est simple : elle porte le doux nom de Second Coming, le deuxième album des Stone Roses. On s’en souvient peut-être, les Stone Roses étaient un groupe de surdoués : section rythmique de rêve et un Squire Boy on fire. Le maillon faible était sans doute Ian Brown, le chanteur. Les Stone Roses groovaient comme des dieux, et ce dès «Breaking In Heaven». Là t’avais Squire Boy au décollage, il avait déjà tout bon, il déployait une sorte de sauvagerie, et le bassmatic de Mani entrait au bout du compte. Ian Brown n’avait pas de voix, mais ça marchait quand même. Ils restaient dans une espèce de power fondamental avec «Driving South». Dans l’instant T, ils étaient réellement les meilleurs. «Ten Storey Love Song» sonnait comme un balladif frappé de magie, et sur ce coup-là, Ian Brown s’en sortait plutôt bien. Au beurre, Reni avait une fâcheuse tendance à voler le show. On sentait aussi chez eux une volonté affichée de psychedelia («Your Star Will Shine», pas loin du «Tomorrow Never Knows» des Beatles, on sentait le power sous la toile de jean) et ça repartait de plus belle avec le groove de «Straight To The Man». Classique mais rondement mené. Ils revenaient au groove sauvage avec «Begging You». Fantastique énergie, wild as fucking fuck, c’était d’une rare violence comportementale, mille fois plus puissant que Primal Scream, tout était dense, compressé à l’extrême, même les poux de Squire Boy, et Reni battait le beurre du diable. Puis ils te swinguaient «Tightrope» fabuleusement - I’m on a tightrope baby - avec des clap-hands, avant de replonger dans le caramel du groove, c’est-à-dire «Good Times», pure niaque de ‘Chester, t’en revenais pas d’entendre l’élégance du gratté de poux de Squire Boy. Avec ces mecs-là, tu nageais en plein bonheur. Ils bouclaient avec «Love Spreads», un heavy groove drivé au yeah yeah yeah, admirablement bien balancé, my sister/ She’s alright and she’s my sister !

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             Second Coming était nettement supérieur au premier album sans titre des Stone Roses. Tu y sauvais deux cuts, «I Wanna Be Adored» et «She Bangs The Drums». Le Wanna Be Adored sonnait comme un hymne, rien que par le thème. Même sans voix, ça passait comme une lettre à la poste. Squire Boy foutait bien la pression. Et tu retrouvais ce son unique dans «She Bangs The Drums», t’avais là-dedans toute l’ampleur de la pop anglaise, poppy puppy popette de poppah. Puis ce premier album allait décliner lentement, malgré les efforts de Squire Boy. Dans «Waterfall», il se livrait à un brillant numéro ondoyant et il revenait avec «Don’t Stop» à la Beatlemania psychédélique. On assistait là à une fantastique tentative d’osmose. Puis tout virait poppy popette («(Song For My) Sugar Spun Sister» et «Made Of Stone»), bien dans la veine de la tradition, ils entraient même dans le ventre mou de la pop anglaise («Shoot You Down»). Reni battait «I Am The Resurrection» comme un diable, mais ça n’en faisait pas un hit pour autant, même si ça se terminait en heavy groove dévastateur. Kessler est marrant car il dit exactement le contraire : il parle d’«one great album and a dissappointing follow up». Il n’a rien compris au film.

             Quand Oasis joue à Knebworth en 1996 devant 200 000 personnes, ils invitent Squire Boy à venir jouer sur «Champagne Supernova». Et 26 ans plus tard, Liam Gallag lui refait le coup en le présentant à la foule comme étant «the coolest man on the planet.»  C’est encore Noel Gallag qui rend hommage aux Stones Roses : «They kicked the door open for us, then we came in and nailed it to the wall.»

             Liam Gallag et Squire Boy ont commencé par enregistrer des démos et sont ensuite allés passer 15 jours chez un producteur de Los Angeles nommé Greg Kurstin, lequel Kustin a proposé de bassmatiquer et de rapatrier le batteur Joey Waronker.

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             L’album s’appelle Liam Gallagher John Squire. Ils ne se sont pas cassé la nénette pour trouver un titre. Et t’as le Liam qui s’impose aussitôt avec «Raise Your Hand». Non seulement t’as du son, mais t’as aussi la voix. Le Liam écrase son raise au fond du cendrier et Squire Boy claque un solo d’étranglement. Le Liam est toujours aussi Oasien. Il va toujours chercher le bon ton au sommet d’un rock ultra-saturé. «You’re Not The Only One» est le coup de génie de l’album. C’est fin, racé, ficelé, c’est même un hit pour la radio, on retrouve le goût des Anglais pour le big time, Squire Boy y passe un killer solo flashy comme pas deux. Liam Gallag + killer Squire, ça fait revivre la vieille Angleterre. C’est à la fois délicieusement classique et imbattable. Avant de cracher sur Oasis, écoute cette merveille. Si tu veux un album de rock anglais, c’est là.  Et t’as aussi un «One Day At A Time» écrasé de power et de singalong Oasien. Liam Gallag n’en finit plus de traîner la savate dans le chant. C’est d’une rare puissance. Puis ils tapent dans l’heavy blues avec «I’m A Wheel». Pas de problème ! Mais l’album finit par tomber dans la routine Oasienne. Squire Boy fait des efforts considérables pour la briser. Avec «Love You Forever», ils jouent le hard blues des seventies. Ils n’inventent pas la poudre, c’est juste un prétexte à jouer dans le bac à sable. On entend Squire Boy claquer ses mighty carillons dans «I’m So Bored». Il est l’un des guitaristes les plus infectueux d’Angleterre. Il gratte toujours tout ce qu’il peut.

             Selon Kessler, l’album de Liam Gallag et Squire Boy n’aura pas le même impact qu’ont eu sur la rock culture les deux premiers albums d’Oasis et le premier Stones Roses, «but it’s the best thing either have recorded since those early records.» Kessler parle d’un «sleek rock album», c’est-à-dire élégant, bourré d’«unshakably sticky melodies and choruses.» Kessler y retrouve toutes les influences dont Squire Boy et Liam Gallag sont tellement friands : Jimi Hendrix dans «Love You Forever», les Stones et les Beatles dans «Just Another Rainbow», les Faces dans «Make It Up As You Go Along» et Liam Gallag trouve que «Raise Your Hands» sounds like Roxy Music. Et puis bien sûr Oasis et les Stone Roses - It’s a perfect mariage of the two bands - Ailleurs dans l’article, Kessler ramène aussi le duo De Niro/Pacino dans Heat, un autre exemple de perfect mariage. Squire Boy dit bien son admiration pour Liam Gallag : «He brings a passion and intensity that I can’t muster. There’s something about his voice that meshes with the way that I play guitar.» Il parle de complémentarité. Kessler termine en beauté, puisqu’il les voit se lever pour aller faire leur photo-shoot, «just like in the old glory days - which surprisingly, may be still ahead of them.» Une chute qui tinte merveilleusement bien à l’oreille de l’avenir du rock.

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             Après la fin des Stone Roses, Squire Boy va monter The Seahorses et enregistrer Do It Yourself. C’est un album qui vaut le déplacement. Pour au moins quatre raisons, dont deux Beautiful Songs, «Love Me & Leave Me» et «Head». Dans Love Me, Squire Boy ne croit en rien, don’t believe in Jesus, don’t believe in Jah, il croit en lovers, c’est fameux et surtout très gratté, ça te donne une belle rengaine enluminée de poux scintillants. «Head» sonne aussi comme une grosse compo. Les Seahorses auraient pu devenir énormes. Squire Boy fait là du power balladif, avec un Chris Helme qui pose bien sa voix et qui l’entortille quand il faut, il a du poids et du ruckus. «1999» sonne comme un coup de génie, c’est très Oasis dans le ton, avec du sharp slinging de Squire Boy, ça sonne comme du heavy Quicksilver avec l’aura de Madchester et t’as l’incroyable clameur du Squire Boy qui du coup se met à sonner comme Stylish Stills. Ah il faut voir cette bravado ! Belle attaque encore avec «I Want You To Know», pas loin d’Oasis et un Squire Boy qui fout le feu avec ses poux. C’est un son très anglais. Chris Helme fait encore merveille sur «Blinded By The Sun», il a la voix un peu grasse, comme une huître, une voix juteuse et colorée, et derrière lui t’entends le Squire Boy voyager dans le son. «Suicide Drive» coule bien dans la manche et Squire Boy y joue un solo au long cours, avec le feu sacré. Ils se confrontent ensuite à la shakespearisation des choses avec «The Boy In The Picture», ça veut dire qu’ils entrent en dramaturgie, avant de revenir à un son plus heavy avec «Love Is The Law». Chris Helme fait son Liam Gallag. Il vise clairement l’Oasis. Il se croit dans le désert, et après un joli break de basse, Squire Boy part en vrille de poux demented. Yeah yeah ! Il gratte encore comme une brute dans «Round The Universe», cut de belle pop enjouée aux joues bien roses. Il descend une fois de plus au barbu avec une science aiguë du solo flash. Ils frisent plus loin le Sabbath avec «Standing On Your Head», on se croirait sur le premier Sabbath tellement c’est bien foutu. L’in the sky vaut bien celui d’Ozzy. 

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             En 2002, Squire Boy enregistre son premier album solo, Time Changes Everything. Bon, c’est déjà plus la même chose. Pour le dire autrement : c’est autre chose. On admire tellement Squire Boy qu’on ne peut pas dire du mal de ce premier album solo. Il fait du Dylanex avec «Transatlantic Near Death Experience». C’est exactement Queen Jane Approximately, avec les mêmes descentes de couplets, mais sans l’orgue Hammond. Squire Boy tartine fantastiquement. Pour le reste, il y va à l’insidieuse («Joe Louis»), il fait de la belle heavy pop avec un certain goût de revienzy («I Miss You»), mais c’est pas Liam, il chante à l’écrase-syllabe. Il est cependant meilleur que Ian Brown au chant. Il a même du cachet. Il sait challenger un cut (le morceau titre) et il pense toujours à ramener du big guitar slinging. Son «Welcome In The Valley» est excellent, bien tenu par la colle d’un chant à la ramasse. Il a d’excellents réflexes comportementaux. Il se laisse aller avec l’heavyness de «Strange Feeling». Globalement, c’est un album honnête, très sonnant, très trébuchant, mais sans idées. D’où ‘l’autre chose’.

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             Son deuxième album solo s’appelle Marshall’s House et sort deux ans plus tard. Il fait encore quelques étincelles sur «Summertime», il tente bien le coup en grattant une belle clairette, il barde bien la barcasse de barda. Squire Boy est un mec assez balèze. Il tartine son morceau titre à n’en plus finir, mais on en restera là. Il force trop sa voix. Il se prend pour Liam, mais il est loin du compte. Il tente le coup du power absolu, mais la voix n’y est pas. Trop affectée. Il se gratte la glotte. Dommage. Dès qu’il chante, il ruine tous ses efforts. Il finit en mode Big Atmospherix avec «Gas». Il se réconcilie avec le gros son. Bye ! Bye Baby ! Il se jette dans la balance, il envoie sa dégelée et ça devient l’hit de l’album. Squire Boy se noie dans son son. Aucun espoir de le sauver. «Gas» est un cut entreprenant, totalement remonté des bretelles.

             En 2016, les Stones Roses tenteront de se reformer en enregistrant deux singles, «All For One» et «Beautiful Thing» - It proved to be a mirage - Une dernière tournée, puis Squire Boy dit stop. Il ne s’entend plus très bien avec son vieux copain d’école Ian Brown. Il préfère se consacrer à sa peinture et à sa famille. Enough monkey business.

    Signé : Cazengler, John Square

    Liam Gallagher John Squire. Liam Gallagher John Squire. Warner Records 2024

    Stone Roses. The Stone Roses. Silvertone Records 1988

    Stone Roses. Second Coming. Geffen Records 1994

    The Seahorses. Do It Yourself. Geffen Records 1997

    John Squire. Time Changes Everything. North Country 2002

    John Squire. Marshall’s House. North Country 2004

    Ted Kessler : What the world is waiting for. Mojo # 365 - April 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - Just like Honeycombs

             Tu ne pouvais imaginer Baby Honey qu’au lit. Et bien sûr dans tes bras. Elle symbolisait le paradis, comme on aimait à l’imaginer au sortir de l’adolescence. Franchement, le paradis c’était pas compliqué : il te suffisait d’avoir un grand lit, des draps de satin jaune et le corps nu de Baby Honey que tu pouvais butiner encore et encore. Tu poussais même le fantasme jusqu’à imaginer qu’elle aimait à se faire butiner, puisqu’elle en réclamait encore et encore. Tu l’entendais soupirer : «encore... encore...», et tu t’arrachais aux torpeurs d’un premier sommeil pour couvrir le centre de son corps des baisers le plus attentionnés. Le jour se fondait dans la nuit et la nuit dans le jour, le paradis avait gommé tous les aspects rugueux de la réalité, le premier étant de s’arracher à ses bras pour aller bosser. Tu ne quittais le paradis de satin jaune que pour aller au frigo préparer une bricole à grignoter, une salade de tomates et une tranche de jambon, ou servir l’un de ces Américanos à l’orange dont Baby Honey était tellement friande, puis quand le frigo était vide, tu te hâtais d’aller faire trois courses pour revenir te jeter dans ses bras. Le paradis semblait infini, tu voulais y vivre pour le restant de tes jours, et lorsque tu demandais à Baby Honey si elle voulait partager cet infini avec toi, elle plissait les yeux et murmurait «encore... encore...», en te prenant la main pour la poser à l’endroit le plus sensible de son corps. Les jours et les semaines passaient, sans que rien ne vînt troubler la paix du paradis de satin jaune. Il n’existait rien de plus sacré que de réveiller Baby Honey avec un baiser, elle ouvrait doucement les yeux et ses yeux semblaient rire. Elle rayonnait de mysticisme amoureux et tu t’abreuvais en elle. Toi qui n’étais pas croyant, tu finissais par trouver Dieu sympa, puisqu’il avait inventé, rien que pour ta pomme, le paradis sur la terre. À aucun moment, tu n’aurais imaginé que ce paradis allait se transformer en enfer. Il te faudra cinquante ans de recul pour comprendre que ce basculement des genres est d’une grande banalité.

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             Baby Honey n’a rien à voir avec Honey, la batteuse des Honeycombs. Baby Honey est blonde et Honey brune. Baby Honey hait le rock et Honey Lantree le jouait en 1964 de façon spectaculaire. Il ne fallait donc pas se tromper d’Honey. Autant Baby Honey était une mauvaise pioche, autant Honey Lantree est la bonne.

             Qui se souvient des Honeycombs ? Un groupe londonien des early sixties produit par Joe Meek ? Honey Lantree y battait le beurre, et l’excellent Alan Ward était l’un des premiers à claquer de killer solos flash en Angleterre. Mais quand on voit les clips sur YouTube, on est vite fasciné par cette batteuse paradisiaque qu’est Honey Lantree.

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             Le premier album sans titre des Honeycombs était très en avance sur son temps. Ce Pye de 1964 taillait bien la route. C’est Dennis D’Ell qui chante, et à propos du solo spatial d’Allan Ward sur «Once You Know», Meeky Meek parle de «brillant solo work».  Meeky Meek signe une partie des liners, au dos de la pochette. Bon, les compos sont parfois laborieuses, et c’est le son qui fait l’intérêt. La batteuse Honey chante sur «That’s The Way», et quand elle chante, elle donne du jus. Allan Ward prend encore un solo superbe dans «I Want To Be Free (Like A Bird In A Tree)» et ils bouclent leur balda avec leur big time hit, «Have I The Right». Full tilt de Meelky Meek ! Il a exactement la même intelligence du son que Totor. En B, on entend Honey battre sec et net «Nice While It Lasted». Il faut l’entendre relancer avec ses petits roulements pète-sec ! Grosse fête foraine dans «She’s Too Way Out». Space guitars & wild bassmatic, le pur génie productiviste de Meeky Meek est à l’œuvre et l’Honey bat ça si sec ! - Exceptional pretty and clever girl drummers are hard to find - Avec «Ain’t Necessary So», Meeky Meek fait sonner la guitare d’Allan Clark comme celle de Billy Harrison dans les Them. Pour 1964, The Honeycombs est un album extrêmement moderne. Bizarre que l’Angleterre ne s’en soit pas aperçue.

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             Le deuxième album des Honeycombs est fantastique. All Systems Go! sonne, aussitôt l’«I Can’t Stop». Ils ont du son. Et quel son, my son ! Solo de sax et solo de gratte demented, que veux-tu de plus ? Résonance exceptionnelle des basses, elles t’embooment l’oreille. Coup de génie pur avec le morceau titre, un wild ride transpercé en plein cœur par un wild killer solo flash, et visité dans les entrailles par cet ingé-son de génie qu’est Meeky Meek. Il sait faire claquer la charley ! Meeky Meek est le roi du killer solo flash. Allan Ward joue lead, mais c’est Meeky Meek qu’on entend. Ils tapent une belle reprise de l’«Ooee Train» du grand Bobby Darin, puis il refoncent dans le tas avec un «She Ain’t Coming Back» signé Meeky Meek. Tout est savamment meeké par Joe. On entre dans le territoire du génie productiviste, l’apanage de Totor, de Gary Usher et de quelques autres. Belle poussée d’exotica avec «Our Day Will Come». Meeky Meek fournit tout le boniment, c’est-à-dire le son. Ils enchaînent avec le «Nobody But Me» de Doc Pomus. Pure craze ! Encore une dégoulinade de kitsch avec «There’s Always Me» et retour à l’exotica avec «Love In Tokyo». Chaque fois, Meeky Meek crée les conditions du succès.  

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             Angel Air sort en 2016 l’album de la reformation des Honeycombs, 304 Holloway Road Revisited. Laisse tomber. C’est la reformation des vioques qui font du Buddy Holly sans Meeky Meek ni Honey, ce qui est un double anathème. Ça pue la reformation greedy, ces mecs-là feraient n’importe quoi pour palper un billet. Avec «Mary Jo», ils font du glam de vieux branleurs. Il n’y a rien de Meeky dans leur sauce. On se demande rapidement pourquoi on écoute cette daube de charognards. Avec «It’s Crazy But I Can’t Stop» et «That’s The Way», ils sont pathétiques et même atroces de putasserie. On en dégueule. Ils osent même retaper l’«Have I The Right». Comment osent-ils ? Pas de son, pas de Meeky, pas de rien.

    Signé : Cazengler, Honeycon

    Honeycombs. The Honeycombs. Pye Records 1964

    Honeycombs. All Systems Go! Pye Records 1965 

    Honeycombs. 304 Holloway Road Revisited. Angel Air Records 2016

     

     

    Luke la main froide

     - Part Six

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             Il se trouve que Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll est une mine d’or à ciel ouvert. Luke la main froide a la main lourde sur les recommandations. Alors on les suit.

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             Par exemple Cathal Coughlan. On rapatrie aussi sec son Song Of Co-Aklan, histoire de voir ce que ce Cathal a dans la culotte. Song Of Co-Aklan est son ultime album. Luke la main froide y gratte des poux. Dès le morceau titre, t’as une belle pop tendue à se rompre et un big beurre de Nick Allum. Luke s’y tape le bassmatic. C’est du Big Atmospherix. Le mot-clé de cet album est la dramaturgie. Cathal monte le Dog de «Passed-Out Dog» en neige. Pour lui, le Big Atmospherix doit voyager dans le ciel comme un gros nuage d’apocalypse. Tout est très dense, très sombre, plongé dans une sorte de malheur théâtral. Cathal donne trop de caractère à ses cuts. Ça ne peut pas prendre. Un album suffit pour se faire une idée. Il repart en belle pop d’allant martial avec «Let’s Flood The Fairyground». Cathal est un fier Coughlan, et le cut décolle à la seule force du chant. Mais il revient ensuite à ses travers. Il est trop dans le théâtre du rock. On se croirait chez Ariane Mouchkine. Il sauve l’album avec «The Knockout Artist», un cut qui ne se connaît pas de limites. Cathal se jette dans l’avenir. Un vrai gardon ! Il donne un peu le vertige. Ça devient magique ! Puis avec «Falling Out North Street», il préfigure Michael Head. Il fait une belle pop ambitieuse et là, t’adhères au parti. 

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             La main froide recommande aussi deux Flies, «London’s Flies and New York’s Flies». Elle qualifie ces groupes de «blink-and-you-miss-them-cos-they-barely-existed mythical bands in rock». Alors tu vas voir ça de plus près. Tu commences par le New York’s Flies. L’album s’appelle Get Wise. Fantastique énergie du Boston Sound 1984. «Put All That Behind Me Now» est bardé du plus beau barda, c’est même ravagé par des lèpres soniques. Ce power trio a un sens inné du power. T’as presque envie de serrer la pince de la main froide pour le remercier du tuyau. Tu trouves à la suite un «Endless Summer» sauvagement riffé et battu à la diable. Ils cultivent les dynamiques infernales, tu t’enfonces toujours plus loin dans la balda et soudain tu tombes sur une incroyable cover du «2000 Light Years From Home» des Stones. Magic Stuff ! En plein dans l’œil du cyclope ! I feel so very/ Lonely ! En B, ils se donnent des faux airs de Velvet dans «The Only One». C’est indéniable et fabuleusement inspiré. C’est monté sur les accords de Gloria. Le mec connaît la harangue ! Ils bouclent avec un «Everybody’s Trying To Be My Baby» encore très Velvet dans l’esprit, lourd, très lourd, chargé de sens, très All Tomorrows Parties, avec un chant harangue dylanesque. Quel brouet spectaculaire ! 

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             Tu serres la pince de la main froide pour le remercier, et tu passes aussitôt aux London’s Flies. Ça tombe bien, il existe une brave petite compile sur Acme : Complete Collection 1965-1968. Rapatriement immédiat. T’es pas déçu du casse-croûte, comme on dit sur les chantiers. Tu tombes dès l’ouverture de balda sur le fameux «(I’m Not Your) Stepping Stone» qui fit les beaux jours du Volume 1 de Chocolate Soup For Diabetics : heavy psyché psychotic, fantastique mélasse, sans doute la meilleure cover de ce vieux hit des Monkees et des Raiders. Les Flies ont bien failli connaître leur heure de gloire, puisqu’ils traînaient dans le bon circuit à la bonne époque. On les sent timorés dans «Turning Back The Pages», mais aussi dotés d’une volonté tentaculaire. Ils chantent «Gently As You Feel» à l’horizon clair, c’est pur et doux comme un agneau. Une vraie Beautiful Song. Puis ils tapent dans les Kinks avec «Tired Of Waiting For You», mais en sonnant comme les Byrds, alors tu commences vraiment à les prendre au sérieux. Car quelle vélocité ! On comprend que les Flies aient pu taper dans l’œil de la main froide. En B, tu retrouves avec «A Hymn With Love» cette petite pop innocente et douce comme un agneau. Bêêêêêêê. «Where» est encore un shoot de pop qui colle bien au papier. Leur where/ Where have you been flirte avec le génie. Puis ils passent au Dylanex avec le chant de nez pincé sur «There Ain’t No Woman», le mec fait du pur It ain’t me babe. On saluera pour finir cette pop de rang princier qu’est «Winter Afternoon. La main froide ne s’est pas fourré le doigt dans l’œil. Elle devrait écrire des bouquins plus souvent.

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             Parmi ses recommandations, on trouve aussi les mighty Electric Eels de Cleveland, l’archétype du groupe proto-punk. Vient de paraître un double album compilatoire, Spin Age Blasters. Tu peux y aller les yeux fermés, même s’il coûte un billet. Au dos de la pochette, tu vois les quatre Eels, et notamment Nick Knox, à la veille de son heure de gloire avec les Cramps. L’autre batteur des Eels n’est autre qu’Anton Fier, qu’on va retrouver sur un seul cut, «Spinach Blasters» et qui ira ensuite battre le beurre sur le premier album des Feelies. Les cuts rassemblés sur Spin Age Blasters datent de 1975, donc ils sont très en avance sur leur époque. C’est en tous les cas ce que révèle le «Splittery Splat» d’ouverture de balda : wild proto-demolition. Mais ils sonnent aussi très punk anglais. On se demande même parfois si les Buzzcocks n’ont pas écouté le premier single des Eels paru chez Rough Trade, mais après vérification, il apparaît qu’«Agitated/Cyclotron» est paru après Spiral Scratch, donc pas de problème. Pourtant la parenté est troublante. «Agitated» et «Cyclotron» sonnent exactement comme les cuts des early Buzzcocks. Pur ‘Chester punk ! Exactement la même énergie. D’autres influences flagrantes : celle des Dolls dans «Refregirator», et des Stooges dans «Cold Meat». Ils attaquent «Jaguar Ride» à la Johansen. On se croirait sur «Jet Boy». Et sur «Zoot Zoot», McMahon passe un solo d’accoutumance discursive totalement révolutionnaire. En C, tu vas tomber sur un cut atroce, «Silver Daggers», gratté à la cisaille et chanté sans pitié. En D, ils tapent une cover proto-punk du «Dead Man’s Curve» de Jan & Dean, mais en sonnant comme des punks anglais. Encore un shoot buzzcocky avec «Accident» et t’as à la suite cet «Anxiety» atrocement concassé dans l’idée et dans le son des grattes de Morton et de McMahon. Franchement, t’en reviens pas de tomber sur un groupe aussi en avance sur son époque. 

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             The Eyeball Of Hell fait un peu double emploi, mais cette fois tu l’écoutes au casque et t’en prends plein la vue, dès l’ohhh I’m so agitated d’«Agitated», suivi du Buzzcocky «Cyclotron».  Tu croises plus loin l’explosif «You’re So Full Of Shit», protozozo comme pas deux, avec McMahon qui chante comme un voyou. Tu retrouves aussi l’«Anxiety», McMahon chante mal, mais c’est ce qui le rend révolutionnaire. McMahon joue encore comme un atroce démon incisif sur «Silver Daggers» et le «Zoot Zoot» éclate de modernité. Cleveland était alors un vrai jackpot. Retour au simili-Buzzcocks d’«Accident» et «Refrigirator» sonne tout simplement comme l’enfer sur la terre. Avec «Bunnies», ils sont mille fois plus modernes que Pere Ubu. McMahon joue de la clarinette et injecte un shoot de free dans la scie du punk. «Spinach Blasters» vire jazz. Bifarx me sir ? «It’s Artistic» : même power underground que les Swell Maps. John Morton se dit fan de Dada-euro-trash. Les Eels étaient beaucoup trop en avance sur leur époque. Ils se sont brûlé les ailes.

    Signé : Cazengler, Lancelot du Luke

    Electric Eels. The Eyeball Of Hell. Scat Records 2001

    Electric Eels. Spin Age Blasters. Scat Records 2023

    The Flies. Complete Collection 1965-1968. Acme 2000

    The Flies. Get Wise. Homestead Records 1984

    Cathal Coughlan. Song Of Co-Aklan. Dimple Discs 2021

     

     

    *

    J’ai vu la couve, elle m’a plu, par son côté outrancièrement kitch, j’ai tout de suite eu envie que l’on me lise une histoire, personne ne s’est proposé alors c’est moi qui m’y colle, je vous avertis vous risquez d’avoir peur.

    STORYTELLER

    BLACKSTAFF

    (Numérique / Bandcamp / Sept 2024)

             Black, ok vous voyez le style, ce n’est pas la bibliothèque rose, pour le staff, à boire et à manger, le personnel est un peu maigre. Se réduit à une seule personne. Ou à toute une colonie. C’est selon. Expliquons-nous, il y a de plus en plus de gars, post-metal, post-stonner, post-death, post-tout-ce-que-vous-voulez qui concoctent tout seul, dans leur coin, leur petit opus. En règle générale je ne chronique point trop ce genre de solitaires, sont à mon goût davantage ‘’genre’’ que solitaire, en gros ce n’est pas souvent original et pas très particulier. Bref Blackstaff se résume à un unique individu : Dustin Cleary. Oui mais sur son bandcamp il vous colle en toute honnêteté une liste longue comme un jour sans pain, tous les individus qu’il a rencontrés et qui l’ont inspiré, encouragé, filé un coup de main, aidé à monter son projet. D’où le terme de colonie.

             Vient de Seattle, l’a l’air d’y avoir dans cette ville une bande de groupes un peu frappés de la cafetière, ce qui n’est pas pour me déplaire. Dustin a déjà sorti deux EP et trois titres cet été qui se retrouvent sur son album.

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             La couverture est d’Adam Burke un tour sur son instagram (night jarillustration) s’impose, l’ensemble est superbe, les esprits délicats risquent d’en ressortir effrayés, entre macabre, imaginaire médiéval et fantastique… Longue table de bois, le maître de noir vêtu, de loin il ressemble à un étron, est assis à la place du roi ou de Dieu, choisissez votre option. Devant lui est posé le grimoire sacré, le public l’écoute lire une histoire. L’assistance n’est pas au mieux de sa forme, des squelettes avachis, se tiennent droit sur leur chaise mais l’on sent que dès le lecteur aura tourné le dos, ils se laisseront – dans la série tu retourneras à la poussière - tombés par terre, soyons compréhensifs, ils sont fatigués de vivre. Le plus proche de nous nous jette un regard angoissé, nous pose la question existentielle essentielle, la mort ne finira donc jamais… Au fond de l’image l’espèce de vortex calamiteux n’incite pas à la joie. Pas plus que les arbres dépenaillés qui tendent leurs bras comme un appel au secours sans espoir.

    Seidr : en gallois ce mot signifie cidre : bruits indistincts, puis une note noire qui semble vouloir s’étendre jusqu’à la fin des temps, redondante elle rebondit pour se perpétuer, ambiance lugubre, vous avez envie de refermer le livre mais coup de théâtre de sombres effluves s’en échappent, vous êtes prisonnier, comme une bolée de cidre empoisonnée que rien ne vous empêchera de boire en une longue lampée interdite, vous point l’envie de lire l’histoire interdite.

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    Cloack of stars : nous illustrons ce morceau avec la couverture du deux titres Seidr+Cloack of stars qui doit être de Maxime Taccardi (voir plus loin). Cloack ne signifie pas cloaque (tellement death metal !), question guitare ça ne baisse pas d’un cran, noir, son épais violent plus la batterie qui claque de tous les côtés, oui mais il y a en summum, une voix sludge à vous arracher les ongles des pieds, Dustin était destiné à devenir clameur, il vaudrait mieux qu’il ne clame pas trop haut because les lyrics sont inquiétants, tout ce qui est beau, grand et grandiose, peut de par la primauté qu’on lui accorde et devenir comme un Dieu et vous asservir comme du bétail. Une histoire un peu triste quand on y pense, l’on comprend mieux la tonalité écrasante de cette musique qui ne vous laisse aucune espérance. Procession of ghouls : ne fantasmez pas, dans les nouvelles fantastiques, les goules sont généralement de belles et énigmatiques jolies filles ou femmes qui se donnent à vous sans chichiter, au matin vous vous apercevez que ce ne sont que d’infâmes créatures diaboliques qui ont abusé des désirs du héros, ici aussi mais c’est présenté sous son aspect métaphysique, le côté érotique de ces nuits torrides n’est pas évoqué, vous avez l’implacabilité phonique du son qui vous avertit que l’instant est grave, et puis le chant, une espèce de sludge asthmatique, qui vous enfonce les clous de la peur dans la moindre fibre de votre chair tétanisée d’horreur, c’est la mort qui avance vers vous et vous pénètre lentement pour vous faire souffrir encore davantage, pour que vous compreniez que la vie n’est pas un chemin qui conduit à la mort, au contraire c’est la mort qui est un chemin qui s’achève dans votre vie, la batterie sonne votre déroute mentale, maintenant vous savez, cela ne vous rend pas heureux, car au moment où vous savez vous êtes mort.

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    Swarm : le morceau précédent vous donnait l’épure, l’abstraction schématique, avec celui-ci nous rentrons dans les détails. Enfin ce sont les détails qui entrent vous, des millions d’insectes, vous les entendez voler en groupe, l’essaim vous a repéré et fonce sur vous, c’est horrible, c’est terrible, Dustin grogne comme le goret que l’on allonge dans l’auge pour lui prendre la vie, silence l’on murmure à votre chair, l’on vous apprend que votre lymphe est le miel du fruit mûr et elles les abeilles qui se posent sur vous plantent leurs dards pour s’enivrer de la substantifique moelle de votre sang, si vous comptiez que l’on vous expliquerait tout ce qu’il vous arrive avec la subtile musique des sphères, erreur fractale, non l’on vous fait comprendre à grosses pelletées de doom, elles vous assènent sans pitié et sans faillir des vérités mortuaires comme des implants nécrologiques que l’on vous enfonce à coups redoublés dans votre tête.  Maxime Taccardi est un saigneur de l’illustration death Metal, nous lui consacrerons une chronique à part entière, celle-ci semble s’inscrire par ses arabesques rouges dans ses œuvres réalisées avec son propre sang, la légende, grande raconteuse d’histoires affirme que certains se disputent ses originaux pour les lécher,  cette mort qui s’avance vers vous auréolée de ses spirales sanglantes, le lecteur sera sidéré tant elle épouse parfaitement les lyrics… Worm : une ode démantibulante au ver vainqueur, vocal visqueux, batterie-pioche et riffage foreur, il est en vous, il vous désosse, il emporte en lui-même tout ce dont vous n’avez plus besoin, je ne suis que cadavre, le background comme une pelleteuse sur une fosse commune, fin de charnier, le ver a éteint ma lumière, j’en étais fier, elle irriguait le monde, subsiste toutefois cette absence de moi que le ver glouton emporte en rampant dans son ventre. Spider : vous croyez que l’histoire s’est terminée, non il reste des addendas philosophiques, entrée majestueuse, batterie hachoir, guitare suaires de plomb, une dernière moquerie, les hommes vivants aiment la mort, le mal court parmi eux comme une araignée malfaisante, ils ne la voient pas, ils se prennent pour des héros que la gloire rendra immortels, les guerriers galopent, ils se lancent les uns sur les autres, l’aragne mortelle emporte leurs corps morts dans ses cavernes ombreuses, elle suce leur sang, ils survivent un certain temps empreint d’une glaçante léthargie létale, bientôt vidés de leur substance molle, ils ne sont plus que des trophées soyeux entassés sur la toile de la mort. C’était une petite leçon de nihilisme de ma mère la tarentule aux tulles tubéreux. Thrill of the hunt : bonus track, même la mort qui vous court après peut être sympa, issu de la session 23 de l’enregistrement de leur deuxième EP trois titres Godless : musicalement ne dépare en rien des titres précédents si ce n’est peut-être la guitare qui klaxonne comme une voiture derrière vous qui demande que vous passiez au vert, le vocal aussi davantage articulé, sinon encore une histoire impie, impitoyable, la mort court après vous, vous êtes le gibier, vous ne échapperiez pas même si vous vous terrez au fond de votre lit en espérant lui échapper.

             Agréablement surpris, se débrouille bien tout seul notre Dustin Cleary. Porte pourtant un patronyme qui ne lui convient pas. Pas clair du tout, sombre, très sombre.

    Damie Chad.

     

     

    *

    Comment faire beaucoup avec peu ? La recette nous est proposée par Seb le Bison et Tony Marlow. La gageure semble impossible : comment réaliser une vidéo sur un voyage en avion vers les cieux cléments d’une île méditerranéenne quand, c’est-là où le problème se corse, on n’a pas prévu un avion dans le casting ?

    LE GRAND VOYAGE

    TONY  MARLOW

    (Official Video / Bullit Records / Juin 2024)

    Oui ils ont un avion, on ne voit que lui, un superbe bimoteur à hélices, le genre de coucou que l’on a commencé à mettre au rebut dans les années cinquante. Non je ne suis pas un menteur. C’est vrai qu’il est sur l’image dès la deuxième seconde du clip, en surimpression graphique. Puis il disparaît. Le bruit du moteur s’estompe avantageusement remplacé par la guitare de Tony Marlow. D’ailleurs le voici le Marlou, marche à pied, comme tout le monde, heureusement qu’il porte son étui à guitare, sinon de loin on ne le reconnaîtrait pas, il arpente, silhouette grise dans un beau paysage, attention la vidéo n’est pas en couleur, on est surpris : pour un extrait de l’album Cryptogenèse, l’on s’attend à une phénixiale explosion de mille feux multicolores genre poster à la Jimmy Hendrix, mais non c’est tourné en noir et blanc, vu la beauté de l’image l’on a envie de dire en argentique.

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    Petit moment de réflexion nationaliste : c’est un beau pays la France, je ne parle pas des petites villes sinistrées par le chômage ni de ces grandes agglomérations défigurées par des constructions à bon marché mais de ses paysages. De cette campagne façonnée durant deux millénaires par la main de l’homme, de cette osmose réussie entre nature et ouvrages d’arts. Ici pas de fières structures édifiées en pierres de taille, juste  un pont étroit jeté sur  un canal bordé d’arbres, ou une modeste rivière aux eaux paresseuses quasiment immobiles, que longe Tony sur un simple chemin de terre, le voici maintenant en pleine campagne sur cette longue voie vicinale déserte.

    Depuis son avion, ce sont les paroles qui l’affirment, il aperçoit des voitures minuscules, cette fois l’image est davantage surréaliste, objet insolite planté dans l’agreste décor un tabouret de bar solitaire, surgi de nulle part, hors-sol pourrait-on dire même si ses pieds reposent sur la terre, esseulé le trône à pastis semble attendre qu’un passant veuille bien faire cas de lui. Tony ne se refuse pas à l’appel de ce siège, si les objets inanimés ont une âme lamartinienne, peut-être se sent-elle cette chaise curule désertée comme un chien abandonné et éprouve-t-il l’intense ferveur nostalgiques des apéros de comptoir… Voici Tony, étui ouvert, guitare sur le giron, acoustique bien sûr, aucun pylône électrique dans les parages où se brancher, il gratte et il tourne sur lui-même, de fait c’est l’image qui tourbillonne, presque un miracle, la statue de Marlow semble mue dans un étrange tourbillon, dans le ciel tout là-haut, un éclair de soleil jaune salue ce miracle.

    Du coup l’on retrouve Tony en ville, il déambule sur une piste cyclable, voudrait-il, lui le rocker, lui le biker, nous faire accroire que c’est ainsi que l’on vit dangereusement, en tout cas la ville déserte s’anime, Marlow marche prudemment comme sur des œufs sur un large trottoir, mon dieu toi qui n’existes pas, que se passe-t-il, aurions-nous trop insisté lors de l’apéritif, le Marlou se dirige vers nous mais les voitures filent à reculons, Marlow sourit,  un rocker en perfecto, se porte à sa hauteur, hélas lui aussi est pris de cette bizarre dérive reculatoire et il disparaît dans les limbes de la pellicule, l’est aussitôt suivi d’un deuxième individu qui, encore un, est happé en arrière par cet étrange vortex inexplicable… tiens une jolie fille, va-t-elle être aussi accaparée par cet extraordinaire phénomène, non le pouvoir sensoriel de Marlow la garde à ses côtés, mais au plan suivant elle n’est plus là, les habitants de cette cité sont tout de même touchés par cette étrange maladie de la vache folle ou de la brebis galeuse, pour échapper à cette étrange épidémie contaminatoire l’on ferme les yeux et l’on en profite pour apprécier le long solo de guitare de la bande-son, tiens tout ( enfin presque) rentre dans l’ordre. En voici deux qui sont guéris, d’ailleurs ils s’enfilent dans la salvatrice porte  d’un café ils ont sûrement besoin d’un remontant, le Marlou les imite, l’a beaucoup arpenté, l’a besoin de reprendre quelque force, surprise, couleurs, nous voici bien au chaud à l’intérieur de L’Armony, bar émérite de Montreuil cité rock, sont attablés autour d’une table,

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    tous les quatre, on les reconnaît, Amine Leroy gratouille sa big mama, Jacques Chard caresse sa caisse claire, Tony est plus intéressé par le poster géant de Marilyn que par sa guitare, ils ne font même pas semblant de jouer en playback, mais l’on s’en moque, on se repose de notre grand voyage en contemplant la dégaine incomparable d’Alicia Fiorucci que comme par hasard Seb le Bison, le producteur avisé, a placée au premier plan.

    Damie Chad.

     

     

    *

             Les mésoPOPtamiens disaient qu’il suffisait de traverser l’EuphKRAFTe pour être heureux, si l’on en croit Xénophon qui en des temps antiques mena l’épopée des Dix Mille en ces lieux hostiles, l’aventure peut s’avérer périlleuse, aussi vais-je vous mener dans une contrée plus douce à laquelle vous accèderez en quelques clics.

    POP POPKRAFT (FB)

    HISTOIRE DU ROCK GARAGE

    (Voir aussi Art Pop CreationFB)

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             J’y suis tombé dessus par hasard, un pantin de bois qui s’agitait, j’ai failli ne pas m’arrêter, les gamins qui rêvent de Pinocchio, très peu pour moi, feraient mieux de relire le Timée de  Platon, oui mais il y avait un truc rond au fond de l’image qui tournait, toutefois dans mon cerveau élémentaire, la traduction s’est faite, un truc rond qui tourne, avec un peu de chance c’est un tourne-disque. Je ne m’étais pas trompé, j’ai aperçu l’icône du haut-parleur barrée, j’ai mis le son, mais ce n’est pas mauvais, ne serait-ce pas du rock, bingo, j’avais gagné ! Deuxième surprise en descendant légèrement le fil, le même ostrogoth dans son tricot gris glissait une rondelle vinylique sur son appareil, encore du rock, et du bon, cela méritait écoute et attention.

             Mea culpa, je ne l’ai pas fait exprès, je ne recommencerai pas si je mens que Belzebuth me butte et me catapulte en Enfers ! Je rassure tous les écologistes, non l’Opérateur, ou plutôt le rockpérateur, n’a pas bousillé un séquoia ou déraciné un baobab pour sa figurine qui doit faire cinq centimètres, elle n’est pas en bois, l’a confectionné avec de la pâte à papier et du carton. Ainsi que tout le décor, un salon avec fauteuils et canapés, les meubles et tous les petits détails qui vous rendent un lieu particulièrement agréable, les murs recouverts d’affiches de concerts, ou par exemple le cendrier, en plus dans certains épisodes il est rempli de cadavres alanguis de cigarettes, tristes et déplorables exemples d’incitation à la débauche, vous savez avec les amateurs de rock il faut s’attendre non pas à tout mais au pire, prions pour la santé mentale des mineurs qui visionneraient les épisodes.

             Car oui, nous sommes sur le FB d’un obsessionnel du rock’n’roll, à chaque jour ne suffit pas sa peine, quotidie, dixit Caesar, il rajoute un nouveau chapitre à cette saga. Le principe est simple, un groupe, un titre, quelques explications. Nous n’avons pas affaire à ces insupportables animateurs de radio qui parlent sur les titres, n’ouvre pas la bouche, s’exprime par bulles comme les poissons-rouges ou les bandes dessinées. Entre nous soit dit, cela doit lui prendre un temps fou et demander un esprit minutieux. Un aspect de La Pop Culture que j’ignorais qui aurait enchanté l’amie Patou qui aujourd’hui n’est plus là, doit se balader sur l’autre rive accompagnée de ses chats…

             Allez-y voir sans problème, attention c’est terriblement addictif, à ce jour d’aujourd’hui (9 septembre) il vient de poster sa soixante-huitième livraison, pour vous mettre l’eau à la bouche j’ai relevé l’intégralité, si je n’en ai pas oublié, des artistes passés en revue, je n’ai pas mis le titre précis, à vous d’aller le découvrir : Sonics, Saints, Ramones, Cynics,Richard Hell and the Voidvoid, Dream Syndicate, 13 Th Floor Elevator, Plan 9, Seeds, Joy Division, Thee The Sees, Hoodoo Gurus, Dogs, Mono Men, Fuzztones, Velvet Underground,  The Senders, Wilco, Doors, Love Screaming Trees, Eels, Link Wray,  The Nomads, DMZ, The Animals, Tom Petty, Bob Dylan, White Stripes, Tim Buckley, Willie Dixon, X, The Music Machine,  Roy Orbison, Ty Segall, The Chocolate Watchband, Johnny Kids and the Pirates, Ike & Tina Turner, Motör Head,  Beatles, Vince Taylor and his Play-Boys, Psistepinkko, Walkabouts, John Spencer Blues Explosion, Smashing Pumpkins, Them, Wire, Elvis Presley, Modern Lovers, Thugs, Screaming Trees, Nick Drake, Woven Hand, Echo and the Bunnymen, The real Kids, Small Faces, The Celibates Riffles, Buzzcocks, creation, The Litter, Creation, Television Eddie Cochran… ils ne sont pas dans l’ordre, il y en a un dans ma liste manuscrite que je n’ai pas réussi à relire !

             Originalement rock !

    Damie Chad.

    1. S.: pour ceux qui veulent tout savoir, vous avez de temps des tutos dans lesquels vous sont livrés les secrets de fabrication.

     

    *

             Au début de ce mois nous présentions le premier titre du nouvel EP de Two Runner, vient de paraître le second extrait qui donne son nom à l’opus.

    LATE DINNER

    TWO RUNNER

    (Official Music Video de Nick Futch / 13 - 09 – 2024)

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             Un jeu stupide : regarder une Music Video sans mettre le son. Rien de surprenant : une fille qui rentre à la nuit tombée, une qui l’attendait en lisant. Tout de suite Paige et Emilie sur le divan en train de jouer, par intermittences ensuite, car Paige prépare un repas, végétal et sans surprise, des espèces de tartines au fromage qui seront posées sur la table auprès d’assiettes remplies d’une sauce brunâtre, heureusement que l’on entrevoit un plat de ce qui doivent être des biscuits pour le dessert, je ne voudrais pas la ramener avec ma petite et prestigieuse science nationale culinaire de petit froggie mais ce repas vraisemblablement végétarien ne m’ouvre pas l’appétit, d’ailleurs si elles ont allumé des bougies elles restent chacune à leur tour prostrées devant  leur assiettes pensives sans toucher à la nourriture, l’on sent le dépit,  un petit mot d’amour est déchiré, brûlé, réduit en cendres, mais tout change elles sautent de joie et tout à leur entrain elles s’en vont danser sur le perron de la maison.

             Si vous n’êtes pas tout à fait crétinoïde vous avez compris la morale de cette histoire : un seul être vous manque et cela ne vous empêchera pas de faire la fête et de continuer à vivre.

             Nous sommes désormais prêts pour écouter la chanson :

    Paige Anderson : vocals, guitar, banjo, composition  / Emilie Rose : vocals, fiddle/ Ben Eaton : upright bass.

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    Ben Eaton, d’un bout à l’autre fournit le bruit de fond, il suit le rythme de si près comme le chien qui marche dans l’ombre du maître, il le fortifie lorsque la cadence s’accélère il devient alors tourbillon de feuilles mortes que le vent de l’automne emporte et laisse tomber inanimées sur le sol, Emilie ferme souvent les yeux, son violon tour à tour agonise et festonne la mélancolie des jours passés et à venir, tous identiques, qui se suivent et ne se ressemblent pas, la voix de Paige bouscule la donne, de l’écheveau de l’évidence des rêves et du vécu elle tisse un drame antique, elle métamorphose une comédie amère en fusion destinale, l’on ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer, il existe une telle différence entre les routes de la réalité vivante et la voie du songe absolu que notre esprit n’arrête pas de poursuivre sans fin. Ne sommes-nous pas, les deux à la fois, Ulysse luttant contre les vents contraires et la longue patience de Pénélope tirant les fils des songes infinis. Tout cela Paige l’écrit avec des mots simples qui n’en finissent de créer de subtiles résonnances en l’âme des choses qui ne sont plus et de celles qui subsistent, en un autre plan ontologique.

    Vous reprendrez bien un morceau de gâteau, farine de tristesse, sucre des jours heureux et cerise à l’eau de mort…

    Superbe composition.

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    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 650 : KR'TNT ! 650 : LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX / ANDREW LAUDER / JOHN CALE / ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM / THY DESPAIR / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 650

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    20 / 06 / 2024

     

    LUKE HAINES / QUINN DEVEAUX

    ANDREW LAUDER / JOHN CALE

    ARTIE WHITE / OCULI MELANCHOLIARUM

    THY DESPAIR/ ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 650

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

     - Luke la main froide

    (Part Five)

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             Pas compliqué : Luke Haines, c’est Noël Godin. Son Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll, c’est l’Anthologie De La Subversion Carabinée. D’un côté les screaming girls de la Beatlemania, de l’autre les Pieds Nickelés de Forton. Même sens du droite gauche dans la bedaine de la bien-pensance, même impertinence salvatrice, même vision résolutrice, même envie d’en découdre avec les fucking lieux communs du ventre mou du lard global, on l’a dit ici et répété, Luke la main froide, c’est Léon Bloy avec une guitare électrique, c’est l’entartreur avec la férocité britannique. Jetez-vous tous sur ces deux bibles ! Plus l’environnement socio-culturel sent mauvais, et plus elles s’avèrent aussi nécessaires que l’oxygène. Respire un bon coup, avec Luke, t’es en bonne main (froide).

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             Comment dire ? C’est une occasion rêvée que de saluer une telle parution, et donc une chance que de contribuer à ce bloggy bloggah pour pouvoir l’annoncer. Freaks Out! est l’un des rock books majeurs de notre époque, mais comme on répète ça à chaque fois, disons qu’il est encore plus majeur que d’habitude. D’ailleurs, sur l’étagère, tu vas pouvoir le ranger à côté de toutes tes bibles : l’Anthologie citée plus haut, le gros volume bleu clair de Pascal Pia, Romanciers, Poètes & Essayistes Du XIXe Siècle, les deux volumes de Richie Unterberger, Unknown Legends Of Rock’n’Roll et Urban Spacemen & Wayfaring Strangers, le Dada Duchamp de Michael Gibson, L’Art Magique et l’Anthologie De l’Humour Noir d’André Breton (un mec qu’on déteste profondément, mais son Histoire de l’Art et son Antho valent tripette), le Record Makers & Brokers de John Broven, L’Histoire De L’Insolite de Romi & Philippe Soupault, La Lettre & L’Image de Massin, les trois tomes des Souvenirs Sans Fin d’André Salmon, le Quatre Siècles De Surréalisme de Marcel Brion, enfin bref, tout ça donne le vertige à chaque fois qu’on s’y plonge. Que deviendrait-on sans les étagères ?

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             Avec son mighty Freaks Out!, Luke la main froide reprend grosso-modo ses fameuses columns de Record Collector et les développe, il fait donc du nec plus ultra de trié-sur-le-volet. Il monte sa science en neige. En lisant chaque mois sa column, on avait l’impression de lire du rare. Avec son book, il cultive le rare jusqu’au délire. Il l’élève. Il l’ararate. Ça va de Gene Vincent aux Go-Betwwens (ses deux chouchous hors compétition) en passant par Steve Peregrin Took, Earl Brutus, Robert Calvert et Jesse Hector. Luke la main froide est bien le seul mec en Angleterre à consacrer des chapitres entiers à ces héros de l’underground britannique. Il le fait avec une bravado qui en dit long sur son panache. Il est inutile de rappeler qu’à notre époque des mecs comme la main froide ne courent pas les rues. Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour le constater.

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             Si tu veux savoir tout le bien qu’il faut penser de Gene Vincent, tu peux lire deux auteurs : Damie Chad et Luke la main froide. L’un comme l’autre sont des inconditionnels définitifs, des prêtres du temple d’Apollo-Gene. Heureusement qu’ils sont là ! Dans Freaks Out!, t’as un chapitre entier bourré à craquer de sailor Craddock, de Triumph motorbike, de Norfolk Virginia, le texte vibre de toute l’énergie de «Be-Bop-A-Lula», t’as le Gene qui voit Elvis sur scène, alors Eugene perd son Eu, se rebaptise, «becoming Gene Vincent. Holy fucking shit», s’exclame la main froide en tombant à genoux ! Il se reprend aussitôt et, le visage tourné vers le ciel, il déclare : «Chaos magick takes over; Gene puts together a backing-band - the Blue Caps - a potent brew of the amateur and the genius.» Seul un fan hébété de transe obsessionnelle peut te sortir un tel sermon, sa phrase claque au vent, tu peux la lire et la relire, tu la verras toujours claquer au vent, a potent brew of the amateur and the genius. Mais attends, c’est pas fini, la main froide a la main lourde : plus loin, il traite «Be-Bop-A-Lula» de «full-on wolverine prowl», c’est-à-dire de pire monstre carnassier qui ait hanté l’inconscient, et, ajoute-t-il, «en dépit de tous leurs efforts, ni les Stooges, ni les Troggs, ni Suicide n’ont jamais fait mieux.» La main froide lâche ensuite une petite bombe de sa fabrication : «Mais ce n’est pas Gene Vincent qui a inventé le rock’n’roll que nous connaissons. C’est le batteur Dickie Harrell, qui n’a alors que 15 ans, et qui à la fin du deuxième couplet, pousse un feral scream», c’est-à-dire un hurlement sauvage. Mais bon, comme toujours, c’est plus joli en anglais. Feral, ça ferraille dans ton imagination, alors qu’hurlement peine à jouir.

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             Tu crois que la main froide va se calmer après sa bombe ? Tu te fous le doigt dans l’œil, amigo. La main rappelle qu’en 1959, Gene était cuit aux patates, aux États-Unis. Terminé. Kapout. Direction l’Angleterre. Alors l’anglais Jack Good tombe à pic. Il fait de Gene l’icône que l’on sait en Angleterre. Il le fait passer du stade de «skinny hillbilly farm-punk» à celui de «bad-boy black leather», avec le médaillon et les gants noirs. Et là, notre épouvantable main froide atteint l’un de ses sommets : il décrit l’arrivée de Gene sur scène, et dans la coulisse, Jack Good lui crie : «Limp, you bugger, limp !», ce qui veut dire «Boite, connard, boite !» - Amazingly, Gene didn’t shoot him - Oui, la main froide a raison, c’est miraculeux que Gene n’ait pas descendu Jack Good. Alors tu vois, tu n’en es qu’à la page 20 et tu frises déjà l’overdose. Chaque page est un chef-d’œuvre d’heavy mystique dégoulinante de vitriol ironique. La main froide revient pour la énième fois sur l’incroyable movie tourné en 1969, The Rock & Rock Singer : Gene Vincent est filmé en tournée sur l’«oldies circuit», gavé de Benzedrine, de Dexedrine, d’heavy painkillers et de booze, ça va mal, et puis ces répètes dans une cave de Croydon avec les Wild Angels qui «kick out a motherfuckin’ dynamite version of ‘Baby Blue’ and Gene’s weary eyes light up. The Teds are gonna dig this shit.» La main froide écrit le rock comme un dieu. Il décrit le réveil de Gene dans la cave de Croydon. Ils tapent ensuite une country-song, «I Heard That Lonesome Whistle», dédiée à John Peel qui a sorti, nous dit la main froide, «Gene’s country rock album I’m Back And I’m Proud» - The Teds won’t be digging this - mais bon, la répète prend fin et les Wild Angels demandent à Gene ce qu’il compte faire de sa soirée. «I’m going to the pub, to get drunk.» Alors l’un des Angels demande : «Mind if we tag along?». Autre plan : à la télé, le présentateur annonce Gene Vincent & the Wild Angels with Be-Bop-A-Lula - Utter transformative chimera. Black leather and chains. John Lydon fronting the Troggs. Limp you bugger, limp - Comme elle doit aimer Gene !, la main froide, pour écrire comme ça ! Le seul qui atteigne ce niveau d’intense perfection stylistique, c’est Nick Kent.

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             À la fin du book, tu as 30 pages de recommandations (Discography, bibliography, miscellany), et la main froide n’y va pas par quatre chemins : «Gene Vincent & The Blue Caps - Bluejean Bop. The greatest album ever recorded?». Il te pose la question. Dans le chapitre qui précède celui de Gene, la main froide salue Jerry Lee exactement de la même façon : «Jerry lee Lewis At The Star-Club. It is unarguably the greatest live album ever recorded.» Et voilà, ça t’en fait deux pour ton étagère. Une autre façon de dire les choses : si tu es fan de rock, tu ne peux pas vivre sans ces deux préalables à tout le reste. La main froide utilise la surenchère à bon escient. C’est la raison pour laquelle elle est si fiable. Tous les fans de Gene et de Jerry Lee savent qu’il a raison.

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             Dans son intro, la main froide te fait tourner en bourrique. C’est l’un de ses apanages. Il te dit d’un côté que le rock’n’roll n’est pas une question de vie et de mort, «c’est plus important que ça.» Et de l’autre : «Le rock’n’roll est aussi utterly ridiculous. Ne perdez jamais ça de vue. Alors en voiture, les groovers.»

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             Il rentre dans l’eau bénite de ses chapitres en rappelant qu’ado, il était obsédé par The Fall. Il est encore plus fasciné par les Doors, qui, dit-il, allaient vite être démodés - Off-trend. Passé. Terminally uncool, even. Sure, they were loved by French people, Euro hippies, female students and me - La main froide ajoute en croassant qu’elle n’a encore jamais rencontré un music journalist qui ait eu un mot aimable sur Jimbo. La presse s’en prenait même à l’excellent film d’Oliver Stone sur les Doors, que défend la main froide. Alors elle donne 8 raisons d’aimer Big Jim, la deuxième étant le fute de cuir - Très peu de gens savent porter un fute de cuir. Bowie n’en portait pas, Bolan non plus, ni le Velvet, parce qu’ils ne savaient en porter. Les seuls qui ont su le faire sont les Beatles à Hambourg, Gene Vincent, Lulu et Jim. Morrison was the king of leather trousers - La troisième raison est la poésie. Il en profite pour saluer Iggy Pop et Geezer Butler «as favorite say-what-you-see-and-don’t-edit-visionary lyricists.» La septième raison est que les Doors avaient the tunes, c’est-à-dire les compos. «God bless you, Big Jim.» Ces deux pages constituent sans doute le meilleur hommage jamais rendu à Jimbo. Dommage que la main froide ne fasse pas allusion aux faits que Gene et Jimbo picolaient ensemble, et que Jimbo s’inspirait de Gene : le cuir noir et la façon de s’arrimer au pied de micro, sur scène.

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             Pour rester dans l’œil du cyclone, la main froide évoque plus loin le set du Velvet à Glastonbury, en 1993. Pour lancer la machine, elle se fend d’un paragraphe bien Hainien - Il existe un clip du Velvet en 1967 qui crée bien l’ambiance : Andy, Lou, Nico, Cale qui ressemblent à Satan. Moe qui ressemble à une secrétaire de Long Island. Paul Morisseay a l’air méchant, Ondine, l’air mauvais, Brigit Polk qui se shoote du speed dans le cul. Amphetamine. Amphetamine. Amph,ph-ph,ph,ph, phetamine. Tthe Siver Factory. Whip it on me Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim, whip it on me, Jim - Joli clin d’œil à Mick Farren, mais après, c’est une autre histoire, car le Velvet à Glasto, «the greatest band of all time», c’est une catastrophe, ils transforment «Venus In Furs» en «late-80s cocaine boogie» - The VU don’t belong in a field full of cowpats - Le Velvet dans les bouses de vaches ! La main froide est sidérée !

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             Ailleurs, il salue Joe Meek via «Telstar», et Jesse Hector via l’une de ses amies, Caroline Katz, qui a tourné le fameux docu sur les Gorillas - Les groupes les plus connus de Jesse furent the excellently named Crushed Butler and Hammersmith Gorillas - et ajoute avec tout l’éclat de sa foot-note : «Jesse a maintenu (jusqu’à aujourd’hui) an orthodox bovver/glam aesthetic.» Et pour couronner le tout, la main froide indique qu’à la grande époque, Jesse arborait «three haircuts simultaneously.»

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             Au rayon super-culte, on retrouve bien sûr Steve Peregrin Took. La main froide commence par rappeler qu’on le voit à côté de Marc Bolan sur la pochette of «Ty Rex 1969 masterpiece, Unicorn». D’un côté le Freak’s Freak of Ladbroke Grove, et de l’autre, Bolan, plus carriériste. Un Took viré sans ménagement de T Rex pour être remplacé par le «plus photogénique, moins musical, and most importantly, plus conciliant Mickey Finn.» La main froide rappelle encore que Tookie, comme on le surnommait, amenait dans T Rex des «exceedingly freaky harmonies and gueninely disturbing feral animal noises.» Et ça, que la main froide te balance entre les deux yeux : «Over in Ladbroke grove, Steve Took was helping to keep Britain untidy. He had already been kicked out of the utterly deviant Pink Fairies.» Ça résume bien la situation. Tookie avait alors monté Shagrat, «with soon-to-be Pink Fairy Larry Wallis.» La main froide profite de cette exaction pour rappeler que d’autres groupes mythiques ont brièvement existé, citant l’Entire Sioux Nation de Larry Wallis (encore lui !), les Rocket From The Tombs et les Electric Eels de Cleveland, «London’s Flies and New York’s Flies, Brighton’s Dodgems.» La main froide qualifie ces groupes de blink-and-you-miss-them-cos-they-barely-existed mythical bands in rock, et le plus grand serait Shagrat. Elle cite en référence «the demonic ‘Steel Abortion’» qu’on a salué ici même lors d’un hommage à Tookie justement instrumenté par l’une de ses columns infernales. Puis elle profite de l’occasion, l’infâme main froide, pour oser une comparaison entre «the dreary sweaty Fat White Family» et Shagrat, une Family qui, en comparaison, sonne «like a Nancy Reagan tribute act.» Dont acte. Shagrat s’est cassé la gueule parce que Lazza est allé rejoindre les Pink Fairies, alors Tookie a poursuivi «sa mission consistant à priver tout Londres de drogues en les prenant lui-même.» Puis il atterrit dans le basement de l’ex-manager des Move, Tony Secunda, et l’une de ses rares fréquentations n’était autre que «the disssolute and dislocated Syd Barrett.» La main froide soigne toujours ses chutes de chapitres et celle-ci est particulièrement gratinée : Tookie vient de recevoir un chèque de royalties pour les trois albums de T Rex, et avec sa copine Valérie Billiet, ils décident de s’offrir un blowout. Ils prennent des champignons et s’injectent de la morphine. Selon la main froide, on a taxé la mort de Tookie de «drugs misadventure». Alors la main froide se met à rêver : «Aurai-je contribué à ce dernier blowout royalty cheque en achetant Unicorn/A Beard Of  Stars, lorsque j’étais ado ?»

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             Elle reprend plus loin le thème des cult bands, avec ceux des années 80 : Psychic TV, Death In June, Curent 93, mais elle s’intéresse surtout aux Rallizes Dénudés, des Japonais qu’elle qualifie de «first post truth rock’n’roll band». La main froide recommande froidement deux albums, mais attention, c’est à tes risques et périls. Elle se fend en outre de ses plus belles formulations pour chanter leurs louanges : «Think half-hour ‘songs’ of jet combustion-engine blitzkrieg, howitzer trails of phased guitar trampling to death the most moronic troglodyte three-note girl-group bass lines.» Elle bat largement Kriss Needs et Nick Kent à la course des formules sur-oxygénées. Pour en avoir testé quelques-uns, les albums des Rallizes sont parfois inaudibles. Mais uniques dans leur genre. Donc cultissimes. C’est l’apanage des alpages. Mais ce n’est pas fini, car la main froide t’attend au coin du bois : «Tout ce que je dis peut être vrai ou faux. Ça n’a pas vraiment d’importance. Si vous lisez ce book et que vous ne connaissez pas les Rallizes Dénudés, vous aurez sans doute envie d’y mettre le nez. Ne cédez pas à la tentation. Il n’en sortira rien de bon.» Toujours au chapitre des cult-bands, voici les Sun City Girls, «the three dumbest people in the Appalachian Mountains.» Louanges aussi de The Manson Family et Family Jams, «undeniably great record». Oh et puis Earl Brutus ! La main froide salue Jim Fry et son book, A Licence To Pop And Rock - An Inventory Of Attitude, dans lequel «il déclare avec clairvoyance que dans le monde of pop and rock, ‘sport is for cunts’. On ne l’a pas assez dit, aussi vais-je le répéter : sport is for cunts. One more time: sport is for fucking cunts.»

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             Ce chapitre cult-bands grouille d’infos, mais on s’étonne cependant de ne pas y trouver les noms des Starlings, des Earls Of Suave, des 1990s ou de Tery Stamp. Ou encore de Lewis Taylor. Ailleurs, la main froide attire l’attention de son lecteur sur la distinction entre cool et uncool. Elle prend un exemple : «Smog/Bill Callahan are cool; but to the real Freak, Smog/Little Bill Callahan are totally uncool. My Bloody Valentine and Spiritualized are cool but also really uncool.» Tu tournes la page et tu tombes là-dessus : «Prince. No one cool has ever liked Prince; if you like Prince, you are doomed.» Mieux vaut écouter Parliament ! Et plus loin, elle tombe sur le râble de Radiohead : «Radiohead are totally uncool/uncool.» Les Clash sont aussi à ses yeux uncool. Ces pages sont hilarantes, et la main froide dégomme au passage pas mal de lieux communs du rock, comme le fit en son temps Léon Bloy avec sa redoutable Exégèse Des Lieux Communs. Les médiocres tremblaient de peur lorsque Léon Bloy tirait son sabre du fourreau. La main froide, c’est pareil : lorsqu’elle s’abat sur la médiocrité du rock anglais, c’est avec tout le poids de la Main de Dieu d’Isaac Bashevis Singer. Plaf ! 

             Luke la main froide joue aujourd’hui le même rôle que John Lydon : celui d’empêcheur de tourner en rond. John Lydon donne encore de rares interviews, et ça reste un bonheur que de le lire. Sa verve est intacte et il n’a aucune pitié pour les cons. Luke et Lydon et Léon même combat ! La filiation est évidente, aussi évidente que la grande littérature est d’une certaine façon l’ancêtre de la rock culture. Disons pour faire simple que Léon Bloy est un pionnier, que Johnny Rotten est son héritier et que Luke la main froide reprend de flambeau avec brio. Ça te donne une belle trinité. Le père, le fils et le saint esprit, tu vois un peu le travail ? Tu peux relire Le Pal en écoutant «Bodies» et lire Freaks Out! en écoutant «Pretty Vacant» ou «Be-Bop-A-Lula», tout ça se tient merveilleusement. Luke la main froide redore le blason de l’excitation, et redonne du panache à la rock culture. Sous sa plume, celle-ci redevient vivante, grouillante, impertinente, délicieusement impubère, et enracinée dans la terre grasse de l’underground. Avec son book, Luke la main froide génère un enthousiasme considérable. S’il t’arrive de douter, de te dire par exemple, «à quoi bon tout ce rock, tous ces disks, tous ces concerts, tout ce blah blah blah», la lecture de ce book te remet en selle et tu repars, au tagada-tagada, frétillant comme jamais.

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             Et en prime, tu rigoles comme un bossu. Exemple. En mai 1974, les Sparks passent à la télé. La main froide voit son père réagir en voyant Ron Meal apparaître à l’écran. Il appelle sa femme qui est à la cuisine : «Joy, come in here. It’s bloody Adolf Hitler on Top Of The Pops!». Chez les Haines, on savait rigoler. Ailleurs, la main froide s’en prend aux panta-courts. Quand elle arrive à Glastonbury en 1993, la main froide est horrifiée de voir tous ses gens en panta-courts, les mecs des maisons de disques, du NME et même John Peel ! Oï ! Et quand son père le traîne gamin dans un match de foot, la main froide ne comprend pas qu’on puisse passer «90 interminables minutes à cavaler autour d’un sack of shit in the gloomy Portsmouth mud.»

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             C’est encore avec brio que la main froide évoque la dernière utopie du genre humain, celle de Timothy Leary qui prêchait the «global psychedelic revolution». Il voyait une «cinquième dimension dans laquelle la banalité, le temps et l’espace seraient éradiqués.» Et pouf, voilà que John Lennon, grand adepte de Leary, pond «the somnambulist proto-Mandrax anthem, ‘I’m Only Sleeping’, and ‘Tomorrow Never Knows’, un hommage à sa lecture préférée, Timothy’s Leary’s Psychedelic Experience.» Et la main froide embraye sec sur l’implacabilité des choses de la vie, c’est-à-dire les Beatles : «‘Tomorrow Never Knows’ est un rare exemple d’outward-looking, future-seeking, free-falling, fifth-dimension Brit psychedelia, going to places few had dared to venture before.» Le chapitre s’intitule ‘The psychedelic dawn of Hank B. Marvin & The Shadows’, et dans le chapitre suivant, ‘How the Beatles ruined everything’, la main froide revient aux fondements de l’histoire du rock anglais, c’est-à-dire les Beatles - The Beatles went beyond cool, uncool, too cool, uncool in a groovy way. Ils sont allés jusqu’au sommet de l’Holy Mountain, ont jeté un regard vers le bas et... ont juste haussé les épaules - Et la main froide persévère : «Vous n’avez pas besoin de moi pour vous raconter l’histoire des Beatles. La plus grande histoire de toutes. Si vous avez besoin de moi, c’est pour vous dire que les Beatles - et ce n’est pas de leur faute - ruined all rock’n’roll for everyone. Ever.» Sa façon de dire : «Quoi que tu fasses, tu ne seras jamais aussi bon que les Beatles.» Elle ajoute plus loin que «les Beatles were the first mytical group in rock’n’roll», la notion de mystique en rock n’existait pas avant eux.

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             Un peu plus loin, la main froide rend hommage au Bolan de Zinc Alloy, c’est-à-dire la période Soul de Bolan, avec Gloria Jones, un Zinc «bien meilleur, wilder and weirder than similar contemporary white English-Honky-Boys-go-soul experiments, comme Bowie’s dry hump ‘Young Americans’ ou Ian Hunter’s ‘All American Alien Boy’.» Et ça qui vaut comme hommage suprême : «Marc Bolan est mort le 16 septembre 1977, à l’âge de 29 ans, dans un car crash, comme son héros Eddie Cochran. Just like Eddie.» Alors le sarcasme reprend le dessus dans la main froide : «Vieille plaisanterie d’école des années 70. Question : What was Marc Bolan’s last hit?. Réponse : A tree.» Dans sa foot-note, la main froide précise que la vanne est de mauvais goût, mais elle lui est restée en mémoire après qu’il l’ait entendue dans la cour d’école peu après l’accident. Pour rester dans le secteur des grands disparus, la main froide consacre un chapitre à Mick Farren et déroule son curriculum : «Mick Farren: ex-Deviant, almost Pink Fairy, UFO doorman, David Frost botherer, Germaine Greer beau and botherer, partner in crime to previous chapter anti-hero Steve Peregrin Took, White Panther, poet, solo act, International Times editor. NME punk flagpole hoister. Author.» Et son plus grand accomplissement : mourir sur scène au Borderline - On-stage dead - Et boom ça repart de plus belle dans l’éclate sidérale du Sénégal de London town : «Si Steve Peregrin Took was the Freaks’ Freak, alors Mick Farren was the Freak El Presidente, running around Ladbroke Grove agitating, facilitation, ‘freaktaiting’, man.» Alors la main froide essaye de se calmer en imaginant une petite hypothèse : «Si tu devais détruire toute ta collection de disques, et n’en garder qu’un seul, alors ce serait Mona - The Carnivorus Circus.» Mais en même temps, elle ne voudrait pas qu’on attribue trop de vertus commerciales à ce «mudslide of blurgh». Et ça continue dans la même veine : «De la même façon que les cons littéraires disent que tout ce qu’on a besoin de lire se trouve dans Ulysse, on peut dire la même chose de Mona, sauf que les cons du rock n’ont même pas écouté Mona.» Et la main froide, qui s’est spécialisée dans les petits coups du lapin en fourbasse, te balance ça, alors que tu te crois tiré d’affaire : «Il y a aussi une extremely low-slung and heavy version of ‘Summertime Blues’, and yes, read it here: it is better than Eddie Cochran’s original.» Comme son ancêtre Léon, la main froide ne perd pas son temps à secouer le cocotier, il préfère l’abattre à coups de hache.

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             Il était donc logique qu’elle passe ensuite à Hawkwind et au Space Ritual, «a hard rock prolapse of the mind on a fuck tonne of drugs.» Elle adore rappeler que la pub pour l’album indiquait : «90 minutes of brain damage» - Doubtless the most honest advertising campaign ever - Space Ritual est un festin de Freaks, pour la main froide - Sure, Lemmy was a speed freak, and topless-dancing petrol pump attendant Stacia was a Freak for real - et bhammm ! - Robert Calvert was of course the real Freak genius of Hawkwind imperial period (1969-79) - et comme dans sa column infernale, la main froide revient sur Captains Lockheed & The Starfighters, album cultissime - no half-measures classic - où l’on entend aussi Vivian Stanshall, Paul Rudolph, Twink, Steve Perrgrin Took (of course), Arthur Brown - Il faut toutes affaires cessantes réécouter «The Right Thing» que reprendra plus tard Monster Magnet. Et là tu touches le cœur battant du cosmos Haineux.

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             Elle consacre bien évidemment un chapitre à l’autre chouchou de service, Mark E. Smith & The Fall - The Fall’s 1980 compilation album Early Fall 77-79 really split my adolescent mind in two - Puis les albums qu’elle pouvait se payer, Live At The Witch Trial, Hex Enduction Hour, Totale’s Turns «utterly blew my tiny mind». Et voilà la confession du siècle : «The Fall helped make a Freak of me, helped me reach my true Freak potential.» D’où le book. La main froide salue aussi le génie de Mark E. Smith consistant à recevoir les louanges de la presse anglais avec un mépris inimaginable. Et voilà la chute de The Fall : «The Fall, ou pour être plus précis, Mark E. Smith, devint célèbre. De façon admirable, les albums devenaient de plus en plus étranges et se vendaient de moins en moins. And the... death. Et l’inévitable canonisation a suivi. Tu ne peux pas être à la fois un national treasure and a Freak.»

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             Nouveau coup de chapeau aux Australiens de London town, les Go-Betweens, et elle n’y va pas de main morte, la main froide : «The Go-Betweens were the greatest rock’n’roll band of the ‘80s - juste derrière (à mes yeux) the beloved Fall.» Elle qualifie ensuite Robert Forster de «first proper Freak I’d ever met.» Alors elle repart à la foire à la saucisse, cette fois, avec «le great rock’roll qui devrait être sharp and devastatingly funny : The Modern Lovers, late-period Velvets, Iggy, Big Jim Morrison, all funny as hell. The Go-Betweens on the Whistle Test was one of these.» La main froide explique qu’elle flashé sur «Apology Accepted», «a kind of Velvets’ circa 1970 New Age drone-age confessional». Elle chante bien sûr les louanges de Liberty Belle And The Black Diamond Express, et notamment d’«Head Full Of Steam», «not only a Go-Betweens’ 24-carat classic but an all-time classic.» Et de rappeler que dans les années 80, «Robert Forster et Grant McLeman were nothing less than rock’n’roll gods.» Elle va même jusqu’à les comparer aux Beatles, «with Grant as Paul and Robert as John. John the Freak.» - Robert Forster was a star. Polite, otherwordly, palpably a rock’n’roll star and most importantly: a Freak - Elle salue aussi bien bas Tallulah, «their London album». Rusée comme un renard, la main froide profite du chapitre australien pour saluer The Evening Visits... And Stays For Years des Apartments - it stayed on my record player for years

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             Et puis voilà l’hommage funèbre «for my friend, Cathal Coughlan.» Elle rend hommage à «Cathal’s visionary and uncompromising artistic life.» Lors de leur première rencontre, la main froide lui vantait les mérites du génie de David Crosby, et Cathal l’écoutait poliment - We became firm and easy friends - et c’est là bien sûr qu’on plonge dans Microdisney et les Fatima Mansions. On en reparle.

     

    Signé : Cazengler, lancelot du Luke

    Luke Haines. Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll. Nine Eight Books 2024

     

     

    L’avenir du rock

     - God save the Quinn

             En 1977, l’avenir du rock adorait promener son cul non pas sur les remparts de Varsovie, mais dans les rues de Chelsea, et notamment sur King’s Road. Il y croisait essentiellement des lycéens français en quête d’exotisme et de petites fringues à la mormoille. Ah comme ils avaient l’air godiches dans leurs petits blousons de cuir, leurs petits jeans et leurs petites boots à élastiques. Aussi caricaturaux que les touristes japonais qui eux préféraient traîner leurs savates du côté de Piccadilly Circus ou d’Oxford Street. Pour se distraire, l’avenir du rock en suivit deux qui semblaient un peu plus dégourdis. Ils se dirigeaient vers l’autre bout de l’avenue, là où se trouve Sex, le bouclard de McLaren. Ils passèrent une fois devant sans s’arrêter, firent demi-tour et passèrent une deuxième fois devant, en jetant un coup d’œil furtif à l’intérieur. C’est là qu’intervint l’avenir du rock :

             — Alors, les gaziers, vous n’osez pas entrer ?

             — Oh bah beuhhh...

             — C’est la grosse Jordan qui vous fout la trouille ?

             — Oh bih bahhhh...

             — Zavez vu, elle porte rien sous sa robe transparente. Belle moule, pas vrai ? Ça ne vous fait pas bander, les bibards ?

             — Oh bon bahhhh...

             — Au moins avec vous on ne s’ennuie pas, vous avez de la conversation !

             — Ah bah oui !

             L’avenir du rock s’émerveillait. Il n’avait encore jamais vu des kids aussi cons.

             — Hey les gazous, zécoutez quoi comme musique ?

             — God Save The Queen !

             — Pfff... N’importe quoi !

             — Ah bahh beuhhhh, alors c’est quoi qu’y faut écouter ?

             — God Save the Quinn !

     

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             Heureusement qu’il est là, l’avenir du rock. Tout le monde pense à la Queen des Pistols, mais jamais au Quinn DeVeaux. Alors le voilà sur scène, et dès les premières secondes, tu te frottes les mains, car voilà ce qu’on appelle un showman au sommet de son art. God save the Quinn !

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    T’es parti pour une heure de petit bonheur sidéral, celui qui te remplit bien la vie, celui qui te draine la cervelle, celui qui te remet l’équerre au carré et qui te réordonne la charité, oui, le petit bonheur sidéral de rien du tout, qui arrive de nulle part et qui te remplit comme une outre, ce petit bonheur sidéral qui t’arrache pour une heure à cette terre terne et à cette vie vile, à cette société sèche et à cette actu tue, le simple fait de voir un artiste aussi brillant et aussi inconnu, aussi black et aussi beau redonne du sens au sens, redonne vie à la vie, remet des touches de couleur dans le monochrome de la monotonie monitorée, le Quinn danse et chante comme le dieu Pan dans les vignes, alors tu le suis et en le vénérant, car au fond, tu n’es qu’un vieux païen. Grâce à Pan Quinn, tu renoues avec ton identité, avec ton anarchie inhérente, la vieille sève remonte en toi, la vie reprend vie, il suffit qu’un blackos chante et danse pour que le sens retrouve ses sens.

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             Mais attention, derrière lui se planque un gros voleur de show : le bassmatiqueur du diable, David Guy. Il bassmatique des six doigts, c’est-à-dire quatre + deux, et sonne exactement comme James Jamerson. Wow, c’est Jamerson en blanc, et quand on lui dit ça après le show, ça le fait rigoler de bon cœur. Il sait que Jamerson est le plus grand bassman d’Amérique. David Guy fait partie de gang des voleurs de shows, avec Dale Jennings qu’on vu agir derrière Say She She. Ces mecs n’ont aucune pitié. Ils volent sans vergogne. T’as un show petit black ? T’as plus de show, petit black. Baisé ! Dépouillé !

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    Mais Pan Quinn a du métier, il entend le voleur groover son show jusqu’à l’oss de l’ass, alors il danse et chante de plus belle, il se surpasse, il groove les vignes et tout le reste, la vie, le sens, l’équerre, ta cervelle et ta charité à la mormoille, Pan Quinn résiste au fabuleux harcèlement de son voleur de show et du coup, le set prend une dimension spec-ta-cu-laire. Aurait-on imaginé voir un jour un spectacle d’une telle qualité en Normandie ? 

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             Le reste du backing-band est au même niveau, c’est-à-dire exceptionnel, des blancs comme les MG’s derrière Booker T, ou les Swampers derrière les Soul Brothers et Sisters qui venaient alors enregistrer à Muscle Shoals. Gratte, beurre, keyboards, ils sont superbes, alors pour le dieu Pan Quinn c’est du gâtö. Il tape une incroyable diversité de styles, ça va de la Nouvelle Orleans («Bayou») au heavy rumble («Take You Back»), en passant par le black rock («Holy») et l’hommage suprême avec «What’d I Say» qu’on connaît par cœur, mais dans les pattes de Quinn, ça prend une autre dimension.

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             C’est avec «Been Too Long», le cut d’ouverture de Book Of Soul, qu’il attaque son set, un heavy groove de since you’ve been away. Puis il s’en va bourrer la dinde avec l’énorme «All I Need», beat énorme claqué  à la cloche de bois, qu’il tape dans la première moitié du set. Quinn chante d’une voix de gorge chaude, il plonge tous ses cuts dans une fantastique ambiance. On sent chez lui l’inconditionnel de Ray Charles et de Sam Cooke. Il a vraiment du génie, comme le montre encore «Think About You», les chœurs de blackettes intrusives tortillent le think about you, c’est une merveille d’équilibre en orbite groovytale. Quinn donne des leçons de Soul et de groove. Il te regroove «Gimme Your Love» à la cloche de bois. Tous ses cuts sont brillants, bien bourrés du mou. Il passe à la Good Time Music avec «Walk & Talk» qui sonne comme un sommet du genre. Big time groove ! Il est tellement à l’aise ! Il entame son chemin de croix avec «Take Me To Glory» et revient à la Nouvelle Orleans avec «Good Times Roll», tapé aussi en concert au débotté orléanais. Quelle énergie ! C’est battu sec et net. Quinn connaît toutes les ficelles du sec & net System. Son «Home At Last» est fabuleux de suspension académique. Il termine avec «Stay The Night» et y va au groove carnassier. C’est un véritable festival de pianotis et de poux killah derrière, final explosif, guitar kill kill et croon épais du Quinn.

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             Son meilleur album est sans doute Meklit & Quinn qu’il a enregistré en 2012 avec Meklit Hadero, une Éthiopienne. C’est globalement un album de covers extraordinaires, à commencer par l’«I Was Made To Love Her» de Little Stevie Wonder. Ils le prennent à la coule d’I was born in Newark, c’est incroyablement ralenti et ça coule tout seul au my baby needs me ! L’autre cover de choc est le «Stallite Of Love» de Lou Reed : pure et translucide. Ils font décoller le Satellite ! Ils tapent aussi l’«Electric Feel» de MGMT. Quinn le fait avec une classe indéniable. Un vrai coup de génie, salué par des trompettes et des chœurs de rêve. Sur «Slow», Meklit est tout simplement géniale. Quinn la révèle comme Chip Taylor a révélé Carrie Rodriguez. Ils passent au duo d’enfer avec «Look At What The Light Did Now». Ça groove à la trompette de Miles, ils mêlent leurs voix, ça groove dans l’air du temps, ça échappe aux genres, le Quinn chante d’une voix radieuse, à l’égal de Marvin et de Terry Callier. Imparable ! Shock full of groove ! Meklit entre dans la danse de «Saving Up» avec un tact éthiopien, et puis voilà l’hommage suprême : le «Bring It On Home To Me» de Sam Cooke. Le Black Power à son apogée. Meklit fait des yeah qui te foutent des frissons, ils prennent le Sam à l’aspiration d’espolette, c’est complètement overwhelmed de délicatesse, ils a-capellatent ça vite fait et bien fait.

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             Tu vas trouver quelques petites pépites sur Late Night Drive, à commencer par ce «Try» qui sonne comme du Terry Callier. Quinn gratte tout au rootsy de coups d’acou, il navigue en mode folky black. Même goût que Terry Callier pour le groove de jazz intrinsèque. C’est un son très adulte, très affirmé. Le morceau titre entre dans la même catégorie : tentateur, intègre et chaleureux. Sur cet album, Quinn se veut résolument country Soul. Vrai poids dans la balance. Il arrive là où on ne l’attend pas. Il gratte son «Sun & Moon» à la porte du paradis. C’est très inattendu, le Quinn est un black de haut vol. Il fait même de l’Americana avec «What The Heart Want». Il puise aux sources d’I want you in my bed. Magnifique black cat ! Encore une merveille avec «Good Thang». Le Quinn est le Johnny Adams des temps modernes, il y va au I know a good thang/ When I see her. Il sonne vraiment comme une superstar. Sur «Summer», sa gratte sonne comme celle de Nick Drake. Il dispose de ressources naturelles inépuisables. Et «Find» confirme ce que tu pressentais : le Quinn est un artiste complet : il a les chansons, le son, la voix et l’épais mystère du mysticisme. 

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             Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review enregistrent en 2011 un bel album de covers :  Under Covers. Sa passion pour la Nouvelle Orleans éclate au grand jour avec trois covers : le «Packin’ Up» de Chris Kenner (fantastique shoot d’I’m packing up et les chœurs font I’m packing up/ I’ve got enough), puis l’«I’m In Love Again» de Fatsy (Oh baby don’t you let your dog bite me, superbe !), et plus loin «They All Asked For You» des Meters (le Quinn sait mouiller ses syllabes, c’est stupéfiant d’avanie meteroïque). Ils tapent aussi deux shouts de Gospel batch, «Come & Go» et «Glory Glory». Le Quinn ne manque pas de rendre hommage à ses deux idoles : Sam Cooke avec «Good News» (fabuleux mambo de Lawd ain’t that news) et Ray Charles avec «Leave My Woman Alone» (gospel funk et chœurs de rêve). Coup de génie encore avec l’«All Night Long» de Spooks Eaglin, fantastique boogie de clameur énorme avec des chœurs de folles dans l’écho du temps. Alors attention, car les cuts ne correspondent pas au track-listing, au dos du digi. T’as vraiment intérêt à écouter les paroles.

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             Toujours avec The Blue Beat Review, il enregistre Originals en 2013. L’album vaut le détour pour deux raisons. Un, «Lil 45», très New Orleans dans l’esprit. Le Quinn chante avec des accents d’Eddie Bo. Fantastique allure de beat sec et net. Oh et les chœurs ! Des chœurs paradisiaques qu’on retrouve sur «Raindrops», la deuxième raison. C’est fantastique d’I miss you more today/ Than yesterday ! Le reste de l’album est très classique. Ça se banalise, dommage. Il a des trompettes New Orleans dans «Left This Town» et il repart du bon pied pour «How Many Teardrops». Pas de problème, le Quinn y va. «Hey Right On» est très caribéen. Il adore onduler dans les alizés. Jivy encore le «Lil Papa». Tout est jivy chez Quinn, c’est bien drivé au guitar slinging avec une accointance de piano.   

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             Au merch, la petite black sort une bonne surprise : le nouvel album de Quinn qui vient à peine de paraître. Il s’appelle Leisure. Quinn s’y prélasse dans son hamac. Une merveille ! Ça grouille de puces, tiens, t’as «Holy» (Stonesy, atrocement balèze, cuivré sous l’horizon, il truffe son Southern rock de wild r’n’b, avec des breaks d’hyper haute voltige), et t’as aussi «You Got Soul» (fantastique drive de basse à la Spencer Davis Group, en pire, ça groove au raw to the bone, early in the morning baby/ You got Soul/ Late at night mama / You got Soul), t’as «Give Love A Try» (heavy slowah allumé pat le guitarring, très grosse allure de mix max), et t’as encore «Take You Back» (Quinn rock le groove au hard beat, Quinn est un fabuleux entertainer, avec des chœurs de jolis cœurs, ah elles sont craquantes !).T’as encore «Very Best Thing» (il attaque ça au big beat, avec l’incroyable ramalama du trombone fa fa fa). Il sait aussi taper la country Soul de Bayou avec «Little Bit More». Il se pourrait bien que David Guy soit derrière. Quinn devient avec cet album l’archétype du r’n’b moderne. Il revisite tous les gros classiques de la groove attitude avec un bonheur certain. Gawd save the Quinn !

    Signé : Cazengler, couenne de veau

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    Quinn DeVeaux. Le 106. Rouen (76). 22 mai 2024

    Quinn DeVeaux. Meklit & Quinn. Porto Franco Records 2012 

    Quinn DeVeaux. Late Night Drive. Not On Label 2013  

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Under Covers. QDV Records 2011 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Originals. QDV Records 2013 

    Quinn DeVeaux & The Blue Beat Review. Book Of Soul. QDV Records 2020

    Quinn DeVeaux. Leisure. Sofa Burn 2024

     

     

    Lauder de sainteté

     - Part Two

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             Si l’on veut suivre à la lettre l’œuvre d’Andrew Lauder, Greasy Truckers Party fait partie des passages obligés.

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    Ce double album propose un concert enregistré à la Roundhouse en février 1972, avec à l’affiche, tous les chouchous d’Andrew Lauder : Man, Brinsley Schwarz et Hawkwind. Jamais vu Man en concert, mais quand tu écoutes les 22 minutes de «Spunk Rock», t’es content d’avoir échappé à ça. Rien de plus ennuyeux que ce type de presta. À quoi sert Man ? On les retrouve en B avec «Angel Easy». Ce sont des surdoués du free wheeling. Après la coupure de courant, on entend Brinsley Schwarz. Ils jouent avec l’air de ne pas y toucher. On sent chez eux un goût prononcé pour la good time music. Ils sont en plein dans le spirit californien, le gentil singalong. On les retrouve en C avec «Midnight Train». C’est vrai qu’ils sont top quality. Il faudrait peut-être y revenir. Virtuosic guitars ! Ils restent dans le rock relax d’obédience californienne avec «Surrender To The Rhythm». Et bien sûr, c’est Hawkwind qui rafle la mise en D avec deux énormités, «Master Of The Universe» et «Born To Go». L’early Hawk avait tellement d’allure ! C’est immédiatement riffé par Dave Brock et ça décolle. Il y a déjà tout le punk dans le son d’Hawk, ils chantent à plusieurs, ils sortent un son qui te dévore le foie, avec pas mal de spoutnicks et toujours cette rythmique infernale. Ah merci Andrew Lauder pour cette bonne aubaine. «Born To Go» sonne exactement comme un spaced out so far out embarqué sous le boisseau d’un heeeeeavy bassmatic. Comme c’est puissant ! Sidérant et voyageur à la fois, ils visent l’infini. 

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              Passage encore plus obligé, celui d’Hapshash & The Coloured Coat Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids, un Liberty de 1967 mythique à bien des égards, car on y entend Art, c’est-à-dire les Spooky Tooth, ET Guy Stevens, qui est non seulement un visionnaire, mais aussi l’initiateur du projet. Ça démarre en trombe avec «H-o-p-p-Why», une belle jam qui te renvoie aussi sec à Can. Effarant ! Même énergie. Mike Kellie et Greg Ridley tapent la rythmique du diable et Mike Harrison mêle sa voix dans l’Hapshash. Encore du groove d’Art dans «The New Messiah Coming 1985» et ça explose de plus belle avec le cut final, «Empire Of The Sun». Big Art sound. Très Can, Greg Ridley tape une grosse arrache de bassmatic, c’est du pur wild as fuck. Art c’est Can. Mike Kellie = Jaki Liebezeit.

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             Le deuxième album d’Hapshash & The Coloured Coat s’appelle Western Flier et sort deux ans plus tard. Plus du tout la même ambiance, car plus d’Art. L’invité cette fois n’est autre que Tony McPhee. Ils font un brin de Cajun in London town avec «Colinda» et on entend McPhee faire des miracles dans «Chicken Run». Il joue au long cours et double le chant. C’est mal chanté, mais on s’en fout, c’est Tony qu’on écoute. S’ensuit un «Big Bo Peep» encore plus mal chanté. Dommage. C’est Tony qui fait tout le boulot sur cet album mal fagoté. Rien n’accroche véritablement sur cet album prétentieux. On perd le Can du premier Hapshash. On gagne Tony McPhee même s’il n’est qu’en déco.

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             Dans Mojo, Andrew Lauder répond aux questions que lui pose Ian Harrison. Il indique surtout qu’il a eu beaucoup de chance, «tout tombait en place in a ridiculous manner.» En tant que musicien frustré, il dit qu’il aurait aimé jouer dans Brinsley Schwarz, Hawkwind et Dr. Feelgood. Quand il parle du spirit de United Artists qui lui laissait les coudées franches, le Mojoman lui demande si ce spirit existe encore. «Probably», dit Lauder, «chez Lawrence Bell from Domino, Geoff Travis (Rough Trade), Mute are still going, putting out records by Neu! and Can that I put out in the first place!» Et dans Ugly Things, il répond aux questions que lui pose Mike Stax, un Stax qui le qualifie d’«one of the most successful and impactful figures in the history of the UK record business.» Stax salue aussi le roi de la red que fut Andrew Lauder via Edsel et il cite des noms en rafales, chutant glorieusement avec «UT faves like Kaleidoscope, Moby Grape and Clear Light.» Mais c’est surtout le super fan que Stax a repéré.

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             Pour Andrew Lauder, ça démarre de bonne heure au pensionnat, avec les canards de l’époque et l’argent de poche pour acheter des singles, notamment des early Merseybeat singles (trois pour une livre, précise-t-il). L’interview démarre très fort sur la compile Merseybeat qu’a sortie Lauder en 1974, puis The Beat Merchants en 1977. Stax n’en finit plus de s’effarer sur le «My Babe» des Pirates et le «Bad Time» des Roulettes. Tu te marres à voir ces deux vieux fans s’extasier à répétition. C’est une interview d’une incroyable vivacité. Seul Stax peut provoquer de tels rushes d’hyper-fandom.

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             C’est l’occasion rêvée d’écouter The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. Alors effectivement tu croises le «My Babe» des Pirates en tête de B, c’est vrai qu’elle fascine avec le solo de Mick Green. Le «Bad Time» des Roulettes est en tête de D, joli shout d’early Beatlemania. Mais ce sont les groupes proto-punk qui te piquent au vif, à commencer par les Zephyrs avec «I Can Tell», puis les Soul Agents en B avec «Let’s Make It Pretty Baby» (chanté au raw de rauque), puis les Beats Merchants avec «Pretty Face» (Fast proto d’excelsior, sur les traces des Pretties), et puis bien sûr les Downliners Sect avec «Baby What’s Wrong» (rien de plus protozozo que les Downliners, ils groovent toute la délinquance britannique). À ce stade des opérations, il est important de signaler deux choses : un, il faut choper toutes les compiles qu’a conçues Andrew Lauder. Et deux, la pochette du The Beat Merchants est un régal pour l’œil : un certain Tony Wright y dessine l’intérieur d’une boutique de disques et de guitares en 1963, en Angleterre, et un kid gratte des accords sur une Epiphone en faisant une moue d’élève appliqué : c’est criant de vérité et de tendresse, avec les mégots sur le parquet, et la gueule du tenancier derrière son comptoir avec son œil de verre. Au dos, tu vois la boutique de l’extérieur. Wright a même dessiné les pochettes de disques de l’époque, les Beatles, Bo Diddley & compagnie, et à l’extérieur, le nez collé à la vitrine, tu as un kid encore plus jeune qui observe la scène. Du coup, te voilà avec un objet parfait dans les pattes : contenu comme contenant. Merci Andrew Lauder ! Et tu as un peu plus de 40 titres sur les 4 faces ! Cover demented de «Roadrunner» par Wayne Fontana & The Mindbenders, puis tu as le mythique «Poison Ivy» des Paramounts qui vont devenir bien sûr Procol Harum. Grosse cover encore du «Got My Mojo Working» par les Sheffields (raw to the bone, singer énorme), cover toujours avec «Roll Over Beethoven» par Pat Wayne & The Beachcombers, et au bout de la B, t’as le «Sick & Tired» des Searchers live au Star-Club - Oh baby whatcha gonne do ! - Cover encore d’«Oh Yeah» par The Others, presqu’aussi bonne que celle des Shadows Of Knight. Côté découvertes, t’es nanti avec Keith Powell & The Valets («Too Much Monkey Business», fantastique présence vocale, avec du rap dans les breaks) et Earl Preston & The T.T’s (cover de «Watch Your Step», hotte as hell). Ce sont les Pirates qui referment la marche avec «Casting My Soul» qui préfigure Dr Feelgood. Tout Wilko vient de là. Mais il y a encore des tas de choses, comme si Andrew Lauder avait réussi à rassembler tout le creap of the crap : Dave Berry & The Cruisers, The Redcaps, Mickey Finn & The Blues Men, cette compile n’en finit de plus de souligner la qualité de la scène anglaise de cette époque.  

             Et ça s’accélère lorsqu’Andrew raconte à Stax son arrivée à Londres, avec son frère. Il passe par hasard dans Denmark Street et voit toutes ces vitrines bourrées de Fenders, de Gibsons, de sheet music des Pretty Things, c’est encore plus fou que dans le book. L’émerveillement du jeune Andrew vaut bien celui d’Uncle Sam qui roule dans Beale Street à 3 h du matin pour la première fois. Et le lendemain, Andrew commence son porte-à-porte armé d’un guide London A to Z. Il fait deux adresses, chou blanc, puis entre chez Southern Music au bon moment : un comptable vient de partir aux Indes, alors Andrew tombe à pic. Il est dans le temple des Pretty Things sheet music. Son boss lui dit que la porte, là derrière, conduit au studio en sous-sol, et le premier musicien que voit Andrew, c’est Clem Cattini, le batteur qui joue sur «Telstar» et «Shaking All Over». Andrew n’est à Londres que depuis 15 heures ! - Tout tombait en place in a ridiculous manner - Et dans le studio sous des pieds, les Artwoods ont enregistré le fameux «Sweet Mary» qu’il avait demandé à sa mère de lui ramener de Newcastle - At that point, I thought, this is science fiction! - Stax parle lui de sérendipité. Andrew va rester chez Southern Music un an et demi. Il devient pote avec les Artwoods auxquels Stax consacre vingt pages dans le même numéro d’Ugly Things. Puis il évoque Jeff Beck qui vient de rejoindre les Yardbirds, puis les Who qu’il voit au Marquee - I was blown away - Mais il ne voit pas les Pretties, qui voyagent alors un peu partout, Nouvelle Zélande, Suède et surtout, nous dit Andrew, Hollande - En 1964 ils jouaient tout le temps au 100 Club, mais en 1965 ils ont littéralement disparu - Le seul soir où ils passent au 100 Club, en 1965, Andrew n’a pas un rond. Il va se rattraper un peu plus tard, lorsqu’il fera bosser Dick Taylor sur le premier album d’Hawkwind, «and a group called Cochise as well.» Stax le relance sur Dick, alors Andrew précise que c’est Doug Smith, le manager d’Hawkwind, qui a choisi Dick Taylor. Et crack, il sort toute l’histoire de Clearwater, l’agence de Doug Smith qui manageait aussi Trees, Skin Alley et The Entire Sioux Nation, le premier groupe de Larry Wallis.

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             Et c’est à ce moment qu’en tant qu’A&R de Liberty, il signe High Tide, un quatuor psycho-psyché londonien dont le premier album, Sea Shanties, défonça en 1969 la rondelle des annales. Alors attention, High Tide s’adresse aux amateurs de prog. Disons que leurs deux albums sont proggy, mais solides. Proggy, mais avec du caractère, comme le montre le «Futurist’s Lament» d’ouverture de balda. C’est bardé de barda. On croit entendre la prog des cavernes. Tony Hill est un guitariste féroce, et même carnassier. On n’entend que lui dans tout ce bazar, même si parfois Simon House vient mêler son violon à ses virées pouilleuses. Tony Hill est un bon, il a de la suite dans les idées. «Death Warned Up» est un shoot de Mad Psychedelia avec du power. Même dans les cuts plus calmes, on entend des petites flambées de violence. Retour à la Mad Psyché avec «Missing Out». Tony Hill devient même assommant. Il supervise tout. Il est puissant mais sournois. On se demande parfois à quoi sert le prog quand ça dure trop longtemps. Les High Tide sont un peu les Don Quichotte du rock. Ils font du prog en armure, montés sur des ânes. «Regardez comme je joue bien.»

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             L’année suivante parut un deuxième album sans titre d’High Tide. Ils nous re-servent le même cocktail de mic mac avec le violon de Simon House toujours en interconnexion avec les terminaisons nerveuses de la Marée Haute. C’est très expressif, très emballé et très pesé. C’est entêtant, même quand on n’aime pas trop la proggy motion. Il n’empêche que Tony Hill est un sacré virtuose, il cavale bien sur l’haricot de «The Joke». On s’attache, fatalement, même si patacam-patacam sur le lac gelé. Un méchant bassmatic plaque «The Joke» en son centre. C’est un vrai dévoreur de vésicule biliaire. Tony Hill est un fou, un évaporé, un coureur de jetons, un organisateur de voyages soniques sur fond de bassmatic. Ces mecs croisent le fer à l’ancienne. Tony Hill se livre à des exercices de haute voltige, et ça proggue dans les brancards. Simon House n’est jamais loin, avec son clavier. Le bassmatiqueur s’appelle Peter Pavli. Mais bon, ça reste du prog seventies, en dépit d’indéniables qualités. Simon House voyage bien dans le cut, son violon se fond dans l’unisson d’un certain saucisson, ça s’arrête et ça repart, c’est fait de tout petits riens, ils sont plus forts que le Roquefort et ça se termine en mode singalong. Ça dure 14 minutes, mais au bout de dix minutes, tu laisses pisser le Mérinos.

             Andrew ajoute qu’il a aussi fait trois albums avec Cochise et Dick Taylor, et les deux albums de Captain Lockheed & The Starfighters. Il rappelle qu’il ne signe que les groupes qu’il adore, comme Hawkwind et les Groundhogs. Puis il presse les cinq premiers singles Stiff pour aider Jake Riviera.  

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             Comme son mentor Guy Stevens, il a craqué en son temps pour le son de la Nouvelle Orleans, et le small label Minit en particulier. C’est à lui qu’on doit cette belle petite compile, 33 Minits Of Blues And Soul, parue en 1968. Il signe aussi les liners au dos. Deux coups de génie sur cette compile : Homer Banks avec «Hooked By Love» et les O’Jays avec «Working On Your Case». C’est lui, Homer, le crack de Minit, avec Bobby Woamack, dont le «Trust Me» accroche bien. Mais ce sont les O’Jays qui raflent la mise. C’est du très haut de gamme. Avec «I’ll Never Stop Loving You», Clydie King est déjà bien en place. On sent bien la vétérante de toutes les guerres. L’ex-Raelet duette aussi avec Jimmy Holiday sur «We Got A Good Thing Goin’», mais ça reste trop groovy. Pourtant très présents (deux cuts chacun), Jimmy Holiday et Jimmy McCracklin ne convaincront pas. Sans doute un problème de prod. Pas de son. 

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             En 1998, Andrew Lauder sortait sur son label Cello un compile de blues complètement fascinante, Expressin’ the Blues - Reconstructed History Of The Blues. Très haut niveau compilatoire, d’autant plus haut que les compilés sont quasiment tous inconnus au bataillon. L’underground du blues pullule de fontaines de jouvence. À commencer par Capt. Luke et sa cover de «Rainy Night In Georgia». Beau baryton plein de jus, idéal pour rendre hommage à Tony Joe White. Et si tu en pinces pour le primitif, alors écoute Marie Manning et «Hard Luck & Trouble», un fabuleux shake de blues, claqué des mains juste à côté de toi, elle chante à l’arrache de juke. Encore mieux, voilà Macavine Hayes et «Let’s Talk It Over». Macavine est héroïque d’heavy primitivisme. Il incarne tout le concept de l’édentée et de la cabane branlante. C’est le real deal. Encore plus fantômal que Skip james, voilà Preston Pulp et «Careless Love». Retour en force au primitivisme avec Cootie Stark et «Metal Bottom», fantastique boogie antediluvien, big bad sound claqué en bord de caisse. Énorme drive. Pur genius ! On retrouve aussi Robert Wolfman Belfour et «Black Mattie», un pur et dur du primitivisme. Il te gratte ça à l’arpège. Quant à Rufus McKenzie, c’est un fou ! «Woopin’ The Blues» ? Encore pire que Skip James, ça ne dure pas longtemps, mais quel big wail ! 

    Signé : Cazengler, Andrew Lourdaud

    Greasy Truckers Party. United Artists 1972 

    The Beat Merchants - British Beat Groups 1963-1964. United Artists 1977

    Hapshash & The Coloured Coat. Featuring The Human Host And The Heavy Metal Kids. Liberty 1967

    Hapshash & The Coloured Coat. Western Flier. Liberty 1969

    High Tide. Sea Shanties. Liberty 1969

    High Tide. High Tide. Liberty 1970

    33 Minits Of Blues And Soul. Minit 1968

    Expressin’ the Blues. Reconstructed History Of The Blues. Cello Recordings 1998 

    Mike Stax. Andrew Lauder’s Happy Trails. Ugly Things # 64 - Winter 2023

    Andrew lauder. Rock’n’Roll Confidential. Mojo # 355 - June 2023

     

     

    Cale aurifère

     - Part Two

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             Viré du Velvet, John Cale entend pourtant rester dans la légende. Il reprend donc son envol en devenant producteur. Et quel producteur ! Il va ajouter de la légende à la légende.

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             Une compile Ace documente bien cet envol : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Si on la fait marcher avec la deuxième partie de What’s Welsh for Zen, on re-bascule dans l’incandescence, on entre à nouveau dans une foire aux superlatifs. Ce début de carrière est un étourdissement. On risque à chaque instant la commotion cérébrale : Nico, les Stooges, les Modern Lovers, tout va de pair, tout va bene, tout va à tout-va.

             C’est Jac Holzman qui propose à John Cale de produire Nico - The first golden opportunity - John dit qu’il a produit, composé et joué sur quatre de ses albums, dont le premier, Chelsea Girl, produit par Tom Wilson. C’est là-dessus qu’on trouve l’«I’ll Keep It Mine» qu’offrit Dylan à Nico. Calimero ajoute que Chelsea Girl est l’album le plus accessible de Nico, et celui sur lequel il n’est pas le plus présent. Calimero n’a composé que «Winter Song» et «Wrap Your Troubles In Dreams», et co-écrit deux cuts avec le Lou et Sterling, «Little Sister» et «It Was A Pleasure Then». Lou et Sterling ont écrit le morceau titre.

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             «Chelsea Girls» (avec un s, contrairement au titre de l’album) est un ensorcellement, un cut très Velvet dans l’esprit, c’est-à-dire anti-conventionnel, beau mais insolent, et c’est surtout une fabuleuse drug song - Dropout, she’s in a fix/ Amphetamine has made her sick/ White powder in the air/ She’s got no bones and can’t be scared - On sent la patte du Lou et du Walk On The Wild Side. Et puis voilà l’excellent «I’ll Keep It With Mine» gratté à coups d’acou, soutenu par des violons, pur jus Dylanex. Qu’existe-t-il de plus mythique qu’un cadeau de Dylan chanté par Nico ? T’es vraiment content d’avoir cet album dans les pattes. Par contre, elle chante certains cuts à l’accent malade de Berlin («These Days»), mais c’est presque beau, on sent une volonté de beauté virginale. Elle finit par te hanter la calebasse avec le «Little Sister» signé Lou & Cale, même si elle flirte avec l’esprit harmonium qui finira par la rendre insupportable. Elle adore grincer dans les ténèbres. Elle refait du Velvet avec «It Was A Pleasure Then», elle plane comme un vampire sur l’esprit du Velvet, c’est très avant-gardiste, co-écrit par Lou & Cale, très anti-commercial, gorgé de bruits incertains et de feedback. Elle exagère ses graves germaniques. Il est évident que son grain de voix a fasciné Andy, elle est baroque dans l’âme, elle ramène toute la profondeur séculaire des Chevaliers Teutoniques dans sa verve glacée, d’où cette résonance si particulière dans l’univers frivole de la Factory. C’est dingue comme elle est glacée. Diva teutonique  ! Ses accents te glacent les sangs. Dans «Wrap Your Troubles In Dreams», elle est suivie par la flûte de Fellini, pour lequel elle a tourné. C’est un monde étrange d’art total. Elle pose son chant sur l’autel pour le sacrifier. Elle fait bien le lien entre le Velvet et le cinéma. Elle ne te laissera jamais indifférent. Jamais. 

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             Calimero dit qu’il passe son temps à se battre avec Nico en studio - We always had fights, physical at times - Et puis à la fin, Nico pleure devant tant de beauté, car certains cuts sont éblouissants - The crying-fighting business happened on every project we did together - C’est grâce à aux arrangements qu’il écrit pour The Marble Index que John Cale va devenir producteur pour le compte d’Elektra. Frazier Mohawk produit The Marble Index, Cale signe les arrangements. Bon, l’album reste du Nico, avec un son bien germanique et bien glacial. Un album de Nico, ça s’explore. Quand tu explores, tu trouves parfois des mines d’or («Evening Of Light») et d’autres fois des peaux de banane. Calimero ramène toute son énergie avant-gardiste dans ce prodigieux tas de mormoille. Avec «No One Is There», elle ne fait pas du Velvet, mais de l’anthropologie vénale. C’est violonné à l’aube des temps, elle pousse sa supplique dans un désert glacé. Elle est très teutonique. Ça ne pouvait que plaire à un Gallois. «Ari’s Song» est flûté dans l’esprit de Fellini, noyé dans un brouillage de piste intense, elle y va au sail away my little boy, elle s’égare dans un entre-deux d’infra-sons, c’est trop avant-gardiste. T’as du mal à entrer dans son weirdy weird, Calimero en rajoute une caisse et Frazier Mohawk valide tout. C’est vrai que Jac Holzman s’est lancé dans de drôles d’aventures : Nico, et puis Jobriath qu’il a regretté. Si un violon grince dans «Julius Caesar», il ne peut s’agir que de Calimero. Nico finit par établir une sorte de statu quo entre la beauté et l’étrangeté, et le violon n’en finit plus de tournicoter autour du chant. Nico s’établit quelque part entre le rêve et la réalité. Elle semble planer comme une brume matinale en Sibérie. Tout est figé dans un air glacial.

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             Tu grelottes encore sur Desertshore. Malgré le titre, aucun espoir de réchauffement climatique. «Janitor Of Lunacy» est bien chargé de glaçons. Calimero se régale. Le joli son de «My Only Child» résonne dans l’écho du temps. Et c’est Ari qui chante «Le Petit Chevalier». On entend bien sûr le violon de Calimero dans «Abschied», et il joue du piano magique dans cette merveille qu’est «Afraid». Avec «All That Is My own», Nico plonge dans des temps très reculés. 

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          Puis Calimero se lance dans une carrière solo avec Vintage Violence - Basically an exercice to see if I could write tunes - Il se masque le visage avec un bas nylon pour la pochette. Il cite une critique d’Ed Ward dans Rolling Stone, disant que Vintage Violence «sounds like a Byrds album produced by Phil Spector, marinated for six years in burgundy, anis and chili peppers.» À l’époque, on a revendu l’album, puis rechopé au hasard des bacs. Il démarre en mode heavy avec «Hello There». C’est fantastiquement bardé de barda. Il faut voir la photo de Calimero au dos de la pochette, torse nu avec des bretelles. On sent le Gallois prêt à en découdre. «Songs are simplistic», dit-il dans Zen. Il baptise son groupe Penguin. Attention, il a Harvey Brooks au bassmatic et Garland Jeffreys à la gratte. Il commence à dégager de la majesté avec «Please». Tout est très spécial, très solide et très attachant sur cet album. Avec «Amsterdam», il revient à son chant de Guernesey, face à l’océan, puis il challenge la pop à outrance avec «Ghost Story». Il y a du souffle, et pour finir, il lève une tempête de shuffle d’orgue.

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             Oh et puis voilà les Stooges. Calimero accompagne Danny Fields à Detroit pour les voir sur scène - I fell in love with the Stooges, and so I produced them. Je dirais que les Stooges et Patti Smith were the two biggest challenges I’ve ever had as a producer - Il fait un portrait extraordinaire d’Iggy - Iggy was just normal. He certainly wasn’t unhappy - À ce stade des opérations, il est nécessaire de mettre le nez dans la compile Ace/Big Beat épinglée plus  haut : Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Neil Dell et Mick Patrick ont choisi «I Wanna Be Your Dog» pour illustrer l’épisode Stoogy. On sent la patte de Calimero dans le son, ça sort des ténèbres, avec l’arrivée du beurre - So messed up/ I want to feel - Iggy + Calimero = Boom de we’re gonna be face to face. On entend le piano de Calimero au fond du son. C’est le mix original. La compile s’ouvre sur «Venus In Furs», et le pur éclat d’une œuvre d’art. Le son + le Lou + le Shiny shiny shiny boots of leather, ça te donne l’équation fondamentale. Les liners nous rappellent que l’ingé-son était le mec de Scepter Records, John Licata, mais c’est Calimero qui produit. Troisième bombe avec l’«In Excelsis Deo/Gloria» de Patti Smith - Oh she looks so good - C’est vrai qu’elle est fabuleuse. Elle fait partie des «trucs de base» - Shaman, poet, beat, musician, singer, writer, activist, outsider - Elle fait de l’incantation et Horses reste il est vrai l’un des plus beaux debut albums - Cale was the only possible choice for producer - mais Patti se plaint de lui, elle voulait un «technical person, instead I got a total maniac artist.» Les liners s’emballent avec «Gloria» - a transcendental, transgressive, hallucinatory religious/sexual experience in just six minutes. Pop music could  never be the same - Et sur l’«Afraid» de Nico, on capte la beauté pure du piano de Calimero. Nico vient de se faire virer par Elektra et c’est Joe Boyd qui la sauve en imposant Calimero comme producteur de Desertshore. Pur, car pas d’harmonium. Puis on replonge dans les cuts mythiques avec le «Pablo Picasso» des Modern Lovers. C’est heavy, bien mythique, bardé de freakout de poux - raw, abrasive and lyrical qualities - Puis Big Beat déterre Harry Toledo & The Rockets et «Who Is That Saving Me», un heavy rock hérissé de guitares sauvages. Dans les pattes de Calimero, ça ne pouvait être que sauvage. Puis la compile dérive sur des trucs d’un intérêt plus limité (Marie & les Garçons, Squeeze). Par contre on accueille à bras ouverts le «Kuff Dam» des Happy Mondays. On sent le souffle dès l’aéroport, avec Shaun Ryder qui entre dans le chou de Madchester. On entend même du punk atroce au fond du groove. Calimero a réussi à capturer leur live energy. Plus loin, on croise Jesus Lizard et «Needles For Teeth», avec une basse qui sonne comme une dent creuse. C’est à la fois instro et intestinal. Prout prout. Calimero doit adorer ça. Puis il va aller se vautrer dans la pire des mormoilles avec Lio et «Dallas». Le voilà dans Star Academy. Pire encore avec Siouxie et «Tearing Apart», et le coup du lapin arrive avec l’insupportable «Spinnig Away» tiré de Wrong Way Up, cet horrible album electro qu’il enregistra avec Eno.

             En 1971, John Cale quitte New York pour s’installer en Californie. Il dit attaquer la pire période de son existence, basculant «in a cocaine-filled haze that quickly corrupted my life into its worst point.» Comme tout le monde à l’époque. John Cale bosse pour Warner Brothers, avec une élite constituée entre autres de Lenny Waronker, Ted Templeman, Russ Titleman et Van Dyle Parks. Mais il revient inlassablement sur LA - LA is coke central and things spiralled out of control in my life too - Il ne peut rien gérer, ni avec Cindy sa femme, ni avec Warner Brothers, ni avec lui-même - I was drinking and drugging to numb myself.

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             Et voilà qu’il enregistre l’un de ces albums parfaits dont il a le secret : Paris 1919. Il parle de paroles nasty planquées derrière des sweet melodies. Il est accompagné par Lowell George et Richie Hayward de Little Feat, qu’il a rencontrés via Ted Templeman, et le West Coast jazz sawman Wilton Felder, «for a collection of eclectic valedictory laments for a culturally vanishing Europe». Il ajoute, narquois : «Paris 1919 was about history in the way Mercy is about religion. The nicest way to say something ugly.» C’est en fait un album éminemment littéraire qui montre à quel point Calimero échappe au rock, il suffit d’écouter «Antartica Starts Here» en bout de la B des Anges pour comprendre que Paris 1919, ce sont les Impressions d’Afrique du rock, c’est-à-dire un au-delà du genre - Beneath the magic lights that reach from Barbary to her - Il chante en lousdé littéraire, accompagné par une basse et un piano. L’album recèle en son sein trois pure Beautiful Songs qui comptent parmi les joyaux de la couronne : «Hanky Panky Nohow» (une merveille insidieuse qui dérive au nothing frightens me more than/ Religion at my door et qui te hantera jusqu’à la fin des temps), «Andalucia» (gratté à coups d’acou avec les bruits de glissés, Calimero y va au needing you/ Taking you/ Keeping you/ Leaving you et éclot en chou-fleur baroque avec un I love you préraphaélite), et «Half Past France» (où on assiste au fantastique développement des harmoniques au take your time de we’re so far away/ Floating in this bay. Calimero y fait en plus son misanthrope - People always bored me anyway). Ailleurs, il chante «The Endless Plain Of Fortune» d’une voix chargée de mélancolie bien grasse, il passe au mighty boogie rock avec «Macbeth» et se livre à un fantastique déballage de you’re a ghost la la la dans le morceau titre, le plus baroque de tous, soutenu par une section de cordes et bien sûr il nous fait le coup des Champs Élysées. Il n’oublie pas sa chère calypso, comme le montre «Graham Greene», qu’il enrichit d’un refrain enchanté de welcome back to Cipping and Sodbury. Paris 1919 compte parmi les chefs-d’œuvre du XXe siècle.

             Il enregistre quelques démos avec les Modern Lovers, avant qu’un contrat ne soit signé - Mais à la minute où Jonathan a signé, he immediately went on self-destruct - Les démos vont paraître sur Beserkley. Et en 1973, John Cale entre en studio avec les Modern Lovers pour le compte de Warners, et ça tourne aussitôt en eau de boudin. Pour John Cale, il est évident que Jonathan ne veut pas du succès. On retrouvera une belle cover de «Pablo Picasso» sur Helen Of Troy.

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             Calimero bosse avec Eno sur «Gun», qu’il voit comme une espèce de «Sister Ray» avec des passages de guitares qui renvoient à «I Heard Her Call My Name». On trouve cette merveille sur Fear, premier album de la fameuse trilogie Island. À l’époque, ces trois albums causèrent dans nos rangs une légère déception. Le problème venait du fait qu’on attendait une suite au Velvet et Calimero proposait autre chose. En studio, en plus d’Eno, il a Phil Manzanera et Richard Thompson. «Fear Is The Man’s Best Friend» est très Paris 1919. C’est excellent, il enfonce son clou dans la paume du Man’s best friend. Il drive encore une mélodie très Paris 1919 dans «Buffalo Bullet» et passe à la samba avec «Barracuda». Il revient encore à son cher Paris 1919 en bout de balda avec un «Ship Of Fools» très beau et très Calé. Mais c’est «Gun» qui te cueille au menton de l’autre côté, voilà un classic sludge bien sonné, un heavy coup de génie avec Manza et Eno, plus Calimero au bassmatic. Nous voilà de retour au cœur du Velvet. «Gun» est balayé par du killer killah de Manza, et Calimero pose sa voix sur le beat de Moloch. Il est effarant de grandeur. Alors oui, «Gun» forever. On trouve encore de la belle ouvrage à la suite avec «You Know More Than I Know», pur jus de Paris 1919, et bien sûr «Sylvia Said», l’une de ces Beautiful Songs dont Calimero a le secret. Fear est un grand album.

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             Plus tard, Calimero va revenir en force sur l’aspect conceptuel avec Music For A New Society - Je cherche à ramener les éléments à leur dénominateur commun et voir quelle tension peuvent générer ces éléments distincts. C’est ce que j’ai essayé de faire avec New Society. Ça avait marché avec le Velvet Underground - Il reconnaît que c’était «un album sombre, mais il n’était pas fait pour pousser les gens à sauter par la fenêtre - Ils n’auraient pas sauté, de toute façon - Ils n’achetaient même pas l’album. Music For A New Society was my best-received record ever, mais il ne s’est pas vendu. Et je voulais vendre des disques, je me fous des éloges, elles sont tout juste bonnes pour ma pierre tombale. John Cale - Va-va-voom.» Il ré-enregistre les cuts de Music For A New Society sur M:FANS en 2016, alors autant écouter M:FANS. Deux coups de génie particulièrement féroces guettent l’imprudent voyageur : «If You Were Still Around» et «If You Were Still Around (Reprise)». Attention, Calimero nous plonge dans sa friture. Il te prend littéralement pour une frite. Il est complètement barré dans ses élégies, il est le Malher du rock, il vise l’absolu des étendues. Il faut le voir monter son Still around là-haut, puis l’écraser dans une zone de drone mortel, serait-il le Malher du bonheur ? Et cette façon qu’il a d’écraser la beauté des paysages de Caspar David Friedrich au fond d’un cendrier en acier ! Il y revient dans la Reprise, il remonte son Still around là-haut, c’est du haut niveau surélevé, il tarpouine sa pureté mélodique dans le chaos des machines, il cherche la lumière désespérément, comme un Edmond Dantès qui creuse son tunnel au château d’If, quel puissant Gallois ! Ailleurs, il végète dans les herses du rock electro, il est la seule créature vivante dans cet univers de machines incroyablement agressives qu’est «Taking Your Life In Your Hands». Avec «Thoughtless Kind», il rappelle qu’il adore le beat des forges et les fumées du Creusot. On sent le fil de mineur, le goût de la pelle et des coups de pioche, le goût de l’âpre. En fait, il adore l’electro à la mormoille, il faut voir les tartines ! Calimero est un robot ? Va-t-en savoir. Le Cale sci-fi finit par te fatiguer. On se croirait dans un mauvais roman de Philip K. Dick. À ce petit jeu, Hawkwind est bien plus balèze.

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             L’enregistrement de Songs For Drella ne se passe pas très bien. C’est le moins qu’on puisse dire. En studio, le Lou fume et envoie sa fumée au visage de John Cale, «knowing full well that I hated it». Rétrospectivement, John Cale voit cet album avec horreur. Quand il demande au Lou s’il a encore besoin de lui, le Lou lui dit de dégager. Ça ravive les mauvais souvenirs du Velvet. Calimero affirme que jamais le Lou ne s’est assis face à lui pour lui parler franchement - Lou always, always used other assassins - Il n’empêche que Songs For Drella est d’une certaine façon le cinquième album du Velvet. Dès «Style It Takes», t’es dedans - ‘Cos I get the style it takes - Ils se fondent tous les deux dans leur vieux Velvet. Avec des relents de «Walk On The Wild Side». Même chose avec cet «Images» noyé de disto, cut wild & littéraire, comme tout dans le Velvet, on entend même le violon, alors t’as qu’à voir ! Ils recréent la tension mythique des deux premiers albums du Velvet. Sur «Open House», le Lou chante comme un dieu. Il est dans son élan Transformer - Fly me to the moon - Puis c’est l’hommage fondamental à Andy avec «Trouble With Classicists» que chante Calimero - I like the druggy downtown kids who spray paint walls and trains/ I like their lack of training/ Their primitive technique - Seul Calimero pouvait taper un cut aussi warholien. Encore un cut purement warholien avec «Slip Away (A Warning)», on recommande à Andy de fermer les portes de la Factory, mais Andy dit non, où vais-je trouver l’inspiration ? - If I close the factory door/ And don’t see those people anymore/ If I give in to infamy/ I’ll slowly slip away - On voit aussi Calimero charger la barcasse d’«It Wasn’t Me». Il orchestre à outrance. Toujours pareil : c’est une question de carrure d’épaules. Dans «I Believe», le Lou raconte l’attentat de Valerie Solanas qui prend l’elevator jusqu’au 4th floor pour aller buter Andy. C’est violent. Pareil, on retrouve the bullet dans «Nobody But You» - I’m still not sure I didn’t die/ And if I’m dreaming I still have bad pains inside/ I know I’ll never be a bride/ To nobody like you - Et ça se termine sur l’effarant «Hello It’s Me» que chante le Lou. Il est tout de même gonflé le Lou, car il a viré Andy à l’époque du Velvet - Andy it’s me/ Haven’t seen you in a while/ I wished I talked to you more when you were alive - Pas de plus bel hommage - I really miss you/ I really miss your mind/ I haven’t heard ideas like that for such a long long time - Coup de génie faramineux.

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             John Cale a aussi de gros ennuis relationnels avec Eno sur Wrong Way Up - Risé, Eden et moi sommes allés deux semaines nous reposer aux Caraïbes, mais les plaies infligées par Songs For Drella et Wrong Way up suppuraient. Pas de chance. Pourtant un trouve une belle énormité velvetienne sur Wrong Way Up : «In The Backroom». Calimero réussit l’exploit de chanter comme le Lou, avec le même cérémonial new-yorkais. C’est prodigieusement orchestré, très weird, très flatteur. Mais globalement, l’album laisse un peu à désirer. «One Word» sonne comme de l’Étienne Daho. Gloups ! Ou plutôt berk. Calimero réussit à sauver «Empty Frame» du désastre en l’embarquant sur un mid-tempo accompli. On entend même des échos de Beach Boys dans les remous du fleuve pop. Puis l’album s’en va à vau-l’eau dans la new wave. Comment peut-on tolérer des cuts comme «Spinning Away» et «Footsteps» ? T’en as un qui vient du Velvet et l’autre de Roxy, alors pourquoi font-ils de la daube ? Au fil des cuts, l’album devient catastrophique. Calimero et Eno se prennent pour des jeunes rockers déguisés en gravures de mode, ils tentent encore de sauver l’album avec «Crimes In The Desert», mais bon, ça va, laisse tomber. 

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             Et puis voilà la fameuse reformation. Mal barrée, en raison du vieux contentieux entre le Lou et Sterling, qui lui en veut toujours de l’avoir forcé à aller annoncer à John Cale qu’il était viré du Velvet, SON groupe. Calimero rappelle aussi qu’un soir, en concert à Bologne, en Italie, il jouait l’intro de «Waiting For The Man» au piano et le Lou a dit au mec du son de couper le piano - At that point I was ready to knock his teeth down his throat. Il devenait de plus en plus étrange and I couldn’t deal with that - À la fin de tournée, dans l’avion, John Cale observe le Lou et comprend soudain qu’il est vide - this guy is empty - Le Lou en bout de course ? Contrairement aux apparences, cette reformation fut un gros panier de crabes. Calimero dit tout vers la fin de What’s Welsh for Zen?, cet extraordinaire book en forme de confessionnal.

             Suite des prodigieuses aventures de notre héros Calimero dans le prochain épisode.

    Signé : Cazengler, John Cave

    John Cale. Conflict & Catalysis (Productions & Arrangements 1966-2006). Big Beat Records 2012

    Nico. Chelsea Girl. Verve Records 1967

    Nico. The Marble Index. Elektra 1968

    Nico. Desertshore. Reprise Records 1970

    John Cale. Vintage Violence. Columbia 1970

    John Cale. Paris 1919. Reprise Records 1973

    John Cale. Fear. Island Records1974 

    John Cale. M:FANS. Double Six 2016 (= Music For A New Society)

    Lou Reed/John Cale. Songs For Drella. Sire 1990 

    John Cale/Brian Eno. Wrong Way Up. Warner Bros. Records 1990

    John Cale. What’s Welsh for Zen?: The Autobiography Of John Cale. Bloomsbury Publishing Plc 1998

     

     

    Inside the goldmine

    - Artie chaud

             Petit, dense, noueux, Arno n’avait pas des allures de tribun. Il savait pourtant tenir en haleine une salle de conférence bourrée à craquer de chefs à plumes. Il avait ce qu’on appelle communément le feu intérieur. Il savait alimenter un discours à l’énergie pure, c’est-à-dire l’énergie intellectuelle. Il s’adressait à un public de managers, des gens qu’il était difficile d’impressionner et qui n’acceptaient pas les discours au rabais ni les pensums à la petite semaine. Il fallait un certain panache pour briser les réticences et surmonter les suffisances, car pour ceux qui ne le savent pas, le monde des managers est un monde hermétique de gens qui n’acceptent de leçons que si elles viennent d’en haut, jamais d’en bas. Arno devait grimper sur son Olympe pour diffuser ses connaissances, tâche d’autant plus difficile qu’il s’efforçait de prôner un autre mode de fonctionnement, vantant les mérites de l’écoute et du management participatif, et pour vendre ces idées qui ressemblaient à de vieilles tartes à la crème, il devait redoubler d’éloquence. La théorie du management participatif avait vingt ans d’âge et tombait en désuétude, d’autant plus facilement que ses théoriciens en furent des penseurs de gauche. Cette théorie était même devenue une caricature. Mais selon Arno, elle pouvait jouer un rôle prépondérant, associée à la révolution numérique qui bouleversait le monde du tertiaire. Selon lui, rien de ce qui existait auparavant n’allait subsister, tous les codes allaient se fondre dans de nouvelles mœurs managériales, oui, tonnait-il, les échelons allaient fondre comme fondit jadis le bronze des statues pour couler les canons des guerres républicaines, les têtes des vieux managers allaient finir fichées sur des piques, des charrettes entières de tyrans cravatés allaient traverser Paris jusqu’à la place de Grève pour y être guillotinés, et l’odeur du sang managérial donnerait la nausée à tous les habitants du quatrième arrondissement. Au lendemain de l’épuration, tous les managers reconvertis aux processus meta-cognitifs se verraient confier des postes valorisants dans les nouveaux échelons de la Concorde Participative. Et Arno, emporté par l’ivresse de sa vision concluait en criant : «Vive la Transe ! Vive la pollénisation des processus cognitifs ! Vive la régulation des niveaux de motivation !»

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             Si Arno avait eu la peau noire et une guitare électrique, il aurait très bien pu tenir en haleine un public de trois cents personnes dans un club de Chicago, comme l’a fait Artie toute sa vie. Artie ? Mais oui, Artie White, un vieux loup de mer du Chicago blues. Comme d’autres avant lui, Artie White a fini par atterrir un jour chez Malaco. C’est d’ailleurs grâce à la Malaco box qu’on l’a découvert. En réalité, il est sur Waldoxy Records, le label monté par le fils de Tommy Couch qui s’appelle Tommy Couch Jr.

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             Artie va enregistrer trois albums sur Waldoxy, Different Shades Of Blue, Home Tonight, et Can We Get Together, de 1994 à 1999. Different Shades Of Blue est un magnifique album. Artie commence par vouloir épouser sa belle-mère avec «I’m Gonna Marry My Mother-in-Law» - She got the kind of love/ That I am longing for - c’est vrai, tu as des vieilles salopes irrésistibles, tout ça en mode heavy blues. Il sort sa meilleure voix pour «There’s Nothing I Wouldn’t Do». Il est l’un des plus puissants seigneurs de son temps. Il chante vraiment comme un dieu noir. C’est pour ça qu’on est là. Il enchaîne deux coups de génie : «Willie Mae Don’t Play» et «I’ve Been Shackin’». Il tape le premier au groove insidieux, le pire qui soit, c’est un peu comme s’il ramenait les grattes de JB dans le swamp, looka here, il groove entre tes reins au Willie Mae she don’t play. Là tu as gagné ta soirée. Il revient au ouuuh pour son Shackin’, avec une diction superbe et une présence démente dans le son, nouvelle merveille inexorable. Ce démon d’Artie te plie tout l’album en quatre, il sait tout faire, le swamp, l’heavy blues, la Soul, «Did Alright By Myself» est une autre merveille. Il revient à l’heavy blues avec «Ain’t Nothing You Can Do», il reste le maître du jeu, il établit les règles, puis il te colle la cerise au sommet du groove avec «I’d Rather Be Blind Crippled & Crazy», il rentre dans le chou de l’un des meilleurs grooves de tous les temps, c’est d’une profondeur extrême en termes de blackitude, il ramène même des chœurs de gospel !

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             Home Tonight est enregistré à Muscle Shoals. Dès «Your Man Is Home Tonight», Artie domine bien la situation. On sent le Barry White en lui. Il fait de la Soul de grand seigneur. Il te réconcilie avec la vie. Artie White est un fantastique shouter de real deal. Avec sa force tranquille, il sait qu’il va remporter les élections. Présence énorme. Il sait graisser la patte d’un heavy blues («Somebody’s Fool», «Man Of The House») et taper dans la Soul des jours heureux («If You Don’t Love Me»). Artie est non seulement un puissant seigneur, mais il est aussi ton meilleur copain. Il crée l’événement à chaque cut. Tu veux de l’heavy blues de haut niveau et bien gluant ? Alors écoute «Black Cat Scratchin’», Artie est un artiste fabuleux, appliqué et subtil, il règne sans partage sur son empire de blues, il est plein de doigté, les solos sont beaux, on ne sait pas qui de Big Mike Griffin ou Andrew Thomas les prend, mais quel régal ! David Hood nous drive ça au bassmatic. Tout est bien foutu sur cet album. «The More You Lie To Me» est classique mais si bien chanté, all the time ! Sous son panama blanc, Artie est un crack. Il passe au fast boogie avec «Feet Must Be Tired», il sort tous ses chevaux vapeur pour l’occasion.

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             On trouve son premier album Blues Boy sur le fameux label Ronn Records, subsidiary avec Paula Records du Jewel Records de Stan Lewis, basé à Shreveport, en Louisiane. Trilogie précieuse pour les amateurs éclairés de Southern Soul, car c’est sur Paula, Ronn et Jewel qu’on trouve les grands albums de Bobby Patterson, Ted Taylor, Frank Frost, Lowell Fulson, Jerry McCain, Toussaint McCall et Bobby Rush. Malgré un développement commercial sans précédent, Lewis finira par se casser la gueule en 1983. Les labels indépendants n’avaient pas les reins assez solides.

             Sur Blues Boy, Artie joue le blues des années 80, mais il veille au grain, même s’il n’invente ni la poudre, ni le fil à couper le beurre. Sur la pochette, il a une bonne bouille. On sent le petit blackos heureux de vivre. Alors on y va. Pas de problème. Ça sort sur Ronn, mais c’est enregistré à Chicago. Artie fait du Chicago blues. Et même de l’heavy Chicago blues («What Pleases You Pleases Me»). Rien de plus que ce qu’on sait déjà. Tout sur l’album sonne comme du standard classique, et même parfois comme du Bristish Blues avec des cuivres derrière («Leaning Tree»). Il termine avec une belle cover de «Chain Of Fools». Il jette tout son poids dans la balance, et avec Artie, ça veut dire ce que ça veut dire. Il chante son Chain entre ses dents, à la tendancieuse, c’est un excellent groover de chain chain chain

             Entre 1987 et 1992, il va enregistrer six albums sur Ichiban Records, un label de blues basé à Atlanta qui, comme Rounder et Alligator, a marqué son temps, mais pas au fer rouge.

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             Artie sourit sur la pochette de Nothing Takes The Place Of You. Il propose un heavy blues d’Ichiban joué à la frappe sèche. Artie est chaud. Son «Wondering How You Keep Your Man» est classique mais bien tartiné au miel de blues. Artie s’y  connaît en syllabes, c’est un spécialiste du roulage de pelles. Que fait-on après l’heavy blues ? Un boogie blues. De ce point de vue, il est imparable. Et puis voilà «All You Got», une fantastique Soul de blues, cuivrée de frais, Artie est fabuleusement actif, il joue tout d’un bloc. Il boucle son balda avec une cover de Willie Nelson, «Funny How Time Slips Away». Il va encore sur la Soul en B avec «Something Good Goin’ On». Artie est un bon artiste, il connaît ses bases et ses limites. Il flirte avec le gospel, bien aidé par des chœurs de femmes ouvertes. Il fait aussi pas mal de Chicago blues pointu et acéré. Il termine cet album intéressant avec «I Need Someone», un heavy blues de Soul de Solomon. C’est excellent, plein d’intention intensive, les chœurs font all the time, c’est du grand lard fumant, une vraie sinécure qui n’en a cure.   

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             Belle pochette que celle de Where It’s At : Artie pose le pied posé sur le pare-choc de sa Cadillac. Dès «Too Weak To Fight», il a un son énorme, avec un fat bassmatic au devant du mix. Chicago sound, here we go ! Et avec le fast boogie d’«One Woman’s Man», il avoisine le Bobby Blue Bland. C’est dire s’il a du caractère. Pour se taper Artie, il faut bien aimer le boogie blues, c’est la condition pour entrer dans «Nobody Wants You When You’re Old And Grey». C’est son fonds de commerce. Et quand il fait du heavy blues avec «Proud To Be Your Man», il ramène toute sa grosse arrache      

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             Encore un beau portrait d’Artie sur la pochette de Thangs Got To Change. Tout vêtu de rouge, il arbore son petit sourire de blackos heureux, comme sur la pochette de son premier album. On note aussi la présence de Little Milton on lead guitar. Artie ramène ses vieux accents de Bobby Blue Bland dans son morceau titre. C’est comme on s’en doute un album extrêmement joué. Comme le montre «Thank You Pretty Baby», Artie est un sacré charmeur - Tank you pretty baby for being so kind - On se régale aussi de cette belle escalope d’heavy blues en B, «I Wonder Why». Toujours les mêmes plans, mais avec Artie ça reste du très haut niveau. Puis il tape dans l’excellent «Reconsider Baby» de Lowell Fulsom, il tartine son I hate to see you go à la perfection.

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             Le morceau titre de Dark End Of The Street est bien sûr le classique composé par Dan Penn et Chips Moman. C’est là où l’expression Soul blues prend tout son sens. Il est bon l’Artie, sur ce coup-là. Avec «Clock Don’t Tick», il passe à l’heavy Chicago blues cuivré à outrance - Come back baby/ Let me try again - Il termine l’album avec un «I’m Mean» bien sonné des cloches. L’Artie sait allumer une bouffarde, aw listen here, il est aux commandes, pas de problème, tu peux dormir sur tes deux oreilles, le cause I’m mean est solide comme un bœuf. Sur la pochette, il se fait photographier devant une taule, avec ses bottes rouges aux pieds. C’est vraiment le dernier endroit où il faut aller frimer. Sur l’album, le guitariste s’appelle Larry Williams. Il sait graisser la patte du blues. Avec «Hit The Nail On The Head», l’Artie plonge dans le son comme Tarzan dans un fleuve.

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             Le voilà enfin avec les mains couvertes de bijoux sur la pochette de Tired Of Sneaking Around. Il bat Little Milton et Johnnie Taylor à la course. Aucun blackos n’a jamais porté des bagues aussi énormes. Il ramène tout le velouté de Bobby Blue Bland dans «Today I Started Loving You Again», puis dans «Turn About Is Fair Play», en B, Ce sont les mêmes oh nooo dans les descentes de gammes. Sinon, il fait du bon Ichiban bien huilé. Non seulement c’est bien huilé, mais c’est aussi bien cuivré. Le morceau titre est un joli slow blues, a jewel of rendez-voooo. 

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             Avec Hit And Run, on sent une petite baisse de régime. Il est sur Ichiban, et le son s’en ressent. L’Artie y va doucement. Il ne force plus le passage. Il se la coule douce, avec un art de la dépouille très évolué et un guitariste loin derrière sur «Doctor Doctor». Chez Ichiban, on ne fait pas de vagues. Tout est très classique : le blues, le boogie blues, même l’heavy boogie blues d’«I’m Glad You Gone» - Don’t write me no lettah/ Oh don’t write me no lettah baby ! - Rien ne dépasse sur Ichiban, tout est bien lisse, bien électrique, les filles dans les chœurs sont dévouées et l’Artie tient bien sa rampe, pas de problème. L’Artie enfile ses perles. L’Artie est chaud. Il termine avec «I’m A Lonely Man», il tartine son wanna live my life en mode gospel blues. Fantastique !

    Signé : Cazengler, cœur d’artichaut

    Artie White. Blues Boy. Ronn Records 1985

    Artie White. Nothing Takes The Place Of You. Ichiban Records 1987  

    Artie White. Where It’s At. Ichiban Records 1988       

    Artie White. Thangs Got To Change. Ichiban Records 1989 

    Artie White. Dark End Of The Street. Ichiban Records 1990 

    Artie White. Tired Of Sneaking Around. Ichiban Records 1990  

    Artie White. Hit And Run. Ichiban Records 1992      

    Artie White. Different Shades Of Blue. Waldoxy Records 1994 

    Artie White. Home Tonight. Waldoxy Records 1997  

     

    *

    Je n’étais pas particulièrement triste mais j’avais envie de DBSM, ne flashez pas sur les deux dernières lettres, non nous ne nous embarquons pas dans un trip porno-sado-maso, quoique en y réfléchissant Eros n’est jamais très loin de Thanatos, cet acronyme signifie Depressive Black Suicidal Metal, c’est fou de voir comment avec quatre lettres l’on peut casser une ambiance, bref quand on cherche on trouve. Suis tombé sur VCH, je vous rassure non ces initiales ne signifient pas Viol Collectif Homicidal, c’est juste un label que je ne connaissais pas. Rien que pour vous j’ai choisi un album.

    THREE CRIMSON TEARS

    OCULI MELANCHOLIARUM

    (Bandcamp / VCH / 2022)

    VCH pour Victoria Carmilla Hazemaze qui a fondé le label. Vous la retrouvez sur l’opus élu sous le nom de Victoria Nox. Le visage que vous apercevez sur la couve n’est pas le sien. L’artwork est de Suzy Hazelwood. Elle dispose d’un site sur Pexels, elle collationne des photos de toutes sortes, notamment vintage, qu’elle met librement à la disposition de tout un chacun. J’ai particulièrement apprécié cette vue d’un bouquin dont on ne voit que le nom de l’auteur : Keats. Il en faut peu pour me rendre heureux, juste l’essentiel et l’absolu.

    Dans la nuit tous les chats sont gris, parfois Victoria Nox apparait sous diverses nuances de… noir : par exemple dans AIAA7, Careus, Luna Pythonissam, Persephone’s Legacy, Cantodea Dianthus

    Victoria Nox : all instruments, vocals / Sumabrander : vocals.

    Victoria Nox est mexicaine, de Mexico exactement, l’on ne s’étonnera pas de trouver un texte en anglais et un second en espagnol. Sur Bandcamp le lien qui permet de rejoindre le bandcamp de Sumabrander, hétéronyme de Paul Moritz, de Dresde, est suivi de la mention : lyrics de Thy  Despair. Sumabrander est un artiste qui suit une démarche parallèle à celle de Victoria Nox, comme elle, il est impliqué  dans plusieurs projets : Tausenderm, Alott, Raute, Nurez, Akoasma

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    The presence : attention le texte aide à comprendre la structure de cet EP, j’en cite quelques vers : She once walk trouugh among us, she walks through the woods, le texte est magnifique il ressemble à ces poèmes que l’on savait écrire aux temps du romantisme : magnifique photo de couve, il faut écouter ce premier morceau en comprenant qu’il n’est pas une illustration de cette belle image, mais que le titre tend à reconstruire les sentiments de cette jeune fille, vu le style du cliché l’on peut se dire que cette âme fragile et accablée a disparu depuis longtemps, nous avons affaire à une illustration phonique non pas de la beauté triste de cette jeune fille mais à une transcription imaginaire des sentiments dont elle est agitée, si les yeux sont les fenêtres de l’âme il est inutile de regarder au-travers en se fiant à la sérénité résignée qu’a pris le terme de mélancolie dans notre modernité, longtemps mélancholia a été le terme qui désignait la folie, non pas celle des crises de fureur destructrice d’un Alfred de Musset, mais cette prison de rêveries de soi-même dans laquelle s’enferma Gérard de Nerval et dont on ne s’échappe que par la mort, ne vous attendez pas une musique triste, certes ce n’est pas joyeux, le cercle des tempêtes intérieures est un maelström dont nul ne réchappe, une belle mélodie profonde, l’eau sans fond d’un miroir fendu par une fine brisure indiscernable, la voix féminine de Victoria et masculine de Paul Moritz se répondent, échos lointains qui se déploient en un dialogue mille fois repris,  et bientôt la fêlure éclate, la voix du dessous celle qui dicte sa vérité, celle de Nox, qui essaie de se regarder du dehors, marchant dans le monde dont elle s’est coupée, et celle du dessus enlisée dans les tourmentes du dedans, l’intensité baisse d’un cran, le plus terrible c’est que ceux qui regardent le fantôme de la folie arpenter sa solitude sont eux aussi happés par ce tourbillon intérieur qui leur est totalement étranger, mais dont ils sont maintenant le reflet, et le monde se dissout en vous à moins que ce ne soit vous qui vous dissolvez dans la folie… Magnifique. Il est dangereux de se pencher par certaines fenêtres. Magistral. Cora : comme un prénom qui voudrait dire Cœur, fêlé serait-on tenté d’ajouter, musique sombre, douce, avec sous la guitare la voix chuhotante de la Nuit Victorieuse, c’est la fin, les derniers jours, ne vous étonnez pas de ces déchirements sonores, de  ces souffles aussi violents que ceux de Wuthering Heights, ils s’amplifient encore, elle n’est plus que l’image décolorée de soi-même, mais à l’intérieur, une plaie saignante et purulente que ses pensées lacèrent encore et encore, en cora, la musique baisse d’un ton, elle n’a pas survécu, elle est morte, croyez-vous que le drame soit terminé que la souffrance s’est tue, non de ses yeux coulent trois larmes de pourpre… She wanders in Mystery : croyez-vous que ce soit terminé, que la vie continue, que l’on puisse passer à autre chose, non ce qui a été dans la présence du monde existe pour l’éternité, dans l’éternel retour des choses en soi-même, en elles-mêmes, en le regard des témoins, un piano rejoue la mélodie, il est des choses qui ne s’oublient pas, même quand on a oublié qu’on les a oubliées, elles subsistent, malgré vous, malgré nous, malgré elles-mêmes, celle qui ère un jour ère pour toujours.

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    Cora (Demo) : sortie 8 / 11 / 2021 : d’ailleurs on remet le morceau, on le rejoue, non pas pour étoffer un Ep, mais parce que le tourbillon du souvenir et de la présence vous entraîne à tout moment, vous n’avez qu’à tendre la main d’une pensée pour être happé une nouvelle fois, des chœurs encore et en Cora, une bouffée sonique peut-être un peu moins forte, mais plus dense, une douleur dans le corps qui vous empêche de dormir la nuit et de vivre le jour. Sur la fin des doigts qui courent longtemps sur les cordes d’une guitare comme s’ils espéraient que le morceau ne se terminât jamais. She walked among us : des notes comme un oiseau incroyable qui viendrait se poser parmi les vivants, la batterie se fait lourde, c’est ici que l’on s’aperçoit que le drame s’est joué parmi nous, que l’on n’a rien fait pour l’arrêter, même si c’était impossible, ce clavier qui bat de l’aile comme un cœur qui a du mal à reprendre sa respiration, comme si la folie nous habitait aussi et que nous n’y pouvions rien. Pour nous comme pour elle. She walked through the wood : un te deum final pour clore la grande messe des adieux, la dernière minute, pour être encore dans la silhouette éblouissante de ses errances, de sa folie, l’ultime image d’elle, que nous garderons puisque c’est elle qui nous gardera. Les revenants ne sont pas des fantômes, c’est nous qui revenons.

             Sombre, mais lumineux.

    Damie Chad.

     

    *

    Paul Moritz est-il le parolier de Thy Despair, et ce Thy Despair c’est quoi au juste ? A mon grand désespoir je n’ai pas été capable d’établir une relation   entre Moritz et Thy Despair. Enfin une photo de Thy Despair, trop sombre pour bien discerner, une bande de hardos chevelus, tout ce qu’il y a de plus classique chez les hardos. Je ne voudrais pas que les héritiers de Bo Diddley m’intentent un procès but you can’t judge a band just looking a pic, alors j’ai cliqué sur une vidéo que les dieux du rock m’ont fort opportunément glissé dans mon champ de vision :

    FALLING STAR

    THY DESPAIR

    (Official Lyrics Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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    Première image, c’est du léché, de magnifiques paysages, terre, mer, ciel et une intro grandiloquente à la dack symphonic metal, ambiance romantique, moi j’aime le romantisme, au lycée les filles m’avaient surnommé René à cause de Chateaubriand, je connais les codes, j’attends la voix sépulcrale du chanteur, l’antithèse hugolienne après la lumière, l’ombre, Après les trois premiers éléments, je pressens le pire, je me prépare à être carbonisé par le feu, surprise, me voici projeté dans l’éther réservé aux Dieux, une voix féminine d’une intense pureté me projette en un autre monde, bien sûr un hardos craignos au timbre éraillé et caverneux ne tarde pas à prendre le relais, mais elle ne se laisse pas faire, un dialogue s’installe, la laideur charbonneuse  d’Héphaïstos rend la voix d’Artémis encore plus pure…

    Qui est cette sirène, je veux la voir, je veux l’avoir, justement la voici !

    GHOST RIDER

    THY DESPAIR

    (Official Live Video / YT / Rockshots Records / 2020)

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             Superbe vidéo, tous les membres du band ont droit à leurs secondes de gloire, des plans super-étudiés, j’avais vraiment mal regardé la photo, y a pas que des craignos chevelos, une deuxième fille, une mutine au clavier, toujours au chant  cette alternance des rayons et des ombres, je ne vois qu’elle, je n’entends qu’elle, cette voix séraphique qui se pose comme l’alcyon dans la tempête et plus rien n’existe, le monde fait naufrage, mais elle survit indifférente à l’ouragan sonore, sa voix plane dans les nuées, son corps enveloppé de ses longs cheveux, les pieds enracinés dans la terre, elle bouge, elle ondule, houppe d’arbre flexible que le vent ne rompt pas, elle se meut, sur la rondeur de ses épaules d’albâtre reposent les colonnes invisibles du  ciel…

    ARMY OF DEAD / Official Music Video

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             Un véritable film de chevalerie, superbement mis en scène par Niphilim, voix d’ombre, guitariste et fondateur du groupe, en moins de cinq minutes défilent devant vous les scènes iconiques qui semblent sortir tout droit des romans de Chrétien de Troyes, en plus l’orchestre  joue comme l’on festoyait dans le château du roi Arthur, et cette voix éthérée pour laquelle vous oublierez la quête du Graal, car il vaut mieux étancher sa soif à la lymphe d’Iseult la blonde qu’au sang du Christ.   

             Descendons de notre nuage. Ils sont ukrainiens. De Kiev. Leur FB ne donne plusieurs de nouvelles depuis plusieurs mois, fin août 2023 ils donnaient encore des concerts (voir vidéo, elle dure six heures : Bokaya Metal Birthday 27 / 08 Volume Club Kyiv ), si vous descendez dans leurs posts abondent des photos de destructions dues à la guerre… De tous les animaux l’homme est le plus grand des prédateurs.

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             Six groupes se succèdent dans le Club, le public est clairsemé. Une trentaine de personnes au maximum, le set de Ty Despair débute (timing vidéo) sur les 3h 40 et se termine sur les 4 H 30. Le son n’a pas l’amplitude symphonique des vidéos, pourquoi s’arrêtent-ils une à deux minutes entre les morceaux. Le set serait beaucoup plus fort s’il n’y avait pas ses coupures silencieuses. Nonobstant ce défaut, le set est magnifique, l’accord entre les deux vocalistes parfaitement au point, mais quand Elin, aussi belle que l’Hélène de Sparte, chante, vous êtes transporté ailleurs dans un autre monde, une autre dimension, entre terre et rêve.

             Le groupe s’est formé en 2008, il n’a produit que deux singles, deux Ep’s, et un seul album :

    В​і​л​ь​н​и​й

    (2015)

    Tous les titres des sigles et des EP sont repris dans l’album, nous les écouterons au moment de le chroniquer. Le lecteur risque de s’étrangler en prononçant le titre. Pas d’affolement c’est de l’ukrainien, méfiez-vous si vous tentez de le traduire en utilisant votre translateur, la traduction proposée ne rime à rien ; Gratuit. Ce vocable ne s’inscrit pas dans l’imaginaire dark metal, au plus une consonance gidienne d’acte gratuit, question littérature l’on s’attendrait davantage à des résonnances entre autres lovecraftiennes ou une allusion aux sagas islandaises, à Edgar Poe ou à Arthur Machen. En attendant de lever cette incertitude nous nous contenterons d’admirer la couve.

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             Admirable logo, le Tau du sacrifice mêlé au Delta dzétien du Destin. Instinctivement avec cet oiseau posé sur un champ de neige l’on pense à La Pie de Claude Monet. Mais le travail de ce merveilleux coloriste, ce maître de la nuance dissociative de la couleur irriguée par une vision contemplative de la nature qu’est notre impressionniste ne cadre pas avec la thématique de l’image. Champ de neige après la bataille, ne restent que les épées, les armes et les boucliers à moitié enfouis dans les amoncellements d’ouate mortuaire qui doit recouvrir les cadavres, sur la droite un corbeau odinique gras comme un chapon nous le confirme, nous sommes dans Le cœur de Hialmar, un des plus beaux poèmes de Lecomte de Lisle, pratiquement au centre, posé dans sa propre fierté, solitaire un faucon, ne jette même pas un regard indifférent autour de lui, la vie est un carnage, il y a ceux qui meurent et ceux qui survivent. Il a choisi son camp. Depuis sa naissance. 

    THE FREE ONE

    (2018)

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             Encore une fois nous ne regarderons que la couve. Attention, il existe deux versions de cet EP, l’un tout en ukrainien qui porte le même titre que le précédent В​і​л​ь​н​и​й et ce deuxième en langue anglaise qui nous aide à comprendre le sens de cette gratuité non-commerciale, qui n’a pas de fondement nous dit le dictionnaire, à comprendre selon une acceptation stirnérienne, ‘’ J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur Moi.’’ L’image est sans appel, un rapace qui se laisse tomber du haut du ciel sur sa proie toutes serres ouvertes, la liberté n’a qu’un prix : la vie. La liberté n’a qu’un coût : la mort.  

             Trois tires : l’ensemble forme une splendide trilogie : The free one / Sabbath / War.

    THE SONG OF DESOLATION

      (Rockshots Records / Mai 2020)

    Elin : vocals / Phil ou Niphilim : guitar, vocals / Nawka : keyboards / Strike : guitar / Alex : drums / Anton : bass.

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    L’artwork de la pochette est d’Elin, une pythonisse écrasée par le message qu’elle doit délivrer, des roses motivent sa robe, mais tout dans son attitude désespérée démontre qu’elle n’est qu’épine empoisonnée, celle dont la piqûre déclencha  le cancer de Rilke,  pochette rouge de sang symbole du futur de l’Homme, et cette bouche démesurée à la Gwinplaine, l’enfant que les comprachicos ont défiguré, le monstre au cœur pur, Elle que le chant de désolation prophétique dont elle nous avertit transforme en carnassière de l’Humanité. Nul n’est innocent, nul ne sera épargné, même pas celui  ou celle qui détient dans sa bouche les affres du Dire destinal cruel et souverain.

    The free one : ne nous y trompons pas, le morceau est ancien, sa première mouture est parue en 2015, n’oublions pas que la guerre en Ukraine a débuté en 2014, même si depuis notre hexagone elle paraît avoir commencé en 2022… Le genre dark metal se complait dans les thématiques catastrophiques, voire apocalyptiques, à cette aune-là le titre de cet album Song of Desolation n’est guère dramatique, il semble s’inscrire dans les canons du genre, mais il est nécessaire de le relire en pensant à la guerre qui actuellement ravage l’Ukraine, il est rare de rencontrer des albums de Metal qui évoquent des évènements politiques d’actualité brûlante en train de se dérouler. Ne nous laissons pas emporter par la fougue symphonique de cette musique, il nous faut en quelque sorte actualiser les paroles de ce morceau, qui sont assez intelligentes pour ne nommer personne, ce qui leur permet d’atteindre une portée symbolique universelle, il y a une tension extraordinaire dans ce morceau bâti comme un dialogue, sublime aussi cette évocation du faucon, créature du rêve, qui se suffit à lui-même, qui insuffle du courage au guerrier comme à son ennemi, être ambivalent pour ceux dont il recouvre l’imaginaire de ses ailes. Sabbath : changement de décor, guitares grondantes, passage mélodramatiques, fuites éperdues de soli, grand pandémonium très agité, sorcières et sorciers vous entraînent dans un ballet chaotique, cette nuit du sabbath paraît très éloignée de l’Ukraine d’aujourd’hui, moment crucial, n’entrez pas dans cette ronde, sans quoi vous serez tué, fuyez les puissances maudites si vous le pouvez, la mort est au bout de tous les chemins. Il n’et de pire sabbath que les hommes et les nations mènent tous les jours, toutes semaines, tous les mois, toutes les années. Fear and despair : tournez les pages de ce livre de contes, le petit chaperon, rouge de sang, pour enfants imprudents. Rien de pire qu’un vampire, ivre du sang pur de la vierge qui se consume de désir, elle chante, elle appelle, il grogne, il arrive, musique hystérique, glas qui sonne et vous glace, à son tour elle doit assurer son immortalité dans le sang de ses victimes, la voix monte haut car elle est descendue très bas. Oratorio shakespearien. Burned by love : l’autre côté de l’obscurité, un autre conte que l’on lit en commençant par la fin, nul ne peut aller contre sa nature, le vampire est amoureux, tel est pris qui croyait prendre, dialogue d’outre-tombe et tentation de la beauté, l’on se laisse emporter par cette tempête phonique qui se termine par une extase infinie… elle éclate comme une bulle de savon dans l’infini de la mort. Est-ce l’éternité qui ne dure qu’un instant ou juste le contraire. Pour le savoir il faut tenter l’expérience. N’écoutez pas trop ce morceau, vous auriez toutes les chances de risquer l’aventure, tellement la pureté tentatrice  du chant d’Elin est envoûtante.  Last breath : la ballade du remord, dernier titre de la trilogie, tout se passe dans la tête, la frontière entre la vie et la mort est fragile, le désir est peut-être le point de passage qui permet de passer d’une rive à l’autre. C’est un feu qui brûle l’autre et l’autre de l’autre, car l’autre n’est que l’autre figure du même. Ces trois titres explorent les fantastiques tréfonds de l’âme humaine. Le deuxième titre de l’album nous avait prévenus tous les chemins de votre vie mènent à votre mort, même si parfois les chemins de votre mort mènent à votre vie.

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    War : ce titre était le dernier de ce que nous avons nommé la trilogie de la nuit du premier EP paru en 2018. Un chant de guerre, appel au courage, ordre de s’armer et de se porter au combat, chacune des deux voies comme le contre-chant d’arc-boutant qui s’appuie sur l’autre pour l’élever encore plus haut. Dans les morceaux de Thy Despair systématiquement au deux-tiers de sa longueur apparaît  une déperdition phonique comme une vague qui perd de sa force en s’approchant du rivage, ici les guitares remplissent de leur hargne ce moment de déperdition. La guerre n’admet aucune faiblesse. Army of dead : l’on retrouve le morceau dont nous avons présenté la vidéo. Sans doute le temps est-il venu de l’écouter en dehors des oripeaux colorées des belles images, dénudé de nos superfétatoires surinterprétations littéraires.  Que veut cette belle princesse : qu’un magicien redonne vie à son beau et preux chevalier tué dans un combat singulier. Le mage s’exécute et le chevalier revient de la mort. Hélas il n’est plus qu’une sorte de zombie à l’esprit demeuré (de l’autre côté). Certes il se souvient d’elle mais à la manière titubante dont il se dirige vers elle l’on pressent que c’est pour honorer sa chair d’une manière point trop courtoise pour ne pas dire bestiale… Il serait facile de ranger ce morceau aux côtés de la trilogie Fear-and-despair-Burned-by-love-Last-breath, dans une interview Thy Despair en propose une lecture différente : dans les situations désespérées, l’on ne peut s’empêcher de penser à l’Ukraine, il convient de réfléchir et de ne pas se livrer à des gestes inconséquents. Au va-t-en-guerre du morceau précédent Phil semble ajouter  la nécessité d’actions réfléchies. Ces deux postulations ne sont pas contradictoires. Falling star : que dire de plus. Ma première appréhension était innocente, ne connaissant rien de Thy Despair je l’ai entendu comme l’éternel combat de l’ombre et de la lumière, pour Thy Despair les paroles sont ancrées dans une réalité bien plus historiale que ‘’philosophique’’, mais encore plus que dans The Free One le fait qu’il n’y ait pas dans les lyrics une seule allusion à une situation politique quelconque lui confère une portée et microcosmique et macrocosmique qui nous plonge au plus près de l’intimité personnelle de tout un chacun comme au plus près de nos extimités intergalactiques les plus lointaines. Ghost Rider : encore un apologue de la même veine que Army of Dead. Ici, ce n’est plus la lumière et les ombres qui s’affrontent, mais le Mal et le Bien, Dieu et Satan, la voie angélique d’Elin, le timbre adversorial de Phil, bientôt l’on ne sait plus qui parle au travers du chant, la frontière entre le bien et le mal est beaucoup plus poreuse que l’on ne le voudrait, nous sommes tous, nous et nos actes, des hell’sangels métaphysiques, le mal peut engendrer le bien et le bien le mal. Pour libérer son pays ne doit-on pas tuer son ennemi. Falcon : la boucle est bouclée, musicalement aussi heurté  que War, c’est ici que nous est révélé la mystérieuse identité héraldique de ce faucon apparu sur les premières couvertures, notons que ce symbole est d’une clarté absolue pour tous les uchrainiens, les lyrics nous content le combat de la nation ukrainienne pour fonder leur indépendance, il s’agit du monogramme du blason de l’Ukraine. Ce vieux signe de mille ans d’âge de ralliement des peuplades nomades proto-bulgares, représente un gerfaut stylisé fondant sur sa proie. A l’origine ce serait une tamga emblème adopté dès l’antiquité par de nombreux peuples qui figurerait un trident… Ce dernier morceau inscrit cet album dans un acte de résistance politique délibéré.

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             Un bel album qui selon moi, n’a pas mérité l’accueil critique qu’il mérite. Il est vrai que son écoute peut se révéler étonnante, que la logique subtile qui serpente entre les pièces politico-guerrières, les morceaux à consonnance fantastique, et les titres dont il faut saisir la projective signifiance, il y a de quoi se perdre, alors qu’il participe d’un  projet réflexif d’une grande logique.

             Pour les lecteurs à l’esprit binaire qui voudraient savoir si je suis pour l’Ukraine ou pour les Russes, je dirais que premièrement tout peuple a le droit de se défendre et que tout peuple a aussi hélas le droit de s’attaquer à un autre, vision très hegélienne pour qui le droit n’est que l’expression de la force. C’est ce genre de remise en cause de l’idéologie lénifiante étatiste qui   a valu à notre philosophe un espionnage accru de la part des services de renseignement gouvernementaux... Deuxièmement : à ceux qui m’opposeront l’existence d’un droit moral international supérieur je répondrais que l’homme est un animal amoral, comme tous les animaux. Troisièmement : que l’Europe ne s’est jamais relevée de la chute désagrégative de l’Imperium Romanum. Quatrièmement : que les dirigeants n’ont que le pouvoir de vous envoyer à l’abattoir que leurs peuples leur octroient. Les guerres ne sont pas une solution mais une conséquence de nos faiblesses.…

             Lecteur sens-toi concerné par ce groupe car jamais sans toi, en français Thy Despair ne signifie-t-il pas Ton désespoir

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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             Il y eut un double ‘’Heu’’ suivi de deux minutes de silence comme réponse à la question posée par Le Chef décidément en verve :

             _ Demoiselles je m’inquiète pour votre oral de français en fin d’année, votre bac est en train de couler au milieu de la rivière. Agent Chad un petit tour sur les grands boulevards, après quoi nous nous dirigerons vers l’Elysée.

    Les boulevards se révélèrent noirs de monde, j’estimai qu’à peu près vingt pour cent de la population marchait sur les trottoirs sans un mot, dans un silence impressionnant, les enfants étaient particulièrement calmes, ils donnaient sagement leur main à un adulte, sans rechigner, sans poser une question, sans sourire. Au bout d’un moment il y eut tant de monde que la foule déborda sus trottoirs, je dus ralentir, ce qui n’est pas dans mes habitudes. Le Chef alluma un Coronado :

             _ Alors les filles, je ne vous entends pas, de quoi ont-ils peur ?

    Doriane se dévoua pour répondre :

             _ Moi, la seule chose qui me ferait fuir dans la rue, ce serait une grosse araignée noire sur le plafond de ma chambre.

              _ Oui mais tu courrais partout en poussant des hurlements, éliminons cette hypothèse, qui ne saurait concerner le quart des parisiens !

             _ Oui tu as raison Loriane, mais qu’en pensez-vous, vous les hommes ?

    Le Chef secoua la cendre de son cigare :

             _  Il est temps demoiselles, que vous appreniez le b-a BA des méthodes des agents spéciaux des Services Secrets du Rock’n’roll, quand on ne sait pas on enquête, Agent Chad arrêtez cette voiture. Doriane allez interroger les passants sur le côté droit du boulevard, vous Loriane vous vous chargerez du côté gauche. Nous vous attendons, soyez rapides et efficaces.

    Elles y mirent du leur, nous les vîmes se faufiler entre les rangs, et s’arrêter un peu au hasard, soit devant un visage qui leur semblait un tantinet amène. Elles ne reçurent aucune réponse, personne ne manifesta un geste d’agressivité à leur encontre, ce n’est que l’on ne voulait point leur répondre, les gens les évitaient, il semblait qu’ils ne les apercevaient même pas. Elles revinrent :

             _ Avec Molossito et Molossa dans les bras, l’on nous répondra, tout le monde ou presque adore les animaux, c’est gagné d’avance.

    Elles revinrent tête basse, Molossito semblait encore plus vexé qu’elles, il avait léché le bout du nez de plusieurs enfants qui avaient semblé ne pas l’apercevoir. Même pas une réaction de leurs mères. Molossa avait adopté une autre tactique, elle aboya bien fort, grogna et n’hésita pas à faire semblant de mordre une ou deux gambettes, quand elle planta ses crocs dans la jambe d’un papa qui portait sa petite-fille sur ses épaules, à peine y eut-il un geste d’agacement très légèrement esquissé pour la dissuader de continuer.

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    Nous roulions depuis un quart d’heure lorsque Loriane s’écria :

             _ Euréka, j’ai une idée, je crois avoir trouvé, je pense que je j’ai découvert la cause de cet étrange comportement, je suis sûre que j’ai compris, je suis une championne !

             _ Diable, jusques là nous avions l’agent Chad convaincu d’être un génie supérieur de l’Humanité, en plus maintenant nous possédons une championne d’on ne sait trop quoi, tout ça dans l’espace restreint d’une simple voiture, j’espère que vous pouvez chère enfant apporter la preuve irréfutable de votre idée qui si j’en crois votre sourire devrait changer le sort de l’humanité.

              _ Bien sûr, il suffit d’arrêter l’auto, de descendre et de me suivre.

    _ Parfait juste le temps d’allumer un Coronado et nous vous suivons !

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    L’idée de Loriane n’était pas bête : si les gens sortaient parce qu’ils avaient peur chez eux, le plus simple était d’aller voir ce qui leur faisait peur chez eux. Il ne fut pas difficile de visiter quelques appartements. Les portes donnant sur les rues n’étaient pas fermées  et celles des logements individuels avaient été laissées ouvertes par leurs occupants. Rien de notable, la télévision était encore allumée et parfois il était manifeste que les occupants étaient partis précipitamment en plein repas. Molossito et Molossa n’hésitèrent pas à se partager un immense gigot de mouton de douze personnes pour un repas entre amis, les verres d’apéritifs à moitié pleins abandonnés sur une table basse  témoignaient de la célérité avec laquelle la petite fête avait été interrompue. Nous visitâmes soigneusement toutes les pièces, regardant sous les lits, inspectant les meubles, farfouillant dans les tiroirs. Rien, pas même une araignée. Tous les regards se tournèrent vers Loriane :

             _ C’est que nous faisons trop de bruit, expliqua-t-elle souvenez-vous de hier soir, lorsque nous avons été attaqués et que nous avons dû abattre à coups de Rafalos, les briseurs de murailles qui n’arrêtaient pas de sortir des murs, avant qu’ils n’arrivent nous avons entendu des bruits de pas, les gens ont eu peur, nous nous avons tué ces envahisseurs, lorsqu’ils sont sortis des murs les gens ont fui, c’est tout !

    Il y eut un moment de silence, les propos de Loriane appelaient à méditer, le Chef en profita pour allumer un Coronado :

             _ Admettons, mais où sont passés nos envahisseurs ? Ils ne sont pas dans les rues et manifestement ils ne sont pas restés dans les appartements !

    Loriane ne se démonta pas :

             _ Ils sont repartis par les murs, les gens chassés de chez eux, mission accomplie, ils n’avaient plus aucune raison de rester. Par contre je suis persuadée que si nous nous taisons nous les entendrons arriver, ils reviendront, j’en suis certaine !

    Nous restâmes près de deux heures. Nous n’étions pas mal tombés, chez des bons vivants, le bar regorgeait de bonnes bouteilles et des plateaux d’amuses gueules fort appétissants nous tendaient, vous excuserez cet anthropomorphisme  culinaire, pour ainsi dire les bras. Hélas nos briseurs de murailles ne daignèrent pas, ne serait-ce que par politesse, venir nous adresser un petit bonjour amical. Après un énième et dernier Coronados le Chef donna l’ordre du départ.

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    Il était de plus en plus difficile de circuler, à croire que l’entière population de Paris  était désormais dans les rues. De temps en temps j’écrasais sans le faire exprès un piéton, aucune hargne ne se manifestait envers nous lorsque l’on entendait un malheureux pousser d’atroces cris de souffrance quand une des roues lui écrasait la poitrine. Tout au plus nous adressait-on quelques gestes genre ‘’ ce n’est pas grave’’ et s’empressait-on de nous libérer le passage, nous avions même l’impression que s’ils avaient pu parler ils se seraient excusés…

             _ Chef nous avons traversé des situations étranges, mais comme celle-ci jamais !

             _ Agent Chad, vous me permettrez de ne pas être de votre avis, certes nous avons vécu des moments difficiles et périlleux, je le concède, par exemple la fois où nous avions dû aller chercher Keith Richards perché sur son arbre au milieu d’une jungle dont personne à part nous et ce brave Keith n’est jamais sorti vivant. En tout cas je ne comprends pas ce qu’il aurait d’étrange et de mystérieux dans cette affaire.

    Sur le siège arrière les filles s’insurgèrent :

             _ Et les briseurs de murailles qui sortent des murs, vous ne trouvez pas cela mystérieux, à vous croire c’est tout-à-fait normal !

             _ Au premier abord oui, mais si vous prenez le temps de fumer quelques Coronados, vous vous apercevez que nous avons agi comme ces imbéciles qui ne regardent que le doigt qui vous montre la lune !

             _ Chef vous voulez dire que les passeurs de murailles ne sont qu’un leurre ?

    _ Je suis enchanté Agent Chad que vous commenciez à tirer le bon lacet qui permet de dénouer ce nœud cousu de de fil blanc !

    _ Donc, dans tout ce qui nous est arrivé jusqu’à maintenant nous avons été victimes de mises en scène dues à la CIA…

    _ Parfaitement, ils sont très forts, il faut le reconnaître !

    _ Oui, mais maintenant John Deere et Jim Ferguson sont très morts !

    _ C’est parce qu’ils ont trouvé plus forts qu’eux, à tous les coups l’on ne gagne pas !

    _ Et vous pourriez nous révéler qui se cache derrière la CIA ?

    _ Bien sûr, mais nous arrivons au bout de nos trois pages réglementaires, je vous le dirai la semaine prochaine !

    A suivre…