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marlow rider

  • CHRONIQUES DE POURPRE 554 : KR'TNT 554 : JORDAN / SAINTS / JOHN PAUL KEITH / KEVIN JUNIOR + CHAMBER STRINGS / MARLOW RIDER / AIICIA F ! / KREATIONIST

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 554

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 05 / 2022

     

    JORDAN / SAINTS

    JOHN PAUL KEITH / KEVIN JUNIOR + CHAMBER STRINGS

    MARLOW RIDER / ALICIA F !

    KREATIONIST

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 554

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :  http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Jordan franchit le Jourdain

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             Aujourd’hui, on la vénère. Jadis, elle foutait les chocottes. Jordan fut la vendeuse d’une petite boutique de fringues située tout au bout de King’s Road, un coin qu’on appelle World’s end. En 1976, le NME nous expliquait que les Sex Pistols s’étaient formés dans cette boutique de fringues, alors on s’y rendait rituellement, mais on n’osait pas entrer, à cause de cette grosse blonde qui ne semblait pas aimable. Au-dessus de la vitrine minuscule était accroché le mot SEX en très grosses lettres de vinyle rose, hautes d’environ un mètre. Jordan se tenait adossée dans l’entrée, maquillée de noir, vêtue de noir, et portait un brassard nazi. Pour être tout à fait honnête, on se sentait un peu largué. On ne voyait pas la relation qui pouvait exister entre le punk-rock et les gadgets fétichistes que vendait Jordan dans cette échoppe perdue au milieu de nulle part. SEX se situait très exactement dans l’esthétique des boutiques spécialisées qu’on voit encore aujourd’hui à Pigalle.  

             Jordan vient tout juste de casser sa pipe en bois. Aussi allons-nous lui rendre hommage, car c’est elle la vraie punk, comme le dit si bien Derek Jarman : «As far as I was concerned, Jordan was the original. Du point de vue de la mode, tout vient d’elle, même Vivienne et la boutique. Sans Jordan, la boutique n’aurait pas marché. She was the original Sex Pistol. Tous ceux qui entraient voyaient comment elle était habillée, voyaient son allure, et tout venait de là. Elle était the Godfather, the Godmother, si vous préférez. She was the purest exemple of all.»

             Alors qu’ailleurs les mouvements naissaient dans des clubs (Greenwich Village puis le CBGB à New York, l’Avalon Ballroom et le Fillmore à San Francisco, le Troubadour et le Whisky A Go-Go à Los Angeles, The Cavern à Liverpool), le London punk trouve son épicentre dans une minuscule boutique de fringues, et c’est bien ce qui rend l’épisode à la fois déroutant et fascinant. Une fois qu’on arrivait devant cette vitrine, on comprenait qu’il ne s’y passait rien. Hormis Jordan adossée dans l’entrée, on ne distinguait pas grand monde à l’intérieur, à peine quelques clients, et un mec derrière le comptoir, Michael Collins. Le punk était à l’image de cette boutique, une bulle, une ephemera, et pourtant, le London punk allait secouer la vieille Angleterre encore plus violemment que ne l’avaient fait auparavant les Rolling Stones.

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             On connaît Jordan sous trois noms : Pamela Rooke (son nom de jeune fille), Jordan Mooney (son nom de Jordan mariée), et Jordan tout court. Deux ans avant sa malencontreuse disparition, elle avait publié son autobio, un gros book fortement recommandé, car comme on l’a souvent constaté, ce sont les seconds couteaux qui font la véritable histoire du rock. Jordan raconte l’histoire du London punk de l’intérieur, c’est-à-dire de derrière le comptoir de SEX, et c’est passionnant. Est-il bien utile de rappeler que le London punk (1976/1977) fut le dernier grand spasme de l’histoire du rock ? Le book a pour titre Defying Gravity: Jordan’s Story. Vu que la couverture s’orne d’un portrait de Jordan avec un sein à l’air, on croit que c’est ce sein qui défie les lois de la gravité. Pas du tout, Jordan explique vers la fin de son récit qu’adolescente, elle dansait pour défier les lois de la gravité. Oui, elle a commencé comme ballerine. Le book est gorgé de photos superbes et sexy, notamment celle que reprend l’illusse, où on la voit déambuler sur King’s Road vêtue d’un T-Shirt FUCK et d’une jupe transparente.

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             Dans son book, Jordan fout plus le paquet sur la mode que sur la musique. Pour elle, les fringues que fabriquait Vivienne Westwood marchaient de pair avec le son révolutionnaire des Pistols. Le premier concert qu’elle voit quand elle est ado, ce sont les Faces à Edmonton - dressed in satin and ostrich feathers - Elle ne s’étend pas trop sur le son, mais elle flashe sur le look de Rod The Mod - His look was kind of viable - Elle rappelle qu’on pouvait acheter ce genre de fringues chez Biba, à Londres.   

             Pour une poignée de lycéens français, le Londres des années 70 était la Mecque : les disques, les concerts, les gonzesses, les rues, tout y était parfait. Kensington Market (plus que Biba) pour les fringues, Rock On et Goldborne Road pour les disques, le Marquee pour les concerts, et pour draguer, les discothèques, où on dansait sur du glam et où les filles était faciles. Les séjours londoniens étaient d’une densité à peine croyable, surtout quand les groupes punk ont commencé à jouer partout en 1976.

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             Pamela se rebaptise Jordan en 1973. Elle s’inspire de Jordan Baker, l’un des personnages de Gatsby le Magnifique, roman culte de Francis Scott Fitzgerald.       

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             Dans ce gros book, les rois de la fête sont bien sûr Malcolm McLaren et sa compagne Vivienne Westwood. Jordan les qualifie d’unlikely couple, c’est-à-dire de couple pas comme les autres - L’une des grandes énigmes, à mes yeux et aux yeux de tous ceux avec qui j’ai parlé pendant la rédaction de ce livre, c’était ce couple : comment deux personnalités aussi opposées avaient-elles réussi à former un couple ? - Au début, la boutique s’appelait Paradise Garage et appartenait à Trevor Miles. McLaren y vendait quelques disques rachetés sur le Ted Carroll’s Rock On stall in Goldborne Road indoor market. Fin 1971, McLaren et Vivienne reprennent le pas de porte à leur compte. À cette époque, McLaren est obsédé par le rock’n’roll anglais des fifties et notamment Larry Parnes et son écurie de rockers, Billy Fury, Marty Wilde et tous les autres. Il rebaptise la boutique Let It Rock et vend des fringues de teds, jusqu’au moment où il change de cap et rebaptise l’endroit Too Fast To Live Too Young To Die et se met à vendre des cuirs de bikers, des vestes en peau de panthère, des pantalons fuseau et des American zoot suits. Il fait peindre un crâne et deux tibias sur l’enseigne pour que ça ressemble au dos d’un cuir de biker.

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             La boutique attire tous les gens intéressants. Jordan rappelle que Chrissie Hynde bossait at No 430 avant elle et un jour son boyfriend Nick Kent est arrivé dans la boutique pour la frapper à coups de ceinturon : il la soupçonnait de le tromper avec un client de la boutique. Steve Jones fait partie des clients et Jordan énumère ses frasques : vol d’un tuner dans le backstage d’un Roxy Music gig, vol de deux guitares chez Rod the Mod à Winsdor (ce que dément Jonesy dans son autobio, arguant que Windsor était un peu trop loin de Londres pour un petit voleur comme lui), et son plus gros coup nous dit Jordan, c’est le barbotage de toute la PA de Ziggy le soir du concert d’adieu à l’Hammersmith Odeon, en juillet 1973. Parmi les clients de la boutique, on trouve aussi les Dolls, de passage à Londres lors de leur première tournée en 1972. Sylvain Sylvain raconte que son copain d’enfance Billy Murcia avait les poches pleines de mandrax. Sylvain disait à Billy de faire gaffe avec les mandies, et Billy le rassurait en lui disant qu’il les cassait en deux pour n’en prendre qu’une moitié à chaque fois. Après s’être engueulé à l’hôtel avec Johansen, Billy est allé dans une party à Earl’s Court où il a fait un malaise et s’est évanoui. Les gens ont essayé de le ramener à lui mais n’y sont pas parvenus. Sylvain dit que c’est un tragique incident. Marty Thau remit les Dolls dans l’avion avant que les flics ne mettent leur nez dans cette histoire. Comme chacun sait, McLaren va proposer ensuite à Sylvain d’être le frontman des Sex Pistols. Après la fin des Dolls, McLaren et Sylvain passent quelques jours ensemble à la Nouvelle Orleans. Sylvain : «Malcolm était incroyable. Il appelle Allen Tousaint et lui dit que je vais être the next big thing in England,  il me vend à Toussaint et Toussaint croit que Malcolm est Brian Epstein, car il est persuadé que tout ce qu’il dit est vrai.»

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             Quand il revient à Londres en mai 1975, McLaren ramène des idées neuves - A new momentum to push his vision to the limits, nous dit Jordan. Désormais, la boutique s’appelle SEX. Sa réputation grandit. Jordan : «Un groupe de quatre jeunes gens commençait à fréquenter la boutique. Ils s’appelaient tous John. John Beverley, sometimes known as Sid, John Wardle, qui allait devenir Jah Wobble, John Grey et John Lydon qui se distinguait du lot avec ses cheveux teints en vert et son T-shirt Pink Floyd qu’il avait customisé en rajoutant le célèbre «I HATE» au feutre.» Vivienne est plus impressionnée par John Beverly qu’elle voit comme le chanteur des Pistols : «Sid était un type tellement adorable, mais il ne savait pas faire la différence entre le bien et le mal. Il était dangereux, mais si intelligent et drôle. Et manipulateur. Il s’arrangeait toujours pour qu’on l’aime. On ne pouvait pas faire autrement.» Mais McLaren est intrigué par John Lydon. C’est donc lui qu’il invite à venir rencontrer les autres Pistols dans un pub, après la fermeture de la boutique à 7 h. McLaren avait déjà proposé le job de chanteur à Midge Ure, nous dit Jordan, mais, thankfully, Ure n’était pas intéressé.

             Sid va commencer à bosser à la boutique, en remplacement - He was an expert at doing absolutely fuck all - Quand un client lui demandait quelle taille faisait la fringue, il répondait que c’était écrit dessus. Ou le prix ? Il répondait «I dunno. Don’t ask me.»  

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             Quand McLaren organise les premiers concerts des Pistols, c’est principalement l’occasion pour lui d’orchestrer le chaos. Il met en pratique les idées subversives du Situationnisme de Guy Debord, un théoricien du chaos qui le fascine. Jordan raconte le concert au 100 Club en mars 1976 - The gig was a fiasco - John et Glen Matlock s’engueulent, alors John sort de scène en plein milieu d’un cut et McLaren le rattrape à l’arrêt de bus et lui ordonne de remonter sur scène. McLaren évite le split de justesse et le groupe joue le set en entier. Il faut savoir que sur scène, ils répétaient, on les voyait donc essayer des trucs, ça leur venait du cœur, d’où cette colère - Marco Prioni qui assiste à ce concert est conquis : «Ils étaient mon groupe favori, parce que cette attitude n’existait pas auparavant, Rotten’s attitude.» Pour Bertie Marshall, le show des Pistols était un anti-show, tout s’écroulait sur scène. Pour les fins connaisseurs, les Pistols deviennent le real deal. Pas les Clash. Paul Cook : «Les Clash semblaient bien plus manufactured que nous, avec leurs slogans, leurs blousons de cuir, leurs cols relevés et tout ça.» Simon Barker : «Les gens pensaient que les Clash étaient des working-class heroes, mais Jasper Conran leur faisait leurs fringues et Sebastian Coran était leur roadie.» Pour Jordan, les Clash et les Pistols avaient deux styles très différents - J’avais un problème avec les Clash, ils semblaient si nostalgiques, les fringues avec les slogans peints, le chapeau melon de Bernie et les Jackson Pollocks, ils ressemblaient à des décorateurs - Jordan évoque aussi le fameux concert au Chalet du Lac en 1976, au Bois de Boulogne, avec les Damned, les Pink Fairies et Roogalator.

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             Juste avant le fameux festival punk du 100 Club en septembre 1976, McLaren fait signer un contrat aux quatre Pistols. McLaren ramasse 25 % de leurs cachets et 50 % du merch. Glen Matlock veut montrer le contrat à un avocat avant de signer, mais les trois autres signent, donc il signe. En octobre 1976, les Pistols entrent en studio pour enregistrer «Anarchy In The UK». Jonesy est ravi de bosser avec Chris Thomas qui a produit le premier album de Roxy Music. C’est Thomas qui va mettre au point le fameux wall of sound des Pistols.

             Et puis la presse s’empare du phénomène, et ça devient horrible. Paul Cook : «On était dans un restau, un bar d’hôtel et la presse était là. ‘Vas-y Steve, balance ce pot de fleurs !’ Alors Steve le balançait. ‘All right, here you are!’ Et ça faisait la une des journaux le lendemain. ‘Pistols destroy pot. Whooops ! There goes another !’ C’est là que l’histoire s’est transformée en dessin animé. Mais ce n’était plus drôle du tout. C’est même devenu sérieux. On nous tapait dessus. Les Teds et les punks voulaient s’entre-tuer.» 

             Dans le Jordan book, des témoins racontent que Vivienne déclenche les bagarres, elle est tellement bourrée qu’elle ne se rend plus compte de rien - Au Nashville she caused a fight that went on the front cover of Melody Maker, at Andrew Logan’s party, she got punched by John Rotten - She loved it, actually, nous dit Simon Barker - Et tout s’accélère. En janvier 1977, Matlock est viré, remplacé par Sid. Mais comme il ne sait pas jouer, c’est Matlock qui joue en mars pour une audition A&M. Jordan rigole et ajoute : «He was paid a £2,966.68 severance fee.» Paul Cook : «Sid voulait être as outrageous as possible, plus que n’importe qui d’autre. That’s what fucked it up. C’est John qui l’a amené dans les Pistols, il avait un copain dans le groupe and then Sid totally took over and the chaos took over. La tension est montée tout de suite entre Sid et John. Sid trouvait que John n’était pas assez outrageous, qu’il devait être le king punk rocker et semer la chaos partout. Et ce n’est pas ce qu’on voulait à l’époque. C’était même la dernière chose qu’on voulait.»

             McLaren tire bien les ficelles. Jordan : «Le groupe avait reçu £125,000 en six mois (de la part d’EMI et d’A&M), mais ils percevaient toujours un salaire de £40 par semaine.» En mai 1977 les Pistols signent avec Virgin qui verse une avance de £15,000 pour financer l’enregistrement de l’album, suivi de £50,000 un mois plus tard. C’est une pluie d’or.

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             Ce retentissement médiatique est unique dans les annales. Ce groupe parti d’une boutique de fringues de rien du tout génère des profits considérables. Le parallèle avec Elvis s’impose : lui aussi parti de rien, il se met à générer des profits astronomiques. Dans les deux cas, l’explication porte un nom, celui de manager. McLaren pour les Pistols d’un côté, le Colonel Parker pour Elvis de l’autre. Pareil pour Brian Eptein et les Beatles. Ou l’art de faire monter la mayonnaise. Le Colonel Parker choisit the soft way, il séduit l’Amérique des grosses épouses réactionnaires, pareil pour Epstein. McLaren préfère scandaliser la vieille Angleterre.

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             Mais la vieille Angleterre se rebiffe réagit brutalement. La presse anglaise lance une croisade anti-punk : «Punish the punks.» Jordan nous dit qu’un matin Jamie Reid est attaqué au coin de sa rue par des mecs qu’il ne connaît pas : nez et jambe cassés. Le samedi suivant, c’est au tour de John Rotten et de Chris Thomas d’être attaqués près du studio où ils enregistrent. Les mecs crient «We love the queen» et frappent Rotten à coups de machette. McLaren poursuit sa stratégie de sabotage en s’engueulant avec Virgin à propos du choix des titres pour l’album. Il profite de l’occasion pour sortir son bootleg, le fameux Spunk, avec les démos enregistrées par Dave Goodman en 1976. Quand Richard Branson entend parler du bootleg, il précipite la parution de l’album officiel qui sort en octobre 1977. Puis c’est la tournée américaine, et comme le dit si bien Paul Cook, «everything was so fucked-up», avec un Sid qui overdosait aussitôt après le dernier concert à San Francisco.

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             SEX ferme en décembre 1976 et devient Seditionaries en janvier 1977. Vivienne demande à tout le monde de donner un coup de main à coudre et pour Jordan, c’est l’enfer. Elle déteste ça. Alors elle arrive en retard et Vivienne la vire. Quoi ? Jordan n’accepte pas d’être virée et revient. Le principal reproche qu’on fait à Vivienne et à ses fringues, c’est le prix. Elle vend ses fringues extrêmement cher et pour ça, Jordan a un argument : c’est de l’art, donc ça vaut cher - You have to be a genius to make those clothes - En fait, c’est cette énergie de la reconnaissance qui sous-tend tout le book : Jordan est persuadée que Vivienne a du génie et elle se dit fière de bosser pour elle.

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             Et puis voilà l’épisode final de la saga Pistols : The Great Rock’n’Roll Swindle. Questionnée à ce propos, Jordan répond qu’elle ne voulait pas être impliquée dans ce projet - Early on I heard the rumblings of it when it was started to be filmed and it was obviously going to be really shit. There was no way I wanted to be in it - Même chose pour Paul Cook : «Julien Temple a fait The Filth And The Fury, je pense que c’est le meilleur film qu’on ait pu faire sur nous. Mais moins on parle de The Great Rock’n’Roll Swindle, mieux ça vaut. C’est une catastrophe pour le groupe, c’est horrible. John hait se film et il ne supporte pas l’idée d’y avoir été impliqué, ce que je comprends parfaitement.»

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             La deuxième fin de la saga Pistols, c’est celle de Nancy Spungen à New York. Quand elle apprend la nouvelle, Jordan éclate de rire. C’est Vivienne qui la lui donne au téléphone et elles piquent toutes les deux une méchante crise de rire - Nancy had caused so much trouble and bad feeling, it felt like a relief that she had gone - Vivienne fait aussitôt un T-shirt avec la mention : «She’s dead, I’m alive, I’m yours», qu’elle met en vente dans sa boutique. Elle dit aux gens qui lui achètent le T-shirt qu’elle se préoccupe plus de Sid que de Nancy. Quand on lui fait remarquer que ce T-shirt est de mauvais goût, elle répond que c’est logique, vu qu’il est fait pour choquer.

             Après que les cendres soient retombées, Paul Cook et Jonesy songent à redémarrer le groupe : «Quand on composait des chansons sans Glen, ça donnait ‘Bodies’, ‘EMI’, ‘Holidays In The Sun’, aussi on aurait pu faire un great album. Mais il aurait fallu le faire sans Malcolm. On aurait aussi pu le faire sans Sid, car de toute façon, Steve avait joué toutes les parties de basse sur Never Mind, ça n’aurait pas été un problème. On aurait pu le faire tous les trois, John, Steve et moi. Mais on a préféré Malcolm à John. On ne voulait pas revivre ce qu’on avait déjà vécu. John était déjà avec une autre équipe, il était déterminé. Il avait a good band around him.»

             La relation intense qu’entretiennent Jordan et Vivienne sous-tend tout le récit. Quand Jordan tourne dans Jubilee, le film de Derek Jarman, Vivienne le prend très mal. Elle fait un T-shirt qui porte la mention «The most boring and therefore most disgusting film». Un témoin de l’époque pense que Vivienne était assez possessive avec Jordan qui était sa star. Elle ne voulait pas qu’on la lui barbote. Autre illustration : quand Jordan se marie avec Kevin Mooney, Vivienne lui fait un beau cadeau de mariage : virée ! - I’ve got a wedding present for her - the sack ! - Vivienne était outragée par l’idée du mariage. Elle ne pouvait pas accepter l’idée qu’un être aussi singulier que Jordan pût se marier. Trente ans plus tard, Jordan demande à Vivienne pourquoi elle a aussi mal réagi. Vivienne répond qu’elle traversait alors une très mauvaise passe, car McLaren venait de la quitter pour se maquer avec une couturière/designer allemande. C’est là que Vivienne explique qu’elle a vécu un enfer avec McLaren, «a horrible relationship, just leave at that» - I was extremely loyal to him but he just had to hurt you every day - He was an awful, awful person to live with - Quant au mariage proprement dit, Vivienne est contre pour des raison éthiques : «Elle nous a trahi en se mariant. On fait partie des gens qui ne se marient pas. Question de principe. On ne veut pas alimenter le système en acceptant ce type de relation réglementaire. J’étais réellement en colère après toi», dit-elle à Jordan.

             Quand Jordan se marie avec Kevin Mooney qui fut le bassman d’Adam & the Ants, elle se marie aussi avec l’hero. Elle en parle très bien : «Il n’existe rien de plus dangereux. Aux plans  physique comme psychologique, pendant et après. Tu joues avec ta vie chaque fois que tu te shootes. Tu ne sais pas ce qu’il y a dedans. C’est potentiellement létal. L’hero n’est jamais une dope solitaire. Tu trouves toujours quelqu’un qui veut t’initier et qui ensuite te fournir. Il veut rester en ta compagnie quand tu en prends, et ça forme des petits groupes de gens qui meurent quand ils se retrouvent seuls. Leur truc c’est de dire : je vis en enfer, so I want you, you and you to join me. Ce dont je me souviens du junkie time, ce sont des gens terrorisés par la venue de l’aube, terrorisés par la moindre contrainte sur leur vie.» Jordan et Kevin montent un groupe et reçoivent une avance de 50.000 £ de la part du label, qu’ils craquent en dope en moins d’un an - Bought lots of drugs, lots of clothes, lots of things - Et quand ils se sont retrouvés à sec, Kevin a vendu les fringues et les bijoux de Jordan, mais sans le lui dire, prétextant qu’il les faisait mettre à l’abri. Elle découvre le pot aux roses par des gens qui ont vu ses fringues portées par d’autres gens et quand elle en parle à Kevin, il lui répond que ce qui est à elle est à lui. En entendant ça, Jordan comprend qu’elle doit se barrer vite fait pour sauver sa peau. Elle retourne s’installer chez ses parents et ne veut plus entendre parler de ce mec. La première chose qu’elle fait en arrivant, c’est de se désintoxiquer - C’est l’une des choses dont je suis la plus fière : je me suis débarrassée de Kevin et de l’hero en même temps - Dans son élan, elle repense à tous les gens qui lui étaient chers : «Dee Dee Ramone, Johnny Thunders, Jerry Nolan and of course Sid - All died because they could never get away from it. They were stuck

             Vivienne et McLaren apparaîtront une dernière fois ensemble, en tant qu’associés, en 1983, lors d’un défilé de mode. Et Vivienne se barre aussitôt après en Italie avec son nouveau mec, Carlo d’Amario, «au grand chagrin de Malcolm», nous dit Jordan. Après le départ de Vivienne, la boutique de King’s Road est restée fermée pendant un an.

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             Le dernier épisode de la saga McLaren/Vivienne, ce sont les funérailles de McLaren. Quand Vivienne commence à prononcer son discours, Bernie Rhodes l’interrompt brutalement : «Oh shut up Vivienne. It’s always about you.» Jordan se dit choquée par cette intervention. Vivienne répond à Rhodes qu’elle a du mal à mettre ses pensées en ordre et que c’est dur, alors Rhodes répond : «It’s Bernard actually», alors Jordan excédée se lève et lance : «Bernard. You’ve never been Bernard!». L’injure suprême, surtout venant de Jordan. L’anecdote comique des funérailles, c’est le message adressé par Steve Jones et que lit Joe Corré : «Dear Malcolm, as-tu emmené les sous avec toi ? Est-ce qu’ils sont dans le cercueil ? Est-ce que ça t’embête si je viens demain te déterrer pour les récupérer ?»

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             Pour conclure, nous dirons que le book est vraiment bon, Jordan porte un regard sans complaisance sur toute cette histoire extraordinaire. C’est l’un des meilleurs témoignages de cette époque, avec l’autobio de Jonesy (Lonely Boy) et la massive bio de McLaren (The Life & Times Of Malcolm McLaren: The Biography) dont on va reparler incessamment sous très peu.

             Ce texte est pour Jean-Yves. Il me disait l’autre jour qu’il avait eu le courage d’entrer chez SEX, mais qu’il avait peur de Jordan et de se ramasser «un coup de gros nichon». Il voulait juste voir le juke-box.

    Signé : Cazengler, Jordanse avec les loups

    Jordan. Disparue le 3 avril 2022

    Jordan Mooney. Defying Gravity: Jordan’s Story. Omnibus Press 2019

      

    Les Saints à l’air - Part Two

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             Dans la vague d’albums qui a submergé le monde entre 1976 et 1977, se trouvait l’(I’m) Stranded des Saints. Ces albums avaient pour particularité d’être à la fois des premiers albums et d’être des albums géniaux. Allez, tu les connais : Ramones, Heartbreakers, Damned, Sex Pistols, Richard Hell, Television, Clash et tu pouvais foutre tout le reste à la poubelle. Par leur classe et leur agressivité, les Saints étaient un peu les chouchous, avec un son qui s’enracinait dans les Them et les Shadows Of Knight et qui développait en prime une sauvagerie jusque-là inconnue.

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             En fait, le single «(I’m) Stranded» est arrivé un tout petit peu avant, en éclaireur. On en trouvait quelques-uns à Londres. Ho le poids du beat là-dessus ! Le son tombait du ciel. Les Saints jouaient au heavy sludge d’awite. Les awite de Chris Bailey sont restés les plus purs du marigot, avec ceux d’Iggy Stooge. Ce fut un hymne, au même titre que «New Rose», «Anarchy In The UK» et «London’s Burning». Tout ça marchait ensemble. Le rock renaissait de ses cendres. Depuis, on a jamais revécu un tel phénomène. Never ever. Et l’album est arrivé comme un rouleau compresseur, même power que le premier album des Stooges, avec la voix de Chris Bailey à la surface du chaos, un album saturé de wild sound. Même feu sacré, Ed Kuepper joue le wall of sound on fire dans «One Way Street» et puis à la suite il y a cette reprise des Missing Links, «Wild About You», l’emblème du gaga-punk, avec le chant à l’aise et derrière, la fournaise définitive, et des poussées de fièvres qui resteront aux yeux de tous des modèles du genre. Ils bouclaient l’enfer de ce balda avec «Erotic Neurotic», un cut wild and frantic complètement ratatiné par Ed Killer le solo flasheur. Et ça repartait de plus belle en B avec «No Time» et l’une des pires intros de l’histoire des intros, une intro signée Razor Sharp Ed K - Got no time/ For messin’ around - Kym Bradshaw hantait ce fleuve de lave avec un bassmatic innervé. S’ensuivait l’un des meilleurs blasts de l’époque, la reprise du «Kissin’ Cousins» d’Elvis, wild as fuck. Razor Sharp Ed K refaisait des siennes dans «Demolition Girl», encore un claqué de blast dévastateur. Elle portait bien son nom, la Girl, elle démolissait tout. Tout ça se terminait avec une cerise sur le gâtö, «Nights In Venice». Razor Sharp Ed K sonnait exactement comme Ron Asheton, même envie d’en découdre, même volonté de détruire la ville. C’était d’une violence sonique rarement égalée, avec un Razor Sharp Ed K qui grattait sa cocote et qui arrosait an même temps. Napalm fire, baby, comme chez les Stooges, c’mon ! L’ho no de Chris Bailey était une œuvre d’art et l’Ed K n’en finissait plus de nous plonger dans sa bassine de friture. Avec «Night In Venice», les Saints mettaient le chaos K.O.

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             L’idéal pour se faire une idée précise du power des Saints est d’écouter un live. Il en existe  un paru en 2009, le fameux Live At The Pig City Brisbane 2007. C’est un concert de reformation, avec Razor Sharp Ed K, Ivor Hay et Chris Bailey. Attention, ce live est une poudrière, alors éteins ton mégot avant de le lancer. On y retrouve tous les blasts qui ont fait la légende des Saints, à commencer par «No Time» que Chris Bailey présente ainsi : «The last time we played this song here, we got kicked out !». C’est du heavy Saints, fast as fuck. Il amène «Stranded» au one two three four, c’est une bombe, Chris Bailey se prête bien au jeu, il développe ça au c’mon. Ils tapent aussi «This Perfect Day» tiré du deuxième album, Eternally Yours. Pour l’ouverture de bal, ils ont opté pour «Swing For The Crime», tiré de Prehistoric Sounds, joué en mode overdrive de full blast, Chris Bailey tombe du ciel, comme l’aigle sur la belette. Il reste l’un des pères fondateurs du garagisme, avec Van The Man. Il calme un peu le jeu en grattant «The Prisoner» à coups d’acou sur son Ovation et refout le feu à l’Australie avec «Know Your Product». Et puis voilà l’apocalypse selon Saint-Chris, «Nights In Venice», pour commencer, on se croirait chez les Stooges, même démesure, même violence intrinsèque, ils tentent de rallumer les vieux brasiers, c’est Ivor Hay qui mène le bal ici, il bat comme mille diables et puis ils enchaînent avec «River Deep Mountain High», c’est un peu le real deal de Chris Bailey, on a tous flashé sur ce double 45 tours paru à l’époque, mais la version live est encore plus spectaculaire, c’est une véritable fournaise que Chris Bailey élève au rang de mythe, avec toute la folie de wild gaga dont il est capable, pas de pire cover dans l’univers yeah yeah yeah et soudain, il élève le niveau du River Deep comme s’il voulait rendre hommage aux dynamiques de Totor le titan. 

             On ne peut pas dire que la presse officielle se soit ruinée en couvertures pour les Saints. Elle préfère investir dans Pink Floyd et Led Zep. Le seul article consacré aux Saints paru ces dernières années se trouve comme d’habitude dans Vive Le Rock. Douze pages, mon gars, et la couve en prime, alors t’as qu’à voir ! Pour un groupe culte, c’est le moins qu’on puisse faire.

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             Duncan Seaman commence par citer un journaliste de Sounds qui écrivit à propos d’«(I’m) Stranded» : «Single of  this and every week». C’est vrai que ce single est resté pour beaucoup de fans le meilleur single de l’année depuis toutes ces années. Seaman s’empresse aussi de rappeler qu’Ed Razor Sharp Kuepper et Chris Bailey ne sont pas australiens, mais respectivement allemand et irlandais, leurs familles ayant émigré en Australie après leurs naissances respectives. Ils ont grandi à Brisbane et sont devenus proches car ils avaient en commun une passion pour la musique et les cheveux longs. Au commencement, ils forment un trio avec Ivor Hay et en 1975, il se rebaptisent The Saints en l’honneur de Leslie Charteris. Et puis tout se met en place rapidement, car Chris Bailey dispose de l’atout majeur : the good rounded and pretty powerful voice. Les influences déterminantes arrivent comme la cerise sur le gâtö : Stooges, MC5, Velvet et Dolls. Chris Bailey aime bien causer des influences. Pour lui les Ramones évoquent les Archies et les Ronettes, alors que les Saints renvoient directement sur Eddie Cochran et Little Richard : d’un côté, la grande pop américaine, de l’autre the wild & frantic rock&roll. Dans la foulée, il cite les Pretty Things et les groupes anglais that had the same twist on American R&B. On entend presque le son de sa voix. C’est la même chose quand on lit Lanegan : on l’entend.

             Chris Bailey rappelle aussi qu’il haïssait Brisbane - It was like the worst part of Texas, it was just a horrible, hot wasteland - Ivor Hay rappelle que croiser un flic dans la rue quand on avait les cheveux longs était systématiquement source de problèmes.

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             Puis arrive l’épisode déclencheur : l’enregistrement auto-financé du premier single, pressage à 500 exemplaires et révélation miraculeuse dans la presse anglaise. Avec le Spiral Scratch des Buzzcocks, «(I’m) Stranded» reste le sommet du DIY de 1976/77. Pas besoin de record company pour sortir un single révolutionnaire. «(I’m) Stranded» sort six mois avant «New Rose» et John Peel le passe encore et encore dans son radio show. EMI London alerte EMI Australia et les Saints se retrouvent en studio à Brisbane avec le Néo-Zélandais Rod Coe pour enregistrer leur premier album. C’est torché en deux jours, one or two takes, mixage compris. Wham bam thank you mam ! Les Saints n’ont pas l’expérience du studio, aussi jouent-ils à la revoyure. Chris Bailey : «So we basically stood up and played live.»

             Les louanges commencent à pleuvoir : Nick Cave qui voit les Saints sur scène en Australie en 1977 dit que c’est the best band I’ve ver seen. Quant à Robert Forster, il affirme avoir été «pulvérisé» quand il a entendu «(I’m) Stranded» pour la première fois. Brad Shepherd des Hoodoo Gurus traite les Saint d’«atomic bomb going off.»   

             C’est en juin 1977 que les Saints montent s’installer à Londres. Et là, les choses commencent à mal tourner. EMI veut les voir porter des costumes. Quand on voit la pochette du premier album, on comprend que l’idée ne peut pas plaire aux Saints. Fuck it ! Les Saints commencent à tourner en Angleterre et au début, ils adorent ça, mais ils s’aperçoivent très vite que le mouvement punk est devenu une mode et qu’ils n’en font pas partie - We weren’t part of that - Puis Kym Bradshaw quitte le groupe. Comme les Saints repartent tourner en Australie, Kym choisit de rester à Londres. Il va jouer dans les Lurkers. Quand les Saints rentrent à Londres, il parvient à rétablir le contact et à maintenir de bonnes relations avec ses anciens collègues.

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             Fin 1977, ils entrent en studio pour enregistrer leur deuxième album. Chris et Ed produisent. Eternally Yours constitue avec le premier album le sommet de l’art des Saints. «Know Your Product» t’embarque la bouche aussi sûrement que le ferait un boulet d’abordage. Pas de pire punk dans la stratosphère - Cheap advertising/ You’re lying/ It’s never gonna get me what I want/ All that smooth talking/ Brain washing/ It’s never gonna get me what I need - et c’est salué aux trompettes de la renommée. C’mon ! L’autre coup de génie de l’album c’est le «No Your Product» de bout d’A, un brin stoogy, qui monte terriblement en pression avant de retomber sur la barbarie du beat. Personne ne peut rivaliser avec les Saints en Angleterre. «Lost And Found» est vite embarqué en enfer et «Private Affair» vaut pour du pur jus de punk’s not dead, ah qu’elle arrogance dans la décadence - We got new thoughts/ New ideas it’s all so groovy/ It’s just a shame that we have/ Seen the same old movies - Encore du hard beat des Saints en B avec «This Perfect Day» - What more to say - Chris Bailey reste intraitable. C’est la section rythmique Algy Ward/Ivor Hay qui vole le show sur «(I’m) Misunderstood». Une fois n’est pas coutume.  

             Algy Ward est le nouveau bassman. L’enregistrement d’Eternally Yours dure trois semaines, mais le son est beaucoup plus ambitieux. On commence à prendre les Saints au sérieux. Bizarrement, l’album n’obtient pas le succès escompté. Ivor Hay pense qu’ils sont victimes de leur singularité. Le public punk les boude. Ils sont vraiment bizarres les gens : on leur colle un album génial dans les pattes et ils font la gueule, ça ne leur plaît pas. Les Saints ne sont pas politically correct comme les Clash qui sont alors considérés comme des superheroes en Angleterre. Les Saints sentent qu’on les méprise - The Saints were seen as kind of on the side line - ou pire encore, «colonial copysts of some sort». Alors les tensions apparaissant dans le groupe. Chris Bailey et Ed Kuepper ne voient plus les choses de la même façon. 

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             Paru en 1978, Prehistoric Sounds est le dernier album de Razor Sharp Ed K avec les Saints.  Les deux coups de génie de cet album sont les deux reprises de r’n’b, «Security» et «Save Me» - All I need babe is security yeah - Chris Bailey y va de bon cœur - So darling how can I forget - Il est le plus puissant raver shaker d’Angleterre, il fait du punk r’n’b, c’est un cas unique dans l’histoire du rock - I want security/ Without it I’m at a great loss/ I want security yeah/ I want it at any cost now/ I don’t want no money/ No no no no - Son no no no est criant de vérité. Personne ne ramone le raw r’n’b aussi bien que Chris Bailey. Il reste dans le punk de raw avec «Save Me», sa version prend feu, c’est du punk r’n’b de dévastation massive, rien d’équivalent en Angleterre - Love leaves you cold and hurt inside/ Those tears of mine/ They are justified - Et il lui demande de le sauver. Chris Bailey défonce les annales du raw. Le reste de l’album est plus Sainty, c’est-à-dire très chanté, seriné au deepy deep de glotte frontale. Chris Bailey se complaît dans le heavy balladif des relations tourmentées, il exploite massivement le filon de l’incommunicabilité des choses. On finirait bien par s’en lasser. Il devient très tranchant avec «Every Day’s A Holiday Every Night’s A Party». Il n’a jamais été aussi profond dans sa façon de chanter. Il chante à fond de cale. Personne ne chante comme lui. Il prend sa meilleure voix de crapaud pour croasser «Crazy Goldenheimer Blues» et il dégringole l’«Everything’s Fine» d’ouverture de bal de B. «The Prisoner» est encore un outstander - You’re the man in a cage/ I see you everyday - Ah quel fantastique refrain ! - You’re a prisoner/ Just like everybody else - Et il revient à sa chère incommunicabilité des choses avec «This Time» et l’I’m talking to you/ But you’re in a trance/ You’re talking to me/ But you ain’t got a chance. C’est ainsi, on n’y peut rien.

             C’est la fin des haricots pour les Saints : EMI ne renouvelle pas le contrat. Les Saints n’ont plus de manager, ni de label, ni de revenus. C’est le split. Chris Bailey reste à Londres, Ivor et Ed rentrent en Australie, pour ne pas crever de faim. 

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             Pour les fans des Saints, le mini-album Paralytic Tonight Dublin Tomorrow fait figure de relique. Parce qu’on y trouve «Simple Love - And your simple love/ Will always/ Sa-ave me - et «(Don’t Send Me) Roses», deux cuts qu’on reprenait lorsqu’on rendait hommage aux Saints sur scène. Pas mal de désespoir dans ces deux cuts, Chris Bailey semblait y jeter tout son poids - What I can’t understand/ Is why we all make plans - et ça coulait tellement de source - Don’t make no apologies - Quand on a joué ça pendant quinze ans, on en connaissait toutes les ficelles, mais franchement, il fallait être cinglé pour jouer ces deux cuts sur scène. Les gens n’y comprenaient rien et ça les ennuyait. Chris Bailey bouclait son balda avec l’excellent «Miss Wonderful» et attaquait la face obscure avec l’«On The Waterfront» cuivré à bras raccourcis. Il chantait à la force du poignet, il y mettait le paquet et ça pouvait devenir très spectaculaire. 

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             Après la tempête des trois premiers albums vient le calme de The Monkey Puzzle. On entre dans la longue période New Rose. Rescapée de Paralytic, «Mrs Wondeful» fait l’ouverture de balda. Mais il n’y a plus d’Ed, plus de Kym, plus d’Ivor, rien que des nouveaux dont un certain Barrington aux guitares. Chris Bailey s’oriente désormais sur les heavy balladifs, «Always» donne le ton, très ambitieux par la textures du contexte. «Let’s Pretend» est aussi un plaisant balladif d’if I could have been you. Chris Bailey joue ça aux arpèges sur son Ovation. Il a mis beaucoup d’eau dans son vin. Il voudrait bien s’énerver sur «Monkey (Let’s Go)» qui lance la B, mais ça joue à la petite cocote sous le boisseau, avec un très beau son de basse et le riff de «Summertime Blues» comme cerise sur le gâtö. On retrouve aussi le «Simple Love» de Paralytic et il finit en foutant le souk dans la médina avec «Dizzy Miss Lizzy».

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             Suite de l’ère New Rose avec Out In the Jungle, sans surprise et sans déconvenue. Ils restent cultes, malgré des albums moins denses. Hormis la pochette signée George Crosz, le coup de génie de l’album est le «Come On» qui ouvre le bal de la B, car nous voilà back to the roots, back to the push, the Sainty push, come on, Big Bailey le démolit comme un come-on man, inutile de vouloir lui résister, come on ! On se croirait sur Eternally Yours. Même panache, même sens aigu de la punkitude. On attendait aussi des miracle des deux cuts sur lesquels joue Brian James, à commencer par «Animal». Il y claque des petits riffs secs et nets dans la belle fournaise du New Roser et collègue d’écurie. Les deux font la paire. On entend Brian James jouer des queues de solos dans la souricière. On le retrouve sur «Beginning The Tomato Party», un cut plus long, monté sur un délire tribal qu’orchestre Iain Shedden. Ça joue dans l’écho du bon temps roulé, avec un Brian James qui se fond dans le moule du Bailey. Il joue de jolis petits riffs derrière le rideau, c’est un Stooge-addict qui sait se tenir en société. Big Bailey aimerait bien faire son «Sister Ray» avec Tomato, il ramène du sax free, mais Tomato refuse d’obtempérer. C’est à «Follow The Leader» que revient l’honneur d’ouvrir le bal des vampires à grands renforts de trompettes de Jéricho. Big Bailey semble toujours chevaucher en tête, foncièrement déterminé à l’emporter, chez lui, c’est inné. Follow the leader ! Mais le cut qui rafle véritablement la mise, c’est «Senile Dementia», une mélasse fabuleusement heavy qui sonne comme un atroce ressac d’hold on. Quelle puissance ! Un sax free monte dans la marée et finit par emporter la bouche du cut. 

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             On a longtemps accusé la pochette d’A Litlle Madness To Be Free d’être ratée. Après les fastes des deux premiers albums, c’est vrai qu’elle a quelque chose de choquant. Le problème c’est que le contenu de l’album est en osmose avec la pochette, avec des cuts comme «Walk Away» qui sonnent comme des vieux débris de balladifs inconsolables. Big Bailey cultive son goût pour la neurasthénie. Il est même parfois plus fatiguant que Nick Cave. Avec «The Hour», il repart sur les traces de «Simple Love», avec du telephone et du ciel plombé, à l’image des photos qui ornent le recto et le verso de la pochette. L’album devient glauque. Big Bailey durcit un peu le ton avec «Angels», mais ça reste du tout venant. Il ne parvient plus à s’arracher du sol. Il se contente de continuer de chanter au meilleur raw de Desolation Row. La B n’est guère plus brillante. Ils font avec «Imagination» une espèce de musique à la mode, bâtarde de reggae et de radio friendly. S’ensuit l’à peine plus joyeux «It’s Only Time». Cet album pue la panne d’inspiration. Chris Bailey s’enfonce dans un marécage de non-compos, il fait des efforts désespérés autant que désespérants pour garder la tête hors de l’eau. «Someone To Tell Me» se veut puissant, mais ça n’est puissant qu’en apparence. Pas de quoi casser trois pattes à un canard. Les trompettes de Jéricho font leur retour avec «Heavy Metal», il tente le tout pour le tout avec du simili-Eternally Yours et il boucle cet album pénible avec le grand «Ghost Ships». L’intro trompe énormément, car il s’amène en mode troubled troubadour d’arpèges d’ovation. Il faut attendre le deuxième couplet pour le voir hisser les voiles de son merveilleux Ghost Ship, c’est puissant, bien sonné des cloches de misaine, il renoue enfin avec cette ampleur qui fit jadis sa légende.

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             Live In A Mud Hut donne une idée très précise de ce que sont les Saints sur scène en 1985. Ils jouent essentiellement des cuts tirés de The Monkey Puzzle («Let’s Pretend», «Roses», Always») et le «Ghost Ship» qu’on trouve sur Out In The Jungle, certainement l’un des meilleurs balladifs de Chris Bailey. Il y va franchement, la heavy pop sent bon l’air du large. On dira la même chose de «Follow The Leader», c’est même à l’époque la pop la plus lourde d’Angleterre, avec des accords scintillants. Si on cherche une illustration sonore de l’élégance, c’est «Follow The Leader». Tout est monté sur le même modèle, comme le montre «Always» : mid-tempo puissant et bassline voyageuse, avec cette voix qui flotte à la surface. Chris Bailey réussit le tour de force de donner de la profondeur au refrain de «Roses». Comme chacun sait, la profondeur est l’apanage des grands interprètes. Il termine en faisant claquer l’étendard des Saints («Know Your Product»), mais sans les trompettes. Il ramonent ça comme ils peuvent.

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             Sur l’All Fools Day paru en 1986, on trouve trois Sainty hits, «Just Like Fire Would», «Hymn To Saint Jude» et «Temple Of The Lord». Par Sainty hit, il faut entendre grosse compo, gros battage d’accords et grosse présence vocale. De ce point de vue, «Just Like Fire Would» reste emblématique. Chris Bailey fait claquer son Fire au vent. Ivor Hay est de retour et comme il adore cogner, alors on l’entend bien. Et pour couronner le tout, des cuivres somptueux radinent leur fraise. Chris Bailey embarque son «Hymn To Saint Jude» au not coming back again et nous fait la grâce d’un superbe final. Le style de Chris Bailey reste un étonnant mélange de pathos et d’élégance, de gravité et d’éclat. Il s’inscrit d’office dans l’intemporalité des choses, il veille à ce que chaque syllabe soit bien grasse. En B, on tombe sur un étonnant «Big Hits (On The Underground)» salué aux trompette de la renommée. Ah quelle déboulade ! Chris Bailey reste dans son cher pré carré avec «How To Avoid Disaster», un balladif up-tempoïdal drivé par une bassline voyageuse. Il se promène lui aussi à l’intérieur de sa mélodie chant. Il revient au heavy Saint des Saints pour «Temple Of The Lord». Comme il veut en découdre, il ramène ses trompettes et ses hein hein, Ivor Hay propulse tout ça au beat des forges et ça bascule très vite dans l’énormité.

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             On trouve encore une version de «Ghost Ships» sur Prodigal Son. Ah il faut le voir allumer le deuxième couplet - Cold is the wind that blows in my mind - Et il chute sur I don’t know about tomorrow, ce qui est une belle fin de non-recevoir. L’autre stand-out track de Prodigal, c’est «Sold Out», car salué aux cuivres - Sold out/ Like a miner I’m digging for gold - Il n’en finit plus d’affirmer sa différence - I could never believe what I was told - Encore une belle dégelée avec «Grain Of Sand», battu sec et net dans l’écho du temps. Choix de son idéal pour un grain de sable. Chris Bailey s’est complètement débarrassé de sa punkitude. Le voici devenu troubled troubadour.

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             Paru en 1996, Howling pourrait bien être le plus bel album des Saints. Il repose sur quatre piliers : l’effarant morceau titre, le somptueux «Something Somewhere Sometime», l’infernal «You Know I Know» et l’imbattable «Second Coming». Dès le morceau titre, ce démon de Chris Bailey entre dans le Saint des Saints, c’est heavy à un point qu’on n’imagine pas. Ça y va au heavy bassmatic et ça chante au heavy Chris Bailey. C’est atrocement bon. Encore une fois, il n’existe aucun équivalent de ce son dans le monde. Aucun chanteur n’est allé aussi loin dans le marigot. «Something Somewhere Sometime» nous éberluait tellement à l’époque qu’on décida de le reprendre. Il n’existe pas beaucoup de cuts qui atteignent ce niveau de perfection à la fois mélodique et tempétueuse - Took some wine to turn my mind from you/ And it did do - Il faut voir comme il amène bien sa chute - C’est la vie ! - Alors on tombe dans le tourbillon des petits accords de mi-manche à la Chris Bailey, on s’explose la rate avec les descentes de guitare, c’est le cut de génie par excellence. On retrouve toute la clameur du riffing dans «You Know I Know» - Not have to say what’s on my mind - C’est le grand retour du punk Bailey - Confused by abuse of ecstasy - Ça joue au gras double de sixties boomers - You’ve gone and bought another face - Comme toujours, les lyrics sont tirés au cordeau. Big Bailey ! Et l’apothéose arrive avec «Second Coming», où il règle ses comptes. Encore une fantastique descente du barbu, on a un riffing de rêve, salué aux arpèges de disto. Te voilà de nouveau plongé dans le Saint des Saints, tu as même en prime le fin du fin, l’une des meilleurs chansons de Big Bailey avec un son définitif, ça prend feu au coin du couplet - Everyone was waiting for the salvation singers/ No one was waiting for me - Big Bailey en a gros sur la patate, c’est bien qu’il l’écrive et qu’il le clame - At the wheel of the hearse/ Sat my sole recollection - Cette façon superbe qu’il a de broder sur le thème de l’incommunicabilité des choses de la vie - We talked it over/ And I thought we’d reached an understanding/ But really all we had/ Was a lack of expectations - Cette voix et surtout cette diction, et par dessus tout cette phraséologie aristocratique - And time still flying by/ And I don’t mind - Les seuls en Angleterre qui soient habilités à lâcher un I don’t mind sont Big Bailey et John Lydon. ‘Cause they mean it. L’album propose deux autres énormités, «Only Stone» et «Good Friday». L’«Only Stone» dégorge de son, Big Bailey y fracasse encore une fois le ciel des Saints. Et ça continue avec «Good Friday» - And I can feel it/ I can feel it in the air/ I can move it/ Between my fingers - Comme celle de Lanegan, c’est l’une des voix qui marquent les cervelles au fer rouge. Chaque fois, Big Bailey jette tout son poids dans la balance, «All my words get blown away», clame-t-il dans «Blown Away». 

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             Encore un album cher au cœur des fans : Everybody Knows The Monkey, grâce ou à cause de «Fall Of An Empire», qui fait partie des plus gros coups de l’immense compositeur que fut Chris Bailey. On disait même à l’époque que «Fall Of An Empire» était avec «River Deep Mountain High» l’un des plus grands hits de tous les temps, victime lui aussi de l’incompréhension du public - It’s in the air/ It’s the mood of the moment - Le power des Saints, c’est un peu comme un phénomène naturel, une réalité indiscutable. Chris Bailey lance des vagues de pur génie à l’assaut de son Empire - I’m talking down - Et il remonte - Close your eyes/ Consider yourself in the scheme of thing/ Yeahhhhh - Il amène ça sur le terrain de l’innocence, mais what a sludge ! - And I don’t care - Boom. On voulait reprendre «Fall Of An Empire» à l’époque, mais c’est impossible sans organiste. L’autre monstruosité de l’album s’appelle «Everything Turns Sour». Sainty en diable - When you’re standing in the shadow/ With no way to get across - Ça cisaille dans la mortadelle, Chris Bailey retrouve tout le power de l’Empire, il ramène des éclairs aussi bien dans le son que dans les lyrics. Mais l’ensemble de l’album souffre de la présence d’Empire. On ne peut pas  surmonter un chef-d’œuvre comme Empire, humainement, c’est impossible. Chris Bailey revient avec «Vaguely Jesus» sur son vieux balancement de Saint homme - Lying on the floor/ Being vaguely Jesus - La plupart des autres cuts sont compliqués. Chris Bailey le sait. Il tente de reprendre le contrôle du Saint Empire avec «Working Overtime». C’est un combat de tous les instants. Oui il s’agit bien d’un Saint Empire. En Angleterre, à part les Pistols, nobody did it that way, c’est-à-dire des compos qui fondent une religiosité. Punk Bailey est de retour avec le «What Do You Want» d’ouverture de bal des vampires - What do you want from me - Il te pose la question. Ça joue au heavy sludge. Le cut entre en osmose avec la plus disturbing des pochettes, tout y est mal gaulé, la typo et puis cette bouille de godmichet qui regarde en coin. What do you want ? 

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             Comme l’indique son titre, Spit The Blues Out est un album de blues. Chris Bailey opte pour du classic boogie blues, mais le chante à sa façon. Quand on entend «Who’s Been Talking», on croit entendre le vieux shuffle de Ten Years After : c’est exactement le même son - My baby bought a ticket - On peut faire confiance à Chris Bailey pour le baby et le bought. Ils sont bien lestés. Il ne se passe pas grand chose dans le balda. Rien de nouveau sous le soleil de Bernanos. Le morceau titre ouvre le bal de B et fait la différence avec son joli départ de be my demolition demon/ Come and rob me off my reason. C’est une grosse compo, avec une mélodie chant.

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             En 2005, un nouvelle bombe atomique tombe sur l’Europe : Nothing Is Straight In My House. Chris Bailey retourne au sources du Sainty punk, et ce dès «Porno Movies». Il est entouré d’une équipe de démolisseurs. Il veut rétablir le Saint Empire des Saints et lègue à la postérité un bien beau blast. Le fan n’aura guère le temps de souffler sur cet album, tout est dégringolé de prime abord et en particulier le morceau titre. Le seul au monde à pouvoir faire du heavy Saints, c’est Chris Bailey. Sa heavyness confine au génie pur - I ain’t coming back - Même lorsqu’il creuse sa tombe, ça l’amuse - I’m digging a hole/ Do you want to join me in ? - C’est sa façon d’annoncer qu’il want to rise again («Digging A Hole»). Il amène «Paint The Town Electric» au beat glam. Sa voix continue de résonner dans les profondeurs du rock. Il chante jusqu’à l’overdose. Nouvelle énormité avec «Taking Tea With Aphrodite», sans doute le meilleur gaga d’Europe, gratté aux meilleurs accords de l’époque, avec un chanteur qui ne peut pas s’empêcher de ramener sa sensibilité de troubled troubadour. Il trimballe encore son aristocratie dans «Garden Dark», jusqu’aux early hours, yeah ! C’est un hommage déguisé à l’«All Along The Watchtower» repris par Jimi Hendrix, des échos de guitare tirés de cette version mythique sonnent dans le creux de l’oreille. Il termine avec «Nothing Straight (Slight return)», amené au heavy sludge, c’est le sludge définitif des Saints, monté en épingle, sans doute en hommage à Ron Asheton, car voilà une dégelée fondamentale qu’emporte le courant.

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             Fort bel album que cet Imperious Delirium daté de 2006. Les photos de pochette sentent la misère, mais diable que de punch, et ce dès «Drunk Babylon», ce dragged-out wild punk blast. Pas de meilleure description de cette attaque frontale - One shot/ You get - avec un solo de gras double encapsulé dans le couplet chant ! Fucking blast de punk out. Ils ne sont que trois. Caspar Wijnberg bassmatique et Peter Wilkinson bat le beurre. Big Bailey calme le jeu avec «Declare War» - I you declare war on me/ Where shall I stand ? - Il nous épuise avec ses problèmes matrimoniaux. Il nous ramène à Paris avec «Trocadero», il chante à fleur de peau - Truckin’ down the Trocadero - C’est une absolue merveille, suivie d’une autre merveille, «Je Fuckin’ T’aime», même s’il joue avec les clichés de motor bike et d’all night long, il rafle la mise, et en plus il s’amuse avec la langue - Je fucking t’aime/ Plus belle chanson/ On y va mes enfants/ I think I kown what you want/ Alright ! - En se moquant du rock, Chris Bailey fait du génie pur. Il reste dans le Big Bailey avec «Other Side Of The World» et reprend le fil de son autobiographie avec «So Close» - So close to breaking down/ So low/ I was living underground/ Stepping out/ Out into the town/ With nowhere left to go - Encore une vraie déboulade des Saints avec «Drowning» - Me and Alex Harvey are feeling good/ But we are drowning - Il envoie tout balader à coups de wah - With Keith Moon in a motor boat/ Driving through the Hilton Hotel/ Still drowning - Puis il revient au heavy punk des Saints avec «Enough Is Never Enough», il l’allume, enough is never enough, c’est gratté dans l’épaisseur du gras double, with music ringing in my ears. Il semble avoir laissé tomber les balladifs cacochymes. Il embarque son «Learning To Crawl» au Bailey drive - C’mon plant my flag in the burning sands/ And wait for it to come to me - C’est vite balayé par du solo d’outer Saints. Il termine avec «War Of Independance» en mood heavy Saints - See you theer/ Who knows - Ce sont quasiment ses adieux.

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             Le dernier album qu’enregistre Chris Bailey en 2012 s’appelle King Of The Sun. Au dos de la pochette, on le voit assis. Il porte un petit bouc. L’écoute est spéciale, car il s’agit apparemment des derniers enregistrements de cet homme qu’on a depuis le début admiré et même adulé. Bon alors autant le dire tout de suite, ce n’est pas un grand album. Le morceau titre et «A Millions Miles Away» restent du Bailey classique, avec les trompettes à la sortie et toujours cette grosse présence vocale. Il reste égal à lui-même. Les deux cuts qu’on sauve sont «All That’s On My Mind» et «Mini Mantra Pt1». Il lance le premier au hey now - Hey now/ Don’t think that this is over - Il lance un pont sur la rivière Kwai - Hey now/ I knew you would never believe me - Avec le Mini Mantra, il perd encore la tête - Where is my mind - Retour à la heavyness, c’est joliment tourné et un killer solo s’étale dans la durée. Voilà un cut digne des early Saints. Dommage que le reste de l’album de soit pas de ce niveau. Adios Chris Bailey, tanks for the ride !

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             Allez, une dernière tournée pour la route, avec cette grosse compile parue en 1999, 7799 Big Hits On The Underground. On la ramasse surtout pour les deux portraits de Chris Bailey qui apparaît maquillé, fard vert sur les paupières et rouge à lèvres. Il rédige aussi un petit texte à l’intérieur. Cette compile permet de revisiter tout l’art sacré des Saints. Le seul défaut est l’absence de leur version de «River Deep Mountain High», parue sur le fameux double 45 t, One Two Three Four. Ça commence avec l’incontournable «(I’m) Stranded», puis «No Time» et on saute dans l’explosion thermonucléaire de «Know Your Product». On connaît tout ça par cœur, mais chaque fois qu’on l’écoute, le cœur bat la chamade comme au premier jour. Rien de plus punk que ce Product. Peu de groupes ont su développer un tel power. «No Your Product» est aussi de la dynamite, comme chacun sait. Chris Bailey y est emporté par la vitesse du long long time. Et puis tiens, voilà cette version démente de «Save Me», tirée de Prehistoric Sounds. Quelle violence ! Il fond comme une tablette de chocolat blanc entre les cuisses d’Aretha - Save me/ I want you to save/ Me - C’est l’apanage des Saints, la Soul-punk de save me right now. On retrouve plus loin l’intro légendaire de «Ghost Ships». Comme c’est un double CD, tu as quarante cuts, alors t’as qu’à voir. On tombe à la fin du disk 1 sur une version absolument démente de «Simple Love». Le disk 2 repart de plus belle avec tous ces standards que sont «Temple Of The Lord», «Grain Of Sand», où il chevauche un dragon en tête de la brigade légère, puis revient la grosse prestance de «Before Hollywood» et plus loin, on retombe nez à nez avec l’effarant «Howlin», un cut alarmant d’excelsior pathologique. Ça fait du bien d’entendre ça une dernière fois, get the fuck out, Chris Bailey s’y montre assez définitif. On redécouvre aussi cette merveille qui s’appelle «Only Dreaming», c’est vite fait bien fait, good day/ ay/ ay - And Christ I was only dreaming - Explosif ! Son yeah est encore une preuve de génie, il tape encore une fois dans le twilight. S’ensuit l’implacable «Fall Of An Empire», dont on a déjà dit si grand bien. Il atteint là le sommet de son art, le sommet du smart, de l’I don’t care et du close your eyes. Boom ! Redécouverte encore de «Good Friday», tout repose sur le cataplasme de la voix, il a une façon de retomber sur l’accord qui est unique au monde, tu peux tâter le flesh du Good Friday. Ah il faut le voir articuler tout ça. S’ensuit l’abominable «What Do You Want» claqué au early power des Saints. Chris Bailey entre dans la danse avec une sorte de bienveillance. Il s’inscrit dans la mythologie des Saints, c’est-à-dire la sienne, et soudain le chant prend feu, yeah ! Encore une compile qui va toute seule sur l’île déserte. 

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             En marge de Saints, Chris Bailey a enregistré quelques albums solo, qui à l’époque firent bien fantasmer les fans, à commencer par Casablanca. En réalité, il ne s’y passe pas grand-chose. Chris Bailey continue d’y explorer le labyrinthe des aléas relationnels avec «Rescue» - I want you/ To rescue me - Il fait un peu de heavy blues avec «Insurance On Me» - You know I love you baby/ You know I love you true - et l’album décolle en fin de balda avec «Curtains». Il ramène une guitare électrique dans le heavy battage de curtains et ça prend tout de suite une certaine ampleur. En B, il tape une version acou de «Follow The Leader» qu’il sature de guitares. 

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             Paru en 1984, What We Did On Our Holidays est un album live enregistré lors d’une tournée australienne. On y trouve des covers superbes, comme par exemple le «Bring It On Home To Me» de Sam Cooke. Chris Bailey jette tout son poids dans la balance. Il enchaîne avec un autre classique de la Soul, «I Heard It Through The Grapevine». Il adore les grands hits black, cette fois il attaque à l’insalubrité délinquante du garagiste, c’est très gonflé de sa part, il faut le voir malaxer les syllabes de la Soul - Oh I’m just about to lose my mind - Il y a un solo de trompette sur le tard du cut. Il fait aussi une belle version d’«In The Midnight Hour» et pique une crise de fast rock’n’roll avec un «All Night Long» digne de figurer sur Eternally Yours. Il se prend au jeu, frise l’égosillement et lance de fabuleuses nappes de cuivres. C’est aussi sur cet album qu’on trouve sa belle version d’«Amsterdam». Le voilà sur les traces de Bowie et de Scott Walker !

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             Très beau portrait du Big Bailey sur la pochette de Demons, paru en 1990. Il a des faux airs de Russell Crowe. Le stand-out track de l’album s’appelle «Bridges», gratté aux heavy chords de walking down the boulevard. Il pose bien les éléments du pathos, c’est le roi du genre, le prince des pâtés de pathos - There are no more bridges/ To burn/ No more lessons/ To learn - C’est heavy, brillant et mélodiquement parfait. Avec le morceau titre qui ouvre le bal des vampires, il déblaye la place. Il arrive comme un roi dans un palais qui est sa musique. Il étale ses lyrics à la face du monde. Il le fait avec un aplomb assez rare dans l’histoire du rock anglais. Et toujours les fucking trompettes ! Il adore ça ! S’ensuivent des cuts assez problématiques, le pauvre Bailey se fourvoie dans le radio friendly («Return To Zero») et avec «Fade Away», il continue de jouer sa carte d’aristocrate perdu dans les montagnes. Retour au heavy power balladif avec «Running Away From Home», c’est bardé de son et d’intentions. Il rend deux hommages sur set album : «Edgar Allan Poe» et «Marie Antoinette».

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             Toujours dans sa période New Rose, Chris Bailey enregistre Savage Entertainment en 1992. Deux raisons essentielles d’écouter cet album : le morceau titre qui relève du coup de génie et «Do They Come From You» qui relève du big atmospherix. Oh ces climats ! Big Bailey est très impliqué dans l’expression de sa grandeur, il flirte en permanence avec le génie, il maintient la pression par derrière avec des trompettes. Oh il adore les trompettes, surtout les trompettes de la renommée. Quant au morceau titre, c’est un hit - We all need some savage entertainment - Il pousse bien le bouchon, ça vire à l’énormité - I’m not satisfied with my electric whore - Encore une fois, il opte pour le décervellement - To take my brain away - «What Am I Doing There» sonne comme un ressac, il plonge dans ses incertitudes et reste mélodique - Don’t make me disappear/ I could get lost - La perdition est son thème de prédilection. Tout est très littéraire chez Big Bailey, c’est sa nature profonde. Il ramène de l’accordéon dans «Road To Oblivion» et redevient le troubled troubadour le temps d’un «Key To Babylon». Son «Hotel De La Gare» est purement autobiographique, ça se sent au sipping brandy/ on the balcony et à l’early morning madness. Il joue tous ses cuts au heavy gratté de poux. Il façonne une esthétique de l’underground parisien des années 90. Il va toujours chercher l’utter et il pose sa voix comme un cataplasme sur son gratté de poux. Il l’étale bien, sa voix, comme s’il utilisait une spatule, il tartine jusqu’au bout de la nuit.

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             On sent une petite baisse de tension sur 54 Days At Sea paru deux ans plus tard. Rien ne change sous le soleil de Bailey, il ramène son vieux pâté de pathos. Il s’en va se noyer au large avec sa belle voix profonde, il reste dans son sempiternel système de désespérance. Il fait un peu de heavy pop avec «On The Avenue», il chante d’une voix claironnante et dans «Unfamiliar Circles», son it’s alrite est toujours égal à lui-même - I’m only wandering round/ In unfamiliar circles - Avec «Drowned In Sound» il passe au heavy mid-tempo et propose avec «She Says» une belle dégelée de fin de non-recevoir. On est difficilement admis à entrer dans cet album. Il termine avec «In The Desert». Le voilà paumé dans le désert, comme l’avenir du rock. Il va son chemin, c’est tout ce qu’il lui reste à faire. Why the music is so loud ? Il s’en sort toujours avec son grain de voix. Il imprime l’imprimatur du rock underground, mais au fond, il doit être furieux d’être resté underground, sans un rond.

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             En 2011, on vit apparaître dans les bacs une étrange pochette blanche sur laquelle figurait le dessin d’un homme portant un masque de tête de cheval, et au dessus, dans une étiquette noire était portée la mention «Chris Bailey & H. Burns. Stranger.» En fait, il s’agit d’un album collaboratif, chacun chante ses cuts, les coquins alternent, Chris Bailey d’un côté et un certain Renaud Brustlein de l’autre. Bon d’accord, ce mec chante bien, mais on n’est pas là pour ça. On est là pour Chris Bailey, qui, fidèle à sa vocation de poule aux œufs d’or, nous en pond quelques uns, cot cot, à commencer par un «Visions Of Madonna» qui n’a rien à voir avec Johanna. C’est du classic Sainty sound, avec le beau swagger d’accords princiers. Il boit encore du vin - I took a drink/ The wine tasted like water - Il revient plus loin avec l’excellent «Muse» - I got a bitter sweet companion/ That girl is everything I need - Puissant coup de Bailey ! Il nous en pond encore deux en B, cot cot, dont un amusant «Hey You» où il bâtit un couplet entier avec ses vieux clichés Sainty : ghost ship, a perfect day, don’t send me roses, I could be stranded et il plonge vers la fin dans le big atmospherix d’it’s all too crazy now. Il termine avec «Stranger». On note une certaine majesté. C’est le mot clé de Chris Bailey.

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             Pour aller vite, on peut se contenter d’une bonne compile de Chris Bailey : Encore, car on y retrouve «Savage Entertainment» (quasi-Dada, il se marre et fait jouer un accordéon), «Just Like Fire Would» (swamp de la rue Sarrazin), «The Prisonner» (Avec Ed), et les vieilles reprises de What We Did On Our Holidays, «In The Midnight Hour» et «Amsterdam». Comme souvent dans ce type de compile, on trouve des inédits et là attention, ce sont des petites bombes, à commencer par une version de «Can’t Help Falling In Love With You», fantastique hommage à Elvis, un véritable objet d’art. On en trouve même un autre : «Suspicious Minds», hommage d’un géant à un autre géant - Oh what can you see/ What you’re doing to me - C’est du mythe à l’état pur, Big Bailey navigue à la même hauteur qu’Elvis, avec des moyens plus modestes. Il tape aussi une version mirifique d’«I Hear You Knocking», c’est le ballsy Bailey qui revient - I hear you knocking/ But you can’t come in !    

             En mémoire de Jean-Jean, brillant émule de Chris Bailey. Repose enfin en paix, mon pauvre vieux.

     

    Signé : Cazengler, Chris Balai

    Saints. (I’m) Stranded. EMI 1977

    Saints. Prehistoric Sounds. Harvest 1978

    Saints. Eternally Yours. Harvest 1978

    Saints. Paralytic Tonight Dublin Tomorrow. New Rose Records 1980

    Saints. The Monkey Puzzle. New Rose Records 1981

    Saints. Out In the Jungle. New Rose Records 1982

    Saints. A Litlle Madness To Be Free. New Rose Records 1984

    Saints. Live In A Mud Hut. New Rose Records 1985

    Saints. All Fools Day. Polydor 1986

    Saints. Prodigal Son. Mushroom 1988

    Saints. Howling. Blue Rose Records 1996

    Saints. Everybody Knows The Monkey. Amsterdamned Records 1998

    Saints. Spit The Blues Out. Last Call Records 2000

    Saints. Nothing Is Straight In My House. Liberation Music 2005

    Saints. Imperious Delirium. Wildflower Records 2006

    Saints. Live At The Pig City Brisbane 2007. Shock 2009

    Saints. King Of The Sun. Highway125 2012

    Saints. 7799 Big Hits On The Underground. Last Call Records 1999

    Chris Bailey. Casablanca. New Rose Records 1983

    Chris Bailey. What We Did On Our Holidays. New Rose Records 1984

    Chris Bailey. Demons. New Rose Records 1990

    Chris Bailey. Savage Entertainment. New Rose Records 1992

    Chris Bailey. 54 Days At Sea. Mushroom 1994

    Chris Bailey & H. Burns. Stranger. Vicious Circle 2011

    Chris Bailey. Encore. Last Call Records 1995

    Duncan Seaman : Wild about you. Vive Le Rock # 89 - 2022

     

    L’avenir du rock

     - John Paul Keith et les autres (Part Two)

     

             Bien malgré lui, l’avenir du rock se retrouve coincé pour le week-end dans une maison de campagne avec des amis de longue date. Il savait bien au fond de lui qu’il valait mieux décliner cette invitation. Mais dans la vie on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Comme l’un de ces fameux amis insistait lourdement, prétextant que les autres pourraient lui en vouloir de faire faux bond, il a fini par céder. Alors vous connaissez bien ce type de situation : ça commence en général par l’«apéro dînatoire» du vendredi soir censé établir les fondations d’une convivialité à toute épreuve, puisqu’elle va devoir durer 48 heures. C’est atrocement long 48 heures quand il faut écouter des gens qui n’ont rien à dire et qui bavachent à longueur de temps. Ne parlons pas des grosses épouses réactionnaires ! On boit, on mange, on entend vaguement de la musique sans jamais savoir ce que c’est, un chat amputé du cerveau n’en finit plus de miauler pour réclamer des bouts de viande alors qu’on est à table, ça parle bien sûr de choses vues, oh pas celles de Victor Hugo, non, celles de la télé, ce poison moderne qui ramollit les cervelles au point qu’on les entend faire flic floc dès que ça bouge un peu pour servir le pinard, et puis François coupe le gigot, alors pour alimenter la conversation, Paul demande à Juliette si elle n’a pas un autre couteau, puis chacun ramène son petit grain de sel sociologique, à commencer par Paul qui prend sa meilleure voix de maître à penser du Quartier Latin pour déclarer : «Ceux qui n’ont pas d’argent ils n’ont qu’à s’arranger, ou pour en avoir ou pour s’en passer», ce qui ne plait pas à ce vieux militant d’extrême gauche qu’est Vincent qui lui jette son verre à la figure, alors Paul arrache l’os du gigot des mains de François et frappe Vincent à la volée, faisant gicler des dents jaunies qui vont rouler sur le chêne massif de la table de ferme en faisant cling clong, et l’avenir du rock observe la scène avec une compassion mêlée de dégoût, se répétant à longueur de temps qu’il n’est pas bon de vieillir, que ça rend les gens décidément très cons, et que de toute façon la vie est ainsi faite, et qu’il va falloir trouver un prétexte pour mettre les bouts, quitter cette assemblée pathétique, tout juste bonne à servir de prétexte à l’une des divagations scénaristiques d’un réalisateur des années soixante-dix. Une fois calmés et dessoulés, Vincent, François, Paul et les autres se rabibocheront, mais sans l’avenir du rock qui leur préfère définitivement John Paul Keith et les autres.

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             John Paul Keith ? Pas de problème. Cet excellent Memphis cat fit une première apparition en Normandie en mars 2019. Le voilà de retour pour une deuxième apparition.

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    Il joue en trio, accompagné par un jeune bassman new-yorkais et un jeune beurreman bostonien. Ils jouent la carte du tight triumvirat. Pendant 90 minutes, ils règnent sans partage sur l’empire des sens. Ils sont pro jusqu’au bout des ongles et se payent le luxe de passer par toutes les fourches caudines, celles du rock, de la pop, du jazz, du groove, du heavy groove, de la southern Soul, du Texas swing, du Memphis beat, du jumpy jumpah. Ils jouent tout ça les doigts dans le nez, avec une aisance confondante qui nous laisse comme deux ronds de flan, c’est même parfois trop beau !

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    Énorme boulot pour le public que de se montrer digne d’un tel ramshakle. On appelle ça l’inversement des rôles. Ça se produit de temps en temps : on croit assister au spectacle d’un petit mec tombé là par le hasard des tournicotages et on se retrouve à deux mètres d’un très grand artiste qui en plus ne la ramène pas. C’est peut-être ça qui perturbe le plus la compréhension du Français moyen : zéro frime chez John Paul Keith. Il donne une espèce de leçon de maintien sur scène, il montre comment on peut être virtuose et rester normal dans son comportement, jamais de grimaces, jamais de posture, pas la moindre faute de goût, ce mec est à sa façon un dandy du Memphis beat et en matière de rebondissements mirifiques, il est prolifique.

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    Comprenez qu’avec John Paul Keith on est à l’exact opposé des Clapton et des autres rois du m’as-tu-vu. Il tape en plus dans un répertoire riche et varié, il rend des hommages spectaculaires à des gens aussi divers que Dutronc, Don Bryant et surtout Buddy Holly dont il restitue avec une délectation non feinte le crazy power. Par souci d’identité, les groupes et les artistes s’enferment généralement dans un style musical. John Paul Keith fait exactement le contraire, il va dans tous les styles, mais avec une unité de ton : le son extrêmement incisif d’une Tele pailletée. Ses solos sont tous vivaces et classiques à la fois, il fait honneur aux géants du jump avec des progressions d’accords qu’on croyait réservées aux big bands des années 50, il recrée ces fantastiques climats avec une section rythmique qui joue la carte du minimalisme, et, n’ayons pas peur des grands mots, ça devient littéralement fascinant. Ils se payent même le luxe du big atmospherix par le seul jeu des dynamiques internes.

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             Il tourne en Europe pour la promo de deux nouveaux albums, The Rhythm Of The City et un album live, A World Like That. Live At B-Side. L’album studio est enregistré et mixé par Scott Bomar qui a repris le flambeau du Memphis Sound (Electraphonic) avec Boo Mitchell (Royal Studios). Dans sa passionnante autobio, Howard Grimes rendait hommage à Bomar : «Je ne suis pas en colère après Hi, ni après Stax, but Scott Bomar at Electraphonic est la seule personne qui m’ait payé rubis sur l’ongle. Ça m’a choqué qu’il me paye pour la session de Cyndi Lauper. Il a juste dit que je le méritais. Bosser avec Scott, c’est un peu comme bosser avec Willie Mitchell. Electraphonic is the only place left that feels like the glory days.» On est donc entre gens sérieux. Écouter le dernier album de John Paul Keith c’est exactement la même chose que d’ouvrir le dernier livre de Robert Gordon - Robert Gordon ? Oh he’s a friend of mine, lâche John Paul Keith avec un grand éclat de rire - Il démarre The Rhythm Of The City avec un vieux groove de round midnite in Memphis, «How Can You Walk Away». John Paul Keith chante au petit sucre candy, soutenu par des chœurs de filles fabuleuses et il passe son solo dans l’écho du temps, mais pas n’importe quel écho du temps, mon gars, celui de Memphis, cet écho mythique qui résonne encore dans les disques Sun. «The Sun’s Gonna Shine Again» sonne comme un coup de génie. John Paul Keith s’en va groover sur le côté ensoleillé de la rue (hello Gildas), et comme Jimmy Webb, il est on his way. On a là une pop incroyablement lumineuse, oui John Paul Keith a du génie, il dégouline de facilité, il retombe sur le shine again avec la souplesse d’un chat, logique pour un Memphis cat, c’est une merveille, well I know, il s’explose littéralement dans la clameur d’un summer day in Memphis. S’ensuit le morceau titre, un heavy groove de qualité supérieure, si infiniment supérieure. Même si on connaît ce son par cœur, on sent bien qu’il existe une différence de niveau. C’est un peu comme quand on écoute Lazy Lester ou Ted Taylor, ce n’est jamais tout à fait la même chose. Quand il part en mode rock’n’roll avec «Love Love Love», John Paul Keith se paye le luxe d’un gros virage jazzy. Quand il tape un power-groove («Keep On Keep On»), il s’infiltre dans le drive par tous les trous. Son «I Don’t Wanna Know» est une pop de Southern Soul à la Dan Penn et son «Ain’t Done Loving You Yet» rend à la fois hommage à Big Star et à Buddy Holly. Il en restaure le double éclat, c’est très étrange, il a une façon très personnelle d’exploser la pop. Puis il rend hommage aux géants du jump avec «If I Had Money». Il est rompu à toutes les disciplines, il sonne exactement comme Pee Wee Crayton ou Amos Garrett, il vaut bien tous les cracks du jack, il se veut clean dans le clear, il joue dans les règles du meilleur lard avec du shuffle d’orgue et des coups d’horn claqués derrière les oreilles du beignet, ces mecs jouent avec tes nerfs, méfie-toi, ils sont beaucoup trop bons pour être honnêtes. Et pour boucler cet album qui te cale dans ton fauteuil pour mieux t’emporter la tête, il envoie «How Do I Say No», un heavy mix de real deal, de groove et de tell me tell me save me girl, John Paul Keith est un seigneur des annales du groove, un binoclard de génie comme le fut Buddy avant lui, il a du son, il a Bomar, il a sa stature et il finit en mode Dan Penn.

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             Et voilà A World Like That. Live At B-Side, un bien bel album live qui sert d’écrin à cette absolue merveille qu’est l’«How Can You Walk Away» tiré de The Rhythm Of The City. John Paul Keith y groove le chant de l’intérieur du menton. Il tape le «Something So Wrong» d’ouverture de bal au heavy groove, vite fait bien fait, avec toute la mécanique des relances de la prescience, il chante comme Buddy et c’est extrêmement excitant. Il tire aussi l’excellent «The Sun’s Gonna Shine Again» de The Rhythm Of The City et laisse son groove partir en balade. Ça devient assez magique, comme exposé au soleil de Jimmy Webb. Les cuivres recuisent cette merveille. Ah il faut le voir plonger à la voix de Memphis cat dans le lagon d’argent du Memphis Beat ! Sur «The Rhythm Of The City», il fait pas mal d’étincelles. Les éclats d’accords qui brisent le rythme sont ceux des Beatles. C’est là que John Paul Keith pique sa crise hendrixienne et il pousse le bouchon si loin qu’on le perd de vue. L’autre stand-out track est le final cut «How Did I Say No» qu’il prend en mode big band - What I was supposed to do ? - Il a raison de se poser la question. C’est à ce genre d’éclat qu’on mesure le génie de ce petit mec. Un détail qui vaut son poids d’or du Rhin : John Paul Keith dédie l’album à Howard Grimes : «In loving memory of Howard Grimes. 1941-2022. THE REAL RHYTHM OF THE CITY.»

             Merci à la Nouvelle Machine qui nous aide à enterrer le souvenir de Pandemic.

    Signé : Cazengler, Jean Pauv Kon

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    John Paul Keith. Le Trois Pièces. Rouen (76). Le 2 mai 2022

    John Paul Keith. The Rhythm Of The City. Wild Honey Records 2021

    John Paul Keith. A World Like That. Live At B-Side. Wild Honey Records 2022

     

     

    Inside the goldmine

    - Quand le Kevin est tiré, il faut le boire

           En France, on transforme aisément un Jean en Johnny, mais attention, ce n’est pas forcément le Johnny qu’on croit. Non, ce Johnny-là se réclamait de Johnny Thunders, pas du Johnny national. Il tenait à le préciser pour éviter les incidents diplomatiques. Et comme il était d’un naturel batailleur, il valait mieux les éviter. Johnny commit à l’époque de ses 18 ans une fatale erreur : il s’engagea dans l’armée, persuadé qu’il allait pouvoir partir à Tahiti, mais il fut envoyé dans un camp d’entraînement de parachutistes, quelque part dans le Sud-Ouest. Il voulut bien sûr démissionner mais on le roua de coups ce qui le convainquit de rester dans le rang. Garde à vous ! Six mois plus tard, la cervelle bien lavée, il débarquait au Tchad et participait aux missions de nettoyage des villages qui soi-disant alimentaient la guérilla. L’armée utilisait toujours les anciennes méthodes, celles des guerres d’Algérie et du Vietnam : éradication des populations soupçonnées de soutenir l’ennemi. Alors Johnny obéissait aux ordres. Pour ne pas devenir complètement fou, il écoutait chaque nuit la seule cassette qu’il avait emportée dans son paquetage, celle du premier album des New York Dolls. Lorsqu’il fut démobilisé, il n’était bien sûr plus le même. Il se remit à porter son vieux perfecto et nous découvrîmes qu’il planquait dans sa botte un couteau de combat. Dès qu’il croisait un noir dans la rue, il sortait son arme et nous n’étions pas trop de quatre pour le ceinturer et le ramener au calme. Certaines nuits de beuverie, il cherchait une épaule compatissante pour y pleurer à chaudes larmes. «Quand le vin est tiré, il faut le boire», disait-il, à quoi il ajoutait : «Jusqu’à la lie», pour que la métaphore soit bien compréhensible. Il ne s’est bien sûr jamais remis de cet épisode méprisable et il passa le restant de sa vie à tenter de concilier l’inconciliable, c’est-à-dire le quotidien et ses souvenirs. Il fondit une famille, vit de nombreux psychiatres, reprit du service dans un groupe de rock et finit enfin par perdre la boule pour de bon.

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             Le destin de Kevin Junior n’est pas beaucoup plus joyeux. Luke la main froide nous rappelle dans sa column que cet Américain basé à Chicago rencontra à une époque Nikki Sudden et Epic Soundtracks, qu’Epic et lui devinrent inséparables et qu’il cassa sa pipe en bois relativement tôt, à 47 ans, non pas à cause du Tchad mais de l’hero. La main froide situe donc le petit Kevin comme the final part of the Nikki Sudden-Epic Soundtracks axis of burning talent and horrible early death. Avant d’aller s’installer à Londres pour bosser avec son pote Epic, le petit Kevin avait enregistré deux albums avec son groupe, the Chamber Strings. La main froide se montre élogieux avec ces deux albums - The culmination of his influences (Carole King, Alex Chilton, Brian Wilson, power pop, country, gospel, blue-eyed soul, the Go-Betweens) - et donc, on se fait un devoir de les écouter, car ce sont des influences qui font baver.

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             Le premier date de 1997 et s’appelle Gospel Morning. Big, big, very big album, c’est enregistré à Chicago mais dès «Telegram» on se croit en Angleterre. Le petit Kevin et ses amis proposent une pop brillante, ils sont les rois de l’anglicisme, on se croirait dans la roulotte de Ronnie Lane. Le petit Kevin joue la carte des renversements mélodiques avec «Everyday Is Christmas», bam bam bam, ça regorge d’excellence, les descentes de chant sont superbes, la main froide a raison de s’émouvoir. Le petit Kevin dispose de pouvoirs surnaturels, comme le montre encore «Dead Man’s Poise», il tire son Dead man dans la psychedelia à coups de retours de manivelles et ça devient vite énorme. Globalement, c’est trop anglais pour être honnête, ces mecs louvoient au pied des falaises de marbre, power absolu & pureté mélodique, voilà les deux mamelles du petit Kevin. Il abat «The Race Is On» aux power chords. Quel allant et quelle allure ! Il fait son Nikki avec «All Of Your Life», c’est tellement Nikké que ça casse la baraque. Il passe directement au coup de génie avec «Cold Cold Meltdown», encore très Nikké dans l’esprit, c’est un balladif jacobite bien embarqué aux guitares, avec des échos de Sway dans le son, d’où l’intensité de la Stonesy. Quand on écoute «Thank My Lucky Stars», on pense immédiatement aux pleins pouvoirs. Le petit Kevin se les octroie tous, il a le répondant d’un magicien, il est exactement dans la même veine que Nikki : la romantica dans ce qu’elle peut offrir de plus jouissif. Ses balladifs sont visités par les esprits, tout est traité dans la dignité du big sound. Dans les bonus se trouvent une reprise du «Baby It’s You» des Shirelles repris par les Beatles et Johnny Thunders, puis d’«I Pray For Rain» de Dan Penn dont le petit Kevin est un fan transi.

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             Le deuxième album date de 2001 et s’appelle Months Of Sundays. Le petit Kevin apparaît à la fenêtre, sous un parapluie. Il rend deux hommages pour le moins spectaculaires à Brian Wilson : «The Fool Sings Without Any Song» et «Beautiful You». Il va vite au sucre avec le premier,  il connaît tous les secrets du swagger des Beach Boys. Il est d’un niveau qui se situe au-delà des niveaux. Il tape dans l’exergue d’excelsior. Ce que confirme «Beautiful You». Direction Pet Sounds, il avoisine la pire excellence instrumentale, celle de Pet Sounds. Il tape encore dans une pop de rêve avec «Last Lovers». C’est tout de suite parfait. Il semble plonger dans la pop avec une obsession superbe, sa pop jaillit comme une fontaine, une pop qui rivalise en qualité et en pureté avec celles de Brian Wilson et de Todd Rundgren. Il rôde bien, trop bien. Cette pop est tellement parfaite qu’on dresse l’oreille. Il drive le groove d’«It’s No Wonder» à la Junior pour en faire une merveille absolue, il sait groover à l’infini et se faire orchestrer. Ah qui dira la violence de son excellence ? Il est partout et il est bon, il est plein de son et plein d’esprit. Il attaque la pop de «The Road Below» comme le ferait Nikki, même poids jeté dans la balance, même élégance du gratté de poux. Il taille encore bien sa route avec «Our Dead Friends» - Our passing friends - et termine avec une version acou de «Last Lovers», histoire de montrer un peu mieux à quel point cette chanson est parfaite. Le petit Kevin navigue dans son rêve d’excellence, il faut s’abandonner à lui.

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             Il existe aussi une petite compile parue sur Sunthunder, le petit label espagnol qui hébergea Kuss en fin de parcours. Comme les deux albums des Chamber Strings, Ruins (A Collection Of Rareties B-sides & Outtakes) vaut à la fois le détour et le rapatriement. On y trouve un hommage superbe à Johnny Thunders, «It’s Not Enough», c’est en plein dedans, les guitares croisent au large comme des requins. D’ailleurs l’hommage à Johnny Thunders n’est pas innocent : ils ont un petit côté lookalike. Autre belle cover : «Whiskey In The Jar», clin d’œil à Phil Lynott, avec du solo à la coule de moule. Fantastique énergie. On croise aussi sa reprise du «Baby It’s You» des Shirelles, son «I Pray For Rain» de Dan Penn et on retrouve des cuts qui datent du temps de Chicago, comme «Thank My Lucky Star», «Dead Man’s Poise» gratté au raw to the bone, «Last Lovers» et un «Telegram» bardé de barda, absolument génial, car il tartine de la Soul dans sa pop. Le «Common At Noon» d’ouverture de bal date de l’époque de son premier groupe, The Rosehips. Le petit Kevin y chante au doux du chant sur des glissés de cordes à la Small Faces et des arpèges lumineux. Il prend son «Kevin Junior» par dessus la jambe et son «Ragdoll» qui date aussi des Rosehips est visité par des guitares extraordinaires. Tiens, voilà «Contact High» qui date de l’époque d’un autre groupe, Mystery Girls. C’est du Junior débouling, il arrive dans le chant comme un chien dans un jeu de quilles. Ce mec est une véritable aventure. Il monte sur tous les coups.

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             La main froide recommande aussi l’écoute de l’album posthume d’Epic Soundtracks, Good Things, enregistré chez Epic à West Hampstead en 1996, sur un quatre pistes, avec le petit Kevin - There are still a few copies out there. Seek one and you will never be without - C’est le petit Kevin qui écrit les liners en 2004. Il raconte que le projet est resté shelved, c’est-à-dire dans un placard pendant 8 ans. Il raconte aussi la tournée européenne qu’ils ont faite à deux et puis la mort d’Epic. No hard drugs, broken heart. Un mystère. Puis le petit Kevin se décide enfin à faire profiter le monde des démos enregistrées en 1996, il transfère les bandes sur Pro Tools et c’est ça qu’on entend sur le CD. Epic et lui font sur cet album du pur Nikki Sudden, c’est le petit Kevin qui gratte les notes fantômes d’«I Do Declare» et avec «Dedications», ils passent tous les deux à la wild psychedelia de West Hamspead, le petit Kevin gratte à l’ongle sec des solos qui vont se perdre dans l’air du temps. Avec «I Got To Be Free», ils créent une fabuleuse ambiance, avec des chœurs latents. Puis Epic craque «Maybe You’re Right» à la voix d’introspection tranchante et derrière lui le petit Kevin fournit les chœurs d’artichauts. Comme Fred Neil, Epic fait du lard puissant, il va chercher des valeurs avec «Good Things Come To Those Who Wait», il cherche l’envol. Encore de la pureté à gogo avec «House On The Hill», il retape dans le mille à l’accent tranchant, Epic est assez épique, c’est encore un privilège que d’entrer dans le groove d’Epic, dans cet excellent «A Lot To Learn». Il y développe un groove à la petite perfe de West Hampstead. Il termine avec «You Better Run», une vraie petite pop de better run, une pop anglaise qui ne mène nulle part mais qui a pour particularité d’être infectueuse.

    Signé : Cazengler, Kevin Geignard

    Chamber Strings. Gospel Morning. Bobsled Records 1997

    Chamber Strings. Months Of Sundays. Bobsled Records 2001

    Kevin Junior. Ruins (A Collection Of Rareties B-sides & Outtakes). Sunthunder Records 2009

    Epic Soundtracks. Good Things. DBK Works 2005

    Signé : Cazengler, Kevin Geignard

    Chamber Strings. Gospel Morning. Bobsled Records 1997

     

     

    MARLOW RIDER / ALICIA F !

    QUARTIER GENERAL

    ( Paris / 06 – 05 – 2022 )

     

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    Longtemps que je n’avais mis les pieds à Paris. Beaucoup de monde sur les terrasses des cafés, l’on sent que toute une jeunesse rattrape le temps perdu, cette joie de vivre est la meilleure introduction possible à un concert de rock’n’roll.

     MARLOW RIDER

    Heureusement que l’on était debout sinon c’était tout droit la chaise électrique. D’ailleurs Tony débute le set par Debout. Fred Kolinski est assis lui, royal derrière ses fûts, en grand ordonnateur du désastre, étrangement calme, imperturbable, manie le tonnerre avec flegme, vous déclenche l’apocalypse sans même feindre de s’intéresser à la conséquence de ses coups, sûr de lui, l’onde sonore qui embrase la scène témoigne pour lui.

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    ( Photo : Peter Dumber )

    Pas de panique, les deux autres oiseaux devant lui ont de la répartie. Chemise festive et regard sombre Amine Leroy slappe sans remord. Vous rentre dans la cathédrale sonique érigée par Kolinski comme s’il était chez lui, normalement il devrait être écrasé par l’ampleur de l’architecture, point du tout, Amine s’emploie à la consolider, à l’étayer méthodiquement par des rangées de piliers que ses slaps sèment comme des champignons géants à pousse rapide. Consolide l’armature.

    Elle en a besoin. Tony Marlow a sorti sa Fender blanche. Je dis blanc pour réunir en seul mot toutes les teintes que le balayage luminescent des spots lui prête Ne la ménage pas. C’est sur le troisième morceau, une attaque creaminelle de Sunshine of your love que l’on comprend que ce soir le marlou est dans une forme éblouissante. Va nous tisser toute la soirée des dentelles de pierres qui finissent par s’épanouir en vapeur mauve. Tous les yeux de l’assistance sont fixés sur ses mains. En pure perte d’ailleurs, à peine s’il bouge un doigt par-ci par-là, vous triture des riffs stalactites, vous tombent dessus comme des coups de massues préhistoriques sur des crânes de mammouths, ou alors vous verse dans les oreilles une friture de stalagmites qui s’évadent de vos tympans pour ricocher aux quatre coins de la pièce. La guitare de Tony a décidé d’habiter le monde. Vous y englobe dedans, crée l’atmosphère nécessaire à votre survie, vous emmène sur une autre planète où tout est plus beau, elle colorise vos rêves, élargit et allège vos pensées, vous emporte dans un ailleurs psychédélique. Les échos de la voix veloutée de Tony dansent devant vos yeux, des mots vous traversent comme des vols d’hirondelles venues de mystérieuses et lointaines contrées, elle nous envoûte, notre âme devient un paysage choisi.

    Marlow s’enfuit, à plusieurs reprises il descend de scène et d’une démarche chaloupée disparaît au fond de la salle, même pas besoin de le suivre des yeux, il suffit de les fermer pour voyager et voler dans l’astral des sonorités, quand il revient de ses escapades les riffs sont encore plus acérés, trempés dans l’acier des joies explosives.

    Ce qui est sûr c’est que le trio prend un plaisir fou à jouer. S’installent dans une sorte de démesure créatrice étonnante. Sont au taquet, nous offrent les morceaux du prochain album, les séances sont prévues dès le lendemain, ces nouveaux titres leur brûlent les doigts, sont partis, le set irradie une incroyable puissance, sont habités par une grâce titanesque.

    Z’ont dû jouer une heure et demie, Chris Theps ordonnateur des lieux fait un signe discret, ce sera le dernier morceau, Among the zombies, prémonitoire car lorsque la pluie de soufre et de feu se terminera, il ne nous restera plus qu’à retourner nous enterrer dans la tombe de l’existence quotidienne.

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    ( Cette photo appartient au set d'Alicia, elle est comme les trois ci-dessous de Franck Bonilawski )

    ALICIA F !

    Alicia F ! nous a refait le coup de la fusée d’Einstein, tant que vous êtes dedans tout est parfait, lorsque vous en sortez, vous vous rendez-compte que le monde a vieilli.

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    Au début de l’expérience, vous ne vous en doutez pas, tout semble normal, un groupe de rock comme on les aime, batterie, basse, guitare, le kit maximal de survie en zone urbaine. Fred Kolinski immobile, figé en une attitude papale, prêt à déchaîner la foudre de sa malédiction urbi et orbi sur l’assistance, Tony Marlow a échangé sa tunique contre un T-shirt et s’est muni en guise de trident neptunien de sa Flying V Gibson, arme redoutable pour les petits poissons que nous sommes, quant à Matthieu il arbore outre son T-shirt météorite en grosses lettres noires sur le corps de sa basse la meurtrière inscription, telle une revendication oriflammique originelle, la rune magique prête à ravir le cœur des adorateurs de Gene Vincent, Pistol Packin Mama…

    Elle se glisse à la manière furtive d’un mamba noir sur la scène, si ce n’est le rouge vipérin de ses lèvres, elle paraît inoffensive, profitez de ces quelques secondes de rémission, le temps de jeter un coup d’œil sur la setlist et de s’emparer du micro.

    Décollage immédiat. Le triangle bermudien qui l’entoure, les trois boosters de poudre noire, lancent tout de go l’impulsion sonique, mais l’ogive nucléaire c’est la voix d’Alicia.  Tout est donné d’emblée, l’attitude, le chant, l’accompagnement, cette extraordinaire coalescence du signifié et du signifiant, n’en déplaise aux grammairiens académiques, est au fondement du mystère du rock ‘n’roll. Ou vous y atteignez, ou vous restez définitivement hors-champ. Pas de juste milieu, le signe et le sens ne doivent former qu’un à la manière dont le poing et la frappe, le geste et l’intention, s’amalgament pour activer un uppercut.

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    Blitzkrieg Bop pour ramoner les consciences. Avertissement sans frais le set sera bop et point pop. Mais déjà nos yeux ne quittent plus Alicia. Elle n’occupe que l’espace de son corps. La main sur la pliure intime du pantalon de cuir, négligente et souveraine désignation du lieu métaphysique du rock ‘n’ roll, Alicia bouge selon l’immobilité rayonnante circonscriptionnelle de son corps, jamais un pas en-dehors de son aura de chair. Ramassée en elle-même, insaisissable, elle saute sur-elle-même, tressaute et sautille, la reine ne danse avec personne d’autre qu’elle-même. Auto-suffisante. S’adresse à nous par l’entremise de ses gestes vindicatifs, ses Hey oh !  Let’s go ! sont autant des appels que des mises en garde. Désirs et menaces. Alicia impose sa règle. Et ses règles, Montly Visitors, morceau saignant et bannière sanglante de sa féminité revendiquée, le rock appartient aux filles. Dans le dernier tiers du set, elle reprendra Cherry Bomb de Joan Jett, la garce qui aimait le rock’n’roll. Sur I wanna be your dog, elle sera louve lascive, allongée à terre, les jambes secouées de frissons-pâmoisons, la main tel un croc inquisiteur sur l’entrejambe de Tony, couchée à ses pieds, quémandeuse, exigeante, maîtresse de cérémonie.

    Les boys ne chôment pas. Assurent un accompagnement métronimique, les titres s’enchaînent, racés jusqu’à l’os, en offrent une épure quasi-idéelle, qui frôle la perfection, verbiage inutile, tout et tout de suite, pas d’oiseuses discutailleries, Matthieu allonge des notes noires, brèves et incisives, vous font une boutonnière au cœur chaque fois qu’elles vous percutent, Fred y va d’une percussion serrée, filigranique pourrait-on dire, une véritable machine à coudre, cogne des pointillés pour suivre le vocal d’Alicia qui ne laisse aucun répit, les mots se suivent, comme une file d’ours noirs sur la banquise mazoutée, surviennent en langue de serpent, à peine sortie que déjà rentrée dans l’oubli du gosier, l’auditeur attentif à la prochaine piqûre venimeuse d’un nouveau vocable knock outé, le Marlou se débrouille pour fourrer des soli étincelles, entre deux syllabes, économie de moyens et maximum de rendement auditif.  

    Une reprise pyramidale de Paranoid, car le rock côtoie la folie, I’m eigtheen – Alicia rencontre Alice au temps du lapin pressé de sa jeunesse – des originaux, un Kill ! Kill ! Kill ! assassin ou Skydog Forever en hommage vibrant à Marc Zermati.

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    Svelte et menue, Alicia, elle a tout compris, la simplicité et la subtilité, les racines et l’outrance, une enfant montée en graine de violence, une adolescente à la poursuite de ses rêves, une grande dame du rock ‘n’roll qui nous est née, et que nous attendions depuis longtemps.

    Damie Chad.

     

      

    WELCOME IN MY F… WORLD !

    ALICIA F !

    ( Damnation Records )

     

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    Alicia Fiorucci : lead vocals / Tony Marlow : guitar + Backing vocals / Fredo Lherm : bass + Backing vocals / Fred Kolinski : drums, percussions + Backing vocals

    Hey you ! : pas pour rien le poing d’exclamation, un, deux, trois, c’est parti, Alicia pose les limites, joyeusement en fille qui n’entend pas que l’on étende la marmelade sur ses tartines à sa place, elle y va gaiement, Kolinski se fait un plaisir de métamorphoser sa batterie en hachoir mécanique, et le morceau déboule à la vitesse d’un boulet de canon. Marlow se paye un court solo en fil de fer de barbelé, et vous n’avez pas fini d’apprécier que c’est déjà terminé. Beau bonbon acidulé, entre sucre et piment de Cayenne. Cherry bomb : deuxième affirmation féministe empruntée à Joan Jett, plus musclée que la première qui n’était pas spécialement un modèle de coolitude, ici nous avons droit à la perfidie hargneuse, ah ! ces tse ! tse ! tse ! de la langue aussi dangereux que le cliquètement d’une queue de crotale, Alicia chante avec le plaisir de celui qui pousse un rocher pour qu’il écrase son ennemi au bas de la falaise, pas sadique, sadien. Sachez entrevoir la différence. Freedom’s running : une chasse à courre, le renard s’appelle liberté, là n’est pas le problème,  au lieu d’alerter la SPA profitez de la galopade, Alicia en tête, vous conduit le vocal comme un traineau tiré par deux cents malamutes, et les boys n'y vont pas avec le dos de l’instrument, jouent comme si leur vie en dépendait, remarquez comment Fredo fronce les sourcils de la basse, l’occasionne ainsi de sacrées bousculades, le Marlou a chaussé sa guitare de sept lieues, et le Kolinski descend la pente sur ses skis, Alicia termine en tête. Même pas essoufflée. Du grand art.  N’empêche que ses trois premiers titres sont des empêcheurs de tourner le disque en rond. A peine en avez-vous écouté un qu’il vous faut retourner en arrière pour le réécouter. City of broken dreams : un peu de douceur dans ce monde de brutes, rien que le titre donne envie de pleurer, Alicia se sert de sa voix comme d’un archet qu’elle passe sur les fibres émotionnelles de votre coeur, de la guitare de Marlow tombent des larmes et les deux Fred se retiennent pour ne pas exploser. Une façon très américaine de poser la voix sur le refrain. Monthly visitors : c’est reparti pour une partie de quilles tirées au canon, Anita hisse sans pudeur et sans honte le drapeau rouge de sa féminité, femme jusqu’à son rouge à lèvres, Marlow en profite pour un solo écorché qui saigne, c’est tellement bon que l’on regrette que ces fameux visiteurs ne passent pas toutes les semaines. Speedrock ! : tiens une tonalité country, attention les cats, presque du rockatbilly, normal c’est un morceau à la gloire de Speedrock son chat qu’Alicia a recueilli tout petit et affamé aux abords d’un concert (de rock, est-il besoin de préciser), chant félin, et les boys lui concoctent un arrangement aussi glissant et ondoyant que les tuiles d’un toit sous un ciel pluvieux. Promenade idéale pour les matous. Because I’m your ennemy : Alicia sort ses griffes. Elle a raison, mais à la manière dont elle mord les mots l’on comprend qu’elle cherche la bagarre, d’ailleurs derrière les boys pressent d’un peu trop près l’assistance, l’est descendue dans la rue avec son gang et ça cagnarde sec, l’écoute de ce morceau est fortement déconseillée aux enfants pourraient avoir envie de devenir des blousons noirs une fois grands, surtout que la voix insidieuse d’Alicia et les bousculades tomiques de Kolinski sont très impressionantes. Silver fox : jusqu’à présent Alicia donnaient l’impression d’être contre tous, la voici tout contre un seul, un conseil n’y touchez pas, il pourrait vous en cuire parce que ce titre déménage sec, met autant de force à vouloir ce qu’elle veut qu’à ne pas vouloir ce qu’elle ne veut pas. Kill, kill, kill : un peu de politique n’a jamais fait de mal à personne, cette vision éruptive de notre monde se termine toutefois par un mot d’ordre sans appel, ne vous étonnez pas que ce morceau soit rentre-dedans, sur une rythmique bulldozer. Les killers ne sont pas toujours où l’on croit. Une conviction dans le chant qui emporte tour. Aileen : une balade en l’honneur d’Aileen ( Wuormos ), tueuse en série, une vie cabossée, dérangeante, prostituée, exécutée en 2002, dans l’esprit de certains morceaux de Bob Dylan, parce que parfois le rock sait être intelligent. Et courageuse. Gimme a break : profitons de ce titre pour souligner l’importance de l’utilisation des backing vocals dans ce disque. Ici Alicia s’amuse : une voix davantage de gorge sur certains passages afin de mieux faire remarquer la clarté de ses montées vers des aigus modérés. Un bon rock des familles disruptives, une véritable piste d’envol pour les musiciens qui bourrent très dur le mou. Skydog forever : une autre ballade, hommagiale adressée au maître de Skydog, Marc Zermati, une présence chère pour Alicia, sur la fin du morceau l’on entend la voix tutélaire du rock et du punk national et international. Osmose parfaite entre les jeux de voix et le tapis volant de soie pure que tissent les boys.

             Le premier album d’Alicia F est une petite merveille. Qui fera date. Une balade entre punk et country, mais quel que soit le genre abordé, toujours très rock ‘n’ roll.  Si Tony a composé les musiques, Alicia a écrit les lyrics, pas étonnant que le disque lui ressemble tant. Alicia trimballe et expose ses propres mythologies, c’est sans doute cela qui fait que cet album tranche par son authenticité comparé aux parutions du moment.  Alicia F, une foutue sensibilité rock ‘n’ roll !

    Damie Chad.

    P. S. : si vous avez lu la chronique il aurait été plus malin de commencer par ce post-scriptum qui reprend le très court de texte de présentation qu’elle a écrit : ‘’ Ca cause de pisse , de merde, de crevards, de sang de règles, d’une tueuse en série. Mais aussi de liberté, de l’amour à mon "Cat ", de monsieur Skydog et d’un chat mignon. En passant par les incontournables sentiments propres à la comédie humaine comme la jalousie, l'hypocrisie, la "faux cusserie. Welcome To My F... World" un album riche en émotions! " .

    C’est comme la couve, elle se passe de commentaire.

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    *

    Kreationist est un one man band, l’artiste qui le compose – notez la double polysémie de ce verbe - se présente sous le nom de Vidi. N’est pas seul sur les deux disques que nous chroniquons. L’a fait appel à un couple de jumeaux stellaires et tutélaires. Rimbaud et Verlaine, les Castor et Pollux de la grande lyrique françoise, indissociablement associés dans leur mort.

    Attention nous sommes ici dans les franges du metal, dans une de ces marches vers l’extrême qui semblent se fuir elles-mêmes pour mieux se retrouver dans le point d’ancrage de leur propre perte.

    INDULGENCE

    KREATIONIST

    ( Artic Ritual Records / 13 décembre 2019 )

    La couve pose problème. Certes l’identification du personnage est facile : Arthur Rimbaud, une de ses représentations les plus célèbres. Extraite de la toile de Fantin-Latour intitulée Coin de table parfois surnommée ( à tort ) Le dîner des vilains bonhommes. Sur les sept hommes représentés sur le tableau la gloire littéraire ne s’est attachée qu’aux deux premiers, le jeune Arthur ( le seul qui soit opportunément situé au coin de la table ) et son ami-amant Paul Verlaine. L’iconographie n’est guère mystérieuse. Le titre de l’album davantage. Disons que la notion d’indulgence semble de prime abord mal-appropriée pour évoquer de près ou de loin la personnalité de Rimbaud. Sans doute est-il emprunté à un article de Verlaine ( Arthur Rimbaud / Chronique ) dans lequel il récuse les accusations d’indulgence dont il aurait fait preuve envers Rimbaud dans un précédent papier, comme si ce Rimbaud qui a écrit des vers si extraordinaires avait besoin d’indulgence !

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    Les amis : le morceau finit comme il commence, des coups de batterie, ces coups de bâton qui ouvrent les pièces de théâtre et qui ici aussi indiquent la closure. Lever et baisser de rideau d’une fantasmagorie rimbaldienne. Ensuite la musique déroule ses anneaux tel l’anaconda originel des mythologies amazoniennes dont les violents coloriages des tatouages de la peau sont censés représenter le spectacle du monde, la voix de Vidi n’est pas divine, elle se fond dans la pâte sonore, les trois strophes du poème sont dites mais point énoncées, quel secret murmure-t-il entre les strophes, l’on ne perçoit bien que les phonèmes ‘’sa-ge’’ comme s’il s’agissait de détenir sans le divulguer le secret de toute sagesse poétique. Ce poème fait partie de l’ensemble de ces vers de Rimbaud écrits en l’année 1872, soit après Le Bateau Ivre qui date de 1871, faut-il les entendre après ses premières poésies comme une nouvelle tentative poétique de Rimbaud pour fixer tous les vertiges de ses sensations par le vers qu’il ne poursuivra pas et qu’il abandonnera au profit de la prose d’Une Saison en Enfer et des Illuminations… Faut-il expliquer le silence ultérieur de Rimbaud par justement ce constat qu’il fit de ne pas réussir à forger un vers à sa démesure et qu’il ait perçu l’adoption de la prose comme un échec encore plus mortifiant. Tête de faune : ces trois quatrains, un thème rebattu de la poésie française, n’ont rien de poétiquement révolutionnaire, à première vue, car sous la tête du satyre se cache la figure de Verlaine, cette apparition faunesque Vidi l’entrevoit selon une orchestration similaire au premier morceau, mais il est des notes qui klaxonnent et qui percent les tympans comme de joyeuses sonneries de cor enjouées, la voix légèrement moins basse, davantage audible même si dans le blanc qui sépare les strophes elle revient noyée sous un désordre orchestral, qui se déploie de plus en plus pour terminer en une espèce d’exultation finale. Pièce heureuse, l’on sent l’exaltation quasi érotique de l’adolescent Rimbaud. Vidi ne dit pas, il profère. L’esprit : fait partie de cette même et deuxième tentative poétique que Les amis. Cette fois c’est le vocal accentué et presque crié qui conduit la musique. Un chant de désespoir, Rimbaud clame l’inanité de ses anciennes visions de ces folies déréglées, n’en est pas moins brûlé de l’intérieur par une soif d’absolu qu’il lui est impossible d’étancher. Les mêmes coups violents de batterie que dans Les amis terminent le morceau. Jouent le même rôle que les coups du destin beethovenien dans la cinquième symphonie. Exultation romantique fracassée. La première soirée ( Part 1 ) : double changement d’atmosphère, tam-tam-bourinade quasi africaine, agrémentée d’un groove électrique induisant l’intrusion par rapport aux trois premiers poèmes d’une modernité musicale actuelle peu révolutionnaire, pour le texte on ne dira jamais assez combien le jeune Rimbaud est redevable aux odelettes de Théodore de Banville, l’on peut dire que le génie de Rimbaud a consisté à essayer de donner un sens métaphysique à la gratuité, donc insatisfaisante, du concept funambulesque mis en œuvre par cet ‘’aîné’’ prestigieux pour le jeune lycéen. Qu’est-ce que cette première soirée que le récit d’une idylle érotique entre une jeune demoiselle qui n’a pas peur du loup et un adolescent tout fier de jeter sa gourme… afin d’enlever à ce texte tout ce qui tient de l’exercice imitatif de style, Vidi mélodramatise le vocal, lui confère une dimension burlesque correspondant assez bien aux vantardises d’un jeune mâle qui de fait doit son triomphe davantage au bon vouloir de la jeune femelle qu’au rut présupposé sauvage de notre jouvenceau. Ne pas oublier que malgré   ses proclamations victorieuses Rimbaud est un maître de l’auto-dérision. La première soirée ( Part 2 ) : cette deuxième partie n’est que la suite du poème dont la première partie n’était consacrée qu’aux quatre premières strophes, voici donc les quatre dernières,  suite acoustique qui prend non plus le pied de la belle mais le contre-pied de la première interprétation, le même thème mais ici la bravache du garçon prend le dessus, presque un Casanova désargenté, mais la musique acquiert une densité lyrique bien plus forte, les arbres qui se penchent malinement à la fenêtre, tout près, tout près, semble ne plus faire qu’un avec l’action copulatoire, comme si l’acte sexuel du Don Juan en herbe mettait en branle une osmose souveraine avec la nature et l’univers, mais après l’instant extatique de la décharge, la simple et sempiternelle œuvre de chair accomplie l’acoustique revient, tel le sifflotement victorieux de l’amant satisfait.  Le faim : retour aux poèmes de 1872, il existe une autre version de Faim intitulée Fêtes de la Faim dans laquelle Rimbaud s’essaie à une version qui tend à rapprocher le poème d’une chanson notamment par l’introduction des onomatopées dim ! dim : dim ! dim ! qui ne sont pas sans évoquer les cloches des églises - ne pas y voir une critique de prélats dodus mais plutôt la recherche d’une écriture illuminante empruntant sa puissance à la naïveté brutale des arts populaires, si je fais allusion à cette version c’est que dans l’introduction musicale du morceau le lecteur ne manquera d’entendre dans la noirceur instrumentale s’élever le clairon dim-dimesque de ces trilles sonnantes, que l’on peut rapprocher de leitmotivs wagnériens du pauvre, repris par la suite en sous-main au piano,  une manière pour Vidi d’exposer  au travers de l’infatuation lyrique le déchaînement de cette soif d’absolu qui le dévore. Et dont la faim le tenaille. Faute de poésie céleste, mange de la terre.

    Quatre poèmes suffisent à Vidi pour silhouetter une image intérieure de la démarche de Rimbaud. L’œuvre est à écouter dans sa continuité. Elle risque de désorienter les auditeurs français nourris aux interprétations des poèmes de Rimbaud et Verlaine qui prennent un sacré coup de vieux. Nous excluons toutefois la version d’Une saison en Enfer du même Ferré mais s’accompagnant en solitaire au piano.

     

    DANS L’INTERMINABLE

    KREATIONIST

    ( I, Voidhanger Records / Novembre 2021 ) 

    Après Rimbaud, Verlaine ! Mme principe pour la couve, un tableau emprunté à un peintre du dix-neuvième siècle. Verlaine n’y figure pas. La toile offre cependant un contraste parfait avec L’Indulgence. Les fresques allégoriques de Puvis de Chavanne ne sont guère en odeur de sainteté artistique de nos jours. Elles empruntent trop, pour nos goûts de modernes chasseurs tohu-bohuques à un discours symbolique trop explicite. Intitulée Le rêve, le tableau nous montre en même temps un dormeur et son rêve. Notre modernité aurait effacé le dormeur et nous aurait dessiné les éclats  d’un cauchemar labyrinthique peuplé de monstruosités freudiennes… Or Puvis de Chavannes le représente sous le blanc virginal de leur céleste apparence trois jeunes femmes apportant au bienheureux endormi les symboles de l’amour, de la gloire et de la richesse. Quelle fadeur !

    Encore faut-il apercevoir sous la grâce diaphane de cette triple apparition, la mise en abyme de la scène mythologique de Pâris sommé d’élire la plus belle de trois déesses, lorsque l’on se souvient des dix années de guerre de Troie engendrées par le choix de Pâris, l’on comprend la fadeur mortuaire des teintes qui représentent le Rêveur couché à même le sol.

    Le titre de l’album est propice à la rêverie. Nous y reviendrons. C’est quoi qui est interminable, la vie, la mort, le rêve, la poésie, cochez la case qui vous convient le mieux.

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    Mandoline : le titre est prometteur en plus extrait des Fêtes galantes, les premières notes nous détrompent vite, certes le rythme est relativement   tourbillonnant mais comme brouillé, ouaté, séparé de nous, un piano trop nostalgique l’interrompt de temps en temps, mais la musique ne s’arrête pas et tourne infiniment, Vidi chante à mi-voix, il susurre, il expire, l’on ne tarde pas à comprendre tout cela est du passé depuis longtemps, Vidi nous en rapproche autant qu’il nous en éloigne, des échos d’un temps oublié qui ne saurait s’effacer ni perdurer non plus, ombres bleues de la mort figées dans le temps. Il pleure dans mon cœur : intro emphatique, précipitations, ce doux murmure de la plus douce des Romances sans paroles, Vidi la dit avec rage, un piano se pose sur sa souffrance, comme des éclats de mitraillette, la rancœur prend le dessus, la haine affleure sous les mots, maintenant presque une musique de film qui ronronne, tout cela importe-t-il vraiment. Kreationist nous mouline Verlaine au nihilisme. Colloque sentimental : ( + Flika ) retour aux Fêtes Galantes, la même rage qu’au précédent, cette fois-ci pas de tergiversation pas, nous sommes au royaume de la mort, deux ombres parlent, un dialogue qui sonne faux, Flicka a l’air d’une débutante qui passe une audition pour un rôle mineur dans un théâtre de province de douzième catégorie, à la douceur de Verlaine Vidi a substitué sa violence, le temps emporte et décharne toutes les illusions de l’élan vital. Walcourt : rythmique binaire, musique forte et presque joyeuse si ce n’est ce leitmotiv en catimini qui n’a l’air de rien, et ce paysage charmant décrit avec ce doublement psalmodié de nombreux mots, Vidi chante comme on dégueule, comme on gerbe, un piano ouvert sur l’apparente beauté du monde, exaltation rythmique épanouissante, trop beau pour être gai, la musique s’arc-boute sur elle-même et s’arrête brusquement. Nous ne faisions que passer. Interlude : titre verlainien en diable, de la musique avant toute chose, morceau musical, reprend l’atmosphère des titres précédents, Vidi veut-il nous laisser retrouver souffle, pas très longtemps en tout cas. Extase langoureuse : encore une de ces Romances sans paroles qui disent toute la tristesse du monde, ce qui est passé depuis moins d’une seconde est définitivement perdu, la musique fonce en avant comme si elle voulait rattraper le bonheur en allé, ce vide qui nous constitue. Le morceau le plus rock du disque. La bonne chanson ( XI ) : même vitesse, même empressement, ce n’est plus le passé qui n’est plus, c’est le futur qui n’est pas encore, n’est-ce pas la même chose, la même absence, des ondées d’inquiétude parfument le background musical, le vocal essaie de forer le mur du temps qui nous enserre. Soleil couchant :   encore un extrait de Romance sans paroles, débute par un long prélude pianistique, doucement la musique prend de l’ampleur, à croire que c’est un poème sans mots, d’ailleurs qu’attendre de beau et de bon d’un poème saturnien, est-il vraiment utile d’en chanter les paroles, tout soleil couchant n’est-il pas comme une prémonition de notre déclin, la musique se fait douce, de l’ouate, un pansement pour nous consoler, et puis cette évocation encolérée au soleil. Couché. Dans l’Interminable : ainsi écourté le titre prend une dimension métaphysique, si vous rajoutez le vers suivant Ennui de la plaine, cette romance sans parole semble toucher terre. Hélas une terre vide. Est-ce pour cela que la musique semble prise d’une frénésie d’urgence, d’une pamoison d’espoir infini, hélas si brutalement achevée !

             Pour cet opus consacré à Verlaine, Kreationist n’a choisi que des textes provenant de ces quatre premiers recueils, ce qui est obligatoirement réducteur quant à la totale préhension de son cheminement poétique. Vidi nous offre toutefois une lecture toute personnelle des premiers textes de Verlaine embués d’une sourde nostalgie qu’il a magnifiquement transcrit par son metal doom atmospheric empruntant à bien d’autres styles musicaux tout en gardant une grande unité de ton.

    Ma préférence se porte toutefois sur L’Indulgence de Rimbaud, ce personnage arborant une bien plus grande dimension êtrale.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 526 : KR'TNT ! 526 : WILKO JOHNSON / BOB DYLAN / CUTTHROAT BROTHERS / CARL HALL /MARLOW RIDER / CALIGULA / JOHNNY HALLYDAY / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 526

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    21 / 10 / 2021

     

    WILKO JOHSON / BOB DYLAN

    CUTTHROAT BROTHERS / CARL HALL

    MARLOW RIDER / CALIGULA /

    JOHNNY HALLYDAY / ROCKAMBOLESQUES

     

    Wilkoko bel œil

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    Si on cherche des infos de première main sur Dr Feelgood, on en trouvera dans Don’t You Leave Me Here, l’autobio de Wilko Johnson. Mais attention, Wilko ne parle pas que de musique. Il évoque surtout ses deux cancers, celui qui a emporté la femme de sa vie Irene et celui qui a bien failli l’emporter lui aussi. Une tumeur à l’estomac. Inopérable.

    — Combien de temps il me reste à vivre ?

    — Oh onze mois si vous faites une chimio, sinon neuf mois.

    — Fuck, je ne veux pas de chimio !

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    Wilko est un rocker. Il garde sa dignité. Il est condamné, autant finir en beauté, sur scène. Mais un chirurgien va en décider autrement : le Dr Huguet pense qu’on peut opérer. Et hop, Wilko monte sur le billard. On a tous les détails. Même ceux de la convalescence, avec les séances d’aspiration du contenu de l’estomac par le nez, car pendant un temps, Wilko n’a plus d’intestin, ça doit ressortir par en haut. L’infirmière ? She does it right. Elle ne s’appelle pas Roxette, mais c’est tout comme. Tout ça pour dire que Wilko fait partie des miraculés. Il avait réussi à s’habituer à l’idée de la mort - I felt free. Free from the future and the past, free from everything but this moment I was in - Il continue à tourner avec ses deux amis, mais il sent venir la fin - Toutes ces routes, tous ces concerts, et maintenant ça se termine, là sur scène avec la main de la mort sur mon épaule - En plus, Wilko écrit bien, dans un style très dépouillé qui correspond parfaitement à l’idée qu’on se fait du musicien. Il raconte par exemple l’attente avant le concert : «On a généralement deux heures à tuer dans la loge avant de monter sur scène. Je les passe à tourner en rond, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Pourquoi dans ce sens ? Je ne sais pas. Si j’essaye de tourner dans l’autre sens et que je me mets à réfléchir, je repars en sens inverse.» Quand il décrit Canvey Island la nuit, son style s’enflamme : «At night, it was a blaze of electric lights, with huge flames pouring from the stacks. When the sky was overcast the flames would reflect on the clouds above, casting a flickering Miltonic light over the island as if it were a remote suburb of Hades.» (Une multitude de lumières électriques éclairaient la nuit et les cheminées crachaient d’immenses flammes. Quand le ciel était couvert, la lueur des flammes se réfléchissait dans les nuages, répandant sur l’île une lumière vacillante digne de Milton. On se serait cru dans la caverne des enfers).

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    Wilko commence par raconter son enfance à Canvey Island, qui est une sorte d’île aménagée sous le niveau de la mer, dans l’estuaire de la Tamise, tout près de Southend-on-Sea. Les digues nous dit Wilko furent construites par un ingénieur hollandais au XVIIe siècle, mais en 1953, elles cédèrent et l’île dut être évacuée. Wilko l’a vécu comme un gros cauchemar. L’autre gros cauchemar, c’est son père qu’il hait, car il est mauvais. Sa mort sera un soulagement. Il hait aussi l’école. Sa première idole, c’est bien sûr Mick Green, le guitar slinger des Pirates de Johnny Kidd. C’est l’une des meilleures filiations qui soit. Il est tellement fasciné par le son de Mick Green qu’il apprend à jouer de la guitare en écoutant ses disques, et c’est là qu’il se forge un style, ce qu’il appelle son chopping sound. Mais avant Mick Green, il y a Irene, sa fiancée de toujours à Canvey Island - Irene Knight was the most beautiful human being I ever knew - Avec Wilko, c’est à la vie à la mort - She was part of me. She was my better half. Everybody loved her - Évidemment, quand un cancer l’emporte, Wilko comprend qu’il ne peut pas vivre sans elle. Il passera le restant de sa vie à penser à elle.

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    Comme le firent de nombreux Anglais dans les early seventies, Wilko se paye en voyage en Afghanistan, puis aux Indes. C’est une sorte de voyage initiatique qui passe bien entendu par les drogues locales, les plus puissantes du monde. C’est à Bombay qu’il rencontre Mr Kardoom. Tous les soirs, ils s’assoient ensemble face à la mer pour contempler les étoiles. Le rituel est simple : Mr Kardoom demande deux roupies à Wilko puis il envoie un boy chercher de la ganga. Il dit que c’est bon pour la santé. Puis il mélange la ganga avec du black haschich et allume le chillum : «Il tira une bouffée qui le fit tousser et une pluie d’étincelles tomba du chillum. Soon we were all helpless.» Et plus loin, Wilko décrit son hallucination : «Ils élevèrent leurs bras pour former un mandala riche en couleurs. Au centre se tenait Mr Kardoom qui me fixait dans le blanc des yeux : ‘You walk in the sky ?’ ‘Yes’ I said et le mot résonna sans fin sous mon crâne.»

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    Avant de devenir le Feelgood que l’on sait, Wilko et ses copains accompagnaient Heinz, qui eut sa petite heure de gloire dans les early sixties, grâce à Joe Meek. Heinz est tout le temps bourré sur scène et les Feelgood qui font les chœurs font : «Heinz bakes the meanest beans !» au lieu des «Bop-shoo-wop» prévus. Ils se retrouvent avec Heinz en ouverture du fameux festival de Wembley, en août 1972, à la même affiche que Chickah Chuck, Jerry Lee, Little Richard, Bo Diddley, Bill Haley et le MC5. Wilko est fasciné par Wayne Kramer et sa façon de danser sur scène en imitant James Brown. C’est là qu’il comprend l’importance de ce qu’il appelle the physical action and dynamics in playing rock’n’roll. Et comme ce jour-là Wayne Kramer s’était peint le visage en or, Wilko fera de même, for a couple of gigs.

    Au commencement, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Lee Brilleaux could be hysterically funny. Sparko était un stoïque, un personnage imperturbable with a cynical grin and a great talent for sleeping. Quant à Figure, il pouvait rire à s’en couper le souffle et se tenir appuyé au mur des deux mains. Quand Wilko écrit ses chansons, c’est avec la voix de Lee en tête.

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    Dès le premier album, le fameux Down By The Jetty, Wilko engage le bras de fer avec Vic Maile qui voulait l’enregistrer par étapes, comme le font généralement les ingés son : section rythmique, puis guitare puis chant. Wilko refuse. Il veut un son live. Il refuse catégoriquement de falsifier le son de Feelgood. Wilko ne lâche rien - We recorded all the tracks in one or two takes and used no overdubbing - Cette intransigeance lui vaudra par la suite bien des ennuis. Les autres Feelgood ne pourront pas la supporter longtemps. Mais l’histoire donnera raison à Wilko : quel son ! Tout le son est là dès «She Does It Right». C’est tout simplement l’épitome de l’apanage du Feelgood Sound. Wilko fait tout le boulot à lui tout seul et Figure bat ça si sec. Tout est là, dans le sec du traitement, dans le battage de riff Tele. Les deux outstanders sont en B, à commencer par «Keep It Out Of Sight», bien taillé dans le vif, puis «Cheque Book», joué en coupe réglée, battu droit devant. On note au passage l’incroyable vitalité du droitisme. Par contre, Wilko massacre «Boom Boom» et un cut nommé «That Ain’t The Way To Behive». Il n’a pas de voix, c’est vraiment stupide de sa part, d’autant qu’il dispose d’un bon chanteur. Beaux slabs aussi que ce «Roxette» gratté à l’os et «I Don’t Mind», battu sec sur la Tele. C’est là où Feelgood prend tout son sens. «All Through The City» fait partie des cuts non valorisés et pourtant quel festival. Brilleaux brille de tous ses feux en le prenant à la bonne arrache.

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    On les sent lancés. La même année, United Artists fait paraître Malpractice. On dirait même qu’ils montent encore d’un cran dans la sagacité riffique, ne serait-ce que pour ces trois bombes que sont «I Can Tell», «Back In The Night» et «Because You’re Mine». Ils ouvrent avec cette belle cover de Bo Diddley : Wilko riffe «I Can Tell» au claqué des cavernes de Canvey avec le raunch épouvantable de Lee Brilleaux en tartine supérieure. Ils jouent comme les quatre doigts de la main. «Back In The Night» flotte dans l’azur immaculé comme l’étendard de Feelgood. Même si ça sonne comme un boogie global, ça reste du fantastique Feelgood System, joué avec un sens de la mesure affolant de pertinence. On pense évidemment à l’«I Hear You Knocking» de Dave Edmunds. Même sens du peaufiné de retenue. C’est en B qu’on trouve l’excellent «Because You’re Mine». Wilko le bat à l’enragée sur sa chère Tele financée par Irene. Il devient un peu le roi de la rythmique britannique, au même titre que Mick Green dont il descend en droite ligne. Fabuleux batteur de riffs, il joue avec une hardiesse et un courage dont on ne trouve d’équivalent qu’au temps des chevaliers. Ce fabuleux tailleur de taille et d’estoc claque et tire trois notes pour faire monter la viande sur l’os, il joue à la cocotte de basse-cour royale et fait le show à lui tout seul. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. On le voit aussi gratter sec «Another Man». Il redéfinit le sec plus ultra de la cisaille. Il joue tous ses cuts avec un sens du sharp qui écharpe le sherpa titulaire. Ils font aussi un gros clin d’œil à Mudddy avec une version de «Rolling & Tumbling». Wilko nous riffe le boogie du delta à l’âpre dextérité. Il muddyse Muddy à Canvey, charge ses riffs de limon et organise la mainmise de la Tamise. En B, ils tapent aussi dans le fameux «Watch Your Step» de Robert Parker, mais avec la touche Feelgood, ça prend un sacré relief. Et cette Tele hyper motivée de Wilko n’en finit plus de bousculer les lois de l’équilibre naturel. Oh il faut aussi saluer la reprise du «Don’t You Just Know It» de Huey Piano Smith - Ah-ah-ah hey oh ! - Ça trépide dans d’intrépides turpitudes terminologiques, avec un solo de gras double signé Koko bel œil, roi de la cisaille invétérée et de la note qui grelotte au petit matin. Ce démon profite de Huey pour multiplier les effets de tagada sur sa Tele.

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    Il se bat aussi pied à pied pour sauver le son de Stupidity que United Artists et les autres Feelgood voulaient bricoler. No Way ! On garde le so si son sec du set. Wilko a raison de se battre pour préserver l’intégrité du Feelgood Sound, car l’album arrive en tête des charts - So my intransigence had given Dr Feelgood their biggest ever records, but it had set me apart from the others - C’est vrai qu’il va payer cher son intransigeance, mais l’album est bon, on les voit foncer comme un train fou avec «Talking About You» et sortir une belle version de «Stupidity». Mais Wilko prend le chant pour «20 Yards Behind» et casse les reins du set. Ils relancent avec «All Through The City». On reconnaît le son de Wilko dès les premières secondes. Admettons qu’il ait un son unique au monde. Avec «She Does It Right», il sort l’un des riffs les plus urgents de l’histoire du rock anglais. Nous n’en finirons plus de le vénérer pour ce coup de maître. Ils attaquent la B avec un «Going Back Home» pas aussi déterminant que «She Does It Right», mais solide. Avec le riff d’«I Don’t Mind», il harponne le cut et toute la bande à Bonnot. Wilko, c’est Moby Dick qui entraîne le vaisseau du capitaine Achab dans les abysses. Ils font pas mal de boogie plan-plan («I’m A Hog For You Baby» et «Checking Up On My Baby» et terminent avec un autre riff historique, celui de «Roxette». Tout est dit avec ce sens aigu de l’attaque. Wilko est un sharper de l’Himalaya. Il peut jouer sec sans ciller, il amphétamine le ruckus du rock.

    La fin de Dr Feelgood est dramatique. Quand CBS organise une grande tournée américaine, deux camps se forment : d’un côté les drinkers, Lee Brilleaux et les deux petits gros, et de l’autre Wilko, shooté aux amphètes dans sa chambre - A great antipathy grew between us - Lemmy affirmait que les speed-freaks et les alcooliques ne pouvaient pas s’entendre. Wilko ne dort pas, il passe ses nuits à tourner en rond dans sa chambre d’hôtel, trying to write new songs. Car c’est lui qui fournit le groupe en chansons, et jamais personne ne lui file un coup de main. La situation tourne vite au cauchemar dans un groupe, quand on ne se parle plus - J’étais complètement isolé dans ma chambre, out of my mind, alors que les autres étaient en bas au bar en train de parler de moi - Wilko raconte qu’il entendait parfois à travers les murs des chambres d’hôtels les tirades alcoolisées des autres qui passaient leur temps à lui chier dessus. Il est arrivé un moment où Lee et Wilko ne pouvaient plus rester dans la même pièce. Il donne bien tous les détails, comme ces attentes à l’aéroport, où les trois autres sont au bar en train de siffler des tequilas et Wilko tout seul assis à une table à se demander ce qu’il fout là. Puis la shoote éclate à propos de «Lucky Seven» qu’ils ont enregistré sans Wilko. Wilko dit que ce n’est pas une Feelgood song. Le lendemain matin, il est viré de Feelgood - I say I was forced out. I didn’t leave - Et pouf, le pauvre Wilko se retrouve tout seul, sans groupe ni management, et les autres gardent le nom et ses chansons - I was destroyed. Exactement le même destin que celui de Brian Jones.

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    Alors faut-il écouter l’album maudit, Sneaking Suspicion, paru en 1977 ? D’une certaine manière oui, car dans le morceau titre d’ouverture de bal, on retrouve le big popotin à la Wilko. Les autres apportent leur contribution, c’est sûr et Wilko cocote dans son coin, comme un vilain petit canard. Et puis, il recommence ses conneries : il chante «Paradise» alors qu’il dispose d’un bon chanteur. C’est aussi lui qui chante «Time And The Devil». Ça ne se passe pas aussi bien qu’on le voudrait. On note cependant l’excellente musicalité d’ensemble. On pourrait même les croire unis comme les quatre doigts d’une main de pirate. Il attaquent la B avec «Lucky Seven» signé Lew Lewis, c’est-à-dire le cut qui a foutu Feelgood par terre, la fameuse pomme de discorde. On sent qu’au plan composital Wilko tourne un peu en rond avec son «Walking On The Edge». D’ailleurs, il tourne en rond dans sa chambre à Rockfield. Il est un peu le Xavier de Maistre du rock anglais. Il voyage autour de sa chambre pendant que les trois autres sifflent des verres au bar. Ils terminent avec une version bien percutée du pimpant «Hey Mama Keep Your Big Mouth Shut» de Bo, mais bon, la messe est dite.

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    Parmi les grands amis de Wilko, il faut compter Mick Farren, Lemmy et Wayne Kramer. Farren est l’un des premiers à saluer Feelgood dans le NME et Wilko a la chance de passer des nuits avec Mick et sa femme Ingrid, à écouter Dylan et à discuter de William Burroughs - I loved Mickey, he had a good heart and all the idealism of the 1960s still lived within him - Wilko joue d’ailleurs sur deux cuts de l’album Vampires Stole My Lunch Money. Avec Lemmy et Mick Farren, ils forment le trio de choc : «Lemmy was good company, intelligent and witty, and he had a kind of twisted wisdom. As fellow speed-freaks (Mick Farren reckonned I was the only bloke who was able to keep up with Lemmy), we often spent whole nights rapping.»

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    Wilko démarre sa carrière solo avec les Solid Senders. Il ne s’étend pas trop sur l’épisode - Bonnes critiques mais faibles ventes - You know when things ain’t right, they all go wrong - Virgin lâche aussitôt le groupe. Vic Maile avait prévenu Wilko : tu perds ton temps avec ces trois mecs-là. En effet, ils n’ont pas l’air très avenants, comme le montre la pochette de Solid Senders. L’album fait partie de ceux dont on se dispense facilement, surtout quand on tombe sur le «Blazing Fountains» d’ouverture de bal d’A : c’est atrocement mal chanté et trépidé du popotin. Leur boogie n’a aucun avenir. Ils font même du reggae. Wilko devait aller très mal pour sonner comme ça. L’album est catastrophique. Le plus drôle est qu’il chante si mal qu’on le reconnaît immédiatement. Et quand ce n’est pas lui chante, ça perd tout le peu d’intérêt qu’on peut trouver à cette écoute. «Burning Down» est le seul cut à sauver en B, de même que «I’ve Seen The Signs», une chanson de pub mal chantée mais plutôt captivante, qui sent bon la dérive.

    Wilko joue un temps dans les Blockheads de Ian Dury et finit par récupérer Norman Watt-Roy, le bassman des Blockheads - Norman Watt-Roy was an Anglo-Indian who seemed to live for playing the basss, getting stoned and laughing - Wilko brosse toujours des portraits fabuleux des gens qu’il rencontre. Voici le portrait qu’il brosse de Charlie Chan, un photographe qui est aussi un cancérologue, et qui va sauver Wilko en le mettant en contact avec le Dr Huguet : «A ubiquitous, vociferous and alarming character, he seemed to be everywhere at once.»

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    Ice On The Motorway sort en 1980 sur Underdog, un label qui est un peu la suite de Skydog. Les nommés Strutter & Nines accompagnent Wilko. Il impose un drôle de style avec une curieuse manière de chanter et un beat encore plus tranchant qu’au temps de Feelggod. Comme il n’a pas de voix, il chante un peu à l’exacerbée. C’est très spécial, il doit se prendre pour une rock star, ce qu’il est, d’ailleurs. Il joue son «Down By The Waterside» sur place, dans l’instant T. On le voit mener sa barque à la godille dans le morceau titre. Ses cuts étranges finissent vraiment par captiver. On arrive donc en B tout ouïe pour «When I’m Gone». Il ressort sa vieille formule d’efficacité maximaliste. Wilko ne veut pas disparaître du paysage aussi jette-t-t-il tous ses œufs dans le même panier. Il ultra-joue épaulé par un bassmatic avantageux. Pas de hit sur cet album, rien que des cuts solides joués pour de vrai, pas pour de faux. Il tape quand même dans son vieux «Keep It Out Of Sight» et le chante avec une mauvaise hargne de collégien. Il finit par émouvoir. Sa façon de prononcer sight est très belle, très anglaise. Il boucle avec le cut le plus surprenant de l’album, une reprise du fameux «The Whommy» de Screamin’ Jay Hawkins, screamée en long, en large et en travers. Stupéfiant !

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    En 1984, Wilko tire la couverture à lui avec Pull The Cover sur Skydog. C’est un jeu de mots qui ne fonctionne qu’en anglais, car c’est un album de covers, c’est-à-dire de reprises. Wilko tape dans Dylan avec «I Wanna Be Your Lover», mais sa voix monte trop haut dans le mix et ça pose un problème esthétique. On reste dans le bon boogie avec «My Babe». Les gens qui accompagnent Wilko maîtrisent bien leur volumétrie. Ça passe mieux quand la voix de Wilko disparaît dans le forfait. Il attaque sa B avec une reprise de Junior Wells, «Messing With The Kids», mais il s’arrange pour le massacrer au chant. Il n’a ni la voix ni le swagger. C’est un cut fait pour un white nigger, non pour un Koko bel-œil. La seule cover qui passe est celle du «Mendocino» de Doug Sahm. Il chante comme une brêle et massacre cette merveille, mais c’est ce qui donne un cachet iconoclaste à cet incroyable désastre. Quand il évoque l’épisode de cet album, Marc Zermati reste très circonspect.

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    Trois ans plus tard, Wilko enregistre Call It What You Want et met sa Tele noire et rouge sur la pochette. Il démarre avec «Looked Out My Window» et chante si faux que ça fait mal aux oreilles. Mais en contrepartie, il fouette ses cordes comme un cake. Il est parfait dans le rôle de fouette cocher. Et quand il part en solo, c’est toujours à l’effervescence. Norman Watt-Roy le soutient avec du gut à revendre. Chez Line, ils sont si pauvres que l’intérieur du leaflet n’est même pas imprimé. Mais au fond, a-t-on besoin de commentaires ? Pour rester en cohérence, Wilko gratte sa chique dans son coin et se fout des commentaires. On croise plus loin une version d’«Ice On The Motorway» atrocement mal chantée. Quel gâchis ! Il part en killer solo flash dans «Willy Billy» et sauve les meubles. Norman Watt-Roy amène «Muskrat» au heavy doom de bassmatic. Ce mec est une bombe sexuelle, il joue au gros beat de percute. Hélas, le pauvre Wilko chante comme une casserole. On imagine la gueule des mecs présents au concert. Il faut dire que le son de Feelgood est là. Dommage que Wilko chante. D’ailleurs ils reprennent «Back In The Night». Ils font d’autres reprises comme «Messin’ With The Kid» et «Casting My Spell». C’est avec «Think» que Wilko rive le clou du disk. Il taille dans la falaise, à la dure, avec ses petits outils. C’est très impressionnant. Il sait se lancer dans un enfer sans trop s’exposer. «Some Other Guy» est à cet égard exemplaire de déballonnage. Il joue son va-tout au sharp, comme toujours. C’est Norman Watt-Roy qui fait le show dans «I Wanna Be Your Lover». Heureusement qu’il veille au grain.

    Son deuxième grand amour après Irene, c’est le Japon - I feel in love with Japan straight away - Et le hasard des tournées fait parfois bien les choses : Wilko est très populaire au Japon et lors d’une tournée, qui fait sa première partie ? Dr Feelgood ! - Croyez-moi, ils n’étaient pas très bons (they were feeble) - it was sad to see them. We didn’t talk.

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    Sur Barbed Wire Blues paru en 1988, Wilko se permet de sonner encore mieux que Dr Feelgood. Il fait tout le Feelgood à lui tout seul. Il n’a besoin de personne en Harley Davidson. Pareil avec le «Livin’ In The Heart Of Love» d’ouverture de bal : c’est de la pure raclure de Feelgood avec des chœurs de studio. Pendant ces deux minutes, Wilko redevient le roi du monde. Tout Feelgood, c’est lui. Il parvient chaque fois à recréer la sensation. Il tartine bien son chant, c’est un malin, un bon samaritain, le digne héritier de Mick Green. Ils tapent «Waiting For The Rain» au heavy groove et ce diable de Norman Watt-Roy ramone son bassmatic comme une brute épaisse. Il fait le show sur son manche. «I Keep It To Myself» sonne comme un sacré retour en force. Ils savent rester classiques dans la structure, mais ils avancent avec un sens aigu du cahin-caha. Chez eux, c’est la main dans la main. Il faut entendre Norman Watt-Roy cavaler au pouet pouet dans «Take Me Back». Il cavale en crabe comme Charles Laughton dans Quasimodo. Il pouette tout ce qu’il peut dans le bénitier avec une fantastique énergie divisionnaire. Retour au pur Feelgood sound avec «The Hook (Little Darling)». Wilko fait la pluie et le beau temps, il claque des accords sourds comme des pots et roulez jeunesse ! Il termine cet album passionnant avec «Out In The Traffic», un rumble très salubre. Avec un mec comme Wilko, on se sent en sécurité. Surtout si on a lu son book. Ce mec impose en plus un sacré respect. Il roule dans la fournaise de sa petite pétaudière avec un Norman Watt-Roy fidèle au poste et un certain Salvatore Ramundo au beurre. Wilko passe un solo tranchant à la Mick Green, il écharpe le chorus à coups de sharp. L’un des pires d’Angleterre.

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    Encore un album live avec Don’t Let Your Daddy Know paru en 1991. On retrouve la même équipe, avec un Norman Watt-Roy en forme et un Wilko qui chante toujours aussi mal. C’est Watt-Roy qui ramone la cheminée d’«Everybody’s Carrying A Gun». Le son de «Barbed Wire Blues» est tellement aigrelet qu’on craint pour sa santé. En écoutant le boogie romp du morceau titre, on se dit que tout va bien tant que Wilko ne chante pas. Watt-Roy broute la moule du cut mais hélas, Wilko revient au chant et ruine tout. Il ne s’en rend même pas compte. Dès qu’il ouvre le bec, tout s’écroule. Il n’a pas de voix. Pourquoi ne l’empêche-t-on pas de chanter ? Ça lui rendrait service. Il revient à son vieux «Keep It Out Of Sight». On attend la niaque de Lee Brilleaux et Wilko ramène sa voix aigrelette. Quelle déconvenue ! Derrière, les deux autres tentent de sauver les meubles. Wilko part en petite maraude de gratté de gratte. Mais il revient au micro et c’est la catastrophe, même si Watt-Roy bombarde au pouet de bassmatic. «Cairo Blues» est l’un des cuts les moins pires, car Wilko chante de l’intérieur du menton. Mais il faut rester honnête : c’est insupportable.

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    Attention, il existe deux albums portant le même titre : Going Back Home. Le premier date de 2003, et le deuxième est celui qu’il enregistre en 2014 avec Roger Daltrey. Sur celui de 2003, on retrouve la même équipe, Wilko, Norman Watt-Roy et Salvatore Ramundo. Rusé comme un renard, Wilko attaque «Beauty» au laid-back pour bien cacher son absence de voix. Norman Watt-Roy pouette ça bien. Il faut dire au Ramundo frappe sec dans «She’s Good Like That». C’est un album étrangement travaillé côté son. Dès qu’il cesse de chanter, Wilko devient intéressant. Il va chercher des accords de revoyure dans ses transits intestinaux et derrière, Norman Watt-Roy pouette comme un roi. Ils n’en finissent plus de faire du Feelgood. Ils ne s’en lassent pas. Avec «I Really Love You Rock’n’Roll», Wilko revient à son petit trépidé de Canvey. Il n’en sortira jamais. Il est très fort, car il trouve toujours des gens pour l’accompagner, même s’il n’a pas de voix. Il chante «Underneath Orion» comme il peut, c’est très galvaudé. Il garde bien ses prérogatives. Pas question de toucher aux oraisons de son so si son sec. D’un strict point de vue boogie, c’est infernal. Le seul problème reste la voix. Un vrai carnage. Avec «Slippin’ And Slidin’», il retombe dans les catacombes du pub-rock mal chanté. Petite tentative de retour à Feelgood avec «Down By The Waterside». Wilko fait son Lee Brilleaux et devient pathétique. Il termine en chantant «Some Kind Of Hero» comme un chiffonnier. C’est même assez effarant de candeur destructive.

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    Quand Roger Daltrey vient trouver Wilko en 2014 pour enregistrer l’album Going Back Home avec lui, c’est avant l’opération. Wilko n’a plus que quelques semaines à vivre et Daltrey lui dit :

    — Je ferai tout ce que tu voudras.

    — Bon, okay, lui dit Wilko, We’ll have to do it quick !

    Pour un album vite fait, c’est plutôt réussi. Going Back Home est un sacré smash in the face. Cet album faramineux démarre en trombe avec le morceau titre. On est aussitôt agressé par l’énormité du son. Impossible de résister à ça. Roger et Wilko overwhelment. C’est assez dément. Belle association de dynamiques. Rog chante au sommet du lard et Wilko riffe à la raff. L’autre sommet de l’album s’appelle «Keep On Loving You», fantastique shoot de R’n’B avec un Wilko qui casse bien la cadence des accords. Ils optent pour le rentre-dedans. Wilko joue avec une rare férocité. Il tape dans son vieux «Sneaking Suspicion». Il wilkote tout sur son passage et Rog surchante son shoot. Wilko cocote comme un démon alors ça devient fascinant. On retrouve la grandeur d’un son unique. Wilko joue le rock à l’avenant et Daltrey chante avec un power mille fois plus éclatant que celui de Lee Brilleaux. La puissance riffique atteint un degré jusque-là inconnu. Daltrey ne fait qu’aggraver les choses - Midnight on the river/ In the light of the flames - Superbe envolée - Sneaking suspicion/ Creeping up inside of me - Wilko vient riffer dans le lard du contrepoint. Nouveau coup de génie avec la reprise de «Keep It Out Of Sight» - If you wait until your time is right/ Keep it out of sight - C’est noyé d’orgue, Rog se jette dans la bataille et Wilko riffe comme au bon vieux temps. Ces mecs chevauchent les walkiries des temps modernes. Encore du pur jus de Feelgood avec «All Throught The City». Rog se plie aux lois du vieux Wilko, ça riffe comme à Canvey, ils sont dans le vieux son ultra tendu, dans le vieux son de Tele noire et rouge. Wilko reprend aussi son vieux «Ice On The Motorway». Rog joue bien le jeu, c’est un brave mec. Du coup, il nous remonte dans l’estime. Rog et Wilko font bien la paire. Ils ont du métier et n’ont fait que du rock anglais toute leur vie. Le vrai truc. Ils sont effarants de tenue, de wah c’mon ! Wilko cisaille comme un dingue. Ils sortent un son fabuleusement enjoué, la meilleure cocotte du coin. Wilko ne lâchera jamais la rampe. Rog chante «I Keep It To Myself» comme un dieu. Ils tapent aussi une belle version du «Can You Please Crawl Out Your Window» de Dylan. C’est à nouveau un extraordinaire mix de son et de talent. On voit rarement des combinaisons aussi flashy en Angleterre. La chanson est belle, elle frise le Baby Blue, Rog descend la côte avec son pote Koko. Gros niveau. On comprend que Shindig ait retenu cet album pour le numéro du 50e anniversaire.

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    Encore un album explosif : Red Hot Rocking Blues, paru en 2005. Wilko annonce la couleur avec le morceau titre, un shoot de r’n’b doté de tout le swagger de Feelgood. Exactement le même. Troublant, n’est-ce pas ? Wilko donne une nouvelle leçon de boogie et derrière lui Norman Watt-Roy pouette comme un pétomane. On sent le trio à son apogée. Tout ce qu’ils jouent sur cet album est saturé de son. Ils sortent un son très volontaire, très carré de menton. Ils tapent dans Leadbelly avec «The Western Plains». Wilko chante ça au chat perché, avec une approche terriblement solide du heavy beat de youpee-yeah et du Feelgood Sound à la clé. Il chante ensuite l’«He Ain’t Give You None» de Van Morrison à la vie à la mort puis il tape dans Fats avec une version fantastique d’«Hello Josephine». Quelle révélation ! Wilko refabrique de la légende. Et voilà qu’ils tapent une cover d’«Help Me» au shuffle de Booker T. Assez bien vu. Ça groove à la vie à la mort de la mortadelle et ce démon de Norman Watt-Roy drive le brouet à la brouette. Wilko se jette dans la mêlée avec une certaine aura, mais il ne pourra jamais rivaliser avec la version d’Alvin Lee qui se trouve sur le premier album de Ten Years After. Il claque «Casting My Spell» à la petite claquemure de Canvey et se fend d’un nouvel hommage de choix, cette fois avec le «Talking About You» de Chikkah Chuck. Il nous gratte ça à l’accord de Tele et il revient à Van Morrison avec «Ro Ro Rosie». Il fait du Van feelgoodien, c’est assez gonflé. Il chante ça d’une petite voix fine. C’est très spécial, très dépouillé et très bienvenu. Il reste dans le Van avec l’insubmersible «Brown Eyed Girl». Il met toute sa bravado dans l’exotica du Van. Il chante à la voix scintillante et sort une version étonnante. Cet album marque bien son territoire et nos trois amis s’entendent comme larrons en foire.

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    En 2007, Julien Temple contacte Wilko : il souhaite raconter l’histoire de Dr Feelgood. C’est cette histoire que raconte l’excellent Oil City Confidential. Julien Temple boucle avec ce film sa fameuse trilogie de la renaissance du rock anglais : Feelgood, Sex Pistols et Joe Strummer. Direction Canvey Island, cette île située dans l’estuaire de la Tamise. Pour donner une dimension biblique à son film, Temple démarre les pieds dans l’eau, avec des images de la grande inondation de Canvey Island datant des années cinquante. L’île est en dessous du niveau de la mer, alors forcément, quand une digue cède, la mer reprend ses droits. Comme Temple sait raconter une histoire, il commence par le B-A-BA de Feelgood : le son de Wilko. Pas de médiator ? - Je n’arrivais pas à la tenir, alors j’ai appris à jouer sans - Wilko redit sa vénération pour Mick Green qui jouait à la fois la rythmique et les solos - Pas facile de reproduire ses trucs, I tried, I tried, I tried, c’est comme ça que j’ai trouvé mon style - Et tout Feelgood repose là-dessus, l’originalité d’un style directement inspiré de celui de Mick Green. Pas mal pour un mec qui voulait d’abord devenir écrivain, puis peintre, au retour de son voyage aux Indes. Il faut l’entendre parler, son accent est merveilleusement décadent : pour dire ‘in those days’, il prononce ‘in thoze dailles’. Les autres Feelgood l’embauchent et le groupe commence à aller jouer à Londres. Ils portent encore les cheveux longs, jusqu’au moment où Wilko fatigué d’avoir les cheveux collés sur la figure les coupe. C’est là que va naître le look sharp, costards, cravates et hot r’n’b. Sparks et Figure ressemblent à des petits truands. Mais Temple tue son film avec une overdose d’extraits de vieux films d’action en noir et blanc qui n’amènent que des brusques accélérations de rythme. Une sorte de violence à la mormoille, avec des coups, des chocs et des cris. On aurait préféré voir plus de footage de Feelgood. Les choses prennent une tournure infernale avec «She Does It Right», les voilà en couve du NME, juste avant de signer leur contrat. C’est Andrew Lauder qui les signe sur United Artists et c’est parti, up a storm, premier album, photo de pochette à Canvey et tournée anglaise. Pas de problème, ils ont les chansons, ils enchaînent avec «Keep It Out Of Sight» et le deuxième album, jusqu’au moment où Wilko tombe en panne. Pas de nouvelles chansons ? Pas de problème les gars, on va faire un album live. Mais sur scène, on voit les limites du système Feelgood. Wilko fait trop de comédie, alors que Lee Brilleaux joue son rôle de chanteur à la perfection. Summer 76, Feelgood est devenu le plus grand groupe anglais. Wilko sniffe son speed dans son coin et les autres boivent comme des trous au bar. Et ça tourne en eau de boudin, Lee ne plus supporte plus Wilko, il voudrait bien l’étrangler. Au bout de six ans, le Feelgood System meurt de sa belle mort. No more songs. On entend même dire vers la fin du film que Wilko a deux femmes. C’est contraire aux règles du groupe.

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    En 2015, Julien Temple va tourner un autre film avec Wilko, The Ecstasy Of Wilko Johnson. C’est en gros l’histoire de la maladie, telle que racontée dans My Life - Don’t You Leave Me Here et de la résurrection. Mais ça ne fait pas double emploi, car Wilko raconte cette histoire avec une simplicité désarmante - My life coming to an end - On a le son de sa voix en plus. On lui annonce qu’il lui reste dix mois à vivre. Julien Temple entrelarde ce long monologue d’extraits de films, mais des extraits de luxe, cette fois, qui vont jusqu’au Nosferatu de Murnau. Wilko raconte un voyage au Japon et nous montre un monastère au-dessus de Kyoto. Il est au Japon for a couple of farewell gigs, et, comme au Havre, il termine son set avec «Bye Bye Johnny». Puis il fait un farewell tour of England avec Norman Watt-Ray dans une ambiance énorme - This could be the last one - Évidemment, les gens pleurent, comme au Japon. Wilko raconte ses insomnies - It’s 3 o’clock at night and you think of your body - Puis il met bien les pendules à l’heure - I absolutely do not believe in God. I don’t believe in survival after death. Death is oblivion - Et il passe directement à l’astronomie, sa passion - I’ve a dome on my roof - et il cite Venus, sa planète favorite. Sur la jetée, Wilko joue aux échecs avec les mort. Il évoque aussi Johnny Kidd - I was devoted to it - Il dit aussi avoir cessé de s’informer, ni journaux ni télé, I’ve got no future, so what’s the point ? Il évoque bien sûr la disparition de sa femme - The mystery of love is greater than the mystery of death - et pendant le dixième mois de son sursis, il enregistre son fameux album avec Roger Daltrey. Et pouf, voilà qu’en 2014 il apprend qu’il est opérable, et donc sauvable. C’est reparti. Albums et tournées !

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    En 2018 paraît un nouvel album du trio sauvé des eaux, Blow Your Mind. Wilko ne perd pas la main car dès le «Beauty» d’ouverture de bal, on sent venir l’énormité. C’est un retour direct au Feelgood Sound. Il joue avec son sens aigu de la cisaille et de la petite entourloupe. Ce mec est très puissant. Il a su créer un univers sonore reconnaissable entre mille - Your beauty doesn’t fade/ Your beauty shall remain - Il nous sort du sharp de rêve. On reste dans le pur jus de Feelgood avec «Take It Easy», un cut qui aurait très bien se trouver sur Down By The Jetty. C’est exactement le son de «Roxette», Wilko est gonflé de revenir avec le même riff, mais comme on l’aime bien, on ferma sa gueule. «Say Goodbye» sonne comme un vieux boogie, mais c’est beaucoup plus que ça : Wilko percute le beat du boogie. C’est son truc, avec Watt-Roy derrière en franc-tireur. Wilko envoie ses merveilleux accords de Tele exploser dans le beat. C’est très impressionnant, même lorsqu’on est habitué aux prodiges. Il faut aussi l’entendre claquer des accords dans tous les coins avec «Blow Your Mind». Ce mec est parfaitement à l’aise dans la vie après la mort. S’ensuit un «Marijuana» claqué d’entrée de jeu. Il ne réinvente pas le fil à couper le beurre, mais ça reste du bon Zyva Mouloud de feel so good. Pas de surprise non plus avec «Tell Me One More Thing». Difficile de se réinventer avec des cicatrices sur toute la poitrine. Norman Watt-Roy et un shuffle d’orgue ramènent de la viande, un gros paquet de viande. Wilko propose enduite un «That’s The Way I Love You» monté sur le beat de «Let’s Work Together». Et il en profite pour s’adonner à son péché mignon : la cisaille. Et comme le montre «I Love You The Way You Do», ces trois mecs savent enfiler le cul d’un cut de boogie. Il swinguent ça comme des vétérans de toutes les guerres. On les voit ensuite driver le butt d’«I Don’t Have To Give You The Blues» à la bonne franquette de Canvey. Plus que tous les autres, Wilko est habilité à swinguer le boogie d’Angleterre. Une fois encore, on sent le trio en pleine possession de ses moyens. Sur cet album, on ne s’ennuie pas un seul instant.

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    Voici peu, Wilko donnait une fort belle interview à Ian Fortman dans Classic Rock. D’emblée, Fortman se dit impressionné par Wilko - a personality defined by raw charisma and sheer likability - et le voit aussi alerte qu’un amphetamine meerkat, c’est-à-dire un suricate qu’on appelle aussi la sentinelle du désert. Il ajoute que Wilko est l’un de ceux dont on reconnaît immédiatement le son, et ils ne sont pas des masses à pouvoir se prévaloir d’un tel privilège. Wilko rappelle que les voyages lui ont ouvert les yeux : son premier trip aux Indes, mais aussi les tournées avec Feelgood. Il adore l’Espagne et affirme que les Espagnols savent faire la fête. Pour lui, une fiesta de procession serait impossible en Angleterre. Il dit aussi aimer le Japon et les Japonais à la folie. L’année où un médecin le jugea condamné où il fut confronté à la mort fut dit-il la plus intense de sa vie. Il se sentait la plupart du temps en état d’éveil avancé - Most of the time I was in a state of heightened conciousness - Il regardait autour de lui et trouvait tout très beau. C’est durant cette période qu’il s’est produit au Fuji Rock Festival devant des gens qui le savaient condamné. Pendant un an, il a vécu avec l’idée qu’il allait mourir. Il se disait : «N’espère pas un miracle. Just get on with it.» Puis arrive l’épisode de Charlie Chan et du Professeur Huguet qui dit pouvoir l’opérer et le sauver. Wilko sortit du rendez-vous et se mit à rigoler dans la rue - It was so stupid - Ce genre de chose n’arrivait jamais, même dans les contes de fées. Pour conclure, il confesse qu’il éclate en pleurs chaque fois qu’il pense à Irene, disparue depuis quinze ans.

    Signé : Cazengler, Wilkon

    Dr Feelgood. Down By The Jetty. United Artists Records 1975

    Dr Feelgood. Malpractice. United Artists Records 1975

    Dr Feelgood. Stupidity. United Artists Records 1976

    Dr Feelgood. Sneaking Suspicion. United Artists Records 1977

    Solid Senders. Solid Senders. Virgin 1978

    Wilko Johnson. Ice On The Motorway. Fresh Records 1980

    Wilko Johnson. Pull The Cover. Skydog International 1984

    Wilko Johnson. Call It What You Want. Line Records 1987

    Wilko Johnson. Barbed Wire Blues. Jungle Records 1988

    Wilko Johnson. Don’t Let Your Daddy Know. Bedrock Records 1991

    Wilko Johnson. Going Back Home. Mystic Records 2003

    Wilko Johnson. Red Hot Rocking Blues. Red Hot Records 2005

    Wilko Johnson & Roger Daltrey. Going Back Home. Chess 2014

    Wilko Johnson. Blow Your Mind. Chess 2018

    Ian Fortman : The gospel according to Wilko Johnson. Classic Rock # 254 - October 2018

    Wilko Johnson. My Life. Don’t You Leave Me Here. Abacus 2017

    Julien Temple. Oil City Confidential. DVD 2010

    Julien Temple. The Ecstasy Of Wilko Johnson. DVD 2015

     

    Dylan en dit long

    - Part Four

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    Ce n’est pas parce qu’on les connaît par cœur qu’il faut se priver du plaisir de revoir les Dylan movies. On peut même jouer au petit jeu du big shot : neuf heures de visionnage ininterrompu, quatre Dylan movies à la queue leu-leu, No Direction Home, Don’t Look Back, I’m Not There et Masked And Anonymous, histoire de bien comprendre une chose une bonne fois pour toutes : Dylan est un artiste qui met son intelligence au service de ses fans, et non au service des médias qu’il méprise profondément. On finit aussi par comprendre que le lien qui nous unit à lui n’est pas un lien ordinaire. Il serait selon toute vraisemblance d’ordre spirituel.

    Dit comme ça, c’est très con, mais on se surprend parfois à écouter attentivement ses paroles, de la même façon qu’on écoutait au temps jadis les paroles d’un sage. Les gens dit-on écoutaient attentivement les paroles de ce hippie qui sillonnait la Palestine, voici deux mille ans. Dylan suscite le même genre d’intérêt, on attend qu’il nous dise les choses qu’on a besoin d’entendre, que ce soit dans les paroles d’une chanson ou dans le court monologue qu’il déclame en voix off à la fin de Masked And Anonymous, lorsqu’il est assis au fond du bus qui l’emmène vers une taule - I was always a singer and maybe no more than that. Parfois ça ne suffit pas de comprendre le sens des choses. Sometimes we have to know what things don’t mean as well, c’est-à-dire qu’on a parfois besoin de savoir que les choses n’ont pas de signification. Mais vous ne devez pas ignorer que la personne que vous connaissez est capable d’amour. Tout finit par disparaître, surtout l’ordre bien établi of rules and laws. The way we look at the world is the way we really are. Truth and beauty are in the eyes of the owner, c’est-à-dire que la vérité et la beauté sont dans tes yeux. I stopped trying to figure things out a... long... time... ago - Il dit ça d’une voix si profonde qu’elle résonne en nous.

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    Après Alias (Pat Garrett & Billy The Kid), Jack Fate (Masked And Aonymous) est le deuxième grand rôle de Dylan. Mais le film de Larry Charles co-écrit par Dylan, est un peu confus, on ne peut pas trop parler d’intrigue. L’histoire se déroule dans un pays latino soumis à une dictature stalino-garcia-marquezienne. Larry Charles donne l’un des rôles principaux au gros John Goodman qui fait bien l’impresario véreux et l’autre à Jeff Bridges qui fait mal le journaliste foireux, deux acteurs qui, souviens-toi, firent les beaux jours du Big Leibowski. Tous les personnages sont en fait des personnages allégoriques et on reconnaît la patte de Dylan qui dans ses chansons en fait intervenir constamment : le rainman, le ragman, Shakespeare he’s in the alley, the joker and the thief, the two riders approaching, Cinderella, Einstein déguisé en Robin Hood, the Phantom of the Opera, Mr Jones, donc il n’est pas surprenant de voir se pointer Oscar Vogel (Ed Harris avec le visage peint en noir), Animal Wrangler (Val Krimer descendu de son nuage morissonien), Bubby Cupid en veste en peau de serpent, comme Brando, et qui ramène tiens comme c’est bizarre la guitare de Blind Lemon Jefferson - That’s one of the guitars that started it all - Tout se déroule en fait comme dans une chanson de Dylan, l’histoire n’a pas d’importance, ce sont les événements qui mènent le bal, un punch up ici, un dialogue au fond d’un bus là. Dylan écoute notamment un jeune mec qui raconte des histoires de révolution et de contre-révolution sans rien dire, jusqu’au moment où le bus est arrêté par des guérilleros sur une route de campagne et le jeune mec se fait descendre, une façon pour Dylan de nous dire qu’au fond tout ça ne sert à rien, les révolutions et les contre-révolutions. Elles ont toujours existé et elles existeront encore longtemps après que les poètes aient disparu, c’est dans la nature humaine de n’être pas content de son sort. Jack Fate le sait, mais à quoi bon l’expliquer ? Il faut voir la classe du Dylan vieillissant, à peine sorti d’un cachot, en chapeau western blanc, costard clair, étui à guitare et housse de costume sur l’épaule. Il monte dans le bus du wrong way sur fond de «Like A Rolling Stone». On l’a sorti d’un cachot car le gros Joe Goodman a besoin d’une tête d’affiche pour un concert de charité. Mais où sont les superstars ? Dylan se moque un peu du showbiz.

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    La plus grande partie du film est tournée dans un immense studio de cinéma. On y voit des caravanes qui servent de loges, une scène et une foule de gens. Ce sont évidemment les plans musicaux qui font la force de Masked. Elles sont en plus admirablement filmées. Pour «Cold Irons Bound», Dylan est cadré penché au micro, à l’avant du groupe, comme une figure de proue, il chante à l’éreintée et gratte une Strato, soutenu par un superbe backing-band, et là il redevient l’icône que l’on sait. Pareil avec «Down In The Flood», il porte une chemise western noire et gratte sa Strato pointée vers le sol. Il fait aussi de l’Americana avec «Diamond Joe» - You better come and get me Diamond Joe - le batteur fouette un carton, ça stand-uppe et ça banjotte, youpee ! Dylan monte encore d’un cran avec une incroyable version de «Dixie» - Away from Southern Dixie - Il chante ça au chat perché magique et il casse encore la baraque un peu plus loin avec «I’ll Remember You», l’un de ces balladifs extrêmement mélodiques dont il a le secret. Mais là où tout explose, c’est dans la scène de la petite black. Une femme ramène la gamine sur scène et explique qu’elle a appris toutes les chansons de Dylan par cœur. Quand Dylan lui demande pourquoi, la femme dit qu’elle le lui a demandé. Bon, la gamine chante «The Times They Are A Changing» a capella et Dylan dit en voix off : «The sacred is in the ordinary.»

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    Vu d’avion, on s’aperçoit que le film de Larry Charles est un peu à part des trois autres. Oui, car Todd Haynes emprunte à Scorsese qui lui-même emprunte à Pennebaker, les trois films s’alimentent les uns des autres. Ces trois ectoplasmes hybrides et gélatineux s’auto-dévorent. Il faut saluer le génie de Scorsese, l’audace de Pennebaker et surtout le courage de Todd Haynes, car franchement son I’m Not There fut assez difficile à avaler à l’époque de sa sortie. Trop arty ? Trop fictionnel ? Trop pas assez ? Trop trop ? Courageux l’Haynes, car il a opté non pas pour un seul acteur, mais cinq acteurs chargés d’interpréter le rôle de Dylan à différentes époques de sa saga. Comme dans Masked, Dylan porte chaque fois un nom différent. Il commence par s’appeler Woody Guthrie. Un petit black nommé Marcus Carl Franklin fait Woody, c’est-à-dire le Dylan échappé du pays des mines de fer que nous montre Scorsese, et comme l’Haynes opte pour la fiction, Woody est black, mais il parle un wild slang de hobo et saute dans des freight trains pour aller de Pittsburgh à Sioux Falls, et de Kansas City à Nashville, il trimballe sa guitare dans un étui ‘Kill Fascists’ et demande aux clodos du freight s’ils connaissent Carl Perkins. Il indique aussi qu’il a onze ans. L’Haynes crée une belle dynamique avec cette scène, idéale pour illustrer la genèse du mythe, celle d’un kid qui saute du nid pour partir à l’aventure. La symbolique est très forte. Elle préside au destin de Jack Fate. Et comme l’a fait Larry Charles dans Masked, l’Haynes nous sonne les cloches avec une première scène musicale, sans doute la meilleure du film : Woody, Richie Havens et un autre black grattent on the porch une version absolument démente de «Tombstone Blues», mais quand on a dit démente, on n’a rien dit. L’Haynes voulait toute l’énergie du wild kid et il l’a. Certains objecteront que le cut ne correspond pas à l’époque, mais si, car Dylan dira plus tard dans Chronicles qu’il a beaucoup emprunté à Robert Johnson et ce que font les trois blacks on the porch, c’est du pur Robert Johnson. Richie a une grande barbe grise, mais il faut le voir fracasser Dad’s in the alley/ He’s looking for food/ Mum’s in the kitchen/ Se ain’t no shoes - Woody black passe comme une lettre à poste. Les clodos le balancent dans une rivière et il est sauvé par Mr & Mrs Peacock. Ils doivent bien exister quelque part dans l’une des chansons. Woody black chante «Blowing In The Wind» dans le salon des Peacock. Jusque là, l’Haynes a tout bon. Woody black dit aux Peacock qu’il va aller à Hollywood - I’ll make it big/ Just like Elvis Presley - ça sonne comme une parole de chanson. Et bien sûr, Woody black débarque à New York et va rendre visite au vrai Woody dans l’hosto du New Jersey. Dans son film, Scorsese nous montre le vrai Woody sur son lit d’hôpital. Tout cela se tient merveilleusement. L’Haynes entrecroise les époques et les personnages, pour respecter l’esthétique dylanesque.

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    Christian Bale joue Jack Rollins, c’est-à-dire l’early Dylan de Greenwich Village, the troubadour of conscience. Alice Fabian fait Joan Baez. Elle indique que Jack arrête le protest en 1963, car il comprend alors qu’on ne peut pas changer le monde avec une chanson. L’Haynes emprunte la scène du Steve Allen show à Scorsese. Puis une autre scène, à Greenwood, Mississippi, où il chante devant un public de fermiers en salopettes. L’Haynes entrecoupe Jack Collins avec Arthur Rimbaud qui déclare ne pas aimer le mot poète - Call me a trapezist - Bon ça se complique avec Charlotte Gainsbourg qui n’est absolument pas crédible avec son anglais de Française. Fait-elle Suze ? Non plutôt Sara puisqu’ils ont des enfants. L’Haynes l’appelle Claire. Fond sonore : «Visions Of Johana». Et le Dylan de Sara est un acteur de cinéma joué par Health Ledger. Plans du Village, I Want You, petits seins de Charlotte. Ils achètent une moto. C’est elle qui conduit. C’est là où on perd un peu le fil. À trop vouloir triturer l’entrecuisse de la fiction, celle-ci perd la boule. L’Haynes mord le trait avec Jude Quinn, c’est-à-dire Cate Blanchett qui fait le Dylan 65 et qui n’est pas crédible, malgré ses efforts désespérés pour paraître mythique. Elle mise tout dans la coiffure. Newport Festival 65, Dylan goes electric, «Maggie’s Farm», booooo ! La voix de Cate Quinn n’est pas juste et l’Haynes nous fait une illustration visuelle du «Ballad Of A Thin Man» - Something’s happening in there but/ You don’t know what it is/ Do you Mr Jones ? - Cate porte le costume pied de poule de l’Albert Hall, Stars & stripes en déco de fond de scène. L’Haynes nous fait le coup de la druggy scene dans un décor d’Orange Mécanique, mais adieu crédibilité, Cate se came et ça ne passe pas car Dylan n’est par un drug wreck. On le voit aussi avec Ginsberg demander au Christ de descendre de sa croix - Boy tu vas te faire mal ! - Une femme fout le feu à ses cheveux dans la rue, comme dans un film de Kusturica - I accept chaos. I’m not sure wether it accepts me - L’Haynes tape en plein le mille et il brouille encore les pistes avec un Billy The Kid qui ne sort pas de chez Pekinpah, mais d’un délire de reconstitution baroque. Cette fois, Richard Gere endosse l’affaire. Mister B n’est pas Mister Jones. Mister B descend au village d’Halloween. Une girafe passe dans la rue. Les musiciens of the British Empire jouent dans un kiosque, ça se désinterprète à l’infini, comme dans une chanson de Dylan, Going To Acapulco, the smell of fear, waiting for the end of the world. Et puis lorsque Dylan devient chrétien, Christian Bale fait son retour pour un joli numéro de gospel bleu sur scène - I keep pressing on - Il est accompagné d’un groupe et de choristes noires, et ça passe comme une lettre à la poste. Pendant ce temps, Billy the Kid s’évade de sa taule et saute dans le freight train de Woody black. C’est là que l’Haynes situe l’accident de moto dans les bois. Puis Cate radine sa fraise pour mettre les points sur les i. Everybody knows I’m not a folk singer. Elle préfère qu’on parle de traditional music.

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    Scorsese opte pour la chronologie pure et dure et prend un peu plus de trois heures pour nous éclairer sur le Dylan qui s’étend de l’enfance jusqu’à l’accident de moto en 1966. Le génie de Scorsese consiste à filmer Dylan en plan serré de trois-quart plongeant et de le laisser parler. Comme dans Chronicles, il raconte ses souvenirs, ses rencontres et livre ici et là quelques traits d’esprit. Pour illustrer l’interview, Scorsese intercale de fabuleux plans d’archives. Dylan évoque son premier 78 tours et hop Hank Williams apparaît en noir et blanc ! Il chantonne «Cold Cold Heart» et on prend alors un sacré shoot d’Americana. Ça change la vie quand on démarre avec Hank Williams. Puis Dylan les évoque tous un par un, Johnny Ray qui faisait du voodoo et l’incroyable Webb Pierce avec sa gueule de gros bonbon dans son costume Nudie, une sorte de préfiguration kitschy kitschy de Gram Parsons. Dylan sort ensuite Muddy Waters de ses souvenirs et indique que c’est le son et non les gens qui l’ont frappé - That’s the sound that hit me - Gene Vincent, bien sûr, extrait d’un concert au Town Hall, mais le monde d’alors nous dit Bob était terriblement conventionnel. Il pense que c’est le temps et le progrès qui ont balayé le monde où il a grandi, le monde de Duluth et des mines de fer du Minnesota dont il fallait s’échapper sous peine d’anéantissement. D’autres portraits magiques suivent, l’incroyable John Jacob Niles qui gratte une espèce de grande harpe en chantant comme une nymphette évaporée et la violente Odetta qui gratte sa gratte en portant sur ses épaules de destin du pauvre peuple noir. Tout cela est d’une incroyable cohérence. Dylan révèle ses racines et tout s’éclaire. Tu as une bonne mémoire, Bob ! Oui, j’apprenais les chansons en les écoutant une fois. Il se marre et ajoute : ou deux fois.

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    Tiens voilà Woody. Mais il n’est pas black. Ah bon ? - Woody, a particular sound - Puis hommage à Joan Baez - She reached some place in the back of my mind - Si ça n’est pas l’hommage d’un homme génial à une femme géniale, alors qu’est-ce que c’est ? On est donc à Greenwich Village, le même Village que celui de l’Haynes, terre de liberté absolue, Dave Van Ronk qui chantait «House Of The Rising Sun» avant Dylan, Maria Muldaur, Fred Neil, Tiny Tim et Suze Rotolo qui est restée tellement belle, Scorsese la filme et lui rend grâce. D’autres encore, toujours vivants comme Liam Clamsy des Clamsy Brothers, quatre Irlandais qui chantaient du folk highly highloo à pleine gueule et qui portaient des gros shetland torsadés blancs. Ce ne sont que des personnages de légende, Scorsese fait de son film un vrai conte de fées. Liam Clamsy dit à Bob : «No fear, no envy, no meanness», ce qui veut dire en gros, pas de peur, pas de convoitise, pas de malveillance, à quoi Bob répond : «Right !». Ah ça te plaît Bob, ces trucs-là ! Il va même s’y conformer. Comme il se conforme aux conseils de sa grand-mère (ce n’est pas le but du voyage qui compte, mais le chemin à parcourir). Puis il parle du regard, mais il en parle à sa façon, avec une sorte de mystère translucide : «Les performers ont dans le regard un truc que les autres n’ont pas. I wanted to be that kind of performer.» Il dit aussi chercher the language that I had not heard before. Et puis voilà Pete Seeger, l’homme qui voulait trancher les câbles au festival de Newport, parce que Dylan et ses amis de Chicago jouaient trop fort. Ah la légende, elle ne te fait pas de cadeau, Bob ! Bob et Suze qui marchent dans la neige du Village, Mavis qui ne dévoile pas le secret de sa liaison avec Bob, Don’t Think Twice It’s Alright, et puis voilà Ferlinghetti car pas de Village sans Ferlinpinpin, et les voilà qui déboulent à Greenwood, Mississippi, dans le film de l’Haynes, Bob et Pete Seeger the communist. On peut dire que les archives ont bien reconstitué le film de l’Haynes : ce sont exactement les mêmes paysans en salopettes. Mais Bob s’arrête là, Joan Baez continue toute seule à mener le combat des civil rights. Elle va aux manifs. On lui demande si Bob viendra. Ben non. Bob est ailleurs - He was Charlie Chaplin, Dylan Thomas, Woody Guthrie, he was constantly moving.

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    Trois grandes étapes : Newport Folk Festival 63, Newport Folk Festival 64 et Newport Folk Festival 65. C’est là que se joue le destin du monde qui nous intéresse. Dans le 63, il y a Cash, mais surtout the mighty Wolf devant 15 000 personnes, les Staple Singers et le duo Bob/Joan Baez qui chante à l’unisson du saucisson with God on our side. Bouleversant ! C’est là qu’on le traite de Voice of our generation.

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    Dans le 64, il chante «Mr Tambourine Man» et dit : «Cash was a religious person to me». Joan est toujours dans les parages. Tambourine Man ne plaît pas au puristes. Dylan plus commercial ? Il donne sa version de l’équilibre : ne jamais oublier qu’on est en constante évolution. Dans le 65, il attaque avec «Maggie’s Farm», Pete Seeger attrape une hache et veut trancher les câbles, mais l’Haynes fait intervenir deux mecs qui lui sautent dessus pour le maîtriser. Dans le public, des gens gueulent. Hooo ! Traitor ! En anglais, un traitor n’est pas un traiteur. Scorsese filme Seeger qui se dit très contrarié. «Like A Rolling Stone» sonne comme une insulte aux oreilles des folkeux. Dylan et ses copains de Chicago font trois chansons et quittent la scène. Mais il accepte de revenir avec une acou pour chanter une chanson.

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    Le Newport 65 marque donc une rupture. Politiquement, Bob marque sa différence - I was an outsider - Il ne veut pas rentrer dans les combines des partis de gauche américains. Puis Scorsese emprunte des plans à Pennebaker pour illustrer la zone London 65. La caméra suit Bob partout et à la fin, il n’y fait plus attention. Ginsberg, Donovan, Joan est toujours là, elle trouve que Bob change - It was awful - et crack, elle sort sa gratte pour chanter devant Scorsese «Love Is Just A Four-Letter Word». Elle joue ça au picking d’Americana et diable comme cette femme est restée belle.

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    Scorsese entre alors dans la zone magique, studio Columbia, Tom Wilson, Bloomy, «Like A Rolling Stone», Al Kooper raconte ses souvenirs - Bob said turn the organ up - Ah il est fier le Kooper ! Il n’était pas censé jouer de l’orgue mais Bob en pinçait pour son son d’orgue. Tiens, Bob a le même petit menton que Phil Spector ! Quoi ? 50 couplets dans «Like A Rolling Stone» ? Il existe en effet une version longue. Malgré la magie du son et des chansons, le public de Forest Hill hue Bob qui se marre : «Les gens chantaient en chœur ‘Like A Rolling Stone’ et aussitôt après la fin de la chanson, ils se remettaient à huer.» Scorsese emprunte une autre conférence de presse à Pennebaker. C’est hilarant - Ce métier est surreal, alors je fais des chansons surreal - Dylan doit affronter à Londres comme à Paris l’immense bêtise des journalistes. Puis à un moment, il dit stop à l’impresario Grossman. Il a en ras le cul des tournées et des conférences de presse à répétition. Je veux rentrer chez moi ! Motorcycle crash. Il ne repartira en tournée nous dit Scorsese que huit ans plus tard.

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    On aurait dû commencer par Pennebaker car comme le disent si bien les Anglais, he started it all. C’est le pionnier du Dylan movie. C’est dans ce film cultissime que Mick Farren a trouvé le titre de son livre : à l’arrière d’un taxi, Dylan dit à Grossman : «Give The anarchist a cigarette!». Parole d’évangile, Farren d’Angleterre fait allégeance. Don’t Look Back raconte la tournée anglaise de 1965. Tournée d’acou et d’harmo, Dylan seul sur scène en veste de cuir noir. Greenwich Village débarque au Royaume Uni. Un Dylan mille fois plus rock’n’roll que n’importe rocker anglais. Il a tout : la gueule, le gratté de jambes écartées et le power du contenu. Dylan l’anti-baltringue, Dylan le messie, mais si, comme dirait Eve Sweet Punk Adrien. Sur cette tournée, le comité restreint d’Albert Grossman, Joan Baez, et Bob Neuwirth accompagne Dylan. Il répond comme il peut aux questions pénibles des journalistes anglais qui visiblement ne comprennent rien à rien, car ils n’ont pas la moindre notion de métaphysique. Dylan attache une importance considérable au sens des mots et il ne veut pas parler pour ne rien dire, mais bon, le monde devient pop en 1965. Le seul entretien intéressant aura lieu avec un journaliste métis de BBC Afrique : il annonce quatre questions qui semblent intéresser Dylan, du moins le voit-on sur son visage - Comment avez-vous démarré, Bob ? - Et pouf, Pennebacker balance l’extrait filmé du concert de Greenwood, Mississippi, devant les fermiers en salopettes. Ce merveilleux documentaliste qu’est Pennebaker a choisi le mode road movie pour cristalliser la fascination qu’exerce Dylan sur lui, un road movie en noir et blanc séquencé par trois catégories de plans : ceux des chambres d’hôtel, les extraits de concerts et les rencontres avec les fans. C’est extrêmement bien foutu, jamais complaisant, Dylan est toujours au centre de l’image. On le voit plusieurs fois prendre «The Times They Are A Changing» au gratté dylanex et paf, il passe ses coups d’harmo qui sont des moments extraordinaires. Dylan y sacralise l’expression d’un art purement américain et donne, mieux que ne le fera jamais une guitare, l’idée de l’espace américain, ou pour rester plus prosaïque, l’idée d’une tradition musicale purement américaine. L’homme se révèle messianique, ça crève les yeux, surtout quand il chante ce chef-d’œuvre de sensibilité mélodique qu’est «The Lonesome Death Of Hattie Carrol». On se régale aussi des plans filmés dans les chambres d’hôtels. On y voit Joan Baez chanter un «Turn Turn Turn» qui n’est pas celui des Byrds pendant que Dylan tape un texte à la machine. C’est encore un point commun avec Eve Sweet Punk Adrien, taper à la machine. Les deux messies, mais si, tapent à la machine. Dans l’un des hôtels, Dylan encontre Alan Price qui confirme qu’effectivement il n’est plus dans les Animals. C’est comme ça, dit-il laconiquement. Dylan rencontre aussi Donovan qui chante au doux du folk anglais, en s’accompagnant à l’acou. Impressionnant, bien sûr. Beau lui aussi, bien sûr. Pour rétablir sa suprématie, Dylan lui demande la guitare pour attaquer au strumming pesant «It’s All Over Now Baby Blue». On pourrait intituler cette scène ‘le choc des titans’. Dylan remonte sur scène pour chanter «Don’t Think Twice It’s Alright». Pure magie. L’autre séquence emblématique du film est le «Subterranean Homesick Blues» d’intro, lorsque Dylan jette un à un les grands formats où sont dessinés certains mots clés de son texte. Allen Ginsberg se tient en arrière plan, comme une sorte de caution intellectuelle. Il existe une autre version de ce Subterranean filmée devant un parc. Les plus fortunés d’entre nous auront certainement rapatrié la box deluxe qui propose un deuxième DVD : Dylan 65 Revisited. Ce sont les outtakes de Don’t Look Back, on n’y apprend rien de plus, on voit un peu plus les villes, Sheffield, Liverpool, Leicester, Manchester, le Royal Albert Hall et surtout Nico qui pour une raison x ne figure pas - ou à peine - dans Don’t Look Back.

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    Mais le meilleur film sur l’early Dylan est sans doute Inside Llewyn Davis des frères Coen, un Llewyn Davis qu’interprète le brillant Oscar Isaac. Bizarrement, il ressemble à Scorsese jeune, tel qu’on le voit à l’arrière du taxi de Travis Bickle dans Taxi Driver. Sans doute un clin d’œil. Les frères Coen on recréé l’ambiance du Gaslight de Greenwich Village et les prestations de Dave Van Ronk, l’une des grandes idoles de Dylan. On voit même sur scène les Clamsy Brothers avec leurs gros shetland torsadés blancs. Vers la fin du film, on voit Dylan sans le voir, assis sur scène face au public, en plein Freewheelin’. Ce film est un petit chef-d’œuvre d’honnêteté intellectuelle et de justesse de ton. Les frères Coen veillent surtout à reconstituer la grande précarité qui caractérisait le quotidien de ces chanteurs de folk débarqués à New York, dont Dylan faisait partie : pas de pied-à-terre, on dort à droite et à gauche, on vit d’expédients et on chante des chansons extraordinaires qui comme le dit Dylan dans Chronicles racontent toutes des histoires extraordinaires. Les frères Coen ont aussi l’intelligence de ne pas couper les chansons. Oscar Isaac chante «Hang Me, Oh Hang Me» et entier. L’autre scène clé du film est l’enregistrement en studio de «Please Mr. Kennedy», avec Oscar Isaac, Justin Timberlake et Adam Driver. Live, one take ! Oscar Isaac est un chanteur guitariste extraordinairement doué, il joue en live, comme le rappelle T-Bone Burnett dans les bonus du film. Si on s’intéresse à Dylan, il faut impérativement voir Inside Llewyn Davis.

    Signé : Cazengler, Bob Divan

    D.A. Pennebaker. Don’t Look Back. 1986

    Martin Scorsese. No Direction Home. 2005

    Todd Haynes. I’m Not There. 2007

    Larry Charles. Masked And Anonymous. 2003

    Joel & Ethan Coen. Inside Llewyn Davis. 2014

     

    L’avenir du rock - En travers la gorge

     

    Chaque jour à la même heure, l’avenir du rock promène son chien. Alors qu’il se dirige d’un pas nonchalant vers le fleuve, un homme l’interpelle :

    — Excusez-moi, monsieur, ne seriez-vous pas l’avenir du rock ?

    — Parfaitement. Mais à qui ai-je l’honneur ?

    — Oh, je suis l’avenir de l’humanité. Enchanté de faire votre connaissance.

    — Pareillement. Je dispose d’un petit quart d’heure, voulez-vous m’accompagner ?

    — Avec plaisir, d’autant que je souhaiterais connaître votre sentiment...

    — À quel propos ?

    — Eh bien, à propos de l’humanité. J’admire votre optimisme... Pourquoi n’êtes-vous pas contagieux ?

    — Posez donc la question aux épidémiologistes ! On n’entend plus qu’eux depuis un an ou deux, cette épouvantable bande de charognards sera ravie de vous apporter des réponses. Mais si j’étais à votre place, j’éviterais de perdre mon temps à m’interroger sur l’humanité...

    — Soyez plus clair !

    — Mais enfin, vous êtes bouché ou quoi ?

    — Si vous continuez à me parler sur ce ton, je vais vous en coller une, vous allez voir !

    — Chez moi, on appelle un chat un chat, que ça plaise ou non. Vous voulez vraiment que je vous dise le fond de ma pensée ? L’humanité ? Aucun espoir. Voilà c’est dit ! L’avenir de l’humanité, ah ah ah ! Regardez-vous !

    Excédé, l’avenir de l’humanité frappe l’avenir du rock qui s’écroule sur le dos. Le chien se barre avec sa laisse.

    — La prochaine fois, vous éviterez de m’insulter !

    Et l’homme disparaît comme il était apparu. L’avenir du rock se relève et appelle son chien. Rien. Il rentre chez lui sans chien avec le pif en sang.

    — Bon la journée commence bien ! C’est le moment ou jamais d’écouter les Cutthroat Brothers !

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    En gros, la chemise de l’avenir du rock est dans le même état que les blouses des deux Cutthroat Brothers, tels qu’on les voit sur la pochette de leur premier album. C’est vrai qu’avec ces deux mecs-là, l’avenir de l’humanité est mal barré. Par contre, l’avenir du rock n’a jamais été en de si bonnes mains. Ce premier album sans titre paru en 2019 est une véritable bombe atomique, une de plus. On doit la découverte de ce duo dégueulasse à Gildas qui lors des ultimes sessions du Dig It! Radio Show en distillait la substantifique moelle, ah il fallait entendre ce son couler comme un filet de bave vénéneuse. Ces atroces Brothers sonnaient comme une révélation, ils donnaient du relief à ces sessions pourtant bien fournies.

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    Le premier album des Cutthroat Brothers n’a pas de titre et date de 2019. Ils ont l’air de sortir un film gore, avec du sang plein leurs blouses de chirurgiens et leurs bras couverts de tatouages. Le hit de l’album s’appelle «Potions & Powders». Donny Paycheck sait swinguer un heavy beat, et son mid-tempo est hanté par le bottleneck de Jason Cutthroat. Le «Kill 4 U» d’ouverture de bal d’A est assez déstabilisant, car riffé dans le lard fumant. Assez imparable. S’ensuit un «Skeletton Rides» têtu comme une bourrique. Ils travaillent leurs cuts dans la matière du son, c’est très spécial, infernal et fin à la fois. On finit par se faire avoir et par crier au loup. Ils ont ce sens du beat rebondi extraordinaire. On les voit camper sur leurs positions en B, avec «Psychic Chemist», du tout droit gratté au bottleneck, ils savent pousser un beat dans les retranchements du far out so far out.

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    Leur deuxième album s’appelle Taste For Evil et date de la même année. Il est important de savoir que le batteur Donald Hales (aka Donny Paycheck) est l’ancien batteur de Zeke, un nom qui parlera aux amateur d’extrême gaga-punk, celui qui adore foncer tout droit dans le mur. Quant à son frère Jason Cutthroat, il sort tout droit d’un film de George A Romero, et ce n’est pas peu dire. Rien qu’avec le morceau titre d’ouverture de bal d’A, la messe (noire) est dite. Aw, voilà le rock de tes rêves inavouables, ces deux mecs te ravalent la façade, ça joue puissant et par en-dessous, ils se glissent dans ta culotte mon gars et tu vas danser un drôle de jerk. Power & genius, voilà leurs deux mamelles. On dira la même chose du «Shake Move Howl Kill» qui suit, car c’est gratté dans le gras du bide, pas de pitié pour les canards boiteux, ils jouent aux riffs délétères, ces mecs te pillent la ville. Donald Hales retrouve ses marques avec l’effarant «Candy Cane» embarqué au punk’s not dead. Il riffent «Get Haunted» dans l’acier du coffre. On rêve d’écouter chaque jour des albums de ce calibre. Donald Hales amène «Out Of Control» au big drumbeat, ils remontent leur courant comme des Oasis ensanglantés, ils plongent leurs mains collantes dans les entrailles du big heavy rock, c’est assez intenable et leur délire finirait presque par friser le glam. Ils claquent leur «Black Candle» au hey hey hey, ils trempent cette fois dans le heavy boogie down, ils sonnent comme une hémorragie, ces dingues du rebondi créent leur monde. Il survolent ensuite notre pauvre monde avec «Medicine», une sorte d’extase ultraïque dévastatoire qui n’en finit plus de nous rappeler qu’il faut suivre ces deux mecs à la trace, car leur sens aigu du raw est le nouveau modèle du genre.

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    Et pouf vient de paraître leur troisième album, The King Is Dead. Pochette signée Raymond Pettibon. Ça rappellera des bons souvenirs. Cette fois, ils ont appelé Mike Watt en renfort pour rejouer tous les cuts de l’album précédent. Mais avec Mile Watt, ça sonne différemment. Le «Killing Time» d’ouverture de bal d’A est forcément stoogy avec Mike Watt dans les parages et son heavy bassmatic. Du coup Donny Paycheck bat le beurre comme Scott Asheton. Ils ont aussi des petits élans rockab comme le montre «Medicine» ou encore le «Black Candle» qui referme la marche de la B. Solid as hell et cool as fuck, ces mecs ont du son à revendre et une fantastique présence. Jason Cutthroat chante le morceau titre à la voix de psychopathe dégoulinant de stupre, ça joue sous un sacré boisseau, avec un son spongieux, profond et mal famé. «Out Of Control» sonne comme un hit inter-galactique, ah comme c’est bien rebondi, merci Jack Endino pour ce son de bass & beurre, c’est chanté avec retenue, comme feutré. Ces trois mecs cumulent les avantages : ils sont excitants, géniaux, épais et fiers à la fois. On entend rarement un son de batterie aussi touffu. Le «Get Haunted» qui ouvre le bal de la B paraît bien bas du front, têtu comme une bourrique, buté et obtus, comme joué par des dieux barbares, c’est le son des tribus antiques avec des éclairs soniques en forme de lames tranchantes.

    Signé : Cazengler, frotte-cul brother

    Cutthroat Brothers. Cutthroat Brothers. Lonestar Records 2019

    Cutthroat Brothers. Taste For Evil. Hound Gawd! Records 2019

    Cutthroat Brothers & Mike Watt. The King Is Dead. Hound Gawd! Records 2021

     

    Inside the goldmine - Hall or nothing

     

    Originaire de Pau, Alvaro Pétoniac s’était promu aventurier. Et la dernière région du monde qui permettait d’exercer ce métier était bien sûr la forêt amazonienne. Il fallait se défier des apparences car il n’avait rien d’une caricature. Il alla dans les faubourgs de Saint-Laurent retrouver des piroguiers qu’il connaissait. Il fallait négocier un prix. Il nous rejoignit une heure plus tard pour annoncer que le départ aurait lieu le lendemain, au lever du soleil. À notre grande surprise, les piroguiers étaient des blacks à peine sortis de l’adolescence.

    — Ce sont des Saramacas, nous dit Alvaro, des descendants d’esclaves marrons. Leur village se trouve en amont sur le fleuve. On y prendra du couac.

    Nous nous installâmes à bord de la pirogue. Nous n’emmenions que le strict minimum, c’est-à-dire un change, des barres vitaminées, du tabac, un petit lecteur de CD à piles, un seul CD et des médicaments qu’on entassait dans une touque, petit tonnelet en plastique dont le couvercle se visse hermétiquement. Il était fréquent de voir les pirogues chavirer dans les rapides, aussi était-ce le seul moyen de conserver les affaires au sec. Les piroguiers étaient au nombre de trois. Théo le ‘chef’ se tenait à l’arrière à la barre du moteur, et les deux autres à l’avant pour prévenir du danger des rochers. Nous remontâmes le fleuve pendant deux jours et bivouaquâmes la première nuit sur la rive côté français. Alvaro nous expliqua que de l’autre côté, le Surinam était en guerre civile. La deuxième nuit, nous accostâmes du même côté. Les trois piroguiers partirent à la chasse et revinrent avec un toucan abattu d’un coup de fusil à air comprimé. Ils le firent cuire dans une espèce de soupe très claire mélangée à du rhum et bien sûr, nous n’y touchâmes pas. Lorsque la nuit fut d’encre, la forêt sembla se mettre à vivre. Soudain nous vîmes apparaître un étrange personnage. Black, petit, chétif, difforme, il rappelait par certains côtés l’empereur d’Éthiopie, Haïlé Sélassié. Nous n’avions pas entendu arriver sa pirogue. Derrière lui se tenait un Indien de deux mètres au torse ceinturé de cartouchières et brandissant l’un de ces fusils mitrailleurs qu’on ne voit généralement que dans les films de type Rambo. L’Indien était le sosie de Chef Bromden, tout droit sorti du Vol Au Dessus d’Un Nid de Coucous. Alvaro nous murmura qu’il s’agissait de guérillos indépendantistes et nous ordonna de fermer nos gueules. Haïlé Sélassié approcha du feu et avec un grand sourire édenté, il déclara en broken English : «Give me youl money, youl cigalettes, youl passpolts and also ze woman.» Alvaro tenta de négocier, mais il n’y avait rien à faire, Chef Bromden venait d’armer sa culasse. Nous ouvrîmes les deux touques pour en sortir l’argent et les cigarettes. Nous lui donnâmes aussi le lecteur et le CD. À la vue du CD, son visage s’illumina. Calhol ! Calhol ! Yo, my gawdah ! Il nous serra à tous main et ne repartit qu’avec l’argent et les cigarettes.

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    Le cas Carl Hall est un mystère. Comment se fait-il qu’un Soul Brother de cet acabit soit tombé dans l’oubli ? D’autant que Jerry Ragovoy l’avait pris sous son aile pour produire les merveilles rassemblées sur l’indispensable You Don’t Know Nothing About Love - The Lomax/Atlantic Recordings 1967-1972. Pourquoi indispensable ? Tout simplement parce qu’il s’y niche pas moins de dix coups de génie, et c’est vraiment le moins qu’on puisse dire. Les preuves ? Les voilà : dès le morceau titre d’ouverture de bal, on entend screamer un Soul screameur extraordinaire. C’est un fou de la glotte libérée, il hurle bien au-delà du grand doom de sexe. Voilà un screamer puissant et érotique, un rut-man exceptionnel. C’est un génie de l’intensité. Il hurle comme un goret de Camaret - You don’t know nothiiiing - Il revient par miracle à la raison pour dire don’t try. C’est un coup à faire exploser toutes les braguettes. Il s’en va hurler au sommet du slowah et ça te vibre les oreilles. Bill Dahl parle d’un stratospheric four-octave vocal range. Du jamais vu. Dahl soupçonne même que l’intensité de sa voix était a little too over the top.

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    Ça continue avec «Mean It Baby», même registre, génie de l’implacabilité des choses, il monte aussitôt à l’assaut - Hey girl you’re making your mind - Pure Soul de rêve ultra chantée, ultra classique et salement bien foutue. Comme ce mec peut être bon, ça va bien au-delà de toutes les espérances du Cap de Bonne Bombance. Carl Hall est une bête de Gévaudan, il explose les viscères des annales de la Soul. Tu veux du scream à la vanille ? Alors écoute «Just Like I Told You» et tu auras ta dose - Remember what I said - Et on retombe inexorablement dans le génie avec «He’ll Never Leave You». Il part en hurlette carabinée, il fait de la Soul hurlée à bon escient et ça gicle. Ce mec ne lâche rien, il consume toutes les couches de la stratosphère une par une, il va bien plus loin que Wilson Pickett, il transcende le screaming («It Was You (That I Needed)»), il incarne l’énergie de Dieu sur la terre. Il sait aussi faire la Soul de plume dans le cul («The Dam Busted») et danser comme le dieu Pan tout en hurlant à la revoyure. Il bat même Little Richard à la course («I Don’t Wanna Be (Your Used To Be)»), eh oui, il faut se faire à l’idée que Carl claque tout pour de vrai. Il est bel et bien le stratospheric four octave phenomenon. Et quand on écoute «Dance Dance Dance», on ne comprend pas qu’un géant comme Carl soit resté dans les catacombes de l’underground de la Soul. Tiens, encore un cut complètement explosé de hurlette démentoïde : «Sometimes I Do». One two, one two three, piano, bass, Carl ramène sa fraise et c’est atrocement bon, dansant et hurlé à la sauvageonne d’entente cordiale, il se paye même un petit coup de vrille d’oh yeah de carabinette fustigée et il screame tout ça à tue-tête. Il dégage Little Richard en touche et fait de l’ombre à Wilson Pickett. Et le voilà qui tape dans «The Long And Winding Road», il part jusqu’à l’horizon du vieux monde. C’est parce qu’il tape dans la démesure du scream que ça prend tellement de sens. Derrière, les filles font chauffer la marmite. Ah comme ce démon chante bien ! A long time ago et il s’arrache la glotte au sang tellement il pulse le beat turgescent de la mélodie, ça palpite au firmament et Carl fait régner dans cette cover cousue de fil blanc un violent parfum de magie. Il fait exactement le même genre de boulot qu’Aaron Neville. Il est certainement le secret le mieux gardé d’Amérique, un buried treasure enterré vivant. Tout le monde n’est pas aussi doué que the Bride de Kill Bill, celle qui contre toute attente a réussi à ressortir d’une cercueil enterré à dix mètres sous terre. Et comme dirait Dickinson, I’m not gone ! Carl passe à la postérité avec un hit de Soul pop intitulé «It’s Been Such A Long Way Home», mais il faut bien dire qu’avec un chanteur comme lui, ça prend des proportions homériques. Il transforme une modeste chanson en abomination concomitante, c’est même concomité aux mites, dévoré de l’intérieur, cette Soul pue le ponton des esprits de Seltz, le langage rue dans les brancards, il se veut pégasien, il s’arrache de la pampa de Léo, il cherche à gagner le cercle d’Aurore, oui, elle, la boréale, l’art d’Hall impose son règne dans les cervelles et curieusement, un mec coupe les cuts en disant okay, ce qui les rend inexploitables. Carl Hall reste victime d’on ne sait quoi. Trop brillant, sans doute. Puis il profite de «Time Is On My Side» pour ridiculiser le pauvre Jagger. Voilà comment se chante ce vieux Time. Si Jagger avait entendu cette version, il est évident qu’il n’aurait jamais osé taper dedans. Carl sonne exactement comme Aretha lorsqu’elle lâche la rampe, c’est le même genre de génie à la puissance dix, ou la puissance qu’on veut, à toi de choisir l’exposant, car Carl vrille l’Aretha, c’est dire si son stratospheric four-octave vocal range va loin. Incroyable témoignage que ce disque et un mec fait okay pour bien sabrer le cut. Carl tape encore dans les classiques avec «Need Somebody To Love». Il l’explose. C’est du psych-Soul d’exaction parabolique, il hurle dans le giron des girouettes, voilà encore un cut extraordinairement orchestré et rongé par une basse dévorante. Quel démon ! Ça se termine avec un «Change With The Seasons» de pure perfection et on entre dans un nouveau planétarium d’extension universelle, le son s’ouvre comme la Mer Rouge devant Moïse, ou comme un crâne sous la hache d’un barbare viking. Carl nous vrille à la fois sa Soul et les esprits, il va plus loin que tu ne l’imagines, et il te salue bien.

    Signé : Cazengler, Hall de gare

    Carl Hall. You Don’t Know Nothing About Love: The Loma/Atlantic Recordings 1967-1972. Omnivore Recordings 2015

     

    JIMI FREEDOM

    MARLOW RIDER

    ( Clip YT / Octobre 2021 )

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    Waow ! Quelle est cette panthère noire qui s'avance royale dans la jungle urbaine montreuilloise, first french city rock, méfiez-vous, méfillez-vous, cette indolence hautaine cache quelque chose de pas très rose, cette coiffure aux mèches inflammables rouge sang, ne serait-ce pas une prêtresse vaudou, à la regarder vous en oubliez ces morsures de guitare qui rythment sa marche, elle entre dans un bar et tout le monde reconnaît La Comedia divine grotte trockglodyte chère aux amateurs de rock'n'roll, bloquez l'image quelques secondes pour admirer son profil d'impératrice romaine, réenclenchez, vous découvrez ce qu'elle regarde, Tony Marlow et sa guitare, n'essuyez pas vos lunettes, cette vapeur mauve insidieuse qui baigne l'image n'est pas de la buée sur vos verres colorés, elle est la marque purple déposée voici plus d'un demi-siècle par Jimi Hendrix, Tony interprète un des morceaux de First Ride, premier album de Marlow Rider, glisse la caméra, Fred Kolinski trône derrière la batterie tel un juge des enfers, il ne joue pas, à chacun de ses mouvements, il donne l'impression d'émettre un jugement définitif sur toutes les actions de votre vie passée, à la contrebasse Amine Leroy tape cent coups férir, il est la vie, il est l'énergie, ne vous laissez pas emporter par la voix ample de Tony, tenez à l'œil l'égérie fatale au profil d'aspic, ses doigts laissent tomber une étrange poudre blanche dans trois verres posés sur le comptoir, et maintenant elle s'approche de la scène, tentatrice, nos trois hommes n'osent refuser, elle a enlevé ses lunettes noires, et ses yeux verts de vipère maléfiques les ont ensorcelés, ils trempent leurs lèvres dans ces flûtes emplies d'un liquide, bleu, rose et jaune, et brusquement tout change, Marlow n'a plus une guitare mais trois, Kolinski possède trois têtes tout aussi inquiétantes et impassibles, même vos oreilles sont obligées de croire vos yeux, ce ne sont plus des notes qui sortent de la guitare de Tony mais des coups de poignards acérés qui vous transpercent les synapses, la sorcière effectue quelques passes maléfiques, la musique grince à la manière de ces vis qui crissent sous le tournevis qui les emprisonne dans la gangue de bois des cercueils qui vont emporter votre raison, les doigts bougent et la réalité se distend et se distord, les images deviennent chaotiques, le son s'étire en miaulement de chat de gouttière en quête de femelle consentante qui fait durer la donation du plaisir ultime, vous n'y pouvez plus rien, vous êtes vous et vous êtes un autre, vous n'habitez plus vos chaussures et vous marchez en un pays inconnu, respirez tout redevient normal, un piège évidemment, montagnes russes acidulées, les altitudes qui suivront vous paraîtront plus élevées quand vous vous envolerez une deuxième fois, tout bouge, tout tourne, la diablesse s'est multipliée par trois, elle est devenue une trinité trismégiste, maintenant Kolinski à quatre têtes, la féline noire est devenue chef d'orchestre, d'un geste ample des deux bras elle pousse le combo vers les cimes de la folie, Kolinski tape plus dur, Amine possède cinq têtes et il se démène sur son up-right-bass comme s'il les avait toutes perdues, tous trois reprennent l'invocation au dieu mauve, '' Jimi Freedom '' hurlent-ils en chœur, pris d'une fureur démoniaque, une transe tourbillonnante emporte et triture les ondes sonores, votre conscience explose, mille de ses fragment explorent l'infini des espaces sidéraux, et lorsque tout s'arrête, ils ne sont pas tirés d'affaire, ils restent figés dans leur surmultiplication satanique, la mystery girl franchit le seuil de l'antre, non sans jeter un dernier regard aigu comme une flèche sur le tohu-bohu immobile qu'elle laisse derrière elle. Purpural psychadelic !

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    Damie Chad.

    Je vous livre le nom du grand sorcier manipulateur des images : Olivier Forest, fondateur du festival international de films sur la musique, pas tout à fait grand-public, des programmations alléchantes puisqu'elles privilégient '' les figures singulières, les odyssées électroniques et les cultures souterraines '' Olivier Forest est en outre programmateur de Grand Voisin, une salle de cinéma non commercial située à Paris.

     

    CHÂTEAU-THIERRY - 15 / 10 / 2021

    PUB LE BACCHUS

    MARLOW RIDER

    Marx l'a dit, de la théorie critique ( exemple : l'écoute de disques ) il est nécessaire de passer à la pratique ( exemple : concert live ) afin de garder les deux pieds ancrés dans la réalité. Nous lui faisons confiance, n'est-ce pas lui qui a déclaré, je cite de mémoire, : '' Un spectre hante l'Europe : le spectre du rock'n'roll '' . Voici pourquoi la teuf-teuf mobile bis fonce sans retenue sur la route de Château-Thierry, toute fière de sa nouvelle technologie, à peine tournez-vous la clef, qu'elle vous avertit que l'ordinateur de bord N° 1 et l'ordinateur de bord N° 2 sont en bon état de fonctionnement. C'est super vous croyez piloter un avion de chasse. Longtemps j'ai cru que le département de Marne était une zone désertique, je l'ai parcouru je ne sais combien de fois sans rencontrer la moindre voiture, même pas une âme humaine désespérée tentant l'auto-stop, mais non ce soir je ne cesse de croiser des véhicules en goguette.

    Sabine grand sourire aux lèvres ouvre la porte du Bacchus, tout de suite l'on se sent bien, l'on est presque chez soi. A part que chez moi il n'y a ni billard, ni les Marlow Rider qui s'apprêtent à donner un concert.

    MARLOW RIDER

    Ce sont eux, les mêmes que sur le clip, je le jure, Tony Marlow, sanglé dans sa veste d'officier de commando, sourire aux lèvres et tout fringuant, le charme indéniable de la tenue militaire. Amine Leroy contrebasse noire et chemise rougeoyante, Fred Kolinski statufié derrière ses fûts. Débutent par Debout, pour mettre les choses au poing, nous avertir qu'il est temps de se réveiller en notre ère de liberté étriquée, car demain il sera trop tard. Le deuxième set commencera par Shut up, fermez vos gueules en bon français, dédiés aux politiciens et aux docteurs véreux. Marlow Rider ne mâche pas ses mots. Ni sa musique.

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    Dans l'angle coincé entre un piano et le mur Fred ne bénéficie pas du meilleur emplacement, faut se tordre un peu le cou pour l'apercevoir, pourrait se plaindre, bouder, faire grève, peu lui chaut, il est devant, il est derrière, il l'est partout, à tel point que vous pourriez l'oublier, l'a transformé ses baguettes en truelles, et en maçon diligent et imperturbable il monte un mur, le fameux mur du son, une courtine, une enceinte de château fort, il ne pose pas les pierres, il les range avec une minutie précisionnelle extravagante, infatigable, n'empêche que l'air de rien, malgré sa tâche quasi-obsessionnelle il tient ses deux comparses à l'œil, ne les enferme pas dans la tour de guet qu'il érige, ne les tient pas prisonniers, depuis les remparts, il les laisse vagabonder à leur guise aux alentours de la place-forte, sont sous sa protection, ils ne risquent rien, tout leur est permis.

    J'ai dit mur, vous pensez à rigidité. Allez vous rhabiller. Si Fred use du fil à plomb pour ses édifications, Amine le transforme en élastique. Son engagement sur Sunshine of your love - n'est-ce pas un crime que de penser qu'une malheureuse contrebasse rockabillienne serait aussi à l'aise dans la monstruosité électrique de Cream – chacun des slaps d'Amine est un coup de boutoir, la muraille se gondole, elle recule et s'avance, elle bouge, elle ondule, elle twiste, elle se dérobe, elle revient, sous les doigts d'Amine la pierre s'anime, elle se mue en piliers torsadés, en cathédrale gothique, elle respire, elle palpite, elle se colorise, elle vous ensorcelle.

    Fred et Amine s'amusent comme des petits fous. Sont complices, marchent la main dans la main, jouent au chat et à la souris, Fred marque le point, Amine rajoute la virgule par dessous, la phrase n'est pas terminée, Fred en frappe trois en surplus, péremptoires et décisifs, genre c'est moi qui commande et toi qui obéis, alors Amine rajoute la suspension, échoïsation auditive, la pierre retourne à son état primitif de magma brûlant, elle n'est plus qu'un liquide qui se répand, vous enserre, se glisse, s'insinue en vous et une chaleur bienfaisante vous saisit, agite votre corps d'une fièvre chaude, vous atteignez un état second de béatitude, la beauté fougueuse du rock'n'roll vous submerge et vous emporte en un autre pays.

    Pour Tony Marlow cette pâte brûlante est un véritable tapis de pourpre, magique et volant, infesté de reptiles, une ordalie de guitariste, qu'il se doit de traverser avec aisance et imagination. Fender et solitude d'un côté, compagnons siens et complicité de l'autre. Sans eux il ne serait rien, avec eux il est torero au milieu de l'arène confronté à la ménade de taureaux sauvages qu'ils lâchent sans arrêt sur lui.

    Au four du chant et au moulin virevoltant de la guitare, Tony. La voix, il la prend à bras-le-corps, claire, nette, précise, s'en sert comme d'un couteau dans un duel à mort, chaque mot se doit d'être jeté, un coup de poignard donné de face mais que vous recevez dans le dos, un truc qui troue la peau, un appel bref qui résonne longtemps en vous dans les profondeurs de vos sensations. Qu'il chante en français ou en anglais. Ou alors en cette autre langue, cet espéranto du rock'n'roll qui s'appelle guitare. Car il n'est jamais trop guitard pour s'en servir.

    Quel festival ! Ce qui prime c'est la joie, de jouer et de la maîtrise, cette attention soutenue, les doigts qui obéissent à l'œil qui les surveille juste pour jouir de leur facilité à se mouvoir sur les cordes. Marlow est en grande forme, de temps en temps il descend de scène et gambade parmi le public, sourire aux lèvres et dextérité en bandoulière.

    Quel jeu ! Eruptif ! Pas de riffs, à la place une forêt touffue de notes, d'une précision absolue, non Tony ne joue pas de la guitare, il parle, s'exprime avec, l'a la hargne sèche, courte, brève, sans regret ni rémission, une explosion épileptique, dense et crue. L'a les mots blessants, les notes brutales qui vous cueillent au plexus et vous déstabilisent, un jeu radical, une oreille sur la batterie et l'autre sur Amine, Tony dans sa solitude exaltée de guitariste joue collectif, faut voir Tony et Amine se tirer la bourre, Amine a des coups de folie, il saute, trépigne la danse le scalp, lance les jambes en l'air en athlète de full-contact, dans ses instants la Fender gronde et s'étire, mi-tigre cruel, mi-chat langoureux, rien ne se calme mais Amine se rapproche de sa contrebasse pour la rassurer.

    Avec Fred c'est différent, tout est question de cadence et de respiration des plongeurs en apnée, celui qui descendra le plus profond : Tony, et celui qui restera le plus longtemps sous l'eau : Fred. Fred est le maître de l'horloge, l'impartit le temps et Tony objectivise cette durée, la remplit jusqu'à la gueule dune sarabande multicolore infinie, le prisonnier peuple sa cellule de rêves étincelants, de tours de passe-passe éberluants, et le gardien s'avoue vaincu un quart de seconde, cet atome de temporalité dont Tony s'empare pour pousser le bouchon de ses doigts un peu plus haut sur le manche, un peu plus bas au plus près de ses entrailles, mais Fred sans pitié abat le gong du ring, un à un, égalité partout. Balle au centre.

    Donc deux sets. Hendrixiens en diable et psyché infernal. Un Hey Joe, version française d'Hallyday, douceur mélodique des chœurs de Fred et Amine, un All along the watchtower - un brasier incandescent – un Red House monstrueux, une Vapeur mauve envoûtante, Marlow reprenant le timbre si particulier d'Hendrix, cette voix d'arbre creux qui sonnait si incisivement... Surtout pas de la copie. Le sang vicieux du vieux rock'n'roll et du rhytm'n'blues sont là, souvenons-nous que Jimi a accompagné Little Richard, et aussi cette ductilité péremptoire propre au rockabilly, cette alliance du chant irradiant et de l'instrument définitif, aussi les racines, témoin ce Crossroad hyper électrique de Robert Johnson, mais encore cette bluette – souvenons-nous qu'étymologiquement ce terme de vieux français est à l'origine du mot blues – Juste une autre chanson, ce slow sixties dans lequel la guitare de Tony résonne de toutes les tristesses et toutes les nostalgies mortifères du blues.

    Je terminerai par ce Fire apocalyptique, Tony Marlox au zénith, comment parvient-il à jouer à cette vitesse avec une si grande précision, sans s'embrouiller les doigts, c'est en ces instants que l'on prend conscience du rapport entre la tête et la main digitale, qu'un solo est autant une chose mentale que tactile, que ça se construit comme une pensée philosophique, pas à pas, en réorganisant tout l'acquis expérimental précédent pour le métamorphoser en nouveauté souveraine... Je vous laisse méditer.

    Ne croyez pas que je n'ai à dire que du bien de nos trois musicos. Sont de sacrés tricheurs. Non, ils ne jouent pas en playback, pire Tony planque un as de cœur dans son manche. Un trio de trois, subito ils sont quatre, peu de temps il est vrai, mais quand Alicia F quitte le stand de merchs pour chanter par deux fois en duo avec Tony sur Mutual appreciation et Born to be wild, et en solo I fought the law son titre fétiche, la merveille tombe sur vous, Quel naturel, quelle présence sur scène, juste poser la voix avec cette facilité déconcertante avec laquelle vous disposez les assiettes sur la table avant le repas, puis elle s'éclipse sans bruit pour ne pas se faire remarquer. Sortie totalement ratée, car les applaudissements crépitent et son nom est répétée bien fort.

    Sûr qu'il y a des disques qui peuvent changer une vie. Par contre certains concerts, celui-ci en était un, sont un flirt avec l'éternité .

    Damie Chad.

     

    CALIGULA

    French group de Montpellier formé en 2020, le nom m'a attiré, j'espère ne pas les rater lors de leur passage à Troyes le 11 décembre prochain, en leur tournée actuelle avec Bonecarver, au local des Boyans Coppers MC ( 77 Avenue Leclerc 10440 La Rivière de Corps ) Un premier titre sur Bandcamp en mai 2020, une superbe vidéo en mai 2021, et ce 23 Octobre sortie de leur premier EP Riddles.

    ELEVATION OF DILUSION

    CALIGULA

    ( Vidéo / WorldWide / Mai 2021 )

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    Rien de moins original et donc de plus difficile qu'un groupe de metal en train de jouer. Vous en regardez une vidéo, vous êtes conquis. Vous en visionnez mille, vous faites la moue. Tout vous semble mou. Mais là, chapeau bas. Brice Hinker c'est sous sa direction qu'a été réalisée l'artefact. L'a gardé tous les codes, la lumière bleutée, les musiciens pris un par un en train de jouer, dispatchés de tous côtés... Mais là le résultat est prodigieux. Comment a-t-il réalisé ce miracle. L'a d'abord mis beaucoup de noir dans son bleu, davantage d'opacité et moins de froideur. Les artistes porteurs de tenues noires, ne se détachent pas tant que cela du fond de l'image. Je devrais dire du fond des images. Le clip se présente en effet sous forme d'un montage très serré. Quand votre rétine a imprimé la vue qui monopolise son attention, il est déjà trop tard, l'on est passé à autre chose. Un deuxième secret, l'a été magnifiquement servi par la structure du morceau. L'on en viendrait à croire que d'abord il monté le synopsis des articulations des images et qu'ensuite le groupe a composé le titre en suivant scrupuleusement la cadence proposée. Evidemment il n'en est rien. Un deuxième atout, la voix du chanteur, ce mec ne growle pas, il possède une meute de loups sauvages disséminées en ses cordes vocales. Chaque fois qu'il émet son grondement l'on se croirait dans un roman de James Oliver Curwood en train de traverser les solitudes glacées du grand nord. Wild, very wild.

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    A ses débuts, Caligula se définissait comme un beatdown band. Avec raison. Ce n'est pas un hasard si dès la première image apparaît la batterie. C'est vrai que la frappe est dure, mais sèche, elle ne gronde pas, c'est-à-dire qu'elle ne s'amplifie pas pour mieux se dégonfler par la suite, un uppercut sur la mâchoire qui vous casse l'os mais c'est tout. Pas besoin de cinéma, pas besoin de s'appesantir, on vous frappe ailleurs, sur une autre partie de votre corps, aussi sèchement. Des manches de guitares percent l'obscurité, sont brandies telles des épées révélées par un éclair de lune dans un duel de nuit. Vous entrevoyez des torses, des T-shirts dont vous ne parviendrez jamais à déchiffrer le nom du groupe qu'ils affichent. Taches claires de bras et de visages, deux yeux noirs d'oiseau de proie qui vous fixent, et puis la photo de groupe, ce n'est pas souriez vous êtes filmés, mais quatre corps se tordent en même temps, quatre pattes terrifiques, avec derrière le corps velu des fûts, vous pressentez plus que vous ne voyez, l'ensemble forme une gigantesque araignée qui court vers vous, le cauchemar ne dure qu'une seconde, mais l'opérateur a pitié de vous, les images suivantes s'humanisent, on entrevoit des bustes et des visages d'êtres humains, c'était pour vous réconcilier avec la vie, profitez-en car ça ne durera pas, les images se désagrègent, le laps de temps qui les sépare est encore plus bref, chant et musique deviennent plus sauvages, non ce ne sont pas des hommes, mais une horde barbare qui fond sur vous pour vous anéantir, des cris qui sonnent comme des ordres, la musique est d'autant plus violente que les images ralentissent, guitares en haches d'abordage s'arrêtent une éternité au-dessus de votre tête, illusion votre crâne est fendu, une pomme dont un couteau sépare les deux moitiés, les images s'emballent, s'inversent, des éclats d'instruments braqués en gros plans vous tronçonnent la vue, tintamarre tonitruant de guitares, ils ne tirent pas sur les cordes, elles sont des enclumes et les bras tapent dessus tels des battoirs avec lesquels on assomme les bœufs dans les abattoirs. Vous les apercevez mieux, vous n'en êtes pas plus heureux, l'ennemi s'est rapproché, de brefs silences, des tambours de guerre, la blancheur d'une guitare, le maître hurleur plante ses yeux torves de hibou fou sur vous, sur sa gauche une rayure arc-en-cielique un peu trop rouge met en valeur la cruauté de son regard, un cri inhumain dans le lointain s'élève et s'éloigne, vous n'êtes pas digne de leur vindicte, vous ne seriez qu'un trophée indigne de leur valeur guerrière, sous le tumulte de la voix des doigts passent lentement au-dessus de cordes, à quoi bon se presser, leur victoire est certain, il faut savoir faire durer le plaisir de l'agonie, maintenant ils trempent leurs museaux féroces dans vos entrailles, ils se les disputent, se battent, la joie mauvaise du carnage, pas de véritable fin, les images s'arrêtent parce qu'il n'y a plus rien à montrer, le combat cesse quand il n'y a plus de combattants.

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    Prodigieux. Brûlant, une pile de centrale atomique en suspend. Une froideur monstrueuse qui vous pétrifie.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 3 )

    STATUT & STATUES DE STAR ( 1 )

    JOHNNY HALLIDAY

     

    Fin septembre, je roulais vers l'Ariège. Encore deux ou trois cents kilomètres, et je pestais, j'arpentais une zone morte, l'auto-radio n'arrivait pas à capter la moindre station, revenait sans cesse se fixer automatiquement sur France-Inter, y avait un mec qui parlait, racontait que vous ne trouveriez pas plus écologique qu'une Harley-Davidson dont le moteur ne tournerait plus jamais. Sur le coup je me suis demandé, quelle sorte de guy pouvait avoir intérêt à acheter une Harley qui ne roulerait pas. Vaudrait mieux s'offrir une bicyclette pensais-je, pourtant je déteste les vélos et n'arrive qu'à réprimer à grand-peine l'envie d'écraser les vélocipédistes que je croise... je ne comprenais rien, c'était un artiste qui parlait, un certain Bertrand Lavier, décrivait sa statue, fort mal, ce n'est que le lendemain en regardant chez un ami sur le net que je me suis aperçu que la représentation que je m'étais faite de l'objet était fausse, j'imaginais un manche de guitare horizontal de six mètres de long sur lequel était posée une moto, le gars devenait lyrique, une figuration de la route, de la liberté, du rock 'n' roll, en fait j'étais comme le gamin qui a récolté un zéro à son interro de math, il a trouvé le résultat du calcul algébrique, enfer et damnation, au lieu de le faire précéder du signe ''plus'' il a disposé le signe ''moins''. L'image est sans appel le manche de guitare mesure bien six mètres de long mais il est planté tout droit à la verticale, et surmonté d'une Harley ( fat boy pour les connaisseurs ), non elle ne roule pas sur les frettes. Au détour d'une phrase j'apprends que c'est un hommage à Johnny Hallyday. Je suis en retard de quinze jours, la statue a été inaugurée le 09 septembre dernier, en présence de Laeticia et d'Anne Hidalgo en même temps que l'esplanade Johnny Hallyday, sise près de Bercy, non la moto ne s'est pas décrochée durant la cérémonie, elle n'est pas tombée sur la politicarde, c'eût été marrant. Jouissif. Cela aurait certainement plu à Eddy Mitchell qui déclara lors d'une interview que ce monument était une catastrophe.

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    Personne ne possède le savoir universel. Bertrand Lavier explique qu'il a dû se documenter sur Johnny Hallyday qu'il ne connaissait pas bien. Je ne lui en veux pas, pour prendre mon cas personnel j'ignorais tout de Bernard Lavier. Me suis renseigné. Dans les encyclopédies on le classe parmi les réalistes, des descendants, des répétiteurs, des copieurs de Duchamp qui s'imaginent que l'art est dans le pré de la facilité, mettent en scène, exhibent les objets de notre quotidien, dans ma nomenclature à moi j'appelle cela l'art de centre aéré. Je sais de quoi je parle. J'ai dirigé de ces structures durant des années. Les journalistes s'extasient devant l'une des dernières sculptures de Lavier, une enclume posée sur un réfrigérateur, pour rester dans la musique il a aussi peint un piano en bleu... Un ange passe, aux ailes cassées.

    Ce n'est pas que je sois réfractaire à l'art moderne, mais que l'on privilégie l'idée, le symbole, ou même ces deux notions considérées en tant qu'acte efficient capable de transformer le monde et même de le changer radicalement au dépend de la création d'une forme nouvelle me laisse songeur... Ne croyez pas non plus que je sois heureux lorsque l'art vise à la reproduction de l'identique. Qui n'est qu'un autre aspect du réalisme.

    Le totem laviérien n'est pas le premier hommage sculptural rendu à Johnny Hallyday. En voici un autre. Très différent. Il n'est pas situé à Paris, reine du monde, mais en Ardèche. Ce département dont Stéphane Mallarmé qui y résida disait qu'il résumait toute sa vie : l'Art et la Dèche.

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    Les artistes auraient-ils meilleur goût que les fans ? Suffit-il d'aimer pour mieux exprimer son amour ? Ce jour-là Pierre Regottaz âgé de soixante-seize printemps avait le cœur gros. Il rentrait de Paris où il s'était rendu pour assister aux cérémonies du 09 / 12 / 2017 initiées en l'honneur de la disparition de Johnny. Le bourg de Viviers est une terre hallydayenne, c'est-là que résidait Huguette Clerc, la mère du chanteur, Long Chris évoque cela dans son livre A la cour du roi Johnny. Comment l'idée est-elle venue à l'esprit de Pierre Regottaz, je n'en sais rien, Johnny se devait d'avoir sa statue à Viviers. Un geste de fan. Un geste de fans. Une souscription est ouverte, trois cents participations, afin de permette au sculpteur Daniel George de se mettre au travail. La statue sera réalisée en résine, elle avoisine les trois mètres, elle sera inaugurée le 24 juin 2018. Beaucoup de monde. Beaucoup de déçus. Le constat est sans appel, elle ne ressemble pas à Johnny, pas le corps, la tête, à tel point que Daniel George opine du chef - sachez apprécier ses sculptures de terre cuite, matière qui selon ses craquelures d'argile donne une patine d'outre-monde presque d'outre-tombe à ses représentations de jeunes femmes – il en recommencera une autre. Est-elle meilleure que la précédente ? L'idée de base était de reproduire un Johnny de cinquante ans. A mon humble et péremptoire avis, z'auraient dû profiler un Johnny bien plus jeune, car à rentrer dans l'immortalité autant que ce soit dans la pleine jeunesse... Le fait que la statue soit exposée devant une pizzeria n'aide pas à la contemplation extatique. Mais au moins le rapport avec Johnny s'impose beaucoup plus. Je ne pense pas que ce soit la meilleure œuvre de Daniel George, loin de là, mais elle respire une honnêteté empreinte d'une naïveté populaire bien plus authentique que l'esbroufe de la précédente. C'est mon avis et je le partage. Existe-t-il une véritable différence entre art officiel et art populaire ?

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    Daniel George sculpteur sur bois n'a pas oublié de munir Johnny de la croix qu'il portait régulièrement autour du cou, Jean-Pierre Coniasse, chanteur et sculpteur sur bois a revu la babiole en grand, armé d'une tronçonneuse, il a laissé le personnage Johnny de côté mais a gardé le bijou directement taillé dans un tronc d'arbre, doit avoisiner les deux mètres, quoique je ne sois nullement chrétien, ce Christ crucifié avec sa guitare me semble porter bien davantage que les œuvres de Daniel George et de Bertrand Lavier, un peu de l'esprit ( pas saint du tout ) iconoclaste et rebelle du rock... La chanson de Johnny Jésus Christ (est un hippie, il aime les filles aux seins nus) fut à sa sortie ostracisée sur les ondes officielles...

    La plus ancienne statue de Johnny que je connaisse remonte à plus de vingt ans avant sa mort. Alain Dua a assisté à plus de cent cinquante concerts de Johnny. Un mordu, un fan. L'a même suivi jusqu'aux USA. Une expéditions mémorable, deux mille admirateurs français traversant l'Atlantique en avion pour assister à un concert de Johnny à Las Vegas. Mythologie elvisienne oblige ! L'évènement avait troublé les amerloques. Mais pas le concert. De même pour les fans. Johnny s'était trompé de set-list. L'on attendait un tour de chant d'Hallyday, l'on eut droit à Johnny interprétant des succès américains, de Creedence Clearwater Revival à Elvis. Les américains avaient la même chose chez eux, mais en original. Quant aux fans ils n'ont pas reconnu leur Johnny trempé et dégoulinant de sueur qu'ils attendaient. Ce n'était pas Johnny-rentre-dedans mais Johnny-y-va-mollo. Le CD Live du concert vous laisse un goût d'inachevé dans la bouche, un creux à l'estomac que plusieurs écoutes ne gomment pas. Johnny en aura conscience, il enverra un billet gratuit d'un de ses prochains spectacles à tous ceux qui avaient fait le déplacement.

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    C'était un coup foireux, pourtant Alain Dua rentre de Las Vegas gonflé à bloc, désireux de rendre un hommage à son idole dont il est fan depuis plus de trente ans. Premier concert en 1962. Ce sera une statue en bois. Ce n'est pas un hasard. Alain Dua est propriétaire d'une entreprise d'abattage de bois. Il fournit le bois à deux copains sculpteurs, pas n'importe quoi, du Cèdre du Liban. Pour Johnny on aurait plutôt opté pour du séquoia. Elle est achevée en 1997, et placée devant son entreprise sise à Challes-les-eaux en Savoie. Les fans viennent s'y recueillir et y déposer des fleurs. Johnny en personne et en tournée l'a vue et appréciée.

    C'est la plus belle de toutes. Ce n'est pas Johnny rocker, mais Johnny country. Peut-être même Johnny HillbiIly, tient sa guitare comme un fusil. Il ne ressemble pas à Hallyday mais à Daniel Boone. A un cowboy, avec sa main à la ceinture. L'esprit de l'Amérique, la grande, la mythique, la mythifiée, oui c'est une représentation de l'Amérique, non pas parce que l'on reconnaît facilement le chanteur, mais parce que ce morceau de bois incarne à la perfection l'imagination de Johnny lorsqu'il pensait à l'Amérique. Certes elle n'est pas parfaite, il vaut mieux la voir sur un certain angle que sur d'autres surtout dans sa rusticité toute nue, débarrassée de ses grands panneaux blancs quasi-publicitaires qui soulignent au grand feutre rouge ce que la statue évoque toute seule d'elle-même.

    Ne soyez pas en pleurs parce que cette chronique se termine, il existe d'autres statues de Johnny, vous en reparlerai en une prochaine livraison...

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

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    EPISODE 03

    RETOUR A PARIS

    C'était l'Elysée. Notre présence immédiate s'avérait indispensable. Joël nous reconduisit à notre véhicule. Nous n'avions pas à nous inquiéter, aussitôt rentré il motiverait un groupe d'étudiants dans le but d'organiser une surveillance H24, un poste de guet relevé toutes les trois heures, avec rondes régulières sur la lisière du Bois du pendu. Le fantôme de Charlie Watts n'avait qu'à bien se tenir.

    Le moteur de la Lambor lancée à fond à contre-sens sur la bande d'arrêt d'urgence fit merveille. Nous n'eûmes qu'a signaler un incident minime, une anecdote subalterne qui risque d'arracher un sourire aux lecteurs de ces lignes. Dès que nous quittâmes le périphérique, nous nous retrouvâmes bloqués sur un boulevard, à l'arrêt, dans un encombrement monstrueux. Nous n'avancions plus. Le Chef alluma un coronado :

      • Agent Chad, savez-vous comment Alexandre le Grand a forcé le passage du Granique ?

      • Bien sûr Chef, il a lancé son cheval en premier dans le fleuve et la cavalerie a suivi !

      • Bien, agent Chad, je vais donc suivre cet illustre exemple, vous jouerez le rôle de la cavalerie, tenez-vous prêt.

    Tranquillement le Chef ouvrit la portière, descendit sur la chaussée, et s'en alla frapper à la vitre d'une ambulance deux ou trois voitures plus loin.

      • Ne vous dérangez pas, dit-il de son ton le plus aimable, je viens juste vous emprunter votre gyrophare aimanté, qui ne vous sert à rien, puisque vous êtes arrêté.

    Mais le gars ne l'entendit pas ainsi, il descendit de son véhicule et s'interposa entre le Chef et son gyrophare.

      • Vous êtes totalement fou ! Je transporte un blessé grave et je ne vous permets pas de...

      • Veuillez me pardonner, répondit le Chef d'un sourire avenant, je comprends votre situation, je puis y remédier facilement, sans préavis il ouvrit la porte latérale, sortit son Beretta 92 et aligna trois bastos pile dans le crâne du blessé qui cessa de geindre.

      • Voilà, il est mort, transportez-le immédiatement à la morgue, vous gagnerez du temps, vous n'avez plus besoin d'attendre des heures aux urgences !

      • Oh ! merci - le gars admiratif lui tendait de lui-même le gyro – prenez-le, ma femme sera si contente de me voir rentrer de bonne heure pour une fois !

    Autour de nous les voitures affolées se serraient les unes contre les autres ou se faufilaient sur les contre-allées pour s'écarter du Chef qui revenait vers moi pistolet ( packin' mama ) au poing, il reprit sa place à mes côtés non sans avoir pris le temps de poser le gyrophare sur le capot, je profitai de l'espace dégagé pour, klaxon à fond, arracher la Ghini, quelques minutes plus tard nous franchissions le portail de l'Elysée. Mais après cet intermède cocasse, passons aux choses sérieuses.

    UNE ENTREVUE ERUPTIVE

    Le Président du Sénat squattait déjà le bureau du Président de la République tragiquement disparu. Il n'en avait pas l'air plus heureux, le visage blême il arpentait la pièce sans rien dire, les chiens qui s'étaient sagement assis sur son bureau le suivaient du regard, étonnés. Manifestement il avait pris un rail de cocaïne aussi long que la ligne de chemin de fer qui dessert la ligne Paris-Cherbourg. Nous avait-il seulement aperçus ? Le Chef alluma un Coronado, juste pour passer le temps.

      • Ah, enfin vous voilà !

    Ce n'était pas à nous qu'il s'adressait, mais à une espèce d'individu tout maigre, tout chétif, la figure ravagée de tics qui venait de prendre place dans un fauteuil en face de nous et qui de toute l'entrevue n'ouvrit pas la bouche. Le Président en personne nous fit l'honneur de procéder à notre interrogatoire :

      • Alors vous l'avez-vu ce Charlie Bats ? aboya-t-il

      • Bien sûr, généralement quand on charge les agents du SSR d'une mission, nous l'accomplissons !

      • Vous l'avez donc attrapé !

      • L'agent Chad ici présent l'a saisi par le bras.

      • Il est donc notre prisonnier !

      • Pas du tout !

      • Comment cela ?

      • Pour une simple raison, ce n'est pas un être humain, c'est un fantôme !

      • Ah ! Ah ! Parfait, parfait ! Si c'est un fantôme nous n'avons plus besoin de vous. Vous pouvez disposer. Un autre service plus adéquat que le vôtre s'en chargera. N'oubliez pas de prendre vos cabots sur mon bureau !

    LE SANCTUAIRE

    Nous étions un peu abasourdis, nous nous installâmes dans la Lambor, mais lorsque je demandai au Chef la direction à prendre il n'eut pas le temps de répondre, Molossito et Molossita se mirent à aboyer frénétiquement, je compris immédiatement, il suffisait de se laisser guider. Les braves bêtes avaient leur code secret, chacun de leur côté le museau collé à la ville ils aboyaient lorsqu'il fallait emprunter une nouvelle artère, deux jappements de Molossito je tournais à gauche, un seul aboiement de Molossita je virais à droite. Evidemment ils ignoraient superbement les sens interdits, ce qui mettait un peu de sel dans cette traversée de Paris qui nous mena jusque dans le dix-huitième. Brutalement ils se turent je me hâtais de stationner devant l'entrée d'un garage. A peine furent-ils sur le trottoir qu'ils s'enfuirent à fond de train, de loin nous les vîmes entrer dans une boutique.

    • C'est donc vous les maîtres de ces deux adorables toutous - les deux secrétaires de l'agence de location d'appartements, elles avaient coiffé la Sainte-Catherine depuis au moins quarante ans, étaient à genoux en train de les caresser - Molissito leur léchait la figure avec fougue, ils sont venus ce matin, nous avons eu du mal à comprendre ce qu'ils voulaient, à la fin nous les avons suivis, se sont dirigés tout droit vers la vieille ruine, c'est ainsi que nous l'appelons, en si mauvais état que nous ne la proposons plus depuis longtemps à la clientèle, nous pensons que c'est le jardin qui leur a plu, des chiens très intelligents, ils ont fait le rapport avec le logo sur le panneau délavé ''A Louer''' posé sur la grille et celui qui est peint sur notre devanture. Depuis des années personne n'en veut, le propriétaire est mort depuis une dizaine d'années, un vieux toqué, aucun héritier ne s'est manifesté, nous vous la cédons pour un euro symbolique, voici la clef, c'est juste entre le numéro 17 et 19 de la rue.

      L'adresse était étrange, mais nous trouvâmes facilement. Une grille rouillée fermait un étroit passage qui débouchait sur un jardin envahi d'une folle végétation, contre un mur était adossé une masure de planches au toit goudronné crevé mais les chiens la dédaignèrent et se faufilèrent parmi les hautes herbes folles et les arbustes touffus, ils s'arrêtèrent devant ce qui dégagé d'un amoncellement de branches d'arbres qui le dissimulait se révéla être un trou dans lequel ils sautèrent sans hésitation. Nous les imitâmes, ce n'était pas bien profond et fûmes tout étonnés de nous trouver devant une porte blindée muni d'un volant que je me dépêchai de tourner. Nous entrâmes. Le vieux n'était pas si fou que cela, un gars prévoyant, l'avait aménagé un abri anti-atomique dans son carré de choux, assez spacieux, l'on se serait cru dans un sous-marin !

      - Une cache idéale, s'extasia les Chefs, félicitations les cabotos, retournons vite à la boutique signer le contrat !

      - Nous savions que vous aimeriez, s'exclamèrent les secrétaires, la baraque est un peu vétuste certes mais si romantique, Colette donne un biscuit aux toutous !

      Ils le croquèrent sur la banquette arrière de la Ghini, le Chef venait de recevoir un SMS : Charlie Watts fait des siennes, venez vite, RDV Bois du Pendu. Joël.

      A suivre...