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  • CHRONIQUES DE POURPRE 628: KR'TNT 628 : WILD JIMMY SPRUILL / BIG JOANIE / BRENDA & THE TABULATIONS / GHOST HIGWAY + ROCKABILLY GENERATION NEWS / HOLLY GOLLIGHTLY / MARLOW RIDER / SIAPIENTIA DIABOLI / BILL CRANE / ROCKAMBOLESQUES

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 628

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    18 / 01 / 2024

      

    WILD JIMMY SPRUILL / BIG JOANIE

    BRENDA & THE TABULATIONS

    GHOST HIGHWAY + ROCKABILLY GENERATION NEWS

    HOLLY GOLIGHTLY / MARLOW RIDER / SAPIENTIA DIABOLI  BILL CRANE / ROCKAMBOLESQUES

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 628

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    Wizards & True Stars

     - Spruill building

     

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             Tiens tiens, qu’est-ce que c’est que cette compile ? Ace nous sort un New York City Blues  ? Comme la curiosité est un vilain défaut, on y va en courant. Toujours le même moteur : la hantise de rater un gros truc. Et comme Ace est en quelque sorte le spécialiste des grands inconnus au bataillon, on ne cherche même pas à savoir le pourquoi du comment, on rapatrie New York City Blues aussi sec. On jugera sur pièce.

             Et le résultat ne se fait pas attendre. Tu te retrouves dans les godasses de Christophe Colomb. Tu découvres un continent.

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             Joli comp/coup d’Ace que ce New York City Blues. Comp/coup d’audace d’autant plus joli qu’il est drivé par John Broven, LE grand spécialiste de la Nouvelle Orleans et des movers-shakers. Ça grouille de puces dans la comp/coup de Jarnac. Tiens, tu vas te gratter avec Tarheel Slim & Little Ann, et leur «Security». Mari et femme. Vrai shake de jump ! Imparable ! Wild as wild ! Battu au sec des enfers. Même niveau que Shirley & Lee ou encore Mickey & Sylvia. On croise plus loin l’excellent Rosco Gordon avec «I Wanna Get High», ce vieux crabe de Memphis réinstallé à New York est toujours en plein dedans. Joli shoot de swing avec Stick McGhee & His Buddies et «Drinkin Wine Spo-Dee-O-Dee». Gros bastringue - Down in New Orleans/ Where Everything Is Fine - Granville ‘Stick’ McGhee est le frère de Brownie. Broven nous dit que Brownie takes second vocal and guitar duties. Ce qui est frappant, c’est qu’avec cette compile et ce son, on est aussitôt dans le vrai. Dans l’absolu d’Absalon. Encore du real deal de New York City Blues avec Larry Dale & The House Rockers et «New York City Blues». C’est l’essence même de ce qu’on appelle le primitif. Merci Ace pour cette bombe atomique. Heavy power encore avec Wilbert Harrison et «Goodbye Kansas City». New York here I come ! Il dit adieu à Kansas City. Broven donne l’une de ces infos qu’on qualifie ici de définitives : «This record was first issued en 1965 by Guy Stevens on his ahead-of-its-time ‘50 Minutes 24 Seconds Of Recorded Dynamite’ UK Sue LP.» Tiens encore une bombe avec Ruth Brown And Her Rhythmakers et «Mambo Baby». Elle y va la Ruth, elle te plie ça en quatre vite fait. En prime, tu as un solo de sax dément. Broven qui ne perd pas une occasion de briller en société rappelle qu’on surnommait Atlantic ‘The House That Ruth Built’, juste avant que Ray Charles et Aretha ne radinent leurs fraises respectives. Encore un génie inconnu : Wild Jimmy Spruill et «Kansas City March». Comme Mickey Baker, il est top session man in New York City. Guy Stevens a aussi collé l’«Hard Grind» de Wild Jimmy Spruill sur son 50 Minutes 24 Seconds Of Recorded Dynamite. C’est lui, Wild Jimmy Spruill, qu’on voit danser sur la pochette avec sa guitare dans le cou. Il balaye son cut aux quatre vents. Wild as Spruill ! Avec «Step It Up And Go», Blind Boy Fuller est trop primitif. Champion Jack Dupree fait du deep round midnite avec «Bad Blood», et Bob Gaddy fait du heavy blues avec «Stormy Monday Blues». On note au passage que le New York City blues est beaucoup plus âpre.

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    John Broven nous rappelle que le Rev. Gary Davis est un vieux de la vieille et qu’il a influencé des tas de gens, comme Brownie McGhee, Blind Boy Fuller, Tarheel Slim et Larry Johnson. Mais il a aussi formé Dave Van Ronk, John Sebastian et Bob Weir. On l’entend gratter un «Say No To The Devil» antique et réfractaire en diable. On se régale d’«Hard Times The Slop», le fantastique shuffle de Noble Watts & His Rhythm Sparks. Ces mecs jouent leur va-tout, un brin New Orleans, mais avec un son plus urbain. June Bateman est la femme de Noble ‘Thin Man’ Watts. Elle tape un «Believe Me Darling», heavy et juvénile à la fois, elle s’applique à la vie à la mort. C’est un cut signé Wild Jimmy Spruill, un Spruill qu’on retrouve sur cette compile à tous les coins de rue. Ce cut nous dit Broven apparaît aussi sur le fameux 50 Minutes 24 Seconds Of Recorded Dynamite. Et puis voilà John Hammond avec l’«I Wish You Would» de Billy Boy Arnold, accompagné nous dit Broven par Robbie Robertson, Bill Wyman et Charles Honeyboy Otis (le beurre-man de Professor Longhair). Hammond te tape ça au pire heavy blues de la conjecture. C’est l’époque Red Bird, le label de Leiber & Stoller. Quel flash. Tu vois trente-six chandelles !

             Petite cerise sur le gâtö, la compile s’accompagne de la parution d’un book de Larry Simon, préfacé par John Broven. Même titre : New York City Blues: Postwar Portraits From Harlem To The Village And Beyond. Bien sûr, tu lui sautes dessus. Tu attaques la diligence. Yahooh Rintintin ! Et tu vas droit sur l’héros du jour : Wild Jimmy Spruill !

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             Dans sa fastueuse préface, Broven se pose la question : pourquoi Spruill n’est-il pas plus connu ? Peut-être parce qu’avant d’être un guitar hero, il était un session man et à cette époque, on ne créditait pas les session men. Effectivement, le nom de Spruill n’apparaît pas sur les pochettes de Wilbert Harrison. Broven rappelle aussi qu’on qualifiait le style de Spruill de scratchin’ style. Broven veut savoir d’où ça vient, et Spruill lui explique qu’au cours d’une session, il ne savait pas quoi faire, alors il scratchait. Bobby Robinson qui enregistrait lui a dit qu’il ne voulait pas de ce scratchin’, alors Spruill l’a envoyé sur les roses - Je jouerai comme j’ai envie de jouer. Si t’es pas content, c’est pareil - Le scratchin’ style vient de là. Car oui, Spruill est une forte tête.

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    Il faut lire l’interview qu’il accorde à Larry Simon, en 1993. Simon lui demande pourquoi il est venu à New York et Spruill lui raconte qu’il est venu voir son frère, et comme il pouvait vivre en jouant de la guitare, alors il est resté - I think it was around 1955 or ‘56 around june 8 - Simon lui demande ce qu’on attendait de lui en studio, et Spruill dit qu’on n’exigeait rien de lui en particulier - Because they wanted me to play how I feel. Ils savaient comment je sonnais. C’était probablement King Curtis, il me faisait confiance, il me disait : «Jimmy do what you can do, show me what you got.» J’ai toujours joué comme je le sentais. Quand ça vient de moi, il sait que ça va être bien - Alors Simon lui demande s’ils ont enregistré ensemble, et Spruill ne sait plus trop bien, car il a enregistré avec tellement de gens - I think we did a thing called «Chicken Scratch» - Simon le branche ensuite sur Wilbert Harrison, alors Spruill y va - It was OK. Je l’aimais bien. Il buvait comme un trou, mais ça ne me posait pas de problème. Il me donnait tout ce que je demandais - Puis c’est au tour d’Elmore James - He was a great guitar player, but he liked his bottle - Simon lui demande si Elmore lui laissait les coudées franches et Spruill précise - No, he wanted his music right. If it was not right he would get on your butt right then. Sur l’un de ses albums, tu peux l’entendre parler à un autre mec. «Wait a minute, wait a minute, that ain’t right.» Je crois que j’ai fait deux albums avec lui, chez Bobby Robinson - Plus loin, Simon dit que peu de gens savent qu’Elmore pouvait jouer du jazz, alors Spruill se cabre - Tu rigoles ? Ce mec pouvait jouer en tournant autour de B.B. King, autour de n’importe qui, Albert Collins, tous ces mecs. Albert King n’était pas au niveau d’Elmore. Et je ne parle pas de la slide. Elmore c’était quelque chose ! Nice guy.

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             En plus d’être un fantastique guitar slinger, Wild Jimmy Spruill a des idées bien arrêtées. Il a joué avec Miles Davis, mais ne se souvient plus trop bien si Miles est venu au studio. Il rigole, «he was a crazy man et je ne veux rien dire sur lui. He was a nut but I know I’m a nut.» Puis il embraye aussi sec sur Chucky Chuckah - Et Chuck Berry, forget about this guy! J’ai joué trois soirs avec lui à New York. Le premier soir, il m’a dit : «Ce que je veux, Jimmy, c’est que tu restes derrière moi. Je ne veux pas te voir sauter partout.» Je lui ai répondu : «C’est mon groupe. Si tu ne veux pas jouer avec mon groupe, you can get your long ass back where you came from.» Après, on s’entendait bien. Mais il voulait quand même que je reste derrière lui. Alors je lui ai dit : «Personne ne me donne des ordres. Le seul boss que j’ai, c’est God, and you’re not God so get the hell out of my face.» I don’t take no boss stuff, parce que quand tu as un boss, tu perds ton esprit, quelqu’un d’autre te dit ce que tu dois faire. That’s why  I never have a boss. A boss is like a slave driver. Donc jamais de boss. Si t’as un boss, you’re in trouble - Les concerts dont Spruill parle datent de 1959. 

             Wild Jimmy Spruill est un mec vraiment entier. Simon le rebranche sur ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Spruill embraye aussi sec - Si c’est pas bon, je ne le fais pas. Je ne bosse pas pour le blé. Je bosse parce que ça me rend heureux. Si je fais un truc qui ne me rend pas heureux, alors je ne le fais pas. Si je ne suis pas heureux avec cette guitare, je la scie en deux - L’ironie de l’histoire, c’est que Spruill joue sur une guitare qu’il a sciée en deux, une Les Paul Studio model, comme on le voit sur la couve du book. Idée que reprendra plus tard Pete Shelley avec Buzzcocks.

             Simon lui demande à la suite s’il s’intéresse à autre chose que la musique. Spruill dit qu’il sait tout faire - I’m a brick mason, a plumber, an electrician, a carpet layer, an interior decorator. I draw. Je ne peux pas t’énumérer tout ce que je fais - Puis Simon revient sur la musique et s’interroge sur ce silence de 18 ans. Alors pourquoi cette longue interruption ? Spruill dit qu’il en avait marre de la routine - I can’t stand the the blues over and over and over. Tu sais, il y a une différence entre le blues and blues music. When you play the music, you hear the blues. Quand tu es dans un champ à cueillir le coton avec ta mère, à tirer le gros sac down the road avec un serpent qui file entre tes jambes, that’s the blues. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que le blues n’a pas d’accords. Vous le jouez tous avec des accords. Il n’y a pas d’accords dans le blues. Oh Lord help me make it through the day - Spruill chante a field-style work song - Le jour d’après, elle va chanter deux ou trois mesures en plus, la même chose, et encore dans les deux ou trois semaines suivantes. So that were the blues - Spruill insiste : «Blues is a prayer, and people don’t realize what blues is.»

             Plus loin, Paul Oscher rappelle que pour combattre la routine, Wild Jimmy Spruill changeait constamment ses patterns, c’est-à-dire les motifs dans les gammes de blues - He always changed up stuff, he was really dynamite. He changed the in-between patterns.

             Broven se positionne en tant qu’amateur de vieux coucous : «Pourquoi écouter des enregistrements si anciens ? Parce qu’ils sonnent souvent aussi bien, sinon mieux aujourd’hui. Pour moi, c’est la définition de la musique classique.» Puis il revient sur la scène new-yorkaise : «For blues guitar, pas la peine de chercher plus loin que Billy Butler et son jeu classique sur «Honky Tonk», les accompagnements de Jimmy Spruill et les superbes licks de Larry Dale sur le Blues From The Gutter de Champion Jack Dupree, ou encore Tarhell Slim sur «Number 9 Train», puis il y a le boulot majestueux de Mickey Guitar Baker, qui comme Butler et Spruill, a un style immédiatement identifiable. Saxophone ? Les first-call players sont King Curtis, Sam The Man Taylor, Big Al Sears et Nobel Watts. Blues Piano ? New York a des fameux pianistes comme Van Walls, Dave Baby Cortez, Bob Gaddy et Dupree.»

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             Comme tout ce qu’écrit John Broven, son introduction est extrêmement balèze. Il commence par flasher sur la scène new-yorkaise via Blind Boy Fuller, «qui a directement influencé Brownie McGhee et Tarheel Slim in a style known as Piemond Blues.» Broven qui est anglais s’est passionné pour la musique noire dans les années 50, grâce à Atlantic qui était distribué en Grande-Bretagne par London American Records, et boom !, les Coasters («Searching/Young Blood»), Chuck Willis («C.C. Rider» et «Betty & Dupree»), les Bobbettes («Mr. Lee»), puis les albums de Ray Charles (Yes Indeed!) et Champion Jack Dupree (Blues From The Gutter). C’est le début de la frénésie, Broven enquille Wilbert Harrison («Kansas City»), Dave Baby Cortez («The Happy Organ») et Buster Brown («Fannie Mae»). Broven lâche alors son boulot de banquier (Midland Bank) et devient consultant pour Ace Records de 1991 à 2006 - Je voyais le business de l’intérieur et je dois tout à Roger Armstrong, Ted Carroll et Trevor Churchill for the sharp-end education - Alors il s’installe en 1995 à Long Island pour explorer la scène new-yorkaise.

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    C’est là qu’il écrit l’une des bibles du XXe siècle, Record Makers & Brokers: Voices Of The Independant Rock’n’Roll Pioneers, pour laquelle il interviewe des tas de gens - Ce livre est le sommet de ma carrière en tant que chercheur, collectionneur, auteur, consultant et label manager - Ils découvre que pas mal de gonzesses sont actives dans le New York music biz : «Bess Berman (Apollo), Miriam Abramson (Atlantic), Bea Kaslin (Mascot and Hull), Zell Sanders (J&S) et Florence Greenberg (Scepter & Wand).» - Their accomplishments were extraordinary - Pour Broven, le gros label new-yorkais reste Atlantic, focalisé sur le r’n’b, avec Ruth Brown, les Clovers, Clyde McPhatter & the Drifters, car comme le lui dit Ahmet Ertegun, «there were no blue players in New York». Un seul mec parvient à enregistrer du blues new-yrokais : Bobby Robinson sur ses labels Fire & Fury Records. C’est lui qui sort le «Kansas City» de Wilbert Harrison. Voilà pourquoi, nous dit Broven, Bobby Robinson est très présent dans ce book. Il sort des down-home recordings d’Elmore James et de Lightnin’ Hopkins with New York session men.

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             Simon interviewe Bobby Robinson dans sa boutique de disques à Harlem en 1993. Boom, direct sur Elmore James. Il raconte qu’Elmore et lui sont sous une pluie battante et Elmore lui dit qu’it’s like the sky crying. Bobby lui demande de répéter. Elmore répète : «It looks like the sky is cruying. L’eau roule comme des larmes down the street.» Arrivé au studio, Bobby demande à Elmore de s’asseoir, il attrape un crayon et dit : «Strike me a lonely weird sound.» Elmore le fait et la basse arrive derrière - J’ai écrit les paroles sur le tas. Et en quelques minutes, on avait «The Sky Is Crying» - Voilà, Bobby Robinson, c’est ça, du down-home on the spot. Fascinant personnage !

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    Il fait aussi «Ya Ya « avec Lee Dorsey. Il l’a écrit dans un bar à la Nouvelle Orleans, en juin 1961 - J’ai demandé un bout de papier à la serveuse. Elle m’a passé un petit bloc avec des lignes rouges qu’elle avait près de sa caisse. J’ai écrit le truc sur le tas, down here, see how you feel that, see if she could feel this (il chante), Sitting here la la, waiting for my ya ya. La la that’s just like a song, and ya ya, that means a girl - Bobby veut Allen Toussaint pour enregistrer «Ya Ya», mais Allen vient de signer un contrat d’exclusivité, alors il lui propose Harold Battiste - You’ll be satisfied - Harold radine sa fraise. Lee lui chante le truc et Harold pond les arrangement sur le tas - It was simple - Puis Harold rassemble un orchestre et fixe un rancart at five o’clock. Voilà la genèse d’un hit intemporel. «Ya Ya». C’est grâce à Bobby Marchan que Bobby Robinson est entré en contact avec Lee Dorsey. Au téléphone, Bobby Robinson demande à Bobby Marchan s’il connaît un mec du nom de Lee Dorsey. Bobby Marchan rigole : «Yeah he lives right down the street here.» Alors Bobby Robinson lui demande de ne pas raccrocher et d’aller le chercher immédiatement - That was amazing - Ce sont les petits détails qui font la grande rivière du rock. Un peu plus tard, Bobby va trouver Lee Dorsey chez lui à la Nouvelle Orleans, in the Ninth Ward, le quartier black et pauvre où vivait aussi Fatsy. Ils s’assoient pour papoter et Lee lui dit : «I’m not a singer, I just like singing. I used to be a lightweight fighter.» Oui, Bobby était boxeur avant de chanter. Quant à Bobby Marchan, Bobby Robinson l’a trouvé via the Clowns et Huey Piano Smith. Après avoir quitté les Clowns, Bobby Marchan est allé à Salt Lake City faire la drag-queen dans les clubs.

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             Simon branche Robinson sur Willis Gator Jackson et un fantastique guitariste du nom de Bill Jennings. Robinson saute en l’air - Terrific. Terrific. It’s a shame. I did a couple of things on him - Puis Simon le branche sur Skeeter Best, un autre guitar player. Robinson lui dit qu’il a cassé sa pipe en bois, mais il a accompagné «quite a few of my artists». Et Billy Butler ? Il était avec King Curtis ? - Yeah. King Curtis. Terrific player. Bill was a great guy - Peu de gens savent que Bobby Robinson a composé «When A Man Loves A Woman’», le hit de Percy Sledge, sorti sur Atlantic. Il l’a enregistré une première fois avec Joe Haywood sur Enjoy, Percy Sledge l’a entendu et en a fait un hit en 1966. Robinson dit avoir gagné plus de $100.000 avec cet hit - That’s my biggest song moneywise. On reviendra sur Bobby Robinson.

             Ce book de Larry Simon grouille de puces. Après Bobby Robinson, Simon va trouver Hy Weiss chez lui, à Long Island, toujours en 1993. Weiss se souvient d’avoir bossé avec Brownie McGhee, Sonny Terry, Larry Dale et Jack Dupree, tous ceux qui étaient là avant la bataille. Comme Ahmet Ertegun, Hy Weiss allait dans les clubs de blackos à Harlem. Il dit avoir fait un album avec Brownie McGhee, qui est sorti su Ace Records (UK) - Ce sont les seuls auxquels j’accorde une licence. Tous les autres piratent mes disques.  

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             Ça tombe bien, Ace a pondu en 2003 une petite comp d’Hy : Hy Weiss Presents Old Town Records. Pour les ceusses qui ne seraient pas au courant, Old Town Records est un label de doo-wop. Un mighty label ! Pour l’amateur de doo-wop, cette compile est une aubaine en forme de bombe atomique. Tu vas d’extase en extase, ça grouille de puces, à commencer par The Earls qui sonnent comme les Rivingtons avec «Remember Then». Tu es aussitôt frappé par deux choses : la qualité du son ET la qualité des interprètes, tous bien sûr inconnus au bataillon. C’est le genre de compile qui te réconcilie avec la vie. Sur les 60 cuts de la comp, tu as au moins 20 hits de hutte. On retrouve bien sûr des gens que Simon a interviewé dans son book, comme Billy Bland qui fait du Bo avec «Chicken In The Basket», et l’excellent «Let The Little Girl Dance», pur jus de New York City Sound d’avant l’heure. Sur le disk 2, on croise un single demented de Larry Dale, «Big Muddy». C’est tellement bon que tu te demandes d’où ça sort, il tape un big boogie avec un son extraordinaire, il claque le beignet de ses poux, et sur «Let The Doorbell Ring», il passe un wild killer solo. Te voilà prévenu. Tu graves le nom de Larry Dale sur tes tablettes d’argile. Côté kitsch, on est servis comme des princes avec «Robert & Johnny («We Belong Together», qui coule dans la manche), The Valentines («Tonight Kathleen», qui dégouline dans la culotte), The Solitaires («The Wedding», yes I dooo, ils sont terrific de romantica) et The Supremes («Tonight», pas les Supremes de la Ross, évidemment). Il pleut des coups de génie comme vache qui pisse : The Haptones avec «Life Is But A Dream» (une pure merveille d’harmonies vocales), The Co-Eds + Gwen Edwards avec «Love You Baby All The Time», un wild jump battu à l’oss de l’ass et la Gwen devient folle, et puis l’effarante Ruth McFadder & The Haptones, avec «Dream Is No Good For You», le heavy blues le plus urba d’orbi. Bon, il y a plein d’autres choses, mais avec ce genre de comp, on n’en finirait plus. Hy Weiss a fait un boulot fantastique. Ça grouille encore de puces sur le disk 2 avec The Fiestas («Last Night I Dreamed», gluant et chanté à outrance, big time de doo-wop d’Hy en mode Rivingtons, du son, rien que du son !), on retrouve l’excellente Ruth McFadden avec «Teenage Blues» (elle te drive ça sec, dirty girl, heavy sur le beat, digne des géantes comme Etta James et Big Maybelle), Gene Humford & The Serenaders avec «Please Give Me One More Chance» (superbe de mâle assurance et d’élégance jazzy, capiteux mélange de groove et de dandysme), on croise aussi Brownie McGhee et Sonny Terry, les cracks du deep Southern Sound, et tu tombes en arrêt devant

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    Arthur Prysock et sa cover de «Good Rocking Tonight», swing et voix de rêve, cover de choc révélatoire, et puis tu aussi The Vocaleers avec «One For My Baby (And One For The Road)», ils font le doo-wop des Flamingos, le doo-wop genius à l’état le plus pur, tu croises plus loin The Bonnevilles avec «Lorraine», le pire doo-wop de l’univers connu des hommes, hurlé dans les harmonies vocales. Incroyable power underground ! Si Hy était là, on lui serrerait bien fort la pince pour le remercier. Tu croises aussi Rosco Gordon, et plus loin Buddy & Ella Johnson avec «Like You Do». Ella t’interloque littéralement. Surprise de taille avec Lester Young avec «Down To The River», un wild boogie blues digne d’Hooky, et c’est pas peu dire ! On termine avec deux smashing smashes : Eddie Alston avec «I Just Can’t Help It», monté sur l’heavy beat de «Memphis Tennessee», wild as fuck, puis The Gypsies avec un «Jerk It» qui vaut largement tout Motown. Te voilà pétrifié. D’autant plus pétrifié que les Gypsies allaient devenir les Flirtations et venir rocker la vieille Angleterre.

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             Puis Larry Simon rencontre Rosco Gordon en 2002, l’ancienne légende vivante de Memphis, l’un des premiers blackos qu’enregistre Uncle Sam dans son Memphis Recording Service studio, juste avant de lancer Sun Records - Rosco avait un off-beat rhythmic feel unique que Phillips baptisa «Rosco’s Rhythm» - Rosco est resté avec Uncle Sam de 1951 à 1957. Rosco raconte qu’Uncle Sam lui a proposé de chanter «Booted» - That was a strange tune - «Booted» devient un hit et Uncle Sam file 100 $ à Rosco - No royalties, no nothing, just $100 - Puis il explique qu’Ike Turner déboule en ville et demande à Rosco d’enregistrer «Booted» pour les Bihari Brothers. Rosco est jeune et ne connaît rien au business, alors il enregistre le «Booted» d’Uncle Sam pour les Bihari. C’est là qu’Uncle Sam s’est fâché avec Rosco.

             Simon rappelle que Rosco fut aussi important à Memphis que l’étaient Johnny Ace, Bobby Bland, Junior Parker et B.B. King. Comme sa carrière a capoté, il s’est réinstallé dans le Queens en 1962. Il y a monté un label et a continué de se produire sur scène. Puis il a gagné au poker une boutique de pressing - Yeah I was in the dry cleaning business for seventeen years. I made a good living. I was home with my family every night. That meant more to me than all the money in the world and the fame. My family - Le fleuron de l’interview, c’est Butch, le fameux chicken qu’on voit d’ailleurs dans Rock Baby Rock, un superbe rock’n’roll movie de 1957 - That’s the original Butch - Le poulet est resté un an et demi avec Rosco. Il pense que c’est le scotch qui l’a tué. Chaque soir sur scène, Rosco lui donnait un peu de scotch à boire et les gens disaient : «Here comes Roco and his drunk chicken.» Simon le branche aussi sur Beale Street et boom, Rosco part bille en tête sur les Beale Streeters - all of us, you know, all the Memphis musicians, B.B. King, Bobby Bland, Johnny Ace, Earl Forest and myself. We were supposed to be the Beale Streeters - Mais c’est un coup monté par Don Robey, Rosco avoue n’avoir bossé qu’avec Bobby Bland - Je n’avais pas de bagnole et Bobby Bland nous conduisait au concert. Bobby chantait au volant et assis à l’arrière je me disais que j’aurais dû être son chauffeur et non l’inverse.

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             Simon rencontre aussi Paul Oscher, un blanc qui a joué dans le groupe de Muddy Waters. Oscher a vécu chez Muddy pendant quatre ans. Quand il quitte Muddy en 1971, il revient s’installer à New York. Il évoque une blackette nommée Naomi Davis qui chantait dans les black clubs et qui est devenue la fameuse Naomi Shelton, and she just sings gospel music. Oscher évoque aussi Mickey Baker qui l’hébergea chez lui à Paris, quand il vivait du côté de Bastille. Oscher fait aussi l’éloge du Blues From The Gutter de Champion Jack Dupree - That whole crowd, Sticks McGhee, Jack Dupree, Bob Gaddy, Larry Dale, they hung out together - Oscher explique ensuite qu’il n’existe pas de Chicago blues, «it’s southern blues, just southerners that came from Mississippi, Alabama, Texas, Louisiana, Georgia, Florida - that moved to these places.»

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             C’est Jerry Wexler qui produit le Blues From The Gutter de Champion Jack Dupree, un Atlantic de 1958, mais Tom Dowd fait tout le boulot, car c’est lui l’ingé-son. Oscher a raison de le saluer, car c’est un album remarquable, avec Willie Jones au beurre sensible et le superbe piano blues de Jack Dupree. Il y va au so low down dans «T.B Blues», well I got the teebee, real deal de blues - Teebee down in my bones - Dupree a la voix encore verte, il n’est pas encore devenu le vieux boxeur aigri. Il propose un blues parfait, mais sans surprise. Difficile à accepter quand on est lancé dans la quête du Graal. Dupree fait son petit bonhomme de chemin Atlantic avec «Can’t Kick The Habit» et tu as un gros solo de gras double d’un cat nommé Ennis Lowery. «Evil Woman» est un judicieux mélange de heavy blues et de piano blues, Dupree ne se casse pas trop la nénette, il fait toujours le même cut. Puis ça chauffe avec «Nasty Boogie», wow !, ça swingue au jive de jazz. L’album se réveille enfin. Excellent ! Il attaque sa B avec une drug-song, «Junker’s Blues» - Some people call me a junker/ Cause I’m loaded all the time - Il parle ouvertement de la needle et de la coke - Said goodbye to whiskey - Il tape à la suite «Blad Blood» au round midnite, il est précis sur le jive de bad blood mama - Let the doctor see what you got - et arrive sur ses talons un gros solo agacé d’Ennis le killer. Dans «Goin’ Down Slow», il dit qu’il va se calmer - Yeah I had my fun - et il termine avec deux grooves de la Nouvelle Orleans, «Frankie & Johnny» et «Stack-O-Lee». Il y va au diamond ring, oh Johnny et finit en mode ti nah/ ti nah/ nah nah. Il te groove ça droit entre les deux yeux. Fantastique aisance !

             Et puis voilà bien sûr John Hammond. Il est fier d’avoir eu Wild Jimmy Spruill sur son bel album Big City Blues. Hammond dit aussi avoir enregistré un single («I Can Tell/I Wish You Would») pour Red Bird, le label de Leiber & Stoller. On reste donc en famille.

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    Larry Simon ressort aussi un article daté de 1975, publié dans le Melody Maker et consacré à Victoria Spivey, a classic woman blues singer des années 20 et 30, et boss d’un label de Brooklyn dans les années 60 et 70, Spivey Records. «Il est possible qu’elle soit à l’origine de la découverte de Bob Dylan, qu’on entend derrière Big Joe Williams sur le Spivey album Three Kings And The Queen, les deux autres kings étant Roosevelt Sykes et Lonnie Johnson.» Quand elle montait sur scène au Gerde’s Folk City (at 11 West Fourth Street), «elle mettait un point d’honneur à inviter le jeune Bob sur scène pour chanter avec elle.» Pour la remercier, Dylan va mettre une photo d’elle au dos de la pochette de New Morning, en 1970. Sans légender l’image, bien sûr. Tout le monde se demandait qui était cette blackette et voulait savoir son nom. Devenue une vieille dame, Mama Spivey dit qu’elle ne travaille «plus que quatre jours par mois» - I’ll drag my band around and headline them any time. I call it Spivey and Her Blues Power. I tore up those festivals in New York and Philadelphia - I really rocked ‘em! - À la fin de l’interview, Victoria Spivey lance : «Hey! Let’s all get drunk and be somebody!».

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             Autre personnage de légende : The Reverend Gary Davis, originaire de South Carolina et qui s’installe à Harlem dans les années 40. Il devient teacher et forme des tas de gens, Dave Van Ronk, Jorma Kaukonen, John Sebastian. Le Rev est un virtuose qui ne joue que du pouce et de l’index en picking - intricate picking - Simon dit qu’il a influencé tous les vieux de la vieille, «Blind Boy Fuller, Bull City Red, Brownie McGhee, Alec Seward, Tarheel Slim et Larry Johnson», et dans la génération suivante, «Bob Dylan, les Stones, Peter Paul & Mary, Keb’ Mo’, le Grateful Dead, Ry Cooder, Taj Mahal and more.»

             Tiens, justement, le voici, Tarheel Slim, un surdoué qui peut jouer ce qu’il entend - If I can hear it, I can play it - Que ce soit à l’église ou dans un club, I rock that - As long as I’m accepted, I’ll do my thing - En 1958, il enregistre «Number 9 Train» pour Fire Records, le label de Bobby Robinson, cut génial qu’on retrouve sur Scratchin’ - The Wild Jimmy Spruill Story, et sur la compile Ace New York City Blues. Il fait aussi un hit avec Little Ann, «It’s Too Late», enregistré lui aussi sur Fire et qu’on retrouve sur Scratchin’

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    (Tommy Dowds)

             Il semblait logique que tout ça se termine avec Doc Pomus. Comme Dickinson à Memphis, Doc est la mémoire vivante de New York City. Il a commencé par rencontrer Herb Abramson et Tommy Dowd - Herb Abramson était l’A&R de National Records et Tommy Dowd était l’ingé-son. En tant que producteur et ingé-son, ils étaient les rois du blues et du rhythm’n’blues. Ils ont amené leurs expertises chez Atlantic et je suis sûr qu’Ahmet Ertegun et Jerry Wexler ont tout appris d’Herb Abramson et Tommy Dowd - Doc évoque aussi Alan Freed qui ne passait dans son radio show que les disques qu’il appréciait. Pour Doc, Alan Freed a vraiment aidé des gens, et il s’y connaissait en musique. Doc dit aussi avoir découvert Elvis en 1956 avec «Mystery Train», on the Dorsey Brothers TV show - It sounded like some guy come out of the swamps - Il rend bien sûr hommage à Leiber & Stoller - First of all, they were real geniuses - Il évoque un autre genius : King Curtis - La plupart des gens ne le savent pas, King Curtis a été mon joueur de sax pendant longtemps. Curtis et Mickey Baker faisaient partie de mon groupe et c’est par moi que King Curtis a eu sa première session chez Atlantic. J’ai aussi recommandé Mickey Baker chez Atlantic - Pour Doc, Mickey était un innovateur, il avait toujours des idées.

             Pour entrer dans le monde magique de Wild Jimmy Spruill, il existe trois possibilités : The Hard Grin Bluesman 1956-1964, Scratch & Twist Rare & Unissued NY R&B 1956-62 et Scratchin’ - The Wild Jimmy Spruill Story. Si tu commences par le troisième, tu vas tomber de ta chaise à répétition. Au moins, comme ça, ce sera fait.

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             Scratchin’ - The Wild Jimmy Spruill Story est un double CD bourré de dynamite. Spruill Building claque des wild killer solos à tous les coins de rue et ça commence dès le «Kansas City» de Wilbert Harrison. Dans son hit le plus fameux, «Hard Grind», Spruill Building fait même exploser son killer solo flash. Il accompagne pas mal de gens intéressants, comme par exemple Tarhell Slim, sur «Wildcat Tamer». Spruill Building arrose par derrière. C’est un son magique, ça grouille de vie ! Terrific ! On l’entend aussi accompagner Larry Dale sur «Big Muddy», un heavy blues superbe de just the way you doo. Et tout explose plus loin avec «Kansas City March», Spruill Building t’explose tout au heavy power. Il est encore pire que Freddie King ! Ça monte encore d’un cran avec Elmore James et «Strange Angels», le heavy blues de why do yoooo treat me so mean. La fête au village ! Nouvelle révélation avec June Bateman, et «Possum Belly Overalls», accompagnée par son mari Noble Thin Man Watts & His Band. Raw et féminin, elle te chauffe le Possum à blanc. Révélation encore avec Chuck Bradford et «You’re Going To Miss Me (When I’m Gone)», effarant d’attaque au raw, pur genius primitif ! Plus loin, le «Sweet Little Girl» de Lynn Taylor & The Peachettes te saute à la gueule, tu as là un heavy groove extrêmement sauvage. Avec Spruill Building, les cadors du disk 1 sont bel et bien Tarheel Smith et Little Ann : «No 9 Train» fout un souk terrible dans la médina - Number 9/ Number 9/ Took my baby down the line - S’ensuit un Heartbreaking Blues de rêve, le «Hardworking Man» de B. Brown & His Rockin’ McVouts, ça chante dans la tenure de la saumure et Spruill Building gratte ses poux dans l’écho new-yorkais. On croise aussi Bobby Marchan, Solomon Burke et Maxine Brown. Ce démon de Spruill Building referme la marche avec «Scratchin’». Wild as fuck ! Spruill Building est aussi primordial que Link Wray, il faut le voir lancer sa wild attack, il te cisaille son killer solo dans le sens du vent.

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             Tu retrouves toutes ces superstars sur le disk 2, à commencer par Tarheel Slim & Little Ann avec «Don’t Ever Leave Me», un fantastique shout de heavy blues tapé au duo d’enfer. June Bateman revient aussi avec «Go Away Mr Blues», elle chante au perçant définitif. On reste dans le heavy blues révélatoire avec Little Danny et «Mind On Loving You», avec ce fou de Spruill Building derrière. Ah il est bon le Danny. Révélation encore avec Buster Brown et «Is You Is Or Is You Ain’t My Baby», il y va le Buster, avec une fantastique sonorité de l’entrain. Sur «I’m Worried», Elmore James refait son Dust My Blues, mais avec le barrelhouse et le Spruill Building en plus. C’est tout de même autre chose que le British Blues. Plus loin, tu vas tomber que les Shirelles et «Dedicated To The One I Love», que va reprendre Mama Cass. Nouveau choc émotionnel avec Rose Marie With Bill Ivey & The Sabers et «Most Of All» : big time de full magic avec le Spruill Building en solo trash. Tu crois rêver ! Et si tu veux avoir une petite idée du power du vrai New York City Sound, alors écoute Walkin’ Willie & His Orchestra et «If You Just Woulda Say Goodbye», un wild r’n’b avec des chœurs de blackettes délurées. Groove de flash tribal. Walkin’ Willie forever ! Ce démon de Spruill Building fait encore des ravages dans l’«After Hour Blues» d’Hal Page & The Whalers et le voilà en solo pour «Country Boy», il chante et tape ça au black yodell. Pas de surprise avec Little Anthony & The Imperials, toujours aussi sirupeux, et ça se termine en apocalypse avec The Dan-Dees et «Memphis», ces mecs jouent à la vie à la mort, c’est d’une rare violence, monté sur un heavy beat infernal, et c’est à Wilbert Harrison que revient l’honneur de boucler ce bouclard avec «Goodbye Kansas City» que va bien sûr exploser notre héros Wild Jimmy Spruill. Ce démon te pulvérise le moindre solo en mille morceaux.    

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             Il existe dans le commerce une autre compile sympa de Wild Jimmy Spruill : Scratch & Twist Rare & Unissued NY R&B 1956-62. Pour ce démon, «Memphis» c’est du gâtö. Il travaille sur la crête du sonic trash, il est à l’aboi des abus, c’est le pire franc-tireur des Amériques, le Capitaine Conan du proto-punk. Il reste le roi de la jungle avec ses deux indétrônables, «Kansas City March» et «Hard Grind», grattés à la clairette malfaisante. Dans le «Sweet Little Girl» de Lynn Taylor & The Peachettes, il passe un solo d’une rare acuité, et un autre solo beaucoup plus dégoulinant dans «Most Of All», que chantent Rose Marie & Bill Ivey. Et ça continue avec «The Rooster», il vitupère, et rôde comme un loup dans «Driving Home». C’est un bonheur que de l’écouter jouer. Il sait varier les genres. Il file ventre à terre dans le morceau titre de la compile et on assiste à un gros numéro de Black Power de street corner avec le «Please Don’t Hurt Me» de Jim & Bob Harrison. Tous les solos que passe Spruill building sont tellement inventifs qu’ils sonnent chaque fois comme des pieds de nez aux pitoyables frimeurs blancs. Il passe à l’Hawaï guitar sur «Lonely island». Il peut tout jouer, jusqu’à la nausée joyeuse. Et cette belle compile palpitante s’achève avec «Party Hardy» où il duette ses poux avec Larry Dale. Fantastique numéro de génie de New York City jive. Il faut avoir écouté «Party Hardy» au moins une fois dans sa vie. 

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             On retrouve les vieux coups d’éclat proto-punk du grand Wild Jimmy Spruill sur The Hard Grin Bluesman 1956-1964, notamment le «Kansas City March» et l’«Hard Grind». Faramineuse attaque, chaque fois on est surpris par la verdeur de son jeu, par son vibré délétère. On retrouve aussi tout le background de l’early Little Richard, une pétaudière à la Cosimo Matassa. Wild Jimmy Spruill est encore plus viscéral que Freddie King. Il claque ses notes acides à la revoyure. Il faut entendre le killer solo qu’il passe dans le «Drafted» de Wilbert Harrison, et en B, dans «Your Evil Thoughts» de Lee Roy Little. Chaque solo de Wild Jimmy Spruill est une jubilation extravertie, un jaillissement d’excelsior. Sur cet album, on retrouve bien sûr tous les acteurs de la légende de Wild Jimmy Spruill, Bobby Long, June Bateman, et en fin de B on retombe sur l’effarant «Country Boy». Il peut rocker le jump et rire comme le diable.

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             On ne perd pas son temps à écouter la petite compile que Jasmine consacre à l’excellent Noble Thin Man Watts, Honkin’ Shakin’ & Slidin’ - Noble Thin Man Watts Featuring June Bateman. Si on apprécie le heavy jump new-yorkais de l’aube des temps, on se régale. Bon, 31 cuts, c’est beaucoup, mais les cuts sont courts et pour la plupart instros, mais pas n’importe quels instros, ce sont des instros puissants et rebondis. De ci de là, Noble Thin Man Watts donne des petites leçons de swing, et on entend souvent son sax on the run. Tout est hallucinant de big time, mais encore une fois, il faut aimer ce son. Avec le wild groove de «South Shore Drive», Noble Thin Man Watts et son orchestre swinguent le jazz. Ah voilà enfin June Bateman, avec «Need Your Love». Elle chante ça à la petite arrache, et elle enchaîne avec un fantastique jumpy jumpah, «Yes I Will». C’est bardé d’énergie et de son. Encore plus extraordinaire, voilà «Easy Going Pt2», suivi d’un autre instro aux frontières du jazz, «Midnite Flight». Noble Thin Man Watts passe par toutes les embouchures, c’est très spectaculaire. Il tape une fabuleuse cover d’«I’m Walkin The Floor Over You». Ces mecs s’amusent bien, ils visitent tous les atours du pourtour. L’instro est leur royaume. Soit ils cavalent à travers la plaine et l’incendient au sax, soit ils t’emmènent à la fête foraine. Retour au gros beat des reins avec «Good Times», avec un solo de sax digne de ceux de Lee Allen. Plus loin «Flap Jack» radine sa fraise de heavy grrove, et comme il n’est pas question ni de baisser la garde, ni de souffler, ils bombardent «(The Original) Boogie Woogie» avec une profondeur de son extravagante. Ça préfigure Jr. Walker. Noble Thin Man Watts est un diable, une corne dans la brume. Tu deviens conscient de ce que signifie le New York City Sound. Ils embarquent le «Mashed Potatoes» au paradis, avec ce power unilatéral et cette assurance limpide teintée d’ironie. June Bateman revient casser la baraque avec «Come On Little Boy», un wild jump à la Little Richard. Elle te ramone ça vite fait. June Batemen est une Little Richard au féminin. Et dans «The Frog Hop», tu entends ce dingue de Wild Jimy Spruill. June Bateman duette avec Noble sur «What ‘Ya Gonna Do» et c’est su solide, pas la peine de te faire un dessin. Le solo de sax laisse rêveur, et ça s’emballe sur la tard. Cette aventure se termine avec un autre big timer, «Jookin’», fantastiquement amené sur un plateau d’argent. Big bassmatic et beurre bien black. Tu nages en plein rêve. Les poux, c’est forcément du Spruill building.  

    Signé : Cazengler, faible d’es Sprill

    New York City Blues. Ace Records 2022

    Wild Jimmy Spruill. The Hard Grin Bluesman 1956-1964. Krazy Kat 1984 

    Wild Jimmy Spruill. Scratch & Twist Rare & Unissued NY R&B 1956-62. Night Train 2005 

    Wild Jimmy Spruill. Scratchin’ - The Wild Jimmy Spruill Story. Great Voices Of The Century 2014

    Honkin’ Shakin’ & Slidin. Noble Thin Man Watts Featuring June Bateman. Jasmine Records 2019

    Hy Weiss Presents Old Town Records. Ace Records 2003

    Champion Jack Dupree. Blues From The Gutter. Atlantic 1958

    Larry Simon/ John Broven. New York City Blues: Postwar Portraits From Harlem To The Village And Beyond. University Press Of Mississippi 2021

     

     

    L’avenir du rock

    - Big Joanie tout en bloc 

             S’il est une dimension qu’affectionne particulièrement l’avenir du rock, c’est bien celle du Big. Plus c’est Big, et plus ça frétille dans sa culotte. L’avenir du rock est un jouisseur, sinon, il ne serait pas l’avenir du rock. Le rock est un art qui s’adresse aux régions du plaisir, dans l’éponge qui nous sert à tous de cervelle. Tu écoutes du rock pour éprouver du plaisir, sinon ça ne sert à rien. Le rock te flatte l’intellect et te met en rut. Pas besoin d’attendre le printemps. Et plus le rock est Big, plus ton intellect se dresse vers l’avenir. Tu veux des exemples ? Les deux qui viennent immédiatement à l’esprit sont Big Bill Broonzy et Big Joe Williams. Ah si l’avenir du rock avait huit bras comme Shiva, il remplirait le web d’éloges, mais ce n’est pas le cas, en attendant, il continue de se gargariser avec son big délire de Big, tiens il en chope deux au vol dans son manège enchanté, The Big Bopper et Big Star, oh pas des moindres, c’est même du super Big dans les deux cas, et pouf, comme il s’amuse bien, il épingle encore deux super-biggy Bigs, Big Joe Turner et Big Maybelle et là, il se marre, car il voit déjà l’embouteillage inside the goldmine, la foule des gros Bigs qui s’agglutinent au portillon, les intestins de la légende vont exploser, tant pis. L’avenir du rock continue de se gargariser, rrrrrrrrrr, rrrrrrrrrrr, il fait rouler sa glotte au Big délire. Ah il aurait dû commencer par Arthur Big Boy Crudup, ça c’est du Big, du bon gros Big, il en pouffe d’extase, puis il laisse venir à lui Big Mama Thornton, il se souvient aussi du grand Big Jim Sullivan, et de Big Brother & The Holding Company. Il ramène à la surface les fabuleux Big Three de Liverpool, mais aussi le Fifteen Big Ones des Beach Boys, et encore le Mr. Big Stuff de Jean Knight, Big et Big et Colégram, am stram gram !

             — Halte là !, dit le numérateur.

             — Quoi ?, répond l’avenir/dénominateur du rock.

             — Vous êtes à contre-emploi ! Vous êtes un âne. Tous les vieux crabes que vous énumérez bêtement appartiennent au passé du rock. Vous n’êtes qu’un imposteur. Quelle solution allez-vous trouver pour résoudre cette équation et laver votre honneur, avenir du rock ?

             — Oh c’est enfantin : Big Joanie.

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             Et pourtant, ça commence mal dans Uncut : «Feminist post punk trio». Si tu es normalement constitué, tu te tires en courant à la seule vue de cette formule. La journaliste Emily MacKay manie bien les formules ronflantes.

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    Elle s’en donne à cœur-joie : «girl-group flavoured, riot-grrrrl-laced indie punk». See Emily Play ! Elle ajoute que Thurston Moore a monté un label exprès pour Big Joanie. See Emily Play ajoute que Big Joanie navigue dans la mouvance Kill Rock Stars, Bikini Kill, Sleater-Kinney. Tous les archétypes accourent au rendez-vous. Comme la poule qui trouve un couteau, See Emily Play a aussi découvert des échos de Belly et des Throwing Muses dans leur son. N’importe quoi ! Elle argumente à coups de «swirling guitars and ghostly-sweet backing vocals». Elle a en plus découvert des «bouncy grunge attacks» de Nirvana, et comme grosse cerise sur le gâtö, elle fait référence aux Shangri-Las. Mais leur cœur de métier reste selon elle «that raw punk heart and touch of girl-group sugar». Celle-là, il faudra la faire piquer.

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             Bon, on va laisser See Emily Play refroidir un peu et aller voir ce que raconte sa consœur Lucy O’Brien dans Mojo. Pareil, une page, dans la rubrique ‘Rising’. Ça commence encore plus mal. La lead de Big Joanie Stephanie Phillips déclare : «I was getting interested in black feminism and intersectionality.» Quand tu lis une ânerie pareille, tu tournes aussitôt la page. Mais la curiosité l’emporte. Que va bien pouvoir nous raconter Lucy In The Sky With Diamonds ? Elle n’est pas avare elle non plus de formules ronflantes et gonflantes du genre «compelling feminist punk». On apprend que Stephanie Phillips fut une «self-confessed teenage music nerd» qui écoutait tout depuis Destiny’s Child jusqu’aux Yeah Yeah Yeah en passant par Franz Ferdinand. Puis elle monte Big Joanie à Londres avec la beurette Charline Taylor-Stone et la bassmatiqueuse Kiera Coward-Deyell, vite remplacée par la belle Estella Adeyeri.

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             La seule chose qui reste à faire est d’écouter les albums, en attendant Godot. Les deux albums se débrouillent très bien tout seuls. Ils n’ont besoin de personne en Harley Davidson, surtout pas des cloches de la presse. Le premier s’appelle Sistahs et date de 2018. Belle pochette et deux blackettes assises sur un banc : photo de famille, la mère et la tante, paraît-il. Attention : big sound ! Heavy ramshakle de London town. Ça devient vite abrupt avec «Fall Asleep». Stephanie Phillips chante en sous-main avec un aplomb qui te cloue le bec. «Fall Asleep» sonne comme un coup de génie. Dommage qu’il y ait un solo d’électro-shit. Elles raclent bien le plancher. Elles déballent plutôt crûment l’âpre vérité de l’underground. Elles restent dans l’éclat révélatoire avec «Used To Be Friends». C’est comme joué au cul du camion, elles ont un style délicieusement underground, pas sérieux, d’une fraîcheur incomparable. Et voilà la triplette de Belleville de la modernité : «Way Out», «Down Down» et «Tell A Lie». Elles tapent dans le tas. C’est du big Big Joanie. Elles profitent de «Down Down» pour foncer dans le tas. Quelle modernité ! Leur Down Down bascule dans un bain de sature. Avec «Tell A Lie», elles sonnent comme le Magic Band. Tropical Hot Dog Night in the London Underground. Magic Banditisme, c’est violent et beau, saturé de son. Elles passent leur temps à courtiser les chimères au big beat. Elles te saturent «How Could You Love Me» aux essences de Cocteau Twins. Cette heavy pop est impressionnante. Stephanie Phillips te tartine ça sur un gratté de basse fuzz. Cet album est une révélation. Elles tapent directement dans l’underground universaliste, c’est-à-dire accessible à tous.  

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             Leur deuxième album Back Home est du même acabit. Boom ! «Cactus Tree» ! Heavy psychedelia. Pur tremblement de terre. The Mamas & The Papas meet Blue Cheer. Effarant d’oouhh ouuhh. Elles poussent le bouchon au petit chant de Cactus Tree. Apocalyptic ! Elles cherchent quoi ? La noise ? Elles l’ont trouvée. C’est L’Apocalypse selon Saint-Joanie. Sur les photos de l’album, elles ont l’air de trois sorcières, celles de Shakespeare, bien sûr. Elles tapent tout au heavy sound et tartinent à bras raccourcis. Puis elles s’en vont te claquer «What Are You Waiting For» au post-punk, mais un post-punk particulier, puisque élastique et traîné dans la boue. Nouveau coup de génie avec «In My Arms», elles te courent bien sur l’haricot, tout est plein de jus sur cet album, Stephanie Phillips chante au poids de la ferraille. Pas de détails, pas de chichis. Elle t’enfonce son cut dans la gorge, elle dégouline littéralement de véracité, et derrière, elle a les chœurs du Saint-Esprit. Cet album est une mine d’or, comme le montre encore «Your Words». Les Trois Sorcières te fascinent, elles mènent le sabbat, elles semblent surgir des profondeurs et remonter vers la surface. Rien de plus excuriating qu’«Happier Still». Elles s’ébrouent dans les rafales d’heavy sound. Toute cette classe paraît irréelle. Avec «Increase», Stephanie Phillips sonne comme une superstar, elle chante du coin, comme une Billie Holiday trash-punk, elle tape ça en biseau, elle remonte des remugles de Brill, des trucs déments dont on n’a pas idée. Puis elle t’assomme «Today» à coup de meilleur son d’Angleterre. C’est extravagant, les Trois Sorcières jouent en permanence avec le feu. Encore un hit de Brill avec «In My Arms (Reprise)», elles ont tant s’écho que ça frise le Totor Sound. Tu nages avec elles en plein délire. Ils sont devenus rares les albums qui te déstabilisent.

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             On les attendait donc de pied ferme, les trois blackettes. Soif d’exotisme ? Probablement. Soif de modernité et de black rock, surtout quand on a pris la peine d’écouter les albums. Big thrill assuré. Dans ce monde pourri qui ressemble de plus en plus à une tartine puante, Big Joanie fait l’effet d’une petite fontaine de jouvence. Dès leur arrivée sur scène, c’est la classe, elles sentent bon le London underground, Stephanie Phillips trimballe un faux air d’institutrice frigide, mais elle va se défrigidiser vite fait.

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    En bonne Africaine, elle met ses formes généreuses en valeur, comme moulée par Jean-Paul Goude, et pouf, elle te gratte sa petite gratte verte underground et place sa voix, une voix incroyablement grave qui tranche sur le funky booty bringuebalant du trio. À sa gauche danse la merveilleuse Estella, haute et filiforme, surplombée d’un inexorable chignon de tresses, il n’y qu’à Londres que tu vois des black stars pareilles surgir de l’underground, elle porte du noir et bassmatique avec de très grandes mains.

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    Tu voulais du rock ? Te voilà servi. Wham bam ! «Cactus Tree» en amuse-gueule, on le connaît par cœur ce Cactus Tree, c’est lui qui ouvre le bal du fantastique Back Home, le deuxième album de ce trio incroyablement fastueux. Baraque cassée d’office, elles ramènent tellement de son, Stephanie Phillips chante au tranchant, elle te perfore le Mont-Blanc vite fait, et derrière, tu as cette petite beurette qui claque un beat afro-punk, une pure merveille d’undergrounding.

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    Oui, tout ça pour dire qu’il reste encore un milliard de possibilité dans l’expression de cet art qu’on nomme le rock, et Big Joanie semble ouvrir de nouvelles voies. Ces pauvres cloches de la presse anglaise essayent de les comparer à Nirvana et à chais pas quoi, mais non, c’est du pur Big Joanie, c’est l’Afrique qui rocke, et là, tu penses plutôt à Black Merda et à Sly Stone. Elles enchaînent avec «Happier Still» moins dévastateur sur scène que sur l’album, mais diable, comme ça rocke sous le boisseau. Elles ne s’accordent guère de répit, car les cuts foncent quasiment tous dans le tas, enfin dans un certain tas.

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    C’est une énergie qu’on sent différente, pas de grimaces de solistes, pas de big badaboum de petits culs blancs, elles développent une vieille force tranquille, la même que celle de François Mitterrand, et la belle Estella bassmatique à n’en plus finir tout en tanguant de babord vers tribord, mais avec une classe écœurante. Lorsque Stephanie Phillips pose sa gratte pour prendre un tambourin, Estella change d’instru et gratte ses poux avec une sens aigu de la négligence africaine. C’est un délire, un pied de nez définitif à tous les cons du rock qui s’imaginent qu’un grand solo de guitare est le fin du fin. Quelle erreur ! On verra même Stephanie Phillips jouer un solo magnifiquement approximatif sur sa belle gratte verte. Après le concert, au bar, un vieux schnoque viendra se plaindre :

             — Non mais t’as vu le solo ?

             Que répondre ? Rien. Les avis de ces gens-là sont à l’intelligence ce que le gravier est à la sodomie. Enfin bref, on ne va pas épiloguer, c’est déjà assez douloureux comme ça. Big Joanie fait une sorte de sans faute. Impossible de distinguer les temps forts des pas-temps forts, chaque cut se distingue par ses qualités intrinsèques et par ses ressorts secrets. L’idéal est de se faire une idée en écoutant les deux albums. Vers la fin, «Sainted» fait craquer, car puissant, tribal, hanté par des fantômes de chœurs - After the rain falls/ The rain falls - infiniment plus puissant que sur l’album, où le cut est gazé par les claviers, par contre, sur scène, il est drivé au note à note d’Estella qui hoche la tête au beat purpurin, elle gratte à la furibarde, il pleut du son et de l’esprit d’after the rain falls, ça te subjugue le jujube, ça t’extirpe des tropismes, ça l’implique à l’aplat, et Estella ramène son the rain falls dans cette extraordinaire fournaise de modernité. Te voilà conquis, Anatole. 

    Signé : Cazengler, Big Joabard

    Big Joanie. Le 106. Rouen (76). 19 octobre 2023

    Big Joanie. Sistahs. The Daydream Library Series 2018

    Big Joanie. Back Home. Kill Rock Stars 2022

    Lucy O’Brien : Joyfully decolonising London’s DIY punk scene. Mojo # 348 - November 2022

    Emily MacKay. Back Home. Uncut # 307 - December 2022

     

     

    Inside the goldmine

     - Brenda sied

             À l’origine des temps, nous mettions tous les deux un point d’honneur à observer les règles de la bienséance. Lady Claudia se prêtait au jeu subtil du badinage à forte tendance culturelle. Elle y prenait, semblait-il, plaisir, prenant soin d’échancrer toujours plus son décolleté. Le jeu consistait à ne révéler aucun trouble, ni d’un côté ni de l’autre. Notre configuration s’inspirait bien sûr de celle d’Harold et Maude. Lady Claudia avait un certain âge, celui que chante Brassens dans «Saturne» - C’est pas vilain, les fleurs d’automne/ Et tous les poètes l’ont dit - Dans son regard clair dansait une soif de vie extraordinaire, et elle semblait chanter en chœur avec Brassens : «Viens effeuiller la marguerite/ De l’été de la Saint-Martin.» Elle avait bien sûr «le grain de sel dans les cheveux», des boucles argentées encadraient un petit visage à la rondeur parfaite, qu’illuminaient deux yeux si clairs qu’ils semblaient transparents. Elle parlait d’une voix chantante, te faisant âprement regretter de n’avoir pu partager sa jeunesse. On devinait en elle des soifs gigantesques. Nous nous retrouvions chaque semaine dans un petit rade de la rue de Provence pour travailler sur les couvertures des ouvrages dont elle avait la charge éditoriale. Elle savait se montrer ouverte à toutes les propositions, et bien sûr, le froufrou des idées aiguisait jusqu’au délire les stratégies d’approche sensorielle. Tout se jouait dans les regards qui devaient rester muets, car telle était la règle tacite, mais tout semblait indiquer le contraire, les battements des cœurs, les craquements des digues libidinales, le rose aux joues, tout cela menaçait en permanence de se montrer criant de vérité. Le manège se poursuivit pendant quelques années, sans que rien ne se produisit. À aucun moment, il ne sous serait venu à l’idée de demander au tavernier s’il disposait d’une chambre libre. La volonté de conserver intacte cette chaleur relationnelle intense nous tenait implicitement à cœur. Et puis un jour, elle ne vint pas. Elle avait toujours été très ponctuelle. Un problème ? Il ne restait plus qu’à payer le café et à reprendre le métro. Je ne mis plus jamais les pieds dans ce petit rade de la rue de Provence qui s’appelait l’Arrivée.    

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             Claudia et Brenda ont un sacré point commun : le charme. On peut même parler de charme fou. Avec ses Tabulations, Brenda fit partie dans les années soixante-dix des poulains du grand Van McCoy. L’âge d’or des Tabulations va de 1966 à 1971, date à laquelle les trois doo-woppers d’origine furent remplacés par deux blackettes.

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             Brenda & The Tabulations est un groupe qu’il ne faut pas prendre à la légère. Leur premier album Dry Your Eyes propose une fantastique série de covers. Brenda tape dans le dur de Burt avec «Walk On By», puis dans le dur de Brian Wilson avec «God Only Knows», c’est joué à la trompette, elle le fait à la Ronette, elle s’éclate bien au Sénégal. Elle tape aussi dans le dur de «Summertime», c’est vermoulu mais extrêmement bon. Et ça continue avec le «Where Did Our Love Go» des Supremes, elle y va, la Brenda, il fait la nique à Motown. Et ça continue avec «Just Once In A Lifetime» qu’elle attaque à la limace extrême, elle s’y complaît, elle est bonne à la manœuvre, elle en fait une pure merveille océanique, une Soul de charme irréfutable. Tu crois qu’elle va finir par se calmer ? Là tu te fous le doigt dans l’œil, car voilà qu’elle allume le «Forever» des Marvelettes, nouveau shoot de pur génie. Elle revient au devant de la scène avec «Hey Boy» et elle atteint l’apothéose avec «Oh Lord What Are You Doing To Me», une chanson en forme d’attachement sexuel. De toute évidence, elle y prend du plaisir, elle monte au won’t you hear me & love me, elle est l’incarnation parfaite du sexe de cuisses ouvertes, let me love aw lawd.

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             Comme l’album est sorti du Dionn, on peut compléter l’écoute avec celle de The Dionn Singles Collection 1966-1969, une compile judicieuse parue en 2008. En 1966, Brenda et ses Tabs montaient déjà au front avec «The Wash» - Do the wash/ Everybody - hit de juke monté sur une bassline digne d’Archie Bell - C’mon people/ Do the wash - S’ensuit une belle série de petits balladifs sucrés, souvent pleurnichards, l’époque voulait ça, et soudain, avec «Baby You’re So Right For Me», on se croirait chez Motown : élan et allure accourent au rendez-vous. Et boom, Brenda recasse la baraque avec «That’s In The Past», un heavy groove de r’n’b, elle s’y plonge au baby sucré, elle te drive ça à coups de get off my life. Elle est merveilleuse, la Brenda, elle t’épouse en permanence. Elle fait de la Soul de haut de gamme avec «A Reason To Live» produit par Gamble & Huff, même chose avec «That’s The Price You have To Pay», Brenda s’y trouve contrebalancée par le power des orchestrations. Stupéfiant !

             Bon soyons clair : Brenda s’appelle Brenda Payton et les Tabulations sont Maurice Coates, Eddie Jackson et James Rucker. Brenda et Maurice bossaient en 1966 dans un jardin d’enfants in downtown Philadephia et une certaine Gilda Woods qui passait dans le coin en bagnole les entendit chanter. Boom ! Bill Dahl insiste pour dire que Brenda et ses Tabs savaient cooker un hit avant de rencontrer Van McCoy en 1970. Mais avec Van in tow, ça allait exploser. Dahl qualifie le team Van McCoy/Brenda & the Tabs d’«unbeatable combination». Oui, c’est l’une des combinaisons historiques qui font la grandeur de la Soul. Leur plus grand hit sera «Right On The Tip On My Tongue» qu’on retrouve sur la compile Top Bottom Singles Collection.

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             Brenda & The Tabulations enregistrent un deuxième album sans titre en 1970. Ils attaquent au heavy Burt avec «Don’t Make Me Over», Brenda tape ça au sucre et va l’exploser à la sortie. Cet album est de la dynamite. Il faut la voir fondre son sucre dans la fournaise de «The Touch Of You», elle y va au power maximal de baby baby ! Elle t’éclate ensuite «Lies Lies Lies», et comme c’est produit par Van McCoy, tu as les violons derrière. Elle ramène tout le power du peuple noir dans les violons de Lies Lies Lies. Elle tape ensuite le «California Soul» d’Ashford & Simpson, rendu célèbre par The 5th Dimension et le duo Marvin Gaye/Tammi Terrell. Coup de génie en B avec «You’ve Changed». Elle le prend au vibré de glotte à la Esther Phillips. Pure magie ! - And my darling/ You’re changed - Elle le monte bien, ça entre sous ta peau. Elle fait encore un carnage avec une cover du «Someday We’ll Be Together» des Supremes. Brenda est une vainqueuse.

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             Dans la foulée, il convient d’écouter The Top And Bottom Singles Collection 1969-1971. C’est là qu’on trouve l’excellent «Right On The Tip Of My Tongue» qui ne figure pas sur l’album Top Bottom. Elle s’y montre infiniment crédible, c’est un hit se Soul-pop. On retrouve aussi l’excellent «You’ve Changed» d’oh my darling et ses bouquets d’harmonies vocales ancrées dans le doo-wop. On retrouve aussi l’excellent «Stop Sneakin’ Around», pur jus de wild r’n’b, puis «Lies Lies Lies», Brenda mène la sarabande des chœurs déments. Elle est la reine des Tabulations et du heavy r’n’b. Retrouvailles encore avec la grosse cover de Burt, «Don’t Make Me Over», pas aussi spectaculaire que la mouture de Dionne la lionne, mais Brenda s’accroche bien à sa tartine. On se régale aussi d’«A Part Of You» et de l’extraordinaire latence de la Brenda. Elle t’épouse dans l’immensité du néant des disques oubliés et des artistes qui n’intéressent plus personne. Et puis tu retrouves aussi cette compo de rêve, «Where There’s A Will (There’s A Way)», elle te la chante au petit sucre envahissant. Van The Man l’aura protégée jusqu’au bout, «A Love You Can Depend On» est admirable, c’est du r’n’b éclairé, un fabuleux shake de revienzy. Elle te swingue le Van The Man au my love. Cette compile est une véritable aventure artistique.

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             Paru en 1977, I Keep Coming Back For More est beaucoup plus diskö. Dès «Superstar», les Tabulations tabulent sur le diskö funk de haut vol. Brenda choisit le bon côté des choses, la diskö dance des jours heureux. Le hit de l’album s’appelle «Everybody’s Fool», pur jus de diskö des jours heureux, c’est excellent, plein d’esprit, plein de promesses, de joie de vivre, une vraie révélation diskoïdale, avec de l’espagnolade sur la fin et, bien sûr, c’est noyé de violons. Elle est encore divinement bonne la Brenda avec «Let’s Go All The Way (Down)». Tout est inspiré sur cet album qui sent bon le revienzy. 

    Signé : Cazengler, Brendavoine

    Brenda & The Tabulations. Dry Your Eyes. Dionn Records 1967 

    Brenda & The Tabulations. Brenda & The Tabulations. Top And Bottom Records 1970 

    Brenda & The Tabulations. I Keep Coming Back For More. Chocolate City 1977

    Brenda & The Tabulations. The Top And Bottom Singles Collection 1969-1971. Jamie 2008

    Brenda & The Tabulations. The Dionn Singles Collection 1966-1969. Jamie 2008

     

     

    Talking ‘Bout My Generation

    - Part Nine

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             Joli coup que cette couve ! Rockabilly Generation démarre l’année en beauté avec T-Beker Trio, un upper-bopping trio dont on a dit ici tout le bien qu’il fallait en penser. Les fans de rockab peuvent y aller les yeux fermés. Et les yeux encore plus fermés avec Ghost Highway, accueillis eux aussi en héros dans les premières pages de ce numéro bien décidé à en découdre.

             Les Ghost, que Damie Chad suit à la trace depuis l’aube des temps, les Ghost qui constituent avec Barny & The Rhythm All Stars, Jake Calypso, les Hot Slap, T-Becker Trio, Tony Marlow et les Spunyboys le fleuron du French Rockab, le fer de lance d’une culture extraordinairement vivace et classieuse, il faut les voir bopper le blues sur scène, tous ces mecs, il faut les voir ignorer superbement les modes et les tendances, dire non à la médiocrité qui se répand sur la terre en proposant un son, une énergie et une inventivité qui n’en finissent plus de surprendre, tous ces mecs ne tournent pas en rond, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils avancent et perpétuent la tradition, avec des albums incroyablement bien foutus. Rockab et gospel sont les deux mamelles du destin, comme dirait Boby Lapointe.

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             Back On The Road ? Les yeux fermés. Quel album ! Bourré de dynamite et de covers d’Eddie Cochran. Il faut voir les Ghost taper «Teenage Heaven» au heavy beat dévastateur ! C’est la cover du diable, t’a intérêt à faire tes prières, ils te relancent ça au beat de l’or des reins. Il n’existe rien de plus puissant et d’injecté que ce truc-là. Ils tapent un autre Eddie, «I’m Ready», et c’est encore du pur cavalé sur l’haricot, ils lui redonnent tout le punch de sa gloire éternelle, et ça éclate au grand jour, les solos sont de véritables rosaces de solace. Ils tapent aussi dans les frères Burnette avec «Warm Love» embarqué à ras la motte, en mode wild rock’n’roll, pas le temps de souffler, et plus, loin avec «Whenever You’re Ready», gratté à coups d’acou et soudain, ça bascule dans le génie burnettien, avec un son plein comme un œuf et finement veiné de jazz. Les Ghost sont fabuleusement doués. Ils tapent un autre énorme classique, le «Black Slacks» rendu populaire par Billy Lee Riley. Ils l’attaquent de front au bllllbllllblllll et en font une version wild as fuck. Ils respectent l’étiquette à la folie. Mais c’est avec leurs compos qu’ils raflent la mise. Les Ghost ont le rockab dans le sang, comme le montre cet «Hunter» superbe de wildcatisme, tapé au beat rebondi, avec un souci d’authenticité confondant. Ils cherchent encore la petite bête avec un «Nervous Wolfman» qui ne demande qu’une chose : s’encastrer dans un platane. Ça roule sur place, ça claque un solo de Wolfman et ça se couronne d’un joli coup d’apothéose. Ils sortent les crocs du bop avec un «Born To Love One Woman» embarqué au slap prévalent, une merveille de claqué du beignet. S’ensuit une «Female Hercules» elle aussi slappée de frais. Tu as tout le slap du monde dans cette Herculette. Toutes leurs compos sont du pur wild cats on fire, comme le montre encore «She Said I Love You Baby». Quand tu as ça dans les oreilles, les murs palpitent et ça sent bon les racines du monde. Rien de plus wild ici bas. Ils bouclent cet album haut en couleurs avec une autre cover, le «Gone Ridin’» de Chris Isaak. Ils le tapent au hard bop, celui qui a le front bas du taureau en colère, ils te mettent vite aux abois, c’est frénétique et gratté à la cocote barbare. Encore une écoute dont tu sors à quatre pattes avec la langue qui pendouille.

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             Mais tu en redemandes. Alors voilà l’album sans titre Ghost Highway qui démarre en fanfare avec «Snatch And Grab It» et qui va ensuite droit sur Big Dix avec une cover de «My Babe» slappée around the corner. Plus loin, ils tapent encore dans le mille avec l’«You Can Do No Wrong» de Carl Perkins, le roi du baby baby, fantastique énergie de can do no wrong, bien remonté des bretelles avec un solo wild as fuck. Le power des Ghost éclate encore au grand jour. Tiens, une autre cover du diable avec le «Big Fool» de Ronnie Self. Ils rendent ensuite hommage à Galloping Cliff Gallup avec «Cliff Tribute», un instro qui se carapate, slappé à l’oss de l’ass. Retour au wild cat strut avec «Shotgun Boogie». Ils disposent pour ça de toute l’énergie du monde, puis ils passent sans ciller au bopping craze avec «Tennessee Rock’n’Roll», et là tu as le slap pur et dur. Alors il faut s’arrêter un moment et saluer Zio le slappeur fou. Ils basculent ensuite dans l’Hank avec «Moaning The Blues», ils lui shootent une violente dose de rockab, et le mec chante comme un démon échappé du bréviaire de l’Americana, il yodelle dans les virages et chauffe le cul des syllabes au Country Honk. C’est gorgeous et gorgé de talent vocal. Zio bombarde ensuite «Going Up The Country», c’est lui qui propulse le rockab dans tes artères, Zio c’est Zeus, il te garantit la pureté du son, le real deal de tagada. Ils tapent aussi l’«All By Myself» de Dave Bartholomew et finissent en apothéose avec le «Tired & Sleepy» des Cochran Brothers, Zio te claque ça sec, il donne vie au beat.   

    Signé : Cazengler, ghostique

    Ghost Highway. Back On The Road. Rock Paradise 2009  

    Ghost Highway. Ghost Highway. Rock Paradise 2011

    Rockabilly Generation # 28 - Janvier Février Mars 2024

     

     

    Holly ne met pas le hola

     - Part Three

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             À partir de 2007, Holly s’acoquine avec Lawyer Dave pour enregistrer une ribambelle d’albums sous le nom d’Holly Golightly & The Brokeoffs. Sur la pochette de You Can’t Buy A Gun When You’re Crying, on voit une photo d’Holly et de Lawyer Dave déchirée. Alors, à quoi faut-il s’attendre avec cette nouvelle série d’aventures ?

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     Plutôt à quelque chose de rural, car ils jouent souvent à deux dans la cuisine, Lawyer Dave faisant le one-man band derrière Holly. Elle attaque l’album avec « Devil Do », un joli boogaloo musculeux et joliment vu, enregistré avec des bouts de ficelle et sacrément mystérieux, bien tapé, bien lancinant, du pur jus de duo inspiré par les trous de nez. Elle continue dans la lancinance avec « Just Around The Bend », pas très éloigné du Vanessa-paradigme. Au moins, elle sait de quoi elle parle. Et puis elle va enfiler les mélopifs de petite eau saumâtre comme des perles et s’enliser dans cet intimisme campagnard à coloration country. Elle va taper dans l’Americana pétri d’ennui des soirées austères sans télé et revenir de temps en temps à de la country lumineuse, comme c’est le cas avec « You Can’t Buy A Gun ». Joli cut que ce « So Long » joué au country blues, with my suitcase in my hand, so long I really go, vraiment digne de Robert Johnson - Tears in my eyes, so long I say goodbye - Ce cut très intéressant luit comme le diamant vert du Transvaal d’Alpes perdues - You keep my heart - et ça vire au magnifico. Holly parvient à recréer une sorte d’Americana dans sa cuisine de petites boîtes à sucre en fer. Le disque soubresaute avec les derniers cuts. « Jesus Don’t Love Me » est trop country pour être honnête. Ils se prennent tous les deux pour des colons des Appalaches et ils passent au vieux grattage de bord du fleuve avec « I Let My Daddy Do That », qui sonne comme du Bessie Smith de soixante-dix-huit tours tamisard. Au fond, on ne peut pas leur en vouloir de se vautrer dans la contre-façon, d’autant qu’Holly raconte qu’elle laisse son daddy la baiser - Because it satisfies my big dick, lui dit-il - S’ensuit un « Whoopie Ti Yi Yu » digne des grands soirs maudits de la Nouvelle Zélande. Terrible car ravagé par des tempêtes lentes. Elle termine avec un « Devil Don’t » nerveux et irritable, du pur jus de terreau. En gros, ils jouent une sorte de country-blues de buanderie.

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             Deux jolies choses se nichent sur ce Nobody Will Be There doté d’une pochette faussement infantile. « Hug Ya Kiss Ya Squeeze Ya » est monté sur un gros tatapoum rural et chanté à deux voix. Lawyer Dave le one-man band et Holly s’amusent bien. Ils restent dans ce beau beat de bastringue tapé au bass-drum d’occase. Ils tapent ensuite dans Lee Hazlewood avec « Dark In My Heart », bien monté au stomp de grosse caisse et gratouillé à la main molle, avec des couplets repris à la doublette de voix. Ils sont tous les deux exemplaires de fidélité harmonique. Leur « Devil Do » renoue avec le tatapoum rural. Ils adorent tripoter ce son déjà exploré par Dan John Miller et sa femme Tracee Mae Miller dans Blanche, un duo qui faillit devenir énorme dans les années 2003/2004. « Indeed You Do » sonnerait presque comme du blues-rock d’honky-tonk, quelque part du côté de chez T-Model Ford. Joli cut car épais comme pas deux, et on retrouve la poigne d’Holly qui fascinait tellement les garçons à l’époque des Headcoatees. On se régalera aussi d’« Escalator » qui ouvre la B, un joli country-rock monté à l’harmonie comme une salade oubliée au potager. Leur truc se veut superbe d’aisance élancée.

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             Malgré sa belle pochette, Dirt Don’t Hurt a tout du disque faiblard. « Burn You Fun » vaut pour une jolie tracasserie à deux voix. Ils sonnent tous les deux comme Blanche qui fut spécialisé en son temps dans la country gothique. Ils consacrent une chanson à la vieille poule, « Clutch Old Hen », cut claudiquant, assez expressionniste et un peu cucul la praline. Ils adorent évoquer leur basse-cour. Normal pour des ruraux. Dommage qu’Holly ne fasse pas sa cocotte. Retour au grand battage de British Beat avec « Gettin’ High For Jesus ». On se croirait à Richmond en 1963 ! Admirable, bien lié à l’harmo, bourré de bon gros shuffle et de cliquetis démonologiques. S’ensuit une traînarderie à la Lanegan, « Three Times Under ». L’autre gros cut du disque est « Boat’s Up The River », gratté avec des tas d’instruments, alors que la voix part à la dérive.

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             Petit regain de d’énergie avec Medicine County paru en 2011. Un peintre naïf orne la pochette d’une beau portrait du couple. Ils restent majoritairement dans cette country obsédante abondée au banjo, notamment avec « Murder In My Mind » chanté à deux voix confondues et fantastique d’esprit corrosif. La bonne surprise vient de « When He Comes », un vieux rock joué à la sauvagerie des instrus d’hillbillies. Excellent brouet de rock primitif et cauteleux. Si on veut se remonter le moral, on peut écouter « Escalator » qui est un petit chef-d’œuvre de good time music envoyé à deux voix dans la lumière crue du printemps. Holly ramène son ingéniosité avec deux cuts magistraux, « Eyes In The Back Of My Head » et « Deadly Departed ». Puis elle envoie un balladif abrasif de haut rang avec « Don’t Fail Me Now », incroyablement éclairé aux guitares atypiques, et même furieux dans l’essence. Et avec « Jack O Diamonds, » ils reviennent à leur son de petits outils grattés.

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             No Help Coming paraît la même année. Ils prennent le morceau titre d’ouverture au ton du vieux boogie blues, mais ils l’enrichissent d’un son d’instrus de bastringue approximatifs et c’est précisément ce qui fait le charme de leur underground de brocante. D’ailleurs on les voit tous les deux sur la pochette : Lawyer Dave porte la barbe et une casquette d’anarchiste russe, et Holly un tablier de fermière. Elle tient aussi une poule dans les bras. Voilà les glorieux rockers britanniques. On saute directement à l’« Here Lies My Love » car voilà un gros blues de promontoire. Holly connaît les secrets du stomp primitif - It was a bad situation/ From the beginning to the end - merveilleusement inspiré par les trous de nez. Ils montent « Get Out My House » sur un vieux shuffle de boogie blues et le swinguent dans la cuisine. Ils s’amusent bien, avec leurs instruments en bois et leurs casseroles en cuivre - Tire-toi de chez moi ! - Lawyer Dave attaque « Leave It Alone » directement au banjo. Il faut se souvenir qu’Holly tient à l’uniformité des choses. Elle reste sur la ligne barbu & roots. On tombe plus loin sur une belle chanson à boire, « Lord Knows We’re Drinking », idéale à l’heure de la rasade du pirate.

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             Long Distance n’est pas l’album du siècle. Pourtant on l’écoute avec un intérêt certain. Holly prélasse bien son « Mother Earth » dans la mélasse. C’est gratté avec toute l’aisance que permet le blues. On a là un son plein comme un œuf et Holly chante avec toute la prestance de la pertinence. « Dear John » est gratté au banjo et on pense encore à Blanche. C’est rengainard et traîne-savate, un brin négligé. Avec « Come The Day », Holly joue la carte de la persévérance. Elle nasille comme elle seule sait le faire, en maîtresse femme qui ne se refuse rien. Rien d’aussi surprenant qu’« I Don’t Know ». Le banjo fait son grand retour dans « My Love Is » - My love is a mountain side - Elle chante avec quelque chose de suranné dans le ton. Tiens ! Une nouvelle version de « Big Boss Man ». Cette fois, ils la jouent au trébuchet, au washboard et aux cuillères. Admirable ! Holly swingue comme une négresse de l’Alabama. Bon d’accord, ce n’est pas la version de Graham Bond, mais on ne va pas chipoter.  

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             Sunday Run Me Over parait en 2012 avec une pochette peinte par John Langford. L’album est enregistré à la campagne, à Camp Esco, dont on voit la photo à l’intérieur de la pochette. Ça ressemble au paradis avec des poules, des chiens et un âne. Holly et Lawyer Dave attaquent avec « Goddam Holy Roll », une grosse pétaudière de cabane du Sussex ou d’ailleurs. Ça sent la poule qui pond et le good time roll, la barbe et la bonne santé. Ils tournent à l’énergie pure et elle chante tout ça du nez. Admirable ! Avec « They Say », ils passent au heavy blues lugubre primitif. Encore plus terrible de primitivisme, voici « Tank », bien monté sur son riff élaboré, probablement un coup de Lawyer Dave. C’est terrible de présence divine. Ils jouent « One For The Road » à la casserole de Camp Esco. On les sent déterminés à faire la fête. Avec « Turn Around », Holly traque la country de façon balèze. Elle nasille admirablement son don’t come back again ! Avec « The Future’s Here », Holly passe au ragtime et s’amuse comme une diablesse de petite vertu. Et puis ça dégénère, car voici Dave qui nous fait avec « Hard To Be Humble » du flon-flon de bastringue à la ramasse de la revoyure. Et dans « Goodnight », Holly se prend pour Mark Lanegan. Ils finissent avec un beau « This Shit Is Gold » bourré d’énergie concomitante. Ça pulse le beat à Camp Esco ! Ils sortent là une vraie pétaudière de stomp à deux balles. Excellent !

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             Et puis voilà All Her Fault. Ils sont dessinés tous les deux sur la pochette comme Adam et Eve, les instruments dissimulant les parties honteuses. Lawyer Dave tient un dobro et Holly un banjo. Elle porte aussi des lunettes et deux mèches de cheveux dissimulent  ses tétons. Le cut d’ouverture s’intitule « SLC », ce qui ne veut pas dire Salut Les Copains, mais Salt Lake City - Why do you wanna go to Salt Lake City - Ils refont le Blanche country blend à deux voix sur fond de beat turgescent et de coups de charley intempestifs. On trouve trois véritables énormités sur cet album noyé dans la masse. Pour commencer, « Can’t Pretend », bien fouetté à la croupe d’étalon. C’est un cut long distance. Il avale la prairie. Il court la piste. Il franchit des frontières. Bon beat tagada. Holly chante bien sucré, comme au bon vieux temps des Headcoatees. Elle gère bien son devenir. La seconde perle se trouve en B et s’appelle « 1234 ». On sait maintenant qu’il existe au moins deux énormités sur chaque disque d’Holly. Elle sait pounder un beat sourd. Voilà encore une belle pièce de rock tonique et chargé d’or, d’orgue et de tous les onguents des Angles. La troisième perle fait la fermeture : « King Lee ». C’est un rocky folky-folka bien balancé qui renvoie aux grands classiques de juke, solidement joué, diablement inspiré, doté de descentes de basse et d’un refrain chanté aux voix concomitantes. Pure énormité ! Holly y ramène toute son élégance de petite reine britannique.

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             Son nouvel album vient de paraître : Slowtown Now. Alors ? Ça commence mal, car un horrible dessin de Tim Kerr orne la pochette. Ensuite, Holly veille à conserver son capital sympathie, mais elle n’en fait pas plus. Elle opère toutefois un net retour à ce bon garage vénéneux qui fit sa spécialité. « Fool Fool Fool » est un groove malveillant conduit au fil d’un riff de fuzz, très sixties dans l’esprit. Le « Frozen In Time » qui suit se veut jazzy dans l’approche, et admirable de bonne humeur musicale dans l’esprit. On retrouve Ed Deegan dans ses grandes heures grâce à « As You Go Down » et dans « Stopped My Heart », Holly raconte qu’un mec lui a stoppé le cœur, à l’Anglaise, et Ed Deegan part en solo vainqueur. Mais rien ne veut accrocher durablement sur cet album. Pourtant l’écoute se veut résolue, attentive et même tendue. Holly reste sur son registre de Mata-Hari à la voix sucrée qui ensorcelle. Elle finit en Brill à l’écho du temps d’antan avec « When I Wake ». C’est vraiment bien vu de sa part.

    Signé : Cazengler, Holy shit !

    Holly Golightly & The Brokeoffs. You Can’t Buy A Gun When You’re Crying. Damaged Goods 2007

    Holly Golightly & The Brokeoffs. Nobody Will Be There. Damaged Goods 2011

    Holly Golightly & The Brokeoffs. Dirt Don’t Hurt. Transdreamer Records 2008

    Holly Golightly & The Brokeoffs. Medicine County. Transdreamer Records 2011

    Holly Golightly & The Brokeoffs. No Help Coming, Transdreamer Records 2011

    Holly Golightly & The Brokeoffs. Long Distance. Damaged Goods 2012

    Holly Golightly & The Brokeoffs. Sunday Run Me Over. Transdreamer Records 2012

    Holly Golightly & The Brokeoffs. All Her Fault. Transdreamer Records 2014

    Holly Golightly. Slowtown Now. Damaged Goods 2015

     

     

    *

    J’en veux à mort à Marlow Rider, l’a annoncé la sortie de la seconde vidéo de Kriptogenèse juste la veille de mon départ en vacances. Je ne me plains pas, j’étais sur la plage entouré d’un essaim de jeunes filles nues qui secouaient avec vénération des palmes au-dessus de mon corps musclé pour que je n’attrapasse point une insolation caribéenne. Mais enfin, il aurait pu attendre que je revienne en France… Bref il est plus que temps de regarder cette vidéo.

    HARD DRIVING ROCK’N’ROLL

    MARLOW RIDER

    (Réal : Seb le Bison / Prod : Bullit Records)

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    Les premières images sont anodines, des vues de Paris, boulevards parisiens, un bobo écolo sur son vélo (mais pourquoi personne ne l’a-t-il pas encore écrasé), comme dans un début de film, l’on sait qu’il va arriver quelque chose… L’on n’attend que le Marlou, il survient sur sa moto ( pas du tout écolo), je conseillerai aux âmes sensibles de se contenter de dénombrer les patches de son blouson, Gene Vincent, Eddie Cochran, galons rock sur le haut de la manche de son Perfecto, le logo Sun, Johnny Kidd le rocker pirate, je les laisse compléter la liste, ensuite je leur conseille d’aller dans le jardin arroser leurs salades peuplées de limaces.

    C’est que voyez-vous le Marlow il vous a un de ces airs de méchant à cauchemarder toute la nuit, avec ses lunettes de batracien acariâtre et son casque rond qui transforme sa tête en obus volant, l’est un guerrier sans foi ni loi – ne lâche-t-il d’ailleurs pas son guidon d’une manière fort vindicative – l’on n’a pas envie de l’arrêter pour lui demander l’heure.

    Sur la prod ils se sont inquiétés, plus d’une minute et la vidéo serait interdite pour incitation à la haine, à la violence, peut-être même pour terrorisme. Mettons les rockers à leur place, non pas en déambulation motorisée au milieu de la foule innocente, mais sur scène, au moins là en lieu clos l’on peut limiter leurs débordements sur un espace réduit. Donc le Marlou en concert. Ce n’est guère mieux : les bras nus recouverts de tatouages, comme guitare il a pris un de ses tridents que du temps de Moby Dick l’on enfonçait dans le flanc des baleines, il chante avec la hargne du Capitaine Achab hurlant ses ordres sur le Pequod, bref un sacré moment de rock’n’roll.

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    Attention deux fois deux secondes d’images inquiétantes, cet étrange gros plan sur ce batteur à tête d’oiseau et puis sur Amine Leroy, habillé de noir, contrebasse noire et yeux noirs qui semble regarder sans voir, ô bien sûr après vous avez le Marlou qui vous turbine un de ces soli abrasifs dont il garde le secret, destiné à détourner votre attention, pour un peu vous n’y ferez pas gaffe, diable l’on est où là, dans une vidéo de Malow ou dans dans la première Elégie de Duino de Rilke, avec cet oiseau qui passe et repasse et se trémousse, l’a de drôles d’ailes, plutôt celle d’un ange, tiens encore Marlow sur son engin, question ange l’on serait plutôt du côté des Hell’s Angels, maintenant c’est l’alternance, un coup sur sa pétaudière, un coup derrière le micro, tout en continuant à chanter sans hiatus comme s’il était dans son deux pièces-cuisine,  puis Amine concentré en lui-même , puis l’oiseau à la batterie, maintenant sont tous les trois ensemble, Amine, l’oiseau blanc, drôle de formation de bric et de brock, un peu de glisse motocyclettée et tous les trois ont droit à un tiers dument délimité de l’image, z’y vont à fond, c’est la fin. Leur dernier mot Rock’n’roll ! Ecran noir. Inscription blanche : A LA MEMOIRE DE FRED KOLINSKI – 10 décembre 1954 – 16 mai 1923. Un ange passe. Dans votre mémoire. La photo de Fred s’affiche, souriant nimbé de ses cheveux blancs. Le compagnon de dix ans de gala et de galère rock ‘n’ roll.  

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    En fait c’est très bien de n’avoir pas pu la chroniquer cet été. L’impression que Fred est toujours là à nos côtés pour cette année 2024 !

    Damie Chad.

     

    *

    Je l’ai reconnu tout de suite. Aucun mérite à cela. L’œuvre est célèbre. Une fois que vous l’avez vue vous vous en souvenez. Mais ce ne sont pas les combattants qui ont obnubilé mon œil, mais l’homme dans sa toge blanche qui lui mange le bas du visage, l’autre aussi, avec son espèce de calotte rouge sur la tête. Qui s’agrippe au précédent comme si le spectacle lui faisait peur, c’est pourtant lui qui a décidé de décrire le funeste spectacle, l’est devenu célèbre pour la premier livre L’Enfer de ce son ouvrage La Divine Comédie, c’est Dante. Le premier c’est Virgile. Il ne montre aucune frayeur. Il sait, il connaît. Pour beaucoup de nos contemporains Virgile n’est qu’un lointain et vieux poëte latin. Il fut beaucoup plus que cela. Son œuvre est totalement cryptée. Donc elle dévoile tout. Il suffit d’avoir la patience de lire. Et de penser par la suite.

    Le tableau est de William Bouguereau. Un pompier. L’expression est malveillante, toutefois dès que l’on évoque les pompiers l’idée du feu héraclitéen n’est pas loin. Né en 1825, trop vieux pour la modernité, la jeunesse pré-Impressionniste et les Impressionnistes seront sans pitié, eux-mêmes subiront la même vindicte critique lorsque Dada et Surréalisme prendront le pouvoir, aux temps de l’Abstraction triomphante à leur tour les représentants de désormais l’ancienne génération encoururent le retour du bâton… la chaîne de la médisance et du dénigrement est sans fin… Bouguereau mourut en 1905. A peu près oublié. De tout le monde. Sauf des Américains, c’est en leur pays que pratiquement toute son œuvre se trouve…  

    Théophile Gautier commente longuement ce tableau, pour notre part nous nous contenterons d’un regard, loin de toute médiévale anecdote évènementielle, symbolique. Nous y verrons surtout la représentation métaphorique de la haine prédatrice qui peut embraser l’esprit et le corps des hommes, ce n’est plus Saturne dévorant ses enfants, mais les hommes s’entredévorant eux-mêmes. L’homme est un loup pour l’homme disait Horace poëte contemporain de Virgile.

    Ce qui est important, pour la chronique de la K7 qui suit, c’est qu’au-delà de sa force expressive la scène de ce tableau se déroule dans l’ Enfer. Vous comprendrez pourquoi en lisant le nom du groupe :

    LA MATTA BESTIALITADE

    SAPIENTIA DIABOLI

    (K7 / Bandcamp / Oct 2023)

             Je ne sais qui se cache derrière ce groupe, j’ai eu du mal à dénicher qu’ils étaient américains. D’où exactement ? Je les croirais volontiers européens.

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    Pape Satan, pape Satan aleppe : (premier vers du chant Sept de l’Enfer de Dante prononcé par un démon appelé Pluton – surnom du Dieu grec des Enfers - doit-on le traduire par : Paix Satan, Paix Satan, va en paix ?) : drôle de ziqmuc assez difficile à définir, d’ailleurs au bout d’une minute elle se finit pour ainsi dire d’elle-même comme si elle se rendait compte que bâtie comme elle l’était elle ne pourrait se maintenir bien longtemps, au passage on ara reconnu des sifflements aussi incertains que ceux des rhombes lors des processions rituelliques, au tout début l’espèce d’emballement noisique inaugural baisse d’un ton lorsque s’élève un chœur processionnel qui disparaît très vite alors que l’on s’attendait à un développement continuel, ce qui est certain c’est que l’on s’est psychiquement installé en un espace séquentiel d’écoute peu habituel, grande est notre déréliction mentale quand le morceau semble s’arrêter pour de bon pour mieux repartir à un rythme accéléré, une charge battériale emporte tout sur son passage, les chœurs reviennent ultrarapides même si l’on se rend compte que l’ampleur sonore est peut-être due à une seule ou deux voix, même si vous avez l’impression que les participants sont nombreux vous comprenez que la cérémonie qui anime et regroupe des dizaines de fidèles, s’adresse à chacun d’entre eux, que l’emprise collective n’a d’authenticité que si elle est la conjonction de ferveurs individuelles, chacune vécue et ressentie selon une seule intrication personnelle. N’employons pas le mot de vocalisation mais de proférations rythmiques qui bientôt culminent en un extraordinaire jeu de répons suscités par un maître de cérémonie qui recueille les réparties des participants, le tout s’alchimise en une espèce d’oratorio angélique final. N’oubliez jamais la double nature de Satan, pour être du mal il n’en reste pas moins le premier ange. L sol tace : (trois mots tirés du Chant I de l’Enfer, qui est aussi l’ouverture  de La Divina Comedia, Dante est poussé par l’apparition d’une Louve incarnation de toute l’imperfectibilité humaine vers la zone d’ombre – là où le soleil se tait – qui le mènera jusqu’à la porte infernale.) : il ne suffit pas d’invoquer Satan mais d’emprunter la sente qui mène à lui, vertigineuse descente battériale, l’on se doit de se précipiter vers cette lumière noire que l’on désire, une cavalcade à la hussarde, enthousiasmante, joyeuse et jubilatoire vers le maître de la mort et de l’autre vie, à mi-chemin l’on reprend quelque peu son souffle avant de s’élancer en toute connaissance de la portée de nos actes, un grand éclair blanc terminal de musique séraphique. Le morceau s’arrête non pas brusquement mais irrémédiablement. L’on est définitivement passé de l’autre côté. (Pour la petite histoire, il existe un groupe de Black Metal reconnu qui a pris pour nom L Sol Tace.) Il gran rifiuto : (encore une expression tirée du Livre des Enfers. Selon Dante le grand refus de servir Dieu à la place où il avait été appelé serait celui du Pape Célestin V qui se sentant trop vieux aurait démissionné de la charge pontificale suprême…) : le serment de la déposition de Dieu est répété ab libitem, profération intérieure et extérieure, à voix haute, et la basse celle que seule entend celui qui s’engage, les harmoniques, non pas celles du son, mais celles du sens, ces pensées qui adviennent et que l’on retient même dans le temps même où nous parlons, pour le son l’instrumentation s’en charge, jamais entendu une telle orchestration riffique chez un groupe de metal, chaque riff, la manière dont il se perpétue, dont il est posé, dont il surgit, dont il s’entrecroise, dont il disparaît est une nuance, composant ainsi une palette de la folie humaine qui se détache d’elle-même pour en même temps investir le vide de sa propre expulsion par l’appropriation métamorphosique substancielle d’une angélique nature a-humaine qui ne vous tue pas mais vous excède. Raphael masameche zabi almi : (paroles incompréhensibles prononcées par Nimrod dans le trente et unième chant de L’enfer de Dante. Le géant Nimrod est l’initiateur de la construction de la Tour de Babel construite par les hommes… Devant la menace que représente l’édification de cette tour censée atteindre le Ciel, Dieu divise les hommes en leur ôtant le privilège unificateur la langue originelle commune… Nimrod le principal fautif hérite d’un langage intraduisible…) : falaise de marbre   noir et barrage de glace blanche, l’inéluctable est arrivé, ce n’est pas que l’on ait pris le parti du Diable qui compte c’est, qu’envers et contre tout, malgré le prix à payer, l’on ait rejoint la phalange de ceux qui sont contre Dieu. C’est de se ranger du côté du meurtre infini, car Dieu ne meurt que… à quoi correspond cette coupure dans la monumentale avancée riffique de cette reprise, si ce n’est à la prise de conscience que Dieu ne peut être vraiment mort qu’au moment où on le tue. Qu’il faut sans cesse reprendre ce travail de boucherie métaphysique pour le mener à bien. Pour inverser le mal en bien. Comment sinon comprendre la devise auto-définitoire que le groupe a mis en exergue de son Bandcamp : ‘’ La sagesse du diable est sans fin’’ , cela ne signifie-t-il pas que l’œuvre satanique est infinie. Sans quoi il serait parfait. Sans quoi il serait Dieu. Sans quoi il faudrait qu’il s’auto-détruise pour engendrer le néant.

             Vous en voudriez encore et puisque vous n’aimez guère écouter les cassettes vous aimeriez l’avoir en CD, vous êtes insatiables, la sagesse du Diable vole à votre secours : ce premier janvier 2024 ils ont posté sur Bandcamp les trois derniers morceaux de La Matta Bestialitade sous le titre de :

    FLAGELLO IN TERRA

    SAPIENTIA DIABOLI

    (CD / Bandcamp / Janvier 2024)

    Evitez de passer pour un béotien devant votre petite amie lorsque le facteur vous livrera le CD. Non la couve ne représente, ni un vase de fleurs ni une large coupe posée à l’envers.  Il est sûr que le format cédéique n’aide pas à entrevoir les dimensions de l’objet. C’est un peu la Colonne Trajanne de la Renaissance. Elle n’a pas été commandée par Trajan à Apollodore de Damas pour commémorer ses victoires sur les Daces mais par Lorenzo Pierfrancesco de Médicis à Botticelli pour illustrer une copie manuscrite de La Divine Comédie de Dante. Si la Colonne Trajane est encore debout à Rome Botticelli mourut avant d’avoir terminé son œuvre. La plupart des dessins tracés par le peintre n’ont pas été colorés… Sandro Botticelli avait toutefois terminé une Carte de l’Enfer sur une seule page, 32 sur 45 centimètres. Ce qui nous permet d’imaginer la grandeur de l’œuvre finale si l’on avait réuni les feuilles sur un seul panneau, qui aurait atteint la dimension d’un vaste tableau de cinq mètres de largeur sur plus de trois mètres de hauteur.

    Flagello in terra, fléau de la terre, titre programmateur des trois morceaux du CD est une citation du Chant 12 de L’Enfer désignant Attila…

    Ces trois morceaux sont un peu comme le défilé des Enfers, l’on n’y présente que les grosses pointures. Le musée des horreurs absolues, si vous voulez, mais aussi les étapes nécessaires à accomplir si vous désirez rencontrez l’Adversaire, le seul qui ait et eu le courage de s’opposer à Dieu. De vous libérer de votre esclavage assureront certains.

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    Il gran vermo : (le gros ver c’est par ses mots peu flatteurs que Dante dans le Chant VI de l’Enfer qualifie Cerbère le féroce gardien des Enfers grecs) : trompettes de riffades tous azimuts en tournoiements successifs, il s’agit de célébrer le gardien de la porte primordiale, celui qui laisse entrer mais pas ressortir, vocal grondeur resserré sur lui-même comme un triple grognement de chien colérique et intraitable, l’on descend les marches infinies d’un escalier, l’écho bruyant ne saurait nous soustraire à l’examen canin, silence c’est le moment crucial du passage vers les profondeurs interdites, nous sommes tremblants et frissonnants devant lui, mais non il se couche et incline ses trois gueules baveuses. Nous avons notre sésame, nous enjambons son corps massif, il fait semblant de ne pas s’en apercevoir. L’infami di Creti : (l’infamie de Crète n’est autre que le fameux Minotaure qui n’a rien perdu de sa bestialité lorsque Dante le rencontre dans le douzième chant de L’Enfer.) : un chien même à trois têtes n’est qu’un chien mais nous nous dirigeons vers un être d’une autre nature, est-ce pour marquer qu’il est une déviation, une entorse à l’ordre des ordres intangibles que les premières notes de ce morceau sont erratique, à croire qu’elles s’éloignent dans l’espace pour nous signaler que nous entrons dans le règne de la contre-nature, et voici que la musique déferle que le vocal pousse en avant comme le vit du taureau païen qui s’enfonce dans ce bouillonnement visqueux de la femme qui jouit intensément de cette union interdite. Moment de rétention spermatique avant que la bête ne propulse son éjaculation dans le vagin de cette vache si moelleuse, la Bête est là le fils de la femme et du taureau, il meugle et nous tremblons de joie, nous sommes définitivement de l’autre côté. Vexilla regis prodeunt inferno : (les bannières des rois flottent en Enfer’’ Vers 1 du Chant 34 et dernier de L’Enfer de Dante, dans lequel Virgile et Dante font face au détestable Lucifer, ainsi s’appelait Satan alors qu’il était le premier des anges…) : attention ne reste plus que l’approbation finale, nous sommes face à lui, Dante nous dit qu’il a les pieds en haut, ce n’est pas qu’il n’ait plus toute sa tête, c’est qu’il est l’inverse de l’ordre humain et divin normal, l’appréhender en cette étrange position nous enjoint à entendre qu’à l’instar de cette bouillie riffique débordante qui nous recouvre tout désormais a changé, que nous sommes ailleurs, que nous sommes d’ailleurs, d’un anti-monde. Du côté obscurément lumineux de la force.

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             Un seul adjectif pour résumer les deux panneaux de cette œuvre qui n’en forme qu’une : dantesque.

    Damie Chad.

     

    *

             J’avais prévu un petit tour dans les opulents pâturages de l’herbe bleue, je vous promets la découverte d’une petite merveille la semaine prochaine, oui mais non un léger contretemps, je n’y suis doublement pour rien, je me hâte de dénoncer les deux coupables, le premier c’est le rock’n’roll, comment résister à l’attrait de cette maudite musique, je ne sais pas, alors je ne résiste pas. Le deuxième les lecteurs de la livraison 627 s’en souviennent, c’est Bill Crane, l’a terminé l’année 2023 par un album douze titres, très intéressant, l’est comme Jules César, il ne se repose pas sur ses lauriers, les dix premiers jours de janvier 2024 ne s’étaient pas écoulés qu’il a placé deux nouveaux titres sur YT, pas n’importe lesquels, on se hâte d’écouter.

             Le temps d’écrire ce premier paragraphe je m’aperçois qu’il vient d’en ajouter un troisième. Une véritable corne d’abondance. Par contre il vous remet trois fois le même décor. Très instructif. D’abord l’a rajouté un bouquet de fleur. Influence orientale peut-être parce qu’il vit en Thaïlande, ne comptez pas sur moi pour un cours d’Hanakotoba. Pour tout le reste de la photo, je sais. Je connais. Le coiffeur où mon père m’emmenait quand j’étais tout petit en avait posé un posé derrière sa vitrine pour protéger ses clients des rayons intempestifs du soleil. Store oriental en plastique, le must à la fin des années cinquante, la mode au début des sixties.

             Retenez bien le dernier mot du deuxième paragraphe, un indice fondamental, sans lui vous ne comprendrez rien au projet de Bill Crane.

    LOVE AGAIN

    BILL CRANE

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             Evidemment on pense à Eddie Cochran, à son Love again enregistré en 1958, écrit par Sharon Sheeley, ce n’est pas son meilleur morceau, une chansonnette sur laquelle il musèle sa voix de fauve, imaginez au début du conte le loup en train d’amadouer le petit Chaperon rouge. Un conseil jetez un coin d’oreille sur la guitare. Z’avez aussi le In love again, 58 aussi, de Gene Vincent, une dentelle traitée à la Bo Diddley, merci Clyde Pennington pour la tambourinade, avec Grady Owen à la basse, et surtout les clairvoyantes notes de velours de la guitare de Johnny Meeks. Plus la voix si fine Gene, quand je l’ai écouté en interview radio pour la première fois, j’ai cru entendre une jeune fille. Bill Crane possède une voix beaucoup plus forte.

             Toujours les trois premières secondes dévolues à la machine, la boîte à rythme que l’on oublie au premier vlang de guitare. La voix et la guitare. La première davantage grave, la deuxième davantage claire. Bizarrement Bill Crane ne joue ni de la guitare ni ne se sert de sa voix. Il joue du rêve, de la nostalgie, des bouffées de regrets, de temps perdu jamais retrouvé, nous chuchote à l’oreille que nous avançons vers notre tombe. Une chanson de rien du tout, elle ranime le souvenir des jours heureux qui n’ont pas fui, le cristal de notre âme fêlée à tout jamais. Un travail d’orfèvrerie. De poésie pure.

    CLOMPLETELY SWEET

    BILL CRANE

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             Completely Eddie Cochran, ce coup-ci Eddie mignardise, il joue au gros matou qui s’amuse avec la souris, l’avance la guitare à pas feutrés et brusquement de temps en temps il lui zèbre le dos d’un coup de griffes sanglantes. Jeu de voix, jeu de guitare, jeu de vilain.

             Bill Crane change la donne. Ce coup-ci le matou ne joue plus, l’a le cœur en confettis et la guitare en confiture. Le sucre rend son café amer. Même la possibilité du bonheur le rend triste. L’a le cerveau qui déraille grave. La voix vous file la saudade, la guitare vous jette dans les bras du blues. Le retour aux origines du rock ne se passe pas comme prévu. Quelque chose a vrillé, pourquoi, comment, l’on ne sait pas. Bill Crane pose une question grave. Le rock’n’roll est-il aussi comme toutes les autres une pauvre chose humaine ? Ou un serpent qui se mord la queue.

    BE BOP A LULA

    BILL CRANE

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    Y a tellement de versions de Be Bop a Lula de par le monde. Gene Vincent en a quatre, canoniques, l’originale insurpassable, la twist, la honky tonky, et la lente qu’il exécutait sur scène. Drôle de gageure pour Bill Crane.

    La prend bien, à sa manière, sur un tempo medium, tout dans la voix, chaque inflexion comme touche d’un pinceau qui contiendrait les chatoyances essentielles du monde, et ses clangs de guitare qui rythment les espaces de temps qui nous séparent d’on ne sait quoi, d’on ne sait qui, le plus terrible c’est quand ça s’arrête, il ne nous manque rien, ni les cris de Dickie Harrel ni les escadrilles mouchetées de Cliff Gallup, l’on était ailleurs, dans une espèce de soucoupe volante emportée dans la houle du cosmos. Elle forme un tout, un condensé, un truc qui n’appartient qu’à Bill Crane, comprendre comment il a manigancé son miracle demanderait trop de temps, il vaut mieux fermer les yeux et se laisser bercer par ce clapotis venu de l’autre côté de nous-mêmes.

    Remercions Bil Crane de cette relecture du rock’n’roll qu’il nous offre. Tout le blanc du passé, tout le jaune du présent condensés dans cet œuf séminal qu’il faudra un jour casser pour donner naissance au futur.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll ! 

    14

             Le Chef alluma un Coronado avant même de s’asseoir à son bureau qu’à ma grande surprise il me tendit aussitôt :

             _ Prenez-le, Agent Chad, c’est un Petulanto, lui a été le nom de ces légions gauloises qui se regroupèrent autour de l’Empereur Julien, pour lui offrir l’Empire, autant dire que dans les cas désespérés el Petulanto vous insuffle l’énergie et l’influx nécessaires aux accomplissements des grandes œuvres. Nous en avons un grand besoin.

             Le Chef avait (comme toujours) raison, le lecteur aura du mal à me croire, il y avait plus de quarante-huit heures que nous n’avions pas dormi. Nous avions parcouru de nuit comme de jour les rues de Paris. Au début les deux chiens marchaient allègrement devant nous. Nous les suivions d’un pas léger, dès que nous arrivions dans le dos d’un passant nous ralentissions. Hélas des centaines d’individus que nous filâmes discrètement sans bruit aucun n’émit le moindre mouvement à partir duquel nous aurions pu envisager qu’il se préparât à traverser un mur. Des citoyens lambda qui stupidement rentraient chez eux en passant par la porte. Certains s’arrêtaient dans un bar ou un magasin, d’autres hélaient un taxi ou se rendaient chez le coiffeur. Quelle triste humanité maugréions-nous entre nos dents. Les dernières heures, Molossito s’était écroulé de fatigue, j’avais dû le porter dans mes bras je ressentais sur mes mains la brûlure du bout de ses pattes. La pauvre bête n’en cessa point autant de surveiller le moindre individu qui marchait devant nous, la gueule entrouverte pour nous signaler au plus vite le moindre mouvement suspect.

             Je ne voudrais point que l’on m’accusât de publicité clandestine, voire de peyola, en faveur del Pétulanto, il ne s’était pas écoulé une demi-heure, que la fatigue et l’ensommeillement qui embrumait mon esprit disparurent comme par miracle. Non seulement je me sentais en pleine forme mais il se produisit comme une décharge électrique en ma boîte crânienne, mes neurones s’entrechoquaient à la vitesse de l’éclair.

    • Chef auriez-vous un mouchoir dans votre poche ?
    • Agent Chad, j’en ai toujours un sur mon Rafalos, dans les circonstances difficiles je fais mine d’être enrhumé et de me moucher, à la quatrième ou cinquième fois, c’est mon Rafalos que je sors et je liquide l’empêcheur de tourner en rond qui se met en travers de mon chemin. Tenez, le voici, ne l’abîmez pas c’est ma grand-mère qui…
    • Qui vous a enseigne le coup du mouchoir ! Ce devait-être une sainte femme !
    • Non Agent Chad c’est elle qui m’a offert ce mouchoir sur son lit de mort en me disant ‘’ Henri, ça peut toujours servir’’.
    • Chef j’ignorais que vous vous prénommiez Henri.
    • Pas du tout, dans les derniers mois de sa vie elle me confondait toujours, je n’ai jamais compris pourquoi, avec Henri IV.

    15

    Je vous raconterai un jour la suite de cette conversation étonnante qui dura bien deux heures. Je connais l’impatience de nos jeunes lecteurs pressés qui ont besoin d’action et de rebondissements.  Pour le moment je me contenterai d’en rapporter la fin.

    _ Chef, maintenant que vous m’aviez confié votre mouchoir, auriez-vos une craie rouge à me donner ?

    _ Bien sûr, tous les amateurs de Coronados connaissent l’astuce, dans votre tiroir à Coronado il est bon de mettre un bâton de craie, le calcaire empêche l’humidification de la cape, toutefois Agent Chad, j’entrevois  ce que vous êtes en train de mijoter, attention cela peut se révéler dangereux, faites-le au plus vite, puis nous rentrerons chez nous illico presto pour nous reposer. Nous avons besoin d’une bonne nuit, dans notre état de fatigue avancée il est inutile que nous nous confrontions immédiatement à nos ennemis.

    Un quart d’heure plus tard nous descendions les escaliers…

    17 (A)

    Non, je me suis pas emmêlé les pinceaux, le chapitre 16 sera interpolé entre le 17 A et le 17 B , nous voici donc au lendemain matin lorsque nous remontons les quinze étages ( parfois dans la relation d’aventures précédentes j’ai indiqué 14 pour déstabiliser, niveau psychologique évidemment, un ennemi qui voudrait lancer une attaque contre les bureaux du SSR), les chiens sur nos talons, nous devisons sereinement sans nous presser. Le Chef s’arrête au niveau du troisième étage pour allumer un Coronado :

             _Agent Chad prenons notre temps, l’intérêt d’une surprise réside non pas dans sa révélation finale, mais dans l’attente, tenez par exemple à cinq ans quand ma grand-mère m’avait offert un tank chenillé pour poursuivre le chat du voisin dans le jardin, mon cœur a palpité comme jamais dans l’attente ultime de l’arrivée du Père Noël et non pas quand j’ai eu ouvert le cadeau. Surtout qu’avec mon véhicule j’ai renversé le sapin et écrasé la poupée de ma petite sœur qu’i a fallu amputer. Mais arrêtons de parler de moi, que pensez-vous que nous allons découvrir ?

    16

             La veille d’un coup d’un désinvolte coup de mouchoir j’avais effacé sur la porte l’inscription :

    1 à 1

    A CHARGE DE REVANCHE !

    Que j’avais remplacée grâce à ma craie rouge par la mention :

    NOUS AVONS ATTENDU

    TOUTE LA JOURNEE

    EN VAIN !

    SVP

    SOYEZ PLUS REACTIFS !

    Je sais que c’est d’un goût douteux, mais dessous j’avais dessiné un gros doigt bien tendu, dans le style des graffitis retrouvés sur les murs de Pompéi.

    17 (B)

             C’était écrit en grosses lettres sanguinolentes :

    VOUS N’AVEZ RIEN PERDU POUR ATTENDRE !

             _ Chef, ce passé composé ne me dit rien qui vaille !

             _ Agent Chad, c’est ce que je redoute, de Borodino comme dirait Napoléon,

    Je pense qu’ils nous ont joué un mauvais tour à leur façon, ouvrez-moi vite la porte du local !

             A première vue rien n’avait bougé. Une première et rapide inspection nous révéla que l’on n’avait touché à rien, ni aux collections de disques, ni aux revues, ni aux ordinateurs. Quelques vérifications nous permirent de vérifier qu’ils n’avaient même pas forcé nos mots de passe.

             _ Apparemment ils n’ont pas profité de leur pouvoir de traverser les murs pour visiter le local, aurions-nous vraiment à faire à des gentlemen. Jusqu’à maintenant à part l’enlèvement de nos chiens qu’ils nous ont rendus et quelques inscriptions sur la porte d’entrée, nous n’avons pas grand-chose, reconnaissons-le, à leur reprocher.

             Hélas le Chef changea rapidement d’avis. Le sourire aux lèvres il avait pris sa place au bureau et instinctivement il plongeait sa main dans le tiroir Coronados. Je me souviendrai toute ma vie de ce cri de bête blessée qui me transperça. Je crus à une attaque d’apoplexie, le visage du Chef s’était figé, sa figure prit l’aspect hideux de la tête de la Gorgonne, je crus entrevoir un entrelacement de vipères et de haine autour de son visage, dans le tiroir sa main s’était refermée sur des débris de cigares, l’on avait méthodiquement écrasé sa réserve de Coronados, ses yeux sortaient de ses orbites, il n’arrivait plus qu’à articuler de vagues sons, je crus entendre :

    • A-O-A-O-A-O-A-O-A-O

    Il répéta ce désordre borborygmiques plus d’une trentaine de fois cette suite de A et de O, je crus que son esprit effondré s’était bloqué, que l’une des intelligences les plus géniales de ce siècle avait splitté,  qu’il ne pouvait plus que répéter sans fin le mot Coronado, mais non j’étais loin du compte, le Chef reprit ses esprits :

             _ Bordel agent Chad, RA-FFA-LOS, RA-FFA-LOS-RA-FFA-LOS, Ra-FFA-LOS !

             Je compris ce qu’il voulait dire : je sortis mon Raffalos et commençai à tirer méthodiquement sur les murs, le Chef ne tarda pas à m’imiter, durant vingt minutes nous criblâmes de balles toutes les parois du local. Les chiens surexcités de tous les côtés aboyaient de toutes leurs forces. Nous arrêtâmes faute de minutions. Un étrange silence remplit la pièce, nous n’entendîmes plus que les lapements des chiens… Ils étaient en train de lécher une longue trainée de sang qui coulait d’un mur.

    A suivre…

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 602: KR'TNT 602: FRED KOLINSKI / LOS ANGELES NUGGETS / MARLOW RIDER / LEMON TWIGS / ARTHUR LEE / DON VARNER / VINCE TAYLOR /EVIL'S DOGS / MOONSHINE / XATUR / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 602

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    25 / 05 / 2023

     

    FRED KOLINSKI / LOS ANGELES NUGGETS

    MARLOW RIDER / LEMON TWIGS

    ARTHUR LEE / DON VARNER

    VINCE TAYLOR / EVIL’S DOGS 

    MOONSTONE / XATUR

    ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 602

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    *

    Sur le site je n’aime guère placer une de mes chroniques avant celles du Cat Zengler, car c’est souvent pour annoncer une mauvaise nouvelle. Ce mardi 16 mai, Fred Kolinski nous a quittés. J’adorais sa pause hiératique, derrière les futs, ses longs cheveux blancs de Roi des Aulnes tombant sur ses épaules, un musicien d’un abord facile, d’une grande modestie, attentif aux autres, pas un grand bavard mais ses paroles étaient réfléchies… Je ne savais pas que ce quinze avril 2023 aux côtés d’Amine Leroy et de Tony Marlow, ce serait la dernière fois que le verrais, il avait assuré les deux sets du concert sans faillir.

    Je recopie ci-dessous les mots de Tony Marlow, nous annonçant la triste nouvelle :

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    ( Photo : Christian Montajol )

    C'est avec une infinie tristesse que j'ai appris la nouvelle du décès de mon ami  Fred Kolinski mardi après-midi. La brutalité et la rapidité de son départ m'ont choqué. Victime d'un AVC fin octobre 2022 il avait tenu absolument à rejouer rapidement plutôt que de se reposer et il est allé jusqu'au bout de la route, jusqu'à ce dernier concert le 29 avril où il a été contraint de raccrocher les baguettes. La batterie et la scène étaient toute sa vie...

    Génération 54, il part à seize ans au festival de l’Île de Whigt, fréquente le Golf-Drouot, rentre début 70 à l’école Agostini et vit dans une communauté de batteurs où il côtoie Christian Vander.

    Dans la France des années 70 pas facile de vivre de la musique qu'on aime...
    Il joue dans de nombreux groupes alternant rock, blues, country ou variété notamment The Bunch ( avec qui il accompagne Johnny Hallyday), James Lynch, Long chris, Yvette Horner, Nina Van Horn, Rockin Rebels, Chris Agullo, Franky Gumbo, Ervin Travis, et dernièrement Marlow Rider et Alicia F !

    Cela faisait six ans qu'on rejouait ensemble et sa grande science de "rythmicien" a beaucoup aidé dans l'élaboration des 3 albums que nous avons enregistrés avec  Seb le Bison. Il avait également une grande aptitude à élaborer des chœurs qui sonnent et son caractère égal et bienveillant créait une ambiance sympa et décontractée.

    Fred nous t’avons accompagné ces derniers mois pour que tu puisses réaliser tes dernières volontés de ton vivant : aller jusqu’au bout de la scène. 

    Repose en paix Fred, tu vas terriblement nous manquer.

    Tony Marlow.

     

     

    She had to leave Los Angeles

     

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             C’est bien sûr John Doe qui chante «She had to leave Los Angeles» dans le morceau titre du premier album d’X paru en 1980, Los Angeles. Excellent cut, comme chacun sait. La référence à l’X est juste prétexte à titrer l’hommage que nous allons rendre à une big box Rhino post-Bronson, Where the Action Is! Los Angeles Nuggets: 1965–1968. Car oui, what a big box !

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             L’L.A. box vient d’une certaine façon compléter la Frisco box épluchée ici en septembre dernier (Love Is The Song We Sing: San Francisco Nuggets 1965–1970), puisque les deux Rhino boxes couvent sensiblement la même période. Elles donnent une idée plus que juste de l’impact qu’eut la scène californienne sur l’histoire du rock, un impact qu’il faut bien qualifier de révolutionnaire. Les deux Rhino boxes mettent surtout en lumière les différences qui existent entre les deux scènes : celle de San Francisco privilégie l’exotisme, avec un son d’essence purement psyché et un singulier mélange de modernité et de brocante. Sans doute à cause d’Hollywood, la scène de Los Angeles s’ancre dans la notion d’usine à rêve, avec un son plus commercial, plus plastique, terriblement américain, le son des clubs du Sunset Strip et des go-go girls. D’où le choix graphique d’illustration en couve.

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             Bon alors tu ramènes ta big box chez toi, tu t’installes dans ton fauteuil, tu prévois du temps, et comme elle se présente comme un livre, tu l’ouvres pour commencer à lire. Glups ! T’as rien à lire, hormis les trois petites introductions, et à la fin, tu as quatre pages qui te présentent les clubs du Strip où bien sûr tu n’es jamais allé, donc ça ne sert pas à grand-chose. Mais rien sur les racines de la scène. Rien sur sa dimension culturelle. Et très vite tu comprends qu’il n’existe pas de racines, et que cette scène est à l’image d’Hollywood : une fiction parfaite, destinée au public américain, et accessoirement au reste du monde. Pas de littérature dans cette big box, tout simplement parce qu’il n’existe pas de littérature à Los Angeles. Andrew Sandoval et Alec Palao n’ont rien à dire, parce qu’il n’y a rien à dire sur Los Angeles. Sur les groupes, oui, mais pas sur la ville. La culture littéraire locale, c’est le cinéma. Les monstres sacrés ne sont pas Baudelaire, Apollinaire, Stendhal ou Edgar Poe, ils s’appellent Eric Von Stroheim, Gloria Swanson, Robert Mitchum, Jack Nicholson, Peter Fonda et Dennis Hopper. Les classiques littéraires s’appellent The Night Of The Hunter, Chinatown, Sunset Boulevard et Easy Rider. Certains objecteront qu’il existe des auteurs de polars, mais le polar reste un genre mineur, enfermé, comme la science-fiction, dans ses limitations. Bukowski ? Oui, il a fait illusion, à une époque, mais ses recueils de nouvelles parus au Sagittaire étaient massacrés par la traduction. Un Buk qui se décrit le matin assis en train de chier, c’est difficile à traduire. Il vaut mieux le laisser dans sa langue originale. Il fait partie, comme Pouchkine, des «intraduisibles», de la même façon que les Pistols font partie des «intouchables». Quand on joue dans un cover band, on ne touche pas aux Pistols. Quand on traduit, on ne touche pas à Bukowski.

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             Le film on va dire le plus ‘littéraire’ et le plus représentatif de cette artificialité est sans doute Chinatown. C’est même un coup de maître. Pendant presque deux heures, Polanski monte une intrigue en neige, c’est un travail de virtuose, tout est magnifié, les acteurs, les crépuscules, les environnements urbains, les voitures, et le soufflé retombe dans une scène finale d’une hallucinante vacuité, puisque la clé de l’énigme n’est autre que le fruit d’une relation incestueuse. Tout ça pour ça ? Avec Chinatown, Polanski exacerbait tout le kitsch de la culture hollywoodienne, et bien sûr, la montagne ne pouvait qu’accoucher d’une souris. Cadreur exceptionnel, comme le furent Pasolini et Godard, Polanski démontrait que Los Angeles était une ville plate.

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             En son temps, Philippe Garnier tentait chaque mois dans R&F d’explorer l’univers culturel de Los Angeles. Il s’y était d’ailleurs installé avec cette intention. Dans des pages extraordinairement denses, il célébrait des gloires locales et disait sa passion pour des films qui avaient une sacrée particularité : on ne pouvait pas les voir en De la, si on vivait en province. Cette culture devenait donc doublement opaque, avec le côté un peu maniaco agaçant de l’élitisme. La culture n’a de sens que lorsqu’elle est accessible à tous. Bon, ça s’est arrangé quand il commencé à parler des Cramps. Et lorsqu’il a mis Bryan Gregory en couverture de ses Coins Coupés. Un Gregory qu’on a revu ensuite peint sur la façade du Born Bad de la rue Keller. Ah quelle époque !

             Donc pas de littérature dans l’L.A. box. Si tu veux t’instruire, il vaut mieux lire un autre grand format, le Riot On Sunset Strip de Domenic Priore. On y reviendra prochainement.

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             Bien sûr, chacun des 100 cuts de l’L.A. box est documenté, comme sont documentés tous les cuts rassemblés par les gens d’Ace dans leurs mighty compiles. Un petit paragraphe pour chaque cut, après, c’est à toi de prendre ta pelle et d’aller creuser, si tu veux en savoir plus. i git !, mon gars. Au menu, tu retrouves bien sûr les grandes têtes de gondole, Byrds, Love, Beach Boys, Doors, Mothers Of Invention, mais aussi une multitude de groupes moins connus et aussi passionnants. Et puis tu as des groupes dont tu connais les noms, mais pas le son, alors c’est l’occasion de faire plus ample connaissance. C’est que ce qu’on appelle l’apanage des compiles. Pour pallier à la carence littéraire de sa big box, Sandoval a imaginé quatre chapitres, d’où les quatre CDs. Le premier s’intitule ‘On The Strip’. C’est là, sur Sunset Strip, que s’est joué le destin de tous ces groupes, comme se jouait un peu plus tôt le destin de très grands artistes à Greenwich Village, où encore, à la même époque, le destin des Frisco bands au Fillmore et à l’Avalon Ballroom. Ce sont les Standells qui donnent le top départ avec l’imparable «riot On Sunset Strip», suivis par les Byrds qui, comme l’indique l’ami Palao, ont démarré au Ciro’s, en 1965. «You Movin’» est une démo superbe qu’on retrouve sur Preflyte, un Movin’ illuminé par un solo à la McGuinn, c’est-à-dire magistral. S’ensuit «You’ll Be Following», early raunchy Love, joué à la pire niaque d’Arthur Lee. On reste dans les superstars en devenir avec Buffalo Springfield («Go And Say Goodbye») et surtout Captain Beefheart & The Magic Band avec l’ultra-abrasif «Zig Zag Wanderer», real deal de proto-punk, zig zag ha ! Early Doors encore, avec «Take It As It Comes», délicat, très L.A., c’est l’époque où Jimbo, trop léger, rebondit dans le son, il n’est pas encore devenu roi. Bon, Spirit, ça ne marche pas à tous les coups («Girl In Your Eye»), par contre, les Seeds s’en sortent mieux avec «Tripmaker», wild punk vénéneux, extraordinaire de watch out. L’«It’s Gotta Rain» de Sonny & Cher reste du heavy groove sans plus, et les Association de Jules Alexander tapent dans l’«One Too Many Mornings» de Dylan. C’est bardé de son et même assez stupéfiant. On retrouve avec un plaisir non feint l’Iron Butterfly de Doug Ingle et l’heavy revienzy de «Gentle As It My Seem», hard punk psychotic, come here woman ! Après, on descend dans l’underground avec par exemple les Leaves et «Dr. Stone», plus connus pour leur version cavalée d’«Hey Joe». Leur «Dr. Stone» est bardé de son et chevauche un Diddley beat. Jim Pons fait encore partie du groupe. Il ira ensuite rejoindre les Turtles. En De la, on a longtemps considéré les West Coast Pop Art Expérimental Band comme les rois de l’underground et rapatrié vite fait leurs trois premiers albums. Mais bon, attention... On y trouve à boire et à manger. «If You Want This Love» est un brin poppy-popette, frappé en plein cœur par un gros solo de bluegrass craze. Tu te régales aussi du Bobby Fuller Four et de «Baby My Heart», il y va de bon cœur le Bobby, il roule son solo dans une belle farine de disto. «Fender driven rock’n’roll», nous dit Palao, «Tex-Mex origins» + «high-energy Hollywood sound». Il faut se souvenir que Bobby Fuller faisait partie des chouchous de Billy Miller, chez Norton. Palao cite Bobby comme étant «one of the ‘60s pop’s brightest talents». On se prosterne jusqu’à terre devant The Palace Guard et «All Night Long», très psyché-Dylan/Byrds, rongé par des lèpres de jingle-jangle, hootchy hootchy coo all nite long ! Tiens voilà un gang de surdoués, The Rising Sons, avec Ry Cooder et Taj Mahal, produit par Terry Melcher, un Melcher qui leur demande de jouer une «supersonic version» de «Take A Giant Step» (Goffin & King) «with some pychedelic touches». Fabuleux shoot de big California flavour. On retrouve toute cette musicologie sur le faramineux dernier album de Ry Cooder & Taj Mahal, Get On Board. Tiens, encore une fantastique énormité avec Kaleidoscope et «Pulsating Dream». Palao les compare aux Rising Sons, «organic and eclectic». Il trouve même que les Kaleidoscope ont plus d’accointances avec la scène de San Francisco, mais ils savaient reconnaître les mérites d’une bonne chanson. Encore une grosse équipe avec Music Machine et «The People In Me». C’est une façon de dire qu’il n’y a que des grosses équipes dans cette ville plate. Palao dit d’eux qu’ils sont «one of the most powerful groups of the era». Il parle aussi de «brutal, sonic-intellectual punch», à propos de «Talk Talk». Et pouf, voilà The Sons Of Adam avec «Saturday’s Son», du bon wild as fuck comme on l’aime, plein de son et de Saturday, de roule ma poule, d’harmonies vocales et de power all over. Ces mecs, nous dit Palao, étaient «the talk of the town», avec «guitar God Randy Holden with Fender jag slung low, Ramones-style, tore off savages riffs with uncompromising style.» Arrivent à la suite les Peanut Butter Conspiracy avec «Eventually», une fast pop on the run. Ces mecs te claquent le Peanut vite fait. Extravagante énergie ! Et tout ceci n’est qu’un petit aperçu. La principale caractéristique de cette scène, c’est la qualité de l’abondance.

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             Ce que vient confirmer le disk/chapter two, ‘Beyond The City» : Palao va chercher les groupes à l’extérieur, jusqu’à San Fernando Valley, Riverside et Bakersfield, chez Gary S. Paxton. Boom dès Thee Midniters avec «Jump Jive & Harmonize», pur proto-punk de c’mon baby. Tu peux y aller les yeux fermés, chicano rock, «and Thee Midniters will forever rule supreme», s’extasie Palao. Et leurs albums rulent supreme à des prix intouchables. Heureusement, Norton s’est fendu d’une bonne petite compile, In Thee Midnite Hour. Arriba ! Ces Chicanos sont bien wild. On sent très vite chez eux une attirance pour le proto-punk de type Question Mark. «Jump Jive & Harmonize» est en A, et en bout d’A, tu as une autre pépite proto-punk, «Down Whittier Blvd», véritable chef-d’œuvre de tension et de function at the junction, c’mon baby cruise with me ! Encore du ramdam en B avec l’une des plus belles covers d’«Everybody Needs Somebody To Love». Thee Midniters sont les vrais punks de Californie. Encore un shoot de big punkish town avec «Never Knew I Had It So Bad». Leur «Empty Heart» a aussi beaucoup d’allure et puis, petite cerise sur le gâtö, on se croirait chez les early Stones avec «Hey Little Girl».  

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             Retour au chapter two, ‘Beyond The City». Tu y retrouves aussi The Light et The Bush, deux groupes arrachés à l’oubli par Mike Stax dans Ugly Things, beaucoup plus légers que les chicanos, mais bon, tu as une belle énergie et de la fuzz dans le «Back Up» des Light. Si tu aimes bien la fuzz qui coule dans la manche, alors écoute les Premiers et «Get On The Plane» et là, oui, c’est digne des Troggs, ils font du fake English. Ils ont tout pigé. Ce sont les Premiers de la classe. Palao ajoute que Larry Tamblyn leur donnait un coup de main. Sur ce disk 2, les têtes de gondole sont les Electric Runes («Hideaway» pas terrible), les Turtles («Grim Reaper Of Love» forcément bien foutu) et Kim Fowley avec «Underground Lady», «the original rock’n’roll Zelig», dit Palao qui, bien remonté, ajoute qu’«Underground Lady» «is perhaps his most authentically punkoid moment as an artist». C’est bizarre qu’il dise ça, car I’m Bad grouille de punkoid moments autrement plus punkoid. Tu retrouves aussi Emitt Rhodes avec The Merry-Go-Round et «Listen Listen», fantastique shoot de pop de classe internationale. Alors les Spats, c’est autre chose : «She Done Moved» sonne comme le pire gaga de Los Angeles. Ah les carnes ! Il faut entendre ça. Sans doute sont-ils la révélation du disk 2, en tous les cas, on en redemande. Palao dit d’eux qu’ils étaient Orange County superstars. Il parle même de «chock full of raunchy, blue-eyed R&B and bright British rock in the mode of their idols The Dave Clark Five.» Avec Ken & The Fourth Dimension et «See If I Care», tu restes dans le hot gaga de Los Angeles. Juste un single et à dégager. Le Ken en question est le fils de Lloyd Johnson, un associé de Gary S. Paxton à Bakersfield. Merci Rhino d’avoir sauvé ce single. L’«He’s Not There Anymore» des Chymes sonne comme du porn nubile. Nouvelle révélation avec Opus 1 et «Back Seat’ 38 Dodge», instro de back seat, tension maximale, un must have been car il n’existe qu’un seul single. Même destin que Ken & The Fourth Dimension. Nouvelle claque avec Things To Come et «Come Alive» : ça joue à la réverb volante. Quant à Limey & The Yanks, ils y vont au Diddley beat avec «Guaranteed Love». Il n’y a pas de sot métier. Le «Love’s The Thing» de The Romancers Aka The Smoke Rings vaut bien les Seeds. Palao parle d’un «classic slice of chaos» et ajoute que le cut qui devait être un balladif fut transformé par «the bersek guitar-slinging of Albert ‘Bobby’ Hernandez.» Encore du wild L.A. punk avec The Deepest Blue et «Pretty Little Thing». Ces mecs sont les rois du lard inconnu. Ils ont du son à n’en plus finir. Pas loin des Pretties, en tous les cas. Tu te prosternes aussi devant The Whatt Four et «You’re Wishin’ I Was Someone Else», un groupe produit par Gary S. Paxton. On y retrouve le troubleshouter Kenny Johnson, il te chante cette pop pyché à pleine voix. Terrific !  Assez punk around the corner, voilà le «That’s For Sure» des Mustangs, encore des rois du proto-punk local, aussi balèzes que les Standells. Le Merrell de Fapardokly (Merrell & The Exiles) n’est autre que Merrell Frankhauser, que Palao traite de «fascinating character». C’est vrai que ni Mu, ni son «Tomorrow’s Girl» ne laissent indifférent. Wild L.A. psychout ! Un rêve de son come true. La vitalité de cette scène et le grouillement des pointures finissent par donner le tournis. 

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             Le disk/chapter 3 s’intitule ‘The Studio Scene’. Allez hop, on attaque avec les têtes de gondole, Jan & Dean («Fan Tan» belle pop californienne et chœurs déments, tirée de Carnival Of Sound), P.F. Sloan («Halloween Mary» qui t’éclate bien la noix à la Dylanex, il récupère tous les clichés, même les coups d’harp, mais avec du génie, Palao ajoute que Sloan agissait avec «an unparalleled intensity») et The Mamas & The Papas («Somebody Groovy» chanté sous le boisseau du groove et forcément énorme, une vraie huitième merveille du monde). On retrouve aussi avec plaisir les Knickerbockers avec un «High On Love» assez dingoïde. L’occasion rêvée de ressortir l’album de l’étagère.

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             Lies est un vieux Challenge US qui date de l’époque des auction lists de Bomp !. Pochette classique des années de braise, et pop classique des mêmes années. Très poppy L.A. et très beatlemaniaque dans l’approche des harmonies vocales. Fabuleusement enregistré par Bruce Botnick et Dave Hassinger. Pas la moindre trace de gaga, mais big energy au long cours. Les Knickerbockers offrent un mélange réussi d’American energy et de Beatlemania. Ce mec chante vraiment comme John Lennon et le wild solo de «Just One Girl» vaut bien ceux du roi George. En B, on tombe sur un «Whistful Thinking» arrangé par Leon Russell, avec un petit effet Wall of Sound. Tonton Leon te violonne encore «You’ll Never Walk Alone» et «Your Kind Of Lovin’». On a toujours gardé un souvenir ému de cet album.

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             On ressort aussi l’album de Keith Allison, car l’«Action, Action, Action» est irrésistible, c’est même du proto-punk, Keith Allison sort les grosses guitares et il fait entrer dans son lard un bassmatic monstrueux. Il va accompagner Bobby Hart et Tommy Boyce avant de rejoindre les Raiders. Véritable coup de génie que ce «Tin Angel (Will You Ever Come Down)» d’Hearts And Flowers, avec des harmonies vocales explosées au sommet du lard. Palao parle de «symphonic psych-pop». Le producteur n’est autre que Nick Venet. Belle révélation encore que Dino, Desi & Billy et «The Rebel Kind», produit par Lee Hazlewood. Dino n’est autre que le fils de Dean Martin. Leur wild gaga est une merveille, mais Palao dit que ce fut un flop commercial. Il n’empêche que c’est une vraie énormité. La grosse claque vient aussi de The Full Treatment et «Just Can’t Wait», un duo composé de Buzz Clidfford et Dan Moore. Un seul single et adios amigos. Incroyable ! Nouvelle extase avec The Lamp Of Childhood et «No More Running Around» : heavy pop de haut rang, encore un groupe à singles immensément doué. Une sorte de supergroupe de stars obscures dont Palao se plaît à décortiquer les curriculums. Oh et puis l’incroyable prestance de The Moon et «Mothers And Fathers». Alors évidemment, dans ce contexte, les Monkees ne sont pas crédibles, surtout que Palao choisit un cut de l’album foireux, Pisces Aquatius Capricorn & Jones. Par contre, il salue bien bas Lee Hazlewood et son «Rainbow Woman». Il a raison. Encore du son avec The Yellow Balloon et «Yellow Balloon», fils spirituels des Beach Boys. Fantastique énergie ! Occasion en or de ressortir l’album de l’étagère.

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             Encore un gros cartonne US chopé sur l’auction list de Suzy Shaw. Magnifique album, on les voit tous les cinq sur la plage et dès «How Can I Be Down», tu as le heavy Beach Boys Sound, c’est-à-dire l’American power, un son unique et la splendeur des harmonies vocales. Ils tapent leur «Stained Glass Wildow» au pah pah pah et s’envolent littéralement avec «Baby Baby It’s You», c’est plein de vie, le mec qui les produit a tout pigé, c’est un chef d’œuvre d’allégresse, avec la pure beauté formelle du son. Puis en bout d’A, tu tombes sur le morceau titre, et là tu bascules dans la magie californienne, The Yellow Balloon s’envole une fois de plus – Yellow balloon/ On a lovely afternoon – La B est plus pop, on perd la plage, mais ça reste gorgé de lumière. Tout n’est qu’élan sur cet album, un élan pareil à nul autre, notamment dans «Can’t Get Enough Of Your Love» - I love you more & more – Ils terminent avec une «Junk Maker Shoppe» plus musculeux, mais ce sont les biscotos de la plage.  

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             Le disk/chapter 4 s’intitule ‘New Direction’. Allez hop, on y va ! Une belle série de têtes de gondole : Stephen Stills & Richie Furay et «Sit Down I Think I Love You», petite chanson de Stylish Stills. Dans ses heavy chords, il ramène de la psychedelia. Tu n’en finiras plus d’admirer ce mec-là. Palao parle du «genesis of the Buffalo Spingfield sound». Eh oui, il a encore raison. Palao a toujours raison. Il faut bien finir par l’admettre. Et puis voilà la plus belle, Jackie DeShannon & The Byrds et «Splendor In The Grass», fantastique dimension mythique californienne, on a là le génie combiné d’une chanteuse exceptionnelle et des Byrds. On parlait d’eux dans le disk 3 : Tommy Boyce & Bobby Hart. Ils sortent du bois avec «Words». Et puis tu as aussi Gene Clark et «Los Angeles». Ses amis l’appellent Geno, alors Geno est vraiment le roi de la psychedelia, il ramène tout le son du monde dans son psychout de jingle jangle. Son «Los Angeles» date du temps où il jouait avec Laramy Smith. Tête de gondole encore avec Tim Buckley et «Once Upon A Time», où l’on voit le Tim s’enfoncer dans le gaga d’L.A. à sa façon, qui est excellente. Oh et puis bien sûr les Beach Boys et «Heroes And Villians», le power définitif, le real deal du California sound. Autre géant de la scène locale, voici Rick Nelson et «Marshmellows Skies», il propose une pop psyché nappée de musique indienne et ça tourne au cliché. Retour au point de départ avec les Byrds et «Change Is Now», tiré de Notorious Byrds Brothers, enregistré après le départ de Geno et le saccage de Croz. Ce chapter 4 s’achève en beauté avec la magie pure de Sagittarius et «The Truth Is Not Real», l’ultimate de Gary Usher & Curt Boettcher, aussi ultimate que Brian Wilson, un Sagittarius suivi de Love et «You Set The Scene» : aussitôt la première note, tu sais que tu es à Los Angeles, un Arthur Lee nous dit Palao «qui repoussa les frontières du traditional pop songwriting» avec Forever Changes. Parmi les moins connus, tu as The Rose Garden et «Here’s Today», un groupe puissant qui a disparu sans laisser de traces. Geno les prit un moment à la bonne et leur fila des cuts. Encore plus impressionnant, voici Nino Tempo & April Stevens et «I Love How You Love Me», fast and heavy pop avec des cornemuses. Nino venait de flasher sur le son des Byrds et il trouvait que les bagpipes sonnaient comme la douze de McGuinn. Fabuleux power ! Nino  était un proche de Totor et l’un de ses arrangeurs, et sa frangine April Stevens vient tout juste de casser sa pipe en bois. L’autre bonne surprise vient de Randy Newman et son énorme «Last Night I Had A Dream». Bizarre, car les rares tentatives d’écoute de ses albums se sont soldées par des bâillements d’ennui. La vraie surprise vient de Del Shannon et d’«I Think I Love You» : De la tout le power du monde derrière lui, mais ce n’est pas bon. Trop insidieux ? Va-t-en savoir. Et puis tu as plein d’autres luminaries, ça grouille de partout : Nilsson, Peter Fonda, Van Dyke Parks, Danny Hutton qui fut le chauffeur de Kim Fowley, Barry McGuire, tous plus légendaires les uns que les autres. On n’en finirait pas.

    Signé : Cazengler, Angeless and less

    Where the Action Is ! Los Angeles Nuggets : 1965–1968. Rhino Box set 2009

    Yellow Balloon. The Yellow Balloon. Canterbury 1967

    Knickerbockers. Lies. Challenge 1966

    Thee Midniters. In Thee Midnite Hour !!!! Norton Records 2006

     

     

    Marlow le marlou - Part Four

     

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             Au lieu de s’appeler Second Ride, le deuxième album de Marlow Rider s’appelle Cryptogenèse, c’est-à-dire engendré dans l’underground. Non seulement le message est clair, mais l’album est bon. Oh pas révolutionnaire ! Le Marlou préfère le confort des ténèbres aux coups de chaud des feux de la rampe. Pas question d’aller lécher les bottes des satrapes médiatiques. Par les temps qui courent, l’indépendance artistique devient un luxe, et la richesse ne se mesure plus en sacs d’or, comme au temps jadis, mais en termes d’intégrité. On est artiste aujourd’hui comme on était pirate au XVIIIe siècle, par goût de la liberté absolue. Et ce n’est pas un hasard si le Marlou a flashé sur Johnny Kidd, et qu’aujourd’hui il chante «Libertad» ! - Libertad for all the people/ Libertad the only symbol - Pas facile de faire rimer people avec symbol, mais dans le feu de l’action, ça passe comme une lettre à la poste. Ça claque au vent. On sent nettement chez le Marlou le goût des abordages, la haine de l’Espagnol - c’est-à-dire la pire incarnation de la cupidité doublée de brutalité - On sent aussi chez lui le goût du partage de butin à parts égales, son break your chains résonne dans l’écho des siècles, son free your mind sonne comme le cri de ralliement des gueux de la terre pressés de quitter l’Europe des oppresseurs pour partir à la découverte du monde libre.

             Les spécialistes de son histoire s’accordent à dire que la flibuste fut la dernière utopie, d’où sa force symbolique. On ne l’approche pas inopinément, on ne joue pas avec. L’un des souvenirs d’expos les plus vivaces est celui d’une petite expo consacrée à la piraterie, au Musée de la Marine, qui se trouvait alors au Trocadero. L’expo visait un public jeune, mais il y régnait une atmosphère pesante et comme chargée d’histoire. On y avait reconstitué le pont d’une frégate. Le clou de l’expo était le faux journal de Louis-Adhémar-Timothée Le Golif, dit Borgnefesse. Coup de génie en forme de pied de nez, aux antipodes d’Hollywood, un Hollywood qui a réussi à transformer la flibuste en gadget avec les quatre ou cinq épisodes des Pirates des Caraïbes. Comme d’habitude, Hollywood est complètement à côté de la plaque, en dépit des efforts de Johnny Depp qui n’en finit plus d’avoir le cul entre deux chaises, c’est-à-dire la starisation hollywoodienne et le rock, dont il est issu. On finit par comprendre qu’avec le temps, les anciens concepts sont dévoyés, parce que les époques ont changé. C’est valable pour Sade et la flibuste. Les pirates africains qui attaquent aujourd’hui les cargos pour les rançonner n’ont pas le panache du Capitaine Flint, et le divin Marquis serait chagriné de voir dans quoi son apologie des plaisirs de la chair a basculé. Aw my gode ! Aujourd’hui, les héritiers spirituels de la flibuste sont les aventuriers. Le Marlou en est un. Donc, écoute-le quand il chante ses aventures.

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             Il fait le récit de ses aventures en B et lie ses six cuts avec un texte autobiographique bien foutu. Il raconte qu’il débarque en Corse à l’âge de 8 ans. Son père découvrant l’île la baptise «paradis terrestre», comme le fit sans doute jadis le Capitaine Flint en découvrant une île des Caraïbes. Vroaaar, le Marlou démarre sa moto pour lancer «Le Grand Voyage», le Grand Voyage qui l’amena enfant en Corse à bord du DC3 Dakota, «à 8 000 pieds d’altitude» et crack, il te claque un solo de jazz au cœur du Grand Voyage, épaulé par le round midnite d’Amine. Bienvenue dans la légende de Tony Marlow, à 8 000 pieds d’altitude. Il passe en mode heavy rockab pour saluer l’hôtel restaurant «Pielza Eden» de son ami Olivier Giudicelli. Mise en place impeccable, l’Eden est monté sur un big bop de slap, all right now, c’est la douceur de vivre, les redémarrages sont fantastiques, tout repose sur ce beat qui va et qui vient entre tes reins. Belle tombée de l’all right now et fuite éperdue de la jeunesse en roue libre. C’est sa vision moderne du monde libre.

             Il passe en mode Blue Cheer pour «De Bruit Et De Fureur», il a largement les moyens du heavy beat sixties. C’est dingue comme Amine s’adapte bien, son slap gronde dans le son, au moins autant que la basse de Dickie Peterson. Pour couronner le tout, le Marlou part en vrille à la Leigh Stephens. Il fond sur le cut comme l’aigle sur la belette. Il profite de cet épisode pour saluer son vieil ami Marc Zermati. Souviens-toi qu’Hakim Bey situe les origines de la piraterie sur les côtes algériennes. Puis le Marlou passe carrément au funky but chic avec «Eclectic» et le souvenirs des bals populaires en Corse - La nuit la danse c’est chic - Il parle de «voûte étoilée» et des «retours au petit matin éclairés par le soleil levant.» On l’avait déjà remarqué à l’époque du Rockabilly Troubadour, il y a du Charles Trenet en lui. Amine ramène encore de la viande dans «Comme Un Cran d’Arrêt», une java du Balajo. Ce démon d’Amine appartient à la caste des inexorables. Il sait chevaucher un dragon. Et le Marlou conclut son mini-récit autobiographique avec cette chute sibylline : «Ceci n’est que le début, la genèse se termine, l’histoire continue...»

             De l’autre côté, le Marlou redit sa passion pour Cream et Jimi Hendrix. Sa version de «Highway Chile» vaut le déplacement : juste après le riff iconique, il part en pompe manouche. Quel sens du parti pris ! Il te joue ça dans la roulotte du diable et chante sous le boisseau, avec le riff qui revient. Et pendant le solo, Amine ramène la pulsion rockab. C’est fascinant, plein de modernité, le Marlou improvise sur le thème hendrixien. Quel hommage spectaculaire ! Ça fait encore plus drôle d’entendre le slap derrière «Sunshine Of Your Love». Le pauvre Amine doit jouer au ralenti de downhome, ça ne doit pas être simple, pour un mec comme lui qu’on a vu bombarder sur scène. On l’entend pulser le heavy beat pendant que le Marlou graisse la patte de son solo. Et puis il allume la gueule du «Doctor Spike» avec un vieux riff des Stones, jetant les sixties dans une sorte d’embolie symbiotique. Tout le dark de cette époque tient dans ce riff. Brillant exploit.

             Les deux albums de Marlow Rider sont sortis sur Bullit, le petit label de Seb Le Bison, que les fans de Rikkha et de Cookingwithelvis connaissent bien. Deux groupes qui datent d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, lorsque le rock flirtait avec le cabaret et qu’on renouait à la nuit tombée avec les mystères de la rue de la Lune. 

    Signé : Cazengler, Tony marlourd

    Marlow Rider. Crytogenèse. Bullit Records 2023

     

     

    L’avenir du rock

     - Lemon incest (Part Two)

             On amène l’avenir du rock à l’hôpital. Son cas est désespéré. Il est atteint d’une crise de fou rire que rien ne peut calmer, ni les douches froides, ni les suppositoires, ni les perfus, ni les électrochocs. Il se marre, il n’en finit plus de se marrer. Et ça ne fait marrer personne. Le professeur Mort-du-rock et son équipe sont à son chevet, consternés. Ils n’ont encore jamais vu un cas pareil. L’éminent professeur ne cache d’ailleurs pas son agacement. Il a déjà fait doubler la dose de sédatif. Mais ça ne change rien. L’avenir du rock se pâme de rire et la vue de l’équipe soignante consternée ne fait qu’aggraver les choses. À travers ses larmes de rire, il distingue confusément cette grappe de gueules d’empeignes. C’est vrai que le spectacle ne laisserait personne indifférent. L’adjointe du professeur tente une approche psychologique :

             — Mais enfin, avenir du rock, si seulement vous nous disiez pourquoi vous riez tant, peut-être pourrions-nous en profiter ?

             La question est à la fois tellement perfide et tellement stupide que l’avenir du rock s’en étrangle de rire. Il tousse et il pète. Puis il repart de plus belle, lorsque le professeur l’approche pour lui tâter le pouls.

             — C’est très curieux. Le pouls est normal, la tension est normale, la température est normale. Mais enfin, de quoi peut-il donc bien s’agir ?

             Excédé, le professeur pince le bras de l’avenir du rock pour voir s’il réagit à la douleur. Ça ne fait qu’aggraver encore les choses.

             — Rhhhha ha ha ha ha ! Rhhhha ha ha ha ha !

             — Ce patient commence à m’exaspérer, mademoiselle Izabotte. Je vais devoir opérer les zygomatiques. Nous sectionnerons ici... et là, juste sous les oreilles, et nous injecterons trois poches de plasma pour figer les risorius. Nous ne pouvons tolérer l’irrationnel dans ce service, comprenez-vous ?

             Personne ne conteste la barbarie du verdict professoral. Toujours en pleine crise, rhhhha ha ha ha ha !, rhhhha ha ha ha ha !, l’avenir du rock sort du lit, se dirige vers la petite armoire où sont rangées ses affaires, fouille dans la poche de sa veste et en sort un CD. Il se tourne vers le professeur et lui balance le CD en pleine gueule.

             — The Lemon Twigs, professeur. Ils me rendent heureux alors je ris.

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             L’avenir du rock tombe souvent dans le dithyrambe de bas étage, mais cette fois, il s’agit d’autre chose : le voilà victime d’une overdose de réjouissance extatique. Dans son bel article, Sarah Gregory corrobore les faits : «The Lemon Twigs are the kind of band that make you glad to be alive.» Elle n’y va pas de main morte, elle dit carrément qu’ils te rendent heureux d’être en vie. Elle n’a pas tort. Elle ajoute : «Ils tirent leur inspiration de tous les genres classiques de la musique populaire pour créer un intoxicating and unique nostalgia-infused blend of melody and tilemess instumentation.» Voilà, c’est ce qui réjouit le cœur de l’avenir du rock. Il n’a jamais été aussi rayonnant. Car oui, le dernier album des Lemon Twigs est une bombe du paradis. 

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             Les Shindiggers ne font pas n’importent quoi : non seulement ils te tartinent six pages sur les Lemon Twigs dans le dernier numéro, traitement de faveur généralement réservé aux superstars, mais en plus, ils t’offrent leur dernier album, Everything Harmony en cadeau de réabonnement. C’est un peu comme si, en 1968, ils t’avaient offert le White Album ou Forever Changes.

             Sarah Gregory dit encore que les deux frères D’Addario puisent dans «the most harmonious of the 60s bands (the obvious ones).» Elle cite des noms, Bowie, Dolls. On citera les nôtres.  Elle revient aussi sur leur destin : tout tracé puisque Daddy D’Addario est musicien/compositeur. Petits, ils se gavent d’home videos, de concerts enregistrés, Beatles, Beach Boys, Monkees, Dave Clark Five. Ils n’échapperont donc pas à leur destin. Daddy D’Addario leur apprend à chanter avant qu’ils ne sachent marcher. Bambins, ils travaillent déjà avec Dad & Mum sur les harmonies vocales d’un hit des Beach Boys, «You Still Believe In Me». C’est la joyeuse singing family. Puis à cinq ans, Brian apprend à battre le beurre. Deux ans plus tard, il gratte une gratte et compose des chansons. Il n’a que sept ans ! Quand ses mains sont assez grandes, il apprend à jouer les barrés. Alors il progresse très vite. Son frère Michael aussi. Même parcours : beurre, gratte, compos. À 10 et 12 ans, ils sont complets. Ils jouent dans des groupes. Ils jamment les Beatles.

             Ils rentrent dans le circuit professionnel au cours des années 2010, influencés par les Flaming Lips et MGMT, mais surtout les psych-rock indie popsters Foxygen. Comme les frères D’Addario, Jonathan Rado a démarré très jeune, il adore les Stones et le Velvet et don’t give a fuck de ce que pensent les gens. Comme Rado, Brian et Michael restent fidèles à l’esprit des albums qui les intéressent, Surf’s Up ou le White Album. Brian : «On pensait que c’était impossible de faire des albums qui sonnaient comme Surf’s Up ou le White Album de nos jours, puis quand on a entendu Foxygen, on a compris qu’on pouvait essayer.» Brian et Michael vont se rapprocher de Rado et même enregistrer avec lui.

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             Quand ils enregistrent Do Hollywood, ils ont 15 et 17 ans. Ils jouent tous les instruments. Rado est même venu donner un coup de main et co-produire. En fait, les deux frères expérimentent beaucoup, ce qui a pu rendre leurs premiers albums un peu déroutants. Ils considèrent leur parcours discographique comme un learning process. Quand Songs For The General Public est paru, Iggy s’est inquiété : «It’s just a little too good.»

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             À la fin de leur 3-LP contract avec 4 AD, Brian et Michael ont signé avec un petit label new-yorkais, Captured Tracks. Alors voilà Everything Harmony, «another twist in the tale», comme le dit si bien Sarah Gregory. Elle y trouve des influences des Byrds, des Burritos et de Simon & Garfunkel. Chacun cherche son chat. Michael : «It’s more about the songs.» Et il ajoute, avec une sorte de modestie désarmante : «I think the songs are good, certainly the recordings couldn’t be any better, the arrangements couldn’t be any better.» Sarah Gregory flashe sur «Corner Of My Eye» qu’elle voit sonner comme un mélange de Simon & Garfunkel, de Beach Boys et de Carpenters. Elle y trouve aussi du «90s Byrds-revivalist guitar twang». «Corner Of My Eye» se développe comme une pop de rêve, une pop de rêve saturée de lumière à la Francis Scott Fitzgerald, tu retrouves cette magie de la pop, douce et tendre, comme savait la distiller en son temps Todd Rundgren, les deux frères D’Addario outrepassent les limites de la bienséance, ils swinguent l’ouate d’I saw you twice before, rien qu’avec ce chef-d’œuvre de délicatesse, tu te figes, comme un chien d’arrêt. Michael dit avoir écrit les paroles de «Born To Be Lonely» après avoir vu l’Opening Night de John Cassavetes. Encore un fil harmonique magique, c’est un bal de Laze d’une irréalité définitive, te voilà invité dans la Pâtisserie de la Reine Pédauque arrosée de chantilly, ils te font la Chocolaterie de Charlie Wonka à deux, ils t’explosent la valse à deux temps, te voilà entraîné dans une spectaculaire parade magnifiée aux harmonies vocales, il croisent Rundgren avec Brian Wilson, il recréent le vertige des descentes extravagantes de qui tu veux, tu as le choix entre Jimmy Webb, Tonton Leon ou encore Burt. Tu tiens l’avenir du rock entre tes mains, il faut entendre l’exercice de cette insistance douceâtre. Cette façon de tenter la valse du diable est unique dans l’histoire.   

             Dès le «When Winter Comes Around» d’ouverture de bal, tu sens que c’est du sérieux. Tu sens la mise en bouche. Ces deux branleurs ont compris le sens de la marche. Ils noient leur son de pop. Et tout l’album va rester à ce niveau. On les retrouve avec «In My Head» dans une Beatlemania évoluée, un ersatz de White Album, c’est de cette qualité. Une pop aux pieds ailés. Stupéfiant. Ils te distillent ça à petites giclées de heavy pop luminescente à la Rundgren, avec des claqués d’accords dignes de ceux des Byrds. Tu sens bien que tu écoutes l’un des très grands albums du XXIe siècle, ils t’explosent ça aux harmonies vocales, au lalala de rêve impur. Tu te retrouves au final avec un hit séculaire. Ils attaquent «Any Time Of Day» au chat perché tanscendental et tu passes à la trappe de Père Ubu, t’es baisé, et c’est tant mieux, ils te plongent dans une Philly Soul de blancs vrillée à l’unisson du saucisson. Pour avoir une idée du niveau d’excellence de cette merveille, tu dois bien sûr l’écouter, mais pas sur YouTube, il te faut le son. Tout ici est monté en neige d’harmonies vocales, comme si Brian Wilson les dirigeait dans le studio, comme si Tonton Leon jouait du piano et que Jimmy Webb conduisant la section de cordes. Tu as là tout le power de l’ultimate. Au dessus, il n’y a plus rien. «What You Were Doing» tombe comme une sentence. Ça sonne comme du Nazz de Twigs, aw quel power, les grattes claironnent comme celles de Big Star au temps d’Ardent et le chant enflamme l’horizon. Dans cette épreuve de force harmonique, c’est un peu comme si tu avais toute la vie devant toi. Ces deux frangins te dévorent le foie - To make you wonder/ What you were doing - C’est littéralement spectaculaire ! Quand arrive «What Happens To A Heart», tu sais qu’ils vont te bouffer tout cru, d’autant que c’est amené au petit chant d’incidence parégorique. Et schlouff, ça monte très vite, ils empruntent le vieux chemin de Damas de la pop parfaite. On a même l’impression qu’ils réinventent la pop, ils s’élèvent comme deux archanges dans les cendres de la cathédrale à coups de now I know what happens to a heart/ When all it ever done is hurt - C’est balayé par des rafales de violons. La prod est terrifique.

             Les guitares de «Ghost Run Free» te scintillent au coin de l’oreille. Ces deux kids réaniment l’éclat de la pop sixties, celle des Hollies et des Searchers, en passant par P.F. Sloan, Arthur Lee et les Beatles. C’est puissant, zébré d’éclairs, affolant de crudité, tu as des petites voix qui éclatent dans le bouquet d’harmonies vocales. Aw c’est bon, laisse tomber, ce sont des dieux. Brouet magique d’éclat septentrional. Avec le morceau titre, ils jouent la carte de la pop orchestrale à fond. C’est une bénédiction pour la cervelle que d’entendre ces deux kids à l’œuvre. Si tu aimes bien qu’on te flatte l’intellect, c’est l’album qu’il te faut. Brian et Michael D’Addario sont les vrais héritiers de Brian Wislon, ils te tortillent encore un «New To Me» qu’il faut bien qualifier de magique. Quel que soit l’endroit, sur cet album, leurs harmonies vocales atteignent au sublime.

    Signé : Cazengler, l’immonde twig

    Lemon Twigs. Everything Harmony. Captured Tracks 2023

    Sarah Gregory : Growing up in public. Shindig! # 138 - April 2023      

     

     

    Wizards & True Stars

    - Le roi Arthur (Part One)

     

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             Il existe plusieurs moyens d’entrer dans le monde magique du roi Arthur. On a même l’embarras du choix. Le moyen le plus radical consiste à écouter les albums de Love, une quinzaine d’albums qui s’étalent sur environ 40 ans, depuis le premier Love LP en 1966 jusqu’à son cassage de pipe en bois à Memphis en 2006 (Il était revenu dans sa ville natale pour monter un projet avec des mecs de Reigning Sound et Jack Yarber). L’autre moyen d’entrer dans ce monde magique est bien sûr la bio de John Einarson, Forever Changes: Arthur Lee And The Book Of Love - The Authorized Biography Of Arthur Lee. Einarson est aussi comme on l’a vu un grand spécialiste de Gene Clark. Un autre moyen tout aussi radical consiste à visionner The Forever Changes Concert, un film tourné à Londres en janvier 2003, un set fabuleux qu’on a pu voir au Trabendo en 2004 avec, en première partie, Sky Saxon et une mouture moderne des Seeds. The Forever Changes Concert est aussi considéré comme son dernier album.

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             Ce qui frappe le plus quand on voit le roi Arthur sur scène, c’est sa prestance. Elle te frappe aussitôt, à l’écran. Au Trabendo on le voyait de profil et le souvenir d’une grande élégance reste précis, comme si ça datait d’hier. On voit parfois de véritables incarnations de l’élégance sur scène, Chuck Berry, Peter Perrett et le roi Arthur en sont les trois plus beaux exemples. Élégance à l’anglaise pour Peter Perrett, pure élégance animale pour Chucky Chuckah et le roi Arthur : la façon de bouger, le port de tête, l’extrême décontraction des membres, tout était incroyablement naturel chez ces mecs-là. Dans le film, le roi Arthur est souvent cadré serré et ça laisse l’impression d’une présence massive, alors qu’en réalité, il est très fin. Et puis, tu as les chansons. Il attaque avec «Alone Again Or», accompagné par les petits mecs de Baby Lemonade, rebaptisés Love + une section de cordes et une section de cuivres. Alors c’est du plein pot, l’Alone et le roi Arthur te bercent dans la douceur d’une brise d’arpèges magiques. Il faut le voir danser avec sa strato blanche. Il gratte ses cordes à  la main, en vrai Memphis cat. Le jeune black blond s’appelle Mike Randle et c’est un virtuose. Le roi Arthur s’est toujours entouré de virtuoses : Jimi Hendrix, Bryan MacLean, Gary Rowles, Jay Donnellan et Johnny Echols. Il déroule les cuts de Forever Changes comme on déroule un tapis rouge. Il chante «Andmoreagain» à la florentine, à la pointe de sa finesse intellectuelle. Il y a du préraphaélite en lui, il est à la fois complexe, baroque, irréel et beau comme un dieu. Il gratte toute sa dentelle de Calais sur sa strato blanche. Mais ça reste excessivement sophistiqué, et en même temps, c’est du typical L.A. sound, «The Daily Planet» sonne comme un mélange naïf de Beatlemania et de psychedelia. Il ne faut jamais perdre de vue que tous ces mecs-là étaient fascinés par les Beatles, Gene Clark et le roi Arthur les premiers. Il est donc logique que le Planet soit un brin beatlemaniaque, mais en même temps impénétrable, comme une femme nue qui se refuserait au mâle entré dans son lit. On voit ensuite «The Red Telephone» plonger dans un lagon d’attente surannée, comme s’il imaginait suivre son cours, au long de méandres harmoniques brusquement interrompus. L’un de ses admirateurs raconte quelque part que le roi Arthur concevait mentalement tous ses arrangements et les chantait à David Angel qui les transcrivait pour les musiciens de l’orchestre. Dans son Red Telephone, le roi Arthur articule de petites abysses symphoniques, il modèle des modules clairvoyants qu’il allège au maximum pour les débarrasser des contraintes morales ou esthétiques. Par contre, «Maybe The People» sonne comme un hit, monté sur une fantastique structure mélodique. Alors pour Mike Randle, c’est du gâtö, il gratte à cœur joie sur sa belle gratte immaculée, il double toute la structure mélodique en solo et crée une sorte d’intemporalité. C’est ce stupéfiant mélange de ferveur mélodique et d’incongruité qui fait la grandeur de cet art. Le roi Arthur rechausse ses dark shades pour attaquer «Live And Let Live» - There’s a bluebird sitting on the branch/ I’m gonna take my pistol - L’Art tire sur les piafs et le jeune black blond joue comme Jay Donnellan, le héros de Four Sail qui reste le plus grand album de Love. Encore une fantastique modernité de ton dans «Bummer In The Summer» gratté aux accords de Gloria et transpercé par un solo country affolant de prévarication. Booo ! Et blast encore avec «You Set The Scene», à coups de same old smile.

             Dans l’interview qu’il donne pour les bonus, le roi Arthur rend hommage à son groupe - They’re so dedicated - Il rappelle que cette musique a déjà 35 ans d’âge. En bon fayot, on s’empresse d’ajouter qu’elle n’a pas pris une seule ride. Et puis on tombe sur des bonus demented : toujours accompagné par les ex-Baby Lemonade, le roi Arthur tape un wild «7 And 7 Is», ça joue à trois grattes, le jeune black blond sur sa demi-caisse blanche, le roi Arthur sur sa strat et Rusty Squeezebox sur une Ricken. Encore plus wild as fuck, voilà «My Little Red Book», on croit rêver, tournez manège, le roi Arthur l’attaque au tambourin, back to the Sunset Strip en 1965 ! Il te fait ensuite trois solos d’harp dans «Signed D.C.», enchaîne avec «Stephanie Knows Who», avec un solo d’acid freak d’early psycehedelia, et boom, «August» tombe du ciel, le pur genius de Four Sail, restitué dans toute son intégralité magique sur scène. Il existe un morceau caché, on tombe dessus par hasard : une version longue de «Singing Cowboy», l’autre monster-hit tiré de Four Sail. Le roi Arthur fait chanter la salle. Coming after you/ Oouuhh Oouuh !

             L’autre moyen d’entrer dans le monde magique du roi Arthur est une petite box jaune qui ne payait pas de mine quand on l’a trouvée, et qui, à l’usage, se révèle déterminante. Une sorte de passage obligé pour les dévots du roi Arthur : Arthur Lee And Love. Coming Through To You - The Live Recordings 1970-2004. Au niveau de l’intensité arthurienne, on ne peut guère espérer mieux.

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             La box ne paye pas de mine, parce qu’elle est petite. Ridiculement petite, pour un personnage de la taille du roi Arthur. William Stout signe le portrait du roi psychédélique qu’on appelait autrefois the hip prince of Sunset Strip. Quatre disks : ‘the 1970s’, ‘the 1990s’, ‘the 2000s’ et ‘A Fan’s View’. On trouve rarement dans le commerce une dynamite d’une telle puissance. On a beau connaître les albums par cœur, toutes des versions live te retournent comme une peau de lapin.

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    Rien qu’avec ‘The 1970s’, t’es gavé comme une oie, mmffff mmfffff, t’en peux plus. C’est l’époque Four Sail, avec quelques cuts tirés de Forever Changes. Frank Fayad, George Suranovich et Gary Rowles accompagnent le roi Arthur. Rowles vient de remplacer Jay Donnellan qu’Arthur a viré après une shoote verbale. Arthur est un roi qui ne supporte pas qu’on lui tienne tête. Et boom, tu tombes très vite sur une version hendrixienne du «Bummer In The Summer» tiré de Forever, Fayad et son bassmatic battent la campagne. Il est encore plus volubile que Noel Redding. Et kaboom, ils enchaînent avec «August», tiré de l’autre meilleur album de Love, Four Sail. Ils font du florentin psychédélique, Gary Rowles te le monte fabuleusement en neige et le roi Arthur se fond dans la magie sonique. Boom-kaboom avec l’énorme cover de «My Little Red Book», il embrasse la niaque de la pop aux nerfs d’acier, please come back, le roi Arthur se fond cette fois dans le génie de Burt, il y ramène toutes la rémona du gaga d’L.A., et ça explose ! Ce n’est pas de la dynamite mais plutôt de la nitro. Ça saute au moindre mouvement. On est complètement dépassé par l’éclat turgescent de cette mélasse mélodico-psychédélique, Fayad et Rowles n’en finissent plus de faire exploser la magie arthurienne, c’est un cas unique au monde. Le roi Arthur te cloue vite fait «Product Of The Times» à la porte de l’église. Puis il tire «Keep On Shining» de Four Sail pour le chanter à la bonne arrache. Il y va au keep on. Tu as beau connaître ce cut par cœur, la version live te subjugue. Le roi Arthur joue sur les deux tableaux : le scorch et le groove psychédélique. On reste dans la magie scintillante de Four Sail avec «Good Times», et puis avec «Stand Out», il revient à sa passion : l’hendrixité des choses. Tu prends la basse de Fayad en pleine gueule et le roi Arthur multiplie les chutes de chant hendrixien. Le disk 1 s’achève avec un «Always See Your Face» saturé de basse et tiré lui aussi de Four Sail. On peut parler de heavyness extraordinaire, de point culminant du rock psychédélique californien. Même encore plus que californien : c’est arthurien.  

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             Le disk 2, ‘the 1990s’, est beaucoup plus calme. Le roi Arthur gratte tout à coups d’acou, souvent seul. On l’entend même siffler comme un beau merle sur «Five String Serenade». Il fait une brillante démonstration de heavy blues avec «Passing By/Hoochie Coochie Man». Puis il revient à Forever avec «Alone Again Or», il en fait une version d’une nudité absolue, presque transparente. Il en rigole, tellement c’est bon. Tu te prélasses dans l’artistry océanique du roi Arthur. On le connaît par cœur, le «Signed D.C.», et pourtant on l’écoute attentivement - Sometimes/ I feel/ So lonely - Puis il passe au fast gaga d’L.A., accompagné par les Cheetahs, avec «A House Is Not A Motel». Ça sent bon le shoot purificateur. Il faut le voir développer sa chique. Version explosive de «Can’t Explain», claquée aux wild accords de clairette. C’est à la fin du disk 2 que les Baby Lemonade font leur première apparition, avec trois cuts : «Signed D.C.», «Orange Skies» et «7 & 7 Is». Big Sound, Mike Randle injecte un power diabolique dans l’«Orange Skies», bienvenue dans l’abîme de la mad psychedelia, c’est gorgé d’arpèges dissonants, l’«Orange Skies» prend feu sous tes yeux globuleux. Encore plus dévastateur : «7 & 7 Is», le roi Arthur se transforme en Attila, il fonce à travers les plaines, il n’a jamais été aussi barbare, aussi ivre de démesure, ça joue à la vitesse maximale, légèrement au-dessus du sol.

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             Ce sont donc les Baby Lemonade de Mike Randle qu’on retrouve sur le disk 3, ‘the 2000s’. Dans son petit texte de présentation, Randle indique qu’il a accompagné le roi Arthur pendant 13 ans, avec un set essentiellement axé sur Forever Changes. En gros, c’est le son qu’on a sur le Forever Changes Concert évoqué plus haut, et c’est explosif. Le roi Arthur rappelle qu’«Alone Again Or» est signé Bryan MacLean, «my original guitah player». Boom ! Power demented ! Écrasant. Version est enregistrée dans un festival au Danemark. Celle de «Live And Let Live» est encore plus wild. Ils tapent ça au pilon des forges, curieux mélange de gros biscotos et d’arpeggios florentins, avec le solo d’acid freakout de Mike Randle. Nouveau blast avec «You Set The Scene». Pop à la Lee, avec un thème mélodique imparable. Randle allume mais le thème persiste et signe. Randle cultive le suspensif - I see your picture/ It’s in the same old frame - À l’écoute de tout ça, on réalise qu’il s’agit d’une pop difficilement accessible pour le public européen. Pourquoi ? Trop L.A., trop Strip, trop urban American. Tout Forever passe à la casserole, «The Red Telephone», «Andmoreagain», «The Daily Planet», c’est une descente aux enfers de Forever. Ce disk 3 s’achève avec le medley «Everybody’s Gonna Die/Instant Karma». Une sorte de groove universaliste.

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             Et voilà le disk 4, ‘A Fan’s View’, sans doute le plus attachant des quatre, car on y entend Bryan MacLean sur les premiers cuts, notamment un «Mr Lee» enregistré au Whisky A Go-Go. Son bordélique, mais son. Ça donne une idée de ce qu’on a pu rater. Il faut les entendre taper «I’ll Get Lucky Some Sweet Day (My Name Is Arthur Lee)» au heavy blues hendrixien. Une autre équipe joue sur «Little Wing». Le guitariste qui fait l’Hendrix s’appelle Berton Averrie. Le roi Arthur y va de bon cœur. Retour des Baby Lemonade sur «The Everlasting First», le cut mythique qu’Arthur enregistra avec son ami Jimi Hendrix. Mike Randle s’en donne à cœur joie. Il est invincible, hendrixien jusqu’au bout des ongles. Puis le roi Arthur déclare : «This is my Five String Serenade». Il la joue pour elle, pour Dianne. Encore une magnifique extension du domaine de la lutte avec «Que Vida», et puis, tant qu’on y est, effarons-nous de la présence harmonique exceptionnelle de «Listen To My Song». On entend à la suite un inédit, «My Anthem». Puis, attention, ça bascule dans le chaos des choses sérieuses avec «Robert Montgomery», tiré de Four Sail, bien fracassé au distro-power par le petit black blond Mike Randle. C’est embarqué en enfer, Randle mêle sa bave de killah kill kill aux descentes de chant du roi Arthur, tu as là l’un des blasts les plus purs de l’histoire du rock, ils atteignent une sorte de sommet, avec le génie d’Arthur Lee mêlé au génie de Mike Randle. Encore de la pop pressée et visitée par la grâce avec «Rainbow In The Storm» et ça se termine avec une version explosive de «Singing Cowboy», c’est d’un maximalisme qui bat tous les records, le roi Arthur te porte ça à bouts de bras, il dispose d’un power sonique effarant, c’est un déluge de son - Check him out, mister Miske Randle, yeah ! - Apocalyptique d’ooouhh oouuhh, et sabré par des cuivres ! Ooouhh oouuhh !

    Signé : Cazengler, Lee de la société

    Arthur Lee And Love. Coming Through To You. Box RockBeat Records 2015

    Arthur Lee And Love. The Forever Changes Concert. DVD 2003

     

     

    Inside the goldmine

    - Varner de la guerre

     

             Varnor était un jour descendu des montagnes. Sans doute élevé par des bêtes, il ne se préoccupait nullement de ce qui nous préoccupe tous, à savoir un minimum de sociabilité. Les notions de civilité et de propreté corporelle lui semblaient totalement étrangères. Il ne comprenait pas qu’on pût le saluer en lui disant bonjour. On le connaissait parce que la municipalité lui avait confié un job de balayeur, alors il balayait les rues du quartier en poussant des grognements. Il offrait le spectacle d’une trogne particulièrement ingrate, son visage était aussi bosselé que celui d’un boxeur amateur et pour couronner le tout, une mauvaise barbe et une sorte d’eczéma lui rongeaient la peau. D’épaisses arcades abritaient un regard clair. Il était bien bâti et semblait de taille à affronter n’importe quel adversaire, même un ours. Il semblait fasciné par les livres. Dès qu’il en voyait un dépasser d’une poubelle, il le ramassait. Avec les années, les gens du quartier s’habituèrent à lui, certains engageaient avec lui des petites conversations, mais il bégayait atrocement. Manifestement, les gens l’effrayaient. On sentait qu’il restait en permanence aux abois, comme une bête sauvage. Et puis, un jour, sans le faire exprès, il bouscula un homme qui sortait du bistrot, au coin de la rue de Vaugirard. L’homme exigea des excuses. Varnor ne comprenait pas. L’homme s’énerva, prenant l’attitude de Varnor pour une bravade et lui donna un coup de poing dans l’épaule. Alors Varnor s’empara du manche de son balai à deux mains et frappa l’homme en plein visage. L’homme s’écroula et Varnor continua de le frapper, jusqu’à ce qu’il eût brisé son manche de balai. Des gens tentèrent de le ramener au calme, il recula de quelques pas, et reprit sa tournée. Le seul problème, c’est que l’homme à terre était connu dans le quartier pour son appartenance au milieu. Deux semaines plus tard, l’homme blessé réapparut dans le quartier accompagné de trois gorilles. Chacun d’eux brandissait une barre à mine. Ils se dirigèrent vers le square où chaque midi Varnor prenait sa pause, assis sur un banc, au milieu des pigeons. Il ne les vit pas arriver, car il examinait l’un de ces livres récupérés dans une poubelle. Les coups se mirent à pleuvoir mécaniquement, comme au temps du supplice de la roue. Varnor s’était écroulé, mais ils frappaient encore. Son visage ressemblait à de la confiture. Ils le laissèrent pour mort. Six mois plus tard, Varnor réapparut dans le quartier pour reprendre son job. Il était défiguré. Les gens accueillirent son retour chaleureusement. Il fut touché par cet accueil. Dans l’atroce mic-mac de son visage mal cicatrisé, sa bouche privée de dents ânonnait un «me-me-me-me-mer-ci» qui vous transperçait le cœur.

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             Pendant que Varnor se faisait démonter la gueule, Varner chantait dans un micro. Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son prénom, Don Varner n’est pas un parrain de la mafia, il n’est qu’un de ces obscurs Soul Brothers prodigieusement doués qu’il faut aller arracher aux ténèbres d’un immense underground, celui de la Soul. C’est dans les compiles qu’on coince ce genre de mec, et en l’occurrence, dans l’une des meilleures compiles de Soul qui soit ici-bas, That Driving Beat - A Collection Of Rare Soul Recordings.

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             Don Varner est bien connu des collectionneurs de Northern Soul. Il existe fort heureusement une brave petite compile RPM qui permet aux non fortunés de l’écouter confortablement : Finally Got Over ! Deep Soul From The Classic Era. Sur les 23 cuts compilés, on ne compte pas moins de 10 bombes atomiques, à commencer par «The Sweetest Story», où Don Varner semble bouffer toute la Soul, c’est puissamment orchestré, il chante comme un dieu et nous sort une Soul de génie pur. Plus loin, il attaque «He Kept On Talking» à la façon de Fred Neil, au frileux d’aube de Greenwich Village, et ce démon de Don porte ce hit signé Swamp Dogg jusqu’au paradis de la Soul, c’est d’une sensiblerie explosive, il rentre dans le lard de la pop avec tout le poids du monde, comme au temps de Peter Handke. Il attaque la comp avec «More Power To Ya», du pur jus de raw r’n’b, il chante au meilleur rauque d’Amérique, il est exceptionnel. Et ça continue avec «Handshakin’», c’est un enragé, un prodigieux shaker d’handshakin’, il noie sa Soul dans le Gospel. Ce mec groove la Soul dans le mood, il est l’une des parfaites incarnations du Black Power. Pulsé par un shuffle d’orgue, il rocke «Down In Texas» au baby take me back home. Il chante à la surface d’«I Finally Got Over» avec une puissance paranormale. Son «Power Of Love» est digne des Tempts et il rivalise de raw avec Wilson Pickett dans «You Left The Water Running», Don fait son Dan, il tape dans le dur du Penn. Il a tous les atours d’une superstar. Il tape plus loin dans «Tear Stained Face» au pire beat d’insistance, il le prend de biais pour le rendre plus dansant et ça devient de la Nowhere Soul, c’’est-à-dire une Soul qui n’est ni Southern ni Northern mais une Soul du firmament. Il tape aussi dans le «Meet Me In Church» de Joe Tex, alors inutile d’ajouter que ça monte vite en température ! Il a derrière lui les meilleurs chœurs de Gospel batch et tout le power du Black Power. Avec «Keep On Doing What You’re Doing», il passe au heavy groove de big dude. Don Varner n’entre dans l’arène que pour vaincre, il fait un peu de funk à la Stevie Wonder et c’est balayé par un vent de funk électronique. Il termine avec une fantastique triplette de Belleville : «When It’s Over», «Laying In The Gap» et «You Poured Water On A Drowning Man». C’est Eddie Hinton qui signe «When It’s Over» et Don Varner le prend au tsiwat tsiwat des Flamingos. C’est un mec fiable, il y va si on lui demande d’y aller. Il revient à son cher Gospel avec «Laying In The Gap», c’est son dada, alors il part foutre le feu à l’église en bois, le feu sacré, bien entendu. Puis il claque le dernier cut au heavy beat et on rôtit de bonheur, comme une merguez étendue sur un grill de barboque, Don Varner nous fait le coup du r’n’b qui défonce bien la baraque. Big Don is hot as hell.

             Dans le booklet, David Cole nous rappelle que Don Varner vient de Birmigham, Alabama. Il monte un jour à Chicago et chante dans des tas de clubs, il fréquente Percy Mayfield, et finalement il redescend en Alabama où un mec réussit à le convaincre d’enregistrer un single. Don Varner enregistre «I Finally Got Over», son premier single, chez Rick Hall. Puis il enregistre encore des tas de cuts au Quinvy/Broadway Sound studio, à Sheffield, Alabama. Et qui produit ? Eddie Hinton ! C’est aussi Eddie Hinton qui choisit les cuts pour Don - He was the one that was making all of the choices - Et comme ça ne marche toujours pas, le pauvre Don finit par aller s’installer en Californie. Il va hanter le circuits des clubs pendant des années, puis travailler pendant 18 mois avec Johnny Otis. Mais globalement, Don Varner n’est jamais monté sur le piédestal qui lui revient. 

    Signé : Cazengler, Varner de la gare

    Don Varner. Finally Got Over ! Deep Soul From The Classic Era. RPM Records 2005

     

    *

    Il n’était pas un chanteur de rock, il était le rock‘n’roll !

     

    La formule est belle encore faudrait-il parvenir à définir l’essence du rock ‘n’roll, tant est que les choses aient une essence – les philosophes en discutent – peut-être ne sont-elles que ce qu’elles sont, une fugitive apparence dans le domaine mouvant du possible. Ce qu’elles ont été, selon elles-mêmes, selon l’empreinte qu’elles laissent dans le monde et l’esprit de ceux qui en furent témoins  et de ceux qui en prendront connaissance.

    La destinée de Vince Taylor peut être résumée en deux mots, gloire et déchéance. Les grecs usaient de deux autres vocables, l’acmé et le déclin. Le premier diptyque fleure bon le romantisme, le culte du héros peut dégénérer en une sensiblerie pleurnicharde, pour cette raison Nietzsche proscrivait l’attitude romantique à laquelle il reprochait une approbation implicite de la mort. La formule antique nous confronte à une vision plus pessimiste du destin inhérent à tout être humain. Elle nous oblige aussi à nous interroger sur la notion de grandeur efficiente de toute existence humaine.

    VINCE TAYLOR

    L’ARCHANGE NOIR DU ROCK

    (ROCKABILLY GENERATION / H. S. N° 3 / Mai 2023)

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    Ce numéro fera date pour les fans de Vince Taylor. Mais aussi pour des amateurs de rock curieux qui ont bien entendu parlé de Vince, hélas trop vaguement pour en avoir une idée précise, souvenons-nous que Vince a déserté notre planète, voici plus de trente ans en 1991. Voici quarante-huit pages bourrées de photos légendaires mais aussi de documents plus rares, superbement mis en page par Sergio Kahz, le directeur-fondateur de Rockabilly Generation News, magazine dont KR’TNT ! a chroniqué les vingt-cinq numéros et les deux premiers Hors-séries dédiées à Gene Vincent et à Crazy Cavan parus à ce jour.  

    Le texte en son intégralité est de Jacky Chalard. La vie de Vince est racontée chronologiquement. De petits encadrés apportent quelques renseignements complémentaires nécessaires pour ceux qui n’ont pas connu les années soixante. Jacky Chalard, créateur du label Big Beat, que l’on pourrait définir comme un activiste rock, est des plus autorisés pour évoquer la tumultueuse existence de Vince Taylor, il s’est battu, avec quelques autres, bec et ongles pour le remettre en scène. Cette odyssée cruelle et terrifiante quand on y pense est une des plus belles légendes de l’histoire du rock’n’roll français.

    Vince est né en Angleterre. Son existence ressemble un peu au dieu romain aux deux visages : Janus, c’est aux Etats-Unis où sa famille s’est installée pour fuir une vie miséreuse qu’il aura par l’intermédiaire de la télévision, grâce à Elvis, la révélation du rock’n’roll, comme bien des adolescents de son âge. Mais pour lui ce sera différent. Peut-être même ne s’en aperçoit-il pas et n’en prendra-t-il conscience que quelques années plus tard. On a souvent parlé du magnétisme de Vince Taylor, bien des filles en furent les heureuses bénéficiaires. Singer Elvis n’est pas difficile, mais aspirer d’un seul coup cette grâce magique de l’Hillbilly Cat ne fut donné qu’à Vince, Vince a tout pris à Elvis, non pas son bagage musical issu du blues et du country de l’Amérique profonde et populaire, mais sa manière d’être sur scène, sa gestuelle, sa félinité, il est des savoirs instinctifs qui ne s’apprennent pas, qui ne se transmettent pas, ils se volent. Aucun gendarme ne vous arrêtera, mais c’est comme si vous avez avalé une flamme à l’intérieur de vous. Attention le feu brûle.

    Revenu en Angleterre, Vince décidera de devenir chanteur de rock. Un bon boulot pour un jeune homme désœuvré qui ne sait pas trop quoi faire. Il enregistrera trois disques. Dont Brand New Cadillac, un des plus grands classiques du rock. Est-il trop sûr de lui, un peu fantasque, en tout cas ce qui est sûr qu’il ne se fait pas que des amis avec les pontes du rock, ceux qui signent les contrats, ceux qui planifient (à court terme) les carrières…

    L’Angleterre est trop petite ( ou trop grande) pour Vince, personne ne l’attend aux States, par contre la France est une terre vierge qui ne demande qu’à être ensemencée. Vince frappe à la porte du destin, il ne fait pas parti de Duffy Power And the Bobby Woodman Noise mais il s’embarque avec eux pour Paris. Force-t-on la chance ou se présente-t-elle toute dorée sur un plateau ? Vince se sent-il le dos au mur, a-t-il l’intuition que l’occasion ne se représentera pas de sitôt, se transcende-t-il ?

    En quelques mois Vince conquiert la France. Ses concerts éblouissants et explosifs lui ouvrent toutes les portes. Il n’est pas devenu une vedette, il est La vedette. La coqueluche de la caravelle-set nationale et l’idole des blousons noirs. Barclay lui fait enregistrer à la va-vite quelques classiques du rock, et les distribue sur le marché…

    Vince sera la première victime de son succès. On lui imputera – la presse se déchaîne – le cassage du Palais des Sports ( fin 61 ), a-t-il conscience que le spectacle Twist Appeal ( Avril-juillet 62 ) aux Folies Pigalle le coupe de son public et que son image est discrètement manipulée, qu’il n’est plus tout à fait Vince Taylor, mais le produit Vince Taylor, en juin 63 il ne participera pas à la Fête de la Nation, ce n’est pas lui qui clôturera la soirée mais Johnny Hallyday.

    Une fêlure qui ne cessera de s’agrandir. Pourquoi ? Une raison simple : Vince Taylor est un phénomène, ses concerts sont magnifiques, oui mais Vince ne vend pas de disques. Barclay a beaucoup investi, en pure perte, il pensait avoir déniché le rival qui supplanterait Johnny, mais rien ne s’est réalisé comme il l’espérait. Le jeune coq agressif ne s’est pas métamorphosé en poule aux œufs d’or.

    Il ne suffit pas d’un million de manifestants pour faire tomber un gouvernement. Reste encore des millions et des millions de gens qui restent insensibles à l’esprit de révolte. En 1960, la jeunesse française a changé la donne mais les vieux étaient beaucoup plus nombreux que cette énorme bande d’allumés. Peu à peu les choses se sont calmées… Autre constatation, la France n’est pas un pays rock, certes il existe une minorité qui a su accueillir nombre de groupes ou de chanteurs que les States et les Anglais avaient rejetés ( Vince Taylor en est le parfait exemple ), mais depuis les années 80 la plus large fraction du public s’est entichée d’autres genres. Ce qui n’est peut-être pas une mauvaise chose. Une certaine clandestinité affûte les passions et pousse à la création.

    La carrière de Vince se poursuivra cahin-caha encore durant deux ans. C’est en 1965 que la catastrophe survient. Dans une soirée en Angleterre Vince avale en grande quantité, sans savoir ce que c’est, des pilules qui se révèleront être du LSD, son esprit ne redescendra jamais tout à fait… Crise de mysticisme, internement psychiatrique, errances diverses. Vince Taylor n’est plus qu’un has-been.

    Pas tout à fait. L’aura de Vince ne s’efface pas. Son magnétisme agit toujours. L’éblouissance de ses premiers concerts en France n’est pas oubliée. C’est peut-être la plus belle partie du roman de son existence. Vince n’a qu’un seul ennemi, lui-même. Des amis veillent, se regroupent, tentent de relancer sa carrière. Quelques rares instants de lucidité, des concerts magnifiques et d’autres pathétiques, il faut lire ces pages, Jacky Chalard ne cache rien, étrangement Vince en sort grandi. Un fou, un schizophrène, un maboul, tout ce que vous voulez mais qui détient une espèce de sagesse, l’est un chat qui retombe toujours sur ses pattes, un funambule qui trébuche sur le fil de la réalité, un équilibriste entre deux univers, le sien et le nôtre. 

    Jusqu’au jour où il déclarera qu’il n’a plus envie d’être Vince Taylor.

    Depuis ce jour nous sommes orphelins.

    Damie Chad.

    Attention, ce numéro tiré à 200 exemplaires est destiné à devenir très vite un collector recherché. Magazine 12 € + 4 € (poste) / Chèque à l’ordre de Rockabilly Generation News à l’adresse : Rockabilly Generation News / 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois.

     

    *

    Depuis le Hound Dog d’Elvis Presley jusques au Black Dog de Led Zeppelin en passant par le I wanna be your dog des Stooges, j’en passe et des meilleurs, le chien a toujours été le meilleur ami du rock’n’roll. Voici qu’il nous en arrive toute une meute, des cerbères à trois têtes, ce qui ne gâte rien.

    The Evil’s Dogs a déjà donné plusieurs concerts, leur logo nous permet de pronostiquer quelques aboiements féroces et enragés et nous avertissent qu’ils ne sont pas des adeptes de la musique relaxante. Mettent les choses au point sur leur FB en se définissant comme ‘’ un groupe inspiré par la mythologie nordique et la rock music’’. Leur futur premier EP ne s’intitule-t-il d’ailleurs pas Tales Of The Ragnarok ! Ne nous promettent pas un chien de leur chienne, ils nous offrent en avant-première le premier chiot de leur première portée. Nous en sommes ravis. Pardon havis !

    HAVI

    THE EVIL’S DOGS

    ( Vidéo You Tube / Mai 2023 )

    Alex Lordwood : chant / Nico Petit : guitare / Agathe Bonford : basse / Michel Dutot : drums. Izo Diop : guest guitar ( From Trust ).

    Havi est un autre nom d’Odin que l’on pourrait traduire par le Sage ou l’Initié, nous le connaissons mieux sous le nom de Wotan sous lequel il apparaît dans le cycle de L’Anneau des Nibelungen, la tétralogie de Wagner dont le quatrième volet : Le Crépuscule Des Dieux correspond à La Mort des Dieux que conte le Ragnarök de la mythologie nordique. Le Seigneur des Anneaux de Tolkien est fortement inspiré des vieilles Eddas islandaises. Mais contrairement aux récits en vieux norrois les forces du mal de Sauron perdent la bataille finale, alors que dans le Ragnarok les chiens du mal détruisent le monde des Dieux dont Odin est le chef. 

    Les lyrics d’Havi sont d’une rare densité si on les compare à de nombreuses autres évocations du Ragnarok par divers groupes de metal. En huit strophes ils nous plongent au cœur de la légende, ils commencent par évoquer l’initiation d’Odin qui à la fontaine de Mymir sacrifie son œil pour acquérir le grand savoir dont les deux corbeaux qu’ils portent sur ses épaules sont les symboles actifs, pouvant voyager l’un dans le passé du monde, l’autre dans son avenir. Odin détient le terrible secret, les dieux immortels sont mortels, ils ne sont immortels que dans le temps de leur monde, quand celui-ci périt eux-aussi périssent. ‘’On peut mourir d’être immortel’’ a écrit Nietzsche. La fin du morceau se termine sur le rassemblement des forces qui vont opposer les troupes d’Odin aux chiens du mal. Evil’s Dogs en bon anglais.

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             Je ne sais qui a eu l’idée géniale de la vidéo. A priori d’une pauvreté affligeante, le logo du groupe sur un fond noir durant les quatre minutes du morceau, oui mais il y a ces nuages de fumée que le vent apporte et emporte, l’idée non pas de la fuite du temps mais de la fin des temps odiniques. Le tout est en totale osmose et signifiance avec la vélocité du morceau. Splendeur des guitares, une course sleipnirienne échevelée au bout du monde dont la batterie de Michel Dutot reproduit l’infatigable galopade. Sur ce nappé fugitif, Alex Lordwood ne dépose pas sa voix, l’a cette intuition de faire en sorte qu’elle prenne la place des images d’un film reléguant ainsi le background musical de ses camarades à l’indispensable bande-son sans laquelle elles perdraient leur intensité. Admirable procédé alchimique de fusion non pas des contraires mais de la multiplicité des mots en l’unité organique musicale. Le groupe échappe ainsi à une grandiloquence par trop naïvement tapageuse, le plus grave des dangers dont sont atteintes trop de production metallifères. J’ai dû écouter le morceau plus de soixante fois tant il est insaisissablement magique. Tout au fond le sombre pouvoir de la basse d’Agathe Bonford, aussi profonde que l’occulte puissance de Mymir la source primordiale, Michel Dutot totalement fondu dans le chant des guitares, vous initie de rapides décélérations qui permettent la respiration architecturale du morceau, Nico Petit et Izo Diop sont à la fête, mènent le bal des ardences définitives et des brillances absolues du rock’n’roll. Enfin boule de foudre sur l’incendie le dernier tiers du morceau, Alex Lordwood dont le silence atteint à une scaldique dimension, et la course folle des guitares parfaitement maîtrisées. 

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    Merveilleusement mis en place. Un chef-d’œuvre.

    Vivement l’EP !

    Damie Chad.

     

    *

    Tenons nos promesses dans notre livraison 601 nous présentions Seasons paru en décembre 2022, or en ce mois de mai 2023 Moonstone sort un nouvel opus de six titres dont nous annoncions que nous le chroniquerions dès sa sortie. Le groupe a déjà donné aux mois de mars et d’avril en avant-première deux des titres de cet album chaque fois agrémentés d’une couverture.

    Nul besoin d’être muni d’un diplôme es études picturales pour décréter que ces deux images et la troisième qui agrémente Growth sont issues de la même main. Nous les analyserons tour à tour en le moment de leurs présentations. Invitons toutefois le lecteur à se rendre sur le FB ou sur l’Instagram de Lizard Matilda. Artiste et tatoueuse. A visionner ses réalisations vous comprendrez pourquoi elle est demandée dans les plus grandes villes de Pologne mais aussi d’Allemagne, du Pays-bas, de Norvège… Des traits d’une grande finesse, des entrelacs d’une merveilleuse sveltesse, les courbes harmonieuses dont elle orne les flancs des jeunes filles rehaussent leur native beauté. Ce n’est pas la nature qui imite l’art, selon Baudelaire, mais le serpent où les fleurs qui s’incarnent dans le corps humain, qui se transmuent en chair tentante…

    GROWTH

    MOONSTONE

    (CD – Bandcamp / Mai 2023)

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    De la faucille de la lune perle une larme de sang, lymphe astrale qui nourrit l’arbre du monde. Une image d’équinoxe sur la roue du monde, instant d’équilibre durant lequel, l’hémisphère sombre et l’hémisphère clair se rencontrent sur les limites de la terre, le ciel est noir et les profondeurs de la terre blanches. L’Yggdrasil étale aussi bien ses racines célestes vers le ciel que ses branches vers les profondeurs terrestre. Il n’est qu’un symbole, celui de l’Homme, étendant en vain ses bras impuissants dans toutes les directions, et dont la nuit de l’âme sera, pour citer les derniers mots de Gérard de Nerval, ‘’ blanche et noire’’.

    Jan Maniewski : guitar, vocal / Volodymyr Lyashenko : guitar / Viktor Kozak : basse, vocal / Kacper Kubieri : drums.

    Harvest : une guitare, une voix, un accompagnement de batterie, une ballade qui s’éternise, qui monte une route en lacets, pas trop haut car si l’on croit que l’orchestration finira par devenir dominante c’est une erreur, le morceau n’atteint pas les trois minutes, la voix reste égale, les lyrics jurent avec le titre, la récolte n’est pas opulente, elle ne correspond pas à ce que le mot promet, un arbre, une lune de sang, le sentiment d’une infinie solitude… une invitation peu enthousiasmante.

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    Bloom : Très belle illustration, l’arbre enfermé dans la prison lunaire, mais aussi dans son propre cercle, de la houppe de ses racines et celle de sa frondaison, l’arbre est coupé en deux dans l’entaille du tronc scintille une boule de lumière :  quelques notes égrenées, des gouttes de basse plombées, une batterie qui poursuit son chemin, lourde mais lente, ce qui n’ empêche pas ses roulements de prendre toute la place, bientôt relayée par un chant à plusieurs, la floraison n’a pas été plus joyeuse que la récolte, les guitares effectuent une montée en impuissance, jusqu’à l’arrêt, l’on repart plus vite, la batterie mène le train, il s’est perdu mais il a retrouvé son chemin de solitude, le chant comme un tampon d’ouate sur la plaie de l’âme, des étincelles de guitare nous avertissent qu’il ne changera pas de route, qu’il ira jusqu’au bout, une amplitude triomphale qui s’achève en grincements… Sun : encore une fois le début du morceau n’est pas en accord avec l’éclat du titre, ou alors il s’agit d’un soleil noir, un astre de peine, vocal en prière de pèlerin, la batterie semble arracher les rochers du chemin pour dégager l’avancée, règne tout de même un sentiment de sérénité angoissée, l’on ne presse pas le pas, faut prendre le temps d’écouter ce morceau plusieurs fois, pour le jeu d’attouchements de la  batterie, une fois pour la noirceur submergeante de la basse, quelques notes claires signe de sortie du marasme, dégagement ensoleillé. Night : lourdeur rythmique de la batterie, passons-nous du côté de l’hémisphère sombre, le titre nous incite à l’affirmer, et pourtant des résonnances cordiques nous apportent un démenti et même lorsque la basse s’en mêle, il n’en est rien, les lyrics proférés avec emphase nous invitent à croire que tout n’est pas noir dans l’Homme, son esprit crée ce qu’il désire, une lente cavalcade instrumentale nous force à sourire. Lust : Déploiement d’une note sombre, il ne faut jamais perdre l’espoir du désespoir, tout change si vite, la musique s’appesantit et bourdonne comme un bourdon de mort, le chœur des pèlerins qui se sont fourvoyés nous avertit que tout est perdu, la basse prépondérante ne nous laisse aucune chance, un drame se joue à l’intérieur et à l’extérieur de soi, la solitude est mauvaise conseillère, pour moi, comme pour toi. Toute luxure est une blessure.

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    Emerald : intro acoustique, notes pleines et larges, d’autres plus claires et tranchante, un chant doux se greffe sur cet accompagnement, Moonstone déploie toute son instrumentation, le chant s’intensifie, arrivent des notes lourdes de plénitude et le morceau s’embraye tout seul, le monde peut paraître froid mais la vie palpite sous cette glace apparente, une guitare chante le bonheur de reprendre et de continuer le chemin. Verdure émeraude des arbres, l’arbre s’est fait forêt, le chemin n’est pas terminé, il ne s’arrêtera jamais. Sur l’image l’arbre solitaire est le cœur d’un soleil épanoui.

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             Avec GrowthMoonstone a franchi un cap, il  atteint sa maturité, tout est merveilleusement équilibré dans cet opus, faut écouter les interventions de chaque instrument, faut même les guetter car ils donnent l’impression d’arriver juste au moment où leur intervention est nécessaire, un peu comme si le groupe avait enlevé tout ce qui aurait été de trop et ajouté ce qui aurait manqué, le disque est clos sur lui-même comme un œuf, un peu comme s’ils avaient éliminé le hasard. Prodigieux.

    Damie Chad.

     

    *

    J’aime les choses étranges, surtout celles que je ne comprends pas, du moins porteuses d’une certaine opacité, avec Xatur je suis comblé, viennent de Medellin, en Colombie. Ne nous attardons pas sur la sinistre réputation de la ville. Rien que le nom du groupe permet de gamberger, vient-il du latin, il signifierait alors, ce qui est donné, ne pensez pas au prochain cadeau que vous allez recevoir, mais à ce qui va vous tomber sur la tête, au sort funeste qui vous attend, cette étymologie hypothétique a le mérite d’être en parfaite communion avec le titre de leur premier opus.

    Grande première sur Kr’tnt !, c’est la première fois que nous présentons un groupe revendiquant son appartenance au Dungeon Synth, un sous-courant du Black Metal, né au début des années 90 en Norvège. Synth pour électronique, donjon pour les univers cruels ou merveilleux que ce mot moyenâgeux peut évoquer dans les imaginations qui aiment à s’évader dans d’autres mondes aussi cruels ou merveilleux que le nôtre…

    SICKNESS, WAR, HUNGER AND DEATH

    XATUR

    ( Album numérique sur Bandcamp / Mars 2023 )

    Maladie, guerre, famine et mort, le lecteur qui va à la messe tous les dimanches matin aura sans peine reconnu les quatre cavaliers de l’Apocalypse dont en chaire les prêtres annoncent la venue imminente depuis deux mille ans… Certains affirmeront qu’ils viennent si souvent faire un petit tour parmi nous qu’ils ne sont peut-être que des émanations métaphoriques du côté obscur de la nature humaine…

    Une belle couve, noire et rouge, à l’arrière-plan une espèce de damier de ce qui pourrait être des loges d’opéra ou d’amphithéâtre romain, avec à l’avant-plan un somptueux heaume de chevalier, digne d’un prince, ne porte-t-il pas d’ailleurs une couronne royale.

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    Wherewolf : musique hiératique, fréquences sombres, bourdonnantes, grognements de loups-garous alternés par des chœurs de moines, essaient-ils de prendre l’ascendance les uns sur les autres, s’adressent-ils un défi avant de se s’entretuer, s’élèvent les harmoniques d’un plain-chant sinistre et envoûtant, surgissent au bout d’un long moment des roulades répétées de tambours tandis que plane comme l’ombre de l’aigle de la mort sur un champ de bataille, les tambourinades se succèdent à cadences répétées.  Déboule sans préavis l’obscure splendeur de Sol negro : du soleil noir, dont la brillance obscurcit le monde, une note cristalline répétée et bientôt tournoyante, ô combien inquiétante, quelque chose d’inéluctable, une flèche qui se plante dans votre chair, arrêt brutal, en éclair nous traverse l’idée que le premier morceau décrivait l’avancée pestilentielle de la maladie à pas feutrés et celui-ci l’inéluctable stridence conquérante de la guerre.  Force with fire : lenteur mélodramatique sonore, l’on entend comme des chuchotements ou un ramassis de voix indistinctes, silence interrompu par des éclats battériaux, clignotements de notes translucides qui n’empêchent guère le doux martellement des baguettes de continuer, picotement de grêle, des voix incompréhensibles se font entendre, bruit de perceuses, ronronnements d’un bruit doux, la brosse que vous passez sur votre ventre pour apaiser les élancements de votre faim. Relato : sonorités lugubres, bruits de voix comme provenant d’une radio dont le curseur ne serait pas fixé au bon endroit de la station que l’on voudrait saisir, draperies funèbres tombent du plafond, l’angoisse vous saisit, le speaker se fait entendre il est encore difficile de le comprendre, tout à la fin l’on discerne le terme d’achèvement… serait-ce la mort ? Kansaru- ( Bajo lo occulto ) : guitare acoustique, chant à voix basse qui contraste avec le rythme enlevé, elle nous parle de la difficulté de vivre et de demeurer sur cette planète, la conscience des gens obscurcie par la peur, la souffrance, la misère et l’ignorance…Kansaru est un terme hindou qui désigne le forgeron. L’on sait comment cette antique profession, qui maniait le fer et le feu, de par sa connaissance expérimentale des éléments   primordiaux, fut à l’origine de la réflexion ésotérique, mais en-deçà de cet aspect, mieux vaudrait retenir l’idée du martelage incessant par lequel le fer soumis à rude épreuve devient objet, un peu comme l’être humain assailli par d’imparables fléaux parvient à progresser.

             Cet EP dépasse pas à peine le quart d’heure, malgré cette brièveté il s’impose comme un objet musical, un peu à part, propice à de nombreuses méditations. Nous a donné envie de visiter leur première démo.

    STAR CHAOS

    ( Bandcamp / Janvier 2023)

    Couve en noir et blanc pas très visible, qu’est-ce que cette figure qui occupe la place centrale du tableau, une tête ? de chien ? de mort ? Une boiserie atour du trône d’un roi ? Il semble avoir été un peu conçu selon un procédé anamorphosique, retenons toutefois les deux personnages à la faux qui se font face, ne les regardez pas trop longuement car le dessin se diluera en plusieurs autres formes, sur le couronnement du cadre mirez les deux gueules pirhaniques. peu avenantes qui s’affrontent

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    Intro : ( Portal of Creation ) : ne se mouchent pas avec la manche pour qualifier leur intro de portail de la création ! Remarquons que cette intro dure plus de trois minutes, considérons-là autrement qu’un simple hors-d’œuvre musical. Comment nommer cela ? Un bruissement amplifié, une douceur épanouie, un déroulement d’étoffe ou mieux : d’un tapis ordalique, une invitation à suivre ce sentier sur lequel vos pas, pas plus que votre âme, ne laissent de trace. La formule ‘’un arrêt brutal’’ messied à sa description, disons que ça s’arrête parce que l’on est arrivé au bout du bout. Open wings of Dragon : cri, la musique afflue comme le sang s’écoule d’un cou tranché, harcèlements de cymbales, serait-ce Siegfried qui forgerait son épée, de grandes orgues laissent échapper des flots de morgue, le son augmente, une écaille du monstre luit au soleil à moins que ce ne soit l’éclat d’une arme blanche brandie avec joie. Lord of the all Times : orgue en accordéon mortuaire, batterie et cymbales dissociées, une trompe entonne un refrain qu’elle se hâtera de répéter, est-ce l’annonce victorieuse d’un désastre, celui de quelque chose qui serait prête à s’effondrer, pour nous dire que la voûte du ciel étoilée n’est pas éternelle malgré les apparences, que le Dieu du temps mourra à la fin des temps. Otro (Elemental ritual of death) : sifflement sériel, une plainte violonique s’installe et grandit par-dessous le glissement infini de l’orgue, tous deux concomitants comme la mort qui accompagne toujours la vie et chemine à son côté, inflexion musicale, une plongée vers la terre, il est un autre dieu que celui qui détient les clefs du temps, celui qui ouvre les portes de la mort. Sans doute ont-elles été ouvertes car l’on n’entend plus rien.

             Belle zique, mais ces démos semblent plus disparates que le deuxième opus. Xatur ne recherche ni les effets ni la performance. Il dépose sa musique comme un papillon noir se pose sur une rose. Ce qui la rend encore plus exquise.

    Damie Chad.

     

    *

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 26 ( Additif  ) :

    148

    Dans mon rétro je vois le Chef tout chétif dans son vaste imperméable, l’a l’air d’un petit retraité qui lors de la promenade du chien profite de l’aubaine d’un banc public pour reprendre souffle, assis sur ses genoux Molossito a tout du vieux chien souffreteux, de temps en temps il se soulève pour frotter de sa tête la barbiche blanche du maître qui le caresse, une scène attendrissante qui emmène une larme émue à l’œil des rares ménagères de plus de cinquante ans qui empruntent cette rue huppée, elles leur adressent un sourire affectueux en passant près de leur couple  pitoyable. De temps en temps le maître toussote et son chien lève sur lui un regard inquiet. Le Chef n’allume pas de Coronado.

    Je me rengonce dans mon siège, Molossa invisible aux yeux des passants les plus curieux, couchée sur la moquette noire de la voiture de luxe que je viens de voler, est tout ouïe, elle analyse le moindre bruit, je peux lui faire confiance, elle me préviendra à la moindre alerte, selon nos calculs minutieux nous en avons pour deux longues heures d’attente.

    Je cherche dans la poche intérieure de mon Perfecto, l’exemplaire personnel de l’étrange grimoire parcheminé que la Mort nous a glissé à chacun, nous donnant vingt-quatre heures pour y apposer notre paraphe. Je le connais par cœur mais je ne peux m’empêcher de le relire, je plisse les yeux car l’encre grise – de la cendre des morts qu’elle a tirée d’une urne toute fraîche, comprenez encore chaude, n’est pas facile à déchiffrer. Elle nous a prévenus, l’écriture anguleuse, gothique pour employer son propre terme, elle s’est excusée de la maladresse de doigts squelettiques engourdis par les rhumatismes est difficilement déchiffrable, je me hâte de vous en livrer le contenu.

    149

    Accordance entre Moi, Madame la Mort, souveraine du Royaume des Non-Vivants et :

    Monsieur Lechef, communément surnommé Chef, responsable du Service Secret du Rock’n’roll, et son subalterne Damie Chad subalternement appelé Agent Chad, qui se prend, on ne sait pas pourquoi, pour un Génie Supérieur de l’Humanité,

    Accordance : selon laquelle je m’engage à oublier de les appeler et de les laisser vivre indéfiniment selon leurs désirs.

    Accordance : selon laquelle ces deux accordants susnommés mettront à partir du moment de leur signature interruption à leurs pérégrinations dans tous les cimetières de France, et porteront du même coup arrêt immédiat à l’enquête qu’ils poursuivent sans trop savoir où ils vont et de quoi ils se mêlent.

    Accordance : qu’en cas de refus de signature je m’engage le délai de vingt-quatre heures dépassé de les faire passer de la vie à trépas sans plus de cérémonie.

    Nos trois signatures au bas de ce parchemin faisant foi de nos engagements et de notre acceptance.

    Madame La Mort                           L. Lechef                          Agent Chad

     

    P.Scriptum : ces accodances couvent aussi la survie  indéfinie ou la mort immédiate des deux corniauds  répondants aux noms de Molossa et Molossito.

    150

    De retour au bureau le Chef avait allumé un Coronado :

    • Agent Chad, je sens le coup fourré !
    • Moi itou Chef, j’ai même l’impression à lire cette proposition comminatoire, que l’on se moque non pas de nous, mais du rock’n’roll.
    • Agent Chad je partage votre avis. Toutefois, dans votre phrase il est un mot passe-partout qui attire mon attention !
    • Chef le mot rock’n’roll ne saurait être un vocable passe-partout, c’est un mot sacré, c’est…
    • Pas d’exaltation Agent Chad, nous n’avons qu’un seul jour pour dénouer cette affaire. J’espère que vous me ferez la grâce de ne pas faire allusion à la vieille querelle des grammairiens qui débattent depuis des siècles si l’on peut classer le pronom impersonnel ‘’ on’’ parmi la liste des pronoms personnels, un sujet passionnant certes, mais se lancer dans une telle querelle ne nous ferait en rien avancer dans nos déductions.
    • Si je comprends bien Chef, vous aimeriez savoir qui ou quel ensemble de personnes je désigne lorsque j’emploie ce pronom ‘’on’’.
    • Exactement Agent Chad j’attends votre proposition.
    • A vrai dire Chef, je l’ignore !
    • Agent Chad, à franchement parler je n’en sais pas plus que vous !

    Il y eut un long silence qui me parut interminable.

    160

    Le Chef allumait un cinquième Coronado lorsqu’il rompit le silence :

    • Agent Chad, avez-vous remarqué que dans son papyrus notre vieille copine la Mort n’emploie pas une seule fois le mot rock’n’roll !
    • Oui Chef, en plus lors de notre discussion elle nous a bien fait remarquer qu’elle n’éprouvait aucune animosité particulière contre cette musique qui lui était indifférente.
    • Suivez-moi bien Agent Chad, dans cette affaire une seule solution s’impose, La Mort n’a rien de spécial contre nous, bref nous ne l’intéressons aucunement.
    • Chef, si l’univers était une partie de billard, j’interpréterais votre dernière assertion ainsi : notre amie est la boule qui sert à on ne sait qui pour nous pousser, nous pauvre petite boule du rock’n’roll innocente hors du tapis et nous faire disparaître dans le trou.
    • Agent Chad, vous devriez abandonner l’écriture de vos mémoires et vous lancer dans la poésie, votre métaphore est d’une clairvoyance sans égale, je sais maintenant où nous devons frapper, quelques coups de téléphone bien placés et nous serons fin prêts. Je m’en occupe, pendant ce temps allez voler une voiture, nous en aurons besoin.

    161

    Le museau de Molossa se presse contre mon mollet ( le droit ). Devant moi la rue est déserte, je caresse la crosse de mon Rafalos dans ma poche et appuie le bouton qui débloque l’ouverture du coffre arrière. Un coup d’œil dans le rétro sur le Chef me rassure d’une main il caresse la tête de Molossito_ le chiot fait des progrès il a lui aussi senti l’imminence du danger, peut-être Molossa lui a-t-elle envoyé un message télépathique, toujours est-il que la seconde main du Chef farfouille dans la poche de son imperméable comme s’il cherchait un susucre pour son toutou adoré.

    Je les vois, ils sont trois, deux baraqués qui en encadrent un beaucoup plus chétif en costume cravate. Ils ne jettent même pas un coup d’œil sur ma voiture, il est vrai que les vitres teintées, même celle du parebrise, me rendent invisible. Je compte doucement : un…deux…trois…quatre…cinq ! sans bruit je pousse la portière, celui de gauche, une balle de mon Rafalos lui rentre dans l’occiput, au même moment le Chef a envoyé une bastos dans le front du second garde-du corps, j’ouvre le coffre et enfourne le premier cadavre dans la malle, son rafalos collé sur la tempe du survivant le Chef l’invite cérémonieusement à prendre place à ses côtés, le gars s’exécute sans moufter, le deuxième cadavre a rejoint son collègue, peut-être devrais-je dire son ex-collègue, je m’installe au volant et démarre sur les chapeaux de roue. A mes côtés sur le siège avant Molossito remue la queue de contentement, pour la première fois il a accompli sa mission sans faillir.

    Sur le siège arrière notre otage n’a pas l’air d’aimer les chiens.

    • Ces sales clebs ont donné l’alerte, siffle-t-il entre ses dents, j’en suis sûr!

    Attention ce zigue pâteux n’est pas idiot, même dans les pires situations il ne perd pas ses facultés de raisonnement.

    Moi par contre je n’aime pas que l’on traite mes chiens de sales clebs, le suis certain que cet écart de langage lui portera malheur.

    A suivre

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 601: KR'TNT 601: GENE CLARK / INSPECTOR CLUZO / ISAAC HAYES / POKEY LAFARGE / SWAMP RATS / MARLOW RIDER / MOONSTONE / BIRDS OF NAZCA / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 601

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    18 / 05 / 2023

     

    GENE CLARK / INSPECTOR CLUZO

    ISAAC HAYES / POKEY LAFARGE

    SWAMP RATS / MARLOW RIDER

     MOONSTONE / BIRDS OF NAZCA

    ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 601

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://krtnt.hautetfort.com/

     

     

    Last train to Clark’s ville

     - Part Two

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             Le grand spécialiste de Gene Clark s’appelle John Einarson. Ce canadien est aussi spécialiste d’Arthur Lee, ce qui ne gâte rien. Einarson compte donc parmi les becs fins de la rock culture. Par conséquent, on le suit à la trace, comme on suit des cracks comme Peter Guralnick, Mick Wall ou encore Richie Unterberger. Ce sont des gens qui ne prennent pas les choses du rock à la légère. On sort de leurs books ravi et grandi, ou, pour dire les choses plus crûment, un peu moins con qu’avant. Bon d’accord, dans l’absolu, ça ne change pas grand-chose d’être un peu moins con, mais tu admettras qu’il vaut mieux l’être un peu moins que de plus en plus. On se débrouille tous comme on peut, avec nos coquetteries et nos petites logiques à la mormoille.  

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             Einarson rend hommage à Gene Clark avec Mr. Tambourine Man: The Life And Legacy Of The Byrds’ Gene Clark, un book mastoc ramassé à sa parution en 2005 chez Smith, la librairie anglaise de la Rue de Rivoli. Stocké dans l’une des piles de stockage, le book a roupillé pendant presque vingt ans, son dos orangé s’est même décoloré, jusqu’au jour où parut la compile Ace consacrée à Gene Clark (You Showed Me. The Songs Of Gene Clark) épluchée la semaine dernière. Réveil brutal. Tout le monde sur le pont ! L’heure était venue de saluer cet immense artiste.

             Alors attention, les books d’Einarson ont une particularité : ils sont extrêmement bien documentés et d’une rare densité. Il faut généralement doubler le temps prévu pour en venir à bout. Comme Jawbone, l’éditeur Backbeat Books fait le choix d’une typo minimale et quasi-cryptique, un Garamond condensé en corps 10, une fonte d’érudit maniaque qui rend l’avance difficile. Tu croises des milliers d’informations à la seconde, les mots semblent en cacher d’autres, tu dois souvent t’arrêter pour reprendre ton souffle. C’est le prix à payer pour entrer dans les neuf cercles d’Einarson. Mais bon, on ne va pas commencer à chouiner, on n’est pas là pour ça.

             Einarson plante très vite le décor en qualifiant Gene Clark d’«Hillbilly Shakespeare, de psychedelic Johnny Cash et de cocaine-fuelled visonary and tragic figure.» En deux lignes, il résume presque ses 300 pages. Mais on veut en savoir plus. Einarson précise très vite qu’avant d’être musicien, Gene Clark est surtout poète. L’un des premiers à reconnaître le génie de Gene Clark, c’est Taj Mahal : «My God, the songs he wrote! He was a very deep man.»

             Bon, va faire comme les proches de Gene Clark, on va l’appeler Geno. On gagnera de la place. Geno a du sang indien dans les veines. Son père serait d’une ascendance Cree du Minesotta. Geno s’entend bien avec d’autres Indiens, comme Jesse Ed David et David Carradine. Il est né dans un milieu pauvre au Missouri, mais il grandit au Kansas, avec ses 11 frères et sœurs. Il a 18 ans quand il rejoint les New Christy Minstrels, et arrive à Hollywood en 1963. Pour la première fois de sa vie, il a une chambre pour lui tout seul. Les Minstrels ont alors beaucoup de succès et ils prennent l’avion chaque jour. Geno développe très vite une petite phobie de l’avion. Plus jeune, il a vu un avion s’écraser et vu des gens sortir en flammes. Alors très peu pour lui. Un jour, il oublie de se pointer à l’aéroport et les Minstrels partent sans lui. C’est la technique de Geno : quand un plan ne l’intéresse plus, il disparaît.

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             Le voilà tout seul à Los Angeles, avec sa douze, quelques fringues stylées et une vieille 1955 Ford convertible. Le country-boy de Bonner Spings, Kansas, se met à la recherche de kindred spirits pour jouer la musique des Beatles. Entre 1963 et 1964, la Beatlemania a explosé et Geno veut en faire partie. C’est au Troubadour que ça se passe. Geno y traîne tous les soirs.

             Et là Einarson piétine les plates-bandes de Johnny Rogan, puisqu’on assiste en direct à la genèse des Byrds. Le premier fan des Beatles que croise Geno est Roger McGuinn - La première fois que McGuinn les a entendus à la radio, il s’est mis à jouer leurs morceaux - Geno le voit gratter un Beatles’ tune sur sa douze au Troubadour : «Je me suis dit : ‘Man, this guy’s got the right idea!’ Je suis allé le trouver et lui ai dit : ‘Look, do you mind if I play with you? Et il a répondu : «No. Have a seat! J’avais aussi une douze. Et on a joué comme ça pendant trois semaines, en duo. On voulait devenir un duo dans le genre de Peter & Gordon, doing the English style. Et on s’est mis aussitôt à écrire des chansons.» McGuinn voyait plus un duo à la Chad & Jeremy. Sans Geno, McGuinn pense que les Byrds n’auraient jamais pu exister.

             Et voilà Croz qui débarque. Il a déjà une sale réputation. Mais il connaît Jim Dickson et il a un accès gratuit au World Pacific Studios. Ce sera son ticket d’entrée dans les Byrds. Jim Dickson grenouille depuis un certain temps dans le showbiz, nous dit Einarson, il a bossé avec Odetta, les Dillards et l’énigmatique Lord Buckley. Chris Hillman (bass) et Michael Clarke (beurre) viennent compléter les effectifs. Au début, les Byrds tentent de copier les Beatles. Chris Hillman : «We were trying to come up with the sound, which we did eventually.» Croz affirme qu’il est un meilleur harmony singer que McGuinn - That was my gift - Comme Geno a la meilleure voix, il est bombardé lead singer. En plus, il est plus joli que les autres et, petite cerise sur le gâtö, il compose. Croz et McGuinn s’inclinent. Non sans mal. Car les egos sont de taille, surtout celui de David Croz. Jim Dickson : «Si vous n’admettiez pas que David était the most marvelous in the world, then David was not happy with you.» Quand on demandait à Terry Melcher si Charles Manson était le mec le plus dangereux d’Hollywood, Melcher répondait : «Non, c’est David Crosby.» Croz entame une petite guerre d’usure contre Geno. Il lui dit que son timing chant/guitare n’est pas bon. On lui retire sa gratte. Geno doit jouer du tambourin sur scène. McGuinn se marre en douce : «David était un manipulateur et Gene was a little bit slower than him when it came to thinking.» Croz insiste pour dire que Gene n’était pas aussi bon que lui en tant que guitariste rythmique et qu’il était un bon front man : «He was a handsome dude and when he was standing up front there it gave the girls something to admire.» Les formulations de Croz restent délicieuses. On s’en pourlèche les babines. C’est vrai que Geno est une superstar dès le début. Denny Bruce : «Crosby était un peu joufflu et Chris était un chic type. Mais en termes de sex appeal, Gene et Micheal were kind of the Brian Joneses of the group.»

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             Le co-manager des Byrds Eddie Ticker pense que Geno a commencé à se retirer des Byrds quand on lui a sucré sa gratte et qu’il est devenu le Tambourine Man du groupe. Il l’a mal vécu. - He was a very nervous person - C’est Terry Melcher qui produit le premier single des Byrds, «Mr Tambourine Man». Le seul Byrd à jouer dessus, c’est McGuinn. Melcher a fait venir Hal Blaine, Larry Knechtel, Jerry Cole et Leon Russell (dont le piano sera effacé de la bande). McGuinn, Geno et Croz chantent, «Gene doubling Roger with Croz on high harmony», précise Einarson. Hillman et Clarke n’ont rien joué. Jason Ronard se souvient d’avoir posé la question à Dylan : «As-tu rendu Gene Clark célèbre ?», et il m’a répondu : «Non, c’est Gene Clark qui m’a rendu célèbre.» - They really put Dylan on the map - L’histoire des Byrds est au moins aussi intense que celles des Beatles, des Stones et de Dylan. C’est du concentré de tomates géniales.

             Geno compose 20 cuts en moyenne par semaine, mais McGuinn dit qu’une seule vaut le coup d’être enregistrée, ce qui, ajoute-t-il, est normal pour un auteur. Plus tard, Geno avouera s’être inspiré de «Needles & Pins» pour composer «I’ll Feel A Whole Lot Better». Dylan est l’un des premiers à reconnaître la qualité des compos de Geno. Jim Dickson : «We saw some value in Gene’s stuff, Dylan saw more.» Geno est en effet passé rapidement de l’esprit d’«I Want To Hold Your Hand» à celui de «Positively 4th Street». Du coup, c’est lui qui se fait du blé avec le publishing et ça crée des jalousies au sein des Byrds. McGuinn : «Il roulait en Ferrari et nous on crevait la dalle.» Ils sont jaloux, mais c’est Geno qui écrit les bonnes chansons. Il s’achète une belle baraque à Laurel Canyon, au 2014 Rosilla Place. Barry McGuire et Judy Henske habitent dans la même rue. Il fait la course à Mulholland avec Steve McQueen. Vroaaarr ! Geno a un petit côté James Dean. Le mec un peu sombre qui adore conduire vite - Gene was an extremely wild driver, crazy behind the wheel from the get-go - Il se fond dans le mode de vie hollywoodien. Jim Dickson : «Il s’habillait comme Sonny Bono». Il baise secrètement la belle Michelle Phillips, la femme de John Phillips. Einarson : «Il se voyait avec elle comme the king and queen of pop music.» Elle va d’ailleurs se faire virer des Mamas & The Papas, à cause de sa relation avec Geno. Côté dope, Geno ne touche encore à rien. Il se rattrapera un peu plus tard. Croz et McGuinn fument de l’herbe.

             Voilà les Byrds bombardés au premier rang, avec les Beatles et les Stones. Geno : «The shock of being put in that position, I’ll be real honest about it, I couldn’t handle it.» Geno ne se sent pas de taille pour le superstardom. Ce n’est pas son truc. Les avions, les télés, tout ce bordel. Hillman confirme : «The clashing of egos, money, godlike adulation et la présence de divers stimulants ont exacerbé une situation incroyablement fragile.» 

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             Derek Taylor qui s’est fâché avec Brian Epstein vient s’installer en Californie et pouf, il s’occupe des Byrds. Il devient l’instrument de leur succès planétaire. Eddie Tricker : «He just knew what rock’n’roll was all about.» Mais la première tournée anglaise des Byrds est une catastrophe. Petites salles, mauvais matériel, aucune présence scénique. Ils ont chopé la crève. Derek Taylor voulait que Brian Epstein voie ses nouveaux poulains. Malgré tout, Geno est ravi, car il rencontre les Beatles. Einarson précise qu’au moment où les Byrds débarquent en Angleterre, «Mr Tambourine Man» est number one, devant «Help» (# 2) et «Satisfaction» (# 3). Geno se souvient d’une soirée magique chez Brian Jones avec John Lennon et le roi George. Geno se sent très proche de Lennon. Il l’admire autant que Dylan.  

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             Lors de l’enregistrement de Turn Turn Turn, le deuxième album des Byrds, les équilibres changent au sein du groupe : McGuinn et Croz veulent placer leurs compos. Hillman : «McGuinn and Crosby just messed with him, constantly.» McGuinn prend le contrôle du groupe. Turn Turn Turn est bourré de mauvais cuts, choisis à la place des compos de Geno. D’un naturel timide, Geno écrase sa banane. Il sait que l’animosité vient du fait qu’il empoche plus de blé que les autres. Comme Brian Jones dans les Stones, Geno se trouve marginalisé. C’est drôle comme ces deux destins se ressemblent : ils sont tous les deux fondateurs de deux des groupes les plus importants de leur époque, tous les deux brillants et beaux, tous les deux incapables de se défendre, parce que ce n’est pas le pouvoir qui les intéresse, c’est la dimension artistique. Le parallèle Geno/Brian crève les yeux. Il n’est pas étonnant qu’ils aient passé autant de temps ensemble à bricoler des chansons. «Eight Miles High», bien sûr. C’est au moment d’aller faire la promo d’«Eight Miles High» à New York que Geno quitte des Byrds. L’avion est retardé pour un problème technique. Les passagers sont à bord. Geno se lève de son siège et sort de l’avion. Le voyant partir, McGuinn lui lance : «If you can’t fly, you can’t be a Byrd.» Terminé.

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             Selon Croz, la phobie de l’avion n’est qu’une partie du problème, chez Geno. Il pense qu’il s’agissait surtout d’un nervous breakdown : «Think about it: country boy from Missouri, 12 siblings, the suddenly L.A, and stardom. Bam! He wasn’t ready for it.» Croz tente de se disculper : «J’étais dur avec tout le monde. Je n’ai aucune patience avec les gens et je dis les choses comme je les pense. Mais je ne crois pas qu’il ait quitté le groupe à cause de moi.»

             En 1967, les Byrds sont cuits aux patates. Croz et Michael Clarke sont partis. Chris Hillman se barre en 1968. Croz : «The Byrds were done when Gene left.» Croz dit encore que les Byrds ont fait deux bons albums sans Geno, mais la magie était partie - And the Byrds were a magical chemistry - C’est chaque fois la même histoire : l’alchimie disparaît dès qu’on touche à l’équilibre originel.  

             En voiture Simone ! C’est parti pour la carrière solo. Geno monte Gene Clark & The Group avec Joe Larson des Grass Roots (beurre), Bill Rhineheart des Leaves (gratte) et Chip Douglas du Modern Folk Quartet (bass). Geno se met à boire comme un trou. Chip Douglas : «Soudain, Gene got a lot of Byrds money and went girl crazy and car crazy and started buying guns.» Jim Dickson emmène le groupe en studio, mais ça ne marche pas. Geno annonce aux autres qu’il dissout le groupe, mais il veut garder Joe et Bill - Chip I don’t want you in my group - Il ne donne pas de raison particulière. Geno retourne en studio avec Chris Hillman et Michael Clark, Bill Rhinehart, Glen Campbell et Jerry Cole. Leon Russell fait les arrangements. Et Jim Dickson fait venir des Gosdin Brothers pour les harmonies vocales. Eirnason ne tarit pas d’éloges sur ce premier album : «Gene Clark With The Gosdin Brothers est une anomalie. Bien ancrées dans le folk-rock, les chansons sont bien plus pop que celles des Byrds, avec de grosses influences des Beatles, de musique baroque et de Buck Owens.»

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             Il se pourrait bien que Gene Clark With The Gosdin Brothers soit le meilleur album des Byrds. Tu commences par prendre «Echoes» en pleine poire. C’est du heavy Clark, arrangé par Leon Rusell. Geno attaque à la racine du son et sonne comme la rock star américaine définitive. Il faut voir la maturité de son chant et l’heavy downhome de ses pénétrations. Il est sur toi, il te caresse l’intellect. Il approche et recule, comme d’une barcasse, alors que tu dérives sur l’océan. Geno vient te chanter l’extrême groove de la perdition psychédélique, tu sais que tu vas mourir, mais Gawd, quel réconfort. Il enchaîne ça avec deux autres coups de génie, «Think I’m Gonna Feel Better» et «Tried So Hard». Son power te dame le pion. Il chante avec un extraordinaire aplomb. Il y a va au still love you so bad. Il te fond les Byrds dans la country avec Tried So Hard, il est très en avance sur son époque. Il invente un son. Sans doute l’un des meilleurs sons d’Amérique. Il revient aux Byrds avec «Is Yours Is Mine». Il tombe dans l’excès d’excellence, c’est inquiétant. Il tortille son chant pour le ramener aux réalités du système. Il attaque son bal de B avec «So You Say You Lost Your Baby», cut quasi-mythique monté sur un beat gaga. Tu as là la meilleure psychedelia d’Amérique. Invraisemblable power composital ! Il incarne à lui seul l’avenir du rock. L’«Elevator Operator» qui suit est aussi énorme, une vraie dégringolade, il te clarke ça au right now. Cet album est l’un des meilleurs albums de rock de l’époque, il faut le savoir. Encore un coup de génie avec «Couldn’t Believe Her», il t’explose les Byrds, il détient ce pouvoir magique. C’est du Byrdsy sound à l’état pur. On le voit encore affronter son destin au menton volontaire avec «Needing Someone». Avec cet album, Geno est devenu un héros.

             Bizarrement, l’album ne marche pas, même si aujourd’hui il est devenu culte. Le problème c’est qu’à l’époque, CBS vendait aussi les albums de Byrds, et donc ils mettaient le paquet sur les Byrds, pas sur Geno. Geno entre ensuite en studio avec Gary Usher et Curt Boettcher. Ils enregistrent largement de quoi faire un album, mais Einarson ne sait pas où sont passées les bandes. C’est le fameux deuxième album solo de Gene devenu une sorte de monstre du Loch Ness. Tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu. Comme les gens de CBS trouvent que Geno n’est pas viable commercialement, ils le virent. Jim Dickson pense que si Geno avait sorti un hit, les choses auraient été bien différentes. Le plus hallucinant dans toute cette histoire, c’est que Geno n’a fait que ça : pondre des hits. Cot cot ! «Echoes» ne serait donc pas un hit ? C’est le monde à l’envers !

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             Geno va se faire une spécialité : l’abandon de projets. Il n’en finit plus de composer des chansons géniales, mais ce sont des autres interprètes qui se les tapent, par exemple David Hemmings avec «Back Street Mirror». Geno passe ses journées à composer. Il évoque 200 ou 300 chansons dans un tiroir. C’est à cette époque qu’il rencontre The Rose Garden et qu’il leur file des chansons : «Only Colombe» et «Down By The Pier». Mais ils ne prennent que celles qu’ils sont capables de jouer, «Till Today» et «Long Time». Les démos de Geno avec The Rose Garden se trouvent sur le Gene Clark Sings For You dont on va parler plus loin.

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             Puis Geno devient pote avec Doug Dillard. «Ils adorent siffler des Martinis, ils adorent l’herbe et ils adorent l’acide», dit David Jackson qui joue de la basse avec eux. Tickner surenchérit : «Two guys with a drinking problem coming up.» Et un troisième larron, Daniel Moore ajoute : «Both of those guys were pretty hardy-party guys. They would go on for days. Je ne pouvais pas suivre. Une soirée, ça me suffisait et j’allais me coucher, mais eux, ils continuaient.» Ils jamment chez David Jackson à Beechwood Canyon avec Don Beck (mandoline) et Bernie Leadon (banjo et futur Eagle). Leadon dit que ce groupe était organique. Cette fine équipe finit par entrer en studio pour enregistrer The Fantastic Expedition Of Dillard & Clark. Geno s’entoure de spécialistes de la country mais il les entraîne vers le country-rock et la down-home good time music. Il a trouvé refuge chez A&M. Avec sa Fantastic Expedition, Geno crée de la magie dès l’ouverture du balda avec «Out On The Side», un shoot d’heavy country hantée, plombée et magnifique, opaque et lumineuse, ce que les critiques appelèrent the relaxed magic of Gene Clark. Globalement, ce Fantastic Voyage est un album de country rock chatoyant, illuminé par le violon de Bernie Leadon. L’autre énormité de l’album s’appelle «In The Plan», un Plan attaqué au banjo et la voix de Geno se pose comme la main de Dieu sur cette country primitive. C’est extrêmement puissant. La country de Dillard & Clark a une fantastique allure qui ne doit rien à celle de Nashville. «Don’t Come Rollin’» file à travers les collines ensoleillées, avec des coups d’harp et de banjo. On reste dans l’excellence avec «Train Leaves Her This Morning». Pur spirit, une fois encore. Ils attaquent «With Care From Someone» au fast banjo du Kentucky, c’est vite embarqué par une basse pulsative et monté en neige aux harmonies vocales. Une véritable énormité cavalante ! Doug Dillard est un fou du banjo. Les fans les plus fous de Geno ont forcément rapatrié la red de l’album parue en 2008 pour pouvoir entendre le mythique «Why Not You Baby», ce blast de country power qui est tellement puissant qu’il t’emporte comme un fleuve en crue. Geno a une façon unique de se fondre dans le groove. Il revient aux harmonies vocales lourdes et lentes pour mieux nous fasciner. Tout est surexcité ici, le violon, le banjo, tu ne trouveras jamais ça ailleurs. Et puis tu as une cover magistrale de «Don’t Be Cruel», un wild hommage à Elvis. Sous sa casquette de biker, Geno développe des énergies de wild cat. Rodney Dillard : «Those two guys were pretty wild.» Ils essayaient d’entrer dans les bars sur leurs motos - Trying to drive their motorcycles into the bar - Quand il ne refait pas la course poursuite de Bullit avec Steve McQueen, Geno roule en moto dans les bars.  

             Pour la promo de The Fantastic Expedition Of Dillard & Clark, ils doivent tourner un peu. Les voici à l’affiche du Troubadour. Vers 15 h, Geno et Doug vont boire des Martinis et prendre un acide dans le rade voisin, et quand ils montent sur scène à 21 h, ils sont out of it. Geno s’assoit sur son ampli et fixe le mur, quant à Doug, il saute à pieds joints sur un violon qu’il a posé au sol. Don Beck quitte le groupe sur le champ. Le concert est un désastre historique. Dommage, car les spécialistes trouvaient the Dillard & Clark Expedition bien meilleur que Poco ou les Burritos - Their music was way ahead of the others, more conceptual and concise than the Burritos», dit John McEuen - Il ajoute qu’avec moins de dope, ils auraient pu devenir énormes. Bernie Leadon rappelle qu’en plus d’une phobie de l’avion, Geno avait le trac sur scène - His fear of performing was legendary too - C’est pour ça qu’il picolait et se tapait des acides.   

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             Le deuxième album de Dillard & Clark s’appelle Throught The Morning Throught The Night. Avec Byron Berline au violon, le son est plus bluegrass. L’album réserve une bonne surprise : une cover de «Don’t Let Me Down». Belle hommage d’un géant à ces géants que furent les Beatles. Gene Clark américanise cette merveille océanique. Ça tient bien la toute, il chante à fendre l’âme. Même si on n’est pas trop fan de cette chanson, il en fait un chef-d’œuvre interprétatif. Son accent fêlé de trompe pas. Derrière, les autres pourvoient à la paix du monde. Sinon l’album est très country, comme le montre l’excellent «Kansas City Southern», ces mecs vont vite en besogne, ça joue au hard drive des Appalaches. Geno fait aussi un petit peu de psychedelia avec «Polly». Il a vraiment un son à part, une qualité de plaintif qui embellit la donne. Encore du big country batch avec «No Longer A Sweetheart Of Mine», puis une fast country de ventre à terre avec «Rocky Top» et toute la bande de Donna Washburn, Bernie Leadon, Sneaky Pete, Hillman et le banjo de Doug Dillard. Mais comme le groupe prend une direction trop bluegrass à son goût, Geno se retire - He was done with Dillard & Clark.

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             En 1971, il enregistre White Light. La tendance générale de l’album est le balladif sentimental. On sent le timoré derrière le country boy du Missouri. Il faut attendre le morceau titre pour crier au loup. Big country energy ! Gene Clark emmène sa country à l’aventure avec énormément de son, c’est extrêmement altier et mélodiquement solide. Et là on tombe sous le charme discret de la bourgeoisie Clark. Il attaque sa B avec «Spanish Guitar» et des coups d’harp mélancoliques. Il se répand bien dans le Dylanex. Pour Serge Denisoff, «‘Spanish Guitar’ is the first cousin of ‘Visions Of Johanna’ mixed with ‘Tom Thum Blues’, harmonica riff and all.» «Where My Love Lies Asleep» est encore plus mélancolique. On ne peut pas espérer meilleure tartine de Dylanex. Geno sait rester intense dans son élan. Il va sur le psyché rampant avec «Tears Of Rage». Il est extrêmement doué pour serpenter sous le boisseau de sa vieille psychedelia. «1975» renoue avec le big American rock. Quel superbe artiste ! Il tient bien sa chique, il chante à la mâchoire carrée avec des trémolos dans la voix. Geno est un loup solitaire. Einarson ne tarit plus d’éloges sur White Light : «It is a stunning work of sheer genius and Gene Clark’s highest watermark to that point.» Et il ajoute, éperdu : «Pour Lui, c’est la force des paroles et la mélodie qui portent les chansons.»

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             Enregistré en 1971, Roadmaster ne paraît qu’en 1973. Il pourrait bien être le meilleur album solo de Gene Clark. Il faut savoir que l’ancien manager des Byrds rêvait de voir les Byrds se reformer, et il a presque réussi son coup en ramenant Croz, McGuinn, Michael Clarke et Chris Hillman en studio pour deux cuts, «She’s The Kind Of Girl» et «One In A Hundred». C’est exactement le son des Byrds, on s’y croirait. Alors évidemment, comme McGuinn et Croz ne peuvent pas s’encadrer, ils viennent chacun leur tour enregistrer leurs pistes en re-re. «Here Tonight» sonne encore comme un cut des Byrds, avec ce sentiment de sunshining melancholia. Le bassman dément qu’on entend derrière n’est autre que le Flying Burrito Chris Ethridge. «Full Circle Song» sonne comme un coup de génie, c’est même un coup de génie musicologique, chargé de richesses à outrance. Geno crée des courants magiques. Encore une merveille avec «In A Misty Morning» auréolé du violon de Bernie. Ardent défenseur de la beauté, Geno se paye sur la bête. Peu d’artistes atteignent la pointe de ce paradigme. Geno est chaud et tendu, fabuleusement authentique et c’est à cet instant précis, dans le Misty Morning, que tu tombes à genoux. Geno est l’âme des Byrds et même l’âme du rock américain. Il faut le voir tartiner son «Rough & Rocky», il s’y prend comme un grand artiste, il fait corps avec la matière de son violon, ah comme ce Missouri boy peut être bon ! Il tape dans le heavy boogie pour son morceau titre - I’m a roadmaster baby/ And I spend my life on the road - Il cultive une fantastique présence d’entre-deux. Il y va doucement avec «I Remember The Railroad», tellement doucement que ça devient beau, down the road/ So I see. Même un simple balladif tapé au clair de la lune comme «Shooting Star» est beau. Geno laisse derrière lui une traînée argentée, il est là, dans l’ombre, au coin d’une nappe d’orgue, toujours génial. Mais les sessions ont été pour le moins chaotiques. Chris Hinshaw a fait venir Sly Stone et sa bande en studio, le budget a explosé et en représailles, A&M a tout bloqué. En plus, les gens d’A&M n’aimaient pas l’album. Pas assez commercial ! Le heavy metal se vend mieux à cette époque. Les bonnes chansons n’intéressent plus le grand public. 

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             Geno fréquente assidûment Jesse Ed Davis. Indien de souche, Davis vient d’Oklahoma et s’installe à Los Angeles, comme d’autres célèbres Okies, Toton Leon, Carl Radle et J.J. Cale. Geno et Davis adorent picoler et gratter des grattes toute la nuit. Un jour, Geno prête sa Porsche 914 à Davis. Quelques semaines plus tard, Davis refait surface et Geno lui demande où est la Porsche. Bousillée ! Geno est furieux. Beaucoup plus tard, en 1985, ils se rabibochent et envisagent de bosser ensemble. Tonton Leon se dit intéressé par leur projet. Mais Jesse Ed Davis fait une petite overdose dans une laverie automatique. Fin du projet.

             Les Byrds se reforment pour enregistrer un album sans titre. Croz ramène en studio «his incredly strong pot». McGuinn se marre : «Half a joint and you couldn’t do anything. We were stoned out of our minds the whole time. I don’t remember much recording. I remember just sitting around getting high.» Mais Geno ramène deux hits, «Full Circle», tiré des sessions abandonnées de Roadmaster, et «Changing Heart». Ils essayaient de brouiller les pistes en coupant les ponts avec le vieux son des Byrds, ce qui d’après Einarson est une erreur. Geno fait aussi deux covers de Neil Young, «Cowgirl In the Sand» et «See The Sky About To Rain». On reviendra dessus dans le Part Three.  

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             Quelques relents de Byrdsymania flottent encore dans No Other. Einarson rappelle que Geno est alors considéré comme «the king of Cosmic Cowboys». Mais contrairement aux rumeurs qui ancrent No Other dans la dope, Geno est sobre, comme le rappelle sa poule Carlie. Avec ses Byrds royalties, Geno s’est s’acheté une baraque du côté de Mendocino, à Albion, à l’intérieur des terres. Il s’y installe avec Carlie et c’est là que leurs deux fils Kelly et Kai vont grandir. On peut voir la baraque sur la pochette de Two Sides To Every Story. À cette époque, Geno fréquente Tommy Kaye, un mec qui a bossé comme head of A&R pour Scepter, à New York, notamment avec les Shirelles, Maxine Brown, Jay & The Americans, et puis aussi Link Wray. Il vient tout juste de produire Triumvirate, l’album de Mike Bloomfield, John Hammond Jr et Dr John, ainsi que l’album du bras droit de Dylan, Bob Neuwirth, sur Asylum. No Other est un album visité par la grâce, comme le montre «Life’s Greatest Fool», c’est évident, tout est là, dans la façon de swinguer le groove. Geno semble toujours négocier son entrée dans un heavy balladif country. Il ne jure que par le story-telling. Il saupoudre son morceau titre d’une pincée de psychedelia, mais il faut attendre «Some Misunderstanding» pour sentir ses naseaux frémir : tu as tout suite le gratté de poux psychédélique et le chant posé. C’est sa façon de renouer avec le génie, son génie. Il ouvre des horizons extraordinaires, il est dans le renouveau à chaque instant, il retape son but I know. Voilà la compo géniale par excellence. Il lui faut du temps pour la développer, et sa façon de plomber un ciel est unique. Avec «Lady Of The North», il replonge dans la dérive de Misunderstanding, même filet de chant mélodique, ça reste atrocement bon, même si c’est assez country. Il retourne toujours la situation à son avantage. Par contre, son «Strength Of Strings» est plus delta, comme si la Californie débarquait dans le delta. Il saupoudre tout ça d’un brin de psychedelia. Il n’a aucun espoir, ça s’entend. On se croirait parfois chez Procol Harum, c’est dire si la marée monte.

             Mais Geno doit souvent retourner à Los Angeles pour les sessions et il y retrouve sa bande de wild friends, «Kaye, Carradine, Barrymore, Dillard and Davis, all part of his Los Angeles drugs-and-booze persona», ce qui l’éloigne de Carlie et des enfants. C’est l’âge d’or de la coke. Dennis Kelley : «Tommy Kaye, Jesse Ed Davis and Gene really formed something of an Unholy Trio in regards to their bad habits.» Jason Ronsard ajoute : «Tommy Kaye was just a beautiful cat, but he did a little too much cocaine.» Tommy Kaye produit No Other et déclarera un peu plus tard : «It was my answer to Brian Wilson and Phil Spector as a producer.» C’est au dos de la pochette qu’on trouve le portrait de Geno efféminé. Le hic, c’est que David Geffen trouvait l’album mauvais et ne comprenait pas qu’on ait dépensé 100 000 $ pour seulement 8 cuts. Donc pas de promo, nouvel échec commercial pour Geno. Ça ne s’arrête pas là : Geno en veut tellement à Geffen qu’un soir, il est à deux doigts de lui mettre son poing dans la gueule. Geno se grille car Geffen est un homme de pouvoir. Chris Hillman : «That shut it down for Gene. Geffen had the power then. He’s a very powerfull man. You can’t do that to a guy like him.» Il existe pas mal de parentés entre Geno et le roi Arthur qui, de son côté, a aussi ruiné sa carrière en s’en prenant à Robert Stigwood. Einarson  considère No Other comme «a masterpiece», «too far ahead of its time, or merily out of its time». Et il conclut : «Artistiquement,  c’est un sacré compliment. Commercialement, it’s the kiss of death.»  No Other et Forever Changes même combat ? Tu l’as dit.

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             Two Sides To Every Story est un album très pépère, mais tu vas régaler d’au moins deux cuts : «Home Run King» et la cover d’«In The Pines». L’«Home Run King» est un admirable shoot de country-rock à la Clark. Doug Dillard tape ça au banjo. Derrière, tu entends aussi Emmylou Harris. C’est de la petite magie pure. La cover d’«In The Pines» est aussi une merveille de black girl/ Black girl/ Where did you sleep last nite, avec Dillard au banjo - In the pines/ Where the sun never shines - On ne sait si on préfère la version de Geno ou celle de Lanegan. Avec «Kansas City Southern», Geno s’en va rocker a chique et il finit en lonseome sound. Et puis en B, tu as «Marylou», gros shoot de Soul rock. Geno fait des choix pour le moins extraordinaires. Il est de toutes les sorties, avec à la clé un vieux killer solo. Au dos de la pochette, il n’est plus maquillé comme au dos de No Other, mais barbu, «like some cosmic mountain man». Cet album est aussi celui du split : Carlie s’est barrée avec les gosses. Geno rôtit en enfer.

             Eh oui, quand Geno picole, il devient violent. Carlie a eu la trouille. Surtout pour Kelly et Kai, les deux garçons : «Je ne dis pas qu’il était dangereux physiquement, mais au plan émotionnel, au plan mental.» En plus, quand il est en virée à Los Angeles, Geno baise avec une autre gonzesse.  Alors Carlie fermes les volets de la baraque d’Albion et se barre à Hawai, le plus loin possible, pour être sûre que Geno ne la retrouve pas - If he’s got drunk and found me, he’d kill me - Puis Carlie va basculer dans la dope, elle va free-baser, alors Kelly et Kai iront dormir à droite et à gauche. Pendant toutes les années 80 et 90, Carlie est fucked-up with drugs.

             Geno réussit à partir en tournée et s’en va jouer à Londres. Mais le NME le voit comme «the epitome of the slightly stumbing overweight, bearded hippie who drank and smoked too much.» Pas terrible. Il a perdu son charisme. À Los Angeles, il s’installe avec une certaine Terri Messina, une coke dealer - That’s when he started going crazy - Einarson rappelle que toute la communauté de Laurel Canyon tournait à la coke. Ken Mansfield : «That was the peak in Hollywood for all of us, when the drugging thing was just at the heaviest.» Einarson évoque un incident : ivre-mort,  Geno aurait selon David Carradine accosté Dylan dans une party et l’aurait insulté et traité de ‘no-talent wimp’. L’incident n’est pas confirmé, mais quand il a bu, Geno insulte facilement les gens et n’hésite pas à cogner. Il va dans les bars pour se battre. Il lance des couteaux. C’est un cosmic mountain man.  

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             Il finit par se rabibocher avec McGuinn et Hillman et par faire deux albums avec eux. Le premier est enregistré au Criteria studio, à Miami, par Ron et Howard Albert, les deux frères qui ont produit le Saturday Night Fever des Bee Gees. Les Albert brothers essayent de transformer les anciens Byrds en frères Gibb. Et pouf, ils font de McGuinn Clark & Hilman un album diskö. Tommy Kaye est écœuré, car ils ont réussi à bousiller l’une de ses chansons, «Release Me Girl». Dans la baraque que les trois Byrds louent à Miami règne une très mauvaise ambiance. Ils ne se parlent pas. Tommy Kaye rappelle que «Geno got heavily into cocaine and the downtown (slang for heroin).» Mais comme d’habitude, Geno ramène les bonnes chansons. Nick Kent descend l’album dans le NME : «This desperate enterprise is aimed at the lowest common denominator, lower than the Eagles.» L’année suivante, ils reviennent à Miami enregistrer City. Geno enregistre deux cuts et se barre. Sur la pochette, Geno flotte, au propre comme au figuré. Pareil, on y revient dans le Part Three.

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             Geno, Tommy Kaye, Andy Kadanes, Chris Hillman et the Mendocino All Stars entrent en studio pour enregistrer Firebyrd. L’album ne paye pas de mine, comme ça, mais c’est un album qui grouille de coups de génie. À commencer par «Something About You Baby», une vraie merveille de psyché Byrdsy tartinée sous le boisseau, bien pulsée à la Clark, c’est la rock song parfaite d’une étincelante superstar, dans sa défroque de loser patenté. Et ça continue avec «If You Could Read My Mind», une cover de Gordon Lightfoot qui d’ailleurs vient tout juste de casser sa pipe en bois. Geno tourne cette belle pop enchanteresse en coup de génie. Nouvelle équation : Geno + Gordon = chef-d’œuvre de beauté douce. Il retape aussi son vieux «Feel A Whole Lot Better», il le gratte bien sec et l’éclate non pas au Sénégal, mais aux harmonies vocales. Il a des backing vocals de rêve. C’est invraisemblable de beauté surnaturelle. Il fait éclore sa pop au sommet du lard, avec une absence totale de prétention. Il te convainc encore avec «Made For Love». Ses pop songs sont des grâces de Dieu. «Made For Love» est d’une pureté transparente. Il y a quelque chose de solaire en Geno. On ne se lasse plus de son comin’ around. Avec «Blue Raven», tu frises l’overdose. Trop de qualité. Il t’entraîne dans son délire. Pop song parfaite, une fois de plus. Il te plombe ça aux accords californiens, avec une flûte magique. Il fait aussi une nouvelle mouture de «Tambourine Man». Il y développe sa voix et une fantastique démesure de heavy pop-rock et le jingle jangle coule de source. Aucune trace des Byrds, juste du Clark. C’est un fantastique hommage au génie de Bob Dylan.

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             Il duette avec Carla Olson sur so Rebellious A Rebel, un Rhino de 1987.  Merci Rhino ! Carla s’est faite connaître en duettant avec Dylan sur l’album Infidels («Sweetheart Like You»). Les duos Geno/Carla sont forcément magiques, surtout le dernier, «Don’t It Make You Want To Go Home». Excellence à tous les étages en montant chez Carla. Elle ramène sa petite fraise rose et humide. On lui pardonne cette impudeur. Geno vole à son secours. Les merveilles pullulent sur cet album, tiens, écoute «Fair And Tender Ladies» et tu verras Maubeuge, c’est de la magie pure, même chose avec «I’m Your Toy (Hot Burrito #1)», heavy balladif de classe supérieure, ou encore «Why Did You Leave Me Today», Geno y ressort sa voix de superstar, il couvre sa pop de morgue languide. Geno est le roi des Beautiful Songs, il sait s’abandonner. C’est Carla qui fait le biz sur «Every Angel In Heaven» et elle file à la frontière mexicaine avec «Deportee (Plane Wreck At Los Gatos)» et Geno vole à son secours pour chanter les abus de la déportation. Big Americana ! Il redevient le roi du rodéo avec «Almost Saturday Night». Geno est un mec facile à suivre : il n’a que des grosses compos. So Rebellious A Lover est le dernier album officiel de Geno.

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             Under The Silvery Moon propose les sessions enregistrées avec Nicky Hopkins, Rick Danko, John York et Pat Robinson, le fameux CRY. C’est donc une résurrection, une de plus. Tu es accueilli par le souffle du big sound de «Mary Sue». Ça sent bon la légendarité. Geno en impose, il a une grosse équipe derrière lui. Il faut attendre un peu pour trouver les coups de génie. Tu en as au moins deux : «Sleep Will Return» et la reprise du «Will You Still Love Me Tomorrow» de Goffin & King. Il gratte quasiment son Sleep sur les accords de «Gloria», et il fait une version tentaculaire du Tomorrow. C’est digne de Totor, car bien monté en neige, absolument demented. On voit la cover décoller doucement, bien soutenue à l’orgue. Il te chante ensuite «Rest Of Your Life» au plastron, il te le placarde, il te le plaque au sol, il t’en fait tout un plat. Puis il repart en mode magie pure avec «My Marie». Si tu es sensible aux chansons fortes, alors c’est pas compliqué, tu vas pleurer toutes les larmes de ton corps. Geno navigue au sommet du pop art avec une classe écœurante. Il a une façon bien à lui de tourner ses syllabes, il force tous les passages vers la lumière. On le retrouve en Chevalier de la Table Ronde dans «Fair And Tender Ladies». Il est serviable et corvéable à merci. Geno est un homme simple. Il ne fait pas trop d’histoires, sauf quand il est défoncé. Puisqu’on en parle, voici «You Just Love Cocaine». Fantastique ode à la coke en stock, Nicky Hopkins te pianote ça vite fait bien fait. Geno n’en finit plus de shooter du power dans le cul flapi de l’Americana. On croise aussi un «Can’t Say No» tellement gorgé de power qu’il est inaudible. Aw comme ces sessions sont bonnes ! On sent aussi dans «Carry On» une présence de l’immanence et une liberté totale. Il fait sonner chaque seconde de «Nothing But An Angel» à la pure impénitence de big day out. Geno est à la fois un seigneur des ténèbres et un génie solaire - You are such an incredible thing - Cut après cut, il s’auto-porte à bouts de bras, il ne fait jamais n’importe quoi, il chante en flux tendu. Magnifique artiste !

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             La vie est drôle, parfois. Le même soir, le hasard des écoutes peut nous amener à naviguer dans des légendes aussi riches que celles de Gene Clark, d’Eddie Bo et de Joe Meek. Gypsy Angel - The Gene Clark  Demos 1983-1990 n’est pas à proprement parler un album légendaire, mais il participe de la légende de Gene Clark, au moins pour deux cuts dylanesques, «The Last Thing On My Mind» et «Day For Night». Clark ramène tout l’Ouest dans ses chansons, il vise les horizons perdus. Il cultive une sorte de beauté paumée, il clarke envers et contre tout. Il y a chez lui quelque chose de très conventionnel, balladivement parlant, même si tout est violemment interprété. Il pousse le bouchon de son Day à la dylanesque, il a ce côté hanteur de consciences issu du Midwest. Ses balladifs durent tous assez longtemps, sept minutes en moyenne, le temps du story-telling. Il gratte ses poux au coin du feu. Le gratté de «Mississippi Detention Camp» est très intense et très rootsy en même temps. Il va au Mississippi rechercher l’authenticité de son Missouri natal. Il connaît bien les ficelles du pisteur. Geno est un vétéran des sous-bois, il a croisé la piste des rebelles les plus célèbres. Il ne se nourrit que de racines de roots. Il ramène de vieux coups d’harp dans sa soupe au choux («Kathleen»). On l’aime bien, le vieux Geno, mais parfois, on s’ennuie comme des rats morts. Certaines rengaines n’offrent pas de prise. Il attaque toujours à la même arrache, il se morfond en permanence, «Your Fire Burning» flirte avec la Beautiful Song, mais avec lui, on ne sait pas. Il ne varie guère les plaisirs, tout est gratté sombrement, avec un faible espoir. Il termine avec le morceau titre, encore un balladif intensif. Il ne vit que pour ça. Son «Gypsy Rider» vibre d’authenticité. C’est sa raison d’être. Geno est un pur et dur. Pas question d’aller se compromettre. En grattant tout à sec, il fait de l’art sacré.

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             Sur Silverado 75. Live & Unreleased, il est accompagné par Roger White (gratte) et Duke Bardwell (bass). Einarson signe les liners, rappelant que les Silverados reprenaient des cuts de No Other. Quand ensuite Geno enregistre Two Sides To Every Story, il cesse de bosser avec les Silverados. Le set démarre avec le fat heavy country blues d’harp de «Long Black Veil» et Geno enchaîne avec l’un de ses classiques, «Kansas City Southern» - We’re going to do a train song for ya - Il en fait de la power-Americana, avec des rushes de fièvre et un son stripped down. L’ensemble est assez country, comme le montrent «Home Run King» et «Daylight Line». «Home Run King» est même de la heavy country, bien wild, dopée à coups d’harp et le gratté de poux sur «Daylight Line» est plutôt féroce. Tiens ! Voilà une énormité : «Set You Free This Time» - We’re gonna go back to 1965 with this song - Une merveille de Clark sound tirée de Turn Turn Turn, il t’allume aussi sec la cafetière, il est même over the top, à la dylanesque. Reprise de «No Other», aussi, monté sur un riff d’acou intrinsèque. Geno en profite pour revenir se lover dans le giron de nos imaginaires. Un miracle se produit, car c’est basique et beau à la fois. Il gratte son No Other à la perfe des perfes. Il ressort aussi son vieux «Spanish Guitar» qu’il gratte à outrance et qu’il arrose de coups d’harp. C’est d’une rare densité. Geno a des dons extrêmes. Il amène «Here Without You» au petit psyché et l’aplatit aussitôt au chant - Girl you’re on my mind/ it’s so hard to be here/ Without you - Il en fait un mélopif psychédélique. Il se montre encore fantastique de country rising avec «She Darked The Sun», il fond sa voix dans les épines des cactus. Si tu veux te lasser de Geno, tu devras te lever de bonne heure. Il termine avec la triplette du diable, «In The Pines» - And you shiver where the cold wind blows - «Train Leaves Here This Morning» et «Silver Raven» - Stand for one more you’ll like to hear - C’est le deuxième rappel, you better watch out. Le pauvre Geno repart sur son âne à Bethléem. C’est fin et plein d’esprit. Have you seen the silver raven ?

             Vu le parcours chaotique de Geno, les inédits pullulent. Einarson n’en finit plus d’en révéler. Après Two Sides To Every Story, Geno et Tommy Kaye envisagent en 1977 un autre projet, avec le KC Southern Band. Rien n’est sorti des sessions, mais Einarson dit que the KC Southern Band est «Gene’s finest backing band.» Plus loin, il signale l’existence des Glass House Tapes, enregistrées chez David Carradine  à Laurel Canyon, avec Tommy Kaye, Rick Clark (le frère de Geno), Garth Beckington et Jon Faurot. Six cuts. En 1982, nouveau projet : Geno, Hillman, Michael Clarke, Herb Pedersen (banjo) et Al Perkins (pedal steel des Flying Burrito Brothers). Le groupe s’appelle Flyte. Flyte tombe à l’eau. Il existe aussi des sessions enregistrées avec Laramy Smith.  

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             C’est encore Einarson qui se tape le booklet de Gene Clark Sings For You. Il explique que cet album enregistré en 1967 et gravé sur acétate a été redécouvert dans les archives de Liberty Records. Il ajoute que cet acétate est considéré par les fans de Geno comme l’Holy Grail. L’ex-manager des Byrds Jim Dickson rappelle que Geno composait tellement de chansons qu’il était impossible de tout enregistrer. Et si on les enregistrait pas, il les oubliait et passait à autre chose. En plus de l’album inédit, Omivore ajoute The Rose Garden Acetate, 5 cuts originaux que Geno enregistra avec The Rose Garden. Puis il abandonna les projet pour passer à la suite, c’est-à-dire Dillard & Clark et The Fantastic Expedition Of Dillard & Clark. Einarson pense qu’avec Gene Clark Sings For You, Geno était au sommet de son art, ce que vient confirmer «Past Tense», Dylanex et Byrdsy dans l’âme, tu as là tout le génie des Byrds qui déroule son tapis rouge. Il faut bien admettre que les Byrds, c’est Gene Clark, il est fabuleusement impliqué dans ce mythe. Geno te claque tout ça aux quinconces, il ramène encore du deep American feel dans «On Her Own», un vrai balladif de quincaille. Il confère à chacun de ses cuts une pureté manifeste. Avec «That’s Alright By Me», il fait une fast pop-rock d’hey hey, can’t see you, il flirte sans fin avec le Dylanex, il a cette ampleur extraordinaire. Il ramène des heavy chords dans «Down On The Pier» et il refait l’invétéré avec un «7:30 Mode» plus country. Pour le Rose Garden Acétate, il revient faire son Dylan de Greenwich Village («On The Tenth Street»). Il s’inscrit bien dans la veine du how much I remember you. Il drive ensuite «Understand Me Too» au heavy rumble d’acou. Il fait comme d’habitude : il tartine en surface et finit par convaincre - All I wanted to doo/ Is be with with yooou - Trop romantique. Ça ne pouvait pas marcher. C’est la raison pour laquelle Columbia l’a viré. Gene Clark n’a aucun support, alors il gratte à la vie à la mort. Dommage qu’il n’ait pas les grattes des Byrds sur cet EP. Il n’a que le chant et il réussit quand même à groover. Il tape son «Big City Girls» au heavy blues et c’est assez énorme. Il revient à l’essence des Byrds avec «Doctor Doctor».

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             Pour faire des économies, on peut se contenter d’une bonne compile. Echoes fera l’affaire, car on y retrouve tous les coups de génie épinglés précédemment, à commencer par le morceau titre et sa fantastique présence dramatique - You’re the tower in the sand - et puis, tu as aussi «Here Without You (sommet psychédélique), «So You Say You Lost Your baby» (Byrdsy groove et fantastique énergie), «Couldn’t Believe Her» et «Keep On Pushin’» (encore tirés de Gene Clark With The Gosdin Brothers, l’album définitif). D’ailleurs, quasiment tous les cuts de cet album se retrouvent sur la compile, «I Found You», «Elevator Operator». Gene Clark est l’artiste complet par excellence, sa pop magique chapeaute le rock californien. Et ça se termine avec deux cuts plus dylanesques, «The French Girl» et «Only Colombe».

             En fait, nous dit Einarson, le gros problème de Geno, c’est qu’il n’avait personne derrière lui, ni Elliot Roberts (manager de Neil Young), ni David Geffen, ni Albert Grossman. Geno va rester un sauvage, un country-boy/mountain man jusqu’à la fin. Quand il vit à Albion, il possède deux hachettes, six couteaux et une hache de combat. Il lance ses couteaux dans les portes en marchant, schlomp, schlomp ! Quand il décide de se reprendre en main et de se calmer, il découvre que personne ne veut de lui. Dans le biz, personne ne veut plus l’approcher. Trop sale réputation. On l’a vu entrer dans un bureau et sortir un flingue, playing the Godfather, péter les vitres des bagnoles et menacer de s’en prendre à la famille. Violents incidents. Quand Tom Petty enregistre une cover d’«I Feel A Whole Lot Better», Geno empoche 150 000 $ de royalties. Dès qu’il a du blé, il redevient fou. Saul Davis dit qu’il existe trois Genos : «Down-and-out Gene, hard on his luck. And regular Gene, the humble guy. Then there was the money-flowing Gene. And that meant trouble.» Il picole et il snorte again, alors qu’il avait réussi à se detoxer. C’est la fin des haricots. Il passe au crack et au free-basing, comme Croz, et tout le monde à Laurel Canyon, précise Terri. Geno perd sa voix, Tommy Kaye dit qu’il s’est chopé un petit cancer de la gorge. Un polype sur les cordes vocales. Alors pour se soigner, il picole. Il lui reste six mois à vivre. Il va tout de même chanter au Rock And Roll Hall Of Fame pour la consécration des Byrds. Hillman se dit fier de cette réunion honorifique, car, précise-t-il, 90 % des gens de groupes récompensés ne se parlent plus. Il cite l’exemple de Fogerty qui a refusé de laisser ses anciens copains de Creedence jouer avec lui - But we did - C’est en soi un exploit.  En 1991, Geno fait sa dernière apparition sur scène au Cinegrill à Los Angeles. Il est défoncé. Le set est aléatoire. Il a en plus perdu des dents lors d’une bagarre, deux jours avant les concerts. Sa voix chuinte. Les gens sont effarés par la médiocrité du set - The Cinegrill gig was just a mess - Quand Tom Slocum lui dit que son set est un désastre, Geno lui répond : «Sloe, it doesn’t matter anymore.»   

    Signé : Cazengler, tête à clarkes

    Gene Clark With The Gosdin Brothers. Columbia 1967

    Dillard & Clark. The Fantastic Expedition Of Dillard & Clark. A&M Records 1968

    Dillard & Clark. Throught The Morning Throught The Night. A&M Records 1969

    Gene Clark. White Light. A&M Records 1971

    Gene Clark. Roadmaster. A&M Records 1973

    Gene Clark. No Other. Asylum Records 1974

    Gene Clark. Two Sides To Every Story. RSO 1977

    Gene Clark. Firebyrd. Takoma 1984

    Gene Clark & Carla Olson. So Rebellious A Lover. Rhino Records 1987

    Gene Clark. Under The Silvery Moon. Delta Deluxe 2001

    Gene Clark. Gypsy Angel. The Gene Clark  Demos 1983-1990 Evangeline 2001

    Gene Clark. Silverado 75. Live & Unreleased. Collector’s Choice Music 2008

    Gene Clark. Gene Clark Sings For You. Omnivore Recordings 2018

    Gene Clark. Echoes. Columbia 1991

    John Einarson. Mr. Tambourine Man: The Life And Legacy Of The Byrds’ Gene Clark. Backbeat Books 2005

     

     

    Le culot des zozos de Cluzo

    - Part Two

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             Ça cluzote sec chez l’Inspector. Chaque album charrie son lot de pépites, comme autant de fleuves californiens au temps de la Ruée vers l’Or.

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             L’un des plus gorgés d’or gascon est sans doute The 2 Mousquetaires. Non seulement il est adapté d’Alexandre Dumas, mais il se présente sous la forme d’un petit album de BD et tu peux suivre en direct les aventures des Deux Mousquetaires, fabuleusement bien croqués par un nommé Chris Chaos from Taïwan. Tu feuillettes et tu tombes sur un prodigieux crobard de Curtis Mayfield flottant dans les airs avec sa strato blanche. Alors quand tu écoutes la cover qu’ils font de «Move On Up», tu tombes en double extase de métastase, car ils te l’explosent littéralement ! Là tu cries au loup pour de vrai, le gros jette toute sa graisse dans la balance. Tu as là un exemple parfait de ce peut être une cover de génie. Le gros hurle dans la tempête du paradis, ça joue ventre à terre et à couteaux tirés, le gros file dans l’azur comme un ballon de baudruche surréaliste, il est dans son trip de Move On Up et c’est battu à la diable gasconhette. Autre coup de génie : «Put Your Hands Up», le gros rappelle ses troupes à l’ordre et passe en mode heavy sludge. Il a même des cuivres. On se croirait sur le deuxième album des Saints. Power maximal ! Il t’embarque ça au scream. Puis il enfile la culotte de James Brown pour taper «Power To The People» au you got to move, il fuck les bobos dans «Fuck The Bobos», mais il fait à la dure, au heavy funk, son funk vaut largement celui de Bootsy - Are you ready/ Fuck the bobos - Il reste dans le fuckin’ fuck avec «Fuck Free Hugg», heavyness demented couronnée de succès et de cuivres, il navigue d’un port à l’autre, du funk au heavy sludge, il a ce pouvoir désarmant. Quand tu écoutes «The Two Mousquetaires Of Gasconha», tu as presque envie de laisser tomber les disques américains. Les deux zozos de Cluzo te cluzotent le gaga-punk de Gasconha avec le scream définitif. Tu as encore le wild et l’argent du wild avec «Wild & Free», il bombarde sur sa SG, I am & I am free, il connaît tous les tenants et les aboutissants des coups de tonnerre, il a tout le scream en magasin, il ramène des éléments de heavy sludge digne de ceux de Monster Magnet. Puis dans une chanson assez radicale, il envisage d’aller baiser Carla, la femme de l’ex-Président. Là on se marre, car c’est vraiment digne d’Alexandre Dumas.     

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             Les zozos de Cluzo prennent vraiment le plus grand soin de leurs fans. Ils conçoivent The French Bastards comme une petite pochette contenant douze vignettes cartonnées et le disk, chaque vignette illustre un cut et les lyrics sont imprimés au dos. On se régale d’entendre «F*** Micheal Jackson», car ça correspond exactement à ce qu’on pensait à l’époque. Au moins avec le gros, les choses sont claires. Dans la BD des Deux Mousquetaires, il étripait Sarkozy, Ben l’Oncle Soul et les bobos, cette fois, c’est cette super-crêpe de Michael Jackson qui passe à la casserole. Le gros commence par situer le contexte - I grew up in the 60s black Soul music/ Oh yeah - et pouf, il te fuck ça vite fait. Avec lui, ça ne traîne pas. Il aurait dû s’appeler Inspector Zorro. C’est quand même dingue quand on y pense, toute cette daube qui passait à la radio et qu’on devait supporter ! Autre chose : il n’existe rien de plus heavy sur cette terre qu’«Empathy Blues». Ça danse avec les loups, c’est-à-dire Monster Magnet et Leslie West, il t’explose tout ça au sommet de lard et s’en va screamer dans les Cevennes, exactement comme l’autre bête de Gévaudan, Frank Black. Même génie ! Il screame encore sa soupe aux choux dans le morceau titre. Encore plus plein qu’un œuf, voici «He’s Not The Man». Toujours ce mélange suprême d’heavyness et de scream, il t’explose cette matière organique cuivrée de frais, il s’agite dans un turmoil extrême, un sax s’empale sur la bassline, tu atteins là des zones inexplorées du sonic trash. Il arrive avec une disto de gras double dans «Giving Opinion Is Not A Job This Is A Right», encore une fois, il n’existe pas de disto plus heavy sur cette terre, il te tartine ses opinions au wait a minute. Si tu ne veux pas mourir idiot, tu devrais écouter «The Old Man», il y gratte ses poux intensément, c’est une rock star, alors il t’explose l’old man au scream demented, il monte très haut dans les estimes. Il ramène sa grosse voix de bélier dans «Trader Forever» et défonce la poterne au boom boom définitif.  

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                   Les zozos de Cluzo entrent en mode fast punk dans Gasconha Rocks. Cette horreur s’appelle «Hello/Goodbye Education». Le gros refait son Frank Black, tu n’en reviens pas de voir débouler avec une telle violence ! Voilà un gros de plus au panthéon des gros, avec Leslie West, Tad Doyle et Frank Black. Ça re-rue dans les brancards avec «Till Petrole Do Us Apart». Il amène ça au riff raff et ça se barre en sucette de zozos, et ce fou de Phil pousse bien à la roue. Avec les deux mousquetaires, tu n’en finis plus de t’extasier, ils flirtent en permanence avec le génie sonique, le gros se barre en chat perché d’inexpectitude, tu vois trente-six chandelles, c’est un parti-pris de pur genius cubitus, on en oublie la terre et sa population, la terre et ses religions, la terre et sa géopolitique, ça devient sérieux, battu comme plâtre et noyé d’arpèges scintillants. Ils te font rendre gorge. Ils campent dans le Punk’s Not Dead, avec «Black Spirit». Peu de duos peuvent enfiler autant de perles noires de destroy oh boy. Le gros s’arrache les ovaires au chat perché demented. Retour au big heavy rock avec «Garbage Beach», tu te crois en Amérique chez les géants du stoner de Dieu, chez les Nebula de la Mountain. Fuck ! C’est tout ce que ta pauvre bouche peut dire sous les coups de boutoir. C’est beaucoup trop balèze pour la France. Le gros est l’artiste complet par excellence, hard punkster et white nigger, il faut le voir arroser «The Duck Gut Blues» à coups de slide, poussé dans le dos par un beurre de baratte du diable. Retour à la politique avec «Move Over Monsanto», en mode heavy boogie down, c’est  le rock qui milite, le gros se fâche - Why ya took us for a raid y’all - Ça n’en finira donc jamais ?, comme le chantonnait jadis Mouloudji.

             Avec Gasconha Rocks, tu as un petit DVD-docu qui montre les deux zozos en tournée dans le monde : Espagne, Asie, Afrique du Sud. En fait, ce docu est une apologie du Do It Yourself : les deux zozos de Cluzo font tout eux-mêmes : le booking, le management, le marketing, la compta, les compos, les pâtés à la graisse de canard, ils conduisent les camions, ils font le merch, ils jouent même sur scène. Le gros dit que ça leur prend tout leur temps, environ 70 heures par semaine. Le docu ne nous épargne rien. Tu as même un admirateur qui dit, comme sur les marchés, que «c’est direct, du producteur au consommateur». Pas d’intermédiaires. Pas de parasites. Fuck the bobos. Un mec dit que les zozos de Cluzo se grillent en by-passant le système. Fuck the system ! Leur indépendance est leur power. On ne voit pas assez les oies, c’est dommage. Le docu finit par mordre le trait et donner une idée un peu trop angélique du DIY. Ça frise la parodie. Si tu veux comprendre pourquoi ils sont devenus énormes, tu dois les voir sur scène. Certainement pas sur YouTube. Tu peux aussi écouter les albums : tu ne t’ennuieras jamais. 

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             On monte encore d’un cran avec Rockfarmers qui est un double CD. La pochette nous montre les oies et la ferme. Le booklet grouille de petits crobards inspirés, dans une poignante volonté d’illustrer les scènes de la vue rurale quotidienne. Leur icono tient sacrément bien la route. Leur baraque fait rêver autant que leur musique. Le fou de la disto réapparaît dès le morceau titre d’ouverture de bal d’1, the SG wild king of heavy sludge. Si tu aimes bien Leslie West et les ogres du stoner, alors tu te régales. Il s’en va même siffler sur les remparts de Varsovie. Chacune de ses attaques de gratte viole ton intimité. Le gros est un hussard sur le toit. C’est l’occasion ou jamais de te faire limer par un hussard, c’est un trip très littéraire. Tu joues d’une certaine façon à la marelle du diable. Le gros te bourre la dinde avec ses deux SG. Ce cut d’intro est déjà en soi un roman. Voilà un double d’album qui s’annonce passionnant. Il va tenir ses promesses. Le gros devient complètement fou sur «Fisherman», cette horreur est un véritable coup de génie. Il développe tous ses chevaux vapeur et l’achève au scream délétère. Ah il faut aussi l’entendre gueuler «Kiss Me» dans sa ferme avec ses oies. Les zozos de Cluzo sont des pesticides atomiques. Voilà ce que révèle le «GMO & Pesticides» d’ouverture de disk 2. Il n’existe rien de plus destructeur en France. Le gros commence par le siffler à la Bronson et bascule aussitôt après dans le wild punk’s not dead, il pique sa crise et ça purge dans l’urge, ils atteignent à l’extrême dementia du real blast, ils font du pur Motörhead. Le gros tape ensuite «Alright Georges» au heavy blues, on entend bien la SG, c’mon, il y va au dur comme fer. Il a tout le son du monde, alors il en profite. Il s’enfonce dans les couches supérieures de la prod ultimate, c’mon Georges ! Il navigue exactement au même niveau que Frank Black. Il reprend son élan pour «Quit The Rat Race», tu ne pourras jamais le stopper en plein élan, il chante à la hauteur de sa niaque de mousquetaire, heavy as hell, il hurle comme un cochon qu’on égorge. Puis il la joue douce avec «Stars Are Leavin’», il chante à la voix d’ange de miséricorde, back in the day, au heavy gratté de coups d’acou, power all over, et ce démon barbu explose les stars. Nouveau coup de génie avec «Erotic», sa SG rue toute seule dans les brancards, ça part en mode full blown, le gros l’attaque au chat perché d’all time rock’n’roll, ça bat tout le monde à la course, il hurle son can’t stand et tu entres dans la cinquième dimension. Il passe en mode funk pour taper «Romana», il fait son white nigger, il chante au perçant er se remue le cul. Ah il faut le voir gratter les poux du funk sur sa SG. Le gros a tout pigé.  

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             Tu crois qu’ils vont se calmer avec le temps ? Pas du tout. Nouveau big album avec We The People Of The Soil. Pas de coups de génie, cette fois, uniquement des énormités. À commencer par «The Sand Preacher» qui semble sortir tout droit d’un album de Frank Black & The Catholics. Il pourrait aussi en remontrer à Jon Spencer avec «A Man Outstanding In His Field». Le gros fait le job, il fond sa voix à la surface du Soil, mais il ramène l’énergie de tous les démons de l’enfer. Il te claque ses notes de SG sur canapé de nappes d’orgue intrinsèques. Avec «Ideologues», il redevient classique, mais avec du son. Il monte au chat perché pour créer de l’émotion et de la profondeur. Il a même de faux accents de Jack Bruce. Décidément, c’est l’album des clins d’yeux aux superstars ! Avec le morceau titre, il te ramène sous la douche des enfers. On se croirait dans le «Season Of The Whitch» de Stylish Stills. Quel déluge de son ! Il termine avec une véritable triplette de Belleville : «Pressure On Mada Lands», «The Globalisation Blues» et «The Brothers In ideals». Il attaque son Mada Lands à l’Hendrixienne. Les lyrics ne sont pas crédibles, ils ne servent que de prétexte. On ne démarre pas avec «I was born on a beautiful island». On démarre avec «the night I was born, Lord I swear the moon turned a fire red». Puis il s’enfonce dans le blues de ferme avec Globalisation, il y va au Nashville Pussy, c’est de haut niveau, surtout qu’ils le font à deux. Il termine avec «The Brothers In Ideals», ce fabuleux auto-hommage qui sonne comme la preuve de leur intégrité et qui va donner son titre à l’album suivant.

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             Sur Brothers In Ideals, ils retapent des cuts d’albums précédent en mode unplugged. On retrouve donc l’excellent «Man Outstanding In His Fields», cette fois avec un S à Fields. Le gros fait son heavy country blues d’anti-gentleman farmer. C’est puissant et infiltrant. Tu as le groove et l’argent du groove, surtout quand il monte au chat perché avec la délicatesse d’un génie à peine sorti de sa bouteille. Il vise le surnaturel. Il y reste avec «Cultural Misunderstanding». Il entre au chat perché et ça redevient magique. Son «Globalisation Blues» sonne aussi comme une merveille. Il en fait un heavy country blues, une moisson géniale de notes inspirées. Il gratte aussi «Idéologues» avec rien. Il crée son monde à partir de rien. Il fond sa voix au chat perché psychédélique. On a l’impression qu’il hyper-chante. On se prosterne à ses pieds. Il invente l’Americana du Sud-Ouest et son morceau titre de fin d’album est un chef-d’œuvre de Soul du Soil. 

    Signé : Cazengler, affreux zozo

    Inspector Cluzo. The French Bastards. Ter A Terre 2010 

    Inspector Cluzo. The 2 Mousquetaires. Fuck The Bass Player 2012

    Inspector Cluzo. Gasconha Rocks. Fuck The Bass Player 2013 

    Inspector Cluzo. Rockfarmers. Fuck The Bass Player 2016

    Inspector Cluzo. We The People Of The Soil. Fuck The Bass Player 2018

    Inspector Cluzo. Brothers In Ideals. Fuck The Bass Player 2020

     

     

    Wizards & True Stars

     - Gousse d’Hayes (Part Two)

     

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             Chez Ace, on s’intéresse plus aux compositeurs qu’aux prophètes. C’est une démarche intellectuelle typiquement britannique. On privilégie l’humain au spirituel. Ace balance une belle illustration de ce singularisme avec Wrap It Up - The Isaac Hayes & David Porter Songbook, une nouvelle épître de la fameuse Songwriters Series qui a vu défiler toutes les têtes de gondole à Venise, depuis Leiber & Stoller jusqu’à Mann & Weil en passant par Goffin & King, Ellie Greenwich & Jeff Barry, et toute la bande de Tutti Quanti. Illustration, oui, car dès la pochette, Ace enfonce son clou, nous montrant l’Isaac jeune (en compagnie de David Porter et de Mable John), un Isaac terriblement humain, fils de rien, comme le furent avant de devenir prophètes des gens comme Jésus de Nazareth, Friedrich Nietzsche, Noam Chomsky, Mahatma Gandhi, Malcolm X ou encore Nelson Mandela. Fils de rien, en toute humilité, crâne rasé, ce jeune black pauvre ne sait encore rien de son destin de Black Moses, de Moïse nègre couvert de chaînes en or et de femmes lubriques, qui va régner pendant quelques années en tant que Spirit Of Memphis sur l’Amérique et quelques îlots de superstition en Europe.

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             Il n’empêche. Tony Rounce sent bien qu’avec Isaac, on touche au sacré. Il sait comme nous le savons tous, qu’Isaac c’est Stax, ou pour être plus précis, Stax c’est Isaac, de la même façon que Motown, c’est HDH. Pas de Motown sans HDH et pas de Stax sans Isaac. Autrement dit, sans Stax et Motown, pas de Soul dans l’Amérique des sixties. Une Amérique privée d’âme ? On peut dire que cette pauvre fédération d’états a frôlé la catastrophe. On a longtemps cru que l’âme des USA était le fameux American Dream. Grave erreur, car l’American Dream, apologie de la liberté, est un contresens bâti en partie sur l’esclavage des nègres et en partie sur le génocide des Native Americans, c’est-à-dire, les gens qui vivaient dans ces pays avant l’arrivée des colons blancs. Les colons sont un fléau biblique, un fléau qui a ravagé tout le continent africain, tout le continent américain, l’Océanie, une partie de l’Asie du Sud-Est et qui ravage encore aujourd’hui la Palestine. Bon, Rounce ne va pas jusque-là, d’abord parce qu’il n’a pas la place, mais aussi parce qu’il a des priorités éditoriales.

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             Pauvres parmi les pauvres, Isaac et David Porter étaient là dès les premiers jours, sur McLemore Avenue, tentant désespérément de décrocher un petit job chez Stax, même un job de balayeur. C’est Floyd Newman qui met la puce à l’oreille des blancs de Stax, leur vendant l’idée qu’Isaac a des pouvoirs surnaturels - Il entend tout ce que vous n’entendez pas - Forcément, ça intéresse les blancs. Isaac entre pour la première fois dans le studio Stax, non pour balayer, mais pour jouer du piano. Et pouf c’est parti ! Il s’associe avec David Porter, qui bosse dans l’épicerie d’en face. C’est une fabuleuse histoire qui démarre. Ils vont tout simplement devenir, en alternance avec HDH, les rois du monde, pendant quelques années, de 1965 à 1969. Pour mener à bien sa mission, Rounce a choisi 24 covers de hits composés pendant ce court laps de temps. Après Hot Buttered Soul, Isaac et David Porter cesseront leur collaboration, Isaac optant pour un parcours plus messianique, donc solo, par nature.

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             Alors évidemment, cette compile grouille de coups de génie, rien qu’avec le «60 Minutes Of Your Love» que prend en change l’excellent Homer Banks, t’es gavé comme une oie. C’est du wild as fuck, Homer Banks fout le feu. Rounce précise que cet hit demented est enregistré chez Willie Mitchell, at Hi, et pas pour Stax, mais pour Minit, le petit label lui aussi légendaire de Joe Banashak, à New Orleans. Puis c’est au tour de Freddie King d’aller foutre le souk dans la médina avec «Can’t Trust Your Neighbour» qu’Isaac et David Porter avaient composé pour Johnnie Taylor. Freddie enregistre sa mouture à Memphis, mais pas chez Stax, chez Ardent, accompagné par Duck Dunn et Al Jackson. L’immense Freddie King propose avec cette mouture une fantastique plongée dans le heavy blues, il y va au I found out, il claque son ah-ah à la solace perspicace. On parlait du loup, le voilà : Johnnie Taylor, avec «Toe Hold», histoire de rappeler qu’avec Isaac, il est le king of Stax, il te traîne la traînasse dans la bouillasse du caniveau, avec tout le popotin staxy que tu peux imaginer, c’est du très grand art, des accords carillonnent dans le muddy Stax. Johnnie, c’est Napoléon, il avance dans la Bérézina - Show me baby - Te voilà au paradis. Rounce nous dit aussi qu’Atlantic avait envoyé Sharon Tandy enregistrer une version de «Toe Hold» chez Stax. Archie Bell & The Drells tapent le morceau titre de la compile, «Wrap It Up», déjà enregistré par Sam & Dave. Mais la version d’Archie Bell te sonne bien la cloche, car alerte et svelte, les Drells te swinguent l’Isaac, Archie Bell est en caoutchouc, et tout ce fabuleux bordel est drivé au big Stax demento. Te voilà installé dans les couches supérieures de la Soul. Encore un coup de génie avec le duo Keith (Powell) & Billie (Davis) qui tape dans le saint des saints, l’un des hits de Sam & Dave, «You Don’t Know Like I Know». Ce sont des blancs, but aw my Gawd ! Ah oui, tu peux te signer, car c’est incendié au Piccadilly strut. Si le «Love Is After Me» que prend Charlie Rich est aussi un coup de génie, ça ne surprendra personne. Le vieux Charlie qu’on surnomme the silver fox trempe son biscuit dans le r’n’b et ça monte vite au rouge, dans l’enfer du mythe. On peut même parler de classe définitive. Tu as là le power d’Isaac + le Sun de Charlie. Cette cover fabuleuse date de sa période Hi en 1966, lorsqu’il commence à taper sérieusement dans le r’n’b, mais comme ça ne marche pas commercialement, the silver fox devra retourner à ses moutons, c’est-à-dire la country et poser déguisé en cowboy pour ses pochettes d’albums.  

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             Alors maintenant, les surprises : la première nous vient des  Hassles avec '' You got me Hummin' '', un autre hit de Sam & Dave : heavy Soul à tomber de sa chaise, boom badaboom, d’autant plus que ce sont des blancs ! Rounce les situe entre les Young Rascals et le Vanilla Fudge. Il nous apprend en outre que Billie Joel va faire partie du groupe. Parmi les repreneurs d’Hummin’, on trouve aussi les fameux Cold Blood de San Francisco. Encore une révélation avec Marcia Ball et «Never Like This Before». Encore une blanche ? Elle est superbe. Rounce la qualifie de South Louisiana R&B Queen et recommande son album Hot Tamale Baby. Encore une révélation avec les Soul Children et «The Sweeter He Is (Pt1 & 2)», c’est embarqué aux clameurs de gospel. Ils fondent le gospel dans le Black Power, c’est d’une puissance inexorable. Rounce nous explique que les Soul Children furent le dernier projet sur lequel ont travaillé Isaac et David Porter. Plus tard, David Porter continuera de bosser avec John Blackfoot Colbert et ses Soul Children. C’est encore un blanc qui crée la surprise avec «I’ve Got To Love Somebody’s Baby». Il s’appelle Peter Gallagher et il est très inspiré. Il fait un heavy job. Steve Cropper gratte sa gratte sur cette mouture. Tiens, encore une blanche, Rachel Sweet, qui fait un joli carton avec «B-A-B-Y». C’est très sucré, très blanchi, on est en droit de préférer la version de Carla. Mais c’est tellement gorgé de sucre que ça devient génial. C’est à ce type de phénomène que tu peux mesurer la portée des compos d’Isaac. On s’amourache aussi très facilement du duo d’enfer Edwin Starr & Blinky. Ils tapent «I’ll Understand» et ils s’entendent bien, car sur la photo du booklet, Edwin lui met la main au panier. Ah qui dira l’extrême beauté de l’Understand ? C’est Motown, nous dit Rounce, qui eut l’idée de pairer Starr & Blinky pour prendre la suite du duo Marvin/Tammi Terrell.

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             Et puis tu as les valeurs sûres, les inextinguibles, les gagnés d’avance, les ‘c’est-du-tout-cuit’, à commencer par les Righteous Brothers avec «Hold On I’m Coming». Ils tapent dans le sanctuaire d’Isaac, avec énormément d’écho, ils rivalisent de ferveur avec Sam & Dave, c’est extrêmement wild. Tu as aussi Aretha avec «You’re Taking Up Another Man’s Place», Ree fond dans la soupe d’Isaac, c’est la cuisine des dieux, elle fait comme d’habitude, elle explose au yeah yeah ahhh. Les ZiZi Top te fracassent littéralement «I Thank You». Billy Gibbons donne au son d’Isaac la bénédiction du Texas raw. Il n’existe rien de plus demented que cette cover - But you did/ But you did - Rounce parle d’un «groovy, downtempy essay», un essay qu’on retrouve sur l’excellent Deguello. Et puis bien sûr, Delaney & Bonnie viennent couronner le gâtö avec «My Baby Specializes». Bonnie reste la plus black des white chicks. La merveilleuse Mable John se trouve un peu avant la fin avec «Your Good Thing Is About To End» qu’elle chante à l’accent tranchant supérieur. On termine cette modeste revue de détail avec les chouchous d’Isaac, Sam & Dave et le hit définitif du Stax System, «Soul Man». Ah comme tous ces gens savaient illuminer la terre, en ce temps-là.

    Signé : Cazengler, Isac à vin 

    Wrap It Up. The Isaac Hayes & David Porter Songbook. Ace Records 2022

     

     

    L’avenir du rock - Coup de Pokey

     

             Chaque année, l’avenir du rock va dîner avec son ami Gé. Ils maintiennent ce rituel depuis plusieurs décennies. Ils réservent toujours la même table chez Bofinger. Gé reste égal à lui-même, avec sa figure joviale, ses cheveux châtain clair bouclés et sa belle moustache de Lord anglais. Malgré le temps qui passe, il ne vieillit pas. Il exerça un temps la prestigieuse fonction de DRH pour le compte d’une multinationale française. L’avenir du rock apprécie sa compagnie, car pour une fois, le rock ne figure pas au menu des conversations.

             — Dis donc, Gé, tu es drôlement bien conservé pour un DRH...

             — Oh la fonction n’était pas très fatigante. Secteur calme et salariés grassement rémunérés. Le rêve ! On se partageait le marché national avec Lafarge. Les commerciaux s’arrangeaient entre eux, comme les familles new-yorkaises de la mafia, si tu vois ce que je veux dire.

             — Tu veux dire que tu n’avais pas à subir les pressions endothermiques de la philologie conjoncturelle ?

             — Exactement ! On faisait de grosses économies sur les budgets publicitaires. Nous n’avions pas besoin non plus d’investir dans une tour à la Défense. Un seul étage suffisait. On y avait installé la com externe. Les services techniques et administratifs se trouvaient à la campagne, au vert, du côté de Mantes. La belle vie, quoi...

             — Oui c’est l’avantage de l’endémisme coercitif, ça donne de l’air aux ontologies tangentielles.  

             — Exactement ! En plus, nous avions le meilleur rendement économique de tout le secteur industriel, car nous ne consommions pas de matières premières, excepté le calcaire, c’est-à-dire peanuts. Une bonne carrière de proximité suffisait. C’est ce qui nous permettait d’investir à l’étranger et de racheter d’autres groupes industriels.

             — La facilité allait pourtant à l’encontre du jansénisme épistémologique qui te caractérise si bien...

             — Mais non, au contraire ! Je vais te donner une image : tu t’assois à une table de poker et à chaque tour, je dis bien à chaque tour, tu sors une quinte flush. C’est de cette facilité dont il s’agit. Tu as toutes les cartes en main. Si ton concurrent sort aussi une quinte flush, alors tu sors une quinte flush royale. C’est aussi simple que ça !

             — Aujourd’hui, ce serait plus compliqué...

             — Pourquoi donc ?

             — À cause de Pokey LaFarge ! Lui, c’est un carré d’as !

     

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             Sorti de nulle part, c’est-à-dire de Saint-Louis, Missouri, Pokey LaFarge exerce sur les gens une étrange fascination. Cet anti-Elvis au physique assez ingrat sort tout droit des gravures de mode américaines des années quarante. Son visage se caractérise par un dessin d’yeux tombant sous les tempes, et une bouche peu avenante que vient tordre une moue décadente. Il porte souvent un petit chapeau d’Américain moyen posé de travers sur le sommet du crâne, une cravate ou un nœud pap, et il gratte bien sûr de grosses grattes datant de Mathusalem. On l’a vu une première fois sur scène en 2015, accompagné d’un solide orchestre de vétérans de toutes les guerres confédérées, mais pour une raison x, ça ne marchait pas. On s’ennuyait rapidement. Il se montrait pourtant vivace, il posait bien sa voix sur des riches fouillis d’orchestration, ça banjotait et ça violonnait sec, mais ce qu’il véhiculait scéniquement nous passait largement au-dessus de la tête, comme d’ailleurs toute cette culture rootsy rootsah à laquelle nous ne comprendrons jamais rien, à moins d’être né à Nashville ou dans le Kentucky.

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             Huit ans plus tard, il fait un retour spectaculaire en Normandie. Il est tout prune, costard et gratte, il a rapetissé d’au moins trente centimètres depuis la dernière fois. Il arrive sur scène, se branche et boom ! Choc visuel immédiat ! Nouvelle approche d’un vieux mythe : celui de la rock’n’roll star. Le petit Pokey a tout pigé, il entre dans le set au raw de «Get It ‘Fore It’s Gone», il danse derrière son micro, il court sur place, il joue des jambes et fout le feu aux imaginaires.

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    Il est petit mais branché sur 100 000 volts, comme dirait Jo l’électricien, wild as fuck, comme dirait un cat Zengler en panne de vocabulaire, en attendant, tu en prends plein des mirettes, même les rockabs présents dans la salle sont sidérés - On voit que c’est des Américains, dit Dédé, c’est tout de suite en place ! - T’auras jamais plus d’en place qu’avec ce coup de Pokey en costard prune. Il fout une pression terrible, avec la classe hallucinante d’un petit homme qui ressemble à s’y méprendre à Buster Keaton.

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    Il chante en chef de meute, il hérite de tout le power du showbiz des Amériques, il devient pour un heure le maître du monde, un real deal à deux pattes. Pendant ce «Get It ‘Fore It’s Gone», on goûte à l’éclat du rock’n’roll, tel que l’ont inventé les pionniers dans les mid-fifties. Plus carré, plus brillant, plus classieux, ça n’existe pas. Il est petit, mais il sonne comme un géant. Il sait qu’il est bon, alors il génuflexe à tire-larigot. Un vrai carré d’as. Voix, compo, présence, tout est parfait.

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    Et attention, il est bien accompagné : Buffalo Bill à la stand-up, un barbu gratte ses poux et joue parfois de la trompette, et deux autres mecs complètent le backing : un jeune keyboardist et un beurreman de jazz robotique. Un seul cut, et tu n’en peux déjà plus, tu suffoques presque d’extase. Il enchaîne avec le «Rotterdam» et le «Fine To Me» de son dernier album et repart en mode killah kill kill avec l’«End Of The Rope» tiré de Rock Bottom Rhapsody. Il tire aussi «Yo Yo» et «Killing Time» de son dernier album, l’excellentissime In The Blossom Of Their Shade. Il n’hésite pas à claquer la valse macabre de «Fallen Angel» et le round midnite de «Lucky Sometimes».

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    Vers la fin du set, il fait monter une ravissante blondinette et en rappel, il envoûte toute la salle avec le closing-cut de Rhapsody, «Goodnight Goodbye (Hope Not Forever)», l’absolue huitième merveille du monde. Quand un mec t’enchante de la sorte pendant une heure, avec un final aussi magique, tu sais que tu viens d’assister au show d’une superstar, mais attention, pas d’une superstar à la mormoille, comme les fabriquent les médias, une authentique superstar, au sens où on l’entend artistiquement.

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             Une chose est certaine : les albums du coup de Pokey accrochent bien. Pokey serait donc plus un artiste de studio qu’une bête de scène. Pour s’en convaincre, il suffit de dénicher River Boat Soul paru en 2009. Au dos de la pochette, on découvre la photo de l’un de ces majestueux bateaux à roues à aubes du Mississippi. Et très vite, ce disque sonne comme la bande-son des aventures d’Huckleberry Finn. «La La Blues», c’est de la pure Americana, admirablement enlevée et tartinée d’harmo, et du meilleur. Quelle énergie et quelle classe ! Pokey ouvre la porte sur tout un monde, celui de l’Amérique d’AVANT cette fucking country music. Avec «Claude Jones», il passe carrément à la pompe manouche. Eh oui, Pokey va loin dans le fouillé des racines. C’est un rootseur de choc, du même calibre que Taj Mahal. Ce petit bonhomme est un touche-à-tout de génie. Sur disque, il est aussi infernal. Il revient au swing manouche avec «Hard Times Gone And Go». Ces mecs pourraient presque sonner comme Tchavolo Schmitt. On va aussi s’effarer de la mise en place de «Two Faced Tom», un cut bardé de coups d’harmo à la Dylan - Oh two faced Tom ! - Pokey traite la chose façon gospel. Il développe une véritable énergie de gospel blanc. Back to the manouche swing avec «You Don’t Want Me», extraordinaire d’agilité et là, Pokey nous ramène à l’embarcadère, c’est-à-dire à la Nouvelle Orleans. Il reste dans cette atmosphère fiévreuse pour «In The Graveyard Now». Un violon suit la cavalcade effrénée - He’s in the jailhouse now - Puis il attaque «Migraines And Heartpains» d’une voix de bas de menton et ça se met à banjoter. Et soudain, il attaque un solo à la Django. Évidemment, ces mecs font ce qu’ils veulent, ils naviguent à un très haut niveau et ils s’amusent tellement qu’ils lâchent une deuxième fournée. Pokey reste dans la pure Américana avec «Old Black Dog» et se révèle une fois encore agile et fiévreux. Il termine ce bel album avec un clin d’œil à Dylan qui avait aussi à ses débuts un petit côté Huckleberry Finn. «Daffodil Blues» est aussi une authentique merveille dylanesque. Pokey renoue avec l’esprit folky des grands horizons et sonne comme une sorte de messie condamné aux ténèbres de l’underground.   

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             Middle Of Everywhere sort en 2011. Voilà encore un album énorme. Si on aime la pure Americana, alors il faut écouter «River Rock Bottom», un slow jive de groove des années trente. Pokey est une sorte de magicien itinérant, en tous les cas, il sait créer les conditions de la magie. Quand on l’écoute, c’est un peu comme si on écoutait chanter son meilleur ami, c’est-à-dire son frère de sang, accompagné par des manouches, au pied des marches de la roulotte. Il est aussi dans le vieux groove des années trente pour «So Long Honeybee Goodbye». Il y passe un solo à la Django. Pokey et son orchestre jouent comme des dieux de fête foraine. Ils se permettent toutes les virtuosités. Ils swinguent leur truc jusqu’à l’oss de l’ass. Avec ce disque, on va de choc en choc, ces mecs sont beaucoup trop doués, comme on peut le constater à l’écoute d’«Ain’t The Same». Ils incarnent l’Americana mieux que personne. Sous son petit chapeau, Pokey chante comme un cake. C’est joué à la guitare claire. Pokey et ses amis sortent une vraie tambouille d’oreille fine grattée au banjo et râpée à l’harmo. On croit rêver. On frise l’overdose avec «Head To Toe», swingué au jump de jug des années trente. Et ça joue comme au temps de Django. Pokey sait aussi chanter le groove de charme. Avec sa voix, il peut vraiment tout se permettre. Il sonne comme un roi de bastringue, une sorte de Valentin le Désossé de bord du fleuve. Wow, quelle voix ! Et surtout quelle classe ! Il démarre «Shenandoah River» au gros strumming de rêve. Ça gratte dans la roulotte et c’est un peu comme si Pokey réinventait tout un tas de mythes, mais avec le swing. On tombe fatalement sous son charme. Pokey Lafarge & the South City Three pourraient bien être les meilleurs swingers d’Amérique. Retour à la Nouvelle Orleans avec «Keep Your Hands Off My Girl». Il sort le meilleur groove de trompettes traînardes qui se puisse imaginer ici bas. Pokey t’estomaque.

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             Il sort Pokey LaFarge en 2013 sur le label de l’autre frimeur installé à Nashville, Jack White. Par miracle, White ne joue pas sur l’album. Ouf ! On l’a échappé belle. Un spectaculaire portrait de Pokey orne la pochette de l’album. On croirait presque voir un portrait de Modigliani, tant l’équilibre des traits et des masses de couleur est parfait. Une véritable perle se niche sur cet album : «Kentucky Mae». Pokey nous chante ça à la gorge chaude. Il connaît toutes les ficelles du kitsch américain. Il tartine ça à la perfe. Il pourrait prétendre au trône de Cosmic American King. Ses disques emportent la bouche aussi sûrement que le piment de Cayenne, celui qu’on achète sur la Place du Coq. Il attaque cet album avec «Central Time», un jumpy jumpah d’Oumpapah. C’est admirable de swing et de légèreté. Il se pose sur la pompe du Wyoming pour soloter et joue des retours charmants et dignes des géants du swing. Nouveau coup de Jarnac avec «The Devil Ain’t Lazy», car on y entend un solo à la Django. En règle générale, ils s’arrangent pour rester dans le bon vieux swing de jug-band des années trente qu’ils dopent à la pompe manouche. Le petit Pokey recasse la baraque avec «Won‘tcha Please Don’t Do It», véritable carcasse de swing du Midwest. Il nous ramène à la Nouvelle Orleans avec «Day After Day», le son est plein, mais on ne retrouve pas le niveau de fouillis des enregistrements de Cosimo Matassa. Il chante ça du gras de la voix et ça joue à la Django, évidemment. Comme Tav Falco, Pokey s’intéresse au mambo. La preuve ? «Close The Door». Il termine ce bel album avec «Home Away From Home», une extraordinaire talking-song chargée de nostalgie - I’m following the ghost of Clifford Hayes/ On down to Carpet Alley where his jug band played - Fantastique. 

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             Sur la pochette de Something In The Water, il est assis à une table. Derrière lui, se tiennent deux femmes : une mégère en bigoudis et une bonniche quasiment à poil sous son tablier. Elle apporte à manger. Deux fabuleux clins d’yeux à Dylan se nichent sur cet album. À commencer par «Cairo Illinois». D’évidence, Pokey pourrait passer pour le nouveau troubadour de la fameuse Cosmic Americana. C’est vrai qu’il est moins beau que Gram Parsons, mais il est terriblement doué. Il sonne comme Dylan en 1965, il a tous les réflexes, comme par exemple la grosse envergure des retours de couplets et les riches coups d’harmo. Même chose pour «Achin’ A Fool», jolie pièce de jump sautillé au beat des Appalaches, et ça joue de la basse acou comme chez Hayseed Dixie. On note une fois de plus le grand retour des énergies fondamentales. Pokey chante du nez comme Dylan, avec la même niaque de verve verte. L’autre gros cut du disque est «When Did You Leave Heaven», un folk-blues chanté avec tout le feeling du monde. Ce mec ne se fout pas de la gueule des gens. Il sort un fabuleux groove de guitare à la ramasse et chante avec tout le luxe des années trente. Pokey LaFarge a choisi la voie de l’inclassabilité des choses. C’est bien. Il a raison. De nos jours, les foules semblent vouloir se tourner vers ce genre d’artiste. Typic atypic Cryptic ? Vous en aurez pour votre argent. Il chante son morceau titre d’une voix de canard particulièrement ingrate. Non seulement ce mec a une gueule d’empeigne, mais il chante en plus avec un côté Mickey Rooney assez éprouvant pour les nerfs. Par contre, «All Night Long» est vraiment digne des bastringues de Kansas City - Kansas City here I come - C’est joué au meilleur swing de jug d’Amérique. Et Pokey sort un final de pur New Orleans ! Il ramène ensuite les castagnettes pour «Goodbye Barcelona». Il se prend une fois encore pour Tav Falco et il a raison, car cette merveilleuse rumba d’alcoolique vaut le détour. Il joue «Far Away» à la finesse extrême et revient au pur New Orleans avec «Knockin’ The Dust Off». Il ramène sa gueule d’empeigne dans le spotlight et swingue comme un démon. 

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             Bon an mal an, Manic Revelations reste un bon album. Pour au moins trois raisons. La première est le cut d’ouverture de bal, «Riot In The Streets», vite embarqué au slap et propulsé par la caisse claire. Pokey tape des entrées de jeu superbes, c’est un artiste qui sait rafler une mise, son cut regorge de vie et de streets tonite. La deuxième raison s’appelle «Bad Dreams». On peut même parler de raison impérative, car quel coup de Jarnac ! Il chante aux dents de lapin, il fait son sucre sur le dos d’une belle mélodie, et ça devient littéralement énorme. Oui, Pokey LaFarge a du génie. La troisième raison d’appelle «Silent Movie», il chante ça d’une voix de rêve, au heavy charm, il groove son balladif et ramène son petit sucre à bon escient. Pokey forever ! Le reste de l’album est un mélange de petite pop transverse («Must Be The Reason» qu’il chante d’une voix de canard, pas de problème Pokey, on adore Donald Duck), de swing («Better Man Than Me»). Il travaille certaines compos aux brisures de rythme («Mother Narure»). C’est passionnant. Il lui arrive même de faire une pop qui ne sert à rien, comme chez Tom Petty, avec un léger accent cajun. Son «Going To The Country» est plus sexy, plus weird, plus inutile, plus connoté, plus nowhere out. De tout façon, on l’admire. Impossible de faire autrement.  

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             Sur la pochette de Rock Bottom Rhapsody, il fait son Tav Falco et costard blanc et danse avec un squelette. Attention, ce Rhapsody est un fuckin’ great album. Pokey est tout de suite on the beat avec «End Of My Rope», l’un des cuts du set sur scène. Et puis il passe au heavy beat merveilleusement plombé avec «Fuck Me Up», pas de problème, il te fuck up vite fait bien fait. Il chante ça à la petite bouillasse de LaFarge. Il fait des mélanges déments, après le fuck up, il tape dans le swing des années antérieures avec «Bluebird», puis il plonge dans le round midnite de voix de canard avec «Lucky Sometimes» - Even bums get lucky sometimes - Pas de doute, Pokey est un artiste complet. Il faut être confronté à son heayy jazz pour bien le comprendre. Il l’ose sur scène. Il dégage un truc sur chaque cut, même ses balladifs de rêve à la Fred Neil t’accrochent, comme ce «Just The Same». Il amène une valse à trois temps avec «Fallen Angel», ça marche à tous les coups. Sa niaque vocale n’en finit plus de te surprendre, il joue bien de sa voix puissante et perçante de petit garçon. Et puis voilà un nouveau coup de génie, «Storm A-Comin’». Il le prend au straight ahead et le monte en neige - There’s a storm a-comin’/ The temperature’s dropping - Ce petit homme est un héros, il est encore plus groovy que Tav Falco. Il propose un mélange intense qui le rend profondément attachant. Quand tu écoutes «Ain’t Coming Home», tu sais que tu écoutes chanter une authentique star américaine. Pokey construit tous ses cuts comme des cathédrales. Il a ce pouvoir. Il adore traînasser dans les grooves de vieilles valses incertaines. Il est éclairé de l’intérieur.

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             Et voilà In The Blossom Of Their Shade, le dernier album en date de Pokey. «Get It ‘Fore It’s Gone» ouvre à la fois le bal et le set sur scène. Fantastique swagger, power et gaz à tous les étages en montant chez Pokey. Il tape un beat de ‘Fore inconnu et puissant, il négocie son virage de génie sur un beat de bois verni, ce mec a trouvé la voie de l’hey hey hey. Le coup de Pokey est à la fois indéfinissable et excitant, à l’image de la pochette, où il danse un pas de deux avec ses faux airs de Buster Keaton. On retrouve plus loin le «Rotterdam» qu’il joue sur scène en mode fast valse. Comme Bowie, Pokey crée son monde. Il prend «Drink Of You» à la fantastique insistance, il te rentre sous la peau, il yodelle et devient indéniable. Avec «Fine To Me», il bascule dans une espèce d’exotica de la playa, il y va franco de port, au big sound. Même s’il groove son Fine To Me, on perd le génie de Get It ‘Fore. Son truc, c’est de mélanger les mélasses, il aime les valses incertaines et les effluves d’exotica rétro. Comme Tav Falco, il flirte avec le tango argentin («To Love Or Be Alone») et sait créer de l’ambiance. C’est un tentateur. L’Americana de wanna go home qu’il distille dans «Long For The Heaven I Seek» te monte droit au cerveau, d’autant plus massivement qu’on y entend le souffle du gospel, aw Lawd take me home ! Et puis voilà la cerise sur le gâtö : «Goodnight Goodbye (Hope Not Forever)», magnifique chanson d’adieu. Il est presque aphone, sur scène comme dans l’album, il n’a plus de voix - You’re the last face I see - Il embobine sa mélodie et nous avec, il chante aux dents de lapin, il t’ensorcelle et t’encorbelle, il t’emmène au somment de l’American songbook et d’une certaine façon, il vise, sans le savoir, l’intemporalité.

    Signé : Cazengler, Pokémon

    Pokey LaFarge. Place Barthélemy. Rouen (76). 30 mai 2015

    Pokey LaFarge. Le 106. Rouen (76). 28 avril 2023

    Pokey LaFarge & The South City Three. River Boat Soul. Free Dirt Records 2009

    Pokey LaFarge & The South City Three. Middle of Everywhere. Free Dirt Records 2011

    Pokey LaFarge. Pokey LaFarge. Third Man Records 2013

    Pokey LaFarge. Something In The Water. Rounder Records 2015

    Pokey Lafarge. Manic Revelations. Rounder Records

    Pokey Lafarge. Rock Bottom Rhapsody. New West Records 2020

    Pokey Lafarge. In The Blossom Of Their Shade. New West Records 2021

     

     

    Inside the goldmine

    - Swamp Rats d’égout

     

             S’il fallait cataloguer Bato, ce ne serait pas facile. D’abord parce qu’il faisait partie des gros clients de l’agence. Il dirigeait une énorme structure de formation et avait par conséquent d’énormes besoins managériaux. Mais il était surtout un homme d’esprit, un amateur de bons vins, de grands auteurs et d’expositions. Un lundi matin, en réunion de travail, il préféra nous parler de James Ensor plutôt que du dossier pour lequel nous étions convoqués. Il ne tarissait plus d’éloges sur cette toile d’Ensor qui s’appelle Vive la Sociale, il nous décrivait de mémoire toutes les trognes qu’y avait barbouillées Ensor, les têtes de mort, les masques figés à la Otto Dix, les pierrots fardés sortis tout droit des Enfants Du Paradis, son discours grondait comme un orage sur l’océan. Il levait les bras au ciel et sortait son mouchoir de temps à autre pour s’éponger le front. Bato était un homme assez haut, très brun, il portait des lunettes à grosses montures d’écaille et avait dans le regard cette malice à la Claude Chabrol. Le moindre rendez-vous de travail était prétexte à aller déjeuner dans les meilleurs restaurants du quartier et partout, il disait à la fin du repas : «Mettez ça sur mon compte !». Il n’accepta de notre part qu’une seule fois une invitation à dîner, parce qu’il s’agissait d’un lieu chargé d’histoire qu’il ne connaissait pas : la maison Fournaise sur l’île des Impressionnistes. Un habile promoteur avait réussi à transformer ce lieu historique en restaurant quatre étoiles. C’est sur là, sur ce balcon, qu’Auguste Renoir peignit Le Déjeuner Des Canotiers. Après un repas bien arrosé, nous allâmes marcher eu bord de Seine et Bato voulut grimper dans une barque, en souvenir de Guy de Maupassant. L’auteur de Boule de Suif venait là dimanche, à la belle saison, pour y culbuter des femmes de joie et pratiquer l’aviron. Nous trouvâmes des canoës un peu plus loin et partîmes au fil de l’eau. Bato pagayait comme un beau diable. Il rigolait et citait Maupassant dans le texte. Le grand air et le vin aidant, il se sentait pousser des ailes. Il se leva et, les bras au ciel, déclama la première phrase de Boule de Suif : «Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis...» Il perdit l’équilibre, plouf ! Il coula à pic, emporté par le courant. On fit des recherches, mais les plongeurs ne retrouvèrent pas son corps. Nous sommes depuis persuadés qu’il a profité de l’incident pour disparaître.

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              Comme Maupassant avant lui, Bato a sûrement croisé les ragondins, qui sont des cousins éloignés (par la distance) des Swamp Rats. Ah les Swamp Rats de Pittsburg, quelle histoire ! Un seul album, une compile de leurs singles, Disco Still Sucks, mais quelle compile ! On peut même parler d’album légendaire. Et quelle légende ! Hocko et Bato même combat ! Deux candidats à la postérité, mais la postérité underground, la plus intéressante. Ils n’ont pourtant pas grand-chose à nous laisser, le Swamp Rats, juste trois cuts, la version la plus incendiaire de «Louie Louie», un «It’s Not Easy» tout aussi mal barré, et une version de «Psycho» qui fait trembler les murs de la ville, aussi sûrement que celle des Sonics. Bob Hocko attaque son «Louie Louie» avec un woaaahhhh d’antho à Toto - Gotta go now - Ils sont les shouters les plus wild du Wild West, ooooh no ! Une vraie volonté de trasherie, ils désaillent jusqu’à plus soif, aw noooo, Hocko fait son caveman, ses copains grattent leur va-tout et jettent leurs poux dans la balance. Ils finissent par tout foutre en l’air, la balance avec. Woaaahhh ! Ces mecs sont des ultraïstes de la fondamentalité des choses, des tenants de l’aboutissant du cavisme purulent, ils ne grattent pas des poux mais du pus, le pur pus purpirun d’«Hey Freak», le pus du rock humide des caves qui font peur. Ils font un «Hey Joe» bordélique, tellement bordélique qu’il est emmené par son propre poids, éperdu de vitesse et de mauvaise électricité. Ils bouclent l’A avec le wild gaga fin et racé d’«It’s Not Easy», admirablement taillé pour la route, joué sous un certain boisseau du swamp. Les Swamp Rats prennent tous les risques, à vouloir sonner comme des rats.

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             Ils attaquent leur B avec «No Friend Of Mine» qu’Hocko chante à l’éperdue délibérée, ce mec a du génie plein la bouche et une belle langue de fuzz lèche le cul du cut. Quelle version ! Ils rendent hommage aux Kinks avec «Till The End Of The Day» et détrônent les Blues Magoos avec leur cover de «Tobacco Road». Bien joué les gars, les rats bouffent les Magoos tout crus. Belle version délirante avec un gros pont de la rivière Kwai. Ils terminent avec une version complètement électrocutée de «Psycho». C’est encore autre chose que les Sonics, ça grésille à outrance. On n’avait encore jamais entendu un truc pareil, un tel parasitage du son, et tu as de démon d’Hocko qui hurle dans la tempête.

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             Dans les liners qui accompagnent le Disco Still Sucks paru sur Get Hip, Doug Sheppard parle de «snarling with fuzz guitar», de «demolition derby with crashing cars», mais on apprend que c’est Dave Gannon qui chante «Louie Louie», et non Hocko, même si nous dit Sheppard, Hocko est dans le studio au moment de l’enregistrement. Mais c’est bien Hocko qui screame le «Psycho» des Sonics qu’on va d’ailleurs retrouver sur le Back From The Grave Volume 1. Mais Hocko n’aime pas sa version : «It was too much screaming.» Hocko dit aussi que le son des Rats préfigurait de deux ans celui des Stooges et du MC5, eh oui, leurs singles datent de 1966. Seuls les Napoleon Wars qui se déguisaient comme Paul Revere & The Raiders sonnaient comme les Rats. En 1967, les Rats sortent leur troisième single, «No Friend of Mine»/«It’s Not Easy». Shalako : «We played through Super Beatle amplifiers.» Ils sont repris en mains en 1967 par un certain Censi et c’est la fin des haricots, car Censi leur demande de changer de son et d’image. What ?

    Signé : Cazengler, raté (et fier de l’être)

    Swamp Rats. Disco Still Sucks. Get Hip Recordings 2003

     

    *

    Vous avez eu Marlow Rider en clip, vous avez eu Marlow Rider en concert, et maintenant voici Marlow Rider en CD, mais où s’arrêteront-ils ?

    CRYPTOGENESE

    MARLOW RIDER

    ( CD / Bullit 16 / Mai 2023 )

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    ( Tony Marlow & Seb le Bison )

    Ce n’est pas que ce CD bénéficie d’une belle pochette, c’est qu’il est un superbe artefact rock n’roll, dû à Tristam De4 et Seb le Bison. Ah, ces lignes mouvantes jaune girafe et fauve fatidique qui vous stroboscopent le regard, avec au cœur de cette spirale infernale, la trombine de nos trois riders, stylisés par Tristam, statufiés en bustes profilés d’empereurs romains, du grand art !

    Ouvrez le gatefold, belle photo de Tony, ne perdez pas votre temps à l’admirer, vous en oublieriez jusqu’au sens du titre de cet album, modestement tracé au bas de la couve, ce beau portrait cache plus qu’il ne dévoile, faut l’ôter pour lire le texte qui nous explique le sens du titre Cryptogenèse. Tony se livre, à cœur ouvert, à cœur saignant, les années de formation et d’apprentissage, celles qui fondent la construction d’une vie d’homme et de rocker, avis à la population, Tony nous a déjà donné de bons albums mais celui-ci est à écouter comme le plus personnel, retour vers le passé, voyage au cœur de la fusion originelle, sans laquelle rien n’aurait eu lieu, ces moments décisionnels où l’être humain forge avec le marteau de sa volonté sur l’enclume du donné historial l’orichalque de sa destinée… Les lyrics révélés dans le livret ne sont pas des paroles vides de sens, mais pleines de sang.

    Fermez le gatefold, les bustes de nos trois riders ne sont plus que des ombres indistinctes, mouvantes, happées par le tourbillon stroboscopique du cycle de la vie qui recycle et redistribue nos atomes sur la partition du vivant, l’important est d’avoir été, d’avoir laissé une trace existentielle, comme par exemple, à l’intérieur, cette photo du groupe en pleine action, témoignage exclusif d’une existence vouée à la musique.

    Ne nous reste plus qu’à écouter cette galette spiralique, ce pemmicam électrique indispensable à notre survie.

    Tony Marlow : chant, guitare / Amine Leroy : contrebasse, chœurs / Fred Kolinski : batterie, percussions, choeurs

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    Hard drivin’ Rock’n’roll : un rock’n’roll, un simple morceau de rock’n’roll, que voulez-vous de plus ? Rien ! Que voulez-vous de moins ? Rien ! Marlow agite l’étamine pourpre du rock’n’roll d’entrée de jeu, précision historiale c’est Kolinski qui lance la cavalcade,  y va franc du collier,  le Marlou se hâte d’y ajouter le tranchant de sa voix, et c’est parti pour la fracturation de vos oreilles, z’ont le son idoine des pivoines épanouies, tout y est, les tambourinades effrénées, les ruptures rythmiques au millionième de seconde près, les reprises catapultées par la contrebasse survoltée d’Amine qui cogne comme le bélier sur les portes de la forteresse, le solo de guitare qui tue, l’entre-deux basse-batterie, et surtout cette envie d’être ensemble de jouer chacun son rôle selon une sublimation collective, Marlow chante cette vie de galérien du rock’n’roll qui n’abandonnerait pas sa place sur la nef partie à la conquête de la toison d’or. Le rock’n’roll n’est-il pas une musique orphique. Doctor Spike : l’autre face du rock ‘n’ roll, la noire, mais un noir de pures brillances, la musique plus lourde, elle cogne certes, mais qui est le sparring partner, un solo de guitare qui remet les proses pas roses en place, le groupe appuie où ça fait mal. Les beaux sourires avec les canines qui dépassent, ceux qui vous vendent du rêve, un shuffle imparable qui détruit les vitre miroitantes des illusions qui ne sont que des ombres noires. Sunshine of your love : reprise du vieil hymne solaire – missile sol-air – de Cream, que serait le rock’n’roll sans cet art hommagial, risqué et parfois iconoclaste de la reprise, les Riders s’y collent sans peur et sans reproche, gros challenge pour la contrebasse d’Amine qui délivre arcs-boutants et contreforts d’une solidité à toute épreuve, Fred n’a peur de rien, là où Ginger Baker se livre à un festival chipoteur d’un déluge de tapotements, il a choisi de marier tonnerre et résonnance, le Marlou dégaine sa voix et son jeu de guitare s’apparente à un  jeu de sabre, les Riders privilégient l’impact offensif à la subtilité éclatante de Cream. Pari tenu. Libertad : l’opus nous réserve bien des changements, l’on change pour ainsi dire d’hémisphère, du rock classique l’on passe à quelque chose de plus chaud, mais aussi brûlant, à la Santana, à option révolutionnaire, des paroles sans équivoque politique qui n’occultent en rien la dimension instrumentale du morceau, un régal, une fête une libération énergétique, une belle casserolade kolinskile, une bronca échevelée de big mama aminique et la guitare du Marlou qui tire à balles traçantes réelles. Highway chile : s’attaquer à Hendrix, quelle folie, suis allé réécouter Are you experienced, si novateur à l’époque mais qui aujourd’hui révèle l’évidence de son implantation originelle dans la séminalité du blues-rock dont il procède en droite ligne… : du coup la guitare de Marlow paraît sonner plus moderne, un prodigieux guitariste le Marlou, l’a tout assimilé et l’en a fait son miel, vous le recrache à sa manière, l’est méchamment accompagné par ses deux camarades, la voix mixée en avant et la guitare qui crie, une espèce d’exercice de style à la Queneau, mais ici à la manière indubitablement personnelle de Marlow. Javarock : non ce n’est ni la javableue ni la javablues, pas non plus la revendication identitaire nationaliste, simplement pour notre guitariste le désir de s’inscrire dans l’ici et maintenant mondain de son implantation géographique et historiale : Au titre précédent vous aviez  une reprise hendixienne, sur cet instrumental du pur Marlow créatif. Prière toutefois de ne pas faire l’impasse sur les deux autres Riders. Un morceau que je comparerais à ces échelles à saumons que l’on installe sur les barrages, le principe est simple, plus vous progressez plus ça devient dangereux, à chaque étage sa difficulté mais il faut aussi développer une force cinétique ascensionnelle de plus en plus rapide. Quant à Amine et Fred ils sont là pour les transitions, mais ils allongent et rehaussent les oxers, le Marlou n’esquive pas l’obstacle et s’en tire comme un chef. Le grand voyage : c’est celui qui relate l’arrivée du tout jeune Marlou en Corse, c’est aussi la traversée océanique qui sépare le rock américano-saxon du rock français, sur cette seconde partie de la galette Marlow chante en français, une gageure, un moteur d’avion sur laquelle se greffe un shuffle bluesy, non ce n’est pas triste, juste un acte initiatique qui sépare la vie en deux comme une pomme et si maintenant la guitare hennit c’est que la vie vous tend la moitié la plus juteuse. Pielza Eden : déjà plus rock, la batterie mène le bal, chant triomphal, guitare sarabande, joie sauvage, la sève qui monte, Fred est à la fête, le jeune Marlow découvre la joie de vivre, l’est déjà sur la route, pratiquement encore intérieure, mais sa boussole indique la bonne direction. Musique ou rien. De bruit et de fureur : son électrique, le rat des champs idylliques est devenu un cat des villes trépidantes, le décor change, la bande-son aussi, toute l’énergie de la jeunesse, la guitare gronde et la voix se creuse, seventy rock, l’outrance et la violence, la vie est un combat. Eclectic : pas électric si l’on en juge par l’intro très jazzy, la big mama d’Amine flirte avec les cymbales de Fred, l’on vire dans le funk, sur la piste de danse la guitare du Marlou se lance dans un cent mètres nage libre. Des chœurs de poids-lourds vous télescopent. Pas grave, la voix de Marlou mène la danse jusqu’au bout de la nuit. Comme un cran d’arrêt : un vent qui siffle, guitare espagnole, c’est l’heure de l’estocade, mots de haine et de dépits, voix coupante comme un cran d’arrêt, un sacré remue-ménage, chagrin d’amour, poison toujours, batterie maracas, épileptique à tous les coups l’on perd, à tous les coups l’on saigne, grand bazar des illusions perdues, un foutu bordel sonore. Le temps efface les blessures : le slow sixties que l’on espérait sans plus y croire, mi-figue, mi-raisin, chagrin d’amour ne dure qu’un jour, la guitare grince et griffe, pire que la souffrance, pire que la mort, l’indifférence apportée par la neige du temps qui recouvre tout. Désespoir absolu.

    Cette face B est à écouter comme un opéra rock. Elle forme un tout, un peu comme l’envers du décor de la brillance éruptive des six premiers morceaux. Le rock envers et contre tout, le rock jusqu’à l’amertume, que l’on assume, dont on ne regrette rien. L’acceptation de la sagesse n’est-elle pas une autre forme de la folie… Very rock’n’roll.

             Un disque de Tony Marlow. Non, un grand disque.

    Damie Chad.

     

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    Dans notre livraison 534 du 16 / 12 / 2021, nous chroniquions les deux premiers opus du groupe polonais Moonstone, respectivement parus en décembre 2019 et décembre 2021, nous n’avons pas été vigilant Moonstone a aussi sorti un album en décembre 2022, nous nous hâtons de le chroniquer, pour ce 17 mai 2023, Moonstone n’annonce-t-il pas la sortie d’un nouvel album.  

    SEASONS

    MOONSTONE

    ( Live EP / 2022 )

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    Depuis la pochette l’œil lunaire ne vous regarde pas. Sans doute a-t-il mieux à faire. D’ailleurs pourquoi s’intéresserait-il à vous, le mériteriez-vous par hasard ? ! L’est sûr que les étranges architecturales façades de falaises qu’il inspecte, à la manière d’un inquisitorial projecteur, sont plus captivantes que votre modeste et inutile personne. L’on ne sait pourquoi mais il est impossible de ne pas penser à L’aiguille Creuse de Maurice Leblanc qui écrivit de si obscurs romans… Ces parois verticales qui plongent leurs soubassements dans la mer offrent sur leurs frontons de bien étranges signes, une espèce d’alphabet cyclopéen indéchiffrable.

    L’artwork est de  Daria Prystupa. J’ai voulu en savoir plus, via son FB je suis arrivé sur son instagram hariyoshi_tattoo, à visiter, une artiste, tout ce qu’elle représente est nimbé d’une aura vénéneuse, des motifs mille fois revisités par des centaines de tatoueurs, auxquels elle donne une autre dimension, une aura qui n’appartient qu’à elle, ces encres sont celles dans lesquelles Baudelaire a trempé sa plume pour écrire Les fleurs du mal. Méfiez-vous de ses serpents, ils vous mordront l’âme et instilleront en vous un venin délicieux. Daria vit en Ukraine à Lviv, nous lui transmettons toute notre sympathie.

    Jan Maniewski : guitar, vocal / Volodymyr Lyashenko : guitar / Viktor Kozak : basse, vocal / Kacper Kubieri : drums.

    Nous invitons le lecteur à se reporter à la chaîne YT de Moonstone. Vous y trouverez plusieurs longues vidéos de différents gigs du groupe. Cet EP est un peu comme une carte d’invitation à vous rendre sur ces diverses expérimentations. Il est constitué de quatre morceaux enregistrés live. Le premier et le troisième sont des titres de leur premier album Moonstone et le deuxième de 1904.

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    Mushroom King : c’est comme les quatre saisons de Vivaldi mais en beaucoup mieux, ça agit immédiatement sans préavis, le tubercule d’un champignon mexicain géant s’installe instantanément dans votre cerveau, l’amanite phalloïde du rêve vous envahit, l’extase oronge vous ronge, la mer verte est ouverte, laissez-vous emporter par la houle des aventures intérieures, un sas de compression et la navigation commence, la lumière des étoiles klaxonne dans la nuit, par intermittence, stridences de guitares et grasses sargasses de basse, la batterie roule et tourneboule, effluves de contrées inconnues se mêlent à vos narines, sortilèges sonores, une large voix méditative vous pousse et vous emporte vers des courants plus violents, jamais vous n’auriez pensé que sur le fleuve de la mort paisible votre barque funéraire glisserait si vite… Spores : delta de basse, le fleuve se sépare mais ses deux bras sont aussi larges et si vous empruntez celui de droite vous naviguez en même temps sur le deuxième, la vie et la  morts ne sont qu’une seule et même chose, chacune se nourrit de l’autre, notes graves et batterie funéraire, qu’importe vous n’êtes que sur le verso de votre existence, un guitare se plante dans votre oreille, elle vous aide à revenir sur le recto de votre présence, la voix énonce la cruelle réalité de la fulgurance vitale, tout est noir, tout est sombre, votre mort s’empare de l’univers, elle noircit des millions de pages, le monde entier s’effondre en vous, rien de plus terrible ne saurait subvenir, point d’orgue, point final, tout peut recommencer, le roi est mort, vive le roi et vive la mort, il est difficile de comprendre le message, de lentes rafales de notes tombent en pluies maintenant diluviennes sur les vitres de votre conscience, la matière germine, les électrons se poussent et s’entrechoquent, c’est la danse, la sarabande des neutralités qui s’éveillent, un raz de marée dévastateur, la nature se mange elle-même, elle cannibalise sa propre substance et vous dévore anthropophagiquement, c’est le grand charivari des mouvements internes qui s’entrechoquent, une longue montée paroxystique et l’on entend des pas de velours d’un cadavre qui se lève et marche doucement dans la nuit de l’aube pour que personne ne le remarque.

    SulphurEye : l’œil de soufre était dans la tombe et vous regardait. L’Inquisiteur, celui qui ne vous a jamais quitté du regard même quand il regardait ailleurs, musique forte, trop forte pour que vous puissiez lui échapper, elle vrille comme des poignards que l’on vous enfonce dans les yeux, il a suivi tous vos actes et pire que cela il était aussi en vous et visionnait le film de vos pensées les plus secrètes que vous dérouliez comme une araignée qui tisserait la toile de son propre piège, rien ne lui a échappé, des barres musicales vous encagent, vous ne sauriez fuir, tout se ligue contre vous, maintenant vous savez que vous êtes vous et que vous êtes aussi l’œil de soufre qui vous épie, jamais vous n’échapperez à vous-même et encore moins au néant de votre inanité. L’univers n’est plus qu’un rideau mortuaire, le linceul dans lequel s’enveloppe le roi que vous avez été. Jamais vous n’échapperez à cet océan musical mugissant qui vous ensevelit. The day after : évidemment il n’est aucune séparation entre ces quatre morceaux, tout se tient le serpent de la mort tient dans sa gueule la queue du serpent de la mort, le jour d’après n’est que le jour précédent, harmoniques orientalisantes de guitares, la batterie bat ses silex rythmiques les uns contre les autres pour que naisse bientôt une étincelle capable de réanimer les cendres froides de votre passé, un long chemin s’ouvre devant vous, triomphal, victorieux, sinuosités méandreuses de la vie, la musique orientalisante, charme de serpent, vipère lubrique, elle se dresse sur elle-même, elle danse, elle se tord sur elle-même, elle a des torsions et des grâces de bayadères, accalmie, repos, reprendre son souffle, reptile se couche sur la terre, il s’épuise en courbes flasques, il se défait, il n’est plus rien, il s’identifie à la poussière du chemin, il raffermit ses atomes, il croule sous sa propre inertie, il ressemble à n’importe quoi et à n’importe qui, vous pouvez lui marcher dessus, vous ne vous en apercevrez même pas, et lui se taira, n’est-il pas comme vous, n’êtes-vous pas comme lui, ne formez-vous pas qu’un seul être indistinct, la guitare tirebouchonne, la batterie fait du bruit pour remplir l’indifférenciation des espaces indistincts, des bruits divers s’éparpillent, les cymbales frétillent doucement à la manière des queues de crotale, le serpent n’a-t-il pas mangé la fleur de l’immortalité au guerrier qui dort sans méfiance, Gilgamesh vit et vivra encore, mais le matin qui assistera à son réveil, sera comme la nuit de sa mort.

             Seulement quatre morceaux sur cet opus, mais si vous avez envie de poursuivre ce voyage sans fin, filez sur la chaîne YT de Moonstone, vous y trouverez beauté à volonté et poison à foison. Vous aurez toujours faim de cette histoire sans fin.

    Damie Chad.

     

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    Les Oiseaux de Nazca nichent à Nantes, ville dont nous saluons les luttes anti-gouvernementales et les explosives manifestations, se définissent comme un groupe de stoner rock. Refuseraient-ils de le revendiquer que leur nom les trahirait. Pas besoin d’avoir un diplôme d’ornithologue en poche pour reconnaître un oiseau de Nazca. Tout le monde en a vu. Leurs photographies s’affichent jusque dans les livres scolaires. Si vous désirez les admirer en vrai, achetez-vous un avion. Puis survolez le désert de Nazca, tout en bas du Pérou, un désert coincé entre l’océan Pacifique et la Cordillère des Andes. Ce sont des dessins qui peuvent atteindre des kilomètres de long, la plupart du temps d’une envergure de plusieurs dizaines de mètres, figures géométriques, humaines ou animales. Notamment des oiseaux du colibri au condor. Sont-ce des représentations de dieux ? Ou de grands dessins-offrandes aux Dieux ? Ils ont été tracés en ôtant les pierres de surface ferrugineuses et donc rouges pour laisser apparaître une couche de cailloux grisâtres. Apparue en – 500 et disparue vers + 200 la civilisation Nazca n’en continue pas moins de survivre dans l’imaginal de notre modernité.

    BIRDS OF NAZCA

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    Nos oiseaux ne sont que deux, Guillaume est à la guitare et Romuald à la batterie. Le lecteur ne s’étonnera pas de l’esthétique des pochettes. La civilisation Nazca reste mystérieuse, est-ce pour cela, pour ne pas donner l’impression de divulguer des secrets tus depuis deux millénaires que leurs morceaux ne comportent aucune parole…

    BIRDS OF NAZCA

    ( CD / Bandcamp / 31-08-2020 )

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    A fly in the helmet : batterie enjouée et guitare joyeuse, première surprise c’est la batterie qui fait son nid en premier dans votre oreille, la guitare donnant l’impression de voleter pour venir nourrir l’oisillon, déjà un beau jouvenceau heureux de voir sa mère battre des ailes pour se maintenir à sa hauteur, arrêt brutal, l’on attendait la mouche elle survient, un lointain froissement pratiquement inaudible, coups de tambours pour son arrivée, rien de grandiose, rien de dramatique jusqu’à ce  que la guitare déboule, entre nous soit dit elle sonne comme une basse, c’est parti pour quelque chose de plus riffique, s’enchaînent des séquences relativement courtes, ici la batterie fait miroiter ses plumes aux éclats de cymbale, la guitare s’inclinant régulièrement pour picorer des graines, attention nous entrons dans une deuxième coupure pour un moment d’attente, une espèce de noise mélodique chacun des deux instruments paradant comme pour une approche nuptiale, l’on se dirige vers une montée progressive du plaisir… sans explosion finale. Pas le temps de calculer l’on est déjà sans craquèlement dans Cracula : formation d’un riff, en voiture, pour deux minutes de vélocité, non, l’on freine doucement comme si un danger se profilait à l’horizon, la batterie tapote l’alerte et l’on repart, rien de plus roboratif qu’une fausse alerte. Cactus : ambiance plus sombre, n’a-t-on pas entendu comme un souffle de vent du désert, la batterie nous fait le coup de la grande menace qui s’approche à pas pesants, la guitare vous a de ces balancements d’ostensoirs rafraîchissants, mais l’on repart en mineur vers quelque chose de moins sombre, de davantage gris, la batterie écrase les épines du cactus une par une, la lymphe végétale gicle comme un cri de souffrance, surgit lentement la sourde énergie de la nature que rien ne saurait arrêter. Almucantar : procédé mathématique qui consiste à établir un cercle parallèle à l’horizon, un comme si l’on débitait une tranche de la sphère céleste, nos oiseaux veulent-ils mettre en relation cette opération géométrique dans l’espace intérieur avec le résultat de ces dessins gigantesques obtenus on ne sait pas trop comment par le peuple Nazca, en tout cas ils y vont mollo, pas cahin-caha mais presque, coup d’accélérateur aux trois-quarts du morceau mais tout se stabilise très vite, comme si l’on était content du résultat obtenu. Satisfaction spirituelle après l’effort mental.

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    Kanagawa : le titre est sorti en avant-première au mois de septembre 2021 avec pour couverture une représentation de la célèbre estampe La Vague d’Hokusai, dans le lointain en tout petit le connaisseur ne manquera pas de désigner le Mont Fuji, quel rapport avec le Nazca, le Mont Fuji que l’on présente comme la plus haute montagne japonaise, est aussi un volcan… voir titre suivant : le vent souffle, celui de la mer, ou du désert ? Pour la première fois le son prend de l’ampleur, une bourrasque lente, toutefois cette particularité est commune à tous les morceaux, il est impossible de parler de fuzz, nous le répétons l’impression d’une basse dont le volume sonore squatterait les amplis, entre nous rien n’évoque la houle destructrice d’Okusai, à la batterie Romuald en profite pour accentuer sa présence, tout se calme, clapotis de cymbales, profondeur guitarique, Romuald marque la cadence, quelques longueurs structurelles dans ce morceau. Volcano : étions-nous sur une fausse piste, nous rêvions d’éruptions fracassantes mais le Volcano Hummingbird n’est qu’n modeste colibri : pour une fois la batterie se fait pesante, la guitare se contente d’agiter ses ailes d’oiseau-mouche tel un bourdonnement incessant, bien sûr le passage de respiration habituel mais l’on repart aussi vite et aussi tumultueusement, le son s’intensifie et s’éloigne comme une escadrille de gros porteurs. Symposium : une voix, un chant sacré qui réveille la puissance tutélaire et menaçante de l’élément terrestre, grondement insatiable venu d’on ne sait où, qui ne saurait s’arrêter mais dont la batterie ordonne la cadence, tout se calme, ne reste plus que la voix de la prière aux oiseaux.  Vulture gryfus : cette nomenclature latine fait un peu peur, sa traduction en Condor des Andes est promesse de grandeur et de sérénité, le tire tient ses promesse, son amplifié et énergie sous-jacente, c’est la première fois que l’on a envie d’employer le mot riff même si l’on est plus près d’envolées successives, sans doute a-t-on atteint l’altitude supérieure, celle à laquelle on ne vole plus, celle où l’on plane, en se laissant porter par des courants invisibles, ce qui n’empêche pas que l’on monte encore, que l’on prend son essor vers le domaine des Dieux, rieurs et tapageurs, l’on croit être arrivés au summum, mais non, il y a comme une aspiration vers les demeures brûlantes du soleil. Arrêt brutal, s’est-on brûlé les ailes, entamons-nous une chute fulgurante ?

             L’opus est à l’image du vautour de la couve qui vaut le détour. Stoner, doom, tout ce que vous voulez mais avec le refus de l’emphase, de l’esbrouffe, et du kaos, ligne claire serait-on tenté de dire un peu à l’image des grands oiseaux dont les traits se distinguent sur le sol sombre de Nazca.

    HELIOLITE

    ( CD disponible en juin / Bandcamp / Mai 2023 )

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    Heliotite, la pierre du soleil, n’oublions pas la terre de feu, une continuité certaine avec l’opus précédent. Nous quittons un peu la civilisation Nasca, l’Amérique du Sud c’est aussi les Mayas, les Aztèques les Incas, sans oublier les Toltèques, nos deux nantais nous permettent ainsi de voyager dans plusieurs imaginaires mythologiques. Chaque morceau est agrémenté d’une image symbolique représentative.  

    Intro : trente secondes d’un son venu d’ailleurs pour vous abstraire de votre quotidien, pour vous mener à une autre représentation du monde, plus vieille, antique, immémoriale…

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    Inti raymi : (fête du soleil, voir notre Sol Invictus romain ou plus près de nous la Danse du soleil des Sioux) : entrée martelée, mettent le son, ne sont pas sur le onze, mais sur le dix, une espèce de rituel sonore, n’oublions pas les sacrifices humains, les cœurs arrachés, les pyramides dégoulinantes de sang. Ne parlez pas de cruauté ou de civilisations barbares, pensez à la notion d’offrande, à la grandeur démesurée des Dieux face à la petitesse animalculéenne de l’être humain qui n’a rien d’autre à offrir que lui-même. Une musique sans pitié qui va droit devant. La mort ou le soleil, c’est pareil.

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    Spheniscus : non ce n’est pas le phénix mais le Manchot de Magellan ou de Humbolt, au bout de la terre de feu, quel rapport avec les divinités antiques d’Amérique du Sud, je n’en sais rien, ces oiseaux peut-être mentionnés par Nazca pour symboliser ces peuples qui ont disparu sans laisser de trace comme les Yaghans , pêcheurs-cueilleurs dont on ne sait à peu près rien, sur lesquels le rouleau compresseur des invasions historiales est passé définitivement… : face à toutes mes incertitudes la musique se fait entendre, provocante presque, la guitare klaxonne, la batterie étourdit, on pourrait nommer ce traitement musical l’avancée de l’inéluctable, le j’y suis j’y reste de la présence de ce qui a été, de ce qui est toujours là, disparue mais ineffaçable, je marche à pas lourds sur la terre que j’ai désertée, mais que je la hante de la tonitruance de mes fantômes. Ce qui est mort est irrémédiablement immortel.

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    Gucumatz : de l’eau qui coule aux reflets miroitants, tintements brillants, n’y mettez pas la main, Gucumatz est la vipère au corps de plumes qui nage dans les profondeurs aquatiques, le son devient plus dur, plus éclatant, normal cette couleuvre n’est qu’un des noms du plus grand des Dieux, tout s’accélère et se surmultiplie en chatoyances multiples, cymbales triomphantes, vous la connaissez mieux sous le nom assourdissant de Quetzacoalt le serpent à plumes qui vole dans les airs et dans les imaginations, un trait de feu qui pourfend l’ait à la vitesse d’un avion à réaction, si maintenant nous n’entendons plus que quelques notes qui clochardisent et le vent qui souffle, c’est que le Dieu est insaisissable, le voici grincement fracturé d’une forte respiration battériale et la tête du serpent volant se déploie majestueusement, ses yeux sont soleils irradiants, il roule sur le monde à la manière des amas de cailloux qui dévalent les cordillères et écrasent toute présence humaine au fond des vallées, sont-ce des cris, des pleurs, mais l’avalanche recouvre le monde entier et n’en finit pas se glisser à la surface du globe, et puis subitement plus rien, juste un courant d’air d’onde musicale. Les Dieux passent comme les hommes. Mais pas de la même manière.

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             L’on prétend que les dessins du désert de Nazca étaient si grands pour que du haut du ciel les Dieux puissent les voir, c’est-là le sujet de l’opus précédent de Birds of Nazca. Cette Heliolite nous transporte du côté des Dieux, cette deuxième œuvre essaie de traduire le regard de ces Dieux qui ne voient que leurs images. Ne vous étonnez pas si cette musique est refermée sur elle-même, elle se suffit à elle-même, beaucoup plus forte, moins partagée, moins hésitante, moins pérorante, moins diserte, un bloc noir, une borne qui sépare l’infini diversité humaine de l’absolu inatteignable.

             Vous avez sur YT pas mal de concerts ou d’enregistrements live de Birds of Nazca. Regardez-les, écoutez-les, demandez-vous quelle sera leur prochaine étape. Une démarche très originale.

    Damie Chad.  

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

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    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

                                                             

    EPISODE 27 ( Apéritif  ) :

    143

    Le Chef ouvrit sans faire de bruit le tiroir de son bureau, il me fit signe de regarder, Molossito éprouvé par la journée de la veille s’était endormi sur un lit de Coronados, avec une douceur infinie et l’extraordinaire dextérité d’un joueur international de mikado le Chef parvint à extirper de dessous la pauvre bête exténuée le cigare dont il avait besoin, un Expeditivo N° 7, qu’il alluma avec soin :

    _Voyez-vous agent Chad, le monde se porterait mieux si nos dirigeants prenaient de temps en temps le temps non pas de jouer du tam-tam mais de méditer sur la brièveté de la vie en savourant un Coronado. Prenons un exemple particulier, vous-même agent Chad, certes vous n’êtes pas un grand de ce monde, au lieu de dézinguer cette cinquantaine de farfelus qui venaient enterrer un des leurs, si vous aviez simplement eu l’idée d’une halte méditative et coronadienne, ces pauvres fous seraient encore vivants, n’empêche que pour ces zozos venir dans un cimetière de bon matin relevait de la plus haute incongruité  matitunale, puisque tout le monde sait que La Mort nous y attend depuis le premier jour de notre naissance. Ces fous furieux n’avaient certainement pas lu – j’en jetterai un Coronado au feu – les œuvres complètes de Marguerite Marie Louise Gabrielle Ménardeau, sans quoi ils auraient manifesté une plus grande prudence.

    Nous devisions sereinement depuis quelques minutes sur les livres de Gabrielle Witkop lorsque le museau de Molossa effleura mon mollet gauche. Je levais la main. Nous nous tûmes. Aucun bruit. Nous restâmes longuement aux aguets. Le Chef s’abstint même de tirer sur son Coronado. Avec d’infinies précaution je me levai de ma chaise et à pas de loup je m’en fus coller mon oreille (la droite) sur la porte, rien pas un bruit ne me parvint de la cage d’escalier.

             _ Hum, hum ! Agent Chad, je crois que nous avons une visiteuse, il est midi passé, peut-être pourrions-nous l’inviter au restaurant !

    144

    La Mort ne fit pas de chichi pour accepter, en une seconde elle se matérialisa et nous adressa son plus beau sourire :

              _ Je dois reconnaître que vous êtes de parfaits gentlemen, je vous fais confiance pour le choix du trois étoiles, comment avez-vous deviné que je mourrai littéralement de faim !

              _ Quel humour Madame !

              _ Oui j’adore l’humour noir !

    145

    Notre entrée fut remarquée, à l’accueil Germaine – mais non chers lecteurs toutes les filles ne s’appellent pas Alice - ouvrit de gros yeux, en trente ans de maison n’avait jamais vu de telles dégaines, les deux chiens, Molossito ragaillardi par son somme coronadien commençant à zigzaguer en aboyant très fort entre les tables, nos deux perfectos râpés, l’épaisse panache de fumée noire échappée du Coronado du Chef,  l’étrange allure de cette vieille femme drapée dans une immense cape noire, ses mèches de cheveux blancs dépassant de son capuchon noir, ses yeux de braise et son visage blanc au sourire sardonique, les accoutrements de cette équipe improbable avaient dû lui déplaire. Elle alerta d’un prompt coup de phone le patron qui au vu de la carte officielle que lui tendit le Chef, s’exécuta illico en obséquieuses courbettes. En quelques instants nous fûmes conduits dans un salon privé, des garçons stylés qui furent très étonnés lorsque la dame âgée rejetant le parchemin à menus qu’on lui tendait décréta d’un ton mourant qu’elle se contenterait d’une épaisse tranche de mortadelle accompagnée d’une Mort Subite.

    146

    Notre vieille amie avait un sacré coup de fourchette mais il était manifeste qu’elle se dépêchait de terminer son repas poussée avant tout par une impérieuse envie de parler. Elle eut le tact d’attendre que nous ayons fini notre dessert avant de prendre la parole :

    • Bon passons aux choses sérieuses !
    • Entièrement d’accord avec vous chère Madame, j’allume tout de suite un Coronado, vous conviendrez avec moi, j’en suis certain, qu’il n’y a rien de plus sérieux au monde que l’art du Coronado, je suis d’ailleurs très étonné que ce peuple si subtil que sont les japonais n’aient pas pensé à trouver un de ces vocables dont ils ont le secret pour qualifier les arts ! Un manque civilisationnel d’autant plus regrettable que…
    • Vos chinoiseries m’insupportent, tenez-le-vous pour dit, je suis venu ici pour passer un marché avec vous !
    • Madame nous attendons vos propositions, sachez que nous les examinerons ave le plus grand soin et…
    • J’irai droit au but. D’abord je regrette que vous n’ayez apporté qu’une attention discrète à mes propos du matin, vous avez la comprenette attaquée par la fumée des infâmes cigares dont vous faites une compréhension, cela ne m’étonne pas puisque vous êtes un rocker !

    Les yeux du Chef étincelèrent, derechef il alluma un nouveau Coronado :

              _ Madame, vous sous-estimez ces doux êtres paisibles que sont les rockers, pourquoi croyez-vous que je vous ai invitée au restaurant, vos paroles m’ont paru assez claire, contrairement à l’agent Chad qui n’a rien compris, j’ai deviné ce que vous nous suggériez, j’ai établi le rapport entre cette intuition inexplicable entre la mort du rock’n’roll et la nécessité sans cause qui a entraîné le SSR au début de cette aventure dans les allées du Père Lachaise.

    Ce fut comme une lueur irradiante qui envahit mon esprit, en une seconde je compris tout, avec quelques heures de retard sur le Chef certes, toutefois je doute qu’au moment précis de ce récit l’intelligence de nos lecteurs ait reçu l’illumination nécessaire à l’élucidation de cette aventure.

    147

    Je ne pus m’empêcher de prendre la parole :

              _ C’est pourtant simple Madame, c’est vous qui avez décidé de tuer le rock ‘n’roll ! Vos manigances sont cousues d’un fil aussi blanc que celui dont on coud les suaires.

             _ Bien sûr c’est moi, mais vous ne savez pas pourquoi !

             _ Sans nul doute parce que vous détestez ce genre de musique !

             _ Depuis le temps que j’existe, cher jeune homme, l’engeance humaine a inventé tant de genres musicaux que je n’y fais plus attention, tous se valent à mes oreilles… En fait ce n’est pas le rock qui me gêne, ce sont les rockers !

              _ Parce qu’ils écoutent du rock ?

              _ Pas tout à fait, l’affaire est beaucoup plus complexe, c’est quand ils ne peuvent pas en écouter que cela devient dérangeant, mais laissons-cela, je suis venue pour vous proposer un contrat, j’ai préparé le document, il ne me reste plus qu’à recueillir votre assentiment. Tenez, lisez, signez !

    A Suivre…