Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

dick rivers

  • CHRONIQUES DE POURPRE 524 : KR'TNT ! 524 : TIM BOGERT / FRANCOIS PREMIERS / SOUNDCARRIERS / LEOPARDS / CARL McVOY / EKULU / DICK RIVERS / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 524

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    07 / 10 / 2021

     

    TIM BOGERT / FRANCOIS PREMIERS

    SOUNDCARRIERS / LEOPARDS

    CARL McVOY / EKULU / DICK RIVERS

    ROCKAMBOLESQUES

     

    Bogert back (to where you once belonged)

    • Part Three

      z16250dessinbogert.gif

    Redevenu libre, Tim Bogert s’est lancé dans une multitude de projets polymorphiques. Timmy c’est l’incarnation de la joie de vivre, il peut jouer n’importe quoi avec n’importe qui. Dans le milieu, on l’aurait appelé Jo le Caméléon. Sa carrière solo est un véritable capharnaüm.

    z16264boxer.jpg

    En 1977, on le retrouve sur Absolutely, le deuxième album de Boxer, une espèce de super-groupe monté par Mike Patto, Ollie Halsall et Tony Newman. Adrian Fisher remplace Ollie sur Absolutely. On les voit tous les cinq au dos. Chris Stainton et Fisher portent des peignoirs. On se demande ce qu’un géant comme Timmy vient faire là-dedans. Il se contente de bombarder ses triplettes de Belleville dans un petit rock concassé. Paru en 1977, cet album n’a effectivement aucune chance. Il faut bien dire que le rock américain un peu musclé de la fin des seventies vieillit très mal. En plus, ils n’ont pas de chansons. Ça complique tout. Patto peut créer du climat, ça ne sert à rien. En B, on voit Timmy se noyer dans la masse d’«I Can’t Stand What You Do». On sent son énergie, mais le cut ne décolle pas. Les Boxer font un rock qu’on ne réécoute pas, bon d’accord, c’est très ambitieux, très harmonique, un brin proggy mais ça nous passe par dessus la tête. On entend Timmy voyager dans le boogie d’«Hand On Your Heart», c’est très impressionnant, mais c’est vraiment tout ce qu’on peut en dire.

    z16265pipedream.jpg

    Deux ans plus tard, il se retrouve embarqué dans un autre projet, Pipedream. Le guitariste s’appelle Ben Schultz, un surdoué originaire de Floride avec lequel Timmy jouera encore plus tard. Pour compléter cette fine équipe, on trouve un ex-Iron Butterfly (Jan Uvena) et un ex-Captain Beyond (Willie Daffern). C’est donc un super-groupe. Ils n’enregistrent qu’un seul album : Pipedream. Bon alors attention, ce n’est pas l’album du siècle. Timmy chante en lead, épaulé par Ben Schultz au gras double. Ils ont du son à la pelle, c’est le moins qu’on puisse dire. Il faut attendre la fin du bal d’A pour voir palpiter ses narines : Ben Schultz joue la carte du gras double dans «Feel Free». La morale de cette histoire, c’est que Timmy finit toujours par s’associer avec d’excellents guitaristes. Ils font du Cream, ni plus ni moins. L’autre bonne surprise du bal d’A, c’est «Heather», un funky strut idéal pour le roi du bassmatic. Ils s’amusent à jouer dans des styles différents, c’est l’apanage des surdoués des alpages. La B peine à jouir malgré d’indéniables qualités de sur-jeu et il faut attendre «Lires» pour voir ses narines repalpiter, oui, car voilà une belle petite dégelée de big sound avec du chant à deux voix par dessus les toits. Ce Ben Schultz est vraiment très présent, quelle excellente clameur ! Et tout ce que fait Timmy est bon, ce «Lies» est même un modèle du genre, alors t’as qu’à voir. On assiste à un duel Schultz/Timmy en groove de train spectaculaire. C’est ce qu’on appelle généralement un duo d’enfer.

    z16266progressin.jpg

    Fatigué des super-groupes, Tim Bogert entame en 1981 une carrière solo avec un bel album raté, Progressions. Carmine n’est même pas là. L’avantage, c’est qu’on entend Timmy chanter, il est bon, comme on l’a vu avec Pipedream, mais les compos calent en côte : cette pop ambitieuse arrosée de synthés s’éloigne à grands pas de Cactus. Timmy vise le rock symphonique. Ouille ouille ouille. Il cultive des ambitions démesurées. Écouter ce genre d’album permet de voir à quel point un mec doué peut se vautrer. «Make No Mistake» est une pop énergétique bien orchestrée mais saturée d’effets. Le guitariste s’appelle Jay Williams. Timmy tente peut-être de revenir aux sources du Vanilla Fudge qui visait aussi un idéal de pop orchestrale, mais ce qu’il propose ici est infiniment plus putassier. La B n’apporte pas d’eau au moulin d’Alphonse Daudet, alors on fait la gueule, on est triste pour Timmy, triste de voir le roi du bassmatic se vautrer. Il tente de sauver les meubles avec un «Caught In Her Flame» plus musclé et bien amené, mais on passe trop au travers de cette pop qui finalement ne veut pas dire son nom. American prog ? Ce pauvre album ne laissera pas de trace.

    z16266masterbrews.jpg

    Deux ans plus tard, Timmy se déguise en sorcière pour apparaître sur la pochette de Master’s Brew. Cette fois, il ramène des pointures : Carmine Appice, Rick Derringer et Mark Stein. Il démarre avec «Let Him Know», une belle pop de Brill que Carmine bat comme un sourd. Il n’y a que deux cuts en A et «Devotion» sonne comme un rock atmospherix pas très catholique. Mais on remarque que Timmy peut aller chanter très haut dans le ciel. La B retombe elle aussi comme un soufflé. Voilà un «Don’t Leave Me This Way» très pompeux et très symphonique. Dave Platshon vole au secours de «Slow Dancin’» qu’il bat à marche forcée, et dans l’équipe, on retrouve Mark Stein et Brian Auger, excusez du peu. Timmy y joue un peu de basse funk, ça fait drôle de l’entendre pondre du klonk. Bon, cette histoire bizarre s’achève avec un «Trouble» plein d’allant et d’allure que Timmy chante vraiment bien. Mais bon, inutile de courir chez votre disquaire. Il semble que cet album raté n’ait jamais été réédité.

    Z16268SCHULTZ.jpg

    On retrouve Timmy dans le Ben Schultz Band et l’album Tri Ality qui sort en 1992. Il a toujours côtoyé de bons guitaristes, et après Jim McCarty, Jeff Beck et Vinnie Martell, voici Ben Schultz, un mec pas très connu mais un vrai fan de Jimi Hendrix, si on en juge par «You’ve Got Me Floating». Schultz ne recule devant aucun obstacle, il joue dans la mélasse funk hendrixienne et renoue bien avec l’esprit voodoo. Sur cet album, tout est déterminé et forgé à l’enclume. Timmy ne joue pas sur tous les cuts. Il faut attendre «Ready For Love» pour l’entendre. Avec Ben, ils sont dans quelque chose de grandiose. Timmy gère le background au bassmatic comme il sait si bien le faire. Schultz fait des cuts tout seul («2 Good 2 Be 4 Gotten») et des power-intros («Cabo Real»), il n’a aucun problème, le son est là. Étonnant guitariste. Pas étonnant que Timmy se soit maqué avec lui. On reste dans la puissance avec «In The Light Of You» et ils passent au heavy blues avec «Lestat». C’est l’occasion pour Timmy de renouer avec le heavy dirty bassmatic. Schultz est bon, il gratte son gras double. Il sait aussi faire des exercices de style comme Jimmy Page («Intermission») et Timmy s’en va brouter dans le pré carré de «Jazz Whizz». Schultz ressort le riff de «Locomotive Breath» pour «The Knife» et ça se termine avec un mini-opéra, «The Philosopher» en trois parties, où l’on voit ce Schultz jouer des tourbillons et entraîner toute la population dans son délire. Il faut bien se souvenir de ce nom, c’est un guitariste furibard capable d’exactions monumentales, ses descentes aux enfers sont spectaculaires, c’est bardé de son mais voué aux oubliettes. On se souviendra néanmoins de cette explosion finale. Schultz, Ben Schultz !

    z16269barebis.jpg

    Timmy se spécialise dans le montage de projets biscornus. En 1993, sort l’album d’un consortium nommé Jon Bare, Tim Bogert & Chet McCracken. L’album s’appelle Killer Whales. C’est l’occasion de découvrir cet excellent chanteur/guitariste qu’est Jon Bare. Ils démarrent sur un «Be Young» explosif. On se croirait chez Cactus. Une certaine Sally Loloya chante sur «Be Young», mais après, Jon Bare reprend la barre. Quant à Chet McCracken, il bat le beurre. Ils sont donc en mode power trio. Sally Loloya reviendra néanmoins chanter sur «I’ll Give Ou More» qui est le hit de l’album. Et quel album ! Il semble qu’il ait échappé à tous les radars. Jon Bare met la pression sur la beauté pure, alors Sally enjolive à la perfe. Ça tourne au miracle d’élégance et d’équilibre. On est heureux de voir Timmy associé à des gens aussi brillants. Sally gère bien les ponts, ceux qui précèdent les éjaculations. Jon Bare monte tout simplement l’ensemble au cran supérieur. Non seulement ça tourne au miracle, mais ça se réécoute aussitôt. Avec «Who Do I Have (To Sleep With)», ils reviennent à leur Cactus trip avec du heavy riffing. Ils sont dans le son tous les trois. Tout ce que touche Timmy est visité par la graisse, à condition bien sûr qu’il trouve les bons associés. Ça joue encore gras dans «Spacey». Timmy s’entoure généralement de guitaristes qui jouent le gras à volonté. Il faut entendre le ramdam que fait Timmy derrière Jon bare dans «Mama Don’t Allow». C’est un spécialiste de l’anarchie bassmatique, il ne pense qu’à foutre le souk dans la médina. Et comme le montre le morceau titre, Jon Bare est un merveilleux guitariste, aussi vivifiant qu’une baleine, aussi juteux qu’un Carlos Santana de l’hémisphère Nord, il développe une profondeur de jeu purement absolutiste. Ils passent au heavy slowah d’orgue avec «Don’t Let The Sun Pass You By». Timmy rôde dans la mélasse et Jon Bare fait tout le boulot, il joue à n’en plus finir, il développe une mélodie spectaculaire. Bare est un bon. Bare c’est de l’or en barre. Ils terminent ce brillant album avec «Revenge Of The Killer Whales», un big instro. Pour Timmy, pas de problème, il bourlingue dans le son et Jon Bare surfe sur les vagues.

    z16271derringer.jpg

    Dans la série des super-groupes, voici Derringer Bogert Appice, avec un album paru en 2001 : Doin’ Business As… Ils redorent le blason du power-triotisme dès «Blood From A Stone». Ils sont tous les trois de parfaits rockers américains. Pas de pire triplette que celle-ci. Derringer ne s’est jamais remis de son séjour dans le gang de Johnny Winter, alors il chante à la menace. C’est puissant, battu par le pire pourvoyeur de beat des Amériques, Carmine. Derringer titille du bas de manche et Timmy reste perché sur son bassmatic marmoréen. C’est tellement imparable que ça semble incongru. Ces trois surdoués sont capables d’étrangler le qu’en-dira-t-on. Ils sont encore un plein boom avec «Bye Bye Baby». Derringer se laisse aller et Carmine prend le chant, a long long time ago. Power absolu + balladif cogné sec + gras double = postérité assurée. Autre exemple de quintessence du power-trio : «Rhapsody In Red». Véritable jive de prog avec un Derringer qui part à la volée. On reste dans l’excellence avec «Turn On The Light». Bon, Derringer n’est pas un grand chanteur, il fait ce qu’il peut sur ce monster froti-frotah. Mais il a derrière lui la moitié du Vanilla Fudge. Un balladif comme celui-là n’aurait aucune chance ailleurs mais avec Timmy et Carmine, ça change tout. Ils ne font pas que jouer, ils défoncent toutes les rondelles qui traînent dans le coin, ils débordent de power, ils chargent la chaudière à outrance. Carmine prend le chant sur «Boys Night Out». Il est rompu aux jukes, il sait faire sonner un c’mon baby/ It’s so crazy, et forcément on s’incline devant une telle prestance. C’est encore lui qui chante «Everybody’s Coming», ce mec sait driver son affaire et Derringer passe le joli killer solo flash. Mais c’est avec «Telling Me Lies» que tout finit par exploser. Dès l’intro, avec Timmy au chant. Ce drive monstrueux bascule dans l’excellence marmoréenne alors Derringer entre dans la dynamique des géants. Brillant album. Un de plus.

    z16272ceoproject.jpg

    Nouveau consortium en 2009. Il s’appelle The Onesko Bogert Ceo Project, et l’album porte le doux nom de Big Electric Cream Jam. Au moins comme ça on est prévenu. Mais ça ne t’empêchera pas de tomber de ta chaise, car le consortium fait du Cream à la puissance 1000. Dès «Crossroads», ils explosent le concept de Cream. Ça joue à la folie. Timmy joue dans tous les coins du Onesko, c’est monstrueux. On ne croise pas un bordel pareil tous les jours. Timmy devient fou, il multiplie les descentes d’organes bassmatiques et remonte dans le son comme un wild torpédo. Cream en rêvait, Timmy et Onesko l’ont fait. Ils vont ensuite taper dans tous les classiques de Cream, tiens comme «Politician», encore plus heavy qu’on ne l’aurait cru. Timmy fait barrage et Onesko chante à merveille. Ça joue à volonté. Onesko ramène sa science, Timmy veille au grain de l’ivresse, il mobilise le thème et l’explose en plein vol alors qu’Onesko est barré dans un délire de wah incontrôlable. Ces mecs sont des cracks demented, Timmy gratte la croûte du thème, c’est terrifiant, hey now baby. Autant Cream s’était vautré avec sa version de «Sitting On Top Of The World», autant le consortium l’élève. Onesko braille tout ce qu’il peut. Timmy se régale de jouer avec Onesko, c’est plein de vie et Onesko n’hésite pas à aller chercher l’Hendrixité des choses et à se fondre dans le son. Ils amènent «Outside Woman Blues» au riff bulldozer. Ils rejouent tout le concept, mais à l’Américaine. Timmy se fond dans la riffalama fa fa fa et il faut voir cet Onesko plonger dans le tumulte de la folie Méricourt. Ils tapent bien sûr dans le mythique «Tales Of Brave Ulysses». Onesko n’a pas la voix de Jack Bruce, mais il compense avec le power américain. Tout dégringole avec un Timmy qui arrondit les angles. C’est littéralement bouffé par la basse. Power absolu ! Modèle du genre ! Onesko fait un festival de wah avec un Timmy en maraude. Et pouf, voilà qu’ils tapent dans «I’m So Glad» qui fut aussi massacré sur l’album live de Cream. Ils feraient baver Jack Bruce, si Jack Bruce était encore en vie. Ils gavent I’m so glad d’énormité, Timmy joue des atonalités ballistiques et part en dérapage contrôlé percuter de plein fouet des vagues géantes de wah. Ils ont tout le power du monde. Ils explosent ensuite le pauvre vieux «Spoonful» que massacra Cream sur Fresh Cream. Timmy le Hun y passe un solo de basse. Onesko joue sur une Les Paul noire, comme le montre la petite photo du booklet. Ils enchaînent avec un version survoltée de «Toad». Impossible d’imaginer un son plus crémeux. Ils osent ensuite taper dans «We’re Going Wrong». C’est un territoire sacré, le cœur du London beat de Jack Bruce et de Pete Brown. Onesko s’en tire pas trop mal au chant. Ils terminent cette série de cartons en explosant «Sunshine Of Your Love». Sunshine sort de cet album sur les genoux et nous aussi.

    z16270vargas.jpg

    Comme au temps béni du Vanilla Fudge, Javier Vargas, Tim Bogert, Carmine Appice s’acoquinent en 2011 pour enregistrer un album de reprises :VBA. Boom ! Ils tapent dans le vieux «You Keep Me Hanging On» et ramènent pour l’occasion toute la heavyness du monde. Timmy y voyage abondamment, si abondamment ! Carmine et lui nous resservent leur vieille surenchère. L’autre cover de choc est celle du «Surrender» de Cheap Trick - Pa is alrite/ Ma is alrite - Ils l’explosent et ils ont raison. The power station is back on the track, Jack, Carmine bat comme mille diables, il est plus puissant que le Thor du Valhalla. Il frappe si fort que le son rebondit. Pas de pire power que celui-là. Ils reprennent aussi le «Lady» qu’ils jouaient jadis avec Jeff Beck. La bavard à la guitare s’appelle Javier Vargas et le chanteur Paul Shortino. Timmy a les cheveux blancs, mais il bourdonne toujours aussi bien dans le son. Par contre Carmine reste brun, un vrai vampire de Little Italy. Que de son, my son ! Fantastique version, Timmy et Carmine y font la pluie et le beau temps, surtout la pluie. Un vrai déluge. Ils tapent aussi dans le vieux «Black Night» qui fut leur dernier grand single de Deep Purple. Hélas, le glou-glou n’est pas aussi beau que celui de Blackmore. La surprise de l’album est cette version de «Tonight’s The Night» de Rod The Mod. Ils sont gonflés de taper là-dedans sans la voix. Paul Shortino fait tout ce qu’il peut avec ses petits bras et ses petites jambes pour sonner comme Rod mais il a encore du boulot. Même s’il parvient à se fendre l’abricot au coin du couplet. Sur la photo qui est à l’intérieur du booklet, on les voit tous les quatre : Carmine la vampire aussi brun qu’en 1964, Timmy avec ses cheveux blancs et qui n’en a plus rien à foutre. Avec ses lunettes, il fait vieux pépère. Mais my Gawd il est avec James Jamerson le plus grand bassman de l’histoire du rock américain.

    Signé : Cazengler, Tim Boberk

    Boxer. Absolutely. Epic 1977

    Pipedream. Pipedream. ABC Records 1979

    Tim Bogert. Progressions. Town House 1981

    Tim Bogert. Master’s Brew. Takoma 1983

    Ben Schultz Band. Tri Ality. TVT Records 1992

    Jon Bare, Tim Bogert & Chet McCracken. Killer Whales. Mega Truth Records 1993

    Javier Vargas, Tim Bogert, Camine Appice. VBA. Roadrunner Records 2011

    Derringer Bogert Appice. Doin’ Business As… Steamhammer 2001

    Onesko Bogert Ceo Project. Big Electric Cream Jam. Grooveyard Records 2009

     

    1515 ? François Premiers !

    z16251dessinfrançois.gif

    Bravo ! 1515 est à peu près la seule date d’histoire de France dont on se souvient tous. Et celle de mai 1981, bien sûr, l’élection de François Mitterrand. Un autre François. C’est vrai que le set des François Premiers a aussi quelque chose d’historique. On sent bien que si ces mecs-là montent sur scène, c’est pour gagner, pas pour perdre. Ils sont moins cons que Napoléon. À cause de lui et de Waterloo, les Anglais se moquent encore des poor froggies. Le pire, c’est l’épisode de la vieille garde qui refuse de se rendre. Ça rend les Anglais hilares de voir l’épisode des grognards dégommés à coups de canons, comme au chamboule-tout.

    z16256phoyo3.jpg

    Pas de danger qu’une telle mésaventure arrive aux François Premiers. Ils sont les têtes d’affiche du petit festival de la Friche Marignan et ils ne craignent pas la mort, surtout le joueur de mandoline Cyril Doche qui n’en finit plus de faire des galipettes et des sauts périlleux arrière au risque de se rompre le cou. Ces mecs sont définitivement enracinés dans le gaga-rock tel qu’on le joue en Normandie depuis quarante ans, ça Telecaste aux jambes écartées, ça beugle tout ce qu’il faut dans les micros, ça charge comme la brigade légère, ça chante à deux voix par dessus les toits, ça déboule sans prévenir, ça tagadate au voilà-les-Dalton, ça blow the roof en toile, ça prend d’assaut le camp du Drap d’Or, ça rase en Campagne Première, ça réchauffe les cœurs flétris, ça redonne du boom au baume, ça cocote sous le feu roulant, ça joue la carte de l’insubmersibilité des choses, ces mecs sont là pour nous dire qu’ils ont décidé de continuer, de perpétuer, d’entériner, d’enfoncer leur clou, de rester fidèles à leurs racines, quarante ans ont passé, mais bon, le blast reste le blast et les deux François en connaissent un rayon en matière de blast, ils savent envoyer une volée de bois verts dans les discours alarmistes, ils Telecastent leur pâté de foi comme d’autres prient dans des couvents, ils sont bénis des dieux du rock et s’il n’en reste qu’un alors ça sera celui là, François Premier et François Premier. Ce qui frappe le plus chez eux, c’est le pas d’âge. On sait qu’ils ont toujours été là, mais sur scène, c’est un peu comme au premier jour, avec le power en plus. Il faut voir Frandol passer ses killer solo flash, il a cette façon de tordre les doigts sur le manche qui ne trompe pas, ça sent le vétéran de toutes les guerres, le soudard rompu à tous les saccages, l’habitué des assauts et des petites salles. Quant à l’autre François, il plaque de façon extrêmement mécanique, ouvre la main et la referme aussi sec sur chaque accord, il semble serrer son manche comme s’il voulait l’étrangler. Quel spectacle ! Il joue en plus autant du corps que des mains, comme il est resté léger, il peut sauter un peu et c’est toujours juste. De toute façon, on l’a toujours vu juste. Le gaga demande une espèce d’implication de toutes les secondes et une pompe en bon état, celle qui envoie les rushes d’adrénaline au cerveau. Le gaga est pourtant un genre qui vieillit assez mal sur disque, sauf des cas exceptionnels comme les Chrome Cranks, le ‘68 Comeback ou les Gories. C’est un genre plutôt fait pour la scène. On ne retrouve jamais le feu d’un set sur un album de gaga, aussi bien foutu soit-il. Retrouver l’éclat de la victoire des François Premiers à la Friche Marignan, c’est impossible. Par contre, le spectacle va rester gravé dans la mémoire des veinards qui étaient là. Car oui, quel blastingage ! Trop court. On ne se lasse pas de ce genre de spectacle.

    z16255photo2.jpg

    Parmi les reprises, on reconnaît le fameux «The Way You Touch My Hand» des Revelons, un hit gaga des années 80 repris et popularisé par les Nomads, qui étaient assez friands de ce genre de perle gaga-psycho-psyché. Les François Premiers n’en font qu’une bouchée, ils ont tout ce qu’il faut, les chœurs d’artichauts, le gratté de grattes et surtout un excellent batteur, un mec capable de power et d’économie à la fois. Ils tapent aussi dans le vieux «Don’t Put Me On» des Groovies, période Sire, que certains préfèrent à la période Roy Loney. Ils en font une bonne mouture, bien tartinée aux deux Teles, et ce n’est pas le hit le plus évident des Groovies, on sentait que Cyril Jordan et Chris Wilson peinaient à se renouveler. Pas facile de récidiver après un hit aussi parfait que «Shake Some Action».

    z16254photo1.jpg

    Puis ils nous font le coup du lapin avec une reprise qu’il faut bien qualifier de géniale du «Let Me In» des Sorrows, l’un des hits les plus fumants de l’ère freakbeat anglaise, même chose, il n’en font qu’une bouchée, crunch, c’est vite expédié en enfer et on est tous ravis d’aller y rôtir avec eux. Terminer par une cover des Sorrows, ça veut bien dire ce que ça veut dire : coup de Trafalgar, remise au carré des élégances et hommage à l’un des groupes les plus intéressants d’Angleterre. Une certaine façon d’entrer en osmose avec la psychose.

    Z16259RENAISSANCE.jpg

    Dans le trio de tête du set, on retrouve deux des cuts sortis sur des singles chez Poseur, un label dont le logo se dessine comme celui de Closer. Tu es au Havre, baby. Ils démarrent avec «Renaissance Man», une compo de Frandol bien énervée, mais il y met tellement tout, le répondant du renvienzy et la profondeur de champ, qu’il rafle la mise. Frandol ramone bien sa cheminée, il chante sa pop-rock sur-vitaminée à l’ass off, on peut dire sans risquer de se tromper qu’il a du génie. Ils jouent aussi «Franciscopolis» qu’on retrouve sur un autre single, un groove extrêmement inspiré et shooté aux intraveineuses lumineuses, ces mecs injectent de longs jets fantasmagoriques dans leur deepy groove, du coup ça sonne très californien et le killer solo flash se coule dans l’oreille comme un serpent.

    Z16260FRANCISCOPOLIS.jpg

    C’est en B-side de ce single qu’on retrouve la version studio du «Don’t Put Me On» des Groovies de Sire et elle sonne mille fois mieux sur single que sur scène. Ils chargent aux Teles avec une belle attaque de basse comme dans «Shake Some Action», ils répercutent bien l’éclat de légendarité avec des arrivées d’accords tonitruants et des fondus de voix au crépuscule de San Franciscopolis. Une fois de plus, le solo coule comme une rivière de miel entre tes cuisses, un solo short dans sa plénitude persistante, ces mecs accompagnent le souvenir des Groovies avec toutes les finesses dont ils sont capables. Ah les Groovies, t’en souvient-il ? En B-side on trouve le «Glamorize Me» qui fait partie du rappel, et cette fois c’est l’autre François qui le claque au chant, de manière plus caverneuse, plus gaga-swamp, il sonne comme un amateur d’ombres et de tombes, son groove coule comme une lettre à la poste, c’est un heavy boogaloo qui donne le frisson et qui fait rêver, tellement il est bien foutu et bien orchestré. François Premier colle bien à ses syllabes, il les tortille jusqu’à la moelle et ça se déroule dans des descentes d’accords aussi humides que les marches d’une crypte de vampire. Ils sont les rois du big atmospherix. La bassline qu’on entend résonne en écho à celle de Noel Redding dans «Hey Joe». Pour un peu, on deviendrait royaliste.

    Signé : Cazengler, Fantoche Premier

    François Premiers. La Friche Lucien. Rouen (76). 12 septembre 2021

    François Premiers. Renaissance Man. Poseur 2020

    François Premiers. Franciscopolis. Poseur 2020

     

    L’avenir du rock

    - La carrière des Soundcarriers

     

    L’avenir du rock se réveille à l’hôpital. Plantés à son chevet, un médecin et une infirmière l’observent.

    — Alors, avenir du rock, vous sentez-vous mieux ?

    — J’aimerais bien si vous le permettez récupérer mes vêtements et rentrer chez moi !

    — Allons allons ! On se calme. Nous allons vous garder quelques jours en observation. Vous avez perdu connaissance dans la rue et les radios ne sont pas jojo. Vous avez une fracture du crâne, mais nous devons faire d’autres examens pour expliquer l’origine de votre malaise.

    — Il n’y a pas de malaise, j’ai juste glissé sur une peau de banane...

    — Ah oui, une peau de banane ?

    — Oui, je suivais un gorille.

    — Ah oui, un gorille ? Comme ça dans la rue ?

    — Oui, il marchait vite et je l’entendais faire honk honk, comme Lux Interior dans Goo Goo Muck...

    — Ah oui, honk honk...

    — Et puis il avait des disques sous le bras.

    — Ah oui, des disques ? De quel genre de disques parlez-vous ?

    — De vinyles, bien sûr !

    — Ah tiens, c’est intéressant, un gorille avec des vinyles ! Peut-être vous souvenez-vous d’un titre ?

    — Oui, j’ai reconnu la pochette psychédélique du premier album des Soundcarriers.

    Le médecin se tourne vers l’infirmière :

    — Isabelle, vous allez mettre l’avenir du rock sous morphine !

    — Quelle dose ?

    — Six grammes ! Vous augmenterez si besoin.

    L’avenir du rock est habitué à ce qu’on ne le croie pas. L’essentiel est qu’un gorille se balade avec l’album des Soundcarriers sous le bras.

    z16252dessincarrier.gif

    Retro-futurists de Nottingham, les Soundcarriers sont devenus les grands chouchous des Shindigers. Ils sont même aux yeux de Christopher Budd one of Shindig! most treasured modern-day acts, avec leur subtil mélange de ‘60s film jazz, krautrock grooves, acid-folk fragility and analogue authenticity. Un vrai catalogue ! Pas étonnant que les Shindigers craquent. Budd ajoute qu’ils font aussi de la baroque psychedelia. En gros, la musique des Soundcarriers est une invitation au voyage à travers various shades of pulsating motorik, electronica and acid-folk. Ils existent tels qu’ils sont depuis 2008. On les a comparés à Stereolab et Broadcast. Ils disent aussi adorer Free Design, mais aussi du broader than ever : early Kraftwerk et de l’esoteric sound, c’est-à-dire Moondog et Silver Apples. Leur problème est de pouvoir dépasser leurs limites qui sont des limites de temps, d’équipement ou de compétences musicales. Aussi n’hésitent-ils pas à explorer des pistes en studio et de recourir à leur imagination, ce que, nous disent-ils, beaucoup de groupes ne font plus.

    z16264narmonium.jpg

    La parution d’Harmonium en 2009 fut saluée comme il se doit et c’est vrai que ce groupe sonne comme une aventure fantastique : elle commence avec ce groove épileptique qu’est «Time Will Come», hanté par la voix d’Ophélie qui s’appelle en réalité Leonore Wheatley. Sacré son, de toute évidence, porté au groovus maximalus. Paul Isherwood signe le toxic bassmatic. En fait, Isherwood est l’âme du groupe. C’est lui qui signe le big bass boom de «Calling Me Reprise». Il a le swagger du bassmatic des enfers. Retour en force de Leonore dans «Without Sound». Le groove l’embarque pour Cythère. Ces gens-là taillent leur route dans un groove de psyché anglais judicieux qui ne veut pas dire son nom. Retour d’Isherwood et de son bassmatic dans «Without Sound Part II». Il reprend simplement le thème à la basse. Avec «Glide», ils basculent dans la mad psychedelia. Ils amènent ça au drumbeat explosif de psyché anglais d’allégeance suprême. Rien d’aussi psyché que ce Glide inespéré. Isherwood l’enroule dans un riff de basse dément. Ils restent dans le psychout so far out avec un «On That Line» absolument renversant. Il faut voir Isherwood relancer au drive de basse. Le son des Soundcarriers enveloppe facilement. Ils ont un côté flux toxique qui capte l’oreille de manière irrémédiable, c’est encore ce que révèle «Falling For You». Leonore chante «Uncertainty» à s’en arracher les ovaires. Disons qu’il s’agit d’un rock épique bien porté par la clameur. On note aussi la présence d’un bel angle de rock anglais dans «Caught By The Sun». C’est chanté au coin d’une harmonie vocale à la big energy. On les sent possédés par leur truc. Le «Calling Me» qui suit reste assez entreprenant, on peut même parler de hit de good time music. Ils opèrent une belle glissade dans le monde océanique avec «Been Out To Sea». Ils visent clairement l’échappée belle. Ils ont une facilité pour ça. Et du coup, ça devient the real deal, c’est-à-dire le vrai truc. Le heavy groove shindigois est vraiment leur domaine, comme le montre «Cannonball», un petit chef-d’œuvre psyché à la Barrett. Terriblement persuasif. Fantastique présence !

    z16261celeste.jpg

    Alors du coup, on jette un œil sur les albums suivants, histoire de voir si la révélation tient bien la route. Celeste date de 2010. Cet album est nettement moins effervescent que le précédent. Ils embarquent «Last Broadcast» au drive de Canterbury. On sent le prog-rock des maîtres de l’ancien temps. Oh oui, ils reviennent parmi nous, les Caravan et les Hatfield, via l’organe délicat de Leonore. Les Soundcarriers ultra-jouent leur crise de prog, mais le côté marbré du chant plombe le pauvre cut. Bon, c’est leur monde. Libre à toi d’y entrer ou pas. Ce diable d’Isherwood revient faire des ravages dans «Step Outside». C’est un mélange jusque là inconnu. La basse est remarquablement bien mixée dans le beat carriériste. Ce mec joue comme Jack Bruce, à la folie douce. Si on cherche les hits, il faut aller jusqu’à «Rolling On». Leonore monte devant, comme Laurie Anderson, en atonie d’unisson du saucisson. Elle vise le dévolu et ça devient énorme. C’est un hit de petite vertu, du all the time de cosmic boogie. Paul Isherwood embarque l’autre hit, l’infortuné «Signals». Voilà encore un cut assez révélateur de leur capacité à rebondir dans le monde des affaires. Sur cet album, tout est monté au haze de girl voice et de bass drive. Isherwood entre dans la lard du «Morning Haze» avec un sens aigu du devoir psychédélique. Comme c’est étonnant de trouver cette basse au cœur du mix. Bon, on ne va tout de même pas en faire les génies du siècle, comme le voudraient les Shindigers, mais il vrai qu’un cut comme «Broken Sleep» capte bien l’attention et va même flatter les bas instincts. Tous les cuts ne sont pas d’un accès direct, c’est parfois compliqué, il faut savoir se montrer patient. La voix de Leonore perdue dans le fog de prog brouille parfois les pistes. Avec «Rise And Fall», ils restent dans leur modèle de groove longitudinal et tapent dans la clameur de la chandeleur. Paul Isherwood y mène le bal. Il referme la marche avec un «Hideaway» gratté à la basse sourde, puis avec le morceau titre joué au heavy bassmatic. Il joue tout seul, et comme il en a envie. Ce mec est doué et une flûte vient lui chatouiller les castagnettes.

    z16262entropicalli.jpg

    C’est donc la curiosité qui pousse à écouter un troisième album des Soundcarriers, le bien nommé Entropicalla, paru en 2014. On y dénichera deux jolis slabs de mad psychedelia, «Boiling Point» et «Somewhere To Land». C’est même une mad psychedelia d’influence faramineuse, comme incendiée d’orient, ravagée de pestes cistériennes, enjolivée d’ardeurs marmoréennes, gonflée de vents gazeux d’andronénisme caractériel. On sent les carriéristes motivés, profondément axés sur le vertige et salement incisifs. Ils adorent cette flûte qui vient de la nuit des temps, on la retrouve aussi dans «This Is Normal». La flûte rôde dans le son comme un chacal. Ils touillent un groove qui ne peut plaire qu’aux Shindigers. Il faut écouter «So Beguiled» sans s’écouter parler et savoir s’effacer devant les cuts qui s’effacent. Avec ce troisième album, ils deviennent encore plus difficiles d’accès. Tout le monde n’est pas admis dans «Low Light». Il jouent un psyché qui s’en va à vau-l’eau, bien nappé d’orgue. Avec les carriéristes, il vaut mieux se lever de bonne heure. Ils se montrent assez pragmatiques avec le morceau titre et tapent une fois encore dans une sorte de mad psyché, mais bon.

    Signé : Cazengler, Soundcarie dentaire

    Soundcarriers. Harmonium. Melodic 2009

    Soundcarriers. Celeste. Melodic 2010

    Soundcarriers. Entropicalla. Ghost Box 2014

    z16263schindig.jpg

    Christopher Budd : A certain future. Shindig! # 39 - May 2014

     

    Inside the goldmine

    - Les douze Leopards

     

    Recroquevillé au fond de la tranchée et transi de froid, Guillaume Apollinaire se préparait à rédiger une réponse au pamphlet que lui avait adressé la Société des Poètes Parcimonieux. Il prévoyait d’écrire sa réponse sur la page garde du recueil du Mercure de France qu’il avait reçu le matin même au courrier et de glisser la page arrachée dans une enveloppe de récupération. On ne trouvait plus guère de papier en première ligne, même pour se torcher le cul. Il suçait son bout de crayon gras en observant pensivement cette grosse lune ronde qui éclaboussait de sa lumière blafarde la zone calcaire dans laquelle la troupe avait creusé la tranchée. Il pensa titrer sa réponse ainsi : Messieurs les douze salopards, puis cibler ensuite sur la lâcheté des ‘planqués de l’arrière’, comme on disait au front, sachant qu’il s’attirerait automatiquement la sympathie du lectorat. D’un naturel grincheux, la Société des Poètes Parcimonieux s’en prenait à lui pour la raison bête qu’il avait oublié le léopard dans l’inventaire de son Bestiaire, et ces gens qui ne transigeaient pas y voyaient une faute impardonnable, un impair indigne d’un poète publié, le déshonneur de la patrie. Eut-il songé au léopard, Apollinaire ne doutait pas qu’on l’eût accusé d’avoir oublié la loutre ou bien encore la limace. Chez ces redoutables cloportes tout était prétexte à chicanerie, il le savait. Ravi d’avoir à relever le défi d’un duel, il allait pouvoir se montrer d’une rare férocité, et y prendre un plaisir immodéré, comme lorsqu’il fessait Marie Laurencin qui d’ailleurs ne cherchait pas à se défiler, bien au contraire. Il commença à écrire, Messieurs les douze... quand soudain un obus explosa à quelques mètres de lui. Blarghhhh ! Un éclat vola en sifflant, bzzzzzzzzzz, et enfonça son casque, boiiiing ! Le choc l’envoya rebondir contre la paroi. Il s’écroula, tira la langue et roula des yeux. Sa main se mit à tracer des lettres comme si elle était devenue un automate. L’alerte passée, le colonel Dax vint lui-même faire le tri dans les étripés. Il se pencha sur Apollinaire. Comme sa main écrivait, Dax en déduisit qu’il vivait encore.

    — Brancardiers, embarquez-moi ça à l’arrière !

    La main écrivait, elle écrivait encore. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards.

    z1625leopards.gif

    Rassure-toi, Apollinaire va survivre, grâce à une lobotomie pratiquée non pas à l’hôpital de campagne, mais plus loin à l’arrière, dans une clinique parisienne. Quant aux salopards devenus des léopards, ils ne sont pas douze mais quatre. C’est déjà pas si mal.

    Si on t’avait dit qu’il existait des Kinks à Kansas City, l’eusse-tu cru ? Et pourtant c’est vrai. Il te suffit d’écouter Kansas City Slikers. Cet album des Leopards paru en 1977 est la preuve formelle qu’il existait bien des Kinks à Kansas City.

    Z16257KANSAS.jpg

    Le Ray Davies de Kansas City s’appelle Dennis Pash et dès «Road To Jamaica», il impose un son gracile et lumineux qui évoque vaguement les TV Personalities, mais surtout le kinky konk des early Kinks. Le «Mind Of My Own» qui suit sonne aussi très anglais. Ce gentle puppy à l’anglaise ravira les amateurs de petit biz. Puis on assiste à un curieux phénomène : Dennis Pash s’illumine de plus en plus. «Dancing In The Snow» sonne comme un hit sixties. Faramineux ! «Bugle Boy» est directement inspiré par les Kinks, mais avec goût certain. Ils s’enfoncent toujours plus profondément dans la kinkologie. Paf, Pash finit l’A avec un «I Wonder If I’ll Ever See You Again» d’une finesse et d’une légèreté qui sèment le trouble dans la cervelle. Pash se rapproche toujours plus de Ray du cul, avec une réelle douceur mélancolique. Paf, Pash revient en B avec un joli brin de mersey beat («Recess») et une subtile pincée de kinky Sound («It Must Be Love»). On irait bien jusqu’à insinuer que son kinky Sound surpasse celui du maître, mais on risquerait des ennuis. Il n’empêche que ce bougre de Pash n’hésite pas à bafouer l’autorité morale de Ray Davies. On est bien obligé de le constater, mais en même temps, personne ne nous oblige à écouter cet album. Et pouf, Pash revient se lover dans le giron kinky avec un «I’m On My Way» délicat, jouissif, coloré, gracieux et inespéré. C’est du pur Village Green Preservation Society. Rien de plus kinky que ce truc-là. Il se pourrait bien que Dennis Pash soit avec Fred Neil le seul chanteur blanc délicat d’Amérique. Il termine cet album étrangement sublime avec un gros clin d’œil aux Beach Boys : «Summer’s Gone».

    Z16258MAGIC.jpg

    Bon ça ne marche pas. Dix ans passent et pouf, Pash revient avec un nouvel album, Magic Still Exists. Pash passe à un son plus musclé. Il est désormais sur Voxx, le label de Greg Shaw qui n’a jamais caché son anglophilie. «Black Party» pourrait bien l’un des emblèmes de la passion que nourrissent les Californiens pour la pop. C’est une sorte de gaga-pop bien drivée au gimmick infectueux. Bien sûr, Pash revient à son cher kinky sound avec «Back On The Track», «Empty People» et «Last Night». Il y excelle, puis il va s’éparpiller. Comme il a les mains balladeuses, il va tâter différents styles. Il va y perdre l’unité de ton qui fait le charme de son premier album. Dommage. Il faudra attendre «Harlean’s House» pour crier au génie. Waouhhhh ! Voilà un artefact pop fascinant de qualité et corseté de kinky motion. Fier comme un pape, Pash boucle l’A avec un «Psychedelic Boy» plus poppy et donc moins éclatant. Disons que ça reste très anglais, même si ça frise le comedy act de type Winchester Cathedral. Pash revient à sa chère kinky motion en B avec «Famous Herbal Cure Show». Il se tape aussi un vieux coup de Diddley beat avec «I’m Drowning». Admirable, fruité, marrant et intéressant. On a là un vrai hit Voxx. On l’a bien compris, Pash est un mec intéressant qu’il ne faut pas prendre pour une bille. Il enchaîne avec «Waiting», nouveau slab de pop-rock solide et captivant. Il termine cet excellent album avec un ultime hommage à Ray Davies intitulé «Maggie Lane». On se croirait sur Dead End Street, ce n’est pas rien. Les Leopards n’étaient pas loin de tenir du miracle. Ah quel dommage qu’ils aient disparu sans laisser de traces.

    Signé : Cazengler, le haut part (en couille)

    Leopards. Kansas City Slikers. Moon Records 1977

    Leopards. Magic Still Exists. Voxx Records 1987

     

    CARL McVOY( 1 )

    J'avais totalement oublié le cousin. Pas le mien. Celui d'un gars beaucoup plus prestigieux. C'est peu dire, le cousin de Jerry Lee Lewis. Du côté de sa mère. Le nom m'est revenu en écoutant – un petit plaisir égoïste, la Rock'n'Roll Stories consacrée à Jerry Lee Lewis. C'est sur You Tube, décliner la vie de Jerry Lou en une demi-heure est une gageure, Franco ne se perd pas en anecdotes fabuleuses, tient bon le cap, celui de la discographie, l'émerveillement squatte l'éblouissance de vos yeux, toutes ces pochettes originales, un régal, singles, EPs, LPs, 25 cm, CDs, défilent à toutes vitesse, vous aimeriez vous accrocher à votre rêve, mais non, les galettes mythiques se succèdent sans fin ! Ah, Jerry Lou !

    Mais le cousin d'abord. De droit d'aînesse. Jerry Lee est né en 1935 ( tout comme Elvis et Gene Vincent, très bon millésime ). Carl McVoy en 1931. Jusque-là tout va bien. C'est après que le diable s'en mêle. Carl est passionné de piano. Notamment de boogie woogie, un modèle pour le jeune Jerry, à tel point que notre satané Jerry Lou qui a appris le piano tout seul en un mois, rendra à son cousin quelques visites décisives, vient chercher tout ce qu'il pressent ne savoir pas encore, et le cousin Carl qui est généreux lui dévoile tous ses meilleurs plans comme les plus infects, plus tard il déclarera sans ostentation ni jalousie que Jerry a développé les bases de ce qu'il lui avait transmis.

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    ( Photo : Rocky-52 - net )

    L'histoire de Carl pourrait s'arrêter là. En bon américain pragmatique soucieux de gagner de l'argent il embauche dans une entreprise de construction. Manque de chance il bosse à côté de Ray Harris qui ne pense qu'à fonder une compagnie de disques. Le rêve se concrétisera, Harris, Bill Cantrel, Quinton Claunch et Joe Cuoghi qui, élément décisif, possède une boutique de disques, fondent le label Hi. Carl ira à Nashville afin d'enregistrer pour Hi You are my sunshine et Tootsie, le premier décembre 1957. L'amateur averti ne manquera pas de remarquer la présence de Chet Atkins dans le studio. En 1958, Hi fera paraître un deuxième single de cette même session. Mais Hi n'a pas les reins solides, le contrat sera revendu a Sun en avril 1958.

    Les faits ne sont pas très clairs, il se pourrait que Carl ait déjà, dès l'année 1957 commis deux sessions chez Sun, quoi qu'il en soit, et malgré de nouvelles séances chez Sun, Sam Phillips ne commercialisera rien de Carl McVoy. Les titres sortiront plus tard, en compilation chez Charly, Bear Family et Sun racheté par Shelby Singleton.

    Carl McVoy n'a pas la grosse tête. Dès 1959 il retrouve son job dans le bâtiment ce qui ne l'empêche pas de rejoindre une formation dont le patron était déjà célèbre pour avoir tenu la contrebasse derrière Elvis, le Bill Black Combo's. Etrange de voir la proximité de Carl avec deux des plus grands pionniers du rock, Elvis et Jerry Lou !

    Nous nous intéresserons dans cette première partie aux titres de Carl McVoy compilation chez Sun. Carl garda toujours un lien avec la musique, son job et puis sa propre entreprise lui permirent de prendre des parts dans Hi, ce qui n'était peut-être pas un placement mirobolant... Il nous a quitté en 1992. Une vie bien remplie.

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    Born to loose : une voix de velours, un piano qui coule, un fond de mélancolie, une rythmique qui ne se prend pas la tête, l'on est plus près de Bing Crosby que des hoquets désespérés du rockabilly, une belle facture, vous le rangerez dans la série des chef-d'œuvres oubliables. It's make no difference now : un peu moins de velours, et voix magique, le piano roucoule mais McVoy arrache les mots d'une belle manière, ce n'est pas du rock, mais l'on y est presque, la chaudière est sous-pression, ne reste plus qu'à relâcher la vapeur. There's be no teardrops tonight : avec un tel titre on redoutait une roucoulade, mais non le piano est pointu, un sax saligaud essuie ses godasses boueuses sur le paillasson, l'ensemble ressemble à une parodie de chanteur de jazz avec grand orchestre. You are my sunshine : A : les amerloques ont une manière qui n'appartient qu'à eux d'imiter l'accent américain, savait chanter le Mc, peut-être trop bien, capable d'épouser tous les styles, un peu jazzy, un peu rhythm'n'blues, chœurs sixty féminins, et entertainment à la Broadway, un petit côté très professionnel. You are my sunshine : B : prise pas fondamentalement différente, un peu moins jazzy, plus près de Pat Boone si l'on veut être méchant, plus proche de Ricky Nelson parce que l'on est gentil. Tootsie : B : un piano qui pumpine dans les bémols, un sax qui impulse l'énergie, une voix parfaitement ajustée à la rythmique. Un peu plus enlevé que les précédents toutefois un peu gentillet. En réfléchissant l'on en vient à se dire que le Pelvis enfonçait toute sa génération. Pas de photo. Tootsie : A : une voix plus friponne, cette version est vraiment supérieure à la précédente, en plus cette manière de mettre la pression si forte sur le vocal, il semble que Carl a des mots en trop qu'il se dépêche de caser pour tomber pile à la rime. Si je m'appelais Tootsie, j'aurais été séduite.

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    You are my sunshine : encore un peu moins jazz et nettement plus rock, surtout au début car ensuite il se perd un peu, mais sur la fin il sort sa grosse voix qui ne vous laisse pas sur votre faim. ( Suivi de la version B de Tootsie pour reprendre le single sorti chez Phillips International. ) Be honest with me : enfonce les touches du piano comme s'il voulait bouffer le clavier, la voix rentre-dedans qui arrache la tapisserie sur les murs et par dessous un sax qui a oublié d'être asthmatique. Oh Yeah : l'on sent que l'on est passé aux choses sérieuses, tout est dans la façon de de poser les mots, l'air de rien, comme s'il était en train de consulter l'annuaire du téléphone en même temps, les instrus aiguisés au maximum mettent le feu, le secret du rockab dévoilé, c'est le vocal qui emporte la nappe à sa suite et qui fout le feu à l'appartement. Lonely heart : un slow à la Presley, la musique qui tangue et vous file envie de vomir, mais vous ne quitterez pas votre cavalière pour un empire. Même si vous lui dégueulez dans le corsage. Quand on tient le bon bout, on ne le lâche pas. Little girl : l'en fait trop, lui crie dans les oreilles, un truc à rendre la poupée électrique, devaient être survoltés lors de cette prise de speed , le rock comme on l'aime qui vous écrase de ses pompes bleues les chaussons de satin rose. A woman'love ( Thrill of your love ) : cela vous a un air de ballade à la Gene Vincent, à part que le Mc il vous a oublié son timbre de velours, vous meugle telle une vache perdue au fond de son pré. Le mec a trop picolé et il vient crier son amour sous la fenêtre. Pas la meilleure façon de se faire admettre par les parents. Ses copains l'encouragent. Little John's gone : l'était déchaîné, en plus le mec au sax, à chaque fois qu'il envoie son souffle on dirait qu'il débouche un magnum de champagne, la petite frappe à la batterie écrase tout ce qui bouge et même ce qui reste immobile. Le Carl impérial, toréador qui attrape le taureau par la queue et le tue en lui fracassant la tête contre les palissades. Acclamation des aficionados. You're my only star in my blue heaven : l'on devrait voir les anges roses traverser le ciel, c'est raté, avez-vous déjà entendu un garçon vacher vociférer un slow, le guy vante si fort les qualités de la génisse qu'il emmène à l'abattoir qu'il vous tarde qu'on vous la serve sous forme de steak tartare. I'll be satisfied : l'est tout content, ne se retient plus, le piano sautille et son vocal s'adjuge la première place. N'est pas pour rien le cousin de Jerry Lou !

    Montée progressive vers le plaisir. Sur la première moitié le Carl McVoy se retient aux rideaux au cas où ils lui tomberaient dessus, dans la seconde – mais que s'est-il passé entre temps, docteur Freud ? - il s'est débarrassé de toutes ses inhibitions, il crie, il stentorise, il s'époumone, cherche-t-il à imiter Jerry Lou, je ne sais pas, mais là il emporte la cerise et le gâteau à la crème qui est dessous. Bon sang ne saurait mentir !

    Damie Chad.

     

    EKULU

    UNSCREW MY HEAD

    ( Cash Only Records / Juillet 2021 )

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    Comme souvent la pochette m'a attiré en premier. Trois jeunes femmes enlacées assises sur deux bancs de pierre qui se font face, rien de charnel, leurs silhouettes bleutées induit une idée de sérénité – n'est-ce pas ainsi que l'on pourrait traduire le nom du groupe – tout serait parfait, s'il n'y avait ces bougies allumées, disposées en un carré brisé ou inachevé, tels des luminaires d'appel d'un rituel en cours d'exécution. Cette première impression est vite confortée par la vision du sorcier noir au masque grimaçant. Un ricanement de guingois de très mauvais augure. Quelles mystérieuses passes maléfiques effectue-t-il de ses longs bras étendus au-dessus de celles qu'il faut bien se résoudre à nommer ses trois victimes envoûtées ? Ekulu nous délivre un message simple, notre monde n'est pas aussi serein que l'on voudrait nous le faire accroire. Méfions-nous des manipulations mentales que nous subissons alors qu'en toute inconscience nous nous sentons bien.

    Souvenons-nous que le mot Ekulu signifie ''Grand'' en langue kwa parlé par le peuple Igbo qui réside au sud-est du Nigéria, près du fleuve Ekulu. Sans doute faut-il interpréter le mot ''grand'' en tant qu'expression d'une force incommensurable, un courant d'impavide puissance, auquel rien ne saurait résister. Pour mieux comprendre le sens de ce vocable, il suffit de penser à la racine latine ''rumen'' que l'on retrouve dans les termes familiers à nos oreilles d'européens de Rome, Rhin, Rhône, les noms de certains lieux signifient souvent beaucoup plus qu'ils ne disent.

    Quittons nos errances philologiques. Ekulu est un groupe new yorkais. Pas particulièrement novateur qui s'inscrit dans cette mouvance de formations qui au début des eighties ont voulu se démarquer – plus vite, plus fort, plus violent – de Metallica qui offrait à cette époque une synthèse harmonieuse, équilibrée mais bourrée d'énergie des différents courants musicaux du hard, du heavy et du metal. Ces groupes comme Cro-Mags ou Leevay ou Agnostic Front ajoutèrent à l'alliage réalisé par Metallica de nouveaux ingrédients, punk hardcore, trash, créant un nouvel orichalque surnommé Crossover Trash... depuis dans les marmites de fonte de ce metal éruptif, les combos ont pris l'habitude de doser tous ces ingrédients selon leurs envies...

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    Les membres d'Ekulu proviennent de ce chaudron de sorcière, ont tous participé ( et continuent encore ) à d'autres groupes, Glory, Illusion, Funeral Youth... Formés en 2018, ils ont déjà trois commis trois monstruosités mais l'on peut dire qu'avec Unskrew my head ils ont atteint une maturité indéniable qui les classe pour les amateurs de musique violente parmi les valeurs sures de cette année.

    Becoming / New Life jam : ti-tiou ! c'est quoi ce truc, une guitare qui sonne en catimini comme une sirène d'incendie, une batterie au pas de l'oie cadencé, et derrière cette espèce d'oratorio cordique qui miaule tel un chat devant une boîte de sardines à l'huile irrémédiablement fermée. Proven wrong : vous ont pris par surprise, ouf ça s'assagit, façon de parler, disons que ça balance du riff sur les murs mais sans ostentation, ça se gâte vite lorsque Wilson se pose au vocal, un véritable accélérateur de particules et tout le bataclan derrière qui file le train, doivent se croire dans un synchrotron, il y a une guitare qui prend la tête et qui franchit la ligne d'arrivée en vainqueur, elle gémit et hennit d'une belle manière, je suis sûr que le manche est gonflé à l'hélium. Half alive : toujours cette batterie qui tasse les petits pois dans la boîte, ricanement obsolète, un avion à réaction à fond passe au fond du studio, un train siffle et c'est parti pour la poursuite infernale, le type devant ne s'en sortira pas, n'a aucune chance avec la locomotive qui le talonne de fer, si je comprends bien le titre il doit se traduire par à moitié mort, en tout cas le singer il s'époumone le chasse-buffle collé au cul, le batteur accélère le rythme, il cogne sur les bielles à la manière d'un dératé, z'avez un cliquetis de guitares qui ondule salement, l'histoire se termine mal, on s'y attendait, un grand cri et puis plus rien. Les meilleures boucheries sont celles où l'on vous abat le plus promptement. Pick your fight : sont sympathiques, vous laissent choisir l'arme du crime, c'est vous la victime, le chanteur s'égosille comme s'il était pressé de vous planter sa botte de Nevers dans le trou du cul, s'arrache la gorge et postillonne dans tous les sens, les copains sont avec lui et martèlent la rythmique de toutes leurs forces, maintenant tous ensemble ils jouent au vibra(méga)phone avec votre corps. Le pire c'est que si vous avez le temps de faire le point, vous êtes obligé de reconnaître que ce sont de sacrés musiciens,ne se marchent jamais sur les pinceaux du copain, d'une précision absolue. Who's incontrol : riff d'entrée vicieux, de la bonne pâte à dentifrice pour haleine fraîche, dès que vous l'avez dans la bouche, le verre pilé des guitares vous déchire les gencives et les baguettes de Mike Ralstor sont agrémentées de lames de rasoir qui vous lacèrent la langue, évidemment le hurleur de service se met à vociférer, à croire qu'il ne sait pas faire autre chose dans sa vie, alors ses potes le soutiennent de la voix, la grâce d'un chœur de mêlée de rugby de seconde division, autant l'avouer au fur et à mesure que le morceau se déroule, la situation s'aggrave, incontrôlés, oui s'ils le veulent, mais ces lascars maîtrisent leurs instruments à la perfection. Unscrew my head : Ralstor abat ses cartes sur ses toms, Wilson n'est plus qu'une explosion nucléaire vocale, les guitares seraient parfaites pour remplacer des pleureuses corses de vos obsèques, ce que l'on voit à l'intérieur de sa tête tétanise tout le monde, Ralstor se lance dans un solo désespéré, le morceau n'ira pas plus loin. Nous oui, ce pèlerinage aux portes de la folie s'avère aussi intéressant que de descendre les chutes du Niagara à la nage. Crossed : définitivement barrés de l'autre côté, c'est pour cela qu'ils affectent un faux calme majestueux qui ne durera que vingt secondes, Wilson se lance dans l'abîme sans parachute, la descente est vertigineuse, hurlements, coups de semonce et flèches de sang qui vous transpercent la conscience de vous-même que vous n'avez plus depuis longtemps. Wake up : l'est vraisemblablement temps de reprendre ses esprits, fissa, fissa, boutent le train, foncent tout droit dans le labyrinthe, mettent les bouchées doubles, cavalent à fond de tender, et la galopade continue sur l'intro de World of uncertainty ( Sandman's theme ) : charge finale dans le monde de l'incertitude, les hommes de sable retournent-il à la poussière ou se concrétisent-ils en conglomérats aussi durs et solides que les roses de vent des déserts, quelque part entre la victoire du rêve et les désastres des Waterloo intimes, la ferblanctique horde ekuléique passe devant nous et s'éloigne en un dernier grondement.

    Hormis cet album sur Bandcamp sont facilement accessibles les premiers titres du groupe qui ont éveillé l'intérêt des connaisseurs ( The ruminator / Melt the ice / S.O.D. / Half alive ) vous les retrouvez aussi sur leur disque live enregistré à London intitulé Live in the graveyard. Pour ceux qui aiment les groupes en chair et en os, nous signalons sur You Tube la vidéo :

    EKULU

    UNSCREW MY HEAD RECORD RELEASE

    / FULL SET / BROOKLIN, NY, 9 / 3 / 21

    FIST FIRST PRODUCTION

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    Bien entendu en différé. Filmé le 3 septembre de cette année. L'occasion idéale de faire le point sur la formation. Première constatation, le Gold Sounds n'est pas immense, la modeste et chaleureuse affluence de la foule ne rendra pas les fans de rock français jaloux... N'est-ce pas une des meilleures chances du rock'n'roll de redevenir une musique de franges, de meutes, de petits groupes passionnés... Disons-le tout de suite, l'on ne retrouve pas sur le live cette glissade continue que constitue l'enregistrement le disque dû à Arthur Pisk. La musique s'avère non pas plus violente mais davantage fragmentée et rugueuse. Le public est à l'image du groupe, de grands gaillards baraqués. Restent calmes, même si le jeu consiste à monter sur scène pour en redescendre le plus vite possible de façon plus ou moins singulière. Le lecteur qui comparera avec les vidéos que ce dernier printemps nous avions présentées des groupes similaires ( Sunami par exemple ) de la côte ouest sera frappé par la différence, à NY l'ambiance est nettement plus détendue, moins virile même si elle est son immense majorité d'hommes ( blancs ) jeunes. L'on ressentait beaucoup plus la présence de sang mexicain dans l'assistance californienne. C'était notre quart d'heure sociologique. Un dernier conseil, play loud. Very loud.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 1 )

    Chez KR'TNT ! L'on ne recule devant aucun sacrifice, si le Cat Zengler vous présente chaque semaine L'avenir du Rock, l'agent Chad exhumera des sables heideggeriens de l'oubli de l'oubli de l'Être du rock 'n' roll français quelques prestigieuses rondelles issues de décennies prodigieuses, hélas révolues, qui figurent parmi les plus étranges fleurons de notre legs culturel national.

    Le lecteur attentif jugera avec raison le style de notre paragraphe de présentation quelque peu ampoulé, mais nous avons tenu à nous élever à la hauteur du texte introductif par lequel débute le double-vinyle de Dick Rivers présente Linda Lu Baker. Rappelons que les années 80 furent mitterandiennes, il est donc normal que la poétique évocation de la vie de Linda Lu Baker soit lue par Frédéric Mitterrand neveu du Président, ne l'aurions-nous pas cité que vous auriez reconnu le grain ( et la paille ) de cette voix inimitablement lyrique.

    Pour ceux qui ne connaîtraient pas par cœur la discographie de Dick Rivers, nous dirons que ce double trente-trois tours s'inscrit dans la lignée de L' ? ( L'Interrogation ), entre concept-album et comédie musicale, produit en 1969, nous vous en reparlerons une autre fois. Rivers applique la même méthode, qui lui allait si bien mais qui n'a pas toujours séduit les vastes foules, je fais ce que je veux, comme je le sens. Qui m'aime me suive, que les autres se débrouillent selon leur bon vouloir. Une morale un tantinet aristocratique.

    DICK RIVERS PRESENTE

    LINDA LU BAKER

    ( Mouche Records / 1989 )

    Paroles et / ou musique : Jean-Gilles Guzik / Michel Héron / Bernard Droguet / Jean-Claude Collo / Jean-Charles Laurent / Alain Labacci / Didier Lord / Claude Moine / Claude Samard / Félix Gray / Christian Gulluni /

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    A chacun son rêve américain. Linda Lu Baker c'est une Marilyn Monroe qui n'a pas réussi. La faute à pas de chance. Inutile de sortir votre mouchoir et d'accuser l'injuste et implacable dureté du destin. Que Linda ne s'en prenne qu'à elle-même. Sa triste et désopilante existence n'est qu'un prétexte pour Dick ( et sa bande de joyeux drilles qui l'accompagnent dans cette aventure ) pour s'amuser et rendre hommage à la musique américaine qu'il aimait par dessus tout.

    Bonjour : donc la voix nasillarde si particulière de Frédéric Mitterrand, les grincheux de service fronceront les sourcils et se demanderont ce que vient faire ce chroniqueur des émissions télévisées consacrées aux grandes familles et belles demeures royales européennes dans un disque de rock, ce n'est pas si mal vu que cela quand l'on pense que son timbre traînant n'est pas tant éloigné que cela de l'accent choucrouteusement voilé des petits fermiers blancs des Appalaches... Serait-ce un message politique qui tenterait de révéler une jonction secrète entre les ploucs prolétaires américains et les noblesses décadentes des anciennes dynasties décaties du vieux continent ? Je vous laisse à vos réflexions métapolitiques. Oh ma rose d'amour : un seul repère la voix de Dick, roule les R comme un ténor vieillissant, mais où est-on au juste, ou plutôt on est quand, à quelle époque, ce n'est pas du rock, ne manque que l'accordéon pour les froufrous de cette valse populaire et chaloupée dans laquelle plane un fumet de Mon amant de Saint-Jean d'Edith Piaf ! Quel rythme : l'on retrouve enfin notre Dick de toujours, un bon rock qui swingue bien, santiags, Elvis, tout le décorum est-là, repoussons la nostalgie, prêtons l'oreille, le rythme part un peu dans tous les sens, un vrai capharnaüm musical, les paroles le confirment, nous trouverons dans cet opus tous les styles, les plus et les moins orthodoxes, un patchwork variétique dissolu dans la lignée programmatique de L'?, un son différent pour chaque morceau, tu veux du rock coco, ben t'auras aussi du caca ! Sale mambo : oubliez 1956, reculez le curseur vers les années trente, un mambo aussi verdâtre qu'un mamba frétille des hanches, Dick a le tempo dans la peau, nous le fait à l'espagnolade, sa voix de satin glisse sur les congas, reconstitution musicale historiale à l'identique, clin d'œil appuyé, une réussite, ceux qui n'aiment pas les trémoussements d'hidalgos caribéens s'abstiendront. Pas d'pitié pour le crooner : retour aux années soixante, le slow qui tue, garanti d'époque, avec les chœurs qui vous brisent le cœur, une bluette rose, attention le crooner ne drague pas les pré-nubiles, ce n'est plus de son âge, s'adresse surtout aux dames mariées qui courent après leur passé qui ne reviendra plus... Chansonnette perfide qui remue le couteau dans la plaie des jours et des jeunesses perdus. Tais-toi et chante : surfin' song, l'hymne des perdants pathétiques qui ont l'idée de génie du siècle, les pantoufles ringardes c'est comme la confiture de la déconfiture qui dégouline sur les doigts et empègue les boutons de manchette de la chemise propre. Ça glisse comme un rêve. Dans la poubelle. Rythme léger. Chanson triste. Ainsi soit-elle : hymne à la femme, pas à la sainte-vierge, un gospel frénétique, du monde sur le pont – jusqu'au Golden Gate Quartet - des chœurs féminins à la recherche de l'extase, un joyeux bordel généralisé, du fait-main, du cousu d'or, drôlement bien foutu, tant pour les paroles que pour le chant. Servi chaud, avec tant de zèle que l'on n'y croit guère, Dick met dans sa voix ce petit sourire en coin, qui nous avertit que ce n'est que du toc, que dans ce disque il est à la recherche d'un rêve perdu qui s'est échappé de ses mains, un jour sans qu'il s'en aperçoive... Comme le loup de Tex Avery : quand tout fout le camp, l'on se raccroche aux vieilles images des dessins animés qui bougent encore, l'on s'attendrait à une rythmique échevelée, non c'est le retour au sixties-slow, plus vrai que nature, un morceau figé du temps, une carte-postale retrouvée dans un vieux tiroir, Dick en fait des tonnes, un peu le chanteur abandonné qui donne tout ce qu'il a dans le ventre... pour la petite histoire, c'est la première fois depuis le début que le nom de Linda Lu Baker est prononcé. Elle veut tout : petit rock bien propret et sautillant comme l'on en fabriquait tant aux Amériques une fois que le rock sauvage fut amadoué et mis en cage. Attention, un genre en soi à part entière. Dick y excelle et s'amuse comme un fou.

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    A part moi ça va : la ballade country est au slow ce que la symphonie est à la chansonnette, sûr que ce n'est pas folichon, rien de tel pour vous refiler le blues, la pedal steel guitar pleure, et Dick essaie de survivre à son chagrin. C'est comme dans les films ces scènes larmoyantes qui vous serrent la gorge, pour ne pas vous engluer dans l'émotion, vous vous dites, que ce n'est pas vrai, ce n'est que du cinéma. Goodbye amigo : un titre de western italien, la sombre guitare à la Johnny Cash nous ramène aux Amériques dans une bobine de Raoul Walsh, une belle ambiance de départ que le refrain pompier en uniforme hélas saccage à tel point que l'on est content quand on arrive à la fin. Des larmes des larmes : le slow grand public qui met tout le monde d'accord, la guerre ce n'est pas bien, l'on ouvre les vannes et l'on pleure tous ensemble, Rivers nous fait son Live Aid à lui tout seul. A fond les trémolos. Le truc gonflant. Baudruche. Baby relax : ouf ! On respire, un peu de sexe n'a jamais fait de mal à personne, le rock enlevé qui s'adonne à la bagatelle, un saxophone qui klaxonne dans les coins, que voulez-vous de plus ? Sûr que sur ce morceau Dick n'invente pas la poudre. Mais il sait la manier. Lunettes noires : les montures noires ne cachent pas le moine, c'est Schmoll qui a écrit les paroles, d'ailleurs le titre ressemble un peu avec sa cuivrerie enlevée aux morceaux que l'on trouve sur beaucoup de disques de Mitchell, ( tendez l'oreille vous entendrez Eddy prononcer trois mots ) ça pulse et c'est enlevé, une bouffée d'air pur qui chasse les miasmes de la mélancolie. Elle m'a fait mal : l'a repris du peps Dickie, chante bien le Dick, sa voix rebondit sur la batterie, telle une balle de ping-pong, y a de la vie là-dedans, c'est d'autant plus voyant qu'il nous conte une rupture abîmale, mais l'on s'en fout, ça froufroute comme un cabri qui batifole de rocher en rocher. Si je tenais la mort : rien de funèbre dans ce qui n'est pas une ballade mais un rock bien carré qui roule à tombeau ouvert, un solo de guitare vermifuge de cheval qui revigorerait un mort, la piste la plus vivante de tout le disque. Elle dort chez les anges : un doux feulement de saxophone, c'est parti pour un slow-jazz aux yeux bleu-pâle, on avait oublié de vous le dire mais Linda Lu est morte, et Dick se retrouve tout seul, tout triste, avec son rêve de Linda (petit lu) Lu croqué jusqu'au trognon. Linda house Baker : Surprise, soirée funk and house, pas question que l'on ressorte le cadavre de sa housse, l'époque de Linda Lu s'éloigne, place à la jeunesse, l'on mixe à tout va, l'on raconte n'importe quoi, quoi de plus terrible que cette lourde chape de ciment recyclabe que la modernité coule sur le temps passé pour être sûre qu'il ne ressortira pas de sa tombe.

    Au final, agréable à écouter, mais loin d'être le meilleur opus de Dick Rivers. La mélancolie chez Rivers est toujours aussi pure que la méthadone, un produit de substitution, du rock de second degré, mais authentique.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

    EPISODE 01

    tim bogert,françois premier,souncarriers,leopards,carl mcvoy,ekulu,dick rivers,rockambolesques

    RECAPITULATIF N° 1

    Nous n'étions plus en odeur de sainteté, apparemment le président du Sénat qui avait selon les lois de la Constitution endossé le rôle du Président de la République décédé – ce tragique événement est dument relaté dans le dossier L'affaire du Coronado Virus, cote KRTNT 477 – 512 - n'aimait pas le rock'n'roll. A sa décharge, l'avait d'autres chats à fouetter, notamment à préparer les prochaines élections présidentielles.

    Un beau matin, nous trouvâmes la porte du service condamné. Ce n'était pas grave, nous nous en doutions, nous le pressentions, la veille au soir le Chef avait emporté sa réserve de Coronado, pour ma part j'avais eu la présence d'esprit de sauvegarder le manuscrit de mon journal intime, sobrement intitulé Mémoires d'un GSH.

    Note 1 : tout Coronado étant unique, ce nom royal ne prend jamais de S. ( Signé : le Chef )

    Note 2 : en toute simplicité les initiales GSH signifient Génie Supérieur de l'Humanité. ( Signé : Agent Chad ).

    INTERLUDE

    C'était l'heure des grandes décisions. Le Chef alluma un Coronado :

    • Agent Chad, la situation est grave, je compte sur vous et vos deux fins limiers pour nous récupérer un repaire indétectable, un antre indécelable, dans lequel nous serons aussi à l'aise que deux piranhas en eaux troubles. Pour ma part je rentre à la maison, ce monde ensauvagé a besoin de calme et de méditation.

    Un agent du SSR chargé d'une mission difficile n'a pas une seconde à perdre. J'avisai presto subito une terrasse de café et après avoir commandé une bouteille de bourbon j'entrepris de motiver la piétaille :

      • Les chiens vous avez entendu ce que désire le Chef, mettez-vous en piste tout de suite, dans deux heures, je vous veux au rapport ici même, action !

      • Ouah ! Ouah ! Molossito piaffait d'impatience !

      • Ouah ! Molossa connaissait la vie, elle se contenta d'un oui approbatif sans emphase, elle huma l'air par trois fois, posa sa truffe au sol et démarra, Molossito la contemplait avec admiration, il hissa sa queue en panache tel un oriflamme et suivit sa mère adoptive en toute confiance.

    PETIT DIALOGUE PSEUDO-PLATONICIEN

    Même attablé à la terrasse d'un troquet, un agent du SSR est sans cesse à l'affut, par expérience il sait que si vous ne courez pas après les problèmes, ils arrivent tout seuls sans qu'on ait besoin de les appeler. Le gars avait une tête sympa, genre un peu bobo-hippie, tandis qu'il traversait la rue je remarquai que la pâleur de son teint seyait à merveille à ses tatouages sur ses avant-bras. Arborait un T-shirt Neil Young. L'avait sûrement terminé un gros pétard depuis pas très longtemps car il se contrôlait pour ne pas trop zigzaguer sur la chaussée. Se laissa tomber – plutôt qu'il ne s'assit - lourdement sur une des chaises de ma table.

      • B'jour ! Scuse-moi ! Et sans rien demander il enfila mon verre de bourbon, illico il s'en resservit un deuxième qu'il se versa dans l'œsophage aussi sec !

      • Ah ! Ah ! Je vois que vous êtes un amateur de bourbon !

      • Non pas du tout, avec ma copine l'on boit surtout du thé au jasmin, mais là j'avais besoin d'un remontant, et hop il en avala un troisième sans transiger.

      • Je comprends, votre copine s'est tirée avec le voisin !

      • Pas du tout, elle n'y est pour rien, c'est la faute de Charlie Watts !

      • C'était votre batteur préféré, une triste nouvelle oui, il est mort et enterré depuis huit jours, que voulez-vous ce sont les meilleurs qui partent les premiers !

      • Non !

      • Philosophiquement vous n'êtes pas d'accord, vous supputez que les imbéciles peuvent mourir avant les autres. Vous n'avez certainement pas tout à fait tort, votre point de vue est défendable quoique si l'on suit les enseignements de Berkeley l'on puisse toutefois en déduire que chacun juge du réel selon sa seule approche...

      • Non !

      • Vous n'êtes donc pas un adepte de Berkeley, logiquement vous pensez qu'il existe une réalité, somme toute objective, indépendante de notre Moi, je dois donc vous classer parmi les matérialistes brevetés !

      • Non !

      • Là, franchement je suis dans l'impasse – commençait à m'agacer l'espèce de Neil Young de pacotille – si je vous suis...

      • Non !

      • Non quoi ! Expliquez-vous !

      • Il n'est pas mort !

      • Berkeley, si en 1754 !

      • Non ! Foutez-moi la paix avec votre Berkeley, je parle de Charlie Watts ! C'est lui qui n'est pas mort !

      • Vous savez, on disait la même chose d'Elvis !

      • Oui je sais, mais Charlie Watts, il n'est pas mort...

      • Pas mort, pas mort... me coupait la chique cet abruti !

      • Non pas mort, je viens de le croiser dans la rue !

      • Impossible, un sosie, un fan qui s'est habillé à l'identique, en hommage...

      • Non puisque je vous répète qu'il n'est pas mort ! Oh puis vous m'agacez, vous êtes un esprit obtus, et hop il termina la bouteille au goulot, se leva en titubant et repartit d'une démarche saccadée !

      • L'est pas frais votre zèbre, l'a dû charger la mule toute la nuit, c'était le garçon diligent qui de sa propre initiative se hâtait de m'apporter une deuxième bouteille.

      • En plus il prétendait qu'il venait de voir Charlie Wats ! Attention vous avez failli laisser tomber votre plateau ! Un fou, ou alors il a inventé cette blague pour boire gratos !

      • Ça alors ! ( J'ai cru qu'il allait me faire une crise cardiaque et tomber raide mort sur mon guéridon ) Vous n'allez pas me croire, monsieur, mais aux infos sur France- Inter ils ont signalé un cas similaire en Auvergne !

    Mon portable sonna. C'était le Chef :

      • Impossible de fumer un Coronado tranquille dans ce pays. Je sors de l'Elysée, on m'a appelé d'urgence, z'étaient tout gentils, m'ont ouvert une ligne de crédit longue comme un TGV, une drôle d'affaire sur le paletot.

      • Je vois Chef, un truc qui brille à la manière d'un million de watts !

      • Exactement Agent Chad, à force de me fréquenter vous parvenez à émettre des hypothèses qui tiennent la route ! Je suppose que vous n'êtes pas allé plus loin que le premier café, et que vous attendez les chiens, j'arrive dans une demi-heure le temps de voler une Lamborghini.

      • Bien Chef, je vous attends !

    Les chiens survinrent à fond de train alors que le Chef arrêtait la Lamborghini devant la terrasse, à leurs yeux pétillants je compris qu'ils avaient déniché la perle rare, mais le Chef ne voulut rien savoir.

      • On vérifiera plus tard, zou, les cabots sur la banquette arrière en vitesse – ils ne se firent pas prier – agent Chad, prenez le volant !

      • Oui Chef, où allons-nous au juste ?

      • En Auvergne !

    ( A suivre... )

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 397 : KR'TNT ! 417 : IDLES / SCOTT WALKER / DICK RIVERS / JOHNNY CASH / PETE TOWNSHEND

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    A20000LETTRINE.gif

    LIVRAISON 417

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    02 / 05 / 2019

     

    KR'TNT ! SINCE 01 / 05 / 2009 !

     

    IDLES / SCOTT WALKER

    DICK RIVERS

    JOHNNY CASH / PETE TOWNSHEND

     

    Idles des jeunes

    z6822vivelerock.jpg

    Mine de rien, les Idles font l’actu dans la presse anglaise : les voilà en couverture de Vive Le Rock et mieux encore, leur deuxième album Joy As An Act Of Resistance y est classé album de l’année. Les Idles partagent la couve avec Captain Sensible, c’est dire si. On les qualifie d’inspiring and cathartic, infectuous and raw et leur énergie transcende tous les genres, le punk, le rock et tout ce qu’on voudra bien transcender. Paula Frost rappelle que le groupe tourne maintenant dans le monde entier. Ils sont lancés, mais mettent à point d’honneur à soigner leurs shows - The shows are what’s important.

    z6860toudébut.jpg

    Il suffit de les voir sur scène pour mesurer la portée d’un tel propos. Leur show est en effet un mélange de tout ce qu’on aime dans le rock : un somptueux mélange de bravado, de démesure, de tatouages, de blasting, de hits de hutte et surtout d’un mépris souverain du qu’en-dira-t-on. Joe Talbot et ses amis jouent leur va-tout à chaque instant. On aurait tendance à penser que c’est facile quand on a de bonnes chansons. Non, il faut en plus savoir se jeter dans la bataille, ce que font très bien les deux guitaristes.

    z6861shortface.jpg

    D’ailleurs, Mark Bowen arrive en short sur scène, comme ça au moins les choses sont claires. Les Idles sonnent la charge dès «Heel/Heal», ils renouent avec cette tradition qu’on croyait en voie d’extinction des grandes fêtes scéniques du rock. Ils sont trois à mener le sabbat en bord de fosse et ils vont rallumer un par un les brasiers entassés sur leurs deux albums. Ils jouent à fond la carte du télescopage, ils storment leur sugarshit, ils enfoncent des clous et pillent les imaginaires comme on pillait autrefois les cités, ils entrent dans les cervelles au galop en poussant de cris de victoire.

    z6861nudostourné.jpg

    Il n’existe pas des masses de groupes aussi physiques que les Idles. Les seuls qui s’en rapprochent sont les Oh Sees et les Schizophonics. Après chaque cut, on rallume les lumières et Joe Talbot parle aux gens. Il reprend son souffle. Il adore Louen, il adore les people, il fuck le brexit et il fuck Trump, comme tout le monde aujourd’hui. Et paf, il réarme sa grosse Bertha avec «Never Fight A Man With A Perm», ça va très vite, le deuxième guitariste Lee Kieman se jette dans la mer humaine avec sa guitare et disparaît au loin. Les Idles construisent sur le chaos. Metallic KO ? Follow that ! La pétaudière n’en peut plus. Elle va craquer. «Well Done» tombe comme un sort sur la salle. Cette nouvelle rasade d’apocalypse pourrait faire baver d’envie les quatre Cavaliers. On croirait même entendre les Pistols à un moment, tellement le raunch de «Faith In The City» laboure les consciences.

    z6858braslevé.jpg

    Les Idles cumulent tous les charmes, les charmes velus de la bourre-moi-s-y, les charmes décrets du bourre en joie, les charmes gratinés du bourg crazy, les charmes de charcle du bout de la nuit, mais pas n’importe laquelle, la nuit célinienne, oui, car l’héroïsme athlétique de Joe Talbot génère des touches du fort en gueule Destouches, des éclats dégingandés de damné des tranchées, mais attention, cette brute ruisselle aussi d’atours buñuelliens de démesure andalouse et même d’ange exterminateur, et si on voulait encore pousser le bouchon, son profil de boxeur du XIXe ne vous rappelle personne ? Oui, Cravan, l’autre fort en gueule, ‘regardez-moi les gars, je vais le dégommer’, un Cravan-Talbot Lago assez anglais par le port de moustache pour rappeler qu’il pourrait être le neveu d’Oscar, mais pas le Wilde, l’autre, le wild, car il court sur place comme le sportif de Marey, il boxe le rock et gueule sa rage avec cette niaque de nique typique des Britanniques en pic d’heroic coleric. «Colossus» ratiboise les collines et ils enchaînent avec «Mother» histoire de raser ce qui reste du ghetto, tel que nous le montrait Polanski dans Le Pianiste. La seule métaphore possible pour illustrer le génie sonique des Idles est malheureusement celui de la destruction massive. Et pourtant, ils construisent de la légende.

    z6856dessinidles.gif

    Combien de temps tiendront-ils à ce rythme ? On s’inquiéterait presque pour eux. Ils terminent leur set avec «Rottweller». Pas de rappel. À quoi bon ? Ils ont aplati la messe comme une crêpe.

    z6820brutalism.jpg

    Brutalism est paru en 2017. Appelons ça un énorme album, si vous voulez bien. Dès «Heel Heal», ils ne décrochent pas la timbale, ils la dégomment. Insanité totale. On n’avait plus entendu un tel rumble depuis des lustres. Tout est pulsé au tatapouf maximalistic, ils sonnent comme l’invasion des Huns - I’m done/ What fun - Joe Talbot répète son couplet d’I want to move into a Bovis home, c’est d’une puissance inégalable. Cette façon de monter en puissance est inédite. Leur sens du power blast n’a strictement rien à voir avec le punk. Musicalement, on ne pourrait même pas les comparer à un autre groupe. Too much power business. Ce mec s’adresse à nous directement, mais avec une hargne épouvantable. Dans «Well Done», il raconte qu’il ferait mieux de se couper le nez - I’d rather cut my nose off to spite my face - Ce Well Done sonnerait presque comme le «Boredom» des Buzzcocks. C’est admirablement dévoyé et battu comme plâtre. Alors on entre dans cet album comme dans une ville conquise, l’âme au pillage. Il faut les voir démolir «Mother» au metallic bassmatic des forgerons d’Angleterre. Et cette façon de screamer son mother fucker ! C’est une chanson politique anti-tories (conservateurs) - The best way to scare a torie/ Is to read and get rich - éminemment inflammatoire, policard en diable, mother fucker ! Ces mecs sont dessus, ils sont dedans, ils sont partout. Follow that ! Nouveau coup de génie avec «Date Night». C’est tout simplement la charge de la brigade légère. Personne ne peut échapper à ça. Ces mecs développent des dynamiques stupéfiées d’avance et Joe Talbot s’en vient faire son Johnny Rotten avec encore plus de niaque dévertébrée, son ai ai ai est une horreur ambulatoire. On croit qu’ils vont se calmer. Ah mais non ! Avec «Faith In The City» on se croirait encore chez les Pistols, ils font planer la menace à coups de one two three four - Praise the Lord - Et paf, ça repart en mode policard, there’s no jobs in the city, Joe Talbot fait l’apologie de l’horreur sociale, ça charge à coups de Benedictine monks et de peace with God, eh oui tu peux prier Dieu, ça ne sert à rien car t’es marron. Plus loin, ils nous pilonnent «Stendhal Syndrome» comme si c’était le ghetto de Varsovie. Jamais vu ça. Ils compressent leur drumbeat dans le croupion de la dinde qui du coup se met à tousser. Joe Talbot fait des évocations stupéfiantes de Bacon, de Basquiat et de Rothko. Il fait son Johnny Rotten. Ça pourrait être un hit des Pistols , mais les Idles sont dix mille fois plus puissants que les Pistols. C’est un autre monde. On voit aussi qu’il savent tarpouiller un cut avec rien : la preuve se trouve dans «Divide & Conquer». Ces mecs disposent d’une forme de génie sonique devenu rare. Ils bâtissent leur fascinant empire à la force de leurs petits bras, et c’est extrêmement édifiant. Et puis à un moment, le cut explose et ça gicle dans tous les coins. On voit aussi avec «Rachel Khoo» que tout est calibré pour fendre la vulve de Shiva. Ils explosent même l’alignement des planètes cher aux Aztèques. Appelons ça un avantage culturel. En écoutant cet album, on a vraiment l’impression d’évoluer spirituellement.

    z6821joy.jpg

    Sur la pochette de leur deuxième album Joy As An Act Of Resistance, on voit une bagarre. Joe Talbot explique ce choix d’image : «White old men ruining it for the rest of us.» Pour lui, c’est du langage artistique. Ils reprennent le vieux hit de Solomon Burke, «Cry To Me», mais pour créer les conditions du chaos tout puissant. Ils le bombardent de son et Joe Talbot hurle par dessus les toits. Quel festin de son ! On va encore une fois d’énormité en énormité sur ce deuxième album, à commencer par «Colossus». On sent le souffle du power dès le tac tac et le doom de basse. Ils démolissent immédiatement les colonnes du temple. Here go the Idles ! Ces mecs tiennent le futur du rock dans leur paume. Ils savent embarquer leur monde. Real power ! Ils font une sorte de prog explosif et Joe Talbot sings is mind out, de toute évidence. Voilà un doom qui tombe du ciel. Le seul groupe auquel on pourrait les comparer, ce serait le Killing Joke de Hosannas From The Basement Of Hell. S’il fallait qualifier «NFAMWAP», il faudrait parler de fureur apocalyptique. Ces mecs tapent si haut qu’on chope le torticolis. Ils démultiplient à l’infini les exceptionnelles exceptions d’excerpts de soundalikes. Ça n’en finit plus d’exploser sous les pas, on irait même jusqu’à se prosterner devant d’aussi fabuleux soudards. On comprend qu’un canard comme Vive Le Rock les vénère. Encore une merveille avec «I’m Scream» monté sur un violent drumbeat. Oui, ils semblent réactualiser l’ancien power de Killing Joke. Les Idles réinventent le heavy punk-rock britannique. S’ensuit un «Danny Nedelko» battu si sec et chanté à si pleine gueule qu’on s’en étonne, comme si le rock anglais redevenait abrasif. Ils embarquent «Samaritans» au pire beat de l’univers. Le barrage de son est si brutal qu’il assomme, surtout à l’heure où la lune devient rouge. Ils font du Killing Joke, mais avec quelque chose d’encore plus spectaculaire dans la démesure. On sent chez eux une disposition à défoncer les annales du rock anglais, une unbelievable puissance de l’être son. On les voit encore déployer des trésors de power dans «Great». Ça double à la batterie, tout est joué dans l’absolu gras double du pandemonium. Joe Talbot revient faire son Johnny Rotten dans «Gram Rock». On a là une sorte de gros beat turgescent joué sous un boisseau tout de même secoué d’atroces violences intrinsèques.

    Signé : Cazengler, l’idlot du village

    Idles. Le 106. Rouen (76). 20 avril 2019

    Idles. Brutalism. Balley Records 2017

    Idles. Joy As An Act Of Resistance. Partisan Records 2018

    Paula Frost : Love what you love and don’t apologize. Vive Le Rock #59 – 2018

     

    Scott land

    z6857dessinscott.gif

    Scott Walker et les Walker Brothers occupaient dans la pop anglaise une place à part. Ces trois Californiens venus faire carrière en Angleterre mirent comme PJ Proby un point d’honneur à se détacher du lot. Ils surent rester profondément américains dans un swinging London phagocyté par les Beatles et le British Beat.

    Gary Leeds fut le premier batteur des Standells. Quand PJ Proby lui proposa de l’accompagner à Londres en 1964, Gary accepta. Il allait perdre sa place dans les Standells, remplacé par Dick Dodds, mais à son retour en Californie il se mit à jouer avec Scott Engel et John Maus. Ils allaient former tous les trois les Walker Brothers. C’est à Gary Leeds que revint l’initiative de lancer les Walker Brothers à Londres. Il pensait qu’il serait plus facile de percer à Londres qu’aux États-Unis. John Maus : «He said that London was really hip and that there was a great music scene here.» Bien vu Gary ! Ils débarquèrent à Londres le 17 février 1965. Leur première grande surprise fut de découvrir la neige qu’ils ne connaissaient pas.

    z6819noregrets.jpg

    Gary Leeds et John Maus relatent leurs souvenirs dans un très beau livre, The Walker Brother - No Regrets. C’est certainement l’ouvrage de référence en la matière. Ils passent d’ailleurs leur temps à corriger les erreurs qui fourmillent dans A Deeper Shade Of Blue qu’on tenait auparavant pour ouvrage de référence. Gary et John éliminent une à une toutes les rumeurs qui ont couru et dont sont friands les amateurs d’anecdotes, des choses relatives à l’homosexualité ou aux drogues dont on se fout éperdument. On décrivait les trois Californiens comme the new lords of London pop’s aristocracy, roulant en Lamborghini. John Maus affirme qu’il n’a jamais possédé de Lamborghini. Juste une Marcos.

    Comme au début le trio n’avait pas de nom, John Maus proposa de le baptiser The Walker Brothers Trio. Ils se produisaient au Gazzari’s et c’est Nick Venet, l’A&R de Mercury qui fut le premier à flasher sur eux. Il commença par simplifier le nom du trio pour en faire les Walker Brothers, en écho à Warner Brothers, l’emblème de l’industrie hollywoodienne. Puis tout le gratin dauphinois débarqua chez Gazzari’s pour voir jouer le trio, y compris les movie stars d’Hollywood, sans oublier les Stones et les Byrds.

    Pour l’anecdote : la veille de leur départ à Londres, les Walker Brothers enregistrèrent au studio RCA de Los Angeles un premier single, «Love Her», avec Nick Venet et Jack Nitzsche comme producteurs. Au moment où ils entraient dans le studio, les Stones en sortaient. Ils venaient d’enregistrer «The Last Time». John Maus raconte que quelques mois plus tard, invité à Ready Steady Go, Cathy McGowan lui demanda de présenter le nouveau single des Stones, «The Last Time».

    Gary rappelle que John Maus est un excellent guitariste et qu’ado il fréquentait Dave Marks et Carl Wilson qui allaient former les Beach Boys. Non seulement il les fréquentait, mais il les aidait à progresser. D’un côté les Beach Boys, de l’autre les Standells, nous voilà à l’aube du California Beat.

    Gary revient aussi longuement sur l’homme qui sans même le savoir fit basculer le destin des Walker Brothers : PJ Proby. Il avait été invité en 1964 par les Beatles à participer à un show télévisé, Around The Beatles et fut tellement impressionné par Londres qu’il décida de s’y installer pour faire carrière. C’est à son retour en Californie qu’il proposa le job de batteur à Gary Leeds qui découvrit Londres à l’été 64 : «Nous rencontrâmes les Pretty Things et PJ devint le pote du chanteur, Phil May qui nous invita chez lui à Chelsea le jour suivant. Là, on se retrouva assis autour d’une table immense avec Brian Jones qui était aussi un ami de Phil. Brian ne se souvenait pas de moi, mais on s’était rencontrés chez Gazzari l’année précédente. On était assis à la même table et il m’avait demandé un fag, ce qui m’avait choqué car à Hollywood, un fag veut dire pédé. Quel ne fut pas mon soulagement quand je compris qu’il demandait une cigarette.» Il revient aussi sur la fameuse mews house de Shirley Bassey à deux pas du Royal Albert Hall : c’est le lieu de débauche qu’évoque Kim Fowley dans ses souvenirs. Gary ne cite ni Kim Fowley, ni Viv Prince, par contre il cite Diana Dors, une movie star qui appréciait beaucoup PJ. Elle s’appelait en réalité Diana Fluck et après quelques verres, PJ et Gary ne pouvaient s’empêcher de l’appeler par son vrai nom et ça devenait vite tendancieux.

    Les Walker Brothers furent rapidement confrontés à la walkermania, l’hystérie collective. Comme ils étaient grands et beaux, les filles étaient folles d’eux. Walkermania et Beatlemania même combat. Scott qualifiait le style des Walker Brothers de ‘neurotic romanticism’. Imparable. Les filles tombaient comme des mouches - Our songs were loaded with drama - Gary, Scott et John n’avaient encore jamais vu un tel degré d’hystérie, même à Hollywood. La sécurité était dépassée. Dans leur livre, Gary et John n’en finissent plus de rappeler à quel point c’était dangereux, car les filles arrachaient tout, les fringues, les cheveux, tout ce qui pouvait être arraché. Le problème était de savoir comment entrer puis sortir d’une salle de concert sans se faire alpaguer par les hordes de fans - It became an increasingly frightening situation - Les trois Californiens crevaient de trouille.

    z6796takeiteasy.jpg

    Leur premier album Take It Easy With The Walker Brothers paraît en 1965. C’est le début d’une fructueuse collaboration avec le producteur John Franz. Scott impose déjà sa pop hollywoodienne avec «Make It Easy On Yourself», une compo de Burt. On reste dans l’ambiance de «The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore» (qui ne figure pas sur l’album) : mélodie imparable et orchestration grandiloquente. Ils font quelques reprises, comme «Dancing In The Streets», «Land Of Thousand Dances» et «Love Minus Zero». Ils tapent dans le mur du son pour Dancing et proposent un fabuleux take down in New Orleans, mais ce n’est pas Scott qui chante. Leur clin d’œil dylanesque est absolument parfait. Comme tous les autres groupes phares de l’époque, ils payent leur tribut au grand Bob. Et c’est avec «I Don’t Want To Hear It Anymore» que Scott emporte la partie. Il chante cette merveille signée Randy Newman de main de maître. Scott voulait aussi enregistrer le «Don’t Make It Over» de Burt, mais Dionne la lionne était déjà passée avant.

    z6797portrait.jpg

    Le deuxième album Portrait paraît l’année suivante. Comme le rappelle John Maus, Curtis Mayfield ne voulait pas que des blancs reprennent son «People Get Ready», mais il fit une exception pour les Walker Brothers. L’autre grosse reprise de l’album est le «Summertime» de Gershwin qu’ils tapent à deux voix sur un tempo très ralenti. On voit Scott prendre son envol et déployer lentement ses ailes. Ça vire groove de jazz. Ils en ont les moyens. Le vrai hit de l’album s’appelle «Saturday’s Child», monté sur un big bassmatic sur fond de wall of sound. Avec la voix de Scott, nous voilà dans ce qui rend le rock des Sixties irremplaçable. C’est l’épitome de chèvre du Sixtes Sound System. Même puissance que «River Deep Mountain High». «Hurting Each Other» sonne comme «The Sun Ain’t Gonna Shine Anymore». On a là toute la magie des Walker Brothers - A sound so palpable you can almost touch the reverberating cymbals, nous dit Keith Altham au dos de la pochette. En B, ils reprennent aussi le «Living Above Our Head» de Jay & the Americans, une pop bien fuselée adossée elle aussi au wall of sound. Pure merveille que ce beat puissant.

    z6798images.jpg

    Avec Images, Scott commence à jouer avec le feu. Il n’ose pas encore taper dans Brel, il se contente pour l’instant de Michel Legrand, avec deux titres, «Once Upon A Summertime» et plus loin en B, «I Will Wait For You» tiré des Parapluies de Cherbourg. Fabuleux choix, c’est d’une perfection mélodique à toute épreuve. Scott Walker chante Michel Legrand au suspendu. Ça jazze dans le magnifique. Toute la magie de Paris est là dans le Summertime, bercée par des vagues de violons. Dès l’«Everything Under The Sun» d’ouverture de bal d’A, on reconnaît la griffe des Walker Brothers : voix de Scott et orchestration. C’est très spécial, très collet monté, au sens hollywoodien de la chose. Sous un casque, les Walker Brothers prennent du volume. Par contre, les compos de Scott refusent obstinément de fonctionner. Rien à faire. Manque d’éclat. John Maus se fend lui aussi de deux compos, dont un petit jerk nommé «I Wanna Know». Le pauvre John Maus essaye de créer la sensation à l’ombre des jeunes filles en fleurs. Ils font une version extrêmement groovy de «Blueberry Hill» et le hit du disque pourrait bien être la reprise de «Stand By Me» qu’ils tapent à la hollywoodienne, c’est bardé de son et noyé dans l’écho du temps. Gary précise qu’ils détestaient tous les trois la pochette de l’album qui était du simili-Warhol. Il ajoute que John Franz s’intéressait uniquement à Scott et qu’il voulait le lancer comme il avait lancé Dusty Springfield en la sortant des Springfields. En 2008, RPM réédite l’album et ajoute quatre bonus qui en disent long sur le pouvoir séculaire des bonus. On tombe sur une hallucinante version du «Stay With Me Baby» rendu célèbre par Sharon Tandy. Scott does it right. Il peut monter chez Sharon et exploser l’eau et le gaz à tous les étages, oh yeah, he can. Il faut le voir grimper lentement sur son Stay, et ça explose dans une sorte d’apothéose qui nous réconcilie avec la vie. Remember ! C’est orgasmique. Merci RPM. Et ça continue avec «Turn Out The Moon», and the stars in the sky, pur jus de Walker Brothers. On est dans l’orchestration d’overdose avec un Scott indomptable. Nouvelle secousse sismique avec «Walking In The Rain». Menés par un leader comme Scott, les Walker Brothers étaient tout simplement invincibles. Du coup leur pop devient sculpturale. C’est littéralement bardé de son et de Scott. Tu connais le «Walking In The Rain» des Walker Brothers ? Non ? Il est là. Ils terminent ce carré d’as avec «Baby Make It The Last Time», un vieux mambo dément des Walker Brothers. Scott l’éclate à la pointe du menton. Tous les superlatifs quittent le navire. Il est temps de couler, les amis.

    Et comme toutes les bonnes choses, l’histoire des Walker Brothers se termine. Malgré les millions de disques vendus, Gary dit qu’il se retrouve sans un rond et qu’il doit tellement de blé aux impôts qu’il va mettre cinq ans à rembourser. John Franz voulait transformer Scott en Sinatra et continuer à enregistrer avec le même son. Pire encore, il faisait bien comprendre aux deux autres qu’ils n’étaient pas vraiment indispensables. Il régnait une telle tension dans le groupe qu’à la fin Scott, John et Gary ne se parlaient plus. Scott faisait une consommation abusive de valium et John buvait comme un trou. Le pauvre Gary qui était à l’origine du projet souffrait de le voir tourner en eau de boudin. John fut le premier à quitter le groupe - We each simply went our own ways - there were no goodbyes - Ils décident tout simplement d’arrêter. Terminé, tout le monde descend. Évidemment, ils n’ont aucune idée de la façon dont est géré leur blé chez Capable Management, l’agence de Maurice King qui s’occupe d’eux. Comme par hasard, la caisse et vide. Vide ? Oui, vide. Nos trois bellâtres sont consternés. Pire encore, ils découvrent un peu plus tard qu’on imitait leurs signatures pour détourner des chèques de royalties. Eh oui, les pop stars anglaises, ça rapportait gros et les corbeaux a-do-raient le fromage.

    Comme on le sait, Scott va embrayer avec sa carrière solo. De son côté, Gary Leeds va monter Gary Walker & the Rain et embaucher Joey Molland, l’une des futures âmes de Badfinger. Gary sait qu’ils vont faire un carton au Japon, et Brian Epstein accepte de les manager. Gary sait qu’il va repartir à la conquête du monde et puis un jour il reçoit un coup de fil d’Allan McDougall : «Brian Epstein is dead !» Patatrac ! Tout s’écroule. Mais Gary décide de continuer et décroche un deal chez Polydor. Il embauche Charlie Crane des Cryin’ Shames comme chanteur et ils tournent trois semaines au Japon où on les accueille comme des stars, avec des banderoles «Welcome to the Rain». Mais bizarrement, ça ne prend pas en Europe et the Rain arrête les frais.

    Gary, John et Scott ont une relation tellement saine qu’ils parviendront à surmonter toutes les manigances du business. Il finiront par échapper à John Franz pour se reformer un peu plus tard et signer avec un nouveau label, GTO - Basically, as long as John Franz and Maurice King weren’t around, the three of us were fine - Ils vont enregistrer une petite série d’albums qui hélas n’iront pas marquer les mémoires au fer rouge.

    z6799regrets.jpg

    Malgré tout le plaisir qu’ils éprouvent à se retrouver tous les trois, ils ne parviennent pas à retrouver le filon des années de braise. Paru en 1975, No Regrets déçut énormément. Scott a beau faire des numéros de cirque avec sa voix, l’émotion brille par son absence. Et si John Maus se met à chanter, ça retombe aussitôt comme un soufflé. Un léger sentiment d’ennui s’élève de «Boulder To Birmingham», même si Scott chante. On le voit en B faire du gringue à Kris Kristofferson à travers «Got To Have You», mais on comprend un peu mieux pourquoi cet album ne pouvait pas marcher. Ça manque tragiquement de grosses compos. Même le «Burn Our Bridges» pourtant signé Jerry Ragovoy ne marche pas. C’est de la Soul destinée aux blackos, pas de la pop.

    z6800lines.jpg

    Lines paraît en 1976. Gary dit que «Lines» était la chanson préférée de Scott. Il y fait un joli numéro de cirque. Mais c’est avec le «We’re All Alone» de Boz Scaggs qu’il va sauver l’album. Voilà en effet un cut assez pur au melodic et presque joyeux au mimetic. On savait Boz Scaggs grand auteur, mais Scott apporte encore autre chose, le vernis d’un interprète hors normes. Très haut niveau, très orchestré. Enfin un bon choix. Ouf ! Ils terminent avec un «Dreaming As One» beaucoup trop délicat. Scott y atteint les limites du genre. C’est quasiment un cut préraphaélite.

    z6801nite.jpeg

    Gary Leeds dit que Nite Flights paru deux ans plus tard est son album préféré des Walker Brothers. Ils proposent en effet avec cet album un son nouveau qu’il est impossible de catégoriser. Mais c’est l’album des Walker Brothers qui se vend le moins. C’est aussi l’époque où Scott développe une phobie de la scène. C’est avec cet album que Scott révèle un goût pour une musique plus expérimentale. Eh oui d’ailleurs l’album est comme coupé en deux : une première partie avec les cuts de Scott domine largement la deuxième partie qui propose les cuts de Gary Leeds et de John Maus. Dès «Shutout», on sent Scott motivé. Peut être même un peu trop. Le bassmatic flirte dangereusement avec la diskö. Et un guitariste nommé Les Davidson passe un gros solo diabolo. Et bien sûr, avec «Fat Mama Kick», Scott prépare le terrain pour la suite. Il s’appuie sur une débauche de beat et un salmigondis de sax free, ça tourne alors à l’éberluante modernité. Plus rien à voir avec la mollesse des deux albums précédents. La tendance se confirme avec le morceau titre, laminé par deux basses et visité par des vents mauvais. La voix de Scott Walker domine la pop, il chante comme une espèce de dieu volant. Dernier coup de Jarnac avec «The Electrician» et son texte préfigurateur des disk-books à venir - He’s drinking through the Spiritus Sanctus/ Tonight thru the dark hip falls/ Screaming Oh you Mambos/ kill me - C’est fascinant d’inventivité, comme si Hollywood basculait dans le monde de Scott. Il est capable de prodiges dévertébrés et on entend Big Jim Sullivan jouer des notes sculpturales dans l’écho du temps. Puis l’album part à vau-l’eau avec des choses privées d’intérêt.

    Alors bien sûr, Gary Leeds et John Maus apportent des éclairages intéressants sur le pauvre Scott qui vient tout juste de casser sa pipe en bois. Il faut savoir qu’au départ, Scott jouait de la basse dans un surf band californien. Il vivait avec sa mère que tout le monde appelait Mimi dans un immense château à tourelles sur Scenic Drive, à Hollywood. Scott est toujours resté très discret sur sa vie privée. Il avait des copines, mais il n’en parlait jamais. Il voulait être peintre et prenait des cours à l’Académie Juilliard. Scott était un mec très distant qui ne sympathisait pas facilement. Gary dit que la seule fois où il l’a vu copiner en public, ce fut avec Marc Bolan qui le faisait beaucoup rire. Gary ajoute que Scott était l’intello du groupe et qu’il s’intéressait de près à l’existentialisme de Sartre, à Camus, Ingmar Bergman et au jazz. John et Gary trouvaient d’ailleurs tout cela ennuyeux - Boring ! - Scott préférait le noir et blanc à la couleur et détestait la fumée de cigarette. Il s’en plaignait constamment car évidemment, les deux autres fumaient comme des pompiers.

    z6802scott.jpg

    On considère encore aujourd’hui ses quatre premiers albums solo comme de grands albums classiques. Il démarre en trombe avec Scott. D’autant plus en trombe qu’il attaque avec le «Mathilde» de Jacques Brel. Il faut se souvenir qu’en 1967, Brel est encore extrêmement populaire, et rares sont les chanteurs qui osent toucher à son répertoire. Scott Walker chante son Brel à pleins poumons - Mathilde’s coming back to me ! - C’est extraordinairement orchestré, secoué par une fantastique dynamique philharmonique, mais bien sûr, il faut aimer ce mélange détonnant de puissance vocale et d’arrangements babyloniens. Les trompettes se battent avec les violons, et ça donne un son d’essaims furibards. Scott tape aussi dans «Amsterdam». C’est amené au bandonéon et soudain, il l’embarque sur cet air d’accordéon qu’aimait tant Brel, chauffe Marcel ! Allez vas-y mon gars, Scott Walker a compris toute l’urgence du génie de Brel et là ça décolle au delà du cap de Bonne Espérance, in the porrrt of Amsterdam qu’il explose. Le reste de l’album est moins dense, mais très captivant. Tout est over-blasté d’orchestration. Il tape dans l’«Angelica» de Barry Mann & Cynthia Weil, cut parfait et comme étalé à la surface des choses. Scott lui donne des ailes. Il tape à la suite dans «The Lady From Baltimore» de Tim Hardin, classique pop-rock soutenu à la flûte et aux accords psyché. Tout est chanté au maximum de possibilités. «When Johanna Loved Me» reste stupéfiant de tenue, l’orchestration est tout simplement criante de vérité. Il revient à Brel avec «My Death» et nous replonge dans une fantastique ambiance hollywoodienne avec «The Big Hurt». Tiens, encore de la prod over-blasted avec «Such A Small Love» et son orchestration démentielle. Scott Walker chante dans les éclairs de dithyrambe biblique, il provoque des fracassements d’éléments philharmonques comme s’il frappait le sol d’un coup de bâton magique - Such a small love ! - Stupéfiant ! «You’re Gonna Hear From Me» est violonné d’avance, il fait du pur Judy Garland, c’est hollywoodien jusqu’à l’os de la mortadelle. Il va chercher l’essence du kitsch, mais avec une tenue aristocratique. Il sonne comme une star hollywoodienne montée en neige du Kilimandjaro.

    z6803scot2.jpg

    On retrouve des chansons de Brel sur Scott 2 paru l’année suivante. Cette fois il démarre avec «Jackie» - If I could be for only one hour/ Cute cute and stupid as well ! - Ça prend autant d’éclat qu’avec Brel. Il grimpe sur ses grands chevaux pur gueuler cute ! cute ! C’est très spectaculaire. Pas pop, c’est sûr, mais quel interprète ! En B, il tape dans «Wait Until Dark» d’Henri Mancini. Nous voilà dans l’ultra kitsch de dégoulinade et les nappes de violons coulent comme des rivières de miel. Effarant ! Il retape dans Brel avec «The Girls And The Dogs». On peut dire que les Anglo-Saxons ont compris deux choses de la France : Brel et Gainsbarre. Dans le cas de Scott Walker, il faudrait ajouter Michel Legrand. Cet album développe la même ampleur catégorielle que le précédent. Scott prend «Black Sheep Boy» de Tim Hardin à l’acou et ce côté folky transbahute le classical énergétique. Affolant ! Avec un artiste comme Scott Walker, on est obligé de parler en termes de souffle, comme s’il s’agissait de littérature. Il tape dans l’une des plus difficiles chansons de Brel : «Next», l’histoire du fameux conseil de révision. Mais c’est trop Kurt Weillien, c’est presque un hommage à l’Opéra de Quat’ Sous. Scott Walker est gonflé de proposer ce genre de cut à un public anglais plus friand de pop que de chanson française. «The Girls From The Streets» s’étend à l’infini, sombre et toxique. C’est joué à l’accordéon - Tonite we’ll sleep with a girl from the street - Fantastique tourbillon, il reste dans l’énergie de Brel. Il revient à Burt avec «Window Of The World». Il chante Burt avec beaucoup moins d’agressivité que Brel. Par contre, ses propres compos peinent à plaire. Il cherche à faire décoller «The Bridge», mais c’est beaucoup trop hollywoodien, au sens glamourous du terme, trop hors de portée des Droogs et du public working-class. Scott Walker et la CGT ne font pas bon ménage.

    Il est important de préciser que Scott Walker renouait avec une tradition britannique qui est celle du dandysme, telle que définie par George Brummell au XIXe siècle. Une tradition relayée ensuite par des sommités comme Barbey d’Aurevilly, le connétable des lettres, Robert de Monstesquiou, Oscar Wilde et plus tard, par les figures de proue de l’aristocratie rock, Brian Jones, Syd Barrett et les frères Davies. Cette lignée s’éteint doucement avec les ultimes dandys du rock que sont Peter Perrett et Tav Falco. Scott Walker appartenait à cette caste.

    z6804sco33.jpg

    Paru un an plus tard, Scott 3 semble s’essouffler. Scott Walker compose quasiment tous les cuts de l’album, toute l’A et les trois premiers de la B. Et il termine avec trois reprises de Brel. Difficile d’évoquer cet album difficile. Il semble que Scott Walker reprenne vie avec Brel. «Sons Of» est la version anglaise de l’excellent «Fils De». En passant au tango avec «Funeral Tango», il renoue avec le big business. Scott ne fait pas de cadeaux - Oh I see all of you - Tav Falco doit adorer ce remake. Et puis on atteint des sommets avec la version anglaise de «Ne Me Quitte Pas» qui devient «If You Go Away» - If you go away on this summer day - Scott s’enfonce dans le désespoir de Brel. Il recrée l’espérance perlée de sueur du grand Jacques, but if you stay, mais cette salope va se barrer, il demande juste un peu d’amour to fill up my hand et il s’élance, le cœur battant - But if you stay/ I’ll make you a night - C’est là où Scott Walker prend tout son sens - For the good’s gone from the world goodbye - Inutile de supplier, ça ne sert à rien. Bien sûr, des choses comme «Rosemary» valent aussi le détour. Comme Brel, Scott Walker façonne son son comme une supplique monumentale qu’il exploite à tire-larigot - Watching trains go by/ From platforms in the rain - C’est très imagé, mais un peu trop grandiloquent. Scott Walker avoine ses cuts pour avoir du son. On voit aussi avec «We Came Through» qu’il se dégage de ses obligations envers la pop anglaise. Il est hors compétition. Il fait du Brel hollywoodien avec des clairons et un tambour battant. Il n’en finit plus de monter son brouet en épingle. Mais on sent qu’il s’épuise, il ahane comme un saumon pelé. Il grandiloque de plus en plus. On s’étonne même parfois qu’il ait pu atteindre un tel degré de popularité avec des chansons aussi hermétiques que «Winter Night».

    z6805scot4.jpg

    Scott 4 paraît la même année. Le coup de génie de l’album s’appelle «The Old Man’s Back Again», chanson éminemment politique puisqu’il s’en prend à Staline. Mais quelle tempête mélodique ! C’est joué au drive de basse, c’est du Dr Jivago rock’n’roll, fantastique éclat - His mother called him Ivan/ Then she died - Il est important de préciser que Scott Walker signe toutes les compos de l’album. «The Seventh Seal» d’ouverture de bal d’A sonne donc comme un film hollywoodien. Scott Walker voit toujours les choses en grand. Tout est sculpté dans la matière du son, on a même une cavalcade, des rebondissements, des trompettes et des clameurs de chœurs. «The World’s Strongest Man» est certainement sa chanson la plus pop - And didn’t you know I’m not the world’s strongest man - Fantastique pop d’entraînement, c’est un hit pour le moins extraordinaire. On voit bien avec «Angels Of Ashes» qu’il vise systématiquement la beauté extravertie. Scott Walker est un explorateur d’étendues sauvages, une luciole qui s’en va se cogner aux luminaires, il a une façon unique de dorloter la mélodie - And he walked like St Francis/ With love - «Boy Child» semble joué par vagues. Scott Walker adore les vagues, il se prélasse dans un univers de ressac - Cause he came without a name - C’est excellent. Voilà le genre de disque qu’on réécoute de loin en loin. On le voit venir avec «Hero Of The War» : il n’aime pas la guerre, alors il joue ça à gros coups d’acou.

    z6806theband.jpg

    Malgré sa très belle pochette (un portrait en gros plan de Scott), Til The Band Comes In n’est pas l’album du siècle, loin de là. Il faut attendre «Joe» pour voir les choses bouger, car c’est un groove de jazz que Scott chante à la revoyure de la belle allure, c’est un enchanteur florissant, comme dirait un Apollinaire gascon. Ça pianote jazz derrière et Scott swingue son chant cachalot blanc. On va retrouver ce même groove de jazz dans «Time Operator» - Take the time to take the time/ Caus’ we got so much in common - On note la fantastique pureté intentionnelle de «Thanks For Chicago Mr James». Même s’il ne choisit pas les bonnes chansons, Scott se débrouille toujours pour forcer l’admiration. Il laisse la place à Esther Ofarim pour «Long About Now» qu’elle chante par dessus les toits. En B, «Stormy» plaira pour son côté Brel des relations orageuses - Hey my storm bring back the sunny days - Admirable - I need you Stormy ! - Il fait encore un peu de country et ça se termine comme d’habitude, par la fin.

    z6807movigoer.jpg

    Avec The Moviegoer, Scott Walker se livre à un petit exercice de style. Il reprend les chansons tirées de BO connues, comme par exemple The Godfather, ou «Summer Knows» que Michel Legrand avait composé pour Un Été 42, et bien sûr, ce n’est pas la meilleure compo de Michel Legrand. Le seul cut qui force l’admiration se trouve en B : Scott tape dans le «Joe Hill» que Joan Baez chantait a capella à Woodstock - Says Joe you’re ten years dead/ I never died said he - Fantastique chanson d’espoir en hommage à un vieux héros des syndicats américains, au temps où ces mecs risquaient leur peau pour défendre l’intérêt collectif des ouvriers. Ça a l’air con écrit comme ça, mais cette culture fait partie des fondations du monde moderne, au même titre que le rock et les grands auteurs littéraires. Scott groove Joe Hill différemment, mais il nous sert le couplet magique que tout le monde connaît par cœur sur un plateau d’argent : «From San Die/ Go /Up to Maine/ In every mine and mill/ Where every man defends their rights/ It’s there you’ll find Joe Hill/ Its’ there you’ll find Joe Hill.» Peu de chansons ont su traduire ce sentiment si particulier qu’est l’espoir d’une justice humaine. Joe Hill rivalise de puissance universaliste avec L’Internationale.

    z6809stretch.jpg

    Sur Stretch paru en 1973 se niche l’une des huitièmes merveilles du monde : une reprise d’«A Woman Left Lonely», l’un des hits de Dan Penn. Scott entre dans cette chanson comme s’il entrait dans un jardin magique. S’ensuit un «No Easy Way Down» extrêmement chanté. Scott plie la chanson à sa volonté. C’est signé Goffin & King et donc imparable. On ne peut se lasser d’un chanteur comme Scott Walker. Il tape aussi dans le fameux «That’s How I Got To Memphis» dans lequel tout le monde a tapé, Lee Hazlewood, Schmoll, Solomon Burke et les autres. Même Sid Selvidge sur I Should Be Blue. Par contre ses hommages à Mickey Newbury («Sunshine» et «Frisco Depot») ou Randy Newman («Just One Smile») retombent une fois de plus comme des soufflés. Mauvaises pioches. Par contre, les Box Tops savaient taper dans les chansons de Mickey Newbury («Weeping Analeah» et «Good Morning Dear» sur Cry Like A Baby). Rien n’est plus difficile que de choisir des chansons, lorsqu’on est interprète. C’est la raison pour laquelle Chips Moman et Jerry Wexler mâchaient le boulot des gens qu’ils recevaient en studio. En B, Scott rend hommage à Jimmy Webb en reprenant son «When Does Brown Begin». Il transforme cette romance en gros balladif de rêve. Il réussit à prendre son envol - Lord where does this brown begin - Dommage qu’il n’ait pas choisi «MacArthur Park». On se serait régalé.

    z6808anyday.jpg

    Les albums de Scott Walker se suivent et se ressemblent. Any Day Now paraît la même année que Stretch et joue son rôle d’huître puisqu’on y trouve une perle. Une, pas deux. Il s’agit du «When You Get Right Down To It» de Barry Mann. Scott Walker se balade dans la classe du son américain. Il y injecte toute la splendeur interprétative dont il est capable. C’est là que le génie de Scott Walker prend toute son ampleur. Avec cette admirable légèreté de l’être qui tient plus de Gatsby que de Kundera. Faramineux shoot de shake. Il démarre son bal d’A avec un morceau titre signé Burt, mais ce n’est pas le meilleur Burt. Scott Walker choisit toujours les chansons difficiles. Il enchaîne avec Jimmy Webb et «All My Love’s Daughter», une compo ambitieuse qui ne marche pas non plus. Il tape dans les meilleurs auteurs et choisit toujours les cuts les moins accessibles. C’est une manie. Il faut le voir entrer dans ce joli balladif extraordinaire qu’est «Do I Love You» et dégager soudainement le ciel. L’homme est puissant, doué de souffle. Il s’élève bien au dessus de la pop et de tout le tintouin, secoué par de violentes tornades de violons. En B, il tente le «Ain’t No Sunshine» de Bill Whiters qui ne marche pas et dans «The Me I Never Know», il presse bien la poire de la discordance pour créer la sensation. Comme il aime bien Jimmy Webb, il tente le coup avec «If Ships Are Made To Sail» et termine avec «We Could Be Flying» bien embarqué au groove de jazz et au trumpet drive. C’est jazzé dans l’âme, on est dans Michel Colombier, ce diable de Scott a le bec fin.

    z6811hadiyall.jpg

    Paru l’année suivante, We Had It All est un album country. Scott s’est acheté un jean et un âne. Le morceau titre est une compo de Donnie Fritts assez pure au plan mélodique. Scott s’y élève comme une libellule dans l’air parfumé d’une belle chanson d’été. Autre chose : Scott adore Billy Joe Shaver. Il reprend quatre de ses cuts sur cet album. C’est de la country pure et dure avec des histoires à la clé et du clinquant de pedal steel en veux-tu-en-voilà. Dire que des gens vont aller payer des fortunes pour cet album qui par con côté country devient atrocement banal. Trop country pour être honnête, dit-on. Au fond Scott Walker est un homme extrêmement austère. Il ne choisit jamais les chansons d’abord facile. Plus c’est âpre et plus ça l’intéresse. Alors évidemment, les fans s’ennuient un peu. Il adore les mélopifs paumés au coin des bois. Mais il finit toujours par soûler la compagnie. Il va même taper dans Gordon Lightfoot qu’on a jamais pu schmoquer. Scott tente d’imposer sa conception du beau avec cette reprise de «Sundown», mais c’est âpre. On s’éloigne de la rive.

    z6812climate.jpg

    Paru en 1984, Climate Of Hunter pourrait bien être l’un de ses meilleurs albums. Il nous plonge dans une certaine inquiétude dès «Rawhide», et parmi les tintements de cloches de brebis, voilà ce mec qui s’abat sur nous comme la peste sur l’Europe, il chante vraiment comme un fléau de Dieu, ce fléau qu’on appelle de tous ses vœux pour qu’il nettoie une fois encore la terre de la misère humaine, comme au temps du déluge. Oui, Scott Walker chante comme s’il allait nettoyer la terre, c’est-à-dire comme un dieu. Il nage ensuite jusqu’à la rive. Il reste très hautain avec «Dealer». Il plante un décor qui relève à la fois du palais d’un empereur et d’une casemate de va-nu-pied. Il est vrai que les empereurs de Nubie ne possédaient rien, hormis leur voix. Des flûtes font mal aux oreilles. Ce sont bien sûr des flûtes de perdition. Plus loin, il chante son Track 5 («It’s A Starving») à la suspension de la mort. Puis il accepte le Say it got late du Track 6 avec l’affabilité d’un seigneur vampire. Il fait du rock volant de Carpathes. Il n’en finit plus de renouer avec ce style échevelé et grandiloquent qu’il affectionne depuis des siècles.

    Son goût pour le jazz et les arts en général va le conduire tout naturellement vers la musique expérimentale, et plus précisément vers la musique concrète de Pierre Schaeffer, échappant ainsi à toutes les lois de la physique et à tous les genres. S’ensuit une série d’albums très spéciaux, qui ne sont en tous les cas pas destinés au grand public et encore moins aux amateurs de pop. C’est du Scott Walker, âpre, déroutant et indiciblement fascinant.

    z6813tilt.jpg

    Paru en 1995, Tilt est le premier épisode d’une trilogie expérimentale dans laquelle on s’enfonce comme on s’enfonce dans une forêt inexplorée. Ambiance très grégorienne. Le son s’étend à l’infini. Il déclame son art moderne au mépris de toutes les conventions, surtout celles de Genève. Et comme tous les chanteurs de son niveau, il fait de sa voix un instrument. L’impression de découvrir un monde nouveau se précise au fil des cuts, clickely click/ Clickely clic. Premier émoi garanti avec «Bouncer See Bouncer», un exercice de style avant-gardiste qui dure huit minutes. Scott y évoque le powder (la poudre) sur la trompette de Gabriel - Don’t play that song for me - ça sonne exactement comme un acid trip, on a tous halluciné sur des images de la Vierge - All the powder on a Magdelene Mary - Et on entend battre un cœur. Il termine en apothéose walkerienne avec un Mama danced four feet away, c’est battu au beat des galères - Gotta dance four feet away - Retour au frisson avec «Bolivia 95» - Opiate me with that/ Key doctor babaloo - Il syncope son heavy doom serti de clochettes de brebis - Lemon bloody cola - Il passe en mode transe - Gonna sponge you down - C’est une chanson éminemment politique, bien sûr - Save the crops and the bodies - Et il retombe dans la transe du lemon bloody cola. C’est assez fascinant, on donnerait son royaume non pas pour un cheval mais pour cet opiate me just with that babaloo et ses clochettes de brebis. Scott Walker est aussi capable de power surge comme le montre «Patriot». Le mur du son s’écroule et Scott nous révèle son monde. Accompagné par un orchestre philharmonique, il s’élance de plus belle - As-in-the tacks/ As in the wrists - C’est très spectaculaire. Il faut pouvoir suivre ce déroulement avant-gardiste si on veut comprendre quelque chose au génie visionnaire de Scott Walker. Il termine avec le morceau titre, monté sur une carcasse de pop song mais il vrille un brin ses syllabes, they’ll turn the buffalo. Il est vif comme l’éclair - Get out of the way/ They’ll turn the buffalo - C’est presque du heavy rock. Le guitariste s’appelle David Rhodes et c’est un bon.

    z6814drift.jpg

    Deuxième volet avec The Drift paru en 2006. C’est encore un disk accompagné d’un petit livre contenant les textes. Il attaque avec l’extraordinaire «Cossack Are» qui est en fait une chevauchée fantastique - With an arm across the torso/ Face on the nails - Il décrit musicalement la charge des Cosaques, c’est d’une grande violence - Cossacks are charging in - Il raconte ensuite l’histoire de Clara, la compagne de Mussolini qui demanda à être exécutée en même temps que son amant. Scott Walker nous fait un film avec chaque chanson. Il soigne ses moments d’intensité dramatique. Et ça continue avec «Jesse», qui est en fait l’histoire du jumeau d’Elvis mort à la naissance, alors Scott imagine Elvis under Memphis moonlight - Jesse are you listening ? - Plus loin, il demande ce que Seoul et Sudan ont en commun. Both start with a S. C’est un prétexte à musique. On sent Scott partir à la dérive avec «Hand Me Ups» : il sent le clou lui traverser le pied, puis un autre lui traverser la main - Rub a dub God/ Beat the band/ I tried/ I tried - Il conduit ses chansons comme des orchestres. Il nous plonge chaque fois dans un expressionnisme radicalement différent, il travaille son «Psoriatic» dans la matière du sommeil d’un dieu. Sa respiration rythme le cut. Il termine cet album fascinant avec «A Lover Loves», qu’il joue sur deux notes et fait pstt pstt comme s’il sifflait des fantômes - And everything within reach - Pstt ! Pstt !

    z6815whoshall.jpeg

    Dernier volet de la trilogie des disk-books avec And Who Shall Go To The Bail ? On y trouve quatre longs morceaux élégiaques et encore plus déroutants que ceux des volets précédents. Il est dit que cet album ne sera jamais réédité. Il vaut peut-être mieux, en effet. C’est du son. Vous qui cherchez de la pop, passez votre chemin. On est avec cet album chez Kantor et chez les inventeurs de voies nouvelles. Scott Walker expérimente à gogo. Pas de chant, ni sur le «Part 1» ni sur le «Part 2». Scott semble se contenter de créer du son qui crée de l’image. Avec le «Part 4», on se croirait chez Pierre Boulez. La modernité rôde au coin du bois. Ce diable de Scott Walker déconstruit le déconstructivisme à coups de poêle. C’est d’une grande puissance inconvenante. Comme s’il s’amusait à chasser les miasmes. Admirable Rebel Rouser. Son monde est sans doute un monde dans lequel il faut avoir les moyens d’entrer. Sans clés, c’est bien sûr impossible.

    z6816bish.jpg

    Nouveau disk-book conceptuel avec Bish Bosch en 2012. Scott peint Bish Bosch sur une grande toile et attaque avec un «See You Don’t Bump His Head» battu à la dure aux tambours du Bronx en caoutchouc dur - While plucking feathers/ From a swan son - C’est son leitmotiv. Il chante sur le beat alors que soufflent des vents mauvais, horizon to horizon. On est là dans quelque chose de très littéraire, à la Michaux. Scott chante son «Coups de Blah» dans les corridors glacés de sa folie. Il erre - Macaronic mahout in the mascon - Débrouille-toi avec ça. Il s’enfonce dans un délire d’ultra-sons et de DA DA DA un brin dada. Il adore déclencher des hostilités bibliques. Il démarre son «Phrasing» en bon préraphaélite avec un pain is not alone chanté à l’octave de l’ange Gabriel, celui de Burne-Jones, bien sûr. Il chante comme un stentor à l’agonie qui supplie Dieu de l’achever. Et puis avec «SDSS1416+13B», il passe à Fellini et la fait la BO de l’Antiquité. C’est d’une violence évocatrice assez rare. On est dans Satyricon, inutile de tergiverser. Une fois de plus, Scott Walker organise son album comme une série de saynètes, il vient d’Hollywood, ne l’oublions pas. Il monte son «Dimple» au structuralisme expressionniste. Il met en scène sa poésie destructurée - Jacharoo in the stew - et termine avec un truc appelé «The Day The Conducator Died». Pour les ceusses qui ne s’en souviendraient pas, le conducator était Ceaucescu.

    z6817soused.jpg

    Attention à cet album intitulé Soused. C’est en fait le dernier album de Scott Walker. Il est accompagné par les metallers de Sun O))). On ne peut pas imaginer mariage plus satanique. Scott Walker démarre avec un «Brando» plongé dans la désolation. Encore une fois, ce n’est pas accessible à n’importe qui. Des gens vont trouver ça bien, d’autres non. La vie est ainsi faite. Scott Walker met sa voix au service au grand néant interstellaire et ça donne un joli coup de drone de doom. Le pire est que cet album nous avale. Avec «Bull», la fière équipe repart pour 9 minutes de drone dans la pampa. Il est évident qu’ils explorent des contrées de l’inconscient satanique. Ça sonne comme une messe noire du Chanoine Docre, avec des voix issues des ténèbres. Scott Walker se pointe dans ce drone de chapelle mal famée. Quelle évolution, depuis Brel et Michel Legrand ! De toute évidence, ce son intoxique. C’est sa vocation. Scott semble crucifié sur l’autel des noires considérations, il chante à l’implorée dans cette ambiance digne de Eyes Wide Shut, le dernier film de Stanley Kubrick. Sacré Scott Engel, le voilà barré dans les turpitudes qu’illustre si bien la scène de la naissance du fils du diable dans Rosemary’s Baby. Cet album nous plonge dans des ambiances à la fois hautaines, gothiques et dramatiques. Ces gens-là ne rigolent pas avec la marchandise. Scott Walker semble trouver un exutoire dans cette ambiance, il explose tous les mysticismes, tous les gadgets de la weird exotica. Avec «Fetish», le satanisme se précise et l’album fascine outrancièrement - The body including the face. On a bed in the dark - C’est du satanisme fellinien claironné dans la folie - There is nothing else - C’est donc une illusion. Scott boucle définitivement sa boucle avec «Lullaby» et annonce que son assistant va passer parmi vous avec sa casquette. Il chante en suspension au dessus du néant abyssal, sa voix résonne à l’infini - Hey non-e/ Non-e - Scott fait littéralement la bande son du Là-bas de Huysmans, il fait monter la pression, lullaby la la. Il n’y a que lui qui puisse faire ça.

    z6818chidhood.jpg

    Petit conseil d’ami : évitez soigneusement son dernier album paru en 2016, The Childhood Of A Leader. C’est la bande originale d’un film et il ne chante pas. Boring.

    Signé : Cazengler, water browser

    Scott Walker. Disparu le 22 mars 2019

    Walker Brothers. Take It Easy With The Walker Brothers. Philips 1965

    Walker Brothers. Portrait. Philips 1966

    Walker Brothers. Images. Philips 1967

    Walker Brothers. No Regrets. GTO 1975

    Walker Brothers. Lines. GTO 1976

    Walker Brothers. Nite Flights. GTO 1978

    Scott Walker. Scott. Philips 1967

    Scott Walker. Scott 2. Philips 1968

    Scott Walker. Scott 3. Philips 1969

    Scott Walker. Scott 4. Philips 1969

    Scott Walker. Til The Band Comes In. Philips 1970

    Scott Walker. The Moviegoer. Philips 1972

    Scott Walker. Stretch. CBS 1973

    Scott Walker. Any Day Now. Philips 1973

    Scott Walker. We Had It All. CBS 1974

    Scott Walker. Climate Of Hunter. Virgin 1984

    Scott Walker. Tilt. Fontana 1995

    Scott Walker. The Drift. 4AD 2006

    Scott Walker. And Who Shall Go To The Bail ? 4AD 2007

    Scott Walker. Bish Bosch. 4AD 2012

    Scott Walker. Soused. 4AD 2014

    Scott Walker. The Childhood Of A Leader. 4AD 2016

    John and Gary Walker. The Walker Brothers. No Regrets. John Black Publishing 2009

    DICK'N'ROLL !

    z6836story.jpg

    C'est le mal aimé du rock'n'roll français. Le Poulidor de la troisième position. Et encore souvent on le place derrière Ronnie Bird. Faut dire que les deux grands frères, Mitchell et Hallyday, depuis le jour qu'il s'est cassé avec la caisse, lors d'un spectacle à trois, font tout pour ne jamais le citer. Tu peux marcher sur mes pompes de daim bleu, mais ne touche pas au fric !

    Et puis Dickie c'est l'empêcheur de rocker en rond. S'est radiné du fond de sa province natale pour jouer les trouble-fêtes dans un mini-périmètre qui englobait le berceau du rock français : au sud pas plus bas que Créteil, au nord pas plus haut que l'Eglise de la Sainte-Trinité, à l'ouest pas plus loin que le Golf-drouot. Y avait tout juste de la place pour deux, alors le troisième larron il était un peu de trop.

    z6839chatsauvages.jpg

    Et teigneux avec ça. Une voix de velours et un sale caractère. Déjà rien que dans son groupe, il griffait un max. S'en est plus vite dégagé qu'Eddy de ses vieilles chaussettes, sans compter que sur scène avec ses Chats Sauvages, il se la pétait grave, capable de faire le répertoire en langue anglaise, comme un grand. Un fils de petit-bourgeois avec de l'instruction diront les mauvaises langues. Plutôt un gamin fou d'Elvis qui faisait tout ce qu'il pouvait pour donner l'illusion d'être comme lui.

    Bon, arrêtons les pleurs. C'est quand même lui qui – dans la série j'aime que l'on me haïsse - vient de déclarer : «  Je ne suis pas riche mais je paye l'impôt sur les grands fortunes ». L'a tout de même tiré son épingle du jeu le grand garçon ! Doit être plus futé qu'il n'y paraît. Je ne suis pas là pour vous parler du dernier Rivers – bonnes critiques un peu partout – ni du premier, genre virée dans la folie des early sixties où tout le monde était beau et gentil. Non je veux simplement revenir sur des années cruciales pour le rock français, celles du tout début des seventies.

    AVANT 70

    z6828portes.jpg

    Commençait à patiner dans la choucroute l'ami Dick, après mai 68. L'avait bu à toutes les sources les années précédentes. Couleurs un peu de folk à la Donovan, Qui se cache, du sitar à la George Harrisson, du proto heavy-rock avec C'est ça la vie emprunté aux Animals, et du pompier pompéïen avec Les Portes de la Nuit, avec attention George Martin le preneur de son des Beatles in person à la console. S'était même très bien tiré de sa session cuivrée au Muscle Schoals Studio que lui avait refilée Mitchell qui revenait d'enregistrer Alice et six autres petits frères qui feront le succès de son 33 De Londres à Memphis.

    L'avait eu un déclic salvateur en mai 68. L'avait mis en boîte une version de Summertime Blues d'Eddie Cochran, un peu sauvage, un peu déjantée, brouillonne mais qui avait du punch, assez proche dans l'esprit de celle des Blue Cheer. Elle passa de rares fois sur Europe 1, et ne fut disponible l'année suivante que pour les encartés de l'officiel Fan Club Dick Rivers, la fameuse Rivers Connection. Un coup d'épée dans l'eau ?

    C'est qu'à l'époque Rivers cherchait un peu la quadrature du rock, un truc rythmé avec des violons, un accompagnement symphonique avec des cuivres qui rockent. Une espèce de rythm'n'blues qui fasse musique de chambre et opéra wagnérien. Un monstre introuvable, mais l'époque était farcie d'électricité qui pétouillait dans tous les sens. La moindre idée devenait un double-album, tout était permis puisque rien n'était interdit.

    Z6827l'interrogation.jpg

    Le pire c'est qu'à force de tourner autour du pot en l'an de grâce 1969, Dick Rivers va accoucher du chef d'oeuvre. L'en a vendu quinze mille exemplaires en quarante ans de L'? ! Ca vous interroge ? Normal, c'est un trente-trois tours intitulé L'Interrogation. La pochette ressemble à une pissenlit mauve que l'on vous suggèrerait d'effeuiller. Un peu, beaucoup, n'allez pas jusqu'au bout, vous n'aimerez pas du tout.

    Un truc innommable. Un concept-album, une comédie musicale, un pot-pourri de rythmes divers, de la samba à Pierre Henry, cent pour cent variétoche, mais boursoufflée à en crever. L'histoire de monsieur tout le monde qui se demande pourquoi il vit puisqu'il finira comme tout le monde par crever. D'ailleurs sans surprise il meurt sur le dernier morceau qui nous refait le Crépuscule des Dieux de Wagner en moins bien, mais avec quatre-vingt musiciens qui déchirent. Entre les morceaux vous entendez la voix funèbre de Gérard Manset qui joue le Monsieur Loyal du Destin.

    En son style unique c'est insurpassable. Et je ne crois pas que dans les deux siècles futurs qui se profilent à l'horizon temporel quelqu'un osera se lancer dans la compétition. Les jours où l'envie de vous tirer une balle dans le caisson rôde d'un peu trop près autour de votre cervelle, je vous en conjure ne l'écoutez pas, même si vous pensez qu'après, plus jamais une question angoissante ne viendra vous inquiéter.

    C'est tout ce que vous voulez, mais ce n'est pas du rock. Deux ans après, en mai 71 Dick nous refile, la queue entre les jambes, un lot de consolation. Pas très fameux. Rien que le titre phare Bye by Lili avec son pseudo-arrangement Paris-Accordéon vous colle des boutons en trente-sept secondes. Pauvre Dick, le soldat perdu du rock'n'roll.

    DICK'N'ROLL

    z6829dick'nroll.JPG

    Ce qu'il y a de bien, c'est que le soldat Rivers va se sauver tout seul. Comme un grand. Sans crier gare. Tout seul, pas vraiment. Avec Labyrinthe. Pour le grand public un de ces nouveaux groupes des années 70 qui ont les dents longues et qui font de la pop-music. Par quel miracle vont-ils se retrouver avec Dick Rivers sur le Dick'n'Roll ? C'est que Labyrinthe ne sort pas du néant. A l'origine dans les années 60 nous avons Jean-Pierre et les Rebelles, puis les Rebelles et au gré de multiples ramifications et scissions et ajouts divers nous passons par les Tarés qui accompagnèrent Ronnie Bird, puis les Problèmes qui furent derrière Antoine et qui devinrent les Charlots. Une grande bouffonnade qui aurait pu se terminer tristement si de tout ce magma n'était sorti Labyrinthe.

    Le milieu rock français est minuscule : les mêmes noms se retrouvent partout. L'on se repasse les bons plans et l'on se refile les bonnes adresses. C'est Madame Andrée David-Boyers, la future belle-mère de Dick Rivers qui logera dans sa villa les Rebelles. N'est pas que la belle-maman de Dickie, l'est aussi la principale réalisatrice – plus de cinq cents tournages à son actif – des films Scopitone. C'est chez elle que seront filmées les plus belles images de Vince Taylor. Les Chaussettes noires aussi.

    Dans notre mini-hexagone l'on se soucie peu de nos cousins canadiens. Dick a remporté ses plus beaux succès en ces lointains arpents de neige. Il y emmènera les musiciens de Labyrinthe en tournée. Bernard Photzer à la guitare, Donald Rieubon à la batterie, Raymond Bureau à la basse, Claude Arini aux claviers, Rivers au chant. Le succès est au rendez-vous chaque soir. Revenu en France le même phénomène se reproduit. C'est un véritable groupe soudé qui carbure à fond et qui fait la différence. Une évidence s'impose, pour corriger les errements sirupeux de sa récente discographie, un retour au rock s'impose.

    C'est ici que le génie de Rivers nous surprend. Il aurait pu se lancer dans n'importe quelle aventure. La pop-musique lui tendait les bras. Le public lui aurait tout pardonné. Pourvu que ça pulse et que ça déménage. Les oreilles sont grandes ouvertes et prêtes à recevoir le nouveau rock'n'roll. Mais non, ce sera le retour à la case départ. Quinze vieux rock comme on n'en fait plus. On ressort les partoches de Buddy Holly et de Little Richard. Ce que Mitchell avait réalisé après s'être débarrassé des Chaussettes, Rivers va-t-il nous le refaire dix ans après avoir lâché les Chats ?

    En plus, il prend tous les risques, Eddy in London sonne tout de même mieux que Dick à Toulouse. Car Rivers emmène son monde dans la capitale du cassoulet. L'on sent le roussi, les heures de studio sont moins chères en province, un disque enregistré à la va-vite, à l'économie. Stupeur dans les bacs à galettes. Dès le mois de septembre Dick'n'Roll est disponible chez les disquaires.

    z6831dosdick'n'roll.JPG

    Question pochette, rien à redire. Salement rock'n'roll. Même Mondino qui par la suite habillera souvent les 33 de Rivers ne la surpassera. J'avoue avoir tiqué en étudiant le dos. Un bon point pour la Harley, un peu convenue tout de même, une tracklist cent pour cent rock'n'roll, mais Labyrinthe reste le gros point d'interrogation. Sont bien les mêmes qui ont commis une reprise de Jacques Brel ? Attention danger !

    A première vue tout est correct. La plupart des morceaux ne dépassent pas les deux minutes. L'on pressent le un, deux, trois partez boogie à fond, quatre, c'est terminé. Du vite-fait bien fait. Sans fioritures ni chiures de mouches. Le chanteur devant et le combo qui donne la chasse par derrière. Du classique. Pour un peu on ne l'écouterait pas. On l'a déjà entendu dans la tête, ce n'est pas la peine de perdre du temps. Le rock'n'roll est une musique platonicienne, vous pouvez atteindre à son étincelante beauté rien qu'en imaginant l'épure du morceau avec votre intellect.

    En fait ça, ce sont les théories que je sors pour impressionner ma copine qui prend des cours de piano au conservatoire mais qui n'avait jamais entendu parler de Jerry Lee Lewis. C'est son prof qui a été surpris quand elle le lui a fait écouter : «  C'est un très bon pianiste ! » a-t-il déclaré. Mais on le savait déjà.

    Bref à peine chez moi, me suis précipité sur le pick up pour juger de la bête. Aujourd'hui, l'on comprend mieux. Enfin si vous arrivez à l'écouter in extenso, car ce n'est pas le disque de Rivers le mieux mis en avant sur le Net. C'est surtout un disque que l'on a passé à la trappe de l'Histoire du Rock'n'roll français. Que voulez-vous ce n'est que du rock'n'roll !

    C'est beaucoup plus que cela. Rien de plus que le chaînon manquant entre le rock des pionniers et les Stray Cats. Je n'ai ni nommé les Cramps ni les Flamin'Groovies. Exactement ce que Lennon aura été incapable de faire sur son Rock'n'roll qui n'est qu'une copie conforme sans âme et sans originalité des disques originaux. Malgré l'imagerie du Star-Cluberienne l'ensemble pue la contrefaçon et le faussaire sans génie.

    Tout le contraire du Dick'n'Roll. Tous les morceaux sont revisités et réinterprétés. Les frères Jacques et Pierre Ploquin jouent des cuivres. Pas question d'une section à la Stax, l'on privilégiera les aboiements de meutes et les trompettes de jugement dernier. Pas d'instrumentation, mais un son. Mirifique et pourrave. Vous pouvez ne pas être d'accord. Mais chaque piste est un coup de poing sur la gueule. Une pêche terrible. L'esprit du rock'n'roll est là. Avec en plus le bruit et la fureur. La voix est trafiquée, la réverb est utilisée à contre-emploi, non pour acérer le son et le rendre coupant et rebondissant, ici au contraire elle l'écrase et le fragmente en mille chuintements. Même Led Zeppe sur ses bootlegs n'a su faire preuve d'autant d'imagination lorsqu'ils se lancent dans un meddley de reprises de Cochran ou de Presley.

    Le problème c'est que le Dirigeable ne fait que des reprises. Plus tard Rivers nous donnera tout un disque de reprises de Buddy Holly et même qu'il l'adaptera par la suite en langue française. Mais avec Dick'n'Roll, nous sommes hors du champ hommagial. C'est plutôt du dynamitage. Le but n'est pas de reprendre mais de métamorphoser. Jamais le vieux rock n'aura alors sonné comme cela. Même le Summertime blues des Blue Cheer – voyez comme nous retombons sur nos pieds – malgré sa démesure sonique n'est parvenu à un tel point de désintégration phonique.

    THE ROCK MACHINE

    z6830rockmachine.jpg

    L'année suivante en avril 1972, Rivers nous livre le tome 2. La donne a quelque peu changé. Dick'n'Roll s'est écoulé à plus de soixante dix mille exemplaires. Bashung a rejoint l'équipe. Restera des années avec Rivers à apprendre les finesses du métier. Donnera un superbe morceau de sa propre plume, le titre ronfle comme un tube des années rock, Hold on qui emporte la mise et propulse l'ambiance très haut. Malgré cela ce deuxième volume est légèrement inférieur au Dick'n'Roll. L'album est bâti sur le même principe. Il n'en est que plus étoffé et quelque part plus sage.

    Vous pouvez préférer ce dernier et même vous abandonner aux volutes du Dick Rockin' along... The Rivers, mais Dick a changé le fusil d'épaule. Pente country, de la belle ouvrage, en anglais, Bashung aux manettes, mais je préfère chouchouter les trois quarante-cinq tours suivants aux pochettes superbement dessinées par David Rochline. Trois des plus originales covers de simples français.

    Du cousu main. Des textes mijotés à la virgule près par Bashung, Koolen et Mya Symille, nostalgie rock et revival à tout berzingue. Avec les deux trente-trois précédents, ils ont dû salement impressionner deux de nos héros qui moulinent depuis quelques temps sur braquet de pédalos asthmatiques. En 1974 Eddy s'envole pour les USA et revient avec son Rocking in Nashville. Comme l'on ne prête qu'aux riches les journalistes s'extasieront sur ce rocker qui le premier de sa génération est retourné au rock. Si j'avais été Dick je l'aurais encore mauvaise. En 1975 c'est autour de Johnny de pousser ses petits couplets sur Rock à Memphis.

    Sans compter dès 1972, le dernier retour de Vince Taylor, sur le devant de la scène. Bientôt suivis de Bill Haley, Fats Domino, Little Richard, Chuck Berry et jusqu'à Jerry Lee Lewis, le gentleman sudiste, à la Fête de l'Humanité en septembre 1972.

    z6833marilou.jpg

    En attendant repassez-vous et caressez Marilou et Sherry dans le sens du poil pubien et surtout goûtez la guitare électrique de Jean-Pierre Alarcen sur Rock'n'roll Star. Un de nos rares guitar-héros qui se perdra dans les méandres du prog et du jazz rock. L'emmènera avec lui Rieubon et Arini du Labyrinthe. Mais un inconditionnel à sa manière. Un pur qui préfèrera sa musique à l'argent facile. Et que l'on a fini par oublier alors qu'il est un de nos musicos les plus talentueux.

    z6834sherry.jpg

    Vous raconterai une autre fois la suite des aventures de Monsieur Rivers comme s'amusait à l'appeler Gérard Klein un des rares animateurs de France-Inter – viré après 68 - qui ait tenté de le programmer un peu systématiquement. Je vous laisse sur le single Brother Jack + There ain't no blues sky qui accompagnait la sortie de The Rock Machine. Retenez toutefois l'essentiel, le rock français remis sur orbite grâce à l'irremplaçable legs des pionniers. Ce n'est pas un hasard si les Stray Cats ont trouvé la gloire en France. Dick'n'Roll avait préparé les oreilles.

    z6832star.jpg

    C'était dans la série : les très riches heures du rock'n'roll français : Dick Rivers !

    Damie Chad.

    In KR'TNT ! 79 du 05 / 01 / 2012.

    Disparu le 24 avril 2019.

     

    DICK RIVERS / MISTER D

    ENTRETIENS AVEC SAM BERNETT

    Editions Florent Massot / 190 pp / Octobre 2011

    Z6837BOok.jpeg

    Deux fois Dick Rivers, pratiquement coup sur coup, ça risque de râler dans les chaumières. L'on avait prévu de commencer l'année avec Deke Rivers, une des appellations incontrôlées du King, mais au moment de livrer le bébé s'avère qu'il faut pratiquer une césarienne mémorielle non prévue au programme de notre ordi. Avec un peu de chance vous aurez Elvis la semaine prochaine.

    Mais en attendant ce sera Dick. Mais vu de l'intérieur. Non plus le regard du fan éploré mais la vision du maestro sur sa propre personne. S'est amusé à un drôle de jeu, celui de la vérité. S'y sont mis à deux, chacun pourra ainsi dire que c'est l'autre qui a menti. C'est Bernett qui joue l'Oncle Sam de la soirée, celui à qui l'on peut tout dire puisqu'avec lui l'on est sûr que tout sera répété.

    Pour ceux qui auraient encore la tête prise par les nocives vapeurs des deux derniers réveillons, nous rappelons que Sam Bernett n'a pas l'habitude de garder sa langue dans sa poche et Jim Morrison dans sa baignoire. Sa dernière biographie du Roi Lézard, qui fit quelque bruit, nous donne une version de sa mort un peu moins coulante que le bain matinal qui l'aurait emporté... En tant que patron du Rock'n'Roll Circus, Sam était pour ainsi dire aux premières loges.

    Mais ici, tout est calme, luxe et volupté, bons cigares et mugs de thé à gogo, en tête à tête avec Dick Rivers dans l'appartement parisien de notre rocker national. Bernett reste discret, il sait relancer la conversation avec une innocente perfidie mais il n'abuse pas de sa situation de psychologue. Remarquez, avec un patient comme Dick Rivers c'est du tout cuit. Pas du tout cuir. Ceux qui pensent trouver des révélations fracassantes et inédites sur la carrière de leur chanteur préféré risquent d'être déçus.

    Totalement schizo, le Dick, séparation nette entre Dick Rivers et Hervé Fornéri. Et c'est Hervé qui parle de Dick. Pas le contraire. L'homme avant le chanteur. L'individu avant le rocker. Sacré courage, parfois il vaut mieux continuer à ressembler à ce que l'on n'est pas, qu'être ce que les autres n'aimeront pas forcément que l'on soit. Je ne voudrais pas vous faire un dessin, mais vous-mêmes hypocrites lecteurs, si nous regardions d'un peu plus près les troubles motivations qui vous poussent à lire cette chronique, ne risquerais-je pas d'être fort chagriné ?

    LAMENTO

    z6836dick+cigare.jpg

    Envoie la moutarde extra-forte dès les premières lignes notre rocker. Ce sera le leitmotiv principal, celui qui reviendra systématiquement en contre-point à toutes les lignes mélodiques qui égaient le récit. En a plus que marre d'être le numéro trois du tiercé gagnant. Johnny et Eddy tout devant, et lui tout derrière. L'infamante troisième place. Le mari trompé de la renommée. Le cocu de la gloire. Ce n'est pas qu'il leur dénie la première et la deuxième place, c'est le trop grand écart entre les deux premières et la troisième qui le gêne. Sur le podium, mais il arrive après la limite du temps réglementaire. L'on ne pense pas à lui, l'on s'en souvient en dernier ressort, à posteriori.

    Ne le mérite pas. A souvent fait avant les autres, et la reconnaissance du public n'est jamais venue. L'on ne prête qu'aux riches, et le mérite est allé à ceux qui sont arrivés juste à point pour récolter ce qu'il avait semé. Plus encore le vexe l'indifférence du métier. L'on sait tout ce que l'on lui doit mais l'on renvoie rarement l'ascenseur. L'a mis le pied à l'étrier à plus d'un, qui se sont dépêchés de l'oublier. Ne se gêne pas pour régler les comptes et donner les noms, Dick. Un exemple parmi tant d'autres, Gérard Jourd'hui en prend plein les dents. Mais je vous laisse vous régaler de tous les autres.

    Va pas se faire que des amis ! L'on n'est pas prêt de l'entendre sur les radios avec les accusations qu'il porte sur la conjuration du silence des programmateurs à son encontre. En plus, il n'a pas tort. En deux mois pas entendu une seule fois un extrait de son dernier disque sur les ondes. Je ne parle pas de programmation régulière mais du simple droit à l'information du public.

    Faut dire que le gazier doit être sacrément pénible. Toujours pendu au téléphone à se rappeler à votre bon souvenir. A du mal à comprendre que les temps ont changé, qu'il n'est plus le roi des années soixante mais selon les jeunes générations, qui n'ont pas été biberonnés au son des Chats Sauvages, un misérable hasbeen qui s'entête à vouloir survivre dans un monde qui n'a plus besoin de lui. Peut se faire noircir les cheveux par Babette sa femme chérie, les jeunes filles d'aujourd'hui ne sont pas enclines – et qui le leur reprocherait sinon le principal intéressé - à mordre dans sa banane. Encore moins à acheter ses disques. Qui se téléchargent gratuitement sur le net.

    Ce qui le met en joie notre rocker. Ne pleure pas sur les royalties qui ne tombent plus dans les poches des majors. Se pourlèche les babines à l'idée de leur ruine future. Même s'il doit être lui aussi emporté dans la débâcle.

    HERVE FORNERI

    z6840babyjohn.jpg

    Inutile de sortir votre mouchoir et de casser votre tirelire pour venir en aide au pauvre nécessiteux. L'a pas mis tous ses lingots dans le même bateau. N'a pas touché à l'héritage du papa. Couplet larmoyant sur le jeune boucher qui s'est fait tout seul. Qui a bossé toute sa vie à charrier des carcasses de boeufs à s'en faire péter les vertèbres. Quand on connaît les couilles en or que se sont fait les petits commerçants dans les années cinquante et soixante l'on commence à entrevoir la fin de l'histoire.

    Et que j'achète un petit appartement avec les premiers bénéfices de la boucherie, et un second avec le loyer des locataires, et un troisième avec... j'arrête la chanson. Vous imaginez la suite. Dick Rivers avoue candidement qu'aujourd'hui il payse l'impôt sur les grosses fortunes. Sans être riche précise-t-il pour nous rassurer. Se contente de faire fructifier le pactole de son papa. Quand on connaît le prix du mètre carré à Nice, l'on relativise... Pas lui. S'inquiète de tous ces travailleurs – il comprend leurs difficultés et n'échangerait pour rien au monde leur vie avec la sienne – qui se sont battus pour leur retraite. Mais faut savoir faire des sacrifices. Ne pas se laisser aller à la facilité. La vie est pleine d'injustices, quant on pense à ces malheureux riches soumis à la vindicte de l'ISF, une véritable prévarication communiste, qui paient sans rien dire, il faudrait tout de même que les pauvres suivent le bon exemple. D'autant plus comique que vingt pages plus loin, il se plaint des papiers d'assedic qui n'ont pas été signés par ses tourneurs, ce qui le gêne pour toucher... sa retraite !

    z6843labague.jpg

    Que chacun reste à sa place et les bonnes fortunes seront bien gardées. Dick le rebelle mais Hervé l'homme d'ordre. Les esprits chagrins diront que ce n'est pas une attitude très rock'n'roll. N'auront pas tort. Ni raison. Les grands rockers ne furent jamais de grands révolutionnaires. Musique populaire certes. Mais le peuple a souvent les idées à droite. Sans quoi ce ne serait plus le peuple, exploitable à merci. Terrible contradiction entre ce qui se passe dans la tête et ce qui se réalise dans les faits. Le rock porte les rêves, il en exprime l'incoercible désir mais est incapable de les traduire dans la réalité sociale. Alors que c'est cette même réalité sociale qui a induit la nécessité culturelle de la révolte.

    Rivers est en froid avec le show-biz. Mais Fornéri cautionne le même système économique qui lui rapporte des royalties immobilières. On ne peut pas toujours gagner sur les deux tableaux. Vie publique et vie ( si justement nommée ) privée. Parfois les deux se rejoignent, aucun de ses disques ne lui a rapporté autant d'argent que sa publicité sur les piles Wonder. C'est ce qui s'appelle jeter une lumière trouble !

    PETIT ELVIS

    z6870elvis.jpg

    Il y a des similitudes entre Elvis et Dick. Les rejetons préférés de leur maman. La mama italienne dans toute sa splendeur, à se couper en quatre pour son enfançon Dickie. Catho comme une rital, mais prête à se damner pour son fils. Lui passera tous les pêchés, les capitaux et les capiteux. Le fiston chéri, leçon de morale à toutes les marches de l'escalier, même si c'est celui qui mène à l'enfer du rock'n'roll. Ne travaille pas à l'école, Maman cache le carnet de notes, sèche les cours, Maman rédige les mots d'excuse, veut se saper comme les voyous, Maman remue tout Nice pour trouver la paire de jeans idoine.

    Quant au père, il ne dit rien. N'a pas intérêt à moufter, admettra sans problème que le fiston monte à Paris avec son groupe de rock. Signera même sans s'en vanter les chèques pour le loyer. Faudrait ici l'intervention d'un psychanalyste : c'est grâce à la mère qu'Hervé Fornéri est devenu Dick Rivers, mais c'est du père qu'il parle tout le temps. Plus il vieillit, plus il veut lui ressembler. Admiration forcenée pour cet homme taciturne qui lui aura enseigné l'essentiel : quelle que soit la situation, il suffit de rester droit dans ses bottes, pour au moins donner l'illusion d'avancer.

    Pour la carrière elle-même vaut mieux se rabattre sur Rock'n'Roll récit de Dick Rivers ( avec la collaboration d'Allan Penniman et Mary Anderson ) paru chez Le Pré aux Clercs en 2006. C'est que contrairement à Elvis, Dick ne se fait plus guère d'illusion. Il n'espère plus vraiment un come back éblouissant. Bien sûr il rêve d'un ultime tube, un deux cents, un trois, un cinq cents mille exemplaires. Manière de partir en beauté. Mais au fond de lui-même, même s'il continue son rock'n'slow comme il l'aime l'affirmer, il n'y croit plus beaucoup. Quand on sait que Mitchell avec toute la pub et l'artillerie médiatique n'a vendu que vingt mille albums de son dernier disque...

    DICK RIVERS INTIME

    z6835misterDisque.jpg

    Mister D a le blues. Essaie de le cacher, mais n'y parvient pas. Ne s'anime vraiment que lorsqu'il flash-backe sur le bon vieux temps, tabacs, alcools, cartes et parties fines. Table ouverte, bonne bouffe et bandes de copains à domicile. La belle vie. Des femmes comme s'il en pleuvait, des amis à la colle, la jeunesse qui flambe et qui file, jusqu'à se retrouver petit à petit seul, avec en guise de lot de consolation juste ce refus obstiné de s'enfermer dans la tour d'ivoire aux souvenirs.

    Son fils, ses trois compagnes, sa fille quasi-adoptive, que reste-t-il de tout cela ? Derrière l'orgueil du vécu l'on ressent comme une tristesse lamartinienne. Les rockers ne pleurent pas, mais l'existence ne fait pas de cadeau. S'est tissé un cocon douillet, le Dick, un peu coton tout de même. Le vieux matou s'ennuie. Ressasse ses échecs et ses déboires. Il est le mal-aimé ( cette fois-ci plus près de Claude François que d'Apollinaire ), regrette d'avoir abandonné la scène durant près de vingt ans au milieu des années soixante-dix. S'est coupé le bras droit lui-même. La perfusion d'adrénaline qui le reliait à son public. Tout le monde n'est pas Elvis à Graceland.

    z6842feuille.jpg

    Le comprend mais ne l'enquille pas. N'y avait pas de place en France pour un troisième rocker. Ronnie Bird et Noël Deschamps en feront l'amère expérience. Milieu rock trop petit, et couverture médiatique inexistante. Ironie des choses, durant près de dix ans Dick Rivers survivra en étant animateur de radio, sur RTL et RMC. Deviendra le monsieur nostalgie de toute une génération. Ce qui s'appelle vivre sur ses acquis et même brûler ses navires. Allez balancer vos nouveautés lorsque vous vous êtes vous-même estampillé de facto le porte-drapeau des anciens combattants !

    Ne supporte pas Johnny. Très critique quant à son envergure people. Parle avec déférence d'Eddy, plus fidèle envers son propre personnage. Mais possède son atout-maître. Qu'il sort à bon escient. Le quatrième mousquetaire celui qui a éclipsé les trois autres dans le coeur de notre belle jeunesse. Le d'Artagnan du rock français, de la même génération que les trois autres, mais qui s'est révélé alors que leur étoile avait commencé à sérieusement pâlir. Bashung, pour ne pas le nommer.

    z6845portrait.jpg

    Rivers parle de leur complicité. Des trois disques qu'ils ont enregistrés ensemble - et pas des moindres – évoque l'admiration que Bashung lui témoignait, l'appelait même le roi... Avoue même que plus tard Bashung a fait la carrière qu'il n'a pas su faire. Rock'n'roll, mais pas copie conforme. Décalé, du rythme oui, mais une autre manière de chanter les mots. N'a pas pu. Lui a sans doute manqué les bons conseils. Un impresario – oubliez ce mot galvaudé qui pue la frime et le fric – un entraîneur capable d'extraire le meilleur de son poulain. Déjà monté en graine, un étalon sans cavalier en quelque sorte.

    Dans sa biographie qu'il a consacrée à Bashung Marc Besse ne s'étend guère sur l'amitié qui lia nos deux rockers. Parle de la période toulousaine, confirme qu'avec Dick, Alain aura appris le métier, mais pour toute anecdote signale l'amour immodéré et exclusif de Rivers pour les hamburgers et les restaurants coréens qui finirent par gaver Bashung amateur de plats plus roboratifs... Le succès venu, Bashung ne semble pas avoir rappelé Dick, qui incrimine Chloé Mons qui montait une garde par trop vigilante et protectrice autour de son homme...

    MORE ROCK'N'ROLL !

    Mais il faut être franc, dans ce bouquin celui qui remporte la coupe de l'attitude rock'n'roll, c'est Hallyday. Juste deux ou trois lignes au détour d'une phrase, un soir de tournée, dans l'arrière-salle d'un resto provençal, Johnny et Nanette, totalement givrés, surpris en train de jouer à... la roulette russe. Il est vrai que Nanette Wokman c'était autre chose que Sylvie – la différence entre votre chat qui vient se frotter à vos jambes pour que vous lui ouvriez sa boîte de ron-ron et un tigre du Bengale mangeur d'hommes, rencontré en pleine jungle. Mille fois plus dangereuse. Une super chanteuse. Américaine. Choriste des Rolling Stones sur Let it Bleed et de John Lennon sur Power to the People, elle assura la première partie du Rock'n'roll Circus d'Hallyday... liaison torride entre les deux artistes, filtrera même la rumeur d'un mariage secret... une des histoires les plus hot du rock hexagonal.

    RIVERS BLUES

    z6841mississippiriver.jpg

    Plein d'autres surprises dans ce livre. Un homme se penche sur son passé, ne regrette pas grand-chose, si ce n'est d'être passé à côté de son propre rêve, qu'il avait entrevu plus grand et plus coloré. Dick Rivers dit ce qu'il pense. On peut lui faire confiance. A sa place, beaucoup auraient gommé les aspérités et proposé quelque chose qui corresponde mieux à l'image... Pas très cool dans l'ensemble. Donc plutôt rock. Pari gagné.

    Damie Chad.

    In KR'TNT ! 77 du 15 / 12 / 2011

     

    COMPLOTS A MEMPHIS.

    DICK RIVERS

    EDITION N° 1. 264 pp. 1989.

    z6838complotmemphis.jpg

    Le rock français doit à Dick Rivers quelques versions particulièrement teigneuses de standards superbement kaotisés. Je pense à un Summertime Blues de 1968 ou par exemple à un album comme Dick'n'roll. Liste non exhaustive.

    Depuis des années l'on attendait le livre du frère ennemi Schmoll, et comme souvent Dick dégaina en premier. A l'époque je n'avais pas osé le lire. Dick le chat et ses combos sauvages, tant que vous voulez. Dick le violoneux et ses cordes à briser tous les hôtels de la planète, j'encaisse encore. Mais Dick romancier, même avec Brice Couturier comme ingénieur du son, laissez-moi hésiter.

    Mea culpa. Par ma faute je me suis privé de dessert durant plus de six ans. Saint Hammett pardonnez-moi ! D'abord il y a cette joie d'écriture qui aligne cartons et cadavres avec un savoir-faire exquis. Ensuite notre héros, un privé américain qui pense plus vite que son ombre, qui court encore plus vite que Ran-Tan-Plan derrière les filles et les voitures en sifflotant des airs de jazz... Enfin il y a cette fin morale qui verra notre driver incomparable se convertir au rock'n'roll.

    Et puis bien sûr il y a l'intrigue qui colle au plus près de la mythologie de cette musique de dégénérés blancs et noirs sordidement emmêlés. En prime un très beau portrait de Bo Diddley en cinq lignes suivi d'une admirable eau-forte en cinquante pages de Chuck Berry. Ballade en eaux troubles, de la mort de James Dean à celle de John Kennedy, le tout sur fond de R'N'R et de KKK.

    Policier et politique, ce Complot à Memphis relève du roman à thèse. Notons que pour être un amateur inconditionnel de la musique et de l'époque de sa jeunesse Dick Rivers n'en a pas moins longuement réfléchi sur la signifiance historiale des sixties. It's not a rock'n'roll suicide, it's a rock'n'roll lucidity.

    ( Damie Chad. Septembre 95 )

    PS : deux pionniers peuvent en cacher un autre. La chronique n'y fait aucune illusion mais c'est bien Elvis Presley qui se trouve être la cible ultime de ce Complot à Memphis. Rassurez-vous, le roi du rock a plus d'un tour dans son sac. Pour la couronne, c'est une autre affaire... A lire absolument.

    In KR'TNT ! 29 du 02 / 12 / 2010

    CASH, L’AUTOBIOGRAPHIE

    JOHNNY CASH

    Avec Patrick Carr

    ( Le Castor Astral / Février 2006 )

    z6846bookcash.jpg

    Cash se raconte. Ne se justifie pas. Ne se disculpe pas non plus. Et l’on sait que pour un chrétien, faute avouée est à moitié pardonnée. Cash s’en moque. Assume tout. Le bon et le mauvais. De toutes les manières cela ne vous regarde pas. Ne sont que deux à être concernés. Cash et Dieu. Mais comme nous sommes de ceux qui préférons nous adresser à Cash qu’à Dieu, pour le moment nous ne nous intéresserons qu’à Cash. En plus il est notoirement connu que Dieu ne répond jamais aux questions du péquin de base. Ne fait signe qu’à ses saints et qu’à Johnny Cash, comme quoi il apprécie la bonne musique. Entre nous soit-dit Cash le traite cavalièrement, lui souhaite le bonjour quand il se réveille le matin, le remercie de la beauté du monde en enfilant ses pantoufles, et puis c’est fini. Se débrouille tout de même pour bâcler un Notre Père quand il y pense, mais il a tant de choses importantes qui l‘attendent…

    Ne sort pas de la cuisse de Jupiter le petit Johnny, mais d’une haute lignée, issue de la Reine Ada, sœur de Malcolm IV, descendant du roi Duff, premier souverain d’Ecosse, c’est par la suite que ça a dû péricliter, car Papa Cash sera tout heureux de bénéficier aux lendemains de la crise de 29, d’une parcelle de dix hectares de terre à défricher, d’un an d’avance sur recette, d’une maisonnette, d’une vache et d’une mule, plus une espèce de coopérative pseudo-proto-communiste chargée de vendre le coton que récolteront tous les bénéficiaires de ce coin d’Arkansas… La famille ne mourra pas de faim, mais le travail se révèlera très dur. Johnny aura cinq ans lorsque son père abattra son chien d’un coup de fusil, la pauvre bête mangeait les restes qui auraient mieux profiter au cochon… Avec ses six frères et sœurs Johnny ramasse sans fin le coton, seule consternante consolation, le sol privé d’engrais s’épuisera très vite… La roue dentée du destin et de la scierie où il était parti gagner trois dollars transperce le corps de Jack son frère qui en meurt. Traumatisme. La vie n’est pas gaie, à part quelques parties de pêche, la radio et les chants religieux que la mère transmet à ses enfants… Johnny grandit, il et l’on s’aperçoit qu’il a une belle voix, retient sans peine des centaines de morceaux glanés de ci de là et sur les ondes...

    z6850elvis.jpg

    Cash se raconte selon ce que l’on pourrait appeler un désordre chronologique, l’on porte son passé avec soi, à tous moments les souvenirs affleurent et viennent cogner à la porte de la mémoire et du présent. Au fil des pages il égrène des portraits hauts en couleurs. Passons sur son premier mariage et ses années de service militaire en Allemagne. Elvis dont il dit le plus grand bien. Un gars d’une gentillesse extrême, infatigable. Ce dernier adjectif pèse lourd sous la plume de Johnny Cash. Elvis est une véritable pile électrique, déborde d’une énergie incommensurable. Le guy qui n’a pas besoin d’additif pour rester en pleine forme, concert après concert. The man no addiction. Ne boit pas d’alcool, ne se ballade pas les poches pleines de pilules pour écarter les coups de pompe. Se rattrapera par la suite, mais Johnny l’a amplement devancé. Cash est tombé dans le piège. L’avale les cachets multicolores par poignées, lui faudra dix années pour parvenir à juguler cette terrible dépendance, foire une prestation sur deux, se sépare de son épouse, ne maîtrise plus grand-chose… Et surtout ce sentiment qui le taraude, de s’éloigner de Dieu, alors que ce dernier n’a pas fait un pas sur le côté pour s’écarter de lui…

    z6859jerrylee.jpg

    N’est pas le seul à se débattre tant de tels errements de conscience. Jerry Lee Lewis est pire que lui. Vient de se faire jeter de son école religieuse lorsque Johnny le rencontre dans les studios Sun. Un drôle de zozo, sûr de sa supériorité sur tous les autres, mais notre grand gentleman sudiste n’est pas très différent des bluesmen noirs qui sont sûrs d’avoir choisi la musique du Diable. Jerry Lou le répète à l’excès, seront tous maudits, sont en train de perdre la vie éternelle puisqu’ils jouent la musique satanique, et hop, après son sermon apocalyptique il enfile un boogie démentiel sur son clavier. C’est plus fort que lui, les voies du Seigneur sont impénétrables, il vous attire malgré vous vers le mal…

    z6853samphillips.jpg

    Cash n’est pas aussi admiratif envers Sam Phillips. Lui reconnaît mille qualités. Sans lui et son intuition géniale du rock and roll, rien ne serait arrivé, ils lui doivent tout. Mais certains sont plus favorisés que les autres. Comprenez Johnny Cash. Sam offre une Cadillac à Presley et une Cadillac à Carl Perkins, les remercie pour leurs succès, mais lorsque I walk the Line troue les charts, macache pour le macaque Cash. Sam ne mélange pas les torchons et les serviettes. Les rockers ont droit à une Cadillac, mais pas le countryman…. Cash fait bon cœur contre mauvaise fortune, mais Sam Phillips refuse de surseoir au projet de Johnny qui rêve d’enregistrer un album de… gospel. Décidément pas le genre de la maison ! Cash changera de crèmerie. Ira sur CBS.

    z6847behind.jpg

    L’on sent chez Cash un amour sans faille pour Carl Perkins. Le pense aussi doué que Presley, l’arrive même en première partie à enflammer la salle bien mieux qu’Elvis en vedette. Cash rappelle que le King n’a jamais composé un morceau, lorsque le fatidique accident de voiture coupe Carl de son succès et que désespéré par la mort de son frère il - lui qui n’avait jamais été le dernier à lever le coude – s’adonne à mort à l’alcool… Lorsque Carl part à la dérive, Cash lui propose la place de guitariste dans son orchestre. Tous deux se soutiendront tant bien que mal, et s’aideront à couper les têtes renaissantes de leurs hydres addictives respectives. Cash avoue qu’il a honte d’être sous le feu des projecteurs alors qu’un guitariste de la valeur de Perkins est derrière lui, dans l’ombre.

    z6852luther.jpg

    Un autre Perkins. Il existe des vidéos où l’on voit Luther Perkins jouer aux côtés de Cash. Son air affolé, ses regards qui cherchent du secours autour de lui, son attention inquiète dès que ses doigts touchent une corde de sa guitare, font rire. Luther n’était pas un virtuose, avait du mal à retenir un riff, l’était si maladroit que pour se tirer de la panade, il s’ingéniait à trouver des raccourcis pour jouer facilement les passages difficiles. Johnny n’est pas dupe du peu de capacité d’improvisation de son guitariste, n’en est pas pour autant dédaigneux de ce balancement rythmique qui est devenu l’ossature et la marque de fabrique du son unique de l’orchestre de Johnny Cash. Sans Luther, Cash aurait-il atteint à la virtuosité d’une redoutable simplicité qu’est le drapé funèbre de sa voix, ce phrasé si particulier qui tangue fortement dans les tempêtes les plus violentes et emporte les débris du monde sur son passage.

    z6849orbison.jpg

    Très belle évocation de Roy Orbison, encore un transfuge de Sun. Habitèrent vingt ans côte à côte. Pour le meilleur d’une amitié sans faille et le pire. La mort de Claudette, la femme de Roy, disparue en 1966 dans un accident de moto, et celle plus mélodramatique de ses deux jeunes garçons en 1968, dans un incendie qu’ils avaient allumé en jouant avec des allumettes dans leur chambre… Roy inconsolable enfermé chez ses parents ne voulant recevoir personne… le grand trou, le passage à vide, la vie qui reprend peu à peu, un nouveau mariage, de nouveaux enfants, le succès qui revient après une longue éclipse et un malaise cardiaque fatal en 1988... Roy avait voulu que Cash rachète le terrain de la maison incendiée afin que personne d’autre ne s’installe sur les lieux. Après le décès de Roy, Cash offrira le terrain au fils de Roy.

    Moins connu que les précédents, Jack Clement, qui travailla chez Sun et que Cash retrouvera à plusieurs reprises au hasard ( désiré ) de sa discographie. Loue sa manière de produire, de trouver d’instinct l’arrangement adéquat à chaque morceau, une manière de faire sans anicroche avec les musiciens, un jugement d’une grande justesse, une habileté diabolique, aussi à l’aise dans le studio qu’à traiter le business dans le bureau.

    Réflexe de rocher, nous n’avons parlé que des rockers, Cash est avant tout un country man. Déroule toute l’histoire du country dans cette autobiographie, de la Carter Family à Emylou Harris, de Merle Travis à Gene Autry, s’emploie à expliquer ce qui le sépare du mouvement Outlaw, ce n’est pas qu’il ne partage pas la révolte d’un Waylon Jennings, d’un Willie Nelson, d’un Kris Kristofferson, mais sans insister il donne l’impression de penser que sa musique, textes et paroles, prend en compte une plus large dimension de l’Homme, qu’elle vise à une universalité qui n’appartient qu’à lui.

    z6854cashàlamaison.png

    L’explosion country dans la société américaine ne le séduit pas entièrement. Dénonce la mode, la musique country est née d’une civilisation disparue. La misère et la dureté des temps l’ont engendrée, aujourd’hui l’on s’habille country, l’on mange country, l’on consomme country alors que les fans sont issus d’une civilisation urbaine et industrielle. Cash retourne à la maison de son enfance, il ne reconnaît plus rien, les bulldozers ont tout renversé et aplani. Toutes les parcelles ont été réunies en un vaste champ. Une société ‘’agricole’’ gère la production.

    Cash ne se contente pas des noms célèbres, à plusieurs reprises il prend soin de citer et de détailler le rôle de tous ceux qui ont travaillé pour lui, autant le personnel de maison, que le staff organisateur de ses tournées et l’équipe qui l’accompagne aussi bien sur scène que derrière, et dans le bus. Connaît la valeur du travail, l’on ne sent chez lui aucune condescendance envers les petites mains qui s’agitent autour de lui.

    z6848junecarter.jpg

    Nombreuses pages sur sa famille, fier de ses enfants et de ses petits-enfants. Une attention particulière à ses beaux-fils qu’ils aient été remplacés ou encore présents. Tresse des couronnes de laurier à June Carter, sa femme. Il aime sa joie de vivre, sa sollicitude, elle l’a beaucoup aidé lorsqu’il est de nouveau retombé dans ses addictions. L’a failli en crever. Y rester. Mais dans sa tête de cabochard Johnny Cash n’écoute personne.

    L’est sûr qu’il a tout connu. La misère, la richesse, les filles, la dope, la musique, le succès, les passages à vide, l’oubli, le mépris, la renaissance, la reconnaissance, la jeunesse et la vieillesse. L’a même vu la grande lumière lors de l’opération de la dernière chance due à une attaque d’autruche. L’a tourné un film sur St Paul et écrit un roman. Des années sur la route à sillonner les Etats-Unis, l’Europe et le reste du monde. La consécration. N’est jamais aussi bien que chez lui. La plupart des chapitres portent le titre de ses résidences préférées. Le retour au calme et à la terre. La joie de pouvoir enregistrer enfin des disques rien que lui et sa guitare. La voix cassée mais chargée de son poids de chair et de souffrance humaine.

    z6855photoocash.jpg

    N’y a qu’une chose qui manque à Johnny Cash. N’a pas besoin de Jacques Chancel pour lui demander en dernière et subsidiaire question : Et Dieu dans tout ça ? N’est pas plus absent à la fin du bouquin que présent à son début. Mentalité américaine bien profonde. Qui explique aussi bien des aspects réactionnaires d’une certaine idéologie nationale. Une ombre sur l’existence qui oblitère l’âme du pécheur moyen. Terriblement efficace. Cash se sent en règle. Se dit justifié. Il a fait tout ce qu’il faut, et tout ce qu’il ne faut pas. L’est pacifié. A confiance. Perso, beaucoup moins en Dieu qu’en Johnny Cash.

    Damie Chad.

    HORSE’S NECK

    PETE TOWNSHEND

    ( Christian Bourgois Editeur / 1986 )

    z6824bookenglish.jpg

    J’ignorais tout de l’existence de ce livre jusqu’à ce que je le trouve sur la brocante du coin. Encore une de ces petites merveilles dont se débarrassent systématiquement les bibliothèques publiques depuis ces dernières années, sans être complotiste, à voir tous les chefs-d’œuvre de la haute littérature que je n’arrête pas de récupérer pour quelques maigres oboles, j’en arrive à m’interroger sur l’existence d’un vaste plan secret d’abêtissement systématique de la population organisé, sans tambour ni trompette…

    Le livre est sorti en langue anglaise en 1985, sa traduction française l’année suivante. Je me demande pourquoi a subsisté de par chez nous le titre original. L’expression horse’s neck aurait-elle une signification spéciale en le luxuriant shakespearian langage ? Cette encolure de cheval désignerait-elle une particulière courbure du corps féminin ?

    z6823lisanthn.jpg

    Petite notification : Pete Townshend - précisons-le pour de jeunes lecteurs - fut le leader et l’acrobratique guitariste des Who, groupe mod qui fit avec les Rolling Stones, les Kinks et les Beatles les délices du Swinging London dans les années soixante. Townshend, pour avoir écrit les lyrics de My Generation et de Tommy, le presque premier opéra-rock de l’Histoire - fut très vite auréolé d’une flatteuse renommée d’intellectuel. Un peu comme John Lennon chez les Beatles, mais il faut dire que ce Horse’s Neck apporte une caution bien plus solide à cette réputation que le In His Own Write ( En Flagrant Délire ) Lennon, que nous avons chroniqué ( en je ne sais plus quelle livraison ! ) et qui malgré toute la sympathie que nous pouvons porter à la personne de son auteur, ne s’élève pas plus haut qu’une pochade dadaïsto-surréaliste.

    Nonobstant le fait que les amateurs des Who ne trouveront rien à se mettre sous la dent dans ce bouquin quant à l‘existence de ce groupe culte, il faut avouer que Townshend atteint à une densité d’écriture qui peut rivaliser sans peine avec la majeure partie de la production littéraire contemporaine.

    z6826signature.jpg

    Mais de quoi parle cet opuscule - l’est vrai qu’il n’est pas très épais, moins de cent cinquante pages, et composé de treize textes plus ou moins indépendants. Pete Townshend nous prévient dans une très courte préface qu’il n’a pas raconté simplement sa propre vie, en effet ce n’est pas simple. S’amuse un peu avec les psychanalystes en décrétant que sa mère est un personnage de ce livre, mais qu’elle change d’apparence sans arrêt. Remémorons-nous la célèbre invitation de Jim Morrison à sa génitrice, ‘’mother, I want to violate you’’, de quoi mettre en émoi tous les adeptes lacaniens de service, oui certes baiser sa mère peut passer pour une agréable occupation, mais très vite notre narrateur abandonne celle-ci pour nous conter ses désirs, très souvent phantasmatiques, de jeunes filles. Comme par hasard notre héros est souvent membre d’un groupe de rock, qu’il soit une star ou un jeune ado, il semble avoir du mal à séduire les délurées, rame pas mal, et rien n’est vraiment certain, comme dit Eddy Mitchell dans sa chanson par hasard intitulée M’man : ‘’ ce n’est pas moi qui choisit’’. Pour la meilleure histoire de la série, Sherlock Holmes oblige, notre héros quitte son statut de rocker pour celui tout aussi intermittent de détective…

    Et ce satané cheval quand est-ce que l’on aperçoit le bout de sa queue ? Dès le début. Bébé Townshend a été abandonné sur une dune, n’est pas mal installé, voit le sable, la mer et les bateaux, première fois - il a tout juste dix-huit mois - qu’il prend conscience de lui-même, qu’il existe - il jouit de la plénitude de sa propre présence mais n’est pas encore conscient du vide qu’il ressent. Et qui se concrétise. Son père et sa mère le rejoignent au galop de leurs chevaux, lui jettent un coup d’œil, s’embrassent à pleine bouche et s’éloignent aussitôt à toute vitesse. Baby Pete aurait aimé lui aussi que sa mère déposât un baiser sur ses lèvres mais elle avait apparemment mieux à faire.

    Inutile de tourner autour du pot de chambre, un ou plusieurs chevaux passeront modestement leurs têtes, de temps en temps, au travers de ces textes qui parfois ressemblent à de véritables poèmes en prose. Les passionnés d’équitation n’y trouveront pas leur compte. Il est clair et net que nous avons affaire à des équidés symboliques. Nous éviterons le clin d’œil aux Horses de Patti Smith, ce n’est pas que tous les personnages du livre n’ont jamais touché à rien d’autre qu’une vulgaire cigarette, l’est clair qu’ils ont avalé ou inhalé des choses pas très catholiques, ne sont pas toujours clean, mais faut chercher dans une autre direction. A la limite l’on pourrait tenter une analogie avec l’intérieur de la tête qui ne tourne plus très rond de certains d’entre eux, mais ce serait exagéré de les assimiler aux coursiers de la folie.

    z6826book.jpg

    Reste la solution qui saute aux yeux, ces étalons ne sont que les représentations métaphoriques des énergies sexuelles, souvent bridées par les réserves des cavales rétives. Les derniers textes confirment cette interprétation. L’auteur se retrouve tel qu’en lui-même la médiocrité le maintient. N’est pas meilleur qu’un autre, mais il se console en pensant qu’il n’est pas pire non plus. Même que parfois il a rêvé qu’il chevauchait une pouliche encore plus belle que sa mère. Rien de plus décevant qu’un complexe d’Oedipe dont on défait si facilement le nœud, vous tirez par un bout et hop tout vient. Du coup notre intellectuel nous sort son traité de sociologie comparée. Les temps ont changé, de nos jours on ne laisse plus les jolies petites filles se promener toutes seules dans la rue. Seuls les laids et les forts ont droit à la liberté. O tempora, o mora, a-t-on envie de s’indigner avec l’antique Cicéron, nous sommes à la fin du bouquin, et la morale finale est d’une décevante platitude !

    Erreur, il reste encore deux pages, et Pete Townshend nous exécute un de ces sauts de l'ange qui firent sa gloire sur les plus grandes scènes du monde. Plus le moulinet donchiquotien et le riff destructeur qui allaient avec. Sûr qu’entre le rock’roll et la littérature, il existe quelques accointances. Ah, vous voulez de l’amour, en voici, sur la lagune, Le Jour de la Saint-Valentin, 1982, et bien non, vous obtiendrez encore mieux, vous aurez du sexe, ne se sent pas pousser des ailes mais un zizi dionysiaque avec lequel il embroche vigoureusement le cheval blanc qu’a emmené un couple de cavaliers, mais ce n’est pas tout, vous avez eu le sexe, voici maintenant le don divin du mythe, l’orgasme accompli, notre cavalier saute sur le dos de Tir-Na-Nog qui galope vers les écumeuses vagues océanes…

    Un beau texte. Je vous en laisse percer la signification ultime. A thing of beauty is a joy for ever nous a dit John Keats, sans doute est-ce cette piste qu’il faut suivre…

    Damie Chad.