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cedric burnside

  • CHRONIQUES DE POURPRE 441 : KR'TNT ! 441 : MUDDY GURDY / CEDRIC BURNSIDE / JAKE CALYPSO + MYSTERY TRAIN + HOT CHICKENS / TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD / WILD / VOLUTES / CRASHBIRDS / SO LUNE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 441

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    05 / 12 / 2019

     

    MUDDY GURDY / CEDRIC BURNSIDE

    JAKE CALYPSO + MYSTERY TRAIN + HOT CHICKENS

    TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD / WILD

    VOLUTES / CRASHBIRDS / SO LUNE

     

    Cedric a la trique - Part Three

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    Voilà ce qu’on appelle un plateau d’argent : Muddy Gurdy suivi de Cedric Burnside. Ils sont pourtant venus jouer en Normandie au début de l’année, mais si on revient les voir, c’est précisément parce qu’il faut revenir les voir. Dire combien ils sont bons n’est pas chose facile. Tia Muddy Gurdy et Cedric Boom Boom Burnside brûlent d’un feu sacré qui s’appelle le blues, the real one, celui de la région de Como, Mississippi, ce coin paumé où rôdent encore les esprits de Fred McDowell, de Junior Kimbrough et du grand-père de Cedric, Rural Burnside, comme l’appelait Tav Falco. Tia Muddy Gurdy vient d’Auvergne, mais elle est allée faire un stage là-bas, comme on l’a dit dans un Part One ou un Part Two, et avec ses deux collègues auvergnats, elle y a enregistré son fantastique album avec tous les descendants des légendes pré-citées, notamment Cedric Burnside, Shardé Thomas, petite fille d’Otha Turner, et Cameron Kimbrough, petit-fils de Junior Kimbrough. Ça fait du bien d’enfoncer les mêmes vieux clous, on a l’impression d’œuvrer pour une bonne cause, même si on sait au fond de soi que ça ne sert à rien. Il n’y avait pas vraiment foule au concert, Cedric Burnside et Tia Muddy Gurdy ne remplissent pas autant les salles que le font les petits artistes electro-pop à la mode. Le problème vient peut-être du fait que Cedric et Tia proposent un son destiné aux connaisseurs. L’aspect pour le moins primitif de ce son peut dérouter les gens. On en a vu deux à la sortie qui semblaient consternés, le plus petit des deux allant même jusqu’à dire : «Bah y font toujours la même chose !»

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    On ne doit pas avoir les mêmes oreilles, car dans les deux cas, Muddy Gurdy comme Cedric Burnside, la palette de sons est extrêmement riche et variée, même dans un contexte aussi primitif. Tia Gouttebel portait ce soir-là une petite robe noire et proposait sensiblement le même répertoire que celui du mois de février, un choix de cuts haut de gamme qu’on retrouve d’ailleurs sur son album : «She Wolf» de Jessie Mae Hemphill, «See My Jumper Hanging On The Line» de R.L. Burnside, le gospel batch de «Glory Glory Hallelujah» et puis cet exercice de haute voltige consistant à reprendre «Down In Mississippi» de JB Lenoir, l’un des fleurons de l’intouchabilité des choses. Tia en fait un truc à elle, mais elle perd au passage de charme chaud de la voix du grand JB. Ça reste néanmoins un plaisir que de voir Tia gratter sa gratte au picking demented, elle parvient à enrichir son jeu en grattant du pouce et des trois doigts, semant dans son sillage des nuées de ding-a-ling effervescents. Elle joue avec cette petite rage bien combinée, on sent qu’un feu la dévore, elle s’immerge complètement dans son son et rejoint par la bande l’esprit chamanique du North Mississipi Hill Country Blues. Chacune de ses notes est une preuve de purisme, elle nous emmène aux antipodes du Chicago Blues souvent basé sur le m’as-tu-vu et revient à ce que les Anglais appellent l’inherent, c’est-à-dire l’intrinsèque, l’esprit même du blues à peine débarqué d’Afrique, cet esprit hypnotique basé sur un mélange sacré, ou un sacré mélange, c’est comme tu préfères, la perte des racines et la connaissance instinctive des distances, celles des déserts et de la savane, la brousse n’est-elle pas la même au Sénégal que dans le Mississippi ? Les animaux sauvages n’y sont-ils pas les mêmes ? Bien sûr que si : le lion tue aussi sûrement que le blanc dégénéré.

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    Tia Gouttebel re-connecte avec cette fusion des dimensions, elle développe dans son son cette intelligence sauvage qui te permet, si tu es noir, de jouer du blues quand ta vie est baisée. Elle renoue avec cette beauté venue du fond des âges via les bateaux négriers, toute cette culture de la contemplation transformée par le pire commerce qui ait jamais existé sur cette terre, la traite des nègres. Il est essentiel d’avoir tout ça bien présent à l’esprit quand on écoute Tia jouer ce type de blues, même si elle est blanche. Mais c’est peut-être parce qu’elle est blanche qu’elle passe comme une lettre à la poste, de la même façon que Mike Bloomfield ou Peter Green, ces gens atteignent des niveaux artistiques qui les autorisent à fondre les concepts dans un moule pour les transcender. Tia Gouttebel détient ce pouvoir, elle ne cherche pas à étendre son répertoire, elle se contente de sonner juste. Épouvantablement juste. En plus, elle dispose de l’atout fatal : la voix. Elle peut rendre hommage à cette reine de la nuit que fut Jessie Mae Hemphill, qui rappelle-t-elle, ne sortait jamais sans son petit chien et son flingue.

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    On est à Cléon, à deux pas de l’usine Renault, mais Tia nous expédie dans une autre réalité, ou pour être plus précis, nous donne une toute petite idée de ce que serait cette autre réalité. Sachez par exemple que Jessie Mae Hemphill vivait à la fin de sa vie dans une caravane et si tu frappais à la porte, tu avais intérêt à ne pas rester devant, car elle tirait des coups de fusil à travers cette porte. Tav Falco savait où se trouvait la caravane et il prenait sa moto pour aller rendre visite à Jessie Mae qu’il vénérait. C’est tout simplement miraculeux qu’une personne en France ait l’idée de rendre hommage à une artiste aussi fondamentale que Jessie Mae Hemphill. Mais aussi à Otha Turner dont elle reprend le «Station Blues». Souvenons-nous que Jim Dickinson transforma le vieil Otha en Dionysos pour le célébrer. Dommage que Tia ne s’étende pas davantage sur JB Lenoir quand elle annonce «Down In Mississippi», car JB dit des choses assez graves sur le Mississippi, comme d’ailleurs Andre Williams dans «Mississippi & Joliet», c’est un endroit où les gens n’aiment pas beaucoup les nègres. Avec «Down In Mississippi», JB Lenoir revient sur le thème qui l’obsède : la chasse aux nègres - They had a huntin’ season on a rabbit/ If you shoot him you went to jail/ The season was always open on me/ Nobody needed no bail - Quand vous reverrez le Mississippi Burning d’Alan Parker, vous comprendrez ce que JB voulait dire par «chasse aux nègres». Il est essentiel de préciser que JB Lenoir fut l’un des militants noirs les plus engagés contre le racisme prédatoire du Deep South.

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    Cedric Burnside a de la veine d’avoir une gonzesse comme Tia en première partie. Quand il arrive sur scène, la salle est chauffée, l’ambiance bien palpable. Comme il le fit en début d’année, Cedric démarre son set assis. Il claque quat’ cuts à coups d’acou et s’il devient très vite spectaculaire, c’est parce qu’il fluidifie de plus en plus son jeu, accompagnant chaque note d’un mouvement de tête assez sec. Il joue un blues âpre et beau, très physique, très fascinant. Il joue comme Tia, au picking demented, avec une main droite posée en cloche au dessus du chevalet, cling clang tchak a-cling clong, il taille des passages rudimentaires dans l’infinitude des possibilités du blues d’accords ouverts, et finit toujours par retomber sur ses pattes en traficotant des figures de style extrêmement tintantes.

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    Il fait claquer toutes ses notes comme s’il traquait la moindre résonance, il clic-claque comme un one-man magic band de Circumstances, mais comme si cela ne suffisait pas, il fait le show avec une ferveur qu’il tempère magistralement par des éclats de rire. Cedric Bursnide n’arrive même pas à se prendre au sérieux. Il faut voir ce cirque : chaque fois qu’il sort vainqueur d’une transition aventureuse, il se marre comme un bossu. C’est l’apanage négroïde, la candeur définitive. Il a bien compris qu’en France les gens ne comprenaient pas l’Anglais, aussi rationne-t-il ses histoires intermédiaires de manière drastique. Terminé les histoires drôles du grand-père qui l’envoie chercher une fiancée. L’animal se contente de well-well-weller comme son grand-père et de dire aux people qu’il est vraiment très content d’être là sur scène. Fantastique personnage, il donne des leçons de présence, il est d’une intensité qui pourrait servir de modèle à tous les artistes, surtout ceux qui ne savent pas communiquer avec un public.

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    À la fin du set acou, il se lève, vire la chaise et branche l’une de ses deux guitares électriques. Un petit gros à la peau blanche le rejoint sur scène et se met à l’affût derrière les fûts. Alors Cedric entame son pèlerinage au pays du North Mississippi Hill Country blues, hard-pickening de plus belle sur sa gratte et s’il récupère quelques nouveaux disciples en route, il pourra, comme Jésus le fit sans doute jadis, se féliciter de n’avoir pas perdu son temps. Non pas que ce blues revête une dimension religieuse, n’exagérons tout de même pas, mais il apparaît pourtant assez clairement que le personnage de Cedric Burnside relève d’une réelle forme de spiritualité, ne serait-ce que par l’infaillibilité de son mode de transmission. Il s’inscrit dans une lignée, mais il ne s’inscrit pas seulement des mains et de la glotte, il s’inscrit de tout son corps. C’est sa façon d’être physique, il joue de toutes les forces de son corps de petit nègre et se sent porteur d’une tradition venue du fond des âges.

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    Il arrive que certains artistes dépassent les espérances du Cap de Bonne Espérance, et Cedric Burnside en fait partie, mais en toute modestie. Il vit chaque instant de son blues, multipliant les mimiques, il est tour à tour le forçat du chain-gang avec le menton pointé vers l’avant, le pasteur aux yeux clos entré en osmose avec le cosmos de son église en bois, le black rigolard qui ne pense qu’à la rigolade et aux parties de dés, le blues shouter décidé à bouffer le cul d’une grosse salope blanche, mais dans son regard éclate parfois cette particule de rage qui évoque Nat Turner, le chef de la révolte sanglante de Southampton, en Virginie. Il est aussi le crack des culs de basse fosse et donne du souci aux garagistes quand il décide de casser la baraque avec «We Made It» ou encore «Typical Day», l’irrésistible occasion de sortir le plus gros beat du Mississippi pour défoncer la rondelle des annales, surtout celles d’Alan Lomax. Aw fuck, comme ce blues et vivant, ça n’a rien à faire avec les objets de musée que voulait en faire Lomax. Cedric Burnside est un arbre de vie symboliquement replanté sur un continent hostile et dramatiquement matérialiste, mais c’est un arbre de vie qui dégouline d’esprit séculaire et de sève, il suffit de voir ce mec et sa guitare pour le comprendre.

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    Pour comprendre aussi que TOUT le rock vient de là et du gospel des Como Mamas qui comme par hasard viennent du même coin. Como, comme Commotion ! C’mon ! Cedric Burnside ressort aussi sa vieille débinade de no way out, «I’m Hurting», ça s’enrage tout seul, pas besoin de discours, tu prends ce beat en plein gueule, ça ronfle sous cette bayadère qui rime si richement avec débarcadère, vas-y secoue tes chaînes, Soul ta couenne, blues ton cul, il se marre à voir trembler les colonnes du temple des patrons blancs. On est tellement ravi de voir enfin un vrai géant. Il tient tête au monde, sans la moindre trace d’arrogance, par la seule force de son génie black. Il va ensuite plonger le museau de la Traverse dans un cloaque de heavyness avec un fan-tas-tique «Death Bell Blues» tiré de ce dernier album qu’on n’en finit plus de réécouter, Benton County Relic. Tiens, on donne cent albums de garage en échange d’un seul Benton ! Gimme the trique !

    Signé : Cazengler, la burne

    Muddy Gurdy/Cedric Burnside. La Traverse. Cléon (76). 9 novembre 2019

    Pour mémoire :

    Muddy Gurdy. Vizztone Label Group 2018

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    Cedric Burnside. Benton County Relic. Single Lock Records 2018

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    Hit the road Jake - Part Two

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    Ce serait commettre une grave erreur que de faire l’impasse sur les vieux coucous de Jake, à commencer par les deux albums de Mystery Train.

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    Cheers Cheers Rock’n’Roll date de 1994 et tient rudement bien la toute. Jake nous fait le coup du big rumble de basse dès le morceau titre et nous pond un rockab cryptique sourd comme un pot. Tout sur cet album est gratté sec et slappé du beignet dans les règles de l’art. Ces Trains fous nous boppent «My Baby Runs Away» à la folie Méricourt, celle qui court toute seule - You tell me why/ Wouahhh - Ils savent allumer un brasero, Jake fait du wouahhh et ça vire sale rockab bon a rien qu’a jamais vu un peigne et qu’est méchant comme une teigne, let’s go cat rock, aooh ah ooh ! Wolf in the bag ! Avec «Hot Sexual Fret», Jake va plus sur les roots, il va même en devenir l’expert numéro un, certainement le meilleur en Europe. Il y va, on se croirait dans l’Arkansas, en 56. Ils savent créer cette magie. S’ensuit un bel hommage à Gégène avec un «Blue Jean Bop» rebondi à l’extrême et saqué au sec de caisse claire. On voit bien qu’ils le vénèrent pour le jouer aussi bien. On trouve aussi une cover de «Brand New Cadillac» assez gonflée. Jake va sur le Vince, soutenu par un bassmatic sourd et pénétrant. On a là l’admirable restitution d’un hit que Roger Armstrong d’Ace considère comme le plus grand hit jamais sorti en Angleterre. Back to the wild rockab avec «Love Me More». Slap devant toutes ! On se croirait chez Lew Williams et ce démon de Jake ramène sa fraise en plein slap-and-burn. Il n’existe rien d’aussi parfait que ce pulsatif rockab. Ils terminent avec une furieuse reprise du «Rock ‘n’ Roll» de Led Zep. Ils l’embarquent au wild beat et Jake devient fou. Les Stray Cats devraient écouter ça et prendre des notes. Jake montre non pas le chemin de Compostelle mais celui de la démesure.

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    L’année suivante paraît Crazy Young & Wild, et sa pochette motorbike. On voit Jake chevaucher une Norton, comme Tav Falco. Mais bon, on n’est pas là pour les motos, cet album est tellement bourré de merveilles qu’il faut absolument essayer de l’arracher à l’oubli. Ceci dit, l’album n’est pas facile à trouver, mais pour rester positif, disons qu’avec les outils dont on dispose aujourd’hui, c’est plus facile qu’avant. Premier coup de Jarnac avec «Little Rocker», embarqué au swing de pompe manouche. Pour les amateurs de jumping jive, c’est le paradis. Ils enchaînent avec un sacré clin d’œil à John Lee Hooker, «Everybody Rockin’ Blues». «In The Dark» boucle l’A et sonne très Stray Cats, avec le slap dans le collimateur du mix. On pourrait appeler ça une incroyable métamorphose. Retour au swing en B avec «Baby Mean». Ce sont les compos de Philippe Nowak qui swinguent. Il penche plus pour la pompe manouche. On tombe plus loin sur une excellente reprise de «Born To Be Wild». Jake et ses deux amis swinguent la couenne du vieux Steppenwolf. Le rumble de slap et les coups d’harmo touillent bien la fournaise. Ils filent à 100 à l’heure dans les «Dark Streets Of London», un cut d’allure très Stray Cats lui aussi. N’oublions pas de saluer bien bas le «Drives Up To The Moon» monté sur un joli drive de reins et bombardé aux ah ah ah et aux ouh-hii. Jake fournit tout le slap pendant le solo de bonne clairette. Ça pue l’enthousiasme à dix kilomètres à la ronde. Quant au morceau titre, disons qu’il s’inscrit dans la veine de Gene Vincent et du heavy jive de biker.

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    Retour aux Hot Chickens avec cet excellent Drunk Dirty & Damned paru en 2004. Et quand on dit excellent, on est encore à des centaines de kilomètres de la réalité. Jake dédie cet album à son poto Patrick Leblond. Au dos du digi, on peut voir Jake porter un T-shirt Motörhead sous son perfecto. Ça en dit long sur son ouverture d’esprit et la finesse de son bec fin. Ils attaquent avec un «Long Black Boots» assez punkoïde, taillé à la cisaille et qui déboule à fantastique allure. Les canards boiteux ont bien compris qu’il faut aller se planquer vite fait. Après quelques exercices de cavalcade insensée marinés de cocote sauvage et d’overblowing de blast («A Rocking Soldier» et «B-Side Baby»), ils s’offrent quelques minutes de répit avec «My Baby’s Hotter Than A Vindaloo». Le cut sonne comme un havre de paix, illuminé par un solo merveilleux de clairvoyance. Il se passe des choses extraordinaires sur cet album, il faut vraiment rester sur ses gardes. On ne s’y attend pas et soudain, «Cruel Lou» nous tombe sur la gueule. Pouf ! Jake stompe la couenne du cut avec la hargne d’un Captain Beefheart mal embouché. Avec deux fois rien, il parvient à bricoler un coup de génie. Il faut entendre le drive de basse traverser le riffing ! Avant eux, personne n’y a pensé, même pas les Anglais. Jake nous refait une entourloupe un peu plus loin avec «Long Black Hobo». Ils font le train tous les trois et ils le font bien. Ils explosent le concept du long black train. C’est la curée. Ils jouent ça à la bielle et à la vapeur, ils sonnent comme la loco de Gabin qui file vers le Havre, puissance des ténèbres, violence de la pertinence, rendez-vous compte, ces mecs avaient déjà du son pour dix en 2004 ! Attendez, ce n’est pas fini ! Jake explose ensuite son «Lovely Jean» à la Little Richard. Il ne recule devant aucun exploit, il en fait un pur hit de juke, il brûle du feu sacré et comme si ça ne suffisait pas, il fait son Charlie Feathers dans «Hang Up Baby». Il shake tout le cocotier du rockab sans fournir le moindre effort. Jusqu’à la fin de l’album, il n’en finit plus de créer la surprise, comme par exemple avec ce «Just A Little Bit Of You» sacrément ambitieux, pas loin de Feelgood, un peu étrange, quasi progressif, traversé par des drives de basse en goguette. Ce qui frappe le plus chez les Hot Chickens, c’est ce mélange d’énergie et d’entrain. «Big Blond Rooster» est certainement l’un des cuts les plus enjoués de l’histoire du rock, Jake bat la campagne avec une allégresse contagieuse. Il nous claque ensuite un «Ride Me Out Of Town» tout aussi inspiré, il y cale des coups de baryton à la Summertime Blues et Didier Bourbon y passe un solo superbe. Au point où ils en sont, ils ne prennent plus de gants. Ils balancent «She’s My Liza Liz» comme des paquets de mer, on les reçoit en pleine gueule, flouf ! flaf ! Jake chante comme Bunker Hill, il sait le faire, il sait sortir de ses gonds, bien asticoté par un solo en forme de congestion tétraplégique. Quelle dégelée ! Ils réussissent aussi l’exploit d’exploser «Miserlou». Tout ce qu’on peut espérer c’est que Dick Dale ait pu entendre cet hommage fulgurant. Oui, ils sont dessus, hey hey ! Au fond, si on y réfléchit un instant, cet album pourrait bien être un laboratoire de rock’n’roll. Le mad Professor Calypso tente toutes sortes d’expériences et ça marche. On irait même jusqu’à insinuer qu’il fabrique des disks vivants.

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    Dans la série des exploits olympiques, voici Rock Therapy (Tribute To Johnny Burnette), sorti sur Sfax Records comme d’ailleurs leurs tributes à Little Richard et à Gene Vincent (Speed King et Play Gene), et le premier album de Carl & The Rhythm All Stars. Comme on dit dans le bâtiment, Jake tape dans le dur avec son Rock Therapy. Premier punch-up avec «Rockabilly Boogie». On devrait plutôt parler de bombardement, Jake pilonne son rock billy boogie tonite, il démolit tout, il fait revivre le Memphis craze à sa façon qui est fumante. Cette entrée en matière donne le ton de l’album. Boom ! C’est parti pour 14 shots de Burnette burst-off. Jake réussit même à exploser même un mid-mish mash comme «Believe What You Say». Il bouffe le Believe avec une grosse voix d’ogre et amène ensuite «Sweet Love On My Lind» au pire beat rockab qui se puisse concevoir, il amène le swing des reins, et comme les Hot Chickens louvoient sous le meilleur boisseau du monde, alors Jake hiccuppe on my mind. Sans doute est-ce là l’une des meilleures versions jamais enregistrées. C’est littéralement bardé de bardage de frappadingue. Et cette façon qu’il a de lancer «Train Kept A Rollin’» ! Yah ! Fuck, les froggies sont dessus, c’est bien meilleur que Motörhead, Jake vise la véricacité profonde du beat, il chante au gut de l’undergut. S’il fait du rokab, il le fait pour de vrai. Ils font aussi la meilleure version de «Rock Therapy» - Don’t need a doctor/ Don’t need a pill - Il rugit à chaque retour de couplet et développe un sens aigu du heavy groove. Retour à la folie douce avec «Tear It Up». C’est l’épitome de chèvre chaud du rockab, les Hot Chickens l’embarquent à fond de train. Ils explosent encore la powerhouse avec «All By Myself». Jake le chante de haut et pousse des cris d’orfraie. Il fait du rockab de hot rod, il ramène du guttaral dans le riot du Mans, quelle explosion ! Quel shouter ! Il en redemande avec «Please Don’t Leave Me». Il entre dans le chou du lard avec une niaque qui fout la trouille, il baby-please-don’t-gotte à coups de reins, il recrée tous les excès du big time et ça finit par devenir hallucinant. Ce tribute sans foi ni loi se termine avec la paire fatale : «You’re Undecided» et «Honey Hush». Il tape le premier au guttural de cabane, il l’emmène à l’abattoir et devient plus royaliste que le roi Burnette. Fabuleux Jake, il fait le show. Alors retiens bien ceci : avec cette version de «You’re Undicided», tu as tout le Deep South. Et avec «Honey Hush» tu as le paradis, si tu es fan de rockab. C’est comme dirait Lanegan the unreachable paradigm. Toute l’énergie est là, yakety yah, il l’explose à coups de cris. Il fait du burning Burnette. Burn baby burn !

    Signé : Cazengler, Hot shit

    Mystery Train. Cheers Cheers Rock’n’Roll. Rockhouse 1994

    Mystery Train. Crazy Young & Wild. Eagle Records 1995

    Hot Chickens. Drunk Dirty & Damned. Not On Label 2004

    Hot Chickens. Rock Therapy (Tribute To Johnny Burnette). Sfax Records 2008

    MONTREUIL / 30 – 11 – 2019

    LA COMEDIA

    TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD

    WILD

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    Le mois des morts s'achève et nous sommes encore vivants, ne dites pas que nous avons eu de la chance, c'est que les rockers sont immortels. Aucune exagération en ces propos, être encore en vie après la soirée de ce trente novembre à la Comedia en est la preuve absolue. Jugez-en par vous-mêmes, nous avons survécu à trois dérèglements climatiques successifs, une pluie toxxique de filles déjantées, une fournaise zombiique sans précédent, et un cataclysme tempétueux particulièrement sauvage. Non à l'écologie, vive l'écrocklogie !

    TOXXIC QUEEN

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    Tout est question de vocabulaire. Encore faut-il s'entendre sur le sens des mots. Par exemple le mot féminicide signifie-t-il que les victimes sont de type féminin – sens commun – ou que le crime est perpétré par un sujet féminin – sens obvié que les grammairiens patentés surnomment aussi sens toxique. Les raisonnements philologiques in abstracto se perdent bien souvent en débats stériles ou oiseuses discussions, rien ne vaut un bel exemple pratique. Justement en voici un précieux spécimen devant nous.

    Quatre filles. La plus belle s'est mise au fond. Sûre d'elle, avec ses tresses d'une éclatante blondeur ukrainienne, elle captive tous les regards. Vous cherchez à détailler son visage, enfer, pandémonium et damnation, quelle est cette barbichette touffue et batailleuse, cette pilosité broussailleuse, cette touffe de chiendent entêtée qui pendouille lamentablement sous son menton, pas d'horreur possible nous avons affaire à... un gus, un gars, un guy, un geek, appelez-le comme vous voulez, en dernière extrémité vous devrez le désigner en son ignominie même : un homme ! Tromperie éhontée sur la marchandise, la pomme pourrie que le marchand glisse en douce au fond de son sac de papier !

    Car devant voyez vous, vous avez les filles, trois brunettes mignonnettes. Ne vous y fiez pas. De véritables garces, des gerces, des gargouillettes comme l'on en fait trop. Pour les travaux les plus durs, elles s'en déchargent sur le premier innocent garçon qui passait par là, à lui de taper à coups redoublés sur la batterie, le boulot le plus hardu. Parce que quand on est une reine, l'on ne peut pas décemment s'occuper de l'intendance. Leur est dévolue, une tâche d'obédience royale, ne sont-elles pas les trois Parques de la suprême toxxicité à répandre sur le bas peuple, qu'elles méprisent et regardent du haut de leur perversité naturelle. Elles n'en font point trop, car elles ne sont pas là pour travailler, juste pour signifier au monde que les filles ont pris le pouvoir de leur liberté, que désormais il ne faut plus compter sur elles pour faire la vaisselle mais que par contre leur purulente attitude n'est pas prête de s'éteindre et n'en finira plus de gâcher grave votre existence.

    Anna consent à tenir la guitare. D'un doigt fatigué, elle caresse une corde, elle semble plus préoccupée de vous cacher son minois derrière sa chevelure bouclée. Elle se prête à ce jeu, mais ne s'y donne pas. De toutes les manières vous ne méritez pas plus. A l'autre bout de la scène, Darcyphillis – appréciez ce prénom qui allie ce qu'il y a de plus sombre dans le rock, à la souvenance poétique des sur-sous-entendus libertins des madrigaux faussement innocents du Grand Siècle – arbore cet air timide de la jeune fille bien élevée qui se trouve-là par hasard et à qui l'on a demandé par surprise de faire un discours de bienvenue, elle est à la basse certes, mais bien décidée à na pas y perdre sa santé.

    Ne vous exclamez pas que la musique n'est plus ce qu'elle était, elles n'ont jamais prétendu à la virtuosité de Jimi Hendrix ou de Jaco Pastorius, elles se débrouillent très bien sans cela, elles comptent sur la décadence auto-ironique de l'outrage qui ne croit plus en sa fonction destructrice, si notre monde n'a plus de sens, sinon d'asservir les êtres humains en leur rôle d'esclaves sociaux, autant en rire et s'en amuser. Si le reflet qu'elles vous tendent dans leur miroir vous choque, peut-être est-ce parce qu'il vous ressemble trop. Et puis, pourquoi la Femme Artiste ne serait-elle pas remplaçable par la technique – c'est tout le sujet de L'Eve Future de Villiers de L'isle-Adam qui avait dédié ses Contes Cruels aux rêveurs et aux railleurs – le groupe envoie du sonique, à gros bouillons d'électronique, à vous en faire péter les ouïes, du gros, du gras, du crade, du cassé, du salmigondis concassé de seconde classe, vous voulez du rock les amis, voici du brock 'n' broc. C'est sur cela que nos deux musiciennes brodent d'un air détaché, une corde à l'envers, une corde à l'endroit. Nos deux damoiselles à la licorne, cornent la lie et l'hallali du rock !

    Aux drums ou à la balle drum-drum si vous préférez, Po n'a pas de pot, il bosse à mort, il est chargé d'humaniser à grands coups de ratonnades battériales le déluge sonore, des pétarades amplifiées, des matraquages qui vous ratiboisent la comprenette à tout jamais, même qu'à un moment il nous pète un solo excrémentiel, cet adjectif n'est pas gratuit, Durcyphillis se hâte de lui jeter des rouleaux de papier hygiénique, qui s'accrochent à ses baguettes, l'on se croirait à une compétition de GRS, avec maniement de foulards blancs ! Durcyphillis durcit le ton, elle nous bombarde maintenant de balles de ping-pong qui jouent aux pois sauteurs, encore un vol de confettis non identifiés, nos sommes en plein serpentins merdiques et crocktillons !

    Je sais compter jusqu'à trois. J'ai dit trois brunettes. Vous n'en avez vu que deux. Ely Pew Pew se tient entre ses deux guitaristes. Une longue tresse qui tombe à l'endroit exact où se termine sa jupette ultra-courte, sur la tendre douceur pâle des cuisses, avec aussi cette espèce de mèche séparée, en branche de palmier-dattier, qui lui sape de trois-quart le visage, une espèce de loque d'oriflamme qui n'est pas sans évoquer la queue mitée et mutilée des chevaux des cavaliers d'Attila incapables de brouter l'herbe qui ne repoussait pas sous leurs sabots ardents. Mais dessous, ah ! dessous ! l'échancrure de son décolleté par lequel rayonnent ses épaules dénudées, aussi belles et souveraines que celles du portrait de Madame de Récamier peint par François Pascal Simon Gérard ( c'est exposé au Musée Carnavalet, bande de voyeurs ), dépourvues de ces bretelles utilitaires de soutien-gorge qui déparent la finesse des attaches claviculaires de trop de jeunes filles modernes. Ne nous égarons pas en ces vues couturières qui s'essaient à singer les chroniques de La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé. Ely Pew Pew est avant tout chanteuse.

    Toute seule avec son micro parmi le bruit brontosaurique, une partie déloyale s'exclame-t-on, croyez-vous que cela la gêne, pas du tout, elle domine le tohu-bohu avec une facilité déconcertante, certes l'on ne comprend pas toutes les paroles, mais les titres parlent d'eux-mêmes, Vénus Errante ( elle parle d'or et d'elles ) Army of Cloportes ( elle cause de vous, dur et d'airain ), Bouze de là ( très vache ), Evenucléation ( très phyllisophique ), l'on ne saisit pas tout, mais les bribes suffisent, ne fait rien pour attirer l'attention, pas de geste grandiloquent de comédienne professionnelle, pas de poses à l'égérie inspirée, juste une présence. L'est-là ancrée en elle-même, et ça marche, non ça court, l'assistance est sous le charme, l'ensemble de la prestation pourrait paraître hétéroclite, mais non grâce à Ely, tout cela fonctionne. A merveille. Elles seront obligées de refaire leur premier morceau en rappel.

    Je vous ai présenté les belles. Il vous reste à entrevoir la bête. Non ce n'est pas Pot le garçon commis d'office à la caisse claire – pensez à sa souffrance quotidienne à supporter ces trois Aphrodite de notre modernité déglinguée – voici Ben. N'a rien dit, n'a rien fait. Ce n'est pas de sa faute. S'est sagement tenu en équilibre sur sa branche. L'aurait peut-être mieux aimé batifoler dans sa rivière natale, un rêve impossible, il n'est qu'un pauvre ragondin empaillé. Ne riez pas, quand vous serez mort, croyez-vous que trois filles se donneront le mal d'emmener, tel un émérite trophée de choix, votre cadavre ambulant naturalisé partout où elles se produiront en spectacle ?

    Ah, Ben non alors !

    BURNING DEAD

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    Des ratés à l'allumage. Tout s'explique. Le batteur esquinté qui a déclaré forfait. Leur a fallu quelques essais pour caler la bande enregistrée de la batterie, mais une fois qu'il y sont parvenus, z'ont mis le feu aux morts et aux vivants. A tout ce qui bouge, et tout ce qui ne bouge pas. Donc deux grands gars placides et une fille. A faire peur. Je ne vous souhaite jamais de rencontrer Drina Hex, dans une rue mal famée, du bas-Montreuil. Sans quoi vous êtes morts. Enterrés d'avance. Ne vous frappera pas. Ne vous tapera pas. Pas la peine. Rien qu'à la voir. Cela suffira. Toute de noir vêtue. Pas de rangs de collier de perles de nacre autour de son cou. Trois rangées de chaînes argentées de chaque côté de son pantalon. Avec ses cheveux ultra-courts qui dessinent en miniature l'épine dorsale d'un stegosaurus, toute de noir vêtue elle ressemble à elle toute seule à la réincarnation de toutes les bandes de blousons noirs les plus féroces des années soixante. Un être malfaisant sorti des brumes d'un passé légendaire qui s'en vient assouvir une terrible vengeance à l'encontre de tous ceux qui ont le malheur d'exister. Ne vous enfuyez pas, ce serait une erreur. Approchez-vous et elle sourira. Le plus beau sourire d'enfant jamais entrevu. Une espèce de naïveté opératoire à laquelle on se soumet naturellement. Cette fille rayonne de joie et de sérénité. Faut être drôlement équilibré dans sa tête pour offrir ce sourire radieux au monde qui nous entoure. C'est elle qui s'est occupée de la sono de Toxxic Queen et qui règle celle de Burning Dead. Ne quitte pas les manettes lorsque c'est à son tour de mettre sa voix en place, une main sur les tirettes et l'autre qui tient le micro dans lequel elle déverse une sorte de guturalité spasmodique qui ressemble aux grognements enragés d'une meutes de loups en chasse qui poursuit un malheureux caribou esseulé dans les étendues du grand nord canadien. Pour elle c'est clair, la perfection est son mode de vie. Cent fois elle demandera aux deux boys de se lancer dans un bout d'essai, cent fois fois elle les stoppera, et miracle, personne ne semble indisposé, émane de cette fille une espèce de calme autorité à laquelle tout le monde se plie sans même s'en apercevoir. A la Comedia, le public aime bien que ça urge entre deux sets, mais là aucune impatience, aucune manifestation d'hostilité.

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    Donc trois sur scène. Il est des signes révélateurs qui ne trompent pas. Notamment la griffe magmaïque sur le T-shirt noir d'Orco. Après le set il m'avouera qu'il en possède quatre exemplaires de différentes couleurs et qu'il a dû voir Magma une bonne quinzaine de fois. Cela transparaît dans son jeu de guitare. Qui n'a rien à voir avec le style des différentes moutures, parfois très éloignées les unes des autres, du groupe de Christian Vander. Rien mais cette attention portée à la nuance, à l'énergie. Pas d'erreur Burning Dead est bien un groupe de metal, chaud, brûlant, qui tricote sans s'attarder sur la biscotte, c'est droit devant dans un feu d'enfer. Seulement Orco lorsqu'il vous lâche une giclée de notes, c'est de l'or pur. De surcroît il vous la sort ciselée d'une infinité de motifs héraldiques, le son n'est jamais brut, il ondoie, il spiralise sur lui-même, il est vivant, une langue de serpent, un remuement d'ondin, un jeu de soleil sur la mouvance des vagues, l'est déjà sur une nouvelle note, mais la précédente, n'en finit pas d'agoniser, elle donne tout ce qu'elle a, elle exhale ses entrailles, elle saigne, elle meurt, elle survit, elle se transcende, dites-vous que chaque goutte d'eau renferme une mer profonde, inépuisable, un vivier de possibles enchevêtrés, que l'infiniment petit est aussi immense que l'infiniment grand. En tout cas Orco confère à Burning Dead, une épaisseur sonique, une densité exceptionnelle. L'on se prend à regretter l'absence de Sarakynack, l'on aurait aimé entendre le jeu d'échange, cette complicité agissante entre guitare et batterie.

    De même pour Jean-Pierre, puisqu'il ne peut pas jouer à cache-trouve avec son batteur, la bande enregistrée ne donnant lieu à aucune opportunité hasardeuse, à aucune déviance aventureuse, il s'amuse à pierre qui roule amasse de la mousse avec Orco. Un jeu dangereux qui demande souplesse et dextérité. Et ce grand échalas de J. P. il a les lignes de basse aussi flexibles que le roseau de la fable. Orco est le chêne et J. P. la liane carnivore qui s'enchevêtre dans les branches maîtresses, ce n'est pas un duel à mort, mais un duo amical à coutelas tirés, ces ballets de guerriers indiens qui s'entraînaient à faire semblant de s'entretuer, une danse de scalp, un swing extraordinaire, une flamme vive sous le souffle du vent, J. P. amène la noirceur nécessaire à la rutilance des pierreries drapées qui tombent de la guitare d'Orco.

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    Nous n'avons pas oublié Drina Hex. Elle est là devant. Statue d'ébène immobile. Elle porte le micro à ses lèvres, et la morsure de sa voix grondante plante ses crocs dans votre chair pantelante. Son bras retombe, ses lèvres esquissent un sourire. Qui doit être responsable de la fonte de la banquise. Cependant même les ours blancs à la dérive sur leur iceberg ne doivent pas lui en vouloir. Mais ce n'est pas le pire. Derrière elle, le brasier des guitares et de l'intarissable batterie flamboient de mille feux, il semble que le monde entier va s'enflammer, et l''extraordinaire se produit, vous oubliez toute imminence, cette voix vous envoûte, vous n'êtes plus dans un concert de rock'n'roll, vous assistez à un étrange cérémonial, vous ignorez en l'honneur de quelle divinité ou de quel monstre, sa voix de prêtresse, ses silences, cette succession de répons à elle-même vous entraînent en un étrange rituel, l'assistance se fige à croire qu'un évènement miraculeux se passe-là, mais non, il n'y a que cette voix grommeleuse de jeune fille qui enfle, et qui semble renouer avec un lointain rugissement venu du fond de la nature, une espèce d'om majestueux saccadé qui doit être la résonance assourdie de tous les animaux libres et sauvages qui sont passés sur cette terre. Aux portes du mystère des origines. Tout s'arrête. Tout se tait. Alors avant que les applaudissements n'éclatent, Drina Hex sourit.

    INTERMEDE GENRé

    Peut-être en avez-vous assez des filles. Se débrouillent toujours pour mâtiner une extravagance qui attire l'attention sur leurs petites personnes. De fausses mijaurées. De redoutables séductrices. Les gars sont plus simples. Plus honnêtes. Plus francs, ne vous prennent pas par surprise. Un exemple au hasard Wild. Ce qui signifie sauvage en bonne et accorte langue françoise. Eh bien, ce sont de véritables sauvages qui vous dispensent de la musique sauvage. Rien à voir avec les panneaux marqués pelouse interdite. Vous pouvez batifoler à foison dessus. Jouer à saute-mouton ou courir lourdement sur l'herbe verte comme les Tromp-la-mort dans Les aventures potagères du Concombre Masqué de Mandryka, pas la moindre mine n'explosera sous vos pieds, même pas un obus de trois cent kilos oublié de la première guerre mondiale qui aurait attendu exprès votre passage. Donc si vous aimez la vie qui trépide il est urgent d'écouter Wild.

    WILD

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    Déjà quand on a vu les cinq gaillards monter sur scène, l'on a été vite persuadé qu'ils n'avaient pas le projet de nous faire entendre la version unplugged de New York Mining disaster 1941 des Bee Gees. Z'allaient juste se contenter du désastre. Des balèzes, des solides. Malgré Tom à la batterie et Thom à la basse, l'on était sûrs qu'il n'y aurait pas de lézarde, que ce serait Tom-Thom sans Nana. Sur ses toms Tom a installé une ribambelle pléthorique de cymbales à vous faire croire qu'il allait piloter une escadrille de soucoupes volantes affichant de très mauvaises intentions envers notre planète.

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    C'était l'exacte vérité. Z'ont commencé fissa. La joie de la destruction est aussi la joie de la création a dit Bakounine. Ce sont des garçons, détenteurs d'une philosophie primaire mais efficace. Leur esthétique est simple, vous prenez toute la filmographie de Sam Peckinpah et une paire de ciseaux. Après d'impitoyables efforts d'élimination des scènes soit-disant lénifiantes vous parviendrez à fomenter une bobine d'une durée optimale d'une heure certes, mais un condensé d'une extraordinaire violence d'images choc qui vous vaudra la réprobation générale des majorités silencieusement muettes néanmoins fortement réprobatrices.

    Un larsen à décoller la tapisserie des murs de tout un immeuble de vingt-cinq étages, ensuite une razzia démoniaque. Tant pis pour vos oreilles, subissent le même traitement que si vous étiez en un sous-marin en plongée immédiate sans respect des paliers de décompression obligatoires en eau profonde pour échapper aux grenades sous-marines qui pleuvent autour de la coque ébranlée par des secousses titanesques. L'on a l'impression qu'ils n'ont jamais eu la patience de composer un morceau en entier. Que des fragments. Mais uniquement les passages les plus violents. La montée progressive vers l'altitude paroxysmale ils ne connaissent pas. Débutent par l'orgasme. Arrêtent avant la catharsis. Death metal à donfe. Deaf metal à fond.

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    Le pire c'est que l'on y prend grand plaisir. Parce que c'est aussi beau et fascinant que le pelage d'amanite fauve du tigre royal du Bengale. Taché du sang de la proie qu'il vient d'occire. Fred et Mat sont aux guitares. De la déglinguée à vitesse astronomique, attention ne poussent pas la poussière sous le frigidaire, un jeu d'une puissance et d'une précision extraordinaire, quand ils commencent à forger les chaînons de votre servitude sonore, ils agissent en orfèvre, c'est alors que subitement vous entendez l'inaudible, une espèce d'écume sanglante qui couronne les monstrueuses vagues d'un océan tempétueux. C'est le cinquième élément. Jérôme. Aucun instrument entre ses mains, seule sa voix, j'ai vérifié l'incroyable à plusieurs reprises, l'espèce d'oratorio somptueux, cette clameur de chœurs resplendissante et symphonique qui s'ajoute aux instruments, s'y fond, s'y confond, mais finit par les soulever et les exalter, c'est bien lui.

    Ils n'ont pas joué longtemps. Seulement une éternité. Quand vous êtes transporté et submergé en un ailleurs fabuleux, en un ouvert inconnu, le décompte des minutes et des heures n'a plus d'importance. Wild nous a permis d'atteindre au point de non-retour d'une grandeur surhumaine. Quand le set s'est achevé, nous nous sommes aperçus que nous n'étions plus les mêmes. Après ce que nous venions de connaître, rentrés dans nos corps, ceux-ci nous ont paru rétrécis et étriqués.

    Est-ce vraiment un hasard si un des recueils de poésie de Jim Morrison se nomme Wilderness ?

    Damie Chad.

    ( Photos sur FB des artistes )

    CLIP ! CLIP ! CLIP ! HOURRAH !

    Où sont les peaux laiteuses des dames du temps jadis s'interrogeait ce blouson noir de Villon voici une grosse pincée de siècles. L'aurait mieux fait de s'intéresser aux demoiselles de son temps, parfois la corde au cou est préférable à celle du pendu, n'empêche que son interrogation pose question et peut s'appliquer à KR'TNT ! Nous vous avons présenté au bas mot plus d'un bon millier de groupes, mais que deviennent-ils lorsque nous les quittons du regard ? Je vous rassure ils parviennent à survivre sans nous. Même que parfois ils se débrouillent au mieux. Prenons un cas au hasard télécommandé, Volutes, nous les avions vus à la Comedia le 07 / 07 / 2019, voir notre livraison 427, depuis ils nous ont alertés, leur dernier Clip frôle les 50 000 vues ( 49 623 exactement au moment de la rédaction de cette kronic ) sur You Tube, alors on est allé voir.

    NERFS A VIF / VOLUTES

    ( Réalisation Chris Ruggi

    + Lauranne Beyer )

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    Il y en a qui font du noir et blanc, d'autres se contentent des couleurs, Chris Ruggi rugit en noir et couleurs. Quand il traite d'un sujet, ne se perd pas dans les coulisses du bavardage. L'a tout compris de Volutes. Mais à la manière des peintres de la Renaissance qui ne quittaient pas du pinceau le corps du Christ depuis l'Annonciation dans le ventre de sa sainte mère à sa mise dérélictoire au tombeau. Mais chez Volutes c'est la postulation de l'homme contemporain qui les préoccupe. L'on est loin du seizième siècle, et l'homo modernicus a les nerfs à vif. Je ne vous fais pas un dessin pour vous expliquer. Tout va mal. Merveilleusement mal. Vous avez beau chercher, vous ne trouvez pas pire. Normal que l'extrémisme musical du rock'n'roll se soit chargé depuis quelques décennies de traduire ce malaise existentiel. Mais avec quel art de l'image pourriez-vous refléter cette crise collapsique de l'être humain ? Où trouver la noise peinture qui vous klaxonne dans les yeux toutes vos déchirures. Le cinéma, la photographie, la bande dessinée, la publicité, pas mal, mais vous obtiendrez mieux en regardant plus près. De quoi ? De qui ? De vous-mêmes avec un peu de chance, sinon de vos voisins sûrement.

    Cher lecteur, ne propose plus rien, t'as tout faux, tatoo vrai ! L'art du tatouage a envahi nos corps. Le moindre sous-chef de bureau exhibe l'horaire d'ouverture de l'entreprise sur sa fesse gauche pour rappeler à sa dactylo que la galipette ce n'est pas aussi sérieux que le travail. Passons sur ces dérives capitalistiques d'esclaves en mal de représentation. Non, il existe une explosion de couleurs vitupérantes sur les chairs des derniers révoltés. L'on exhibe, avec une fierté de sioux se préparant au combat insoumissif, ses peintures de guerre que l'on déclare au monde entier. Tous guerriers du rêve, toutes guerrières du songe. Ce qu'on ne peut pas exprimer avec la violence destructrice de nos actes réprimés par les polices des pensées et des rues on l'exalte par la rutilance graphique de nos membres, de notre torse.

    Fond noir donc. Sur lequel Ruggi ne nous montre que des silhouettes, ou des fragments de corps hautement chamarrés. C'est le principe de base. Reste maintenant à aller jusqu'au fond des mots. Que l'image nous restitue l'étymologie de l'expression. Ne dites pas : il est énervé, il a les nerfs à vif. C'est d'une platitude absolue, ayez l'acidité de notre monde : il a les nerfs à vif, tout dessin est une dissection. Ce que l'homme a de plus profond c'est sa peau répétait Valéry après Mallarmé, tout dessin est une vivisection, tout acte sur le corps est une torture. Même si au delà de la souffrance l'on atteint à une mystérieuse sérénité jocondière. Les rouges saignent, les jaunes flamboient, les vert cru trucident et les bleus meurtrissent. Tous les grands maîtres du passé l'ont asséné. Sur le clip les corps se dessinent, une nef noire peuplée de fous qui ne font que passer, des pantins articulés de douleurs et de couleurs. Celles des tableaux les plus célèbres, lacérés et flashés, incrustés comme des pierreries chatoyantes que l'on aurait sertis à même les paupières de vos yeux énucléés. Chris Reggi et Lauranne Beyer vous donnent à voir les noirceurs accumulées des fièvres pigmentales. Sans voyeurisme. C'est là la force du clip, des corps, rien que des corps, mais pas de désir, la beauté de l'horreur à l'état froid. Le pèse-nerfs a écrit Artaud.

    Magnifique réussite !

    Damie Chad.

    Nous ne nous étions pas remis de la commotion volutienne que des oiseaux vinrent se poser sur la même branche. Deux cui-cui qui eux aussi ouvrent grand leur bec pour faire clip-clip. Des espèces de vautours de la dernière heure qui ricanent un old-dirty-rock-blues de derrière les fagots allumés à la nitroglycérine, vous les connaissez, ils migrent souvent en rase-mottes sur nos chroniques, la mitraillette à la main, ne croassent pas Nevermore comme le plutonien corbeau maudit de Poe, mais No Mercy, ce qui entre nous n'est guère mieux.

    NO MERCY / CRASHBIRDS

    ( Réalisation : Crashbirds

    Novembre 2019 )

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    D'habitude c'est Pierre Lehoulier qui nous mijote un truc. Voir notre ancienne chronique sur Week-end Lobotomy par exemple. Un véritable film d'animation qui a dû demander des heures de minutieuse élaboration. Mais pour les clips, c'est comme pour l'alchimie, vous avez la voix humide – au minimum neuf mois de gestation – et la voie sèche, bien plus rapide mais beaucoup plus explosive. Il existe aussi un autre danger qui menace les groupes de rock. Le clip trop chiadé qui vous bouffe la voix. Pouvez envoyer le hit du siècle, si vous avez les oreilles scotchées à la beauté des images personne ne l'entendra. Maintenant une vidéo insipide vous détournera de l'envie de l'écouter jusqu'au bout, ne faut pas un juste milieu mais un double exact extrême. Bref l'allumette enflammée et le bâton de dynamite ne doivent en rien ressembler à la mèche mouillée d'un pétard de quatorze juillet pour enfant de moins de six ans.

    Ecoutez le clip No Mercy et vos yeux ne se détachent point de l'écran, par contre vos oreilles ne quittent pas Delphine Viane non plus. Pas bête l'ami Pierrot, il lui aurait suffi de la filmer, et sa beauté et son talent auraient suffi, l'a carrément exilée, l'avait manifestement d'autres châssis à montrer. Les gars aiment rouler les mécaniques. Non, il n'a pas poussé la muflerie à se mettre au premier plan. Avec sa guitare grondante, il vous en aurait mis plein les yeux et plein les oreilles pour pas un euro dévalué par le prochain crack boursier. Exunt les Crashbirds, vous n'avez pas été sages, vous ne les verrez pas, d'ailleurs vous ne les méritez pas. Par contre vous avez votre gros lot de consolation, vous les entendez comme jamais vous ne les avez écoutés.

    Ce n'est pas que l'image fasse la courte-échelle au son qui importe. Pas plus que le vice-versa. C'est que tous deux soient visibles et audibles à grande échelle. Alors nos deux Crashbirds ils ont dû intuiter longuement dans leurs petites cervelles de piafs déjantés. Nous ont concocté un fusil à deux coups mais à triple détente. Je vous explique le processus diabolique : 1° : pour l'image, sont allés chercher des courses de hot-rods à l'américaine, pas vraiment du crash spectaculaire, des séquences de pointes de vitesse et des parcours tout-terrain. 2° : pour le son, z'ont envoyé une bande tueuse de No Mercy, pas de pitié pour l'auditeur, tant pis s'il en crève de joie. 3 ° : vous n'avez rien compris.

    En fait c'est comme une anamorphose musicale : d'un côté vous avez les courses de hot-rods, sans son évidemment, puisque c'est la guitare de Pierre Lehoulier qui pétarade à elle toute seule encore plus bruiteusement que toutes les voitures qui ont tourné sur le circuit d'Indianapolis entre 1955 et 1962, et de l'autre vous avez No Mercy qui défile, et comme votre cerveau prête la guitare de Pierre aux torpédos sauvages, vous n'entendez que la voix et la rythmique de Delphine qui vous cisaillent l'esprit et la chair. L'on n'est pas loin de la note unique de Monte Young tenue sans variation durant trois quarts d'heure, et de fait tous les rushs des mises en route tacotières et des accélérations foudroyantes sont comme régies par votre cervelle. Métaphoriquement parlant c'est vous qui imprimez les images sur une pellicule obstinément vierge.

    Bref, pour résumer, les cuicui sont d'atroces manipulateurs, sous prétexte de vous offrir une vidéo, ils en profitent pour pervertir vos organes de perception. Vos yeux entendent, et vos esgourdes voient. Le plus terrible c'est que vous ne pouvez pas porter plainte pour emprise mentale, la voix de Delphine résonne si magnifiquement en vos tympans que vous avez l'impression d'être Ulysse attaché à son mât à qui la plus belle des Syrènes susurre une mélodie incandescente dans le creux de l'oreille. Ça rôde hot en vous.

    Damie Chad.

     

    TRAGIC SECRET / SO LUNE

    ( Réalisation : Sophiane Bell

    Mai 2019 )

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    Nous les avions vus cet été, zieutez notre livraison 428 du 05 / 09 / 2019. Un garçon doué en électronique, sa sœur au chant et au violoncelle. Tragic Secret est un extrait de leur album Child Spirit. Le clip ne reprend que la première partie du morceau. Child Spirit est un des très rares concepts albums français réussis. Hormis La mort d'Orion de Gérard Manset, L'Interrogation de Dick Rivers, et le Melody Nelson de Serge Gainsbourg, l'on ne se bouscule guère au portillon.

    Mots voilés et blessures intérieures. Child Spirit suggère davantage qu'il ne susurre. C'est à vous de vous en approcher. Pour ceux qui aiment lire peut-être en trouverez-vous une approche dans un recueil de contes comme Venin de rose de Jacques Astruc. Pas facile de mettre des images sur des mots qui ne sont pas dits. A chaque seconde toute représentation ne sera que fausse interprétation, que mensonge. C'est à cette impossible gageure que s'est affronté Sophiane Bell.

    L'a compris qu'il était nécessaire de parier sur l'économie des moyens. Un visage, des doigts, une fille qui sprinte sur la plage, la mer mais celle qui s'en est allée on ne sait où dans le poème de Rimbaud. En fin de compte, le plus disert n'est-ce pas ces vermicelles de lumière qui clignotent à la manière de vers luisants alternatifs comme ces serpentins lumineux sur les images des premiers films du tout début du siècle précédent. Rien ne ressemble plus à un secret que des fugacités spermatozoïdales qui portent le mystère du possible qui n'aura pas  lieu. Est-ce le sommeil qui rêve en son puits d'anéantissement sans fond ou le rêve qui s'ensommeille en lui-même. La voix psalmodie les lyrics du tragique secret. Celui qui tue plus facilement que le venin du scorpion qui retourne son dard empoisonné sur sa carapace. Car l'on ne meurt que de soi. Le monde ne nous use pas. Ne nous érode pas. N'a aucune prise sur nous. Ce n'est qu'une illusion. Le vautour qui nous ronge le cœur n'est autre que nous-mêmes. Chacun porte en lui son propre assassin. Nous ne sommes que notre sale meurtrier. Mains noires sur face blanche. Elles se pressent autour de lèvres agoniques et balbutiantes mais l'amour ne sera jamais fait. Jamais délivré. Sempiternellement inaccompli. Des caresses comme des repousse-rêves pour nous empêcher de prendre la parole, les pernicieuses dentelles de nos cauchemars bien-aimés nous ordonnent de nous taire, de ne rien dire, de ne rien révéler. Cela est inutile, à tout instants nous foulons le sable de la vallée de la mort, nous courons devant un mur d'écume désagrégeante. Chacun se façonne ses cartes postales intérieures. Les couleurs ont beau se métamorphoser, jamais personne n'en comprendra la portée.

    La musique n'est composée que de cliquetis lyriques Parfois des envolées, mais tout retombe, un oiseau migrateur abattu en plein vol. Le chant nous parle à l'oreille, les images sont autant de caches lancés comme les bâtonnets du Yi King dont la combinaison collectée restera imperturbablement indéchiffrable. La sibylle ne prophétisera pas l'indissoluble présence du passé. Peut-être que l'aspect le plus tragique du secret est justement de ne plus être secret s'il se veut révélation. Et ne plus être soi, c'est déjà mourir. Mieux vaut donc se recroqueviller sur soi-même comme une feuille d'automne qui n'aspire qu'à devenir l'humus de sa propre souffrance.

    Clip funèbre. L'appel du non-être, car être serait ne plus être. Le serpent se mord, se mort, la queue, non pas pour renaître, mais pour s'engloutir.

    Un clip qui ne montre rien, sinon la beauté interdite et sororale du chant de So Lune. Une parfaite réussite. Ciel de thrène.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 424 : KR'TNT ! 424 : CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH / ANNIVERSAIRE TONTON ALBERT / RÂOULEX KING TRIO / LES JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI / LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT / ROCKAMBOLESQUES /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH

    ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RÂOULEX KING TRIO

    THE JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

    ROCKAMBOLESQUES : DOSSIER A

     

    Cedric a la trique - Part One

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    Pour faire honneur à son grand-père Rural Burnside, Cedric Brunside a repris le flambeau du North Mississippi Hill Country Blues. Tu veux de l’hypno, mon gars ? Tiens voilà de l’hypno ! - Le North Mississippi Hill Country Blues est de la dance music : lourde, dure, parfois plaisante et elle n’a rien à voir avec les autres styles de blues.

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    Des gens essayent de le jouer, mais Cedric, Garry et Trenton sont nés avec - Voilà ce que dit Amos Harvey dans une courte présentation de l’album Descendants Of Hill Country paru en 2015. «Born With It» qui ouvre le bal enfonce le clou. Pure hypno, même pas le temps de prendre la température. Tu es tout de suite dans le groove infernal des vieux magiciens des collines. C’est effarant d’hypnotisme. On reste dans la fournaise avec «Hard Times». Le petit-fils de Rural sait rallumer les vieux brasiers. Voilà un cut à la fois violent et bon. Noyé de son. Décidé et jeté en avant. Ils passent au r’n’b de violence congénitale avec «Don’t You Shoot The Dice». On sent chez eux un penchant pour une nette évolution. C’est d’ailleurs ce qui fait la force et l’intérêt des gens de la nouvelle génération du blues, ils se diversifient et tapent dans tous les registres pour enrichir le son. Cedric Burnside en est le parfait exemple, de même que Gary Clark Jr. Sur ce disque, Cedric joue de la batterie (il accompagnait Rural, son oncle Garry jouait de la basse) et Trenton Ayers joue de la guitare (Trenton est le fils de Joe Ayers qui fut le bassman original de Rural - Tout ceci n’est qu’une histoire de famille). Trenton joue «You Just Wait And See» au blues d’arpèges plus aventureux. Ce mec est très fort, il est capable de créer des mondes. Il sort des clichés et monte son cirque à la sortie du village. Avec «Tell Me What I’m Gonna Do», ils tapent dans le heavy blues. Ça devient un disque énorme. Il faut donc l’écouter avec précaution. Ils jouent ça au heavy riff définitif. Comme Big Albert, Cedric et Trenton connaissent tous les secrets de la heavyness. Encore une énormité avec «That Changes Everything», un heavy blues terrible et déterminé. Ils cassent vraiment la baraque. Trenton démonte la gueule du rock à coups de solo liquide. C’est énorme et sans retour possible. Ils continuent d’exploser le blues du delta avec «Down In The Delta». Ils jouent ça à l’énergie transcendante. Cedric et Trenton y barbotent comme des canards dans la grand mare. Ils frisent la démesure.

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    On retrouve cette fraîcheur de ton incomparable sur le premier album du Cedric Burnside Project, The Way I Am. Pour la pochette, Cedric joue de la guitare assis et adossé à la pierre tombale de son grand-père. Magnifique entrée en matière avec «Holly Springs» qui sonne comme un classique de Rural Burnside. Doin’ it till death, voilà le mojo de Cedric. Il gratte à l’Africaine, il se fout des règles, il retrouve la veine sauvage, celle de la savane où on gratte ce qu’on veut, quand on veut, on est libre, sauf bien sûr si on tombe dans les pattes des Arabes esclavagistes, mais bon, dans le monde magique du blues de la savane, on est généralement libre. On tombe sur d’étonnants morceaux comme «Quicksand» orchestré au beat lourd et aux nappes d’orgue. Stunning ! dirait un Anglais. C’est en tous les cas très inspiré, voilà bien le groove moderne dont on rêve depuis la nuit en dormant. Il passe au funk-blues avec «That Girl Is Bad». Encore un cut qui sonne bien le tocsin. Oh l’extraordinaire génie du peuple noir des collines ! Ils shootent du rap dans le chant et bourrent le cul du cut de funk. S’ensuit un étrange «I Don’t Give A Damn» chanté à deux voix avec une poule nommée Eudora Evans. Cut fascinant car joué à la note insistante. Belle rasade de blues à l’ancienne avec «The World Don’t Owe You Nothing», oui, car c’est joué à la note qui persiste autant que ce vautour qu’on voit survoler le Mont Ararat. C’est très africain dans l’essence, chanté avec un feeling invraisemblable et gratté à la note désertique. Toujours aussi surprenant, voici «I’ll See Y’all Again», avec des notes en perdition, oui, une sorte de blues de notes perdues dans le bush. «Put It On Me» sonne comme une belle claque de North Mississippi Hill Country Blues. Et sur «Sweet Thang», Cedric gratte comme son grand-père, à l’échappée belle. Il sort du blues des profs et s’en va gratter ses notes en liberté. Il a bien compris l’esprit des chemins de traverse, fuck les douze mesures des universitaires barbus, je gratte mon truc comme j’ai envie de le gratter et ça devient merveilleux de fraîcheur tectonique. Fuck you all !

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    Tiens, encore un album avec Trenton : Hear Me When I Say. Ils font un petit coup d’hypno avec «We Did It». Ça sonne comme un boogie têtu, hanté par l’harmo et joué à la violence primitive. La guitare et l’harmo se parlent. Encore un disque qui force bien l’admiration. Cedric retrouve les voies du seigneur impénétrables. Cet album compte lui aussi parmi les bons albums gorgés d’idées modernes. Il faut entendre Cedric chanter «Bloodstone» d’une voix décidée, un peu à la Muddy. «Mean Queen» va au blues comme d’autres vont aux putes, d’un pas décidé. Ils tapent plus loin dans un groove de Muddy blues avec «Wash My Hands». Cedric chante un peu comme un rapper de danger zone, il y va au talkin’ blues de walkin’ in the rain - I’ll do with that - On assiste là à un fantastique exercice de diction à la South motion - I’m throught with ya - Exceptionnel. Autre merveille : «Gettin’ Funky», attaqué à l’hendrixienne, nappé d’orgue, très agressif, pour ne pas dire viandoxé. Ils ont du monde derrière, car c’est très orchestré. Cedric ne manque pas de ressources, et le cut prend vite des proportions alarmantes. C’est beaucoup trop joué, on passe de break d’orgue en break de basse. De break en break, ainsi va la vie.

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    Avant de monter son Project, Cedric jouait avec un blanc nommé Lightnin’ Malcolm. Ils ont enregistré trois albums dont l’excellent 2 Man Wrecking Crew. Deux merveilles hypno s’y nichent, à commencer par «Fightin’», belle tranche de boogie blues à la North Mississippi Hill Country Blues, ils y vont franco de bord, sans peur et sans fard - Make to me ! - Fantastique ! Et «Time To Let It Go», cut charmeur de serpent - You broke my heart babe/ You broke my heart in two - Cedric démarre l’album avec un cut qu’il faut bien qualifier de mythique en hommage à son grand-père, «RL Burnside», hommage tonitruant et magnifique - Got me a drum set when I was sixteen years old - Et il ajoute - So I miss you big daddy/ So I wrote this song in memory/ So rest in peace big daddy - Quel hommage ! Ils prennent tous les deux «My Sweetheart» aux clap-hands. Quel son extraordinaire, à la fois plein et africain ! On appelle ça un coup de Jarnac de Tombouctou, ils chantent à l’ouverture du ciel. Voilà le blues des temps modernes. Encore de la ramasse de la savane dans «She’s Got Something On Me». «She Don’t Love Me No More» sonne magnifique et buté. C’est joué au beat de la victoire finale. Attention à cette énormité qu’est «Tryin’ Not To Pull My Gun», c’est tapé au heavy blues de Burnside royal. Le riff éclate de beauté et l’harmonie vocale vient le coiffer. Le mec essaye de ne pas armer son gun. Impossible d’ignorer un disque pareil. Trop de classe pour le neighbourhood.

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    L’autre joli coup du duo Cedric/Lightning s’appelle Juke Joint Duo. Vas-y mon coco ! Ils tapent «Till They Bury Me» au blues de juke. Ce mec gratte son bone of contention comme d’autres portent leur croix et leur bannière. C’est une façon de dire qu’il se bouffe l’os du genou en attendant mieux. C’est gratté si sec qu’on croit rêver. So sec ! Pire encore : «I Don’t Just Sing About The Blues» sonne comme un coup de génie, c’est drivé dans l’âme. Cedric reprend la main, il vibre la moindre particule de chant. Hey, cette musique appartient aux nègres, ne l’oublie pas, whitey. Cedric amène son truc avec aménité, au pur jus de woke up this morning, il sait taper dans le tas et faire exploser un blues avec deux fois rien. Ils sont tous les deux l’essence de l’excellence. Les cuts chantés par Malcolm sont bons, mais ça reste du blues-rock de petit blanc. Il joue parfois de la psychedelia de heavy blues de nowhere land. Il faut voir le numéro qu’ils font dans «Been So Rough», un cut joué à la dépouille. Cedric bat ça en désespoir de cause et chante à la glotte fêlée. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Réveil en fanfare avec «That’s My Girl» tapé au pire heavy blues des collines. Cedric sings his ass off, c’est stompé dans l’œuf du serpent, magnifique de cathartic énergétique. Ils bouclent avec l’excellent «Chitalu». Cedric mène le bal à coups de baby please don’t go, c’est exceptionnel de bon esprit. Du coup, Malcolm reprend du sens. Dès que Cedric mène le bal, ça sonne comme le saint des saints. Malcolm percute ses solos dans un Chitalu de rêve éveillé. C’est franchement énorme. On assiste à une extraordinaire dérive des contingences.

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    Son nouvel album Benton County Relic est un smoking beast. On a du big bad raw dès «We Made It», joué à la sauvage du coin. Il n’existe aucun équivalent de ce son, de ce big heavy blues. Effarant ! Ces mecs pouettent le blues dans le cul du qu’en dira-t-on, c’est le nec plus ultra du raw, the real deal, tu as la guitare derrière et le groove devant. Encore plus raw, voici «Typical Day». Ça joue au heavy beat du Mississippi. Ce diable de Cedric pulse le heavy boogie de démolition, on n’avait encore jamais vu ça, un tel shake de groove swampé dans l’ass du beat. On ne peut pas faire plus raw to the bone. Avec «Don’t Leave Me Girl», Cedric passe directement au coup de génie avec une vieille dégelée de heavy sound. C’est battu à la diable, tout est là, l’Africain, le rock, le blues, Hendrix, c’est même de la pure hendrixité de don’t leave me girl shooté à la vie à la mort et le solo vire à la désaille apoplectique. Ça dégueule tellement de son qu’on n’y croit pas un seul instant. Mais si, pourtant. On retrouve l’excellence du son de Junior Kimbrough dans «Call On Me», encore une magnifique extension du domaine de la magnificence stagnante. C’est même excessivement beau. Trop beau pour être vrai. Retour au génie pur avec «I’m Hurtin’», cette fantastique débinade de rude awakening. Solide et violent, battu à la North Mississippi beat de rage, c’est extrêmement bien débarqué dans la gueule du beat, biff bang pow ! Cedric boucle ce disk épouvantable avec un heavy blues, «Ain’t Gonna Take No Mess». Ce mec dispose de toutes les licences pour bâtir l’empire des sens du blues, aw my Lawd. Quel fantastique slab de son ! On se régale aussi de «Get You Groove On», vieux groove efflanqué que Cedric matraque allègrement. C’est ultra directif et ça vaut pour une descente aux enfers du meilleur son. Que de véracité dans le hard du beat ! Cedric a vraiment la trique. Il revient à la violence du beat avec «Please Tell Me Baby», son I don’t know est celui de Jimi Hendrix, ce mec chante comme un dieu black. On a là l’un des meilleurs beats de la stratosphère. C’est une horreur. Cedric explose toute la Soul du groove, ça rampe au-delà de toute l’espérance du Cap de Bonne Espérance. Avec «Give It To You», il nous emmène dans les bas-fonds du meilleur heavy blues de l’univers. C’est du big deep blues cedriquien, il ramène tout son son pour l’occasion, et il a raison. C’est même toute la magie latente de Junior Kimbrough qui transparaît une fois de plus ici. Oui, le fameux blues du Mali d’Ali Farka Touré. Encore plus affreusement heavy, voilà «Death Bell Blues». On plonge ici dans ce blues des catacombes, même si les catacombes n’existent pas dans le delta. Cedric joue son blues au bras de fer, il vibrillonne le money people down by there. Une fois encore, on a là du vrai heavy blues de bastringue, Cedric nous le put down to the ground, il tape dans la turgescence du beat.

    Signé : Cazengler, Cedric la burne

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. Juke Joint Duo. Soul Is Cheap 2007

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. 2 Man Wrecking Crew. Delta Groove Music 2008

    Cedric Burnside Project. The Way I Am. 2011

    Cedric Burnside Project. Hear Me When I Say. 2013

    Cedric Burnside Project. Descendants Of Hill Country. 2015

    Cedric Burnside. Benton County Relic. Single Lock Records 2018

     

    Cedric a la trique - Part Two

     

    — Vous savez Professor, c’est assez inespéré de voir Cedric Burnside sur une scène normande. Pour vous donner une idée de l’inexpectitude, c’est un peu comme si Chopper Franklin venait sonner à la porte de votre ravissante demeure évreutine.

    — Vous allez réussir à me faire baver, Loser. Et à qui doit-on cet événement ?

    — Un alligator.

    — Vous êtes sûr que ce n’est pas un caïman ?

    — Vous vous mélangez les crayons, Professor. Rien à voir avec les caïmans de la taverne Saint-Rémy auxquels nous avions échappé de peu, c’est vrai. Celui-là est un alligator, un vrai, avec de la mousse sur les écailles et des dents qui brillent au clair de la lune.

    — Maintenant, les alligators organisent des concerts ? Allons bon ! Je vous vois venir Loser, je parie que les roadies de Cedric Burnside sont des pingouins.

    — Vous confondez encore une fois. Les gens du Penguin Cafe Orchestra ont en effet des pingouins comme roadies, pour une simple question de cohérence artistique. Les roadies de Cedric Burnside sont des panthères noires.

    — Les descendantes de Panther Burns ?

    — Bravo ! L’important est de pouvoir rester dans la même famille de pensée. Vous savez pour l’avoir fréquenté que Tav Falco soigne les moindres détails. Il ne pouvait faire plus beau cadeau à Cedric, en mémoire de Rural qu’il vénérait. En vrai dandy, Tav sait que ça ne coûte rien d’auréoler les choses d’une petite pincée de légende.

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    Mais les choses se n’auréolent pas toujours comme on voudrait qu’elles s’auréolent. Cedric Burnside attaque son set avec une demi-heure de folk-blues acoustique, assis sur une chaise à côté d’un jeune barbu blanc qui ferme les yeux pour exprimer son feeling. Ils ne se rendent pas compte du temps qui passe. Ils tapent dans le blues de Sahel, très pur, comme perdu au milieu de nulle part, à plusieurs journées de marche du premier village, l’immense blues désertifié de Junior Kimbrough.

    — Bon c’est pas les Cramps, mais ça pourrait être pire, Professor !

    — Wanna Get In Your Pants en blues acoustique, ça serait marrant, non ?

    — À condition de rajouter un solo de sitar.

    Puis Cedric Burnside raconte une histoire. Son père lui dit :

    — Son, you’re 22 years old, now. Find a girl and get married !

    Cedric part à la chasse et ramène une petite gonzesse à la maison pour la présenter à ses parents. Son père le prend à part :

    — No no you can’t marry that girl cause she’s your sister, but your mama don’t know.

    Bon, tant pis. Cedric repart à la chasse. Il en trouve une autre, aussi bien roulée et la ramène à la maison. Son père grommelle et le prend encore une fois à part :

    — No no no ! You can’t marry that girl cause she’s ALSO your sister !

    Dur pour Cedric qui s’en va trouver sa mère à la cuisine pour lui raconter ses mésaventures. En entendant ça, sa mère éclate de rire :

    — Hee hee hee, mais si, mon garçon, tu peux te marier avec celle que tu veux, car ton père n’est pas ton père, hee hee hee !

    Et Cedric reprend :

    Well well well ! C’est une histoire de mon granddad Rural Burnside !

    En plus du blues hypno, le vieux cultivait une solide réputation de boute-en-train. Fin du set acou avec un «How To Stay Cool» qui sonne comme une belle déclaration d’intention.

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    Puis le colosse de Rhodes se lève pour aller brancher une guitare électrique et son copain barbu va s’asseoir derrière la batterie. Boom ! Avec son gabarit de champion de boxe et son crâne rasé, Cedric Burnside rentre soudainement dans la gueule du blues. Ça devient très physique, il exacerbe ses notes, joue des gimmicks très basiques et travaille son blues au corps avec une rage épouvantable. C’est Cassius Clay avec une guitare. Son T-shirt noir et son futal kaki à poches en soufflets renforcent encore l’esprit sauvagement paramilitaire de l’épisode. Wham bam ! Big boss Burnside entre en force sur les terres du blues, les siennes, et laboure son one-chord jive plus qu’il ne le chante. Force est de patauger dans ce genre de terminologie car on voit cet homme forcer littéralement le destin.

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    Il chante du fond de son gut d’undergut et joue à la force du poignet - I want you home - Il ruisselle de sueur et bat le beat des enfers sur sa guitare. C’est James Brown avec cent kilos de plus qui met en route la transe hypno. La pauvre salle bascule dans une sorte de jusqu’au-boutisme échevelé. Du coup, c’est doublement inespéré de voir cet homme en chair et en os secouer la paillasse du Hill Country Blues, une paillasse qui en a pourtant déjà vu des vertes et des pas mûres. On comprend alors que ce son et cette façon tellement physique de jouer le blues sur un accord ait pu fasciner des becs fins comme Dickinson, Tav Falco et Jon Spencer. C’est l’antithèse exacte du Chicago blues et de son pénible pathos virtuose. Cedric Burnside tape dans le raw to the bone, dans l’âme du primitivisme le plus muddy, avec une rage qui en dit long sur sa vision du monde. Son blues sent le sexe, la danse et les rites d’avant la civilisation - Yes we made it - Well well well et il repart en mode Typical - And that’s a typical/ Day for me - espèce de clin d’œil au Muddy de l’époque Stovall. Il tape tout son fourbi au gimmick rudimentaire, ça sent bon la dépenaille, le bricolage africain.

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    Et quand il s’installe à la batterie, la température monte encore. Il retrousse sa jambe de pantalon au dessus du genou et met à battre comme on battait l’enclume au temps du dieu Gou, mais il fouette sa caisse claire à la main renversée, comme le fait Elvin Jones. Le voilà devenu locomotive à l’ancienne, avec sa tête ronde et hilare qui dodeline en rythme derrière les fûts. Ah t’as voulu voir Vesoul et t’as vu Cedric ! Dans cet instant précis, il devient un mélange extraordinaire d’Isaac Hayes, de Buddy Miles, de dieu africain, de well well well man, de Bullet, d’esclave révolté, de Joe Louis et de black Panther Burns - Ain’t gonna take no mess/ No no no !

    Signé : Cazengler, la burne

    Cedric Burnside. Le 106. Rouen (76). 20 février 2019

     

    Naked Lunch - Part One

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    Si tu vas voir Lydia Lunch en concert, c’est pour te payer un petit shoot d’avant-garde. Un petit shoot d’avant-garde n’a jamais fait de mal à personne, bien au contraire. C’est même conseillé pour la santé. Cette fois, un mec nommé Marc Hurtado accompagne celle qu’on appelle la diva de la No Wave. Il l’accompagne façon indus, avec des machines. Ça tombe bien, car ils ont décidé de rendre hommage à Martin Rev et Alan Vega, c’est-à-dire Suicide. Pas de meilleure conjonction ici bas que celle de Suicide, de Lydia Lunch et des machines. On n’imagine pas à quel point cette conjonction peut sonner juste.

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    Personne n’est plus habilité qu’elle à rendre hommage aux parangons d’une scène dont elle fit partie dès l’origine. Personne d’autre qu’elle ne peut prétendre proposer un profil avant-gardiste aussi idéal dans le contexte précis de cette conjonction. Attention, l’avant-garde n’est pas à la portée de toutes les oreilles. En leur temps, Alan Vega et Martin Rev firent les frais de cette assertion. Et plus ils sentaient que les gens n’y comprenaient rien et plus ils devenaient agressifs. Il semble que le problème soit resté entier, car Lydia Lunch n’a pas l’intention d’être aimable. Ce n’est pas que ça fasse partie du jeu, mais c’est une simple question d’attitude. Elle n’est pas là pour faire risette, elle est là pour célébrer le génie avant-gardiste d’Alan Vega et de Martin Rev qui Dieu merci ne pondirent jamais de hits. Le côté âpre de la démarche avant-gardiste peut rebuter, mais aussi fasciner et Marc Hurtado veille bien à réveiller le génie noisy caché au fond de la lampe d’Aladin, tel que le conçut voici presque cinquante ans Martin Rev. C’est une énergie qui ne doit rien au rock traditionnel, rien au jazz classique, mais qui doit tout à la rue new-yorkaise, une énergie dont s’enivrait Martin Rev lorsqu’il se rendait à ses leçons de piano. Oh bien sûr, il se goinfrait de jazz moderne, mais sa vision du monde passait par le pouls de la ville, la plus grosse ville du monde, et c’est exactement ce pouls urbain qu’il interprète dans ce son que d’autres gens qualifieront d’indus, ce mix de chaos, d’énergie, de violence, de béton, de chaleur, de drogues, de misère, de voitures, de corps, de traves, de sax et de sex, ce pulsatif fantastique que Lou Reed a interprété autrement et que Martin Rev a su libérer via ses machines, car il sentait qu’il devait en passer par là, pour rester en cohérence avec l’osmose de la comatose maximaliste. Martin Rev ne jure que par les extrêmes. Et miraculeusement, Marc Hurtado restitue tout ce fourbi, oui, il faut bien parler de miracle.

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    Alors, pour Lydia Lunch, c’est du gâteau. Elle lit les textes d’Alan Vega à l’orgie d’urbi et d’orba d’orbite urbaine, elle lit, scande, impacte, déclame, elle pulse elle aussi et donne carte blanche à son corps de vieille dame pétrie d’avant-garde. Elle devient la gardienne du temple, elle arpente la petite scène et vend le poisson Vega à la criée, elle recrée les tensions originales, celles qu’on ne connaît pas puisqu’on a raté les épisodes du Max’s, alors on se rattrape et dans le répétitif de ce beat buté comme un âne se niche tout le merveilleux secret du New York Beat, c’est un son qui entre par toutes les ouvertures, qui roule sous la peau, c’est un mantra électronique de la pire espèce, un mantra dévoreur de cerveau, quelque chose qui dévore à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. On s’en aperçoit d’autant plus facilement que la production des deux premiers albums de Suicide est catastrophique et là, on a l’impression de découvrir un continent. Ou si on veut raisonner à l’envers, le son que sortent aujourd’hui Marc Hurtado et Lydia Lunch est d’une modernité à toute épreuve : Suicide n’a pas pris une seule ride. Effarant ! Lydia Lunch veille au grain du punch, elle y met toute sa foi de pâté de foie, elle chante ça à la vie à la mort, dans un état permanent d’implication suicidaire. Elle s’en prend aux gens qui brandissent des smartphones pour la photographier, c’est pas l’heure ! Comme ils ne comprennent rien, elle leur fait un doigt new-yorkais et leur claque un fuck you bien lunchien.

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    Lydia et son lieutenant attaquent avec le mighty «Touch Me» tiré du deuxième album de Suicide, ils le tapent au bish bash bosh de tête contre les murs, cool as ice, et embrayent sans transition avec le «Sniper» qu’Hurtado enregistra avec Alan Vega, c’est comme dans Nougayork, on sent le souffle dès l’aéroport, ça boome dans la tirelire, derrière ses machines, Hurtado fait le show lui aussi, comme Martin Rev au temps béni de Suicide, tout en excentricité vestimentaire et en bombardement ionique intensif. Dans le foutoir de cet intense chaos sonique, on croise plus loin des bribes de «Harlem» et Mister Pip man/ He is the king, un blaster basé sur l’observation des mœurs du Bowery, et ses personnages qui entrent en scène comme au Théâtre de la Cruauté, Mister Junkie man/ He wants a hit, et elle scande, suck it like a shark, suck it like a shark, elle lit car trop de texte, ça logorrhe à Gomorrhe, Mister Apollo/ What you doin’ in that sewer, on l’a oublié, mais le beat de Suicide est aussi vital que le white heat du Velvet, et dans cette cabane toilée de bal populaire, le beat suicidaire prend une curieuse résonance.

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    Il faudra un jour consacrer un peu de temps à Lydia Lunch qui depuis 1980 fait des albums extrêmement intéressants en s’entourant de la crème de la crème du gratin dauphinois, à commencer par James Chance, dans Teenage Jesus & The Jerks. Ils tentèrent tous les deux de créer la sensation en jouant la carte vitupérante du minimalisme maximaliste. Elle collabora aussi avec ce démon de Michael Gira, avec l’Exene d’X, avec le sulfureux Genesis P-Orridge, avec Jimmy Johnston de Gallon Drunk, mais surtout avec Rowland S. Howard, notamment sur l’album Shotgun Wedding paru en 1991.

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    C’est le grand album classique de Lydia Lunch, du Kill Bill avant la lettre. Quel album ! «Burning Skulls» fait partie des cuts qui ne devraient jamais s’arrêter. Sur un tempo bien heavy, Lydia écrase ses syllabes comme des mégots, avec une singulière insistance. Et ce diable de Rowland S. Howard joue à la clameur délétère. C’est à la fois superbe, gothique et plombé, embrasé aux alentours et monté sur un beat royal. Rowland vole le show. Il lancine admirablement et arrose le cut du meilleur acide disponible sur le marché. Avec «Endless Fall», ils font un duo historique. Ils sonnent comme une vraie bénédiction, Rowland crée des dynamiques à coups de renvois, people die, et ils relancent à deux. L’autre énormité de l’album s’appelle «Pigeon Town», riffé d’entrée de jeu. Rowland ne rigole pas avec la marchandise et cette garce de Lydia chante comme une vieille pute. Ah ils sont jolis ! Rowland n’en finit plus de jouer à l’alerte rouge et reste d’une incroyable théâtralité. Le son fait foi. Rowland joue ça jusqu’au trognon. Des mecs comme lui ne courent pas les rues. Tiens, voilà «Cisco Sunset», monté sur un groove de basse. Lydia s’y glisse humidement. C’est du grand Lunch. Elle chante à la racine du beat, Rowland concasse ses septièmes d’accords de jazz pendant qu’elle dérive dans le moonshine. Elle chante avec toute la maturité de chipie mal dégrossie dont elle est capable. Rowland joue «Black Juju» à la pire clameur de l’univers connu. Cette diablesse de Lydia tente de calmer le jeu, mais à quoi bon ? Les bites lui échappent des mains, c’est foutu d’avance. Quand elle chante «In My Time Of Dying», elle rivalise de nullité avec Wendy O Williams. Elle n’a aucune présence vocale. Elle bâtit sa réputation sur autre chose. Ils chauffent «Solar Hex» à blanc et tapent «What Is Money» au mood berlinois, avec de l’undergut de femme qui a vécu. Rowland gratte ses puces, il joue au circus géométrique de l’after-punk et Lydia se vautre dans la mélasse avec sa voix de vétérante de toutes les guerres. C’est encore du big heavy sound. On peut faire confiance à Rowland S. Howard pour ça.

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    L’autre grand classique du duo Lydia Lunch/Rowland S. Howard s’appelle Honeymoon In Red. On y trouve une version délicieusement trash de «Some Velvet Morning». Elle fait un duo de dingos avec Rowland qui chante à la petite dégueulée. Aw my God, il se prend pour un Lee Hazlewood en difficulté et Lydia Lunch fait sa Nancy avec un ton atrocement faux de lullaby. Ils sont immondes. Ils enterrent vivant l’un des plus beaux classiques de la pop américaine. Il ne faut pas s’aventurer trop loin dans les parages de cette femme. Elle cultive une sorte de goût pour la dérive mal chantée et l’ancolie sadiste. Mais sur «Three Kings», elle vient se couler dans le groove de funk punkoïde orchestré par son amant Rowland. Ah comme ce mec est doué. Il fait aboyer sa guitare dans la nuit. Il joue le groove des squelettes dans une scène de George A. Romero, il joue au dénaturé implacable, il joue le jerk des catacombes. On a encore du Rowland pur et dur avec «Still Burning». Il chante encore plus mal qu’elle, c’est à la fois mauvais et comique. Quasi-caricatural. Aussi inutile qu’une brebis périmée. Lydia fait encore des siennes sur «Fields Of Fire». Diable, comme elle chante mal. Elle tartine plus qu’elle ne chante. On est tenté de plaindre cette pauvre fille. Mais on se régale de «Dead In The Head», balayé par l’infernale rythmique acide du grand Rowland S. Howard. Il chante derrière elle et gratte sa gratte avec une réelle appétence. C’est mortifère en diable. Son unique et incroyablement ferrailleux. Rowland frise régulièrement le génie.

    Signé : Cazengler, Lydia Louche

    Lydia Lunch. Rush Festival. Rouen (76). 25 mai 2019

    Roland S. Howard & Lydia Lunch. Shotgun Wedding. Triple X Records 1991

    Lydia Lunch. Honeymoon In Red. Widowspeak Productions 1997

    MONTREUIL / 09 - 06 - 2019

    LA COMEDIA

    L'ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RAOULEX TRIO + FRIENDS

    Salut à toi le dromadaire

    Salut à toi Tonton Albert

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    L'a son nom gravé dans le marbre de l'éternité, z'avez reconnu les paroles de l'hymne alterno-punk des Béruriers Noirs, ben ce soir, le grand Albert est convoqué à la Comedia, rien de grave, juste la troisième fête pour son anniversaire, l'est classe l'Albert dans son costume sombre à large cravate noire rayée de bleu qui tranche le blanc oriflamme de sa chemise impeccable, soixante dix balais au placard et l'est parti pour en rajouter le même nombre, plein de jolies filles à ses basques, les garçons qui viennent l'embrasser, les doigts remplis de verres de bière, l'est vrai qu'il est un héros, l'était-là aux temps originels, trésorier de l'association qui défendait envers et contre tout – municipalité, autorités - le punk squat légendaire de L'Usine, jusqu'à ce jour fatidique du 12 avril 1986 où deux cents punks se sont affrontés toute la nuit aux CRS, une page glorieuse du rock français et montreuillois. Ils ont perdu la bataille, mais la guerre pour une vie plus libre n'a jamais cessé. La mauvaise herbe repousse toujours entre les pavés.

    Alors ce soir, toute la mouvance Dyly – do your life yourself - s'est donnée rendez-vous, les anciens et les plus jeunes, les nostalgiques et les activistes, pas de discours, pas de remémorations d'anciens combattants, la joie d'être encore ensemble et pour infuser persévérance et énergie, de la musique. D'autrefois, d'aujourd'hui et de toujours.

    RAOULEX KING TRIO

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    C'est comme un vieux parchemin enrâoulex sur lui-même, plus vous dérâoulexez plus la lecture devient passionnante. Vous raconte les nouveaux épisodes d'une vieille histoire, mais là pas besoin de s'abîmer les yeux à déchiffrer le grimoire, suffit de regarder et d'écouter, le King Trio vous conte la saga des temps heureux. José Calodat ose le culot de la batterie flegmatique, n'en fait jamais trop, use de la grosse caisse avec parcimonie, oui mais quand il tape il met les deux points sur les ï, précision à bon escient et jus de justesse survitaminée, l'est au rythme comme les poëtes sont à la rime, le coup d'éclat, la cymbale coquelicot sanglant et la caisse claire pétunia pétaradant, chemine de tournant en tournant, où vous l'attendez et il est là pile poil. Et puis quand il cogne de toute sa pogne, l'est en rogne, ne vous absout en rien de votre volition de vivre mais vous abasourdit de la clinquance chancelante du monde.

    Lo Azelo est à la basse intermittente. Un faux-jeton. L'a l'air du mauvais ouvrier qui fait le minimum. Celui qui stagne devant la machine à café et qui a toujours une clope en retard. Oui, mais quand il marne, l'eau déborde. Ce n'est plus une basse qu'il a dans les mains mais un de ces engins que Luigi Russolo appelait un bruiteur. Voulez quoi, le chac-chac-chac de la mitrailleuse, le voici, à longues rafales qui vous récatent les environs en trente secondes, vous préférez le bruit de la Gitane Testi le moteur surcompressé à fond dans une montée himalayenne, le voilà. L'a tout ce que vous désirez en magasin. Même le truc auquel vous n'avez jamais pensé. Par exemple, ces espèces de poinçonnages de machines à coudre devenues folles.

    Alexis Dupont n'arrête pas. L'est au four brûlant de la guitare et au moulin à paroles. Poésie populaire, HLM et canapé en skaï, pour le décor, vous conte les existences joyeusement dérisoires, les vies bringuebalantes du petit peuple, celui qui fait des grande choses sans s'en vanter, qui poursuit sa vie à cloche-pied et qui est le premier attrapé lorsqu'il saisit sa chance à plein bras. A la gratte donc, apparemment l'a simplifié le problème, ne joue qu'une corde sur deux. Oui mais ils débrouille pour choisir non pas la bonne mais la meilleure. Encore un traître. Au début, cahin-caha, claudique clopin-clopant. Un perfide. A chaque morceau, il accélère un petit peu sans trop, mais au final une véritable charge de cavalerie.

    Et les deux acolytes lui emboîtent le pas, sans tambour ni trompette, et c'est la galopade effrénée. Le King Trio, le programme annonce randonnée familiale avec pause pipi et arrêt pique-nique toutes les demi-heures, et vous êtes embarqué en sandalettes écologiques dans un marathon-commando-d'élite.

    Je vous aurai averti. Je vous dévoile leur truc, ne jouent ni en fa, ni en la, mais en ska. Au début ska n'a l'air de rien, ska tressaute gentiment d'une jambe sur l'autre, et puis ska skaccélère, c'est vous qui êtes les roulettes du skate, votre ska est désespéré et c'est sklà que se produit le miracle, alors que vous croyez exploser, vous êtes envahi par une ondée de bonne humeur virevoltante, ska alors ! Le public se déchaîne, pour le pas de danse, facile, c'est celui des Tromp-la-Mort, vous trouvez ska dans la bande-dessinée Le Cocombre Masquée de Mandryka, pardon de Mandryska.

    Cette fois ska-y-est vous dîtes vous, c'est alors que le Raoulex King Trio vous sort l'arme fatale, des renégats, finie la skamelote et hop ils plongent dans le rock'n'roll, du coup Alexis saute l'inter-set et case deux cordes à sa guitare, pas de panique l'en a une autre, et il en profite pour vous mettre une ambiance torride. Z'auraient pu continuer comme cela toute la nuit, mais non ils ne sont pas vaches, c'est l'heure de la traite. Celle des bœufs.

    Une prestation skadorable ! Atteinte de skarlatine aigüe. Ça se soigne, mais on ne veut pas guérir.

    *

    SUIVEZ LES BŒUFS

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    ( à la basse François Dao Chatelain )

    N'en donnerai que quelques aperçus, parce que je ne m'en rappelle plus, parce qu'il est difficile de fixer le tumulte, parce que les mots manquent pour traduire des moments qu'il faut vivre en leur fragilité tourbillonnante. Un grand merci à Baba Yaga pour l'organisation.

    LOOLIE & BORGO

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    La moitié de Loolie and The Surfing Rogers sont sur scène. Est-ce la meilleure ? En tout cas c'est la plus belle. Loolie, épaules dénudées dans son polo de marin, susurre Funnel of Love, quelle séductrice, à ses côtés Borgo de sa guitare ouvre la mélodieuse boite à sucre fondant des sixties, Wanda Jackson sera à l'honneur dans ce petit set. Nous offrent quatre ou cinq – j'ai aimé, je n'ai pas compté - petits joyaux resplendissants, Borgo étourdissant de virtuosité maniériste, Loolie sublime de feinte simplicité, un régal. François Dao Chatelain s'est d' emparé de la basse et il fronce et brode à foison tandis que Patrick Lemarchand officie à la batterie.

    P'TIT LOUIS

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    Petit par le nom et grand par la légende montreuilloise. La fait partie entre autres des Rouquins et de Jim Marple Memorial, guitare et micro, nous transporte  in the french sixties, une belle version de Elle est terrible, et encore plus surprenant l'acclamation qui suit le Pas Cette Chanson – sur un des premiers 45 tours Phillips d'Hallyday – à l'époque ce genre de morceau étaient surnommés des slow-rocks, la tension du rock et la hargne des relations humaines, P'tit Louis nous restitue ces fragiles évanescences de jeunesse révolue...

    SALUT A TOI

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    Albert monte sur scène pour remercier de quelques mots, il souffle les bougies sur le gâteau et toute la salle entonne Salut à toi de bout en bout. Un grand moment de fierté et d'émotion collectives. Merci à Albert d'avoir par son action et sa présence suscité une telle ferveur.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Thomas Ménil )

    ( 14 / 06 / 2019 )

    LE QUARTIER GENERAL OBERKAMPF

    LES JONES / TONY MARLOW

    ALICIA FIORUCCI

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    Un programme à rendre le Cat Zengler fou de jalousie, les Jones et Tony Marlow, ensemble, le même soir. Difficile de faire mieux. Oui mais comme en rock il n'est jamais rien d'impossible, en prime la petite merveille d'Alicia Fiorucci, un bijou rock'n'roll comme on n'en fait plus. Un seul bémol à la fête, le concert commence tard et je serai obligé de m'éclipser avant la fin. Ce qui sera peut-être une bonne chose, voir plus bas.

    THE JONES

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    Facile les Jones, un peu de blues, un peu de rhythm'n'blues, un peu de rock'n'roll, vous mélangez, vous touillez, et c'est prêt. La recette est d'une simplicité absolue, le problème c'est que personne n'arrive à la réaliser correctement, manque toujours le doigté et cette denrée rare qui ne se trouve nulle part en vente libre, l'esprit. Les Jones, eux ils savent. Des vieux de la vieille, se sont frottés aux meilleurs, s'en sont tirés avec les honneurs et cette réputation flatteuse qui les précède partout.

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    N'y a qu'à regarder Rudy Serairi, physique de chef mafioso qui mâche un imperturbable chewing gum, quand il sourit, rapidement, juste un éclair de satisfaction, on dirait qu'il vient d'apprendre que ses hommes viennent de vider un camion blindé de la Brink's, pas du genre à y aller doucement les basses, pas non plus brutalement, l'est comme les quatre autres, ne joue pas pour lui, joue avec les autres. Toute la différence est là. Aucun des Jones ne se sert en premier, sont au service du rock'n'roll, alors bonjour la machine de guerre. Ils pourraient se la faire perso car ils sont doués, mais non d'abord le groupe.

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    Question guitaristes, z'ont ce qu'il faut. Deux sur l'étagère. Grégoire Garrigues, tout de noir vêtu, pas le genre de gars à user de son instrument comme une kalachnikov folle, les solo interminables il les garde pour lui, sa spécialité ce sont les rafales courtes, sept, huit secondes, mais qui possèdent la saveur de l'éternité, les pose là où il faut, vous aimeriez chipoter, critiquer, vous donner de l'importance, mais non il intervient et vos n'avez plus qu'à vous incliner, the right riff at the right place, seuls les ricains savent faire cela, et les Jones aussi.

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    Thierry Jones, est du même calibre. Son truc à lui, c'est le détail insignifiant qui change tout. La statuette sur le guéridon au fond de la pièce qui vous illumine l'appartement, la fille que vous croisez en allant acheter votre pain et qui bouleverse votre vie, la fameuse tache brillante dans les tableaux d'Eltsir qui modifie l'univers, un tireur d'élite, deux notes par ci, deux notes par là, mais idéalement placées, et du coup le morceau respire et palpite.

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    Ont intérêt à assurer parce derrière vous avez Gérald Coulondre qui vous cabosse la calandre. Style Héphaïstos énervé lorsqu'il retrouve sa femme Aphrodite dans les bras d'Arès, le Gérard l'a compris que le rock'n'roll c'est comme la philosophie nietzschéenne, à coups de marteaux, lui n'a que que des baguettes, moins de brutalité mais davantage de rapidité, vous la coule pas douce mais dur le Coulondre, si l'ensemble cordique devant doit être si opératif c'est que lui, il occupe tout l'espace sonore, ne laisse le temps à personne d'en placer une, oui mais les trois aigrefins ils connaissent la musique, se faufilent dans la moindre fissure, vous placent des accords à bon escient comme des bâtons de dynamite. Bref les Jones, ils strombolent sans répit.

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    Pendant la balance – longue, un larsen à chasser aussi insaisissable que gentleman enquiquineur Lupin – j'avoue que Fred Moulin, planté devant son micro m'avait déçu. Faisait le minimum, dès qu'il s'est glissé sur l'estrade, genre serpent qui ondule dans le nid de crotales, s'est vite imposé comme l'Enchanteur. La même méthode que ses acolytes, ne s'impose jamais, s'expose toujours. Corps habité de pulsions voodoïques. Vous vous demandez dans le capharnaüm sonore des mousquetaires là où il va pouvoir poser sa voix. Se suffisent à eux-mêmes les boys. Un chanteur, pour quoi faire ? La différence, mes chers kr'tntreaders ! Avec le Fred avec sa voix doucement éraillée, une enseigne mobile d'une ancienne station à essence abandonnée depuis quarante ans sur la route 66, les Jones ne perdent jamais les faces, vous fabriquent des jolies choses aussi remuantes que des pierres roulantes, je ne prends qu'un exemple le Betty Jean de Chuck Berry, ils vous le riffent à mort, et en plus ils y rajoutent cette lourdeur balancée des Stones, celle avec laquelle ils rendaient visite à Carol et à Not Fade Away. Car c'est cela les Jones se sont introduits dans le rock des Rosbeefs qui rient Jones de jalousie quand ils les entendent. En plus ils ont des bijoux à eux, du fait maison, du cousu main en peau d'iguane, qu'ils exposent ostensiblement, parce que dans le rock, il y a cet aspect m'a-tout-vu qui plaît au gals et aux guys et dans la salle c'est l'extase remuante. Que voulez-vous un great shot of Rhythm and Blues n'a jamais tué personne et lorsque vous tombez sur un quintil de bons docteurs feelgoods qui vous en infusent sans faillir une bonne vingtaine en intra-veineuse, vous ne pouvez qu'être satisfaits.

    TONY MARLOW TRIO

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    Pim, pam, poum, bim, bam, boum, Fred Kolinski trône derrière sa batterie, sa longue chevelure lui donne l'aspect majestueux du Roi des Aulnes, tel que vous l'imaginez lorsque vous récitez la balade de Goethe. Pour la balade faut l'avouer c'est un peu raté, l'a dû avaler un cuissot d'alligator avant de monter sur scène, car il a une frappe style morsure de caïman, pas besoin de répéter deux fois, vous happe la jambe d'un seul coup.

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    Sur notre droite Andras Mitchell. Yeux de velours miroitant et contrebasse blanche. Un tueur. Slappe comme vous respirez. Sans y penser, sans s'arrêter, le même geste, au même endroit, les doigts en haut qui trifouillent sans plus, l'a trouvé le point gamma de Theillard de Chardin, la big mama elle bourdonne comme s'il lui caressait le clitoris, avec cette classe du gars qui a trouvé le secret de l'univers et qui vous fait part de sa découverte, en passant, sans y attacher de grande importance. Grand seigneur.

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    Et puis Tony. Le marlou fou. Je n'ai pas dit un épileptique à qui il faut passer la camisole de force pour avoir un peu de tranquillité. Non, s'occupe de sa guitare. Les longues soirées d'hiver vous regardez distraitement le feu de bois dans la cheminée, et vous vous dites que vous êtes heureux. Tony, il doit tricher, il a dû s'acheter un surmultiplicateur digital, une démonstration de guitare rock. Tout ce que vous voudriez savoir jouer et que vous ne réussirez jamais. Pas la peine d'essayer. Lui et les deux autres, ce sont des retors. L'aspect passe-partout d'un trio de rockabilly, et le problème c'est qu'ils passent le chiffon à dépoussiérage partout justement, enfin ils ont leur manie de faire le ménage, au plastic.

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    Un peu de surfin' – juste un harpon à épingler Moby Dick – la suite de l'aventure illico, génération suivante, vous connaissez Keith Richards et Brian Jones – vous avez les deux pour le prix d'un – et en plus ils vous prennent un malin plaisir à accélérer dans les deux ponts de dégagement, ensuite pire, Tony cherche la difficulté anapurnienne, vous appelle Hey Joe en français, comme Johnny, mais la guitare à la manière d'Hendrix, attention pas une copie, une interprétation, et un final des plus personnels. Idem pour le morceau suivant, dans lequel Tony nous offre ces glissandi fuzzy mêlés de tonitruance. Le moustique rockabilly à l'assaut des mastodontes, vous les pique à l'angel dust, n'ont plus à faire les fiers, piqûre mortelle. Il y a des gars qui sont bénis des Dieux, peuvent faire deux choses en même temps sans se prendre les pieds dans le tapis, Tony à d'autres cordes que celles de sa guitare. Des vocales. L'en fait ce qu'il en veut. Flexibles comme les lianes dont se sert Tarzan pour passer d'arbre en arbre. Tony il saute du français à l'anglais, sans a priori, in french language pour les petits froggies c'est plus goûteux car vous comprenez les paroles et vous suivez les intonations de la voix conjugue l'ironie nostalgique aux souvenances roboratives, l'est peu de monde dans le rock français qui a su rendre compte du milieu historial des générations dans lequel il a exercé ses ravages. Tony excelle dans cet art poétique populaire. N'est pas seulement un chanteur, mais aussi un conteur qui vous refile les reflets de la légende dorée. Un Fred royal, un Andras impérial, et un Tony intersidéral déconcertant d'aisance, de vitalité et de facilité, la première partie fut un éblouissement.

    ALICIA FIORUCCI

    N' y a pas que des mecs sur cette terre. Non, je n'évoque pas la gent féminine, parce que question filles, il n'y en a qu'une. N'y a qu'Alicia Fiorucci. Toutes les autres sont des essais, des tentatives, des approches, des ressemblances, mais Alicia Fiorucci, c'est le modèle unique. L'eidos platonicienne de la fille rock. L'arrive sur scène toute simple, s'installe devant le micro en souriant. Jusque là elle est à peu près comme tout le monde. D'accord j'exagère, peu de monde ne possède cette présence tranquille. Je pense au lecteur non averti et égaré qui serait tombé sur le blogue par hasard, et qui se demanderait : mais enfin le rock c'est quoi au juste ? L'a de la chance, le rock c'est facile à définir, suffit de regarder Alicia Fiorucci et à moins d'être congénitalement frappé d'une obscure tare de la comprenette, vous avez la révélation devant vous.

    Quelques mois que je n'avais pas vu Alicia Fiorucci, je me disais, super, ça va être bien. Mieux que ça, ce fut rock'n'roll. Trois morceaux, mais elle vous les a claqués à la manière de ce pavillon noir que les pirates hissaient à la corne du grand mât, pour vous avertir qu'il n'y aurait pas de quartier. Sinon de votre viande fraîche découpée au sabre d'abordage.

    N'a pas enfilé son pantalon léopard, t-shirt noir qui s'arrête à l'orée des seins et jupe courte d'un bleu ajusté à ses tatouages, ce soir c'est panthère noire. Pour la musique ne vous inquiétez pas, Tony, Fred et Andras, se chargent de tout. Alicia apporte le rock'n'roll. La voix et le sexe. Car le rock'n'roll sans sexe c'est comme le bœuf qui se prend pour un taureau. Le rock c'est d'abord et avant tout l'appel à la grande copulation généralisée. Les grandes idées c'est bien, les exemples concrets c'est mieux.

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    Alicia souffle la tempête entre Ramones et Bobby Fuller, l'a la voix qui mord et qui déchiquète, n'essayez pas de vous enfuir, il est trop tard, à la fureur rauque du rock'n'roll elle mêle le sentier subtil des perditions. Certes son corps ondule à chaque intonation appuyée, à la manière d'un serpent qui se courbe pour avancer, mais ce n'est pas là que réside le péril, elle le pointe d'un doigt impératif, là-haut, lorsqu'elle pose en perverse candeur sa jambe sur le retour, exactement là où s'arrête la noire résille du collant, plus haut que l'étroite bande de blancheur de la cuisse dénudée, là dans l'ombre de la culotte qui cèle et recèle le sexe pour mieux en dévoiler l'attrait vertigineux, et puis pour vous affoler davantage, elle glisse sa main dans le haut de la jupe, se caresse l'hypogastre, d'un geste érotique mais jamais obscène, c'est cela la beauté d'Alicia cette innocence édénique de petite fille reflétée dans la limpidité aigüe de ses yeux verts. Elle s'amuse et vous affole. Vous pousse au bord du gouffre du désir et vous vous apercevez dans ce miroir ardent. Et devant cette triste figure vous reculez. Ce n'est pas tous les jours que la souris rieuse se joue du chat. Mais avec Alicia c'est ainsi. Elémentaire mon cher Dodgson. Sur son prochain disque elle nous emmènera au pays des merveilles-rock.

    THE END

    Alicia se faufile hors de la scène comme si elle rentrait de l'école. Tony attaque la deuxième partie, m'enfuis la rage au cœur pour le dernier métro, une pluie diluvienne me rattrape sur la route, la teuf-teuf entre deux gerbes d'eau navigue tant bien que mal sur la chaussée inondée, part en aquaplanning, rocke un peu à gauche, rolle un peu à droite, mais en experte patentée elle garde la ligne droite, si j'étais parti une demi-heure plus tard, vu l'amoncellement des trombes d'eau aurais-je pu arriver chez moi...

    Damie Chad.

    ( Photos : Matthieu Worthwhat )

    MONTREUIL / 15 – 06 – 2019

    LA COMEDIA

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

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    Arrivé un peu en avance, par grand monde, mais je suis comme le grand Anubis, le dieu chacal qui présidait à la pesée du coeur. Suis pareil que lui, attentif à la balance. Se déroule sans problème, quand Personne s'en occupe, c'est souvent bon du premier coup. La salle s'est remplie. Des ados et des parents, plus un public plus habituel, tout cela coexiste sans problème.

    LILIX & DIDI

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    ( Photo : Alain Hiot )

    Ne sont pas deux. En vérité un quatuor. En fait plutôt trois. Ce n'est pas que le quatrième à la guitare compte pour du beurre. Mais l'est un peu différent des autres. D'abord c'est un homme, il porte une queue de cheval ( plutôt d'onagre sauvage ) pour ne pas se faire remarquer, mais il appartient à la pire des espèces, puisqu'un adulte. Toutefois on lui pardonne. Il assure grave. Ouvre la voie. Normal, c'est le plus aguerri, vous pose la structure et la charpente, ne reste plus qu'à empiler l'équilibre des briques et les tuiles. En plus il est le professeur des trois misses. Car ce sont des filles, des jeunes filles de seize et dix-sept ans. Sweet Little Sixteen prophétisait Chuck Berry. Pas des riots grrrls encore, mais des young girls punk'n'roll, ce qui est déjà un beau début dans la vie.

    Lilix et Didi possèdent cette particularité d'alterner en cours de set, basse et drum... Lilix merveilleux prénom qui évoque autant le parfum printanier du muguet que le lointain effluve vénéneux de Lilith, la plus timide malgré son anneau à l'oreille, voici Didi, teinture verte sur les cheveux qui oscillent et scintillent entre reflets turquoises et clartés smaragdines, en toutes les occasion elle se charge du chant. Une voix fraîche et incisive, qui découpe à la perfection les syntagmes des lyrics anglo-saxons, des trois c'est la plus décidée. Zo reste sagement à la guitare. L'offre un look longiligne et androgyne avec ce reste d'enfance rêveuse que l'on se doit de tous garder au fond de nous pour que notre vie ait un sens.

    Un étrange répertoire entre Ramones et modernes angoisses de jeunes gens de nos jours qui recherchent leur identité disparate, comme cette chanson sur les bottes rouges que voudrait porter ce jeune garçon qui ne peut pas, car la couleur rouge est l'apanage des filles. On voit qu'elles n'ont jamais lu Joë Bousquet, pas mieux que ce poëte pour apprendre la symbolique du sang. Moi non plus, je ne l'avais pas lu à leur âge.

    N'aimerais pas être à leur place, public hyper attentif, mais non, ce sont des conquérantes, les guitares vrombissent, la basse bazarde son halètement contenu et à la batterie elles enchaînent les breaks comme pour une démonstration. L'ensemble sonne juste, le druming manque un peu de force dans les biscoteaux, n'ont pas des bras de camionneurs, mais cela s'affermira par la pratique, pas provocantes mais séduisantes, et les applaudissements pleuvent de plus en plus drus à la fin de chaque morceau. Certes il leur manque encore, la rage, et la révolte, mais cela viendra.

    PRINCE ALBERT

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    Pas le petit prince. Pas de renard philosophe à l'horizon. Virgile – Tytire tu patulae recubans sub tegmine fagi, excusez-moi pour cette réminiscence bucolique – l'on ne comprend pas trop avec la chaleur lourde et moite qui règne pourquoi il s'est affublé d'un cache-poussière style Sergio Leone - en intro, tout seul sur sa guitare, nous interprète un râga indien et tantrique. Question montée de l'adrénaline sexuelle dans l'assistance, pas de différence notable, par contre couleur Râmâyana c'est parfaitement réussi, agite faiblement deux cordes du bout des doigts et vous emporte dans un épanchement modal caractéristique. Oui mais ça ne dure pas. Olivier Arnold fracasse sa batterie en trois secondes, l'a des biscoteaux de camionneur lui, et vous donne l'impression de frapper à coups de démonte-pneu. Un insatiable, une fois qu'il est parti - le bouton se déclenche tout seul – c'est pesé, emballé, emporté et expédié par colissimo. Faudrait pas que les morceaux aient un début, ça lui ouvre l'appétit, et après il ne peut plus s'arrêter. Tape de tous les côtés, un fadurle, un madurle, il bourre à mort, il fourre à vif, l'en jette encore parce qu'il ne connaît pas le mot : trop. Ou alors il confond avec pas assez, le gars qui vous beurre la tartine des deux côtés, plus le listel, plus le bol, plus la table. De mauvaises manières de mal éduqué qui évidemment déteignent tristement sur ses comparses. Cyprien n'en rate pas une pour lui refiler des lignes de basse qui vous entortillent le paquet cadeau au fil de fer chauffé à blanc. De temps en temps il se tourne vers Olivier, genre gamins sur un parking qui font le concours du plus grand nombre de rétroviseurs cassés. Vous n'avez plus qu'un espoir, seul un prince pourrait arrêter ce barnum rock'n'roll, c'est raté, Cedrick Adava pense que le Prince Albert doit sa couronne au fait qu'il a trouvé le moyen de faire deux fois pire qu'eux tous réunis. Alors il tente de faire pareil : à la guitare d'abord. Il ne se débrouille pas mal du tout, ce qui a le don d'énerver Virgile, qui piqué par la tarentule fraternelle de l'émulation, au bout du quatrième morceau, se défait de son cache-poussière, mais ne s'arrête pas en si bon chemin, il l'arrache, non il lacère carrément sa chemise et la jette à terre pour la piétiner rageusement. Un mec pas soigneux. Je n'aimerais pas voir l'état de sa chambre. Par contre, question riff, l'est mortel, difficile de savoir comment il fait, mêmes les filles qui voudraient s'attarder sur son torse dénudé, ne peuvent détacher leur regards de sa main droite. L'agite si violemment, qu'elle vous obnubile le nombril. Vous avez peur pour lui, sa menotte mignonnette, elle a toutes les chances de se détacher et d'aller voler dans l'air avant de retomber dans une flaque de sang. Ben, non elle tient bien, l'est même devenue autonome, frappée par un parkinson démoniaque, une nouvelle maladie, la tremblante tumultueuse du mouton enragé ou l'épilepsie convulsive de la vache folle. Faudra qu'un vétérinaire se penche sur ce phénomène clinique. En tout cas, question rock c'est radical, ça vous allume le feu au plancher et au plafond en même temps. Ce Virgile là, son passage préféré c'est plutôt le saccage de Troie du chant VI de l'Enéide que la première églogue des Bucoliques. Rien de tel que la fureur sacrée de la poésie pour donner de l'énergie aux copains. Du coup Cedrick vous pète deux cordes en même temps, les princes se doivent d'être fastueux et dispendieux, pas de problème, l'a prévu l'a une seconde machine de guerre prête, toute noire comme vos ires perdues. Mais ce n'est pas tout, assume tous les attributs de sa charge, notamment du chant. En français pour que personne ne fasse semblant de ne pas avoir compris. L'a des paroles qui tuent et des mots qui trouent, vous les assène sans distinction un peu comme la vérole se jetait sur le bas-clergé au moyen-âge. Descend de la scène pour porter le message au peuple attroupé au bas de l'estrade, l'aime le contact, fusionnel, rebondit comme une balle de squash sur les uns et les autres et revient finalement nous avertir de l'imminence des mutations catastrophiques qui s'apprêtent à fondre sur nous. Mais les gens sont sottement imprévoyants, au lieu de fondre en larmes, ils s'esbaudissent de joie, trépignent, se bousculent, se perdent dans un immense tohu-bohu. Dernier morceau, ils arrêtent, mais la foule se mue en bête féroce, ce sera rappel ou révolution. On a eu le rappel, cette fois on a été sages, qu'ils s'en souviennent quand ils repasseront par la Comedia. Le peuple a faim de rock'n'roll. Et le Prince Albert se devra de continuer à nourrir les fauves.

     

    PROMESSE

    Très bonne soirée. Comme on les aime. Des jeunes pousses et de solides gaillards qui n'en sont pas à leurs premiers méfaits. La semaine prochaine, la kronic de leurs CDs. Je sais, l'on vous gâte. Profitez-en bientôt les vacances d'été, et vous serez privés de vos livraisons hebdromadaires. Cela vous apprendra à vivre.

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    le service secret du rock'n'roll

    SAISON 2 : LE DOSSIER A

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    Les gens s'imaginent que le SSR sauve le monde au moins deux fois par jour. Ne soyons pas faussement modestes, cela nous arrive quelquefois, mais parfois nous tombons sur des affaires des plus intrigantes qui échappent à toute logique humaine. Pour vous le prouver et satisfaire votre insatiable curiosité, voici spécialement déclassifiés pour les kr'tntreaders, les documents relatifs à une des plus mystérieuses énigmes qui s'offrit à nous. Voici donc, tiré des archives secrètes du SSR, le Dossier A. Retranscrit in extenso, est-il besoin de le préciser.

    UNE MATINEE DE RÊVE

    Nous avions ouvert les deux fenêtres du bureau en grand. Une douceur printanière avait envahi la pièce. Molossa lapait à petits coups de langues son bol matinal de jack, le Chef savourait un Coronado, aucune affaire en vue depuis trois jours, calme plat, je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque au Chef perdu dans ses pensées :

    '' Agent Chad, il ne faut jurer de rien. Je suis d'accord avec vous la journée qui se profile semble promise à demeurer paisible, toutefois une chose m'inquiète, un presque rien, je ne dis pas un je ne sais quoi, parce que justement je sais. Pas grand-chose, mais il est des sensations qui ne sauraient tromper un fumeur de Coronado. Avez-vous remarqué que malgré le calme de la journée la fumée quand elle se sépare de son clair brasier de feu avant de monter droit vers le plafond exécute une espèce de légère demi-volte sur sa gauche, via sinistra auraient dit les Romains, et puis cette sensation accessible à un seul amateur distingué, le cigare semble, ô imperceptiblement, coller aux doigts, ce sont-là des signes inquiétants. J'ai remarqué que souvent, lors de telles coïncidences, les évènements tournent à l'aigre...''

    Sur ce le Chef ferma les yeux et replongea dans un rêve intérieur digne des grands félins asiatiques... Deux heures plus tard le téléphone sonnait. Je décrochai.

    '' Allo, ici le brigadier Dupont du Commissariat, l'on vous envoie une voiture avec cinq gaziers qui nous racontent une drôle d'histoire à dormir debout, on n'y comprend rien, en plus le temps nous manque, il est déjà dix heures et nous sommes en retard pour préparer l'anisette de midi, donc ils sont chez vous dans cinq minutes.

      • Mais enfin Brigadier nous sommes les Services Secrets du Rock'n'roll, nous ne traitons que des affaires ayant trait au rock'n'roll !

      • C'est bien ce que je disais, ces cinq jeunes ils ont formé un groupe de rock !

    UN DRÔLE DE RECIT

    Il nous fallut plus de cinq heures pour remettre les faits dans l'ordre. Les gamins n'arrêtaient pas de se couper et d'embrouiller la chronologie des faits. Nous l'avons difficilement remise en ordre :

    Baptiste : c'est à cause de Noémie que l'on a formé le groupe. J'avais emprunté son cahier de textes, la plus belle fille du collège, la plus bêcheuse aussi, elle ne nous adressait jamais la parole, j'ai compris pourquoi en ouvrant le cahier, à chaque page elle avait collé des photos de groupes de rock...

    Lionel : du coup on a décidé de former un groupe de rock !

    Hector : on a commencé petit, en rock on n'y connaissait rien, on n'avait même pas d'instrument, mais tous les matins à la récré de dix heures et demie, l'on a tenu une réunion secrète dans un coin reculé de la cour.

    Hugo : c'est le troisième matin que s'est radinée Alma. L'on aurait préféré Noémie mais enfin c'était une fille !

    Baptiste : peuh, une sixième, nous on était en troisième, petite malingre, pas très jolie, on l'aurait bien renvoyée...

    Gérard : mais au bout de dix minutes elle avait cité dix noms de groupes que l'on ne connaissait pas, et le soir quand on a vérifié l'a bien fallu reconnaître qu'elle en connaissait un max !

    Lionel : bref elle s'est accrochée, elle était à toutes nos réunions et lorsque l'on a trouvé un local de répète, elle n'a jamais sauté une répétition, toujours là et elle avait l'oreille.

    Hector : quand on est passé en seconde, elle est passée en cinquième mais le collège et le lycée étant le même établissement, l'on a continué à se voir aux récrés et aux répètes.

    Baptiste : ensuite Hugo est tombé amoureux d'elle !

    Hugo : n'importe quoi, c'est avec moi qu'est sortie Noémie, pas avec toi !

    Tous les autres : arrête ! Tu allais chercher Alma chez elle et tu la ramenais le soir !

    Hugo : justement, c'est là où les ennuis commencent !

    Tous les autres : n'importe quoi, tu es simplement vexé parce que tu ne la vois plus ! Et tu en fais un tel problème que tu nous as forcés à te suivre au Commissariat.

    Bref, ils commencèrent à se disputer, se traiter de tous les noms, s'insulter et pour finir ils décrétèrent  arrêter le groupe. Split en direct ! Et ils s'en furent chacun de leurs côtés, les yeux étincelants de colère.

    Ils sont jeunes, conclut le Chef. Nous n'y pensions plus mais trois jours plus tard Hugo sonnait à la porte du Service.

    PRECISIONS HUGOLIENNES

    '' Je suis venu pour vous dire que premièrement je ne suis pas amoureux d'Alma, deuxièmement que je suis inquiet. Elle a disparu. Depuis trois mois. Du jour au lendemain. Les autres s'en foutent mais moi je trouve ça étrange.

      • Tu peux nous donner son adresse ?

      • Oui 15 rue Lakanal, au douzième étage. Je l'ai raccompagnée plusieurs fois par semaine chez elle et de même j'allais la chercher pratiquement tous les matins durant trois ans. Je montais les escaliers, tapais à la porte du logement 121, la porte s'ouvrait aussitôt et elle sortait.

      • Et ses parents ne disaient rien !

      • Je ne les ai jamais vus, ni de près, ni de loin. Au retour c'était pareil, elle tapait, l'on débloquait le verrou de l'autre côté, et elle rentrait. Par l'embrasure je n'ai jamais vu quelqu'un.

      • Et alors ?

      • Un jour, j'ai frappé, personne n'est sorti, on ne l'a plus jamais revue, j'ai continué tous les jours, j'y vais encore de temps en temps. Le groupe a commencé à se désagréger...

      • A cause d'elle ?

      • Non, des divergences musicales... De toutes les manières mon père est muté dans le Sud, l'on part dans trois jours, mais je tenais à  signaler cette disparition... Les autres disent qu'elle a déménagé puisque sur la boîte à lettres 121 dans le Hall, l'inscription M. et Mme Leduc et leur fille Alma a disparu du jour au lendemain. Mais moi il y a un truc qui me gêne.''

    UNE ENQUÊTE SURPRENANTE

    Nous nous sommes partagés le travail avec le Chef. S'est rendu au Collège, l'a été reçu par le principal. L'en est revenu étonné. Aucune Alma Leduc n'a été scolarisée dans cet établissement. Il a eu accès à tous les fichiers informatiques. Il a interrogé les surveillants et les professeurs, et certains élèves. Personne n'a jamais entendu parler d'Alma Leduc. Rien aucun souvenir, aucune trace...

    Je suis monté au douzième étage du 15 rue Lakanal, j'ai frappé à la porte, rien, pas un bruit. Personne. Molossa n'a manifesté aucun intérêt. J'ai trouvé la société de location de l'immeuble. Le directeur m'a appris que l'appartement 121 avait été acheté par l'ambassade du Mali. J'ai obtenu un rendez-vous avec l'ambassadeur du Mali, lui et son chef de service m'ont appris que l'appartement était inoccupé depuis cinq ans. M'ont prêté les clefs de l'appart. Je l'ai visité. Bien défraîchi, une grosse couche de poussière sur le plancher. Molossa n'a même pas pris la peine de flairer partout. J'ai ramené les clefs et puis plus rien.

    Nous avons tourné et retourné le problème dans notre tête. Le Chef a contacté bien des services d'Etat. Tout cela n'a rien donné. Tous les membres du groupe ont été surveillés à leur insu. Rien d'anormal dans leur comportement. Les rapports se sont accumulés, tous aussi décevants les uns que les autres. Et puis nous sommes passés à autre chose. Nous avons oublié.

    Trois ans se sont écoulés. Je n'y pensais plus lorsque le hasard m'a fait passer par la rue Lakanal. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai garé la teuf-teuf et je suis monté jusqu'à l'appartement 121 du douzième étage. Molossa très intéressée s'est approchée de la porte et a remué la queue. J'ai frappé. J'ai entendu un déclic à l'intérieur, la porte s'est entrouverte et refermée, Alma était sur le palier. Un peu malingre, pas vraiment jolie, mais une réelle présence.

    Voilà, c'est tout. Enquête terminée.

    Damie Chad.

    Photo : agente Pat Grand )