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leon russell

  • CHRONIQUES DE POURPRE 379 : KR'TNT ! 399 : RACHID TAHA / MARTY BALIN / OVEREND WATTS / LEON RUSSEL / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / GREIL MARCUS / JOHN KINC

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 399

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    27 / 12 / 2018

     

    RACHID TAHA / MARTY BALIN /

    OVEREND WATTS / LEON RUSSEL

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    GREIL MARCUS / JOHN KING

     

    Taha pas de pot, Balin pas de bol

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    On allait quand même pas finir l’année sans dire adieu à Rachid Taha, l’une des stars de ce qu’il faut bien appeler le rock méditerranéen. Il vient de partir au casse-pipe. Ce fantastique petit bonhomme aura su rocker bien des salles au cours de sa courte vie, et il n’était pas rare, au temps des grands shows de l’Élysée Montmartre, de le voir finir son set au sol, vidé, rincé, aussi lessivé qu’on peut l’être quand on a jeté tout son être dans la bataille. Rachid Taha était une bête de scène, au même titre qu’Iggy Pop ou Lux Interior et quand le bouzouki attaquait «Bent Sahra», alors tout explosait, les tambours du désert battaient la mesure, une houle soulevait le public, on vibrait tous au beat des tambours berbères, on s’offrait au vent du désert, ce souffle nous ramenait aux origines de la vie, aux origines du rock, car c’est bien de cela dont il s’agissait. Il n’existait rien de plus primitif, au sens sacré du terme et quand les filles chantaient par dessus le beat des tambours, alors Rachid et son groupe atteignaient les limbes du génie. Comme dans une espèce de grand raccourci, l’évidence flashait le lien direct entre l’état primitif et l’accomplissement du génie. C’est là où se situait Rachid Taha et il ne fallait surtout pas s’étonner de voir des sommités comme Steve Hillage et Eno l’accompagner sur scène. «Ya Rayah» sonnait aussi comme un chant de ralliement, sa prodigieuse beauté mélodique remontait à la nuit des temps, le groupe dégageait ces parfums d’Arabie qui firent jadis rêver les aventuriers, massive extase d’élan sublime, tu y aurais dansé jusqu’au bout de la nuit célinienne, cette musique dégageait quelque chose d’à la fois victorieux et de très humble, un mélange que tu ne trouveras évidemment pas dans le rock, car cette musicalité existait bien avant l’Occident. D’où sa grandeur séculaire. D’où les ondes tutélaires. Rachid Taha tirait toute sa force de l’Afrique, celle qui fit tant peur aux blancs, à cause de son animalité. Mais ce que les blancs colonialistes n’avaient pas compris, c’est que cette musique était joyeuse, bien au-delà de toute expectative. Cette musique était tout simplement à l’image de la vie, colorée, sexuelle, libre et sacrée. Rachid Taha dansait avec la vie plutôt que de danser avec les loups, il se comportait sur scène comme un amuseur de foire, du type de ceux qu’on croise sur le marché aux chameaux de Ouarzazate, et soudain, des clameurs antiques entraient dans ce tourbillon de vie. On croyait entendre sonner les trompettes des armées de l’antiquité, des clameurs d’écrasante supériorité jaillissaient au loin comme portées par l’écho du temps, cet expressionnisme musical semblait ouvrir une porte sur la démesure du désert. Diable, comme ces clameurs pouvaient être capiteuses. Elles foulaient les frontières dessinées par des géographes ignorants et repoussaient les colonnes infernales de l’envahisseur. Avec deux fois rien, c’est-à-dire des instruments berbères, Rachid Taha parvenait à fabriquer du Technicolor pour chasser les ombres. Il mêlait sa fabuleuse énergie aux chœurs de femmes et aux nappes de violons, son exotisme coupait le souffle par la seule vertu de sa beauté canonique. Rachid Taha chantait comme un prince mauresque, avec une grandeur sauvage qui échappait à la compréhension de l’occidental, il s’inspirait de la beauté des songes, il puisait dans l’entre-deux mondes scintillant d’une culture infiniment plus raffinée que la nôtre. Et tellement plus musicale que ne le fut jamais celle des autres coins du monde. Ces gens avaient le beat du désert et des montagnes dans le sang. L’origine de toute vie.

    En réinventant la grandeur du souffle des tribus, Rachid Taha atteignait à une sorte d’universalisme, le même que celui de Monk, le même que celui de Jimmy Webb, le même que celui d’Erik Satie. Avec seulement un tambour berbère et un bouzouki, il élevait l’art au degré supérieur. Il fallait voir à quel point il aimait la vie. Il en faisait une profession de foi. Dans ces beaux albums que sont Diwan et Tékitoi, des clameurs fantasmagoriques remontaient du passé. Certains cuts relevaient de la puissance fondamentale, de la vraie profondeur de ton. Rachid Taha nous parlait d’éternité féerique. Il tournoyait au son des instruments d’un dieu miséricordieux. Il nous emmenait sur les marchés, dans les villages pour y entendre cette musique qui fascina tant Paul Bowles et Brian Jones.

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    Quant à Marty Balin, c’est une autre histoire. Celle d’un loser complet. Il vient en plus de casser sa pipe en bois, quinze jours après Rachid Taha. Le Jefferson Airplane ? Oui, c’est son groupe, il composait et chantait en lead, mais ça n’a pas duré longtemps. Le temps de deux albums, Takes Off et Surrealistic Pillow.

    Takes Off décolle en 1966. Les morceaux sont pour la plupart un peu faiblards. Heureusement Jack Casady s’en vient fracasser «Run Around» au bassmatic. Le seul autre intérêt de l’album, c’est le jeu de batterie de Skip Spence qui allait quitter le groupe pour fonder Moby Grape. Avec la faiblesse des morceaux, l’autre gros défaut de l’album est le mix : la pauvre Jorma Kaukonen est mixé très loin derrière. Il fut vraiment gentil d’accepter un tel traitement. L’Airplane parvient à passer aux choses sérieuses avec «Chauffeur Blues». On a là un heavy boogie blues monté sur un beat assez dément. Pauvre Marty, le premier album de son groupe avait des faux airs de pétard mouillé.

    Surrealistic Pillow sort en 1967. Cet album est aujourd’hui encore considéré comme un classique du rock californien. Grace Slick vient tout juste d’arriver dans le groupe. Elle amène «Somebody To Love» qui sonne comme une embellie. La chose est travaillée à la planance latérale. Marty et Paul Kantner viennent épauler Grace dans les refrains. On sent chez elle la poigne d’une femme ferme. Elle ne lâche pas prise. Derrière, ça joue à la vie à la mort. Jack Casady bassmatique comme un démon dans le fond du studio. Son drive sonne comme un pouls. Avec l’excellent «3/5 Of A Mile In 10 Seconds» que compose Marty, l’Airplane passe au pur garage californien. Spencer Dryden qui a remplacé Skip Spence bat ça si sec. L’Airplane s’énerve. Ça lui va bien. Marty, Grace et Paul Kantner chantent à l’unisson du saucisson révolutionnaire. Ça nous donne ce Frisco sound, clair et limpide, qui va devenir leur marque. Avec «Embryonic Journey», Jorma tape dans le dur du blues. C’est à cette occasion que le monde découvre un virtuose hallucinant, l’un des plus grands guitaristes américains. Grace compose un autre hit, le fameux «White Rabbit» qui se veut psyché en diable. Elle monte en première ligne, redescend les marches de la cave puis remonte déployer ses ailes. On pourrait qualifier «White Rabbit» de garage psyché évolutif avec un faux-air de marche militaire. Sacrée Grace, elle peut monter toujours plus haut dans les altitudes. Elle restera pour beaucoup la passionaria du Frisco Sound. Puis Marty nous sort de sa manche l’ultra-classique «Plastic Fantastic Lover», the real deal, du pur jus de Frisco band, comme dirait Mike Wilhelm. C’est puissant car suivi au riff par Jorma et joué en sourdine par Jack.

    Mais la fête ne dure pas longtemps, car sur le troisième album, After Bathing At Baxter’s, Marty se met en retrait et ne co-écrit qu’un seul titre, l’ineffable «Young Girl Sunday Blues» monté sur un groove impeccable. Il ne composera plus rien pour l’Airplane et se limitera à chanter en chœur et à rester dans l’ombre. Grace Slick et Paul Kantner ont pris le pouvoir dans le groupe. D’ailleurs, Marty ne s’entendait pas très bien avec Grace Slick. Il régnait entre eux une sorte de tension. Dans ses mémoires parues en 1999 (Somebody To Love. A Rock’n’Roll Memoir), Grace Slick avoue avoir baisé tous les mecs de l’Airplane sauf Marty, un Marty qui disait-il n’aurait jamais accepté de dormir avec elle, même si elle avait insisté.

    L’autre épisode qui illustre bien la carrière de ce loser patenté est Monterey Pop, le film de DA Pennebaker : on y voit Grace Slick mimer les paroles de «Surrealistic Pillow». En réalité, c’est Marty qui chante, mais on ne le voit pas à l’écran - I was really hurt. I was young and was like awwwwwww - Marty vécut l’épisode très mal. Le pire est à venir avec Altamont, le concert gratuit organisé par les Stones en 1969 : c’est Marty qui prend un tas dans le gueule sur scène en voulant tenir tête aux Hells Angels chargés de la «sécurité». Bahhhm ! En pleine gueule. K.O direct. Au tapis. Des choses comme ça n’arrivent qu’à Marty. Ça ne serait jamais arrivé à Keef, par exemple. Le pire est que Marty s’appelait Buchenwald à l’état civil. Avec un blaze comme celui-là, c’était foutu d’avance. Mais «Plastic Fantastic Lover» va rester accroché au firmament du rock américain.

    Signé : Cazengler, complètement tahé et pas très balin

    Rachid Taha. Disparu le 12 septembre 2018

    Marty Balin. Disparu le 27 septembre 2018

     

    Overend is over - Part Three

     

    Même si vous prenez soin d’éviter les disques des charognards, dans le cas d’Overend Watts, vous allez être obligé de faire une exception. Angel Air sort un excellent album posthume intitulé He’s Real Gone, ce qui ne manque pas d’humour. On sent le répondant dès le morceau titre, mais c’est avec «The Dinosaw Market» que ça explose. Overend joue tous les instruments sur cet album, il programme, alors forcément, le son peut paraître spécial, mais il a autant d’idées qu’en 1972. Il chante son cut en cockney. C’est d’une classe pour le moins effarante. On souhaite ça à tous les débutants. Il profite de l’occasion pour s’y tailler un passage au solo trash. Voilà, c’est tout lui. Il tape un «He’d Be A Diamond» digne du Bevis Frond, il joue à la fantastique attaque de pop-rock, but he wants to let you know. Il joue ça à la régalade épouvantable, il pulse dans le giron du grand rock anglais. Il ramène les grosses guitares de proto-punk dans «Belle Of The Boot» - Every sunday morning - Superbe, violent, bien envoyé - She’s a belle of the boot - Overend sait composer des hits d’une rare puissance. Et il nous refait le coup du départ en solo trash. Puis il se déguise en géant de la power pop pour «Endless Night». Ce démon est parfaitement à l’aise, il nous sort l’un des meilleurs crus de power pop qui soit ici bas. Il le distille avec un art consommé. Overend reste frais et vivace comme une carpe. Il gratte son «Magic Garden» au banjo. Le héron et le king fisher sont ses seules compagnies. Étonnant mélange des genres. Il tape un vieux groove à l’Anglaise avec «Rise Up». Il l’allume au refrain, c’est de bonne guerre, après tout, et il libère un bouquet de chant et d’harmonies à la Beach Boys. Attention, ce disk est une œuvre d’art, car voilà qu’avec «Search», il fait du John Lennon. Avec «The Legend Of Redmire Pool», il s’inscrit dans la veine Cockney Rebels qu’il affectionnait tant au temps de Mott et des British Lions. Il évoque Mad Shadows et stompe joliment sa proggy motion. En fait, Pete Overend Watts est aussi passionnant que John Entwistle : leurs albums sont des mines d’or à ciel ouvert. Il tape «Prawn Fire On Uncle Sheep Funnel» à la slide de Camaret et en soi, c’est assez admirable. Il se lance dans la petite prog de basse terre, mais on lui donne l’absolution. Il file droit sur le couchant, le théâtral, le petit gothique de back street, comme sur le dernier album de Mott. Dans «Miss Kingston», il tape dans la nostalgie, avec autant de brio que Nikki Sudden dans «Green Shield Stamps» - I used to go shopping at the high street/ The prices were the best - Il chante la nostalgie du temps d’avant, comme jadis Mouloudji et d’autres poètes chantaient le Paris de leur jeunesse. Tout ce qu’Overend fait touche une corde sensible, notamment dans la région de l’affect. Et tous les fans d’Overend vont ADORER le petit cadeau d’Angel Air : la démo de «Born Late ‘58». Il s’agit là de l’un des hits fondamentaux du mythe Mott. Buffin le bat au drumbeat de démon et Watts le cisaille au riffing londonien. Il chante mieux que l’Hunter, il shoote son leader et son see her. Overend Watts est l’âme de Mott, de la même façon que Plonk Lane était l’âme des Small Faces, puis des Faces. Overend part en killer solo, une vraie expédition punitive ! Morgan pianote dans son coin. Ils font Mott à tous les trois. Voilà la morale de cette histoire. Quelle démo ! Elle sonne comme une preuve par 9. Overend Watts est le riffeur supremo de toute cette histoire. Que de jus, Jim !

    Signé : Cazengler, Overond comme une pelle

    Overend Watts. He’s Real Gone. Angel Air 2017

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    Russell et poivre - Part Two

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    Comme dans le cas d’Overend Watts, on va faire exception à une règle voulant qu’on ne touche pas aux disks des charognards : cette fois, il s’agit de l’album posthume de Leon Russell, On A Distant Shore. Impossible d’ignorer une telle merveille. Comme dans les cas de David Crosby, de Johnny Cash ou de Ray Davies, ces vieux de la vieille s’améliorent à l’approche de la mort. Tonton Leon s’est fait la cerise, mais il avait eu le temps d’enregistrer cet ultime chef-d’œuvre. Et ça prend une ampleur irréelle dès le morceau titre, orchestré aux trompettes de la renommée. Tonton Leon groove comme un dieu. Pas la peine d’aller perdre ton temps à écouter les chanteurs à la mode, écoute le vieux ! Il connaît tous les secrets, comme Fred Neil et Jimmy Webb, il sait comment on décolle pour aller flotter dans l’azur prométhéen, il sait fabriquer de la magie. Cette chanson est le message d’un homme arrivé au paradis avant sa mort. Il a même l’air de nous dire qu’on ira tous au paradis. Il faut l’entendre crooner «Here Without You», il règne sur la terre comme au ciel. Voilà Tonton Leon dans toute sa splendeur magnanime. Il tape à la suite dans son vieux hit, «The Masquerade», il sort le Grand jeu daumalien, il fait dans l’océanique et s’étend à perte de vue, l’orchestration en dit long sur sa grandeur d’âme, c’est tout simplement à tomber de sa chaise. Il swingue le bien-être de profundis, à l’élégance d’Oscar Wilde. «Love This Way» vaut aussi le déplacement, Tonton Leon y va tranquillement, il tire les oreilles de ses mots, il reprend tout à zéro, comme s’il en avait encore le temps, mais la seule chose qui l’intéresse, au terme d’une vie si bien remplie, c’est le grand art, l’alchimie sonique, alors il swingue comme un vieux pirate et donne une belle leçon de maintien tardif. Une petite leçon de boogie ? Alors écoute «Black And Blue», Tonton Leon s’y remet sur son trente-et-un, il y sort son plus beau shuffle et chante au guttural. Un nommé Ray Goren y joue un solo d’antho à Toto. Plus Tonton Leon vieillit et plus il devient nègre et il reprend ses prérogatives de vieux desperado ookie avec «Just Leaves And Grass». Il chante de toutes ses forces à l’admirabilité des choses de la vie et de la mort. Il développe là toute sa puissance séculaire et devient spectaculaire, au moins autant que Johnny Cash dans The Man Comes Around. Pour l’occasion, Tonton Leon sort un son muddy et ultra orchestré. Il n’en finit plus d’étaler son règne comme du beurre sur la miche, puisqu’il enchaîne avec «On The Waterfront» qui sonne comme une mission divine. Oui, cette chanson relève de la beauté pure. Le problème est que tout est très beau sur cet album. Ce polisson de Tonton Leon passe au mambo de casino avec «Easy To Love». On sent que cet homme a toujours été là, dans l’ombre du rock américain. Sans doute est-ce à force de côtoyer les géants qu’il est lui-même devenu un géant, on est obligé de raisonner ainsi en l’écoutant. Il se situe au firmament d’un son, il se montre digne de Louis Armstrong et de Cole Porter. Il reste dans l’élégance suprême avec «Hummingbird» et va plus sur le music-hall. Les trompettes de la renommée sont de retour. On sent Tonton Leon intarissable, épris de beauté, haletant de jusqu’au-boutisme éthéré. On sent qu’il chante «Where Do You Come From» au dentier, mais ça sonne merveilleusement bien, sa façon de dire I just don’t know a quelque chose de profondément troublant. Il faut écouter «A Song For You» attentivement, car c’est sa dernière chanson. Après ça, tu n’auras plus que tes yeux pour pleurer. Tonton Leon aura définitivement disparu. Alors écoute-le bien temporiser ses effets, c’est Dieu qui chante comme un nègre. Avec sa barbe blanche et ses dents branlantes, il rétablit la justice sur cette terre, il recrache dans un ultime spasme gorgonien toutes les couleuvres avalées.

    Signé : Cazengler, Léon Recel

    Leon Russell. On A Distant Shore. Palmetto 2017

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    PARIS – 20 / 12 / 2018

    ATS BASTILLE

    SORTIE FULL PATCH

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

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    JEAN-WILLIAM THOURY

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    JEAN-WILLIAM THOURY

    Les kr'tntreaders vont dire : tiens, on prend les mêmes et on recommence. Certes l'on ne change pas une équipe qui gagne, mais ce n'est pas tout-à-fait la même chose. D'abord il n'y a pas les Crashbirds. Ensuite ce soir c'est Jean-William Thoury qui est à la fête. Et le monde des motards aussi. Sont venus par centaines. Le pauvre William n'a pas eu une seconde à lui. Une queue monstre devant lui. Non, demoiselles, ne vous méprenez pas. L'a dû user au moins deux stylos à dédicacer Full Patch, son dernier ouvrage. N'était pas seul, Filo Loco de Serious Publishing a passé la soirée à déchirer les enveloppes plastiques du bouquin. Je ne vous parlerai pas dans cette kronic, de Full Patch, La Bibliothèque du Motard Sauvage, il sera kroniqué dans la livraison 400 au début de janvier. Attention, 400 pages beau papier, illustrations couleur, plus de 300 livres minutieusement analysés, cinq ans de travail acharné, un monstre d'acier chromé et graisseux à vous faire offrir d'urgence, le complément indispensable à Bikers, que vous possédez déjà, sans quoi vous pouvez vous demander la raison de votre venue en cette vallée de larmes.

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    Le local plein comme un œuf dur avec mayonnaise injectée à l'intérieur, pour une fois vous reconnaissez plein de monde à côté des Harley Davidson exposées... Très parisien aussi, rien à voir avec les clubs des fin-fonds perdus des campagnes briardes, dans lesquels nous vous emmenons parfois, moins de sophistication, davantage d'authenticité...

    SET ONE WITH GREGOIRE

    Quelques notes s'échappent de la guitare de Tony et Fred file de temps en temps un coup sur un tom, l'on n'attend pas Godot, mais Amine. Pris dans un embouteillage monstre à l'entrée de la capitale. Pas très grave, l'attention est focalisée sur les bières généreusement offertes et Jean-William Thoury, sans parler des discussions sur le large trottoir du boulevard. Mais le rock se sert chaud et brûlant, Grégoire des Jones est réquisitionné par Tony, pas de contrebasse pour ce premier set, mais une fender électrique.

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    L'on démarre doucement par un blues promenade in the country, façon de se mettre à l'unisson. Et l'on plonge tout de suite dans deux classiques, rien de tel pour pousser la puissance des moteurs qu'un Say Mama – la foule qui s'égosille sans fin sur le oh-oh-oh – et un petit Sumertime Blues juste avant de plonger dans l'hiver. Tony hausse le vibrato et du doigt il vibrionne la corde du haut et vous voici empégué dans un des riffs les plus célèbres du rock, cela paraît si simple, mais le nectar d'or sonore qui en ressort demande une science propulsive des plus précises, faites confiance à Tony pour l'impact auditif.

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    Pas de déboire avec Grégoire aussi à l'aise qu'un gilet Jones sur son giratoire, l'a la prestance rock, revêtu de la sobre élégance de la fausse simplicité du style anglais, l'est prêt à suivre Tony et Fred pour une course échevelée vers l'Ace Cafe, la guitare de Tony glisse sur des toboggans et Fred pousse la pression. L'impression que ça pulse plus vite et plus fort – même si la sage cohue devant le bureau de Jean-William assourdit un peu le son. Maintenant la voix de Tony enchaîne les titres, douce et mordante, incisive et fondante, elle sculpte le texte, l'arrondit et le brutalise, glisse un zeste d'ironie et une goutte d'arsenic, accroît à tout instant l'intelligence du propos, connaît toutes les arcanes du phrasé rock qui ajoute du son au mot et en démultiplie le sens. L'on ne s'en lasserait pas, mais en parfait gentleman Tony laisse la place à Alicia Fiorucci.

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    ALICIA FIORUCCI

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    Le retour de la diva. Froissé de cuir sur les épaules, pantalon rockabillynx, décolleté avec colombes au balcon, Alicia nous offre en sa version française un shoking all ovaire d'une sensualité affolante. Voix friponne et furibarde, c'est son corps qui chante, ses bras rampent sur sa chair comme les serpents du désir, sa main se referme sur son sein, pour que vous mieux pensiez – comme dans le poème de Mallarmé – à l'autre, de chair nacrée, et la voix langoureuse se love dans le ricanement diabolique de Tony au micro partagé comme le fruit du péché. Sur I need a Man les doigts désignent sans complexe le nid du sexe comme le ver s'immisce dans le gouffre génital de la pomme des framboiseries fructueuses. Il faudrait un clip, mais déjà elle s'éclipse, emmenant avec elle les feux follets de vos rêves.

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    LES PISTOLEROS

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    Les filles ce n'est pas mal du tout. Mais les mecs savent y faire aussi. Moins de grâce persuasive, Tony, Fred et Grégoire l'admettent, mais comme tous les gars ils sont OK pour une bonne bagarre dans le corral, et hop en hommage à Marc Zermati présent dans la salle, nous voici dans un Western démentiel, une interprétation à la Josey Wales Hors-la-Loi, à La Horde Sauvage, nos trois pistoleros nous enrôlent sans rémission à partager toutes les infâmes exactions de la colonne infernale de Quantrill... Ce n'est pas fini, nos trois gaziers font exploser le pipe-line avec un certain Jumpin Jack Flash, l'on se serait bien défenestrer rien que pour le plaisir, mais comme nous étions au rez-de-chaussée, l'on n'a pas pu. C'eût été un super gus !

    DEUXIEME SET

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    Petit entracte le temps de laisser Amine installer sa big mama. De dos elle est tatouée d'auto-collants multicolores, sur le flanc droit elle porte une espèce de peace-maker électrique d'où s'échappent de nombreux fils, et de face on dirait qu'elle est en service de réanimation avec des tuyaux qui sortent de partout. En tout cas la grand-mère pète la forme, et Amine vous la talonne de près comme s'il débourrait un cheval rétif, avec Fred qui vous avalanche à tout instant an another break in lhe walll of sound, vous êtes servi. Bikers oblige, Tony entonne l'hymne de naissance sauvage transnational, et tous trois glapissent comme le loup des steppes traqué par une meute de cosaques en furie. Trop bien au zoo. Après l'animal cher à Alfred de Vigny, nous avons droit aux chats-tigres de NY, Tony et ses sbires nous offrent une version bien plus dure et exacerbée que l'originale des créateurs. Une dénonciation à la SPA s'impose, les pauvres bêtes n'avaient pas été nourries depuis au moins quinze jours. Couraient et explosaient de partout. Que voulez-vous quand les maîtres sont là, la souris chante. Vous n'attendez qu'elle.

    ALICIA FIORUCCI

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    Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie. Vous avez eu la sulfurueuse, voici l'Amazone. La guerrière impitoyable. La voluptueuse s'est transformée en tueuse. Une prédatrice. Cet air méchant sur Breathless, une condamnation à mort, ses yeux verts lancent des éclairs de haine pure. Rock is fire. Cruel et dévastateur. Un tsunami qui s'avance sur vous et qui s'apprête à détruire le monde entier. Elle s'est débarrassée de sa fine pelure de cuir, la voici bras nus d'archère et tatoués, une combattante à mains nues, son gosier recrache les boom-boom d'Imelda et de Johnny, vous tombent dessus comme l'injustice sur l'innocence, et Amine vous sort le slap de sa vie afin de se maintenir à la hauteur de cette fureur dévastatrice. I Fougth the Law et Alicia vous dresse un doigt long comme un cierge de messe noire, un doigt d'honneur vers les cieux comme si elle défiait Dieu, et l'assistance emportée par une fureur barbare l'imite, et c'est un tournoiement infini, les phalanges digitales exhaussées vers le haut, secouées avec rage, telles des paratonnerres pris de folie qui s'agiteraient pour appeler la foudre. Et la petite fille se perd dans le public, emportant avec elle le mystère de la féminité.

     

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    FIN DE PARTY

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    Ne restent plus que deux livres – un pour Alicia, un pour moi - sur la table de William, z'ont éclusé la moitié du stock. Il est temps de partir. Tony nous assure que bientôt nous ne pourrons encercler de nos bras musclés cette soirée qui ne sera plus qu'un souvenir aussi fantomatique que Johnny Thunders... avant de nous quitter le band revêt les masques du serpent à plumes cher à Lawrence et nous emprisonne une dernière fois dans la magie instrumentale des fêtes de la mort et de la vie. Viva el rock'n'roll !

    Damie Chad.

     

    ( Photos : noir et blanc : FB : PHILIPPE BERANGER

    Photos couleur : FB : COSTA DAVID )

     

    GREIL MARCUS

    THREE SONGS / THREE SINGERS / THREE NATIONS

    ( Editions Allia / 2018 )

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    Etrange bouquin. Rêverie phantasmatique sur le rock and roll. Titre énigmatique. Ni les trois songs, ni les trois singers ne posent problèmes, par contre pour les trois nations, vous vous léverez de bonne heure, tout au plus vous en dénicherez deux dans les notes, pour la troisième je donne ma langue au chat.

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    Ballad of Hollis Brown, vous connaissez c’est de Dylan. Vous la trouverez facilement dans n’importe quelle Fnac ( exactement là où vous ne l'achèterez pas ), vous l’aimerez - je vous fais confiance - mais pas au point de Greil Marcus, l’en est tout chamboulé, totalement traumatisé. Mais c’est le lot de tous les rockers, un morceau qui vous tombe un jour plus au moins par hasard dans l’oreille et qui prend des proportions inimaginables dans votre imaginaires. Un virus qui s’installe en vous et vous devient congénitalement idiosyncrasique. Bonjour les dégâts. Le folk a toujours existé, l’est le terreau de la musique populaire américaine. N’appartient à personne, les mélodies initiales viennent d’Angleterre, pour les paroles l’on a méchamment brodé sur les originales qui d’ailleurs étaient loin d’être fixées. Ces morceaux sont passés de bouche en bouche, chacun les arrangeant à sa manière, vous en trouverez différentes versions, l’important c’est de retenir que cette musique vient du peuple, que le folk n’a jamais séduit les classes possédantes et que sous les années noires du maccarthisme, il suffisait de chanter ces hymnes contestataires pour être inscrit dans les listes noires, interdit de radio et de concert. Politiquement le folk était marqué à gauche, l’avait accompagné les grèves et les intellectuels du Parti Communiste Américain s’en prévalaient, lui a fallu faire le gros dos, s’est fait tout petit pour laisser passer l’orage, s’est calfeutré dans les bars fréquentés par la jeunesse estudiantine, jusqu’à ce qu’au début des années soixante il connût un renouveau explosif. Bob Dylan en cause très bien dans ses Chroniques. Ne fut pas le premier, ne fut qu’un maillon de la chaîne, pendant longtemps il ne fut qu’un continuateur, les témoins de ses premières années, bien avant que la gloire ne survienne, racontent qu’il connaissait plus de trois cents morceaux traditionnels. Les rockers qui ont souvent une dent contre les folkleux préciseront qu’il assista à l’avant-dernier concert de Buddy Holly et qu’il accompagna Bobby Vee sur scène. Et puis Dylan se mit à composer ses propres chansons et parmi les toutes premières la fameuse Ballad de Hollis Brown. Une histoire simple : acculé par la misère Hollis Brown règle le problème d’une manière des plus radicales, une balle dans la tête de ses cinq enfants, une autre dans celle de sa femme et la dernière pour lui. Pas très marrant. Maximum d’effets pour un minimum d’écriture. Dylan suggère plus qu’il ne raconte. Une dénonciation de la misère qui se moque des analyses politiques. Des faits, rien que des faits. Même s’ils sont inventés, même si les journaux ont relaté quelques évènements jusqu’au-boutistes similaires. Bien sûr en plus il y a le talent et la voix de Dylan.

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    L’écriture de Dylan par ses mutismes, ses décrochages, et ses ellipses touchent à l’intemporel. N’en traduit pas moins le bouillonnement germinal de la formation de la nation américaine déjà à l’œuvre dans les Feuillets d’herbe de walt Whitman. Ce qui importe le plus à Greil Marcus c’est qu’avec ce morceau Dylan atteint la force des vieux morceaux du répertoire folk. Se lance dans une étude des plus poussées des lyrics. N’est pas pour rien un professeur d’université, cela sent un peu le cours de fac.

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    Mais ce n’est rien comparé à sa présentation de Last Kind Words Blues de Geeshie Wiley. Cette dernière nettement moins célèbre que Dylan. L’a repéré le morceau sur une compilation de 1994. Les deux demoiselles car elle est accompagnée à la guitare par Elvie Thomas ont disparu. Six faces enregistrées pour Paramount et puis bye-bye…

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    Les amateurs et les musicologues n’ont pas trouvé grand-chose, quelques dates et une photographie probable des jeunes femmes liées par des amours lesbiennes. Mais il reste ce morceau : Last Kind Words Blues, un titre étrange, difficile à saisir, certes les grésillements des trois exemplaires originaux retrouvés mais surtout cette façon noire de prononcer les words qui parfois peuvent être entendus de différentes manières. A tel point que l’histoire racontée est des plus incertaines. Ce qui est sûr c’est que la dame a tué son amant. S’adresse à lui, le rejoint-elle dans la mort, ou se contente-t-elle de le héler depuis l’autre rive, ce qui est certain c’est qu’il y a comme une indétermination que l’on pourrait qualifier de métaphysique entre les morts et les vivants.

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     ( Elvie Thomas )

    Depuis sa réédition le morceau est régulièrement repris, mais le fantôme de Geeshie Wiley ne cesse de hanter Greil Marcus, met le morceau en relation avec Stagger Lee et Frankie and Johnny, deux traditionnels fondés sur des assassinats véridiques à la New Orléans à la fin du dix-neuvième siècle, et puis il se lâche, nous offre une biograpphie imaginaire de Geeshie lui faisant rencontrer Elvis Presley et Jimi Hendrix. Pas de quoi s’alarmer, le Woodoo blues nous a tous rendus un jour ou l’autre maboul.

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    Dernier volet du triptyque : I Whish I was a Mole in the Ground un traditionnel enregistré en 1928 par Bascom Lamar Lunsford. Un chanteur dont l’historiographie' né en 1882, mort en 1973, peut vous révéler l’historialité de sa traçabilité en toute quiétude. Apparemment une scie, une chanson idiote, qui ressemble un peu à une comptine enfantine. Que ne feriez-vous pas si vous étiez une taupe ! Dans la chanson vous renverseriez une montagne, puis le sens se perd en une évocation grivoise et celle d’un cheminot brutal… que comprendre : qu’avec un peu plus d’argent dans votre poche votre petite amie n’aurait pas eu besoin de se prostituer à un cheminot pour acquérir le châle que vous vous n’avez pas pu lui offrir, ah si vous aviez pu être un lézard au printemps.

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    La chanson n’a cessé d’être reprise. Les paroles se prêtent à toute forme d’adaptation, chacun s’en sert pour exprimer ses critiques ou ses attaques envers la société qui l’entoure, Marcus nous en cite quelques unes, mais préfère s’attarder sur les différentes interprétations données au cours du siècle dernier, l’arrive même à trouver un indice qui prove qu’elle date au moins du temps de la révolution ( américaine ), mais cette partie est moins réussie que les que les deux précédentes, le morceau ne possède pas la force évocatoire des deux précédents. L’ouvrage n’excède pas les cent cinquante pages, bourrées de références qui proposent autant de solution qu’elles multiplient les interrogations. A lire absolument pour tous les chercheurs et amoureux des origines et de l’histoire de la musique populaire américaine. La deuxième partie est une des plus belles méditations poétiques sur l’essence du blues que je n’ai jamais lue.

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    Damie Chad.

    P.S. : Vous reparlerai de Geeshie Wiley et d'Elvie Thomas d'ici peu.

     

    ENGLAND AWAY

    JOHN KING

    ( Au Diable Vauvert / 2016 )

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    Une mission salutaire : enlever la merde qui vous encombre. Je ne parle point de celle qui s’empile à satiété dans votre intestin et qui se précipite quotidiennement toute seule vers votre sortie anale. Non mais celle que vous malaxez et tripatouillez à pleines mains dans vos méninges. Salutaire entreprise de salubrité publique dont se charge John King dans cet England Away.

    Troisième fois que nous chroniquons cet auteur dans Kr’tnt, et pourtant à part une dizaine de noms de groupes ( Oïl, Skin, Punk ) cités dans le bouquin la moisson rock and roll est des plus maigres. Pour ne pas dire inexistante. Disons une musique de fond, que l’on n’entend pas, car trop de bruit par-devant et par-dedans. Tout se passe à l’intérieur, mais attention les amateurs des analyses introspectives seront déçus. John King nous conte ce qui se passe dans la tête des hooligans britanniques. Des concepts d’une simplicité absolue, biture, baston, baise, ballfoot. Le dernier de ces quatre mousquetaires joue d’ailleurs un peu l’arlésienne, le football est le grand absent de cette partie carrée tumultueuse, le livre s’achève avant que la partie ne commence. L’important est ailleurs.

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    Un livre d’action, qui répond à une question essentielle : pourquoi les couches populaires sont-elles attirées par les valeurs politiques conservatrices ? Prenez le cas des hooligans, de prime abord l’on aurait tendance à classer ces jeunes prolétaires, qui n’hésitent pas à affronter les forces de l’ordre et qui cassent avec délectation les vitrines des commerces, un peu à droite des black blocks, mais pas très loin, ne leur manquerait qu’un peu de finesse politique qui leur permettrait de ne pas perdre leur temps et leur énergie à se cogner lors des rencontres sportives avec les supporters de l’équipe qui se mesure avec celle de leur club. Retour de la balle à l’envoyeur, l’extrême-gauche les considère avec commisération, les traite ( au mieux ) de crypto-fachistes, et s’en tient au vieux schéma marxiste qui opère une subtile mais efficiente division entre le prolétariat conscient de la lutte des classes et le lumpen-prolétariat colérique et infantile, manipulable à souhait…

    John King n’évoque même pas une seconde cette vue de l’esprit. Se livre à une radioscopie des cerveaux du hooligan moyen. Nous voici embarqués sur le ferry avec lequel nous traverserons la Manche. Nous sommes en partance, via les Pays-bas, vers Berlin, où doit se dérouler le match Angleterre-Allemagne. En compagnie d’un groupe de copains décidés à profiter un maximum de cette ballade sur le Continent. Ne sont pas seuls, deux à trois mille congénères convergent vers le lieu des festivités. L’heure est grave, l’honneur de l’Angleterre est en jeu, les dissensions et les vieilles haines entre les clubs n’existent plus, union ( jack ) sacrée. Ne partent pas pour applaudir sagement sur les gradins mais pour prouver à l’Europe entière que l’Angleterre ne s’en laissera pas conter, et que personne ne pourra entraver leur marche victorieuse vers le stade, ni la police, ni leurs homologues allemands, qui les attendent de pied ferme. Une question de fierté nationale.

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    Nationalisme, le grand mot est lâché. Une véritable boule puante, inutile de se voiler la face. Hitler s’est lui aussi réclamé de cette doctrine, et ce voyage en Allemagne est pour nos jeunes anglais, et encore plus pour John King, l’occasion de mettre les points sur le i, de clarifier les choses, de séparer le bon grain de l’ivraie. Nos héros ne sont pas des enfants de chœur, imbibés de bière à longueur de journée, guettant la moindre occasion de se vider les couilles pour pas cher, prêts à vous filer un coup de boule à la moindre embrouille, mais il ne faut jamais s’attarder aux apparences et se méfier de juger la vague de fond à l’écume bouillonnante que sa crête arbore.

    Ne s’agit pas de vider l’abcès mais d’en explorer les tréfonds. Ni de traiter les hooligans d’idiots utiles, voire de compagnons de route de tous les gouvernements conservateurs et libéraux du Royaume-Uni. Ne sont pas dupes, possèdent non pas tant une analyse mais plutôt une expérience qui vient de loin. L’existe plusieurs générations de hooligans. Par le jeu des fréquentation de pub nous remontons jusqu’au début du siècle. Jusqu’en 1914 s’il vous faut une date écrite au feutre rouge-sang pour mieux comprendre. L’horreur des tranchées ce ne sont pas les classes possédantes pénardos dans les états-majors qui se les sont fadées. Mais les ouvriers et les paysans qui se sont fait massacrer pour des enjeux qui ne les concernaient guère. Ne se sont pas défilés, z’ont fait le sale boulot, z’en ont pris plein la tronche pour pas un penny, et paix revenue z’ont encore morflé, les gosses sans père, qui se sont construits leurs modèles paternels de substitution, les oncles réchappés du massacre qui n‘en parlent pas, mais qui n’en portent pas moins des stigmates qui se transmettent intuitivement, liens de classe et de sang. English blood. N’en ont pas pour autant été gâtés, l’Histoire leur réserva le gros lot, les cinquante-cinq millions de morts de la deuxième guerre mondiale. Z’ont remis le couvert. Dunkerque, l’Angleterre seule face à l’Allemagne, la bataille d’Angleterre, Proud English Blood, le débarquement, la marche vers la Germanie, violence des combats, la mort, le sang, les blessures physiques et celles plus graves dans la tête, l’ennemi à qui l’on a explosé le crâne alors qu’on aurait dû le faire prisonnier, les classes possédantes s’adjugent la victoire et les anciens soldats aux pensions sans cesse diminuées gardent leurs traumatismes et leurs remords… Un seul réconfort, z’ont accompli le job, z’ont sauvé la nation… Pour la toute dernière génération c’est encore pire, en Afghanistan ils ont bombardé des villages, tué des centaines de gens, de loin, de haut, combat déloyal qui de retour à la maison se termine souvent par le suicide, la honte de ne pas avoir combattu l’ennemi à visage découvert, d’avoir été engagés dans un conflit qui ne les concernait en rien, et ces innocents écrasés sous les bombardements, rien à voir avec la lutte contre les affreux nazis et leurs camps de concentration où périrent des milliers de femmes et d’enfants… Une limite que le prolo anglais de base s’abstiendra toujours de franchir. L’on se tape allègrement, pour un oui, pour un non, entre mecs, mais l’on ne lève pas la main sur les vieux, ni sur les gosses, ni sur les meufs.

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    Ne sont pourtant pas des féministes convaincus. Sexistes, phallocrates, machistes, tout ce que vous voulez. Chacun à sa place. A chacun son dû. Quand les occases se font rares, l’on se rabat sur les prostituées. Sans états d’âme. Mais sans mépris. Dans la jungle pourrie de la société capitaliste exploitatrice les filles ne peuvent offrir que ce qu’elles ont. Pour beaucoup leur cul. Pas plus déshonorant que de bosser à l’usine. Une manière de survivre comme une autre. Certaines y trouvent leurs comptes, elles envoient du fric à la famille restée en Thaïlhande, ne se plaignent pas, à l’aune de leurs pays leur sort est enviable… Faut savoir serrer les dents sur la bite qui s’installe dans votre bouche. Tout est question de dignité.

    Enoncé comme cela, l’on en pleurerait. Dans la réalité ils sont les dindons de la farce à laquelle ils sont mangés. Votent pour le redressement moral tatchérien, et Maggie s’empresse d’offrir le pays aux gros capitalos. Tout est à vendre, prenez ce que vous voulez, le bas-peuple paiera l’addition. Se font avoir à tous les coups, la haine du communisme les empêche de réfléchir. N’aiment pas les nazis mais nos sympathiques héros se laissent embringuer par un groupe d‘extrême-droite pour casser du gaucho, du bolcho, et de l’anarcho dans Berlin-Est de l’Allemagne réunifiée. Abandonneront le coup foireux au dernier moment, en un ultime sursaut de lucidité…

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    Happy end, nos hooligans chéris viendront à bout de leurs homologues teutons et échapperont aux manœuvres de la police, tout est bien qui finit bien, le match peut commencer, ils ont déjà gagné la partie. Un livre empli de bruit et de fureur, d’alcool et de sexe - blood, sweat and no tears - John King n’a pas son pareil pour vous immiscer dans la tête de ses personnages, le livre passe sans arrêt de la troisième à la première personne, très berkeleyen, le monde n’existe pas en dehors de ma propre représentation, vous ingurgitez plus de bière que votre capacité stomacale vous le permet, vous dégueulez un peu partout dans les coins de pages, un peu d’air frais et un petit baston vous remettent sur pied et c’est reparti, comme en quatorze, pour des réflexions philosophico-sentimentalistes, l’expression d’une espèce de sagesse cynique et écœurée, l’énonciation souveraine d’un stoïcisme du pauvre, eux qui se prélassent dans leur révolte rentrée tels des pourceaux jouissifs d‘Epicure, autour d’une pinte de blonde bien fraîche ou d‘une ale bien raide, la belle vie quoi. Dès la première page vous êtes emporté en un tourbillon dantesque, John King vous dresse un portrait de la l’Angleterre contemporaine au vitriol. Tout juste s’il ne nous présente pas les hooligans britanniques comme les derniers chevaliers de l’Europe au bord de l’effondrement.

    Mais à y réfléchir nos preux de la dernière heure sont davantage les victimes que les pourfendeurs d’un système contre lequel ils s’arqueboutent en un dernier sursaut de fierté et d’orgueil mal dirigés… Essaient de survivre et d’éviter les têtes rampantes de l’hydre mais ne tentent rien pour trancher le monstre au ras du cou.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 224 : KR'TNT 343 : LEON RUSSELL / NITE HOWLERS / BLUE'SKAÏ GRASS / STEVE JONES ( + SEX PISTOLS ) / ABK6 / DJANGO REINHARTD / CUIRTUREL / DICO-ROCK

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 343

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    12 / 10 / 2017

    LEON RUSSELL / NITE HOWLERS / BLUE'SKAÏ GRASS

    STEVE JONES ( + SEX PISTOLS ) / ABK6

    DJANGO REINHARDT / CUIRTUREL / DICO ROCK

    Russell et poivre

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    Avant de ressembler au Père Noël, Leon Russell a longtemps affiché un beau look sel et poivre. Il appartient définitivement au passé puisqu’il vient de partir rejoindre l’être auquel il ressemblait le plus : Dieu, c’est-à-dire le supérieur hiérarchique du Père Noël.

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    Quand il commence à fréquenter dans les années 70 des gens comme George, Ringo ou Dylan, Tonton Leon est déjà une légende à deux pattes. Il vient en effet du mythique Wrecking Crew, le house-band du Gold Star studio de Los Angeles que s’arrachaient tous les producteurs de renom des early sixties, à commencer bien sûr par Phil Spector, mais aussi Brian Wilson. C’est aussi le Wrecking Crew qui joue sur le premier album des Byrds (le seul Byrd autorisé à jouer sur «Mr Tambourine Man» fut Roger McGuinn). Dans une fantastique interview qu’il accorda à Andy Gill dans les années 90, Tonton Leon rappelle que ce fut Hal Blaine qui baptisa cette fine équipe the Wrecking Crew. Pianiste de formation, Tonton Leon révèle qu’il apprit à jouer de la guitare avec James Burton. En tant que membre honoraire du Wrecking Crew, il joua du piano sur «River Deep Mountain High», «Be My Baby» des Ronettes, «Da Doo Ron Ron» des Crystals, mais aussi sur certains cuts des Beach Boys comme «California Girls» et «Help Me Rhonda», et plus tard sur l’extraordinaire «Try Some Buy Some» de George Harrison, que reprendra David Bowie. Tonton Leon se souvient aussi d’avoir eu le privilège d’accompagner Sam Cooke, Johnny Mathis et l’Aretha de la période Columbia. Il eut aussi la chance de travailler avec Jack Nitzsche, et comme si cela ne suffisait pas, on lui proposa aussi d’accompagner Frank Sinatra. Alors forcément, quand arrivent dans le studio des gens comme Joe Cocker, Clapton ou Delaney Bramlett, Tonton Leon se frotte les mains. Pour lui, c’est de la rigolade.

    Il s’associa à une époque avec Denny Cordell, l’Anglais qui avait découvert Procol Harum et les Moody Blues et qui venait de s’installer à Los Angeles. Ensemble, ils montèrent Shelter Records et parmi leurs découvertes, il faut bien sûr noter celle du prestigieux Dwight Twilley Band.

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    Tonton Leon doit plus sa popularité à la tournée Mad Dogs & Englishmen qu’à son passé dans le Wrecking Crew ou à ses albums solo. Si on a la chance de voir le film qui documente cette tournée historique, on peut le voir faire le chef d’orchestre et jerker dans l’œil du typhon. Mais il est important de rappeler que ses albums valent le détour, car avant d’être un animal de foire et un boute-en-train, Tonton Leon est surtout un auteur/compositeur/interprète de très haut niveau. L’un des géants de son siècle. Il y a d’ailleurs quelque chose de terriblement hugolien dans le personnage.

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    En 1968, il s’associe avec Marc Benno pour monter l’Asylum Choir et enregistrer un premier album, Look Inside The Asylum Choir. Nos deux amis proposent une petite pop psychédélique doucement mâtinée de folk. On trouve déjà sur ce disque ce qui fera la saveur des futurs albums de Tonton Leon : les chœurs féminins. Mais on sent l’Asylum Choir nettement influencé par la pop anglaise de l’époque et plus spécialement les Beatles. «Death Of The Flowers» est en effet très anglais dans l’approche. Par contre, Tonton Leon et son copain Marc américanisent «Indian Style» en faisant sonner le clairon du 8e de cavalerie. Les tuniques bleues attaquent un village indien et on entend le bruit sourd de la mitrailleuse. La B est un désastre à prétention expérimentale et dans «Black Sheep Boogaloo», ils se prennent pour les Beatles en truffant leurs harmonies vocales de bye bye.

     

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    Un an plus tard sort l’Asylum Choir II. Ça reste très passe partout, même si le son se veut travaillé. Leurs compos se tarabiscotent. On trouve un très beau «Straight Brother» en B qui ne demande qu’à déployer ses ailes, mais qui rechigne pourtant à le faire. Tonton Leon chante exactement comme John Lennon dans «Learn How To Boogie». On sent une fixation chez lui. Mais il tape plus dans le côté baroque des Beatles que dans leur côté classique. Ils terminent avec «Lady In Waiting», un balladif country plutôt chaleureux. Ils sont de toute évidence dans leur petit monde et ne semblent pas concernés par l’agitation extérieure, ni par la course au succès. Ce sont des gens sans histoires, de doux hippies.

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    Le premier album solo de Tonton Leon paraît un an plus tard. En 1970, il est déjà poivre et sel. Il a donc pas mal de kilomètres au compteur, pour parler vulgairement. Ce premier album est une petite merveille pour au moins quatre raisons qui se trouvent toutes en B. Grâce à Joe Cocker, tout le monde connaît «Delta Lady». Tonton Leon n’a pas la voix de Joe mais il pousse bien la mécanique du scream. Il fait ensuite son Dylan pour «Prince Of Peace», un rock US chargé de son et de gratouilles, de chœurs et de fatras. Il passe au gospel batch de choc avec «Give Peace A Chance» et Bonnie Bramlett duette avec lui. Et pour compléter la panoplie, il passe au heavy blues avec «Hurtsome Body». Il y frise le laid-back de génie. En tous les cas, il crée l’événement en maniant ce limon. Tonton Leon sait mener sa barque. N’oubliez pas d’écouter «A Song For You» qui ouvre le bal de l’A, un balladif à vocation océanique, très Procol dans le protocole et très Lennon dans le non-dit. En composant ce hit, Tonton Leon voulait composer un classique digne de Frank Sinatra ou Ray Charles. Il rappelle lors de son interview avec Andy Gill qu’il existe 128 versions d’«A Song For You», dont une par Ray Charles. Il prend aussi un «I Put A Spell On You» qui n’est pas celui de Screamin’ Jay. Il s’agit plutôt d’un boogie rock bien endiablé et chargé de chœurs de filles. Pour l’époque, c’est une belle pétaudière. Les filles amènent une énergie considérable. Avec «Hummingbird», il sonne comme le Richie Heavens de «Motherless Child». C’est là où Tonton Leon excelle, dans les versets océaniques des travailleurs de la mer.

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    Un an plus tard, il enregistre l’un de ses meilleurs albums, Leon Russell & the Shelter People, sur quatre sites différents : Londres, Muscle Shoals, Tulsa et Los Angeles. Il y fait deux reprises parfaites de Dylan, «It’s A Hard Rain Gonna Fall» et «It Takes A Lot To Laugh It Takes A Train To Cry». Il les prend toutes les deux au nasal de circonstance. Le hit de l’album pourrait bien être «Crystal Closet Queen», à cause de la présence extraordinaire de Claudia Lennear dans les chœurs. Elle et Kathy McDonald foutent le souk dans la médina. On entend jouer David Hood et Roger Hawkins sur «Home Sweet Oklahoma». Quel joli coup de Southern Soul de rock ! En B, Tonton Leon tape son fantastique balladif suspendu, «The Ballad Of Mad Dogs And Englishmen», il y glisse de fantastiques notes de piano, just for myself and forty friends. Retour au big Muscle Shoals sound avec «She Smiles Like A River». Quelle vitalité ! Ces gens jouent comme dans un rêve de rock. Il prend ensuite «Sweet Emily» au balladif inspiré. Tonton Leon est alors au faîte de son âge d’or. Il maîtrise bien sa quadrature du cercle. Il termine avec l’extraordinaire «Beware Of Darkness», cut d’une grande complexité mélodique qui n’en finit plus d’envoûter les clés de voûte.

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    Pour faire la pochette de Carney, Tonton Leon se grime. Et si on retourne la pochette, on le voit assis devant sa petite caravane. Mais c’est une Rolls qui la tracte. Tonton Leon ne conduit pas n’importe quoi. Par contre, l’album n’est pas très bon. On retrouve les Shelter People sur «Cut In The Wood» et Tonton Leon fait sa petite crise d’Americana avec «Cajun Love Song». Il pose ensuite les jalons d’un rock à venir avec «Roller Derby», boogie rock bardé de chœurs de filles évangéliques. Voilà ce qu’il faut bien appeler du gros rock de bastringue mal fagoté.

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    On retrouve tous ses hits sur le triple album paru en 1973, Leon Live. C’est une œuvre à la fois attachante et compliquée à écouter. Live, il semble parfois que le talent de Tonton Leon se dilue. Mais en même temps, il fait feu de tous bois avec des reprises de Dylan, des tonnes de chœurs et du gospel en veux-tu en voilà. Dès «Mighty Queen Medley», les sisters rappliquent et chauffent bien le marmiton. On trouve de tout dans ce medley, du heavy blues, du shuffle, du Dylan, mais surtout des exactions de Soul Sisters impénitentes. On trouve aussi une version de «Delta Lady» presque aussi bonne que celle de Joe Cocker dans Mad Dogs. Bel hommage à Dylan avec une version bien pulsée d’«It’s All Over Now Baby Blue». On retrouve aussi «Queen Of The Roller Derby» joué à la bonne franquette et il passe au grand gospel batch avec «Great Day». Son gospel est d’une sincérité à toute épreuve. Il nous en recolle d’ailleurs des louches avec son «Jumping Jack Flash Medley» et rend un hommage spectaculaire à Little Richard avec un «Crystal Closet Queen» emmené ventre à terre. Il faut noter la présence des deux guitaristes, Don Preston et Joey Cooper. Les balladifs de Tonton Leon tiennent bien la route, c’est ce qu’on constate à l’écoute de la version live de «Sweet Emily». Et il termine avec un coup de gospel batch infernal, «Sweeping Through The City». Disons qu’on meurt moins bête quand on a écouté cet album en entier, car Tonton Leon fait partie des très grands artistes américains. Il faut bien sûr le situer à niveau égal avec Doctor John.

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    En 1973, il attaque un cycle country de quatre albums avec Hank Wilson’s Back Vol 1. C’est sa manière de nous révéler sa passion dévorante pour la country-music. Il démarre l’album avec un «Rollin’ In My Sweet Baby’s Arms» monté sur un fantastique beat de rockab. Il swingue sa country avec l’énergie d’un rockab Okie et c’est un véritable coup de génie. Et soudain, ça part en délire de banjo/violon. Franchement, Tonton Leon est un dieu du cirque. Il revitalise l’esprit du country bop. On trouve deux belles reprises d’Hank Williams sur cet album résolument country : «I’m So Lonesome I Could Cry» qu’il chante avec tout le feeling du monde et un «Jambalaya» dansant en diable. Il termine l’A avec un très beau «Six Pack To Go» boppé jusqu’à l’os. En fin de B, on se régalera aussi de sa version du «Lost Highway» jouée au slap de base et de rigueur, sans la moindre faiblesse, et il termine cet album sensible avec un bel hommage à LeadBelly dont il reprend «Goodnight Irene» - Goodnite Irene goodnite/ I’ll see you in my dreams.

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    Sur Hank Wilson Vol II, on trouve deux perles : «Wasbash Cannon Ball», merveilleux coup de Western swing avec du violon à gogo, chanté à deux voix avec Willie Nelson, et puis une reprise somptueuse du grand classique de Johnny Horton, «I’m Moving On». Il en fait une version dynamique en diable.

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    Live In Japan est un album live qui vaut le détour, ne serait-ce que pour entendre les filles gueuler sur «Heaven». Elles gueulent tout ce qu’elles peuvent, sans le moindre discernement. Il règne sur cet album une fantastique énergie. On parle ici de best live act of the seventies. Au niveau son, c’est extrêmement chargé. Tout le monde gueule sur scène. Et Tonton Leon commence à enchaîner ses hits, avec «Queen Of The Roller Derby», un boogie réchauffé par la chaleur intrinsèque. C’est du très haut de gamme, comme d’ailleurs le «Roll Away The Stone» qui suit, effarant de hottitude céleste. Les chœurs de filles explosent tout et le backing band sonne comme une machine infernale. Ça se remet en surchauffe avec «Alcatraz». On y entend Wayne Perkins ravager la frontière en pur guitar killer. En voilà un qui sait incendier la sierra. Tonton Leon se paye son heure de gloire avec «A Song For You/Of Thee I Sing», sa chanson fétiche. Il prend ça dans une fantastique ambiance et tout explose !

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    Il tape encore dans Dylan pour l’album Stop All That Jazz. Il reprend «The Ballad Of Hollis Brown» au gospel batch et en fait une version absolument extraordinaire. Il développe une telle énergie qu’on croit voir un pasteur évangéliste devenir hystérique. Il tape aussi dans Mose Allison avec une superbe jazzerie nommée «Smashed». C’est avec «Leaving Whipporwhill» que Tonton Leon se rapproche vraiment de Doctor John. À travers cette puissante assise pianistique transparaît toute la grandeur de l’Americana, la vraie. Puis il tape dans l’intapable, c’est-à-dire le «Spanish Harlem» de Phil Spector et le joue au piano bar, sur fond de congas des Caraïbes et de trompettes mariachi. Une fois de plus, on se dit qu’il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Tonton Leon montre à nouveau qu’il est l’un des cracks du groove océanique avec «Time For Love». Il aime s’étendre à l’infini. Il nappe son balladif de toute l’espérance du Cap de Bonne Espérance. Quel album ! Il termine avec le morceau titre, histoire de nous servir du jazz d’exception sur un plateau. Tonton Leon explose littéralement son jive de jazz. C’est un album hors du temps et surtout hors des modes.

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    Steve Cropper joue sur Will O’ The Wisp paru en 1975. D’où la richesse du son. Dès «Little Hideway», on retrouve le chant squeezé de Tonton Leon et la magie des chœurs féminins. Une fois encore, il crée de l’événementiel proto-mélodique. Au fil des cuts, on redécouvre ce fantastique créateur d’espaces inusités, d’interstices praticables, d’astuces cabaniques privées de communes mesures. Avec «Can’t Get Over Losing You», il nous plonge dans une sorte d’étrangeté confondante, bien montée au blues de bastringue et hantée par des chants de sirènes à la clé de sol. Le «Stay Away From Sad Songs» confirme cette impression d’étrangeté. Voilà encore un cut russellien en diable - When I sing my love song/ I sing my song for you - Il attaque la B avec un fabuleux balladif intitulé «Back To The Island». Il envoûte par la seule beauté de sa démarche. On entend Tommy Allsup jouer de la jazz guitar sur «Down On Deep River» et ça vaut tout l’or du monde. Il se passe quelque chose d’absolument extraordinaire dans chaque cut. Tonton Leon se montre très au fait des affaires mélodiques : on le constate encore une fois à l’écoute de «Bluebird». Il boucle avec un «Lady Blue» d’allure parfaite. Il laisse sa voix se perdre dans l’horizon. Cet artiste hors normes vise une sorte de perfection, mais sans prétention, il ne se préoccupe que du bon esprit et se contente de jouer ses notes de piano. Il est à la Californie ce que Doctor John est la Nouvelle Orleans, un homme de vision et d’exception, un cajoleur de son et un amoureux du real cool trend.

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    Les deux meilleurs albums de Leon Russell sont probablement ceux qu’il a enregistrés avec sa femme Mary Russell, en 1976 et 1977. Wedding Album grouille littéralement de coups de génie. «Rainbow In Your Eyes» emporte la bouche. On sent immédiatement la classe et la fabuleuse aisance du jeune marié. C’est joué à la meilleure good time music d’Amérique. On a là dans les pattes une pure merveille d’élégance mélodique et de swing léger. Retour au Southern Foutrack avec «Love’s Supposed To Be That Way». Quelle incroyable vitalité des idées ! Mary apporte des contre-chants de haut vol. On se sent merveilleusement bien dans ce son. «Fantasy» sonne encore à part, comme une sorte de balladif afro-cabanique en forme de sortilège et fantastiquement orchestré. On assiste au développement d’un fouillis de son inéluctable. Leon et Mary chantent «Satisfy You» à deux voix, sur fond de groove délicat et lumineux. Et ça continue en B, avec encore tout un tas de merveilles, à commencer par «You Are On My Mind», une pop de Soul joyeuse et pleine d’allant. Ils battent tous les records d’élégance avec «Lavender Blue». C’est pianoté il faut voir comme. Ce disque sonne comme un miracle permanent. Tout y est dédié, délié, délicat, délibéré et démesurément doux - You’ll be my king I’ll be your queen - Encore un balladif visité par l’ange de bonté avec «Quiet Nights». Ils frisent la perfection de Bobby Womack. Et ça continue avec «Windsong», un balladif choyé par un sax volubile. On ne se lasse pas de cette qualité de chant mélodique. Tiens justement, on parlait du loup : Leon et Mary reprennent le «Daylight» de Bobby Womack pour refermer la marche de ce précieux album. Ils nous plongent dans un groove de magie pure avec de faux airs d’Oh Happy Days des Edwin Hawkins Singers.

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    Le miracle se poursuit sur Make Love To The Music paru un an plus tard. Au dos de la pochette, Tonton Leon et Mary posent en famille. Ils reviennent à la good time music dès «Easy Love». Ils savent très bien ce qu’ils font. Tonton Leon chante d’une petite voix fêlée et pincée. On peut parler ici de qualité hors d’âge. Avec «Now Now Boogie», ils tapent dans la pop richement orchestrée et Tonton Leon passe au calypso de bon ton pour «Say You Will». Avec le morceau titre, il retape dans le balladif de classe infiniment supérieure. Les hits se trouvent en B, à commencer par «Love Crazy», une pop de Soul admirable de qualité intrinsèque. C’est cuivré à la diable et vraiment digne de Sly Stone. Tonton Leon est comme Swamp Doog, il fait exactement ce qu’il veut du son. Retour à la good time music dynamique avec «Love Is In Your Eyes». Et puis avec «Island In The Sun», on tient un hit inter-galactique. On comprend soudain d’où viennent les grands popsters américains contemporains : de Leon Russell et des gens de son acabit.

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    Avec Americana, on tombe des nues, car Kim Fowley co-écrit quasiment tout avec Tonton Leon. Ils démarrent avec «Let’s Get Started», un extraordinaire coup de good time music judicieuse et cuivrée de frais. Tonton Leon chante avec sa petite voix de nez, mais aussi avec un feeling extraordinaire. Il enchaîne avec «Elvis & Marylin», un fantastique balladif chanté au timbre fin et unique. Le «From Maine To Mexico» n’et pas le from Maine to San Diego de Joe Hill, mais un balladif d’une élégance sidérante. Il semble que Tonton Leon ne veuille chanter que des cuts d’inspiration divine. Il swingue ensuite le vieux hit de Percy Sledge, «When A Man Loves A Woman» et en B, il continue de taper dans de beaux soft rocks d’obédience américaine. «Shadow And Me» semble visité par la grâce et il boucle cet album incroyablement attachant avec un «Jesus On My Side» de choc.

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    Paru en 1979, Life And Love amorce une sorte de déclin. Sa pop reste raffinée jusqu’au bout des ongles, mais l’étincelle brille par son absence. «Struck By Lightning» sonne comme du Doctor John et pour «Strange Love», Tonton Leon va chercher des orchestrations de heavy groove paranormal. Il revient à son cher balladif océanique avec le morceau titre - When it comes to life and love/ Baby you can count on me - En gros, on a là un album très romantique et un brin ennuyeux. Il boucle avec «On The Borderline», une pop un peu énervée et chargée d’instrumentation.

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    Le Solid State qui paraît quelques années plus tard confirme le sentiment du déclin. Ses balladifs restent pourtant assez purs, mais ça ne suffit pas à masquer le manque d’inspiration. Tonton Leon crée la sensation avec une reprise de «Good Time Charlie’s Got The Blues» de Danny O’Keefe - Well I got my pills to ease the pain/ Can’t find a thing to stop the rain - Et quand il prend «Rescue My Heart» en tête de B, on croit entendre un curieux mélange de Ten CC et de Steely Dan, quelque chose de doux et de profond comme le Gulf Stream. On sent que Tonton Leon cherche à plaire et pour une fois, il perd un peu de sa grâce naturelle. Il suffit d’ailleurs de voir la pochette : il s’y fait des peintures de guerre.

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    Une pure merveille se niche sur l’album Anything Can Happen paru en 1992 : «Jezebel», un cut tapé au Diddley beat. Tina, la fille de Leon, fait les chœurs. Leon vit son rêve de family group. On a là une version énorme, d’autant que Tina est une bonne. Just perfect ! Edgar Winter joue du synthé sur «Angel Ways», un cut qui sonne comme un groove de rêve. Tonton Leon adresse aussi un joli clin d’œil à Chuck avec une reprise de «Too Much Monkey Business». Il la prend sur un mode de petite excitation étrange. Voilà un homme qui a des idées nettes et précises. Le hasard n’a pas sa place dans un esprit aussi affermi. C’est son fils Teddy Jack qui passe le solo. Il n’a que 14 ans. Plus loin, Tonton Leon lance «Life Of The Party» d’une voix d’entre-deux absolument tendancieuse et chante du nez, à la dylanesque. On entend son beau-fils Matt Harris prendre un fabuleux solo d’égarement sur «Love Slave». Tonton Leon n’en finit plus de réserver de sacrées surprises. Et son «No Man’s Land» sonne très Dr John, alors que ça joue au meilleur rebondi rythmique qui se puisse imaginer ici bas.

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    Cet extraordinaire album qu’est Guitar Blues avait un temps disparu des radars et il réapparut par miracle, alors bien sûr, nous allâmes brûler un cierge à Notre-Dame de Lorette. Car enfin, quel album ! Attention, il met un certain temps à décoller. On y trouve «Dark Carousel», une pop-song de charme, et quand on connaît un peu Tonton Leon, on sait qu’il tape là dans son fonds de commerce, c’est toute son éducation et même toute sa moelle, c’est plein de son et d’esprit, il chante dans sa barbe, on sent l’hédonisme du vieux maître. Même chose avec «It’s Impossible», pris au vénérable beat de session, pourtant sombre et peu avenant mais il entre dans sa chanson avec la classe immortelle d’un dieu de l’Olympe. On reste dans l’enchantement avec «Strange Power Of Love». Tonton Leon plonge dans les abysses du blues-rock de haut vol, c’est stupéfiant, car il semble s’exprimer en technicolor. Il s’installe dans une sorte de goove de classe suprême, il transforme un cut d’apparence ordinaire en chef-d’œuvre quasi-cosmique. Pur génie ! Encore un coup de Jarnac avec «The Same Old Song». Ne faites pas l’impasse sur cet album, ce serait une grave erreur. Tonton Leon y explose le groove à sa façon, mais il le fait avec nonchalance, il puise dans ses racines et dans ce que préfèrent les très grands artistes américains : le music-hall, évidemment. Ce disque est énorme jusqu’à la dernière goutte de son. Tiens, encore une merveille avec «Lost Inside The Blues», et son atmosphère d’Arletty, Tonton Leon y va franco de port, il est conseillé d’écouter cet homme chanter, car il y croit dur comme fer. Il gratte son hard blues dans «My Hard Times» avec une abnégation exceptionnelle. Incroyable présence de but what else could I do ? It’s so impossible. Mais qui va aller écouter ce vieux Père Noël aujourd’hui ? Tonton Leon n’a plus rien de sexy depuis longtemps. Et puis ne se contenter que de bonnes chansons, c’est tout de même un peu austère.

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    Tiens, une belle énormité se planque sur Face In The Crowd, le genre d’album qu’on croise dans les bacs et qui n’inspire rien de particulier. Mais si on écoute «This Heart Of Mine», alors on se félicite de ne pas être si con, car voilà une mélodie à la fois incertaine et déterminante qui remonte bien le moral. C’est même un hit, du pur jus événementiel, une incarnation de l’essor. L’autre merveille planquée dans cet album s’appelle «The Devil Started Talking», qui s’impose par son insistance exceptionnelle. D’autres choses flattent l’intellect, comme ce «Love Is A Battlefield» qui ouvre le bal, un heavy blues à la tontonnade, et dans «Dr Love», on voit Tonton Leon chercher des noises à la noise, et ce de façon à la fois magnifique et passe-partout. Sur cet album, Tonton Leon sonne un peu comme le Dylan des derniers albums, très classique, comme installé dans sa légende, pour ne pas dire endormi sur ses lauriers. Son «Betty Ann» sonne un peu comme «Delta lady», bien boosté du beat. Et puis quand on écoute «Blue Eyes & A Black Heart», on réalise un peu mieux à quel point cet homme connaît toutes les ficelles de la pop, de la Soul et de l’harmonie, du blues, du gospel et du zydeco. Il ne faut donc s’étonner de rien. Il prend «What Will I Do Without You» à l’édentée du heavy blues de l’Oklahoma. Si Dieu chantait, il chanterait exactement comme Tonton Leon. S’ensuit un «Mean And Evil» cuivré à outrance. Et il termine cet album infiniment attachant avec «Don’t Bring The Blues To Bed», pur boogie leonien - Don’t start crying/ We’re not going to work it out - Il swingue son don’t start crying de manière totalement subjuguante.

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    Si vous recherchez une compile de balladifs de choc, c’est Signature Songs paru en 2001. On y retrouve le fameux «A Song For You» tiré de son premier album solo, un balladif mélodiquement parfait et comme pianoté au panthéon. On tombe plus loin sur «Tight Rope» tiré de l’album Carney, un balladif beau comme un dieu. Tonton Leon multiplie les passades d’accords de Steinway et ça sonne comme un miracle, d’autant qu’il chante avec des poils de barbe dans la bouche. Absolue merveille, d’une stature immobile, comme lévitative et donc imparable. On retrouve aussi le fantastique «Delta Lady», ce vieux classique qui ne prend pas une ride. Il chante ça au maximum des possibilités invétérées.

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    Son ultime album s’appelle Life Journey. Un gros plan de son visage usé par les ans remplit toute la surface de la pochette. Il y propose des versions de classiques pour le moins extraordinaires, comme ce «Georgia On My Mind» déchirant d’intensité. Tonton Leon appelle Georgia dans la nuit de son déclin, avec la résonance d’un Soul man hors du commun. C’est joué au boom bash de big band et ça monte jusqu’aux neiges du Kilimandjaro. Quelle extraordinaire façon de saluer la compagnie ! Il faut absolument écouter ce dernier spasme du Père Noël. C’est d’une grandiloquence qui dépasse l’entendement. Il tape aussi dans Robert Johnson avec «Come On In My Kitchen». Dans ses bouleversantes notes de pochette, Tonton Leon explique qu’il vaut chanter une dernière fois in the small piece of spacetime which is my life - Quel vertige ! Il est quand même là depuis l’origine des temps. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on l’écoute. Les grands artistes ont la peau dure, ne l’oublions pas. Il chante comme un vieux crocodile, mais il règne sans partage sur son marigot et tant pis pour la gazelle qui vient se désaltérer. Pourquoi aller tenter le diable ? On retrouve toute l’Americana du monde dans sa version de «That Lucky Old Sun» - Nearing the closure of my adventure, I feel that I must be the luckiest guy in the world - et il salue tous les gens, vous y compris - Bless your hearts - Avec «I Got It Bad And That Ain’t Good», il passe au jazz de Broadway. Il cultive tout ça avec une classe qui effare et qui n’appartient qu’aux vieux boucs un peu magiciens. Il chante à l’agonie du swing et n’en finit plus de redonner vie à l’Americana. On retrouve avec un bonheur non feint «The Masquerade Is Over». Il s’y prélasse comme un jeune homme et enchaîne avec un puissant groove, «I Really Miss You». Tonton Leon a du pot, car derrière, ils jouent comme des dingues, oui, ils pulsent le beat de la fin des haricots, on sent l’imminence du départ, la fin d’une époque, la fin d’un temps où les gens avaient encore une certaine culture. Retour au big-bandisme avec «New York State Of Mind», bardé d’énergie mais d’une autre époque, puis il opère un retour radical au heavy blues avec «Fool’s Paradise» et il termine avec l’excellent «Down In Dixieland», un hommage à la Nouvelle Orleans et aux choses de la vie. On ressort de cet album un peu sonné, comme si on venait d’entendre chanter un vieillard génial.

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    Si on dispose d’un peu de temps libre, on peut aussi jeter un petit coup d’œil au film que Les Blank tourna entre 1972 et 1974 : A Poem Is A Naked Person. Il vient d’être réédité sur DVD. Le titre sort d’un texte de Dylan, on s’en doute. Attention, ce film date un peu, mais il réserve des sacrées surprises, comme par exemple ce plan où Tonton Leon arrive sur scène pour chanter «I’m So Lonesome I Could Cry» d’Hank Williams, ou pire encore, ce plan filmé en studio où on peut voir George Jones chanter «Take Me». Et bien pire encore : Willie Nelson sur scène. On voit aussi Sweet Mary Egan accompagner Willie Nelson au violon, et un peu plus loin, Charlie McCoy accompagne Tonton Leon dans une version de «Goodnight Irene». Voilà comment Les Blank a choisi de nous montrer la puissance de l’Americana. On voit aussi un boa bouffer un poussin en direct, un immeuble s’écrouler à Tulsa et un peintre ramasser des scorpions : ce sont des petites métaphores destinées à illustrer le capitalisme. Oh on voit aussi un mec manger du verre. Leon revient sur scène en Californie pour taper dans l’«I’ll Take You Here» des Staple Singers, puis on le voit dans un studio de Nashville jouer avec des pointures du bluegrass. À un moment, son percussionniste Ambrose Campbell glisse une petite leçon de sagesse : «If you take from life, give back to life. If you do that, you’re on the way.» (Si vous empruntez à la vie, rendez à la vie. Si vous faites ça, vous êtes sur le chemin). Leon Russell fut l’un de ceux qui savaient faire le lien entre le gospel, le bluegrass, Hank Williams, les percus africaines et une certaine idée de la grande pop américaine. Tonton Leon tâtait de tout, ce qui le rendait indispensable.

    Signé : Cazengler, Léon Recel

    Leon Russell. Disparu le 13 novembre 2016

    Asylum Choir. Look Inside The Asylum Choir. Smash Records 1968

    Leon Russell. Leon Russell. Shelter Records 1970

    Leon Russell. Leon Russell & the Shelter People. Shelter Records 1971

    Leon Russell & Mark Benno. Asylum Choir II. Shelter Records 1969

    Leon Russell. Carney. Shelter Records 1972

    Leon Russell. Leon Live. Shelter Records 1973

    Leon Russell. Hank Wilson’ Back Vol 1. Shelter Records 1973

    Leon Russell. Live In Japan. Shelter Records 1974

    Leon Russell. Stop All That Jazz. Shelter Records 1974

    Leon Russell. Will O’ The Wisp. Shelter Records 1975

    Leon Russell & Mary Russell. Wedding Album. Paradise Records 1976

    Leon Russell & Mary Russell. Make Love To The Music. Paradise Records 1977

    Leon Russell. Americana. Paradise Records 1978

    Leon Russell. Life And Love. Paradise Records 1979

    Leon Russell. Hank Wilson Vol II. Paradise Records 1982

    Leon Russell. Solid State. Paradise Records 1984

    Leon Russell. Anything Can Happen. Virgin Records 1992

    Leon Russell. Face In The Crowd. Sagestone Ent 1999

    Leon Russell. Guitar Blues. Leon Russell Records 2001

    Leon Russell. Signature Songs. Leon Russell Records 2001

    Leon Russell. Life Journey. Universal Music 2014

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    Andy Gill : A Song For You. Uncut #237 - February 2017.

    07 / 10 / 2017 / TROYES

    3B

    NITE HOWLERS

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    Pas un chat à vingt heures, une cage de SPA surpeuplée à la veille du grand départ des vacances d'été à vingt-deux heures, les Nite Howlers ne pourront pas dire qu'ils ont été boudés au 3B, une chaude ambiance, mise en train par Fab aux platines qui nous bombarde de vieux rockabs de la mort et d'autres plus récents du cimetière. L'a une sacrée collection notre DJ, passe pas de la daube pour grabataire, un incendiaire. Mais la nature humaine est ainsi constituée que l'on en veut toujours plus, et les Hurleurs de la nuit vont se faire un devoir de nous satisfaire.

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    Une jeune formation, une réunion de vieux renards. De ceux qui vous égorgent un poulailler en moins de cinq minutes. Un carré d'as monumental, jugez-en par vous-mêmes : Franck Abed des Mean Devils, Olivier Laporte des Wild Goners et de Roy Thompson & The Mellow Kings, Jules Moonshiner de Silver Moon, Pedro Pena de Barny & the Rhythm All Stars, le quartet gagnant tous ex-aequo, du cent pour cent bio mijoté à la radiation atomique. La fine fleur du french rockab, une véritable association de malfaiteurs. Comme on les aime.

    NITE HOWLERS

    Le rockab, c'est tout et tout de suite. Du moins pour ceux qui pratiquent le grand jeu, l'ars magna des initiés. Sinon c'est perdu, vous errez dans le désert à longueur de sets insipides. N'a fallu que sept secondes ( je compte très large ) aux Nite pour électriser le public. Jules qui vous envoie deux cling-cling à électrocuter sans rémission tout un pénitencier de hors-la-loi patentés et Pedro qui vous applique la dégelée drumique, un fracas de cymbales digne de ces kaos catastrophiques qui terminaient les prestations des orchestres de la Grèce Antique, ensuite c'est facile, suffit de se mouvoir en orbite selon une courbe spiralée ascendante. Le problème c'est que tous le souhaitent et que très peu y parviennent. Dure loi rockabillyenne qui au contraire du principe de déperdition repositale du système de Carnot énonce que la densité d'énergie produite ne peut-être qu'exponentielle.

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    De façade, elle est trop bien vernie pour être honnête. A croire qu'il passe sa semaine la peau de chamois dans ses menottes à la lustrer amoureusement, à lui parler pour qu'elle ne se sente pas seule. Lui c'est Franck et elle sa big mama. Franck du collier et tabassage en règle, vous la martèle sans pitié, un bourreau jouissif, un sadique qui ne peut s'empêcher de pousser des hurlements de plaisir à chaque fois qu'il porte un coup plus fort que les autres. L'honnêteté chroniqueuse m'oblige à rapporter que la foule remuante loin de s'offusquer d'un tel traitement inhumain le soutient par des cris de contentements admiratifs. Avec Franck le last slap is not the least, l'a encore une spécialité, n'a pas de main, mais une serre d'oiseau de proie qu'il plante dans les cordes tel un aigle royal qui s'abat sur l'échine d'un mouton et lui casse les reins en rien de temps. L'on n'y peut rien c'est dans sa nature, l'a la contrebasse sauvage comme d'autres sont habités par l'instinct de mort. Mais exprime une telle joie sur son visage que vous lui pardonnez, que vous souhaitez qu'il ne s'arrête jamais.

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    Jules est, seulement d'apparence, moins exubérant. Faut dire qu'il donne dans la minutie, micro chirurgien qui pratique la trépanation des cerveaux à grands coups de cisailles mortifères. L'a la guitare qui leade naturellement. Pas le genre de gars qui s'enfonce dans des soli de quinze minutes pour vous perdre en pleine campagne. Plus c'est bref, plus c'est meilleur. Un riff snipper. D'une précision diabolique. Faut dire qu'avec Franck et Pedro qui azimutent à ses côtés, il ne lui reste que des fractions de nano-secondes d'intervention. Tout autre refuserait de jouer et demanderait une heure syndicale de concertation. Lui il se contente du haut-voltage. Vous décharge à chaque fois une ligne à haute tension. Le son de Nite, c'est lui le coupable. Ne cherchez pas plus loin. Joue au frisbee avec des étoiles de guerriers ninja. Saupoudre la nitro. Le comble c'est qu'il est encouragé par le public. Jules triomphe à chaque coup, passe les riffs comme César traverse le Rubicon. En vainqueur. Recouvert de la toge impériale.

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    L'ont caché derrière eux. En pure perte. Trop futé derrière ses fûts pour se faire oublier. De fait, c'est le grand manipulateur. Vous talonne les autres comme cocher de diligence qui fouette son attelage. S'amuse à un petit jeu dangereux. Gagne à tous les coups. Pedro le bonneteau du batteur. Sur quelle timbale, où, quand, comment, pourquoi, vais-je frapper ? Non ce n'est pas de l'interrogation métaphysique. Fait la course. Arrive toujours le premier. Du côté par où on ne l'attend pas. Pousse la pulsation. Ce n'est pas qu'il n'a pas de temps à perdre, c'est qu'il l'a supprimé le contre-temps, un pari qui a le don de plaire à Jules et à Franck. Se retournent sans cesse vers lui, visages rigolards, pour démontrer au maestro es sédition, à ce factieux facétieux, qu'ils ne marchent pas dans la combine, qu'ils y courent, et qu'ils embrayent au quart de tour comme des bouchons de champagne qui pètent et se répandent en milliers de bulles enivrantes. Pedro vous les mènerait en enfer qu'ils ne s'en apercevraient pas.

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    Laissons les garnements jouer ensemble comme portée de tigrons affamés déjà reconnus comme les rois de la jungle rockab. Olivier est à la guitare rythmique. L'est là pour la vitesse de croisière. Qui est aussi celle de pointe. Car le mystère du rockab c'est cela : chaque instrument possède son rôle irremplaçable, irrémédiable. Musique interventive par excellence. Faut être là où l'on doit être à l'instant précis exigé par la loi du genre. Ce qui n'exclut pas toute latitude au génie – ils en ont à revendre - de chacun de batifoler à sa guise, tout en jouant tous ensemble. Comme un seul homme. Le paradoxe de la glace chaude, de la tornade immobile, qui n'est autre que la transcription de la vie mortelle dans laquelle nous nous débattons. Et les Nite Howlers sont les champions de ces galops à fond de train, joliment, salement balancés, une cavalcade qui va s'amplifiant à l'infini mais qui au bout de deux minutes maximum de folie jubilatoire s'arrête brusquement comme la balle de tennis stoppée net sur la raquette pour repartir à l'inverse selon un aiguillage différent. Autres temps, autres heurts. Nous feront deux instrumentaux. Juste pour montrer ce dont ils sont capables, ce wild rock électrique pré-sixties dont ils sont les garagistes en chef. Mais que serait le rockab sans vocaliste ? Le vocal rockab équivaut au cinquième élément, le fluide hyper volatile et étherien, la dimension qui vous permet d'accéder à un autre univers. Réservé aux happy fews comme disait Stendhal, car vous avez beau ouvrir la porte de l'empyrée beaucoup passent devant sans s'en apercevoir. D'ailleurs de temps en temps Olivier en oublie sa guitare, la rejette dans son dos et approche la braise de sa bouche au plus près du micro. C'est qu'il s'attaque à des Himalayas du genre, l'on prend toujours un risque lorsque l'on s'entiche de torches vivantes que sont les pépites de Bob Luman, de Carl Perkins, de Charlie Feathers, de Benny Joy et ce soir le plus beau de tous Ronnie Dawson. Faut la fougue, la foudre et le foutre. Conjugaison de maniérisme et de bestialité. Le rockab respire le sexe et expire le feu. Brûlure et sulfure. Ce miraculeux équilibre Olivier le funambulise sur ses cordes vocales. Une inflexion de trop et c'est la chute libre sans petite branche où se rattraper. Court les pieds nus sur le fil tranchant de la difficulté suprême comme Lancelot sur le pont de l'épée.

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    Je n'en rajoute pas plus. Vous avez compris que vous avez raté quelque chose. Ne sont pas seul Benny aux manettes qui assura le son et le reste qui fait la différence. Le public galvanisé. Chaud chaud, chaud, devant et derrière. Le troisième set s'apparentant à une foule maraboutée par des sorciers. Un entremêlement de corps sous tensions prêts de l'explosion. Guys and girls au bord de la crise sexuelle. Béatrice dispensatrice de nos plus folles soirées, une fois n'est pas coutume, demandant à Fab de relancer la sono, comme l'on arrête les réacteurs d'une centrale atomique pour éviter la surchauffe irradiante. Et vous qui n'étiez pas là et dormiez paisiblement, si vous avez entendu des hurlements de sang retentir dans vos cauchemars, ne cherchez pas les vampires. Ils s'appellent les Nite Howlers.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Béatrice Berlot )

     

    08 / 09 / 2017 / CHATENAY-SUR-SEINE

    BLUE'SKAÏ GRASS

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    Chatenay perdu au fin-fond de la Brie, une longue rue de village et de l'herbe autour. Mais rien n'arrête le chiendent du rock'n'roll, s'infiltre partout... Des manifestations artistiques sont prévues dans tous les patelins alentour, à Chatenay ils ont choisi de supporter leur local rock band. Initiative des plus louables. Accueil des plus sympathiques, vaste table surchargée de gâteaux et de bonbons en accès libre à l'entrée de la salle des fêtes. Un ancien corps de ferme réaménagé. Vous pourriez y entasser quatre cents personnes, le plafond, avec ses caissons semi-voûtés agrémentés de dizaines de grilles d'aération, d'une hauteur sidérante, traversé à mi-hauteur de longues poutres solitaires qui devaient à l'origine supporter le plancher des greniers, rappelle les carènes de navire renversé qui coiffent les nefs des églises de campagne briarde, m'inquiète un peu... allez équilibrer le son dans un tel volume...

    Blue'Skaï Grass est entouré d'amis. Le groupe s'est formé autour d'Anthony Dean qui fut guitar-mercenaire au Golf-Drouot dans les années d'or et préhistoriques du rock français. Un grand gaillard sympathique pas du tout figé dans la nostalgie. L'est en première ligne, au micro et à la guitare. Hélas, trois fois hélas, n'a pas ouvert la bouche que l'écho s'empare de sa voix et la transforme en un brouhaha assourdissant qui couvre le reste de l'orchestre. Enfer et malédiction ! Basse, deuxième guitare, clavier sont noyés en un charivari dantesque. Il aurait été plus judicieux de jouer dehors, le temps s'y prêtant, que sur cette scène intérieure, dont la maîtrise phonique aurait demandé un sonorisateur plus expérimenté... Mais les rockers sont têtus. Rendez-vous de principe est pris avec Jean-Michel le bassiste pour assister à une répétition un des jeudis soir prochains.

    Un coup pour rien ? Pas du tout, passé l'après-midi à discuter avec des gens passionnants férus de musique, je ne citerai que Jean Rey avec qui il y a quelques années nous avions activement participé à une manifestation peinture-poésie des plus explosives. Bref, vous l'avez compris, nous reviendrons à Chatenay, écouter pousser l'herbe bleue.

    Damie Chad.

    LONELY BOY

    MA VIE DE SEX PISTOLS

    STEVE JONES

    ( Editions : E / P / ASeptembre 2017 )

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    Z'avons surtout donné la parole à John Lydon jusqu'ici dans KR'TNT ! Pas tout à fait de notre faute. La prend souvent. Peut-être une habitude de chanteur posté en première ligne. Sans doute aussi un caractère plus vindicatif que ses collègues. Mais c'est au tour de Steve Jones de s'en emparer. Les fans risquent d'être déçus. Certes le livre est articulé sur trois segments, Avant / Pendant / Après - le lecteur kr'nteur aura deviné que chez notre pistolier il n'y a aucune allusion christologique en ce découpage temporel – mais les Pistols n'ont droit qu'à la portion congrue. Très logiquement si l'on s'en tient à la sainte trinité des rockers, sex prédomine, drugs viennent en deuxième position et le rock'n'roll en est réduit aux acquêts. Serait plus rapide de dire que dans son livre ( écrit en collaboration avec Ben Thompson ) Steve Jones ne parle que de lui. Conçoit l'établissement de son bilan existentiel non pas comme l'on pourrait s'y attendre dans la colonne faits et gestes héroïques fièrement accomplis mais comme le solde de tout compte d'un lourd passif de départ durement apuré. Sans vouloir être méchant ou cynique disons que Steve Jones se la joue un peu Calimero. Le poussin qui n'a pas eu de chance dont la coquille s'est cassée à peine tombé du cul de sa mère.

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    Sa daronne il ne la porte pas dans son cœur. L'a mis au monde et a été incapable de retenir le géniteur. Un teddy ted qui s'en est allé fonder une autre famille plus loin... Deuxième crime impardonnable : l'a arraché du cocon douillet de l'affection de sa grand-mère pour emménager avec celui qui sera son beau-père. Le gamin est la troisième portion de la vache. Pas celle qui rit. Pas celle qui brame non plus. N'est pas du genre à pleurnicher. Réceptionne les coups dans la gueule sans moufter. Intériorise tout. Ce serait mieux s'il était battu pour de vrai, mais non la souffrance est morale. Destruction mentale. Se sent de trop. Moqué, rabaissé, méprisé. Steve perd confiance en lui. Assimile le message. Ne parviendra pas à apprendre totalement à lire et à écrire. L'école l'ennuie et le décourage. Trouve quelque réconfort affectif dans la famille d'un copain du quartier, un certain Paul Cook qui deviendra son meilleur ami.

    Retenez l'eau par un barrage elle finira par trouver un endroit pour s'écouler. Les individus adoptent des stratégies de survie et de compensation. Puisqu'il n'est rien le petit Steve va accumuler du côté de l'avoir. L'est pour l'appropriation directe : par le vol. Commencera comme tout un chacun par les bonbons mais il ne s'arrêtera pas en si piètre chemin. L'est comme un de mes chats qui ne pouvait sortir dans le jardin sans ramener quelque chose à la maison : lézards, taupes, oiseaux, serpents. Une sale habitude dont il ne se débarrassera qu'au bout de trente ans. Les larcins évolueront avec l'âge : trains électriques, bicyclettes, voitures... Ne peut s'aventurer quelque part sans revenir avec un trophée quelconque. Plus tard il équipera les Pistols en sono, micros, guitares, des Small Faces à Bowie il mettra le rock anglais à contribution...

    L'a de la chance, des juges et des policiers peu féroces – remarque qu'en nos jours moins permissifs la surveillance vidéo l'aurait en quelques semaines jeté en prison – se fie à cette cape d'invisibilité psychologique qui le protège et lui permet de rentrer dans les endroits les plus défendus le plus simplement possible en passant en toute innocence devant les gardiens qui n'y prennent pas garde. Crowley a théorisé et expérimenté cette manière de faire : ne s'agit point de devenir invisible mais d'agir en sorte – par un rituel d'auto-persuasion psychique - que vous ne soyez plus visible aux yeux des tiers. Essayez et vous verrez.

    Puisque vous rentrez du commissariat je continue. L'on en arrive au passage pédophilique obligatoire. C'est fou le nombre de biographies qui depuis vingt ans s'arrêtent à la case inceste. A croire que c'est une mode. Pour Steve c'est le beau-père qui lui demande – une seule fois – de le masturber. Fait tout de même amende honorable Steve, précise qu'il aurait peut-être été par la suite victime de sa future addiction sexuelle si la scène ne s'était pas déroulée. Admet qu'auparavant l'avait été déstabilisé par des personnages équivoques du quartier. Et qu'après l'a même sauté le pas tout seul. L'homosexualité ne fut qu'une mise en bouche, trouve vite le bon branchement : les filles.

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    Grandit en touche à tout, un peu supporter de foot, un peu skinhead. N'aime pas le baston denrée de base des skins. L'a un goût prononcé pour la sape. Ne porte pas n'importe quoi. Son art de la fauche lui permet de se fringuer de cap en pied sans rien débourser. La musique aussi. Small Faces, James Brown, Queen, Stooges, David Bowie et Roxy Music... et puis plus tard New York Dolls... L'avenir ne s'annonce guère brillant. Aucune envie de rentrer dans le rang des vies ternes et grises. Une seule échappatoire : former un groupe. Quelques copains, Paul Cook bien sûr, lui au chant. Reconnaît qu'il n'est pas brillant derrière un micro, mais comme il est trop instable pour se concentrer sur l'acquisition et la mémorisation d'un ultra-minimum de bases musicales... le combo qui répond au doux nom de Strand puis de Swankers ( les Frimeurs ) n'est pas en route vers la gloire... Futur incertain...

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    Steve Jones finira par trouver sa bonne étoile. Une boutique de fringues. Y vient pour piquer mais s'y trouve bien. Malcolm Mclaren et Vivienne Westwood se prennent de sympathie pour ce jeune garçon paumé. Jouent père et mère de substitution. Jones est fasciné par le couple, est accueilli, dort chez eux, apprend qu'il existe autre chose que l'univers étroit et prolétarien dont il est issu. Malcolm a une revanche à prendre sur son expérience ratée avec les New York Dolls, l'a l'intuition que quelque chose est à faire avec un groupe de rock. Ne sait pas trop quoi. Il tâtonne. Plus tard il parlera d'un plan d'action concertée de A à Z, froidement appliquée, un peu comme Edgar Poe se vantera d'avoir méthodiquement fabriqué son poème Le Corbeau. Steve Jones n'en croit pas un mot, par contre il ne remet pas en question l'art d'improviser et de manipuler du pygmalion des Sex Pistols. L'accouchement sera difficile. Pour le bassiste, l'employé de la boutique Glen Matlock sera désigné d'office. Paul Cook officie à la batterie, Jones chante trop mal, sera rétrogradé à la guitare, pour les lyrics ce sera un client repéré par Vivienne. Malcolm se trompe d'individu : au lieu de proposer le job à Sid Vicious, il l'offre à John Lydon que Steve surnomme Johnny Rotten.

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    Jusque là tout concorde avec l'histoire officielle. Steve Jones nous donne son interprétation de la saga pistolienne. Au début sont nuls, mais ils s'améliorent. Lui-même se met à taquiner sa guitare toutes les nuits. N'est pas frappé par la grâce, l'avale tant de speed qu'il ne peut dormir. Passe ses blanches nuitées à s'exercer pour exorciser sa nervosité, deviendrait fou s'il n'arrivait à canaliser ses angoisses. Rotten se débrouille au micro et est doué pour écrire des morceaux originaux. Les premiers concerts sont calamiteux mais ils parviennent à produire un son bien à eux. Si les rares essais en studio ne sont pas catastrophiques, il leur manque le déclic et la maîtrise d'un véritable producteur. S'inscrivent tout de même dans l'évolution logique du rock anglais commencé avec le pub-rock, z'ont un son plus crade, moins rhytm'n'blues davantage rock'n'roll et surtout ce qui fait la différence un public qui se reconnaît en eux, et les suit, le fameux Bromley Contingent. Le single Anarchy in the UK leur permet de toucher un public plus vaste.

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    Pour Steve Jones les Sex Pistols sont sur la bonne voie. Empruntent le parcours classique de tous les groupes de rock qui ont su émerger. L'est heureux comme un pape, baise les nanas à la pelle mécanique. Ne lui en faut pas plus pour être au top. Toutes ses belles promesses sont balayées en quelques secondes. Leur première télé tourne mal, tombent dans le panneau tendu par l'animateur Bill Grundy, provoqué Rotten lâchera le mot shit, mais Steve Jones le doublera par un fuck retentissant !

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    Du jour au lendemain, les Pistols sont honnis par l'Angleterre qui y pense très mal. Concerts interdits. La presse se déchaîne. Mais un malheur ne vient jamais seul. Matlock est éjecté de la formation, trop bourgeois, trop poli, trop classe moyenne pour ses comparses. Ne correspond pas à l'image du groupe. Sera remplacé par Sid Vicious. Jones ne mâche pas ses mots. Un crétin absolu. Qui ne sait même pas jouer de la basse. Ne regrettera pas sa disparition. Pour les Pistols les carottes sont cuites. Malgré la sortie de Never Mind the Bollocks. Grandiose mais trop tard. La tentative de repli vers l'Amérique sera un fiasco. Le groupe implosera. Trop de tension, trop d'alcool, trop de dope, trop d'animosité, formé de bric et de broc, trop vite, trop rapidement... Dégomme la légende punk, abomine les crachats et abhorre l'idée aberrante des musiciens géniaux qui n'ont jamais touché un instrument...

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    Pour le dernier tiers du bouquin Steve Jones ne s'attarde guère sur sa carrière musicale. Expédie en quelques paragraphes les Professionals et Chequered Past, quelque fierté à avoir joué sur le So Alone de Johnny Thunders, et d'avoir été demandé pour une session par Bob Dylan. Parle sans aménité des reformations des Sex Pistols qui ramènent du fric, qui procurent des satisfactions mais qui ne reprisent pas tout à fait les vieilles chaussettes trouées. Chacun reste en fin de compte de son côté du trou. L'a eu d'autres chats et chattes à fouetter. Ses addictions à l'héroïne et au sexe. Raconte ses galères. Ce n'est pas l'argent qui pose problème, réfugié aux States, les connaissances ne le laisseront pas tomber. Ce nouvel état de fait lui permettra de se débarrasser de son indéracinable propension à la kleptomanie. Pour l'héro, le combat sera plus difficile, mais il parviendra au bout de plusieurs années à ne plus y toucher. Pour les filles ce sera très dur. Rechutera souvent. Peut-être en consomme-t-il moins parce l'âge venant... Ces trois écueils passés, lui restait encore quelques problèmes originels : revoir sa mère et son beau-père, toujours aussi décevants, et son père une rencontre plus réconfortante... L'a acquis un équilibre, appris à lire et à écrire... L'a trouvé sa place dans le monde. Mène depuis plusieurs années sur les ondes calforniennes une émission radio, passe les disques qu'il aime et interviewe qui il veut...de Bowie à Jerry Lee Lewis...

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    Steve Jones est heureux. Chaque Homme dans sa Nuit s'en va vers sa lumière rappelait Julien Green – l'avait piqué la formule à Victor Hugo – oui mais dans le rock souvent la nuit est plus ensorcelante que le jour.

    Damie Chad.

     

    SUMMER'S GONE / ABK6

     

    SUMMER'S GONE / WORK AND WORK / LET ME GO AGAIN / WIND AND DUST / BRAND NEW TAMBOURINE / THE THINGS I WILL NEVER SEE / THAT'S WHAT I NEED / MY SILVER RING / THUNDER / HEAR A WHISPER / CALL ME ANYTIME / THE BRIDGE.

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    Hypno 005 / Octobre 2017 /

    Daniel Abecassis : Guitars, vocals, keyboards, bass, percussion, bohemianand acoustic guitars, guitar, harp.

    Julien Francomano : drums.

    Artwork : Alan Abecassis.

     

    Summer's gone : rythmique imparable, terriblement américaine, la pochette ne ment pas, ABK6 qui vole sur fond de ciel bleu au-dessus des gratte-ciels, les grands espaces et l'occupation des sols, l'azur célestial et la lie terrestre, cloaque estival dont sont pétris les hommes qui courent au-devant d'eux-mêmes. Un millier de références discographiques – un lyrisme musical à la Neil Young pour ceux qui ont besoin que l'aiguille de leur boussole indique une direction incertaine – mais l'été des illusions s'achève et les pistes qui s'ouvrent sont inexplorées, ABK6 fonce la tête en avant sur ses chemins de traverse, l'on pressent que l'aventure solitaire sera douce et amère. Country électrifié et blues mélodique. Pour le moment les guitares mènent le train et s'accélèrent, la voix s'affirme péremptoire. Nous sommes à l'orée de possibles. Work and work : batterie appuyée, la guitare commente, la voix proclame, la vie n'est pas de l'apple pie, mais cela fait aussi partie de votre fierté, optimisme de virilité appliquée aux choses de la vie qui ne se passent jamais comme il se devrait, guitares s'exacerbent comme chignoles et gonflent et débordent en grondements de milliers de voitures sur la highway. Let me go again : mieux vaut être seul que mal accompagné, assurance tous risques, oser lutter, oser vaincre, partir sans se retourner, enthousiasme de guitares, allégresses drumiques, la voix claironne et assume. Wind and Dust : les trois premiers morceaux comme entrée fracassante, ici le ton change, la voix module d'un cran au-dessous, se charge d'une gravité expérimentale car l'on est déjà de l'autre côté de la rivière que l'on voulait traverser, les guitares font encore le gros dos et foncent droit devant. Pour combien de temps ? Brand new tambourine : nouvelles sonorités, narquoises, voix en ballade mais plus creuses, optimisme de façade, rupture avec ce qui précède, intrusion dylanienne, le temps des révolutions intérieures est survenu. These things I will never see : les introspections ne sont guère joyeuses, l'on oscille en sourdine entre folk et blues, velours moiré de l'orchestration entremêlée de quelques fils d'or. That's what I need : retour du tonus, chat dans la gorge, inflexions jagueriennes idéales pour régler les comptes et remettre les pendules à l'heure. Guitares incisives qui tire-bouchonnent les oreilles. My silver ring : la guitare s'insinue, l'aurait des sonorités de pedal-steel, faudrait savoir à quoi l'on va se décider, prêt à partir ou à rester. La musique se fait tendresse de coton feutré, la voix s'inflexionne sur ce qu'on sait ne pas vouloir. Thunder : cristaux de guitares font mieux que bourrasques de violence, la voix s'affirme, c'est elle qui gronde et emmène la caravane jusqu'à résonner dans le lointain. Hear a wisper : cordes lugubres et la voix qui déclame. L'est des chuchotements qui claquent comme des proclamations, mais l'orchestration mange les mots. Call me anytime : Lassitude et espérances. Décrochages et promesses. La partition se fait douce comme un appel qui résonne dans le vide. The bridge : les ponts mènent bien quelque part peut-être bien là où l'on ne voudrait pas. Mieux vaut se taire et laisser le pont dérouler ses arches et se perdre au loin dans la brume. Piste 13 : pas prévue au programme, pas annoncée sur la bande-annonce. Un cadeau. Rien à voir avec un bonus pour les heureux acheteurs. Le bout de la piste est à portée. Suffit de le décider. L'errance est terminée. Joie champêtre. Piste 14 : marche en avant. La boucle d'optimisme se referme. Juste deux couplets pour résumer et conclure la pérégrination. Plaisir de jouer, de laisser la musique remplir la bande. Satiété. Le but n'était que le chemin.

     

    Ne pas se fier à la beauté des guitares. A première écoute ça ronronne comme un matou exposé au soleil sur son épais coussin. Ça emporte l'adhésion. Bien foutu, bien balancé. Idéal en arrière-fond pour amadouer la copine qui vient chez vous pour la première fois. Erreur dont vous ne tarderez pas à vous repentir. Trop beau pour être vrai. Agit comme ses fleurs carnivores dont le suave parfum vous empoisonne. Ne touchez pas avec votre âme, poisseux de blues. Caché sous des arrangements à la Bruce Springteen, à la Gram Parson. Sachez écouter entre les notes bleues et dorées, Daniel Abecassis nous raconte la sempiternelle histoire des loosers que nous sommes. Porteurs de rêves si simples qu'ils en deviennent monstrueux. Nous tend un miroir américain à notre effigie. La copine s'est débinée. Plan foireux. Mais l'on n'est jamais au mieux ( ou au pire ! ) qu'avec soi-même. Entre intensité et juste milieu le choix n'est pas difficile. C'est ainsi que l'on apprend à se connaître. Daniel Abecassis nous convie à un itinéraire secret, intimiste, empli de guitares juteuses et généreuses. Un ovni dans le rock français. A découvrir.

    Damie Chad.

     

    FOLLES DE DJANGO

    ALEXIS SALATKO

    ( Robert Laffont / Août 2013 )

     

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    Roman. Spécifié dès la couverture. Pour qu'il n'y ait pas tromperie sur la marchandise ? Pour ne pas avoir à se justifier auprès des esprits tatillons ? Ou peut-être pour signifier que la vie de Django Reinhardt était déjà un roman à elle toute seule et que, puisque l'on n'attrape pas plus les mouches avec du vinaigre que l'on ne capture point l'âme gitane en la mettant en fiches, il importait avant tout d'en saisir quelques reflets avec cet outil miroir de mots kaléidoscopiques que serait le roman littéraire ?

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    Trois femmes pour Django. Trois générations. Grand-mère, fille, petite-fille. Maggie, Jenny, Dinah. Par ordre chronologique. Ne comptèrent guère pour Django. Sentimentalement parlant. La dernière n'était qu'une enfant lorsqu'il mourut. L'était le mur et elles la vigne vierge qui s'accroche au moindre interstice. Le tronc tolère le lierre mais s'en soucie peu. Hiatus profond. Entre elles et lui. Sont d'un monde civilisé, rationnel. Lui d'un peuple des marges. Méprisé et méprisant. Si éloigné des représentations romantiques de la psyché européenne. Vit à part. Dans la zone des fortifs. Qu'il transporte toujours et partout dans sa tête. Qu'il reconstitue à chaque étape, dans chaque chambre d'hôtel, dans chaque appartement. Un joyeux foutoir, peuplé de rires, de cousins, d'amis, de musique, d'alcool, de fêtes sans fin. L'instant présent. Passé annihilé. Le futur n'existe pas. ( Un no future très éloigné de celui des Sex Pistols ). L'argent n'a aucune valeur, se boit, se mange, se perd au billard, sans compter, tout de suite. L'aurait peut-être été plus heureux si tout avait pu continuer ainsi, mais il n'en fut rien. Trop doué, ne sait ni lire ni écrire mais saisit d'instinct la musique. L'entend une fois, et est capable tout de suite de broder dessus. Virtuose mais qui ne se répète pas. C'est là son secret qui deviendra sa malédiction. Les gens sont des enfants qui aiment qu'on leur relise chaque soir le même conte. Cela leur permet de dormir debout.

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    Un profond malentendu. Django n'a pas que des qualités. L'est attiré par tout ce qui brille. Surtout les babioles et les bagnoles. Se contente de peu : joyeuse assistance dans un bar, boisson offerte par le patron, pourboires et cachet minimal. Avec en plus, dans son imagination, le rêve qui clignote de l'Amérique... Ce sont les rencontres qui font la différence, Maggie, jeune veuve d'un as de l'aviation mort en mission, qui le découvre par hasard et qui a prescience de son génie. Qui le pousse, qui le présente à Maurice Alexander accordéoniste star qui l'emmène en tournée. La belle vie pour Django... Mais au-delà des circonstances qui l'ont fomenté et formaté, reste la musique et le parcours de l'artiste. Le temps a passé et aujourd'hui Django pour le grand public n'est plus que le roi du jazz manouche, une catégorie étiquetable figée en elle-même, comme la mentalité française aime bien en créer, sœur cousine du jazz New Orleans. Le jazz fut la chance inouïe de Django, ne pouvait mieux rêver que surgissement de ce type de musique qui était en train de déferler depuis les Etats Unis sur le monde. Le jazz lui ressemble, rassemble en lui les postulations essentielles qui participent de l'âme de Django. Liberté et virtuosité. Deux qualités assez antinomiques quand on y réfléchit. L'improvisation est l'âme du jazz, fonctionne comme une métamorphose incessante qui n'est pas sans rappeler les ronds de fumée mallarméens abolis en d'autres ronds. Mutation et renaissance perpétuelle. Une chaîne dont les anneaux se détachent du précédent plutôt qu'ils ne s'y cadenassent. Tout en assurant une continuation formelle des plus structurées. Nous ne sommes pas loin de la transcription de ce qui plus tard prendra pour nom en mathématique théorie des catastrophes, selon laquelle la répétition d'une structure donnée peut du seul fait de sa répétition à l'identique engendrer de monstrueuses mutations comme si la matière procédait par d'incompréhensibles ruptures afin d'assurer son devenir. Une manière de concevoir le monde très éloignée de l'algébrique vision prédictive du triomphe algorithmique, algorythmique, de notre binaire modernité, en fait très proche du mythe de l'éternel retour nietzschéen du même qui induit une telle tension dramatique que la perpétuation cyclique débouche immanquablement sur une rupture catharsique aristotélicienne, ce qu'en rugby l'on nomme l'art du dégagement conclusif de l'essai en cours. La virtuosité vous enferme dans le cercle du chien qui tourne de plus en plus vite sur lui-même pour attraper sa queue, sous l'enthousiasme communicatif des spectateurs, elle est un piège redoutable qui se referme sur vous-même et vous empêche de progresser.

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    La guerre amputa Django de sa carrière. En traître. Sa carrière culmina sous l'Occupation. Un sommet de contradictions, le métèque est l'empereur du Paris by-night. Toute situation de crise vous pousse à chercher des sorties de secours, même si elles conduisent dans les impasses des arrières-cours où l'on entasse les poubelles de l'Histoire. Le swing sera le dérivatif de la capitale occupée. Musique entraînante qui vous tourne la tête et qui permet à Django de laisser libre-cours à son imagination rythmique débridée. Le retour du bâton ne se fera pas attendre. Les allemands n'apprécient guère ni la musique de nègre ni la sous-race des tsiganes. Django tente de fuir, et dans l'impossibilité de quitter la France, se fait discret... La Libération le trouve vivant. Le plus dur est passé. Semble-t-il. Car en Amérique une profonde mutation est en train de germer. Charlie Parker casse les patterns reproductifs du jazz, la révolution Be-Bop change radicalement le visage du cette musique. Le livre décrit à merveille le déchirement du jazz français ( qui par ricochet aura une grosse et néfaste influence sur la naissance du rock par chez nous ) : coupés durant une demi-décade de l'Amérique nos musiciens par la force des choses ont ossifié leur style, eux qui durant des années ont suivi plus ou moins bien le mouvement venu d'outre-Atlantique se retrouvent dix ans plus tard dans la totale incapacité de comprendre l'impérieuse nécessité d'évoluer. Se mettent au diapason du public, tout heureux à la Libération de retrouver la joyeuse ambiance du jazz d'avant-guerre mais qui peu à peu se détournera de cette musique qui commence à dater... Seul Django comprend le danger, ces nouveaux enregistrements dans lesquels il parvient à une plus grande maturité rythmique qui l'éloigne des galopades débridées du début ne ravissent que les connaisseurs. Le jazz devient une musique branchée pour intellectuels... Les masses se détourneront de lui. De nombreux musiciens à court de contrats guignent vers la variété. Les pages sur Grappelli sont d'une sévérité exemplaire... Alexis Salatko ne prend même pas la peine de citer les galéjades d'un Boris Vian. En dernier recours Django aura tenté l'aventure américaine, qui tournera mal, les ténors du Be Bop qu'il brûle de rencontrer sont en tournée très loin de New York, sa programmation dans l'orchestre de Duke Ellington le déçoit, terrible impression d'être exhibé en tant que singe savant dans le quart d'heure des célébrités exotiques... Un soir, mais pas deux. Retourne en France. Jouer ne l'intéresse plus, l'est passé à l'essentiel : créer.

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    L'est déçu et terriblement conscient que pour lui les épinards sont hachés. Quitte la guitare qu'il suspend au mur de sa maison de Samois. Va à la pêche, s'occupe de son gamin et de Dinah... S'est trouvé un autre hobby : la peinture. Qui n'est pas sans lui poser de graves problèmes : la culture tsigane exclut la représentation de la nudité sexuelle de la femme... Contradictions intimes. Ses amis insistent pour qu'il reprenne le flambeau, ce seront les derniers enregistrements, les plus aboutis, mais le cœur n'y est pas, est passé à autre chose, l'a accompli ce qu'il avait à faire en ce bas-monde, inutile en quelque sorte, s'effondre brutalement au mois de mai 1953, coda brutale.

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    Folles de Django est à lire. Une approche oblique d'un musicien englué comme tout un chacun dans le piège de l'existence. Alexis Salatko nous décrit Django du dehors, mais nous permet de le connaître du dedans. Django le viveur, Django le flambeur, Django le noceur, Django l'inconséquent. N'en fait qu'à sa tête. L'a voulu la célébrité et la liberté. A obtenu les deux. Ne les a jamais monnayées. Ni entassées. Des colifichets que l'on exhibe fièrement sur sa poitrine comme des décorations sur la veste des militaires mais dont on se débarrasse dédaigneusement arrivé à la maison. L'insouciance du gamin et le poids indu de la maturité comme un cadeau empoisonné. N'y a qu'à comparer sa vie avec celle d'Elvis Presley pour comprendre lequel des deux fut le plus heureux. Le pire c'est que dans leur grande majorité nos contemporains n'ont d'yeux que pour le colonel Parker.

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    Damie Chad.

    CUIRTUREL !

    FILE-MOI TON CUIR

    ( 4 / 10 ) CUIRS ROCK

    REALISATION STEPHANE GARREL

    CULTURE ET pop / ARTE TV

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    Christian Eudeline fait le buzz sur le net. L'a participé à une mini-série, six minutes maximum l'épisode, consacrée au cuir sur la télé. Lui est échu de présenter l'épisode 4 sur les cuirs rock. Surprise, première image sur Djivan des Howlin' Jaws, comme tout Howlin' qui se respecte entreprend de recoiffer sa banane, aussitôt imité par Lucas – un Jaws sans peigne c'est aussi invraisemblable qu'un alligator sans dents – plus modestement Baptiste Crac Boum Hue se contente de faire tournoyer ses baguettes entre ses doigts, commencent à jouer, profitez-en, c'est court, ne pleurez pas ils reviendront, en coups de vent. Patrick Eudeline prend la parole et là c'est le délice, images mouvantes et émouvantes de Vince Taylor sur scène, beau comme un Dieu Grec, félin échappé du zoo... Vince a-t-il été le premier à porter du cuir sur scène ? Christian Eudeline le pense. D'autres opinent pour Gene Vincent. M'étonnerait que dans les fifties un pionnier ignoré des grandes anales au fond d'une salle perdue dans un bled paumé n'ait pas une fois franchi le pas... On est toujours le second de quelqu'un d'autre... L'est vrai qu'avec Vince et Gene l'on accède au seuil symbolique de la représentation signifiante. Pochette Barclay de Vince – nous l'avons plus d'une fois exhibée sur KR'TNT ! pédagogiquement expliquée et entrecoupée de la prestation impeccable des Jaws qui comin'on on the speed. Hélas tout a une fin, voici les détestables yéyés qui surgissent et font passer les rockers «  pour des vieux cons ». Nous sortons nos mouchoirs pour pleurer, mais rien ne nous sera épargné, l'on doit s'enquiller vingt secondes, de trop, l'annonce du prochain épisode, Renaud tout jeune qui nous parle de provocation. L'a bien changé depuis, s'est bien renié, appelle à voter pour les représentants du capital et embrasse les flics que pourtant tout le monde déteste. Comme quoi si l'habit ne fait pas le moine zen, le cuir ne fait pas le samouraï.

    Damie Chad.

    ATTITUDE ROCK'N'ROLL

    ANNE ET jULIEN / HYPPOLYTE ROMAIN

    ( Editions Plume / Février 1993 )

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    Ne suffit pas d'avoir la dégaine. Faut les mots qui marchent avec. Objets transactionnels des plus utiles mais si vous n'avez pas l'esprit, cause perdue... Joli format allongé avec couverture cartonnée. Si vous tenez à l'emporter avec vous, discrétion peu assurée, dépassera de votre poche. N'était pas donné à l'époque. L'équivalent de quinze euros, rajoutez vingt-cinq ans d'inflation. Ne vous ruinez pas. N'est pas indispensable non plus. Je doute fort que vous séchiez avant de lire les définitions. Beaucoup d'anglais, beaucoup de verlan à la mode à l'époque, un soupçon de manouche, bonjour les narvalos, du simili argot. Pour ceux qui n'aiment pas lire quelques silhouettes d'encre noire, traits épais. Pour retrouver la mémoire de ses vingt ans qu'ils écrivent en quatrième de couve. Comme quoi déjà à l'époque c'était un bouquin pour les retours d'âge.

    Damie Chad.