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alicia fiorucci

  • CHRONIQUES DE POURPRE 424 : KR'TNT ! 424 : CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH / ANNIVERSAIRE TONTON ALBERT / RÂOULEX KING TRIO / LES JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI / LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT / ROCKAMBOLESQUES /

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    CEDRIC BURNSIDE / LYDIA LUNCH

    ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RÂOULEX KING TRIO

    THE JONES / TONY MARLOW TRIO / ALICIA FIORUCCI

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

    ROCKAMBOLESQUES : DOSSIER A

     

    Cedric a la trique - Part One

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    Pour faire honneur à son grand-père Rural Burnside, Cedric Brunside a repris le flambeau du North Mississippi Hill Country Blues. Tu veux de l’hypno, mon gars ? Tiens voilà de l’hypno ! - Le North Mississippi Hill Country Blues est de la dance music : lourde, dure, parfois plaisante et elle n’a rien à voir avec les autres styles de blues.

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    Des gens essayent de le jouer, mais Cedric, Garry et Trenton sont nés avec - Voilà ce que dit Amos Harvey dans une courte présentation de l’album Descendants Of Hill Country paru en 2015. «Born With It» qui ouvre le bal enfonce le clou. Pure hypno, même pas le temps de prendre la température. Tu es tout de suite dans le groove infernal des vieux magiciens des collines. C’est effarant d’hypnotisme. On reste dans la fournaise avec «Hard Times». Le petit-fils de Rural sait rallumer les vieux brasiers. Voilà un cut à la fois violent et bon. Noyé de son. Décidé et jeté en avant. Ils passent au r’n’b de violence congénitale avec «Don’t You Shoot The Dice». On sent chez eux un penchant pour une nette évolution. C’est d’ailleurs ce qui fait la force et l’intérêt des gens de la nouvelle génération du blues, ils se diversifient et tapent dans tous les registres pour enrichir le son. Cedric Burnside en est le parfait exemple, de même que Gary Clark Jr. Sur ce disque, Cedric joue de la batterie (il accompagnait Rural, son oncle Garry jouait de la basse) et Trenton Ayers joue de la guitare (Trenton est le fils de Joe Ayers qui fut le bassman original de Rural - Tout ceci n’est qu’une histoire de famille). Trenton joue «You Just Wait And See» au blues d’arpèges plus aventureux. Ce mec est très fort, il est capable de créer des mondes. Il sort des clichés et monte son cirque à la sortie du village. Avec «Tell Me What I’m Gonna Do», ils tapent dans le heavy blues. Ça devient un disque énorme. Il faut donc l’écouter avec précaution. Ils jouent ça au heavy riff définitif. Comme Big Albert, Cedric et Trenton connaissent tous les secrets de la heavyness. Encore une énormité avec «That Changes Everything», un heavy blues terrible et déterminé. Ils cassent vraiment la baraque. Trenton démonte la gueule du rock à coups de solo liquide. C’est énorme et sans retour possible. Ils continuent d’exploser le blues du delta avec «Down In The Delta». Ils jouent ça à l’énergie transcendante. Cedric et Trenton y barbotent comme des canards dans la grand mare. Ils frisent la démesure.

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    On retrouve cette fraîcheur de ton incomparable sur le premier album du Cedric Burnside Project, The Way I Am. Pour la pochette, Cedric joue de la guitare assis et adossé à la pierre tombale de son grand-père. Magnifique entrée en matière avec «Holly Springs» qui sonne comme un classique de Rural Burnside. Doin’ it till death, voilà le mojo de Cedric. Il gratte à l’Africaine, il se fout des règles, il retrouve la veine sauvage, celle de la savane où on gratte ce qu’on veut, quand on veut, on est libre, sauf bien sûr si on tombe dans les pattes des Arabes esclavagistes, mais bon, dans le monde magique du blues de la savane, on est généralement libre. On tombe sur d’étonnants morceaux comme «Quicksand» orchestré au beat lourd et aux nappes d’orgue. Stunning ! dirait un Anglais. C’est en tous les cas très inspiré, voilà bien le groove moderne dont on rêve depuis la nuit en dormant. Il passe au funk-blues avec «That Girl Is Bad». Encore un cut qui sonne bien le tocsin. Oh l’extraordinaire génie du peuple noir des collines ! Ils shootent du rap dans le chant et bourrent le cul du cut de funk. S’ensuit un étrange «I Don’t Give A Damn» chanté à deux voix avec une poule nommée Eudora Evans. Cut fascinant car joué à la note insistante. Belle rasade de blues à l’ancienne avec «The World Don’t Owe You Nothing», oui, car c’est joué à la note qui persiste autant que ce vautour qu’on voit survoler le Mont Ararat. C’est très africain dans l’essence, chanté avec un feeling invraisemblable et gratté à la note désertique. Toujours aussi surprenant, voici «I’ll See Y’all Again», avec des notes en perdition, oui, une sorte de blues de notes perdues dans le bush. «Put It On Me» sonne comme une belle claque de North Mississippi Hill Country Blues. Et sur «Sweet Thang», Cedric gratte comme son grand-père, à l’échappée belle. Il sort du blues des profs et s’en va gratter ses notes en liberté. Il a bien compris l’esprit des chemins de traverse, fuck les douze mesures des universitaires barbus, je gratte mon truc comme j’ai envie de le gratter et ça devient merveilleux de fraîcheur tectonique. Fuck you all !

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    Tiens, encore un album avec Trenton : Hear Me When I Say. Ils font un petit coup d’hypno avec «We Did It». Ça sonne comme un boogie têtu, hanté par l’harmo et joué à la violence primitive. La guitare et l’harmo se parlent. Encore un disque qui force bien l’admiration. Cedric retrouve les voies du seigneur impénétrables. Cet album compte lui aussi parmi les bons albums gorgés d’idées modernes. Il faut entendre Cedric chanter «Bloodstone» d’une voix décidée, un peu à la Muddy. «Mean Queen» va au blues comme d’autres vont aux putes, d’un pas décidé. Ils tapent plus loin dans un groove de Muddy blues avec «Wash My Hands». Cedric chante un peu comme un rapper de danger zone, il y va au talkin’ blues de walkin’ in the rain - I’ll do with that - On assiste là à un fantastique exercice de diction à la South motion - I’m throught with ya - Exceptionnel. Autre merveille : «Gettin’ Funky», attaqué à l’hendrixienne, nappé d’orgue, très agressif, pour ne pas dire viandoxé. Ils ont du monde derrière, car c’est très orchestré. Cedric ne manque pas de ressources, et le cut prend vite des proportions alarmantes. C’est beaucoup trop joué, on passe de break d’orgue en break de basse. De break en break, ainsi va la vie.

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    Avant de monter son Project, Cedric jouait avec un blanc nommé Lightnin’ Malcolm. Ils ont enregistré trois albums dont l’excellent 2 Man Wrecking Crew. Deux merveilles hypno s’y nichent, à commencer par «Fightin’», belle tranche de boogie blues à la North Mississippi Hill Country Blues, ils y vont franco de bord, sans peur et sans fard - Make to me ! - Fantastique ! Et «Time To Let It Go», cut charmeur de serpent - You broke my heart babe/ You broke my heart in two - Cedric démarre l’album avec un cut qu’il faut bien qualifier de mythique en hommage à son grand-père, «RL Burnside», hommage tonitruant et magnifique - Got me a drum set when I was sixteen years old - Et il ajoute - So I miss you big daddy/ So I wrote this song in memory/ So rest in peace big daddy - Quel hommage ! Ils prennent tous les deux «My Sweetheart» aux clap-hands. Quel son extraordinaire, à la fois plein et africain ! On appelle ça un coup de Jarnac de Tombouctou, ils chantent à l’ouverture du ciel. Voilà le blues des temps modernes. Encore de la ramasse de la savane dans «She’s Got Something On Me». «She Don’t Love Me No More» sonne magnifique et buté. C’est joué au beat de la victoire finale. Attention à cette énormité qu’est «Tryin’ Not To Pull My Gun», c’est tapé au heavy blues de Burnside royal. Le riff éclate de beauté et l’harmonie vocale vient le coiffer. Le mec essaye de ne pas armer son gun. Impossible d’ignorer un disque pareil. Trop de classe pour le neighbourhood.

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    L’autre joli coup du duo Cedric/Lightning s’appelle Juke Joint Duo. Vas-y mon coco ! Ils tapent «Till They Bury Me» au blues de juke. Ce mec gratte son bone of contention comme d’autres portent leur croix et leur bannière. C’est une façon de dire qu’il se bouffe l’os du genou en attendant mieux. C’est gratté si sec qu’on croit rêver. So sec ! Pire encore : «I Don’t Just Sing About The Blues» sonne comme un coup de génie, c’est drivé dans l’âme. Cedric reprend la main, il vibre la moindre particule de chant. Hey, cette musique appartient aux nègres, ne l’oublie pas, whitey. Cedric amène son truc avec aménité, au pur jus de woke up this morning, il sait taper dans le tas et faire exploser un blues avec deux fois rien. Ils sont tous les deux l’essence de l’excellence. Les cuts chantés par Malcolm sont bons, mais ça reste du blues-rock de petit blanc. Il joue parfois de la psychedelia de heavy blues de nowhere land. Il faut voir le numéro qu’ils font dans «Been So Rough», un cut joué à la dépouille. Cedric bat ça en désespoir de cause et chante à la glotte fêlée. Mais ça ne marche pas à tous les coups. Réveil en fanfare avec «That’s My Girl» tapé au pire heavy blues des collines. Cedric sings his ass off, c’est stompé dans l’œuf du serpent, magnifique de cathartic énergétique. Ils bouclent avec l’excellent «Chitalu». Cedric mène le bal à coups de baby please don’t go, c’est exceptionnel de bon esprit. Du coup, Malcolm reprend du sens. Dès que Cedric mène le bal, ça sonne comme le saint des saints. Malcolm percute ses solos dans un Chitalu de rêve éveillé. C’est franchement énorme. On assiste à une extraordinaire dérive des contingences.

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    Son nouvel album Benton County Relic est un smoking beast. On a du big bad raw dès «We Made It», joué à la sauvage du coin. Il n’existe aucun équivalent de ce son, de ce big heavy blues. Effarant ! Ces mecs pouettent le blues dans le cul du qu’en dira-t-on, c’est le nec plus ultra du raw, the real deal, tu as la guitare derrière et le groove devant. Encore plus raw, voici «Typical Day». Ça joue au heavy beat du Mississippi. Ce diable de Cedric pulse le heavy boogie de démolition, on n’avait encore jamais vu ça, un tel shake de groove swampé dans l’ass du beat. On ne peut pas faire plus raw to the bone. Avec «Don’t Leave Me Girl», Cedric passe directement au coup de génie avec une vieille dégelée de heavy sound. C’est battu à la diable, tout est là, l’Africain, le rock, le blues, Hendrix, c’est même de la pure hendrixité de don’t leave me girl shooté à la vie à la mort et le solo vire à la désaille apoplectique. Ça dégueule tellement de son qu’on n’y croit pas un seul instant. Mais si, pourtant. On retrouve l’excellence du son de Junior Kimbrough dans «Call On Me», encore une magnifique extension du domaine de la magnificence stagnante. C’est même excessivement beau. Trop beau pour être vrai. Retour au génie pur avec «I’m Hurtin’», cette fantastique débinade de rude awakening. Solide et violent, battu à la North Mississippi beat de rage, c’est extrêmement bien débarqué dans la gueule du beat, biff bang pow ! Cedric boucle ce disk épouvantable avec un heavy blues, «Ain’t Gonna Take No Mess». Ce mec dispose de toutes les licences pour bâtir l’empire des sens du blues, aw my Lawd. Quel fantastique slab de son ! On se régale aussi de «Get You Groove On», vieux groove efflanqué que Cedric matraque allègrement. C’est ultra directif et ça vaut pour une descente aux enfers du meilleur son. Que de véracité dans le hard du beat ! Cedric a vraiment la trique. Il revient à la violence du beat avec «Please Tell Me Baby», son I don’t know est celui de Jimi Hendrix, ce mec chante comme un dieu black. On a là l’un des meilleurs beats de la stratosphère. C’est une horreur. Cedric explose toute la Soul du groove, ça rampe au-delà de toute l’espérance du Cap de Bonne Espérance. Avec «Give It To You», il nous emmène dans les bas-fonds du meilleur heavy blues de l’univers. C’est du big deep blues cedriquien, il ramène tout son son pour l’occasion, et il a raison. C’est même toute la magie latente de Junior Kimbrough qui transparaît une fois de plus ici. Oui, le fameux blues du Mali d’Ali Farka Touré. Encore plus affreusement heavy, voilà «Death Bell Blues». On plonge ici dans ce blues des catacombes, même si les catacombes n’existent pas dans le delta. Cedric joue son blues au bras de fer, il vibrillonne le money people down by there. Une fois encore, on a là du vrai heavy blues de bastringue, Cedric nous le put down to the ground, il tape dans la turgescence du beat.

    Signé : Cazengler, Cedric la burne

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. Juke Joint Duo. Soul Is Cheap 2007

    Cedric Burnside & Lightnin’ Malcolm. 2 Man Wrecking Crew. Delta Groove Music 2008

    Cedric Burnside Project. The Way I Am. 2011

    Cedric Burnside Project. Hear Me When I Say. 2013

    Cedric Burnside Project. Descendants Of Hill Country. 2015

    Cedric Burnside. Benton County Relic. Single Lock Records 2018

     

    Cedric a la trique - Part Two

     

    — Vous savez Professor, c’est assez inespéré de voir Cedric Burnside sur une scène normande. Pour vous donner une idée de l’inexpectitude, c’est un peu comme si Chopper Franklin venait sonner à la porte de votre ravissante demeure évreutine.

    — Vous allez réussir à me faire baver, Loser. Et à qui doit-on cet événement ?

    — Un alligator.

    — Vous êtes sûr que ce n’est pas un caïman ?

    — Vous vous mélangez les crayons, Professor. Rien à voir avec les caïmans de la taverne Saint-Rémy auxquels nous avions échappé de peu, c’est vrai. Celui-là est un alligator, un vrai, avec de la mousse sur les écailles et des dents qui brillent au clair de la lune.

    — Maintenant, les alligators organisent des concerts ? Allons bon ! Je vous vois venir Loser, je parie que les roadies de Cedric Burnside sont des pingouins.

    — Vous confondez encore une fois. Les gens du Penguin Cafe Orchestra ont en effet des pingouins comme roadies, pour une simple question de cohérence artistique. Les roadies de Cedric Burnside sont des panthères noires.

    — Les descendantes de Panther Burns ?

    — Bravo ! L’important est de pouvoir rester dans la même famille de pensée. Vous savez pour l’avoir fréquenté que Tav Falco soigne les moindres détails. Il ne pouvait faire plus beau cadeau à Cedric, en mémoire de Rural qu’il vénérait. En vrai dandy, Tav sait que ça ne coûte rien d’auréoler les choses d’une petite pincée de légende.

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    Mais les choses se n’auréolent pas toujours comme on voudrait qu’elles s’auréolent. Cedric Burnside attaque son set avec une demi-heure de folk-blues acoustique, assis sur une chaise à côté d’un jeune barbu blanc qui ferme les yeux pour exprimer son feeling. Ils ne se rendent pas compte du temps qui passe. Ils tapent dans le blues de Sahel, très pur, comme perdu au milieu de nulle part, à plusieurs journées de marche du premier village, l’immense blues désertifié de Junior Kimbrough.

    — Bon c’est pas les Cramps, mais ça pourrait être pire, Professor !

    — Wanna Get In Your Pants en blues acoustique, ça serait marrant, non ?

    — À condition de rajouter un solo de sitar.

    Puis Cedric Burnside raconte une histoire. Son père lui dit :

    — Son, you’re 22 years old, now. Find a girl and get married !

    Cedric part à la chasse et ramène une petite gonzesse à la maison pour la présenter à ses parents. Son père le prend à part :

    — No no you can’t marry that girl cause she’s your sister, but your mama don’t know.

    Bon, tant pis. Cedric repart à la chasse. Il en trouve une autre, aussi bien roulée et la ramène à la maison. Son père grommelle et le prend encore une fois à part :

    — No no no ! You can’t marry that girl cause she’s ALSO your sister !

    Dur pour Cedric qui s’en va trouver sa mère à la cuisine pour lui raconter ses mésaventures. En entendant ça, sa mère éclate de rire :

    — Hee hee hee, mais si, mon garçon, tu peux te marier avec celle que tu veux, car ton père n’est pas ton père, hee hee hee !

    Et Cedric reprend :

    Well well well ! C’est une histoire de mon granddad Rural Burnside !

    En plus du blues hypno, le vieux cultivait une solide réputation de boute-en-train. Fin du set acou avec un «How To Stay Cool» qui sonne comme une belle déclaration d’intention.

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    Puis le colosse de Rhodes se lève pour aller brancher une guitare électrique et son copain barbu va s’asseoir derrière la batterie. Boom ! Avec son gabarit de champion de boxe et son crâne rasé, Cedric Burnside rentre soudainement dans la gueule du blues. Ça devient très physique, il exacerbe ses notes, joue des gimmicks très basiques et travaille son blues au corps avec une rage épouvantable. C’est Cassius Clay avec une guitare. Son T-shirt noir et son futal kaki à poches en soufflets renforcent encore l’esprit sauvagement paramilitaire de l’épisode. Wham bam ! Big boss Burnside entre en force sur les terres du blues, les siennes, et laboure son one-chord jive plus qu’il ne le chante. Force est de patauger dans ce genre de terminologie car on voit cet homme forcer littéralement le destin.

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    Il chante du fond de son gut d’undergut et joue à la force du poignet - I want you home - Il ruisselle de sueur et bat le beat des enfers sur sa guitare. C’est James Brown avec cent kilos de plus qui met en route la transe hypno. La pauvre salle bascule dans une sorte de jusqu’au-boutisme échevelé. Du coup, c’est doublement inespéré de voir cet homme en chair et en os secouer la paillasse du Hill Country Blues, une paillasse qui en a pourtant déjà vu des vertes et des pas mûres. On comprend alors que ce son et cette façon tellement physique de jouer le blues sur un accord ait pu fasciner des becs fins comme Dickinson, Tav Falco et Jon Spencer. C’est l’antithèse exacte du Chicago blues et de son pénible pathos virtuose. Cedric Burnside tape dans le raw to the bone, dans l’âme du primitivisme le plus muddy, avec une rage qui en dit long sur sa vision du monde. Son blues sent le sexe, la danse et les rites d’avant la civilisation - Yes we made it - Well well well et il repart en mode Typical - And that’s a typical/ Day for me - espèce de clin d’œil au Muddy de l’époque Stovall. Il tape tout son fourbi au gimmick rudimentaire, ça sent bon la dépenaille, le bricolage africain.

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    Et quand il s’installe à la batterie, la température monte encore. Il retrousse sa jambe de pantalon au dessus du genou et met à battre comme on battait l’enclume au temps du dieu Gou, mais il fouette sa caisse claire à la main renversée, comme le fait Elvin Jones. Le voilà devenu locomotive à l’ancienne, avec sa tête ronde et hilare qui dodeline en rythme derrière les fûts. Ah t’as voulu voir Vesoul et t’as vu Cedric ! Dans cet instant précis, il devient un mélange extraordinaire d’Isaac Hayes, de Buddy Miles, de dieu africain, de well well well man, de Bullet, d’esclave révolté, de Joe Louis et de black Panther Burns - Ain’t gonna take no mess/ No no no !

    Signé : Cazengler, la burne

    Cedric Burnside. Le 106. Rouen (76). 20 février 2019

     

    Naked Lunch - Part One

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    Si tu vas voir Lydia Lunch en concert, c’est pour te payer un petit shoot d’avant-garde. Un petit shoot d’avant-garde n’a jamais fait de mal à personne, bien au contraire. C’est même conseillé pour la santé. Cette fois, un mec nommé Marc Hurtado accompagne celle qu’on appelle la diva de la No Wave. Il l’accompagne façon indus, avec des machines. Ça tombe bien, car ils ont décidé de rendre hommage à Martin Rev et Alan Vega, c’est-à-dire Suicide. Pas de meilleure conjonction ici bas que celle de Suicide, de Lydia Lunch et des machines. On n’imagine pas à quel point cette conjonction peut sonner juste.

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    Personne n’est plus habilité qu’elle à rendre hommage aux parangons d’une scène dont elle fit partie dès l’origine. Personne d’autre qu’elle ne peut prétendre proposer un profil avant-gardiste aussi idéal dans le contexte précis de cette conjonction. Attention, l’avant-garde n’est pas à la portée de toutes les oreilles. En leur temps, Alan Vega et Martin Rev firent les frais de cette assertion. Et plus ils sentaient que les gens n’y comprenaient rien et plus ils devenaient agressifs. Il semble que le problème soit resté entier, car Lydia Lunch n’a pas l’intention d’être aimable. Ce n’est pas que ça fasse partie du jeu, mais c’est une simple question d’attitude. Elle n’est pas là pour faire risette, elle est là pour célébrer le génie avant-gardiste d’Alan Vega et de Martin Rev qui Dieu merci ne pondirent jamais de hits. Le côté âpre de la démarche avant-gardiste peut rebuter, mais aussi fasciner et Marc Hurtado veille bien à réveiller le génie noisy caché au fond de la lampe d’Aladin, tel que le conçut voici presque cinquante ans Martin Rev. C’est une énergie qui ne doit rien au rock traditionnel, rien au jazz classique, mais qui doit tout à la rue new-yorkaise, une énergie dont s’enivrait Martin Rev lorsqu’il se rendait à ses leçons de piano. Oh bien sûr, il se goinfrait de jazz moderne, mais sa vision du monde passait par le pouls de la ville, la plus grosse ville du monde, et c’est exactement ce pouls urbain qu’il interprète dans ce son que d’autres gens qualifieront d’indus, ce mix de chaos, d’énergie, de violence, de béton, de chaleur, de drogues, de misère, de voitures, de corps, de traves, de sax et de sex, ce pulsatif fantastique que Lou Reed a interprété autrement et que Martin Rev a su libérer via ses machines, car il sentait qu’il devait en passer par là, pour rester en cohérence avec l’osmose de la comatose maximaliste. Martin Rev ne jure que par les extrêmes. Et miraculeusement, Marc Hurtado restitue tout ce fourbi, oui, il faut bien parler de miracle.

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    Alors, pour Lydia Lunch, c’est du gâteau. Elle lit les textes d’Alan Vega à l’orgie d’urbi et d’orba d’orbite urbaine, elle lit, scande, impacte, déclame, elle pulse elle aussi et donne carte blanche à son corps de vieille dame pétrie d’avant-garde. Elle devient la gardienne du temple, elle arpente la petite scène et vend le poisson Vega à la criée, elle recrée les tensions originales, celles qu’on ne connaît pas puisqu’on a raté les épisodes du Max’s, alors on se rattrape et dans le répétitif de ce beat buté comme un âne se niche tout le merveilleux secret du New York Beat, c’est un son qui entre par toutes les ouvertures, qui roule sous la peau, c’est un mantra électronique de la pire espèce, un mantra dévoreur de cerveau, quelque chose qui dévore à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. On s’en aperçoit d’autant plus facilement que la production des deux premiers albums de Suicide est catastrophique et là, on a l’impression de découvrir un continent. Ou si on veut raisonner à l’envers, le son que sortent aujourd’hui Marc Hurtado et Lydia Lunch est d’une modernité à toute épreuve : Suicide n’a pas pris une seule ride. Effarant ! Lydia Lunch veille au grain du punch, elle y met toute sa foi de pâté de foie, elle chante ça à la vie à la mort, dans un état permanent d’implication suicidaire. Elle s’en prend aux gens qui brandissent des smartphones pour la photographier, c’est pas l’heure ! Comme ils ne comprennent rien, elle leur fait un doigt new-yorkais et leur claque un fuck you bien lunchien.

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    Lydia et son lieutenant attaquent avec le mighty «Touch Me» tiré du deuxième album de Suicide, ils le tapent au bish bash bosh de tête contre les murs, cool as ice, et embrayent sans transition avec le «Sniper» qu’Hurtado enregistra avec Alan Vega, c’est comme dans Nougayork, on sent le souffle dès l’aéroport, ça boome dans la tirelire, derrière ses machines, Hurtado fait le show lui aussi, comme Martin Rev au temps béni de Suicide, tout en excentricité vestimentaire et en bombardement ionique intensif. Dans le foutoir de cet intense chaos sonique, on croise plus loin des bribes de «Harlem» et Mister Pip man/ He is the king, un blaster basé sur l’observation des mœurs du Bowery, et ses personnages qui entrent en scène comme au Théâtre de la Cruauté, Mister Junkie man/ He wants a hit, et elle scande, suck it like a shark, suck it like a shark, elle lit car trop de texte, ça logorrhe à Gomorrhe, Mister Apollo/ What you doin’ in that sewer, on l’a oublié, mais le beat de Suicide est aussi vital que le white heat du Velvet, et dans cette cabane toilée de bal populaire, le beat suicidaire prend une curieuse résonance.

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    Il faudra un jour consacrer un peu de temps à Lydia Lunch qui depuis 1980 fait des albums extrêmement intéressants en s’entourant de la crème de la crème du gratin dauphinois, à commencer par James Chance, dans Teenage Jesus & The Jerks. Ils tentèrent tous les deux de créer la sensation en jouant la carte vitupérante du minimalisme maximaliste. Elle collabora aussi avec ce démon de Michael Gira, avec l’Exene d’X, avec le sulfureux Genesis P-Orridge, avec Jimmy Johnston de Gallon Drunk, mais surtout avec Rowland S. Howard, notamment sur l’album Shotgun Wedding paru en 1991.

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    C’est le grand album classique de Lydia Lunch, du Kill Bill avant la lettre. Quel album ! «Burning Skulls» fait partie des cuts qui ne devraient jamais s’arrêter. Sur un tempo bien heavy, Lydia écrase ses syllabes comme des mégots, avec une singulière insistance. Et ce diable de Rowland S. Howard joue à la clameur délétère. C’est à la fois superbe, gothique et plombé, embrasé aux alentours et monté sur un beat royal. Rowland vole le show. Il lancine admirablement et arrose le cut du meilleur acide disponible sur le marché. Avec «Endless Fall», ils font un duo historique. Ils sonnent comme une vraie bénédiction, Rowland crée des dynamiques à coups de renvois, people die, et ils relancent à deux. L’autre énormité de l’album s’appelle «Pigeon Town», riffé d’entrée de jeu. Rowland ne rigole pas avec la marchandise et cette garce de Lydia chante comme une vieille pute. Ah ils sont jolis ! Rowland n’en finit plus de jouer à l’alerte rouge et reste d’une incroyable théâtralité. Le son fait foi. Rowland joue ça jusqu’au trognon. Des mecs comme lui ne courent pas les rues. Tiens, voilà «Cisco Sunset», monté sur un groove de basse. Lydia s’y glisse humidement. C’est du grand Lunch. Elle chante à la racine du beat, Rowland concasse ses septièmes d’accords de jazz pendant qu’elle dérive dans le moonshine. Elle chante avec toute la maturité de chipie mal dégrossie dont elle est capable. Rowland joue «Black Juju» à la pire clameur de l’univers connu. Cette diablesse de Lydia tente de calmer le jeu, mais à quoi bon ? Les bites lui échappent des mains, c’est foutu d’avance. Quand elle chante «In My Time Of Dying», elle rivalise de nullité avec Wendy O Williams. Elle n’a aucune présence vocale. Elle bâtit sa réputation sur autre chose. Ils chauffent «Solar Hex» à blanc et tapent «What Is Money» au mood berlinois, avec de l’undergut de femme qui a vécu. Rowland gratte ses puces, il joue au circus géométrique de l’after-punk et Lydia se vautre dans la mélasse avec sa voix de vétérante de toutes les guerres. C’est encore du big heavy sound. On peut faire confiance à Rowland S. Howard pour ça.

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    L’autre grand classique du duo Lydia Lunch/Rowland S. Howard s’appelle Honeymoon In Red. On y trouve une version délicieusement trash de «Some Velvet Morning». Elle fait un duo de dingos avec Rowland qui chante à la petite dégueulée. Aw my God, il se prend pour un Lee Hazlewood en difficulté et Lydia Lunch fait sa Nancy avec un ton atrocement faux de lullaby. Ils sont immondes. Ils enterrent vivant l’un des plus beaux classiques de la pop américaine. Il ne faut pas s’aventurer trop loin dans les parages de cette femme. Elle cultive une sorte de goût pour la dérive mal chantée et l’ancolie sadiste. Mais sur «Three Kings», elle vient se couler dans le groove de funk punkoïde orchestré par son amant Rowland. Ah comme ce mec est doué. Il fait aboyer sa guitare dans la nuit. Il joue le groove des squelettes dans une scène de George A. Romero, il joue au dénaturé implacable, il joue le jerk des catacombes. On a encore du Rowland pur et dur avec «Still Burning». Il chante encore plus mal qu’elle, c’est à la fois mauvais et comique. Quasi-caricatural. Aussi inutile qu’une brebis périmée. Lydia fait encore des siennes sur «Fields Of Fire». Diable, comme elle chante mal. Elle tartine plus qu’elle ne chante. On est tenté de plaindre cette pauvre fille. Mais on se régale de «Dead In The Head», balayé par l’infernale rythmique acide du grand Rowland S. Howard. Il chante derrière elle et gratte sa gratte avec une réelle appétence. C’est mortifère en diable. Son unique et incroyablement ferrailleux. Rowland frise régulièrement le génie.

    Signé : Cazengler, Lydia Louche

    Lydia Lunch. Rush Festival. Rouen (76). 25 mai 2019

    Roland S. Howard & Lydia Lunch. Shotgun Wedding. Triple X Records 1991

    Lydia Lunch. Honeymoon In Red. Widowspeak Productions 1997

    MONTREUIL / 09 - 06 - 2019

    LA COMEDIA

    L'ANNIVERSAIRE DE TONTON ALBERT

    RAOULEX TRIO + FRIENDS

    Salut à toi le dromadaire

    Salut à toi Tonton Albert

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    L'a son nom gravé dans le marbre de l'éternité, z'avez reconnu les paroles de l'hymne alterno-punk des Béruriers Noirs, ben ce soir, le grand Albert est convoqué à la Comedia, rien de grave, juste la troisième fête pour son anniversaire, l'est classe l'Albert dans son costume sombre à large cravate noire rayée de bleu qui tranche le blanc oriflamme de sa chemise impeccable, soixante dix balais au placard et l'est parti pour en rajouter le même nombre, plein de jolies filles à ses basques, les garçons qui viennent l'embrasser, les doigts remplis de verres de bière, l'est vrai qu'il est un héros, l'était-là aux temps originels, trésorier de l'association qui défendait envers et contre tout – municipalité, autorités - le punk squat légendaire de L'Usine, jusqu'à ce jour fatidique du 12 avril 1986 où deux cents punks se sont affrontés toute la nuit aux CRS, une page glorieuse du rock français et montreuillois. Ils ont perdu la bataille, mais la guerre pour une vie plus libre n'a jamais cessé. La mauvaise herbe repousse toujours entre les pavés.

    Alors ce soir, toute la mouvance Dyly – do your life yourself - s'est donnée rendez-vous, les anciens et les plus jeunes, les nostalgiques et les activistes, pas de discours, pas de remémorations d'anciens combattants, la joie d'être encore ensemble et pour infuser persévérance et énergie, de la musique. D'autrefois, d'aujourd'hui et de toujours.

    RAOULEX KING TRIO

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    C'est comme un vieux parchemin enrâoulex sur lui-même, plus vous dérâoulexez plus la lecture devient passionnante. Vous raconte les nouveaux épisodes d'une vieille histoire, mais là pas besoin de s'abîmer les yeux à déchiffrer le grimoire, suffit de regarder et d'écouter, le King Trio vous conte la saga des temps heureux. José Calodat ose le culot de la batterie flegmatique, n'en fait jamais trop, use de la grosse caisse avec parcimonie, oui mais quand il tape il met les deux points sur les ï, précision à bon escient et jus de justesse survitaminée, l'est au rythme comme les poëtes sont à la rime, le coup d'éclat, la cymbale coquelicot sanglant et la caisse claire pétunia pétaradant, chemine de tournant en tournant, où vous l'attendez et il est là pile poil. Et puis quand il cogne de toute sa pogne, l'est en rogne, ne vous absout en rien de votre volition de vivre mais vous abasourdit de la clinquance chancelante du monde.

    Lo Azelo est à la basse intermittente. Un faux-jeton. L'a l'air du mauvais ouvrier qui fait le minimum. Celui qui stagne devant la machine à café et qui a toujours une clope en retard. Oui, mais quand il marne, l'eau déborde. Ce n'est plus une basse qu'il a dans les mains mais un de ces engins que Luigi Russolo appelait un bruiteur. Voulez quoi, le chac-chac-chac de la mitrailleuse, le voici, à longues rafales qui vous récatent les environs en trente secondes, vous préférez le bruit de la Gitane Testi le moteur surcompressé à fond dans une montée himalayenne, le voilà. L'a tout ce que vous désirez en magasin. Même le truc auquel vous n'avez jamais pensé. Par exemple, ces espèces de poinçonnages de machines à coudre devenues folles.

    Alexis Dupont n'arrête pas. L'est au four brûlant de la guitare et au moulin à paroles. Poésie populaire, HLM et canapé en skaï, pour le décor, vous conte les existences joyeusement dérisoires, les vies bringuebalantes du petit peuple, celui qui fait des grande choses sans s'en vanter, qui poursuit sa vie à cloche-pied et qui est le premier attrapé lorsqu'il saisit sa chance à plein bras. A la gratte donc, apparemment l'a simplifié le problème, ne joue qu'une corde sur deux. Oui mais ils débrouille pour choisir non pas la bonne mais la meilleure. Encore un traître. Au début, cahin-caha, claudique clopin-clopant. Un perfide. A chaque morceau, il accélère un petit peu sans trop, mais au final une véritable charge de cavalerie.

    Et les deux acolytes lui emboîtent le pas, sans tambour ni trompette, et c'est la galopade effrénée. Le King Trio, le programme annonce randonnée familiale avec pause pipi et arrêt pique-nique toutes les demi-heures, et vous êtes embarqué en sandalettes écologiques dans un marathon-commando-d'élite.

    Je vous aurai averti. Je vous dévoile leur truc, ne jouent ni en fa, ni en la, mais en ska. Au début ska n'a l'air de rien, ska tressaute gentiment d'une jambe sur l'autre, et puis ska skaccélère, c'est vous qui êtes les roulettes du skate, votre ska est désespéré et c'est sklà que se produit le miracle, alors que vous croyez exploser, vous êtes envahi par une ondée de bonne humeur virevoltante, ska alors ! Le public se déchaîne, pour le pas de danse, facile, c'est celui des Tromp-la-Mort, vous trouvez ska dans la bande-dessinée Le Cocombre Masquée de Mandryka, pardon de Mandryska.

    Cette fois ska-y-est vous dîtes vous, c'est alors que le Raoulex King Trio vous sort l'arme fatale, des renégats, finie la skamelote et hop ils plongent dans le rock'n'roll, du coup Alexis saute l'inter-set et case deux cordes à sa guitare, pas de panique l'en a une autre, et il en profite pour vous mettre une ambiance torride. Z'auraient pu continuer comme cela toute la nuit, mais non ils ne sont pas vaches, c'est l'heure de la traite. Celle des bœufs.

    Une prestation skadorable ! Atteinte de skarlatine aigüe. Ça se soigne, mais on ne veut pas guérir.

    *

    SUIVEZ LES BŒUFS

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    ( à la basse François Dao Chatelain )

    N'en donnerai que quelques aperçus, parce que je ne m'en rappelle plus, parce qu'il est difficile de fixer le tumulte, parce que les mots manquent pour traduire des moments qu'il faut vivre en leur fragilité tourbillonnante. Un grand merci à Baba Yaga pour l'organisation.

    LOOLIE & BORGO

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    La moitié de Loolie and The Surfing Rogers sont sur scène. Est-ce la meilleure ? En tout cas c'est la plus belle. Loolie, épaules dénudées dans son polo de marin, susurre Funnel of Love, quelle séductrice, à ses côtés Borgo de sa guitare ouvre la mélodieuse boite à sucre fondant des sixties, Wanda Jackson sera à l'honneur dans ce petit set. Nous offrent quatre ou cinq – j'ai aimé, je n'ai pas compté - petits joyaux resplendissants, Borgo étourdissant de virtuosité maniériste, Loolie sublime de feinte simplicité, un régal. François Dao Chatelain s'est d' emparé de la basse et il fronce et brode à foison tandis que Patrick Lemarchand officie à la batterie.

    P'TIT LOUIS

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    Petit par le nom et grand par la légende montreuilloise. La fait partie entre autres des Rouquins et de Jim Marple Memorial, guitare et micro, nous transporte  in the french sixties, une belle version de Elle est terrible, et encore plus surprenant l'acclamation qui suit le Pas Cette Chanson – sur un des premiers 45 tours Phillips d'Hallyday – à l'époque ce genre de morceau étaient surnommés des slow-rocks, la tension du rock et la hargne des relations humaines, P'tit Louis nous restitue ces fragiles évanescences de jeunesse révolue...

    SALUT A TOI

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    Albert monte sur scène pour remercier de quelques mots, il souffle les bougies sur le gâteau et toute la salle entonne Salut à toi de bout en bout. Un grand moment de fierté et d'émotion collectives. Merci à Albert d'avoir par son action et sa présence suscité une telle ferveur.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Thomas Ménil )

    ( 14 / 06 / 2019 )

    LE QUARTIER GENERAL OBERKAMPF

    LES JONES / TONY MARLOW

    ALICIA FIORUCCI

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    Un programme à rendre le Cat Zengler fou de jalousie, les Jones et Tony Marlow, ensemble, le même soir. Difficile de faire mieux. Oui mais comme en rock il n'est jamais rien d'impossible, en prime la petite merveille d'Alicia Fiorucci, un bijou rock'n'roll comme on n'en fait plus. Un seul bémol à la fête, le concert commence tard et je serai obligé de m'éclipser avant la fin. Ce qui sera peut-être une bonne chose, voir plus bas.

    THE JONES

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    Facile les Jones, un peu de blues, un peu de rhythm'n'blues, un peu de rock'n'roll, vous mélangez, vous touillez, et c'est prêt. La recette est d'une simplicité absolue, le problème c'est que personne n'arrive à la réaliser correctement, manque toujours le doigté et cette denrée rare qui ne se trouve nulle part en vente libre, l'esprit. Les Jones, eux ils savent. Des vieux de la vieille, se sont frottés aux meilleurs, s'en sont tirés avec les honneurs et cette réputation flatteuse qui les précède partout.

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    N'y a qu'à regarder Rudy Serairi, physique de chef mafioso qui mâche un imperturbable chewing gum, quand il sourit, rapidement, juste un éclair de satisfaction, on dirait qu'il vient d'apprendre que ses hommes viennent de vider un camion blindé de la Brink's, pas du genre à y aller doucement les basses, pas non plus brutalement, l'est comme les quatre autres, ne joue pas pour lui, joue avec les autres. Toute la différence est là. Aucun des Jones ne se sert en premier, sont au service du rock'n'roll, alors bonjour la machine de guerre. Ils pourraient se la faire perso car ils sont doués, mais non d'abord le groupe.

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    Question guitaristes, z'ont ce qu'il faut. Deux sur l'étagère. Grégoire Garrigues, tout de noir vêtu, pas le genre de gars à user de son instrument comme une kalachnikov folle, les solo interminables il les garde pour lui, sa spécialité ce sont les rafales courtes, sept, huit secondes, mais qui possèdent la saveur de l'éternité, les pose là où il faut, vous aimeriez chipoter, critiquer, vous donner de l'importance, mais non il intervient et vos n'avez plus qu'à vous incliner, the right riff at the right place, seuls les ricains savent faire cela, et les Jones aussi.

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    Thierry Jones, est du même calibre. Son truc à lui, c'est le détail insignifiant qui change tout. La statuette sur le guéridon au fond de la pièce qui vous illumine l'appartement, la fille que vous croisez en allant acheter votre pain et qui bouleverse votre vie, la fameuse tache brillante dans les tableaux d'Eltsir qui modifie l'univers, un tireur d'élite, deux notes par ci, deux notes par là, mais idéalement placées, et du coup le morceau respire et palpite.

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    Ont intérêt à assurer parce derrière vous avez Gérald Coulondre qui vous cabosse la calandre. Style Héphaïstos énervé lorsqu'il retrouve sa femme Aphrodite dans les bras d'Arès, le Gérard l'a compris que le rock'n'roll c'est comme la philosophie nietzschéenne, à coups de marteaux, lui n'a que que des baguettes, moins de brutalité mais davantage de rapidité, vous la coule pas douce mais dur le Coulondre, si l'ensemble cordique devant doit être si opératif c'est que lui, il occupe tout l'espace sonore, ne laisse le temps à personne d'en placer une, oui mais les trois aigrefins ils connaissent la musique, se faufilent dans la moindre fissure, vous placent des accords à bon escient comme des bâtons de dynamite. Bref les Jones, ils strombolent sans répit.

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    Pendant la balance – longue, un larsen à chasser aussi insaisissable que gentleman enquiquineur Lupin – j'avoue que Fred Moulin, planté devant son micro m'avait déçu. Faisait le minimum, dès qu'il s'est glissé sur l'estrade, genre serpent qui ondule dans le nid de crotales, s'est vite imposé comme l'Enchanteur. La même méthode que ses acolytes, ne s'impose jamais, s'expose toujours. Corps habité de pulsions voodoïques. Vous vous demandez dans le capharnaüm sonore des mousquetaires là où il va pouvoir poser sa voix. Se suffisent à eux-mêmes les boys. Un chanteur, pour quoi faire ? La différence, mes chers kr'tntreaders ! Avec le Fred avec sa voix doucement éraillée, une enseigne mobile d'une ancienne station à essence abandonnée depuis quarante ans sur la route 66, les Jones ne perdent jamais les faces, vous fabriquent des jolies choses aussi remuantes que des pierres roulantes, je ne prends qu'un exemple le Betty Jean de Chuck Berry, ils vous le riffent à mort, et en plus ils y rajoutent cette lourdeur balancée des Stones, celle avec laquelle ils rendaient visite à Carol et à Not Fade Away. Car c'est cela les Jones se sont introduits dans le rock des Rosbeefs qui rient Jones de jalousie quand ils les entendent. En plus ils ont des bijoux à eux, du fait maison, du cousu main en peau d'iguane, qu'ils exposent ostensiblement, parce que dans le rock, il y a cet aspect m'a-tout-vu qui plaît au gals et aux guys et dans la salle c'est l'extase remuante. Que voulez-vous un great shot of Rhythm and Blues n'a jamais tué personne et lorsque vous tombez sur un quintil de bons docteurs feelgoods qui vous en infusent sans faillir une bonne vingtaine en intra-veineuse, vous ne pouvez qu'être satisfaits.

    TONY MARLOW TRIO

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    Pim, pam, poum, bim, bam, boum, Fred Kolinski trône derrière sa batterie, sa longue chevelure lui donne l'aspect majestueux du Roi des Aulnes, tel que vous l'imaginez lorsque vous récitez la balade de Goethe. Pour la balade faut l'avouer c'est un peu raté, l'a dû avaler un cuissot d'alligator avant de monter sur scène, car il a une frappe style morsure de caïman, pas besoin de répéter deux fois, vous happe la jambe d'un seul coup.

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    Sur notre droite Andras Mitchell. Yeux de velours miroitant et contrebasse blanche. Un tueur. Slappe comme vous respirez. Sans y penser, sans s'arrêter, le même geste, au même endroit, les doigts en haut qui trifouillent sans plus, l'a trouvé le point gamma de Theillard de Chardin, la big mama elle bourdonne comme s'il lui caressait le clitoris, avec cette classe du gars qui a trouvé le secret de l'univers et qui vous fait part de sa découverte, en passant, sans y attacher de grande importance. Grand seigneur.

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    Et puis Tony. Le marlou fou. Je n'ai pas dit un épileptique à qui il faut passer la camisole de force pour avoir un peu de tranquillité. Non, s'occupe de sa guitare. Les longues soirées d'hiver vous regardez distraitement le feu de bois dans la cheminée, et vous vous dites que vous êtes heureux. Tony, il doit tricher, il a dû s'acheter un surmultiplicateur digital, une démonstration de guitare rock. Tout ce que vous voudriez savoir jouer et que vous ne réussirez jamais. Pas la peine d'essayer. Lui et les deux autres, ce sont des retors. L'aspect passe-partout d'un trio de rockabilly, et le problème c'est qu'ils passent le chiffon à dépoussiérage partout justement, enfin ils ont leur manie de faire le ménage, au plastic.

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    Un peu de surfin' – juste un harpon à épingler Moby Dick – la suite de l'aventure illico, génération suivante, vous connaissez Keith Richards et Brian Jones – vous avez les deux pour le prix d'un – et en plus ils vous prennent un malin plaisir à accélérer dans les deux ponts de dégagement, ensuite pire, Tony cherche la difficulté anapurnienne, vous appelle Hey Joe en français, comme Johnny, mais la guitare à la manière d'Hendrix, attention pas une copie, une interprétation, et un final des plus personnels. Idem pour le morceau suivant, dans lequel Tony nous offre ces glissandi fuzzy mêlés de tonitruance. Le moustique rockabilly à l'assaut des mastodontes, vous les pique à l'angel dust, n'ont plus à faire les fiers, piqûre mortelle. Il y a des gars qui sont bénis des Dieux, peuvent faire deux choses en même temps sans se prendre les pieds dans le tapis, Tony à d'autres cordes que celles de sa guitare. Des vocales. L'en fait ce qu'il en veut. Flexibles comme les lianes dont se sert Tarzan pour passer d'arbre en arbre. Tony il saute du français à l'anglais, sans a priori, in french language pour les petits froggies c'est plus goûteux car vous comprenez les paroles et vous suivez les intonations de la voix conjugue l'ironie nostalgique aux souvenances roboratives, l'est peu de monde dans le rock français qui a su rendre compte du milieu historial des générations dans lequel il a exercé ses ravages. Tony excelle dans cet art poétique populaire. N'est pas seulement un chanteur, mais aussi un conteur qui vous refile les reflets de la légende dorée. Un Fred royal, un Andras impérial, et un Tony intersidéral déconcertant d'aisance, de vitalité et de facilité, la première partie fut un éblouissement.

    ALICIA FIORUCCI

    N' y a pas que des mecs sur cette terre. Non, je n'évoque pas la gent féminine, parce que question filles, il n'y en a qu'une. N'y a qu'Alicia Fiorucci. Toutes les autres sont des essais, des tentatives, des approches, des ressemblances, mais Alicia Fiorucci, c'est le modèle unique. L'eidos platonicienne de la fille rock. L'arrive sur scène toute simple, s'installe devant le micro en souriant. Jusque là elle est à peu près comme tout le monde. D'accord j'exagère, peu de monde ne possède cette présence tranquille. Je pense au lecteur non averti et égaré qui serait tombé sur le blogue par hasard, et qui se demanderait : mais enfin le rock c'est quoi au juste ? L'a de la chance, le rock c'est facile à définir, suffit de regarder Alicia Fiorucci et à moins d'être congénitalement frappé d'une obscure tare de la comprenette, vous avez la révélation devant vous.

    Quelques mois que je n'avais pas vu Alicia Fiorucci, je me disais, super, ça va être bien. Mieux que ça, ce fut rock'n'roll. Trois morceaux, mais elle vous les a claqués à la manière de ce pavillon noir que les pirates hissaient à la corne du grand mât, pour vous avertir qu'il n'y aurait pas de quartier. Sinon de votre viande fraîche découpée au sabre d'abordage.

    N'a pas enfilé son pantalon léopard, t-shirt noir qui s'arrête à l'orée des seins et jupe courte d'un bleu ajusté à ses tatouages, ce soir c'est panthère noire. Pour la musique ne vous inquiétez pas, Tony, Fred et Andras, se chargent de tout. Alicia apporte le rock'n'roll. La voix et le sexe. Car le rock'n'roll sans sexe c'est comme le bœuf qui se prend pour un taureau. Le rock c'est d'abord et avant tout l'appel à la grande copulation généralisée. Les grandes idées c'est bien, les exemples concrets c'est mieux.

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    Alicia souffle la tempête entre Ramones et Bobby Fuller, l'a la voix qui mord et qui déchiquète, n'essayez pas de vous enfuir, il est trop tard, à la fureur rauque du rock'n'roll elle mêle le sentier subtil des perditions. Certes son corps ondule à chaque intonation appuyée, à la manière d'un serpent qui se courbe pour avancer, mais ce n'est pas là que réside le péril, elle le pointe d'un doigt impératif, là-haut, lorsqu'elle pose en perverse candeur sa jambe sur le retour, exactement là où s'arrête la noire résille du collant, plus haut que l'étroite bande de blancheur de la cuisse dénudée, là dans l'ombre de la culotte qui cèle et recèle le sexe pour mieux en dévoiler l'attrait vertigineux, et puis pour vous affoler davantage, elle glisse sa main dans le haut de la jupe, se caresse l'hypogastre, d'un geste érotique mais jamais obscène, c'est cela la beauté d'Alicia cette innocence édénique de petite fille reflétée dans la limpidité aigüe de ses yeux verts. Elle s'amuse et vous affole. Vous pousse au bord du gouffre du désir et vous vous apercevez dans ce miroir ardent. Et devant cette triste figure vous reculez. Ce n'est pas tous les jours que la souris rieuse se joue du chat. Mais avec Alicia c'est ainsi. Elémentaire mon cher Dodgson. Sur son prochain disque elle nous emmènera au pays des merveilles-rock.

    THE END

    Alicia se faufile hors de la scène comme si elle rentrait de l'école. Tony attaque la deuxième partie, m'enfuis la rage au cœur pour le dernier métro, une pluie diluvienne me rattrape sur la route, la teuf-teuf entre deux gerbes d'eau navigue tant bien que mal sur la chaussée inondée, part en aquaplanning, rocke un peu à gauche, rolle un peu à droite, mais en experte patentée elle garde la ligne droite, si j'étais parti une demi-heure plus tard, vu l'amoncellement des trombes d'eau aurais-je pu arriver chez moi...

    Damie Chad.

    ( Photos : Matthieu Worthwhat )

    MONTREUIL / 15 – 06 – 2019

    LA COMEDIA

    LILIX & DIDI / PRINCE ALBERT

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    Arrivé un peu en avance, par grand monde, mais je suis comme le grand Anubis, le dieu chacal qui présidait à la pesée du coeur. Suis pareil que lui, attentif à la balance. Se déroule sans problème, quand Personne s'en occupe, c'est souvent bon du premier coup. La salle s'est remplie. Des ados et des parents, plus un public plus habituel, tout cela coexiste sans problème.

    LILIX & DIDI

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    ( Photo : Alain Hiot )

    Ne sont pas deux. En vérité un quatuor. En fait plutôt trois. Ce n'est pas que le quatrième à la guitare compte pour du beurre. Mais l'est un peu différent des autres. D'abord c'est un homme, il porte une queue de cheval ( plutôt d'onagre sauvage ) pour ne pas se faire remarquer, mais il appartient à la pire des espèces, puisqu'un adulte. Toutefois on lui pardonne. Il assure grave. Ouvre la voie. Normal, c'est le plus aguerri, vous pose la structure et la charpente, ne reste plus qu'à empiler l'équilibre des briques et les tuiles. En plus il est le professeur des trois misses. Car ce sont des filles, des jeunes filles de seize et dix-sept ans. Sweet Little Sixteen prophétisait Chuck Berry. Pas des riots grrrls encore, mais des young girls punk'n'roll, ce qui est déjà un beau début dans la vie.

    Lilix et Didi possèdent cette particularité d'alterner en cours de set, basse et drum... Lilix merveilleux prénom qui évoque autant le parfum printanier du muguet que le lointain effluve vénéneux de Lilith, la plus timide malgré son anneau à l'oreille, voici Didi, teinture verte sur les cheveux qui oscillent et scintillent entre reflets turquoises et clartés smaragdines, en toutes les occasion elle se charge du chant. Une voix fraîche et incisive, qui découpe à la perfection les syntagmes des lyrics anglo-saxons, des trois c'est la plus décidée. Zo reste sagement à la guitare. L'offre un look longiligne et androgyne avec ce reste d'enfance rêveuse que l'on se doit de tous garder au fond de nous pour que notre vie ait un sens.

    Un étrange répertoire entre Ramones et modernes angoisses de jeunes gens de nos jours qui recherchent leur identité disparate, comme cette chanson sur les bottes rouges que voudrait porter ce jeune garçon qui ne peut pas, car la couleur rouge est l'apanage des filles. On voit qu'elles n'ont jamais lu Joë Bousquet, pas mieux que ce poëte pour apprendre la symbolique du sang. Moi non plus, je ne l'avais pas lu à leur âge.

    N'aimerais pas être à leur place, public hyper attentif, mais non, ce sont des conquérantes, les guitares vrombissent, la basse bazarde son halètement contenu et à la batterie elles enchaînent les breaks comme pour une démonstration. L'ensemble sonne juste, le druming manque un peu de force dans les biscoteaux, n'ont pas des bras de camionneurs, mais cela s'affermira par la pratique, pas provocantes mais séduisantes, et les applaudissements pleuvent de plus en plus drus à la fin de chaque morceau. Certes il leur manque encore, la rage, et la révolte, mais cela viendra.

    PRINCE ALBERT

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    Pas le petit prince. Pas de renard philosophe à l'horizon. Virgile – Tytire tu patulae recubans sub tegmine fagi, excusez-moi pour cette réminiscence bucolique – l'on ne comprend pas trop avec la chaleur lourde et moite qui règne pourquoi il s'est affublé d'un cache-poussière style Sergio Leone - en intro, tout seul sur sa guitare, nous interprète un râga indien et tantrique. Question montée de l'adrénaline sexuelle dans l'assistance, pas de différence notable, par contre couleur Râmâyana c'est parfaitement réussi, agite faiblement deux cordes du bout des doigts et vous emporte dans un épanchement modal caractéristique. Oui mais ça ne dure pas. Olivier Arnold fracasse sa batterie en trois secondes, l'a des biscoteaux de camionneur lui, et vous donne l'impression de frapper à coups de démonte-pneu. Un insatiable, une fois qu'il est parti - le bouton se déclenche tout seul – c'est pesé, emballé, emporté et expédié par colissimo. Faudrait pas que les morceaux aient un début, ça lui ouvre l'appétit, et après il ne peut plus s'arrêter. Tape de tous les côtés, un fadurle, un madurle, il bourre à mort, il fourre à vif, l'en jette encore parce qu'il ne connaît pas le mot : trop. Ou alors il confond avec pas assez, le gars qui vous beurre la tartine des deux côtés, plus le listel, plus le bol, plus la table. De mauvaises manières de mal éduqué qui évidemment déteignent tristement sur ses comparses. Cyprien n'en rate pas une pour lui refiler des lignes de basse qui vous entortillent le paquet cadeau au fil de fer chauffé à blanc. De temps en temps il se tourne vers Olivier, genre gamins sur un parking qui font le concours du plus grand nombre de rétroviseurs cassés. Vous n'avez plus qu'un espoir, seul un prince pourrait arrêter ce barnum rock'n'roll, c'est raté, Cedrick Adava pense que le Prince Albert doit sa couronne au fait qu'il a trouvé le moyen de faire deux fois pire qu'eux tous réunis. Alors il tente de faire pareil : à la guitare d'abord. Il ne se débrouille pas mal du tout, ce qui a le don d'énerver Virgile, qui piqué par la tarentule fraternelle de l'émulation, au bout du quatrième morceau, se défait de son cache-poussière, mais ne s'arrête pas en si bon chemin, il l'arrache, non il lacère carrément sa chemise et la jette à terre pour la piétiner rageusement. Un mec pas soigneux. Je n'aimerais pas voir l'état de sa chambre. Par contre, question riff, l'est mortel, difficile de savoir comment il fait, mêmes les filles qui voudraient s'attarder sur son torse dénudé, ne peuvent détacher leur regards de sa main droite. L'agite si violemment, qu'elle vous obnubile le nombril. Vous avez peur pour lui, sa menotte mignonnette, elle a toutes les chances de se détacher et d'aller voler dans l'air avant de retomber dans une flaque de sang. Ben, non elle tient bien, l'est même devenue autonome, frappée par un parkinson démoniaque, une nouvelle maladie, la tremblante tumultueuse du mouton enragé ou l'épilepsie convulsive de la vache folle. Faudra qu'un vétérinaire se penche sur ce phénomène clinique. En tout cas, question rock c'est radical, ça vous allume le feu au plancher et au plafond en même temps. Ce Virgile là, son passage préféré c'est plutôt le saccage de Troie du chant VI de l'Enéide que la première églogue des Bucoliques. Rien de tel que la fureur sacrée de la poésie pour donner de l'énergie aux copains. Du coup Cedrick vous pète deux cordes en même temps, les princes se doivent d'être fastueux et dispendieux, pas de problème, l'a prévu l'a une seconde machine de guerre prête, toute noire comme vos ires perdues. Mais ce n'est pas tout, assume tous les attributs de sa charge, notamment du chant. En français pour que personne ne fasse semblant de ne pas avoir compris. L'a des paroles qui tuent et des mots qui trouent, vous les assène sans distinction un peu comme la vérole se jetait sur le bas-clergé au moyen-âge. Descend de la scène pour porter le message au peuple attroupé au bas de l'estrade, l'aime le contact, fusionnel, rebondit comme une balle de squash sur les uns et les autres et revient finalement nous avertir de l'imminence des mutations catastrophiques qui s'apprêtent à fondre sur nous. Mais les gens sont sottement imprévoyants, au lieu de fondre en larmes, ils s'esbaudissent de joie, trépignent, se bousculent, se perdent dans un immense tohu-bohu. Dernier morceau, ils arrêtent, mais la foule se mue en bête féroce, ce sera rappel ou révolution. On a eu le rappel, cette fois on a été sages, qu'ils s'en souviennent quand ils repasseront par la Comedia. Le peuple a faim de rock'n'roll. Et le Prince Albert se devra de continuer à nourrir les fauves.

     

    PROMESSE

    Très bonne soirée. Comme on les aime. Des jeunes pousses et de solides gaillards qui n'en sont pas à leurs premiers méfaits. La semaine prochaine, la kronic de leurs CDs. Je sais, l'on vous gâte. Profitez-en bientôt les vacances d'été, et vous serez privés de vos livraisons hebdromadaires. Cela vous apprendra à vivre.

    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    le service secret du rock'n'roll

    SAISON 2 : LE DOSSIER A

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    Les gens s'imaginent que le SSR sauve le monde au moins deux fois par jour. Ne soyons pas faussement modestes, cela nous arrive quelquefois, mais parfois nous tombons sur des affaires des plus intrigantes qui échappent à toute logique humaine. Pour vous le prouver et satisfaire votre insatiable curiosité, voici spécialement déclassifiés pour les kr'tntreaders, les documents relatifs à une des plus mystérieuses énigmes qui s'offrit à nous. Voici donc, tiré des archives secrètes du SSR, le Dossier A. Retranscrit in extenso, est-il besoin de le préciser.

    UNE MATINEE DE RÊVE

    Nous avions ouvert les deux fenêtres du bureau en grand. Une douceur printanière avait envahi la pièce. Molossa lapait à petits coups de langues son bol matinal de jack, le Chef savourait un Coronado, aucune affaire en vue depuis trois jours, calme plat, je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque au Chef perdu dans ses pensées :

    '' Agent Chad, il ne faut jurer de rien. Je suis d'accord avec vous la journée qui se profile semble promise à demeurer paisible, toutefois une chose m'inquiète, un presque rien, je ne dis pas un je ne sais quoi, parce que justement je sais. Pas grand-chose, mais il est des sensations qui ne sauraient tromper un fumeur de Coronado. Avez-vous remarqué que malgré le calme de la journée la fumée quand elle se sépare de son clair brasier de feu avant de monter droit vers le plafond exécute une espèce de légère demi-volte sur sa gauche, via sinistra auraient dit les Romains, et puis cette sensation accessible à un seul amateur distingué, le cigare semble, ô imperceptiblement, coller aux doigts, ce sont-là des signes inquiétants. J'ai remarqué que souvent, lors de telles coïncidences, les évènements tournent à l'aigre...''

    Sur ce le Chef ferma les yeux et replongea dans un rêve intérieur digne des grands félins asiatiques... Deux heures plus tard le téléphone sonnait. Je décrochai.

    '' Allo, ici le brigadier Dupont du Commissariat, l'on vous envoie une voiture avec cinq gaziers qui nous racontent une drôle d'histoire à dormir debout, on n'y comprend rien, en plus le temps nous manque, il est déjà dix heures et nous sommes en retard pour préparer l'anisette de midi, donc ils sont chez vous dans cinq minutes.

      • Mais enfin Brigadier nous sommes les Services Secrets du Rock'n'roll, nous ne traitons que des affaires ayant trait au rock'n'roll !

      • C'est bien ce que je disais, ces cinq jeunes ils ont formé un groupe de rock !

    UN DRÔLE DE RECIT

    Il nous fallut plus de cinq heures pour remettre les faits dans l'ordre. Les gamins n'arrêtaient pas de se couper et d'embrouiller la chronologie des faits. Nous l'avons difficilement remise en ordre :

    Baptiste : c'est à cause de Noémie que l'on a formé le groupe. J'avais emprunté son cahier de textes, la plus belle fille du collège, la plus bêcheuse aussi, elle ne nous adressait jamais la parole, j'ai compris pourquoi en ouvrant le cahier, à chaque page elle avait collé des photos de groupes de rock...

    Lionel : du coup on a décidé de former un groupe de rock !

    Hector : on a commencé petit, en rock on n'y connaissait rien, on n'avait même pas d'instrument, mais tous les matins à la récré de dix heures et demie, l'on a tenu une réunion secrète dans un coin reculé de la cour.

    Hugo : c'est le troisième matin que s'est radinée Alma. L'on aurait préféré Noémie mais enfin c'était une fille !

    Baptiste : peuh, une sixième, nous on était en troisième, petite malingre, pas très jolie, on l'aurait bien renvoyée...

    Gérard : mais au bout de dix minutes elle avait cité dix noms de groupes que l'on ne connaissait pas, et le soir quand on a vérifié l'a bien fallu reconnaître qu'elle en connaissait un max !

    Lionel : bref elle s'est accrochée, elle était à toutes nos réunions et lorsque l'on a trouvé un local de répète, elle n'a jamais sauté une répétition, toujours là et elle avait l'oreille.

    Hector : quand on est passé en seconde, elle est passée en cinquième mais le collège et le lycée étant le même établissement, l'on a continué à se voir aux récrés et aux répètes.

    Baptiste : ensuite Hugo est tombé amoureux d'elle !

    Hugo : n'importe quoi, c'est avec moi qu'est sortie Noémie, pas avec toi !

    Tous les autres : arrête ! Tu allais chercher Alma chez elle et tu la ramenais le soir !

    Hugo : justement, c'est là où les ennuis commencent !

    Tous les autres : n'importe quoi, tu es simplement vexé parce que tu ne la vois plus ! Et tu en fais un tel problème que tu nous as forcés à te suivre au Commissariat.

    Bref, ils commencèrent à se disputer, se traiter de tous les noms, s'insulter et pour finir ils décrétèrent  arrêter le groupe. Split en direct ! Et ils s'en furent chacun de leurs côtés, les yeux étincelants de colère.

    Ils sont jeunes, conclut le Chef. Nous n'y pensions plus mais trois jours plus tard Hugo sonnait à la porte du Service.

    PRECISIONS HUGOLIENNES

    '' Je suis venu pour vous dire que premièrement je ne suis pas amoureux d'Alma, deuxièmement que je suis inquiet. Elle a disparu. Depuis trois mois. Du jour au lendemain. Les autres s'en foutent mais moi je trouve ça étrange.

      • Tu peux nous donner son adresse ?

      • Oui 15 rue Lakanal, au douzième étage. Je l'ai raccompagnée plusieurs fois par semaine chez elle et de même j'allais la chercher pratiquement tous les matins durant trois ans. Je montais les escaliers, tapais à la porte du logement 121, la porte s'ouvrait aussitôt et elle sortait.

      • Et ses parents ne disaient rien !

      • Je ne les ai jamais vus, ni de près, ni de loin. Au retour c'était pareil, elle tapait, l'on débloquait le verrou de l'autre côté, et elle rentrait. Par l'embrasure je n'ai jamais vu quelqu'un.

      • Et alors ?

      • Un jour, j'ai frappé, personne n'est sorti, on ne l'a plus jamais revue, j'ai continué tous les jours, j'y vais encore de temps en temps. Le groupe a commencé à se désagréger...

      • A cause d'elle ?

      • Non, des divergences musicales... De toutes les manières mon père est muté dans le Sud, l'on part dans trois jours, mais je tenais à  signaler cette disparition... Les autres disent qu'elle a déménagé puisque sur la boîte à lettres 121 dans le Hall, l'inscription M. et Mme Leduc et leur fille Alma a disparu du jour au lendemain. Mais moi il y a un truc qui me gêne.''

    UNE ENQUÊTE SURPRENANTE

    Nous nous sommes partagés le travail avec le Chef. S'est rendu au Collège, l'a été reçu par le principal. L'en est revenu étonné. Aucune Alma Leduc n'a été scolarisée dans cet établissement. Il a eu accès à tous les fichiers informatiques. Il a interrogé les surveillants et les professeurs, et certains élèves. Personne n'a jamais entendu parler d'Alma Leduc. Rien aucun souvenir, aucune trace...

    Je suis monté au douzième étage du 15 rue Lakanal, j'ai frappé à la porte, rien, pas un bruit. Personne. Molossa n'a manifesté aucun intérêt. J'ai trouvé la société de location de l'immeuble. Le directeur m'a appris que l'appartement 121 avait été acheté par l'ambassade du Mali. J'ai obtenu un rendez-vous avec l'ambassadeur du Mali, lui et son chef de service m'ont appris que l'appartement était inoccupé depuis cinq ans. M'ont prêté les clefs de l'appart. Je l'ai visité. Bien défraîchi, une grosse couche de poussière sur le plancher. Molossa n'a même pas pris la peine de flairer partout. J'ai ramené les clefs et puis plus rien.

    Nous avons tourné et retourné le problème dans notre tête. Le Chef a contacté bien des services d'Etat. Tout cela n'a rien donné. Tous les membres du groupe ont été surveillés à leur insu. Rien d'anormal dans leur comportement. Les rapports se sont accumulés, tous aussi décevants les uns que les autres. Et puis nous sommes passés à autre chose. Nous avons oublié.

    Trois ans se sont écoulés. Je n'y pensais plus lorsque le hasard m'a fait passer par la rue Lakanal. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'ai garé la teuf-teuf et je suis monté jusqu'à l'appartement 121 du douzième étage. Molossa très intéressée s'est approchée de la porte et a remué la queue. J'ai frappé. J'ai entendu un déclic à l'intérieur, la porte s'est entrouverte et refermée, Alma était sur le palier. Un peu malingre, pas vraiment jolie, mais une réelle présence.

    Voilà, c'est tout. Enquête terminée.

    Damie Chad.

    Photo : agente Pat Grand )

  • CHRONIQUES DE POURPRE 379 : KR'TNT ! 399 : RACHID TAHA / MARTY BALIN / OVEREND WATTS / LEON RUSSEL / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / GREIL MARCUS / JOHN KINC

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 399

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    27 / 12 / 2018

     

    RACHID TAHA / MARTY BALIN /

    OVEREND WATTS / LEON RUSSEL

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    GREIL MARCUS / JOHN KING

     

    Taha pas de pot, Balin pas de bol

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    On allait quand même pas finir l’année sans dire adieu à Rachid Taha, l’une des stars de ce qu’il faut bien appeler le rock méditerranéen. Il vient de partir au casse-pipe. Ce fantastique petit bonhomme aura su rocker bien des salles au cours de sa courte vie, et il n’était pas rare, au temps des grands shows de l’Élysée Montmartre, de le voir finir son set au sol, vidé, rincé, aussi lessivé qu’on peut l’être quand on a jeté tout son être dans la bataille. Rachid Taha était une bête de scène, au même titre qu’Iggy Pop ou Lux Interior et quand le bouzouki attaquait «Bent Sahra», alors tout explosait, les tambours du désert battaient la mesure, une houle soulevait le public, on vibrait tous au beat des tambours berbères, on s’offrait au vent du désert, ce souffle nous ramenait aux origines de la vie, aux origines du rock, car c’est bien de cela dont il s’agissait. Il n’existait rien de plus primitif, au sens sacré du terme et quand les filles chantaient par dessus le beat des tambours, alors Rachid et son groupe atteignaient les limbes du génie. Comme dans une espèce de grand raccourci, l’évidence flashait le lien direct entre l’état primitif et l’accomplissement du génie. C’est là où se situait Rachid Taha et il ne fallait surtout pas s’étonner de voir des sommités comme Steve Hillage et Eno l’accompagner sur scène. «Ya Rayah» sonnait aussi comme un chant de ralliement, sa prodigieuse beauté mélodique remontait à la nuit des temps, le groupe dégageait ces parfums d’Arabie qui firent jadis rêver les aventuriers, massive extase d’élan sublime, tu y aurais dansé jusqu’au bout de la nuit célinienne, cette musique dégageait quelque chose d’à la fois victorieux et de très humble, un mélange que tu ne trouveras évidemment pas dans le rock, car cette musicalité existait bien avant l’Occident. D’où sa grandeur séculaire. D’où les ondes tutélaires. Rachid Taha tirait toute sa force de l’Afrique, celle qui fit tant peur aux blancs, à cause de son animalité. Mais ce que les blancs colonialistes n’avaient pas compris, c’est que cette musique était joyeuse, bien au-delà de toute expectative. Cette musique était tout simplement à l’image de la vie, colorée, sexuelle, libre et sacrée. Rachid Taha dansait avec la vie plutôt que de danser avec les loups, il se comportait sur scène comme un amuseur de foire, du type de ceux qu’on croise sur le marché aux chameaux de Ouarzazate, et soudain, des clameurs antiques entraient dans ce tourbillon de vie. On croyait entendre sonner les trompettes des armées de l’antiquité, des clameurs d’écrasante supériorité jaillissaient au loin comme portées par l’écho du temps, cet expressionnisme musical semblait ouvrir une porte sur la démesure du désert. Diable, comme ces clameurs pouvaient être capiteuses. Elles foulaient les frontières dessinées par des géographes ignorants et repoussaient les colonnes infernales de l’envahisseur. Avec deux fois rien, c’est-à-dire des instruments berbères, Rachid Taha parvenait à fabriquer du Technicolor pour chasser les ombres. Il mêlait sa fabuleuse énergie aux chœurs de femmes et aux nappes de violons, son exotisme coupait le souffle par la seule vertu de sa beauté canonique. Rachid Taha chantait comme un prince mauresque, avec une grandeur sauvage qui échappait à la compréhension de l’occidental, il s’inspirait de la beauté des songes, il puisait dans l’entre-deux mondes scintillant d’une culture infiniment plus raffinée que la nôtre. Et tellement plus musicale que ne le fut jamais celle des autres coins du monde. Ces gens avaient le beat du désert et des montagnes dans le sang. L’origine de toute vie.

    En réinventant la grandeur du souffle des tribus, Rachid Taha atteignait à une sorte d’universalisme, le même que celui de Monk, le même que celui de Jimmy Webb, le même que celui d’Erik Satie. Avec seulement un tambour berbère et un bouzouki, il élevait l’art au degré supérieur. Il fallait voir à quel point il aimait la vie. Il en faisait une profession de foi. Dans ces beaux albums que sont Diwan et Tékitoi, des clameurs fantasmagoriques remontaient du passé. Certains cuts relevaient de la puissance fondamentale, de la vraie profondeur de ton. Rachid Taha nous parlait d’éternité féerique. Il tournoyait au son des instruments d’un dieu miséricordieux. Il nous emmenait sur les marchés, dans les villages pour y entendre cette musique qui fascina tant Paul Bowles et Brian Jones.

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    Quant à Marty Balin, c’est une autre histoire. Celle d’un loser complet. Il vient en plus de casser sa pipe en bois, quinze jours après Rachid Taha. Le Jefferson Airplane ? Oui, c’est son groupe, il composait et chantait en lead, mais ça n’a pas duré longtemps. Le temps de deux albums, Takes Off et Surrealistic Pillow.

    Takes Off décolle en 1966. Les morceaux sont pour la plupart un peu faiblards. Heureusement Jack Casady s’en vient fracasser «Run Around» au bassmatic. Le seul autre intérêt de l’album, c’est le jeu de batterie de Skip Spence qui allait quitter le groupe pour fonder Moby Grape. Avec la faiblesse des morceaux, l’autre gros défaut de l’album est le mix : la pauvre Jorma Kaukonen est mixé très loin derrière. Il fut vraiment gentil d’accepter un tel traitement. L’Airplane parvient à passer aux choses sérieuses avec «Chauffeur Blues». On a là un heavy boogie blues monté sur un beat assez dément. Pauvre Marty, le premier album de son groupe avait des faux airs de pétard mouillé.

    Surrealistic Pillow sort en 1967. Cet album est aujourd’hui encore considéré comme un classique du rock californien. Grace Slick vient tout juste d’arriver dans le groupe. Elle amène «Somebody To Love» qui sonne comme une embellie. La chose est travaillée à la planance latérale. Marty et Paul Kantner viennent épauler Grace dans les refrains. On sent chez elle la poigne d’une femme ferme. Elle ne lâche pas prise. Derrière, ça joue à la vie à la mort. Jack Casady bassmatique comme un démon dans le fond du studio. Son drive sonne comme un pouls. Avec l’excellent «3/5 Of A Mile In 10 Seconds» que compose Marty, l’Airplane passe au pur garage californien. Spencer Dryden qui a remplacé Skip Spence bat ça si sec. L’Airplane s’énerve. Ça lui va bien. Marty, Grace et Paul Kantner chantent à l’unisson du saucisson révolutionnaire. Ça nous donne ce Frisco sound, clair et limpide, qui va devenir leur marque. Avec «Embryonic Journey», Jorma tape dans le dur du blues. C’est à cette occasion que le monde découvre un virtuose hallucinant, l’un des plus grands guitaristes américains. Grace compose un autre hit, le fameux «White Rabbit» qui se veut psyché en diable. Elle monte en première ligne, redescend les marches de la cave puis remonte déployer ses ailes. On pourrait qualifier «White Rabbit» de garage psyché évolutif avec un faux-air de marche militaire. Sacrée Grace, elle peut monter toujours plus haut dans les altitudes. Elle restera pour beaucoup la passionaria du Frisco Sound. Puis Marty nous sort de sa manche l’ultra-classique «Plastic Fantastic Lover», the real deal, du pur jus de Frisco band, comme dirait Mike Wilhelm. C’est puissant car suivi au riff par Jorma et joué en sourdine par Jack.

    Mais la fête ne dure pas longtemps, car sur le troisième album, After Bathing At Baxter’s, Marty se met en retrait et ne co-écrit qu’un seul titre, l’ineffable «Young Girl Sunday Blues» monté sur un groove impeccable. Il ne composera plus rien pour l’Airplane et se limitera à chanter en chœur et à rester dans l’ombre. Grace Slick et Paul Kantner ont pris le pouvoir dans le groupe. D’ailleurs, Marty ne s’entendait pas très bien avec Grace Slick. Il régnait entre eux une sorte de tension. Dans ses mémoires parues en 1999 (Somebody To Love. A Rock’n’Roll Memoir), Grace Slick avoue avoir baisé tous les mecs de l’Airplane sauf Marty, un Marty qui disait-il n’aurait jamais accepté de dormir avec elle, même si elle avait insisté.

    L’autre épisode qui illustre bien la carrière de ce loser patenté est Monterey Pop, le film de DA Pennebaker : on y voit Grace Slick mimer les paroles de «Surrealistic Pillow». En réalité, c’est Marty qui chante, mais on ne le voit pas à l’écran - I was really hurt. I was young and was like awwwwwww - Marty vécut l’épisode très mal. Le pire est à venir avec Altamont, le concert gratuit organisé par les Stones en 1969 : c’est Marty qui prend un tas dans le gueule sur scène en voulant tenir tête aux Hells Angels chargés de la «sécurité». Bahhhm ! En pleine gueule. K.O direct. Au tapis. Des choses comme ça n’arrivent qu’à Marty. Ça ne serait jamais arrivé à Keef, par exemple. Le pire est que Marty s’appelait Buchenwald à l’état civil. Avec un blaze comme celui-là, c’était foutu d’avance. Mais «Plastic Fantastic Lover» va rester accroché au firmament du rock américain.

    Signé : Cazengler, complètement tahé et pas très balin

    Rachid Taha. Disparu le 12 septembre 2018

    Marty Balin. Disparu le 27 septembre 2018

     

    Overend is over - Part Three

     

    Même si vous prenez soin d’éviter les disques des charognards, dans le cas d’Overend Watts, vous allez être obligé de faire une exception. Angel Air sort un excellent album posthume intitulé He’s Real Gone, ce qui ne manque pas d’humour. On sent le répondant dès le morceau titre, mais c’est avec «The Dinosaw Market» que ça explose. Overend joue tous les instruments sur cet album, il programme, alors forcément, le son peut paraître spécial, mais il a autant d’idées qu’en 1972. Il chante son cut en cockney. C’est d’une classe pour le moins effarante. On souhaite ça à tous les débutants. Il profite de l’occasion pour s’y tailler un passage au solo trash. Voilà, c’est tout lui. Il tape un «He’d Be A Diamond» digne du Bevis Frond, il joue à la fantastique attaque de pop-rock, but he wants to let you know. Il joue ça à la régalade épouvantable, il pulse dans le giron du grand rock anglais. Il ramène les grosses guitares de proto-punk dans «Belle Of The Boot» - Every sunday morning - Superbe, violent, bien envoyé - She’s a belle of the boot - Overend sait composer des hits d’une rare puissance. Et il nous refait le coup du départ en solo trash. Puis il se déguise en géant de la power pop pour «Endless Night». Ce démon est parfaitement à l’aise, il nous sort l’un des meilleurs crus de power pop qui soit ici bas. Il le distille avec un art consommé. Overend reste frais et vivace comme une carpe. Il gratte son «Magic Garden» au banjo. Le héron et le king fisher sont ses seules compagnies. Étonnant mélange des genres. Il tape un vieux groove à l’Anglaise avec «Rise Up». Il l’allume au refrain, c’est de bonne guerre, après tout, et il libère un bouquet de chant et d’harmonies à la Beach Boys. Attention, ce disk est une œuvre d’art, car voilà qu’avec «Search», il fait du John Lennon. Avec «The Legend Of Redmire Pool», il s’inscrit dans la veine Cockney Rebels qu’il affectionnait tant au temps de Mott et des British Lions. Il évoque Mad Shadows et stompe joliment sa proggy motion. En fait, Pete Overend Watts est aussi passionnant que John Entwistle : leurs albums sont des mines d’or à ciel ouvert. Il tape «Prawn Fire On Uncle Sheep Funnel» à la slide de Camaret et en soi, c’est assez admirable. Il se lance dans la petite prog de basse terre, mais on lui donne l’absolution. Il file droit sur le couchant, le théâtral, le petit gothique de back street, comme sur le dernier album de Mott. Dans «Miss Kingston», il tape dans la nostalgie, avec autant de brio que Nikki Sudden dans «Green Shield Stamps» - I used to go shopping at the high street/ The prices were the best - Il chante la nostalgie du temps d’avant, comme jadis Mouloudji et d’autres poètes chantaient le Paris de leur jeunesse. Tout ce qu’Overend fait touche une corde sensible, notamment dans la région de l’affect. Et tous les fans d’Overend vont ADORER le petit cadeau d’Angel Air : la démo de «Born Late ‘58». Il s’agit là de l’un des hits fondamentaux du mythe Mott. Buffin le bat au drumbeat de démon et Watts le cisaille au riffing londonien. Il chante mieux que l’Hunter, il shoote son leader et son see her. Overend Watts est l’âme de Mott, de la même façon que Plonk Lane était l’âme des Small Faces, puis des Faces. Overend part en killer solo, une vraie expédition punitive ! Morgan pianote dans son coin. Ils font Mott à tous les trois. Voilà la morale de cette histoire. Quelle démo ! Elle sonne comme une preuve par 9. Overend Watts est le riffeur supremo de toute cette histoire. Que de jus, Jim !

    Signé : Cazengler, Overond comme une pelle

    Overend Watts. He’s Real Gone. Angel Air 2017

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    Russell et poivre - Part Two

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    Comme dans le cas d’Overend Watts, on va faire exception à une règle voulant qu’on ne touche pas aux disks des charognards : cette fois, il s’agit de l’album posthume de Leon Russell, On A Distant Shore. Impossible d’ignorer une telle merveille. Comme dans les cas de David Crosby, de Johnny Cash ou de Ray Davies, ces vieux de la vieille s’améliorent à l’approche de la mort. Tonton Leon s’est fait la cerise, mais il avait eu le temps d’enregistrer cet ultime chef-d’œuvre. Et ça prend une ampleur irréelle dès le morceau titre, orchestré aux trompettes de la renommée. Tonton Leon groove comme un dieu. Pas la peine d’aller perdre ton temps à écouter les chanteurs à la mode, écoute le vieux ! Il connaît tous les secrets, comme Fred Neil et Jimmy Webb, il sait comment on décolle pour aller flotter dans l’azur prométhéen, il sait fabriquer de la magie. Cette chanson est le message d’un homme arrivé au paradis avant sa mort. Il a même l’air de nous dire qu’on ira tous au paradis. Il faut l’entendre crooner «Here Without You», il règne sur la terre comme au ciel. Voilà Tonton Leon dans toute sa splendeur magnanime. Il tape à la suite dans son vieux hit, «The Masquerade», il sort le Grand jeu daumalien, il fait dans l’océanique et s’étend à perte de vue, l’orchestration en dit long sur sa grandeur d’âme, c’est tout simplement à tomber de sa chaise. Il swingue le bien-être de profundis, à l’élégance d’Oscar Wilde. «Love This Way» vaut aussi le déplacement, Tonton Leon y va tranquillement, il tire les oreilles de ses mots, il reprend tout à zéro, comme s’il en avait encore le temps, mais la seule chose qui l’intéresse, au terme d’une vie si bien remplie, c’est le grand art, l’alchimie sonique, alors il swingue comme un vieux pirate et donne une belle leçon de maintien tardif. Une petite leçon de boogie ? Alors écoute «Black And Blue», Tonton Leon s’y remet sur son trente-et-un, il y sort son plus beau shuffle et chante au guttural. Un nommé Ray Goren y joue un solo d’antho à Toto. Plus Tonton Leon vieillit et plus il devient nègre et il reprend ses prérogatives de vieux desperado ookie avec «Just Leaves And Grass». Il chante de toutes ses forces à l’admirabilité des choses de la vie et de la mort. Il développe là toute sa puissance séculaire et devient spectaculaire, au moins autant que Johnny Cash dans The Man Comes Around. Pour l’occasion, Tonton Leon sort un son muddy et ultra orchestré. Il n’en finit plus d’étaler son règne comme du beurre sur la miche, puisqu’il enchaîne avec «On The Waterfront» qui sonne comme une mission divine. Oui, cette chanson relève de la beauté pure. Le problème est que tout est très beau sur cet album. Ce polisson de Tonton Leon passe au mambo de casino avec «Easy To Love». On sent que cet homme a toujours été là, dans l’ombre du rock américain. Sans doute est-ce à force de côtoyer les géants qu’il est lui-même devenu un géant, on est obligé de raisonner ainsi en l’écoutant. Il se situe au firmament d’un son, il se montre digne de Louis Armstrong et de Cole Porter. Il reste dans l’élégance suprême avec «Hummingbird» et va plus sur le music-hall. Les trompettes de la renommée sont de retour. On sent Tonton Leon intarissable, épris de beauté, haletant de jusqu’au-boutisme éthéré. On sent qu’il chante «Where Do You Come From» au dentier, mais ça sonne merveilleusement bien, sa façon de dire I just don’t know a quelque chose de profondément troublant. Il faut écouter «A Song For You» attentivement, car c’est sa dernière chanson. Après ça, tu n’auras plus que tes yeux pour pleurer. Tonton Leon aura définitivement disparu. Alors écoute-le bien temporiser ses effets, c’est Dieu qui chante comme un nègre. Avec sa barbe blanche et ses dents branlantes, il rétablit la justice sur cette terre, il recrache dans un ultime spasme gorgonien toutes les couleuvres avalées.

    Signé : Cazengler, Léon Recel

    Leon Russell. On A Distant Shore. Palmetto 2017

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    PARIS – 20 / 12 / 2018

    ATS BASTILLE

    SORTIE FULL PATCH

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

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    JEAN-WILLIAM THOURY

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    JEAN-WILLIAM THOURY

    Les kr'tntreaders vont dire : tiens, on prend les mêmes et on recommence. Certes l'on ne change pas une équipe qui gagne, mais ce n'est pas tout-à-fait la même chose. D'abord il n'y a pas les Crashbirds. Ensuite ce soir c'est Jean-William Thoury qui est à la fête. Et le monde des motards aussi. Sont venus par centaines. Le pauvre William n'a pas eu une seconde à lui. Une queue monstre devant lui. Non, demoiselles, ne vous méprenez pas. L'a dû user au moins deux stylos à dédicacer Full Patch, son dernier ouvrage. N'était pas seul, Filo Loco de Serious Publishing a passé la soirée à déchirer les enveloppes plastiques du bouquin. Je ne vous parlerai pas dans cette kronic, de Full Patch, La Bibliothèque du Motard Sauvage, il sera kroniqué dans la livraison 400 au début de janvier. Attention, 400 pages beau papier, illustrations couleur, plus de 300 livres minutieusement analysés, cinq ans de travail acharné, un monstre d'acier chromé et graisseux à vous faire offrir d'urgence, le complément indispensable à Bikers, que vous possédez déjà, sans quoi vous pouvez vous demander la raison de votre venue en cette vallée de larmes.

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    Le local plein comme un œuf dur avec mayonnaise injectée à l'intérieur, pour une fois vous reconnaissez plein de monde à côté des Harley Davidson exposées... Très parisien aussi, rien à voir avec les clubs des fin-fonds perdus des campagnes briardes, dans lesquels nous vous emmenons parfois, moins de sophistication, davantage d'authenticité...

    SET ONE WITH GREGOIRE

    Quelques notes s'échappent de la guitare de Tony et Fred file de temps en temps un coup sur un tom, l'on n'attend pas Godot, mais Amine. Pris dans un embouteillage monstre à l'entrée de la capitale. Pas très grave, l'attention est focalisée sur les bières généreusement offertes et Jean-William Thoury, sans parler des discussions sur le large trottoir du boulevard. Mais le rock se sert chaud et brûlant, Grégoire des Jones est réquisitionné par Tony, pas de contrebasse pour ce premier set, mais une fender électrique.

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    L'on démarre doucement par un blues promenade in the country, façon de se mettre à l'unisson. Et l'on plonge tout de suite dans deux classiques, rien de tel pour pousser la puissance des moteurs qu'un Say Mama – la foule qui s'égosille sans fin sur le oh-oh-oh – et un petit Sumertime Blues juste avant de plonger dans l'hiver. Tony hausse le vibrato et du doigt il vibrionne la corde du haut et vous voici empégué dans un des riffs les plus célèbres du rock, cela paraît si simple, mais le nectar d'or sonore qui en ressort demande une science propulsive des plus précises, faites confiance à Tony pour l'impact auditif.

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    Pas de déboire avec Grégoire aussi à l'aise qu'un gilet Jones sur son giratoire, l'a la prestance rock, revêtu de la sobre élégance de la fausse simplicité du style anglais, l'est prêt à suivre Tony et Fred pour une course échevelée vers l'Ace Cafe, la guitare de Tony glisse sur des toboggans et Fred pousse la pression. L'impression que ça pulse plus vite et plus fort – même si la sage cohue devant le bureau de Jean-William assourdit un peu le son. Maintenant la voix de Tony enchaîne les titres, douce et mordante, incisive et fondante, elle sculpte le texte, l'arrondit et le brutalise, glisse un zeste d'ironie et une goutte d'arsenic, accroît à tout instant l'intelligence du propos, connaît toutes les arcanes du phrasé rock qui ajoute du son au mot et en démultiplie le sens. L'on ne s'en lasserait pas, mais en parfait gentleman Tony laisse la place à Alicia Fiorucci.

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    ALICIA FIORUCCI

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    Le retour de la diva. Froissé de cuir sur les épaules, pantalon rockabillynx, décolleté avec colombes au balcon, Alicia nous offre en sa version française un shoking all ovaire d'une sensualité affolante. Voix friponne et furibarde, c'est son corps qui chante, ses bras rampent sur sa chair comme les serpents du désir, sa main se referme sur son sein, pour que vous mieux pensiez – comme dans le poème de Mallarmé – à l'autre, de chair nacrée, et la voix langoureuse se love dans le ricanement diabolique de Tony au micro partagé comme le fruit du péché. Sur I need a Man les doigts désignent sans complexe le nid du sexe comme le ver s'immisce dans le gouffre génital de la pomme des framboiseries fructueuses. Il faudrait un clip, mais déjà elle s'éclipse, emmenant avec elle les feux follets de vos rêves.

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    LES PISTOLEROS

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    Les filles ce n'est pas mal du tout. Mais les mecs savent y faire aussi. Moins de grâce persuasive, Tony, Fred et Grégoire l'admettent, mais comme tous les gars ils sont OK pour une bonne bagarre dans le corral, et hop en hommage à Marc Zermati présent dans la salle, nous voici dans un Western démentiel, une interprétation à la Josey Wales Hors-la-Loi, à La Horde Sauvage, nos trois pistoleros nous enrôlent sans rémission à partager toutes les infâmes exactions de la colonne infernale de Quantrill... Ce n'est pas fini, nos trois gaziers font exploser le pipe-line avec un certain Jumpin Jack Flash, l'on se serait bien défenestrer rien que pour le plaisir, mais comme nous étions au rez-de-chaussée, l'on n'a pas pu. C'eût été un super gus !

    DEUXIEME SET

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    Petit entracte le temps de laisser Amine installer sa big mama. De dos elle est tatouée d'auto-collants multicolores, sur le flanc droit elle porte une espèce de peace-maker électrique d'où s'échappent de nombreux fils, et de face on dirait qu'elle est en service de réanimation avec des tuyaux qui sortent de partout. En tout cas la grand-mère pète la forme, et Amine vous la talonne de près comme s'il débourrait un cheval rétif, avec Fred qui vous avalanche à tout instant an another break in lhe walll of sound, vous êtes servi. Bikers oblige, Tony entonne l'hymne de naissance sauvage transnational, et tous trois glapissent comme le loup des steppes traqué par une meute de cosaques en furie. Trop bien au zoo. Après l'animal cher à Alfred de Vigny, nous avons droit aux chats-tigres de NY, Tony et ses sbires nous offrent une version bien plus dure et exacerbée que l'originale des créateurs. Une dénonciation à la SPA s'impose, les pauvres bêtes n'avaient pas été nourries depuis au moins quinze jours. Couraient et explosaient de partout. Que voulez-vous quand les maîtres sont là, la souris chante. Vous n'attendez qu'elle.

    ALICIA FIORUCCI

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    Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie. Vous avez eu la sulfurueuse, voici l'Amazone. La guerrière impitoyable. La voluptueuse s'est transformée en tueuse. Une prédatrice. Cet air méchant sur Breathless, une condamnation à mort, ses yeux verts lancent des éclairs de haine pure. Rock is fire. Cruel et dévastateur. Un tsunami qui s'avance sur vous et qui s'apprête à détruire le monde entier. Elle s'est débarrassée de sa fine pelure de cuir, la voici bras nus d'archère et tatoués, une combattante à mains nues, son gosier recrache les boom-boom d'Imelda et de Johnny, vous tombent dessus comme l'injustice sur l'innocence, et Amine vous sort le slap de sa vie afin de se maintenir à la hauteur de cette fureur dévastatrice. I Fougth the Law et Alicia vous dresse un doigt long comme un cierge de messe noire, un doigt d'honneur vers les cieux comme si elle défiait Dieu, et l'assistance emportée par une fureur barbare l'imite, et c'est un tournoiement infini, les phalanges digitales exhaussées vers le haut, secouées avec rage, telles des paratonnerres pris de folie qui s'agiteraient pour appeler la foudre. Et la petite fille se perd dans le public, emportant avec elle le mystère de la féminité.

     

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    FIN DE PARTY

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    Ne restent plus que deux livres – un pour Alicia, un pour moi - sur la table de William, z'ont éclusé la moitié du stock. Il est temps de partir. Tony nous assure que bientôt nous ne pourrons encercler de nos bras musclés cette soirée qui ne sera plus qu'un souvenir aussi fantomatique que Johnny Thunders... avant de nous quitter le band revêt les masques du serpent à plumes cher à Lawrence et nous emprisonne une dernière fois dans la magie instrumentale des fêtes de la mort et de la vie. Viva el rock'n'roll !

    Damie Chad.

     

    ( Photos : noir et blanc : FB : PHILIPPE BERANGER

    Photos couleur : FB : COSTA DAVID )

     

    GREIL MARCUS

    THREE SONGS / THREE SINGERS / THREE NATIONS

    ( Editions Allia / 2018 )

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    Etrange bouquin. Rêverie phantasmatique sur le rock and roll. Titre énigmatique. Ni les trois songs, ni les trois singers ne posent problèmes, par contre pour les trois nations, vous vous léverez de bonne heure, tout au plus vous en dénicherez deux dans les notes, pour la troisième je donne ma langue au chat.

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    Ballad of Hollis Brown, vous connaissez c’est de Dylan. Vous la trouverez facilement dans n’importe quelle Fnac ( exactement là où vous ne l'achèterez pas ), vous l’aimerez - je vous fais confiance - mais pas au point de Greil Marcus, l’en est tout chamboulé, totalement traumatisé. Mais c’est le lot de tous les rockers, un morceau qui vous tombe un jour plus au moins par hasard dans l’oreille et qui prend des proportions inimaginables dans votre imaginaires. Un virus qui s’installe en vous et vous devient congénitalement idiosyncrasique. Bonjour les dégâts. Le folk a toujours existé, l’est le terreau de la musique populaire américaine. N’appartient à personne, les mélodies initiales viennent d’Angleterre, pour les paroles l’on a méchamment brodé sur les originales qui d’ailleurs étaient loin d’être fixées. Ces morceaux sont passés de bouche en bouche, chacun les arrangeant à sa manière, vous en trouverez différentes versions, l’important c’est de retenir que cette musique vient du peuple, que le folk n’a jamais séduit les classes possédantes et que sous les années noires du maccarthisme, il suffisait de chanter ces hymnes contestataires pour être inscrit dans les listes noires, interdit de radio et de concert. Politiquement le folk était marqué à gauche, l’avait accompagné les grèves et les intellectuels du Parti Communiste Américain s’en prévalaient, lui a fallu faire le gros dos, s’est fait tout petit pour laisser passer l’orage, s’est calfeutré dans les bars fréquentés par la jeunesse estudiantine, jusqu’à ce qu’au début des années soixante il connût un renouveau explosif. Bob Dylan en cause très bien dans ses Chroniques. Ne fut pas le premier, ne fut qu’un maillon de la chaîne, pendant longtemps il ne fut qu’un continuateur, les témoins de ses premières années, bien avant que la gloire ne survienne, racontent qu’il connaissait plus de trois cents morceaux traditionnels. Les rockers qui ont souvent une dent contre les folkleux préciseront qu’il assista à l’avant-dernier concert de Buddy Holly et qu’il accompagna Bobby Vee sur scène. Et puis Dylan se mit à composer ses propres chansons et parmi les toutes premières la fameuse Ballad de Hollis Brown. Une histoire simple : acculé par la misère Hollis Brown règle le problème d’une manière des plus radicales, une balle dans la tête de ses cinq enfants, une autre dans celle de sa femme et la dernière pour lui. Pas très marrant. Maximum d’effets pour un minimum d’écriture. Dylan suggère plus qu’il ne raconte. Une dénonciation de la misère qui se moque des analyses politiques. Des faits, rien que des faits. Même s’ils sont inventés, même si les journaux ont relaté quelques évènements jusqu’au-boutistes similaires. Bien sûr en plus il y a le talent et la voix de Dylan.

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    L’écriture de Dylan par ses mutismes, ses décrochages, et ses ellipses touchent à l’intemporel. N’en traduit pas moins le bouillonnement germinal de la formation de la nation américaine déjà à l’œuvre dans les Feuillets d’herbe de walt Whitman. Ce qui importe le plus à Greil Marcus c’est qu’avec ce morceau Dylan atteint la force des vieux morceaux du répertoire folk. Se lance dans une étude des plus poussées des lyrics. N’est pas pour rien un professeur d’université, cela sent un peu le cours de fac.

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    Mais ce n’est rien comparé à sa présentation de Last Kind Words Blues de Geeshie Wiley. Cette dernière nettement moins célèbre que Dylan. L’a repéré le morceau sur une compilation de 1994. Les deux demoiselles car elle est accompagnée à la guitare par Elvie Thomas ont disparu. Six faces enregistrées pour Paramount et puis bye-bye…

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    Les amateurs et les musicologues n’ont pas trouvé grand-chose, quelques dates et une photographie probable des jeunes femmes liées par des amours lesbiennes. Mais il reste ce morceau : Last Kind Words Blues, un titre étrange, difficile à saisir, certes les grésillements des trois exemplaires originaux retrouvés mais surtout cette façon noire de prononcer les words qui parfois peuvent être entendus de différentes manières. A tel point que l’histoire racontée est des plus incertaines. Ce qui est sûr c’est que la dame a tué son amant. S’adresse à lui, le rejoint-elle dans la mort, ou se contente-t-elle de le héler depuis l’autre rive, ce qui est certain c’est qu’il y a comme une indétermination que l’on pourrait qualifier de métaphysique entre les morts et les vivants.

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     ( Elvie Thomas )

    Depuis sa réédition le morceau est régulièrement repris, mais le fantôme de Geeshie Wiley ne cesse de hanter Greil Marcus, met le morceau en relation avec Stagger Lee et Frankie and Johnny, deux traditionnels fondés sur des assassinats véridiques à la New Orléans à la fin du dix-neuvième siècle, et puis il se lâche, nous offre une biograpphie imaginaire de Geeshie lui faisant rencontrer Elvis Presley et Jimi Hendrix. Pas de quoi s’alarmer, le Woodoo blues nous a tous rendus un jour ou l’autre maboul.

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    Dernier volet du triptyque : I Whish I was a Mole in the Ground un traditionnel enregistré en 1928 par Bascom Lamar Lunsford. Un chanteur dont l’historiographie' né en 1882, mort en 1973, peut vous révéler l’historialité de sa traçabilité en toute quiétude. Apparemment une scie, une chanson idiote, qui ressemble un peu à une comptine enfantine. Que ne feriez-vous pas si vous étiez une taupe ! Dans la chanson vous renverseriez une montagne, puis le sens se perd en une évocation grivoise et celle d’un cheminot brutal… que comprendre : qu’avec un peu plus d’argent dans votre poche votre petite amie n’aurait pas eu besoin de se prostituer à un cheminot pour acquérir le châle que vous vous n’avez pas pu lui offrir, ah si vous aviez pu être un lézard au printemps.

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    La chanson n’a cessé d’être reprise. Les paroles se prêtent à toute forme d’adaptation, chacun s’en sert pour exprimer ses critiques ou ses attaques envers la société qui l’entoure, Marcus nous en cite quelques unes, mais préfère s’attarder sur les différentes interprétations données au cours du siècle dernier, l’arrive même à trouver un indice qui prove qu’elle date au moins du temps de la révolution ( américaine ), mais cette partie est moins réussie que les que les deux précédentes, le morceau ne possède pas la force évocatoire des deux précédents. L’ouvrage n’excède pas les cent cinquante pages, bourrées de références qui proposent autant de solution qu’elles multiplient les interrogations. A lire absolument pour tous les chercheurs et amoureux des origines et de l’histoire de la musique populaire américaine. La deuxième partie est une des plus belles méditations poétiques sur l’essence du blues que je n’ai jamais lue.

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    Damie Chad.

    P.S. : Vous reparlerai de Geeshie Wiley et d'Elvie Thomas d'ici peu.

     

    ENGLAND AWAY

    JOHN KING

    ( Au Diable Vauvert / 2016 )

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    Une mission salutaire : enlever la merde qui vous encombre. Je ne parle point de celle qui s’empile à satiété dans votre intestin et qui se précipite quotidiennement toute seule vers votre sortie anale. Non mais celle que vous malaxez et tripatouillez à pleines mains dans vos méninges. Salutaire entreprise de salubrité publique dont se charge John King dans cet England Away.

    Troisième fois que nous chroniquons cet auteur dans Kr’tnt, et pourtant à part une dizaine de noms de groupes ( Oïl, Skin, Punk ) cités dans le bouquin la moisson rock and roll est des plus maigres. Pour ne pas dire inexistante. Disons une musique de fond, que l’on n’entend pas, car trop de bruit par-devant et par-dedans. Tout se passe à l’intérieur, mais attention les amateurs des analyses introspectives seront déçus. John King nous conte ce qui se passe dans la tête des hooligans britanniques. Des concepts d’une simplicité absolue, biture, baston, baise, ballfoot. Le dernier de ces quatre mousquetaires joue d’ailleurs un peu l’arlésienne, le football est le grand absent de cette partie carrée tumultueuse, le livre s’achève avant que la partie ne commence. L’important est ailleurs.

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    Un livre d’action, qui répond à une question essentielle : pourquoi les couches populaires sont-elles attirées par les valeurs politiques conservatrices ? Prenez le cas des hooligans, de prime abord l’on aurait tendance à classer ces jeunes prolétaires, qui n’hésitent pas à affronter les forces de l’ordre et qui cassent avec délectation les vitrines des commerces, un peu à droite des black blocks, mais pas très loin, ne leur manquerait qu’un peu de finesse politique qui leur permettrait de ne pas perdre leur temps et leur énergie à se cogner lors des rencontres sportives avec les supporters de l’équipe qui se mesure avec celle de leur club. Retour de la balle à l’envoyeur, l’extrême-gauche les considère avec commisération, les traite ( au mieux ) de crypto-fachistes, et s’en tient au vieux schéma marxiste qui opère une subtile mais efficiente division entre le prolétariat conscient de la lutte des classes et le lumpen-prolétariat colérique et infantile, manipulable à souhait…

    John King n’évoque même pas une seconde cette vue de l’esprit. Se livre à une radioscopie des cerveaux du hooligan moyen. Nous voici embarqués sur le ferry avec lequel nous traverserons la Manche. Nous sommes en partance, via les Pays-bas, vers Berlin, où doit se dérouler le match Angleterre-Allemagne. En compagnie d’un groupe de copains décidés à profiter un maximum de cette ballade sur le Continent. Ne sont pas seuls, deux à trois mille congénères convergent vers le lieu des festivités. L’heure est grave, l’honneur de l’Angleterre est en jeu, les dissensions et les vieilles haines entre les clubs n’existent plus, union ( jack ) sacrée. Ne partent pas pour applaudir sagement sur les gradins mais pour prouver à l’Europe entière que l’Angleterre ne s’en laissera pas conter, et que personne ne pourra entraver leur marche victorieuse vers le stade, ni la police, ni leurs homologues allemands, qui les attendent de pied ferme. Une question de fierté nationale.

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    Nationalisme, le grand mot est lâché. Une véritable boule puante, inutile de se voiler la face. Hitler s’est lui aussi réclamé de cette doctrine, et ce voyage en Allemagne est pour nos jeunes anglais, et encore plus pour John King, l’occasion de mettre les points sur le i, de clarifier les choses, de séparer le bon grain de l’ivraie. Nos héros ne sont pas des enfants de chœur, imbibés de bière à longueur de journée, guettant la moindre occasion de se vider les couilles pour pas cher, prêts à vous filer un coup de boule à la moindre embrouille, mais il ne faut jamais s’attarder aux apparences et se méfier de juger la vague de fond à l’écume bouillonnante que sa crête arbore.

    Ne s’agit pas de vider l’abcès mais d’en explorer les tréfonds. Ni de traiter les hooligans d’idiots utiles, voire de compagnons de route de tous les gouvernements conservateurs et libéraux du Royaume-Uni. Ne sont pas dupes, possèdent non pas tant une analyse mais plutôt une expérience qui vient de loin. L’existe plusieurs générations de hooligans. Par le jeu des fréquentation de pub nous remontons jusqu’au début du siècle. Jusqu’en 1914 s’il vous faut une date écrite au feutre rouge-sang pour mieux comprendre. L’horreur des tranchées ce ne sont pas les classes possédantes pénardos dans les états-majors qui se les sont fadées. Mais les ouvriers et les paysans qui se sont fait massacrer pour des enjeux qui ne les concernaient guère. Ne se sont pas défilés, z’ont fait le sale boulot, z’en ont pris plein la tronche pour pas un penny, et paix revenue z’ont encore morflé, les gosses sans père, qui se sont construits leurs modèles paternels de substitution, les oncles réchappés du massacre qui n‘en parlent pas, mais qui n’en portent pas moins des stigmates qui se transmettent intuitivement, liens de classe et de sang. English blood. N’en ont pas pour autant été gâtés, l’Histoire leur réserva le gros lot, les cinquante-cinq millions de morts de la deuxième guerre mondiale. Z’ont remis le couvert. Dunkerque, l’Angleterre seule face à l’Allemagne, la bataille d’Angleterre, Proud English Blood, le débarquement, la marche vers la Germanie, violence des combats, la mort, le sang, les blessures physiques et celles plus graves dans la tête, l’ennemi à qui l’on a explosé le crâne alors qu’on aurait dû le faire prisonnier, les classes possédantes s’adjugent la victoire et les anciens soldats aux pensions sans cesse diminuées gardent leurs traumatismes et leurs remords… Un seul réconfort, z’ont accompli le job, z’ont sauvé la nation… Pour la toute dernière génération c’est encore pire, en Afghanistan ils ont bombardé des villages, tué des centaines de gens, de loin, de haut, combat déloyal qui de retour à la maison se termine souvent par le suicide, la honte de ne pas avoir combattu l’ennemi à visage découvert, d’avoir été engagés dans un conflit qui ne les concernait en rien, et ces innocents écrasés sous les bombardements, rien à voir avec la lutte contre les affreux nazis et leurs camps de concentration où périrent des milliers de femmes et d’enfants… Une limite que le prolo anglais de base s’abstiendra toujours de franchir. L’on se tape allègrement, pour un oui, pour un non, entre mecs, mais l’on ne lève pas la main sur les vieux, ni sur les gosses, ni sur les meufs.

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    Ne sont pourtant pas des féministes convaincus. Sexistes, phallocrates, machistes, tout ce que vous voulez. Chacun à sa place. A chacun son dû. Quand les occases se font rares, l’on se rabat sur les prostituées. Sans états d’âme. Mais sans mépris. Dans la jungle pourrie de la société capitaliste exploitatrice les filles ne peuvent offrir que ce qu’elles ont. Pour beaucoup leur cul. Pas plus déshonorant que de bosser à l’usine. Une manière de survivre comme une autre. Certaines y trouvent leurs comptes, elles envoient du fric à la famille restée en Thaïlhande, ne se plaignent pas, à l’aune de leurs pays leur sort est enviable… Faut savoir serrer les dents sur la bite qui s’installe dans votre bouche. Tout est question de dignité.

    Enoncé comme cela, l’on en pleurerait. Dans la réalité ils sont les dindons de la farce à laquelle ils sont mangés. Votent pour le redressement moral tatchérien, et Maggie s’empresse d’offrir le pays aux gros capitalos. Tout est à vendre, prenez ce que vous voulez, le bas-peuple paiera l’addition. Se font avoir à tous les coups, la haine du communisme les empêche de réfléchir. N’aiment pas les nazis mais nos sympathiques héros se laissent embringuer par un groupe d‘extrême-droite pour casser du gaucho, du bolcho, et de l’anarcho dans Berlin-Est de l’Allemagne réunifiée. Abandonneront le coup foireux au dernier moment, en un ultime sursaut de lucidité…

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    Happy end, nos hooligans chéris viendront à bout de leurs homologues teutons et échapperont aux manœuvres de la police, tout est bien qui finit bien, le match peut commencer, ils ont déjà gagné la partie. Un livre empli de bruit et de fureur, d’alcool et de sexe - blood, sweat and no tears - John King n’a pas son pareil pour vous immiscer dans la tête de ses personnages, le livre passe sans arrêt de la troisième à la première personne, très berkeleyen, le monde n’existe pas en dehors de ma propre représentation, vous ingurgitez plus de bière que votre capacité stomacale vous le permet, vous dégueulez un peu partout dans les coins de pages, un peu d’air frais et un petit baston vous remettent sur pied et c’est reparti, comme en quatorze, pour des réflexions philosophico-sentimentalistes, l’expression d’une espèce de sagesse cynique et écœurée, l’énonciation souveraine d’un stoïcisme du pauvre, eux qui se prélassent dans leur révolte rentrée tels des pourceaux jouissifs d‘Epicure, autour d’une pinte de blonde bien fraîche ou d‘une ale bien raide, la belle vie quoi. Dès la première page vous êtes emporté en un tourbillon dantesque, John King vous dresse un portrait de la l’Angleterre contemporaine au vitriol. Tout juste s’il ne nous présente pas les hooligans britanniques comme les derniers chevaliers de l’Europe au bord de l’effondrement.

    Mais à y réfléchir nos preux de la dernière heure sont davantage les victimes que les pourfendeurs d’un système contre lequel ils s’arqueboutent en un dernier sursaut de fierté et d’orgueil mal dirigés… Essaient de survivre et d’éviter les têtes rampantes de l’hydre mais ne tentent rien pour trancher le monstre au ras du cou.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 260 : KR'TNT ! 380 : BRIAN JONES / MARCEL DUCHAMP + OTPMD / MÖRPHEME / UNLOGISTIC / POURXRAISONS / HOODOO TONES / ALICIA FIORUCCI / HIPSTERS / KRONIK

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    , Mörphème, Unlogistic, PourXraisons, Hoodoo Tones, Alicia Fiorucci, Hipsters,Edito Jacques Leblanc, Kronik,

    LIVRAISON 380

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    28 / 06 / 2018

    BRIAN JONES / MARCEL DUCHAMP + OTPMD

    MÖRPHEME / UNLOGISTIC / POURXRAISONS

    HOODOO TONES / ALICIA FIORUCCI

    HIPSTERS / KRONIK

    Stunning Stones 68

     

    De mémoire, il devait s’appeler Yves. Assis sur son Solex, il harponnait les mecs à la sortie du lycée :

    — Tiens prends une carte du CAF !

    — C’est quoi ?

    — Comité d’Action des Lycéens. Cinq balles !

    Comme on aimait bien Yves, on lui prenait une carte. On aurait préféré qu’il nous propose de monter un groupe, mais bon, entrer dans un comité d’action, c’était une façon d’entrer dans une sorte de gang. En tous les cas, ça se vivait ainsi. Au printemps 68, quelque chose de très spécial flottait dans l’air, même en basse Normandie. L’envie d’en découdre s’infiltrait dans les esprits. Mais une envie sans queue ni tête. Nous ne comprîmes que bien plus tard, via Bourdieu, ce que signifiait la révolte, quand il martelait son fameux «brûler des voitures, oui, bien sûr, mais avec un objectif».

    On avait beau avoir grandi dans un milieu relativement aisé, ça n’allait pas. Dans ces beaux appartements du centre ville, on subissait le joug des beaufs, c’est-à-dire les parents et leur entourage socio-professionnel. On subissait ce que Léo Ferré appelait l’oppression. Oh bien sûr, il ne s’agissait pas d’oppression grave, dans le genre du stalinisme. Il s’agissait plutôt d’une série de sales petites contraintes merdiques, comme par exemple devoir aller chez le coiffeur, alors qu’il y avait des photos de Brian Jones partout sur les murs de la chambre, ou encore n’avoir que cent francs d’argent de poche alors qu’il sortait chaque semaine une bonne vingtaine de disques absolument indispensables. Ou encore l’interdiction de porter les boots vernies achetées pas cher chez Myris. Pire encore : l’obligation de rentrer avant onze heures du soir, à une époque de la vie où le cerveau s’allonge pour prendre la forme d’une bite en érection.

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    Cette année-là, les Stones devinrent nos principaux alliés. Via Buis, un disquaire magique qui aurait très bien pu s’appeler le Buisson Ardent, étant donné le nombre de branleurs caennais qui à cette époque trouvèrent chez lui leur vocation. D’ailleurs, quand on se sentait limité économiquement, on évitait de passer devant sa vitrine. C’est là qu’on vit le premier Led Zep sur Atlantic US, Mr Wonderful de Fleetwood Mac, Getting The Point de Savoy Brown, le premier album de Taj Mahal bardé d’hommages à Sleepy John Estes, un pressage américain du premier Creedence où trônait «Born On The Bayou», et des albums de Junior Wells et de Buddy Guy qu’on ne connaissait pas encore très bien. Autant dire que les Stones avaient de la concurrence, rien qu’avec le British Blues, et pourtant - et c’est là que se situe leur génie - ils raflèrent la mise cette année-là, avec trois choses : «Jumping Jack Flash», «Street Fighting Man» et l’album Beggars Banquet. Trois coups coup sur coup qui nous envoyèrent rouler au tapis. Trois joyaux de la couronne d’Angleterre. Oui, c’est vrai, «Street Fighting Man» se trouve sur Beggars, mais Street fonctionnait d’abord comme un single, au même titre que Jack Flash qui lui ne figurait pas sur l’album et qu’on se devait de posséder, rien que pour reluquer à n’en plus finir l’une des plus belles pochettes de l’histoire du rock, avec Brian Jones au premier rang, en véritable leader du groupe qu’il avait monté. Ce n’est pas compliqué, on ne voyait que lui. Jean-Yves aussi ne voyait que lui : ce copain d’enfance allait se métamorphoser quelques années plus tard en Brian Jones, frange, cheveux blonds décolorés et classe intercontinentale. Il avait déjà cette intelligence du rock qu’il allait conserver toute sa vie, sachant trier le bon grain de l’ivraie.

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    On ne voyait que lui. Eh oui, Brian Jones brandissait son trident rouge en souriant, un verre à la main. Il éclipsait les autres qui ne ressemblaient à rien et qui semblaient même ridicules, avec leurs déguisements. Alors bizarrement, les autres vont commencer à le démolir, et c’est ce que nous montre Godard dans le film qu’il tourna cette année-là à l’Olympic. Mais à l’époque, on ne se doutait de rien. On savait seulement qu’ils traversaient une sale période, harcelés par la justice britannique et l’hystérie médiatique qui est encore plus dangereuse. Mais comme le rappelait si justement Andrew Loog Oldham (qui n’était plus leur manager), ce qui aurait détruit n’importe qui d’autre ne faisait que renforcer les Stones.

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    Le talon d’Achille de Brian Jones s’appelait Anita. Quand l’année précédente, elle le quitta pour se maquer avec Keef, Brian commença à faire ce que tout le monde fait dans ces cas-là : boire et se droguer pour encaisser le choc. Cette trahison eut des répercussions terribles, puisqu’elle endommagea de manière irréversible les relations qu’entretenait Brian avec les membres de son groupe. Dans le fragile milieu «culturel» d’un groupe, les dégâts relationnels ne se réparent jamais. Continuer à jouer avec quelqu’un qui s’est mal conduit est tout simplement impossible. Pour jouer du rock avec d’autres, il faut partager ce qu’on pourrait appeler un sentiment d’innocence. En cas d’altération de ce facteur, rien n’est plus possible. Jouer dans un groupe est une sorte de privilège, comme l’est le fait de partager le lit d’une femme aimante. On imagine aisément que dans un cas comme dans l’autre, les cloportes n’ont pas droit de cité.

    Alors qu’en 68 on chantait les mannes du demi-dieu Brian Jones, un horrible drame était en train de se dérouler à Londres. Brian Jones perdait son statut de leader alors que Jack Flash explosait dans toutes les radios. Fabuleuse incohérence événementielle ! Il souriait sous nos yeux en brandissant son trident et au même moment, il s’enfonçait dans un trip de desolation row et de non-retour, apparemment encouragé par Andrew Loog Oldham qui ne l’aimait pas et par le duo Jagger/Richards qui ne rêvait plus que de suprématie mondiale.

    L’année précédente, on avait tout fait pour essayer d’apprécier Their Satanic Majestic Request, mais comme dans le cas de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band dont il prétendait découler, ce fut impossible. D’ailleurs l’anecdote veut que Jagger ait demandé à Glyn Johns de lui trouver des sons plus innovants pour sonner comme les Beatles, ce à quoi Johns répondit qu’il était là pour enregistrer ce que jouaient les Stones. Et le résultat fut selon Johns a complete crock of shit, formule délicatement raffinée qu’il est inutile de traduire. Après le désastre de Satanic Majesties, Beggars Banquet sembla rétablir l’autorité des Stones. Mais de manière spectaculaire. Rien qu’avec le «Sympathy For The Devil» d’ouverture de bal d’A, on avait une sorte de shoot fatal. C’est l’un des albums les plus denses, les plus énergétiques, les plus anti-pop de l’histoire du rock. La clé de Beggars allait être Jimmy Miller qui s’entendait comme cul et chemise avec Keef. Ils partageaient tous les deux un goût prononcé pour le beat et l’héro. Jack Flash fut enregistré pendant les sessions de Beggars et les Stones voulaient que ça sonne comme une renaissance, après le désastre de cet acid trip patenté que fut Satanic Majesties - But it’s alrite now/ In fact it’s a gas - et ils rallièrent à eux les millions de kids partis voir ailleurs après Satanic Majesties. Beaucoup plus tard, on put voir le clip vidéo de Jack Flash filmé à l’Olympic et exulter (il est en ligne sur Daily Motion). L’espace de deux minutes, les Stones redevenaient le plus grand groupe de rock du monde. Brian Jones y apparaissait le visage peint en vert et portant des superfly shades. Ce fut le dernier grand flash de l’âge d’or des Stones. Ils ne parlaient plus de peace and love mais de gas gas gas et de cross fire hurricane, ce qui est un peu moins tartignolle. Tous les guitaristes de rock de la terre se mirent à apprendre le riff en quatre accords. Le pire de tout ça est que les Stones nous confortaient dans le bien-fondé de notre petite révolte. Grâce à Jumping Jack Flash, la rupture avec le monde des beaufs devint irrévocable. Ça allait même devenir une affaire épidermique. Service militaire ? Tu rigoles ? Un boulot merdique dans la fonction publique ? It’s a gas ! Plutôt crever. Mais rester libre dans le monde où on vit est un luxe qu’il fallait pouvoir se payer, même à cette époque.

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    Les problèmes ne venaient pas que des beaufs. Ils venaient aussi et surtout la politique. On se demandait si «Street Fighting Man» avait un lien direct avec toute cette horreur que déversait chaque soir le journal télévisé, quand on était à table : cette fucking guerre du Vietnam à laquelle on ne comprenait rien (on demandait à table pourquoi les avions américains bombardaient un pays du tiers monde et on nous répondait que c’était pour défendre la liberté), puis l’élimination de Martin Luther King à laquelle on ne comprenait rien non plus (on demandait à table pourquoi on l’avait descendu à coups de fusil et on nous répondait qu’il foutait la merde en Amérique), puis le printemps de Prague auquel on ne comprenait vraiment rien (on demandait à table pourquoi l’armée envahissait le pays d’un mec aussi gentil qu’Alexandre Dubcek et on nous répondait que les Tchèques foutaient le bordel dans les pays de l’Est). Dans ce climat de pataphysique généralisée, il paraissait donc logique que les Stones y allassent de leur petit rut insurrectionnel - But what can a poor boy do/ ‘xcept to sing for a rock’n’roll band - Pas de plus beau constat d’impuissance. Tout le monde savait alors que protester ne servait à rien. Trop d’intérêts économiques étaient en jeu. Comme lors de la «guerre» en Irak, où l’histoire ne faisait que se répéter. Au moment de l’agression contre le Vietnam, on était encore au lycée et vraiment, le monde que nous proposaient les adultes ne nous convenait pas du tout. On préférait se réfugier dans un autre monde, celui qui s’ouvrait avec «Jumping Jack Flash» et qui se refermait avec «Street Fighting Man», qui d’ailleurs reste le morceau préféré de Glyn Johns. Gardez vos conneries, messieurs les adultes, on n’en veut pas.

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    Et puis, il y a cet album, Beggars. On nous y convie à la table des mendiants. Encore une fois, on ne voit que Brian Jones, installé à la droite de la longue table. Godard passa deux jours à l’Olympic, ce qui lui permit de filmer les Stones au travail et de voir comment évoluait un morceau qui au départ sonnait comme du folk. On commence par voir Jagger montrer les accords à Brian Jones. Ils grattent comme des cons, ils grattent n’importe quoi. Deuxième mouture : Keef ajoute des gimmicks sur sa guitare électrique. Brian Jones se retrouve isolé dans un box. À la pose, il demande une clope à Keef qui lui envoie le paquet. Puis il demande du feu et Keef lui envoie la boîte d’allumettes dans la gueule. C’est embarrassant. Sur la troisième mouture, Keef joue de la basse. Brian Jones attend en silence. C’est nappé d’orgue, complètement foireux. Ils cherchent. Ils jouent une quatrième mouture. C’est mou du genou. Et soudain, le cut se met en place avec l’arrivée des percus : Rocky Dijon double le beat avec Charlie. C’est le son qu’on connaît. Ils tiennent enfin Sympathy par la barbichette. Keef joue une bassline incroyablement agressive. Brian Jones reste assis dans son box. Keef porte un pantalon jaune et bâtit sa légende. On voit Nicky Hopkins groover ce chef-d’œuvre qui devient une sorte d’hymne satanique composé en hommage à Mikhaïl Boulgakov, dont il faut lire l’effarant chef-d’œuvre, Le Maître Et Marguetite.

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    Jagger satanique ? Ça fait bien rigoler Glyn Johns. Il est aussi satanique que l’est le pape. Jagger ne faisait que jouer un rôle. Mais si on prend la chose à un niveau strictement culturel, on peut dire qu’il y a plus d’énergie dans la notion de diable que dans celle de Dieu. Toute la littérature occidentale est construite sur cette évidence. Toute l’énergie du rock vient de là, d’un penchant irrépressible pour le côté sombre des choses. Au moment de Sympathy, les Stones cristallisent parfaitement cet aspect crucial du modèle culturel occidental. Ce sont les deux mamelles du modèle occidental, le colonialisme et l’esclavagisme, qui ont enfanté Jésus, Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela. Le blanc d’occident est par essence cupide et brutal, tellement cupide qu’il a réussi à transformer cette notion de chrétienté importée de Palestine en catholicisme, c’est-à-dire en banque du Vatican. L’occidental est plus à l’aise dans les affaires de diables et de guerres. Le Vietnam en est la parfaite illustration. La paix et la charité au fond, ça n’a jamais beaucoup intéressé le blanc d’occident. C’est de cela dont parlent les Stones et Boulgakov, ils ne parlent que d’une chose, de ce fléau pour l’humanité. Pour les Stones, c’est du sur-mesure, car ils se veulent les fléaux de la société anglaise qu’ils haïssent et qui en retour les hait profondément. Mais ils distillent leur haine avec une telle classe que ça passe comme une lettre à la poste. Et des millions de kids prennent ça pour argent comptant - Pleased to meet you/ Hope you guess my name - Au point qu’on répétera cette formule à chaque rencontre, lors de chaque périple en Angleterre. Au point qu’on veillera à inaugurer chaque trip d’acide d’un rire bien satanique, en attendant que roulent les tambours de Rocky Dijon le Ghanéen.

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    «No Expectation» : c’est là où les choses deviennent compliquées avec les Stones, avec ces balladifs chargés de son et de take me to the station. Mais le son est si épais qu’on finit par se faire avoir. C’est dans «No Expectations» que s’illustra musicalement Brian Jones pour la dernière fois, avec une fantastique partie de slide-guitar. Les gens présents à l’Olympic diront plus tard qu’il n’arrivait plus vraiment à jouer. C’est d’ailleurs ce que montre Godard dans son film. Phil Brown qui faisait tourner les bandes du huit pistes dit de Brian Jones qu’il buvait trop, qu’il transpirait beaucoup et qu’il commençait à prendre du poids. Les autres ne lui parlaient plus, alors il vivait un véritable enfer - he was having an incredibly rough time - Les autres avaient pris l’habitude de le mettre dans un box à part avec sa guitare. Nicky Hopkins raconte que Brian tombait dans les pommes une demi-heure après son arrivée au studio. Quand il venait. Évidemment, personne ne venait à son aide. Ça ne se fait pas en Angleterre. Au moment où Jumping Jack Flash arrivait en tête des charts, la police chopait Brian avec des drogues. Il fut libéré sous caution, mais la perspective d’aller moisir au trou commença à le hanter et finit par l’entraîner vers le fond.

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    Et puis voilà «Dear Doctor», pompé à Chicago et on passe directement au dirty heavy blues avec le faramineux «Parachute Woman», véritable bombe de rock sexuel. Jagger demande à Parachute Woman d’atterrir sur lui - Land on me tonight - C’est très hot - Parachue woman/ Will you blow me out - et il ajoute : «My heavy throbber’s itching», ce qui signifie en gros que sa grosse bite palpitante le démange. On imagine la gueule des gens qui entendaient ça en Angleterre à la radio. En matière de heavy blues, les Stones étaient imbattables. C’est en plus admirablement groové. Jagger chante comme un beau diable, il bouffe son blues tout cru, c’est le son des Stones comme on l’aime, dirty et mal intentionné. Et ça continue avec un «Jig Saw Puzzle» de très haute voltige. On se retrouve au cœur du Swinging London et toute la magie des Stones réapparaît à petites touches. On voit le cut s’accrocher pour sa survie, avec des notes de basse qui pouettent et derrière, ça slide à la vie à la mort. En fait, Jig Saw est un délire dylanesque, c’est du All Along The Watchtower revisité à la Stonesy, avec le tramp assis sur les marches du perron, mais les Stones jouent comme des dieux et ça devient un raz-de-marée au moins aussi spectaculaire que Sympathy. Et quand on retourne la galette, «Street Fighting Man» nous saute littéralement à la gueule. Rien à voir avec Jack Flash, malgré les apparences. Les Stones y réinventent le rock de power chords. Jagger entre dans le cut comme le vent de printemps dans une maison. Ce que nous proposent les Stones avec Street, c’est l’archétype du rock anglais, tout y est, le beat et l’éclat des contretemps, la pow-pow sonique des contreforts, et la basse descend dans les caves du Vatican, c’est l’un des plus beaux moments de rock de tous les temps, car il flamboie, il ne semble pas en place, les descentes de basse n’en finissent plus de conquérir le monde, le cut se noie dans le génie sonique des Stones de 68. On apprendra par la suite que le beat est joué par Charlie Watts sur un drum-kit miniature, c’est un beat fouetté, complètement hypnotique, et le rock de Keef tourne à l’hollywoodien avec des retours de basse qui s’arc-boutent jusqu’au ciel, jusqu’au moment où tout bascule dans l’irréalité des choses. Rien n’est aussi fondu dans l’or du temps, c’est-à-dire des alchimistes, que ce Street, rien n’est aussi porté aux nues que ce hit, les Stones nous entraînent dans un psychisme de look-out motherfucker. On comprenait tout cela si clairement à l’époque, c’est plus difficile à expliquer aujourd’hui. Au fond, ce genre de prodigieux phénomène ne peut intéresser que les amateurs de son.

    Dans «Stray Cat Blues», Jagger se tape une groupie de 15 ans. Les Stones prenaient leurs distances avec le psychédélisme bon enfant qui les avait un peu égarés et qui ne leur ressemblait pas. On retrouvera ce vieux Stray Cat par la suite, dans des versions antipathiques. Jagger dit à la groupie qu’il sait son âge et Keef claque ces chords miraculeux dont il détient le secret. On assiste une fois encore à un fabuleux développé de Stonesy. C’est littéralement explosif, chargé de climats dévastateurs. Keef y joue tous les ponts à l’ultrason. C’est un festival, tout est en effervescence, les Stones explosent comme des révolutions de printemps, c’est absolument somptueux - I bet your mama don’t know you can bite like that - On a là l’une des ces apothéoses qui ont fait l’histoire du rock anglais.

    C’est après la sortie de Beggars en décembre 68 que les Stones organisèrent le fameux Rock’n’Roll Circus. Ça allait être en fait la dernière apparition de Brian Jones au sein des Stones. Six mois plus tard, il allait être tout bonnement viré du groupe et seulement un mois après, retrouvé mort dans sa piscine. Les Stones qui jouèrent à Hyde Park dans la foulée avec le remplaçant de Brian Jones, n’étaient plus les mêmes Stones. A different band for a different time.

    Signé : Cazengler, rolling scum

    Rolling Stones. Beggars Banquet. Decca 1968

    Rolling Stones. Jumpin’ Jack Flash. Decca 1968

    Rolling Stones. Street Fighting Man. Decca 1968

    Jean-Luc Godard. Sympathy For The Devil. 1968 (DVD 2003)

     

    Duchampignon

    (pas des bois mais sur rue)

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    Cette bonne ville de Rouen célèbre ces jours-ci l’un de ses (rares) artistes, le tout puissant Marcel Duchamp, à grand renfort de manifestations qui ont ceci de commun qu’il n’y a rien à y comprendre, conformément au précepte établi au début du XXe siècle par le principal (dés)intéressé. Tout le monde connaît l’anecdote de l’urinoir marqué R. Mutt. Duchamp avait pris la peine de choisir l’objet le plus laid, celui qui avait dit-il le moins de chances d’être aimé - Une pissotière, il y a très peu de gens qui trouvent ça merveilleux - Et paf, raté, les gens se sont pâmés - On peut faire avaler n’importe quoi aux gens. C’est ce qui m’est arrivé - Choqué, Duchamp se retire pendant vingt ans du monde des arts. Il esquiva donc les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis. Il changea d’identité et devint Rrose Sélavy, reine des bains de beauté pour grains de beauté.

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    Duchamp découvrit le secret des temps modernes lors d’un voyage dans le Jura en compagnie de Picabia et d’Apollinaire. Picabia pilotait sa Delage et fonçait à deux cent-quarante à l’heure sur les vicieux chemins vicinaux. Mine de rien, toute la notion modernité dans l’art et pas que dans l’art vient de cet épisode qui mélangeait si élégamment la vitesse, l’érotisme et la machine. Mais Duchamp prit soin de ravaler cette ivresse en adoptant une position cynique, au sens philosophique du terme. Modernité, oui, mais avec un détachement radical, d’où le rien à comprendre dont il va se faire l’apôtre jusqu’à la fin de ses jours (et de ses nuits). La poule de Picabia disait de lui que sa règle de conduite se situait au rebours du naturel, mais ça ne l’empêchait nullement de se livrer, avec Picabia, à une extraordinaire émulation de propositions paradoxales et destructrices. À coups de blasphèmes et d’inhumanités, ils s’en prenaient tous les deux aux mites de l’art et à ceux qui du groin remuaient le fumier de la conformité.

    Personne n’avait les moyens de se payer un maître à penser de cet acabit. Pourquoi ? Parce que Duchamp s’était spécialisé dans le démantèlement définitif du sens. Il avait tiré à boulets rouges dans la sacro-sainte emblématique culturelle. Il avait filé un coup de pelle à neige dans le Grand Verre de sa Mariée Mise à Nu par les Célibataires Même et faisait tourner sa roue de vélo fixée par une fourche sur un tabouret simplement parce que ça l’amusait de la voir tourner. Il n’achetait pas des objets chez les quincailliers, mais des sculptures toutes faites. Et comme il fallait un nom à cette roussellisation des choses, il opta pour readymade. Il venait enfin de se débarrasser de l’émotion esthétique. Il est vrai que trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à voir avec la sauvagerie.

    Ce Janséniste assaini assez ascétique qui se piquait d’Epicure tirait surtout sa force toute puissante de sa légèreté : il ne possédait rien, pas d’objets, pas de maison, pas de meubles, pas de rien. Une seule malle contenait tous ses biens, vêtements et souvenirs. Les femmes ? Il les partageait avec Henri-Pierre Roché, l’apologue du triumvirat et auteur de Jules & Jim. Chacun sait que la légèreté donne des ailes et Duchamp voyageait à travers le monde. Duchamp est à New York en 1917 quand débarquent Arthur Cravan et Léon Trotski. Picabia provoque Roché en duel (d’échecs) et demande à Cravan de donner une conférence. Le neveu-boxeur d’Oscar Wilde accepte, monte à la tribune ivre-mort et se livre à un strip-tease qui lui vaut huit jours de zonzon à Sing Sing. Duchamp est à Paris en 1919 pour lancer Dada avec Picabia et Germaine Everling. Il prend le tain à la Bagarre d’Auzterlitz et publie Pi Qu’habilla Rrose en couverture de Dada New York qu’il tirebouchonne avec Man Ray du cul qui culbute Kiki la coquine. Rien à comprendre, excepté la liberté à tout crin. Belle Haleine. Eau de voilette.

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    L’un des artistes conviés à célébrer le tout puissant Marcel Duchamp s’appelle Hélios Azoulay. Concertiste et écrivain, il reçoit son public dans une grande salle de cinéma du centre ville. Il porte un habit de soirée très 1919. Planté au pied du grand écran, il se lance d’une voix claironnante dans un discours de présentation brillamment drôle. Il part du principe que ce qui convient à Marcel Duchamp lui convient aussi très bien (et inversement). Il commence à raconter une histoire dans laquelle il n’y a rien a comprendre : son père qu’il n’a pas connu apparaît dans un court film tourné pour Fluxus, mouvement qui fut comme chacun sait l’une des fausses couches de Dada. Et là, il entre dans le vif du sujet : il annonce qu’il va interpréter une œuvre et prévient le public que les dix premières secondes risquent de ne pas convaincre, comme d’ailleurs les dix dernières. Quant à ce qui se passe entre deux, chacun dit-il pourra juger. Et comme il salue le courage de ceux qui vont rester jusqu’au bout, il réveille tous les bas instincts. Les lumières de la salle s’éteignent. Il s’assoit au piano et commence à marteler mécaniquement un accord : plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... Un seul accord, bien sûr. Le court film Fluxus en noir et blanc apparaît à l’écran : trois personnes assises sur des chaises se balancent d’avant en arrière en veillant à rester parfaitement asynchrones. Hélios Azoulay rythme au piano ce répétitisme hypnotique, puis une violoniste se joint à l’immobile sarabande et commence à jouer une série de variations classiques de la meilleure espèce de mélancolie. Pendant une bonne heure, cette extraordinaire tension historico-musicale nous plonge dans une ambiance que nous n’avons hélas pas connue, celle des spectacles orchestrés de l’avant-garde parisienne des années vingt, comme par exemple ces Impressions d’Afrique de Raymond Roussel, adaptées au théâtre et qui fascinèrent tant duchampignon - Il y avait sur scène un mannequin et un serpent qui bougeait un petit peu, c’était absolument la folie de l’insolite - Plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... Voilà, c’est un spectacle dada. Il ne s’y passe rien de plus que ce qu’Hélios annonçait. Il n’y a strictement rien à comprendre. Le Fluxus tourne en flux bouclé, Hélios plonke, Azoulay azote les azimuts, les fragiles cervelles rouennaises décrochent par grappes entières, ne comprenant pas qu’il n’y ait rien à comprendre. La logique dada n’est toujours pas à la portée de tous les bulbes. Elle reste résolument récalcitrante. Par contre, les amateurs d’incongruité s’empiffrent. Une heure d’Azoulay fluxuriant vaut son pesant de haricots mexicains. Pour conclure cette étrange résurgence dada au XXIe siècle, il convient d’ajouter que la séance était gratuite et que la moyenne d’âge avoisinait les quatre-vingt ans. Sans doute Hélios Azoulay espérait-il voir éclater un scandale, un domaine dans lequel il s’est spécialisé en lui consacrant un bel ouvrage (Scandales Scandales Scandales), mais non, les cervelles se sont ramollies depuis un siècle et, frustration suprême, personne ne pouvait gueuler le fameux «Remboursez !» cher aux grincheux d’antan.

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    On fit aussi venir à Rouen l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Quatorze musiciens sur une petite scène, deux batteries, deux stand-up, trois violons, deux guitares électriques, deux trombones à coulisse, deux marimbas, un violoncelle, tous les instruments du monde, si Prévert était là, il rajouterait des ratons laveurs et Picabia rajouterait des rastaquouères et bien sûr Jacques Rigaud tirerait de coups de revolver en l’air, car enfin, quelle frénésie indescriptible, quelle audace cataclysmique, l’afro-beat enfile le groove sans préservatif, on n’avait encore jamais vu un tel ramdam, et ça joue, mais à la folie,

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    on voit la petite violoncelliste black et éclater d’un authentique rire de bonheur, car ça explose par vagues démesurées, on voit ces deux guitaristes désarticulés sauter en l’air au cœur de l’immense gabegie, on voit gicler une jouvence d’afro-beat funky par tous les orifices, on voit la démesure jaillir des abîmes, on voit bander l’Objet Dard des gémonies abdominales, on voit le son sonner les cloches du sens, on voit quatorze musiciens triper au duchampignon hallucinogène, on voit du on voit, l’on voit envoie le bois des voies au lavoir.

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    L’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp porte bien son nom, puisqu’il repart du principe même de l’étranglement de flux qui débouche sur l’ouverture universelle, oui oui, le principe même de l’ascèse qui conduit à la révélation, lorsque la paix s’abat enfin sur la cervelle : cet au-delà de la vie où il n’y a rien à comprendre. L’au-delà duchampignon. Le dû du chaud mignon. La clé du Podebal.

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    Vouloir retrouver l’exubérance de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp sur disque, c’est un peu la même chose que de vouloir trouver du sens au râble de vénérien qui n’a rien de vénérable. Impossible. Mais cela ne vous empêche pas d’écouter les quatre albums dont l’intérêt va bizarrement décroissant, car lorsqu’on commence par le quatrième, Sauvage Formes, on se languit un peu, d’autant qu’ils sont quatorze pour le trousser, alors qu’avant, ils n’étaient que six. La petite âme chantante du groupe s’appelle Liz Moscarola. Elle pose son filet de voix au-dessus du rumble symphonique.

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    Dès «Blow», on entend le filles s’énerver un peu et après un break de guitares, ça part en samba du diable avec une soudaine montée de fièvre tropicale. «Bêtes Féroces» sonne bien Dada, car tartiné aux trois violons et à l’ethno-funk de bon aloi - Nous avançons/ Nous avançons/ Le front comme un delta/ À force d’avoir haï/ Toutes les servitudes/ Nous sommes devenus/ Les bêtes féroces/ De l’espoir - Et pouf ça part, et l’on voit l’envoi des voies de bois au lavoir. On retrouve aussi le très beau «Danser Soi-même» du concert - Toutes les fautes viennent/ De mal danser - Véritable prétexte au swing universaliste. Et puis la frêle Noami introduit le gland de «So We All» dans la vulve du beat, c’est fin et dada, on entre bien dans leur monde, d’ailleurs, ça monte comme la marée, il faut être au concert pour le savoir, sinon comment le saurait-on ? Les zones explosent une par une, et elle se met à chanter là-haut, oh là-haut, je vois le ciel qui, et le disque n’explose toujours pas.

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    Le troisième s’appelle Rotorotor et fait bien sûr allusion aux expériences cinétiques menées par Duchamp et Man Ray. Nos six amis jazzent «Close & Different» au bon vent d’Ouest, et des éclairs de trombone zèbrent l’élan de manière stupéfiante. On se croirait au Cabaret Voltaire quand Tzara emmenait la sarabande au rythme effréné du noir cacadou. On note que Wilf Plume pulse le beat à outrance. Leur secret s’appelle l’Afro-beat, celui qui emmène «Cranes Fly» au grand élan pétrificateur. Mine de rien, l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp invente le Dada Beat, c’est énorme, very soon, puissante énergie d’un orchestre tout puissant, hanté par les marimbas. «Tralala» donne un avant-goût de ce qui se passe sur scène. Joué à quatorze, ça donne une charge de la brigade légère et avec «Apo», ils frisent littéralement le James Brown. Le petit guitariste Maël rentre bien dans le chou du chais et le trombone prend les trombes à la bonne. Ils lancent des grandes langues successives de Dada Beat et déroulent en toute conscience le tapis rouge à l’ingéniosité du genre humain. Ah il faut entendre la petite Aida battre son snare dans «It Looked Shorter On The Map». Elle bat avec une rage folle, elle cogne avec l’énergie des faubourgs. Puis ils montent «Come On In» en neiges du Kilimanjaro, à coups de Oui Allez. Wilf Plume le fion du beat et bat l’hypnose chère à duchampignon.

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    L’orchestre tout puissant monte encore d’un cran avec The Thing That Everything Else Is About, car dès «Elephant», le Dada Beat laisse bibi baba.

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    La frêle Liz monte sur ses grands chevaux, bousculée par les clameurs africaines et la valse des éléphants. S’ils est une clameur Dada universelle, c’est bien celle-ci. Elle s’entend au-dessus de prodigieuses dénivellations. Leur grande force est de savoir mélanger les genres ethniques, et les marimbas foutent un joyeux souk exotique dans la médina. La pauvre Liz s’arrache les ovaires à vouloir hisser son blood rushing to my heart au-dessus de la gabegie. Les ponts de cuivres qu’on découvre dans «Left Hand» relèvent du Dada pur. On imagine le carnage qu’aurait fait une vraie chanteuse pas Dada. Par contre, le mix enterre la voix de Liz dans «Mick». Elle n’a aucun espoir de remonter à la surface. Avec «49», ils nous proposent le funk de Scipion en bois d’ébène. De quoi faire baver Bootsy Collins. C’est explosé à la trompette de Tati, voilà le funk duchampignon, celui qu’on dansait probablement à New York en 1917 - Let’s make a band/ My wife and my guitar/ The one I bought in ‘49 - Et Wilf Plume refait sensation dans «Blood Pumps & Birds», il joue comme un diable, il cherche le pulsatif extrême et le trouve, tout est joué à la rengaine supérieure. Ils terminent avec «Going Home» et le contrebassiste Vincent Bertholet pourrait bien être l’âme de l’orchestre tout puissant, car il jazze son riff à la stand-up, en vrai visionnaire. La chanson raconte l’histoire d’une taularde qui rentre chez elle, mais qui est hélas devenue dingue - She’s home ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha.

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    Sur la pochette du premier album de l’OTPMD qui n’a pas chaud au Q comme LHOQ, on voit un sale con de catin contenant l’urinoir - Madame, disait Duchamp à Mina Loy, la compagne d’Arthur Cravan, alors qu’il la caressait sous sa jupe, vous avez un joli caleçon de satin. On peut dire Madame que vous avez un sale con de catin - Ils ne sont que six sur cet album, mais ils trempent déjà dans la métempsychose dadaïste avec «City Of Love» - Are you dying alone ? - Captivant. Liz n’a pas de voix, mais elle a du dada pour dix. Elle chante «Three Months To Go» sous le boisseau, on peut lui faire confiance, car elle est assez pure. Elle s’impose dans le caoutchouc du groove. Elle se montre superbe, très sexuelle, elle se livre à des belles envolées incongrues. Encore du big Dada Beat avec «Apollo», monté au funk de base et de rigueur à la Rigaud, ça tape dans le Dada de base, groove ton cul, Bob ! On a là un disque solide et avancé, féru de sciences exactes et d’économie des sociétés. C’est très supérieur en nombre, et bien sûr, ça n’existe pas ailleurs. Il faut les voir taper «Nini» au kitsch d’exotica, mais pas n’importe quelle sorte d’exotica, celle des années vingt, enrubannée de son violent parfum de cabarets incertains, vibrant du son de marimba des marins de MacOrlan. Sur toute la distance de l’album, le xylo et le trombone à coulisse font la fête. On sent monter la volupté dès «OTP», on épouse le moelleux des parois veloutées du funk ondoyant. L’OTPMD vise l’absolution du groove anthropomorphique, il donne du temps au ton, c’est tellement admirable qu’on adhère languidement, comme une limaille aimantée. Liz chante «Nap» au doux du noir cacadou, sur un air de funk duchampignon. C’est exactement ce que vous entendrez quand vous aurez récupéré cet album R. Mutt. Vous le constaterez de visu, ça groove très adroitement dans les parages de Liz, car c’est en lizant qu’on devient Lizeron, nous disait Queneau, collègue de Duchamp au Collège (de Pataphysique). Liz et ses amis polymorphes farcissent «Olivier Darel» de free d’accès direct et redoublent d’excellence de la prévalence avec «Suzy». L’effusion y fissure le fion du free. Ils sont bons sur tous les coups, comme d’ailleurs Duchampion, même. Cet album sonne comme un cabinet de curiosités, ou si vous préférez, comme l’atelier new-yorkais de Marcel Duchamp, du temps où la pissotière pendait au plafond, juste au-dessus de la porte d’entrée. Inventivité et gaz à tous les étages. Encore une belle attaque en règle avec «One Or Three», belle, oui, car imprévue, elle vient de loin, et ça repart en goguette à longs coups de trombone de free. Singulière vitalité... Ils y vont comme jadis Picabia, à la crachotte parlementaire, souriant comme une star hollywoodienne au volant de sa Delage. Quelle poilade aérodynamique que toute cette imagerie !

    Précision géographique : l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est en grande partie génevois et envoie le bois des gênes du savoir au lavoir.

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    Le clou de la célébration Duchampigon est bien sûr l’expo que propose le Musée des Beaux-Arts local, à grands renforts d’affiches racoleuses : l’urinoir R. Mutt sert d’appât. On le croise à tous les coins de rue. Il n’est pas certain que ce soit du meilleur goût. Duchamp ne racolait pas. Il naviguait à un autre niveau. L’expo se tient dans deux ailes de la vieille bâtisse et s’organise en ABCDaire, bien vu, sauf qu’il manque les lettres N, T, W, X et Y. On les cherche partout, impossible de les trouver. La salle des readymade crée une sorte de malaise : la pelle à neige et le porte bouteilles sont accrochés au plafond comme des jambons. Il n’est pas certain que Duchamp eût apprécié cet étalage. En tous les cas, ce n’était sans doute pas l’idée de base. Par contre, on s’empiffre du reste, des jolis dessins érotiques, du numéro de 391 exhibant la Joconde moustachue, on examine de près les petits dessins de presse exécuté à l’encre de Chine et au pinceau (Dumouchel lisant un journal, Loupette, Leo), les bustes de ses sœurs Yvonne et Magdeleine et de son père, sculptés par ses frères Jacques et Raymond, les 3 Stoppages-étalon fascinent un peu, oh et puis le peigne, et au détour d’une salle, Duchamp ressort des archives de l’INA pour nous parler d’échecs et de sa résurgence, un cigare à la main. Tout cela permet de se baigner dans l’univers de ses idées. On s’y sent particulièrement bien. La lettre Z (George de Zayas) conduit tout naturellement à la sortie par la bibliothèque du Musée qui ne propose rien de moins qu’un nouvel étalage d’ouvrages savants sur un homme qui fit des pieds et des mains pour justement échapper à ça. Rattrapé, théorisé par les mites de l’art qu’il dédaignait tant. Mais dans le tas se trouve l’excellente frise de six mètres dessinée par François Olislaeger et pliée en accordéon sous une couverture cartonnée qui titre Un petit Jeu Entre Moi Et Je.

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    Le conseil qu’on peut donner aux duchampignés est de s’en emparer. Olislaeger s’est amusé à dessiner librement l’histoire de cette vie libre comme l’air et le résultat est d’une rarissime pertinence. Dessin au trait désinvolte, fine représentation des compagnons de voyage, Picabia, Apollinaire, les Arensberg, Man Ray et toute la compagnie. S’avale d’un trait d’un seul. Parfaitement adapté au style d’un homme qui préférait vivre que travailler. Comme Hélios Azoulay et l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, François Olislaeger tape en plein dans le mille. L’hommage qu’il rend prend du champ sans rien dire.

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    Duchamp rock ? On le sait depuis belle lurette. On le vit accueillir Bryan Ferry à New York dans les Cent Contes Rock. Par son assise ascétique, Duchamp cousine terriblement avec Bill Burroughs qui rôde lui aussi dans les Contes. Et puis, lorsqu’on le revoit, filmé en couleur quelque part dans les sixties, un cigare à la main, il effare par la mesure, par l’intelligence de son propos, au moins autant que le Dickinson que filme Robert Gordon pour Johnny Cash’s America. L’occasion est trop belle d’établir une triangulation de l’esprit moderne : Duchamp, Dickinson et s’il fallait un représentant de l’esprit britannique, ça ne peut être que Mark E. Smith.

    Signé : Cazengler, duchancre

    Dada Crève l’Écran. Helios Azoulay & l’Ensemble de Musique Incidentale. Omnia. 1er Juin 2018

    Marcel Duchamp. Un petit jeu entre moi et je. Musée des Beaux-Arts. 9 juin/24 septembre 2018

    ABCDUCHAMP. Musée des Beaux-Arts. 15 juin/24 septembre 2018

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Le 106. Rouen (76). 13 juin 2018

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. ST. R. Mutt 2007

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. The Thing That Everything Else Is About. Red Wig 2010

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Rotorotor. Red Wig 2014

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Sauvage Formes. Red Wig 2018



    19 / 06 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    POURXRAISONS

    UNLOGISTIC / MÖRPHEME

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    L'air est doux, je suis paisiblement la rue qui descend vers la Comedia, peut-être suis-je même un peu en avance, je lève les yeux, tout là-bas au croisement, La Comedia fait angle de rue, j'aperçois deux ou trois silhouettes qui discutent, l'une d'elles, la plus visible car la plus imposante, est revêtue d'un T-shirt noir et blanc qui présente un entremêlement de formes géométrico-runiques dans le style des tatouages à la mode, si la porte n'est pas encore ouverte, j'aurais l'occasion de papoter, puisqu'il y a déjà du monde.

    Du monde, il y en a en effet, mais pas celui que je subodorais, au fur et à mesure que je m'approche le groupe, que je supposais d'afficionados, se révèle être une équipe mobile de la BAC, bombes-lacrymo en mains, et lorsque je tourne le coin, je m'aperçois qu'ils ne sont pas seuls, je passe de ma démarche assurée de citoyen innocent hors de tout soupçon devant la file d'uniformes et de civils qui longent la façade de la Comedia, mais à la porte l'un des deux policiers armés me signifie que je ne peux entrer pour le moment. Survient à cet instant de l'intérieur un intervenant qui s'adresse d'un ton horrifié à ses collègues «  Tu verrais dedans, c'est tout en rouge et c'est écrit partout, le pire c'est l'allure des clients ! » sur quoi l'un répond d'un ton définitivement catastrophé «  Tu parles, des anarchistes ! ».

    Je me rabats sur la terrasse du café, juste en face, où se regroupe petit à petit, le public du concert, la rue est bloquée par une file de voitures, sont venus en nombre, entre vingt et trente, sans compter ceux qui quadrillent avec les talkies les ruelles adjacentes, Rachid, le patron, sort et s'en vient avec son flegme habituel – il lui a été reproché à l'intérieur – apporter quelques précisions quant aux motifs de la visite, un plein de services, l'hygiène, la police, la douane, se sont intéressés à l'isolation phonique, ont pris en note le contenu de la caisse ( seize euros ) ont vérifié les papiers des musiciens – l'est sûr qu'un étui à guitare est idéal pour transporter en toute impunité une kalachnikov – et lui ont signifié de se présenter au commissariat le lundi 25 juin à onze heures... L'armada interventive se regroupe, rejoint ses véhicules, et une longue file de voitures – au moins autant que pour l'enterrement d'un président de la République – s'éloigne sans klaxonner. Nous présupposons avec la satisfaction du devoir accompli.

    Diable, cela ne présage rien de bon, la Comedia est une cible de choix, dans le viseur de la rénovation et de la gentrification des quartiers populaires du bas-Montreuil aux portes de Paris, des espaces de rêve pour les promoteurs immobiliers, et puis ce très mauvais exemple économique d'entrée à prix libre ( mais respectueux ), toute cette auto-organisation des concerts selon l'idéologie punktéozidale du Do It Yourself ne répond en rien aux exigences libérales de la si vantée liberté d'entreprendre qu'il ne faut surtout pas confondre avec le choix des gens à créer leurs propres réseaux de culture, d'échange et de production, de surcroît sans souscrire à la loi d'accumulation du capital et d'exploitation des travailleurs, nous sommes en face d'une véritable bombe à retardement. Imaginez qu'une fraction non-négligeable de la population s'aligne sur ces modalités de fonctionnement, que deviendrait la main-mise captatrice des banques sur le pays... Si l'argent et le travail des pauvres n'alimentent plus les circuits financiers des riches, mais c'est la fin d'un monde qui va déjà si mal !

    POURXRAISONS

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    Ce n'est pas qu'ils soient né sous X, c'est le signe de la multiplication des colères, en plus ils aiment faire suivre leur appellation incontrôlée par PourXréseaux, sont philosophiquement en plein dans le viseur de ce ce que l'establishment réprouve le plus, les moutons noirs qui s'organisent rien que pour le plaisir de brouter à leur guise dans les alpages verdoyants qui leur font envie... mais où irait-on si on les laissait faire ! Justement à la Comedia tout le monde est d'accord pour qu'ils puissent s'exprimer en paix. Rien que les titres sont des déclarations de guerre, Vigile, Turbulence, Cadavre, Profanez-moi, Acides Animés, en français, pour que le péquin de base puisse les comprendre, ce qui est un peu inutile parce que in the Comedia, a priori tout le monde est d'emblée d'accord avec de de telles intentions, et deuxièmement parce que la musique forte a tendance à noyer le sens. Ce qui n'est pas un drame en soi, la manière de transmettre un message est souvent plus explicite que son contenu.

    L'est la plus menue, entourée de quatre grands gaillards, Myriam, ne lui marchez pas sur les pieds car elle a la guitare vindicative, et quand elle ouvre la bouche, vous pousse de ces braiments léonins à ne pas vous approcher davantage, ses companeros ont pris la précaution de ne lui laisser le micro que sur les derniers morceaux, dressent ainsi une espèce de barrière psychique de protection puisqu'ils ne peuvent pas décemment avoir un zouave avec un fusil qui ne la quitte pas des yeux prêt à l'abattre comme pour les tigres que l'on présente sur scène dans les cirques, en plus ça ferait désordre car ses yeux noisettes pétillent de sympathie. Bref mister K-no se charge du vocal, incapable de rester sur l'espace confiné de la scène, se balade parmi les spectateurs comme s'il cueillait des marguerites de sa voix puissante.

    A la guitare Jérôme se cherche un peu, c'est vrai que le chemin est étroit entre les entrechats cordiques de Myriam et l'omni-présence fureteuse de la basse rouleau de compresseur de Laurent, le gars qui vous étoffe le morceau avec largesse, vous auriez besoin de deux mètres, vous offre le coupon, pour le même prix, sourire généreux en prime. Nicolas derrière ses drums mène le bal. Rythme en accélération constante, tous les deux titres il met un peu de pression supplémentaire, montée graduée bienfaisante, z'avaient débuté un peu mou, finissent sur les chapeaux de roue, Myriam a lâché le volant et hurle et invective les passants par la fenêtre ouverte, l'ensemble trombine dur. Surtout qu'ils prennent en stop un mec qui se radine avec son mini-clavier portatif uniquement pour le plaisir de surgonfler la pression des pneus à seule fin de s'éclater encore plus. La salle ondule vaillamment et leur fait un triomphe pour Xraisons que nous ne développerons pas plus en avant.

    UNLOGISTIC

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    Deux grands gaillards sur scène. Tout seuls avec leur guitare. Unlogistic procède d'une longue histoire, dix ans d'existence, plusieurs formules à trois, à quatre, à cinq, ce soir ( et depuis quelques temps ) à deux avec une boîte à rythme. Ce qui n'est pas sans effet sur le déroulement du set. Le principe est simple, on appuie sur le bouton et l'on embraye à toute blinde sur la rythmique ultra-rapide qui déboule à toute vitesse, eux ils passent les riffs, à fond, au maximum de leur vélocité, et zut au bout de deux minutes la machine s'arrête. Frustrant en fin de compte. Libérez deux étalons de leur stalle où ils étaient maintenu depuis deux ans, imaginez le galop qu'ils vont développer et hop un mur de cristal invisible les arrête brutalement. Relevez la barrière transparente une dizaine de fois et glissez-vous dans le mental des équidés... En tout cas mettent le feu au public qui s'installe dans un charivari qui ne cessera plus de la soirée. Très beau, très fort, exaltant ce qu'ils vous jettent, mais lorsque le film s'arrête en plein milieu de la mêlée où Bruce Lee est en train de ratiboiser une centaine de malheureux sagouins, vous ne pouvez vous empêcher d'être déçus. Vous avez l'impression de visionner des rushs sublimes et vous vous dites, avec de telles images le montage sera fabuleux, en résultera un chef-d'œuvre, certes l'on a les chefs d'orchestre mais au final il manque l'œuvre. Ne jouent pas très longtemps, épuisés par ces rentre-dedans successifs entrecoupés de trous d'air qui vous cassent les ailes et vous vident de votre énergie.

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    MÖRPHEME

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    Un vrai groupe serait-on tenté de dire. Guitare, basse, batterie et un chanteur. Dès le début, ça sonne comme les Pistols, le miracle c'est que la chaudière continuera à bouillir tout le reste du set. Déferlante speed à la première seconde et le chanteur au micro encore plus vicieux que Sid, dégueule de rage hurlante, un grondement d'ours dérangé en son sommeil, fureur nippone au grand maximum, se saisit du micro, le brandit tel l'étendard des derniers samouraïs, le tient d'une main les pieds vers le haut, le rejette, s'en défait ne garde plus que le baladeur, s'introduit dans la houle mouvante du public, il fonce, pousse, force le passage, bouscule, cherche le contact, derrière lui le batteur a tombé le T-shirt, exhibe un torse tatoué à rendre malade de jalousie un chef de tribu maori, n'est pas épais, une ossature fine, mais les muscles sont bandés d'énergie et il frappe de ses longs bras sur sa caisse claire qui n'est pas inclinée vers lui mais vers le public. Le bassiste incapable de rester en place tourne dans son espace comme une salamandre dans le brasier, plus calme le guitariste, l'a fort à faire, vous expectore une de ces marmelades empoisonnées à foudroyer un troupeau d'éléphants. Peu d'arrêts, juste pour se dépouiller d'un vêtement inondé de sueurs, la chaleur est horrible, le public remue à la façon d'une mer en colère, le son vous secoue, le rafiot de votre raison est en perdition et vous aimez cela. Viennent du Japon et des USA, ont apparemment décidé de semer la terreur en Europe, y parviennent sans difficulté.

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    Entre les deux derniers combos Rachid a pris le micro pour donner rendez-vous devant le commissariat de Montreuil à 10 h 30. C'est que le monde est en train de changer de face, mais il se tourne du mauvais côté...

    Damie Chad.

    ( Photos scènes : vidéos YT : de Manu Gautier )

    23 / 06 / 2018TROYES

    3B

    HOODOO TONES

     

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    Faut parier sur la jeunesse. La nostalgie du futur. Certes Crazy Cavan and His Rhythm 'n' Rockers - gloire aux anciens - à La Chapelle-en-Serval ce samedi soir, mais les Hoodoo Tones aux 3 B dans la bonne ville de Troyes vers laquelle la teuf-teuf fonce donc à donf. Gros travaux dans la rue Turenne, la ville refait les canalisations et les trottoirs, bientôt le 3B s'auréolera d'une vaste terrasse. En attendant ces jours fastueux d'apéritifs sous parasols, les Hoodoo Tones nous vantent les bienfaits de la bière du Nord. Ces Hauts de France qui sont la pépinière vivace et germinative du frenchy rockabilly...

    HOODOO TONES

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    N'y vont pas tout doux et ça détonne. Dans les arcanes majeures du tarot rockabillyen les Hoodoo Tones ont tiré trois figures essentielles : les cartes du Bateleur, de la Force, de la Lune. Ne reste plus qu'à déchiffrer et à interpréter. A savoir : Kevin, Julian, et Ben. Nous commencerons par ce dernier. Un discret auto-collant sur sa big mama, My grass is blue, qui dénote certes un amour du Blue Grass, nous révèlera dans l'interset qu'il joue aussi du banjo, mais plus profondément une manière de proclamer qu'il n'est pas d'ici, qu'il est d'un autre monde, une frappe cordienne des plus étonnantes, visage immobile, regard perdu en lui-même, et un slappin' hypnagogique, donne l'impression de ne pas y toucher, de caresser plus qu'il ne tape, mais le résultat est là, indéniable, l'assure une rythmique d'enfer, ne se perd pas dans les lacets jazziques, file droit mais avec cette nuance quasi-hallucinatoire qu'il réveille chez l'auditeur des images auditives qui l'emportent vers des ailleurs versicolores.

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    Au début vous ne faites pas gaffe à Julian, reste dans son coin, derrière sa batterie, vous donne l'impression qu'il suit sans trop se fatiguer l'impulsion de Ben, il n'en est rien. Un gosse vicieux. A ne pas quitter du regard, sinon il en profite. L'a cette obstination de votre petit frère de trois ans à qui Tante Agathe avait offert – présent funeste – un tambour et qu'au bout de trois jours la famille a dû abandonner dans la forêt attaché à un arbre pour être sûr qu'il ne revienne pas, son sourire diabolique, son collier de barbe à angle droit, tout cela en effet trahit pour les physionomistes avertis un esprit retors et malin. L'a sa spécialité, le long mur de breaks dévastateurs, là où un batteur honnête se contente de passer poliment la mayonnaise à ses congénères, il intervient méchamment, vous verriez son sourire sardonique lorsqu'il commence à fracasser froidement du pied et des mains ses tambours majeurs, et il insiste, s'insinue dans le genre troupeau d'éléphants dans le magasin de porcelaine, vous emporte le morceau à des altitudes élevées, pulvérise la cadence, et Ben dans le faux rôle du gars complètement dans la lune qui n'a rien remarqué, vous suit le mouvement sans crier gare et les Hoodoo vous embourrasquent comme un tourbillon de feuilles mortes soulevées par le vent mauvais d'un automne colérique.

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    Pas de quoi émouvoir le troisième larron, l'en rigole. Le bateleur de service, Kevin le bonimenteur qui par sa jactance détourne de votre attention des suspects agissements de ses deux complices, présente les morceaux, une majorité de compositions originales, rend hommage aux héros du rockabilly, vous parle du dernier et puis du prochain CD, et puis crac dès qu'il touche à sa Fender, il rejoint l'effervescence instrumentale de ses camarades, et là on est obligé de reconnaître que malgré les coups de speed de Julian, tout reste merveilleusement en place, que la guitare incisive distribue son espace apollinien à chacun, que tout est merveilleusement en ordre, à tel point que sa voix vibrante et vindicative prend sa place naturelle dans le tumulte tel l'alcyon dans la tempête. L'est un peu la figure de proue du combo, celui qui détermine pour chaque titre les nuances de la palette musicale, et le spectre est large, saveurs blue-grass, faveurs country, rockab orthodoxe, éclats psycho et même échos psyké-british.

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    Les Hoodoo Tones ne sont ni prisonniers du passé, ni tributaires des modes passagères, z'ont leur son qui sonne et qui détonne, à eux trois, ils construisent le futur du Rockabilly, ne s'embarrassent pas des ossifications légendaires pas plus qu'ils ne cèdent aux fausses sirènes de la nouveauté à tout prix, suivent leur chemin, et le public chaleureux leur à emboîté le pas sans réticence. Trois sets bien chauds comme des lampées revigorantes de ce qu'ils ont appelé la bière des ouvriers. Bâtisseurs d'un monde généreux.

    Béatrice Berlot la patronne, qu'il faut remercier haut et fort, a décidément le goût sûr !

    Damie Chad.

    P. S. : pour le gamin, pas de souci, les flics ont retrouvé quelques os niaqués par des chiens sauvages, trop abîmés pour qu'ils puissent prélever l'ADN. Je trouve inadmissible ces gens qui abandonnent leurs canidés dans la forêt pour partir en vacances. Pauvres bestioles innocentes qui survivent comme elles peuvent en se regroupant en meutes affamées. L'on devrait les mettre en prison.

     ( Photos : FB : Béatrice Berlot )

    ALICIA FIORUCCI

    ( in JUKEBOX N°379 )

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    Alicia Fiorucci a du goût, elle se fait photographier ( p 69 ) avec la pochette Livin' In The First Line de Little Bob Story. Les kr'tnt-readers le savaient déjà puisqu'elle nous a régalés de deux chroniques de concert ( Rosedale et Rhino's Revenge  in livraison 372 du 03 / 05 / 2018 ), mais là elle est interviewée en tant que collectionneuse. Pas de fers à repasser ni de toiles de maîtres. Non de vinyles, de préférence d'éditions originales. Rock'n'roll, est-il utile de le préciser ! Au sens large du terme, du rock des pionniers au metal. Faites lui confiance pour le choix, elle n'en cite que quelques uns, Aerosmith, Motörhead, Blue Cheer, Rockin' Rebels... Elle n'aime que le meilleur. Ceux qui la suivent sur son FB crèvent de rage chaque fois qu'elle présente sa dernière acquisition, n'en possède que 350 mais a débuté depuis peu. Avant elle se contentait de présenter Damnation Rock sur la radio X-Move, une activiste rock.

    Alicia Fiorucci est une fille. Je reconnais que cette nouvelle n'est pas une révélation fracassante. Mais elle sait s'habiller convenablement pour fréquenter les lieux maudits par Celui qui apprit les accords les plus bleus à Robert Johnson, salles de concerts enfumées, boutiques spécialisées... Etonnez-vous que pour s'attifer elle préfère les tenues de cuir, à la Gene Vincent, à la Vince Taylor, à la Jim Morrison, mais elle sait les varier et les porter avec une grâce sauvage de jeune louve.

    Alicia Fiorucci se contente d'être ce qu'elle est, et ce qu'elle a envie d'être, sans s'inquiéter du regard des autres, en termes très simples cela revient à agir en être vivant libre. C'est ainsi qu'agissaient les animaux avant que l'homme n'invente les cages. A barreaux pour les autres, mentales pour lui-même. Friande aussi de photographie et de littérature. Des clefs qui permettent d'ouvrir les portes.

    Damie Chad.



    HIPSTERS

    NORMAN MAILER

    ( Le Castor Astral / Octobre 2017 )

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    Avant les rockers, les beatniks, et avant les beatniks, les hipsters. Bruno Blum – ancien journaliste de Best, devenu un des plus fins connaisseurs des musiques populaires américaines - réédite au Castor Astral le premier texte d'importance sur ce phénomène, paru en 1957 dans la revue Dissent ( La Dissidence ), Le Nègre Blanc, agrémenté des réponses et précisions de son auteur Norman Mailer, suscitées par diverses réactions soulevées par cette publication.

    L'intro de Bruno Blum prévient qu'à l'époque de la publication le mot ''negro'', devenu une injure par nos temps d'hypocrite repentance, était revendiqué par une partie de l'intelligentsia littéraire noire. Si les indiens ont trouvé le terme fabuleusement percutant et politiquement  revendicatif de ''native'' pour se désigner, les noirs ont du mal à générer une appellation qui ne soit pas l'expression de la couleur de leur épiderme. Black ( is beautifull ) ou afro-américain ne font pas l'unanimité encore de nos jours.

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    Le terme hipster, à l'origine hepster, dérive du morceau Hep ! Hep ! The Jumpin' Jive, sorti en 1939, de Cab Calloway. De même, nos tricolores zazous se sont inspirés de Zas Zuh Zas ( 1933 ), toujours de Cab Calloway. L'est une manière noble de retracer la généalogie des hipsters, c'est de déclarer que les hipsters américains sont l'équivalent des existentialistes français. Qu'il y ait eu une influence – j'emploierai plutôt le terme de confluence – cela me semble juste, toutefois je ne pense pas que l'ensemble des hipsters se soit fadé in extenso la lecture de L'Être et le Néant de Jean-Paul Dartre ( comme le surnommait Céline). La culture hipster n'a été que la conséquence des contradictions inhérentes à la société américaine. En 1957, au moment où paraît le texte de Mailer, nous ne sommes qu'à quelques années de la Marche pour les droits civiques de Washington de 1963.

    Le mouvement hipster ne provient pas d'une démarche intellectuelle imprégnée de réflexion moralo-philosophique, tout au contraire l'est né d'une attirance physique pour la culture noire. A vu le jour dans les franges des déclassés qui trouvèrent en quelque sorte une culture de substitution dans cette inimitable indolence si particulière des communautés noires à appréhender la dureté de leur condition sociale. D'un côté l'on serre les dents face aux injustices, l'on fait comme si, l'on met son mouchoir dessus, mais de l'autre l'on bâtit un monde à soi qui n'est ni virtuel ni imaginal, mais réel et charnel, et qui permet de supporter cette situation insupportable. La musique, le jazz, les clubs, la drogue, un rapport moins contraignant et plus libre au sexe, toute une sphère interlope qui permet de vivre dignement, de prendre son pied et sa revanche. Du moins la nuit, même si les petits matins se rappellent détestablement à vous.

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    Un monde bien tentant si vous faites partie de ces petits-blancs qui survivent de petits boulots en petits boulots, révoltés par leur statut de laissés pour compte, beaucoup de jeunes adolescents blancs à l'étroit dans des codes rigides et des avenirs de job peu glorieux éprouvent un même sentiment de colère que le sociologue Robert M. Linder problématisera dans un livre publié en 1944, au titre diantrement évocateur pour les amateurs de rock : Rebel Without a Cause...

    Si à partir de 1956 toute une fraction de la jeunesse blanche montera dans la locomotive du rock'n'roll conduite par Elvis Presley, les premiers hipsters sont des passionnés de jazz, cette musique qui bouge les corps. A tel point qu'ils en arrivent à enfreindre les enseignements de la retenue charnelle christologique et à passer le Rubicon de l'interdit suprême, forniquer allègrement avec des partenaires noirs. C'est ici que le titre Le Nègre Blanc prend toute sa saveur !

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    Notons que ce point entraînera bien des objections à l'encontre du texte de Norman Mailer. Ned Polsky n'y va pas par quatre chemin. Les hipsters ne sont pas des mal-baisés mais des mal-baiseurs. S'ils revendiquent avec tant de force la recherche de l'orgasme c'est qu'en tant qu'éjaculateurs précoces et impuissants notoires, ils ne parviennent pas à le trouver. Prophétise avec assurance qu'ils ne le réaliseront jamais. Ne le dit pas explicitement mais cela se comprend aisément, si le hipster cherche à copuler avec des noirs c'est qu'il est incapable de le faire avec des blancs. La réponse de Mailer est cinglante. Ne suit pas Polsky sur le terrain j'ai-un-zizi-bien-plus-efficace-que-le-tient, contre-attaque sur les allégations psychanalytiques du sociologues qui soutient que l'impuissance des hipsters n'est que l'indice et la preuve de leur déclassement social.

    Beaucoup plus pertinente la lecture, toute marxiste, de Jean Malaquais, traducteur en français de Norman Mailer, et pour être davantage fidèle aux idées de cet écrivain nous emploierons le terme marxien qui désigne une lecture du marxisme qui récuse toute dérive ou application staliniennes. Malaquais rejette les hipsters parmi le lumpen-prolétariat. Ce sous-prolétariat perdu dans le rêve de l'accomplissement jouissif de ses frustrations ne fera pas la révolution. Malaquais accuse les hipsters du crime ontologique le plus ignoble qui se puisse concevoir : celui de n'être que des petits-bourgeois qui recherchent la satisfaction de leurs désirs sans remettre en cause la société qui les produit.

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    Mais pourquoi des hipsters s'interroge Mailer. Parce que le citoyen du vingtième siècle s'est aperçu qu'il était mortel, déjà Heidegger avait défini l'Homme en tant qu'un être-pour-la-mort, et les évènements lui donnaient raison : émergence d'états totalitaires, camps de concentration, menace atomique... face à ce déplorable bilan, sauve-qui-peut général chez les individus les plus conscients, décrochage de la sacro-sainte valeur travail, montée d'un hédonisme hautement revendiqué, plaisirs herbeux et sexuels à profusion, le vieux carpe diem antique revisité et adapté à la nouvelle donne...

    L'on ne peut parler des hipsters sans évoquer la Beat-Generation, Howl de Ginsberg est sorti en 1956, et Sur la Route de Kerouac paraîtra quelques semaines après le White Negro de Mailer, avant la fin de 1957. Si le gros des bataillons des hipsters sont passés avec armes et bagages culturels du côté de la beat-generation, sans difficulté puisque les deux mouvements professent une idéologie commune de refus du conservatisme de leurs concitoyens et prônent avec ferveur les joyeusetés marginales de la musique jazz, de la marijuana et de l'amour libre, Mailer opère une distinction classiste entre les deux groupes. Les hipsters sont de véritables rebelles provenant des plus basses couches de la société, leur rébellion est un mouvement ascendant, les beatniks sont des petits-bourgeois déclassés mus par le ressentiment envers une société qui ne leur donne pas le moyen d'accéder à un meilleur état social. Très symptomatiquement, les hipsters soignent leur dégaine, les beatniks sont sales et mal habillés. Etrangement Mailer se réapproprie, en le détournant totalement et en l'adaptant à son propos, le raisonnement classiste de Malaquais.

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    Dans la dixième et dernière partie du bouquin qui est la retranscription d'un entretien avec Richard G. Stern, et incidemment Robert Lucid, Mailer développe une fumeuse conceptualisation sur le danger de la mort prochaine de Dieu que signifierait – et peut-être même amplifierait - l'apparition du mouvement hip. Développe une espèce de work in progress pseudo-philosophique d'un spinozisme qui grignoterait le peu de puissance qui resterait à Dieu. Donne surtout l'impression de ne pas vouloir choquer la sensibilité de la majorité du lectorat américain imprégné d'une idéologie religieuse d'inspiration biblo-créationniste. Comme s'il n'avait pas le courage à l'instar de Nietzsche de déclarer la mort de Dieu... Sur ce coup-là Norman Mailer opère un grand bond en avant, lui qui s'est donné pour but de présenter les hipsters est en train de construire les soubassements métaphysiques de la conception du monde que professeront plus tard les hippies ! Prescience, ou inconscience ?

    Damie Chad.

    JACQUES LEBLANC

      ( In JUKEBOX 379

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    Jacques Leblanc est le directeur-fondateur de Jukebox-Magazine, une position enviable, dont il use avec modération chaque mois en rédigeant un édito de présentation du numéro. Un demi-page maximum, fait part de temps en temps, sans y insister, de ses propres réactions à notre époque ou de celles des lecteurs. Qui, surprise, s'insurgent contre les pin-up qui, mensuellement, en dernière page illustrent le calendrier de la revue. Jacque Leblanc n'en croit pas ses yeux lorsqu'il lit les perles du courrier du lecteur, le public-rock serait à son tour – l'on est toujours trahi par les siens - atteint par cette vague du puritanisme rétrograde engendrée par le retour du conservatisme politique et religieux ! Sexe et rock'n'roll ont toujours fait bon ménage rappelle-t-il, la musique du diable a justement beaucoup aidé à jeter à bas bien des interdits hypocrites des anciennes sociétés corsetées de moraline christologique. Apparemment ces renégats étendent l'amour du vintage jusqu'à leur sexualité ! Certains rockers vieilliraient-ils mal ? Ou alors se sont-ils reniés sans s'en rendre compte ! Une dernière hypothèse : ils ont bêtement suivi le mouvement, le rock était à la mode du temps de leur jeunesse... N'ont jamais su être eux-mêmes. Dans tous les cas qu'ils arrêtent leur abonnement pour être en accord avec leurs nouvelles idées. Oui mais ils hésitent car au fond d'eux-mêmes ils savent qu'ils ne pourront plus rincer leur œil chafouin et salace et ils ont peur que leur vie par procuration ne devienne insupportable.

    Damie Chad.

    KRONIK N° 8

    FUCK THE WITCH

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    SYL / PIERRE LEHOULIER / VIRGINIE B / CAMILLE DéJOUé / MELI / ROUFFIAC & SANCHEZ / TUSHGUN / AURELIO / GROMAIN / JOKOKO / MME GRUIIKK / SISCA LOCA / RIRI / PAT / MATT YEUX / BURPI / GOME

    Dernier fascicule récupéré sur le stand de Jokoko lors du dernier concert de Crashbirds avec Pierre Lehoulier et Delphine Viane ( méfiez-vous de cette dernière, il se murmure qu'elle en serait une ). Un numéro spécial sorcières. De quoi mettre la colonie des dessinateurs et des dessinatrices ( c'est comme les gendarmes – je parle de ces innocents insectes oranges et pas des vilains bonshommes bleuâtres que tout le monde déteste – quand vous en rencontrez un, vous êtes submergés par la flopée qui l'entoure. ) en ébullition. Qui dit sorcières dit femmes, et cela permet de se parer de toutes les vertus civiques et de dénoncer les mauvais traitement dont la gent féminine fut accablée durant de longs siècles d'obscurantisme – sans oublier que maintenant encore – ou alors de dessiner des gros nénés sans fausse honte puisque c'est pour le bien de la cause... En plus le feu rampant des désirs libidineux peut enfin métaphoriquement flamber de toutes ses flammèches sur les bûchers inquisiteurs et dénoncés. L'amour que notre société professe envers les sorcières ne serait-il pas une manière de rire, pour les mieux taire, des affres sado-maso qui régissent la part animale de toute sexualité humaine ? Couleurs trash, dessins crash, esthétique punk vous permettront d'orienter vos plus saines réflexions.

    Damie Chad.