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alicia fiorucci

  • CHRONIQUES DE POURPRE 379 : KR'TNT ! 399 : RACHID TAHA / MARTY BALIN / OVEREND WATTS / LEON RUSSEL / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / GREIL MARCUS / JOHN KINC

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 399

    A ROCKLIT PRODUCTIOn

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    27 / 12 / 2018

     

    RACHID TAHA / MARTY BALIN /

    OVEREND WATTS / LEON RUSSEL

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    GREIL MARCUS / JOHN KING

     

    Taha pas de pot, Balin pas de bol

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    On allait quand même pas finir l’année sans dire adieu à Rachid Taha, l’une des stars de ce qu’il faut bien appeler le rock méditerranéen. Il vient de partir au casse-pipe. Ce fantastique petit bonhomme aura su rocker bien des salles au cours de sa courte vie, et il n’était pas rare, au temps des grands shows de l’Élysée Montmartre, de le voir finir son set au sol, vidé, rincé, aussi lessivé qu’on peut l’être quand on a jeté tout son être dans la bataille. Rachid Taha était une bête de scène, au même titre qu’Iggy Pop ou Lux Interior et quand le bouzouki attaquait «Bent Sahra», alors tout explosait, les tambours du désert battaient la mesure, une houle soulevait le public, on vibrait tous au beat des tambours berbères, on s’offrait au vent du désert, ce souffle nous ramenait aux origines de la vie, aux origines du rock, car c’est bien de cela dont il s’agissait. Il n’existait rien de plus primitif, au sens sacré du terme et quand les filles chantaient par dessus le beat des tambours, alors Rachid et son groupe atteignaient les limbes du génie. Comme dans une espèce de grand raccourci, l’évidence flashait le lien direct entre l’état primitif et l’accomplissement du génie. C’est là où se situait Rachid Taha et il ne fallait surtout pas s’étonner de voir des sommités comme Steve Hillage et Eno l’accompagner sur scène. «Ya Rayah» sonnait aussi comme un chant de ralliement, sa prodigieuse beauté mélodique remontait à la nuit des temps, le groupe dégageait ces parfums d’Arabie qui firent jadis rêver les aventuriers, massive extase d’élan sublime, tu y aurais dansé jusqu’au bout de la nuit célinienne, cette musique dégageait quelque chose d’à la fois victorieux et de très humble, un mélange que tu ne trouveras évidemment pas dans le rock, car cette musicalité existait bien avant l’Occident. D’où sa grandeur séculaire. D’où les ondes tutélaires. Rachid Taha tirait toute sa force de l’Afrique, celle qui fit tant peur aux blancs, à cause de son animalité. Mais ce que les blancs colonialistes n’avaient pas compris, c’est que cette musique était joyeuse, bien au-delà de toute expectative. Cette musique était tout simplement à l’image de la vie, colorée, sexuelle, libre et sacrée. Rachid Taha dansait avec la vie plutôt que de danser avec les loups, il se comportait sur scène comme un amuseur de foire, du type de ceux qu’on croise sur le marché aux chameaux de Ouarzazate, et soudain, des clameurs antiques entraient dans ce tourbillon de vie. On croyait entendre sonner les trompettes des armées de l’antiquité, des clameurs d’écrasante supériorité jaillissaient au loin comme portées par l’écho du temps, cet expressionnisme musical semblait ouvrir une porte sur la démesure du désert. Diable, comme ces clameurs pouvaient être capiteuses. Elles foulaient les frontières dessinées par des géographes ignorants et repoussaient les colonnes infernales de l’envahisseur. Avec deux fois rien, c’est-à-dire des instruments berbères, Rachid Taha parvenait à fabriquer du Technicolor pour chasser les ombres. Il mêlait sa fabuleuse énergie aux chœurs de femmes et aux nappes de violons, son exotisme coupait le souffle par la seule vertu de sa beauté canonique. Rachid Taha chantait comme un prince mauresque, avec une grandeur sauvage qui échappait à la compréhension de l’occidental, il s’inspirait de la beauté des songes, il puisait dans l’entre-deux mondes scintillant d’une culture infiniment plus raffinée que la nôtre. Et tellement plus musicale que ne le fut jamais celle des autres coins du monde. Ces gens avaient le beat du désert et des montagnes dans le sang. L’origine de toute vie.

    En réinventant la grandeur du souffle des tribus, Rachid Taha atteignait à une sorte d’universalisme, le même que celui de Monk, le même que celui de Jimmy Webb, le même que celui d’Erik Satie. Avec seulement un tambour berbère et un bouzouki, il élevait l’art au degré supérieur. Il fallait voir à quel point il aimait la vie. Il en faisait une profession de foi. Dans ces beaux albums que sont Diwan et Tékitoi, des clameurs fantasmagoriques remontaient du passé. Certains cuts relevaient de la puissance fondamentale, de la vraie profondeur de ton. Rachid Taha nous parlait d’éternité féerique. Il tournoyait au son des instruments d’un dieu miséricordieux. Il nous emmenait sur les marchés, dans les villages pour y entendre cette musique qui fascina tant Paul Bowles et Brian Jones.

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    Quant à Marty Balin, c’est une autre histoire. Celle d’un loser complet. Il vient en plus de casser sa pipe en bois, quinze jours après Rachid Taha. Le Jefferson Airplane ? Oui, c’est son groupe, il composait et chantait en lead, mais ça n’a pas duré longtemps. Le temps de deux albums, Takes Off et Surrealistic Pillow.

    Takes Off décolle en 1966. Les morceaux sont pour la plupart un peu faiblards. Heureusement Jack Casady s’en vient fracasser «Run Around» au bassmatic. Le seul autre intérêt de l’album, c’est le jeu de batterie de Skip Spence qui allait quitter le groupe pour fonder Moby Grape. Avec la faiblesse des morceaux, l’autre gros défaut de l’album est le mix : la pauvre Jorma Kaukonen est mixé très loin derrière. Il fut vraiment gentil d’accepter un tel traitement. L’Airplane parvient à passer aux choses sérieuses avec «Chauffeur Blues». On a là un heavy boogie blues monté sur un beat assez dément. Pauvre Marty, le premier album de son groupe avait des faux airs de pétard mouillé.

    Surrealistic Pillow sort en 1967. Cet album est aujourd’hui encore considéré comme un classique du rock californien. Grace Slick vient tout juste d’arriver dans le groupe. Elle amène «Somebody To Love» qui sonne comme une embellie. La chose est travaillée à la planance latérale. Marty et Paul Kantner viennent épauler Grace dans les refrains. On sent chez elle la poigne d’une femme ferme. Elle ne lâche pas prise. Derrière, ça joue à la vie à la mort. Jack Casady bassmatique comme un démon dans le fond du studio. Son drive sonne comme un pouls. Avec l’excellent «3/5 Of A Mile In 10 Seconds» que compose Marty, l’Airplane passe au pur garage californien. Spencer Dryden qui a remplacé Skip Spence bat ça si sec. L’Airplane s’énerve. Ça lui va bien. Marty, Grace et Paul Kantner chantent à l’unisson du saucisson révolutionnaire. Ça nous donne ce Frisco sound, clair et limpide, qui va devenir leur marque. Avec «Embryonic Journey», Jorma tape dans le dur du blues. C’est à cette occasion que le monde découvre un virtuose hallucinant, l’un des plus grands guitaristes américains. Grace compose un autre hit, le fameux «White Rabbit» qui se veut psyché en diable. Elle monte en première ligne, redescend les marches de la cave puis remonte déployer ses ailes. On pourrait qualifier «White Rabbit» de garage psyché évolutif avec un faux-air de marche militaire. Sacrée Grace, elle peut monter toujours plus haut dans les altitudes. Elle restera pour beaucoup la passionaria du Frisco Sound. Puis Marty nous sort de sa manche l’ultra-classique «Plastic Fantastic Lover», the real deal, du pur jus de Frisco band, comme dirait Mike Wilhelm. C’est puissant car suivi au riff par Jorma et joué en sourdine par Jack.

    Mais la fête ne dure pas longtemps, car sur le troisième album, After Bathing At Baxter’s, Marty se met en retrait et ne co-écrit qu’un seul titre, l’ineffable «Young Girl Sunday Blues» monté sur un groove impeccable. Il ne composera plus rien pour l’Airplane et se limitera à chanter en chœur et à rester dans l’ombre. Grace Slick et Paul Kantner ont pris le pouvoir dans le groupe. D’ailleurs, Marty ne s’entendait pas très bien avec Grace Slick. Il régnait entre eux une sorte de tension. Dans ses mémoires parues en 1999 (Somebody To Love. A Rock’n’Roll Memoir), Grace Slick avoue avoir baisé tous les mecs de l’Airplane sauf Marty, un Marty qui disait-il n’aurait jamais accepté de dormir avec elle, même si elle avait insisté.

    L’autre épisode qui illustre bien la carrière de ce loser patenté est Monterey Pop, le film de DA Pennebaker : on y voit Grace Slick mimer les paroles de «Surrealistic Pillow». En réalité, c’est Marty qui chante, mais on ne le voit pas à l’écran - I was really hurt. I was young and was like awwwwwww - Marty vécut l’épisode très mal. Le pire est à venir avec Altamont, le concert gratuit organisé par les Stones en 1969 : c’est Marty qui prend un tas dans le gueule sur scène en voulant tenir tête aux Hells Angels chargés de la «sécurité». Bahhhm ! En pleine gueule. K.O direct. Au tapis. Des choses comme ça n’arrivent qu’à Marty. Ça ne serait jamais arrivé à Keef, par exemple. Le pire est que Marty s’appelait Buchenwald à l’état civil. Avec un blaze comme celui-là, c’était foutu d’avance. Mais «Plastic Fantastic Lover» va rester accroché au firmament du rock américain.

    Signé : Cazengler, complètement tahé et pas très balin

    Rachid Taha. Disparu le 12 septembre 2018

    Marty Balin. Disparu le 27 septembre 2018

     

    Overend is over - Part Three

     

    Même si vous prenez soin d’éviter les disques des charognards, dans le cas d’Overend Watts, vous allez être obligé de faire une exception. Angel Air sort un excellent album posthume intitulé He’s Real Gone, ce qui ne manque pas d’humour. On sent le répondant dès le morceau titre, mais c’est avec «The Dinosaw Market» que ça explose. Overend joue tous les instruments sur cet album, il programme, alors forcément, le son peut paraître spécial, mais il a autant d’idées qu’en 1972. Il chante son cut en cockney. C’est d’une classe pour le moins effarante. On souhaite ça à tous les débutants. Il profite de l’occasion pour s’y tailler un passage au solo trash. Voilà, c’est tout lui. Il tape un «He’d Be A Diamond» digne du Bevis Frond, il joue à la fantastique attaque de pop-rock, but he wants to let you know. Il joue ça à la régalade épouvantable, il pulse dans le giron du grand rock anglais. Il ramène les grosses guitares de proto-punk dans «Belle Of The Boot» - Every sunday morning - Superbe, violent, bien envoyé - She’s a belle of the boot - Overend sait composer des hits d’une rare puissance. Et il nous refait le coup du départ en solo trash. Puis il se déguise en géant de la power pop pour «Endless Night». Ce démon est parfaitement à l’aise, il nous sort l’un des meilleurs crus de power pop qui soit ici bas. Il le distille avec un art consommé. Overend reste frais et vivace comme une carpe. Il gratte son «Magic Garden» au banjo. Le héron et le king fisher sont ses seules compagnies. Étonnant mélange des genres. Il tape un vieux groove à l’Anglaise avec «Rise Up». Il l’allume au refrain, c’est de bonne guerre, après tout, et il libère un bouquet de chant et d’harmonies à la Beach Boys. Attention, ce disk est une œuvre d’art, car voilà qu’avec «Search», il fait du John Lennon. Avec «The Legend Of Redmire Pool», il s’inscrit dans la veine Cockney Rebels qu’il affectionnait tant au temps de Mott et des British Lions. Il évoque Mad Shadows et stompe joliment sa proggy motion. En fait, Pete Overend Watts est aussi passionnant que John Entwistle : leurs albums sont des mines d’or à ciel ouvert. Il tape «Prawn Fire On Uncle Sheep Funnel» à la slide de Camaret et en soi, c’est assez admirable. Il se lance dans la petite prog de basse terre, mais on lui donne l’absolution. Il file droit sur le couchant, le théâtral, le petit gothique de back street, comme sur le dernier album de Mott. Dans «Miss Kingston», il tape dans la nostalgie, avec autant de brio que Nikki Sudden dans «Green Shield Stamps» - I used to go shopping at the high street/ The prices were the best - Il chante la nostalgie du temps d’avant, comme jadis Mouloudji et d’autres poètes chantaient le Paris de leur jeunesse. Tout ce qu’Overend fait touche une corde sensible, notamment dans la région de l’affect. Et tous les fans d’Overend vont ADORER le petit cadeau d’Angel Air : la démo de «Born Late ‘58». Il s’agit là de l’un des hits fondamentaux du mythe Mott. Buffin le bat au drumbeat de démon et Watts le cisaille au riffing londonien. Il chante mieux que l’Hunter, il shoote son leader et son see her. Overend Watts est l’âme de Mott, de la même façon que Plonk Lane était l’âme des Small Faces, puis des Faces. Overend part en killer solo, une vraie expédition punitive ! Morgan pianote dans son coin. Ils font Mott à tous les trois. Voilà la morale de cette histoire. Quelle démo ! Elle sonne comme une preuve par 9. Overend Watts est le riffeur supremo de toute cette histoire. Que de jus, Jim !

    Signé : Cazengler, Overond comme une pelle

    Overend Watts. He’s Real Gone. Angel Air 2017

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    Russell et poivre - Part Two

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    Comme dans le cas d’Overend Watts, on va faire exception à une règle voulant qu’on ne touche pas aux disks des charognards : cette fois, il s’agit de l’album posthume de Leon Russell, On A Distant Shore. Impossible d’ignorer une telle merveille. Comme dans les cas de David Crosby, de Johnny Cash ou de Ray Davies, ces vieux de la vieille s’améliorent à l’approche de la mort. Tonton Leon s’est fait la cerise, mais il avait eu le temps d’enregistrer cet ultime chef-d’œuvre. Et ça prend une ampleur irréelle dès le morceau titre, orchestré aux trompettes de la renommée. Tonton Leon groove comme un dieu. Pas la peine d’aller perdre ton temps à écouter les chanteurs à la mode, écoute le vieux ! Il connaît tous les secrets, comme Fred Neil et Jimmy Webb, il sait comment on décolle pour aller flotter dans l’azur prométhéen, il sait fabriquer de la magie. Cette chanson est le message d’un homme arrivé au paradis avant sa mort. Il a même l’air de nous dire qu’on ira tous au paradis. Il faut l’entendre crooner «Here Without You», il règne sur la terre comme au ciel. Voilà Tonton Leon dans toute sa splendeur magnanime. Il tape à la suite dans son vieux hit, «The Masquerade», il sort le Grand jeu daumalien, il fait dans l’océanique et s’étend à perte de vue, l’orchestration en dit long sur sa grandeur d’âme, c’est tout simplement à tomber de sa chaise. Il swingue le bien-être de profundis, à l’élégance d’Oscar Wilde. «Love This Way» vaut aussi le déplacement, Tonton Leon y va tranquillement, il tire les oreilles de ses mots, il reprend tout à zéro, comme s’il en avait encore le temps, mais la seule chose qui l’intéresse, au terme d’une vie si bien remplie, c’est le grand art, l’alchimie sonique, alors il swingue comme un vieux pirate et donne une belle leçon de maintien tardif. Une petite leçon de boogie ? Alors écoute «Black And Blue», Tonton Leon s’y remet sur son trente-et-un, il y sort son plus beau shuffle et chante au guttural. Un nommé Ray Goren y joue un solo d’antho à Toto. Plus Tonton Leon vieillit et plus il devient nègre et il reprend ses prérogatives de vieux desperado ookie avec «Just Leaves And Grass». Il chante de toutes ses forces à l’admirabilité des choses de la vie et de la mort. Il développe là toute sa puissance séculaire et devient spectaculaire, au moins autant que Johnny Cash dans The Man Comes Around. Pour l’occasion, Tonton Leon sort un son muddy et ultra orchestré. Il n’en finit plus d’étaler son règne comme du beurre sur la miche, puisqu’il enchaîne avec «On The Waterfront» qui sonne comme une mission divine. Oui, cette chanson relève de la beauté pure. Le problème est que tout est très beau sur cet album. Ce polisson de Tonton Leon passe au mambo de casino avec «Easy To Love». On sent que cet homme a toujours été là, dans l’ombre du rock américain. Sans doute est-ce à force de côtoyer les géants qu’il est lui-même devenu un géant, on est obligé de raisonner ainsi en l’écoutant. Il se situe au firmament d’un son, il se montre digne de Louis Armstrong et de Cole Porter. Il reste dans l’élégance suprême avec «Hummingbird» et va plus sur le music-hall. Les trompettes de la renommée sont de retour. On sent Tonton Leon intarissable, épris de beauté, haletant de jusqu’au-boutisme éthéré. On sent qu’il chante «Where Do You Come From» au dentier, mais ça sonne merveilleusement bien, sa façon de dire I just don’t know a quelque chose de profondément troublant. Il faut écouter «A Song For You» attentivement, car c’est sa dernière chanson. Après ça, tu n’auras plus que tes yeux pour pleurer. Tonton Leon aura définitivement disparu. Alors écoute-le bien temporiser ses effets, c’est Dieu qui chante comme un nègre. Avec sa barbe blanche et ses dents branlantes, il rétablit la justice sur cette terre, il recrache dans un ultime spasme gorgonien toutes les couleuvres avalées.

    Signé : Cazengler, Léon Recel

    Leon Russell. On A Distant Shore. Palmetto 2017

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    PARIS – 20 / 12 / 2018

    ATS BASTILLE

    SORTIE FULL PATCH

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

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    JEAN-WILLIAM THOURY

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    JEAN-WILLIAM THOURY

    Les kr'tntreaders vont dire : tiens, on prend les mêmes et on recommence. Certes l'on ne change pas une équipe qui gagne, mais ce n'est pas tout-à-fait la même chose. D'abord il n'y a pas les Crashbirds. Ensuite ce soir c'est Jean-William Thoury qui est à la fête. Et le monde des motards aussi. Sont venus par centaines. Le pauvre William n'a pas eu une seconde à lui. Une queue monstre devant lui. Non, demoiselles, ne vous méprenez pas. L'a dû user au moins deux stylos à dédicacer Full Patch, son dernier ouvrage. N'était pas seul, Filo Loco de Serious Publishing a passé la soirée à déchirer les enveloppes plastiques du bouquin. Je ne vous parlerai pas dans cette kronic, de Full Patch, La Bibliothèque du Motard Sauvage, il sera kroniqué dans la livraison 400 au début de janvier. Attention, 400 pages beau papier, illustrations couleur, plus de 300 livres minutieusement analysés, cinq ans de travail acharné, un monstre d'acier chromé et graisseux à vous faire offrir d'urgence, le complément indispensable à Bikers, que vous possédez déjà, sans quoi vous pouvez vous demander la raison de votre venue en cette vallée de larmes.

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    Le local plein comme un œuf dur avec mayonnaise injectée à l'intérieur, pour une fois vous reconnaissez plein de monde à côté des Harley Davidson exposées... Très parisien aussi, rien à voir avec les clubs des fin-fonds perdus des campagnes briardes, dans lesquels nous vous emmenons parfois, moins de sophistication, davantage d'authenticité...

    SET ONE WITH GREGOIRE

    Quelques notes s'échappent de la guitare de Tony et Fred file de temps en temps un coup sur un tom, l'on n'attend pas Godot, mais Amine. Pris dans un embouteillage monstre à l'entrée de la capitale. Pas très grave, l'attention est focalisée sur les bières généreusement offertes et Jean-William Thoury, sans parler des discussions sur le large trottoir du boulevard. Mais le rock se sert chaud et brûlant, Grégoire des Jones est réquisitionné par Tony, pas de contrebasse pour ce premier set, mais une fender électrique.

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    L'on démarre doucement par un blues promenade in the country, façon de se mettre à l'unisson. Et l'on plonge tout de suite dans deux classiques, rien de tel pour pousser la puissance des moteurs qu'un Say Mama – la foule qui s'égosille sans fin sur le oh-oh-oh – et un petit Sumertime Blues juste avant de plonger dans l'hiver. Tony hausse le vibrato et du doigt il vibrionne la corde du haut et vous voici empégué dans un des riffs les plus célèbres du rock, cela paraît si simple, mais le nectar d'or sonore qui en ressort demande une science propulsive des plus précises, faites confiance à Tony pour l'impact auditif.

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    Pas de déboire avec Grégoire aussi à l'aise qu'un gilet Jones sur son giratoire, l'a la prestance rock, revêtu de la sobre élégance de la fausse simplicité du style anglais, l'est prêt à suivre Tony et Fred pour une course échevelée vers l'Ace Cafe, la guitare de Tony glisse sur des toboggans et Fred pousse la pression. L'impression que ça pulse plus vite et plus fort – même si la sage cohue devant le bureau de Jean-William assourdit un peu le son. Maintenant la voix de Tony enchaîne les titres, douce et mordante, incisive et fondante, elle sculpte le texte, l'arrondit et le brutalise, glisse un zeste d'ironie et une goutte d'arsenic, accroît à tout instant l'intelligence du propos, connaît toutes les arcanes du phrasé rock qui ajoute du son au mot et en démultiplie le sens. L'on ne s'en lasserait pas, mais en parfait gentleman Tony laisse la place à Alicia Fiorucci.

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    ALICIA FIORUCCI

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    Le retour de la diva. Froissé de cuir sur les épaules, pantalon rockabillynx, décolleté avec colombes au balcon, Alicia nous offre en sa version française un shoking all ovaire d'une sensualité affolante. Voix friponne et furibarde, c'est son corps qui chante, ses bras rampent sur sa chair comme les serpents du désir, sa main se referme sur son sein, pour que vous mieux pensiez – comme dans le poème de Mallarmé – à l'autre, de chair nacrée, et la voix langoureuse se love dans le ricanement diabolique de Tony au micro partagé comme le fruit du péché. Sur I need a Man les doigts désignent sans complexe le nid du sexe comme le ver s'immisce dans le gouffre génital de la pomme des framboiseries fructueuses. Il faudrait un clip, mais déjà elle s'éclipse, emmenant avec elle les feux follets de vos rêves.

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    LES PISTOLEROS

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    Les filles ce n'est pas mal du tout. Mais les mecs savent y faire aussi. Moins de grâce persuasive, Tony, Fred et Grégoire l'admettent, mais comme tous les gars ils sont OK pour une bonne bagarre dans le corral, et hop en hommage à Marc Zermati présent dans la salle, nous voici dans un Western démentiel, une interprétation à la Josey Wales Hors-la-Loi, à La Horde Sauvage, nos trois pistoleros nous enrôlent sans rémission à partager toutes les infâmes exactions de la colonne infernale de Quantrill... Ce n'est pas fini, nos trois gaziers font exploser le pipe-line avec un certain Jumpin Jack Flash, l'on se serait bien défenestrer rien que pour le plaisir, mais comme nous étions au rez-de-chaussée, l'on n'a pas pu. C'eût été un super gus !

    DEUXIEME SET

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    Petit entracte le temps de laisser Amine installer sa big mama. De dos elle est tatouée d'auto-collants multicolores, sur le flanc droit elle porte une espèce de peace-maker électrique d'où s'échappent de nombreux fils, et de face on dirait qu'elle est en service de réanimation avec des tuyaux qui sortent de partout. En tout cas la grand-mère pète la forme, et Amine vous la talonne de près comme s'il débourrait un cheval rétif, avec Fred qui vous avalanche à tout instant an another break in lhe walll of sound, vous êtes servi. Bikers oblige, Tony entonne l'hymne de naissance sauvage transnational, et tous trois glapissent comme le loup des steppes traqué par une meute de cosaques en furie. Trop bien au zoo. Après l'animal cher à Alfred de Vigny, nous avons droit aux chats-tigres de NY, Tony et ses sbires nous offrent une version bien plus dure et exacerbée que l'originale des créateurs. Une dénonciation à la SPA s'impose, les pauvres bêtes n'avaient pas été nourries depuis au moins quinze jours. Couraient et explosaient de partout. Que voulez-vous quand les maîtres sont là, la souris chante. Vous n'attendez qu'elle.

    ALICIA FIORUCCI

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    Souvent femme varie, bien fol qui s'y fie. Vous avez eu la sulfurueuse, voici l'Amazone. La guerrière impitoyable. La voluptueuse s'est transformée en tueuse. Une prédatrice. Cet air méchant sur Breathless, une condamnation à mort, ses yeux verts lancent des éclairs de haine pure. Rock is fire. Cruel et dévastateur. Un tsunami qui s'avance sur vous et qui s'apprête à détruire le monde entier. Elle s'est débarrassée de sa fine pelure de cuir, la voici bras nus d'archère et tatoués, une combattante à mains nues, son gosier recrache les boom-boom d'Imelda et de Johnny, vous tombent dessus comme l'injustice sur l'innocence, et Amine vous sort le slap de sa vie afin de se maintenir à la hauteur de cette fureur dévastatrice. I Fougth the Law et Alicia vous dresse un doigt long comme un cierge de messe noire, un doigt d'honneur vers les cieux comme si elle défiait Dieu, et l'assistance emportée par une fureur barbare l'imite, et c'est un tournoiement infini, les phalanges digitales exhaussées vers le haut, secouées avec rage, telles des paratonnerres pris de folie qui s'agiteraient pour appeler la foudre. Et la petite fille se perd dans le public, emportant avec elle le mystère de la féminité.

     

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    FIN DE PARTY

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    Ne restent plus que deux livres – un pour Alicia, un pour moi - sur la table de William, z'ont éclusé la moitié du stock. Il est temps de partir. Tony nous assure que bientôt nous ne pourrons encercler de nos bras musclés cette soirée qui ne sera plus qu'un souvenir aussi fantomatique que Johnny Thunders... avant de nous quitter le band revêt les masques du serpent à plumes cher à Lawrence et nous emprisonne une dernière fois dans la magie instrumentale des fêtes de la mort et de la vie. Viva el rock'n'roll !

    Damie Chad.

     

    ( Photos : noir et blanc : FB : PHILIPPE BERANGER

    Photos couleur : FB : COSTA DAVID )

     

    GREIL MARCUS

    THREE SONGS / THREE SINGERS / THREE NATIONS

    ( Editions Allia / 2018 )

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    Etrange bouquin. Rêverie phantasmatique sur le rock and roll. Titre énigmatique. Ni les trois songs, ni les trois singers ne posent problèmes, par contre pour les trois nations, vous vous léverez de bonne heure, tout au plus vous en dénicherez deux dans les notes, pour la troisième je donne ma langue au chat.

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    Ballad of Hollis Brown, vous connaissez c’est de Dylan. Vous la trouverez facilement dans n’importe quelle Fnac ( exactement là où vous ne l'achèterez pas ), vous l’aimerez - je vous fais confiance - mais pas au point de Greil Marcus, l’en est tout chamboulé, totalement traumatisé. Mais c’est le lot de tous les rockers, un morceau qui vous tombe un jour plus au moins par hasard dans l’oreille et qui prend des proportions inimaginables dans votre imaginaires. Un virus qui s’installe en vous et vous devient congénitalement idiosyncrasique. Bonjour les dégâts. Le folk a toujours existé, l’est le terreau de la musique populaire américaine. N’appartient à personne, les mélodies initiales viennent d’Angleterre, pour les paroles l’on a méchamment brodé sur les originales qui d’ailleurs étaient loin d’être fixées. Ces morceaux sont passés de bouche en bouche, chacun les arrangeant à sa manière, vous en trouverez différentes versions, l’important c’est de retenir que cette musique vient du peuple, que le folk n’a jamais séduit les classes possédantes et que sous les années noires du maccarthisme, il suffisait de chanter ces hymnes contestataires pour être inscrit dans les listes noires, interdit de radio et de concert. Politiquement le folk était marqué à gauche, l’avait accompagné les grèves et les intellectuels du Parti Communiste Américain s’en prévalaient, lui a fallu faire le gros dos, s’est fait tout petit pour laisser passer l’orage, s’est calfeutré dans les bars fréquentés par la jeunesse estudiantine, jusqu’à ce qu’au début des années soixante il connût un renouveau explosif. Bob Dylan en cause très bien dans ses Chroniques. Ne fut pas le premier, ne fut qu’un maillon de la chaîne, pendant longtemps il ne fut qu’un continuateur, les témoins de ses premières années, bien avant que la gloire ne survienne, racontent qu’il connaissait plus de trois cents morceaux traditionnels. Les rockers qui ont souvent une dent contre les folkleux préciseront qu’il assista à l’avant-dernier concert de Buddy Holly et qu’il accompagna Bobby Vee sur scène. Et puis Dylan se mit à composer ses propres chansons et parmi les toutes premières la fameuse Ballad de Hollis Brown. Une histoire simple : acculé par la misère Hollis Brown règle le problème d’une manière des plus radicales, une balle dans la tête de ses cinq enfants, une autre dans celle de sa femme et la dernière pour lui. Pas très marrant. Maximum d’effets pour un minimum d’écriture. Dylan suggère plus qu’il ne raconte. Une dénonciation de la misère qui se moque des analyses politiques. Des faits, rien que des faits. Même s’ils sont inventés, même si les journaux ont relaté quelques évènements jusqu’au-boutistes similaires. Bien sûr en plus il y a le talent et la voix de Dylan.

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    L’écriture de Dylan par ses mutismes, ses décrochages, et ses ellipses touchent à l’intemporel. N’en traduit pas moins le bouillonnement germinal de la formation de la nation américaine déjà à l’œuvre dans les Feuillets d’herbe de walt Whitman. Ce qui importe le plus à Greil Marcus c’est qu’avec ce morceau Dylan atteint la force des vieux morceaux du répertoire folk. Se lance dans une étude des plus poussées des lyrics. N’est pas pour rien un professeur d’université, cela sent un peu le cours de fac.

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    Mais ce n’est rien comparé à sa présentation de Last Kind Words Blues de Geeshie Wiley. Cette dernière nettement moins célèbre que Dylan. L’a repéré le morceau sur une compilation de 1994. Les deux demoiselles car elle est accompagnée à la guitare par Elvie Thomas ont disparu. Six faces enregistrées pour Paramount et puis bye-bye…

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    Les amateurs et les musicologues n’ont pas trouvé grand-chose, quelques dates et une photographie probable des jeunes femmes liées par des amours lesbiennes. Mais il reste ce morceau : Last Kind Words Blues, un titre étrange, difficile à saisir, certes les grésillements des trois exemplaires originaux retrouvés mais surtout cette façon noire de prononcer les words qui parfois peuvent être entendus de différentes manières. A tel point que l’histoire racontée est des plus incertaines. Ce qui est sûr c’est que la dame a tué son amant. S’adresse à lui, le rejoint-elle dans la mort, ou se contente-t-elle de le héler depuis l’autre rive, ce qui est certain c’est qu’il y a comme une indétermination que l’on pourrait qualifier de métaphysique entre les morts et les vivants.

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     ( Elvie Thomas )

    Depuis sa réédition le morceau est régulièrement repris, mais le fantôme de Geeshie Wiley ne cesse de hanter Greil Marcus, met le morceau en relation avec Stagger Lee et Frankie and Johnny, deux traditionnels fondés sur des assassinats véridiques à la New Orléans à la fin du dix-neuvième siècle, et puis il se lâche, nous offre une biograpphie imaginaire de Geeshie lui faisant rencontrer Elvis Presley et Jimi Hendrix. Pas de quoi s’alarmer, le Woodoo blues nous a tous rendus un jour ou l’autre maboul.

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    Dernier volet du triptyque : I Whish I was a Mole in the Ground un traditionnel enregistré en 1928 par Bascom Lamar Lunsford. Un chanteur dont l’historiographie' né en 1882, mort en 1973, peut vous révéler l’historialité de sa traçabilité en toute quiétude. Apparemment une scie, une chanson idiote, qui ressemble un peu à une comptine enfantine. Que ne feriez-vous pas si vous étiez une taupe ! Dans la chanson vous renverseriez une montagne, puis le sens se perd en une évocation grivoise et celle d’un cheminot brutal… que comprendre : qu’avec un peu plus d’argent dans votre poche votre petite amie n’aurait pas eu besoin de se prostituer à un cheminot pour acquérir le châle que vous vous n’avez pas pu lui offrir, ah si vous aviez pu être un lézard au printemps.

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    La chanson n’a cessé d’être reprise. Les paroles se prêtent à toute forme d’adaptation, chacun s’en sert pour exprimer ses critiques ou ses attaques envers la société qui l’entoure, Marcus nous en cite quelques unes, mais préfère s’attarder sur les différentes interprétations données au cours du siècle dernier, l’arrive même à trouver un indice qui prove qu’elle date au moins du temps de la révolution ( américaine ), mais cette partie est moins réussie que les que les deux précédentes, le morceau ne possède pas la force évocatoire des deux précédents. L’ouvrage n’excède pas les cent cinquante pages, bourrées de références qui proposent autant de solution qu’elles multiplient les interrogations. A lire absolument pour tous les chercheurs et amoureux des origines et de l’histoire de la musique populaire américaine. La deuxième partie est une des plus belles méditations poétiques sur l’essence du blues que je n’ai jamais lue.

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    Damie Chad.

    P.S. : Vous reparlerai de Geeshie Wiley et d'Elvie Thomas d'ici peu.

     

    ENGLAND AWAY

    JOHN KING

    ( Au Diable Vauvert / 2016 )

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    Une mission salutaire : enlever la merde qui vous encombre. Je ne parle point de celle qui s’empile à satiété dans votre intestin et qui se précipite quotidiennement toute seule vers votre sortie anale. Non mais celle que vous malaxez et tripatouillez à pleines mains dans vos méninges. Salutaire entreprise de salubrité publique dont se charge John King dans cet England Away.

    Troisième fois que nous chroniquons cet auteur dans Kr’tnt, et pourtant à part une dizaine de noms de groupes ( Oïl, Skin, Punk ) cités dans le bouquin la moisson rock and roll est des plus maigres. Pour ne pas dire inexistante. Disons une musique de fond, que l’on n’entend pas, car trop de bruit par-devant et par-dedans. Tout se passe à l’intérieur, mais attention les amateurs des analyses introspectives seront déçus. John King nous conte ce qui se passe dans la tête des hooligans britanniques. Des concepts d’une simplicité absolue, biture, baston, baise, ballfoot. Le dernier de ces quatre mousquetaires joue d’ailleurs un peu l’arlésienne, le football est le grand absent de cette partie carrée tumultueuse, le livre s’achève avant que la partie ne commence. L’important est ailleurs.

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    Un livre d’action, qui répond à une question essentielle : pourquoi les couches populaires sont-elles attirées par les valeurs politiques conservatrices ? Prenez le cas des hooligans, de prime abord l’on aurait tendance à classer ces jeunes prolétaires, qui n’hésitent pas à affronter les forces de l’ordre et qui cassent avec délectation les vitrines des commerces, un peu à droite des black blocks, mais pas très loin, ne leur manquerait qu’un peu de finesse politique qui leur permettrait de ne pas perdre leur temps et leur énergie à se cogner lors des rencontres sportives avec les supporters de l’équipe qui se mesure avec celle de leur club. Retour de la balle à l’envoyeur, l’extrême-gauche les considère avec commisération, les traite ( au mieux ) de crypto-fachistes, et s’en tient au vieux schéma marxiste qui opère une subtile mais efficiente division entre le prolétariat conscient de la lutte des classes et le lumpen-prolétariat colérique et infantile, manipulable à souhait…

    John King n’évoque même pas une seconde cette vue de l’esprit. Se livre à une radioscopie des cerveaux du hooligan moyen. Nous voici embarqués sur le ferry avec lequel nous traverserons la Manche. Nous sommes en partance, via les Pays-bas, vers Berlin, où doit se dérouler le match Angleterre-Allemagne. En compagnie d’un groupe de copains décidés à profiter un maximum de cette ballade sur le Continent. Ne sont pas seuls, deux à trois mille congénères convergent vers le lieu des festivités. L’heure est grave, l’honneur de l’Angleterre est en jeu, les dissensions et les vieilles haines entre les clubs n’existent plus, union ( jack ) sacrée. Ne partent pas pour applaudir sagement sur les gradins mais pour prouver à l’Europe entière que l’Angleterre ne s’en laissera pas conter, et que personne ne pourra entraver leur marche victorieuse vers le stade, ni la police, ni leurs homologues allemands, qui les attendent de pied ferme. Une question de fierté nationale.

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    Nationalisme, le grand mot est lâché. Une véritable boule puante, inutile de se voiler la face. Hitler s’est lui aussi réclamé de cette doctrine, et ce voyage en Allemagne est pour nos jeunes anglais, et encore plus pour John King, l’occasion de mettre les points sur le i, de clarifier les choses, de séparer le bon grain de l’ivraie. Nos héros ne sont pas des enfants de chœur, imbibés de bière à longueur de journée, guettant la moindre occasion de se vider les couilles pour pas cher, prêts à vous filer un coup de boule à la moindre embrouille, mais il ne faut jamais s’attarder aux apparences et se méfier de juger la vague de fond à l’écume bouillonnante que sa crête arbore.

    Ne s’agit pas de vider l’abcès mais d’en explorer les tréfonds. Ni de traiter les hooligans d’idiots utiles, voire de compagnons de route de tous les gouvernements conservateurs et libéraux du Royaume-Uni. Ne sont pas dupes, possèdent non pas tant une analyse mais plutôt une expérience qui vient de loin. L’existe plusieurs générations de hooligans. Par le jeu des fréquentation de pub nous remontons jusqu’au début du siècle. Jusqu’en 1914 s’il vous faut une date écrite au feutre rouge-sang pour mieux comprendre. L’horreur des tranchées ce ne sont pas les classes possédantes pénardos dans les états-majors qui se les sont fadées. Mais les ouvriers et les paysans qui se sont fait massacrer pour des enjeux qui ne les concernaient guère. Ne se sont pas défilés, z’ont fait le sale boulot, z’en ont pris plein la tronche pour pas un penny, et paix revenue z’ont encore morflé, les gosses sans père, qui se sont construits leurs modèles paternels de substitution, les oncles réchappés du massacre qui n‘en parlent pas, mais qui n’en portent pas moins des stigmates qui se transmettent intuitivement, liens de classe et de sang. English blood. N’en ont pas pour autant été gâtés, l’Histoire leur réserva le gros lot, les cinquante-cinq millions de morts de la deuxième guerre mondiale. Z’ont remis le couvert. Dunkerque, l’Angleterre seule face à l’Allemagne, la bataille d’Angleterre, Proud English Blood, le débarquement, la marche vers la Germanie, violence des combats, la mort, le sang, les blessures physiques et celles plus graves dans la tête, l’ennemi à qui l’on a explosé le crâne alors qu’on aurait dû le faire prisonnier, les classes possédantes s’adjugent la victoire et les anciens soldats aux pensions sans cesse diminuées gardent leurs traumatismes et leurs remords… Un seul réconfort, z’ont accompli le job, z’ont sauvé la nation… Pour la toute dernière génération c’est encore pire, en Afghanistan ils ont bombardé des villages, tué des centaines de gens, de loin, de haut, combat déloyal qui de retour à la maison se termine souvent par le suicide, la honte de ne pas avoir combattu l’ennemi à visage découvert, d’avoir été engagés dans un conflit qui ne les concernait en rien, et ces innocents écrasés sous les bombardements, rien à voir avec la lutte contre les affreux nazis et leurs camps de concentration où périrent des milliers de femmes et d’enfants… Une limite que le prolo anglais de base s’abstiendra toujours de franchir. L’on se tape allègrement, pour un oui, pour un non, entre mecs, mais l’on ne lève pas la main sur les vieux, ni sur les gosses, ni sur les meufs.

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    Ne sont pourtant pas des féministes convaincus. Sexistes, phallocrates, machistes, tout ce que vous voulez. Chacun à sa place. A chacun son dû. Quand les occases se font rares, l’on se rabat sur les prostituées. Sans états d’âme. Mais sans mépris. Dans la jungle pourrie de la société capitaliste exploitatrice les filles ne peuvent offrir que ce qu’elles ont. Pour beaucoup leur cul. Pas plus déshonorant que de bosser à l’usine. Une manière de survivre comme une autre. Certaines y trouvent leurs comptes, elles envoient du fric à la famille restée en Thaïlhande, ne se plaignent pas, à l’aune de leurs pays leur sort est enviable… Faut savoir serrer les dents sur la bite qui s’installe dans votre bouche. Tout est question de dignité.

    Enoncé comme cela, l’on en pleurerait. Dans la réalité ils sont les dindons de la farce à laquelle ils sont mangés. Votent pour le redressement moral tatchérien, et Maggie s’empresse d’offrir le pays aux gros capitalos. Tout est à vendre, prenez ce que vous voulez, le bas-peuple paiera l’addition. Se font avoir à tous les coups, la haine du communisme les empêche de réfléchir. N’aiment pas les nazis mais nos sympathiques héros se laissent embringuer par un groupe d‘extrême-droite pour casser du gaucho, du bolcho, et de l’anarcho dans Berlin-Est de l’Allemagne réunifiée. Abandonneront le coup foireux au dernier moment, en un ultime sursaut de lucidité…

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    Happy end, nos hooligans chéris viendront à bout de leurs homologues teutons et échapperont aux manœuvres de la police, tout est bien qui finit bien, le match peut commencer, ils ont déjà gagné la partie. Un livre empli de bruit et de fureur, d’alcool et de sexe - blood, sweat and no tears - John King n’a pas son pareil pour vous immiscer dans la tête de ses personnages, le livre passe sans arrêt de la troisième à la première personne, très berkeleyen, le monde n’existe pas en dehors de ma propre représentation, vous ingurgitez plus de bière que votre capacité stomacale vous le permet, vous dégueulez un peu partout dans les coins de pages, un peu d’air frais et un petit baston vous remettent sur pied et c’est reparti, comme en quatorze, pour des réflexions philosophico-sentimentalistes, l’expression d’une espèce de sagesse cynique et écœurée, l’énonciation souveraine d’un stoïcisme du pauvre, eux qui se prélassent dans leur révolte rentrée tels des pourceaux jouissifs d‘Epicure, autour d’une pinte de blonde bien fraîche ou d‘une ale bien raide, la belle vie quoi. Dès la première page vous êtes emporté en un tourbillon dantesque, John King vous dresse un portrait de la l’Angleterre contemporaine au vitriol. Tout juste s’il ne nous présente pas les hooligans britanniques comme les derniers chevaliers de l’Europe au bord de l’effondrement.

    Mais à y réfléchir nos preux de la dernière heure sont davantage les victimes que les pourfendeurs d’un système contre lequel ils s’arqueboutent en un dernier sursaut de fierté et d’orgueil mal dirigés… Essaient de survivre et d’éviter les têtes rampantes de l’hydre mais ne tentent rien pour trancher le monstre au ras du cou.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 260 : KR'TNT ! 380 : BRIAN JONES / MARCEL DUCHAMP + OTPMD / MÖRPHEME / UNLOGISTIC / POURXRAISONS / HOODOO TONES / ALICIA FIORUCCI / HIPSTERS / KRONIK

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    , Mörphème, Unlogistic, PourXraisons, Hoodoo Tones, Alicia Fiorucci, Hipsters,Edito Jacques Leblanc, Kronik,

    LIVRAISON 380

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    28 / 06 / 2018

    BRIAN JONES / MARCEL DUCHAMP + OTPMD

    MÖRPHEME / UNLOGISTIC / POURXRAISONS

    HOODOO TONES / ALICIA FIORUCCI

    HIPSTERS / KRONIK

    Stunning Stones 68

     

    De mémoire, il devait s’appeler Yves. Assis sur son Solex, il harponnait les mecs à la sortie du lycée :

    — Tiens prends une carte du CAF !

    — C’est quoi ?

    — Comité d’Action des Lycéens. Cinq balles !

    Comme on aimait bien Yves, on lui prenait une carte. On aurait préféré qu’il nous propose de monter un groupe, mais bon, entrer dans un comité d’action, c’était une façon d’entrer dans une sorte de gang. En tous les cas, ça se vivait ainsi. Au printemps 68, quelque chose de très spécial flottait dans l’air, même en basse Normandie. L’envie d’en découdre s’infiltrait dans les esprits. Mais une envie sans queue ni tête. Nous ne comprîmes que bien plus tard, via Bourdieu, ce que signifiait la révolte, quand il martelait son fameux «brûler des voitures, oui, bien sûr, mais avec un objectif».

    On avait beau avoir grandi dans un milieu relativement aisé, ça n’allait pas. Dans ces beaux appartements du centre ville, on subissait le joug des beaufs, c’est-à-dire les parents et leur entourage socio-professionnel. On subissait ce que Léo Ferré appelait l’oppression. Oh bien sûr, il ne s’agissait pas d’oppression grave, dans le genre du stalinisme. Il s’agissait plutôt d’une série de sales petites contraintes merdiques, comme par exemple devoir aller chez le coiffeur, alors qu’il y avait des photos de Brian Jones partout sur les murs de la chambre, ou encore n’avoir que cent francs d’argent de poche alors qu’il sortait chaque semaine une bonne vingtaine de disques absolument indispensables. Ou encore l’interdiction de porter les boots vernies achetées pas cher chez Myris. Pire encore : l’obligation de rentrer avant onze heures du soir, à une époque de la vie où le cerveau s’allonge pour prendre la forme d’une bite en érection.

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    Cette année-là, les Stones devinrent nos principaux alliés. Via Buis, un disquaire magique qui aurait très bien pu s’appeler le Buisson Ardent, étant donné le nombre de branleurs caennais qui à cette époque trouvèrent chez lui leur vocation. D’ailleurs, quand on se sentait limité économiquement, on évitait de passer devant sa vitrine. C’est là qu’on vit le premier Led Zep sur Atlantic US, Mr Wonderful de Fleetwood Mac, Getting The Point de Savoy Brown, le premier album de Taj Mahal bardé d’hommages à Sleepy John Estes, un pressage américain du premier Creedence où trônait «Born On The Bayou», et des albums de Junior Wells et de Buddy Guy qu’on ne connaissait pas encore très bien. Autant dire que les Stones avaient de la concurrence, rien qu’avec le British Blues, et pourtant - et c’est là que se situe leur génie - ils raflèrent la mise cette année-là, avec trois choses : «Jumping Jack Flash», «Street Fighting Man» et l’album Beggars Banquet. Trois coups coup sur coup qui nous envoyèrent rouler au tapis. Trois joyaux de la couronne d’Angleterre. Oui, c’est vrai, «Street Fighting Man» se trouve sur Beggars, mais Street fonctionnait d’abord comme un single, au même titre que Jack Flash qui lui ne figurait pas sur l’album et qu’on se devait de posséder, rien que pour reluquer à n’en plus finir l’une des plus belles pochettes de l’histoire du rock, avec Brian Jones au premier rang, en véritable leader du groupe qu’il avait monté. Ce n’est pas compliqué, on ne voyait que lui. Jean-Yves aussi ne voyait que lui : ce copain d’enfance allait se métamorphoser quelques années plus tard en Brian Jones, frange, cheveux blonds décolorés et classe intercontinentale. Il avait déjà cette intelligence du rock qu’il allait conserver toute sa vie, sachant trier le bon grain de l’ivraie.

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    On ne voyait que lui. Eh oui, Brian Jones brandissait son trident rouge en souriant, un verre à la main. Il éclipsait les autres qui ne ressemblaient à rien et qui semblaient même ridicules, avec leurs déguisements. Alors bizarrement, les autres vont commencer à le démolir, et c’est ce que nous montre Godard dans le film qu’il tourna cette année-là à l’Olympic. Mais à l’époque, on ne se doutait de rien. On savait seulement qu’ils traversaient une sale période, harcelés par la justice britannique et l’hystérie médiatique qui est encore plus dangereuse. Mais comme le rappelait si justement Andrew Loog Oldham (qui n’était plus leur manager), ce qui aurait détruit n’importe qui d’autre ne faisait que renforcer les Stones.

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    Le talon d’Achille de Brian Jones s’appelait Anita. Quand l’année précédente, elle le quitta pour se maquer avec Keef, Brian commença à faire ce que tout le monde fait dans ces cas-là : boire et se droguer pour encaisser le choc. Cette trahison eut des répercussions terribles, puisqu’elle endommagea de manière irréversible les relations qu’entretenait Brian avec les membres de son groupe. Dans le fragile milieu «culturel» d’un groupe, les dégâts relationnels ne se réparent jamais. Continuer à jouer avec quelqu’un qui s’est mal conduit est tout simplement impossible. Pour jouer du rock avec d’autres, il faut partager ce qu’on pourrait appeler un sentiment d’innocence. En cas d’altération de ce facteur, rien n’est plus possible. Jouer dans un groupe est une sorte de privilège, comme l’est le fait de partager le lit d’une femme aimante. On imagine aisément que dans un cas comme dans l’autre, les cloportes n’ont pas droit de cité.

    Alors qu’en 68 on chantait les mannes du demi-dieu Brian Jones, un horrible drame était en train de se dérouler à Londres. Brian Jones perdait son statut de leader alors que Jack Flash explosait dans toutes les radios. Fabuleuse incohérence événementielle ! Il souriait sous nos yeux en brandissant son trident et au même moment, il s’enfonçait dans un trip de desolation row et de non-retour, apparemment encouragé par Andrew Loog Oldham qui ne l’aimait pas et par le duo Jagger/Richards qui ne rêvait plus que de suprématie mondiale.

    L’année précédente, on avait tout fait pour essayer d’apprécier Their Satanic Majestic Request, mais comme dans le cas de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band dont il prétendait découler, ce fut impossible. D’ailleurs l’anecdote veut que Jagger ait demandé à Glyn Johns de lui trouver des sons plus innovants pour sonner comme les Beatles, ce à quoi Johns répondit qu’il était là pour enregistrer ce que jouaient les Stones. Et le résultat fut selon Johns a complete crock of shit, formule délicatement raffinée qu’il est inutile de traduire. Après le désastre de Satanic Majesties, Beggars Banquet sembla rétablir l’autorité des Stones. Mais de manière spectaculaire. Rien qu’avec le «Sympathy For The Devil» d’ouverture de bal d’A, on avait une sorte de shoot fatal. C’est l’un des albums les plus denses, les plus énergétiques, les plus anti-pop de l’histoire du rock. La clé de Beggars allait être Jimmy Miller qui s’entendait comme cul et chemise avec Keef. Ils partageaient tous les deux un goût prononcé pour le beat et l’héro. Jack Flash fut enregistré pendant les sessions de Beggars et les Stones voulaient que ça sonne comme une renaissance, après le désastre de cet acid trip patenté que fut Satanic Majesties - But it’s alrite now/ In fact it’s a gas - et ils rallièrent à eux les millions de kids partis voir ailleurs après Satanic Majesties. Beaucoup plus tard, on put voir le clip vidéo de Jack Flash filmé à l’Olympic et exulter (il est en ligne sur Daily Motion). L’espace de deux minutes, les Stones redevenaient le plus grand groupe de rock du monde. Brian Jones y apparaissait le visage peint en vert et portant des superfly shades. Ce fut le dernier grand flash de l’âge d’or des Stones. Ils ne parlaient plus de peace and love mais de gas gas gas et de cross fire hurricane, ce qui est un peu moins tartignolle. Tous les guitaristes de rock de la terre se mirent à apprendre le riff en quatre accords. Le pire de tout ça est que les Stones nous confortaient dans le bien-fondé de notre petite révolte. Grâce à Jumping Jack Flash, la rupture avec le monde des beaufs devint irrévocable. Ça allait même devenir une affaire épidermique. Service militaire ? Tu rigoles ? Un boulot merdique dans la fonction publique ? It’s a gas ! Plutôt crever. Mais rester libre dans le monde où on vit est un luxe qu’il fallait pouvoir se payer, même à cette époque.

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    Les problèmes ne venaient pas que des beaufs. Ils venaient aussi et surtout la politique. On se demandait si «Street Fighting Man» avait un lien direct avec toute cette horreur que déversait chaque soir le journal télévisé, quand on était à table : cette fucking guerre du Vietnam à laquelle on ne comprenait rien (on demandait à table pourquoi les avions américains bombardaient un pays du tiers monde et on nous répondait que c’était pour défendre la liberté), puis l’élimination de Martin Luther King à laquelle on ne comprenait rien non plus (on demandait à table pourquoi on l’avait descendu à coups de fusil et on nous répondait qu’il foutait la merde en Amérique), puis le printemps de Prague auquel on ne comprenait vraiment rien (on demandait à table pourquoi l’armée envahissait le pays d’un mec aussi gentil qu’Alexandre Dubcek et on nous répondait que les Tchèques foutaient le bordel dans les pays de l’Est). Dans ce climat de pataphysique généralisée, il paraissait donc logique que les Stones y allassent de leur petit rut insurrectionnel - But what can a poor boy do/ ‘xcept to sing for a rock’n’roll band - Pas de plus beau constat d’impuissance. Tout le monde savait alors que protester ne servait à rien. Trop d’intérêts économiques étaient en jeu. Comme lors de la «guerre» en Irak, où l’histoire ne faisait que se répéter. Au moment de l’agression contre le Vietnam, on était encore au lycée et vraiment, le monde que nous proposaient les adultes ne nous convenait pas du tout. On préférait se réfugier dans un autre monde, celui qui s’ouvrait avec «Jumping Jack Flash» et qui se refermait avec «Street Fighting Man», qui d’ailleurs reste le morceau préféré de Glyn Johns. Gardez vos conneries, messieurs les adultes, on n’en veut pas.

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    Et puis, il y a cet album, Beggars. On nous y convie à la table des mendiants. Encore une fois, on ne voit que Brian Jones, installé à la droite de la longue table. Godard passa deux jours à l’Olympic, ce qui lui permit de filmer les Stones au travail et de voir comment évoluait un morceau qui au départ sonnait comme du folk. On commence par voir Jagger montrer les accords à Brian Jones. Ils grattent comme des cons, ils grattent n’importe quoi. Deuxième mouture : Keef ajoute des gimmicks sur sa guitare électrique. Brian Jones se retrouve isolé dans un box. À la pose, il demande une clope à Keef qui lui envoie le paquet. Puis il demande du feu et Keef lui envoie la boîte d’allumettes dans la gueule. C’est embarrassant. Sur la troisième mouture, Keef joue de la basse. Brian Jones attend en silence. C’est nappé d’orgue, complètement foireux. Ils cherchent. Ils jouent une quatrième mouture. C’est mou du genou. Et soudain, le cut se met en place avec l’arrivée des percus : Rocky Dijon double le beat avec Charlie. C’est le son qu’on connaît. Ils tiennent enfin Sympathy par la barbichette. Keef joue une bassline incroyablement agressive. Brian Jones reste assis dans son box. Keef porte un pantalon jaune et bâtit sa légende. On voit Nicky Hopkins groover ce chef-d’œuvre qui devient une sorte d’hymne satanique composé en hommage à Mikhaïl Boulgakov, dont il faut lire l’effarant chef-d’œuvre, Le Maître Et Marguetite.

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    Jagger satanique ? Ça fait bien rigoler Glyn Johns. Il est aussi satanique que l’est le pape. Jagger ne faisait que jouer un rôle. Mais si on prend la chose à un niveau strictement culturel, on peut dire qu’il y a plus d’énergie dans la notion de diable que dans celle de Dieu. Toute la littérature occidentale est construite sur cette évidence. Toute l’énergie du rock vient de là, d’un penchant irrépressible pour le côté sombre des choses. Au moment de Sympathy, les Stones cristallisent parfaitement cet aspect crucial du modèle culturel occidental. Ce sont les deux mamelles du modèle occidental, le colonialisme et l’esclavagisme, qui ont enfanté Jésus, Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela. Le blanc d’occident est par essence cupide et brutal, tellement cupide qu’il a réussi à transformer cette notion de chrétienté importée de Palestine en catholicisme, c’est-à-dire en banque du Vatican. L’occidental est plus à l’aise dans les affaires de diables et de guerres. Le Vietnam en est la parfaite illustration. La paix et la charité au fond, ça n’a jamais beaucoup intéressé le blanc d’occident. C’est de cela dont parlent les Stones et Boulgakov, ils ne parlent que d’une chose, de ce fléau pour l’humanité. Pour les Stones, c’est du sur-mesure, car ils se veulent les fléaux de la société anglaise qu’ils haïssent et qui en retour les hait profondément. Mais ils distillent leur haine avec une telle classe que ça passe comme une lettre à la poste. Et des millions de kids prennent ça pour argent comptant - Pleased to meet you/ Hope you guess my name - Au point qu’on répétera cette formule à chaque rencontre, lors de chaque périple en Angleterre. Au point qu’on veillera à inaugurer chaque trip d’acide d’un rire bien satanique, en attendant que roulent les tambours de Rocky Dijon le Ghanéen.

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    «No Expectation» : c’est là où les choses deviennent compliquées avec les Stones, avec ces balladifs chargés de son et de take me to the station. Mais le son est si épais qu’on finit par se faire avoir. C’est dans «No Expectations» que s’illustra musicalement Brian Jones pour la dernière fois, avec une fantastique partie de slide-guitar. Les gens présents à l’Olympic diront plus tard qu’il n’arrivait plus vraiment à jouer. C’est d’ailleurs ce que montre Godard dans son film. Phil Brown qui faisait tourner les bandes du huit pistes dit de Brian Jones qu’il buvait trop, qu’il transpirait beaucoup et qu’il commençait à prendre du poids. Les autres ne lui parlaient plus, alors il vivait un véritable enfer - he was having an incredibly rough time - Les autres avaient pris l’habitude de le mettre dans un box à part avec sa guitare. Nicky Hopkins raconte que Brian tombait dans les pommes une demi-heure après son arrivée au studio. Quand il venait. Évidemment, personne ne venait à son aide. Ça ne se fait pas en Angleterre. Au moment où Jumping Jack Flash arrivait en tête des charts, la police chopait Brian avec des drogues. Il fut libéré sous caution, mais la perspective d’aller moisir au trou commença à le hanter et finit par l’entraîner vers le fond.

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    Et puis voilà «Dear Doctor», pompé à Chicago et on passe directement au dirty heavy blues avec le faramineux «Parachute Woman», véritable bombe de rock sexuel. Jagger demande à Parachute Woman d’atterrir sur lui - Land on me tonight - C’est très hot - Parachue woman/ Will you blow me out - et il ajoute : «My heavy throbber’s itching», ce qui signifie en gros que sa grosse bite palpitante le démange. On imagine la gueule des gens qui entendaient ça en Angleterre à la radio. En matière de heavy blues, les Stones étaient imbattables. C’est en plus admirablement groové. Jagger chante comme un beau diable, il bouffe son blues tout cru, c’est le son des Stones comme on l’aime, dirty et mal intentionné. Et ça continue avec un «Jig Saw Puzzle» de très haute voltige. On se retrouve au cœur du Swinging London et toute la magie des Stones réapparaît à petites touches. On voit le cut s’accrocher pour sa survie, avec des notes de basse qui pouettent et derrière, ça slide à la vie à la mort. En fait, Jig Saw est un délire dylanesque, c’est du All Along The Watchtower revisité à la Stonesy, avec le tramp assis sur les marches du perron, mais les Stones jouent comme des dieux et ça devient un raz-de-marée au moins aussi spectaculaire que Sympathy. Et quand on retourne la galette, «Street Fighting Man» nous saute littéralement à la gueule. Rien à voir avec Jack Flash, malgré les apparences. Les Stones y réinventent le rock de power chords. Jagger entre dans le cut comme le vent de printemps dans une maison. Ce que nous proposent les Stones avec Street, c’est l’archétype du rock anglais, tout y est, le beat et l’éclat des contretemps, la pow-pow sonique des contreforts, et la basse descend dans les caves du Vatican, c’est l’un des plus beaux moments de rock de tous les temps, car il flamboie, il ne semble pas en place, les descentes de basse n’en finissent plus de conquérir le monde, le cut se noie dans le génie sonique des Stones de 68. On apprendra par la suite que le beat est joué par Charlie Watts sur un drum-kit miniature, c’est un beat fouetté, complètement hypnotique, et le rock de Keef tourne à l’hollywoodien avec des retours de basse qui s’arc-boutent jusqu’au ciel, jusqu’au moment où tout bascule dans l’irréalité des choses. Rien n’est aussi fondu dans l’or du temps, c’est-à-dire des alchimistes, que ce Street, rien n’est aussi porté aux nues que ce hit, les Stones nous entraînent dans un psychisme de look-out motherfucker. On comprenait tout cela si clairement à l’époque, c’est plus difficile à expliquer aujourd’hui. Au fond, ce genre de prodigieux phénomène ne peut intéresser que les amateurs de son.

    Dans «Stray Cat Blues», Jagger se tape une groupie de 15 ans. Les Stones prenaient leurs distances avec le psychédélisme bon enfant qui les avait un peu égarés et qui ne leur ressemblait pas. On retrouvera ce vieux Stray Cat par la suite, dans des versions antipathiques. Jagger dit à la groupie qu’il sait son âge et Keef claque ces chords miraculeux dont il détient le secret. On assiste une fois encore à un fabuleux développé de Stonesy. C’est littéralement explosif, chargé de climats dévastateurs. Keef y joue tous les ponts à l’ultrason. C’est un festival, tout est en effervescence, les Stones explosent comme des révolutions de printemps, c’est absolument somptueux - I bet your mama don’t know you can bite like that - On a là l’une des ces apothéoses qui ont fait l’histoire du rock anglais.

    C’est après la sortie de Beggars en décembre 68 que les Stones organisèrent le fameux Rock’n’Roll Circus. Ça allait être en fait la dernière apparition de Brian Jones au sein des Stones. Six mois plus tard, il allait être tout bonnement viré du groupe et seulement un mois après, retrouvé mort dans sa piscine. Les Stones qui jouèrent à Hyde Park dans la foulée avec le remplaçant de Brian Jones, n’étaient plus les mêmes Stones. A different band for a different time.

    Signé : Cazengler, rolling scum

    Rolling Stones. Beggars Banquet. Decca 1968

    Rolling Stones. Jumpin’ Jack Flash. Decca 1968

    Rolling Stones. Street Fighting Man. Decca 1968

    Jean-Luc Godard. Sympathy For The Devil. 1968 (DVD 2003)

     

    Duchampignon

    (pas des bois mais sur rue)

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    Cette bonne ville de Rouen célèbre ces jours-ci l’un de ses (rares) artistes, le tout puissant Marcel Duchamp, à grand renfort de manifestations qui ont ceci de commun qu’il n’y a rien à y comprendre, conformément au précepte établi au début du XXe siècle par le principal (dés)intéressé. Tout le monde connaît l’anecdote de l’urinoir marqué R. Mutt. Duchamp avait pris la peine de choisir l’objet le plus laid, celui qui avait dit-il le moins de chances d’être aimé - Une pissotière, il y a très peu de gens qui trouvent ça merveilleux - Et paf, raté, les gens se sont pâmés - On peut faire avaler n’importe quoi aux gens. C’est ce qui m’est arrivé - Choqué, Duchamp se retire pendant vingt ans du monde des arts. Il esquiva donc les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis. Il changea d’identité et devint Rrose Sélavy, reine des bains de beauté pour grains de beauté.

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    Duchamp découvrit le secret des temps modernes lors d’un voyage dans le Jura en compagnie de Picabia et d’Apollinaire. Picabia pilotait sa Delage et fonçait à deux cent-quarante à l’heure sur les vicieux chemins vicinaux. Mine de rien, toute la notion modernité dans l’art et pas que dans l’art vient de cet épisode qui mélangeait si élégamment la vitesse, l’érotisme et la machine. Mais Duchamp prit soin de ravaler cette ivresse en adoptant une position cynique, au sens philosophique du terme. Modernité, oui, mais avec un détachement radical, d’où le rien à comprendre dont il va se faire l’apôtre jusqu’à la fin de ses jours (et de ses nuits). La poule de Picabia disait de lui que sa règle de conduite se situait au rebours du naturel, mais ça ne l’empêchait nullement de se livrer, avec Picabia, à une extraordinaire émulation de propositions paradoxales et destructrices. À coups de blasphèmes et d’inhumanités, ils s’en prenaient tous les deux aux mites de l’art et à ceux qui du groin remuaient le fumier de la conformité.

    Personne n’avait les moyens de se payer un maître à penser de cet acabit. Pourquoi ? Parce que Duchamp s’était spécialisé dans le démantèlement définitif du sens. Il avait tiré à boulets rouges dans la sacro-sainte emblématique culturelle. Il avait filé un coup de pelle à neige dans le Grand Verre de sa Mariée Mise à Nu par les Célibataires Même et faisait tourner sa roue de vélo fixée par une fourche sur un tabouret simplement parce que ça l’amusait de la voir tourner. Il n’achetait pas des objets chez les quincailliers, mais des sculptures toutes faites. Et comme il fallait un nom à cette roussellisation des choses, il opta pour readymade. Il venait enfin de se débarrasser de l’émotion esthétique. Il est vrai que trois ou quatre gouttes de hauteur n’ont rien à voir avec la sauvagerie.

    Ce Janséniste assaini assez ascétique qui se piquait d’Epicure tirait surtout sa force toute puissante de sa légèreté : il ne possédait rien, pas d’objets, pas de maison, pas de meubles, pas de rien. Une seule malle contenait tous ses biens, vêtements et souvenirs. Les femmes ? Il les partageait avec Henri-Pierre Roché, l’apologue du triumvirat et auteur de Jules & Jim. Chacun sait que la légèreté donne des ailes et Duchamp voyageait à travers le monde. Duchamp est à New York en 1917 quand débarquent Arthur Cravan et Léon Trotski. Picabia provoque Roché en duel (d’échecs) et demande à Cravan de donner une conférence. Le neveu-boxeur d’Oscar Wilde accepte, monte à la tribune ivre-mort et se livre à un strip-tease qui lui vaut huit jours de zonzon à Sing Sing. Duchamp est à Paris en 1919 pour lancer Dada avec Picabia et Germaine Everling. Il prend le tain à la Bagarre d’Auzterlitz et publie Pi Qu’habilla Rrose en couverture de Dada New York qu’il tirebouchonne avec Man Ray du cul qui culbute Kiki la coquine. Rien à comprendre, excepté la liberté à tout crin. Belle Haleine. Eau de voilette.

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    L’un des artistes conviés à célébrer le tout puissant Marcel Duchamp s’appelle Hélios Azoulay. Concertiste et écrivain, il reçoit son public dans une grande salle de cinéma du centre ville. Il porte un habit de soirée très 1919. Planté au pied du grand écran, il se lance d’une voix claironnante dans un discours de présentation brillamment drôle. Il part du principe que ce qui convient à Marcel Duchamp lui convient aussi très bien (et inversement). Il commence à raconter une histoire dans laquelle il n’y a rien a comprendre : son père qu’il n’a pas connu apparaît dans un court film tourné pour Fluxus, mouvement qui fut comme chacun sait l’une des fausses couches de Dada. Et là, il entre dans le vif du sujet : il annonce qu’il va interpréter une œuvre et prévient le public que les dix premières secondes risquent de ne pas convaincre, comme d’ailleurs les dix dernières. Quant à ce qui se passe entre deux, chacun dit-il pourra juger. Et comme il salue le courage de ceux qui vont rester jusqu’au bout, il réveille tous les bas instincts. Les lumières de la salle s’éteignent. Il s’assoit au piano et commence à marteler mécaniquement un accord : plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... Un seul accord, bien sûr. Le court film Fluxus en noir et blanc apparaît à l’écran : trois personnes assises sur des chaises se balancent d’avant en arrière en veillant à rester parfaitement asynchrones. Hélios Azoulay rythme au piano ce répétitisme hypnotique, puis une violoniste se joint à l’immobile sarabande et commence à jouer une série de variations classiques de la meilleure espèce de mélancolie. Pendant une bonne heure, cette extraordinaire tension historico-musicale nous plonge dans une ambiance que nous n’avons hélas pas connue, celle des spectacles orchestrés de l’avant-garde parisienne des années vingt, comme par exemple ces Impressions d’Afrique de Raymond Roussel, adaptées au théâtre et qui fascinèrent tant duchampignon - Il y avait sur scène un mannequin et un serpent qui bougeait un petit peu, c’était absolument la folie de l’insolite - Plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... plonk... Voilà, c’est un spectacle dada. Il ne s’y passe rien de plus que ce qu’Hélios annonçait. Il n’y a strictement rien à comprendre. Le Fluxus tourne en flux bouclé, Hélios plonke, Azoulay azote les azimuts, les fragiles cervelles rouennaises décrochent par grappes entières, ne comprenant pas qu’il n’y ait rien à comprendre. La logique dada n’est toujours pas à la portée de tous les bulbes. Elle reste résolument récalcitrante. Par contre, les amateurs d’incongruité s’empiffrent. Une heure d’Azoulay fluxuriant vaut son pesant de haricots mexicains. Pour conclure cette étrange résurgence dada au XXIe siècle, il convient d’ajouter que la séance était gratuite et que la moyenne d’âge avoisinait les quatre-vingt ans. Sans doute Hélios Azoulay espérait-il voir éclater un scandale, un domaine dans lequel il s’est spécialisé en lui consacrant un bel ouvrage (Scandales Scandales Scandales), mais non, les cervelles se sont ramollies depuis un siècle et, frustration suprême, personne ne pouvait gueuler le fameux «Remboursez !» cher aux grincheux d’antan.

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    On fit aussi venir à Rouen l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Quatorze musiciens sur une petite scène, deux batteries, deux stand-up, trois violons, deux guitares électriques, deux trombones à coulisse, deux marimbas, un violoncelle, tous les instruments du monde, si Prévert était là, il rajouterait des ratons laveurs et Picabia rajouterait des rastaquouères et bien sûr Jacques Rigaud tirerait de coups de revolver en l’air, car enfin, quelle frénésie indescriptible, quelle audace cataclysmique, l’afro-beat enfile le groove sans préservatif, on n’avait encore jamais vu un tel ramdam, et ça joue, mais à la folie,

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    on voit la petite violoncelliste black et éclater d’un authentique rire de bonheur, car ça explose par vagues démesurées, on voit ces deux guitaristes désarticulés sauter en l’air au cœur de l’immense gabegie, on voit gicler une jouvence d’afro-beat funky par tous les orifices, on voit la démesure jaillir des abîmes, on voit bander l’Objet Dard des gémonies abdominales, on voit le son sonner les cloches du sens, on voit quatorze musiciens triper au duchampignon hallucinogène, on voit du on voit, l’on voit envoie le bois des voies au lavoir.

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    L’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp porte bien son nom, puisqu’il repart du principe même de l’étranglement de flux qui débouche sur l’ouverture universelle, oui oui, le principe même de l’ascèse qui conduit à la révélation, lorsque la paix s’abat enfin sur la cervelle : cet au-delà de la vie où il n’y a rien à comprendre. L’au-delà duchampignon. Le dû du chaud mignon. La clé du Podebal.

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    Vouloir retrouver l’exubérance de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp sur disque, c’est un peu la même chose que de vouloir trouver du sens au râble de vénérien qui n’a rien de vénérable. Impossible. Mais cela ne vous empêche pas d’écouter les quatre albums dont l’intérêt va bizarrement décroissant, car lorsqu’on commence par le quatrième, Sauvage Formes, on se languit un peu, d’autant qu’ils sont quatorze pour le trousser, alors qu’avant, ils n’étaient que six. La petite âme chantante du groupe s’appelle Liz Moscarola. Elle pose son filet de voix au-dessus du rumble symphonique.

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    Dès «Blow», on entend le filles s’énerver un peu et après un break de guitares, ça part en samba du diable avec une soudaine montée de fièvre tropicale. «Bêtes Féroces» sonne bien Dada, car tartiné aux trois violons et à l’ethno-funk de bon aloi - Nous avançons/ Nous avançons/ Le front comme un delta/ À force d’avoir haï/ Toutes les servitudes/ Nous sommes devenus/ Les bêtes féroces/ De l’espoir - Et pouf ça part, et l’on voit l’envoi des voies de bois au lavoir. On retrouve aussi le très beau «Danser Soi-même» du concert - Toutes les fautes viennent/ De mal danser - Véritable prétexte au swing universaliste. Et puis la frêle Noami introduit le gland de «So We All» dans la vulve du beat, c’est fin et dada, on entre bien dans leur monde, d’ailleurs, ça monte comme la marée, il faut être au concert pour le savoir, sinon comment le saurait-on ? Les zones explosent une par une, et elle se met à chanter là-haut, oh là-haut, je vois le ciel qui, et le disque n’explose toujours pas.

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    Le troisième s’appelle Rotorotor et fait bien sûr allusion aux expériences cinétiques menées par Duchamp et Man Ray. Nos six amis jazzent «Close & Different» au bon vent d’Ouest, et des éclairs de trombone zèbrent l’élan de manière stupéfiante. On se croirait au Cabaret Voltaire quand Tzara emmenait la sarabande au rythme effréné du noir cacadou. On note que Wilf Plume pulse le beat à outrance. Leur secret s’appelle l’Afro-beat, celui qui emmène «Cranes Fly» au grand élan pétrificateur. Mine de rien, l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp invente le Dada Beat, c’est énorme, very soon, puissante énergie d’un orchestre tout puissant, hanté par les marimbas. «Tralala» donne un avant-goût de ce qui se passe sur scène. Joué à quatorze, ça donne une charge de la brigade légère et avec «Apo», ils frisent littéralement le James Brown. Le petit guitariste Maël rentre bien dans le chou du chais et le trombone prend les trombes à la bonne. Ils lancent des grandes langues successives de Dada Beat et déroulent en toute conscience le tapis rouge à l’ingéniosité du genre humain. Ah il faut entendre la petite Aida battre son snare dans «It Looked Shorter On The Map». Elle bat avec une rage folle, elle cogne avec l’énergie des faubourgs. Puis ils montent «Come On In» en neiges du Kilimanjaro, à coups de Oui Allez. Wilf Plume le fion du beat et bat l’hypnose chère à duchampignon.

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    L’orchestre tout puissant monte encore d’un cran avec The Thing That Everything Else Is About, car dès «Elephant», le Dada Beat laisse bibi baba.

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    La frêle Liz monte sur ses grands chevaux, bousculée par les clameurs africaines et la valse des éléphants. S’ils est une clameur Dada universelle, c’est bien celle-ci. Elle s’entend au-dessus de prodigieuses dénivellations. Leur grande force est de savoir mélanger les genres ethniques, et les marimbas foutent un joyeux souk exotique dans la médina. La pauvre Liz s’arrache les ovaires à vouloir hisser son blood rushing to my heart au-dessus de la gabegie. Les ponts de cuivres qu’on découvre dans «Left Hand» relèvent du Dada pur. On imagine le carnage qu’aurait fait une vraie chanteuse pas Dada. Par contre, le mix enterre la voix de Liz dans «Mick». Elle n’a aucun espoir de remonter à la surface. Avec «49», ils nous proposent le funk de Scipion en bois d’ébène. De quoi faire baver Bootsy Collins. C’est explosé à la trompette de Tati, voilà le funk duchampignon, celui qu’on dansait probablement à New York en 1917 - Let’s make a band/ My wife and my guitar/ The one I bought in ‘49 - Et Wilf Plume refait sensation dans «Blood Pumps & Birds», il joue comme un diable, il cherche le pulsatif extrême et le trouve, tout est joué à la rengaine supérieure. Ils terminent avec «Going Home» et le contrebassiste Vincent Bertholet pourrait bien être l’âme de l’orchestre tout puissant, car il jazze son riff à la stand-up, en vrai visionnaire. La chanson raconte l’histoire d’une taularde qui rentre chez elle, mais qui est hélas devenue dingue - She’s home ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha.

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    Sur la pochette du premier album de l’OTPMD qui n’a pas chaud au Q comme LHOQ, on voit un sale con de catin contenant l’urinoir - Madame, disait Duchamp à Mina Loy, la compagne d’Arthur Cravan, alors qu’il la caressait sous sa jupe, vous avez un joli caleçon de satin. On peut dire Madame que vous avez un sale con de catin - Ils ne sont que six sur cet album, mais ils trempent déjà dans la métempsychose dadaïste avec «City Of Love» - Are you dying alone ? - Captivant. Liz n’a pas de voix, mais elle a du dada pour dix. Elle chante «Three Months To Go» sous le boisseau, on peut lui faire confiance, car elle est assez pure. Elle s’impose dans le caoutchouc du groove. Elle se montre superbe, très sexuelle, elle se livre à des belles envolées incongrues. Encore du big Dada Beat avec «Apollo», monté au funk de base et de rigueur à la Rigaud, ça tape dans le Dada de base, groove ton cul, Bob ! On a là un disque solide et avancé, féru de sciences exactes et d’économie des sociétés. C’est très supérieur en nombre, et bien sûr, ça n’existe pas ailleurs. Il faut les voir taper «Nini» au kitsch d’exotica, mais pas n’importe quelle sorte d’exotica, celle des années vingt, enrubannée de son violent parfum de cabarets incertains, vibrant du son de marimba des marins de MacOrlan. Sur toute la distance de l’album, le xylo et le trombone à coulisse font la fête. On sent monter la volupté dès «OTP», on épouse le moelleux des parois veloutées du funk ondoyant. L’OTPMD vise l’absolution du groove anthropomorphique, il donne du temps au ton, c’est tellement admirable qu’on adhère languidement, comme une limaille aimantée. Liz chante «Nap» au doux du noir cacadou, sur un air de funk duchampignon. C’est exactement ce que vous entendrez quand vous aurez récupéré cet album R. Mutt. Vous le constaterez de visu, ça groove très adroitement dans les parages de Liz, car c’est en lizant qu’on devient Lizeron, nous disait Queneau, collègue de Duchamp au Collège (de Pataphysique). Liz et ses amis polymorphes farcissent «Olivier Darel» de free d’accès direct et redoublent d’excellence de la prévalence avec «Suzy». L’effusion y fissure le fion du free. Ils sont bons sur tous les coups, comme d’ailleurs Duchampion, même. Cet album sonne comme un cabinet de curiosités, ou si vous préférez, comme l’atelier new-yorkais de Marcel Duchamp, du temps où la pissotière pendait au plafond, juste au-dessus de la porte d’entrée. Inventivité et gaz à tous les étages. Encore une belle attaque en règle avec «One Or Three», belle, oui, car imprévue, elle vient de loin, et ça repart en goguette à longs coups de trombone de free. Singulière vitalité... Ils y vont comme jadis Picabia, à la crachotte parlementaire, souriant comme une star hollywoodienne au volant de sa Delage. Quelle poilade aérodynamique que toute cette imagerie !

    Précision géographique : l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est en grande partie génevois et envoie le bois des gênes du savoir au lavoir.

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    Le clou de la célébration Duchampigon est bien sûr l’expo que propose le Musée des Beaux-Arts local, à grands renforts d’affiches racoleuses : l’urinoir R. Mutt sert d’appât. On le croise à tous les coins de rue. Il n’est pas certain que ce soit du meilleur goût. Duchamp ne racolait pas. Il naviguait à un autre niveau. L’expo se tient dans deux ailes de la vieille bâtisse et s’organise en ABCDaire, bien vu, sauf qu’il manque les lettres N, T, W, X et Y. On les cherche partout, impossible de les trouver. La salle des readymade crée une sorte de malaise : la pelle à neige et le porte bouteilles sont accrochés au plafond comme des jambons. Il n’est pas certain que Duchamp eût apprécié cet étalage. En tous les cas, ce n’était sans doute pas l’idée de base. Par contre, on s’empiffre du reste, des jolis dessins érotiques, du numéro de 391 exhibant la Joconde moustachue, on examine de près les petits dessins de presse exécuté à l’encre de Chine et au pinceau (Dumouchel lisant un journal, Loupette, Leo), les bustes de ses sœurs Yvonne et Magdeleine et de son père, sculptés par ses frères Jacques et Raymond, les 3 Stoppages-étalon fascinent un peu, oh et puis le peigne, et au détour d’une salle, Duchamp ressort des archives de l’INA pour nous parler d’échecs et de sa résurgence, un cigare à la main. Tout cela permet de se baigner dans l’univers de ses idées. On s’y sent particulièrement bien. La lettre Z (George de Zayas) conduit tout naturellement à la sortie par la bibliothèque du Musée qui ne propose rien de moins qu’un nouvel étalage d’ouvrages savants sur un homme qui fit des pieds et des mains pour justement échapper à ça. Rattrapé, théorisé par les mites de l’art qu’il dédaignait tant. Mais dans le tas se trouve l’excellente frise de six mètres dessinée par François Olislaeger et pliée en accordéon sous une couverture cartonnée qui titre Un petit Jeu Entre Moi Et Je.

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    Le conseil qu’on peut donner aux duchampignés est de s’en emparer. Olislaeger s’est amusé à dessiner librement l’histoire de cette vie libre comme l’air et le résultat est d’une rarissime pertinence. Dessin au trait désinvolte, fine représentation des compagnons de voyage, Picabia, Apollinaire, les Arensberg, Man Ray et toute la compagnie. S’avale d’un trait d’un seul. Parfaitement adapté au style d’un homme qui préférait vivre que travailler. Comme Hélios Azoulay et l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, François Olislaeger tape en plein dans le mille. L’hommage qu’il rend prend du champ sans rien dire.

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    Duchamp rock ? On le sait depuis belle lurette. On le vit accueillir Bryan Ferry à New York dans les Cent Contes Rock. Par son assise ascétique, Duchamp cousine terriblement avec Bill Burroughs qui rôde lui aussi dans les Contes. Et puis, lorsqu’on le revoit, filmé en couleur quelque part dans les sixties, un cigare à la main, il effare par la mesure, par l’intelligence de son propos, au moins autant que le Dickinson que filme Robert Gordon pour Johnny Cash’s America. L’occasion est trop belle d’établir une triangulation de l’esprit moderne : Duchamp, Dickinson et s’il fallait un représentant de l’esprit britannique, ça ne peut être que Mark E. Smith.

    Signé : Cazengler, duchancre

    Dada Crève l’Écran. Helios Azoulay & l’Ensemble de Musique Incidentale. Omnia. 1er Juin 2018

    Marcel Duchamp. Un petit jeu entre moi et je. Musée des Beaux-Arts. 9 juin/24 septembre 2018

    ABCDUCHAMP. Musée des Beaux-Arts. 15 juin/24 septembre 2018

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Le 106. Rouen (76). 13 juin 2018

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. ST. R. Mutt 2007

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. The Thing That Everything Else Is About. Red Wig 2010

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Rotorotor. Red Wig 2014

    Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Sauvage Formes. Red Wig 2018



    19 / 06 / 2018MONTREUIL

    LA COMEDIA

    POURXRAISONS

    UNLOGISTIC / MÖRPHEME

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    L'air est doux, je suis paisiblement la rue qui descend vers la Comedia, peut-être suis-je même un peu en avance, je lève les yeux, tout là-bas au croisement, La Comedia fait angle de rue, j'aperçois deux ou trois silhouettes qui discutent, l'une d'elles, la plus visible car la plus imposante, est revêtue d'un T-shirt noir et blanc qui présente un entremêlement de formes géométrico-runiques dans le style des tatouages à la mode, si la porte n'est pas encore ouverte, j'aurais l'occasion de papoter, puisqu'il y a déjà du monde.

    Du monde, il y en a en effet, mais pas celui que je subodorais, au fur et à mesure que je m'approche le groupe, que je supposais d'afficionados, se révèle être une équipe mobile de la BAC, bombes-lacrymo en mains, et lorsque je tourne le coin, je m'aperçois qu'ils ne sont pas seuls, je passe de ma démarche assurée de citoyen innocent hors de tout soupçon devant la file d'uniformes et de civils qui longent la façade de la Comedia, mais à la porte l'un des deux policiers armés me signifie que je ne peux entrer pour le moment. Survient à cet instant de l'intérieur un intervenant qui s'adresse d'un ton horrifié à ses collègues «  Tu verrais dedans, c'est tout en rouge et c'est écrit partout, le pire c'est l'allure des clients ! » sur quoi l'un répond d'un ton définitivement catastrophé «  Tu parles, des anarchistes ! ».

    Je me rabats sur la terrasse du café, juste en face, où se regroupe petit à petit, le public du concert, la rue est bloquée par une file de voitures, sont venus en nombre, entre vingt et trente, sans compter ceux qui quadrillent avec les talkies les ruelles adjacentes, Rachid, le patron, sort et s'en vient avec son flegme habituel – il lui a été reproché à l'intérieur – apporter quelques précisions quant aux motifs de la visite, un plein de services, l'hygiène, la police, la douane, se sont intéressés à l'isolation phonique, ont pris en note le contenu de la caisse ( seize euros ) ont vérifié les papiers des musiciens – l'est sûr qu'un étui à guitare est idéal pour transporter en toute impunité une kalachnikov – et lui ont signifié de se présenter au commissariat le lundi 25 juin à onze heures... L'armada interventive se regroupe, rejoint ses véhicules, et une longue file de voitures – au moins autant que pour l'enterrement d'un président de la République – s'éloigne sans klaxonner. Nous présupposons avec la satisfaction du devoir accompli.

    Diable, cela ne présage rien de bon, la Comedia est une cible de choix, dans le viseur de la rénovation et de la gentrification des quartiers populaires du bas-Montreuil aux portes de Paris, des espaces de rêve pour les promoteurs immobiliers, et puis ce très mauvais exemple économique d'entrée à prix libre ( mais respectueux ), toute cette auto-organisation des concerts selon l'idéologie punktéozidale du Do It Yourself ne répond en rien aux exigences libérales de la si vantée liberté d'entreprendre qu'il ne faut surtout pas confondre avec le choix des gens à créer leurs propres réseaux de culture, d'échange et de production, de surcroît sans souscrire à la loi d'accumulation du capital et d'exploitation des travailleurs, nous sommes en face d'une véritable bombe à retardement. Imaginez qu'une fraction non-négligeable de la population s'aligne sur ces modalités de fonctionnement, que deviendrait la main-mise captatrice des banques sur le pays... Si l'argent et le travail des pauvres n'alimentent plus les circuits financiers des riches, mais c'est la fin d'un monde qui va déjà si mal !

    POURXRAISONS

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    Ce n'est pas qu'ils soient né sous X, c'est le signe de la multiplication des colères, en plus ils aiment faire suivre leur appellation incontrôlée par PourXréseaux, sont philosophiquement en plein dans le viseur de ce ce que l'establishment réprouve le plus, les moutons noirs qui s'organisent rien que pour le plaisir de brouter à leur guise dans les alpages verdoyants qui leur font envie... mais où irait-on si on les laissait faire ! Justement à la Comedia tout le monde est d'accord pour qu'ils puissent s'exprimer en paix. Rien que les titres sont des déclarations de guerre, Vigile, Turbulence, Cadavre, Profanez-moi, Acides Animés, en français, pour que le péquin de base puisse les comprendre, ce qui est un peu inutile parce que in the Comedia, a priori tout le monde est d'emblée d'accord avec de de telles intentions, et deuxièmement parce que la musique forte a tendance à noyer le sens. Ce qui n'est pas un drame en soi, la manière de transmettre un message est souvent plus explicite que son contenu.

    L'est la plus menue, entourée de quatre grands gaillards, Myriam, ne lui marchez pas sur les pieds car elle a la guitare vindicative, et quand elle ouvre la bouche, vous pousse de ces braiments léonins à ne pas vous approcher davantage, ses companeros ont pris la précaution de ne lui laisser le micro que sur les derniers morceaux, dressent ainsi une espèce de barrière psychique de protection puisqu'ils ne peuvent pas décemment avoir un zouave avec un fusil qui ne la quitte pas des yeux prêt à l'abattre comme pour les tigres que l'on présente sur scène dans les cirques, en plus ça ferait désordre car ses yeux noisettes pétillent de sympathie. Bref mister K-no se charge du vocal, incapable de rester sur l'espace confiné de la scène, se balade parmi les spectateurs comme s'il cueillait des marguerites de sa voix puissante.

    A la guitare Jérôme se cherche un peu, c'est vrai que le chemin est étroit entre les entrechats cordiques de Myriam et l'omni-présence fureteuse de la basse rouleau de compresseur de Laurent, le gars qui vous étoffe le morceau avec largesse, vous auriez besoin de deux mètres, vous offre le coupon, pour le même prix, sourire généreux en prime. Nicolas derrière ses drums mène le bal. Rythme en accélération constante, tous les deux titres il met un peu de pression supplémentaire, montée graduée bienfaisante, z'avaient débuté un peu mou, finissent sur les chapeaux de roue, Myriam a lâché le volant et hurle et invective les passants par la fenêtre ouverte, l'ensemble trombine dur. Surtout qu'ils prennent en stop un mec qui se radine avec son mini-clavier portatif uniquement pour le plaisir de surgonfler la pression des pneus à seule fin de s'éclater encore plus. La salle ondule vaillamment et leur fait un triomphe pour Xraisons que nous ne développerons pas plus en avant.

    UNLOGISTIC

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    Deux grands gaillards sur scène. Tout seuls avec leur guitare. Unlogistic procède d'une longue histoire, dix ans d'existence, plusieurs formules à trois, à quatre, à cinq, ce soir ( et depuis quelques temps ) à deux avec une boîte à rythme. Ce qui n'est pas sans effet sur le déroulement du set. Le principe est simple, on appuie sur le bouton et l'on embraye à toute blinde sur la rythmique ultra-rapide qui déboule à toute vitesse, eux ils passent les riffs, à fond, au maximum de leur vélocité, et zut au bout de deux minutes la machine s'arrête. Frustrant en fin de compte. Libérez deux étalons de leur stalle où ils étaient maintenu depuis deux ans, imaginez le galop qu'ils vont développer et hop un mur de cristal invisible les arrête brutalement. Relevez la barrière transparente une dizaine de fois et glissez-vous dans le mental des équidés... En tout cas mettent le feu au public qui s'installe dans un charivari qui ne cessera plus de la soirée. Très beau, très fort, exaltant ce qu'ils vous jettent, mais lorsque le film s'arrête en plein milieu de la mêlée où Bruce Lee est en train de ratiboiser une centaine de malheureux sagouins, vous ne pouvez vous empêcher d'être déçus. Vous avez l'impression de visionner des rushs sublimes et vous vous dites, avec de telles images le montage sera fabuleux, en résultera un chef-d'œuvre, certes l'on a les chefs d'orchestre mais au final il manque l'œuvre. Ne jouent pas très longtemps, épuisés par ces rentre-dedans successifs entrecoupés de trous d'air qui vous cassent les ailes et vous vident de votre énergie.

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    MÖRPHEME

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    Un vrai groupe serait-on tenté de dire. Guitare, basse, batterie et un chanteur. Dès le début, ça sonne comme les Pistols, le miracle c'est que la chaudière continuera à bouillir tout le reste du set. Déferlante speed à la première seconde et le chanteur au micro encore plus vicieux que Sid, dégueule de rage hurlante, un grondement d'ours dérangé en son sommeil, fureur nippone au grand maximum, se saisit du micro, le brandit tel l'étendard des derniers samouraïs, le tient d'une main les pieds vers le haut, le rejette, s'en défait ne garde plus que le baladeur, s'introduit dans la houle mouvante du public, il fonce, pousse, force le passage, bouscule, cherche le contact, derrière lui le batteur a tombé le T-shirt, exhibe un torse tatoué à rendre malade de jalousie un chef de tribu maori, n'est pas épais, une ossature fine, mais les muscles sont bandés d'énergie et il frappe de ses longs bras sur sa caisse claire qui n'est pas inclinée vers lui mais vers le public. Le bassiste incapable de rester en place tourne dans son espace comme une salamandre dans le brasier, plus calme le guitariste, l'a fort à faire, vous expectore une de ces marmelades empoisonnées à foudroyer un troupeau d'éléphants. Peu d'arrêts, juste pour se dépouiller d'un vêtement inondé de sueurs, la chaleur est horrible, le public remue à la façon d'une mer en colère, le son vous secoue, le rafiot de votre raison est en perdition et vous aimez cela. Viennent du Japon et des USA, ont apparemment décidé de semer la terreur en Europe, y parviennent sans difficulté.

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    Entre les deux derniers combos Rachid a pris le micro pour donner rendez-vous devant le commissariat de Montreuil à 10 h 30. C'est que le monde est en train de changer de face, mais il se tourne du mauvais côté...

    Damie Chad.

    ( Photos scènes : vidéos YT : de Manu Gautier )

    23 / 06 / 2018TROYES

    3B

    HOODOO TONES

     

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    Faut parier sur la jeunesse. La nostalgie du futur. Certes Crazy Cavan and His Rhythm 'n' Rockers - gloire aux anciens - à La Chapelle-en-Serval ce samedi soir, mais les Hoodoo Tones aux 3 B dans la bonne ville de Troyes vers laquelle la teuf-teuf fonce donc à donf. Gros travaux dans la rue Turenne, la ville refait les canalisations et les trottoirs, bientôt le 3B s'auréolera d'une vaste terrasse. En attendant ces jours fastueux d'apéritifs sous parasols, les Hoodoo Tones nous vantent les bienfaits de la bière du Nord. Ces Hauts de France qui sont la pépinière vivace et germinative du frenchy rockabilly...

    HOODOO TONES

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    N'y vont pas tout doux et ça détonne. Dans les arcanes majeures du tarot rockabillyen les Hoodoo Tones ont tiré trois figures essentielles : les cartes du Bateleur, de la Force, de la Lune. Ne reste plus qu'à déchiffrer et à interpréter. A savoir : Kevin, Julian, et Ben. Nous commencerons par ce dernier. Un discret auto-collant sur sa big mama, My grass is blue, qui dénote certes un amour du Blue Grass, nous révèlera dans l'interset qu'il joue aussi du banjo, mais plus profondément une manière de proclamer qu'il n'est pas d'ici, qu'il est d'un autre monde, une frappe cordienne des plus étonnantes, visage immobile, regard perdu en lui-même, et un slappin' hypnagogique, donne l'impression de ne pas y toucher, de caresser plus qu'il ne tape, mais le résultat est là, indéniable, l'assure une rythmique d'enfer, ne se perd pas dans les lacets jazziques, file droit mais avec cette nuance quasi-hallucinatoire qu'il réveille chez l'auditeur des images auditives qui l'emportent vers des ailleurs versicolores.

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    Au début vous ne faites pas gaffe à Julian, reste dans son coin, derrière sa batterie, vous donne l'impression qu'il suit sans trop se fatiguer l'impulsion de Ben, il n'en est rien. Un gosse vicieux. A ne pas quitter du regard, sinon il en profite. L'a cette obstination de votre petit frère de trois ans à qui Tante Agathe avait offert – présent funeste – un tambour et qu'au bout de trois jours la famille a dû abandonner dans la forêt attaché à un arbre pour être sûr qu'il ne revienne pas, son sourire diabolique, son collier de barbe à angle droit, tout cela en effet trahit pour les physionomistes avertis un esprit retors et malin. L'a sa spécialité, le long mur de breaks dévastateurs, là où un batteur honnête se contente de passer poliment la mayonnaise à ses congénères, il intervient méchamment, vous verriez son sourire sardonique lorsqu'il commence à fracasser froidement du pied et des mains ses tambours majeurs, et il insiste, s'insinue dans le genre troupeau d'éléphants dans le magasin de porcelaine, vous emporte le morceau à des altitudes élevées, pulvérise la cadence, et Ben dans le faux rôle du gars complètement dans la lune qui n'a rien remarqué, vous suit le mouvement sans crier gare et les Hoodoo vous embourrasquent comme un tourbillon de feuilles mortes soulevées par le vent mauvais d'un automne colérique.

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    Pas de quoi émouvoir le troisième larron, l'en rigole. Le bateleur de service, Kevin le bonimenteur qui par sa jactance détourne de votre attention des suspects agissements de ses deux complices, présente les morceaux, une majorité de compositions originales, rend hommage aux héros du rockabilly, vous parle du dernier et puis du prochain CD, et puis crac dès qu'il touche à sa Fender, il rejoint l'effervescence instrumentale de ses camarades, et là on est obligé de reconnaître que malgré les coups de speed de Julian, tout reste merveilleusement en place, que la guitare incisive distribue son espace apollinien à chacun, que tout est merveilleusement en ordre, à tel point que sa voix vibrante et vindicative prend sa place naturelle dans le tumulte tel l'alcyon dans la tempête. L'est un peu la figure de proue du combo, celui qui détermine pour chaque titre les nuances de la palette musicale, et le spectre est large, saveurs blue-grass, faveurs country, rockab orthodoxe, éclats psycho et même échos psyké-british.

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    Les Hoodoo Tones ne sont ni prisonniers du passé, ni tributaires des modes passagères, z'ont leur son qui sonne et qui détonne, à eux trois, ils construisent le futur du Rockabilly, ne s'embarrassent pas des ossifications légendaires pas plus qu'ils ne cèdent aux fausses sirènes de la nouveauté à tout prix, suivent leur chemin, et le public chaleureux leur à emboîté le pas sans réticence. Trois sets bien chauds comme des lampées revigorantes de ce qu'ils ont appelé la bière des ouvriers. Bâtisseurs d'un monde généreux.

    Béatrice Berlot la patronne, qu'il faut remercier haut et fort, a décidément le goût sûr !

    Damie Chad.

    P. S. : pour le gamin, pas de souci, les flics ont retrouvé quelques os niaqués par des chiens sauvages, trop abîmés pour qu'ils puissent prélever l'ADN. Je trouve inadmissible ces gens qui abandonnent leurs canidés dans la forêt pour partir en vacances. Pauvres bestioles innocentes qui survivent comme elles peuvent en se regroupant en meutes affamées. L'on devrait les mettre en prison.

     ( Photos : FB : Béatrice Berlot )

    ALICIA FIORUCCI

    ( in JUKEBOX N°379 )

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    Alicia Fiorucci a du goût, elle se fait photographier ( p 69 ) avec la pochette Livin' In The First Line de Little Bob Story. Les kr'tnt-readers le savaient déjà puisqu'elle nous a régalés de deux chroniques de concert ( Rosedale et Rhino's Revenge  in livraison 372 du 03 / 05 / 2018 ), mais là elle est interviewée en tant que collectionneuse. Pas de fers à repasser ni de toiles de maîtres. Non de vinyles, de préférence d'éditions originales. Rock'n'roll, est-il utile de le préciser ! Au sens large du terme, du rock des pionniers au metal. Faites lui confiance pour le choix, elle n'en cite que quelques uns, Aerosmith, Motörhead, Blue Cheer, Rockin' Rebels... Elle n'aime que le meilleur. Ceux qui la suivent sur son FB crèvent de rage chaque fois qu'elle présente sa dernière acquisition, n'en possède que 350 mais a débuté depuis peu. Avant elle se contentait de présenter Damnation Rock sur la radio X-Move, une activiste rock.

    Alicia Fiorucci est une fille. Je reconnais que cette nouvelle n'est pas une révélation fracassante. Mais elle sait s'habiller convenablement pour fréquenter les lieux maudits par Celui qui apprit les accords les plus bleus à Robert Johnson, salles de concerts enfumées, boutiques spécialisées... Etonnez-vous que pour s'attifer elle préfère les tenues de cuir, à la Gene Vincent, à la Vince Taylor, à la Jim Morrison, mais elle sait les varier et les porter avec une grâce sauvage de jeune louve.

    Alicia Fiorucci se contente d'être ce qu'elle est, et ce qu'elle a envie d'être, sans s'inquiéter du regard des autres, en termes très simples cela revient à agir en être vivant libre. C'est ainsi qu'agissaient les animaux avant que l'homme n'invente les cages. A barreaux pour les autres, mentales pour lui-même. Friande aussi de photographie et de littérature. Des clefs qui permettent d'ouvrir les portes.

    Damie Chad.



    HIPSTERS

    NORMAN MAILER

    ( Le Castor Astral / Octobre 2017 )

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    Avant les rockers, les beatniks, et avant les beatniks, les hipsters. Bruno Blum – ancien journaliste de Best, devenu un des plus fins connaisseurs des musiques populaires américaines - réédite au Castor Astral le premier texte d'importance sur ce phénomène, paru en 1957 dans la revue Dissent ( La Dissidence ), Le Nègre Blanc, agrémenté des réponses et précisions de son auteur Norman Mailer, suscitées par diverses réactions soulevées par cette publication.

    L'intro de Bruno Blum prévient qu'à l'époque de la publication le mot ''negro'', devenu une injure par nos temps d'hypocrite repentance, était revendiqué par une partie de l'intelligentsia littéraire noire. Si les indiens ont trouvé le terme fabuleusement percutant et politiquement  revendicatif de ''native'' pour se désigner, les noirs ont du mal à générer une appellation qui ne soit pas l'expression de la couleur de leur épiderme. Black ( is beautifull ) ou afro-américain ne font pas l'unanimité encore de nos jours.

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    Le terme hipster, à l'origine hepster, dérive du morceau Hep ! Hep ! The Jumpin' Jive, sorti en 1939, de Cab Calloway. De même, nos tricolores zazous se sont inspirés de Zas Zuh Zas ( 1933 ), toujours de Cab Calloway. L'est une manière noble de retracer la généalogie des hipsters, c'est de déclarer que les hipsters américains sont l'équivalent des existentialistes français. Qu'il y ait eu une influence – j'emploierai plutôt le terme de confluence – cela me semble juste, toutefois je ne pense pas que l'ensemble des hipsters se soit fadé in extenso la lecture de L'Être et le Néant de Jean-Paul Dartre ( comme le surnommait Céline). La culture hipster n'a été que la conséquence des contradictions inhérentes à la société américaine. En 1957, au moment où paraît le texte de Mailer, nous ne sommes qu'à quelques années de la Marche pour les droits civiques de Washington de 1963.

    Le mouvement hipster ne provient pas d'une démarche intellectuelle imprégnée de réflexion moralo-philosophique, tout au contraire l'est né d'une attirance physique pour la culture noire. A vu le jour dans les franges des déclassés qui trouvèrent en quelque sorte une culture de substitution dans cette inimitable indolence si particulière des communautés noires à appréhender la dureté de leur condition sociale. D'un côté l'on serre les dents face aux injustices, l'on fait comme si, l'on met son mouchoir dessus, mais de l'autre l'on bâtit un monde à soi qui n'est ni virtuel ni imaginal, mais réel et charnel, et qui permet de supporter cette situation insupportable. La musique, le jazz, les clubs, la drogue, un rapport moins contraignant et plus libre au sexe, toute une sphère interlope qui permet de vivre dignement, de prendre son pied et sa revanche. Du moins la nuit, même si les petits matins se rappellent détestablement à vous.

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    Un monde bien tentant si vous faites partie de ces petits-blancs qui survivent de petits boulots en petits boulots, révoltés par leur statut de laissés pour compte, beaucoup de jeunes adolescents blancs à l'étroit dans des codes rigides et des avenirs de job peu glorieux éprouvent un même sentiment de colère que le sociologue Robert M. Linder problématisera dans un livre publié en 1944, au titre diantrement évocateur pour les amateurs de rock : Rebel Without a Cause...

    Si à partir de 1956 toute une fraction de la jeunesse blanche montera dans la locomotive du rock'n'roll conduite par Elvis Presley, les premiers hipsters sont des passionnés de jazz, cette musique qui bouge les corps. A tel point qu'ils en arrivent à enfreindre les enseignements de la retenue charnelle christologique et à passer le Rubicon de l'interdit suprême, forniquer allègrement avec des partenaires noirs. C'est ici que le titre Le Nègre Blanc prend toute sa saveur !

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    Notons que ce point entraînera bien des objections à l'encontre du texte de Norman Mailer. Ned Polsky n'y va pas par quatre chemin. Les hipsters ne sont pas des mal-baisés mais des mal-baiseurs. S'ils revendiquent avec tant de force la recherche de l'orgasme c'est qu'en tant qu'éjaculateurs précoces et impuissants notoires, ils ne parviennent pas à le trouver. Prophétise avec assurance qu'ils ne le réaliseront jamais. Ne le dit pas explicitement mais cela se comprend aisément, si le hipster cherche à copuler avec des noirs c'est qu'il est incapable de le faire avec des blancs. La réponse de Mailer est cinglante. Ne suit pas Polsky sur le terrain j'ai-un-zizi-bien-plus-efficace-que-le-tient, contre-attaque sur les allégations psychanalytiques du sociologues qui soutient que l'impuissance des hipsters n'est que l'indice et la preuve de leur déclassement social.

    Beaucoup plus pertinente la lecture, toute marxiste, de Jean Malaquais, traducteur en français de Norman Mailer, et pour être davantage fidèle aux idées de cet écrivain nous emploierons le terme marxien qui désigne une lecture du marxisme qui récuse toute dérive ou application staliniennes. Malaquais rejette les hipsters parmi le lumpen-prolétariat. Ce sous-prolétariat perdu dans le rêve de l'accomplissement jouissif de ses frustrations ne fera pas la révolution. Malaquais accuse les hipsters du crime ontologique le plus ignoble qui se puisse concevoir : celui de n'être que des petits-bourgeois qui recherchent la satisfaction de leurs désirs sans remettre en cause la société qui les produit.

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    Mais pourquoi des hipsters s'interroge Mailer. Parce que le citoyen du vingtième siècle s'est aperçu qu'il était mortel, déjà Heidegger avait défini l'Homme en tant qu'un être-pour-la-mort, et les évènements lui donnaient raison : émergence d'états totalitaires, camps de concentration, menace atomique... face à ce déplorable bilan, sauve-qui-peut général chez les individus les plus conscients, décrochage de la sacro-sainte valeur travail, montée d'un hédonisme hautement revendiqué, plaisirs herbeux et sexuels à profusion, le vieux carpe diem antique revisité et adapté à la nouvelle donne...

    L'on ne peut parler des hipsters sans évoquer la Beat-Generation, Howl de Ginsberg est sorti en 1956, et Sur la Route de Kerouac paraîtra quelques semaines après le White Negro de Mailer, avant la fin de 1957. Si le gros des bataillons des hipsters sont passés avec armes et bagages culturels du côté de la beat-generation, sans difficulté puisque les deux mouvements professent une idéologie commune de refus du conservatisme de leurs concitoyens et prônent avec ferveur les joyeusetés marginales de la musique jazz, de la marijuana et de l'amour libre, Mailer opère une distinction classiste entre les deux groupes. Les hipsters sont de véritables rebelles provenant des plus basses couches de la société, leur rébellion est un mouvement ascendant, les beatniks sont des petits-bourgeois déclassés mus par le ressentiment envers une société qui ne leur donne pas le moyen d'accéder à un meilleur état social. Très symptomatiquement, les hipsters soignent leur dégaine, les beatniks sont sales et mal habillés. Etrangement Mailer se réapproprie, en le détournant totalement et en l'adaptant à son propos, le raisonnement classiste de Malaquais.

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    Dans la dixième et dernière partie du bouquin qui est la retranscription d'un entretien avec Richard G. Stern, et incidemment Robert Lucid, Mailer développe une fumeuse conceptualisation sur le danger de la mort prochaine de Dieu que signifierait – et peut-être même amplifierait - l'apparition du mouvement hip. Développe une espèce de work in progress pseudo-philosophique d'un spinozisme qui grignoterait le peu de puissance qui resterait à Dieu. Donne surtout l'impression de ne pas vouloir choquer la sensibilité de la majorité du lectorat américain imprégné d'une idéologie religieuse d'inspiration biblo-créationniste. Comme s'il n'avait pas le courage à l'instar de Nietzsche de déclarer la mort de Dieu... Sur ce coup-là Norman Mailer opère un grand bond en avant, lui qui s'est donné pour but de présenter les hipsters est en train de construire les soubassements métaphysiques de la conception du monde que professeront plus tard les hippies ! Prescience, ou inconscience ?

    Damie Chad.

    JACQUES LEBLANC

      ( In JUKEBOX 379

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    Jacques Leblanc est le directeur-fondateur de Jukebox-Magazine, une position enviable, dont il use avec modération chaque mois en rédigeant un édito de présentation du numéro. Un demi-page maximum, fait part de temps en temps, sans y insister, de ses propres réactions à notre époque ou de celles des lecteurs. Qui, surprise, s'insurgent contre les pin-up qui, mensuellement, en dernière page illustrent le calendrier de la revue. Jacque Leblanc n'en croit pas ses yeux lorsqu'il lit les perles du courrier du lecteur, le public-rock serait à son tour – l'on est toujours trahi par les siens - atteint par cette vague du puritanisme rétrograde engendrée par le retour du conservatisme politique et religieux ! Sexe et rock'n'roll ont toujours fait bon ménage rappelle-t-il, la musique du diable a justement beaucoup aidé à jeter à bas bien des interdits hypocrites des anciennes sociétés corsetées de moraline christologique. Apparemment ces renégats étendent l'amour du vintage jusqu'à leur sexualité ! Certains rockers vieilliraient-ils mal ? Ou alors se sont-ils reniés sans s'en rendre compte ! Une dernière hypothèse : ils ont bêtement suivi le mouvement, le rock était à la mode du temps de leur jeunesse... N'ont jamais su être eux-mêmes. Dans tous les cas qu'ils arrêtent leur abonnement pour être en accord avec leurs nouvelles idées. Oui mais ils hésitent car au fond d'eux-mêmes ils savent qu'ils ne pourront plus rincer leur œil chafouin et salace et ils ont peur que leur vie par procuration ne devienne insupportable.

    Damie Chad.

    KRONIK N° 8

    FUCK THE WITCH

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    SYL / PIERRE LEHOULIER / VIRGINIE B / CAMILLE DéJOUé / MELI / ROUFFIAC & SANCHEZ / TUSHGUN / AURELIO / GROMAIN / JOKOKO / MME GRUIIKK / SISCA LOCA / RIRI / PAT / MATT YEUX / BURPI / GOME

    Dernier fascicule récupéré sur le stand de Jokoko lors du dernier concert de Crashbirds avec Pierre Lehoulier et Delphine Viane ( méfiez-vous de cette dernière, il se murmure qu'elle en serait une ). Un numéro spécial sorcières. De quoi mettre la colonie des dessinateurs et des dessinatrices ( c'est comme les gendarmes – je parle de ces innocents insectes oranges et pas des vilains bonshommes bleuâtres que tout le monde déteste – quand vous en rencontrez un, vous êtes submergés par la flopée qui l'entoure. ) en ébullition. Qui dit sorcières dit femmes, et cela permet de se parer de toutes les vertus civiques et de dénoncer les mauvais traitement dont la gent féminine fut accablée durant de longs siècles d'obscurantisme – sans oublier que maintenant encore – ou alors de dessiner des gros nénés sans fausse honte puisque c'est pour le bien de la cause... En plus le feu rampant des désirs libidineux peut enfin métaphoriquement flamber de toutes ses flammèches sur les bûchers inquisiteurs et dénoncés. L'amour que notre société professe envers les sorcières ne serait-il pas une manière de rire, pour les mieux taire, des affres sado-maso qui régissent la part animale de toute sexualité humaine ? Couleurs trash, dessins crash, esthétique punk vous permettront d'orienter vos plus saines réflexions.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 248 : KR'TNT ! 368 : MIKE HARRISON / KATHY AND THE FIREBRANDS / TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI / ORRYELLE DEFENESTRATE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 368

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    05 / 03 / 2018

    MIKE HARRISON ( + SPOOKY TOOTH )

    KATHY AND THE FIREBRANDS  

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    NEW NOISE / ORRYELLE DEFENESTRATE

    Harrison comme un nègre

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    Spooky Tooth se déplume : après Greg Ridley et Mike Kellie, voilà que Mike Harrison se fait la cerise. Le souvenir de la Dent Fantôme s’enfonce lentement dans l’océan. Bientôt il ne restera plus à la surface de la terre que des algues et des mollusques.

    Quand ils montent les V.I.P.s dans les early sixties, Mike Harrison et Arf ‘Greg’ Ridley ne sont encore que des chtio quinquins amateurs de skiffle. Ils vivent en effet à Carlisle, dernière ville d’Angleterre avant la frontière écossaise. Ils comprennent rapidement que pour percer, il faut descende à la capitâle. Mike dit à sa jeune épouse :

    — I’m going down to London. I’ll be leaving on Tuesday and we’re going there to make it !

    — Tu seras parti combien de temps, chéri ?

    — Oh ça ne prendra que trois semaines !

    Mike Harrison commet la même erreur que Lucien de Rumbempré : il croit tellement en lui qu’il pense devenir célèbre en un rien de temps. Les trois semaines commencent par se transformer en trois mois de dèche intensive, puis le séjour va s’étendre à sept ans, avec des épisodes intéressants.

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    Le premier à mettre le grappin sur nos chtio quinquins sera Larry Page, le temps d’un premier single, puis ce sera au tour de Mike Jeffery, qui est alors le manager des Animals. En 1965, nos chtio quinquins se retrouvent au Star Club de Hambourg. Ils deviennent les chouchous du public allemand - Most popular band after the Beatles - Puis Chris Blackwell qui manage le Spencer Davis Group leur met le grappin dessus. Les V.I.P.s sont le premier groupe blanc signé sur Island. Et c’est là que la connexion se fait avec le protégé de Blackwell, Guy Stevens, plus connu sous le nom d’Œil de Lynx. On lui doit en effet de sacrées découvertes : V.I.P.s qu’il va transformer en Spooky Tooth, Paramounts (futurs Procol Harum), Mott The Hoople, Free et Mighty Baby. Stevens est en outre un bec fin en matière de Soul, il est à l’époque le DJ le plus réputé de Londres.

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    Il propose aux chtio quinquins d’enregistrer un hit de Joe Tex, le fameux «I Wanna Be Free». C’est là que Mike Harrison entre dans la légende. Si on ne possède pas cet EP magique des V.I.P.s, il faut alors se jeter sur The Complete V.I.P.s, une compile éditée par Repertoire en 2007 :

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    on y retrouve tous les singles de ce groupe monumental et, sur une deuxième rondelle, des cuts live du groupe enregistrés en 1966, en Allemagne. C’est de la dynamite. À commencer par «I Wanna Be Free» qui n’a pas pris un seule ride en cinquante ans : c’est resté le hit garage suprême de la perfide Albion. Tout y est : le son, le groove, la voix et l’explosion. Mike Harrison a du génie, comme Van Morrison. Il dégage une sorte d’ampleur carnassière, comme Chris Farlowe. Il ouvre des horizons, comme Reg King. «I Wanna Be Free» est le Graal du rock anglais. Avec «Smokestack Lightning», il fait encore plus de ravages, car c’est amené au heavy stomp d’harmo et on a là l’un des plus beaux hommages à Wolf qui se puisse imaginer ici bas. Qualifions ça d’absolument définitif, si vous voulez bien. Mike Harrison chante avec une voix des cavernes, hear me cry, ses shining like gold sont d’une crédibilité invraisemblable. Sur cette compile bénie des dieux, on trouve aussi le tout premier single des V.I.P.s qui date de l’époque Larry Page : «Don’t Keep Shouting At Me/She’s So Good» : attention, c’est du heavy romp de british beat à la Pretty Things, emmené à folle allure. Mike Harrison est déjà dessus, comme l’aigle sur la belette. Si on se reconnaît un faible pour le british beat originel, alors on se régale. On tombe plus loin sur «Anyone», fantasmatique cut de raw Soul britannique. Eh oui, Mike Harrison peut sonner comme Ray Charles, il shoote à la glotte ardente, c’est un fervent buisson, il explose sa Soul de chtio quinquin. Et ça n’en finit plus de monter en température avec «Straight Down To The Bottom», un groove extraordinairement toxique. On y assiste à l’envolée de Mike Harrison, accompagné de filles terribles qui font des chœurs torrides. Comme le disait familièrement James Joyce, what a blow, Bloom ! On a là l’une de ces grandes émulsions prévaricatrices capables de nous réconcilier avec la vie. C’est en plus d’une rare modernité. Il chante aussi «Every Girl I See» à la bonne arrache duch’ Nord. Mike Harrison dispose d’extraordinaires réserves de ressources naturelles. Il est ce que les géologues du rock appellent un gisement prometteur. Sa version de «Stagger Lee» est un nouveau blow de Bloom, de même que «Rosemarie», claqué au beat avec des chœurs sur le quatrième temps. Explosif ! Mike Harrison chante ça à la Ray d’Angleterre au beurre noir, pur jus d’un Genius que Mike Harraisonne ! L’affaire se corse encore avec le disk 2 et notamment une version live de l’intouchable «You Don’t Know Like I Know» : Mike Harrison ose y toucher et réussit le prodige de sonner exactement comme Sam & Dave, mais il fait tout, et le Sam et le Dave. James Henshaw y coule un bronze de hot stunning heavy blast. Les V.I.P.s sont alors aussi puissants que le Spencer Davis Group et les Undertakers de Jackie Lomax. Sur scène, Mike Harrison donne les pleins pouvoirs à «Stagger Lee» et ce hit définitif qu’est «I Wanna Be Free». On tombe plus loin sur un romp superbe, «Talk About My Babe», emmené par un riff opiniâtre. James Henshaw y refait des siennes avec un solo entreprenant. Ça éclate dans une shoote de notes délétères - Baby won’t you please come home - Et ce diable de Mike Harrison sings his ass off, comme le disent si élégamment les Anglais. Encore une petite chose : si tu aimes vraiment le son des V.I.P.s, alors un petit conseil : chope l’I Wanne Be Free paru sur Beat Club International : le mix y est différent. On y entend la basse de Greg Ridley labourer «Stagger Lee» en profondeur et dans les deux sens. Non seulement la version est incendiaire, mais la bassline féroce de Ridley jette encore de l’huile sur le feu. Même chose avec «Rosemarie» : ces mecs avaient le diable dans le corps, il faut entendre gronder cette basse démente. Le seul qui savait aussi faire monter la basse dans le mix au bon moment, c’était Dickinson.

    Grâce à Blackwell, les V.I.P.s décrochent une residency au Scotch Of St James, et c’est là qu’un beau jour de septembre 1966 débarque Jimi Hendrix. (Jimi passa bien sa première soirée à Londres au Scotch Of St James, et non au Speakeasy, comme l’affirme l’auteur des Cent Contes Rock). Jimi entre dans le club et n’en revient pas d’entendre ce son. Les V.I.P.s sont sur scène et Jimi demande à jammer avec eux. Il est tellement impressionné par la qualité du groupe qu’il leur demande quelques jours plus tard de devenir son backing-band, mais le groupe refuse poliment. En effet, qu’allaient devenir Mike Harrison et James Henshaw dans cette affaire ?

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    En 1967, nos chtio quinquins duch’ Nord changent de nom et deviennent Art - Looking for a hipper name - Luther Grosvenor vient juste de remplacer James Henshaw. Ils enregistrent l’album Supernatural Fairy Tales que produit Guy Stevens. Au dos de la pochette de cet album devenu mythique, on voit les quinquins photographiés dans un appartement typiquement londonien. L’image rappelle celles des Small Faces (et inspirera plus tard la pochette du premier album d’Oasis) : Mike Harrison est assis dans un fauteuil et les trois autres par terre, sur un parquet à la Madcap Laughs, avec les grosses lattes vernies. Ils portent des foulards noués autour du cou, des chemises bouffantes en tissu imprimé et des blazers en velours. Greg Ridley se trouve au premier rang, le regard noyé d’ombre, Grosvenor affiche un look à la Jeff Beck, Mike Kellie ressemble à Bill Wyman, et derrière, Guy Stevens apparaît en transparence, comme un fantôme. C’est un disque hanté, enregistré juste avant que Guy Stevens ne ramène dans le groupe un keyboardist américain nommé Gary Wright. Avec Supernatural Fairy Tales, Art invente the Spooky Sound, grâce à des morceaux puissants de type «What’s That Sound». Ils tapent aussi le fameux «For What It’s Worth» du Buffalo Springfield que ce nègre blanc de Mike Harrison embarque au firmament des reprises. Luther Grosvenor rôde dans les parages en tortillant des gros licks bien grassouillets, tout est déjà là, sous l’everybody looks what’s going down : nous voilà très précisément au sommet du rock anglais des late sixties. La fête se poursuit avec «African Thing», un fabuleux festival de percussions embarqué par ce batteur génial que fut Mike Kellie. Ça sent bon l’Afrique, la savane, le sang des zébus, la violence des guerres tribales, les sagaies rouillées, la grâce des guerriers Massaï aux bras chargés de bracelets, les tambours primitifs et le beat de la transe hypnotique, tout est là. Derrière un bow window de Londres, Art joue le jungle beat, mais pas n’importe quel jungle beat, un jungle beat démesuré, interminable, troué de cris. Puis avec le morceau titre, ils passent au rock supersonique, mais dans le fog londonien. Ça donne une sorte de Silver Machine qui file dans la nuit. Tiens, voilà un hit planétaire : «Love Is Real» ! Mike Harrison chante comme un dieu, il est aussi brillant que Rod Stewart ou Chris Farlowe, il chante avec une classe effarante et les autres envoient des chœurs de rêve. Tout le monde connaît «Love Is Real», mais personne ne sait que c’est une œuvre d’Art.

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    Sous l’impulsion de Guy Stevens, il changent encore une fois de nom et deviennent les Stooky Tooth. Un premier album intitulé It’s All About sort en 1968. Sur la pochette, ils se planquent dans les buissons. Ils portent des casques de cheveux crêpés et des foulards. Grosvenor et Mike Kellie portent des tuniques rouges, Mike Harrison, une cape noire par dessus une chemise à jabot blanc. Et sur le côté, Gary Wright porte lui aussi un jabot blanc et des cheveux plus courts. Jimmy Miller les produit, donc le son change. Pas en bien. On a l’impression que l’arrivée de Gary Wright a calmé l’ardeur des anciens V.I.P.s. Les cuts deviennent terriblement ambitieux, à commencer par «Sunshine Help Me». C’est bourré de son et de grosses nappes d’orgue. Grosvenor rajoute du gras-double avec sa guitare. Mais le cœur battant de cet album, c’est la reprise du classique de J.D. Loudermilk, rendu célèbre par les Blues Magoos : «Tobacco Road». Grosvenor vrille tout le vieux pathos de ce classique binaire avec une rage indescriptible. Et pour un shooter comme Mike Harrison, c’est du gâteau que d’enquiller la version longue d’un tel classique.

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    Paru un an plus tard, Spooky Two compte parmi les grands albums classiques du rock anglais. Mike Harrison et Gary Wright chantent à deux sur «Waiting For The World», un heavy groove fantasmatique lancé par Mike Kellie. On tombe plus loin sur le cut qui à l’époque installa Spooky Tooth dans l’inconscient collectif : «Evil Woman». Après quelques belles nappes d’orgue, Mike Harrison entre dans la danse et soudain, Gary Wright vient le percuter au chant d’un violent coup de falsetto. Alors ces deux géants s’en vont fondre leurs voix dans une hallucinante tourmente de nappes d’orgue. Pour corser l’affaire, Luther Grosvenor entre dans le lard du cut avec un solo en suspension et tire-bouchonne à l’infini. Eh oui, avec ce duo de screamers, on a là l’une des plus grosses fournaises de l’histoire du rock - digne de l’âge d’or des Righteous Brothers - Mine de rien, on assiste ici à la naissance du heavy rock. Gary Wright monopolise la B avec ses compos. Il recherche l’océanique épique hugolien, celui de l’esprit qui défie les éléments. Et soudain éclate l’écho divin d’un mid-tempo visité par la grâce : «That Was Only Yesterday» ! Mike Harrison l’emporte au firmament. Il joue avec la beauté comme le chat joue avec la souris. Il semble dégager de la joie dionysiaque. Mike Harrison et ses amis entrent à cet instant précis dans l’aristocratie du rock anglais.

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    Quand paraît The Last Puff , Gary Wright et Greg Ridley ont quitté le groupe. Mike Harrison et Grosvenor continuent d’alimenter la légende de Spooky Tooth. C’est là, chez Spooky Tooth, que se trouve la magie du Seventies Sound ! On trouve sur cet album sous-estimé une merveilleuse reprise d’«I’m The Walrus», sertie d’un solo de notes alanguies. Luther Grosvenor bricole aussi un truc bien convulsif dans «The Wrong Time». Ce mec-là aura su façonner le son de son époque. Tout le heavy rock des seventies est là, dans le gras de la voix de Mike Harrison et dans le jeu haut en couleurs de Luther Grosvenor.

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    Sur l’album suivant, You Broke My Heart, il ne reste plus que Mike Harrison. Tous les autres ont quitté la navire, même Mike Kellie. Devenu Ariel Bender, Luther Grosvenor remplace Mick Ralph dans Mott The Hoople. You Broke My Heart est presque un album solo de Mike Harrison. Le son reste bien épais, bien gras. Le nouveau guitariste s’appelle Mick Jones. Album extraordinairement dense, ce qui peut paraître logique quand il s’agit de l’album d’un grand chanteur. «Wildfire», passe comme une lettre à la poste. On admirait tellement Mike Harrison à l’époque qu’on le disait incapable d’enregistrer une mauvaise chanson !

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    Mike Kellie et Gary Wright rentrent au bercail pour l’album Witness. Une pyramide orne la pochette. Il y règne un sortilège, celui des grands albums de Spooky Tooth : grosses atmosphères plombées par les nappes d’orgue dans des cuts comme «Don’t Ever Stay Away» ou «Sunlight Of My Mind». Mick Jones joue bien, c’est vrai, mais on n’ose même pas imaginer ce qu’aurait amené ce diable de Grosvenor ! On retrouve sur Witness tout le big Spooky Sound. Dans «Things Change», Mike Harrison sonne les cloches à la volée. Il dégage une ardeur secrète. On retrouve une fois de plus tout le son dont on peut rêver, celui d’un groupe anglais enraciné dans la légende. Même si c’est difficile, on arrive même à accepter le fait que Luther Grosvenor soit remplacé par un autre guitariste. Pur jus de Spooky Sound que ce «Dream Me A Mountain». Mike Harrison y négocie bien ses wo-ooh-oooh, il connaît toutes les ficelles !

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    Le dernier album des Spooky Tooth paru dans les seventies s’appelle The Mirror. La pochette pompe goulûment Magritte. Ce disque pue l’arnaque, car le seul Spook qui reste, c’est Gary Wright. Tous les autres sont partis, y compris Mike Harrison. Mike Patto le remplace. Un bon chanteur, c’est vrai, mais plus rien à voir avec Mike Harrison. Il n’a pas la même profondeur.

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    Nos chtio quinquins refont surface en 1999 avec Cross Purpose. Fabuleux album ! Les quatre membres originaux apparaissent sur la pochette, Greg Ridley, Luther Grosvenor, Mike Harrison et Mike Kellie. Le plus vieux, c’est Mike Harrison, il a déjà les cheveux blancs. Nos quinquins reprennent «That Was Only Yesterday», le hit interplanétaire qui se trouvait sur Spooky Two. Version magique. Greg Ridley y joue un beau drive de basse. Ils sont encore meilleurs qu’à leurs débuts ! Luther Grosvenor fait de beaux ravages ! Oh ils reprennent aussi «Love Is Real», tiré de Supernatural Fairy Tales, la crème de la crème, la pop anglaise à son apogée, hit monstrueux, ils jouent ça dans l’écho du temps, dans l’éclat d’un matin de Carlisle - Real love has no time for lies/ Love is real - Luther Grosvenor joue ses arpèges préraphaélites et Mike Harrison nous berce de langueurs monotones. Grosvenor claque un solo sec, furieusement sec, et il revient exploser la fin du morceau. Jamais un Anglais n’a joué avec une telle violence. C’est comme s’il donnait des coups de hache ! Il fait aussi des miracles dans «How». Oui, Grosvenor a du génie. C’est lui le grand guitar hero méconnu de l’histoire du rock anglais, il joue à l’ongle cassé et presse ses notes pour que le gras dégueule bien, il dévore le morceau de l’intérieur. Autre merveille : «Kiss It Better», hommage aux Stones, pur jus d’heavy boogie, fantastique black-out de sharp stonesy.

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    Le dernier album de Spooky Tooth s’appelle Nomad Poets. On y retrouve Mike Harrison, Mike Kellie et Gary Wright ! Trois sur cinq, c’est déjà ça. Ils tapent tous leurs vieux hits, «That Was Only Yesterday», «Wildfire» et même «Tobacco Road», mais avec un sacré panache ! Avec «That Was Only Yesterday», on voit le jour se lever sur le génie des Spooky Tooth, alors qu’ils sont au crépuscule de leur vie. Mike Harrison se dresse au sommet de la falaise, le visage tourné vers l’horizon. Cet homme a quelque chose de grandiose en lui. Son groove est resté pur, quasiment virginal. Ils renouent avec leur légendaire heavyness dans «Wildfire». Le son explose, voilà de quoi sont capables les Anglais ! À cet instant précis, le petit Mike Harrison semble régner sur le monde du rock. Et la version de «Tobacco Road» passe comme une lettre à la poste, même si le fougueux Guv’nor Grosvenor n’est plus là. Gary Wright et Mike Harrison nous refont le coup du duo des enfers. Ils sont complètement dingues, tous les deux, ils montent leur Tobacco à l’incandescence. Ils sont beaucoup trop puissants. Ils ne s’arrêtent pas en si bon chemin, car ils relancent cette machine infernale qu’est «Evil Woman». Belle façon de boucler la boucle - Evil woman, when I saw you comin’ - Comme si notre vie n’avait duré que le temps d’une chanson.

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    Resté fidèle à Chris Blackwell et à son label Island, Mike Harrison entreprend une carrière solo en 1971 et enregistre un premier album intitulé Mike Harrison. Il ne s’est pas foulé pour le titre. Attention, l’album peut heurter les âmes sensibles. On s’y ennuie, et c’est un euphémisme que de dire ça. Il faut attendre «Hard Head Woman» pour trouver enfin un cut ambiancier. Mike Harrison s’y bat avec le thème, ça reste courtois, très Island d’époque, puis ça finit par évoluer pour devenir un beau groove océanique. Une jolie échappée de free vient enluminer cette Sargasse de son. Cat Stevens signe cette compo attachante. Mais le reste de l’album refuse obstinément de décoller. Il reste au moins une règle d’or en ce bas monde : il faut savoir confier de bonnes chansons aux grands interprètes, sinon, les disques ne servent à rien.

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    Notre chtio quinquin préféré enregistre Smokestack Lightning un an plus tard à Muscle Shoals, et là, on ne rigole plus. Toute l’équipe est là : David Hood, Jimmy Johnson, Pete Carr, Roger Hawkins. Dès «Tears» on retrouve l’ultra-orchestration qui caractérise le son si particulier de ce studio. Mike Harrison n’a aucun problème à sonner comme ces nègres dont sont si friands ces blancs de l’Alabama. «Paid My Dues» reste très anglais dans le chant, comme si Mike Harrison ramenait quelque chose de Penny Lane dans le brouet des rednecks. Avec «What A Price», on entre de plein fouet dans la Deep Soul et notre chtio quinquin s’en sort avec les honneurs. L’ineffable Pete Carr joue des tortillettes éplorées et au final, on se retrouve avec un fantastique classique de white-niggahrisme éclairé, éloquent et bien mis. Pour boucler le bal de l’A, Mike Harrison reprend son vieux Wanna Be Free. Il rallume la chaudière du mythe. Étrange qu’il soit aller retaper dans la fourmilière, si loin de l’Angleterre, comme le disait si bien Petula. On note au passage que les rednecks sont contents de chanter les wanna-bi-friii/ wanna-bi-friii derrière l’immense Mike Harrison. Quel drôle de parti-pris ! Puis les choses reprennent tranquillement leur cours en B avec «Turning Over». Heavy groove idéal pour un walking-bassman de la trempe d’Hood. Tout est en place et sans histoires. Franchement, on se demande pourquoi Mike Harrison est allé jusqu’en Alabama pour enregistrer ça. Il termine sa B avec une interminable version de «Smokestack Lightning». Il nous refait le coup du Tobacco à rallonges du premier Spooky. Avec le temps, il devenu expert en petites wolferies, ses ah-ooooh valent le détour. David Hood joue son bon groove pépère et Roger le bat sec et net. La fête dure douze bonnes minutes - Aw tell me baby - Mike Harrison y croit dur comme fer, du coup, nous aussi, et on assiste à une relance extraordinaire, comme emmenée au combat, prolifique et glorieuse, incapable de tomber de cheval, c’est une merveilleuse bénédiction, voilà ce dont est capable l’immense Harrison of a bitch.

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    Voilà-t-y pas qu’il récidive en 1975 avec Rainbow Rider. Attention, c’est un très bel album, chaudement recommandé aux amateurs de gros son anglais. Ne serait-ce que pour ce «Like A Road (Leading Home)» signé Dan Penn et Don Nix, une authentique merveille. On sent la patte du grand Dan Penn dès l’intro. Mike Harrison ultra-chante cet extatique slowah, il le monte au pinacle des possibilités. Et derrière, Wayne Jackson et les Memphis Horns en rajoutent à qui mieux-mieux. Mike Harrison fait comme Moloch, il tape à bras raccourcis dans les compos de Don Nix. Voilà donc «Maverick Woman Blues». Don Nix n’a rien d’un auteur révolutionnaire, mais on se retrouve en tous les cas avec un son énorme. The big heavy seventies Sound. Sans pitié pour les canards boiteux. On reste dans le Southern rock avec «You And Me». Quel son ! Cet album est bien plus vivace que les deux précédents. Mike Harrison tape ensuite dans Dylan avec «I’ll Keep It With Mine». C’est monté aux chœurs de gospel. Mais quand il tape dans les Beatles avec «We Can Work It Out», ça ne marche pas. Retour des Memphis Horns en B sur «Okay Lay Lady Lay», cut idéal pour un groover aussi judicieux que Mike Harrison. C’est plein de son et infernalement bon. Encore un cut qui ne courbe pas l’échine. Ce diable d’Harrison n’est pas du genre à renoncer.

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    Paru en 2006, Late Starter redonne confiance en l’avenir de l’humanité. Quel album ! Mike Harrison finit son parcours de shouter en beauté avec un ensemble de reprises toutes plus somptueuses les unes que les autres. À commencer par le «Come Back Baby» de Ray Charles. Le génie tape dans le Genius. Mike Harrison trépigne et chuinte comme Ray, voilà la white Soul à son apogée ! Quel incroyable shoot de grandeur aveugle ! Ce démon de Mike Harrison colle au train du cut, il le prend dans ses bras - Come back/ Aw yeah/ Let’s take it over one more time - C’est aussi désespéré que le Brel de «Ne Me Quitte Pas». Nouveau coup de Trafalgar avec «Night Time», tapé au vieux boogie blues, cousu de fil blanc comme neige, mais les basses vibrent, Mike Harrison s’y sent comme un fish in the clear blue sky, c’est stupéfiant de baby baby et les chœurs font night & day baby, alors oui, cent fois oui, the night time is the right time. Au soir de sa vie, Mike Harrison est encore capable de fracasser les colonnes du temple. On le voit aussi taper dans «Tony Joe White avec «Out Of The Rain» (version hantée par l’harmo), dans le «Your Good Thing Is About To End» d’Isaac Hayes et David Porter (on tombe dans l’escarcelle de Stax, slowah torride joué aux accords obliques), dans «Sinners Prayer» de Lowell Fulsom (heavy blues écœurant de feeling, Lord have mercy if you please). Il faut aussi l’entendre chanter «Jealous Kind» à l’angle atone de la glotte fêlée. Comme ce mec peut être bon ! Il faut l’entendre prendre son envol en fin de cut. Il y a quelque chose qui tient de l’aigle royal dans sa démesure. Il transforme aussi «Don’t Touch Me» en aventure - Don’t touch me if you don’t love me - Quelle histoire ! C’est joué à outrance. Il faut l’entendre chanter my falling tears are running wild dans «Drown In My Own Tears». Il est encore plus royaliste que le roi des Soul Brothers. On se retrouve là dans les affres de l’interprétation définitive. Et ce n’est pas un hasard s’il termine cet album d’adieu avec Otis et «I’ve Got A Dream To Remember». Au temps de Mike Harrison, nous pouvions encore jouir d’un immense privilège : celui d’être reçu chez les géants.

    Signé : Cazengler, Mike Harrassant

    Mike Harrison. Disparu le 25 mars 2018

    V.I.P.s. I Wanne Be Free. Beat Club International

    V.I.P.s. The Complete V.I.P.s. Repertoire Records 2007

    Art. Supernatural Fairy Tales. Island Records 1967

    Spooky Tooth. It’s All About. Island Records 1968

    Spooky Tooth. Spooky Two. Island Records 1969

    Spooky Tooth. The Last Puff. Island Records 1970

    Spooky Tooth. You Broke My Heart So... I Busted Your Jaw. Island Records 1973

    Spooky Tooth. Witness. Island Records 1973

    Spooky Tooth. The Mirror. Goodear Records 1974

    Spooky Tooth. Cross Purpose. Ruf Records 1999

    Spooky Tooth. Nomad Poets. Live In Germany 2004. Evangeline Records 2007

    Mike Harrison. Mike Harrison. Island Records 1971

    Mike Harrison. Smokestack Lightning. Island Records 1972

    Mike Harrison. Rainbow Rider. Island Records 1975

    Mike Harrison. Late Starter. Halo Records 2006

     

    CONNANTRE / 31 - 03 - 2018

    KATHY AND THE FIREBRANDS

    TONY MARLOW / ALICIA FIORUCCI

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Connaître Connantre ! Facile, vous vous emmanchez sur la RN 4 et vous filez tout droit vers l'Est. La fin du trajet est la plus difficile. Nous nous plaçons ici à un pur niveau psychologique. Traversons le village de Moeurs en trombe sans trop nous attarder mentalement sur cette injonction vindicative. En avons-nous vraiment envie ? Lorsque vous passez Broyes vous regrettez de ne pas avoir suivi le pèlerinage de Lourdes que vous avait recommandé tante Agathe, trop tard il ne vous reste plus que les yeux pour pleurer. Ça tombe bien, vous voici à Pleurs. La route se perd dans un no man's land de rase-campagne, champs d'herbe rare à perte de vue, déchetterie à droite, sucrerie à gauche, enfin la pancarte Connantre.

    En règle générale une ville comporte plusieurs rues, Connantre n'en compte qu'une, d'une seule traite, longue, interminable. Parfois entre deux maisons les phares de la teuf-teuf se perdent dans l'horizon d'une immensité désertique, z'auraient pu disposer la ville en carré, en pentagramme, en rectangle, en losange, en triangle, en parallélépipède irrégulier, mais non à Connantre ils sont persuadés que la ligne droite est le plus court chemin. Pour aller où ?

    Toute question mérite réponse. La voici donc. Connantre possède un centre ville. Très circonférique puisqu'il s'agit d'un rond-point. Pas très large. Mais c'est là, à cet instant précis que la mégalomanie connantraise vous arrache les yeux. Sur votre droite une pharmacie, aussi spacieuse qu'un hôpital. Sur votre gauche un parking d'aéroport, au fond des bâtiments commerciaux qui épousent la forme ondulée et la longueur des colonnades de la place Saint-Pierre à Rome. Tiens un truc à dimension humaine sur notre gauche, une vitrine éclairée avec des gens qui se pressent entre des tables. L'on essaie de pousser la large baie qui s'obstine à rester fermée, l'on nous adresse de grands gestes, nous traduisons, continuez sur votre droite.

    On aurait dû s'en douter, mais la rencontre sur le pas de la porte en haut des escaliers de Billy du 3 B tourne à l'effusion sentimentale, l'on n'accorde même pas une seconde d'attention à la salle d'entrée, juste un sourire goguenard à l'espace vestiaire – quel fou se vanterait d'avoir rencontré un rocker capable de se délester de son perfecto – tout sourire nous poussons la porte.

    Tromperie sur la marchandise ! Salle des fêtes qu'ils avaient marqué sur le flyer, n'en ai jamais vu de cette taille, une cathédrale géante, que dis-je un hall de montage pour les gros porteurs d'Airbus, vous y casez au minimum au moins trois A 380, rien que le plafond bizarroïde, des espèces de flanc de navires tarabiscotés qui se couchent sur la mer pour couler, traduit l'imagination éléphantesque d'un architecte fou, jaloux des pyramides, à qui le conseil municipal a donné les pleins pouvoirs et crédit illimité.

    Sont comme ça à Connantre, quand ils ont un projet ils ne salopègent pas le boulot. Z'ont la maniaquerie du détail, jamais vu une telle organisation, des foutraques du détail, des fignoleurs de la mise en scène, c'est simple vous n'êtes pas dans une salle de concert mais dans :

     

    LE PARADIS DES ROCKERS

    L'espace scénique d'abord, car un concert sans scène ressemble à bateau-mouche privé de Seine. Au milieu s'éparpille le matos des deux groupes, leur restait de la place, ni une ni deux, question ambiance rock'n'roll on ne mégote pas, à droite l'on a stationné une antique Motobécane, modèle des années cinquante, n'est plus en état de marche, mais l'on ne sait jamais, à tout hasard l'on a placé à ses côtés une ancienne pompe à essence Shell – z'ont dû partir la chercher aux States – évidemment de l'autre côté il y avait comme un vide, z'ont embauché Elvis Presley. En réplique de plastique, grandeur nature, costume noir guitare plaquée sur le cœur.

    Devant le vide : de quoi permettre à trois cent personnes de danser, et au fond de part et d'autre de l'allée centrale dans laquelle un char d'assaut évoluerait à l'aise les longues travées de tables, un panonceau vous révèle le nom de chacune : table Chuck Berry, table Jerry Lee Lewis, table Eddie Cochran... pour le bonheur des enfants l'on a disposé des modèles de grosses voitures américaines en carton, au bout du bout, le bar, pompe à bière et collection de gâteaux, plus stands d'exposition, tous ces objets inutiles de première nécessité...

     

    KATHY AND THE FIREBRANDS

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Normalement tout groupe qui se respecte et qui possède une jolie fille, la propulse devant, en produit d'appel, pour parler comme un DRH de grand-magasin. Les Firebrands eux, adoptent la technique des auto-stoppeurs un brin machistes, la posent sur le bord de la route et quand vous vous arrêtez, vous avez quatre gros malandrins poilus et moustachus qui squattent les sièges après avoir remisé la mignonnette dans la malle avec le chien et les sacs-à-dos.

    Vous l'avez compris les gars sont devant. Ne savent pas quoi faire pour se faire remarquer. Yannick ne compte ni sur son costume à cravate multicolore ni sur son étrange banane à moitié pelée sur la tête, possède son miroir aux alouettes, une superbe contrebasse, un peu à l'épate italienne, verte à liserets blancs et à motifs divers, vous le regardez et vous ne voyez qu'elle, Cyril a misé les valeurs sûres, indétrônables chez les rockers, Gretch à la Cochran et même coupe de cheveux que l'effigie de cire d'Elvis. Bref ils font les beaux.

    Mais dans la vie, ça ne se passe jamais comme vous le voulez. Kathy est au loin, derrière sa batterie, et je peux vous certifier que les deux oiseaux vont marcher à la baguette. Toute mince, toute fluette, sourire directif aux lèvres, chapeau de cowboy et longue queue de cheval, toute de noir vêtue mais la tunique recouverte de longues franges blanches à la David Crockett, elle chante, elle bat la mesure et surtout ce mouvement du bras qui se tend en hauteur à chaque fin de séquence rythmique, un truc à vous couper l'herbe sous les pieds du cheval d'Attila, parce que les boys ils ont compris qu'ils ont intérêt à ne pas chômer, et le combo turbine à mort.

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    Rien à dire, Kathy n'a pas pris des cas désespérés pour l'accompagner, s'est servi chez les cadors, ce n'est pas parce qu'ils connaissent leur métier sur le bout des doigts, c'est qu'ils forment une mécanique de haute précision. Vous devriez les visualiser tous les trois ensemble, mais vous n'y parvenez pas. Chacun nécessite votre attention à part entière. Poussent le vice à adopter une vitesse d'exécution des plus surprenantes, à peine entamé le morceau est déjà fini. Pas bâclé ! Chacun se débrouille pour y porter ses bibelots les plus précieux. Tous ensemble et chacun à leur tour. Sans casse sur les étagères. Ces petits rien qui font la différence, ces deux notes de guitare jetée entre deux frappes de caisse claire ou cet entremêlement de slap en plein-milieu du contre-temps, des arrangements d'une subtilité arachnéenne, des interventions héliportées qui renforcent le point d'attaque à point nommé, en plus vous avez l'impression qu'ils s'attendent, qu'ils savent d'instinct ce que les deux autres vont faire, au dixième de seconde près. Pas d'erreur, pas de cafouillage, ça pulse et ça s'emboîte à merveille.

    Infatigables, increvables, connaissent tous les classiques et vous les interprètent avec une méticulosité surprenante, mais à leur manière, et cette joie de jouer, de donner toute la gomme, d'envoyer valser l'énergie aux quatre coins du monde. Cyril et Kathy alternent le vocal, Kathy plus nerveuse, plus incisive, Cyril avec une emphase country très légèrement plus modulée, une alternance des plus heureuses.

     

    TONY MARLOW

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    Gibson rouge et chemise noire à têtes squelettiques, l'en impose Tony, la classe naturelle du pirate. Fred Kolinski sur les drums la tête nimbée de ses longs cheveux blancs, Amine Leroy à la contrebasse aussi noire que ses cheveux frisés. Une courte introduction musicale, juste le temps de réveiller le serpent de la kundalini dans votre moelle épinière, la faire virer au rouge, les doigts de Tony courent sur sa guitare, l'art de choisir les notes qui se plantent en vous telle des piqûres d'abeille, Amine dévale un travelling pulsique nettement jazz, l'halètement sauvage du chien qui s'apprête à mordre, et Fred repousse les limites en douce, l'air de ne pas y toucher à chaque break il vous rapproche du gouffre béant du rock'n'roll, avec ce sourire angélique du garnement qui vous a crevé les quatre pneus de la bagnole et qui attend le dérapage incontrôlé.

    Terminé. L'intro n'a pas duré longtemps mais le public s'est massé au pied de l'estrade. Pas besoin de sortir d'Harvard pour intuiter que ce soir la braise sera brûlante. Tony se hâte de parfaire la prophétie. Annonce la couleur, Rock'n'roll troubadour et Chuck Berry. Tradition française et inscription américaine. Grand écart assumé entre les deux continents. Le rock de chez nous et le rock des racines, indissolublement mêlés. Exaltation et exultation. Un Tony en grande forme et deux musiciens en pointe. Que voulez-vous de plus ? Rien, alors Tony va nous sortir la totale.

    Des tranches de vie, ainsi présente-t-il des bijoux comme Le Garage de la Voisine, et Le Cuir et le Baston. Balzac les aurait inscrites dans ses Scènes de la vie des Rockers, jeunesse séminale et tapageuse, jeux coquins et jeux de vilains, le tout est une question de mise en scène, la voix d'abord qui narre – entre velours nostalgie et bagarre vocale – et la musique entre espièglerie cordique et rebondissements drumique. Un festival, Fred hilare qui casse les breaks et Amine qui soufflette sa big mama pour lui signifier que le duel à mort va commencer. Tony module sa voix et ses sourires entendus, la guitare frémit d'aise et gémit sous les pincées. La grande comédie rock'n'roll met en scène ses propres représentations. Une qualité d'écriture qui n'est pas sans évoquer les petits bijoux de paroles que sont les titres de Chuck Berry.

    Que serait le rock sans guitare ? Ressemblerait sans aucun doute à la Grèce antique sans Alexandre le Grand. L'instrument pyromane par excellence. Encore faut-il qu'il soit entre les mains d'un expert es boute-feux. Lorsque Tony vous lance l'intro de Johnny Be Goode, c'est votre âme qui prend feu. Dans la salle ça tangue comme un bateau en perdition mais sur scène c'est l'Amiral Nelson aux commandes du Victory. Ce Johnny tout le monde vous le massacre, Tony lui refile la couleur, il ne le joue pas en tenant les riffs comme les toutous des grands-mères en laisse qui compissent tristement dans le les roues des voitures arrêtées le long des trottoirs, vous les fait crépiter comme une traînée de poudre noire qui se dirige tout droit vers la soute à munition. Amine ne se retient plus, slappe comme un sanguinaire, court sur place comme un dératé aux côtés de sa contrebasse comme s'il participait à un cent-dix mètres haies, et Fred vous file de ces chiquenaudes à ses tambours à les faire rentrer sous terre, en plus il agit vicieusement, il frappe au moment où vous vous y attendiez le moins, par surprise, en traître, mais à la seconde idéale qui vous fait rebondir le morceau en une gerbe d'étincelles. Avec ces fous furieux à ses côtés, Marlow ne se retient plus, fait le marlou, vous traverse la scène de long en large, manière de faire voir du pays à sa guitare endiablée, et puis il vous imite la marche du caneton sauvage poursuivi par le mâtin de la basse-cour décidé à lui déplumer le croupion, une course à la mort pour l'honneur du rock'n'roll. En plus le triomino dément nous remettra le couvert avec Rock'n'Roll Music, un truc démoniaque, que plus personne en France ne sait jouer, c'est un bijou qui demande autant de doigté et de précision que la pesée de l'âme dans la mythologie égyptienne, d'un côté la guitare mais attention elle doit savoir se taire une fois sur deux pour laisser la rythmique vous plonger lourdement son couteau dans les reins, et Fred et Amine se complaisent à merveille à ce pas traînant de spadassin sans pitié.

    ALICIA FIORUCCI

    Entre nous soit dit un troubadour sans Dame n'est qu'un pauvre ménestrel sans âme, alors sous prétexte de reposer sa voix, Tony appelle Alicia Fiorucci sur scène. Jusqu'à lors elle tenait sagement le stand de disques mais elle s'empare du micro aussi à l'aise qu'une mouette rieuse sur la falaise, Alicia venue spécialement pour nous du pays des merveilles du rock, la prestance et l'aisance, Mélusine serpentaire au sourire ambigu de glace et de feu. Nos trois musicos se mettent immédiatement à son service, tissent une gangue protectrice pour ce diamant noir. Uniquement deux morceaux mais intuitivement interprétés en leur unicité, le premier beaucoup plus hard et éruptif et le second ce You Never Can Tell, z'avez l'impression de revivre la scène au bureau quand le chef de bureau vient vous réprimander pour vos retards répétés, vous tirez brutalement la moquette sous ses pieds, il perd l'équilibre et se fracasse la mâchoire sur la machine à café, ne pourra plus prononcer une parle durant deux ans. Cette malignité goguenarde du rock Alicia Fiorucci vous la restitue avec une terrible justesse. Retourne à son stand sous une nuée d'applaudissements.

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    Quant à Tony ne lui faites plus jamais confiance, lui à la voix soi-disant défaillante nous finit le set avec un Down on the Corner de Creedence, un shouting démentiel à la Little Richard, un vocal-storming la Jailhouse Rock, une dévastation épileptique, une calamité publique, une réplique sismique de force mille qui vous tarabuste, vous culbute et vous azimute ad vitam aeternam !

    KATHY AND THE FIREBRANDS

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    Non ce n'est pas une erreur. Deuxième set de la soirée. Pas tout à fait, plutôt un deuxième show. L'on prend les mêmes et l'on ne recommence pas. Beaucoup plus de compositions personnelles. La fois précédente, j'avais beaucoup apprécié Yannick, son jeu de contrebasse, une rêcheté veloutée, une pulsion octavienne, pas une seconde de répit, premier de cordées, mais ce coup-ci c'est Cyril qui prend la tête, guitare en fête, s'agit juste de faire dépasser la rondeur des graves un gramme plus lourd que la contrebasse, cela vous change toute l'orchestration, le même film en noir et blanc mais ce coup-ci en couleur, aucune des versions n'est supérieure à l'autre, mais le vocal prend un peu moins d'importance, joue en quelque sorte le bourdon, c'est le côté instrumental qui prédomine, un set pratiquement plus expérimental. Prennent leur temps, épuisent le répertoire, y a de ces fricotis de pizzicato à vous hacher la cervelle, et ne croyez pas que pendant ce temps Kathy tape comme une sourde que l'on a oubliée dans le coffre de la voiture. Elle envoie, grave et méchant, plus vite et plus pointilleuse. Les guys ont intérêt à s'accrocher, car elle ne leur laisse pas le temps de réfléchir à la course des planètes. En plus elle charge Cyril - dans la série qui peut le plus peut le mieux - de davantage de morceaux à chanter, elle en profite pour se livrer à quelques acrobaties rythmiques des plus sophistiquées, et lorsqu'elle s'occupe du vocal elle s'amuse à dissocier les deux actions, l'on dirait qu'elle frappe à gauche et qu'elle pose sa voix à droite, une espèce de subtile délatéralisation structurelle du meilleur effet. Yannick s'en vient conforter son camarade qui descend dans le parterre parmi le public remuant. Sont partis pour ne plus jamais s'arrêter, continueraient bien toute la nuit, mais il est déjà deux heures du matin... Z'ont mis le feu, mais ne l'ont pas éteint.

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    TONY MARLOW

    Tony revient. Encore plus rock que toujours. Débute par un Proud Mary hallucinant de force et de justesse. Ne restent plus que les purs amateurs – la section du 3 B au grand complet – et c'est reparti pour un tour de folie. Tous trois en grande forme. Fred en propulseur irremplaçable et son imparable technique du n'ayez-pas-peur-je-vous-pousse-au-dernier-moment-au-fond-du-précipice-mais-vous-aimez-ça, Amine qui piaffe autour de sa contrebasse tel un bronco sauvage décidé à faire mordre la poussière à son cavalier d'infortune et Tony survolté, prêt à nous montrer tout ce que l'on peut faire sur une guitare, choisit les morceaux ultra connus Summertime Blues ou Train Kept a rollin' juste pour y imprimer sa patte à lui et démontrer que son jeu n'est jamais pâle copie ou vulgaire imitation, mais recréation personnelle tout en manifestant un profond respect aux originaux. Une voie étroite mais royale pour ceux qui peuvent s'y aventurer.

    Dans le même ordre d'idée Alicia Fiorucci est appelée sous les acclamations à revenir au micro, Trois morceaux qui se terminent par un somptueux Le Diable en Personne la reprise de Shakin'All Over par les Fantômes que Tony avait exhumée sur son premier disque hommagial à Johnny Kidd. Alicia nous en offre une version éruptive et sensuelle à vous précipiter dans une perdition perpétuelle.

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    C'est d'ailleurs ce qui se passe. Kathy est la première atteinte elle danse comme une folle parmi le dernier carré, Yannick s'offre un tour de motobécane tandis que le triomino diabolique nous entraîne sur L'Homme et la Moto, Cyril aide Tony à se munir de sa Fender, la Gibson en panne sèche et définitivement hors-jeu, ce n'est plus un set c'est un jukebox, le public criant ses titres préférés, Tony se délassant les index sur le torride Les Guitares Jouent de Johnny et nous faisant l'offrande de Toute la Musique que j'aime, Duduche, impérial, le héros du 3 b, saute sur scène et dynamite le morceau au micro sous une monstrueuse ovation.

     

    C'est le plus triste, le moment des adieux, tempéré par la promesse de se revoir au même endroit, avec la team organisatrice de Connantre qui concocte une soirée spéciale pour le premier septembre.

    Damie Chad.

     ( Photos : Alicia Fiorucci )

    NEW NOISE

    N° 43 / Mars -Avril 2018

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Magazine papier. De la musique qui déchire. Exemple, ce mois-ci je l'ai pris pour l'interview de Pogo Car Crash Control. Une première constatation qui saute aux yeux attentifs aux divergences signifiantes. C'est beau comme un jardin français. Tiré à quatre épingles et au cordeau. Une mise en page qui ne correspond guère avec l'esthétique attendue des fanzines bruiteux. C'est rangé comme la boîte à couture de Tante Agathe. Pas question que ça dépasse, encore moins que ça rue dans les brancards de la typographie. Les colonnes se suivent et se ressemblent. Les photos ne vous crèvent pas le globe oculaire, couleurs mates, du blanc et du noir. Nulle fantaisie. Elégance glacée post-Bauhaus. Une impression de sérieux désolante. Pour les articles, z'ont adopté la fatigante méthode des magazines de métal, une demi-page de présentation voire de relation des circonstances et interview des groupes. Chroniques disques et livres. Bien fichu, bon boulot, intellectuellement honnête, l'ai acheté, me suis jeté sur la kro de l'album des Pogo, lu l'interview, feuilleté le reste, et reposé sans le lire. Remarquez, je soupçonne beaucoup de lecteurs de Kr'tnt ! d'agir de même avec le blogue... Plaisir égotiste de faire, refus de l'ère de la communication, le rock est-il en train de devenir un art autiste ? Les dents de l'alligator seraient donc élimées ? Do It Yourself or Enjoy Yourself ?

    Peut-être qu'il n'y a plus rien à mordre.

    Damie Chad.

    ORRYELLE DEFENESTRATE

    Non, il ne passe pas son temps à défenestrer les gens. Ou plutôt si. Mais alors uniquement de la fenêtre de leurs appartements. Précisément de celles de leur intérieur. Car très souvent elles sont fermées. Renforcées par d'épais contrevents qui ne laissent filtrer aucune lumière. Pas celle du jour. Car pour celle-là, les baies sont grand-ouvertes. Même que la commune humanité adore et s'y dore. Mais il existe des soleils noirs plus subtils. Pas besoin d'aller chercher les bouches d'accès, elles sont en vous, employons une image poétique un peu éculée que tout le monde comprendra, dans la maison de l'âme. House of the holly. Un terrier puant, mais depuis le temps qu'on y habite, l'on s'y sent bien, dans nos propres remugles, dans nos vomis psychiques. Si bien que l'on n'a aucune envie d'en sortir. L'on a même oublié, pire l'on ignore depuis toujours, que comme toute habitation à loyer modéré, elle possède des issues de secours. C'est la Loi. Non pas celle du procureur de la République. L'autre. Alors si vous ne comprenez pas, Orryelle vous aide à faire la grande bascule. N'ouvre pas les portes à la manières de Jim Morrison, préfère forcer les fenêtres tenues fermées par votre ignorance. Et votre peur aussi. Are you ready ? C'est comme le saut à l'élastique, sauf qu'il n'y a pas d'élastique.

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    Vous connaissez tous Rock around the clock de Bill Haley ? Très bien. Alors vous êtes prêt pour Rock around the chaos. Pour la pendule, ne vous inquiétez pas, vous pourrez en récupérer facilement un modèle sur le FB d'Orryelle Defenestrate, farfouillez un peu, suivez les liens, comment croyez-vous que Christophe Colomb ait découvert l'Amérique ? En allant y voir. Pour les indécis, vous ai rédigé ci-dessous, deux prospectus incitateurs. Comme vous aurez été sages, vous en rajouterai deux, un peu comme ces images impieuses que l'on offre aux enfants après une messe luciférienne.

     

    Doucement, avant la dernière gigue autour de l'horloge, vous ai aménagé un sas intermédiaire d'entrée. Nous sommes encore en pays connu. Enfin presque.

    DIONYSOSSS

    ( Vidéo )

    Remarquez ces trois SSS serpentaires et terminaux qui sifflent sur votre tête. Mais n'anticipons pas, je cite seulement le nom des musicos :

    Orryelle : violon, voix, percussions, harpe, flûte de pan / Evan Flux : synthétiseur / Les acteurs : chœurs

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    Soyez sans crainte, mais faites attention, ceci n'est pas une simple vidéo mais un rituel orphique. Matez le chien qui passe en arrière-plan comme par hasard. Vous conseille un vestibule si vous êtes hésitant. L'Après-midi d'un Faune de Stéphane Mallarmé et de Claude Debussy dansé par Nijinsky, Orryelle dispose son corps d'une manière qui n'est pas sans évoquer la lascive gestuelle de l'étoile russe. Lyre d'Orphée stylisée dès les premières images, le trident de l'ébranleur dionysiaque des sens, entourée de lierre sempervirens pour signifier l'éternité des ondulations. Celles de la lumière comme celles des plus extrêmes focalisations que sont les corps humains. Il s'agit bien d'une danse sacrée. La musique glisse, le son dérape, ce n'est pas un truc de montage, mais l'imitation des méandres reptatives du corps du serpent sur les sables de la terre. Mais c'est le chant profond qui vous assaille, celui qui vient des tréfonds des viscères, ces serpents digestivores qui nichent au fond de nos entrailles. Pour ceux qui ne comprennent pas le reptile se meut en surimpression sur les images. Car toute image n'est qu'une représentation d'une réalité non pas surréelle mais sousréelle. Récitatif, hymne orphique. Blancheur des cuisses des jeunes nymphes à peine entrevues, car seuls les dieux ont droit au regard limpide de l'Artiste schopenhaurien, nous sommes à mi-chemin d'un groupe de carnaval et d'une menace plus sombre d'exultation. Blancheur des linges nausicaaens et corps qui se tordent et se roulent en un lent exorcisme néolithique. Rondes joyeuses et folles tarentelles, jusqu'à l'apparition du serpent de feu dans la fournaise de sa propre mythographie. Le son s'arrête, pleurs et désolations, le masque de Dionysos apparaît. Ici et maintenant et toujours. Au cœur de la nature immémorielle comme dans les rues d'une ville de Belgique. Partout le dieu dans l'immensité du monde. Et le drame de la présence se mue en rires, éclats burlesques, éclosions grotesqueS. Reprise finale scandée du nom de Dionysos, la musique s'accélère, un peu comme ces cataclysmes instrumentaux qui terminaient les représentations antiques. Ne cherchez pas plus loin l'origine de l'accord final discordant de la neuvième de Beethoven. Il est étrange de s'apercevoir que cette musique qui s'inscrit tout naturellement dans un catalogue rock ( dans l'écume de In the wake of Poseidon de King Crimson ) émarge tout aussi bien à la discothèque classique, le traitement insistant du violon n'est pas sans rappeler cette espèce de clinquance incendiaire du vibrato des cordes que l'on entend dans certains enregistrements des Quatuors de Bartok. Pas de tous, car beaucoup d'interprètes issus des conservatoires ont les oreilles bouchées, ils n'entendent pas lorsque le dieu leur parle.

    CHAOS CLOCK

    ( Vidéo )

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    Poussez les hauts-parleurs à fond. La musique aidera à faire passer les images. Mélodies du diable. S'agit d'une expérience dangereuse. Qui dit violon ne dit pas Paganini. Certains visent à plus dangereux. Nous avons déjà évoqué en kr'tnt ! ce mystérieux roman d'Hervé Picart ( qui officia dans Best ) tiré de la non moins singulière série de l'Arcamonde, La Pendule Endormie, dans laquelle le héros se livre à une étrange tentative d'arrêt du temps. Dans CHAOS CLOCK Orryelle s'adonne à une expérience similaire. Dans la série arrêt sur l'image, il a bien son violon en main, mais pas toujours sa tête. L'est remplacée par un cadran d'horloge. Tout ce qu'il y a de plus honnête, avec ses douze chiffres. Notons que chez Picart, il n'y en avait que onze. Mais là parfois, il y en a treize. C'est l'unité première qui a disparu. Nerval nous a avertis, la treizième revient, et son corps a fini par se balancer à un lampadaire de la rue de la Vielle-Lanterne comme un balancier d'horloge. Musique métaphysique. Être et Temps nous a prévenu Heidegger. Qui commence par le commencement. Orryelle remonte son violon comme tout un chacun sa montre avant l'apparition des cadrans électroniques. Mais les projets d'Orryelle sont d'une essence moins égotiste, ne s'occupe pas de son seul oignon.

    Le maître de cérémonie est prêt. Suivez de tous vos yeux. Il est en même temps, et le maître, et la cérémonie. Balancements d'archet. Scrupuleusement à haute voix il énonce le compte – à moins que ce ne soit un décompte – les chiffres se suivent et ne se ressemblent pas, finissent par s'entremêler les aiguilles. Avez vous vu la discrétion des pentagrammes, et l'étoile ninja des flèches qui tournent sur elles-même, votre tête vacille, c'est que la musique s'accélère, images tournoyantes, mais le but n'est pas d'aller trop vite, l'on risquerait de dépasser le temps et l'on serait trop loin, dans l'impossibilité de le maîtriser. Le rythme se ralentit, battements lourds du cœur humain, les passions intérieures stagnent et deviennent hypnotiques, des corps traversent la pièce, le violon donne l'heure à l'instar de la tour du beffroi dressé comme un sexe psychanalytique, mais la chair se cristallise, les yeux se diamantisent et les dents ne sont plus que verre de perles pilé. Il se passe quelque chose. Deux serpents en surimpression, deux Ouroboros qui se mordent la queue, nous sommes dans un conte d'Hoffmann, le papillon bleu a une aile cassée.

    Tout cela ne serait rien si la puissance n'était là. Se manifeste sous le signe du pouvoir. Le baladin passe en toute innocence – reconnaissez-lui le sourire énigmatique du meneur de rats de la bonne ville d'Hamelin. Porte sagement son violon dans son étui. Les beaux messieurs dans leurs costumes de banquier le regardent d'un mauvais œil. Mais c'est lui qui entre dans le temple de la bourse. Time is money et ses yeux sont pièces d'euros scintillantes. Se lasse vite de ces enfantillages. L'est sur la place publique, les gens passent derrière lui, son violon les transforme en pantins, vite, vite, vite, la calèche du maître est avancée, revient du temps d'avant, la calèche du maître est reculée, un film que l'on rembobine à l'envers, le temps devient rosace de cathédrale, l'esprit est atteint, les gens ne sont plus que les figurines de l'horloge qui défilent. La calèche repart dans le bon sens. Mais c'est trop tard. La folie s'est emparée de la population. Le baladin est maître du temps et des âmes.

    Chaos Clock le chaos éclot.

    Prenez le temps de le voir. Ne jurez pas que vous n'avez pas le temps. Ne dure que huit minutes. Enfin, c'est ce qui est écrit. Peut-être plus longtemps. Quant à la musique. Pas de problème. Certification démoniaque.

    METAPHYSICAL CHESS

    A Metamorphic Ritual Theater Production

    Female Vocals : Meg Mightjar / Violon : Orryelle.

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    Très beau. Pour vous en convaincre écoutez d'abord simplement la bande-son. Sombre et médiévale. Un véritable poème de Swinburne. Une lady Godiva auditive. Mais Valéry l'a souventes fois répété, en poésie le son et le sens se doivent d'être indissolubles. Nous nous attarderons surtout à décrypter la beauté des images.

    Un jeu d'échecs. Rien de plus innocent. Rien de plus absolu. Mais ici le combat ne consiste pas à tuer l'autre. Ne pas fondre sur l'ennemi, se fondre en lui. Stratégie d'alliance subtile. Les figurines de verre sont de Cas Davey. Les spagyristes furent cousins des alchimistes. Cornues et serpentins d'alambic ne trompent guère, l'opération qui se déroule ici est une figure du grand-œuvre. Des doigts invisibles ou des mains qui sortent de blanches mousselines poussent pièces et pions. Ceux-ci sont fiole de folie. La caméra se déplace par soubresauts. Les symboles secrets sont dévoilés mais resteront indéchiffrables pour les esprits grossiers. Deux figurines attirent les regards. Encolures d'oiseaux issus d'une représentation du cercle de l'alliance des contraires du Yin et du yang. La peinture archétypale en sera projetée plus tard. Cygne blanc et signe noir. Identiques en leurs différences. Oie blanche et corbeau noir aux sombres desseins.

    La mariée est en blanc et le chevalier vermeil joue du violon. Chacun se projette dans la fureur solennelle du jeu. Phantasmes éclatés de la richesse du monde. Le Roi se transmue en Hercule grec et la Reine en tour d'ivoire aux mille mamelles. La force du mâle, la profusion de la femelle. Le dieu paon bleu se glisse sur l'échiquier. Rouge des menstrues et blanc de sperme. La musique souveraine gicle en souveraines saccades. La caméra tournoie et le monde s'écroule.

    Une voix caverneuse annonce l'hymen hiérogamique de l'aigle blanc et du lion rouge. Les pièces sont face à face. Des dessins symboliques apparaissent. Le serpent s'enroule autour de l'œuf primordial. Les deux souverains ont la couleur de la terre glaise, une pâte qui s'entremêle et ne forme plus qu'un œuf terminal qui disparaît de l'échiquier déserté de toute sa population. Focus sur la case noire, mal peinte, parsemée de taches laissées en blanc, voie lactée spermatique sur la béance noire de l'univers. L'œuf revient tel un ovaire de poule qui se métamorphose en terre et se sépare pour reprendre la forme du couple primordial. Images en blanc et noir, gueule de lion anamorphosée en vulve de femmes, petites lèvres représentant les jumeaux alchimique, le couple se sépare, bruit d'un tronc d'arbre qui s'ouvre en deux. Le serpent de la genèse qui se mord la queue entoure les deux corps. Générique de fin. Coagulation infinie. Naissance de l'homme et de la femme. Serait-ce ce que l'on appelle l'échec partitif du désir ?

    DIVINE

    THE CHRUSHING OF THE KING

    La suite de l'antérieur. Mais sur l'anneau de l'éternel retour il est difficile de savoir exactement où se trouve le précédent et le successif. Quoi qu'il en soit, nous admettrons que la scène se passe juste après la vidéo des échecs métaphysiques. Même atelier d'alchimiste et même plateau échiquéenne de symbolisation actionnelle. Le Roi est jeté dans le creuset et réduit en miettes à coups de pilon. Orryelle est au travail mais il prend son violon, nous voici dans la première vidéo, dans la nature, Orphée en tunique blanche en train de danser. Mais ce sont plus de douces nymphes qui l'accompagnent, se sont transformées en ménades. Musique chaotique, l'entremêlement des corps devient spasmodique, Orphée essaie d'échapper à la fureur jalouse des prêtresses qui ne peuvent le ligoter dans les rets de leurs désirs. Le mettent nu et à mort.

    mike harrison + spooky thooth,tony marlow,alicia fiorucci,orryelle defenestrate,kathy and the firebrands

    Pour mieux comprendre les production d'Orryelle Defenestrate et sa démarche nous invitons nos lecteurs à lire Les Hymnes Homériques ( Collection Budé ) et surtout à se pencher sur les oeuvres d'Aleister Crowley ( livraison 162 du 14 / 11 / 2013 ) et d'Austin Osman Spare ( livraison 330 du 25 / 05 / 2017 ) déjà succinctement présentées dans KR'TNT ! par l'entremise des traductions de Philippe Pissier, espion-Sebek.

    Damie Chad.