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kid congo

  • CHRONIQUES DE POURPRE 728: KR'TNT ! 728 : STOOGES + MC 5 / KID CONGO / JACKIE WILSON / WONDERMINTS / JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyoed,apathean

    LIVRAISON 728

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 03 / 2028

     

     

    STOOGES + MC 5 / KID CONGO

    JACKIE WILSON / WONDERMINTS

    JOHN HAMMOND / GUYOĐ / APATHEAN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 728

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

     

    The One-offs

     - C’est stoo l’un ou stoo l’autre

    Vue de l’extérieur, la nouvelle maison semblait charmante, posée sur un terrain pentu au bout duquel coulait la Seine. De forme carrée à la base, elle s’élevait sur trois étages. Qui aurait pu imaginer que cette baraque d’apparence idyllique allait être le théâtre d’une véritable guerre atomique ? Voici le contexte. Caen, 1969 : la mère s’est barrée depuis un an et le père s’est remaqué avec une serveuse de bar et ses trois gosses. Il est muté à Rouen, et en juin cette année-là, il nous demande à tous les deux, ses fils, de préparer nos affaires - Vous ne reviendrez pas à Caen - Mais il ne nous dit pas où on va. Pour passer ses vacances peinard avec sa nouvelle connasse, le père nous envoie tous les deux en déportation non pas à Auschwitz, mais pire, chez les grand-parents dans l’Aveyron. L’horreur ! Zéro gonzesses dans l’Aveyron ! Ces gens-là ne vivent que pour la bouffe. Ado, tu prends 20 kg en deux mois. En septembre, le père nous récupère à la gare de Rouen et nous emmène dans la nouvelle baraque au bord de la Seine, à Elbœuuuuuh, près de Rouen. Dans sa bagnole pourrie, il nous explique les nouvelles règles du jeu : un, vous fermez vos gueules, deux, vous fermez vos gueules, et trois, vous fermez vos gueules ! Non seulement on est déracinés, mais on tombe sous le joug d’un despote qui a décidé d’écraser la rébellion. On passait donc d’une formule à trois à une formule à sept. Le père ne savait pas encore que sa connasse de serveuse était alcoolique. Comme tous les alcooliques, elle siffle ses flashes de cognac en douce et balance les cadavres dans la Seine. En septembre de cette année-là, le monde s’est écroulé. Le p’tit frère ne parle plus, traumatisé depuis un an par le départ de la mère à

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    laquelle il était très attaché. Impossible de lui arracher un mot. Il lit Bakounine. Les chambres des enfants se trouvaient au troisième étage : à gauche, la chambre des trois nouveaux qui étaient plus petits et qui ne nous adressaient pas la parole, c’était la consigne, et à droite, notre chambre. Pour ajouter de l’insult à l’injury comme disent les Anglais, la connasse avait fait main basse sur les jouets qui étaient nos souvenirs d’enfance pour les filer à ses mioches. Même les BD. Ils avaient tout emplâtré. Le pire, c’était les repas à table, le soir : grande tablée présidée par le despote qui prenait un malin plaisir à rappeler ses règles toutes pourries : fermez vos gueules. Et puis bien sûr t’avais la télé dans le prolongement de la tablée maudite avec les B52 qui déversaient leurs tonnes de bombes sur Hanoi pour sauver la liberté. Hitchcock n’aurait jamais pu imaginer un cauchemar pareil. Ni même David Lynch.

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             Alors on se retrouvait tous les deux dans cette piaule minable. Comme on était sous le toit, il y avait un petit local adjacent et c’est là que se trouvait le crin-crin et la poignée de 45 tours qui avaient miraculeusement survécu au déracinement. Alors pour lutter contre l’oppression, cette année-là, t’avais deux armes redoutables : le «1969» des Stooges et le «Looking At You» du MC5, ramassés lors d’une première virée chez un disquaire rouennais. Sans doute les deux meilleurs singles de lutte contre l’oppression. «1969» et son well it’s 1969 OK all across the USA te donnait la force, et le «Looking At You» et le killer solo flash de Brother Wayne te donnait la rage. T’étais en quelque sorte vacciné contre la barbarie des beaufs. Jour après jour, tu puisais tes forces et ta rage de vivre dans ces deux 45 tours. Pendant un an, il n’y eut que ça dans ta tête et dans cette sous-pente, c’était ton Well it ’s 1969 OK all across the Elbœuu war, et tu scandais à n’en plus finir ta foi dans l’It’s another year for me and you/ Another year with nothing to do, et ce beat tribal te battait aux tempes. Pour éviter l’overdose d’another year for me and you, tu relançais le cirque infernal de Brother Wayne et son riff-raff plus sec, plus agressif, t’avais l’impression de claquer le rock dans la gueule de tous les beaufs du monde qui cette année-là sont devenus tes ennemis définitifs. Brother Wayne aurait été fier d’apprendre que son Looking At You était une arme de combat. T’avais vraiment l’impression de monter à l’assaut et d’arracher la victoire, jour après jour, car le combat était incessant. Pendant toute cette année-là, le toit vibra sous les coups des Stooges et du MC5. Tu sentais bien que ta vie était foutue, mais en même temps, t’éprouvais une certaine fierté à sortir vainqueur de cette épreuve. Les Stooges et le MC5 ne t’ont jamais trahi, ils t’ont accompagné toute ta vie. Brother Wayne a cassé sa pipe en bois, mais on a réussi à le voir une dernière fois à l’Élysée Montmartre en 2018. Quant à Iggy, il poursuit sa trajectoire de dieu vivant. De la même façon que Brother Wayne, jamais il n’a trahi ses fans de la première heure. Ces souvenirs à la fois pénibles et grandioses sont presque des souvenirs d’ancien combattant. Nul doute que ces deux singles nous aient - pendant un an - sauvé la vie.

    Signé : Cazengler, stoo-too

    The Stooges. 1969/Real Cool Time. Elektra 1969

    MC5. Looking At You. Atlantic 1969

     

     

    L’avenir du rock

     - Congo à gogo

     (Part Five)

             Pour présenter l’avenir du rock à ses auditeurs, Jacques Sans-Sel lit son curriculum, ce qui exaspère son invité. Furieux, l’avenir du rock lâche d’une voix sifflante :

             — Vous avez tout dit, j’ai plus rien à dire !

             Jacques Sans-Sel a du métier. Il sait relancer un invité désabusé :

             — Quid de la jeunesse éternelle, avenir du rock ?

             — The Kids Are Alright !

             — Quid du Siècle des Lumières et de leur héritage philosophique ?

             — The Spotlight Kid...

             — Quid de l’amitié ?

             — Butch Cassidy & Le Kid...

             — Quid de la vie éternelle ?

             — Kid Galahad & The Eternals !

             — Quid de Saint-Thomas d’Aquin et de sa doctrine ?

             — Kid Thomas

             — Quid de la réalité ?

             — The Real Kids !

             — Quid de l’échec et du poids du monde ?

             — Heavy Metal Kids...

             — Quid de la délinquance juvénile ?

             — The Collins Kids !

             — Quid du berceau de l’humanité et de l’Afrique noire ?

             — Kid Congo !

     

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             Eh oui, il n’est pas complètement con, l’avenir du rock, il sait de quoi il parle quand il parle de berceau de l’humanité. Ça va même plus loin. Quand on voit Kid Congo sur scène, on a l’impression de voir le berceau du rock, il est au carrefour de ce qui est le plus vital dans l’essence du rock, l’énergie primitive et la modernité d’esprit, et ça passe par les Cramps et Jeffrey Lee Pierce, forcément. Kid Congo est l’une des dernières superstars de l’underground encore en circulation, avec Peter Perrett, Jon Spencer, Reverend Beat Man, Kim Salmon et Tav Falco, et quand on a le bonheur de

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    l’avoir sous les yeux, on n’en perd pas une miette. Il a cette façon de chalouper et de gratter des anti-solos, cette façon unique d’introduire «Goo Goo Muck» - I was a little kid and they told me just play those two chords and your life will change forever - et il éclate de rire, avant de gratter son Mi, et bam, tu reprends une giclée de Goo Goo Muck entre les deux yeux, comme aux premiers jours, et le Kid fait ça mieux que n’importe qui, car il a le privilège de l’avoir vécu en direct. Chaque fois, on est subjugué par l’énergie qu’il dégage, il développe un power énorme, il gratte sa Strat en rigolant, il ajoute parfois un petit coup de Big Muff, mais c’est toujours avec cette insoutenable légèreté de l’être qu’il incarne aujourd’hui avec une effarante perfection. Kid Congo est un mélange unique de nonchalance et de professionnalisme, d’exotisme et de wild-as-fuckisme, il envoûte comme il rocke le boat, il cultive l’exotica de la même façon qu’il passe sans ciller en mode super-blaster, il est à l’aise dans tous ses

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     domaines. Il est à la fois l’avenir du rock, le passé du rock, le présent du rock, le fun du rock, le roll du rock, le rite du rock, le rare du rock, il riffe le rock, il rime le rock. Il sait mettre un public dans sa poche, il introduit chacun de ses cuts avec une historiette dégingandée, c’est sa façon de créer de la magie. Ça va même très loin cette histoire, car il est l’un des rares à savoir rendre hommage à son public - You’re gorgeous - Kid Congo est tout simplement un personnage rayonnant enraciné dans les Cramps et le Gun Club. Il est auréolé de légende, mais il transforme cette aura en dimension artistique.

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             Pour corser l’affaire, Ron Miller bat le beurre et Mark Cisneros gratte ses poux de l’autre côté de la scène. On appelle ça un power trio. Le genre de power trio qui bat tous les autres à la course.

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             Le Kid tape une autre cover des Cramps, le fameux «Call Of The Wighat» tiré précise-t-il du Smell Of Female, et comme si cela ne suffisait pas, il rend trois hommages faramineux à Jeffrey Lee Pierce - Thank you Jeffrey, marmonne-t-il pour lui-même : «She’s Like Heroin To Me» (explosif, saturé de slide), «Walking With The Beast» (saturé de disto) et en rappel, une version atomique de «Sexbeat», et comme il le fait systématiquement, il rappelle aux gens qu’ils n’étaient que des babies quand il jouait ça sur scène. Et là, on sent clairement que le Kid est hanté par l’esprit du Gun Club, ça s’entend dans sa façon de bombarder ses accords, dans sa façon de pousser les ouh ! et les ahh!, et de rebondir comme une balle dans l’espace avec le Sex beat drop !

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             Signé : Cazengler, gros con go !

    Kid Congo. Le Tétris. Le Havre (76). 12 mars 2026

     

    Wizards & True Stars

    - C’est parti mon Jackie-kie

    (Part One)

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             À une autre époque, on allait faire un tour chaque mois chez Croco Black, rue des Écoles. Croco Black proposait les meilleurs disks de Soul de Paris et tenait ses prix. Un jour, le boss nous dit qu’il vient de rentrer une collection et demande :

             — Jackie Wilson, ça vous intéresse ?

             Méchante question ! On va derrière. Il y avait déjà de mecs qui farfouillaient dans les cartons. Le carton des Jackie Wilson était à part. Il y avait quasiment tous les Brunswick, les gros cartonnés US. Pas de problème.

             — Vous prenez tout ?

             — Tout.

             Le mec a fait un prix de gros. Une bonne vingtaine d’albums répartis dans deux sacs pour le voyage en métro.

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             Jackie Wilson est l’un des Soul Brothers les plus importants. Bon d’accord, on dit ça à chaque fois, mais dans son cas, c’est vraiment vrai. Voix, look, légende, tout est parfait. Aussi parfait que chez James Brown, Sam Cooke, Marvin Gaye, Walter Jackson, Little Willie John ou Bobby Womack. Jackie Wilson est l’une des premières superstars de la Soul. Dans son petit book sans prétention, Doug Saint Carter le compare à Elvis. Voilà pourquoi il faut lire Jackie Wilson: The Black King Of Rock’n’Roll et écouter ses magnifiques albums parus sur Brunswick. 

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             Dès l’intro, Saint Carter fout le paquet sur le parallèle Elvis/Jackie : ils ont le même âge (Jackie n’a que 7 mois de plus qu’Elvis), ils ont chanté tous les deux dans des églises (Detroit pour l’un, Tupelo pour l’autre), et ils ont cassé leur pipe en bois tragiquement, à deux ans d’intervalle : Jackie tombe dans le coma à 41 ans, et finira handicapé, et Elvis va tirer sa révérence à 42 ans, après avoir envoyé des sous à Jackie pour lui venir en aide. Saint Carter rappelle aussi que le premier grand hit de Jackie, «Reet Petite», fut qualifié à l’époque d’«Elvis pastiche», car Jackie y mimait l’«Elvis’ stuttering, breathless vocal delivery». Autre point commun entre Elvis et Jackie : ils enregistraient tous les deux des navets qu’on leur imposait. Elvis subissait la dictature du Colonel, et Jackie celle de son manager Nat Tarnapol - Mismanagement could not hide his talent, but it did not make the most of it - Saint Carter dit aussi que s’il devait employer un seul mot pour qualifier l’art de Jackie, ce serait «bounce», c’est-à-dire le bond. Saint Carter rappelle que Jackie fut boxeur avant d’être chanteur, donc il avait, comme Cassius Clay, les pas de danse du boxeur. Et comme Elvis, Jackie  «was the purest vocalist of his generation, the most hypnotic performer ever.» Saint Carter parle encore d’un «incredible vocal range», d’une «phenomenal pshysical stamina», et d’un «veritable acrobat» qui savait sauter et se recevoir en grand écart, ou tomber sur ses genoux, comme James Brown, et bien sûr tourner sur lui-même. Et comme pour Elvis, le public «was hysterical». Jackie tourne beaucoup avec une autre early superstar, Sam Cooke. Ils alternent les têtes d’affiche, mais Sam redoute de passer après Jackie, parce que les femmes sont là pour lui.  

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             Quand Elvis rencontre Jackie en 1966, Jackie lui dit : «They call me the black Elvis Presley», à quoi Elvis lui répond : «It’s about time the Black Elvis met the White Elvis.» C’est une façon de le complimenter. Jackie dit aussi à Elvis qu’il aimerait bien faire du cinéma, mais son management est lié à la mafia et il est booké à longueur d’année dans des clubs qui justement appartiennent à la mafia.

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             Dans son autobio, Smokey Robinson se souvient d’avoir vu arriver une limousine dans son quartier : Jackie Wilson - Jackie was a local hero, the cat took Clyde McPhatter’s place with the Dominoes. He had been the leader of the Shakers, one of Detroit’s most notorious gangs. He’d also been a Golden Gloves boxer. He could sing high, low and ever’ which way. With his smooth moves and natural polish, he could out-dance Fred Astaire - Smoke n’en revenait pas de voir cette superstar dans son quartier - It was like seeing some god.

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             Mis à part Elvis, deux autres cracks vont jouer un rôle déterminant dans la vie de Jackie Wilson : Berry Gordy, en début de carrière, et Carl Davis en fin de carrière. Berry Gordy lui aussi a grandi dans le ghetto et a appris à se battre pour survivre.

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             Un autre grand découvreur rôde dans les parages : Johnny Otis qui à l’époque bosse comme talent scout pour King Records. Johnny branche Syd Nathan sur Jackie, mais à l’époque King ne jure que par les groupes vocaux, du style Billy Ward & The Dominoes. Et Johnny Otis poursuit : «Dans les années suivantes, quand je vis ce que Berry Gordy avait réussi à faire à Detroit, je n’étais pas surpris. Detroit grouillait de talents. Il fallait juste le creative power de Gordy to help it mature.» Au Club Paradise de Detroit, Johnny Otis avait repéré trois talents : Little Willie John, Jackie Wilson, «and the Royals featuring Hank Ballard.»

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             On reviendra sur le rôle considérable qu’a joué Johnny Otis dans l’histoire de la Soul américaine. Il n’était pas noir, mais d’origine grecque. Adolescent, il s’est passionné pour la musique noire, puis il a épousé une black qui a mis au monde Shuggie Otis. Johnny Otis a aussi battu le beurre pour Louis Jordan. C’est lui qui a découvert T-Bone Walker, Little Willie John, Hank Ballard, Little Esther Phillips, The Robins, Etta James et Jackie Wilson. Saint Doug oublie de citer Sugar Pie DeSanto.

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             Hormis Elvis et Sam Cooke, l’artiste qu’admirait Jackie Wilson était Clyde McPhatter - I learned a lot from Clyde, that high-pitched choke he used and other things - Il dit aussi qu’on le compare à Little Richard, mais ajoute que Little Richard ne lui a rien apporté. Par contre, il préfère les Dixie Hummingbirds and Ira Tucker who could really scream. Il cite d’autre artistes tombés dans l’oubli - But Clyde McPhatter was my man. Clyde and Billy Ward - Quand Billy Ward vire McPhatter des Dominoes, il le remplace par Jackie.

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             Jackie enregistre «Reet Petite» avec Berry Gordy qui se souvient dans son autobio : «Bien que j’aie connu un paquet d’exciting times in my life, the release of our first record on Jackie Wilson ranks among the top. Jackie took ‘Reet Petite’, a so-so song, and turned it into a classic.» Puis en 1958, Jackie vend un million de «Lonely Teardrops». Premier disque d’or pour Jackie. À la même époque, Elvis a déjà 5 disques d’or.

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             On retrouve «Reet Petite» sur le premier Brunswick de Jackie Wilson, paru en 1958 : He’s So Fine. Jackie roule bien des r, il va s’en faire une spécialité. Comme le montre la pochette, il est au sommet de sa forme. Il adore rouler des r. Mais on lui demande de chanter des balladifs à la mormoille («To Be Loved»). Eh oui, l’époque voulait ça : on obligeait tous ces chanteurs extraordinaires à chanter de la daube. Comme on l’a fait avec Elvis, on l’a goinfré de mauvais cuts. Mais Jackie est capable d’aller chanter au sommet du glauque. Et soudain, ça s’anime avec «Reet Petite», un groove de rockab joué au stand-up, digne d’Elvis 54. Alors en B, ça se réveille un peu, Jackie swingue «Why Can’t You Be Mine», il est en plein dans le ribibibimbam, c’est un bonheur que de l’écouter. Fantastique mise en place, «I’m Wandering» - So lonely I could cry - Alors il cry au sommet du kitsch, il ne chante pas, il enchante, il peut chanter au cul du cut. Il revient au black rockab de Soul power avec «It’s So Fine», il drive son groove à l’allégresse et roule des r au moment décisif. Jackie est aussi bon qu’Elvis. Ils termine avec un «I’ll Be Satisfied» signé Berry Gordy - Just a kiss/ That’s all I need/ And I’ll be satisfied - Encore du black roll d’une rare ampleur - Pull my hand !

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             En 1959, Brunswick sort carrément trois albums de Jackie, le premier étant Lonely Teardrops. Pochette fantastique, avec un Jackie plongé dans ses pensées. Le morceau titre est la première compo de Berry Gordy qui était fasciné par Jackie. C’est du chabada dooh, de l’early Soul de 58 trop bien léchée, mais Jackie la chante bien. Il peut aussi devenir très gluant comme le montre «Each Time (I Love You More)» - Chaque fois que je te roule une pelle, je t’aime encore plus - Comme il ultra-chante tout, ça passe à chaque fois, il fait du grand art vocal, bien monté en neige par les orchestrations. Jackie est capable de se fondre dans tous les délires : sax de round midnite («In The Blue Of Evening»), jump («The Joke (It’s Not On Me)» et rock, pur Detroit Sound («You Better Know It») qui ouvre le bal de la B. C’est du rock’n’roll, mais avec un truc en plus : black et frénétique. Il fait son gueulard génial dans «We Have Love», il tartine son miel tant qu’il peut. Il termine cette B consistante avec «I’m Comin’ On Back To You», il chante avec la même classe qu’Elvis dans les grands débordements de broad pop, mais comme il est black, il ramène du scream et dérape dans les virages, ce que ne fait pas Elvis. Quel power ! Par contre, les compos de Berry Gordy sont des catastrophes («Someone To Need Me (As I Need You)»). Le pauvre Gordy ne volait pas haut, à l’époque.      

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             Le deuxième s’appelle So Much. Jackie ramène aussitôt des rrrr de Reet Petite dans le morceau titre, comme Bobby Blue Bland ramène ses grognements. Jackie fait ce qu’on lui dit de faire, il fait le pitre sur tout le balda, il passe du jump de carton-pâte au cha cha cha («The Music Of Love», quasi Dario Moreno). Il adore le kitsch à la con, mais si on aime bien le kitsch, on se régale. Il fait énormément de choo bee doo whah, c’est l’époque qui veut ça. Il jette tout ce qu’il a dans la balance. Il fait une early Soul énergétique et bien orchestrée, mais sans surprise. Quand il fait du Disney («Talk That Talk»), il le fait avec éclat. On retrouve l’«I’ll Be Satisfied» du premier album et il chante «Never Go Away» comme un dieu.       

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             Jackie Sings The Blues est le troisième album paru en 1959. Là ça devient sérieux, on le sent dans «Please Tell Me Why», un fabuleux heavy blues de tell me why. Il devient dément avec l’heavy blues. Il chante ça à bras le corps, il l’élève assez haut dans «Doggin’ Around» - You wanna hop yeah/ Doggin’ around - Il l’explose au sommet du lard fumant. Il jette à nouveau tout son poids dans la balance de «New Girl In Town». Il fait aussi de l’excellent jump blues («Passin’ Through»). Il est à l’aise partout, surtout dans le sleaze rock de «Please Stick Around». Il passe par tous les poncifs de l’époque, mais c’est de bonne guerre. 

             Fils de fermiers qui ont quitté la Georgie pour Detroit en 1922 «to escape an epidemic of black lynchings», Berry Gordy a fait un sacré bout de chemin. Il revient sur Jackie : «Jackie Wilson was the epitome of natural greatness. Unfortunately for some, he set the standard I would be looking for in artists forever.» Berry avoue n’avoir jamais trouvé l’équivalent de Jackie.

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    Nat Tarnapol & Jackie Wilson

             Dans son cercle d’amis, Jackie compte aussi l’excellent Alan Freed. Mais il fut aussi en contact avec Roulette et Morris Levy. Eh oui, Tarnapol avait été A&R pour Roulette Records. Saint Carter parle aussi d’un lien très fort entre Tarnapol et Jackie, basé sur la confiance mutuelle. Jackie dit avoir rencontré Nat Tarnapol via Al Green qui était non pas le Soul Brother de Memphis, mais un autre Al Green, le manager de LaVern Baker. En 1960, Jackie signe un nouveau contrat avec Brunswick pour un million de dollars. Il est numéro deux au classement des artistes américains les mieux payés, juste derrière Elvis. Jackie va rester 18 ans chez Brunswick, au lieu d’aller faire carrière chez Motown. Mais l’immonde Tarnapol avait appris auprès de Morris Levy le grand art d’arnaquer les artistes. Jackie se retrouvait perpétuellement endetté, même quand ses disks se vendaient à des millions d’exemplaires.  

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             Brunswick ne sort qu’un seul album en 1960, l’excellent A Woman A Lover A Friend. Jackie l’attaque avec ce fantastique slow blues qu’est «A Woman A Lover A Friend», un cut signé Sid Wyche, mais on croirait entendre un hit signé Percy Mayfield. Comme le montre «You One And Only One», Jackie bat Elvis au petit jeu du kitsch. Il en devient même écœurant. Mais il sait aussi rocker un juke comme le montre «You Cried». Encore un cut de juke avec «One Kiss». En fait, on est dans l’entre-deux du juke. Mais globalement, Jackie se fait baiser avec des compos gluantes, exactement de la même façon qu’Elvis s’est fait baiser. Et puis la pochette romantique est assez claire : Jackie Wilson n’est pas Little Richard.

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             Deux albums sortent en 1961 : You Ain’t Heard Nothing Yet et By Special Request. Jackie attaque le premier au cha cha cha, il a tout un orchestre derrière lui, alors pas de problème. Il passe au big band stuff avec «California Here I Come», et forcément, ça swingue. Mais la dominante reste le gluant. «You Made Me Love You» est insupportable. Jackie fait une musique de blancs, ce qu’avait réussi à éviter Brook Benton. Et il sombre dans la putasserie de la pire espèce avec «My Yiddish Momme». C’est sans doute le cut le plus abject qu’il ait jamais enregistré. La B continue de puer, même avec le «Swanee» bien swingué de Gershwin. Jackie a tout le bataclan derrière lui. «Rock-A-Bye Your Baby With A Dixie Melody» est tragique, on a envie de lui dire : dégage, Jackie. On reste dans le gluant avec By Special Request. Jackie roule des r

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    dans le through de «My Heart Belongs To Only You», mais dès qu’il chante le blues, il redevient énorme comme le montre «Stormy Weather (Keeps Rainin’ All The Time)». Il le bouffe tout cru. Il le cloue à la porte d’airain du temple de Zeus. Il fait presque du Brel avec «Lonely Life», mais du Brel à la peau noire. Il chante ça à l’éplorée. Il enchaîne avec «The Way I Am», un cut de big band stuff. Jackie reste l’entertainer de premier rang qu’il a toujours été. Il attaque sa B avec une reprise de «Try A Little Tenderness». Il le prend à la coule, il se fond dans le caramel de la mélodie, il le chauffe un peu, il traite d’égal à égal avec cette mélodie géniale, il veille à rester au sommet du lard, toujours sur le fil du croon de rêve. Il chante «You Belong To My Heart» la main sur le cœur, comme Tino Rossi, c’est assez insupportable. Il atteint le sommet du kitsch avec «Indian Love Call», mais c’est un kitsch de qualité supérieure. Il épouse la mélodie dans les volutes du romantisme américain.  Il est pire qu’Elvis. On est dans le kitsch, pas dans la Soul, il faut bien faire la différence.

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             Deux albums en 1962 : Body And Soul et Sings The World’s Greatest Melodies. Pas beaucoup de viande là-dedans. Mis à part «I Got It Bad» que Jackie chante over the rainbow, on passe à travers l’A sans broncher et on s’éprend en B de «There’ll Be No Next Time», car le fil mélodique est celui de «Someday After A While», un classique du blues joué jadis par Freddie King et par Peter Green au temps des Bluesbreakers. Sur

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    Sings The World’s Greatest Melodies, Jackie passe au sirop maximal. Il en dégouline tellement que ça devient fascinant. Il peut chanter très haut dans le ciel («My Eager Heart»), c’est son apanage des alpages.

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    James Brown & the Famous Flames

             Saint Carter fait un petit focus sur la musique black et l’Apollo. Il cite les early Soul stars  qui y sont nées, James Brown, Sam Cooke, Ray Charles et Jackie - Black pride was blossoming in the sixties, and Soul was the first true musical form that gave celebrity and dignity to being black - Saint Carter met bien les points sur les zi en affirmant qu’à part «deux ou trois notable attempts by such artists as Van Morrison, Tom Jones and the Righteous Brothers, white performers were never able to successfully produce music that conveyed emotions only blacks could feel.» Selon Ted Fox, Jackie Wilson helped define the sound and feel of Soul. En mai 1963, ajoute-t-il, «Jackie Wilson became the Apollo’s all-time box-office champ until James Brown set another record the following year.» James Brown avait sur Jackie l’avantage d’avoir l’un des hottest bands in the country, the Famous Flames.

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    Jackie & Freda

             Côté vie privée, Jackie est marié avec Freda et ils ont quatre gosses. Il rassure toujours sa femme en lui disant : «Don’t worry honey, my first love is you always.» Mais Freda sait bien que Jackie baise tout ce qu’il peut baiser. Ils se fera poirer dans un hôtel de Caroline du Sud avec deux blanches. La principale addiction de Jackie, ce sont les femmes. Chaque soir, en concert, il roule des centaines de pelles. Tarnapol demande à Jackie de remettre de l’ordre dans sa vie privée. Alors Jackie épouse sa copine Harlean. Il va naviguer entre trois régulières : Freda, Harlean et Juanita. Une Juanita qui d’ailleurs va lui coller deux balles dans le corps. À l’hôpital, on lui retire celle qu’il a dans l’estomac, par contre, on ne touche pas à l’autre qui est dans le dos. Trop dangereux. Jackie garde sa balle dans le corps. Freda va divorcer en 1964, après 14 ans de mariage. Elle veut du blé pour ses quatre gosses. Comme Jackie doit du blé à l’IRS (les impôts américains), la maison est saisie et Freda se retrouve à la rue, comme la femme de Bill Haley.

             Certains disent qu’après les coups de feu, Jackie a changé.  

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             En 1963 paraissent Shake A Hand, un album de duos avec Linda Hopkins et Baby Workout. Jackie et Linda font un pur album de gospel et ils explosent l’«Old Time Religion». On a deux voix de choc et derrière, elle devient folle. Il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Dans le morceau titre qui referme le balda, elle grimpe là-haut sur la montagne, c’est très acrobatique. Ils développent encore leur gospel power en B avec «Do Lord» et Jackie explose «Everytime I Feel The Spirit».

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             Baby Workout est aussi un big album. Jackie sort le grand jeu dès «Shake Shake Shake», il amène toute la démesure du shuffle et des chœurs. Il drive ça bien, pas de problème. Avec «Yeah yeah yeah» il fait du jump de New York City. Il ne faut rien attendre de plus que ce qu’on trouve sur cet album. Il se livre à nu, pas de second degré sur «Say You Will». Et boom, il explose sa fin de balda avec le morceau titre, un prodigieux groove de workout, de très haut niveau, avec des chœurs d’hommes. C’est un pur album de jump et ça repart de plus belle en B avec «Love Train», c’est du boppin’ train, il y va le Jackie, il claque bien son no more ! Il tape aussi son «(I Feel Like I’m In) Paradise» au sommet du lard fumant et reste dans l’heavy jump avec «(So Many) Cute Little Girls», il blow carrément the roof of the cabaret.

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             Paraissent en 1964 Somethin’ Else et At The Copa. On trouve deux énormités en B sur  Somethin’ Else : «Squeeze Her/Tease Her» et «Twisting & Shoutin’». Le premier est monté sur le beat de Can I Get A Witness, c’est de la dynamite, un vrai pulsatif new-yorkais. Et avec Twisting, il shoote du jazz dans son jive, alors ça gonfle ! «Baby» est monté sur le modèle de «The Girl Can’t Help It». Pur rock’n’roll. On trouve pas mal de jolies choses en A, comme «Groovin’». C’est plein de son et plein de vie. Avec Jackie, de toute façon, c’est toujours un peu gagné d’avance. Et derrière lui, on retrouve à chaque fois ce big band impitoyable. Il mène le jive de «Take Down Love» ventre à terre et il fait de la rumba dans l’air avec «Love (Is Where You Find It)». Jackie est incapable de se calmer. Par contre, At The Copa est un album moins dense,

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    c’est du croon pur, du Broadway de Copacabana, du sirop orchestré pour Disneyland. On s’y ennuie. Mais il est capable de claquer au beau milieu d’un medley un fantastique «Doggin’ Around», un slow groove de blues qu’il chante comme un dieu - You better stop/ Doggin’ around - Sa version de «St James Infirmary» vaut aussi le détour.

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             Il démarre son Spotlight On Jackie Wilson avec «Over The Rainbow», et forcément, il y va tout de suite. Son «Georgia On My Mind» est tout aussi irréprochable. En B, on note la présence d’un «I Wanna Be Around» superbement crooné, et du vieux «Lonely Teardrops» de Berry Gordy. Jackie y pleure à chaudes larmes.

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             Jackie tournait avec Jesse Belvin en 1960, au Texas. Ils roulaient à bord de plusieurs bagnoles. Jackie roulait en tête, avec son valet au volant. Derrière roulaient Jesse Belvin, sa femme Jo Ann et son chauffeur Charles. Charles s’endort au volant. Boom ! De plein fouet dans la bagnole qui arrive en face. Jesse et Charles sont tués sur le coup. Jo Ann vit encore. C’est Etta James qui raconte ça dans son autobio, Rage To Survive. Jo Ann est en mille morceaux, bassin, cage thoracique, bras cassés. On l’amène à l’hosto des blancs qui la laissent dans un coin parce qu’elle est black. Ces enfoirés de médecins blancs veulent savoir qui va payer. Pas de blé, pas de soin. Pas de bras, pas de chocolat. Jo Ann est dans le coma, en train de crever dans un couloir. Miraculeusement, quelqu’un arrive à joindre Jackie qui vient d’arriver à Dallas. Quoi ? Un accident ? Il ne se doutait de rien. Il remonte aussi sec en bagnole et fonce en Arkansas payer les fucking docteurs blancs. Vive le rock ! Comment veux-tu respecter les blancs du Sud avec des histoires pareilles ? C’est impossible.

             À suivre...

    Signé : Cazengler, Jackiproquo

    Doug Saint Carter. Jackie Wilson The Black King Of Rock’n’Roll. Heyday Publishing Inc. 1998

    Jackie Wilson. He’s So Fine. Brunswick 1958  

    Jackie Wilson. Lonely Teardrops. Brunswick 1959    

    Jackie Wilson. So Much. Brunswick 1959       

    Jackie Wilson. Jackie Sings The Blues.  Brunswick 1959 

    Jackie Wilson. A Woman A Lover A Friend. Brunswick 1960  

    Jackie Wilson. You Ain’t Heard Nothing Yet. Brunswick 1961

    Jackie Wilson. By Special Request. Brunswick 1961 

    Jackie Wilson. Body And Soul. Brunswick 1962

    Jackie Wilson. Sings The World’s Greatest Melodies. Brunswick 1962

    Jackie Wilson & Linda Hopkins. Shake A Hand. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Baby Workout. Brunswick 1963

    Jackie Wilson. Somethin’ Else. Brunswick 1964

    Jackie Wilson. At The Copa. Brunswick 1962      

    Jackie Wilson. Spotlight On Jackie Wilson. Brunswick 1965

     

     

    Inside the goldmine

     - Wondermints stuff

             On disait de Joseph Dermite qu’il était bouffé aux termites. On trouvait que ça rimait bien. Dans le bureau d’études, tout le monde le charriait, il avait la tête à ça, comme on dit : grand et sec, le cheveu rare, un nez cassé à la Bourvil, une mauvaise dentition, habillé comme l’as de pic, et pour couronner le tout, un accent normand à couper au couteau. Rien n’allait en sa faveur. Il portait ces atroces pulls en V et une cravate, hiver comme été. On lui collait ses équerres sur sa planche à dessin et on injectait avec une seringue de l’eau dans le coussin de son tabouret de travail. Quand il s’en apercevait, il avait la grandeur d’âme d’éclater de rire et de s’exclamer : «Ah les salauds !». Oh ce n’était pas bien méchant, on trouve ce genre de facéties dans tous les lieux de travail. Personne ne savait comment vivait Joseph Dermite. Était-il encore célibataire ? Vivait-il à la campagne ou bien dans un immeuble ? Il garait soigneusement sa vieille Peugeot sur le parking. Il l’entretenait et avait bien sûr installé un chien à tête branlante sur la lunette arrière. Chaque matin l’ingé de service venait lui confier le taf du jour, et il rendait ses plans le soir à l’heure dite. Il ne partait jamais sans saluer la compagnie en hochant la tête : «À d’main !» et il ajoutait, parce qu’il devait trouver ça drôle : «Si vous l’voulez bien !». Les mois et les années passaient sans que rien ne vînt bouleverser la routine des équerres collées, du coussin mouillé, du taf du jour et du Si vous l’voulez bien ! On s’en contentait. Jusqu’au jour où Joseph Dermite ne vint pas travailler. On le crut d’abord en retard. Puis la journée passa. Rien ! Pas de Joseph Dermite ! Itou le lendemain. Et le surlendemain. Personne n’avait d’info. L’ingé ne savait rien, lui non plus. Il disparut de notre univers sans laisser de trace. On mesurait le vide qu’il laissait. Et comme le chante si bien Brassens dans «Les Copains d’Abord», jamais son trou dans l’eau n’se referma.

     

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             Les Wondermints sont exactement comme Joseph Dermite : ils nous manquent.

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             C’est dans Do It Again: The Songs of Brian Wilson, que tu vas croiser les Wondermints, ou, plus précisément, Darian Sahanaja, le chanteur des Wondermints (qui fut aussi membre de The Brian Wilson Band). 

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             On trouve des cuts inspirés de Brian Wilson dans Bali, un beau Sanctuary de 1998 : «Sting O’ Luv», belle pop à la fois intrinsèque et transversale qui entre chez toi par la grande porte. Quelle fraîcheur de ton ! Quelle belle fraîcheur continentale ! Avec «Spoke Of A Wheel Whirled», Darian Sahanaja et ses amis tapent encore en plein dans le spirit de Brian Wilson, c’est stupéfiant de mimétisme, tu retrouves la bruine mélodique de Pet Sounds. Ce mimétisme te subjugue, t’as l’impression que Darian le conquérant est entré dans le cerveau de Brian Wilson. Il adore aussi visiter le cerveau de John Lennon. La preuve ? T’en as deux : «In & Around Greg Lake», heavy Beatlemania, ils en recréent toutes les dynamiques. Puis t’as le morceau titre à la fin, qui singe carrément le «Wild Honey Pie» du White Album. Te voilà définitivement bluffé. Attention, c’est pas fini. Ils font du swing de jazz avec «My Identity», mais pas n’importe quel swing de jazz, il s’agit là du shuffle de Soho. Ces mecs sont atrocement brillants. Puis ils recréent une ambiance à la Whiter Shade Of Pale avec «Telemetry», ils ramènent le satin blanc et le velours des sixties, t’as le toucher d’orgue de Matthew Fisher et la distinction vocale de Gary Brooker. Ça monte encore d’un cran avec «Chris-Craft N°10» : ils sont les Who ! Eh oui, baby blue, c’est l’intro de Pinball, t’en reviens pas, leur Chris-Craft explose so far out en mode freakbeat californien plus vrai que nature. Ils parviennent à singer le pire power de l’histoire du rock anglais, le Whoish power et leurs accords claquent au firmament.

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             On trouve des preuves de l’existence du dieu Brian Wilson sur le premier album sans titre des Wondermints : «Tracy Hide» et «She Opens Heaven’s Door». Le premier est très anglais, quasi préraphaélite, Darian chante d’une voix d’Ophélie pâmée, mais pour lui, c’est une façon de rejoindre l’esprit de Brian Wilson. D’ailleurs, la pop de «She Opens Heaven’s Door» scintille, comme dans Holland. T’as ces vibrations musicales extraordinaires qui sonnent comme un accordéon. Et puis t’as «Shine» qui carillonne dans la cité pop, c’est fabuleux d’à-propos, gorgé de Beatlemania et d’excellence groovytale. Avec «Time», ils sonnent comme les Small Faces et ça se termine en pure Beatlemania. T’as le piano à la place de l’orgue, mais le poids de l’ensemble est le même que celui d’un hit des Small Faces. Et avec «Global Village Idiot», ils sonnent comme les Byrds. Ils font du pur «Eight Miles High» et le guitariste devient fou. T’as un son acéré, l’ensemble tient fabuleusement la route et tu te régales d’un bassmatic athlétique. Wondermints est donc un album qu’on peut écouter sans craindre ni l’ennui ni le diable. C’est bourré de dynamiques anglaises bien soutenues. Le guitariste s’appelle Nick Walusko et Jim Mills est crédité «bass du jour». Michael d’Amico bat un sacré beurre. Il n’y a que des surdoués autour de Darian Sahanaja. 

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             Wonderful World Of Wondermints est un album de covers. T’as trois gros clins d’yeux à Brian Wilson : «Guess I’m Dumb» (qui fut un hit pour Glen Campbell), «Ooh Child» (Darian Sahanaja va repêcher un hit obscur des Five Stairsteps et lui donne un éclat sans pareil. Ah comme ce mec est doué, comme il est doux) et «Tracy Hide», une compo à lui, mais il bascule inévitablement en pleine Beach-Boysmania). Et puis, t’as cinq covers de génie, et là attention : ça commence avec la «Louise» de Paul Revere & The Raiders, power demented, c’est ahurissant, les Wondermints réinventent les Raiders ! Ils tapent ensuite dans Burt avec un «Don’t Go Breaking My Heart» qui te monte droit au cerveau. Ils enchaînent aussi sec avec une cover explosive de «My Friend Jack». Les Wondermints lui volent dans les plumes, t’as le vrai truc, across the ocean ! C’est sabré du goulot, complètement atomique, au sens déflagratoire ! Ils enchaînent avec une cover du «Barbarella» de Bob Crewe, un instru mirobolant qui est une véritable invitation au rêve, ils te l’explosent au firmament, Barbarella psychedelia ! Mais le pire est à venir avec cette cover d’«Arnold Layne». C’est le coup de chapeau suprême, Dorian l’explose dans le premier virage. Aussi wild as fuck que leur ré-invention de «My Friend Jack». Plus loin, ils jouent avec le «Knowing Me Knowing You» d’Abba comme le chat avec la souris. Ils rentrent de plein fouet dans le chou d’Abba avec la grosse gratte californienne de Nick Walusko. Les Wondermints ramènent un véritable vent de folie dans la pop d’Abba. C’est pas con. Fallait y penser. Ils multiplient les échappées de bassmatic en folie. Le bassman Probyn Gregory s’amuse comme un fou.

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             On sent nettement les deux allégeances de Darian Sahanaja dans Mind If We Make Love To You : Beatles et Beach Boys. Il pique une belle crise de Beatlemania dans «Listen». C’est quasi «Long & Winding Road». On le retrouve On the Beach avec «Ride» et tout le soft power de Brian Wilson. Il tape en plein dans le spirit de Pet Sounds. C’est puissant et criant de véracité wilsonienne, motor ride !, avec toute l’énergie solaire de «Do It Again», mais en plus mûr, bien dans sa peau, c’est même quasi «California Saga», motor ride/ Motor ride !, le pastiche est parfait, tu n’y vois que du feu. Il tape en plein dans Smile avec «So Nice», il recrée les mêmes poussées de fièvre et le cut se fond dans une belle fournaise d’harmonies vocales. Paradisiaque ! Il propose une pop très anglaise avec «If I Were You», on sent qu’il a le cul entre deux chaises, d’un côté la Beatlemania et de l’autre Brian Wilson, sa pop reste néanmoins tarabiscotée, ça monte très haut. Très grosse compo. Chez lui, les dynamiques accourent au rendez-vous et les cuts s’envolent naturellement. Darian Sahanaja adore les pah pah pah, on en retrouve un peu partout. La cerise sur le gâtö de cet album s’appelle «Something I Knew», la pop des jours heureux. C’est tout simplement fabuleux d’entre deux. T’as l’insistance et l’ouverture sur le ciel, t’as une vraie chanson, une preuve de l’existence d’un dieu de la pop, diable comme de mec chante bien, il a de véritables accents lennoniens. 

     Signé : Cazengler, Wonderment comme un arracheur de dents

    Wondermints. Wondermints. Toy’s Factory 1995 

    Wondermints. Wonderful World Of Wondermints. Toy’s Factory 1996 

    Wondermints. Bali. Sanctuary 1998  

    Wondermints. Mind If We Make Love To You. Smile Records 2022 

     

    Wizards & True Stars

     - Hammond honorable

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    (Part Two)

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             John Hammond enregistre Triumvirate en 1973 avec Dr John et Mike Bloomfield. Bien évidemment, Bloomy tire toute la couverture à lui. Il faut attendre « Just To Be With You » pour entendre John Hammond chanter divinement. Ils tapent aussi dans le funk de marécage avec « Baby Let Me Kiss You », chœurs féminins et grosse attaque, beat de basse et tout le bataclan. On trouve aussi une version ultra classique de « Rock Me Baby ». Bloomy fait son festival au fond du studio. Avec « Ground Hog Blues » - classique de John Lee Hooker - ils empiètent sur les plates-bandes de Tony McPhee. C’est une pièce de choix. Ils en font une belle charpie hantée. On ne fera jamais mieux. Bloomy, John Hammond et le sorcier Juju transcendent le vieux boogie de John Lee Hooker. C’est magistral et inspiré jusqu’à l’os - I say goodbye bêêêb ! John Hammond chante comme un cadavre déterré, avec de la glaise dans la bouche. Ils balancent ensuite un sacré coup de chapeau à Big Dix. Quel fantastique album ! Leur version du classique de « Pretty Thing » est paradisiaque. C’est l’un des plus beaux hommages jamais rendus à ce titan du rock.

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             Sur la pochette de Can’t Beat The Kid, John Hammond descend d’une grosse berline noire. Il a un faux air de Clyde Barrow. C’est à Eddie Hinton qu’on doit le titre de l’album et le morceau titre qui ouvre le bal des festivités. Une fois de plus, John se retrouve à Muscle Shoals, avec le house-band comprenant - entre autres - Eddie Hinton, Spooner Oldham et l’impressionnant Roger Hawkins au beurre. John sort une version splendide de l’« It’s Mighty Crazy » de Lightnin’ Slim : belle version, bien sèche et bien secouée du cocotier. Sur « I Hate To See You », Eddie Hinton joue des notes fantômes. John tape plus loin dans Bo avec « Diddley Daddy », et c’est joué dans les règles de l’art mambo deep south, sur un beau beat avantageux. Puis il attaque sa B tout seul, en s’accompagnant à la guitare. Il y rejoue comme d’habitude ses classiques favoris de Robert Johnson et de Sleepy John Estes. Bon bref.

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             Il démarre Solo avec une belle reprise acoustique de Muddy : « Can’t Be Satisfied ». C’est terriblement vivant. Il multiplie les figures de style. Il est encore pire que Mike Wilhelm. Il est infatigable, il innove à chaque paquet de notes, c’est de la haute voltige dans un verre d’eau. Comme dans Fantasia, il démultiplie à l’infini. Il en gratte dix à la douzaine. Il ne sait plus où les mettre, et ça devient vite assommant. Il va beaucoup trop loin. On a l’impression que ce n’est plus du blues. Il revient à son cher pied tapé avec « She’s A Truckin’ Little Baby ». Il passe sa virtuosité à la moulinette. Il fait de la démultiplication exponentielle. Ce genre de virtuosité donne le tournis. Avec « The Sky Is Crying », il va chercher Elmo à la racine du poil. Puis il tape dans Jimmy Reed avec « Honest I Do ». Il revient à Robert Johnson avec « Hellbound Blues ». Il va au Robert comme d’autres vont aux putes, avec une déférence extraordinaire. C’est là qu’il excelle, il chante au chat perché et donne des frissons. Il tape aussi dans Wolf avec « Tell Me ». C’est tendu. Il cherche l’esprit des bois.  

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             En 1978, John Hammond enregistre Footwork tout seul. Il démarre avec son copain Robert et une version vertigineuse de « Preachning Blues ». Il multiplie les effets florentins. Ce mec est pire que le diable, il serait même capable de lui apprendre à jouer de la guitare. Il gratte ensuite « Crossroad Blues » à l’ongle sec. Mais attention, il gratte plusieurs milliers de notes à la minute. Il va titiller la moindre notule de bas de manche. Fantastique version de « Who Do You Love », dans doute l’un des plus beaux hommages jamais rendus à Bo. Il saque le rumble de façon tactile et subtile, à l’entreprenante. Un vrai régal pour les dévots de Bo. Avec John Hammond, tous les coups d’acou sont permis. Il gratte ça au délire du génie d’acou. En B, il tape dans Mose Allison avec « Ask Me Nice » qu’il swingue à grands coups d’acou. Nous avons là un vrai bretteur. Il reste dans Mose avec « Everybody Cryin’ Mercy » et traîne aux frontières du jazz. Il reprend aussi le « Go No Further » de Little Walter. Et il boucle avec le « Come On In My Kitchen » du copain Robert qu’il traite à la pureté mélodique. Il chante à la syllabe hurlée, celle qui dérape facilement. Belle fin d’album exceptionnel. 

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             Il enregistre Hot Tracks en 1979 avec les Nighthawks. Il tape pas mal dans Bo, et notamment avec « Mama Keep Your Big Mouth Shut » et « Pretty Thing », mais les Pretties sont passés par là avant et ça pose un problème d’antériorité. Bizarrement, son « Pretty Thing » est crédité à Big Dix alors que c’est du pur Bo. Il revient aussi à Wolf avec une version trop polie de « Who’s Been Talking ». Il tape dans John Lee Hooker avec « Sugar Mama » et fait preuve d’une hargne peu commune. C’est bien arraché à la glotte et salement gratté. Fantastique approche pour « You Better Watch Yourself ». Il sait placer ses pions. Il revient au boogie blues de prédilection. Magistral, voilà le mot. Reprise de « Caress Me Baby » du grand Jimmy Reed, gratté à la Reed.

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             Il retape dans Bo sur Mileage, paru un an plus tard. « Diddley Daddy » sonne comme un énorme coup de chapeau. Véritable coup de génie. Il traite ça à la stand-up - Oh Diddley where you been/ Oh Diddley Bo ! - Ça remet en perspective la modernité de Bo Diddley. Comme sur les autres albums, tout ici est tiré au cordeau. Sa version de « My Babe » part au quart de tour. On sent toujours chez lui cette incroyable assurance que confère la maturité. Il réussit à imposer un style tout en restant classique. Il passe à l’heavy blues avec « Standing Around Crying » et sort sa grosse voix. Il noie tout ça à d’harp. C’est bien chanté et sans surprise, comme chez Charlie Musselwhite ou Roy Buchanan. Il gratte « Riding In The Moonlight » à sec - Oh baby let’s ride in your automobile - Dans « Big 45 », il se réveille avec un flingot pointé sur lui - I woke up this morning/ My woman was standing over me - Habituellement, dans les blues, elle est partie. Mais là, non - I said please babe/ Honey please don’t take my life - Irrésistible ! En B, il tape dans « Help Me ». Puis il passe au primitivisme avec « It Hurts Me Too » qu’il gratte au dobro. Nouvelle leçon du maître avec « Mr Luck ». Irréprochable. Jeu et diction. Tout est là, dans la restitution la plus parfaite.

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             Sur la pochette de Frogs For Snakes paru l’année suivante, il joue de l’harp, assis à côté d’une gamine éclatée de rire. Très belle pochette. Il fait sur cet album une extraordinaire reprise de Wolf, « Gone So Long ». Quelle niaque de glotte ! Sur « Got To Find My Baby », il tire bien sur l’élastique de ses syllabes. On croirait entendre un gros black d’honky tonk sur « Fattening Frogs For Snakes ». Magnifique version du « Key To The Highway » de Big Bill Broonzy. Rien qu’avec ça, John Hammond s’installe au panthéon du bues subliminal. De l’autre côté se niche une belle reprise d’Arthur Big Boy Crudup, le fameux « My Baby Left Me » qui fit le bonheur d’Elvis. John le prend plus sec et moins rockab, avec un sax qui arrondit les angles. Il tape plus loin dans le fabuleux « Mellow Down Easy » de Little Walter, et il en fait une fubarderie riffée à fond de train. Il mâche bien sa viande de mots dans « Your Funeral And My Trial ».

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             Il sort Live en 1983. Pas de surprise, c’est l’album live d’un surdoué. Il joue tout à coups d’acou en tortillant des tortilletes de septièmes diminuées. Tous les gros classiques du blues y passent, « Saddle My Pony », « Can’t Be Satisfied » et « Cat Man Blues » qu’il démultiplie à l’infini marmoréen à coups de tiguilis arpeggiés qu’il remonte dans des quincailleries de gammes de notes claires, tout cela à l’ongle sec, bien sûr. Ce mec bat tous les records de virtuosité, y compris ceux de Jorma Kaukonen et de Mike Wilhelm. Il faut entendre sa version de « Dust My Broom », en B. Il la mène à coups d’acou avec des tilititi-titititi qui feraient baver Brian Jones. Il noie tout ça à coups d’harp et disperse ses trésors de tortillettes aux quatre vents.  Il transforme « Shake For Me » en fantastique partie de shuffle d’acou lancé à fond de train et il termine avec une version d’« I’m Movin’ On » dégoulinante de jus.

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             Found True Love date de 1995. Il prend le morceau titre à la langue coincée. Il sait zozoter, pas de problème. Et il reste terriblement bon. Il chante « I Hate To See You Go » au rentre-dedans, beat hypno et gras double. Son beat reste un modèle du genre - You know I love you c’mon back home - Il est alarmant d’efficacité et de véracité limoneuse. Il chante « Fore Days Rider Blues » à l’édentée. C’est un piano-blues. Il gratte des retours sur sa gratte à l’ongle sec. Il revient à Wolf avec « Howlin’ For My Darling ». Il l’ulule à la perfection. Son vieux pote Charlie vient souffler des coups d’harp sur « Hello Stranger ». C’est le meilleur boogie sur le marché. Rien d’aussi terriblement cousu de fil blanc. Retour à l’heavy duty de Wolf avec « My Mind Is Ramblin’ » qu’il arpente en s’écorchant la glotte à vif. Mais il s’y tient et sort des syllabes blanches de nègre devenu fou. Admirable. Il a tout compris. La fièvre s’empare de lui.

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             Six ans plus tard paraît Wicked Grin. On voit le petit sourire en coin de John sur la pochette. Il reprend des compos de Tom Waits et des luminaries l’accompagnent : Augie Meyers (qui vient tout juste de casser sa pipe en bois) et Larry Taylor. Sur « Heart Attack And Vine », Tom Waits gratte sa gratte. L’Augie envoie un shuffle terrible. Charlie Musselwhite vient en renfort sur « Clap Hands ». Super-groupe ! Ça joue sous le boisseau. On entend Charlie souffler au fond du studio. Encore plus spectaculaire : « 16 Shells From A Thirty-Ought Six », joué au claquement d’os, la java des squelettes. Groove de train fantôme. Charlie revient souffler dans « Get Behind The Mule ». C’est joué aux sableurs d’Ike Turner. Tout sur cet album regorge de son. On tombe plus loin sur « Murder In The Red Barn », un groove de glauque exceptionnel.

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             Pas mal de belles choses sur Ready For Love paru en 2002. Dans le groupe qui l’accompagne, on retrouve Augie Meyers et ça démarre très fort avec « Slick Crown Vic », un vieux boogie chanté sous le boisseau. Sur « No Chance », John sonne un peu comme Tony Joe White. Ça traîne dans les marais. On tombe plus loin sur un fantastique « Gin Soaked Blues », l’heavy boogie des Batignolles. John et ses amis ne misent que sur l’épaisseur rythmique - Come alone last night/ Full a fifth of Old Crow - Il pousse même le vice jusqu’à aller faire une reprise des Stones avec « Spider & The Fly » - My my my don’t tell lies/ When you’re done you’re sure to go to bed - un régal pour un chanteur comme John, car tout est dans la diction. Plus loin, il tape dans le balladif vaudou avec « Same Thing ». L’Augie joue enfin de l’orgue et ça devient atmosphérique. Ça jazze sur « Comes Love ». Il revient dans le bayou avec « Low Side Of The Road » - You’re rolling over to the/ Low side of the road.

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             John a les cheveux gris lorsqu’il enregistre In Your Arms Again en 2005. On trouve encore de sacrés coups de génie sur cet album, tiens, par exemple, cette version d’« I Got A Woman ». Il s’en blanchit la glotte. Il est le roi (blanc) des ré-interprétateurs. Et ce festival de clap-hands ! Les deux autres coups de génie sont les reprises de Wolf. « Evil (is Goin’ On) », pour commencer. Il plonge dans le pire Wolf et il le fait pour de vrai - That’s evil - Il le tarpouine à sa manière  - You better watch your happy home - Il joue avec des mesures ratées de soulographe. Aucun blanc n’est capable d’approcher le génie de Wolf d’aussi près. Même chose avec « Moanin’ For My Baby ». Il revient inlassablement au groove malsain et passe des coups d’harp terribles. Il hurle à la lune. Il réincarne l’âme brûlante de Wolf. Il revisite l’insondable noirceur de l’âme humaine, et dit avec mauvaiseté toute l’horreur de vivre. Il est dans le vrai truc. On se régalera aussi du « Jitterbug Swing » qui fait l’ouverture. Il joue ça au stomp et donne des grands coups dans son dobro. Véritas ! Fatalitas ! Il va chercher le gros stomp de cabane. Tout y est : l’énergie du fleuve et les poux du diable. Il tape aussi une version de « Serve Me Right To Suffer », mais il n’a pas le même son que Johnny Winter qui en sortait une version démente sur Second Winter. Il le prend folky folkah au coin du feu.

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             Sur la pochette de Rough & Tough paru en 2009, John a les cheveux blancs. Plus il vieillit et plus il sonne comme un black du fleuve. Avec « My Mind Is Ramblin’ », il s’enfonce dans son limon à coups de bottleneck et de coups d’harp, avec une virtuosité qui n’intéressera que les puristes, une race en voie de disparition. « Still A Fool » est encore plus rootsy. Il gratte ses two trains running. Il y a cru toute sa vie - Now I wish I was a catfish swimming in the deep blue sea -  Pour faire honneur à Little Walter, il claque des accords de dingue sur « Up The Line ». John Hammond est l’artiste parfait. The perfect guy. Il tape un « My Time After A While » incroyablement pur. Il s’en égosille. Il revient au vif argent de Little Walter avec « Get To Find My Baby » et tape ensuite dans le solide boogie de Jerry McCain avec « She’s Tough ». Forcément énorme. Il repart sur le chemin de Taj Mahal avec une belle version de « Statesboro Blues », mais il le joue à l’étouffée. C’est assez spécial et bien embarqué. Sur « I Can Tell », il sonne comme le vieux Tony Joe et il revient enfin à Wolf avec une version cuisante de « No Place To Go » qu’il gratte à l’ongle vert. Il ulule et s’entête, il souffle ses coups d’harp et chante avec toute la conviction dont il est capable. John Hammond est un géant.

     Signé : Cazengler, John Immonde

    John Hammond. Disparu le 28 février 2026

    John Hammond. Triumvirate (Dr John, Mike Bloomfield). Columbia 1973

    John Hammond. Can’t Beat The Kid. Capricorn Records 1975

    John Hammond. Solo. Vanguard 1976

    John Hammond. Footwork. Vanguard 1978

    John Hammond & The Nighthawks. Hot Tracks. Vanguard 1979

    John Hammond. Mileage. Rounder Records 1980

    John Hammond. Frogs For Snakes. Rounder Records 1981

    John Hammond. Live. Spindrift Records 1983

    John Hammond. Found True Love. Pointblank 1995

    John Hammond. Wicked Grin. Pointblank 2001

    John Hammond. Ready For Love. Back Porch  2002

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    John Hammond. At The Crossroads. Vanguard 2003

    John Hammond. In Your Arms Again. EMI 2005

    John Hammond. Rough & Tough. Chesky Records 2009

     

     

    *

             Vous me connaissez, j’aime les chose bizarroïdesques, ce n’est pas de ma faute, le bacille du démon de la perversité s’est échappé d’un recueil de contes d’Edgar Poe et s’est incrusté tel un poulpe tentaculaire sur la paroi poreuse de mon cerveau, des dégâts irrémédiables ont été commis, cela ne m’empêche pas de vivre car il en faut davantage pour arriver à bout d’un rocker, la chose possède même ses bons côtés, par exemple les filles sont presque toujours attirées par mes goûts viciés et dépravés, mais là je crois que j’ai attrapé le pompon.

    GUYOĐ

             C’est le nom du groupe. Ce n’est pas pour rien que chez Poe le meilleur complice du Démon de la perversité se dénomme L’Ange du bizarre. Evidemment vous vous interrogez sur cet étrange D terminal accoutré de cette barre. Z’auraient mis un tréma sur le Ö, cela ne vous aurait pas traumatisé, rien de plus normal chez les groupes de metal, mais ce Đ  barré vous tarabuste. Sort tout simplement de l’alphabet latin, une lettre que nos copistes romains ont inventée pour transcrire un son qui ne figurait pas dans la phonologie virgilienne, mais commune chez certaines peuplades nordiques, notamment anglaises, pour prononcer ce Đ vous essaierez d’adoucir le dzéta grec en le modulant en dthe, imitez le fameux ‘’the’’ britannique qui met en émoi nos têtes blondes de sixième qui essaient plutôt mal que bien de prononcer la principale difficulté de l’idiome d’outre-Manche.

             Proviennent de Graz, cité de 300 000 habitants située dans le Sud-Est de l’Autriche. Pourquoi ce groupe issu d’un pays situé au centre des terres européennes s’est-il entiché des profondeurs sous-marines, je n’en sais rien, ce qui est certain c’est qu’ils aiment les gouffres abyssaux. Certes tous les goûts sont dans la nature humaine, même les plus pervers…

             Le temps de revêtir votre maillot de bain et nous partons explorer leur discographie. Z’ont commencé par un split dont ils squattent la face A en compagnie du groupe Lhem, duquel nous ne nous préoccuperons pas. 

    ALLUVIAL SOIL

    (K7 / Janvier 2022)

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    Cartismandua qui a réalisé la couve possède une imagination bien plus luxuriante que ne le laisse deviner ce dessin un peu simpliste, une visite sur son Instagram, explorez-en les multiples pistes, vous en convaincra. Ici un sol alluvionnaire certes, nous n’en retiendrons que l’idée d’un fleuve plus noir que les eaux léthéennes des Enfers… Question insidieuse, quelles sortes d’alluvions pourrait déposer la mort…

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bass, bacvking vocals / Öjin : vocals.

    Into the temple of Vepar : c’est le début de l’aventure, les esprits mal intentionnés diront que c’est plutôt la fin, tout dépend de la façon dont vous entrevoyez  la vie et surtout la mort… de toutes les manières pour toucher le fond faut d’abord flotter à la surface… un son diffus, bientôt lentement rythmé, sombre ambiance, accablante même, la voix s’élève, un peu comme si elle avait les poumons emplis d’eau, la nef se balance doucement mais pas du tout sûrement, quant au Capitaine esseulé sur la mer avec son navire il n’a aucun espoir, l’ennemi s’approche il préfère implorer Vepar, le démon des abysses, qui se présente sous forme d’une sirène, ce n’est pas une ravissante créature à seins nus et rebondis dont vous emplissez vos frénétiques masturbations, mais un monstre visqueux sans pitié, d’ailleurs le bateau est déjà en train de couler et l’on entend plus qu’un gargouillement de noyé dont la bouche entrouverte laisse échapper ses dernières bulles d’air… orage et chaos est-ce la mort qui fond sur lui tel un squale affamé, notre capitan a retrouvé sa voix, il n’est pas mort, ou plutôt il entreprend sa nouvelle vie d’être mort et il descend sans fin si profond que vous n’entendez plus rien, frémissements cordiques, il a retrouvé sa voix et lance sa malédiction contre ses ennemis, que leurs plaies pourrissent sans fin comme excréments que nul soleil ne saurait assécher. Unfathomale depths : le son reprend, cymbales inquiétantes et bruit de fond (c’est le cas de dire), impressionnant, une étrange mutation, le sang et l’âme de notre héros se mélangent au sel et à l’amertume de l’eau marine, déferlement, imprécation, appel à la vengeance, alchimicus momentum, l’ancien homme ne fait plus qu’un avec l’abîme, il a invoqué l’abîme véparien et l’abîme l’a abîmé à jamais, une joie titanesque l’envahit, le voici remous tumultueux et vague boutoir, il  n’a plus peur, il chantonne, sa vengeance s’étend sur toute la surface de la mer, une goutte de sang ne suffit-il pas à la teinter d’un rouge profond. Il ne crie plus, il murmure, il tient sa vengeance entre ses dents. Les dents de la mer.

             Sachez-le, la mer n’est jamais bleue, la mer est noire.

    WATCHER IN THE DARK

    (Novembre 2023)

             Premier simple d’un album à venir.

    Pour ceux qui aiment voir ce qu’ils écoutent il existe une Official Video du morceau.  Le genre d’objet qui n’apporte rien, le groupe joue dans une caverne bleutée, mais le résultat esthétique est bluffant. Les poses des musicos sont aussi attendues que les rares images du nageur qui apparaissent de temps en temps, votre regard n’est pas surpris mais pris jusqu’au bout. Elle est signée Revvidy, mot derrière lequel se cache Susanne Mostölg. J’ai l’impression, je n’ai pas tout vu, que cette vidéo est son chef-d’oeuvre. Faut dire que la musique est somptueuse.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    La couve qui accompagne le morceau, est très simple à décrire si l’on ne s’attarde pas. Nous sommes au fond de l’océan. Qu’apercevons-nous, des vestiges antédiluviens, le temple de Vepar, une simple paroi rocheuse dans laquelle se serait fossilisée la gueule ouverte d’une baleine, je vous laisse à vos imaginations. Evidemment vous l’avez deviné : tout baigne dans le  bleu glauque des profondeurs de vos cauchemars les plus angoissants.

    Tintements légers qui vont s’intensifier et devenir obsédants, c’est le vocal qui mène la musique, un peu comme si elle n’était qu’un accompagnement qui obéirait à la moindre de ses inflexions, mais qui growle au fond des fosses marines, est-ce l’âme du capitaine qui se confondrait avec le démon ou Vepar en personne, qui mène les cohortes de ses vagues monstrueuses à l’assaut de la terre, une quantité négligeable cette pangée puisqu’il ne fait allusion qu’ à la mer et qu’au ciel, transformés en un unique et un tourbillonesque chaos destructeur, une espèce de monstrueux typhon en formation pour se ruer sur la terre des hommes. Le petit mot est lâché, la race humaine, l’engeance stupide et  fétide, qu’il convient de détruire, d’anéantir sans pitié sans regret, ils ont ignoré le prince des Démons, ils se doivent de périr, les abysses se préparent à tout balayer, tout sera détruit, concassé, chamboulé, inutile de faire semblant de se repentir, Vepar ne pardonne pas, tapi au fond des antres il nous regarde, nous n’existons déjà plus… Le morceau vous a l’allure d’un concerto orchestral violent et impulsif, une vague sonore qui se gonfle, s’ébroue, se disperse, se rassemble, qui attaque et submerge, qui emporte avec elle les vibrations de votre esprit privé de toute force vitale.

    HEART OF THY ABYSS

    (CD / Novembre 2023)

    Rehoboth : drums / Dhom : guitar, bacvking vocals / Öjin : vocals / Dakakuji : bass.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    L’on retrouve sur la couve du CD le même bleu de fond que sur la précédente, mais si cette dernière restait peu signifiante, celle-ci est beaucoup plus forte, elle nous aide d’ailleurs à mieux visualiser la première. Ces formes indistinctes que nous avions du mal à objectiver, elles apparaissent maintenant comme ce qu’elles représentent :  des extrémités de tentacules qui s’agrippent au basalte d’une paroi émergeant de l’abîme.  Sur cette deuxième pochette c’est une main tentaculaire, d’autant plus abominable qu’elle ressemble à une main humaine, simplement posée, elle ne cherche plus à s’accrocher, sur la falaise qu’elle entreprend d’escalader. L’on frémit à la seule pensée de l’être éminemment malfaisant dont elle n’est que le prolongement d’un noir dessein. Le cœur de l’abîme n’est qu’un monstre qui s’apprête à attaquer la terre des hommes… Certains optimistes affirmeront qu’ à l’instar du Godzilla japonais figurant la catastrophe atomique de Nagasaki, elle symbolise la vengeance de la Nature envers notre humanité peu écologique… pour notre part nous préférons y voir les monstres tapis dans nos abysses intérieurs que nous extrayons régulièrement de nos viviers neuronaux, dans lesquels nous leur prodiguons tous nos soins, afin d’en   relâcher de temps en temps un ou deux, pour nous amuser à les voir se jeter sans aménité sur quelques millions de nos semblables. Rien de tel qu’une bonne distraction pour ne pas nous ennuyer.

    L’artwork est de Khaos Diktator, il est des noms qui sont à eux seuls de véritables poèmes, architecte, musicien, graphiste, je rajoute : visionnaire. Il vous montre ce que vous n’auriez pas le courage et l’appétence de voir.

    First wawes of destruction : longtemps l’on n’entend rien, puis un brouillamini furtif, puis comme une cloche des profondeurs qui sonnerait, bientôt l’on discerne le bruit d’un clapotement de marée montante, brutalement il laisse place aux hurlements vindicatifs de Vepar, perso nous préfèrerions la fureur de Poseidon, mais la voix n’en finit pas de nous avertir, avec Watcher in the Dark nous assistions à la fin de la catastrophe, mais ici nous voici ramenés aux prémices du cataclysme,  le morceau n’est pas très long mais produit un effet choc-frontal, le prélude est à la hauteur de la magnificence sonore du finale offert en avant-première. In tharsis : admonestations tharsiques, locution biblique désignant des rivages lointains situés l’on ne sait trop où, en un lieu mythique regorgeant de métaux, est-ce pour cela que l’on entend les tambours métalliques d’une forge, serait-on, poursuivant notre rêve héphaïtosien et neptunien, dans l’île des Bienheureux dans laquelle les Dieux forgent les armes pour préparer leur retour,  déclenchement de la guerre, exhortations aux troupes chargées d’annihiler l’espèce humaine, rythmes chargés de lourdes colères, ires rentrées qui ne demandent qu’à exploser, qui sourdent en elles-mêmes pour accumuler des montagnes abyssales de haine, hymnes péaniques en l’honneur de la destruction finale, suspension de quelques notes quasi silencieuses, clameurs d’avant l’assaut et chants de guerre, enfin le déferlement tant attendu, les fouets cinglent les épaules des rameurs, SILENCE, long et impavide, comme ce chuintement de l’aiguille de la tête de lecture qui parcourt la zone de silence qui sépare deux morceaux d’un trente-trois tours, n’oubliez pas que nous sommes en une œuvre musicale,  saccades de vagues sur les flancs des navires tharsiques qui rapportent l’or du Rhin mythique au pays de Phénicie, clapotements contre les coques, tels des battements d’ailes de l’oiseau Phénix qui porte en lui sa propre destruction. Into the temple of Vespar : le lecteur se rapportera à notre chronique précédente  d’Alluvial Soil, si ce n’est qu’ici après un long silence, les plages de silences, des espèces de grèves musicales, sont parties prenantes des compositions guyodiennes, l’on entend le clapotis infini de la mer, à peine troublé par le roucoulement incessant des mouettes, le temple est au fond des abysses, retour à la surface océanique immuable, voile mouvant d’Isis qui cache ce que l’on ne saurait

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyo

    voir.  The everlasting lightless realm : P I : Descension : Le royaume éternel sans lumière - Descente : retour sous la surface, musique grinçante, descente dans la mer, plongée dans les gouffres, celui de l’Océan, celui de la Poésie, récitation strophique de L’homme et la mer de Charles Baudelaire, en langue anglaise ( malheureusement), le blanc séparatif des strophes est remplacé par des assourdissements musicaux, c’est la musique qui prend la place du silence poétique, la musique conçue en tant qu’isolant, en tant que caisson échoatif, de l’intrusion du rêve, dans les profondeurs innommables de la réalité d’un autre royaume, la déclamation comme une déclaration de guerre de l’intérieur à l’extérieur, de ce qui est au cœur des choses et hors des choses, à cet empire éparpillé qu’il convient de réunifier, tâche insurmontable qui demande les horribles travailleurs que sont les Dieux et les poëtes. The everlasting lightless realm : P II : Abscision : Abscission nous traduirons par : émondement : éclats chatoyants de guitares doucereuses, tapage drummique grandiloquent, encore une fois lecture déclamatoire, tirée de Moby Dick pas directement du roman de Melville, mais  du film, nous sommes en ce morceau aux confluences du théâtre et de la mise en scène, la musique jouant le rôle du déroulement de l’action en tant ce que notre modernité appelle  ‘’suspense’’ et qu’Aristote nommait dramatique marche inéluctable vers la solution catharsique, c’est ainsi qu’est d’ailleurs bâtie l’œuvre de Melville, qui se clôt sur le surgissement du cercueil, qui franchit la barrière de la surface de la mer comme le doigt d’un Dieu qui désignerait la fin de toute entreprise humaine : la mort impavide. The everlasting lightless realm : P III : Eruption : irruption rockique, le rock reprend son droit, déchaînement vocal, triomphe de la musique, après les étranges intercessions quasi-théorico-expérimentales sur les frontières poreuses des arts, cette synesthésie mythique d’une œuvre totale qui engloberait la monstrueuse palette des modes d’expressions humaines,  est-ce pour cela qu’au milieu du morceau nous assistons au mélange pictural musical, une espèce d’atonisation des différentes couleurs ingrédientiques, le miroitement incessant d’une surface clapotante et écumante, qui ne saurait être, l’absence noire de toutes les teintes, ou la présence blanche, bonjour Moby Dick, de toutes leurs conjonctions. Le vocal reprend voix. Serait-ce pour signifier la position de l’Homme ordonnateur de désastres ou de fééries. Peut-être le moment où l’on ne sait plus qui sont les Dieux et où l’on ignore ce que sont les hommes. Unfathomale dephts : encore une fois nous renvoyons à notre chronique d’Alluvial Soil : à considérer comme la reprise de l’épisode que nous pourrions intituler La Vengeance de Vepar que le groupe a entrecoupé d’une suite quasi-symphonique et métaphysique qui donne à ce full lenght album une dimension en quelque sorte tri-dimensionnelle. Guyot : (z’ont un drôle de nom, d’où sort-il, que veulent-ils nous dire, j’ai barjoté davantage lorsque j’ai vu cette étrange orthographe… Jusqu’à ce que Wikipedia m’apprenne qu’un guyot est un volcan sous-marin à cratère tronqué, d’où le pourquoi de cet étrange Đ qui se prononce comme le ‘’the’’ anglais) : le vocal susurre, quel grand secret nous confie-t-il lorsqu’il laisse l’amplitude musicale prendre sa place, nous ne pouvons nous empêcher de penser à Jean-Sébastien Bach, se servant de la notation lettrique musicale allemande qui lui permet ‘’ d’inscrire’’ son nom en regroupant les notes b, a, c, h, en certains passages clés de son œuvre… La différence entre Guyot et Guyođ  totalement atténuée par le jeu de la prononciation n’est pas due au hasard surtout si l’on prend les trois titres des trois parties de The everlasting lightless realm. Descencion, Abscission, Eruption, n’est-ce pas la description d’un monstre volcanique sous-marin au cône tronqué qui peut à tout moment entrer en éruption et former au milieu des mers des îles magmatiques dépourvues de toute présence humaine… Le groupe ne se présente-t-il pas comme une force artistique, symbolisée par le dieu aquatique Vepar, une manière comme une autre d’affirmer sa présence révolutionnaire parmi la sphère metallique en le sens où il crée une œuvre totalement différente de celles commises jusqu’à lui par toute autre formation… Watcher in the dark : encore une fois le lecteur se rapportera à la chronique de ce même titre exposée ci-dessus : nous nous contenterons d’insister sur le rôle de clôture de l’œuvre que joue ce morceau. Le même que le même que le Crépuscule des Dieux de Wagner dans l’Or du Rhin.

             Bref  un groupe à méditer et à écouter.

             Prochainement nous chroniquerons leur dernier album sorti en janvier 2026.

    Damie Chad.

     

     

    *

    La dernière nouveauté, même pas là depuis deux heures. Tout de suite j’ai senti l’embrouille. Oui mais c’était tentant. Pourquoi, je n’en savais rien, la pochette de l’album n’était pas un chef d’oeuvre, même pas une once d’originalité, le titre me paraissait suspect, quant au nom du groupe au bout de trois secondes de réflexion, il s’est avéré décevant. De surcroît ce n’était même pas une nouveauté ! Tout autre que moi serait allé voir ailleurs, encore une fois le fameux flair du rocker en a décidé autrement.

    EVE

    APATHEAN

    (Juin 2013 / Bandcamp)

             2013 ! leur site n’existe plus, leur FB a cessé d’émettre depuis 2014… Heureusement il reste quelques photos et la vidéo d’un concert sur You Tube…

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    Ont un nom d’origine grecque mais ils sont de Riverside, agglomération de 330000 habitants située à l’Est de la mégalopole de Los Angeles. L’on peut s’interroger sur la signification d’Apathean, le traduire par apathique nous semble peu mélioratif, peut-être vaut-il mieux s’inspirer de son étymologie hellénique, littéralement sans émotion, sans souffrance, qui semble davantage appropriée à la mentalité adolescente, à cette morgue juvénile si particulière. Ils devaient avoir  quinze-dix-sept ans lorsqu’ils ont formé le combo. Nous inclinerions plutôt pour ‘’Indifférent’’ voire son contraire ‘’Différent’’, comprendre : nous sommes différents de vous les adultes… Le terme apathéen, beaucoup plus classe, en jette un max, infuse l’idée d’un regroupement d’individus ‘’à part’’ qui se tiennent à l’écart des autres. 

    Ashtin Arner : guitars, vocals, piano / Kevin Martin : vocals, synthesizer /
    Jason Perkins : drums, vocals /  Dani Vo : bass

             En langue anglaise le mot eve peut signifier : veille, par exemple la Veille de Noël, ou alors simplement désigner l’épouse d’Adam. Les titres des morceaux ne permettent aucun doute sur sa traduction française.

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             Que des garçons pensent aux filles rien de plus normal, mais nos apathéens sont plus subtils qu’on  ne pourrait le présupposer, ne vont pas s’écrier la bouche en cœur : Baby, I love you ! ou en  plus explicito-pseudo-poétique :  Baby, drive my car ! Vont se lancer dans une intense réflexion sur l’essence de la Femme. N’exagérons pas, sur la concrétude des femmes… Ce qui nous permet de mieux comprendre le choix de la couve : cette couleur chair, cette demi-sphère qui n’est pas sans évoquer quelques fameuses rotondités, je ne m’attarderai guère sur le petit trou central de cette rose, bonjour Ronsard, de cette lanterne de papier qui nous rappelle que chez les lampyres ce sont les femelles qui brillent de tous leurs feux dans la nuit noire afin d’attirer à elles le mâle qui la fécondera…

    Pandora :  La première femme, le cadeau empoisonné que les Dieux de l’antique Hellade ont offert aux hommes pour les punir de s’être rendus coupables de s’approprier, grâce à Prométhée, l’usage et la puissance du feu. Si Apathean sort Pandore de la boîte mythologique, ce n’est pas pour nous conter son histoire mais en tant que symbole de la  féminité. Une créature qu’ils se contentent  en ce premier morceau d’observer de loin, un navire qui désire accoster sur une côte inconnue non répertoriée sur les cartes prend soin avant tout d’inspecter à la longue-vue la découpe du rivage. L’on n’est jamais trop prudent. Tout ce que je viens d’expliciter, Apathean vous le fourgue en quinze mots, qui mis bout à bout ne dépassent pas une ligne et demie. Autant dire que leurs lyrics flirtent pas mal avec la poésie. Concision et anti-délayage au programme. Je vous en prie, profitez des cinquante-et-une premières secondes, imaginez-vous dans les jardins d’Ispahan, mollement alanguie sur l’herbe tendre aux côtés de la belle des belles, entre parfum de rose et frisson de guitare, profitez de cet instant suprême, il ne reviendra jamais,  ce n’est pas la foudre de Zeus qui s’abat sur vous, en une fraction de seconde vous êtes zigouillé d’égosillements, le cri qui tue, maintenant ce que vous entendez c’est l’écho terrifiant de vos pas dans les corridor des Enfers, vous avez l’impression de déambuler sans fin dans des couloirs emplis des échos noisiques des pas de ces milliers de malheureux qui vous ont précédé,  quant à ces trois derniers frémissements de guitare perdus dans ces grincements styxiques, sans doute sont-ils le sourire ironique de votre crâne ricanant… de votre vivant vous aviez fait la moitié du chemin vers Elle, elle ne s’est pas rendue à votre rencontre, mais maintenant vous savez où vous désiriez aller. Antoinette : tiens celle-ci on ne l’attendait pas, quelle dégringolade, il s’agit bien de Marie-Antoinette, la reine de France haïe par le peuple de Paris… Qui ne fera pas de vieux os sur le trône dont elle contribuera par ses actions inconsidérées à la disparition. Nos lectrices féministes ne manqueront pas de s’étonner de ce choix (et de quelques autres qui suivent) de cette représentation symbolique de la femme, nous les comprenons, toutefois démocratiquement parlant c’est le droit le plus absolu de nos apathéens de nous faire part de leurs sentiments. Ne tremblez pas, si vous n’avez jamais assisté à une exécution publique et si vous n’avez jamais trempé votre mouchoir dans le sang qui coule de l’échafaud pour garder un souvenir de cet instant et le montrer à titre d’exemple moral à vos petits-enfants, c’est le moment de profiter de l’occasion, un véritable morceau couperet, il ne dure pas longtemps, en deux minutes ils vous ont condensé les hurlements de la foule, le roulement des tambours, les rugissements intérieurs de la victime entendant le frottement de la lame dévalant les rainures de bois, le choc mat de la tête qui roule sur le plancher, les vociférations jouissives et triomphatrices de la plèbe altérée de sang, tout cela restitué avec quatre instruments et un dégueulis vocalique du plus bel effet… L’est sûr que quand ils se lâchent nos apathéens n’y vont pas de main morte. Pour ceux qui ne supporteraient pas cette scène, qui se demanderaient pourquoi tant de haine envers la seconde moitié du ciel, ainsi   nommait-il la gent féminine le grand timonier Mao (qui sait tout), comme antidote nous vous proposons de relire les dernières pages du Chevalier de Maison-Rouge d’Alexandre Dumas, exactement la même scène mais en mode hyper-romantique. Ce qui hélas nous éloigne quelque peu de l’ambiance apathéenne… Héra : l’on remonte aux étages supérieurs. Rien de moins que la matrone de l’Olympe. Elle n’a jamais eu vraiment bonne presse. Imbue de son titre, de ses privilèges, jalouse, irascible, vindicative, sa haine à l’encontre d’Hercule, fils aldutérin de Zeus, ne faiblit jamais… En admettant que la condamnation de l’épouse de Louis XVI soit d’ordre avant tout politique, il semble que les paroles de ce morceau soient tirées des rapprochements expérimentaux plus étroits que notre combo ait entretenus avec le genre féminin, en tout cas se la jouent un peu jazzophne sur le début du morceau, vous savez ces jeux de cymbales acrobatiques, mais dès qu’ils crachent leur venin, l’on est obligé de reconnaître que le bilan qu’ils en établissent est terriblement déceptif, pour sûr il y eut des moments de rémission, mais en fin de compte ils en pleurnichent de rage comme des donzelles atterrées par les comportements un peu brutaux de leurs chevaliers-servants, z’en vomissent à gros et gras bouillons, mais comme ce sont des hommes tout de même, ils finissent par activer le mécanisme d’une de ces boîtes de musique au son aigrelet comme ces  cerises non mûres que l’on recrache. Sur le gâteau. Pas assez sucré. Hélène : Homère le reconnaît, je m’en excuse auprès de nos lectrices, elle fut, elle est, elle sera la plus belle de toutes les femmes, elle causa bien des malheurs, Zeus la reçut dans le palais de l’Olympe et lui donna l’immortalité... Nos apathéens sont prêts à tout pour une telle beauté, comme ils ne peuvent lui octroyer le don souverain de la vie immortelle, ils proclament que leur plus grand bonheur serait d’être enterrés et de pourrir avec Elle. Franchement chères lectrices vous ne pouvez pas trouver plus romantique. Quelle fougue, quelle exaltation, quelle extravagance, quelle conviction vocale, mise davantage sur l’intensité statique que sur la violence, s’y mettent à plusieurs pour hurler leur intime conviction, bon à la fin ça déraille un peu, leur déclaration d’amour éternel ressemble à ces vieilles bobines usées qui ne restituent pas leur bande sonore ave une parfaite netteté... Faisons semblant de croire qu’il s’agit juste d’un malheureux incident technique. Pas de procès d’intention, s’il vous plaît… Ils jouent trop bien ! Annabell : un instrumental ? L’on ne saura jamais à quelle Annabell ils font allusion. Nore modernité nous pousse à penser à la poupée du film habitée par un esprit démoniaque, mais apparemment la pellicule est sortie quelques mois après le disque… Il se peut que des échos du scénario aient paru dans des revues spécialisées quelques mois auparavant… Apathean ce n’est pas tout ou rien, mais : soit du noise, soit des tapotements. Ici quelques notes esseulées de piano et des chœurs parodiques tout droit issus des slow sixties, le tout est si ténu qu’ils semblent avoir du mal à terminer le morceau… les filles leur seraient-elles devenues insignifiantes, quantité négligeable… Jezebel : ( en vieux fan de Gene Vincent, je remarque qu’il a inscrit en sa discographie deux titres, l’un nommé Jezebel et l’autre Anna-Annabelle)   Personnage biblique l’étrangère Jezabel a détourné le Roi de Yahveh, elle finira défenestrée et sera dévorée par les chiens, elle est le symbole de la femme de mauvaise vie… un son grimaçant suivi d’une espèce de sonorité funèbre de violoncelle déglingué, au vocal l’on comprend qu’elles ont beaucoup déçu, qu’ils lui reprochent d’être une prostituée, peut-être veut-il suggérer que toutes les femmes sont des putains puisqu’elles finissent par s’offrir aux hommes, l’on peut tirer des conclusions très antagoniques de cette accusation, ce qui est sûr c’est que ce noise qui se traîne lamentablement, tel un cafard à qui il manquerait deux pattes, laisse transparaître comme un regret, une déception métaphysique quant à la nature de la femme…

             Si ce disque était sorti le mois dernier, j’ai peur que le mouvement féministe lui ait fait subir un mauvais sort… Musicalement il est très fort. L’est tout de même nécessaire d’avoir la fibre mathcore ou metalcore pour savourer cet opus à sa juste valeur… Lorsque j’ai tapé le nom du groupe sur Amazon, le site ne m’a offert que des livres de l’antique littérature grecque… Comme quoi l’on n’échappe pas à ses origines…

    MAR

    CASA DE DIVERSION Vol 4

    (Mai 2013)

             Séries de compilations anthologiques accessibles sur Bandcamp, produite par :  toxicbreedsfunhouse, un blogspot de chargement  libre de musique hardcore, aujourd’hui inaccessible… 

    La pochette est sans équivoque. Une compilation contre la guerre. Treize ans plus tard elle est encore d’actualité.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

             Contre la guerre, oui mais alors violemment. Le gars est blessé. L’analyse la situation critique. En fait non, il critique la situation, pas la sienne, celle de l’acceptation générale de la guerre, pendant qu’ils crèvent le reste du monde est calme. En quelques mots tout est dit. Nul besoin d’explications supplémentaires. Musique forte et lente. Guitares et batterie imitent à merveille le bruit des mitraillettes. Si vous mettez très fort, c’est difficile à supporter. Ouf, un instant de silence. Le rythme se précipite, se brouille, vacille, même les hurlements s’arrêtent pour mieux reprendre. Couinements, la marche des canard boiteux. Sacrifiés. Harmonies imitatives. Bande-son filmique. Pas original. Mais réussi.

    FORGIVE US

    APATHEAN

    Not Punk Session # 13

    The Dial / Murietta Californie

    Live : 20 / 11 / 2012

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    Le Dial est un local d’artiste, qui organisait rencontres, expositions, concerts. Il me semble que l’endroit a cessé de fonctionner depuis 2016.

    La couve n’est pas mirifique, mais la vidéo est sur You Tube, ce qui permet de les voir. En direct si j’ose dire. D’autres vidéos d’époque sont aussi visibles.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    Vaporous : vaporeux si vous voulez, tout de même un son aigu qui perfore les  oreilles, et ra-ta-plan qui vous interdit de porter vos mains à vos esgourdes pour les boucher, faut dire que ça débute par un grattement sec sur les cordes de guitare immédiatement repris par la batterie, en fait il y  a deux batteurs, un  normal, et un autre on subodore le chanteur, debout qui s’est accaparé un tambour percussif, une notule électrique, la basse de Dani, queue de cheval et  minceur androgynique,  entre en mouvement, ils ne vous regardent pas, sont trop occupés à vous vriller les conduits auditifs, sont dans une lumière orange, donnent l’impression d’être enfermés dans un pot de confiture d’abricot, des autistes qui ne se préoccupent point de vous. Antoinette / Flashpoint : ne vous préviennent pas pour le déchaînement, vous vous y attendiez mais ils vous surprennent quand même, c’est du haché mais pas du tout menu, vous saucissonne le son en gros morceaux de barbaque saignante, se déhanchent tous, pris d’une danse de saint-guy saccadée, c’est le moment idéal pour Kevin, sur son micro l’a des poses à la Jim Morrison, de sortir son hurlement de loup affamé, non il n’a pas mangé le petit chaperon rouge, juste deux classes de maternelles, ça leur apprendra à vivre, Ashtin ne joue pas de la guitare, c’est elle qui pousse des cris de souffrance, des miaulements de matous éviscérés, ensuite c’est le délirium capharnaümesque, mode binaire, explosion / rétention, des casseurs, qui vous tronçonnent le rock’n’roll à coups de masse, sans regret mais sans forfanterie, un peu comme si cette musique se mourrait de consomption à force de contempler  son étincelante beauté. Interlude : reprenons notre souffle, quelques notes de cristal ronde comme des perles d’opales, glissements furtifs de crotale sur les cordes de la guitare, le gamin s’amuse avec les joujoux technologiques, le reste de la troupe debout immobiles imperturbables comme les grenadiers de Napoléon avant l’assaut, on l’attendait, le voilà, le moment de folie épileptique, hurlements et concassages, ça ne dure pas longtemps, sont comme les parents qui arrachent la glace à la vanille de la bouche de leur gamin pour qu’il ne s’habitue pas au sucre rapide. Helen : pour la plus belle ils sortent le grand jeu, chandelle romaine et cascade explosive, apothéose discordante, pot de roses avec poison d’épines, sont deux à hurler, l’avion atterrit à côté de la piste d’envol, l’on ne compte pas le bois cassé. Domancy / Hookworm : avec un tel titre l’on s’attend à une entrée fracassante, point du tout, Ashthin grattouille sa guitare comme tout le monde, l’en tire pas tout à fait des notes rondes, triangulaires plutôt, et c’est reparti pour un moment de catalepsie non suspensive, une espèce de danse macabre si vous préférez, parfaitement agitée, une entourloupe de pantomime déréglée, z’ont l’air de souffrir un max, remarquez ce qu’ils racontent n’est guère jouissif, une espèce de frottis-frottas d’échange de sang infesté de larves peu appétissantes, une manière de faire l’amour que votre médecin vous déconseillera avant de vous faire interner en psychiatrie, d’ailleurs ils semblent exténués, survivront-ils au virus pathogène, sans problème ils se requinquent illico, z’avaient un pied dans la tombe, les voici en train de faire un feu de bois et de joie avec leur cercueil,  moment festif stoppé sans préavis, retour des petites notes triangulaires . 14 AU : (AU signifie Unité Astronomique : 1 AU mesure : 150 millions de kilomètres) : poinçonnage battérial, grincement guitarique, ce dernier morceau c’est un comme le Starship final de Kick out the Jams, un voyage lointain plus loin que le temps puisque après la mort, auto-crime ou suicide obligé, choisissez ce que vous voulez, en tout cas sur scène, folie généralisée, z’ont dépassé le mur du son et le futur du rock’n’roll, ils foncent à des années-lumière. Eteinte.

    stooges + mc 5,kid congo,jackie wilson,wondermints,john hammond,guyođ,apathean

    J’espère vous avoir donné une idée. Si vous avez aimé, un véritable conseil d’ami qui vous veut du mal : il y a mieux, voir les 45 minutes de  Apathean @ Blood Orange Infoshop (Riverside, CA). Avec en plus le public…

              Que sont-ils devenus...affaire à suivre...

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 657 : KR'TNT ! 657 : KID CONGO / ROXY MUSIC / JOHN SQUIRE / HONEYCOMBS / LUKE HAINES / BLACKSTAFF / TONY MARLOW / POP POPKRAFT / TWO RUNNER

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 657

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 09 / 2024 

     

    KID CONGO / ROXY MUSIC / JOHN SQUIRE

      HONEYCOMBS / LUKE HAINES

    BLACKSTAFF / TONY MARLOW 

    POP POPKRAFT / TWO RUNNER

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 657

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     

    L’avenir du rock

     - Congo à gogo

     (Part Four)

     

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             En examinant la dune qui se dresse devant lui, l’avenir du rock a clairement l’impression de l’avoir déjà vue.

             — Ne serais-je pas déjà passé par là ?, s’enquiert-il auprès de sa mémoire flagada. Et il ajoute, avec tout l’enthousiasme de carton-pâte dont il est encore capable :

             — Une de perdue, dix de retrouvées, ce qui bien sûr n’a pas plus de sens que d’errer dans le désert depuis belle lurette.

             La belle lurette est devenue son unité de mesure préférée. Tout est belle lurette : les nuits, les jours, les étoiles, les grains de sable. En redescendant la dune, il croise un mec déguisé en explorateur colonial, qui s’apprête à la monter et qui a l’air complètement paumé. Histoire de le distraire un peu, l’avenir du rock lui lance, d’une voix chantante :

             — Que fais-tu là Petula/ Si loin de l’Angleterre ?

             Raté. L’explorateur colonial ne rit pas. Il semble un peu constipé.

             — Je m’appelle Stanley. Suis dûment mandaté par Leopold II, roi des Belges. Vous n’êtes pas Livingstone, I presume...

             Ça faisait belle lurette que l’avenir du rock n’avait pas ri de si bon cœur :

             — Ya pas plus de Livingtone que de beurre en broche, Stan !

             — Auriez-vous l’obligeance de m’indiquer la direction de la jungle ?

             — Quelle jungle ?

             — Bah la jungle jungle...

             — La junjungle ?

             — Oui la junjungle toute verte avec des arbres... Vous m’avez l’air complètement abruti, mon pauvre ami. La junjungle qu’on traverse en pirogue... Pi-ro-gue... Sur un fleuve... Fleu-ve...

             — Le fleufleuve ?

             — Fleufleuve Con-go..., vieux con !

             — Ahhhhhhh oui ! Je connais très bien Kid Congo.

     

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             Sur scène, Kid Congo est certainement l’un des artistes les plus accomplis de son temps. Il rocke le boat et fait du cabaret, il t’émerveille et t’émancipe, il te donne à voir et à entendre, il mélange Tempest Storm et Jeffrey Lee Pierce, Lou Costello et Lux Interior, s’il porte la moustache de John Waters, ce n’est pas un hasard, mon petit Balthazar, s’il fait rebattre le cœur du vieux «Sexbeat» au cabaret burlesque, c’est encore moins un hasard, et s’il multiplie les hommages à Jeffrey Lee Pierce, alors on est bien obligé d’admettre que tout cela finalement tombe sous le sens, enfin, le sens qui t’intéresse - Viva Jeffrey Lee Pierce ! - Avec le Kid sur scène, on se retrouve dans la meilleure conjonction cosmique possible : tout de blanc vêtu, il perpétue la mémoire d’une vieille énergie sauvage, et il la perpétue à merveille. Il en est le dernier survivant, c’est la raison pour laquelle il est d’une certaine façon devenu un peu crucial. Lux et Jeffrey Lee ont quitté la planète, alors le Kid porte le flambeau de ce vieux no-sell-out calorique qui fit la joie des imaginaires en des temps assez reculés. Et il jette dans ce cérémonial toute son énergie, claquant des moutures qu’il faut bien qualifier d’extraordinaires.

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    Tout son corps bouge, le Kid danse avec les loops, tu ne vois pas ça tous les jours, une superstar en mouvement perpétuel, un Tinguely du Sexbeat, avec le punch de Muhammad Ali. Ses Pink Monkey Birds jouent en formation serrée, comme dirait le général Mitchoum, et ça te donne des versions dévastatrices. Comme le disait si bien Lux Interior, «ta mâchoire se décroche et pend comme une lanterne sur ta poitrine.» Le Kid claque ici et là des killer solo flash qui en disent assez long sur son passé d’apprenti sorcier, lorsque Jeffrey Lee Pierce lui enseignait les évangiles selon Saint-Rock, c’est-à-dire le blues et le free. Et comme ça menace de beaucoup trop chauffer («She’s Like Heroin To Me», «Sexbeat» et l’infernal «Thunderhead» tiré de Mother Juno, pour le Gun side + «Primitive», «Goo Goo Muck» et «You Got Good Taste» pour le Crampsy side), alors le Kid tempère le set avec des rumbas extraordinaires («Ese Vicio Delicioso» tiré du Vice album, et «La Arana» tiré de l’album précédent). Et pour faire planer un voile de mystère sur la salle, il t’emmène au cabaret et interprète «The Smoke Is The Ghost», avec des grands gestes théâtraux et le regard perdu dans la voûte.

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    Le petit mec sur la Gretsch s’appelle Gabriel Naim Amor, un expat français qui nous dira au bar qu’il a eu «de la chance de rencontrer Kid.» Pour finir le set en beauté, le Kid sort deux lapins de sa manche, les deux hits du Vice album, «Wicked World» et «A Beast A Priest», avant de demander : «You wanna dance?». Il évoque le mashed potatoes et d’autres vieux coucous et bham ! «Sexbeat» ! Le Kid réussit non seulement l’exploit de régénérer la légende du Gun Club, mais il régénère en plus tous les imaginaires rassemblés à ses pieds. L’awsome t’assomme.

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             On trouve d’éminentes traces de modernité sur son dernier album, That Delicious Vice. Au moins deux. La première s’appelle «Wicked World», un World monté en neige de fuzz. Posture effarante. La fuzz congolaise n’est pas la même que les autres fuzz : la sienne te lèche la conscience.

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    La deuxième trace de modernité s’appelle «A Beast A Priest», un Beast monté sur l’heavy beat de bass/drum de Mark Cisneros et Ron Miller. Alors le Kid se pointe, pour lui c’est du gâtö - Until I felt the pressure drop - Et il ajoute avec cet accent tellement angelino : «I’m too old/ To Win/ I’m afraid.» Il pèse de tout son poids sur le mystère. Il y a du shaman chez le Kid. Puis les autres cuts vont refuser d’obtempérer. Le reste de l’album ne marche pas. Il s’enfonce dans le western spaghetti avec «Silver For My Sister» et la samba avec «Ese Vicio Delicioso» - At the age of three I knew/ What I wanted to be - Toute la fin de l’album part à vau-l’eau. Le Kid abandonne son Congo Powers.

             Il est beaucoup plus à l’aise avec le Wolfmahattan Project. Sur le what ?

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             Pour les ceusses qui ne le sauraient pas, the Wolfmanhattan Project est un super-groupe. Le trio se compose de Mick Collins, Kid Congo et Bob Bert, une sorte de conglomérat Cramps/Gories/Chrome Cranks. Leur premier album s’appelle Blue Gene Stew et Bob Bert a peint la pochette. On y entre comme on entre dans le lagon d’argent, bien conscient de la présence des dieux. C’est inespéré de down the drain dès «Now Now Now» que le Kid chante dans la pénombre, alors que Mick Collins envoie ses jets d’acide. Le Gorie prend ensuite le chant pour «Braid Of Smoke» et sale le plat au sonic brash. Non seulement il le sale, mais il le noie de disto. On croise ensuite quelques cuts étrangement inconsistants, et en B, «Smells Like You» nous rappelle à l’ordre, car plus garage, plus Pussy Galore par le côté défiant et le drumbeat indus de Bob. C’est monté sur le riff de «Gimme Some Lovin’» et chanté en désespoir de cause. Dernier spasme avec «Silver Sun» que Mick Collins chante au feeling insidieux. Il s’engage dans l’avant-garde du beat déployé, il s’étonne lui-même d’être tellement en avance sur son époque, you need the silver sun now, et fait entrer dans la danse un sax free. Alors on est vraiment content d’être venu. Avant d’envoyer l’album coucher au panier, on note que «Last Train To Babylon» pioche dans l’ancien farfouillis de Roxy, à moins que ça ne soit dans celui du Babaluma.

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             Summer Forever And Ever est leur deuxième album. Avec «Like Andrea True», tu te croirais chez les Cramps. T’as même le petit tiguiliguili à la Ivy League, ça gratte dans les vieux replis de la légende, c’est comme abandonné aux bons soins d’une modernité à la dérive. Et puis soudain Mick Collins attaque au three two one yeah ! Cover de Jerry Nolan : «Countdown Love». Ces trois vieux crabes sont encore capables de rocker une heavyness joyeuse et fébrile. On sent tout le poids des Gories dans cette furie. C’est le Kid qui chante «Summer Forever», il place sa voix à la surface du beat infectueux. C’est forcément génial, plein d’esprit, battu sec par Bob et soutenu aux chœurs par ce démon de Mick Collins. Il profite de l’occasion pour tailler une vrille malsaine. Ils terminent leur balda avec «Hypnotize Too», un petit instro visité par un sax free. Weird, humide et fascinant. La B est moins héroïque. Ils l’attaquent avec un «H Hour» gratté à la Gories. Ça tombe sous le sens, très saccadé, quasi JSBX, coincé dans un coin. Ils s’amusent encore avec «Silky Narcotic» et envoient des spoutnicks. Ils travaillent des idées, on les sent fébriles dans leur quête de modernité. Ils bouclent avec «Raised/Razed», un groove Congolais, le Kid tartine bien son all over the sky et son turn you on/ because I can raise you.

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             Pour retrouver l’énergie d’un set de Kid Congo, l’idéal est d’écouter le Live In St Kilda de Kid Congo Powers & The Near Death Experience, un In The Red sorti l’an passé. C’est qui Kilda ? On a l’explication en ouvrant le gatefold : Kim Salmon avait invité le Kid pour la parution de son book à Melbourne. St Kilda est donc un patelin de la banlieue de Melbourne. Honoré par l’invitation de celui qu’il surnomme «my long time Scientist Surrealist Beast of a friend», le Kid monte un set avec le groupe d’Harry Howard, ex-Crime & The City Solution, Harry Howard & The Near Death Experience, «as the logical choice». Tu retrouves l’ambiance explosive du set des Pink Monkey Birds, avec comme point commun, une belle introduction : «You like to dance?» Et il ré-énumère les mashed potatoes et les autres vieux dance crazes qui datent de Mathusalem, «but you’ve not heard the one called Sexbeat!» Et re-bham, et t’es de nouveau frappé par l’infernale modernité du beat de Sexbeat. Dans ses liners écrite à la main, le Kid te dit : «Enjoy the racket». C’est bien d’un racket dont il s’agit dès «LSDC» - This is a place called/ L/ Sssss/ Diiii/ Ciiii - Et il embraye avec l’un de ces instros du diable dont il a le secret, «Black Santa», et de conclure la bouche en cœur : «It’s Christmas all of the tiiiiime.» Contrairement à ce qu’indique le track-listing d’In The Red, c’est «New Kind Of Kick» qui boucle le balda - You are searchers of some other sort of new/ Kind/ Of/ Kick - Et il tape une version demented en souvenir d’un groupe demented. C’est donc «Sophisticated Boom Boom» qui ouvre le bal de la B - Especially for Kim, by the Shangri-Las, you know the Shangri-Las ? Sophisti/ Cated/ Booooom/ Booooom». Il fait du big atmospherix avec «Diamonds Fur Coat Champagne» et termine l’album avec l’une des plus grosses dégelées royales de tous les temps : «Garbage Man» - Here comes/ The Garbage Man - Grosse attaque Crampsy - You ain’t no punk/ You punk - Qui dira la grandeur des Cramps, la portée de cette clameur binaire, l’heavy beat en crabe, qui dira l’impact surnaturel du do you understand et du stuff I use ?

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             Au merch, une autre pochette te fait de l’œil : Swing From The Sean DeLear, un maxi de Kid Congo & The Pink Monkey Birds. Sean DeLear était un queer punk icon de la scène de Silver Lake. Ron Miller te bat «Sean DeLear» sec et net, ça frise le Sexbeat. Puis le Kid introduit à sa façon cet instro du diable qu’est «(Are You) Ready Freddy» et il embraye aussi sec sur «(I Can’t Afford) Your Shitty Dreamhouse». Il y va au take your hair out my air, ou out of my hair, c’est comme on veut, et on retrouve le bassamatic bien ordonné de Kiki Solis. En B, il passe avec «He Walked In» au heavy groove ténébreux et bien noyé d’underground angelino, là-bas, sous le soleil de Satan - The flesh of a man/ The face of a friend - Et il t’invite au jump inside, il voyage chez les morts et bizarrement, ça se termine en mode rumba des îles, en big latin flavour avec Mark Cisneros à la flûte bucolique.

    Signé : Cazengler, Kid Con tout court

    Kid Congo. Le 106. Rouen (76). 11 septembre 2024

    Kid Congo & The Pink Monkey Birds. That Delicious Vice. In The Red Recordings 2023

    Wolfmanhattan Project. Blue Gene Stew. In The Red Recordings 2019

    Wolfmanhattan Project. Summer Forever And Ever. In The Red Recordings 2022

    Kid Congo Powers & The Near Death Experience. Live In St Kilda. In The Red Recordings 2023

    Kid Congo & The Pink Monkey Birds. Swing From The Sean DeLear. In The Red Recordings 2021

     

     

    Wizards & True Stars

     - Roxy ça vaut pas Jerry Lee

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             Se foutaient pas le doigt dans l’œil Eddick Ritchell, Sharon Glory et Jimmy Freud quand, dans «Ego-Dames», ils clamaient la main sur le cœur «Ziggy et Roxy ça vaut pas Jerry Lee !». Ils tournaient le glam en dérision. La fière équipe d’Au Bonheur Des Dames est arrivée dans le rond du projecteur un peu après Roxy, mais la parenté crevait l’œil, au moins au niveau visuel. Du côté d’Au Bonheur, on rigolait, mais pas du côté de Roxy. Au Bonheur Des Dames fut ce qui arrivait de mieux à la France de 1974, de la même façon que Ziggy et Roxy à l’Angleterre de 1972. On sentait alors une volonté clairement affichée de réinventer le rock de part et d’autre de la Manche. Le rock ne s’est jamais mieux porté qu’en ces années-là.

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             On a tous flashé sur le premier Roxy paru en 1972 sur Island. Cet album parfait est resté un point de repère, pour une seule et unique raison : «Re-Make Re-Model», avec son intro de piano historique et le tagaga de Paul Thompson. Et aussitôt après, Manza foutait le feu, t’avais des chœurs de lads - I tried but coundn’t find a way - L’un des cuts parfaits de l’histoire du rock anglais. T’ouvrais le gatefold et t’avais ces six portraits supersoniques. Par contre, le reste de l’album te laissait sur ta faim de loup.

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             Il fallut attendre For Your Pleasure, paru un an plus tard, pour calmer cette faim de modernité. T’avais encore cinq portraits fantastiques dans le gatefold. Pas de bassman. Un certain John Porter était crédité à la basse. Et Chris Thomas produisait. Trois cuts allaient te marquer la cervelle au fer rouge : «Do The Strand», «Editions Of You» et «The Bogus Man». Tu retrouvais la fantastique énergie de la décadence dans un «Do The Strand» épaulé par le sax d’Andy Mackay. Tu retrouvais des accords de piano dans l’intro d’«Editions Of You», mmmmmhh, et la frappe sèche de Paul Thompson. Alors John Porter entrait en lice et ça virait au demented are go. T’étais au cœur du phénomène Roxy. Ils bouclaient leur balda avec «In Every Dream Home A Heartache», un Big Atmosphrix d’I blew up your body/ But you blew my mind ! Et en B, t’avais bien sûr l’excellent «Bogus Man» et la belle frappe sèche de Paul Thompson, renforcée par l’adroit bassmatic de John Porter. Ils faisaient en fait du Babaluma, de l’hypno à Nono, et Manza grattait des poux funky dans le déroulé. Puis Ferry repartait dans son maniérisme à la mormoille avec «Grey Lagoons» que venait tempérer Andy avec un solo de porcelaine de sax. C’est dingue comme ces mecs savaient développer.

             Et puis, les choses vont se dégrader. Une fois Eno viré, Roxy va devenir un groupe commercial, à l’image d’un Bryan Ferry dévoré d’ambition. La modernité de Roxy va s’étioler d’album en album, d’abord avec Stranded et Country Life, puis sombrer enfin dans la daube commerciale que l’on sait. Rien à tirer des albums suivants.  

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             Roxy revient dans l’actualité via l’autobio de Phil Manzanera, Revolucion To Roxy. Tu chopes l’info, tu te frottes les mains, tu baves même un peu : toute littérature concernant Roxy est ultra-bienvenue. Tu t’attends même à un big book, étant donné que tu considères Manza comme un élégant personnage cosmopolite. Avant ça, tu n’avais eu que le book de Michael Bracewell à te mettre sous la dent : Re-make/Re-model: Becoming Roxy Music, un book bien documenté,  très axé sur le concept de Roxy, mais qui manque d’épaisseur humaine. On n’y sent pas bien les personnages. Manza va-t-il combler ce déficit ?

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             Il comble que dalle. Tu l’as dans le baba. C’est l’une des grandes déconvenues du siècle. Manza fait d’autres choix. Roxy, c’est juste deux chapitres, et tout le reste concerne la gloriole, les tournées mondiales, les raids en Amérique latine, la fréquentation de lascars comme David Gilmour, les maisons, les bagnoles, les awards, les gosses, les arbres généalogiques, et puis bien sûr les épisodes de reformation de Roxy avec les millions de dollars, c’est l’histoire d’un groupe qui fut passionnant le temps de deux albums et qui a fini par tourner en eau de boudin, c’est-à-dire en grosse machine à fric vide de sens, mais qui remplit les stades. Là est le paradoxe. On le connaît par cœur, ce paradoxe. On ne peut pas lutter. Comme si la dimension artistique ne comptait plus. Ne reste que la gloriole et l’Hall of Fame, toute cette drouille immonde qui gâche la légende d’un art qu’on croyait sacré et qui n’est au fond qu’un business de plus. Tu lis ce book et t’es atterré par le spectacle qu’il t’offre. C’est un peu comme si tu lisais les mémoires de Jagger ou celles de Gilmour, des books que tu n’approcherais jamais, même avec une pince à linge sur le nez. Bon, là, tu dois bien reconnaître que tu t’es fait baiser.

             On attendait de Manza qu’il nous parle d’Andy Mackay en long et en large, ou d’Eno, ou de Paul Thompson. Rien de plus que ce qu’on sait déjà. Et pas un mot sur Johnny Gustavson, le mec des Big Three qui joue de la basse sur 4 albums de Roxy, ni sur Sal Maida. Rien ! Que dalle !

             Roxy avait passé une annonce dans le Melody Maker : «Wanted. The perfect guitarist for avant rock group: original, creative, adaptable, melodic, fast, slow, elegant, witty, scary, stable, tricky. Quality musiciens only.» Manza passe l’audition avec sa Gibson ES 335 et comme ils n’aiment pas  le look de la 335, ils lui disent de revenir avec une Strato. Mais c’est David O’List qui décroche le job. Manza est déçu. Le seul défaut d’O’List était d’arriver en retard aux répètes, et c’est comme ça que Manza finit par décrocher le job. Il est là, alors les autres lui demandent de jouer. Dans la première mouture, le bassman s’appelle Graham Simpson. Et comme Manza connaît bien les cuts, Bryan Ferry lui propose un CDI à 15£ la semaine. En 1972, il devient professionnel.

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             Manza donne des détails importants : au début, Roxy n’a pas de blé, alors le groupe doit redoubler d’inventivité. Comme ils viennent de décrocher un contrat avec Island, on les confie à Anthony Price, un fashion designer qui doit peaufiner leur image. Manza est sapé comme l’as de pique et Price qui bien sûr est gay fait «no, no, noooo» et lui demande de porter un blouson de cuir et des lunettes d’extra-terrestre, sur lesquelles sont collés des clous en diamant. Manza a son look en 5 minutes. Le problème, c’est qu’il ne voit rien avec ces «bug eyes». Il ne voit que ses pieds. Pour gratter ses poux, c’est l’enfer. La photo des «bug eyes» est dans la page. Tu les vois aussi quand tu ouvres le gatefold du premier Roxy.

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             C’est aussi là que commencent les problèmes : Bryan Ferry décide de tout. La pochette du premier Roxy, c’est lui. Manza rappelle aussi que Graham Simpson était dans le premier groupe de Bryan Ferry, The Gas Band, au temps de la fac de Newcastle. Puis Simpson va traverser une mauvaise passe et se faire virer. C’est là que commence le bal des bassistes. Manza en dénombre 15. Il indique aussi que Bryan Ferry et Andy Mackay sont revenus transformés d’un concert de Ziggy. C’est là qu’ils décident de se transformer en gravures de mode, comme l’ont fait les Spiders From Mars. Et le plus avancé, dans cet art, c’est bien sûr Eno. Il tombe toutes les filles et Manza sous-entend que Bryan Ferry le jalouse.

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    (Chris Thomas)

             C’est Chris Thomas qui va enregistrer Music For Your Pleasure. John Cale l’a recommandé à Roxy. Manza rappelle aussi que Thomas a bossé sur le White Album. Alors wham bam ! Mais Bryan et Brian ne s’entendent pas. Eno se considère comme un «Independant mobile unit» et un «non-musician». Il ne supporte pas l’autorité. En plus, il est le plus flamboyant du groupe - which I’m sure Bryan didn’t enjoy - Il va subir le même sort qu’un autre Brian, Brian Jones. En plus, Eno est très extraverti, alors que Bryan Ferry reste impénétrable. Ils sont à l’opposé l’un de l’autre. En plus, Bryan Ferry continue de faire ses coups en douce. Il a déjà quasiment réglé la question de la pochette du deuxième album sans en parler aux autres. Manza le redit : Bryan Ferry n’a consulté personne. Il a choisi Amada Lear pour le recto et c’est lui qu’on voit au verso déguisé en chauffeur. Les membres du groupe émettent une molle protestation et Bryan Ferry la prend en compte. Puis une petite shoote éclate entre Bryan et Brian, à propos d’une gonzesse. Brian Eno joue une dernière fois avec Roxy en 1973 et il quitte le groupe avant de se faire virer.

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             Voilà, c’est à peu près tout ce qu’on a sur Roxy. Manza donne aussi des détails sur la pochette de Country Life avec les deux belles gonzesses en petite tenue. Il rappelle aussi qu’entre 1972 et 1984, il n’a pas gagné un rond, malgré les tournées mondiales et les disques d’or : le management et probablement Bryan Ferry s’en s’ont mis plein les poches. Puis les choses vont se détériorer dans le groupe. 1976 nous dit Manza est le commencement de la fin. Il voit encore Bryan Ferry faire ses coups en douce et traiter les autres membres comme son backing band. À la fin de la tournée Avalon, en 1982, Andy Mackay et Manza donnent leur démission : «It’s been a great pressure working with you. Goodbye.»

             Il leur faudra attendre 18 ans pour se reparler. Ce que Manza veut dire à travers tout ça, c’est qu’on ne peut pas être pote avec un mec comme Bryan Ferry. C’est impossible.

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             C’est le gros billet qui va les motiver pour la reformation, comme c’est le cas pour tous les groupes de vieux crabes. Tout ce qu’ils veulent, c’est se payer des belles baraques dans la campagne anglaise et des Rolls. Tu vois un peu le niveau ? On leur propose 7 millions de livres. Bryan Ferry, Manza et Andy Mackay acceptent le principe. Ils se retrouvent en studio à Londres et tentent de jouer «Virginia Plain». Ça marche. Paul Thompson est là aussi, avec Guy Pratt on bass. Il est question d’un nouvel album produit par Chris Thomas. Eno fait aussi partie du projet. Ça se passe bien jusqu’au moment où ils s’assoient pour papoter tous ensemble, et Eno fait remarquer que chaque membre rejoue le rôle qu’il jouait 35 ans auparavant. Alors Manza comprend que le projet est foutu. Chacun repart de son côté. Roxy, ça vaut pas Jerry Lee. 

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             Le Mojo Interview est mal barré : Manza apparaît tel qu’il est aujourd’hui, en petit pépère souriant. Fini l’allure de wild rocker glamour. Il pose pour un autre portrait en fin d’interview avec les fameux «bug eyes» qu’il a conservés. Et si sa plus belle heure de gloire était d’avoir accompagné Robert Wyatt sur Ruth Is Stranger Than Richard ? Pour mener l’interview, Mat Snow ne se casse pas la nénette : il repart de l’autobio. Père anglais, possible agent double, et mère argentine. Rusé comme un renard, Snow amène vite Manza sur le terrain de Roxy. Alors le pépère souriant y va de bon cœur : «I wanted to be more like the Velvet Underground, textural. Les autres ont amené des choses différentes : Eno had systems music, Bryan a mixture of Motown and the Velvet Underground, Andy loved King Curtis and Paul loved Led Zeppelin.» Chacun amenait sa petite contribution, conclut gaiement Manza. Pour lui c’est un collectif. Eno avait inventé le mot «scenius». Snow revient sur l’éviction d’Eno. Manza n’est pas clair là-dessus, il indique qu’Andy en sait plus que lui, aussi recommande-t-il d’attendre qu’Andy écrive son autobio - Et quand j’ai dit à Bryan l’autre jour que j’écrivais un book, je lui ai dit qu’il devrait en faire autant - j’aimerais bien enfin savoir ce qui s’est passé - Andy et Manza se sont quand même posé la question de savoir s’il fallait suivre Eno ou rester dans Roxy. Ils ont décidé «de rester pragmatiques» et sont restés dans Roxy. Manza va aussi filer un coup de main à Eno sur Here Come The Warm Jets et à John Cale sur Fear et Slow Dazzle. Manza précise que Roxy avait demandé à Calimero de produire For Your Pleasaure, mais comme il était sous contrat avec Warners, il ne pouvait pas, et il recommanda Chris Thomas. 

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             Après toutes ces déconvenues, il est grand temps de ressortir le Re-make/Re-model: Becoming Roxy Music de Michael Bracewell. Finalement, c’est lui qui a raison : avant d’être une aventure humaine, Roxy est un concept - Above all... a state of mind, lâchait Bryan Ferry en 1976 - Bracewell souligne très vite la proximité des «wily strategies of Duchampian aesthetics», cette proximité qui nous conduisit à l’époque à délirer sur Roxy et pondre un Conte, cot cot !  Bracewell ose des parallèles extraordinaires entre Roxy, Smokey Robinson, Marcel Duchamp, le Velvet, John Cage et Gene Kelly, «all in their different ways, forcefully and glamourously modern.» Bracewell ajoute qu’avec le premier Roxy, Ferry «presented his carte de visite to the world. The record was arch, thrilling, elegant, unique, clever and richly romantic.» C’est bien ce qu’on reproche à Ferry, le côté trop clever, mais Bracewell a raison de souligner l’élégance et la singularité. Bracewell établit aussi en lien entre Joe Meek et Roxy - the Meekian other-worldniness - symbolisé par «Ladytron». Parmi les influences de Roxy, Bracewell cite le «Bad Penny Blues» d’Humphrey Lyttelton, produit par Joe Meek, dont l’intro de piano sera reprise par les Beatles dans «Lady Madonna». Ferry cite aussi le Charlie Parker Quintet avec Miles Davis, et bien sûr LeadBelly - a black dandy, a precursor to Bob Dylan - Et là, effectivement, Bracewell navigue à un autre niveau que Manza. Comme quoi, il y a book et book.

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             Bracewell lance encore des ponts entre le Velvet et Roxy via l’art moderne, puis établit le lien fondamental entre Andy Mackay et Dada, un Andy qui flashe aussi sur les Bonzos - There is definitevely the English art school influence of Dada rediscovered - et puis le lien Richard Hamilton/Marcel Duchamp qui est au cœur de Roxy, car Bryan Ferry fut l’élève d’Hamilton, le théoricien du Pop Art, héritier de Duchamp - No living artist commands a higher regard among the younger generation than Marcel Duchamp - Hamilton enseignait à Newcastle, où vivait encore le jeune Ferry. Un Hamilton qui va d’ailleurs concevoir la pochette du White Album. Le concept, rien que le concept. C’est ce qu’il faut comprendre. Roxy n’est pas un groupe ordinaire. 

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    ( Peinture de Mark Lancaster)

             Et ça qui vaut tout l’or du Rhin : Mark Lancaster évoque sa rencontre avec Marcel Duchamp - J’ai rencontré Marcel Duchamp chez Richard Hamilton à Londres, quand il est venu pour son exposition à la Tate Gallery en 1966. Il m’a demandé : ‘Êtes vous artiste ?», and when I said yes, or «Oui», he said, «Moi aussi.» Quelques jours plus tard, je l’ai rencontré avec sa femme Teeny à Carnaby Street. Je venais d’acheter un costume jaune vif. Ils l’ont admiré, mais je n’ai pas osé lui demander de le signer - C’est quand même plus intéressant que le Rock’n’roll Hall Of Fame, n’est-ce pas ?

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    ( Marcel Duchamp)

             Liens encore avec le «Moon River» d’Henri Mancini et Breakfast At Tiffany’s, avec les photos de Mark Lancaster de yellow cabs qu’il a photographiés depuis le «fire escape of Andy Warhol’s Factory», Bracewell n’en finit plus de rappeler que les racines de Roxy sont la trilogie suprême de l’art moderne : Andy Warhol, Marcel Duchamp et Richard Hamilton. D’où les portraits qui ornent le gatefold de Roxy Music. Bracewell s’en donne à cœur joie : «Serré dans une chemise noire, Mackay est incroyablement beau - a mascaraed rocker, greasy quiff piled high at the front and straggling in disdainful rat-tails down the nape of his neck. Le menton dans la main, chaque doigt portant une lourde bague, son image est celle du rebelle solitaire et introverti, a one-shot amplification of the rock and roll style of fifties Americana.» Les six portraits sont des œuvres d’art moderne. On avait tous flashé là-dessus en 1972. Et Bracewell de rappeler que Mackay était aussi un dandy fasciné non seulement par Dada, mais aussi par «Swinburne, Audrey Beardsley and the Preraphaelte Brotherhood». Personnage complet.

             Signé : Cazengler, Roxy Musette

    Roxy Music. Roxy Music. Island Records 1972

    Roxy Music. For Your Pleasure. Island Records 1973

    Mat Snow : Phil Manzanera - The Mojo Interview. Mojo # 366 - May 2024

    Phil Manzanera. Revolucion To Roxy. Expression 2023

    Michael Bracewell. Re-make Re-model. Faber & Faber 2007

     

     

    L’avenir du rock - Squire boy

             Le jusqu’au-boutisme n’a aucun secret pour l’avenir du rock. Sans vouloir manquer de respect aux ceusses qui se poseraient la question de savoir pourquoi, disons qu’une nature conceptuelle sans jusqu’au-boutisme n’est pas concevable. Un concept qui ne pas va au bout des choses n’est pas un concept. L’avenir du rock ne manque pas une seule occasion de mettre ce postulat en pratique. Pour d’obscures raisons éditoriales, il a besoin de se faire traiter de square, aussi décide-t-il de se déguiser en beauf atroce et d’aller provoquer Boule et Bill à la terrasse de la Civette. Il mouille son peigne et se coiffe les cheveux vers l’arrière, les plaque avec du saindoux, il se dessine une grosse moustache au feutre, puis il enfile un marcel, un short en nylon rouge, des chaussettes noires et chausse des charantaises. Il complète l’ensemble avec une vieille casquette Ricard du Tour de France et des lunettes de soleil miroir. Avant de sortir, il prend soin de placer quelques traces de Nutella sur le marcel et sur l’arrière du short pour que le côté douteux des choses ne laisse absolument aucune chance au doute. Pour compléter le panorama, il s’est acheté des boules puantes chez son fournisseur préféré. En arrivant à destination, il allume bien sûr un cigarillo bien puant. Boule et Bill l’ont vu arriver de loin. Ils ne cachent pas leur dégoût lorsque l’avenir du rock, sans même leur demander leur permission, s’assoit face à eux.

             — Tu nous fous la honte, avenir du rock. En plus tu schlingues comme un putois.

             L’avenir du rock leur souffle la fumée du cigarillo dans la gueule et lâche le plus sonore des pets. Prrrrrrrrrrr ! Tous les gens installés sur la terrasse se retournent.

             — Alors les deux réactionnaires, toujours sur la brèche ?

             — Avec un lascar comme toi, on ne sait jamais ce qui va nous tomber sur la gueule. Tu veux quoi, avenir du rock ?

             — Chais pas, Boule. Une petite insulte ?

             — Tu veux qu’on te traite de beauf ?

             — Ah oui mais en anglais !

             Bill qui connaît trois mots d’anglais saute sur l’occase :

             — Fooking square !

             Radieux, l’avenir du rock lâche un gros Prrrrrrrr dionysiaque et corrige le tir :

             — Non pas square, fooking Bill, Squire !

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             John Squire superstar ? Aucun doute là-dessus. Il refait l’actu en compagnie de Liam Gallag : les voilà tous les deux en devanture de Mojo. Tapis rouge : douze pages et des photos à gogo. Promo presse pour un nouvel album, comme au temps d’avant.

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             Douze pages. T’es obligé de t’y reprendre à deux fois - It’s the best bits of Oasis with the best bits of The Stone Roses, they promise - La classe des deux ! Tu te rinces l’œil. Ces deux vétérans ont de vraies allures de rock stars anglaises, surtout Squire Boy avec sa petite coupe de douilles seventies et cette façon qu’il a de te regarder droit dans les yeux. Liam Gallag raconte qu’il a offert deux paires de mocassins à Squire Boy qui était sorti de sa réclusion pour venir jouer en rappel sur «Champagne Supernova», à Knebworth, en juin 2022 - Hand-made from Portugal, with tassels - c’est-à-dire avec les glands. Mod shoes. Liam Gallag raconte qu’il s’est toujours intéressé aux pompes de Squire Boy, d’où l’idée du cadeau des mocassins. En échange, Squire Boy lui offre deux chansons et lui demande : «Would you like to sing on them?». Of course. C’est là que naît l’idée de leur collaboration. Et Liam Gallag d’ajouter : «John’s songs are the reason I got into music in the first place.»

             Quand les frères Gallag voient Les Stones Roses pour la première fois en 1988, ils flashent  comme des bêtes - If they can do it, I can definitively do it - Noel Gallag dira même à Squire Boy qu’Oasis doit son entière existence aux Stones Roses. Il faut rappeler qu’entre 1988 et 1990, les Stone Roses régnaient sans partage sur l’Angleterre. Parmi les adorateurs/followers des Stone Roses, se trouvaient les Inspiral Carpets, dont Noel Gallag était le roadie. Ted Kessler chante les louanges des Stone Roses en termes de «musicianship, particularly the expansive playing of Squire and drummer Alan ‘Reni’ Wren», un Squire, ajoute Kessler, «who was harking back to the more flashily fluid styles of Jimi Hendrix and Jimmy Page.»

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             Si on suit Squire Boy à la trace depuis plus de trente ans, la raison en est simple : elle porte le doux nom de Second Coming, le deuxième album des Stone Roses. On s’en souvient peut-être, les Stone Roses étaient un groupe de surdoués : section rythmique de rêve et un Squire Boy on fire. Le maillon faible était sans doute Ian Brown, le chanteur. Les Stone Roses groovaient comme des dieux, et ce dès «Breaking In Heaven». Là t’avais Squire Boy au décollage, il avait déjà tout bon, il déployait une sorte de sauvagerie, et le bassmatic de Mani entrait au bout du compte. Ian Brown n’avait pas de voix, mais ça marchait quand même. Ils restaient dans une espèce de power fondamental avec «Driving South». Dans l’instant T, ils étaient réellement les meilleurs. «Ten Storey Love Song» sonnait comme un balladif frappé de magie, et sur ce coup-là, Ian Brown s’en sortait plutôt bien. Au beurre, Reni avait une fâcheuse tendance à voler le show. On sentait aussi chez eux une volonté affichée de psychedelia («Your Star Will Shine», pas loin du «Tomorrow Never Knows» des Beatles, on sentait le power sous la toile de jean) et ça repartait de plus belle avec le groove de «Straight To The Man». Classique mais rondement mené. Ils revenaient au groove sauvage avec «Begging You». Fantastique énergie, wild as fucking fuck, c’était d’une rare violence comportementale, mille fois plus puissant que Primal Scream, tout était dense, compressé à l’extrême, même les poux de Squire Boy, et Reni battait le beurre du diable. Puis ils te swinguaient «Tightrope» fabuleusement - I’m on a tightrope baby - avec des clap-hands, avant de replonger dans le caramel du groove, c’est-à-dire «Good Times», pure niaque de ‘Chester, t’en revenais pas d’entendre l’élégance du gratté de poux de Squire Boy. Avec ces mecs-là, tu nageais en plein bonheur. Ils bouclaient avec «Love Spreads», un heavy groove drivé au yeah yeah yeah, admirablement bien balancé, my sister/ She’s alright and she’s my sister !

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             Second Coming était nettement supérieur au premier album sans titre des Stone Roses. Tu y sauvais deux cuts, «I Wanna Be Adored» et «She Bangs The Drums». Le Wanna Be Adored sonnait comme un hymne, rien que par le thème. Même sans voix, ça passait comme une lettre à la poste. Squire Boy foutait bien la pression. Et tu retrouvais ce son unique dans «She Bangs The Drums», t’avais là-dedans toute l’ampleur de la pop anglaise, poppy puppy popette de poppah. Puis ce premier album allait décliner lentement, malgré les efforts de Squire Boy. Dans «Waterfall», il se livrait à un brillant numéro ondoyant et il revenait avec «Don’t Stop» à la Beatlemania psychédélique. On assistait là à une fantastique tentative d’osmose. Puis tout virait poppy popette («(Song For My) Sugar Spun Sister» et «Made Of Stone»), bien dans la veine de la tradition, ils entraient même dans le ventre mou de la pop anglaise («Shoot You Down»). Reni battait «I Am The Resurrection» comme un diable, mais ça n’en faisait pas un hit pour autant, même si ça se terminait en heavy groove dévastateur. Kessler est marrant car il dit exactement le contraire : il parle d’«one great album and a dissappointing follow up». Il n’a rien compris au film.

             Quand Oasis joue à Knebworth en 1996 devant 200 000 personnes, ils invitent Squire Boy à venir jouer sur «Champagne Supernova». Et 26 ans plus tard, Liam Gallag lui refait le coup en le présentant à la foule comme étant «the coolest man on the planet.»  C’est encore Noel Gallag qui rend hommage aux Stones Roses : «They kicked the door open for us, then we came in and nailed it to the wall.»

             Liam Gallag et Squire Boy ont commencé par enregistrer des démos et sont ensuite allés passer 15 jours chez un producteur de Los Angeles nommé Greg Kurstin, lequel Kustin a proposé de bassmatiquer et de rapatrier le batteur Joey Waronker.

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             L’album s’appelle Liam Gallagher John Squire. Ils ne se sont pas cassé la nénette pour trouver un titre. Et t’as le Liam qui s’impose aussitôt avec «Raise Your Hand». Non seulement t’as du son, mais t’as aussi la voix. Le Liam écrase son raise au fond du cendrier et Squire Boy claque un solo d’étranglement. Le Liam est toujours aussi Oasien. Il va toujours chercher le bon ton au sommet d’un rock ultra-saturé. «You’re Not The Only One» est le coup de génie de l’album. C’est fin, racé, ficelé, c’est même un hit pour la radio, on retrouve le goût des Anglais pour le big time, Squire Boy y passe un killer solo flashy comme pas deux. Liam Gallag + killer Squire, ça fait revivre la vieille Angleterre. C’est à la fois délicieusement classique et imbattable. Avant de cracher sur Oasis, écoute cette merveille. Si tu veux un album de rock anglais, c’est là.  Et t’as aussi un «One Day At A Time» écrasé de power et de singalong Oasien. Liam Gallag n’en finit plus de traîner la savate dans le chant. C’est d’une rare puissance. Puis ils tapent dans l’heavy blues avec «I’m A Wheel». Pas de problème ! Mais l’album finit par tomber dans la routine Oasienne. Squire Boy fait des efforts considérables pour la briser. Avec «Love You Forever», ils jouent le hard blues des seventies. Ils n’inventent pas la poudre, c’est juste un prétexte à jouer dans le bac à sable. On entend Squire Boy claquer ses mighty carillons dans «I’m So Bored». Il est l’un des guitaristes les plus infectueux d’Angleterre. Il gratte toujours tout ce qu’il peut.

             Selon Kessler, l’album de Liam Gallag et Squire Boy n’aura pas le même impact qu’ont eu sur la rock culture les deux premiers albums d’Oasis et le premier Stones Roses, «but it’s the best thing either have recorded since those early records.» Kessler parle d’un «sleek rock album», c’est-à-dire élégant, bourré d’«unshakably sticky melodies and choruses.» Kessler y retrouve toutes les influences dont Squire Boy et Liam Gallag sont tellement friands : Jimi Hendrix dans «Love You Forever», les Stones et les Beatles dans «Just Another Rainbow», les Faces dans «Make It Up As You Go Along» et Liam Gallag trouve que «Raise Your Hands» sounds like Roxy Music. Et puis bien sûr Oasis et les Stone Roses - It’s a perfect mariage of the two bands - Ailleurs dans l’article, Kessler ramène aussi le duo De Niro/Pacino dans Heat, un autre exemple de perfect mariage. Squire Boy dit bien son admiration pour Liam Gallag : «He brings a passion and intensity that I can’t muster. There’s something about his voice that meshes with the way that I play guitar.» Il parle de complémentarité. Kessler termine en beauté, puisqu’il les voit se lever pour aller faire leur photo-shoot, «just like in the old glory days - which surprisingly, may be still ahead of them.» Une chute qui tinte merveilleusement bien à l’oreille de l’avenir du rock.

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             Après la fin des Stone Roses, Squire Boy va monter The Seahorses et enregistrer Do It Yourself. C’est un album qui vaut le déplacement. Pour au moins quatre raisons, dont deux Beautiful Songs, «Love Me & Leave Me» et «Head». Dans Love Me, Squire Boy ne croit en rien, don’t believe in Jesus, don’t believe in Jah, il croit en lovers, c’est fameux et surtout très gratté, ça te donne une belle rengaine enluminée de poux scintillants. «Head» sonne aussi comme une grosse compo. Les Seahorses auraient pu devenir énormes. Squire Boy fait là du power balladif, avec un Chris Helme qui pose bien sa voix et qui l’entortille quand il faut, il a du poids et du ruckus. «1999» sonne comme un coup de génie, c’est très Oasis dans le ton, avec du sharp slinging de Squire Boy, ça sonne comme du heavy Quicksilver avec l’aura de Madchester et t’as l’incroyable clameur du Squire Boy qui du coup se met à sonner comme Stylish Stills. Ah il faut voir cette bravado ! Belle attaque encore avec «I Want You To Know», pas loin d’Oasis et un Squire Boy qui fout le feu avec ses poux. C’est un son très anglais. Chris Helme fait encore merveille sur «Blinded By The Sun», il a la voix un peu grasse, comme une huître, une voix juteuse et colorée, et derrière lui t’entends le Squire Boy voyager dans le son. «Suicide Drive» coule bien dans la manche et Squire Boy y joue un solo au long cours, avec le feu sacré. Ils se confrontent ensuite à la shakespearisation des choses avec «The Boy In The Picture», ça veut dire qu’ils entrent en dramaturgie, avant de revenir à un son plus heavy avec «Love Is The Law». Chris Helme fait son Liam Gallag. Il vise clairement l’Oasis. Il se croit dans le désert, et après un joli break de basse, Squire Boy part en vrille de poux demented. Yeah yeah ! Il gratte encore comme une brute dans «Round The Universe», cut de belle pop enjouée aux joues bien roses. Il descend une fois de plus au barbu avec une science aiguë du solo flash. Ils frisent plus loin le Sabbath avec «Standing On Your Head», on se croirait sur le premier Sabbath tellement c’est bien foutu. L’in the sky vaut bien celui d’Ozzy. 

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             En 2002, Squire Boy enregistre son premier album solo, Time Changes Everything. Bon, c’est déjà plus la même chose. Pour le dire autrement : c’est autre chose. On admire tellement Squire Boy qu’on ne peut pas dire du mal de ce premier album solo. Il fait du Dylanex avec «Transatlantic Near Death Experience». C’est exactement Queen Jane Approximately, avec les mêmes descentes de couplets, mais sans l’orgue Hammond. Squire Boy tartine fantastiquement. Pour le reste, il y va à l’insidieuse («Joe Louis»), il fait de la belle heavy pop avec un certain goût de revienzy («I Miss You»), mais c’est pas Liam, il chante à l’écrase-syllabe. Il est cependant meilleur que Ian Brown au chant. Il a même du cachet. Il sait challenger un cut (le morceau titre) et il pense toujours à ramener du big guitar slinging. Son «Welcome In The Valley» est excellent, bien tenu par la colle d’un chant à la ramasse. Il a d’excellents réflexes comportementaux. Il se laisse aller avec l’heavyness de «Strange Feeling». Globalement, c’est un album honnête, très sonnant, très trébuchant, mais sans idées. D’où ‘l’autre chose’.

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             Son deuxième album solo s’appelle Marshall’s House et sort deux ans plus tard. Il fait encore quelques étincelles sur «Summertime», il tente bien le coup en grattant une belle clairette, il barde bien la barcasse de barda. Squire Boy est un mec assez balèze. Il tartine son morceau titre à n’en plus finir, mais on en restera là. Il force trop sa voix. Il se prend pour Liam, mais il est loin du compte. Il tente le coup du power absolu, mais la voix n’y est pas. Trop affectée. Il se gratte la glotte. Dommage. Dès qu’il chante, il ruine tous ses efforts. Il finit en mode Big Atmospherix avec «Gas». Il se réconcilie avec le gros son. Bye ! Bye Baby ! Il se jette dans la balance, il envoie sa dégelée et ça devient l’hit de l’album. Squire Boy se noie dans son son. Aucun espoir de le sauver. «Gas» est un cut entreprenant, totalement remonté des bretelles.

             En 2016, les Stones Roses tenteront de se reformer en enregistrant deux singles, «All For One» et «Beautiful Thing» - It proved to be a mirage - Une dernière tournée, puis Squire Boy dit stop. Il ne s’entend plus très bien avec son vieux copain d’école Ian Brown. Il préfère se consacrer à sa peinture et à sa famille. Enough monkey business.

    Signé : Cazengler, John Square

    Liam Gallagher John Squire. Liam Gallagher John Squire. Warner Records 2024

    Stone Roses. The Stone Roses. Silvertone Records 1988

    Stone Roses. Second Coming. Geffen Records 1994

    The Seahorses. Do It Yourself. Geffen Records 1997

    John Squire. Time Changes Everything. North Country 2002

    John Squire. Marshall’s House. North Country 2004

    Ted Kessler : What the world is waiting for. Mojo # 365 - April 2024

     

     

    Inside the goldmine

     - Just like Honeycombs

             Tu ne pouvais imaginer Baby Honey qu’au lit. Et bien sûr dans tes bras. Elle symbolisait le paradis, comme on aimait à l’imaginer au sortir de l’adolescence. Franchement, le paradis c’était pas compliqué : il te suffisait d’avoir un grand lit, des draps de satin jaune et le corps nu de Baby Honey que tu pouvais butiner encore et encore. Tu poussais même le fantasme jusqu’à imaginer qu’elle aimait à se faire butiner, puisqu’elle en réclamait encore et encore. Tu l’entendais soupirer : «encore... encore...», et tu t’arrachais aux torpeurs d’un premier sommeil pour couvrir le centre de son corps des baisers le plus attentionnés. Le jour se fondait dans la nuit et la nuit dans le jour, le paradis avait gommé tous les aspects rugueux de la réalité, le premier étant de s’arracher à ses bras pour aller bosser. Tu ne quittais le paradis de satin jaune que pour aller au frigo préparer une bricole à grignoter, une salade de tomates et une tranche de jambon, ou servir l’un de ces Américanos à l’orange dont Baby Honey était tellement friande, puis quand le frigo était vide, tu te hâtais d’aller faire trois courses pour revenir te jeter dans ses bras. Le paradis semblait infini, tu voulais y vivre pour le restant de tes jours, et lorsque tu demandais à Baby Honey si elle voulait partager cet infini avec toi, elle plissait les yeux et murmurait «encore... encore...», en te prenant la main pour la poser à l’endroit le plus sensible de son corps. Les jours et les semaines passaient, sans que rien ne vînt troubler la paix du paradis de satin jaune. Il n’existait rien de plus sacré que de réveiller Baby Honey avec un baiser, elle ouvrait doucement les yeux et ses yeux semblaient rire. Elle rayonnait de mysticisme amoureux et tu t’abreuvais en elle. Toi qui n’étais pas croyant, tu finissais par trouver Dieu sympa, puisqu’il avait inventé, rien que pour ta pomme, le paradis sur la terre. À aucun moment, tu n’aurais imaginé que ce paradis allait se transformer en enfer. Il te faudra cinquante ans de recul pour comprendre que ce basculement des genres est d’une grande banalité.

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             Baby Honey n’a rien à voir avec Honey, la batteuse des Honeycombs. Baby Honey est blonde et Honey brune. Baby Honey hait le rock et Honey Lantree le jouait en 1964 de façon spectaculaire. Il ne fallait donc pas se tromper d’Honey. Autant Baby Honey était une mauvaise pioche, autant Honey Lantree est la bonne.

             Qui se souvient des Honeycombs ? Un groupe londonien des early sixties produit par Joe Meek ? Honey Lantree y battait le beurre, et l’excellent Alan Ward était l’un des premiers à claquer de killer solos flash en Angleterre. Mais quand on voit les clips sur YouTube, on est vite fasciné par cette batteuse paradisiaque qu’est Honey Lantree.

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             Le premier album sans titre des Honeycombs était très en avance sur son temps. Ce Pye de 1964 taillait bien la route. C’est Dennis D’Ell qui chante, et à propos du solo spatial d’Allan Ward sur «Once You Know», Meeky Meek parle de «brillant solo work».  Meeky Meek signe une partie des liners, au dos de la pochette. Bon, les compos sont parfois laborieuses, et c’est le son qui fait l’intérêt. La batteuse Honey chante sur «That’s The Way», et quand elle chante, elle donne du jus. Allan Ward prend encore un solo superbe dans «I Want To Be Free (Like A Bird In A Tree)» et ils bouclent leur balda avec leur big time hit, «Have I The Right». Full tilt de Meelky Meek ! Il a exactement la même intelligence du son que Totor. En B, on entend Honey battre sec et net «Nice While It Lasted». Il faut l’entendre relancer avec ses petits roulements pète-sec ! Grosse fête foraine dans «She’s Too Way Out». Space guitars & wild bassmatic, le pur génie productiviste de Meeky Meek est à l’œuvre et l’Honey bat ça si sec ! - Exceptional pretty and clever girl drummers are hard to find - Avec «Ain’t Necessary So», Meeky Meek fait sonner la guitare d’Allan Clark comme celle de Billy Harrison dans les Them. Pour 1964, The Honeycombs est un album extrêmement moderne. Bizarre que l’Angleterre ne s’en soit pas aperçue.

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             Le deuxième album des Honeycombs est fantastique. All Systems Go! sonne, aussitôt l’«I Can’t Stop». Ils ont du son. Et quel son, my son ! Solo de sax et solo de gratte demented, que veux-tu de plus ? Résonance exceptionnelle des basses, elles t’embooment l’oreille. Coup de génie pur avec le morceau titre, un wild ride transpercé en plein cœur par un wild killer solo flash, et visité dans les entrailles par cet ingé-son de génie qu’est Meeky Meek. Il sait faire claquer la charley ! Meeky Meek est le roi du killer solo flash. Allan Ward joue lead, mais c’est Meeky Meek qu’on entend. Ils tapent une belle reprise de l’«Ooee Train» du grand Bobby Darin, puis il refoncent dans le tas avec un «She Ain’t Coming Back» signé Meeky Meek. Tout est savamment meeké par Joe. On entre dans le territoire du génie productiviste, l’apanage de Totor, de Gary Usher et de quelques autres. Belle poussée d’exotica avec «Our Day Will Come». Meeky Meek fournit tout le boniment, c’est-à-dire le son. Ils enchaînent avec le «Nobody But Me» de Doc Pomus. Pure craze ! Encore une dégoulinade de kitsch avec «There’s Always Me» et retour à l’exotica avec «Love In Tokyo». Chaque fois, Meeky Meek crée les conditions du succès.  

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             Angel Air sort en 2016 l’album de la reformation des Honeycombs, 304 Holloway Road Revisited. Laisse tomber. C’est la reformation des vioques qui font du Buddy Holly sans Meeky Meek ni Honey, ce qui est un double anathème. Ça pue la reformation greedy, ces mecs-là feraient n’importe quoi pour palper un billet. Avec «Mary Jo», ils font du glam de vieux branleurs. Il n’y a rien de Meeky dans leur sauce. On se demande rapidement pourquoi on écoute cette daube de charognards. Avec «It’s Crazy But I Can’t Stop» et «That’s The Way», ils sont pathétiques et même atroces de putasserie. On en dégueule. Ils osent même retaper l’«Have I The Right». Comment osent-ils ? Pas de son, pas de Meeky, pas de rien.

    Signé : Cazengler, Honeycon

    Honeycombs. The Honeycombs. Pye Records 1964

    Honeycombs. All Systems Go! Pye Records 1965 

    Honeycombs. 304 Holloway Road Revisited. Angel Air Records 2016

     

     

    Luke la main froide

     - Part Six

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             Il se trouve que Freaks Out! Weirdos Misfits & Deviants - The Rise & Fall Of Righteous Rock’n’Roll est une mine d’or à ciel ouvert. Luke la main froide a la main lourde sur les recommandations. Alors on les suit.

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             Par exemple Cathal Coughlan. On rapatrie aussi sec son Song Of Co-Aklan, histoire de voir ce que ce Cathal a dans la culotte. Song Of Co-Aklan est son ultime album. Luke la main froide y gratte des poux. Dès le morceau titre, t’as une belle pop tendue à se rompre et un big beurre de Nick Allum. Luke s’y tape le bassmatic. C’est du Big Atmospherix. Le mot-clé de cet album est la dramaturgie. Cathal monte le Dog de «Passed-Out Dog» en neige. Pour lui, le Big Atmospherix doit voyager dans le ciel comme un gros nuage d’apocalypse. Tout est très dense, très sombre, plongé dans une sorte de malheur théâtral. Cathal donne trop de caractère à ses cuts. Ça ne peut pas prendre. Un album suffit pour se faire une idée. Il repart en belle pop d’allant martial avec «Let’s Flood The Fairyground». Cathal est un fier Coughlan, et le cut décolle à la seule force du chant. Mais il revient ensuite à ses travers. Il est trop dans le théâtre du rock. On se croirait chez Ariane Mouchkine. Il sauve l’album avec «The Knockout Artist», un cut qui ne se connaît pas de limites. Cathal se jette dans l’avenir. Un vrai gardon ! Il donne un peu le vertige. Ça devient magique ! Puis avec «Falling Out North Street», il préfigure Michael Head. Il fait une belle pop ambitieuse et là, t’adhères au parti. 

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             La main froide recommande aussi deux Flies, «London’s Flies and New York’s Flies». Elle qualifie ces groupes de «blink-and-you-miss-them-cos-they-barely-existed mythical bands in rock». Alors tu vas voir ça de plus près. Tu commences par le New York’s Flies. L’album s’appelle Get Wise. Fantastique énergie du Boston Sound 1984. «Put All That Behind Me Now» est bardé du plus beau barda, c’est même ravagé par des lèpres soniques. Ce power trio a un sens inné du power. T’as presque envie de serrer la pince de la main froide pour le remercier du tuyau. Tu trouves à la suite un «Endless Summer» sauvagement riffé et battu à la diable. Ils cultivent les dynamiques infernales, tu t’enfonces toujours plus loin dans la balda et soudain tu tombes sur une incroyable cover du «2000 Light Years From Home» des Stones. Magic Stuff ! En plein dans l’œil du cyclope ! I feel so very/ Lonely ! En B, ils se donnent des faux airs de Velvet dans «The Only One». C’est indéniable et fabuleusement inspiré. C’est monté sur les accords de Gloria. Le mec connaît la harangue ! Ils bouclent avec un «Everybody’s Trying To Be My Baby» encore très Velvet dans l’esprit, lourd, très lourd, chargé de sens, très All Tomorrows Parties, avec un chant harangue dylanesque. Quel brouet spectaculaire ! 

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             Tu serres la pince de la main froide pour le remercier, et tu passes aussitôt aux London’s Flies. Ça tombe bien, il existe une brave petite compile sur Acme : Complete Collection 1965-1968. Rapatriement immédiat. T’es pas déçu du casse-croûte, comme on dit sur les chantiers. Tu tombes dès l’ouverture de balda sur le fameux «(I’m Not Your) Stepping Stone» qui fit les beaux jours du Volume 1 de Chocolate Soup For Diabetics : heavy psyché psychotic, fantastique mélasse, sans doute la meilleure cover de ce vieux hit des Monkees et des Raiders. Les Flies ont bien failli connaître leur heure de gloire, puisqu’ils traînaient dans le bon circuit à la bonne époque. On les sent timorés dans «Turning Back The Pages», mais aussi dotés d’une volonté tentaculaire. Ils chantent «Gently As You Feel» à l’horizon clair, c’est pur et doux comme un agneau. Une vraie Beautiful Song. Puis ils tapent dans les Kinks avec «Tired Of Waiting For You», mais en sonnant comme les Byrds, alors tu commences vraiment à les prendre au sérieux. Car quelle vélocité ! On comprend que les Flies aient pu taper dans l’œil de la main froide. En B, tu retrouves avec «A Hymn With Love» cette petite pop innocente et douce comme un agneau. Bêêêêêêê. «Where» est encore un shoot de pop qui colle bien au papier. Leur where/ Where have you been flirte avec le génie. Puis ils passent au Dylanex avec le chant de nez pincé sur «There Ain’t No Woman», le mec fait du pur It ain’t me babe. On saluera pour finir cette pop de rang princier qu’est «Winter Afternoon. La main froide ne s’est pas fourré le doigt dans l’œil. Elle devrait écrire des bouquins plus souvent.

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             Parmi ses recommandations, on trouve aussi les mighty Electric Eels de Cleveland, l’archétype du groupe proto-punk. Vient de paraître un double album compilatoire, Spin Age Blasters. Tu peux y aller les yeux fermés, même s’il coûte un billet. Au dos de la pochette, tu vois les quatre Eels, et notamment Nick Knox, à la veille de son heure de gloire avec les Cramps. L’autre batteur des Eels n’est autre qu’Anton Fier, qu’on va retrouver sur un seul cut, «Spinach Blasters» et qui ira ensuite battre le beurre sur le premier album des Feelies. Les cuts rassemblés sur Spin Age Blasters datent de 1975, donc ils sont très en avance sur leur époque. C’est en tous les cas ce que révèle le «Splittery Splat» d’ouverture de balda : wild proto-demolition. Mais ils sonnent aussi très punk anglais. On se demande même parfois si les Buzzcocks n’ont pas écouté le premier single des Eels paru chez Rough Trade, mais après vérification, il apparaît qu’«Agitated/Cyclotron» est paru après Spiral Scratch, donc pas de problème. Pourtant la parenté est troublante. «Agitated» et «Cyclotron» sonnent exactement comme les cuts des early Buzzcocks. Pur ‘Chester punk ! Exactement la même énergie. D’autres influences flagrantes : celle des Dolls dans «Refregirator», et des Stooges dans «Cold Meat». Ils attaquent «Jaguar Ride» à la Johansen. On se croirait sur «Jet Boy». Et sur «Zoot Zoot», McMahon passe un solo d’accoutumance discursive totalement révolutionnaire. En C, tu vas tomber sur un cut atroce, «Silver Daggers», gratté à la cisaille et chanté sans pitié. En D, ils tapent une cover proto-punk du «Dead Man’s Curve» de Jan & Dean, mais en sonnant comme des punks anglais. Encore un shoot buzzcocky avec «Accident» et t’as à la suite cet «Anxiety» atrocement concassé dans l’idée et dans le son des grattes de Morton et de McMahon. Franchement, t’en reviens pas de tomber sur un groupe aussi en avance sur son époque. 

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             The Eyeball Of Hell fait un peu double emploi, mais cette fois tu l’écoutes au casque et t’en prends plein la vue, dès l’ohhh I’m so agitated d’«Agitated», suivi du Buzzcocky «Cyclotron».  Tu croises plus loin l’explosif «You’re So Full Of Shit», protozozo comme pas deux, avec McMahon qui chante comme un voyou. Tu retrouves aussi l’«Anxiety», McMahon chante mal, mais c’est ce qui le rend révolutionnaire. McMahon joue encore comme un atroce démon incisif sur «Silver Daggers» et le «Zoot Zoot» éclate de modernité. Cleveland était alors un vrai jackpot. Retour au simili-Buzzcocks d’«Accident» et «Refrigirator» sonne tout simplement comme l’enfer sur la terre. Avec «Bunnies», ils sont mille fois plus modernes que Pere Ubu. McMahon joue de la clarinette et injecte un shoot de free dans la scie du punk. «Spinach Blasters» vire jazz. Bifarx me sir ? «It’s Artistic» : même power underground que les Swell Maps. John Morton se dit fan de Dada-euro-trash. Les Eels étaient beaucoup trop en avance sur leur époque. Ils se sont brûlé les ailes.

    Signé : Cazengler, Lancelot du Luke

    Electric Eels. The Eyeball Of Hell. Scat Records 2001

    Electric Eels. Spin Age Blasters. Scat Records 2023

    The Flies. Complete Collection 1965-1968. Acme 2000

    The Flies. Get Wise. Homestead Records 1984

    Cathal Coughlan. Song Of Co-Aklan. Dimple Discs 2021

     

     

    *

    J’ai vu la couve, elle m’a plu, par son côté outrancièrement kitch, j’ai tout de suite eu envie que l’on me lise une histoire, personne ne s’est proposé alors c’est moi qui m’y colle, je vous avertis vous risquez d’avoir peur.

    STORYTELLER

    BLACKSTAFF

    (Numérique / Bandcamp / Sept 2024)

             Black, ok vous voyez le style, ce n’est pas la bibliothèque rose, pour le staff, à boire et à manger, le personnel est un peu maigre. Se réduit à une seule personne. Ou à toute une colonie. C’est selon. Expliquons-nous, il y a de plus en plus de gars, post-metal, post-stonner, post-death, post-tout-ce-que-vous-voulez qui concoctent tout seul, dans leur coin, leur petit opus. En règle générale je ne chronique point trop ce genre de solitaires, sont à mon goût davantage ‘’genre’’ que solitaire, en gros ce n’est pas souvent original et pas très particulier. Bref Blackstaff se résume à un unique individu : Dustin Cleary. Oui mais sur son bandcamp il vous colle en toute honnêteté une liste longue comme un jour sans pain, tous les individus qu’il a rencontrés et qui l’ont inspiré, encouragé, filé un coup de main, aidé à monter son projet. D’où le terme de colonie.

             Vient de Seattle, l’a l’air d’y avoir dans cette ville une bande de groupes un peu frappés de la cafetière, ce qui n’est pas pour me déplaire. Dustin a déjà sorti deux EP et trois titres cet été qui se retrouvent sur son album.

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             La couverture est d’Adam Burke un tour sur son instagram (night jarillustration) s’impose, l’ensemble est superbe, les esprits délicats risquent d’en ressortir effrayés, entre macabre, imaginaire médiéval et fantastique… Longue table de bois, le maître de noir vêtu, de loin il ressemble à un étron, est assis à la place du roi ou de Dieu, choisissez votre option. Devant lui est posé le grimoire sacré, le public l’écoute lire une histoire. L’assistance n’est pas au mieux de sa forme, des squelettes avachis, se tiennent droit sur leur chaise mais l’on sent que dès le lecteur aura tourné le dos, ils se laisseront – dans la série tu retourneras à la poussière - tombés par terre, soyons compréhensifs, ils sont fatigués de vivre. Le plus proche de nous nous jette un regard angoissé, nous pose la question existentielle essentielle, la mort ne finira donc jamais… Au fond de l’image l’espèce de vortex calamiteux n’incite pas à la joie. Pas plus que les arbres dépenaillés qui tendent leurs bras comme un appel au secours sans espoir.

    Seidr : en gallois ce mot signifie cidre : bruits indistincts, puis une note noire qui semble vouloir s’étendre jusqu’à la fin des temps, redondante elle rebondit pour se perpétuer, ambiance lugubre, vous avez envie de refermer le livre mais coup de théâtre de sombres effluves s’en échappent, vous êtes prisonnier, comme une bolée de cidre empoisonnée que rien ne vous empêchera de boire en une longue lampée interdite, vous point l’envie de lire l’histoire interdite.

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    Cloack of stars : nous illustrons ce morceau avec la couverture du deux titres Seidr+Cloack of stars qui doit être de Maxime Taccardi (voir plus loin). Cloack ne signifie pas cloaque (tellement death metal !), question guitare ça ne baisse pas d’un cran, noir, son épais violent plus la batterie qui claque de tous les côtés, oui mais il y a en summum, une voix sludge à vous arracher les ongles des pieds, Dustin était destiné à devenir clameur, il vaudrait mieux qu’il ne clame pas trop haut because les lyrics sont inquiétants, tout ce qui est beau, grand et grandiose, peut de par la primauté qu’on lui accorde et devenir comme un Dieu et vous asservir comme du bétail. Une histoire un peu triste quand on y pense, l’on comprend mieux la tonalité écrasante de cette musique qui ne vous laisse aucune espérance. Procession of ghouls : ne fantasmez pas, dans les nouvelles fantastiques, les goules sont généralement de belles et énigmatiques jolies filles ou femmes qui se donnent à vous sans chichiter, au matin vous vous apercevez que ce ne sont que d’infâmes créatures diaboliques qui ont abusé des désirs du héros, ici aussi mais c’est présenté sous son aspect métaphysique, le côté érotique de ces nuits torrides n’est pas évoqué, vous avez l’implacabilité phonique du son qui vous avertit que l’instant est grave, et puis le chant, une espèce de sludge asthmatique, qui vous enfonce les clous de la peur dans la moindre fibre de votre chair tétanisée d’horreur, c’est la mort qui avance vers vous et vous pénètre lentement pour vous faire souffrir encore davantage, pour que vous compreniez que la vie n’est pas un chemin qui conduit à la mort, au contraire c’est la mort qui est un chemin qui s’achève dans votre vie, la batterie sonne votre déroute mentale, maintenant vous savez, cela ne vous rend pas heureux, car au moment où vous savez vous êtes mort.

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    Swarm : le morceau précédent vous donnait l’épure, l’abstraction schématique, avec celui-ci nous rentrons dans les détails. Enfin ce sont les détails qui entrent vous, des millions d’insectes, vous les entendez voler en groupe, l’essaim vous a repéré et fonce sur vous, c’est horrible, c’est terrible, Dustin grogne comme le goret que l’on allonge dans l’auge pour lui prendre la vie, silence l’on murmure à votre chair, l’on vous apprend que votre lymphe est le miel du fruit mûr et elles les abeilles qui se posent sur vous plantent leurs dards pour s’enivrer de la substantifique moelle de votre sang, si vous comptiez que l’on vous expliquerait tout ce qu’il vous arrive avec la subtile musique des sphères, erreur fractale, non l’on vous fait comprendre à grosses pelletées de doom, elles vous assènent sans pitié et sans faillir des vérités mortuaires comme des implants nécrologiques que l’on vous enfonce à coups redoublés dans votre tête.  Maxime Taccardi est un saigneur de l’illustration death Metal, nous lui consacrerons une chronique à part entière, celle-ci semble s’inscrire par ses arabesques rouges dans ses œuvres réalisées avec son propre sang, la légende, grande raconteuse d’histoires affirme que certains se disputent ses originaux pour les lécher,  cette mort qui s’avance vers vous auréolée de ses spirales sanglantes, le lecteur sera sidéré tant elle épouse parfaitement les lyrics… Worm : une ode démantibulante au ver vainqueur, vocal visqueux, batterie-pioche et riffage foreur, il est en vous, il vous désosse, il emporte en lui-même tout ce dont vous n’avez plus besoin, je ne suis que cadavre, le background comme une pelleteuse sur une fosse commune, fin de charnier, le ver a éteint ma lumière, j’en étais fier, elle irriguait le monde, subsiste toutefois cette absence de moi que le ver glouton emporte en rampant dans son ventre. Spider : vous croyez que l’histoire s’est terminée, non il reste des addendas philosophiques, entrée majestueuse, batterie hachoir, guitare suaires de plomb, une dernière moquerie, les hommes vivants aiment la mort, le mal court parmi eux comme une araignée malfaisante, ils ne la voient pas, ils se prennent pour des héros que la gloire rendra immortels, les guerriers galopent, ils se lancent les uns sur les autres, l’aragne mortelle emporte leurs corps morts dans ses cavernes ombreuses, elle suce leur sang, ils survivent un certain temps empreint d’une glaçante léthargie létale, bientôt vidés de leur substance molle, ils ne sont plus que des trophées soyeux entassés sur la toile de la mort. C’était une petite leçon de nihilisme de ma mère la tarentule aux tulles tubéreux. Thrill of the hunt : bonus track, même la mort qui vous court après peut être sympa, issu de la session 23 de l’enregistrement de leur deuxième EP trois titres Godless : musicalement ne dépare en rien des titres précédents si ce n’est peut-être la guitare qui klaxonne comme une voiture derrière vous qui demande que vous passiez au vert, le vocal aussi davantage articulé, sinon encore une histoire impie, impitoyable, la mort court après vous, vous êtes le gibier, vous ne échapperiez pas même si vous vous terrez au fond de votre lit en espérant lui échapper.

             Agréablement surpris, se débrouille bien tout seul notre Dustin Cleary. Porte pourtant un patronyme qui ne lui convient pas. Pas clair du tout, sombre, très sombre.

    Damie Chad.

     

     

    *

    Comment faire beaucoup avec peu ? La recette nous est proposée par Seb le Bison et Tony Marlow. La gageure semble impossible : comment réaliser une vidéo sur un voyage en avion vers les cieux cléments d’une île méditerranéenne quand, c’est-là où le problème se corse, on n’a pas prévu un avion dans le casting ?

    LE GRAND VOYAGE

    TONY  MARLOW

    (Official Video / Bullit Records / Juin 2024)

    Oui ils ont un avion, on ne voit que lui, un superbe bimoteur à hélices, le genre de coucou que l’on a commencé à mettre au rebut dans les années cinquante. Non je ne suis pas un menteur. C’est vrai qu’il est sur l’image dès la deuxième seconde du clip, en surimpression graphique. Puis il disparaît. Le bruit du moteur s’estompe avantageusement remplacé par la guitare de Tony Marlow. D’ailleurs le voici le Marlou, marche à pied, comme tout le monde, heureusement qu’il porte son étui à guitare, sinon de loin on ne le reconnaîtrait pas, il arpente, silhouette grise dans un beau paysage, attention la vidéo n’est pas en couleur, on est surpris : pour un extrait de l’album Cryptogenèse, l’on s’attend à une phénixiale explosion de mille feux multicolores genre poster à la Jimmy Hendrix, mais non c’est tourné en noir et blanc, vu la beauté de l’image l’on a envie de dire en argentique.

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    Petit moment de réflexion nationaliste : c’est un beau pays la France, je ne parle pas des petites villes sinistrées par le chômage ni de ces grandes agglomérations défigurées par des constructions à bon marché mais de ses paysages. De cette campagne façonnée durant deux millénaires par la main de l’homme, de cette osmose réussie entre nature et ouvrages d’arts. Ici pas de fières structures édifiées en pierres de taille, juste  un pont étroit jeté sur  un canal bordé d’arbres, ou une modeste rivière aux eaux paresseuses quasiment immobiles, que longe Tony sur un simple chemin de terre, le voici maintenant en pleine campagne sur cette longue voie vicinale déserte.

    Depuis son avion, ce sont les paroles qui l’affirment, il aperçoit des voitures minuscules, cette fois l’image est davantage surréaliste, objet insolite planté dans l’agreste décor un tabouret de bar solitaire, surgi de nulle part, hors-sol pourrait-on dire même si ses pieds reposent sur la terre, esseulé le trône à pastis semble attendre qu’un passant veuille bien faire cas de lui. Tony ne se refuse pas à l’appel de ce siège, si les objets inanimés ont une âme lamartinienne, peut-être se sent-elle cette chaise curule désertée comme un chien abandonné et éprouve-t-il l’intense ferveur nostalgiques des apéros de comptoir… Voici Tony, étui ouvert, guitare sur le giron, acoustique bien sûr, aucun pylône électrique dans les parages où se brancher, il gratte et il tourne sur lui-même, de fait c’est l’image qui tourbillonne, presque un miracle, la statue de Marlow semble mue dans un étrange tourbillon, dans le ciel tout là-haut, un éclair de soleil jaune salue ce miracle.

    Du coup l’on retrouve Tony en ville, il déambule sur une piste cyclable, voudrait-il, lui le rocker, lui le biker, nous faire accroire que c’est ainsi que l’on vit dangereusement, en tout cas la ville déserte s’anime, Marlow marche prudemment comme sur des œufs sur un large trottoir, mon dieu toi qui n’existes pas, que se passe-t-il, aurions-nous trop insisté lors de l’apéritif, le Marlou se dirige vers nous mais les voitures filent à reculons, Marlow sourit,  un rocker en perfecto, se porte à sa hauteur, hélas lui aussi est pris de cette bizarre dérive reculatoire et il disparaît dans les limbes de la pellicule, l’est aussitôt suivi d’un deuxième individu qui, encore un, est happé en arrière par cet étrange vortex inexplicable… tiens une jolie fille, va-t-elle être aussi accaparée par cet extraordinaire phénomène, non le pouvoir sensoriel de Marlow la garde à ses côtés, mais au plan suivant elle n’est plus là, les habitants de cette cité sont tout de même touchés par cette étrange maladie de la vache folle ou de la brebis galeuse, pour échapper à cette étrange épidémie contaminatoire l’on ferme les yeux et l’on en profite pour apprécier le long solo de guitare de la bande-son, tiens tout ( enfin presque) rentre dans l’ordre. En voici deux qui sont guéris, d’ailleurs ils s’enfilent dans la salvatrice porte  d’un café ils ont sûrement besoin d’un remontant, le Marlou les imite, l’a beaucoup arpenté, l’a besoin de reprendre quelque force, surprise, couleurs, nous voici bien au chaud à l’intérieur de L’Armony, bar émérite de Montreuil cité rock, sont attablés autour d’une table,

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    tous les quatre, on les reconnaît, Amine Leroy gratouille sa big mama, Jacques Chard caresse sa caisse claire, Tony est plus intéressé par le poster géant de Marilyn que par sa guitare, ils ne font même pas semblant de jouer en playback, mais l’on s’en moque, on se repose de notre grand voyage en contemplant la dégaine incomparable d’Alicia Fiorucci que comme par hasard Seb le Bison, le producteur avisé, a placée au premier plan.

    Damie Chad.

     

     

    *

             Les mésoPOPtamiens disaient qu’il suffisait de traverser l’EuphKRAFTe pour être heureux, si l’on en croit Xénophon qui en des temps antiques mena l’épopée des Dix Mille en ces lieux hostiles, l’aventure peut s’avérer périlleuse, aussi vais-je vous mener dans une contrée plus douce à laquelle vous accèderez en quelques clics.

    POP POPKRAFT (FB)

    HISTOIRE DU ROCK GARAGE

    (Voir aussi Art Pop CreationFB)

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             J’y suis tombé dessus par hasard, un pantin de bois qui s’agitait, j’ai failli ne pas m’arrêter, les gamins qui rêvent de Pinocchio, très peu pour moi, feraient mieux de relire le Timée de  Platon, oui mais il y avait un truc rond au fond de l’image qui tournait, toutefois dans mon cerveau élémentaire, la traduction s’est faite, un truc rond qui tourne, avec un peu de chance c’est un tourne-disque. Je ne m’étais pas trompé, j’ai aperçu l’icône du haut-parleur barrée, j’ai mis le son, mais ce n’est pas mauvais, ne serait-ce pas du rock, bingo, j’avais gagné ! Deuxième surprise en descendant légèrement le fil, le même ostrogoth dans son tricot gris glissait une rondelle vinylique sur son appareil, encore du rock, et du bon, cela méritait écoute et attention.

             Mea culpa, je ne l’ai pas fait exprès, je ne recommencerai pas si je mens que Belzebuth me butte et me catapulte en Enfers ! Je rassure tous les écologistes, non l’Opérateur, ou plutôt le rockpérateur, n’a pas bousillé un séquoia ou déraciné un baobab pour sa figurine qui doit faire cinq centimètres, elle n’est pas en bois, l’a confectionné avec de la pâte à papier et du carton. Ainsi que tout le décor, un salon avec fauteuils et canapés, les meubles et tous les petits détails qui vous rendent un lieu particulièrement agréable, les murs recouverts d’affiches de concerts, ou par exemple le cendrier, en plus dans certains épisodes il est rempli de cadavres alanguis de cigarettes, tristes et déplorables exemples d’incitation à la débauche, vous savez avec les amateurs de rock il faut s’attendre non pas à tout mais au pire, prions pour la santé mentale des mineurs qui visionneraient les épisodes.

             Car oui, nous sommes sur le FB d’un obsessionnel du rock’n’roll, à chaque jour ne suffit pas sa peine, quotidie, dixit Caesar, il rajoute un nouveau chapitre à cette saga. Le principe est simple, un groupe, un titre, quelques explications. Nous n’avons pas affaire à ces insupportables animateurs de radio qui parlent sur les titres, n’ouvre pas la bouche, s’exprime par bulles comme les poissons-rouges ou les bandes dessinées. Entre nous soit dit, cela doit lui prendre un temps fou et demander un esprit minutieux. Un aspect de La Pop Culture que j’ignorais qui aurait enchanté l’amie Patou qui aujourd’hui n’est plus là, doit se balader sur l’autre rive accompagnée de ses chats…

             Allez-y voir sans problème, attention c’est terriblement addictif, à ce jour d’aujourd’hui (9 septembre) il vient de poster sa soixante-huitième livraison, pour vous mettre l’eau à la bouche j’ai relevé l’intégralité, si je n’en ai pas oublié, des artistes passés en revue, je n’ai pas mis le titre précis, à vous d’aller le découvrir : Sonics, Saints, Ramones, Cynics,Richard Hell and the Voidvoid, Dream Syndicate, 13 Th Floor Elevator, Plan 9, Seeds, Joy Division, Thee The Sees, Hoodoo Gurus, Dogs, Mono Men, Fuzztones, Velvet Underground,  The Senders, Wilco, Doors, Love Screaming Trees, Eels, Link Wray,  The Nomads, DMZ, The Animals, Tom Petty, Bob Dylan, White Stripes, Tim Buckley, Willie Dixon, X, The Music Machine,  Roy Orbison, Ty Segall, The Chocolate Watchband, Johnny Kids and the Pirates, Ike & Tina Turner, Motör Head,  Beatles, Vince Taylor and his Play-Boys, Psistepinkko, Walkabouts, John Spencer Blues Explosion, Smashing Pumpkins, Them, Wire, Elvis Presley, Modern Lovers, Thugs, Screaming Trees, Nick Drake, Woven Hand, Echo and the Bunnymen, The real Kids, Small Faces, The Celibates Riffles, Buzzcocks, creation, The Litter, Creation, Television Eddie Cochran… ils ne sont pas dans l’ordre, il y en a un dans ma liste manuscrite que je n’ai pas réussi à relire !

             Originalement rock !

    Damie Chad.

    1. S.: pour ceux qui veulent tout savoir, vous avez de temps des tutos dans lesquels vous sont livrés les secrets de fabrication.

     

    *

             Au début de ce mois nous présentions le premier titre du nouvel EP de Two Runner, vient de paraître le second extrait qui donne son nom à l’opus.

    LATE DINNER

    TWO RUNNER

    (Official Music Video de Nick Futch / 13 - 09 – 2024)

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             Un jeu stupide : regarder une Music Video sans mettre le son. Rien de surprenant : une fille qui rentre à la nuit tombée, une qui l’attendait en lisant. Tout de suite Paige et Emilie sur le divan en train de jouer, par intermittences ensuite, car Paige prépare un repas, végétal et sans surprise, des espèces de tartines au fromage qui seront posées sur la table auprès d’assiettes remplies d’une sauce brunâtre, heureusement que l’on entrevoit un plat de ce qui doivent être des biscuits pour le dessert, je ne voudrais pas la ramener avec ma petite et prestigieuse science nationale culinaire de petit froggie mais ce repas vraisemblablement végétarien ne m’ouvre pas l’appétit, d’ailleurs si elles ont allumé des bougies elles restent chacune à leur tour prostrées devant  leur assiettes pensives sans toucher à la nourriture, l’on sent le dépit,  un petit mot d’amour est déchiré, brûlé, réduit en cendres, mais tout change elles sautent de joie et tout à leur entrain elles s’en vont danser sur le perron de la maison.

             Si vous n’êtes pas tout à fait crétinoïde vous avez compris la morale de cette histoire : un seul être vous manque et cela ne vous empêchera pas de faire la fête et de continuer à vivre.

             Nous sommes désormais prêts pour écouter la chanson :

    Paige Anderson : vocals, guitar, banjo, composition  / Emilie Rose : vocals, fiddle/ Ben Eaton : upright bass.

    z24853couve.jpg

    Ben Eaton, d’un bout à l’autre fournit le bruit de fond, il suit le rythme de si près comme le chien qui marche dans l’ombre du maître, il le fortifie lorsque la cadence s’accélère il devient alors tourbillon de feuilles mortes que le vent de l’automne emporte et laisse tomber inanimées sur le sol, Emilie ferme souvent les yeux, son violon tour à tour agonise et festonne la mélancolie des jours passés et à venir, tous identiques, qui se suivent et ne se ressemblent pas, la voix de Paige bouscule la donne, de l’écheveau de l’évidence des rêves et du vécu elle tisse un drame antique, elle métamorphose une comédie amère en fusion destinale, l’on ne sait plus s’il faut en rire ou en pleurer, il existe une telle différence entre les routes de la réalité vivante et la voie du songe absolu que notre esprit n’arrête pas de poursuivre sans fin. Ne sommes-nous pas, les deux à la fois, Ulysse luttant contre les vents contraires et la longue patience de Pénélope tirant les fils des songes infinis. Tout cela Paige l’écrit avec des mots simples qui n’en finissent de créer de subtiles résonnances en l’âme des choses qui ne sont plus et de celles qui subsistent, en un autre plan ontologique.

    Vous reprendrez bien un morceau de gâteau, farine de tristesse, sucre des jours heureux et cerise à l’eau de mort…

    Superbe composition.

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    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 592: KR'TNT 592 : KID CONGO / NORTH MISSISSIPPI ALLSTARS / DAVID BOWIE / ROCKATS / YOUNGHEARTS / TEMPTRESS / BART WEILBURT / ALEISTER CROWLEY / ROCKAMBOLESQUES

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 592

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    16 / 03 / 2023

     

    KID CONGO / NORTH MISSISSIPPI ALLSTARS

    DAVID BOWIE / ROCKATS

    YOUNGHEARTS / TEMPTRESS

    BART WEILBURT / ALEISTER CROWLEY

      ROCKAMBOLESQUES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 592

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://krtnt.hautetfort.com/

     

     

     Congo à gogo - Part Three

     

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             Il l’a échappé belle, Kid Congo. Au lieu de le baptiser Kid Congo Powers, Lux aurait pu choisir Tintin au Congo. Ou gros Congo. Les possibilités sont infinies dès lors qu’on donne libre cours à sa fantaisie.

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             Paraît ces jours-ci l’autobio de ce gros veinard. L’Omnibus se présente sous jaquette grise et verte avec la belle photo vendeuse et insidieuse à la fois : le Kid ressemble à un sex toy. Impression déplaisante. Ni Bryan Gregory ni Jeffrey Lee Pierce ne ressemblaient à des sex toys. C’est la première entorse. La deuxième arrive sous la forme d’une préface signée Jon Savage qui comme d’habitude recentre tout sur la culture gay. On n’est vraiment pas là pour ça.

             On est là pour Jeffrey Lee Pierce. Ça tombe bien car le Kid en fait le héros de son book. Il n’en finit plus de le remythifier. Il utilise pour ça un style extrêmement puissant, une sorte de rockalama stylistique que connaissent bien les gens qui l’ont vu sur scène avec les Pink Monkey Birds : entre chaque morceau, le Kid harangue les harengs d’une voix de mère maquerelle déboutonnée qui aurait encore des charmes à vanter, c’est un délicieux entremetteur, doté d’un sens suraigu du contact avec les gens. Il écrit de la même façon, en tirant bien ses phrases pour les rendre plus musicales, et ça donne des pages d’antho à Toto. On sent même parfois que ça l’amuse de rouler ses formules dans la farine, comme par exemple lorsqu’il évoque Lance Loud, le chanteur des Mumps - Lance was square-jawed, tall and athletic, like a queer Clark Kent, but also nervy, sensitive and articulate. The cherry on top was that he loved the Kinks, who were my favorite of the British Invasion bands too - C’est merveilleusement tourné et bien hérissé de syllabes qui claquent. Pour dire la druggy routine, il a ce genre de formule : «From then on, our home became legendary in the annals of the LA underground rock scene as a 24/7 party house. Debauchery and hijinks, fueled up by a never-ending diet of drugs and alcohol, were our daily bread.» Rien de tel qu’une belle langue rock pour lécher la cuisse de Jupiter.

             C’est Jeffrey Lee qui vient trouver le Kid un soir d’août 1979, alors qu’il poireaute devant le Whisky A Go Go pour aller voir Pere Ubu. Jeffrey Lee porte un «white vinyl trench coat». Le Kid ne sait pas trop si c’est un coup de drague, en tous les cas il se demande «who is this completely strange creature». La strange creature se présente : «Hi I’m Jeff». Les dés sont jetés. Les roues dentées du destin s’ébranlent.

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             Le Kid connaît Jeffrey Lee de vue. C’est un client de Bomp!, la boutique de Greg Shaw où bosse le Kid. Jeffrey Lee fouine dans les bacs de British punk et de reggae imports, dans les red de rockab et de r’n’b. Le Kid sait que la strange creature est un homme de goût, puisqu’il achète des maxis de Burning Spear - He was something else, something indefinable, a weird mix of things. But I couldn’t make heads or tails of what he was from the way he dressed. He had four different looks going on at once. That was another plus for me. I liked confused identities - Le Kid sait aussi que la strange creature écrit dans Slash, qu’il chronique du reggae et qu’il est même allé aux sources, avec un séjour en Jamaïque. Alors, ce soir d’août devant le Whisky, Jeffrey Lee lui dit : «You should be in a band with me.» Le Kid lui répond qu’il n’est pas musicien, alors Jeffrey Lee lui dit qu’il peut chanter. Hors de question ! Pas de problème. Jeffey Lee lui dit : «Ok well, I’ll be the singer and you can be the guitar player.» Le Kid proteste encore et Jeffrey Lee finit par le convaincre en lui apprenant à jouer en open E tuning : «That’s how the blues musicians play slide guitar. You can play chords with one finger.» Comme le Kid est une feignasse, ça lui plaît.

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             Et pouf c’est parti. Jeffey Lee travaille déjà son «black-suiter Night Of The Hunter look», son look de prêcheur fou à la Mitchum. Il donne au Kid une cassette sur laquelle il a enregistré le Gunslinger de Bo Diddley et lui dit d’apprendre à gratter en l’écoutant. Ils répètent à Reseda, chez Margie, la mère de Jeffrey Lee. Ils commencent par taper des reprises, le «Gunslinger» de Bo, la cover de «People Get Ready» par Burning Spear, le «Sleeping Into Darkness» de War. Le Kid qui ne sait toujours pas accorder une guitare sait par contre comment il veut sonner : comme Bryan Gregory, ou Pat Place des Contorsion, ou encore Lydia Lunch dans Teenage Jesus & The Jerks. Mine de rien, le Kid nous installe au cœur de l’underground américain - Jeffrey Lee comprenait parfaitement la corrélation qu’on cherchait à établir entre le son qu’on cherchait et ce que les Cramps et les Contorsions faisaient déjà, avec leur passion pour le rockab, la psychedelia et le free jazz, Albert Ayler et James Brown, mais avec une volonté de tout exploser pour créer une nouvelle énergie, a new musical langage - On est là au cœur de l’un des process créatifs les plus probants du siècle passé : la genèse du Gun Club - I had to sound horrible and humble around until the sound started to fall into place. But we knew the idea was king - On aurait presque envie de serrer la pogne du Kid pour ça. Il a raison, seule l’idée compte. Il a cette chance monstrueuse de fréquenter l’artiste le plus complet de son époque. Ce sont des pages qu’on savoure et qu’on peut relire, comme on réécoute en boucle certaines chansons qui donnent des frissons - Jeffrey was much further ahead than all of us. Il avait déjà écrit des chansons - Ils font une ramshakle version du «Tombstone Blues» de Bob Dylan, et puis un jour, Jeffrey Lee sort de sa manche «this ‘60s garage-punk-type song he’s written called ‘Sex Beat’.» Le Kid nous donne absolument tous les détails de cette genèse - We took drugs and drank and drank. A group mind was formed through intoxication, and somehow music, and a vision for it, was born out of that - Ils commencent par s’appeler Creeping Ritual, «because we thought that’s what the music sounded like. Dr John’s Gris-Gris album was a big influence.» Tout est fabuleusement distillé dans leurs cervelles de camés visionnaires - Everything was miraculous to us, every step, every advance we made. Slowly, it all started to take shape and make sense - C’est là, à cet endroit précis, qu’on réalise vraiment à quel point le Kid est un gros veinard et à quel point il écrit bien. Chacune de ses phrases sonne juste, car chargée de sens, comme l’est la genèse du Gun Club. Le Kid nous fait revivre ce prodigieux process en mode work-in-progress. Un step by step, dirait un consultant en nouvelles technologies.

             Ils jouent encore un mishmash d’influences, «country music and murder and gunfighter ballads we loved, cut through with R&B and Jeffrey’s obsession with reggae.» Keith Morris leur dit que Creeping Ritual sonne trop gothique. Il leur propose d’autres noms, Ass Festival ou encore Sand Niggers. Ils optent pour Gun Club. En échange du nom, Jeffrey Lee file une chanson à Morris, «Group Sex» qui finira sur le premier album des Circle Jerks.

             Non seulement Jeffrey Lee sait exactement comment doit sonner le Gun Club, mais il sait aussi ce qu’il doit faire sur scène. Il peaufine son look de Reverend Harry Powell, the evil rock’n’roll preacher. Le Gun Club veut détruire la musique pour la recréer - Live, we wanted  to be offensive and conjure up bad vibes. We were huge Dr. John fans. Bad juju was the only kind of juju for us - Jeffrey Lee se pointe sur scène avec une bible qu’il jette à terre, qu’il piétine et qu’il frappe à coups de chaîne. Ils se font virer des clubs, mais deviennent célèbres. Après le départ de la première section rythmique, Jeffrey Lee embauche Terry Graham et Rob Ritter, la section rythmique des Bags qui viennent de splitter.

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             Pour que les choses soient bien claires, Jeffrey Lee donne à chacun des membres du Gun Club une cassette sur laquelle il a enregistré le «My Brand Of Blues» de Marvin Rainwater, le «Big Iron» de Marty Robbins, le «Somebody In My Home» de Wolf, le «Ballad Of Hollis Brown» de Dylan et le «Prodigal Son» des Stones. Il voulait que le Gun Club soit une «combination of every element of these songs.» Le Kid est fier de son son, «the no-wave aspect of my guitar playing mixed with the country, rockabilly, Bo Diddley and blues influences.» C’est lui, le Kid, fier comme un paon, qui compose «For The Love Of Ivy». On le revoit jouer ça à la Boule Noire. En concert, Jeffrey Lee se met à hurler - this horrible howling - un Jeffey Lee qui joue en permanence sur les deux tableaux, «light and dark, perversion and charm», le Kid dit aussi que les gens qui l’aimaient voulaient aussi le tuer. En concert, le Gun Club reste volatile et complètement imprévisible.

             Tout va bien jusqu’au jour où les Cramps proposent la botte au Kid. Troublé, le Kid en parle à Jeffrey Lee - I don’t know what to do. The Cramps want me to join them and I’ll have to leave the Gun Club - À quoi Jeffrey Lee répond : «Are you insane to even ask? Of course you should join the Cramps.» Supra-intelligent, Jeffrey Lee lui donne sa bénédiction.

             Promu guitariste des Cramps, le Kid ne perd cependant pas son mentor Jeffrey Lee de vue. Il voit que Jeffrey Lee en bave. Impossible de stabiliser le line-up : 5 changements de line-up en 3 ans. Le Kid accepte de donner un coup de main en remontant sur scène avec son vieux poto. Mais ça ne plaît pas à Lux & Ivy qui réagissent comme des gros cons : «You can’t do that. You’re in the Cramps. The Cramps don’t do that.» Ils ont un petit côté stalinien. Tu dois rester dans la ligne du parti. C’est Ivy qui appelle le Kid en septembre 1983 pour le virer. Le Kid le prend bien : «I was taking enough drugs that being fired didn’t affect me emotionnally either, other than thinking, Ugh I’m out of a job.» Incidemment, le Kid montre toute la différence qui existe entre Jeffrey Lee et les Cramps. L’un réagit bien, les autres réagissent mal.

             Le Kid revient donc dans le Gun Club qui a déjà enregistré deux albums. Jeffrey Lee et lui reprennent leurs habitudes, ils écoutent de tout. Ils commencent à bosser «a noisy free-form interlude based on Pharoah Sanders’s ‘The Creator Has A Master Plan’». Jeffrey Lee va même aller jusqu’à jouer à la trompette sa version d’«A Love Supreme», a wild, free-form noise jam, que le public ne supporte pas. Il ne savait pas jouer de la trompette, mais ça amusait le Kid de le voir déconner - He was that type, the typical rock-guy, brillant and fun - Jeffrey Lee va même faire le con sur scène avec une machette, les gens flippent mais on leur dit en rigolant qu’il ne faut pas s’inquiéter, «Oh it’s just Jeffrey’s sword !», il est en effet obsédé comme Tarentino par les films japonais, par les combats de Samurais, il connaît bien l’historique des guerres, son film préféré est Apocalypse Now qu’il revoit encore et encore. Quand il commence à prendre du poids et à porter un bandana, les gens disent qu’il ressemble à Marlon Brando, dans Apocalypse Now, tout cela restait extrêmement amusant, dit le Kid, «sauf quand on se retrouvait à bord d’un tour bus avec le Colonel Kurtz on a journey into his own heart of darkness.» C’est l’époque où Patricia Morrison fait partie du groupe. Pendant une tournée anglaise, Terry Graham et Jeffrey Lee deviennent fous, out of control - Patricia and I realized we were sick of Jeffrey too - Mais il leur reste encore une tournée en Australie. Jeffrey Lee est défoncé en permanence. Pourtant le Gun Club est bien établi en Europe, nous dit le Kid - On aurait pu maintenir le groupe indéfiniment, mais on n’en voyait pas l’intérêt. On allait finir par se haïr les uns les autres. Alors je suis allé voir Jeffrey pour lui dire que le mieux était d’arrêter le groupe and all move on - Plutôt finir sur une bonne note qu’une mauvaise, pas vrai ? En fait, le Kid dit qu’ils ont viré Jeffrey Lee. Le Gun Club a continué sans lui, «me, Patricia and Desi Desperate», un trio qui allait devenir Fur Bible.

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             Le Kid adore le nom - it sounded like a word-virus from the mind of William Burroughs. I took to it straightaway - Comme front man, ils veulent Tex Perkins, que le Kid a rencontré en Australie et qui va monter un supergroupe, The Beats Of Bourbon, avec Spencer P Jones des Johnnys et Kim Salmon. Mais le plan Tex Perkins ne marche pas. C’est donc le Kid qui va devoir chanter. Comme on s’attend à ce que Fur Bible fasse du Gun Club, ils optent pour «Captain Beefheart as our lodestar», avec une image «heavily gothic». Le mini-album de Fur Bible sort sur New Rose en 1985, et nous l’avons épluché dans un Part One qui faisait suite au Cosmic de Bourges en 2014.

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             Puis le Kid va accompagner The Legendary Stardust Cowboy sur une tournée, un loustic qu’il appelle the Ledge - Même si tu as déjà joué avec Lux Interior et Jeffrey Lee Pierce, rien n’aurait pu te préparer à jouer avec the Ledge. En tant que musicien, je n’ai jamais rien éprouvé de tel. The Ledge n’avait aucun sens classique de la mélodie ou du rythme. Il vivait dans son propre monde, musical or otherwise - Et le Kid ajoute : «The Legendary Stardust Cowboy wasn’t an alter ego: it WAS him.» Il faut se souvenir que Bowie le prit avec Vince Taylor comme modèle pour Ziggy Stardust - He was the real deal. The outsider’s outsider - Sur scène, ça donne des cuts qui sont des free-form rockabilly jams, le Kid ajoute que «the Ledge’s childlike insanity was infectuous.» Tout le monde se fout à poil sur scène, sauf Patricia qui passe du statut de «goth ice queen» à celui de «country-and-western drag queen with a giant blond Dolly Parton wig and dark sunglasses.» Le Kid parle de cette tournée comme d’un crazy, weird phenomenon.

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             Comme Jeffrey Lee a de nouvelles chansons, le Gun Club se reforme. Il cultive une nouvelle obsession : le fitness. D’où les survêtements. Et comme il vient de rencontrer Romi Mori, son obsession pour les films de Samurais s’aggrave. Ils enregistrent Mother Juno à cette époque. Nick Sanderson bat le beurre. Et Romi passe à la basse. Jeffrey Lee découvre les Cocteau Twins et tombe amoureux de leur son. Le Gun Club enregistre Mother Juno au fameux studio Hansa de Berlin. À l’époque, le Kid joue aussi dans les Bad Seeds, et il se retrouve pris entre deux feux - I was caught between le devil and the deep blue sea. Between Nick Cave and Jeffrey Lee Pierce. Both immeasurably brillant and tortured artists, both extremely fucked-up, high-maintenance individuals - Toujours cette fabuleuse rockalama stylistique, en une seule phrase le Kid sait dire la grandeur oscillante de ces deux artistes. Et puis il revient sur ce lien fondamental qui l’attache à Jeffrey Lee - Jeffrey had me. And I had Jeffrey. Whether I liked it or not. We had something of a codependant relationship. We needed each other. When Jeffrey was at his worst, I did my best to protect him - Le Kid n’en finit plus de rappeler que Jeffrey Lee avait besoin qu’on s’occupe de lui en permanence et en même temps, il rendait la vie impossible aux gens qui l’aidaient. Il va trouver un toubib qui lui annonce qu’il a chopé une cirrhose. Plus il se sent mal et plus il déprime. Le Kid essaye de décrocher, mais la fréquentation de Jeffrey Lee rend toute tentative impossible - He was drinking heavily - Pire, il prend énormément de poids. Le Gun Club repart en tournée en Californie et cette tournée donne la nausée au Kid, car ils jouent dans les mêmes «underground rock clubs» qu’il y a 5 ans, and the time before, and the time before, il prend bien soin de répéter pour mettre l’accent sur l’aspect tragiquement routinier des choses - Nothing had changed - Le Gun Club n’est toujours pas reconnu en Californie. Et Jeffrey Lee a entamé son ultime descente aux enfers.

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             Le groupe enregistre Pastoral Hide & Seek à Bruxelles. Jeffrey Lee rentre d’un voyage au Vietnam et dit à qui veut bien l’entendre qu’il a été mordu par un insecte dans la jungle et qu’il a chopé une maladie exotique très rare - He was incredibly sick - Et plus sa cirrhose s’aggrave, plus il déprime - Back on heroin, and a wreck, Jeffrey had become a handful and impossible to be around - Romi ne peut plus l’encadrer. Voyant qu’elle prend ses distances, Jeffrey Lee commence à la manipuler pour la récupérer, nous dit le Kid. C’est là qu’elle démarre une relation avec Nick Sanderson. Jeffrey Lee tombe sur le pot aux roses. Fin de l’histoire. Romi va épouser Nick et lui donner un fils. Jeffrey Lee boit comme en trou et passe son temps dans un pub de West Kensington. Comme il drague la poule d’un client du pub, il se fait virer à coups de pompe dans le cul. Il rentre chez lui chercher le sabre de samouraï que lui a offert Chris Stein et revient dans le pub en faisant siffler la lame au-dessus de sa tête. Le patron parvient à le plaquer au sol pour le neutraliser. Jeffrey Lee est embarqué par les condés puis expulsé aux États-Unis. Le voilà de retour au bercail, back on heroin and drinking heavily. Il traîne au Viper Room, le club de Johnny Depp qui est un fan du Gun Club. Le Kid l’y voit régulièrement, mais il garde ses distances, car dit-il, il ne veut pas que Jeffrey Lee sache qu’il est lui aussi back on heroin.

             Pour la dernière reformation du Gun Club, Jeffrey Lee engage une certaine Elizabeth Montague pour jouer de la basse. Jeffrey Lee revient d’un voyage au Japon et le Kid est choqué de le revoir bouffi, complètement difforme, «même sa tête semblait deux fois plus grosse qu’avant.» Sur scène, Jeffrey Lee porte un imper et un béret noirs, «looking like a cross between a Nazi officer and a French philosopher. It was pure Jeffrey Lee Pierce showmanship.»

             Dans son dernier chapitre, le Kid rend un ultime hommage à son mentor - Jeffrey was my alter ego and opposite number, my counsel and my inspiration, my antagonist and irritant. We were different in so many ways but somehow the same - Le Kid se souvient d’avoir vu naître la légende de Jeffrey Lee Pierce, le strange creature venu le trouver dans la file d’attente devant le Whisky A Go Go et qui devint «a vengeful, blasphemous orator - part preacher, shaman, and orisha, part provocateur and trickster.» Le Kid se dit fier d’avoir été sur scène avec lui «at the very first Gun Club show and the very last. Those seventeen years shaped the course of my life to date.» Ce dernier chapitre est tellement bien écrit, tellement intense, tellement chargé de légende qu’il donne le vertige. On mesure vraiment l’amitié qui liait ces deux hommes, une amitié qui fut le fil rouge dans l’histoire du Gun Club, l’un des quatre groupes les plus fascinants de l’histoire du rock américain, avec les Stooges, les 13th Floor et le Velvet. 

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             Le plus drôle de l’histoire, c’est que le Kid est en permanence attiré par les gens fascinants. Il commence de bonne heure avec les Ramones, dont il monte le fan club californien. Il s’habille comme eux, en jean, perfecto et baskets. Il a déjà vu les Dolls sur scène, mais c’est les Ramones qu’il préfère, «faster and funnier than anything I could have imagined.» Et il ajoute, extatique : «The Ramones were my first addiction, my first rush.» Il flashe un peu plus tard sur les Screamers, «the most original band in Los Angeles. Already fully formed in concept and presentation, they were a future shock in sound and image. Leur musique était un carnage discordant de distorted synths, keys, drums and the painted yowl of Tomata du Plenty qui était indiscutablement adorable et charismatique mais aussi très certainement complètement cinglé.» Le Kid s’installe à une époque dans un immeuble nommé the Wilton Hilton où vivent les Screamers. Tomata dit au Kid qu’à l’époque où il s’y est installé, il a trouvé un immense pentagramme peint sur le plancher du living room. Le Kid découvre la collection de disques des Screamers : Mae West, Nico, Neu!, et pas mal de Kraut. Tomata devient en quelque sorte le premier mentor du Kid. Il l’emmène voir les films de Dario Argento et de Douglas Sirk. Le Kid découvre aussi les racines de Tomata : le théâtre underground & the drag scene de Seattle, la pre-punk scene de New York et les Cockettes de San Francisco. Tomata a aussi monté un proto-punk band à Seattle, The Tupperwares.

             Le Kid réussit à aller voir les Pistols au fameux concert du Winterland organisé par Bill Graham. Il est fasciné par «l’in-person live-wire charisma» de Johnny Rotten. Qui ne le serait pas ? Quand il séjourne à New York, le Kid atterrit chez Lydia Lunch qui l’incite à gratter sa gratte. Gratte ma gratte, darling. La scène se déroule juste avant la rencontre avec Jeffrey Lee. Le Kid n’a jamais approché une gratte. Lydia lui dit qu’elle non plus, mais elle gratte sur scène. Elle se fout de savoir jouer, elle gratte ses poux. Elle fait du primitive noise. Alors le Kid gratte n’importe quoi pendant que Lydia fait n’importe quoi à la batterie - It was a lot of fun - Teenage Jesus & The Jerks étaient certainement le groupe new-yorkais le plus avant-gardiste de cette époque.

             Oh et puis il y a aussi les drogues, quasiment à toutes les pages. La Kid adore la dope. Ses souvenirs d’acid trip sont des chefs-d’œuvre de narration psychédélique, ses pages sont dignes de celles d’Henri Michaux. Le Kid décrit par exemple une soirée sous acide avec la bande de Bryan Gregory. Il se retrouve dans un bar assis en face de Crocus Behemot - The Rolling Stones’ «Beast Of Burden» was blaring on the jukebox. I looked at Crocus and  wondered, «What am I doing in a country-and-western bar with Jackie Gleason ? - Puis tout la bande s’en va finir la soirée chez Bryan Gregory, dans le Bowery - Things got even weirder - Gregory passe les menottes à l’une des filles de la bande et l’enferme dans une cage. Tout le monde est sous acide. Le Kid prend soin d’expliquer que Bryan vit dans l’un de ces appartements qui sont «underneath the sidewalk, with metal doors that shut with a padlock, like the storeroom of a deli.» Chaque mot épaissit encore le mystère de la scène. Dans ce book, les acid trips sont étranges, même dangereux. Le Kid raconte aussi son premier shoot d’hero, il dit que c’est comme dans la chanson du Velvet et le mec qui l’initie lui explique qu’on peut se contenter de ce qu’il appelle the cottons, c’est-à-dire le bout de coton à travers lequel on siphonne le liquide, et comme il ne peut pas s’en empêcher, le Kid cite «an urban legend about someone who had done Johnny Thunders’s cottons and OD’d.»

             Il parvient à se désintoxiquer, mais il replonge à la première occasion - Instantly. The familiarity (...) This is who I am. This is how I want to feel. Nothing. Problem solved. Heroin is so insidious in that way. I was hooked again. Stupid me - Comme déjà dit et redit, c’est extrêmement bien écrit. Le Kid est une sorte de Thomas de Quincey des temps modernes. Il a le privilège d’avoir exploré les gouffres, comme le fit Henri Michaux, et donc il est habilité à en parler. Il auréole sa légende de littérature. Ou si tu préfères, il auréole sa littérature de légende. D’une certaine façon, il est aussi wild as fuck que le fut William Burroughs. Dopé et ancré dans le vrai monde, un monde qu’il donne à voir à travers ses yeux. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut approcher Jeffrey Lee Pierce d’aussi près. On en prend de la graine. Au propre comme au figuré.

             Le Kid grandit à La Puente, une banlieue chicano de Los Angeles. Sa première initiation lui vient des Shangri-Las - If being bad was cool, I wanted to be bad. Not bad-bad, just good-bad, but not evil, as the Shangri-Las put it - Puis il flashe sur le «Short Shorts» des Royal Teens - Some of the first words I ever spoke were from that song : «Ooh man dig that crazy chick» - Bambin, le Kid a déjà du style. Il sait se mettre en scène. Il est admirable à tous les égards. Sa copine Elaine lui fait écouter Laura Nyro, et il lui fait écouter Jimi Hendrix. Mais il n’est pas attiré par les femmes. À 14 ans, il flashe sur le glitter-rock, puis sur Zappa et ensuite Captain Beefheart. Il finit par découvrir le pot aux roses : Dr Demento. Il voit les Dolls en 1974 au Roxy. Il entre enfin par la grande porte dans la légende de Los Angeles, c’est-à-dire l’English Disco de Rodney Bigenheimer, the Mayor of Sunset Strip comme l’appelait Kim Fowley. L’English Disco est le point central de la culture californienne des années 70, «the ultra-hip teen mecca that only played the latest British imports.» Et boom, le Kid se prend le glam en pleine poire, «Tiger Feet» de Mud, et boom «Blackbuster» de Sweet, et boom «48 Crash» de Suzi Quatro. Et kaboom avec David Bowie, «a rock star of course, but androgynous to the extreme - both asexual and openly hedonistic.» Et boom, L’International Heroes de Kim Fowley. Le Kid évoque aussi Phast Phreddie Patterson et son zine Back Door Man qui est orienté mostly Detroit pre-punk, mais qui présente aussi des groupes locaux comme les Motels qui au début avaient un son plus primitif, «and the Imperial Dogs, Don Waller’s band, who had a hard-edged Stooges/MC5 sound.»

             Et puis voilà les Cramps. Le Kid les voit comme un groupe «sexual, visceral and raw.» Il les trouve même «magical et shamanic». En 1980, les Cramps s’installent à Los Angeles et viennent trouver le Kid chez lui, au Wilton Hilton. Comme Bryan Gregory s’est barré, ils n’ont plus de second guitariste. C’est cette femme qui porte bien son nom, Poison Ivy, qui lui pose la question : «What would you sacrifice to be in the Cramps ?». Le Kid ne comprend pas. Alors elle lui demande s’il est prêt à se couper un doigt pour jouer dans les Cramps. Le Kid ne comprend toujours pas, d’autant plus qu’il est censé jouer de la guitare - But what the hell, it was only one finger. I had ten - Alors il dit oui, I think I would. C’est bon. Ivy lui dit qu’il est embauché - It was that easy. Ils m’ont même laissé mon doigt - Mais il doit abandonner sa liberté et le Gun Club. Total allegiance. C’est là qu’il soumet le problème à Jeffrey Lee qui lui donne sa bénédiction.

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             Lux le baptise Congo Powers et le Kid vient de Kid Thomas, «a crazy screaming rhythm-and-blues piano stomper from New Orleans», un peu à la Esquerita, avec la pompadour et la pencil mustache, ce qui donne au final Kid Congo Powers. Il faut maintenant revoir le look. Les cramps sont dans le black, tiki culture and voodoo. Le Kid se retrouve en turban avec un collier d’os - I looked like a voodoo guru, the Maharashi Screamin’ Jay Hawkins - Pas facile d’entrer dans les godasses d’un mec aussi iconique que Bryan Gregory, baby. Le Kid parle d’un «scary sexual cocktail of androginy and machismo, like a weird cross between Boris Karloff and a leather daddy.» Comme Lux est un shaman, almost pansexuel, le Kid est peinard. Lux n’est pas homophobic. De toute façon, les Cramps sont au-delà de nos petites catégorisations. Ils cultivent la perversion - The Cramps embraced perversion, in all its facets and in the best possible way - C’est Ivy Poison qui donne les instructions techniques au Kid. Elle supervise sa formation professionnelle. Elle veut que sa gratte sonne comme un klaxon de bagnole - Think of it like a horn - Hoink hoink ! Et le solo doit sonner comme un wild sax solo. Alors, bête et discipliné, le Kid sonne comme un klaxon. Hoink hoink ! Le coup de klaxon en intro du «Bacon Fat» d’Andre Williams sert de modèle. Le Kid découvre que les Cramps misent tout sur le rythme qui est la clé, comme chez Bo Diddley, c’est lui qui permet de déployer «that wild unbridled sexual power qui sous-tend tout le grand rock’n’roll».

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             Pour son premier concert avec les Cramps, le Kid se retrouve à New York, le soir où John Lennon se fait buter. Puis ils vont enregistrer leur deuxième album Psychedelic Jungle au studio A&M de Los Angeles. Ils veulent un son plus swampy et sexual que sur le premier, enregistré à Memphis avec Alex Chilton. C’est une très grande page de la rock culture que nous pond le Kid avec le récit de cet enregistrement. Il indique que tout était magical and ritualistic - Nous avons décidé de rester éveillés aussi longtemps que possible, pas en prenant des drogues, mais en se privant de sommeil, juste pour sortir de nous-mêmes et laisser la musique prendre le contrôle, histoire de pouvoir jouer à l’instinct, pas de façon intellectuelle. Nos animalités allaient driver notre créativité - L’idée sonne comme du pur Lux - To achieve otherness, you have to become ‘other’. We became a spectral presence, almost like ghosts - Ils jouent sur des petits amplis turned up to the max. Sur «Beautiful Gardens», ils jouent et jouent et jouent et jouent le même riff until we couldn’t feel ourselves. It was intended to be a psychedelic-shamanistic-ecstatic conjuring.» Le Kid raconte aussi comment Lux est venu à bout du «She Said» d’Hasil Adkins qu’il n’arrivait pas à chanter correctement : en s’enfonçant un gobelet en plastique dans la bouche.

             Un jour sur scène, les cheveux du Kid prennent feu et Lux présente le Kid au public : «We present you Kid Congo, the burning bush !». Mais il n’y a pas que des bons côtés dans les Cramps. C’est d’abord un couple, avec tous les problèmes que ça peut poser aux autres. On ne discute pas dans les Cramps, on ferme sa gueule. C’est le couple qui décide, comme le dit aussi Gary Valentine de Blondie. Personne n’est associé aux décisions. Rien n’est pire que d’avoir un couple dans un groupe. C’est une sorte de malédiction.    

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             Le Kid ne parle pas trop des Pink Monkey Birds dans son book. Apparemment, le groupe est toujours en activité, même si le dernier album date de 2016 : La Areña Es La Vida. On y retrouve le son très rythmique de premiers Pink Monkey Birds. Le Kid poursuit sa longue exploration des genres avec, il faut bien le dire, un certain bonheur. Il fait par exemple du petit garage congolais dans «Coyote Conundrum». Il en profite pour dire n’importe quoi, ses paroles n’ont pas vraiment de sens - We get a bomb bomb/ l’amour toujours - Ça fait partie du jeu. Avec «Magic Machine», le Kid s’amuse à s’énerver et il joue avec les mots - I am drug today/ I am love today/ I am here to play/ I am drunk you say - Il n’a pas grand chose à dire, en vérité, tout est dans l’interprétation. On sent bien le sulfure du vétéran de toutes les guerres. Et voilà un cut à Kiki le bassman, «Ricky Ticky Tocky», départ au riff mécanique et c’est parti mon Kiki. Ce mec est très précis, il ne varie guère son jeu. Le groove hypno servi frais et serré est le vrai son des Pink Monkey Birds. En B, on trouvera un joli groove congolais intitulé «La Arena», avec la belle intro du mec qui descend faire un tour en ville et qui se casse la gueule, what the hell, il ouvre les yeux et que voit-il ? Une araignée qui lui grimpe dessus. Le Kid sait raconter les histoires. C’est un conteur né.

             Par contre, pas un mot sur les Knoxville Girls dans le book.

    Signé : Cazengler, gros con go !

    Kid Congo Powers. Some New Kind Of Kick. Omnibus Press 2022

    Kid Congo & The Pink Monkey Birds. La Areña Es La Vida. In The Red Records 2016

     

     

    Les gars du Nord - Part Two

     

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             Quelle chance ils ont eu Luther et Cody d’avoir un père comme Jim Dickinson ! Franchement, ça fait rêver tous ceux qui ont eu un père pas terrible. Luther a pu apprendre la guitare, le piano et le chant. Son petit frère Cody est devenu un excellent batteur. Ce sont quand même des métiers autrement plus intéressants que ceux de banquier ou de dessinateur industriel. Daddy Dickinson devait aussi leur raconter des histoires fabuleuses, le soir avant de dormir. Il évoquait probablement ses souvenirs de Betty LaVette, de Carmen McRae ou de Jerry Jeff Walker, d’Aretha, de Billy Lee Riley ou d’Alex Chilton, tous ces gens qu’il accompagnait à Memphis ou ailleurs, en Floride, par exemple, au fameux studio Criteria. Il devait leur parler aussi longuement de l’extravagant Tav Falco qui était arrivé à Memphis sur une Norton qui pissait l’huile, ou de Sid Selvidge un type prodigieusement doué que personne ne connaissait. Il devait aussi évoquer les souvenirs du grand James Carr qui était un peu dérangé, et de Ronnie Hawkins qu’il estimait infiniment. Et puis Esther Phillips et Albert Collins, ah quels artistes ! Il n’oubliait certainement pas le pauvre Eddie Hinton qui était à la rue et il devait beaucoup insister sur les grands artistes noirs de la région, à commencer par Otha Turner, le vieux joueur de flûte de cane qu’il considérait comme un pur génie. Mais aussi T-Model Ford dont il a produit l’un des derniers albums, et bien entendu RL Burnside et Junior Kimbrough qui sont des voisins. Côté gens célèbres, il y avait aussi les Rolling Stones et les Flamin’ Groovies, mais il réservait ça aux chroniqueurs à la petite semaine. Oooh oui les enfants, votre daddy est allé pianoter chez ces gens-là, et même, tenez-vous bien, chez Bob Dylan ! Vous voyez un peu le travail ?

             — Le grand Bob, daddy ?

             — Ooooh oui, et quel grand bonhomme, les enfants ! Vous n’êtes pas prêts d’en revoir passer un comme ça dans le quartier, malheureusement. Les gens vont devoir compter sur des gamins comme vous. Normalement, vous avez tout ce qu’il faut pour ne pas les décevoir...            

             Luther et Cody n’avaient pas besoin d’aller au cinéma : ils voyaient défiler toute l’histoire du rock et du blues américains en cinémascope. Daddy Dickinson leur a surtout donné le goût des bons artistes et des vrais disques. Il n’a même pas eu à leur expliquer que tout cela n’allait pas sans la pâte humaine. Daddy Dickinson a probablement suivi le même parcours que David Hood, le daddy du p’tit Patterson : ces deux southern gentlemen ne faisaient aucune différence entre les blancs et les noirs, comme d’ailleurs Sam Phillips et Steve Cropper. Ces gens du Sud qui avaient pour particularité d’être de vrais musiciens savaient qu’ils avaient tout à apprendre des noirs. Eh oui, sans les noirs, il n’y aurait jamais eu ni jazz ni blues. 

             Toute l’éducation de Luther et de Cody Dickinson est donc basée sur ces principes fondamentaux : l’humain et la musique, l’un n’allant pas sans l’autre. C’est la raison pour laquelle on peut écouter leurs disques les yeux fermés. D’autant plus que Daddy Dickinson, l’un des producteurs les plus géniaux de l’histoire du rock américain, produisait parfois leurs albums. Il ne pouvait pas leur faire de plus beau cadeau. Et on en profitait aussi. 

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             La prestigieuse série des albums des North Mississippi Allstars commence en l’an 2000 avec « Shake Hands With Shorty ». C’est un album de reprises qui nous plonge dans le North Mississippi hill country blues cher à Jim Dickinson. Luther et Cody attaquent avec les classiques de Mississippi Fred McDowell, « Shake ‘Em On Down » (qu’ils tapent avec une terrible énergie) et « Drop Down Mama », joué aussi avec ce qu’on appelle un entrain communicatif. Sur ce cut, Sid Selvidge joue un solo explosif. On s’initie avec ces gens-là à la dynamique des fluides. Le blues hypnotique de RL Burnside leur va aussi comme un gant, comme on peut le constater avec « Po Black Maddie ». Étant donné que ce sont des puristes, ils connaissent toutes les ficelles. Ils restent chez RL avec « Skinny Woman », le blues-rock des plantations, trempé dans l’eau noire du terreau maudit. Luther et Cody le jouent heavy, dans l’esprit de ce que faisaient les groupes anglais en 1968. Même chose pour « Drinking Muddy Water » : ils sortent ce son qui faisait rêver Clapton au temps de Cream. On parle de Luther et de Cody, mais avec eux jouent Chris Chew, Garry Burnside et Cedric Burnside, fils et petit-fils de RL. Ils sont furieusement bons. C’est battu à la guinéenne, chanté à l’insistante un peu chamanique, comme au temps de Captain Beefheart et des sorciers du Mardi Gras de la Nouvelle Orleans. Luther et Cody semblent avoir trouvé le chemin de la connaissance suprême, celle du beat vénéneux qui rampe sous les racines des palétuviers depuis des milliards d’années, bien avant que l’homme ne soit homme. On se retrouve là au cœur du primitivisme de l’énergie juteuse et poisseuse, au cœur d’un génie du son fabriqué de toutes pièces par l’immense Jim Dickinson et ses amis nègres. Luther et Cody sonneraient presque comme Monsieur Jeffrey Evans. Luther balance des solos bien baveux, dans la meilleure des traditions. Lancinant ! - Goin’ down south ! Goin’ down south ! - C’est à tomber. Alors on tombe.

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             « 51 Phantom » sort du four l’année suivante. Le morceau titre se distingue aussitôt par l’énormité de sa prestance dégoulinante. Ce blues-rock hyper produit entre directement dans les annales du Memphis Beat. Grâce à son génie du son, Daddy Dickinson propulse ses deux rejetons dans le cercle supérieur. Et en prime, ça wolfe en fin de cut. Que demande le peuple ? On trouve une autre belle pièce juteuse : « Snakes In My Bushes ». Daddy graisse le son au maximum. Tout est atrocement soigné. Le solo de Luther est gras comme un porc. Pur régal. On remercie les dieux du ciel pour ce son. On adore voir couler ce genre de purée. « Sugartown » est encore plus énervé, encore plus gorgé de son. C’est fabuleux et aussi complet que le riz macrobioté. Avec « Lord Have Mercy », on sent deux choses. Un, ils ont la connaissance des arcanes du son. Et deux, le gras du son va bien au-delà de celui qu’expérimentaient les Anglais au temps du British Blues. Luther repart en solo gras double d’obésité suintante. Daddy Dickinson a nourri son fils au pis des vaches du Memphis Beat. C’est donc normal qu’il joue comme un dieu. Encore du gras de couenne du manche avec « Circles In The Sky », un gras à faire baver les charcutiers du monde entier, joué dans l’incroyabilité du gras qui tâche. Daddy Dickinson veille au grain de gras. On peut même qualifier ce son d’inventif et d’hyperbolique. Un modèle du genre, évidemment. On se doute bien qu’avec un titre comme « Mud », on va avoir du limon à la pelle. Voilà encore une étonnante pièce d’insurrection inventive et gorgée d’un allant bizarroïde. Alors, évidemment, on ressort de ce disque un peu ébranlé et dans un élan de mysticisme pulsionnel, on fait le serment, devant Dieu, de rester fidèle aux North Mississippi Allstars, quoi qu’il arrive.

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             Deux ans plus tard, ils reviennent enfin avec « Polaris », un album beaucoup plus pop. Mais attention, il ne s’agit pas de pop à la petite semaine. Non, ils cherchent les voies impénétrables de la grande pop lumineuse de Big Star, comme c’est le cas avec « Eyes » qui ouvre le bal. « Meet Me In The City » est une belle pop d’essence bluesy. On sent à l’écoute de « Conan » que les North Mississippi Allstars pourraient bien devenir le groupe le plus excitant d’Amérique. Ils se situent au confluent des meilleures influences et ils sont nourris du meilleur son. Alors pas de problème. La belle pop ambitieuse d’« Otay » renvoie à celle de Robert Pollard. Ils sont devenus extrêmement ambitieux. C’est claqué au refrain déflaqué, on sent une énorme énergie d’appétit de fame bon esprit. L’étonnant de cette histoire, c’est que Noel Gallagher vient chanter sur « One To Grow On », un balladif fatidique. Puis ils repartent sur un boogie blast à la Hooky, avec « Never In All My Days ». Les voilà sur leur terrain d’excellence, avec de grosses incursions de gras. Ça va loin, car le stomp s’étrangle de gras, à trop vouloir se goinfrer. Stupéfiant « Bad Bad Pain », un groove traversé d’éclairs de guitare. Luther passe un solo qui est une épouvantable dévalade. Et sur le dernier cut de cet album épatant, on entend le vieil Otha souffler dans sa flûte de canne. 

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             « Hill County Revue » est un album live enregistré lors d’une espèce de grande kermesse sudiste. La famille Dickinson avait invité toute la famille Burnside et des gens comme Chris Robinson des Black Crowes. On a l’impression d’écouter le Woodstock du North Mississippi hill country blues. On sent comme une énormité du son dès « Shake ‘Em On Down ». Luther et ses amis en font une version trop pulsée, trop jouée, affolante de présence dans l’essence. Ils passent tous les grands classiques locaux en revue, « Po Black Maddie », « Skinny Woman » et « Jumper On The Line » de RL Burnside, Jim Dickinson vient chanter « Down In Mississippi » de JB Lenoir, Chris Robinson vient chanter « Boomer’s Story » et sur « Shiny She Wobble », on entend les tambours d’Otha Turner, le beat ultime. Ils finissent avec l’imparable « Goin’ Down South » qui chaque fois nous ramène en enfer.    

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             « Electric Blue Watermelon » vaut largement le déplacement. On y trouve une belle pièce de balle hypnotique intitulée « Mississippi Boll Weevil ». Tout est là : l’esprit, le son et l’énergie divine. Quels veinards ces trois-là d’avoir un producteur comme Daddy Dickinson. Beau produit local avec « Moonshine ». C’est fou comme on se gargarise de ce folklore deep south, alors que chez nous existent le calva et la prune. Lucinda Williams vient chanter dans « Hurry Up Sunrise ». Elle a du répondant, mais ça sent trop le Nashville Sound. C’est insupportable. Le pathos des poules américaines dépasse parfois les bornes. Ils font ensuite du funk avec « Stompin’ My Foot ». N’oublions pas qu’à Memphis on avait les Bar-Kays. Les voilà qui rockent le funk, c’est fou ce qu’ils sont brillants, les morpions. Chris Chew le bassman black s’amuse comme un fou. Luther part en vrille comme Bloomy et il bat tous les records de vélocité carabinée. Absolument énorme. Voilà ce qu’il faut bien appeler une éruption de funk sudiste. On retrouve l’énormité du son dans « Bang Bang Lulu » qui sonne comme le bastringue du diable. « Mean Ol Wind Died Down » est une pièce d’anthologie. Luther est accompagné par Otha Turner et ses drums à l’ancienne. Le cut est traité sur différents modes, Otha et jazz-bass, mais ça reste essentiellement du groove des collines. Ils chantent la nostalgie d’un temps révolu, en gros l’histoire de Jim Dickinson. Luther fait un véritable festival à la guitare. Et derrière bat Otha l’ancien roi des pique-niques. C’est le même son que dans « Fast Life Rider » de Johnny Winter. Exactement le même.

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             « Hernando » sort en 2008. Attention, voilà encore un album assez magistral. Ils shakent « Shake » à l’ancienne mode des collines. C’est énorme car inspiré et vraiment digne de RL Burnside. Ils se situent bien au cœur du country-blues référentiel. On retrouve aussi le son gras dont rêvaient tant les Anglais dans « Keep The Devil Down ». Luther sait allumer un brasier. Il sait aussi partir en free-jazz, comme on le voit avec « Soldier ». Il peut rivaliser d’excellence fluidique avec Jeff Beck. Ils savent même jouer le rockabilly, comme on peut le constater avec « Blow Out ». On est à Memphis, les gars, ne l’oubliez pas. Tout est solide sur cet album et en particulier « Rooster’s Blues » encore une pièce diablement inspirée et même un peu britannisée sur les contours. C’est joué gras dans le corpus christi, et dûment frictionné à l’escalade. C’est même extraordinaire de grasseyage, d’autant que Luther et son frère bénéficient du génie productiviste de leur père. Le solo défraye bien la chronique. Ah, quelle fricassée ! Et c’est relancé au dirty job ! Ils ne nous épargnent rien.

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             Eh oui, toutes les bonnes choses ont une fin. Daddy Dickinson a cassé sa pipe en 2009, alors Luther, Cody et Chris ont enregistré un album pour lui dire adieu. Disque poignant que ce Keys To The Kingdom ! « This A Way » sonne comme un rock-blues sérieux, bien sabré et bien saqué à la manœuvre. Luther a dans les pattes un bel héritage. Memphis Beat c’est sûr, mais il y a surtout un gros fantôme derrière la console. Mavis Staples vient donner un petit coup de main dans « The Meeting ». Ils font aussi de la country sauvage avec « How I Wish My Train Would Come », dans une merveilleuse ambiance décontractée. Mais ils plantent une reprise de « Stuck Inside Of Memphis With The Memphis Blues Again ». Il faut attendre « Ain’t None O’ Mine » pour renouer avec l’intérêt. C’est un heavy blues véritablement énorme, comme on sait le jouer dans cette région du monde. Ils font leurs adieux définitifs avec « Jellyrollin’ All Over Heaven ». Leur père aurait adoré. Voilà une chanson d’une rare verdeur attentionnée.

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             Le double album World Boogie Is Coming est un nouvel hommage aux musiciens noirs du Mississippi. On trouve à l’intérieur de la pochette une photo stupéfiante d’Otha et de Luther en train de jouer, en plein dans le feu de l’action. Ils attaquent avec une version épaisse du vieux coucou « Rollin’ N Tumblin’ ». C’est battu aux tambours locaux et gratté à la mode des collines. Le résultat est très impressionnant et le son très ancien. Il semble remonter aux origines de l’humanité. Même chose pour « Boogie » : c’est tout simplement le boogie de l’origine des temps. Pas de plus bel hommage au son et on entend les fameux tambours berbères d’Otha. Qu’on se rassure, tout n’est pas bon sur cet album. Certains morceaux laissent l’auditeur indifférent. La B démarre sur du pur Otha avec « Shimmy ». On l’entend souffler dans sa flûte par derrière les fagots. On se croirait revenu dans la Grèce antique. Les bergers du Péloponnèse, tels qu’on les entend dans les anticailleries pasoliniennes, sortent exactement le même son. « Granny Does Your Dog Bites » est battu au tambour militaire d’Otha. Quelle magistrale leçon de beat ! Une nommée Sharon Thomas chante et elle s’en sort plutôt bien. Puis ils tapent dans Bukka White pour une reprise spectaculaire du « World Boogie » qui donne son titre à l’album. Ils restent dans le blues à l’ancienne pour attaquer «  Goin’ To Brownsville ». La C est consacrée à Junior Kimbrough. Luther et ses amis jouent une fois de plus le heavy blues de rêve bien grassouillet. « I’m Leaving » est tout aussi heavy au beat. On se régale de ce joli bouquet garni de son bien gras de la couenne. Sacré Luther, en voilà un qui a tout compris. Avec « Jumper On The Line », il revient à RL Burnside. C’est donc de l’hypnotic sans surprise. On retrouve évidemment le grand Fred McDowell sur la D avec « Crazy ‘Bout You ». Luther nous ressert une louche de heavy blues de rêve absolument parfait. Beau car terriblement inspiré. Et même imbattable. Ils gospellisent le heavy blues de « Back Back Train ». On sent que les racines remontent à la surface. Puis on se tape une belle lampée de blues-rock référentiel avec « Brooks Run To The Ocean ». Luther et ses amis rivalisent de classicisme avec les géants du Texas blues.

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             Prayer For Peace paraît en 2017. Il ne reste plus que Luther et Cody. Ils posent pour la pochette. L’album vaut largement le détour. Luther et Cody s’ancrent de plus en plus dans le heavy blues. Avec « Left To Be Free », ils sonnent comme les Left Lane Cruisers, avec le même sens du rôtissage en enfer. Ils jouent ça au heavy blues des seventies et nous gavent d’une heavyness de rêve. Même chose avec « Bird Without A Feather » qui ouvre la bal de la B. En vieillissant, Luther devient heavy en diable. Il va chercher l’axe de la mélasse. Les Allstars font aussi une version magnifique du vieux « You Got To Move » de Fred McDowell, jadis repris par les Stones. Back to the groovy blues du Mississippi avec « 61 Highway ». On réalise une fois encore que dans cette région, les gens sortent un son particulier, un son très raw, très mal embouché et Luther chante de plus en plus comme un noir. On retrouve ce son terriblement muddy dans « Long Haired Doney », c’est même joliment vasouillard. On a là le meilleur rock blues du Deep South. Leur « Miss Maybelle » vaut aussi le détour, car voilà du boogie blues à l’ancienne mode. Et leur « Stealing » sonne un peu comme le « Dead Flowers » des Stones. 

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             Luther monte The Word et enregistre un fabuleux album d’instros intitulé The Word en 2001. Un bon conseil : si ce disque passe devant toi, saute-lui dessus. Ça sent bon le jive de Memphis dès « Joyful Sounds » qui ouvre la bal des débutants. Quelle fluidité dans le son ! Quelle aisance dans la partance ! Quelle science du temps et de l’infinitude du groove ! Il faut voir comme c’est nappé d’orgue. Avec « Call Him By His Name », on part au Sahara et une guitare entre dans le groove de la solitude infinie. La classe du lutin Luther ! On sent qu’il a eu un père. Il passe ensuite au gospel batch avec « Blood On That Rock ». C’est exceptionnel d’Americana. Chris Chew fouille avec la basse dans les racines de la vie. Quelle élégance ! Ça pue le génie des origines du son. Ils le touchent du doigt, pas de doute. De cut en cut, on voit que Luther et ses amis revisitent tous les cadres ambianciers de l’Americana. Sur « Without God », il sonne comme un cow-boy invincible et visionnaire, perché au sommet du Grand Canyon. Il s’amuse même à dépasser les bornes de la virtuosité. On assiste là à un spectacle extraordinaire. Oh ce n’est pas fini. Voici « Waiting On My Wings ». C’est un peu comme chez Paul Butterfield, il faut savoir donner du temps au temps pour voir éclore les prodiges. Les cuts de cet album sont très longs et incroyablement riches. Luther et ses amis attaquent des grooves, comme ce sont des surdoués, on imagine aisément le travail. Tout est joué rubis sur l’ongle. Encore un cut claqué à l’évidence : « At The Cross ». C’est tout simplement visité par la grâce. S’ensuit un « I’ll Fly Away » monté sur une bassline volante et emmené à la pure énergie de gospel. C’est hallucinant de vélocité et d’ailleurs, Luther en profite pour s’envoler. Ils jouent « I Shall Not Be Moved » à la mémoire de l’Americana des bivouacs. Ils cultivent vraiment la mémoire des racines. Luther semble se souvenir de l’ancien temps. Retour au blues d’harmo avec « Keep Your Lamp Trimmed And Burning ». Luther entre dans le matin du blues avec une ferveur barbare. Voilà une nouvelle preuve de l’existence d’un dieu du blues.

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             À la mort de Jim Dickinson en 2009 paraît un album de Luther Dickinson & The Sons Of Mudboy intitulé Onward And Upward. On peut y lire un texte fabuleux de Jim Dickinson : « I refuse to celebrate death, my life has been a miracle of more than I ever expected or deserved, I have gone farther and done more than I had any right to expect. I leave behind a beautiful family and many beloved friends. Take reassurance in the glory of the moment and forever promise of tomorrow. Surely there is light beyond the darkness as there is dawn after the night. I will not be gone as long as the music lingers. I have gladly given my life to Memphis music and it has given me back a hundredfold. It has been my fortune to know truly great men and hear the music of the spheres. May we all meet again at the end of the trail. May God bless and keep you. World boogie is coming. » On retrouve sur cet album Luther Dickinson, bien sûr, mais aussi les Selvidge père et fils et Jimbo Mathus. Beaucoup de cuts vont à l’encontre de ce que prône Jim Dickinson, car ce sont des cuts lugubres et déprimants. On sent avec des choses comme « You’ve Got To Walk That Lonesome Highway » qu’ils essayent de développer un son, mais le pathos aplatit toute tentative d’envol. C’est donc un album profondément révérencieux. On reconnaît bien là le goût des Américains pour le pathos. C’est d’un ridicule qui ne fait hélas pas honneur à Jim Dickinson. Aux enterrements, les blackos font la fête, au moins ils s’amusent. Pas les blancs. Les blancs plombent tout. Il faut attendre « Glory Glory » le dernier cut de l’album, pour voir enfin le ciel se lever, car c’est un gospel country fantastique blasté à la slide sauvage - Burden down Lawd, burden down Lawd/ When I lay my burden down/ I’m goin’ to Jesus where I lay my buden down.

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             Puis Luther monte le South Memphis String Band avec Jimbo Mathus et Alvin Youngblood Hart, deux rebelles recherchés par les Yankees. Ils enregistrent Home Sweet Home l’année de la mort de Dad qui déclare dans le petit texte de la pochette : « So pull up a chair and pour some gin in your glass. If you don’t dig this there is seriously something wrong with you. » Les trois rebelles attaquent « Jesse James » au vieux banjo des sous-bois. Ils tapent dans la pure Americana. Au dos de la pochette, on les voit tous les trois, avec des mines renfrognées - And he rode many an express train - Avec « Deep Blue Sea », ils dégagent une énergie considérable. On se régale aussi d’un « Things Is ‘Bout Coming My Way » joué au primitif élégiaque. Ils tapent ça à la fine slide des berges du Mississippi. Plus loin, ils prennent une version de « Bloody Bill Anderson » au banjo et ils basculent dans l’Africana de Southern Gothic, celle qu’on siffle dans les sous-bois. Puis ils passent directement au chain gang avec « Eighteen Hammers ». Ils sont tout de même un peu gonflés de reprendre ce chant que psalmodiaient des bagnards condamnés à casser des cailloux jusqu’à leur mort.

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             Ils sortent un second album en 2012 : Old Times There. Au dos de la pochette, on peut voir leurs armes disposées sur une pièce de tissu frappée des lettres SMSB : deux fusils Hawkins croisés comme des tibias de flibuste, un Colt 45 et un couteau de chasse qu’on appelle dans la région le Bowie knife. Normalement, avec un tel attirail, un honnête homme doit pouvoir survivre dans les montagnes du Colorado. Ils tapent « Feather Bed », une merveilleuse pièce d’Americana, chantée à l’arrache du pauvre hère. On revient invariablement à la guerre contre les Nordistes, avec « Stonewall 1863 ». Les rednecks n’ont jamais pu avaler la défaite. Avec « Skillet Good And Greasy », on entre dans une cabane de Rebs. Ils jouent entre eux les vieux hymnes des mecs qui refusent de se rendre. Ils savent qu’ils vont crever, mais ils chantent - All the time/ All the time ! - On tombe plus loin sur « Sandy River Belle » et on a du mal à entrer dans ces complaintes, et pourtant, on sent un vieux fond d’inspiration. Ils reprennent le fabuleux « Wildwood Boys » des Dixie Flyers, encore une histoire de bruit et de fureur qui narre le terrible destin des jeunes Rebs entraînés dans le tourbillon fatal d’une guerre perdue d’avance.

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             Luther enregistre aussi des albums solo, comme par exemple Hambone’s Meditations, paru en 2012. Il joue les sept morceaux de l’album à la guitare acoustique. On sent bien entendu chez lui l’amoureux transi des traditions anciennes, mais on bâille un peu aux corneilles, même si certains arpèges évoquent le doux parfum des fenaisons. Il se perd un peu dans la foison des notes et des cordes et voilà, on se retrouve avec un disque destiné à la revente.

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             3 Skulls And The Truth est un bon disque. On le ramasse par conscience professionnelle. On y trouve « Have My Way With You », un beau heavy blues hardiment visité par les trois guitares entreprenantes de Luther, de David Hidalgo et de Mato Nanji. On retrouve le débraillé du son qui caractérise si bien le Memphis Beat. Avec « I’m A Fool », ils perpétuent bien l’esprit des compos atypiques dont se prévalait Dad. C’est bien, car ils chantent tous les trois à tour de rôle. Boogie blues de rêve avec « Known Round Here », toujours le gras du son. Trois guitares, ça finit par faire pas mal de potin. Assis sur son nuage, cigare au bec, Dad doit être assez fier de son fiston. Toujours du heavy de rêve avec « The Worldly And The Divine », avec un bel équilibre entre le gras du chant et le gras des guitares. Luther a tout pigé. Il a récupéré le génie du rentre dedans. On entend le scratch des solos sur les manches. Ça crachouille autant que ça mélodise. Le gras goutte aussi de « Still Looking ». Des grosses gouttes de gras du blues, a-t-on déjà vu chose pareille ? Encore une jolie machine atypique avec « The Truth Ain’t What It Seems ». C’est un remugle de boogie admirable. On peut leur faire confiance. Ces mecs ont le diable dans le corps, ça coule comme du bronze dans la gueule ouverte de Bob le bonheur. Il y a dans ce cut tout ce qu’il faut pour rendre un homme heureux. Encore une énormité explosée de son avec « Wake Up Alone », nouveau modèle d’anticipation. Même chose pour « National Comb ». Ils n’arrêtent jamais. Ce sera un disque incendiaire jusqu’au bout. Leur heavy blues est gluant de rêves humides et ça couine exagérément. La guitare jute dans son coin. C’est dégueulasse, car le solo pourri coule comme un jus de la bouche d’une charogne. Rien d’aussi baudelairien. 

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             Son dernier album s’appelle Rock ‘N Roll Blues, une manière de boucler la boucle et de dire les choses. Dans la vie, il faut toujours dire les choses. Pour sa pochette, Luther a écrit un très beau texte. Il se dit hanté par le fantôme de Dad qu’il entrevoit dans une chambre de motel - Bob’s waiting for you, or be it Duane, Charlie or Dad - Deux filles l’accompagnent sur cet album : Amy LaVere à la stand-up et Sharde Thomas aux drums. Ils attaquent avec un très beau stomp. Luther raconte sa jeunesse punk - I grew up on punk rock - comme d’ailleurs beaucoup de jeunes Américains de sa génération. Puis il enchaîne avec une belle série de country-songs doucéreuses et diablement inspirées, de type « Blood n’ Guts », « Yard Man » ou encore « Goin’ Country », joliment insidieux. Il raconte qu’il ne peut pas chanter le blues parce qu’il est blanc, alors il se rend à Nashville pour virer country - White boys ain’t born to sing the blues/ I’m going country/ Goin’ to Nashville Tennessee - Mais Dad l’avait averti - Son you did the one thing I told you not to do/ Memphis boy never hang up his rock’n’roll shoes - Luther renoue ensuite avec le fife-and-drums sounds dans « Mojo Mojo » et là, on se dit qu’il faudrait peut-être enfin arrêter de les prendre pour des morpions. La B s’écoule paisiblement avec un morceau titre en hommage aux poor boys des plantations qui n’ont aucun droit - Down upon the old plantation/ A poor boy has no rights - et plus loin, Luther prend un solo étonnamment élégant dans « Some O’ Day ». Ah tiens, quelle belle leçon de maintien !

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             Luther et Cody enregistrent Soul Food avec The Word, l’autre side-project. Dès « New World Order », on sent l’énormité d’un son et la cohésion d’un groupe de virtuoses inexorables. C’est un instro d’une rare densité. Luther joue comme un démon et Cody bat le beat du diable. Côté aisance matrimoniale, c’est assez spectaculaire. Avec « Come By Here », ils reviennent aux valeurs tribales avec de gros tambours. Autre retour aux racines avec « When I See The Blood ». Ils vont chercher le feeling du blues primitif et swinguent the gospel out, car Ruthie Foster vient faire sa Mavis. Ce disque est foisonnant comme pas deux. Attention à « Soul Food II ». C’est embarqué au groove de r’n’b et Luther y place un véritable killer solo. « Early In The Moanin’ Time » est conduit à la corne de brume par Luther. Derrière lui, ça swingue sous le boisseau. Ils enchaînent avec « Swamp Road », que Chris Chew mène au drive de basse et ça donne de la good time music d’obédience dickinsonienne. Les deux derniers cuts vont en fasciner plus d’un, à commencer par « Speaking In Tongues ». On sent l’équipe de surdoués et leur instro dégouline d’inspiration. Ils terminent avec « Glory Glory », un speed-gospel emmené par Amy Helm. Luther et Cody font exactement le même travail que celui que fait Mavis : ils remettent du jus dans le gospel. 

    Signé : Cazengler, North Mississippiteux

    North Mississippi Allstars. Shake Hands With Shorty. Tone-Cool Records 2000

    North Mississippi Allstars. 51 Phantom. Tone-Cool Records 2001

    The Word. The Word. Ropeadope Records 2001

    North Mississippi Allstars. Polaris. ATO Records 2003

    North Mississippi Allstars. Hill County Revue. ATO Records 2004

    North Mississippi Allstars. Electric Blue Watermelon. ATO Records 2006

    North Mississippi Allstars. Hernando. Songs Of The South Records 2008

    North Mississippi Allstars. Keys To The Kingdom. Songs Of The South Records 2011

    North Mississippi Allstars. World Boogie Is Coming. Songs Of The South Records 2013

    North Mississippi Allstars. Prayer For Peace. Songs Of The South Records 2017

    North Mississippi Allstars. Up And Rolling. New West Records 2019

    Luther Dickinson & The Sons Of Mudboy. Onward And Upward. Memphis International Records 2009

    South Memphis String Band. Home Sweet Home. Memphis International Records 2009

    South Memphis String Band. Old Times There. Memphis International Records 2012

    Luther Dickinson. Hambone’s Meditations. Sutro Park 2012

    Luther Dickinson. 3 Skulls And The Truth. Blues Bureau International 2012

    Luther Dickinson. Rock ‘n Roll Blues. New West Records 2014

    The Word. Soul Food. Vanguard 2015

     

     

    Wizards & True Stars - Bowistiti (Part Two)

     

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             Avec Moonage Daydream, Brett Morgen ne se limite pas à raconter l’histoire extraordinaire de David Bowie. Il traite surtout du temps qui passe - et qui ne repasse pas, comme le disait si joliment Erik Satie - Moonage Daydream est la parfaite illustration d’un thème qui nous est cher, surtout quand on approche de la fin : la brièveté de la vie. De toute évidence, Bowie ne sert que de prétexte. Aux yeux de Morgen, Bowie est l’incarnation exacte de la fugacité. T’es là ? T’es plus là. T’es déjà mort. Même pas le temps de comprendre.

             Rien de tel qu’un festin d’images pour illustrer la fugacité. Céline et Joyce ont bien tenté de faire entrer leurs vies dans des gros livres - voilà amis lecteurs à quoi se résument nos vies, à ces gros livres dérisoires - des éditions de poche dont les tranches jaunissent avec le temps et qui renforcent ce sentiment de dérision totale, et c’est même tellement aigu qu’il est impossible de s’y replonger alors qu’à une autre époque, ce fut un délice que d’entrer dans Ulysse ou Voyage Au Bout De La Nuit. Avec Moonage Daydream, aucun risque de rejet, car tout est flashy, Bowie est flashy, sa musique flashe mille éclairs, mais en même temps, cette beauté est à l’image des roses, tragiquement éphémère. Moonage Daydream n’en démord pas : t’es beau, t’es pas beau, tu n’en as plus pour très longtemps. Ta vie n’aura été qu’une illusion : une misérable illusion si tu étais pauvre, une pâle illusion si tu étais riche.

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             Morgen a même l’air de vouloir dire : plus t’es beau et plus t’es éphémère. Tu n’auras duré qu’un seul jour - You can be heroes/ Just for one day - Même dimension du flash éphémère chez Warhol qui voulait lui aussi que l’art et la beauté ne durent qu’un seul instant. Chez Morgen, elle dure deux heures, le temps du film. Un film pris en sandwich entre deux monologues de Bowie sur le même thème : la vie ? Oh et puis déjà la mort. Bowie dit comment il a su accepter l’idée de la mort - Tout à coup, l’apparence du sens est transcendée. Et on a du mal à comprendre. Un mystère profond et redoutable. I’m dying. You are dying. Second by second. Tout est fugace. Does it matter ? Est-ce que je m’en soucie ? Yes I do - Puis il ajoute un peu plus loin, alors que s’accélère le rythme des images de la beauté du monde : «Life is fantastic !». Et comme c’est David Bowie, il lance «Let’s keep walking», ce qui revient à dire qu’on peut encore marcher dans la mort, et c’est certainement ce qui se produit, car quand on ressuscite, le sentiment d’avoir avancé dans une lumière blanche est réel. Au temps de Ziggy, dans «Rock’n’Roll Suicide», Bowie jouait déjà avec l’idée de la mort - You’re wonderful/ Gimme your hands - Il savait que ça finirait mal, alors il préférait anticiper et suicider le personnage qu’il venait tout juste de créer : Ziggy Stardust. Drame national en Angleterre. Uniquement en Angleterre. Les autres n’ont rien compris.

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             C’est là où Moonage Daydream télescope de plein fouet l’imposture créée par la presse rock, c’est-à-dire Bowie la pop star, l’icône glam. C’est dingue de réaliser à quel point les gens n’ont rien compris à l’époque. Aussitôt Hunky Dory, Bowie faisait de l’art, et non de la pop. Avec Hunky Dory, Bowie prenait la suite d’Oscar Wilde et des Préraphaélites, il prenait la suite d’Aleister Crowley et d’Aubrey Beardsley, la suite de Lord Byron et de Lewis Carroll, il débordait tellement du cadre dans lequel la presse et les médias l’enfermaient que tout le monde n’y a vu que du feu. La meilleure preuve de cette tragique méprise, ce sont les questions que posent les journalistes de télévision sur sa sexualité. Ils n’avaient pas compris à l’époque que l’art échappe à la sexualité. Bowie dit à un moment, comme pour se protéger de l’incurie des journalistes : «I’ve nothing much to offer. I’m an absolute beginner.» Il dit aussi vivre chaque seconde de ses heures sur la terre - I hate to waste days - Il veut tirer quelque-chose de chaque jour qui passe. Il ne raisonne jamais en termes de popularité ni de fortune - Je gagnais beaucoup d’argent. C’est ma vie qui est devenue vide - Alors l’art comme seule réponse, l’art comme seul sens, avec le sentiment aigu d’une fin de l’art - Il n’y a rien à quoi se raccrocher : youth, physical things, definitively not possessions - Comme d’autres en quête de sens, il s’en va vivre au Japon pour pratiquer le Bouddhisme Zen. 

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             Moonage Daydream traite donc des deux thèmes en parallèle : la brièveté de la vie et l’art. Deux thèmes qui s’enlacent comme les deux serpents du caducée. La vie et la mort, l’art incarnant la vie. Bowie ne chante pas, il incarne l’art au cœur des seventies. Les kids se peignent des éclairs sur le visage. Il recrée le théâtre d’ombres sur scène, il utilise le Kakubi pour créer une nouvelle forme d’art moderne, encore plus gorgée de kitsch et de perfection graphique, Bowie disparaît au profit de Ziggy, c’est l’Immaculée Conception des temps modernes, les gens ne voient qu’une pop star, les gamines pleurent dans la rue, alors qu’il fallait au contraire s’extasier, Bowie dans son rôle de grand prêtre, aucune limite au flash de l’art - Press your space face close to mine love/ Freak out in a moonage daydream oh yeah - Young Dude, costard bleu d’eau, fard bleu d’eau, lèvres peintes en rose, art total pour une époque affamée de paillettes, Bowie transcende la moindre image et ajoute du son - All the young dudes/ Carry the news/ Boogaloo dudes/ Carry the news - Il saute du Young Dude au Thin White Duke, comme un auto-portrait sauterait d’un cadre à l’autre au mur d’un musée d’art moderne - Fedora blanc, cheveux jaunes - Il est à la fois Malcolm Lowry et Truman Capote, Luchino Visconti et Francis Scott Fitzgerald, il meurt à Venise et sous le volcan Popocatepetl - Soif d’images - I’m the space invader/ I’ll be a rock’n’rolling bitch for you - Bowie n’en finit plus de s’échapper de lui-même - my work isn’t me - il dit passer à côté de sa vie, en parfaite incarnation de l’éphémère. Il comprend que l’art meurt avec la vie. Quand tu meurs, l’art disparaît avec ta mémoire et ton regard. L’art reprendra vie dans la mémoire et le regard des autres. Brett Morgen réussit avec son film un tour de magie extraordinaire : il démontre que l’art est à l’image de la vie et qu’il ne reste rien après la mort - You’re wonderful/ Gimme your hands

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             Bowie chante, mais il sculpte et il peint aussi. Il appelle ça des hobbies, pour répondre aux questions d’un âne de journaliste de télévision. Il indique aussi que son demi-frère Terry l’a initié à Kerouac et à Burroughs. De là un goût prononcé pour les misfits qu’on ne voit d’ailleurs pas, si, peut-être une seconde de Lou Reed, pour un instantané à la Warhol, la fameuse pelle avec les langues. Lou Reed, mort lui aussi. Dead flower. Souvenirs d’enfance ? Rien. Pas de tendresse. Père ? Mère ? Éphémères. Terry aussi, éphémère, asile de fous - Cause I’d rather stay here/ With all the madmen - et il t’explose l’asile de fous à coups de «Zane, Zane, Zane/ Ouvre le Chien». D’«All The Madmen» à l’«Aladin Sane», il n’y a qu’un pas - Battle cries and champagne just in time for sunrise/ Whoooooo’ll love Aladdin Sane - L’éclair sur le visage. Le piano d’Aladin comme une rivière de diamants, l’un des plus beaux chocs esthétiques de l’an de grâce 1973. Pop ? Non, art total, Scriabine, Scrialadin. Ce Lad Insane dit n’avoir qu’une seule religion : l’imagination. 

             Il part à la découverte du monde, un luxe que permet la fortune, mais il voit sa découverte comme une œuvre d’art - like an old fashioned Beatnick traveler - Il pense bien sûr à Brion Gysin, Burroughs et Paul Bowles, sans les nommer. Il part à la découverte de l’Amérique, amère déception - No myth land for me - il s’y sent mal, il se réfugie dans son monde intérieur, qu’il appelle the small universe - This is Major Tom to Grand Control - L’une de ses chansons parfaites, l’expression de la perdition, car oui, la vie est une perdition. Tu ne décides de rien, ni de ton arrivée sur terre, ni de ton départ, sauf si tu as le courage d’en finir - You walk past the café but you don’t eat/ When you’ve lived too long/ Oh no no no you’re a rock ‘n’ roll suicide - Les hasards de la vie décident pour toi, des rencontres, des accidents de la route, des plages ensoleillées, tu crois décider, mais au fond, tu sais bien que c’est absurde - Planet earth is blue/ And there’s nothing I can do - Bowie résume toute l’absurdité de la vie dans ce vers.

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             Et l’amour dans tout ça, lui demande une femme qui, se croyant intelligente, développe des trésors de perspicacité. Bowie se montre charitable avec elle. Il répond : «Oui, mais à distance.» Il fait aimablement comprendre qu’il n’a pas le même genre de préoccupations que les autres. Comme il a besoin de se réinventer (en permanence), il va s’installer à Berlin et fait venir Eno pour l’aider à trouver une nouvelle voie. Il ambitionne de créer une nouvelle méthode d’écriture. Cette démarche est en soi une forme d’art pur, the action art, dirait un théoricien de l’art. L’art n’a plus besoin de se matérialiser, il est dans l’action. La fameuse trilogie berlinoise (Low, Heroes et Lodger) n’a absolument rien changé au rock, mais on y détecte une volonté de changement. Bowie et Eno trafiquent péniblement ce qu’ils appellent de l’emotive Soul. Belle tarte à la crème. Encore un prétexte. Tout le monde est tombé dans le panneau, à l’époque. Le panneau s’appelle «Heroes» - Though nothing will keep us together/ We could steal time/ Just for one day - Interesting music. Drop it ! Bowie jette l’art. Move on ! Il passe à l’action. Beaucoup plus intéressant. Jamais figé. Bowie dauphin. Il vient de tout comprendre : «Art is about searching. The search is the key.» Il en arrive aux mêmes conclusions que Dave Davies qui nous disait la semaine dernière que l’important n’est pas de tout vouloir apprendre, mais d’apprendre à apprendre. Action. Move on. Quand un chien va chercher la baballe, il fait de l’art. 

             La dernière obsession de cet immense artiste éphémère sera de vivre chaque seconde de chaque jour de sa vie - Every second - La vente au détail de l’éphémère. L’épicerie de l’éphémère. Que n’invente-t-on pas pour se distraire de ses obsessions ! Vers la fin du film, il évoque aussi le chaos, et le mot chaos résonne bien dans la voix - Kahosss - Chacun sait que le chaos, c’est la vie, on dit même «la source de la vie». Bowie sent comme tous les gens d’un certain âge qu’on est entrés avec le nouveau millénaire dans une nouvelle ère de chaos, alors il recommande d’adapter notre spiritualité à ce nouveau millénaire, mais sa voix ne porte pas. C’est un peu comme s’il entrait en contradiction avec tout ce qui précède. Que peut-on adapter quand on ne décide de rien ? Pour une fois qu’il veut prophétiser, il se vautre.   

    Signé : Cazengler, David Bouillie

    Brett Morgen. Moonage Daydream. DVD 2022

     

     

    L’avenir du rock - Go Rockats go !

     

             Si l’avenir du rock préfère les chats aux pingouins, c’est très certainement à cause de Charles Baudelaire. Chaque fois que l’occasion se présente, il ressort la fameuse strophe du chat, prenant bien soin d’en faire miauler les syllabes, le chat mystérieux qui se love, le chat séraphique dont le poil s’électrise, le chat étrange dont les griffes entrent dans tes cuisses quand il ronronne, oui, il a raison Baudelaire, tout en lui est, comme en un ange, aussi subtil qu’harmonieux. Notez-bien que Baudelaire aurait pu dire exactement la même chose du pingouin, et qui tout est, comme chez le chat, aussi subtil qu’harmonieux - il suffit de voir le blanc/orange/noir de sa parure trancher sur l’azur prométhéen - aussi mystérieux par le fait qu’on ne sait jamais s’il fait cui-cui ou coin-coin, aussi séraphique, par le moiré palpitant de ses orifices sensibles, aussi étrange que peut l’être le chat dans sa capacité à supporter les plus grands froids tout en restant digne. Dommage que Baudelaire ne soit pas allé admirer les petits pingouins du Cap au Jardin d’Acclimatation pour composer des vers, et les proposer ensuite au grand éditeur anglais Penguin. Anatole France a été plus malin que Baudelaire : il s’est jeté à l’eau avec L’Île Aux Pingouins. Bon, on n’est pas là pour pérorer sur les pingouins. Revenons à nos moutons, avec une hypothèse farfelue : admettons que Baudelaire soit un poète contemporain, comme l’est Michel Houellebecq. Il n’aurait jamais consacré un poème au chat, devenu beaucoup trop ringard. Non, Baudelaire porterait des tatouages et il consacrerait un poème aux chats modernes, c’est-à-dire les Rockats : «Dans ma cervelle se promènent/ Ainsi qu’en leur appartement/ De fort beaux Rockats wild et charmants/ Quand Dibbs miaule, on n’entend plus que lui/ Tant son timbre est raw and sharp/ Mais que sa voix s’apaise ou gronde/ Elle est toujours riche et profonde/ C’est là son charme discret de la boue choisie.» Et en conclusion, Baudelaire ramènerait sa vieille botte de Nevers : «Non, il n’est pas de stand-up qui morde/ Sur mes reins, parfaite chaloupe/ Et fasse plus royalement/ Chanter sa plus vibrante corde/ Que ta voix, Rockat mystérieux/ Rockat séraphique, Rockat étrange/ En qui tout est, comme en un rêve de bop/ Aussi sauvage que wild as fuck !

     

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             C’est grâce à Simon Noot, dans Vive Le Rock, que tu apprends la bonne nouvelle : les Rockats font leur grand retour cette année avec Start Over Again. Non seulement tu apprends la bonne nouvelle, mais tu tombes sur une double de rêve : tu vois Smutty Smiff prier plein pot sur toute la double. Il porte une chemise à jabot et ses mains sont tatouées. Là, tu entres sur le territoire des dieux, chez les wild cats.

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             Les Rockats nous dit Noot furent les pionniers du revival rockab des années 80 en Angleterre. Smutty Smiff est à gauche, sur l’illusse. Pour leur première tournée américaine, en 1978, les Rockats qui s’appellent encore Levi & the Rockats ouvrent pour les Cramps au Max’s Kansas City. En Angleterre, les Rockats s’acoquinent avec les punks et jamment avec toute la bande des Joe Strummer et des Billy Idol. Smutty a la chance de voir Charlie Feathers et Mac Curtis sur scène au Royalty. C’est aussi l’époque où Leee Black Childers vit à Londres avec les Heartbreakers. Comme chacun sait, Childers est un gros fan de London rockabs. Il monte Levi & the Rockats et demande à Smutty quel instrument il veut jouer, et pouf, stand-up. C’est Billy Rath qui lui apprend à jouer de la basse. En 1978, Smutty est déjà couvert de tatouages. Il explique qu’il a grandi à Southend On Sea, dans l’Essex, et son grand-père, vétéran de la Royal Navy, était couvert de tatouages. Et tous les Teds du coin étaient tatoués. Alors, Smutty s’y est mis dès 15 ans. Quand Leee Black Childers rentre aux États-Unis, les Rockats le suivent. Childers a tous les contacts à New York et à Los Angeles. Smutty rencontre les Stray Cats à Long Island et leur dit qu’ils feraient un carton en Angleterre, ce qu’ils ne vont pas manquer de faire.

             Smutty pense que le rockab tient bien le choc : «Rockabilly will always attract a young audience. It’s feel-good music that makes you want to move.» Puis il rend un hommage fantastique à Carl Perkins : «The Rockats most rockabilly prestigious show was probably with Carl Perkins, who we opened for at a venue called the Lone Star Café in Lower Manhattan around early 1980.» Et il ajoute, haletant : «He was to us true rackabilly royalty.» Et comme Carl est un mec bien, il dédicace une photo pour Smutty en écrivant : «Keep slappin’ that bass!».

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             Start Over Again starte avec une belle cover de «Nervous Breakdown», sacrément bien tapée au I’m ahh-having ahh, c’est prodigieux, fantastiquement tenu en laisse, avec un joli background de boppin’ beat, et petite cerise sur le gâtö, Clem Burke bat le beurre. Dibbs Preston est toujours aussi à l’aise au chant, il a derrière lui une fière équipe. Sur «This Is The Night», ça boppe bien le blues, comme dirait Carl Perkins. Le balda est assez rock’n’roll, même si l’on entend du gros foutoir derrière, ils tapent le «You’re My Baby» de Johnny Cash au you’re my sugar. Ils ramènent une belle pulsation rockab dans «Rock Baby Rock (All Night Long)», on sent bien le slap au creux des reins, une vraie pulsion de vie, un beat unique d’all nite long. Mais attention, la viande est en B. Ils tapent leur morceau titre au heavy blues. C’est un album plein de son dont on ne se lasse pas, et boom !, voilà le heavy rockab down the pike tant attendu : «Lucky Old Rockabilly (Walking Down The Pike)». Heavily balancé, chanté dans la force de l’âge, Dibbs a toujours ce beau brin de jeunesse éternelle dans la voix. Pire encore : voilà «Rock Around With Ollie Vee» ! Les voilà partis sur les traces de Buddy Holly au wild as fuck, tu as Smutty Smiff qui t’explose ça au slap ! Encore encore un joli shoot de wild cat strut avec «Rockabilly Doll», ils y vont au cool cat cool et au c’mon be my rockabilly girl. Pur jus d’excellence. Ils terminent avec un «Tanya Jean» affreusement bien chanté. Ce mec Dibbs est un bon, il chante goulûment, avec des accents hédonistes.

             Profitons-en pour ressortir quelques vieilles reliques de l’étagère.         

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             En 1981, année de l’élection de François Mitterrand, paraît un album de Levi & The Rockats enregistré live At The Louisiana Hayride, là où Elvis fit ses débuts sur scène. Alors autant le dire tout de suite, Levi c’est pas Elvis. Ils démarrent avec «Rock-A-Billy Idol», un big fat rockab de superbe allure. Ah on peut dire qu’ils ont de l’énergie à revendre, mais au fil des cuts, on s’aperçoit qu’ils sont trop rock’n’roll. Ils font une belle cover d’Eddie Cochran, «Tired & Sleepy» - Oh baby so tired - et passent au heavy lonesome avec «Lonesome Saturday Night». Globalement, c’est bien vu, bien amené au come back baby. Levi sait groover son bop. En B, ils tapent un classic jive de «Crazy Baby» et enchaînent avec un «Love This Kat» bien rampant - Don’t treat me like a dog - Ah il est pas si mal, le petit Levi. Ils terminent en pure rockab madness avec «Note From The South». Ils sont merveilleusement dévoués à la cause du peuple, yeah baby !  

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             Le Live At The Ritz des Rockats n’ira pas sur l’île déserte. Inutile d’insister. L’album est beaucoup trop rock’n’roll. Ils sont beaucoup trop classiques, trop «My Way», trop groove de Ritz au lait. Pourtant, ils y croient dur comme fer. Il faut attendre «50 Miles From Nowhere (A 1000 Miles From Home» en B pour renouer avec le wild as fuck, ils jouent ça ventre à terre. On trouve enfin une belle pulsion rockab dans «(Knockin’) At My Front Door». Big boppin’ ! Ils ne s’éloignent pas trop du rivage, mais ça pulse bien entre tes reins. Le vrai wild cat strut se trouve en bout de la B des cochons : «I Wanna Bop». Ils démontent la gueule du tempo pour mieux le chalouper des hanches. Joli shoot de wanna bop.         

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             Le Make That Move paru en 1983 n’est pas un très bon album, dommage, car la pochette est superbe. On est échaudé dès le «Burning» d’ouverture de bal. What’s that ? Certainement pas du rockab. Ils font une espèce de sale petite pop-rock. Méchante arnaque ! L’album s’enfonce tout seul dans le malaise. Ils vont même aller singer les Stray Cats avec «Go Cat Wild», mais ils n’ont absolument aucune crédibilité. Ils font des petits oh oh oh de super cons, ils deviennent awfully ridiculous avec «Never So Clever», on se croirait au bazar d’Istambul. On ne sauve qu’un seul cut sur cet album : le morceau titre, bien lancé à travers la plaine au big bad bop, c’est même claqué des mains sous le boisseau, quel dommage de tout l’album ne soit pas de ce niveau !         

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            Après un blanc de douze ans, les Rockats refont surface avec l’excellent The Good The Bad The Rocking. C’est un pur album de wild cats, bing bong, ils te sonnent les cloches dès «Doghouse» - Hey the doghouse made of stone/ Hey the doghouse that’s my home - c’est du wild boppin’ craze, gorgé de congestion rockab et d’eeeehhh the doghouse ! Pas de problème, tout l’album va rester au même niveau, ils enquillent les wild struttings un par un, «Pink & Black Cadillac», aw comme ils sont bons, il travaillent bien leur wild as fuck, ils sont une bénédiction pour l’humanité. On a toujours le couple infernal Stephen Dibbs Preston et le wild slinger Barry Ryan qui te claque un solo de revienzy dans «Say You’re Mine». Belle énormité encore que ce «Rolling Like A Wheel», en s’en pourlèche les babines, tellement c’est inspiré, ils tapent ça au sommet du lard, ‘cause baby I’m rolling. Retour au cœur du mythe avec «Love You Anyway», ils sont en plein dans l’oss de l’ass du rockab, ils te pulvérisent vite un cut, ces cats ! Et Barry Ryan envoie une fabuleuse giclée de bouillasse en plein dans l’œil du love you anyway. Ils restent dans l’énormité avec «Off You Rocker», cut plein d’esprit et plein d’oh yeah. Aw comme ce Dibbs est bon, il rebondit sur les coups de boutoir du stand-up. Avec «Too Bad She’s Bad», ils te groovent le rockab par la bande et ils terminent au pur drive avec «She Ain’t My Gal», ils foncent droit dans le mur, c’est chanté au lard de cat et derrière ça pulse dans la purée. Alors là, oui ! Mille fois oui ! 

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             Rollin’ Thunder est un album qui porte bien son nom : bienvenue au paradis avec une vraie rafale de wild cuts. Rockab pur dès «True Hearted Woman». Encore du wild as fuck avec «Sweet Lips», tu crois rêver, Dibbs y va au yes I know. On croise pas mal de coups de génie sur cet album, à commencer par cette version demented de «Lonesome Train» et ça fait le train au beurre. Magnifique ! Version magique aussi de «Matchbox», le vieux classique du grand Carl, c’est le sommet du lard, rien de plus sauvagement sourd que ce Matchbox, ils le jouent à la black. Ils tapent aussi une cover du «Rocky Road Blues» de Gene qu’on va dédier à Damie Chad. C’est d’une violence incroyablement maîtrisée. Les Rockats sont vraiment bénis des dieux. Ils jouent le morceau titre sous le boisseau, big shoot d’insidieux, passé au slap de génie. Les Rockats combinent toutes les bonnes combines : le boisseau, le slap, le génie prévalent et le pulsatif. Ils font aussi une cover de l’«I’m Cryin’» des Animals et rendent hommage à Johnny Burnette avec «Rockabilly Boogie». Version live, encore une belle énormité, ils sont au cœur du rock/rock/rock/rockabilly boogie ! Ils terminent avec une vaillante version de «Driving Wheel», pur rockab strut, ils y vont, fiers comme des conquérants, ces mecs jouent à la vie à la mort. Rockats forever !

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             Encore un big album avec Wild Love qui date de 2003. Le coup de génie de l’album s’appelle «Dyn-o-mite». Boom !, comme son nom l’indique. C’est même violemment bon, bien groové sous le boisseau du bop d’argent, c’est trié sur le volet du rockab, une vraie dentelle de Calais, c’est fabuleux de my baby treats me right. L’autre coup de génie s’appelle «Whiskey Boys». Tu n’en finis plus avec ces princes de la nuit, ils te drivent ça avec tout le raunch du monde et Barry Ryan agit dans l’ombre. Ce cut est une merveille littérale, là tu bouges son cul, tu frétilles comme un canard et Barry Ryan te passe un solo d’effarance maximaliste. Ils te claquent si bien le beignet que tu tends l’autre joue. Tu es là pour ça, de toute façon. Ils font aussi une magnifique cover de «Be-Bop A Lula», avec un don’t need a maybe d’antho à Toto. On peut aller jusqu’à dire que c’est la meilleure des versions, après la version originale, bien sûr. Dibbs a tous les réflexes de Gene. On se régale aussi du «Long Gone Daddy» embarqué au see that train. Fantastique ! - See that train rollin’ down the trail - Encore de la bonne viande avec «Time Goes By», wild rockab d’ouverture de bal, suivi d’un «Cold Outside» encore plus wild, bien slappé dans les flancs, tu peux y aller, les Rockats te rockent bien le butt, ils sont purs et fins. Ils passent en mode boppin’ the blues avec «Trouble Maker», ces mecs sont des cakes, ils ne vivent que pour le bop. Avec «Blue Teardrops», ils sont encore dans l’extrêmement vrai. Ils crapahutent au cul du cut. Et ils terminent cet album haut en couleurs avec l’«I Just Found Out» de Johnny Burnette.   

    Signé : Cazengler, cat du Graal

    Levi & The Rockats. At The Louisiana Hayride. Posh Boy 1981 

    Rockats. Live At The Ritz. Island Records 1981         

    Rockats. Make That Move. RCA 1983                                

    Rockats. The Good The Bad The Rocking. Fury Records 1995    

    Rockats. Rollin’ Thunder. Downer Records 2001  

    Rockats. Wild Love. Blues Leaf 2003     

    The Rockats. Start Over Again. Cleopatra 2022

    Simon Nott : Sticking to the bass-ics. Vive Le Rock # 96 - 2022

     

     

    Inside the goldmine - Younghearts of stone

     

             «À cœur vaillant rien d’impossible», scandait jadis Jacques Cœur. Pour faire écho à cette antique devise, notre malheureux compère Rico aurait pu scander «À cœur fragile rien de possible». Cœur fragile, mais batteur de tous les diables, il ne laissait aucun beat se perdre. Comme s’il voulait substituer un wild heartbeat au sien, défaillant. Il battait tout ce qu’il pouvait, s’épuisant physiquement, histoire d’alourdir un peu plus l’épée de Damoclès installée au-dessus de sa tête depuis qu’il était né. Pas facile d’échapper à son destin. Rico avait pris le courageux parti d’aller à sa rencontre et même de l’affronter. Affronter son destin, c’est ce que font les gens déterminés à ne pas traîner en longueur. Plus il battait le beurre, plus son visage se creusait. Peut-être ne s’en rendait-il pas compte, mais il finissait par nous faire peur. Vous avez déjà joué dans un groupe avec un cadavre ? Grâce à Rico, nous avions le sentiment d’avoir deux longueurs d’avance sur les Cramps. Sa peau devenait verdâtre à mesure qu’on avançait dans le set. Ses cheveux collés par la sueur étaient ceux d’une momie de pharaon égyptien. Comme il n’avait plus dents, un filet de salive coulait au coin de ses lèvres gercées. Il nous regardait à travers deux fentes. Alors qu’il avait les yeux clairs, une sorte de regard noir brillait au fond des fentes et nous n’osions plus le dévisager. Il était déjà mort lorsqu’on enregistra le premier album. Il l’était doublement au moment des répétitions des cuts prévus pour le deuxième album, des cuts qu’il composait dans sa tête de mort et qu’on montait ensemble tous les trois en répète. Chaque fois, il partait d’une idée de riff qu’il exhalait de sa bouche entrouverte avec un nuage de vapeur et nous donnait des instructions très précises sur la structure, tatata, sur le break, tatata ratata, le couplet suivant, la reprise et le pont, tatatata tu repars là, ratata, il battait le beat les yeux clos et on voyait son pauvre corps décharné penché sur des fûts qu’il installait le plus bas possible. Son génie macabre nous fascinait et nous ne perdions pas une seule miette de ses indications. Et puis un jour, nous l’attendîmes au studio. En vain, pendant trois heures. Il n’est jamais venu. Alors nous avons débranché les guitares et sommes rentrés chez nous sans mot dire. Car enfin, que pouvait-on ajouter ?

     

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             Ni cœurs vaillants, ni cœurs fragiles, mais cœurs jeunes, voilà les fabuleux Younghearts de Los Angeles, découverts sur l’une de ces compiles Soul qui te marquent la mémoire au fer rouge, That Driving Beat - A Collection Of Rare Soul Recordings, parue sur Soul Supply en 1986.

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             Un premier album sorti sur Minit en 1968 vaut sacrément le détour. Il s’appelle Sweet Soul Shakin’. Ils sont quatre lead singers, et c’est Charles Ingersoll qui emmène le morceau tire au paradis, accompagné par les guitares des Caraïbes, c’est une Soul fine et grouillante de vie, de groove et de good time, c’est tellement joué aux Caraïbes que ça bascule dans le génie. Charles Ingersoll revient en B swinguer «Oh I’ll Never Be The Same» à la pointe de la glotte. Ron Preyer chante aussi «The Beginnig Of The End» à la voix d’ange et on entend Carol Kaye monter «Get Yourself Together» sur un beau drive de basse. Nouveau coup de génie en fin de balda avec «Little Togetherness» attaqué au groove d’ange de lumière. L’ange Gabriel swingue la hot house, c’est digne de Marvin, insidieux, ça se glisse sous ta peau. On s’éprend aussi de «Misty» en B, car voilà un doo-wop digne des Flamingos, just perfecrt, posé dans un fondu d’harmonies vocales triées sur le volet. «Count Down (Here I Come)» est plus raw, c’est Earl Carter qui chante et le raw renvoie directement à Jr Walker. Wow, quel album !

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             Paru en 1973, Do You Have The Time est beaucoup moins percutant que l’album précédent. Ils attaquent leur morceau titre en mode funk californien, à l’image de la photo des trois Younghearts qui orne la pochette. Ils visent une sorte de paradis du groove, les nappes de violons sont celles de Marvin. Ils tapent aussi pas mal dans le groove de satin jaune, très chanté et très super-frotteur. «All The Love In The World» vaut pour une belle Soul des jours heureux, c’est monté en neige de Californie, c’est-à-dire noyé de lumière, avec une voix d’ange Gabriel charriée par les flots de lumière. Ils font de la Philly Soul californienne. L’autre merveille de l’album s’appelle «Don’t Crush My World», en ouverture de bal de B, une Soul allumée aux chœurs de gospel batch. Et puis on trouve un arrière-goût de Four Tops dans «Look What Your Love Has Done For Me». On les sent vraiment décidés à en découdre. L’album se termine avec «Do You Have Time», un groove de jazz de classe surnaturelle chanté à la gorge chaude.

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             Fantastique album que l’A Taste Of… paru en 1974. La pochette n’est pas très expressive, mais sur les neuf cuts de l’album, six sont bons, ce qui est quand même assez rare. C’est Ron Preyer qui fait la pluie et le beau temps sur cet album Tasty et ce dès «For The Rest Of My Life». Il fait l’ange Gabriel au ouh ouh baby. S’ensuivent deux hits somptueux, «We’re All God’s Children» - groove de satin jaune produit à outrance - et «You’re No Here With Me», groove digne de Marvin, violonné jusqu’à l’horizon. H.P. Barnum signe les arrangements. Si tu aimes l’élégance du groove, écoute les Younghearts - There’s nothing I can do - Trois autres merveilles en B : «Dedicate (My Life To You)», un heavy froti de sable chaud, Ron Preyer chante l’amour au sommet de sa glotte translucide et devient magique à force d’aw baby. Soudain, il explose et disparaît dans l’espace. S’ensuit un morceau titre en forme d’instro de good time music avec les violons de Barnum et ils finissent en heavy funk avec «Get On Down». Leur funk est délicieusement carré, pulsé, cisaillé à la fast cocote de wah sèche, get on down down down/ Do you feel it ?

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             Leur dernier album s’appelle All About Love et paraît en 1977. Il n’est pas aussi bon que le précédent et cette fois, la pochette flirte avec la putasserie des années 80. C’est essentiellement un album de Soul de satin jaune. Ron Preyer fait encore des miracles avec «Queen Of My Heart». Il n’a rien perdu de sa magie vocale et cette Soul de Los Angeles n’a rien à envier à la Philly Soul. Ils s’énervent un peu plus en B avec «Number One Attraction», un uptempo chanté à quatre épingles sur un plateau d’argent. Ron Preyer éclaire le monde. Cut après cut, ils restent dans l’upper Q, c’est-à-dire le top Quality system. «Didn’t I Give You Love» est encore une fast Soul gorgée d’échos de voix et qui flirte dangereusement avec les Tempts.

    Signé : Cazengler, Oldheart

    Younghearts. Sweet Soul Shakin’. Minit 1968

    Younghearts. Do You Have The Time. 20th Century Records 1973

    Younghearts. A Taste Of… 20th Century Records 1974

    Younghearts. All About Love. ABC Records 1977

     

    *

    En anglais le nom de ce groupe TEMPTRESS signifie Tentatricce, mais une fois que vous l’aurez écouté ne céderez-vous pas à la tentation de le traduire par Tempête… A vous de décider.

    TEMPTRESS

    ( K7 /  Old Magick Records / Juin 2019 )

    Un trio originaire de Dallas qui s’est fait remarquer dès la parution de leur premier EP.

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    Andi Cuba : drums , vocals / Christian Wright : bass, vocals / Kelsey Wilson : guitar, vocals.

    Ride your life : un sentier de basse et tout de suite le grand galop, vous voici empêtré dans un sonore manteau noir, la voix d’Andi d’une dureté inflexible vous appelle, elle s’offre, elle ne dit pas que sa chair est une bombe sexuelle mais vous comprenez que sa voix ne ment pas que la fente de son désir est l’abîme de la mort. Ride your lidfe ou ride your death s’équivalent, une guitare folle qui vous emmène jusqu’au bout de la nuit propitiatoire, une batterie sèche comme le désert et une basse pubienne qui vous pousse dans vos dernières pulsions. Sur YT une vidéo, petits moyens et grosse impression, un truc qui ne fait pas peur mais aussi gluant que les phantasmes qui vous agitent. Qui vous agissent. Hot rails : de toutes les vidéos c’est la plus belle, la plus accomplie :  le son tremble, dites-vous que le morceau précédent comparé à celui-ci est une ode printanière à la joie de vivre, celui-ci c’est la chappe de plomb liquide bouillonnant de l’apocalypse de la folie qui ruisselle sur vous en pluie diluvienne, une batterie osseuse, un vocal meurtrier, une basse qui pousse les murs, une guitare qui bulldozérise la réalité. Heavy woman : Pour les amateurs, sur YT une vidéo néronienne vous attend : Une entrée classique, heavy-doom-stoner, dès qu’Andy  brandit son vocal impérieux comme un coup de fourche qui  vous traverse le corps charnel et astral, vous comprenez que l’écoute ne va pas être facile, cette batterie qui crépite et rebondit tel un assaut militaire, cette basse qui annihile le monde et cette guitare qui brûle les ruines qui subsistent, vous avez l’impression que la géante de Baudelaire s’est échappée des Fleurs du Mal, qu’elle se rue sur vous, et qu’elle est beaucoup plus cruelle et vindicative que le poëte ne la pressentait.

    Consolation des d’oreilles rachitiques : cet EP ne contient que trois titres.  L’opus suivant en offre six. Qui s’en plaindrait ? Pas nous.

     

    SEE

    (Metal Assalt Records / Mars 2023 )

    Méditez sur le titre de l’album. Nul besoin d’aguicher le passant. Il suffit de regarder ou d’écouter pour comprendre.

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    Death comes around : des notes de basse aussi lourdes que des cercueils, un brouhaha de bruits confus, le monde s’éloigne de vous, une guitare lente qui déplacerait les pierres tombales, une batterie implacable, et une voix d’homme noyée en elle-même, l’extinction définitive se rapproche, la mort rôde aux alentours, elle n’est pas pressée, elle prend son temps, une procession funéraire se dirige vers vous, elle vient vous chercher, des trombes de guitare  ne se hâtent point, elles vous entourent, elles vous cernent, c’est la mort qui berce votre cercueil, des ombres noires se regroupent en silence autour de vous, la guitare pousse des cris d’agonie, elle expectore des gémissements encombrés de glaires visqueuses, la basse joue au métronome, bientôt il s’arrêtera. Into my soul : la suite, l’instant crucial, celui où l’image se confond avec son reflet, l’on a passé la barrière du souffle, la mort pousse les portes de l’âme, elle a encore des couloirs désespérément désertés à parcourir, le tempo est encore lent mais les cordes accélèrent, vous ne savez plus si vous êtes Andy qui chante ou si c’est Andy qui s’éteint, long tunnel électrique, la batterie s’alourdit, vous êtes ce que vous n’êtes pas et vous n’êtes pas ce que vous êtes, la musique sombre, elle s’engloutit en elle-même, cris de cadavres désespérés, vous n’êtes plus qu’une exhalaison mortelle de terreur, la guitare perçante fredonne votre requiem, la basse visse les vis de votre cercueil, un gong final et répétitif raisonne sans fin dans les atermoiements du néant. Waiting : éclats battériaux victorieux, monumentales fronces de guitare, le chant n’est plus qu’un dialogue hurlé, lyrics terriblement ambigus, éros et thanathos n’ont jamais été aussi emmêlés, les murs d’airains de la musique s’écroulent et s’exhaussent tour à tour, sont-ce deux naufragés de la vie ou de la mort qui se débattent pour parvenir à entrevoir leur véritable état, le rythme est lent mais d’une telle violence que plus rien n’importe, des coups brutaux retentissent, qu’annoncent-ils. La fin de quoi. Cry : moins funèbre que cette basse vous êtes déjà mort, la voix d’Andy glaciale vous le souhaite, rien n’est terminé, toujours la même douleur, sans cesse la même torture, rien ne change, ce qui est terminé peut recommencer il suffit de refaire les concessions que l’on a déjà vécues, la mort et l’amour sont un cercle infernal qui ne s’éteint jamais, une brûlure infinie. L’instrumentation atteint à un paroxysme rarement entendu. Serpentine : explicit vidéo sur YT : longue introduction, absence drummique, le désir sait se faire attendre, mélodie lascive, mèche à combustion lente, maintenant seule une basse angoissante, la guitare arrive tout en puissance, la tête du serpent se dresse, quel est le monstre, n’est-il pas mâle et femelle en même temps, ne faut-il pas que chacun joue son rôle, la mort est toute proche, le serpent au ventre étincelant, il dodeline sur un riff oriental bientôt atteint de transe, la voix oppressée devient suppliante, ogives gothiques de voix féminines maintes fois répétées. La mort sulfureuse tout en douceur. Homeless : vidéo médiévale en frontispice de Bandcamp : attention une guitare anonyme en début, c’est juste le premier cercle d’une spirale aspirante, un serpent de feu qui vous emporte en son tourbillon sonore, sans espoir, vous avez cru quoi, que vous assistiez à un film érotique, désir, soumission, jalousies, masochismes, propositions extrêmes, sadisme mental, prostitution, pornographie… là n’est pas le vrai message, juste des enjoliveurs rutilants pour le corbillard qui vous emmènera au cimetière, la mort est au bout de votre chemin, vous aurez beau dire, beau faire, résister, vous venger, elle vous attend. Ode au nihilisme. Magnifique.

             Noir de chez noir. Parcouru des flammes rouges de la luxure. Des lyrics qui parfois ne sont pas loin d’égaler ceux de Jim Morrison. Laissez-vous tenter par Temptress. Vous ne pouvez y perdre que votre âme. Ce ne sera pas une grande perte.

    Damie Chad.

     

     

    ROCKABILLY RULES ! ( 12 )

    N’oubliez jamais que toutes les règles sont faites pour être contournées, dépassées, chamboulées, piétinées, car l’important avant tout c’est d’avoir un cœur fidèle et rebelle !

    *

    Bart Weilburg né en 1962 a passé sa vie à jouer dans les bars, à Nashville, dans le Maine et en Oklahoma. Durant sept ans il a accompagné Wayne Hancock chanteur de country surnommé ‘’ The Train’’ pour ses concerts fleuve qui dépassaient facilement les quatre heures… après l’arrêt des tournées durant le covid il a décidé de travailler pour son compte. Il a sorti en mars 2022 un premier EP (six titres) Birdy’s Blues, il explique qu’il a enregistré pour les personnes qui après les concerts de Wayne Hancock venaient l’interroger sur les instrumentaux qu’il jouait durant le set. Un disque dédié aux amateurs en quelque sorte. Un an plus tard il récidive avec un album, instrumental bien sûr, que nous allons  écouter. Musicien accompli jouant de plusieurs instruments, passionné de country, de rock ‘n’ roll, de rockabilly, de western swing… il se présente comme un ‘’ retro vitalist bringing the old sound to the present day’’. Le profil idéal pour illustrer notre rubrique.

    WILD STRINGS

    BART WEILBURG

    (Album Numérique / Bandcamp / Mars 2023 )

    Bart Weilburg : guitar / Bobby Black : pedal steel guitar / June Core : drums / Christoffer ‘’ Kit’’ Anderson : electric guitar, electric bass, upright bass, Keyboards / Jim Pugh : organ.

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    Wild strings :   seul morceau de l’opus qui n’ait pas été composé par Bart Weilburg mais par  Big Jim DeNoon ( 1921 – 1978 ) multi-instrumentiste surnommé le géant du western swing qui connut son heure gloire dans les années cinquante, Django Reinhardt s’en est inspiré… : Qu’est-ce qui différencie la version de Weilburg, l’accompagnement rythmique un peu trop jazz à notre goût qui nous rend le son plus moderne, plus sixties, plus écoutable pour nos oreilles formatées, mais qui délaie quelque peu la virtuosité de l’original en nous obligeant à entendre autre chose que la guitare. Il donne son titre à l’album mais perso je l’aurais placé en dernière position, hommagiale pour sûr ! Strike it rich : nettement plus country, un régal cette guitare qui survole tout en laissant les autres s’exprimer, notamment la pedal steel qui vous embobine la cervelle, comparativement au premier morceau la rythmique de fond se fond agréablement avec l’ensemble (très beau travail de basse ), ici tout baigne dans l’huile, l’ensemble est d’une extraordinaire fluidité. Springtime in Oklahoma : intro nettement plus rockabilly, la guitare de Bart  faisant office de vocal, la basse envoie ses scuds, l’on glisse lentement vers quelque chose d’assez jazzy, à chacun son solo, une guitare glougloute d’une façon étonnante puis laisse la place à la batterie et l’on termine par des sonorités rockabillyiennes de bon aloi. Une conviction s’impose, ce n’est pas un guitar hero qui tire toute la couverture à lui mais un véritable groupe soudé comme un seul homme. Suzane Marie : attention la piste la plus longue et la plus lente, langoureuse presque, paresseuse sûrement, chacun y va tout doux, beaux effets de notes chamarrées, l’on verse dans un slow-jazz genre anaconda en période de digestion qui déroule ses anneaux pour être certain que tous les centimètres carrés de sa peau bénéficieront du soleil, engourdissement de la bestiole, certes l’on ne s’ennuie pas mais de temps en temps l’on aimerait marcher sur la queue d’un crotale colérique. Cette Marie vous ramollit vos ardeurs. Shuffle mode : l’on passe à la vitesse supérieure, pas tout à fait le TGV plutôt le tortillard agreste qui vous permet d’admirer le paysage, la guitare suit les glissements du terrain, heureusement que nous longeons le courant rapide d’un orgue qui pousse la guitare à imiter les ricochets que font les saumons quand ils remontent le courant. I want mine too : montée graduelle vers le plaisir, les fils électriques de la guitare de Bart prennent feu et l’on aime cela, rien de tel qu’un incendie aux flammes exacerbées et pointues comme des langues de serpent pour vous mettre en joie, d’autant plus que l’orgue s’en vient tamponner un peu violemment vos morsures, aux drums June Core se met à cogner sur sa cowbell comme s’il ne l’aimait pas et la guitare s’envole tel un aigle qui voudrait saisir le soleil dans ses serres. Pour le moment le plus beau morceau de l’opus. Paranoid twist : rien qu’au titre l’on a compris que l’on va déguster, un régal, imaginez un mix des plus beaux instrumentaux des early sixties, un truc joyeux qui vous emporte au septième ciel, avec ces vibratos qui semblent vous faire tomber de la lune sur laquelle vous étiez monté vous ne savez pas trop pourquoi, bref vous racontez n’importe quoi, c’est cela l’extase qui pulvérise le mur du son. Magnifique. Cette piste enfonce la précédente. Un must ! Vous n’en sortez pas tordu mais complètement vrillé. Shinbone Alley : danse macabre, pas la peine de prendre l’air triste, l’ensemble est tout joyeux, le morceau est construit pour laisser la guitare batifoler à sa guise du début à la fin, n’y a qu’au milieu qu’elle se permet un passage à vide pour repartir encore plus rapidement. Finit exsangue tout de même. Normal, c’était dans la série j’ai tout donné et Dieu n’a rien repris. Blue mountain holler : soyons cowboys ou ne soyons rien, les guiboles qui dansent et les pieds qui sautent pour éviter les balles que les colts des copains vous balancent entre les jambes pour savoir si vous tiendrez le rythme. Sur ce coup Bart est démoniaque, cabriole plus vite que l’ombre des tirs de ses camarades. Ceci n'est pas un bizutage. Ceci est une démonstration. Let’s have another : reprenons notre souffle, une rythmique cool et la guitare qui fait des pas de deux, hélas elle ne sait pas se tenir tranquille, se lance très vite dans une exhibition de haut niveau comme si elle sifflotait l’air de rien sans être consciente de votre ébahissement, l’hypocrite ! En plus elle en rajoute jusqu’à la dernière seconde. De quoi vous dégoûter de vous mettre à la guitare pour le restant de votre vie. Hundred dollar cigar : une bande-son parfaite pour nos rockambolesques, cela ne ressemble pas à un instrumental mais à un générique de film rempli de rebondissements, vous tremblez pour la vie de l’agent Chad mais le Chef tire imperturbablement sur son cigare, il a raison vous avez un de ces solos de guitare qui sauveront le monde alors que vous croyez que tout est définitivement perdu. Course contre la mort. Pizzicato Pete : tiens il a dû écouter ce que je disais à l’écoute du premier morceau, joue aussi bien que Big Jim et les copains se font un peu plus discrets, superbe pizza tomato pizzacati, la meilleure que vous n’ayez jamais mangé. En fait c’est elle qui vous dévore tout cru.

             Quand c’est fini vous avez envie de traduire Bart Weilburg devant un tribunal international pour cruauté mentale, alors comme personne ne vous soutient, il ne vous reste plus qu’à écouter son premier EP pour vous réconcilier avec le plaisir de vivre :  

    BIRDY’ BLUES

    (Album Numérique / Bandcamp / Mars 2022 )

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    Hurricane : vous attendez l’ouragan, surprise, vous avez un jeu d’écume qu’une légère brise s’amuse à éparpiller aux quatre coins de l’océan puis à rassembler en un tour de main, z’avez ensuite la guitare qui imite la grosse voix, qui picore les olives des apéritifs, qui klaxonne comme une automobile coincée dans un encombrement, le message est d’une limpidité absolue : Bart Weilburg peut tout faire. Qu’on se le dise. I’m coming home : surprise un instrumental chanté, se débrouille bien le Bart, a dû emprunter le morceau au répertoire de Wayne Hancock, l’avait de la veine le Wayne d’avoir un tel guitariste, c’est comme si j’avais Marcel Proust pour écrire mes chroniques. Surfin’ tomatoes : le genre de bocal de marmelade que l’on emporterait au paradis parce que là-haut des mignardises aussi sucrées ça ne doit pas exister. Cet EP présente un petit côté m’as-tu-vu que l’on adore, toutes les quinze secondes une figure de style imposée, avec tous les tours qu’il offre il y en a qui vous les saupoudreraient sur un triple album. Under your spell again : attention encore un instru avec vocal intégré, cette fois la voix devant et la guitare qui assure discrétos, vous voulez du country en voici, en voilà, le tout expédié en moins de deux minutes et demie. Irréprochable évidemment. Daddy found a ferret : il court il court le furet du bois joli et de la guitare démoniaque fait ses gammes sans discontinuer, une démonstration de gymnastique sans défaut, le truc qui reçoit dix sur dix aux Jeux Olympiques. Birdy’s blues : entrée tout ce qu’il y a de plus jazzy, la suite aussi, pas vraiment ma tasse de tea for two mais l’on comprend la logique de ce premier EP,  Bart Weilburg a tenu à démontrer qu’il ne se limitait pas à un seul style, que son domaine s’étend à l’ensemble de la musique américaine populaire.

             Ce qu’il y a d’admirable dans ses enregistrements c’est qu’il n’y a jamais une once méprisante ( et méprisable ) de virtuosité gratuite. Tous les amateurs de guitare devraient se ruer dessus.

             Exceptionnel !

    Damie Chad.

     

    *

    Depuis trente ans PHILIPPE PISSIER parmi d’autres travaux herculéens, poursuit son projet titanesque de permettre au public français d’accéder à l’œuvre d’Aleister Crowley. Kr’tnt ! s’est toujours fait un devoir de signaler les parutions successives qui jalonnent cette œuvre de longue haleine.

     

    A LA CROISEE DES CHEMINS

    & AUTRES TEXTES

    UNE ANTHOLOGIE INTRODUCTIVE A L’ŒUVRE

    D’ALESTEIR CROWLEY

     Volume I

    ( Editions Anima / Décembre 2023 )

    Traduction : PHLIPPE PISSIER

    AUDREY MULLER / DIANA ORLOW / JEAN MATHIEU TAÏEB

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     Dans une longue introduction, Vincent Capes présente les principes qui ont présidé à la constitution de cette anthologie. La sulfureuse réputation de Crowley a éclipsé tout un pan de son activité, l’écriture par laquelle, ironie existentielle, il a redéfini les fondements de toute pratique magicke. Adolescent Crowley s’est voulu poëte, la poésie entrevue en son plus haut niveau jouxte les abstractions métaphysiques, le tour particulier de son esprit pragmatique l’a conduit à développer une interaction opératoire avec et sur le monde. Toute la difficulté de la compréhension de la démarche crowleyienne consiste à mener de front cette double relation prépositionnelle contradictoire avec et sur. Crowley n’est pas anglais pour rien, la lecture de Berkeley nous semble indispensable pour mieux entendre en sa toute complexité le modus vivendi théorique de l’acte magique.

             Crowley procédait du romantisme anglais, de Percy Bysshe Shelley et de William Blake, le désir de bâtir une œuvre littéraire s’imposa quasi naturellement à lui, ce premier volume cerne les modalités typiquement littéraires, nouvelles, roman, théâtre, visions (entendons ce mot en le sens où l’employa Lamartine que dans sa célèbre lettre à Paul Demeny, Arthur Rimbaud classa parmi les voyants ), essais littéraires, conférences. D’après ce que nous avons compris le deuxième opus devrait porter sur les aspects théoriques et pratiques de sa pensée, osons employer les termes de philosophie magicke. Vincent Capes, sans nier les efforts de notre scripteur, affirme que malgré ses grandes qualités Crowley n’est ni un prosateur de premier plan ni un poëte à classer parmi les plus grands. Nous partageons cet avis, mais que ces restrictions ne nous empêchent de nous pencher sur cet aspect de la Grande Bête.

    Le volume offre tout d’abord un ensemble de six nouvelles. Les intelligences moyennes les jugeront datées, à croire que les textes surréalistes ne portent pas l’évidence des stigmates scriptuaires de leurs cent ans d’âge. Certes elles sont marquées de l’estampille symboliste et fin de siècle, mais les lire selon cette aune historiale ne leur apporte – et surtout ne leur retranche - rien de ce que Crowley a voulu dire en les écrivant. Nous partons du principe très simple que le moindre mot écrit sur une page signifie avant toute chose, et en dehors de sa propre signifiance, ce que leur auteur a voulu nous signifier.

    Laissons de côté Stratagème qui à notre avis ressort principalement de l’esthétique du grotesque élaborée par Edgar Poe, elle se démarque trop des cinq autres. La nouvelle peut être considérée comme un acte gratuit, ainsi l’on peut rédiger des histoires remplies d’apparitions surnaturelles sans soi-même le moindrement croire à l’existence des fantômes. Tel n’est pas le cas de Crowley. Ces nouvelles ont pour thème la connaissance de soi et du monde par l’entremise de l’autre. Ici l’autre est la confrontation à ce que Goethe désigna à la fin de Faust par l’éternel féminin. Un barrage, une barrière qu’il faut surmonter, que l’on soit individu mâle ou femelle, afin de parvenir à une meilleure adéquation avec sa propre interaction avec le monde, car toute puissance se vérifie par un accroissement de sa maîtrise des êtres et des étants. Récits d’initiation qui ne sont pas sans surprise, l’abîme intérieur n’est que la reproduction du chaos du monde. Traverser l’un pour déjouer les pièges de l’autre n’est pas sans danger. Tout drame intime est le reflet d’une complexité extime. Ces nouvelles exposent en leur trame souterraine la nécessité ou l’inutilité d’une organisation ésotérique supra-individuelle afin de développer l’efficience de la facticité de ses propres progrès.

    Toute l’ambiguïté crowleyienne tient en ce dilemme entre la loi de base thélémite du Fais ce que tu voudras profondément anarchiste, voire libertarienne en le sens stirnérien, et la construction d’une organisation hiérarchique coercitive.

    Si les nouvelles ici présentées semblent pencher pour une préférence égotique, l’extrait de Moonchild, roman, met l’accent sur l’aide que peut apporter un ordre supérieur.

    Outre ces Contes Cruels, Villiers de l’Isle-Adam écrivit du théâtre. Axel est le plus parfait exemple de l’héroïsation manipulatoire de la mise en œuvre d’un concept afin d’en faciliter son enseignement. Il n’est donc pas étonnant que Crowley dans sa volonté didactitienne se soit emparé aussi de cette formalité littéraire.

    Crowley utilise une forme non novatrice, nous restons dans le droit fil du théâtre du dix-neuvième siècle, pour utiliser un repère français, ces deux drames ne jurent en rien avec l’esthétique hugolienne. Le scorpion est une terrible charge contre les religions dogmatiques, chrétienne et islamique. Crowley règle ses comptes avec son éducation rigoriste. Tout comme dans les nouvelles, la problématique de ’’ l’amour’’ qui puisse unir un homme et une femme reste le symbole d’un phénomène transitif d’élévation ou de reconnaissance. Notons la présence de l’Ordre du Temple. Dévoyé. La nef dénommée Un mystère. Beaucoup plus subtil que le précédent. Est-ce vraiment une parodie du sacrifice christianique, ou la marque de la difficulté de Crowley à s’affranchir totalement de son initiale culture chrétienne. Mystère et boule de gomme.

    La clameur du vingtième éclair est un extrait du livre La Vision & La Voix (traduit par Philippe Pissier et paru en juin 2019 ). Ces huit pages ne se résument pas, elles sont à lire, c’est en elles que se déploie le Grand Crowley tel qu’en lui-même il s’est aventuré à être, ces visions sont des fulgurances, des projections hors de soi de milliers de symboles élémentaires que l’on a recueillis en soi dans un désassemblage aléatoire et les voici subitement mis en ordre, avec une telle rapidité que leur assemblage nous échappe et se projette sur l’extériorité chaotique, lui insufflant sens, forme et réalité. Imaginez un miroir dont le reflet crée le monde qu’il reflète. Tête de Méduse dont le regard insufflerait la vie.

    Trois essais littéraires. Son Balzac est décevant. Crowley dresse le portrait du romancier réaliste, celui qui connaît le fonctionnement des hommes et les rouages de l’économie. L’en fait un éducateur, celui qui vous permet de comprendre la vie. Bref il loue le Balzac réaliste tel qu’on l’a longtemps peinturluré dans les manuels scolaires. De l’autre Balzac, celui entre autres de Louis Lambert et des écrits théoriques de ce personnage sur la notion de volition, lui le thélémite, il ne pipe mot. Etonnant ! Son Percy Bysshe Shelley est d’une autre ampleur même s’il lui faut dans un premier temps médire de Keats pour exalter l’auteur de Prométheus Unbound. De même dans l’essai précédent il a vivement critiqué Shakespeare pour tresser une couronne de laurier à Balzac. S’il révère la portée universaliste de la poésie de Shelley – entendez par là qu’elle transcrit et épouse admirablement jusqu’à la structure énergétique de la matière – il s’avère mauvais prophète, l’œuvre de Shelley ne rayonne plus de nos jours… Hélas. Ne nous attardons pas sur Le génie de M. James Joyce, fallait être courageux à l’époque de sa parution pour dire tout le bien que l’on pensait de l’auteur d’Ulysses qui ne commencera Finnegans Wake, son œuvre majeure, qu’en 1923.

    Gilles de Ray, conférence qui devait être prononcée à l’université d’Oxford, le cinq février 1930. Non ce n’est pas une défense exaltée des pratiques assassines qui furent reprochées au compagnon de Jeanne d’Arc mais une charge humouristique contre l’Eglise Catholique et la bêtise humaine. Délicieux !

    Appendice I : quelques poèmes érotiques directement écrits en français par Crowley, Rabelais et Ronsard ne sont pas loin… Un Appel au peuple Français rédigé en 1915, lui rappelant les traîtrises passées de leur allié britannique. A la gauloise poème publié en 1942 pour soutenir le combat de la France.

    Appendice II : Le Livre de la Loi traduit par Diana Orlow, une courageuse approche d’un des textes fondateurs de l’enseignement crowleyien.

    Appendice III : Une lettre de Fernando Pessoa à Crowley, éditée pour la première fois dans le Mensuel de Littérature Polycontemporaine  Alexandre ( N° 60 – Février 2000 ).

    Appendice IV : Texte inédit de Nicolas Ballet : Emergence d’une occulture industrielle.  Vincent Capes consacre toute une partie de sa préface à signaler combien les points d’intersections entre la culture rock et Aleister Crowley sont nombreux. Vincent Ballet analyse minutieusement en une quarantaine de pages le déploiement de cette accointance dans la musique industrielle qu’il décrit en tant que phénomène non pas culturel mais d’occulture. Si dans les années soixante les hippies à la recherche d’une nouvelle spiritualité ne cachent pas leur attrait pour le New Age, la Wicca, le bouddhisme, le zen et la méditation… après la tornade punk survient une génération d’artistes qui ne se reconnaissent plus dans la douceur de l’ésotérisme hippie, ce ne sont plus des marginaux mais des individus aux parcours extrêmes qui ont besoin d’ombre, de petits groupes discrets, qui appliquent le vieux mot d’ordre pour survivre tranquilles agissons cachés, d’où cette notion d’occulture… toute relative d’ailleurs car aujourd’hui les vidéos de Coil et Genesis P-Orridge pour ne citer qu’eux sont sur You Tube… Nicolas Ballet examine soigneusement les apports de d’Aleister Crowley et d’Austin Osman Spare à ce mouvement. A lire.

    Un volume indispensable aux amateurs avides de toute ligne de la Grande Bête et aux néophytes qui veulent entrer en douceur dans l’œuvre d’Aleister Crowley.

    Damie Chad.

     

     

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    (Services secrets du rock 'n' roll)

    Death, Sex and Rock’n’roll !

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    EPISODE 20 ( Lascif  ) :

    105

    Par acquis de conscience nous avons continué à tourner dans le cimetière scrutant les noms inscrits sur les tombes.

              _ Agent Chad, aucun de ces morts ne se prénomme Ecila, cela m’a l’air d’un prénom assez rare, je pense que vous avons eu de la chance d’y tomber dessus par hasard, continuons nos pérégrinations, faisons en sorte que sur les 17 heures nous soyons à proximité de cette tombe, pour une première et rapide approche, 17 h 30 est l’heure de la fermeture des portes .

    106

    Une large dalle blanche d’une dizaine de centimètres d’épaisseur, à peu près au milieu de sa longueur s’étalaient les lettres ECILA… nous en fîmes le tour à plusieurs reprises sans rien déceler d’autre. Le Chef alluma un Coronado

             _ Etrange cette inscription solitaire, un prénom suivi d’aucun nom de famille !

             _ A moins Chef que ce ne soit justement le nom de la famille, les membres sont réunis dessous sous ce seul patronyme !

              _ Agent Chad votre hypothèse n’est pas idiote, elle ne me convainc pas entièrement, je ne sais pas pourquoi.

    Ce furent les chiens qui confirmèrent son intuition. Ils batifolaient depuis dix minutes autour de nous lorsque d’un commun accord ils se ruèrent sur une des longueurs du rectangle et se mirent à gratter frénétiquement arrachant les touffes du gazon qui la bordaient. Au début nous n’y prêtâmes que peu d’attention mais bientôt sur la tranche de la dalle apparurent deux lettres C et L que jusque alors les brins d’herbe voilaient.

              _ Je parie Ecila m’écriai-je !

    Les chiens achevèrent rapidement leur travail. C’était bien Ecila, mais le restant de l’inscription nous stupéfia : ECILA 19  -19  . Sur le coup le Chef éprouva le besoin d’allumer un nouveau Coronado.

              _ Le tombeau serait donc vide Chef !

              _ Agent Chad, rien ne vous empêche, espèce de tête de linotte, d’être prévoyant et d’acheter pour votre repos éternel, comprenez trente ans, une concession à perpétuité. Par contre ce qui est étonnant c’est que notre Ecila prévoyait de mourir avant le vingt-et-unième siècle…

              _ Tout de même étrange ne trouvez-vous pas ? Nous sommes en 2023 !

              _ Extrêmement mystérieux, agent Chad, nous en saurons davantage ce soir !

    106

    Il était une heure du matin, il pleuvait, une bise à vous glacer les os soufflait en rafales, Paris semblait désert, Carlos sifflotait en conduisant :

              _ Quelle bonne idée de m’avoir appelé je commençais à m’ennuyer dans mon nouvel home, il ne s’y passe grand-chose, au moins avec vous l’on ne sait jamais à quoi l’on va s’amuser… Bon, je m’arrête, vous descendez, je range ma Ford Cayenne dans une rue avoisinante, je lâche les chiens et je vous rejoins dans dix minutes.

    107

    Un véritable chronomètre Carlos, dix minutes plus tard un coup de sifflet nous avertit de son arrivée. Il y eut une espèce de raclement sur le mur une ombre passa au-dessus de nous et en un magnifique roulé-boulé Carlos se releva à nos côtés, il entreprit aussitôt d’arracher le scotch qui entourait un long paquet sombre. Le Chef alluma un Coronado :

              _ Je sais que c’est dangereux mais dans l’obscurité cela servira de ralliement si par hasard nous nous séparions. Je répète mes instructions : avec ce temps pourri je ne pense pas qu’il y ait grand monde. Si vous rencontrez quelqu’un pas de pitié pour les détrousseurs de cadavres un bon coup de barre à mine entre les oreilles, Idem pour des gardiens effectuant un tour de ronde. Les fonctionnaires trop zélés sont les ennemis du genre humain. En avant marche.

    Nous avions l’impression d’errer dans un dédalle. Carlos avait pris la tête de notre colonne. Il s’arrêta brutalement :

              _ Attendez-moi, je vais régler leur compte à ces petits malins qui viennent fumer un pétard, on ne les voit pas, mais je les sens !

              _ N’en faites rien Carlos, à mon avis nous ne sommes pas loin de la tombe de Jim Morrison, le devoir du Service Secret du Rock ‘n’roll est de protéger les fans !

    Nous nous remîmes en route. Carlos leva le bras. L’alerte était sérieuse, dans le silence l’on entendait des craquements de feuilles mortes trop réguliers pour ne pas être inquiétants. Il y eut comme un mouvement entre deux tombes. Une furtive pression s’exerça sur mon mollet. Molossa accompagnée de Molossito ! Tous deux prirent la tête du groupe. Vingt minutes plus tard nous avions atteint notre objectif.

    108

    Carlos avait-il été croque-mort dans une autre vie. Virer la stèle de marbre de son support fut un jeu d’enfant. Je me permets ici une comparaison, c’est un art qui tient du billard, imaginez que vous êtes autour d’un billard et que vous avez non pas une queue entre les mains, lectrices ne vous égarez pas, mais une barre à mine, c’est un peu comme si vous deviez marquer un point en trois coups, faut calculer au millimètre près, Carlos nous indiqua l’endroit exact où introduire le bout plat de notre ustensile, et hop en trois pesées la pierre tombale se retrouva soulevée comme par magie et glissa dans l’herbe, telle une feuille de papier qui vous échappe.

    Nous nous penchâmes sur l’excavation dégagée. Il faisait trop noir, nous ne vîmes rien. Le Chef alluma une lampe électrique dont il tamisa la lumière avec ses doigts.  Nous fûmes surpris. Le caveau n’était guère profond, un mètre vingt tout au plus. Une fois la plaque de marbre reposée, elle ne devait surplomber le cercueil noir, il y en avait un, que d’une trentaine de centimètres. Carlos tapota le bois :

              _ De l’ébène murmura-t-il, je suis certain qu’il contient une enveloppe de plomb !

              _ Ouvrons ! ordonna le Chef

    Nos trois barres-à-mine entèrent en action, un claquement sec, le bois céda, un grincement plus long, le plomb céda. Nous rabattîmes le couvercle. Ecila apparut.

    Nous fûmes subjugués par sa beauté, elle était intacte, son visage légèrement émacié, ses paupières creuses, ses lèvres décolorées trahissaient que sa mort remontait à plusieurs années. Mon cœur se serra en la contemplant, je songeai à mon Alice à moi, toute froide dans sa tombe, était-elle aussi bien conservée. Je me repris, je remarquais qu’elle n’était pas enveloppée dans un suaire de plastique. Cet outrage lui avait été épargné. Ses longs cheveux blonds avaient été soigneusement peignés, on l’avait parée d’une longue robe blanche, virginale, ses bras étaient croisés sur sa poitrine. L’annulaire de sa main gauche présentait un fin anneau d’or torsadé. Sa main gauche posée sur son cœur recouvrait un objet inidentifiable. Nous n’osâmes pas le lui arracher.

              _ Nous en avons assez vu, bougonna le Chef, Agent Chad, prenez quelques photos avec votre portable, je vous éclaire.

              _ Voilà Chef, c’est fait !

              _ C’est bien, refermons ce cercueil et laissons-là dormir en paix, vite que son exposition à l’air ne l’abîme pas.

    Nous nous préparions à reposer le couvercle lorsqu’une plainte déchirante déchira la nuit. Etait-ce Ecila qui ne voulait pas retourner dans sa tombe. Cette pensée nos traversa l’esprit à tous les trois, nos yeux se portèrent sur son visage. Ses lèvres n’avaient pas bougé ! En un réflexe de prudence Le Chef éteignit sa lance. L’ululement désespéré retentit mais si près que nous eûmes l’impression que l’un de nous trois l’avait poussé.

              _ Vite le couvercle et refermons la tombe, ordonna le Chef.

    Une force inconnue semblait repousser le couvercle, nous unîmes nos efforts pour clore cette séquence digne d’un film d’horreur, je glissai ma main dans l’entrebâillement, quelque chose bougeait à l’intérieur…

             _ Lumière Chef !

    Nous faillîmes éclater de rire, dans le halo de la lampe la frimousse de Molossito apparut, la pauvre bête paraissait terrifiée, je la saisis sans ménagement et la fourrai dans mon imperméable, elle se glissa sous mon tricot et ne bougea plus. Déjà le Chef et Carlos replaçait la dalle sur son support… Molossa avait disparu, la brave bête nous attendait devant la Ford Cayenne dans laquelle nous engouffrâmes. Nous étions essoufflés, repasser le mur du cimetière s’était avéré plus difficile que prévu…

    109

    De retour au local le Chef alluma un Coronado, j’ouvris une bouteille de Moonshine , Carlos se hâta de remplir les verres :

              _ Comment se porte notre chien d’attaque s’enquit-il.

    J’extirpai Molossito de sous mon tricot et le déposai sur le bureau, l’était encore tétanisé de frayeur, nous poussâmes tous les trois un cri de surprise, des deux côtés de sa gueule dépassait à la manière d’un bâton un étrange objet.

             _ Chef, je suis sûr que ce corniaud flairant la mort a poussé un premier hurlement de terreur et totalement paniqué s’est glissé à notre insu dans le cercueil lorsque vous avez éteint votre lampe. L’a eu la frousse de sa vie quand nous avons refermé le couvercle, il s’est affolé, ne savait plus ce qu’il faisait, ce qu’il tient entre ses dents doit être l’objet sur lequel était refermée la main d’Ecila !

    Délicatement je desserrai la mâchoire du chiot, l’objet roula sur le bureau, c’était une espèce de tube de métal, plus ou moins mangé par la rouille. Nous le regardâmes sans oser le toucher :

              _ je pressens une douille s’exclama Carlos

              _ J’opterai plutôt pour une bottle neck en acier pour jouer en slide m’écriai-je

              _ Non, vous vous trompez, le visage du Chef était devenu livide, je suis formel, un tube en métal pour Coronado !

    A Suivre…