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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 441 : KR'TNT ! 441 : MUDDY GURDY / CEDRIC BURNSIDE / JAKE CALYPSO + MYSTERY TRAIN + HOT CHICKENS / TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD / WILD / VOLUTES / CRASHBIRDS / SO LUNE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 441

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    05 / 12 / 2019

     

    MUDDY GURDY / CEDRIC BURNSIDE

    JAKE CALYPSO + MYSTERY TRAIN + HOT CHICKENS

    TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD / WILD

    VOLUTES / CRASHBIRDS / SO LUNE

     

    Cedric a la trique - Part Three

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    Voilà ce qu’on appelle un plateau d’argent : Muddy Gurdy suivi de Cedric Burnside. Ils sont pourtant venus jouer en Normandie au début de l’année, mais si on revient les voir, c’est précisément parce qu’il faut revenir les voir. Dire combien ils sont bons n’est pas chose facile. Tia Muddy Gurdy et Cedric Boom Boom Burnside brûlent d’un feu sacré qui s’appelle le blues, the real one, celui de la région de Como, Mississippi, ce coin paumé où rôdent encore les esprits de Fred McDowell, de Junior Kimbrough et du grand-père de Cedric, Rural Burnside, comme l’appelait Tav Falco. Tia Muddy Gurdy vient d’Auvergne, mais elle est allée faire un stage là-bas, comme on l’a dit dans un Part One ou un Part Two, et avec ses deux collègues auvergnats, elle y a enregistré son fantastique album avec tous les descendants des légendes pré-citées, notamment Cedric Burnside, Shardé Thomas, petite fille d’Otha Turner, et Cameron Kimbrough, petit-fils de Junior Kimbrough. Ça fait du bien d’enfoncer les mêmes vieux clous, on a l’impression d’œuvrer pour une bonne cause, même si on sait au fond de soi que ça ne sert à rien. Il n’y avait pas vraiment foule au concert, Cedric Burnside et Tia Muddy Gurdy ne remplissent pas autant les salles que le font les petits artistes electro-pop à la mode. Le problème vient peut-être du fait que Cedric et Tia proposent un son destiné aux connaisseurs. L’aspect pour le moins primitif de ce son peut dérouter les gens. On en a vu deux à la sortie qui semblaient consternés, le plus petit des deux allant même jusqu’à dire : «Bah y font toujours la même chose !»

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    On ne doit pas avoir les mêmes oreilles, car dans les deux cas, Muddy Gurdy comme Cedric Burnside, la palette de sons est extrêmement riche et variée, même dans un contexte aussi primitif. Tia Gouttebel portait ce soir-là une petite robe noire et proposait sensiblement le même répertoire que celui du mois de février, un choix de cuts haut de gamme qu’on retrouve d’ailleurs sur son album : «She Wolf» de Jessie Mae Hemphill, «See My Jumper Hanging On The Line» de R.L. Burnside, le gospel batch de «Glory Glory Hallelujah» et puis cet exercice de haute voltige consistant à reprendre «Down In Mississippi» de JB Lenoir, l’un des fleurons de l’intouchabilité des choses. Tia en fait un truc à elle, mais elle perd au passage de charme chaud de la voix du grand JB. Ça reste néanmoins un plaisir que de voir Tia gratter sa gratte au picking demented, elle parvient à enrichir son jeu en grattant du pouce et des trois doigts, semant dans son sillage des nuées de ding-a-ling effervescents. Elle joue avec cette petite rage bien combinée, on sent qu’un feu la dévore, elle s’immerge complètement dans son son et rejoint par la bande l’esprit chamanique du North Mississipi Hill Country Blues. Chacune de ses notes est une preuve de purisme, elle nous emmène aux antipodes du Chicago Blues souvent basé sur le m’as-tu-vu et revient à ce que les Anglais appellent l’inherent, c’est-à-dire l’intrinsèque, l’esprit même du blues à peine débarqué d’Afrique, cet esprit hypnotique basé sur un mélange sacré, ou un sacré mélange, c’est comme tu préfères, la perte des racines et la connaissance instinctive des distances, celles des déserts et de la savane, la brousse n’est-elle pas la même au Sénégal que dans le Mississippi ? Les animaux sauvages n’y sont-ils pas les mêmes ? Bien sûr que si : le lion tue aussi sûrement que le blanc dégénéré.

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    Tia Gouttebel re-connecte avec cette fusion des dimensions, elle développe dans son son cette intelligence sauvage qui te permet, si tu es noir, de jouer du blues quand ta vie est baisée. Elle renoue avec cette beauté venue du fond des âges via les bateaux négriers, toute cette culture de la contemplation transformée par le pire commerce qui ait jamais existé sur cette terre, la traite des nègres. Il est essentiel d’avoir tout ça bien présent à l’esprit quand on écoute Tia jouer ce type de blues, même si elle est blanche. Mais c’est peut-être parce qu’elle est blanche qu’elle passe comme une lettre à la poste, de la même façon que Mike Bloomfield ou Peter Green, ces gens atteignent des niveaux artistiques qui les autorisent à fondre les concepts dans un moule pour les transcender. Tia Gouttebel détient ce pouvoir, elle ne cherche pas à étendre son répertoire, elle se contente de sonner juste. Épouvantablement juste. En plus, elle dispose de l’atout fatal : la voix. Elle peut rendre hommage à cette reine de la nuit que fut Jessie Mae Hemphill, qui rappelle-t-elle, ne sortait jamais sans son petit chien et son flingue.

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    On est à Cléon, à deux pas de l’usine Renault, mais Tia nous expédie dans une autre réalité, ou pour être plus précis, nous donne une toute petite idée de ce que serait cette autre réalité. Sachez par exemple que Jessie Mae Hemphill vivait à la fin de sa vie dans une caravane et si tu frappais à la porte, tu avais intérêt à ne pas rester devant, car elle tirait des coups de fusil à travers cette porte. Tav Falco savait où se trouvait la caravane et il prenait sa moto pour aller rendre visite à Jessie Mae qu’il vénérait. C’est tout simplement miraculeux qu’une personne en France ait l’idée de rendre hommage à une artiste aussi fondamentale que Jessie Mae Hemphill. Mais aussi à Otha Turner dont elle reprend le «Station Blues». Souvenons-nous que Jim Dickinson transforma le vieil Otha en Dionysos pour le célébrer. Dommage que Tia ne s’étende pas davantage sur JB Lenoir quand elle annonce «Down In Mississippi», car JB dit des choses assez graves sur le Mississippi, comme d’ailleurs Andre Williams dans «Mississippi & Joliet», c’est un endroit où les gens n’aiment pas beaucoup les nègres. Avec «Down In Mississippi», JB Lenoir revient sur le thème qui l’obsède : la chasse aux nègres - They had a huntin’ season on a rabbit/ If you shoot him you went to jail/ The season was always open on me/ Nobody needed no bail - Quand vous reverrez le Mississippi Burning d’Alan Parker, vous comprendrez ce que JB voulait dire par «chasse aux nègres». Il est essentiel de préciser que JB Lenoir fut l’un des militants noirs les plus engagés contre le racisme prédatoire du Deep South.

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    Cedric Burnside a de la veine d’avoir une gonzesse comme Tia en première partie. Quand il arrive sur scène, la salle est chauffée, l’ambiance bien palpable. Comme il le fit en début d’année, Cedric démarre son set assis. Il claque quat’ cuts à coups d’acou et s’il devient très vite spectaculaire, c’est parce qu’il fluidifie de plus en plus son jeu, accompagnant chaque note d’un mouvement de tête assez sec. Il joue un blues âpre et beau, très physique, très fascinant. Il joue comme Tia, au picking demented, avec une main droite posée en cloche au dessus du chevalet, cling clang tchak a-cling clong, il taille des passages rudimentaires dans l’infinitude des possibilités du blues d’accords ouverts, et finit toujours par retomber sur ses pattes en traficotant des figures de style extrêmement tintantes.

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    Il fait claquer toutes ses notes comme s’il traquait la moindre résonance, il clic-claque comme un one-man magic band de Circumstances, mais comme si cela ne suffisait pas, il fait le show avec une ferveur qu’il tempère magistralement par des éclats de rire. Cedric Bursnide n’arrive même pas à se prendre au sérieux. Il faut voir ce cirque : chaque fois qu’il sort vainqueur d’une transition aventureuse, il se marre comme un bossu. C’est l’apanage négroïde, la candeur définitive. Il a bien compris qu’en France les gens ne comprenaient pas l’Anglais, aussi rationne-t-il ses histoires intermédiaires de manière drastique. Terminé les histoires drôles du grand-père qui l’envoie chercher une fiancée. L’animal se contente de well-well-weller comme son grand-père et de dire aux people qu’il est vraiment très content d’être là sur scène. Fantastique personnage, il donne des leçons de présence, il est d’une intensité qui pourrait servir de modèle à tous les artistes, surtout ceux qui ne savent pas communiquer avec un public.

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    À la fin du set acou, il se lève, vire la chaise et branche l’une de ses deux guitares électriques. Un petit gros à la peau blanche le rejoint sur scène et se met à l’affût derrière les fûts. Alors Cedric entame son pèlerinage au pays du North Mississippi Hill Country blues, hard-pickening de plus belle sur sa gratte et s’il récupère quelques nouveaux disciples en route, il pourra, comme Jésus le fit sans doute jadis, se féliciter de n’avoir pas perdu son temps. Non pas que ce blues revête une dimension religieuse, n’exagérons tout de même pas, mais il apparaît pourtant assez clairement que le personnage de Cedric Burnside relève d’une réelle forme de spiritualité, ne serait-ce que par l’infaillibilité de son mode de transmission. Il s’inscrit dans une lignée, mais il ne s’inscrit pas seulement des mains et de la glotte, il s’inscrit de tout son corps. C’est sa façon d’être physique, il joue de toutes les forces de son corps de petit nègre et se sent porteur d’une tradition venue du fond des âges.

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    Il arrive que certains artistes dépassent les espérances du Cap de Bonne Espérance, et Cedric Burnside en fait partie, mais en toute modestie. Il vit chaque instant de son blues, multipliant les mimiques, il est tour à tour le forçat du chain-gang avec le menton pointé vers l’avant, le pasteur aux yeux clos entré en osmose avec le cosmos de son église en bois, le black rigolard qui ne pense qu’à la rigolade et aux parties de dés, le blues shouter décidé à bouffer le cul d’une grosse salope blanche, mais dans son regard éclate parfois cette particule de rage qui évoque Nat Turner, le chef de la révolte sanglante de Southampton, en Virginie. Il est aussi le crack des culs de basse fosse et donne du souci aux garagistes quand il décide de casser la baraque avec «We Made It» ou encore «Typical Day», l’irrésistible occasion de sortir le plus gros beat du Mississippi pour défoncer la rondelle des annales, surtout celles d’Alan Lomax. Aw fuck, comme ce blues et vivant, ça n’a rien à faire avec les objets de musée que voulait en faire Lomax. Cedric Burnside est un arbre de vie symboliquement replanté sur un continent hostile et dramatiquement matérialiste, mais c’est un arbre de vie qui dégouline d’esprit séculaire et de sève, il suffit de voir ce mec et sa guitare pour le comprendre.

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    Pour comprendre aussi que TOUT le rock vient de là et du gospel des Como Mamas qui comme par hasard viennent du même coin. Como, comme Commotion ! C’mon ! Cedric Burnside ressort aussi sa vieille débinade de no way out, «I’m Hurting», ça s’enrage tout seul, pas besoin de discours, tu prends ce beat en plein gueule, ça ronfle sous cette bayadère qui rime si richement avec débarcadère, vas-y secoue tes chaînes, Soul ta couenne, blues ton cul, il se marre à voir trembler les colonnes du temple des patrons blancs. On est tellement ravi de voir enfin un vrai géant. Il tient tête au monde, sans la moindre trace d’arrogance, par la seule force de son génie black. Il va ensuite plonger le museau de la Traverse dans un cloaque de heavyness avec un fan-tas-tique «Death Bell Blues» tiré de ce dernier album qu’on n’en finit plus de réécouter, Benton County Relic. Tiens, on donne cent albums de garage en échange d’un seul Benton ! Gimme the trique !

    Signé : Cazengler, la burne

    Muddy Gurdy/Cedric Burnside. La Traverse. Cléon (76). 9 novembre 2019

    Pour mémoire :

    Muddy Gurdy. Vizztone Label Group 2018

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    Cedric Burnside. Benton County Relic. Single Lock Records 2018

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    Hit the road Jake - Part Two

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    Ce serait commettre une grave erreur que de faire l’impasse sur les vieux coucous de Jake, à commencer par les deux albums de Mystery Train.

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    Cheers Cheers Rock’n’Roll date de 1994 et tient rudement bien la toute. Jake nous fait le coup du big rumble de basse dès le morceau titre et nous pond un rockab cryptique sourd comme un pot. Tout sur cet album est gratté sec et slappé du beignet dans les règles de l’art. Ces Trains fous nous boppent «My Baby Runs Away» à la folie Méricourt, celle qui court toute seule - You tell me why/ Wouahhh - Ils savent allumer un brasero, Jake fait du wouahhh et ça vire sale rockab bon a rien qu’a jamais vu un peigne et qu’est méchant comme une teigne, let’s go cat rock, aooh ah ooh ! Wolf in the bag ! Avec «Hot Sexual Fret», Jake va plus sur les roots, il va même en devenir l’expert numéro un, certainement le meilleur en Europe. Il y va, on se croirait dans l’Arkansas, en 56. Ils savent créer cette magie. S’ensuit un bel hommage à Gégène avec un «Blue Jean Bop» rebondi à l’extrême et saqué au sec de caisse claire. On voit bien qu’ils le vénèrent pour le jouer aussi bien. On trouve aussi une cover de «Brand New Cadillac» assez gonflée. Jake va sur le Vince, soutenu par un bassmatic sourd et pénétrant. On a là l’admirable restitution d’un hit que Roger Armstrong d’Ace considère comme le plus grand hit jamais sorti en Angleterre. Back to the wild rockab avec «Love Me More». Slap devant toutes ! On se croirait chez Lew Williams et ce démon de Jake ramène sa fraise en plein slap-and-burn. Il n’existe rien d’aussi parfait que ce pulsatif rockab. Ils terminent avec une furieuse reprise du «Rock ‘n’ Roll» de Led Zep. Ils l’embarquent au wild beat et Jake devient fou. Les Stray Cats devraient écouter ça et prendre des notes. Jake montre non pas le chemin de Compostelle mais celui de la démesure.

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    L’année suivante paraît Crazy Young & Wild, et sa pochette motorbike. On voit Jake chevaucher une Norton, comme Tav Falco. Mais bon, on n’est pas là pour les motos, cet album est tellement bourré de merveilles qu’il faut absolument essayer de l’arracher à l’oubli. Ceci dit, l’album n’est pas facile à trouver, mais pour rester positif, disons qu’avec les outils dont on dispose aujourd’hui, c’est plus facile qu’avant. Premier coup de Jarnac avec «Little Rocker», embarqué au swing de pompe manouche. Pour les amateurs de jumping jive, c’est le paradis. Ils enchaînent avec un sacré clin d’œil à John Lee Hooker, «Everybody Rockin’ Blues». «In The Dark» boucle l’A et sonne très Stray Cats, avec le slap dans le collimateur du mix. On pourrait appeler ça une incroyable métamorphose. Retour au swing en B avec «Baby Mean». Ce sont les compos de Philippe Nowak qui swinguent. Il penche plus pour la pompe manouche. On tombe plus loin sur une excellente reprise de «Born To Be Wild». Jake et ses deux amis swinguent la couenne du vieux Steppenwolf. Le rumble de slap et les coups d’harmo touillent bien la fournaise. Ils filent à 100 à l’heure dans les «Dark Streets Of London», un cut d’allure très Stray Cats lui aussi. N’oublions pas de saluer bien bas le «Drives Up To The Moon» monté sur un joli drive de reins et bombardé aux ah ah ah et aux ouh-hii. Jake fournit tout le slap pendant le solo de bonne clairette. Ça pue l’enthousiasme à dix kilomètres à la ronde. Quant au morceau titre, disons qu’il s’inscrit dans la veine de Gene Vincent et du heavy jive de biker.

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    Retour aux Hot Chickens avec cet excellent Drunk Dirty & Damned paru en 2004. Et quand on dit excellent, on est encore à des centaines de kilomètres de la réalité. Jake dédie cet album à son poto Patrick Leblond. Au dos du digi, on peut voir Jake porter un T-shirt Motörhead sous son perfecto. Ça en dit long sur son ouverture d’esprit et la finesse de son bec fin. Ils attaquent avec un «Long Black Boots» assez punkoïde, taillé à la cisaille et qui déboule à fantastique allure. Les canards boiteux ont bien compris qu’il faut aller se planquer vite fait. Après quelques exercices de cavalcade insensée marinés de cocote sauvage et d’overblowing de blast («A Rocking Soldier» et «B-Side Baby»), ils s’offrent quelques minutes de répit avec «My Baby’s Hotter Than A Vindaloo». Le cut sonne comme un havre de paix, illuminé par un solo merveilleux de clairvoyance. Il se passe des choses extraordinaires sur cet album, il faut vraiment rester sur ses gardes. On ne s’y attend pas et soudain, «Cruel Lou» nous tombe sur la gueule. Pouf ! Jake stompe la couenne du cut avec la hargne d’un Captain Beefheart mal embouché. Avec deux fois rien, il parvient à bricoler un coup de génie. Il faut entendre le drive de basse traverser le riffing ! Avant eux, personne n’y a pensé, même pas les Anglais. Jake nous refait une entourloupe un peu plus loin avec «Long Black Hobo». Ils font le train tous les trois et ils le font bien. Ils explosent le concept du long black train. C’est la curée. Ils jouent ça à la bielle et à la vapeur, ils sonnent comme la loco de Gabin qui file vers le Havre, puissance des ténèbres, violence de la pertinence, rendez-vous compte, ces mecs avaient déjà du son pour dix en 2004 ! Attendez, ce n’est pas fini ! Jake explose ensuite son «Lovely Jean» à la Little Richard. Il ne recule devant aucun exploit, il en fait un pur hit de juke, il brûle du feu sacré et comme si ça ne suffisait pas, il fait son Charlie Feathers dans «Hang Up Baby». Il shake tout le cocotier du rockab sans fournir le moindre effort. Jusqu’à la fin de l’album, il n’en finit plus de créer la surprise, comme par exemple avec ce «Just A Little Bit Of You» sacrément ambitieux, pas loin de Feelgood, un peu étrange, quasi progressif, traversé par des drives de basse en goguette. Ce qui frappe le plus chez les Hot Chickens, c’est ce mélange d’énergie et d’entrain. «Big Blond Rooster» est certainement l’un des cuts les plus enjoués de l’histoire du rock, Jake bat la campagne avec une allégresse contagieuse. Il nous claque ensuite un «Ride Me Out Of Town» tout aussi inspiré, il y cale des coups de baryton à la Summertime Blues et Didier Bourbon y passe un solo superbe. Au point où ils en sont, ils ne prennent plus de gants. Ils balancent «She’s My Liza Liz» comme des paquets de mer, on les reçoit en pleine gueule, flouf ! flaf ! Jake chante comme Bunker Hill, il sait le faire, il sait sortir de ses gonds, bien asticoté par un solo en forme de congestion tétraplégique. Quelle dégelée ! Ils réussissent aussi l’exploit d’exploser «Miserlou». Tout ce qu’on peut espérer c’est que Dick Dale ait pu entendre cet hommage fulgurant. Oui, ils sont dessus, hey hey ! Au fond, si on y réfléchit un instant, cet album pourrait bien être un laboratoire de rock’n’roll. Le mad Professor Calypso tente toutes sortes d’expériences et ça marche. On irait même jusqu’à insinuer qu’il fabrique des disks vivants.

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    Dans la série des exploits olympiques, voici Rock Therapy (Tribute To Johnny Burnette), sorti sur Sfax Records comme d’ailleurs leurs tributes à Little Richard et à Gene Vincent (Speed King et Play Gene), et le premier album de Carl & The Rhythm All Stars. Comme on dit dans le bâtiment, Jake tape dans le dur avec son Rock Therapy. Premier punch-up avec «Rockabilly Boogie». On devrait plutôt parler de bombardement, Jake pilonne son rock billy boogie tonite, il démolit tout, il fait revivre le Memphis craze à sa façon qui est fumante. Cette entrée en matière donne le ton de l’album. Boom ! C’est parti pour 14 shots de Burnette burst-off. Jake réussit même à exploser même un mid-mish mash comme «Believe What You Say». Il bouffe le Believe avec une grosse voix d’ogre et amène ensuite «Sweet Love On My Lind» au pire beat rockab qui se puisse concevoir, il amène le swing des reins, et comme les Hot Chickens louvoient sous le meilleur boisseau du monde, alors Jake hiccuppe on my mind. Sans doute est-ce là l’une des meilleures versions jamais enregistrées. C’est littéralement bardé de bardage de frappadingue. Et cette façon qu’il a de lancer «Train Kept A Rollin’» ! Yah ! Fuck, les froggies sont dessus, c’est bien meilleur que Motörhead, Jake vise la véricacité profonde du beat, il chante au gut de l’undergut. S’il fait du rokab, il le fait pour de vrai. Ils font aussi la meilleure version de «Rock Therapy» - Don’t need a doctor/ Don’t need a pill - Il rugit à chaque retour de couplet et développe un sens aigu du heavy groove. Retour à la folie douce avec «Tear It Up». C’est l’épitome de chèvre chaud du rockab, les Hot Chickens l’embarquent à fond de train. Ils explosent encore la powerhouse avec «All By Myself». Jake le chante de haut et pousse des cris d’orfraie. Il fait du rockab de hot rod, il ramène du guttaral dans le riot du Mans, quelle explosion ! Quel shouter ! Il en redemande avec «Please Don’t Leave Me». Il entre dans le chou du lard avec une niaque qui fout la trouille, il baby-please-don’t-gotte à coups de reins, il recrée tous les excès du big time et ça finit par devenir hallucinant. Ce tribute sans foi ni loi se termine avec la paire fatale : «You’re Undecided» et «Honey Hush». Il tape le premier au guttural de cabane, il l’emmène à l’abattoir et devient plus royaliste que le roi Burnette. Fabuleux Jake, il fait le show. Alors retiens bien ceci : avec cette version de «You’re Undicided», tu as tout le Deep South. Et avec «Honey Hush» tu as le paradis, si tu es fan de rockab. C’est comme dirait Lanegan the unreachable paradigm. Toute l’énergie est là, yakety yah, il l’explose à coups de cris. Il fait du burning Burnette. Burn baby burn !

    Signé : Cazengler, Hot shit

    Mystery Train. Cheers Cheers Rock’n’Roll. Rockhouse 1994

    Mystery Train. Crazy Young & Wild. Eagle Records 1995

    Hot Chickens. Drunk Dirty & Damned. Not On Label 2004

    Hot Chickens. Rock Therapy (Tribute To Johnny Burnette). Sfax Records 2008

    MONTREUIL / 30 – 11 – 2019

    LA COMEDIA

    TOXXIC QUEEN / BURNING DEAD

    WILD

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    Le mois des morts s'achève et nous sommes encore vivants, ne dites pas que nous avons eu de la chance, c'est que les rockers sont immortels. Aucune exagération en ces propos, être encore en vie après la soirée de ce trente novembre à la Comedia en est la preuve absolue. Jugez-en par vous-mêmes, nous avons survécu à trois dérèglements climatiques successifs, une pluie toxxique de filles déjantées, une fournaise zombiique sans précédent, et un cataclysme tempétueux particulièrement sauvage. Non à l'écologie, vive l'écrocklogie !

    TOXXIC QUEEN

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    Tout est question de vocabulaire. Encore faut-il s'entendre sur le sens des mots. Par exemple le mot féminicide signifie-t-il que les victimes sont de type féminin – sens commun – ou que le crime est perpétré par un sujet féminin – sens obvié que les grammairiens patentés surnomment aussi sens toxique. Les raisonnements philologiques in abstracto se perdent bien souvent en débats stériles ou oiseuses discussions, rien ne vaut un bel exemple pratique. Justement en voici un précieux spécimen devant nous.

    Quatre filles. La plus belle s'est mise au fond. Sûre d'elle, avec ses tresses d'une éclatante blondeur ukrainienne, elle captive tous les regards. Vous cherchez à détailler son visage, enfer, pandémonium et damnation, quelle est cette barbichette touffue et batailleuse, cette pilosité broussailleuse, cette touffe de chiendent entêtée qui pendouille lamentablement sous son menton, pas d'horreur possible nous avons affaire à... un gus, un gars, un guy, un geek, appelez-le comme vous voulez, en dernière extrémité vous devrez le désigner en son ignominie même : un homme ! Tromperie éhontée sur la marchandise, la pomme pourrie que le marchand glisse en douce au fond de son sac de papier !

    Car devant voyez vous, vous avez les filles, trois brunettes mignonnettes. Ne vous y fiez pas. De véritables garces, des gerces, des gargouillettes comme l'on en fait trop. Pour les travaux les plus durs, elles s'en déchargent sur le premier innocent garçon qui passait par là, à lui de taper à coups redoublés sur la batterie, le boulot le plus hardu. Parce que quand on est une reine, l'on ne peut pas décemment s'occuper de l'intendance. Leur est dévolue, une tâche d'obédience royale, ne sont-elles pas les trois Parques de la suprême toxxicité à répandre sur le bas peuple, qu'elles méprisent et regardent du haut de leur perversité naturelle. Elles n'en font point trop, car elles ne sont pas là pour travailler, juste pour signifier au monde que les filles ont pris le pouvoir de leur liberté, que désormais il ne faut plus compter sur elles pour faire la vaisselle mais que par contre leur purulente attitude n'est pas prête de s'éteindre et n'en finira plus de gâcher grave votre existence.

    Anna consent à tenir la guitare. D'un doigt fatigué, elle caresse une corde, elle semble plus préoccupée de vous cacher son minois derrière sa chevelure bouclée. Elle se prête à ce jeu, mais ne s'y donne pas. De toutes les manières vous ne méritez pas plus. A l'autre bout de la scène, Darcyphillis – appréciez ce prénom qui allie ce qu'il y a de plus sombre dans le rock, à la souvenance poétique des sur-sous-entendus libertins des madrigaux faussement innocents du Grand Siècle – arbore cet air timide de la jeune fille bien élevée qui se trouve-là par hasard et à qui l'on a demandé par surprise de faire un discours de bienvenue, elle est à la basse certes, mais bien décidée à na pas y perdre sa santé.

    Ne vous exclamez pas que la musique n'est plus ce qu'elle était, elles n'ont jamais prétendu à la virtuosité de Jimi Hendrix ou de Jaco Pastorius, elles se débrouillent très bien sans cela, elles comptent sur la décadence auto-ironique de l'outrage qui ne croit plus en sa fonction destructrice, si notre monde n'a plus de sens, sinon d'asservir les êtres humains en leur rôle d'esclaves sociaux, autant en rire et s'en amuser. Si le reflet qu'elles vous tendent dans leur miroir vous choque, peut-être est-ce parce qu'il vous ressemble trop. Et puis, pourquoi la Femme Artiste ne serait-elle pas remplaçable par la technique – c'est tout le sujet de L'Eve Future de Villiers de L'isle-Adam qui avait dédié ses Contes Cruels aux rêveurs et aux railleurs – le groupe envoie du sonique, à gros bouillons d'électronique, à vous en faire péter les ouïes, du gros, du gras, du crade, du cassé, du salmigondis concassé de seconde classe, vous voulez du rock les amis, voici du brock 'n' broc. C'est sur cela que nos deux musiciennes brodent d'un air détaché, une corde à l'envers, une corde à l'endroit. Nos deux damoiselles à la licorne, cornent la lie et l'hallali du rock !

    Aux drums ou à la balle drum-drum si vous préférez, Po n'a pas de pot, il bosse à mort, il est chargé d'humaniser à grands coups de ratonnades battériales le déluge sonore, des pétarades amplifiées, des matraquages qui vous ratiboisent la comprenette à tout jamais, même qu'à un moment il nous pète un solo excrémentiel, cet adjectif n'est pas gratuit, Durcyphillis se hâte de lui jeter des rouleaux de papier hygiénique, qui s'accrochent à ses baguettes, l'on se croirait à une compétition de GRS, avec maniement de foulards blancs ! Durcyphillis durcit le ton, elle nous bombarde maintenant de balles de ping-pong qui jouent aux pois sauteurs, encore un vol de confettis non identifiés, nos sommes en plein serpentins merdiques et crocktillons !

    Je sais compter jusqu'à trois. J'ai dit trois brunettes. Vous n'en avez vu que deux. Ely Pew Pew se tient entre ses deux guitaristes. Une longue tresse qui tombe à l'endroit exact où se termine sa jupette ultra-courte, sur la tendre douceur pâle des cuisses, avec aussi cette espèce de mèche séparée, en branche de palmier-dattier, qui lui sape de trois-quart le visage, une espèce de loque d'oriflamme qui n'est pas sans évoquer la queue mitée et mutilée des chevaux des cavaliers d'Attila incapables de brouter l'herbe qui ne repoussait pas sous leurs sabots ardents. Mais dessous, ah ! dessous ! l'échancrure de son décolleté par lequel rayonnent ses épaules dénudées, aussi belles et souveraines que celles du portrait de Madame de Récamier peint par François Pascal Simon Gérard ( c'est exposé au Musée Carnavalet, bande de voyeurs ), dépourvues de ces bretelles utilitaires de soutien-gorge qui déparent la finesse des attaches claviculaires de trop de jeunes filles modernes. Ne nous égarons pas en ces vues couturières qui s'essaient à singer les chroniques de La Dernière Mode de Stéphane Mallarmé. Ely Pew Pew est avant tout chanteuse.

    Toute seule avec son micro parmi le bruit brontosaurique, une partie déloyale s'exclame-t-on, croyez-vous que cela la gêne, pas du tout, elle domine le tohu-bohu avec une facilité déconcertante, certes l'on ne comprend pas toutes les paroles, mais les titres parlent d'eux-mêmes, Vénus Errante ( elle parle d'or et d'elles ) Army of Cloportes ( elle cause de vous, dur et d'airain ), Bouze de là ( très vache ), Evenucléation ( très phyllisophique ), l'on ne saisit pas tout, mais les bribes suffisent, ne fait rien pour attirer l'attention, pas de geste grandiloquent de comédienne professionnelle, pas de poses à l'égérie inspirée, juste une présence. L'est-là ancrée en elle-même, et ça marche, non ça court, l'assistance est sous le charme, l'ensemble de la prestation pourrait paraître hétéroclite, mais non grâce à Ely, tout cela fonctionne. A merveille. Elles seront obligées de refaire leur premier morceau en rappel.

    Je vous ai présenté les belles. Il vous reste à entrevoir la bête. Non ce n'est pas Pot le garçon commis d'office à la caisse claire – pensez à sa souffrance quotidienne à supporter ces trois Aphrodite de notre modernité déglinguée – voici Ben. N'a rien dit, n'a rien fait. Ce n'est pas de sa faute. S'est sagement tenu en équilibre sur sa branche. L'aurait peut-être mieux aimé batifoler dans sa rivière natale, un rêve impossible, il n'est qu'un pauvre ragondin empaillé. Ne riez pas, quand vous serez mort, croyez-vous que trois filles se donneront le mal d'emmener, tel un émérite trophée de choix, votre cadavre ambulant naturalisé partout où elles se produiront en spectacle ?

    Ah, Ben non alors !

    BURNING DEAD

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    Des ratés à l'allumage. Tout s'explique. Le batteur esquinté qui a déclaré forfait. Leur a fallu quelques essais pour caler la bande enregistrée de la batterie, mais une fois qu'il y sont parvenus, z'ont mis le feu aux morts et aux vivants. A tout ce qui bouge, et tout ce qui ne bouge pas. Donc deux grands gars placides et une fille. A faire peur. Je ne vous souhaite jamais de rencontrer Drina Hex, dans une rue mal famée, du bas-Montreuil. Sans quoi vous êtes morts. Enterrés d'avance. Ne vous frappera pas. Ne vous tapera pas. Pas la peine. Rien qu'à la voir. Cela suffira. Toute de noir vêtue. Pas de rangs de collier de perles de nacre autour de son cou. Trois rangées de chaînes argentées de chaque côté de son pantalon. Avec ses cheveux ultra-courts qui dessinent en miniature l'épine dorsale d'un stegosaurus, toute de noir vêtue elle ressemble à elle toute seule à la réincarnation de toutes les bandes de blousons noirs les plus féroces des années soixante. Un être malfaisant sorti des brumes d'un passé légendaire qui s'en vient assouvir une terrible vengeance à l'encontre de tous ceux qui ont le malheur d'exister. Ne vous enfuyez pas, ce serait une erreur. Approchez-vous et elle sourira. Le plus beau sourire d'enfant jamais entrevu. Une espèce de naïveté opératoire à laquelle on se soumet naturellement. Cette fille rayonne de joie et de sérénité. Faut être drôlement équilibré dans sa tête pour offrir ce sourire radieux au monde qui nous entoure. C'est elle qui s'est occupée de la sono de Toxxic Queen et qui règle celle de Burning Dead. Ne quitte pas les manettes lorsque c'est à son tour de mettre sa voix en place, une main sur les tirettes et l'autre qui tient le micro dans lequel elle déverse une sorte de guturalité spasmodique qui ressemble aux grognements enragés d'une meutes de loups en chasse qui poursuit un malheureux caribou esseulé dans les étendues du grand nord canadien. Pour elle c'est clair, la perfection est son mode de vie. Cent fois elle demandera aux deux boys de se lancer dans un bout d'essai, cent fois fois elle les stoppera, et miracle, personne ne semble indisposé, émane de cette fille une espèce de calme autorité à laquelle tout le monde se plie sans même s'en apercevoir. A la Comedia, le public aime bien que ça urge entre deux sets, mais là aucune impatience, aucune manifestation d'hostilité.

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    Donc trois sur scène. Il est des signes révélateurs qui ne trompent pas. Notamment la griffe magmaïque sur le T-shirt noir d'Orco. Après le set il m'avouera qu'il en possède quatre exemplaires de différentes couleurs et qu'il a dû voir Magma une bonne quinzaine de fois. Cela transparaît dans son jeu de guitare. Qui n'a rien à voir avec le style des différentes moutures, parfois très éloignées les unes des autres, du groupe de Christian Vander. Rien mais cette attention portée à la nuance, à l'énergie. Pas d'erreur Burning Dead est bien un groupe de metal, chaud, brûlant, qui tricote sans s'attarder sur la biscotte, c'est droit devant dans un feu d'enfer. Seulement Orco lorsqu'il vous lâche une giclée de notes, c'est de l'or pur. De surcroît il vous la sort ciselée d'une infinité de motifs héraldiques, le son n'est jamais brut, il ondoie, il spiralise sur lui-même, il est vivant, une langue de serpent, un remuement d'ondin, un jeu de soleil sur la mouvance des vagues, l'est déjà sur une nouvelle note, mais la précédente, n'en finit pas d'agoniser, elle donne tout ce qu'elle a, elle exhale ses entrailles, elle saigne, elle meurt, elle survit, elle se transcende, dites-vous que chaque goutte d'eau renferme une mer profonde, inépuisable, un vivier de possibles enchevêtrés, que l'infiniment petit est aussi immense que l'infiniment grand. En tout cas Orco confère à Burning Dead, une épaisseur sonique, une densité exceptionnelle. L'on se prend à regretter l'absence de Sarakynack, l'on aurait aimé entendre le jeu d'échange, cette complicité agissante entre guitare et batterie.

    De même pour Jean-Pierre, puisqu'il ne peut pas jouer à cache-trouve avec son batteur, la bande enregistrée ne donnant lieu à aucune opportunité hasardeuse, à aucune déviance aventureuse, il s'amuse à pierre qui roule amasse de la mousse avec Orco. Un jeu dangereux qui demande souplesse et dextérité. Et ce grand échalas de J. P. il a les lignes de basse aussi flexibles que le roseau de la fable. Orco est le chêne et J. P. la liane carnivore qui s'enchevêtre dans les branches maîtresses, ce n'est pas un duel à mort, mais un duo amical à coutelas tirés, ces ballets de guerriers indiens qui s'entraînaient à faire semblant de s'entretuer, une danse de scalp, un swing extraordinaire, une flamme vive sous le souffle du vent, J. P. amène la noirceur nécessaire à la rutilance des pierreries drapées qui tombent de la guitare d'Orco.

    muddy gordy,cedric burnside,jake calypso + mystery train + hot chickens,toxxic queen,burning dead,wild,volutes,crashbirds,so lune

    Nous n'avons pas oublié Drina Hex. Elle est là devant. Statue d'ébène immobile. Elle porte le micro à ses lèvres, et la morsure de sa voix grondante plante ses crocs dans votre chair pantelante. Son bras retombe, ses lèvres esquissent un sourire. Qui doit être responsable de la fonte de la banquise. Cependant même les ours blancs à la dérive sur leur iceberg ne doivent pas lui en vouloir. Mais ce n'est pas le pire. Derrière elle, le brasier des guitares et de l'intarissable batterie flamboient de mille feux, il semble que le monde entier va s'enflammer, et l''extraordinaire se produit, vous oubliez toute imminence, cette voix vous envoûte, vous n'êtes plus dans un concert de rock'n'roll, vous assistez à un étrange cérémonial, vous ignorez en l'honneur de quelle divinité ou de quel monstre, sa voix de prêtresse, ses silences, cette succession de répons à elle-même vous entraînent en un étrange rituel, l'assistance se fige à croire qu'un évènement miraculeux se passe-là, mais non, il n'y a que cette voix grommeleuse de jeune fille qui enfle, et qui semble renouer avec un lointain rugissement venu du fond de la nature, une espèce d'om majestueux saccadé qui doit être la résonance assourdie de tous les animaux libres et sauvages qui sont passés sur cette terre. Aux portes du mystère des origines. Tout s'arrête. Tout se tait. Alors avant que les applaudissements n'éclatent, Drina Hex sourit.

    INTERMEDE GENRé

    Peut-être en avez-vous assez des filles. Se débrouillent toujours pour mâtiner une extravagance qui attire l'attention sur leurs petites personnes. De fausses mijaurées. De redoutables séductrices. Les gars sont plus simples. Plus honnêtes. Plus francs, ne vous prennent pas par surprise. Un exemple au hasard Wild. Ce qui signifie sauvage en bonne et accorte langue françoise. Eh bien, ce sont de véritables sauvages qui vous dispensent de la musique sauvage. Rien à voir avec les panneaux marqués pelouse interdite. Vous pouvez batifoler à foison dessus. Jouer à saute-mouton ou courir lourdement sur l'herbe verte comme les Tromp-la-mort dans Les aventures potagères du Concombre Masqué de Mandryka, pas la moindre mine n'explosera sous vos pieds, même pas un obus de trois cent kilos oublié de la première guerre mondiale qui aurait attendu exprès votre passage. Donc si vous aimez la vie qui trépide il est urgent d'écouter Wild.

    WILD

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    Déjà quand on a vu les cinq gaillards monter sur scène, l'on a été vite persuadé qu'ils n'avaient pas le projet de nous faire entendre la version unplugged de New York Mining disaster 1941 des Bee Gees. Z'allaient juste se contenter du désastre. Des balèzes, des solides. Malgré Tom à la batterie et Thom à la basse, l'on était sûrs qu'il n'y aurait pas de lézarde, que ce serait Tom-Thom sans Nana. Sur ses toms Tom a installé une ribambelle pléthorique de cymbales à vous faire croire qu'il allait piloter une escadrille de soucoupes volantes affichant de très mauvaises intentions envers notre planète.

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    C'était l'exacte vérité. Z'ont commencé fissa. La joie de la destruction est aussi la joie de la création a dit Bakounine. Ce sont des garçons, détenteurs d'une philosophie primaire mais efficace. Leur esthétique est simple, vous prenez toute la filmographie de Sam Peckinpah et une paire de ciseaux. Après d'impitoyables efforts d'élimination des scènes soit-disant lénifiantes vous parviendrez à fomenter une bobine d'une durée optimale d'une heure certes, mais un condensé d'une extraordinaire violence d'images choc qui vous vaudra la réprobation générale des majorités silencieusement muettes néanmoins fortement réprobatrices.

    Un larsen à décoller la tapisserie des murs de tout un immeuble de vingt-cinq étages, ensuite une razzia démoniaque. Tant pis pour vos oreilles, subissent le même traitement que si vous étiez en un sous-marin en plongée immédiate sans respect des paliers de décompression obligatoires en eau profonde pour échapper aux grenades sous-marines qui pleuvent autour de la coque ébranlée par des secousses titanesques. L'on a l'impression qu'ils n'ont jamais eu la patience de composer un morceau en entier. Que des fragments. Mais uniquement les passages les plus violents. La montée progressive vers l'altitude paroxysmale ils ne connaissent pas. Débutent par l'orgasme. Arrêtent avant la catharsis. Death metal à donfe. Deaf metal à fond.

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    Le pire c'est que l'on y prend grand plaisir. Parce que c'est aussi beau et fascinant que le pelage d'amanite fauve du tigre royal du Bengale. Taché du sang de la proie qu'il vient d'occire. Fred et Mat sont aux guitares. De la déglinguée à vitesse astronomique, attention ne poussent pas la poussière sous le frigidaire, un jeu d'une puissance et d'une précision extraordinaire, quand ils commencent à forger les chaînons de votre servitude sonore, ils agissent en orfèvre, c'est alors que subitement vous entendez l'inaudible, une espèce d'écume sanglante qui couronne les monstrueuses vagues d'un océan tempétueux. C'est le cinquième élément. Jérôme. Aucun instrument entre ses mains, seule sa voix, j'ai vérifié l'incroyable à plusieurs reprises, l'espèce d'oratorio somptueux, cette clameur de chœurs resplendissante et symphonique qui s'ajoute aux instruments, s'y fond, s'y confond, mais finit par les soulever et les exalter, c'est bien lui.

    Ils n'ont pas joué longtemps. Seulement une éternité. Quand vous êtes transporté et submergé en un ailleurs fabuleux, en un ouvert inconnu, le décompte des minutes et des heures n'a plus d'importance. Wild nous a permis d'atteindre au point de non-retour d'une grandeur surhumaine. Quand le set s'est achevé, nous nous sommes aperçus que nous n'étions plus les mêmes. Après ce que nous venions de connaître, rentrés dans nos corps, ceux-ci nous ont paru rétrécis et étriqués.

    Est-ce vraiment un hasard si un des recueils de poésie de Jim Morrison se nomme Wilderness ?

    Damie Chad.

    ( Photos sur FB des artistes )

    CLIP ! CLIP ! CLIP ! HOURRAH !

    Où sont les peaux laiteuses des dames du temps jadis s'interrogeait ce blouson noir de Villon voici une grosse pincée de siècles. L'aurait mieux fait de s'intéresser aux demoiselles de son temps, parfois la corde au cou est préférable à celle du pendu, n'empêche que son interrogation pose question et peut s'appliquer à KR'TNT ! Nous vous avons présenté au bas mot plus d'un bon millier de groupes, mais que deviennent-ils lorsque nous les quittons du regard ? Je vous rassure ils parviennent à survivre sans nous. Même que parfois ils se débrouillent au mieux. Prenons un cas au hasard télécommandé, Volutes, nous les avions vus à la Comedia le 07 / 07 / 2019, voir notre livraison 427, depuis ils nous ont alertés, leur dernier Clip frôle les 50 000 vues ( 49 623 exactement au moment de la rédaction de cette kronic ) sur You Tube, alors on est allé voir.

    NERFS A VIF / VOLUTES

    ( Réalisation Chris Ruggi

    + Lauranne Beyer )

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    Il y en a qui font du noir et blanc, d'autres se contentent des couleurs, Chris Ruggi rugit en noir et couleurs. Quand il traite d'un sujet, ne se perd pas dans les coulisses du bavardage. L'a tout compris de Volutes. Mais à la manière des peintres de la Renaissance qui ne quittaient pas du pinceau le corps du Christ depuis l'Annonciation dans le ventre de sa sainte mère à sa mise dérélictoire au tombeau. Mais chez Volutes c'est la postulation de l'homme contemporain qui les préoccupe. L'on est loin du seizième siècle, et l'homo modernicus a les nerfs à vif. Je ne vous fais pas un dessin pour vous expliquer. Tout va mal. Merveilleusement mal. Vous avez beau chercher, vous ne trouvez pas pire. Normal que l'extrémisme musical du rock'n'roll se soit chargé depuis quelques décennies de traduire ce malaise existentiel. Mais avec quel art de l'image pourriez-vous refléter cette crise collapsique de l'être humain ? Où trouver la noise peinture qui vous klaxonne dans les yeux toutes vos déchirures. Le cinéma, la photographie, la bande dessinée, la publicité, pas mal, mais vous obtiendrez mieux en regardant plus près. De quoi ? De qui ? De vous-mêmes avec un peu de chance, sinon de vos voisins sûrement.

    Cher lecteur, ne propose plus rien, t'as tout faux, tatoo vrai ! L'art du tatouage a envahi nos corps. Le moindre sous-chef de bureau exhibe l'horaire d'ouverture de l'entreprise sur sa fesse gauche pour rappeler à sa dactylo que la galipette ce n'est pas aussi sérieux que le travail. Passons sur ces dérives capitalistiques d'esclaves en mal de représentation. Non, il existe une explosion de couleurs vitupérantes sur les chairs des derniers révoltés. L'on exhibe, avec une fierté de sioux se préparant au combat insoumissif, ses peintures de guerre que l'on déclare au monde entier. Tous guerriers du rêve, toutes guerrières du songe. Ce qu'on ne peut pas exprimer avec la violence destructrice de nos actes réprimés par les polices des pensées et des rues on l'exalte par la rutilance graphique de nos membres, de notre torse.

    Fond noir donc. Sur lequel Ruggi ne nous montre que des silhouettes, ou des fragments de corps hautement chamarrés. C'est le principe de base. Reste maintenant à aller jusqu'au fond des mots. Que l'image nous restitue l'étymologie de l'expression. Ne dites pas : il est énervé, il a les nerfs à vif. C'est d'une platitude absolue, ayez l'acidité de notre monde : il a les nerfs à vif, tout dessin est une dissection. Ce que l'homme a de plus profond c'est sa peau répétait Valéry après Mallarmé, tout dessin est une vivisection, tout acte sur le corps est une torture. Même si au delà de la souffrance l'on atteint à une mystérieuse sérénité jocondière. Les rouges saignent, les jaunes flamboient, les vert cru trucident et les bleus meurtrissent. Tous les grands maîtres du passé l'ont asséné. Sur le clip les corps se dessinent, une nef noire peuplée de fous qui ne font que passer, des pantins articulés de douleurs et de couleurs. Celles des tableaux les plus célèbres, lacérés et flashés, incrustés comme des pierreries chatoyantes que l'on aurait sertis à même les paupières de vos yeux énucléés. Chris Reggi et Lauranne Beyer vous donnent à voir les noirceurs accumulées des fièvres pigmentales. Sans voyeurisme. C'est là la force du clip, des corps, rien que des corps, mais pas de désir, la beauté de l'horreur à l'état froid. Le pèse-nerfs a écrit Artaud.

    Magnifique réussite !

    Damie Chad.

    Nous ne nous étions pas remis de la commotion volutienne que des oiseaux vinrent se poser sur la même branche. Deux cui-cui qui eux aussi ouvrent grand leur bec pour faire clip-clip. Des espèces de vautours de la dernière heure qui ricanent un old-dirty-rock-blues de derrière les fagots allumés à la nitroglycérine, vous les connaissez, ils migrent souvent en rase-mottes sur nos chroniques, la mitraillette à la main, ne croassent pas Nevermore comme le plutonien corbeau maudit de Poe, mais No Mercy, ce qui entre nous n'est guère mieux.

    NO MERCY / CRASHBIRDS

    ( Réalisation : Crashbirds

    Novembre 2019 )

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    D'habitude c'est Pierre Lehoulier qui nous mijote un truc. Voir notre ancienne chronique sur Week-end Lobotomy par exemple. Un véritable film d'animation qui a dû demander des heures de minutieuse élaboration. Mais pour les clips, c'est comme pour l'alchimie, vous avez la voix humide – au minimum neuf mois de gestation – et la voie sèche, bien plus rapide mais beaucoup plus explosive. Il existe aussi un autre danger qui menace les groupes de rock. Le clip trop chiadé qui vous bouffe la voix. Pouvez envoyer le hit du siècle, si vous avez les oreilles scotchées à la beauté des images personne ne l'entendra. Maintenant une vidéo insipide vous détournera de l'envie de l'écouter jusqu'au bout, ne faut pas un juste milieu mais un double exact extrême. Bref l'allumette enflammée et le bâton de dynamite ne doivent en rien ressembler à la mèche mouillée d'un pétard de quatorze juillet pour enfant de moins de six ans.

    Ecoutez le clip No Mercy et vos yeux ne se détachent point de l'écran, par contre vos oreilles ne quittent pas Delphine Viane non plus. Pas bête l'ami Pierrot, il lui aurait suffi de la filmer, et sa beauté et son talent auraient suffi, l'a carrément exilée, l'avait manifestement d'autres châssis à montrer. Les gars aiment rouler les mécaniques. Non, il n'a pas poussé la muflerie à se mettre au premier plan. Avec sa guitare grondante, il vous en aurait mis plein les yeux et plein les oreilles pour pas un euro dévalué par le prochain crack boursier. Exunt les Crashbirds, vous n'avez pas été sages, vous ne les verrez pas, d'ailleurs vous ne les méritez pas. Par contre vous avez votre gros lot de consolation, vous les entendez comme jamais vous ne les avez écoutés.

    Ce n'est pas que l'image fasse la courte-échelle au son qui importe. Pas plus que le vice-versa. C'est que tous deux soient visibles et audibles à grande échelle. Alors nos deux Crashbirds ils ont dû intuiter longuement dans leurs petites cervelles de piafs déjantés. Nous ont concocté un fusil à deux coups mais à triple détente. Je vous explique le processus diabolique : 1° : pour l'image, sont allés chercher des courses de hot-rods à l'américaine, pas vraiment du crash spectaculaire, des séquences de pointes de vitesse et des parcours tout-terrain. 2° : pour le son, z'ont envoyé une bande tueuse de No Mercy, pas de pitié pour l'auditeur, tant pis s'il en crève de joie. 3 ° : vous n'avez rien compris.

    En fait c'est comme une anamorphose musicale : d'un côté vous avez les courses de hot-rods, sans son évidemment, puisque c'est la guitare de Pierre Lehoulier qui pétarade à elle toute seule encore plus bruiteusement que toutes les voitures qui ont tourné sur le circuit d'Indianapolis entre 1955 et 1962, et de l'autre vous avez No Mercy qui défile, et comme votre cerveau prête la guitare de Pierre aux torpédos sauvages, vous n'entendez que la voix et la rythmique de Delphine qui vous cisaillent l'esprit et la chair. L'on n'est pas loin de la note unique de Monte Young tenue sans variation durant trois quarts d'heure, et de fait tous les rushs des mises en route tacotières et des accélérations foudroyantes sont comme régies par votre cervelle. Métaphoriquement parlant c'est vous qui imprimez les images sur une pellicule obstinément vierge.

    Bref, pour résumer, les cuicui sont d'atroces manipulateurs, sous prétexte de vous offrir une vidéo, ils en profitent pour pervertir vos organes de perception. Vos yeux entendent, et vos esgourdes voient. Le plus terrible c'est que vous ne pouvez pas porter plainte pour emprise mentale, la voix de Delphine résonne si magnifiquement en vos tympans que vous avez l'impression d'être Ulysse attaché à son mât à qui la plus belle des Syrènes susurre une mélodie incandescente dans le creux de l'oreille. Ça rôde hot en vous.

    Damie Chad.

     

    TRAGIC SECRET / SO LUNE

    ( Réalisation : Sophiane Bell

    Mai 2019 )

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    Nous les avions vus cet été, zieutez notre livraison 428 du 05 / 09 / 2019. Un garçon doué en électronique, sa sœur au chant et au violoncelle. Tragic Secret est un extrait de leur album Child Spirit. Le clip ne reprend que la première partie du morceau. Child Spirit est un des très rares concepts albums français réussis. Hormis La mort d'Orion de Gérard Manset, L'Interrogation de Dick Rivers, et le Melody Nelson de Serge Gainsbourg, l'on ne se bouscule guère au portillon.

    Mots voilés et blessures intérieures. Child Spirit suggère davantage qu'il ne susurre. C'est à vous de vous en approcher. Pour ceux qui aiment lire peut-être en trouverez-vous une approche dans un recueil de contes comme Venin de rose de Jacques Astruc. Pas facile de mettre des images sur des mots qui ne sont pas dits. A chaque seconde toute représentation ne sera que fausse interprétation, que mensonge. C'est à cette impossible gageure que s'est affronté Sophiane Bell.

    L'a compris qu'il était nécessaire de parier sur l'économie des moyens. Un visage, des doigts, une fille qui sprinte sur la plage, la mer mais celle qui s'en est allée on ne sait où dans le poème de Rimbaud. En fin de compte, le plus disert n'est-ce pas ces vermicelles de lumière qui clignotent à la manière de vers luisants alternatifs comme ces serpentins lumineux sur les images des premiers films du tout début du siècle précédent. Rien ne ressemble plus à un secret que des fugacités spermatozoïdales qui portent le mystère du possible qui n'aura pas  lieu. Est-ce le sommeil qui rêve en son puits d'anéantissement sans fond ou le rêve qui s'ensommeille en lui-même. La voix psalmodie les lyrics du tragique secret. Celui qui tue plus facilement que le venin du scorpion qui retourne son dard empoisonné sur sa carapace. Car l'on ne meurt que de soi. Le monde ne nous use pas. Ne nous érode pas. N'a aucune prise sur nous. Ce n'est qu'une illusion. Le vautour qui nous ronge le cœur n'est autre que nous-mêmes. Chacun porte en lui son propre assassin. Nous ne sommes que notre sale meurtrier. Mains noires sur face blanche. Elles se pressent autour de lèvres agoniques et balbutiantes mais l'amour ne sera jamais fait. Jamais délivré. Sempiternellement inaccompli. Des caresses comme des repousse-rêves pour nous empêcher de prendre la parole, les pernicieuses dentelles de nos cauchemars bien-aimés nous ordonnent de nous taire, de ne rien dire, de ne rien révéler. Cela est inutile, à tout instants nous foulons le sable de la vallée de la mort, nous courons devant un mur d'écume désagrégeante. Chacun se façonne ses cartes postales intérieures. Les couleurs ont beau se métamorphoser, jamais personne n'en comprendra la portée.

    La musique n'est composée que de cliquetis lyriques Parfois des envolées, mais tout retombe, un oiseau migrateur abattu en plein vol. Le chant nous parle à l'oreille, les images sont autant de caches lancés comme les bâtonnets du Yi King dont la combinaison collectée restera imperturbablement indéchiffrable. La sibylle ne prophétisera pas l'indissoluble présence du passé. Peut-être que l'aspect le plus tragique du secret est justement de ne plus être secret s'il se veut révélation. Et ne plus être soi, c'est déjà mourir. Mieux vaut donc se recroqueviller sur soi-même comme une feuille d'automne qui n'aspire qu'à devenir l'humus de sa propre souffrance.

    Clip funèbre. L'appel du non-être, car être serait ne plus être. Le serpent se mord, se mort, la queue, non pas pour renaître, mais pour s'engloutir.

    Un clip qui ne montre rien, sinon la beauté interdite et sororale du chant de So Lune. Une parfaite réussite. Ciel de thrène.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 440 : KR'TNT ! 440 : CHAMBERS BROTHERS / MARK LANEGAN / DREIKANTER / JAGANNATHA / HIGH ON WHEELS / JARS / RIGHT

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 440

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    28 / 11 / 2019

     

    CHAMBERS BROTHERS / MARK LANEGAN

    DREIKANTER / JAGANNATHA

    HIGH ON WHEELS / JARS / RIGHT

     

    Musique de Chambers

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    Les Chambers Brothers sont arrivés dans le rond du projecteur en 1968 avec un sacré smash, le fameux «Time Has Come Today». Comme il durait huit minutes, Columbia l’avait coupé en deux pour pouvoir le vendre sur un single. Les Chambers Brothers furent le premier groupe de rock noir à émerger de la West Coast. On avait à l’époque très peu d’informations. On sut plus tard que les quatre frères étaient nés dans le Mississippi, à l’époque où la vie était encore rude pour les noirs. Ils étaient onze enfants dans la famille Chambers. George, Joe, Willie et Lester travaillaient aux champs avec leur père. Le dimanche ils chantaient à l’église où les blancs les payaient avec une pomme. Willie affirme qu’ils savaient se contenter d’une pomme. C’était mieux que ce qu’avaient les autres, ajoute-t-il.

    Dans les années cinquante, ils jetèrent l’ancre à Los Angeles où s’était installé l’aîné, George, fraîchement démobilisé. Justement, George vient tout juste de casser sa vieille pipe en bois, alors on ne va pas laisser passer une occasion pareille : rendons hommage à ce groupe énorme que furent les Chambers Brothers.

    Attention, leur discographie tient sacrément bien la route. C’est du solide. George et ses trois frangins ont ramené en Californie le power du gospel batch et les subtils bouquets d’harmonies du doo-wop. Ils chantaient tous les quatre et savaient composer. George jouait de la basse, Lester de l’harmo, Willie et Joe de la guitare. Un batteur blanc nommé Brian Keenan les accompagnait. Les Chambers firent comme Sly Stone le choix étrange d’un batteur blanc. Why not ?

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    Ils se firent connaître au Newport Folk Festival, puis tout alla très vite. Un premier album intitulé People Get Ready parut en 1966. Il y tapent un «Tore Up» d’Hank Ballard à la chaleur du doo-wop. Leur grande force est de savoir chanter à quatre. Ils reprennent plus loin le très beau «You’ve Got Me Running» de Jimmy Reed et le fondent dans l’or d’un boogie magnifié à la chaleur des voix combinées. Le morceau titre est la reprise du hit de Curtis Mayfield : «People Get Ready» avait à l’époque une résonance particulière. Pour le peuple noir, il ne s’agissait pas d’une chanson de discothèque, mais d’un hymne patriotique. On retrouve les voix chaudes du Mississippi sur «Hooka Tooka» en B et une version de «Summertime» qui vire doo-wop, mais on préfère celle de Janis qui tamponne bien le coquillard. Ils bouclent avec une fantastique version d’«It’s All Over Now», mille fois plus inspirée que celle des Stones. Joe Chambers chante comme un prêcheur du Deep South, avec de la fièvre dans les montées et du jus dans l’accent. Il swingue comme un démon béni des dieux. La fratrie Chambers se révèle redoutablement puissante.

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    La même année paraissait Now avec une pochette à la mode, puisqu’elle était recouverte de fleurs. Les Chambers vont confirmer ce qu’on pressentait avec le premier album : ils sont les rois de la reprise, the kings of the kover. Il faut entendre la kover qu’ils font de «High Heels Sneakers». Bon, d’accord, la version de Jerry Lee est indétrônable, mais on peut classer celle des Chambers aussitôt après. Ils en font une version torride et diablement inspirée. Attention, le «Baby Please Don’t Go» qu’on trouve sur cet album n’est pas celui des Them. Il s’agit d’un gospel blues, l’une de leurs grandes spécialités. Ils peuvent même taper une version de «Long Tall Sally» sans rougir, mais c’est le même problème qu’avec «Summertime» ou Sneakers, on peut avouer un faible pour une autre version, celle de Little Richard, bien sûr. En B, on tombe sur l’énorme «It’s Groovin’ Time», un gospel batch à l’image du delta, qui se perd sous l’horizon. Les Chambers excellent dans tous les domaines. Avec chaque album, on a de quoi nourrir un régiment.

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    Leur album culte The Time Has Come parut l’année suivante. On y trouve le smash qui fit leur succès, noyé d’écho, puissant, quasiment biblique, hanté par les cris de la jungle et des gros ha ha ha à la Clarence Carter. C’est bête à dire, mais «I Can Stand It» est encore meilleur. Voilà une belle pièce de r’n’b chaude et sensuelle, jouée à la cloche de bois et pulsée à la Sly. Ils font aussi une version absolument déterminante d’«In The Midnight Hour» - Oooh sock it to me - Ces mecs ont une classe folle, ils swinguent la Pickett Soul à leur manière qui est altière. On retrouve toute l’énergie des plantations dans «All Strung Out Over You», un heavy black rock de belle tenue. Autre chef d’œuvre impérissable : le «Please Don’t Leave Me» qui se trouve en B, un groove doo-wop monté sur la bassline élastique de George. Le doo-wop reste la botte secrète des frères Lagardère.

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    Sur l’album live Shout !, on trouve un coup de génie intitulé «Pretty Girl». Ça sonne comme le r’n’b de l’origine des temps, mais gorgé de toute l’énergie du doo-wop. Les quatre frangins ont du génie, aucun doute là-dessus. Il faut les entendre pulser leur pretty pretty pretty pretty girl ! On contemple le visage non pas de Dieu mais du génie rock des origines, ce mélange toxique de beat r’n’b et de doo-wop. Et en prime ça screame. Ils tapent une kover de «Johnny B. Goode» à la clameur, un blues à la Chambers («Blues Get Off My Shoulder» de Bobby Parker) et un brillant retour au gospel batch pur avec «I Got It». Il bouclent avec une version merveilleuse de «So Fine» chantée à l’unisson du saucisson.

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    Encore un superbe album avec A New Time A New Day paru en 1968. C’est là qu’on trouve leur monstrueuse kover d’«I Can’t Turn You Loose», le hit d’Otis. Bon, c’est dur à dire, mais leur version est mille fois meilleure que celle d’Otis. C’est une merveille inexorable, screamée jusqu’à l’os du crotch et derrière ça claque des mains il faut voir comme - Early in the morning/ I got the feeling/ late in the evening - Il s’enraye le gosier à gueuler comme ça. Fantastique ! Belle pièce aussi que ce «Do Your Thing», solide black rock poussé dans le dos par le beat pour qu’il avance plus vite. On croit entendre James Brown ! Ils tapent aussi le heavy funk de combat avec «You Got The Power». Ils sont tellement puissants que rien ne peut leur résister. Quand ils tapent dans le heavy blues, comme c’est le cas avec «Rock Me Mama», on voit trente-six mille chandelles. Ils sont bel et bien les maîtres du jeu - When you start to roll me babe/ You don’t know how you make me feel - Encore une belle fournaise avec «No No No Don’t Say Goodbye». Brian Keenan y fait un numéro de cirque sur ses fûts. Il n’en finit plus de pulser la soupière. Ils terminent avec le morceau titre, un groove de Soul à la Junior Walker. Les Chambers foutent le feu au ghetto, comme June le fit avec «Shotgun». Ils sortent pour l’occasion un groove absolument dévastateur. On y retrouve les cris de la jungle de Time et toute cette fantastique ambiance de ghetto en flammes.

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    Le Groovin’ Time paru sur Folkways en 1968 est une sorte de compile d’archives. On y trouve un très beau gospel blues («Down In The Valley», de source claire et noyé d’harmo), un gospel rock étonnant («Rough & Rocky Road») : pas de guitares, pas de basse, tout est pulsé aux clap-hands et à l’énergie des origines. Oui les Chambers savent très bien pulser le gospel batch et roller grand-mère dans les orties. Ce cut est une véritable énormité, digne de celles du Rev. Gary Davis. En B, ils tapent dans le boogie avec «Yes Yes Yes», fabuleuse pièce chargée d’écho, à consonance mythique. Belle version à la suite d’«Oh Baby You Don’t Have To Go». Ces mecs-là ne visent que l’épais et le bon.

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    On trouve encore une kover de rêve sur le double album Love Peace & Happiness paru en 1969 : «You’re So Fine», le vieux hit des Falcons. Voilà une version bien drivée, puissante et juste. Comme ça vient à la fin du live au Fillmore East (le deuxième disk), c’est une façon très élégante de saluer le public. Sur le live, on retrouve aussi leur kover d’«I Can’t Turn You Loose». Ils la surchauffent et ça tourne une fois de plus en eau de boudin de Trafalgar. Ils rebalancent leur kover de «People Get Ready» et tapent «Bang Bang» au riff de «Louie Louie». Ils font danser le Fillmore. Les gonzesses sont folles de joie. Elles peuvent danser le jerk. Pour finir, ils passent en mode doo-wop avec «Undecided/Love Love Love», et tout le Fillmore claque des mains. Quels veinards, ces hippies ! Sur l’album studio, on trouve un très beau gospel batch («Have A Little Faith») et deux hits : «If You Want Me To» (rock de Soul admirablement swingué et screamé sur le tard) et «Wake Up» (véritable Chamby Chambah noyé de Soul et de cuivres).

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    Les Chambers enregistrent énormément. Voilà leur huitième album en quatre ans, Feeling The Blues. On y trouve un chef d’œuvre de gospel batch intitulé «Just A Closer Walk With Thee». Les Chambers livrent là un gospel de charme nappé d’orgue avec du Oh Lord magnifico. Ils tapent dans les tous les styles avec une égale réussite : dans le blues à la «St James Infirmary» avec «Blues Get Off My Shoulder», dans le balladif à la Ray Charles avec «Travel On My Way», dans le jumpy des années vingt avec «Undecided» et dans le boogie ravageur avec «Girls We Love You», monté sur le beat de Sneakers. Ils chantent ça tous les quatre. On y sent une vraie énergie.

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    En 1971, New Generation paraît sous une pochette richement illustrée, en forme de calendrier aztèque. Au dos, une photo de groupe mélange les Chambers avec des blancs. Ils sont pour la mixité, apparemment. «Young Girl» est le hit de ce bel album, une adorable pièce de pop sentimentale chantée au doux du doo des Chambers. On en frémit, tellement c’est beau. «Funky» sonne aussi comme un hit. C’est même un hit, avec un mélange de jive de jazz et de Soul universaliste. Diable, comme ils sont brillants ! Ils reprennent «Practice What You Preach» à l’arrache de James Brown, avec une sorte de hargne vengeresse. En B, ils reviennent à la Soul de charme orchestrée avec «Reflections». Si on aime les ambiances chaleureuses, alors c’est là que ça se passe. Quant au morceau titre, il s’agit d’une jam de Soul rock bien portée par le bassmatic et secouée par quelques démonstrations de force. Ils finissent cet album étonnant avec «Going To The Mill», une chanson d’esclaves. Ils sont très forts : ils rappellent aux blancs que la vie des noirs ne fut pas toujours rose.

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    On reste dans les seventies avec Unbonded, un album qui vaut franchement son pesant d’or. Les Chambers l’attaquent avec une kover des Four Tops, «Reflections». Lester chante lead et il screame comme un damné pour faire décoller ce vieux hit qui n’en demandait pas tant. Ils tapent ensuite dans une autre légende du r’n’b, Hank Ballard, avec «Let’s Go Let’s Go Let’s Go». Willie chante ça avec toute la chaleur du doo derrière. Ils mêlent encore une fois la puissance du gospel au r’n’b. Lester prend «1-2-3» d’une voix incroyablement sensible. On entend là un swinger fou qui relance son cut au scream. Quelle science du beat Motown ! Il finit son cut au scream pur, comme Wilson Pickett. En B, ils tapent une belle kover du «Good Vibrations» des Beach Boys. Ils la chargent d’harmonies vocales issues du doo-wop et du gospel, du coup ça s’envole pour de bon. Nouvelle reprise de Curtis Mayfield avec «Gyspsy Woman». George la prend d’une voix incroyablement chantante à la Curtis. Ce mec est tout simplement génial. Ils tapent aussi une jolie kover du «Do You Believe In Magic» des Lovin’ Spoonful et finissent avec un «Looking Back» traité au gospel batch des adieux.

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    Leur dernier album studio paraît en 1975. La pochette montre une partie d’échecs et l’album s’appelle Right Move, qu’on pourrait traduire par joli coup. Les Chambers continuent de proposer des bons albums. On est frappé par l’énormité du son dès «Crazy Bout The Ladies», ce mélange de heavy soul et de blues rock arrosé d’harmo, sevré de puissance et vaste comme l’horizon. C’est comme à la Samaritaine, on trouve tout chez les Chambers Brothers. Voilà encore une belle pièce de rock blues avec «Miss Lady Brown», enrichi aux harmonies vocales et doucement wahté en fond de toile. On a même droit à des petits coups de baryton doo-wop. S’ensuit un «Lotta Fine Mama» chanté avec une hargne peu commune, un peu dans l’esprit de Little Richard, et saxé à gogo. En B, le doo-wop fait son retour dans «Smack Dab In The Middle». Il faut voir ces mecs comme des cracks à l’ancienne. Ils nous sortent là du pur swing des années trente. «Stealin’ Watermelons» sonne plus funk, mais c’est chanté avec les ficelles de caleçon doo-wop. La voix fait la stand-up. L’air de rien, ce genre de pirouette finit par fasciner. Ils tapent ensuite «Who Wants To Listen» à l’infra-basse du hip hop. On se repaît de ce magnifique son de basse, de sa rare profondeur, à la fois swampy et spirituelle.

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    Et voilà, ça se termine en 1976 avec l’excellent Live In Concert On Mars. On y retrouve le «Stealin’ Watermelons» de l’album précédent. Les Chambers font chanter des filles - I-I love something you get/ I-I love something you got - et ils répondent Oh yeah ! Ils finissent ce set en beauté avec du higher and higher à la Sly Stone. Les concerts des Chambers devaient être de véritables messes païennes. Le «Supestar» qui ouvre le bal de l’A est aussi une belle pétaudière, bien wahtée et jouée à l’énergie pure. C’est un classique du rock-soul psyché des seventies. On ne peut pas faire mieux. Avec «Me And My Mother», ils font ce qu’ils ont toujours fait, ils shootent toute la puissance du gospel batch dans le cul de la Soul californienne. Alors ça devient exceptionnel. Ils passent ensuite au funk avec «Midnight Blues». Ils y sonnent les cloches de la basilique. Ils sont complètement dans le groove du funk, le meilleur qui soit, le véritable emblème de la blackitude céleste.

    Les trois frères de George seraient encore en vie. L’étonnant est qu’il n’existe aucune littérature qui leur soit consacrée, ni dans les mémoires de Bill Graham, ni dans les recueils d’articles de Joel Selvin. Que dalle.

    Signé : Cazengler, Chamberk Brother

    George Chambers. Disparu le 12 octobre 2019.

    Chambers Brothers. People Get Ready. Vault 1966

    Chambers Brothers. Now. Vault 1966

    Chambers Brothers. The Time Has Come. Comumbia 1967

    Chambers Brothers. Shout ! Vault 1968

    Chambers Brothers. A New Time A New Day. Columbia 1968

    Chambers Brothers. Groovin’ Time. Folkways Records 1968

    Chambers Brothers. Love Peace & Happiness. Columbia 1969

    Chambers Brothers. Feeling The Blues. Vault 1970

    Chambers Brothers. New Generation. Columbia 1971

    Chambers Brothers. Unbonded. Avco Records 1973

    Chambers Brothers. Right Move. Avco Records 1975

    Chambers Brothers. Live In Concert On Mars. Roxbury Records 1976

     

    Lanegan à tous les coups

    - Part Three

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    Dans le dernier numéro de Mojo, Keith Cameron déroule le tapis rouge à celui qu’il surnomme the Dark Lord with the Voice of Doom, c’est-à-dire Mark Lanegan. Cameron en fait peut-être un peu trop, comme ces gens qui baptisèrent jadis le duo Isobel Campbell/Mark Lanegan ‘La Belle et la Bête’, ce qui était à la fois insultant pour Lanegan et pour Cocteau. S’il est un film dans lequel le mythe Lanegan peut trouver un écho, c’est bien sûr «Les Enfants Du Paradis». N’oublions jamais que Lanegan vient de la rue et qu’il est parti de triple zéro pour bâtir un empire artistique.

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    Lanegan vit à Glendale, un northern Los Angeles satellite qui fut jadis le fief des Cramps. Chez Lanegan, Cameron voit des livres, des toiles et des photos. Pas n’importe quelles photos : Bowie, William Burroughs et Sid Vicious. Cameron annonce aussi la publication d’une autobio, Sing Backward And Weep, et d’un prochain album sur lequel sont invités des gens comme Warren Ellis et Adrian Utley. Lanegan ne traîne pas en chemin, il avance au rythme des projets à venir. Pour alimenter le côté morbide du mythe Lanegan, Cameron s’empresse de rappeler que son chemin de croix croise pas mal de tombes, notamment celles de ses vieilles idoles : Kurt Cobain et Jeffrey Lee Pierce, pour n’en citer que deux.

    Très vite, Lanegan se montre intraitable sur la question de la popularité. Faire la première partie de Johnny Cash ou de Bon Jovi aux États-Unis ? Non, ça ne marche pas comme ça. Dans son pays, on le voit toujours comme le chanteur d’un groupe grunge qui n’a pas marché. Alors il développe des trésors de pédagogie laneganienne pour expliquer qu’il a dû tout reprendre à zéro afin de pouvoir exister en tant que Mark Lanegan - I had to forge a different sort of future for myself - Et c’est en Europe que ça marche, les gens achètent les disques et viennent le voir chanter sur scène, même si la plupart du temps, ils ne savent rien des Screaming Trees.

    Ah justement, les Screaming Trees, parlons-en ! On manque cruellement de littérature sur ce groupe incroyablement fascinant que Lanegan s’empresse de démolir - The Trees were inherently flawed - C’est-à-dire foutus d’avance - They had no work ethic - Lanegan nous explique que Lee Conner composait chaque jour trois ou quatre cuts - He was a machine - Il recyclait en permanence les mêmes accords, that phony psychedelia that raised its head in the ‘80s. «Tous ses textes parlaient d’herbe et d’acide, mais le plus drôle de l’histoire, c’est qu’il n’a jamais fumé d’herbe ni pris d’acide. C’était moi qui fumais et qui prenais des acides, et la façon dont Lee Conner en parlait n’avait rien à voir avec ce que je connaissais. Il évoquait des chats qui rigolaient ou des arc-en-ciels mauves ! Et je devais chanter ce fucking crap alors que j’écoutais le Gun Club et Birthday Party - shit with balls - J’étais désespéré et pourtant, je voulais partir en tournée, car chanter ces trucs était le seul moyen d’accéder à la vie que je voulais vivre.» On apprend donc que Lanegan en bavait au temps des Trees. Les chansons de Lee Conner lui donnaient la migraine et il devait adapter sa voix, d’où l’accès au baryton. C’est au moment de Sweet Oblivion que Lanegan prend conscience de son power - I realised I had a powerful rock voice - C’est là qu’il commence à écrire les textes, and dude, I realised then that I could blow the fucking walls out ! Lanegan réalise qu’il peut secouer les colonnes du temple et devient alors l’un des plus grands chanteurs d’Amérique. Il commence même à enregistrer des albums solo, et dès le deuxième, Whiskey For The Holy Ghost, il se destine aux cimes - I was determined to do something great, even though I still was a cave man, trying to make fire (Je voulais faire quelque chose de grandiose, même si je sentais que j’en étais encore au stade de l’homme des cavernes essayant d’allumer un feu) - Il se sait limité, mais il rêve de grandeur, et pour illustrer son propos, il cite deux modèles : Starsailor et Trout Mask Replica - Unreachable paradigms (paradigmes insurpassables) - Tim Buckely et Captain Beefheart, pas mal non ? Et c’est là que Lanegan songe à quitter les Trees pour pouvoir exister artistiquement. Entre Sweet Oblivion et Dust, Lanegan passe à l’héro et tout devient très compliqué pour les Trees qui sont en passe de percer. Mais c’est bien là qu’est le problème : si Lanegan se schtroumphe avec autant d’opiniâtreté, c’est précisément parce qu’il ne supporte plus d’être dans ce groupe de malades - I realised right then part of the reason I was loaded the whole time was just to survive the mental beatdown of being in that band. Everyone of us was just a complete weirdo - Et moi en premier, s’empresse-t-il de préciser ! C’est à cette époque que Josh Homme rejoint les Trees - I was a degenerate drug-addict and he was a clean-cut kid. He became my spirit animal for those years - Quel bel hommage !

    Degenerate ? Lanegan avoue sortir d’une sacrée lignée : repris de justice, trafiquants d’alcool, mineurs misérables, le fleuron étant son oncle Virgil Lanegan, un clochard alcoolique tombé d’un train et amputé des deux jambes. Lanegan rappelle qu’il a toujours eu des problèmes avec la justice, qu’il a été sous contrôle judiciaire pendant toute son adolescence, de 11 à 18 ans et au placard à 18 ans. Lanegan fut donc entièrement livré à lui-même, il donnait donc libre cours à ses pulsions les plus sombres, the darkest thoughts or obsessions. And that’s all I did. Alors Cameron lui demande comment il a réussi à survivre. «Pure luck, dude.» Coup de pot, mon pote. Il dit avoir une constitution plus solide que celle des autres. Il dit aussi avoir évité les drogues pendant de longues périodes - That’s the main reason I’m here - Mais quand il parle du crack, c’est pour en rappeler sa consommation compulsive, à la Crosby, toutes les dix minutes, où que ce soit, dans les aéroports ou les backstages.

    Lanegan évoque aussi son passage dans les Queens Of The Stone Age et son coma de huit jours - Near death experience - suivi d’un retrait complet de la scène. Il devient alors décorateur sur des plateaux télé et c’est son poto Greg Dulli qui insiste pour l’emmener en tournée - Greg’s a very close friend and very persuasive - Puis Lanegan fait son grand retour avec Blues Funeral - It came back big time with Blues Funeral, the enjoyment, the inspiration, everything - Il retrouve l’inspiration et l’enthousiasme. Il s’enflamme à évoquer son évolution artistique : on s’améliore en vieillissant. «J’écris de meilleurs textes, je chante de mieux en mieux. Je ne vois rien qui puisse m’empêcher de continuer à évoluer.» Avec sa femme, il vient de monter un projet electro nommé Black Phoebe. Et quand Cameron lui demande s’il est ambitieux, Lanegan grommelle : «That’s out of me now.» Trop tard pour ça. Il se contente de se lever chaque matin pour composer. Il adore ça. Il a réussi à vivre ce qu’il rêvait de vivre et même bien au-delà - I’ve lived a life beyond my wildest expectations - «Je n’ai jamais été une star, mais j’ai réussi à survivre en tant que chanteur. Je possède ma maison et je vis un mariage heureux. J’ai mes animaux. Maintenant, j’adore partir en tournée, alors qu’avant je détestais monter sur scène. Je ne me sentais pas à l’aise, sans doute à cause des trucs que je devais chanter. Aujourd’hui c’est fini. J’ai 54 balais et j’en ai plus rien à foutre de rien - I don’t give a shit about anything any more. Nothing ! N’importe quoi peut arriver and it’s fine !» En matière de mise à nu, on a rarement vu plus impressionnant.

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    Ce Mojo Interview tombe à pic car Mark Lenagan débarque en Normandie par un beau soir d’octobre. Et comme lors de chacune de ses apparitions sur scène, il donne une idée assez juste de ce que peut vouloir dire le mot grandeur. Lanegan shoote dans le rock toute sa démesure, on pourrait même parler de démesure prophétique. Il va de nouveau défrayer la chronique à coups de «Beehive» ou de «Hit The City», c’est le solid rock américain le plus straight in the face car chanté de droit divin - Gasoline in cool cool water/ I’m lying on a cooling board - Il semble que sa voix éclate comme jadis éclataient celles des rois dans les palais, c’est un éclat tellement impératif, chargé de tout l’écho du temps.

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    Il ressort aussi son vieux «Bleeding Muddy Water» reconnaissable entre mille et cet «Harborview Hospital» d’une indicible tristesse - I walked by Harborview Hospital - l’accroche fatale bientôt suivi du fatidiquement beau Oh sister of mercy. Par la grandeur de ses intonations et sa profondeur de ton, il rejoint bien sûr la démesure poétique de Léo Ferré, l’homme qui mit Rimbaud, Aragon, Apollinaire, Baudelaire et toute la bande en musique - The devil ascended/ Upon some crystal wings - C’est somptueux et souvent, on se pose la question : sommes-nous réellement dignes d’un tel artiste ? Qu’on ne se méprenne pas, ce n’est pas un concert de rock ordinaire.

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    Lanegan atteint à une autre dimension. Il devient malgré lui une sorte d’artiste subliminal. Il est même certainement ce qu’on peut espérer voir de mieux sur scène, si l’on recherche les grands interprètes. Lanegan se situe au niveau de stylistes comme Liza Minelli, Mavis Staples, Al Green, Jerry Lee, des gens capables dans leur genres respectifs de créer des moments d’émotion uniques. Il tape dans le nouvel album avec l’infernal «Disbelief Suspension» et son leitmotiv dévorant, you wanna ride/ You wanna take a ride - Lanegan utilise sa voix comme un instrument et n’en finit plus d’interpeller l’intellect.

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    Il tire aussi du nouvel album le cavalé «Stitch It Up», qu’il emmène avec une poigne de chef de meute, puis «Penthouse High», qu’il plonge dans une ambiance synthé avec des Ghots inside this house. Il mène le bal au big beat electro et ça ne surprend personne, car il centralise tous les flux dans l’image de sa personne. Il se dresse dans les ténèbres éclairées tel une statue de sel - Don’t you come inside this house ! - Fan-tas-tique ! C’est Victor Hugo à Guernesey avec des guitares électriques ! Il sort plusieurs fois ce refrain diabolique : «It’s my only faith/ It’s my truest love/ It’s my holy rain from/ Up / Abôve !» et il faut voir comment il accidente la prononciation d’Abôve ! L’effet ! Tout est dans l’effet. Oui, Lanegan fait de l’art, attention, c’est un cran au-dessus de ce qu’on imagine. «Dark Disco Jag» sort aussi du nouvel album, autre moment d’apparence banale, mais attention aux attaques - There’s music in my bag/ A dark disco jag - Ses textes nous régalent autant que ceux du Dylan de l’âge d’or, ce Disco Jag vaut bien «Desolation Row» ou encore «Lost In Mobile With The Memphis Blues Again». Il y a quelque chose de sacré dans la perfection de ces textes. Lanegan revient aussi aux Twilight Singers avec «Deepest Shades».

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    Le somment du set reste bien cette puissante dérive mélancolique intitulée «One Hundred Days» qu’il semble chanter entre deux eaux - As no good reason remains/ I’ll do the same/ Thinking of you - Il faut le voir tordre le bras de son thinking of you, instant d’une merveilleuse intensité - There is no morphine/ I’m only sleeping - Il donne l’idée exacte de ce que furent les paradis artificiels du XIXe siècle, c’est une dérive volontaire de beauté défoncée, Lanegan fait de l’art, il sculpte la matière vivante de sa mélodie - A ship comes in - On se demande ce qu’il raconte, ship comezinne, on dérive avec lui au large ou dans l’harbour alors que les frissons courent sur le haricot comme des bataillons en déroute, il en vient absolument de partout, des myriades de ship comezinne frissonnants, one hundred days, ship comezinne, pas besoin d’avaler un stupéfiant, Lanegan stupéfie. Il fait tout le boulot. Désolé de devoir encore parler de magie. On se dit aussi à ce moment-là que Lanegan laboure ses terres, c’est-à-dire le conglomérat de cervelles admiratives rassemblées dans la salle et qu’il va y faire germer du blé d’or. Lanegan est une sorte de Georges Rouquier du rock, et même pire encore, un Abel Gance perché au sommet d’un escabeau face à son équipe d’une centaine de personnes, l’exhortant à faire du tournage qui démarre un moment d’exception.

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    On reste dans l’exception avec Somebody’s Knocking, le nouvel album de Lanegan, partiellement défloré sur scène. On croise à nouveau «Disbelief Suspension» et son attaque frontale - Going downtown/ In the wrong direction - Ça sonne immédiatement, c’est du heavy rock et chaque mot tinte dans l’écho du temps - I’m going to fly up to the sun/ In a helicopter - Lanegan chevauche son dragon, alors t’es baisé. C’est du heavy stoner, you wanna ride/ You wanna take a ride, t’es baisé, car tu vas chanter ça tous les matins pendant un bon moment. Il nous sert sur un plateau d’argent l’apanage de l’archétype du heavy stoner puissant, sombre et caparaçonné. Lanegan appartient à toutes les époques, surtout celles des tableaux de batailles rangées du XVIe siècle. L’armure noire et le la mèche de cheveux rouges, c’est lui. Dans «Night Flight To Kabul», il se demande s’il va trouver du Gold in Kabul, il fait tellement sonner le boulle de Kaboulle qu’on frémit - Is there Gold/ Gold in Kabul ? - Il charge ses intermèdes de synthés et annonce qu’il se laisse pousser une paire de cornes - I grew myself a pair of horns - Fantastique esprit de désaille ! Il descend dans son chant comme on descend les marches d’une crypte - Alone I drift - Il démarre sa B avec le tutélaire «Dark Disco Jag», son music in my bag, ses accroches mirobolantes et ses atmosphères pesantes, il trouve même de la magie dans son sac, a dark disco jag. Il n’en finit plus de chanter les louanges des ténèbres, sway now sister sway/ To that funeral tone - Ce démon enchaîne avec «Gazing From The Shore» où il rejoint des vieux atmopherix des Gutter Twins, tout est travaillé dans l’intensité avec la plus âpre des mélodies - Don’t leave me stand here/ Just gazing from the shore - Cette B ne serait pas une B sans ce «Stitch It Up» emmené ventre à terre - Arson on the hillside/ Down to the seaside - Et forcément, the beast walks next to me, comme au temps béni du Gun Club - Ropes can’t bind me/ Knife still inside me - Terrific ! Ce double album ne s’arrête pas en si bon chemin car «Penthouse Hight» ouvre le bal de la C. Encore un plat de résistance pendant le set, avec ses Ghosts et son gros beat electro. «Paper Hat» fait partie des cuts les plus ensorcelants de l’album, Lanegan s’y moque de lui-même, mais en même temps, il demande à sa femme de ne pas jeter son love away, car dit-il, ce sera le dernier love qu’il pourra offrir avant de mourir. On retrouve dans «Name And Number» le beat métallique de «Methanphetamine Blues». Il chante ça à la rengaine vénéneuse - When your name has become a number/ A wilderness of sorrow & slumber - On croit qu’il va se calmer en approchant de la fin de l’album. Pas du tout. Il attaque sa D avec «War Horse», un heavy shit à la godille - I’m a war horse baby/ And you don’t want a war with me - Il la prévient. En fait, Lanegan excelle à tailler ses lyrics à la serpe - People look out/ My chemical imbalence - C’est encore une fois extrêmement bien foutu, vraiment digne de la vigne - What’s in the bedroom mirror/ Are malovelant spirits/ It couldn’t be clearer - pas loin de Rosemary’s Baby. Derrière arrive «Radio Silence», avec du synthé plein les chutes du Niagara et il pèse de tout son poids dans l’imbalence de son génie - Some imperfect science/ That’s what I need - And Lanegan, that’s what we need.

    Signé : Cazengler, Mark Lannegland

    Mark Lanegan Band. Le 106. Rouen (76). 5 novembre 2019

    Mark Lanegan Band. Somebody’s Knocking. Heavenly 2019

    Keith Cameron : The Mojo Interview. Mojo # 313 - December 2019

     

    MONTREUIL / 24 – 11 – 2019

    LA COMEDIA

    DREIKANTER / JAGANNATHA

    HIGH ON WHEELS

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    Du monde ce dimanche soir. Un public différent. C'est fou comme chaque genre de rock draine ses propres aficionados. Diversifications ou cloisonnements. Chapelles ou tribus. Le rock du désert possède ses adeptes, c'est un fait, ceux qui sont là dans leur immense majorité savent ce qu'ils sont venus écouter.

    DREIKANTER

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    Trois tout de noir vêtus. N'imposent rien, néanmoins se dégage une classe ascétique innée. Quelque chose de sec et de racé qui leur colle à peau, Antoine Bartiett ouvre le jeu. La guitare seule. Se plaint-elle, rit-elle, roucoule-t-elle, pleure-t-elle, pour le moment on ne sait pas, mais l'on a compris que l'on est parti pour un grand moment. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a combat, entre lui et l'instrument, qui ne cessera de tout le set, un peu comme si chacun des deux luttait pour maîtriser l'autre. Il plaque des accords, mais c'est avant tout la guitare qui se plaque sur lui, comme si son corps était aimanté, essaie de l'éloigner de lui, la repoussant du haut du manche, Léda subjuguée saisissant d'une main ferme le col du cygne impétueux, tentant vainement de l'écarter pour échapper à l'étreinte cosmique, le blanc plumage de l'animal s'absorbant dans la blancheur laiteuse de sa peau, mais ici c'est noir sur noir, silhouette d'homme et de guitare se chevauchant, se rapprochant, se fuyant comme pour assurer une emprise définitive, l'impression de deux pièces de tangram qui chercheraient à signifier, à écrire les lettres d'un mot mystérieux que personne ne saurait lire mais qui retiendrait prisonnier tous les regards fascinés par la beauté de ses formes.

    Bien sûr entre temps Pascal Berson à la batterie et Florian Allard sont entrés depuis longtemps dans la danse. En silence. Certes ils jouent fort, mais l'absence de chant confère aux longs morceaux qui s'étendent en leur infinité une subtile dimension d'irréalité. Une cérémonie magique qui se déroulerait sans que l'on en entende le sens. Etrangement celle musique, lourde, lente, figée et tournoyante n'est pas sans rappeler les groupes instrumentaux de surfin' des premières années soixante, mais l'innocence en moins, plus d'un demi-siècle s'est écoulé, le rêve et l'enthousiasme sont morts, la promesse de jours heureux n'a pas été tenue, la nuit a perdu ses étoiles, l'âme humaine s'est obscurcie, la musique est devenue ténèbres. Un ruissellement charivarique de beautés sombres nous submerge, ne reste plus rien que cette froideur irradiante qui nous enveloppe comme un manteau de neige noire et scintillante.

    Pascal Bartiett joue-t-il vraiment de la guitare, ne serait-ce pas plutôt un fragment fuligineux d'aile d'ange tombé d'un poème de Rainer Maria Rilke qui tenterait en un dernier effort surhumain, de s'implanter, de se greffer dans une chair d'homme, et lui qui se débat, devant ce qu'il envisage tel un mufle de taureau minoen qui viendrait sur lui animé d'inquiétantes intentions qu'il serait incapable de déchiffrer. Le rock'n'roll n'est-il pas une corrida bruyante, une mise à mort symbolique de ce que l'on ignore. Sans doute de nous-mêmes. Un ballet funèbre de solitude. Ce qui est sûr c'est que quelque chose se passe, là sur cette scène. L'assistance s'est rapprochée, silencieuse et a écouté. Lorsqu'ils arrêtent, ils ont l'air surpris, presque gênés d'avoir généré une telle attention, comment eux, de simples buveurs de bière, ont-ils pu ce soir, par ce set, toucher à une poutre maîtresse de l'invisible.

    JAGANNATHA

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    Jagannatha c'est la roue du karma et des illusions qui avance sans que vous puissiez la stopper. A moins que vous ne trouviez l'échelle de secours qui vous conduira au nirvana. Mais ne comptez pas trop sur votre chance. De toutes les manières votre sort n'est pas si terrible que cela, le torrent désastreux de la maya charrie de profondes horreurs mais aussi de superbes rutilances. La boue la plus fétide roule des gemmes les plus coruscantes. Il suffit de savoir voir. Et entendre. Pour cela les quatre gars de Jagannatha vont vous aider à percevoir.

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    Ne sont pas venus seuls. Ont apporté leurs plateaux d'offrandes que les trois guitaristes ont déposés à leurs pieds. De multiples petites boites à musique, car pour traduire le message du souffle divin et primal, vous avez intérêt à vous munir de décodeur, ce sont des trafiqueurs d'ondes sonores qui sont devant nous, la technologie est un sentier comme un autre, l'important est qu'il nous permette d'accéder à une réalité différente. Un batteur derrière. Jusque là tout va bien. Devant ni un bassiste, ni une lead guitare, ni une rythmique. Si vous voyez cela, c'est que vous vous trompez. Employons quelques mots désuets pour que vous compreniez mieux : trois violonistes virtuoses. Chacun possède un instrument et sa douzaine de magic-boxes. Jouent des treize en même temps. Qui est vraiment qui ? La question n'a que peu d'importance. C'est le résultat qui compte.

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    Le batteur n'a que ses toms et ses cymbales. Il marque le rythme. Il insuffle les départs, et les ruptures. Les trois autres lui obéissent même s'ils n'en ont pas l'air. Quand vous ouvrez les coffres au trésor les pierreries se répandent d'elles-mêmes. Vous êtes vite submergés. Et nous le sommes par toutes ces rutilances envoûtantes. Un flot intarissable de toute beauté. Chaque note est une merveille. Une chatoyance, un foulard de soie saumonée de rose tyrien, de vert émeraude et de pourpre impérieuse. Une pluie d'éclats.

    La foule est massée tout autour. Immobile, silencieuse. Une assemblée de vampires dans une crypte convoquée pour l'ouverture de la tombe du maître Dracula, n'ayez pas peur, lorsqu'il ouvrira ses yeux de saphir vous serez baignés dans une ondée de bienfaisance, vos souffrances cesseront, vous aussi vous pourrez vous joindre au monde rieur des mortels sous les plus illuminatifs rayons du soleil, vous leur proposerez ce baiser de la mort, celui qui vous réunira dans l'éternité sans fin des jours écoulés.

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    Parfois ils se penchent vers leurs planche de salut, ils délaissent leurs instruments, tournent les boutons, et le son s'amplifie mais très vite ils brodent sur cette trame sonore de nouveaux motifs, des arabesques qui vous emportent en leurs tourbillons, des dessins de phénix en feu, des récits de voyages en des pays inconnus peuplés de rochers multicolores. Paix et tranquillité. Plénitude et sécurité. Zones safranées et sables versicolores. Aucune parole, les micros sont inutiles. La galerie de vos images intérieures à laquelle ils vous donnent accès est suffisante.

    Jagannatha nous a emmenés très loin sur le tapis volant de leur stoner doom dépourvu de toute noirceur. Nous ont guidé vers la sérénité des orages et la splendeur salvatrice des tempêtes. La beauté n'exclut ni la puissance, ni la violence, ni la passion. Sont des régénérateurs. Vous enduisent d'énergie positive. Et lorsque l'envol du rêve se pose sur la mer étincelante, vous vous dites que vous revenez de loin. Que pour un peu vous auriez refusé de redescendre.

    HIGH ON WHEELS

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    Sont-ce les trois micros, est-ce leur disposition en triangle méphitique, ou leur simple nom qui a induit cette intuition, cette fois-ci l'on allait entendre un stoner beaucoup plus nerveux. Certes ils n'ont pas manqué à cette lenteur de base qui est la marque de tout stoner bien élevé – quoique dans le désert les mœurs sont un tantinet rustiques, énormément sauvages affirment les explorateurs qui en sont revenus vivants - mais enfin ils se sont livrés à disons certaines déviances, qu'ils n'ont pas manqué de récidiver à intervalles ( très courts ) et extrêmement réguliers.

    Le coupable est tout désigné. Grégoire B derrière sa batterie. Un hypocondriaque de la violence. Vous mène une rythmique majestueuse, d'une ampleur beethovinienne, et puis brusquement la folie le prend. La caisse claire ne lui a rien fait, mais il faut qu'il la tape, de toutes ses forces, faut qu'il la piétine de ses baguettes lourdes comme la massue d'Héraklès s'abattant sur le crâne du lion de Némée, ne se retient plus, s'énerve, la pile à mort, jusqu'à épuisement complet, d'ailleurs après ces espèces de razzia de démolition, il se courbe, se plie en deux, entre ses tambours, épuisé, mort, un nouveau mode de suicide auto-programmé.

    C'est dans les pires moments que l'on reconnaît ses amis. Bruno G doit compter parmi ses meilleurs ennemis. Se saisit d'une de ses guitares, l'a prévu qu'une pourrait expirer sous ses doigts, et là il vous pousse un riff à réveiller une colonie de crocodiles qui fait la sieste sur le sable doré après avoir avalé les douze imprudents touristes du safari-photos, et aussitôt il recommence. Cinq six fois. Un peu plus fort à chaque fois. C'est alors que l'on assiste à une résurrection christique, Grégoire se réveille de sa torpeur comme si de rien n'était, et se met en devoir de couvrir la toniturance de son guitariste par une décharge battériale éhontée. Du coup, du fracas disons, Bruno hausse le ton et c'est parti pour le baston de la mort.

    En plus, vous avez un traître. Facile à repérer c'est le plus grand. Gilles T, bassiste de son état. Apparemment il ne fait pas grand-chose. Il se contente d'envenimer la situation. La piqûre perfide du serpent minute qui sonne votre dernière heure. Un partisan de la basse coulée. Le sous-marin à l'affût qui lance ses torpilles. Toujours à bon escient. Sous la ligne de flottaison. En plein cœur de la soute à munitions. L'a le chic, pardon le choc, pour emmener son bidon de nitroglycérine à l'endroit exact où ça chauffe le plus.

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    Là c'était le début. Après ça c'est gâté, pourri jusqu'à la moelle. Pour le plus grand plaisir de l'assistance. A force de s'entre-regarder du style '' tu ne feras jamais mieux'' ils ont pété une durite, Bruno s'est emparé de sa guitare rouge, manifestement sa préférée, le voici sur le champ atteint d'une crise de délirium épaisse comme trois éléphants furieux, l'a zébulonné sur la scène et puis un peu ailleurs, nous a fait le coup d'Hendrix guitare derrière la tête, l'a fini allongé par terre, ébouriffant riffant à mort, jusqu'à ce que ses doigts refusassent de s'agripper au manche, mais tant pis, lui restait l'autre main pour cisailler les cordes encore et encore. Entre temps Bruno est revenu sept ou huit fois à la vie, a même essayé ( sans succès ) de mettre en marche un petit ventilateur pour éviter l' infarctus, tandis que Gilles le haranguait en douce en coulant des noirceurs strangulantes d'algues vénéneuses qui s'enroulaient autour de votre cou pour vous faire ressentir les approches des extases mortuaires.

    Non je n'ai rien oublié de cette tuerie. Les trois micros, vous voulez rire. Non, ils n'ont pas chanté. Gilles après trois interjections inaudibles s'en est totalement désintéressé. Grégoire et Bruno s'en sont servi pour s'aboyer dessus, comme deux mâtins qui se lancent quelques amabilités bien senties avant de se jeter l'un sur l'autre, vous ont rugi en alternance des espèces d'invectives monosyllabiques, non, question lyrics High on Wheels sont très loin de partager la facilité de Marcel Proust ! Par contre réponse musique, ce n'est pas la petite phrase de la sonate de Vinteuil qu'ils vous font entendre. Sont des chauds partisans du tonnerre de Brest et du Pot-au-noir qu'ils vous déversent dessus, pas par le petit bout de l'entonnoir.

    Nous ont noyé dans un déluge sonore, et l'on était radieux comme des requins mangeurs d'hommes qui se jouent des tempêtes, heureux des naufrages cataclysmiques. Subsistent en la mémoire des images, cette étrange danse, un catastrophique menuet, sur ce qui doit d'être un extrait d'une bande-son de film, qui fleure la parodie qui se finit dans le paroxysme d'un stoner qui fuzze à toute vitesse, et ces confrontations, faux-frères ennemis de Gilles et Bruno, face à face, guitare contre guitare, une passation pantomimique d'énergie, l'institution d'un rituel stoner estonant, destonant.

    Damie Chad.

     

    JARS

    ( Pogo Records / 127 )

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    Pochette noire. Contours blancs d'une rose noire. Fleur carnivore. Quelques ratiches disséminées sous la tige. A vous de signifier le symbole. Pour vous aider au verso un anneau de trousseau de clef, pendeloques et camelotes d'instruments bizarres. Kit de survie improbable ou couteau suisse du pauvre. Dans le coin inférieur des tessons de bouteilles saisies par leur goulot et fracassées sur le rebord d'une table lors d'un baston dans un rade louche, une fleur de verre déchiquetée comme un calice brisé, agrémentée d'un ruban marqué Jars. L'ensemble n'incite pas à un optimisme béat.

    A l'intérieur, sur une feuille cartonnée, s'étalent les lyrics. Ont été établis par un traducteur peu performant. Certains restent sinon incompréhensible, du moins des plus ténébreux.

    Vladimir Veselick : basse / Alexander Seleznev : drums / Anton Obrazeena : guitare, voix, noise ( 3 ), lyrics / Nikita Rozin : voix ( 7 ) / Vasya Ogonechek : voix, lyrics ( 5 ) / Anton Ponomarev : Sax ( 9 ) /

    Nikolaï Lobanov : master / Andrei Letchick : enregistrement, mixage, master.

    Enregistrement : décembre 2017 – mars 2018, DTH Studios.

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    Il s'agit de la reprise de l'album JARS II, contenant neuf morceaux, certains ont déjà été chroniqués dans notre 338 ° livraison du 14 / 11 / 2018, mais la traduction en anglais est parfois divergente avec celle que nous avions proposée.

    E ( E ) : neuf minutes de désespoir, rôde comme un relent d'harmonica, mais ce n'est qu'une sursaturation de la guitare, la batterie effectue un travail de sape, elle enfonce les piliers de soutien du tunnel au bout duquel on déposera la bombe à neutrons. Dans le déluge sonore surnage l'illusion de voix expurgées de leurs corps. Grandiloquence des effets, suivi du grincement de l'alternateur de mise en tension du bouton de l'explosion finale. Les trois premières minutes de l'introduction du morceau rendent caducs les trois-quart de votre discothèque metal. Désolé, mais c'est ainsi. Le pire c'est que ça ne s'améliore pas par la suite. Un vocal excédé de misère. La voix est répétée comme une prière de haine épuisée. A vous glacer le sang qui coule des misérables cadavres ambulants de vos contemporains pour qui vous n'éprouvez aucune pitié. A commencer par vous. Superbe. Convulsion apodictique. Knife the existence ( Poignarde l'existence ) : la suite immédiate, ces séquences de film d'angoisse où la camera s'arrête sur l'arme du crime futur qui palpite dans la froide lueur de la lune. La musique est à son paroxysme. C'est la peau entre vos omoplates qui est prise en gros plan. Jaillissement du sang. Heureusement ils ont coupé, vous n'auriez pas supporté. A moveable feast (Une fête mobile ): vous avez fait cette expérience tout petit. Avec le moulin à café. Vous avez soulevé le couvercle, laissé échapper la moulure et à la place vous avez introduit vos doigts et la lame tournante les a réduits en poudre et puis le moignon sanglant qui n'est plus votre main, et puis votre bras, et puis vous avez plongé votre tête dans la cuvette sanglante, et vous avez enfin connu la paix extatique. Ceci n'est pas une traduction. Une transcription. Une auto-mutilation si vous préférez. Catbus : paroles incompréhensibles, c'est un peu comme si vous alliez promener votre chat au parc, vous entendez la guitare qui miaule et puis la batterie qui s'abat méthodiquement, froidement. Un hachoir de boucher. Vous n'avez emporté avec vous que l'essentiel, juste la tête au fond de votre poche pour qu'il n'ait pas froid. Votre chat heureux s'en va batifoler. Vous aimeriez être à sa place. Morceau fortement déconseillé aux véganistes qui ne supporteront pas cette tranche saignante de vie de chat. The swiss army knife man ( Soldat suisse ) : certains hommes sont plus surdoués que la moyenne. Prenez soin d'en avoir toujours un dans votre poche, un véritable couteau suisse. Un tueur en série sans défaillance. Ô mon amour t'écorcher vivante me fait autant de mal à moi qu'à toi. Mais l'on aime cela tous les deux. Un morceau d'une horreur inouïe. Le coït psychique occidental dans toute sa cruauté. Musique repoussée au bulldozer, les vocaux sont un concentré orgiaque de tous les opéras de Wagner. Le drame jusqu'au bout du mélodrame. Sabotage : tuer pour exister. Ma vie dépend de votre mort. Je ne suis pas fou. Musique destructrice pour chant triomphal. J'ai enfin compris, il ne s'agit pas d'être un tueur en série, c'est l'humanité mortuaire qui nous gouverne qu'il faut liquider. Saboter l'humanité voilà le mot d'ordre. Répétez après moi. Agissez comme moi. Pulsion de mort hiroshimique ! Killed (Tué) : ce n'est pas le cri de haine de l'assassin, c'est la clameur heureuse de celui qui a franchi l'acte de la libération totale, désormais il ne fait plus partie de l'espèce humaine, il a transgressé la lisière interdite, il est là où vous n'aurez jamais la force d'aller, de l'autre côté de la ligne. En illuminative contrée inhuminative, là où n'existent plus les chaînes de l'esclavage psychologique. Ce morceau comme une flaque de vomissure puante que vous avez abandonnée derrière vous, pour que tous les autres se baignent les pieds en cette argile sacrée, signe du renoncement à leur stricte condition humanoïdisante, annonciatrice de futures renaissances. Conspiracy of silence (Conspiration du silence) : froissements de saturation, un peu comme un télégramme qui annonce une bonne nouvelle que l'on se dépêche de jeter et de brûler dans la cheminée pour que personne n'en puisse plus parler. Quant à cette Elle qui viendra, vous pouvez toujours essayer d'y croire. Vous n'engagez que vous. Any ressemblance is coincidental ( Toute ressemblance est coïncidence ) : un grand final. Une superbe mise au point. Philosophique. Métaphysique. Pour échapper à soi-même il suffit d'être deux, de se dédoubler. Etre l'innocence et à l'autre toute la noirceur, qu'il tue à ma place, ma souffrance l'autorise. Tout lui est permis puisque je ne lui interdis rien. La batterie comme un chemin de croix. Je détiens la candeur du héros, et lui manipule la hache de l'injustice. Le cauchemar du monde. Si vous voulez vous serez la fleur carnivore qui se dévorera elle-même. Ensuite ce sera le tour de votre double et de vous-mêmes. Vous tomberez dans la fosse que vous aurez créé de vos dents manducatoires. Mais vous ne serez pas encore sorti d'affaire, tout trou n'est qu'un fond entouré de murs, et plus vous irez profond plus les murailles se dresseront. Une fois que vous aurez écouté ce grondement de quatorze minutes, il vous faudra songer à classer le deuxième disque du Velvet Underground et la Metal Music Machine de Lou Reed sur l'étagère des comptines que vous aviez achetées pour endormir votre nouveau-né.

    Que dire de plus. Après l'effondrement de l'Union Soviétique, un magasin moscovite visant la clientèle des nouveaux milliardaires avait affiché un excellent slogan pour les attirer : '' Vous ne trouverez pas plus cher ailleurs !''. Pour attirer l'attention des amateurs de punk-noise-metal-musique extrême, je ferai de même : '' Vous ne trouverez pas pire ailleurs !''

    D'ailleurs le tirage de P.O.G.O. RECORDS ( N° 127 ) s'est épuisé en quelques jours...

    Damie Chad.

    *

    RIGHT

    Comment vous ne connaissez pas les RIGHT ! Et vous vous proclamez amateurs de rock ! Je suis décidément entouré d'une foule d'ignorants. Je comprends pourquoi votre âme a été exilée en cette vallée de larmes, une juste punition ! A votre décharge, j'avoue que moi non plus. Enfin presque. Parce que la pub du livre était passée dans le fil d'actualité de mon FB. J'ai vite abandonné la lecture de la quatrième de couverture, du n'importe quoi, un truc aussi frappé que les Rockambolesques d'un certain Damie Chad, une espèce de thriller politico-rock, à la quatrième ligne je suis passé à autre chose.

    Et puis un mail de Luc-Olivier d'Algange me demandant mon adresse pour un bouquin sur Pompéi. J'accepte, et trois jours plus tard, le facteur apporte non seulement le Pompéi book mais aussi cet Ambassador Hotel que j'avais dédaigné. Affligé d'un rhume aussi subit qu'inopiné, je me dis qu'une lecture légère aiderait mon esprit embrumé à passer ce désagréable moment. Confortablement installé dans mon fauteuil je me saisis de l'objet du délit comme aurait pu dire Maurice Scève, vachement lourd, près de six cents pages, et une police minuscule, l'ai dévoré toute la journée. Et une bonne partie de la nuit.

    AMBASSADOR HOTEL

    LA MORT D'UN KENEDY, LA NAISSANCE D'UNE ROCK STAR

    MARIE DESJARDINS

    ( Editions du Cram / Mai 2018 )

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    Normal que vous n'ayez jamais entendu parler de RIGHT, le groupe n'a jamais existé que dans l'imagination de Marie Desjardins. Marie Desjardins est canadienne. Ambassador Hotel est son sixième roman, elle a l'air de s'intéresser à des personnages limites, Nelly Arcan écrivaine suicidée à trente-six ans, Irina Ionesco jugée, en nos temps de puritanisme avancé au triple galop, coupable d'avoir produit des photographies malsaines de sa fille en des âges pré-pubères, cette Irina Ionesco qui accompagna de ses photos Litanies pour une amante funèbre, recueil de poèmes de Gabrielle Wittkop, dont Le Nécrophile fut longtemps interdit à la vente en France, tous les amateurs de rock gothique devraient avoir lu ce soleil noir, et plus proche de nous, petits franchouillards patentés, elle commit un roman, son troisième, sur notre couple national, Sylvie johnny une love story.

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    Reste maintenant avant de passer à RIGHT à liquider Bob Kenedy. Je vous rassure tout de suite RIGHT n'y est pour rien. Le hasard a voulu que le groupe soit de passage à l'Ambassador Hotel le soir où le frère de John Kenedy fut assassiné. Marie Desjardins sait ménager le suspense. Ce n'est qu'au bout de trois cents pages que nous aurons le témoignage des membres de RIGHT et de ses proches qui n'ont pas grand-chose à révéler puisqu'ils n'étaient pas présents dans les cuisines de l'hôtel dans lesquelles le sénateur a été abattu. Ce n'est pas le sujet du livre. Une incidence sur la carrière du groupe toutefois : jusqu'à la fin il leur sera reproché d'avoir surfé sur ce terrible événement : n'est-ce pas le soir même du crime que le groupe compose Shooting At the Hotel qui se vendra à des millions d'exemplaires. De quoi faire des jaloux. Surtout que le titre leur apporte la gloire, sont désormais juste derrière les Stones et le Zepplin.

    Alors RIGHT demanderont les lecteurs pressés. Du calme, ce n'est pas tout à fait le sujet du livre. Le héros c'est son chanteur : Roman Rowan. Nous le suivons depuis tout petit jusqu'au dernier concert de RIGHT. Un demi-siècle de carrière. Il est grand, il est beau, et au détour d'une page nous apprenons qu'il pousse la goualante rock à des cimes inégalables, qu'il atteint avec facilité des notes auxquelles Rober Plant n'a pas accès. Dans mes prochaines mémoires je vous apprendrai que je joue superbement mieux de la guitare que Jimmy Page. Mais laissons ces fariboles. Marie Desjardins est douée. L'a agencé son roman comme une partie de go que vous joueriez contre vous-mêmes. Ce qui est doublement idiot puisque vous seriez sûr de ne jamais perdre. Ni de jamais gagner.

    Pions noirs, pions blancs. Retournés. Les plus sombres sont ceux qui content dans l'ordre chronologique les concerts de la dernière tournée de Right. Les plus clairs, les moins darkness, rappellent dans un pseudo désordre temporel les épisodes-clés de l'existence de Roman Rowan. C'est bien fait. Le ton du récit n'est pas sans rappeler le Who I am l'autobiographie de Pete Townshend qui entre parenthèses vient de sortir son premier roman...

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    Jetons d'abord l'os du rock aux chiens affamés qui ne voient que l'ombre du monument qui s'étend devant eux. RIGHT est un groupe de hard rock progressif, musicalement nous n'en saurons guère plus. Roman Rowan est né en 1942, il fait partie de la deuxième génération du rock anglais. Celle des Beatles, des Stones, des Yardbirds, des Kinks, des Animals, des Who, qui va magnifier l'héritage des pionniers américains, le nom de Gene Vincent est l'un des rares cités. Roman Rowan suit la filière classique. Fonde son groupe Cool and the Shutters, qui n'est pas plus mauvais qu'un autre, ( un peu quand même ) mais le déclic ne vient pas. Personne ne les remarque. Le coup de pouce tant attendu n'a pas lieu. Marnent à mort au travers de l'Angleterre brumeuse et pluvieuse, se forgent des fans dans tous les minables troquets où ils jouent, le succès d'estime, celui de la vache enragée. Jusqu'au jour où les deux survivants Roman et Clive, son ami indéfectible, sont convoqués pour être admis à la première audition dans le combo Bronteshire qui a le vent en poupe. Tout de suite c'est la bataille d'égo entre Roman et Bronte le pianiste génial fondateur de Bronteshire. L'instinctif contre l'intellectuel. Roman le Dionysiaque et Bronte surtout pas l'Apollinien, même pas l'Apollon Lyncée ou Hyperboréen, plutôt un fils de la lune froide plutonienne. Roman impose le nom de RIGHT, exit Bronteshire. RIGTH explose, de 1967 à 1973 le groupe est au firmament. Roman le quitte sur un coup de tête. Ne reviendra que seize ans plus tard en 1989, rappelé par Bronte. Seize années d'interlude, peu amusantes... Puis ce sera au tour de Bronte de partir en 1997, pas le clash final car en 2000 Roman reprend le groupe, sans Bronte bien entendu, désormais le leader incontestable...

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    La dernière tournée. Pas de drame à la Steven Tyler le chanteur d'Aerosmith qui dans son autobiographie Est-ce que ce bruit dans ma tête te dérange ? s'attarde longuement sur ses ennuis de voix qui a tendance à le lâcher en bout de carrière, celle de Roman claironne sans anicroche jusqu'à l'ultime prestation. Le problème est ailleurs. Dans sa tête. Dans sa vie. Qui revient. Ses souvenirs qui remontent. L'a beaucoup vécu. L'a tout connu, les groupies, les producteurs, les maisons de disques, les pressions commerciales et les projets foireux, tout le bataclan rock de A jusqu'à Z. Grandeur et démesure. Rock star absolue. Gloire, femmes, argent, sex and rock'n'roll mais pas de drugs. S'en méfie. Par contre l'ingurgite les vodka orange comme les gamins les fraises tagada. Nombreuses scènes de soulographie, vous êtes conviés dans les coulisses, parties fines, fêtes pimentées, réveils comateux, et l'on remet ça au plus vite. Roman n'est pas un moine et encore moins un renonçant. Partisan des jouissances sans entrave. Rien ne lui résiste. Tout pour être heureux. D'ailleurs il ne se plaint pas. Est conscient d'avoir une vie de rêve même si parfois les cauchemars ne sont pas loin. Beaucoup mieux qu'un esclavage d'ouvrier à l'usine ou une chaîne d'employé de bureau. Une quarantaine de concerts les uns après les autres, des ambiances répétitives, c'est un peu toujours le même turn over, mais l'on ne s'ennuie pas une seconde. Marie Desjardins nous tient en haleine. Car l'essentiel n'est pas là. Ce roman qui ne cesse de phantasmer le rock'n'roll ne traite pas spécialement du rock'n'roll. Même s'il ne parle que de cela. Au début, je lui reprochais son écriture, pas foutrement rock'n'roll, très classique. Je regrettais cette apparente dichotomie entre le fond et la forme, jusqu'au moment où l'évidence s'est imposée, ce n'est pas un livre sur le rock'n'roll, mais tout simplement un roman psychologique. Un peu plus remuant que La princesse de Clèves. Pas ennuyant pour un sou. Une longue introspection.

    Tout d'abord l'iceberg de carton-pâte. Roman Rowan court sur sa soixante-dixième année. Le temps idéal pour prendre sa retraite. A force de galoper après l'ombre de sa jeunesse l'on finit par l'attraper à la manière d'un boomerang qui vous revient en pleine figure vous casser les dents. Faut savoir arrêter. Preuve de sagesse. Mais aucune illusion. Une fois terminé, ce sera bien fini. La rock star devient comme monsieur tout le monde, ne lui reste plus qu'à cheminer paisiblement vers le cimetière. Une seule consolation, le nom que vous laissez gravé dans l'Histoire du Rock'n'roll. Hélas, vous n'êtes plus là pour le lire, et les marbres les plus durs ont tendance à s'effriter plus rapidement qu'on ne le penserait...

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    Evitons le pessimisme, gardons-nous du nihilisme. Roman a de la chance, sa femme l'attend dans un douillet foyer. Z'ont accumulé assez de fortune pour être à l'abri du besoin jusqu'à la fin de leurs jours. Mais c'est avant la fin que ça coince. Entre Roman et Gil, la mère de sa fille, il ne se passe plus grand chose, les sentiments se sont émoussés, Pénélope s'ennuie au foyer, lui reproche ses sempiternelles absences. Pour les polissonades au lit Roman est défaillant, l'a trop expérimenté sur les groupies complaisamment offertes, à moins que Dr Freud ne nous explique que c'est la froideur de son épouse qui a provoqué ces pannes de raidissement... Bref, Roman est comme l'Ulysse de Jean Giono qui s'attarde un peu trop auprès de multiples Calypso...

    Mais Ulysse n'était pas menacé par le calendrier. L'avait tout son temps pour décider de son retour. Roman est victime d'une date fatidique. Le couperet de la guillotine se rapproche. A toute vitesse. L'existence dorée ne durera plus longtemps, la nouba interminable se réduit comme peau de chagrin, alors comme un noyé qui voit sa vie défiler à toute vitesse avant le dernier glouglou, Marie Desjardins nous repasse le film des trépidations de Roman. Laissons de côté le décor rock'n'roll, fixons notre regard au plus près de Roman, pas plus loin que son corps attirant, souvent collé à des chairs de partenaires féminines, qu'il baise en toute quiétude, en toute équanimité d'âme. Frénétiquement. Goulument. Par tous les bouts. L'a brouté des clitoris par centaines. L'a enfilé des chattes en aussi grand nombre. Ne s'est privé de rien. N'a pas eu besoin d'user de violences. Toutes consentantes, s'offrant d'elles-mêmes au désir du mâle royal. La preuve : aucune ne lui a quarante ans plus tard fait le coup à-la-me-too-ce-n'était-pas-du-tout-romantique. Marie Desjardins prend ses précautions, il a aussi détruit des rêves de jeunes femmes qui ne s'étaient pas imaginées être des objets jetables de consommation courantes... Autres temps, autres mœurs. Autre époque. Le livre s'achève tout de même en 2015... Le rock'n'roll est une musique de voyous. Vous le saviez, ne venez pas vous plaindre.

    Roman s'attarde sur les quatre dames qui ont le plus compté pour lui. Sybil, une erreur de jeunesse. De toutes les manières c'est lui qui s'est fait avoir. On l'avait averti. N'a voulu en faire qu'à son désir. Il a joué, il a perdu. Il ne se plaint pas. Affaire classée. Chris qui n'a pas supporté ses infidélités, qu'il a quittée pour une scène de reproches du jour au lendemain. Elle a beaucoup souffert. Tant pis pour elle. Regrets inutiles. Gil, l'épouse en titre, la reine mère qui lui téléphone de moins en moins. Qui s'éloigne. N'a-t-elle pas un amant. Et puis Havana, qui voulait publier un livre de photos sur lui. A abandonné le projet parce que Gil... Havana, des rencontres ratées, épisodiques, une histoire inachevée qui l'obsède et le ronge. C'est toujours ce que l'on n'a pas vraiment obtenu qui nous manque le plus.

    C'est tout. A ceci près que jusque à la dernière ligne Marie Desjardins nous ménage une happy end. La vie en rose. Oui mais rose très clair. Layette. A part qu'à la toute dernière ligne, tout s'assombrit. Les coeurs tendres ne partageront pas mon avis. Marie Desjardins nous laisse dans l'expectative. A vous de tirer les conclusions. Elle siffle la fin de la partie alors que le ballon décisif est en plein dans la trajectoire de la cage...

    Ce n'est pas tout. Marie Desjardins est plus fine mouche qu'il n'y paraît. L'est une adepte de la théorie de la patate chaude. Le bébé de l'eau du bain que l'on refile au plus proche parce que l'on n'a aucune envie de procéder à sa toilette. D'abord du côté familial : Gil n'agit-elle pas envers Roman comme la mère de Roman qui a gâché la vie de son père ( qui l'a trahie ), la complicité entre Gil et leur fille Chance n'est-elle pas similaire à celle d'Erin envers Félicity la sœur de Roman, et Roman n'a-il pas induit par ses attitudes équivoques la reproduction d'un même et incapacitant schéma de base ? Famille je vous hais disait Gide...

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    Ce n'est pas du tout tout. Hypocrite lecteurs. Marie Desjardins vous a réservé un chien de sa chienne. Maintenant c'est à vous qu'elle refile la parmentière chauffée à blanc. Oubliez Roman et son rock'n'roll. Ambassador Hotel. La mort d'un Kenedy, la naissance d'une star n'est pas un roman de Marie Desjardins. Ce n'est pas moi qui l'affirme. C'est elle. Il s'agit d'un livre, une biographie non-autorisée d'un journaliste rock David Bridge ( over trouble water ) qui fait paraître son livre, le jour même du dernier concert de RIGHT. Ne se gêne pas la Marie, en retranscrit même quelques pages dans son roman. Vous connaissez l'astuce le tableau qui se représente lui-même comme un tableau reflété dans un miroir, reflété lui-même dans un miroir. Vertige abyssal ! Rien de plus terrible que la littérature qui se met à parler de littérature. Surtout si vous le faites par l'entremise d'un groupe de rock qui n'est lui-même que le reflet de groupes de rock ayant véritablement existé, parfaitement catalogués dans l'histoire du rock'n'roll. C'est quoi RIGHT ? Une idéale figure platonicienne des groupes de rock des années soixante-dix, ou un vulgaire artefact baudruchique et chimérique bricolé à partir d'anecdotiques fragmentations de ces mêmes seventies dinosaures ?

    Roman répond à la question : qu'importe que ce ce soit vrai ou faux, pourvu que ça se rapproche de la vérité de ce qui a eu lieu. De toutes les manières la vérité d'une chose n'est déjà plus, est déjà un peu plus que, la chose elle-même. Faudrait peut-être d'abord définir ce qu'est la – ou au moins une - vérité rock. Nous allons donc donner notre avis : ni plus ni moins que la vérité rock de Marie Desjardins. Et puis si le tubercule chaud bouillant que je vous repasse vous embarrasse, croquez-le, à pleines dents, de tous vos yeux, il est délicieux.

    Damie Chad.

  • CHRONIQUES DE POURPRE 439 : KR'TNT ! 439 : DAVID BERMAN + SILVER JEWS / WILDHEARTS / OMETEOTL / JARS / ALICIA F ! / LES VIELLES PUTES / THE LECHERS / ''THE NETWORK'' CASE

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 439

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    21 / 11 / 2019

    DAVID BERMAN + THE SILVER JEWS

    WILDHEARTS / OMETEOTL / JARS / ALICIA F !

    LES VIEILLES PUTES / THE LECHERS

    ''THE NETWORK'' CASE

    You Got The Silver (Jews)

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    Dans le microscopique article que lui consacre Andrew Perry dans Mojo, il apparaît que David Berman (Troubled poet of Silver Jews) serait allé se suicider dans une suite d’hôtel à Nashville, la suite où Al Gore aurait attendu en l’an 2000 le résultat des élections. Dans sa lettre d’adieu, Berman écrit : «I want to die where the presidency died.» Il n’en était pas à son coup d’essai. Pour se tuer, Berman préfère les drogues aux calibres ou à la corde. La corde, c’est bon pour les Gallois de Badfinger.

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    Pour le portraiturer vite fait, Perry le décrit comme un sorte d’indie Leonard Cohen doué pour le désespoir existentiel, une formule qui pouvait aussi s’appliquer à Bill Callahan, avant qu’il ne trouve un équilibre en fondant une famille. Si les Silver Jews sont arrivés dans le rond du projecteur en 1994, c’est bien sûr grâce à la présence de Stephen Malkmus. Pavement avait alors le vent en poupe et Berman était le copain de fac de Malkmus. Berman allait constituer un fonds de commerce à base d’addiction et de dépression, et sortir du lot par la seule qualité de ses compos.

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    Dans Uncut, Bob Nastanovich qui fit à la fois partie de Pavement et des Silver Jews s’appuie sur une amitié vieille de 30 ans pour témoigner, et là, ça devient beaucoup plus intéressant, même s’il ne fait aucune révélation. Il connaît Berman depuis 1985, au temps de la fac de Charlottesville, en Virginie. Après la fac, il s’installe à New York avec Berman et c’est là que Malkmus les rejoint pour monter les Silver Jews. Aux yeux de Nastanovich, Berman est un auteur extrêmement doué et extrêmement drôle. Mais en même temps, il observe que son copain Berman souffre d’une ‘mental illness’ que personne ne parvient à soigner, ni les médecins ni le principal intéressé, comme c’est souvent la cas. D’où les drogues. Crack, hero, the lot.

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    Paru en 1994, Starlite Walker restera sans doute le meilleur album de David Berman, rien que pour l’admirable nonchalance de «Living Waters». Berman est littéralement brillant de décadence, il est aussi capable de magie que Syd Barrett ou Lou Reed. On pourrait dire la même chose de «Rebel Jew», un cut effarant d’overwhelming qui lui se montre digne des Stones à Muscle Shoals. Berman allume des relents d’Americana inflammable. Écouter son album est une expérience qu’on souhaite à tous les amateurs de rock. Berman est de toute évidence le Syd Barrett américain, il drive d’extraordinaires courants de pensée. Il monte encore d’un cran dans l’excellence avec «The Silver Pageant», solide mish mash bermanien. Tout s’éclaire sur cet album tombé du ciel. Son «Trains Across The Sea» sonne très Velvet, très laid back mais beau. On comprend même qu’il se soit foutu en l’air - Trouble/ No troubles - C’est envoûtant - I can’t stand to see you/ When you’re crying - Il se rapproche de Pavement, ce qui semble logique vu que Stephen Malkmus fait partie de l’aventure. Les Jews restent dans le Pavement Sound avec «Advice To The Graduate» - Oh I know you got a lot of hopes for the new men XZ - Joliment décadent. Puis les Jews vont se paumer dans les Sargasses de «Tide To The Oceans». Berman illustre son vieux mépris de la vie - When you ask/ Please ask me/ Ask me to stay - Nouvelle plongée dans la décadence avec «Pan American Blues», mais ça n’a rien à voir avec Oscar Wilde. Non, c’est autre chose - There’s gonna be truce - Il répète ça trois fois. Berman se révèle prodigieusement intéressant. Il assoit sa présence dans les esprits, ce mec se rapproche de ton cou cut après cut, comme un vampire. Sa présence se fait inexorable. Diable comme cet album est beau.

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    David Berman va calmer le jeu avec son deuxième album, The Natural Bridge. On le sent très dégagé des réalités de ce monde. Il cultive bien son détachement, comme le montre «How To Rent A Home» et son gratté d’acou popotin et pourtant clairsemé d’authentiques épanchements. Il faut savoir apprécier le balladif décati pour entrer dans «Black & Brown Blues» - When I go downtown/ I always wear a curdoroy suit/ Cause it’s made of a hundred gutters/ That the rain can run through - Oui, Berman adore porter du velours côtelé quand il va faire un tour en ville, car c’est fait de centaines de petites gouttières où s’écoule la pluie. Il se sert de «Dallas» pour raconter qu’il s’est évanoui au treizième étage et pour saluer B.B. King au General Hospital - O Dallas you shine with an evil light - «Inside The Golden Days Of Missing You» lui permet de renouer avec le heavy balladif mélodique finement soutenu à l’orgue - You can live again/ But you’ll have to die twice in the end - Fantastique de beauté désespérée !

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    Paru en 1998, American Water est avec Starlite Walker l’autre grand album des Silver Jews. David Berman propose une fois encore cet admirable mélange de désaille et de présence tutélaire. Il chante «Random Rules» du fond de son vieux baryton. Puis avec «Smith & Jones Forever», il fait monter son Smith & Jones dans le forever. Mais c’est avec «Night Society» qu’il fait basculer le destin de l’album. Les Jews profitent de cet instro pour silverer à bonne allure. On tombe plus loin sur un «People» assez jouissif et très pavementier. David Berman semble régner sans partage sur l’empire de la désaille. Avec «Blue Arrangements», il vise le junk de funk ultra titubé en grattant des accords d’arrière boutique du groove. Retour à la décadence avec «We Are Real», nec plus ultra de l’underground, my friend. Il chante à l’intimisme de l’haleine chaude, c’est Dylan on the solace d’all my lovers could say - Et il ajoute la main sur le cœur : «We are real to me, oh yeah.» La classe de la désaille ! En fait, David Berman plante ses choux dans l’underground, avec des manières d’une sidérante élégance. On le voit multiplier les incartades, il rend hommage à la mort dans «Like Like The The The Death» - Awite, could be anyone - et chute avec un nobody cares de la pire espèce. Et voilà l’énormité tant espérée : «Buckingham Rabbit». Il attaque son lapin dans le dur. Berman est un vieux mineur, il creuse profond. Il joue des atonalités stupéfiantes, il fait sonner des accords underground dont personne n’a jamais entendu parler. Il nous fait encore le coup de la fantastique allure, c’est gratté dans l’ombre avec une certaine violence. Il termine avec «The Wild Kindness». Il y va sans discuter. Il se montre encore une fois aussi balèze que Lou Reed. Il sait créer la sensation de voix grave. Une fille se joint à lui et tout grimpe dans la stratosphère. C’est ultra-joué aux guitares et désespérément bon.

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    Attention, Bright Flight calme le jeu. Il chante son «Slow Education» d’une voix chaude de mineur du Yukon. Puis il pianote «Room Games & Diamond Rain» sur les pourtours de la pourlèche. En fait cet album ne propose aucun stand-out track. On pourrait presque le qualifier d’album pépère. David Berman ne cherche plus à créer la sensation. Il laisse ça aux collègues. Il préfère se jeter dans le désespoir et en mourir («Time Will Break The World»). Il propose ensuite un «I Remember Me» assez bien ramassé, basé sur le vécu, comme tous ces trucs américains. Il continue de cultiver son art avec une rare intensité. C’est avec «Horseleg Swastikas» qu’il exprime le mieux son mépris de la vie - And I wanna be like water if I can/ Cause water doesn’t give a damn - C’est du heavy Berman joué aux guitares stellaires dans l’ouate d’une mort underground. Puisqu’on parle de la mort, voici «Transylvania Blues». Ces mecs ont du talent, mais en même temps, il n’en ont absolument rien à foutre. Vas-y joue ! Il salue le Tennessee dans «Tennessee» - Come to Tennessee/ You’re the only teen I see - Ça chante au sucré - Because the dead do not improve - Impossible d’échapper à l’empire de cette classe.

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    S’il est une chose que David Berman ne soigne pas, ce sont les pochettes. Tanglewood Numbers illustre bien cette désinvolture graphique. Pour Bright Flight, il photographiait un coin de canapé. Pour Tanglewood, il photographie les étagères d’un bar. Il opère un beau retour à la décadence avec deux titres, «Animal Shapes» et «How Can I Love You If You Won’t Lie Down». Il joue le premier au banjo jovial, on peut même parler de Silver groove car on retrouve cet art du débraillé qu’il cultivait si bien sur son premier album. On s’en épate à n’en plus finir. Et dans le deuxième, il ramène tous les chœurs de bayou du monde. Il s’éclate au Sénégal avec sa copine de cheval. Ce fantastique chanteur nous bluffe une fois de plus avec «Sleepy Is The Only Love». Il entre dans le chaud du cut et se montre d’une justesse de ton imparable. Si ce diable de David Berman débarque dans ton salon, t’es foutu. Il va imposer sa présence. Il ramène avec «The Farmer’s Hotel» le plus beau croon de l’underground. C’est terrifiant de glamour trash. Il devient une sorte de Lou Reed de la désaille. «Punks In The Beerlight» s’impose avec un joli son de la ramasse. On peut même parler de belle présence d’action directe. C’est un son décidé, qui fait le choix du pas en avant - I love you to the max ! - Il en est tellement convaincu qu’il le répète plusieurs fois. Ce diable de Berman chante sa pop avec de la chaleur plein la bouche. Il boucle ce très bel album avec un «There Is A Place» terriblement en place. David Berman sait coincer un cut dans un coin pour le faire parler. Les Silver Jews brillent au soleil fané d’un vieil underground, mais ils brillent avec tact, avec un certain aplomb et une vraie stature. David Berman chante son stomp sans aucune illusion, mais il est bon. Il fait partie des gens les plus précieux, les empêcheurs de tourner en rond.

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    Le dernier album des Silver Jews s’appelle Lookout Mountain Lookout Sea et date de 2008. Énorme album. Rien qu’avec «Suffering Jukebox», la partie est gagnée. C’est une pop de chœurs de filles - Suffering jukebox in a happy town - Merveille extraordinaire que ce suffering jukebox in a happy town, les filles explosent la classe du suffering jukebox. Tout aussi énorme, voici «Strange Victory Stange Defeat». David Berman chante sous le boisseau de la meilleure pop américaine. Il sonne comme un héros. Il sait allumer une pop-song. Le festival se poursuit avec «Open Field» qu’il attaque avec toute la classe rock’n’roll des motel rooms du Nara Motel. Il redéfinit tout simplement l’apanage de la good time music. Ce mec ouvre d’incroyables horizons avec une simplicité de ton à couper le souffle et les filles n’en finissent plus de clamer leur open field. Cet album regorge de richesses. David Berman s’impose dès le premier cut, ce «What Is Not But Could Be If» de fantastique ampleur. Il va droit au but - So how we do get out of this ? - Les relances sont des merveilles paradisiaques. C’est plus fort que lui, David Berman ne peut pas s’empêcher de créer de la magie - It’s just beginning - À l’écoute de «My Pillow Is The Treshold», on comprend que ce mec est béni des dieux, tellement il dégouline de grâce. Avec «San Francisco BC», il part en délire à la Lou Reed, en mode heavy talking. Il brosse le portrait d’une société. Il peut réciter des poèmes fleuves comme Léo Ferré. Il se révèle encore un attaquant d’exception avec «Candy Jail». Encore une fois, il n’est pas loin de Lou Reed, mais il amène un truc en plus.

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    Après la disparition des Silver Jews, Berman monte Purple Mountains et a tout juste le temps d’enregistrer un album avant de casser sa pipe en bois. L’album est hautement recommandable, et ce pour deux raison fondamentales : la première porte le doux nom d’«All My Happiness Is Gone», et quand Berman dit ça, il a tout dit - Il n’y a plus de bonheur en moi - C’est nappé d’orgue, que de luxe, que l’opulence dans le désespoir ! Il respire à peine - All my happiness is gone/ It’s all gone/ Somewhere beyond/ All my happiness is gone - Seul Léo Ferré peut rejoindre cette dimension du néant absolu avec «La Mélancolie». Berman n’en finit plus de se vautrer dans la pire merveille inimaginable - It’s not the purple hills/ it’s not the silver lakes - Sa rengaine lui vient du ventre, comme une boule - Everywhere I go/ I know my happiness is gone - Berman dispose d’une vision aussi puissante que celle de Lou Reed. L’autre raison fondamentale s’appelle «She’s Making Friends I’m Turning Stranger». Comme il décide de devenir Dieu, il le devient grâce à un couplet demented - She is making friends/ I’m turning stranger/ And the people on hit end/ Couldn’t make it plainer - Il atteint à la beauté suprême - I’m a loser/ She’s a gainer - On croit entendre l’orgue de Dylan, pure magie. Les autres cuts frisent la resucée de Silver Jews, comme par exemple ce «Darkness And Gold» mâché dans le bas de la bouche. Il s’arrange toujours pour développer un sacré pathos. «Snow Is Fallling In Manhattan» reste heavily bermanien, il tape son snow au aw, il fait du pur Lou Reed, le tempo est réglé sur la chute de neige, tempo léger et irrémédiable. Il emmène ensuite «Margaritas At The Mall» à bonne allure, c’est à la fois puissant et extrêmement écrit - We’re only drinking margaritas at the Mall/ That’s what this stuff is about after all - Il gère son «Nights That Won’t Happen» au clair de la lune, il chante au suffering, il conduit sa pop comme une petite bagnole à travers la campagne, on l’adore, pour sa pureté et sa puissance. Il rend son dernier souffle avec un «Maybe I’m The Only One For Me» tout aussi déterminant, d’autant plus déterminant qu’il s’agit de son ultime chanson avant le suicide. Il chante comme un beautiful crack - I always had a hunch/ I would crumble in the crunch - Berman se pose la vraie question - Peut-être n’étais-je fait que pour n’aimer que moi.

    Signé : Cazengler, silver jus

    David Berman. Disparu le 7 août 2019

    Silver Jews. Starlite Walker. Drag City 1994

    Silver Jews. The Natural Bridge. Drag City 1996

    Silver Jews. American Water. Drag City 1998

    Silver Jews. Bright Flight. Drag City 2001

    Silver Jews. Tanglewood Numbers. Drag City 2005 dorfkonsum 5,50

    Silver Jews. Lookout Mountain Lookout Sea. Drag City 2008

    Purple Mountains. Purple Mountains. Drag City 2019

    Andrew Perry. Strange victory strange defeat. Mojo # 312 - November 2019

    Bob Nastanovich. He always made me laugh. Uncut # 270 - November 2019

     

    Wildhearts of gold - Part One

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    Inespéré : les Wildhearts débarquent à Paris ! Il n’existe rien de plus culte en Angleterre que les Wildhearts. Un groupe aussi légendaire que celui-là devrait remplir l’Élysée Montmartre à ras bord, mais pour une raison qui échappe à toute logique, ils se produisent dans une petite salle un peu plus haut sur le boulevard, au Backstage By The Mill, ainsi nommée pour sa proximité avec le Moulin Rouge. L’accès de la salle se trouve au fond du pub O’Sullivan. Il n’y aura donc pas foule, mais ce qui va faire la qualité du set, c’est le côté trié sur le volet du maigre public : ce ne sont que des fans, ce qu’on appelle en Angleterre des die-hard fans, des purs et durs qui portent les sweaters et les T-shirts aux couleurs des Wildhearts. C’est une ambiance de rêve, comme on en connut autrefois, lorsqu’on se retrouvait immergé dans des premiers rangs gorgés de fidèles parmi les fidèles. Ça papote sec et tout le monde ne parle que de ‘Ginge et des Wildhearts sur scène, combien de fois, quand, où, comment, l’essaim bourdonne et l’excitation croit au fil des minutes d’attente. Un excellent groupe parisien fait les frais de la première partie, The Dead Pop Club, mais ne rêvons pas, les gens sont là pour Ginger et son équipe de vétérans extraordinaires.

    Ils arrivent enfin sur scène : Ginger, CJ, Danny McCormack et Ritch Battersby. L’apparition des Wildhearts vaut largement toutes les grandes apparitions, celles de Motörhead, des Heartbreakers, des Mary Chain ou de Jerry Lee. On parle ici de monstres sacrés.

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    Ce qui frappe le plus chez Ginger, c’est sa grosse tête, couronnée d’une extravagante crinière de dreadlocks. Il joue sur une guitare noire de metaller et porte un perfecto, des tatouages et des badges à gogo. Sur scène, Ginger opte pour l’extrême concentration et raréfie les contacts visuels avec le public. Il se relâchera en fin de set lorsque des bonnes âmes lui proposeront des verres de Jack pour le désaltérer.

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    À sa gauche se tient de façon inespérée Danny McCormack, rescapé d’une amputation de la jambe droite. Il tient debout, c’est sûr, mais il doit parfois poser son cul sur un tabouret. Il est le bassman anglais par excellence, présent, dense, épais et Wildheart de la première heure. Les rares fois où il sourit, on voit de jolis trous dans sa dentition de pirate. Il porte sur le public un regard d’une profonde fixité. McCormack est lui aussi un héros, tous ceux qui connaissent l’excellent Uppers And Downers des Yo-Yos se prosternent jusqu’à terre devant lui.

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    De l’autre côté de Ginger se dresse CJ, son autre bras droit, tout aussi vétéran des Wildhearts de la première heure, un CJ chapeauté de frais qui gratte sa red gratte bas sur les genoux et qui complète l’infernale riffalama de Ginger.

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    Dès le «Diagnosis» d’entrée en matière, ça blasticote dans les brancards. On retrouve cette petite bombe sur leur dernier album, l’implacable Renaissance Men. Ils enchaînent avec un «Let ‘Em Go» tiré du même endroit. Il semble que les Wildhearts atteignent la vitesse de croisière des groupes bien rodés, mais certains objecteront qu’ils naviguent déjà au sommet de leur art depuis vingt ans, ce qui n’est pas faux, d’autant qu’ils enchaînent avec «I Wanna Go Where The People Go», ce hit interplanétaire tiré de P.H.U.Q et qui reste aux yeux et aux oreilles des fans de la première heure le grand album classique des Wildhearts. «I Wanna Go Where The People Go» vaut n’importe quel hit des Beatles ou des Mary Chain, ce hit développe une effroyable puissance mélodique, un souffle magique qui se glisse sous la peau et qui provoque ces frissons tellement indispensables à la vie. Alors bien sûr, on bascule dans le surréalisme à les entendre jouer Wanna Go.

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    Ils vont tirer deux autres merveilles de leur vieux Fishing For Luckies : «Sick Of Drugs et « Red Light Green Light». L’autre moment surréaliste du set est la résurrection de l’immense «Vanilla Radio» tiré de The Wildhearts Must Be Destroyed. Même chose : ils défoncent la rondelle des annales à coups de powerhouse mélodique. C’est aujourd’hui un son unique en Angleterre. Les Wildhearts sont les seuls à proposer cette miraculeuse mixture de pop anglaise et d’overdrive de power surge. C’est d’ailleurs le problème : les étiqueteurs ont fini par les classer dans le rayon hard-rock, alors qu’ils n’ont rien à faire dans cette fâcheuse compagnie.

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    Les Wildhearts tirent aussi «The Jackson Whites» de l’excellent Chutzpah et terminent leur set palpitant avec l’«Action Panzer» qu’on peut trouver sur la compile Coupled With, une compile qu’il faut considérer comme indispensable, puisqu’elle rassemble tous les grands singles des Wildhearts. En rappel, ces démons vont blaster l’effarant «My Baby Is A Headfuck» tiré d’Earth Vs The Wildhearts, un cut que Mick Ronson rendit mysthique, pas seulement parce qu’il y joue un solo d’antho à Toto, mais aussi parce que ce solo fut le dernier de sa vie. Ronno allait mourir aussitôt après.

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    S’il est un conseil qu’on peut donner aux amateurs de grand rock anglais, c’est d’écouter l’excellent Renaissance Men qui vient de paraître. Depuis vingt ans, les Wildhearts collectionnent les grands albums, mais celui-ci semble encore monter d’un cran, tellement il est bourré de son et de purs moments d’hystérie collective. Le stand-out track est ce fameux «Let ‘Em Go» balancé sur scène comme une bombe sur le Japon, car il sonne tout simplement comme un hymne. C’est le pouvoir du grand Ginger que de savoir composer des hymnes rock. Il sait propulser sa power-pop comme une fusée à travers le cosmos. Ah il fallait voir les fans sauter en l’air avec les bras tendu et reprendre en chœur cet excellent Let ‘Em go ! - Go find your own way home/ Go find your own way home/ Find your own way - Le son semble se dégager du cut en de gros volutes ambitieux. Ils reprenaient aussi «Dislocated», le brûlot qui ouvre le bal de l’A. Dès les premiers accords, on sent nettement l’énergie des invaincus - All the while the enemy was just/ Around the corner - Ces mecs jouent the blast furnace forever. Ginger fait partie des gens incapables de se calmer, ce n’est même pas la peine de lui poser la question. Cette fois, il frise l’apoplexie marmoréenne à la Killing Joke, tout l’espace du cut est bombardé de son et les canards boiteux ont intérêt à se trisser vite fait. Ginger vise ici l’extrême explosif et il finit en apothéose harmonique wildheartienne. Tout homme normalement constitué doit tomber sur le cul. Et quand on entend «Dislocated», il faut bien comprendre que Ginger n’a fait que ça toute sa vie et qu’il ne sait faire que ça, et qu’il n’est pas question de lui demander de faire autre chose. Il est le pendant mélodique de Lemmy. Même genre de carrure, même vision d’un son, même prodigieuse aisance à l’incarner. Les Wildhearts ouvraient leur set avec l’infernal «Diagnosis» qui boucle l’A : ils jouent ici la carte de l’extrême démolition riffique. C’est effarant et comme si ça ne suffisait pas, Ginger nous achève avec un final éblouissant, l’une de ses grandes spécialités. On trouve encore deux coups de maîtres sur cette A demented : «The Renaissance Men» et «Fine Art Of Deception». Ils jouent le premier au tiguili de CJ/Gingerama avec des chœurs pris dans la nasse de la rascasse - Arriba ! - Ginger chante dans l’âme même d’une borderline sonique. Pour comprendre ce que ça veut dire, le seul moyen est de l’écouter chanter dans l’âme de sa borderline sonique. On peut parler ici d’énergie de la densité sensitive. Les Wildhearts passent ensuite «Fine Art» à la rôtissoire de l’intensité mirifique, ils filent à une fantastique allure. Ginger entre en lévitation pour soloter, c’est du très grand art et derrière, les deux autres bombardent le cœur du nucléus productiviste avec un acharnement inquiétant. Rien qu’avec l’A, on se sent groggy. Tellement de son, tellement d’aventures, tellement de perfection ! Que peut-on attendre de plus d’un disk de rock ?

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    Une B du même acabit ? Alors voici l’acabit d’Aqaba, comme dirait Lawrence d’Arabie. Ouverture du big ball de B avec «My Kinda Movie», ultra pulsé par Ritch Battersby le mangeur de bananes et on assiste à un vroomage de power-quartet mixé à des coulées de lave en creux de cratère. Avec les Wildhearts, les choses finissent toujours par basculer dans une sorte d’excès protéiforme, un capiteux mélange de magie, d’harmonie et de power. Ce que vient confirmer «Little Flower», une pop qui semble dévorer le cœur de la vieille Angleterre. Ginger s’entoure d’une masse sonique absolument extravagante et l’ineffable Danny McCormack pilonne pesamment son bassmatic. Ils terminent cet album hors du temps et des modes avec «My Side Of The Bed», véritable émulsion de power-pop touffue et radieuse, gorgée de son jusqu’à la nausée, puis voilà «Pilo Erection», fantastique camouflet en forme de fin de non recevoir - I’ll be there waiting/ Pilo-erect ! - Comme le disait si bien Jerry Lee, follow that, niggah !

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    C’est encore Vive Le Rock qui sauve les meubles en Angleterre en consacrant six pages aux Wildhearts. Guy Skankland s’assoit en face et tend son micro. Ginger tient très vite à affirmer que les Wildhearts sont devenus une famille, à force d’en voir des vertes et des pas mures - We got through so much - se plaît-il à répéter. Il revient aussi longuement sur le retour inespéré de Danny McCormack dans le groupe, après dix ans d’errance dans le junk, tout son matos vendu, des journées passées au lit, gouching out on the couch. Ginger se marre, car Danny est devenu la mascotte du groupe - An hour on stage with him and I feel a sense of pride - Il dit sa fierté de se retrouver sur scène avec son vieux Danny boy. Et comme on lui a coupé une patte, les Wildhearts sont devenus the seven-legged rock’n’roll machine, une formule assez drôle qu’on peut lire au dos des nouveaux T-shirts du groupe. Ginger tient aussi à préciser que Renaissance Men est un album enregistré live en studio et chacun des cuts doit pouvoir être joué sur scène - If we can’t play it live, fuck it - Il reste persuadé que les fans veulent de bons albums des Wildhearts - They want a roaring to fuck album - Dans la foulée, il ajoute qu’il n’aime pas le mot fan. Il préfère ‘community’. Il donne d’ailleurs une combine : pointe-toi au bar en portant un T-shirt des Wildhearts, et les contacts se feront très vite, comme au temps de Motörhead. Ginger rappelle que ce fut toujours un honneur pour lui que de porter un T-shirt Motörhead. Il parle d’une notion en voie de disparition, qui est la loyauté for your favorite bands. Voilà les deux mamelles des Wildhearts : community and loyalty. Skankland tente de les piéger : «Avez-vous vu The Dirt, le biopic consacré à Motley Crüe ? Croyez-vous qu’on puisse espérer un biopic consacré aux Wildhearts ?» Ginger saute en l’air : «I fucking hope not !» Jamais de la vie ! Et il ajoute en ravalant son dégoût : «Ils sont actuellement en train d’en faire un autre sur les Pistols, et après ils vont en faire sur Poison et Bon Jovi !» Ginger s’en prend violemment aux gens qui font appel aux producteurs à la mode, au ‘in’ video guy ou au big management company. « We’ve always fucking hated that and walked away from that era !» On a toujours détesté ces pratiques puantes. Mais les gens des maisons de disques interpellent les Wildhearts : «Tous les autres font un biopic, pourquoi n’en faites-vous pas un ?» Ginger écrase son verre dans le creux de sa paume et bave de rage : «That’s exactly why we don’t want to fucking do one !» Il préférerait un docu. À condition d’avoir le bon angle. Mais il répète qu’il n’y a rien d’exceptionnel dans l’histoire des Wildhearts - We never really had a big success, we were quite a popular underground type of band - On n’est qu’un modeste groupe underground qui n’a jamais eu de gros succès. Cette humilité vaut tout l’or du monde. Ginger et ses amis comptent parmi les derniers géants de la vieille Angleterre.

    Signé : Cazengler, wildbeurk

    Wildhearts. Backstage By The Mill. Paris XVIIIe. 26 octobre 2019

    Wildhearts. Renaissance Men. Graphite Records 2019

    Guy Skankland. Born to raise hell. Vive le Rock # 63 – 2019

    De gauche à droite sur l’illusse : CJ, Ginger, Ritch Battersby et Danny McCormack.

    12 / 11 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    OMETEOTL / JARS

    Retour à la Comedia. Trois semaines à courir de-ci de-là, que voulez-vous les rockers ont des vies trépidantes, mais ce soir ce sont les Jars, des oisons particulièrement sauvages, et puis pour citer Long Chris, quand l'aigle est blessé ne revient-il pas vers les siens ! C'est beau, même si l'on est en pleine santé.

    OMETEOTL

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    Méfions-nous des apparences. Au premier abord, rien de plus simple, trois gars sympas, le trio de base : basse, batterie, guitare. Au deuxième, toujours les trois éléments basiques et encore trois sympathetics guys. L'on pourrait en rester-là. Pour faire bonne mesure nous ajouterions qu'ils n'ont pas joué indéfiniment, pas assez longtemps, et l'on classera leur musique dans la catégorie prog-évolutif. Evolutif, c'est très bon, le terme par excellence qui ne veut rien dire et tout sous-entendre. Ne serait-il pas temps de passer aux choses sérieuses.

    Justement les choses sérieuses c'est ce à quoi s'intéresse Ometeotl. Déjà, rien que le nom – essayez de le recopier du premier coup sans commettre une faute d'orthographe – fleure bon la fleur de peyolt, le Mexique, Artaud et Castaneda. Mais leçon cela, trop littéraire, trop hippie, même s'ils ont les cheveux longs. Peut-être vaudrait-il mieux regarder du côté d'un François Schuiten et ses mondes ( im)parfaits, d'autant plus étranges que ce dessinateur reste obsédé par la structure du cercle à tel point que son œuvre graphique s'efforce de représenter notre monde cubique – entendez par là les architectures dans lesquelles nous vivons, mais aussi ce qui dénote déjà une réflexion plus poussée, le parcours de nos existences - sous forme de cycles répétitifs. La musique possède cette supériorité par rapport au dessin qu'elle se déploie sous une forme volumique, autrement dit, elle tend à exprimer non pas platement la quadrature du cercle mais la cubiciture de la sphère. Bref nous sommes plus près de Parménide que de l'ésotérisme de pacotille, de babacotille.

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    Est-ce un hasard si une des trois seules images que nous trouvons sur le FB ometefuckinotl du groupe est un dessin de M. C. Sheters, qui a passé sa vie à dessiner des mondes impossibles dans lesquels toute forme au pire en engendre une autre – très souvent métaphoriquement son antithèse, exemple des poissons qui ne sont que des oiseaux et vice-versa – et au mieux se perd dans un espace vide que ne sous-tend aucun espace. Mathématiquement parlant, un élément vide est-il un élément ou pas. Etre ou ne pas être. Ne vous prenez la tête, envoyez chier ce genre de problématique aussi vicieuse qu'une bande de Möbius. La troisième image de leur galerie n'est-elle pas un zéro de o ? Nullité absolue ou perfection divine ? A vous de choisir.

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    En attendant sont trois sur scène. Z'ont profité de la balance pour jouer. Longuement. Pas une répétition. Une approche. Et maintenant les voici. La chose choque. La musique est complexe mais les morceaux sont courts. Un peu comme s'ils se contentaient de poser le problème mais se refusaient à le résoudre. Beaucoup comme si ce n'était que des fragments destinés à se rejoindre plus tard. A work in progress. Florian est à la basse. Z'ont un satané boulot à accomplir. Deux moteurs, Damien à la batterie et Jonah à la guitare. Une tâche ardue, chacun joue sa partie mais doit faire attention à ce qu'elle s'imbrique dans celle de l'autre. Quand ils ne peuvent plus, lorsque la fusion devient impossible, le morceau s'arrête, une armée qui ne peut pénétrer plus avant dans le corps de l'ennemi. Florian, le visage protégé par le rideau de ses cheveux noirs – les deux chevelures de ses camarades tirent vers le blond – s'occupe de la logistique, fait en sorte que les deux autres puissent avancer, il glisse sous leurs pas de conquérants de l' inutile inconnu comme des éléments d'un pont mobile lancé sur le vide. Ne croyez pas qu'ils produisent une musique intellectuelle et ennuyante à la manière d'un certain jazz moderniste déconnecté de toutes ses racines, non ils restent dans la chaleur du rock'n'roll, les titres parlent d'eux-mêmes, Point G, Wild Womans, Mojave baby, Phallic Power, le zéro focal et orgasmique se résoudrait-il en l'orifice du sexe yonique.

    Un déploiement sonore qui semble aller droit devant, mais si vous prêtez l'oreille vous vous apercevez que la ligne droite s'incurve et peu à peu vous enferme puis paraît se clore selon elle-même en un cercle, mais c'est plus subtil que cela, la batterie cogne à l'intérieur de la concavité pour l'empêcher de se refermer, et la guitare oscille à cloche-pied, un jeu de gamin qui s'oblige à ne jamais poser le pied sur les dalles rouges de l'esplanade éparpillées aléatoirement sur la surface grise du ciment, difficile tentative de traversée qui pour être victorieuse nécessite un surcroît d'efforts et réflexions, ce n'est pas la gamme qui est augmentée, mais la réalité virtuelle des structures sonores engendrées par la créativité phonique dont le tourbillonnement est conçu en tant que géométrie appliquée de diffractions spiraliques catastrophiques. Il est des musiques qui se font entendre mais celle d'Ometeotl se doit d'être écoutée. Un groupe à suivre.

    JARS

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    Il est des instants de vérité. La semaine dernière ( voir notre précédente livraison 438 du 14 / 11 / 2019 ) nous avions écouté avec ravissement – l'emploi de ce terme terme restera incompréhensible chez les mozartiens – deux de leurs opus. Restait à savoir s'il irradiaient sur scène d'une aussi grande intensité. La réponse ne s'est pas faite attendre. Du phosphore pur. Qui s'enflamme à l'air souillé de notre monde de par ses seules qualités intrinsèques. Mais celui-là nous fait le coup du phénix qui brûle mais qui ne s'éteint pas. Un feu inextinguible qui n'a pas besoin de renaître de ses cendres. Toutefois vous avez un avant : les trois gars Anton, Vova et Sasha S, de tranquilles garçons derrière leurs instruments. Et puis un après. N'essayez pas de savoir, il est trop tard. Bombardement atomique. Explosion nucléaire. Libération d'énergie pure. Destruction de la planète. Trois fous furieux sur scène. Dans la fournaise de l'action. Si vous voulez tout voir ouvrez votre troisième œil, celui de la folie.

    Ne les nommerai plus par leur prénom, leur attribuerai désormais l'algorithme générique et indivis de chatouny, ces ours fous que l'hiver russe n'arrive pas à endormir, alors ils errent dans les forêts désertées, habités d'une immense fureur, sans doute la cervelle encombrée d'un rêve trop grand pour le contenir. Qui les dépasse et les enjoint de marcher sans trêve dans le but de réveiller et de détruire le monde des hommes enfoncés dans une servitude volontaire.

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    Chatouny est à la basse. Jamais vu, jamais entendu un tel bassiste enragé. Une bête malfaisante qui tourne en rond dans sa cage, incapable de rester immobile une demi-seconde, monopolise l'espace devant la scène pour lui tout seul, personne ne s'y risquerait, un fauve enragé, quant à ce qui sort de sa basse, des dégelées de riffs, des cascades dégringolées de notes qui vous donnent l'impression que l'on s'amuse à vous racler à l'aide d'une machette rouillée la chair qui entoure vos os, une inédite collection de bruits inaudibles, caressez-vous la trachée artère avec un hérisson, les plus courageux utilisez un porc-épic, une virtuosité qui rappelle celle d'un Django qui aurait abandonné le picrate à 9° bien de chez nous pour ne boire que de la nitroglycérine pure des nihilistes révolutionnaires russes. Imaginez le désastre. Ce mec me force à inventer le concept de noise-philharmonic. Tout ce que n'avez jamais voulu ouïr, vous est révélé sans votre accord.

    Chatouny est à la lead. A lui tout seul il fait plus de bruit que le Blue Öyster Cult. Comme il ne peut pas décemment dire ''doucement la basse'', faut qu'il sorte ce qu'il a de meilleurement plus horrible à disposer sous le sapin de Noël. Pas de problème, il a de la ressource. Ce n'est pas au choix, livre en vrac, les derniers jours de Pompéi, la chute de l'Empire Romain et l'explosion du volcan de Santorin qui envoya l'Atlantide dans les bas-fonds de l'océan, rajoute même Hiroshima mon amour, histoire de se faire comprendre par ceux qui ont des lacunes en histoire antique. L'accompagne le tintamarre de la voix, c'est du Russe on ne comprend rien, mais à la vigueur avec laquelle il articule ses oukases borborygmiques on intuite tout de suite qu'il annonce tempête force mille dans son bulletin météo. L'a de ces accélérations cordiques que l'on n'y croit pas, que l'on doit cauchemarder, qu'il a acheté une guitare spéciale fin du monde, il ne s'en servira pas longtemps car au train où il gronde, il ne la gardera pas longtemps, ne reste plus grand chose à détruire par ici.

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    Chatouny est à la batterie. Oubliez les deux précédents. Celui-ci avec ses cheveux blonds, un champ de blé ukrainien, a ouvert le concert. Vous a asséné trois coups définitifs sur sa caisse claire, à faire bouger le plancher, à faire trembler la Tour Eiffel, à faire s'écrouler la tour de Pise, à faire vaciller les élites de son pays. A-mi concert, il quittera sa machine drumique et pendant que ses acolytes firent silence, il nous parlera en anglais de la répression policière en Russie. Pas triste. Pour les curieux rendez-vous plus bas pour la traduction de son appel. Vous comprendrez que la violence musicale du groupe n'est pas gratuite, il ne s'agit pas d'une stérile surenchère hors de tout propos, qu'elle est articulée sur la situation d'une jeunesse sacrifiée par son Etat. Cette musique ne tend pas la joue droite quand on la gifle sur la bajoue gauche. S'agit de rendre coup sur coup. Alors Chatouny retourne sur son siège et il reprend ses foudroyantes jonchées d'orages secs. Le craquement des chênes que l'on abat pour le bûcher d'Hercule s'accumule dans vos tympans, vous êtes emporté en un tournoiement infini, la grande roue du monde grince horriblement, elle quitte son support et s'écrase en flammes sur le confort de vos certitudes.

    Lorsque le groupe s'arrête, vous avez du mal à recoller avec la sordide réalité de votre présence. Une lourde minute de silence s'installe en l'honneur des survivants dont vous faites partie. Jars vous a mis en boite. Espérons que vous pigerez la démonstration, que ne finirez pas sur le haut de l'armoire, sagement aligné, avec les bocaux de confiture des grands-mères. Le punk russkof ne donne pas dans le dérisoire futile. Il préfère les routes de l'affrontement. A méditer.

    Damie Chad.

     

    14 / 11 / 2019MONTREUIL

    LA COMEDIA

    ALICIA F ! / LES VIEILLES PUTES

    THE LECHERS

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    La Comedia c'est comme les petits beurres, une fois que vous en avez croqué un, vous craquez le paquet en entier. Donc re-retour. Deuxième concert d'Alicia F, en plus derrière vous avez du lourd chevronné, un quarteron de Vieilles putes, connaissent parfaitement leur métier, et un groupe d'Irlandais, des têtes dures par excellence.

    ALICIA F !

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    Epaule dénudée, t-shirt Fuck Cancer, bottes lacées qui n'atteignent pas le genou, bas résillé bientôt auréolé d'un trou de chair zone de perdition au-dessous du tatoo, chaînes d'argent épigastriques, et surtout ce recueillement, cette écume sur les lèvres entrouvertes d'un sourire amusé presque intérieur, une gamine qui médite un sale coup. Celui de s'offrir corps et âme pour une heure de jouissance extrême aux démons du rock'n'roll.

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    Elle attend. Pas longtemps. De sa guitare en V, de son trident poseidonesque, Tony Marlow harponne sans préavis le riff, le monstre se défend, il gronde et grogne de fureur, Fred Kolinski lui assène de violentes tabassures sur la tête à lui briser l'occiput, c'est bien la baleine blanche, le cachalot maudit du rock'n'roll qui vient de surgir de ses plus profonds abysses, il ouvre sa gueule pour briser l'équipage de malotrus qui s'est aventuré à le réveiller, Fred Lherm a beau lui jeter des lignes hérissées d'hameçons dans le gosier grand ouvert afin de lui arracher les entrailles, il n'y prend pas garde, c'est vers la statue silencieuse d'Alicia qu'il se tourne, afin de la happer d'un seul coup de mâchoire meurtrier.

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    Il ne l'aura pas. C'est lui qui va se faire avoir. La sirène était une tueuse. Une carnassière. Elle vous le mord, à pleines dents, à plein gosier, un nuage de pourpre enrobe les deux combattants, qui saigne-là parmi les étoiles de mer obscure, c'est la lymphe menstruelle de la féminité, Monthly Visitors qui vous submerge, le sang du taureau mithraïque qui s'écoule dans la fosse, vous asperge, une ondée bienfaisante qui revivifie vos forces exténuées. Alicia déchaînée. Elle ne bouge pratiquement pas. Juste quelques gestes, quelques poses, des effets de glaciations subites qui figent dans vos prunelles sa silhouette pour l'éternité, mais la voix, braquée sur vous, une montée incandescente de lave, un lac de feu, une fleur rougeoyante de volcan, qui vous regarde comme l'œil menaçant d'un cyclope que ravage un flot de haine. Vous n'avez qu'une envie, c'est de sauter à pieds joints dans cette marée incoercible de sang irascible et de vous fondre en ce feu régénérateur.

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    Ne soyez pas dupes, le rock'n'roll est comme le dieu Janus, une face tournée vers les grandioses réminiscences légendaires du passé et l'autre accueillante selon la présence guerroyante du monde. Alicia vous conte The city of broken dreams, la guitare de Tony flambe, Kolinski concasse sans remords vos rêves et Lherm exhale de sa basse de lourds nuages de poussières empoisonnées, subitement la musique s'est faite symphonique et la Diva vous enlace dans des arabesques vocales qui s'enroulent autour de vous avec la force de lianes carnivores décidées, par l'entremise de leur mille points de succions extatiquement douloureux, à aspirer votre âme. Alicia vous la rendra, clouée des mots de vos désastres les plus intimes que plus jamais vous ne prononcerez, mais qui suinteront en vous, inguérissables et éternelles blessures.

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    Love is like a switchable, l'esprit n'est jamais loin de la chair, Alicia glisse sa main en son entrecuisse, d'un geste frauduleux elle caresse son sexe – à ses côtés les musiciens deviennent fous – et très vite elle ressort sa fine menotte magnifiée d'un doigt d'honneur – le public ondoie sous l'outrage – la voici métamorphosée en l'androgyne mythique qui se suffit à elle-même, qui nous fait l'aumône de son fabuleuse apparition parmi nous. Elle est miroir, glauque lumière, qui nous renvoie le reflet de notre fan attitude, de notre incomplétude de midinette assoiffée d'une réalité dont nous nous complaisons à ne jamais franchir le fossé abîmal.

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    My no-generation, depuis son origine le rock'n'roll trimballe le regard désabusé de l'adolescence qui sait qu'elle est l'ultime fleur fraîchement éclose du genre humain, vouée à se faner. L'acmé d'un animal destiné à dépérir longuement tout le reste d'une longue existence qui ne retrouvera jamais son heure de gloire. Le complexe d'Hamlet. Alicia assène les mots parmi la tonitruance orchestrale, nous sommes tous les enfants d'une génération éperdue.

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    Un set magnifique, Alicia en prêtresse iconique, soutenue par trois musiciens endiablés, elle a rivé l'assistance à ses lèvres, nous a enchaînés tels de minuscules prométhées à l'écrasante grâce de sa présence. Ce soir l'on a effleuré l'essence du rock'n'roll. Ne nous laissons pas submerger par l'émotion, les contes les plus noirs d'Edgar Poe sont parcourus d'éclats de rire grimaçants. Terminent sur Le diable avec toi, le Shakin'All Over de Johnny Kidd en français, version sixties des temps d'innocence perfide du rock'n'roll.

    ( Ces pics sont-ils de David Costa

    Ou de Myriam Guilmard Costa ?

    je ne sais pas, en tout cas

    pas de leur chat )

    LES VIEILLES PUTES

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    D'habitude elles tapinent vers Montpellier, mais pour des professionnelles comment résister à l'attrait de la région parisienne. Un petit point grammatical s'impose, malgré notre pronom personnel au féminin pluriel, il vaudrait mieux dire '' ils'' car les Vieilles Putes comptent en leur rang plus de gars que de gals. Trois contre deux. De(ux)moiselles battues à plate couture. Peut-être est-ce pour cela que JC a essayé de partager la pomme en deux. Donc deux filles et demie et deux garçons et demi. Non il ne s'est pas fait opérer ni n'a osé pousser l'égalitarisme paritaire jusqu'à changer de sexe par opération du Saint-Esprit. Ce n'est pas le genre de la maison. Pour le haut il a laissé une pilosité foisonnante envahir son visage. Pour le bas il ne s'est pas débarrassé des bijoux de famille, l'a endossé un kilt, une solution équivoque si l'on y réfléchit un minimum. Pour Sylvain et Nico, pas de problème, assument totalement leur rôle de mecs. Mènent leur guitare à un train d'enfer. Que voulez-vous chez Les Vieilles Putes les câlins sont brûlants et rapides. Vous enfilent quatre passes en dix minutes. Plus machosas qu'elles vous ne trouverez pas. C'est bon, mais c'est court.

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    Mais il est temps de nous pencher sur la cohorte des amazones. La première fois que j'ai vu Ludivine, l'idée qu'elle ferait partie du groupe ne m'est pas venue. L'était assise sur la marche de la porte-fenêtre, semblait un peu déboussolée, une jeune femme désorientée de la vie, fatiguée. Très surpris de la voir s'installer derrière la batterie. Sur les deux premiers morceaux elle a poumpoumé sans plus. C'est après qu'elle s'est réveillée. Une lionne. De la chair de patron idéale. L'ouvrier que vous faites bosser dix heures sans même une pause pipi et qui devient de plus en plus performant au fur et à mesure que l'horloge tourne. Vous casse la baraque en moins de deux, vous ratiboise le jardin en moins de trois. Vous trombine trois heures supplémentaires de taf sans demander à être payé. Nos guitar-héros ont dû mettre les bouchées doubles car elle a ramponné à mort, speedé à outrance. Au sixième titre les Vieilles Putes marathonaient à donfe, Ludivine a relâché sa crinière de cheveux blonds et elle vous a martelé une charge digne des lanciers du Bengale. Quant à JC, il n'est pas resté derrière à chercher les vers luisants, a directement branché ses lignes de basses sur le métronome du drumin' et ne s'est plus posé de problème. L'a galopé à la manière d'un étalon qui parade en tête du troupeau.

    Sauf que tout à fait devant il y avait Sophie. Elle a un sourire enjôleur moins sage que son prénom. L'en faut plus qu'un larsen tenace pour la désarçonner, sûre d'elle, qu'elle finirait bien par lui clouer le bec, d'ailleurs au bout de quatre minutes, il s'est dépêché d'obtempérer, l'a compris que celle qui l'ouvre c'est elle, Sophie la chanteuse. Micro en main, toute fessue, toute dodue, toute charnue de partout, un charme fou, un charisme ravageur, vous raconte des horreurs et l'assistance reste pendue à ses lèvres. N'y a que le groupe derrière qui ne fait pas attention à elle. Ce n'est pas du mépris. Simplement l'assurance qu'elle est capable de se tirer de toutes les difficultés avec une aisance indiscutable. Et ils ont raison. Place ces lyrics au bon endroit, et pourtant à la vitesse de ses acolytes les fenêtres de tir vocal sont réduites. A pleine voix, mais jamais époumonée.

    Les Vielles Putes sont intègres. Elles ont le punk qui flirte un tant soit peu avec le rock alternatif français, foutent l'accent davantage sur le dérisoire des situations que sur la nécessité d'une révolte radicale. Nous débitent en tranches des scènes de la vie scabreuse des populations en mal d'intégration bourgeoise plus attirées par l'expérience des limites que par l'adhésion moutonnière à un existentialisme au cul correctement coincé. Sophie vous narre et vous marre tout cela en Balzac des marginaux en dérive extrêmisée. Plus de quinze ans d'existence. Vous pondent toutes les trois minutes un hymne plus trashy que le précédent. Une fois qu'elles ont atteint leur vitesse de croisière, vous êtes sur que personne ne les arrêtera. Elles vous content les déboires de l'être humain confronté aux affres de notre modernité. Gros sabots gaulois et pieds nus sur la terre qui a perdu toute sacralité. Elles reviennent de loin. Elles en ont vu des vertes et des pas mûres. Des pourries aussi. Mais elles préfèrent en rire qu'en pleurer des larmes de crocodile. Sophie suffit à tous ces affects. Antidote joyeux aux maux du siècle.

    THE LECHERS

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    Des Irlandais, de Dublin, en tournée en France. Vu leur nom, doivent s'intéresser à la mesure de l'énergie qu'ils dégagent. La phrase précédente risque de soulever des interrogations chez un certain nombre de lecteurs. Cette affirmation hypothétique est trop théorique. Mais ceux qui ont déjà eu la chance d'avoir vu les Lechers en leur pratique punkoséidale du rock'n'roll auront compris. Le groupe dépense une folle énergie. Point à la ligne. Pas plus difficile que cela. Nous encouragerons les esprits curieux à s'inquiéter des ondes gravitationnelles que leurs corps dégagent. Cette étude vous permettra surtout de dresser la courbe isotopique de votre déperdition personnelle. Moins vous émettez plus vous vous rapprochez de votre mort. Point final, cette fois-ci.

    Trois sur scène. Quand ils sont montés sur l'estrade, vous avez cru que vous comprenez l'anglais, dès que le batteur a ouvert la bouche, c'était clair comme de l'eau roche, mais son accent du sud vous détrompe rapidement, c'est simplement un français qui s'en est allé villégiaturer voici depuis une vingtaine d'années en la capitale de la République d'Irlande. L'a fait son chemin, s'est aussi intégré à l'équipe des Outcasts, groupe punk des années légendaires.

    Une dégaine incroyable. Le pire c'est qu'elle illustre parfaitement le paragraphe introductif. Le bassiste occupe l'échelon le plus bas sur l'échelle de Lecher. Remarquons toutefois que comparé à la moyenne de nos contemporains avachis il assure grave. Toutefois discret au possible. Une figure glabre qui ne laisse transparaître aucune émotion. Visage pâle. Retranché en sa tour d'ivoire. Si ce n'était le rythme de son instrument il semblerait ne plus entretenir de rapports avec le monde qui l'entoure.

    Look de corsaire, bandeau de samouraï, arbore bizarrement une mèche de cheveux qui retombe sur son visage et qui ressemble à un scalp prélevé sur le cadavre d'un ennemi, se charge de la lead et du chant. Ne ménage pas ses efforts. C'est lui qui donne forme à la musique des Lechers, il l'étalonne, lui dessine un profil, la charge de hargne et d'électricité. Celui-ci vous le mettez sur les derniers échelons. Un individu plein de fougue, déborde d'envie de battre le fer de la vie tant qu'il est encore brûlant.

    Enfin le batteur. Un dominant. Le mâle alpha pour parler comme les comportementalistes animaliers. Une boule de billard lisse refermée sur sa propre ivoirine. Un de ces alephs, ces nombres inventés par Cantor qui contiennent l'univers et encore plus. Vous pouvez en extraire tout ce que vous voulez, une fois que vous aurez rempli le monde des collections d'objets qui le forment, il en restera encore dans le fond de la sacoche mathématique, selon certains vous n'en saurez jamais plus, l'inconnu restera caché au creux du sac, mais d'autres prédisent que le contenu s'évadera sous forme d'un rayonnement kaotique, une radiance d'énergie folle, peut-être des milliards de milliards de big bands qui n'en finiront pas d'éclore. L'est ainsi J.P. Le phisotope – peut-être le nom de la philosophie de la folie – il émet d'invraisemblable quantités d'énergie, un roulement de tambour monumental et infini. D'un bout à l'autre du set. La même galopade, un rythme soutenu, imperturbable, au-dessus du jeu cordique, qui plane à dix mille mètres, qui emporte le tout avec lui, qui précipite le groupe en un tohu-bohu souverainement ordonnancé. Même pas une fuite en avant, une intumescence rythmique qui gonfle repoussant les frontières de l'univers de sa propre présence.

    Le set se termine comme il a commencé. La bourrasque sonore s'arrête avec la même souveraineté par laquelle elle avait débuté. The slide, Toxins, No like that, You're already dead, Go go paranoïa, Stop, les titres essaient de rendre compte du phénomène tout en ayant du mal à en évaluer l'étrange ampleur. Longs applaudissements admiratifs.

    Le plus délirant c'est lorsque JP fait remarquer qu'il n'y aura pas de rappel car le guitariste s'est éclipsé. Ce n'est pas ce qu'il dit, c'est son accent de sudiste patenté, on était prêt a le considérer comme un surhomme siégeant au-dessus de l'échelle de Lecher et le voici redevenu un homme normal, tout semblable à nous. Ou alors peut-être est-ce parce que nous aussi, nous sommes installés au pinacle lecherien. C'est fou comme le rock vous fournit d'émotion !

    Damie Chad.

    *

    Le Chef nous attendait, un quidam qui l'aurait vu aurait cru qu'il fumait avec béatitude un Coronado, les gens sont ainsi, vous leur montrez un Coronado et ils sont obnubilés par la fumée qui monte en large cercles concentriques vers le plafond. Le Chef pensait. Il méditait. A ses yeux demi-fermés je conclus qu'il ne fallait pas le déranger, sans doute son esprit était-il en train de finaliser les subtils rouages du plan-secret que le SSR se promettait de mener sur l'échiquier géo-politique de la planète.

    Je m'assis devant son bureau, Molossa se percha sur mes genoux pour que je la caressasse et tous deux attendîmes patiemment pour faire notre rapport et recevoir notre nouvel ordre de mission. Durant près de trois heures et demie l'on n'entendit que le bourdonnement d'une mouche obstinée sur une vitre de la fenêtre. Brusquement le Chef planta son regard d'aigle dans les prunelles de Molossa.

      • Agent Chad, à partir d'aujourd'hui vous nourrirez trois fois par jour l'agente Molossa uniquement avec une double portion de viande d'autruche, je précise exclusivement d'autruche. Un seul manquement à ce régime diététique équivaudrait à une catastrophe internationale. ( L'intéressée approuva d'un bref aboiement, nous pouvions compter sur elle. ) Maintenant j'aimerais apprendre que vous n'avez pas perdu votre temps.

      • Chef, vous pouvez être fier de vos agents. Je rapporte un document ultra-secret, que voici, oui je sais, il est un peu poisseux, la belle espionne l'avait caché en son intimité la plus secrète, mais j'ai réussi à le subtiliser sans qu'elle s'en aperçoive, le voici. Je vous laisse le lire. Un appel de la Résistance Russe.

     

    '' THE NETWORK'' CASE

    L'AFFAIRE DU '' RESEAU''

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    En Russie, à Penza et St Pétersbourg, neuf jeunes gens sont détenus depuis presque deux ans. Ils sont accusés d'avoir créé l'organisation terroriste '' Network'' dans le but d'organiser une rébellion armée et de préparer le renversement du pouvoir. Ils risquent entre cinq et vingt ans de prison.

    Le dossier a été ouvert par le FSB ( ex-KGB, service secret russe ) de Penza le 18 octobre 2017. Après un jour d'interrogatoire par les services secrets, Yegor Zorin, un étudiant âgé de 20 ans de la Faculté de Physique et de Mathématique, arrêté pour possession de drogues, admit sa participation à une communauté terroriste et rédigea sa confession. Sa confession et sa participation à l'enquête épargnèrent à Zorin d'être inculpé sous le chef de '' terrorisme'', quant aux '' drogues'' il écopa de trois années de probation.

    Les accusés du '' Network case'' de Penza sont Dmitry Pchelintsev, Ilya Shakursky, Arman Sagynbaev, Andrey Chernov, Vasily Kuksov, Maxim Ivankin, Mikhail Kulkov.

    A la requête du procureur de Penza, se déroulèrent des douzaines de perquisitions et d'interrogatoires de jeunes gens en différentes villes de Russie dont St. Pétersbourg, où le FSB régional ouvrit une '' Network case'' et arrêtèrent Viktor Filinkov, Igor Shishkin et Juliy Boyarshinov

    Filinkov, Pchelintsev, Shakurky et Shagynbaev ont déclaré qu'ils avaient été torturés à l'électricité, pour les forcer à apprendre par cœur le contenu de leurs confessions. Arrêté comme témoin Ilya Kapustin a aussi déclaré avoir subi des séances de torture ( le Bureau d'investigation judiciaire a recensé 80 points caractéristiques de brûlures occasionnées par des électrochocs, des hématomes et des écorchures). Kapustin quitta la Russie et reçut l'asile politique en Finlande. Des membres du comité pour le respect des droits de l'homme de la prison de St Pétersbourg ont relevé de nombreuses brûlures et blessures sur Filinkov et Shishkin. Mais Shiskin ne témoigna pas de torture, il passa un accord avec les enquêteurs, il plaida coupable et fut condamné à trois ans et demi dans une colonie pénale. Boyarshinov, d'après des soupçons véhiculés par les officiers de la sécurité l'accusant de '' faire des choses pires'' fut transféré dans un centre de pré-triage de détention réputé pour son emploi de la torture, où il fut jeté dans une cellule surpeuplée prévue pour cent personnes, il plaida aussi coupable, mais ne passa aucun accord avec les enquêteurs.

    Plusieurs accusés et témoins ayant aussi subi des intimidations physiques et des pressions psychologiques de la part du FSB maintinrent leurs dépositions durant le procès qui débuta au printemps 2019. Ainsi, dans un centre de triage in Penza plusieurs témoins ont révélé comment ils avaient été forcés à s'agenouiller, frappés et obligés à répéter pour les mémoriser les articles de loi liés au terrorisme du Code Criminel, leur témoignage fut aussi altéré par les enquêteurs qui leur proposèrent un modèle-type. Ainsi grâce à une enquête électronique du tribunal menée à la demande des accusés, il s'avéra que des changements dans les dossiers avaient été effectuées après l'arrestation des accusés. En outre, plusieurs protocoles et confessions étaient juste recopiés l'un sur l'autre, leurs textes correspondaient à 90 %, l'on y retrouve les mêmes dispositions typographiques et les mêmes fautes d'orthographe.

    Les détenus partagent les mêmes vues anti-autoritaires et anti-fascistes. Quelques uns sont végétariens ou vegans. Beaucoup ont participé à des libérations d'animaux, organisé des marchés à prix libres, des concerts de charité et des tournois anti-racistes d'arts martiaux. Parmi les informations circulant sur les médias, recueillies par les accusés et brandies comme une preuve indiscutable par l'accusation, il y a même une recette pour un vegan burger.

    Le Centre de Surveillance des Droits de l'Homme ( anciens Droits de l'Homme NGO en Russie ) ont déclaré Yuliy Boyarshinov et Viktor Filinkov comme prisonniers politiques.

    Notre campagne soutient tous les accusés de l'affaire, à l'exception d'Igor Shishkin qui a passé un accord avec les enquêteurs. Toutes les contributions serviront principalement à payer les avocats et à fournir des plateaux végétariens et vegan aux emprisonnés :

    Vous pouvez suivre les développements the Network's case sur : rupression.com

    Aide aux accusés : Paypal:abc-msk@riseup.net

    rupression. Com

    ( maladroite traduction SSR )

      • Enfin du sérieux, agent Chad je vous félicite ainsi que l'agente Molossa, un document d'une extrême importance, j'espère que ça n'a pas été trop difficile.

      • Terrible Chef, nous avons dû opérer de nuit !

      • Je serai attentif à ce que le service comptable n'oublie pas de doubler ces heures de travail nocturne.

      • Merci Chef, mais ce n'est pas tout !

      • Quoi donc agent Chad !

      • Avant de décrocher sous un effroyable envoi de projectiles meurtriers j'ai réussi à m'emparer d'un exemplaire d'une arme de destruction massive mise au point par les rebelles russes !

      • Un Jars, je suppose ! Depuis le temps que tous les Services Secrets rêvent d'en posséder ne serait-ce qu'une photographie !

      • Oui Chef, le tout dernier modèle, fabriqué en toute illégalité dans une base belge, P.O.G.O. Records, une succursale de Missiles of October, cornaquée par rappelez-vous cet activiste Lionel Beyet que nous tenons à l'œil.

      • Agent Chad, trêve de bavardages, il est temps de spectographier au plus vite ce Jars. Je ne vous le répèterai jamais assez : le sort du monde en dépend.

    ( Agent Chad du Service Secret du Rock'n'roll ). A Suivre.