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cowboys from outerspace

  • CHRONIQUES DE POURPRE 726: KR'TNT ! 726 : WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE / SCREAMIN' JAY HAWKINS / M/X / DION LUNADON / HECATE'S BREATH / METALLIAN

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 726

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    05 / 03 / 2026

     

     

     WHO / COWBOYS FROM OUTERSPACE

    SCREAMIN' JAY HAWKINS

    M/X / DION LUNADON

    HECATE’S BREATH / METALLIAN

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

    The One-offs

     - Who Who oui oui

     

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             S’il est une pochette qui nous faisait loucher à l’époque, c’est bien celle de l’EP Decca des Who, «My Generation» : Moonie, son air ahuri et sa cocarde. Pete Townshend et son blazer Union Jack (que personne n’aurait eu le cran de porter en France). John Entwistle et cette liquette bleue (passée sur un col roulé noir). On ne comprenait pas bien l’utilité des blasons qu’il avait fait coudre sur sa liquette. Et Daltrey qu’on n’aimait déjà pas trop parce qu’on avait entendu dire qu’il cognait la gueule de Moonie. Daltrey-connard dans son petit futal à carreaux et qui faisait tellement pâle figure à côté d’un Moonie fabuleusement déhanché, à sa gauche. Cette pochette foutait le feu à la pampa de ton imaginaire. Souvenir de l’avoir examinée pendant une éternité, au moins aussi longtemps que celle de l’EP «Satisfaction» des Stones (on n’y voyait que le col roulé blanc de Brian Jones. Les autres s’habillaient comme des mecs de Pont-Audemer).

             Quatre titres sur l’EP des Who. Le plus drôle, c’est qu’on n’a jamais écouté les trois autres : focus définitif sur «My Generation» et sur le bégaiement de Daltrey - People try to put us d-d-d-down/ Just because we get around - Et cette promesse plus loin de mourir avant de devenir vieux - Hop’ I’ll die before I get old - Le seul qui a su tenir cette promesse, c’est bien sûr Moonie. Daltrey et Townshend sont toujours là, et comme tous les vieux schnoques, ils ne sont pas jojo. On a le même problème avec la reformation des Pistols. Et dire que t’en as qui vont voir ça en concert...

             Si t’écoute «My Generation» à tire-larigot, ce n’est pas spécialement pour la partie chant. Elle est sympa, mais ce qui fait la puissance du cut, c’est le break de basse que passe The Ox en plein milieu. C’est là que tu entres en religion. Ce break deviendra une obsession religieuse.

             Oh il faudra quelques années pour accéder au niveau spirituel de ce break de basse. Comme pour tout cheminement spirituel, il faut un point de départ. Ce sera une guitare sèche. Sèche parce que pas chère. Et un cahier d’accords pour apprendre les accords. Les  majeurs, les mineurs et les septièmes. Normalement ça suffit pour gratter les trucs que t’as besoin de gratter, comme «Like A Rolling Stone» ou «All Along The Watchtower», ou tous ces trucs des Stones dont on raffolait tous à l’époque, comme «Dead Flowers», «The Under-Assistant West-Coast Promotion Man», et un peu plus tard, le «Changes» de David Bowie, tellement sophistiqué. Puis t’es passé comme tout le monde à l’électrique avec une imitation Les Paul en or, une japonaise qui s’appelait Maya et qui coûtait pas cher. T’avais l’ampli qui coûtait pas cher et la grosse pédale fuzz qui coûtait pas cher. Et boum, tous les soirs en rentrant du boulot, tu grattais «No Fun» et les voisins venaient taper à la porte, alors tu montais le son sur l’ampli. No fun for you and me !

             On allait voir répéter des vagues connaissances, des mecs qui essayaient de faire du Led Zep et du blues électrique. Un jour, leur bassman s’est barré et Jean-Claude, le guitariste, me demande :

             — Tu sais jouer de la basse ?

             — Bah oui. 

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             Il a vite vu que bah non, mais il m’a montré les lignes de basse, et t’apprends assez vite. On a joué ensemble quelques années. Trouvé à l’époque un cahier des tablatures de Jack Casady. C’est une façon d’avancer sur le chemin spirituel. Et un beau jour, tu sors l’EP des Who de la caisse des 45 tours et tu décides d’apprendre à jouer le fameux break de basse qui t’obsède depuis dix ans.

             — Bon d’où c’est qu’y part le pépère ? Ah c’est en Sol et y redescend en Fa.

             Bim bim bim bim bam bam bam ! Ça martèle bien. Ça bouge pas. Couplet, tout le bordel de Daltrey et voilà le moment fatidique. Premier plan.

             — Où c’est qu’y va chercher sa note, l’enfoiré ? Bim ? Bom ? Non, c’est là. Bim bim ! Vaut mieux le prendre en bas du manche. Bim bim bim bim bam bam bam en Sol/Fa sur la corde Ré, oh tu descends sur la corde Sol chercher un Ré, ah putain, c’est enfantin, mais faut le faire groover...

             Tu remontes le plan et tu retombes sur le balancement Sol/Fa. Puis t’attaques le deuxième plan, il monte sur les grosses cordes au-dessus et tu trouves l’astuce, fuck, comme c’est bien foutu, tu le chantes pour le jouer, mais tu sais que tu vas y passer des heures pour que ça coule de source. Tu repars sur le balancement Sol/Fa pour chercher le troisième plan, dans les gras, avec une variante. C’est compliqué à jouer au médiator, The Ox claquait tout aux quatre doigts. Et sur le quatrième plan, t’es baisé, parce qu’il tagadate ses notes à quatre doigts et toi t’as l’air d’un con avec ton médiator, alors tu demandes à Dieu de te pardonner d’esquinter ce substrat de la quintessence divine, et il te pardonne. Bim bim bim bim bam bam bam !

    Signé : Cazengler, Whogarou

    The Who. My Generation/La La La Lies/ The Ox/Much Too Much. Decca 1966

     

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    L’avenir du rock

     - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Three)

     

             C’est pour des besoins bassement matériels que l’avenir du rock retourne régulièrement dans le Colorado. Il a besoin d’alimenter sa rubrique, aussi va-t-il chercher l’inspiration auprès de son vieil ami Jeremiah Johnson. C’est l’hiver. Tout est blanc et silencieux. Il franchit un col et aperçoit au loin un filet de fumée. «Ah ça ne peut être que lui !», lance l’avenir du rock d’un ton jovial, et il éperonne sa mule. Il sait que Jeremiah Johnson adore pique-niquer au milieu de nulle part. Il arrive à l’orée d’un petit bois. Jeremiah Johnson est là, avec des dizaines de flèches plantées dans le dos et son sourire de superstar. Mais il n’est pas seul. Quelle curieuse compagnie !

             — T’arrive au bon moment, avenir du rock ! C’est l’apéro !

             Il sort un litre de pastis gelé de la sacoche de son cheval et casse la bouteille d’un coup de crosse. Il casse ensuite un glaçon de pastis et le tend à l’avenir du rock :

             — Tiens, suce !  

             — Qui sont ces gens, Jeremiah ?

             L’avenir du rock désigne du doigt les étranges créatures installées autour du feu et auxquelles Jeremiah distribue des glaçons de pastis.

             — Ce sont les Crows From Outerspace...

             L’avenir du rock comprend mieux. Les créatures sont conformes à l’idée qu’on se fait des extraterrestres : ils sont verts, avec des pustules gélatineuses et des tentacules, ils poussent des borborygmes et semblent bien s’amuser. Les glaçons de pastis ont même l’air de faire leur petit effet. L’un deux lève son tentacule pour réclamer une rincette. Alors Jeremiah sort une autre bouteille gelée de sa sacoche.

             — Dis voir, Jeremiah, pourquoi tu les appelles les Crows From Outerspace ?

             — Parce qu’il sont aussi cons que les Crows ! Quand ils seront rôtis, ils vont fabriquer un arc pour me tirer des flèches dans le dos. Ça les fait marrer.

             — C’est pas pour dire, Jeremiah, mais au fond je préfère nettement les Cowboys From Outerspace.

     

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             Et nous aussi, Jeremiah, on préfère nettement les Cowboys From Outerspace. On peut même dire qu’on en raffole. Et ce depuis plus de 20 ans, depuis Choke Full Of. Car chez les Cowboys, t’as une outrance que tu ne retrouves nulle par ailleurs, sauf chez Jeffrey Lee Pierce, chez les Drones de Gareth Liddiard, chez les Beasts de Tex Perkins ou les Chrome Cranks de Peter Aaron. Michel Basly tape exactement dans le même registre, dans l’outrance du trash-blues, dans la démesure du throw-it up, telle que définie en son temps par Jeffrey Lee Pierce avec «Death Party» et «She’s Like Heroin To Me», on pourrait même citer tous les cuts du premier Gun Club. C’est

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    inespéré d’entendre aujourd’hui encore l’écho de cette fournaise. Les Cowboys sont les derniers à porter la flamme sacrée de la Guerre du Feu, comme l’ont portée avant eux tous ces cracks du boum-hue que sont les Cheater Slicks, le ‘68 Comeback de Monsieur Jeffrey Evans, Jon Spencer et tous ces groupes faramineux qu’on trouve sur l’In The Red du mighty Larry Hardy. Et qu’on retrouvait aussi sur le Nova Express de l’hyper-mighty Lucas Trouble.

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             Si on était en Angleterre, on qualifierait le style des Cowboys d’«utter fucked-up trash-punk blues». Mais on est en France, alors on peut tout bêtement les qualifier de bulldozer, ils te bulldozent ta dose, ils t’endossent le bulbe, ils te dé-bullshittent la mise, ils t’artémisent le bol, ils t’embuent la misaine, ils t’arsouillent le bilboquet, t’en avais bien besoin. En vrais bulldozers, ils passent partout, ils ratiboisent et ils déboisent,

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      c’est Attila et ses Attilettes, t’as intérêt à garer ta mobylette, et puis tu comprends vite que c’est pas un rock de demi-portions, planque ta misère, fous tes Led Zep et tes fucking Pink Floyd à la poubelle, c’est le moment de prendre un nouveau départ, amigo. Les Cowboys ont tout en magasin, le very-Big Atmospherix du désespoir («Lost Men Blues»), la valse à trois temps, et puis au coin du bois, tu vois Michel Basly gratter

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    un thème rockab («Favorite Rock’n’Roll Band») qui remet bien toutes les pendules au carré. C’est comme s’il pouvait tout se permettre. Et puis il adore faire dérailler le TGV du garage-punk («Black Haired Cocktail») et battre tous les records de destruction massive avec «Dancin’ Machine». T’as beau connaître tous ces cuts, t’es bluffé par la démesure du chant, t’es affolé par la mise en place, par l’extrême pertinence de son lard fumant, par l’assise du son qui sort de ce vieil ampli Fender défoncé et éculé par tant d’abus. Quand il gratte ses poux, c’est pour foutre le feu à la pampa. Et puis t’as les cuts du nouvel album, Spaceship To Nowhere.

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             Celui qui va te coller au mur, c’est «The Love Song». Complètement fucked-up. Point névralgique du set, mais aussi de l’album. Basly hurle par-dessus les toits. C’est magnifique ! Il chauffe à blanc, au white light white heat, il chante à la hurlette de Hurlevent, la pire de toutes. T’as pas ça ailleurs en France, Pas la peine de chercher. T’avais ça uniquement chez Jeffrey Lee Pierce et les deux ou trois screamers pré-cités.

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    En piochant dans les notes au dos de la pochette, tu découvres que Lo’ Spider a produit l’album. Lo’ et le Kaiser sont les seuls capables de capturer l’énergie des Cowboys pour la sublimer. Sur l’album, t’as aussi du classic badaboum battu à la dure («Spaceship To Love»), et t’as toujours l’heavy heartbeat du big Bazile Gonzalez, fantastique dérouleur de basslines. Il joue tout au doigt. La voix de Michel Basly est prise dans le son, c’est un son plus caverneux, bien swamplandish. Ta raison va encore vaciller avec «I Won’t Fly». Basly torture longuement son solo seventies, ça goutte de pus et ça reste diablement atmosphérique. Puis il monte «Breathe» en mode Dust My Blues, pour une wild partie de boogie down. Ah ça déboule ! C’est le deuxième cut du set et on a vu de nos yeux vu les colonnes du temple danser le twist. En B, «Better Man» est hanté par l’un de ces solos qui n’en finissent plus d’agoniser au crépuscule. Et ils repassent aussi sec à l’hot as hell avec «Get Crazy». T’as là-dedans un killer solo flash qui crève l’œil du cyclope. Encore un point chaud du set ! «As Cool As I Am» sonne un brin rockab, c’est très sophistiqué, ça file à fière allure et t’es frappé par cette façon que les Cowboys ont de renaître en plein élan ! Ils regagnent tous les trois la sortie avec une cover de «Goodbye Johnny», nettement plus lourde que celle tapée sur scène. Encore un cut qui agonise dans tes bras. C’est hanté, complètement hanté. Fantastique hommage. Michel Basly et Kid Congo sont les derniers à savoir rendre de tels hommages. 

    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. Le Fury Défendu. Rouen (76). 18 février 2026

    Cowboys From Outerspace. Spaceship To Nowhere. Lollipop Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Maman Jay peur !

    (Part Two) 

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             En 1980, Keef demande à Jay d’ouvrir pour les Stones au Madison Square Garden. Puis Ginny sa barre après vingt de vie commune - She just got fed up - Jay va se remarier quatre fois. Dans un docu, Jay dit : «My second mariage was to a Filipino from the Philippines, That didn’t work. The third mariage was a black girl from Guadalupe. The next time I married, it was a Japasese girl from Tokyo. The next time I married, it was a French girl.»

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             Jay enregistre Real Life à Paris en 1983 avec Larry Martin (guitare), Zox (basse) et un accordéoniste qu’on entend surtout sur «Deep In Love». Puis il chante en Français sur «Get Down In France». Il raconte n’importe quoi - Get down mademoiselle ! Madame ! Do it ! - C’est monté sur un beat têtu comme un âne, Jay fait tout à l’interjection - Do it ! Get down ! Move Around ! - Il ressuscite en B son vieux «Feast Of The Mau Mau», il y fait Jay the baboon, et il passe en force son «Poor Folks» sur une valse à trois temps. Il termine par une nouvelle version de «Constipation Blues» encore plus ‘lumineuse’ que celle de What That Is - I got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Alors il va jusqu’à la victoire finale, let it go ! Prout ! Il est hilarant. Il est le seul au monde à savoir pousser derrière un micro, uuuhharhhhh, tout en couinant des p’tis cris d’orfraie, et tu te marres à chaque fois que tu l’entends lâcher les gaz. Prout prout ! 

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             Puis Jay rencontre Rudi Protrudi des Fuzztones, qui le branche sur Midnight Records, le label de JD Martignon, un Français installé à New York. Martignon sort un Live de Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Jay le harcelle pour lui soutirer du blé, mais Martignon n’a pas un rond. Le Live avec Fuzztones est un mini-album 4 titres, et dès «Alligator Wine», Jay screame son scream out ! Il surpasse tout ce qui a été fait en matière de scream. Il screame encore le because you’re miiiiine d’«I Put A Spell On You», et en B, il attaque un nouveau cut, «It’s That Time Again», après avoir présenté Henry et les Fuzztones. C’est un gros boogie avec du solo de fuzz sur la fin. Puis arrive le prout final avec «Constipation Blues», oumpfff, il pousse, prrrrrr, prrrrrr, il y va au let it go et il nous sert sur un plateau d’argent le summum de la pétomanie screameuse extrême.

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             Bergsman évoque aussi une bagarre entre Jay et Esquerita, à propos d’une vieille histoire de dette. Jay sort un cran et Esquerita brandit une bouteille cassée. Le sang gicle. Jay en a marre des conneries d’Esquerita, alors il lui décoche un crochet du gauche «to the side of his head, knocked him out cold. End of fight.» Rudi raconte aussi que Jay et Esquerita ont passé du temps ensemble au ballon - According to Jay, he had to beat the shit out of Esquerita because he was a fucking queer. Chez Jay, tout est drôle, même les histoires de ballon.

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             Il existe un live enregistré au Méridien de la Porte Maillot : Live & Crazy. Jay avertit le public : «Tonight we’re part of the history. We’re doing a record ! Marci bûcouuuuu !» Et il annonce a song from a very good friend, Mr Lloyd Price : «Lawdy Miss Claudy». Et comme dans tous les albums live, t’a le solo de gratte et le solo de sax. Il pousse ses cris habituels dans «The Whammy», dans «Hong Kong», et dans «Alligator Wine» - Don’t be afraid to be an animal/ Because that’s what love is all about - Il fout le paquet sur son vieux «Put A Spell On You», et plus loin, sur l’imbattable «Constipation Blues», un vrai festival de prout-prout, ça rigole bien au Méridien, prrrrrrr splashhhh, I think it’s gonna be alright ! Puis il remercie les Parisiens, marci bôcouuuu ! Marci môsieuh !  T’es plié de rire.

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             En 1989, Jay tourne Mystery Train avec Jarmush. Il y joue le rôle du night clerck at the Arcade Hotel, et Cinqué Lee (petit frère de Spike Lee) joue le rôle du bellboy. Ils observent une prune que Jay finira par avaler. Grâce à Jarmush, la situation financière de Jay s’améliore et il achète une maison à Los Angeles. Mais il a des problèmes financiers et il largue tout pour aller s’installer en France, avec Colette, qu’il épouse. Il a 30 ans de plus qu’elle. Leur mariage dure trois ans, de 1992 à 1995. Jay est resté très attaché à la France. L’un de ses meilleurs amis n’est autre que Gainsbarre, auteur d’Evguénie Sokolov, l’histoire d’un peintre pétomane. Gainsbarre et Jay font une version de «Constipation Blues» pour un show télé.

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             Pourquoi faut-il écouter Black Music For White People ? Pour trois raisons essentielles. Un, une cover de l’«I Hear You Knockin’» de Smiley Lewis rendue célèbre par Dave Edmunds. Jay bouffe l’Edmunds tout cru. Crouch crouch ! Deux, la revisitation d’«Ol’ Man River», il y fait un vrai numéro de cirque. Et trois, «Strokin’», un heavy funk, et là le Jay devient fou. Il joue avec le funk comme on joue avec le feu. Jay est un prince clownesque, un imbattable - I’m strokin’ to the East/ I’m strokin’ to the West ! Have you ever made love before breakfast ? - Il mène le bal, il groove son scream to the East et to the West -Did you make love yesterday?/ Did you make love last week? - Il déraille pour le meilleur du pire, sa voix s’éraille à merveille - I won’t stop until she’s satisfied - Jay est l’un des cracks du siècle, ce Stockin’ couronne sa légende. Sur cet album, il fait aussi une version diskö d’«I Put A Spell On You». 

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             I Shake My Stick At You est un album attachant. Jay est bien accompagné, notamment sur «Because Of You», un fast jump. Avec l’extraverti de service, ça fait des étincelles. Jay allie l’énergie subliminale à la fantaisie du Grand Guignol. Avec «Don’t Fool With Me», il passe à l’heavy groove. Il est magnifiquement accompagné : poux et sax sont saignants, alors Jay screame de toute son âme. Il monte «Furburger» sur le tempo d’«High Heel Sneakers», et à la fin, il ramène son cirque de scream extrême. Il emmène encore «Cookie Time» au scream extrême. Il bat tous les records du scream. Les cuts sont longs et souvent sans valeur ajoutée, mais si on attend la fin, on entend Jay screamer comme un démon. Il termine avec un «Rock Australia Rock» monté sur un beat tribal, il le chauffe à blanc et bascule dans le primitif. C’est assez demented.

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             Sur Cow Fingers & Mosquito Pie, on retrouve 8 cuts d’At Home With Screamin’ Jay Hawkins et des chutes de session OKeh. Qu’importe, ça reste un bonheur que d’écouter le vieux clown : «Little Demon», classic Jay monté sur un beat rockab. En bon cannibale, il bouffe «You Made Me Love You (I Didn’t Want To Do)» tout cru. T’en peux plus de rigoler avec «Hong Kong», et on lui déroule le tapis rouge sur «I Love Paris», il ramène les Mau Mau à Paris. Il est le roi des iconoclastes. Il prend son «Alligator Wine» de haut, eh eh, et fait l’opéra de la Soul avec «Temptation».

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             Le stand-out track de Stone Crazy paru en 1993 est une cover de Wolf, «Who’s Been Talking». Un géant salue un autre géant. Très impressionnant, d’autant qu’un certain Michael Keneally joue des plans de gratte vertigineux. Jay revient à son vieux jump de type Leiber & Stoller avec «I Don’t Know». Il y singe le Riot In Cellar Block #9. Et quand on l’entend chanter «I Beleive To My Soul», on voit qu’il maîtrise bien le genre. Plentiful of Jay ! Il croque toute la black à pleines dents. Son terrain de prédilection reste bel et bien le comedy act. Dans «Last Saturday Night», il raconte qu’il rentre bourré chez lui et qu’il trouve une tête dans son lit. C’est la tête de sa femme. En B, il appelle le plombier («Call The Plumber») et passe au heavy romp d’High Heel Sneakers avec «I Wanna Know». Fantastique romper !

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             Enregistré en 1994, Somethin’ Funny Goin’ On ne sort pas du rang. Jay est bien accompagné, le guitariste s’appelle Buddy Blue et le morceau titre est un heavy boogie, donc pas de problème pour Jay qui le bouffe tout cru. Sur «Rock The House», il a des chœurs en call & response - Rock the hall ! Everybody ! -  et il fout le feu à son boogie dans «Give It A Break» à coups de bye bye love. Et il profite de «You Make Me Sick» pour pousser des hurlements d’hérétique travaillé au fer rouge par le Grand Inquisiteur espagnol, ammmhhhh, ooohhhhh, et il pète un coup pour briser le pathos des caves maudites.  

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             Au dos d’At Last, Jay porte des bagues à tous les doigts. Et dès «Listen», il sort le grand jeu, avec des cris de martien. Jim Dickinson produit cet album enregistré à Memphis, chez Sam Phillips. Roland Janes est l’ingé-son. David Hood et Roger Hawkins sont en studio. Jay pète et fait le con, il fait la basse-cour et prout-proute à gogo. Ah qu’est-ce qu’ils ont dû se marrer dans le studio d’Uncle Sam ! Jay tape dans le blues avec «Pot Luck». Pour cet heavy blues, il retrouve la stature de Jerry Lee. Il parle de lui, comme le fait Jerry Lee. Il parle aussi d’alligators et même de crocodiles. Il grogne comme Bobby Bland - I’ll put my spell on you/ I’ll turn you in a three legged kangaroo - et il devient fou, alors il grogne et il pète à tire-larigot. On a aussi un «Deceived» joué à la ballade expéditive. C’est un extraordinaire numéro de Roger Hawkins. Ça solote de partout, guitare puis sax, Jay est tellement content qu’il pousse des cris de bête. On a encore du balladif tapageur emmené à train d’enfer avec «Shut Your Mouth When You Sneeze». Il y a du Kurt Weil en Jay, c’est évident. Il se passe aussi des choses extraordinaires dans «You Want Love». Frank Ash part en solo dans les coups de sax de Jim Spake, et Jay hurle - baby I’m your man like the wind and the sand - Dickinson finit ça au piano. Avec «Make Me Happy», Jay fait le blues de gospel définitif. Il peut hurler dans le blues et faire son prêcheur fou - Don’t tell me no more lies - et il finit avec une version trash d’«I Shot The Sheriff». Wild as fuck ! Ça bat tous les records !

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             L’année suivante sort sur Last Call un fabuleux Live At The Olympia, un double CD bourré de Jay, un Jay qui n’en finit plus que remercier les Français, marci ! Marci bôcouuuuu ! On l’entend screamer comme une bête sur «Don’t Love You No More» et t’entends de très beaux solos à rallonges de Frank Ash. Marci ! Marci bôcouuuuu ! Ash allume encore le «Pretty Girl’s Everywhere» qui suit. Le mec au sax est aussi un vrai crack, il s’appelle Didier Marty et Jay n’en finit plus de réclamer du rab, one more ! Pas de surprise sur l’ensemble, Jay enfile tous ses vieux classiques comme des perles et les versions sont souvent à rallonges. Il fait de l’opéra sur «I’ll Be There» - When you’re blue/ Call me/ I’ll Be there - Et il attaque le disk 2 avec «Bite It», marci ! Marci bôcouuuuu ! Et pouf, voilà «Constipation Blues». Tu risques l’overdose de prout. C’est la première fois qu’on prout-proute à l’Olympia. Jay s’amuse bien avec «What’d I Say» et il part en délire booga booga avec «Alligator Wine». Il redevient le screamer extrême que l’on sait avec «I Put A Spell On You», marci ! Marci bôcouuuuu !, il shake le «Shout» des Isleys, marci ! Marci bôcouuuuu !, et adresse un gros clin d’œil à Fatsy avec «Please Don’t Leave Me», woh-oh-oh-oh et ça répond. Marci ! Marci bôcouuuuu !. Puis voilà la conclusion suprême, «Goodnight Sweetheart» : «My name is Screamin’ Jay Hawkins ! Thank you !

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             Les fans de Jay peuvent s’offrir The Singles 1954-1957, une compile parue en 2011 sur Rumble. On y retrouve des tas de choses connues comme «Baptize Me In Wine» ou «Please Try To Understand». Il reste très vieille école, allant du jump de big band au heavy balladif gluant. On voit qu’il crée un genre avec «(She Put The) Whammee (On Me)» : l’horror rock voodoo de train fantôme. Il propose en B un «Talk About Me» de thé dansant, très plaisant, un peu désuet, puis «Little Demon», un petit rock bien saxé et c’est avec «Frenzy» qu’il salue la compagnie.

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             S’il fallait emmener un Screamin’ Jay sur l’île déserte, ce serait bien sûr le Screamin’ Jay Rocks de Bear. Car là t’as tout, l’early Jay déjà dangereusement extraverti («Little Demon»), l’heavy shouter de jump, aussi puissant que Jerry Lee («In My Front Room», le pire raw de tous les temps, il finit en cannibale), l’écrabouilleur de wahhhhh («This Is All», raw à l’extrême), le screamer ultime («[She Put The] Wamee [On me]», il screame dans la glaire), le roi de l’heavy blues («I Is», oh yeah I is), le bouffeur de jump («You Ain’t Foolin’ Me», il croque les os du jump, crounch crounch), le virtuose du bllllllllbllllllll («Frenzy»), l’homme de la jungle («Alligator Wine»), le fou dangereux («The Whammy», il te screame ça jusqu’à l’oss de l’ass), le primitif explosif («All Night», il fait son cannibale, il renifle), et le roi du raw, le pire raw de l’histoire raw («Please Don’t Leave Me», il fait monter le who-oh-oh et les chœurs suivent, quel cirque !). Jay et Jerry Lee : le blanc et le noir. Là t’as tout.

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             La fin de l’histoire de Jay est nettement moins drôle. La fameuse Monique... L’Africaine...Jay habite à un étage et elle à un autre. En l’an 2000, Jay a 70 balais. Il a la trouille de Monique. Il appelle Colette pour lui dire qu’à chaque fois que Monique lui prépare la gamelle, il est malade comme un chien. Rudi : «I do know that one person in his band insinuated that Monique killed him.» Jay arrive à l’hosto avec un blocage intestinal et il casse sa pipe en bois aussi sec. T’as plus qu’à sortir ton mouchoir.

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. Real Life. Zeta 1983

    Screamin’ Jay Hawkins & The Fuzztones. Live. Midnight Records 1985

    Screamin’ Jay Hawkins. Live & Crazy. Blue Phoenix 1989

    Screamin’ Jay Hawkins. Black Music For White People. Bizarre/Straight/Planet 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Cow Fingers & Mosquito Pie. Epic 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. I Shake My Stick At You. Aim 1991

    Screamin’ Jay Hawkins. Stone Crazy. Bizarre/Straight/Planet 1993

    Screamin’ Jay Hawkins. Somethin’ Funny Goin’ On. Bizarre/Straight/Planet 1994

    Screamin’ Jay Hawkins. At Last. Last Call Records 1998

    Screamin’ Jay Hawkins. Live At The Olympia Paris 1998. Last Call Records 1999

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ Jay Rocks. Bear Family Records 2008

    Screamin’ Jay Hawkins. The Singles 1954-1957. Rumble Records 2011

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You : The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    L'avenir du rock

     - M/X file

     

             Afin d’explorer les frontières de la métaphysique contemporaine, Jacques Sans-Sel reçoit une fois encore l’avenir du rock. D’une voix théâtralement grave, il ouvre son Bal des Naze :

             — Avenir du rock, votre rupture avec la scolastique universitaire n’est-elle pas anachronique ?

             — Nique ta mère...

             — Pardon ?

             — J’t’ai dit : nique ta mère.

             Aguerri, Jacques Sans-Sel reprend aussitôt. Il se sent même galvanisé par l’écueil sur lequel vient de s’échouer son radio show.

             — Vos admirateurs ont noté votre ralliement au système cosmologique copernicien. Comment pourriez-vous justifier un tel ralliement ?

             — M’en branle

             — Pardon ?

             — Ralliement/M’en branle.

             Excité, Jacques Sans-Sel desserre son nœud de cravate. Ça faisait une éternité qu’il n’était pas tombé sur un os pareil. Voilà enfin un invité qui dit vraiment ce qu’il pense ! Wouah !

             — Pourquoi vous acharnez-vous à détruire le dogmatisme, avenir du rock ?

             — Wanna be your dog.

             — Pardon ?

             — Wanna be your dogmastisme !

             Jacques Sans-Sel entre en transe. Il sent qu’on a dépassé les frontières de la métaphysique contemporaine, il exulte, il transpire. D’une voix chevrotante, il pose une dernière question :

             — Quel message souhaitez-vous transmette au genre humain, avenir du troc ?

             — M/X !

     

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             Nouveau jackpot à la grande loterie du rock : M/X. T’en reviens pas de tomber sur un groupe inconnu aussi bon. Ce p’tit power trio vient tout de droit de Bristol,

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    deux p’tites gonzesses et un p’tit mec. La p’tite Mimi Edwards n’a pas l’air comme ça, mais elle bat un sacré beurre, dans la prestigieuse tradition des grands batteurs anglais, elle peut battre heavy et rouler jeunesse. La p’tite Liv Allen gratte une SG avec

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    un ferveur incontestable, au point que t’as du mal à la quitter des yeux. Pur rock’n’roll animal ! Et au milieu t’as le p’tit Max Pickering qui rue dans ses brancards avec une autorité disturbante. Il a tout : le look et la vraie voix. Il a tous les atours et les pourtours d’une rockstar. Vers la fin du set, il va même gratter un peu de basse.

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    Les trois M/X proposent une formule explosive enracinée dans la noise-punk anglaise, un webzine anglais les qualifie de DIY punk-rock trio, mais ça va beaucoup plus loin que ça, car ils ont des chansons, notamment cette bombe atomique nommée «Pavlov» qu’ils claquent en début de set. T’es hooké aussi sec. Dès Pavlov, tu piges tout. T’es ahuri par le niveau de ce trio qui tombe du ciel et tu vois la p’tite Liv trépigner comme une espèce d’AC/DC dans son coin, elle frétille et elle exulte, elle bouillonne et elle beugle, elle gratte et elle rue, elle te goinfre de good vibes, elle semble exploser de bonheur, tout ce qu’elle gratte est minimal et foutrement efficace. Tu vois rarement trois énergies se combiner aussi merveilleusement. Ils enfilent leurs cuts comme des perles, tu tends l’oreille car c’est très écrit. C’est très Fall dans l’esprit. Ils ont du

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    contenu dans le contenant. Sur «Momma», la p’tite Liv gratte des accords de énième diminuée qui te montent droit au cerveau. Ils font basculer leur Momma dans un abîme de noise anglaise. C’est à peu près le seul cut calme du set et aussi le plus fascinant. Toute cette effervescence impressionne. Le parallèle avec The Fall n’est pas exagéré. Ils y vont au nothing to lose, à la va-comme-je-te-pousse, au here-we-go permanent, ils ne connaissent ni le mot ‘répit’, ni le mot ‘calmos’, leur truc c’est de redonner vie au rock anglais. Pan a encore frappé.

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    Signé : Cazengler, classé X

    M/X. Le Trois Pièces. Rouen (76). 12 février 2026

    Concert Braincrushing

     

     

    L’avenir du rock

     - Nom de Dion !

             Boule et Bill déboulent au bar. L’avenir du rock les salue d’un hochement de tête. Pas question de se salir les mains. Boule rire son premier boulet :

             — Y boit quoâ, l’avenir du froc ?

             Bill répond :

             — On dirait bien qu’y boit une mousse, Boule...

             S’ensuit une minute de silence. Bill la brise :

             — Y paierait-y pas sa mousse, c’te gros égoïsse ?

             L’avenir du rock ne s’abaisse pas à répondre. Il les connaît par cœur. Ils vont s’épuiser la cervelle en cinq minutes. Agacé par le silence méprisant de l’avenir du rock, Boule reprend d’un ton menaçant :

             — L’est pas très charitable, l’avenir du troc !

             À quoi Bill ajoute :

             — L’est aussi chrétien qu’un ch’veu sur la têt’ à Mathieu !

             Et Boule de surenchérir :

             — Doit pas aller souvent à la messe, l’avenir d’mes deux !

             — Tu crois qu’y croit en queck’chose, c’te gros égoïsse ?

             — Chais pas, Bill, ça m’a pas l’air, faut lui d’mander...

             — Alors avenir du broc, tu crois-ty en queck’chose ?

             Excédé, Boule monte d’un ton :

             — Tu crois en qui, avenir de mes couilles, en nallah, en bouddah, en Zeusse ? Tu crois-ty au père Noël ?

             — Boule, j’te parie cent boules qu’y l’est assez con pour croire en Dieu !

             Pas question de rater une occasion pareille. L’avenir du rock éclate de rire :

             — Pas en Dieu, Bill, mais en Dion.

             Les deux autres sont sidérés. Tout ça pour en arriver là ! L’avenir du rock, ajoute, en levant un doigt expert :

             — Attention les gars, je parle de Dion Lunadon, et non de Dion DiMucci. C’est pas la même boutique !

     

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             On gardait un bon souvenir de Dion Lunadon. Il avait su ramener un peu d’In The Red dans la prog dramatiquement melbournisée du festival de Binic. On peut même dire que cette année-là (2024), avec ses anciens collègue d’A Place To Bury Strangers, ils avaient sauvé ce pauvre festival en perdition. In The Red c’est pas de la gnognotte, c’est une école de pensée, au même titre que Crypt, Norton, Estrus et Sympathy For The Record Industry, ces gens-là ont initié une véritable révolution permanente avec des racines qui plongent dans le garage-punk des sixties. Dion Lunadon a sorti deux albums sur In The Red, et ce n’est pas un hasard s’il ouvre pour la nouvelle coqueluche du label, Des Demonas. On ne peut pas imaginer meilleure prestance de la cohérence. Par les temps qui courent, un label comme In The Red est devenu essentiel à la survie des cervelles.

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             Dion Lunadon ramène avec lui le fantôme de Dominique Laboubée. Il ramène aussi cette chaîne phosphorescente dont on ne comprend pas l’intérêt. Mais bon, il aime bien faire le con avec sa chaîne. Il l’exhibe d’ailleurs que la pochette de Systems Edge. Comme le fantôme de Dominique, il porte du cuir noir. Il gratte une SG blanche éculée par des tas d’abus, et à sa droite se dresse un fabuleux bassman japonais. Celui-ci nous dira d’ailleurs après le set qu’il a failli être embauché par Guitar Wolf. Pas surprenant : allure de rockstar, joli son, énorme présence scénique, il a tout simplement volé le show.

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             Et quel show, amigo ! Ils sont nettement plus hot au club que sur la grande scène de Binic. C’est toujours une erreur que de programmer des groupes de garage-punk en plein jour sur cette grande scène : le son se barre et le groupe est tellement dispersé qu’il perd sa cohésion. C’est tout de même dingue que les organisateurs ne comprennent pas ça. Jouer en plein jour sur une grande scène, c’est un véritable handicap pour un groupe habitué aux petites salles. La différence est nette au Club, Dion Lunadon et ses trois collègues fulminent admirablement, they blow littéralement le roof, ils transforment ce pauvre Club en cocotte-minute, ça rue bien dans les rencards, ça pousse au cul, ça push les poches, ça pique des pointes, ça pleut des cordes, ça pousse-toi-d’là que-j’m’y-mette, ça perce des tunnels, ça percute le fouettard de plein fouet, ça tape dans l’œil du cyclone, au passage, tu reconnais cet «Howl» qui flirte tellement avec l’insanité et qui se trouve sur le premier album sans titre. Ce digne

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    fils de Bury n’en finit plus d’enfiler ses perles fumantes. Zéro contact avec le public - shy as a cloud drifting ? - il mise tout sur ses dynamiques dévastatrices et l’over-power de sa riffalama. Il tape une vieille stoogerie, l’«It’s The Truth», tirée de son premier In The Red, Beyond Everything. Il rocke à outrance les limbes de son ombilic. Il met tout le paquet, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire. Il invente un genre nouveau : le wild blast lunadien ! Wild blast encore avec «Living & Dying With You». Tu t’en décroches la mâchoire. C’est bourrin, mais c’est aussi sans appel. Il faut entendre ‘bourrin’ au sens du percheron de Millet qui laboure le champ à l’aube. Comme Georges Rouquier dans Farrebique, Dion Lunadon te laboure en profondeur, il te retourne les terres pour que le printemps germe dans le Biquefarre qui te sert de

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    cervelle. Dion Lunadon est l’un des derniers grands blasters des temps modernes. On retrouve encore l’excellent «I Walk Away» bien excédé, il s’arrache bien les ovaires à coups d’Aw walk away ! Tout tient debout, même si t’entends parfois des cuts d’un intérêt limité, mais globalement, tu tires bien tes petits marrons du feu. Dion Lunadon alimente ton goût pour les vieilles mythologies, et de savoir qu’il existe encore ça et là des petits volcans actifs sur cette pauvre terre, ça remonte bien le moral des troupes.

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             Pour rester sur ces bonnes impressions, l’idéal est de rapatrier vite fait le mini-album Memory Burn paru en 2024. Comme d’usage, il enregistre tout seul son fast-punk d’hard Dion, aidé par un mec au beurre. Le Dion adore foncer tout droit, c’est sa raison d’être. Il est d’une certaine façon le dieu de la pugnacité têtue, comme le montre le «Good Times» d’ouverture de balda. Bon autant te prévenir : t’apprendras rien de plus que ce que tu sais déjà. C’est solide, mais sans surprise. C’est en B que se planque l’hit : «Hollywood Blues». C’est très «Death Party». Même beasty sound, même stubborn beat. Puis il s’énerve pour de bon avec «Zenith Forever». On se souviendra du Dion comme d’un p’tit mec bien énervé. C’est sa grandeur.

    Signé : Cazengler, Lunacon

    Dion Lunadon. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Dion Lunadon. Memory Burn. Beast Records 2024

     

    *

             En ce bas monde, seule une chose est sûre, il est inutile d’aller vers Hécate, c’est elle qui vient vers vous. Méfiez-vous des carrefours. Surtout si vous entendez un chien aboyer.

             Je peux en apporter la preuve : je recherchais de la musique grecque inspirée par l’antiquité, la première chose que j’aperçois sur la chaîne de  Stefanos Krasopoulis, c’est une belle photo. Darkly. Rien à voir avec ce qu’il poste d’habitude, des trucs d’obédience plutôt folklorique pour employer un mot stupide, mais là indubitablement la photographie d’une prêtresse invoquant, le titre de la vidéo est clair Hecate’s Breath.

              Mon cerveau m’avertit, attention Damie, tu connais. J’opine, je ferme la chaîne de Stephanos Krasopoulis, je farfouille dans mes archives, cinq minutes, l’intuition est bonne, je rouvre la chaîne de Stephanos, la photo de la prêtresse a disparu.

             Les rockers détestent que les filles leur échappent, serait-ce même une des plus terrifiantes déesses de la Grèce antique, évidemment mon flair me permet de la retrouver !

             Nous avons dans notre livraison 680 du 06 / 03 / 2025 chroniqué un  premier album d’Hecate’s Breath nommé Innocences assez déconcertant. Il avait été précédé en 2024 par Danse Macabre  dont nous reparlerons une autre fois. Nous allons nous intéresser à divers regroupements de morceaux effectués par le groupe lui-même durant l’année 2025.

    El., TS, Ax, Handful of Nails : All / Vile & El. : vocals  /Ame Severe : Add. guitars & Production / Melinoë : noise, subliminal entities

    ROOM FILLED WITH TARNISHED MIRRORS

    HECATE’S BREATH

    Il n’est pas évident de d’interpréter les créations d’Hecate’s Breath, nous n’avons que peu d’indices, parfois une image, parfois un poème, voire simplement une strophe.

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    Terrestrial commotions : La photographie dévolue à ce morceau est de Clarence Hudson White. Il est indéniable que le photographe né en 1871 et mort en 1925 s’inspire pour cet artefact de l’esthétique préraphaélite et symboliste. Un court poème de William Saphier lui sert d’exergue. Like crawling black monsters /The big clouds tap at my window, /Their shooting liquid fingers slide /Over the staring panes /And merge on the red wall.' En tant que directeur de revue, Saphier a permis à quelques-uns des plus importants poëtes anglais et américains de la première moitié du vingtième siècle d’acquérir une vaste audience. Surprenant cette violence musicale si on la compare à la pose hiératique de la photo, il est vrai que l’intensité sonore ne varie guère, toutefois il semble que quelque chose est en train de se déglinguer, le sentiment de menace oppressant comme ces coups batteriaux du destin inflexible se désagrège  en notes grêles… il est vrai que la prêtresse tient entre ses mains une boule de verre fragile, éclate-t-elle, se brise-t-elle comme un rêve, la rotondité de la terre est-elle vouée à la destruction, ne reste-t-il pas des traces de sang sur le mur du poème… Isolation : inhabituel, incroyable, une image en

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    couleur, de Jean Mazza (né en 1972), nous qui pensions que la palette d’Hecate’s breath ne s’autorisait que le blanc et le noir, et le blanc  n’est-il pas un simple noir négatif. Oui, mais le rouge n’est-il pas encore moins rassurant que le noir, n’est-ce pas lui qui colore la main des meurtriers. Un court poème d’Emily Dickinson : Hope is the thing with feathers / That perches in the soul, / And sings the tune without the words, /And never stops at all. Un oiseau de malheur, le coucou de l’âme, qui ne dit rien mais qui ne cesse pas de dire qu’il ne dit rien. Peut-être parce que dans leur tour d’ivoire les poëtes n’ont rien à dire. Souffles envoûtants et bruit de moteur, des coups pas très forts, dont la cadence se ralentit, serait-ce le rythme de l’assassin qui se fatigue à aiguiser son couteau, maintenant il nous semble entendre le bruissement de la mer, le moteur déferle et s’éloigne. Qui saigne là… la victime, le bourreau, ou le couteau. Le morceau est précédé d’une dédicace : funeste chanson pour une année sans lumière… Sheeted mirrors :

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    l’artwork : Anna-Vamey Cantodea, chanteuse, son Instagram est follement original. Le poème est de Sylvia Plath : "The size of a fly, /The doom mark Crawls / down the wall." Peut-être est-il temps de s’intéresser au titre de ce recueil qui repris pour illustrer ce recueil est agrémenté d’un ajout intéressant : Chambres remplies de miroirs ternis, / En train de tourner vers des horizons déchirés... Serait une allusion aux miroirs de Kozyrev… un bruit, une tornade se déplaçant dans l’espace à des milliards d’années-lumière car les dieux viennent de plus loin que la lumière, de plus près aussi, car peut-être tournoient-ils seulement dans notre tête. Aigrette romantique, drame de l’Homme confronté à sa propre création, un riff cosmique qu’il faut bien se résoudre à appeler une envolée des tréfonds, un cri qui laisse place aux sanglots d’un violon, et la profération survient, une onde de poésie submergeante, une tache noire posée sur la candeur de l’univers qui se résout à simuler un bruit de moteur, à imiter un violon tsigane faute de mieux. Serait-ce le souffle prodigieux d’Hécate…

             A méditer.

    THERE WILL BE NOTHING LEFT

             Un lit, une poupée, une chambre vide, fenêtres noires ouvertes sur la nuit… Le texte épigraphique de William Blake précise à merveille de quoi il s’agit : ‘’Ô Rose, tu es malade ! Le ver invisible Qui vole dans la nuit, Dans la tempête hurlante, A trouvé ton lit De joie cramoisie : Et son amour secret et ténébreux Détruit ta vie.’’ Ouverture et finitude coïncident.

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    Apathie for destruction : phonétiquement le titre fait penser à l’album Appetite for the destruction de Ted Nuggent comme quoi il existe toujours une zone d’ombre dans laquelle les contraires sont reliées par une invisible zone de coexistence. Une citation de William Blake nous indique de quel côté nous nous trouvons :  ‘’Et je l'ai arrosée de mes peurs, / Nuit et matin de mes larmes ; / Et je l'ai ensoleillée de sourires, / Et de douces ruses trompeuses’’. L’image est à l’image de l’absente de tous bouquets de Mallarmé, autrement dit d’une présence… Un bruit des pas lourds qui s’avancent mais qui s’effacent, un morceau stationnaire aussi immobile que ce 666 tracé sur une stèle, un simple compteur d’électricité, en bout de rue, quelques maisons, neige partout, une voix s’élève et puis se tait, l’on ne voit guère la différence, peut-être sommes-nous de l’autre côté de la fenêtre, qui ressemble tant à n’importe quelle fenêtre, dark ambient parcouru de courant d’effluves plus sombres, quatre notes qui résonnent plus fort afin de mieux disparaître. Mugissement de bateau qui quitte le port, qui s’éloigne du rivage. Qui saurait se battre devant l’inéluctable. Surtout pas le désir. There will be

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    nothing left : encore William Blake, l’homme de toutes les expériences et de toutes les innocences, ne seraient-ce pas les mêmes, seul le regard que nous leur portons… en tous les cas les deux vers érigent une coupure : ‘’ Et son amour secret et ténébreux : détruit ta vie.’’ autrement dit, deux contiguïtés, la photo n’en montre qu’une : guitare, rock’n’roll et solitude. Au bas de la photo, un trait de sang. Idéal pour que vous fassiez le test de rorschach… bruissements industriels de chagrin, des cymbales qui vous empêchent de penser, perdu que vous êtes dans les tubulures de vos synapses, tout droit dans un labyrinthe dans lequel vous tournez en rond, accroissement irrégulier de l’impossible retour en avant ou en arrière à tel point que ne subsiste plus qu’un grésillement, des voix s’élèvent chœurs angéliques, ou démoniaques, c’est encore à vous de choisir, d’ailleurs elles s’arrêtent pour que vous puissiez vous décider, la marche, le cheminement impossible reprend, même si vous comprenez que vos pas ne vous porteront jamais plus loin que votre chagrin, clameurs hurlantes, vous avez pénétré dans la chambre close de l’impossible, auquel nul n’est tenu,  n’est-ce pas ce qu’il pourrait vous arriver de mieux, apaisement, bruit de casserole, un vent mauvais stoppe la machine. Leçons de ténèbres : dans les ténèbres le lumignon de la poésie n’éclaire rien,

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    l’image est floue, nous nous croyions dans la métaphysique la plus abstruse, nous voici devant un pavillon de banlieue, le père, la mère, le bébé, un monde quotidien et souriant, plus inquiétant, cette silhouette au premier plan qui tient un fusil, que vise-t-il, la cible est hors du champ de la photographie. Quatre coups de cymbale pour annoncer le déploiement des ténèbres, et la musique survient, le générique de l’inénarrable avec hurlements à l’appui qui se répètent, des explications nous sont données à voix hautes, difficilement compréhensibles, mais qu’y a-t-il à comprendre lorsque l’on a déjà compris que les ténèbres retombent sur nous, nous enveloppent, nous englobent en elles, d’ailleurs quand nous avons franchi la barrière ne sommes-nous pas dans une zone de calme, quelques notes éparses comme quand vous cheminez dans le noir en tâtonnant sur les rochers qui parsèment le chemin, mais non ce n’est pas parce que nous avons quitté la zone de l’horreur que cette zone ne subsisterait pas hors de nous, et pourquoi pas en nous-même, comme de lointains échos auxquels nous finissons par nous habituer, à ne plus entendre, mais qui ne cessent pas… Comforting presence :

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     nous n’avons qu’une photo, surexposée, peut-être à un danger, un peu flou de même car il ne faut pas se fier obligatoirement aux apparences, bref une jeune femme endormie auprès de son chat, un vulgaire tigré, mais les yeux grand-ouverts, étincelants de limpidité, à quelle part de l’invisible est-il sensible en langue des oiseaux Hécate ne se traduit-il pas par : hey cat ! Résonnances metallique, serait-il possible que leur monotonie puissent nous induire au ronronnement d’un chat, amplifié et survolé, quelqu’un s’approche-t-il sur des pattes de velours, pas tout à fait des hurlements, des stridences, le chat entent-il ces sonorités d’outre-tombe à moins que la dormeuse ne soit déjà que la préfiguration d’une jeune morte, qui s’éloigne, que le félin ne quitte pas des yeux, pourquoi ses pupilles ne sont-elles pas dilatées par l’effroi, silence existe-t-il des endroits que les vivants ne puissent explorer qu’avec leurs yeux, un chœur angélique semblable à ces colliers de fleurs avec lesquels dans les îles paradisiaques l’’on vous accueille et que dans contrées occidentales l’on dépose sous forme de couronnes sur le marbre des tombeaux, le son devient si solennel que votre interprétation vous est fortement suggérée. Dancing queen : sachons que le groupe possède une œuvre en progress, peut-être

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     abandonnée ou remise à plus tard, qui s’intitule Danse Macabre… qui est la dancing queen, sur la photo,  elle paraît un peu délurée, affriolante, une jeune femme rieuse, l’on ne voit pas trop ce qu’elle est en train de bricoler dans / et avec ses mains, je lui trouve une certaine ressemblance avec Nancy Spungen la petite amie de Sid Vicious, mais je suis sûr que je suis le seul à émettre cet avis sur cette terre qu’il nous faudra bien quitter un jour. Ou une nuit. Z’en tout cas la phonerie ne donne pas l’illusion d’une joyeuse bacchanale, le bruit grossi mille fois de ces anciens téléphones de bakélite dont la roulette tournait à vide dans l’incapacité d’accrocher le moindre chiffre sur le cadran, entend-on un murmure, quelque serait-il au bout de la ligne pourquoi ces espèces de piaillements incessants qui vous foutent les chocottes, il est apparemment difficile de trouver une interlocutrice dans l’au-delà. Days : une photo, un polaroïd, l’on y voit une jeune femme, accompagnée

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     d’une fillette, peut-être deux sœurs, évidemment le cliché est flou et surexposé, au bas une date 20 août 1985, cela ne nous rajeunit pas, mais vieillit-on lorsque l’on est mort. Des sons qui s’éloignent puis se déploient, une voix chante elle parle de soleil et de jours heureux qui ont dégénéré comme si elle voulait les figer dans l’éternité. On dit qu’elle ne dure qu’un instant, ce doit être vrai, la chanson ne dépasse pas les deux minutes. Que voulez-vous l’éternité c’est court, surtout quand elle débute. Bard’s call : puisqu’il y

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    avait une prêtresse au début sur la photo, il faut bien qu’il y ait un barde, le voici sur la photo, elle n’est pas floue, l’on voit parfaitement la croix inversée fermement tracée sur son front, son regard n’inspire pas la sympathie, d’ailleurs est-ce simplement un barde, n’est-ce pas quelqu’un d’Autre… Des sonorités franches mais aussi fuyantes, lourdes mais des glissements comme des reptations, des tubulures entassées les unes sur les autres, il parle, il profère, lance-t-il des imprécations chacun de ces mots est un appel à le rejoindre, il se doit d’être compris comme une menace, il pénètre dans vos rêves, de ceux que vous recevez quand vous êtes vivants, de ceux que vous recevez quand vous êtes morts, il est le rêve d’un cauchemar et le cauchemar d’un rêve, nulle issue, nul endroit où fuir, ils détient la puissance, l’entendez-vous tinter, l’entendez-vous tenter votre âme si tenu qu’elle soit encore à vous, des bruits d’épée qui s’entrecroisent doucement car l’Adversaire est sûr de vaincre,  la musique s’étend, vous devez avouer qu’elle est belle, que vous ne mériteriez pas de l’entendre, quelque chose s’enfuit au loin dans l’espace… Cradle song : surprise elle est là, toute belle en pleine forme, toute de

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    blanc vêtu, un sourire trop joyeux pour être qualifié de blanc candide, déguisée en ours blanc, car si elle voulait se faire passer pour un ange, c’est méchamment raté. Ça commence doucement, mais pas tout à fait comme une berceuse, retour de ces pas lourds qui monopolisent l’attention, la bande-son essaie de les effacer mais ils persistent, mais vous avez ces instants de beauté foudroyantes et cette voix rauque qui délivre le message que vous attendiez depuis toujours, ce vous avez pris pour une pelure d’ours polaire n’est peut-être qu’une robe de mariée peu virginale. Il ne vous laissera rien.

    Vous êtes avertis.

    LIGHTLESS MASS

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    Celebrating a distant absence : titre éponyme de l’EP. Une femme à trois visages sur le dessin. Elles ne peuvent que représenter les phases de la lune hécatienne. La déesse, face sereine, tient en sa main un sablier pour nous signifier que la mort s’approche, de l’autre un bouquet qu’elle cueillit dans les champs d’asphodèles, à sa droite le visage de la demoiselle nous regarde avec suspicion, la troisième darde vers nous un regard compassionnel.  Le texte de Marion E White : L’on s’appelle, puis l’on se plaint de l’écho, se fait-il l’écho du dialogue intérieur de la déesse ou est-il dirigé vers ces masses d’individus qui se ressemblent tous dans leur propre obscurité mentale… Une première note en point d’interrogation qui se métamorphose en une belle suite musicale, l’atmosphère s’assombrit, tintements, sont-ce les crotales lointains des officiants dans le temple, cliquètement et tintinnabulation, la voix s’élève, claire et distincte, quelques instrument en grésillent de peur, l’on ne sait ce qu’elle a dit, lorsque les paroles sont trop claires comment notre obscurité   pourrait-elle le comprendre, l’on est dans une cérémonie, une procession qui tourne sans fin, peut-être autour de la statue de la déesse, le chant reprend comme un écho surmultiplié, elle est là, toute voilée de noir, souvent la lune est noire même si beaucoup l’ignorent, ses mains se meuvent, elles s’ouvrent font mine de caresser les chœurs qui accompagnent leur danse sacrée, mais se muent en griffes, en serres d’oiseau de proie, l’image s’efface, des voix éthérées s’élèvent. Psalm for the dead :

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    Claude Cahun (1894-1954) fut la nièce de Marcel Schwob, ne soyez donc pas étonnés si elle fut poëte, peintre, photographe, féministe, surréaliste, résistante, oscillant entre érotisme, amour fou et folie… Elle a longtemps habité près d’un cimetière, le texte qui accompagne la photo est d’Anne Sexton (1928-1974), poëtesse et dépressive, elle influença notamment la Beat Generation, « Et les morts ? Ils gisent pieds nus dans leurs barques de pierre. Ils ressemblent plus à la pierre que ne le serait la mer si elle s'arrêtait. Ils refusent d'être bénis, gorge, œil et phalange. » Est-il nécessaire d’expliciter davantage, toutes deux pourraient relever d’une confrérie de sœurs hécatiennes. Est-il besoin de faire tant de bruit pour réveiller les morts, dorment-ils seulement, ne sont-ils pas des vaisseaux de pierre qui naviguent sans sombrer, ni escale sur de lointaines mers intérieures. La voix s’élève comme une prière aux morts qui sont plus vivants que nous selon Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, est-ce pour se faire remarquer que la voix dégobille et la mort forgeronne en vain peut-être, car peut-être les morts sont-ils éparpillés dans la voix des vivants, dans les bruits des instruments, cette pensée ne nous conduit-elle pas vers la folie de penser que le monde est fait de la matière des morts. Sifflements, que voulez-vous il faut bien vivre.  Gall saliva psalmody : le dessin représente Cerbère le chien à trois

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    têtes, le vers de Virgile le décrit à merveille : "Monstrum horrendum, informe, ingens / cui lumen ademptum’’. Psalmodie pour les insectes qui pondent dans les tissus des morts, lorsque les œufs éclosent les larves se nourrissent des morts, sont-ce les morts incommodés qui rugissent en eux-mêmes, ou alors les paroles qu’échangent les larves, ou juste un avertissement de ce qu’ils deviendront quand ils ne seront plus. Musique inéluctable qui avance à la manière d’un précis de décomposition, un feu qui couve lentement mais sûrement. L’est sûr qu’il y a de quoi saliver et déglutir. Mouvement perpétuel. Les vivants ne se nourrissent-ils pas des morts, en habitant leurs maisons, en lisant leurs poëtes, en s’inspirant de leurs artistes. Vesperal  auspices : l’artwork n’est

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     pas sans évoquer l’esprit des photos de Clarence Hudson White, photos qu’il réalisait avec les membres de sa bourgeoise famille, ce qui toutefois laisse rêveur, sans être un sectateur d’Hécate il suffit d’être touché par le souffle d’Hécate pour être inspiré. Rappelons que les auspices sont des présages envoyés par les Dieux. Sur la photo, la prêtresse ou Hécate désigne ce qui va arriver en donnant l’ordre de se diriger dans la direction qu’elle indique. Vespéral signifie ‘’du soir’’. Se souvenir de l’expression ‘’ soir de la vie’’… Le premier pas à effectuer pour rejoindre ceux qui couchés sous la terre sont privés de lumière. Musique sombre. Marche funèbre. Générique de fin. Toutes les contradictions arrivent à leur terme et se dénouent, tristesse et grandeur, il est inutile de se révolter, comme des coups de fouets sur les épaules, les hurlements de ceux qui ont peur, ou ceux de la bête qui se lèche les babines, des sifflements, des applaudissements de ceux qui tiennent enfin leur meilleur rôle de figurants dans la dernière scène, grandiose et peu éphémère car la fin ne se terminera vraiment jamais. Les huis des portes se referment sur un dernier grincement.

             Ceci n’est qu’une rêverie interprétative. Le souffle d’Hécate m’a-t-il inspiré ?

    Damie Chad.

     

    *

             Il fut une époque, hélas lointaine, où j’achetais beaucoup de magazines Metal, j’ai arrêté, à la longue cela devenait fastidieux, toutes les revues se ressemblaient, de belles photos couleur, là-dessus aucun problème, mais tous les articles se répétaient, on vient d’enregistrer un disque, quelques anecdotes bla-bla-bla, on part en tournée bla-bla-bla, à force j’avais l’impression que tous les groupes jouaient à plus substituable que moi tu meurs, bref plus vous lisiez,  l’envie pressante de se procurer les disques diminuait… L’ensemble manquait d’âme, cela sentait trop le processus stéréotypé de commercialisation, la mise en place de la pieuvre invisible du marché (pour parler comme Karl Marx), comme il se doit tentaculaire… mais au kiosque ce matin deux chiffres ont réveillé d’étranges impressions, 35 et 150…

    METALLIAN

    (N° 150 / Déc 2025 - Jan 2026)

             Metallian, le nom porte à la rêverie, Metallian, ce n’est pas Metal, c’est davantage et c’est moins. Un truc qui ne coïncide pas exactement avec ce dont il se réclame. Une certaine façon de voir. Je n’ai même pas jeté un  coup d’œil à l’intérieur de la revue avant de m’en emparer. Le légendaire flair du rocker. Supérieur à celui de Sherlock Holmes !

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             A l’origine, en 1991 Metallian est une revue underground, le tirage  photocopié ne dépasse pas les cinq cents exemplaires, née au Canada, à Montreal, vendue pratiquement en de rares boutiques ultra-spécialisées, elle parvient à toucher les Etats-Unis… Plus tard elle essaiera de percer dans les pays anglophones et distribuera chez les disquaires une version rédigée en langue anglaise. Son créateur, Yves Campion, revenu en France le fanzine va faire petit à petit son trou et se forger un petit noyau d’inconditionnels. La photocopie laisse la place à l’imprimerie. Une étape importante sera réalisée lorsque la revue est diffusée en kiosque.

             La revue a évolué, le heavy metal est laissé de côté, les sommaires proposent des groupes marginaux, un peu extrémistes dans leur approches musicales… Une nouvelle génération metallique est en train de naître dont les magazines qui squattent les gondoles ne parlent jamais… Elle ne tardera pas à être imité mais Metallian a toujours un ou deux coups d’avance sur la concurrence, dans leur grande majorité les fans restent fidèles, détestant retrouver leurs groupes ‘’à eux’’ dans les publications davantage grand-public, qui suivent la mode mais ne la créent point.

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    Metallian innove, le label Adipocere – un excellent article sur le créateur de ce label est à lire dans le deuxième numéro de Rituel – encarte son catalogue dans la revue, les lecteurs savent désormais où trouver les disques que les disquaires n’ont pas dans leurs stocks...  Coup de génie, la revue offre un CD présentant des morceaux de formations peu connues, voire totalement inconnues… dans son ensemble la presse n’y croyait pas, toutes les revues proposeront bientôt leur digipack… Dernière nouveauté, la revue troque les CD pour les DVD… Elle abandonnera vite, réaliser des reportages sur des groupes exige trop de moyens, techniques et financiers.

             C’est que les temps ont changé, le net propose des enregistrements sonores et imagés à tire-larigot. Plus besoin d’acheter un disque, il suffit de le charger, rapidement et gratuitement. La revue qui écoulait jusqu’à trente-cinq mille exemplaires ne dépassent plus les dix mille. Heureusement qu’un noyau de fans de la première heure et un socle d’indéfectibles abonnés a permis à la revue de survivre et de continuer sur sa lancée, trente-cinq ans plus tard Yves Campion est encore aux commandes…

    Il est temps de quitter cette hâtive présentation à gros traits pour regarder ce que ce cent cinquantième numéro a dans le ventre.  Débarrassé de sa gangue de plastique, fini les doux temps des feuilletages instructifs, le numéro paraît plus grand, simple illusion d’optique, je le concède, par contre nous avons bien les 84 pages du cent cinquantième fascicule en main, mais aussi en supplément le Metallian Underground N° 27 de vingt-quatre pages. Cerise sur le cerisier que l’on imagine japonais, si vous êtes abonné vous recevez en plus le CD Sampler Metal Explosion 05.

    Passons sur l’édito qui encourage les lecteurs à ne pas oublier de se ravitailler sur les stands de merchandising… l’argent a de toujours été le nerf de la guerre, le courage aussi. Niklas Kvarforth, fondateur de Shining, groupe suédois qualifié de Black Metal Suicidaire - genre de renommée un peu plus classieuse qu’une Légion d’Honneur - fondé en 1996, qui vient de sortir un album, n’en manque pas dans Les Chroniques Sulfureuses.  Commence par dire du mal du soleil trop chaud du Hellfest, s’en prend aux journalistes qui posent des questions si stupides qu’il a pris l’habitude de leur répondre par des idioties, ce qui a eu pour conséquence de porter ombrage à Shining… Il termine cette première salve en clamant haut et fort son dégoût d’internet. Le dernier bon disque qu’il ait entendu date de 1996… Mais depuis quelque temps il a enfin trouvé un groupe à son goût : Peste Noire. Hélas boycotté. Il est vrai que certains pensent que Peste Noire devrait plutôt s’appeler Peste Brune… Pourquoi la musique ne serait-elle pas traversée des mêmes idéologies que celles qui quadrillent la société actuelle, l’inverse serait encore plus inquiétant… L’important est de ne pas être dupe des endroits, quels qu’ils soient, où l’on met les pieds.

             Le reste de la revue bénéficie d’une structure assez simple. Pas de chronique de disque à part la rubrique Listenning session un seul album, appelé à sortir dans un délai assez bref, une unique page en vis-à-vis de l’interview d’un de ses membres du groupe. La couve du disque ou du CD sur lequel porte l’entretien se retrouve en petit format en haut de de cette page. Attention certains groupes bénéficient de quatre pages ou simplement de trois. La lecture est facilitée par une typographie aérée très agréable à l’oeil. Beaucoup de blancs séparatifs. Il est de notoriété commune que les lecteurs d’aujourd’hui n’apprécient guère les longues colonnes resserrées…

             Surprise, douze pages sont consacrées au calendrier 2026. Le bas de la page occupée par une photo d’un musicien, d’une affiche, ou d’un groupe, sur la large partie supérieure vous pouvez noter les dates de vos prochains concerts. Il serait mal venu de marquer vos rendez-vous chez le dentiste. Après cet intermède, qui avouons-le fait un peu remplissage, le magazine reprend son rythme habituel… Commenceriez-vous par vous lasser ?

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             Vous avez raison. Mais Metallian doit connaître la capacité d’ingurgitation de ses lecteurs. Voici la rubrique Grands Reportages. Munissez-vous d’une petite laine, nous voici en Norvège. Vous osez Oslo, touché, coulé, à l’eau ! Non à Bergen, ville mythique du Black Metal. La légende est connue, des groupes borderlines, Old Funeral, Immortal, et surtout Mayhem et Burzum. La frontière commune de ces groupes est la mort, attrait et répulsion. Violence, sang, incendies, meurtre, suicide, folie, forment le cocktail détonnant de cette moderne saga nordique.

             L’interview de Jannicke Miesse-Hansen, est la plus instructive. Vous ne la connaissez peut-être pas mais vous la voyez souvent. Ce n’est pas son visage qui apparaît sur des centaines de pochette de Metal, c’est elle qui a mis au point le principe des lettrages illisibles pour signifier le nom des groupes. Pourquoi si difficiles à déchiffrer. Parce que le secret est une marque d’appel. Parce que toute connaissance demande effort. Immortal et Burzum furent ses deux premiers logos… Elle parle aussi de politique. De Varg Vikernes qui participa à Mayhem et fonda Burzum, qui brûla plusieurs églises, qui assassina Oysten Aarseth… elle avoue qu’elle a témoigné contre lui… elle ne regrette pas cette époque chaotique, les choses se sont calmées, ils ont vieilli…

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    La rubrique Road Blues Festival évoque le Tyrant Fest 2025 à Oignies et Lille. Davantage de photos que de textes. Les dernières pages sont consacrées aux chroniques, un peu expéditives, à mon humble avis, des nouveautés. Toutefois nécessaire pour ceux qui veulent suivre l’actualité. Qui n’est que l’autre face de l’immuabilité des choses.

             Manque dans cette chronique l’essentiel : la beauté de l’artefact. Photos, poses, publicités (exclusivement Metal) donnent une unité de ton, de lieu, d’espace et de continuum digne des tragédies classiques.

             D’ailleurs le Black  Metal, n’est-il pas une tragédie en lui-même…

    METALLIAN

    UNDERGROUND N° 27

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             Ne partez  pas, le rideau se lève pour le deuxième acte. Pardon pour le vingt-septième. Le Metal c’est un peu comme la représentation de la Tétralogie de Wagner à Bayreuth. Faut quatre jours pour la voir en entier.

             Ne vous affolez pas, vous n’êtes pas en pays inconnu. Cet Underground est bâti sur le même modèle que son grand-frère. L’aurait été dispersé dans la mouture du précédent que l’on ne s’en serait pas aperçu. Si le numéro 350 a mis Megadeth en première page, le groupe sort son dernier album et est censé clore définitivement son parcours. (Il est à noter que si parmi le genre humain Jésus Christ ait été le seul à avoir ressuscité après son trépas, les groupes de Metal qui reprennent le harnais après leur dissolution sont monnaie courante… Dans d’autres courants musicaux aussi, mais les Black Metalleux sont les seuls à se revendiquer du Devil, ce qui change la donne !).

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             Sur sa couve le 27, peut se vanter d’un poids-lourd que le Megadeth, Z’ont plus lourd et plus pire, comme l’on dit dans les cours de récréation.  Pas n’importe qui : Mayhem en la personne d’Attila  Csihar qui présent le nouvel album Liturgy od Death. Comme un écho avec ce que racontait Jannicke Miesse-Hansen puisque sur la fin du dialogue Attlla évoque son fils Arion… le temps passe…

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             Certes Epitome vient de Pologne, Sepulchral d’Espagne, Ennui de Georgie, Slagmaur de Norvège mais  Jours pâles, Mortuaire, Thalidomide, Demontool, et Mankind de France, autre cocorico dans la partie Demo et Indie sur dix envois, cinq proviennent de notre pays, nul besoin de réindustrialiser, nous sommes un grand un grand producteur de metal !

             Pour les acharnés, reste encore trois pages de cortes chroniques d’albums qui viennent de sortir.

             Bonne lecture.

             Une mine à ciel ouvert.

             Pardon, à underground à explorer.

    Damie Chad.

            

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 686 : KR'TNT ! 686 : COWBOYS FROM OUTERSPACE / SCREAMIN' MONKEYS / BOYS WONDER / HAROLD BRONSON / RAM JOHN HOLDER / / IMPERIUM DEKADENZ / MIDNIGHT ROSES / GALVÄO / PATRICK GEFFROY YORFFEG

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 686

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR’TNT KR’TNT

    17 / 04 / 2025

     

     

    COWBOYS FROM OUTERSPACE

    SCREAMIN’ MONKEYS / BOYS WONDER

    HAROLD BRONSON / RAM JOHN HOLDER

    IMPERIUM DEKADENZ / MIDNIGHT ROSES

    GALVÄO / PATRICK GEFFROY YORFFEG

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 686

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    Wizards & True Stars

    - Un Outerspace qui porte bien son nom

    (Part Two) 

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             Avec Weird Omen et les Dum Dum Boys, les Cowboys From Outerspace appartiennent à la trilogie supérieure des French Cakes. Bientôt trente ans que les Cowboys labourent l’imaginaire rock et portent, non pas la flamme olympique à travers la France, mais le flambeau du Gun Club à travers la France, ce qui est tout de même beaucoup sexy, reconnaissons-le. Ils perpétuent le rumble Death Partysan et te collent un coup de «Goodbye Johnny» en fin de set, histoire de te rappeler qu’à une autre époque, le Gun Club et les Cramps étaient les rois du monde. De notre monde. Dans son costard noir, Michel Basly incarne à la perfection la grandeur du mythe Jeffrey Lee Pierce. Il lui donne même une petite allure de dandy spectral. Ça sent bon les bas-fonds marseillais et les secrets murmurés au coin du bar. 

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             Si tu veux voir un vrai power trio à l’œuvre, c’est eux. Avec cette section rythmique de rêve, Michel Basly peut dormir sur ses deux oreilles. Il peut claquer ses riffs et réveiller le spirit de Jeffrey Lee, il peut screamer dans la nuit et foutre le feu au bush. Il a les coudées franches. Il hante plus qu’il ne chante, il cache son jeu avec une apparente sobriété, mais sous la cendre couve le feu, il n’en finit plus de rappeler à quel point le Gun Club était synonyme d’apocalypse, à quel point Jeffrey Lee Pierce savait réveiller un dragon pour mieux le chevaucher, à quel point ce démon savait le tenir le dragon en laisse pour le lâcher au moment opportun. «Death Party»

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    et «Sister Ray» même combat. Et quasiment trente ans après leurs débuts, les Cowboys alimentent la même fournaise, avec une sorte «d’expérience» en plus, une patine d’apocalypse qui rend leur set encore plus traumatisant. Comme le firent les Gallon Drunk en leur temps, les Cowboys privilégient bien sûr les cuts atmosphériques, histoire d’embarquer les cervelles pour Cythère-sur-Styx, à défaut d’embarquer les corps, car on ne danse pas sur les Big Atmospherix des Cowboys, on glisse comme des corps dans le mood, ou dans la tombe, c’est du pareil au même, il s’agit là d’envoûtement, de messe noire, de voodoo, ça te plonge dans la confusion et ça te tire sur la paillasse, ça te compresse la cage et ça te trie les globules, les rouges d’un côté, les blancs de l’autre, comme au temps de la Révolution bolchévique, ça te purge de toutes tes fucking prérogatives et ça t’oblitère bien la gueule, ça te parle au plus profond, ça te malaxe les zones reculées du cerveau, c’est un rock qui s’infiltre en toi, t’en perds ton étanchéité, dis-lui adieu, tu ne résistes pas longtemps, ce rock te jette un sort, alors tu dis «chouette !», t’es bien content, car rien n’est pire que le rock qui ne jette pas de sort et qui ne t’oblitère pas la gueule. Pas besoin de t’agenouiller et d’implorer qu’on t’oblitère la gueule. Ça se fait automatiquement.

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             Là t’es servi. T’es même gavé. T’en as pour ton billet. Tu te goinfres. Si Jeffrey Lee le héros voyait ça, il serait bien content. Comme en ont les Cramps et le Velvet, Jeffrey Lee a des bons héritiers, des mecs qui font bien le poids, et qui ont du répondant, du charisme et du son. De la prestance et de la fière allure. Des mecs qui savent porter le feu sacré. Michel Basly parle même d’un nouvel album. Il serait temps, le dernier date de dix ans. Comme si les Cowboys s’étaient épuisés à la tâche. Peut-être en avaient-ils marre d’être les meilleurs. Le plus stupéfiant, quand tu les vois sur scène, c’est que rien n’a changé. La magie est intacte. Bazile Gonzalez roule sa poule sur sa basse et toise les gens comme au temps jadis, et derrière Mr Henri bat le beat à la main renversée. Ils sont tous les trois encore plus royalistes que le fucking roi.

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             En attendant Godot, tu ne perds pas ton temps à écouter cette compile parue en 2019, The Worst Of... On Vinyl Now. La pochette singe bien celle d’Elvis. Si t’as un faible pour la dynamite, ce Worst Of est fait pour toi.

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    Tu y retrouves en B cette «Luna» qui fit fantasmer la France entière (ou à peu près) voici 20 ans, au temps de Bones Keep Smilin’, Basly gave sa Luna de son, il lui bourre le mou, et tu assistes à de fabuleuses montées en surchauffe. Quelle fournaise ! Et encore une fois, quelle chance elle a Luna de se faire bourrer le mou. Tiré du même album-fournaise, t’as «Such A Long Time». Basly chante ça au sommet de son registre, et c’est vraiment digne de Jeffrey Lee Pierce. Complètement allumé ! Encore plus allumé, t’as «I’m Waiting (For Nothing To Come)», tiré de Super Wight Dark Wight. Les Cowboys adorent rôder dans l’ombre et puis vers la fin, Basly devient complètement dingue. Si tu veux entendre un screamer fou, c’est lui. En A tu retrouves ce fast ventre à terre «She Said She Loves Me» tiré de leur premier album sans titre. C’est plein comme un œuf. T’as l’impression qu’ils sont déjà au sommet de leur art. Puis t’as trois cuts tirés de cet album infernal qu’est Choke Full Of, «Choke Me Up» (power punk-blues tentaculaire, avec cette énorme tension), le si brûlant «Let’s Get Wild», et l’indomptable «Dancin’ Machine», gorgé de blasting power. Un sommet du genre. Ah ils savent descendre au barbu ! Basly fait son Otis avec «I’ve Been Loving You (Too Wrong)» et tu le vois se barrer en ultra-vrille de coyote marseillais, fabuleux shout-off de guitar-slinger, et il te sert sur un plateau d’argent une belle fin apocalyptique. La cerise sur le gâtö est une cover démente de «Lo End Buzz», tiré du premier album sans titre des Chrome Cranks. C’est ta récompense quand t’arrives au bout de la B. Basly renoue avec la folie de Peter Aaron, il tape en plein dans le mille, c’est de l’ultra poussé-dans-les-orties, il a la voix qu’il faut pour ça. Il sait merveilleusement bien dérailler.

    Signé : Cazengler, cobaye from outerspace

    Cowboys From Outerspace. La Péniche. Chalon-Sur-Saône (71). 29 mars 2025

    Cowboys From Outerspace. The Worst Of... On Vinyl Now. Lollipop Records 2019

     

    L’avenir du rock

     - Too much Monkeys business

     (Part Two)

             — Alors, c’est vrai, c’qu’on dit, avenir du rock ?

             — De quoi tu parles ?

             — On m’a dit que t’allais souvent au zoo...

             — Et alors ?

             — Tu vas mater les animaux en cage ? Tu s’rais pas un peu baisé, comme mec ?

             — Désolé mon pote, mais je préfère mille fois mater la tronche des animaux plutôt que la tienne.

             — Pffffff.... Tu causes comme une vieille pute qu’a perdu tous ses clients. 

             — Pas du tout, si tu les voyais, tous ces animaux, tu serais agréablement surpris. Tiens, je prends un seul exemple, Thee Michelle Gun Elephant... T’es tout de suite en extase devant leur force tranquille, leur majesté garagiste, leurs riffs d’ivoire et leurs barrissements hystériques. 

             — Un Michelle Gun Elephant, ça trompe énormément !

             — Non seulement t’es moche, mais t’es con. Tiens je vais te donner un autre exemple. Les Buffalo Springfield, tu vois ce que c’est ?

             — Oui, ceux que Buffalo Bill s’amusait à canarder...

             — Quand tu les vois, t’es effaré par leur prestance. Ils sont gigantesques ! Ils régnaient jadis sans partage sur les plaines de la Californie, les Buffalo Killers ont eu leur peau mais leur spirit est intact. Ils ont cette majesté qui fait tellement défaut à la plupart de nos contemporains.  

             — Un coup d’épée dans le Buffalo du lac ?

             — T’aime bien les petits jeux de mots à la mormoille... Ça nous fait un point commun.

             — T’as d’autres chouchous, avenir de mes deux ?

             — Oui, les Deadly Snakes ! Ah si tu voyais leurs riffs ramper, tu les sens monter dans la jambe de ton pantalon, sssshhhhhh, quelle sensation mortelle ! Quel groove empoisonné...

             — Pas trop mon truc. T’aurais pas autre chose de plus sympa ?

             — Les Screamin’ Monkeys ! Tu veux du wild as fuck ? Avec eux, tu vas sauter partout.  

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             Welcome in the chaloneeese jungle ! Tu entres sur le territoire des Screamin’ Monkeys et ça va screamer mon kiki. Sont six sous des branches. Petite chaleur tropicale. Cris d’animaux. Masques de singes, comme au temps béni des Hammersmith Gorillas. Et wham bam dès «Jungle Keepers» le morceau titre d’un premier album qu’il faut bien qualifier de puissant, et même de rentre-dedans. Six, c’est jamais trop lorsqu’il s’agit de kicker les jams, motherfucker. Alors ça kicke dans les brancards, ça monkeyte entre tes reins, ils mettent un peu de temps à chauffer leur marmite de cannibales, on les sent nourris aux bonnes intentions. Pas facile de monter sur scène après les Cowboys. C’est une sorte de défi. Ils vont le relever. Encore une fois, c’est leur territoire.

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             Ils virent les masques à la fin du premier cut pour redevenir humains. Tous sauf Zu qui va battre le jungle beat en Monkey jusqu’au bout du set. Tout le

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    ramdam des Screamin’ repose sur le doublon Fouine/Franck, avec un Fouine qui fait du Keith Streng-sans-gratte à la puissance mille et Franck qui prend parfois le lead au chant tout en claquant sa riffalama fa fa fa. La combinaison des deux Screamin’ est explosive et peu commune, c’est un luxe que d’avoir deux excellents shouters dans un groupe. Ils fonctionnent comme une locomotive infernale, ils tirent derrière eux tout le groupe, et cut après cut, le set finit par décoller, comme le fit jadis le gros hydravion d’Howard Hugues. Ils tapent des cuts plus rock’n’roll comme «Belinda»,

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    ou plus heavy comme leur vieux «Cosmic Farmer» qui date de Mathusalem, avec un panache qui n’a d’égal que leur enthousiasme viscéral, ils puisent aux mêmes sources que les Fleshtones et les groupes Crypt, avec en plus, dans certains cuts, de capiteux échos d’early Stonesy et même des Yardbirds. Tu sens remonter la sève du mighty British Beat, ça sent vraiment bon le rave-up. C’est là que tu commences vraiment à les prendre au sérieux, car peu de groupes ont cette facilité à récréer d’antiques ferveurs, surtout celles qui viennent d’Angleterre. C’est peut-être dû au fait que les

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    deux guitaristes jouent en clairette de  Fender, Strato pour le mec des Buttshakers qui vient de rejoindre le groupe, et Tele pour Franck. Les deux grattes propulsent les Screamin’ dans la stratosphère du meilleur garage qui soit, poussées au cul par le jungle beat de Zu et les ultra-buzy basslines de Marco, qui pour les rendre plus royalistes que le roi, les joue au doigt. Et pour couronner le tout, t’as Jano derrière son clavier et derrière tout le monde, aussi discret qu’un Monkey qui guette sa proie, perché sur sa branche.

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             Quant à Fouine, il tourticote tout ce qu’il peut, il maracasse la baraque et fait son Jagger à la petite semaine, il performe et s’agite le vocal, il monte sur tous les coups, soutient Franck quand vient le temps des chœurs, il sait poser sa voix et s’élève au-dessus de tout soupçon. Fouine fait du foin. Fouine fait le fou. Fouine fout le camp. Fouine fait pas semblant. Fouine fun fun fun !

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             Les Screamin’ recyclent tous les vieux coucous, «Poison Vivi», «Band Of Freaks», «Wakes Me Fever», «Ginger Twister», mais c’est avec les fleurons de l’album qu’ils raflent la mise, et notamment «That’s Not Mine», l’hit le plus spectaculaire : c’est même encore plus flagrant sur l’album, il faut voir comme ça

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     taille la route au chant, Franck arrache la victoire à coups de that’s not mine yah yah ! «Basic» est encore un cut de Screamin’ Screamer qui sait écraser son champignon en plein virage. «Basic» sonne comme un modèle du genre, un énorme classique. T’as beau avoir écouté des tonnes de grands albums garage, il y aura toujours des mecs pour recréer l’événement, et le «Basic» des Screamin’ crée l’événement. L’autre cerise sur le gâtö de cet album est le grand retour du «Cosmic Farmer». Cette gigantesque fournaise te dévore tout cru. Ils t’amènent ça à l’abattoir vite fait. Autre surprise de taille : «Not Alone» est son attaque stoogienne. Là, Franck part en solo et creuse vite fait bien fait un tunnel sous le Mont Blanc. Encore une belle surprise avec «Shuttle» : Fouine se montre plus sculptural au chant et t’entend des chœurs qui te renvoient directement à l’«Heart Full Of Soul» des Yardbirds. Elles est pas belle, la vie ?

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             Tu les vois aussi aller chercher la bonne petite braise sous la cendre avec «Cross The Line», et le «Band Of Freaks» qui refait surface en B est beaucoup plus Fleshtony, avec toutes les ficelles de caleçon. Saluons aussi le morceau titre d’ouverture de balda et ses belles dégelées riffiques, et t’as cette voix qui monte tout de suite au sommet du cocotier, ah il est bon le Fouine. Quel fabuleux ramdam ! Quelle belle clameur ! C’est encore une fois très Fleshtony, mais en plus joyeux et en plus vivace. Les élèves ont dépassé les maîtres. Ils terminaient leur set (avant rappel) avec l’exubérant «Boogaloop». Sur scène, ça devient incontrôlable. Ils terminent leur rappel avec leur vieille cover de «California Sun» dont les Dictators firent leurs choux gras, voici 50 ans. Proto-punk, baby.

    Signé : Cazengler, c’est parti monkey-key

    Screamin’ Monkeys. La Péniche. Chalon-Sur-Saône (71). 29 mars 2025

    Screamin’ Monkeys. Jungle Keepers. Pop The Balloon 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - The Boys are back in town

             L’avenir du rock adore aller faire ses courses chez madame Prévertinette, l’épicière du fauboug Saint-Martin. Panier au bras, il pousse la vieille porte vermoulue et la petite clochette irise l’air tiède d’un carillonnage levantin.

             — Bien le bonjour, madame Prévertinette, comment tallez-vous bien ?

             — Oh je me sens comme une demi-pinte de bon sang, avenir du rock ! Que me vaut le plaisir de votre visite ?

             — Les contingences, madame Prévertinette, les contingences ! Elles me ramènent chaque fois vers vous comme le fleuve ramène le fétu à l’océan !

             — Quel flatteur vous faîtes, avenir du rock ! Comment puis-je satisfaire à vos contingences ?

             — Pour commencer, il me faudrait une pelote de ficelle, deux épingles de sûreté, un monsieur âgé et une Victoire de Samothrace.

             Elle farfouille dans ses étagères et dépose les désidératas de l’avenir du rock sur le comptoir. Puis elle tape soigneusement les prix sur sa vieille caisse enregistreuse.

             — Vous faudra-t-il autre chose ?

             — Une mouche tsé-tsé, un homard à l’américaine, un jardin à la française, deux pommes à l’anglaise...

             Elle refarfouille de plus belle et dépose ses trouvailles sur le comptoir. Elle tape les prix et lance d’une voix de Castafiore lunatique :

             — Et avec ceciiiiiii ?

             — Un face-à-main, un valet de pied, un orphelin, un poumon d’acier, un soleil d’Austerlitz, un siphon d’eau de Seltz, un vin blanc citron !

             — Ah il faut que je descende à la cave chercher le soleil d’Austerlitz, je le garde toujours au frais, voyez-vous...

             Elle disparaît par une trappe située derrière le comptoir et réapparaît quelques minutes plus tard couverte de toiles d’araignées.

             — Et avec ceciiiiiii ?

             — Des piles Wonder !

             — Elles n’existent plus, avenir du rock, mais en compensation, je vous propose les Boys Wonder ! Vous m’en diiiirez des nouvelles !

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             Effectivement, l’avenir du rock est aux anges. Et comme le destin ne fait jamais rien au hasard, Shindig! annonce le retour des space-age mod-rock pionneers, the Boys Wonder. T’y crois pas ? Alors écoute Question Everything. Ça vient de sortir. On appelle ça une réhabilitation résurrectionnelle. L’un des groupes les plus brillants de son temps sort enfin de la tombe.

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             Quand t’entends «Goodbye Jimmy Dean», tu ne comprends pas qu’un tel groupe soit passé à l’ass. Intro à la Who et t’as aussitôt le poids du son, c’est-à-dire le power. C’est le Wonder power, à base de concordes de grattes explosives. Encore plus Whoish : «Platform Boots». Ce sont les accords de «Substitute». Terrific ! Ils font du glam-punk Whoish, on se croirait en 1966, au Marquee. Maximum R’n’b ! En plein dans la cocarde ! Encore du pur Whoish avec «Lady Hangover», ils tapent en plein dans ce glam d’étranglement convulsionnel qui fit la grandeur des early Who. «Song of Sixpence» pourrait sonner comme un hymne Mod. Pure Mod craze ! Ils sont aussi capables de sonner comme les Small Faces. La preuve ? «Soho Sunday Morning», avec le soupçon d’accent cockney qui les rend crédibles. Ben Addison est un pur et dur. Et puis, il pleut des coups de génie comme vache qui pisse : t’as «Shine On Me», monté sur la cocote du diable et t’as un killer solo flash enroulé dans le son. Même chose avec «Elvis 75», encore un défonce-moi-Johnny, allumé au glam power et t’as un  killer solo flash qui vient trouer le cul d’Elvis 75. Oui, flash, vraiment flash ! Ils jouent l’intro de «Friday On My Mind» sur «Hot Rod» et ça part ventre à terre, ils tapent dans le glam power avec des moyens énormes et une prod qui n’a pas froid aux yeux. Et t’as même le killer solo fantôme d’Écosse, wooooh, wooooh ! C’est dire l’étendue du registre. On s’extasie en permanence de la classe et de l’aisance du Ben. Leur «Now What Earthman» est encore d’une rare puissance, même si cette pop ne sait pas dire son nom. Le Ben chante son «I’ve Never Been To Mayfair» par dessus les toits. Il chante comme un dieu et fait de son Mayfair une authentique Beautiful Song. Et ils te claquent «We All Hate Honesty» à la cocote insidieuse, la pire de toutes, l’insidieuse anglaise. 

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             Dans Record Collector, Lois Wilson parle de «stuff of legend», de cuts «brash, bold and irreverent», et de lien entre «the Who’s art school mod» et «the Sex Pistols’ cartoon fury». Et sur scène, t’avais tout le bataclan, l’exploding drum kit et le guitar-smashing. Boys Wonder était le groupe des jumeaux Ben et Scott Addison. Père pianiste et contre-bassiste de jazz. Sinatra sur le record player - Then came glam and the Sex Pistols - Alors wham bam ! Ben flashe sur les Pistols : «They had the look, the sound, the shock impact.» Ils montent un premier groupe, Brigandage, Ben on drums, Scott on bass - Sex Pistols with a female singer - Elle s’appelait Michelle Archer. Ils décrochent la couve du NME et enregistrent une Peel Session. Brigandage splitte et ils récupèrent deux mecs d’Haircut 100 pour monter Boys Wonder. Ils récupèrent un peu plus tard Tony Barber on bass. Ils se réclament des Who, des Fifth Dimension ou encore de Slaughter & The Dogs, en fait de tout ce qu’ils aiment bien. Ils travaillent leur look - Carnaby tat and boot boy chic - portent des futes en tartan, «and monster fringe haircuts by Vidal Sassoon.» C’est Eddie Piller qui les met en contact avec Seymour Stein. Un Stein qui fait venir Andy Paley des États-Unis pour les produire, Mais Ben trouve qu’Andy est trop obsédé par les Beach Boys. Leur single «Now What Earthman» sort en 1987 et floppe. Puis Sire les droppe. Allez hop, à dégager !

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             Après le split, les jumeaux remontent le groupe avec un mec de Doctor & The Medics et le batteur de King Kurt, Rory Lyons. Ils enregistrent le mini-album Radio Wonder. C’est de la dancing pop d’une incroyable audace, mais en même temps, c’est un suicide commercial. Tu retrouves pourtant l’excellent heavy rock bien forcé du passage qu’est «Eat Me Drink Me». Sur ce coup-là, ils ont tellement de son !

             Nouveau split. Ils réapparaissent deux ans plus tard dans Corduroy, un Acid Jazz band, avec Dad Man Cat, un album d’instros. Corduroy fait l’objet d’un chapitre à part. 

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             Clive Webb rappelle dans Shindig! que les frères Addison étaient en avance sur leur temps. Enracinés dans le mod-rock sound des sixties, ils préfiguraient la Britpop et tous ces groupes, Menswear, Supergrass, qu allaient connaître le succès. Aujourd’hui Ben Addison affirme que la Britpop was completely unspectacular. L’un des fans de Boys Wonder, Vic Reeves, va même jusqu’à proclamer : «The greatest band that never was, is now the future.» Eh oui, si les Boys Wonder sont si bons, c’est sans doute parce qu’ils ont commencé par flasher sur le glam et le punk des Pistols. Web dit aussi que Brigandage était annoncé comme «the next Sex Pistols». Eddie Piller devait signer les Boys Wonder sur son label Countdown, un sous-label de Stiff - Terry Rawlins and I absolutely loved the band - Piller venait de signer les Prisoners et Making Time, et il lui fallait un troisième groupe. Mais Stiff s’est cassé la gueule et Countdown a coulé avec. Piller voyait les Boys Wonder comme des «proto-mods and punk rockers, they were just spectacular.» C’est là que Piller les a refilés à Seymour Stein. Toutes les conditions étaient donc rassemblées. Mais ça n’a pas marché.    

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             L’histoire est d’autant plus triste que le groupe fut brillant. C’est aussi l’avis d’Eugene Butcher, dans Vive le Rock. What happened? Ben re-raconte l’histoire et précise que de jouer à Londres était à l’époque bien plus facile qu’aujourd’hui. On pouvait garer le van devant la salle et coller des affiches. Ça bloquait du côté des record labels. Comme les Boys Wonder ne rentraient dans aucune catégorie, les record labels ne voulaient pas d’eux. Ben dit aussi qu’en plus des Who et des Sex Pistols, ils adoraient Tom Jones, Todd Rundgren et les compositeurs, which is why we ended up forming Corduroy.

    Signé : Cazengler, Pile Wonder (usée)

    Boys Wonder. Question Everything. Townsend Music 2024

    Boys Wonder. Radio Wonder. Flat Records 1989

    Clive Webb : Beyond Question. Shindig! # 156 - October 2024

    Where Are They Now? Boys Wonder. Vive Le Rock # 116 - 2024

    Under The Radar : Boys Wonder. Record Collector # 567 - Christmas 2024

     

     

    Wizards & True Stars

     - Harold on I’m coming

     (Part Two)

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             Comme on s’est bien régalé de The Rhino Records Story: Revenge Of The Music Nerds, on en redemande. Harold Bronson a écrit deux autres books, My British Invasion (sur lequel on reviendra un autre jour) et Time Has Come Today - Rock And Roll Diaries 1967-2007, sur lequel on va se pencher immédiatement.

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             L’Harold prend en fait comme modèle le Journal d’Andy Warhol. Il reste très factuel et ne s’embarrasse pas avec la dentelle de Calais. Il fait une sorte de carnet mondain du rock qui s’étale sur 30 ans, et comme il vit en Californie, il rencontre tous les gens qu’il faut rencontrer. Il brosse pour chacun d’eux un portrait sommaire d’une justesse remarquable. Pas d’effets de style, pas d’analyse ni de dérives introspectives : il voit le mec pour l’interviewer et dit ce qu’il faut savoir de lui. C’est la qualité de ses choix et le nombre extraordinaire d’artistes rencontrés qui fait la force de ce book.

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             En 1969, il a 19 ans et il voit les Kinks dans un gymnase. Il les trouve «sloppy, sang out of tune», «but they were exciting and a lot of fun.» Toujours en 1969, l’Harold lit un chronique des Stooges dans Rolling Stone. Un certain Ed Ward les décrit comme «loud, boring, tasteless, unimaginative, childish, obnoxious...» Et l’Harold d’ajouter à la suite de cette exécution en règle : «Yet, there’s a positive conclusion: ‘the fun is infectuous.’» L’Harold indique ce jour-là qu’il est «curious about the Stooges, a quartet from Michigan with a debut album on Elektra Records.» Mais à l’époque, les rock-critics américains ne supportent ni les Stooges ni le MC5. C’est bien que l’Harold rappelle à quel point ces pommes de terre de rock-critics américains ne comprenaient rien. 

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             L’Harold ne rate jamais l’occasion de rappeler quels étaient ses singles préférés. En 1970, il en pinçait par exemple pour Spirit («1984»), Blodwyn Pig («Dear Jill»), Dozy Beaky Mick & Tich («Tonight Today», il oublie Dave Dee), Savoy Brown («A Hard Way To Go»), les Seeds et d’autres qu’on ne connaît pas. Il balance une autre liste en 1973 : cette fois se sont des albums, Aloner de Scott Walker, Birthday Party d’Idle Race, Wyane Fontana et The Herd. On sent poindre le bec fin.

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             Comme il est fan des Them, il va voir Van The Man en 1971 au Santa Monica Civic Auditorium, mais Van le laisse froid. Aucun contact avec le public. Plus intéressant : Emitt Rhodes. Il trouve l’album sans titre d’Emitt meilleur que le premier album solo de McCartney, et crack, l’Harold précise que comme McCartney, l’Emitt enregistre tout tout seul «in his home studio, a shed behind his parents’ garage.» T’as pas besoin d’en savoir plus. Tout est là : prodigieux Emitt Rhodes one-man band. Quinze ans plus tard, en 1985, l’Harold rencontre l’Emitt qui vit à Hawthorne, là où vivait aussi la famille Wilson. Il a encore un garage au fond du jardin et son home studio. L’Emitt fait écouter des trucs à l’Harold qui aime bien ce qu’il entend, mais l’Harold trouve l’Emitt déprimé. Ce journal fourmille de petites rencontres avec d’extraordinaires artistes. On a déjà dit ici même à quel point Emitt Rhodes était génial.

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             Qui dit Californie dit bien sûr Van Dyke Parks. En 1971, le Philadelphie Daily News demande à l’Harold de retrouver Parks pour l’interviewer. En 1968, nous dit l’Harold, Parks avait enregistré Song Cycle, un album qui avait coûté une fortune à Warner Bros et qui s’était mal vendu, alors Parks a déprimé : «I was a genius one month and the next I was for sale for a cent. Both were débilitation and I was devastated psychologically.» Alors bien sûr, l’Harold le branche sur Brian Wilson et Smile. Parks dit avoir écrit tous les lyrics, sauf ceux de «Good Vibrations». Puis les Beach Boys ont décrété que ses lyrics étaient «undecipherable», c’est-à-dire indéchiffrables, «and they fired me.» Pouf, à dégager !

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             En 1971, l’Harold en pince pour Badfinger, «one of my favorite contemporary bands». Il adore leur ressemblance avec les Beatles de 1966. Mais sur scène, ils manquent de charisme et d’«excitement». Ils papotent avec l’Harold après le concert, et confient qu’on les a obligés à faire cette tournée américaine, sinon on leur coupait les vivres. Il faut rappeler que l’histoire de Badfinger est une tragédie : deux d’entre eux vont finir par se pendre, parce qu’ils ne supportaient pas de s’être fait rouler. Et Joey Molland vient tout juste de casser sa pipe en bois. Amen.

             L’Harold en pince aussi pour Peter Asher, qui fut célèbre avec Peter  & Gordon, mais aussi pour avoir été A&R chez Apple (celui des Beatles, pas l’autre) : c’est lui qui leur amène James Taylor que McCartney aime bien. L’Harold profite du paragraphe Apple pour rappeler que chaque Beatle avait ses chouchous. Le roi George amène Jackie Lomax. C’est Mal Evans qui ramène les Iveys, futurs Badfinger, chez Apple.

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             L’Harold rencontre aussi Black Sabbath dans une superbe villa de Bel Air. Ozzy lui dit que leur groupe préféré reste les Beatles, mais ils sont aussi fans des Troggs («Wild Thing») et bien sûr du «Really Got Me» des Kinks. L’Harold rencontre aussi Paul Revere et Mark Linsday, beaucoup plus vieux que tous les autres, beaucoup plus professionnels, mais ils impressionnent l’Harold par leur candeur. En Europe, peu de gens savent que Paul Revere & The Raiders furent en leur temps des superstars aux États-Unis.

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             Tiens ! Voilà Mickie Most ! Qui qu’y fout là ? L’Harold va l’interviewer à Londres en 1972. Il lui trouve «a baby face» et des «wavy, orange-tinted hair». Mickie raconte l’enregistrement d’«House Of The Rising Sun», en 1964, quand il récupère les Animals à la gare à 7 h 15 (ils ont voyagé dans l’overnight sleeper train) et les amène au Kingsway Studio à 8 h pour une session de 3 heures, à 20 $ l’heure. Crack, à 8 h 15, ils ont fini d’enregistrer le single ! Sur le temps restant, ils enregistrent leur premier album. Ils reprennent le train de 12 h 30 pour rejoindre la tournée avec Chucky Chuckah et Carl Perkins à Southampton. Voilà le grand art de l’Harold : résumer en quelques lignes un épisode historique. C’est clair et net, bien mieux raconté que dans les bios des Animals. Mickie Most dit aussi à l’Harold que sa force «is in picking material to be released as singles.» Mickie Most évoque aussi Beck Ola et Truth, et des deux, il préfère Truth. Personne ne composait dans le Jeff Beck Group, ils étaient obligés de taper des covers. Mickie Most rappelle que Jeff Beck et Rod The Mod ne s’entendaient pas très bien. Autre détail considérable : en juin 1970, Mickie Most est à Detroit avec Jeff Beck et Cozy Powell pour enregistrer chez Motown avec «the company’s celebrated house band, but nothing was finished.» Autre détail considérable : Jeff Beck reprochait à Mickie Most ses horaires. Alors Mickie met le point sur les zi. Pour lui, la famille était plus importante que le biz, alors, il mettait un point d’honneur à rentrer à l’heure chez lui pour dîner en famille. C’est pourquoi il a décliné l’offre qu’on lui faisait de produire les Stones : ils n’avaient aucune discipline et commençaient à enregistrer à minuit. Mickie évoque aussi Donovan qu’il a fabriqué de toutes pièces et qui un jour lui a dit : «I can do it better without you.» Et crack, même chose avec Lulu qu’il a fabriquée aussi de toutes pièces, et il lit dans la presse qu’elle cherche un nouveau producteur. Alors Mickie en a marre : «I’ve had enough of these people, because most artists are slags», c’est-à-dire des garces. Et furibard, il ajoute : «Ils se servent de vous. Vous leur prêtez du blé qu’ils ne vous rendent jamais. C’est horrible.» C’est là qu’il arrête de produire les groupes pour monter «a nice little record company in England», RAK. Et cRAK !

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             L’Harold rencontre Gus Dudgeon. Le Gus fait l’apologie d’Andrew Loog Oldham qui n’a encore que 19 ans quand les Stones enregistrent «Poison Ivy» et «Fortune Teller» : «He was great at creating an atmosphere in the studio.» L’Harold termine d’ailleurs son journal avec l’Andrew, qu’il rencontre en 2007. Après son départ, le Stones avaient perdu une grande partie de leur mystique. L’Harold lui demande quelles sont les sources de son éloquence et l’Andrew cite les Nat Hentoff’s jazz liner notes, et celles qu’Hentoff a rédigées pour le Freewheeling Bob Dylan. Il cite aussi deux books d’Anthony Burgess, Clockwork Orange et The Wanting Seed. C’est après avoir lu les deux tomes de mémoires d’Andrew que l’Harold a pris la décision d’écrire l’histoire de Rhino - After all, if I don’t write the history of the label, who will?.

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             Qui dit Californie dit bien sûr Rodney Bigenheimer, the Mayor of Sunset Strip, comme le surnommait Kim Fowley, un mayor qui lors de son premier trip en Angleterre, a séjourné chez Rod The Mod. L’Harold rencontre aussi Nicky Hopkins qui évoque l’enregistrement d’Exile, dans le Sud de la France - It took four months and was enormoulsy boring - Quand il en a eu marre des Stones, il est parti rejoindre le Jeff Beck Group. Il joue sur 4 cuts de Truth. Puis il en a marre du studio et part en tournée avec le Jeff Beck Group. Tout allait bien jusqu’au moment où Jeff Beck a disparu. Il est rentré à Londres sans prévenir les autres. Hopkins dit que Jeff avait une «split personality» - One side of him wanted to be an egotistical rock star; the other side wanted to rush back to Surrey and be an auto mechanic.

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             De la même façon qu’il était curieux des Stooges, l’Harold est curieux des Dolls qui débarquent en Californie en 1973, au Whisky. Il les compare aux Stones - Lead guitarist Johnny Thunders has cast himself as an animated Keith Richards - L’année d’après, il voit au Whisky d’autres rock stars fondamentales, les Raspberries - The captivating vocal harmonies never sounded better - Il  interviewe aussi Edgar Winter dont on a oublié le fabuleux Entrance. L’Edgar dit à l’Harold qu’à l’époque, il était influencé par Cannonball Adderly et John Coltrane - it was too weird for people and didn’t sell - C’est drôle comme on oublie tous ces artistes qui étaient si importants à cette époque. En 1975, l’Harold voit Suzy Quatro au Roxy - Onstage, leader-of-the-pack Suzi screams her tiny lungs out, plunking an oversized bass guitar - C’est merveilleusement résumé. Il rappelle qu’elle vient de Detroit et qu’elle vit désormais (grâce à Mickie Most) dans le Sussex, au Sud de Londres. L’Harold lui demande comment une Detroit girl s’adapte à Londres - «I’m adaptable», Suzi said - Il croise aussi Cub Koda dans le backstage du Starwood. Cub dit à l’Harold qu’il le connaît bien, via ses articles et Mogan Davis & His Winos. Alors l’Harold dit à Cub qu’il est fan de Brownsville Station depuis leur premier album qu’il avait chroniqué.

             En 1975, l’Harold flashe comme tout le monde sur Barry White - The effect he has on women defies logic - Il salue bien bas son «basso profundo» et dit qu’en fait, il chante très peu et que sa «Musak create a perfect mood for love-making.»

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             En 1976, il a la chance de flasher sur «by far the most imaginative figure in soul music», George Clinton. Clinton rappelle que Parliament était un «doo-wop group stylized after the Tempations.» Signés sur Motown, mais pendant les 5 ans du contrat, rien n’est sorti sur Motown. Quand l’Harold demande quelle différence existe entre Parliament et Funkadelic, Clinton répond : «Parliament is more vocal, more disco with horns, more conservative; Funkadelic is more guitars, no horns, more free-form feelings, more harsh and wild. There’s a crisscross, but generally Funkadelic get more pussy than Parliament.»

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             L’Harold reste chez les géants avec Kim Fowley. Pour lui rendre hommage, l’Harold organise un Kim Fowley Day chez Rhino. Kim fait le DJ. L’Harold voit Kim comme «Frankestein monster» - He’s tall, six-foot-five, with a high forehead and recessed eyes - Et bam, c’est le cœur battant du book ! Kim Fowley s’adresse à un client : «Hey asshole, do you jack off? Now, when you’re in the presence of a god, you fuck him, fight him, leave or shut your mouth.» L’Harold rapporte tout le monologue de Kim Fowley et c’est somptueux - I have a Lynyrd Skynyrd single I’ll play for you in a minute. Be cool - Puis, il parle d’un album sur Deram de l’Andrew Loog Oldham Orchestra, avec Gary Brooker, Mick Jagger «and Kim Fowley from Westwood. John Paul Jones plays bass and Jimmy Page guitar. This is the single recorded at Regent Sound in the same studio where they cut «Not Fade Away» and all that crap.» Puis il passe Soft Machine - This is on the Cyclop label - et il ajoute que «Kevin Ayers and Kim Fowley share lead vocals» - Le cut s’appelle «Shadows In The Sun», précise l’Harold. Plus loin, Kim Fowley déclare : «There’s no funk here, except in my underwear.» Puis il passe le «Gloria’s Dream» des Belfast Gypsies - I was a member of two legendary 1960s groups. One group was from Ireland. One of the guys in the group is ugly and short. His name is Van Morrison - Et il explique que «Gloria’s Dream» fut enregistré après le départ de Van the Man.

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             L’Harold évoque la connexion Randy California/Jimi Hendrix. Randy a 15 ans à ce moment-là et Jimi Hendrix veut l’emmener à Londres, mais les parents de Randy s’y opposent. L’Harold rappelle aussi que Rhino a financé la sortie de Potatoland, avec un comic book et des posters, mais l’album ne s’est pas vendu, ce que Randy leur a reproché. L’Harold rencontre aussi Shel Talmy et le branche sur la reformation des Small Faces. Stevie Marriott proposait d’enregistrait «Looking For A Love» (un hit des Valentinos en 1962, repris par le J. Geils Band en 1972) et «Don’t Lie To Me» (un blues de 1940 par Tampa Red, retravaillé par Chuck Berry puis repris par les Stones). Marriott voulait en plus enregistrer chez lui, mais à l’époque, dit Shel, il prenait trop de dope - to the point where he went berserk - Et il ajoute, la mort dans l’âme : «Those sessions were the hardest thing I ever tried to do, but it broke down and nothing was finished.» L’Harold conclut son petit chapitre Small Faces 1980 en signalant la parution de deux «dreadful albums» sur Atlantic. On retrouve «Looking For Love» sur le premier, et «Don’t Lie To Me» «is unreleased.»

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             L’Harold rencontre aussi Sean Bonniwell en 1983 - Sean, once a good-looking pop idol, is now a bearded hippie who appears older than his 42 years. Ils m’ont fait écouter des Music Machine tracks inédits et j’ai été impressionné - Après Music Machine, les Standells ! L’Harold nous explique que c’est Jackie DeShannon qui a poussé Dick Dodd qu’elle trouvait bon à remplacer Gary Leeds qui quittait les Standells pour rejoindre les Walker Brothers à Londres. Il fut en fait un meilleur chanteur que Larry Tamblyn (un Tamblyn qui vient tout juste de casser sa pipe en bois). Avec le succès de «Dirty Water», ils se retrouvent avec les McCoys en première partie, sur la tournée 1966 des Rolling Stones. Dick Dodd se souvient d’une bataille de tartes à la crème dans l’avion de la tournée, initiée par Brian Jones. Autre détail fondamental : les Standells ne veulent pas enregistrer le «Tainted Love» d’Ed Cobb. Alors Cobb le file à Gloria Jones. Mais c’est Soft Cell qui va décrocher le pompon avec «Tainted Love» en 1982. En l’an 2000, Dick Dodd qui est à la ramasse appelle chez Rhino pour demander un job de disquaire, mais sa demande met l’Harold mal à l’aise. Dodd vient quand même chez Rhino déposer son curriculum. L’Harold le lit et voit que Dick la superstar a été vendeur de bagnoles et employé dans un entrepôt. Ainsi va la vie.

             Un jour l’Harold approche de Jeff Beck. Comme il a entendu dire que Jeff Beck est extrêmement timide, il fait gaffe en se présentant. Alors Jeff baisse le regard et fixe le sol - His social discomfort made me feel uncomfortable, as though my mere presence was causing him pain. I moved on. T’as pas besoin d’en savoir plus sur Jeff Beck. Plus tu avances dans la lecture de ce book, plus tu le perçois comme essentiel.

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             L’un des grands avantages de vivre en Californie est de pouvoir rencontrer Sal Valentino.   L’Harold rappelle tout de même que le premier album des Beau Brummels fut produit par Sylvester Stewart, futur Sly Stone. Puis Autumn vend leur contrat à Warners et le drummer John Petersen quitte le groupe pour rejoindre Harpers Bizarre. En 1967, il ne restait plus que Sal Valentino, Ron Elliott et le bassman Ron Meagher. On connaît la suite de l’histoire : Triangle, Nashville et Bradley’s Barn. Autre légende californienne : P.F. Sloan qui préfère qu’on l’appelle Phil. L’Harold le rencontre chez lui, car Rhino envisage de sortir un Best Of.

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             L’Harold dîne avec Jac Holzman sur Broadway et le branche sur les Stooges - Iggy had a subtle danger. Il se jetait du haut de la scène, espérant que les fans allaient le rattraper, ce qu’ils ne faisaient pas toujours - Plus loin, Jac ajoute : «Je trouvais que le mix original de l’album des Stooges était trop poli, étant donné ce que j’avais vu sur scène.» Puis la sentence tombe : l’album ne s’est vendu qu’à 32 000 exemplaires.

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             L’Harold rencontre Herbie Flowers, le bassman légendaire qui a joué sur «Space Oditty», «Rebel Rebel», et des tonnes d’autres hits. Il a fait partie du dernier line-up de T. Rex, «which he rates as the best band he has played in.» On peut l’entendre nous dit l’Harold dans Dandy In The Underworld, le dernier album de Marc (Bolan, pas l’autre). Flowers rappelle au passage que Tony Visconti se tapait des montagnes de coke pendant les sessions de Diamond Dogs. C’est lui, l’Herbie, qu’on entend derrière le Lou dans «Walk On The Wild Side» - Lou only said three words to him, «My, that’s divine.» Herbie was paid £12 ($36) for the three-hour session.

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             Avec Kim Fowley, l’autre superstar de l’Harold, c’est bien sûr Arthur Lee. L’Harold le rencontre en 1980. Il lui demande si «Signed D.C.» concerne le drummer Don Conka et le roi Arthur répond : «Oh no, man. It’s about Washington D.C.» L’Harold sent bien que le roi Arthur se fout de sa gueule, mais il se régale de ses traits d’esprit. Le roi Arthur raconte qu’il avait vu les Byrds, et il savait qu’il pouvait sonner comme eux, «so Love got into folk-rock on the first album.» Puis il écoute Miles Davis et Tony Williams, «and so Da Capo was jazz-influenced.» L’Harold rencontre aussi Bruce Botnick qui a enregistré Love en 1966 - Ils sont arrivés au Sunset Sound Recorders et ont joué les morceaux les uns après les autres - Et Botnick se marre : «Arthur Lee played drums on the record. He was unusual, on acid 24 hours a day. In fact, everybody in the band was out of it.» Botnick donne aussi tout le détail de Forever Changes, «enregistré at Sunset Sound, Western and Leon Russell’s house.» En 1981, l’Harold découvre qu’Arthur Lee est chauve. On raconte qu’il s’était mis un gel pour raidir les cheveux, qu’il avait pris de la dope et qu’il s’était évanoui. Quand il s’est réveillé, le gel était resté trop longtemps et ses cheveux tombaient. Il a affiché son look chauve en 1972 sur la pochette de Vindicator. Pas de problème. Un jour en 1982, l’Harold reçoit un coup de fil du roi Arthur : «Il avait l’air drunk. Il m’accusait d’avoir sorti le Love Live Album sans avoir proposé de contrat. Je lui ai répondu que c’était faux, que je lui avais payé une avance et qu’il avait signé un contrat. Il ne me croyait pas. Alors je lui ai dit que j’allais lui Xeroxer une copie et la lui poster. Whew!».  

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             L’Harold se fait virer de Rhino en octobre 2001, quand Warner rachète Rhino - There was no «thank you» from the Warner Music Group, no gold watch, no party, no celebration of the great company we created. La mort pendant la vie.

    Signé : Cazengler, Bronson of a bitch

    Harold Bronson. Time Has Come Today - Rock And Roll Diaries 1967-2007. Trouser Press Books 2023

     

     

    Inside the goldmine

     - Le ramdam de Ram John

             Jean Rome était de tous nos clients le plus attachant. Il nous confiait le budget d’une revue trimestrielle de R&D diffusée en six langues. Il était en effet le patron de la R&D d’une multinationale, et donc les budgets étaient tellement conséquents qu’ils permettaient de financer des reportages sur des sites de production à l’étranger, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Ces budgets nous permettaient aussi de rémunérer des experts, lorsque la complexité des sujets dépassait les compétences de notre ami Lucas, journaliste scientifique et rédacteur en chef de cette revue. Jean Rome était un homme assez jeune, brillamment diplômé. Il offrait l’apparence d’un manager classique, avec ses cheveux coupés en brosse, toujours en costard cravate. Ses lunettes à montures écaille qui lui donnaient un faux air de Roy Orbison. On le prenait pour un homme austère, mais en apprenant à le connaître, on découvrait des aspects de sa personnalité extrêmement intéressants. En réunion, on entendait parfois un bruit étrange, un genre de ‘pouet’. On ne le savait pas à l’époque, mais le ‘pouet’, c’était lui. Il nous avoua plus tard qu’il avait dans la poche l’un des jouets de son chien, une espèce d’os en plastique qui fait ‘pouet’ quand on le presse. Personne n’aurait jamais pu imaginer que ce ‘pouet’ venait de lui. Autre chose : pour animer la revue et illustrer les phrases sorties, il voulait une mascotte.

             — Tiens, pourquoi pas un mouton par exemple ? Le mouton des Technodes ! 

             On lui dessina sur le tas un mouton à l’œil roublard, mais Jean Rome ne le trouvait pas assez trash.

             — Ne peut-on lui mettre du rouge à lèvres et des talons aiguilles ?

             — Vous êtes sûr ?

             — Mais oui, voyez-vous, le mouton peut accoster un passant, moi par exemple, et lui proposer la formule du peroxyde nitrique pour 20 euros. Je vous donne mon billet que le lecteur, émoustillé, entrera dans l’article, voyez-vous.

             — On ne mord pas un peu le trait ?

             — Mais non, tenez, pour l’article suivant, on va mettre le mouton au lit, en train de se faire sodomiser, voyez-vous, et dans la bulle, on mettra : «Oh oui chéri, nos atomes d’hydrogène et d’azote font bon ménage !» Ça fera un tabac, voyez-vous.  

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             Pendant que Jean Rome révolutionnait la presse scientifique, Ram John injectait une puissante dose de blues au Swinging London qui n’en demandait pas tant.

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             Ram John Holder est l’une des têtes de gondole de la belle box Gotta Get A Good Thing Goin’, une sorte d’antho miraculeuse de la musique noire en Angleterre. Il n’est pas né dans le Mississippi, comme on pourrait le croire, mais en Guyane Britannique, qui est de l’autre côté du Suriname, la Guyane hollandaise devenue indépendante. Avant de débarquer à Londres, il a fait en 1962 le folk singer à New York, et plus précisément à Greenwich Village, où Dylan, Tom Paxton et Richie Havens l’ont côtoyé. En 1963, il écume le circuit folk de Londres et Paul Jones produit son premier single «Just Across The River». Il y est accompagné par Jack Bruce, Keith Emerson, Mike Hugg et Mike Rooms.

             Puis il commence à composer pour la BBC. Ram John Holder est surtout connu comme acteur dans des séries anglaises.

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             Belle pochette que celle de Black London Blues, un Beacon de 1969. Ram John a des allures de black street punk du coin de la rue. Il porte des lunettes noires et un fut en velours. La photo est prise à Brixton. Avec «Brixton Blues», il situe son quartier, il tape un fast heavy blues sauvage et bien underground. On l’entend aussi jouer lead sur le puissant «Too Much Blues». Son London blues est classique mais excellent. Il visite tous les quartiers, le voilà maintenant rendu à «Ladbroke Grove Blues», c’est assez wild, avec un violon sinueux et un big bassmatic. Ram John est une sorte de tenant de l’aboutissant. Il passe au fast wimpy blues avec «Wimpy Bar Blues», c’est le black British blues racé, drivé sous le boisseau du London fog. Ce mec est bon, il surgit hors de la nuit - My wimpy and my coffee were getting cold - Il chante son blues au perçant lancinant. Le voilà maintenant rendu au «Piccadilly Circus Blues», il pianote en bon punk black de Ladbroke Grove - Baby don’t walk out on me/ Yes she did - Il rentre à Hampstead avec «Hamsptead To Lose The Blues». Ram John pose un problème : il ne s’inscrit dans aucun schéma. Il se contente de planter les graines du punk boogie blues de Ladbrooke Grove. Son London Blues flirte avec le primitivisme. Il peut chanter à la renverse, tomber dans l’excès, courtiser la misfortune et avouer qu’il est à dix shillings près.   

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             Pochette moins sexy pour Bootleg Blues. Il quitte Londres pour aller faire un saut à Paris («Low Down In Paris»), petit heavy blues de went down to Paris to rest a little while - Comment allez-vous/ Avez-vous les Champs Élysées - Gros réveil en fanfare avec un «London Paris Rome Blues Express» embarqué au heavy groove des anciens, c’est-à-dire Isleys & co, c’est bardé de son et Ram John y va au heavy rumble d’hey going up the station. Retour à Hamsptead avec «Hampstead Blues», une merveille d’étalage cadencé, Ram John tient son blues en alerte à la note suspensive. Il fait un saut à Moscou avec «The Blues In Moscow» - Went over to Moscow/ To erase my trouble in mind - Il tape ça à l’heavy blues - But my friend the blues was my public hinde - Il termine ce très bel album avec «Freedom I’m Ready». Grosse énergie et chœurs de reggae. On comprend mieux pourquoi cet album est tellement recherché. 

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             You Simply Are Ram John Holder date de 1975. Ce black de London town est le roi du groove urbain et orbi. Il peut aussi aller sur la pop avec des chœurs comme le montre «Love You Love Me». Il trimballe son look exotique de black shades et de tunique africaine sur fond de briques rouges. Il est accompagné sur cet album par Kokomo et des chœurs d’anges. Il peut taper dans l’exotica de luxe. La viande se planque en B, et ce dès «Cool Earth Woman». Il excelle dans ce genre difficile qu’est le British groove. Il en maîtrise bien les fluides. Il se vautre dès qu’il cherche à faire la pute avec de la pop, et se rattrape aux branches dès qu’il fait son Richie Havens («Love What You See»). Le coup de génie se trouve au bout de la B : «London Ghetto». Il ramène des percus et du mystère à la Shaft, ça part en groove de belle espérance, alerte et bien black. Finalement, on apprécie cet album bien diversifié, hérissé de pointes de charme authentique. Il termine avec «Battering Ram», un raw groove extraordinaire. Aw comme Ram est raw !

    Signé : Cazengler, ramier

    Ram John Holder. Black London Blues. Beacon 1969 

    Ram John Holder. Bootleg Blues. Beacon 1970           

    Ram John Holder. You Simply Are. Fresh Air 1975

     

    *

                ’Je suis l’Empire à la fin de la décadence’’ proclamait Verlaine dans Jadis et Naguère, se complaisant à voir passer les grands barbares blancs, le bougre s’en vantait, il fit même école, mais lorsqu’un groupe de black metal atmosphérique joint les deux termes historialement oxymoriens dans leur dénomination, je vais voir. Le concept opératoire d’Imperium Romanum motivant mon intérêt.

    DIS MANIBUS

    IMPERIUM DEKADENZ

    (Season Of The Mist / 2016)

            Une rencontre fortuite a permis à Pascal Vannier et Christian Jacob a réunir leur force pour former la cheville ouvrière du groupe allemand Imperium Decadenz. Tous deux avaient été marqués par le Caligula de Tinto Brass sorti en 1979. Le personnage de Caligula a de toujours suscité le scandale, le film pimenté de scènes pornographiques non tournées par son réalisateur suscita bien des  polémiques. Comment aurait-il été accueilli en 2025 !  

             Certains lecteurs s’étonneront qu’un personnage tel Caligula ait pu susciter un engouement si fort que Pascal Vannier ait choisi le surnom de Vespasien autre empereur romain et Christian Jacob celui d’Horaz, notre bon poëte Horace selon notre langue françoise. Deux figures respectables de l’histoire romaine, mais enfin… Vraisemblablement ont-ils pensé que les individus sont transitoires mais que la forme politique de l’Imperium a, bon an mal an, rassemblé durant des siècles sous son égide protectrice des millions d’hommes. Ceci se discute. Surtout ces temps-ci où l’on assiste à l’éclosion de thèses expliquant que les invasions barbares ne sont qu’un mythe…

             Loin de ces querelles idéologiquement byzantines cet album ne  s’intéresse point aux actes et paroles des habitants de l’Empire mais à ses morts. L’on traduit souvent l’expression Dis Manibus inscrite, ou signifiée par les lettres DM, sur les stèles funéraires par aux Mânes des Morts, mot à mot il vaudrait mieux lire aux Mânes des Dieux.  Clarifions au plus vite ce dilemme, les mânes sont les âmes des morts, n’imaginez pas des fantômes ou des zombies, plutôt des présences qui pérennisent l’union des morts et des vivants. Mais les cendres des morts enfouies dans la terre ou gardées dans des tombeaux ne se promènent que fort rarement parmi nous, peut-être l’avez-vous remarqué, les romains avaient une explication. Lors de la crémation les hommes se transformaient en Dieux. Il vous plairait bien de passer le restant de votre mort à biturer et bâffrer nectar et ambroisie dans les demeures de l’Olympe, hélas les morts ne se métamorphosent qu’en des dieux inférieurs qui logent en bas dans de froides cavernes souterraines. C’est d’ailleurs pour cela qu’il existait des rites destinés à garder un contact avec eux pour qu’ils ne nous oublient pas.  Il faut concevoir la présence sur-terrestre des Mânes comme une force adjacente qui vous influait et insufflait courage, volonté et désir de maintenir la possession de ce territoire que vos ancêtres vous avaient légué.

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    In Todesbanden : funèbre, l’on serait tenté de traduire en pensant au Livre de la Mort des Egyptiens ‘’dans les bandelettes de la mort’’, mais ce bruit imperceptible, cette espèce de gratouillement de plus en plus présent, qui accompagne la marée, est-elle descendante ou montante, n’évoque-t-il pas le grouillement incessant des larves sur le cadavre.  L’on pressent que la suite ne sera pas joyeuse. Only Fragments Of Light : roulement, chute précipitée, une longue descente, sarclage méthodique des dernières images préoccupantes de l’existence, éboulements rapides de tous les désirs, chute irréversible, comme un feu qui brûle les mauvaises herbes et les branchages coupés de l’existence, ne reste plus qu’une lumière cristalline, la musique semble vouloir disparaître, elle s’éloigne tout en restant présente soutenue par les ogives des chœurs, le dernier cri qui résonne dans le monde des vivants, à moins que ce ne soit qu’un écho perçu dans le monde des morts, procession chantée, enchantée, la lumière du jour est remplacée par celle de la nuit, plus froide, plus claire, elle n’illumine pas mais elle brille dans une étrange fixité immobile, me voici dans une autre nuit transparente, reflet inversé de la noirceur terrestre, l’âme s’est réfugiée dans son propre rêve, car la mort rêve à son retour, un jour le rêve remontera, il surgira  à la surface d’une autre lumière, la mort me vomira et je reviens. Still I Rise : étrange victoire, je suis mort, je suis au fond du fond mais je m’élève, j’obéis au mouvement des marées, à la marche incoercible des cycles de l’univers qui règle les étoiles, je laisse derrière moi tout ce que j’ai été, toute ma personnalité, tous mes actes, tout moi, mais je suis une pierre arrachée à son destin qui ne tombe plus mais qui monte, je traverse les abîmes, des mondes inconnus, des grèves grises ensauvagées, rien ne me retient, la batterie s’emballe, les guitares galopent, je monte sans fin, serais-je un soleil de la nuit noire et absolue, ma voix s’évase, tant de grandeur dans mon chemin d’altitude infinie, roulement effroyable des tonnerres en gestation. Un chant clair et pur résonne, est-ce un rayon de soleil ou une plainte déchirante. Dis Manibvs : peut-être suis-je en train de tourner en moi-même, de revenir aux derniers instants de mon trépas qui sont aussi tes derniers instants car si je meurs à moi-même toi aussi tu t’éloignes de moi, tu te détaches de moi, mystère insondable, qui meurt au juste celui qui s’en va ou celui qui reste, dans quel sens le bateau part-il, dans quelle nuit entre-t-il, comme une sirène de navire qui s’arrache à la terre, l’instant décisif, retrouvailles avec sa propre solitude, la musique monte et éclate comme une angoisse indicible. Rien de ce qui a eu lieu, ne s’effacera jamais. Pantheon Spells : silence des orgues, souffle indistinct des Dieux, à quel moment suis-je, après ou avant leurs éloignements, ils sont là tout près, se sont posés immuables dans ma méditation, que veulent-ils, que disent-ils, leurs voix a la douceur des colombes d’Aphrodite. Vae Victis : malheur aux vaincus, les Dieux m’avertissent, la ville est en flammes, la cité saigne, déjà l’on emmène les longues files des esclaves, ceux qui sont morts durant les combats n’ont-ils pas échappé à la honte, à la déportation, à l’esclavage, au sort commun des hommes, mais les vainqueurs rient et boivent, violent et tuent, la musique court comme la violence, la batterie affute le raffut, elle pousse au cri et au crime, le vocal grondant hurle et chuchotte à pleins poumons, sont les plus heureux ceux qui ont eu accès à  la connaissance suprême, au savoir divin des morts et des Dieux. Volcano : il existe une vidéo fabriquée par un fan du groupe qui a illustré le morceau avec des images prises au péplum  'Pompeï réalisé par Paul W. S. Anderson. Les images raviront les fans des films à grand spectacle, elles ont l’intérêt de démontrer que la musique du groupe est à la hauteur des scènes dantesques proposées… les malheurs du titre précédent peuvent être imputés aux hommes, race prédatrice par excellence, la responsabilité de la destruction  de Pompéi peut être rejetée sur les Dieux Immortels… après la scène de recueillement dans le Panthéon, les deux titres qui le suivent donnent à réfléchir sur la mansuétude des Olympiens… grondements vésuviens en ouverture, de la batterie surgissent les pierres propulsées sur la cité et ses habitants. Le texte est assez ambigu, la ville est-elle détruite à cause de l’insolence de ses citoyens, ont-ils voulu rivaliser avec l’éclat des Dieux en bâtissant une ville d’une beauté sans pareille dans laquelle la luxure et la débauche seraient reines… ambiance mélodramatique, chœurs et background imprégné d’une tristesse un peu surfaite. Le sujet mythique de la catastrophe a parasité le groupe, l’on voit les paysages mais la mort semble passer au second plan.  Somnia :

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    instrumental. Le sommeil de la mort. Le repos éternel. La dormition inéluctable. Le titre assez court demande plusieurs écoutes pour être apprécié à sa juste valeur. Le cliquettement répétitif d’une note claire monopolise l’attention, mais la mort n’est-elle pas monotone et ennuyeuse, il empêche de goûter au travail d’orfèvre auquel se livrent les musiciens, derrière la flèche de l’if élancé se cache les rêves mouvants des morts dans leurs tombes. Pure Nocturnal Rome : une promenade nocturne dans Rome, dans la Rome d’aujourd’hui, ne vous étonnez pas du tumulte de l’orchestration et de la voix qui rugit comme un lion enfermé dans les cages du Colisée, ce n’est pas que le promeneur arpente les avenues encombrées de voitures c’est qu’il marche dans le passé de Rome, qu’il médite sur son histoire, qu’il déambule dans ses rêves, il refuse d’être dupe de ses propres mythifications, Rome vénale et luxurieuse portait en elle ses propres tares, et sa décadence, n’oublions pas que le groupe se nomme Imperium Dekadenz, l’Empire et la Décadence étroitement emmêlés, la putain et la beauté, pour qui sait les voir les Nymphes dans les bosquets sacrés dansent toujours en l’honneur des Dieux, et le sang versé par les légions pour établir la suprématie de l’Imperium ruisselle toujours sur son âme comme une énergie principielle et nécessaire. Son esprit s’abreuve à cette source mystique inépuisable. Seikilos : le texte de ce morceau provient d’une épitaphe (deuxième siècle après Jean-Claude) découverte en Anatolie inscrite sur une colonne placée sur la tombe de l’épouse (ou du père) d’un certain Seikilos. Elle est célèbre car les vers sont surmontés de notes de musique qui permettent de jouer et de chanter la mélodie. Elle est précédée des mots suivants non pris en compte par le groupe  mais qui personnellement  m’émeuvent davantage que le poème :  ‘’La pierre que je suis est une image. / Seikilos me pose ici, / d'un souvenir immortel signe durable. ». L’adage proverbial : ‘’La mort est certaine, la vie ne l'est pas’’ la remplace. Vous trouverez sur le net de multiples interprétations du poème de Seikylos. Imperium Dekadenz propose la sienne, version black metal qui n’a pas à rougir de sa création, si  au début elle se cale sur la pureté agreste des reconstitutions les plus’’ fidèles’’ le grondement en sourdine qui l’accompagne  laisse deviner que le groupe ne renonce pas à son électricité emphatique, les chœurs qui suivent malgré leur volume ne déparent en rien la mélodie de Seikilos, quant aux murmures d’outre-tombe qui suivent et l’ampleur sonore crépusculaire qui s’amoindrit pour finir par muer en un ultime grésillement de mèche de bougie qui vient de s’éteindre. 

             Nous ne savons rien de Seikilos, mais il semble que c’est sa voix qui traverse les siècles pour porter témoignage par ce thrène mortuaire l’ultime hommage des ombres à la grandeur d’un passé auprès duquel notre présence en ce monde ressemble à des haillons dérisoires dépourvus de pourpre.  

             Un album de toute beauté dont la thématique ne plaira pas à tous. La mort effraie tout le monde, la notion d’Imperium tous les autres.

             Je ne pouvais pas quitter  Imperium Dekadentz si rapidement, j’ai choisi un deuxième album qui me semble encore davantage réussi que le précédent. Mais encore plus noir…

    … DIE WELT WARD KALT UND LEER

    (… ET LE MONDE DEVINT FROID ET VIDE)

    IMPERIUM DECADENZ

    (Season of Mist / Février 2006)

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    Einklang : étrange, einklang signifierait harmonie, mais les sons de cet instrumental doivent être une transcription phonique du cri discordant du cygne, je suis gentil en présentant ainsi ce vacarme issu d’un chantier de démolition, ou d’un atelier sidérurgique, pure noise, on aimerait bien comprendre les quelques mots marmonnés vers la fin du morceau, mais nos maigres connaissances de la langue de Goethe ne nous permettent pas de les déchiffrer. Nous n’avons pas évoqué la pochette, saisissons l’occasion pour reconnaître que le paysage informe qui nous est offert est particulièrement décrit par ce concert bruitique. Glanz der Klinge : après le kling-klang-klong de l’ouverture nous voici confronté au glangk – il existe une science rejetée par la phonétique moderne qui dote chaque lettre d’une signification phonique précise, Mallarmé l’a quelque peu exposée et utilisée dans Les Mots Anglais, et René Ghil (injustement oublié), l’a expérimentée dans une entreprise poétique totale que l’on peut qualifier de wagnérienne unissant le sens, la couleur et le son des mots – mais revenons à la clinquance éclatante de ce morceau dans lequel s’entrechoquent les épées, la victoire, le triomphe et la mort. Les paroles pourraient être interprétées comme un duel entre deux individus, mais c’est avant tout un combat singulier contre la mort, que l’on perdra un jour, et le combat de l’Empire contre sa propre Décadence, la leçon est simple la mort vaut mieux que la décadence, tant que l’on est vainqueur l’on contient  l’ennemi au loin. La mort possède sa beauté, l’on ne saurait résister à son baiser sanglant froid et incapacitant. Halls of lust : hurlements d’agonie, une chape de plomb musicale vous emprisonne, quelle différence, le temps a passé, les mœurs ont changé, l’âme des morts ploie sous les chaînes du péché, nous sommes à la fin de l’Empire, aux temps de la décadence, désormais les héros sont condamnés à croupir et à souffrir sans fin aux plus profonds des cercles de l’Enfer, le morceau s’écroule sur lui-même, éboulis de souffrance et de torture, l’on ne vit plus mais l’on ne meurt plus, désormais la mort n’offre plus de refuge, elle n’est que la continuation d’un monde déserté sans joie, les guitares galopent à l’infini, sans espoir. Of All Ends : bourdonnement d’une mouche géante, celle qui se pose sur les âmes des cadavres, hurlements, si ce n’est pas l’Enfer c’est sa promesse, ses châtiments, sa condamnation éternelle, les hurlements de terreur des damnés ne montent-ils pas jusqu’à vos oreilles, un seul conseil, qui ne vous délivrera pas du mal, oubliez vos dieux, tout s’effondre la musique tourne au supplice noisique, plus d’espoir n’est permis, une fois vos Dieux abandonnés vous pourrez vous vanter d’être morts… Ce qui est très fort dans l’écriture de ce morceau et du  précédent, c’est que le dieu chrétien n’est jamais nommé, il ne sert à rien de dénoncer ses ennemis, ce qui nous a perdu ce ne sont pas leurs attaques, c’est notre faiblesse, notre propre décadence intérieure, l’amoindrissement de notre volonté, notre mollesse… For Those Who Sleep Eternally : instrumental, pourquoi serait-il long, quelques notes tristes et fragilles comme un vent glacé qui souffle sur nos tombes. Fields Of Silence : seul en soi-même, dans les champs du silence, infini et peut-être éternel si je ne rassemble pas mes forces, si je n’habite plus mon rêve, si je le laisse échapper, si je ne parviens pas l’éjecter de lui-même comme une bulle qui doit percer la terre qui me recouvre, splendide épode, chant du recouvrement du rêve de l’Imperium, mort et triomphe d’une idée formée avec la lymphe désagrégée de mon esprit, de ma chair, de mon cerveau. L’infini espoir du retour. Meine Reise Durch die Zeit : instrumental, la traversée du temps, sein und zeit, là où se trouve le temps se trouve l’être heideggerien qui ne meurt pas, mais qui reprend le chemin du retour. Schwarze wâlder : une bise glaciale souffle, me revoici, est-ce moi ou un autre, cela n’a que peu d’importance, la même bulle de rêve squatte nos cerveaux, la forêt noire m’accueille, j’ai quitté l’Imperium, le rivage et la pensée ensoleillée de la Grèce, désormais je suis chez moi dans cette terre septentrionale, en l’Allemagne désormais originelle, si près du rêve d’Hölderlin, un chant s’élève, atteindrat-il dépassera-t-il, subsumera-t-il ces hautes futaies… Gefrone Wunden : c’était un chant qui se voulait de renaissance et triomphal, hélas le rêve porte encore mes propres meurtrissures, les blessures gelées ne cicatriseront jamais, autour de moi le monde est semblable à celui que j'ai quitté, ce n’est pas la différence des paysages qui me terrifie, si je crie c’est que j’aperçois que la lèpre qui obscurcit l’esprit des hommes est entâchée de la même décadence, que l’Imperium est définitivement perdu, qu’en le perdant j’ai aussi perdu l’espoir du retour, que ma tentative a échoué. L’on ne s’éveille jamais d’un rêve avorté. ...und die Welt ward kalt und leer : aboiement d’un chien abandonné perdu dans la forêt des ombres, engendrera-t-il un jour des loups qui refonderont Rome, pour l’heure c’est le chant crépusculaire d’un monde effroyablement voué à se perpétuer dans sa désuétude, s’il y a retour c’est le retour du même, alors que l’on espérait le retour de l’Autre celui qui brille au loin de mille éclats, mais nous voici condamnés au long temps de la décadence, à faire semblant de vivre dans un monde froid et gelé. Hostile à l’Homme…

             Imperium Decadenz davantage imperiumal que décadent !

    Damie Chad.

     

    *

             L’on sait toujours ce que l’on cherche, l’on ne sait jamais ce que l’on trouve. Rappelons-nous notre soirée du 27 mars dernier kroniquée dans notre livraison 683 avec The Coopers groupe rockabilly débordant d’une énergie folle. La Gretsch  de Lucky Will avait mis le feu… sur lequel avait amplement soufflé les trois autres pompiers pyromanes de nos Tonneliers. Lucky Will est comme notre vieille lune, il possède deux faces, et même davantage, mais l’avantage chez lui c’est qu’il n’en cache aucune. Rockabilly man certes mais avant tout guitar man, pas de frontière infranchissable pour lui, pas le genre monomaniaque à s’enfermer dans un étroit territoire… Mon idée première était de m’intéresser au Lucky Will ultra-électric   par exemple   il s’amuse  avec If You Want Blood d’AC / DC… Oui mais le démon de la perversité m’a retenu sur une vidéo insistante sur son FB…

    AWAY

    MIDNIGHT ROSES

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             Quelle couve ! Plus glamour vous ne trouverez pas. Je connaissais La Tulipe Noire d’Alexandre Dumas, mais le roman ne tient pas la comparaison avec cette rose noire arquée dans son fourreau de désir noir… à ma grande honte, obnubilé par cette splendide créature phantasmatique  m’a fallu deux longues minutes pour m’apercevoir qu’elle n’était pas seule, hombre dans l’ombre, apparaît l’énigmatique silhouette de Lucky Will, déguisée en truand des années trente… certes nous sommes loin d’une ambiance typiquement rock’n’roll mais qui résisterait à ne pas humer d’un plus près les arômes subtils des fortes fragrances de cette tubéreuse et stuprureuse image  atteignant au statut iconique…

             Cette splendide création photographique est d’Anna Azarov, je me permets de reproduire une courte citation de son site (à visiter) : directrice de la création. Son objectif est toujours de capturer l'essence des artistes (…)    avec lesquels elle travaille, et de donner à leurs histoires une voix visuelle. Démarche sysnesthésique par excellence qui nous agrée…

    Remi Hiblot : producer & mix engineer , drums / Nicolle Rochelle : vocals / Lucky Will : lead guitar / Patrick Hiblot : bass.

    Away : attention attachez vos ceintures, quelques notes de guitares sèche sur lesquelles, fragiles une voix funambule se déplace avec facilité, quelques sauts de fil tendus parfaitement maîtrisés et nous débouchons dans le delta du fleuve en lequel le ruisseau du début s’est transformé à notre insu, jusqu’à lors nous ne sommes pas surpris, tout se passe selon les règles de la chanson grande dame – une chanson d’amour, une rupture, sans cri, sans scandale, sans coup de feu, un cœur brisé mais la volonté de survivre – touchée mais pas coulée, l’on est entre gens de bonne compagnie, oui mais quelle plasticité dans cette voix, une véritable leçon de chant, douée, très douée, elle vous mène là où elle veut par le bout de l’oreille, quand la vidéo est terminée, vous la remettez pour voir comment elle se débrouille pour les changements de tempo, une diction de rêve, une sereine facilité, une frégate toutes voiles dehors qui se joue des récifs, vous concluez par une évidence : cette fille est capable de chanter n’importe quoi et d’assurer en tout.

             C’est bien de donner son opinion c’est mieux d’apporter les preuves. Suffit de suivre son instinct, bon sur Away elle se l’est jouée Judy Garland, alors au hasard l’on tape évidemment la version de Gene Vincent,  celle que Garland préférait à sa propre interprétation, Over the Rainbow. Coup double, une vidéo au Paris Boogie Speakeasy, les Harlem Drive (piano, contrebasse, clarinette,) Nicolle Rochelle au chant. L’est plus jeune, ça date de 2012, elle s’amuse, chapeau grenat sur la tête, une voix pointue à trouer les tickets de métro, elle se balance, elle se dandine, elle minaude, elle joue à la petite fille, dans sa robe blanche, elle sourit, elle rit, elle vous fait le coup de la candeur innocente qui en connaît beaucoup plus de vous. Fausse sagesse proustienne pour gens huppés qui n’ont jamais lu A l’Ombre des Jeunes filles en Fleur. Deuxième déduction : elle sait roucouler comme un rouge-gorge mais attention  c’est une actrice.     

             Nicolle Rochelle n’est pas une inconnue. Elle est née dans le New Jersey, Paris est un peu son port d’attache, elle a joué dans de nombreuses séries pour la télé américaine, un détail qui va rendre fou les amateurs des Beatles, à huit ans elle a tourné avec  Ringo Star-  je sais ce n’est pas le meilleur des quatre mais vous ferez difficilement mieux – elle danse et elle chante. Beaucoup de jazz.  Elle a joué les rôles de Joséphine Baker, de Billie Holiday… l’on ne compte plus les formations de jazz qui l’ont accueillie. pour ceux qui préfèrent le blues et le rhythm ‘n’ blues, pas de problème elle adore les versions musclées. Faut l’entendre reprendre avec Lucky Will à la guitare, I’ d Rather  Be Blind d’Etta James cette générosité avec laquelle vous remplissez les verres des copains à l’apéro…

    C’est vrai que ce n’est pas du rock, c’est vrai que c’est un peu la vie en rose, mais quel talent, quelle artiste !

    Damie Chad.

     

    *

             Je me suis encore fait piéger. Par mes propres contradictions. Voici peu je m’insurgeais contre les one man bands. Et pouf je n’ai pas pu résister à la beauté fascinante de ses yeux. Ce n’est pas une jeune fille qui m’enverrait une œillade tropicale. Juste un serpent. En plus sur le dessin il ne nous montre qu’un seul œil. Un peu jaunâtre. C’est surtout la position du reptile qui m’a interrogé. 

    EL MOVIMIENTO PERPETUO

    GALVÄO

    (Avril 2025)

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             Puisque nous sommes au Portugal il existe quelque chance pour que l’artwork signé, par Suzi Silva soit une chanteuse de fado qui porte ce nom, soit une graphiste qui possède une palette de styles très différents, mais aucune des deux ne revendique expressément cette couve. Si le mouvement peut être exprimé sous la forme d’un pendule, le fameux symbole du serpent qui se mord la queue exprime toutefois la même idée. Suzi Silva n’a pas dessiné le fameux glouton à l’appétit éternel sous sa forme habituelle, il est manifeste que notre ophidien fatigué de mimer un tuyau d’arrosage est en partance et en promenade, pour un voyage perpétuel…

             Pedro Pires qui reste le maître d’œuvre de du projet Galväo, entre 2021 et 2024 il a déjà sorti un EP et deux singles, nous laisse entrevoir son projet : un morceau qui ne comporte pas de structure répétitive et  qui se déplace par ce que l’on pourrait définir comme des dérivations musicales incessantes. Serait-on proche du free-jazz, Pedro ne le dit pas, il pense plutôt à notre existence qu’il faudrait considérer comme une avancée en ligne droite soumise à de nombreux zig-zags existentiels, dépendant et de nos désirs et de multiples rencontres  evènementielles qui sans arrêt modifient notre cheminement.

    Pedro Pires : guitarre, basse, mix et master / Filip Gäddnäs : batterie.

    El Movimiento Perpetuo : est-ce que le serpent vient vers nous, ou est-ce nous qui nous nous en rapprochons, des tapotements pratiquement imperceptibles au début, nous pouvons nous demander pourquoi nous ne les entendons pas depuis toujours, puis la basse, puis toute la quincaillerie guitarique qui se superpose aux tapotements, cisailleries de cymbales, nous sommes dans la continuité mais ce n’est plus pareil, tintements de clochettes, que sonnent-elles, que peuvent-elles indiquer, que la plasticité auditive se transforme mais que le rythme même s’il semble s’accélérer par l’effet de couleur des timbres induit un changement irréversible, assomptions lyrique des cordages, l’on sent que c’est parti pour ne plus revenir, la basse prend le relai et accélère comme un train dans un tunnel, maintenant avec ces tubulures de zinc nous osons parler de galvanisation, une impression de vitesse d’une fusée qui fonce dans l’espace, cliquettements infinis des cymbales, rupture, reprise, le mouvement perpétuel ne   saurait s’arrêter, faisons lui confiance, essayons de trouver dans ces changements de voie, dus à une manipulation d’aiguillage, ne serions-nous pas prisonnier d’une expérience à la John Cage, ce  n’est pas la répétition d’une même note qui crée en nous le mouvement par un séquençage auditif qui nous prouve que si la nature a horreur du vide notre cerveau agit de même, dans ce cas présent ce zigzagage incessant mouvemental s’inscrit en nous comme image de l’immobilité du silence entrevu en une  stase perpétuelle, un énorme boa dont les anneaux musculeux retiendrait par son étreinte monstrueuse l’étendue du monde en l’empêchant de s’enfuir éternellement en avant, ouf ralentissement, les boogies d’un train qui reprennent souffle et force, rien ne bouge et rien n’est pareil, sirène de cargo s’éloignant au loin sur la courbure de la terre qui devient de plus en plus présente alors qu’il est devenu invisible, mais le voici qui file dans un potin d’enfer comme un hors-bord vers la ligne d’horizon qui recule en une certaine stabilité qui lui permet de prendre de la vitesse, serions-nous dans un miroir sonore qui nous réfléchirait notre écoute, mais ce qui est encore notre chair, notre bras droit, devient dans notre reflet notre bras gauche, maintenant l’on file à toute vitesse, serions-nous prisonnier d’une espèce d’envers du Bolero de Ravel, tempo non temporisateur inexorablement invariable et crescendo circulatoire infini qui nous projettent dans l’infini d’une spirale, une espèce d’aleph zéro qui engloberait à lui-seul toutes les variations cercliques superpositoires, car les cercles de l’Enfer ne forment que l’Enfer quand on y pense, la pensée nous tourne la tête et nous détourne de notre appréhension acoustique, nous fuyons, nous nous nous fuyons nous-mêmes pour ne plus nous arrêter, car nous comprenons que nous arrêter équivaudrait à notre mort. D’ailleurs si le morceau s’arrête alors qu’il devrait se perpétuer sans fin, n’est-ce pas pour nous empêcher de mourir…

             Etrange expérience, doit-on considérer Galväo comme un bienfaiteur de l’Humanité.

             Il est vrai que nous avons entendu Pires.

    Damie Chad.

     

    *

             En toute occasion il est important de terminer en beauté. Donc ce sera Patrick Geffroy, un solitaire digne des cimes d’Engadine. Nous l’avons déjà rencontré dans Kr’tnt ! avec sa trompette, avec ses tableaux, ses textes, jouant dehors en pleine nature, ou chez lui. Cette fois encore dans son antre, mais ailleurs aussi, dans un ailleurs culminatif du jazz, du free, du noise… Une œuvre majeure.

    LA PEAU DE L’APOCALYPSE

    PATRICK GEFFROY YORFFEG

    ( YT / Chaine : TheXynos7 / Avril 2025 )

    (Flûtes , flugelhorn, piano, trompettes, synthé)

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             L’image est floue, un peu décalée de la réalité, grise, colorée, sous-exposée, soumise à des tressaillements souterrains,  Yorffeg-Orphée image de lui-même se déplaçant, glissant d’elle-même en elle-même, imaginons ces vieux films de Chaplin qui seraient passés en vitesse ultra-lente pour qu’elle puisse se superposer à elle-même tout en ne coïncidant pas exactement avec ses propres contours, mais comme cherchant à se retrouver, imaginez un cercle qui ne recouvrerait pas son centre, le monde vacille, il ne tombe pas, il ne s’écroule pas, il agonise debout, refusant de se coucher selon les injonctions sonores, une marionnette qui aurait coupé ses fils et qui tituberait dans une extrême solitude. Au moment où j’écris cela pépie le chant d’oiseau d’une flûte – l’on pense à Milosz dans le jardin de Fontainebleau – qui

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    résonnerait dans le vide d’une aurore qui n’existe pas – il se fait tard dans le jour du monde disait l’oiseleur – et la partition sonore s’en va à vau-l’eau dans son propre grabuge, un cygne submergé qui hausse le col pour jeter un regard aigu sur la dégénérescence du monde. Cruelle pantomime, entre cuisine et salle de travail, dernière scène d’Orphée arpentant les couloirs immarcescibles de sa propre déperdition à la recherche de la peau de Calypso, la déesse éteint la lumière, la pâleur se mue en l’œuvre au noir de son propre cheminement, ne subsiste plus que processionnaires des rondos de piano aux notes fêlées qui s’égouttent de leur propre rouille clopinante dans un silence que l’on entend davantage car l’on est encore dans les paumes de la musique qui n’existe plus. Est-ce pour cela que l’on revient au début

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    sa cacophonie synthétique à intégrer en soi-même en tant que kaophanie révélatrice que quelque chose est en train d’avoir lieu dans le manquement de sa déchirure-même, puis ces glissements de trompettes jazz, dernier adieu à ces silhouettes de phares immobiles qui s’éloignent tandis que la mer sonore de l’innommable  sophomorité nous entraîne, nous n’avons plus de mots pour crier mais il reste la fragmentation éclose de notes cassées qui meuglent et lamantinent sur le rivage inatteignable des rêves inaccessibles naufragés, quelque part argonautes sur une mer aux vagues siziphiques qui ne roulent aucun rocher, revoici l’Yorfegg-Orphique en tache rouge sanglante qui se meut dans le vide de sa propre pourpre pour réapparaître au détour inopiné du labyrinthe qui palpite dans l’absence de ses battements rythmiques. Assomption de notes funèbres pour sonner en douceur endurcie la fin de ce qui ne se termine jamais car résidant en l’infini de sa propre finitude…

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             Une pièce magistrale, une œuvre totale, trafic d’organe vocal réduit au seul  souffle de son émission instrumentale, turgescente activité sexuelle, bande-son éjaculatoire d’images onanistes fantomatiques. Appeau pour une apocalypse.

             Passée, future, déjà advenue en elle-même.

    Damie Chad.

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 496 : KR'TNT ! 496: P. F. SLOAN / COWBOYS FROM OUTERSPACE / CRASHBIRDS / CROAK / ANIMALS / ROCKAMBOLESQUES XIX

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 496

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    04 / 02 / 2021

     

    P. F. SLOAN / COWBOYS FROM OUTERSPACE

    CRASHBIRDS / CROAK / ANIMALS

    ROCKAMBOLESQUES 19

     

    Sloan square

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    P.F. Sloan a mené une vie tellement incroyable et traversé de si mauvaises passes qu’il n’ose pas les raconter normalement. Qui le croirait ? Alors, pour contourner l’obstacle, il transforme certains épisodes extra-ordinaires de sa vie en contes. Ainsi personne n’est obligé de le croire. Dans les temps reculés, on appelait les gens comme Sloan des magiciens. Pour raconter son histoire, Sloan fait des tours de magie et les rassemble dans un livre qui porte le nom d’une de ses chansons, What’s Exactly The Matter With Me? Memoirs Of A Life In Music, car en plus d’être un conteur magique extra-ordinaire, Sloan est aussi un grand compositeur de chansons. Enfin, n’allons pas trop vite. Il n’est pas connu du plus grand nombre, mais il lui suffisait d’être simplement l’ami de Bob Dylan et de Brian Epstein, il n’en demandait pas davantage. Issu de la Surf culture, Sloan émergea dans les early sixties avec un réel talent d’auteur-compositeur et les médias firent de lui une sorte de sous-Dylan coiffé de la casquette de Donovan. «The Eve Of Destruction», c’est lui. Remember ?

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    Si vous lisez son livre, vous écouterez ses disques d’une autre oreille. C’est valable dans beaucoup de cas, mais ça l’est encore plus dans le cas de Sloan. Il navigue exactement au même niveau d’excellence littéraire que Bob Dylan qui, souvenez-vous, reçut le Nobel de littérature pour Chronicles. Sloan mérite aussi un Nobel pour son autobio, mais vu qu’il a cassé sa pipe en bois voici 5 ans, le Nobel ne lui serait plus d’un grand secours.

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    On va simplement prendre un exemple pour bien situer les choses. Sloan a 15 ans lorsqu’il se rend avec sa guitare chez Wallach’s Music City sur Sunset and Vine, à Los Angeles. Ce magasin énorme vend des disques, des instruments et des partitions. Son père lui a offert cette guitare mais il ne sait pas en jouer. Il pense trouver de l’aide chez Wallach. Lorsqu’il arrive, la rue est bouchée : des centaines de filles s’entassent devant le magasin. Sloan se fraye un passage et le flic qui bloque l’entrée le laisse passer, sans doute à cause de la guitare. À l’intérieur du magasin, les lumières sont éteintes. Sloan trouve un mec derrière un comptoir qui lui demande ce qu’il fait là. Sloan répond que le flic l’a laissé entrer. Puis il explique qu’il ne sait pas quoi faire avec toutes ces cordes sur la guitare. «Tout ce qu’il te faut, kid, c’est une bonne méthode», lui répond le mec. Soudain, le mec du comptoir se transforme en silhouette en carton, cardboard man. Sloan ne sait quoi penser. Il entend ensuite des pas dans l’escalier qui descend de l’étage. Sloan voit apparaître Elvis. Incroyable ! Sloan sent aussitôt son incroyable énergie. Elvis le fixe dans le blanc des yeux. Puis il voit la guitare. «J’imagine que tu veux apprendre à en jouer, son», dit-il. «Yes sir I would», répond Sloan. Alors Elvis se place derrière Sloan et lui positionne les doigts de la main gauche sur le manche pour former un Ré. Puis il place un médiator dans la main droite de Sloan, lui montre le mouvement du grattage d’accord et chante dans son oreille «Love me ten-der... love me... true...». Elvis repose alors la guitare sur le comptoir et dit à Sloan : «J’avais une guitare avec du cuir comme celle d’Hank Williams et j’en étais très content mais pas le Colonel Tom. Le Colonel veut de l’or. Mais une guitare en or est trop lourde pour en jouer. Il ne comprend pas ça.» Et Sloan sent alors l’immense tristesse d’Elvis. Il est sidéré de voir que l’homme le plus célèbre du monde est triste. Elvis signe ensuite un autographe pour la sœur de Sloan, sans que Sloan lui ait dit qu’il avait une sœur, lui tapote affectueusement l’épaule et remonte l’escalier par lequel il est arrivé. Il s’arrête au milieu des marches, se tourne vers Sloan et lui lance : «Je sais que tu vas réussir», avant de disparaître. En guise de chute, Sloan raconte l’histoire à sa sœur qui lui répond qu’il est complètement siphonné. Alors pour lui prouver que c’est vrai, il lui donne l’autographe et voilà qu’elle s’énerve : «N’importe qui peut imiter la signature d’Elvis ! Si tu continues à raconter ce genre de conneries, tu finiras à l’asile de fous !».

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    L’autre personnage clé du monde magique de Sloan, c’est Bob Dylan qui apparaît à plusieurs reprises dans le cours du récit. En 1964, Dylan est à Los Angeles et il veut rencontrer Sloan. Il a pris une chambre au Continental Hotel sur Sunset. Sloan arrive au 14e étage. Bob l’accueille chaleureusement et lui dit :

    — Adler ne veut pas que je te parle, man...

    — Yeah, il craint que tu aies une mauvaise influence sur moi, car tu es considéré comme subversif. Adler pense que je fais déjà pas mal de ravages chez Dunhill, mais il ne m’a pas encore viré.

    — Alors continue de composer des hits. Ça devrait leur clouer le bec.

    Puis Bob dit qu’il voudrait lui faire écouter un truc. Ils s’assoient tous les deux sur le tapis et Bob pose sur son tourne disque portable un acétate de Highway 61 Revisited. Sloan précise qu’un acétate est un objet fragile qu’on ne peut utiliser que 5 ou 6 fois avant qu’il ne se détériore.

    — Columbia ne veut pas le sortir, parce qu’ils ne savent pas comment le vendre.

    En écoutant «Ballad Of A Thin Man», Sloan éclate de rire. Alors Bob se marre avec lui :

    — You get it ! Thnak God you get it !

    Sloan réalise qu’il entend un mélange révolutionnaire de poésie moderne de très haut niveau et d’humour.

    — C’est du Chaplin ! Non, c’est Fellini et Chaplin dans du Picasso !

    La visage de Bob s’éclaire, ils écoutent tous les morceaux et se pâment de rire sur le tapis, ils réécoutent l’album encore une fois et Bob lui demande de choisir un cut. Cadeau. Sloan choisit «Ballad Of A Thin Man». Puis on frappe à la porte. C’est David Crosby. Il porte un chapeau mauve et une cape. Il n’aime pas Sloan qu’il juge illégitime. Pourquoi ? Parce qu’il a écrit de la surf music pour Terry Melcher et Jan & Dean. Crosby considère qu’il se situe à une autre échelle avec les Byrds, alors quand il voit Sloan assis sur le tapis avec son idole, il s’étrangle de rage : «Qu’est-ce qu’il fout ici celui-là ?». Dylan lui dit de la fermer. Crosby insiste pour dire que Sloan est un tocard. Dylan lui rétorque : «Si Sloan est un tocard, moi aussi !». Alors Dylan prend Crosby par le bras, j’ai un mot à te dire, et il le fait entrer dans la salle de bain. Sloan se lève et va s’asseoir sur le canapé pour attendre. Il entend Dylan crier dans la salle de bain. Il entend aussi des bruits de gifles et la voix de Crosby qui dit : «Je ne savais pas ! Je ne savais pas !». Soudain, la porte de la chambre s’ouvre et Sloan voit apparaître deux blondes avec les seins à l’air. Elle portent des pantalons de pirates et demandent si Monsieur Zimmermann est là. Sloan leur dit qu’il sera là dans une minute et les deux blondes s’assoient sur le canapé de part et d’autre de Sloan. Les voilà assis tous les trois dans un silence surnaturel, avec des bruits de gifles provenant de la salle de bain. Soudain Sloan voit une corde et un mec déguisé en Zorro se laisse glisser sur le balcon. Il entre dans la pièce, se dirige vers Sloan et lui demande s’il est monsieur Zimmermann. Sloan lui répond qu’il sera là dans une minute. Crosby finit par sortir de la salle de bain et en partant, il dit à Sloan qu’il s’excuse et qu’il ne savait pas. Sloan réalise alors qu’il est dans une chanson de Dylan. Justement le voilà qui sort à son tour de la salle de bain. Il voit les deux filles et Zorro, et demande à Sloan : «Aurais-je raté un épisode ?». Rien d’important, lui répond Sloan. Alors Dylan entre dans son rôle de protecteur/prédicateur :

    — Je voulais te dire un truc important, Phil. Les mecs de Dunhill vont te mettre en pièces. Tu es en danger avec eux.

    Phil lui dit qu’il va faire gaffe. En guise de chute à cette merveille d’inventivité, Sloan dit que sa visite à Dylan fut découverte par les mecs de Dunhill et qu’il fut viré comme un chien. Mais quand il indiqua à Adler que Dylan lui avait filé une chanson, il fut réincorporé sur le champ.

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    En plus d’Elvis et de Dylan, Sloan jouit pendant la période heureuse de sa jeunesse californienne du privilège de croiser une belle palanquée de rock stars : John Phillips, les Turtles, Phil Ochs, Buffalo Springfield, les Byrds, Jimmy Webb et les Stones. Il fait d’ailleurs un conte de sa nuit passée avec les Stones. Oh pas au lit, mais en studio. Ils sont à Los Angeles et une nuit Jag appelle Sloan pour lui demander de venir les aider. Quel studio ? RCA sur Sunset. Jag explique qu’ils viennent de virer du studio leur producteur Andrew Loog Oldham et qu’il leur faut un coup de main pour enregistrer «Paint It Black». Quand Sloan arrive, le studio est plongé dans l’ombre. Keef est sur une chaise près du control room, Bill debout contre un mur en train de dormir, Charlie est assis près de son kit, lisant un roman avec une petite lampe torche et Brian sommeille, enveloppé dans une cape et assis sur une chaise. Jag qui est dans le control room décide d’enregistrer Paint et Sloan voit un groupe incroyablement professionnel à l’œuvre. Sloan repère un gros étui dans un coin. C’est le sitar de Keef. Sloan suggère alors à Keef d’en jouer sur Pain. Tout le monde pense que Brian joue du sitar sur Paint, mais cette nuit-là, ce n’est pas nous dit Sloan ce qu’il a vu. Le conte démarre véritablement lorsque Sloan sort du studio aux première lueurs de l’aube. Libre à vous de le découvrir.

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    Sloan est très lié avec Jan & Dean qui furent rappelons-le des méga-stars en Californie. Le problème c’est que Jan Berry interdit à Dean Torrence de chanter les parties de falsetto lors des enregistrements. C’est Sloan qui les fait - Jan was a lovable despot and tyrant - Sloan lui reconnaît en plus un don pour faire travailler les gens à l’œil. Il privilégiait l’efficacité plutôt que l’esprit. Après son accident, Jan va rester invalide un bout de temps et le premier à s’occuper de lui sera bien sûr Dean Torrence - He was the most loving friend one could ever hope for - Et puis voilà les Turtles. Pour Sloan, ils étaient extrêmement doués - This was a group with a unique sound - Ils savaient très bien qu’ils n’avaient pas de look, il ressemblaient simplement aux gens qui achetaient leurs disques. En plus nous dit Sloan Volman et Kaylan étaient un peu grassouillets, donc pas des rock stars. Sloan ajoute qu’en dépit de leurs tubes, les Turtles furent toujours considérés comme une groupe de second ordre. Mais ils n’étaient pas les seuls à ne pas être pris au sérieux - On n’avait aucun respect à Los Angeles pour les groupes locaux, Buffalo Springfield, les Turtles, les Byrds, les Doors n’étaient pas des vrais groupes comme pouvaient l’être les Beatles et les Stones - À tel point qu’un jour Howard Kaylan fit choqué d’entendre Lennon lui dire qu’il admirait les disques des Turtles. Pour Sloan, 1965 est donc l’année du feu de Dieu, avec «Eve Of Destruction» et la tournée européenne, dix chansons dans les charts américains, les Searchers, les Mamas & the Papas, les Byrds, les harmonies vocales avec Jan & Dean, l’album de Barry McGuire, les Grass Roots, la rencontre avec Bob Dylan au Continental Hotel. Oui, Sloan fricote avec la crème de la crème. Il rencontre aussi Phil Ochs qui est à ses yeux une sorte de mélange de Woody Guthrie et de Peter Seeger, comme l’est d’ailleurs Dylan. Sloan voit régulièrement Phil Ochs dans sa petite maison de Laurel Canyon, où il gratouille l’acou en compagnie de David Blue et d’Eric Anderson. Sloan détecte très vite chez Ochs une fragilité - C’était un brillant personnage, mais on sentait que son cœur se brisait. Tous ceux qui l’aimaient le sentaient. Il essayait de convaincre les gens que ça faisait partie du personnage de poète au cœur brisé - Sloan va encore plus loin en disant qu’il lui manque un truc : le cœur. Ils parlent ensemble d’Elvis pendant des heures. Ochs demande alors à Sloan ce qu’a Bob Dylan de plus que lui, alors Sloan lui répond : «L’amour d’Elvis Presley.» Ochs n’en revient pas. Quoi ? Il cherche à comprendre.

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    Alors Sloan lui explique : «Elvis est un interprète exceptionnel, il est même surnaturel. Et pas que lui. Il y a aussi son groupe. Il avait l’un des plus grands groupes qui ait jamais existé. Quand tu les entends jouer, tu entends l’éternité. Elvis chante comme un dieu, mais son groupe sonne comme le meilleur jazz band qui ait jamais existé.» Sloan parle bien sûr de Scotty Moore, Bill Black et D.J. Fontana. Ochs est tellement bouleversé par cette révélation qu’il va un peu plus tard chez Nudie s’acheter un costume en or, comme celui d’Elvis. C’est le costume qu’il porte sur la pochette de Greatest Hits.

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    Dans son introduction, le co-auter S.E. Feinberg revient sur la notion de profondeur et sur Phil Ochs : «Il n’existait pas beaucoup d’artistes profonds (deep est un mot-image difficile à traduire en français). Janis Joplin, Phil Ochs, Bryan McLean, Bobby Darin Bob Dylan étaient deep. And P.F. Sloan was deep.» D’ailleurs Sloan connaît bien Janis et il la voit morfler autant que lui, mais dit-il si je ne pouvais m’aider moi-même, comment aurais-je pu l’aider elle ? Enfin il le dit à l’envers, ce qui revient au même : «Si je n’ai pas pu l’aider, comment aurais-je m’aider ?». Et il ajoute, du fond de son insondable chagrin : «Quand on m’a dit qu’elle était morte, j’étais soulagé pour elle, aussi bizarre que cela puisse paraître. Janis faisait partie du peuple et elle chantait pour le peuple. Quand les gens du business (the corporate types) ont mis leurs sales pattes sur elle pour en faire une Barbra Streisand, elle a dit okay et puis elle est morte.» Sloan dit aussi que de tous les artistes qu’il a pu connaître, Janis struck the deepest chord, c’est-à-dire qu’elle était la plus sincère.

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    Quand Barry McGuire enregistre «Eve Of Destruction» au Western Recorders sur Sunset, Sloan joue de la guitare et de l’harmo, Hal Blaine bat le beurre et Larry Knechtel bassmatique, avec Bones Howe dans le rôle de l’ingé-son. Sloan parle d’une session d’enregistrement magique. Bones dit à Lou Adler que c’est un hit, Larry Knechtel dit qu’il y a trop d’énergie là-dedans et Steve Barri feint de s’intéresser à la conversation. Eve explose en Europe, d’où la tournée organisée par Brian Epstein. Sloan participe aussi au fameux Fantasy Fair de Marin County qui a lieu une semaine avant le Monterey Pop festival. Mais comme le Fantasy Fair n’est ni enregistré ni filmé, il disparaît des mémoires. Sloan se souvient que tout le monde était comme lui sous LSD, ce qui rendit l’épisode particulièrement magique. On lui a dit après coup qu’il avait joué un solo de vingt minutes dont il n’avait aucun souvenir. Il découvre aussi la merveilleuse résonance d’une guitare désaccordée, en écoutant Quicksilver.

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    L’autre grand moment du book, c’est l’épisode du traficotage de «Mr Tambourine Man», le hit qui allait lancer la carrière des Byrds. Terry Melcher essaye de lancer les Byrds, mais Columbia ne voulait ni des Byrds ni de Terry Melcher qui allait se faire virer. Sloan qui connaît bien Terry pour l’avoir accompagné lors des sessions de Bruce & Terry le rejoint dans le control room du studio. Terry a une déjà une version de Tambourine Man enregistrée qui a été rejetée. Terry s’interroge. Ce Tambourine ne marche pas. Pourquoi ? Sloan lui dit : «L’écho !». En effet, pour Bruce & Terry, ils avaient passé la guitare à travers une série de chambres d’écho et du coup, le son est énorme. Terry s’adresse alors à l’ingé-son présent dans le control room et lui demande de connecter toutes les chambres d’écho du studio. Le mec dit non, il faut une autorisation écrite. Terry se marre. Tu sais à qui tu parles ? Le mec dit oui et qu’il s’en fout. Tu sais qui est ma mère ? M’en fous de ta mère dit le mec. Alors Terry lui dit qu’il est le fil de Doris Day et là tout change. «Bon, je dois aller demander à mon chef», et il sort du studio. Alors Sloan et Terry barricadent la porte derrière lui et connectent toutes les chambres d’écho pour gonfler le son de Tambourine Man. Ils ne disposent que d’une heure avant de se faire virer du studio. Alors ils envoient la guitare de McGuinn à travers a reverb unit, puis à travers une autre et encore une autre - The guitar popped - Ils appliquent ensuite le même process à la basse de Joe Osborne, aux drums d’Hal Blaine et au tambourin, puis une triple couche de reverb layers sur la voix - The result is what you hear on the record - et soudain Terry s’exclame : «It’s alive !». Au même moment la sécurité tape dans la porte - Open the door ! - Terry appuie sur le play et fout le Tambourine Man à fond. Puis il va ouvrir la porte et le mec de la sécurité leur ordonne de quitter l’immeuble sur le champ. Comme on le voit, le rock n’est jamais ce que l’on croit et pas non plus une activité de tout repos. Ce book n’est fait quasiment que de ça, de petits épisodes révélatoires qui en disent long sur la coulisse de la culasse, autrement dit l’envers du décor.

    Il est essentiel de rappeler que Sloan et Terry Melcher viennent de la scène surf californienne - Jan, Dean, Bruce Johnston, Terry Melcher, Roger Christian, Don Altfeld, Gary Usher and Brian Wilson were the genius innovators of this new sound - Dans les early sixties, Sloan joue dans les Fantastic Baggys qui s’appelaient au début les Baggys, et puis le jour où les Stones débarquent à Los Angeles pour la première fois, on leur fait écouter l’album des Baggys, et Jag saute en l’air et dit : «It’s fantastic !». Du coups les Baggys sont devenus les Fantastic Baggys. C’est l’humour de Sloan, cette nonchalante manière de retourner les anecdotes comme des crêpes. Sloan ajoute que Bruce & Terry, c’est-à-dire Bruce Johnston et Terry Melcher, ont ré-enregistré les cuts que Sloan avait composés pour les Fantastic Baggys. Une mine d’or.

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    Sloan fit partie du fameux Wrecking Crew, avec Hal Blaine, Joe Osborne ou encore Leon Russell - J’avais 15 ans quand j’ai rencontré Leon Russell et ses cheveux commençaient à blanchir. Il avait un fort accent sudiste et il prononçait Flip en deux temps - Hi-ya, Fli-ip - Leon pouvait transformer n’importe quelle petite chanson ordinaire en concerto ou en swamp boogie. Il maîtrisait tous les styles. Il imaginait des grooves auxquels nous n’aurions jamais pensé - Et puis voilà Carol Kaye, la fantastique bassiste du Wrecking Crew qu’on voit toujours assise avec sa basse - Elle était la seule femme du Wrecking Crew. Elle entendait pas mal de blagues mais elle n’avait aucun problème avec ça. Elle était très demandée car elle bossait sur toutes les sessions importantes, Sinatra, Elvis Presley, Phil Spector, puis elle finit par travailler exclusivement pour Brian Wilson. La dernière fois que j’ai bossé avec elle c’était en 2010. Frank Black était à Los Angeles pour enregistrer Fast Man-Raider Man et il m’engagea pour jouer du piano. Il me demanda quel bassman il devait engager et je lui ai dit Carol qui avait alors plus de 70 ans, mais qui avait l’énergie d’une femme de 30 ans.

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    Sloan dit aussi que le fameux wall of sound fut créé par Larry Levine, qui était ingé-son adjoint au Gold Star studio : Larry installait un micro qui captait tout au milieu du studio et qui envoyait le son dans une chambre d’écho, d’où l’énormité. Bones Howe fait partie de l’équipe des ingés son du Wrecking Crew, un Bones qui produira par la suite the Association, les Turtles, the Fifth Dimension et les Monkees. Sloan ajoute que comme tous ceux qui y ont bossé, Bones va quitter Dunhill scarred and damaged, c’est-à-dire terrifié et en très mauvais état. On va voir ça dans le détail un peu plus loin.

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    Avec le premier voyage en Inde qu’il fera beaucoup plus tard, l’un des points lumineux de ce récit est l’amitié que noue Sloan avec Jimmy Webb. En fait c’est Webb qui veut rencontrer Sloan, car il a besoin d’aide. Il compose mais ses compos ne passent pas. Il envisage même de rentrer en Oklahoma. Sloan lui dit qu’il connaît bien le problème, car on rejette aussi ses compos. Ah bon ? C’est une blague ? Webb demande comment s’appelle son publisher et Sloan lui dit Trousdale, out of Dunhill. Webb se marre et lui dit que ça sonne comme trou de balle. Il s’assoit ensuite au piano et commence à jouer ses compos pour avoir l’avis de Sloan. Il commence par «Wichita Lineman», puis il enchaîne avec «MacArthur Park» et «By The Time I Get To Phoenix». Sloan est scié, comme lorsque que Dylan lui faisait écouter l’acétate d’Highway 61. Webb précise qu’il a prévu un passage instrumental dans MacArthur Park, mais pense-t-il, personne n’en voudra. Sloan lui dit au contraire de charger l’orchestration - Play it from the top with the instrumental section - En conclusion, Sloan dit que ces trois cuts sont des major hits. Même celui qui est long ?, demande Webb. Surtout celui qui est long, lui dit Sloan. Il ne s’est pas trop fourré le doigt dans l’œil, car «MacArthur Park» allait devenir l’un des plus grands hits de tous les temps. Même long. Surtout long.

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    L’autre grand point de repère dans la saga Sloan, c’est John Phillips et les Mamas & The Papas. Sloan participa à la première séance d’enregistrement du groupe et nota chez eux un profond mépris de Lou Adler et de l’autorité en général. Avec Sloan se trouvaient Hal Blaine et Joe Osborne. Sloan sentait bien que John Phillips avait la carrure d’une star. Cette première session fut idéale nous dit Sloan, car sans drogues, ce qui n’allait pas être le cas des suivantes, où ils pensaient qu’avec les meilleures drogues ils allaient faire de la meilleure musique ce qui bien sût n’était pas possible, précise gentiment Sloan. Il indique aussi que Jay Lasker haïssait les Mamas & the Papas comme il haïssait les hippies en général. Quant à Lou Adler, il les appréciait d’autant plus qu’il louchait sur la jeune et nubile Michelle Phillips. C’est finalement Lasker qui allait réussir à détruire le groupe. Adler et John Phillips, ça ne vous rappelle rien ? Oui, Monterey. Alors nous y voilà. Sloan participe à la session d’enregistrement du fameux «San Francisco» de Scott McKenzie, qu’a composé John Phillips pour promouvoir le festival à venir. Phillips était alors en plein power trip et se comportait en tyran sous l’influence des drogues - Drugs were starting to make a serious play on John’s mind, et je n’étais pas le seul à sentir ce vent de folie - Adler invite les stars que l’on sait pour son festival, mais nous dit Sloan il n’y tenait pas plus que ça. Il voulait juste les Mamas & The Papas en tête d’affiche. Adler organise chez lui une fête en amont du festival où sont invitées toutes les stars locales, de Paul Simon à Croz en passant par Cass Elliott et Stephen Stills. Parmi les invités se trouve Derek Taylor, l’attaché de presse des Beatles que pressure Adler pour avoir les Beatles à l’affiche du festival. Sloan et Jimmy Webb se rendent à cette fête et s’y sentent très mal : «C’est comme si Jimmy et moi étions deux journalistes juifs qui entraient dans une réunion du haut commandement nazi à la recherche d’un scoop.» Sloan épingle au passage les goûts d’Adler qui a transformé sa baraque en palais royal marocain. Jimmy et lui se sentent ignorés, alors ils sortent sur le balcon. C’est là que John Phillips, coiffé de sa toque cosaque vient trouver Sloan. Il veut lui parler en privé. Direction la cuisine et pouf ! Phillips pique sa crise et dit à Sloan tout le mal qu’il pense de son jeu de guitare. Il ne veut plus de lui en studio ! Sloan est scié car il a amené des trucs comme «Monday Monday» et la guitare sur «California Dreaming», c’est lui. La conversation tourne au vinaigre. Fuck you Phillips ! Quoi ? Fuck me ? Oui fuck you, je vous ai aidé à créer votre son ! Furieux Phillips rétorque que n’importe quel cloporte de studio en aurait fait autant. Et là Sloan sort de ses gonds : «Sans les cloportes de studio vous en seriez encore à faire des backing vocals pour McGuire !». Alors Phillips attrape un couteau de cuisine et informe Sloan que s’il met les pieds à Monterey, il le tuera. Compris ? Sloan répond qu’il ira où ça lui plaira - Phillips gave a kind of demonic chuckle, c’est-à-dire qu’il ricana comme le diable - Choqué par tant de haine, Sloan décide de quitter la fête, mais comme il ne trouve pas Jimmy Webb, il repart seul. De son côté Jimmy Webb le cherchait et ne le trouvant pas, il a aussi quitté la fête, mais il a écrit une chanson magique qui s’appelle «P.F. Sloan» - I’ve been seeking P.F. Sloan/ But no one knows where he has gone - Voilà encore un épisode dramatique que Sloan transforme en conte magique.

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    Bien sûr, Sloan se rend à Monterey. Il attend à l’entrée et Jimi Hendrix lui propose de le faire entrer dans sa limousine. Sous la tente de la presse, Sloan retrouve Derek Taylor avec lequel il s’entend bien car Brian Epstein lui a dit qu’il était one of the lads. Dans cette séquence, tous les personnages apparaissent comme des personnages de conte : Derek Taylor comprend que l’ambiance est pourrie, alors il ramasse ses cliques et ses claques et dit à Sloan d’en faire autant. Mama Cass prévient Sloan que Phillips le cherche et lui conseille de quitter le festival. Assis à côté d’elle, Brian Jones demande à Sloan de s’éloigner à cause du danger qu’il représente. Mais Sloan est venu voir les Who et il voit les Who. Vers la fin du livre, Sloan précise toutefois que John Phillips finira par lui présenter des excuses.

    Sloan donne aussi des aperçus de lui-même qui augmentent encore son crédit auprès du lecteur. Il y a quelque chose d’infiniment stendhalien chez Sloan, un vision du monde unique portée par un style très pur : «En tant que juif et donc outsider, je ressentais une profonde connexion avec les Noirs américains. Je vivais le même genre de préjudice. À mes yeux, le rock’n’roll vient de là. Elvis Presley fut un kid défavorisé. Il a vécu la pauvreté et ça ne lui correspondait pas. Le rock, la Soul, le blues et la country s’enracinent dans la pauvreté, dans le préjudice et la solitude. Que fait un kid confronté à tout ça ? Il crée. Il entre en contact avec le monde des outsiders, c’est-à-dire le monde des gens qui pensent qu’ils sont seuls. Et lorsqu’ils découvrent qu’ils ne sont pas seuls, ça leur change la vie. Même à notre époque qui est celle de l’immédiateté et du social media, beaucoup de gens sont encore seuls. Il y en a même peut-être encore plus qu’avant.» C’est criant de vérité. Sloan dit aussi qu’il faut mettre du contenu dans les chansons, ce qui n’était pas du tout dans les mœurs à cette époque : «Le label (Dunhill) pensait que les chansons ne servaient qu’à vendre des disques et non à explorer le monde intérieur. Leave that to F. Scott Fitzgerald or John Steinbeck or Bob Dylan.» Sloan tient bon, il met du contenu dans ses chansons. Mais la pression est terrible, il s’en plaint. Même s’il est auteur à succès, il sent qu’il est en train de couler : «J’aurais bien aimé avoir quelqu’un à qui parler. Un Brian Epstein. Mais j’appartenais à Dunhill. Je ne pouvais pas parler à mes parents. Et de quoi allais-je me plaindre ? Tout marchait bien. J’avais 20 ans, beaucoup de succès et je me demandais si j’allais encore pouvoir tenir une semaine.»

    Sloan fait aussi pas mal de ravages avec son humour. Il vient de composer «Eve Of Destruction» et veut lire les paroles à sa mère, qui lui dit non, pas ce soir, tu vas réveiller ton père. Quand il joue la chanson à son «copain» Steve Barri, celui-ci lève les bras au ciel et s’exclame : «I hate that kind of shit!». Quant à Adler, il ne voit aucun avenir dans ce qu’il appelle ‘le folk’. Chacun sait qu’Eve va être l’un des plus gros hits des sixties.

    Alors nous y voilà. Comme dans tous les contes, il y a les bons et les méchants. Les méchants, c’est Dunhill, c’est-à-dire l’employeur de Sloan. Dunhill paye Sloan et Steve Barri pour composer des tubes. En fait c’est Sloan qui fait tout le boulot et ce n’est pas sans une certaine amertume qu’il voit le copain Barri vivre des royalties de tubes qu’il n’a pas composés. Alors ça passe mieux dans l’univers d’un conte. Les deux patrons du label sont Lou Adler et Jay Lasker. Sloan ne les épargne pas, d’ailleurs, ils ne l’ont pas épargné non plus. Sloan commence par de petites insinuations du style : «Jan Berry ne payait pas très cher ses musiciens et Adler lui fit comprendre qu’on - c’est-à-dire Sloan et Barri - lui coûterait encore moins cher. Pour faire avancer les albums de Jan & Dean, Adler utilisait la méthode du bâton et de la carotte.» Quand Sloan reçoit la démo du premier 45 tours des Beatles que lui envoie Brian Epstein en 1963, il la fait écouter à Lou Adler en lui disant que ces Anglais allaient devenir encore plus énormes qu’Elvis. Mais ça ne plaît pas à Adler qui rétorque : «Ces mecs ne font qu’une mauvaise imitation des Everly Brothers.» Quand un peu plus tard Sloan reçoit la démo du premier 45 tours des Stones que lui envoie Andrew Loog Oldham sur le conseil de Brian Epstein, il dit à Adler que les Rolling Stones vont devenir aussi énormes que les Beatles. Cette fois, il est viré. Appelons ça de l’humour historical, car c’est infernalement drôle et juste. Cet épisode raconté sur un mode léger éclaire un moment crucial de l’histoire du rock américain : les décideurs furent complètement dépassés par l’arrivée des Beatles et des Stones et par leur modernité. Sloan fait aussi un portrait d’Adler qu’il n’arrive pas à détester complètement, un Adler de trente ans, qui porte des pulls élégants et qui passe son temps les pieds sur son bureau à regarder par la fenêtre. Un Adler qui manageait Jan & Dean et qui pensait que l’âge d’or de la Surf music allait durer éternellement. Il n’avait aucune considération pour le folk-rock, même si «Eve Of Destruction» lui rapportait un gros paquet de blé. C’est même à l’époque un hit mondial qu’interprète Barry McGuire. Et hop, tournée européenne, Sloan et Adler accompagnent McGuire. En arrivant à Londres, Brian Epstein vient les accueillir à l’aéroport. Il fait monter Sloan dans sa Rolls, mais pas Adler qui devient livide. Epstein dit poliment à Adler qu’il a quelque chose à dire personnellement à Sloan - L’expression du visage d’Adler était un mélange de honte, de douleur et de rage - Adler va d’ailleurs coincer Sloan un peu plus tard pour lui annoncer qu’ils allaient régler leurs comptes en rentrant à Los Angeles. Sloan nous dit les choses d’un ton badin, mais il est évident qu’il a souffert du despotisme de ces mecs-là. Par contre Brian Epstein aimait bien Sloan car il avait tout compris aux Beatles au moment délicat de leur lancement. Epstein conseilla même à Sloan de rester en Angleterre et de se placer sous sa protection, mais bêtement Sloan refusa.

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    Le méchant dans ce conte, c’est Jay Lasker. Sloan en brosse un portrait terrifiant. Ça commence avec des broutilles comme le nom des Grass Roots que Lasker pique à un groupe existant et réputé à Los Angeles, puisqu’il s’agit du groupe de Bryan MacLean et d’Arthur Lee, des copains de Sloan. Lasker n’en a rien à foutre. Pas grave, MacLean et Arthur Lee optent pour Love. Lasker hait encore plus profondément Dylan - I don’t believe in this communistic shit - Un peu plus loin, Sloan ajoute : «Il allait détruire les vies de tous les gens qui entraient en contact avec lui, Steppenwolf, Three Dog Night, The Mamas & The Papas, the Grass Roots, tout le monde excepté Steve Barri.» Bizarrement Sloan oublie de citer Emitt Rhodes dans la liste des victimes de Lasker. Mais la principale victime de Lasker va être Sloan et là on entre dans l’horreur. C’est encore pire qu’un conte de Petrus Borel. Un jour Sloan est convoqué dans le bureau de Lasker. Sloan appréhende toujours ces meetings. Lasker va doit au but : tu vas dire à Barri qu’il est viré. Bon Sloan n’a pas une très haute opinion de son collègue Barri, mais il est loyal. Non, pas question. Alors Lasker raconte qu’il vient de Chicago et qu’il a encore des relations là-bas. Pour muscler son effet, il ouvre un tiroir et sort des grandes photos de corps mutilés. Sloan comprend tout à coup qu’il est mal barré et qu’il a affaire à un tortionnaire. Puis Lasker lui dit de baisser son pantalon et de se couper une couille avec le couteau à cigare qu’il brandit. Ça tourne au cauchemar épouvantable, mais quand vous lirez ce passage, vous verrez que c’est encore pire. Alors Lasker dit ensuite à Sloan que la vie de ses parents est en danger et que la seule façon de les sauver et de signer ce document et de quitter définitivement la ville. Dans ce document, Sloan renonce à ses droits d’auteur et à la propriété de son nom d’artiste. Il signe et sort du bureau dans un état second. Il va chez lui pour prendre quelques affaires, dit au-revoir à sa mère qui ne comprend rien et part au volant de sa Jaguar en direction de New-York. Drive and cry. C’est la page 208 d’un livre qui en fait 300, et c’est symboliquement la fin de sa vie d’apprenti rock star. Il n’a que 22 ans. On est en 1967. Pour illustrer ce drame, l’éditeur met en fin de chapitre la photo de Sloan qui orne la pochette de Raised On Records, lorsqu’il a les cheveux longs, la barbe et le regard noyé de tristesse.

    Sa mère lui demandait ce qu’il avait fait pour que les gens le haïssent autant, et Sloan lui répondait : «Rien, Mom.» Toute cette histoire n’était en fait qu’une histoire de blé : les tubes de Sloan généraient des millions de dollars qu’il fallait partager en trois : Barri, Lasker et lui. Sloan parti, ils allaient se partager ce blé à deux. Barri allait devenir producteur et vice-président d’ABC-Dunhill, avec une belle maison à Encino - He was living well and enjoying my royalties - Plus tard, des gens du label MCA seront horrifiés de découvrir la barbarie des pratiques en cours à l’époque de ce drame. Tout ce qui pouvait exister de pire dans ces pratiques figurait dans le contrat de Sloan avec Dunhill. Sloan envisageait d’enregistrer une nouvelle version d’«Eve Of Destruction», mais Barri s’y opposait. Il osait se prétendre co-auteur, grâce à ce fucking contrat établi par Lasker, mais il finit par s’écraser. Quand Sid Bernstein qui croit en Sloan propose de relancer sa carrière à New York en le faisant signer sur ATCO, Dunhill entame des poursuites, prétextant que Sloan leur appartient. Le silence de Sloan va durer vingt ans. C’est quasiment l’histoire d’Edmond Dantès, plus connu sous le nom de Comte de Monte-Cristo. Tous ces rats ont détruit Sloan par simple cupidité.

    Certains livres proposent des mélanges détonants. Celui-ci en est un parfait exemple. Ce livre est un capiteux mélange de contes, de drames, le tout mêlé à l’éclairage d’une période cruciale de l’histoire du rock américain.

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    Il faut se plonger dans les albums de Sloan, car ils produisent sensiblement le même effet sur la cervelle que le book : les chansons montent droit au cerveau. Paru en 1965, Songs Of Our Times a des allures d’album folk. Sloan porte un blouson en daim et un jean. Il se tient debout près de sa guitare qui est une acou, donc le message est clair. Il sonne comme Dylan dès «The Sins Of A Family». Sloan raconte l’histoire d’une fille qui se prostitue pour payer ses études. Comme c’est produit par Bones Howe, on a la qualité californienne qu’on retrouvera sur les albums de The Association. Il règne chez Sloan quelque chose d’intrinsèque. En fait il mélange le chant nez-pincé dylanesque avec la casquette de Donovan et lie le tout au gratté de circonstance. Mais cet album est tout de même un peu trop dylanesque. On aime bien Sloan, mais autant aller écouter Dylan. On tombe un peu plus loin sur l’«Eve Of Destruction». La version de McGuire est bien plus puissante. Sloan la radoucit trop. Il nous ramène enfin une grosse compo en ouverture de bal de B : «I Get Out Of Breath». Il sait monter tout seul en température, il manie fort bien le climaxing. C’est un hit. Et puis avec la belle pop d’«All The Things I Do For You Baby», il parvient à se glisser dans un juke. Il réactive son sens aigu du beau pour «(Goes To Show) Just How Wrong You Can Be» qui frise la Beautiful Song et termine avec une pop-song digne des Mamas & The Papas, «What Am I Doin’ There With You». En même temps, ça sonne très anglais et on comprend qu’il ait développé des affinités électives avec Brian Epstein et Derek Taylor.

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    Guy Webster fait un petit montage pour la pochette de Twelve More Times paru l’année suivante, mais c’est au dos (comme d’ailleurs pour l’album précédent) que se trouve le vrai visuel de pochette : Sloan cadré serré, coiffé de sa casquette Donovan et dans le regard, une insondable mélancolie. Il en est presque beau. Un petit maître de la Renaissance aurait pu peindre ce portrait, tellement les traits sont purs. On irait même jusqu’à dire qu’il a des faux airs d’Elvis.

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    En plus, c’est un très bel album rempli de cette petite pop élégiaque, bien douce et bien tendue, à laquelle on va devoir s’habituer si on décide de le fréquenter assidûment. Il chante avec une légère affectation, oh rien de grave, il fait son Sloan, il navigue dans les même eaux qu’Eve, secrètement rongé par des ambitions dévorantes. Il revient à sa fascination pour Dylan avec «The Man Behind The Red Balloon». Il adore Bob, c’est évident. Et comme il l’explique dans son book, cette chanson est un règlement de comptes. Derrière lui, on retrouve encore une fois la crème de la crème : Hal Blaine, Larry Knechtel, Joe Osborne et même John Phillips. Comme le montre «Here’s Where You Belong», Sloan est capable de grande pop et c’est là qu’il décolle pour voler de ses propres ailes. Il aspire à la grandeur. S’ensuit un autre hit enivrant, «This Precious Time». Sloan injecte une énergie considérable dans sa pop. Il boucle son bal d’A avec un «Halloween Mary» encore plus dylanesque que le roi. On a même les coups d’harmo, t’as qu’à voir. Il revient en B à la pop élégiaque avec «Lollipop Train (You Never Had It So Good)». En fait il collectionne les cordes à son arc, car il va à la fois sur l’élégiaque, le dylanex et la protest song. Comme le riz, il est assez complet. Sacré Sloan. On l’aime bien. Avec «Upon A Painted Ocean», il fait encore du pur dylanex. Il est en plein dedans, au moins autant que peut l’être Dick Campbell. Et il boucle avec un extraordinaire shoot de ramdam dylanesque, «Patterns Seg. 4». On ne peut pas être plus clair.

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    En 1968, Sloan a quitté la Californie. C’est l’année où il enregistre Measure Of Pleasure. Comme on le voit sur la pochette, il a opté pour un look dylanex. Il vit alors à New York avec une poule nommée Miki et pour fêter la signature du contrat avec ATCO, elle propose un shoot d’héro - which she felt would give me Village chops like her friend Fred Neil - Alors Sloan se fend d’un passage fascinant sur l’héro : «L’héro est le sujet tabou numéro un parmi les jeunes musiciens. L’héro pouvait vous tuer ou vous rendre génial. L’héro me donna la sensation de ne plus être dans mon corps. Je pouvais réfléchir normalement. Je connaissais les histoires horribles de musiciens qui vendaient leurs guitares pour se payer un fix, mais en même temps, les écrivains que j’admirais comme James Baldwin,William Burroughs et Lenny Bruce en prenaient.» Sloan descend enregistrer Measure Of Pleasure à Memphis au Studio Sun avec dit-il la crème de la crème locale : Steve Cropper, Duck Dunn et Al Jackson. Sam Phillips vient même faire un saut pour dire bonjour. Il dit à Sloan : «Il y a un truc en vous qui me rappelle Elvis.» Et forcément Sloan lui raconte l’histoire de sa rencontre avec Elvis quand il avait douze ans. Pour lancer la session, Cropper demande à Sloan de lui chanter une chanson. Bon, ça ne va pas. Il va voir Tom Dowd dans le control room pour lui dire qu’ils ne sont pas le bon backing band pour un gars comme Sloan. Puis Cropper décide de sauver la session. Il passe un coup de fil et un mec apporte un sac de hash. Cropper et les autres vont faire un tour dans la salle de bains et à leur retour, la session peut démarrer. «Vas-y mon gars, chante-nous ta chanson sur Perry qui va partir à l’armée, je pense qu’on peut en faire un jazz blues thing.» And he did. Eh oui, avec sa chemise à fleurs et sa douze, on se demande ce que Sloan vient foutre à Memphis ! Détrompez-vous les gars, car dès «One Of A Kind», ça groove sec chez Sun, c’est même du heavy goove à la Croz, baby now, she is one of a kind, c’est excellent, bien dans le move Stills/Buffalo. Et paf, il nous balance une Beautiful Song, «New Design», bien à cheval sur le Dylanex et le Sloan Square. Ce démon de Sloan injecte énormément de beauté dans son Dylanex et Cropper doit se dire : «Ah si on m’avait qu’un jour je jouerais du Dylanex !». L’«How Can I Be Sure» n’est pas celui des Turtles, mais c’est une fantastique extension du domaine de la hutte. Sloan groove son balladif avec une sidérante insolence. Il fait aussi des choses plus exotiques comme «Champagne» en B, mais avec un telle présence qu’on s’en effare. Au niveau musicologique, c’est excellent. Il gratte encore sa douze dans les alizés du big songwriting pour envoyer «And The Boundaries In Between» au firmament et on assiste une fois encore à la persistance de la latence. Sloan semble pratiquer le dématérialisme. Il pique une nouvelle crise de hargne dylanesque avec «Above & Beyond The Call Of Duty». Il y excelle, il adore cette façon qu’a Bob de haranguer les harengs. Il termine avec un «Country Woman (Can You Dig It All Night)» solide jusqu’au bout des ongles. Ce mec swingue sa douze en fier caballero.

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    Belle pochette bien travaillée au grattoir que celle de Raised On Records. En 1972, Clive Davis décide de sauver Sloan en relançant sa carrière. Mais Sloan ne va pas bien - A chronic melancholy infected my spirit and had an effect on the songs I was writing - Il propose avec cet album une pop paisible, très orchestrée, très Los Angeles. On comprend que Jimmy Webb en soit fan. Sloan va droit sur des compos très ambitieuses, comme «The Night The Trains Broke Down», il répète son love begin when you love someone comme un mantra et ça prend vite fière allure, puis il ajoute en matière de conclusion : love is best when your head and heart agree. Il a raison, il vaut mieux que ce soient la tête et le cœur plutôt que la bite. Il a du beau monde derrière lui : Hal Blaine on drums & Joe Osborne on bass. On se régale du morceau titre pour la noirceur de sa mélancolie qui est en même temps une sorte de power. Il dit y remercier son père de lui avoir acheté une guitare quand il était petit, mais avoue que sa vraie nature était de n’être le fils de personne - If it weren’t for the music/ I would have said goodbye a long time ago - Il revient en B faire son Nick Drake avec «Springtime». Plus loin, il propose un heavy groove de coups d’harmo dylanesques : «Sins Of A Family», l’un de ses vieux hits. Finalement, c’est avec la bossa nova océanique de «Midnight Girl» qu’il emporte la partie. Hélas l’album ne plaît pas au label qui le trouve plat et sans énergie. Nouvel exit.

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    Sloan parle un peu plus loin de Serenade Of The Seven Sisters avec affection : «Il y a de très belles chansons sur Serenade Of The Seven Sisters, comme ‘Spiritual Eyes’ ou ‘Help Me Remember To Remember’, qui prouvaient que P.F. Sloan était encore en vie. Bon, c’est vrai, il ne proposait pas douze grandes chansons sur cet album, mais personne d’autre ne le faisait plus non plus. Et ce n’était pas non plus ce que les gens attendaient de moi. L’ambiance de cet album était plus modern jazz que blues et folk. Folk-jazz ?». «Love Go Easy» sonne comme de la petite pop californienne, took it easy on me fait Sloan et les chœurs font oh yeah. Il rafle sa mise. Pour installer «Spiritual Eyes» dans l’inconscient collectif, Sloan crée une ambiance de rengaine d’Amsterdam avec des nappes d’accordéon. C’est tellement bien foutu qu’on comprend qu’il soit devenu culte. Il revient à son vieux hit d’Eve avec «(Still On The) Eve Of Destruction». Mêmes accords magiques et même vivacité. Il pique une petite crise de power avec «Sleeping Dogs Lie». Pas de vagues, mais du juste-au-corps, voilà comment on pourrait le définir. Une certaine façon de gérer les choses. Il fait des balladifs éplorés («Woman And Gold») mais avec un certain poids. Hélas, bon nombre de cuts ne fonctionnent pas. La pop est parfois trop ouvragée, trop Sloan, trop paumée. Il termine avec une resucée de son vieux hit, «Secret Agent Man», et vire heavy rock. Il a derrière lui deux Posies, John Auer et Stringfellow. En 2001, soit sept ans plus tard, Sloan va retourner enregistrer ces chansons tout seul - I called it Seven Sisters Redux.

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    Comme Jon Tiven insiste pour que Sloan fasse un album, celui-ci finit par céder et débarque à Nashville en 2006. Voilà donc Sailover. Derrière Sloan, il y a du beau monde : Buddy Miller qui a joué avec Emmylou Harris, et Felix Caveliere des Rascals qui justement vit à Nashville. Sloan récupère aussi le bassman de Cheap Trick, Tom Peterson et puisqu’on est dans le haut de gamme, Lucinda Williams vient duetter avec Sloan sur «The Sins Of A Family». Mais ce n’est pas fini. Au même moment, Jon Tiven produit un album de Frank Black à Nashville. Le gros dit à Tiven qu’il adore «Halloween Mary» et qu’il aimerait bien chanter dessus. Il chante aussi deux couplets sur la resucée d’«Eve Of Destruction». Sloan ne tarit pas d’éloges sur le gros : «Frank is a divine artist, il a une façon de déconstruire les pop songs pour en faire quelque chose de nouveau et de malléable. Il fait ça with heart, intellect and soul. C’est la raison pour laquelle les Pixies étaient les meilleurs.» Alors oui, quel album ! Surtout que Sloan démarre en duo avec Lucinda Williams et son vieux «Sins Of A Family». Franchement, Sloan a du génie, ici ça crève les yeux et en plus ça crève le cul quand Lucinda prend le relais. Sloan & Lucinda for ever ! Stupéfiante présence du son. Alors attention, c’est un album fabuleux de bout en bout, vous voilà prévenus. Sloan fait sa big pop avec «Violence» et son Exploding Fantastic Inevitable. Sloan c’est du stream. Il cut ses cuts avec aménité, il faut le voir amener «If You Know», il sonne comme un prodigieux humilitaire - I’m not forgetting you - Il envoie ça droit dans le cosmos. Il se montre effarant de ténacité. Et voilà le grand retour d’Eve, avec Frank Black au deuxième couplet. Personne n’est mieux placé que Sloan pour exploser la rondelle d’Eve, my friend, il chante ça à la perfection, c’est l’un des trucs définitifs du rock et quand le gros entre dans la danse, alors ça devient miraculeux. Ces démons ont tout compris, on a là une sorte d’aboutissant, tell me over and over my friend. On retrouve le gros sur «Halloween May». Joli concubinage. Sloan chante comme Dylan et pareil, le gros entre au deuxième couplet avec tout le power qu’on voudra bien imaginer. Sloan revient à l’intimisme catégoriel avec «All That Time Allows». C’est in the face, mais intimistiquement parlant, oui, car il te chante ça en pleine gueule, that’s the miracle, c’est une grosse compo - What I can do now/ All that time allows - «Hollywood Moon» est plus festif et passe donc par pertes et profits. Mais que de son, my son ! Il tape aussi son vieux «Where Were You When I Needed You». Normal qu’il pose la question. Il est presque dylanex avec ce vieux coucou composé pour les Grass Roots et repris par Jan & Dean. Sloan bascule dans le meilleur dylanex, avec le même génie d’expressivité. C’est en plus exceptionnel de grandeur productiviste. C’est Jon Tiven le producteur qui joue de la guitare sur les cuts. Pour un album de come-back à la sortie du désert, c’est assez spectaculaire. On retrouve dans ses chansons l’intelligence de l’écrivain Sloan. Chaque chanson est immédiate. On croit entendre «Maggie’s Farm» dans «Pk & The Evil Dr Z». Sloan fait son Dylan et se tape un délire de pince à linge. Il finit en beauté avec «From A Distance», une chanson si belle qu’elle n’en finira plus d’exercer sa fascination.

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    Voilà encore un passage obligé : la belle compile qu’Ace consacre à Sloan et qui s’appelle You Baby: Words & Music By P.F. Sloan And Steve Barri. On y retrouve tous les héros de Sloan. Si on met le nez dans les liners, on entend un son de cloche différent de celui du Sloan book. Par exemple dans le paragraphe consacré à «Eve Of Destruction» : ce que raconte Barri n’a rien à voir avec ce que dit Sloan dans son autobio. Barri insinue qu’à son retour de Londres et de la tournée de promo d’Eve avec Barry McGuire, Sloan était radicalement transformé. Il était devenu très sérieux. Plus le même. Drogues ? Pas drogues ? Le Barri va même jusqu’à insinuer que Sloan se prenait pour Dylan. T’as raison, pomme de terre ! Ben oui, Eve sonne comme un hit de Dylan ! C’est gratté à la ferveur suprême avec du contenu à gogo, Sloan ne veut pas du crazy world, et bien sûr, le bord du chaos reste d’actualité, cinquante ans après. À l’époque où Lou Adler drague Ann-Margret, il demande à Sloan de lui composer deux ou trois trucs et de les produire. Elle chante «You Sure Knew How To Hurt Someone» au petit downhome de bas-ventre, c’est excellent, kiss my lips, elle fait de la délinquance pré-pubère. On croise aussi le «Tell ‘Em I’m Surfin’» des Fantastic Baggys, le surf-band de Sloan, puissant, pur surf craze digne des early Beach Boys. On entend aussi de très grands interprètes fracasser les Sloan songs : Mel Tormé («Secret Agent Man») et Betty Everett («Someday Soon»). Betty rentre dans le lard de la Soul avec toute sa niaque de belle poule black. Sloan/Betty, encore un mariage réussi. Bon, la compile démarre avec l’«Another Day Another Heartache» des 5th Dimension, histoire de rappeler la connexion Sloan/Jimmy Webb, et quelle connexion ! L’une des connexions miam-miam de l’histoire du rock. L’autre grosse connexion est celle de Sloan avec les Turtles, illustrée ici par «Can I Get To Know You Better». Avec les Turtles, on reste dans la crème de la crème du rock californien. Big power en tous les cas. Écoutez les Turtles les gars, vous ne perdrez pas votre temps. Et puis voilà l’excellent «Where Were You When I Needed You» tiré de l’album à la chaise des Grass Roots, du zyva Sloan de descente au barbu, avec tous les trucs d’Eve Of Destruction et le côté explosif de la Spectorish pop. Sloan rappelle que les crevards de Duhnhill ont inventé les Grass Roots uniquement pour empêcher Sloan de démarrer une carrière solo. Comme le nom existe, Sloan doit trouver des musiciens pour l’incarner et il va prospecter à San Francisco. Il trouve des Bedouins qui vont faire les Grass Roots, mais pas très longtemps. Ace n’oublie pas les Mamas & The Papas et Jan & Dean dont l’«(Here They Come) From All Over The World» fout le feu, comme foutaient le feu jadis les early Beach Boys hits. Jan & Dean sont les plus gros clients du team Sloan/Barri. Autre duo de choc : Bruce & Terry, c’est-à-dire Bruce Johnston & Terry Melcher, deux autres monstres sacrés de l’early Californian hell, avec «Summer Means Fun», big B.B. Sound en plein dans le mythe de Brian Wilson, gratté à la meilleure surf craze, avec des voix qui ne sont que dream de fun fun fun come true. Ex-plo-sif ! Sloan est invité à les accompagner, en plus d’Hal Blaine et de Glen Campbell, tu vois un peu le tableau ? Les Fantastic Baggys reprendront d’ailleurs ce hit faramineux. Après que Sloan lui ait fait découvrir les Beatles, Lou Adler qui ne pense qu’à faire du blé a l’idée de monter un faux groupe anglais : Philip & Stephan qui sont bien sûr Sloan et Barri. On entend donc la démo d’un truc qui s’appelle «Meet Me Tonight Little Girl». C’est une étrangeté qui deviendra culte, reprise par les Bantams. On passe aux choses sérieuses avec Yvonne Carroll et «Please Don’t Go». C’est même quasiment du Burt, Yvonne est sexy. On croise encore pas mal de cuts qui font rêver comme par exemple «Goes To Show (Just How Wrong You Can Be)» par Joey Paige ou encore «The Sh-Down Song (You Better Leave Him Alone)» des Ginger Snaps, une équipe de blackettes que Sloan a dénichée dans le quartier de Watts lorsqu’il cherchait des interprètes pour faire un 45 tours. Les filles explosent vite fait le hit de Sloan au down down down. Par contre, impossible de prendre les Herman’s Hermits et Terry Black au sérieux. Le compte n’y est pas et n’y sera jamais.

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    Ce mini-panoramique de Sloan serait salement tronqué si les deux premiers albums des Grass Roots n’y figuraient pas. Comme on l’a dit, ce n’est pas un groupe de Sloan à proprement parler mais plutôt un groupe que tente de lancer Dunhill avec des chansons de Sloan. Les gens de Dunhill sont tellement infects avec les Grass Roots qu’ils mettent une chaise pourrie sur la pochette de leur premier album, Where Were You When I Needed You, paru en 1966. Le premier choc esthétique est une reprise d’«I’m A Rock» de Paul Simon, bien bardée d’harmonies vocales. S’ensuit «Lollipop Train», une puissante pop de Sloan, c’est même la pop des reins, Sloan la propulse bien vers l’avenir, cette pop frise le dylanex. Tiens puisqu’on parle de Dylan, on tombe en bout de B sur «Mr Jones (Ballad Of A Thin Man)», la chanson que Dylan offrit à Sloan lors de leur première rencontre à Los Angeles. Merveilleux cadeau, en vérité, et Sloan joue les blues licks. On le voit aussi jouer un solo très primitif dans «Look Out Girl». Sloan joue toute sa pop à coups d’acou. «I’ve Got No More To Say» regorge de coups d’acou et d’harmonies vocales, c’est à la fois léger et austère, pour ne pas dire californien. Le morceau titre sent bon la grande énergie, même élan et même détermination. Ils font aussi une reprise de Jon Sebastian («You Didn’t Have To Be So Nice») qui ne marche pas et une autre des Stones («Tell Me») qui n’apporte rien au genre humain.

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    Sloan participe à l’enregistrement d’un deuxième Grass Roots, Let’s Live For Today, qui paraît l’année suivante. Pareil, Sloan essaye de faire jouer les musiciens du groupe et Lasker oblige Sloan à virer la guitare de Creed Bratton pour la remplacer par la sienne. Sloan proteste en vain. Il n’empêche que cet album est une merveille. Rob Grill et Warren Entner se partagent le chant et les superbes compos de Sloan. Dans le studio, avec Sloan, on retrouve Joe Osborne et Larry Knechtel. Les Grass Roots sonnent en gros comme les Mamas & The Papas, avec une prod de rêve. Sloan est à son sommet avec des merveilles comme «Wake Up Wake Up» ou «Is It Any Wonder». Les Grass Roots semblent donner à la pop californienne ses lettres de noblesse. «Top Of My Tongue» sonne aussi comme du haut de gamme. On sent la différence quand les compos ne sont plus signées Sloan, ça retombe comme un soufflé. Le son est si bon que cet album pourrait être produit par Brian Wilson. «Where Were You When I Needed You» (qui figure sur l’album précédent) sonne comme un hit dès l’intro. Rog Grill chante ça à la perfection. Cette pop de folk s’inscrit dans la veine d’Eve et finit par rafler la mise. On entend Sloan gratter sa gratte sur «This Precious Time», dans l’atmosphère féerique d’une prod de rêve. Cette belle aventure s’achève avec une compo qui n’est pas signée Sloan mais qui casse bien la baraque : «House Of Stone», un fabuleux shake de Californian pop gorgé d’électraque de sunshine et conçu dans un épouvantable déploiement d’ailes de prod avec juste des licks de gimmicks et du chant par dessus les toits. Wow, quel album !

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    Pour parfaire le voyage en Sloanie, il semble utile de faire un crochet par les Fantastic Baggys et la scène surf dont sort Sloan. Leur big album s’appelle Tell ‘Em I’m Surfin’ et paraît en 1964 sur le grand label Surf de cette époque, Imperial. On est en pleine surf craze comme sur les premiers albums des Beach Boys, et ce dès le morceau titre d’ouverture de bal d’A. Sloan qui s’appelle Flip chante lead. On le voit sur la pochette, le deuxième à partir de la gauche. Ce qui frappe le plus sur cet album, c’est l’énergie. «Anywhere The Girls Are» est quasi gaga, Flip gère ça au wild, même chose avec «Big Gun Board», c’est un pur hit de juke. Ils font du Bibi craze chanté à l’harmonie. Ils explosent toutes les variations du surf craze et savent rester trépidants. En B, «Surfer Boy’s Dream Come True» brille comme une perle rare. C’est le balladif de la crème de la crème. Sloan s’y illustre comme l’enfant prodige de la scène californienne. Sa pop d’«It Was I» tient déjà bien la route. Il n’a que 18 ans, alors t’as qu’à voir. Fantastique qualité de sa presta. «Wax Up Your Board» est monté au beat des reins de Surf City.

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    Dans son book, Sloan rappelle aussi qu’il a aidé Jan Berry à sauver sa carrière avec l’album Folk & Roll, paru en 1965. Menacés de disparaître, Jan & Dean devaient passer au folk et leur sauveur n’était autre que le papa d’Eve, Sloan. D’ailleurs, Sloan se marre car il voit Jan Berry faire du Eve avec «The Universal Coward». Berry reprend exactement les mêmes ficelles, le gros gratté d’acou, les coups d’harmo et les élans élégiaques. Berry rend aussi un bel hommage à Dylan en reprenant «It Ain’t Me Babe» : version bien sentie, bien envoyée, très inspirée. Même chose avec le «Turn Turn Turn» des Byrds. Ils le font bien, avec tout le gusto des légendes dorées, chanté aux deux voix d’unisson du polisson. Jan Berry revient aussi à sa chère surf craze avec «Folk City», qui singe effectivement «Surf City». Quelle énergie ! Jan & Dean ouvrent leur bal d’A avec un cut de Sloan, «I Found A Girl» et c’est tout de suite beau, très enjoué, salé et poivré, magnifiquement orchestré. Par contre, le mix d’«Hang On Sloopy» est bizarre, la voix sort d’une enceinte, on ne sait pas pourquoi. Sloan fait les backings derrière. On l’entend claquer de sacrées parties de guitare derrière les vieux surfers. On voit «I Can’t Wait To Love You» décoller, avec des petites poussées de fièvre et des coups de cloche. On tombe ensuite sur une version d’«Eve Of Destruction». Beautiful hit, toute la musicalité de Sloan est là : nappes d’orgue, gratté d’acou et chœurs somptueux. Tout sur cet album est fantastiquement orchestré. Encore du pur Sloan avec «Where Were You When I Needed You». Jan Berry a du pot d’avoir Sloan comme pote.

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    Pour Sloan, l’un des big beautiful albums de l’époque est celui que Phil Ochs enregistra en 1967, Pleasure Of The Harbor. Bon la pochette est un peu foireuse, mais Sloan a raison, il y a des moments de grâce sur cette galette. Pas de hit, mais des moments de grâce, c’est déjà pas mal. En écoutant «Flower Lady», on comprend que Sloan se soit amouraché de la voix d’Ochs : ce mec cisèle son chant à la recherche du beau, comme un sculpteur. Mais en même temps, ça alambique un peu les choses. Son drame c’est de faire des chansons qui ne sont pas des hits, à la différence de Sloan et de Fred Neil, que Sloan cite en référence. Sur «I’ve Had Her», Ochs a de faux accents de Donovan, et les flûtes aggravent encore la pente. Who needs an American Donavan ? L’album se réveille en fin de bal d’A avec «Miranda» - She’s a Rudoph Valentino fan - et ses trompettes de dixieland, alors un doux parfum de nostalgie fait dresser l’oreille. La B offre ses petits moments de grâce avec «The Party» où l’on entend le phrasé de piano de «Smoke Gets In Your Eyes» et ça part en mode Ochs. Alors ça devient captivant, avec une stand-up de balloche en contrepoint. Sloan a raison, on finit par se faire avoir. Le morceau titre ne fonctionne pas, malgré tous les violons du monde, et il termine avec «The Crucifixion», une chanson extrêmement ambitieuse, peut-être même trop ambitieuse. L’ambition est une discipline difficile. Il faut savoir s’en donner les moyens.

    Signé : Cazengler, P.F. Slow (va pas vite)

    Grass Roots. Where Were You When I Needed You. Dunhill 1966

    Grass Roots. Let’s Live For Today. Dunhill 1967

    P.F. Sloan. Songs Of Our Times. Dunhill 1965

    P.F. Sloan. Twelve More Times. Dunhill Records 1966

    P.F. Sloan. Measure Of Pleasure. ATCO Records 1968

    P.F. Sloan. Raised On Records. Mums Records 1972

    P.F. Sloan. Serenade Of The Seven Sisters. Pioneer 1994

    P.F. Sloan. Sailover. Hightone Records 2006

    Fantastic Baggys. Tell ‘Em I’m Surfin’. Imperial 1964

    Jan & Dean. Folk & Roll. Liberty 1965

    Phil Ochs. Pleasure Of The Harbor. A&M Records 1967

    You Baby: Words & Music By P.F. Sloan And Steve Barri. Ace Records 2010

    P.F. Sloan. What’s Exactly The Matter With Me? Memoirs Of A Life In Music. Jawbone 2014

     

    Un Outerspace qui porte bien son nom

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    S’il existait des jeux olympiques du rock en France, on verrait monter sur le podium les Cowboys From Outerspace, suivis des Dum Dum Boys et des Weird Omen. Power, indépendance d’esprit, no sell-out, ces groupes ont tout bon. Même tout trop bon. Pire encore : les Cowboys, c’est trop beau pour être vrai. T’en connais beaucoup des groupes qui font sept albums de pur freak-out en dix ans ? Des groupes qui ne prennent pas les gens pour des cons ? Des groupes qui chargent tellement la barque qu’elle finit par couler ? Qu’y a-t-il de plus ennuyeux qu’une barque qui ne coule pas ? De la barque à l’Arche de Noé, le pas est vite franchi. Par Cowboys, il faut entendre déluge biblique, tempête au Cap Horn, et glou et glou ils sont des nô-ô-ô-tres ! Écouter les Cowboys n’est pas de tout repos. C’est même souvent plus mouvementé que d’écouter les Cramps ou le Gun Club. Les Cowboys vont loin dans la démesure, aussi loin que porte le regard.

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    Et ça, mon gars, ça vaut pour le premier album. On pense à tous les malheureux qui sont passés à côté ! Illustré au pur chaos, cet album sans titre explose avec une question : «What’s Jerry Lee Doing ??». Boom ! S’échappe alors des enceintes un horrible remugle de no way out, un son craqué de craquelures et gorgé de saletés, une vraie giclée putréfiée, t’as pas idée, ça va te déboucher les boyaux, les Cowboys te ramonent les annales à l’œil. Ils inventent même un nouveau genre : le Boom futuristic, un Boom qu’il faut entendre au sens où l’entendaient les Sonics, le son explose en gerbes et te retombe sur la tête, avec des solos en forme de coups de tournevis dans la serrure, ils battent tous les records de délinquance sonique, ils te travaillent ça au corps alors que tu n’as rien demandé, mais bon il faut bien avancer sinon à quoi ça sert ? Basly te piétine la gueule et tu cries au génie, Basly cabalistic, roi des emboucheurs ! Au moins les choses sont claires. Tu comprends que ce mec va profiter de chaque cut pour créer l’événement. Par exemple, dans «I Know», il se prend carrément pour un nettoyeur de tranchée et envoie le plus cruel des solos au napalm. Il sait aussi créer les conditions de la tempête shakespearienne («You Got Love If You Want It»). Disons que c’est son côté génie déflagratoire. On ne sait pas comment il s’y prend, mais il réussit à jouer un solo qui explose au moment où tout explose dans le studio. On n’avait encore jamais vu un truc pareil. On suivrait ce mec jusqu’en enfer, c’est d’ailleurs ce qu’on fait, puisque voilà qu’arrive «It Makes Me Mad». Descentes aux abîmes du big sound de démesure catégorielle, Basly gratte ses poux au dessus du gouffre et rivalise de surenchère apocalytique avec le Killing Joke de l’âge d’or. Le solo au vitriol qu’il passe dans «Do The Twist» entrera lui aussi dans les annales du vitriolage. C’est d’une violence qui se rit du langage. Il tombe ensuite à bras raccourcis sur Hank Williams avec une version inqualifiable d’«I’m So Lonely I Could Cry». Ça goutte de son. Basly triture jusqu’à la nausée le va-pas-bien d’Hanky. C’est haleté au coin du bar, bien balayé par des tempêtes, Basly chante comme Lux, à la désespérée. Cet album ne pouvait que se terminer par une abomination comme «Another Day». On y voit big Basly on the run dans un océan d’échos et de salmigondis, il se débat comme un géant, I don’t pretend, et du haut de sa fierté de rockab marseillais, il arrose l’océan d’un horrible remugle de gras double.

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    Ceux qui prédisaient l’apocalypse en l’an 2000 avaient raison. Ils ne se fourraient pas le doigt dans l’œil. Rien n’aurait pu protéger l’humanité d’un truc comme Choke Full Of... et pire encore, de «Choke Me Up». Welcome in hell, mais pas le petit hell à la mormoille d’Alice Cooper, non t’es propulsé directement dans la gueule du son, avec du râclé de heavy disto et ce fou de Balsy qui «chante» au sommet d’un slum de sludge indescriptible de violence intentionnelle. Rien d’aussi beau que ces filets de killer solo transverses ! C’est le pire sonic onslaught qui se puisse imaginer, mix de squelettes et de napalm. Le son est à Marseille, chez les Cowboys, ne le cherchez plus. Ils restent au bord de chaos avec «Way Down South», c’est de la confrontation extrême mais sans tomber dans les travers du hardcore ou du métal, c’est bien plus puissant, il y a du souffle. À part les Chrome Cranks, aucun groupe n’est allé aussi loin dans l’extrémisme sonique. C’est une espèce de summum du déterminisme. Basly le ballsy gratte sa «Linda» sous la panse, c’est atrocement bon, wow Linda ! Il la flatte, le cœur qu’on entend battre est le beat rockab et comme d’habitude ça dégénère, ah quelle sainte horreur, on patauge dans l’avanie du trash punk blues, ça va même au-delà des mots et des étiquettes à la petite semaine. Basly hoquette et s’écroule dans des mares de boue fumante avant de se relever et de continuer en titubant, paré de son cuir et de sa fierté d’homme libre. Il chante ensuite «Let’s Get Wild» comme s’il sombrait dans la folie. Avec son écho et ses guitares malveillantes, «Girl» réveille le fantôme du Gun Club, Preaching in the darkness, pur jus de Jeffrey Lee ride. Deep deepy groove noyé d’ombre. Tiens justement puisqu’on parle de preacher, voilà «The Preacher» ! C’est une véritable entreprise de démolition. On ne peut que crier au génie, d’autant que le solo de Basly coule comme du venin dans l’escarcelle du destin. Ce mec ne fait que chanter à la limite de l’épuisement et de l’horreur. On pourrait qualifier «Waiting For Your Love» de garage punk définitif. C’est taillé dans la masse, à l’énergie rockab et à la cisaille de Gretsch. On pourrait appeler les Cowboys les Cranks marseillais. Et c’est avec «Dancin’ Machine» que le ciel s’écroule sur eux - I like to rock’n’roll - Quand il crie, c’est dans la clameur du massacre, il cavale ses yeah à coups d’éperons, c’est du ventre à terre de la vingt-cinquième heure, Basly est le roi des écroulades de chant dans la mare aux canards. Cut de drummer avec «Headsider», violence ultime avec un Basly en effervescence, pur jus de white heat, ça chauffe tellement qu’on ne peut pas approcher la main. Basly joue son «Japanese Girl» à la cisaille épouvantable et Mr Henry bat ça au big badass boom marseillais. Tout dans ce disk est noyé de son et désespéré.

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    On croyait que les Cowboys allaient s’épuiser au bout de deux albums. Une fois de plus on se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude : le cavalier de feu de Space-O-Phonics Aliens allait ravager bien des contrées. Cet album est sans doute le pire de la série de sept. Il ne s’agit pas d’un album mais d’une rafale de killer cuts d’une rare violence et ça démarre avec le génie excavateur d’«Every Girl Got Her Dog» chanté au wild scream de non-retour, on ne sait pas comment ils font, c’est gonflé à l’ultra-junk d’adrénaline, cette ouverture de bal maudit sonne comme une descentes aux enfers, et Basly t’enfonce un suppositoire de solo trash dans le cul, alors t’es baisé. T’as voulu voir Vesoul et t’as vu les Cowboys en feu. Ça sonne bien les cloches. In the face. «Humility» est encore plus malsain, ils sont dans la déglingue des Cranks, ça te cloue une chouette à la porte de l’église, ces mecs sont atrocement géniaux. Tous leurs cuts sont des plongées fatales dans la folie Méricourt, peu de gens atteignent ces profondeurs, ils jouent sans répit, et quand ils s’offrent le luxe d’une cavalcade («Big Woman Blues»), le Cowboy en feu prend tout son sens. Ils dépotent autant que Motörhead, leur power dépasse les normes. Ils te donnent tout ce que tu attends du rock, l’ultra-sound, les virées dans la mélasse et l’exercice virtuose de la démesure. Il faut entendre Basly chanter «Tired» à la petite évaporée, avant de reprendre le big drawl et d’aller brouter la motte du trash. Il chante sur deux registres, comme un pro du cataclysme, c’est-à-dire le diable en personne. Il rallume sa chaudière à chaque instant. Avec «Hornets», on se croirait sur un album des Cranks, car c’est embarqué au watch out de psychose extrême. Leur «Rock’n’Roll Star» n’est pas celui d’Oasis. Il s’agit plutôt d’un heavy groove de cromagnon, oooouh baby I’m sick. Le son est tellement plein que les Cowboys atteignent à une sorte de plénitude qui n’est pas celle des sages, rassurez-vous. Il y a deux ou trois clins d’œil à Elvis, sur cet album en feu, «Col. Parker Medication» et «Hallohah From Elvis». Ils ne reculent devant aucun sacrifice. L’Hallohah est l’un des plus gros brouets explosifs jamais imaginés. C’est même l’un des sommets du junk sonique. Ils embarquent «Rugged Love» à l’extrême garage dévorant, il remonte de ce truc tous les remugles qu’on peut imaginer, DMZ, Gun Club, mais c’est surtout un remugle de Cowboys. Basly rivalise de folie screamée avec Peter Aaron. Cet album est une merveilleuse abomination, chaque cut vaut pour une explosion inespérée, les killer solos sont des modèles d’infection, ça sort tout droit du Kaiser studio.

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    Bizarrement le Bones Keep Smilin’ paru en 2003 sonne comme un moment de répit. Même si une horreur tentaculaire comme «Too Much Sun In My Room» guette le voyageur imprudent. Basly drive cette frenzy Gun-clubbique avec une poigne de fer. Absolute wilderness, le génie de Basly consiste à savoir basculer dans le scream extrême. Il fait même un Part II de cette horreur tentaculaire. Basly lui tire dessus et ça s’écroule. Quel fantastique shaker d’apocalypse ! Même les guitares sonnent comme des appels à l’émeute. Il faut l’entendre hurler dans sa fournaise. C’est aussi sur cet album que se planque «Luna». Luna, objet de toutes les convoitises. Le cul de rêve. I need you Luna. C’est du ramoné de cheminée sans égal. Les riffs transpercent le mur du son comme des jets d’acide et Basly chante à l’apoplexie militante. Les riffs se concassent dans le chaos d’un beat des forges, ces mecs sont complètement fous. Quand on tombe sur «I’ve Been So Down», on s’exclame : «Ah comme c’est bon !». Ils te courent sur le haricot. Honneur aux roots avec «Well» qui est plus rockab, mais avec la Cowboy attitude. Ils gravent leur «Such A Long Time» dans le marbre de la folie et rendent hommage à leurs amis marseillais avec l’excellent «Gasolhead».

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    On les voyait tous les trois au dos de la pochette de Bones. Pour celle de Sleeping With Ghosts, ils sont devant. C’est là, sur cet album en feu que se trouve leur reprise de «Preaching The Blues». Hommage définitif. Go ! Nous sommes dans le vrai truc, avec la folie et le drumbeat. Ils ont tout compris au génie de Jeffrey Lee Pierce. C’est le meilleur shoot de chicken shit qui se puisse imaginer, Basly entre dans la peau de Jeffrey Lee, car quand ça explose, ça devient le Gun Club, yeah ! Il gère à merveille les zones infernales, il tape en plein dans le mille. Rappelons que Lucas Trouble produit les Cowboys. Il est aux Cowboys ce qu’Uncle Sam fut à Elvis et à Jerry Lee. Ils ouvrent leur bal avec «Black Haired Coktail» et libèrent les légions des démons du trash-punk d’undergut. C’est une dégelée suprême avec ses woooh de plongées en enfer, ce mec ne sait faire que ça, plonger en enfer. Une fois du plus, c’est cranky à souhait. Basly monte ses hot shots à la Lux, mais avec le power des Cranks et la folie de Jeffrey Lee Pierce. Les Cowboys font partie des dieux de l’Olympe trash. Les écouter, c’est une façon de se confronter aux vraies valeurs. Tu veux jouer aux Cowboys et aux Indiens ? Alors écoute le morceau titre, tu vas tomber de ta chaise et tu vas pouvoir ramper sous le tapis du salon. Basly remonte des courants comme Rimbaud et crée en permanence toutes les conditions de la fournaise. «I’ve Been Loving You Too Wrong» est un heavy groove qui vaut tout l’or du Gun Club. Ça coule partout, les filles sont là, dans l’écho du temps. Basly ramène à manger. Il nourrit sa famille. Le Tamer de «Buzy Vat Tamer» est celui de Dale Hawkins. Basly claque son heavy bop de punk à la Cranks, ça cool de jus, ça se démantibule et c’est pourri de solos vénéneux. Dans «Fade Away», on croit entendre chanter le comte Dracula. Basly montre encore qu’il est le roi des inflammations avec «The Push In». Il démarre avec une big attaque et ça s’envenime aussitôt. Pas la peine d’emmener le cut à l’hosto, c’est déjà trop tard. Basly l’explose. Les ponts sont des ponts de la rivière Kwaï en feu. On ne sait pas pourquoi, ça se met à cavaler à travers la plaine, avec des pouets de cuivres, Basly fait son push in de punk et ça se termine comme ça doit se terminer, en clameur de guitares extraordinaires. On sort de ce cut le souffle court. Et voilà, trop bourré pour baiser : «Too Drunk To Love You». Basly en profite pour tramer un heavy doom. Vous devriez l’écouter car ça ouvre des horizons. D’autant que Basly chante à la syllabe mouillée et passe un solo d’absolute killering. C’est l’un des sons de guitare les plus wild qu’on ait pu entendre ici bas.

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    Les voilà de nouveau tous les trois en devanture du Super Wright Dark Wright paru en 2009. Basly ressemble de plus en plus au Comte Dracula. Ils attaquent avec un «Extra Wright» à la Jon Spencer, joué à la clairette de funky-gaga guitar et Basly décide tout simplement de chanter comme un dieu, alors oui, my extra wright. Ils font ensuite exploser le saucisson avec «Im Waiting». Basly l’attaque au dark de glotte, il sait allumer une mèche ! Mais on perd un peu la démesure du Space-O-Phonics. C’est autre chose. Comme si la sauvagerie était enfin domestiquée. Alors on se régale de l’ambiance d’accords biseautés. De toute évidence, le Comte Dracula a du génie, ça joue dans le clair obscur et il va bien sûr s’exploser la glotte à coups de whoo wahh oooh, c’est un modèle du genre, un truc qui intéressait beaucoup Wolf. Il faut aussi le voir moduler son chat perché dans «All Right All Right». En plus, il gratte les poux du son jusqu’au sang. Et maintenant, un encart publicitaire : amateurs de folie, adressez-vous à Monsieur Basly. Comment fait-on ? Il suffit d’écouter «She Wanna Take Drugs». Basly est le chanteur définitif, il dérape dans les peaux de banane. Basly et Peter Aaron, même combat. Suivez-le dans ses fuites de wanna take drugs, c’est la connaissance par les gouffres du son, ça fait même drôle d’entendre Basly hurler comme s’il était tombé dans les pattes des tourmenteurs de l’Inquisition, c’est du scream externalisé d’implosion suprématiste, on ne peut pas faire l’impasse sur une telle démesure. Il gère aussi son «Who Says A Rockband Can’t Play Funky» à la voix de petite fiotte et ses potes l’aident à swinguer sa pop humide. Encore un coup de génie en forme de coup de bambou, il finit en mongolien échappé d’un bac à sable et s’en va hurler dans les bois. Le «Me And Mrs Smith» qu’on croise ensuite n’a rien à voir avec le «Me And Mrs Jones» de Billy Paul. C’est très différent car on y voit Basly se jeter dans l’eau bouillante comme un crabe ivre de liberté. L’une de ses spécialités c’est aussi d’allumer son cut une fois qu’on le croit fini, mais non, il décide d’en remettre un coup dans le cul du cut et ça devient glorieux, car ça gicle, ça tourne au trash organique, à l’orgasme sonique avec ta copine de cheval, explosivité à tous les étages en montant chez Brenda. Tiens justement, la voilà, la «Brenda». Elle est tellement chargée de son qu’elle en chevrote. Les accords raclent le fromage sans que Basly ait besoin de sortir la râpe. Il râpe, ses accords sont encore une fois un modèle du genre, tout vibre dans la baraque, ces fucking Cowboys vont nous écrouler la baraque, ô sainte mère !, mais vas-y Basly, gratte ta chique et fais grimper la température ! Retour à la folie du Gun Club avec «Rooms Of Hate». Bienvenue dans le giron du punk blues. Jeffrey Lee serait fier d’entendre ça, d’entendre cette belle démesure gun-clubbique. C’est un extrême qui ne veut pas baisser la tête, Basly chante comme toujours, à la vie à la mort. C’est le lui le king. Stupéfiant ! L’hymne du non-retour. La suite du Gun Club de non-retour. Basly hurle dans la toundra, seul, à des milliers de kilomètres de toute trace de civilisation. Il termine cet album qu’il faut bien qualifier de faramineux avec une belle dépotée intitulée «A Brand New Story». Pour ça, on peut faire confiance aux Cowboys, les dépotées ça les connaît. Ces mecs vont nous battre le rappel jusqu’à la fin des haricots. Et avec Basly, on est sûrs d’avoir du rab de ragoût. Il y va de bon cœur, comme toujours. Il fait du Basly pur, il niaque sa niaque et reste sur le story bad. Il est très certainement le plus brillant rocker de France.

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    Avec les Cowboys , il ne faut attendre rien d’autre qu’un festin de son. Exile At The Rising House ne fait pas exception à la règle. Et ce dès «Lost Men Blues» et ce son hanté jusqu’à l’oss de l’ass, digne des Cranks, dévastatoire autant que révélatoire. Ces mecs pataugent dans leur lave, ils fonctionnent par crises de rage éruptives, quand ça coule, ça coule, dans la grande tradition du trash-punk new-yorkais. Les flammes dévorent les immeubles. Ils savent très bien faire leur petite Blues Explosion («My Favorite Rock’n’Roll Band») et jouer aux frichtis de guitares claires («Voodoo Lover»), animés d’une volonté sempiternelle de sonner rétro avec un côté tordu. Retour au pur jus de Jon Spencer avec «Cheree Cheree» et une fantastique modulation du velouté de chant. Basly chante comme un vampire hermaphrodite. Ils bouclent cette A infernale avec «Penitent Hood Song». Basly sait devenir fou et même dangereux. Ce fantastique transgresseur écrase du talon les conventions de Genève comme des excréments, d’un quart de tour bien appuyé. Et ça repart de plus belle en B avec «I Wanna Be Pictured (In A Trash Magazine)», fantastique shoot de wild thing. Basly sait rendre hommage aux vieux standards du lard de la matière. C’est un shoor de choc frontal chanté à la belle désespérance des barricades et les accords battent tous les records de heavyness. «Strange Kinda Hell» vaut aussi le détour, car bien balayé par des vents brûlants. Les petits couplets restent clean, mais les ponts brûlent. Quelle science du rebondissement et de la terre brûlée ! Retour aux belles dégelées royales avec «In Your Dream». Basly fait du sur-place dans cette masse grelottante qui semble frappée d’un coup de pelle à plat, ça gicle, c’est du grand splank fantasmatique. Et toujours cette profondeur de champ dans le son. Il va droit sur le rockab pour «I’m Drivin’ In», avec un gimmick de guitare en embuscade et ça splashe in the face dès que ça s’énerve. Comme si les Cowboys ne maîtrisaient plus leur bolide.

    Avant d’installer les chandelles pour éviter que le toit de la baraque ne s’écroule, un petit éclaircissement s’impose : pourquoi sur l’illusse voit-on les Cowboys armés et réfugiés dans une cave ? Parce qu’on a projeté les Cowboys au troisième millénaire pour les besoins d’un conte moral. C’est une époque que nous ne connaîtrons pas, heureusement, car un totalitarisme issu des profondeurs de l’obscurantisme régnera sur la terre et tout anticonformiste sera considéré comme terroriste et aussitôt éliminé. Les affiliés du Gun Club seront considérés comme des ennemis du peuple et traqués. D’où la cave et les armes, en cas d’arrivée des forces spéciales d’intervention.

    Singé : Cazengler, cowboy d’opérette

    Cowboys From Outerspace. Cowboys From Outerspace. Nova Express 1997

    Cowboys From Outerspace. Choke Full Of... Nova Express 2000

    Cowboys From Outerspace. Space-O-Phonics Aliens. Nova Express 2002

    Cowboys From Outerspace. Bones Keep Smilin’. Nova Express 2003

    Cowboys From Outerspace. Sleeping With Ghosts. Nova Express 2005

    Cowboys From Outerspace. Super Wright Dark Wright. Nova Express 2009

    Cowboys From Outerspace. Exile At The Rising House. Lollipop Records 2015

     

    *

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    On était contents, durant le confinement les cui-cui avaient émigré en Bretagne. On plaignait les Bretons, un peu hypocritement, car l'on était heureux d'en être débarrassés. Plus de maudits volatiles pour vous corner dans les oreilles. Quel repos ! C'était mal les connaître. Première alerte, se rappellent à notre souvenir ( voir Kr'tnt ! 485 ) en faisant paraître un livre sur les affiches de leurs concerts. On n'a rien dit, de toutes les manières, sont comme tous les autres désormais privés d'apparitions publiques, à quelque chose malheur est bon. Ben non ! En ont profité pour enregistrer un album, du coup ils produisent un Clip ( voir Kr'tnt ! 491 ) pour prouver qu'ils savent faire du bruit. D'ici à ce que le CD soit dans le commerce, vu la situation l'on est pénardos pour un bout de temps pensions-nous. A tort. Un bombardement ininterrompu, toute la semaine dernière, tirent à la grosse Bertha, un nouveau clip sur un morceau du précédent album Europeans Slaves, puis un extrait du futur album sur Soundcloud, et deux jours après un deuxième titre... En plus ils ont survécu à la grippe aviaire... Quand je pense que certains kr'tntreaders sont peut-être membres de la Ligue pour la Protection des Oiseaux !

    NOWHERE ELSE

    CRASHBIRDS

    ( Clip : Rattila Picture / Janvier 2021 )

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    Dirty country road rock'n'roll blues. C'est le fil conducteur. Il vous est d'autant plus nécessaire qu'au début vous êtes en voiture. Avec chauffeur. Perso je ne lui ferai aucune confiance. Pas plus à son look d'agent secret en mission qu'à la gerce emmitouflée à ses côtés. Le paysage défile en grand panorama, c'est beau mais l'humidité vous transperce les os ( les géographes s'accordent pour décrire la Bretagne comme un pluviomètre géant ). Oui bien sûr, vous avez reconnu Pierre Lehoulier et Delphine Viane, les deux cui-cui infernaux. Où vont-ils ? Rattila Picture va vous le dire. Là où Rattila passe l'herbe des images repousse plus vite que le vent. L'écran se divise en deux, à gauche campagne mouillée et hivernale, à droite Pierre à la guitare et Delphine idem mais son pantalon rouge coquelicot vous arrache les yeux. Vous ne les écoutez pas toute votre attention est dévolue à la ruine derrière eux, un vieux baraquement en bois tout pourrave que les termites ont refusé de ronger. Dans les romans policiers, ce sont les détails qui sont importants pour les déductions. Je vous en donne trois, Delphine qui n'arrête pas de bouger comme si elle était atteinte de la danse de saint guy, les branches d'arbre qui s'agitent, le bonnet de Pierre avec ses oreilles fourrées d'épagneul. Parfait canidé pour la chasse aux canards. Oui, il fait un froid de canard. Et même de loup. Un esquimau refuserait de virer un ours polaire de son igloo, mais les cui-cui sont dehors.

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    Jusque-là tout va à peu près bien, c'est aux secondes suivantes que vous êtes en plein décrochage temporel, sont encore dans la bagnole, pas très futés d'ailleurs, ont perdu leurs chemins, dédoublement des images, sur la bande latérale supérieure ils s'énervent sur la carte, sur l'inférieure ils sont devant leur bungalow ( ceux que la SNCF revendait à la fin de la guerre aux miséreux qui ne trouvait pas où se loger ) en train de gratter leur zique. Vous les revoyez en alternance longeant des paysages granitique par des routes détrempées ou martyrisant leurs instruments. Belles collines verdoyantes, on se croirait au Népal, nos voyageurs croquent des chips dans la nuit noire de leu habitacle. Dans les mêmes instants ils ont laissé leurs instruments et ramassent du bois, sortent un barbecue et allument un feu d'enfer. La nuit est tombée, sont assis près du feu et boivent une canette.

    En tant que Kr'tntreaders vous êtes assez finauds pour avoir compris. La morale de l'histoire est simple : vous ne serez jamais mieux que chez vous.

                                               Quand (… )

    Reverrais-je le clos de ma pauvre maison

    Qui m'est une province et plus davantage

    chantait déjà le poëte Joachim du Bellay au seizième siècle, une terrible époque qui ne connaissait pas le rock'n'roll, ce qui n'est pas le cas de nos deux inséparables nés en des temps plus fastes. Ce qui nous oblige maintenant à regarder une nouvelle fois ce high voltage pictured clip, non pas avec nos yeux, mais avec nos oreilles.

    Un bon vermicelle à l'arsenic guitarique pour lancer le bastringue, Dehphine ne tarde pas à sonner le tocsin sur sa cloche à vache et Pierre à passer le bulldozer sur tout ce qui bouge, la surprise vient de Delphine, ne lui en veuillez pas, ce sont les aléas existentiels des rockstars, elle a commencé par un vocal normal, mais sous pression, Pierre vous fait défiler deux ou trois enterrements au pas de course et soudain Delphine se lâche, elle n'est plus un cui-cui sur sa branche, sa voix monte haut comme l'aigle de Zeus, ce n'est plus Delphine, mais une cantatrice, une walkyrie dans son cercle de feu, forte houle de Lehoulier, le creux des vagues atteint douze mètres, les bateaux coulent votre raison aussi, La voix de Delphine tournoie sur le naufrage, et dans un dernier soubresaut elle se précipite au fond du gouffre telle un goéland suicidaire qui expire en deux cris stridents. Magnifique...

     

    THE DEAD KING SON

    ( Crashbirds Suncloud )

    Extrait de l'album Unicorns à venir. Une sombre histoire. Imaginez Hamlet de Shakespeare racontée par Ophélie du fond de l'Enfer, hélas son suicide par noyade ne l'a pas faite revenir à la raison, elle est toujours aussi folle, est-ce pour cela que la guitare de Lehoulier tout en gardant sa noirceur habituelle vous prend de temps en temps une sonorité narquoise, un petit côté tra-lala-lalère insidieux pour souligner la sombre tragédie que nous conte Delphine Viane sur ce ton sentencieux et insouciant qui nous nous fait toucher du doigt la pourriture du Royaume France. Ophélie en pleine crise doit être enfermée dans une cellule capitonnée pour que l'on n'entende plus ses hennissements cristallins si bien imitée par Delphine, et Pierre Lehoulier touché à son tour se lance dans une espèce de bourrée auvergnate finale qui risque de vous étonner. Et lorsque vous l'aurez écouté une fois vous serez comme le petit enfant qui exige de son papa Pierre et de sa maman Delphine qu'ils vous la racontent tous les soirs avant de vous coucher pour atteindre le pays des cauchemars interdits.

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    THE GOOD OLD TIME

    ( Crashbirds Suncloud )

    Comment Pierre parvient-il avec sa guitare électrique à donner ce sentiment de musique médiévale, certes les temps durement marqués du pied sur ses caisses phoniques aident à matérialiser l'atmosphère musicale de ces époques de royauté et de servitude... quant à Delphine elle semble sortie tout droit de la tapisserie La Dame à la Licorne, on l'imagine coiffée d'un long hennin surmontant sa rousse chevelure récitant une de ces mystérieuses histoires hantées et secrètes des temps passées, les pas des soudards qui résonnent sur les pierres de la plus haute tour, parfois il vaut mieux se taire et écouter le vent qui souffle en haut du donjon...

    Ce ne sont que des impressions, des approximations oniriques nous attendons avec impatience la sortie de l'artwork finalisé. L'on pressent facilement que ces malotrus de cui cui ont encore pondu une galette indispensable.

     

    Après cela on croyait être tranquille pour un bout de temps, ne vont tout de même pas enregistrer un nouveau disque tant qu'ils n'auront pas écoulé Unicorns ! Non, ils n'ont pas osé. Ils ont fait pire, ils ressortent le précédent, European Slaves, vous l'avez déjà, oui en CD, mais là c'est le tirage vinyle, que voulez vous, depuis le covid la vie devient si difficile !

    Damie Chad

    P. S. : alerte noire, Pierre Lehoulier entame une nouvelle bande dessinée : sujet : la préhistoire, depuis au moins l'extinction des dinosaures... Survivrons-nous à cette avalanche crashbirdienne... Ne l'oubliez pas, seuls subsisteront à l'actuel ravage culturel ceux qui contre vents et marées ont encore la force de lutter et de créer.

     

    CROAK

    ( 2013 )

    Pit : vocal / Mathieu : guitares / Bruno : Lead guitar / Chris : basse / Alex : drums.

    Groupe canadien formé par Pit ( canadien ) et Mathieu ( froggy man ) à Grenoble. N'ont sorti que trois disques, le dernier en juin 2020, le II en 2016, et le premier dont nous nous occupons présentement en 2013. Suis tombé dessus totalement par hasard, enfin presque, vous connaissez ma dévotion pour les corbeaux, cet oiseau de mauvais augure cher ( façon de parler ) à Edgar Poe. Un dessin, étrange un corbeau à deux têtes – ne serait-ce pas un aigle – et dessous un corps d'homme mal foutu, maladroitement tracé, sur ce que l'on pourrait prendre la toile d'un tipi indien. A ses pieds un animal non identifié que l'actualité nous oblige à baptiser du nom de pangolin, mais les lettres gothiques en arrière-fond infirmeront ma vision par trop orientée. Cet artwork est dû à Grégory Migeon qui a réalisé de superbes pochette pour Anasazi. Groupe de Grenoble ( comme le monde est petit ), d'ailleurs la plupart des membres de Croak font aussi parti d'Anasazy. Un véritable projet parallèle.

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    Beneath : étrange intro très courte qui tient autant d'un heavy rock bien appuyé que du déplacement d'une soucoupe volante. Un beau vocal, lui aussi bien écourté, dans le genre on vous en donne moins pour que vous en ayez davantage envie, c'est réussi. Odorless acid : le genre de morceau qui ne révolutionne pas le rock mais qui donne envie d'écouter, le riff de base qui installe du bonheur dans votre vie, un bel organe qui tape dans le grave, Pit vous donne l'impression que vous êtes un chien qui court après le maître pour avoir le sucre qui se dérobe sans fin, les instrus se la mettent souvent en sourdine pour lui permettre de chanter et presque de rapper le gruyère canadien à son aise, mais quand ils reprennent l'estampage, ils vous tamponnent agréablement les esgourdes. Le drumin' et le fuzzin' des guitares squattent le dernier tiers de la piste, un constat s'impose : sont des musiciens. Faking god : Pit n'est pas piteux au crachoir, vous tient en haleine dès qu'il ouvre le bec, et sur ce Bruno vous laisse tomber une mini ondée d'accords de guitare qui... closent le morceau. Une minute et trois secondes. Ces gars-là sont des affameurs. Boogie time in Topanga Canyon : ce coup-ci, ils n'y vont pas de main morte, vous balancent la sauce tout de suite, cette voix de Pit mixée tout devant est prodigieuse, jamais très longtemps, simplement de brèves séquences, question guitares on dirait des gars qui s'amusent avec des modèles réduits d'avions à faire des loopings incroyables pour épater le public. Raising fist : Alex vous démontre que guitares sans batterie sont filles perdues, et l'on part dans une espèce de mild heavy-boogie qui question originalité ne casse pas trois pattes à un canard mais qui requiert votre attention, z'ont une formule simple, à tout instant comme dans ces grands magasins où l'on vous annonce une promo subite sur tel produit, puis une autre encore plus avantageuse au rayon le plus éloigné de la précédente, la clientèle ne sait plus où donner de la tête, la folie s'installe, les gens se battent autour de la camelote, et Pit avec sa voix de bonimenteur gentil déclenche une émeute.

    Devil's reject : c'est reparti pour les belles ondées cordiques et Pit prend sa voix la plus grave pour vous raconter une histoire, de quoi cause-t-elle? Là n'est pas le problème, le timbre agit sur vous comme un calmant, la léthargie s'installe en vous et la brume des rêves s'emparent de votre cerveau. Alex profite de ce que vous soyez endormi pour faire un peu de bruit sur ses tambours et les guitares acquièrent une sonorité diabolique. Ne vous réveillez pas, ce n'est pas la peine, vous êtes mort.

    Présentent Croack comme la face metal d'Anasazy, pas du tungstène aux arêtes écorchantes, ni de la quincaillerie tonitruante, un goût prononcé pour les belles sonorités, des musiciens prog qui fourmillent d'idées et qui savent vous séduire. Un corbeau au croassement particulièrement mélodieux.

    Damie Chad.

     

    *

    Ne soyons pas racistes, vous avez aimé la série consacrée à Steppenwolf ( Non ? Tant pis pour vous ! ) ce coup-ci, le zoo tout entier, l'arche de Noé in extenso, nous nous intéresserons à tous les animaux à la fois, la direction ne recule devant aucun sacrifice, vous aurez une série consacrée aux Animals, aux premiers, pour être précis à la période 1963 – 1966, le groupe originel. Encore que... parce que la harde s'est relativement vite débandée.

    ANIMALS / 1963

    Newcastle-Upon-Tyne, vous ne choisissiez pas cette ville portuaire pour passer vos vacances. Par contre une soirée au Downbeat vous permettait de rencontrer les Kansas City Five avec Alan Price aux claviers, John Steel à la batterie et Eric Burdon au vocal. Alan Price stratège en douce avec Chas Chandler le bassiste des Kontours, seront chargés d'occuper les soirées durant trois heures, l'est rejoint par Steel et Burdon, à tel point que les Kontours se transforment en Alan Price Rhythm'n'Blues Combo, survient enfin Hilton Valentine qui comprend que le bidule a le vent en poupe. Eric Burdon n'est pas du genre mannequin, l'est taillé comme une allumette mais une voix profonde comme une tombe sans fond, le gamin pas très beau, chétif et malingre – l'avait la vingtaine - chantait comme un dieu nègre. Enfin fallait aimer. Bramait comme cerf, glapissait comme un renard, grognait comme un ours, feulait comme un tigre, rugissait comme un lion. Dans le combo se sont vite rendu compte que ce con pas beau attirait le public, ses beuglements avaient un effet bœuf, pas mironton mais minotaure, sur la foule. On adorait, mais on le formulait selon cet humour britannique inimitable, où vas-tu ce soir, voir le Alan Price Rhythm'n'Blues Combo, vous conviendrez que c'est un peu long, alors s'est installé le sobriquet Animals, plus court, plus rapide, plus sauvage. C'est que le petit bonhomme qui braillait comme les chevaux ruent dans les brancards obligeaient les copains à secouer salement leurs instruments. Les a convertis de gré et de force à sa vision à lui du rhythm'n'blues, oui pratiquement du race series, avec une forte injection de blues.

    Cette histoire est bien belle, celle qui suit plus complexe que le Tractatus Logicus de Wittgenstein, car se pencher sur la discographie des Animals est un véritable casse-tête. Le fait qu'ils n'aient pas sortis de 33 tours facilement identifiables dans la tête des gens a nui à la conservation mémorielle du groupe. Les Rolling Stones ont aussi joué aux titrages différents selon les pays, mais ils ont su corriger le tir à temps, et ont eu cette chance de devenir très vite un mythe vivant...

     

    I JUST WANT TO MAKE LOVE TO YOU

    ANIMALS

    ( ALO 10865 / Octobre 1963 )

    C'est le titre de leur premier Ep, jamais vu, jamais entendu, enregistrement privé, sorti à 99 exemplaires, les quatre titres de cette première galette se retrouvent sur la réédition d'Animalisms Secret Records Limited 2018 ) en tant que bonus tracks. Qu'importe, ne soyons pas mécréant, écoutons religieusement. Pas tout à fait comme la messe de onze heures du dimanche matin, celle-là est réservée aux tièdes que le Seigneur recrache, tapez plutôt dans la cérémonie vaudou avec poulets égorgés et zombies affamés.

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    I just want to make love to you : composé par Willie Dixon homme à tout faire de haute main chez Chess, illico enregistré en 1954 par Muddy Waters, mais la version qui doit être dans l'oreille de Burdon est celle de Chuck Berry publiée en 63, l'on remarquera le changement de titre le Just make love to me de Waters le boueux s'est métamorphosé en slogan revendicatif de base de ces années de libération sexuelle que furent les sixties, l'écoute des deux versions s'avère judicieuse, l'on sent le glissement phénoménal entre le bluesy rock'n'roll de Chuck Berry et le british Boom anglais, nos jeunes gens y vont franco, parient sur l'expressivité, chaque fois que Burdon entonne le vocal il donne l'impression d'allumer un chalumeau, quant à Price pas question de tricoter le clavier pour entremêler ses notes à celle de la guitare, intervient comme s'il agitait un oriflamme pour entraîner le gros des troupes dans la mêlée. Boom boom : j'avais acheté le 45 tours français pour Don't let me be misunderstood, au bout de huit jours j'ai dû me rendre à l'évidence, je n'écoutais pratiquement que Boom Boom, un truc qui vous ravageait les synapses, certes l'originale de John Lee Hooker est davantage racée et stylée, mais le Hooker lui-même la réenregistrera après avoir écouté celle des Animals, les Bestiaux n'y vont pas par quatre chemins, ils forcent l'entrée au pied de biche, cassent du bois mais le feu qu'ils allumeront restera un peu maigre tout comme le son. Le morceau sera repris sous la houlette de Mikie Most et sera sur le fameux 45 tours qui ouvrit les portes du blues à un certain Damie Chad. Big boss man : les anglais ont raffolé de Jimmy Reed, faut l'entendre l'a une manière si flegmatique de s'adresser au big boss que vous sentez la hargne rentrée et rampante, un serpent qui se glisse pour se dresser et vous planter un couteau entre les omoplates, les Animals n'ont pas cette ironie doucereuse, une de leur reprises les plus faibles, cette étrange idée de se caler d'abord sur la rythmique de Memphis Tennessee de Chuck Berry et quant à Burdon c'est du genre, retenez moi ou je fais un malheur et comme ses potes le retiennent c'est un véritable malheur, une version sans saveur, pour faire la différence écoutez celle d'Elvis qui lui aussi a repris le morceau de Dixon en 1966 ( ce coup-ci c'est pas Willie mais Luther, comme dit le dicton y a plus d'un Dixon dans le boxon ). Pretty thing : en France Bo Diddley a été le pionnier du rock le moins écouté ce qui explique peut-être la faiblesse de notre rock national privé d'un de ses fondements essentiels, en Angleterre l'anecdote est connue, celle de Keith et Mick se retrouvant et sympathisant autour d'une pile de disques de Chuck Berry et du beau Bo pas bobo pour un dollar, les Animals nous en offrent une version dopaminée, Hilton en profite pour refiler le riff de Brown eyed handsomme man ( merci Chuck ) en catimini, c'est vrai qu'ils fourrent le hot dog avec toutes sortes de moutardes, notamment un harmo dépenaillé, mais le hot hit du Bo le supporte sans broncher, avec Bo vous pouvez charger la barque, elle ne coule jamais, même qu'ils terminent un peu trop rapidement à notre goût. Question métaphysique subsidiaire : pourquoi Burdon a-t-il adopté cette voix nasillarde des vieux disques de country ?

     

    LIVE WITH SONNY BOY WILLIAMSON

    ( Enregistré au Club A GO-GO / 30 – 12 - 1963 )

    (Morceaux avec Sonny Boy Willialson : BYG / 1972 )

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    Vu la date d'enregistrement il n'a pas dû sortir en 1963 ! Le genre d'adoubement dont tous les petits blancs rêvaient à l'époque, accompagner sur scène une légende vivante du blues. Sonny Boy Williamson ( II ) - appelé aussi Rice Miller pour le différencier de Sonny Boy Williamson ( I ) harmoniciste assassiné en 1948 - connaîtra le succès en Europe grâce à ses deux participations à l'American Folk Blues Festival en 1963 et 1964. C'est durant ces deux tournées qu'il adopta le chapeau melon, selon lui signe extérieur de respectabilité, qui fit autant pour sa célébrité que le soin maniaque qu'il prodiguait à la mallette qui contenait ses harmonicas. Chanteur et harmoniciste renommé lui aussi, il commença à enregistrer en 1941 et décéda en 1965. Tous les amateurs de blues débutants se font les dents sur son Help me. La connexion avec Sonny Boy Williamson est établie grâce à Giorgio Gomelsky, figure incontournable et fondamentale du rock anglais, le manager des Rolling Stones.

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    Let it rock : premier des six morceaux joués uniquement par les Animals en première partie du vétéran, au hasard un titre de Chuck Berry qu'il a enregistré en 1960. Une chose est sûre c'est que nos animaliers s'y entendent pour interpréter le rock'n'roll, le morceau défile à cent à l'heure, un seul problème l'orgue d'Alan Price n'a pas la légèreté fuyante et escarbouclante du piano de Johnnie Johnson, par contre le combo a compris que le seul défaut de l'interprétation de Chuck Berry résidait en sa brièveté. Doublent pratiquement la longueur des rails et font notre bonheur. Quelques années plus tard les Stones sur scène les imiteront, mais leur convoi n'atteindra pas cette vitesse déjantée. Gotta find my baby : une vieillerie du Doctor Peter Clayton que les Beatles reprendront durant leurs BBC sessions , Price ne joue pas les abonnés absents, la partie toute en subtilité de piano du bon Docteur il vous la plaque à coups de marteau, en inonde le morceau, vous pond ce qui deviendra le son de base des Animals, quant à Burdon il vous la chante au mégaphone, sur la fin gueulent tous en chœur si fort que pour un peu on ne se souviendrait plus du petit solo tout en finesse d'Hilton Valentine. Un chef-d'œuvre ignoré. Bo Diddley : entendez-le brailler du fond de la jungle, Burdon se retrouve en terrain conquis, bien sûr John Steel est au boulot, L'orgue de Price glougloute comme une bouteille que vous enfoncez dans un marigot de djack, dommage que le public soit mixé loin derrière, pensez à un set de Jake Calypso pour vous créer un équivalent mental, on aimerait y être mais on n'y est pas, cela perd un peu de son charme, mais l'organe de Burdon vous procure un réel plaisir. Plus de sept minutes. Almost grown : retour à Chuck Berry, si certains en doutaient c'est là qu'ils s'apercevront de l'aisance de Burdon au vocal, fait ce qu'il veut et n'oublie pas de s'amuser, derrière ça assure au rutabaga dans les chœurs, quant à l'orgue de Price il astique la quincaillerie de dorure rubescente, style camion de pompier en feu. Dimples : ils aiment John Lee Hooker, mais ils s'en servent comme d'un tremplin, certes il y a une urgence sous-jacente chez John lee mais alliée à une sorte de flegme venimeux, je ne dis pas qu'ils n'essaient pas d'y aller mollo, mais chassez le naturel il revient au galop, la guitare tente de ne pas grincer trop fort, l'orgue se fait minuscule mais le Burdon il hurle à lui tout seul comme une classe de CM 2 privée depuis trois jours de récréation, pas besoin de vous faire un dessin pour vous aider à imaginer. Boom boom : d'autant plus qu'ils terminent sur un de leur morceau fétiche et que dans trois minutes, il faudra se tenir sagement derrière le grand monsieur, alors le Boom Boom ils vous le massacrent à souhait pour notre plus grande joie, le Burdon s'envole dans un hommage à Sonny Boy, égosillement général.

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    C Jam blues : on ne va pas se quitter comme cela, un dernier blues en l'honneur de Sonny Boy, une véritable tuerie, attention c'est Sonny qui donne le tempo, s'est installé à la batterie, tous sont aux petits soins avec lui, Price se la joue discrétos mais omniprésent, Valentine est à la fête sur sa guitare. Burdon survolté au bord de la rupture d'anévrisme. Sonny's slow walk : ne se dégonflent pas les Animals, ne sont pas là pour faire acte de présence, superbe duo orgue et harmonica, tout de suite la griffe du maître, leur montre un peu ce que c'est l'économie de moyens, quelques miaulements de l'orgue à bouche et l'on entre dans le vif du sujet. Pontiac blues : silence absolu dans la salle, le roi parle, vous déchire les tympans de son harmonica, et puis il chante, ne hurle pas comme le Burdon, tout juste s'il ne cause pas, Hilton ne reste pas à l'hôtel, il prend le solo, Price qui jusque-là se contentait d'accompagner passe devant mais le Williamson vous étripe un peu avec son harmo et se remet au vocal pour cautériser votre plaie béante, un sorcier, à la fin du morceau vous êtes guéri. Vous pouvez profiter pleinement de la porte qui grince dans la bouche de Sonny. My babe : recoucou Willie Dixon, un classique, tout ce que les Stones n'arriveront jamais à faire, l'a l'air d'un oiseau qui pépie sur la branche le Lee, vous souffle des trilles assassines et les Animals se contentent de suivre sans la ramener, maintenant quand il dit ''she's my baby'' il semble qu'il vous murmure à l'oreille le plus grand secret de l'univers. Vous ne vous rendez même pas compte que vous le saviez déjà. I don't care no more : cette manière de parler en chantant, rien à voir avec le rap, en prime ses éclats d'harmo qui vous crèvent les yeux, le vieux brigand s'amuse tout seul, n'a besoin de personne sur son harmonium à dentier, le public l'interrompt pour applaudir, l'en profite pour se raconter un peu. Baby don't you weary : intro d'harmo guimbardien, voix presque murmurante, le gars qui monologue seul, le blues est dans votre tête cela suffit pour remplir le monde, une mouche bourdonne sur l'étron de votre vie, tape ses élytres sur la vitre du malheur, la voix se brise comme du verre. Night time is the right time : Price fait des guili-guili tandis que le Boy étire la nuit sur son harmo, l'orgue se fait tout doux pour nous bercer, le fils de William vous émoustille les heures sombres, derrière en écho Burdon hurle tout en restant dans les limites du tapage nocturne tolérable, quelques lichettes de Sonny et vous êtes au pays des rêves. I' m gonna put you down : la voix d'abord, l'orgue entre deux eaux, à volume constant la nécessité de tendre les esgourdes s'impose, Sonny prend le contre-pied des Animals, devient l'homme qui murmure à l'oreille de l'harmonica, baisse le son au maximum, à peine hausse-t-il d'un mini chouïa la voix que ça résonne à se croire dans un hangar vide. Termine doucement en cheminant avec l'orgue qui se fait frôlement d' attrape-rêves. Fattenings frogs for snakes : guère plus fort, tout dans la nuance, et le blues tombe sur vous comme un éteignoir sur un lampadaire, la batterie qui donne le tempo vous suffit, Price ferait bien de débrancher sa machine, elle est de trop. Légères touches de guitare, coups de pinceaux à l'aquarelle. Nobody but you : beaucoup plus enjoué, Williamson donne le la à Burdon et l'on retrouve les Animals qui devaient piaffer d'impatience. Du coup ils piquent un galop de steeple-chase pour garder la forme, et Sonny donne la réplique à Eric avec une facilité déconcertante. C'est parti pour les congratulations mutuelles sous les ovations du public. Bye-bye Sonny bye-bye + coda : dernière proclamation hommagiale à la royauté de Sonny Boy Williamson.

    Il est indéniable qu'à la fin de l'année 63 les Animals possèdent un son bien à eux qui les classe parmi les meilleurs groupes du pays.

    Pour ceux qui aiment, Sonny Boy Williamson a aussi enregistré avec les Yardbirds.

    Damie Chad.

     

     

    XX

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

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      • Ça alors !

    Les filles n'en reviennent pas. Ce n'est pas une transformation mais une incroyable métamorphose. La 2 Chenille est devenue un papillodrone ! Vince récapitule les changements qu'il a effectués : je n'ai gardé que la structure minimale, le châssis et les sièges. Les deux énormes bouteilles dessous qui ressemblent à des flotteurs de pédalo contiennent de l'hydrogène, j'ai adapté le moteur pour qu'il ne soit plus alimenté par l'essence, mais par le gaz. Cinq adultes et deux chiens plus le matériel nécessaire à notre mission cela pèse un max d'où la nécessité des pales supérieures qui nous font ressembler à un hélicoptère. Evidemment le rotor qui tourne à grande vitesse émet un bruit terrifiant, nous sommes parvenus grâce à l'idée géniale de Damie d'appeler le Cat Zengler à juguler ce problème. Voilà pourquoi juste sous les pales vous apercevez ce gros haut-parleur et à côté du volant ce lecteur de CD.

      • Chic on va pouvoir écouter de la musique pendant le voyage s'exclament les filles ravies

      • Mais non cela ne ferait qu'ajouter du bruit à l'infernal boucan du rotor ! Le Cat Zengler nous a envoyé un enregistrement de John Cage, 4' 33'' ce célébrissime morceau composé de silence, il nous suffira de monter le volume à fond pour que le silence recouvre le vacarme du moteur, et nous nous déplacerons sans bruit. Mais le temps passe, je laisse la parole au Chef.

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    Le Chef allume un Coronado :

      • Ecoutez-moi, sachez que nous n'avons pas le droit d'échouer, la survie du rock'n'roll est en jeu. Exécuter les ordres au fur et à mesure que je les énonce. Charline sur la banquette arrière, à gauche, Molossito sur les genoux, Charlotte vous vous mettrez à droite et vous serez responsable de Molossa, Vince entre les deux filles ( ce renard de Vince s'adjuge l'air de rien la meilleure place ), à tes pieds une trappe, à hauteur de tes mains le treuil, c'est par là que les chiens et par où les filles seront évacués dès que la phase d'attaque de l'objectif commencera. Les filles, félicitations vous avez suivis mes conseils à la lettre, congratulation pour les épais peignoirs dans lesquels vous êtes emmitouflés et je vois que vous n'avez pas oublié le petit sac à ustensiles.

    Le Chef jette son Coronado :

      • Il est encore temps de vous défaire de vos portables, ce sont de véritables mouchards qui révèleraient très vite notre position. Agent Chad, asseyez-vous au volant, notre engin se conduit comme une deux-chevaux classique, toutefois interdiction absolue de toucher au clignoteur tant que je ne vous en aurais pas donné l'ordre. Nous volerons le plus bas possible pour ne pas être détecté par les radars. Pour vous diriger vous avez une boussole juste sous le volant, je vous indiquerai le cap au fur et à mesure. Vous avez remarqué que j'ai jeté mon Coronado. Lorsque j'allumerai un Coronado, la phase la plus difficile de l'opération débutera. J'exigerai alors un silence absolu, un millionième de seconde d'inattention de ma part et nous sommes tous morts. Agent Chad, il est exactement onze heures, contact !

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    C'est encore plus difficile à conduire que de slalomer en marche-arrière et en contre-sens sur l'autoroute, je ne voudrais pas me vanter mais à part les dix premiers kilomètres durant lesquels j'ai zigzagué quelque peu, grâce à mes nerfs d'aciers et mes réflexes de félin j'ai vite maîtrisé l'engin. C'est étrange de frôler la cime des arbres à toute vitesse – vitesse maximale 200 km / h – sans un bruit sous la voûte étoilée...

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    Les deux bidasses s'ennuient un peu.

      • T'as vu Pierre, trois nuits que l'on passe à garder le portail, pendant que les autres sont au chaud, quelle injustice !

      • C'est l'été, ça va, on ne peut pas dire qu'il fasse froid, le plus embêtant c'est que l'on s'enquiquine à mort, même pas un passant depuis trois heures, tu parles d'un boulot !

      • T'as parlé trop vite, regarde deux chiens ils cavalent à toute vitesse !

      • Ils auraient pu s'arrêter pour une caresse, cela nous aurait passé le temps..

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    cela se passe avant

    Le Chef sort un Coronado de sa poche.

      • Agent Chad, ralentissez, presque au pas, ah voilà regardez à droite, sur le toit deux points rouges !

    Le Chef tire trois fois sur son cigare, et les points rouges sur notre droite deviennent par trois fois davantage lumineux.

      • Agent Chad tout doucement, avancez vers eux, là voilà à gauche, deux points rouges, attendez j'aspire trois fois, oui ils répondent, maintenant Agent Chad, visualisez la distance entre les points de droite et les points de gauche, tenez-vous au milieu, foncez droit devant nous y sommes presque !

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    • Attention Pierre il y a des gens qui courent sur le trottoir, prépare-toi à faire feu si nécessaire

    • T'affole pas Marc, ce sont des filles, en tenues légères en plus !

    • Ne rêve pas, je parie qu'elles vont passer sans nous voir !

    • Monsieur, Monsieur !

    • Vous n'avez pas vu passer deux chiens ?

    Elles sont mignonnes dans leur justaucorps roses, toute essoufflées, prêtes à pleurer...

    • Si, il y a une minute, oh regardez ils reviennent !

    • Oh, vous êtes nos sauveurs, regardez ils ne sont pas méchants !

    • En plus ils sont tout beaux, tout mignons, comme vous !

    • Oh, vous êtres trop gentils, et vous semblez si forts !

    L'on entend un grésillement et une voix courroucée sort du haut parleur :

      • Foutredieu, soldat Pierre et Soldat Marc, vous savez qu'il est strictement interdit de parler aux passants !

      • Mon adjudant ce n'est rien, deux filles qui avaient perdu leurs chiens !

      • Branledieu, en plus vous êtes en train de caresser les cabots, avez-vous pensé à vérifier ce qu'elles portent dans leur sac; je sens d'ici à plein nez la corvée de chiotte qui va vous tomber dessus !

      • Je viens de vérifier mon adjudant, dans chaque sac il y a un chapeau en carton recouvert de papier crépon !

    L'adjudant n'en croit pas ses oreilles, deux voies féminines l'interpellent :

      • Mon adjudant, vous qui êtes un homme de goût, regardez, on vous les montre à la caméra, c'est le mien en crépon vert qui est le plus beau !

      • Non c'est le mien, en crépon orange !

      • Culdedieu, soldats Pierre et soldats Marc, tenez bon, votre adjudant va venir trancher ce terrible différend !

      • Oh, c'est gentil, on travaille dans un cirque, on présente un numéro de chiens savants, on va le faire rien que pour vous sur le trottoir !

      • Bitededieu, j'arrive !

    Les deux larges vantaux s'ouvrent en grand, les deux filles se glissent dans la cours intérieure et sautent au cou de l'adjudant pour l'embrasser...

      • Oh, mon adjudant les chiens sont entrés par la porte d'où vous êtes sorti !

      • Trouduculdedieu ! On va les chercher avant qu'ils ne dérangent la réunion ultra-secrète !

    ( A suivre... )