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  • CHRONIQUES DE POURPRE 725: KR'TNT ! 725 : PERE UBU / JAMES HUNTER / HARLEM GOSPEL TRAVELERS / SCREAMIN JAY HAWKINS / GIGI & THE CHARMAINES / NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD / ABYSMAL GRIEF

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 725

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    26 / 02 / 2026

     

     

     PERE UBU / JAMES HUNTER

    HARLEM GOSPEL TRAVELERS  

     SCREAMIN JAY HAWKINS

    GIGI & THE CHARMAINES

     NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD /

    ABYSMAL GRIEF

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs

    - Ubu roi

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             Bon, que peut-on raconter de plus que ce qu’on a déjà raconté dans l’Ubu Roi des Cent Contes Rock ? De plus que ce qu’on a déjà raconté quand Crocus Behemot a cassé sa pipe en bois l’an passé ? De plus que tout ce qu’on sait déjà et qu’ainsi va la vie ? Ne serait-ce pas l’occasion d’évoquer l’ombre tutélaire d’Alfred Jarry, précurseur de Dada, dont on était dingue dans les early seventies ? On verra ça plus tard.

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             C’est par contre l’occasion rêvée d’évoquer la magie du 45 tours. Tu n’aurais jamais trouvé «The Final Solution» chez les disquaires français, enfin ceux que tu fréquentais à l’époque. Pour mettre le grappin sur ce single qu’il faut bien qualifier de magique, il fallait se livrer à un petit rite initiatique : la lecture d’un fanzine, en l’occurrence Who Put The Bomp!. Le fanzine était dans les early seventies le seul moyen de sortir des sentiers battus (Rock&Folk, le Melody Maker, Sounds et le NME) pour accéder au real deal, c’est-à-dire les 45 tours underground que ne distribuaient pas les labels. Les mecs des gros labels ne s’intéressaient qu’à ce qui se vendait bien, et l’underground, par définition, ne se vend pas bien. L’underground reste confidentiel, et c’est cette confidentialité qui le protège des prédateurs. L’underground concerne ce qu’on appelle outre-Manche les happy few. Seuls les happy few connaissent les scènes importantes : la Mod culture, la Northern Soul, le rockab, et le punk-rock anglais de 1976 sont les quatre principaux exemples. Quand ça tombe dans les pattes des gros labels, c’est foutu. Le meilleur exemple est celui du punk anglais, flingué à bout portant par les gros labels. Les Clash sur CBS ? N’importe quoi ! Au moins les Damned ont eu l’élégance de démarrer sur Stiff.

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             Encore plus élégant : Pere Ubu a enregistré ses premiers singles sur son propre label, Heathan. T’avais l’info grâce au fanzine de Greg Shaw : une minuscule chronique et une adresse où commander le mystérieux single. C’est tout, rien d’autre. Il fallait envoyer les sous par Postal Money Order à l’adresse indiquée, à Cleveland. Les autres détails se sont depuis lors effacés, mais on a su que Miriam Linna qui vivait encore à Cleveland faisait les paquets pour Pere Ubu. Plus aucun souvenir des autres détails. Il ne reste de cet épisode que le single, et croyez-le bien, il est arrivé comme le messie. Le fanzinard de Bomp! n’avait pas raconté de conneries. «The Final Solution» est un single magique, et le contexte de son rapatriement accentuait encore ce sentiment de magie. Tu ne comprenais d’ailleurs pas comment un cut aussi génial pouvait rester inconnu. C’est là qu’est née cette infinie passion pour l’underground. Plus c’est obscur et mieux c’est, à condition bien sûr que le cut tienne la route. On citera d’autres exemples dans les One-offs à venir. À sa façon, «The Final Solution» recréait la sensation de vivre un moment unique, comme l’avaient fait d’autres 45 tours, dix ans auparavant, du genre «Bird Doggin’» ou encore «Hold On». Mais «The Final Solution» battait tous les autres singles à la course, car issu du mystère le plus épais, enraciné dans Alfred Jarry qui était alors une idole personnelle au même titre qu’Iggy, Jimbo et Gene Vincent. «The Final Solution» avait en plus ce prestige qu’offrent rarement les autres 45 tours, le cumul des perfections : beat des forges parfait, lyrics parfaits, posé de voix parfait, groove parfait, durée parfaite, killer solo à rallonges parfait, nuclear destruction finale parfaite. Tu écoutais chanter le gros Crocus et tu sentais bien qu’il prenait la chose au sérieux, il interprétait son rôle de victim of natural selection à la perfection, il modulait à merveille son rôle de gros qui cherche some pants that fit, il mâchouillait sa misdirection avec un accent de véracité qui ne laissait aucun doute sur la taille de son génie déviant, on le devinait gros et puissant comme Fatsy et Leslie West, il était à sa façon le précurseur du gros Black, le dadaïste ventripoteur, la pure réincarnation d’Ubu Rock, et ce beat lancinant n’en finissait plus de te hanter et de t’enchanter, peu d’objets rock ont ce pouvoir rimbaldien de bouleverser tous les sens. Oh bien sûr, tu peux citer les grands albums de cette époque, Ramones, Heartbreakers, Damned, Saints, mais le single de Pere Ubu concentrait toutes les énergies de ce qu’on appelait alors le «vrai rock», celui des real dealers, des movers & shakers de rang supérieur. «The Final Solution» symbolisait à sa façon l’esprit de modernité, tel que l’avait conçu en son temps Alfred Jarry, c’est-à-dire un goût effréné pour la liberté absolue mêlée de fantaisie. Union parfaite de l’humour et de la puissance littéraire. Comme Jarry avant eux, Crocus et des Ubus ont su créer un monde à partir de rien. «The Final Solution» est l’un des rares singles magiques littéraires : il fut immédiatement admis au petit panthéon personnel où avec quelques rockers trônaient Hubert Juin et tous ces écrivains de l’Avant-Siècle qu’il arrachait

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    pour nous à l’oubli. Les deux univers marchaient de pair. JK Huysmans et Buy me a ticket to a sonic reduction : même combat. Jean Lorrain et A little bit of fun’s never been an insurrection : même combat. Léon Bloy et Don’t need a cure/ Need a final solution : même combat.

     Signé : Cazengler, ubuesque

    Pere Ubu. The Final Solution/Cloud 149. Hearthan 1976

     

     

    L’avenir du rock

     - They call me the Hunter

     (Part Three)

             Dans sa vie d’erreur, l’avenir du rock n’avait encore jamais vu ça : une barrière douanière en plein désert ! Non ça n’est pas une hallucination. Planqué dans l’ombre de sa guérite, le douanier demande d’une voix sèche :

             — Passeport, s’il vous plaît !

             Hunterloqué, l’avenir du rock Hunterjecte :

             — Va te faire Hunterpénétrer chez les Grecs !

             Bien sûr, l’avenir du rock n’a pas de papiers. Et puis une frontière au beau milieu de nulle part, ça n’a tellement pas de sens que ça le met hors de lui. Il profite de l’occasion pour sortir de ses gonds. Un contrôleur dans le désert, dans cet espace de liberté absolue, c’est n’importe quoi ! Alors attention, quand il est dans cet état, l’avenir du rock peut devenir atrocement vulgaire. Habitué à l’agressivité des erreurs, le douanier répond :

             —  Je ne suis qu’un Huntermédiaire. Si vous voulez vous plaindre, adressez un courrier recommandé avec accusé de réception au Ministère de l’Hunterieur !

             L’avenir du rock est sidéré par l’incongruité de cette Hunteraction :

             — Êtes-vous conscient que votre Huntervention atteint des proportions de connerie Huntergalactique ! Vous battez tous les records d’absurdité Huntersidérale !

             — Vous Hunterprêtez tout de travers...

             — Non ! Je vous Hunterdis de dire une chose pareille !

             — Ça m’Hunteresserait de savoir pourquoi !

             — Parce que je suis cohérent. Quand on est fan d’Hunter, on est un mec cohérent !

             — L’Hunter de Milan ?

     

             Visiblement, le douanier ne sait pas qui est James Hunter. Et bien sûr, l’avenir de rock n’ira pas perdre son temps à expliquer à cet abruti qui est James Hunter. Mais à des gens plus évolués, il rappellera que James Hunter est l’un des très grands artistes de notre époque.

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             James Hunter vient de sortir un nouvel album et n’a qu’une seule date en France, au New Morning. Alors, on y va, évidemment. Si t’y va pas, personne n’ira pour toi.

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              On l’a dit : l’Hunter sur scène, c’est la classe. On pourrait le qualifier de magnifico Toto Lariflette. En anglais, ça pourrait donner : playful virtuosic Tootoo Lariflloat. Car l’Hunter n’en finit plus de se marrer en grattant ses licks virtuosic, il gratte ses poux bien secs sur une golden solid body Gretsch et t’as pas beaucoup de

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     gens capables de gratter ça en se poilant la gueule comme un bossu. Et plus il claque ses descentes au barbu et plus il se fend la poire, c’est un phénomène de foire, dirait le foireux lambda, et un foireux plus perspicace comprendrait que l’Hunter prend un plaisir fou à partager son blues-skunk jazzy strut avec les gens. Tu vois ce mec sur scène et tu comprends ce truc fondamental qui s’appelle le plaisir de jouer devant un public. L’Hunter ne vit apparemment que pour ça. Il est comme un gosse,

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    complètement transparent, il transpire comme un bœuf, mais il reste hilare de bout en bout, comme Steve Diggle, victime lui aussi du même genre de candeur transcendantale. Quand il prend son harmo, c’est pour imiter Van Morrison, et s’il claque une cover, ce sera le «Baby Don’t Do It» de Marvin Gaye, et là, amigo, tu ne peux pas rêver de cover plus dévastatrice, l’Hunter rentre dans le chou du lard de Motown et ça explose. Il l’Hunteriorise, pulsé par la stand-up, les deux saxes, le clavier et un mec au beurre qui connaît tous les secrets du swing, même s’il est blanc. Plus loin

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    dans le set, l’Hunter repart à 200 à l’heure sur «Okie Dokie Stomp», et le transperce en plein cœur d’un killer solo flash d’antho à Tootoo Larifloat. T’en as vu des milliers, des killer soloter en mode flash extrême, mais aucun avec une telle fulgurance, une pugnacité dans les doigts et dans la mâchoire. Il faut le voir gratter ses cordes par le dessus, avec une position de la main droite peu banale, celle qu’on voit chez les guitaristes de jazz manouche. L’Hunter ramène tout à la dimension du jeu. Just play it again, Sam.  

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             L’Hunter est encore meilleur sur Off The Fence, son dernier album, que sur scène. Il arrive avec tout le poids d’un son énorme et d’une voix pleine dès «Two Birds One Stone». Il est dans la lignée des grands White Niggers anglais. Ça continue avec

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    «Let Me Out Of This Love», en mode heavy tempo daptonien. C’est beaucoup plus dense ici que sur scène. En vieillissant, l’Hunter devient de plus en plus intense. L’album est produit par Bosco Mann, d’où le côté daptonien des choses. L’Hunter groove tout ce qu’il touche, il est le Midas du groove, il s’avoue gun shy dans «Gun Shy» et il fait son Louis Armstrong dans «Here & Now», avec une fantastique noircitude du chant, et voilà qu’il te gratte un beau solo de jazz en apesanteur. Tu cherches l’artiste complet ? C’est l’Hunter. On pense à tous les malheureux qui ont raté ce concert. Il gratte une belle intro de jazz funk pour son morceau titre, et là tu montes droit au paradis. Il est nettement plus sec et net que sur scène, il crée une tension fabuleuse, c’est serré, vivant, rythmé à la secousse exotique, là t’as un hit fantastique, l’énergie est palpable, c’est un hit de dandy, il te chante ça à l’apparence appalante des Appalaches. Il duette à la suite avec Van Morrison sur «Ain’t That A Trip», encore un haut lieu du set, mais ici ça sonne comme un heavy blast des catacombes, et t’as un fabuleux duo sur un beat qui dépasse les bornes. L’Hunter et Van The Man se complètent merveilleusement. Sur scène, l’Hunter fait les deux à la fois, alors t’as qu’à voir. Il attaque «Troubles Comes Calling» au heavy jive d’Hunter rumble et c’est cuivré de frais. Et il passe un killer solo flash de golden Gretsch exacerbé. Avec le round midnite de «Particular», il s’installe au sommet de son lard. C’est extrêmement intimistic. Même les mots deviennent jouissifs. Il tranche dans le vif avec «A Sure Thing», c’est du swing de génie, voix, poux, swing, tout ici n’est que luxe, calme et volupté. 

    Signé : Cazengler, Hunter minable

    The James Hunter Six. Le New Morning. Paris Xe. 7 février 2026

    The James Hunter Six. Off The Fence. Easy Eye Sounds 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Travelers check

     (Part Three)

     

    Comme chaque mardi soir, le cercle des Pouets Disparus se réunit rue de Rome, chez l’avenir du rock. Le thème de la soirée sera l’écriture automatique. Le principe est simple : on installe l’un des Pouets Disparus dans un fauteuil confortable, on lui fait avaler une poignée de somnifères pour éléphants, et dès qu’il plonge dans les bras de Morphée, on lui murmure un mot thématique dans l’oreille, et on note sur un carnet moleskine le résultat de ses divagations. Paimpol Roux se porte candidat à cet exercice de l’automatisme psychique de la pensée soporifique. Il avale ses pilules et commence à ronfler. L’avenir du rock se penche vers sa grande oreille en forme de feuille de laitue et y dépose délicatement une première suggestion :

             — Harlem...

             Paimpol Roux émet des bruits respiratoires bizarres et, l’écume aux lèvres, se met à bredouiller :

             — Harlemmy Killmester, Mester of the universe, verse-moi un verre, ver de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, mort aux vaches, à bas le roi, vive l’anarchie, mort aux cons !

             Excédé, Paul RocFort lui renverse le seau à glaçons sur le crâne. Paimpol Roux revient à lui avec stupeur et, brandissant le poing, menace de quitter le cercle des Pouets Disparus. L’avenir du rock déploie des trésors de diplomatie pour le ramener au calme, et lui propose de poursuivre l’expérience. Paimpol Roux accepte en maugréant et avale une nouvelle poignée de pilules. Il s’assoupit et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Gospel’ dans l’oreille. Paimpol Roux repart de plus belle :

             — Gospelle à tarte, tarte aux pommes, pomme de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, vache de ferme, ferme ta gueule...

             Paul RocFort s’empare de la bouteille de Moët & Chandon et la vide sur le crâne de Paimpol Roux qui, cette fois encore, revient à lui dans un état de stupeur subliminale. Il se lève d’un bond et tente d’étrangler l’avenir du rock qui parvient miraculeusement à le calmer en vantant ses qualités de prosateur. Paimpol Roux se rassoit et accepte de tenter une dernière expérience. Il avale sa poignée de pilules et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Traveler’.

             — Travelair d’un con, confrérie, riz au lait, lait de vache, vache de ferme...

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             Pendant que les Pouets Disparus tentent vainement de révolutionner l’histoire littéraire, on file au Club revoir les Harlem Gospel Travelers. Ils sont venus voici trois ans et n’ont pas changé : au centre, Thomas Gatling, fantastique shouter efféminé, à la croisée d’Esquerita et de David Ruffin. Il s’est laissé pousser les cheveux, il arbore

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     désormais une crinière extraordinaire de starlette black à la Diana Ross, et il n’en finit plus de se jeter tout entier dans le Shoutabamalama. À sa gauche, George Marage opte pour d’extravagants numéros d’ange de miséricorde, il rivalise de pureté évangélique avec Aaron Neville et Eddie Kendricks, il est devenu monstrueusement stratosphérique, il monte là où peu de gens sont capables de monter, et il redonne une

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    nouvelle jeunesse au gospel batch. Et puis t’as le p’tit Dennis Keith Bailey qui fait son Snoopy Dog en rappant sa chique, et qui danse comme un dieu aux pieds ailés. Ah il faut les voir, lui et Gorge, faire les chœurs sur les cuts que prend Thomas Gatling en lead, ce sont les chœurs de Motown avec les pas de danse des Supremes, eh oui, ils ressuscitent la grandeur de Motown, c’est complètement inespéré. Ils te donnent une

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     idée de l’accomplissement que fut le lard total de Motown, l’une des formes de la perfection contemporaine, qui alliait si bien la perfection visuelle à la perfection musicale. Ils ne tapent plus les covers d’antan («Love Train» et «Satisfaction»), ils se recentrent sur le gospel pur de Rhapsody, leur dernier album, avec ces fantastiques hommages à Gawd que sont «Somebody’s Watching You», «God’s Been Good To Me» et «How Can I Lose». En rappel, le p’tit Dennis Keith Bailey improvise pendant quinze bonnes minutes une prayer song, incitant les gens à prier et rappelant encore et encore qu’il prie pour nous, au risque de réveiller chez certains de vieux sentiments anticléricaux, mais le gospel échappe à ça parce qu’il est black et qu’il s’adresse à une

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     région moins ravagée de ton cerveau. Il faut comprendre que c’est d’abord du lard et les Travelers en sont les nouveaux hérauts. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont accueillis comme des héros. Ça te remonte bien le moral d’entendre les ovations.  

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    Signé : Harlem Gospel travelot

    Harlem Gospel Travelers. Le 106. Rouen (76). 6 février 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Maman Jay peur !

    (Part One)

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             Si Bobby Womack est le plus central de tous les Soul Brothers, Smokey Robinson le plus élégant, Walter Jackson et Lille Willie John les plus injustement méconnus, alors Screamin’ Jay Hawkins est le plus attachant de tous. Pourquoi ? Parce que fantastiquement drôle, parce que brillant, parce que cannibale pétomane, parce que ténor de train fantôme, parce que pulvérisateur de classiques, parce que trop bon pour le monde du rock. Trop bon pour des gens comme nous.  On eut la chance, et même le privilège, de le voir sur scène au Méridien de la Porte Maillot, on riait à ses conneries, mais on était surtout pétrifié par la prestance de cet artiste considérable qui, pour cachetonner, faisait encore le pitre.

             Au Méridien, tu pouvais voir Jay, Vigon et Ike Turner, trois des plus grands artistes de tous les temps. Et même Fred Wesley !

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             Pour entrer dans le détail de la vie du grand Jay, il existe un book de Steve Bergsman,  I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Bon c’est pas l’auteur du siècle, tout le monde n’est pas Cézanne, nous nous contenterons de peu, disait Aragon, mais t’as les infos.

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             La galaxie Screamin’ Jay Hawkins est moins impressionnante que celle du p’tit Bobby, mais elle a du charme : Jay a croisé les pistes d’Esquerita, de Fatsy, de Wynonie Harris, de Mickey Baker, d’Alan Freed, de Don Arden, de Lord Sutch, de David Allen Coe, de Jim Jarmush et de Gainsbarre, pardonnez du peu.

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             Bergsman attaque par le côté baratineur de Jay qui racontait volontiers dans les interviews qu’il avait combattu les Japonais dans le Pacifique, pendant la Deuxième Guerre Mondiale - I figured they were going to kill me, so I killed as many as I can. And it was beautiful to me to take a life, knowing that I didn’t have to go to jail - et voilà le travail. Il raconte aussi qu’il a «helped to clean up Okinawa, where the Japanase were still fighting even when the war was over.» Jay raconte aussi qu’il a été torturé, et donc traumatisé par les Japonais pendant une pseudo détention, alors quand Jarmush lui fait rencontrer les deux Japs de Mystery Train, il doit y aller avec des pincettes. C’est d’autant plus comique que Jay a été marié pendant vingt ans avec une petite gonzesse originaire des Philippines. C’est Nick Toshes qui rétablit la vérité : Jay a servi dans the Special Services division of the US Army-Air Force, jouant dans les clubs militaires en Allemagne, en Corée, au Japon et aux États-Unis.

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             Petit, il est abandonné par sa mère à Cleveland. Tout ce qu’il sait de son père, c’est qu’il était soudanais. Puis il sera adopté par des Indiens Blackfoot. Il va aussi boxer, comme le fera Jackie Wilson. Côté femmes, c’est un festival. Sa première épouse s’appelle Anna Mae, ils ont deux filles ensemble, puis Jay disparaît, et dans les journaux, Sookie, sa fille aînée, découvre que Jay s’est fiancé avec Pat Newborn, puis marié avec Virginia Ginny Sabellona, alors qu’il est toujours l’époux d’Anna Mae. Mais ça ne va pas empêcher Jay de se remarier avec une black, Cassie, puis avec une Japonaise, puis dans les années 90 avec une Française, Colette, puis avec une Camerounaise, Monique, mais ce dernier mariage va très mal tourner. La raison officielle de tous ces mariages ? Jay ne peut pas rester seul un seul instant. C’est son boogaloo.

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             Bergsman revient sur l’anecdote du «1er rock’n’roll». Il commence par affirmer que «Rocket 88» de Jackie Brenston et un «jump-blues infused update of such prior songs as ‘Rocket 88 Boogie’ Parts 1 and 2 by Pete Johnson in 1949 and ‘Cadillac Boogie’ by Jimmy Liggins in 1947.» Et page suivante, il affirme que «Tiny Grimes wrote the first rock’n’roll tune, called ‘Tiny’s Boogie’, which was recorded in 1946.» Tiny Grimes est le premier employeur de Jay.

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             Quand Jay est démobilisé en 1951 et qu’il rentre à Cleveland, il tombe sur le Moondog Show d’Alan Freed - Freed howled and jowled in hipster slang as he played the latest hits of rhythm and blues - Jay rencontre Alan Freed et s’exclame : «This cat was stone wild!». Bergsman rappelle qu’Alan Freed est crédité de l’invention du mot «rock’n’roll», une formule qui existait pourtant depuis longtemps, depuis les années 20, quand Trixie Smith enregistra «My Daddy Rocks Me (With One Steady Roll)». Et en 1952, Alan Freed organise un monster concert, The Moondog Coronation Ball, avec les Dominoes, Paul Williams & His Hucklebuckers et Tiny Grimes & His Rocking Highlanders. C’est là que Jay rencontre Tiny pour lui demander un job et Tiny l’embauche. Jay entre dans le biz «as Tiny’s valet, bodyguard, dog walker, piano player and blues singer and all this for $30 a week.» 

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             Sa première séance d’enregistrement est historique. En 1953, Atlantic veut enregistrer Tiny Grimes, et comme Jay s’est composé deux cuts pour sa pomme, Tiny accepte de le laisser enregistrer ses deux cuts en fin de session. Alors Jay commence à chanter dans le micro et Ahmet Ertegun l’interrompt. Quatre ou cinq fois. Ahmet demande à Jay de calmer le jeu : «tone the song down, perhaps like Fats Domino.» Alors Jay explose et lui dit d’aller enregistrer Fats Domino. Il sort de ses gonds : «I want to be known as the screamer!». Ahmet essaye encore de le calmer, mais Jay est incalmable : «You go to hell!». Et là, il commet la plus grosse erreur de sa carrière. Il saute sur Ahmet. Une autre version de l’incident est plus rigolote. Jay : «He [Ahmet] started up again and pow! I just punched him in the mouth.» Et voilà Jay qualifié d’«unrepentant boxing champ» qui a frappé Ahmet Ertegun quand celui-ci lui demandait de chanter comme Fats Domino. T’es forcément écroulé de rire. Il n’existe pas de version officielle du punch-up. La seule version existante est celle de Jay. Et bien sûr, le «Screamin’ Blues» qu’il enregistrait n’est jamais sorti.

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             C’est au Dew Drop Inn de la Nouvelle Orleans que Jay rencontre Esquerita. Ils sont devenus amis, puis plus tard, ennemis. Puis Fatsy le repère et lui demande un service : «Je veux que tu montes au balcon pour compter how many times my diamond ring flashes.» Jay compte et dit à Fatsy que sa bague a flashé 40 fois. Mais ça ne plait pas à Jay qui contacte Wynonie Harris. Le voilà au Smalls Paradise à Harlem - Jay moved on because he wanted to be a star. The Fats Domino gigs were a stepping stone, just like his tenure with Tiny Grimes - Et quand Jay enregistre «Not Anymore», Mickey Baker l’accompagne. Bill Millar est en extase devant les early recordings de Jay - These are dark, seemingly inebriant performances with few equals in blues or rock - et il ajoute plus loin : «That amazing whiskey-stained baritone with blocked-sinus clearings, constricted screams and low, dissolute moans.» Sur les singles Wing et Mercury, Jay est accompagné par Sam The Man Taylor, Big Al Sears, Panama Francis et Mickey Baker - Drunk as a shrunk he (Baker) could still play better than most guitarists.

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             On peut entendre ces merveilles sur une belle compile Rev-Ola, The Whamee 1953-55. T’as le vrai son des origines, avec la jazz guitar de Mickey Baker. Jay screame son Whamee dans «She Put The Whamee On me». Early Jay ! Fabuleux shoot de swing avec le big-banditisme de «What That Is». Que de son encore dans «In My Front Room» ! Jay a la voix du siècle et tout le son du siècle. C’est l’incroyable dévolu du Black Power, bien au-dessus de Fatsy et de Little Richard. Jay surpasse tous les autres au raw de scream. Il finit en mode cannibale. «This Is All» est un slowah décalqué à la hurlette de Jay. Il remonte toutes les bretelles. Il a déjà la vraie voix, si tôt ! Il groove puissamment sur «Well I Tried» et fout le feu à la variété d’«Eyes Thought». Il prend «Baptize Me In Wine» de très haut et chante «Why Did You Waste My Time» d’une voix de stentor d’arrache suprême. Il pousse des cris de bête dans «No Hug No Kiss», il rugit dans le mood de l’heavy groove. Il est vraiment le seul au monde à savoir faire ça. Encore du pur jus de booze genius dans «I Found My Way To Wine». Et puis t’as encore «$10.000 Lincoln Continental» - In nineteen fifty six ten thousand dollar Lincoln Conti/ nental - il exulte - Yeah I’ve got everything in the back seat for the race track - Et il finit en mode heavy jump avec «Mumble Blues», fantastique jiver de m-m-m-m-m-m-mumbbble !

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             Et puis voilà l’anecdote de l’enregistrement fétiche, «I Put A Spell On You». Bergsman cite trois versions. Jay raconte qu’Arnold Maxim a fait venir une caisse «of Italian Swiss Colony Muscatel, and we all got our heads bent... 10 days later, the record comes out. I listened to it and I heard all those drunken screams and groans and yells. I thought, oh my God.» Jay est persuadé que c’est pas lui : «That wasn’t me. No way.» En même temps, il est convaincu qu’il doit se forger un style. «I Put A Spell On You» «was the apogee of Jay’s hard-earned brilliance.» Dans la foulée, ils enregistrent d’autres cuts, de quoi faire un premier album

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             Paru en 1958, At Home With Screamin’ Jay Hawkins fit pas mal de ravages, même si Jay trempait encore un peu dans le music-hall. Mais sur le beat d’une valse à trois temps, «Hong Kong» lui permettait de se dédouaner. Il y faisait le con avec my baby was gone in Hong Kong et se mettait à parler le chinetok de mange-ta-yande. C’est avec «I Love Paris» qu’il décrochait ses lauriers - I love Paris in the spingtime/ I love Paris in the fall - Il aimait Paris aux quatre saisons et le chantait à la toute puissance du ténor d’opéra qu’il était en réalité. Il profitait de l’occasion pour ramener des chinetoks et des Mau-Mau à Paris. Extraordinaire bateleur ! «I Put A Spell On You» sonnait comme un coup de génie, et en B, il revenait à ses amours anciennes, le cabaret («If You Are But A Dream») et le jump («Give Me My Boots And Saddle»). Il finissait en s’arrachant la glotte au sang avec «You Made Me Love You».

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             Bien que l’album soit une merveille, les radios n’en veulent pas. Elvis posait encore des problèmes de pelvis, alors «I Put A Spell On You» pouvait devenir le pire cauchemar de l’Amérique des blancs. On qualifiait les grognements de Jay de «demented», «cannibalistic» et «erotic». Nick Tosches ajoute : «The record became an underground sensation.» Pour lui, les grognements de Jay évoquaient «all manner of horrible things, from anal rape to cannibalism.» D’ailleurs, Jay s’en est plaint à Toshes : «Man it was weird. I was forced to live the life of a monster. I’d go do my act at Rockland Palace and there’s be all these goddam mothers walking with picket signs; We don’t want our daughters to look at Screamin’ Jay Hawkins.» C’était pourtant la grande époque des «outlandish and revolutionaty» performers, du type Little Richard et Jerry Lee, mais Jay allait beaucoup plus loin. 

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             En 1955, Alan Freed organise le Rock’n’Roll Easter Jubilee au Brooklyn Paramount Theater, avec LaVern Baker, The Three Chuckles, Danny Overbea, The Moonglows, Eddie Fontaine et The Penguins. En 1956, Alan Freed en organise encore trois, et pour son Rock’n’Roll Christmas Jubilee, il met Jay en tête d’affiche. Boom ! Jay : «Alan Freed was the first man that I ever met, that acted like he cared about black people. I mean not just myself alone, I’m talking about Fats Domino, I’m talking about Ruth Brown, I’m talking about Sarah Vaughan, I’m talking about the Clovers and The Coasters and Lloyd Price.» C’est Alan Freed qui lance l’idée du cercueil. Il fait même venir un cercueil au Paramount avant d’en parler à Jay, mais Jay trouve l’idée trop gruesome, c’est-à-dire horrible. Pas question pour lui de grimper dans un cercueil. Jay lui dit : «Now you don’t show this nigger no coffin. ‘Cause he knows he gets in that only once. And when he does, he’s dead.» Mais il finira bien sûr par accepter, car Alan Freed lui glisse un gros billet. Avec cet épisode, on a la conjonction de deux visionnaires.

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             Alan Freed organise aussi des tournées, dont le fameux Six Week Tour, avec Buddy Holly, Chucky Chuckah, Frankie Lymon, Danny & The Juniors, The Chantels, Sam The Man Taylor, Jerry Lee et Jay. Jerry Lee admire Jay et ne le voit pas comme un rival, «but something of a vaudeville act rather than a musical act.» En tournée, Jay partage des fêtes bien arrosées avec Jesse Belvin, Johnny Ace et Guitar Slim, trois cats qui vont disparaître prématurément : Belvin dans un car crash à 27 ans, Ace à la roulette russe à 25 ans et Guitar Slim d’une pneumonie à 32 ans. Jay a de la veine d’avoir vécu plus longtemps. Par contre, il reste connu pour ses excès : «Jay was a heavy drinker, smoked a lot of marijuana and took a lot of prescription pills.» Il fait aussi un peu de placard à l’Ohio’s Manfield State Reformatory et y rencontre David Allen Coe, un Coe qui raconte dans son autobio Just For The Record que Jay jouait du sax dans l’orchestre du placard.

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             Jay finit par en avoir marre d’être qualifié de rock’n’roll clown, de Voodoo Prince et de Man of Many Faces. Pouf, il part s’installer à Hawaï - In 1958, I decided the people of America just wasn’t ready for me. I wasn’t making money, I wasn’t in the clique - Il se met en ménage avec Pat Newborn, a female Satan. Jay adore les parties à trois, mais Pat regarde. Jay bosse dans un club de strip-tease - he was like a fox in the chicken coop - Une des allumeuses du club s’appelle Virginia Ginny Sabellona et Jay flashe sur elle. Il l’épouse en 1964. Mais ça pose un double problème : Jay vit avec Pat, et deux il est encore marié avec Anna Mae. Bon alors Pat le prend mal et plante un couteau de cuisine dans le cou de Jay qui se retrouve à l’hosto. Rançon de la gloire pour le tombeur de ces dames - He was a big shot and he treated the girls. They came to him because he had big money, big tongue and a big cock.

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             Des fans anglais de Manchester sont dingues de Jay et trouvent que c’est indigne d’une star comme Jay de devoir chanter dans un strip club à Hawaï. Ils lui proposent de revenir enregistrer à New York. Jay enregistre «The Wammy» qui sort sur Roulette, puis il arrive en tournée en Angleterre. Les fans dont fait partie Bill Millar l’accueillent à l’aéroport. Jay porte une cape et un turban, et tient Henry dans la main. Il porte aussi des énormes émeraudes aux doigts et un gros médaillon autour du cou. Pour un show télé, son backing band comprend Jimmy Page. Alors qu’il traverse Manchester en bagnole, Jay baisse la vitre et tire des balles à blanc sur les passants. Le chauffeur gueule : «What the hell are you doin?», et Jay répond : «Just keeping ‘em on their toes, man.» C’est Don Arden qui supervise la tournée et qui choisit The Blues Set comme backing band. Arden profite de la tournée pour organiser une session d’enregistrement à Abbey Road, en mai 1965. Ce sont les cuts qu’on retrouve sur The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins.

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             Les gens d’Ace ont réédité The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins avec des bonus, dans une belle compile : The Planet Sessions. Tu peux y aller les yeux fermés. En plus, Alec Palao signe les liners. Dès la cover du «Night & Day» de Cole Porter, tu entres dans le mythe. Ça swingue avec un solo d’orgue ! Tu vas encore te régaler avec un «Your Kind Of Love» plus rockalama et bien troussé. Jay fait régner le boogaloo sur tous ses cuts. Avec «Serving Time», il fait son Jailhouse Rock. Quel aplomb ! Arrive le slowah gluant avec «Please Forgive Me» - My heart’s crying/ My soul is dying - Il passe au petit jerk de Jay avec «Move Me» - C’mon & move me - Il revient à son vieux big band jive avec «I’m So Glad». C’est son monde. Il vient de là. Et il t’effare encore avec l’heavy romantica de «My Marion». Dans les bonus, t’a le cha cha cha de «Stone Crazy», il fait le pitre à coups de rrrrblblblblblbl. Puis on retrouve des takes différentes des cuts de l’album. Son ombre s’étend, ce fabuleux crooner t’envoûte.

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             Palao y va fort : «It is nigh imposible to do the sound of Screamin’ Jay Hawkins justice with the written word. To be sure, the man could scream.» Palao note aussi le patronage du tastemaker Alan Freed dans le parcours de Jay. Puis Palao évoque les Anglais de Manchester, Don Arden et Abbey Road en mai 1965. Palao n’a aucune info sur les musiciens - seasoned jazz players - avec Norman Smith à la console. Puis éclate la shoote entre Jay et Don Arden. Jay revient en Angleterre en 1966. Il semble que ce soit Don Arden qui ait demandé à Shel Talmy de sortir The Night & Day Of Screamin’ Jay Hawkins sur son petit label, Planet. Et bien sûr, Planet se casse la gueule.

             Bergsman revient sur la shoote qui éclate entre Jay et Don Arden. Jay ne supporte pas qu’Arden ne paye pas le backing-band, et donc il annonce qu’il quitte la tournée. Alors Don Arden sort son flingue. Mais Jay a aussi un flingot. Don Arden a des liens avec le milieu londonien, mais Jay a aussi des accointances avec la mafia, via Roulette. Il regarde froidement Don Arden et lui dit : «Right, that’s me out of here.»

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             En 1966, lorsqu’il revient en Angleterre, Jay rencontre son admirateur/imitateur Screamin’ Lord Sutch. Bergsman rappelle que Lord Sutch & Heavy Friends est classé Worst Album Of All Time en 1998. Et bien sûr, on y retrouve Jimmy Page derrière Lord Sutch. Jay voit le show de Lord Sutch, mais ce n’est pas show qui l’intéresse mais plutôt la personne de Lord Sutch. Nina Simone flashe elle aussi sur Jay : elle va taper une cover hallucinante d’«I Put A Spell On You».

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             Jay finit par décrocher un contrat chez Philips. Paru en 1969, What That Is restera certainement l’album de Jay le plus connu, non seulement par la pochette (on le voit couché dans son cercueil), mais aussi et surtout pour l’inénarrable «Constipation Blues» - Love, heartbreak, loneliness, being broke/ Nobody recorded a song about real pain - Et il explique : «We recorded a man in the right position/ Uuuuhhhhh Awww !» Il en chie. Sacré Jay. Aeuuuhh ! Il pousse - Got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Il reprend tous les poncifs du blues - Wow this pain down inside - Splash ! Soudain ça vient - Splash !/ I feel alrite ! Splashhh ! Oh ! - Il souffle - Everything’s gonna be alrite ! - Il est au sommet de son art. On le voit faire toutes les voix dans le comedy act du morceau titre, accompagné par Earl Palmer. Il imite le cannibale dans «Feast Of The Mau Mau» - What do you want ? - C’est admirable de boogaloo. Il fait tourner son «Stone Crazy» en bourrique et sort d’un des plus beaux slowahs de l’histoire du slowah avec «I Love You». Mais la B peine à jouir.

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             Bergsman salue la performance de Constipation Blues : «There is never a ‘halfway’ with Jay when it comes to the absurd. He feels ‘alright’ at the end, and we are all relieved because Jay’s noises are anything except foul.» Jay dit avoir écrit Constipation sur le tas, dans la vérité de l’instant.

             En plus du cercueil et d’Henry the smoking skull, il a aussi une main mécanique qui traverse la scène. Il porte autant de bagues que Fats Domino. Il vit à l’hôtel à New York, mais pas n’importe quel hôtel : on y trouve Esquerita et le backing band de Jackie Wilson. Graham Knight rend visite à Jay dans sa piaule. Il voit trois valises : c’est toute la vie de Jay. Il n’a rien d’autre. 

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             Jay enregistre son deuxième album Philips à Houston, Texas. Si Because Is In Your Mind compte parmi ses meilleurs albums, la raison en est simple : Huey P. Meaux le produit. Jay démarre avec l’insanité de «Please Don’t Leave Me». Il embarque son heavy shuffle à la démesure cannibalistique. Il est sans doute le plus wild shouter de l’histoire du rock, c’est en tous les cas ce que tend à prouver «I Wanta Know». Il martèle comme Jerry Lee mais avec la rage négroïde en plus. Il embarque l’«I Need You» ventre à terre et se calme en B avec un «Good Night My Love» délicieusement kitschy kitschy petit bikini. Et comme le montre «Our Love Is Not For 3», il vaut bien James Brown. Il passe le raw à la moulinette. Il revient au jump avec «Take Me Back» et au shout balama de r’n’b avec «Trying To Reach My Goal». Jay swingue son r’n’b et les filles sont au rendez-vous. Il termine avec un «So Long» de round midnite, ultra-joué au bassmatic de Meaux.

             Malgré tout ça, la carrière de Jay ne décolle pas. Il joue dans des clubs, avec un os dans le nez et un serpent en plastique autour du cou. Il finira par crever la dalle. On lui coupe l’électricité. Il ne veut pas bosser pour moins de 1500 $. Il dit à son manager : «Seth, I got a name.» Mais personne ne connaît Jay.

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             A Portrait Of The Man And His Woman date de 1972. C’est l’une des pochettes les plus pourries de l’histoire des pochettes. Il fait aussi n’importe quoi avec «Little Bitty Pretty One», mais il parvient à le finir à coups d’onomatopées. Puis il reprend la main avec un heavy blues de sang royal, «Don’t Decieve Me». Il l’arrache du sol au seul power de son stentoring. Il a encore des chœurs de rêve sur «What’s Gonna Happen On The Eighth Day». Il s’arrache la glotte au sang et bat Wicked Pickett à la course. Il érupte comme un black Krakatoa. Fantastique shouter ! Comme il enregistre cet album à Nashville, il récupère les cracks  de Music Row, dont Tommy Allsup (bass). Les guitaristes sont Chip Young et Jommy Colvard. Il tape une cover d’«It’s Only Make Believe» (Conway Twitty) d’une voix de stentor d’opéra, et une cover du «Please Don’t Leave Me» de Fatsy - Wooh-ho-oh-oh, et les chœurs font oh-oh-oh, alors Jay lance l’oula-la ouh ah ah ah, il s’amuse comme un gamin. Pour sa nouvelle mouture d’«I Put A Spell On You», il sort tout l’attirail du cannibale pétomane. Il fait du cinémascope à lui tout seul, il pousse la dramaturgie à l’extrême. Aucun artiste n’est allé aussi loin dans le boogaloo, à cheval sur l’opéra et les catacombes, prout prout, il grogne, il en rajoute des caisses. L’«I Don’t Know» qui suit est d’une classe assommante, il grogne dans son boogie et il termine avec un r’n’b qu’il passe en force, «What Good It Is (If You Don’t Use It)», et profite de l’occasion pour refaire son Wicked Pickett.

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             Ce serait une grave erreur que de faire l’impasse sur I Put A Spell On You, un beau Versatile de 1977, car Jay repart de plus belle avec son cut fétiche, le Spell On You, il sonne comme un cannibale effaré, mais cette fois, c’est en mode up-tempo, et Jay le bouffe tout cru, plus rien à voir avec la version originale, c’est un stormer. Il pousse les cris habituels, waooohh, waohhhhuuh ! Il fait ensuite son Barry White avec «I’ve Got You Under My Skin», et tu plonges dans un nouveau monde d’hyper-orchestration, c’est absolument fabuleux. Jay est un magicien. Et ça continue avec le fast groove de «Time After Time», un vieux hit de Frank Sinatra, Jay fait rouler le chant dans l’exotica d’une flûte en liberté, il monte et il screame à s’en défoncer les quinconces. Il est le plus grand screamer de l’univers, loin devant Wicked Pickett. Il screame à l’outrance rabelaisienne ! Nouveau coup de Jarnac avec «Ebb Tide», une cover des Righteous Brothers. Il y refait du Barry White, il souffle sa tempête à la surface de l’océan, il explose le Barry White à coups de stentoring, il jette le Barry White par-dessus l’Ararat, il l’explose au burn inside. Puis il chauffe son vieux jerk «Move Me» à la casserole, il a derrière lui un guitar slinger des enfers. Tu veux du funk ? Alors écoute «Africa Gone Funky» ! Jay bat James Brown à la course, wahhh ! Euhh! Il jette toute sa barbarie dans la bataille ! Il charge encore sa barcasse avec «Ashes». Ginny lui dit «Shut up/ I said shut up!», et t’as un killer qui part en vadrouille dans le lagon de la vadrouille, alors Jay continue ad vitam et Ginny lui dit de la fermer, mais c’est impossible ! «I Need You» sonne comme une grosse cavalcade quasi rockab. Jay monte à dada et ça file. Fantastique allure ! 

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             Avec Screamin’ The Blues, on entre dans la période des albums difficiles. Jay fait du Grand Guignol, mais il n’y a rien de nouveau. Il monte quasiment tous ses cuts sur le même tempo. Il passe du train fantôme à la valse à trois temps. «She Put The Whammee On Me» sonne toujours comme un classique - I bought a shotgun/ A big long shotgun - Mais il reste au fond très vieille école. Avec «You’re All Of My Life To Me», il s’enracine dans le pre-war du Chitlin’. Et quand il attaque «I Hear Voices», il devient fou à lier. Alors en B, il refait un peu de jump («Just Don’t Care»), du Jay («The Whammy») et du shake endiablé aux chœurs de filles («All Night»)

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             Lawdy Miss Clawdy bénéficie d’une belle pochette dessinée. Jay ressort son «Spell» qu’il décore de tous les bruits, le prout et le groin. On retrouve aussi le «Please Don’t Leave Me» et les oula oula oula avec une fille qui lui donne la réplique. Jay vit férocement, oui oui oui, wow oh oh. Il ouvre le bal de la B avec le morceau titre qu’il traite à la barrelhouse de la Nouvelle Orleans. Il fait plus loin un coup de round midnite absolument parfait avec «Don’t Deceive Me» et emmène «I Feel Alright» à la force du poignet.

             Suite au prochain épisode...

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. At Home With Screamin’ Jay Hawkins. Epic 1958

    Screamin’ Jay Hawkins. The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins. Planet 1965 (= The Planet Sessions. Ace Records 2017)

    Screamin’ Jay Hawkins. What That Is. Philips 1969

    Screamin’ Jay Hawkins. Because Is In Your Mind. Philips 1970

    Screamin’ Jay Hawkins. A Portrait Of The Man And His Woman. Hotline 1972

    Screamin’ Jay Hawkins. I Put A Spell On You. Versatile 1977

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ The Blues. Red Lightnin’ 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. Lawdy Miss Clawdy. Koala 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. The Whamee 1953-55. Rev-Ola 2006

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Charmantes Charmaines

             Gisèle semblait dater d’une autre époque. Un peu forte, un peu surannée, un peu fanée, et surtout péniblement rétrograde. Ça nous arrangeait bien quand elle fermait sa gueule. Mais si par malheur, à table, elle avalait deux verres de pinard, alors elle entrait dans la conversation et c’était un désastre, surtout lorsqu’on attaquait des sujets littéraires. Ou si elle évoquait un rock book qu’elle venait de lire. Elle était parfaitement inculte. Elle n’avait sans doute jamais lu ce qu’on appelle un auteur de sa vie. On a fini par en déduire qu’elle était mentalement retardée. Ce ne sont pas des jugements faciles à porter, mais dans son cas, ça paraissait inévitable. La façon dont elle donnait son avis sur des sujets qu’elle ignorait complètement ne laissait aucun doute. Il ne s’agissait pas de l’expression d’un complexe d’infériorité, elle émettait des avis qui la ridiculisaient gravement, et personne n’osait rien lui dire, de peur de mettre son mec dans l’embarras. Il aurait pu lui dire gentiment de fermer sa gueule, mais il n’osait pas. On le soupçonnait même parfois de l’admirer. Ce genre d’incident plongeait la tablée dans la stupeur, et il fallait très vite changer de conversation avant que ne fuse une remarque à la fois circonstanciée et désobligeante. Le malheur de Gisèle, c’est qu’elle avait à sa table d’éloquents discoureurs, et dans les tréfonds de son animalité campagnarde, une envie de participer la travaillait, et forcément, ça la précipitait dans le gouffre de son incurie. Effarés que nous étions par l’ampleur de son néant à la fois culturel et intellectuel, nous finîmes par comprendre que pour éviter le spectacle de cette désolation, il valait mieux éviter les sujets pointus et revenir à des choses plus triviales. Pas si simple. Quand on ne suit pas l’actu et qu’on ne regarde la fucking télé, c’est compliqué d’aborder la trivialité. Alors on se sentait piégé. C’est comme un piège à loups. Crack ! 

     

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             Pendant que cette malheureuse Gisèle sombrait dans le gouffre de Padirac, Gigi remontait à la surface, grâce aux gens d’Ace. On appelle ça des destins croisés. Il se passe des tas de choses intéressantes inside the goldmine.  

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             Partir à la découverte de Gigi & The Charmaines, c’est partir en quête de régalade. Dans son booklet, Mick Patrick y va fort : «The trio was Cincinnati’s top girl group.» Elles ont duré dix ans, nous dit-il, enregistré sur 6 labels différents, et fait des backing vocals pour James Brown et Lonnie Mack. C’est Gigi Griffin qui a raconté l’histoire du trio à ce gros veinard de Mick.

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             Elle monte le groupe avec ses frangines Rosemary, Merel et Jerri - We called ourselves the Jackson Sisters - Elles chantent all over Cincinnati, dans des églises. Jeune elle adorait la pop mais aussi Broadway. Son vrai prénom c’est Marian, mais sa petite sœur l’appelle Gigi, alors elle devient Gigi. Elles passent un concours et gagnent le premier prix : un contrat d’enregistrement avec Mr. Harry Carlson, the president of Fraternity Records. Puis, leur carrière s’envole. Elles enregistrent «What Kind Of Girl (Do You Think I Am?)» à Nashville, at Bradley’s Studio. Leur «Where Is The Boy Tonight» est, selon Mick, du pré-Ronettes. On est en 1962 ! Elles vont aussi faire des backups chez King pour Little Willie John, Bobby Freeman et Gary US Bonds. À l’époque, Gigi vit tout près des studios King Records, alors c’est pratique. Puis, comme ça marche bien au Canada, elles s’y installent. Elles voient ensuite arriver la fameuse British Invasion. Gigi voit le Dave Clark Five et les Stones au Canada. Elles font même des premières parties. Puis elle épouse Harry Griffin, un mec signé par Motown et ex-mari de Mary Wells. Griffin leur décroche un deal chez Columbia. Wow ! Gigi n’en revient pas ! C’est sur Date, un subsidiary de Columbia, que sort cette énormité nommée «Eternally» et produite par Herman Lewis Griffin. 

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             Elles sonnent très Motown avec «Poor Unfortunate Me», rendu célèbre par J.J. Barnes. C’est vraiment beau. Un petit hit inconnu ? Encore une belle tension Motown avec «I Don’t Wanna Lose Him», superbe d’ho no no no, et monté sur un beat bien soutenu. Et ça monte encore en neige avec l’effarant «Eternally», propulsé par une incroyable section rythmique et une basse bien muddy. Les Charmaines swinguent le r’n’b à coups de talk to me baby. Et puis voilà la cover miracle : «Brazil». Elles plongent dans les exubérances braziliennes. Et puis après, ça va se calmer, ce qui explique en partie le fait que Gigi & The Charmaines aient sombré dans l’oubli. Elles tapent «I Idolize You» au heavy shuffle de r’n’b, et même si c’est bien ravalé de la façade, ça ne franchit pas la ligne d’arrivée. Elles basculent dans la pop, mais c’est une veine poppy pas terrible. On perd le Motown et tout le r’n’b. Elles passent par des phases kitschy kitschy petit bikini («What Kind Of Girl (Do You Think I Am)»), des tentatives de Shangri-Las («Where Is The Boy Tonight») et du Twisted Jukebox urbain pur et dur («All You Gotta Go»). Retour au boogie avec «Baby What’s Wrong». C’est bien emmanché. Normal, puisque Lonnie Mack mène le bal. Elles font les chœurs. On les retrouve derrière Lonnie dans «Say Something Nice To Me» et «Oh I Apologize».

    Signé : Cazengler, charmé

    Gigi & The Charmaines. Ace Records 2006

     

     

    *

             Un ami m’ayant offert une compilation 72 titres d’Hank Williams, l’envie m’est venu de faire une fois de plus un tour sur la chaîne Western AF, je tombe pile sur un gars, quand vous l’écoutez, vous avez l’impression qu’Hank Williams est accompagné par un orchestre symphonique, que diable, qui est-ce ? Pas besoin de chercher bien loin, je m’aperçois, une fois de plus, de ma profonde ignorance.

             Nick Shoulders est né en 1989 dans l’Arkansas, ancien territoire sioux. S’est fait connaître à Fayetteville, deuxième grande ville de l’état, en fondant en 2010, un groupe punk  les Thunderlizards, on le retrouve plus tard jouant banjo et de l’harmonica dans Shawn James and the Shapeshifters. En 2017, il entame une carrière solo. Nous commençons par le deuxième de ses deux premiers enregistrements.

    LONElY LIKE ME

    NICK SHOULDERS

    (2018 / Not on Label)

    Nick Soulders est réputé pour un avoir un beau coup de crayon. En tout cas c’est lui qui se charge de ses pochettes. Sympathiques certes, mais à mon humble avis pas un chef d’œuvre qui survivra à l’Humanité.

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    Grant d’Aubin : basse, harmonies vocales, whistling (sifflements) / Cas P Ian : guitare électrique, backing vocals  / Chelsea Moosekan : drums

    Snakes and waterfalls : l’on s’attend à une voix mâle et virile, et l’on est cueilli par cette voix féminine, genre un aigle se lève dans mon cœur comme disent les Indiens dans les westerns, la voix de Nick ne tarde pas, un peu nasale mais point trop, quant à la batterie elle se foule pas trop, point de tennis elbow à redouter, un petit tapotement régulier, avance à la vitesse d’un petit train fatigué, le Niks a l’air de s’en foutre et de s’en contre-foutre, continue à nous raconter qu’il aime l’Arkansas, ses serpents et ses cascades. L’a sa voix bien en place qui se coule sur le rythme comme un serpent dont la forme épouse les cailloux du terrain, la guitare nous fait un petit solo, totalement démantibulé, mais en même temps pas si éloigné que cela de ce  que Sam Phillips parvenait à susciter dans son studio, le pire c’est que l’on ne s’ennuie pas, les filles vous filent de temps en temps le frisson, pour le dessert vous avez droit à un petit sifflement, le même que celui fait le vent de par chez nous en caressant les chardons. Vous ressortez de cela un peu mitigé mais vous avez envie d’écouter la suite. After hours : on continue dans la série étonnez-moi Benoît, le rythme est un peu plus vif, la guitare maigriotte se la joue sixties sound au gros dos, profitez-en car après c’est du n’importe quoi comme vous dites lorsque vous vous resservez pour la septième fois de la compote aux orties dans le saladier, vous avez tout ce dont ne vous n’avez jamais eu  besoin  dans votre vie, au début l’est gentleman (farmer puisque l’on est dans du country) laisse une fille chanter, prend la suite sur le même ton, se moque à mort de la gerce, ensuite vous êtes perdu, il yodelle autour de la chandelle, faites un effort pour intuiter, et puis la batterie qui vapotait tranquillou se lance dans un killer solo jazz, immédiatement embrayée par le guitariste qui se la joue manouche, passez muscade l’on tombe en embuscade dans un gospel à mettre le feu au trône du bon dieu, et quand ça se termine, vous êtes obligé de reconnaître que c’est méchamment country. De quoi en perdre sa promised land. Je ne voudrais pas vous causer des soucis mais les paroles sont étranges. Lonely like me : ouf, une véritable chanson d’amour, et du vrai country, juste un petit problème, vous n’y croyez pas une minute, pourrait vous mettre la Bible en chanson que vous vous ne vous repentiriez pas de tous vos péchés, ce n’est pas qu’il chante mal, c’est qu’il chante à côté de ses paroles et de ses bottes, il siffle comme s’il imitait un rouge-gorge, la basse en profite pour faire un peu de bruit, style ne m’oubliez pas, vous êtes obligé de vous dire qu’il chante comme Hank Williams les soirs où il avait trop bu et avalé trop de cachets, c’est-à-dire avec une maestria inégalée. Une chansonnette de trois minutes et vous avez l’impression d’avoir pénétré l’âme de la grande Amérique. La populaire. Black star : vous ne m’avez pas cru lorsque

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     j’ai parlé des studio Sun, je ne me suis pas beaucoup trompé, Black Star fait partie à l’origine des morceaux enregistrés par Elvis pour le film Flaming Star (Les rôdeurs de la plaine par chez nous), une des meilleures pellicules du King. Nick l’a-t-il choisi parce que les lyrics assurent que chaque homme possède une ombre sur ses shoulders ? Je l’ignore, par contre je peux affirmer que l’interprétation d’Elvis est magnifique, ramassée comme un pur-sang. Faut être un peu fou pour se mesurer au pistolero de GraceLand, Nick n’a pas peur du ridicule, l’a raison, le morceau est bien un hommage à Presley sans être une copie. S’en écarte tout en étant lui-même, ce petit côté je fais les choses comme je les ressens, surtout n’oubliez pas que ne suis pas comme vous. Presley vous file le frisson, Shoulders n’a pas peur de son ombre. Ne tire pas plus vite qu’elle, mais pour une deuxième gâchette, il mérite son rôle.  Empty yoddel N° 0 : le country devrait se déguster toujours avec au moins une rondelle de yodel, y’a pas que Presley dans la vie, le titre est à lui tout seul clin d’œil à Jimmie Rodgers, pour ceux qui pensent qu’avant Elvis il n’y avait rien, tout y est sauf la stupide idée de ‘’regardez comme je fais aussi bien que le Maître’’. Shoulders le fait à sa manière, un peu désinvolte, un peu dilettante, se permet même de siffloter en plein milieu, il ne copie pas, l’accouche naturellement sans avoir l’air de trop y penser, l’on est bien obligé d’avouer que ce gars est terriblement doué. N’essaie pas d’imiter un train ou de poursuivre une vache au grand galop pour attirer l’attention sur lui, n’empêche qu’il jongle avec l’humaine solitude. No fun : dans la série un petit rock n’a jamais tué personne, et qui résisterait

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    à un grand plaisir, les musicos vous plaquent les accords à la va-vite, z’avez droit à un petit solo de banjo, Nicks en profite pour vous faire une petite incursion dans le blues et l’on repart tous dans un petit Nick Shoulders allégro le bonco. Tears stupid tears : le morceau est de Daniel Johnson, pas vraiment un countryman, comme Nick Shoulders il a enregistré des cassettes, les couves étaient aussi de ses propres mains, il a fallu des années avant qu’une major s’intéressât à lui, avant de le laisser tomber… une carrière un peu en dessous des radars, Kurt Cobain l’a beaucoup admiré… une espèce du blues du pauvre qui n’ose pas trop ni top la ramener, un truc d’ado chagriné d’amour en simili-dépression, alors Nick traite le morceau mi-ballade, mi-je ne sais quoi…

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    Les deux derniers morceaux n’apportent rien, l’on sent la cassette ou la démo de démonstration que l’on fait circuler… par contre les cinq premiers titres éveillent l’attention…

     Damie Chad.

    *

            Voici deux mois le groupe a sorti son seizième opus. Longtemps que j’ai envie de chroniquer une de leur précédente parution, vieille de dix ans. A l’époque dès que j’ai lu le titre, sans même l’avoir écouté. Je suis impardonnable, d’autant plus qu’il s’agit d’un des Dieux grecs les plus redoutables. Que vous voulez-vous, parfois je suis inconséquent.

    SATURNIAM POETRY

    MEMORIA VETUSTA III

    BLUT AUS NORD

    (Debemus Morti Production / 2014)

             Un groupe français. Du Calvados. Se définissent comme des Théoréticians of Insane Aesthéticians : théoriciens d’un esthétisme fou. Notons que la théorétique est une connaissance qui n’a d’autre projet et expérimentation qu’elle-même. Une connaissance de la connaissance en tant que connaissance. Quant au nom du groupe Blut Aus Nord, Sang du Nord, il évoque en moi un recueil de poésie, égaré sous des empilements de cartons, dont le nom de l’auteure m’échappe, édité au début des années 70, dans une maison d’édition underground Tjernem, dont le titre Poèmes de la Dérive Entrevue au Nord peut aider à comprendre le nom du groupe autrement qu’une simple localisation géographique, si l’on part du principe poétique que le sang ne coule pas dans nos veines mais qu’il n’en finit pas de dériver en nous.

             Quant au surtitre Memoria Vetusta III il s’explique parce qu’il a été précédé en 1996 par : Memoria Vetusta I – Fathers of the Icy Age et en 2009 de : Memoria Vetusta II – Dialogue with the Stars.

    Vindsval : guitar, vocals / Thorns : drums.

             Memoria Vetusta n’est pas à prendre au sens de souvenir de vieilleries. Tout au contraindre, il vaudrait mieux l’entendre au sens de persistance de ce qui est fondateur. Tout phénomène peut être signifié sous forme de concept. Mais tout concept est inopératoire si on ne décline pas sous forme d’acte. Un coup de dés dira Mallarmé. Le terme de Poetry vient du grec poïesis qui signifie création.

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             Si Poseidon était l’ébranleur, celui qui détruit, Saturne est conçu comme sa contrepartie, il est l’impulseur, celui qui actionne. Saturne institua l’âge d’or, temps de paix et de prospérité. Le souvenir de cette époque idyllique était célébré au mois de décembre dans les jours qui précédaient le solstice d’hiver. De par son assimilation avec le titan Kronos, Saturne est aussi entrevu comme le Dieu du Temps et de la vieillesse. Du fait que Kronos perdit son titre de roi des Dieux lorsque son fils Zeus lui ravit son trône, Saturne fut souvent considéré comme un  dieu, triste, amer, néfaste.  Les Poèmes Saturniens de Verlaine qui présentent le poëte comme un être maudit né sous une mauvaise étoile évoquent l’aspect délétère de l’influence de Saturne sur l’esprit humain.  

            La couve est de Necrotor, musicien suédois qui a réalisé près de trois cents pochettes pour des albums de metal. Sa teinte mordorée peut évoquer l’âge d’or initiée par Saturne, mais aussi par son absence de brillance un monde désertique et désolé. Au premier plan, les hamadryades, nymphes des bois, portent-elles un salut un salut à la lumière qui n’a pas encore revêtu son éclat matutinal ou déplorent-elles son éclipse…

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    Prelude : vous ne savez pas ce que c’est, un son, un son qui coule, ou qui se déplace dans l’espace, laissez votre imaginaire se débrouiller avec, selon moi une fuite encore modeste, échappée de la coque disloquée d’un vieux pétrolier oublié, coulé au fond de la mer depuis des milliers d’années, une marée noire insidieuse, qui issue de très loin et d’autrefois s’en viendrait polluer nos paysages intérieurs, pourquoi ne serait-ce pas un bienfait, ne pourrait-on pas penser à un fil liquide qui tiendrait à se raccorder à nous, le noir est-il obligatoirement néfaste… ne conviendrait-il pas de le remonter afin de nous introduire en cette soute ignorée au fond de nous qui essaie de nous faire signe… Païen : nous voici parachutés en plein paganisme, pas l’historique, pas le mythologique, pas dans l’esprit des plus grands penseurs, mais dans l’âme de n’importe qui, encore faut-il qu’il ait une volonté de s’évader de soi-même. Musicalement c’est noir de chez noir, une espèce de trombe métaphysique qui vous tombe dessus, vous englobe, et vous emporte. Très loin, et pas très loin, juste garé à côté de vous-même comme la voiture au bord du trottoir, en ce point où vous êtes au centre du monde. Nulle part et partout en même temps. Les vocaux sont réduits, dans une tête jivaroïsée les pensées sont-elles pour autant rapetissées. Les vocaux sont comme ces tourbillons qui se forment sur l’eau qui coule sur une planche inclinée, au bout d’un moment sans raison apparente se forment des tourbillons qu’une célèbre théorie mathématique nomment des catastrophes, rien d’accidentel, simplement vous êtes happé hors de votre train-train habituel. Toutefois, il existe non pas un point unique de basculement  mais deux points d’intensité égale. L’Extase et l’Illumination. Celui privilégié en ce morceau est l’Illumination. Nous nous reportons-nous donc à

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    Plotin, (205 – 270) surnommé le dernier grand philosophe, ce qui n’es pas tout-à-fait vrai, sa doctrine eut maille à partir avec les gnostiques et les chrétiens. Plotin reste fidèle à Parménide qui pose l’Être en tant qu’Un, même si Platon qui a énormément influencé et inspiré Plotin a rajouté à l’Un l’Autre… L’Un est un concept, la démarche philosophique est selon Plotin le chemin qui nous permet de prendre conscience de tout ce qui en nous participe de l’Un et ainsi d’y participer non plus en ayant conscience de l’existence du Un mais en étant le Un.  Plotin aurait connu au cours de sa vie deux ou quatre (les avis divergent) ravissements… Qui ne sont pas sans rappeler ces espèces

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    d’absences poétiques durant lesquelles Virgile transcrivait en une sorte d’écriture automatique inspirée (rien à voir, avec celle des surréalistes) des passages de l’Enéide  qui s’ajoutaient, en différents point, à cette œuvre en progrès qu’était le manuscrit. Selon les lyrics ces deux points de fixation permettraient de contempler le Vide qui précédait le Kaos, Kaos ici assimilé au Démiurge gnostique, à qui nous devons l’existence et notre mort… Le dernier couplet fait référence à  la Foi. Concept chrétien par excellence. Tellus mater : guitares et roulements battériaux si compressés qu’ils semblent coagulés même si à la fin les tambours sont comme pris d’une crise de folie épileptique, le morceau n’est pas sans grandeur, nous voici à fouler le sol de la terre primordiale, fille du Kaos selon les romains, mère des Dieux qui seront issus d’elle, ce qui équivaut à la considérer comme une puissance fondamentale supérieure aux Dieux, le ravissement nous attire vers l’Un mais la terre ne serait-elle pas l’Une. Faudrait-il la mort comme le moyen d’accéder à l’Une, un ravissement qui serait de fait un enfouissement, la terre comme table d’émeraude, où le bas et le haut se confondent… aperçus vertigineux. Forhist : Forhist est aussi le titre d’un album paru en 2021 de Blut Aus Nord conçu comme un hommage au metal norvégien des années 90 à qui le courant metal doit beaucoup, l’on peut se servir de ce terme pour évoquer les temps préhistoriques, selon ce morceau le terme de ‘’primordiaux’’ nous semble davantage acceptable). Un morceau aussi long que l’Histoire. Soyons modestes, il ne s’agit pas de notre Humanité mais de l’Histoire Mythologique même si l’expression peut paraître paradoxale. Une diarrhée noire, mélodique et aventureuse, une accumulation de génériques de fin de films, le vocal perce la croûte terrestre, qui sont-elles ces entités qui creusent vers le haut, un long moment d’accalmie comme traversée d’une couche granitique, juste quelques notes de claviers, le temps de reprendre force, un dernier sursaut énergétique, elles perfusent la terre et le temps, les voici dans le jardin d’Eden dans lequel elles ne s’arrêtent pas, plus haut, toujours plus haut, elles s’élèvent comme si elles voulaient s’emparer de l’Olympe, mais leurs désirs sont plus grands, elles visent l’empyrée et au-dessus de l’orbe du monde jusqu’à Dieu et encore plus haut, vers l’Un.  Henosis : roulements, moulinets, montées en puissance, exacerbation, la chose se passe à deux niveaux en même temps, elle et lui, l’extase amoureuse, et l’autre qui étreint autre glaise que charnelle, pénétration au cœur de la physis, la terre conçue en tant que principe vivant, le phénomène ondoyant de toutes choses à vouloir être, l’autre face du Un, qui a engendré le Divin. Le chant en chœurs exultatifs, braillements du vocal, les Dieux sont nés. Metaphor of the moon : retour aux réalités, celles de nos ignorances et de notre désir de percer le mystère primal, voici la lune autre face de Saturne, si nous ne la voyons pas c’est que nous ne savons pas la voir, bien sûr elle n’est pas là, l’instrumentation comme une houle incoercible, nos yeux sont devenus pensée, aucun besoin de la présence d’un luminaire pour le voir. Un long regard sur le calme des Dieux disait Valéry. Ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui ne fait que passer. Qui n’a pas été. Qui ne sera plus. Clarissimama mundi lumina : la face de Saturne n’est pas la

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    (Saturne)

    lune. Elle n’est pas notre regard. C’est Saturne qui nous regarde. En tant que représentant du Divin. En tant que représentant de l’Un. Le monde est sous son regard lumineux et maléfique. Le Un n’est pas le Bien. Parfois nous le voyons comme un Bien. Parfois nous le voyons comme un Mal. Dans les deux cas nous voyons mal, même si ce n’est déjà pas mal de mal voir. Le Un est au-delà du mal et du bien. Comme nous quand nous sommes Un. La lumière du monde n’est pas la lumière du Un. Elle est notre lumière.

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             Une partition noire. D’un seul tenant. Une espèce d’oratorio gnostique.

    L’ensemble est peut-être plus près d’une méditation poétique que d’une écriture musicale.

             De toute beauté. Plotin ne disait-il pas que l’on n’entrevoit l’Un que par l’éclat de sa beauté.

    Damie Chad.

     

    *

             Peut-être jugez-vous les textes gnostiques fort utopiques. Changeons de fusil d’épaule. Plongeons nous dans les délices du nihilisme. Trois forces semblent se partager la psyché humaine : une force de vie, une force de mort, une force de rêve. A nous de privilégier celle dont le triomphe nous paraît le plus souhaitable. Plus loin nous lisons que le groupe refuse toute interview et toute participation aux grandes communions festivalières.

    TAETRA PHILOSOPHIA

    ABYSMAL GRIEF

    (Avantgarde Music / 2025)

    Leur site personnel débute par une condamnation à mort. N’ayez pas peur vous n’êtes pas nommément concerné. Un texte d’une dizaine de lignes, une charge sans équivoque sur la production artistique contemporaine des trente dernières années inféodées aux désidérata des réseaux sociaux. Un seul mot pour la définir : mort. D’où la logique de se détourner de la platitude de cet abîme à ras de terre.

    Le groupe a publié son premier opus en 2007. Malgré des périodes de silence celui-ci est le septième, sans compter les lives, les singles, les splits, les compilations, les EP’s… Viennent de Gênes, en Italie pour ne rien vous cacher.  

    Regen Graves : guitars, keyboards, drums / Labes C.Necrothytus : vocals, keyboards / Lord Alastair : bass.

             Je reconnais que la couve n’est guère réjouissante. Un cadavre enveloppé dans son suaire. Le fait que les pieds nus dépassent ajoutent à la nudité de la toile. Tout en haut deux insignes, peut-être ne peuvent-ils se regarder sans éclater de rire. Le premier surajouté à l’illustration est le logo du groupe. Contrairement à 99 % des marques des groupes d’obédience metal il n’est pas réalisé à partir de lettres illisibles inspirés des typographies  gothiques et uniques. Deux symboles qui parlent d’eux-mêmes, un cercueil et une espèce de chauve-souris vampirique. Le deuxième est un crucifix. L’on en profite pour relire le poème du même nom d’Alphonse Lamartine dans les Nouvelles Méditations, à l’inverse du poëte romantique, vous comprenez qu’ici il n’est pas un symbole de résurrection et de vie éternelle, mais que la seule éternité évoquée est celle de la mort. L’artwork est de Simone Salvatori que vous retrouvez aussi dans les groupes Spiritual Front et Morgue Ensemble. Un gars étrange, faites un tour sur son Instagram il y a de fortes chances que vous en reveniez plus effrayé que satisfait. 

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    Deus cornatus : si vous pensez que vous allez vous retrouver avec le Diable ou Satan tels que l’imagination populaire les représente vous êtes sur une fausse piste. Notre dieu cornu ne possède pas deux cornes au sommet de sa tête, n’en possède qu’une qu’il tient en sa main comme Roland à Roncevaux. Malgré son titre latin il appartient à la mythologie nordique, sa corne, celle d’un bélier ne lui sert pas à boire de la bière mousseuse. L’on eût aimé un objet pus rare, la conque du pâtre qui résonne dans L’Oubli de José-Maria de Heredia afin de signaler la solitude du monde déserté par les dieux, voire une majestueuse défense de mammouth enroulée autour du corps du souffleur, ne serait-ce une de ces canines géantes de plusieurs mètres de long qui ressemblent aux sabres-laser des Jidai du Seigneur des Anneaux… Heimdall, le deus Cornatus des vikings est censé souffler dans sa trompe pour

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    signaler l’ouverture du Ragnaröck, le commencement de la fin du monde… Musique d’église, un orgue et des fidèles qui chantent en chœur, très vite l’orchestration devient rythmiquement plus rock, mais l’orgue ne se résout pas à lâcher prise, il impose une espèce de riff cyclique qui ne lâchera jamais prise, le vocal un peu sépulcral s’élève, il ne parle pas de mort, il édicte d’une voix ferme des conseils, pour mener  sa vie,  ne pas avoir peur, lutter, affronter la solitude, une guitare aigüe souligne ces propos, le rythme s’accélère en tournant tourne sur lui-même, comprendre que la nature est soumise à un cycle qui vous amène inéluctablement à la mort, c’est la loi de la nature, de ce qui se dévoile sous forme de phusis, dont le mouvement final est symbolisé par l’image plus accessible  du souffleur cornatus, le dieu des funérailles. Dépourvu de toute transcendance. Taetra philosophia : nous traduirions par ‘’philosophie horrible’’ ou ‘’sagesse répugnante’’, mais ici il n’est pas question de connaissance au sens strict du terme, il ne s’agit plus de penser, mais de faire, d’acter, de réaliser. Dans les cas extrêmes, lorsque l’on ne sait plus quoi faire, le mieux est de se conformer à la coutume, ou du moins à une coutume, le deus cornatus que nous avons évoqué sous sa forme nordique remonte par-delà le néolithique, au paléolithique. Le mort s’étant éloigné de la vie un acte rituel symbolisera la notion de séparation, sous différentes formes. La manipulation d’un cadavre n’étant pas particulièrement plaisante puisqu’elle nous confronte à notre propre mortalité l’on comprend mieux le sens de l’adjectif latin, qui correspond à cette idée que si notre mort ne concerne que nous, puisqu’au final elle est la dernière chose qui nous appartienne définitivement, elle est aussi actée par les vivants sous forme d’une réappropriation collective, car les autres ressentent aussi cet acte de séparation que nous avons effectué comme un amoindrissement de leur pouvoir collectif sur l’unicité d’un individu désormais considéré comme un traître, un déserteur qu’il convient de ré-amarrer à la communauté humaine… Reprise de la moulinette riffique et la voix pleine d’entrain comme si elle essayait d’expédier le plus rapidement possible une réalité difficile à supporter, nous sommes dans une église, les choses ne sont pas très claires, l’atmosphère est obscure mais inéluctable. Des voix surgissent et se taisent, infatigable la machine rythmique semble s’arrêter, mais elle reprend, la voix de plus en plus forte, des chœurs pour accompagner l’opération, la tombe ouverte, le couvercle du cercueil ôté, le suaire déroulé, les mains à la recherche des os, qui seront déposés dans une urne, la tombe violée, le repos du mort bafoué, la trahison du prêtre. La musique s’arrête brutalement, le rituel est accompli. Ambulacrum luctus : nous sommes tous des marcheurs, ceux qui marchent sous la terre et ceux qui marchent dessous, mais tous, morts et vivants, marchons vers notre dissolution future, chacun depuis le lieu qu’il occupe. La ritournelle reprend sur un  rythme plus lent, les instruments de concert et la voix gravissime par-dessus rajoute un peu de cendre sur le chemin. Dans le suaire le corps se décompose, il marche sans se presser vers sa dissolution. Est-ce pour cela que le maître de cérémonie a comme envie de cracher, la glotte baignée de son vomi. L’est sûr que malgré nos pérégrinations dans des salles obscures nous nous dirigeons vers la mort,  nous mourrons seul, la musique dodeline de la tête comme le serpent qui s’apprête à vous frapper, même les os s’effritent et deviennent poussière, les instruments déraillent, un peu comme des chevaux qui sentent l’écurie, ils s’affolent, ils rigolent, ils savent où ils vont, tant pis, ils s’y précipitent la tête la première, seraient-ils devenus fous, un rire absurdement sardonique retentit comme un dernier adieu à notre monde… Qui se souviendrait de nous… Si vous étiez une rumeur, un écho dans un couloir vide, sachez qu’elle s’est éteinte lentement. Mais sûrement. Lumen ad urnam : instrumental. Que voulez-vous ajouter de plus à une histoire qui est déjà finie puisque vous êtes encapsulé dans votre urne votre turne mortuaire de glaise cuite. Normalement l’on ne devrait entendre aucun bruit. Mais est-ce un dernier cadeau de la part de vos amis qui se seraient cotisés pour vous offrir en souvenir de vous une belle messe, ben non, juste un peu de lumière hasardeuse qui tombe sur votre urne oubliée dans un vieux cimetière, ce n’est pas un dieu qui darde sa prunelle sur votre étui pour se pencher sur votre cas. Intile de frémir d’aise. Il n’est personne, ni Dieu, ni homme qui s’occuperont de vous. Peut-être sont-ils tous déjà morts comme vous, ou alors ils sont en train de glisser plus ou moins vite vers leur propre trépas. Corpus mortuum : doom-rock. Doom parce que la mort, rock parce que l’on vous emmène en visite. Un conseil n’y allez pas, déjà rien que le chant sépulcral vous saperait le moral. Des déglutis morbides, avec au loin des chœurs de moines qui s’obstinent à vous rappeler la tristesse du monde privé de Dieux. Ils insistent méchant, vous décrivent l’ossuaire, les derniers relents des charognes mortuaires qui s’en viennent effluer vos narines dégoûtées, les crânes empilés, les fémurs croisés, la puanteur, le flux musical se tait en douceur, il ne faudrait surtout pas vous tirer de vos songeries funéraires. Se nourrir des fragrances de la pourriture des morts ne vous rendra pas immortels. Les morts qui pourrissent deviennent-ils mauves ou violet de la couleur des perles des gerbes funéraires que l’on dépose sur les tombes, je n’en sais rien, mais cette couleur nous éloigne du Divin… Speculum fractum : l’on

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    dit que la voix de certaines cantatrices cassent le cristal, ce n’est pas la voix de la Malibran qui ouvre le morceau mais le ton péremptoire de l’officiant de la cérémonie qui réduit en poudre la moindre parcelle d’une hypothétique survie, les fantômes, les revenants, n’existent pas, nul ne revient, point de marche arrière. La musique qui tourne sur elle-même reprend la parole à sa manière, celle d’un rouleau compresseur impavide, mais le maître des ballets vous traduit le jeu de la machine arrasante, s’il vous semble que vous avez aperçu un signe, un phénomène étrange et bizarre qui pourrait laisser croire la possibilité que quelque chose d’inconnu vient d’avoir lieu, que sais-je, un frémissement de cadavre, une voix d’outre-tombe, pas de panique, pas d’espoir, vous vous trompez, erreur monumentale, tout cela n’est qu’un ramassis d’illusions suscitées par vos sens trompeurs et trompés, suit un bourdonnement, quelques souffles, quelques bruissements, des ondées célestes d’orgue viennent beurrer la biscotte du rêve, mais la voix chuchote, elle vous avertit que certains soulevés par des espoirs insensés tiennent de mystérieux propos, la musique s’épanouit, ce qui doit être compris doit être énoncé clairement, il existe des tas de doctrines, que les dieux vous rendront la vie, que votre âme peut s’élever jusqu’à se blottir bien au chaud dans l’orbe ensoleillé du Divin, que le Nirvana vous attend, que votre âme migrera dans un animal, dans un bébé qui vient de naître, qu’un jour vous reviendrez et que vous revivrez exactement la même vie que vous avez déjà vécue ou une autre, tout cela se résume en un seul mot : foutaises ! Futilités ! N’y croyez pas : quand vous êtes mort, ce n’est même pas pour toujours, encore moins pour une éternité, c’est tout simplement que vous êtes mort. Lamentum : après une telle volée de bois vert vous ne vous étonnez pas qu’il n’y ait plus rien à dire, un instrumental suffira amplement, Abysmal Grief vous offre un lot de consolation, un lamento, un bref lacrymal pour panser la blessure qui vous accable – à moins que vous ne soyez une âme forte – un lamento subito. Se donnent du mal, belle musique, belle instrumentation, pas joyeuse mais comme des coups de vent pour chasser les ondées, comme des bisous sur le genou à un enfant que l’on veut calmer…

             Désolé de vous assener le feu brûlant du nihilisme dans votre comprenette. Je n’y suis pour rien. C’est la faute d’Abysmal Grief !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 509 : KR'TNT ! 509 : GLYN JOHNS / JAMES HUNTER / SYLVAIN SYLVAIN / GULCH / FORÊT ENDORMIE / APOLLYON /ROCKAMBOLESQUES XXXII

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 509

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    06 / 05 / 2021

     

    GLYN JOHNS / JAMES HUNTER

    SYLVAIN SYLVAIN / GULCH /

    FORÊT ENDORMIE / APOLLYON

    ROCKAMBOLESQUES XXXII

    À la saint Glyn-Glyn

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    Glyn Johns ? Mais oui, tu as vu son nom au dos de tout un tas de pochettes, à la grande époque : Steve Miller Band, Move, Chris Farlowe, Spooky Tooth, Stones, Faces, Led Zep, Who, Humble Pie, Leon Russell, et d’autres moins recommandables dont on ne citera pas les noms pour économiser de la place. Alors comme il a bossé avec une quantité exorbitante de célébrités, Glyn-Glyn nous a troussé une bonne petite autobio, allez hop, 300 pages écrites d’une main de fer, sans fioritures ni bavasseries, fermement sanglées, dans un style âpre et sharp. Pas la moindre trace d’humour ni d’introspection. Glyn-Glyn qu’on surnommait Bluto est un mec qui ne touchait à rien, ni drogues ni alcool et qui était là pour bosser. C’est Ronnie Lane qui lui trouve ce surnom : Bluto, version anglaise de Brutus, le gros dur baraqué qu’on peut voir dans Popeye. Ronnie Lane aime bien Bluto et c’est réciproque. Quand Ronnie prend le quartier d’orange piqué au LSD que lui offre Brian Epstein et qu’il s’envole en direction d’Itchycoo Park, c’est la Jaguar Type E de Bluto qu’il repère dans la circulation.

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    Le Bluto book s’appelle Sound Man. Sec et net et sans bavure. Bien sûr, il y a un sous-titre et deux petites photos en couverture : la première nous montre Bluto avec Jag et McCartney, et l’autre avec Keef et Charlie. L’avantage de ce book est qu’il nous permet d’entrer en studio avec des gens intéressants, notamment les early Stones. Rien que pour ça, on est content du rapatriement. Bluto a le pot d’être pote avec Stu, c’est-à-dire Ian Stewart, le sixième Rolling Stone. Ils partagent un appart. Bluto se retrouve donc aux premières loges. Stu et Brian Jones créent les Rolling Stones en plaçant une petite annonce dans Jazz News. Et voilà comment Bluto se retrouve embarqué pour treize ans dans l’aventure des Rolling Stones. Il voit Brian Jones à l’œuvre - Brian was king of the riff, «The Last Time» being a classic exemple - Il nous explique aussi que Brian et Keef se complétaient - Brian complemented Keith’s exceptionnal rhythm with a variety of sounds - Et puis les drogues entrent dans la danse et Brian se retrouve isolé dans le groupe. Plus il se schtroumphe et plus les autres l’ignorent. Plan classique et tellement dégueulasse. Bluto n’est pas bien clair là-dessus : «Je dois dire qu’à la fin j’éprouvais de la peine pour lui, mais je suppose qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.» Ben voyons. Mais l’histoire de sa relation avec Brian Jones ne s’arrête pas là puisque Brian lui demande de l’accompagner au Maroc pour enregistrer les musiciens de la tribu Gwana, qui sont originaires du Haut Atlas et qui se produisent sur la fameuse place Jemaa el-Fna de Marrakech. L’idée de Brian nous dit Bluto était d’enregistrer les Gwana puis d’aller à New York overdubber du black American blues and soul music on top. Mais Brian est tellement défoncé qu’il demande à Bluto de se débrouiller tout seul pour enregistrer. Alors Bluto part en vadrouille dans la médina avec le magnéto. Pendant ce temps, Brian continue ses conneries et casse le téléphone dans sa chambre. Au Maroc, à cette époque, il faut compter des mois pour réparer un téléphone. Excédé, Paul Getty Jr qui les héberge décide de virer Brian et demande à Bluto de le ramener à Londres. Le voyage de retour ne se passe pas très bien. Brian s’est excusé mais Bluto lui sert une belle soupe à la grimace - The trip did nothing for my already stained relationship with him - Fuck it ! Brian reviendra au Maroc - sans Bluto - pour enregistrer les fameuses Pipes of Pan at Joujouka.

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    Par contre Keef, c’est une autre histoire. Il se schtroumphe aussi, mais c’est Keef, tu comprends ? Bluto nous explique que durant toutes les années où il a travaillé avec lui, Keef ne lui a jamais dit bonjour ou au revoir, et qu’il n’avait absolument aucun goût pour le small talk - His living in a chemically induced state was the norm, so I never took it personally (Son état de défonce permanente était la norme, aussi ne me suis-je jamais formalisé) - Bluto est plus tolérant avec Keef, même s’il est aussi camé que Brian, mais bon, c’est Keef. Le Stone que le tout le monde préfère, c’est Charlie, bien sûr, et Bluto ne fait pas exception à la règle, un Charlie qui résume ainsi cinquante ans de carrière dans les Stones : «Ten years of working and forty years of hanging around.» (Dix ans à bosser et quarante ans de poireau). Tous ceux qui ont joué dans des groupes savent que les temps d’attente sont les plus longs, que ce soit en studio ou en concert. Bluto nous rappelle aussi qu’aussitôt après la session de «Gimme Shelter», Merry Clayton fit une fausse-couche. Autre info de taille : remember «You Got The Silver» sur Let It Bleed ? Comme Jag est en Australie à ce moment-là pour tourner Ned Kelly et qu’il faut boucler l’album, Bluto demande à Keef de chanter «You Got The Silver». Merci Ned Kelly, car «You Got The Silver» est l’un des cuts des Stones les plus mythiques. Et quand Mick Taylor quitte le groupe, Bluto éprouve un grand soulagement, car il ne s’entendait pas bien avec lui. Avec les sessions de Black And Blue, les Stones reviennent à la formation originale - sans Brian Jones - mais c’est à ce moment-là que s’achève la relation de Bluto avec le groupe : les Stones profitent des sessions de Munich pour auditionner des guitaristes, alors Bluto qui n’en peut plus de poireauter finit par craquer et décide de se barrer. Il a une dernière conversation avec Jag, au cours de laquelle il lui rappelle qu’il a passé plus de temps avec eux, les Stones, qu’avec sa femme et ses enfants. Donc, là, c’est bon. Stop. Et quand Bluto dit stop, c’est stop. Par la suite, certains de ses amis lui diront que les Stones sont toujours aussi bons sur scène, mais Bluto n’éprouve aucune envie de les revoir - As I prefer to remember the band as it was with Stu and Bill - Bluto préfère les early Stones et on ne peut pas lui donner tort.

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    Bête de studio comme d’autres sont rats de bibliothèque, Bluto ne lésine pas sur les détails. Il nous rappelle par exemple que les studios Olympic se trouvaient au début derrière Baker Street, avant de se réinstaller dans une ancienne salle de cinéma, in Barnes, south of Hammersmith bridge in London. Keith Grant revendra l’Olympic à Richard Branson. Puisqu’il fricote pas mal avec les Small Faces, Bluto croise aussi Andrew Loog Oldham et Don Arden. Magnanime, il leur octroie à chacun un petit paragraphe. Il rend surtout un bel hommage à Chris Blackwell, le boss d’Island Records - Perhaps the most extraordinary man I met in the music business is Chris Blackwell - Un Blackwell qui démarre en Jamaïque en 1956 et qui s’installe à Londres en 1962 pour créer le premier label indépendant.

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    Et puis un jour un mec de San Francisco appelle Bluto et lui explique qu’un groupe inconnu veut enregistrer son premier album à Londres, à l’Olympic, avec lui. What ? Le groupe s’appelle the Steve Miller Band et c’est le point de départ d’une sacrément belle histoire. En 1968 et 1969, Bluto produit les quatre premiers albums du groupe : Children Of The Future, Sailor, Brave New World et Your Saving Grace, quatre énièmes merveilles du monde.

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    En fait Bluto a une vie bien remplie, certains passages du book donnent carrément le vertige. En 1969, il raconte par exemple qu’il rentre de San Francisco où il a démarré l’enregistrement de Brave New World et qu’en descendant de l’avion, pouf, il saute dans sa Jaguar Type E, et vrrooom, il file directement chez Apple passer deux jours avec les Beatles, puis il enquille aussitôt après une all-night session à l’Olympic avec les Stones, et le matin, paf, sans avoir eu le temps de se brosser les dents, il resaute dans sa Jaguar pour foncer chez Apple où l’attendent les Beatles, mais la journée n’est pas finie, car le soir-même, il doit foncer jusqu’à l’Albert Hall enregistrer the Jimi Hendrix Experience, un enregistrement qu’il va d’ailleurs foirer, pas parce qu’il est crevé, mais parce que l’acoustique de l’Albert Hall est toute pourrie. Enfin c’est ce qu’il dit. Sacré Bluto ! On tourne la page et pif paf pouf !, ça repart de plus belle : un mois plus tard il finit l’enregistrement de Brave New World à San Francisco et de retour à Londres il saute dans sa Jaguar Type E, vroom, pour aller finir Abbey Road avec les Beatles, mais il doit faire la navette entre Abbey Road et l’Olympic où il bosse sur Let It Bleed avec les Stones. La jaguar ne chôme pas. Toujours pas le temps de se laver les dents. Mais ce n’est pas tout, car il bosse aussi en même temps avec George Harrison sur un album de Billy Preston. Plus loin, il nous refait le coup du surbooked man : en 1970, il passe treize jours en studio avec les Who sur Who’s Next et soudain, il sent qu’il doit faire un break, alors il saute dans un avion pour Los Angeles, achète une Jaguar aussitôt descendu de l’avion et demande à son pote Ethan Russell de l’accompagner dans sa traversée des États-Unis. Vroom ! Ils arrivent à New York dix jours plus tard, Bluto saute dans un avion qui le ramène à Londres d’où il repart pour filer à Saint-Trop assister au mariage de Jag et Bianca. Tiens, encore un petit shoot de tourbillon, toujours en 1970 : il vient de finir l’enregistrement du premier album des Eagles et, sans avoir le temps de se laver les dents, il entre en studio avec Paul McCartney et Wings pour enregistrer Red Rose Speedway, deux semaines de boulot au terme desquelles il retrouve Ronnie Lane et Woody pour l’enregistrement du soundtrack de Mahoney’s Estate. En fait sa vie se résume à ça : une cavalcade infernale d’un studio à l’autre, il est l’ingé-son le plus demandé à Londres et, petit à petit, aux États-Unis. Davis Geffen l’invite à dîner et Bluto sait bien que ce n’est pas pour ses beaux yeux - Il doit avoir une idée derrière la tête - Bluto se retrouve donc à table avec Geffen, Jac Holzman et Joni Mitchell. Bien sûr Bluto rêve de bosser avec Joni mais il n’en aura pas l’occasion car Joni n’a visiblement pas envie de bosser avec lui. Il rencontre aussi Denny Cordell, qui avait démarré avec Chris Blackwell chez Island avant de décider de voler de ses propres ailes. Cordell et Bluto enregistrent les Move à l’Olympic, puis le premier single de Joe Cocker, «Marjorine». Cordell allait par la suite lancer Procol Harum avec «A Whiter Shade Of Pale» et propulser la carrière de Joe Cocker avec «With A Little Help From My Friends». Quand Cordell revient à Londres mixer le premier album de Joe Cocker, il ramène avec lui Leon Russell et ils bossent tous les trois ensemble à l’Olympic sur l’album sans titre de Tonton Leon. Alan Spenner, Klaus Voorman, Charlie & Bill, Ringo & George viennent donner un coup de main. Leon Russell sort en 1970 sur Shelter, le label que Tonton Leon et Denny Cordell ont fondé. Ils allaient par la suite signer Tom Petty, Phoebe Snow, Freddie King et JJ Cale, pardonnez du peu. Et le Dwight Twilley Band, bien sûr. Et puis arrive l’épisode du double live Mad Dogs & Englishmen. Bluto se voit confier la mission de sauver les enregistrements des concerts et bien sûr il demande à Joe Cocker de venir valider le résultat. Mais Joe n’est pas très content de la façon dont s’est déroulée la tournée. Tonton Leon avait volé le show et Joe ne cachait pas on amertume. C’est vrai, quand on voit le film, on ne voit que Tonton Leon avec son haut de forme. Mais bon prince, Joe écoute quand même les bandes, donne son accord et se barre sans ajouter un mot.

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    La liste des poids lourds ne s’arrête pas là. Voilà les Who. Bluto eut la chance de bosser comme ingé-son avec Shel Talmy - I was lucky enough to record a few of the early singles they did with Shel, including «My Generation» - Un peu plus tard, il enregistre «Won’t Get Fooled Again», depuis le Stones Truck. Il n’est pas dans le studio, mais quand il entend arriver le son des Who, il sent ses cheveux se dresser sur sa tête - My hair being parted by what was coming out the speakers - Il ajoute qu’il avait déjà entendu pas mal d’énormités dans sa vie, mais le son des Who dépassait tout. Il revient aussi assez longuement sur Moony. De la même façon qu’il a vu Brian Jones se désintégrer, il voit Moony péricliter. Dans un cas comme dans l’autre, il ne se montre pas très charitable : «Keith pouvait être très drôle. Mais hélas, il ne s’arrêtait pas là, et ce qui commençait par être drôle finissait par devenir extremely unpleasant.» Il y a notamment l’histoire de la robe blanche. Lors d’une soirée chez Bluto et sa femme Sylvia à Los Angeles, Moony fait le con en arrosant les jardiniers mexicains. En représailles, Sylvia jette ses fringues qu’il avait soigneusement pliées dans la piscine. Moony pique une crise de rage et demande en dédommagement qu’elle lui prête une robe blanche brodée de fleurs, puis il s’en va. Quelques années plus tard, Clapton et Bluto échangent quelques anecdotes sur les Who et à un moment, Clapton raconte qu’un jour, à l’Hyatt House hotel où il résidait, il a vu Mooney se pointer vêtu d’une robe blanche brodée de fleurs.

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    Bluto se retrouve un jour en charge des London sessions de Wolf. Le mec de Chess qui supervise l’opération embauche Ringo et Klaus Voorman. Mais Bluto sait bien que Ringo et Klaus ne sont pas des musiciens de blues. Ringo se demande même ce qu’il fout là et dit à Bluto qu’il veut se barrer. Alors Bluto suggère au mec de Chess les noms de Bill & Charlie, avec Stu au piano. C’est d’accord et Bluto appelle Bill chez lui dans le Suffolk. Bien sûr, Bill rapplique aussitôt. Dans le control room, Wolf papote avec Bluto qui ne comprend rien - I did not understand a great deal of what he said, as he had an almost unintelligible accent - Mais le plus triste de cette histoire nous dit Bluto, c’est que Wolf ne semblait pas comprendre ce qu’il foutait là, à Londres. Il ne connaissait même pas les noms des musiciens, et comble de malaise, il n’était pas vraiment en bonne santé.

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    En 1970, Bluto se voit sollicité à la fois par Humble Pie et par les Faces. Il commence par enregistrer le premier album d’Humble Pie à l’Olympic, mais il se dit déçu par le groupe. Bizarre. Il enregistre encore Rock On avec eux puis il décide d’arrêter. Stop. Il enregistre le troisième album des Faces, A Nod Is As Good As A Wink To A Blind Horse et là il dit se régaler. Et nous aussi, d’ailleurs. On trouve aussi dans le book un petit règlement de compte avec Phil Spector. Ça n’a rien de surprenant, étant donné que l’affreux Totor a remixé le travail de Bluto sur Let It Be, et forcément Bluto le prend mal, mais vraiment très mal : «John gave the tapes to Phil Spector who puked all over them - c’est-à-dire qu’il a vomi dessus - transformant l’album into the most syrupy load of bullshit I have ever heard.» On voit bien qu’il est en pétard. Et pourtant, Totor a fait des merveilles sur Let It Be. Ils ne sont que deux à ne pas le voir : Bluto et McCartney. Il faudra leur offrir une boîte coton-tiges à Noël. D’ailleurs McCartney a fini par sortir un Let It Be naked, celui de Bluto, justement.

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    Et puis le temps passe et les modes évoluent. Bluto perd ses repères. Mais il avoue encore quelques coups de cœur pour des gens comme Andy Fairweather-Low ou Joan Armatrading. Il fait trois albums avec elle, Show Some Emotion, To The Limit et Steppin’ Out et dit qu’ils font partie de ses albums favoris. Bluto enregistre aussi sur fameux Rough Mix de Pete Townshend & Ronnie Lane. Comme il était dans la dèche, le pauvre Ronnie vint demander de l’aide à son vieux poto Pete qui lui a proposé de faire cet album superbe. Fasciné par l’idée, Bluto accepta aussi sec de leur filer un coup de main. Il dit que c’est l’un de ses albums favoris and certainly one of the best I ever made. On sort de ce book ravi d’avoir recueilli toutes ces confidences, même si certaine son un peu pète-sec.

    Signé : Cazengler, pour qui sonne le Glyn

    Glyn Johns. Sound Man. Plume/Penguin 2015

     

    L’avenir du rock - They call me the Hunter

    ( Part Two )

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    Il se pourrait bien que James Hunter soit l’un des artistes majeurs de notre époque. Tous ceux et celles qui l’ont vu sur scène le savent déjà, mais ça ne représente pas beaucoup de monde. Ce mec a déjà un gros parcours, mais il n’est pas encore en couverture des magazines. Pour le croiser dans la presse rock, il faut se lever de bonne heure. Serrons donc la pince d’Alice Clark pour la remercier d’avoir consacré six pages à James Hunter dans un vieux numéro de The Blues Magazine qui fut, soit dit en passant, un support d’un excellent rapport. Dès le chapô, Alice Clark tape dur : elle cite les noms de Van Morrison, Georgie Fame et Allen Toussaint pour bien situer le contexte, car oui, l’Hunter navigue dans ces eaux-là.

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    L’Hunter-national raconte son histoire de la même façon qu’il joue sur scène : en rigolant comme un bossu. Quand Alice Clark lui demande si l’histoire de la caravane dans un champ d’oignons est vraie, l’Hunter-continental éclate de rire. Oui, c’est vrai, il a grandi à Colchester, Essex, dans une caravane et le voyant privé de distractions, sa grand-mère lui offrit ce qu’on appelle une dansette et un 78 tours de Jackie Wilson, «Reet Petite» - I heard it and it gave me the taste - Jackie Wilson, c’est pas mal, comme point de départ, non ?

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    Pour bien ferrer son sujet, Alice Clark rencontre l’Hunter-féré dans un coffee bar de Brighton, où il s’est installé. Elle le voit arriver en vélo et parler de ses deux chiens, deux terriers, Sugar & Honey, mais la conversion roule aussi sur John Lee Hooker, Etta James et Allen Toussaint. Il revient sur ses débuts, et il avoue que ce n’était pas facile. Pour vivre, il bossait pour le British Rail, à réparer les signaux, comme dans The Navigators, le film de Ken Loach. Il joue le soir après le boulot et finit par envoyer une démo à Ted Carroll, chez Rock On, à Camden. Ça plaît bien et l’Hunter-urbain vient chaque week-end à Londres. Il s’acoquine avec Dot & Tony pour aller busker dans les rues et se faire un billet. Il est surpris à l’époque de rencontrer des gens qui ont les mêmes goûts que lui, the old blues and R&B and Soul. Nos buskers ramassent jusqu’à 40 £ qu’ils vont aussitôt claquer en disques chez Rock On - Rock On was really something - Quand un mec comme l’Hunter-galactique parle ainsi, ça veut dire ce que ça veut dire.

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    C’est la période d’Howlin’ Wilf & The Vee-Jays et de l’album paru sur Big Beat, Cry Wilf, dont on a déjà dit le plus grand bien dans un Part One qui doit dater de 2018. Alice Clark qui fait bien son boulot rappelle que Boz Boorer produisit Cry Wilf, et elle cite comme influences Lee Dorsey, Georgie Fame et Jackie Edwards. Pas mal, non ? Dommage qu’elle n’insiste pas davantage sur la classe de Dot, la guitariste du groupe, une blonde avec une grosse Gretsch, gosso-modo le même trip qu’Ivy, en version londonienne. Mais en dépit d’un énorme potentiel, Howlin’ Wilf & The Vee-Jays passent à la trappe. Alors l’Hunter-actif reprend son petit bonhomme de chemin, plom plom plom, il joue ici et là, jusqu’au jour où Van Morrison le repère et lui demande de venir l’accompagner sur scène. Oh ben oui ! On entend l’Hunter-modal sur deux albums de Van the Man, A Night In San Francisco et Days Like This. Et pendant la tournée de promo américaine, pouf, il se retrouve sur scène avec deux de ses idoles, John Lee Hooker et Georgie Fame. Hooky qui trouve l’Hunter-polé marrant l’invite à une house party, et là, l’Hunter n’en revient pas, des kids jouent un 78 tours sur une dansette, comme lui quand il était petit. Jackie Wilson ? Non Charles Brown. Hooky grommelle : «Who put this shit on ?». Bon là on est en pleine mythologie et Alice Clark demande à l’Hunter-pelé de calmer le jeu. Ça va beaucoup trop vite, Rock On, Jackie Wilson, la caravane, Sugar & Honey, Dot, Van the Man et Hooky, ça fait beaucoup pour un seul article. Bon d’accord.

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    Alors l’Hunter-posé raconte que Georgie et lui parlaient de cinéma, Sidney Lumet et patin couffin et soudain, il remet la pression : le soir du 17 avril 1960, à Chippeham, Georgie raconte qu’il arrive à la police station juste après l’accident qui vient de coûter la vie à Eddie Cochran et il voit la Gretsch d’Eddie sur une chaise.

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    Comme l’Hunter-venant a guesté sur deux de ses albums, Van The Man lui retourne la politesse en guestant sur son premier album, Believe What I Say - I was struck by his voice, he sings at a consistent level of volume. His quiet notes go just as high as his loud ones (J’étais scié par sa voix, il chante toujours au même niveau, avec la même puissance) - Van the Man et l’Hunter-naute duettent sur deux covers de Bobby Blue Bland, «Turn On Your Love Light» et «Ain’t Nothing You Can Do». Sur cet album, il duette en plus avec Doris Troy, pardonnez du peu. Mais en dépit de tous ces coups d’éclat, l’Hunter-rompu se retrouve une fois de plus le bec dans l’eau, contraint de bosser sur des chantiers et de busker le week-end to make ends meet comme le disent si joliment les Anglais. Eh oui, on peut avoir du génie et connaître des fins de mois difficiles. L’Hunter-stice est tellement déterminé à vaincre qu’il lâche son boulot pour aller busker tous les jours sur Old Crompton Street, ce qui lui permet de doubler ses revenus. Tous les buskers le savent, et Dave Brock le premier, le busk peut rapporter gros - It was a dark time for me but the music was good - C’est très exactement ce qu’on apprécie chez l’Hunter-cédé, cette façon de prendre les choses du bon côté et de s’amuser coûte que coûte. On en bave, mais on se marre. Son troisième album People Gonna Talk finit par sortir sur Rounder et le voilà en tournée aux États-Unis. Il se retrouve en première partie d’Aretha et d’Etta James. Ça bingotte sec sur la piste aux étoiles ! En 2008, il a le privilège d’avoir Allen Toussaint comme guest sur son album The Hard Way. L’Hunter-lude en profite pour taper l’éloge du siècle : «Elegance and economy aren’t often used in the same sentence, but both qualities informed his playing and, as I discovered after I got to know him, through his conversation. He always played or said just enough and no more, but he made the point more eloquently than anyone I have ever met.» (On trouve rarement les mots élégance et économie dans la même phrase, mais on trouve ces deux qualités dans son jeu et dans sa conversation. Il ne dit jamais un mot de plus que ce qu’il faut dire et il est le mec le plus éloquent qu’il m’ait été donné de rencontrer). Que les pipelettes et les commères du village en prennent de la graine. C’est l’époque où Allen Toussaint, chassé de la Nouvelle Orleans par l’hurricane Katrina, s’est installé à New York. S’ensuit la rencontre avec Gabe Roth et l’enregistrement de Minute by Minute à Daptone West, qui se trouve à Riverside, en Californie. Chez Daptone, l’Hunter-mezzo se sent enfin à la maison. Et la Soul a de nouveau de beaux jours devant elle.

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    Son dernier album qui s’appelle Nick of Time grouille de pépites à l’ancienne. Rien qu’avec «Never», «Brother Or Other» et «Paradise For One», Nick of Time entre dans la caste des classiques de la Soul moderne, au côté des albums de Freddie Scott, d’Arthur Alexander ou de Clarence Reid, pour n’en citer que trois. Avec «Never», l’Hunter-cepteur remonte le courant, il chante au smooth de l’inespérance à travers des accords de cuivres inconnus. Il crée une nouvelle dimension de la Soul, mais en même temps son originalité le rend inclassable. «Brother Or Other» est l’occasion pour lui de nous emmener faire la fête en ville. Il groove son groove et shake son shook à un niveau qui nous dépasse, tellement c’est inspiré. On retrouve chez lui l’aisance vocale des géants comme Brook Benton ou Solomon Burke. Il joue «Paradise For One» aux accords de paradis du jazz blues. Oui, James Hunter sait jiver le jazz, il sait couler des bronzes extraordinaires, il détient tous les pouvoirs du magicien, notamment celui de savoir jouer la pompe manouche. En l’écoutant, on le revoit, sur scène il est toujours poilant, toujours en train de déconner, même s’il gratte des trucs terribles sur sa gratte jaune. On le voit se fondre avec «Can’t Help Myself» dans le groove africain. Il est à la fois joueur et sérieux. Il sort sa niaque dès «I Can Change My Mind», let me tell you, il chante au bien fondé du aw baby, il ramène toute la blackitude du monde dans son aw aw aw. Dès qu’il attaque un cut au smooth, on crie au loup. Il secoue les coconuts du paradis avec «Who’s Looking You». Pour redorer le blason du groove, il dispose d’une aisance déconcertante et d’une grâce qu’il faut bien qualifier d’indicible. Son péché mignon doit être le jazz blues car il y revient avec «Till I Hear From You». C’est cuivré dans l’axe et rehaussé d’harmo, c’est plein d’une vieille énergie qui ne veut pas dire son nom, ni groove, ni blues, just the Hunter-face sound, un truc bien à lui. On a constamment l’impression d’entendre un géant du smooth, du genre Sam Cooke ou Bobby Blue Bland. On entend même les castagnettes de Totor dans «Missing In Action». Il attaque son «Ain’t Goin’ Up In One Of Those Things» à la Georgie Fame, c’est-à-dire au vieux rumble de jazz. Ce démon de James Hunter allumerait n’importe quel groove de jazz, il dispose de pouvoirs considérables, d’autant plus considérables qu’il passe là un solo de guitare délicieusement ahuri. Voilà donc un homme qui offre une fête qu’on voudrait sans fin.

    Signé : Cazengler, Hunter-minable

    James Hunter Six. Nick Of Time. Daptone 2019

    Alice Clark : Night Of The Hunter. The Blues Magazine # 29 - April 2016

     

     

    Syl Sylvain m’était conté - Part Two

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    Après les Dolls, Sylvain Sylvain reprend son petit bonhomme de chemin. Il bricole un peu avec les Criminals et lorsque David Johansen lui propose 2 000 $ pour l’accompagner en tournée européenne, il accepte. Il compte sur ce blé pour financer son projet. En rentrant à New York, il croise un vieux pote nommé Ron Roos qui lui propose un deal chez RCA. Wow ! Solo Syl n’en revient pas ! RCA, le label d’Elvis, de Bowie et de Lou Reed ! Il saute de joie. RCA ! RCA !

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    Son premier RCA sort en 1979 et s’appelle Sylvain Sylvain. Il opte pour un look beaucoup plus sobre qu’au temps des Dolls et attaque avec le fameux «Teenage News» sur lequel il comptait pour relancer la machine des Dolls qui était en panne. Solo Syl joue la carte du fin du fin sur beat fruité et chœurs d’artichauts. C’est extrêmement bien produit, embarqué au c’mon c’mon, idéal pour les jukes du New Jersey. Solo Syl annonce la couleur : ce sera du soda-pop drive. Mais le revers de la médaille, c’est que le son est très typé. «What’s That Got To Do With Rock’n’Roll» est très joué, trop joué, trop propre, on perd le trash des Dolls. Solo Syl ramène des chœurs de folles mais le son est nettoyé. Il faut attendre «Every Boy & Every Girl» pour retrouver la terre ferme. Quelle énergie ! Mais ça reste très pop. Solo Syl fait son Brill - Closest together/ Closest than ever - De toute évidence, il vise l’éclat du Brill. Il met de l’écho sur le beat et ça sonne bien les cloches. Il reste dans le haut de gamme avec «14th Street Beat». Il fait du jump avec «I’m So Sorry», il dispose d’une belle puissance de groove et d’une profondeur de champ extraordinaire. Il savait qu’on allait claquer des doigts. Quand on écoute «Deeper & Deeper», on comprend clairement que Solo Syl a tout compris aux jukes, il sait se rapprocher des chaudasses avec tact et un solo de sax vient trouer le cul du cut. Tout est bien foutu sur cet album. Solo Syl a tout le son dont il peut rêver. Il brasse à la grande largeur, il croise dans le lagon d’une prod idéale. Il boucle sa petite affaire avec «Tonight» et un heavy solo de sax urbain. C’est la grandeur du kid Syl.

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    Deux ans plus tard, Solo Syl monte un autre projet avec une batteuse et un saxman, Syl Sylvain & the Teardrops. On trouve sur cet album un sacré coup de génie intitulé «Dance Dance Dance». Énorme car joué au sax, you know I love you babe, New Jersey on the beat, cœur battant de solo sax, merveille impérissable. Il y a tout le son du monde dans cette merveille, Syl est un crack de la résonance du sax dans le son. Il sort aussi le vrai son pour «Formidable», vrai son tout du long, Solo Syl explose la frontière de la power pop de Brill, c’est excellent, inspiré, vif argent, fouillé dans la masse, avec un Syl qui multiplie les effets de voix au chant persistant. Il fait de la Stonesy de clap-hands avec «It’s Love», mais il va trop sous le boisseau, c’est incendié de l’intérieurs, ça halète au bord du chemin. Mais il se vautre sur pas mal de cuts, comme ce «Crowded Love» au son trop putassier, on croirait entendre un bastard à la mode. Pire encore, «Lorell» qui sonne comme un tue-l’amour. Il renoue avec le big Brill dans «Can’t Forget Tomorrow» et ramène énormément de son. C’est l’autre hit de l’album. Solo Syl sait ce qu’il veut : du Brill. Son «Medecine Man» tient bien la route, avec une bassline ronflante et le big push du beat au cul. Fantastique petit Solo Syl, il reste à la hauteur de sa réputation. Encore de la bonne pop avec «Teardrops». Il grenouille dans la jouvence, c’est un killer popster, il explose 1000 fois plus que n’explosera jamais Graham Parker. Solo Syl sort du rang, il est du cru.

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    En 1997, il sort un nouvel album solo, (Sleep) Baby Doll, qui est en fait l’album de la nostalgie. Il y fait une version de «Trash» assez magique. Frankie Infante joue sur cette resucée bien remontée des bretelles, aussi vivace que la version originale. Version mythique de «Your Society Makes Me Sad». Solo Syl envoie un sacré clin d’œil à son vieux poto Johnny. Andy Sheppard coule un joli bronze de sax. L’hommage sonne comme un beau cadeau d’adieu. Solo Syl amène une fois de plus une incroyable profondeur de champ. Il chante en plus comme un dieu. Rien que pour ce tour de magie, il faut rapatrier l’album. Le «Paper Pencil & Glue» qui ouvre le bal réinstalle Solo Syl sur son petit trône de popster impénitent, il faut le voir rifffer sur sa grosse guitare blanche et construire la tension, il est assez balèze à ce petit jeu, c’est visité en plus par l’esprit du son. Quelle classe ! C’est beau et explosif à la fois, in your face. Il semble couler ça sous le boisseau d’argent du Brill. Il rend hommage à Bo Diddley avec «Oh Honey», il reste dans l’esprit des Dolls, c’est relancé à l’infini. On a là l’un des plus beaux hommages au Bo qui se puissent imaginer. Solo Syl ne déçoit pas les amateurs car voici «Hungry Girls» et sa fantastique allure. Solo Syl est le crack boom, il plane autour de lui un fort parfum de légendarité, et ça se mélange à la niaque et à la profondeur du son. Encore une belle merveille avec «I’m Your Man». Stupéfiante assise stompique, Baby I’m your man, hommage aux Pretties. Rudi Protrudi est dans les backing vocals. C’est amené au heavy trash de basse, on retrouve le Syl créatif, le mec qui a des idées fantastiques, le vif argent des Dolls c’est lui, il est bon de le rappeler. Sa version élastique d’«I’m Your Man» balaye toutes les autres. Il semble bricoler une bombe vite fait et ça saute. Boom ! On le voit aussi tremper dans la balladiverie du Queens où il a grandi («Another Heart Needs Mending») et propose avec «Forgetten Parties» l’instro ambiancier de rêve, un instro effarant de réalisme urbain.

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    Bon, les fans de Sylvain Sylvain se seront tous jetés sur le petit coffret pondu par Easy Action en 2004, New York’s A Go Go. On y retrouve l’album précédent qui s’appelle aussi Paper Pencil & Glue et le disk 2 est le fameux 78 Criminal$ réédité par Munster sous le titre Bowery Butterflies. Solo Syl nous fait le coup du New York Sound avec «The Cops Are Coming» et «14th Street». Il sait mettre le paquet quand il le faut. Il renoue avec la vieille énergie des Dolls, avec des clap-hands et du son. Il va plus sur la power-pop avec «Emily». C’est le hit de Syl choo-choo-choo-choo. Il sait embarquer un hit de Brill pour Cythère. On retrouve aussi «Teenage News». C’était trop pop pour les Dolls. Johnny Thunders n’y croyait pas. C’est une autre veine. Dans «Kids Are Back», Solo Syl essaye de marier la petite pop avec des chœurs de Dolls, mais ça ne marche pas à tous les coups. Il tient pourtant la dragée haute au Brill, il ne fait rien à moitié.

    Signé : Cazengler, Sylvain est tiré il faut le boire.

    Sylvain Sylvain. Sylvain Sylvain. RCA Victor 1979

    Syl Sylvain & the Teardrops. RCA Victor 1981

    Sylvain Sylvain. (Sleep) Baby Doll. Fishead Records 1997

    Sylvain Sylvain. New York’s A Go Go. Easy Action 2004

     

    CALIFORNIA DREAMIN'

    Ah, la Californie ! Ses plages de sable fin, ses surfers, ses beautifull peoples, ses guitares gorgées de soleil, ne me remerciez pas de vous y emmener, l'ère hippie est terminée depuis longtemps, les temps ont changé, est-ce la métamorphose climatique qui inspire de nos jours les groupes métalliques, plutôt que de chercher à répondre à cette fausse question, prêtons une oreille compatissante à quelques nouvelles formations de cette édénique contrée. Pour ceux qui n'aiment pas prêter, je vous rassure, nul besoin de vous fatiguer, le son est si fort qu'il squatte votre esgourde sans cérémonie. Et quand il ressort vous n'êtes pas pour autant soulagé, vous avez le tympan qui vibre durant au moins quinze jours.

     

    GULCH

    Le groupe s'est formé en 2016, entre Vera Cruz et San José, c'est son premier album chroniqué ci-dessous – on a rajouté en tête de gondole deux titres parus voici peu – qui a fait le buzz chez les amateurs de musique violente, cet appel d'air a été aussi suscité par des prestations de haut vol. Ont commencé par quelques moreaux enregistrés sur cassettes tirées à très peu d'exemplaires. Petits tirages mais rééditions successives avec goût inné pour vinyles multicolorés. Beaux objets. Signe des temps, sont eux-mêmes effarés du succès de leur merchandising à tel point qu'ils ont parfois l'impression d'être davantage des vendeurs de sweats à capuche que des musiciens.

    Le groupe a quelque peu varié : Elliot Morrow : vocal / Cole Kakimoto : guitars / Sammy Ciaramitaro : drums / Tim Flegal : bass. Il semble que ce dernier ait été remplacé par Mick Durrett et que le groupe ait été rejoint par le guitariste Christian Castillo.

     

    SUNAMI GULCH SPLIT

    ( Triple B Records / Mars 2021 )

    Prenons quelques précautions. Cet objet est dangereux nous n'en écouterons que la moitié, nous gardons l'autre pour la livraison prochaine. Sur ce modeste EP cohabitent en effet deux groupes : Sunami et Gulch. Si vous aimez le calme évitez de louer un appartement sur le même palier, ce seraient des voisins bruyants. Ce n'est pas que vous ne pourriez pas dormir la nuit, c'est que vous ne parviendriez pas à survivre le jour. Suffit de regarder la pochette dessinée par Brad Hoseley pour comprendre que ce sont deux génies du mal qui sont sortis de la lampe diabolique ( d'Alladin Sane, visez l'ambiguïté bowienne ), n'ont pas l'air contents mais comme celui qui représente Gulch est plus noir et davantage cramoisi que son alter ego, nous l'avons élu.

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    Bolt swallower : Assommage gratuit. Ne se pressent pas, il y en aura pour tout le monde, le vocal en prophétie politique pour l' ici et maintenant tout de suite, une bouche d'ombre qui vous agonise de votre propre réalité, et tout s'emballe car l'être humain a besoin qu'on lui répète l'horreur sociétale dans laquelle il se débat pour qu'il en prenne conscience. Surprise à la fin de la tonitruance, une douce musique imprègne l'atmosphère, que voulez-vous le monde est ainsi séparé, le bruit et la fureur pour les domestiques, la suavité et la douceur pour les maîtres. Accelerator : moins de deux minutes, il n'en faut pas plus pour que l'ouragan se déverse sur vous, hurlements, fureurs d'ours blancs, batterie affolée, guitares grondantes sans retenue, l'accélérateur court dans vos veines et vous détruit. La vie est une drogue qui mène à la mort. La violence décanillée de l'impact sonore pour vous rappeler qu'il n'existe pas de contre-poison. Constat froidement inéluctable. C'est ainsi. Comme cela. Pas besoin non plus d'en faire une maladie. Merveilleux shoot d'adrénaline qui vous aide à vivre

    IMPENETRABLE CEREBRAL FORTRESS

    GULCH

    ( Closed Casket Activities / Juillet 202O )

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    Belle couve. La première fois qu'elle m'est apparue s'est imposée à moi l'idée d'un artiste mexicain, un petit côté muraliste, tout faux, Boone Naka est originaire du Canada. A son actif deux seules pochettes rock de... Gulch. Normal elle ( ? ) est spécialisée dans les tattoos, les bikers de Vancouver doivent en être recouverts. Etudiante elle a adoré son prof, vieil hippie qui faisait écouter les Beach Boys à ses élèves – l'intro de cette chro n'est donc pas si déconnectée que cela – si ses tattoos participent de ce que l'on pourrait nommer des engrammes symboliques, cette toile s'inscrit dans un tout autre registre relevant d'une vision rituellique. Je ne sais pas pourquoi ( là je mens ) l'image m'évoque un ancien rituel toltèque, le don du sang, selon lequel la prêtresse verse l'eau de mort issue des quatre vierges qui ont été sacrifiées en l'honneur du dieu Tezcalipoca qui par traîtrise a pris le pouvoir sur Quetzalcoalt, c'est cette cérémonie sacrificielle qui forme la trame profonde et occulte du roman Le serpent à plumes de D. H. Lawrence.

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    Impenetrable cerebral fortress : ce premier morceau est le titre éponyme de l'album. Toute forteresse. si inébranlable qu'elle soit, suscite un impétueux désir de pénétration, de porter l'assaut pour la conquérir, ne soyez pas étonné par la violence de l'attaque meurtrière qui fond sur votre tour mentale. Beaucoup classent Gulch dans le metal hardcore. Ce qui est bien gentil, mais l'écoute de l'opus nous forcerait plutôt à reconnaître en lui un des chevaux fous du grindcore. Souvenons-nous que les étiquettes sont faites pour être arrachées. Folie furieuse, batterie folle, vomissures sauvages de vocal, grincements confus, volcan dévastateur en éruption. Vous ne reprendrez pas votre esprit. En moins de deux minutes l'ennemi l'a saccagé. Cries of pleasure, heavenly pain : batterie wagnérienne, guitares en sirènes d'alarmes, bombes vocaliques lâchées sans relâche, si votre esprit a éclaté il vous reste les plaisirs orgasmiques de la chair, si violents qu'ils s'apparentent à une séance de torture. Ejaculation précoce, moins de deux minutes, une émission de sperme équivaut à un rai de foudre qui vous transperce le corps. Self-inflicted mental terror : jamais quitte, l'être humain fonctionne à la manière d'une partie de tennis, la chair renvoie une balle de haine à l'esprit, ce morceau est autant une agression sexuelle qu'un viol de conscience que le corps s'inflige, encore une fois en moins de deux minutes une destruction totale, que rien ne subsiste tant que tout palpite, un désir de mort n'est pas la mort du désir. Intraveineuse phonique dévastatrice. Lie, deny, sanctify : vrilles de larsens et dégueulis de vocal, hachoirs de batterie sur les os de votre pensée, vocal époumoné, bruitismes éhontés, lorsque tout est foutu en l'air, il n'y a plus de haut ni de bas, la chair et l'esprit s'égalisent, vous prenez conscience de cette révélation à la manière d'une rafale de mitraillette qui vous traverse et baisse le rideau. Fuckin' towards salvation : ronronnements monstrueux d'une rythmique qui se dirige vers le cataclysme, vocal tassé à coups de pelle dans le bocal du mental, vous rampez dans l'enfer et l'horreur indicible réside en le fait que ce désir d'auto-destruction est aussi celui qui vous élève. All fall down the well : grincements insupportables, vocal de volatile égorgé, batterie tueuse, hurlements, foutez-tout en l'air, tripes et boyaux éjectés, vous étiez au plus haut et vous voici au plus bas. Encore plus profond que la mort. Shallow reflective pools of guilt : oreilles trouées par des sifflements impromptus et le vocal plonge dans les excréments puants de l'âme pour s'apercevoir que ce n'est pas grand-chose. Juste une idée de la réalité qui n'est pas tout à fait juste. Sin in my heart : ce n'est pas l'amour fou mais l'amour punk, une chanson volée à Siouxie et ses Banshees, intro romantique à la belle sonorité, mais le rythme se précipite, le gars s'égosille, la musique en devient presque symphonique mais le vinaigre de la rythmique punk vient vicier la confession, voyez-vous tout se passe dans la tête, chant de triomphe et de victoire, la forteresse reste imprenable.

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    Une boucherie sonore inqualifiable, nous sommes d'accord, mais la barbaque saignante arrachée à pleines dents sur le dos de la bête ( humaine ) l'on aime ça. Ce qu'il y a de beaucoup plus surprenant c'est que Gulch n'est pas vraiment éloigné de la postulation baudelairienne exposée dans Les fleurs du mal. Reconnaissons qu'ils hachent un peu trop leurs alexandrins mais question méditation métaphysique ils ont tout compris. D'instinct. Quant à la force de la musique, elle s'impose d'elle-même. Un fer rouge sur l'épaule du condamné.

    Damie Chad.

     

    *

    Un groupe un peu différent. Un disque étrange. Vient du Maine. Très simple à situer sans avoir besoin de regarder une carte, façade Atlantique, l'état tout en haut qui jouxte le Canada. Un groupe américain. Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais au dixième groupe venu de la patrie du rock'n'roll que j'écoute, je me dis que ce n'est pas mal, mais si de temps en temps ils pouvaient faire un effort et chanter en français ce serait bien. Mais non s'obstinent tous à jacter leur sabir incompréhensible. Tous ? Objection votre honneur, j'en ai dégoté un qui chante en français. Relativement ( franchement einstonnant n'est-ce pas ) sans accent en plus ! Sur tous leurs disques ! Un véritable parti-pris esthétique, mûrement réfléchi et assumé.

    UNE VOILE DECHIREE

    FORÊT ENDORMIE

    ( Red Nebula / 2020 )

    Couve romantique due à Jordan Grimmer, vieux rafiot de bois gréé en sloop à la voile déchirée sur une mer indocile qui poursuit sa route improbable tandis qu'au loin un soleil fractal s'insinue dans la noirceur tempétueuse de nuages sombres comme la mort. Les amateurs de jeux vidéos et de couvertures d'album metal trouveront sur le site de ce concept artist, ainsi qu'il aime à se définir, ses images d'outre-mondes de rêves et de cauchemars qui peupleront désormais leurs imaginations phantasmatiques.

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    J'ai toujours pensé qu'il existait d'étranges similitudes entre un groupe de rockabilly et un quatuor à cordes. Forêt Endormie n'est pas un groupe de rockabilly, donc ils ne se prennent pas pour un quatuor, descendent beaucoup plus bas dans l'ignominie, se décrivent sans complexe comme un orchestre de chambre, et il suffit de ne même pas leur accorder une oreille inattentive pour s'apercevoir qu'ils procèdent davantage de Debussy que du Blue Öyster Cult. Certains s'en tireront en proclamant qu'ils s'inscrivent dans le sous-ordre du metal neo-folk, je veux bien mais alors il s'agit d'un metal sans une once de fer. Ni d'argent, ni d'or, ni de platine.

    Jordan Guerrette est le principal instigateur de ce projet, sous prétexte d'une lointaine ascendance française, il a décidé d'écrire et de chanter en français. He's in love with the french language, la terre est peuplée de types bizarres. Le plus étrange c'est que ces originaux qui cherchent à se démarquer de la commune humanité qui les entoure sont très souvent les plus passionnants.

    Jordan Guerrette : guitare électrique, synthétiseur, harmonium, voix / Emmett Harity : piano, harmonium, synthétiseur / Sarah Mueller : violon / Laurent Viera : synthétiseur, voix / Maria Wagner : Clarinet / David Yearwood : contrebasse.

    Bientôt cette forêt deviendra cendres : concentrons-nous d'abord sur les paroles, certes c'est du français mais prononcé par un Amerloque, ce n'est pas que son accent soit à couper au couteau, pas du tout, mais il pose les mots à des hauteurs vibratoires différentes de nos grenouillages nationaux. Mais ce n'est pas tout, possède du vocabulaire mais quand il écrit il traduit de l'amerloque, les structures et les expressions sont différentes, cela pourrait donner un infâme galimatias genre traducteur d'il y a vingt ans, mais non, cela opère plutôt une espèce de tremblé poétique non dépourvu de charme. Accentué par des paroles assez mystérieuses, encore faut-il comprendre qui parle, ici c'est la forêt en attente de l'incendie qui la détruira. Pas de fable écologique, l'humanité n'est pas accusée, même si peut-être elle sera la cause du désastre qui s'approche, le problème est ailleurs, celui de la perception de la catastrophe par un organisme incapable de penser. Existerait-il un instinct végétal à l'instar de celui que nous accordons au règne animal. Ce langage sans mot, tout de sensation passerait-il par l'eau, quelques scientifiques ont évoqué, non sans subir les foudres et les moqueries de leurs confrères, la mémoire de l'eau, mais ici Jordan Guerrette semble avancer l'idée d'une prescience de l'eau. Idée révoltante pour les tenants d'une stricte logique aristotélicienne qui ne se sont jamais intéressés à cette notion très embarrassante d'entéléchie chère au stagirite car remettant en cause le principe du moteur immobile, autrement dit la croyance que toute chose n'est que la conséquence d'une cause. Voici un texte bien énigmatique et aux profondeurs vertigineuses. Dans un court topo son auteur nous prévient qu'il est à considérer comme l'expression symbolique de l'accablement qui saisit l'individu lorsque se profile la venue inéluctable de la mort. Transparence d'un bourdonnement qui surgit du silence, s'amplifie et s'étale en vastes vagues violonnantes, ondes de tristesse sur laquelle se pose la voix étirée de Guerrette qui pousse les syllabes à leur maximum d'intensité, tel un mourant qui s'essouffle à laisser un dernier message à ses proches, une élégie funèbre adressée au monde extérieur, la voix est parfois épousée de fragrance féminine dépourvue de toute charnellité, et la plainte du violon se tord sur elle-même tel un serpent à l'échine brisée qui s'enroule pour agoniser, ne reste plus qu'un doigté de cordes comme des gouttes d'eau qui s'effilochent d'une feuille d'arbre pour s'écraser à terre, alors s'élève un oratorio orchestral magnifique, l'ultime sursaut de la vie avant la fin. La mer nous attend : l'on s'attendrait à un déploiement d'extrême violence en rapport avec la voile abîmée du sloop sur la pochette mais non, une contrebasse funeste se fait entendre, l'on songe que vue de l'intérieur son architecture n'est pas sans analogie avec l'agencement des planches et des poutres d'un navire, une impression de calme magnifiée par le violon saisit l'auditeur, pas un mot, la mer serait-elle un refuge, une berceuse sans cesse recommencée. L'ancre est levée : quelques notes de piano comme traînées d'écume vivifiante sur le visage, deux voix, la masculine et la féminine en écho, l'espoir du voyage, de la dérive entrevue au nord s'élève dans les âmes, la mer est grosse de volupté idyllique, il semblerait qu'une pointe d'inquiétude sous-jacente... mais non tout est calme, serein, paisible. Nuages orageux : obésités de contrebasse peu à peu peuplées de notes cristallines et la clarinette qui klaxonne telle la conque des naufrages qui prévient en sourdine que le danger se précise, une note maintenue trop longtemps insiste sur l'imminence des orages, nous n'assisterons pas à la tempête, cette musique n'est pas anecdotique, elle se contente de suggérer la possibilité du possible. L'orage est entrevu en lui-même et non en ses relations avec le peuple des humains, sachez lire les images auxquelles vous vous identifiez.

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    Les champs négligés : l'attrait du néant, de retour dans le monde des hommes, les voix s'élèvent tel un chœur d'église en une splendeur oratoriale, ruissellement synthétique, que de ferveur, l'on se croirait en plein bonheur, mais non c'est le chant du cygne, l'homme s'est enfermé en une tour d'ivoire de solitude, il mourra pour ne pas avoir entendu les voix de la nature, pour avoir mal compris ce qu'elle chuchotait, ce n'est pas elle qui sera rayée du globe terrestre mais la race humaine impie. Est-ce un hasard si cet avertissement létal est celui qui jouit de la plus grande splendeur orchestrale. Existe-t-il une beauté qui soit ironie pure ? Cendres : retour au thème initial, à l'efflorescence instrumentale précédente, juste des cordes de contrebasse que les doigts agrippent, et une lourde plainte funèbre qui s'exhale, mortuaire. La forêt de nos songes a totalement brûlé. Lit de poussière : nous croyions être parvenus au bout, voici la dernière chance, le couple terminal réuni pour une impossible renaissance, triste musique et voix terne, des nappes sonores qui tombent en pelletées de terre sur le cercueil des illusions perdues, qui s'accroissent et s'accrochent au couvercle pour être sûre que rien ne le rouvrira, plus d'espoir, auto-destructivité nihiliste, majesté grandiloquente de la mort acceptée. Un soleil qui se couche plus tard : notes sereines, clartés entrevues, la voix s'attarde sur elle-même comme si elle ne croyait pas ses propres dires, le printemps est né, serait-on dans les quatre saisons vivaldiennes, après l'opulence des champs négligés de l'été, après la déréliction des cendres de l'automne, après l'hiver du lit de poussière, serait-ce le vere novo vivaldien, rien ne serait donc tout à fait perdu, ah cette cascade vive de notes de piano, le soleil se couche-t-il plus tard que prévu, à moins que le drame de la vie me donne droit à un dernier acte, mais n'est-il pas temps de mettre un terme à cette comédie. !

    L'opus est à considérer en son écriture comme une mini-tétralogie wagnérienne qui serait dépourvue de toute clinquance ( mais aussi de toute signifiance ) mythologique parfaitement en osmose avec notre époque qui est incapable d'ordonner le récit mythique de sa propre réalité, et n'ayant pas encore dépassé cet espace temporel que Nietzsche appelait la montée du nihilisme et dont il estimait le déploiement pour une durée minimale de trois siècles avant d'amorcer sa décrue.

    L'orchestration emprunte aux modalités de la musique classique sans s'aventurer dans les dissonances apportées par l'irruption de la modernité, elle se cantonne en ce que l'on pourrait nommer l'effet de saturation / décomposition phonique qui surgit dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, elle risque de déplaire aux oreilles des rockers pur et durs. Qu'y pouvons-nous si les pistes perdues du rock'n'roll s'égarent en des massifs jugés impénétrables par certains.

    Damie Chad.

     

    *

    Puisque l'on était dans le Maine, autant y rester. Sur wikipedia l'on apprend que 5 % de la population de Portland la capitale de l'état parle français. J'ai donc voulu savoir si tous les groupes du Maine s'adonnaient au french vocal et au néo-apocalyptic-folk comme Forêt endormie. Je n'ai pas poussé mon enquête très loin, le troisième nom que j'ai trouvé m'a vivement interpellé. Je me suis toujours senti une âme apollinienne, donc sans rien connaître d'eux j'ai jeté mon dévolu sur Apollyon, était-ce des néo-païens qui voudraient rendre un culte à l'impitoyable archer qui écrasa de son talon le serpent terrifique. Je ne pense point, si j'en juge aux croix inversées qui ornent leur pochettes j'opterais davantage pour des damnés de la première heure qui ont pris fait et cause pour Satan. J'avertis les kr'tntreaders qui ont aimé Forêt endormie, ici tout n'est que bruit, fureur et kaos. Du vrai rock'n'roll quoi !

    BUILT FOR SIN

    APOLLYON

    ( 2020 )

    Le groupe cultive une certaine opacité, un album numérique paru en 2015, un CD six titres sortis en 2016, une cassette de 11 titres live et ce Built For Sin numérique paru en 2020. Peu de photos, pas d'identité. Le tout est sur Bandcamp. La couve est des plus simples. Visages blafards et ombres noires. Vous pensez à ces photos par lesquelles les flics transforment, si avenante soit-elle, votre tronche en gueule d'assassin récidiviste. Ils ont gardé leur lunettes noires, point pour que personne ne les reconnaisse mais pour que l'on sache que ce sont des agents de la Bête, d'Anton Lavey, du réseau 666, pour qui vous voulez, pourvu que ce ne soit pas des bienfaiteurs de l'humanité.

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    Built for sin : plus qu'un titre : une profession de foi. Pas la meilleure. Au moyen-âge ils auraient fini sur un bûcher pour hérésie. Roulement de batterie et course de guitares, le titre est à l'image de leur revendication, carré, tiré au cordeau, un vocal échevelé et basphématique, arrêts brutaux pour repartir dans les deux nano-secondes qui suivent, un sacré batteur qui pétarade à la manière d'un hot-rod lancé dans le désert et alors que l'on croit que l'on va continuer tout droit, sans que la pression baisse ne serait-ce qu'un quart de pouce s'insinue une indolence rythmique, un balancement luxurieux attrayant comme un appel de syrènes alors qu'un solo de guitare prend feu tout seul. Bastar intoxicator : poinçons introductifs de haut voltage, toujours cette batterie devant et les guitares à sa poursuite, la voix qui chevauche le tout, c'est ultra-rapide, on n'a pas le temps de l'entendre passer, c'est ainsi que l'amour du mal s'insinue en vous, un mirage qui fuit et votre âme le suit sans que vous vous en aperceviez, ce qu'il y a de terrible c'est que la musique devient de plus en plus prégnante, de plus en plus violente, des tentacules de poulpe qui sifflent dans l'air, qui vous lacèrent, qui vous emportent dans des antres inouïs. Ectasies of violence : l'anévrisme est-il une extase, dilatation sonique sans équivalence, sans rémission, un drummin' de folie furieuse et des guitares lance-flammes, vocal agonique. Si vous n'êtes pas mort c'est que vous ne l'avez pas fait exprès. Death lust : gargouillements spongieux dans votre oreille, c'est la voix vomitique de la tentation, la luxure ne serait donc que la lumière qu'émet le corps qui brûle de la réalisation du désir, incandescence absolue, des pas cadencés sur votre corps, les légions du diable vous piétinent, et vous désirez cette annihilation féroce. Jamais un groupe ne vous aura procuré un plaisir féroce aussi vif. Dungeon creeper : attaque surprenante, il s'agit de monter à l'assaut du ciel, pour en chasser les derniers occupants à coups de batterie-mitraillette, cris de haine pour entraîner les troupes rebelles, blitz crackrophonique insupportable, submersion totale.

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    Winds of iron tyrany : rafales tempétueuses, voix martiales, la musique marche au pas, et ravage tout sur son passage, ascendances de guitares, gouffre de basse, éclatements de batterie, une chape de plomb étend ses ailes sinistres et englobe le monde, chants de victoire, monstruosités gutturales, rien n'arrêtera cette marche en avant. We came from the north : bruit de fond qui force et perce les tympans, déplacements de peuplades barbares, les loups d'Apollon lyncée sont lancés sur le monde, morsures sanglantes et incisives, la batterie roule telles les roues des chariots d'invasions sauvages. Eruption de criailleries finales. Blood moon death cult : nuit cultuelle, rituel maudit, le soleil est mort et la lune saigne comme un ventre de sang, catapulte vocale, grondements chamanique de loups, horreurs sans fin, la musique devient écrasante, les guitares crient, la batterie détruit tout ce qui passe à sa portée, pandémonium apocalyptique, folie universelle, walpurgis démentiel. Witch bitch : flamboyance des ronds de sorcière, liesse générale, chant de joie, à pleine gorge, une houle de foule qui déboule dans l'ivresse, triomphe, rondes sardanapalesques, fièvres explosives, cavalcade sans fin, carnaval des désirs libérés, une flamme qui éclate et purifie le monde entier des miasmes anciens. Délivrance. Treshhold : douces notes, oasis de silence, des pas d'enfants, des pieds nus qui se pressent vers le seuil du gouffre, coup sur coup trois hurlements zèbrent l'air telles des lanières de haine et le vocal devient une immonde et gluante bave de crapaud dans laquelle il fait bon se baigner et oindre son corps, réalité ou illusion, le son s'éloigne et revient, se rue en rut, s'interrompt, pour reprendre en plus violent, ici dans ce capharnaüm le bien, le mal, le rêve, le cauchemar ne présentent plus de valeur intrinsèque, apprenez à ce que le monde entier corresponde à votre volonté, respirez, rampez, reprenez votre souffle, et laissez-vous emporter par cette onde subtile et tellurique qui vous emprisonne dans ses anneaux de feu que vous traversez sans difficulté, en qui vous prenez force, joie et assurance, connaissez le rire des dieux et l'éclatement merveilleux de votre volonté qui s'empare de l'univers, libérant vos pulsions les plus acerbes, vous avez vaincu le monstre que vous étiez.

    Apollon ne m'a pas déçu. M'a fait connaître des guerriers plus sombres que l'orichalque noir qui sert de combustible à mon cerveau malade qui refuse de se soigner, qui préfère les thérapies de choc, qui déstabilisent la matière grise et élargit les anfractuosités latentes qui sont lieu de passage et de partage.

    Je n'arrive pas à comprendre que ce groupe soit si peu connu. Les guetteurs de kaos se sont sans doute endormis. Réveillez-vous !

    Damie Chad.

     

    XXXII

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

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    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    Voici quelques précisions

     

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    ''Autoroute 7 km'' indiquait le panneau, exactement ce qu'il me fallait, je ne tardai pas à m'enfiler à toute vitesse dans la bretelle d'accès au péage, peu de monde, les propriétaires à qui j'avais volé le Suv avaient pris soin de fixer sur le pare-brise le macaron qui donnait accès aux voies de télépéage, certes j'avais un tantinet ralenti mais maintenant j'accélérais comme un fou, les deux hélicos me suivaient sans faillir, je donnais mes dernières instructions :

      • Les filles tenez bien les chiens sur vos genoux, d'ici peu ça va tanguer !

    En effet ça tangua salement. Je montai le compteur à plus de deux cents et restaient sur la ligne tout à gauche, les hélicos suivaient bêtement comme des moutons que l'on conduit à l'abattoir, au loin se dessinait le tablier d'un ouvrage d'art qui enjambait les voies pour mener à une station service, à la vitesse où je bombais les autres véhicules étaient loin derrière, j'infléchis brutalement ma trajectoire sur la droite tout en freinant à mort, et m'arrêtai pile sous le pont, et repartis tranquillou en marche arrière sur la bande d'arrêt d'urgence, les hélicos emportés par leur vitesses firent demi-tour, j'arrêtai illico de jouer à l'écrevisse pour revenir me cacher sous le pont, les gros bourdons se mirent à tourner au-dessus de la structure de béton...

      • Damie on est bloqué, c'était la voix de Charlotte, si tu nous sors de ce piège je jure que jusqu'à mes quatre-vingts ans ta photo encadrée trônera au-dessus de la télévision dans le salon !

      • Mais enfin Damie – je dénotais une certaine anxiété dans la voix de Charline - on est fait comme des rats, qu'attends-tu ?

      • Moi, rien, simplement que le Chef allume un Coronado !

      • En effet, agent Chad j'allais oublier, que voulez-vous la voix enchanteresse de nos deux sirènes me faisait rêver, en plus quelle horreur, je suis un malotru, chère Charline, nous descendons tous les deux et vous prenez la place de devant, l'on y voit beaucoup mieux que derrière le chauffeur. Action !

    En quelques secondes le Chef se retrouva à la place de Charline, l'était manifestement en forme car dès qu'il fut assis :

      • J'ai bien peur que la fumée de mon Coronado ne vous importune, je me permets d'ouvrir la fenêtre, Chad, mon agent Chad, ne voyez-vous rien venir dans votre rétroviseur ?

      • Hélas, non Chef, je n'aperçois que la route qui flamboie et les hélicos au-dessus qui tournoient

      • Mon dieu, mon dieu – le Chef s'amusait comme un gamin – Chad, mon Agent Chad, ne voyez rien toujours venir dans votre rétro ?

      • Hélas non, mais si au fond très loin, un nuage de poussière de bon aloi !

      • Chad, mon agent Chad, démarrez sans émoi que j'allume mon Coronadoi !

    Je fis rugir le moteur du Suv et déboulai comme un boulet de canon hors de la protection du pont, les hélicos perdirent un peu de temps, j'en profitais toujours sur la bande d'arrêt d'urgence pour accélérer à fond, mais je ne suis pas un gars rancunier, je ralentis un petit peu pour les attendre, pas trop, enfin pas exactement eux, pour qu'un gros poids lourd lancé à fond les gamelles arrivât à ma hauteur, zut mon Coronado s'est envolé maugréa le Chef, j'écrasais l'accélérateur jusqu'au plancher, voyant mon manège, les hélicos tentèrent de me remonter, ils n'auraient pas dû, quand ils arrivèrent à la hauteur du camion, sa citerne explosa libérant une immense flamme qui monta jusqu'au ciel, j'exagère, assez haut pour embraser les hélicoptères qui s'écrasèrent en un infernal vacarme sur d'innocentes voitures de tourismes, quelques rescapés transformés en torche vivante couraient imprudemment un peu partout sur la chaussée au lieu d'appeler les pompiers sur leur portable. Comme il existe une justice immanente en ce bas-monde ils ne tardèrent pas à être percutés par de nouvelles voitures qui venaient s'encastrer dans le brasier...

      • Que vous disais-je ce matin, déclara doctement le Chef, pour ma part je ne me déplace jamais sans un Coronado Dynamitero dans ma poche.

    129

    Nous sortîmes sans problème de l'autoroute, la sortie était libérée, les autorités avaient décidé de la vider pour le passage des secours... Nous nous arrêtâmes auprès d'un petit bois, le Chef déclara qu'il était temps de tenir un rapide conseil de guerre après '' cet intermède lyrique, certes passionnant mais superfétatoire '' je rapporte ces mémorables propos tels quels pour les livres d'histoire du futur...

      • Vince dit le Chef, je compte sur toi pour cette enquête sur cette nouvelle mystérieuse et inquiétante apparition d'Eddie Crescendo. Tu restes sur la région avec Ludo et Brunette, tu sais comment nous joindre, à la première occasion l'agent Chad vous procurera un véhicule, quant à nous nous retournons à Paris pour un petit entretien avec l'homme à deux mains...

    Nous nous embrassâmes tendrement, il y eut même quelques larmettes furtives... Dès l'agglomération suivante je leur dénichais chez un concessionnaire une voiture toute neuve qu'il m'offrit d'essayer et qu'il ne revit plus jamais de sa vie...

    Note de la redaction

    Si les lecteurs désirent connaître les résultats de l'enquête de Vince Rogers relative à la mystérieuse disparition d'Eddie Crescendo, il ne les trouvera pas dans cette série des Rockambolesques, elles sont à paraître dans la Lon-box 3 de Vince Rogers, il se murmure qu'elle contient des vidéos qui risquent de porter le sbul dans les services secrets du monde entier, la CIA a déjà tenté de les intercepter, les Chinois sont dans la course, mais Vince veille jalousement sur ces documents qui seraient par leurs extraordinaires révélations capables de changer la face du monde...

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    Nous rentrâmes à Paris sans problème. Les filles nous quittèrent pour rejoindre leurs parents. Elles se souviendraient longtemps de leurs vacances. Ceux qui les regrettèrent le plus furent Molossa et Molossito qui avaient adoré voyager sur leurs genoux. Je dédicaçai une photo grand format de mon meilleur profil à Charlotte, je promis à toutes les deux que je les citerai dans mes mémoires, le Chef leur passa une bague cartonnée de Coronado Dynamitero, trop large pour leur index mais qu'elles portèrent en sautoir à l'aide d'une chaînette en or, puis en parfait gentleman il leur baisa le bout des doigts et leur dit au revoir.

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    Nous montions les escaliers qui desservaient le local du SSR, au fond de nous nous étions heureux de revenir dans notre base, toutefois au fur et à mesure que nous gravissions les marches, une idée me turlupinait, je finis par m'en ouvrir au Chef :

      • Cela fait quelques semaines que nous sommes partis et pas une seule lettre dans la boîte, c'est tout de même étrange...

      • Agent Chad, la même réflexion titillait mon attention... le Chef s'arrêta pour allumer un Coronado... bien entendu un homme à deux mains doit bien en avoir une de libre pour s'emparer de notre courrier, toutefois je soupçonne un coup particulièrement fourré...

    Les chiens nous avaient précédés et nous attendaient devant la porte, Molossito frétillait de la queue, mais Molossa posa son museau sur mon jarret droit...

    A suivre...

  • CHRONIQUES DE POURPRE 254 : KR'TNT ! 374 : JAMES HUNTER / DEVIL'S CUT COMBO / MATOS DE MERDE / CHEPA / SUBSELF / L'ARAIGNEE AU PLAFOND /GRADY MARTIN

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 374

    A ROCKLIT PRODUCTION

    LITTERA.INCITATUS@GMAIL.COM

    18 / 05 / 2018

     

    JAMES HUNTER / THE DEVIL'S CUT COMBO

    CHEPA / MATOS DE MERDE / SUBSELF /

    L'ARAIGNEE AU PLAFOND / GRADY MARTIN

    They call me the Hunter

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    Ce Hunter-ci n’a rien à voir ni avec Albert King ni avec Free - Ain’t no use to hide, ain’t no use to run/ Cause I’ve got you in the sights of my love gun - Oui, ça fait une bonne dizaine d’années que James Hunter fait son petit bonhomme de chemin, et depuis qu’un fabriquant de mythes à deux pattes nommé Daptone l’épaule, ce vétéran de la Soul anglaise est entré en vainqueur non pas dans Rome mais dans l’inconscient collectif des amateurs de Soul.

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    Enfin, pas tout à fait. Il n’attire pas encore les foules. À la Traverse, la salle était à moitié pleine. Ou à moitié vide, comme vous préférez. Tant pis pour ceux qui ont raté ça. Il faut dire que l’excellence était au rendez-vous.

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    Sacré showman que ce petit bonhomme. Éminemment sympathique au premier abord, avec un faux air d’early Robert Hirsch, vivace, prompt à la rigolade, terriblement expressif, pas avare de grimaces, usant de sa physionomie mobile comme d’un instrument, il embarque son public dès le premier cut, l’excellent «If That Don’t Tell You» tiré de l’album Hold On. James Hunter propose un numéro de cirque assez fascinant, directement inspiré de ceux des grands artistes noirs qui ont émerveillé l’Amérique pendant cinquante ans : il chante la Soul, le blues et le calypso avec une voix de Soul Brother à la Gary US Bonds, il joue de la guitare comme un manouche de Chicago et danse des pieds comme James Brown.

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    D’ailleurs sa petite corpulence et sa façon de stabiliser son corps dans le feu de l’action évoquent immanquablement James Brown. Il porte le même genre de petit costume anthracite boutonné et s’il esquisse des pas de danse, c’est pour rigoler. On voit bien qu’il adore la poilade. Il n’arrête pas de placer des mimiques entre deux solos killer flash. Il joue le jazz de Soul avec des mains de cordonnier, les doigts de ses deux mains enroulent les notes et semblent malaxer une pâte. Technique extrêmement sensuelle. On dirait qu’il joue à l’instinct et qu’il caresse le corps d’une femme offerte.

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    Sur scène, cinq vétérans de toutes les guerres l’accompagnent, claviers, stand-up, beurre et deux pépères affreusement doués aux saxophones. James Hunter s’étonne que la salle ne réagisse pas - On se croirait dans une librairie ! - Et pouf il balance une reprise des Five Royales, «Baby Don’t Do It», les deux pépères aux saxophones esquissent eux aussi des pas de danse concertés en snappy-snappant le tempo, tout ça prend une tournure affolante qui donne forcément envie de se replonger dans le monde magique des Five Royales, la salle tangue et James Hunter embarque son cut au firmament. Performer hors pair, il exécute aussi un petit numéro de virtuose avec sa Gibson jaune posée debout sur le pied, et quand il tape dans le r’n’b, il vaut largement tous les Staxers de l’âge d’or. Il fait ce qu’il veut de sa voix. Il croone comme un cake et screame comme un stroumph. Il chante sa Soul avec un tel déterminisme qu’il entre dans la caste des grands white niggahs contemporains, c’est-à-dire les géants des temps modernes, devenus tellement vitaux en ces temps de pénurie mythologique.

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    Les albums de James Hunter ne bénéficient pas de l’immédiateté de ceux de Lee Fields ou de Charles Bradley. James Hunter va vers un son plus calypso, de type early Gary US Bonds, c’est en tous les cas ce qu’inspire «If That Don’t Tell You», le cut d’ouverture de bal de l’album Hold On.

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    On a là quelque chose de très fin, à la lisière du mambo des îles. James Hunter peut chanter à l’accent fêlé, il sait crooner au clair de lune. Ses cuts dansants sont idéaux pour chalouper des hanches sur Coconut Beach, baby. Il se montre très coloré sur les slowahs de salon de thé de type «Something’s Calling». Il donne sa version du mambo ambiancier et revient toujours au good timey avec des cuts judicieusement orchestrés de type «A Truer Heart». James Hunter finit par captiver, car il ne force jamais la main du lapin blanc. Il calypsotte la calypsette, alors forcément, ça plaît énormément. Oh il peut aussi danser le jerk, comme le prouve ce beau «Free Your Mind» d’ouverture de bal de B. Mais au fond, il préfère les cuts d’allure intermédiaire de type «Light Of My Life», nettement plus ambianciers. Sa came reste bel et bien le swing des îles, épicé d’un soupçon de beat popotin. Avec «Stranded», il revient au jerk solide et bien senti. Ce diable de James Hunter connaît toutes les ficelles de caleçon. On a là un joli slab d’old school r’n’b. On peut dire que ça swingue comme au temps de Sam Cooke. Il boucle cet album bien rond avec un «In The Dark» bourré de feeling et chanté à la glotte fébrile, la seule qui vaille. Petite cerise sur le gâteau, c’est soutenu à la stand-up. Quel son my son !

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    Dans Shindig, Paul Ritchie affirme que le nouvel album de James Hunter, Whatever It Takes va ravir les fans d’old school rhythm ‘n’ blues. Et pouf, Paul cite les noms de Sam Cooke et de Ray Charles, comme ça, au débotté. Il parle aussi d’une stripped down production. Il va même jusqu’à insinuer que cet album devrait combler le vide laissé par les disparitions de Charles Bradley et Sharon Jones. En tous les cas, l’album est passionnant.

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    James Hunter dit s’être inspiré d’une obscure B-side de Barbara Lewis pour «I Don’t Wanna Be Without You», de Bobby Womack pour «I Got Eyes», de Johnny Guitar Watson, de Gatemouth Brown pour l’instro «Blisters» et d’Allen Toussaint pour «Show Her» - He’s a friend of our’s. Musically he was a mentor - C’est vrai, «I Don’t Wanna Be Without You» vaut le détour. James Hunter y groove littéralement le mambo. Il chante ça jusqu’à l’os du genou, cette merveille interprétative passe le Cap de Bonne Espérance. Il chante à la glotte fêlée, ça chaloupe sur la plage ensoleillée et les arrangements de cuivres intrinsèques apportent une touche de magie pure à l’ensemble. Il faut voir ces cuivres entrer dans le rond du projecteur et induire le génie mambique. Avec «Whatever It Takes», James Hunter va plus sur le blue beat. C’est tellement chanté qu’on frise l’overdose d’excellence. Ce mec pourrait bien devenir aussi énorme que Ronald Isley. Il possède tous les pouvoirs. On assiste à un nouveau Birth of Cool. James Hunter embobine aussi bien que Johnnie Taylor. Il semble agir en magicien sans même savoir qu’il est magicien. C’est l’apanage des cracks. S’ensuit une autre merveille intitulée «I Got Eyes», amenée à la vitesse du groove urbain. James Hunter y gratte des notes exacerbées. Voilà encore un cut stupéfiant de fluidité inspirée. On assiste au retour des arrangements de cuivres magiques dans «It Was Gonna Be You». James Hunter se fond dans le groove comme Zorro dans la nuit. Il chante à la glotte abandonnée. Il est sans doute le dernier grand chanteur magique de l’histoire de l’humanité. Tout est bon sur cet album. On pourrait aussi évoquer «Blisters» claqué au blisting de Gibson. Ce cat sait claquer une quenotte. Il sait même faire son Guitar Slim, aucun problème. Retour au mambo des îles avec «I Should’ve Spoke Up». Admirable velouté. On voit Major Lance danser plus loin sur la plage, avec Gary US Bonds, the calypso bad guy. Mais qui va aller écouter ça aujourd’hui ? Les albums de James Hunter sont beaucoup trop purs pour cette époque. Les accords de cuivres n’en finissent plus d’émerveiller.

    James Hunter est assez fier d’avoir joué avec la plupart de ses héros, mais il dit rester un fan avant tout - It’s good to keep a bit of that innocence. If you get too knowing, you do lose that spontaneity - Et pouf, il cite les noms de Chuck Jackon, Lou Johnson et Jerry Butler, ses idoles. Il bat tous les records de modestie en disant qu’il aimerait pouvoir sonner comme Ronald Isley - I can’t help feeling Jackie Wilson must have shit himself when he heard him - On sent qu’il est resté fan jusqu’au bout des ongles.

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    Son premier album sur Daptone s’appelle Minute By Minute. Il ouvre le bal de l’A avec «Chicken Switch», un doux rumble de calpypso, mais il chante ça façon Deep Soul. James Hunter frise son chant, c’est assez stupéfiant. On retrouve ses superbes arrangements de cuivres dans le morceau titre, un cut outrageusement coloré, dans des tons inusités. Ce mec cultive la finesse comme d’autres cultivent les betteraves. Il chante «Drop On Me» de l’intérieur du menton, comme s’il chantait de l’âme de glotte. Il pousse tellement loin le jeu de la subtilité qu’il frise la sud-américanisation des choses. Comme Dan Penn, il mange, respire, boit, vit la blackitude. Encore un cut imparable avec «Gold Mine». Voilà un shuffle pressé et jouissif, une véritable bénédiction. En B, il sonne un peu comme Ray Charles dans «Let The Monkey Ride», mais veille à rester dans l’ambiance enchantée d’une Soul des îles. «So They Say» sonne comme un hit de groove urbain signé Bert Berns. Les cuivres rehaussent le drapé d’or - They say life is short/ Love is blind - Encore un album digne des étagères de l’amateur éclairé.

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    Apparemment, James Hunter en a bavé. Paul Ritchie évoque en effet les petits boulots et le busking, c’est-à-dire chanter dans la rue pour faire la manche. Jusqu’à une rencontre avec Van Morrison qui lui aurait changé la vie. On entend en effet Van Morrison sur Believe What I Say. Ils se tapent un duo d’enfer, comme dit Dante : «Turn On Your Love Light». Extraordinaire charge émotionnelle ! Shine on me ! Ce diable de Van vampe sa Soul comme nul autre au monde. Ah les deux font la paire ! Arrive sans prévenir un extraordinaire shuffle de sax à la clé de sol et Van revient à la charge avec toute sa niaque irlandaise. Ils font tous les deux du Sam & Dave, c’est terriblement bon, joué dans les règles de l’art et ultra cuivré. On pourrait appeler ça la huitième merveille d’un monde ambivalent. James Hunter tape un autre duo avec Doris Troy : «Hear Me Calling». Pus jus de gospel batch. Doris entre dans la danse, elle attaque à la pointe de la Troymania. On dirait qu’elle a fait ça toute sa vie. S’ensuit un autre duo avec Van Morrison, «Ain’t Nothing You Can Do». James Hunter le prend en main, mais il n’a pas la grosse glotte de Van. On sent la différence quand l’Irlandais entre dans la danse. Avec «Out Of Sight», James Hunter va plus sur le r’n’b, il twiste le juke de Stax, c’est exactement l’esprit de ce vieux son sacré. Les coups de cuivres imitent la vieille Staxy fever à merveille. Nouveau coup de Jarnac avec «Don’t Stop On It». C’est un peu comme l’ombre décollée d’un profil, on se dit qu’il y a un truc. Mais comment un blanc peut-il être aussi doué ? Une fois encore, cet album atteint des sommets d’excellence. Ne cherchez pas de mauvais cuts sur cet album, il n’y en a pas. «Way Down Inside» sonne beaucoup trop américain pour un Anglais. Il swingue tellement qu’il démâte tout a-priori. Il passe du swing balladif («The Very Thought Of You») au mambo du clair de la lune («It Ain’t Funny») et revient au shuffle d’anticipation à la Ray Charles («Let Me Know»). Avec «I Wanna Get Old With You», il chante le rêve de tous les mecs : vieillir avec la fille qu’on aime bien. James Hunter fait sa cour sur fond de mambo des îles. Il rend ensuite un hommage direct à son héros Ray avec «Hallelujah I Love Her So». Il en a les moyens. Il recrée la frénésie du vieux Ray.

    James Hunter a une façon extraordinaire d’illustrer son art : «We seem to be getting the knack of turning out posher songs and at the same time they’re more in your face.» (Il semble qu’on aille plus sur des chanson chicos, mais en même temps, elles sont plus percutantes).

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    En 1986, il enregistrait sous le nom d’Howlin Wilf & the Vee-Jays. Sa botte secrète était une guitariste blonde nommé Dot. Il suffit d’écouter Cry Wilf! pour réaliser à quel point cette gonzesse était bonne. Il faut l’entendre partir en solo dans ce «Get A Thing For You» qui sonne comme un hit de James Brown. Dot est une acérée, une fervente, une précise. Quel son ! Dot claque sa dote de notes dans «Same Old Nuthin’». Elle atteint à une sorte de classe jazzy. Le problème c’est qu’à partir de là on n’écoute plus qu’elle. James Hunter revient à sa chère Barbara Lewis avec «Hello Stranger». Il adore le wap-doo-wap. Quel admirable crooner de clair de lune ! Il shoo-wappe son art au delà de tout ce qu’on peut imaginer. Avec «Get It Over Baby», il tape dans Ike. Ideal pour une killer-zoomeuse comme Dot. Elle intervient à la Ike, de façon incroyablement juste et claquante. Elle vole le show. S’ensuit un cut de guitar-slinger intitulé «Wilf’s Wobble». Dot gratte ses gammes à la régalade. Bel hommage au grand Little Walter avec «Boom Boom (Out Go The Lights)». Chicago hot sound ! James Hunter souffle comme un possédé dans son harp. Puis il nous fait le coup de Gershwin avec «Summertime», mais il le tape au caplypso. Il peut se permettre toutes les facéties. Il dispose de ce feeling vocal qui n’appartient qu’aux noirs. Encore un hommage de choc avec le «Further Up The Road» de Bobby Bland. On note la présence de cette brute de Don Robey dans les crédits. James Hunter chante comme un dieu, mais Dot se taille la part du lion. On reste dans les hommages de choc avec le «Mellow Down Easy» de Big Dix. Ainsi va la vie

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    On peut prendre n’importe quel album de James Hunter, on y trouvera toujours de bonnes raisons de s’émerveiller. Tiens, par exemple Kick It Around, paru en 1999 et produit par Boz Boorer, l’homme qui veille à présent sur le destin musical de Morrissey et qui fut un temps l’âme du rockab britannique avec les Polecats. On trouve sur cet album une merveille intitulée «Mollena», une sorte de balladif visité par la grâce, avec des chœurs d’hommes qui fondent comme du beurre dans les accords de cuivres. Ou encore «It’s Easy To Say», une sorte de mambo de rêve. James Hunter en épouse les courbes à la perfection. Il joue à l’apogée du style. Les joueurs de saxophone coulent de l’or dans sa voix colorée. D’ailleurs, c’est exactement ce qu’on vit sur scène à la Traverse : le sax ténor et le sax baryton transformaient le plomb du son en or des alchimistes. James Hunter chante son morceau titre avec le timbre de Johnny Gee, c’est-à-dire Johnny Guitar Watson. Et chaque fois qu’il tape dans le r’n’b, il fait des heureux. La preuve ? «Better Back Next Time». C’est du très haut de gamme à l’Anglaise. Ses goodbye baby sont des modèles du genre. Il peut flirter avec le Blue Beat comme on le constate à l’écoute de «Dearest». Il n’en finit plus d’affoler les lapins blancs. «Believe Me Baby» somme comme l’un des plus gros classiques de blues de Soul de tous les temps et «Night Bus» comme un hit des MGs.

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    On voit bien qu’en 2006, James Hunter essayait de percer. On le traitait de buried treasure, de trésor caché. C’est en tous les cas ce qu’indique le sticker collé sur la pochette de People Gonna Talk. L’album est d’autant plus précieux qu’il est enregistré au Toe Rag Studio de Liam Watson. Ça démarre avec le morceau titre qui sonne comme un rêve de calypso finement teinté de blue beat. On peut même parler ici d’assise fondamentale. Et avec «No Smoke Without Fire», il nous fait le coup du funky stuff à la Famous Flames, pas moins. Il renoue avec l’extase du blue beat dans «You Can’t Win». James Hunter fait penser au porteur de flamme de la préhistoire, tel que le montre Jean-Jacques Annaud dans La guerre Du Feu. Il passe ensuite au swing de jazz avec «Riot In My Heart» - Baby don’t you know - Il swingue comme tous ces vieux big bands de Los Angeles, on a là un cut hyper joué, cuivré de frais et James Hunter joue goulûment sur sa Gibson jaune. Il surchante son jive à un point inimaginable. Le voilà parti chez Benny Goodman. On le voit aussi claquer des breaks de guitar-slinger dans «Kick It Around». Il fait de l’art en permanence. On pourrait qualifier «Don’t Come Back» de groove hunterien et «It’s Easy To Say» de bluette tortillée du cul. Les racines calypso remontent au devant du mix. On a là une fois de plus une merveille de délicatesse. Il termine avec un vieux shoot de heavy blues intitulé «All Through Cryin’».

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    Sur la pochette de The Hard Way, on le voit justement gratter sa Gibson jaune. Dès le morceau titre, il flûte son chant de glotte fêlée. Il semble s’améliorer avec l’âge. On a là une superbe pièce de pop ultra-conservatrice et petite cerise sur le gâteau, Allen Toussaint fait le guest. James Hunter cultive l’à veau l’eau du doux. On note aussi l’extraordinaire succulence de sa prestance dans «Tell Her». On reste dans l’enchaînement magique avec «Don’t Do Me No Favours», un cut jivy et juicy à la fois. Tout ce qu’il fait tape dans le mille. Il sort un son plein de vie, frétillant, digne du printemps, totalement sélectif, nah nah nah et vlan, paf ! Il repart en solo sec de picking, il joue la carte de l’âcreté et un solo d’orgue vient le chapeauter. Quelle décoction ! Il revient au mambo avec «Carina». C’est son terrain de prédilection. Il aime ça, oh Carina ! Les accords de sax viennent saluer les canons de la beauté pure. Il passe au shuffle d’anticipation londonienne avec «She’s Got Away». Il renoue avec le style de Georgie Fame, mais jette toute sa niaque dans la balance. C’est jivé à l’orgue. Il se situe ici dans l’essence du early British Beat, celui du Ronnie Scott Club. Il revient jazzer le groove dans «Ain’t Got Nowhere». Malheur aux oreilles incultes ! James Hunter repart en tagada de mauvaise gamme et claque ses notes à la volée. Il termine avec un «Stange But True» excessivement brillant. Il crée la sensation à la seule force du poignet. Rien qu’en jouant de la guitare, il est écœurant d’excellence.

    Signé : Cazengler, Hunter-minable

    James Hunter Six. L’Escale. Cléon (76). 10 mars 2018

    Howlin Wilf & the Vee-Jays, Cry Wilf! Big Beat Records 1986

    James Hunter. Believe What I Say. Ace 1996

    James Hunter. Kick It Around. Ruf Records 1999

    James Hunter. People Gonna Talk. Rounder Records 2006

    James Hunter. The Hard Way. Hear Music 2008

    James Hunter Six. Minute By Minute. Daptone Records 2013

    James Hunter Six. Hold On. Daptone Records 2016

    James Hunter Six. Whatever It Takes. Daptone Records 2018

    Paul Ritchie : Heavy Hitter. Shindig #75 - January 2018

     

    11 / 05 / 2018 / TROYES

    3B

    THE DEVIL'S cUT COMBO

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    Trois semaines sans voir un concert – c'est qu'en Ariège le rock'n'roll ne court pas les rues – suis prêt à donner mon corps à la science ( d'une jolie and expert country gal ), voire à signer un pacte faustien avec le diable, justement le grand cornu l'a délégué un de ces combos au 3B. La teuf-teuf y court, y vole et y plonge. Nous voici déjà devant le troquet, le quai pas de trop, où ce soir fait escale un rafiot venu tout droit d'Angleterre. Du Kent, pour ceux qui sont friands de précisions géographiques.

     

    THE DEVIL'S CUT COMBO

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    Le diable vous prend toujours par surprise. Vous croyez que pour concocter une de ces mixtures empoisonnées dont il détient le secret il vous convoquera dans les antres obscurs de ses cuisines infernales, erreur sur toute la ligne. Souffle coupé, je ne reconnais plus le 3 B. On me l'a changé. Métamorphosé. Jugez-en par vous même. L'on se croirait dans le décor d'une pièce d'Alfred de Musset. Piano droit sur la droite, avec lampe de chevet, escarpin effilé,  fiasque ambrée,  posés religieusement sur le plateau supérieur, une austère contrebasse sur la gauche, mais c'est au fond qu'il faut chercher l'erreur, caisse claire, cymbale et chalerston, l'incongruité est posée juste à côté, un magnifique abat-jour de salon à motif fleuri suranné, plus les franges comme on n'en fait plus depuis Louis XVI, campé fièrement sur son pied torsadé, exhibé tel le labarum sacré d'une légion romaine en marche.

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    En tout cas nos légionnaires ne portent pas le cimier réglementaire, tout au plus une large casquette qui leur mange le haut du crâne, pantalon-pro-zazou à larges bretelles, chemises blanches rehaussées de cravates fauves parsemées de teintes rouges, z'ont le look et l'allure classieuse des fils de bonne famille des années vingt décidés à s'amuser. Follement.

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    Bill Renwick égrène les premières notes de Hot Porc, tout de suite ça remue salement, boogise à mort, mais la surprise ne vient pas de là, la batterie bat le rappel et Paul touche à sa big mama. Un doigt, deux doigts, z'avez l'impression qu'un orchestre de quarante musicos vient de démarrer, une épaisseur de son délirante, jamais entendu cela de toute ma vie, un volume sonore jamais égalé, et le bat-man comment fait-il pour taper si fort sur sa clairette, ça tonne comme une grosse caisse ! Invisible cylindre pourtant. Ruse anglaise ! Croyais que la caisse posée négligemment devant était juste un élément du décor servant à placarder une affiche old-age, ben non, c'est un gros caisson à pédale trafiqué qui sert de grosse Bertha. Comprends un peu mieux le mystère de cette intumescence, chaque fois que Paul tire sur une corde, la royal navy derrière vous lâche en douce un exocet sous la ligne de flottaison, cela demande une précision diabolique, mais vous pondent le bébé automatiquement sans même y penser. Bill possède un micro qui lui surgit d'entre les jambes, un périscope de sous-marin qui observe la côte ennemie, mais il ne s'en sert que pour les chœurs, le vocal est assuré par Robert Hiller, infatigable, l'on ne saura jamais comment au bout de trois sets ses cordes vocales ne se sont pas cisaillées toute seules, même pas éraillées d'un demi-dixième de ton, y met tant de cœur et de vaillance que pour un peu on en oublierait la grosse guitare jazz qu'il tient entre ses mains.

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    L'a l'art de passer les accords comme vous négociez les doubles zigzag dans une course de côtes, à tous moments vous vous dites qu'il n'y parviendra pas, qu'il va y avoir de la tôle froissée et du sang sur le pare-brise, vous verriez la maestria avec laquelle il se faufile dans les épingles à cheveux, les deux roues à vide sur le précipice mais le moteur en reprise qui vous pousse un glapissement de renard écorché vif et déjà les quatre pneus vous dégomment l'asphalte à toute vitesse.

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    Je me répète Bill est au piano, non c'est un mensonge, c'est un synthé(atti)seur qu'ils ont encastré dans le vieux meuble, s'il n'y avait pas le voyant vert allumé vous n'y verriez que du feu. Les deux mains de chaque côté du clavier – oui docteur, c'est grave et le mal est aigu – mirez bien les touches, vous les caresse à la façon d'un kleptomane, l'a ses trucs, la senestre qui pompe à mort un tangage de feu roulant comme pour un massage cardiaque et la dextre qui insiste plus de trente fois sur la même note, z'avez l'impression d'un fa-dièse épileptique secoué de commotion cérébrale, ne parlons même pas de ces tranchants de karaté – uniquement de la main gauche – mais ce que je préfère c'est quand il réunit ses deux battoirs – assez larges pour y découper la dinde de Noël - qu'il écarte les doigts, laisse le tout retomber, un dessin animé de deux pattes de canard qui claudiquent gravement vers la marre salvatrice et en même temps l'allure d'un prêtre qui s'en vient à toutes jambes vous refiler l'onction finale.

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    Le guy avec ses baguettes sur sa chaise c'est George Chessman. L'est blond comme un anglais et vous a la distinction british au dernier degré. Visage en lame de couteau et sourire enjôleur. Le gars qui ne peut se retenir de s'incliner pour faire un baise-main à la première demoiselle qui passe et qui vous envoie un direct mortel au foie du garçon-coiffeur qui l'accompagne. Genre amiral Nelson sur le Victory, n'arrête pas par en dessous de faire tonner son plus gros canon de marine, et par dessus il peaufine, un battement de charley par-ci ou par-là, l'a l'air de réfléchir profondément avant de vous tapoter un rythme sur la caisse claire, un coup de cymbale par hasard, en fait un feu de mousqueterie, une grêle de balles meurtrières qui vous tombent dessus sans crier gare, rigolard qui tape dans le lard et hilare dare-dare, le train entre en gare et vous roule dessus.

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    Paul Kish l'a kitché sa casquette sur la hampe de la big-mama. S'en sert comme d'un porte-manteau. De temps en temps il condescend à toucher une corde. C'est comme pour les verres, avec trois doigts c'est bonjour les dégâts. Un chasseur à l'affût. Un tireur d'élite. Touche la cible à chaque fois. Souvenez-vous que c'est vous. Entre les deux yeux. Vous n'y voyez que du bleu. Marron à tous les coups. Le pire c'est qu'il engendre le son le plus sinueux que je n'ai jamais entendu. De ses gros fingers boudinés à peine a-t-il frôlé une corde qu'une symphonie d'harmoniques s'échappent des esses de sa big mama comme un essaim d'abeilles dont vous venez de renverser la ruche. Des venimeuses, des colériques, non ça ne bruisse pas comme un rideau de soie froufrouté par une légère brise, ça vous aboie dessus comme un saxophone atteint de delirium tremens.

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    Je vous préviens, ces quatre gars sont dangereux. Seuls, pris un par un, vous avez une chance sur mille de les abattre, hélas, ils sont toujours tous les quatre au taquet. Jouent ensemble comme un seul homme. S'arrêtent de temps en temps pour se servir un   gobelet de whisky. Un rituel que l'on sent profondément ancré, qui leur sert de grigri. De grizzli plutôt. Jugez-en par les titres : Pass the Bottle to Me, Botton Shelf Bourbon Meldown, Monkey Shoulder, apparemment ne sont pas des fans du retour de la prohibition. Convenons que pour l'énergie qu'ils dégagent, z'ont besoin d'un carburant hyper vitaminé. N'ont pas arrêté de stomper comme des fous furieux. Les titres parlent d'eux-mêmes, Stomp the boogie, Shake that Boogie Baby, en plus vous trompent sur la marchandise, Be Cool, Quiet Bay, furent des espèces de tornades endiablées, à vous déraciner les gratte-ciels de Manhattan. Trois sets, bien sûr puisque 3 B, le premier avec un arrière-goût de pulsion jazz-swing, le deuxième qui vous a stompé le public à mort, et le troisième, carrément rock'n'roll, cite Bill Haley mais sans ajout cuivré, pour la simple raison qu'ils vous démolissent le bastringue avec une telle force que vous n'en ressentez pas le besoin.

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    Peu de monde – il faut l'avouer – sur les trois premiers morceaux et puis la déferlante, la salle n'a pas débourré – sometimes words have two meanings – d'un iota, un embrasement total, une frénésie innombrable, une chienlit  aurait proclamé le fameux Général, des danseurs fous dans la foule agglutinée. Des cris, des applaudissements, des rires, des corps contorsionnés. Un tabac monstre, que dis-je un bar-tabac avec PMU et brasserie, une soirée de folie. Un orchestre swing nous avait annoncé Béatrice la patronne – que nos englishes n'ont cessé d'appeler Misstress, le surnom lui restera-t-il ? - l'aurait dû préciser des fous furieux de la pulsation, des acharnés du jump, des rockers. Ni plus, ni moins.

    Une mention spéciale à Fab pour le son et à Laura qui du haut de ses dix ans lors du deuxième interset a su établir un dialogue des plus enlevés avec nos musiciens d'outre-Manche, manifestement ravis.

    Damie Chad.

    ( Photos : FB : Béatrice Berlot / Fabien Hubert )

    12 / 05 / 2018

    LA COMEDIA / MONTREUIL

    95ALLSTAR PUNK' EVENT

    CHEPA / MATOS DE MERDE / SUBSELF

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    Toujours en manque de concerts. Direction immédiate ce dimanche soir vers La Comedia. J'y trouverais bien un os à ronger. Pas de panique, y en avait trois. Avec beaucoup de viande autour. Du premier choix. Bien saignante. La Comedia, ce n'est pas la galerie des Glaces de Versailles. C'est beaucoup mieux, au petit matin vous pouvez vous regarder sans rougir dans le miroir. Avec son entrée à prix libre, son décor déglingué, sa faune rock, son cordial Rachid, et sa programmation sans concession, l'est un des bars les plus rock'n'roll du pays. L'est à parier que dans deux quarts de siècle, les promoteurs avisés vous en feront une reproduction à l'identique pour les touristes. Aseptisés et sans futur. Sans présent aussi, ce qui est beaucoup plus triste.

    MATOS DE MERDE

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    Un poème punk en trois mots. Ne prenez pas Matos de Merde pour un groupe misérabiliste. Juste un ras-le-bol enragé. Dés-esthétisé, ce qui est déjà un parti-pris esthétique de grande virulence. Cinq sur scène. Deux chanteurs, le grand luxe en quelque sorte. Des paroles en français, inutile de tricher viennent du 91, des alentours de Juvisy. Paddy est aux drums. L'est la base. Il drume comme les nageurs crawlent. A force de bras. Vous martèle la chanson du début à la fin, sans queue ni tête, parce que cela ne s'arrête jamais. Et qu'il n'y a jamais eu de commencement à la rage de vivre. Et de mourir. Le punch rabique est inné. Vous l'avez. Ou pas. Inutile de venir vous plaindre si vous nêtes pas touché par la foudre. Z'avez sûrement dû rater quelque chose dans le ventre de votre mère. Donc ce roulement et puis à intervalles réguliers cette volée de bois vert asséné sur la caisse. Un galvaniseur d'énergie. Lorsque vous avez en magasin cette ruée vers l'or noir de la colère, ne vous reste plus qu'à plaquer les riffs de guitare. Le bruit pour se faire entendre. L'un qui vient de clouer le cercueil et les deux autres qui vous le brisent de breaks incandescents. Mrick qui arrose et vous froisse les oreilles de délicieux orages torrentiels et Aladin qui vous colmate les brèches par en-dessous. Deux mauvais larrons en foire qui s'entendent à casser les merveilles. Un rock dur et violent, super bien en place. Kefran crête échevelée et vocal mordant. Vous plante les mots comme des crocs de requins, la vindicte l'habite, l'a la classe, basse hargneuse en bandoulière, laisse souvent le vocal à Flo, qui assène les scènes chocs, chante et danse de l'ours, dommage que le chant n'ait été plus en avant de la pâte sonore. C'est sûr que cette manière de mêler voix et musique fait partie de l'éthique égalitariste punk mais des paroles comme La Rage Dedans, J'envoie tout Chier et TPTG auraient à gagner à être davantage perçues. Un set mené de main de maîtres. Un seul bémol à mon goût l'Everybody final qui sonnait trop ska, le mauvais côté du Clash. Mais un parcours sans faute.

    SUBSELF

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    Une set-list aussi longue qu'un marathon. L'on va vite comprendre pourquoi. N'auront qu'à jouer dix secondes pour nous en persuader. Subself, est un comprimé d'énergie pure. La décharge d'une pile atomique au radium. Dès la première note, l'on sait que ça déchire. Barrez tout de suite le ça, déchire tout court. Une déchirure, point à la ligne. Formation minimale, batterie, guitare, basse. Plus un chanteur. N'a pas le temps de vous envoûter de trémolos raciniens. L'est à l'unisson des trois autres barbares. Vous décharge interdite, tout et tout de suite. Un break de drum, une guitare en agonie, un appuyé de noir profond à la basse et un dégueuli de vocal gerbé qui vous éclabousse de haut en bas, de l'âme jusqu'aux pieds.

    Moins de trois minutes pour vaincre. Se moquent de vous convaincre. Préfèrent vous tuer sur place. Inutile de venir se plaindre. N'ont pas de temps à perdre. Vous envoient le splash en pleine gueule. Eux-mêmes sont exsangues à la fin de chaque morceau. Ont besoin de reprendre leur souffle. C'est d'ailleurs là la seule faiblesse de leur prestation sauvage. Pas bien longtemps, un maxi-maximum de vingt secondes, mais mal placées, donnent l'impression de ne plus rien maîtriser, y a comme un vide, un espace de trop, une coupure dans le film, une page sautée dans le roman, une béance, l'on aimerait – non pas qu'ils reprennent leur marche tout de suite car vu la décharge physique cela paraît impossible – mais que ces trous dans le gruyère sonore soient davantage pris en compte dans la scénographie existentielle de l'artefact rock'n'rollesque. Ne rien laisser au hasard. Penser à Mallarmé qui assurait que le blanc des marges et inter-strophique était l'élément le plus important d'un poème. Ou alors compter sur l'exaltation de l'assistance. Savoir magnifier la montée d'adrénaline suscitée par le vomito pantagruellique de l'orgie sonore. Ce qui demande vraisemblablement un public plus nombreux. Ce qui ce soir n'est pas le cas.

    N'empêche que Subself subjugue. Chaque morceau s'inscrit dans l'éjection d'une parabole parfaite. Des titres qui claquent comme des drapeaux de haine sur des barricades : Vermin, Consumerist Fever, Collective Will, I shot the Devil, Mister K, I Deal with God... de la bonne avoine additionnée de bourbon pour les chevaux fourbus d'une population encalminée dans les eaux plates de l'inaction. Subself vous remue salement de fond en comble. Ne vous ménage pas. Vous coagule la mayonnaise du cerveau en moins de trois. Musique radicale. Tout ce que nous aimons.

    CHEPA

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    Chépa qui c'est, mais vais vite finir par le savoir. Z'ont un batteur. Rien qu'à voir la précision maniaque avec laquelle il a monté ses fûts, l'on devina que c'était le genre de gars qui a dû à lui tout seul réinventer la machine à baratter le beurre à l'âge de cinq ans. Quand il s'est mis derrière les toms, l'on a su qu'on ne s'était pas trompé. Torse nu, teint glabre et cet air de batracien fou, une tête d'affolé, le mec qui vous fait un break d'enfer et dans sa tête il se dit qu'il aurait peut-être dû rajouter un coup de baguette de plus sur la cymbale, l'obéit à une règle simple, jamais moins que le maximum, toujours plus que l'impossible, en quête de la perfection absolue, donne tout ce qu'il a et rajoute en prime ce qu'il n'a pas, l'on ne chépa, ça peut toujours servir. Avec un tel roulement à billes c'est du tout cuit pour les autres. N'ont qu'à se laisser porter par le vent.

    Mais leur orgueil le leur interdit. Vous pagaient de toutes leurs forces pour se maintenir à niveau. Guitares tintamarre à gogo et basse qui file à quinze nœuds coulants. Z'ont un chanteur aussi. Le mettent devant. Imposant comme une tour de château fort. L'a du coffre, chante sans effort mais quand la musique devient trop forte il s'emporte et se met à growler comme dans un combo métallique. Pas très longtemps. Punk is not dead. Ne bouge que très peu, ne se perd pas en gestes emphatiques ou mélodramatiques. N'en dégage pas moins une charismatique présence. Paroles violentes, Fuck, Je Crache, Politique, Le Boucher, Chépa ne fait pas dans la dentelle.

    Chépa c'est comme une pierre qui roule depuis le sommet de la montagne. Au début, pas de pitié, vous écrase tout sur son passage, les femmes et les enfants d'abord, l'on en redemande, mais pente après pente le cailloux prend de la vitesse, l'est catapulté par son propre poids et son allure croissante, l'en arrive à ne plus toucher terre et à glisser sur le coussin d'air que son déplacement suscite. A tel point que parfois le son perd de son âpreté punkéosidale et se transforme en chant de liesse alternative. En tout cas, ça plaît aux garçons, s'entrechoquent comme des boules de billards sur le tatami. Moins gracieux que les filles qui se refusent – une fois n'est pas coutume à la Comedia - à entrer dans ces danses d'ours débonnaires.

    Chépa festif remporte la mise. Rafle les cœurs et la sympathie.

     

    Une bonne soirée, revigorante à souhait. Un monde éclectique, un guitariste qui entend pour la première fois parler de Bo Diddley, un vieux rocker qui ne tarit pas d'éloges sur le jeu d'Eddie Cochran, et un lycéen venu de Brest pour passer une soirée sympa avec les copains... les strates du rock'n'roll, le millefeuille explosif.

    Damie Chad

    L'ARAIGNEE AU PLAFOND

    Mildred : chant, flûte / Eva : choeurs, percussions / Guillaume : choeurs, percussions / Phil-Lou : batterie / Enil : piano, synthé / Typhaine : clarinette / Ruben : saxophone alto et ténor / Bob : guitare / Kim basse

    Enregistrement et mixage par Stéphane Bachelet à : Le Studio d'à Côté / Jouy-Le-Châtel 77 970 /

    Spider Circus Production / 2018 / SCAAP01 /

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    Franchement qui parviendrait à caser une telle smala sur une pochette ! Pour une fois la folle aragne a fait preuve de sagesse, s'est elle-même reléguée en quatrième de couverture, en réunion de famille mafieuse, z'ont refilé le bébé à Bérénice Dautry, une voisine qui a honoré le contrat en vraie pro. Pour le baby, pas de panique, l'ont emmailloté en momie égyptienne et vogue la galère, s'en sont débarrassé en le jetant à l'eau, à la nevermind. Lui ont offert tout de go le nirvana, bref un malheureux de moins sur terre. Ne soyez pas hypocrites, ne faites pas semblant d'être indignés, ne les accusez pas de cruauté, c'est spécifié sur la pochette, ils l'avaient loué. N'empêche que la découpe de ce clodo-hobo-saxo-solo qui pète le feu exprime merveilleusement la rock'n'roll attitude dèche rebelle. A contempler.

     

    Alcoholize yer name : toute la fanfare qui déboule en trombe, et hop comme par miracle, l'attaque foudroyante se transforme en collier de perles. Et puis en écrin pour le diamant le plus pur, la voix de Midred aux facettes coupantes. Une maîtrise stupéfiante, un squash vocal d'une perfection absolue, et la tribu derrière qui se permet d'étonnantes virevoltes au trapèze volant, mais Mildred n'en rebondit que plus follement dans les étoiles. Facilité déconcertante. Shoes : chaussent leurs chaussures de luxe. Une longue cavalcade musicale, un point de poussière à l'horizon qui grossit, grossit, grossit jusqu'à ce que Mildred se lance dans ce qu'il faut se résoudre à appeler un étonnant solo vocal – pratiquement voscat – des chœurs et des cuivres qui vous allongent la sauce au poivre, tandis que la voix coupante de Mildred caracole sur les hauteurs. Nothing else matters : reprise de Metallica, la ballade qui tue, une montée graduelle vers l'extase, avec station agonique sur le chemin de croix, le combo processionne emphatiquement et Mildred énonce les stations des saisons en enfer intérieures. Ne l'écoutez pas, sans quoi sa voix sera votre perdition. Judas : un truc à vous rendre gaga, des cuivres qui tirebouchonnent et la voix de Mildred impérieuse comme une trahison. Musique de cirque et les éléphants qui jouent au ping-pong avec la ballerine qu'ils envoient valser en l'air sans qu'elle perde son sang-froid et son souffle. Chase halt : ( + Alain Guillard à la flûte ) : dans la lignée du précédent, une espèce de duo à un seul partenaire, Mildred en meneuse de revue, un brin de Broadway, Mildred tambour battant, l'orchestre qui se faufile derrière la flûte, c'est si bon qu'ils remettent le compteur à zéro à plusieurs reprises et que l'on ne s'en lasse pas. Lonely boy : pointillés de guitare en tintements de clefs, et ouverture cuivrée, et l'orchestre qui se presse derrière, c'est un peu le morceau des musiciens, une belle parade, s'en donnent à cœur joie, les interventions de Mildred leur permettant de montrer leur virtuosité à coller à sa voix qui joue aux montagnes russes. Fortunate son : retour au rock'n'roll, Mildred en pointe, la voix en haut, et l'orchestre qui se permet d'audacieux ralentis, un saxo à la Clarence Clemons, et des choeurs à la devil Stones dans le barnum final. Papa Bob est un sacré arrangeur. Kingdom of a secondhand mind : ( + Stéphane Bachelet dans les chœurs ) : troisième morceau original ( avec le premier et Chase Halt ) de Mister Bob et pas de seconde main : Enlil au clavier, flots lents et majestueux, la voix de Mildred comme une caresse sur une blessure qui refuse de cicatriser, douceur des chœurs, Mildred parcourt les solitudes glacées du dedans, cuivres funèbres, le morceau s'arrête comme la vie au moment de la mort.

     

    Ce premier disque de L'Araignée au Plafond est une surprenante réussite. Le groupe a su canaliser sa fougue scénique et réaliser un huit titres étonnant qui marque bien la maturité précédemment acquise. Nous l'évoquions dans notre chronique 366 du 22 / 03 / 2018. A su progresser sans se renier. Mildred se joue des difficultés, impose une modernité du chant qui s'intègre magnifiquement dans une esthétique de saltimbanques. Bizarrement, malgré tout ce qui l'en sépare, ce disque renoue avec le capharnaüm américain des années vingt lorsque la musique noire explosait dans toutes les directions. Le mouvement rock s'est focalisé au plus près de ses racines sur le blues rural et urbain, tout en oubliant les joyeuses fanfares entertainementesques de la New Orleans. Par quel mystère, quelles influences l'Araignée au Plafond rejoint-elle cette veine exubérante et mélodramatique du music-hall noir, nous n'en savons rien, ce qui est sûr c'est qu'il n'y a pas sur le marché français actuellement de tels artefacts qui atteignent à cette qualité.

    Damie Chad

    JUKEBOX N° 377

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    Jukebox 377 – Kr'tnt ! 374. Le score s'amenuise. Nous les dépasserons au mois de juin ! Trêve d'enfantillages ! Passons aux choses sérieuses. Eddy Mitchell en couverture. Avec interview. De 1972 ! Chez Jukebox l'on repasse les plats de l'avant-avant-veille ! En plus je l'avais lue à l'époque ! Du temps où Schmall pédalait dans la choucroute et s'éloignait à tire d'ailes du rock'n'roll. En plus se pose un peu en monsieur-qui-sait-tout et en insupportable donneur de leçon. N'avait pourtant pas de quoi pavaner alors qu'il venait de sortir des horreurs comme L'arc-en-ciel et Le Vieil Arbre. En plus se permet de critiquer les Who et d'admettre du bout des lèvres la validité de Cream... Heureusement, à la même époque Dick Rivers se lançait dans l'aventure du retour aux sources. Faudra encore attendre deux ans pour qu'Eddy s'envole vers Memphis... Bref pour les nouveautés, lire la rubrique Actualités de Jean-William Thoury et ses chroniques de disques. Dans la revue Livres ne ratez pas la kro d'Alicia Fiorucci sur la bio de Bon Scott et celle sur Jimmy Page de Tony Marlow.

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    C'est d'ailleurs pour Tony Marlow que j'ai acheté la revue. Marlou le récidiviste. Nous avait enchanté avec ses articles consacrés aux guitaristes des pionniers, et voici qu'il recommence. Nous prophétisons un tome II au Jukebox spécial Rock'n'roll Guitare Heros ( de Scotty More à Brian Setzer ), recollection de papiers égrenés sur plusieurs années, paru en 2017, car Tony entame la nouvelle série avec Grady Martin, un peu le Big Jim Sullivan des pionniers, qui n'apparaît nulle part mais que l'on retrouve partout, derrière ( adverbe mal choisi ) en première ligne avec Johnny Horton, Johnny Carrol, Johnny Burnette et Johnny Hallyday. Devait aimer le prénom ! Mais aussi aux séances de Brenda Lee, de Janis Martin, de Roy Orbison, de Willie Nelson et d'Elvis Presley bien sûr ! Ne cherchez pas, dès que ça sonne bien sur un disque des années 50 - 60 vous avez toutes les chances de retrouver sa signature dans les crédits. Fut avant tout un guitariste de studio, mais si son nom n'a pas dépassé les frontières des amateurs c'est vraisemblablement à cause de cette aisance intuitive à coller systématiquement au morceau qu'il accompagnait. Grady Martin est le guitariste caméléon par excellence, le gars qui vous pose le solo d'une telle perfection qu'il s'impose avec une telle évidence qu'il semble avoir été créé de toute éternité pour être mis sur ce titre précis. N'oubliez jamais que la couleur sable du serpent du désert participe de son attaque foudroyante. Ni vu, ni deviné, invisible et mortel. L'est le maître du solo camouflé qui se révèle être un camouflet pour tous les autres guitaristes.

    Chez Kr'tnt ! L'on évite de prononcer le nom de Grady Martin ( et du mythique Studio B ) devant Mister B, notre spécialiste guitare, devient fou ( de joie ) à chaque fois.

    Damie Chad.