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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 721: KR'TNT ! 721 : TOMMY JAMES & THE SHONDELLS / GINGERELLA / DESTINATION LONELY / WILSON PICKETT / THE FIVE DU-TONES / TWO RUNNER / MARIEE SIOU / ASTRAL RUINS

     

     KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 721

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    29 / 01 / 2026

     

     

    TOMMY JAMES & THE SHONDELLS

    GINGERELLA / DESTINATION LONELY

    WILSON PICKETT / THE FIVE DU-TONES

    TWO RUNNER / MARIEE SIOU 

    ASTRAL RUINS

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 721

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs - Hanky crois-tu, Panky ?

     

             Chaque jour, on revenait de l’école aussi vite que possible, on prenait le raccourci par le Temple, on remontait la rue Jean-Romain à toute allure, puis on tournait aussi sec à gauche dans la rue Saint-Jean et, trois carrefours plus loin, on arrivait essoufflés à la salle de jeux.

             Dans la vitrine qui donnait sur la rue Saint-Jean trônait un énorme juke-box. La salle de jeux prenait d’abord la forme d’un long couloir. Tu passais devant des flippers. Il devait y en avoir une bonne vingtaine alignés contre le mur, avec tous ces petits loubards qui s’excitaient dessus, cling clong cling clong ! T’arrivais au fond et tu tombais sur une grande salle de forme carrée où étaient installés quatre big baby-foots à cinquante centimes la partie.

             À partir du jour où nous avons osé entrer dans cette salle de jeux, nous y sommes retournés quotidiennement, après l’école, et le jeudi après-midi tout entier. On se débrouillait avec l’argent de poche, et quand ça ne suffisait pas, on piochait dans le porte-monnaie des commissions. Il fallait des pièces. On était des malades du baby-foot. Mais vraiment des malades. On était devenus les deux frères «qui prenaient les vainqueurs». Deux branleurs invincibles. On défiait les cracks. On jouait le plus souvent contre des mecs nettement plus âgés qui portaient des blousons en cuir noir, des rouflaquettes et des bagues, des mecs du Chemin Vert ou de la Guérinère, disait-on, qui garaient leurs mobs sur le trottoir devant la salle. Ils nous regardaient avec un drôle de sourire en coin, mais quand on jouait, ça ne rigolait plus. Ils fermaient leur grande gueule. On les foutait fanny. T’as pas besoin d’être grand ni musclé pour gagner au baby, baby.

             Le baby, c’est comme le billard, ça demande une appétence pour l’addiction, et surtout du temps, énormément de temps. Le temps qu’il te faut pour développer ta petite technique, mettre au point tes roublardises à deux pieds pour passer le barrage de la barre à cinq joueurs du milieu, et maîtriser tes tours de poignet droit. Tu peux apprendre à marquer des buts de l’arrière en trouvant la trajectoire de biais, et pour l’attaque, il faut fignoler ses figures de style, savoir faire rouler la baballe sous le pied pour terroriser l’adversaire, titiller des petits va-et-vient, accélérer tout en gardant la baballe sous le pied, accéder à cette virtuosité qui fait croire à l’autre en face qu’il n’a aucune chance, choisir de cogner cette putain de baballe par le devant du pied ou par l’arrière du pied, l’impact n’est pas le même quand tu cognes avec le pied à l’arrière. Lorsqu’enfin t’as la baballe au pied face au défenseur, tu pousses à l’extrême le pathos de l’exécution finale, tu fais rouler la baballe devant la cage aussi longtemps que tu veux, tu passes du pied devant au pied derrière, tu fais bien durer le suspense, tic tic, tu fais ricocher la baballe entre ton ailier et ton attaquant central, et d’un tour de poignet fulgurant, tu fais tournicoter la putain de baballe autour du pied et tu la claques aussi violemment que tu peux, à en tordre la barre, histoire d’aller faire schtoooonnnguer la baballe dans la tôle de la cage ! Le schtoooong est parfois tellement percutant que la baballe rebondit et ressort, alors tu la re-schtooongue de plus belle. C’est ta botte de Nevers. 

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             Les flippers faisaient tellement de bruit qu’on n’entendait pas trop la musique qui venait du gros juke-box situé à l’autre bout de la salle. Mais un jour, au-dessus des cling clang cling clang et des rafales de schtoooonnngs à répétition, une chanson déclencha ce qu’il faut bien appeler un gros émoi. On tomba aussi sec sous le charme de ce slow-groove exotique et mystérieux, tu sentais ta tête bouger toute seule, les yeah du chanteur te filaient des frissons, tu découvrais l’état second, t’étais transcendé, transformé à jamais. Tu venais d’entendre pour la première fois «Hanky Panky» et t’es devenu dingue d’Hanky Panky, tu rêvais la nuit d’Hanky Panky, tu chantais My baby does the zan/ hanky panky en descendant les quatre étages. Tu chantais I saw her walking down the line en remontant les quatre étages. Ta vie s’est alors résumée à Hanky Panky. Cette obsession marchait de pair avec celle du baby-foot.

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              Quelqu’un avait à une époque jugé bon de me barboter quelques 45 tours, mais on n’en fit pas un fromage. Dans ces cas-là, on se dit que la vie est ainsi faite. Puis on a vu les Cramps tenter le coup d’une cover d’«Hanky Panky», mais ça n’avait pas marché car il manquait l’essentiel : le juke-box dans la vitrine de la salle de jeux. Ils n’ont pas su le faire groover.

             Et plus récemment, alors que nous étions chez Marc Z pour les interviews, l’EP Roulette refit une apparition. Nous menions les interviewes à deux. À la fin des séances, le collègue entrait en transe en farfouillant dans la prodigieuse collection de 45 tours de Marc. Comme il avait besoin de blé, Marc confiait au collègue le soin de vendre tous ces 45 tours rarissimes à la pièce sur eBay. Comme par miracle est apparu l’EP Roulette flambant neuf avec sa languette. Lui ayant raconté l’histoire de la salle de jeux, Marc accepta de me vendre «Hanky Panky» pour un prix symbolique. 

    Signé : Cazengler, Hankyllé

    Tommy James & The Shondells. Hanky Panky/Thunderbolt - Dave Baby Cortez. Count Down/Summertime. Roulette 1966

     

     

    L’avenir du rock

    - Gingerella donne le la

     

             L’avenir du rock sirote sa mousse au bar, bien peinard. Manque de pot, Boule et Bill déboulent.

             — Alors, avenir du rock, on boit en juif ?, lance Boule d’un ton qui ne laisse aucun doute sur sa répugnante intentionnalité.

             — Tu bois quoâ, avenir du froc ?, ajoute Bill d’un ton ostensiblement méprisant.

             — Ginger ale...

             — Ah voilà ! C’est plus fort que l’roquefort, tu peux pas t’empêcher de nous snobber la gueule !, lance Boule d’un ton qui ne laisse aucun doute sur sa venimeuse intentionnalité. 

             — Y va nous brancher sur les Ginger, Boule, tu vas voir, ce mec-là y l’est cousu de fil blanc, y se sert de nos pommes pour faire son cirque !, lance Bill d’une voix sifflante de haine.

             — Y va nous sortir le Ginger Baker, tu vas voir, Bill !

             — Boule, j’te parie dix boules qu’y va nous faire le coup du Ginger Wildheart !

             — J’tiens l’pari, tope là, Bill, y va aussi nous faire le coup du Ginger & Fred, ça va pas rater !

             — Tu l’vois pas venir avec ses p’tits yeux en trous d’pine ? Y va nous faire le coup d’Goldie & The Gingerbreads, tu vas voir, Boule !

             L’avenir du rock a l’habitude de ces deux gros cons : il les laisse parler. Il sait qu’ils vont finir par s’arrêter. Il sait pour les avoir vus à l’œuvre que la connerie ça peut épuiser une cervelle aussi sûrement qu’un gros effort intellectuel. Comme prévu, ils finissent par tomber en panne sèche et fermer leur clapet. Magnanime, l’avenir du rock leur concède ceci :

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             — Bon les gars, vous êtes bien gentils, tous les deux, mais vous oubliez le plus important : Gingerella.

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             C’est vrai que Tommy Adamson a des allures de rock star : petit costard noir, petits cheveux blonds, petites silver boots, petite gueule d’ange, grosse présence scénique et surtout grosses compos. Gingerella sur scène, pas compliqué : c’est les Kinks. Ils ont cette fantastique énergie Kinky et ce sens parfait du déroulé pop, avec un story-telling imprenable et des jolies poussées de fièvre anglaise. Un groupe anglais, ça fait toujours la différence, on peut prendre la chose par n’importe côté :

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    en matière de rock, les Anglais ont un truc que n’auront jamais les autres, c’est bien sûr la grâce naturelle. Tu le sens dès qu’ils montent sur scène et qu’ils attaquent leur set, ils jouent de manière totalement instinctive, tu ne sens jamais le travail en amont, c’est tout de suite en place et terriblement fluide. Ils prennent vite de l’altitude et ça t’embarque, le parallèle avec les Kinks se fait très vite, t’as ce mélange de soft psychedelia et de pop tonique, portée par des mecs taillés sur mesure. Tu crois rêver. Tommy Adamson et des Ginger boys reprennent les choses exactement là où les frères Davies les ont laissées en 1968 avec The Village Green Preservation Society, ils t’en mettent plein la vue. C’est même complètement irréel de voir un groupe de ce niveau dans un petit bar rouennais. Ils ont un cut bourré de panache qui s’appelle «Cabaret» et Tommy Adamson y injecte un joli brin de glam, of course. Encore du glam Kinky avec «Sofisticats», la qualité des cuts t’effare. Même chose vers la fin, juste avant le rappel, avec l’explosif «Party Girls», te voilà

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    au cœur de London town. Le petit lead guitar s’appelle Noah, il gratte ses poux sur la Les Paul de Jimmy Page, t’as vraiment l’impression de revenir aux sources, il ranime des feux très anciens, on se souvient de cette Les Paul orange, et cette façon qu’il a d’enrouler ses gimmicks à l’anglaise te plaît infiniment, il passe même des coups de wah avec ses boots noires de kid parfaitement dévoué à la cause. Rien que dans la façon de se tenir sur scène, il bat tous les records d’élégance. Il a l’air complètement out of his mind, mais peut-être est-ce son état naturel. Et son collègue

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    Tommy Angel Face gratte lui aussi des poux de Tele définitivement anglais dans leur essence, il tient les rênes du set et commence à bâtir sa légende.  Et puis t’as une section rythmique écœurante d’efficacité. Les deux cocos ne la ramènent pas, mais ça pulse à l’anglaise. En ton for intérieur, tu te dis tout va bien : tant que des kids de ce calibre monteront sur scène, le rock pourra dormir sur des deux oreilles. 

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             Au merch, ils n’ont que leur premier EP, Eat Your Heart Out paru sur le très beau label français basé à Toulouse, Pop Supérette. Attention, c’est sans le moindre

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    doute l’un des meilleurs mini-albums de l’année. Tommy Adamson attaque avec un poème fleuve, «Stacey’s World» et il tape en plein story-telling Kinky - Stacey is a girl of all repute/ For pulling off the stiches of her own parachute - c’est effarant de proximité Kinky, de prodigieuse élégance pop. Et dans ce cut qui n’en finit plus, ça repart toujours à l’enthousiasme pur. Il est encore en plein dans le raffinement élégiaque de Ray Davies avec «Miss Twenty Something», ça sonne même comme un hymne, t’as aussi de l’Hunky Dory sous-jacent. C’est le son de l’aristocratie du rock anglais, la forme d’art moderne la plus évoluée. C’est confondant. Tu fonds comme beurre en broche. Final exemplaire, solo en échappée libre et yeah yeah yeah. C’est miraculeux d’entendre ces mecs renouer avec l’âge d’or du rock anglais. Et ça continue en B avec «When Sunday Comes». Tommy Adamson t’embobine avec sa déliquescence à la Waterloo Sunset, il a des accents d’éclat Kinky dans sa voix tellement fruitée, il te scie par sa classe, par sa connaissance des arcanes de la Kinkologie, c’est un fabuleux retour aux sources de la Village Green Preservation Society, et tu sens poindre l’Hunky Dory dans le Waterloo Sunsetting. Ils terminent avec une «Fanclub» joliment tarabiscoté, bien enroulé et bien déroulé. T’en finirais plus avec ces mecs-là. Ils ouvrent la voie. Toutes leurs compos sont bonnes.

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    Signé : Cazengler, Givrérella

    Gingerella. Le Fury Défendu. Rouen (76). 21 janvier 2026

    Gingerella. Eat Your Heart Out. Pop Supérette 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - All the Lonely people

     (Part Two)

     

             L’avenir du rock ne s’imaginait pas qu’il verrait autant de trafic dans le désert. Bon d’accord, c’est pas le périf aux heures de pointe, mais quand même ! Avec tous ces erreurs qui vont et qui viennent, l’avenir du rock se demande si finalement, la réputation du désert n’est pas surfaite. Ça l’intrigue tellement qu’il a décidé de compter les erreurs. Comme il n’a ni papier ni crayon, ni ordi ni calculette, alors il compte de tête. Il en compte déjà au moins onze sur la dernière année : Sylvain Tintin porté par Abébé Bikila et ses trois frères, Lawrence d’Arabie, Stanley qui cherche Livingstone, Johnny Strabler et sa Triumph Thunderbird, the Night Tripper, Belphégor, Richard Francis Burton et son javelot Danakil fiché à travers ses deux joues, et il en oublie forcément. Quand on se nourrit de cailloux comme les poules, on a la mémoire qui flanche. Ah en voilà un  douzième ! L’erreur est petit mais distingué, âgé mais alerte, l’œil clair et le pied léger, il porte du tweed et le cheveu court taillé en brosse. Il tient un petit chameau en laisse sur lequel sont arrimés ses bagages. Il s’incline respectueusement devant ce déchet qu’est devenu l’avenir du rock :

             — Bowles ! Paul Bowles, pour vous servir...

             — Je suis l’avenir du rock... Soyez certain que je suis ravi de vous rencontrer sous ce Sheltering Sky.

             — Inutile de frimer, avenir du rock, nous ne sommes pas dans un salon littéraire. Par contre, votre délabrement me rappelle celui de William Burroughs. Le vôtre est plus avancé...

             — Bon ça va ! Pas la peine d’en rajouter ! Parlez-moi plutôt de votre destination...

             — Sachez bien mon pauvre ami que ce n’est pas la destination qui compte, mais la route ! Et vous même qui me semblez si hagard, en avez-vous une ?

             — Oui, bien sûr je n’ai qu’une seule destination : Destination Lonely !

     

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             Belle pochette, joli titre, big Voodoo : le nouveau Destination Lonely s’appelle Eat LSD, Pray To Satan, Love No One. Tu dis quoi ? Miam miam. En d’autres termes, tu te frottes les mains en bavant comme une limace. Avec tes grosses pognes moites, tu tripotes la pochette Voodoo, ah comme ils sont punk les trois Destination au dos ! T’as un Voodoo leaflet rouge à l’intérieur et un fat vinyle noir, alors tu lui poses aussi sec la question : «Qu’est-ce t’as adans le ventre ?» Réponse : un «Daddy ‘O» sourd-dingue, foncièrement trashé jusqu’à l’oss de l’ass par un killer solo infectueux. Et ça continue de ramper à ras des pâquerettes avec un «Nobody’s Friend» ultra chargé de la barcasse et allumé en pleine gueule par la wah du diable. Attention les gars, c’est un disk accidenté. Pas la peine d’aller chercher les Américains, t’as tout à la maison. Ta nouvelle destination c’est les Destination. Ça bout sous le couvercle qui danse le jerk. En deux cuts, l’album a déjà l’allure d’une bombe atomique. Encore du killer solo de gras double dans «Dead Letters», un Dead Letters monté sur un beat de type Muddy Mud. T’as là toute l’essence du garage des années de braise, et quand on parle de garage des années de braise, on pense bien sûr à tout l’In The Red Recordings, car les Destination viennent de là en direct. Cheater Slicks, bien sûr, mais aussi tout le reste, Bassholes, ‘68 Comeback, Blacktop, Dan Melchior’ Broke Revue, Hunches, Deadly Snakes et tout ce tintouin qui nous mettait alors en transe. Maintenant t’as tout ça à la maison. En B, tu vas tomber sur les accords sixties en couveuse de «Full Of Sorrow», pulsatif de type 13th Floor traversé de part en part par un killer solo trash dégoulinant de gras double. Nouvelle attaque frontale avec «Anything Else». C’est leur fonds de commerce, punch in the mouth et t’as le scream qui coule comme un fleuve de lave, t’as là un cut insistant qui t’harasse bien la paillasse et bien sûr un killer solo va te bigorner sérieusement la carlingue. Pas de problème, t’es là pour ça.

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             Si c’est pas encore fait, allez tous jeter une oreille sur l’After Chez Eddy, sur Canal Sud. Lo’Spider y mène le bal, comme Gildas au temps du Dig It! Radio Show. La playlist du 1er janvier est un modèle du genre.

    Signé : Cazengler, qui n’arrivera jamais à Destination

    Destination Lonely. Eat LSD Pray To Satan Love No One. Voodoo Rhythm 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Pickett c’est pas de la piquette

     (Part One)

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             Si tu veux tout savoir de la jeunesse de Wilson Pickett en Alabama, alors il faut lire le petit book que lui consacre sa frangine Louella, Don’t Let The Green Grass Fool You. Bon, c’est écrit avec les moyens du bord et un peu avec les pieds, mais l’ouvrage a le mérite de parler extrêmement vrai, et dans le cas de Wicked Pickett, c’est essentiel. Car Wicked Pickett n’est pas seulement l’immense Soul Brother que l’on sait, the black panther dont on s’arrachait les beaux cartonnés US sur Atlantic, c’est aussi un Docteur Jekyll/Mister Hyde qui, une fois bourré d’alcool et de coke, avait la sale manie de frapper tous ceux qui l’entouraient. Pif paf pouf !

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             Mais avant le stardom et les belles baraques sur la côte Est, il y a l’Alabama, un coin qu’il a passé son enfance à haïr - I was picking three or four hundred pounds of cotton a day. We’d work hard, from sunup to sundown, six to six. I’m so glad that I was able to get away from there - Il grandit à Prattville, au nord de Montgomery. C’est une famille de 11 enfants, et sa mère s’appelle Lena.

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             Quand il ne bosse pas sur le cotton patch - which he hated with a passion - le p’tit Pickett adore chasser et pêcher. Il se taille une gaule pour pêcher, et il chasse le lapin à la fronde. Il ramène des tas de lapins et les épluche. Le p’tit Pickett surnomme sa frangine Louella ‘Coot’. Coot rappelle qu’on paye les fils d’esclaves 3 dollars pour 100 livres de coton, c’est à peine mieux que de bosser à l’œil. Les blancs, qui étaient passés maître dans l’art de l’exploitation de l’homme noir par l’homme blanc, obtenaient des nègres un rendement meilleur qu’au temps de l’esclavage. Et comme le p’tit Pickett voulait être le meilleur en tout dès son plus jeune âge, il se levait à 4 h de mat pour aller cueillir le fucking coton, et quand les autres arrivaient, il avait déjà gagné 6 dollars. Six fucking dollars !

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             Et bien sûr il ne supporte pas l’école des blancs. On envoyait les p’tits nègres du coin dans une training school - Augusta County Training School - où on leur apprenait les trucs de base : cuisiner, prendre soin de soi et comment bosser pour les blancs. Les p’tits nègres sont baisés d’avance. Mais ça ne marche pas avec le p’tit Pickett. Il a flairé l’arnaque. Pas question d’aller dans cette fucking school. Côté cul, il est extrêmement précoce. Il a très vite une fiancée, Clara Kate, mais il lui cogne la gueule. Pif paf pouf ! - He was crazy about Clara Kate. She was his first girlfriend. But he would beat her up. He was mean with Clara Kate - Son père s’est barré à Detroit «pour préparer une vie meilleure à la famille», et comme le p’tit Pickett veut échapper au coton et à la fucking school des blancs d’Alabama, il n’a plus qu’une idée en tête : partir pour Detroit et rejoindre son père. Alors il engage de bras de fer avec sa mère en refusant d’aller à l’école. Elle lui dit que s’il refuse d’aller à l’école, alors, il doit quitter la maison et le p’tit Pickett lui répond : «Well Mama, I’ll see your later.» Et pouf, il se barre. Ça se passe en 1955. Il a 15 ans.

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             Il a une relation très dure avec sa mère. Elle n’a pas réussi à le dresser, même en lui cognant dessus. À Detroit, son père s’est bien sûr remaqué avec une autre femme, Helen. Le p’tit Pickett arrive à Detroit au bon moment, en plein boom du doo-wop. Il va chanter dans les églises et rencontrer Aretha et son père le Révérend Franklin. Puis Willie Schoffield le découvre et lui propose de venir auditionner pour les Falcons qui cherchent quelqu’un pour remplacer Joe Stubbs, le lead singer. Willie Schoffield est la voix de basse dans les Falcons qui viennent de décrocher un hit avec «You’re So Fine». Dans le groupe, il y aussi Eddie Floyd et Sir Mack Rice, originaire de Clarksdale (lui aussi voix de basse). Mack Rice va devenir légendaire, en composant des tas de hits, notamment le «Respect Yourself» des Staple Singers et «Mustang Sally» pour Wicked Pickett. 

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             Pickett se pointe à l’audition et chante «The Sky Is Crying». Alors Mack Rice dit à Schoffield : «Hey man that’s it. That’s the cat. Whoever the guy is, that’s the right guy there.» Et pouf, Wicked Pickett devient le lead singer des Falcons. Mack Rice continuera de bien s’entendre avec Wicked Pickett - Every time I ran across Pickett, we had a good time. He was kinda hard to get along with, so they say, but I never had a problem with him in my life.

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             Wicked Pickett reste à Detroit jusqu’en 1963. Son père ne parvient pas non plus à le dresser, alors ça se termine à coups de poing dans la gueule. Pif ! Paf ! Pouf ! Au passage, Wicked Pickett colle son poing dans la gueule d’Helen qui pousse son père à le foutre à la porte - He hit her in the mouth - C’est la signature de Wicked Pickett : l’hit in the mouth. C’est pendant le séjour à Detroit qu’il rencontre Dovie, l’une des femmes de sa vie - I met a lady, she’s real good to me - Mais au bout de 15 ans de pif ! Paf ! Pouf ! dans la gueule, Dovie finira par se faire la cerise. 

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             Le personnage de Wicket Pickett est emblématique d’un phénomène de société : ces fils d’esclaves qui ont grandi dans un climat de violence raciste ne pouvaient pas devenir des humanistes éclairés. Élevés dans un cloaque de haine, de misère, d’injustice et privés d’avenir, ils développaient des pathologies comportementales dont les proches faisaient fatalement les frais. La violence de Wicked Pickett est celle que les blancs lui ont inculqué, il incarne l’avatar d’une violence institutionnelle. Elle existait en Allemagne dans les années 20 et 30 contre les juifs. Elle existait de la même façon en Algérie, en Afrique du Sud, en Palestine. Et partout on retrouve les mêmes : les blancs, les colons blancs, les pires prédateurs, les descendants des culs terreux, ceux qui débarquent chez toi et qui te disent : «Maintenant, c’est chez moi.» Et ça continue encore aujourd’hui. Les colons et le colonialisme sont le pire fléau de l’histoire de l’humanité. Colonialisme/Capitalisme/Catholicisme : trilogie de la mort. Wicked Pickett est l’un des fruits les plus sophistiqués de cette violence institutionnelle. Quand tu réfléchis bien à tout ça, tu t’en étrangles de rage. 

             Quand Wicked Pickett voit qu’il stagne à Detroit, il dit à Dovie : «We are going to move.» Et pouf, ils partent à New York - I can do better in New York - Ils s’installent dans un deux pièces à Hollis, Long Island. Tout se passe bien jusqu’au moment où la coke arrive. Dovie dit qu’il va tourner sur un budget de 3 000 $ par semaine.

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    ( Maison de Pickett à Ashburn, circa 1988)

             Wicked Pickett est jaloux comme un tigre et il commence à devenir violent. Pif ! Paf ! Pouf ! Puis le couple s’installe dans une belle baraque à Englewood Cliffs, New Jersey : 5 chambres, 5 salles de bain, et des plafonds très hauts. Dovie subit le même sort que Ronnie Spector : pas question d’aller traîner dehors. Elle dit à Wicked Pickett qu’elle veut travailler, alors il lui fait installer un bureau au rez-de-chaussée, avec un téléphone rouge, et lui dit de répondre quand ça sonne. Elle passe ses journées dans le «bureau» en attendant que ça sonne. Personne ne doit adresser la parole à Dovie s’il n’est pas là. Mais ça ne l’empêche pas de courir les jupons. Wicked Pickett est comme il est. On ne le changera pas. Et puis Dovie finira par en avoir marre de prendre des coups, Pif ! Paf ! Pouf ! même si Wicked Pickett s’excuse. Elle sait qu’elle doit sauver sa peau et quitter ce dingue de Soul Brother détraqué.

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    (Wilson Pickett et Hendrix)

             Coot évoque brièvement la mafia, mais n’ose pas trop s’aventurer sur ce terrain. Elle rapporte cependant une anecdote hilarante. Dovie et Wicked Pickett se retrouvent un soir dans un club qui a pour étrange particularité d’être situé dans un cimetière. Le club appartient à la mafia - Oh if anything should happen, they don’t have far to go - Wicked Pickett est aussi allé chanter à Las Vegas, dans un club appartenant à la mafia. Mais Coot en reste là. Elle n’a pas les infos. On ira voir ailleurs.

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             Comme il ne veut plus que sa mère vive en Alabama, Wicked Pickett lui achète une baraque à Louisville, Kentucky. Devenu star et riche, Wicked Pickett claque son blé en voitures et en bijoux. Il claque aussi du blé au jeu. C’est Jerry Wexler qui a fait de lui une star. C’était pourtant mal barré, car Wicked Pickett avait enregistré une démo d’«If You Need Me». Wexler la refila à Solomon Burke qui l’enregistra pour en faire un hit. Quand Wicked Pickett est tombé sur le pot aux roses, il s’est mis à chialer comme un gamin. Mais Wexler va lancer sa carrière et l’envoyer enregistrer dans le Sud, chez Stax à Memphis. Coot n’a pas trop les infos, mais les gens de Stax n’aimaient pas Wicked Pickett. Ils sentaient que c’était un sale mec. C’est là qu’il enregistre «In The Midnight Hour». Wicked Pickett dit qu’il a tout composé et qu’on lui a imposé de partager les crédits avec Steve Cropper et Eddie Floyd. Mais il y a d’autres témoignages qui disent le contraire. Wexler envoie ensuite Wicked Pickett chez Rick Hall à Muscle Shoals, Alabama. Et quand il débarque à l’aéroport et qu’il voit arriver un blanc dans une old beat-up Chrysler car, Wicked Pickett pâlit. Il se demande dans quelle embrouille Wexler l’a fourré. En plus, il y a des champs de coton tout autour. Un vrai cauchemar. Mais Wicked Pickett retournera deux fois à Muscle Shoals. Puis il ira enregistrer chez American à Memphis, avec Tom Dowd et Tommy Cogbill. C’est là qu’il devient pote avec Bobby Womack, qui va rester l’un de ses collaborateurs et qui va lui composer des hits.

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             Coot relate aussi la tension qui existait entre Wicked Pickett et James Brown. Un soir ils sont tous les deux à l’affiche de l’Apollo, à Harlem. Wicked Pickett screame énormément sur scène et James Brown qui passe après lui n’aime pas ça. Alors il envoie Bobby Byrd trouver Wicked Pickett dans sa loge pour lui ordonner de pas screamer - Because there was only one screamer on the show - James Brown, bien sûr. Arrive le deuxième show de la soirée et Wicked Pickett s’est mis à screamer deux fois plus. Personne ne lui rabaissera son caquet, pas même James Brown. Plus tard, ils vont devenir de bons amis et même des voisins à Long Island. Mack Rice : «The only person who gave James Brown hell was Pickett.» Ils ont tous les deux le même mode de fonctionnement avec les musiciens : deux vrais tyrans - Everybody feared him. Nobody questioned him - Wicked Pickett fait régner la terreur en tournée. Une fausse note ? Un coup de guitare en pleine gueule. Autre chose : comme il n’a pas été à l’école, Wicked Pickett ne sait quasiment pas lire ni écrire. La seule chose qu’il sache faire, c’est compter son blé. Il conserve son cash dans une mallette et la trimballe avec lui sur scène.

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             Pas trop d’infos non plus sur Buddy Miles qui fit partie des Midnight Movers, le backing band de Wicked Pickett, avant que Bloomy ne vienne le lui barboter pour monter Electric Flag. Le saxophoniste Jack Philpott jouera ensuite pour les Isley Brothers, puis Sam & Dave et Joe Simon. Et puis après Atlantic, Wicked Pickett signe chez RCA en 1974, mais il n’aura plus d’hits. C’est le commencement du déclin, jusqu’à son dernier album, It’s Harder Now, paru en 1999. On reviendra dessus dans un Part Two.

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    Veda and Wilson

             Coot consacre la deuxième partie de son p’tit book à la famille. Comme Wicked Pickett plaisait aux femmes, il collectionnait les conquêtes - They loved the bow-legged intense panther of a black man with a sexy smile and swagger - Il a reconnu six gosses en tout : Lynderrick et Veda d’un premier mariage à Detroit, Michael d’une femme blanche et que Dovie a élevé, puis Soumaya, Saphan et Bernard. Alors Coot rentre dans le détail de la progéniture et c’est pas jojo, car Wicked Pickett en roue certains de coups. Pif ! Paf ! Pouf ! Roué de coups quand il était petit, Wicked Pickett reproduit le modèle. Pif ! Paf ! Pouf ! Michael est métis et c’est lui qui prend le plus de coups, avec Dovie. Puis Wicked Pickett branche son fils sur la coke. Soumaya revoit son père «heavily on drugs». Elle assiste à une shoote entre sa mère et Wicked Pickett qui la frappe à coups d’aspirateur, Pif ! Paf ! Pouf !, alors Soumaya frappe son père derrière le crâne ! Furieux, Pickett ramasse un pied de lampe en marbre et lui en colle un coup en pleine gueule. Ce n’est que ça. Pif ! Paf ! Pouf ! Wicked Pickett est tellement défoncé qu’il passe son temps à hurler et à cogner. Alors tout le monde se barre : Karine et Soumaya, Jean Cusseaux, Dovie. La dernière compagne de Wicked Pickett s’appelle Gail. Mais il est devenu un mec assez seul et assez triste. En 1994, il roule bourré et écrase un vieux de 86 ans. Il fait un an de ballon. Michael : «He was never clean. I’m sure he got high the day he died.» Et puis t’as la maladie, l’hosto et l’héritage, qui chez les blacks est toujours un épisode très compliqué. Surtout quand il y a du blé et de l’immobilier. On fait venir un notaire à l’hosto. Gail veut bien être exécutrice testamentaire à condition de recevoir 35 % du pactole. Wicked Pickett dit non. Il ramène le chiffre à 10 %. Gail lui dit qu’il peut se les carrer dans l’ass ses 10 %, elle n’a pas besoin de ça pour vivre. Alors Wicked Pickett remonte à 15 %. Elle accepte. Le frère Max est l’autre co-exécuteur testamentaire. Don Covay et Bo Diddley assistent aux funérailles. La vie est courte, ne l’oublions pas.

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             On reviendra sur les albums. C’est plus intéressant que cette vie de patachon. 

    Signé : Cazengler, Wilson Piqué (de la ruche)

    Louella Pickett-New. Don’t Let The Green Grass Fool You. Fulton Books 2015

     

     

    Inside the goldmine

    - Les Du-Tones, ça détonne

     

             Il avait le malheur de s’appeler Duton. Alors vous pensez bien qu’à l’école, ça y allait ! Dans le Duton, tout est bon ! Et hop, à la récré, tout le monde ou presque lui mettait la main au cul. «Dans le Duton, tout est bon !» Le pauvre Duton en pleurait de chagrin. Les plus grands étaient plus vicieux. Ils approchaient de Duton, lui passaient le bras sur l’épaule pour le rassurer et la vanne ne tardait pas : «Du... ton... Du... ton... Dubonnet !» Et ça éclatait de rire, wouarf waouarf wouarf ! On a souvent souligné la cruauté des gosses dans les cours de récré, mais avec Duton, ça battait tous les records. Les grands voulaient pousser le bouchon un peu loin et faire coller Duton avec sa réalité, enfin leur réalité. Ils commencèrent à chercher dans le dictionnaire à quoi ressemblait un vrai thon. Ils furent déçus de voir qu’un thon ne ressemblait à rien d’autre qu’une grosse poissecaille. Ils allèrent à la bibliothèque municipale et demandèrent à la mère Pichegru si elle avait un livre sur «les grosses poissecailles comme les thons». Elle leur dénicha une belle encyclopédie de la pêche en mer des Caraïbes et les grands flashèrent sur une photo d’Hemingway avec un espadon de 2 m suspendu par la queue à côté de lui. Ils demandèrent à la mère Pichegru si le ‘nespadon’ était comme un thon, et la mère Pichegru qui n’y connaissait rien répondit que c’était le cousin germain du thon. Alors les grands exultèrent. Ils mirent leur projet à exécution. La semaine suivante, on fit tous une curieuse découverte en arrivant le matin à l’école : accroché à l’anneau de voûte du porche d’entrée pendouillait Duton, plus mort que vif. On l’avait ligoté serré, enveloppé de papier alu sur lequel on avait dessiné au feutre de grossières écailles. Avec du ruban adhésif d’emballage, on l’avait bâillonné et fixé sur le sommet du crâne une épée en plastique. Comme le ‘nespadon’ d’Hemingway, Duton était accroché en l’air par les pieds. Dans le Duton, tout est bon.

     

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             Les grands auraient eu plus de problèmes avec les Du-Tones qui ne se seraient pas laissés faire comme Duton. On ne sait pas ce qu’est devenu le pauvre Duton, par contre, on sait très bien ce que sont devenus les fantastiques Du-Tones.

             Le plus drôle, quand tu regardes les pochettes des Five Du-Tones, c’est qu’ils sont six. Ils ont démarré dans un high-school de St. Louis et le lead s’appelle Andrew Butler.

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             Dans ses liners, Clive Richardson rappelle que 1963 était the year of the bird : un vent de bird craze balayait l’Amérique : The Dells avec «The (Bossa Nova) Bird», Dee Dee Sharp avec «Do The Bird», les Rivingtons avec «The Bird Is The World» et bien sûr les Du-Tones avec «Shake A Tail Feather», un hit signé Mac Rice et du prophète Isaac. Richardson rappelle aussi qu’ado il était fan de «roaring, gritty lead voice, fast tempo and thudding beat», et il est hooked par le single Stateside des Du-Tones qu’il parvient à se payer, en 1963 ! Des fois, ça vaut le coup de lire les liners, car bien sûr, les mecs qui les rédigent sont essentiellement des fans de la première heure. Richardson explique comment il est tombé sous le charme du «roaring baritone lead vocal» d’Andrew Butler. Il décrit tous les délices de ce hit intemporel - I’ve heard about the fellow/ You been dancin’ with/ All over the neighborhood - alors les quatre autres Du-Tones font «twist it/ Shake it/ Shake it baby/ Bent over/ Let me see you shake a tail feather !». Richardson parle ici de «wildest elements of rock’n’roll, R&B and gospel influences into a seminal Soul smash». Le hit sera bien sûr repris par les Purify, Ike & Tina Turner et Ray Charles dans The Blues Brothers. Les Du-Tones comprennent rapidement qu’ils sont coincés à St. Louis, alors ils prennent la décision d’aller tenter leur chance à Chicago. Et bien sûr, Richardson fait référence à l’excellent book de Robert Pruter, Chicago Soul. Ils commencent par croiser des gens comme Andre Williams et finissent par rencontrer George & Ernie Leaner du label One-Derful. Un label d’une relative importance, car on y retrouve les noms d’Alvin Cash, de McKinley Mitchell, d’Harold Burrage et d’Otis Clay. Richardson cite aussi les noms de Willie Parker, de Beverly Shaffer, de Josephine Taylor & The Sharpees (hello Jean-Yves), «only known within hardcore specialists circles to this day».

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             Richardson entre ensuite dans le délire des tournées. Leur manager Louis Tate leur paye un bus et les envoie tourner dans les états du Sud en compagnie des Du-ettes (elles aussi sur One-Derful, et dont l’«Every Beat Of My Heart» est un autre seminal Soul smash), et Johnny Sayles. Ils terminent cette tournée à l’Apollo d’Harlem. 

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             Dernière précision richardsonienne : les Five Du-Tones furent étiquetés «novelty dance», comme les Contours, les Isley Brothers, les Vibrations et les Rivingtons. Mais foin des étiquettes, Richardson cœur de lion donne son dernier conseil : mets ce disk dans ton player, bent over and let me see you Shake a Tail Feather !    

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             Pour entrer dans leur monde magique, tu as deux compiles, aussi belles l’une que l’autre. Tiens, on va commencer par jeter un œil sur la compile italienne Ring Of Stars. Pas de titre, juste The Five Du-Tones. Ils attaquent avec le «Shake A Tail Feather» qui est aussi le morceau titre de la deuxième compile, ils y vont au ah-ah, ça monte au shake/shake it baby et ça donne du wild Du-Tones, du wild incontrôlable. Le coup de génie de la compile s’appelle «Woobine Twine», amené au chant d’ange de miséricorde. C’est à tomber de ta chaise, ils montent l’heavy groove au chat perché de doo-wop infectieux. Ils figurent parmi les meilleurs représentants du Black Power, comme le montrent «We Want More» et «Come Back Baby», ils balancent un doo-wop gonflé de gospel Soul - We really got to love it - les voix sont délicates, comme des pattes de gazelles, par contre «Come Back Baby» flirte avec le wild r’n’b, les Du-Tones y vont franco de port. Ils bouffent le r’n’b tout cru. Ils sont extraordinaires. Leur «Get It» sent bon les semelles de crêpe au coin du juke et le c’mon baby, «The Flea» est axé dans l’axe, et ils montent le doo-wop de «Mountain Of Love» au somment de l’Ararat. Ils produisent les plus belles harmonies vocales qu’on ait vues depuis le temps des Drifters. Encore deux petites bombes avec «The Cool Bird» et «Outside The Record Hop», ils te défoncent la rondelle des annales avec un bassmatic taureau fou. Ces six Du-Tones ont une sacrée grandeur d’âme. Ils démolissent encore tout avec «The Ghouster», c’mon baby, it’s Ghouster time ! Cette belle épopée s’achève avec un «Chicken Astronaut» amené au wanna go to the moon

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             La compile de Richardson s’appelle Shake A Tail Feather - The Complete One-Derful Recordings. On y retrouve tout le saint-frusquin de la compile d’avant, le raw & primitive «Shake A Tail Feather», cet énorme r’n’b chauffé à blanc qu’est «The Flea», l’infâme «Come Back Baby» troué du cul, le wild punk r’n’b de «The Gouster» qui a perdu l’H au passage, le groove de jazz de «Nobody But You», les excellents «Cool Bird» et «Chicken Astronaut», et Richardson rajoute un «Sweet Lips» qui n’est pas sur le Ring Of Star, un fantastique heavy r’n’b qui tombe du ciel, même magie que Motown. Puis revoilà le vaillant «Woodbine Twine», têtu comme une bourrique et ce coup de génie complètement imparable qu’est «Outisde The Record Hop», les Du-Tones te labourent le champ en profondeur, avec des chœurs de folles. Et puis avec «Divorce Court», ils font les Coasters on speed. Ce qui fait deux compiles pour le prix d’une.

    Signé : Cazengeler, qui Du-conne

    The Five Du-Tones. The Five Du-Tones. Ring Of Stars 1996

    The Five Du-Tones. Shake A Tail Feather - The Complete One-Derful Recordings. Shout Records 2006

     

     

    *

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             Je n’y avais prêté que peu d’attention. Nous étions quelques jours avant Noël, ce joli petit mot calligraphié ne pouvait être qu’une sympathique manière de nous fêter de joyeuses fêtes, voire avec un peu d’avance une bonne année, je n’avais lu que la première phrase, remerciements à tous les fans qui bla-bla-bla…pas la peine de continuer j’aurais pu écrire la suite, certes avec moins d’aisance parce que l’anglais j’aime bien mais ces gens-là ont de ces manières de s’exprimer parfois étonnantes, et puis la maison était pleine d’enfants… bref je suis passé à autre chose. C’est hier soir que j’y suis retourné, tout compte fait ces derniers mois j’avais été moins assidu, j’avais même laissé un évènement important, tant pis pour moi, mais à voir cette photo de Paige Anderson toute seule, je me suis douté de quelque chose, non ce n’était pas un mot anodin dicté par l’actualité, juste l’annonce d’une époque révolue…

    TWO RUNNER

             Two Runner se sépare. Two Runner continue. Mais autant reprendre l’histoire le début. Enfin pas tout-à-fait, depuis notre livraison 512 du 25 / 01 / 2021. Depuis un moment plus de nouvelle sur Paige Anderson. Disparue corps et bien. Me vint alors l’idée de retracer sa’’carrière’’, une famille typique américaine, version bluegrass, le père la mère, la grande sœur les deux puinées et un petit garçon, au début le marmot était sur scène avec le reste de la smala, ne jouait de rien, trop jeune pour tenir un instrument, les enfants ont grandi, les parents se sont peu à peu esquivés laissant les jeunes pousses jouer seuls. La personnalité de Paige s’est affirmée au cours des années… En 2014 les enfants ont sorti chez Folkway un album, Fox in June   sous le

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    nom de Paige Anderson and The Fearless  Kin, la fratrie s’est peu à peu disloquée, plus de nouvelle. J’en étais là à la fin de ma chronique, je retourne sur You Tube pour vérifier l’orthographe d’un titre et plouf, ceci est le bruit de ce qu’André Breton  qualifia de hasard objectif, je tombe une vidéo de Two Runner, dès la première image moi qui ne suis guère physionomiste, l’est vrai qu’il y a aussi sa voix et son banjo, je reconnais Paige Anderson. Un cri de colère et de renaissance. Elle a tourné la Paige…

             Two Runner est un duo formé de Paige Anderson (guitare, banjo, chant) et d’Emilie Rose et son fiddle démoniaquement rawmantique. Parti de rien, de concert  en concert, puis de festival en festival, elles se font connaître, les anciens fans des années d’enfance de Paige sont vite rejoints par de nouveau, KR’TNT les suivra de loin guettant les nouvelles vidéos et leur premier disque…

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             Durant le dernier mois d’octobre je ne jette qu’un coup d’œil hâtif sur leur FB. Funeste négligence. En novembre elles sont en Europe. En première partie d’Alela Diane, habituée des salles européennes, qu’elles rejoignent sur scène en tant qu’accompagnatrices. Le 10 novembre à Paris !  

    (Photos de JeanMichel Iacono)

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    Elles rentrent au plus vite pour assurer courant décembre quelques dates. Le dernier concert aura lieu dans la salle locale de Grass Valley où elles habitent, le 19 décembre 2025. Leur séparation a été annoncée le 15.

             Mais Two Runner continue sa route. Paige accompagnée par un groupe. Un disque est en préparation.

             La roue tourne, la vie continue, nous serons au rendez-vous.

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    Damie Chad.

     

     

    *

              Grande est mon ignorance, jusqu’à ce que je lise son nom j’ignorais jusqu’à l’existence d’Alela Diane. J’avais donc l’idée de me renseigner et de chroniquer un de ses albums.  Voire plus si affinité. Sans doute le ferais-je plus tard. Goethe nous a prévenus les affinités sont électives. Or lisant sa maigre fiche wikipedia, deux mots français me sautent aux yeux, Alela Diane a été accompagnée sur scène par la chanteuse Mariee Sioux. Encore une fois je ne connaissais pas, mais le mot sioux a déboulé avec la force de ces hommes rouges qui ont annihilé Custer et son régiment. Bref quelqu’un qui s’appelle Sioux mérite d’instinct mon respect.

                      Immediao je pars sur le sentier de la guerre. Donc je cherche et je trouve. Une incongruité orthographique, parfois elle s’appelle Mariee Sioux et parfois Mariee Siou. L’existence disparitionnelle de ce ‘’x’’ me paraît aussi complexe que l’inconnue (introuvable) des équations. Je recherche, je retrouve : Marie et Sioux sont ses deux prénoms. Or ayant effectué quelques recherches sur le nom de son peuple dont elle est partie originaire Mariee apprend que ce nom n’est pas celui de son peuple. Il provient du français. Nos ancêtres ont simplifié en le réduisant à une seule syllabe le mot ‘’sioux’’ : Nadoweissew, désormais moins fatigant à prononcer. Pourquoi ont-ils choisi ce mot ? Parce que Nadoweissew signifie ‘’petit serpent’’ Comme ces tribus n’étaient pas particulièrement enjouées de voir leurs territoires envahis, nos trappeurs nationaux ont trouvé adéquat de les nommer ‘’les serpents’’, animal perfide par excellence, même quand ils sont petits, vous en conviendrez. Bref Mariee a supprimé ce X final qu’elle a considéré comme une marque d’insulte. Nous l’appellerons désormais : Mariie Siu.

             Nous écouterons son troisième album sur lequel nous retrouvons certains morceaux enregistrés sur ses deux premiers opus réalisés à la do it yourself, avec moins de moyens.

    FACES ON THE ROCKS

    MARIEE SIOUX

    (Grass Roots Records Co / 2007)

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    La couve réserve une première surprise. Deux intervenants : Maria Pugnatti : peinture / Jeremiah Conte : insertions dessin. La face 1 du CD  proprement dite ne représente qu’une partie de l’œuvre, il est nécessaire d’en regarder l’intégralité pour mieux en apprécier la force. Que représente-telle ? Un paysage fantomatique peuplé de fantômes. Ceux des indiens d’autrefois. Les arbres présentent d’étranges formes torturées, l’herbe de la prairie est décolorée, les silhouettes des animaux et de la tribu ne sont plus que des ombres blanches. Notons que pour beaucoup de peuples la mort n’est pas symbolisée par la couleur noire mais par le blanc. Le tableau se lit toutefois comme la représentation d’une époque d’innocence et d’harmonie révolue à jamais. Mais il y a cet arbre posé tel un totem bénéfique au centre, déjà pourvu d’un poids de réalité bien plus dense que le rideau de tous les autres, leur alignement semble vouloir dresser une ultime barrière dérisoire,  mais l’arbre tutélaire en ses racines abrite et maintient la mémoire du peuple natif, la transmission, les signes imprescriptibles des mains rouges de sang et blanches de mort, elles n’annoncent peut-être pas le retour, mais la présence indélébile de ce qui persiste, dans les veines vivantes des survivants,  dans les frondaisons bruissantes du dire de la poésie. Dans le coin à gauche la figure de Mariee Siou, elle n’est pas là pour se faire voir, mais en tant que gardienne des dires sacrés destinés à assurer la survie de ceux qui ont disparu et qui resteront, tant que le flot des paroles inspirées ne sera jamais interrompu.

    Le titre de l’album veut-il nous signifier que l’homme rouge est encore présent, que son sang innerve jusqu’aux rochers du paysage américain, ou comme pour nous, génération de rockers subversifs, qui pensons à la couverture de In Rock de Deep Purple, adresse-t-il un pied de nez à la célèbre sculpture géante des quatre présidents sur le Mount Rushmore.

    Maggie McKay : accordéon / Luke Janela : violoncelle / Jonathan Hiscke : basse / Gary Sobonya : mandoline / Gentle Thunder : bufallo drum, flûte indienne, cymbale, bâton de pluie, tambour basse / Mariee Siou : lyrics, guitare, chant.

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     Wizzard Flurry home : une belle mélodie, une belle voix, une douce ballade toute douce et en même temps virevoltante, des flocons de neige que l’on invite à rentrer danser dans la maison, elle chante si bien que parfois c’est comme si elle racontait une histoire, on imagine qu’elle parle, l’on pense à une enfant couchée auprès de sa mère dans un lit douillet, cette flûte qui  vrille si peu, cette voix si pure, et brutalement tout change, qui parle, la neige ou la chanteuse, l’on ne sait plus, tout a changé, est-ce une espèce de prière pour que cet instant de grâce dure toujours, l’on pense au Lac de Lamartine, l’on n’en n’est pas si loin, d’ailleurs il apparaît, ne serait-ce pas une espèce de méditation non pas pour que le présent dure éternellement mais pour que la grâce se transforme en glace et fige pour toujours la danse des danseurs qui dansèrent autrefois auprès du lac, la voix se tait, un instant magique qui a aboli le temps et fusionné les temporalités. Nous voici transportés sur l’autre rive du lac. Burried in teeth : vous avez la flûte, vous avez la guitare, vous avez Gentle Thunder qui tapote gentiment, puis Mariee Siou qui chante si bellement, un souvenir d’enfance, que tous connaissent, en France ce sera la première gorgée de café au lait qui passe sous les dents, des souvenirs s’éveillent en doux, Mariee vous entraine en de doux rêves oubliés, vous ne prêtez pas attention aux paroles, vous êtes si bien en vous-même, vous avez raison, car c’est une terrible chanson que nous conte Siou, celle de la vie intimement mêlée à la mort, car tout ce que vous dévorez n’est que de la mort, la chair des animaux, les baies des buissons, depuis des siècles les loups de la mort fantomatiques hantent les prairies, et nous-mêmes connaîtrons le même sort, nous serons dévorés à notre tour, nous serons comme tout ce qui a été vivant,   nous aurons ce regard venu du plus profond, englouti au fond du monde, qui alimente  nos yeux et qui peut-être est déjà en train de nous dévorer. Une véritable réflexion poétique sur la nature qui n’est pas considérée comme une bonne mère protectrice, un doux paysage fleuri, une naïve vision écologique, mais comme un effroyable processus destructif dont nous sommes autant les victimes que les acteurs. Nous sommes très loin de la vision idyllique des peuples indiens chère aux années soixante-dix, pas besoin de retour, le wild est déjà là, plus sauvage que nous le

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    pensons, nous mangeons les morts et les morts nous mangent.  Friendboats : avis aux lecteurs français ce morceau n’a rien à voir avec Les copains d’abord de Brassens.  Idem pour ceux qui se croiraient partis pour une joyeuse excursion en bateau  avec des amis. Ils sont déjà partis. Comment la voix de Mariee peut-elle atteindre une telle douceur, une telle pureté, comment peut-elle chantonner si légèrement, les barques funèbres dodelinent gentiment sur cette guitare obsédante qui les entraîne vers l’autre rive, beaucoup plus rapidement qu’il n’y paraît, il est question d’eau de mort et de feu destructif et libérateur, est-ce pour s’unir avec le peuple des amis disparus ou se retrouver broyé dans le renouvellement, le recyclage de la nature. Le morceau précédent répond à cette question. Wild eyes : un long morceau de plus de neuf minutes, une épopée sans héros, la vie simple de tous les jours, Papa et Maman, les remembrances de l’enfance, les doux trémolos de la flûte qui prend la parole pour raconter ce que l’émotion empêche de dire… Pas de nostalgie, il y a ces yeux sauvages, ceux des êtres chairs et chers, ceux de Mariie au regard de poëte qui voient plus loin que nous, qui possédons pourtant les mêmes yeux sauvages, la fin du poème est aussi forte que les vers les plus hallucinés de Victor Hugo dans Les Contemplations. Les yeux sauvages sont ceux qui regardent la mort. Et le feu destructeur qui nous ronge et nous consume. A tout instant. Le plus terrible dans cette ballade qui court sans fin, c’est que vous n’y trouverez aucun grain de nostalgie. Bravitzlana Rubakalva : Mariee  Siou n’est plus une voyante, elle a sorti sa plus mignonnette voix de petite fille, pour nous conter un véritable conte de fées. Attention, elle s’arrête pour mieux reprendre pas tout à fait de la même manière, une espèce d’imploration, car il n’y a pas de fées dans ce conte, d’ailleurs ce n’est pas un conte, un rêve, le rêve d’un pays de bonheur, de sérénité, il ressemble tant aux villages de toile perdus des nations indiennes, avant l’arrivée des blancs, avec l’immortalité en plus, mais sans doute notre interprétation fait-elle fausse piste, ce pays perdu ne ressemble-t-il pas à un village éternel sur l’autre rive de la mort, dans la vie rien n’est simple, car si la mort existe c’est parce qu’elle est déjà en nous, d’où cette soudaine supplication que nous pourrions la chasser de nos veines, de nos territoires charnels d’êtres vivants, ainsi, sans doute serions-nous immortels. Two

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    tongues : ce morceau est comme la suite du précédent ; une guitare grave et une  flûte branlante, la voix de Mariee envahie d’une fragilité extrême, parfois le passé revient plus fort que d’habitude, les fantômes des bisons semblent vouloir forcer les portes du réel, les gens à la langue bifide sont venus et ont tué les enfants, au temps des arrières-arrières-arrières grands-parents, la voix de Mariie se charge de tremblements et de colère, elle entre en communion avec son peuple, il est là tout près, dans les herbes, les visages transparaissent dans les rochers, il suffit de sauver une mère et un enfant, les couvrir d’une couverture filée avec les cheveux des morts, la voix de Mariie s’anime, elle devient tempête, à l’impossible chacun est tenu, elle est la bougie qui brille dans l’orbite d’un bison, l’ourse qui veille ses oursons morts. Le texte est d’une magnificence absolue. Bundles : ce morceau est de pure poésie, une avalanche, une tornade, un souffle d’une beauté imparable, des mots simples pour dire, pour essayer de mettre à jour l’étroite différence, cet interstice clos qui sépare et unit la vie et la mort, cette fine brisure dans la chair qu’il suffirait d’ouvrir pour que la mort s’enfuie, pour que tout ce qui est mort renaisse, une prophétie teintée de folie et de profonde sagesse, un tourbillon qui nous emmène au plus près des mystères de la seule frontière qui nous sépare de nous-même. Un Bob Dylan n’a jamais atteint à une telle incandescence. Le texte culmine en une dimension rarement frôlée par les plus grands, je pense à certains poèmes de Keats. Flowers and blood : le dernier morceau psalmodié selon un mode  davantage vital, elle a une  de ces façons d’appuyer sur le pronom ‘’I’’ qui commence ses phrases, moment d’exultation et de joie, tous les possibles sont ouverts, elle a trouvé ‘’ son jumeau’’, ouverture d’un nouveau cycle, comme par hasard revient le thème de la manducation du premier morceau, vous avez les fleurs, nouvelles certes, qui embaument un des moments du présent,  mais vous avez aussi, l’autre jumeau, le sang qui sourd dans les veines de la chair et du monde. Et de la mort. Le jumeau fantôme de soi-même.

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             Je croyais avoir trouvé un album et une chanteuse.

             Je suis trompé, j’ai découvert un poëte à part entière et un chef- d’œuvre.

    Damie Chad.

     

    *

    REFLEXIONS SUR LE META-METAL (1)

    1 / Introduction

     A l’origine le metal est une surenchère sonore, cinétique, visuelle. Plus vite, plus fort et côté scène davantage tape l’œil. Les petites historiettes humaines, amours, vengeances, serial killers ont commencé très vite à faire piètre figure devant les boursouflures sonores. L’apocalypse phonique a exigé des personnages un peu plus redoutables, ont été enrôlés toute une armée de démons, bientôt emmenés par Satan lui-même, et comme l’on ne doit pas mégoter sur le casting quelques anges ont été recyclés dans les scénarios, pour finir Dieu en personne a été embauché. N’est-il pas l’ennemi personnel du Diable, de surcroît premier responsable de notre triste vie.

    Cela n’a pas suffi. Les Dieux de l’Olympe et ceux des légendes nordiques – Wagner n’est-il pas le premier metalleux du monde – ont été convoqués, passons sur les héros tout heureux d’effectuer quelques exploits supplémentaires. Difficile de faire mieux : non, il reste encore quelques puissances élémentales, terre-eau-air-feu. Des concepts difficiles à manier. La solution la plus facile souvent adoptée a été de les représenter par leurs divinités effigiques : exemple : Zeus pour la puissance destructive du feu, Poseidon pour la mer maléfique… et vogue la galère, tant que les Dieux sont à leur place, tout est pour le mieux dans le meilleur du monde metal.

    Oui, mais il existe aussi un méta-metal, méta au sens aristotélicien du terme, certains groupes ont décidé de traiter non d’un seul des quatre éléments primordiaux, mais de l’ensemble du cycle perpétuel terre-eau-air-feu, que l’on peut résumer par le concept d’ouroboros, davantage connu sous la dénomination nietzschéenne d’Eternel Retour.

    Ce faisant le metal entre dans une méditation philosophique et métaphysique évidente. Penson à ces groupes comme Thumos qui n’hésitent pas à aborder des dialogues de Platon… Le lecteur attentif n’aura pas manqué de remarquer notre allusion à Aristote. Or cet empêcheur de penser en rond d’Aristote n’a-t-il pas eu l’outrecuidance d’ajouter, sans le dire expressément, un cinquième élément à la liste des quatre premiers précités. L’Ether ! nous notons qu’il ne se lance pas dans une description très exhaustive de ce nouveau venu se contentant de le qualifier comme un feu encore plus subtil que le feu.

    Le problème n’est pas de savoir ce qu’est au juste l’Ether, mais pourquoi Aristote a-t-il éprouvé la nécessité de ce cinquième élément. Peut-être cette question ne vous réveille-t-elle pas la nuit. Elle est pourtant au cœur de la réflexion scientifique contemporaine. Pourquoi pensez-vous qu’Einstein se soit vu obligé de penser la lumière pourvue d’une double nature constituée d’une onde et en même temps comme une succession de petites particules corpusculaires, les photons. 

    2 / Nécessité aristotélicienne de concept d’Ether

              Aristote part du principe que tout est mouvement. Quand vous ne bougez pas, votre corps n’en continue pas moins de vieillir. Or tout mouvement est mis en mouvement par un autre mouvement. Or si tout est mouvement rien n’est mouvement. D’où pour Aristote cette idée d’un premier moteur immobile, dont l’immobilité est la condition sine qua non du mouvement. Raisonnement imparable qui consiste à dire que si mouvement il y a, obligatoirement vous trouverez par le simple fait de son existence mouvementée qu’il a été suscité par une immobilité première.

             Une logique infaillible. Or le cycle élémental terre-eau-air-feu de par le fait de son retour éternel est donc un mouvement qui n’a nul besoin d’une immobilité première pour démarrer puisqu’il est éternel. D’où la nécessité de rajouter un cinquième élément qui soit la cause immobile de ce départ. Ce qui conduit au cycle : éther-terre-eau-air-feu. Lorsque le cercle se termine, l’éther succède une nouvelle fois au feu. Donc voici un cycle qui connaît un nouveau départ immobile. Or un cycle éternel qui s’arrête n’est plus éternel… D’où la nécessité d’entrevoir l’Ether comme la condition éternelle du cycle terre-eau-air-feu c’est-à-dire comme un élément éternel constitutif de la facticité du cycle terre-eau-air-feu. En d’autres termes l’Ether est l’élément immobile dans lequel le cycle élémental se soumet à son propre mouvement. Or qu’avons-nous si ce n’est ce que nous dit Einstein. Le cycle aristotélicien est en même temps : mise en mouvement de quatre corpuscules élémentaires terre, eau, air, feu et une espèce d’enveloppe immobile dans lequel les quatre éléments se livrent à une course folle.

             Plus simplement : les choses se meuvent dans le vide. Pour Einstein ce vide est parcouru par la lumière. Pour Aristote ce vide est un élément à part entière qu’il nomme éther.

    3 / De la notion d’Ether

             Avec la lumière qui  est en même temps onde et corpuscules Einstein s’est débarrassé de la notion d’Ether qui l’empêchait de trouver un agent unificateur nécessaire à sa théorie. Or pour que les calculs d’Einstein entrent en conformité avec les nouvelles observations et les expériences actuelles de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, les physiciens d’aujourd’hui sont obligés de poser l’hypothétique présence d’une matière noire et même d’une énergie noire qui échappent à toute observation. Certains y voient le cinquième élément aristotélicien : l’Ether.

             Les réflexions sur l’Ether ont suscité au cours des siècles de nombreuses théories. L’Ether ne serait-il pas une antique et maladroite dénomination de ce que Newton a nommé la gravité.  L’étude de la gravité est au départ de la théorie de la relativité… 

    Certains considèrent l’Ether comme un fluide ou une onde dont l’existence permettrait de se déplacer au-travers de tout l’univers.

    L’Ether considéré ainsi s’est vu renommé Astral. Comme nous sommes nous-mêmes traversés par l’Astral, si nous parvenons à nous brancher à l’Astral nous pourrons voyager dans tout l’univers…

    Evidemment certains groupes metal se sont lancés dans l’exploration de l’Astral… Une espèce de cinquième dimension…

    En voici un exemple.

    CURSEBOUND

    ASTRAL RUINS

    (Bandcamp/ Janvier 2026)

    Le groupe semble chercher l’anonymat. La seule chose que nous connaissons d’eux : viennent de Vienne. En Autriche. Rien d’autre. Même pas le nom de ses membres. La couve n’est guère parlante. Elle est même difficile à interpréter. Que sont ces traits verticaux qui tombent d’on ne sait où, qui semblent se diriger tout droit vers une présente fantomatique toute blanche, discerne-ton vraiment une espèce d’immense monument juché au-dessus d’une espèce de pic rocheux… si par souci d’une plus grande identification vos yeux s’attardent trop longtemps vous aurez l’impression de découvrir les silhouettes de quelques personnages indistincts, de fortes chances pour que ce ne soit qu’un phénomène facétieux de votre cerveau trop imaginatif.

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    Cursebound : l’effet d’une chute dans le noir, une batterie qui broie du noir, des guitares qui chantent, et une voix aussi difficile à déchiffrer qu’une inscription hiéroglyphique, ce qui est sûr c’est que vous êtes emporté par ce flot inconnu que rien ne semble pouvoir arrêter, rupture rythmique et accentuation phonique le hachis battérial se transforme en roulements démentiels, l’idée d’une pluie monstrueuse se transforme en  cascades moussante lorsqu’elles dégringolent le long d’abruptes déclivités de toitures mansardées… quand le morceau s’arrête vous n’avez rien compris à cette course vagabonde d’une malédiction immémoriale qui tombe drue sur vous. The heavenly kingdom in flames ! : premier constat, ce ne sont pas des morceaux séparés, plutôt une espèce d’oratorio diluvien emportant tout sur son passage, le vocal s’humanise, l’effet de la souffrance, nous avions traversé des nappes d’eau, le titre nous détrompe, nous voici dans un océan de flammes, pourquoi tant de cruauté, nulle part il n’est écrit que le paradis perdu a été détruit par les flammes, où sommes-nous donc… Keys to astral dimensions : grondement de basse comme pluie de cendre s’abattant mollement recouvrant d’un silence mystérieux ce qui déjà n’est plus qu’un souvenir, qu’un fantôme engoncé dans un suaire gris. Nous étions donc ailleurs, quelque part en un royaume appartenant au domaine interdit de la sphère astrale. Mysteries of the Aether : changement d’état, vitesse effroyable, nous nous éloignons à toute vitesse, le vocal vitupère comme si le pilote nous entraînait dans une zone de vaste turbulence, la vitesse n’est pas due à une longue distance,  au contraire nous n’allons pas bien loin, tout près, au cœur de la chose astrale en sa dimension essentielle et absolue, est-ce pour cela que les guitares déraillent et que dévalons une pente vertigineuse qui nous mène au noyau de la chose elle-même, batterie turbo, aurions-nous déjà connu une sensation semblable insupportable et ravissante, une espèce d’acmé temporelle qui maintenant nous tient en suspend dans une matière d’une densité extraordinaire. Blood offer : sifflements comme un cimeterre d’archange qui nous lacérerait le cœur, quel est donc le sens de notre sang donné en offrande, serait-ce une étrange transsubstantiation qui nous permettrait d’atteindre l’inatteignable, vocal totalement indistinct comme passant par un voicoder  cosmique pour venir ricocher sur notre cœur, tout s’éloigne jusqu’au son qui commence à devenir humain puisqu’il permet à nos pensées d’accéder à une célérité insensée, nous ne comprenons rien mais nous savons tout, nous sommes notre propre mystère puisque notre sacrifice nous a ouvert des zones de pensée totalement différentes, d’une nature qui nous était jusqu’à lors inconnue.  Cast in aethereal silence : glissade insensées, nous atteignons une vitesse inimaginable, allons-nous plus vite que la lumière ou alors ne serait-ce pas plutôt que nous pulvérisons notre propre cécité, folie démentielle, nous ne savons plus, nous ne savons plus rien, nous sommes désormais tissé d’une autre matière, nous n’appartenons plus à notre ancienne implantation sensorielle, ce n’est pas ce monde qui va trop vite c’est notre pensée qui va plus vite que lui, d’ailleurs le rythme rétrograde, preuve que nous avons atteint un état de conscience supérieur, serions-nous devenus des Dieux nous mouvant sur le théâtre d’un monde déserté empli de l’insistante rumeur de notre seule présence, serions-nous devenus pour nous-mêmes des monstres. The ruins below : en bas tout en bas, là où notre regard plonge tel un aigle qui fond sur sa proie, nous arpentons en piqué les voûtes stellaires nécessaires à l’épanouissement de notre grandeur. Nous ne tombons point nous sommes en suspension en nous-mêmes, nous volons en nous-mêmes, comme les condors qui ne remuent pas une plume et qui se laissent porter par le vent, ainsi naviguons-nous au pinacle de l’altitude vertigineuse jamais atteinte par ceux dont les cadavres gisent tout en bas sous les pierres géantes des palais écroulés de ce royaume que nous nous avons abandonné, pour monter  encore plus haut dans les particules éthéréennes que chacun transporte en lui… le bruit s’estompe, jusqu’au silence qui enfin se tait…

             Splendide. Un objet de rêverie intégral. Un phénoménal tremplin vers le rêve de soi-même. Ouvert à tous. Que la plupart s’interdiront. Du haut de leur suffisance située à la même altitude que leur insuffisance.

             Un fait révélateur, peu de mots sont associés à ce groupe : ambient, black metal, underground. Ce dernier mot me fait rire : underground alors que c’est aussi épuré et puissant qu’une fugue de Bach !

             Goin’ Bach metal home !

             Evidemment !

     REFLEXIONS SUR LE META-METAL (2)

    4 / Du kaos

    J’aime bien aller jusqu’au fond des choses. Cela se prête à nos élucubrations. Lorsque l’on parle d’une chose il est bon de parler de son origine. Notons que l’origine d’une chose ne fait pas partie de la chose. Pas besoin de se prendre la tête, l’origine de tout concept mythologique est identique à toutes les différentes conceptualisations dont elle est tissée. Toutefois chacune d’elles en est plus ou moins éloignée. C’est comme pour les hommes, vous avez la descendance directe et les nombreuses filiations entrecroisées qui en découlent…

    Traduire Kaos par désordre (voire par amas de rochers plus ou moins bien empilés) n’est qu’une traduction de deuxième ordre. Les termes de notre langue qui correspondraient les mieux seraient : vide ou fente. Une fente d’où jailliraient une terrible énergie qui perdrait peu à peu se force et prendrait petit à petit la concrète forme des Eléments et des Dieux. Cette énergie aux moments de sa plus grande puissance est symbolisée par la couleur noire. N’oubliez pas que nous parlons de Black Metal, ainsi Kaos engendre l’Erèbe (le noir le plus noir) et Nyx (la nuit) qui vont donner naissance à l’Ether. Notons que Terre-eau-air-feu ne sont pas encore né. L’Ether serait la partie la plus subtile du feu, située au haut de la voûte céleste. Symboliquement lui est attribué la couleur blanche. Qui équivaut à la transparence du jour, autrement dit la lumière. Faite le rapport avec Einstein et ses réflexions basées sur la lumière.

    Si nous évoquons le kaos en lui donnant la signification de vide, reste à comprendre pourquoi ce vide engendrerait la ribambelle de Dieux qui naissent ainsi du néant. Certains objecteront que par rapport au néant le vide est encore quelque chose. Que le vide serait en quelque sorte l’enveloppe du néant. Donc que le néant ne serait pas absolu. C’est encore Aristote qui nous aide à comprendre cette contradiction, que le vide ne serait pas autre chose que son fameux moteur immobile qui par son immobilité engendrerait le mouvement.

    Subtile cohésion de la pensée aristotélicienne ! Pensée de la logique conceptuelle. Nous avons longuement expliqué dans notre première partie comment pour penser la totalité du monde sous forme des quatre éléments : terre-eau-air-feu Aristote s’est vu obligé de théoriser l’existence d’un cinquième élément différent des autres puisque étant comme le contenant de leur propre énergie.

    5 / Origine de l’origine

             Nous avons cité Aristote et Platon. L’un et l’autre tout autant redoutables. Ne partent pas de rien, ne tirent leur pensée ni de leur chapeau ni de leur vaste intelligence. S’appuient sur tous deux, sur toute une réflexion conduite par plusieurs penseurs, sophistes et théoriciens qui les ont précédés. Dont les textes ont été perdus ou brûlés par nos doucereux frères très chrétiens.

             La deuxième provenance de leurs connaissances remonte à la mythologie. Qui fut jusqu’à sa proscription non pas un dogme intangible mais une véritable œuvre en progrès sans cesse remodelée et réinterprétée et pas du tout unifiée au cours des générations. Celle-ci est à considérer non comme une religion mais comme une œuvre de conceptualisation incessante, se servant de symboles grossiers accessibles à toutes les intelligences. Mythologie et Philosophie se sont mutuellement influencées et soutenues. L’esprit grec est un savant mélange entre les plus hautes conceptualisations et les représentations au plus près de la concrétude des choses.

    6 / Chronique du Metal

             Souvent l’homme agit en utilisant des objets, des idées, qui sont à sa portée, dans ses possibilités d’usage pour les premiers, plus ou moins en désordre dans son cerveau. Dans son Sophiste Platon nous explique cela. En plus il rajoute la manière dont ces deux matériaux de base, matière et pensée se coordonnent sans que nous en ayons conscience. La plupart du temps nous effectuons le but que nous nous sommes proposé sans nous poser quelque question quant à l’origine de ce que nous sommes en train de faire,  même notre tâche achevée nous ne nous posons point davantage de questions quant à sa ou ses lointaines provenances.

             Rendre compte d’une œuvre nous parlons ici explicitement de peintures (photos, images, tableaux) et d’enregistrements (concerts ou tous vecteurs utilisés) nécessite de décrire ce que l’on voit, ce que l’on entend.  Nous y ajoutons notre grain de sel, ce que nous comprenons, ce qui pour beaucoup correspond à leurs goûts et à leurs dégoûts. Les enfants disent j’aime ou j’aime pas. Souvent les grands utilisent la même échelle de valeurs qui dans la plupart des cas, quand on y pense un tantinet, n’a d’intérêt que pour celui qui l’énonce.

              Tout acte de création repose sur un entrelacs de données et de motivations dont nous sommes plus ou moins conscients. Le chroniqueur se doit selon nous, au-delà de toute description, faire saillir les filaments conceptuels, culturels et historiaux qui le rattachent à une réalité bien plus vaste que lui, pratiquement invisible, dont il est en parti issu même s’il en paraît totalement détaché, car la volition d’une chose ne dépend pas de la chose elle-même.

    Damie Chad.

     

     

     

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 720: KR'TNT ! 720 : BOB DYLAN / BLACK LIPS / NIGHT BEATS / SMOKEY ROBINSON / LORD COURTNEY / BIG CODY COOTS / ODYUM / KASSI VALAZZA

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    A ROCKLIT PRODUCTION

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    22 / 01 / 2026

     

     

    BOB DYLAN / BLACK LIPS / NIGHT BEATS

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    The One-offs

     - Dylan en dit long

     

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    Glanouille était un copain de lycée, sans doute le plus attachant. Nous avions un joli point commun : une haine profonde pour ce lycée technique et son conformisme latent. Nous étions tous les deux des victimes de l’autoritarisme paternel : les vieux avaient ignoré nos cris de protestation et nous avaient inscrits «de force» dans ce lycée pourri, pour «notre bien», car à cette époque, il fallait, disaient-ils, «un métier». On était baisés. En beauté. Les fugues n’ont servi à rien.

    Glanouille mesurait bien 1,80 m. Sans doute avait-il grandi trop vite, car son pantalon était trop court. Il semblait d’ailleurs ne posséder qu’un seul pantalon, d’un vert d’eau clair un peu trop lavé et qui flottait au-dessus de mocassins en cuir bordeaux. Il portait hiver comme été un long manteau bleu marine, et un shetland à torsades, comme nous en portions tous à cette époque. Il avait une façon de se tenir un peu gauche, comme s’il se sentait mal à l’aise dans sa longue carcasse. Il se coiffait comme les early Small Faces, avec une petite coupe en cloche et des accroche-cœurs sur les tempes. Il parlait d’une voix beaucoup trop grave pour son âge.

    Il passait l’année scolaire en internat. Si on lui posait la question, il répondait que son vieux était marin-pêcheur à Trouville. À cette époque, il existait encore un quartier de marins-pêcheurs à Trouville et quand l’occasion se présenta d’aller y faire un tour, nous fûmes frappés par l’état déplorable du taudis dans lequel Glanouille avait grandi. Il était donc issu d’un milieu d’une extrême pauvreté. C’était un miracle que son père ait pu lui acheter un pantalon un peu «à la mode» et financer les trois années de lycée technique. Glanouille avait en outre assez de grandeur d’âme pour sauver les apparences et ne pas se plaindre de sa condition. Ado, il était déjà devenu extraordinairement stoïque.

    On papotait de tout et de rien, des petites gonzesses qu’il n’avait pas les moyens de draguer parce qu’il ne pouvait pas payer des verres, des discothèques sur la côte qu’il n’avait pas les moyens de fréquenter, des fringues à la mode qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir, et des disques qu’il n’avait pas non plus les moyens de s’offrir. Il ne possédait qu’un seul disque, un EP de Bob Dylan, «Like A Rolling Stone», parce que, disait-il, l’orgue lui «foutait des frissons.» Sa pauvreté lui interdisait tout, à un âge où les besoins sont considérables. Au lycée, il travaillait assez pour pouvoir se maintenir au- dessus de la moyenne, car il ne voulait pas finir comme son père sur une mauvaise barcasse à ramasser des casiers et à ramer comme un galérien. Mais il ne se faisait aucune illusion sur les métiers auxquels nous destinait le fucking lycée technique. Il n’avait pas trop le choix, c’était le dessin industriel ou la barcasse dans la tempête. La fadeur de cette alternative alimentait un stoïcisme à toute épreuve.

    On en arriva au stade où on se souhaitait les annives. Avec les moyens du bord, bien sûr. On devait être en salle d’étude ou au réfectoire, le souvenir du lieu où ça s’est passé s’est effacé, mais je revois encore le paquet qu’il sortit de son sac de sport :

    — Tiens ma couille, c’est ton cadeau d’annive.

    Vu la forme, ça ne pouvait être qu’un 45 tours. Il l’avait enveloppé dans une page de Ouest France. C’était l’EP brun de Bob Dylan, «Like A Rolling Stone», déjà bien écorné.

    — Mais Glanouille, c’est le tien !

    — C’est pour toi ! Fais-moi pas chier !

    Lorsque nous avons déménagé en 1969 et quitté Caen, on s’est perdu de vue avec Glanouille. Mais pendant les années qui ont suivi ce départ, il était là chaque jour, car «Like A Rolling Stone» tournait sur le crin-crin. L’ambition était d’apprendre à le jouer et de savoir les paroles par cœur, en mémoire de Glanouille. Ce fut l’occasion de découvrir ce très beau balancement d’accords que gratte Bob en intro, Ré mineur 7e et Fa majeur 7e et qui, d’une certaine façon, symbolise la classe, et pas seulement celle de Bob Dylan, mais surtout celle de cette grande saucisse de Glanouille. Il est resté un modèle de réserve et d’élégance naturelle, associé à l’un des plus grands hits de tous les temps.

    Signé : Cazengler, Bob Divan

    Bob Dylan. Like A Rolling Stone/Gates Of Eden. CBS 1965

     

    L’avenir du rock

    - Lips electronic (Part Three)

             Quand on le soumet au questionnaire de Proust, à la question de la couleur préférée, l’avenir du rock répond invariablement le Black. Il raffole du Black. Le Black claque si bien à l’oreille. Black clac ! Le Black est partout. Black is Beautiful. Dans les bons jours, il avouera qu’il se laisse volontiers aller à rêver d’une République du rock dont l’hymne serait «Black Is Black», ou peut-être mieux encore, «Paint In Black», à cause du sitar de Brian Jones. Ah comme il frémit à l’écoute d’I see a red door and I want to paint it black ! Le choix du drapeau ? Black, forcément ! Le Black flag des anars et des pirates ! Puis il faudrait bien sûr constituer un gouvernement comme le fit en son temps Screamin’ Lord Sutch, alors pas de problème, ça pourrait aller vite : Frank Black en charge du ministère de la Justice avec «Men In Black» - In the cool, cool night/ And in the middle of the day - Et pourquoi pas Amy Whinehouse en charge du ministère de l’Immigration avec «Back In Black». Black Sabbath serait bien entendu en charge du ministère des Cultes et de la Laïcité, les Black Crowes en charge du ministère de la Diversité Écologique, Black Rebel Motorcycle Club en charge du ministère des Deux Roues, Black Flag en charge d’un ministère de la Flibuste, qu’il faudrait d’ailleurs penser à créer pour renflouer les caisses de l’État, et puis tiens, pourquoi pas Blackfoot en charge du ministère des Rapatriés d’Algérie, enfin de ce qu’il en reste. On pourrait aussi aller repêcher Black Grape pour rétablir la balance commerciale du secteur vinicole, repêcher aussi Cilla Black pour chanter l’hymne national à la télé. Après avoir brièvement hésité, l’avenir du rock propose Black Merda pour sortir le pays de la merda, puis Leee Black Childers pour redorer le blason des Affaires Étrangères. Tiens et pourquoi pas les funksters de Black Heat pour prendre en charge le nucléaire ? Et puis tant qu’on y est, Bill Black serait parfait au ministère des Anciens Combattants. Pour peaufiner, l’avenir du rock nommerait quelques secrétaires d’état, du style Dirtbombs au ministère de l’Ultraglide In Black, et Luke la Main Froide au Black Box Recorder, deux services qu’il faudrait créer et qui ne serviront à rien, comme tous les secrétariats d’état. L’avenir du rock imite les tenants du titre, il place ses amis aux frais du contribuable. Pour couronner le tout, il se peindrait les lèvres en noir pour sa première allocution télévisée, en l’honneur des Black Lips, bien sûr.

     

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             Paru en 2022, Apocalypse Love et n’est pas forcément apocalytique. Autrement dit, ce n’est pas l’album du siècle. Mais c’est un album des Black Lips et tous les ceusses qui les suivent depuis vingt ans continueront de les suivre, billet de vingt après billet de vingt, bon an mal an, cahin-caha. Oh, c’est sûr, ils suivront comme des chiens perdus mais fidèles, ouaf ouaf, ou plutôt comme une troupe de mendiants en guenilles claudiquant péniblement derrière un vieux mythe usé qui, tel un messie, leur promet tous les deux ans une vie meilleure. Les mendiants en guenilles sont à l’image des mythes usés, ils sont éternels. Rien ne peut les empêcher de tourner en rond, puisque la terre est ronde.

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             Apocalypse Love est rond, lui aussi, mais n’a pas grand-chose dans la culotte. Juste deux petites merveilles, histoire d’affirmer sa masculinité : le «No Rave» d’ouverture de balda et en ouverture de bal de B, «Crying On A Plane». Avec leur No Rave, ils plongent dans un bain de groove liquide. On est un peu troublé par la photo du groupe, à l’intérieur, car ils ressemblent aux Cramps, avec du cuit noir et du dirty sex, on admire surtout Zumi Rosow dont les seins pendouillent joliment derrière un haut en cuir minimal qui ne sert que de prétexte. Les Black Lips jouent leur No Rave à la belle dégueulade de No Rave. C’est exactement le son qu’on rêve d’entendre quand on est ado. Les Blacks Lips jouent aux arraches de vol à la tire. Ils ont réussi à transplanter le gaga dans un mix de dégueulade et de sexe. Ils attaquent «Crying On A Plane» en mode heavy blues, comme si soudain ils n’avaient plus d’idées. Mais ça donne un mélange étonnant de Beatles et de T. Rex, donc une merveille tentaculaire. C’est un peu comme si ces petits mecs d’Atlanta réinventaient l’Angleterre. Rien qu’avec ce cut, tu cries au loup. Ils proposent tout simplement le glam de Bolan revu et corrigé.

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             Le reste de l’album n’est hélas pas du même niveau, même si la pernicieuse Americana de «Stolen Valor» accroche bien - I’m looking for forgiveness - ça reste du très haut niveau, ce qu’on appelle dans le Vaucluse de l’inespérette d’Espolette. Avec «Lost Angel», ils plongent dans le dark du Black, c’est très glauque, mais tu les suivrais jusqu’en enfer, tellement ils sont gluants. Ils passent d’un genre à l’autre sans crier gare et les voilà dans un heavy balladif gaga pour le morceau titre, ils singent les Reigning Sound. On reconnaît bien le style de Cole Alexander, bien heavy, lourdement chargé de son. Ils reviennent à leur autre mamelle qui est la vieille pop pimpante avec «Operation Angela», tu suis sans te poser de questions. Mais la fin de l’album sent la panne d’inspiration. Ils survolent les dunes avec «Among The Dunes», ils font du pas-plus-que-ça avec «Antaris Toxiaria», ils twistent dans les guiboles, mais rien de plus. C’est dur de les voir caler après tant de bons albums.    

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             Dans Shindig!, Camilla Aisa se fend d’une petite rétrospective des Black Lips. Excellente initiative ! Ça permet de réviser les connaissances. Ils ont en effet vingt ans de carrière. Ah comme le temps passe vite ! Les Black Lips furent, on s’en souvient, des jeunes prodiges. Au commencement, il y avait non pas le verbe, mais Jared Swilley et Cole Alexander. Ils ont 13 ans et commencent par monter The Renegades. Jared sombre dans la petite délinquance. On l’envoie bosser 6 mois dans une ferme du Montana. En gros, c’est le rock qui va lui sauver la vie. Jared : «It saved my life. A lot of the guys I ran with at the time ended up either in jail or going to Iraq.» Dans les histoires des groupes, la prédisposition à la délinquance est fondamentale. Sans délinquance, pas de Pistols. Sans délinquance, pas de Black Lips. Jared a le diable au corps. Ça s’entend dans le son des Black Lips. Et ça se voit quand ils sont sur scène. Jared et Cole vivent à Atlanta, une ville qui n’est pas idéale pour les «bad kids that loved boisterous music, skateboarding and destruction.» Il dit en gros que d’être weird en Georgie peut être dangereux. Il cite l’exemple des B-52’s qui démarraient à Athens, Georgie - That was probably straight-up dangerous.

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             Ils écoutent du punk et du hardcore, et puis aussi Iggy & The Stooges. Oh les Stooges ont des singles sur Bomp!. Alors ils chopent le catalogue Bomp!, et découvrent un continent, Pebbles, Back From The Grave, et pouf, ils écrivent à Suzy Shaw qui leur répond. En 2002, les Black Lips enregistrent leur premier single, «Ain’t Coming Back» et l’envoient à tous les labels et le seul qui répond, c’est Greg Shaw, qui leur dit que son fils a dansé sur le single. Par conséquent, il les invite à rejoindre the Bomp! family. Ils vont à Los Angeles et Greg Shaw est le premier à leur payer une gamelle : il les emmène dans un restaurant mexicain se taper des margaritas - We were underage, so that was kind of a big deal. And then he bought us a hotel room... We might as well have been the Rolling Stones - Leur premier album sort donc sur Bomp! en 2003. Puis le deuxième, un an plus tard. Ils commencent à se créer une réputation intéressante : les Black Lips ne sont pas des revivalistes. Il ne se réclament que de la sauvagerie - wildness only, their music was both timeless and unmistakably of its time - C’est exactement ça : leur son tient plus de la modernité que du régurgitage. C’est toute la différence avec les Fuzztones. Camilla Aisa y va de sa petite formule pertinente : «Generous doses of Pebbles and Back From The Grave with guitar tones lifted straight from Link Wray, then some Ramones and lessons in attitude from The Germs. Finally, of course, the Stones.» Pour Jared, le garage doit par essence toujours sonner frais - We were just having fun - Jared dit aussi qu’ils n’avaient rien à voir avec les garage-bands, «because we were never in the purest thing.» Ils font leur truc, le flower-punk, «too hippie to be punk and too punk to be hippie.»  Greg Shaw leur demande de ne pas rester coincés à Atlanta et donc, pendant dix ans, les Black Lips vont tourner dans le monde entier. On the road. Ils rencontrent leurs héros, dont Sky Saxon. Puis ils traînent pas mal avec Dead Moon. Ils rencontrent aussi The Mighty Hannibal, grâce à Billy Miller, le boss de Norton. Ils vont même le ramener à Atlanta et l’accompagner sur scène.

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             Pour conclure, Camilla Aisa se fend d’une belle chute : «C’est vrai qu’ils ne sont plus des bad kids. Il s’agissait certainement plus d’un état d’esprit que d’un penchant réel pour la délinquance. Mais ils ont su continuer à faire les cons pendant vingt ans, et en termes de mauvaise conduite, c’est un véritable exploit.» 

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             Alors que tu te désespérais d’avoir perdu les Black Lips, les voilà de retour avec un album fantastique ! Tu vas en prendre plein la vue avec 4 Seasons Of The Peach ! Six coups de génie sur quatorze cuts, qui dit mieux ? Et pouf, voilà «Six Six Six Men» down in the gutter, le Cole Alexander tombe délicieusement bien bas, il se roule dans la farine du gutter, à la bonne franquette de la pire désaille, et ça s’en va percuter de plein fouet l’idée que tu te fais du génie des Black Lips. Ils sont de retour et ça continue avec «Wild One», ils sonnent comme de fantastique popsters de l’extrême, ils écrasent bien leur champignon au fond du cendrier. «So Far Gone» renoue aussi avec les origines, pur gaga-genius, bien traîné dans la boue, t’en reviens pas de tant d’éclat ! C’est articulé au trampoline d’excelsior, trempé dans la boue ancestrale, ça t’emporte la bouche, les Lips ont retrouvé le goût du désastre, avec le killer solo flash étoilé dans le muddy splash-out, on n’avait encore jamais pris un tel splash-out in the face. Ils recréent une nouvelle mythologie avec «Judas Pig». C’est fulgurant, zébré d’éclairs surnaturels, chaque cut est hanté par des screams d’une extrême perversion. Ils replongent dans leur chère décrépitude avec «Until We Meet Again». Ce mec Cole chante comme un dieu décati et ça bascule dans la folie, il éructe dans une clameur digne de celles de Totor et des Beach Boys, c’est enfoncé du clou, ça Black-Lippe à outrance, ça donne une vraie merveille de teen angst et ça dégénère en Totoring extrême. Avec 4 Seasons Of The Peach, t’as le plus gros smash de l’année. Et ça repart en mode trash pop avec «Tippy Tongue» et tu rebascules avec eux dans la friteuse. Ils regagnent la sortie avec de la petite pop pleine de jus («Happy Place» - There is no place to go/ Except my happy place) et «Prick», une pop dégoulinante d’envie d’en découdre à plates coutures. T’es tellement secoué que tu racontes n’importe quoi.

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             Et puis voilà que sort l’album des outtakes de 4 Seasons Of The PeachBebop Armageddon. On retrouve la fantastique traînasse de la savate moderniste avec «Kingdom Come». Ils tapent «Bound For Rodeo» en Beach Boys-mania et tapent un joli slab de country garage avec la démo de «Zulu Saint». Et leur «Back To Kiev» renvoie bien sûr au «Back In The USSR» des Beatles. En B, tu retrouves l’harsh et l’hard beat des Lips sur «Kassandra» (alternate), avec un merveilleux parfum de psychedelia. Les Black Lips sont redevenus le groupe parfait. 

    Signé : Cazengler, Black lope

    Black Lips. Apocalypse Love. Fire Records 2022

    Black Lips. 4 Seasons Of The Peach. Fire Records 2025

    Black Lips. Bebop Armageddon. Fire Reccords 2025

    Camilla Aisa : Callin’ from the fun house. Shindig! # 136 - Febrary 2023

     

     

    L’avenir du rock

     - The (Night) Beats goes on

             Il finit par en avoir marre, l’avenir du rock. Il ne sait plus quoi inventer. Marcher dans le désert, ça va bien cinq minutes. Pour briser la routine, il décide de marcher la nuit. Ça ne change pas grand-chose, le silence est exactement le même. On peut marcher, car sous les milliers d’étoiles, la nuit est claire. Apparaît soudain un erreur couvert de peaux de bêtes et coiffé d’un grand chapeau à plumes. L’avenir du rock le reconnaît : the Night Tripper ! Il agite ses clochettes et lance d’une voix de groover satanique :

             — The Night Time Is The Right Time !

             Et pouf, il disparaît. Un peu plus tard surgit un autre erreur. L’avenir du rock le reconnaît : Neil Young ! Il souffle un coup d’harmo et lance d’une voix de fiotte impénitente :

             — Tonight’s The Night !

             Et pouf il disparaît. L’avenir du rock se pince pour être sûr qu’il ne rêve pas, et soudain, un autre erreur surgit dans la nuit. Oh, Van Morrison ! Il approche de l’avenir du rock et lui grogne dans l’oreille :

             — Here Comes The Night...

             Et pouf, il se volatilise. L’avenir du rock reprend à peine ses esprits quand une autre apparition vient troubler ce qui lui reste de santé mentale. Oh, Frank Sinatra ! Ol’ Blue Eyes lève son chapeau et croone un vieux coup de «Strangers In The Night». À peine a-t-il disparu que surgissent du néant quatre garçons dans le vent qui entonnent joyeusement It’s been a hard day’s night/ And I’ve been working like a dog !, suivis quelques minutes plus tard par les Moody Blues qui balancent leur vieux Nights in white satin/ Never reaching the end/ Letters I’ve written/ Never meaning to send. Ça commence à faire beaucoup pour l’avenir du rock. Il n’est pas au bout de ses surprises, car voilà Patti Smith qui ramène sa vieille fraise avec «Because The Night» et l’avenir du rock dégueule. Il y a deux nights qui le font dégueuler, celui de Patti Smith et le «Saturday Night Fever» des Bee Gees. Berk ! Bon tout ça c’est bien gentil, mais il aurait préféré croiser les Night Beats.  

     

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             Pour seule info, tu sais que c’est bien. Un bon copain te l’a dit. Night Beats est un nom facile à retenir. En plus ça sonne bien. Tu les vois arriver sur la grande scène. Ils ouvrent pour BRMC. Sont trois et un peu paumés. Un batteur sur la droite. Un

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    petit black à la basse sur la gauche. Et au milieu, t’as le cowboy de service avec une belle gratte vintage, comme on dit. Le cowboy va vite t’en boucher un coin, car il joue un rock psyché bien tendu et il joue ça en flux tendu. À la vie à la mort. Toujours à l’assaut du micro. Tu comprends qu’il ne fait pas semblant. Il commence  à bien dégouliner sous son Stetson. Cut après cut, il rafle les suffrages. Il tape un rock très mid-sixties, et passe des gros killer solos de gras double. Sa fuzz est féroce.

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    Il se paye sur la bête. Tu apprendras par la suite que le cowboy s’appelle Danny Lee Blackwell. Il a déjà under the belt un joli paquet d’albums. Tu bois ses paroles et tu goûtes chaque seconde de son fabuleux blues-rock catchy. Il sait puncher un catch. Fantastique énergie. Il gratte aux abois. Une jambe à l’avant, comme s’il allait sauter

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    sur son pied de micro. Le petit black tartine un fantastique groove de bassmatic. Te voilà une fois encore plongé dans les meilleures conditions. Ce fringuant blues-rock psychédélique te renvoie à des trucs du genre Jamul ou encore Randy Holden. Tu penses aussi à Mother Superior. Mêmes racines. Blackwell chante d’une belle voix blanche. C’est un groover de choc. Séduit, tu prends la décision d’écouter ses albums.

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             T’en ramasses déjà deux au merch. Un peu cher, mais bon, si ça va dans la poche de Blackwell, ça va. Il est là, sous son chapeau, à l’affût des poignées de main.

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             Son premier album sans titre date de 2011, réédité sur Fuzz Club. C’est la raison pour laquelle il vaut si cher. But my Gawd, quel album ! Blackwell et ses collègues tapent dans un garage sixties à la Morgen, avec un son d’acid freakout. Gratté à la main lourde et sacrément bien balancé, «Ain’t Dumbo» sonne comme une bombe atomique. Au fond du cut, ça grouille d’urgences soniques. «The Other She» se paume un peu dans le désert, mais ça finit en beauté, car le p’tit Blackwell pique une belle crise de freakout. Il reste à la fois fidèle et fiévreux avec «Useless Game», encore un shoot de garage sixties magnifique et tendu. Il attaque sa B avec un joli brasier infectueux, «Hallucinojenny». Il fait bien dérailler ses syllabes. Puis t’as cet «Ain’t A Ghost» cisaillé au cœur de la mêlée. Son riff somme comme un essaim. Tous ses cuts sont captivants et te tiennent la dragée haute. Il soigne encore ses clameurs avec «War Games». Il lance encore un assaut, il tape en plein dans les Electric Prunes et bascule dans une sorte de Mad Psyché. Il termine avec un très beau «Little War In The Midwest» balayé par des vents d’Est. Ah comme il tient bien sa rampe, le p’tit Blackwell sous son chapeau de cowboy. T’as une belle bassline qui traverse la tempête sonique, et il passe des solos acariâtres, acides et amers.

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             Alléché, tu sautes aussitôt sur l’autre ramassé du merch, Who Sold My Generation. Belle pochette. Tu retrouves les mêmes éléments de son, cette disto à la Eden Children et cette belle stature globale. Le p’tit Blackwell connaît toutes les ficelles. On se croirait en 1968, en plein cœur du brasier. Joli coup de stomp avec ce «No Cops» battu sec et net, sans peur et sans reproche. Le p’tit Blackwell a du style. «Sunday Mourning» est un très beau rock psyché qui s’inscrit dans la ligne du parti. Pur jus de 68. Groovy en diable. Il s’ancre résolument dans la fin des sixties. Il en tire tout le suc. En B, il monte son «Last Train To Jordan» sur le riff du «1969» des Stooges. Pas le même esprit, mais le riff est là. Puis il monte «Turn The Lights» sur le riff du «Death Party» du Gun Club. Il finit avec un joli stormer, «Egypt Berry». T’as tout le beat de Night Beats, c’est plein de vigueur. Le p’tit Blackwell collectionne les meilleurs beats.  

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             Si t’en pinces pour la Mad Psychedelia, alors il faut écouter le bien nommé Sonic Bloom.  Tu retrouves sa petite voix de fiotte interstellaire dès «Love Ain’t Strange». Tu suivrais le p’tit Blackwell jusqu’en enfer, il a tout bien pigé. Avec le morceau titre, il vise le psyché du Texas, il fout sa réverb à fond, ça monte bien en puissance. T’as tous les tenants et tous les aboutissants de la Mad Psychedelia. Heureusement, tout n’est pas bon sur cet album. On sent une volonté éhontée de sonner somme le 13th Floor dans «Outta Mind». L’intention est louable, et ça bascule dans la violence. Il attaque «Real Change» aux accords de «Louie Louie». il prend un peu les gens pour des cons, mais ça passe, avec le solo d’alerte rouge. Belle plongée dans le cratère de la Mad Psyché avec «Catch A Ride To Sonic Bloom». Ces mecs savent poser leurs conditions. Et ça repart en mode heavy groove avec «The 7 Poison Wonders». Il s’amuse bien le p’tit Blackwell avec ses lieux communs. Des accords carnivores dévorent «As You Want» vivant. C’est plein d’à-propos, il gratte ses poux sixties dans un délire de réverb. Il s’en va s’écrouler dans le lagon d’argent avec «The Hidden Circle», porté par un bassmatic emblématique. Il amène ensuite «At The Gates» en mode anticipation de type Bullit, ça fonce dans la nuit urbaine, avec un énorme parti-pris de modernité. Et il regagne la sortie en mode hypno avec «The New World». Jamais aucun groupe n’a mis autant de réverb upfront. Ça pleut dans la nuit rouge et le p’tit Blackwell chante du nez sous son chapeau de cowboy. Quel crack ! Ça pulse dans les remugles !

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             C’est l’autre asticot d’Auerbach qui produit Myth Of A Man. Alors tu restes sur tes gardes. Mais t’as tout de suite du son, alors tu assouplis ton jugement. Le p’tit Blackwell sort vite sa p’tite voix de Moody Blue. Et tu vas aller de surprise en surprise. Son «Stand With Me» finit par s’arracher du sol. Il y joue le riff de Layla, ce qui n’est pas forcément la meilleure des références. Et voilà le premier coup de génie : «There She Goes». Il lui donne une allure considérable, et ça explose comme un hit surnaturel, t’as même le refrain tétanique et le killer solo flash cavalé à travers la plaine. Là tu le prends vraiment au sérieux. Quel fiévreux coup de génie ! Il balance une dégelée faramineuse ! Tu peux le ranger à côté de Daniel Romano dans l’étagère. Avec «(Am I Just) Wasting My Time», il s’inscrit dans sa légende naissante. Il faut simplement lui consacrer un peu de temps. Le p’tit Blackwell dispose de l’atout majeur : le potentiel. Sa Beautiful Song colle bien au palais. Il navigue très haut. Il se fâche ensuite avec «Eyes On Me». C’est un vrai jerk sixties avec la fuzz au coin du juke. Encore de l’heavy rantanplan avec «Let Me Guess». Il enfonce son clou dans la paume pop, c’est encore bardé de bardasse, et le riff est tellement connu qu’il en devient presque beau. Puis il part chercher la lumière avec «Too Young To Pray», il y va à coups d’hey hey hey, et il gratte des poux du diable d’une nouvelle Beautiful Song.

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             Le p’tit Blackwell se paye une belle pochette psychédélique pour Outlaw R&B, un Fuzz Club de 2021. T’as donc de la fuzz dès «Revolution». Il y fait du big freakout à la mode texane, il développe une niaque de fuzz extravagante, ça s’évapore dans des flashes de vapeur mauve, il y crache ses poumons. Mais t’as aucune info sur qui fait quoi. Tu le vois vite sombrer dans la démesure avec «New Day», il peut monter comme Bowie au sommet d’un Ararat, il serre bien son son et puis il commence à enfiler les coups de génie comme des perles avec «Thorns» : il va chercher la pulpe du rock psychédélique des sixties, c’est du pur genius vintage, il tape en plein dans l’excellence de la protogénèse et développe un power considérable. Te voilà une fois de plus sidéré. Il est encore plus sixties avec «Never Look Back», il chante à ras la motte comme un serpent à sonnettes. Fuck, il faut suivre ce dingue à la trace, c’est un puissant sorcier fuzz. Il arrive encore avec tout le son de tes rêves dans «Shadow», et toujours cette fuzz dans le corps du texte. Il fout encore le feu avec «Cry». Il sonne comme le Gun Club. Il repart au beat hardu avec «Ticket» et bascule dans l’hypno accidentée du Gun Club. Mais voilà le pot-aux-roses : «Holly Roller» ! C’est du pur Velvet, ce sont les accords de «Waiting For The Man», c’mon now ! Le p’tit Blackwell est un vrai caméléon, une brute de décoffrage, un vrai Gévaudan-le-mille, il gratte du liquide digne de Lou Reed, ça ne pardonne pas. Il a le son, la ferraille et le beat de Waiting, t’es vraiment scié à la base. Il pousse le bouchon dans les orties et fait du génie revivaliste à l’état le plus pur.  

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             Live At Valentine laisse un goût amer. Pas de quoi pavoiser. Le mix du son noie la fuzz. Il faut attendre le bout du balda pour frétiller un petit coup avec «Egypt Berry». C’est excellent, dense, bien pensé, bien foutu, bien senti, bien né, et ça repart ! En B, «Ticket» sonne comme une belle flambée de violence. Il y va le p’tit Blackwell sous son chapeau de desperado. Il nous fait le coup des 13th Floor avec «H-Bomb». C’est exactement l’esprit du son texan. Puis il se tape un joli groove d’extension du domaine de la turlute avec «New World». C’est psyché et bien dans les règles du lard fumant.

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             On retrouve pas mal de cuts des albums précédents sur Levitation Sessions : «H-Bomb» et son ambiance 13th Floor, on attend en vain l’irruption de la cruche électrique, mais le p’tit Blackwell a la même attaque que Rocky. On retrouve aussi l’hypno de «The New World». Retour encore de ce «Sunday Mounning» densément inspiratoire, il pose sa petite voix fruitée à la surface de cet heavy groove psychédélique. Il gratte encore des poux échevelés dans «Never Look Back». Le p’tit Blackwell tient bien sa boutique. On retrouve aussi «Cream Johnny» : même si c’est bien, pas de quoi en faire un fromage. Il embarque son «Ticket» en mode tape dur, il n’a pas froid aux yeux, il sait trépider. Et cette belle aventure Levitative se termine avec la fantastique tension de «No Cops», un cut richement serti de poux psyché. Le p’tit Blackwell parvient toujours à tirer son épingle du jeu, ses intentions sont toujours très pures, quelles que soient les circonstances.

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             On sent une grosse panne d’inspiration sur le p’tit dernier, Rajan. Tu tombes sur un gros pompage : «Thank You», qui sonne exactement comme le «Sunny» de Bobby Hebb. Le p’tit Blackwell ne se casse pas la nénette. Gros pompage encore dans «Blue» : il fait du Santana et bascule dans le Mercury Rev. C’est un mix des deux. On voit bien qu’il a perdu la niaque du premier album. Il cherche l’hit avec «Nightmare», mais il s’y prend mal. Il gratte des accords sixties sur son «Motion Picture». On sent que c’est un chic type, il flirte avec la British Psychedelia. Le voilà arrivé en plein Swinging London. Mais le reste de l’album peine à jouir. On ne sent pas les Night Beats très motivés. Le p’tit Blackwell n’a pas de compos. Il retombe dans Mercury Rev avec «Dusty Jungle» et son petit sucre à la Jonathan Donahue. Il regagne péniblement la sortie avec un «Morocco Blues» très Stonesy dans l’esprit, un chant un brin Maggie’s Farm et de l’écho type «1000 Years From Home». On lui pardonne donc ses carences. 

    Signé : Cazengler, night bi-clown

    Night Beats. Le 106. Rouen (76). 2 décembre 2025

    Night Beats. Night Beats. Trouble In Mind 2011

    Night Beats. Sonic Bloom. The Reverberation Appreciation Society 2013

    Night Beats. Who Sold My Generation. Heavenly 2016

    Night Beats. Myth Of A Man. Heavenly 2019

    Night Beats. Outlaw R&B. Fuzz Club Records 2021

    Night Beats. Levitation Sessions. The Reverberation Appreciation Society 2022

    Night Beats. Live At Valentine. Fuzz Club Records 2022

    Night Beats. Rajan. Suicide Squeeze 2023

     

     

    Wizards & True Stars

    - Smokey on the water

    (Part One)

     

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             En soixante ans de carrière, Smokey Robinson est devenu une institution. L’institution. En anglais, c’est le même mot. The institution. Autrement dit Soul Brother Number One, enfin, l’un des number ones. T’en as plusieurs. Les blacks sont moins cons que les blancs, ils sont capables de partager une number-oinisation. Bien moins cons, mille fois moins cons. Et plus t’écoutes chanter Smokey Robinson, plus tu l’idolâtres.

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             Sacré palmarès : une belle vingtaine d’albums avec les Miracles, dont le premier date de 1960, à l’aube de la Soul, puis, à partir de 1973, un peu moins d’une trentaine d’albums solo sur lesquels on va devoir se pencher, car il s’agit d’une œuvre, et pas n’importe quelle œuvre, une œuvre à l’échelle d’une vie, qu’il faut rapprocher de celle de Bob Dylan.

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             On va l’appeler Smoke. C’est comme ça que l’appellent ses frères de la côte, Berry Gordy et Marvin. Smoke a aussi un beau diminutif pour Marvin : Dad. On trouve tout ça dans un book qu’il faut bien qualifier de magique, Smokey: Inside My Life, l’autobio de Smoke, contre-balancée par ce démon de David Ritz, une autre institution. Chaque fois qu’il co-écrit, Ritz commence par sauver la langue, et là t’as la voix. Ritz sauve la langue pour restituer la voix. Alors c’est Smoke que t’entends, le black kid de Detroit.

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    ( Ce n'est peut-être pas Elaine M Brown, mais en tant qu'activiste du Black Panther Party

    cette Elaine Brown me semble dignede de représenter le fantôme suscité par notre Cat Zengler ! )

    (Damie Chad)

             Le magic book date de 1989. C’est un magic book miraculé. L’ancienne propriétaire a écrit son nom sur la page de garde : Mrs Elaine M. Brown, d’une écriture délicate et tellement féminine. Tu te sens assez fier d’entrer dans les pages jaunies après elle. A-t-elle cassé sa pipe en bois ? C’est la question que tu te poses chaque fois que tu entres dans les pages d’un livre après un ou une ancienne propriétaire. Était-elle une fan de Soul ou plus simplement une amatrice de bios des grands zommes ? Était-elle black ? Était-elle plus simplement amoureuse de Smoke dont on voit les yeux clairs darder sur la jaquette de ce vieux magic book ? Libre à toi d’imaginer tout ce que tu veux. Le décor est planté. Tu peux plonger dans la lecture de ton magic book. 

             Smoke commence par évoquer la dope. Il date ça de 1984 - I started toying with rock cocaine - Avant, il n’en voulait pas. Un pote lui dit de mixer ça avec du pot «and put it at the end of a cigarette - I did it. I smoked it. I liked it. Cool I said, I can handle this.» Et il ajoute, hilare : «It was fun.» Smoke démarre alors sa petite addiction. Il achète ses little rocks et les fume avec du pot - The cats call ‘em primos. Never did use the pipe. Never needed to. Got hooked just the same - À la même époque, Croz et Sly tapent dans la même came, mais avec une pipe : freebase cocaine.

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    Flossie and baby Smoke

             Et très vite, t’es hooké par la voix. Smoke te parle, il te parle à toi. Il t’explique : «Mama had a sharp eye and keen mind. She was a big-boned woman with light skin and a love of music, poetry and book-learning. She schooled herself. Her name was Flossie, and she was a powerful presence in the world.» Il a dit ça à toi, et tu relis encore, «and she was a powerful presence in the world.» Diable, comme c’est bien dit ! Smoke te parle avec sa voix de chanteur. Et il te parle ensuite de son père qu’on surnomme Five : «Five was a player - he liked his women - but when he met Mama, he’d met his match.» Ça sonne comme des paroles de Soul. Traduire ça en français ? Laisse tomber. C’est beaucoup trop beau, beaucoup trop pur. Beaucoup trop black. Tu ne touches pas à ça : «He’s met his match.» C’est comme l’«heart’s beating like a big bass drum» des Stones, ça sonne. En plus, Smoke est un poète, il faut l’entendre parler de Five : «Soon as they arrived, Daddy took center stage, flirting flamboyantly, setting up the house by buying everybody drinks, throwing around money like there was no tomorrow.» Et Smoke extatique d’ajouter : «When he showed up at Mama’s, he was riding in style. His brand new Buick was something to see.» Mais Mama ne tombe pas dans le panneau aussi facilement - She was a tough judge of character and didn’t trust the man. Said he wasn’t her type. Said Five was jive - Five aura du mal à la conquérir, mais il parviendra à ses fins.

             Smoke naît de cette union. Petit, il est dingue des cowboys - I had my hats, my toy guns, my cowboy boots, and soon, thanks to my Uncle Claude, I had me my name - Smokey Joe! - Smoke indique qu’on surnommait parfois les dark-skinned blacks ‘Smokey’ - I still had blond hair and blue eyes and was anything but smokey.

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             Cecil Franklin est l’un de ses copains d’enfance. Un jour il lui dit de venir chez lui pour voir sa sœur jouer du piano. Aretha ! Elle a trois ans et elle chante déjà comme un ange - Aretha’s only three. And with her are her sisters - eight-year old Erma and baby Carolyn - C’est l’avantage d’habiter dans les quartiers blacks de Detroit : ça grouille de superstars en devenir. Chez les Robinson, on écoute de la bonne musique : Sarah Vaughan for breakfast, Nat Cole for lunch, et Billie Holiday et Billy Eckstine dans la journée - The music mama loved best  - big bands, blues belters - was always shimmering - Plus loin, Smoke indique que Sarah Vaughan est son point de départ - Sarah was the foundation - Il est fasciné - Her perfect enunciation, her lavish phrasing - soothing and sensuous. Man, when Sarah sang, I swooned. I emulated her lush licks, her tasty turns, her jazz jumps, her incredible range. I loved the way she cried with her voice, I was awestruck by her subtlety and sensivity. No wonder they called her the Divine One. Sarah did shit that killed me. So it was a woman who shaped my style. But I wondered: Should a cat like me be singing like a chick? I soon had my answer - Eh oui, quand t’écoutes les premiers albums des Miracles, tu crois toujours entendre Claudette chanter, mais non, c’est Smoke.

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             Puis il flashe sur Clyde McPhatter, qui sonne aussi comme une chick. Et bien sûr Nolan Strong & the Diablos - Like Clyde, Nolan was a first tenor driving women wild. How much more motivation dit I need? Add Frankie Lymon and Sam Cooke to the stew, another pair of sweet-and-spicy high-voiced influences - Il rend plus loin hommage à Jackie Wilson - Jackie was a local hero - et il ajoute plus loin : «He was rugged handsome, had processed hair and big flashy eyes. When I saw him that day on our street visiting his cousins, it was like seeing some god.» Et Smoke d’ajouter ça qui est essentiel à notre compréhension du monde black : «See, in my neighbourhood, we idolized the entertainers, the preachers and the pimps. They were the ones with the sharp clothes, the Cadillac cars, the fine women. They had the glory.»

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    Claudette & Smokey Robinson

             Au lycée, Smoke monte les Five Chimes avec Warren Pete Moore, Ronnie White et d’autres cats locaux. Les Five Chimes vont devenir les Miracles. Puis Smoke engage Claudette dont il est amoureux. Il chante lead, avec «Claudette on top, Bobby’s tenor under her, Ronnie’s baritone and, at the bottom, Pete’s bass.» Smoke va rester dans les Miracles jusqu’en 1972. Il ne veut plus faire de tournées. Il aura passé 14 ans «running around - writing, producing, performing.»  

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             Et puis on entre dans le cœur battant du magic book : Berry Gordy qui compose alors des cuts pour Jackie Wilson. Berry s’intéresse au groupe de Smoke qui s’appelle encore les Matadors et lui demande combien de compos il a en stock. Smoke lui répond le plus naturellement du monde : «About a hundred.» Et il ajoute : «Hell, I’d been writing songs since I popped out of Mama’s womb.» Et Berry lui balance le plus chaud des compliments : «I like your voice. I really do. It’s different. There’s no other voice like it out there.» Et boom c’est parti ! Berry et Smoke montent un team qui existe encore aujourd’hui. 

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    Thelma Coleman Gordy

             Smoke le décrit ainsi : «Berry Gordy was street, but he was no jitterbug; he wasn’t fly, wasn’t the kind of cat who strolled with the limp walk - Smoke dit en gros qu’il ne frimait pas et il poursuit - In the past he’d done lots of shit. He’d come out of the same gang era as Jackie Wilson. He’d done his share of fighting, some of it in a ring. He’d paid his dues working the auto plants. He’s opened a jazz record shop that flopped, been married to a lady named Thelma, had three kids, and now was divorced. Had another lady named Raynoma.» C’est ce qu’on appelle du portrait en pied. En 8 lignes, t’as tout le bonhomme. Et comme le groupe de Smoke s’appelle encore les Matadors, Berry lui demande de changer - The Matadors sounds a little jive - Les Matadors tirent un nom au sort : Miracles, et Berry dit : «I like the sound of that. I like the attitude. Yeah, y’all are Miracles.» Et voilà, c’est sa façon de taper en plein dans le mille. Tout Motown vient de ce flair. Le Gordy feel.

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    Gordy + Ramona

             Et pouf, Smoke nous ramène aux origines de Motow, Six employés, à l’origine, Berry, sa deuxième épouse Raynoma, Brian Holland, Janie Bradford et Robert Bateman, great bass singer and later an engineer. Berry emprunte un peu de blé à sa famille et lance Motown avec un premier single de Marv Johnson, a strong, souful, local singer : «Come To Me». Et puis t’as les frangines de Berry, que Smoke aime bien, «Anna would teach me about the real world. Gwen was also my baby, as close as a sister. Louyce was a sweetheart and a strong-minded businesslady to boot. Esther was brillant, she became my manager. Berry’s brothers - George, Robert and Fuller - became my brothers.» Ce qu’il faut comprendre à travers ça, c’est que Smoke est complètement intégré à la famille Gordy, ce qui explique la force de cette relation. Et puis t’as Harvey Fuqua qui ramène un jour un mysterious guy named Marvin Gaye.

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             Premier smah pour Smoke : «Shop Around» - This was the song that established Motown and the Miracles and, along with «Money (That’s What I Want)», sent the company sailing into orbit. We were flying high - Berry nomme Raynoma et Louyce vice-présidentes de Motown. Il met sa mère aux comptes, a powerful world-wise lady - Berry was big on letting people prove themselves, based on skill, not sex or color - Motown est le premier big-time record company dont le boss est black. Et pouf, il achète la baraque sur West Grand Boulevard - a routine, B-flat two storey house, entre un funeral home et une beauty shop - Berry vit à l’étage avec sa femme et son fils Kerry. Le rez de chaussée, c’est le QG de Motown : la cuisine devient the control room, le garage devient le studio, le living room devient le bookkeeping, et le dining room devient les ventes - Berry stuck a funky sign in the front window - Hitsville USA - and we were in business - T’as toute l’énergie et l’aisance de Motown dans cette dernière phrase. Smoke fait swinguer les souvenirs des jours heureux - At the time we were just local kids trying to get over. And, believe me, it wasn’t easy - Alors ils passent leur temps dans la baraque et font des tournois de ping-pong ou d’échecs. Ou de killer poker games - Passive cats couldn’t survive Motown. No one wanted to lose. Berry built himself a company of winners - On sent que c’est du vécu. C’est bien que ce soit Smoke qui nous raconte la vraie histoire. Il dit aussi qu’ils passent plus de temps dans cette baraque que chez eux - The house was part of the magic. The house was our hang-out. It was also our studio and recreation center. It had to be the most energitic spot on the planet - Et Berry insiste bien pour dire qu’il n’a pas les connections, ni les moyens : tout repose sur le talent - That’s why we have to make it on talent and talent alone. If our quality falls, we’ll fall with it.

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             Autour de la grande table de réunion, on trouve le Motown brain trust, c’est-à-dire Berry et ses lieutenants, «Harvey Fuqua, Johnny Bristol, Mickey Stevenson, Brian Holland, Lamont Dozier, Eddie Holland, Clarence Paul - Stevie’s main man - and a little later, the formidable Norman Whitfield.» Et tout se met en route en 1964, avec les mega-hits d’Holland/Dozier/Holland pour les Supremes et les Four Tops. Berry réinvestit les bénéfices dans son label, il rachète deux autres maisons sur West Grand. L’argent coule à flots, mais dès que ça s’enraye, les gens en veulent à Berry - Long as they are having hits and generating cash, Berry was God. But the minute the hits stopped or their money got funny, Berry was Satan - Tout repose sur Berry.

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             Smoke est aussi producteur. Berry le nomme A&R. Alors il prend en charge David Ruffin. Il adore les Tempts qu’il connaît depuis le début quand ils s’appelaient the Primes, et encore avant, the Distants. Et puis il y a le Motown sound - The Motown sound was a miracle. It spoke for - it was born from - a special time and place: Detroit, Michigan, in the sixties. it was the combination of an astonishing range of talents, politics and personalities, people who were naive, happy, hungry for money, looking to be loved and accepted, dying to compete, burning with ambition, blazing with talent - first raw, then refined and finally irresistible. It was black music too damn good - too accessible, too danceable, too romantic, too real - not to be loved by everyone - Motown, comme Stax et Hi, reste un phénomène culturel unique dans l’histoire de la musique américaine.

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             Smoke évoque le drame des Supremes et l’éviction de Florence Ballard. Il l’aime bien, «Florence was beautiful, big-voiced, fun-loving and down to earth.» Puis il explique un peu les choses, rappelant que son petit ami, Tommy Chapman, était le chauffeur de Berry et il a convaincu Flo que Berry allait essayer de la baiser. Alors elle a déraillé. Elle jalousait Diana Ross, et elle s’est mise à picoler, à rater des concerts, et en 1968, Berry l’a virée des Supremes. Puis une petite crise cardiaque en 1976 l’a envoyée dans le trou. Smoke voit aussi ce qui se passe entre son pote Berry et la Ross - Althrough they surely fell in love, theirs was a reliationship rooted in business - Et il ajoute ça qui est déterminant : «Berry managed Diana because Diana was a tremendous talent.» Et ça, qui sonne comme un corollaire : «Diana followed Berry because Berry was a tremendous buisinessman. They were two powerful but practical people, interested, more than anything, in success.» Mais leur relation finira par se détériorer. Diana s’est mariée et elle veut plus d’indépendance - No wonder the cat was uptight - Eh oui, Berry ne veut pas lâcher l’affaire.

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             Et puis voilà que Berry décide de s’exiler à Los Angeles. Motown continue sous les palmiers. On retrouve les mêmes, Marvin, Diana et Berry. Et tous ont encore plus de succès. Le Motown building est sur Sunset Strip. Smoke n’est plus en charge de trouver de nouveaux talents, «I’d become more of a financial administrator.» Il lance cependant les Commodores avec «Machine Gun». Mais l’histoire perd un peu de son sel. Le Motown californien pâlit au soleil. La magie est morte, même si Marvin vient d’enregistrer «Let’s Get It On» - Dad was glowing because his ‘Let’s get It On’ had gone through the roof. It was one one those rare times he seemed happy to be in show business - Smoke surnomme Marvin Dad. C’est l’un des personnages clés du book, avec Berry. Quand Smoke fait sa connaissance, il lui dit que sa façon de marcher avec précaution lui rappelle celle d’un vieil homme - Im calling you Dad - Et Dad parle comme il marche, tout doucement. On l’entend à peine - He whispered in a cool kicked-back manner, hiding, I believe, the intensity inside - Smoke restitue des dialogues géniaux. Dad : «Smoke, I got a plan for my solo career.» Dad had a plan for everything. «See, he said, when I get out there, don’t look for me to be singing no rock’n’roll.»  Smoke lui demande ce qu’il va chanter. Dad : «Standards. Love songs. Slow ballads. Like Sinatra. I’m going to be the black Sinatra.» Et puis Norman Whitfield prend Dad en main pour «I Heard It Though The Grapevine» et «Dad sang the living shit out of it. Next thing we knew Marvin Gaye had the biggest single in Motown history.»

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             Au moment où Holland/Dozier/Holland se fâchent avec Berry, Norman Whitfield et Ashford & Simpson montent en puissance. En 1971, nous dit Smoke, et contre l’avis du département des ventes, Motown sort What’s Going On, «Marvin Gaye’s masterpiece, the greatest album, in my opinion, ever made by anyone.» Pour Smoke, Dad est passé avec cet album de l’ère des producteurs à celle des artistes - he made musical history - Et Berry comprend que certains artistes ont besoin d’être libres de choisir leur voie, comme l’ont fait Dad et Stevie Wonder. Berry a réagi like a gentleman, c’est-à-dire qu’il a accepté sa défaite. 

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             Hommage encore aux Four Tops et à la puissance de Levi Stubbs, mais aussi à Lawrence Payton (who) was the cat who taught us singers modern jazz harmony. Sur HDH, Smoke a un avis très tranché : il en veut à Eddie Holland. Pas de problème avec Lamont et Brian, ils sont les talents du trio. Eddie écrit des lyrics, mais il se fait aider, forgetting to give them credit. I don’t like that. Smoke tente de convaincre Brian Holland de rester chez Motown, et Brian lui répond qu’il a sans doute raison, «and after all, Eddie is my brother.»

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             Smoke évoque aussi son vieux pote guitariste, Marv Taplin - Ever since then - it’s over thirty years now - I’ve never played onstage without him.

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             Smoke se souvient aussi d’un petit échange gratiné entre Otis et Aretha. Otis lui balance : «Hey Ree, I recorded that song you did, ‘Try A Little Tenderness’. The only difference is, my version’s a hit.» Otis éclate de rire, et Aretha le prend mal : «That’s okay, sucker. I’m about to throw down one of your tunes. When I’m through with it, you won’t even recognize the thing.» Ce sera «Respect».

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             Smoke refait un panorama de la Soul sur trois décades : dans les sixties, on qualifiait Motown de «White bread soul», mais pour lui, Levi Stubbs, David Ruffin, Dennis Edwards, Martha Reeves et Tammi Terrell it sure as hell sounded like the real deal to me. Puis il passe aux seventies, et il entend les cats dire que the Golden Age of Soul was dead, parce qu’Otis Redding, Sam & Dave et Wislon Pickett were no more. «But look what happened: Al Green, Teddy Pendergrass, Donny Hathaway, Bill Whiters, Stevie Wonder’s magnificient Songs In The Key Of Life.» Puis c’est la période diskö - Then they called disco dipshit - et Smoke de citer Van McCoy, Hal Davis and especially Harvey Fuqua’s burning barnstormers for Sylvester. Pour Smoke, la fête continue. Et il revient aux sources : «Billie Holiday created her most powerful art - her blackest, most heartrending singing - reshaping the white pop songs of her day.» Et bien sûr Ray Charles dont il salue deux cuts, «Am I Blue?» et «Georgia».

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              Berry traverse des mauvaises passes. Il recadre Smoke qui veut lui aussi son indépendance, mais Berry a l’art de revenir aux fondamentaux : «It’s you and me, Smoke, today, tomorrow and for the rest of the set.» C’est le cœur du book : une histoire d’amitié à toute épreuve. Ça fait rêver, quand on pense à tous les tocards qu’on a pu croiser dans la vie.

             On a bien sûr écouté tout Smoke. T’as 50 albums entre 1960 et 2025, et tout est bien. On replongera dans cet océan de classe black un autre jour. Pour donner un aperçu de cette classe black, penchons-nous sur ses 8 derniers albums.

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             En 1990, Smokey revient en séducteur avec Love Smokey. C’est donc un album de romantica un peu à la mode. Il est même perdu dans la mode pendant tout le balda. Que Dieu aie pitié de son âme. Tu espères encore un peu de Soul de la part d’un pionnier de cet acabit, mais il semble vraiment être tombé dans le panneau de la mode. Avec un peu de patience, tu vas croiser deux bons cuts au bout de la B, «Jasmin» (big good time groove, et c’est là qu’il excelle) et «Easy», où il retrouve le fondu d’Ooo Baby Baby. C’est de la magie.  

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             Sur Intimate, Smok plante le décor dès la première mesure de «Sleepin’ In», même si le son est un peu à la mode. Prod d’époque. Arf. Mais il redevient fabuleux aussitôt «Easy To Love». Il vise l’océanique, l’enchantement, il chante comme un dieu, alors ça aide. Il tape des balladifs de Soul intensément intrusifs. Ce sacré Smoke sait glisser son sucre dans la fente. On croit parfois entendre chanter une femme, tellement il est intimate sur le morceau titre. Avec «I’m The One», il va plus sur la pop, et ça lui va bien, c’est même un hit de big pop de Soul. Il continue de se jeter dans la balance avec «Just Let Me Love You», et ça vaut vraiment le coup d’œil. Le vieux Smoke reste sacrément d’actualité. C’est une merveille, over and over again. Nouvelle Beautiful Song avec «The Bottom Line» qu’il groove à coups d’I love you so much, il vibre tout ce qu’il peut, surtout le love you-ou-ouh. Pure romantica. C’est toute sa vie. Et puis voilà le chef-d’œuvre absolu : «Feelings Flowing», il surfe à la surface du paradis, il chante l’ouate de la Soul. La mélodie s’échappe de sa bouche comme un nuage de vapeur. Ça tremble de beauté, ça grelotte d’intégrité artistique et d’ooh my darling.

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             On entend œuvrer un sacré bassman sur Food For The Spirit. Il s’appelle Andrew Gouche et on l’entend vraiment bien dans «We Are The Warriors» : il tape un groove de bass punk extrêmement offensif. Est-ce un album de gospel ? Pas évident, même si les titres des cuts et le design de la pochette renvoient au gospel. Smoke est tout de blanc vêtu sur un fond de ciel bleu et il démarre avec un «Jesus Told Me To Love You» qui est en fait un coup de charme à l’ancienne. Son «Road To Damascus» est trop à la mode, mais il parvient à groover, alors ça devient sérieux. Tu ne peux pas prendre un mec comme Smoke à la légère. Par contre, l’«He Can Fix Anything» ne passe pas la rampe. L’«I Praise & Worship You Father» sonne comme un gros r’n’b de Motown, avec des chœurs à l’ancienne. Superbe artefact ! Smoke retrouve ses marques et ça finit en mode gospel batch.

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             Paru en 2006, Timeless Love est l’un des albums de Soul les plus parfaits. Neuf coups de génie sur treize cuts. Qui dit mieux ? Le plus mythique de tous étant bien sûr la cover du «Speak Low» de Kurt Weill. Smoke tape dans le mythe avec les violons de Stravinsky - When you speak low - C’est le sommet du lard moderne. Sur «Time After Time», Smoke fait vibrer ses syllabes, il vise l’océanique pur. Il fait encore un groove de round midnite avec «I Can’t Give You Anything But Love (Baby)», et il le pousse à l’extrême, il vibre son happiness et son guess et te donne des frissons. Il t’enlace comme le ferait un anaconda. Il est tellement capable de tout que ça devient fascinant. Il chante «You Go To My Head» comme le ferait Esther Phillips. Il groove le jive dans l’essence même de sa texture. C’est un miracle de feeling. Smoke est devenu au fil du temps le plus beau Soul Brother de sa génération, le plus accompli, il groove avec une finesse extrême, il fait issir les moelles de la Soul. T’as encore l’absolu du groove dans «I’m In The Mood For Love». C’est une sorte d’aboutissement. «Our Love Is Here To Stay» semble tomber du ciel. Il réinvente le groove de Soul, c’est un véritable délire de feeling. Et voilà «Fly Me To The Moon (In Other Words)», chef-d’œuvre de swing black, drivé au slap de jazz et tu vois Smoke exploser de bonheur. Il monte vite au sommet du genre. Et t’as un solo de jazz dément, sans doute Marv Taplin. Smoke tape ensuite le fameux «Night & Day» de Cole Porter. Il capte l’horizon. Il est le Victor Hugo de la Soul, l’esprit parfait, le panoramique, la poésie de l’âme, il s’étend à n’en plus finir. Il bouge à peine dans l’écrasante symbiose de la beauté. Il fixe le firmament. Il descend à peine pour remonter à peine. Avec «I’m Glad There Is You», Smoke te fait danser la Bossa Soul du Paradis. Que peux-tu attendre de plus d’un album de Soul ? 

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             Il sort un deuxième album en 2006, l’excellent Time Flies When You’re Having Fun. Le black dandy pose devant la console de mixage. T’es ravi de le retrouver. Le vieux Smoke est toujours là et d’une certaine façon, ça te réchauffe le cœur. Il a conversé la même voix, il est moins atteint que Cash, il est resté assez pur. Son groove fêlé est balèze. Tu entres dans le lagon d’argent avec «Girlfriend». Il sait encore donner des coups de menton. Il adore surtout son vieux satin jaune, comme le montre «You’re The One For Me». Il s’y glisse avec chaleur. C’est un vieux renard, il sait jouer de ses effets. Il appuie son groove en contretemps, c’est d’un effet ravissant. Il duette avec Carlos Santana sur «Please Don’t Take Your Love». Carlos est un bon pote, on l’entend bien. Il ramène ses couleurs dans le groove d’un Smoke qui devient polyglotte, s’il vous plaît, por favor. On assiste à une superbe coulée de larmes dans «That Place». Smoke enrichit son groove avec des petits filets de voix et ça devient une pure merveille d’orfèvrerie vocale. Il est encore parfait dans son vieux rôle avec «Love Bath», puis il s’en va groover «Watcha Gonna Do» en profondeur, c’est une fabuleuse dérive intrinsèque, le vieux Smoke ré-invente le groove en le liquéfiant. Il reste dans les arcanes avec «Satisfy You». T’as le Smoke de rêve et donc un fantastique album. Il termine avec une Beautiful Song, «You’re Just My Life». Il reste en mode haut de gamme. Il groove sa Soul en toute impunité, une Soul délicieusement maîtrisée, sensible et délicate. Son art est un empire qui s’étend à l’infini.  

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             Et si Smokey & Friends était le meilleur album de Smoke ? Va-t-en savoir. En tous les cas, c’est un Best Of avec des invités prestigieux, et pourtant ça commence mal, car le premier invité n’est autre qu’Elton John. Ça s’arrange avec «You Really Got A Hold On Me» : l’invité s’appelle Steven Tyler. C’est heavy on the beat et ça donne un duo d’enfer. Smoke duette encore sur «My Gilr» avec des inconnus au bataillon, et tout monte d’un cran avec ce coup de génie nommé «Quiet Storm». John Legend se prend pour Marvin. Pur Soul genius ! To my life ! Smoke duette avec Celio Green sur «The Way You Do (The Things You Do)», et avec James Taylor sur «Ain’t That Peculiar». On rentre dans le mythe avec «The Tears Of A Clown» (avec Sheryl Crow), puis «Ooh Baby Bay», avec l’admirable Ledisi. Elle se fond si bien dans la mélasse mythique de Smoke. Notre héros regagne la sortie avec une fantastique cover de «Get Ready». C’est explosif, encore plus explosif que les Tempts. Il faut écouter ça si on ne veut pas mourir idiot.

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             Smoke est stupéfiant de beauté antique que la pochette de Gasms. C’est l’image qu’on se fait d’un prince de l’Antiquité, avec des yeux clairs en amandes et cette peau foncée. Et on retrouve cette voix féminine dès le morceau titre, une voix qu’il fait vibrer à la sortie de chaque virage. Il fait encore de l’art pur avec «How You Make Me Feel». C’est d’un raffinement extrême. Et t’as un son plein comme un œuf. Dans «I Wanna Know Your Body», il y va fort - I wanna touch your body/ With passion/ Every curb/ Every line - Il pose sa voix comme aux premiers jours dans «Roll Around». Il ajuste sa chique en permanence. Il flirte sans cesse avec la Beautiful Song. Il flirte magnifiquement. Smoke est un prince de la modernité. Et voilà «If We Don’t Have Each Other» tapé à l’infra-basse. Il parvient à swinguer à la surface du jive  - We got love to make - On a encore des choses à faire. Il fait trembler sa voix dans «You Fill Me Up» - You make my day/ So much brighter - Il fait trembler sa voix pour la postérité. Smoke est un vieux renard, il maîtrise les privilèges. Avec «You Fill Me Up», il claque enfin une Beautiful Song limite gospel - My cup of you/ is overflowing - On ne sait pas s’il s’adresse à Gawd ou à une petite gonzesse.  

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             Dernier album en date de Smoke, What The World Needs Now est un fabuleux album de covers. Smoke tape dans le dur de Burt avec le morceau titre, la magie est immédiate. Il ramène Motown dans Burt. Magie encore avec «What A Wonderful World», le fameux Wonderful de Louis Armstrong et Joey Ramone. Smoke le prend par les hanches et le fait danser au paradis, and I think to myself/ What a wonderful world. Il fait littéralement éclore sa voix. Avec «I’ll Take You There», il se fond dans la joie et la bonne humeur des jours heureux, c’mon c’mon! On devrait recommander cet album à tous les neurasthéniques. Il tape aussi le vieux hit de Carole King, «You’ve Got A Friend». Il chante comme un dieu et faite vibrer ses pointes de running. Et comme si tout cela ne suffisait pas, voilà qu’il duette avec les Tempts sur «Be Kind To The Growing Mind», c’est une merveille de black pop qu’il emmène au firmament. Voilà donc la suite logique de Motown, t’es dans la Soul des rois du paradis. 

    Signé : Cazengler, Plessis Robinson

    Smokey Robinson. Love Smokey. Tamla 1990  

    Smokey Robinson. Intimate. Tamla 1999

    Smokey Robinson. Food For The Spirit. Liquid 8 Records 2004

    Smokey Robinson. Timeless Love. New Door Records 2006

    Smokey Robinson. Time Flies When You’re Having Fun. Robso Records 2006

    Smokey Robinson. Smokey & Friends. Verve Records 2014

    Smokey Robinson. Gasms. TLR Records 2023  

    Smokey Robinson. What The World Needs Now. Gather Music 2025

    David Ritz & Smokey Robinson. Smokey: Inside My Life. McGraw-Hill 1989

     

     

    Inside the goldmine

    - Lou Courtney n’est jamais à court

     

             Lecornu n’inspirait pas beaucoup de respect. Dès l’abord physique, il inspirait une sorte de répulsion. Il exhibait ses atours de rocker vieillissant. Dans la plupart des cas, ça passe encore à peu près bien, mais pas dans le cas de Lecornu : il ventripotait à outrance, il se teignait les cheveux, il portait des chemises panthère, des santiags, des bagues, des anneaux aux oreilles et des lunettes farfelues. Un vrai clown. Mais le pire était à venir : si par malheur il entrait dans une conversation, il dégoulinait de suffisance, il étalait sa science, il traitait tout ce qu’il n’aimait pas de «musique de merde», et ça finissait par indisposer tout le monde. Son arrivée jetait un froid. On se demandait comment décorner Lecornu. Mais c’était impossible. Il faisait figure d’institution, pas son ancienneté dans le circuit, et par son expertise ramificatoire. Il connaissait tellement de gens que personne n’osait l’affronter. Lecornu ne se rendait même pas compte de l’aversion qu’il inspirait. A contrario, personne d’ailleurs ne se posait la question de savoir si ce masque ne dissimulait pas un autre Lecornu. Et si Lecornu n’était au fond qu’un type gentil et timide ? Et dans ce cas, comment pouvait-on l’approcher ? La curiosité étant la mère de tous les vices, on tenta l’approche. Elle commençait par un verre au bar, puis des petites questions du genre, «Tu sais jouer d’un instrument ?», «Quesse-t-a fait comme études ?», auxquelles il répondait, épaté de voir qu’on s’intéressait à lui. Il fut même ravi d’apprendre qu’on avait le même cursus et quand il fut invité à venir jammer avec sa gratte, il paraissait aux anges. Voilà comment nous réussîmes à décorner Lecornu. Mais l’embellie de dura qu’un temps. Pratiquer Lecornu, c’était en quelque sorte une façon de chevaucher un taureau pour un concours de rodéo. C’est Lecornu qui finissait par te décorner. Non, mais c’était bien d’avoir essayé.

     

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             Alors qu’il est difficile de décorner Lecornu, il est plus facile de s’intéresser à Lou Courtney. Mille fois plus facile et surtout mille fois plus agréable. 

             Lou Courtney est un Soul Brother new-yorkais assez complet, car il sait tout faire : crooner, mais surtout composer. Il fut aussi le directeur musical de Lorraine Ellison. Après avoir flirté avec le succès tout au long des sixties, il va monter Buffalo Smoke dans les seventies, un groupe de black rock. Autant le dire franchement : Lou Courtney est un artiste extrêmement intéressant et trop peu connu. Ses trois albums valent bien le détour.  

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             Le premier album de Lou Courtney s’appelle Skate Now/ Shing-A-Ling, un Riverside de 1967. Il fait de l’heavy jerk des catacombes avec son «Skate Now» d’ouverture de balda. Le son est étrangement sourd. Lou est un cake, un bon cake bien raw. Ça jerke sec chez lui. On se croirait chez Stax ! Puis avec «Me & You (Doin’ The Boogaloo)», il a les chœurs de Motown et la pétarade James Jamerson. Un vrai smash. Il attaque sa B des cochons avec «Do The Thing», un vrai coup de shing-a-ling. Encore du harsh de stormer avec «I Need You Now», porté par un bassmatic d’assaut. Back to Stax avec «I Don’t Wanna Leave You». Quelle vitalité ! Il a le power d’Otis et des Tempts.   

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             En 1974, il enregistre I’m In Need Of Love. Cet Epic est une petite merveille. Dès «The Common Broken Heart», tu vois le Lou planer au-dessus  de la ville en mode black croon. C’est à la fois énorme et très beau. Te voilà redevenu ville conquise. Le Lou est un Soul Brother extrêmement fin. Il sait se faufiler dans les failles du fil mélodique. Il revient au joli groove de Soul avec «I Will If You Will». Le Lou est un artiste important, sa Soul accroche sérieusement. Il culmine encore avec «Somebody New Is Lovin’ On You», un cut de dancing Soul, mais une dancing Soul de big time, il va danser dans la cour des grands, il a les violons de Marvin et le schhhoooh du Lou. C’est littéralement effarant de classe, un sax vient lécher le groove et le Lou danse dans l’azur d’une Soul immaculée. Et t’as vraiment les violons de Marvin derrière, avec, dans l’intrinsèque, une vraie pulsion d’avant-garde, il y va, le Lou, il est merveilleux. «I’m Serious About Loving You» est une merveille de présence black. Il pose bien les conditions avec «I Don’t Need Nobody Else», wow babe ! Il tape une Soul fabuleusement urbaine et balancée des hanches. Il se dirige vers la sortie avec le morceau titre et te le groove à coups d’I don’t need/ A new automobile, il a besoin d’amour, il groove son need comme un cake, et ça danse - I don’t need/ Every woman I see - Il revendique fièrement son need of love.  

    , bob dylan, black lips, night beats, smokey robinson, odyum, kassi valazza,

             Paru sur RCA en 1978, Lou Courtney/Buffalo Smoke est un album de big black rock, mais avec du groove. Solide as hell, comme on dit quand on ne sait pas quoi dire. «Call The Police» te met vite au parfum. Le guitar hero s’appelle Glenn L Goins. Il fait pas mal d’étincelles dans «911». Le Lou exploite aussi la veine dancing Soul avec «Love Is A Joker», et il ramène l’attaque et la wah des Tempts dans sa soupe aux choux. En B, il s’en va encore rocker le dancing boat, alors ça chavire dans la chaloupe. Il passe au diskö-funk avec «Don’t Stop The Box», mais avec de l’is alr ite et du stop the box à gogo. Le Lou monte sur tous les fronts.

    Signé : Cazengler, Écourtné

    Lou Courtney. Skate Now/ Shing-A-Ling. Riverside Records 1967  

    Lou Courtney. I’m In Need Of Love. Epic 1974  

    Lou Courtney. Lou Courtney/Buffalo Smoke. RCA Victor 1978

     

    *

             J’avoue que je suis un déçu par les nuisibles comportements de nos lecteurs. J’admets que l’on puisse s’amuser durant les fêtes, boire un tout petit peu plus que la normale, manger les frites avec les mains, essuyer la sauce tomate sur la chemise de son voisin, hélas des échos me sont parvenus, je n’ose même pas employer les mots qui me permettraient de nommer la conduite inconvenante de nos lectrices, ni recopier la liste des grossièretés proférées par nos lecteurs avinés… Vous avez exagéré. Je le déplore. Pour punition je devrais vous interdire la lecture des dix prochaines livraisons du blogue. Mais je suis trop bon. L’important n’est pas que vous souffriez, mais que vous vous repentiez, alors mettez-vous en rang par deux, tenez-vous sagement par la main, pour votre redressement moral je vous emmène à l’église. Un petit sermon ne pourra que vous faire du bien.

             Je sais, plus de mille kilomètres à marcher sur les eaux, c’est fatigant. Mais nous voici arrivés en Amérique. Non ce n’est pas à New York. Nous sommes un peu plus au Sud, dans les Appalaches. Un coin paumé. L’église ne paie pas de mine, n’oubliez pas que ce qui compte ce ne sont pas richesses dorées mais la ferveur des officiants. Frappez à la porte, entrez doucement, asseyez-vous sans faire de bruit.

    MUSIC FROM FULL GOSPEL TABERNACLE

     IN JESUS NAME

    PASTOR BIG CODY COOTS

             A la fin de notre chronique du livre de Dennis Covington   L’église aux serpents je vous avais promis que nous reviendrons voir les snakes handlers d’un peu plus près.  Nous y voici. Ne vous gênez pas pour faire du bruit, l’office a commencé, ils font un raffut de tous les diables, ils ne s’apercevront même pas que vous êtes-là.

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             Quel boucan ! Reprenez votre esprit. Normalement dans une église, il devrait être chevillé à votre corps. En plus les prises de vue sont celles d’un amateur, je ne pense pas que ce soit Jésus in person qui tienne la caméra, c’est le pasteur  Cody Coots devant vous, en chemise à carreaux gris et blancs, il serre un micro contre sa poitrine, un mec en chemise rouge assis sur une banquette, adossé au mur en planches, un gros baffle dans le coin, sur la droite un bout de meuble, devant lequel se poste Mister Coots, l’est maintenant au centre de l’image, sur notre droite deux autres gars, la caméra revient sur lui, derrière son espèce de bureau va-t-il allumer une cigarette, son briquet à la main il enflamme une cannette de gaz, aurait-il l’idée saugrenue de réchauffer un café, pas du tout, simplement brûler la paume de sa main gauche, tout ragaillardi il se met à sautiller sur place tout en se déplaçant, le visage de Coots n’exprime aucune douleur, même pas un tic nerveux, il change de main, puis repose sa cartouche transformée en torchère sur le lutrin, s’empare de son micro, et sur le rythme endiablé de la musique, il chante mais l’on n’entend pas sa voix, tant le son est fort, ce qui le décide à remettre sa main dans le feu, puis il souffle sur la flamme pour l’éteindre reprend son micro et sa démarche sautillante, cela nous permet de découvrir les responsables de ce bruit infernal, deux femmes, deux pécheresses, l’une derrière son synthé Roland, et l’autre qui bat le fer porté à incandescente sur sa batterie,  attention ce n’est  ni un cantique doucereux, ni un gospel enlevé, mais une espèce de rock’n’roll soutenu, des plus frustes et des plus efficaces, genre de truc que l’on retrouve à la fin des concerts lorsque sur le final les musicos se lâchent et donnent toute la gomme, une ambiance un peu à la Jerry Lee Lewis, non pas pour que le public exulte, mais pour créer l’atmosphère d’une transe cérémonielle propice à galvaniser la foi des fidèles. La caméra s’attarde sur nos deux prêtresses musicales. Alerte ! Coots au micro joue au Monsieur Loyal du cirque Bouglionne, l’on ne comprend pas ce qu’il dit mais ce qui est sûr c’est qu’il annonce un numéro d’exception, il s’excite, il frappe de la main sur son bureau avec la violence de Dickie Harrell sur sa caisse claire, la caméra le suit ce qui nous permet de

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    voir la partie droite de la scène, un deuxième guitariste posté à l’extrémité de la banquette, deux autres gars debout, chemise bleu-foncé et chemise bleu-clair, trois caisses plates sont alignées sur l’estrade pas très haute, notre Jeanne d’Arc que manifestement le Ciel n’a pas réduit en cendres se penche, en ouvre une et s’empare d’un serpent. Pas une inoffensive couleuvre, un beau crotale à la mortelle morsure. N’ayez pas peur, timorés lecteurs, ayez confiance, Dieu vous protège, si la bébête torsadée vous mord c’est que Dieu a besoin de vous et vous rappelle plus vite que vous ne l’aviez supposé auprès de lui. Notre prédicateur exhibe sa bestiole, doit

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    approcher les deux mètres, il vous la montre de tout son long, l’en profite pour lui déposer deux ou trois bisous amicaux sur le dos, il passe le reptile à la chemise bleu-clair, il se love sur les avant-bras de son récepteur qui lui caresse le menton d’un doigt affectueux, n’agissez-vous pas de même avec votre chat, après ce moment de pure affection il lui rend sa liberté en le rembobinant dans sa caisse. Ne partez pas, le spectacle n’est pas fini, d’un autre boîtier il en sort d’une seule main un autre, non pas du tout, deux autres, des costauds, gras comme des chapons,  il passe le plus long tuyau d’arrosage venimeux à notre prêcheur-chef qui se hâte de nous dévoiler sa longueur, il le tient haut, un peu à la Gene Vincent qui tendait son micro vers le plafond, son voisin réadopte sa technique du serpent lové en rond sur ses avant-bras, à la douceur de ses gestes il l’a l’air de porter un bébé en faisant attention à ne pas le laisser tomber à terre, assez vite il  remet notre longiligne rattlesnake dans sa classe, il n’est pas pour l’exploitation éhontée de l’animal, le pasteur lui tend le sien qui aussitôt est refilé à un paroissien impatient de mesurer sa foi à la taille du reptile, il le rend assez vite, sa confiance en Dieu ne serait donc pas aussi grande qu’il le prétendrait, prenez sa place avant de le critiquer,   voici notre interminable vertébré remis en caisse, mais notre chemise bleue n’hésite pas à  sortir un autre spécimen, un peu comme quand vous présentez à vos amis votre collection de disques Sun, un véritable festival serpentique, sont deux à danser comme des énergumènes un serpent dans les pognes, ça y est nos vipérides sont soigneusement remisés, Big Cody Coots survolté accroché à son micro s’époumone, la caméra revient sur nos deux musiciennes qui mènent leur train d’enfer, pardon paradisiaque.  

             Impressions personnelles. Une évidence s’est imposée à moi. Bien sûr  les circonstances sont totalement différentes mais l’ambiance me paraît similaire à celle des concerts de hardcore californiens. Mêmes sortes de personnages, une même ferveur, une même camaraderie, même statures physiques, gaillards enrobés, mal bouffe pour tous, alcool en prime pour le hardcore, à la différence près  qu’ici  on pogote avec des crotales. Dans les deux cas démesure et innocence américaines.

             Je ne vous ai présenté que la vidéo : Serpent Handling Service 3. La cérémonie se poursuit sur d’autres vidéos. Il existe plusieurs centaines de vidéos sur le même thème. Evitez les vidéos reportage, où l’on déblatère, où l’on explique à la manière des professeurs universitaires, où les mots sages sont là, la plupart du temps, pour voiler le choc des images.

             L’on y reviendra, pour commencer j’ai choisi une cérémonie sans serpents vindicatifs.

    Damie Chad.

    P.S.: pour la petite histoire, Cody Coots a pris la suite de son père Jamie Coots décédé. En 2014 au cours d’un office Jamie avait été piqué par un crotale – le bestiole récidiviste avait déjà causé la mort d’une femme... Malgré le refus de sa famille, il avait été transporté à l’hôpital par les autorités qui lui avaient administré un antidote. Inanimé, Jamie Coots n’avait pas pu faire part aux secouristes de son souhait d’être ramené chez lui. Déjà piqué à plusieurs reprises, Jamie Coots s’en était jusqu’à lors tiré, comptant sur la présence de sa famille et de la volonté de Dieu… Ainsi soit-il !

     

    *

    Faut savoir ménager les transitions. Après la chronique précédente de ces gens qui mettent toute leur confiance dans la l’amour de Dieu, en voici d’autres qui haïssent l’Homme. Que voulez-vous il faut de tout pour faire un monde. Et vous dans quel groupe vous positionnez-vous ? Il est interdit de choisir une autre solution.

    PLAN BY ZGNYC

    ODYUM

    ( Bandcamp / Octobre 2025)

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             Il est des couves qui vous refroidissent d’entrée. Quand j’ai vu qu’ils étaient polonais, par scrupule j’ai tendu l’oreille. Elle se complut à ce qu’elle entendit ! Non la photo n’est pas engageante, je l’admets. Ce noir et blanc n’incite point à de festives réjouissances. Que représente-t-elle, j’hésite, l’on dirait les clayonnages d’un immense frigo. Des étagères vides dans un laboratoire qui semblent attendre des éprouvettes destinées à cultiver les pustules de la peste bubonique. On ne sait jamais, cela pourrait s’avérer utile pour faire disparaître l’espèce humaine une fois pour toute. Je possède une deuxième interprétation, une immense cage d’escalier avec tout au fond un réceptacle bétonné pour une franche invitation au suicide. Odyum ne recule devant rien, ils ont pensé à tout : soit la solution collective, soit la solution individuelle. Sont-ils pour autant des amis de l’Humanité…

    Szkopu : vocals / Bartes : guitars, vocals / Kefas : bass / Śniegu : drums.

    Prawda klamstw : (= La vérité sur les mensonges) : si vous ne supportez pas ce premier morceau autant ne pas tarder à rentrer chez vous effeuiller les marguerites dans votre jardin. Avant de sortir vérifiez toutefois si les fleurettes ne sont pas mortes, peut-être même vaudrait-il mieux vous assurer que votre pitoyable jardin de survie écologique ne se soit pas effondré, qu’à sa place il ne reste plus qu’un immense entonnoir, pas grave vous êtes déjà en train de glisser sur les parois abruptes du trou sans fin dans lequel vous ne tarderez pas à disparaître. Guerre à votre âme ! Au moins vous aurez été prévenu. Je ne raconte pas de mensonge moi. Remarquez eux non plus. Vous avertissent simplement que vous êtes morts puisque vous n’êtes pas vivants. Je concède qu’ils ne prennent pas des gants de soie pour vous le dire. Font avec ce qu’ils ont : un batteur hypnotique, un bassiste acharné, un guitariste explosif et un chanteur. Bref un groupe de rock qui joue du rock. Hardcore ajouterais-je pour ceux qui aiment les précisions inutiles. Désolé, pas le temps d’en dire plus, en trois minutes, c’est leur morceau le plus long, ils ont déjà prouvé qu’ils sont plus forts que vous. Slepiec : (= L’aveugle) : faudrait qu’ils se taisent pour me laisser expliquer, ils crient trop fort et ils jouent trop vite, des énervés, mais le pire c’est les lyrics, à la mesure de leur démesure, se prennent pour des dieux, mais manque de chance ils sont aveugles, c’est un peu les Grées, trois vieilles dans la mythologie grecque qui n’ont qu’un seul  œil communautaire qu’elles sont obligées à se passer sans cesse de l’une à l’autre pour y voir quelque chose, à part qu’eux ils sont quatre et qu’ils savent qu’il n’y a rien à voir dans notre monde. Heureusement qu’ils ont Szkopu, ses hurlements dépassent la tempête collapsique qui nous tombe sur le coin du museau, un véritable berseker qui hurle dans la tempête tout en dirigeant son navire à l’abordage de la nef de la mort. Krok w tyl : (Reculer) : z’ont déjà cassé le monde au deuxième morceau, que voulez-vous qu’ils fassent ? Ne leur reste plus qu’à s’en prendre à vous. Oui, il y a une note sadique et sardonique dans le chant de Skopu, il vous hait à mort, il vous vomit dessus à pleins seaux, vous court après, vous avertit que vous êtes sur le chemin de la réussite sociale, et du déclin êtral, chacun de ses mots perfore les ballons de baudruche de vos intentions. Ne le traitez pas de nihiliste, c’est celui qui le dit qu’il est. Wszystko jedno : (Tout de même) : au cas vous n’auriez pas compris il rajoute une couche de vomissure sur votre minois, on en profite pour écouter Sniegu, l’a son idée à lui de l’art de battre le fer chauffé à blanc, mouline dur, l’est comme Conan dans son premier film qui tourne le tourniquet de la noria, mais lui Sniegu il est tout seul et il le fait à toute vitesse, le problème c’est que quand il ralentit, c’est encore pire, il tape plus fort, et la cabestan tourne à vide sur lui-même, là-dessus vous avez notre chanteur qui lui crie dessus : tu peux crever, tout le monde s’en fout. Non ce n’est pas à son batteur qu’il s’adresse, c’est à vous.

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    Marmox : (= Vanité) : le morceau n’atteint même pas deux minutes, l’est si violent qu’à la guitare Bartes est obligé de vriller, un train qui déraille et qui se  couche, comme il est chargé de dynamite, sur la fin il explose, me croiriez-vous si je vous révèle que Szkopu hurle qu’il est le fils du kaos. Peut-être même le père. Pajak : (= Clown) : un morceau pour la basse, c’est le moment de la contrition, normal si vous êtes le kaos vous êtes et l’ouragan et le néant, Kefas s’en donne à cœur triste, ce qui ne signifie pas qu’il pleure, fait pleuvoir un nuage de cendre noire comme la mort sur votre esprit, le coup du clown triste, pas le blanc, le noir, vous asperge d’arpèges funèbres, n'allez pas croire qu’il a une perte de vitalité, ces mecs se dépatouillent comme des chefs, traversent les marasmes comme si affamés ils se jetaient des cataplasmes brûlants sur les parties génitales. Przestan ticzic hajs : (= Arrête de compter l’argent) : attention un peu de critique philosophique, vous condensent les quatre volumes du Capital de Marx en quatre strophes, vous décapitent la société marchande comme quand vous arrachez la tête du poulet avec vos dents pour qu’il meure plus vite. Théoriquement parlant ils sont plus près de l’anarchisme que du marxisme. Evidemment ça se discute, mais manifestement ils n’ont pas le temps. Rozblysk : (= Un éclair) : si leur musique est relativement inhumaine, il leur reste un rebut d’humanité. Presque. Disons que c’est un slow déceptif sur l’amour perdu, en vérité ce n’est pas un slow, plutôt une explosion de rage nucléaire, la colère est la dimension de la déception. Sont tout de même de drôles d’énergumènes quand on y pense. Remarquez que l’on n’a pas vraiment le temps de penser. Twoj swiat : (= Ton monde) : ah ! ah ! vous les preniez pour de sombres brutes, je vous file quatre heures pour que vous m’expliquiez le sens de ces lyrics, pensez-vous comme eux que le monde est engendré par les mots, vous comparerez avec Wittgenstein    qui profère que ce dont on ne peut parler il faut le taire. Du coup Szkopu articule soigneusement pour que vous compreniez mieux, ces copains en profitent pour nous montrer qu’ils n’ont pas besoin de parler pour démontrer l’inanité de toute pensée. Z’ont dû lire le traité du Néant de Gorgias. Fala : (= Vague) : démentiel, comment transformer les Sex Pistols en petite musique mozartienne ? Suffit d’écouter cette apocalypse, en plus ils vous font un cours d’informatique, si 1 est égal à la vérité et 0 au mensonge, savez-vous que cela signifie que toute connaissance anthropologique ne mène à rien, que toute affirmation est basée sur l’ontologie du néant. Méfiez-vous de toutes les salades que l’on vous sert comme si elles étaient des particules de lumière. Suma istienia : (= La somme de l’existence) : une avalanche submergeante, il y a des imbéciles qui ne savent pas faire des additions, répètent ce qu’on leur a inculqué ils croient que 1 + 0 = 1 alors que 1 + 0 = 0 est tout aussi possible et davantage logique comment voulez-vous que quelque chose qui existe soit plus forte que l’incommensurabilité du néant, pensez à l’entonnoir de votre jardin. Lyrics un peu complexes si l’on y réfléchit mais la force de la démonstration finira par vous séduire et vous emporter. Afirmacja : (= Affirmation) : ce n’est pas tout, en fait il vaudrait mieux dire ce n’est pas rien, z’ont décidé de vous achever sur leur dernier morceau. Une seule affirmation : vous crèverez, vous retournerez à la terre d’où vous n’auriez jamais dû sortir. L’erreur est humaine. Non, c’est l’Humanité qui est une erreur.

             Normalement vous ne devriez pas vouloir en savoir davantage mais je vous connais : sur leur site vous avez une promo vidéo : un truc infâme et informe sont tous les quatre en train d’interpréter Sliépec. Vous avez un compteur pour que vous puissiez tenter de battre votre propre record : combien de secondes pourrais-je tenir à les regarder. Démentiel !

             Il y a quand même des sous-doués qui écrivent dans les commentaires qu’il faudrait remplacer le chanteur. Il y a des gens, vous leur montrez la lune du doigt, ils ne voient même pas leur propre doigt qu’ils ont planté dans leur propre cul.

             Quand il lance ses abominations Szkopu vous a le sourire patelin du renard qui vient de s’emparer du fromage du corbeau. Mais ce n’est pas le fromage qu’il emporte, c’est le corbeau. Le vain plumage de dieu, dixit Mallarmé.

             Z’avez aussi une deuxième vidéo Suma Istiena. Quel groupe !

             Violent et intelligent. Un alliage extrêmement rare !

             Essentiel.

             Le groupe qui nous manquait.

    Damie Chad.

     

    *

             Un petit tour sur Western AF, pour voir les nouveautés, en dix secondes je tombe sur une vidéo d’une parfaite inconnue. Je ne peux pas faire l’impasse sur une aussi jolie fille. Si son ramage se rapporte à son plumage, elle doit être le phénix de Western AF !

    KASSI VALAZZA

    (Western AF / Mai 2019)

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    Johnny Dear : un peu de mal à reprendre mes esprits, elle ne chante pas, son père a été le premier à quitter la famille pour vagabonder au loin, elle a écrit cette chanson en se mettant à la place de sa grand-mère espérant le retour de ce fils prodigue… jusque-là tout va bien, ensuite je suis totalement perdu, ses cheveux blond discrètement roux, ses yeux limpides, son teint d’albâtre rehaussé par ses vêtements clairs, qu’est-ce qu’elle est belle et puis ce gars à ses côtés, au début je pense qu’il joue comme elle sur une acoustique, la voix de Kassi coupe le silence, au travers de son timbre ce n’est pas la beauté de son chant, c’est toute sa sensibilité qui se colle à vous, la guitare résonne étrangement, quel son, me faut un moment pour m’apercevoir qu’il joue sur une électrique, une Fender, mais le gars a tout compris, il pose des notes, il souligne, il brise les silence troublants, il accompagne, il ne s’impose jamais, la voix de Kassi vous cloque le cœur, elle a des mots simples, elle raconte le désir de cette mère qui espère que son fils reviendra un jour peut-être avec des cheveux blanchis, la neige tombe dans sa solitude. Aucun pathos, juste une émotion. Elle parle autant de sa grand-mère que d’elle-même. The rapture : c’est terrible comme cette rapture sonne comme une rupture, comment ce ravissement marque un éloignement, il semble que des années se soient passées entre les prises, elle a mûri, elle tire les leçons de ses expériences, autant Johnny Dear était à fleur de peau, ici le chant est paisible, ce qui n’empêche que la douleur soit toujours aussi douloureuse, car même lorsque les êtres habitent une même maison, ils sont séparés l’un de l’autre par des milliers de kilomètres, les rêves ne brûlent pas dans les mêmes cheminées, en filigrane c’est aussi une réflexion sur la création poétique, celle qui s’en sort et l’autre qui stagne, qu’y faire, sinon rien, d’ailleurs elle arrête de chanter, silence, sa guitare reprend, elle chantonne tout doucement comme si sa voix s’éloignait dans le vaste monde qui est aussi le lieu d’une immense solitude. Dove song : on la retrouve dans la première séance, avec son chapeau, sa Gibson acoustique et le Fenderiste à ses côtés un peu plus présent, ponctuel, car il essaie de combler le mystère de son chant, c’est d’ailleurs lui qui termine le morceau, car elle reste plantée dans la terre de son dire, de quoi parlait-elle au juste, car si les mots sont simples ils cèlent plus qu’ils ne révèlent, quelle tristesse, quel regret, quelle nostalgie, les rêves qui n’ont pas fui et qui auraient dû voler jusque-là où ils auraient dû… Que de beauté dans ces murmures à peine roucoulés par cette voix, et que d’incomplétude humaine, que de secrets gardés au travers de soi qui s’essaient en vain à voir le jour, hors de leur

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    tombe… Freckled and fair : avec son chapeau, sa grosse turquoise au doigt, sa guitare, dos à un large fleuve, quelque part dans le Montana. Presque rien, même pas une chanson, une improvisation, Kassi se raconte sous la forme d’une jeune appaloosa, ce n’est pas un morceau pour proclamer la beauté des animaux, c’est une manière de se décrire, son parcours, la solitude qui l’oppresse, le manque occasionné par ce qu’elle est, sa vie n’est-elle pas semblable à la piste sanglante des navajos exilés de leurs territoire… elle murmure, elle fredonne, son chant est à l’image de la rivière derrière elle qui sans bruit roule vers son destin, cette chanson comme un écrin pour contenir la tristesse du monde… Peut-être la plus belle des quatre.

             Kassi Valazza vient d’Arizona, elle a parcouru l’Amérique, Californie, New York, la Nouvelle Orleans, elle n’est pas en fuite d’elle-même, elle essaie de se retrouver au-delà d’une fissure secrète en elle-même même si elle sait qu’il est inutile de chercher à combler. Complète incomplétude.

             Deux albums chez Fluff and Gray précédé d’une cassette en public et d’un vinyle auto-réalisé. Nous reviendrons sur ces merveilles. Mais pour le moment nous préférons nous attarder sur quelques enregistrements publics.

    LIVE ON KEXP FULL PERFORMANCE

    (2020)

    Greg Vandy lance l’émission. Nous sommes à Seatle dans le studio de Music Matters 90, 3 FM et dans le monde entier (si vous avez la matériel adéquat) dans le local de la Roadhouse.

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    A fine color : un batteur Ned Folkerth, un organiste Tobias Berblinger, un bassiste Lewi Longmire,  et Gary Sigler avec sa guitare supersonique, trop de monde d’après nous, jouent à merveille mais nous la préférions seule avec Sigler, comme une petite fille dans un chemisier rose, heureusement qu’elle est là, dès qu’elle pose sa voix les accompagnateurs s’évaporent, prennent une douce revanche quand elle leur laisse le champ libre, font un bruit épouvantable, c’est celui de la vie qui tourne mal, avec du sang, alors elle se tourne vers son enfance et demande à son père de lui repeindre le monde de vives couleurs. Parfois sa voix décolle, ils beau partir à la chasse aux canards sauvages, l’on s’envole avec elle et l’on passe les frontières. L’on ne sait pas lesquelles.  Like ever before : une chanson douce, elle permet d’entendre un peu mieux la Sigler guit, par contre les mots de Kassi vaudrait mieux ne pas les écouter, elle les pose avec cette délicatesse désenchantée  qui  sonne encore plus triste, comme toujours avant, oui mais comme toujours après aussi, mais l’on a l’impression que c’est surtout comme toujours pendant, les instants de bonheur passent mais Kassy durant ce vol d’oiseaux vers les cimes rêve aux jours d’hier et maudit les jours de demain, aucune insatisfaction dans ces regards janusiens, au contraire une terrible acceptance, lorsque Kassi, chante elle n’est jamais avec nous – le plus horrible c’est que nous ne sommes jamais avec elle – elle est en elle-même, immarcescible statue du songe d’elle-même soustraite à la fuite du temps, ses mots et son chant nous renvoient si fort à notre solitude que magiquement nous avons l’impression de lui ressembler. Mary : Greg Vandy pose quelques questions bateau  il ne tarit pas d’éloge sur le premier album qui vient de sortir.… une chanson lente, tranches de vie et tableaux de personnage, construite un peu à la manière de Take a walk on the wils side de Lou reed, mais ici la route n’est guère sauvage, décevante par contre, ce que l’on choisit finira par vous déplaire, elle raconte la déplorable histoire de Mary mais elle n’hésite pas à poser ses lyrics avec une voix moqueuse, bien sûr elle ne se moque pas de Mary mais d’elle-même, étrangement le band derrière ne joue pas spécialement country alors que le morceau s’y prête, notre quatuor peaufinent des tableaux d’ambiance selon les épisodes, je n’y avais jamais pensé mais je m’aperçois combien profond l’écriture de Lou  plonge dans le country. Chino : petite séquence interview Kassy chante depuis toujours, avec son père musicien, son frère, aussi dans un chœur à l’église, elle a commencé à écrire à dix ans. D’autres questions mais je ne m’attarde pas, elles cassent un peu la magie de l’émission. Une histoire dans la lignée de la précédente, plus grave car elle évoque des épisodes intimes et familiaux  à Chino (Californie). Parfois elle semble arracher les mots comme l’on extrait des perles de leurs montures non pour les casser mais pour les garder encore plus précieusement. La vie sépare les êtres qui s’aiment. Partent d’eux-mêmes. Certes l’on garde les contacts. L’on se revoit mais Kassi nous parle de l’impossibilité du retour. Nous aimerions bien, mais au fond de nous l’on sait bien que l’on ne reviendra pas. L’on fera juste semblant. Aucune amertume. Juste la réalité de nos volontés et de nos gestes.

             L’orchestre tisse un merveilleux cocon pour les textes de Kassi. Parfois ils donnent l’impression qu’ils ne savent pas s’il en sortira de la boule cotoneuse un magnifique papillon bleu, ou une araignée vorace. C’est qu’ils jouent au plus près des textes de Kassi. J’aurais préféré qu’elle les chante en duo avec Gary Sigler.

    OURVINYL SESSIONS

    (2021)

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    Parfois il suffit de demander, les voici Kassi et Gary, tous deux dans un cercle de spotlight, sur le côté, à droite, un opérateur manipule avec précaution des feuilles translucides plus ou moins colorées, ce sont des caches qui modifient la couleur du halo de lumière dans lesquels nos deux interprètes officient. Parfois la caméra s’attarde sur leurs ombres derrière eux.

    Cayuse : du tout doux, Garry pose ses spots notiques qui semblent s’évanouir dans la noirceur des choses révolues, Kassi pose ses mots, sans émotion comme l’on dépose sa poubelle le soir devant chez soi, sans y penser vraiment, elle conte une histoire même pas triste qui vous tord le cœur, l’homme qu’elle aime qu’elle confond avec un cheval sauvage, mais comme tous les étalons sauvages il a besoin de liberté, alors elle lui ouvre la porte du corral et le laisse partir, sans regret, avec peine et chagrin, mais c’est ainsi, c’est normal, c’est la logique de la vie, sa force secrète c’est de ne pas s’y opposer, laisser faire la sauvagerie qui l’habite, qui nous habite tous… aucun pathos, aucun trémolo, une espèce de stoïcisme, elle ne dit rien, elle n’explique rien, elle chante pour elle, et nous pensons que nous n’avions que très rarement connu de tels exemples. Superbe cruauté. La poésie est un couteau tranchant. Une arme blanche. Et noire.  Moon blue : la voix est davantage assurée, une ballerine qui danse sur un fil sans avoir peur de tomber, peut-être parce qu’elle est chargée de mélancolie, pourtant la catastrophe n’est pas encore achevée, mais où sommes-nous, dans un rêve ou dans un cauchemar, la différence entre les deux n’est pas si grande, il est inutile de s’inquiéter, la voix s’alentit, Garry lâche sa guitare et caresse un mini clavier posé à terre, veut-il donner la subtile impression que l’on n’est plus sur la terre, que l’on vole vers la lune bleue ou que l’on tournoie comme un vol noir de corbeaux dans sa propre pensée. Rien n’aura eu lieu, mais tout est déjà consommé. Consumé. La voix comme un nuage de cendres qui se dépose sur un passé immédiat.t Tristesse du futur qui inexorablement se mue en futur passé. Bo and I : pas d’erreur, il ne s’agit pas de Bo Diddley ! En tout cas la guitare de Gary résonne plus fort. La voix de Kassi est assurée. C’est l’instant de la Kassure, elle dit son fait à ce malheureux Bo qui ferait tout pour la garder près de lui. Elle n’est pas cruelle, elle ne se moque pas. Nous sommes comme nous sommes. Elle, elle ne le dit pas d’une manière tonitruante comme Victor Hugo, mais elle est une force qui va. Son chemin. C’est bête, c’est grave, pauvre Bo, elle n’y peut rien, elle ne veut pas le voir pleurer. Elle parle presque comme si elle voulait consoler un enfant. Elle a le calme de l’eau dormante. Mais elle est forte. Plus forte que lui. Elle ne le lui dit pas. Délicatesse innée de celle qui sait que l’on ne peut se battre contre le temps qui passe. Tristesse infinie mais qui ne la détruit pas.

             Ces OurVinyl Sessions sont bien plus réussies que les précédentes. La mise en scène plus ou moins discutable préserve l’essentiel : Kassie Lavazza. Son monde, sa poésie. Comment avec peu de mots, elle exprime  une vision du monde déprimante qu’elle assume sans se plaindre. Parce qu’elle sait que c’est la sienne et qu’elle se doit de la vivre comme elle l’a déjà vécue et comme elle la vivra encore. Elle ne dit pas que c’est la meilleure ou la pire qui puisse exister. C’est la sienne. Uniquement Kassi Lavazza. Sans forfanterie. Sans pleurs. Une artiste. Au sens premier de ce mot. Quelqu’un qui œuvre sur la seule matière qui soit digne de réflexion, d’effort, de courage. Soi-même.

             Une rencontre. Kassi Valazza.

             Ne craignez rien, elle vous renverra à vous-même.

    Damie Chad.

            

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 719: KR'TNT ! 719 : GENE VINCENT / LORD ROCHESTER / APOLLAS / SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE / VERMINTHRONE / SMOKE RITES

    KR’TNT ! 

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 719

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    15 / 01 / 2026

     

     

    GENE VINCENT / LORD ROCHESTER

    APOLLAS /  SEARCH RESULTS / JOEY RAMONE

    VERMINTHRONE / SMOKE RITES

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 719

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

     - Martini Gene

             En anglais, Gene se prononce ‘Gin’. À la fin de sa vie, Gene Vincent sifflait trois bouteilles de Martini par jour. D’où Martini Gin.

             Passons aux choses sérieuses. Quand on jouait au jeu de l’île déserte - Quel disque emporterais-tu sur l’île déserte ? - la réponse a toujours été la même : «Bird Doggin’». C’est lui et pas un autre.

             Quand on a cet EP dans les pattes à l’adolescence, on est marqué à vie.

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             Un jour, tu entres chez le petit disquaire situé en face des Galeries Lafayette. Il s’appelle Buis. Il te connaît bien et il te fait le coup à chaque fois : «‘Coute ça !». Il pose le 45 tours sur sa platine. Cling-cling-cling-cling et des coups d’harp... Tu vois la pochette. C’est Gene Vincent devant un mur de briques, au crépuscule. Il est déjà l’égal d’un dieu dans ta mythologie naissante. Mais là, tu sens qu’il se passe autre chose. Cling-cling-cling-cling ! Ça te dépasse. Dès les premières notes, un climat spécial s’installe. Cling-cling-cling-cling ! Tu sens ta vie basculer. Tu sens une menace diffuse. Tu ressens un plaisir malsain jusque-là inconnu. Ce démon fait de toi sa chose. Bird Doggin’ entre sous ta peau et n’en ressortira jamais. Tu lui appartiens. Et puis soudain, le solo de guitare t’affole les compteurs. T’es en transe. La virulence du gratté de notes te coupe le souffle. T’as des vapeurs. Alors que pour finir, le guitariste attaque un deuxième solo, tu demandes le prix. Y vaut combien ? Le mec de Buis éclate d’un rire bizarre :

             — Donne-moi ton âme et je te donne «Bird Doggin’» en échange...

             Marché conclu. Bonne affaire. Rien à foutre de ton âme, t’as «Bird Doggin’». Tu t’en nourris, la diction est si pure que tu déchiffres aussitôt les paroles - All these sleepless nights/ I’m so tired of/ I’ve got to find some/ Sweet little thing to love - son sleepless nights éclate si bien, et ça continue - To put my arms around/ And hold oh-oh so tight/ Well I know I just can’t last/ Another night - oh ce so tight, comme il résonne en toi ! Tu ressens alors une extraordinaire fierté à être damné pour l’éternité !

             Il fallait un écrin pour «Bird Doggin’». Le destin allait en fournir un quelques années plus tard. Un copain appelle pour dire qu’il vient de dénicher deux juke-boxes dans l’entrepôt d’un broc. On y va et on tombe sur deux gros jukes Balami, un rouge et un bleu clair. Il prend le bleu et me laisse le rouge. Ces gros jukes en bois étaient magnifiques et avaient un son absolument monstrueux. On y installait quarante 45 tours et on y glissait une pièce pour sélectionner un titre. Dans le Balami, «Bird Doggin’» grondait comme le dragon d’Uther Pendragon. Le plancher vibrait. Des amis venaient à la maison pour entendre «Bird Doggin’». Gene Vincent régnait sans partage sur toutes ces ouailles.

             Le destin allait à nouveau frapper : lors d’une petite fête, des amis amenèrent un ami à eux. Ce petit mec d’aspect repoussant avait trois particularités : un, il était portugais, deux, il était collectionneur, et trois c’était le pire baratineur de l’univers connu des hommes. Alors évidement, quand il a entendu «Bird Doggin’», il s’est mis en branle. Une vraie machine. L’horreur ! Chez lui ça devenait une obsession comme ça l’avait été pour moi, mais en mille fois pire. Ce maudit con ne lâchait pas prise, il voulait «Bird Doggin’», il est revenu cent fois à la charge, et pour ne plus le voir baver, on a fini par céder. En échange, il proposa des 45 tours qu’il qualifiait d’extrêmement rares et dont on a, comme de son nom, chassé le souvenir. Mais on frissonne encore de dégoût au souvenir de cet épisode épouvantable. Une malédiction peut en générer une autre.

             Les années ont passé et d’autres obsessions sont venues, comme la cendre, couvrir la braise. Mais l’envie de revivre la malédiction originelle restait la plus forte. Alors on gardait un œil sur la page Discogs du «Bird Doggin’» paru sur London en 1966, mais aucun des rares exemplaires accessibles ne descendait en dessous de la barre des 100 euros. Fuck ! Tous ces mecs spéculaient sur le cadavre d’un dieu ! T’en avais même un qui vendait un exemplaire cassé. La traque a duré quelques années, et puis par miracle, un exemplaire en bon état s’est affiché au prix de 80 euros. Banco ! 

             Le simple geste de poser le 45 tours sur la platine avait quelque chose de sacré. Depuis l’écoute originelle chez Buis, rien n’avait changé : le satanisme frénétique de Gene Vincent était resté absolument intact. Tu mets le volume à fond et tu replonges dans tes chères ténèbres.

    Signé : Cazengler, strata-Gene

    Gene Vincent. Bird Doggin’. London Records 1966

    Ce texte est dédié à Damie Chad, fan de Gene Vincent.

    Épilogue : personne n’a jamais su dire qui prenait le solo de guitare sur «Bird Doggin’». La question fut posée à un célèbre érudit du rockab qui répondit : Dave Burgess, le guitariste des Champs. Faux. Enquête dans les archives de Challenge (sessiondays.com) : on a le choix entre trois noms : Al Casey, Glen Campbell, et le plus probable, Louie Shelton. Chacun arrangera sa sauce. 

     

     

    GENE VINCENT

    CRAZY TIMES

    TOME I : 50s

    THIERRY LIESENFELD & GARRETT McLEAN

    (Saphyr / Novembre 2025)

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             La France a toujours aimé Gene Vincent. Ce livre monumental en est la preuve. Etrange et incompréhensible phénomène, comment la figure mythique de Gene Vincent s’est-elle implantée chez nous à la fin des années cinquante et au début des sixties. Il n’était pas évident d’accéder aux enregistrements et l’immense majorité de ceux qui se sont reconnus en lui ne baragouinaient que quelques mots de mauvais anglais… J’aurais tendance à dire que l’on ne l’a pas connu mais que nous l’avons ressenti. Une aura, une présence, une image, un personnage, quelque chose qui cristallisait en vous la lumière noire de mille facettes de cette espèce de diamant qui s’implantait en votre âme, elle s’est mise à irradier tous les actes et toutes les affres de votre existence, un prisme étranger qui a colonisé notre esprit. Puissance et magie du rock’n’roll. Tout nous fut donné en bloc. Brut de choc. Un antre d’anthracite enté en nous dont nous sommes hantés pour toujours.

             Au fil des années l’on a récupéré des disques, des photos, des dates, des témoignages, des images, des vidéos, des livres, étrangement l’on s’est aperçu que plus on connaissait, moins on comprenait. Certes l’on avait réussi à retracer la courbe de la trajectoire de cette destinée exceptionnelle. Certes toute destinée, même la plus plate, la plus commune, rapportée au niveau d’un individu est exceptionnelle, encore faut-il entrevoir le mécanisme qui a permis la logique de son déroulement. Le point de chute nous le connaissons, il ne réside pas en les circonstances de sa disparition, puisqu’il est en nous, aérolithe inamovible fiché en nous, telle une semence germinatrice et phagocytante…

             Nous connaissons le début et la fin de l’histoire, par ce livre prodigieux Thierry Liesenfeld et Garrett McLean nous dévoilent non pas le récit de  cette vie, même s’ils apportent mille détails, même s’ils  la cernent au plus près, les faits, les noms, les dates, les anecdotes, à foison bien sûr, mais avant tout ils offrent une analyse qui permette d’évaluer, de comprendre, de prendre conscience de ce qu’elle signifie. Ce qui est intrinsèque à elle-même, et ce qui lui est extrinsèque aux autres et à nous. En d’autres termes, ce qui lui appartient en  propre et ce qui nous appartient à nous.

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             C’est un volume volumineux. Exaltant. Qui exige trois lectures, une pour le texte, une pour les documents iconographiques, une pour les documents d’époque (publicités, contrats, coupures de journaux) rédigés en anglais. Pour cette chronique nous nous focaliserons principalement sur le texte. Il ne possède qu’un défaut, celui de ne pas être livré avec le Tome II !

             Le volume a adopté l’ordre chronologique, quelques pages sur les origines, Gene n’est pas né avec a golden spoonfull in the mouth, on s’en doute, ensuite les années se succèdent, 1956, 57, 58, 59, mais nous commencerons par l’ultime section consacrée aux indispensables protagonistes : les Blue Caps : les membres fondateurs, les nouvelles recrues, les oiseaux de passage… les deux pages consacrées à Cliff Gallup nous semblent résumer et subsumer le contenu du livre. Que Cliff Gallup n’ait pas aimé le tsunami des premières tournées est compréhensible. Qu’il ait eu envie de retourner à une vie paisible, qu’il n’ait pas souhaité devenir une rock’n’roll guitar star, nous pouvons le comprendre.  Mais il reste un mystère Gallup. Cela doit faire quelques années nous avons chroniqué sur ce blogue un des très rares enregistrements de Cliff réalisés après sa période Blue Caps. Nous ne nous attendions pas à du rock’n’roll, mais quelle déception ! Un truc que n’importe quel guitariste, nous osons à peine rajouter l’expression ‘’pas très doué’’, sans doute un tantinet exagérée, mais elle reste à la mesure de ma  surprise. C’est peut-être une des seules énigmes qui m’ait parfois réveillé la nuit. Comment un gars qui en trente-cinq morceaux enregistrés avec Gene, passe encore aujourd’hui pour l’un des fondateurs  de la guitare rock ait pu ensuite se satisfaire d’un jeu qu’il faut bien qualifier de médiocre ? La démo de Be Bop A Lulla qui fut envoyée à Ken Nelson ne nous est pas parvenue. Tout ce que l’on sait c’est qu’elle était très différente, très country and western, de l’enregistrement final réalisé en studio. La voix – en fait, il est né avec a very golden spoonful in the mouth - de Gene a dû faire la différence et susciter l’attention de Capitol. Bref, Cliff s’assied pépère dans le studio, et vous pond un son qui confine au génie. Extraterrestre. Ce n’est pas un coup de chance, ni un caprice du hasard, sur tous ces titres des Blue Caps enregistrés Cliff impose sa marque. Il ne joue pas : il crée du neuf, du nouveau dirait Rimbaud.

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             Nos deux auteurs proposent une explication : la voici exposée sous une forme simpliste qui pourrait paraître, ce qu’elle n’est pas, bébête : élémentaire cher Chad, Cliff s’est surpassé. Mais tout de suite après ils expliquent : Cliff s’est magnifié, survolté – la moindre des choses pour un guitariste électrique – par la tension qui régnait dans le groupe. L’a été poussé au cul par l’ambiance qui régnait… Quatre musiciens et un chanteur, du jour au lendemain propulsés au statut de vedettes. Faut assurer. Faut se montrer digne. Faut improviser. Faut monter une tournée. Avaler des milliers de kilomètres. Jouer devant un public impatient qui les attend. Et bientôt par une réputation qui les précède… Avant tout tenir le challenge. Lancer toutes ses forces dans la première bataille.

             Vous voulez bien l’admettre, sans doute n’êtes-vous pas tout à fait convaincus, c’est parce que vous n’avez pas encore lu les quatre premières parties du bouquin. Et que nous n’avons pas encore parlé de Gene Vincent.

             L’année 1956 passe comme un éclair. Pas le temps pour Gene de réfléchir. Fonce dans le brouillard les yeux dans les spotlights de la gloire, matière particulièrement fugace. Gene se montre tell qu’il est. Tel qu’il était avant que le cirque ne commence. Or avant qu’elle ne commence l’histoire avait très mal débuté. Un stupide accident de moto. Il n’en est en rien responsable. Il en paiera les pots (d’échappement) cassés toute sa vie. Il monte sur scène la jambe dans le plâtre. Les médecins avaient préconisé un repos absolu. Sur les estrades, il assure follement. Il le paiera très cher mais l’orchestre galvanisé par l’exemple se donne à fond. Une unijambiste ouvre le bal ! Qui résisterait à un tel héroïsme. Pas les filles en tout cas. De quoi  tourner la tête d’un jeune homme pauvre.  D’autant plus que l’argent tombe à flot. Gene le généreux dépense sans compter…

             Le réveil est brutal. Une jambe douloureuse, les trois-quarts des Blue Caps qui retournent à leur maison… Cliff Gallup n’est plus là, allez chercher un remplaçant. Gene ne se lamente point. Il fonce. Il a un nouveau guitariste Johnny Meeks qui avoue qu’il ne sait pas jouer aussi bien que Cliff. Là n’est pas le problème, pour Gene ce ne sont pas les Blue Caps qui doivent s’adapter au rock’n’roll tout juste sorti de l’œuf, mais le rock’n’roll qui doit s’adapter aux Blue Caps. Meeks aura carte libre. Il saura faire son gros trou dans le fromage. Sur  scène Gene sera accompagné par les Clapper Boys qui assureront chœurs et gesticulations, je préfère ce terme à celui de danse, disons une espèce de mime et de pantomime fredonnée, exit la contrebasse, une basse électrique donnera davantage d’épaisseur au son… Une intuition de génie, il a la prescience que le rock’n’roll sera une musique en sempiternelle évolution. Le rock’n’roll brûlera tous ses modèles, tous ses paterns, un phénix qui renaîtra toujours de ses cendres. L’évolution du rock lui donnera raison.

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             1957 sera l’année kaotique au sens grec de cette notion, celui d’une énergie difficilement maîtrisable. Sur scène, c’est un peu la nef des fous. La jambe de plus en plus douloureuse mais un jeu de scène dévastateur. Le nouvel équipage est encore plus jeune que le précédent. Alcools et amusements à tous les étages. Les cris des filles préfigureront ceux qui accompagneront plus tard les Beatles. Comme les rockstars des années seventies ils saccagent les chambres d’hôtel… Le rock’n’roll dans tous ses états…

             Gene et ses Blue Caps maîtrisent les concerts. Gene ne voit pas plus loin que la scène, les nouveaux disques ne marchent pas, Gene refuse de faire le service auprès des disc-jockeys qui vexés ne  passent pas ses disques. Par contre les impôts n’oublient pas de majorer les amendes impayées…

             Gene brûle sa vie comme on pique un chien écrira Eddy Mitchell dans un morceau hommagial… Belle formule d’une vie rock’n’roll qui fait du hors-piste son art de vivre. Je ne continue pas à raconter pas la suite, sous cette forme de résumé squelettique, ce qui compte ce sont les faits et les actes tels que les rapportent Thierry Liesenfeld et Garrett McLean, nous avons là un livre qui touche à l’essence du rock’n’roll, ceux qui aiment Gene apprendront tous ces petits détails dont l’apparente insignifiance peut modifier bien des perspectives. Ce que les fans ont pressenti d’instinct quant à la personnalité de Gene Vincent et de l’importance de sa participation à la séminale élaboration  du rock’n’roll, ce livre le révèle avec brio. Ils nous présentent aussi tout autant la modernité séparative post-rockabyllienne du rock’n’roll que la préservation de sa spécificité intrinsèque.

              Un livre fondateur. Indispensable.

    Damie Chad.

    Thierry Liesenfeld et Garrett McLean ne sont pas des inconnus pour les lecteurs de Kr’tnt ! :

    Le premier : dès notre numéro 13 du 05 / 12 / 2009 avec : THE STORY BEHIND HIS SONGS. THIERRY LIESENFELD. 592 pp. Septembre 1992.Bue Gene Bop.

    Le deuxième : dès notre numéro 15 du 15 / 06 / 2010 avec : GENE VINCENT GLOIRE ET TRIBULATIONS D'UN ROCKER EN FRANCE (ET DANS LES PAYS FRANCOPHONES). GARRETT McLEAN. 276 pp. 30 / 30 cm. ISBN : 978-2-7466-2075-9

     

    *

    L’avenir du rock

     - My Sweet Lord

     (Part Two)

     

             Comme chaque mardi, l’avenir du rock réunit ses amis Cymbalistes du Cercle des Pouets Disparus en son salon de la rue de Rome. Ils ont élu le ‘si-t-étais’ thème de la soirée. Paimpol Roux se jette à l’eau :

             — Si t’étais Reine d’Angleterre, avenir du rock, quelle serait la première mesure que tu prendrais ?

             L’avenir du rock ne s’attendait pas à ce qu’on lui décoche une telle question. Il réfléchit un long moment et déclare :

             — Tu me poses une colle chic singulièrement toxique, cher Paimpol Roux, aussi vais-je tenter de satisfaire ta curiosité. Je commencerais par réunir les Lords à la Chambre des Lords, et tu sais pourquoi ?  

             — L’impatience me brûle de t’entendre divulguer tes lumières...

             — Je réunissais tous les Lords pour donner au royaume l’éclat d’une nouvelle Olympe ! Son rayonnement s’étendrait du couchant jusqu’au levant et j’élèverais ainsi les Lords au rang de demi-dieux, puisqu’ils sont hélas humains ! Voyez-vous, mes amis, ce serait un jeu d’enfant ! Lord Sutch viendrait s’agenouiller à mes pieds et je le ferais demi-dieu de l’étripage de Whitechapel, puis ce serait au tour des Lords Of The New Church et je les ferais tous les quatre demi-dieux de la roulette russe, clic, clic clic clic, puis viendrait le tour des Cramps dont vous connaissez bien sûr l’éponyme Songs The Lord Taught Us, à votre avis, de quoi le ferais-je demi-dieux ?

             — De l’enseignement des connaissances ?

             — Bravo cher Tristan Corbillard ! Et puis viendrait le tour de Sir Lord Baltimore que j’élèverais au rang de demi-dieux du more and more, viendrait ensuite le tour des Lord High Fixers que j’élèverais au rang de demi-dieux de la colle Uhu, voyez-vous, les possibilités sont infinies. Ah, j’allais oublier les Lords Of Altamont, eh bien figurez-vous qu’ils deviendraient les demi-dieux du monte-là-dessus & tu-verras-Montmartre ! N’oublions pas les plus importants, Lord Rochester. Que proposeriez-vous, chers amis ?

             — Demi-dieux de l’esternité !

             — Ah bravo, cher Perrill En-la-demeure, cher soleil qui nous aveugle !

     

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             Le nouvel album de Lord Rochester serait-il destiné à entrer dans la légende ? De toute évidence. Tu commences par lire au dos de Mess Around qu’il est «dedicated to Brian James». Puis tu tombes en arrêt devant le génie du morceau titre : real British Beat ! On en attendait pas moins de Russ Wilkins. Il pose ensuite la bonne

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     question : «Does Your Oyster Have A Pearl» ? Joli boogaloo huîtreux traîné sous le boisseau. Vient le temps des hommages, à commence par Bo, avec «Don’t Drink That Vinegar», bien lourd de sens, puis en ouverture de la B, t’as ce puissant «Way-O», un shoot de pur Bo jive ! Ils renouent avec les racines primitives et ça fait chaud au cœur. On entend plus loin des échos de Stonesy dans «Take Me To Your Leader». Ils y renouent aussi avec la liberté sonique du Len Bright Combo. Et ils basculent littéralement dans les Cramps avec «Transcontinental». Te voilà sérieusement bluffé. Fantastique hommage aux Cramps ! T’as la filiation la plus pure qui soit : Cramps-Bo-Stonesy-Brian James. Quoi de plus aristocratique ?

    Signé : Cazengler, Lord Terre-à-terre

    Lord Rochester. Mess Around. Folc Records 2025

     

     

    Inside the goldmine

     - Les Apollas se posent là

             Petite, brune et sensible, Baby Paulette ne laissait pas indifférent. Ses parents lui avaient choisi un prénom un peu trop rétro, et elle passa toute sa vie à compenser par son charme l’handicap de ce prénom qui passait pour ringard aux yeux de la plupart des mecs qu’elle fréquentait. On voyait pourtant des prénoms populaires au XIXe refaire surface, comme par exemple Léon ou Amédée, mais certainement pas Paulette ou Georgette. Alors pour combattre l’idée même de ringardise que pouvait véhiculer son prénom, Paulette commença très jeune par s’immerger dans le monde littéraire des femmes de l’Avant-Siècle, elle se passionna notamment pour Colette, avec et sans Willy, puis pour Natalie Clifford Barney, qu’elle fréquenta par le biais de recueils de mémoires, et elle s’enflamma littéralement pour Gertrud Stein et Alice B Toklas, ces deux riches collectionneuses américaines qui devinent les arbitres des élégances intellectuelles du Paris de l’entre-deux guerres, et de là, elle remonta encore jusqu’à Djuna Barnes, la grande amie de James Joyce, jusqu’à Mina Loy qui fut l’amante d’Arthur Cravan, et jusqu’à Isodora Duncan, grande prêtresse de la liberté d’expression. Mais bien sûr, cette culture qui n’était pas un vernis ne fit qu’aggraver les choses, et si elle avait le malheur de brancher ses amis sur Gertrud Stein lors de l’apéro, il se mettait à pleuvoir des vannes du genre «Gertrude l’aime bien rude !», ou encore «Paulette aime les paupiettes», alors elle prenait sur elle, masquait le mieux possible le dégoût qu’elle éprouvait pour ces gens qu’elle considérait comme des amis et qui en réalité ne cherchaient même pas à la baiser, parce qu’ils la considéraient comme ringarde, alors qu’elle était tout le contraire ! Pas facile de vaincre les a priori. Pas facile de faire la cour à une petite brune sensible qui porte un prénom de vieille grand-mère. Comme les hommes peuvent être cons !  

     

             Si certains en veulent à Paulette, personne n’en veut aux Apollas. 

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             Encore un trio de blackettes surdouées : après les Mirettes et les Minits, voilà les Apollas. On les croise comme toutes les reines de Saba sur les grandes compiles Northern Soul. Elles n’étaient pas assez grosses commercialement pour passer la rampe, alors elles sont restées dans l’underground, mais de façon prodigieuse. Comme d’habitude, c’est Ace/Kent qui fait tout le boulot, avec une compile dynamite qui s’intitule Absolutely Right - The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records

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             Cette fois, c’est Alec Palao qui s’y colle. Toujours la même histoire : un collective backing in gospel, et pour le bread and butter, les clubs, partout dans le monde. Ella Jamerson et Leola Jiles sont les founding memberettes des Apollas. Elles démarrent tôt, dans les early sixties, sous le nom de Lovejoys, puis se rebaptisent Apollas. Elles finissent pat intéresser les gros labels, elles ont le choix entre Warners et Motown. Comme elles savent qu’on va les mettre au placard chez Motown, elles optent pour Warners et se retrouvent sur Loma, un sous-label de Warners spécialisé dans le r’n’b, et on leur attribue Dick Glasser comme A&R. Et boom, elles démarrent avec un «Lock Me In Your Heart» signé Ashford & Simpson. Elles lui claquent le beignet vite fait, avec tout l’à-propos du monde. Les Apollas disposent de ce génie bien ramassé qui fait les rafleurs et les rafleuses de mises. L’A-side du single, c’est l’«Absolutely Right» qui donne son titre à cette compile dynamite. C’est dur à dire, mais les Apollas battent largement les Supremes à la course. Tu te soûles de leur petit lard sucré et black. Là-dedans, t’as tout ce que tu aimes : le girl power, le Black Power, le power tout court et le Motown sound. En 1965, Ella et Leola recrutent Billie Barnum, la frangine du grand H.B. Barnum. Boom encore avec «Sorry Mama» signé Billy Vera, fast power de r’n’b de Brill. Dick Glasser booste sa chouchoute : «C’mon Leola, let me hear it!», eh oui c’est Leopla Jiles qui shoute ce smash. Et pouf, elles partent en tournée avec les Monkees. Palao s’extasie encore de «Who Would Want Me Now» paru en 1967, Leola fout le paquet, elle jette son froti frotah par-dessus les toits, elle monte aussi haut que le font Sharon Tandy, Dusty chérie et Lorraine Ellison. C’est la nouvelle recrue Joann Forks qui prend le lead sur «Seven Days», et ce n’est plus pareil, même si ça reste extraordinaire de lonely lonely. La petite nouvelle chante à la force du poignet. C’est Leola qui chante la B-side, «Open The Door Fool», et elle ramène tout le chien de sa chienne. Coup de génie encore avec «See The Silver Moon», drivé au heavy Motown Sound, mais en plus déterminant, comme si c’était possible, c’est fin et fuselé, pulsé des reins, elles y vont au silver moon de petit sucre, et là t’es baisé, hooked comme disent les Anglais, tu te retrouves avec tout le Motown groove périclité. Elles chantent encore «All Sold Out» à outrance et tapent «Wait Round The Corner» au groove de gospel ouh-ouh, avec des chiens qui sortent du cimetière. Leola grimpe là-haut pour «I’ve Got So Used To Loving You», elles font du Brill avec «Mr. Creator» (Ashford & Simpson) et «He Ain’t No Angel (Ellie Greenwich). On les entend déconner au début de la prise de «Jive Cat», mais elles partent au quart de tour. Elles tapent aussi dans Barry White avec «I’m Under The Influence Of Love», c’est autre chose, là tu entres entre les cuisses de something special, c’est bien jouissif, joli pounding. La grande Leola explose «Insult To Injury» avec l’aplomb de Dionne la lionne, elle te croque la Soul au plus haut niveau, elle rugit comme Dionne. Incredible ! Leola superstar ! Encore un coup de Trafalgar avec «Baby I’ll Come», elle grimpe si haut qu’on s’en effare, elle tape l’high scream d’excelsior parégorique, Leola est une reine. Encore de l’heavy Soul de proximité avec «It’s Mighty Nice», mélange extravagant de Soul, de gospel et de doo-wop de mighty nice. Elle te braille my man makes me happy dans les oreilles, alors tu la crois, les Apollas montent le gospel de doo-wop à l’extrême pointe du lard. Encore un extraordinaire travail de sape avec «My Soul Concerto» et cette compile dynamite s’achève avec «Why Was I Born», Leola l’attaque au plafond, elle descend parmi les hommes chanter sa romance, what can I hope for/ I wish I knew, elle écrase sa syllabe au plafond, et comme c’est une bombe, «Why Was I Born» explose.  

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             Puis quand leur contrat avec Warners prend fin, elles font le tour du monde et vont se produire dans les clubs en Asie : Japon, Thaïlande, mais aussi Australie et Nouvelle Zélande, nous dit Leola. Puis en 1973, Dick Glasser tente de lancer Leola en solo. Quand Jean Terrell quitte les Supremes, Leola postule pour le job. Mary Wilson la trouve superbe, mais Dick Glasser met le pied dans la porte et fait tout foirer. Il ne veut pas perdre sa poule aux œufs d’or.      

    Signé : Cazengler, Apostat

    The Apollas. Absolutely Right. The Complete Tiger, Loma And Warner Bros Records. Kent Soul 2012

     

     

    L’avenir du rock

     - Search (& destroy) Results

     

             Ça faisait une éternité que l’avenir du rock n’était pas allé faire un tour sur la plage du débarquement.

             — Il est grand temps d’aller rendre visite à ce vieil épouvantail de général Mitchoum !, lance-t-il d’un ton jovial.

             Il arrive et trouve Mitchoum à l’endroit habituel, planqué derrière un bloc de béton, et coiffé de son casque rouillé. Ça fait 80 ans qu’il se planque là, à l’abri des mitrailleuses allemandes qui sont pourtant parties depuis longtemps. Il attend toujours les renforts du 28e aéroporté. 

             Cette fois, ce débris de Mitchoum est à quatre pattes.

             — Vous cherchez quelque chose, général Mitchoum ?

             — Shut the fuck off, sale boche !

             Bon ça commence mal.

             — Si vous voulez, général, je peux vous prêter mes lunettes...

             — Carre-les toi dans l’ass, bloody sucker !

             — Si vous me dites ce que vous cherchez, je pourrai peut-être vous aider...

             Mitchoum ne répond pas. Il circule à quatre pattes en terrain miné : comme il a chié partout, alors le secteur est risqué. L’avenir du rock tente une dernière fois sa chance :

             — Regardez général, je vous amené un pack d’eau minérale et un casse-croûte saumon mayo, vous allez vous régaler... 

             — Pose tout ça sur la table, sucker.

             Évidemment il n’y a pas de table.

             — Vous cherchez quoi, général ? Des ennuis ? L’aiguille dans la botte de foin ? La petite bête ? Des noises à la noise ?

             — Results, sucker !

             — Ah, Search Results ? Alors là bravo !

     

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             Eh oui, il a raison  le vieux crabe ! Search Results vaut vraiment le coup ! Ce trio irlandais sans prétention fait mine de rien son petit bonhomme de chemin. Oh il suffit de pas grand-chose, une première partie de concert et un simple album, et tu te retrouves une fois de plus avec une raison d’espérer. L’avenir du rock ne vit que de

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    ça. Le petit batteur s’appelle Jack Condon et le petit guitar slinger de haut vol s’appelle Fionn Brennan. Ils sont accompagnés par un petit pote bassman qui prend bien son pied sur scène. Les deux Search de base sont magnifiquement doués, ils font plaisir à voir, Jack Condon bat un bon beurre mais il n’est pas manchot pour chanter, quant à son collègue Fionn, il cumule lui aussi les fonctions. Ils tapent en plus dans des tas de registres, t’as un peu de Post, mais t’as aussi du Velvet, de la wild pop, de l’Irish rock, des virées insalubres dans le Sonic Boom, et des jolis quarts d’heures de folie, ils savent glisser dans un cratère et surfer sur un fleuve de lave, ils ont ce genre de souplesse, et même d’expertise. Tu t’attends à ce qu’ils se vautrent ou qu’ils s’essoufflent, tu crois qu’ils vont finir par tourner en rond ou par décliner, eh

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    bien non, ils persévèrent et ils récidivent, ils s’obstinent et ils mettent les bouchées doubles, ils s’acharnent et ils s’entêtent, ils poussent le bouchon et donnent des suites à leurs idées, ils s’opiniâtrent et tiennent bon la rampe, ils font vraiment plaisir à voir, ils t’inspirent confiance et passé le cap des premiers cuts, tu prends ta carte au parti. Et même deux cartes. T’exulte. Ils semblent dotés de toutes les facultés, et tu finis par ne plus t’inquiéter pour leur avenir. Tu les observes de plus en plus, tu scrutes les moindres détails. Fionn porte une petite moustache et gratte sa Jag blanche avec un beau dévolu. Oh il casse une corde. Pas grave, il va chercher une vieille Tele et ça repart de plus belle pour de nouvelles aventures.

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             Mais quand tu sors de la salle après le set des Boos, leur merch n’est plus là. Fuck ! Alors il te reste le bandcamp. Et tu vas bandcamper l’album. Il s’appelle Go Mutant. T’y retrouves l’énergie scénique du groupe, ce fast ventre-à-terre d’Irish freakout («I Was A Teenage Girlfriend»). Ça se cale bien dans ton oreille. Avec l’expérience, on a appris à se méfier des groupes inconnus qui sont bons sur scène, mais en studio, ils peuvent décevoir. Ils font un «Mountaintop» très processionnaire, qui sonne comme une idée de cut mise en pratique. Et puis tu retrouves le «Wrinkle» du set, un cut bien décidé à en découdre, monté sur un heavy beat qui rappelle The Fall. Glorieux, très Irish, sonne comme un hit. En ouverture de la B, tu retrouves le techno-cut, «Too Much Time». Ils piquent une belle crise et finissent en mode tempête d’apocalypse. Mais ils ont aussi des cuts hirsutes  qui sonnent comme du filler. Et voilà l’hit de l’album : «Amaray», un cut bourré de climats paisibles, de touches bouleversantes et de poussées de fièvre. Ils ont suffisamment de personnalité pour échapper aux vilaines comparaisons. «I Come Out At Night» qui fut l’un des moments forts du set s’achève en belle apothéose.

    Signé : Cazengler, Search Rebut

    Search Results. Le 106. Rouen (76). 30 octobre 2025

    Search Results. Go Mutant. SR Records 2025

     

     

    Wizards & True Stars

    - Les Ramones la ramènent

    (Part Five)

     

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             Il se pourrait bien que le Don’t Worry About Me de Joey Ramone soit l’un des plus beaux albums de rock du XXIe siècle. Pourquoi ? Parce «Wonderful World» et l’opulente cocote de génie sonique de Daniel Rey, et l’extrême qualité de tout le sugar spirit de Joey, pur sonic wash-out ! Parce que «Stop Thinking About It» et Daniel

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     Rey qui n’en finit plus de monter au créneau. Parce que «Maria Bartiromo» et ce dingue de Daniel Rey qui injecte des tonnes d’electrak dans le rock de Joey, alors ça bouillonne au firmament. Parce que «Spirit In My House» et la violence du riffing, encore pire que celle de Johnny Ramone. Daniel Rey explose Wayne Kramer, il joue à outrance, il te cloue au mur. Parce que «Like A Drug I Never Did Before» et ses guitares Dollsy. Parce qu’«I Got Knocked Down (But I’ll Get Up)» et sa cocote du diable. Joey se situe dans le plus pur esprit rock, bien aidé par ce démon de Daniel Rey. Rien d’aussi powerful que cette accumulation de sucre et du Johnny-Thundering. Joey est l’une des rock stars les plus pures avec Lux Interior, Lou Reed et Iggy. Tiens puisqu’on parle du loup : Joey tape une cover demented du «1969» des Stooges, et là tu montes au paradis. Awite ! Dan gratte sa wah comme Ron et t’as tout le miracle reconstitué, ça joue primitif dans l’écho du temps, oh mine ouh ouh, et Dan se barre en délire de wah. Dan dira plus tard que Joey était un perfectionniste et qu’il était difficile de le faire sortir du studio.

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             Et puis voilà le petit posthume : Ya Know?, SANS Daniel Rey. Bricolé par Mickey Leigh, le p’tit frère. Sur «Rock’n’Roll Is The Answer», le lead s’appelle Richie Slotta. Bon, c’est pas Daniel Rey. Ça perd du sens et la compo n’est pas terrible. Puis Ed Stasium va se taper la part du lion sur les autres cuts. Le chant reste néanmoins superbe. Bel hymne à New York City avec «New York City». «What Did I Do To Deserve You» sonne comme un hit et on passe en mode wild Joeymania avec «Seven Days Of Gloom». Heavy et juteux ! Stasium joue à outrance pendant que Joey se morfond à coups d’I’ll never be happy. T’as aussi Andy Shernoff dans le studio. Et puis voilà le coup de génie : le spectorish «Party Line». Holy Beth Vincent duette avec Joey. Pur jus de sixties power. Joan Jett lance l’affaire de «21st Century Girl», heavy boogie de won’t you be my girl. On retrouve Jean Beauvoir sur «There’s Got To Be More To Life», bon, il est bien gentil, mais ça ne vaut pas les histrionics pyromaniacs de Daniel Rey, et puis sur «Make Me Tremble», Andy Shernoff fait tout le tremblement. 

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             L’écart est terrible entre les deux albums : autant Don’t Worry About Me est l’album du XXIe siècle, autant Ya Know? ne l’est pas. On sent l’arnaque. Pour y voir clair, il faut lire le book du p’tit frère Mickey Leigh, I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. On y apprend que l’album était enregistré par Daniel Rey du vivant de Joey et qu’il a été tripatouillé après son cassage de pipe en bois. Par qui ? Par le p’tit frère. Un p’tit frère qui a même pris soin d’effacer toute trace de Daniel Rey, ce qui explique pourquoi l’album retombe à plat. Gros problème.

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    Mickey

             La lecture d’I Slept With Joey Ramone est pénible. Le p’tit frère passe son temps à parler de lui et de ses embrouilles avec Joey, Johnny Ramone, Daniel Rey et tous les autres. On est là pour Joey et le p’tit frère nous barbe avec ses embrouilles. On voit bien qu’avec ce book, il fait du biz sur le dos de son grand frère. La fin du book qui narre dans le détail l’agonie de Joey à l’hôpital est un véritable règlement de compte. Le p’tit frère charge bien la barcasse, racontant que pendant que Joey crève d’un cancer à l’hosto, aucun Ramone ne vient à son chevet : ni Marky Ramone, ni Dee Dee Ramone qui tourne en Europe, ni Richie Ramone qui vit à LA, ni CJ Ramone qui vit à Long Island. Le p’tit frère se dit ‘pas surpris’ de leur comportement. Et crack ! Aux funérailles de Joey, t’en as deux qui font le déplacement : Tommy Ramone et Richie Ramone. Mais pas les autres. Et crack ! Johnny Ramone a envoyé des fleurs. Et crack ! Tu vois un peu le niveau ? Deux jours plus tard, dans une émission de radio, Marky Ramone se plaint de n’avoir pas été prévenu de la cérémonie. Il accuse le p’tit frère d’avoir mal géré les choses.

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             C’est pas fini. Le p’tit frère a l’idée d’organiser le Joey Ramone’s fiftieth Birthday Bash à New York avec des invités comme les Cramps, Blondie, Cheap Trick, les Damned et les Misfits, avec en plus des participations vidéo de Rancid, Green Day, Joan Jet, les Dicators et... Elvis Costello. Comme Joey est mort, l’idée est de mettre son pied de micro sur scène et de faire chanter la foule. Pour avoir les autres Ramones, c’est une autre paire de manches : Johnny Ramone n’adresse plus la parole depuis 20 ans au p’tit frère que tout le monde voit comme le roi des embrouilles. Et les autres Ramones survivants ne sont pas intéressés. Et quand la rumeur court que le p’tit frère veut chanter avec tous les groupes invités, les Cramps et les Misfits se décommandent. Cette fin de book est calamiteuse.

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             C’est pas fini : il y a l’épisode du Rock And Roll Hall Of Fame, où les 3 Ramones survivants reçoivent leurs trophées : Johnny Ramone spécifie clairement qu’il n’est pas question que le p’tit frère monte sur scène avec eux. Il doit récupérer le trophée de Joey à part. La cérémonie est un fiasco complet : Eddie Vedder fait un discours interminable et les Ramones récupèrent des trophées qui ne sont pas les leurs. Pas la peine de s’éterniser, de toute façon, ça n’a plus aucun sens.

             C’est tout de même incroyable que la si belle histoire de Ramones se termine en eau de boudin.

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             Le seul intérêt du book, c’est la jeunesse de Joey. Le p’tit frère rentre bien dans les détails.  Gamin, Joey collectionne les 45 tours : «It’s My Party» de Lesley Gore, «He’s A Rebel» des Crystals, «The Wanderer» de Dion et «Monster Mash» de Boris Pickett. Et voilà, c’est parti mon kiki.     Leur père les emmène voir Murray the K’s Rock & Roll Extravaganza au Brooklyn Fox Theatre, avec à l’affiche Marvin Gaye, les Supremes, les Temptations, Jay & The Americans, les Shangri-Las et les Ronettes ! Pas étonnant que Joey ait si bien tourné. Puis Joey récupère d’autres 45  tours : «Surfin’ Bird» des Trashmen, «Surf City» de Jan & Dean, «Martian Hop» des Ran-Dells. Les deux frères écoutent tout ça dans leur chambre. Joey est aussi dingue des Beach Boys, de Chubby Checker, des Four Seasons, des Four Tops et de tout le Motown Sound. Joey a 16 ans quand il découvre les Who au Murray The K show on 59th street, à la même affiche que Cream, Mitch Ryder & The Detroit Wheels et les Vagrants. Joey : «The Who only played 3 songs: ‘I Can’t Explain’, ‘Happy Jack’ and ‘My Generation’, and they just blew me away. They were so exciting, visual and fun. Then they destroyed their equipment. The Who was my favorite band.» Amen. La messe est dite.

             Puis comme tout le monde à l’époque, Joey flashe sur l’early Alice Cooper et le fameux «Ballad Of Dwight Fry» qui se trouve sur Love It To Death.

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             Ado, le p’tit frère est pote avec John Cummings, le futur Johnny Ramone qui s’intéresse déjà à ses fameux downstrokes, c’est-à-dire la façon de gratter un accord - Picking everything downward - Joey rencontre donc Johnny Ramone via Jo-l’embrouille, le p’tit frère. Ils vont voir tous les trois des concerts au Fillmore East, notamment Mountain et les Who. Joey propose aussi d’aller faire un tour à Woodwtock, mais Johnny Ramone refuse - No fuckin’ way, man. Sit there in the dirt with those dirty hippies? - Comme on le sait, Johnny Ramone n’est pas un mec très facile à fréquenter. Plus tard, quand il va barboter Linda (la poule de Joey), Johnny Ramone va bien s’afficher avec elle devant Joey qui en bave de jalousie. Dee Dee : «Johnny was having the time of his life, because he liked being a bully.» 

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             Puis c’est la rencontre avec Doug Colvin, le futur Dee Dee Ramone. Il vit dans la même rue, à Forest Hills. Joey, Johnny Ramone et Dee Dee vont partager une passion pour les Stooges. Ensemble, ils voient aussi the Cincinnati Pop Festival à la télé, avec à l’affiche, Mountain, Grand Funk Railroad, Alice Cooper, Traffic, Bob Seger, Mott The Hoople, Ten Years After, Bloodrock, Brownsville Station et les Stooges. 

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             Et puis bien sûr, on entre dans l’histoire des Ramones, car au début, le p’tit frère est leur road manager, avant l’arrivée de Monte Melnick (qui bizarrement ne parle pas du p’tit frère dans son book). Au début, les Ramones écoutent «Yummy Yummy» et «1-2-3 Red Light». Dee Dee : «Why  a bunch of Stooges fans were listening to bubblegum music, I don’t know.» On sent déjà le fun sous la braise. Joey propose des chansons courtes et le stark minimalism des trois accords. Joey bat le beurre, et Dee Dee chante. Mais ça ne fonctionne pas. Alors Dee Dee propose que ce soit Joey qui chante : «I wanted somebody real freaky and Joey was really weird lookin’, man, which was great for the Ramones. I think it looks better to have a singer that looks all fucked up than to have one that’s tryin’ to be Mr. Sex Symbol or something.» Mais au début, Johnny Ramone n’est pas d’accord : «I want a good-lookin’ guy in front.» Tommy Ramone valide le choix de Dee Dee : c’est Joey qui chantera. Et quand Dee Dee passe à la basse, ça fonctionne. Joey : «The sound was just the chemistry of the four of us - a chemical inbalance.» C’est encore Dee Dee qui découvre le «dingy little club on the Bowery», le CBGB. Il sait que Television a joué au CBGB. Dee Dee : «I knew Richard Lloyd. He got the job in Television that I went to audition for before I was in the Ramones.»  

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    Danny Fields en blanc

             Et quand Tommy Ramone entend «Judy Is A Punk», il sait que la formule des Ramones est originale - We had something incredible - Eh oui, cette fameuse modernité à laquelle aspirait tant Tommy Ramone ! Le projet avance bien. Johnny Ramone veut Danny Fields comme manager, «since Danny had managed the Stooges and the MC5 and worked with the Doors.» Tommy Ramone l’appelle tous les jours, et Danny se demande si avec un nom pareil, les Ramones ne sont pas des Porto-Ricains, «a salsa band or something». Jusqu’au moment où il les voit sur scène, au CBGB : «I got a seat up front with no problems. And I fell in love with them. I just thought they were doing everything right. They were the perfect band. They were fast and I liked fast.» Alors Danny va les trouver après le set et leur propose de les manager. Ils lui répondent : «Oh good, we need a new drum set.» Danny qui n’a pas un rond va aller emprunter 3 000 dollars à sa mère qui vit à Miami.

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             Puis ils définissent leur image : perfecto, T-shirts, jeans, coupe de douilles, sneakers. Johnny Ramone impose ensuite une façon d’enregistrer : live et pas d’overdubs. Il prend comme modèle le Live At Leeds des Who. C’est pourquoi le premier album des Ramones sonne si raw. C’est l’essence même du punk. Si l’album avait été produit, il aurait sonné autrement. Donc merci Johnny Ramone. De la même façon qu’il faut dire merci à Tom Wilson pour le premier Velvet. Et quand le premier album sort, les Ramones sont tous réunis chez Johnny Ramone, à Forest Hills. Johnny ouvre le carton et donne un exemplaire aux trois autres, puis ils l’écoutent et sont bluffés par la qualité du son. Ils l’écoutent plusieurs fois et n’en finissent plus de loucher sur la pochette qui est une merveille d’esthétique punk. Bien sûr, le p’tit frère fait partie de la fête et il s’agace de ne pas trouver son nom sur les crédits, alors qu’il a fait des chœurs. Voilà le niveau du p’tit frère. Le roi de la récrimination, alors que les Ramones vivent un moment historique. 

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    Sable Sarr

             Puis c’est l’épisode des deux concerts à Londres en 1976 avec les Flamin’ Groovie. Greg Shaw est là avec sa poule, Sable Starr, qu’on va vu dans les bras de Johnny Thunders. Joey est surpris qu’on traite les Ramones aussi bien en Angleterre - like royalty - Et il ajoute : «In the USA, there was nothing.» Et quand Dee Dee passe son temps à disparaître pour aller se schtroumpher avec des punks anglais, Johnny Ramone menace de le remplacer par Richard Hell. 

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             En tournée américaine, les Ramones ouvrent pour des cover bands. Johnny Ramone finit par en avoir marre et jure qu’ils n’ouvriront plus jamais pour personne. Lorsqu’ils jouent pour la première fois à Los Angeles, ils passent l’after-show chez Ron et Scott Asheton sur Sunset Boulevard. C’est la fête - They were really drunk and rowdy - Ils balancent des bouteilles par la fenêtre. Mais Johnny ne veut pas de scandale et il quitte la fête au moment où les flics arrivent.

             Au début, les relations entre les Ramones sont assez classiques : Joey et Johnny s’aiment bien et tout le monde considère Dee Dee comme un gamin, «because that’s how he acted», dit Tommy Ramone. «And Joey was so quiet he kinda disappeared.»

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             Puis t’as l’épisode Totor. Les Ramones jouent 5 soirs à guichets fermés au Whisky A Go Go, et dans la loge se trouve un étrange personnage en cape noire : Totor ! L’idole de Joey ! Tommy Ramone : «Phil Spector was obsessed with Joey Ramone.» Totor a toujours été obsédé par les grandes voix et Joey en est une. Pour faire décoller les Ramones, Seymour Stein demande à Totor de produire leur prochain album. Johnny Ramone : «At that point in our careers, I guess it was just a desperate move to work with Spector. We thought he might get us some airplay.» Les Ramones vont chez Totor qui boit à longueur de temps dans un gobelet serti de pierres précieuses. Dee Dee : «Phil looked like Dracula drinking blood.» Totor boit du Manischewitz wine. En studio, c’est l’enfer, sauf pour Joey qui adore ça : Totor leur fait jouer 100 fois le même cut avant de commencer à enregistrer. Le fils du propriétaire du Gold Star ramène du Manischewitz wine à Totor qui est complètement bourré. Joey : «He would be stomping the floor, cursing, yelling, ‘Piss, shit, fuck! Piss, shit, fuck this shit!’ And that would be the end of the session.» Totor demande à Johnny Ramone de gratter le même accord pendant des heures et Johnny Ramone finit par craquer : «I’m going home. Tell Seymour I can’t work with this guy.» Les Ramones enregistrent The End Of The Century en 1979 et l’album ne sort qu’en 1980. Ce sera sans doute leur meilleur album, quoi qu’en disent les pisse-vinaigre. 

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             Même avec un film (Rock’n’Roll High School) et un album produit par Totor, les Ramones ne décollent pas. Ils rendent Danny responsables de cet échec. Joey et Dee Dee votent contre lui, et Johnny qui voulait le garder doit fermer sa gueule : chez les Ramones, on vote à la majorité des voix. Ils recrutent alors Gary Kurfist qui non seulement manage les Talking Heads que Johnny Ramone ne peut pas encadrer, mais aussi les Pretenders et Blondie. Kurfist a aussi un label, Radioactive, sur lequel les Ramones vont bien sûr enregistrer.

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    Lina & Johnny

             Puis voilà qu’éclate l’affaire Linda. Tout le monde est au courant, excepté Joey : Johnny Ramone baise Linda en cachette. Linda est la poule de Joey. Bien sûr, le p’tit frère se dévoue pour balancer la bonne nouvelle à Joey qui ne le croit pas. Ils n’ont pas une bonne relation, de toute façon. Le p’tit frère aurait un peu tendance à vouloir fourrer son nez dans les affaires des Ramones et ça ne leur plaît pas du tout. De son côté, Johnny Ramone dit qu’il veut Linda et il l’aura - I don’t accept defeat - Et bien sûr, Joey ne peut rien faire. Une de perdue, dix de retrouvées ? Joey : «It was a real rocky time. Me and Johnny had almost no communication whatsoever. It probably would have split up most bands. There was a breakdown in the machinery.» Et Joey conclut : «He destroyed the relationship and the band right there.» Joey ne lui pardonnera jamais. 

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             En  1981, Warner Bros avale Sire. Puis on leur recommande d’enregistrer avec le mec de 10cc, Graham Gouldman. C’est l’album Pleasant Dreams. Bof. La tension dans le groupe est à son comble. Si Marky parle à Johnny, Joey fait la gueule. Si Marky parle à Joey, Johnny fait la gueule. De son côté, Dee Dee fait n’importe quoi et Johnny menace de lui péter la gueule, alors comme Dee Dee a peur de Johnny, il obéit. Et comme Marky fait lui aussi n’importe quoi, il est photographié à part sur la pochette de Subterranean Jungle. Il ne sait pas encore qu’il est viré. Le plus marrant, c’est la façon dont le groupe fonctionne. Johnny et Joey ne se parlent plus que par intermédiaires. Ça tourne à la comédie. Les intermédiaires sont Monte Melnick et Dee Dee. Johnny dit à De Dee : «Ask Joey if he wants to play that European tour.» Dee Dee dit ça à Joey qui répond : «Tell him I’m still thinking about it. Ask me later.» Le plus drôle, c’est qu’ils sont tout près l’un de l’autre, soit dans la loge, soit dans le van. Quand Johnny entend la réponse de Joey, il fume de colère. Même si la scène est drôle, ça n’amuse pas trop les autres.

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    Dos de Too Tough To Die

             Puis la relation entre Dee Dee et Johnny va aussi se détériorer. Ils composent pourtant 5 cuts ensemble pour Too Tough To Die. Au bout de six ans, les Ramones sont déjà très fragmentés.  Tommy Ramone : «There wasn’t a band feeling anymore. It was sort of like a corporation that made records. They were very professional, which isn’t neccessarly bad.» Avec l’arrivée de Richie Ramone, l’ambiance s’arrange un tout petit peu. Il s’entend bien avec Joey - Now they were the only two sharing any sense of camaradery - En tournée, Joey et Richie sifflent toutes les bières et Dee Dee se joint parfois à eux - We never saw Johnny. He’d pick up a different floor in the hotel and disappear - L’autre grand pote de Joey, c’est Daniel Rey qui après la fin de Shrapnell, se met à composer avec lui - Daniel idolized Joey.  

             En 1986, les Ramones ont 12 ans d’âge et n’évoluent pas. Tout le monde a du succès sauf eux. Spin fout Stong et Simply Red en couve, jamais les Ramones. Puis ils enregistrent Animal Boy avec l’ex-bassman des Plasmatics, Jean Beauvoir.

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             C’est Daniel Rey qui va produire Halfway To Sanity, mais les Ramones ne sont pas très contents du résultat. Le problème vient du fait que Joey et Johnny ne pouvaient travailler ensemble dans le même studio. Pour Daniel Rey c’est l’enfer.

             Richie songe à quitter le groupe, d’autant qu’ils sont sur Radioactive, le label du manager. Richie : «I didn’t make any money off the records or the T-shirts. It was just my salary. What was in for me? It was just a job. There was no chance of us being any more successful than we were. It was just gonna go downhill from here. And as far as I was concerned, it did.» En août 1987, Richie se fait la cerise. Il avait reçu un appel anonyme le prévenant qu’il allait se faire virer après les 2 gigs au Ritz - So I said fuck it, I’m not going back. Johnny’s plan was to have me play the gigs and then dump me - C’est là que Clem Burke bat le beurre pour les Ramones et c’est un désastre. Retour de Marky. La première chose qu’il note, c’est la tension. Plus épaisse qu’avant - Things had got even worse - Il note que Joey tourne à la coke et boit comme un trou.

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             Dee Dee reconnaît qu’il a toujours eu un problème avec le blé : avant, tout partait en dope, puis il va tout craquer en bijoux et en flingots. Alors Dee Dee décide de remettre de l’ordre dans sa vie en quittant les Ramones. Il quitte aussi sa copine - It was hard, but I had to do it because I had to become myself. I’m not a puppet - Et il ajoute qu’il compose en fonction de ce qu’il ressent dans le moment - I write current. I don’t try to re-create the past. And that was becoming the Ramones’ thing - recycling the past - which was hard to deal with. Johnny wouldn’t grow. He acted like Adolf Hitler. His nickname was «The Fürher». And I was also sick and tired of the little-boy look, with the bowl haircut and motorcycle jackets. It was just four middle-aged men trying to be teenage delinquants - Ras le bol de tout ça ! Dee Dee continue : «For the last fifteen years, basically we played the first three albums. No matter how much you like those songs, paying them every night is gonna make it crap - Dee Dee pense que les Ramones auraient dû s’arrêter avec Too Tough To Die - That was when I wanted to leave.    

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             Dee Dee quitte le groupe. Les Ramones organisent une réunion et Johnny dit que si Dee Dee se barre, qu’on le laisse se barrer. Dee Dee bien sûr n’est pas venu à la réunion. Il faut trouver un remplaçant. C’est CJ Ramone.

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             Puis les Ramones voient arriver les groupes grunge qui vendent des millions de disks et qui remplissent des stades, alors que les Ramones jouent encore dans des clubs. Joey veut absolument participer au Lollapalooza. Johnny trouve ça complètement débile : «Lollapalloza was ridiculous. Metallica was the headliner, Soundgarden was second. We went on between the two bands.» À sa façon, Johnny dit qu’ils n’avaient rien à faire là-dedans. Il y a maintenant deux camps dans le groupe : d’un côté Joey et Marky - Democratic camp - de l’autre Johnny et CJ Ramone, the Republican, conservative camp

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             Joey prend du prozac, et un jour il tente de recauser à Johnny, comme s’ils étaient encore bons amis. Mais Johnny ne veut toujours pas lui causer. Au moins Joey dit qu’il a essayé. Puis arrive le dernier concert des Ramones à Los Angeles. Ils demandent à Dee Dee de venir. Legs McNeil dîne avec Dee Dee avant le concert. Quand Dee Dee lui demande s’il vient au concert,  Legs dit non - I wanted to keep my memories of the old Ramones, and ignore all this new bullshit - Parmi les invités du dernier concert, certains grattent des longs solos de guitare. À la fin du concert, Johnny ne dit adieu à personne - I never said good-bye to any of the Ramones individually. But I did say a general good-bye, like ‘See you guys.’ I don’t know if anyone responded. It didn’t matter. Twenty-two years... weird, right? - Puis il fait une fête de départ en retraite chez lui, et bien sûr aucun Ramone n’est invité - I don’t know if they were all pissed off, and if they were, I didn’t care - Comme il l’a fait toute sa vie, Johnny Ramone se contrefout de ce que les autres peuvent penser. Joey et Johnny n’ont même pas réussi à échanger un mot ou un regard au terme de toute cette aventure extraordinaire que fut celle des Ramones. La fin de cette histoire est d’une insondable tristesse. Gawd bless the Ramones.

    Signé : Cazengler, Ramonagrobis

    Joey Ramone. Don’t Worry About Me. Sanctuary 2001

    Joey Ramone. Ya Know? BMG 2012

    Mickey Leigh. I Slept With Joey Ramone: A Family Memoir. Touchstone Books 2009

     

    *

             Certains aiment à résoudre les équations. Grand bien leur fasse. Je suis d’une nullité crasse en algèbre, je ne me risque point à ce genre de sport cérébral. Ne me reprochez pas de m’avouer vaincu devant l’inconnu(e). J’aime le mystère. Je puis vous en apporter la preuve immédiate. J’aime les souris et les ratignoles autant que les chats. Ce sont là espèces voisines. Elles confinent au mystère. Ne confondez pas l’inconnu avec le mystère. L’inconnu est une porte ouverte sur le connu. Le mystère est destiné à être mystérieux. Il ne demande pas à être percé, mais à être maintenu. Même mieux, à être perpétué. Or mon œil aguerri a été attiré par une pochette. Très belle, justement avec une souris, et un serpent, de quoi éveiller la curiosité d’un vieux fan de Jim Morrison comme moi. Un disque, un groupe, quoi de moins mystérieux pour un chroniqueur, voyons voir ! J’ai vu, et le mystère est resté entier. Comme tout mystère qui se respecte. Bref j’ai établi le dossier. Moi qui croyais me charger du dernier EP du groupe, j’ai été obligé de remonter toute la discographie, bon prince je vous refile toutes les pièces.

    VERMINTHRONE

             Un groupe de la mouvance sludge qui se prénomme trône de la vermine : nous sommes dans la normalité des choses. Sont anglais. Proviennent  du Comté de  Buckingamshire situé au nord-ouest de Londres. Voici nos cinq gentlemen :

    Dan Banshaw : vocals / Matt Duffy : guitar and backing vocals /
    Alex Stephenson : guitar / Pal Losanszki : bass / Adam Connell : drums.

    KINGDOM OF WORMS

    (Bandcamp / Juillet 2022)

    La couve est de ShapefromhellSebo Krisztian tatoueur et illustrateur, s’inspirant du folklore hongrois, son instagram est magnifique, il noircit les corps humains et peint l’innocente beauté des bêtes.

    Belle pochette, fond clair et soleil noir, au centre, armorial, un rat crevé grouillant d’asticots. Rien de morbide, des rameaux ont pris racine dans sa pourriture. La vie mange-t-elle la mort ? Plus inquiétant sa longue queue affecte des attitudes propres aux serpents…

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    Intruder : ce mot ne signifie pas introduction mais intru, ce qui change la donne ! L’on est surpris, un morceau presque joyeux, victorieux serait le mot, pourtant les lyrics sont ceux de la mouche prise dans la toile d’araignée mais la musique chante l’aragne maléfique, la menace insidieuse, qui savoure sa victoire avant de s’emparer de sa proie, elle prend le temps de cette jouissance que procure la peur de la future victime, courageuse cependant car le vocal fait la grosse voix, l’esbrouffe qui ne trompe personne, à preuve l’on entend sonner les clairons de l’assaut final et une canonnade battériale submerge la pauvre bestiole que nous sommes tous devant la grande menace. Ascend the black moon : le cauchemar n’est pas terminé, peut-être est-il une descente vers la lune noire, mais plutôt une descente vers la mort, se précipiter vers l’immensité de la mort, la mer morte, la batterie se déchaîne, plonger dans la mort n’est-il pas la seule solution, quitter cette vie, la guitare pousse des cris d’effroi, dois-je me donner la mort, m’enfoncer un couteau, me retrancher de mon existence, terrible dilemme que celui de l’acceptation de soi-même, saccage riffique, vocal hystérique, ce qui s’approchait dans la nuit noire, n’était-ce pas moi-même. Last rites : ça tapote, ça tripote, ça tricote gentiment, n’ayez crainte, ce n’est pas l’angoisse qui s’approche, c’est le désespoir de ne plus rien ressentir qui s’accumule, surgit une crête de guitare séparative, le sentiment d’être de l’autre côté, du mauvais côté, le pire c’est que ce n’est pas pire, c’est même plus reposant si l’on y pense, d’ailleurs la musique s’adoucit, des vagues lointaines, mais me voici seul en un monde sans sensation, je suis en train de me morceler, mon âme s’effrite, je crie car si ce n’est pas douloureux, c’est tout de même la fin de moi-même, je me dissous, une funèbre poudre d’escampette. Une totale rétractation. Kingdom of worms : pétarades guitariques, la batterie comme ces coups de pelle répétitifs et consciencieux d’un croque mort qui tient à ce que le boulot soit bien fait, que la tombe soit plate, que pas une motte de terre ne dépasse, de la belle ouvrage, le vocal se charge d’exposer la problématique, de creuser son sujet, d’expliquer que ce ne sont que des cadavres, que la moisissure attaque pour bientôt laisser place à la pourriture, à la vermine qui instaure son royaume dans les chairs putréfiées. Enfin les vers  bouffent les cadavres jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

             Nihilisme complet. Aucune survie durant la mort. La vie ne fait pas de cadeau. La mort non plus. Verminthrone encore moins.

    THE CULL

    (CD / Février 2024)

             Pochette de Shapefromhell. Plus sombre que la précédente. Une couronne de feuillage. Un aigle aux serres aigus. Tout un peuple de rats affolés. Nous avions eu le jour de la lune noire, voici la nuit du soleil bleu.

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    Don’t trust morning people : grincements, puis sulfure de tumulte, maintenant que le mort est mort que vont-ils pouvoir raconter, pas de panique l’on a droit à la préquelle, ce qui s’est passé avant l’acte terminal, pour dire la vérité le vivant ne bénéficiait pas d’une forme parfaite, un peu ( beaucoup) en état dépressif prolongé, la batterie s’accroche aux petites herbes de la tombe, le moribond est toutefois un peu hargneux, la vie n’a pas beaucoup plus de sens que la mort qui n’en a pas, la basse repeint l’existence en noir profond, rythme rapide comme s’il était pressé d’arriver au bout, le morceau s’écroule sur lui-même, perd tous ses charmes, l’on sent que la musique voulait survivre à ce qui l’attend mais le gars fonce tête baissée, de toutes les manières, quel soulagement de penser qu’un jour ou l’autre, il va y passer. It always snows in South America : entrée fracassante, encore plus noire, râles de guitares agoniques, une triste histoire, d’amour bien entendu, une terrible tromperie, pur sucre au début métamorphosé très vite en vinaigre détérioré, un pont sans arche suspendu entre vide et dégoût de vivre, les guitares font ce qu’elles peuvent, ce qu’elles pleurent de crocodile aux dents cisaillantes, d’ailleurs le morceau se termine brutalement. Aucun bénéfice de s’attarder un quart de seconde de plus. Vous avez une vidéo de ce morceau, live, interprétation impeccable, trois guitares aussi imposantes qu’un rideau de fer, une ambiance hardcore dans le public que l’on voit peu. Kuru : Le Kuru est la maladie du cerveau spongieux. Souvenirs personnels : des amis de mes parents nous avaient invités à manger. Je devais avoir sept-huit ans, après le repas ils ont passé un film amateur qu’ils avaient tourné durant leurs vacances dans un pays lointain dont je n’ai jamais retenu le nom. Par contre les images me sont restées gravées à jamais. Il s’agit d’une scène d’endocannibalisme mortuaire, je viens de trouver ce terme, bref une vingtaine de personnes revêtus de tissus multicolores, déterraient le cadavre d’un membre de la tribu, ouvraient le suaire et chacun tout sourire s’appropriant un os du mort se mettait à récurer de leurs dents les morceaux de chairs pourries encore attachées aux ossements. Longtemps je ne me suis pas demandé si j’avais rêvé mais les raisons pour lesquelles je n’avais jamais entendu parler de telles pratiques. Je viens d’apprendre que ceux qui mangeaient des lambeaux du cerveau du macchabée pouvaient développer des années plus tard une déréliction similaire à la maladie de la vache folle… Cette pratique a duré jusqu’à la fin des années cinquante. Ces détails sont nécessaires à la compréhension du texte. Ce coup-ci nous avons droit à une Official Music Video. Je vous rassure aucune scène de cannibalisme. Certes au début une maison en assez mauvais état qui laisse présager quelques scènes extraordinaires. Pas du tout, à l’intérieur le groupe interprète son morceau. Comment qualifier la tessiture de cette interprétation : rien de spongieux ou de dégoulinant, Une musique à l’os.  Un bruit est-ce un train qui file dans la nuit ou simplement le temps qui se rétracte sur lui-même comme dans un film d’Andreï Tarkovski, celui peut-être où l’héroïne, le mot ne convient guère, mange à la petite cuillère le cerveau de celui qu’elle vient de tuer, l’éros et l’Hadès ont toujours fait bon ménage, dévore-t-on pour s’adjoindre à l’autre ou pour s’en séparer, la batterie colle et sculpte le morceau comme le sang à la tempe fracassée, il est des rituels d’idylles plus cruelles que la vie elle-même. Que la mort aussi. Ce morceau est une pierre de lune noire tombée du ciel. Sur votre tête. Dénudée de toute pensée.  Ne faire qu’une bouchée de la mort. Birth is a rope / death is a knot : retour à soi-même, c’est comme si nous étions au cœur de la trilogie noire de Verhaeren, le phénix n’est pas intéressant en tant qu’oiseau de feu, il n’est que cendre éternelle, l’opus maximus a basculé en une dimension métaphysique, dans son propre trou noir, la musique resserrée comme l’escargot dans sa coquille, elle colle à elle-même et le vocal coagule sur les mots qu’il émet, ils délivrent un message celui du pendu qui tient à se suicider, à se balancer par saccades au bout de la corde, la tête dans le nœud coulant. Ce n’est qu’un vœu pieux, dire que certains ont réussi et que l’on entend leur dernier cri comme un sursaut de jouissance. Pulling teeth (Spitting blood) : un vaticinateur nous parle de son propre avenir, les guitares s’étirent comme des serpents qui sortent du frigidaire, le vocal nous conte comment il est étrange que nous soyons immortels alors que nous ne désirions que de nous désintégrer, nous errons sans but, scorbut partout, les dieux de l’abîme sont comme ceux d’en haut, ils ne mouftent pas, existent-ils seulement, faut s’arracher les dents comme l’on refourgue ses pensées, toutes vaines, dans la poubelle, ne plus cracher sa haine, simplement du sang. Youth for euthanasia : hôpital ou chambre d’asile, à moins que ta prison ne soit que toi-même, tu en doutes, n’es-tu pas en train de pourrir, plus d’espoir, le vocal ne chante plus, il assène les mots que les coups de fouet des guitares s’empressent de balancer au loin, la batterie marque le pas, toi aussi, existe-t-il encore un espoir avant le suicide, certains envisagent des choses que les autres ne voient pas, de quel droit seraient-ils plus intelligents que moi. Soufflez la bougie de l’être. Il est temps de veiller à notre propre euthanasie. Aorta : musique compressée pour moteur à explosion, dernière solution, puisqu’il est impossible de  s’en sortir tout seul, vaudrait mieux de se rabibocher, attention les rôles sont inversés celui qui a souffert la dernière fois se transforme en bourreau, n’est-ce-pas la meilleure manière de tutoyer les anges, dans la série soyons rilkéens ou rien, nos rêves ne se destinent-ils pas à s’achever en une ondée sanglante baptismale. Une dernière guitare couine comme si elle venait d’avaler de travers une membrane d’aile. Qui trop étreint, mal embrasse. Feral : il faut bien que l’histoire se termine, entendez-vous le tambour des sables, quand on ne peut faire l’ange, ne reste plus qu’à jouer la bête, soyons bestial, non pas pour ne pas être rien, ce serait une trop belle plénitude, mais pour être au moins quelque chose, une bête altérée de sang et de destruction, pourquoi pensez-vous que le cantaor rugit si fort et pourquoi les guitares griffent si durement vos oreilles. Abandonner son état inabouti d’homme imparfait, laisser monter en soi notre propension à être pleinement sauvage. Rejeter tous nos rêves inatteignables, un tient vaut mieux que deux tu ne l’auras pas… Le monde fourmille d’une multitude de créatures, enfin un but, ne plus tenter à échapper à la mort, mais la donner.

             Ce qu’il y a de bien avec Verminthrone, c’est qu’ils ne s’attardent pas sur eux-mêmes. Chaque morceau est comme l’épisode d’une série télévisée, c’est un Game of Verminthrone qui tient ses promesses, z’ont l’art de se mettre dans des situations impossibles de se coincer au fond de galeries sans issue, vous croyez qu’ils vont y rester, n’avouent-ils pas qu’ils sont en train d’agoniser et hop, les voici une nouvelle fois en route vers d’invraisemblables aventures, philosophales il est vrai, impossible de les coincer dans l’athanor  cérébral alchimique, au fond de leur poche ils gardent une pierre, ils seront les premiers à vous la jeter. Ils ne chevauchent pas le tigre, ils sont le tigre. Ou le cobra.

    Ne perdons pas de remps à déblatérer, la Saison 3 nous attend.

     FEAST OF THE SERPENT

    (Bandcamp / Décembre 2025)

    Le danger se précise. Le rat est pris au piège dans les anneaux du serpent. Crochets mortels et gueule grand-ouverte. Tout dépend de la manière dont on entrevoit les situations. Pour le reptile : c’est une fête.

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    C’est étrange ces trois pochettes me font l’effet d’illustration pour des fables de Jean de la Fontaine. Peu appropriées pour des albums destinés à la jeunesse, mais tout aussi cruelles que les morales de notre fabuliste.

    Pallor : étrange ce titre pallide quand la couve est si sombre, quelqu’un a coupé l’électricité, est-ce le soleil qui s’éteint, une rythmique impassible qui poursuit sa route en aveugle, est-ce pour cela que le vocal ne laisse pas divulguer le sens de ses proférations, et quand on croit que ça s’arrête, ça repart pour bien vous faire comprendre que vous n’êtes pas sorti du mystère. Sommes-nous perdus dans les anneaux du serpent ou est-ce le serpent qui ne sait plus où il est, ni qui il est peut-être, peut-être est-il son double verminthronique, un face à face avec soi-même, à vous de voir, lequel des deux donnera à l’autre le baiser de la mort, la réponse est-elle seulement nécessaire, il a voulu rejoindre son animalité première, mais la vermine ennemie n’est-elle pas tissée de cette même féralité, il n’a rien gagné au change, il n’a rien perdu non plus. N’est pas ouroboros qui veut. Existe-t-il quelque part une zone de candide innocence. Swab : aux grands maux le bon remède, pour faire sauter le  garrot de l’angoisse utiliser un écouvillon que l’on enfile dans la gorge pour nettoyer le monde, car n’est-ce pas mieux de nettoyer l’intérieur pour purger l’extérieur, toujours cette mécanique à ras-de-terre cette espèce de bulldozer rythmique qui déblaie et repousse les saletés, voix de gorge car balayer le dehors c’est nettoyer le dedans, se rendre compte que ce que l’on voit c’est ce que l’on est, que ce que l’on écoute c’est ce qui nous parle de nous, la guitare comme une scie rouillée, remède de cheval, purge de serpent, qui recrache sa mue pour être encore davantage ce qu’il est : serpent. When it rains, it pours : la rythmique reprend, vomissements, passer les amygdales, le vocal dégobille à fond un flot ininterrompu de saloperies, recrache tous ses souvenirs, l’innocence de l’enfance, à laquelle le monde oppose un sacré démenti, comment après cette prise de conscience être heureux même en ayant pour but de débarrasser l’univers de sa vermine, de laquelle on fait partie, un vocal de folie, dit tout ce qu’il a sur le cœur, une seule solution la mort, quand ça va mal, ça va pire, il ne reste plus qu’à crever. Morceau épique, un véritable déluge phonique, maestria vocale. Bloodingletting : avant de partir, une dernière fois resuçons le saucisson de la désillusion la plus amère celle qui semblait si douce et qui vous a ouvert une plaie si profonde dans votre cœur, un trou sans fond, comme une bête blessée léchant et reléchant sa blessure jusqu’à l’os, les tambours tapent où ça fait mal, les guitares glougloutent la douleur, le sang coule à flot, pas celui de vos veines, celui de votre esprit que rien ne pourra arrêter. Font tout ce qu’ils peuvent, les musiciens se transforment en véhicules de derniers secours, brûlent les feux rouges et ne s’arrêtent que dans la salle d’opération. Hélas trop tard ! Rien à leur reprocher cette course à la mort si trépidante restera un grand moment de votre existence. Event horizon : pour ce dernier titre ils atteignent l’ultime ligne d’horizon.  Impossible d’aller plus loin. Le combat s’arrête faute de combattants. Normal, c’est la fin du monde. Un peu chaotique je vous l’accorde, et quand c’est fini, il vous en rajoute un supplément d’une minute extraordinaire. Vous pouvez même vous demander s’ils ont survécu à une telle catastrophe. Le dernier combattant est mort, mais il vous donne rendez-vous sur la dernière ligne. La fin du monde n’est-ce pas lui-même. Donc il est encore là. Nous aurons droit à une quatrième saison. En enfer ! c’est plus poétique.

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             Verminthrone est un groupe à suivre. Ils développent un projet, une démarche, une musique qui n’appartiennent qu’à eux. Partent avec peu d’éléments mais les utilisent avec une habileté diabolique.

             Rare, très rare.

    Damie Chad.

     

    *

    Il y a des groupes qui ne savent pas quoi faire pour me complaire. En début de cette nouvelle année je me plaignais, un bout de temps que je n’avais pas trouvé un groupe polonais, d’habitude vous en dénichez toujours un qui se démarque de la production générale, mais là depuis plusieurs mois : disette générale. Cette semaine, enfin en voici un ! En plus j’ignorais qu’ils étaient polonais, oui mais ils ont une autre qualité, ils viennent de sortir une cassette. Je m’y précipite dessus, j’aime ce moyen de communication devenu underground, donc j’écoute, et au fur et à mesure que se déroule la K7, en fait je m’aperçois que ça ressemble à un rectangle phonique mais c’est un CD, je me dois de chroniquer.

    EAGER EYES OF TALION

    SMOKE RITES

    (Bancamp / Janvier 2026)

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             La couve m’a attiré, elle est signée par Michal Sobocinsky, issu d’une famille d’artistes, d’ailleurs pour perpétuer la tradition il s’est marié avec Natalia Rybika, actrice. Sont apparemment très connus en leur pays, vraisemblablement dans d’autres aussi. Je n’ai pas trouvé d’autres œuvres graphiques signées de son nom.  Dommage car la pochette du CD est une parfaite réussite. A mon goût, un peu douteux, je l’admets.

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             Belle couve, je la contemple comme une représentation d’Argos, le géant aux cent yeux, qui sera tué sur l’ordre de Zeus par Hermes qui l’endormira en jouant de la flûte avant de l’occire en toute tranquillité. Interprétez-la comme vous voulez. Sobocinsky veut-il nous dire que l’Homme voit trop de choses pour son malheur… ou nous conseiller de ne pas nous laisser endormir par le miel des musiques captivantes. Vous me direz qu’il faut vraiment être très fatigué pour que le fracas de Smoke Rites vous plonge dans un doux somme réparateur…ou alors c’est que vous êtes déjà mort… Sur le côté les crânes qui s’adjugent la place centrale représentent-ils notre avenir certain, et ce qui correspond au dos de la pochette, cette espèce de visage incertain est-il une représentation de notre passé qui déjà de notre vivant commence à s’effriter…

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             Un premier Ep en 2021, un single et un 6-titres en 2022, après z’ont bossé et accumulé les titres que l’on retrouve sur ce premier album.

    Tomasz Mielnik : lyrics et vocal  / Łukasz Borawski : guitars, samples /Adam Ziółkowski : bass, acoustic guitar, synthés / Michał Kamiński : drums et percussions
    - Guest Vocal - Death is a Five Letter Word

    Golden road : qui hésiterait à emprunter une route pavé d’or, pour sûr un vent souffle fort, mais se rythme se dandine joliment, le vocal est un peu griffonnant mais on l’excuse qui ne serait un peu excité à arpenter une telle voie, surtout que la basse arrondit les angles, bon notre chemineau ( relire Les grands chemins de Giono) s’exalte un peu plus, attention nous croisons une ligne à haute tension, le batteur s’élève, notre promeneur crie ses quatre vérités, ne pense qu’à lui, n’aime personne, maudit pour maudit autant filer tout droit vers l’Enfer avec une personne adorée, maintenant il hurle, autant s’en remettre au diable qu’à soi-même. Je ne veux pas critiquer, sur un rythme bon enfant le gars nous emmène vers une contrée peut-être pas aussi allègre qu’au prime abord elle a l’air. Eager eyes of talion : toujours cette

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    basse, mais cette fois-ci, ce n’est pas une impression psychologique, un brin inquiétante, l’on ne sait pas trop pourquoi notre méfiance fait un saut sur l’échelle de Ritcher, l’on est vite fixé, le gars prend la parole, il appuie sur certaines phrases, il hurle pour se faire comprendre, il se présente et ça se présente mal pour nous, le gars n’a plus rien à perdre, n’a plus qu’une volonté se venger, du monde entier, de tout le monde, de n’importe quoi, la loi du talion, le retour à l’expéditeur chaque fois qu’il hurle un couteau s’enfonce entre vos deux omoplates, le pire c’est cette espèce de redondance joyeuse de la guitare et le batteur qui se délecte à tapoter sur ses toms, un truc qui fout le mec en rage. Arrêt brutal. Le tueur s’est éveillé avant l’aube et vous êtes déjà trucidé. Nothing never : surprise seriez-vous accueilli au Paradis par le chœur des archanges,  profitez-en, cet instant ne durera pas cinq secondes, dans la vie rien n’est simple, c’est un sample, brutal barrage riffique, voyage au pays des turpitudes humaines, il vaudrait mieux écrire inhumaines, évidemment vous préfèreriez vous concentrer sur le jeu du batteur, tape fine, minimum de bruit, maximum d’effets, mais le gars se dévoile davantage, se confesse de sa voix écrasée, nous avions eu le midnight rambler au premier titre, le Morrison killer au deuxième et ce coup-ci, c’est pire, imaginez un prof d’université qui exposerait schéma à l’appui, les tréfonds de l’âme humaine, cette impossibilité à manifester le moindre signe d’humanité à un semblable, de toutes les façons : soit vous le savez déjà, soit vous ne le saurez jamais. Z’en ont peut-être trop dit, alors comme l’assassin qui vient de vous égorger et qui vous tend un mouchoir pour que le sang ne salisse point votre  cravate, ils vous refilent le sample du chœur des archanges pour vous redonner confiance en l’être humain. 10ft dread : ne ménagent pas leurs efforts, une acoustique comme une once de douceur dans un mode de brutes, pour ce morceau ils empruntent un thème éculé depuis les premiers écrits de l’Antiquité, le temps nous éloigne de l’innocence de l’enfance et de tous ceux que nous avons aimés, oui mais il y a la façon de le dire, cette espèce de riff qui s’en balance, de plus en plus vite, cette cymbale totalement hallucinante et cette voix chargée d’angoisse qui vous fait croire que vous êtes enterré vivant dans un cercueil qu’une scie égoïne est en train de découper. Vous vous imaginez en mille rondelles. Death is a five letters word : le titre n’est guère engageant, la musique confuse, des bruits, des voix, des éructations, des vomissements, puis du syncopé, c’est la Mort qui passe, il la décrit si bien qu’elle lui ressemble quelque peu, étrange comme il s’identifie à elle, est-ce pour cela que sa voix s’amincit, derrière les musicos vous font de l’harmonie imitative, un peu n’importe quoi, un peu totalement dans le mille, impossible mais vrai mais vous la voyez marcher, tituber, c’est si horrible qu’ils ont invité Monika Adamska-Guzikowska, elle ne chante pas vraiment, elle hulule en sourdine, elle vous fout les jetons pour la fin de vos jours, l’ensemble est si flippant qu’il ne m’étonnerait pas que certains acheteur du CD ne se tranchent les veines avant la fin du morceau. Que voulez-vous les faibles ne supportent pas la beauté. Grandiose. Charas drift :Après une telle épreuve, vous pourrez dire avec Nerval que vous avez deux fois vainqueur traversé l’Acheron, ils sont sympas, vous ménagent un petit instant de rêverie, le charas est un haschich des Indes particulièrement relaxant. Enfin, si l’on en croit le bruit de tubulure engorgée qu’ils nous offrent, malgré les chants d’oiseaux, vous avez l’impression d’être dans un vieux coucou des années vingt dont le moteur me semble quelque peu grippé… Devil advocate : après la relaxation plongée dans le drame, musique solennelle, notre tueur du début est émotionné, sa voix s’étrangle, trahi par un vieil ami, le ton est parfois comminatoire, l’on sent qu’il ne va pas tuer le traître, il devrait, l’on aimerait un carnage, une vengeance sanglante, mais non il ne passe pas à l’acte, il est touché, au plus profond, il l’avoue, sa blessure suintera encore pendant longtemps. Un bon morceau, bien en place, mais nous sommes déçus. Wind of most cruel kind : bise nordique, une batterie qui renifle, l’a été touché plus profondément qu’on aurait pu le penser, ne l’aurions-nous pas assez pris au sérieux, une lamentation funèbre, reprise du temps qui fuit, du bonheur de l’enfance perdu à tout jamais, l’on s’achemine clopin-clopant vers l’absolu de la tristesse, mais il y met tant de cœur que celle fois l’on y croitrait…

             Un super chanteur. L’a les intonations et les attitudes vocales suffisantes pour établir un contact direct avec l’auditeur. Une espèce de théâtralité phonique qui lui permet d’incarner tout sentiment humain, de la haine à la nostalgie, de l’assassin à la victime… Sans parler les musicos qui produisent non pas l’accompagnement idoine, mais celui qui ne pourrait ne pas être un autre.

             Remarquable.

    Damie Chad.