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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 725: KR'TNT ! 725 : PERE UBU / JAMES HUNTER / HARLEM GOSPEL TRAVELERS / SCREAMIN JAY HAWKINS / GIGI & THE CHARMAINES / NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD / ABYSMAL GRIEF

     

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 725

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    26 / 02 / 2026

     

     

     PERE UBU / JAMES HUNTER

    HARLEM GOSPEL TRAVELERS  

     SCREAMIN JAY HAWKINS

    GIGI & THE CHARMAINES

     NICK SHOULDERS / BLUT AUS NORD /

    ABYSMAL GRIEF

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 726

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

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    The One-offs

    - Ubu roi

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             Bon, que peut-on raconter de plus que ce qu’on a déjà raconté dans l’Ubu Roi des Cent Contes Rock ? De plus que ce qu’on a déjà raconté quand Crocus Behemot a cassé sa pipe en bois l’an passé ? De plus que tout ce qu’on sait déjà et qu’ainsi va la vie ? Ne serait-ce pas l’occasion d’évoquer l’ombre tutélaire d’Alfred Jarry, précurseur de Dada, dont on était dingue dans les early seventies ? On verra ça plus tard.

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             C’est par contre l’occasion rêvée d’évoquer la magie du 45 tours. Tu n’aurais jamais trouvé «The Final Solution» chez les disquaires français, enfin ceux que tu fréquentais à l’époque. Pour mettre le grappin sur ce single qu’il faut bien qualifier de magique, il fallait se livrer à un petit rite initiatique : la lecture d’un fanzine, en l’occurrence Who Put The Bomp!. Le fanzine était dans les early seventies le seul moyen de sortir des sentiers battus (Rock&Folk, le Melody Maker, Sounds et le NME) pour accéder au real deal, c’est-à-dire les 45 tours underground que ne distribuaient pas les labels. Les mecs des gros labels ne s’intéressaient qu’à ce qui se vendait bien, et l’underground, par définition, ne se vend pas bien. L’underground reste confidentiel, et c’est cette confidentialité qui le protège des prédateurs. L’underground concerne ce qu’on appelle outre-Manche les happy few. Seuls les happy few connaissent les scènes importantes : la Mod culture, la Northern Soul, le rockab, et le punk-rock anglais de 1976 sont les quatre principaux exemples. Quand ça tombe dans les pattes des gros labels, c’est foutu. Le meilleur exemple est celui du punk anglais, flingué à bout portant par les gros labels. Les Clash sur CBS ? N’importe quoi ! Au moins les Damned ont eu l’élégance de démarrer sur Stiff.

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             Encore plus élégant : Pere Ubu a enregistré ses premiers singles sur son propre label, Heathan. T’avais l’info grâce au fanzine de Greg Shaw : une minuscule chronique et une adresse où commander le mystérieux single. C’est tout, rien d’autre. Il fallait envoyer les sous par Postal Money Order à l’adresse indiquée, à Cleveland. Les autres détails se sont depuis lors effacés, mais on a su que Miriam Linna qui vivait encore à Cleveland faisait les paquets pour Pere Ubu. Plus aucun souvenir des autres détails. Il ne reste de cet épisode que le single, et croyez-le bien, il est arrivé comme le messie. Le fanzinard de Bomp! n’avait pas raconté de conneries. «The Final Solution» est un single magique, et le contexte de son rapatriement accentuait encore ce sentiment de magie. Tu ne comprenais d’ailleurs pas comment un cut aussi génial pouvait rester inconnu. C’est là qu’est née cette infinie passion pour l’underground. Plus c’est obscur et mieux c’est, à condition bien sûr que le cut tienne la route. On citera d’autres exemples dans les One-offs à venir. À sa façon, «The Final Solution» recréait la sensation de vivre un moment unique, comme l’avaient fait d’autres 45 tours, dix ans auparavant, du genre «Bird Doggin’» ou encore «Hold On». Mais «The Final Solution» battait tous les autres singles à la course, car issu du mystère le plus épais, enraciné dans Alfred Jarry qui était alors une idole personnelle au même titre qu’Iggy, Jimbo et Gene Vincent. «The Final Solution» avait en plus ce prestige qu’offrent rarement les autres 45 tours, le cumul des perfections : beat des forges parfait, lyrics parfaits, posé de voix parfait, groove parfait, durée parfaite, killer solo à rallonges parfait, nuclear destruction finale parfaite. Tu écoutais chanter le gros Crocus et tu sentais bien qu’il prenait la chose au sérieux, il interprétait son rôle de victim of natural selection à la perfection, il modulait à merveille son rôle de gros qui cherche some pants that fit, il mâchouillait sa misdirection avec un accent de véracité qui ne laissait aucun doute sur la taille de son génie déviant, on le devinait gros et puissant comme Fatsy et Leslie West, il était à sa façon le précurseur du gros Black, le dadaïste ventripoteur, la pure réincarnation d’Ubu Rock, et ce beat lancinant n’en finissait plus de te hanter et de t’enchanter, peu d’objets rock ont ce pouvoir rimbaldien de bouleverser tous les sens. Oh bien sûr, tu peux citer les grands albums de cette époque, Ramones, Heartbreakers, Damned, Saints, mais le single de Pere Ubu concentrait toutes les énergies de ce qu’on appelait alors le «vrai rock», celui des real dealers, des movers & shakers de rang supérieur. «The Final Solution» symbolisait à sa façon l’esprit de modernité, tel que l’avait conçu en son temps Alfred Jarry, c’est-à-dire un goût effréné pour la liberté absolue mêlée de fantaisie. Union parfaite de l’humour et de la puissance littéraire. Comme Jarry avant eux, Crocus et des Ubus ont su créer un monde à partir de rien. «The Final Solution» est l’un des rares singles magiques littéraires : il fut immédiatement admis au petit panthéon personnel où avec quelques rockers trônaient Hubert Juin et tous ces écrivains de l’Avant-Siècle qu’il arrachait

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    pour nous à l’oubli. Les deux univers marchaient de pair. JK Huysmans et Buy me a ticket to a sonic reduction : même combat. Jean Lorrain et A little bit of fun’s never been an insurrection : même combat. Léon Bloy et Don’t need a cure/ Need a final solution : même combat.

     Signé : Cazengler, ubuesque

    Pere Ubu. The Final Solution/Cloud 149. Hearthan 1976

     

     

    L’avenir du rock

     - They call me the Hunter

     (Part Three)

             Dans sa vie d’erreur, l’avenir du rock n’avait encore jamais vu ça : une barrière douanière en plein désert ! Non ça n’est pas une hallucination. Planqué dans l’ombre de sa guérite, le douanier demande d’une voix sèche :

             — Passeport, s’il vous plaît !

             Hunterloqué, l’avenir du rock Hunterjecte :

             — Va te faire Hunterpénétrer chez les Grecs !

             Bien sûr, l’avenir du rock n’a pas de papiers. Et puis une frontière au beau milieu de nulle part, ça n’a tellement pas de sens que ça le met hors de lui. Il profite de l’occasion pour sortir de ses gonds. Un contrôleur dans le désert, dans cet espace de liberté absolue, c’est n’importe quoi ! Alors attention, quand il est dans cet état, l’avenir du rock peut devenir atrocement vulgaire. Habitué à l’agressivité des erreurs, le douanier répond :

             —  Je ne suis qu’un Huntermédiaire. Si vous voulez vous plaindre, adressez un courrier recommandé avec accusé de réception au Ministère de l’Hunterieur !

             L’avenir du rock est sidéré par l’incongruité de cette Hunteraction :

             — Êtes-vous conscient que votre Huntervention atteint des proportions de connerie Huntergalactique ! Vous battez tous les records d’absurdité Huntersidérale !

             — Vous Hunterprêtez tout de travers...

             — Non ! Je vous Hunterdis de dire une chose pareille !

             — Ça m’Hunteresserait de savoir pourquoi !

             — Parce que je suis cohérent. Quand on est fan d’Hunter, on est un mec cohérent !

             — L’Hunter de Milan ?

     

             Visiblement, le douanier ne sait pas qui est James Hunter. Et bien sûr, l’avenir de rock n’ira pas perdre son temps à expliquer à cet abruti qui est James Hunter. Mais à des gens plus évolués, il rappellera que James Hunter est l’un des très grands artistes de notre époque.

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             James Hunter vient de sortir un nouvel album et n’a qu’une seule date en France, au New Morning. Alors, on y va, évidemment. Si t’y va pas, personne n’ira pour toi.

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              On l’a dit : l’Hunter sur scène, c’est la classe. On pourrait le qualifier de magnifico Toto Lariflette. En anglais, ça pourrait donner : playful virtuosic Tootoo Lariflloat. Car l’Hunter n’en finit plus de se marrer en grattant ses licks virtuosic, il gratte ses poux bien secs sur une golden solid body Gretsch et t’as pas beaucoup de

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     gens capables de gratter ça en se poilant la gueule comme un bossu. Et plus il claque ses descentes au barbu et plus il se fend la poire, c’est un phénomène de foire, dirait le foireux lambda, et un foireux plus perspicace comprendrait que l’Hunter prend un plaisir fou à partager son blues-skunk jazzy strut avec les gens. Tu vois ce mec sur scène et tu comprends ce truc fondamental qui s’appelle le plaisir de jouer devant un public. L’Hunter ne vit apparemment que pour ça. Il est comme un gosse,

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    complètement transparent, il transpire comme un bœuf, mais il reste hilare de bout en bout, comme Steve Diggle, victime lui aussi du même genre de candeur transcendantale. Quand il prend son harmo, c’est pour imiter Van Morrison, et s’il claque une cover, ce sera le «Baby Don’t Do It» de Marvin Gaye, et là, amigo, tu ne peux pas rêver de cover plus dévastatrice, l’Hunter rentre dans le chou du lard de Motown et ça explose. Il l’Hunteriorise, pulsé par la stand-up, les deux saxes, le clavier et un mec au beurre qui connaît tous les secrets du swing, même s’il est blanc. Plus loin

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    dans le set, l’Hunter repart à 200 à l’heure sur «Okie Dokie Stomp», et le transperce en plein cœur d’un killer solo flash d’antho à Tootoo Larifloat. T’en as vu des milliers, des killer soloter en mode flash extrême, mais aucun avec une telle fulgurance, une pugnacité dans les doigts et dans la mâchoire. Il faut le voir gratter ses cordes par le dessus, avec une position de la main droite peu banale, celle qu’on voit chez les guitaristes de jazz manouche. L’Hunter ramène tout à la dimension du jeu. Just play it again, Sam.  

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             L’Hunter est encore meilleur sur Off The Fence, son dernier album, que sur scène. Il arrive avec tout le poids d’un son énorme et d’une voix pleine dès «Two Birds One Stone». Il est dans la lignée des grands White Niggers anglais. Ça continue avec

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    «Let Me Out Of This Love», en mode heavy tempo daptonien. C’est beaucoup plus dense ici que sur scène. En vieillissant, l’Hunter devient de plus en plus intense. L’album est produit par Bosco Mann, d’où le côté daptonien des choses. L’Hunter groove tout ce qu’il touche, il est le Midas du groove, il s’avoue gun shy dans «Gun Shy» et il fait son Louis Armstrong dans «Here & Now», avec une fantastique noircitude du chant, et voilà qu’il te gratte un beau solo de jazz en apesanteur. Tu cherches l’artiste complet ? C’est l’Hunter. On pense à tous les malheureux qui ont raté ce concert. Il gratte une belle intro de jazz funk pour son morceau titre, et là tu montes droit au paradis. Il est nettement plus sec et net que sur scène, il crée une tension fabuleuse, c’est serré, vivant, rythmé à la secousse exotique, là t’as un hit fantastique, l’énergie est palpable, c’est un hit de dandy, il te chante ça à l’apparence appalante des Appalaches. Il duette à la suite avec Van Morrison sur «Ain’t That A Trip», encore un haut lieu du set, mais ici ça sonne comme un heavy blast des catacombes, et t’as un fabuleux duo sur un beat qui dépasse les bornes. L’Hunter et Van The Man se complètent merveilleusement. Sur scène, l’Hunter fait les deux à la fois, alors t’as qu’à voir. Il attaque «Troubles Comes Calling» au heavy jive d’Hunter rumble et c’est cuivré de frais. Et il passe un killer solo flash de golden Gretsch exacerbé. Avec le round midnite de «Particular», il s’installe au sommet de son lard. C’est extrêmement intimistic. Même les mots deviennent jouissifs. Il tranche dans le vif avec «A Sure Thing», c’est du swing de génie, voix, poux, swing, tout ici n’est que luxe, calme et volupté. 

    Signé : Cazengler, Hunter minable

    The James Hunter Six. Le New Morning. Paris Xe. 7 février 2026

    The James Hunter Six. Off The Fence. Easy Eye Sounds 2025

     

     

    L’avenir du rock

     - Travelers check

     (Part Three)

     

    Comme chaque mardi soir, le cercle des Pouets Disparus se réunit rue de Rome, chez l’avenir du rock. Le thème de la soirée sera l’écriture automatique. Le principe est simple : on installe l’un des Pouets Disparus dans un fauteuil confortable, on lui fait avaler une poignée de somnifères pour éléphants, et dès qu’il plonge dans les bras de Morphée, on lui murmure un mot thématique dans l’oreille, et on note sur un carnet moleskine le résultat de ses divagations. Paimpol Roux se porte candidat à cet exercice de l’automatisme psychique de la pensée soporifique. Il avale ses pilules et commence à ronfler. L’avenir du rock se penche vers sa grande oreille en forme de feuille de laitue et y dépose délicatement une première suggestion :

             — Harlem...

             Paimpol Roux émet des bruits respiratoires bizarres et, l’écume aux lèvres, se met à bredouiller :

             — Harlemmy Killmester, Mester of the universe, verse-moi un verre, ver de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, mort aux vaches, à bas le roi, vive l’anarchie, mort aux cons !

             Excédé, Paul RocFort lui renverse le seau à glaçons sur le crâne. Paimpol Roux revient à lui avec stupeur et, brandissant le poing, menace de quitter le cercle des Pouets Disparus. L’avenir du rock déploie des trésors de diplomatie pour le ramener au calme, et lui propose de poursuivre l’expérience. Paimpol Roux accepte en maugréant et avale une nouvelle poignée de pilules. Il s’assoupit et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Gospel’ dans l’oreille. Paimpol Roux repart de plus belle :

             — Gospelle à tarte, tarte aux pommes, pomme de terre, terre de feu, feu follet, lait de vache, vache de ferme, ferme ta gueule...

             Paul RocFort s’empare de la bouteille de Moët & Chandon et la vide sur le crâne de Paimpol Roux qui, cette fois encore, revient à lui dans un état de stupeur subliminale. Il se lève d’un bond et tente d’étrangler l’avenir du rock qui parvient miraculeusement à le calmer en vantant ses qualités de prosateur. Paimpol Roux se rassoit et accepte de tenter une dernière expérience. Il avale sa poignée de pilules et l’avenir du rock lui murmure le mot ‘Traveler’.

             — Travelair d’un con, confrérie, riz au lait, lait de vache, vache de ferme...

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             Pendant que les Pouets Disparus tentent vainement de révolutionner l’histoire littéraire, on file au Club revoir les Harlem Gospel Travelers. Ils sont venus voici trois ans et n’ont pas changé : au centre, Thomas Gatling, fantastique shouter efféminé, à la croisée d’Esquerita et de David Ruffin. Il s’est laissé pousser les cheveux, il arbore

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     désormais une crinière extraordinaire de starlette black à la Diana Ross, et il n’en finit plus de se jeter tout entier dans le Shoutabamalama. À sa gauche, George Marage opte pour d’extravagants numéros d’ange de miséricorde, il rivalise de pureté évangélique avec Aaron Neville et Eddie Kendricks, il est devenu monstrueusement stratosphérique, il monte là où peu de gens sont capables de monter, et il redonne une

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    nouvelle jeunesse au gospel batch. Et puis t’as le p’tit Dennis Keith Bailey qui fait son Snoopy Dog en rappant sa chique, et qui danse comme un dieu aux pieds ailés. Ah il faut les voir, lui et Gorge, faire les chœurs sur les cuts que prend Thomas Gatling en lead, ce sont les chœurs de Motown avec les pas de danse des Supremes, eh oui, ils ressuscitent la grandeur de Motown, c’est complètement inespéré. Ils te donnent une

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     idée de l’accomplissement que fut le lard total de Motown, l’une des formes de la perfection contemporaine, qui alliait si bien la perfection visuelle à la perfection musicale. Ils ne tapent plus les covers d’antan («Love Train» et «Satisfaction»), ils se recentrent sur le gospel pur de Rhapsody, leur dernier album, avec ces fantastiques hommages à Gawd que sont «Somebody’s Watching You», «God’s Been Good To Me» et «How Can I Lose». En rappel, le p’tit Dennis Keith Bailey improvise pendant quinze bonnes minutes une prayer song, incitant les gens à prier et rappelant encore et encore qu’il prie pour nous, au risque de réveiller chez certains de vieux sentiments anticléricaux, mais le gospel échappe à ça parce qu’il est black et qu’il s’adresse à une

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     région moins ravagée de ton cerveau. Il faut comprendre que c’est d’abord du lard et les Travelers en sont les nouveaux hérauts. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont accueillis comme des héros. Ça te remonte bien le moral d’entendre les ovations.  

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    Signé : Harlem Gospel travelot

    Harlem Gospel Travelers. Le 106. Rouen (76). 6 février 2026

     

     

    Wizards & True Stars

     - Maman Jay peur !

    (Part One)

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             Si Bobby Womack est le plus central de tous les Soul Brothers, Smokey Robinson le plus élégant, Walter Jackson et Lille Willie John les plus injustement méconnus, alors Screamin’ Jay Hawkins est le plus attachant de tous. Pourquoi ? Parce que fantastiquement drôle, parce que brillant, parce que cannibale pétomane, parce que ténor de train fantôme, parce que pulvérisateur de classiques, parce que trop bon pour le monde du rock. Trop bon pour des gens comme nous.  On eut la chance, et même le privilège, de le voir sur scène au Méridien de la Porte Maillot, on riait à ses conneries, mais on était surtout pétrifié par la prestance de cet artiste considérable qui, pour cachetonner, faisait encore le pitre.

             Au Méridien, tu pouvais voir Jay, Vigon et Ike Turner, trois des plus grands artistes de tous les temps. Et même Fred Wesley !

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             Pour entrer dans le détail de la vie du grand Jay, il existe un book de Steve Bergsman,  I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Bon c’est pas l’auteur du siècle, tout le monde n’est pas Cézanne, nous nous contenterons de peu, disait Aragon, mais t’as les infos.

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             La galaxie Screamin’ Jay Hawkins est moins impressionnante que celle du p’tit Bobby, mais elle a du charme : Jay a croisé les pistes d’Esquerita, de Fatsy, de Wynonie Harris, de Mickey Baker, d’Alan Freed, de Don Arden, de Lord Sutch, de David Allen Coe, de Jim Jarmush et de Gainsbarre, pardonnez du peu.

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             Bergsman attaque par le côté baratineur de Jay qui racontait volontiers dans les interviews qu’il avait combattu les Japonais dans le Pacifique, pendant la Deuxième Guerre Mondiale - I figured they were going to kill me, so I killed as many as I can. And it was beautiful to me to take a life, knowing that I didn’t have to go to jail - et voilà le travail. Il raconte aussi qu’il a «helped to clean up Okinawa, where the Japanase were still fighting even when the war was over.» Jay raconte aussi qu’il a été torturé, et donc traumatisé par les Japonais pendant une pseudo détention, alors quand Jarmush lui fait rencontrer les deux Japs de Mystery Train, il doit y aller avec des pincettes. C’est d’autant plus comique que Jay a été marié pendant vingt ans avec une petite gonzesse originaire des Philippines. C’est Nick Toshes qui rétablit la vérité : Jay a servi dans the Special Services division of the US Army-Air Force, jouant dans les clubs militaires en Allemagne, en Corée, au Japon et aux États-Unis.

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             Petit, il est abandonné par sa mère à Cleveland. Tout ce qu’il sait de son père, c’est qu’il était soudanais. Puis il sera adopté par des Indiens Blackfoot. Il va aussi boxer, comme le fera Jackie Wilson. Côté femmes, c’est un festival. Sa première épouse s’appelle Anna Mae, ils ont deux filles ensemble, puis Jay disparaît, et dans les journaux, Sookie, sa fille aînée, découvre que Jay s’est fiancé avec Pat Newborn, puis marié avec Virginia Ginny Sabellona, alors qu’il est toujours l’époux d’Anna Mae. Mais ça ne va pas empêcher Jay de se remarier avec une black, Cassie, puis avec une Japonaise, puis dans les années 90 avec une Française, Colette, puis avec une Camerounaise, Monique, mais ce dernier mariage va très mal tourner. La raison officielle de tous ces mariages ? Jay ne peut pas rester seul un seul instant. C’est son boogaloo.

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             Bergsman revient sur l’anecdote du «1er rock’n’roll». Il commence par affirmer que «Rocket 88» de Jackie Brenston et un «jump-blues infused update of such prior songs as ‘Rocket 88 Boogie’ Parts 1 and 2 by Pete Johnson in 1949 and ‘Cadillac Boogie’ by Jimmy Liggins in 1947.» Et page suivante, il affirme que «Tiny Grimes wrote the first rock’n’roll tune, called ‘Tiny’s Boogie’, which was recorded in 1946.» Tiny Grimes est le premier employeur de Jay.

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             Quand Jay est démobilisé en 1951 et qu’il rentre à Cleveland, il tombe sur le Moondog Show d’Alan Freed - Freed howled and jowled in hipster slang as he played the latest hits of rhythm and blues - Jay rencontre Alan Freed et s’exclame : «This cat was stone wild!». Bergsman rappelle qu’Alan Freed est crédité de l’invention du mot «rock’n’roll», une formule qui existait pourtant depuis longtemps, depuis les années 20, quand Trixie Smith enregistra «My Daddy Rocks Me (With One Steady Roll)». Et en 1952, Alan Freed organise un monster concert, The Moondog Coronation Ball, avec les Dominoes, Paul Williams & His Hucklebuckers et Tiny Grimes & His Rocking Highlanders. C’est là que Jay rencontre Tiny pour lui demander un job et Tiny l’embauche. Jay entre dans le biz «as Tiny’s valet, bodyguard, dog walker, piano player and blues singer and all this for $30 a week.» 

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             Sa première séance d’enregistrement est historique. En 1953, Atlantic veut enregistrer Tiny Grimes, et comme Jay s’est composé deux cuts pour sa pomme, Tiny accepte de le laisser enregistrer ses deux cuts en fin de session. Alors Jay commence à chanter dans le micro et Ahmet Ertegun l’interrompt. Quatre ou cinq fois. Ahmet demande à Jay de calmer le jeu : «tone the song down, perhaps like Fats Domino.» Alors Jay explose et lui dit d’aller enregistrer Fats Domino. Il sort de ses gonds : «I want to be known as the screamer!». Ahmet essaye encore de le calmer, mais Jay est incalmable : «You go to hell!». Et là, il commet la plus grosse erreur de sa carrière. Il saute sur Ahmet. Une autre version de l’incident est plus rigolote. Jay : «He [Ahmet] started up again and pow! I just punched him in the mouth.» Et voilà Jay qualifié d’«unrepentant boxing champ» qui a frappé Ahmet Ertegun quand celui-ci lui demandait de chanter comme Fats Domino. T’es forcément écroulé de rire. Il n’existe pas de version officielle du punch-up. La seule version existante est celle de Jay. Et bien sûr, le «Screamin’ Blues» qu’il enregistrait n’est jamais sorti.

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             C’est au Dew Drop Inn de la Nouvelle Orleans que Jay rencontre Esquerita. Ils sont devenus amis, puis plus tard, ennemis. Puis Fatsy le repère et lui demande un service : «Je veux que tu montes au balcon pour compter how many times my diamond ring flashes.» Jay compte et dit à Fatsy que sa bague a flashé 40 fois. Mais ça ne plait pas à Jay qui contacte Wynonie Harris. Le voilà au Smalls Paradise à Harlem - Jay moved on because he wanted to be a star. The Fats Domino gigs were a stepping stone, just like his tenure with Tiny Grimes - Et quand Jay enregistre «Not Anymore», Mickey Baker l’accompagne. Bill Millar est en extase devant les early recordings de Jay - These are dark, seemingly inebriant performances with few equals in blues or rock - et il ajoute plus loin : «That amazing whiskey-stained baritone with blocked-sinus clearings, constricted screams and low, dissolute moans.» Sur les singles Wing et Mercury, Jay est accompagné par Sam The Man Taylor, Big Al Sears, Panama Francis et Mickey Baker - Drunk as a shrunk he (Baker) could still play better than most guitarists.

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             On peut entendre ces merveilles sur une belle compile Rev-Ola, The Whamee 1953-55. T’as le vrai son des origines, avec la jazz guitar de Mickey Baker. Jay screame son Whamee dans «She Put The Whamee On me». Early Jay ! Fabuleux shoot de swing avec le big-banditisme de «What That Is». Que de son encore dans «In My Front Room» ! Jay a la voix du siècle et tout le son du siècle. C’est l’incroyable dévolu du Black Power, bien au-dessus de Fatsy et de Little Richard. Jay surpasse tous les autres au raw de scream. Il finit en mode cannibale. «This Is All» est un slowah décalqué à la hurlette de Jay. Il remonte toutes les bretelles. Il a déjà la vraie voix, si tôt ! Il groove puissamment sur «Well I Tried» et fout le feu à la variété d’«Eyes Thought». Il prend «Baptize Me In Wine» de très haut et chante «Why Did You Waste My Time» d’une voix de stentor d’arrache suprême. Il pousse des cris de bête dans «No Hug No Kiss», il rugit dans le mood de l’heavy groove. Il est vraiment le seul au monde à savoir faire ça. Encore du pur jus de booze genius dans «I Found My Way To Wine». Et puis t’as encore «$10.000 Lincoln Continental» - In nineteen fifty six ten thousand dollar Lincoln Conti/ nental - il exulte - Yeah I’ve got everything in the back seat for the race track - Et il finit en mode heavy jump avec «Mumble Blues», fantastique jiver de m-m-m-m-m-m-mumbbble !

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             Et puis voilà l’anecdote de l’enregistrement fétiche, «I Put A Spell On You». Bergsman cite trois versions. Jay raconte qu’Arnold Maxim a fait venir une caisse «of Italian Swiss Colony Muscatel, and we all got our heads bent... 10 days later, the record comes out. I listened to it and I heard all those drunken screams and groans and yells. I thought, oh my God.» Jay est persuadé que c’est pas lui : «That wasn’t me. No way.» En même temps, il est convaincu qu’il doit se forger un style. «I Put A Spell On You» «was the apogee of Jay’s hard-earned brilliance.» Dans la foulée, ils enregistrent d’autres cuts, de quoi faire un premier album

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             Paru en 1958, At Home With Screamin’ Jay Hawkins fit pas mal de ravages, même si Jay trempait encore un peu dans le music-hall. Mais sur le beat d’une valse à trois temps, «Hong Kong» lui permettait de se dédouaner. Il y faisait le con avec my baby was gone in Hong Kong et se mettait à parler le chinetok de mange-ta-yande. C’est avec «I Love Paris» qu’il décrochait ses lauriers - I love Paris in the spingtime/ I love Paris in the fall - Il aimait Paris aux quatre saisons et le chantait à la toute puissance du ténor d’opéra qu’il était en réalité. Il profitait de l’occasion pour ramener des chinetoks et des Mau-Mau à Paris. Extraordinaire bateleur ! «I Put A Spell On You» sonnait comme un coup de génie, et en B, il revenait à ses amours anciennes, le cabaret («If You Are But A Dream») et le jump («Give Me My Boots And Saddle»). Il finissait en s’arrachant la glotte au sang avec «You Made Me Love You».

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             Bien que l’album soit une merveille, les radios n’en veulent pas. Elvis posait encore des problèmes de pelvis, alors «I Put A Spell On You» pouvait devenir le pire cauchemar de l’Amérique des blancs. On qualifiait les grognements de Jay de «demented», «cannibalistic» et «erotic». Nick Tosches ajoute : «The record became an underground sensation.» Pour lui, les grognements de Jay évoquaient «all manner of horrible things, from anal rape to cannibalism.» D’ailleurs, Jay s’en est plaint à Toshes : «Man it was weird. I was forced to live the life of a monster. I’d go do my act at Rockland Palace and there’s be all these goddam mothers walking with picket signs; We don’t want our daughters to look at Screamin’ Jay Hawkins.» C’était pourtant la grande époque des «outlandish and revolutionaty» performers, du type Little Richard et Jerry Lee, mais Jay allait beaucoup plus loin. 

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             En 1955, Alan Freed organise le Rock’n’Roll Easter Jubilee au Brooklyn Paramount Theater, avec LaVern Baker, The Three Chuckles, Danny Overbea, The Moonglows, Eddie Fontaine et The Penguins. En 1956, Alan Freed en organise encore trois, et pour son Rock’n’Roll Christmas Jubilee, il met Jay en tête d’affiche. Boom ! Jay : «Alan Freed was the first man that I ever met, that acted like he cared about black people. I mean not just myself alone, I’m talking about Fats Domino, I’m talking about Ruth Brown, I’m talking about Sarah Vaughan, I’m talking about the Clovers and The Coasters and Lloyd Price.» C’est Alan Freed qui lance l’idée du cercueil. Il fait même venir un cercueil au Paramount avant d’en parler à Jay, mais Jay trouve l’idée trop gruesome, c’est-à-dire horrible. Pas question pour lui de grimper dans un cercueil. Jay lui dit : «Now you don’t show this nigger no coffin. ‘Cause he knows he gets in that only once. And when he does, he’s dead.» Mais il finira bien sûr par accepter, car Alan Freed lui glisse un gros billet. Avec cet épisode, on a la conjonction de deux visionnaires.

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             Alan Freed organise aussi des tournées, dont le fameux Six Week Tour, avec Buddy Holly, Chucky Chuckah, Frankie Lymon, Danny & The Juniors, The Chantels, Sam The Man Taylor, Jerry Lee et Jay. Jerry Lee admire Jay et ne le voit pas comme un rival, «but something of a vaudeville act rather than a musical act.» En tournée, Jay partage des fêtes bien arrosées avec Jesse Belvin, Johnny Ace et Guitar Slim, trois cats qui vont disparaître prématurément : Belvin dans un car crash à 27 ans, Ace à la roulette russe à 25 ans et Guitar Slim d’une pneumonie à 32 ans. Jay a de la veine d’avoir vécu plus longtemps. Par contre, il reste connu pour ses excès : «Jay was a heavy drinker, smoked a lot of marijuana and took a lot of prescription pills.» Il fait aussi un peu de placard à l’Ohio’s Manfield State Reformatory et y rencontre David Allen Coe, un Coe qui raconte dans son autobio Just For The Record que Jay jouait du sax dans l’orchestre du placard.

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             Jay finit par en avoir marre d’être qualifié de rock’n’roll clown, de Voodoo Prince et de Man of Many Faces. Pouf, il part s’installer à Hawaï - In 1958, I decided the people of America just wasn’t ready for me. I wasn’t making money, I wasn’t in the clique - Il se met en ménage avec Pat Newborn, a female Satan. Jay adore les parties à trois, mais Pat regarde. Jay bosse dans un club de strip-tease - he was like a fox in the chicken coop - Une des allumeuses du club s’appelle Virginia Ginny Sabellona et Jay flashe sur elle. Il l’épouse en 1964. Mais ça pose un double problème : Jay vit avec Pat, et deux il est encore marié avec Anna Mae. Bon alors Pat le prend mal et plante un couteau de cuisine dans le cou de Jay qui se retrouve à l’hosto. Rançon de la gloire pour le tombeur de ces dames - He was a big shot and he treated the girls. They came to him because he had big money, big tongue and a big cock.

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             Des fans anglais de Manchester sont dingues de Jay et trouvent que c’est indigne d’une star comme Jay de devoir chanter dans un strip club à Hawaï. Ils lui proposent de revenir enregistrer à New York. Jay enregistre «The Wammy» qui sort sur Roulette, puis il arrive en tournée en Angleterre. Les fans dont fait partie Bill Millar l’accueillent à l’aéroport. Jay porte une cape et un turban, et tient Henry dans la main. Il porte aussi des énormes émeraudes aux doigts et un gros médaillon autour du cou. Pour un show télé, son backing band comprend Jimmy Page. Alors qu’il traverse Manchester en bagnole, Jay baisse la vitre et tire des balles à blanc sur les passants. Le chauffeur gueule : «What the hell are you doin?», et Jay répond : «Just keeping ‘em on their toes, man.» C’est Don Arden qui supervise la tournée et qui choisit The Blues Set comme backing band. Arden profite de la tournée pour organiser une session d’enregistrement à Abbey Road, en mai 1965. Ce sont les cuts qu’on retrouve sur The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins.

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             Les gens d’Ace ont réédité The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins avec des bonus, dans une belle compile : The Planet Sessions. Tu peux y aller les yeux fermés. En plus, Alec Palao signe les liners. Dès la cover du «Night & Day» de Cole Porter, tu entres dans le mythe. Ça swingue avec un solo d’orgue ! Tu vas encore te régaler avec un «Your Kind Of Love» plus rockalama et bien troussé. Jay fait régner le boogaloo sur tous ses cuts. Avec «Serving Time», il fait son Jailhouse Rock. Quel aplomb ! Arrive le slowah gluant avec «Please Forgive Me» - My heart’s crying/ My soul is dying - Il passe au petit jerk de Jay avec «Move Me» - C’mon & move me - Il revient à son vieux big band jive avec «I’m So Glad». C’est son monde. Il vient de là. Et il t’effare encore avec l’heavy romantica de «My Marion». Dans les bonus, t’a le cha cha cha de «Stone Crazy», il fait le pitre à coups de rrrrblblblblblbl. Puis on retrouve des takes différentes des cuts de l’album. Son ombre s’étend, ce fabuleux crooner t’envoûte.

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             Palao y va fort : «It is nigh imposible to do the sound of Screamin’ Jay Hawkins justice with the written word. To be sure, the man could scream.» Palao note aussi le patronage du tastemaker Alan Freed dans le parcours de Jay. Puis Palao évoque les Anglais de Manchester, Don Arden et Abbey Road en mai 1965. Palao n’a aucune info sur les musiciens - seasoned jazz players - avec Norman Smith à la console. Puis éclate la shoote entre Jay et Don Arden. Jay revient en Angleterre en 1966. Il semble que ce soit Don Arden qui ait demandé à Shel Talmy de sortir The Night & Day Of Screamin’ Jay Hawkins sur son petit label, Planet. Et bien sûr, Planet se casse la gueule.

             Bergsman revient sur la shoote qui éclate entre Jay et Don Arden. Jay ne supporte pas qu’Arden ne paye pas le backing-band, et donc il annonce qu’il quitte la tournée. Alors Don Arden sort son flingue. Mais Jay a aussi un flingot. Don Arden a des liens avec le milieu londonien, mais Jay a aussi des accointances avec la mafia, via Roulette. Il regarde froidement Don Arden et lui dit : «Right, that’s me out of here.»

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             En 1966, lorsqu’il revient en Angleterre, Jay rencontre son admirateur/imitateur Screamin’ Lord Sutch. Bergsman rappelle que Lord Sutch & Heavy Friends est classé Worst Album Of All Time en 1998. Et bien sûr, on y retrouve Jimmy Page derrière Lord Sutch. Jay voit le show de Lord Sutch, mais ce n’est pas show qui l’intéresse mais plutôt la personne de Lord Sutch. Nina Simone flashe elle aussi sur Jay : elle va taper une cover hallucinante d’«I Put A Spell On You».

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             Jay finit par décrocher un contrat chez Philips. Paru en 1969, What That Is restera certainement l’album de Jay le plus connu, non seulement par la pochette (on le voit couché dans son cercueil), mais aussi et surtout pour l’inénarrable «Constipation Blues» - Love, heartbreak, loneliness, being broke/ Nobody recorded a song about real pain - Et il explique : «We recorded a man in the right position/ Uuuuhhhhh Awww !» Il en chie. Sacré Jay. Aeuuuhh ! Il pousse - Got a pain down inside/ Everytime I try/ I can’t get satisfied - Il reprend tous les poncifs du blues - Wow this pain down inside - Splash ! Soudain ça vient - Splash !/ I feel alrite ! Splashhh ! Oh ! - Il souffle - Everything’s gonna be alrite ! - Il est au sommet de son art. On le voit faire toutes les voix dans le comedy act du morceau titre, accompagné par Earl Palmer. Il imite le cannibale dans «Feast Of The Mau Mau» - What do you want ? - C’est admirable de boogaloo. Il fait tourner son «Stone Crazy» en bourrique et sort d’un des plus beaux slowahs de l’histoire du slowah avec «I Love You». Mais la B peine à jouir.

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             Bergsman salue la performance de Constipation Blues : «There is never a ‘halfway’ with Jay when it comes to the absurd. He feels ‘alright’ at the end, and we are all relieved because Jay’s noises are anything except foul.» Jay dit avoir écrit Constipation sur le tas, dans la vérité de l’instant.

             En plus du cercueil et d’Henry the smoking skull, il a aussi une main mécanique qui traverse la scène. Il porte autant de bagues que Fats Domino. Il vit à l’hôtel à New York, mais pas n’importe quel hôtel : on y trouve Esquerita et le backing band de Jackie Wilson. Graham Knight rend visite à Jay dans sa piaule. Il voit trois valises : c’est toute la vie de Jay. Il n’a rien d’autre. 

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             Jay enregistre son deuxième album Philips à Houston, Texas. Si Because Is In Your Mind compte parmi ses meilleurs albums, la raison en est simple : Huey P. Meaux le produit. Jay démarre avec l’insanité de «Please Don’t Leave Me». Il embarque son heavy shuffle à la démesure cannibalistique. Il est sans doute le plus wild shouter de l’histoire du rock, c’est en tous les cas ce que tend à prouver «I Wanta Know». Il martèle comme Jerry Lee mais avec la rage négroïde en plus. Il embarque l’«I Need You» ventre à terre et se calme en B avec un «Good Night My Love» délicieusement kitschy kitschy petit bikini. Et comme le montre «Our Love Is Not For 3», il vaut bien James Brown. Il passe le raw à la moulinette. Il revient au jump avec «Take Me Back» et au shout balama de r’n’b avec «Trying To Reach My Goal». Jay swingue son r’n’b et les filles sont au rendez-vous. Il termine avec un «So Long» de round midnite, ultra-joué au bassmatic de Meaux.

             Malgré tout ça, la carrière de Jay ne décolle pas. Il joue dans des clubs, avec un os dans le nez et un serpent en plastique autour du cou. Il finira par crever la dalle. On lui coupe l’électricité. Il ne veut pas bosser pour moins de 1500 $. Il dit à son manager : «Seth, I got a name.» Mais personne ne connaît Jay.

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             A Portrait Of The Man And His Woman date de 1972. C’est l’une des pochettes les plus pourries de l’histoire des pochettes. Il fait aussi n’importe quoi avec «Little Bitty Pretty One», mais il parvient à le finir à coups d’onomatopées. Puis il reprend la main avec un heavy blues de sang royal, «Don’t Decieve Me». Il l’arrache du sol au seul power de son stentoring. Il a encore des chœurs de rêve sur «What’s Gonna Happen On The Eighth Day». Il s’arrache la glotte au sang et bat Wicked Pickett à la course. Il érupte comme un black Krakatoa. Fantastique shouter ! Comme il enregistre cet album à Nashville, il récupère les cracks  de Music Row, dont Tommy Allsup (bass). Les guitaristes sont Chip Young et Jommy Colvard. Il tape une cover d’«It’s Only Make Believe» (Conway Twitty) d’une voix de stentor d’opéra, et une cover du «Please Don’t Leave Me» de Fatsy - Wooh-ho-oh-oh, et les chœurs font oh-oh-oh, alors Jay lance l’oula-la ouh ah ah ah, il s’amuse comme un gamin. Pour sa nouvelle mouture d’«I Put A Spell On You», il sort tout l’attirail du cannibale pétomane. Il fait du cinémascope à lui tout seul, il pousse la dramaturgie à l’extrême. Aucun artiste n’est allé aussi loin dans le boogaloo, à cheval sur l’opéra et les catacombes, prout prout, il grogne, il en rajoute des caisses. L’«I Don’t Know» qui suit est d’une classe assommante, il grogne dans son boogie et il termine avec un r’n’b qu’il passe en force, «What Good It Is (If You Don’t Use It)», et profite de l’occasion pour refaire son Wicked Pickett.

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             Ce serait une grave erreur que de faire l’impasse sur I Put A Spell On You, un beau Versatile de 1977, car Jay repart de plus belle avec son cut fétiche, le Spell On You, il sonne comme un cannibale effaré, mais cette fois, c’est en mode up-tempo, et Jay le bouffe tout cru, plus rien à voir avec la version originale, c’est un stormer. Il pousse les cris habituels, waooohh, waohhhhuuh ! Il fait ensuite son Barry White avec «I’ve Got You Under My Skin», et tu plonges dans un nouveau monde d’hyper-orchestration, c’est absolument fabuleux. Jay est un magicien. Et ça continue avec le fast groove de «Time After Time», un vieux hit de Frank Sinatra, Jay fait rouler le chant dans l’exotica d’une flûte en liberté, il monte et il screame à s’en défoncer les quinconces. Il est le plus grand screamer de l’univers, loin devant Wicked Pickett. Il screame à l’outrance rabelaisienne ! Nouveau coup de Jarnac avec «Ebb Tide», une cover des Righteous Brothers. Il y refait du Barry White, il souffle sa tempête à la surface de l’océan, il explose le Barry White à coups de stentoring, il jette le Barry White par-dessus l’Ararat, il l’explose au burn inside. Puis il chauffe son vieux jerk «Move Me» à la casserole, il a derrière lui un guitar slinger des enfers. Tu veux du funk ? Alors écoute «Africa Gone Funky» ! Jay bat James Brown à la course, wahhh ! Euhh! Il jette toute sa barbarie dans la bataille ! Il charge encore sa barcasse avec «Ashes». Ginny lui dit «Shut up/ I said shut up!», et t’as un killer qui part en vadrouille dans le lagon de la vadrouille, alors Jay continue ad vitam et Ginny lui dit de la fermer, mais c’est impossible ! «I Need You» sonne comme une grosse cavalcade quasi rockab. Jay monte à dada et ça file. Fantastique allure ! 

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             Avec Screamin’ The Blues, on entre dans la période des albums difficiles. Jay fait du Grand Guignol, mais il n’y a rien de nouveau. Il monte quasiment tous ses cuts sur le même tempo. Il passe du train fantôme à la valse à trois temps. «She Put The Whammee On Me» sonne toujours comme un classique - I bought a shotgun/ A big long shotgun - Mais il reste au fond très vieille école. Avec «You’re All Of My Life To Me», il s’enracine dans le pre-war du Chitlin’. Et quand il attaque «I Hear Voices», il devient fou à lier. Alors en B, il refait un peu de jump («Just Don’t Care»), du Jay («The Whammy») et du shake endiablé aux chœurs de filles («All Night»)

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             Lawdy Miss Clawdy bénéficie d’une belle pochette dessinée. Jay ressort son «Spell» qu’il décore de tous les bruits, le prout et le groin. On retrouve aussi le «Please Don’t Leave Me» et les oula oula oula avec une fille qui lui donne la réplique. Jay vit férocement, oui oui oui, wow oh oh. Il ouvre le bal de la B avec le morceau titre qu’il traite à la barrelhouse de la Nouvelle Orleans. Il fait plus loin un coup de round midnite absolument parfait avec «Don’t Deceive Me» et emmène «I Feel Alright» à la force du poignet.

             Suite au prochain épisode...

    Signé : Cazengler, Cognac Jay

    Screamin’ Jay Hawkins. At Home With Screamin’ Jay Hawkins. Epic 1958

    Screamin’ Jay Hawkins. The Night And Day Of Screamin’ Jay Hawkins. Planet 1965 (= The Planet Sessions. Ace Records 2017)

    Screamin’ Jay Hawkins. What That Is. Philips 1969

    Screamin’ Jay Hawkins. Because Is In Your Mind. Philips 1970

    Screamin’ Jay Hawkins. A Portrait Of The Man And His Woman. Hotline 1972

    Screamin’ Jay Hawkins. I Put A Spell On You. Versatile 1977

    Screamin’ Jay Hawkins. Screamin’ The Blues. Red Lightnin’ 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. Lawdy Miss Clawdy. Koala 1979

    Screamin’ Jay Hawkins. The Whamee 1953-55. Rev-Ola 2006

    Steve Bergsman. I Put A Spell On You: The Bizarre Life Of Screamin’ Jay Hawkins. Feral House 2019

     

     

    Inside the goldmine

     - Charmantes Charmaines

             Gisèle semblait dater d’une autre époque. Un peu forte, un peu surannée, un peu fanée, et surtout péniblement rétrograde. Ça nous arrangeait bien quand elle fermait sa gueule. Mais si par malheur, à table, elle avalait deux verres de pinard, alors elle entrait dans la conversation et c’était un désastre, surtout lorsqu’on attaquait des sujets littéraires. Ou si elle évoquait un rock book qu’elle venait de lire. Elle était parfaitement inculte. Elle n’avait sans doute jamais lu ce qu’on appelle un auteur de sa vie. On a fini par en déduire qu’elle était mentalement retardée. Ce ne sont pas des jugements faciles à porter, mais dans son cas, ça paraissait inévitable. La façon dont elle donnait son avis sur des sujets qu’elle ignorait complètement ne laissait aucun doute. Il ne s’agissait pas de l’expression d’un complexe d’infériorité, elle émettait des avis qui la ridiculisaient gravement, et personne n’osait rien lui dire, de peur de mettre son mec dans l’embarras. Il aurait pu lui dire gentiment de fermer sa gueule, mais il n’osait pas. On le soupçonnait même parfois de l’admirer. Ce genre d’incident plongeait la tablée dans la stupeur, et il fallait très vite changer de conversation avant que ne fuse une remarque à la fois circonstanciée et désobligeante. Le malheur de Gisèle, c’est qu’elle avait à sa table d’éloquents discoureurs, et dans les tréfonds de son animalité campagnarde, une envie de participer la travaillait, et forcément, ça la précipitait dans le gouffre de son incurie. Effarés que nous étions par l’ampleur de son néant à la fois culturel et intellectuel, nous finîmes par comprendre que pour éviter le spectacle de cette désolation, il valait mieux éviter les sujets pointus et revenir à des choses plus triviales. Pas si simple. Quand on ne suit pas l’actu et qu’on ne regarde la fucking télé, c’est compliqué d’aborder la trivialité. Alors on se sentait piégé. C’est comme un piège à loups. Crack ! 

     

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             Pendant que cette malheureuse Gisèle sombrait dans le gouffre de Padirac, Gigi remontait à la surface, grâce aux gens d’Ace. On appelle ça des destins croisés. Il se passe des tas de choses intéressantes inside the goldmine.  

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             Partir à la découverte de Gigi & The Charmaines, c’est partir en quête de régalade. Dans son booklet, Mick Patrick y va fort : «The trio was Cincinnati’s top girl group.» Elles ont duré dix ans, nous dit-il, enregistré sur 6 labels différents, et fait des backing vocals pour James Brown et Lonnie Mack. C’est Gigi Griffin qui a raconté l’histoire du trio à ce gros veinard de Mick.

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             Elle monte le groupe avec ses frangines Rosemary, Merel et Jerri - We called ourselves the Jackson Sisters - Elles chantent all over Cincinnati, dans des églises. Jeune elle adorait la pop mais aussi Broadway. Son vrai prénom c’est Marian, mais sa petite sœur l’appelle Gigi, alors elle devient Gigi. Elles passent un concours et gagnent le premier prix : un contrat d’enregistrement avec Mr. Harry Carlson, the president of Fraternity Records. Puis, leur carrière s’envole. Elles enregistrent «What Kind Of Girl (Do You Think I Am?)» à Nashville, at Bradley’s Studio. Leur «Where Is The Boy Tonight» est, selon Mick, du pré-Ronettes. On est en 1962 ! Elles vont aussi faire des backups chez King pour Little Willie John, Bobby Freeman et Gary US Bonds. À l’époque, Gigi vit tout près des studios King Records, alors c’est pratique. Puis, comme ça marche bien au Canada, elles s’y installent. Elles voient ensuite arriver la fameuse British Invasion. Gigi voit le Dave Clark Five et les Stones au Canada. Elles font même des premières parties. Puis elle épouse Harry Griffin, un mec signé par Motown et ex-mari de Mary Wells. Griffin leur décroche un deal chez Columbia. Wow ! Gigi n’en revient pas ! C’est sur Date, un subsidiary de Columbia, que sort cette énormité nommée «Eternally» et produite par Herman Lewis Griffin. 

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             Elles sonnent très Motown avec «Poor Unfortunate Me», rendu célèbre par J.J. Barnes. C’est vraiment beau. Un petit hit inconnu ? Encore une belle tension Motown avec «I Don’t Wanna Lose Him», superbe d’ho no no no, et monté sur un beat bien soutenu. Et ça monte encore en neige avec l’effarant «Eternally», propulsé par une incroyable section rythmique et une basse bien muddy. Les Charmaines swinguent le r’n’b à coups de talk to me baby. Et puis voilà la cover miracle : «Brazil». Elles plongent dans les exubérances braziliennes. Et puis après, ça va se calmer, ce qui explique en partie le fait que Gigi & The Charmaines aient sombré dans l’oubli. Elles tapent «I Idolize You» au heavy shuffle de r’n’b, et même si c’est bien ravalé de la façade, ça ne franchit pas la ligne d’arrivée. Elles basculent dans la pop, mais c’est une veine poppy pas terrible. On perd le Motown et tout le r’n’b. Elles passent par des phases kitschy kitschy petit bikini («What Kind Of Girl (Do You Think I Am)»), des tentatives de Shangri-Las («Where Is The Boy Tonight») et du Twisted Jukebox urbain pur et dur («All You Gotta Go»). Retour au boogie avec «Baby What’s Wrong». C’est bien emmanché. Normal, puisque Lonnie Mack mène le bal. Elles font les chœurs. On les retrouve derrière Lonnie dans «Say Something Nice To Me» et «Oh I Apologize».

    Signé : Cazengler, charmé

    Gigi & The Charmaines. Ace Records 2006

     

     

    *

             Un ami m’ayant offert une compilation 72 titres d’Hank Williams, l’envie m’est venu de faire une fois de plus un tour sur la chaîne Western AF, je tombe pile sur un gars, quand vous l’écoutez, vous avez l’impression qu’Hank Williams est accompagné par un orchestre symphonique, que diable, qui est-ce ? Pas besoin de chercher bien loin, je m’aperçois, une fois de plus, de ma profonde ignorance.

             Nick Shoulders est né en 1989 dans l’Arkansas, ancien territoire sioux. S’est fait connaître à Fayetteville, deuxième grande ville de l’état, en fondant en 2010, un groupe punk  les Thunderlizards, on le retrouve plus tard jouant banjo et de l’harmonica dans Shawn James and the Shapeshifters. En 2017, il entame une carrière solo. Nous commençons par le deuxième de ses deux premiers enregistrements.

    LONElY LIKE ME

    NICK SHOULDERS

    (2018 / Not on Label)

    Nick Soulders est réputé pour un avoir un beau coup de crayon. En tout cas c’est lui qui se charge de ses pochettes. Sympathiques certes, mais à mon humble avis pas un chef d’œuvre qui survivra à l’Humanité.

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    Grant d’Aubin : basse, harmonies vocales, whistling (sifflements) / Cas P Ian : guitare électrique, backing vocals  / Chelsea Moosekan : drums

    Snakes and waterfalls : l’on s’attend à une voix mâle et virile, et l’on est cueilli par cette voix féminine, genre un aigle se lève dans mon cœur comme disent les Indiens dans les westerns, la voix de Nick ne tarde pas, un peu nasale mais point trop, quant à la batterie elle se foule pas trop, point de tennis elbow à redouter, un petit tapotement régulier, avance à la vitesse d’un petit train fatigué, le Niks a l’air de s’en foutre et de s’en contre-foutre, continue à nous raconter qu’il aime l’Arkansas, ses serpents et ses cascades. L’a sa voix bien en place qui se coule sur le rythme comme un serpent dont la forme épouse les cailloux du terrain, la guitare nous fait un petit solo, totalement démantibulé, mais en même temps pas si éloigné que cela de ce  que Sam Phillips parvenait à susciter dans son studio, le pire c’est que l’on ne s’ennuie pas, les filles vous filent de temps en temps le frisson, pour le dessert vous avez droit à un petit sifflement, le même que celui fait le vent de par chez nous en caressant les chardons. Vous ressortez de cela un peu mitigé mais vous avez envie d’écouter la suite. After hours : on continue dans la série étonnez-moi Benoît, le rythme est un peu plus vif, la guitare maigriotte se la joue sixties sound au gros dos, profitez-en car après c’est du n’importe quoi comme vous dites lorsque vous vous resservez pour la septième fois de la compote aux orties dans le saladier, vous avez tout ce dont ne vous n’avez jamais eu  besoin  dans votre vie, au début l’est gentleman (farmer puisque l’on est dans du country) laisse une fille chanter, prend la suite sur le même ton, se moque à mort de la gerce, ensuite vous êtes perdu, il yodelle autour de la chandelle, faites un effort pour intuiter, et puis la batterie qui vapotait tranquillou se lance dans un killer solo jazz, immédiatement embrayée par le guitariste qui se la joue manouche, passez muscade l’on tombe en embuscade dans un gospel à mettre le feu au trône du bon dieu, et quand ça se termine, vous êtes obligé de reconnaître que c’est méchamment country. De quoi en perdre sa promised land. Je ne voudrais pas vous causer des soucis mais les paroles sont étranges. Lonely like me : ouf, une véritable chanson d’amour, et du vrai country, juste un petit problème, vous n’y croyez pas une minute, pourrait vous mettre la Bible en chanson que vous vous ne vous repentiriez pas de tous vos péchés, ce n’est pas qu’il chante mal, c’est qu’il chante à côté de ses paroles et de ses bottes, il siffle comme s’il imitait un rouge-gorge, la basse en profite pour faire un peu de bruit, style ne m’oubliez pas, vous êtes obligé de vous dire qu’il chante comme Hank Williams les soirs où il avait trop bu et avalé trop de cachets, c’est-à-dire avec une maestria inégalée. Une chansonnette de trois minutes et vous avez l’impression d’avoir pénétré l’âme de la grande Amérique. La populaire. Black star : vous ne m’avez pas cru lorsque

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     j’ai parlé des studio Sun, je ne me suis pas beaucoup trompé, Black Star fait partie à l’origine des morceaux enregistrés par Elvis pour le film Flaming Star (Les rôdeurs de la plaine par chez nous), une des meilleures pellicules du King. Nick l’a-t-il choisi parce que les lyrics assurent que chaque homme possède une ombre sur ses shoulders ? Je l’ignore, par contre je peux affirmer que l’interprétation d’Elvis est magnifique, ramassée comme un pur-sang. Faut être un peu fou pour se mesurer au pistolero de GraceLand, Nick n’a pas peur du ridicule, l’a raison, le morceau est bien un hommage à Presley sans être une copie. S’en écarte tout en étant lui-même, ce petit côté je fais les choses comme je les ressens, surtout n’oubliez pas que ne suis pas comme vous. Presley vous file le frisson, Shoulders n’a pas peur de son ombre. Ne tire pas plus vite qu’elle, mais pour une deuxième gâchette, il mérite son rôle.  Empty yoddel N° 0 : le country devrait se déguster toujours avec au moins une rondelle de yodel, y’a pas que Presley dans la vie, le titre est à lui tout seul clin d’œil à Jimmie Rodgers, pour ceux qui pensent qu’avant Elvis il n’y avait rien, tout y est sauf la stupide idée de ‘’regardez comme je fais aussi bien que le Maître’’. Shoulders le fait à sa manière, un peu désinvolte, un peu dilettante, se permet même de siffloter en plein milieu, il ne copie pas, l’accouche naturellement sans avoir l’air de trop y penser, l’on est bien obligé d’avouer que ce gars est terriblement doué. N’essaie pas d’imiter un train ou de poursuivre une vache au grand galop pour attirer l’attention sur lui, n’empêche qu’il jongle avec l’humaine solitude. No fun : dans la série un petit rock n’a jamais tué personne, et qui résisterait

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    à un grand plaisir, les musicos vous plaquent les accords à la va-vite, z’avez droit à un petit solo de banjo, Nicks en profite pour vous faire une petite incursion dans le blues et l’on repart tous dans un petit Nick Shoulders allégro le bonco. Tears stupid tears : le morceau est de Daniel Johnson, pas vraiment un countryman, comme Nick Shoulders il a enregistré des cassettes, les couves étaient aussi de ses propres mains, il a fallu des années avant qu’une major s’intéressât à lui, avant de le laisser tomber… une carrière un peu en dessous des radars, Kurt Cobain l’a beaucoup admiré… une espèce du blues du pauvre qui n’ose pas trop ni top la ramener, un truc d’ado chagriné d’amour en simili-dépression, alors Nick traite le morceau mi-ballade, mi-je ne sais quoi…

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    Les deux derniers morceaux n’apportent rien, l’on sent la cassette ou la démo de démonstration que l’on fait circuler… par contre les cinq premiers titres éveillent l’attention…

     Damie Chad.

    *

            Voici deux mois le groupe a sorti son seizième opus. Longtemps que j’ai envie de chroniquer une de leur précédente parution, vieille de dix ans. A l’époque dès que j’ai lu le titre, sans même l’avoir écouté. Je suis impardonnable, d’autant plus qu’il s’agit d’un des Dieux grecs les plus redoutables. Que vous voulez-vous, parfois je suis inconséquent.

    SATURNIAM POETRY

    MEMORIA VETUSTA III

    BLUT AUS NORD

    (Debemus Morti Production / 2014)

             Un groupe français. Du Calvados. Se définissent comme des Théoréticians of Insane Aesthéticians : théoriciens d’un esthétisme fou. Notons que la théorétique est une connaissance qui n’a d’autre projet et expérimentation qu’elle-même. Une connaissance de la connaissance en tant que connaissance. Quant au nom du groupe Blut Aus Nord, Sang du Nord, il évoque en moi un recueil de poésie, égaré sous des empilements de cartons, dont le nom de l’auteure m’échappe, édité au début des années 70, dans une maison d’édition underground Tjernem, dont le titre Poèmes de la Dérive Entrevue au Nord peut aider à comprendre le nom du groupe autrement qu’une simple localisation géographique, si l’on part du principe poétique que le sang ne coule pas dans nos veines mais qu’il n’en finit pas de dériver en nous.

             Quant au surtitre Memoria Vetusta III il s’explique parce qu’il a été précédé en 1996 par : Memoria Vetusta I – Fathers of the Icy Age et en 2009 de : Memoria Vetusta II – Dialogue with the Stars.

    Vindsval : guitar, vocals / Thorns : drums.

             Memoria Vetusta n’est pas à prendre au sens de souvenir de vieilleries. Tout au contraindre, il vaudrait mieux l’entendre au sens de persistance de ce qui est fondateur. Tout phénomène peut être signifié sous forme de concept. Mais tout concept est inopératoire si on ne décline pas sous forme d’acte. Un coup de dés dira Mallarmé. Le terme de Poetry vient du grec poïesis qui signifie création.

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             Si Poseidon était l’ébranleur, celui qui détruit, Saturne est conçu comme sa contrepartie, il est l’impulseur, celui qui actionne. Saturne institua l’âge d’or, temps de paix et de prospérité. Le souvenir de cette époque idyllique était célébré au mois de décembre dans les jours qui précédaient le solstice d’hiver. De par son assimilation avec le titan Kronos, Saturne est aussi entrevu comme le Dieu du Temps et de la vieillesse. Du fait que Kronos perdit son titre de roi des Dieux lorsque son fils Zeus lui ravit son trône, Saturne fut souvent considéré comme un  dieu, triste, amer, néfaste.  Les Poèmes Saturniens de Verlaine qui présentent le poëte comme un être maudit né sous une mauvaise étoile évoquent l’aspect délétère de l’influence de Saturne sur l’esprit humain.  

            La couve est de Necrotor, musicien suédois qui a réalisé près de trois cents pochettes pour des albums de metal. Sa teinte mordorée peut évoquer l’âge d’or initiée par Saturne, mais aussi par son absence de brillance un monde désertique et désolé. Au premier plan, les hamadryades, nymphes des bois, portent-elles un salut un salut à la lumière qui n’a pas encore revêtu son éclat matutinal ou déplorent-elles son éclipse…

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    Prelude : vous ne savez pas ce que c’est, un son, un son qui coule, ou qui se déplace dans l’espace, laissez votre imaginaire se débrouiller avec, selon moi une fuite encore modeste, échappée de la coque disloquée d’un vieux pétrolier oublié, coulé au fond de la mer depuis des milliers d’années, une marée noire insidieuse, qui issue de très loin et d’autrefois s’en viendrait polluer nos paysages intérieurs, pourquoi ne serait-ce pas un bienfait, ne pourrait-on pas penser à un fil liquide qui tiendrait à se raccorder à nous, le noir est-il obligatoirement néfaste… ne conviendrait-il pas de le remonter afin de nous introduire en cette soute ignorée au fond de nous qui essaie de nous faire signe… Païen : nous voici parachutés en plein paganisme, pas l’historique, pas le mythologique, pas dans l’esprit des plus grands penseurs, mais dans l’âme de n’importe qui, encore faut-il qu’il ait une volonté de s’évader de soi-même. Musicalement c’est noir de chez noir, une espèce de trombe métaphysique qui vous tombe dessus, vous englobe, et vous emporte. Très loin, et pas très loin, juste garé à côté de vous-même comme la voiture au bord du trottoir, en ce point où vous êtes au centre du monde. Nulle part et partout en même temps. Les vocaux sont réduits, dans une tête jivaroïsée les pensées sont-elles pour autant rapetissées. Les vocaux sont comme ces tourbillons qui se forment sur l’eau qui coule sur une planche inclinée, au bout d’un moment sans raison apparente se forment des tourbillons qu’une célèbre théorie mathématique nomment des catastrophes, rien d’accidentel, simplement vous êtes happé hors de votre train-train habituel. Toutefois, il existe non pas un point unique de basculement  mais deux points d’intensité égale. L’Extase et l’Illumination. Celui privilégié en ce morceau est l’Illumination. Nous nous reportons-nous donc à

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    Plotin, (205 – 270) surnommé le dernier grand philosophe, ce qui n’es pas tout-à-fait vrai, sa doctrine eut maille à partir avec les gnostiques et les chrétiens. Plotin reste fidèle à Parménide qui pose l’Être en tant qu’Un, même si Platon qui a énormément influencé et inspiré Plotin a rajouté à l’Un l’Autre… L’Un est un concept, la démarche philosophique est selon Plotin le chemin qui nous permet de prendre conscience de tout ce qui en nous participe de l’Un et ainsi d’y participer non plus en ayant conscience de l’existence du Un mais en étant le Un.  Plotin aurait connu au cours de sa vie deux ou quatre (les avis divergent) ravissements… Qui ne sont pas sans rappeler ces espèces

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    d’absences poétiques durant lesquelles Virgile transcrivait en une sorte d’écriture automatique inspirée (rien à voir, avec celle des surréalistes) des passages de l’Enéide  qui s’ajoutaient, en différents point, à cette œuvre en progrès qu’était le manuscrit. Selon les lyrics ces deux points de fixation permettraient de contempler le Vide qui précédait le Kaos, Kaos ici assimilé au Démiurge gnostique, à qui nous devons l’existence et notre mort… Le dernier couplet fait référence à  la Foi. Concept chrétien par excellence. Tellus mater : guitares et roulements battériaux si compressés qu’ils semblent coagulés même si à la fin les tambours sont comme pris d’une crise de folie épileptique, le morceau n’est pas sans grandeur, nous voici à fouler le sol de la terre primordiale, fille du Kaos selon les romains, mère des Dieux qui seront issus d’elle, ce qui équivaut à la considérer comme une puissance fondamentale supérieure aux Dieux, le ravissement nous attire vers l’Un mais la terre ne serait-elle pas l’Une. Faudrait-il la mort comme le moyen d’accéder à l’Une, un ravissement qui serait de fait un enfouissement, la terre comme table d’émeraude, où le bas et le haut se confondent… aperçus vertigineux. Forhist : Forhist est aussi le titre d’un album paru en 2021 de Blut Aus Nord conçu comme un hommage au metal norvégien des années 90 à qui le courant metal doit beaucoup, l’on peut se servir de ce terme pour évoquer les temps préhistoriques, selon ce morceau le terme de ‘’primordiaux’’ nous semble davantage acceptable). Un morceau aussi long que l’Histoire. Soyons modestes, il ne s’agit pas de notre Humanité mais de l’Histoire Mythologique même si l’expression peut paraître paradoxale. Une diarrhée noire, mélodique et aventureuse, une accumulation de génériques de fin de films, le vocal perce la croûte terrestre, qui sont-elles ces entités qui creusent vers le haut, un long moment d’accalmie comme traversée d’une couche granitique, juste quelques notes de claviers, le temps de reprendre force, un dernier sursaut énergétique, elles perfusent la terre et le temps, les voici dans le jardin d’Eden dans lequel elles ne s’arrêtent pas, plus haut, toujours plus haut, elles s’élèvent comme si elles voulaient s’emparer de l’Olympe, mais leurs désirs sont plus grands, elles visent l’empyrée et au-dessus de l’orbe du monde jusqu’à Dieu et encore plus haut, vers l’Un.  Henosis : roulements, moulinets, montées en puissance, exacerbation, la chose se passe à deux niveaux en même temps, elle et lui, l’extase amoureuse, et l’autre qui étreint autre glaise que charnelle, pénétration au cœur de la physis, la terre conçue en tant que principe vivant, le phénomène ondoyant de toutes choses à vouloir être, l’autre face du Un, qui a engendré le Divin. Le chant en chœurs exultatifs, braillements du vocal, les Dieux sont nés. Metaphor of the moon : retour aux réalités, celles de nos ignorances et de notre désir de percer le mystère primal, voici la lune autre face de Saturne, si nous ne la voyons pas c’est que nous ne savons pas la voir, bien sûr elle n’est pas là, l’instrumentation comme une houle incoercible, nos yeux sont devenus pensée, aucun besoin de la présence d’un luminaire pour le voir. Un long regard sur le calme des Dieux disait Valéry. Ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui ne fait que passer. Qui n’a pas été. Qui ne sera plus. Clarissimama mundi lumina : la face de Saturne n’est pas la

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    (Saturne)

    lune. Elle n’est pas notre regard. C’est Saturne qui nous regarde. En tant que représentant du Divin. En tant que représentant de l’Un. Le monde est sous son regard lumineux et maléfique. Le Un n’est pas le Bien. Parfois nous le voyons comme un Bien. Parfois nous le voyons comme un Mal. Dans les deux cas nous voyons mal, même si ce n’est déjà pas mal de mal voir. Le Un est au-delà du mal et du bien. Comme nous quand nous sommes Un. La lumière du monde n’est pas la lumière du Un. Elle est notre lumière.

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             Une partition noire. D’un seul tenant. Une espèce d’oratorio gnostique.

    L’ensemble est peut-être plus près d’une méditation poétique que d’une écriture musicale.

             De toute beauté. Plotin ne disait-il pas que l’on n’entrevoit l’Un que par l’éclat de sa beauté.

    Damie Chad.

     

    *

             Peut-être jugez-vous les textes gnostiques fort utopiques. Changeons de fusil d’épaule. Plongeons nous dans les délices du nihilisme. Trois forces semblent se partager la psyché humaine : une force de vie, une force de mort, une force de rêve. A nous de privilégier celle dont le triomphe nous paraît le plus souhaitable. Plus loin nous lisons que le groupe refuse toute interview et toute participation aux grandes communions festivalières.

    TAETRA PHILOSOPHIA

    ABYSMAL GRIEF

    (Avantgarde Music / 2025)

    Leur site personnel débute par une condamnation à mort. N’ayez pas peur vous n’êtes pas nommément concerné. Un texte d’une dizaine de lignes, une charge sans équivoque sur la production artistique contemporaine des trente dernières années inféodées aux désidérata des réseaux sociaux. Un seul mot pour la définir : mort. D’où la logique de se détourner de la platitude de cet abîme à ras de terre.

    Le groupe a publié son premier opus en 2007. Malgré des périodes de silence celui-ci est le septième, sans compter les lives, les singles, les splits, les compilations, les EP’s… Viennent de Gênes, en Italie pour ne rien vous cacher.  

    Regen Graves : guitars, keyboards, drums / Labes C.Necrothytus : vocals, keyboards / Lord Alastair : bass.

             Je reconnais que la couve n’est guère réjouissante. Un cadavre enveloppé dans son suaire. Le fait que les pieds nus dépassent ajoutent à la nudité de la toile. Tout en haut deux insignes, peut-être ne peuvent-ils se regarder sans éclater de rire. Le premier surajouté à l’illustration est le logo du groupe. Contrairement à 99 % des marques des groupes d’obédience metal il n’est pas réalisé à partir de lettres illisibles inspirés des typographies  gothiques et uniques. Deux symboles qui parlent d’eux-mêmes, un cercueil et une espèce de chauve-souris vampirique. Le deuxième est un crucifix. L’on en profite pour relire le poème du même nom d’Alphonse Lamartine dans les Nouvelles Méditations, à l’inverse du poëte romantique, vous comprenez qu’ici il n’est pas un symbole de résurrection et de vie éternelle, mais que la seule éternité évoquée est celle de la mort. L’artwork est de Simone Salvatori que vous retrouvez aussi dans les groupes Spiritual Front et Morgue Ensemble. Un gars étrange, faites un tour sur son Instagram il y a de fortes chances que vous en reveniez plus effrayé que satisfait. 

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    Deus cornatus : si vous pensez que vous allez vous retrouver avec le Diable ou Satan tels que l’imagination populaire les représente vous êtes sur une fausse piste. Notre dieu cornu ne possède pas deux cornes au sommet de sa tête, n’en possède qu’une qu’il tient en sa main comme Roland à Roncevaux. Malgré son titre latin il appartient à la mythologie nordique, sa corne, celle d’un bélier ne lui sert pas à boire de la bière mousseuse. L’on eût aimé un objet pus rare, la conque du pâtre qui résonne dans L’Oubli de José-Maria de Heredia afin de signaler la solitude du monde déserté par les dieux, voire une majestueuse défense de mammouth enroulée autour du corps du souffleur, ne serait-ce une de ces canines géantes de plusieurs mètres de long qui ressemblent aux sabres-laser des Jidai du Seigneur des Anneaux… Heimdall, le deus Cornatus des vikings est censé souffler dans sa trompe pour

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    signaler l’ouverture du Ragnaröck, le commencement de la fin du monde… Musique d’église, un orgue et des fidèles qui chantent en chœur, très vite l’orchestration devient rythmiquement plus rock, mais l’orgue ne se résout pas à lâcher prise, il impose une espèce de riff cyclique qui ne lâchera jamais prise, le vocal un peu sépulcral s’élève, il ne parle pas de mort, il édicte d’une voix ferme des conseils, pour mener  sa vie,  ne pas avoir peur, lutter, affronter la solitude, une guitare aigüe souligne ces propos, le rythme s’accélère en tournant tourne sur lui-même, comprendre que la nature est soumise à un cycle qui vous amène inéluctablement à la mort, c’est la loi de la nature, de ce qui se dévoile sous forme de phusis, dont le mouvement final est symbolisé par l’image plus accessible  du souffleur cornatus, le dieu des funérailles. Dépourvu de toute transcendance. Taetra philosophia : nous traduirions par ‘’philosophie horrible’’ ou ‘’sagesse répugnante’’, mais ici il n’est pas question de connaissance au sens strict du terme, il ne s’agit plus de penser, mais de faire, d’acter, de réaliser. Dans les cas extrêmes, lorsque l’on ne sait plus quoi faire, le mieux est de se conformer à la coutume, ou du moins à une coutume, le deus cornatus que nous avons évoqué sous sa forme nordique remonte par-delà le néolithique, au paléolithique. Le mort s’étant éloigné de la vie un acte rituel symbolisera la notion de séparation, sous différentes formes. La manipulation d’un cadavre n’étant pas particulièrement plaisante puisqu’elle nous confronte à notre propre mortalité l’on comprend mieux le sens de l’adjectif latin, qui correspond à cette idée que si notre mort ne concerne que nous, puisqu’au final elle est la dernière chose qui nous appartienne définitivement, elle est aussi actée par les vivants sous forme d’une réappropriation collective, car les autres ressentent aussi cet acte de séparation que nous avons effectué comme un amoindrissement de leur pouvoir collectif sur l’unicité d’un individu désormais considéré comme un traître, un déserteur qu’il convient de ré-amarrer à la communauté humaine… Reprise de la moulinette riffique et la voix pleine d’entrain comme si elle essayait d’expédier le plus rapidement possible une réalité difficile à supporter, nous sommes dans une église, les choses ne sont pas très claires, l’atmosphère est obscure mais inéluctable. Des voix surgissent et se taisent, infatigable la machine rythmique semble s’arrêter, mais elle reprend, la voix de plus en plus forte, des chœurs pour accompagner l’opération, la tombe ouverte, le couvercle du cercueil ôté, le suaire déroulé, les mains à la recherche des os, qui seront déposés dans une urne, la tombe violée, le repos du mort bafoué, la trahison du prêtre. La musique s’arrête brutalement, le rituel est accompli. Ambulacrum luctus : nous sommes tous des marcheurs, ceux qui marchent sous la terre et ceux qui marchent dessous, mais tous, morts et vivants, marchons vers notre dissolution future, chacun depuis le lieu qu’il occupe. La ritournelle reprend sur un  rythme plus lent, les instruments de concert et la voix gravissime par-dessus rajoute un peu de cendre sur le chemin. Dans le suaire le corps se décompose, il marche sans se presser vers sa dissolution. Est-ce pour cela que le maître de cérémonie a comme envie de cracher, la glotte baignée de son vomi. L’est sûr que malgré nos pérégrinations dans des salles obscures nous nous dirigeons vers la mort,  nous mourrons seul, la musique dodeline de la tête comme le serpent qui s’apprête à vous frapper, même les os s’effritent et deviennent poussière, les instruments déraillent, un peu comme des chevaux qui sentent l’écurie, ils s’affolent, ils rigolent, ils savent où ils vont, tant pis, ils s’y précipitent la tête la première, seraient-ils devenus fous, un rire absurdement sardonique retentit comme un dernier adieu à notre monde… Qui se souviendrait de nous… Si vous étiez une rumeur, un écho dans un couloir vide, sachez qu’elle s’est éteinte lentement. Mais sûrement. Lumen ad urnam : instrumental. Que voulez-vous ajouter de plus à une histoire qui est déjà finie puisque vous êtes encapsulé dans votre urne votre turne mortuaire de glaise cuite. Normalement l’on ne devrait entendre aucun bruit. Mais est-ce un dernier cadeau de la part de vos amis qui se seraient cotisés pour vous offrir en souvenir de vous une belle messe, ben non, juste un peu de lumière hasardeuse qui tombe sur votre urne oubliée dans un vieux cimetière, ce n’est pas un dieu qui darde sa prunelle sur votre étui pour se pencher sur votre cas. Intile de frémir d’aise. Il n’est personne, ni Dieu, ni homme qui s’occuperont de vous. Peut-être sont-ils tous déjà morts comme vous, ou alors ils sont en train de glisser plus ou moins vite vers leur propre trépas. Corpus mortuum : doom-rock. Doom parce que la mort, rock parce que l’on vous emmène en visite. Un conseil n’y allez pas, déjà rien que le chant sépulcral vous saperait le moral. Des déglutis morbides, avec au loin des chœurs de moines qui s’obstinent à vous rappeler la tristesse du monde privé de Dieux. Ils insistent méchant, vous décrivent l’ossuaire, les derniers relents des charognes mortuaires qui s’en viennent effluer vos narines dégoûtées, les crânes empilés, les fémurs croisés, la puanteur, le flux musical se tait en douceur, il ne faudrait surtout pas vous tirer de vos songeries funéraires. Se nourrir des fragrances de la pourriture des morts ne vous rendra pas immortels. Les morts qui pourrissent deviennent-ils mauves ou violet de la couleur des perles des gerbes funéraires que l’on dépose sur les tombes, je n’en sais rien, mais cette couleur nous éloigne du Divin… Speculum fractum : l’on

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    dit que la voix de certaines cantatrices cassent le cristal, ce n’est pas la voix de la Malibran qui ouvre le morceau mais le ton péremptoire de l’officiant de la cérémonie qui réduit en poudre la moindre parcelle d’une hypothétique survie, les fantômes, les revenants, n’existent pas, nul ne revient, point de marche arrière. La musique qui tourne sur elle-même reprend la parole à sa manière, celle d’un rouleau compresseur impavide, mais le maître des ballets vous traduit le jeu de la machine arrasante, s’il vous semble que vous avez aperçu un signe, un phénomène étrange et bizarre qui pourrait laisser croire la possibilité que quelque chose d’inconnu vient d’avoir lieu, que sais-je, un frémissement de cadavre, une voix d’outre-tombe, pas de panique, pas d’espoir, vous vous trompez, erreur monumentale, tout cela n’est qu’un ramassis d’illusions suscitées par vos sens trompeurs et trompés, suit un bourdonnement, quelques souffles, quelques bruissements, des ondées célestes d’orgue viennent beurrer la biscotte du rêve, mais la voix chuchote, elle vous avertit que certains soulevés par des espoirs insensés tiennent de mystérieux propos, la musique s’épanouit, ce qui doit être compris doit être énoncé clairement, il existe des tas de doctrines, que les dieux vous rendront la vie, que votre âme peut s’élever jusqu’à se blottir bien au chaud dans l’orbe ensoleillé du Divin, que le Nirvana vous attend, que votre âme migrera dans un animal, dans un bébé qui vient de naître, qu’un jour vous reviendrez et que vous revivrez exactement la même vie que vous avez déjà vécue ou une autre, tout cela se résume en un seul mot : foutaises ! Futilités ! N’y croyez pas : quand vous êtes mort, ce n’est même pas pour toujours, encore moins pour une éternité, c’est tout simplement que vous êtes mort. Lamentum : après une telle volée de bois vert vous ne vous étonnez pas qu’il n’y ait plus rien à dire, un instrumental suffira amplement, Abysmal Grief vous offre un lot de consolation, un lamento, un bref lacrymal pour panser la blessure qui vous accable – à moins que vous ne soyez une âme forte – un lamento subito. Se donnent du mal, belle musique, belle instrumentation, pas joyeuse mais comme des coups de vent pour chasser les ondées, comme des bisous sur le genou à un enfant que l’on veut calmer…

             Désolé de vous assener le feu brûlant du nihilisme dans votre comprenette. Je n’y suis pour rien. C’est la faute d’Abysmal Grief !

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 724: KR'TNT ! 724 : LITTLE RICHARD / DES DEMONAS / SPITFIRES / JOAN JETT / MIKE STUART SPAN / LYCHGATE / ÖXXÖ XÖÖX

    KR’TNT !

    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 724

    A ROCKLIT PRODUCTION

    A20000LETTRINE.gif

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    19 / 02 / 2026

     

     

     LITTLE RICHARD / DES DEMONAS

    SPITFIRES / JOAN JETT  

     MIKE STUART SPAN / LYCHGATE  

     ÖXXÖ XÖÖX  

      

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 724

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.co

     

     

     

     

    The One-offs

    - Richard cœur de lion

     

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             Revenons un moment à 2016. Un jour, Laurent propose d’aller voir les Real Kids à Caen.

             — Y jouent dans une salle qu’est sur le port. 

             — Quoi, sur le qui ?

             — Sur le port...

             — Ya un port à Caen ?

             Première nouvelle. On savait pas. Et pourtant on a grandi pas très loin. Il suffit de remonter la rue Saint-Jean et de tourner à droite rue de Bernières, et pouf, tu tombes sur un petit port de plaisance. On l’a découvert 50 ans plus tard.

             Gamins, on sortait rarement de notre quartier. L’école n’était pas très loin. T’avais deux boutiques qui faisaient le coin de la rue : la chocolaterie Charlotte Corday, (qui existe toujours), du nom de la conne qui a dessoudé Marat, et juste en face, de l’autre côté de la rue, un chapelier (qui n’existe plus). Aussitôt entré dans la rue Saint-Jean, tu tournais à gauche et tu passais devant le bureau de tabac où notre mère nous envoyait chaque jeudi prendre Nous Deux, Télé 7 Jours et deux paquets de Royales. C’est sur la couve d’un Télé 7 Jours qu’on vit pour la première fois les Beatles : derrière, deux debout, et devant, deux perchés sur des tabourets, sur fond bleu, avec en guise de guirlande une corde blanche passée sur leurs épaules. L’image te parlait, mais tu ne savais pas encore à quoi ça correspondait exactement. C’était juste une question de mois. On prononçait ça les bihatles. Un peu plus loin, il y avait le boulanger qui proposait un délicieux pain carré, qui encore chaud, se mangeait comme un gâteau. En continuant, on tombait sur une agence de voyages qu’on dévalisait régulièrement, car les brochures étaient gratuites. Le jeudi après-midi, on poussait jusqu’au bout de la rue Saint-Jean et on grimpait au château de Guillaume le Conquérant pour aller faire les cons dans les souterrains qui étaient alors en fouille, et qui étaient aussi le refuge des clochards auxquels on jetait des pétards. Avec le p’tit frère, on disposait d’un rayon d’action limité, mais notre soif de conneries était illimitée. On allait au dernier étage des Galeries Lafayette barboter ce qu’on appelait ‘des soldats’, qui étaient le plus souvent des chevaliers du moyen-âge en plastique et richement décorés. Enfin bref.

             Un jeudi après-midi, nous partîmes tous les deux en expédition vers un quartier inconnu, tout au bout de la rue Saint-Pierre. On prit à droite pour remonter une rue tortueuse, la rue Froide. À notre grande stupéfaction, nous tombâmes sur la mystérieuse échoppe d’un bouquiniste : il vendait des livres et des bandes dessinées d’occasion. C’était un paradis pour les grosses araignées noires et poilues. On y dénicha toute la collection des Prince Valiant en grand format.

             Le jeudi suivant, nous poussâmes l’expédition un peu plus loin. Nous passâmes devant un grand tribunal et pénétrâmes dans un quartier lépreux que les Américains n’avaient pas réussi à ratiboiser. Nous tombâmes émerveillés sur une petite boutique extraordinaire qui proposait du bric et du broc, un fouillis d’objets hétéroclites, comme par exemple des porte-clés, qu’on collectionnait. Mais nous fûmes surtout subjugués par deux pochettes de 45 tours qui étaient disposées au pied de la vitrine : une jaune et une bleue. Sur la bleue t’avais une espèce de romanichel dans un costard ridicule avec les bras en croix, un vrai fou, et sur la jaune tu l’avais encore avec les yeux aux ciel et sa coiffure en promontoire ! On s’interloqua :

             — Aw Wop Bop A Loo Bop ?

             — A Wop Bam Boom !

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             Un early choc esthétique. Un séisme juvénile. L’apparition de la Vierge. On est entrés tous les deux dans la boutique d’Ali Baba pour acheter les deux 45 tours. Bien sûr, à cette époque, nous n’avions pas encore de tourne-disque. Il a fallu attendre que le Père Noël nous paye un crin-crin pour pouvoir enfin écouter ces deux 45 tours. Sur le jaune, t’avais «Rip It Up», «Ready Teddy», «Tutti Frutti» et «Long Tall Sally», bon d’accord, c’est du gros ramdam, mais c’est le bleu qui avait nettement ta préférence, avec ce doublon du diable, «Hey-Hey-Hey-Hey» suivi d’«Ooh My Soul», qui te ramonait le wop-a-loop. Le bleu inaugura une vie entière d’écoute de disques. Depuis ce jour de 1964, «Hey-Hey-Hey-Hey» est resté le modèle absolu en matière de sauvagerie, le mètre étalon du blast, l’insurpassable brûlot. Jim Jones est le seul qui ait OSÉ reprendre «Hey-Hey-Hey-Hey», et il convient de le féliciter, car ce petit cul blanc est loin d’être ridicule.

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    Signé : Cazengler, Little Ricard

    Little Richard. Hey-Hey-Hey-Hey/Ooh ! My Soul/Good Golly Miss Molly/Baby Face (N°5). Disques London 1964

     

     

    L’avenir du rock

     - Out Demonas Out !

     

             Comme il a du temps devant lui, l’avenir du rock profite de son errance dans le désert pour faire le point sur sa spiritualité. Il cultive depuis toujours un sens pratique qui lui permet de rentabiliser les temps morts. Alors bien sûr, il ne croit pas aux âneries classiques, ni aux notions de bien et de mal, et encore moins à celles de l’enfer et du paradis. Il ne croit que ce qu’il voit. Et  lorsqu’il se demande où ses pas le portent, il se réfère au destin, la seule concession qu’il puisse faire à l’immatériel. Ainsi, errer dans le désert, c’est marcher vers son destin. Au moins, comme ça, les choses sont claires. Et puisque le destin est éternel, alors il sait qu’il va errer pour l’éternité, ce qui d’une certaine façon le rassure. Il existe des destins bien moins favorables. Il comprend confusément qu’il vient de s’inventer un mythe confucéen. Alors il reprend tout à zéro pour être sûr de son coup - marcher, destin, éternel - et il en arrive à la même conclusion : errer pour l’éternité. Il se sent à la fois tributaire de sa raison et victime de son enthousiasme. Il est tellement absorbé par son postulat qu’il n’a pas vu arriver le diable.

             — Alors, avenir du rock, on gamberge ?, lance le diable d’une voix formidable.

             — Chuis pas surpris de vous croiser dans cet enfer. Et puis sachez bien mon vieux Satan que vous ne m’avez jamais impressionné.

             — Misérable imbécile, comment oses-tu défier le diable ?

             — Je ne crains ni la mort ni le diable, c’est pas la peine de me faire vos gros yeux, ça ne marche pas avec un mec comme moi.

             — Ahh Ahh Ahh ! C’est bien la première fois que j’entends de telles balivernes ! Et si tu ne crains ni la mort ni la diable, que crains-tu donc, misérable avorton ?

             — Des Demonas !

     

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             Il semblerait que Des Demonas aient eu l’idée de renouer avec le mythique ramshakle d’In The Red. T’as deux albums pour y voir plus clair : le premier album sans titre paru en 2017, et Apocalyptic Boom Boom, paru l’an passé.

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             L’album sans titre est une bombe de modernité. T’as déjà ce black Jacky Couguar qui chante bien, mais t’as en plus un vétéran de toutes les guerres à la gratte, Mark Cisneros, qui a battu le beurre avec The Make Up, puis gratté ses poux pour Kid Congo. Tu sais que t’es sur In The Red dès «The South Will Never Rise Again». Le Couguar deliver the goods ! Oh les gerbes ! Puis t’as le «Tuff Turf» bien explosé du bananas, le Couguar est complètement nuts. Ça pue encore la modernité dans «Lies», ça gicle de partout. Vitalité et modernité sont les deux mamelles des Des Dem. L’angle de «Sideways Man» est un peu plus new wave, mais le Couguar se lance tellement bien dans la bataille qu’on leur pardonne. Ça vire absolute beginner d’extrême onction. Et puis t’as un «Psychedelic Soldier» écrasant de power définitif. T’assistes là à un fantastique déroulement du dévolu. Le phénomène n’est pas courant, aussi faut-il en profiter. Les Des Dem te rappellent la claque de Davila 666 : avec «Brown Rooster», ils tapent dans le même genre de registre : power + unexpected. T’as de l’allure jusque dans les os du beat. Explosif ! Tu retrouves encore toute la musicalité d’In The Red avec «Do No Wrong». Accès direct à la modernité, avec le foutoir habituel - I wanna die black the blue suede shoes/ I do no wrong - Quelle énergie du son ! Ces mecs jouent à la vie à la mort d’In The Red. Encore de l’excellente dégelée avec «Golden Eggs». Ils n’en finissent plus d’arroser dans la joie et la bonne humeur. Fin de parcours avec le pur blast de «Teen Stooge». Attaque de front. Sans pitié. On retombe dans les racines d’In The Red. Ça cogne dans le bastingage, avec de l’harsh killer solo à rallonges. Fabuleux killer ! Cisneros forever ! T’es sur In The Red, avec les mêmes pochettes qu’avant, la même avant-garde gaga, la même pulsation du trash, la vraie vie de l’underground US.

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             Leur deuxième album s’appelle Apocalyptic Boom Boom. Malgré ce joli titre, il est nettement moins bon que le premier. Plus groovy, dirons-nous, plus hanté, plus Des-Demonic. Avec le morceau titre, ils plongent dans les ténèbres de l’heavy doom. Jacky Couguar adore ça. Mais ils ont perdu leur niaque d’In The Red. Cisneros finit le cut en mode dentelle de Calais. Il faut attendre la B et «Elvis & Nixon» pour trouver des gros accords garage. Ça pulse dans l’In The Red, mais c’est pas bon. Ils sauvent les meubles avec l’excellent «Miles Davis Headwound Blues», le Couguar se jette enfin dans la bataille et ça finit par prendre feu. Puis Cisneros s’en vient hanter «Backwards Man» et il te file ta dose. Tu devras te contenter de ça.

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             Muni de ces deux aperçus, tu files au Club. Ça fait un bail qu’on a pas vu un groupe In The Red sur scène. Le Couguar arbore un fantastique T-shirt, «Trump is a pig». Comme ça au moins les choses sont claires. C’est un slogan qui devrait vite devenir universel. Ils démarrent avec le «Tuff Turf» du premier album et, intérieurement, tu pries Dieu pour qu’ils restent le plus longtemps possible sur les cuts

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     du premier album. Te voilà au pied d’une montagne nommée Mark Cisneros, la hauteur de cette incarnation parfaite du garage underground américain te donne le vertige, ce vétéran gratte les poux fielleux et acides, perçants et cintrés, coriaces et corrosifs, il gratte les poux que tu préfères, les poux étrusques et étranges, les poux denses et dantesques, les poux qui grattent et le poux qui puent, les poux fidèles et les poux qu’on épouse, les poux qui puisent et les poux qui poissent, les poux qui pissent et les poux qui passent, les poux qui piquent et les poux qui percent, les poux d’impair et passe et le poux de bonne aventure, les poux d’avant-garde et les poux d’arrière-cour, les poux qui mirobolent et les poux qui astrobolent, tout repose sur lui, Mark la montagne gratte une patte en avant, prodigieusement concentré. Il a des allures de

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    géant. Et comme c’est souvent le cas, Dieu n’a pas entendu ta prière car voilà que nos amis Des Domonas tapent dans le deuxième album. Fuck ! On reconnaît tous ces cuts qui retombent comme des soufflés, «The Duke Ellington Bridge», «Fascist Discotheque», «Restructuring», mais heureusement «Miles Davis Headwound Blues» relève un peu le niveau. Fantastique version de «The South Will Never Rise Again» vers la fin du set, belle tranche palpitante de garage cahotant, c’est là qu’ils font la différence et qu’ils renouent avec ce qui fait la spécificité d’un label comme In The Red : le garage d’avant-garde et l’harsh du son. En rappel, ils tapent «The Ballad Of Ike & Tina» et blastent pour finir un fantastique «Psychedelic Soldier» tiré du premier album. L’honneur est sauf.  

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    Signé : Cazengler, Demonaze

    Des Demonas. Le 106. Rouen (76). 10 février 2026

    Des Demonas. Des Demonas. In The Red Recordings 2017

    Des Demonas. Apocalyptic Boom Boom. In The Red Recordings 2024

     

     

    L’avenir du rock / In Mod we trust

    - Light my Spitfires

             On s’amuse bien le mardi soir chez l’avenir du rock, en son coquet salon de la rue de Rome. Le Cercle des Pouets Disparus est à nouveau réuni pour une séance d’automatisme psychédélique de la pensée en dehors de toute contrainte marmoréenne ou esthétique. Le thème de la soirée est le fire, c’est-à-dire le feu sacré, l’emblème de la confrérie. Comme d’usage, Paimpol Roux s’expose le premier, c’est un sanguin, un téméraire, il pointe un doigt noueux vers le lustre de cristal et lance d’une voix de stentor celtique :

             — I âm... the god... of hellfire !

             La petite assemblée pousse un oooouuuh d’admiration symbolique. Galvanisé par la chaleur de la clameur, Paimpol Roux reprend, avec une spontanéité qui n’a d’égale que l’inénarrable élégance de sa crinière échevelée :

             — Côme on baby ! Light my fire !

             Et il ajoute en s’étranglant d’extase mystique :

             — Try to set the night on fiiiiiiiiiiiiiiiiiiire !

             Les Pouets Disparus applaudissent à tout rompre et entonnent, en tapant du pied :

             — Une autre ! Une autre !

             Dopé par ce rush quintessentiel, Paimpol Roux lève les deux bras au ciel, et puise, au plus profond de son larynx d’airain :

             — The fire of lôve... is burning me...

             Et il ajoute, en s’écroulant à la renverse sur le guéridon Louis XV :

             — The fire of love won’t let me be...

             — Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre ! Une autre !

             Paimpol Roux se relève péniblement et ramasse le seau à champagne qu’il a entraîné dans la chute de son règne. Il sort un grand mouchoir à carreaux de la poche de sa vareuse en satin vert émeraude, et lance d’une voix de capitaine de flibuste :

             — Vive le fire des Spitfires !

     

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             Incroyable que Paimpol Roux connaisse les Spitfires ! Il est vrai que l’avenir du rock n’invite pas n’importe qui chez lui. C’est, comme on dit, du trié sur le volet.

             Autre chose : les Spitfires sont un groupe Mod anglais. Ils devraient donc apparaître dans la célèbre rubrique ‘In Mod We Trust’, mais pour de sombres raisons éditoriales, l’avenir du rock a décidé unilatéralement de fusionner les deux rubriques.

             Et comme nous ne sommes plus à une coïncidence près, les Spitfires jouent dans le coin, alors on suit le conseil de Paimpol Roux et, sans plus réfléchir, on se précipite à la Traverse.

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             En préliminaire, tu vois Billy Sullivan arriver sur scène en mohair tonic gris passé sur un polo bordeaux, chaussettes assorties au polo et mocassins noirs. Il accorde sa Ricken et tire bien les cordes pour les mettre en condition. Coupe de cheveux early Small Faces. L’ensemble coupe/pretty face/mohair/Ricken est l’une des images qui dit le mieux la perfection du rock anglais. Il faut savoir que ce genre de petit mec ne vit que pour ça, la culture Mod. Comme l’a si bien dit Eddie Piller dans Clean Living Under Difficult Circumstances: A Life In Mod – From the Revival to Acid Jazz, ça n’est possible qu’en Angleterre.

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             T’as le look et t’as le rock. Les Spitfires sont trois : un petit batteur hautement tonique, un bassman qui ne la ramène pas mais qui fait son Ox dans son coin, et Billy Sullivan superstar. Oh bien sûr, il sonne un peu comme Paul Weller, mais il faut le voir faire le show, c’est un spécialiste du Mod rush, des soudaines montées d’adrénaline, il peine à contenir sa fougue, il est mille fois plus électrique que tous les garage-bands réunis, c’est un peu comme s’il lançait des petits éclairs, tout dans son jeu dit la gloire des Mods anglais, cette façon qu’il a de plier la jambe en l’air, de jeter la tête en arrière au coin d’un couplet, de pincer les cordes avec ses gros doigts agglutinés, cette voix sourde qui dit les Mods mieux que tout le reste, et cette extraordinaire faculté à déambuler sur la grande scène en grattant d’hallucinants mish-mash toniques de Ricken, t’en reviens pas de voir un mec aussi accompli, aussi brillant, aussi électrique, aussi pur. Billy Sullivan te bluffe, même si t’aime pas trop les Jam, il est inféodé, c’est évident, mais on voit plus en lui l’early Pete Townshend que Weller, car il a cette grâce de l’invincibilité, on pourrait presque dire cette grâce de la jeunesse éternelle. T’es sûr et certain que dans 20 ans, Billy Sullivan aura la même gueule. On prend les paris.

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             Il attaque son set avec «The Great Divide», le cut d’ouverture de bal de MKII, son dernier album et le boucle avec «4am» tiré de son premier album, Response. Il boucle son rappel avec «The New Age» et «Over And Over Again» tirés de Year Zero. Il peut taper dans ses réserves, pas de problème.

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             Tu ramasses MKII au merch du p’tit batteur. Tu retrouves «The Dreat Divide» et son fond de ska dans la rythmique. C’est très anglais et c’est la raison pour laquelle ça ne marche pas en France. On retrouve cette ferveur ska dans «When Did We Go Wrong», c’est même de l’heavy ska, ça tape dur, il combine l’énergie du tonic suit avec celle de l’hard ska. Mais les autres cuts sont trop pop. Il propose une pop anglaise surchargée. On retrouve un petit éclair de Mod craze vers la fin avec «The Witing’s On The Wall», mais c’est pas si bon.

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             Pour te replonger dans l’excellence du set, il vaut mieux écouter le Live At The Electric Ballroom paru en 2022. Tu ne perdras pas ton temps. Tous les ingrédients sont là : la tension, le chant sourd, le ska beat. On ne peut pas nier cette ferveur. Il boucle son balda avec un «Stand Down» somptueusement cuivré et chanté à la sourde. Et ça continue en B, tout est gorgé de clameurs anglaises et de nappes de cuivres et il enfonce bien le clou du New Age dans «New Age», ça cuivre à la vie à la mort. Quelle insistance ! En C, on flashe facilement sur «Over & Over Again» : pop dense, charnue, tendue, toujours chantée à la sourde. Et en D, t’as deux énormes compos, «Something Worth Fightin’ For» et «Return To Me». C’est de la belle dramaturgie cuivrée, le p’tit Billy fait preuve de grandeur atmosphérique, ça pèse son poids, et il regagne la sortie avec «I’m Holdin’ On». Il renoue avec le r’n’b à l’anglaise ! Tu finis par te faire avoir. Ce mec est brillant, même s’il paraît extrêmement austère.

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             Chouette s’est-on dit quand on a mis le grappin sur Response, le premier album des Spitfires. Joli quarteron de Mods anglais, on va se régaler. C’est vrai qu’ils ont le look, les coupes et les Ben Sherman. Au dos, on voit une Rickenbacker adossée à un ampli Orange, donc ça renvoie plus aux Jam. Effectivement, «Disciples» sonne comme du pur Weller, joué au beurre appuyé et bien décidé. Très bardé et même très bardant, ils sont dedans, mais dedans quoi ? Dans cette petite surexcitation de pousse-toi-de-là que-je-m’y-mette. Ils se déclarent au fisc Mod. Pas de surprise, c’est du sur-cousu de Bespoké. Il faut attendre «Escape Me» pour s’intéresser vraiment au groupe. Voilà un cut chargé de son jusqu’à la gueule, comme on le dit d’un canon. Billy Sullivan est un clone pur de Weller, il chante à l’astonish atonality, derrière ça bombarde sec avec des cuivres, et un solo de sax vient jeter de l’huile sur le feu de l’enfer Mod. C’est brillant. On dira autant de bien de «Spoke Too Soon», le slow super-frotteur des Spit, bien monté en noise, imparable, oui, imparable c’est le mot, ils flirtent avec le Mercury Rev, c’est assez engagé et ils terminent avec un bouquet final en forme d’apothéose. Alors on applaudit. Retour au big holdin’ on avec «I’m Holdin’ On», embarqué au pur raw Mod energy. À tomber ! Dommage que Billy Sullivan ne fasse que du Weller. D’autres cuts sont trop Jam pour être honnêtes. Par contre, «Words To Say» tape dans le mille de la cocarde. Here we go ! Pumping Mods, excellente pulsion des Watford Mods. C’est presque du forever. Ils restent dans cet éclat du Mod power avec «When I Call Your Name». Ils font exploser leur box office, ils sortent des recettes à base de nitro Mods, ça saute à tous les coups, ils sont capables de grosses envolées dévastatrices, c’est plein de veines, plein de vitalité pré-pubère, ça vire mad Mod frenzy. Ils jerkent le Mod power. 

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             La grande qualité des Spitfires, c’est l’ampleur du son et leur grand défaut, c’est un appétit démesuré pour le mainstream sound. Paru en 2016, A Thousand Times est un album qui laisse perplexe. Billy Sullivan chante trop, il se positionne dès le morceau titre au sommet du pop Mod sound anglais. Il a même du mal à respirer dans les paquets de mer. On croirait qu’il chante au large de Terre Neuve. Il invente un genre nouveau : le big Atmospherix de Terre Neuve. Si tu veux goûter au fin du fin, c’est-à-dire au pur British sound, il faut que tu ailles tout de suite écouter «I Don’t Even Know Myself». Billy Sullivan fait du Moz, avec une big prod et des échos de voix auxquels se mêlent des échos de trompette et de Blue-beat. Ils développent des dynamiques infernales et du coup, ils déboulent dans la cour des grands. L’autre point fort de l’album s’appelle «On My Mind» et ça frise le sous-Weller, mais ils savent développer leur potentiel et cavaler dans leur Wall of sound. Billy Sullivan chante déjà d’une voix de vieux et invente un deuxième nouveau genre : the Wall of Mod. Les Spitfires jonglent avec les raz de marée et les overwhelmings, enfin tout ce qui peut dépasser les bornes. Billy Sullivan veut de toute évidence laisser sa trace, alors il charge sa barque. «Last Goodbye» est chargé de son à outrance, tout est claqué du beignet, trop claqué, trop chargé, mais de quoi se plaint-on ? «Day To Day» flirte atrocement avec le mainstream, jusqu’au moment où ça bascule dans un fabuleux shake de Spit et ils développent un shuffle inespéré. Ces mecs sont dans la vie. Ils semblent vouloir revenir au Mod Sound avec «So long», c’est assez fin et en même temps bardé de tout le barda du régiment. Dans le booklet, on voit des images clés, la pochette d’un album de Curtis Mayfield et un truc des Redskins, plus la couve du Clockwork Orange d’Anthony Burgess. Nous voilà renseignés. On s’amourache des violentes escalades qui animent «The Suburbs» et Billy Sullivan frotte son «Return To Me» au groove reggae, il se frotte à tout, il est frotté d’office et un solo coule entre les cuisses du groove.

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             Pas de surprise avec Year Zero, paru en 2018. C’est le mélange habituel de ska et de MODus Cubitus. Les Mods se régaleront de «Sick Of Hanging Around». Les Spitfires cherchent l’autre passage, celui du hit mélodique heavily orchestré. Ils ont pas mal de ressources, c’est aussi complet que peut l’être le riz complet. Les solos de trompettes indiquent clairement les voies du seigneur, celles qu’on dit à juste raison impénétrables. Encore de la bonne énergie sur «The New Age». Ça bouillonne de Mod craze. Rien qu’avec ces deux cuts, ils sauvent leur album. Que peut-on dire du reste ? Oh pas grand-chose d’intéressant. «Remains The Same» flirte avec le ska Weller, mais ça tourne vite à la caricature. Billy Sullivan avance à la force du poignet, aidé par une trompette. Les cuts suivants sont un peu trop Jammy pour être honnêtes. Billy Sullivan et ses amis créent une sorte de power populaire à base de reggae et d’indicibilité working class mal dégrossie. Ça sent le Ben Sherman mal lavé. Il chante «Over & Over Again» à l’Anglaise de hit-parade. Ça update trop. Malgré sa voix ingrate, il parvient cependant à imposer sa présence sur les ruines de l’Empire britannique. Il puise énormément dans le groove des West Indies. Sur la photo qui se trouve à l’intérieur du digi, ils se sentent très concernés. Tu veux briller en société, Billy, alors vas-y, brille. Les Spitfires tapent «Move On» au dub de quartier. Ils restent dans le feu de leur action avec des trompettes, c’est très speed, comme l’indique le titre. Ils terminent avec un autre dubby dubbah, «Dreamland». En fait, ça les honore, car Billy dub it right, et ça en dit long sur la pureté de ses intentions. Pas question de déroger, il faut y aller.

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             Il n’est pas surprenant de voir les Spitfires débarquer sur Acid Jazz avec leur quatrième album, l’excellent Life Worth Living. Acid Jazz est un des labels qui fait partie comme Fat Possum des composantes de l’avenir du rock. Tant que ces mecs-là sont aux manettes (Eddie Piller et Matthew Johnson), l’avenir du rock peut naviguer en père peinard sur la grand-mare des canards. Comme Bette Smith avec la Soul, les Spitfires redorent le blason du Mod Sound avec une stupéfiante énergie. En bons Spitfires qui se respectent, ils font feu de tout bois dès «Start All Over Again». Pas de titre plus prophétique, ils amènent ça avec des cuivres, ils se prennent un peu pour le Weller, ils sont déterminés à vaincre et ils vainquent. Ils sont même écrasants, avec leurs chœurs de cathédrale. Ils basculent - et nous avec - dans l’overwhelming. Deux cuts mériteraient de devenir des hymnes du Mod Sound : «Tear This Place Right Down» et «Have Your Way». Le premier est sacrément cuivré de frais, on se croirait sur le dance-floor du Wigan Casino, c’est un fantastique shoot d’exaction modéliste, ils jouent leur carte à fond. Ils explosent le deuxième à l’energy black-bomber, grosses veines dans le cou et cheveux taillés court. Quelle science de la teigne ! Ils partent aussi à l’aventure sur deux ou trois cuts, comme «It Can’t Be Done» (heavy Mod Sound avec de l’harmo intentionnel), ou encore «Kings And Queens», qui va plus sur le blue-beat de l’épicier du coin. Ils sont nourris de ça, avec un chant trop généreux qui risque de les précipiter dans le mainstream. Ils restent dans l’excellence blue-beat avec «(Just Won’t) Keep Me Down». On les voit danser comme des scarabées dans les pubs des suburbs, ils sont en plein dans leur trip Mod, avec toute l’énergie West Indies, c’est un truc assez vif. Et puis avec «Tower Above Me», ils vont droit sur le Mod pop, on les accueille à bras ouverts, même s’ils trempent parfois dans des resucées. Mais c’est bien foutu, comme chez Moz. Ben Sherman & tattoos, les images du booklet sont très belles, bien suburbic. Billy Sullivan se bat sur toutes ses chansons, il frôle parfois le gothique, comme le montre «Make It Through Each Day» et donc il perd des points dans les sondages. Il faut faire gaffe, p’tit Billy à ne pas trop bien chanter, car tu risques d’aller péter plus haut que ton cul comme d’autres avant toi, et ce n’est pas un spectacle très plaisant.  

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             Encore un petit coup d’Acid Jazz avec Play For Today. Bon, c’est pas l’album du siècle, mais t’as une prod qui défie toute concurrence. «Save Me» te saute au pif, pulsé par un heavy drive de basse. Oh ça sent bon la big Mod craze, mais c’est un peu plus sophistiqué. Le p’tit Billy flirte par mal avec la new wave avec les cuts suivants et ça peut indisposer. Retour aux affaires sérieuses avec un «Did You Have To Go?» fantastiquement orchestré. Il grimpe au paradis du paradigme. Le seul vrai cut de Mod craze sera ce «Spoiler Alert» bien gratté à la cisaille. Dernier coup de prod avec «Costa Del Mundane», on peut parler d’extrême pop d’Acid jazz ultra produite. Te voilà bluffé.

    Signé : Cazengler, Spitfoireux

    Spitfires. La Traverse. Cléon (76). 31 janvier 2026

    Spitfires. Response. Catch 22 Records 2015

    Spitfires. A Thousand Times. Catch 22 Records 2016

    Spitfires. Year Zero. Hatch Records 2018

    Spitfires. Life Worth Living. Acid Jazz 2020

    Spitfires. Play For Today. Acid Jazz 2022

    Spitfires. Live At The Electric Ballroom. Catch 22 Records 2022

    Spitfires. MKII. Bellevue Music 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

    (Part Two)

     

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             Dans Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett, Dave Thompson suit méthodiquement la carrière solo de Joan Jett. Il passe tous les albums au peigne fin et donne quelques informations sur le destin des anciennes Runaways. Jackie Fox

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     devint une spécialiste de la juridiction artistique. Sandy West travailla pour un gros dealer local, et Lita Ford rêvait de faire un retour fracassant. Mais pour Joan, les temps sont difficiles, car aucun label ne veut d’elle. On disait qu’elle ne savait pas chanter. Par miracle, Kenny Laguna, vétéran des circuits de production, la prend sous son aile et fait jouer ses relations. 

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             Le premier album solo de Joan s’intitule Bad Reputation. Dès le morceau titre, elle donnait le ton : glam-punk. Morceau excellent, devenu un classique. Elle fait sa vaurienne. Elle essaie de s’imposer. Par facile, pour une jeune femme de s’imposer dans le monde du rock électrique, essentiellement masculin. Mais Joan a décidé de s’accrocher. On sent bien qu’elle en veut, qu’elle est teigneuse. À sa façon, elle créait un style avec « Bad Reputation ». Steve Jones et Paul Cook jouent sur deux morceaux, « You Don’t Own Me » (reprise de Lesley Gore) et « Don’t Abuse Me », mais il ne se passe rien de particulier, hormis le killer solo en deux notes que place Steve Jones dans « Don’t Abuse Me ». Elle fait deux reprises de Gary Glitter, « Do You Wanna Touch Me (Oh Yeah) » et « Doing All Right With The Boys ». Elle joue la carte du real glam stomp drumbeaté à la Top Of The Pops, bardé d’accords en disto et bien espacés, comme le veut la règle. Elle adore le gros son imparable. Joan nous emmène dans son jardin magique, dans sa prédilection, sur sa terre promise, dans son intimité. Le glam est son bras armé, sa raison d’être. Parmi les autres invités de ce disque, on trouve Sean Tyla qui gratte sa gratte dans « Jezebel ». Elle finit avec une belle reprise musclée du « Wooly Bully » de Sam The Sham. Et puis voilà.

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             Son second album s’appelle I Love Rock ‘N Roll. Au moins avec elle, les choses sont claires. Le morceau titre est aussi un beau classique glam pur jus. Elle respecte bien les règles d’or du glam à l’ancienne : bon son, bon drumbeat et jolies manières au chant. Elle tente une reprise du « Crimson And Clover » de Tommy James, en mode heavy. Elle tente d’en faire un gros hit ventru. Elle frôle la vérité. Mais l’hit de l’album, c’est une reprise du Dave Clark Five, « Bits & Pieces ». En plein dans le mille ! Solide prouesse de glammeuse, ça stompe pour de vrai, t’as le real deal avec un chant en retrait. Elle œuvre au guttural. Dans « Oh Woe Is Me », elle revient à Keef par sa façon de claquer sa ruffalama. Elle chatouille les bollocks du rock avec inspiration. On ne pourra jamais lui enlever ça. Et elle finit avec un beau shoot de power-pop, « You Don’t Know What You’ve Got ». Elle rugit comme une lionne. Sacrée Joan, dans son genre, elle restera la meilleure.

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             Album arrive dans les bacs en 1983. On y trouve une superbe reprise du fameux « Everyday People » de Sly Stone - Ouuuh cha cha - bien dotée et inspirée. On sent le répondant. Elle tape ensuite dans les Stones, avec « Star Star » mais elle sonne encore comme une ingénue libertine. « The French Song » est beaucoup plus solide, car claqué aux accords de la cavalcade - J’aime faire l’amour surtout à trois - et elle riffe gras, bien à cheval sur les ambiguïtés de la partouze. Avec « Tossin’ And Burnin’ », elle s’énerve et ça lui va bien. C’est un beau cut de pop de juke. Elle passe un joli classique sous le manteau. Franchement, c’est un étrange mélange de rudesse hollywoodienne et de belle pop américaine. Joan s’en sort admirablement. Elle claque « I Love Playing With Fire » à l’accord et le chante avec une pointe de colère, mais ça sent le déjà vu. Elle prend « Had Enough » à l’anglaise, avec un petit filet de morve à la Rotten.

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             Glorious Results Of A Misspent Youth grouille de hits. On voit rarement des albums aussi bons dans les bacs des marchands. Elle attaque avec une belle retape de « Cherry Bomb », le vieux hit des Runaways. Elle fait son cirque - Hello Daddy ! Hello Mom ! - et elle ch-ch-ch-cherrybombe oh yeah ! Admirable ! Elle tape ensuite dans son idole Gary Glitter avec « I Love You Love Me » et fait du heavy glam extravagant. Elle n’hésite pas à faire main basse sur l’empire de ce vieux pervers. Avec « Frustrated », elle délivre sa vision de la pop à grosse bassline. Ça devient très vite fascinant car le cut est solide, malgré un refrain un peu faible, mais elle repart aussitôt après en walking bass. Elle fait son teenage rampage. Avec ce cut, on a tout ce qu’on aime dans le rock. On retrouve la grosse ambiance glam cadavérique qu’elle affectionne particulièrement dans « Talkin’ Bout My Baby », vraie pièce de choix chantée au chi-chi et agrémentée de cris d’hyène des faubourgs. Elle tape dans le pur génie de juke et envoie un solo tordu qui boite. Avec « Need Someone », elle fait du Brill musclé. C’est bourré d’énergie. Joan Jett s’y montre démoniaque. Elle sait allier le sucré et le power. Elle tape un peu plus loin dans le boogie des diables réunis avec « New Orleans », un classique de Gary US Bonds. Gary fait les chœurs. Et ça devient tout simplement énorme. Plus énorme ? Ça n’existe pas. S’ensuit un « Someday », gros groove reptilien sur lequel on marche et dont la peau éclate - Splish splash. Retour foudroyant au glam avec « Push A Stomp » - I say hey hey ! - Joan grimpe directement au firmament du glam, sans demander l’avis de personne. Glorious Results Of A Misspent Youth mérite vraiment sa place dans ton étagère.

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             Good Music passe un peu inaperçu, en plein cœur des années 80. Elle tape dans « Roadrunner » et se prend pour les Modern Lovers, mais elle n’a pas la voix pour ça. Ni pour « Light Of Day », où elle veut passer pour plus méchante qu’elle n’est en réalité. Dommage, car cette compo montée sur un beat glam est rudement solide. L’hit du disque, c’est bien sûr « Black Leather », monté sur un riff insolent et elle nous balade au talking-jive de rapper. Elle sait swinguer un beat. Dommage qu’elle ne le fasse pas plus souvent. Son truc sonne comme une vraie bête de juke. C’est là qu’on reconnaît la grande Joan, la petite punkette de Los Angeles. Sa diction de street girl ne trompe pas. Elle revient au vieux beat Glitter avec « Just Lust », orné d’un joli solo traversier, puis elle tape dans Jimi Hendrix, comme le fait Chrissie Hynde : elle sort une cover musclée d’« You Got Me Floatin’ ». Tout le psyché d’origine est au rendez-vous. Joan se réconcilie avec l’inspiration. Elle redevient la petite teigne qui ne se laisse pas faire. Elle chante ensuite « Fun Fun Fun » un peu faux, mais les Beach Boys au grand complet volent à son secours. Ils sont tous là, Carl Wilson, Mike Love, Al Jardine et Bruce Johnston. Magnifico.

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             Up Your Alley sort en 1988 et elle attaque avec un vieux glam défraîchi à la Glitter, « I Hate Myself For Loving You ». Elle pousse ses raoouuuhhh de petite panthère d’Hollywood, et Ricky Byrd place l’un des solos dont il est le plus fier. Il se dit d’ailleurs inspiré par Leslie West et Jeff Beck, ce qui n’est pas rien. Elle fait une reprise de Chucky Chuckah, « Tulane », bien tapée au beat, mais désolé, Joan, tu ne feras jamais le poids avec un mec comme le vieux Chucky Chuckah. Elle essaie de se rattraper avec les Stooges et saute sur « Wanna Be Your Dog », et c’est raté, car elle chante mal. La pauvrette chante par les narines et elle pousse un petit euhhh juste après le fatidique face to face. Elle croit qu’en imitant un chat qu’on torture elle va pouvoir chanter comme Iggy. C’est atrocement prétentieux. Cette reprise est le comble du déballage de mauvais goût. C’est la raison pour laquelle elle s’est discréditée, à l’époque. On pense à ces mauvais frimeurs des Guns N’ Roses qui se prenaient pour Ron Asheton. Dans cette version inepte, Joan ramène son cher cocotage, ce qui n’a rien à voir avec les Stooges. Mais comme elle est l’enfant terrible du rock américain, on lui passe tous ses caprices. Elle revient ensuite au glam avec « I Still Dream About You ». Il faut un peu de courage pour aller au bout de cet album.

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             Avec Notorious, Joan nous repond un fantastique album. Ça démarre en trombe avec « Backlash », une excellente pièce de rock électrique, co-écrite avec Paul Westerberg. C’est digne des Stones, mais avec de l’épaisseur en plus. Elle nous claque ça au beignet de l’accord. Franchement, c’est elle que les Stones auraient dû embaucher, pas Mick Taylor. Autre perle : « The Only Good Thing » clap-handy dès l’intro et montée sur un riff de gras double. Joan est particulièrement bonne sur ce genre de coup de force. Elle voulait devenir rock star ? Elle est devenue rock star. Elle joue le jeu à fond. Son cut éclate au ciel, dans des tons bien glam. Avec « Nachismo », elle va chercher le gros beat. C’est battu à l’encan. Cut extrêmement intéressant car inspiré et monté sur une basse chantante, un vrai hit de juke. Ils sont trois et Joan envoie ses waouuuh juste quand il faut. Solo à la ramasse, claqué par derrière. C’est tout simplement exceptionnel. On croit que c’est fini, pas du tout. Elle passe une nouvelle vitesse avec « Tradin’ Water » monté sur le beat de Gary Glitter. C’est de l’heavy glam. Elle a tout compris : le stomp et la teigne glitter. Franchement, on peut écouter Joan Jett les yeux fermés, elle ne prendra jamais les gens pour des cons. Elle finit avec un « Wait For Me » claqué au glam angelino. Elle monte son truc à l’œuf de la mayo, le bat au clap-hands et tend l’ambiance avec le suspense du glam. 

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             The Hit List est un album de reprises. Alors, attention aux yeux. Tout le monde n’est pas David Bowie, comme dirait Aragon. Ça commence très mal avec « Dirty Deeds » d’AC/DC. Absolument aucun intérêt. Il faut attendre « Pretty Vacant » pour commencer à rigoler un peu. On entend un gros pounding destiné à singer Paul Cook. Joan descend directement dans le cut - I’ve got no reason it’s all too much - et on reste bien sûr dans la nostalgie des Pistols. Le son est bon, car Joan respecte le travail de Steve Jones. Elle force adroitement sa voix et écrase ses mégots-syllabes. Puis elle tape dans Ray Davies avec une reprise de « Celluloid Heroes ». Le son est là, mais sa voix de fille ingrate ne colle pas à l’esprit chaud de ce classique. Elle ne dispose pas de la grâce requise pour ce genre d’exercice. Elle tape ensuite dans le « Tush » des Zizitops. Elle a beaucoup de chance, car son guitariste gratte des poux sérieux. Elle devient beaucoup plus ambitieuse avec sa cover de « Time Has Come Today ». Elle tente désespérément de compenser le brasier perdu au chant par sa morgue, et ça marche. Joan Jett s’attaque à des classiques hyper-chantés qui sont des modèles de raunch - Rotten, Gibbons et Chambers ne sont pas des petits chanteurs à la Croix de Bois, alors il faut rester prudent - ah ah ! - et elle essaie de pousser du nez. On aime bien Joan pour sa détermination exceptionnelle, même si elle frise parfois le mauvais plagiat. Puis elle refait comme Chrissie Hynde, elle retape dans Hendrix avec « Up From The Skies ». C’est un vrai suicide. Quelle folle ! Le résultat est atroce. Elle essaie le Jetter Hendrix. Bizarrement, c’est peut-être sa meilleure reprise. S’ensuit une cover d’« Have You Ever Seen The Rain » de Fog dont on ne voit pas l’intérêt. Elle tape ensuite dans les Doors avec « Love Me Two Times », avec un son de gratte dix mille fois plus gras que celui de Robbie Krieger. Elle tente de s’aligner sur Jim Morrison, mais c’est flasque. L’exercice des covers reste un exercice périlleux. Elle peut faire sa sombre voyoute, mais ça ne marche pas à tous les coups. Elle transforme le vieux classique des Doors en petite pop. Bel exploit. 

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             S’il fallait qualifier l’album Pure And Simple paru en 1994, on pourrait parler de ‘solid stuff’. Et même de ‘so solid stuff’. Joan revient à son cher glammy gloommy avec « Eye To Eye ». On sent la profondeur dans le son. « Spinster » est une belle pièce d’excellence. Joan y hurle à la limite de ses possibilités. « Torture » est certainement l’un de ses hits du mi-temps. On pense aux biscuits de la Mère Poulard. Quelque chose de classique et d’un peu traditionnel. Au moins, quand on l’entend dans « Rubber & Glue », on voit qu’elle a appris à chanter. En plus, elle est bien accompagnée. Elle a voulu s’entourer de mecs pour éviter de renouer avec le déclin des Runaways, mais on peut aussi ajouter sans vouloir être méchant que le son est autrement plus solide. Ce cut est une magnifique pièce de rock énergétique frappadinguée aux dingoïdes. Joan glisse sur des envolées power-pop et miraculeusement, sa voix suit, un peu éraillée, mais juste. Ses progrès sont spectaculaires. « Activity Grrrl » est bien amené par un grattage de poux légèrement provoquant. C’est relayé par une fantastique basherie de bloomstiquage et Joan pose là-dessus le cocotage dont elle est si friande. Chapeau bas, les gars. Sur ces entrefaites un solo arrive. Il est suffisamment bien roulé pour être pris en considération. Dans « Insécure », Joan fait sa femme mûre - Oh shit yeah - Elle adore jouer les gros bras. Une fois de plus, elle se vautre dans la power-pop. Elle continue dans la même veine avec « Wonderin’ » et passe même à la vitesse incendiaire. Encore une pièce de pure powerfulness avec « You Got A Problem », bien amenée, sérieuse et chantée haut perché. Elle n’a plus rien à prouver.  

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             Evil Stig sort en 1995. Elle est dans sa période Riot Grrrl et elle fréquente les Bikini Kill. Belle ouverture de bal avec « Sign Of The Crab », un punk-rock explosé du ciboulot et derrière Steve Moriarty bat un beurre dément. C’est hallucinant, puissant et défenestré. Moriarty va emmener tout l’album à un train d’enfer. Si vous jouez du punk-rock et que vous cherchez un batteur, contactez-le. « Drinking Song » est encore un fantastique punk-rock envoyé au combat. Ça sonne comme un hit anglais des années de poudre. Joan s’amuse comme une folle. C’est dingue ce qu’elle devient bonne en vieillissant. Avec « Last To Know », ça explose de plus belle. Joan chante dans la couenne d’une vague mélodie. Encore un morceau incompressible avec « Guilt Within Your Head ». Elle y pulse la bonne parole de la punkette de Los Angeles devenue grande. Avec « Whirlwind », elle claque l’étendard du féminisme. Elle rentre dans le chou du beat de « Second Skin » et elle s’énerve, alors chauffe Marcel, comme dirait Jacques Brel. Steve Moriarty bat ça à la vie à la mort. Jamais encore on a entendu un tel dingue au beurre. Elle revient à son cher cocotage pour « Activity Grrrl » et retape à la suite dans le vieux hit de Tommy James & The Shondells, « Crimson & Clover ». Elle alterne bien les accélérations et les ralentissements. Elle sait jouer sur tous les tableaux. L’album se termine avec « Drunks », un punk-rock dur, brutal, battu une fois de plus par ce dingue de Moriarty.

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             Surtout n’allez pas rapatrier ce Naked paru au Japon en 2004, car c’est un doublon de Sinner, paru dans la foulée aux États-Unis. Pas mal de gros trucs sur cet album. Elle recocote de plus belle dans « Riddley », un classique glammy bourré de chœurs et d’écho. Elle reste bien dans son monde qui est celui des clap-hands et des accords rock’n’roll. Elle veille à ce que les ingrédients du rock soient toujours présents. Il faut se souvenir de ce qu’elle disait de sa guitare : elle la sentait sur son pubic bone. Elle cultive à la fois l’élégance du sleaze et la pureté du style. Belle surprise avec « Everyone Knows », chef-d’œuvre d’énormité mélodique, stupéfiant de mise en place, et qui pue le sexe. Autre joli coup : « Change The World ». Elle y va, la petite Joan. Elle a derrière elle un groupe superbe et un batteur fou. Elle poursuit son rêve de rockstar. Elle envoie son classique glam-punk rouler dans les collines. Joan Jett veillera toujours à faire des bons disques. Elle saura toujours tirer le meilleur parti des  power-chords, du pounding, des chœurs d’artichaut, de l’énergie de nez et du chien de sa chienne. Wow Joan, quelle leçon d’intégrité ! Elle tape dans l’« Androgynous » signé Paul Westerberg. On tombe ensuite sur l’heavy, gras et bon « Fetish ». Elle chante ça à la reaînasse. Elle démolit tout avec son gimmick incroyablement heavy. C’est là qu’on comprend ce qu’elle veut dire quand elle parle de vocation. Dans « Watersign » se niche un solo explosif. Voilà un balladif digne de Chrissie Hynde. Écouter Joan Jett, c’est une façon de renaître. Encore du pop-glam de haut niveau avec « Turn It Around », power-chords et bastringue habituel. Puissance infernale de « Baby Blue », les chœurs font exploser la carcasse et c’est ravagé par un solo tellement cacochyme qu’il finit par s’étrangler. Tout ce qu’on aime dans le rock.   

             Quand Ricky Byrd quitte les Blackhearts en 2010, c’est Kenny Aaronson de Dust qui le remplace.

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             Les compiles de Joan Jett sont souvent de très grosses poissecailles. Ça vaut le coup de les pêcher. Flashback et Do You Wanna Touch Me sont parues toutes le deux en 1993. C’est du double concentré de tomate. Flashback propose pas mal de morceaux qu’on ne retrouve pas sur les albums comme « Real Wild Child » (lancé à 200 à l’heure), « Hide & Seek » (bourré d’énergie raunchy), « I Hate Long Goodbyes » (tout simplement bien foutu, accrocheur en diable, belle pièce de power-pop), « Cherry Bomb » (elle joue avec L7, inutile d’ajouter que ça dépote et que ça cocote sec), « MCA » (reprise démente du « EMI » des Pistols, elle chante comme Johnny et réussit l’exploit de sonner comme les Pistols. Elle veut du vrai rock, alors elle est bien obligée de taper dans ce qu’il y a de meilleur), puis elle sort une reprise infernale de « Rebel Rebel », le classique fatal par excellence. Elle est dessus dès l’intro. Elle y va. Pas d’affectation à la Bowie. Elle fait du Jett. On sent qu’elle adore ça. Elle claque ses accords rageurs et nous offre en prime un final explosif. Elle fait aussi une reprise superbe du « Be My Lover » d’Alice Cooper. Elle le bouffe tout cru - And I play guitar in a rock’n’roll band - Quelle bonne pioche ! Du coup le « Bad Reputation » qu’on trouve à la suite reprend des couleurs, il sonne comme un vieux hit pop, avec un solo effroyable. On trouve ensuite « Black Leather », gros glam à la Glitter et l’hit des Arrows d’Alan Merrill, « I Love Rock’n’Roll », l’archétype du stomp à sec - Play my favourite song !

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             Sur Do You Wanna Touch Me, on retrouve tous les vieux coucous de Joan, les reprises de Gary Glitter (« Do You Wanna Touch Me »), « Torture » (heavy pop sacrément bien foutue, le domaine où elle excelle), « Wonderin’ » (belle pop puissante jouée à l’accord électrique, dans la veine Runaways/Pistols), « Cherry Bomb » (version ultra-produite, du coup ça devient un classique glam, c’est d’une qualité irréprochable) et les reprises de Sly Stone (« Everyday People ») et de Bowie (« Rebel Rebel »).

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             Il existe un beau livre d’images au format carré qu’on prendra plaisir à feuilleter, si on aime bien Joan. Le Joan Jett de Todd Oldham paru en 2010 est un bel hommage iconographique à notre glammeuse favorite. On a 200 pages d’images souvent plein pot et on s’en goinfre comme une oie. Les photos sont souvent accompagnées de phrases terribles du genre : « Il existe très peu de gens comme moi qui considèrent le rock’n’roll comme une religion ». Ailleurs, elle dit que tout ce qui compte pour elle, c’est d’être sur scène. Elle raconte qu’elle voulut sa première guitare électrique à l’âge de 13 ans et comme tous les ados de sa génération, elle s’escrima à jouer les accords de « Smoke On The Water », d’« All Right Now » et d’« Iron Man ». Puis elle aborde la période Teenage Glitter Scene et donc la période Runaways. On entre ensuite dans la période solo et elle place une annonce : « Joan Jett recherche trois super mecs ». Ce seront les Blackhearts. Au fil des pages, on réalise à quel point Joan a su rester photogénique. Un vrai p’tit rock’n’roll animal. Elle explique qu’elle a appris à crier en écoutant Marc Bolan dans « Bang A Gong ». On voit pas mal de photos de Joan dans des stades, toute petite face à des gradins monstrueux remplis par des centaines de milliers de gens. Elle leur fait face, avec sa Gibson blanche très bas sur les cuisses. Et sur toutes les images, elle joue en barré. Ses confidences présentent toujours quelque chose de troublant. Elle dit à un moment qu’elle reste toujours très naturelle et qu’elle ne fait que ce qu’elle a envie de faire. « It’s me. What you see is what you get », le fameux wysiwyg d’Apple. On a ce qu’on voit. Elle rappelle qu’elle fait « ça » depuis l’âge de 15 ans et qu’elle s’est toujours habillée de la même façon. Cuir, bracelets à clous, make-up. Personne ne mettra plus son intégrité en doute.  

    Signé : Cazengler, rhum away

    Joan Jett. Bad Reputation. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. I Love Rock ‘N Roll. Boardwalk Records 1981

    Joan Jett. Album. MCA Records 1983

    Joan Jett. Glorious Results Of A Misspent Youth. MCA Records 1984

    Joan Jett. Good Music. Polydor 1986

    Joan Jett. Up Your Alley. London Records 1988

    Joan Jett. The Hit List. Blackheart Records 1990

    Joan Jett. Notorious. Epic 1991

    Joan Jett. Pure And Simple. Blackheart Records 1994

    Evil Stig. Blackheart Records 1995

    Joan Jett. Sinner. Blackheart Records 2006

    Joan Jett. Flashback. Blackheart Records 1993

    Joan Jett. Do You Wanna Touch Me. Blackheart Records 1993

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Todd Oldham. Joan Jett. Ammobooks 2010

     

     

    Inside the goldmine

     - Peter Span

             Pas facile de situer un mec comme Édouard Spa. Fan de rock, c’est sûr, mais après ? Tu l’écoutes, tu l’observes et t’en déduis qu’il peut être plein de choses à la fois. Faux jeton ? Pointure ? Solide ? Pas solide ? En fait, t’en sais rien. Et puis pourquoi a-t-on toujours besoin de situer les gens ? T’as peur d’avancer trop loin dans une relation ? Peur de quoi ? Peur de te planter ? Ta petite fierté n’en finira plus de te jouer des tours. T’auras passé ta vie à tourner en rond avec les mêmes obsessions. Et pourtant, tu sais bien que tout se joue dans l’action. Le mal vient sans doute de là : le manque d’action. La routine relationnelle. Tu observes Édouard Spa et tu demandes si dans un cas extrême, il te sauverait la vie. T’en sais rien. Édouard Spa s’exprime correctement, il a encore une bonne coupe de cheveux, tu fais quelques pas avec lui et tu perçois son énergie du coin de l’œil, mais tu ne sais pas comment s’établit la circulation des fluides entre son esprit et le tien. Te comprend-il ? T’en sais rien. Disons que le contact est bon, puisqu’il repose sur un respect mutuel. Mais bien sûr, ça ne te suffit pas. D’une certaine façon, il affronte la mort, puisqu’il est malade. C’est un autre cas de figure. Tes meilleurs amis sont passés par là. Ils sont partis en beauté, l’un a refusé la fucking chimio, et avec l’autre, on est allés sur une plage avec deux bouteilles, une de tequila et une de sédatif, pour en finir dignement. Édouard Spa se bat à sa façon. Il vient tout droit du moyen-âge et sort son épée pour combattre un dragon dix fois plus grand que lui. Son héroïsme t’intéresse. Il est capable de vaincre le dragon. En attendant, il te fait écouter des bons 45 tours quand tu te pointes chez lui. Il les collectionne. Encore un bon point. Tu finis par accepter l’idée des «deux catégories» : celle des frères de sang et celle des mecs intéressants. 

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             Pendant que le Spa bâtit sa légende, penchons-nous sur celle du Span.

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             C’est Record Collector qui arrache le Mike Stuart Span à l’oubli, avec un petit article. Ouf ! Enfin, un article, c’est vite dit : juste une page, la rubrique ‘Under the radar’, vers la fin du canard. Tim Card a l’air d’être un connaisseur puisqu’il qualifie «Children Of Tomorrow» de «key British freakbeat/psych 45». On retrouve «Children Of Tomorrow» sur Eddie Piller Presents British Mod Sounds Of The 1960s Vol. 2 - The Freakbeat & Psych Years, sur Chocolate Soup For Diabetics Vol 2 et bien sûr dans le répertoire des mighty Embrooks. Ces références suffisent à situer le Span, petit groupe anglais des sixties. 

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    (Brian Bennett)

             L’arme secrète du Span n’est autre que Brian Bennett, le guitariste. Il dit être entré dans le Span en répondant à une annonce parue dans le Melody Maker. Ils sont au plus mal (pas de maison de disques et pas de manager) quand ils enregistrent «Children Of Tomorrow» en 1968. Ils s’auto-financent. Ils tentent le tout pour le tout. 

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             C’est David Wells qui signe les liners de la petite compile Grapefruit parue en 2011, Children Of Tomorrow. Wells rappelle qu’en 1969, le groupe s’est appelé Leviathan et a enregistré 3 singles pour Elektra, avant que Jac Holzman ne leur coupe le sifflet. Un album enregistré pour Elektra existe, mais n’est sorti que récemment, sur le label de Record Collector. Intouchable. 

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             C’est Stuart Hobday qui lance l’affaire à Brighton. Premier groupe : The Mighty Atoms. Roger McCabe en fait partie. Puis le groupe va devenir le Mike Stuart Span, en inversant les deux prénoms de Stuart Hobday, et Span pour Span, c’est-à-dire étendue. Et puis un jour, leur guitariste Nigel Langham trippe au LSD et saute par la fenêtre, croyant voler. Splashhhh ! Après ça, les mecs du Span ne toucheront plus jamais aux drogues - They became a resolutely drug-free-zone - Dans un premier temps, ils

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    continuent sans guitariste et enregistrent en 1966 leur premier single, «Come On Over To Our Place», une cover des Drifters. C’est ce smash qui ouvre le bal de la compile : pur Swinging London sound ! Inexorable ! C’est orchestré et chanté all over the place ! En 1967, ils enregistrent «Invitation», une heavy pop signée Mike d’Abo. Ambiance Small Faces, t’es hooké. Cette grande pop anglaise explose au firmament de l’underground ! Malgré la qualité des deux singles, EMI les vire. Alors ils se débarrassent de leur section de cuivres et passent la fameuse annonce dans le Melody Maker à laquelle répond le brillant Brian Bennett. Ils passent du r’n’b/Mod craze au rock psyché. Ils entrent en studio pour Decca et tapent une cover du «Rescue Me» de Fontella Bass, et ça donne une pop congestionnée et pleine d’espoir, soutenue par le bassmatic demented de Roger McCabe. Ils enregistrent aussi «Second Production», du full blown électrique et tendu. La fabuleuse puissance du groove t’ahurit. Mais Decca fait la fine bouche et les vire.

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             En 1968, ils montent leur label Jewel et entrent au RG Studio de Morden pour enregistrer «Children Of Tomorrow». Wells parle d’un «full-blown masterpiece». C’est pire que ça : wild as fuck. Fusillé du bulbique, félin et puissant, bardé de tout le barda du monde. Le single tire à 500 ex. C’est pour ça qu’il vaut une fortune aujourd’hui.

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    S’ensuivent «You Can Understand Me» (digne des Hollies) et «Baubles & Bangles», peut-être un peu trop poppy, gâté par des hurlements de gonzesses hystériques. Les Span retournent au RG Studio enregistrer leur chant du cygne, l’effarant «World In My Head», attaqué à coups d’acou et qui, soudain, s’élance vers l’avenir. Brian Bennett te cisaille ça vite fait dans les tibias, c’est une pure approche novatrice, t’es complètement scié. Puis ils te jazzent le «Blue Day» vite fait, Roger McCabe tire les ficelles d’un drive de basse puissant, ils ont un son terriblement moderne. Brian Bennett est un génie, il prend le pouvoir. L’A&R d’Elektra en Angleterre entend ça. Il en glisse un mot à Jac Holzman qui flashe et qui donne le feu vert pour un album, à condition que le groupe change de nom. Ils deviennent Levianthan. Les Span recyclent leurs vieux coucous pour Elektra : «Remember The Times» (qui sonne comme un hit gorgé de power), «Second Production» et «Time». Globalement, t’es complètement flabbergasted par la qualité du son et des compos. Le mystère reste entier : qui peut comprendre que le Span soit tombé dans l’oubli ?

     Signé : Cazengler, Span Span cucul

    Mike Stuart Span. Children Of Tomorrow. Grapefruit Records 2011

    Tim Card : Under the radar - The Mike Stuart Span. Record Collector # 571 - June 2025

     

    *

             Pour entrer quelque part il suffit de pousser la porte. Oui mais ici c’est un porche funéraire, vous n’avez pas peur, très bien, toutefois faites attention où vous posez le pied, le problème c’est qu’il donne direct sur un précipice. Evitez de vous précipiter.

    PRECIPICE

    LYCHGATE

    (Debemur Morti Production / Décembre 2025)

    J.C. Young "Vortigern" : guitar, organ, piano, orchestration / Greg Chandler : vocals / S.D. Lindsley : guitar  /Tom MacLean : bass / T.J.F. Vallely : drums & percussion / F.A. Young : piano, organ / Y.W. : flûte.

             Ce n’est pas un orchestre symphonique mais ça pourrait y ressembler. Si la musique classique vous effraie sachez qu’eux-mêmes définissent leur travail comme la bande-son de notre époque :  Soundtrack pour une dystopie comme ils aiment à dire. Ce n’est pas qu’ils se prennent pour des cadors, mais leur précédent EP s’intitule Also Spratch Futura. Se placer sous l’égide de Nietzsche nécessite un sacré courage. Une ambition démesurée ajouteront les rabat-joie, mais les Grecs nous ont tellement parlé de l’hubris que l’on ne peut être que tenté de franchir  la barrière interdite.  Quand on aura rajouté qu’ils puisent leur inspiration dans la littérature, vous comprendrez que cette singularité m’attire. Cela entre parfaitement avec ce que je nomme méta-metal.

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             Je concède que la couve de l’ouvrage n’incite pas une franche rigolade, est-ce un squelette ou une larve. Un rebut de la mort ou une chrysalide. Nous en reparlerons. Nous remarquons que cette chose emmaillotée en sa propre pourriture ou en sa propre métamorphose est juchée sur le toit d’un temple, c’est-à-dire sur un local qui sert de résidence sur la terre aux Dieux avec qui l’espèce humaine se complaît depuis des millénaires à entrer en communication. N’est-ce pas un peu présomptueux pour ces chétives créatures.

    Introduction : The sleeper awakes : le morceau est inspiré du poème de T.S. Elliot, La Terre vaine, qui conte la désolation intérieure du poëte confronté à ses propres démons et à la coupure civilisatrice qu’eut pour conséquence le conflit de 14-18, cette terre vaine puise ses racines dans la terre gaste que parcourt Perceval dans Le début du roman Perceval ou La Quête du Graal de Chrétien de Troyes. Il va de soi que chacun transporte sa terre gaste à l’intérieur de soi et la projette sur la réalité de son époque. Notes funèbres qui s’épanouissent en chant lointain de cloche, plain-chant d’orgue, la terre dépouillée résonne encore du pas de l’ost qui l’ a ravagée, est-ce ce bruit ancien qui réveille le dormeur, il a mis ses pieds dans l’écho de ceux qui l’ont précédé, son désespoir s’accroît au fur et à mesure qu’il avance, il arpente des ruines, il est perdu… Mausoleum of steel : orchestration tumultueuse, que de bruit pour une méditation infinie, un labyrinthe en soi-même que l’on parcourt sans fin, toute prison est comme la caverne originelle de Platon, le vocal tâte les murs avec rage, ici tout est faux, ce n’est pas le royaume des idées que l’on a perdu mais le rapport avec la beauté du monde, inversion des valeurs, ne pas confondre l’empire de l’emprise avec la connaissance empirique des choses, ce que nous voyons nous l’appréhendons avec la pensée qui nous enferme dans la hauteur vertigineuse de ses propres murailles, qui sont celles du tombeau dans lequel nous n’avons jamais reposé. Violences sonores comme ces coups de marteaux qui enfoncent dans le roc du désespoir les chaînes qui nous retiennent à nous-mêmes, surgit le sifflement d’une flûte qui se moque de nous. Catalepsie sonore. Renunciation : un clavier qui court, une batterie qui forge les armes de la délivrance mentale, et toujours ce vocal chargé l’on ne sait comment d’angoisse et de grandeur, le titre est étrange en quoi et pourquoi le souhait d’une délivrance serait-il une renonciation, si ce n’est pour insister qu’il faille d’abord s’évader de la terre gaste intérieure qui doit bien posséder quelques avantages puisqu’il est besoin de se motiver, le vocal se tait sans doute pour nous permettre de réfléchir. C’est que se délivrer, c’est quitter le cocon caverneux pour accéder à la terre gaste extérieure, celle dont nous sommes le reflet mais que nous ne connaissons que par les anciens chants des poëtes, ils ont chanté les prairies verdoyantes, mais ils ont aussi évoqué les adjacentes contrées de la mort, si je ne peux retrouver les plénitudes ensoleillées du royaume, choisir au moins de mourir dans le lieu même, dans le lieu dévasté du royaume perdu à jamais. The

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    meeting of Orion and Scorpio : musique désolée, la voix murmure, celui qui s’est échappé sur la terre gaste, celui qui a quitté la sombre caverne a rencontré la lumière de l’été de la connaissance, à l’orient se trouve l’Orion, il croyait marcher vers le midi il est allé vers le nord, les pinces du scorpion se sont refermées sur lui, il a voulu fuir, il voulait la beauté du monde, il a longtemps erré avant de s’apercevoir qu’il marchait sur les terres de la mort. Hives of parasites : retour à la case départ, après la mythologie grecque la mythologie littéraire anticipatrice, nombreux furent les écrivains qui nous décrivirent un futur peu réjouissant, E. M. Forster ( 1879-1970) nous a signifié dans The Machine Stops notre avenir comme un retour à la caverne platonicienne, modernisée, les hommes ne sont pas retenus dans les hypogées nocturnes de l’ignorance mais par une machine qui pourvoie à tous leurs besoins  les enfermant dans des alvéoles dont ils n’éprouvent surtout pas le besoin de sortir. Suites de notes interminables, la batterie comme coups de marteau pour nous avertir du spectacle qui va nous être dévoilé : le nôtre, celui d’une humanité gavée, le vocal nous fracasse le crâne, enfoncez-vous bien cela dans la tête, regardez autour de vous, la société ou la machine - choisissez le terme qui vous fait le moins peur - pourvoie à tous vos besoins, vous êtes les abeilles, la reine ou les élites sont là pour vous, juste quelques notes de guitares, inutile de dire un mot, puisque vous n’avez plus nécessité de penser par vous-mêmes, l’idéologie vous est fournie, gobez-là, et silence, acceptez de n’être que la volonté de sa volonté. Pour finir un bref vocal vociférant. Esclaves restez muets ! Death’s twilight Kingdom : douce musique, tintements légers, aubade pianistique, ne vous réjouissez pas, ce n’est qu’une description du peuple des esclaves, le vocal édicte ses explications, l’esclave n’a même plus besoin de maître, les maîtres sont morts, la machine idéologique est morte, plus besoin d’elle, le rythme s’accélère, le monde court à sa perte puisque plus rien n’a de sens, notes comme des gouttes d’eau qui tombent dans l’évier du néant, tout court à sa perte, une corde mugit doucement, retournement inédit : si l’esclave n’a plus de volonté, la volonté n’a plus d’esclave, il lui faudra longtemps pour comprendre qu’il est devenu libre. Un dernier accord perdu qui n’est pas sans rappeler l’ouverture d’Ainsi Parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Terror silence : les guitares chantent, car parfois il vaut mieux rire que pleurer, le vocal remet les choses en ordre, il énumère ce qui est en train de se dérouler. Normalement il devrait jouer le rôle d’un comédien de génie qui se roulerait par terre en hurlant de désespoir, non il se contente de hausser la voix c’est l’orgue qui se charge du message final : l’Homme est en train de mourir, la voix reprend, ce que nous voulons nous l’avons, le précipice du néant est devant nous.

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    Nous n’avons plus qu’à nous taire pour effectuer le dernier pas. Anagnosiris : ce mot est à la croisée de la pensée platonicienne et aristotélicienne, la ‘’reconnaissance’’ peut être interprétée comme l’anamemsis, faculté humaine qui selon Platon permet à l’être humain de passer de la connaissance du monde sensible à la connaissance du monde intelligible, beaucoup plus terre à terre Aristote définit la reconnaissance comme le dénouement d’une œuvre littéraire qui révèle comment va se terminer l’intrigue exposée. Moment clef de l’action : musique solennelle, le vocal ne fait pas de cadeau, la révélation n’est pas gaie ce qui est prévu est encore pire que la montée nietzschéenne du nihilisme pour les trois siècles à venir, ce n’est ni plus ni moins que l’effondrement total de l’Humanité. Ce n’est pas le crépuscule wagnérien des Dieux, c’est le crépuscule de l’Homme, surtout pas son amoindrissement, non tout bonnement l’extinction de son espèce. Ne reste plus que quelques notes cristallines, les dieux, comprendre la pensée luminescente de la Grèce, s’éloignent définitivement, mais la voix vindicative reprend, elle hurle, de colère et non de désespoir, nous sommes de retour, non pas sur la terre gaste, mais sous la terre gaste, à l’intérieur d’eux-mêmes les morts ne se tourneront plus vers les dieux, fussent-ils ex-machina, mais vers la pierre définitivement brisée des autels. L’homme est devenu un fossile. L’orgue nous offre, dernier cadeau à la civilisation humaine, un magnifique accord final majestueux. Pangeaea : nous n’existons plus, ni les Dieux, ni les hommes. Ne reste plus que la terre seule. Revenue par la force de notre absence à son état naturel de Pangée initiale. L’orgue fugue, il sait qu’il a tout son temps, mais la voix s’élève, sombre et terrible, mais porteuse d’espoir, la vie recommencera, reprendra son cours, et au bout de l’évolution, une nouvelle espèce humaine apparaîtra. Faut-il penser au serpent de l’Ouroboros… Le groupe se tait, peut-être parce que la pensée de l’Ouroboros pose  une renaissance éternelle mais aussi le retour éternel à la terre gaste. Au précipice.

             D’une beauté noire. Opus somptueux.

    Damie Chad.

     

    *

             Vous savez combien j’aime les choses tordues. J’étais heureux j’avais trouvé un groupe bien tordu. Hélas il en cachait un autre encore plus tordu. Vous connaissez le démon de la perversité cher à Edgar Poe. Je n’y suis pour rien, il m’a poussé dans le dos, bref  je me suis retrouvé face à un autre groupe plus tordu que tordu. Je préparais ma chronique, c’est alors qu’en est arrivé, un quatrième, je n’ai pas pu résister, celui-là il était au-delà du tordu, n’en croyez pas pour autant qu’au-delà de la torsion se trouve la rectitude, contentez-vous d’imaginer un groupe à lui tout seul davantage tordu que les trois autres réunis. Le problème c’est que quand un groupe est réellement tordu, par la loi de la  réciprocité des choses votre cerveau se doit d’épouser une courbure identique à la chose à laquelle vous prêtez un semblant d’attention. Je vous souhaite du courage.

    + (THE OPENING OF HYPERCUBE)

    ÖXXÖ XÖÖX

    (Bandcamp / 2024)

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             J’entends déjà les petits malins ricaner, les trémas sur les noms des groupes ce n’est pas neuf, déjà Blue Öyster Cult en 1972, oui les gars pour vous rapprocher de la cible reculez d’un an, en 1970 Magma, s’exprimait en un étrange langage le kobaïen, notre groupe possède aussi son propre idiome, sur bandcamp ils vous mettent un glossaire, prévoyez une bonne soirée pour atteindre la lettre Z.

    Mais d’abord un petit rappel de mathématique. S’ils mettent le signe + devant le titre de l’album, c’est simplement parce que leur album précédent sorti en 2019 se nommait (ÿ) = Cube. Evidemment vous pensez aux films canadiens Cube, Cube 2, et Cube 0, perso je vous encouragerais plutôt à penser au dodécaèdre de Platon, qui est disons un cube un peu particulier sans être de ce fait tout à fait un cube. Laissons là la géométrie, le groupe commence par vous donner une petite leçon d’algèbre :  ÖxxÖ XööX = 69 car ÖxxÖ = 6 et XööX = 9 en numération binaire décimal. En Ariège lorsque dans les lotos communaux le meneur de jeu tire un jeton il le crie bien fort à toute l’assistance, par exemple : Attention mesdames 69 ! Si vous pensez cette explication un peu trop graveleuse je vous suggère celle-ci : dans la tétralogie de Wagner Siegmund et Sieglinde qui sont frères et sœurs se retrouvent pour engendrer Siegfried.   

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    Maintenant prenons nous un peu la tête. L’album (+) est la suite de l’album (ÿ). (ÿ) symbolisé par la couleur rouge = feu = technologie est dévolu à la rébellion contre la terre. (+) symbolisé par la couleur bleue = eau (= haut en langue des oiseaux) représente l’aspiration céruléenne vers le divin. Les démons de la terre (n’oublions pas que Socrate se vantait d’avoir en sa tête un démon) cherchent à se réaliser par la puissance, d’autres démons cherchent à redevenir les anges qu’ils ont été. Notons que Victor Hugo avait institué un système selon lequel le minéral pouvait devenir végétal qui pouvait accéder à l’animal qui s’est subsumé en homme qui avait la possibilité de s’élever dans les hiérarchies spirituelles. Voir La Fin de Satan. L’ouverture de l’hypercube correspond à sortir du cube pour accéder à l’intelligence divine, que l’on pourrait comparer à un programmateur supérieur…

    Öxxö Xööx (Laurent Lunoir) : musique, paroles, chant masculin, visuels / Rïcïnn (Laure Le Prunenec) : chant féminin / Isarnos (Thomas Jacquelin) : batterie Nür : chant féminin supplémentaire.

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    Cundu(-)Peusanteur : ce premier morceau est un essai de conceptualisation de la nature de la terre. Elle est comme un condensateur qui aspire la lumière. La lumière se densifie se métamorphosant en obscurité. Le côté obscur de la force selon une célèbre formule cinématographique. Il existe une corrélation entre la densification de la lumière et l’obscurantisme de esprit de finesse qui se transforme en esprit géométrique ( merci Pascal)  d’accumulation cubico-géométrique, sur un plan moral et même amoral le mal est le résultat d’une densification du Bien… nous retombons ici sur une vision gnostique qui admet que le Démiurge qui a créé la matière et le mal n’est pas aussi mauvais que l’on pourrait l’accroire puisque sans lui nous n’existerions pas, se rapporter à Leibniz, mathématicien et philosophe,  qui déclara dans sa Théodicée que le monde réel est le meilleur de tous les mondes possibles… c’est d’ailleurs pour accaparer un maximum de lumière densifiée que nous essayons par tous les moyens de dominer nos semblables, afin de profiter de leur force de travail qui n’est autre que l’énergie lumérique densifiée…  Le texte est chanté en leur kobaïen, parfois en français, la musique n'est pas du tout dark, ni très claire non plus, beaucoup de percussion comme à tâtons qui créent comme l’idée d’une reptation transpercées par des espèces d’envolées organiques qui  n’emportent jamais le morceau hors de sa gamme rythmique, le jeu des voix, alternances masculines et féminines forment de fait le véritable background musical, un flot qui bat les rochers du rivage de la compréhension, il n’y a pas à proprement parler de ruptures, plutôt des changements de direction qui sans cesse captent votre attention. Santa(S) Tromperie : qui est trompé au juste. Ne serait-ce pas le Démiurge lui-même, qui ayant dirigé  la lumière vers la terre aurait été lui-même corrompu par la possibilité du mal qu’il aurait engendré. Le mal réside en le fait que la lumière aurait été transformée en énergie. Par le seul fait automatique que l’énergie est une sorte d’expulsion de la lumière contenue en elle-même. L’énergie n’est autre chose que l’exil du divin de sa propre lumière irradiante. Il se peut que les légendes aient  une basse réelle, qu’il ait existé un ange, peut-être le Démiurge, qui ait été expulsé de la plénitude du divin, sans que celle-ci en soit amoindrie… toutefois il est inutile d’accuser le divin ou Satan l’ange déchu de lui-même, si nous sommes victime du désir de puissance, autrement dit du mal, n’est-ce pas parce que nous le voulons bien, parce que nous sommes complices de notre corruptibilité. Poinçons désagréables dans les oreilles qui ne durent pas longtemps, sont très vite suivis par une musique joyeuse, une batterie allègre et des chants qui inspirent joie et confiance, il subsiste bien quelques grincements d’instruments un peu trop conscients de la réalité mais l’ambiance reste guillerette, des murmures toutefois comme si l’on se passait en douce des vérités pas très bonnes à crier sur les toits, mais le rebondissement suivant nous incite à entendre comme un hymne souterrain à Satan, l’on oscille entre le scandale et la honte  mais il est sûr que l’on éprouve pour employer un stupide vocable fort à la mode ces derniers temps une forme de résilience suspecte, un dédouanement, plus près de la compréhension que de la condamnation. La voix masculine s’enroue, les féminines en profitent pour monter vers le ciel et le clavier se prend pour l’orgue de l’Eglise Notre-Dame dans le final du Te deum le jour de Pâques. Dae(8) Intrusion : les démons, ce sont des entités produites par la condensation énergétique de la lumière, sont rusés. Les âmes avides de puissance se laissent facilement vampiriser, les démons boivent leur lumière intérieure, mais d’autres ne se résolvent pas d’elles-mêmes à se laisser envahir. Les démons ont créé les sectes lucifériennes qui présentent Satan comme un innocent expulsé du ciel par un dieu jaloux. Ils proposent un système – entre nous soit-dit pas très éloigné de celui de Victor Hugo – qui donne à chacun la chance de gravir à partir de leur lumière intérieure l’arbre de lumière extérieur qui vous permet d’accéder au divin par vous-même, une tromperie éhontée, la plupart s’y laissent prendre mais certains refusent d’emprunter la voie de ce faux arbre de Noël, passez-moi l’expression, resplendissant des mille feux de ses trompe-l’œil multicolores destinés à finir dans le brasier destructif après la période de ses saturnales infernales, désormais remisées aux calendes grecques. Dans cette musique tout n’est que calme luxe et volupté, l’on baigne dans une douce torpeur, une quiète quiétude, nous ne sommes pas au paradis mais l’on s’y croirait, la voix rauque et masculine nous encourage à ne pas prendre des vessies pour des lanternes, les voix féminines deviennent plus vindicatives, mélodieuses pour retenir vos attentions dans le but de vous dévoiler les ruses infâmes des démons sans pitié qui comptent vous utiliser pour leurs noirs desseins, vous êtes pour ainsi dire entre deux tentations, la musique est agréable mais ce sont les voix qui donnent l’alarme, des chœurs angéliques vous aspirent vers le haut, mais n’est-ce pas votre lumière intérieure qui croyant monter au divin passent dans les entrailles des démons. Sans être comminatoire le ton de nos sirènes s’alarme. Ne soyez pas dupes ! Dïrïü(X)Rébellion : ce n’est pas exactement le moment de la Rébellion, toutefois le stade qui la précède, l’instant où nous accumulons en nous la poudre qui produira l’explosion. Une espèce d’autosuggestion qui consiste à prendre confiance en nous, à savoir qu’il faut nous appuyer sur cette lumière qui est en nous, à l’intérieur de nous car tout est en nous… le morceau est bâti comme une progression, au début un vocal qui répète sa leçon d’écolier, lentement en articulant chaque mot pour s’imprégner de son sens, ensuite ce sont des paliers que l’on franchit l’un après l’autre, tous ne sont pas victorieusement franchis, l’on peine à les traverser, l’on prend exemple sur ceux qui sont sur le même chemin pour mieux prendre confiance en soi-même l’on finit en une apothéose calme, mélodique, l’on a réussi à transformer l’énergie de mort qui se solidifiait en nous en énergie de vie porteuse de courage et d’amour. Ce dernier mot démontre combien le gnosticisme actuel est totalement cannibalisé par le christianisme. Il est étrange de voir comment tout un courant meta-metal à l’origine anti-chrétien pour ne pas dire pro-païen, commence à aborder un étrange demi-tour, une étape de satanisme revendiqué, une station luciférienne qui modifie le statut du diable en archange chassé par Dieu et pour finir un rapprochement avec la figure consolatrice du Christ. Ama(I)Faux Lumière : Ne croyons surtout pas que la partie soit

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    gagnée, l’âme n’en n’est pas pour autant tirée d’affaire, la lumière en nous est porteuse de fausse promesse, avant de se rapprocher du divin elle nous conseille d’améliorer l’homme, c’est ici que nous comprenons pourquoi la rébellion rouge de la matière se déploie par les avancées de la technicité, le transhumanisme est censé augmenter nos capacités, mais il est nécessaire de se détourner de cette voie prométhéenne et nous intéresser à nos semblables, chaque fois que nous manifestons de la compassion envers eux, nous intensifions en nous cette part de bonne lumière. Le rapprochement avec le christianisme devient de plus en plus évident… Le morceau dans sa forme vocale devient une récitation de cathéchumène qui essaie de se persuader de la justesse de sa foi. Cela vous a un fort avant-goût de patenôtres évangéliques. Musicalement le morceau est très curieux, l’on a l’impression qu’il est parsemé de stases luminescentes qui prennent l’allure d’arrêts mélodiques, l’ensemble forme un étonnant cortège d’auréoles phoniques. Or(o)Ames emprisonnées : Ce qu’il y a de terrible avec les sectateurs d’une religion c’est qu’ils ont sans cesse besoin de se justifier à eux-mêmes la motivation de leur foi. C’est un peu du prêchi-prêcha redondant, l’on est les meilleurs puisque l’on est du côté du bien et les autres du mal. Vous exposent leurs mantras sous différent véhicules, ils emploient les termes Yin, Yang et Karma… ne maudissent pas tout-à-fait les entités obscures qui pompent notre lumière, ne sommes-nous pas comme eux, ne mangeons-nous pas les animaux et les végans s’abstiennent-ils de légumes… Qu’importe, ils s’agrippent à leur non-violence comme des naufragés à une épave… Le récitatif continue, les répons d’autosatisfaction  alternent sans répit. L’on sent comme une angoisse, celle de ne pouvoir imposer ses propres idées non pas aux autres mais à soi-même, nous devons reconnaître que les démons ont une influence sur nous beaucoup plus grande que nous le voudrions, nos âmes sont emprisonnées même si parfois le chant éthéré semble prendre son envol, les percussions nous hachent le cœur, et l’envie de tuer qui n’est que l’image de notre attirance pour notre mort devient insupportable. Les âmes connaissent le besoin de se torturer sans avoir besoin d’un bourreau étranger à soi-même. La fin du morceau ressemble au capharnaüm d’un cerveau encombré d’idées et de désirs contradictoires. Splendide. Füch©Ouroboros brisé : grosse déception, point question de mon reptile favori dans ce long laïus, ou alors il faut comprendre que l’Ouroboros, le serpent de l’éternel retour n’est que notre cerveau reptilien, cette notion rapidement évoquée est d’ailleurs la seule qui soit teintée d’une certaine modernité car pour le reste l’on se croirait dans L’imitation de Jésus Christ, en gros tout est de votre faute, si vous commettez le mal c’est que vous ne vous êtes pas assez préparé à lui résister. Cet opuscule vieux de cinq à six siècles qui empoisonna bien des âmes tout le long du dix-neuvième siècle est une véritable mise en accusation de l’âme pieuse qui vient y chercher du réconfort… Sa première phrase : ‘’ Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres ‘’ correspond comme par hasard au jeu Ombre / Lumière, sur lequel est bâti cet album. Z’y vont tout doux, les percus devant les voix presque souterraines, cependant exaltées parce que l’exaltation se doit d’être intérieure, l’on sent une certaine allégresse comme si les difficultés qui les attendent ne leur procurait aucune peur, mais une détermination de se confronter à n’importe quel obstacle, sont en forme car ils se dépatouillent avec des sentiments, des rapports humains, des comportements qui appartiennent à notre sphère culturelle, pas la plus intime, mais extrêmement extime puisque nous vivons dans un milieu d’entregent,  nous sommes donc concernés doublement car tout dépend de nous. Est-ce un hasard si un instrument j’ignore lequel imite un accordéon de bal populaire. Kris(T)Réparation : tiens-tiens le voici donc depuis le temps où l’on subodorait sa présence, bon on tombe dans la casuistique jésuistique, certes il y a deux camps irréconciliables, si l’on appartient à la terre les hauteurs du divin nous sont totalement fermées, définitivement interdites. Le principe est sans appel. Oui mais le Christ est amour. Donc les pauvres peuvent s’ouvrir à la lumière divine. Oui, à une condition, qu’ils se repentent puisqu’ils sont au départ des adeptes de la terre, alors ils auront la permission d’accéder au divin. Attention, ce ne sera pas facile, à plusieurs reprises il est déclaré qu’obtenir ce pardon équivaut à un chemin de croix… Preuve que le Christ avait beaucoup à se faire pardonner. Cette remarque sardonique n’est pas du groupe mais de ma modeste personne. Le ton est grave, nous sommes au moment du partage des eaux, celui où tout s’aggrave, l’on dirait une procession bruissante de psalmodies, les voix féminines montent haut, un peu trop hystériques tout de même, elles semblent mettre le gars en accusation, son dossier est discuté, comporte quelques subtilités accablantes, les percus font le bruit du marteau du procureur qui émet un terrible jugement, l’on se dispute dans le prétoire, l’on ergote sur la recevabilité de son cas, en fait on s’en tient à la déclaration des principes. La musique s’envole vers les cieux. L’on ne saura pas si le pardon est accordé à l’impétrant. Düntö(+)Fly away : Dernières mises au point. Dieu est partout, ceux qui ne suivent pas sa loi n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. De toutes les manières tout est perdu, il n’y a pas assez de lumière, nous sommes condamnés à mourir. Notre corps nous quitte pour toujours. Mais si nous avons fait le bon choix, notre âme rejoindra Dieu. Il semble que l’on ait abandonné la voie gnostique pour l’autoroute très chrétienne et catholique. Le Dieu d’amour est avant tout un Dieu de justice. Des tambourins résonnent, rehaussés de bondieuseries vocales, l’on chante le droit, l’on semble heureux, l’ouverture du cube consistait en fait sauter le couvercle de l’âme pour qu’elle puisse monter au ciel.

             Idéologiquement parlant cet album est extrêmement déceptif. Par contre question récitatif d’une parole il est assez extraordinaire. Première fois dans un risque de rock où le chant se transforme en vocal, et où les lyrics mènent l’instrumentation.

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             L’on ne peut pas dire qu’ils ne nous aient pas avertis, la couve de l’opus ressemble à une chute d’eau. Si l’on y regarde de plus près transparaît très stylisée la façade d’une cathédrale. Quant à l’ouverture de (+) il est indéniable que Öxxö Xööx culmine en une croix.

             Du rock chrétien en définitive.

             Je ne m’étais pas trompé. Vraiment des tordus. Mais pas dans le bon sens.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 723: KR'TNT ! 723 : SAINTS / DREAM SYNDICATE / BUDDY GUY / JOAN JETT / JOHNNY LEGEND / RITUEL / SANS ROI / KURT COBAIN

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    KEEP ROCKIN’ TIL NEXT TIME

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    LIVRAISON 723

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR’TNT KR’TNT

    12 / 02 / 2026

     

      

    SAINTS / DREAM SYNDICATE

    BUDDY GUY / JOAN JETT

    JOHNNY LEGEND / RITUEL

      SANS ROI  / KURT COBAIN

     

     

    Sur ce site : livraisons 318 – 723

    Livraisons 01 – 317 avec images + 318 – 539 sans images sur :

    http ://kr’tnt.hautetfort.com/

     

     

    The One-offs

    - Les Saints à l’air

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             Sans doute est-ce parce que Jean-Jean était obsédé par les Saints que nous avons monté à une époque un groupe de reprises de Saints. C’est le genre de décision qu’on qualifie d’inévitable.

             Le groupe s’appelait les Nuts. Années 90. On se savait assez cinglés pour se lancer dans ce genre d’aventure. Ça partait donc d’un a-priori favorable. Nous disposions d’un autre atout majeur : la voix. Jean-Jean disposait de ce qu’on appelle communément une vraie voix. Sans doute la seule vraie voix connue en Normandie. Il avait fait ses armes dans un groupe local nommé Big City Gang. Leurs compos ne fonctionnaient pas, mais les covers raflaient la mise : «Hey Girl» des Small Faces, «(There’s Gonna Be A) Showdown» des Dolls, «Fireball» des Ducks Deluxe et le «Rat Crawl» de Third World War. Pardonnez du peu. Diable comme ce mec savait chanter.

             Il fut aussi l’un des premiers locaux à se balader en perfecto. Il avait les Saints et les Dolls dans la peau. Après avoir enrôlé un gratteur de poux et un petit mec au beurre, on a donc commencé à taper dans le répertoire, comme on dit. Le problème était que Jean-Jean et le gratteur de poux voulaient taper dans Paralytic Tonight Dublin Tomorrow, qui n’est pas forcément la meilleure des entrées en matière, et pouf on s’est retrouvés tous les quatre en studio à essayer de mettre en place deux des cuts les plus difficiles de l’histoire des Saints et du rock, «Simple Love» et «(Don’t Send Me) Roses». Ah il fallait les voir tous les deux, le Jean-Jean et le gratteur, échanger des regards énamourés pendant qu’on ramait à essayer de faire sonner ces deux horreurs sophistiquées. Avec l’expérience, on apprend une chose importante : rien n’est plus dangereux que les morceaux lents, ce sont non seulement des tue-l’amour, mais sur scène, ça pète les reins du set. Crack ! Terminé ! T’es mort. Ils ont voulu faire les malins à jouer ça sur scène, et bien sûr ça ne marchait pas. Ça ne passe que sur disque, et encore.

             Ce fut notre premier et dernier point de désaccord.

             L’idéal eut été bien sûr de taper dans le premier album des Saints. «Nights In Venice» ? Jean-Jean poussait des cris d’orfraie ! Non ! Intouchable ! On va se vautrer ! On a fini par se mettre d’accord sur «Kissing Cousins». Jean-Jean en adorait le snarl et cette structure classique qui tournait si facilement au vinaigre punk. Pour varier les plaisirs, on tapait aussi dans les Heartbreakers («Born To Lose»), dans les Mary Chain («Darklands»), les Pixies/Mary Chain («Head On») et d’autres goodies du même acabit. Mais les Saints restaient les maîtres du jeu, avec notamment un «Something Somewhere Sometimes» tiré d’un fabuleux album qui s’appelle Howling.

             Et puis un jour on a ressorti ce double 45 tours qui nous semblait tellement mythique à l’époque de sa parution, sur lequel se trouve la fameuse reprise de «River Deep Mountain High». «Pourquoi on reprendrait pas ce truc-là ?» Jean-Jean fit la moue et lâcha son verdict : «C’est pas pour nous. C’est pour les jeunes...» Fuck !

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             Les Nuts ont disparu lorsque Jean-Jean a cassé sa pipe en bois. On est alors reparti vers d’autres aventures. Tant que tu peux arquer, tu peux monter des projets. Le suivant fut El Cramped, un tribute aux Cramps dont on reparlera un autre jour. Après la fin lamentable d’El Cramped, on a monté un groupe de reprises sixties baptisé Magic Potion, d’après le fameux classique des Other Mind qui a inauguré notre première répète. On a mis «Magic Potion» au carré aussi sec. Tout s’est passé comme sur des roulettes. T’es toujours content de refaire équipe avec des vrais frères de la côte. On a ensuite tapé dans les Remains, les Standells, les Seeds, bref dans Nuggets, avec une facilité qui chaque fois qu’on jouait nous laissait tous les quatre comme des ronds de flan. On faisait sauter la sainte-barbe à coups de «Psychotic Reaction» et de «Dirty Water». Et puis un jour, à l’apéro d’après-répète, j’ai à nouveau tenté le diable : «Ça vous dit de reprendre la cover qu’ont fait les Saints de River Deep Mountain High ?» On l’a écoutée vite fait et il n’y a eu aucune hésitation. Banco !

             On est quatre dans Magic Potion, mais on joue le River Deep à trois, car c’est Fab, le batteur, qui le prend au chant, et il faut voir avec quelle niaque il te le dégringole, il n’a pas vraiment le timbre de Chris Bailey mais il a cette furie en lui qui lui permet de foutre le feu à ce vieux classique de Totor revu et corrigé par les Saints. On en fait aujourd’hui la plus honorable des moutures trash-boom hue-hue, pendant que Fab, penché comme une gargouille sur ses fûts, re-dynamite ce blaster, on bombarde en contrepoint tout ce qu’on peut sur nos manches, mais vraiment tout ce qu’on peut. Et ça marche. Inespéré ! Si seulement Jean-Jean pouvait voir ça.

             S’il fallait définir le rêve d’une vie, c’est très simple : pouvoir jouer un jour le River Deep des Saints avec des frères de la côte. Des vrais.

    Signé : Cazengler, Sainte-nitouche

    Saints. River Deep Mountain High (In One Two Three Four/2x7’’). Harvest 1977

     

     

    Wizards & True Stars

     - Syndicate d’initiatives

     (Part Eight)

     

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             C’est toujours un bonheur que de revoir les syndicalistes du Dream Syndicate débouler sur scène. D’autant plus que le Wynner affirme sa détermination à renouer avec l’âge d’or du groupe, et pour ça, il dispose d’un atout majeur : Jason Victor,

     

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     l’Argonaute intrépide, le cosmonaute de l’embellie sidérale, le cybernaute du killer flash, le spationaute de wild slinging, le would-be-naute de l’effluve rachidienne, la trashonaute de l’hyper-extension du domaine de la turlutte, l’hypernaute de la vingt-cinquième heure, le jaguaronaute du non-retour, le grattonaute de poux atomiques, le triponaute du bananas intégral, le désintégronaute de la lutte finale, l’empironaute de la réaction en chaîne, le pluvionaute de cats and dogs, l’apesanteuronaute de la giclée suspensive, l’excurionaute du blow-the-roof, le démonolonaute de tous les diables, le dervichonaute du sonic soufi, l’hyperolonaute de l’évasion viscérale, tu peux retourner ça dans tous les sens : t’es bel et bien face à un phénomène. Voir ce mec gratter ses poux pendant deux heures, c’est une fin en soi, presque l’aboutissement d’une vie de travail. On pourrait plagier Verlaine et scander, en écho à l’Il Patinait Merveilleusement : «Il grattait merveilleusement/ S’élançant qu’impétueusement/ Rarrivant si joliment vraiment.» Dans le jeu de Jason Victor, en plus de la frénésie sonique, on a la grâce verlainienne, on a la modernité du ton, on a l’inventivité permanente, on a l’impétuosité cavalante, on a le goût des violentes poussées de fièvre, on a l’expertise catégorielle, on a le goût des aventures et des voyages, ce qui semble

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    logique pour un Argonaute. Jason Victor passe son temps à cultiver l’élégiaque, ses solos fougueux se cabrent, ses notes s’ébrouent, ses riffs écument, il mise tout sur la puissance de ses flux, il varie les figures à l’infini, il gère son manche des quatre doigts, il va chercher les formules inconnues, il explore des glissandos, et avant que t’aies eu le temps de dire ouf, il fout le feu à la pampa, il cisèle des formules d’arpèges cristallins et se prend soudain pour le Krakatoa, brrroooof, il vomit sa lave, il veille à rester imprévisible et amène en permanence du sang neuf aux fantastiques vieilles chansons du Wynner, qui lui, passe quasiment tout son temps à observer son Argonaute. Il le fixe parfois comme s’il ne l’avait jamais vu. C’est tout de même assez rare de voir l’élève envoûter le maître.

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             Ils proposent un show en deux parties : ils commencent par puiser copieusement dans cet excellent album que fut How Did I Find Myself Here, avec notamment un morceau titre qui sera le théâtre d’un long, très long duel de guitares monté en neige de façon apocalyptique, et là, le Wynner et l’Argonaute atteignent le sommet du genre, l’Ararat du twin guitar attack, c’est tellement inspiré que ça bat tous les records d’intensité ! T’en as le souffle court. Après l’entracte, ils reviennent pour la résurrection de Medecine Show, qui fut le deuxième album «raté» du groupe, à l’époque, ce dont s’explique bien le Wynner dans son book. Cette fois, le Medecine Show sonne car l’Argonaute veille bien au grain. Il transfigure tous ces vieux cuts et ça rocke salement le boat. Ils bouclent avec une version complètement transfigurée du «John Coltrane Stereo Blues», et quand on dit transfiguré, c’est uniquement parce qu’on a pas trouvé d’autre mot. Et puis t’as ce rappel avec trois cuts de The Days of Wine & Roses, histoire de compléter l’overdose. Tu sors de ce Hasard Ludique (qui ne doit rien à Mallarmé) gavé comme une oie. Coin coin. 

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             On n’en finirait plus avec un mec comme le Wynner. Plus tu creuses et plus tu découvres. Le Wynner est un insondable. Sa came est toujours bonne. Pour preuve, ce Smack Dab enregistré en Espagne en 2007. Smack Dab est aussi le nom du trio formé

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    du Wynner, de sa poule Linda Pitmon et d’un poto espagnolo, Paco Loco. C’est lui le Loco qu’on entend bassmatiquer sur «Quarantine». T’as tout de suite l’envolée, comme chez Dean Wareham, qui travaille sur le même genre de rapport longévité/qualité. Ils ne sont plus très nombreux à savoir jouer à ce petit jeu. Les autres cracks du rapport longévité/qualité sont bien sûr Frank Black, Robert Pollard, Anton Newcombe, Jon Spencer, Bob Mould et Wild Billy Childish. Paco Loco refait des siennes sur «Kickstart My Jacknife», encore un cut excellent, bien drivé sous le boisseau. Mince alors ! Le Wynner sait aussi traîner la savate, comme le montre «Free Love», et claquer une vieille rengaine Dylanesque avec «My Cross To Bear». Il chante avec la voix de Dylan à son apogée. Il y descend avec les heavy poux d’Highway 61. Même sonic gut. En fait, Smack Dab est l’album de Paco Loco, comme le montre «Smack Dab Attack». Il dicte sa loi, avec cet heavy groove gigantesque et assez Crampsy dans l’esprit. 

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             On ne perd pas son temps à écouter le Grand Salami Time du Baseball Project. C’est même un big album. Rappelons que Peter Buck fait partie du Project. On a un son énorme dès le morceau titre d’ouverture de bal. Le Wynner + Buck + Linda Pitmon, ça ne pardonne pas. C’est fabuleusement porté aux nues, avec un certain McCaughey au chant. Les arpèges de «The Tips» sont ceux de «Paperback Writer». Le Wynner monte au micro et Buck gratte les riffs de George Harrison. Il faut dire que le Buck est un solide guitar slinger. On n’entend que lui. Quel bouquet de son et d’arpèges ! Le Wynner repend le Salami en main pour «Uncle Charlie» - Uncle Charlie’s gonna get you - Heavy sound. Le Wynner sonne comme Bob Dylan ! On croise plus loin un coup de génie nommé «Erasable Man». Ils savent claquer un beignet ! Quel power ! C’est un stomp d’Erasable tapé à la cloche de bois. T’es littéralement sonné à chaque cut. Belle dégelée d’oh oh dans «New Oh In Town», c’est excellent, gorgé de son. Le Grand Salami n’en finit plus de t’embobiner. Ils montent «The All Or Nothings» sur les accords de Gonna Miss Me, ça déboule bien, ça sent bon le Roky. Encore de la pop énorme avec «The Voice Of Baseball». On sort de là ravi et comblé.

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             Bon, le Live At Raji’s du Dream Syndicate n’est pas aussi bon que les lives inclus dans la box d’annive de The Days Of Wine & Roses. Le son y est lisse et le staff différent : c’est l’époque Paul B. Cutler. Même si ce live est bien noyé de poux Syndicalistes, on perd la folie de Preco. Le Wynner tente de raviver la grandeur sonique du Syndicate, mais il manque tout le feedback de Preco. Ça ne pardonne pas. Le Wynner fond sur ses cuts comme l’aigle sur la belette. Évidemment, la belette n’a aucune chance. On assiste à des pluies de solos dans «Burn», ça joue à la vie à la mort du cheval blanc d’Henri IV, mais encore une fois, c’est pas Preco. Le son est trop Cutler, trop lisse. Pas beau. Il faut attendre «Halloween» pour frémir un petit coup et retrouver la jolie progression d’accords, c’est un régal que de la ré-entendre, et puis il y a ce joli guitarring intempestif bien déraillé du bulbique.

    Signé : Cazengler, Steve Ouine Ouine

    Dream Syndicate. Le Hasard Ludique. Paris XVIIIe. 4 février 2026

    Smack Dab. Smack Dab. Houston Party Records 2007

    Baseball Project. Grand Salami Time. Omnivore Recordings 2023

    Dream Syndicate. Live At Raji’s. Enigma Records 1989

     

     

    L’avenir du rock

     - Holy Buddy

     (Part Two)

             Au point où il en est, l’avenir du rock ne chipote plus. Si t’erres dans le désert et que t’as des hallucinations, c’est normal. Inutile de vouloir s’opposer au cours logique des choses. La rationalité ne fait guère bon ménage avec l’errance. Alors autant accepter le principe des défaillances. Et comme l’avenir du rock a de la suite dans les idées, il en rajoute : autant décliner dans la joie et la bonne humeur. Alors hallucinons ! Comme toutes les idées qu’il peut encore avoir, celle-ci lui plaît. Il l’adore ! Mais pour halluciner, il faut des erreurs. Ils se font rares et l’avenir du rock peine à étancher sa soudaine soif d’hallucinations. Ah, voilà que se dessine à l’horizon une silhouette. Enfin ! L’avenir du rock accélère le pas pour approcher au plus vite. L’homme est armé d’une mitraillette rustique, enturbanné d’un chèche gris et drapé d’une djellaba rapiécée. Il affiche une mine d’animal traqué.

             — Ne craignez rien mon ami, je suis l’avenir du rock !

             — Salam wa aleïkoum ! Je suis Fella Guy !

             Et il repart aussitôt au petit trot. Quelques jours plus tard, il voit se dessiner à l’horizon une silhouette qui n’a rien d’humain. L’avenir du rock approche prudemment. L’apparition a l’allure d’un gros navet. L’avenir du rock aurait préféré un lapin blanc ou le Cheshire Cat, mais bon, c’est déjà ça, aussi engage-t-il la conversation :

             — Permettez-moi de me présenter. Je suis l’avenir du rock, pour vous servir...

             — Ravi de vous rencontrer. Je suis Rutaba Guy !

             Quelques jours plus tard, l’avenir du rock croise un flic. Il a essayé de l’éviter, mais dans le désert, ce n’est pas facile.

             — Je suis Poula Guy ! Je suis à la recherche du renégat René Guy, un sale petit délinquant. L’auriez pas vu dans les parages ?

             — Pas que je sache. Par contre, je peux vous brancher sur Buddy Guy. Ça vous ferait le plus grand bien.

     

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             Le vieux Buddy refait des étincelles avec Ain’t Done With The Blues. T’es frappé par la vitalité qui se dégage de cet album. Tout est bien. T’as du mythique avec deux clins d’yeux, le premier à Hooky («Hooker Thing», Buddy gratte sa Martin Boogie Chillum) et plus loin, gros clin d’œil à Earl King avec «Trick Bag», riffé dans les règles du lard avec des accords riches de énième diminuée et la réverb du diable. Autre grand

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    choc émotionnel avec «Jesus Loves The Sinner» : les Blind Boys Of Alabama font les chœurs et ça monte vite au ciel - Jesus loves the sinner/ But he hates the sin - Il faut voir comme les Blind Boys te swinguent le sin. Le Bud a du son à n’en plus finir sur «Been There Done That». Il gratte sa Black & White Polka Dot Relic Fender Strat. Il est hors compétition. Pour «Blues Chase The Blues Away», il gratte sa 1972 Fender Tele Deluxe et la Polka Dot. Merveilleux shoot d’heavy boogie blues. Avec celui de Lazy Lester, t’as là le meilleur boogie d’Amérique. Il invite Kingfish Ingram à gratter son gras double sur «Where U At». C’est complètement dément, c’est saturé de blues et de Soul, avec des cuivres pharaoniques. Puis le Bud passe au Heartbreaking Blues avec «Blues On Top» - Blues on top/ Pushing down on me - Il duette avec Bonamassa sur «Dry Stick» et avec Frampton sur «It Keeps Me Young». Franchement, il aurait pu choisir quelqu’un d’autre pour duetter, pas cette crêpe. Il revient au classic boogie blues sur «Love On A Budget», mais son solo prend feu ! On salue encore l’énorme power de la niaque du Bud dans «Upside Down». Ses solos sont la pulpe du blues, jouissifs et juteux. Le Bud est encore vert. Il sait encore rocker un boat. Écoutez bien ses solos, les gars, ce sont des œuvres d’art.

    Signé : Cazengler, Guy mauve

    Buddy Guy. Ain’t Done With The Blues. RCA 2025

     

     

    Wizards & True Stars

     - Jett set

     (Part One)

     

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             Joan Jett brandit l’étendard du glam depuis quarante ans. Rien que pour cette prouesse athlétique, elle mérite une médaille. Elle enfile ses albums comme des perles et bénéficie encore aujourd’hui d’une belle notoriété.

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             Comme beaucoup d’adolescentes fascinées par les Stones dans les seventies, elle doit son look à Keith Richards, coiffure, allure et façon de jouer de la guitare sur scène. Et ce qu’on apprécie particulièrement chez elle, c’est qu’en quarante ans, elle a su rester fidèle à un son et à une image, comme l’a fait Chrissie Hynde. Joan Jett cultive l’image de l’éternelle adolescente subjuguée par l’image que lui renvoie son miroir. Keef se décharne inexorablement, mais Joan semble rajeunir, comme le montre la pochette de son dernier album, Unvarnished (sans fard). Et sur cet album, paru quasiment quarante ans après le premier album des Runaways, elle continue de jouer du glam. Alors forcément, ça impressionne. Car il n’est rien qu’on apprécie autant que la constance. Écoutez cet album et vous serez surpris par la densité du son et par la fière épaisseur du cocotage. Elle reste l’heavy-rockeuse qu’on aimait bien et elle nous ressert du gros glam à la Gary Glitter avec « TMI », avec le vrai stomp d’intro, comme au bon vieux temps des télés qui vibraient. Joan Jett rallume le brasier, beaucoup mieux que les autres revivalistes glam de type Giuda. Comme sur tous ses autres albums, elle joue avec le feu, c’est-à-dire avec la power-pop, mais l’étincelle lui fait souvent défaut. « Really Mentality » est le hit de ce disque, construit sur un vieux riff garage. Elle en fait une merveille délinquante de juke des faubourgs. Tout y est, la tension juvénile de la gamine en guerre contre la société des culs serrés. Elle chante son truc avec tout le chien dont elle est capable, et le diable sait si elle en a montré en quarante ans de dévotion au rock’n’roll. Elle réussit toujours aussi bien ses Aouw ! Elle sait où les placer pour qu’ils nous sautent à la figure. « Bad As We Can Be » sonne comme un hit punk de 1977. Elle lance une belle cavalcade de guitare en intro et ça vire power-pop en up-tempo très haut de gamme. C’est une pièce de collection. Elle a toujours eu un petit faible pour la power-pop, telle que la jouaient ses copains les Ramones. Puis elle revient à la cloche de bois pour « Different » et elle retape dans l’heavy beat. Elle ne peut pas se passer de sa chère consistance. On sent la rockeuse dans la force de l’âge. Elle manie son cut comme un vrai hit garage et ça devient bouleversant. Rien que pour ces trois ou quatre titres, Joan reste d’une actualité brûlante.

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             Dave Thompson lui a consacré un bio rapide, comme il sait si bien le faire : Bad Reputation: The Unauthorized Biography of Joan Jett. Il retrace tout le parcours Kim Fowley/Greg Shaw/Suzi Quatro/English Disco/Arrows/Kenny Laguna. Il fait de l’histoire de Joan Jett une histoire importante et, disons-le tout net, indissociable de celle de Kim Fowley.

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             Pour bien comprendre Joan, il faut remonter aux sources, c’est-à-dire aux Runaways. C’est elle qui entra en contact avec Kim Fowley, grâce à sa copine Kari Krome qui avait treize ans. Elle l’attendait à l’entrée de l’English Disco et quand elle le vit arriver, elle l’accosta. Kim lui demanda :

             — As-tu une démo ?

             — Hein ? C’est quoi une démo ?

             — Bon d’accord...

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             Malgré ça, Kim vit tout de suite qu’elle avait un truc. Il la mit en contact avec une petite batteuse, Sandy West. Première répète chez Sandy et Kim et première mouture des Runaways à trois avec Micki Steele, basse et chant. Pour les amateurs, ce fut la meilleure mouture des Runaways - covered in blood and guts, disait Kim - Mais la bassiste est virée (on la retrouvera plus tard dans les Bangles). Kim complète le groupe avec deux autres filles, Lita Ford et Jackie Fox, puis une petite blonde au chant, Cherie Currie. Il veut monter un gros coup, the next big thing, le premier teenage-girl group d’Amérique. Le seul groupe de filles en activité alors, c’est Fanny. Les gamines s’y croyaient. Comme le dira plus tard Jackie Fox - bassiste - Joan se prenait pour Suzi Quatro, Lita pour Ritchie Blackmore, Sandy pour un membre de Queen, Cherie pour Bowie. Et Jackie se prenait pour Gene Simmons. Les Runaways ne voulaient ni des chansons de Mars Bonfire qui travaillait pour Kim Fowley, ni des vieux coucous de la collection de disques de Greg Shaw. Elles voulaient leurs chansons.  

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             Dave Thompson apporte toujours de petits éclairages intéressants. Il indique que Ron Asheton traînait pas mal dans les répétitions des Runaways. Il indique aussi que Patti Smith détestait les Runaways et les virait de sa loge. Une vraie conne (elle détestait aussi Blondie). Gros éclairage aussi sur Alan Merrill et les Arrows, un groupe magique injustement oublié. « I Love Rock’n’Roll » était pour Alan Merrill une réponse à l’« It’s Only Rock’n’Roll » des Stones. Il cite les Hammersmith Gorillas parmi les noms des groupes qui ont secoué les cocotiers de Los Angeles en 1976. Pas mal, non ? Il explique aussi comment Sandy West a envoyé Rat Scabies au tapis d’un coup en pleine tête. Puis vers la fin de l’ouvrage, il rappelle qu’on a proposé trois millions et demi de dollars aux Runaways pour une tournée de reformation comprenant quarante dates. Joan et Cherie étaient d’accord. On avait proposé le job de bassiste à Suzi Quatro qui n’avait pas dit non. Mais Lita Ford envoya paître ses anciennes collègues : « Je n’ai pas besoin de ce fric. Je suis dans ma maison de deux millions de dollars aux Caraïbes ! Alors amusez-vous bien ! » (Pauvre Lita, son rêve caribéen allait se transformer an cauchemar, car son mari Jim Gillette la retenait prisonnière sur l’île. Elle réussit à s’enfuir, mais sans ses deux enfants).

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             Si on s’intéresse aux Runaways, il faut aussi lire l’autobiographie de Cherie Currie, Neon Angel. Elle raconte comment, morpionne, elle vola la bouteille de bière de David Johansen qui chantait sur scène au Whisky. Cherie se prenait pour Bowie et sa mère l’encourageait. Mais dans un chapitre, elle déraille un peu dans le trash en décrivant une scène de cours sexuel. Cherie et Sandy auraient été enfermées dans une chambre de motel et Kim Fowley aurait soit-disant baisé une fille nommée Marcie devant elles en commentant toutes les étapes. Cherie donne aussi dans son livre pas mal de détails croustillants sur sa propre consommation de drogues, à commencer par le Placidyl (dont Elvis faisait lui-même une grosse consommation), le PCP, la benzedrine puis la freebase coacaïne, comme David Crosby. Elle raconte qu’elle devient accro aux orgasmes, ce qui nous éloigne de la musique - c’est d’ailleurs ce que lui reprochait Joan Jett - Elle s’étend aussi assez longuement sur sa relation tumultueuse avec Lita Ford qui l’accusait de vouloir focaliser l’attention des médias sur elle.

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             Le film The Runaways tourné en 2010 par Floria Sigismondi s’inspire directement de cette autobiographie. Le film est bien foutu. Il recrée les ambiances seventies et brosse un portrait un peu grossier de Kim Fowley. Comme Jackie Fox et Lita Ford n’ont pas voulu céder leurs droits, Floria Sigismondi les a complètement marginalisées dans le film. Joan Jett, Kim Fowley et Sandy West - qui avait cédé ses droits juste avant de mourir d’un cancer - ont joué le jeu à fond. Michael Shannon joue le rôle de Fowley et on voit bien que c’est un peu n’importe quoi. Heureusement, les scènes musicales du film sont excellentes et délicieusement intenses. Il faut prendre le temps de voir ce film, car il est bien à l’image des Runaways : en effet, ce film qui fit un bide raconte l’histoire d’un groupe qui n’a jamais réussi à décoller.

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             Au rayon films, il est aussi indispensable de visionner le docu consacré à Rodney Bigenheimer, Mayor Of The Sunset Strip, sorti en 2003. Au même titre que Kim Fowley, Rodney est un personnage clé de l’histoire des Runaways. C’est Peter Pan au pays magique du rock. Le docu montre ce lieu mythique que fut The English Disco, l’endroit où Joan Jett rencontra Kim Fowley. Le docu propose des plans extraordinaires de Rodney en compagnie de ses meilleurs amis, Kim Fowley, Cher, Brian Wilson et Nancy Sinatra. Il semble que tout le gratin du rock soit au rendez-vous de ce film exceptionnel : on voit Rodney en compagnie d’Elvis, des Monkees, des Mamas & The Papas, des Beatles, de Bowie et de quelques autres. Rodney a consacré sa vie à la musique et l’une des dernières scènes du film le montre assis sur une terrasse hollywoodienne en compagnie d’un Kim Fowley en costume rouge qui déclare : « We’re still here, so fuck you ! »

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             Tant qu’on y est, on peut aussi consacrer une petite heure à Edgeplay - A film about the Runaways, tourné en 2004 par Vicky Blue qui avait remplacé Jackie Fox dans les Runaways. Joan Jett avait refusé de participer à ce docu, car elle lui reprochait de s’intéresser à tout, sauf à la musique. Vicky Blue fait donc des portraits de Lita, de Sandy et de Cherie. Les filles en profitent pour se livrer à quelques confidences. Le portrait le plus sensible de ce docu est incontestablement celui de Sandy West que Vicki a filmé le jour de sa libération. Elle sortait du placard. Et là, si on veut entrer dans l’histoire extraordinaire de Sandy West, il faut lire l’ouvrage hyper-documenté d’Evelyn McDonnell, Queens Of Noise - The Real Story Of The Runaways. Son ouvrage est bon car elle a vraiment essayé de dépasser les clichés en faisant de l’investigation, chose que ne font jamais les journalistes de rock. Elle consacre l’un des derniers chapitres de son livre au destin tragique de Sandy West : « Parfois quand elle disparaissait, c’est parce qu’elle était en taule. Ça a commencé en 1988, quand elle fut arrêtée à Orange County pour conduite en état second. Après ça, elle fut arrêtée au moins six fois pour possession de substances et pour conduite sans permis. Elle purgea ses peines sans aucun problème parce qu’elle disait qu’on s’occupait d’elle - comme au temps des Runaways. Pour elle, se retrouver en taule, c’était comme d’être dans un groupe. C’était la seule source de stabilité dont elle disposait. Quand on la relâchait, elle replongeait dans le chaos. »

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    Sandy West

             L’auteur raconte que Sandy portait un flingue et qu’on l’envoyait « encaisser les dettes ». Elle travaillait pour des caïds de la drogue et vivait de sales moments. À l’époque de leur premier album, les Runaways voulaient se faire passer pour des délinquantes, notamment dans « Dead End Justice », mais la seule vraie délinquante dans cette histoire, c’était Sandy. Dans Edgeplay, elle parle d’une voix grave : « C’était peut-être mon côté auto-destructeur, mais je n’ai jamais eu peur. Tu vas chez quelqu’un et tu défonces la porte. T’as des calibres pointés sur toi et tu pointes ton calibre sur eux. Tu ne sais pas qui va mourir. Une fois j’ai dû briser le bras d’un mec. J’ai aussi dû enfoncer mon calibre dans la gorge d’un mec et il a chié dans son froc. Tu fais des trucs comme ça et pourtant, tout ce que je voulais, c’est jouer de la batterie dans un groupe de rock. » Sandy West pourrait bien être la vraie héroïne de cette histoire. Evelyn McDonnell cadre aussi très bien la personnalité de Joan Jett qui n’a jamais voulu jouer les stars et qui a toujours su rester comme elle était. Joan voulait vivre son rêve, elle voulait être comme son idole Suzi Quatro, sur scène avec une guitare. Et selon Kim Fowley, Sandy, c’était Dennis Wilson. Evelyn McDonnell rappelle aussi un détail important : les Runaways furent bien accueillies en Angleterre. Des Américaines comme Suzi Quatro, Chrissie Hynde et PP Arnold y sont devenues des stars, ce qui n’aurait sans doute pas été les cas aux États-Unis. Mick Farren trouvait que les Runaways jouaient mieux que le Ramones, qu’elles chantaient mieux que Patti Smith et qu’elle avaient beaucoup plus d’animalité que les Bay City Rollers. Et puis Kim Fowley rappelle aussi que ces filles n’ont jamais porté de jupes.

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             On sent bien au fil des pages qu’Evelyn McDonnell nourrit une sorte de ressentiment contre Kim Fowley. Vers la fin de son livre, elle dérape un peu et le traîne dans la boue avec des petites insinuations merdiques, mais la vraie star de toute cette histoire, c’est bien lui, l’immense Kim Fowley, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

             Kim : « J’avais une mère baisable, une sorte de Doroty Lamour qui était une salope, et mon père était un abruti. Je suis leur enfant et je porte parfois du maquillage. » Ça et la polio ont fait de lui un survivant et un loup des steppes. Kim Fowley est un personnage d’un calibre beaucoup trop important pour une petite intello à tendance féministe comme Evelyn McDonnell.

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             Pour lancer les Runaways, Kim Fowley les fit travailler à la dure. Il leur gueulait dessus et les insultait. « Okay dog shit ! One two three ! » Il voulait les professionnaliser. Il composa des chansons avec Joan, notamment « Cherry Bomb » qui ouvrait le bal du premier album des Runaways, sorti sur Mercury - qui était aussi le label des New York Dolls - Le morceau était assez bon, puisqu’il est devenu un classique. Lita Ford n’avait que 17 ans et elle y grattait un fier solo. Les Runaways avaient injecté tout leur esprit dans ce morceau. Joan composa « You Drive Me Wild » toute seule, et avec cette belle pièce de glam, elle sut se montrer inspirée. Kim offrit à ses pouliches « Is It Day Or Night » qu’elles riffèrent bien grassement. Rien qu’avec ces trois cuts, le balda de l’album tenait admirablement la route. On trouvait en B l’« American Nights » de Mark Anthony et Kim Fowley, un véritable hit planétaire. On se serait cru chez les Hollywood Stars. Mais le morceau phare de l’album était le fameux « Dead End Justice » qui sonnait comme un mini-opéra et que Kim Fowley voyait comme un mélange de Taxi Driver, de Cagney et de Bogart, comme du « dirty filthy rock and roll » - I’m sweet sixteen and a rebel queen/ I look real hot in my tight blue jeans - et hop, la rebel queen se retrouvait au ballon - Behind the bars/ There’s a superstar/ Who never had a chance - Elle demandait justice, mais ça ne servait à rien, alors elle s’évadait - Joan/ Let’s break out tonight/ Ok Cherie/ What’s the plan ? - Mais Cherie se tordait la cheville et Joan devait s’enfuir toute seule. Voilà ce qu’on pouvait appeler une chute prémonitoire.

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             C’est Earle Mankey des early Sparks qui produisit le second album des Runaways, le fatidique Queens Of Noise. La plupart des chansons furent co-écrites par Kim Fowley. Joan chantait ses deux compos, « Take It Or Leave It » et « I Love Playing With Fire ». Son power-chording était cousu de fil blanc, mais au fond, ça la rendait éminemment sympathique. Sandy frappait comme une sourde et Lita partait en dérapage contrôlé. Les copines de Joan assuraient bien ! Par contre, le morceau titre qui ouvrait le balda semblait un peu mou du genou. On sentait comme une torpeur, comme une sorte de ramollissement du beat. L’hit de l’album était « Midnight Music ». On y sentait la patte de Kim car le cut contenait à refrain à panache - Making midnight music/ Singing rock n roll songs/ Living midnight music/ Just to get along - On avait là une pop-song idéale dotée d’une fantastique élévation de concordance morale. Franchement, les filles avaient beaucoup de chance de fréquenter Kim Fowley, ne fût-ce que pour ce hit. La B était un peu ratée. Il fallait attendre le dernier cut, « Johnny Guitar » (signé Ford-Fowley) pour retrouver le frisson. Lita partait en heavy bleues matérialiste. Non seulement Lita grattait comme une déesse, mais elle était en prime assez pulpeuse. Elle soignait son look de belle blonde appétissante et elle n’hésitait à ouvrir sa chemise pour laisser apparaître un joli sein, comme on le voit sur la pochette

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    intérieure de l’album. On sentait en Lita l’épicurienne fondamentaliste de la guitare électrique. Elle titillait ses cordes avec un art consommé. On sentait bien qu’elle aimait la vie, le plaisir et l’électricité. Lita était parfaitement capable de jouer seule un long heavy blues de dix minutes. Sacrée Lita. Elle nous faisait tous baver.

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             À leur grande surprise, elles furent accueillies comme des stars au Japon, ce qui était loin d’être le cas aux États-Unis ou en Europe. C’est la raison pour laquelle il faut écouter l’album Live In Japan. Quand on ouvre la pochette, on voit les Runaways sur scène. C’est l’une des plus belles photos de l’histoire du rock. Ce qu’elles dégagent, c’est l’essence même du rock’n’roll. Elles sont sur scène et elles règnent sur l’empire du soleil levant. Vêtue d’une combinaison rouge, Joan plaque ses power-chords avec une moue de riffeuse. Juste derrière elle, Jackie joue ses notes avec un petit sourire en coin. Là-bas, Lita secoue ses cheveux en secouant le manche de sa guitare de metalleuse et on voit Sandy surélevée en train de battre le beurre. Cherie attaque avec « Queens

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    Of Noise ». Quelle magnifique équipe ! Mais c’est aussi l’occasion de constater à quel point la pauvre Cherie chantait mal. Elles font des versions complètement ratées de « Wild Thing » et du « Rock’n’Roll » de Lou Reed. On frise la catastrophe avec la version mal chantée de « You Drive Me Wild ». Heureusement que Joan cocote et que Lita place des solos flash. Elles tapent dans le hit que Kim confia à Venus & The Razorblades, « I Wanna Be Where The Boys Are » et Cherie s’énerve enfin. Version sacrément musclée, Cherie screame et Lita part en solo à la note folledingue. S’ensuit une bonne version de « Cherry Bomb » que Joan cocote. C’est précisément de là que vient Joan Jett : l’aspect glammy à la Sweet et le cocotage de « Locomotive Breath ». Puis elles bouclent leur petite affaire avec le fantastique « American Nights », extravagant de grandeur glammy et brisé net par un beau break de basse de Jackie, puis « C’mon », encore une solide compo de Joan qui ferraille comme un chiffonnier de banlieue.

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             Cherie Currie et Jackie Fox quittent le groupe et Joan prend le chant sur l’album suivant, Waitin’ For The Night. Mais dès qu’elle veut grimper dans l’octave, c’est foutu. Elle n’a pas la voix pour ça. Elle chante « Wasted » d’une voix très sucrée et impubère, et Lita balance un solo très seventies. Kim est passé par là - Redneck rocker devil daughter/ Doesn’t really matter - Joan continue de se livrer à son sport favori, le cocotage. C’est tout son univers. Cocoter ou mourir ! « Schooldays » est aussi co-écrit avec Kim. Excellente pièce de rock - Used to be the wild one/ Hated class only lived for fun - Avec « Trash Can Murders », Joan chante comme une sale petite teigne. Lita place l’un de ces beaux solos dont elle a le secret. Les gamines ont du répondant. Kim avait raison de leur faire confiance. Leur disque se tient vraiment bien, même si elles n’inventent pas le fil à couper le beurre.

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             Chant du cygne avec And Now... The Runaways. C’est plus qu’un chant du cygne, c’est un couac. Joan chante la plupart des chansons d’une voix pas bien ferme. Elle fait une reprise d’« Eight Days A Week » complètement foireuse. La reprise de « Mama Weer All Crazee Now » est un tout petit peu plus élégante. Joan réussit parfois à se fâcher, mais elle roule ce classique de Slade dans une farine un peu cucul la praline, d’autant qu’on entend un piano. Mais ça tourne à la catastrophe avec « I’m A Million » que chante Lita et « Right Now », en début de B, que chante Sandy. On comprend que la seule qui savait chanter dans cette équipe, c’était Cherie. Elles finissent cet album pitoyable avec une belle compo de Steve Jones, « Black Leather ». Franchement, c’est vraiment dommage que tout l’album ne soit pas calé sur cette belle pièce signée Jonesy. Lita y joue comme une diablesse. Elle place des incursions délibérées dans tous les coins. Le morceau est remarquable du point de vue productiviste. Il suffisait de mettre Lita dans le fond et de la laisser tisser des toiles incendiaires. C’est dans ce genre de son qu’auraient dû s’installer les Runaways, dans ce son à deux niveaux, car il s’y passe des choses étonnantes. 

     Cazengler : Ruine away.

    Runaways. The Runaways. Mercury 1976

    Runaways. Queens Of Noise. Mercury 1977

    Runaways. Waiting For The Night. Mercury 1977

    Runaways. Live In Japan. Mercury 1977

    Runaways. And Now... The Runaways. Mercury 1979

    Joan Jett. Unvarnished. Blackheart Records 2013

    Dave Thompson. Bad Reputation. The Unauthorized Biography of Joan Jett. Backbeat Books 2011

    Cherie Currie. Neon Angel. A Memoir Of A Runaway. HarpersCollins Publishing 2010

    Evelyn McDonnell. Queens of Noise - The Real Story of the Runaways. Da Capo Press 2013

    Mayor of the Sunset Strip. George Hickenlooper. DVD 2003

    Edgeplay. A film about the Runaways. Victory Tischler-Blue. DVD 2004

    The Runaways. Floria Sigismondi. DVD 2010

     

     

    Rockabilly boogie

     - La légende de Johnny Legend

     

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             Le vieux pépère Johnny Legend vient de casser sa pipe an bois, aussi allons-nous lui rendre un modeste hommage funéraire.

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    Hichem + Emma Preston

             On avait ramassé l’I Itch de Johnny Legend au Marché Dauphine (Porte de Clignancourt), chez Hichem, qui est quand même le plus grand disquaire/spécialiste du rockab en France. Le premier album de Carl & The Rhythm All Stars, Music To Live, est sorti en 2006, sur le label qu’il avait fondé à l’époque, Sfax. Il avait aussi Betty & The Bops, les Hot Chickens et pas mal d’excellents groupes de rockab sur Sfax. C’est un disquaire dont il faut écouter les conseils. Tu ne repars jamais les mains vides de son stand qui ressemble à une caverne d’Ali-Baba.

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             Dans les liners de The Rollin’ Rock Recordings, le boss de Rollin’ Rock Ronny Weiser rappelle qu’on surnommait Johnny Legend ‘The Rockabilly Rasputin’. Puis J. Sebastian Strauss relate un épisode mystérieux : durant l’été 1971, Ronny Weiser enregistra quelques démos avec Gene Vincent qui cherchait à faire son retour, mais son groupe sonnait comme Cream, Et Ronny n’aimait leur son, aussi ne conserva-t-il que la voix de Gene. C’est Johnny Legend et son groupe qui devaient l’accompagner, mais hélas Gene cassa sa pipe en bois deux mois plus tard, en octobre 1971. Et pouf, on apprend que le guitariste de Rollin’ Rock Rebels de Johnny Legend n’est autre que Billy Zoom, le futur X. Et bien sûr, le stand-up man, c’est Ray Campi. Puis Strauss fait le lien avec Mika et ses brillants Fightin’ Fin-A-Billies finlandais. Ray Campi signe aussi deux pages de liners. Il rappelle que Johnny s’appelle Martin Marguilies dans le civil et que certaines de ses chansons l’impressionnaient (a few were shocking to me).

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             Sur I Itch, Johnny est accompagné par des Finlandais, The Fightin’ Fin-A-Billies : Sami Roine (poux), Mika Railo (stand-up) et Jarmo Jami Haapanen (beurre). T’es hooké dès «Mexican Love» et son beat rockab. On sent bien les Wild Cats dans «I’m Loaded». C’est puissant et tapé à la dure, et t’as le cat qui fraye au burnin’ hop. Ils passent à l’heavy blues cadavérique avec «My Baby Ditched Me». Johnny Legend sait varier les plaisirs. Il ne cherche pas à faire du Screamin’ Jay, mais c’est dans l’esprit. Et ça repart en mode Wild Cats avec «One Way Or Another». Le vieux Johnny adore ça. Getcha ! C’est excellent ! D’une façon ou d’une autre, il va l’avoir, alors Getcha ! Getcha ! Getcha ! Tu te régales de la fantastique pulsion rockab de «3-D Daddy». Puis avec «Witch Doctor», ils foncent à cent à l’heure, woopee ouh-ah-ah, ça percute les Trashmen de plein fouet et t’as le killer solo de cavalcade insensée. Tout est bien sur cet album, tout est alerte et dynamique, ultra-joué, le vieux Johnny finit son «Sad Story» au cry cry cry cry. T’as la fantastique prévalence du beat rockab, les Finlandais savent pilonner, t’as le slap et la gloire du slap, et t’as en prime un cat qui sait gratter les poux du diable quand ça lui chante, alors pour le vieux Johnny, c’est du gâtö. Il a du pot d’avoir ces Finlandais derrière lui.

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             The Rollin’ Rock Recordings vient aussi du bac d’Hichem. T’as 29 cuts et pas mal de déchets, mais t’entends aussi le slap de Ray Campi sur pas mal de cuts, notamment «Rollin’ The Rock» et «She’s Gone», emporté par un slap de débinade. Slap de rêve encore dans «California Rockabilly», wild as fucking fuck ! Slap toujours dans «Wild Wild Women», pulsatif génial qui marque l’apogée rockab de Johnny Legend. T’as aussi l’«Ole Jack Hammer Blues», un heavy boogie blues bien slappé derrière les oreilles. Quel son ! Johnny Legend s’impose comme une vraie voix avec «Raunchy Tonk Song», et comme le roi des Wild Cats avec «Rockabilly Rumble» : en plein dans le mille, avec un titre pareil, il ne pouvait pas faire autrement. Il récidive plus loin avec «Rockabilly Bastard» et t’as un beau killer solo. Et puis voilà la coup de génie qui arrive comme la cerise sur le gâtö : «Guess Who Ain’t Getting Laid Tonight» : wild as fuck et gratté à l’oss, tu ne sais plus si c’est du gaga-rockab ou du proto-punk de rockab, c’est explosé de power et chanté à l’excédée. Nouvelle apogée de Johnny Legend.

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             Par contre, c’est pas utile d’aller cavaler après le Bitchin’, paru en 1998. L’album est trop novelty, à cheval sur le western spaghetti et la poppy popette. On n’y sauvera qu’un seul cut, «Dummy Doll», un fantastique novelty cut du vieux boppin’ cat. Il puise dans ses racines rockab. On sent aussi de beaux restes de Wild Rasputin dans le «Psycho Rock» qui ouvre le bal de la B, mais pour le reste, pas de quoi pavoiser.

    Signé : Cazengler, Johnny la jambe

    Johnny Legend. Disparu le 2 janvier 2026

    Johnny Legend. Bitchin’. Dionysus Records 1998

    Johnny Legend. I Itch. Bluelight Records 2014

    Johnny Legend. The Rollin’ Rock Recordings. Part Records 2015

     

    * 

          Je m’étais réjoui, qu’une telle revue pensât après son numéro d’essai   à adopter une parution régulière m’agréait. J’ai attendu plusieurs mois. Je n’ai rien vu venir. Ni herbe qui verdoie, ni route qui poudroie. Chaque mois devant ma devanture à revues-rock j’étais comme l’âne à qui l’on refuse d’apporter son picotin. J’ai fini par me lasser. Je n’y croyais plus. Mais que vis-je, mais oui c’était elle, je la pris entre mes mains, pour être sûr que je n’avais pas la berlue, j’ai relu trois fois le titre, aucune erreur possible c’était bien :

    Rituel # 2

    (Solstice d’Hiver  2025)

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    Sol Invictus ne saurait trahir ! C’est encore un Hors-Série Rock Hard, la revue n’a pas pris son autonomie mais l’important c’est qu’elle soit là ! Davantage qu’une revue, moins épaisse qu’un livre, 146 pages, un mook ! On ne se moque pas du monde ! Format géant, c’est que si voulez beaucoup de texte et des photos qui ne soient pas des mini-confetti, faut de l’espace. En plus la typo n’est pas tassée comme une tortue romaine !   

    Un régal pour les yeux et encore plus pour l’esprit. Oreilles fragiles, abstenez-vous, la revue est consacrée aux musiques extrêmes. Metal Brutal. Metal Cheval. De guerre. Metal Fatal. Etrangement, vous ne débarquez pas dans un univers de brutes avinées et ravinées de bêtise. L’est vrai que la couverture ne plaira pas aux âmes timorées. Une espèce de fantôme sanglant à vous refiler la scarlatine, et la fièvre quarte comme l’on disait au Moyen-âge. Si vous ressentez la fièvre vous gercer les lèvres, ce n’est peut-être pas une suggestion, l’auteur ne se nomme-t-il pas Laurent Fièvre. Dix grandes pages lui sont consacrées. Genre le musée des horreurs Ce gars ne mérite pas le nom d’illustrateur. C’est un peintre. Un vrai. Un grand. Un monde de morts-vivants. Non ils ne sortent pas de l’Enfer. Sont si vulnérables, si méditatifs, si fragiles qu’ils nous ressemblent un peu. Comme des frères. Sont un peu comme le mort que nous transportons partout avec nous. Nous sommes si habitués à sa présence que nous n’y faisons plus attention. Quant à nos amis c’est très simple, ils nous confondent avec elle.  Bon, j’admets que certains sont assez effrayants, beaucoup sont toutefois empreints d’une telle tendresse, d’une telle sollicitude, d’une telle douceur que vous avez envie de les prendre par la main, de les emmener à l’école, de les rassurer et de les persuader que la vie n’est pas pire que la mort, à moins que ce ne soit le contraire. Fièvre se raconte en toute simplicité, sans aucune ostentation. Ce mec à la force d’un Goya. En plus l’a du goût, l’a illustré Les Chants de Maldoror de Lautréamont. Un rocker avant l’heure qui a composé son poème en prose assis à son piano, en torturant sans fin ses touches.

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    J’avoue que j’ai eu peur en ouvrant le bouquin. Une grosse déception. Zut ! eux aussi, ils sacrifient à la mode, vingt-deux pages sur les femmes dans le metal ! Je me suis engagé dans ce tunnel à reculons, encore un truc dégoulinant de bons sentiments, tartinade de très politiquement correct. Ben non, n’ont même pas choisi l’autre tarte à la crème, celle du politiquement incorrect, z’ont tout simplement donné la parole à nos oiselles. Si vous croyez lire six interviewes les unes à la suite des autres, vous êtes dans l’erreur, Emmanuel Hennequin qui a concocté ce dossier ne fonctionne pas au saucissonnage, l’a écrit son article, l’a tramé, l’en a fait une véritable composition musicale avec des thèmes qui s’entrecroisent, s’éloignent et se diversifient. Un magnifique aiguilleur, un introducteur, un monsieur loyal de génie, jamais un mot de trop, juste ce qu’il faut, ce qui est sûr c’est qu’il sait écrire. L’a su mettre en lumière nos dark women. L’on sent qu’il ne les a pas trahies.

    Le numéro est drôlement intuité. Z’ont médité. Z’ont traqué le hasard. Le monde du metal est grand. Cinquante ans d’existence. Ne chipotons pas. Vous lisez, et miracle vous n’avez pas l’impression qu’il manque quelqu’un. Qu’un de vos groupes favoris, voire votre chouchou, n’est même pas nommé, un scandale pour lequel l’équipe entière devrait être fusillée. Oui mais ce sont des retors, des stratèges. Il est impossible de citer tout le monde, ce qui n’aurait aucun intérêt, alors ils vous proposent de visiter le metal, tout le metal, sont très fort ils commencent par la fin, par la mort du metal. Pas tous les morts, un seul mais qui parle pour tous. En fait il ne dit pas un mot, normal puisqu’il est mort, c’est un ami et sa copine qui racontent Oscar Swinks, une page, une photo. Pas plus. Mais tout est là, surtout Oscar, un lamento de souffrance et de combat, la mort en face et la vie derrière. On le connaît, on n’en a jamais entendu parler, cela n’a aucune importance, on dirait qu’il est mort pour nous, puisqu’il est parti de notre monde et qu’il emporte avec lui un fragment de nos rêves.

    Vous tournez la page. Juste la suite, la traversée des Enfers, pas ceux de Perséphone, ceux du vécu, deux artisans du death metal, Shiran Kaïdine et Eddy Homer, tous deux de Mortuaire, cela ne s’invente pas, tous deux gravement malades, tous deux porteurs de grosses saloperies qui font flipper, mais l’envie de vivre chevillée au corps et les limites repoussées…

    Ensuite ce sont les groupes, Impureza nous parle de leurs influences, le Moyen-âge, le flamenco, le cinéma, le western, l’Histoire, chacun trimballe de semblables micmacs dans sa tête, attention quand on s’attaque au passé de son pays c’est toujours le présent qui se radine…

    Nous quittons l’Espagne pour nous retrouver au Japon ave Sakrifiss, une culture différente, une langue comme un autre monde, une autre Histoire qui ne vous appartient pas mais qu’il faut respecter… Faisons un saut, jusqu’en Inde, le pays n’est pas le plus metalleux de la planète, n’empêche que Kunal Choksi a créé un label connu dans tout l’occident, il parle de metal et de ses chats. Ces deux mondes sont aussi importants pour lui. Pour vous aussi, mais pour lui ce n’est pas pareil il est Indien. Revenons en France avec le label Adipocere, une aventure bien de chez nous différente et pourtant semblable…  

    J’arrête là, juste avant d’entrer dans le cœur de la musique. Si vous avez l’eau à la bouche, méfiez-vous c’est de l’eau noire !

    Une revue de toute beauté, et de grande intelligence.

    Damie Chad.

     

    *

             Nous reprenons  la suite de notre chronique de la première trilogie de Sans Roi. Dans la livraison précédente 722 du 05 / 12 / 2025, nous avons présenté successivement le volet 3 et le volet 2.  Toutefois avant d’aborder le volet 1 jetons un coup d’œil sur la manière dont le groupe se présente sur bandcamp, voici le texte reproduit in-extenso : ‘’ Dissection, Tribulation, Satyricon, Moonspell, Watain, The Vision Bleak, S.U.P., Anorexia Nervosa, Paradise Lost, Misanthrope, Tiamat, Death, Jours Pâles & many more… ‘’.

             Evidemment ce sont des groupes de la mouvance metal, certains très connus, d’autres moins. Cette façon de faire n’est guère originale, les formations aiment bien citer leurs inspirations. C’est aussi pour Sans Roi une manière de se cacher  derrière cent groupes… Un art mutin d’avertir les auditeurs : l’on ne te dit rien, voici notre musique, débrouille-toi pour effectuer tout seul le chemin  nécessaire pour la comprendre et entendre ce que l’on te dit…

    L’ESPRIT ET LA MATIERE

    SANS ROI

    (CD / Février 2023)

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             La couve est assez consternante, un groupe de quatre membres et un seul a droit à être sur la photo ! Ce n’est pas parce que les autres seraient laids et lui le seul assez beau pour parader. Il porte un linge sur la figure. Voudrait-on se moquer de nous, est-il habité par une espèce de rare timidité paranoïaque ? Ou alors se prendrait-il pour Isis porteuse d’un voile. Cette hypothèse, même si elle était fausse, possède un grand mérite, celui de nous rapprocher du romantisme allemand, notamment de Novalis et de son récit : récit : Les disciples à Saïs, ce qui nous met immédiatement sur la piste des dieux et des chercheurs d’absolu…

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    Disciples of the roots : le morceau commence par un petit laïus expédié à la va-vite, en quelques mots le Christ nous est présenté comme un guérisseur. Ce n’est pas le Dieu-Sauveur de l’Eglise catholique, d’ailleurs les guitares courent et le vocal nous conte une étrange histoire, nous voici en Amazonie, pas aux  temps de la conquête espagnole, bien avant, au cœur de la forêt, tout près du grand serpent, qui n’est pour les gnostiques qu’une figure du Christ, ce serpent enroulé autour de l’arbre du paradis, qui n’est pas le Diable très méchant, mais un être hybride porteur de connaissance, un éveilleur de l’esprit endormi en vous, le sorcier vous impose des jets de fumée issue du tabac sacré sur différent points de votre corps, les hindous parleraient d’ouverture des chakras, le serpent kundalinique de l’ADN se réveille en vous, tout peuple où qu’il soit éparpillé sur la terre possède cette racine reptilienne au fond de lui, les gnostiques  l’appellent Christ car ils utilisent les mots véhiculés par les premières sectes chrétiennes, la culture religieuse dans laquelle ils baignaient, mais ils ne souscrivent pas au dogme ecclésial  d’ailleurs encore mouvant car en formation. Le vocal est magnifique, imaginez que vous amplifiez le bruit d’un serpent se faufilant dans les hautes herbes. No turning back : nous voici loin de l’Amazonie, nous n’y retournerons pas, elle n’est qu’un continent conceptuel parmi des milliers d’autres entassés le fatras de notre tête, pas besoin de revenir, nous sommes chez nous, en nous. Musicalement ce n’est guère mieux, c’est même pire, le serpent s’est transformé en tourbillons dans notre labyrinthe neuronal, ça valdingue de tous les côtés et le gars a l’air sévèrement touché, l’est vrai que les coups de tambour ne lui font pas du bien, ça tournoie méchant dans ses synapses, se prend pour un mec bien, ou un criminel, le voici guerrier viking mort au combat qui est reçu au walhalla, hou-la-la, en plein délire et il n’a pas un chamane pour le soigner, l’est le bien et le mal en même temps, disons qu’il est surtout au plus mal. Qu’importe, il grimpe vers le lui-même, il vacille, mais les dieux sont là. The sleeper must  awaken : le rythme ralentit, un peu de calme permet de s’endormir pour mieux se réveiller, le sommeil n’est que l’image de la mort, il hurle, il s’admoneste, il doit se réveiller, doit se sortir de ce monde illusoire, le voici en plein Matrix, une seule solution se réveiller, s’il n’y a pas de retour il n’en reste pas moins que l’univers a bien commencé un jour, la voix s’étire comme un serpent qui entreprend de monter le long d’un arbre. L’esprit et la matière : riffs teintés d’orientalisme mais le vocal et la gangue instrumentale débordent sur nous, toute la matière du monde nous étreint, folies dionysiaques nous étreignons des corps de jeunes filles, voici une absolution charnelle qui vaut celle du salut de l’esprit, tintement, je sais que je suis cet esprit qui gravit l’interminable échelle pour s’affronter à l’être divin dont je connais le nom, folie stupéfiante, né dans la matière je m’expulse de mon propre fœtus, pourquoi folie et sagesse se ressemblent-elles tant. Texte d’une beauté flamboyante. Apocrypfal gospels : musique angélique, une voix féminine nous prévient que nous allons entendre ce  que Jésus a ‘’vraiment’’ dit. Le chant scande avec enthousiasme des passages des Evangiles Apocryphes retrouvés en 1945 près de ruines enfouies d’habitations esséniennes, le message est luminescent, celui qui doit voir verra, ceux qui ne doutent pas seront sauvés… Où la folie s’exprime : une longue introduction, le disciple voilé raconte son

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     illumination, sa rencontre avec une petite fille qui se promène avec son père qui lui dit qu’elle s’appelle Madeleine - dans les rouleaux des évangiles apocryphes il en est un attribué à Marie-Madeleine, (rappelons que la chronique du troisième volet  dont la couverture représente la Tour Magdala liée à l’énigme de Rennes-le-Château dont le trésor tant cherché serait selon quelques livres célèbres les tombeaux de Marie-Madeleine et Jésus…). Pour certains gnostiques Marie-Madeleine serait une représentation de la Sophia, cette sagesse qui guide le gnostique vers la viduité suprême du premier Dieu. C’est en lisant Gérard de Nerval et André Breton que le disciple aurait compris que la folie aurélienne – auréaliénique - du doux Gérard et de Nadja lui auraient permis de comprendre que la folie poétique serait identique à la Sagesse suprême, maintenant il crie, il exulte, le haut est comme le bas, le mal est comme le bien, le christ est un être de chair, tout est renversé, ébranlement mystique, le plus terrible c’est que l’on peut le voir au cinéma. Push the reset button : on a déjà eu une allusion à Matrix, il suffit de cliquer pour supprimer l’illusion du monde : les choses ne sont jamais simples, il suffit de croire, ou plutôt il suffit de savoir, tintamarre, tourbillons, cris charivariques, un dialogue mais qui parle, est-ce quelqu’un qui se parle à lui-même ou quelque chose de plus mystérieux, moments d’apaisements, et puis une rupture, qui s’en va ? Dieu ? la sagesse, l’homme ? les paroles se finissent sur une chanson de Gainsbourg, je suis venu te dire que je m’en vais. Il est vrai, ajouterais-je, que Dieu fume des Havanes ! L’hypostase des archontes : fragment dialogué, les sans roi ne veulent pas d’un Dieu qui soit un chef, les gnostiques aiment le divin, notion grecque par excellence, quel mélange de christianisme et de grécité ! Certains gnostiques accordent d’ailleurs leur préférence à Plotin, et se soucient fort peu de la pensée biblique. La sagesse confine à la folie, le dialogue commence et laisse place à la musique, les paroles sont comme les vomissures qui s’échappaient de la bouche de la Pythie de Delphes, que les prêtres devaient interpréter, c’est elle la sagesse  qui en s’évadant de la sphère du Dieu prisonnier de lui-même a donné naissance à Yaldabaoth le mauvais dieu, souverain parmi les souverains archontaux  qui dominent le monde matériel dont il est une mort(-)aise, le voile que porte le disciple n’est-il pas le symbole de la noirceur du monde matériel dans lequel il se débat, ne serait-ce pas la sage Isis qui devrait arracher le voile que porte le disciple, mais le disciple Sans Roi privé de prêtres intercesseurs se doit de lui-même abolir le voile de ténèbres qu’il se doit de traverser, pour aller vers la lumière du vide de l’Incrée, le  dieu prisonnier de lui-même, le disciple parcourt à l’envers le chemin de folie initiée par la sagesse, afin que son âme à lui se perde dans la viduité du divin. Les mauvais esprits comme moi appelleront cela le retour au kaos. Il est vrai que je suis plutôt un adepte de Celse – celui qui rédigea une ironique imprécation contre les chrétiens - que gnostique.

             Ce premier volet de la trilogie est le plus difficile à saisir. Premièrement parce que ce n’est pas en moins de quarante minutes que l’auditeur puisse saisir les subtilités de la doctrine gnostique, d’autant plus qu’il est sûr qu’il y a autant de doctrines que de gnostiques. C’est d’ailleurs cela qui donne au gnosticisme sa grande attirance. Les gnostiques peuvent être qualifiés d’anarchistes métaphysiciens. L’on ne classe pas les gnostiques parmi les anarchistes, c’est un tort, ce furent de grands saccageurs du christianisme. De véritables ennemis intérieurs du christianisme en formation. Ils ont malheureusement perdu la bataille politique.

    Ce dernier morceau ne rugit comme un tigre qui va vous dévorer tout cru, mais il ronronne. A part que le ronronnement du félin mangeur d’hommes a une dimension supérieure à celui du chaton blotti sur vous genoux. Soyez rassurés il ne vous dévore pas, ni tout cri, ni tout cru, quoique sur la fin la batterie s’affole, l’on entend des hurlements, et tout se termine par un cri libérateur. Une rigolade chargée d’ironie auto-immune, le tigre vous a chargé la cervelle jusqu’à la gueule. Peut-être explose-t-elle comme un canon. Atteindra-t-il les étoiles…

    Une dernière proposition pour ceux qui voudraient, ne serait-ce qu’à titre de curiosité, se pencher sur la gnose. Il ne serait pas stupide de mettre en relation la gnose avec l’orphisme qui peut être considéré comme une gnose païenne. Les fameux reflets réciproques propres à Mallarmé.

    Si vous écoutez ce premier volet, l’écoute des deux suivants s’impose.

    Sans Roi vous posera davantage de questions que vous n’en résoudrez, mais vous aurez le privilège de l’illusion d’avoir été intelligent. Au moins une fois dans d’autre vie.

             Si vous classez Sans Roi comme le roi de tous les albums que vous entendus. C’est que quelque chose vous a échappé, et que vous devriez le réécouter. Ce qui vous causera un immense plaisir.

    Damie Chad.

     

    *

              J'en ai déjà une édition. Enfouie depuis quelques années dans un carton empilé dessus et dessous d’autres cartons. J’avais feuilleté, je ne l’avais pas trouvé à mon goût. Mai voici une édition de poche dans une boîte à livres. Impossible de laisser une idole rock tomber dans les mains du premier venu. Je m’en empare et le soir-même je le lis in extenso.

    JOURNAL

    KURT COBAIN

    (Traduction Laure Romance)

    (10 / 18 -  2009)

             J’ai bien réfléchi, ce qui m’a plu avant tout dans ce bouquin, c’est la photo de la couverture. Exactement le visage de l’idole, ses cheveux longs lui donnent l’apparence d’un indien. Autrement dit celle d’un rebelle avec une cause. Ce qui nous rappelle la sentence de Max Stirner dans L’Unique et sa Propriété : J’ai basé ma cause sur rien, j’ai basé ma cause sur moi. Remarquons qu’avec ce mot ‘’ rien’’ Stirner a tout dit.

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             San quoi le livre est assez décevant. Je ne parle même pas des rares dessins dont il est parsemé. Cobain a eu raison de ne pas chercher à devenir un auteur de bande dessinée. Un gros défaut : le texte est donné brut de décoffrage. Nul effort de présentation, il aurait été au moins utile de donner quelques dates. C’est au lecteur de se débrouiller. De dresser un parallèle avec la ‘’carrière’’ de son auteur. A proprement parler ce n’est pas un journal, mais des notes prises le vif, prises sur le mort.

             On peut classer ses notes en deux parties, celles écrites avant le ‘’succès’’, celles rédigées après le ‘’succès’’. C’est en ce mot relativement stupide que réside le drame intérieur de Cobain. Nombreux sont les artistes et les activistes qui connaissent une exceptionnelle réussite à entrer, pour employer une expression convenue, en dépression. Certes Kobain n’est pas dépourvu d’ambition, il cherche à savoir comment les autres formations qu’il côtoie sont parvenues à posséder une originalité, un son, des prestations efficaces, des morceaux construits, des disques enregistrés, il les observe, il les médite, retrace  leurs parcours, il les compare, il les suit, il dresse des listes, celles des groupes qui lui paraissent importants, des listes de chansons qui lui semblent intéressantes.

             On peut comprendre : Nirvana arrive au plus mauvais moment de l’histoire du rock, les mastodontes à la Zeppelin s’essoufflent, peut-être tout simplement sont-ils en train de vieillir, la tornade punk a tout cassé, tout démoli, tout pété. Le punk a décrété qu’il n’y avait plus d’avenir dans la société anglaise et tout le monde a compris qu’il n’y avait plus de futur dans le rock’n’roll. Allez donc après cela reconstruire quelque chose de cohérent sur ces ruines. Après les punks les notions de succès et de réussites sont devenues ringardes.

             Drôle de challenge, soit rester dans le cloaque des groupes d’adolescents sans avenir, soit avoir la chance de devenir un phare dans la nuit du rock’n’roll. Un signe de ralliement, de regroupement des énergies. Pas plus, mais une espèce de légende. Hélas le scénario de Nirvana va emprunter une tout autre route. Des millions de Nevermind  vendus. Pas du tout à la sauvette. Je me souviens encore du voisin du dessous qui sonne, son husky à ses côtés, tenant entre ses mains le graal du rock’n’roll…

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             Ce n’est pas tout, faut gérer. L’argent ne fait pas le bonheur, pas obligatoirement le malheur non plus. Faut s’y préparer. Toutefois là n’est pas le problème. Ce n’est pas l’argent qui est dangereux, ce sont les intérêts qu’il procure. Pas les vôtres, celui des autres. Pour les rockers les dangers sont très vite repérables. Les fans, vous étiez un mec sympa, vous devenez une idole. Vous n’étiez rien, pour votre entourage, et pour des centaines de millions d’anonymes, vous êtes tout. Ce n’est pas votre propre statut qui change, c’est celui que vous bâtissent les autres. Sans arrêt en porte-à-faux avec vous-même. Mais ce n’est pas de loin, le plus grave. Kurt s’isole, il se replie sur un petit noyau. Il construit sa petite forteresse de survie écologique. Pas facile, mais tout dépend de lui.

             Par contre le problème vient des pressions exercées par le système économico-culturel. Tout d’abord les demandes exercées par la maison de disques qui aimerait que la poule aux œufs d’or ne prenne pas de repos. Le plus d’albums possible et des tournées à foison sans oublier les rendez-vous pour les radios, les télés, les journaux, les journalistes et leurs questions décourageantes. Confrontation directe avec la bêtise (in)humaine.  Physiquement la vie du groupe n’est plus de tout repos. Plusieurs mois de tournées vous épuisent un homme. Comment trouver dans le tourbillon des instants pour créer de nouveaux morceaux. Quelques textes de futures chansons apparaissent entre les pages des feuillets. Des idées, des fulgurations, des intuitions, rien d’achevé et surtout rien de satisfaisant. Rien de plus déstabilisant pour un artiste que de se sentir comme rejeté hors de son œuvre. D’être expulsé de votre création par le séisme dont vous êtes le principal instigateur. Terrible impression d’exil à l’extérieur de soi-même. De se retrouver en position oblique par rapport à soi-même.

             L’on sait comment l’histoire se terminera. Une balle dans la bouche. Au revoir les amis, je retourne en moi-même, c’est encore-là que j’ai toujours été le mieux. Vous avez essayé de m’arracher de moi-même. Peine perdue. C’est moi qui vous ai retranché de moi-même. Kurt nous a virés. Ce genre de situation est inconfortable pour ceux qui restent. Beaucoup se sont sentis trahis. Ils avaient misé sur Kurt Cobain. Et leur poulain numéro un a préféré à la course en tête les verts pâturages d’un ailleurs  dans lequel personne n’a envie de le retrouver. Du moins tout de suite. Toute une génération s’est sentie trahie.

    L’on a accusé la drogue, sans doute les accusateurs étaient-ils vexés de ne plus retrouver leur produit de substitution dont ils avaient besoin pour se sentir bien, une dose de Kurt Cobain chaque jour, et ils voyaient la vie en rose. Dur de vivre sans désormais. L’on a imaginé des crimes sordides, chacun y est allé de son petit scénario pour trouver un coupable machiavélique et idéal. De fait sans s’en apercevoir les gens se retrouvaient là ou Cobain les avait poussés. Hors de lui, dans leur solitude, dans leur insuffisance. Dans leur pauvreté intérieure. Tels furent pris qui croyaient qu’ils avaient encore quelque chose à prendre, à grapiller…

    L’on s’est consolé comme on a pu, l’on a pleuré Kurt, puis l’on s’est dépêché d’enterrer le grunge. Les absents ont toujours tort. Leur crime ne serait-il pas de vous avoir abandonné. Un rendu pour un prêté…

    Quand on lit ces pages l’on se dit que Kurt Cobain a cherché le lieu et la formule. Le lieu, il l’a repéré tout de suite, au tout début, aux confins de l’enfance et de l’adolescence : c’était le rock’n’roll. Quant à la formule il l’a cherchée, il a cru que c’était les Melvins, puis les Vaselines, peut-être les deux ensemble, le coup de l’équation à deux inconnues, puis il a décidé que ce serait son groupe : Nirvana. Mais non, ce n’était pas encor ça, a-t-il réalisé au dernier moment de la déflagration qu’il s’était trompé, que le lieu et la formule c’était Kurt Cobain.

    Damie Chad.