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CHRONIQUES DE POURPRE

  • CHRONIQUES DE POURPRE 525 : KR'TNT ! 525 : DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN / BURN TOULOUSE + SABOTEURS / St PAUL & THE BROKEN BONES / ROCKABILLY GENERATION NEWS 19 / LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS / GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 525

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    14 / 10 / 2021

     

    DESTINATION LONELY / CHIPS MOMAN

    BURN TOULOUSE + SABOTEURS

    St PAUL & THE BROKEN BONES 

    ROCKABILLY GENERATION NEWS 19

    LASKFAR VORTOK / CRASHBIRDS

    GUY MAGENTA / ROCKAMBOLESQUES

     

    All the Lonely people

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    Tout est symbolique dans ce concert de Destination Lonely au Ravelin : relance de la noria gaga-punk après un an de silence étourdissant, rétablissement du contact avec un grand esprit disparu, ouverture du set avec un «Lovin’» qui ouvre aussi cet effroyable album qu’est Nervous Breakdown, resardinage dans un bar plein comme un œuf où respirer devient un exploit, il fallait bien pour synchroniser tout ça un son d’exception et boom c’est la barbarie sonique de «Lovin’» qui s’en charge.

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    Fils spirituels des Cheater Slicks, les Destination Lonely appliquent la même recette, deux guitares une batterie, avec une raison d’être : le blast gluant envenimé d’abominables fizzelures de wah. Lo’Spider mesure trois mètres de haut et crounche son cut comme le Saturne de Goya, ses dents étincellent dans le feu des spots, il love son «Lovin’» à la folie, il y met tout le désespoir du monde, il tape ça à l’hypertension, on n’aurait jamais cru ça de lui.

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    Puis ils vont enchaîner les brûlots, sans pitié ni remords, ces trois vétérans du gaga-punk inféodés à la pire engeance sonique des Amériques foncent dans le tas pour le plus grand bonheur d’une assistance littéralement engluée à leurs pieds. Burn Tooloose, c’est un fantasme qui prend ici son sens. Ça rôtit de plus belle avec l’«I Don’t Mind» tiré de l’album précédent puis ils enchaînent avec l’excellent ta-ta-ta de reins brisés, «Don’t Talk To Me» sorti en single, ils peuvent se payer ce luxe du tatata qui retombe sur ses pattes car le barbare Wlad joue bas et frappe à bras raccourcis, il y a du Bob Bert dans cet épouvantable démon.

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    Lo’Spider et Marco Fatal qui joue de l’autre côté se partagent le butin des cuts et il ne faut espérer aucun répit. Ils perpétuent la vieille tradition des sets gaga-punk qui ne font pas de prisonniers, comme aiment à le dire les commentateurs anglais. Et puis voilà cette version littéralement dégueulée d’«I Want You», chantée au cancer de la gorge avec des remugles de want you, ça coule avec des grumeaux de power et des molards de wah, pas facile de rendre hommage aux Troggs, mais leur sens aigu de la heavyness redore le blason du vieux symbole caverneux. Ils passent par une série de heavy blues envenimés, «I’m Down», «Waste My Time» et «Mudd». Ils bouclent ce set qu’il faut bien qualifier de surchauffé avec un «Gonna Break» victime de surtension et un «In That Time» dédié à Gildas et visité par des vents d’apocalypse.

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    Autant le dire tout de suite, les deux cuts qui ouvrent le bal de No One Can Save Me paru en 2015 sont des coups de génie : «Freeze Beat» et «Gonna Break».

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    C’est embarqué pour le Cythère des enfers aussi sec et c’est tout de suite explosif. Pas de meilleur moyen de plonger dans le bain, les deux guitares se mettent en branle pour une purée métronomique, avec des clameurs dans tous les coins. On comprend que ces trois mecs n’ont écouté que des bons albums. Ils aplatissent leur Freeze Beat dans un climat d’apocalypse. Le «Gonna Break» est du même acabit, c’est d’une violence peu commune, ça drive au plus près de la corde, ça dépote du naphta dans le gaga push, no way out, c’est leur mood, ils ne veulent pas qu’on s’en sorte, les solos flashent de plein fouet. On trouve un peu plus loin une autre monstruosité, «Black Eyed Dog», ils vont au fond du son avec de la ferraille en surface. On croyait que ce chaos génial était réservé aux princes du gunk punk américain, voilà la preuve du contraire, «Black Eyed Dog» dégueule bien. Lo’Spider le bouffe de l’intérieur avec un solo de renard du désert féroce et hargneux à la wah mortifère. C’est sur cet album que se trouve «Mud», le heavy blues que chante Marco Fatal, ils vont loin dans les méandres du mad muddy Mud, c’est screamé dans la meilleure tradition. Encore du trash maximaliste avec «Now You’re Dead», ils se payent même le luxe d’une petite escalade de trashcore. «Outta My Head» est vite embarqué au wild shuffle de gunk punk undergut, nouvel hommage aux princes du genre, ça file bon vent, ça fend la bise, ça te rentre dans la culotte et la wah revient te lécher la cervelle. Ils tartinent tant qu’ils peuvent, avec un Marco Fatal qui gueule comme un veau qu’on amène à l’abattoir. Il sent la mort dans «No One Can Save Me», alors il chante comme un dieu.

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    Paru en 2017, Death Of An Angel grouille aussi d’énormités à commencer par ce «Staying Underground» qui non seulement rôtit sous le soleil de Satan, mais qui perpétue bien la tradition du feu sacré, car là-dedans ça chante à la hurlette de Hurlevent. La guitare fait le sel de la terre. Retour aux enfers un peu plus loin avec «I Don’t Mind», et ça grésille dans le jus d’I don’t mind, ça hurle sur le bûcher, l’immense Lonely chante comme Jeanne d’Arc, c’est sûr, et les raids de guitare sont faramineux. On croit entendre une sorte de nec plus ultra de la folie sonique telle que définie par les Chrome Cranks, ‘68 Comeback et les Cheater Slicks. D’ailleurs, le «Dirt Preacher» d’ouverture de bal d’A est une cover des Gibson Bros. En B, on tombe nez à nez avec l’épouvantable «Only One Thing», tartiné de miel avarié, c’est un festin de barbarie primitive, ça grouille des finesses de licks, de petits phrasés indicibles, ça joue toujours dans le deepy deep du climaxing de watch me bleeding, alors on prie Dieu pour que tous nous veuille absoudre. Retour au purulent de basse fosse avec ce close to you de «Waste My Time», et toujours cette fabuleuse présence de la disto onctueuse et définitive, si bien calibrée dans l’écho de temps.

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    Attention, le Nervous Breakdown paru l’an passé est un gros album. A fat one. Pas seulement parce qu’il est double. Disons-le clairement : leur cover d’«I Want You» frise le génie purulent. C’est tout simplement le son dont on rêve la nuit. Même le «Lovin’» d’entrée de jeu vaut n’importe quel heavy sludge américain. Ils envoient une belle giclée de wah au plafond. Leur son lèche les bottes du diable. Tout sur cet album est joué au maximum des possibilités, surtout «Ann». Ils amènent leur morceau titre aux pires gémonies de génome, c’est inimaginable, ça riffe dans l’os de l’ox, ça blaste à gogo, ça vise l’ultra-saturation en permanence. On va de cut en cut comme si on sautait de brasier en brasier - Walking on gilded splinters - ces mecs transcendent l’idée du son en dignes héritiers de Ron Asheton et des anges déchus de l’underground. Ils flirtent en permanence avec le génie sonique pur. Même une balade incertaine comme «Day By Day» sonne comme un truc indispensable. «Je M’en Vais» est encore un baladif noyé dans l’écho du Voodoo et chanté en français. Dans sa petite pop de quand je t’ai dit que c’était pour la vie, il fait tout rimer en i, avec c’est fini, avec je n’ai plus envie, ils font du heavy Ronnie Bird de la fin du monde. Fred Rollercoaster blows «Sentier Mental» au sax et «Schizo MF» sonne comme un coup de beat in the face atrocement raw, big bad sludge hanté au ta ta ta. Ils écrasent «In That Time» au fond du fourneau avec du scream et des jus de guitare infects. Et soudain l’album décolle comme un immense vaisseau en feu, c’est extrêmement sérieux, bien investi, ça screame dans la matière du son avec des élongations de killer solo flash qui explosent toutes les attentes. Ces trois mecs ont avalé toutes les influences pour en expurger le prurit extatique, ça flirte avec la folie des Chrome Cranks, ça monte en intensité et le «Trouble» qui suit repart de plus belle, c’est du jus de déflagration, épais et noirâtre, ils sont dans l’excellence dévastatoire, ils jouent la carte du rentre dedans avec des killer solo flash qui n’en finissent plus de remettre toutes les pendules à l’heure. Ils tapent plus loin un heavy prog de six minutes, «Electric Eel», qui est aussi le nom d’un gang mythique. Ils s’amusent bien. Ils sont les rois du monde, mais ils ne le savent pas. D’ailleurs, ils s’en foutent. La wah prend le pouvoir. C’est un cut qui va longtemps te coller à la peau. Ils jouent dans un au-delà du son, ils jouent à la coulée du son, c’est quasiment organique. Certainement le meilleur hommage jamais rendu au wah-man par excellence, Ron Asheton. Ça dégouline de génie, ils jouent à l’esprit-es-tu-là. C’est la mouture ultime du son, la rédemption des oreilles, on les entend chanter dans la coulée, c’est comme s’il réinventaient le power, comme si pour eux la fournaise était un jeu. C’est la suite de Fun House avec du spirit et des voix, celles que Jeanne D’Arc entendit, même sur son bûcher.

    Signé : Cazengler, sans destination

    Destination Lonely. Le Ravelin. Toulouse (31). 18 septembre 2021

    Destination Lonely. No One Can Save Me. Voodoo Rhythm 2015

    Destination Lonely. Death Of An Angel. Voodoo Rhythm 2017

    Destination Lonely. Nervous Breakdown. Voodoo Rhythm 2020

     

    Le Moman clé - Part Two

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    Sort ENFIN un book sur Chips Moman : Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music. L’auteur on le connaît bien, c’est James L. Dickerson qui dans Going Back To Memphis nous racontait déjà l’épisode du redémarrage foiré de Chips à Memphis dans les années 80.

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    Dickerson, qu’il ne faut pas confondre avec Dickinson, pose sur Memphis le même regard que Robert Gordon, le regard d’une homme passionné par les artistes qui ont fait de cette ville le berceau d’un phénomène mondial qu’on appelle le rock’n’roll. Il utilise les mêmes méthodes que Gordon : il s’amourache des disques et s’en va rencontrer, quand ils sont encore en vie, ceux qui les ont enregistrés. Puis il rassemble tous ces portraits et nous donne à lire l’excellent Goin’ Back To Memphis, une somme qu’il faut ranger sur l’étagère à côté d’It Came From Memphis et de Memphis Rent Party (Robert Gordon), des trois tomes de Peter Guralnick (les deux Elvis et l’Uncle Sam), du Hellfire de Nick Tosches et bien sûr du I’m Just Dead I’m Not Gone de Jim Dickinson. Le héros de Dickerson n’est autre que Chips Moman et ça tombe bien, car il s’agit d’un vrai héros. La dernière image du livre nous montre Chips, sa femme Toni Wine et l’auteur assis tous les trois sur une balancelle, sous le porche de la Moman farm in Nashville, 1985. Cette image illustre bien la force du lien qui unit Chips et l’auteur. On peut aussi dire de ces pages consacrées à Chips qu’elles complémentent plutôt bien l’ouvrage que Ruben Jones a consacré au studio American et aux Memphis Boys (un ouvrage qu’on a d’ailleurs bien épluché dans l’hommage à Reggie Young mis en ligne sur KRTNT 403 le 24 janvier 2019).

    Le saviez-vous ? Chips portait une arme sur lui, un petit calibre 25 automatique fourré dans la poche arrière de son pantalon. Il l’expliquait ainsi : «Je sais me battre et prendre une raclée, mais je ne laisserai personne me buter. Si je tire, c’est pour buter celui qui voudra me buter.» Dickerson nous rappelle que Chips a collectionné les hits de 1968 à 1971 : 26 disques d’or pour des singles et 11 pour des albums. Avec American et les Memphis Boys, il a réussi à loger 83 singles et 25 albums dans les national charts. Joli palmarès pour un petit studio de Memphis. Il faut aussi savoir que Chips indiqua l’adresse d’une vieille salle de cinéma au 924 East McLemore à Jim Stewart et Estelle Axton quand il les entendit dire qu’ils cherchaient un local pour monter un studio. Il s’agit bien sûr de Stax. Ils formaient tous les trois une drôle d’équipe : Chips avec ses mauvais tatouages et ses réflexes de zonard (teenage vagabond), joueur invétéré (cartes et billard) et Jim Stewart le banquier aux manières bien lisses. C’est après leur brouille que Chips monte American et qu’il enregistre et produit une hallucinante kyrielle d’artistes, dont bien sûr Elvis. Chips dit d’Elvis qu’il n’était pas le plus grand chanteur du monde, mais il avait un son - J’ai travaillé avec des gens plus doués que lui, mais aucun d’eux n’était plus célèbre - C’est du Chips. D’aucuns disent qu’avec Chips, Elvis enregistra ce qu’il avait fait de mieux depuis le temps des Sun Sessions.

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    Quand Chips apprend qu’Elvis ne veut pas revenir chez lui à American et qu’il va enregistrer chez Stax avec les Memphis Boys, il décide de lâcher l’affaire, se sentant trahi, à la fois par ses musiciens et par la ville de Memphis. Cette nuit-là, il fit ses bagages. Le dernier client d’American fut Billy Lee Riley, avec «I Got A Thing About You Baby».

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    S’ensuit un épisode que Ruben Jones ne détaille pas trop dans sa bible : le retour de Chips à Memphis. Par contre, Dickerson peut entrer dans les détails car il en est l’artisan. L’aventure commence par une interview. Dickerson est journaliste. Il demande à Chips s’il regrette sa décision d’avoir quitté Memphis. Chips lui répond que c’était une grosse connerie. Depuis il a enregistré à Nashville, mais dit-il, my music is in Memphis. That’s where I learned it, that’s where I felt it - Puis Dickerson monte un projet fou : faire revenir Chips à Memphis en tant que héros de la scène locale, alors il mouille le maire Dick Hackett dans le projet. Hackett est intéressé et propose un bâtiment. Moman accepte de rentrer à Memphis et s’installe au Peabody, en attendant que son studio soit prêt. Il veut redémarrer avec un gros coup : la réunion des surviving stars of Sun Records. Et voilà que Jerry Lee, Cash, Roy Orbison et Carl Perkins radinent leurs fraises. Uncle Sam radine également la sienne. Memphis was ready to roll the dice. Chips met en boîte le Class Of ‘55 des Four Horsemen et à sa grande surprise, les gros labels font la moue. Ça n’intéresse personne ! Effaré, Chips voit revenir les réponses négatives. Ça sort trop de l’ordinaire. Ils ne savent pas comment commercialiser un tel projet. Le plus drôle de cette histoire est que les gros labels avaient dit la même chose à Uncle Sam en 1954. Invendable ! Alors Chips monte America Records avec des partenaires financiers et sort son Class Of ‘55 dont personne ne veut. Il décide à la suite d’enregistrer un nouvel album avec Bobby Womack pour MCA Records. Il tente aussi de proposer Reba &The Portables qu’il vient de signer à des gros labels, mais ça ne marche pas non plus. Womagic sort en 1986. C’est le troisième album que Chips produit pour Bobby qu’il considère comme l’un des géants de son temps.

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    Et puis un soir, Gary Belz qui fait partie des partenaires d’America appelle Chips. La conversation tourne au vinaigre et Selz traite Chips de mortherfucker. Chips raccroche calmement, monte dans sa bagnole et va trouver Selz au studio Ardent. Il entre et lui colle son poing en pleine gueule. Puis il lui dit : «Quand tu veux m’insulter, fais-le devant moi - You call me a name, you do it in my face.» La scène de Memphis allait ensuite retomber dans les ténèbres. Chips finit par refaire ses bagages et par retourner à Nashville. Son dernier round à Memphis fut un échec cuisant et Dickerson avoue en porter la responsabilité, en ayant été l’instigateur.

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    Dans Chips Moman - The Record Producer Whose Genius Changed American Music, Dickerson reprend bien sûr tout l’épisode du retour de Chips à Memphis et du pétard mouillé de Class Of ‘55, mais il développe un peu plus. Cette bio qu’il faut bien qualifier de solide comprend trois épisodes : les prémices, l’âge d’or et la fin des haricots.

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    Les prémices commencent à LaGrange, Georgie, d’où vient Chips, un surnom que lui donnent ses copains d’enfance, car il est doué au billard. Le surnom va rester (en réalité, il s’appelle Lincoln), ce qui ne lui convient pas trop - There have been a million times I wished I didn’t have it - Quand Chips s’installe en 1954 à Millington, en banlieue de Memphis, il fréquente les militaires de la base et flashe sur leurs tatouages. C’est là qu’il s’en fait faire deux sur le bras. Pour vivre, il repeint des stations services, mais quand Warren Smith lui demande de l’accompagner à la guitare, Chips saute sur l’occasion. En 1956 il devient pote avec Johnny et Dorsey Burnette. Quand Johnny décider d’aller rejoindre son frangin Dorsey à Los Angeles, il demande à Chips de l’accompagner et Chips ressaute sur l’occasion. C’est là qu’il va flasher sur un autre truc : la console de Gold Star. Pendant leur séjour, Johnny, Dorsey et Chips jouent dans des night-clubs. Nouvelle occasion faramineuse : quand Johnny Meeks quitte le backing-band de Gene Vincent, on demande à Chips de le remplacer. Chips ressaute sur l’occasion - The experiences of touring with Gene Vincent was light years away from his experiences in Memphis. There were no ‘normal’ days on the road with Gene Vincent - Mais nous n’en apprendrons pas davantage. En 1959, Chips et sa femme Lorrie rentrent à Memphis. Chips va trouver Uncle Sam chez Sun pour lui demander du boulot. Il parle de son expérience à Gold Star Studio et Uncle Sam lui demande ce qu’il y faisait, Chips répond qu’il jouait en session, alors Uncle Sam lui demande s’il a produit un disque, et Chips lui dit que non, mais il a vu comment bossaient les mecs de Gold Star. Et Uncle Sam lui répond : «Boy, producers are born, not made. Good luck.» Et c’est là que Chips embraye l’épisode Stax. On connaît l’histoire : Chips déniche la salle de cinéma au 926 East McLemore Avenue. Chips sait aussi qu’il faut cibler les black artists, comme l’avait Uncle Sam avant de cibler des blancs qui sonnaient comme les noirs. Puis c’est le décollage de Stax avec «Last Night» et les Mar-Kays, the hottest selling record in Memphis history. Avec les royalties de «Last Night», Chips se paye une baraque à Frayser, au Nord de Memphis, et une Triumph Leyland. C’est là qu’il comprend un aspect essentiel du biz : ce sont les compositeurs qui ramassent le plus de blé, pas les interprètes, ni les producteurs. Alors il va s’arranger pour avoir au moins deux compos à lui sur tous les albums qu’il va produire. Le premier compositeur/interprète que Chips engage chez Stax, c’est William Bell. Et puis un jour chez Stax, il découvre que Booker T & The MGs enregistrent dans son dos. Il est carrément exclu du projet d’enregistrement de leur premier album, alors qu’il est depuis le début le staff producer attitré. À ses yeux, ça n’a aucun sens, d’autant qu’il a fait décoller Stax, alors que Jim et Estelle bossaient encore à la banque. Chips sent qu’on cherche à le virer. Fin de l’été 62, il entre dans le bureau de Jim Stewart pour faire le point sur les finances. Jim lui dit qu’il n’a rien pour lui. Chips réclame ses 25%, alors Jim se lève et lui crache au visage : «I’m fucking you out of it !». Chips est sidéré. Wayne Jackson qui attendait dehors sur un canapé a tout entendu. Jim ajouta : «I fucked you et si tu peux le prouver, tant mieux, je suis le comptable et j’ai l’argent.» Chips est sorti du bureau en claquant la porte et n’est jamais revenu. Jim Stewart ne va pas l’emporter au paradis, comme on sait. Pendant un an, Chips se soûle la gueule. Grosse dépression. Il perd tout ce qu’il a : sa maison, sa bagnole. Il ne lui reste que sa femme et sa fille.

    Dickerson revient longuement sur la personnalité de Chips. L’homme a un charme fou mais en même temps, il souffre de bipolarité, d’où son incapacité à maintenir des relations dans la durée. Mais quand un médecin lui dit qu’il est bipolaire, Chips l’envoie sur les roses. Il ne supporte pas l’idée qu’on puisse le traiter de fou. Il sait qu’il n’est pas fou. Il veut juste trouver un moyen de contrôler ses changements d’humeur. Il tentera de se soigner à la cocaïne - self-medication - ce qui ne fera qu’empirer les choses. Quand après l’épisode Stax il reprend du service, il produit les Gentrys, mais le son ne lui plaît pas, trop rock, alors qu’il vient du rockab. Non seulement il éprouve une réelle aversion pour le rock, mais il ne supporte pas de voir jouer un groupe en studio dont les membres sont des musiciens amateurs. Ses préférences vont vers la Soul, la pop et le blues, certainement pas le rock. Petit à petit, Chips reprend des couleurs et commence à côtoyer de grands artistes. C’est Sandy Posey qui va le surnommer the Steve McQueen of the music business - He was good looking in that rugged Southern way, charismatic, drove a sports car and had his own airplane - Puis comme il l’avait fait pour Stax, Chips monte son house-band. Il engage des compositeurs : Mark James, Johnny Christopher et Wayne Carson Thompson, le mec qui compose pour les Box Tops. Chips sait que la chanson prime sur tout - The important part of producing is the song. If you get the songs, artists will do anything to be part of what you are doing. I got Mark James out of Texas. I got Dan Penn from Alabama - Quand on fait des compliment à Chips sur sa carrière de producteur, il veille à rester modeste : «Ça m’a pris des années pour comprendre qu’il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans. C’est tout ce que je sais faire. Je me contente de réunir les meilleurs musiciens que je connaisse, les meilleurs compositeurs, les meilleurs interprètes, on entre en studio et on prend du bon temps.» Même Dickinson reconnaît que Chips est un fantastic producer, he can do business, which is why he was successful in Memphis while others were not - Mais en même temps, Chips passe son temps à éviter les journalistes. Il ne veut pas de publicité. Dans toute sa vie, il n’a donné que très peu d’interviews. Il ne voulait pas être the center of attention. Ça le fatiguait et ça ne lui correspondait pas. L’autre aspect de sa personnalité est la poisse, comme on va le voir dans l’épisode final du retour à Memphis.

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    Le deuxième épisode est celui de l’âge d’or d’American, qui d’ailleurs commence avec ce qui pour Chips est un cauchemar, l’album des Gentrys. Mais bon, ça lui permet de financer American et de monter son house-band avec Tommy Cogbill, Reggie Young, Gene Chrisman, Bobby Wood et Bobby Emmons. Chips qui est pourtant un bon guitariste dit que ces mecs étaient nettement supérieurs à lui - I’m not in their league - On appelle le groupe the 827 Thomas Street band qu’à Nashville on surnomme «those Memphis boys», un surnom qui va leur rester. Ils resteront d’ailleurs un groupe, jusqu’à ce que la mort les sépare : Bobby Emmons casse sa pipe en bois en 2015, Mike Leach en 2017 et Reggie Young en 2019. Chips rappelle qu’à une époque il avait de gros ennuis avec l’IRS et ses potes musiciens lui ont tout simplement proposé de l’argent pour l’aider à rembourser sa dette aux impôts - They are special people. Whatever I got is theirs if they want it. That’s the kind of relationship we got - Puis il y a l’épisode Dan Penn que Dickerson résume assez bien : ils ont la même allure, le même humour, la même façon de marcher, mais Chips ne considère pas Dan comme un chanteur qu’il pourrait enregistrer. Deux raison à ça : le caractère difficile de Dan Penn, his don’t-give-a-damn attitude, et le fait qu’il n’y a pas de demande sur le marché pour les blancs qui chantent comme des noirs.

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    Alors bien sûr, l’épisode American permet à Dickerson de lancer une fantastique galerie de portraits, à commencer par celui de Sandy Posey, puis voilà les Box Tops, l’occasion d’une grosse confrontation entre Chips et Dan - There was really kind of an antagonistic thing going on by this time, dit Dan à Peter Guralnick. Moman and I we’re opposites. If I said more bass, he’d put more trebble. I mean I’m overbearing myself but Moman is overbearing - C’est pour ça que «The Letter» est sorti avec ce son, parce que Chips se foutait de la gueule de Dan devant les autres, alors le son est resté cru. Fuck you kind of sound. «The Letter» fut pourtant the first No. 1 pop hit ever recorded in Memphis by Memphis artists. Dickerson rappelle aussi que Chips ne voulait pas des Box Tops en studio, seulement le chanteur Alex, et qu’il ne prenait pas non plus au sérieux les compos d’Alex, ce que le pauvre Alex vivait très mal.

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    L’un des épisodes capitaux de l’âge d’or d’American, c’est la venue de Wilson Pickett à Memphis. Wicked Pickett commence par composer «In The Midnight Hour» avec Steve Cropper, mais Jim Stewart appelle Wexler pour lui indiquer que Pickett n’est plus le bienvenu chez Stax - The singer was temperamental to the extreme - Pickett en voulait surtout à Cropper d’avoir rajouté son nom dans le crédit de Midnight Hour. Wexler laisse tomber Stax et envoie Pickett chez Rick Hall à Muscle Shoals. Mais Pickett qui est originaire d’Alabama n’est pas très content d’y retourner. La ville voisine de Tuscumbia est le quartier général du Ku Klux Klan. Et la population de Muscle Shoals est à 90% blanche, alors non, Wicked Pickett ne s’y fait pas. Arrive en renfort Bobby Womack, autre figure légendaire, assez mal vu pour avoir épousé la veuve de Sam Cooke aussitôt après qu’il ait été buté dans un cheap motel. Janis Joplin passa dit-on sa dernière nuit à picoler avec Bobby qui fut dans la foulée viré du backing-band de Ray Charles. L’inquiétude des mecs de Muscle Shoals à voir arriver Bobby et sa troubled history fait bien marrer Dickerson, des mecs qui ont en plus à gérer en studio deux explosive personalities. Wicked Pickett reviendra en 1967 enregistrer chez American, mais Chips n’est pas dans le studio. Il a eu du mal à produire Joe Tex et le seul black avec lequel ça s’est bien passé, c’est William Bell. Et comme Wicked Pickett a la réputation d’un mec difficile, aussi bien avec les blancs qu’avec les noirs, alors Chips n’assiste pas aux sessions. Il y a aussi de la tension avec B.J. THomas, l’un de ses artistes favoris - Artists are different. Some of them are singers, others are artists. Take B.J. Thomas. He was never a problem. he was a singer. (...) You would give him a song and he would sing his heart out - Un jour, B.J. et Chips ont une vilaine altercation. Dans une party, B.J. se goinfre de coke et revient trouver Chips dans son bureau pour lui demander où est le blé. Chips lui dit qu’il ne l’a pas, alors B.J. sort son couteau de chasse. Chips attrape un club de golf et se prépare au combat, mais B.J. est déjà sur lui et lui dit : «Si tu oses me frapper, tu es mort !». Bon bref, ça se termine bien, mais quand B.J. raconte l’histoire plus tard, il est horrifié à l’idée qu’il ait pu tuer Chips. Ce qui n’empêche pas Chips de le rappeler pour lui proposer d’enregistrer. Ce n’est pas qu’il pardonne, il oublie tout simplement l’incident. Il a des chansons pour B.J. et c’est tout ce qui compte. Dans la cabine, après l’enregistrement, Chips dit à ses amis : «You’re listening to one of the greatest singers in the world.» Pas mal, n’est-ce pas ?

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    L’autre épisode marquant de l’âge d’or d’American est celui de Dusty In Memphis, sur lequel on revient un peu plus loin. Dickerson rappelle juste que Dusty n’en pouvait plus d’entendre Wexler lui parler d’Aretha. Ça l’intimidait et ça lui foutait la trouille. Alors pour se venger, elle décida de contrarier Wexler - I drove Jerry crazy - Chips accepta de laisser son studio et son house-band à Wexler pour un tarif majoré et il quitta la ville. Quand Dusty entra en studio chez American, that was when the nightmare began for Wexler. Ce fut l’horreur Le jour où Wexler lui mit le volume à fond dans le casque, Dusty chérie lui balança un cendrier dans la gueule. Elle surnomma Tom Dowd «Prima-donna». Dionne la lionne est une autre méga-star venue chez Chips. Dionne est épatée par ce mec : «He’s a madman... but it was wonderful. We laughed a lot. And he knew what he was doing.» Et puis voilà Elvis. Dickerson nous ressort l’histoire des droits : le colonel Parker demande la moitié des droits des chanson de Chips et Chips dit non. C’est le premier qui ose tenir tête au colonel. La première semaine, Chips enregistre 21 chansons avec Elvis et après un break, 14 autres chansons. Chips le fait bosser, lui fait faire 20 ou 30 takes, et Elvis accepte, pas de problème, c’est un super-pro. En matière de charisme, Chips arrive aussitôt après Elvis, nous dit Dickerson. Les deux hommes s’apprécient. Chips s’aperçoit très vite que personne ne dirige Elvis. Le seul qui l’ait dirigé, c’est Sam Phillips. Depuis, rien, pas de direction artistique. D’où l’écroulement de sa carrière de chanteur. Chips est le seul qui ose parler de direction à Elvis, mais l’entourage essaye de l’en empêcher. Le colonel insiste : il exige la moitié du publishing de «Suspicious Mind». Chips se marre. Il ne cède pas. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais pu retravailler avec Elvis. Dommage pour Elvis.

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    L’un des épisodes les plus sombres de la carrière de Chips fut le rejet des sessions de Jackie DeShannon pour Capitol. Bad luck. D’autant plus bad luck que les sessions sont reparues en 2018 (Stone Cold Soul - The Complete Capitol Recordings) et bien sûr, ce sont les meilleures sessions jamais enregistrées par Jackie DeShannon. Puis Chips tente de lancer la carrière de Billy Burnette, le fils de son pote Dorsey. Chips lui propose un contrat de chanteur/compositeur. Mais bon les échecs s’additionnent et Chips sent que le vent tourne. Il est temps de quitter Memphis.

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    Il remonte American à Atlanta en 1972 avec Bobby Emmons, Reggie Young, Mike Leach et Billy Burnette. Mais il se vautre. Il tente aussi de monter un label : Gibraltar Records. Il contacte Alex Chilton et Carla Thomas. Ça foire. Puis il s’installe à Nashville et tente de monter Triad Records avec Phil Walden, le mec qui manageait Otis et qui va monter ensuite Capricorn. Il prévoit de démarrer Triad avec Tony Orlando et surtout Robert Duvall qui enregistre en 1982 un album entier de country songs. Personne ne l’a jamais entendu. Chips n’a jamais réussi à le vendre à une major. Il bosse aussi avec The Atlanta Rhythm Section. Le succès revient enfin avec les Highway Men (Cash, Kristofferson, Waylon Jennings et Willie Nelson). C’est sur leur premier album qu’on trouve l’excellent «Desperados Waiting For A Train», repris par Jerry McGill.

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    Et puis voilà le troisième épisode de la bio, la fin des haricots. Chips réunit des financiers et envisage de recréer le prestige de Memphis, d’en refaire une capitale musicale. Le premier groupe qu’il signe est Reba & The Portables - This is the best group I’ve heard in years - Puis il commence à bosser sur des idées géniales : a Stax Records Reunion avec quatre des biggest talents. Puis il envisage an American Sound Studio Reunion. Troisième option : a Sun Studio Reunion et c’est celle qu’il choisit. Jerry Lee, Roy Orbison, Cash et Carl Perkins, avec en plus Uncle Sam qui assiste à la conférence de presse de lancement du projet. Pour Chips c’est du quitte ou double : il se retrouve assis sur un podium avec ses idoles, des idoles qui n’ont même plus de contrat ! Chips enregistre Class Of ‘55, mais aucune major n’en veut, ni à Nashville, ni à New York, ni à Los Angeles. La poisse ! Il le sort quand même mais la presse le flingue : one of the five worst albums of the year. Chips enregistre encore Womagic avec Bobby Womack, Womagic, et c’est à peu près tout.

    La chute est horriblement triste. Il est acculé à la faillite et perd de nouveau sa maison. Toni White le quitte. Comme il saute à la gorge d’un mec pendant son procès, il est condamné à 72 heures de placard, où on l’oblige à dormir sur un matelas tâché de sang. Dans les années 50 et 60, Chips avait joué le même rôle que Sun et Stax qui ont fait de Memphis a music city with a worldwide reputation. Quand on lui a demandé de revenir pour rétablir le prestige de Memphis, all he got was a public media lynching. Dickerson pense que Chips a été victime du Memphis curse, comme Elvis et Stax.

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    En dehors du travail de bénédictine de Roben Jones (Memphis Boys) qui raconte aussi dans le détail l’histoire de Chips, peu d’ouvrages s’appesantissent sur Chips Moman. Parmi les quelques auteurs qui l’ont approché - ou essayé de l’approcher - citons Warren Zanes et son excellent petit essai intitulé Dusty In Memphis, paru dans la collection 33 1/3. Chaque volume propose l’analyse d’un album classique. Dans son essai, Zane évoque la saga de l’enregistrement du fameux Dusty In Memphis. Cette opération artistico-médiatique menée par Jerry Wexler en 1968 fit connaître l’American studio de Chips Moman dans le monde entier, d’où son importance capitale. Même si à l’époque l’album n’a pas marché commercialement, on aurait tendance à le considérer aujourd’hui comme l’un des greatest albums of all time.

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    L’auteur n’est pas un amateur. Avant de finir prof de fac, il jouait dans les Del Fuegos. Il explique très bien pourquoi cet album acheté un dollar chez un soldeur l’a touché au point de vouloir lui consacrer un livre : il parle d’a particular piece of vinyl acheté par a particular person at a particular time. Il parle d’une relation qui s’établit dans le temps entre l’objet et l’auditeur. Il parle plus de l’expérience d’un disque que du disque lui-même. Il raconte comment il est immédiatement tombé sous le charme de «Son Of A Preacher Man». Comment n’y tomberait-on pas ? Il ajoute qu’il est difficile de résister à un cast of characters qui comprend Randy Newman, Gerry Goffin & Carole King, Burt Bacharach & Hal David, plus Barry Mann & Cynthia Weil, c’est-à-dire la crème de la crème du gratin dauphinois. Mais plus que tout autre character, c’est le Sud qui fascine Zane, ce petit mec de Boston, et il place en exergue cette jolie phrase tirée d’A Boys Book Of Folklore : «In the North, young men dream about the South. The more discriminating among them slide down the darkness and go straight to Memphis.» Voilà, le décor est planté. Et qui voit-on apparaître ? Stanley Booth, Dickinson et Chips Moman, la trilogie fatale. Fascination totale pour Stanley Booth qui a écrit les notes au dos de la pochette de Dusty in Memphis. Aux yeux de Zane, Booth est à l’image de Memphis, il peut devenir le contraire de ce qu’il semble être à tout moment - He won’t hurt you, but he might get strange - Il est à l’image d’un cliché de William Eggleston : banal, figé, saturé de couleurs vives et chargé de menace latente, de violence imminente. Il rencontre Booth grâce à Jo Bergman qui bossait pour les Stones à leur âge d’or et qui se retrouva chez Warner à l’époque où les Del Fuegos étaient sur le label. Elle établit le contact et quand Zane accompagné de trois copains débarque chez Booth au cœur de la nuit, Booth les fait entrer. Il ne dort pas, il travaille. Il compte les têtes et dit qu’il lui reste exactement le bon nombre de trips d’acide dans son frigo - We should probably eat it now before it goes bad - Zane note au passage qu’à part ces doses, il n’y a rien dans le frigo. No food.

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    Pour écrire son livre, Zane doit traquer Jerry Wexler. Est-il vivant ou mort ? Il passe par Andy Paley qui est un homme de ressources. Bingo, Andy connaît bien Wexler car ils siègent ensemble au comité du Rock’nRoll Hall of Fame. Ils ont d’ailleurs tous les deux refusé de nominer Springsteen, arguant que les Meters étaient tout de même largement prioritaires. Donc Wexler est vivant. Andy lui file le contact d’un Anglais qui réédite les albums d’Eddie Hinton et grâce à lui, Zane récupère deux adresses, l’une à Long Island et l’autre en Floride. Il écrit. Et puis un jour le téléphone sonne. Une voix rauque, un big accent new-yorkais : «This is Jerry Wexler calling for Warren Zanes.» Contact établi. Wexler demande à Zane s’il veut d’autres contacts. Et pouf, il balance les numéros de Chips Moman, de Tom Down, d’Arif Mardin, de Donnie Fritts.

    Alors Jerry raconte à Zane ce qu’il a déjà raconté dans son livre, The Rhythm And The Blues : le jeu des 80 démos qu’il fait écouter à Dusty et Dusty qui les rejette toutes - Out of my meticulously assembled treasure trove, the fair lady liked exactly none - Quand Dusty revient quelques mois plus tard écouter d’autre démos, Wexler ne se casse pas la tête : comme il n’a rien de neuf sous la main, il en sort 20 dans les 80 déjà testées et les fait écouter à Dusty chérie : banco ! Elle prend tout !

    Zane sort un autre épisode fascinant, tiré d’une histoire de Dickinson. On soupçonnait les gens d’Atlantic de se faire du blé sur le dos des studios du Sud. Un soir, Wexler se retrouve dans une party avec Sam Phillips et d’autres gens, dont Stanley Booth. Après le repas, Wexler essaye de passer son disque d’Aretha, mais Sam Phillips l’arrête aussitôt pour passer son disque de Tony Joe White. Sam ne passe qu’un seul morceau, toujours le même, «Got A Thing About Ya Baby». Over and over. Alors Wexler s’énerve : «Sam ! Baby ! You know I’m really hurt that you’re not listening to my Aretha record, baby !» Il essaye de remettre son disque et Sam l’arrête encore une fois. Il remet le Tony Joe et lance : «Goddam Jerry, that’s so good it don’t sound paid for !» Et vlan, prends ça dans ta gueule. Et Dickinson ajoute qu’il a souvent souffert de n’être pas payé. Et soudain, il comprend que l’arnaque fait partie de la production.

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    Zane n’en finit pas de rappeler que Wexler a consacré sa vie à la musique noire. Qu’il est viscéralement passionné par les musiciens noirs. Zane repêche encore une fabuleuse histoire dans The Rhythm And The Blues : Wexler raconte comment lui et Ahmet on découvert Professor Longhair dans une bourgade mal famée à la sortie de la Nouvelle Orleans. Il arrivent dans un tripot et entendent de l’extérieur un vrai ramdam. Mais quand ils entrent, ils ne voient qu’un seul musicien, Fess : un homme qui joue ces weird chords, qui utilise le piano comme une grosse caisse, and singing in the open-throated style of the blues shouters of old. «My god» I said to Herb, «We’ve discovered a primitive genius !». Croyant lui faire une fleur, les mecs d’Atlantic proposent un contrat à Fess qui répond en rigolant qu’il vient de signer chez Mercury. Voilà les racines d’Atlantic. Une magie qu’on retrouve à Memphis. Dans le cours des pages, Zane cite David Ritz, Peter Guralnick et Robert Gordon. Toujours les mêmes. Il n’oublie personne. Par contre, il consacre très peu de place à Dusty chérie, qui comme Wexler est fascinée par le Deep South et la musique noire. Chuck Prophet dit dans une réédition de Dusty In Memphis qu’elle ne se lavait jamais le visage, puisqu’elle se remaquillait par dessus l’ancien maquillage. Wexler confirme que Dusty passait chaque matin des heures et se maquiller - That was virtually an exercice in lamination - L’image est forte, Wexler parle de laminage, c’est-à-dire d’étalage de couches.

    Et ça se termine avec une interview loufoque de Stanley Booth. Quand Zane revient sur l’exploitation de Stax, de FAME puis d’American par Atlantic, Booth répond que personne ne savait lire un contrat chez Stax : «Ils durent apprendre quand le succès arriva, mais il était trop tard.» Et quand Zane lui demande quels sont ses cuts préférés sur Dusty In Memphis, Booth répond «Just A Little Loving» et «Breakfast In Bed», mais il ajoute que les versions de Carmen McRae accompagnée par les Dixies Flyers sont meilleures.

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    Alors bien sûr, à la lumière de cet éclairage, Dusty In Memphis sonne différemment. On retient surtout les quatre énormités que sont «I Don’t Want To Hear It Anymore», «The Windmills Of Your Mind», «In The Land Of The Make Believe» et «No Easy Way Down». Avec «I Don’t Want To Hear It Anymore», on voit que Dusty chérie fait ce qu’elle veut des compos. Elle semble moduler la splendeur du son. C’est là qu’on s’écroule dans un océan de béatitude, tellement elle chante bien. Elle fait grimper la mélodie du vieux Randy au sommet de l’art. Encore pire avec «The Windmills Of Your Mind», où elle tente de rivaliser de power avec le Vanilla Fudge. On entend Reggie Young jouer Brazil, c’est très audacieux. La voix de Duqty chérie semble voler comme une libellule dans une belle lumière rasante de printemps. On voit le niveau d’orchestration s’élever à chaque couplet, jusqu’au moment où Dusty s’en va arracher la beauté du ciel. Le génie visionnaire de Chips éclate dans le bouquet final. Elle revient à Burt avec «In The Land Of The Make Believe», ça jazze dans l’eau claire du lac enchanté. Rien d’aussi pur dans l’exercice de la délicatesse. C’est Dusty chérie dans toute sa splendeur, elle chante à la pointe de la glotte sur le fil d’argent d’une irréelle beauté mélodique. Reggie Young joue un peu de sitar. Memphis groove. Retour au slow groove avec le «No Easy Way Down» de Goffin & King. C’est la garantie d’une mélodie irréprochable. Dusty chérie y descend comme on descend dans l’eau verte d’un lagon, au paradis des tropiques. Admirable prestance. Dusty chérie pensait que l’idée de Jerry Wexler d’aller enregistrer à Memphis n’était pas bonne. Elle disait faire du big balladry, et non du hard R&B sound. C’est Reggie Young qui introduit «Son Of A Preacher Man» et Dusty chérie le chante à la suave. Quel coup de génie ! On découvre alors en elle une sorte d’immense vulnérabilité. On note aussi une fantastique émulation des Memphis Boys dans «Don’t Forget About Me». Il faut entendre Gene Chrisman lancer le beat et Tommy Cogbill le pulser au bassmatic. N’oublions pas ce chef-d’œuvre de deep Soul qu’est le «Breakfast In Bed» d’Eddie Hinton, qu’on trouve aussi sur l’album de Carmen McRae enregistré avec les Dixie Flyers.

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    Dans In My Wildest Dreams - Volume One, Wayne Jackson remercie quatre personnes en particulier : Estelle Axton, Jim Stewart, Chips Moman et Jerry Wexler. Il salue surtout le génie de Chips. American ? Si Chips a choisi un quartier pauvre pour s’installer, c’est uniquement parce que ça coûte moins cher. Jackson est là quand Elvis débarque avec tout son entourage chez American pour enregistrer la fameuse session. L’auteur raconte comment Chips réussit à virer ces pauvres mecs de RCA qui mettent leur grain de sel partout. Il prend le micro et s’adresse à l’assistance : «Soit vous produisez la session, soit je le produis. But somebody’s got to go ! Réfléchissez et faites-moi savoir votre décision.» Tout le monde est choqué, surtout Felton Jarvis : quoi, un producteur ose quitter une session avec Elvis ? Mais Jackson sait que Chips finit toujours par gagner. C’est Elvis qui va trancher après avoir tiré sur son cigare. Il passe son bras sur l’épaule de Felton Jarvis et lui dit : «Listen man, I really like the way this is going. Chips is doing a great job and it’s the greatest bunch of musicians I’ve ever been around. So let’s do this thing this way and keep it going. This song, In The Ghetto, it’s the best thing I’ve had my ands on in a long time and I can’t wait to sing it. Why don’t you boys just go out to the house and leave Red here with me. I’ll bring the tapes with me when I come home so we can have a listen. But right now don’t break my groove, man ! I need to be working, so let’s get in on here.» - And that was that. Fabuleux épisode.

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    Il faudrait aussi évoquer l’autobio de Bobby Womack, Midnight Mover - The True Story Of The World’s Greatest Soul Singer, mais ce ne pas utile de charger la barque. Elle risque de couler.

    Signé : Cazengler, Chips Momie

    James L. Dickerson. Chips Moman. Sartoris Literary Group 2020

    James L. Dickerson. Goin’ Back To Memphis. Schirmer Books 1996

    Warren Zanes. Dusty In Memphis. Continuum Books 2003

    Dusty Springfield. Dusty In Memphis. Atlantic 1969

    Wayne Jackson. In My Wildest Dreams. Volume One. Nashville 2007

    Roben Jones. Memphis Boys. The Story Of American Studios. University Press Of Mississippi 2010

     

    L’avenir du rock - Burn to lose

     

    Bernard pivote vers la caméra :

    — Chers amis, nous recevons cette semaine dans Apostruffes un invité de premier choix puisqu’il s’agit de l’avenir du rock. Avenir du rock, bonsoir...

    La caméra pivote vers l’avenir du rock qui hoche la tête. Puis elle repivote vers Bernard.

    — Contrairement à tous nos invités, vous ne publiez rien, mais vous jouez un rôle considérable dans l’extension du domaine de la lutte des cosmogénies para-culturelles. La possibilité d’une île, est-ce là une utopie, avenir du rock ?

    — L’utopie n’est pas tant dans le topo...

    — Vous voulez dire qu’elle s’ancre dans le sable mémoriel comme s’ancrent les piquets de tente ?

    — Pas du tout. Vous m’avez interrompu. Qui plus est, vous raisonnez à Anvers. Vous n’y êtes pas. Gardez-vous des tropismes du Cancer. Je suis là pour vous parler de l’underground... Down to the underground... En deçà des fondations des fonds à Scion, en deçà des cavités professorales et des entourloupes cadastrales, vous devez faire l’effort de comprendre que la vie grouille sous cette grande pierre... C’est là que se trouve la vraie vie, la vie qui mord, la vie qui pique, la vie qui rampe, la vie qui vit, la vie qui luit, la vie qui meurt, la vie qui dort, la vie qui mange, la vit qui chasse, la vie qui boit, la vie qui chie, la vie la vie, l’avis des autres, la vie cruciforme, l’avirond qu’est pas carré, la vie Tess d’Uberville, l’avi Maria, la vie nègre, la vie tupère, la vie d’ordure, la vie au long sur les toits, la vie d’ange...

    — N’oubliez pas les ratons lavoirs...

    — Vous prévertissez mon propos. Vous m’êtes donc redevable. Aussi allez-vous devoir répondre à une devinette. Êtes-vous prêt, Bernard ?

    — Je vous écoute, avenir du rock.

    — Un fan plus un fan, ça donne quoi ?

    — Fanfan la tulipe ?

    — Non, un fanzine et son lecteur. La clé magique de l’underground.

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    Francky Stein fait un fanzine qui s’appelle Burn Toulouse et un groupe, Saboteurs. Les deux sont extrêmement inspirés. L’album se récupère bien sûr de la main à la main et c’est ce qui fait sa valeur. Rien n’a plus de valeur que le troc underground. Les Saboteurs ne cachent rien de leurs influences : punk anglais, rockabilly et Sonics, l’album est un vrai festival de coups de cœur, puisqu’on y trouve deux reprises des Sonics, «Have Love Will Travel» (belle dégelée) et «The Witch» en B, bien torché, chanté au dark side of the boom. Ils prennent des faux airs de punks anglais pour taper l’«Astro Zombies» des mighty Misfits. Ils ont un sens aigu de la clameur. Ils tapent aussi le «Bad Man» des Oblivians au raw & brave, toujours avec ces clameurs dans le son. Et puis il y a ce fantastique «Here Today Gone Tomorrow» des Ramones, à la fois gaga et mélodique, méchant pourvoyeur de frissons et extrêmement bien envoyé. Ils restent dans les Ramones avec l’«Havana Affair» et le dotent d’une petite pointe anarchisante. La surprise vient du «Saboteurs» en ouverture de bal de B, joli shoot de rockabilly punkoïde, bien pulsé du beat, suivi d’un «6 Feet Underground» lancé au dark de cemetary et repris au beat rockab. Ces mecs ont de vaillants réflexes, ils savent cueillir un menton. Ils chantent «Moon Over Marin» à l’anglaise et balancent pour finir une version vicelarde de «Sweet Little Sixteen». Vicelarde ? Mais oui, bien wild et bien rockab, avec tous les développements ultra expected et une fabuleuse flambée d’énergie en prime. Wow, dix fois wow !

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    Francky a choisi le format poche pour Burn Toulouse, la Ville morose. Format de poche, c’est-à-dire l’A6, celui qui entre dans la poche arrière du jean. Les couvertures des numéros double zéro et triple zéro se débrouillent bien toutes seules. Elle n’ont besoin de personne en Harley Davidson : Cinéma & Rock N Roll, Punk, Underground, Surf, ça annonce bien la couleur, spécial Dick Dale pour le double zéro et Tom Waits & Iggy Pop pour le triple zéro. 28 pages et deux choses : un, dès l’édito, Francky annonce que son zine est fait à la main, sans adjonction d’ordi. Deux, tous les textes sont manuscrits comme ceux de Lindsay Hutton dans son fanzine, c’est du très haut niveau calligraphique. Chaque page est dessinée, illustrée à la volée et en prime, le sommaire ressemble à un festin royal : Dick Dale, Detroit Cobras, Mouse & The Traps, Damned et des tas d’autres choses à découvrir. Alors on part à la découverte de Silly Walk, avec une belle petite double illustrée par un portrait encré du groupe. Francky raconte leur histoire d’un ton badin. Bienvenue dans le confort douillet de l’underground spirit. Silly Walk nous dit Franky vient du fameux silly walk des Monty Python et il annonce la suite de l’histoire dans le numéro suivant, triple zéro, cette fois sous forme d’interview, ce qui permet de voir apparaître le crédo des influences, Heartbreakers, Saints, Clash, Damned et d’autres choses. Raoul cite en plus les Ramones, les Buzzcocks, les Stooges, les Cramps, les Dolls et les Beatles. Les illustrations crayonnées attirent bien l’œil, notamment le portrait de Dick Dale dans le double zéro, et puis il y a aussi cet hommage aux Detroit Cobras en deux parties, bien documenté et richement crayonné, Dexter Linwood n’hésite pas à entrer dans le détail labyrinthique des reprises, ainsi valsent les noms, Nathaniel Mayer, Hank Ballard, Gino Washington et ça continue dans le triple zéro avec l’épisode de la Nouvelle Orleans et la découverte de Slim Harpo, Benny Spellman, Earl King et tous les autres. Ça grouille de vie dans ce petit format. Francky entre en polémique avec ceux qu’il appelle les barnaqueurs et qui imposent les concerts au chapeau aux musiciens. Francky défouraille à coups d’articles de loi. Puis il honore le volet septième art du Burn avec John Landis et les Blues Brothers, puis Rock’N’Roll High School et les Ramones avant de retomber dans punk-rock city avec les Damned et une interview traduite par Henri-Paul et joliment illustrée. Dans triple zéro, Francky rend hommage à Herman Brood avec un épisode à suivre suivi de la suite et fin de Mouse & The Traps, occasion pour Francky de combler sans aucune rancune une lacune de Charlie Memphis - Tout le monde peut se trumper - Puis Francky remilite de plus belle pour l’abolition du chapeau dans les bars et pour la reconnaissance des musiciens. Quelles sont les solutions ? Révolution ! Il dresse ensuite une belle apologie des Livingstones, gang gaga-surf suédois et ça se termine en triple beauté avec les Damned. Signalons que Francky anime en plus une émission de radio sur FMR, qui s’appelle, tu l’auras deviné, Burn Toulouse. Façon pour lui de rendre hommage à Gildas qui menait lui aussi de front radio show et fanzine. Avec le même souci d’intégrité.

    Signé : Cazengler, burne tout court

    Saboteurs. Saboteurs. Vinyl Record Makers 2020

    Burn Toulouse # 00 - Double Zéro - Mars 2019

    Burn Toulouse # 000 - Triple Zéro - Mai Juin 2019

     

    Inside the goldmine

    - Les Broken Bones ne sont pas des bras cassés

     

    Il ne quittait pas des yeux l’exécuteur occupé à lui arracher ses dernières dents avec une longue tenaille. Parfois, leurs regards se croisaient. Celui de l’exécuteur n’exprimait rien, ni haine ni jouissance. Il obéissait aux ordres du centurion vautré dans un siège curule. Enchaîné à la muraille, Paul de Tarse subissait comme tant d’autres le martyre des Chrétiens de Rome. On commençait par leur arracher les dents, puis on leur brisait les jambes et on finissait par les décapiter. Il fit appel à toute sa volonté pour ne pas crier, mais il faillit défaillir tant la douleur lui taraudait la cervelle. Paul de Tarse bomba le torse et insulta l’exécuteur, le traitant d’arracheur de dents. Choqué, l’exécuteur protesta de sa bonne foi en répondant qu’il n’était pas un menteur. Le centurion lui ordonna de la fermer - Fermetta il becco - et de finir le jobbo. Alors Paul de Tarse traita le centurion de fasciste. Choqué, le centurion se leva et défourra son glaive. L’exécuteur prit le parti de Paul de Tarse et traita à son tour le centurion de sporco fascista. Le centurion approcha de l’exécuteur et lui plongea lentement son glaive dans le ventre. L’exécuteur s’agenouilla en levant le poing et en criant sporco fascista, sporco fascista ! Ah c’est pas malin !, fit Paul de Tarse. Le centurion essuya son glaive sur la tunique de l’exécuteur avant de le rengainer, puis il s’empara de la barre de fer qui servait à briser les jambes des martyrs. Il se mit en position de golfeur et frappa le genou droit de toutes ses forces. Avant de tomber dans les pommes, Paul de Tarse se dit que Broken Bones ferait un joli nom pour un groupe de rock.

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    Il semble que sa suggestion ait été retenue. C’est vrai que c’est un joli nom pour un groupe de rock : St. Paul & The Broken Bones. Ils sont apparus pour la première fois à la fin d’un article de Stephen Deusner consacré à Muscle Shoals, dans l’Uncut de november 2016. Deusner commence par brosser l’habituel panorama (Rick Hall, Arthur Alexander, Clarence Carter, Aretha, Duane Allman, Wilson Pickett, Swampers), puis passe par la période de déclin des années 80 avant de revenir à la renaissance, via le témoignage de Patterson Hood. Il semblerait que ce soient les Black Keys qui aient relancé l’activité du Muscle Shoals Sound System, avec leur album Brothers. Deusner consacre la dernière page de l’article au Soul revival de St. Paul & The Broken Bones, expliquant que ces petits mecs de l’Alabama ne se contentent pas de pomper la vieille Soul, mais la perpétuent à leur façon - avant gospel anthems with quasi psych lyrics and towering horn charts - À coup de wild performances, ils ont acquis une réputation de «one of the most exciting bands in the South». Ils ont même réussi à ouvrir pour les Stones.

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    L’héritage du Shoals Sound System serait donc dans les pattes des Truckers (par la filiation), des Broken Bones et des Alabama Shakes. L’autre activiste du mythe s’appelle John Paul White. Son groupe s’appelle CivilWars et son label Single Lock Records. C’est lui qui veille sur la relève, à commencer par St. Paul & The Broken Bones, mais aussi Belle Adair et Dylan LeBlanc. Il semblerait que Belle Adair soit plus country-folk que r’n’b. Dans l’encadré des Four new bands you need to hear, on trouve en plus de St. Paul & The Broken Bones et de Belle Adair un groupe nommé Firekid, qui est en fait un one-man band placé sous la houlette de Dillon Hodges, puis les Secret Sisters, deux sœurs nommées Laura et Lydia Rogers qui ont pour seul défaut de fricoter avec Jack White.

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    Comme Deusner se montrait particulièrement dithyrambique, on s’est jeté sur les deux albums, histoire de vérifier la véracité des dithyrambes. Révélation ! Et ce dès le premier album intitulé Half The City. On y retrouve le son de Muscle Shoals, ce feeling, dès «I’m Torn Up». Le groupe ne comprend que des blancs. Le chanteur s’appelle Paul Janeway. Il ahane comme un sphinx à la glotte éraillée et s’en va screamer d’épouvantable manière. La fête se poursuit avec «Don’t Mean A Thing». C’est extravagant de classe, balayé aux nappes de cuivres et cette folle équipe plonge dans des abîmes de big atmosphrix, tout est pulsé à la meilleure gageure du Shoals, à la puissance d’un fleuve qui emporterait tout, y compris le crépuscule des dieux. Paul Janeway enfonce son clou de Soul Man dans «Call Me» avec une extraordinaire prestance et ça repart de plus belle avec «Like A Mighty River», un cut hanté par des chœurs véridiques. La lumière du hit intercontinental rôde sous la roche et génère de la magie blanche. On croirait entendre les New York Dolls à Muscle Shoals, les ouuh-ouuuh créent une sorte d’émulsion mythique, a special flavor, et ce fou de Janeway se met à hurler. Une véritable trombe de transe ! Le «That Gow» qui suit colle parfaitement à l’idée que se fait le lapin blanc d’une merveille inconnue. Ils attaquent «Broken Bones & Pocket Change» à l’Otisserie de la Reine Pédauque. Sacré Paul, il avance sur les traces du messie palestinien, l’Otis qui prêchait la paix dans le désert. Paul Janeway se spécialise dans le frisson. Il sait atteindre le bas-ventre de la Soul pour la faire juter. Il monte ses énormités en neige. On assiste à un fabuleux excès de frottements torrides. C’est de la pulsion à l’état pur. Personne n’a jamais hurlé comme lui, ni Percy Sledge, ni Little Richard, il est complètement possédé. On continue avec «Sugar Dyed», un vieux r’n’b à la Stax motion. Ils connaissent toutes les arcanes. C’est encore un cut absolument définitif. Depuis l’âge d’or, on n’avait plus entendu de r’n’b aussi musclé. C’est encore pire que Wilson Pickett. Paul Janeway compte vraiment parmi les Soul Men d’exception. Il pousse tout à l’extrême. On assiste à une incroyable défenestration de la Soul. Il ré-attaque «Grass Is Greener» à l’Otisserie. Paul Janeway sait transformer un slowah en pyramide d’Égypte, en quadrature du cercle, en clavicule de Salomon et ça groove dans la mélodie, comme chez Marvin, avec des gros coups de trompette. On a là quelque chose d’affolant, d’intense, d’éclatant, de monté au dernier étage de la Soul et le scream est repris à la mélodie. Ils ne lâchent tien, comme on le constate à l’écoute de «Dixie Rothko». Paul Janeway hurle encore plus fort que Wilson Pickett, comme si une chose pareille était possible. Dernier round avec «It’s Midnight», fabuleuse fin de non-recevoir, encore un cut magnifique, hurlé face à l’océan de la Soul.

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    Par contre, leur deuxième album intitulé Sea Of Noise est nettement moins brillant. Pour ne pas dire foireux. Comme quoi, les choses ne sont jamais gagnées d’avance. On trouve tout de même sur cet album un «Flow With It» joliment jouissif et gorgé de son. Et un «Midnight On The Earth» puissant, car monté sur un beat tribal et animé par une bassline oblique. Paul Janeway chante ça dans les aigus, mais il se dégage du cut une sorte de vieux remugle de Saturday Night Fever. Encore un cut relativement étonnant avec «All I Ever Wonder», bien amené aux trompettes, comme chez Otis, et chanté à l’écrasée du talon. On tombe ensuite sur «Sanctify», une sorte de groove suspendu dans l’air mais un peu inutile. Ils semblent avoir perdu la foi. Paul Janeway cherche à percer les secrets et il finit par s’étrangler dans ses régurgitations, mais ça se termine en belle apothéose. Diable, comme leurs nappes sont belles ! Avec «Burning Rome», Paul Janeway retape dans le slowah Staxy noyé d’orgue et donc, voilà le travail.

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    Un nouvel album paraît en 2018 : Young Sick Camellia. Le grand retour de Paul Janeway s’opère dans «NASA», un cut qui sonne comme un groove de naturalia maximalia. Ce Soul Brother se fond dans l’éther de la NASA. C’est d’une puissance qui défie les lois et qui culmine, il screame au sommet de son art. Très spectaculaire. «Hurricanes» sonne comme de la romantica à la mormoille, mais Janeway fend bien l’âme. Il chante comme un dieu - I feel you’re coming like hurricanes - C’est une voix qui compte dans la compta, fascinant personnage ! Il passe directement au coup de génie avec «LivWithOutU». Il attaque sa diskö avec une hargne exceptionnelle, il chante comme un black qui ne veut pas finir sa vie dans les champs de coton, alors il swingue son shoot à la vie à la mort. Il joue avec les nerfs de l’auditoire, il frise les moustaches de Dieu, c’est une énormité cavaleuse, un hit de dance fructueux, une bible à livre ouvert et il faut le voir screamer sa Soul. Le dernier cut de l’album, «Bruised Fruit», vaut pour un froti-frotah imparable. Il shoote sa foi dans le slowah, c’est indéniable. Ce mec est vraiment très bon, il surchauffe sa Soul comme on surchauffe une poule. Il peut devenir très spectaculaire. D’autres cuts accrochent bien l’oreille du lapin blanc comme ce «Convex» chanté de main de maître à la voix perçante. C’est une Soul qu’on peut qualifier de moderne, accrocheuse et anguleuse. Le «Get It Bad» qui suit vaut pour un vieux shoot de r’n’b, singulier et terriblement convaincu d’avance. Les Broken Bones y vont de bon cœur, la rue s’ensoleille à travers une bruine d’harmonies vocales superbes. Peter Janeway pourrait bien devenir une star. Avec «Apollo», ils font un diskö funk infernal. Quelle débinade ! Janeway fait un disk de black star. Ils tapent «Mr Invisible» au beat thibétain et Janeway chante à la criarde du marché aux poissons. Quel admirable brailleur ! Il n’en finit plus de ramoner sa happiness.

    Signé : Cazengler, Bras cassé

    St. Paul & The Broken Bones. Half The City. Thrity Tigers 2014

    St. Paul & The Broken Bones. Sea of Noise. Records label 2016

    St. Paul & The Broken Bones. Young Sick Camellia. Red Music 2018

    Stephen Deusner. Sweet Muscle Shoals. Uncut #234 - November 2016

     

    ROCKABILLY GENERATION NEWS n° 19

    OCTOBRE / NOVEMBRE / DEEMBRE 2021

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    Nous sommes début octobre. Le monde va mal. Partout du nord au sud et de l'est à l'ouest. Tout s'écroule. Rien ne va plus. Toutefois il y a encore un dernier train qui arrive à l'heure. Inutile de téléphoner à la SNCF pour lui adresser vos félicitations. Nous ne parlons pas des tortillards de banlieue ni des TGV, mais d'une locomotive. Pas n'importe laquelle, la dernière locomo-rockabilly, fabrication française, la 19 qui se permet de tenir ses promesses et de paraître début octobre comme prévu. L'a traversé les temps de vaches maigres et pandémiques, fraîche comme une fleur.

    Avant de l'ouvrir, me suis permis un petit plaisir égoïste de collectionneur satisfait, me suis attardé sur la quatrième de couve. C'est beau comme les arcanes du tarot, les dix-huit couvertures des dix numéros précédents, plus les deux Hors-séries, le Spécial Gene Vincent, et le Spécial Crazy Cavan. Sergio Kash et son équipe peuvent être fiers de leur boulot. Sont en train de constituer une véritable somme de l'histoire du mouvement rockabilly hexagonal. Depuis ses débuts. Sans oublier les pays voisins.

    Série pionniers. Greg Cattez nous rappelle les grandes heures du premier rock'n'roll anglais. Celui d'avant les Beatles. Qui a essuyé les plâtres. Nous dresse un émouvant portrait de Billy Fury. Sa vie fut une course contre la montre. Contre la mort. Son cœur se brisa après quarante-deux années de mauvais service. Vivre vite et mourir jeune, n'est-ce pas un mode de vie rock'n'roll. Cette première génération du rock britannique eut le privilège de côtoyer les pionniers américains, les photos en apportent la preuve. Par contre ils subirent de plein fouet les pressions de leurs maisons de disques, qui partaient du principe que les slows larmoyants se vendaient mieux que les rocks brutaux.

    Un autre pionnier, français, Jerry Dixie – j'ai eu l'honneur d'assister à un de ces derniers concerts, un petit bout d'homme de rien du tout, presque timide et sûrement effacé, satisfait qu'on lui achète ses disques mais presque gêné de les vendre, et sur scène un grand Monsieur, suffisait qu'il ouvre la bouche pour se retrouver propulsé là-bas dans la grande Amérique mythique, le big country. Une longue interview dans lequel il se raconte, simplement, sans rien cacher de ses origines populaires, mais l'oisillon a su devenir un aigle et placer ses morceaux auprès de gars qui ont pour nom Ray Campi, pour n'en citer qu'un. Ecouter Jerry est un régal.

    Il est né à Rotterdam, et sur la couve l'on voit ses cheveux blancs et son visage de gars qui a beaucoup bourlingué, mais ce qu'il nous conte recoupe les dires de Jerry dans l'interview précédente, cette difficulté pour les adolescents et les jeunes de leur époque à trouver le moindre disque, à glaner l'infinitésimal renseignement sur l'histoire du rock'n 'roll. Fallait de la persévérance, beaucoup de chance, et des rencontres hasardeuses... Kees Dekker, davantage connu sous son nom de Spider, retrace son parcours de combattant, les groupes qu'il monte et qui se désagrègent peu à peu, ses jours de réussite qui s'effilochent, la faute à la vie. L'amour l'appelle en France où il fonde une famille et travaille dur pour élever ses enfants, c'est par chez nous qu'il se fera connaître avec les Nitro Burners, rock dur et sans concession, ils finiront par arrêter. Mais Spider n'abandonne pas, il est tout près de reprendre la route. Le rock chevillé au corps. Les Nitro Burners avec un nouveau batteur préparent leur retour.

    Sergio Kash se plaint. Ne faisait pas très beau au Mans cet été. Je le rassure en Ariège non plus. En contre-partie il a eu un super lot de consolation. Le Festival 72 du Mans, trois jours et trois scènes débordantes de groupes de rockabilly. Ne regardez pas les photos, tournez vite les pages, elles sont belles mais vous allez les salopéger avec votre bave envieuse.

    Le pire c'est que ça recommence avec la collection de clichés ( suivis de leurs commentaires ) qui retracent les quatre jours de Béthune Rétro. Que de souffrances morales infligées aux absents ! Pensez donc, Viktor Huganet, Jake Calypso, Barny and the Rhythm All Stars, Spunyboys, j'en passe je ne voudrais pas vous empêcher de dormir la nuit prochaine.

    Entre ces deux mastodontes Steven qui opte pour une solution autre, l'organisation de concerts pas tout à fait privés et pas vraiment ouverts. Entre cent et deux cent cinquante personnes, des amis, des connaissances, des connaisseurs. White Night ne veut pas céder au gigantisme, la fête doit rester à dimension humaine...

    Suivent les chroniques habituelle, une Association catalane ( non ce n'est pas pour danser la sardane ), les nouveautés disques, les photos backstage et cette bonne nouvelle finale, le retour de Dylan Kirk et ses Starlights trop longtemps au point mort pandémique, l'un en Angleterre, les trois autres en France, difficile vu les déplacements limités de ces derniers mois de se retrouver, ils ont survécu, normal, sont jeunes, sont beaux, sont rockabilly, trois raisons suffisantes !

    Magazine chic ( maquette et photos couleurs ), magazine choc ( 100 % Rockabilly ), revue pour les rockers !

    Damie Chad.

    Editée par l'Association Rockabilly Generation News ( 1A Avenue du Canal / 91 700 Sainte Geneviève des Bois), 4,95 Euros + 3,94 de frais de port soit 8,89 E pour 1 numéro. Abonnement 4 numéros : 36, 08 Euros ( Port Compris ), chèque bancaire à l'ordre de Rockabilly Genaration News, à Rockabilly Generation / 1A Avenue du Canal / 91700 Sainte Geneviève-des-Bois / ou paiement Paypal ( cochez : Envoyer de l'argent à des proches ) maryse.lecoutre@gmail.com. FB : Rockabilly Generation News. Excusez toutes ces données administratives mais the money ( that's what I want ) étant le nerf de la guerre et de la survie de toutes les revues... Et puis la collectionnite et l'archivage étant les moindres défauts des rockers, ne faites pas l'impasse sur ce numéro. Ni sur les précédents !

    CALIGULA LIVES

    LASKFAR VORTOK

    ( Immigrant Breast Next / 2013 )

    Normalement j'aurais dû être attiré par la pochette. Cela m'arrive souvent. C'eût été logique Laskfar Vortok, un drôle de lascar, se définit entre autres comme un artiste visuel. Au temps béni où l'on enfermait Antonin Artaud à l'asile, les psychiatres n'auraient pas hésité une demi-seconde, z'auraient opté immédiatement pour la camisole de force afin qu'il ne remuât point trop lors de la procédure d'ablation du cerveau. Regarder une seule de ses vidéos aurait suffi à convaincre ces doctes praticiens. Dans la série ménageons la chèvre et le chou tentons de les comprendre. Ces trucs colorés qui vous arrachent la rétine s'avèrent, pour employer un terme euphéménique, déstabilisateurs. Les temps ont changé, les avancées techniques de la modernité ont permis à de nombreux artistes de révolutionner l'art pictographique. De quoi déboussoler les amateurs de la vieille peinture à chevalet, mais ceci est une autre histoire que nous évoquerons plus tard. D'autant plus que la couve de cet opus n'a pas été réalisée par Vortok lui-même, mais par Darakalliyan et surtout parce que Caligula Lives est une œuvre musicale.

    Surfant sur le net sur le nom de Caligula – un nom prédestiné pour un groupe de metal supputai-je, je ne m'étais pas trompé ils sont légion aux quatre coins de la planète, mon instinct de rocker qui aime les choses indistinctes m'a emmené sur ce Caligula Lives. Que les âmes sensibles s'éloignent, le personnage m'a toujours fasciné. D'abord parce que l'étude de l'antiquité gréco-romaine me passionne, et aussi par ce qu'une fois que Auguste eût assis la puissance impériale, ses successeurs immédiats se retrouvèrent en une étrange situation. Tout leur était permis. Liberté totale accordée. Ils n'ont eu de cesse de céder à la tentation de repousser les limites et de déployer, à leurs risques et périls, les plus profonds aspects idiosyncratiques de leur personnalités, ces turpitudes filigranifiques que nos propres vies étriquées gardent secrètement camouflées au fond d'un gouffre dont nous vérifions chaque jour les gros cadenas qui les maintiennent prisonniers... Nous ne l'ignorions pas, les monstres les plus ignominieux sont au-dedans de nous, pas au-dehors. Hypocrite lecteur ne me condamne pas, ô insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Tout comme moi tu n'es qu'un cul de basse-fosse d'ignominie !

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    L'Histoire n'a pas été tendre avec Caligula. Un monstre, un pervers narcissique, un fou à lier, les épithètes peu élogieuses ne manquent pas. Mais sa figure attire. Camus, dans le meilleur de ses livres, une pièce de théâtre sobrement intitulée Caligula, a tenté de décrire les rouages intellectuels qui ont guidé sa conduite. Il ne l'excuse pas, mais il aide à le comprendre. L'hypocrisie des courtisans et la veulerie du peuple qui se laisse si facilement berné par les miettes qu'on lui lance pour l'amadouer l'auraient dégoûté de la race humaine. D'où sa manie de pousser le système étatique de domination à fond les manettes, placer les gens face leur propre contradictions, à leur profond amour de la servitude. Volontaire, aurait ajouté La Boétie. J'encourage vivement les esprits libres qui aiment à s'écarter des vérités générales de l'historiographie officielle à se plonger dans Le César aux pieds nus ( consacré à Caligula ) de Cristina Rodriguez paru en 2002. De même Moi Sporus, prêtre et putain ( 2001 ) et Thyia de Sparte ( 2004 ), se dévorent goulument, les détracteurs vous avertiront, ce ne sont que réhabilitations romantiques de Néron et de l'idéologie couramment admise de la cité spartiate... Comme par hasard un mouvement se dessine chez les historiens actuels qui jugent que le portrait habituel de Caligula par l'historiographie traditionnelle dressé à partir des écrits de Suetone ne correspond pas obligatoirement à la réalité historiale...

    Non ce n'est pas un enregistrement live, l'expression Caligula Lives ( notez le ''s'' final qui démontre qu'il s'agit d'un verbe conjugué à la troisième personne du singulier ) correspond aux dernières paroles '' Je suis vivant ! '' proférées par l'Imperator lorsqu'il tombe sous les glaives et les poignards de la garde prétorienne...

    L'œuvre de Laskar Vortok ne comporte que trois titres qui synthétisent le singulier parcours et les derniers instants de l'Empereur fou, elle est à entendre comme ces Tombeaux que les poëtes du dix-neuvième siècle édifiaient en l'honneur de leurs pairs décédés... ne vous étonnez pas si la musique tumultueuse semble se résorber en des tourbillons d'une folie outrancière...

    Neos Helios : nouveau soleil, le morceau de l'ascendance, référence évidente au désir de Caligula – c'était un ordre mais la mort empêcha sa réalisation effective - que sa propre statue soit placée dans le Temple de Jérusalem. Caligula ne voulait sans doute pas remplacer le Dieu unique, lui qui avait déjà officialisé un culte impérial à son nom... Les esprits positifs concluront que le princeps était dérangé, ne vous étonnez donc pas si par hasard cette musique vous dérange. Ce n'est pas du rock, plutôt du noise-électro-disruptif, car comment évoquer ces froissements, ces glougloutements, ces éreintements de ressorts étirés au-delà de leurs capacités, suivis de ces envols lyriques aussitôt réprimés par des tambourinades intempestives et intraitables. Le tout ressemble à un bruit glauque de WC débouché et cette avalanche d'eau sale et grondeuse dans les canalisations caverneuses, un vortex de nuisances par lesquels Laskar Vortok nous place à l'intérieur de la tête de Caligula, dans ses crispations explosives de pensée, dans les rouages mêmes des combinaisons de ses neurones, et vous avez l'impression d'un engrenage dont les pignons s'enrayent, n'empêche que nous traversons aussi des zones de calme et de sérénité, l'effroyable succion se transforme en séquence idyllique, n'est-ce pas au milieu du kaos que nichent les Dieux, montagnes russes sonores, tout s'entrechoque, l'exaltation de l'aurore matitunale et les fracas insupportables de ces coques brisées sur les récifs nocturnes qui entourent et défendent l'île des Bienheureux. Pas de parole, juste cette musique dissonante, le haut et le bas, le beau et le laid, le bien et le mal, l'or et la boue, jumeaux inséparables, Laskar nous plonge au sein de la déraison caligulienne, pas de condamnation, à prendre ou à laisser, comme un bloc irradiant d'une énergie mortelle pour les humains qui ne supportent pas l'ambroisie divine qu'on leur offre. Lorsque le reptile de la folie se glisse et se love en votre âme, il tourne sans fin sur lui-même et vous n'arrivez jamais à l'arrêter. Incitatus : le nom du cheval préféré de Caligula, à qui il fit rendre tous les honneurs et édifier une écurie de marbre, on lui prête le projet d'avoir voulu le faire sénateur... Le morceau débute par une galopade, quoi de plus normal pour un canasson, mais très vite surgissent des brimborions de trilles pour exprimer toute la tendresse admirative que l'Imperator portait à son équidé favori. Ne nous y trompons pas, ce tintamarre jouissif décrit une histoire d'amour, l'alliance impossible entre la bête la plus fougueuse et l'homme indigne de son élégance. Entrecoupements de silences et mélanges de klaxonnades, pointillés de tumescences auditives, marques d'impatience, les sources historiques n'en parlent pas mais Laskar le suggère cette passion cavalosexuelle de ne plus faire qu'un avec sa monture, d'atteindre à la divinité en devenant centaure. Certains rêves sont plus fous que d'autres. Cryptoporticus on the Palatine Hill : nous avons eu du sexe dans le morceau précédent, très logiquement voici la mort. C'est dans un sombre couloir qui menait de son palais à l'arène dans lequel se déroulaient les jeux palatéens que Caligula a péri. Bruitisme funèbre, envolées d'orgue, belles tentures de pourpre que des bourdonnements insatiables de mouches recouvrent, des borborygmes, presque des paroles, comme si les derniers mots de l'Imperator étaient répétés à l'infini, le destin n'est pas en marche, il trotte allègrement vers sa victime, elle n'est déjà plus de ce monde – l'a-t-elle vraiment été une seule fois – les mouches s'envolent peut-être l'amplitude de la musique veut-elle nous faire accroire que dans le rêve terminal de Caïus Imperator elles se sont métamorphosées en aigles qui l'accompagnent vers l'Olympe en une suprême apothéose. Arrêt brusque de la musique, les simples mortels ne peuvent assister au festin d'accueil qui lui a été préparé.

    Je doute que la majorité des lecteurs de KR'TNT ! apprécient ce genre de musique... Quoi qu'il en soit Laskar Vortok a tissé un merveilleux linceul purpural à la mémoire de Caligula, honni parmi les hommes, admis parmi les Dieux. Si l'on porte créance à ce que nous nommons sa folie.

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    Avant de nous quitter il est temps de regarder la pochette de Darakalliyan. Au premier coup d'œil l'on ne discerne rien de précis, si ce n'est cet éclair de foudre jaune qui tombe du ciel et ce lambeau rose de pourpre tyrienne dans lequel culmine la flèche du zigzag de feu que notre sagesse attribuera à Zeus. Au-dessus ce n'est pas la voûte céleste mais la représentation de sphère ptolémaïque de l'orbe du monde, au-dessous s'agitent les hommes qui vivent sur et sous la croûte terrestre. Un peuple informe dont on n'aperçoit que des silhouettes blanches, couleur de l'âme des morts, qui s'agitent figées en des poses stéréotypiques, déjà à moitié dévorées par la glaise qui les happe, et d'autres déjà rongées par la noirceur de l'oubli à moins que ce ne soient les Parques ou les Normes qui veillent sur notre destinée... Une image sage, qui nous rappelle que nous ne sommes que des êtres humains. Fragiles et mortels.

    Damie Chad.

    Note : les termes de Neos d'Hélios sont pour nous Modernes qui connaissons la suite et la fin de l'Histoire Ancienne à mettre en relation avec l'expression Sol Invictus désignant le Dieu Soleil en l'honneur de qui deux siècles plus tard l'empereur Aurélien fit édifier un temple magnifique. Voir aussi sur un plan tout autant politique mais beaucoup plus intellectuel les développements de la philosophie néo-platonicienne qui furent avec le règne de Julien le chant du cygne du monde païen...

     

    THE GOOD OLD TIMES

    CRASHBIRDS

    ( vidéo / You Tube )

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    Tiens une nouvelle vidéo des Crashbirds, mais pourquoi en sortent-ils si régulièrement ces derniers temps ? Les réponses sont variées, faut bien que les grands enfants s'amusent, parce qu'ils en ont envie, parce qu'ils espèrent être repérés par un studio d'Hollywood et tourner une super-production aux States juste pour montrer aux petits frenchies ébahis qu'ils sont les meilleurs, tout simplement parce que ce sont des êtres libres et qu'ils font ce qu'ils veulent quand ils le veulent... je vous laisse cocher la case qui vous agrée, mais la dernière proposition se rapproche le plus de la bonne réponse. Ce qui coince avec les Crashbirds, c'est justement la liberté, non, rassurons-nous, ils ne sont pas encore en prison, mais c'est tout comme.

    Rappel historial : la pandémie, le premier confinement, tout le monde enfermé chez soi, une heure de sortie pour que le chien puisse arroser les trottoirs. Les groupes de rock – les autres aussi mais ce n'est pas ici le sujet – claquemurés à la maison, concerts interdits... sale temps, essaient de survivre comme ils peuvent, certains tournent des vidéos, beaucoup tournent en rond... Après des mois et des mois de ce régime sec, l'étau se desserre un peu. Ouf ! Non plouf ! L'Etat qui a acheté des millions de doses de vaccins inaugure une nouvelle stratégie, si vous désirez, sortir, boire un pot, ou participer à un concert, faites-vous inoculer le produit miracle et présentez votre pass sanitaire. Etrange comme cet adjectif fleure bon la cuvette WC dont on a omis de tirer la chasse. C'était juste une remarque philologique.

    Les râleurs professionnels que sont les français se précipitent en masse pour obtenir leur sésame, mais certains, des minoritaires refusent. Organisent des manifestations. Sans succès. Nous n'allons pas rouvrir le débat. Chacun se détermine selon son âme en perdition et son inconscience. Philosophiquement nous touchons-là aux limites du consensus démocratique majoritaire. Relisons Aristote et Platon.

    Les Crashbirds refusent de se plier à la passivité acceptatrice du pass, donc ils ne peuvent plus donner de concerts, dur pour un groupe, n'ont qu'à suivre le troupeau comme toute personne sensée. Z'oui, mais ils ont une éthique. Et même une éthique rock. Ne considèrent pas leur genre de musique comme une distraction. Le rock porte en lui-même des ferments de révolte, de rébellion, d'insoumission, de rupture, pensent-ils. Une attitude souvent revendiquée dans les paroles. Ainsi pour eux, il est inenvisageable de donner des concerts. Les milieux rock ne se sont pas, souvent pour des questions de pure survie économique, dans leur grande majorité pliés à une telle décision. Certes il y a de nombreux ( ? ) endroits où l'on ne vous demande pas de présenter le pass et où les organisateurs ne remarquent pas que vous n'êtes pas masqués, certains cafés-rock refusent d'organiser des concerts pour ne pas avoir à trier leurs clients... Pour ne pas se couper de leurs fans les Crasfbirds diffusent des clips ( ils en ont toujours proposé ) une visite de leur chaîne YT s'impose.

    Vous pouvez ne pas être d'accord avec les Crashbirds, pour notre part nous dirons que les gens qui mettent leurs actes en accord avec leurs idées sont une denrée rare et précieuse en ce monde de girouettes tourbillonnantes. Pas de notre faute si la phrase que je vous laisse méditer de de T. S. Eliot reste d'actualité '' Celui qui dans un monde de fugitifs prend la direction opposée aura l'air d'un déserteur ''…

    THE GOOD OLD TIME

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    Méprise totale de ma part, sur la première image, j'ai confondu, de loin j'ai pensé que cette espèce de guérite en planches, j'ai cru que c'était un de ces cabinets qu'au siècle dernier dans la série ''cachez ces culs que nous ne saurions voir'' l'on reléguait honteusement au fond du jardin, lamentable erreur, un crime de lèse-majesté, l'on aurait dû me rouer vif sur la place publique, car contrairement à toute attente, aux images suivantes il apparaît que c'est un trône royal. Z'auraient pu raboter et cirer le bois, mais Delphine ouvre un vieux grimoire et tourne les pages, pas de méprise possible, foi de licorne emblématique, nous sommes aux temps bénis du Moyen-âge, pour nous en convaincre le roi Pierre à la barbichette blanche et fleurie s'est adjugée le siège suprême. Je rassure tout de suite nos lectrices, ce n'est pas un mufle convaincu, souvent il laissera à la la Reine Delphine 1ère, le droit de s'asseoir sur le siège sacré. Quelle est belle notre reine adorée tour à tour dans son long manteau de brocard azuréen ou sa tunique de soie rouge ( que voulez-vous pour être reine elle n'en est pas moins femme et coquette ). Mais avec quelle grâce de baladin elle tient sa guitare ou se lance dans une mirifique pavane, ses saints pieds qui sautillent nous donnent l'impression de ne pas toucher terre...

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    Ne nous égarons pas. Oui, il était beau le bon vieux temps. Attention il ne s'agit pas du temps d'avant la pandémie. Nous sommes en ces temps radieux et médiévaux. Pour une fois la musique des Crashbirds a gagné en légèreté, moins entée dans la terre boueuse du blues triste, même légère, pas stupidement guillerette non plus, car les cui-cui n'oublient pas les vertus pédagogiques du rock 'n' roll, les images nous rappellent que le moyen-âge fut aussi une époque violente, châteaux-forts, tournois, combats de chevalier, le bon roi Carolus Magnus Petrus Lehoulier a laissé place à son fils, un jeune soudard ivre de sang et de batailles, vindicatif et inconscient qui n'a d'autres rêves que d'agrandir son fief et de partir aux croisades, son glaive ébréché témoigne de ses qualités guerrières. De quoi refroidir notre amour immodéré pour ces siècles lointains.

    D'ailleurs on les quitte ! Delphine ouvre un second livre, le drapeau français sur l'Elysée prouve que nous sommes en France, douce et sereine France, hélas l'embellie ne se prolonge pas, nous vivons l'époque des dictateurs, les estampes ( pas du tout japonaises ) qui se suivent décrivent une sombre époque, des bombes tombent sur des enfants, des lanceurs de missiles exécutent leurs tristes envois, des villes flambent, la musique s'alourdit, long passage musical, au cours duquel Pierre debout appuie sur l'accélérateur de sa guitare et Delphine s'adonne à une tarentelle désordonnée, bouquet final, feu d'artifice terminal.

    Triste constat : depuis le moyen-âge le monde ne s'est guère amélioré, nous ne nous servons plus d'épées mais d'armes de haute destruction... Le bon vieux temps ne dure-t-il pas encore ? Une nouvelle fois les cui-cui ont frappé fort, Un joyaux de plus à rajouter à la couronne des Crashbirds.

    Réalisé avec la complicité active d'Eric Cervera et de Rattila Pictures

    Damie Chad.

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 2 )

    COULEUR MAGENTA

    La nouvelle était tombée brutalement dans le flash d'information '' Mort de Guy Magenta '' sans plus. Un coin de la planète devait être en feu quelque part car le speaker ne s'était pas attardé, il l'avait juste ajouté qu'il avait quarante ans. C'était il y a longtemps, c'était en 1967. Depuis de l'eau a coulé sous le Pont Mirabeau ( sous tous les autres aussi ) et qui pense encore à Guy Magenta ! Sur le moment j'avais ressenti un petit creux à l'estomac, Guy Magenta je connaissais, l'était crédité pour la musique de Si tu n'étais pas mon frère d'Eddy Mitchell, un des meilleurs titres du rock français. Un truc percutant. Je me souviens encore qu'une après-midi alors que je le repassais pour la vingtième fois d'affilée ma mère excédée a surgi dans la pièce et a exigé que j'arrête immédiatement cette ordure, puis elle m'a traité d'assassin ! Sur ce elle a claqué la porte et j'ai remis le disque... Car j'étais un serial killer.

    Depuis 1965, j'étais fan d'Eddy Mitchell, parfois pour me rappeler le bon vieux temps, je file sur You Tube, et dans la série mes tendres années qu'elle était verte ma vallée je m'écoute une dizaine de hits de Schmoll... je me suis adonné à cet enfantillage pas plus tard que quinze jours d'ailleurs, mais cette fois j'ai tiqué, évidemment j'ai commencé par Si tu n'étais mon frère, j'ai enchaîné sur Société anonyme et là plouf sur les renseignements fournis sous la vidéo, je remarque que Guy Magenta est crédité, ah, oui Magenta, je ne m'attarde pas, j'ai un autre chat à fouetter l'envie subite d'écouter un autre de mes morceaux préférés ( que presque personne ne connaît ) de Mitchell : Fortissimo et là bingo les gogos, le nom de Guy Magenta s'affiche une nouvelle fois, je veux en savoir plus, je cherche, je trouve.

    C'est qu'une question subsidiaire angoissante me titille, je m'aperçois que la montagne possède une troisième face dont j'ignorais l'existence. O. K. ces titres je les ai aimés pour l'implication vocale du chanteur, et pour leurs textes, que voulez-vous je suis un littéraire. N'avais jamais pensé que les ai peut-être appréciés parce que c'était même le gars qui en avait composé la musique.

    Comme Marcel Proust j'avais du temps à perdre, aussi me suis-je enquis de la totalité des titres écrits par Guy Magenta pour Eddy Mitchell. Pas un max, seulement dix, leur collaboration ayant débuté en 1965 et terminé, par la force des choses, en 1967.

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    Mais qui est Guy Magenta ? Se nomme en vérité Guy Freidline, millésime 1927, un compositeur né dans une famille de musiciens qui recevra quelques leçons de guitare de George Ulmer, doué et prolixe, l'est un admirateur de Vincent Scotto, attention il ne fournit que la musique, laisse à d'autres le soin des paroles. Le genre de caméléon qui s'adapte à son environnement, dans les années cinquante l'on remarque sa signature sur les pochettes des vedettes d'alors, Lucienne Delyle, Annie Cordy, Rina Ketty, Dario Moreno, Gloria Lasso, auxquels on joindra Edith Piaf, Dalida, Sacha Distel... contrairement à beaucoup il a l'intelligence de ne pas cracher sur la nouvelle vague des années soixante, John William, Hughes Aufray, Olivier Despax, Les Champions, Claude François, France Gall, Frank Alamo, Petula Clark, Lucky Blondo, Noël Deschamps, Dick Rivers, Eddy Mitchel seront parmi ses clients, rien ne lui fait peur, saute les générations, capable de vous pondre une opérette, une musique de film, de la roucoulade, du yé-yé et du rock. Ça marche pour lui. Par contre ça roule moins bien. Se tue à Salbris au volant de la Jaguar qu'il vient d'acheter... Toujours mieux que de se faire envoyer ad patres par la bicyclette d'un écologiste qui vous percute sur un passage clouté. Une mort princière donc... Difficile de glaner quelques renseignements sur le net...

    Formulons notre question autrement : reconnaît-on la pâte Magenta dans ces dix titres mitchelliens, y a-t-il sans discuter dans ces dix cuts des gimmiks musicaux, une structuration singulière qui fassent que l'on reconnaisse le coup de patte magentique.

    Si tu n'étais pas mon frère : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : à la base c'est quoi ce morceau, des écorchures de guitares sur une tambourinade infinie, une espèce de ressassement rythmique répétitif, une cavalcade nocturne. Une orchestration sans une once de graisse, une esthétique spartiate, difficile d'en tirer une conclusion définitive. Elle détruit les garçons : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : niveau parole ce n'est pas Victor Hugo, ca tombe bien l'on n'écoute que la musique : très différent du précédent, pourtant si l'on y prête attention, il y a ce rebondissement rythmique, ce piétinement de la batterie qui n'est pas sans rappeler celle du précédent, lorsque ce phénomène se manifeste, comme par hasard ce sont les meilleurs passages du morceau. Serrer les dents : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : nous avions deux indices, nous voici face à une évidence d'autant plus prégnante que l'on retrouve la même fragmentation saccadée comme si la musique se marchait sur les pieds ou avançait à tout petits pas pressés, le phénomène est d'autant plus marqué que ce n'est pas la batterie qui se charge du boulot, mais toute l'orchestration introductive des couplets, à chaque fois différente – de ce temps-là il y avait des arrangeurs qui cherchaient pour chacun des titres d'un album une couleur distincte - étrangement ce sont surtout les violons qui accentuent le schmiblick à l'instar de l'oiseau pépiant à tue-tête à ras de terre pour détourner le serpent qui s'avance vers le nid.

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    Les filles des magazines : ( 1965 ) : parolier Ralph Bernet : sorti sous forme de disque pirate, pochette blanche, agrémentée d'un tampon portant la mention Eddy Mitchell / Jimmy Page, couplé avec une version en anglais de What d'I said : je n'aime point trop ce morceau qui sur le sujet n'atteint pas la force érotique des Craquantes de Nougaro, mais là n'est pas le problème, pas besoin de coller son oreille sur les baffles, le truc c'est de ne pas suivre la guitare mais la batterie qui semble taper sur les tom par demi-tons, ce qui produit ce sautillement froissé caractéristique qui nous intéresse. Fortissimo : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : changement d'époque, du rock l'on passe au rhythm 'n' blues, l'année suivante Mitchell s'envolera pour Muscle Shoals, la venue de James Brown à Paris n'y est pas pour rien... la guitare n'est plus qu'un faire valoir, les cuivres se taillent la part du lion, ils agitent leur crinière imposantes qui les rend redoutables, n'empêche que par-dessous la batterie ricoche sur elle-même, faut y faire attention car le morceau se déploie sous la forme d'une incessante gradation ascendante. Au temps des romains : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : en ce temps-là Astérix occupait la première place des ventes en librairie, à rebours de la mode Mitchell le cria haut et fort il aurait vraiment été très bien au temps des ennemis implacables des irréductibles gaulois, le morceau est ponctué d'éclats de fanfares, les buccins triomphaux de l'empereur Trajan, lorsqu'ils se taisent vous saisissez venu du fond de l'antiquité le lourd claudiquement répétitif des légions en route vers la victoire.

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    Société anonyme : ( 1966 ) : parolier Ralph Bernet : hymne anarchiste ou critique impitoyable de la société capitaliste, je vous laisse juger par vous-même, rythmique envolée soutenue par des éclats intempestifs de cuivres, le morceau filoche dur, pas le temps de sauter d'un pied sur l'autre, mais la basse est légèrement décalée, ce qui introduit une espèce de tremblement qui accentue encore la galopade du chant et de l'accompagnement, avec en plus ces moments où la basse prend le devant de la scène et semble presser le temps comme si elle voulait recoller au gros de la troupe. Bye bye prêcheur : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas, l'a écrit de nombreux succès pour Joe Dassin : un titre rentre-dedans et anti-curé, une spécialité de la première partie de la carrière du grand Schmoll, là c'est davantage fugace, il y a cet orgue d'église qui monopolise l'espace, mais ce rythme à deux temps précipités lors des refrains porte bien la marque de l'écriture de Magenta que nous recherchons. Je n'avais pas signé de contrat : ( 1967 ) : Frank Thomas et Jean-Michel Rivat écrivirent souvent ensemble, Rivat a laissé un souvenir périssable dans la mémoire du siècle en enregistrant muni d'une impressionnante perruque sous le nom d' Edouard : l'on n'entend pas grand-chose, la batterie trop mécanique écrase tout, trop mixée devant voilant les chœurs et surtout ces clinquances dégringolantes de guitare pas assez exhibées en avant pour savoir si leur répétition est vraiment un signe magentique. Le bandit à un bras : ( 1967 ) : parolier Frank Thomas : petite précision pour ceux qui entrevoient un western avec un pistolero manchot qui ne rate jamais sa cible, erreur sur toute la ligne, c'est ainsi que dans la perfide Albion l'on surnommait les machines à sous : enregistré à Londres, une utilisation très pertinente des cuivres, je ne m'en étais pas aperçu lors de sa sortie, sinon chou blanc et échec noir, sur toute la ligne, à aucun moment je n'ai découvert dans cette ultime piste une trace quelconque qui viendrait conforter mes hypothétiques déductions. Est-ce que cela a une réelle importance ? C'était juste un prétexte pour évoquer l'ombre perdue de Guy Magenta.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

    EPISODE 02

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    LIMOGES

    Dés l'entrée de Limoges nous fûmes pris en charge par une dizaine de motards de la gendarmerie nationale, sirènes hurlantes à une vitesse excédentaire ils nous emmenèrent devant l'entrée de la préfecture. Molossito et Mlossa auraient bien aimé que nous prissions un selfie devant le majestueux bâtiment, mais nous fûmes rondement menés au pas de course jusqu'au QG de crise opérationnel dans lequel s'agitaient une dizaine de pingouins fonctionarisés manifestement en proie à une grand affolement. Le préfet en uniforme s'avança vers nous, le visage défiguré par un tic nerveux d'impatience. A peine avait-il ouvert la bouche que le Chef l'interrompit '' juste le temps d'allumer un Coronado'', j'en profitais pour insinuer que tout serait parfait en ce bas-monde si pouvait être mis à disposition de notre brigade canine un grand bol d'eau pure et deux assiettes de steak haché au poivre vert. Mes souhaits furent exécutés avec célérité, c'était fou comment en quelques heures la cote du SSR avait augmenté auprès des autorités !

    Ne restait plus qu' à écouter le préfet. Il explosa littéralement, jeta sa casquette sur le parquet ciré et en un accès de colère folle il la piétina sauvagement. '' Un volcan ! Un volcan ! Nous sommes sur un volcan !'' Sur le moment je crus que le Puy du Dôme s'était réveillé et était prêt à recouvrir le département d'un tapis de cendres et de lave brûlantes. Peut-être nous avaient-ils confondus avec une équipe de vulcanologues appelés de toute urgence, mais non c'était bien l'affaire Charlie Watts qui motivait cette nervosité.

      • L'a fallu que ça tombe sur moi hoqueta-t-il, les agents de défense du Territoire ont recensé en moins de vingt-quatre heures dix-sept apparitions aux quatre coins de la France du batteur de ces saltimbanques inconnus, les Trolling Fones, une histoire de fantômes tout juste bonne pour les vieilles femmes et à l'Elysée non seulement ils prennent l'affaire au sérieux, mais ils ont décidé que c'est ici dans la Haute-Vienne qu'ils envoyaient le SSR pour traiter l'affaire sous prétexte qu'un journaliste de France-Inter a signalé cette insignifiante anecdote dans un flash d'information. Une histoire abracadabrante, l'on veut couvrir la préfecture de la Haute-Vienne de ridicule, je suis sûr que le Président du Sénat qui assure l'intérim a un copain à placer, il profitera de cette stupide affaire pour me limoger. Limoges, ô ma ville sacrée, je ne me laisserai pas faire, je suis là pour veiller sur ta sécurité ! Quant à vous, vous vous débrouillez pour me coffrer ce pâle toqué qui joue au revenant dans notre si paisible campagne. Voici l'adresse du péquin, un incertain Joël Moreau, vraisemblablement un assoiffé notoire, qui a vu le spectre du dénommé Charlie Waters !

    UN TEMOIN CAPITAL

    Joël Moreau nous reçut dans son bureau de l'Université de Limoges, un homme affable, un intellectuel de haut-niveau, les étudiants qui nous avaient accompagnés jusqu'à sa porte nous apprirent avec fierté et respect que c'était l'un des mycologues européens les plus réputés.

      • ah ! Vous venez pour l'affaire Charlie Watts, je comprends le souci des autorités. Je suis le premier à reconnaître que c'est incroyable. Mais je l'ai reconnu sans problème, je suis un vieux fan des Rolling Stones, l'est passé devant moi, dans son costume noir à liserets blancs, la grande classe, et ce sourire mi-malicieux mi-énigmatique, je ne crois pas qu'il m'ait vu, du moins il n'en a pas donné le moindre signe, j'aurais bien aimé lui demander un autographe, mais je n'ai pas osé le déranger, j'ai aussi dépassé l'âge naïf de mes étudiants...

      • Vous l'avez aperçu sur le campus ?

      • Pas du tout, en pleine campagne, sur la lisière du Bois du Pendu, à une quinzaine de kilomètres d'ici, il devait être cinq heures de l'après-midi. J'ai signalé le fait à quelques collègues, l'un d'eux a dû parler et l'information a fini par tomber dans l'oreille du correspondant de France-Inter.

      • A titre tout à fait indicatif, Monsieur le Professeur que faisiez-vous dans ce con perdu, je suppose que vous aviez emmené avec vous une jolie étudiante...

      • Hélas non, j'étais seul, quant à ma présence en cet endroit elle est évidente, je suis professeur de mycologie, je cherchais des champignons !

      • Une dernière question, Monsieur le Professeur, croyez-vous aux fantômes ?

      • Pas du tout, mais je crois en Charlie Watts, j'ai assisté au premier rang à dix-sept concerts des Rolling Stones. Vous savez je suis un esprit positif, un scientifique, mais avec les Stones il faut s'attendre à tout !

    LE BOIS DU PENDU

    L'entente avec Joël – fini le protocolaire Monsieur le Professeur - avait été quasi-immédiate, nous aurions besoin de bottes de caoutchouc avait-il décrété, l'on passe d'abord chez moi pur récupérer deux vielles paires, il en profita pour nous montrer son impressionnante collection de bootlegs des Stones, et maintenant tassés dans sa Kangoo, nous montions vers le Bois du pendu.

    Joël stationna la voiture au haut d'une vaste colline herbue couronnée par un imposant bosquet de chênes. A la première portière ouverte Molosa et Molossito sautèrent hors du véhicule galopèrent en jappant vers les arbres.

      • Ils ont besoin de se dégourdir les pattes, qu'ils fouinent à leur aise, avec un peu de chance ils poseront le museau sur une piste ! Quant à nous, explorons l'endroit méthodiquement, serions-nous plus perspicaces que nos chiens interrogea le Chef en allumant un Coronado.

    Il n'en fut rien. Nôtre tâche se révéla aisée. Aucune broussaille n'encombrait le sous-bois, des sentiers zigzaguaient sans encombre parmi les fayards relativement espacés. Pendant notre exploration, Joël nous raconta qu'il avait vérifié la veille, la dénomination '' Bois du Pendu '' remontait au début du dix-huitième siècle, et qu'aucun évènement sinistre ne s'était jamais déroulé depuis ce temps lointain dans ce lieu que nous parcourions les sens en éveil. Nous eûmes beau scruter le sol nous ne relevâmes même pas la présence d'un mégot de cigarette ou d'un déchet de plastique.

      • Remarquons que ce n'est pas dans le bois que Charlie Watts m'est apparu mais lorsque j'étais en train de longer la lisière. Suivez-moi je vous montre l'endroit exact.

    Rien de particulier n'éveilla notre attention. Pourquoi exactement ici et pas ailleurs me demandais-je. Le Chef devait partager mon interrogation, il s'arrêta pensivement pour allumer un coronado, Joël en profita pour me désigner cachés dans l'herbe deux magnifiques cèpes, ils étaient déjà-là hier précisa-t-il.

      • Agent Chad, je ne pense pas que le fantôme de Charlie Watts se promenait ici pour cueillir des champignons, ne nous égarons pas, restons rationnels.

    C'est à ce moment-là que les chiens aboyèrent. Ils étaient loin, instinctivement je tournais la tête vers le lieu d'où nous parvenaient le son, à une centaine de mètres, au-dessus de nous, je n'en crus pas mes yeux, une silhouette noire venait vers nous, d'un pas nonchalant, sans se presser, le long de la lisière, les cabots le suivaient en hurlant à la mort mais cela n'avait pas l'air de gêner Charlie, car c'était lui, plus il se rapprochait de nous, plus nous étions sûrs que c'était bien lui !

      • Agent Chad, dès qu'il arrive à notre hauteur vous l'attrapez par le bras et vous le retenez, sans brutalité, n'oubliez pas que c'est Charlie Watts tout de même !

    Je m'exécutai, quand il fut à ma portée je tendis la main, mais elle ne rencontra que du vide, pas un gramme de chair et d'os, un fantôme, un vrai, il ne tourna même pas la tête vers nous, et passa son chemin tranquillement, trente mètres plus loin, il se volatilisa en une seconde. Nous étions abasourdis.

    Nous n'eûmes pas le temps de reprendre de nos esprits. Le portable du Chef, venait de sonner.

    A suivre....

  • CHRONIQUES DE POURPRE 524 : KR'TNT ! 524 : TIM BOGERT / FRANCOIS PREMIERS / SOUNDCARRIERS / LEOPARDS / CARL McVOY / EKULU / DICK RIVERS / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 524

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    07 / 10 / 2021

     

    TIM BOGERT / FRANCOIS PREMIERS

    SOUNDCARRIERS / LEOPARDS

    CARL McVOY / EKULU / DICK RIVERS

    ROCKAMBOLESQUES

     

    Bogert back (to where you once belonged)

    • Part Three

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    Redevenu libre, Tim Bogert s’est lancé dans une multitude de projets polymorphiques. Timmy c’est l’incarnation de la joie de vivre, il peut jouer n’importe quoi avec n’importe qui. Dans le milieu, on l’aurait appelé Jo le Caméléon. Sa carrière solo est un véritable capharnaüm.

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    En 1977, on le retrouve sur Absolutely, le deuxième album de Boxer, une espèce de super-groupe monté par Mike Patto, Ollie Halsall et Tony Newman. Adrian Fisher remplace Ollie sur Absolutely. On les voit tous les cinq au dos. Chris Stainton et Fisher portent des peignoirs. On se demande ce qu’un géant comme Timmy vient faire là-dedans. Il se contente de bombarder ses triplettes de Belleville dans un petit rock concassé. Paru en 1977, cet album n’a effectivement aucune chance. Il faut bien dire que le rock américain un peu musclé de la fin des seventies vieillit très mal. En plus, ils n’ont pas de chansons. Ça complique tout. Patto peut créer du climat, ça ne sert à rien. En B, on voit Timmy se noyer dans la masse d’«I Can’t Stand What You Do». On sent son énergie, mais le cut ne décolle pas. Les Boxer font un rock qu’on ne réécoute pas, bon d’accord, c’est très ambitieux, très harmonique, un brin proggy mais ça nous passe par dessus la tête. On entend Timmy voyager dans le boogie d’«Hand On Your Heart», c’est très impressionnant, mais c’est vraiment tout ce qu’on peut en dire.

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    Deux ans plus tard, il se retrouve embarqué dans un autre projet, Pipedream. Le guitariste s’appelle Ben Schultz, un surdoué originaire de Floride avec lequel Timmy jouera encore plus tard. Pour compléter cette fine équipe, on trouve un ex-Iron Butterfly (Jan Uvena) et un ex-Captain Beyond (Willie Daffern). C’est donc un super-groupe. Ils n’enregistrent qu’un seul album : Pipedream. Bon alors attention, ce n’est pas l’album du siècle. Timmy chante en lead, épaulé par Ben Schultz au gras double. Ils ont du son à la pelle, c’est le moins qu’on puisse dire. Il faut attendre la fin du bal d’A pour voir palpiter ses narines : Ben Schultz joue la carte du gras double dans «Feel Free». La morale de cette histoire, c’est que Timmy finit toujours par s’associer avec d’excellents guitaristes. Ils font du Cream, ni plus ni moins. L’autre bonne surprise du bal d’A, c’est «Heather», un funky strut idéal pour le roi du bassmatic. Ils s’amusent à jouer dans des styles différents, c’est l’apanage des surdoués des alpages. La B peine à jouir malgré d’indéniables qualités de sur-jeu et il faut attendre «Lires» pour voir ses narines repalpiter, oui, car voilà une belle petite dégelée de big sound avec du chant à deux voix par dessus les toits. Ce Ben Schultz est vraiment très présent, quelle excellente clameur ! Et tout ce que fait Timmy est bon, ce «Lies» est même un modèle du genre, alors t’as qu’à voir. On assiste à un duel Schultz/Timmy en groove de train spectaculaire. C’est ce qu’on appelle généralement un duo d’enfer.

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    Fatigué des super-groupes, Tim Bogert entame en 1981 une carrière solo avec un bel album raté, Progressions. Carmine n’est même pas là. L’avantage, c’est qu’on entend Timmy chanter, il est bon, comme on l’a vu avec Pipedream, mais les compos calent en côte : cette pop ambitieuse arrosée de synthés s’éloigne à grands pas de Cactus. Timmy vise le rock symphonique. Ouille ouille ouille. Il cultive des ambitions démesurées. Écouter ce genre d’album permet de voir à quel point un mec doué peut se vautrer. «Make No Mistake» est une pop énergétique bien orchestrée mais saturée d’effets. Le guitariste s’appelle Jay Williams. Timmy tente peut-être de revenir aux sources du Vanilla Fudge qui visait aussi un idéal de pop orchestrale, mais ce qu’il propose ici est infiniment plus putassier. La B n’apporte pas d’eau au moulin d’Alphonse Daudet, alors on fait la gueule, on est triste pour Timmy, triste de voir le roi du bassmatic se vautrer. Il tente de sauver les meubles avec un «Caught In Her Flame» plus musclé et bien amené, mais on passe trop au travers de cette pop qui finalement ne veut pas dire son nom. American prog ? Ce pauvre album ne laissera pas de trace.

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    Deux ans plus tard, Timmy se déguise en sorcière pour apparaître sur la pochette de Master’s Brew. Cette fois, il ramène des pointures : Carmine Appice, Rick Derringer et Mark Stein. Il démarre avec «Let Him Know», une belle pop de Brill que Carmine bat comme un sourd. Il n’y a que deux cuts en A et «Devotion» sonne comme un rock atmospherix pas très catholique. Mais on remarque que Timmy peut aller chanter très haut dans le ciel. La B retombe elle aussi comme un soufflé. Voilà un «Don’t Leave Me This Way» très pompeux et très symphonique. Dave Platshon vole au secours de «Slow Dancin’» qu’il bat à marche forcée, et dans l’équipe, on retrouve Mark Stein et Brian Auger, excusez du peu. Timmy y joue un peu de basse funk, ça fait drôle de l’entendre pondre du klonk. Bon, cette histoire bizarre s’achève avec un «Trouble» plein d’allant et d’allure que Timmy chante vraiment bien. Mais bon, inutile de courir chez votre disquaire. Il semble que cet album raté n’ait jamais été réédité.

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    On retrouve Timmy dans le Ben Schultz Band et l’album Tri Ality qui sort en 1992. Il a toujours côtoyé de bons guitaristes, et après Jim McCarty, Jeff Beck et Vinnie Martell, voici Ben Schultz, un mec pas très connu mais un vrai fan de Jimi Hendrix, si on en juge par «You’ve Got Me Floating». Schultz ne recule devant aucun obstacle, il joue dans la mélasse funk hendrixienne et renoue bien avec l’esprit voodoo. Sur cet album, tout est déterminé et forgé à l’enclume. Timmy ne joue pas sur tous les cuts. Il faut attendre «Ready For Love» pour l’entendre. Avec Ben, ils sont dans quelque chose de grandiose. Timmy gère le background au bassmatic comme il sait si bien le faire. Schultz fait des cuts tout seul («2 Good 2 Be 4 Gotten») et des power-intros («Cabo Real»), il n’a aucun problème, le son est là. Étonnant guitariste. Pas étonnant que Timmy se soit maqué avec lui. On reste dans la puissance avec «In The Light Of You» et ils passent au heavy blues avec «Lestat». C’est l’occasion pour Timmy de renouer avec le heavy dirty bassmatic. Schultz est bon, il gratte son gras double. Il sait aussi faire des exercices de style comme Jimmy Page («Intermission») et Timmy s’en va brouter dans le pré carré de «Jazz Whizz». Schultz ressort le riff de «Locomotive Breath» pour «The Knife» et ça se termine avec un mini-opéra, «The Philosopher» en trois parties, où l’on voit ce Schultz jouer des tourbillons et entraîner toute la population dans son délire. Il faut bien se souvenir de ce nom, c’est un guitariste furibard capable d’exactions monumentales, ses descentes aux enfers sont spectaculaires, c’est bardé de son mais voué aux oubliettes. On se souviendra néanmoins de cette explosion finale. Schultz, Ben Schultz !

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    Timmy se spécialise dans le montage de projets biscornus. En 1993, sort l’album d’un consortium nommé Jon Bare, Tim Bogert & Chet McCracken. L’album s’appelle Killer Whales. C’est l’occasion de découvrir cet excellent chanteur/guitariste qu’est Jon Bare. Ils démarrent sur un «Be Young» explosif. On se croirait chez Cactus. Une certaine Sally Loloya chante sur «Be Young», mais après, Jon Bare reprend la barre. Quant à Chet McCracken, il bat le beurre. Ils sont donc en mode power trio. Sally Loloya reviendra néanmoins chanter sur «I’ll Give Ou More» qui est le hit de l’album. Et quel album ! Il semble qu’il ait échappé à tous les radars. Jon Bare met la pression sur la beauté pure, alors Sally enjolive à la perfe. Ça tourne au miracle d’élégance et d’équilibre. On est heureux de voir Timmy associé à des gens aussi brillants. Sally gère bien les ponts, ceux qui précèdent les éjaculations. Jon Bare monte tout simplement l’ensemble au cran supérieur. Non seulement ça tourne au miracle, mais ça se réécoute aussitôt. Avec «Who Do I Have (To Sleep With)», ils reviennent à leur Cactus trip avec du heavy riffing. Ils sont dans le son tous les trois. Tout ce que touche Timmy est visité par la graisse, à condition bien sûr qu’il trouve les bons associés. Ça joue encore gras dans «Spacey». Timmy s’entoure généralement de guitaristes qui jouent le gras à volonté. Il faut entendre le ramdam que fait Timmy derrière Jon bare dans «Mama Don’t Allow». C’est un spécialiste de l’anarchie bassmatique, il ne pense qu’à foutre le souk dans la médina. Et comme le montre le morceau titre, Jon Bare est un merveilleux guitariste, aussi vivifiant qu’une baleine, aussi juteux qu’un Carlos Santana de l’hémisphère Nord, il développe une profondeur de jeu purement absolutiste. Ils passent au heavy slowah d’orgue avec «Don’t Let The Sun Pass You By». Timmy rôde dans la mélasse et Jon Bare fait tout le boulot, il joue à n’en plus finir, il développe une mélodie spectaculaire. Bare est un bon. Bare c’est de l’or en barre. Ils terminent ce brillant album avec «Revenge Of The Killer Whales», un big instro. Pour Timmy, pas de problème, il bourlingue dans le son et Jon Bare surfe sur les vagues.

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    Dans la série des super-groupes, voici Derringer Bogert Appice, avec un album paru en 2001 : Doin’ Business As… Ils redorent le blason du power-triotisme dès «Blood From A Stone». Ils sont tous les trois de parfaits rockers américains. Pas de pire triplette que celle-ci. Derringer ne s’est jamais remis de son séjour dans le gang de Johnny Winter, alors il chante à la menace. C’est puissant, battu par le pire pourvoyeur de beat des Amériques, Carmine. Derringer titille du bas de manche et Timmy reste perché sur son bassmatic marmoréen. C’est tellement imparable que ça semble incongru. Ces trois surdoués sont capables d’étrangler le qu’en-dira-t-on. Ils sont encore un plein boom avec «Bye Bye Baby». Derringer se laisse aller et Carmine prend le chant, a long long time ago. Power absolu + balladif cogné sec + gras double = postérité assurée. Autre exemple de quintessence du power-trio : «Rhapsody In Red». Véritable jive de prog avec un Derringer qui part à la volée. On reste dans l’excellence avec «Turn On The Light». Bon, Derringer n’est pas un grand chanteur, il fait ce qu’il peut sur ce monster froti-frotah. Mais il a derrière lui la moitié du Vanilla Fudge. Un balladif comme celui-là n’aurait aucune chance ailleurs mais avec Timmy et Carmine, ça change tout. Ils ne font pas que jouer, ils défoncent toutes les rondelles qui traînent dans le coin, ils débordent de power, ils chargent la chaudière à outrance. Carmine prend le chant sur «Boys Night Out». Il est rompu aux jukes, il sait faire sonner un c’mon baby/ It’s so crazy, et forcément on s’incline devant une telle prestance. C’est encore lui qui chante «Everybody’s Coming», ce mec sait driver son affaire et Derringer passe le joli killer solo flash. Mais c’est avec «Telling Me Lies» que tout finit par exploser. Dès l’intro, avec Timmy au chant. Ce drive monstrueux bascule dans l’excellence marmoréenne alors Derringer entre dans la dynamique des géants. Brillant album. Un de plus.

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    Nouveau consortium en 2009. Il s’appelle The Onesko Bogert Ceo Project, et l’album porte le doux nom de Big Electric Cream Jam. Au moins comme ça on est prévenu. Mais ça ne t’empêchera pas de tomber de ta chaise, car le consortium fait du Cream à la puissance 1000. Dès «Crossroads», ils explosent le concept de Cream. Ça joue à la folie. Timmy joue dans tous les coins du Onesko, c’est monstrueux. On ne croise pas un bordel pareil tous les jours. Timmy devient fou, il multiplie les descentes d’organes bassmatiques et remonte dans le son comme un wild torpédo. Cream en rêvait, Timmy et Onesko l’ont fait. Ils vont ensuite taper dans tous les classiques de Cream, tiens comme «Politician», encore plus heavy qu’on ne l’aurait cru. Timmy fait barrage et Onesko chante à merveille. Ça joue à volonté. Onesko ramène sa science, Timmy veille au grain de l’ivresse, il mobilise le thème et l’explose en plein vol alors qu’Onesko est barré dans un délire de wah incontrôlable. Ces mecs sont des cracks demented, Timmy gratte la croûte du thème, c’est terrifiant, hey now baby. Autant Cream s’était vautré avec sa version de «Sitting On Top Of The World», autant le consortium l’élève. Onesko braille tout ce qu’il peut. Timmy se régale de jouer avec Onesko, c’est plein de vie et Onesko n’hésite pas à aller chercher l’Hendrixité des choses et à se fondre dans le son. Ils amènent «Outside Woman Blues» au riff bulldozer. Ils rejouent tout le concept, mais à l’Américaine. Timmy se fond dans la riffalama fa fa fa et il faut voir cet Onesko plonger dans le tumulte de la folie Méricourt. Ils tapent bien sûr dans le mythique «Tales Of Brave Ulysses». Onesko n’a pas la voix de Jack Bruce, mais il compense avec le power américain. Tout dégringole avec un Timmy qui arrondit les angles. C’est littéralement bouffé par la basse. Power absolu ! Modèle du genre ! Onesko fait un festival de wah avec un Timmy en maraude. Et pouf, voilà qu’ils tapent dans «I’m So Glad» qui fut aussi massacré sur l’album live de Cream. Ils feraient baver Jack Bruce, si Jack Bruce était encore en vie. Ils gavent I’m so glad d’énormité, Timmy joue des atonalités ballistiques et part en dérapage contrôlé percuter de plein fouet des vagues géantes de wah. Ils ont tout le power du monde. Ils explosent ensuite le pauvre vieux «Spoonful» que massacra Cream sur Fresh Cream. Timmy le Hun y passe un solo de basse. Onesko joue sur une Les Paul noire, comme le montre la petite photo du booklet. Ils enchaînent avec un version survoltée de «Toad». Impossible d’imaginer un son plus crémeux. Ils osent ensuite taper dans «We’re Going Wrong». C’est un territoire sacré, le cœur du London beat de Jack Bruce et de Pete Brown. Onesko s’en tire pas trop mal au chant. Ils terminent cette série de cartons en explosant «Sunshine Of Your Love». Sunshine sort de cet album sur les genoux et nous aussi.

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    Comme au temps béni du Vanilla Fudge, Javier Vargas, Tim Bogert, Carmine Appice s’acoquinent en 2011 pour enregistrer un album de reprises :VBA. Boom ! Ils tapent dans le vieux «You Keep Me Hanging On» et ramènent pour l’occasion toute la heavyness du monde. Timmy y voyage abondamment, si abondamment ! Carmine et lui nous resservent leur vieille surenchère. L’autre cover de choc est celle du «Surrender» de Cheap Trick - Pa is alrite/ Ma is alrite - Ils l’explosent et ils ont raison. The power station is back on the track, Jack, Carmine bat comme mille diables, il est plus puissant que le Thor du Valhalla. Il frappe si fort que le son rebondit. Pas de pire power que celui-là. Ils reprennent aussi le «Lady» qu’ils jouaient jadis avec Jeff Beck. La bavard à la guitare s’appelle Javier Vargas et le chanteur Paul Shortino. Timmy a les cheveux blancs, mais il bourdonne toujours aussi bien dans le son. Par contre Carmine reste brun, un vrai vampire de Little Italy. Que de son, my son ! Fantastique version, Timmy et Carmine y font la pluie et le beau temps, surtout la pluie. Un vrai déluge. Ils tapent aussi dans le vieux «Black Night» qui fut leur dernier grand single de Deep Purple. Hélas, le glou-glou n’est pas aussi beau que celui de Blackmore. La surprise de l’album est cette version de «Tonight’s The Night» de Rod The Mod. Ils sont gonflés de taper là-dedans sans la voix. Paul Shortino fait tout ce qu’il peut avec ses petits bras et ses petites jambes pour sonner comme Rod mais il a encore du boulot. Même s’il parvient à se fendre l’abricot au coin du couplet. Sur la photo qui est à l’intérieur du booklet, on les voit tous les quatre : Carmine la vampire aussi brun qu’en 1964, Timmy avec ses cheveux blancs et qui n’en a plus rien à foutre. Avec ses lunettes, il fait vieux pépère. Mais my Gawd il est avec James Jamerson le plus grand bassman de l’histoire du rock américain.

    Signé : Cazengler, Tim Boberk

    Boxer. Absolutely. Epic 1977

    Pipedream. Pipedream. ABC Records 1979

    Tim Bogert. Progressions. Town House 1981

    Tim Bogert. Master’s Brew. Takoma 1983

    Ben Schultz Band. Tri Ality. TVT Records 1992

    Jon Bare, Tim Bogert & Chet McCracken. Killer Whales. Mega Truth Records 1993

    Javier Vargas, Tim Bogert, Camine Appice. VBA. Roadrunner Records 2011

    Derringer Bogert Appice. Doin’ Business As… Steamhammer 2001

    Onesko Bogert Ceo Project. Big Electric Cream Jam. Grooveyard Records 2009

     

    1515 ? François Premiers !

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    Bravo ! 1515 est à peu près la seule date d’histoire de France dont on se souvient tous. Et celle de mai 1981, bien sûr, l’élection de François Mitterrand. Un autre François. C’est vrai que le set des François Premiers a aussi quelque chose d’historique. On sent bien que si ces mecs-là montent sur scène, c’est pour gagner, pas pour perdre. Ils sont moins cons que Napoléon. À cause de lui et de Waterloo, les Anglais se moquent encore des poor froggies. Le pire, c’est l’épisode de la vieille garde qui refuse de se rendre. Ça rend les Anglais hilares de voir l’épisode des grognards dégommés à coups de canons, comme au chamboule-tout.

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    Pas de danger qu’une telle mésaventure arrive aux François Premiers. Ils sont les têtes d’affiche du petit festival de la Friche Marignan et ils ne craignent pas la mort, surtout le joueur de mandoline Cyril Doche qui n’en finit plus de faire des galipettes et des sauts périlleux arrière au risque de se rompre le cou. Ces mecs sont définitivement enracinés dans le gaga-rock tel qu’on le joue en Normandie depuis quarante ans, ça Telecaste aux jambes écartées, ça beugle tout ce qu’il faut dans les micros, ça charge comme la brigade légère, ça chante à deux voix par dessus les toits, ça déboule sans prévenir, ça tagadate au voilà-les-Dalton, ça blow the roof en toile, ça prend d’assaut le camp du Drap d’Or, ça rase en Campagne Première, ça réchauffe les cœurs flétris, ça redonne du boom au baume, ça cocote sous le feu roulant, ça joue la carte de l’insubmersibilité des choses, ces mecs sont là pour nous dire qu’ils ont décidé de continuer, de perpétuer, d’entériner, d’enfoncer leur clou, de rester fidèles à leurs racines, quarante ans ont passé, mais bon, le blast reste le blast et les deux François en connaissent un rayon en matière de blast, ils savent envoyer une volée de bois verts dans les discours alarmistes, ils Telecastent leur pâté de foi comme d’autres prient dans des couvents, ils sont bénis des dieux du rock et s’il n’en reste qu’un alors ça sera celui là, François Premier et François Premier. Ce qui frappe le plus chez eux, c’est le pas d’âge. On sait qu’ils ont toujours été là, mais sur scène, c’est un peu comme au premier jour, avec le power en plus. Il faut voir Frandol passer ses killer solo flash, il a cette façon de tordre les doigts sur le manche qui ne trompe pas, ça sent le vétéran de toutes les guerres, le soudard rompu à tous les saccages, l’habitué des assauts et des petites salles. Quant à l’autre François, il plaque de façon extrêmement mécanique, ouvre la main et la referme aussi sec sur chaque accord, il semble serrer son manche comme s’il voulait l’étrangler. Quel spectacle ! Il joue en plus autant du corps que des mains, comme il est resté léger, il peut sauter un peu et c’est toujours juste. De toute façon, on l’a toujours vu juste. Le gaga demande une espèce d’implication de toutes les secondes et une pompe en bon état, celle qui envoie les rushes d’adrénaline au cerveau. Le gaga est pourtant un genre qui vieillit assez mal sur disque, sauf des cas exceptionnels comme les Chrome Cranks, le ‘68 Comeback ou les Gories. C’est un genre plutôt fait pour la scène. On ne retrouve jamais le feu d’un set sur un album de gaga, aussi bien foutu soit-il. Retrouver l’éclat de la victoire des François Premiers à la Friche Marignan, c’est impossible. Par contre, le spectacle va rester gravé dans la mémoire des veinards qui étaient là. Car oui, quel blastingage ! Trop court. On ne se lasse pas de ce genre de spectacle.

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    Parmi les reprises, on reconnaît le fameux «The Way You Touch My Hand» des Revelons, un hit gaga des années 80 repris et popularisé par les Nomads, qui étaient assez friands de ce genre de perle gaga-psycho-psyché. Les François Premiers n’en font qu’une bouchée, ils ont tout ce qu’il faut, les chœurs d’artichauts, le gratté de grattes et surtout un excellent batteur, un mec capable de power et d’économie à la fois. Ils tapent aussi dans le vieux «Don’t Put Me On» des Groovies, période Sire, que certains préfèrent à la période Roy Loney. Ils en font une bonne mouture, bien tartinée aux deux Teles, et ce n’est pas le hit le plus évident des Groovies, on sentait que Cyril Jordan et Chris Wilson peinaient à se renouveler. Pas facile de récidiver après un hit aussi parfait que «Shake Some Action».

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    Puis ils nous font le coup du lapin avec une reprise qu’il faut bien qualifier de géniale du «Let Me In» des Sorrows, l’un des hits les plus fumants de l’ère freakbeat anglaise, même chose, il n’en font qu’une bouchée, crunch, c’est vite expédié en enfer et on est tous ravis d’aller y rôtir avec eux. Terminer par une cover des Sorrows, ça veut bien dire ce que ça veut dire : coup de Trafalgar, remise au carré des élégances et hommage à l’un des groupes les plus intéressants d’Angleterre. Une certaine façon d’entrer en osmose avec la psychose.

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    Dans le trio de tête du set, on retrouve deux des cuts sortis sur des singles chez Poseur, un label dont le logo se dessine comme celui de Closer. Tu es au Havre, baby. Ils démarrent avec «Renaissance Man», une compo de Frandol bien énervée, mais il y met tellement tout, le répondant du renvienzy et la profondeur de champ, qu’il rafle la mise. Frandol ramone bien sa cheminée, il chante sa pop-rock sur-vitaminée à l’ass off, on peut dire sans risquer de se tromper qu’il a du génie. Ils jouent aussi «Franciscopolis» qu’on retrouve sur un autre single, un groove extrêmement inspiré et shooté aux intraveineuses lumineuses, ces mecs injectent de longs jets fantasmagoriques dans leur deepy groove, du coup ça sonne très californien et le killer solo flash se coule dans l’oreille comme un serpent.

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    C’est en B-side de ce single qu’on retrouve la version studio du «Don’t Put Me On» des Groovies de Sire et elle sonne mille fois mieux sur single que sur scène. Ils chargent aux Teles avec une belle attaque de basse comme dans «Shake Some Action», ils répercutent bien l’éclat de légendarité avec des arrivées d’accords tonitruants et des fondus de voix au crépuscule de San Franciscopolis. Une fois de plus, le solo coule comme une rivière de miel entre tes cuisses, un solo short dans sa plénitude persistante, ces mecs accompagnent le souvenir des Groovies avec toutes les finesses dont ils sont capables. Ah les Groovies, t’en souvient-il ? En B-side on trouve le «Glamorize Me» qui fait partie du rappel, et cette fois c’est l’autre François qui le claque au chant, de manière plus caverneuse, plus gaga-swamp, il sonne comme un amateur d’ombres et de tombes, son groove coule comme une lettre à la poste, c’est un heavy boogaloo qui donne le frisson et qui fait rêver, tellement il est bien foutu et bien orchestré. François Premier colle bien à ses syllabes, il les tortille jusqu’à la moelle et ça se déroule dans des descentes d’accords aussi humides que les marches d’une crypte de vampire. Ils sont les rois du big atmospherix. La bassline qu’on entend résonne en écho à celle de Noel Redding dans «Hey Joe». Pour un peu, on deviendrait royaliste.

    Signé : Cazengler, Fantoche Premier

    François Premiers. La Friche Lucien. Rouen (76). 12 septembre 2021

    François Premiers. Renaissance Man. Poseur 2020

    François Premiers. Franciscopolis. Poseur 2020

     

    L’avenir du rock

    - La carrière des Soundcarriers

     

    L’avenir du rock se réveille à l’hôpital. Plantés à son chevet, un médecin et une infirmière l’observent.

    — Alors, avenir du rock, vous sentez-vous mieux ?

    — J’aimerais bien si vous le permettez récupérer mes vêtements et rentrer chez moi !

    — Allons allons ! On se calme. Nous allons vous garder quelques jours en observation. Vous avez perdu connaissance dans la rue et les radios ne sont pas jojo. Vous avez une fracture du crâne, mais nous devons faire d’autres examens pour expliquer l’origine de votre malaise.

    — Il n’y a pas de malaise, j’ai juste glissé sur une peau de banane...

    — Ah oui, une peau de banane ?

    — Oui, je suivais un gorille.

    — Ah oui, un gorille ? Comme ça dans la rue ?

    — Oui, il marchait vite et je l’entendais faire honk honk, comme Lux Interior dans Goo Goo Muck...

    — Ah oui, honk honk...

    — Et puis il avait des disques sous le bras.

    — Ah oui, des disques ? De quel genre de disques parlez-vous ?

    — De vinyles, bien sûr !

    — Ah tiens, c’est intéressant, un gorille avec des vinyles ! Peut-être vous souvenez-vous d’un titre ?

    — Oui, j’ai reconnu la pochette psychédélique du premier album des Soundcarriers.

    Le médecin se tourne vers l’infirmière :

    — Isabelle, vous allez mettre l’avenir du rock sous morphine !

    — Quelle dose ?

    — Six grammes ! Vous augmenterez si besoin.

    L’avenir du rock est habitué à ce qu’on ne le croie pas. L’essentiel est qu’un gorille se balade avec l’album des Soundcarriers sous le bras.

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    Retro-futurists de Nottingham, les Soundcarriers sont devenus les grands chouchous des Shindigers. Ils sont même aux yeux de Christopher Budd one of Shindig! most treasured modern-day acts, avec leur subtil mélange de ‘60s film jazz, krautrock grooves, acid-folk fragility and analogue authenticity. Un vrai catalogue ! Pas étonnant que les Shindigers craquent. Budd ajoute qu’ils font aussi de la baroque psychedelia. En gros, la musique des Soundcarriers est une invitation au voyage à travers various shades of pulsating motorik, electronica and acid-folk. Ils existent tels qu’ils sont depuis 2008. On les a comparés à Stereolab et Broadcast. Ils disent aussi adorer Free Design, mais aussi du broader than ever : early Kraftwerk et de l’esoteric sound, c’est-à-dire Moondog et Silver Apples. Leur problème est de pouvoir dépasser leurs limites qui sont des limites de temps, d’équipement ou de compétences musicales. Aussi n’hésitent-ils pas à explorer des pistes en studio et de recourir à leur imagination, ce que, nous disent-ils, beaucoup de groupes ne font plus.

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    La parution d’Harmonium en 2009 fut saluée comme il se doit et c’est vrai que ce groupe sonne comme une aventure fantastique : elle commence avec ce groove épileptique qu’est «Time Will Come», hanté par la voix d’Ophélie qui s’appelle en réalité Leonore Wheatley. Sacré son, de toute évidence, porté au groovus maximalus. Paul Isherwood signe le toxic bassmatic. En fait, Isherwood est l’âme du groupe. C’est lui qui signe le big bass boom de «Calling Me Reprise». Il a le swagger du bassmatic des enfers. Retour en force de Leonore dans «Without Sound». Le groove l’embarque pour Cythère. Ces gens-là taillent leur route dans un groove de psyché anglais judicieux qui ne veut pas dire son nom. Retour d’Isherwood et de son bassmatic dans «Without Sound Part II». Il reprend simplement le thème à la basse. Avec «Glide», ils basculent dans la mad psychedelia. Ils amènent ça au drumbeat explosif de psyché anglais d’allégeance suprême. Rien d’aussi psyché que ce Glide inespéré. Isherwood l’enroule dans un riff de basse dément. Ils restent dans le psychout so far out avec un «On That Line» absolument renversant. Il faut voir Isherwood relancer au drive de basse. Le son des Soundcarriers enveloppe facilement. Ils ont un côté flux toxique qui capte l’oreille de manière irrémédiable, c’est encore ce que révèle «Falling For You». Leonore chante «Uncertainty» à s’en arracher les ovaires. Disons qu’il s’agit d’un rock épique bien porté par la clameur. On note aussi la présence d’un bel angle de rock anglais dans «Caught By The Sun». C’est chanté au coin d’une harmonie vocale à la big energy. On les sent possédés par leur truc. Le «Calling Me» qui suit reste assez entreprenant, on peut même parler de hit de good time music. Ils opèrent une belle glissade dans le monde océanique avec «Been Out To Sea». Ils visent clairement l’échappée belle. Ils ont une facilité pour ça. Et du coup, ça devient the real deal, c’est-à-dire le vrai truc. Le heavy groove shindigois est vraiment leur domaine, comme le montre «Cannonball», un petit chef-d’œuvre psyché à la Barrett. Terriblement persuasif. Fantastique présence !

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    Alors du coup, on jette un œil sur les albums suivants, histoire de voir si la révélation tient bien la route. Celeste date de 2010. Cet album est nettement moins effervescent que le précédent. Ils embarquent «Last Broadcast» au drive de Canterbury. On sent le prog-rock des maîtres de l’ancien temps. Oh oui, ils reviennent parmi nous, les Caravan et les Hatfield, via l’organe délicat de Leonore. Les Soundcarriers ultra-jouent leur crise de prog, mais le côté marbré du chant plombe le pauvre cut. Bon, c’est leur monde. Libre à toi d’y entrer ou pas. Ce diable d’Isherwood revient faire des ravages dans «Step Outside». C’est un mélange jusque là inconnu. La basse est remarquablement bien mixée dans le beat carriériste. Ce mec joue comme Jack Bruce, à la folie douce. Si on cherche les hits, il faut aller jusqu’à «Rolling On». Leonore monte devant, comme Laurie Anderson, en atonie d’unisson du saucisson. Elle vise le dévolu et ça devient énorme. C’est un hit de petite vertu, du all the time de cosmic boogie. Paul Isherwood embarque l’autre hit, l’infortuné «Signals». Voilà encore un cut assez révélateur de leur capacité à rebondir dans le monde des affaires. Sur cet album, tout est monté au haze de girl voice et de bass drive. Isherwood entre dans la lard du «Morning Haze» avec un sens aigu du devoir psychédélique. Comme c’est étonnant de trouver cette basse au cœur du mix. Bon, on ne va tout de même pas en faire les génies du siècle, comme le voudraient les Shindigers, mais il vrai qu’un cut comme «Broken Sleep» capte bien l’attention et va même flatter les bas instincts. Tous les cuts ne sont pas d’un accès direct, c’est parfois compliqué, il faut savoir se montrer patient. La voix de Leonore perdue dans le fog de prog brouille parfois les pistes. Avec «Rise And Fall», ils restent dans leur modèle de groove longitudinal et tapent dans la clameur de la chandeleur. Paul Isherwood y mène le bal. Il referme la marche avec un «Hideaway» gratté à la basse sourde, puis avec le morceau titre joué au heavy bassmatic. Il joue tout seul, et comme il en a envie. Ce mec est doué et une flûte vient lui chatouiller les castagnettes.

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    C’est donc la curiosité qui pousse à écouter un troisième album des Soundcarriers, le bien nommé Entropicalla, paru en 2014. On y dénichera deux jolis slabs de mad psychedelia, «Boiling Point» et «Somewhere To Land». C’est même une mad psychedelia d’influence faramineuse, comme incendiée d’orient, ravagée de pestes cistériennes, enjolivée d’ardeurs marmoréennes, gonflée de vents gazeux d’andronénisme caractériel. On sent les carriéristes motivés, profondément axés sur le vertige et salement incisifs. Ils adorent cette flûte qui vient de la nuit des temps, on la retrouve aussi dans «This Is Normal». La flûte rôde dans le son comme un chacal. Ils touillent un groove qui ne peut plaire qu’aux Shindigers. Il faut écouter «So Beguiled» sans s’écouter parler et savoir s’effacer devant les cuts qui s’effacent. Avec ce troisième album, ils deviennent encore plus difficiles d’accès. Tout le monde n’est pas admis dans «Low Light». Il jouent un psyché qui s’en va à vau-l’eau, bien nappé d’orgue. Avec les carriéristes, il vaut mieux se lever de bonne heure. Ils se montrent assez pragmatiques avec le morceau titre et tapent une fois encore dans une sorte de mad psyché, mais bon.

    Signé : Cazengler, Soundcarie dentaire

    Soundcarriers. Harmonium. Melodic 2009

    Soundcarriers. Celeste. Melodic 2010

    Soundcarriers. Entropicalla. Ghost Box 2014

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    Christopher Budd : A certain future. Shindig! # 39 - May 2014

     

    Inside the goldmine

    - Les douze Leopards

     

    Recroquevillé au fond de la tranchée et transi de froid, Guillaume Apollinaire se préparait à rédiger une réponse au pamphlet que lui avait adressé la Société des Poètes Parcimonieux. Il prévoyait d’écrire sa réponse sur la page garde du recueil du Mercure de France qu’il avait reçu le matin même au courrier et de glisser la page arrachée dans une enveloppe de récupération. On ne trouvait plus guère de papier en première ligne, même pour se torcher le cul. Il suçait son bout de crayon gras en observant pensivement cette grosse lune ronde qui éclaboussait de sa lumière blafarde la zone calcaire dans laquelle la troupe avait creusé la tranchée. Il pensa titrer sa réponse ainsi : Messieurs les douze salopards, puis cibler ensuite sur la lâcheté des ‘planqués de l’arrière’, comme on disait au front, sachant qu’il s’attirerait automatiquement la sympathie du lectorat. D’un naturel grincheux, la Société des Poètes Parcimonieux s’en prenait à lui pour la raison bête qu’il avait oublié le léopard dans l’inventaire de son Bestiaire, et ces gens qui ne transigeaient pas y voyaient une faute impardonnable, un impair indigne d’un poète publié, le déshonneur de la patrie. Eut-il songé au léopard, Apollinaire ne doutait pas qu’on l’eût accusé d’avoir oublié la loutre ou bien encore la limace. Chez ces redoutables cloportes tout était prétexte à chicanerie, il le savait. Ravi d’avoir à relever le défi d’un duel, il allait pouvoir se montrer d’une rare férocité, et y prendre un plaisir immodéré, comme lorsqu’il fessait Marie Laurencin qui d’ailleurs ne cherchait pas à se défiler, bien au contraire. Il commença à écrire, Messieurs les douze... quand soudain un obus explosa à quelques mètres de lui. Blarghhhh ! Un éclat vola en sifflant, bzzzzzzzzzz, et enfonça son casque, boiiiing ! Le choc l’envoya rebondir contre la paroi. Il s’écroula, tira la langue et roula des yeux. Sa main se mit à tracer des lettres comme si elle était devenue un automate. L’alerte passée, le colonel Dax vint lui-même faire le tri dans les étripés. Il se pencha sur Apollinaire. Comme sa main écrivait, Dax en déduisit qu’il vivait encore.

    — Brancardiers, embarquez-moi ça à l’arrière !

    La main écrivait, elle écrivait encore. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards. Messieurs les douze léopards.

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    Rassure-toi, Apollinaire va survivre, grâce à une lobotomie pratiquée non pas à l’hôpital de campagne, mais plus loin à l’arrière, dans une clinique parisienne. Quant aux salopards devenus des léopards, ils ne sont pas douze mais quatre. C’est déjà pas si mal.

    Si on t’avait dit qu’il existait des Kinks à Kansas City, l’eusse-tu cru ? Et pourtant c’est vrai. Il te suffit d’écouter Kansas City Slikers. Cet album des Leopards paru en 1977 est la preuve formelle qu’il existait bien des Kinks à Kansas City.

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    Le Ray Davies de Kansas City s’appelle Dennis Pash et dès «Road To Jamaica», il impose un son gracile et lumineux qui évoque vaguement les TV Personalities, mais surtout le kinky konk des early Kinks. Le «Mind Of My Own» qui suit sonne aussi très anglais. Ce gentle puppy à l’anglaise ravira les amateurs de petit biz. Puis on assiste à un curieux phénomène : Dennis Pash s’illumine de plus en plus. «Dancing In The Snow» sonne comme un hit sixties. Faramineux ! «Bugle Boy» est directement inspiré par les Kinks, mais avec goût certain. Ils s’enfoncent toujours plus profondément dans la kinkologie. Paf, Pash finit l’A avec un «I Wonder If I’ll Ever See You Again» d’une finesse et d’une légèreté qui sèment le trouble dans la cervelle. Pash se rapproche toujours plus de Ray du cul, avec une réelle douceur mélancolique. Paf, Pash revient en B avec un joli brin de mersey beat («Recess») et une subtile pincée de kinky Sound («It Must Be Love»). On irait bien jusqu’à insinuer que son kinky Sound surpasse celui du maître, mais on risquerait des ennuis. Il n’empêche que ce bougre de Pash n’hésite pas à bafouer l’autorité morale de Ray Davies. On est bien obligé de le constater, mais en même temps, personne ne nous oblige à écouter cet album. Et pouf, Pash revient se lover dans le giron kinky avec un «I’m On My Way» délicat, jouissif, coloré, gracieux et inespéré. C’est du pur Village Green Preservation Society. Rien de plus kinky que ce truc-là. Il se pourrait bien que Dennis Pash soit avec Fred Neil le seul chanteur blanc délicat d’Amérique. Il termine cet album étrangement sublime avec un gros clin d’œil aux Beach Boys : «Summer’s Gone».

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    Bon ça ne marche pas. Dix ans passent et pouf, Pash revient avec un nouvel album, Magic Still Exists. Pash passe à un son plus musclé. Il est désormais sur Voxx, le label de Greg Shaw qui n’a jamais caché son anglophilie. «Black Party» pourrait bien l’un des emblèmes de la passion que nourrissent les Californiens pour la pop. C’est une sorte de gaga-pop bien drivée au gimmick infectueux. Bien sûr, Pash revient à son cher kinky sound avec «Back On The Track», «Empty People» et «Last Night». Il y excelle, puis il va s’éparpiller. Comme il a les mains balladeuses, il va tâter différents styles. Il va y perdre l’unité de ton qui fait le charme de son premier album. Dommage. Il faudra attendre «Harlean’s House» pour crier au génie. Waouhhhh ! Voilà un artefact pop fascinant de qualité et corseté de kinky motion. Fier comme un pape, Pash boucle l’A avec un «Psychedelic Boy» plus poppy et donc moins éclatant. Disons que ça reste très anglais, même si ça frise le comedy act de type Winchester Cathedral. Pash revient à sa chère kinky motion en B avec «Famous Herbal Cure Show». Il se tape aussi un vieux coup de Diddley beat avec «I’m Drowning». Admirable, fruité, marrant et intéressant. On a là un vrai hit Voxx. On l’a bien compris, Pash est un mec intéressant qu’il ne faut pas prendre pour une bille. Il enchaîne avec «Waiting», nouveau slab de pop-rock solide et captivant. Il termine cet excellent album avec un ultime hommage à Ray Davies intitulé «Maggie Lane». On se croirait sur Dead End Street, ce n’est pas rien. Les Leopards n’étaient pas loin de tenir du miracle. Ah quel dommage qu’ils aient disparu sans laisser de traces.

    Signé : Cazengler, le haut part (en couille)

    Leopards. Kansas City Slikers. Moon Records 1977

    Leopards. Magic Still Exists. Voxx Records 1987

     

    CARL McVOY( 1 )

    J'avais totalement oublié le cousin. Pas le mien. Celui d'un gars beaucoup plus prestigieux. C'est peu dire, le cousin de Jerry Lee Lewis. Du côté de sa mère. Le nom m'est revenu en écoutant – un petit plaisir égoïste, la Rock'n'Roll Stories consacrée à Jerry Lee Lewis. C'est sur You Tube, décliner la vie de Jerry Lou en une demi-heure est une gageure, Franco ne se perd pas en anecdotes fabuleuses, tient bon le cap, celui de la discographie, l'émerveillement squatte l'éblouissance de vos yeux, toutes ces pochettes originales, un régal, singles, EPs, LPs, 25 cm, CDs, défilent à toutes vitesse, vous aimeriez vous accrocher à votre rêve, mais non, les galettes mythiques se succèdent sans fin ! Ah, Jerry Lou !

    Mais le cousin d'abord. De droit d'aînesse. Jerry Lee est né en 1935 ( tout comme Elvis et Gene Vincent, très bon millésime ). Carl McVoy en 1931. Jusque-là tout va bien. C'est après que le diable s'en mêle. Carl est passionné de piano. Notamment de boogie woogie, un modèle pour le jeune Jerry, à tel point que notre satané Jerry Lou qui a appris le piano tout seul en un mois, rendra à son cousin quelques visites décisives, vient chercher tout ce qu'il pressent ne savoir pas encore, et le cousin Carl qui est généreux lui dévoile tous ses meilleurs plans comme les plus infects, plus tard il déclarera sans ostentation ni jalousie que Jerry a développé les bases de ce qu'il lui avait transmis.

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    ( Photo : Rocky-52 - net )

    L'histoire de Carl pourrait s'arrêter là. En bon américain pragmatique soucieux de gagner de l'argent il embauche dans une entreprise de construction. Manque de chance il bosse à côté de Ray Harris qui ne pense qu'à fonder une compagnie de disques. Le rêve se concrétisera, Harris, Bill Cantrel, Quinton Claunch et Joe Cuoghi qui, élément décisif, possède une boutique de disques, fondent le label Hi. Carl ira à Nashville afin d'enregistrer pour Hi You are my sunshine et Tootsie, le premier décembre 1957. L'amateur averti ne manquera pas de remarquer la présence de Chet Atkins dans le studio. En 1958, Hi fera paraître un deuxième single de cette même session. Mais Hi n'a pas les reins solides, le contrat sera revendu a Sun en avril 1958.

    Les faits ne sont pas très clairs, il se pourrait que Carl ait déjà, dès l'année 1957 commis deux sessions chez Sun, quoi qu'il en soit, et malgré de nouvelles séances chez Sun, Sam Phillips ne commercialisera rien de Carl McVoy. Les titres sortiront plus tard, en compilation chez Charly, Bear Family et Sun racheté par Shelby Singleton.

    Carl McVoy n'a pas la grosse tête. Dès 1959 il retrouve son job dans le bâtiment ce qui ne l'empêche pas de rejoindre une formation dont le patron était déjà célèbre pour avoir tenu la contrebasse derrière Elvis, le Bill Black Combo's. Etrange de voir la proximité de Carl avec deux des plus grands pionniers du rock, Elvis et Jerry Lou !

    Nous nous intéresserons dans cette première partie aux titres de Carl McVoy compilation chez Sun. Carl garda toujours un lien avec la musique, son job et puis sa propre entreprise lui permirent de prendre des parts dans Hi, ce qui n'était peut-être pas un placement mirobolant... Il nous a quitté en 1992. Une vie bien remplie.

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    Born to loose : une voix de velours, un piano qui coule, un fond de mélancolie, une rythmique qui ne se prend pas la tête, l'on est plus près de Bing Crosby que des hoquets désespérés du rockabilly, une belle facture, vous le rangerez dans la série des chef-d'œuvres oubliables. It's make no difference now : un peu moins de velours, et voix magique, le piano roucoule mais McVoy arrache les mots d'une belle manière, ce n'est pas du rock, mais l'on y est presque, la chaudière est sous-pression, ne reste plus qu'à relâcher la vapeur. There's be no teardrops tonight : avec un tel titre on redoutait une roucoulade, mais non le piano est pointu, un sax saligaud essuie ses godasses boueuses sur le paillasson, l'ensemble ressemble à une parodie de chanteur de jazz avec grand orchestre. You are my sunshine : A : les amerloques ont une manière qui n'appartient qu'à eux d'imiter l'accent américain, savait chanter le Mc, peut-être trop bien, capable d'épouser tous les styles, un peu jazzy, un peu rhythm'n'blues, chœurs sixty féminins, et entertainment à la Broadway, un petit côté très professionnel. You are my sunshine : B : prise pas fondamentalement différente, un peu moins jazzy, plus près de Pat Boone si l'on veut être méchant, plus proche de Ricky Nelson parce que l'on est gentil. Tootsie : B : un piano qui pumpine dans les bémols, un sax qui impulse l'énergie, une voix parfaitement ajustée à la rythmique. Un peu plus enlevé que les précédents toutefois un peu gentillet. En réfléchissant l'on en vient à se dire que le Pelvis enfonçait toute sa génération. Pas de photo. Tootsie : A : une voix plus friponne, cette version est vraiment supérieure à la précédente, en plus cette manière de mettre la pression si forte sur le vocal, il semble que Carl a des mots en trop qu'il se dépêche de caser pour tomber pile à la rime. Si je m'appelais Tootsie, j'aurais été séduite.

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    You are my sunshine : encore un peu moins jazz et nettement plus rock, surtout au début car ensuite il se perd un peu, mais sur la fin il sort sa grosse voix qui ne vous laisse pas sur votre faim. ( Suivi de la version B de Tootsie pour reprendre le single sorti chez Phillips International. ) Be honest with me : enfonce les touches du piano comme s'il voulait bouffer le clavier, la voix rentre-dedans qui arrache la tapisserie sur les murs et par dessous un sax qui a oublié d'être asthmatique. Oh Yeah : l'on sent que l'on est passé aux choses sérieuses, tout est dans la façon de de poser les mots, l'air de rien, comme s'il était en train de consulter l'annuaire du téléphone en même temps, les instrus aiguisés au maximum mettent le feu, le secret du rockab dévoilé, c'est le vocal qui emporte la nappe à sa suite et qui fout le feu à l'appartement. Lonely heart : un slow à la Presley, la musique qui tangue et vous file envie de vomir, mais vous ne quitterez pas votre cavalière pour un empire. Même si vous lui dégueulez dans le corsage. Quand on tient le bon bout, on ne le lâche pas. Little girl : l'en fait trop, lui crie dans les oreilles, un truc à rendre la poupée électrique, devaient être survoltés lors de cette prise de speed , le rock comme on l'aime qui vous écrase de ses pompes bleues les chaussons de satin rose. A woman'love ( Thrill of your love ) : cela vous a un air de ballade à la Gene Vincent, à part que le Mc il vous a oublié son timbre de velours, vous meugle telle une vache perdue au fond de son pré. Le mec a trop picolé et il vient crier son amour sous la fenêtre. Pas la meilleure façon de se faire admettre par les parents. Ses copains l'encouragent. Little John's gone : l'était déchaîné, en plus le mec au sax, à chaque fois qu'il envoie son souffle on dirait qu'il débouche un magnum de champagne, la petite frappe à la batterie écrase tout ce qui bouge et même ce qui reste immobile. Le Carl impérial, toréador qui attrape le taureau par la queue et le tue en lui fracassant la tête contre les palissades. Acclamation des aficionados. You're my only star in my blue heaven : l'on devrait voir les anges roses traverser le ciel, c'est raté, avez-vous déjà entendu un garçon vacher vociférer un slow, le guy vante si fort les qualités de la génisse qu'il emmène à l'abattoir qu'il vous tarde qu'on vous la serve sous forme de steak tartare. I'll be satisfied : l'est tout content, ne se retient plus, le piano sautille et son vocal s'adjuge la première place. N'est pas pour rien le cousin de Jerry Lou !

    Montée progressive vers le plaisir. Sur la première moitié le Carl McVoy se retient aux rideaux au cas où ils lui tomberaient dessus, dans la seconde – mais que s'est-il passé entre temps, docteur Freud ? - il s'est débarrassé de toutes ses inhibitions, il crie, il stentorise, il s'époumone, cherche-t-il à imiter Jerry Lou, je ne sais pas, mais là il emporte la cerise et le gâteau à la crème qui est dessous. Bon sang ne saurait mentir !

    Damie Chad.

     

    EKULU

    UNSCREW MY HEAD

    ( Cash Only Records / Juillet 2021 )

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    Comme souvent la pochette m'a attiré en premier. Trois jeunes femmes enlacées assises sur deux bancs de pierre qui se font face, rien de charnel, leurs silhouettes bleutées induit une idée de sérénité – n'est-ce pas ainsi que l'on pourrait traduire le nom du groupe – tout serait parfait, s'il n'y avait ces bougies allumées, disposées en un carré brisé ou inachevé, tels des luminaires d'appel d'un rituel en cours d'exécution. Cette première impression est vite confortée par la vision du sorcier noir au masque grimaçant. Un ricanement de guingois de très mauvais augure. Quelles mystérieuses passes maléfiques effectue-t-il de ses longs bras étendus au-dessus de celles qu'il faut bien se résoudre à nommer ses trois victimes envoûtées ? Ekulu nous délivre un message simple, notre monde n'est pas aussi serein que l'on voudrait nous le faire accroire. Méfions-nous des manipulations mentales que nous subissons alors qu'en toute inconscience nous nous sentons bien.

    Souvenons-nous que le mot Ekulu signifie ''Grand'' en langue kwa parlé par le peuple Igbo qui réside au sud-est du Nigéria, près du fleuve Ekulu. Sans doute faut-il interpréter le mot ''grand'' en tant qu'expression d'une force incommensurable, un courant d'impavide puissance, auquel rien ne saurait résister. Pour mieux comprendre le sens de ce vocable, il suffit de penser à la racine latine ''rumen'' que l'on retrouve dans les termes familiers à nos oreilles d'européens de Rome, Rhin, Rhône, les noms de certains lieux signifient souvent beaucoup plus qu'ils ne disent.

    Quittons nos errances philologiques. Ekulu est un groupe new yorkais. Pas particulièrement novateur qui s'inscrit dans cette mouvance de formations qui au début des eighties ont voulu se démarquer – plus vite, plus fort, plus violent – de Metallica qui offrait à cette époque une synthèse harmonieuse, équilibrée mais bourrée d'énergie des différents courants musicaux du hard, du heavy et du metal. Ces groupes comme Cro-Mags ou Leevay ou Agnostic Front ajoutèrent à l'alliage réalisé par Metallica de nouveaux ingrédients, punk hardcore, trash, créant un nouvel orichalque surnommé Crossover Trash... depuis dans les marmites de fonte de ce metal éruptif, les combos ont pris l'habitude de doser tous ces ingrédients selon leurs envies...

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    Les membres d'Ekulu proviennent de ce chaudron de sorcière, ont tous participé ( et continuent encore ) à d'autres groupes, Glory, Illusion, Funeral Youth... Formés en 2018, ils ont déjà trois commis trois monstruosités mais l'on peut dire qu'avec Unskrew my head ils ont atteint une maturité indéniable qui les classe pour les amateurs de musique violente parmi les valeurs sures de cette année.

    Becoming / New Life jam : ti-tiou ! c'est quoi ce truc, une guitare qui sonne en catimini comme une sirène d'incendie, une batterie au pas de l'oie cadencé, et derrière cette espèce d'oratorio cordique qui miaule tel un chat devant une boîte de sardines à l'huile irrémédiablement fermée. Proven wrong : vous ont pris par surprise, ouf ça s'assagit, façon de parler, disons que ça balance du riff sur les murs mais sans ostentation, ça se gâte vite lorsque Wilson se pose au vocal, un véritable accélérateur de particules et tout le bataclan derrière qui file le train, doivent se croire dans un synchrotron, il y a une guitare qui prend la tête et qui franchit la ligne d'arrivée en vainqueur, elle gémit et hennit d'une belle manière, je suis sûr que le manche est gonflé à l'hélium. Half alive : toujours cette batterie qui tasse les petits pois dans la boîte, ricanement obsolète, un avion à réaction à fond passe au fond du studio, un train siffle et c'est parti pour la poursuite infernale, le type devant ne s'en sortira pas, n'a aucune chance avec la locomotive qui le talonne de fer, si je comprends bien le titre il doit se traduire par à moitié mort, en tout cas le singer il s'époumone le chasse-buffle collé au cul, le batteur accélère le rythme, il cogne sur les bielles à la manière d'un dératé, z'avez un cliquetis de guitares qui ondule salement, l'histoire se termine mal, on s'y attendait, un grand cri et puis plus rien. Les meilleures boucheries sont celles où l'on vous abat le plus promptement. Pick your fight : sont sympathiques, vous laissent choisir l'arme du crime, c'est vous la victime, le chanteur s'égosille comme s'il était pressé de vous planter sa botte de Nevers dans le trou du cul, s'arrache la gorge et postillonne dans tous les sens, les copains sont avec lui et martèlent la rythmique de toutes leurs forces, maintenant tous ensemble ils jouent au vibra(méga)phone avec votre corps. Le pire c'est que si vous avez le temps de faire le point, vous êtes obligé de reconnaître que ce sont de sacrés musiciens,ne se marchent jamais sur les pinceaux du copain, d'une précision absolue. Who's incontrol : riff d'entrée vicieux, de la bonne pâte à dentifrice pour haleine fraîche, dès que vous l'avez dans la bouche, le verre pilé des guitares vous déchire les gencives et les baguettes de Mike Ralstor sont agrémentées de lames de rasoir qui vous lacèrent la langue, évidemment le hurleur de service se met à vociférer, à croire qu'il ne sait pas faire autre chose dans sa vie, alors ses potes le soutiennent de la voix, la grâce d'un chœur de mêlée de rugby de seconde division, autant l'avouer au fur et à mesure que le morceau se déroule, la situation s'aggrave, incontrôlés, oui s'ils le veulent, mais ces lascars maîtrisent leurs instruments à la perfection. Unscrew my head : Ralstor abat ses cartes sur ses toms, Wilson n'est plus qu'une explosion nucléaire vocale, les guitares seraient parfaites pour remplacer des pleureuses corses de vos obsèques, ce que l'on voit à l'intérieur de sa tête tétanise tout le monde, Ralstor se lance dans un solo désespéré, le morceau n'ira pas plus loin. Nous oui, ce pèlerinage aux portes de la folie s'avère aussi intéressant que de descendre les chutes du Niagara à la nage. Crossed : définitivement barrés de l'autre côté, c'est pour cela qu'ils affectent un faux calme majestueux qui ne durera que vingt secondes, Wilson se lance dans l'abîme sans parachute, la descente est vertigineuse, hurlements, coups de semonce et flèches de sang qui vous transpercent la conscience de vous-même que vous n'avez plus depuis longtemps. Wake up : l'est vraisemblablement temps de reprendre ses esprits, fissa, fissa, boutent le train, foncent tout droit dans le labyrinthe, mettent les bouchées doubles, cavalent à fond de tender, et la galopade continue sur l'intro de World of uncertainty ( Sandman's theme ) : charge finale dans le monde de l'incertitude, les hommes de sable retournent-il à la poussière ou se concrétisent-ils en conglomérats aussi durs et solides que les roses de vent des déserts, quelque part entre la victoire du rêve et les désastres des Waterloo intimes, la ferblanctique horde ekuléique passe devant nous et s'éloigne en un dernier grondement.

    Hormis cet album sur Bandcamp sont facilement accessibles les premiers titres du groupe qui ont éveillé l'intérêt des connaisseurs ( The ruminator / Melt the ice / S.O.D. / Half alive ) vous les retrouvez aussi sur leur disque live enregistré à London intitulé Live in the graveyard. Pour ceux qui aiment les groupes en chair et en os, nous signalons sur You Tube la vidéo :

    EKULU

    UNSCREW MY HEAD RECORD RELEASE

    / FULL SET / BROOKLIN, NY, 9 / 3 / 21

    FIST FIRST PRODUCTION

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    Bien entendu en différé. Filmé le 3 septembre de cette année. L'occasion idéale de faire le point sur la formation. Première constatation, le Gold Sounds n'est pas immense, la modeste et chaleureuse affluence de la foule ne rendra pas les fans de rock français jaloux... N'est-ce pas une des meilleures chances du rock'n'roll de redevenir une musique de franges, de meutes, de petits groupes passionnés... Disons-le tout de suite, l'on ne retrouve pas sur le live cette glissade continue que constitue l'enregistrement le disque dû à Arthur Pisk. La musique s'avère non pas plus violente mais davantage fragmentée et rugueuse. Le public est à l'image du groupe, de grands gaillards baraqués. Restent calmes, même si le jeu consiste à monter sur scène pour en redescendre le plus vite possible de façon plus ou moins singulière. Le lecteur qui comparera avec les vidéos que ce dernier printemps nous avions présentées des groupes similaires ( Sunami par exemple ) de la côte ouest sera frappé par la différence, à NY l'ambiance est nettement plus détendue, moins virile même si elle est son immense majorité d'hommes ( blancs ) jeunes. L'on ressentait beaucoup plus la présence de sang mexicain dans l'assistance californienne. C'était notre quart d'heure sociologique. Un dernier conseil, play loud. Very loud.

    Damie Chad.

     

    RAUNCHY BUT FRENCHY ( 1 )

    Chez KR'TNT ! L'on ne recule devant aucun sacrifice, si le Cat Zengler vous présente chaque semaine L'avenir du Rock, l'agent Chad exhumera des sables heideggeriens de l'oubli de l'oubli de l'Être du rock 'n' roll français quelques prestigieuses rondelles issues de décennies prodigieuses, hélas révolues, qui figurent parmi les plus étranges fleurons de notre legs culturel national.

    Le lecteur attentif jugera avec raison le style de notre paragraphe de présentation quelque peu ampoulé, mais nous avons tenu à nous élever à la hauteur du texte introductif par lequel débute le double-vinyle de Dick Rivers présente Linda Lu Baker. Rappelons que les années 80 furent mitterandiennes, il est donc normal que la poétique évocation de la vie de Linda Lu Baker soit lue par Frédéric Mitterrand neveu du Président, ne l'aurions-nous pas cité que vous auriez reconnu le grain ( et la paille ) de cette voix inimitablement lyrique.

    Pour ceux qui ne connaîtraient pas par cœur la discographie de Dick Rivers, nous dirons que ce double trente-trois tours s'inscrit dans la lignée de L' ? ( L'Interrogation ), entre concept-album et comédie musicale, produit en 1969, nous vous en reparlerons une autre fois. Rivers applique la même méthode, qui lui allait si bien mais qui n'a pas toujours séduit les vastes foules, je fais ce que je veux, comme je le sens. Qui m'aime me suive, que les autres se débrouillent selon leur bon vouloir. Une morale un tantinet aristocratique.

    DICK RIVERS PRESENTE

    LINDA LU BAKER

    ( Mouche Records / 1989 )

    Paroles et / ou musique : Jean-Gilles Guzik / Michel Héron / Bernard Droguet / Jean-Claude Collo / Jean-Charles Laurent / Alain Labacci / Didier Lord / Claude Moine / Claude Samard / Félix Gray / Christian Gulluni /

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    A chacun son rêve américain. Linda Lu Baker c'est une Marilyn Monroe qui n'a pas réussi. La faute à pas de chance. Inutile de sortir votre mouchoir et d'accuser l'injuste et implacable dureté du destin. Que Linda ne s'en prenne qu'à elle-même. Sa triste et désopilante existence n'est qu'un prétexte pour Dick ( et sa bande de joyeux drilles qui l'accompagnent dans cette aventure ) pour s'amuser et rendre hommage à la musique américaine qu'il aimait par dessus tout.

    Bonjour : donc la voix nasillarde si particulière de Frédéric Mitterrand, les grincheux de service fronceront les sourcils et se demanderont ce que vient faire ce chroniqueur des émissions télévisées consacrées aux grandes familles et belles demeures royales européennes dans un disque de rock, ce n'est pas si mal vu que cela quand l'on pense que son timbre traînant n'est pas tant éloigné que cela de l'accent choucrouteusement voilé des petits fermiers blancs des Appalaches... Serait-ce un message politique qui tenterait de révéler une jonction secrète entre les ploucs prolétaires américains et les noblesses décadentes des anciennes dynasties décaties du vieux continent ? Je vous laisse à vos réflexions métapolitiques. Oh ma rose d'amour : un seul repère la voix de Dick, roule les R comme un ténor vieillissant, mais où est-on au juste, ou plutôt on est quand, à quelle époque, ce n'est pas du rock, ne manque que l'accordéon pour les froufrous de cette valse populaire et chaloupée dans laquelle plane un fumet de Mon amant de Saint-Jean d'Edith Piaf ! Quel rythme : l'on retrouve enfin notre Dick de toujours, un bon rock qui swingue bien, santiags, Elvis, tout le décorum est-là, repoussons la nostalgie, prêtons l'oreille, le rythme part un peu dans tous les sens, un vrai capharnaüm musical, les paroles le confirment, nous trouverons dans cet opus tous les styles, les plus et les moins orthodoxes, un patchwork variétique dissolu dans la lignée programmatique de L'?, un son différent pour chaque morceau, tu veux du rock coco, ben t'auras aussi du caca ! Sale mambo : oubliez 1956, reculez le curseur vers les années trente, un mambo aussi verdâtre qu'un mamba frétille des hanches, Dick a le tempo dans la peau, nous le fait à l'espagnolade, sa voix de satin glisse sur les congas, reconstitution musicale historiale à l'identique, clin d'œil appuyé, une réussite, ceux qui n'aiment pas les trémoussements d'hidalgos caribéens s'abstiendront. Pas d'pitié pour le crooner : retour aux années soixante, le slow qui tue, garanti d'époque, avec les chœurs qui vous brisent le cœur, une bluette rose, attention le crooner ne drague pas les pré-nubiles, ce n'est plus de son âge, s'adresse surtout aux dames mariées qui courent après leur passé qui ne reviendra plus... Chansonnette perfide qui remue le couteau dans la plaie des jours et des jeunesses perdus. Tais-toi et chante : surfin' song, l'hymne des perdants pathétiques qui ont l'idée de génie du siècle, les pantoufles ringardes c'est comme la confiture de la déconfiture qui dégouline sur les doigts et empègue les boutons de manchette de la chemise propre. Ça glisse comme un rêve. Dans la poubelle. Rythme léger. Chanson triste. Ainsi soit-elle : hymne à la femme, pas à la sainte-vierge, un gospel frénétique, du monde sur le pont – jusqu'au Golden Gate Quartet - des chœurs féminins à la recherche de l'extase, un joyeux bordel généralisé, du fait-main, du cousu d'or, drôlement bien foutu, tant pour les paroles que pour le chant. Servi chaud, avec tant de zèle que l'on n'y croit guère, Dick met dans sa voix ce petit sourire en coin, qui nous avertit que ce n'est que du toc, que dans ce disque il est à la recherche d'un rêve perdu qui s'est échappé de ses mains, un jour sans qu'il s'en aperçoive... Comme le loup de Tex Avery : quand tout fout le camp, l'on se raccroche aux vieilles images des dessins animés qui bougent encore, l'on s'attendrait à une rythmique échevelée, non c'est le retour au sixties-slow, plus vrai que nature, un morceau figé du temps, une carte-postale retrouvée dans un vieux tiroir, Dick en fait des tonnes, un peu le chanteur abandonné qui donne tout ce qu'il a dans le ventre... pour la petite histoire, c'est la première fois depuis le début que le nom de Linda Lu Baker est prononcé. Elle veut tout : petit rock bien propret et sautillant comme l'on en fabriquait tant aux Amériques une fois que le rock sauvage fut amadoué et mis en cage. Attention, un genre en soi à part entière. Dick y excelle et s'amuse comme un fou.

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    A part moi ça va : la ballade country est au slow ce que la symphonie est à la chansonnette, sûr que ce n'est pas folichon, rien de tel pour vous refiler le blues, la pedal steel guitar pleure, et Dick essaie de survivre à son chagrin. C'est comme dans les films ces scènes larmoyantes qui vous serrent la gorge, pour ne pas vous engluer dans l'émotion, vous vous dites, que ce n'est pas vrai, ce n'est que du cinéma. Goodbye amigo : un titre de western italien, la sombre guitare à la Johnny Cash nous ramène aux Amériques dans une bobine de Raoul Walsh, une belle ambiance de départ que le refrain pompier en uniforme hélas saccage à tel point que l'on est content quand on arrive à la fin. Des larmes des larmes : le slow grand public qui met tout le monde d'accord, la guerre ce n'est pas bien, l'on ouvre les vannes et l'on pleure tous ensemble, Rivers nous fait son Live Aid à lui tout seul. A fond les trémolos. Le truc gonflant. Baudruche. Baby relax : ouf ! On respire, un peu de sexe n'a jamais fait de mal à personne, le rock enlevé qui s'adonne à la bagatelle, un saxophone qui klaxonne dans les coins, que voulez-vous de plus ? Sûr que sur ce morceau Dick n'invente pas la poudre. Mais il sait la manier. Lunettes noires : les montures noires ne cachent pas le moine, c'est Schmoll qui a écrit les paroles, d'ailleurs le titre ressemble un peu avec sa cuivrerie enlevée aux morceaux que l'on trouve sur beaucoup de disques de Mitchell, ( tendez l'oreille vous entendrez Eddy prononcer trois mots ) ça pulse et c'est enlevé, une bouffée d'air pur qui chasse les miasmes de la mélancolie. Elle m'a fait mal : l'a repris du peps Dickie, chante bien le Dick, sa voix rebondit sur la batterie, telle une balle de ping-pong, y a de la vie là-dedans, c'est d'autant plus voyant qu'il nous conte une rupture abîmale, mais l'on s'en fout, ça froufroute comme un cabri qui batifole de rocher en rocher. Si je tenais la mort : rien de funèbre dans ce qui n'est pas une ballade mais un rock bien carré qui roule à tombeau ouvert, un solo de guitare vermifuge de cheval qui revigorerait un mort, la piste la plus vivante de tout le disque. Elle dort chez les anges : un doux feulement de saxophone, c'est parti pour un slow-jazz aux yeux bleu-pâle, on avait oublié de vous le dire mais Linda Lu est morte, et Dick se retrouve tout seul, tout triste, avec son rêve de Linda (petit lu) Lu croqué jusqu'au trognon. Linda house Baker : Surprise, soirée funk and house, pas question que l'on ressorte le cadavre de sa housse, l'époque de Linda Lu s'éloigne, place à la jeunesse, l'on mixe à tout va, l'on raconte n'importe quoi, quoi de plus terrible que cette lourde chape de ciment recyclabe que la modernité coule sur le temps passé pour être sûre qu'il ne ressortira pas de sa tombe.

    Au final, agréable à écouter, mais loin d'être le meilleur opus de Dick Rivers. La mélancolie chez Rivers est toujours aussi pure que la méthadone, un produit de substitution, du rock de second degré, mais authentique.

    Damie Chad.

     

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    UNE TENEBREUSE AFFAIRE

    EPISODE 01

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    RECAPITULATIF N° 1

    Nous n'étions plus en odeur de sainteté, apparemment le président du Sénat qui avait selon les lois de la Constitution endossé le rôle du Président de la République décédé – ce tragique événement est dument relaté dans le dossier L'affaire du Coronado Virus, cote KRTNT 477 – 512 - n'aimait pas le rock'n'roll. A sa décharge, l'avait d'autres chats à fouetter, notamment à préparer les prochaines élections présidentielles.

    Un beau matin, nous trouvâmes la porte du service condamné. Ce n'était pas grave, nous nous en doutions, nous le pressentions, la veille au soir le Chef avait emporté sa réserve de Coronado, pour ma part j'avais eu la présence d'esprit de sauvegarder le manuscrit de mon journal intime, sobrement intitulé Mémoires d'un GSH.

    Note 1 : tout Coronado étant unique, ce nom royal ne prend jamais de S. ( Signé : le Chef )

    Note 2 : en toute simplicité les initiales GSH signifient Génie Supérieur de l'Humanité. ( Signé : Agent Chad ).

    INTERLUDE

    C'était l'heure des grandes décisions. Le Chef alluma un Coronado :

    • Agent Chad, la situation est grave, je compte sur vous et vos deux fins limiers pour nous récupérer un repaire indétectable, un antre indécelable, dans lequel nous serons aussi à l'aise que deux piranhas en eaux troubles. Pour ma part je rentre à la maison, ce monde ensauvagé a besoin de calme et de méditation.

    Un agent du SSR chargé d'une mission difficile n'a pas une seconde à perdre. J'avisai presto subito une terrasse de café et après avoir commandé une bouteille de bourbon j'entrepris de motiver la piétaille :

      • Les chiens vous avez entendu ce que désire le Chef, mettez-vous en piste tout de suite, dans deux heures, je vous veux au rapport ici même, action !

      • Ouah ! Ouah ! Molossito piaffait d'impatience !

      • Ouah ! Molossa connaissait la vie, elle se contenta d'un oui approbatif sans emphase, elle huma l'air par trois fois, posa sa truffe au sol et démarra, Molossito la contemplait avec admiration, il hissa sa queue en panache tel un oriflamme et suivit sa mère adoptive en toute confiance.

    PETIT DIALOGUE PSEUDO-PLATONICIEN

    Même attablé à la terrasse d'un troquet, un agent du SSR est sans cesse à l'affut, par expérience il sait que si vous ne courez pas après les problèmes, ils arrivent tout seuls sans qu'on ait besoin de les appeler. Le gars avait une tête sympa, genre un peu bobo-hippie, tandis qu'il traversait la rue je remarquai que la pâleur de son teint seyait à merveille à ses tatouages sur ses avant-bras. Arborait un T-shirt Neil Young. L'avait sûrement terminé un gros pétard depuis pas très longtemps car il se contrôlait pour ne pas trop zigzaguer sur la chaussée. Se laissa tomber – plutôt qu'il ne s'assit - lourdement sur une des chaises de ma table.

      • B'jour ! Scuse-moi ! Et sans rien demander il enfila mon verre de bourbon, illico il s'en resservit un deuxième qu'il se versa dans l'œsophage aussi sec !

      • Ah ! Ah ! Je vois que vous êtes un amateur de bourbon !

      • Non pas du tout, avec ma copine l'on boit surtout du thé au jasmin, mais là j'avais besoin d'un remontant, et hop il en avala un troisième sans transiger.

      • Je comprends, votre copine s'est tirée avec le voisin !

      • Pas du tout, elle n'y est pour rien, c'est la faute de Charlie Watts !

      • C'était votre batteur préféré, une triste nouvelle oui, il est mort et enterré depuis huit jours, que voulez-vous ce sont les meilleurs qui partent les premiers !

      • Non !

      • Philosophiquement vous n'êtes pas d'accord, vous supputez que les imbéciles peuvent mourir avant les autres. Vous n'avez certainement pas tout à fait tort, votre point de vue est défendable quoique si l'on suit les enseignements de Berkeley l'on puisse toutefois en déduire que chacun juge du réel selon sa seule approche...

      • Non !

      • Vous n'êtes donc pas un adepte de Berkeley, logiquement vous pensez qu'il existe une réalité, somme toute objective, indépendante de notre Moi, je dois donc vous classer parmi les matérialistes brevetés !

      • Non !

      • Là, franchement je suis dans l'impasse – commençait à m'agacer l'espèce de Neil Young de pacotille – si je vous suis...

      • Non !

      • Non quoi ! Expliquez-vous !

      • Il n'est pas mort !

      • Berkeley, si en 1754 !

      • Non ! Foutez-moi la paix avec votre Berkeley, je parle de Charlie Watts ! C'est lui qui n'est pas mort !

      • Vous savez, on disait la même chose d'Elvis !

      • Oui je sais, mais Charlie Watts, il n'est pas mort...

      • Pas mort, pas mort... me coupait la chique cet abruti !

      • Non pas mort, je viens de le croiser dans la rue !

      • Impossible, un sosie, un fan qui s'est habillé à l'identique, en hommage...

      • Non puisque je vous répète qu'il n'est pas mort ! Oh puis vous m'agacez, vous êtes un esprit obtus, et hop il termina la bouteille au goulot, se leva en titubant et repartit d'une démarche saccadée !

      • L'est pas frais votre zèbre, l'a dû charger la mule toute la nuit, c'était le garçon diligent qui de sa propre initiative se hâtait de m'apporter une deuxième bouteille.

      • En plus il prétendait qu'il venait de voir Charlie Wats ! Attention vous avez failli laisser tomber votre plateau ! Un fou, ou alors il a inventé cette blague pour boire gratos !

      • Ça alors ! ( J'ai cru qu'il allait me faire une crise cardiaque et tomber raide mort sur mon guéridon ) Vous n'allez pas me croire, monsieur, mais aux infos sur France- Inter ils ont signalé un cas similaire en Auvergne !

    Mon portable sonna. C'était le Chef :

      • Impossible de fumer un Coronado tranquille dans ce pays. Je sors de l'Elysée, on m'a appelé d'urgence, z'étaient tout gentils, m'ont ouvert une ligne de crédit longue comme un TGV, une drôle d'affaire sur le paletot.

      • Je vois Chef, un truc qui brille à la manière d'un million de watts !

      • Exactement Agent Chad, à force de me fréquenter vous parvenez à émettre des hypothèses qui tiennent la route ! Je suppose que vous n'êtes pas allé plus loin que le premier café, et que vous attendez les chiens, j'arrive dans une demi-heure le temps de voler une Lamborghini.

      • Bien Chef, je vous attends !

    Les chiens survinrent à fond de train alors que le Chef arrêtait la Lamborghini devant la terrasse, à leurs yeux pétillants je compris qu'ils avaient déniché la perle rare, mais le Chef ne voulut rien savoir.

      • On vérifiera plus tard, zou, les cabots sur la banquette arrière en vitesse – ils ne se firent pas prier – agent Chad, prenez le volant !

      • Oui Chef, où allons-nous au juste ?

      • En Auvergne !

    ( A suivre... )

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 523 : KR'TNT ! 523 : SANFORD CLARK / PARLOR SNAKES / PETER STUART ( + HEADLESS HORSEMEN ) / KYLE CRAFT

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 523

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    30 / 09 / 2021

     

    SANFORD CLARK / PARLOR SNAKES

    PETER STUART ( + HEADLESS HORSEMEN )

    KYLE-CRAFT

     

    Walking in the Sanford, Clark

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    L’immensément peu connu Sanford Clark vient de casser sa pipe en bois, aussi allons-nous lui rendre un petit hommage. Il ne laisse pas grand-chose, mais la postérité préfère parfois la qualité à la quantité. Toute sa réputation repose sur un hit composé par Lee Hazlewood, «The Fool» et enregistré dans le trou du cul des Amériques, à Phoenix, Arizona, là où Hazlewood officiait et là où Totor est venu apprendre le métier d’ingé-son.

    À l’époque où Sanford Clark débarque dans le biz, Elvis règne sans partage. Sanford Clark est l’un des rares à ne pas vouloir faire du Elvis. Comme Tonton Leon, Dwight Twilley et Jimmy Webb, Sanford Clark est un Okie. Originaire de Tulsa, il veille à conserver sa personnalité. Son copain d’école s’appelle Al Casey. C’est Al qui branche Lee sur Sanford. Lee va le voir chanter dans un club et flashe. Clark quelle claque ! Le côté fascinant de cette histoire, c’est que Lee Hazlewood choisit Ramsey’s Recorders, un studio de Phoenix aussi rudimentaire que celui de Sam Phillips à Memphis : même intuition de la chambre d’écho, même qualité du slapback. Même après qu’il eut connu le succès à Los Angeles et s’être associé en 1957 avec Lester Sill, Lee a continué d’aller enregistrer chez Ramsey’s Recorders à Phoenix.

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    ( Sanford Clarck + Al Casey + Lee Hazelwood+ Duane Eddy )

    Il y eut nous dit-on 100 takes de «The Fool» avant que Lee ne soit satisfait. Avec ce hit, Sanford Clark se situait entre Elvis et Cash, avec un fort parfum Sun. Sur sa Gretsch Country Club, Al Casey reprenait un guitar lick d’Hubert Sumlin, celui de «Smokestack Lightning». Al l’avoue humblement, il aimait tellement ce riff qu’il ne pouvait s’empêcher de le pomper.

    Puis comme les autres, Sanford est parti en tournée avec tous les cracks de l’époque - Gene Vincent was strange, he had a lot of problems : booze, women, pills. Jerry Lee was crazy. Carl was a nice guy... drunk all the time. We all stayed drunk all the time - Puis la vie a suivi son cours, Dot Records - Dot qui veut faire de Sanford Clark un nouveau Par Boone, mais Sanford ne veut pas - puis Jamie Records, puis Hollywood et d’autres choses : entre 1967 et 1969, Sanford enregistre sur le label de Lee, LHI, mais le big time espéré ne vient pas. Cash comme Elvis furent sans doute mieux drivés car ils goûtèrent en leur temps au big time. Dans les années 70, Sanford construisait des maisons pour vivre. Il savait tout faire, depuis les fondations jusqu’au toit. Il tenta un retour dans les années 80 avec Al et Lee, mais ça n’a pas marché. Alors il est parti s’installer en Louisiane, là où était née Marsha, sa femme.

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    On retrouve tous les cuts de They Call Me Country (paru en 1968) sur la petite compile Bear Shades qui d’ailleurs reprend la pochette de The Return Of The Fool dont on va causer à la suite. Pour tous les amateurs de son américain, Bear est la providence, un peu comme Ace en Angleterre. Bear pousse généralement le bouchon jusqu’à aller reconstituer des carrières entières avec des coffrets pour lesquels on n’hésite pas à se ruiner. Tu mets le nez là-dedans et t’es baisé. Les coffrets Jerry Lee, Sun Records, Carl Perkins, Johnny Burnette, Bob Luman, Fats Domino, Freddie King, Sleepy LaBeef, Ricky Nelson sont indispensables. Et d’autres encore. Parce qu’ils sont extraordinairement documentés et tout est remastérisé, c’est-à-dire qu’on est chaque fois au maximum des possibilités du son. Bear ajoute du jus au slap de Sun pourtant déjà parfait.

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    Quand ils n’ont pas assez de matière, ils font des petites compiles, comme c’est le cas pour Sanford Clark. Shades démarre en mode pépère western rockab avec «Better Go Home» et ça monte vite en puissance avec un «Step Aside» bien slappé derrière les oreilles. Ces mecs avaient un sens aigu de l’art original, le slap. «Step Aside» est du rockab pur - Step aside/ You’re standing in my way - Sanford Clark chante à la normalité, mais le beat derrière, c’est du pur step aside. Puis il va chercher avec «(They Call Me) Country» le deep American sound, Sanford Clark pourrait bien être le chanteur définitif, down down down. Puis s’enchaînent deux merveilles inexorables, «Shades» et «The Fool». Il rentre dans le lard du rockab avec une élégance sidérante. L’accompagnement fout bien le souk. Même quand il vire country, Sanford Clark reste élégant. Il allie voix de rêve et présence, il chante tous ses cuts au deepy deep, on le voit encore prendre «It’s Nothing To Me» derrière le son, going to the bar, et il secoue le cocotier de la country avec «Calling All Hearts». Quand il ne roule pas au deepy deep, il roule au doux du doux, ce qui au fond revient au même. On donnerait son père et sa mère en échange d’une merveille comme «Streets Of San Francisco». On voit arriver un crin-crin sur des chefs-d’œuvre de country-rock comme «Oh Julie» et «Mother Texas». Il fait aussi une version du «Movin’ On» de Johnny Horton et ça se termine avec le «Nine Pound Hammer» de Merle Travis, pur jus de pulsatif rockab.

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    Il existe une autre compile Bear qu’on peut aussi acheter les yeux fermés : The Fool, parue en 1992. Trente-quatre cuts et pas le moindre déchet. Rien qu’avec la version originale de «The Fool», on est comblé, car voilà un solide rockab émaillé d’atermoiements de hand up coulés sur le velours de l’estomac et l’indicible Sanford Clark se balade sur l’haricot du lucky guy. Tout aussi savamment rockab, voici «Lonesome For A Letter» et «I Don’t Care». Sanford Clark caresse le rockab dans le sens du poil. Comme tous ses collègues, il va perdre le rockab pour passer au rock’n’roll et pouf sur qui on retombe ? Sur «Nine Pound Hammer», pas de stand-up mais du heavy rock que Blaine Cartwright a forcément écouté. Plutôt que de heavy rock, on pourrait parler du heavy génie de Sanford Clark. Retour au wild jive avec «Ooo Baby», mais sans stand-up. Chaque fois, Sanford Clark crée son monde, il chante ses cuts à lui tout seul, il amène «A Cheat» à la menace de Gene Vincent pour en faire une solide merveille - She was a cheat - Chaque fois, ça passe comme une lettre à la poste, même les cuts plus sirupeux. Ce démon de Sandord Clark teste tout. On assiste au retour du slap dans «Love Charms» et on entend l’infernal Al Casey gratter sa gratte sur «Modern Romance». Avec «The Man Who Made An Angel Cry», Sanford Clark fait de la country gothique, un filon que va exploiter Johnny Cash. C’est exactement le même son. Sanford Clark rentre toujours dans le chant par la voix, il est le singer absolutiste, il résonne profondément. Son «Swanee River Rock» est imbattable, il cumule en permanence la fantastique allure et la fabuleuse présence. Il faut s’habituer à cette idée. Il faut s’habituer à l’extrême classe de cet artiste. Il fait son Elvis avec «A Cheat», pas de problème, il fait ce qu’il veut de sa voix. «Sing ‘Em Some Blues» sonne comme un hit légendaire. Tout ce qu’il entreprend est beau, comme ce «Still As The Night» - Still as the night/ Cold as the wind - Il rentre dans le lard des cuts avec insolence, à la voix de charme, comme avec «I Can’t Help It», un groove élastique qui dépasse les bornes. Voix + swing, c’est gagné d’avance. Son «Bad Luck» se situe à la croisée de Bo Diddley et de Buddy Holly. Assez sauvage et extraordinairement bien foutu. Sanford Clark taille sa route, il remonte le courant comme un saumon royal. Al Casey reclaque un solo dans «New Kind Of Fool». Al ? C’est la bête !

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    Et puis les fans de Sanford Clark écouteront aussi The Return Of The Fool paru en 1968 sur le petit label de Lee, LHI Records. Bon alors attention c’est album de country, et si on n’aime pas trop la country, c’est mal barré, même si comme on l’a déjà dit ou laissé entendre, Sanford Clark chante comme un dieu. Rien de plus paisible que cet album, à l’image de la pochette, d’ailleurs, avec un Sanford en fondu sur un mur de bois, c’est très américain, ce truc-là. Il chante «The Black Widow Spider» au velours de l’estomac, avec ce démon d’Al Casey en filigrane. C’est d’ailleurs l’album des filigranes. Pochette comme son, le folky-folkah est en filigrane dans la country et la pop en filigrane dans le folky folkah. On entend des notes de basse bien rondes dans «Berthany Ann», mais Sanford Clark ne changera pas de cap. La country ne lui fait pas peur. En B, on échappe le temps d’une chanson à la country avec «A Woman’s Disgrace», un groove d’intérêt général bien foutu, avec un Al Casey derrière posté en franc-tireur.

    Signé : Cazengler, Sandy Donc !

    Sandford Clark. Disparu le 4 juillet 2021

    Sanford Clark. The Fool. Bear Family Records 1992

    Sanford Clark. Shades. Bear Family Records 1993

    Sanford Clark. The Return Of The Fool. LHI Records 1968

     

    Crawling King Snakes

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    Excellente surprise que ce set des Parlor Snakes au petit festival de la Friche Julien. Comme tout le monde, on les a déjà vus plusieurs fois en première partie de groupes anglais ou américains, mais comme on aime à le répéter, on vient rarement pour les premières parties, sauf s’il s’agit de King Khan & BBQ (Nuits de l’Alligator) ou des Demolition Doll Rods inexplicablement balancés en première partie des Black Keys dans un vieux concert évreutin à l’Abordage (le monde à l’envers !). Rien n’est pire pour un petit groupe que de devoir jouer en première partie. Souvent, devant un maigre public, avec des gens qui retournent au bar au bout de deux morceaux. Il faut avoir un moral d’acier. On ne souhaiterait ça à personne, pas même à son pire ennemi.

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    Cette fois les Parlor Snakes jouent en milieu d’affiche et c’est bien, après Mustang et avant Maxwell Farrington, bon positionnement, d’autant que leur réputation a continué de grandir et qu’ils ont déjà enregistré trois albums, ce qui comme on dit, leur donne de la bouteille. La petite chanteuse blonde a considérablement évolué, ce qui pouvait passer à une époque pour un manque de confiance en soi a complètement disparu au profit d’une fantastique présence. Même sa voix semble avoir gagné en puissance, elle danse énormément et c’est toujours bien, toujours dans le ton, elle tapote en plus sur un petit keyboard, et ça lui donne de la contenance. Elle peut se montrer assez spectaculaire, elle va chercher des effets, comme la chanteuse des Love-Me Nots ou encore Jake Caveliere des Lords Of Altamont, elle n’hésite pas à tomber à genoux et à secouer les cheveux. Elle est extrêmement bien entourée, section rythmique à toute éprouve, sobre mais bien badaboum quand il le faut et elle partage le Snake power avec un guitariste pour le moins excellent, Peter Krzynowek, un adepte de la virée sidérale, un fondu du fondant psyché, il a l’air de rien comme ça avec sa demi-caisse Gibson, mais quand il décide de partir en vrille, rien ne l’arrête.

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    Il a une technique de jeu extrêmement dépouillée, ce n’est pas le genre de mec à tomber à genoux en faisant des grimaces, non, il reste bien campé sur ses deux pattes et veille au grain, car en fait tout le son repose sur lui, et du son, il en sort à la pelle. C’est très impressionnant, on les sent bien en place et prêts à remplir des salles. Pourvu qu’on leur laisse la tête d’affiche ! Ils ont fait leurs preuves et comme on dit dans le monde du travail, gravi les échelons, alors bon vent les Parlor Snakes !

    Le truc qui frappe, c’est la qualité des échos. Tous les échos s’accordent à dire : «Parlor Snakes, ouais c’est vraiment bien !». Ce qui est parfaitement exact. Tout est en place, le son, le show, les climats, comme le montre leur troisième album paru en 2019, Disaster Serenades.

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    Dès l’ouverture de bal, ils tapent dans le big atmospherix avec un «Darkness Rises» bien monté en neige. C’est tellement bien foutu qu’on est un peu obligés de les prendre au sérieux, ce qui n’est pas toujours facile. Ce genre de chose doit se faire naturellement, ce qui est ici le cas, elle fond sur le chant comme l’aigle sur la musaraigne et c’est copieusement arrosé de power chords et enfoncé à coups de stomp. L’autre big hit est le «Frenquency» qui boucle à la fois l’album et le set. Tout le son est de sortie, ça joue à la disto fuzz de la fin du monde, elle flatte bien le beat et le guitar slinger fait des étincelles, superbe smurge de Snakes, c’est compressé dans l’expression du désir, elle revient par vagues, c’est extrêmement tendancieux, émaillé de coups du sort, quelle belle explosion ! Peter Krzynowek fait aussi des étincelles dans «Das Meer», un cut qui a un sacré goût de revienzy, ce mec fait le son des Snakes, il est très avancé dans les sciences soniques, son riffing est une horreur définitive, il croise bien le fer avec les descentes de basse au fond de la poudrière, ils jouent ça à deux, mais on voit bien se dessiner la silhouette du guitar hero dans la fumée.

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    Le bassman vole le show dans «Marc Bolan’s 5th Dream» et avec le morceau titre, on voit Eugénie se battre contre vents et marées. Ce mélange de lady power et de trash power est stupéfiant, Peter Krzynowek ramonerait même les savoyards ! Il barde le cut de son jusqu’à l’ultraïque et tout est complètement overwhelmed. On voit aussi «End Of Love» monter en puissance, Eugénie monte au cœur du power. Ce groupe assure bien sa continuité.

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    L’album précédent vaut lui aussi son pesant d’écailles de serpent, notamment «The Ritual» qu’ils jouent aussi sur scène, dernier cut de l’album, quasi-glam. Eugénie monte sur la barricade et comme Gavroche, elle claque sa chique. Balèze car monté sur un stomp, Peter Krzynowek rapplique au note à note et elle repart sur le stomp, effet superbe, avec des chœurs de mecs d’outre-tombe. L’autre big hit de l’album s’appelle «Always You», ils repartent à fond la caisse, comme on dit sur les circuits de course automobile, elle est fameuse, elle balance bien sa chique, it’s always you ! D’ailleurs, dès le «We Are The Moon» d’ouverture de bal, elle se met en pétard. Peter Krzynowek embarque le cut en enfer, donc ça nous convient, on est là pour ça. D’ailleurs le cut suivant s’appelle «Here Comes The Hell», simple coïncidence ? Va-t-en savoir !

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    Si on attend des Snakes des choses sérieuses, les voilà. Le mec prend le pouvoir et passe au heavy gaga. Fière allure ! Eugénie rentre dans le chant à la suite et elle arrache tout ce qu’elle peut. Du coup, ça fait dresser l’oreille. Tout est bien énervé sur cet album et le son reste puissant, de bout en bout. Elle est assez héroïque car on la voit se balader dans le big atmosphérix avec un mélange de candeur et d’assurance qui doit être salué. C’est Peter Krzynowek qui calibre «Sure Shot», avec elle juste derrière. Les Snakes n’ont pas de mains, donc difficile de leur serrer la pince pour les remercier, mais l’intention est là. Long live the snakes !

    Signé : Cazengler, Poubelle snake

    Parlor Snakes. La Friche Lucien. Rouen (76). 12 septembre 2021

    Parlor Snakes. Parlor Snakes. Double Legs Records 2015

    Parlor Snakes. Disaster Serenades. Hold On Music 2019

     

    Inside the goldmine

    - La dynastie du Stuart

     

    De toutes celles qui faisaient le tapin porte de Clichy, elle était la plus sexy. Petite, brune, un peu typée, elle portait toujours une robe assez courte. L’idéal pour les passes dans les bagnoles. Elle se pointait sur les Maréchaux vers minuit, l’heure d’affluence. Comme ses copines, elle assistait à l’interminable défilé de voitures en maraude. Tous ces hommes seuls roulaient au pas, et baissaient la vitre pour demander le tarif. Ils le connaissaient, bien sûr, mais c’était une façon d’entrer en contact et de dominer une certaine forme de timidité, car les putes peuvent parfois intimider. Surtout lorsqu’elles sont jolies ou qu’elles ouvrent leur manteau pour monter des seins extraordinaires. Des seins dont tous ces hommes n’osent même pas rêver dans leur pauvre vie sans éclat. La petite pute brune en voyait même certains repasser plusieurs fois, comme s’ils faisaient leur marché et qu’ils hésitaient. Pour la plupart, ils affichaient des trognes d’obsédés sexuels, beaucoup de chauves et de gros quadras, dans d’immondes bagnoles de banlieusards. Si les putes intimidaient, ces types-là par contre foutaient carrément la trouille, car ils puaient frustration sexuelle. C’était dans le regard. Des regards de tarés à la Crumb. En les voyant, elle se disait qu’il fallait quand même avoir le cœur bien accroché pour aller sucer ces sales porcs. Mais bon, un billet de cinquante, c’est un billet de cinquante. Une Twingo s’arrêta. Le mec n’avait pas l’air très clair. Il était passé deux ou trois fois. Il la fit monter. Elle lui indiqua un coin tranquille dans une rue avoisinante. «Là-bas, au fond de l’impasse...». Entre la pipe et l’amour, il avait cette fois-ci choisi l’amour, bien qu’il ne fût pas en état. Trop défoncé. Il coupa le contact et mit la main sur sa cuisse. Elle se laissa faire. Il remonta jusqu’en haut de la cuisse et fut surpris d’y trouver une petite bite en érection. Pour masquer son trouble, il lui demanda comment elle s’appelait et elle répondit Marie.

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    L’ancêtre de Peter Stuart s’appelait aussi Marie, mais elle connut un destin beaucoup plus tragique puisqu’elle fut décapitée. Pour des amateurs de gaga éclairé, Stuart est un nom familier puisqu’il fut dans les années 80 le bassman des Tryfles puis des Headless Horsemen.

    Dans une trépidante introduction à l’histoire des Headless Horsemen, Jeff Cuyubamba rappelle que ce groupe jouait un rôle actif dans la scène gaga de Manhattan. Le haut lieu de cette scène s’appelait The Dive, un club où s’illustraient notamment les Fleshtones et les Vipers. L’origine des Headless est toute bête : en 1985, Elan Portnoy et Ira Elliott rentrent épuisés d’une tournée européenne avec les Fuzztones et ils décident de quitter le groupe. Ils contactent Peter Stuart qui à l’époque joue dans les Tryfles et lui proposent de monter les Headless Horsemen. Et voilà le travail.

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    On ne prend pas l’album sans titre des Tryfles à la légère. Pourquoi ? Parce que Peter Stuart y joue de la basse. Peter y roule pour nous. On le voit remonter le courant dans «In The End» et ramener son bassmatic au premier plan, alors ça devient excellent, la basse broute bien la motte du cut. Cette délicieuse impression se confirme avec «Yourself To Blame» et un «It’s All Wrong» très garage sixties, mais plus dans le riffing que dans le bassmatic. On tombe ensuite sur une énormité : «See No More», tapée au stomp. Bien sûr Peter nous pointe ce stomp au bassmatic. Des orages grondent sur son manche. C’est un bassman complètement génial. Alors évidemment, on saute sur la B et qu’y trouve-t-on ? «What A Way To Die»» joué une fois encore au grondé de basse avec cette incroyable profondeur que pouvait atteindre le garage new-yorkais. «When I See That Guy» sonne terriblement gaga, mais on parle ici d’un gaga de basse pure. Peter Stuart fait planer la menace sur le riffing urbain. S’ensuit un «Heads I Win» chanté sale à la Van Morrison et tellement inspiré !

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    Il faut aussi écouter ce fascinant «Lust» dévoré de l’intérieur par le bassmatic. Pourtant alerte et jumpy, le cut s’enroule comme un snake autour du tronc et s’en va vriller un solo de carcasse. Ils terminent avec un «Should’ve Done Me Wrong» digne des Byrds. Envoûtement garanti. N’ayons pas peur des mots et baptisons si vous le voulez bien Peter Stuart de bassman génial.

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    Il effectue son grand retour l’année suivante avec les Headless Horsemen et l’album Can’t Help But Shake. Il a recouvert sa basse Hofner d’une peau de guépard. Pas de problème : les Headless Horsemen jouent un gaga new-yorkais parfait. Ils ont un vrai son. On sent une énorme présence dès le morceau titre d’ouverture de bal. Stuart est là avec son bassmatic dévorant. C’est un bonheur que de voir Elan Portnoy partir en maraude de killer solo. Ça joue au picking dans «Bitter Heart». Fabuleuse énergie ! Ils tâtent du psyché avec «Her Only Friend», mais de façon straight et sensible. On salue la qualité de leur power-pop («Just Yesterday») et «I See The Truth» tape dans l’esprit 13th Floor, même ambiance, et soudain, Elan Portnoy part en vrille de fuzz. On se croirait dans «Rollercoaster» ! Ils restent dans l’élégance avec «It’s All Away» et la B va éclore au soleil avec un «Same Old Thing» bardé de jolies harmoniques intestines. Ils développent une extraordinaire vélocité dans «Not Today». Ça change tout et c’est bardé de coups d’harmo magique, comme au temps des early Yardbirds, même genre d’exubérance, avec en prime un chant un peu insalubre. «Any Port In A Storm» se montre encore une fois digne des Byrds. Tout est joué à la guitare véloce sur cette B inspirée et bénie des dieux. «She Knows Who» n’échappe pas à la règle. Vélocité et invention sont les deux mamelles des Horsemen. «She Knows Who» grouille de solos flash. Elan Portnoy bourre bien sa dinde. Ils finissent en mode brasier avec «Cellar Dwellar», un hit gaga new-yorkais qui s’inscrit dans la meilleure tradition. Peter Stuart y explose tout.

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    En fouinant dans ses archives, Peter Stuart a déterré des Demos et des Rarities des Headless Horsemen. L’album s’appelle Yesterday’s Numbers et franchement, il vaut le détour. On retrouve l’imparable bassmatic de Peter Stuart dès «Can’t Help But Shake». Il y joue la meilleure des sourdines panthère. Les Who furent certainement la plus grosse influence des Headless Horsemen, ce que confirme «Glow Girl», un inédit des Who qu’on trouve sur Odds & Sods. Les Headless le jouent avec toute la désirabilité de l’expectitude, en mode full bloom. Avec son côté psyché dévoyé, «Any Port In The Storm» sonne encore comme un hommage aux Who, d’autant que les harmonies vocales sont parfaitement délurées. Tiens, encore un cut des Who : «Armenia City In The Sky», tiré de The Who Sell Out, certainement l’un des cuts les moins accessibles des Who. Les Headless sont très forts : ils enchaînent trois Whoisheries coup sur coup. Tout y est, il ne manque rien, ni le power des chœurs, ni les clameurs grandioses, ni le heavy bass drive. Attention à leur version de «Leavin’ Here» ! Bon d’accord les Birds sont passés par là avant, mais les Headless font honneur à ce vieux coucou signé Holland Dozier Holland. Bassmatiqueur cannibale, Peter Stuart le dévore tout cru. En B, on va bien se régaler avec «See You Again», très psyché, bien situé dans la lignée des early Byrds, avec un son fabuleusement visité par les esprits. On entend le bassmatic de Peter Stuart cavaler dans la pampa. Mais attention, le coup de génie arrive. Il s’agit d’une reprise magistrale du «Bad Boy» de Larry Williams. Le bassmatic porte le destin du cut, en sourdine et en profondeur. Son de rêve. Peter Stuart joue là des gammes ardentes. Il atteint le sommet du genre. C’est un bonheur que de l’entendre croiser les solos envenimés d’Elan Portnoy. Stuart rôde partout sous la surface du son, il joue de millions de notes dévorantes, il crée une tension énorme. Ils font aussi un belle reprise du «Good Times» des Easybeats. C’est dire si ces New-Yorkais avaient le bec fin.

    Signé : Cazengler, Piteux Stuart

    Tryfles. The Tryfles. Midnight Records 1986

    Headless Horsemen. Can’t Help But Shake. Resonance 1987

    Headless Horsemen. Yesterday’s Numbers. Demos & Rarities. Dangerhouse Skylab 2018

     

    L’avenir du rock

    - Que le grand Craft me croque

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    Les mecs d’une radio locale ont la bonne idée d’inviter l’avenir du rock pour l’interviewer.

    — Soyez le bienvenu dans notre émission, avenir du rock. Est-il vrai que vous n’avez jamais vu un médecin ?

    — Jamais ! Pourquoi verrais-je un médecin, puisque je suis un concept ? Soyez gentil, posez-moi des questions intéressantes.

    — On vous a vu cracher sur la tombe de Pandemic. Faut-il voir ce manque de respect comme l’expression de votre vraie nature ?

    — Que voulez-vous dire par vraie nature ?

    — L’anarchie, le rébellion...

    — Ha ha ha, j’en étais sûr... Vous me faites marrer ! Toujours les mêmes clichés... J’ai craché sur la tombe de Pandemic parce qu’il était con et je ne supporte pas les cons. Celui-là a battu tous les records, c’est aussi la raison pour laquelle je ne le craignais pas...

    — Alors qui craignez-vous, avenir du rock ?

    — Ni Dieu ni le diable. Même pas le vieillissement des générations. Au contraire, celles qui vont disparaître vont laisser la place à d’autres, c’est un peu comme les forêts, elles existeront encore longtemps après que les poètes et les bûcherons aient disparu. Et cette idée me réjouit à un point que vous n’imaginez pas. Des tas de kids vont monter des groupes et enregistrer d’excellents disques.

    — Voulez-vous citer un nom pour nos auditeurs ?

    — Kyle Craft !

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    En effet, l’avenir du rock ne s’est pas fourré le doigt dans l’œil : ce Showboat Honey paru en 2019 est une drôle de révélation. Vive Le Rock fut le seul canard à signaler sa parution, et la kro fut tellement élogieuse qu’on lança aussitôt un grappin sur l’album pour monter à l’abordage. Il va falloir désormais compter avec Kyle Craft. Il est capable de grande présence et chante avec un sens aigu de la décadence, ce qui pour un Louisiana boy est un peu surprenant. Apparemment il serait réinstallé à Portland, Oregon. Un autre détail pique bien la curiosité : son look. Il trimbale un look à la Jeffrey Lee Pierce, ou à la Ty Segall, c’est comme on veut, mais what a look ! Il nous embarque dès le «Broken Mirror Pose» d’ouverture de bal et se montre l’héritier des grands hermaphrodites avec «O! Lucky Hand». C’est même complètement inespéré. Dans «2 Ugly 4 NY», des gros paquets d’accords l’envoient déraper dans les virages. Il déclenche une énorme pop craze, on entend en fond de trame les accords du «Should I Stay Or Should I Go» des Clash. Effet garanti, même quand on n’aime pas trop les Clash. Et voilà qu’il nous sort une pure pépite pop avec «Blackhole Joyride». Il fait du Bowie élégiaque, façon «Life On Mars». Il vise de toute évidence l’explosion du super-stardom, il en a les épaules et le power. Il tape dans le pathos du Rock’n’Roll Suicide pour «Deathwish Blue» et poursuit son festival d’excellence avec «Blood In The Water», mais il s’agit ici d’une excellence éhontée, bien sûr. Comme Scott Walker et Bowie, ce mec est dans la chanson. Il charge «Buzzkill Caterwaul» de toutes les audaces possibles, ce démon de Kyle crafte son craftmanship, ça vire au big drive de guitar God et là, on s’incline devant le whacking du solo de guitare. Tu suivrais Kyle Craft jusqu’en enfer, rien qu’avec «Sunday Driver». Il a tout, la voix et les chansons. Et le power destructeur. Ce mec nous accompagne jusqu’à la sortie avec «Johnny (Free & Easy)» qu’il chante au sucre de glam de la Louisiane, puis avec l’excellent «She’s Lily Riptide», rempli de son à ras-bord. Comme CC Adcock, Kyle Craft est doté du pouvoir suprême : une présence inexorable.

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    Kyle Craft apparaît en gros plan sur la pochette de son premier album paru en 2016, Dolls Of Highland. Ce portrait est d’ailleurs le seul document du digi. Pour le reste, débrouille-toi avec la musique. Le point fort de l’album est l’«Eye Of A Hurricane» d’ouverture de bal, un cut très early Bowie. Kyle Craft est dans l’ambition compositale, il déploie ses ailes, soutenu par une belle orchestration. Il dispose d’un soutien considérable. Mais le niveau de l’album est inférieur à celui de Showboat Honey. Les compos peinent à jouir, il faut attendre «Black Mary» pour voir Kyle Craft honorer sa pop, comme l’époux honore l’épouse, il la prend à la hussarde et Black Mary adore ça, elle adore le shagging de Kyle, oooh Kyle ! «Pentecost» sonne aussi comme un coup du sort et vire très vite à l’énormité. Il bourre le mou de son songwriting de pulsatif, on se croirait chez Ziggy. Justement, voici le morceau titre qui sonne assez glam - We used to dance/ All nite - Il entre dans le glam comme chez lui, il est d’une crédibilité à toute épreuve, il mélange même le glam à la country, c’est quasiment une exclusivité craftienne. Ce mec s’accommode bien de ses cuts, il sait se rendre indispensable, même si la teneur compositale manque de fer. Ce genre de carence ne pardonne généralement pas. Il compense en battant ses œufs en neige. Il se montre un brin dylanesque avec «Gloom Girl» et fait de l’Americana de la Nouvelle Orleans avec «Future Midcity Massacre».

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    Tout aussi passionnant, voilà Full Circle Nightmare, paru en 2018. On entre dans cet album comme on entre dans le salon de la pochette : des gens assis ou debout papotent, toute une faune interlope occupe l’espace et au milieu, assis face à une brune fatale se tient Kyle Craft en costard blanc. Il s’est teint les cheveux en brun. Il propose dix chansons extrêmement sophistiquées. C’est à la fois du rock et pas du rock, il vise une certaine forme de décadence mais avec du son et une vraie voix, comme le firent jadis des groupes comme Gay Dad ou les Everyothers, mais il lui arrive aussi de sonner comme Bowie. Il chante par exemple son «Fever Dream Girl» par dessus la jambe, accompagné par un riffing hargneux, un peu comme si Mott The Hoople s’émancipait avec un chant de traviole. Il fait un «Exile Rag» qui pourrait sortir tout droit d’Exile, avec ses coups de slide et son côté downhome de Nellcôte, l’occasion pour lui de tester le country rock décadent, notion d’une grande modernité. Il est certain que les Stones ne sont jamais allés aussi loin dans le ciel d’un cut. Kyle Craft sort toujours vainqueur, surtout quand il fait son Ziggy. Ce mec sent bon la rock star. Sur son morceau titre, il sonne comme Eno accompagné par les Wildhearts. Kyle Craft est un artiste complètement imprévisible. Il reprend la suite des grands décadents comme Jobriath, il monte bien l’ambiance d’«Heartbreak Junky» en neige, ça ne demande qu’à exploser, comme jadis chez les Everyothers. On se sent comme plongé dans un phénomène : Kyle Craft n’a pas de hits, il n’a que des chansons et un son énorme. Son «Belmont (One Trick Pony)» sent bon le glam des temps modernes, le solo prend feu et Craft revient dans la braise des chœurs au I can take you. L’album est véritablement à l’image de ce salon qu’on examine inlassablement, cet endroit mystérieux qu’on dirait conçu par David Lynch et peuplé de gens mystérieux, de jolies femmes et de zonards distingués. «Fake Magic Angel» monte vite en température, le fantôme de Ziggy se manifeste via la voix de Craft, un Craft qui ne cherche pas le hit mais le feel Stardust, le power glam extrêmement évolué. Il termine cet album envoûtant avec «Gold Calf Moan», un bouquet final à la Scott Walker qui va se coller au plafond comme une vieille carte de France.

    Signé : Cazengler, Kyle Cra-Cra

    Kyle Craft. Dolls Of Highland. Sub Pop 2016

    Kyle Craft. Full Circle Nightmare. Sub Pop 2018

    Kyle Craft. Showboat Honey. Sub Pop 2019