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  • CHRONIQUES DE POURPRE 520 : KR'TNT ! 520 : TIM BOGERT / NEON ANIMAL / BETTY HARRIS / DAN SARTAIN / SHARYN McCRUMB / RURAL SINGERS / JUKE JOINTS BAND QUARTET / JIM MORRISON / ROLLING STONES / RAGTIME

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

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    LIVRAISON 520

    A ROCKLIT PRODUCTION

    SINCE 2009

    FB : KR'TNT KR'TNT

    09 / 09 / 2021

     

    TIM BOGERT / NEON ANIMAL

    BETTY HARRIS / DAN SARTAIN

    SHARYN McCRUMB / RURAL SINGERS

    JUKE JOINTS BAND QUARTET

    JIM MORRISON / ROLLING STONES

    RAGTIME

     

    Bogert back (to where you one belonged)

    - Part Two

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    L’histoire de Tim Bogert s’étend sur cinquante ans. Sa durée correspond en gros à celle de l’histoire du rock. Non seulement Timmy fut toujours à la pointe du progrès, mais il réussit à partager avec James Jamerson, la couronne de roi du bassmatic américain. Si à une certaine époque, disons en 1967 ou 1968 on écoutait le Vanilla Fudge, c’était surtout pour entendre ronfler la basse de Timmy. Jack Bruce, John Entwistle et Timmy sont à l’origine de nombreuses vocations de bassistes.

    Manque de pot, la seule fois où on a pu voir le Vanilla Fudge sur scène (au Divan du Monde en 2014), un certain Pete Bremy remplaçait Timmy dans le groupe. Mais les trois autres Vanilla étaient en rendez-vous et quel rendez-vous ! On aurait cru voir des vampires, tout de noir vêtus, aussi chevelus qu’en 1967, mais le moindre cheveu blanc, et pas la moindre trace non plus de baisse de régime, ils enfilent les hot blasts comme des perles, «Ticket To Ride», «Some Velvet Morning», «Season of The Witch», «Take Me For A Little While», «Eleanor Rigby», «Bang Bang», «People Get Ready» et «Shotgun». Une pétaudière épouvantable. Un mystère aussi épais que celui de Toutankamon. Mais comment font ces mecs pour jouer aussi fort et aussi bien cinquante ans après leur âge d’or ? This is the Vanilla Fudge baby, et on n’ose même pas imaginer ce que serait devenue cette pétaudière avec Timmy sur scène. Dès le début, ces New-yorkais mettaient un point d’honneur à sonner comme des titans. Ils inventaient le rock titanesque dont vont s’inspirer des gens comme Dave Wyndorf ou Jaz Coleman.

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    On retrouve leur cover extatique de «Ticket To Ride» sur leur premier album sans titre, Vanilla Fudge, paru en 1967 sur ATCO. Ils battaient aussi en neige du Kilimandjaro une reprise du «Take Me For A Little While» de Dusty chérie, alors ça montait, ça montait et soudain Timmy stoppait tout d’un gigantic break de basse. S’ils reprenaient le «She’s Not There» des Zombies, c’était surtout pour se livrer à quelques dérives expérimentales, une manie que Timmy n’allait plus cesser de développer. En B, ils tapaient dans les Supremes avec «You Keep Me Hanging On», version suprême noyée d’orgue et de gras double que Timmy venait bombarder de notes de basse. Et là on a compris : Timmy allait devenir LE bassman le plus aventureux des Amériques, aussi aventureux que l’était Jeff Beck sur sa guitare. En 1967, Timmy portait des lunettes à montures d’écaille, comme celles de Woody Allen, et il allait tout au long de son histoire conserver ce look de binoclard, avec les cheveux un peu plus longs. Il allait aussi former avec Carmine Appice l’une des meilleures sections rythmiques de l’histoire du rock. Ce n’est pas un hasard si Jeff Beck enregistre un album avec eux.

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    Avec les deux albums suivants, Renaissance et The Beat Goes On, le Fudge allait prendre des risques inconsidérés. Ils viraient un peu prog et semblaient s’égarer dans le son. On ne sauvait qu’un seul cut sur Renaissance : «That’s What Makes A Man» et en B, Vinnie Martell tentait de sauver «Faceless People» en grattant du gras sur sa Les Paul.

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    The Beat Goes On sonnait comme l’album des premiers de la classe. Ils tapaient dans «Hound Dog», les Beatles et «The Beat Goes On» de Sonny & Cher, mais tout cela était découpé en rondelles de saucisson pour un résultat baroque et tragiquement anti-commercial. En fait, ils proposaient une histoire de la musique à travers les âges, passant du ragtime des années 30 aux élans classiques de «La Lettre À Élise», dont visiblement Mark Stein était fan. Le Fudge pouvait TOUT jouer. Et mieux que quiconque. Mais ce n’était pas ce qu’on attendait d’eux. On voulait de la viande. Du shuffle fumant et du gros gras double. Du rock de titans.

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    Il allait arriver avec Near The Beginning. C’est là qu’on trouve «Shotgun», l’archétype du rock des titans, avec ce chaos de bassmatic, ce shuffle hugolien, ce gras double, ce pounding de galère phénicienne et ces chœurs extravagants qui s’en vont télescoper le bassmatic en folie de Timmy. «Shotgun» est une source inépuisable d’explosivité, d’hystérie collective et de relances indécentes. C’est l’apanage du Fudge. S’il fallait emmener un seul morceau du Fudge sur l’île déserte, ce serait «Shotgun». C’est aussi sur cet album qu’on trouve la cover du fameux «Some Velvet Morning» de Lee Hazlewood. Bienvenue au paradis sur terre, le Fudge plonge Lee dans un bain d’excellence. Cette mer de nappes d’orgue s’ouvre comme la Mer Rouge pour laisser passer le dogme qui s’en va rejoindre les cimes. Avec cette version, le Fudge atteint l’extrême clarté de la pureté. La voix de Mark Stein se réduit à sa plus simple expression : un filet harmonique ténu et douceâtre.

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    Paru en 1969, leur dernier album s’appelait Rock &Roll. Rien qu’avec la pochette et ce titre en Futura ultra-bold rouge sur fond blanc, on croyait tenir en main le plus gros disque de rock américain de tous les temps. Au dos, on les voyait tous les quatre photographiés sous des néons, une scène qu’on croyait sortie d’un bad trip d’Abel Ferrara. Et pouf, Timmy commençait par secouer le cocotier de «Need Love», il recréait son cher empire du chaos et bien sûr ça screamait dans tous les coins. Mais la suite de l’album retombait comme un soufflé. Malgré son soul-punk blow in the face, son big blast de bass dans le bide et son harsh break down in the guts, «Street Walking Woman» allait perdre son âme dans des accalmies. Ces enfoirés jouaient avec nos nerfs. Ils sauvaient leur B avec une reprise héroïque de «The Windmills Of Your Mind», une compo géniale de Michel Legrand, monstrueusement bien chantée par Mark Stein, grand amateur de moulins devant l’éternel. À travers ça, le Fudge nous faisait bien comprendre qu’il ne recherchait pas le succès commercial, oh la la pas du tout. Ils n’avaient de goût que pour l’explosivité et le télescopage. Sur tous les cuts de l’album, ce démon de Timmy veillait à claquer des trilles de notes en permanence.

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    Avant de devenir une glace à la vanille, Mark, Timmy et Vinnie (Carmine n’était pas encore là) s’appelaient les Pigeons. Les fans connaissent cet album de reprises paru en 1973 sur lequel on trouve «Midnight Hour» (version swing), «Upset The People» (Charles & Inez Foxx) et «Mustang Sally» (summum de la décontraction).

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    Paru en 1984, Mystery est l’album de la première reformation du Fudge. C’est une catastrophe. Son bien propre sur lui, limite diskö. L’époque veut ça. On ne sauve qu’un seul cut, la reprise du «Walk On By» de Burt, rendu célèbre par Dionne Warwick. On y retrouve le soutien logistique qui fit la grandeur du Fudge.

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    Le groupe se reforme une deuxième fois en 2004 et nous balance un brillant album intitulé The Return. Bill Pascali remplace Mark Stein au chant et à l’orgue. On retrouve le légendaire power du groupe dès «Ain’t That Peculiar» et la flash guitar de Vinnie Martell. Pour ce retour en force, ils rejouent les reprises de leurs débuts, avec encore plus de punch, comme si c’était possible ! «You Keep Me Hanging On» monte vite en température alchimique, l’énormité Motown se transmute en énormité à la vanille. Ah si Paracelse pouvait voir ça ! La mélodie des Supremes reçoit des coups de boutoir. On croise aussi une version dévastatrice de «Shotgun». Bill Pascali la prend au raw d’under the belt. Retour au rock des titans. Ils lèvent des vagues géantes de shuffle. Ils dégagent les bronches des dieux. Et ils donnent le coup de grâce avec «Take Me For A Little While», ce heavy Motown sound qui est la marque jaune du groupe. Génie à l’état pur. C’est au-delà du langage. Ils lâchent aussi une version définitive de «Good Lovin’», il y coule des solos de lave, c’est l’archétype du hit ultime et asphyxiant. Cette version de «Need Love» sonne comme une déclaration de guerre totale, sans aucun espoir de retour à la paix.

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    Les fans du Fudge connaissent aussi cet album live enregistré en Allemagne, Good Good Rockin’. Bill Pascali remplace Mark Stein et Teddy Rondinelli Vinnie Martell. C’est donc une moitié de Fudge. Carmine et Timmy préservent le nom, comme l’ont fait Russell Hunter et Duncan Sanderson pour les Pink Fairies, ou Billy Talbot et Ralph Molina pour Crazy Horse. Cet album live permet de renouer avec l’urgence sonique d’antan. Souvenons-nous que ces princes de la démesure mirent à bas bien des basiliques. D’entrée de jeu, «Good Good Lovin’» défonce la rondelle des annales. Comme Blue Cheer avec leur album live enregistré au Japon, le demi-Fudge nous plonge dans la fournaise. Avec «Take Me For A Little While» et «Shotgun», on est rôti comme une merguez oubliée sur un barboque. Ils sont encore plus pharaoniques que le roi. Timmy et Carmine défoncent tout sur leur passage. Ils fondent les grumeaux, ils rasent les montagnes. L’ange Pascali pose sa voix au sommet d’une machine de guerre, certainement la plus puissante du monde. Avec ces mecs-là, tout n’est que luxure, clash et volupté. Ils plongent comme des crabes ivres de liberté dans la bassine d’huile bouillante. Ils se rient de tout, surtout des métaphores. On les croit grillés dans l’huile, mais non, ils nagent ouvertement, ils font des brasses expiatoires dont la mesure échappe à toute logique. Bill Pascali descend à la cave chercher son guttural. Et pour «Shotgun», Carmine ramène son beat d’Odin et tout s’écroule. Ce punk blast n’existe pas ailleurs, inutile de perdre ton temps à chercher. Carmine le vital blaste ses fûts dans une chaleur d’étuve. «Shotgun» s’élève comme une masse impérieuse, comme l’un des plus gros cataplasmes de l’histoire du rock. S’il est un cut à la fois mirifique et épique, c’est bien «Shotgun». Timmy envoie des giclées dans tous les coins, ça n’en finit plus d’exploser. Puis ils lancent un nouveau raid kamikaze sur «She’s Not There», et là, désolé d’avoir à le dire ainsi, ça devient indécent de puissance voluptueuse. Dommage que les cuts soient si longs - six à huit minutes - mais n’est-ce pas le temps qu’il faut à un monstre pour sortir de sa torpeur ? Difficile de répondre à ça, car très peu de gens peuvent témoigner. Une fois le monstre réveillé, il chope sa proie dans la seconde.

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    En 2007, la formation originale du Fudge entrait en studio pour enregistrer Out Through The In Door, un tribute album à Led Zep. En bon titans, ils font une version titanesque d’«Immigrant Song». Le «Ramble On» qui suit n’est pas bon, mais bons princes, ils le transforment en groove énorme. Mark Stein envoie des nappes qui balayent tout. Il traîne le petit sucre d’orge de Led Zep par les cheveux jusqu’au sommet de la Soul. Une fois de plus, le miracle s’accomplit : la Soul blanche se fond dans le grand rock américain. Difficile de faire mieux. Ils doivent être les seuls à opérer à cette altitude. On s’en souvient, «Dazed and Confused» est l’un des sommets du premier Led Zep. Mark Stein le tient par la barbichette. Timmy coule un énorme bronze de basse. «Dazed and Confused» sonne comme un chef-d’œuvre prodigieusement désespéré. Mais Mark Stein ne cherche pas à faire son Plant. Il vise le punch. Et puis voilà qu’arrive le fameux pont où Jimmy Page joue de l’archet. Ensuite la machine se remet en route, sauf que chez le Fudge, la machine est une machine de guerre capable de rivaliser avec les Famous Flames ou le Family Stone de Sly. Rien que pour ce redémarrage de folie, l’album vaut d’être rapatrié. L’autre sommet du Led Zep 1, c’est bien sûr «Baby I’m Gonna Leave You», un cut si parfait qu’il est intouchable. Mais pas intouchable pour Mark Stein qui prend doucement son envol. Il sait qu’il s’attaque à un morceau parfait, il ne grimpe pas dans les aigus. Il reste bien au sol. Il chauffe à sa façon. Comme il dispose d’une voix de grand décideur, aucun couplet ne peut lui résister. Un solo de guitare donne le signal de l’envolée, mais le hurlement attendu brille par son absence. La version reste épaisse, infiniment moins fine que l’original, mais elle a des qualités intrinsèques - walking through the park/ every day ! - Dommage qu’ils n’aient pas tapé dans «Communication Breakdown» ou «Since I’ve Been Loving You». Vinnie Martell prend le chant pour une version cocasse de «Rock’n’Roll». Il monte très haut pour retrouver le chant hurlé de Robert Plant - Houllière ! Houillère ! - C’est la bande-son de Germinal. La version est solide, pleine de vox et d’Hammond. «Your Time Is Gonna Come» vient aussi du premier Led Zep. Cette reprise est une bénédiction. Mark Stein y tortille son chant de manière subversive. Il en fait un gospel dantesque et la grande machine de guerre se remet en route. Basse en folie, nappes d’orgue, démolition doll beat, ces gens-là n’ont plus rien d’humain.

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    Le dernier album du Fudge s’appelle Spirit Of 67 et paraît en 2015. Ils nous refont le coup de l’album de reprises. Ils sont certainement le meilleur groupe de reprises du monde, et ils savent choisir les morceaux. La preuve ? «I Heard It Through The Grapevine» qui vire à l’énormité d’entrée de jeu. Stein noie ça d’orgue. Carmine tend bien le beat. Nos vieux héros tapent dans les vieux hits des sixties pour en faire des montagnes effarantes et le vieux Vinnie part en solo. Ils tapent aussi dans l’«I Can See For Miles» des Who. Ils le tremblent à outrance et le noient dans une purée d’orgue dévastatrice. Puis ils tapent dans le «Break On Through (To The Other Side)» des Doors, mais ils ne peuvent pas les surpasser, car c’est impossible. La version du Fudge est trop arty, trop orientalisée. Vinnie sauve le cut de la faillite avec un solo fabuleux. Sais-tu que Vinnie Martell n’est jamais cité dans les classements des 10 meilleurs guitaristes de rock ? Les gens préfèrent Clapton, Brian May et David Gilmour, alors t’as qu’à voir. Le Fudge tape ensuite dans le vieux «Tracks Of My Tears» de Smokey Robinson et en fait de la charpie de heavy Soul. C’est eux qui ont inventé ce genre très particulier. S’ensuit une reprise terrible d’«I’m A Believer» qu’ils traitent à la heavyness apoplectique. C’est plombé comme un ciel d’orage. Impossible d’échapper à la colère de dieux. La mélodie appelle au secours. Stein la noie dans ses nappes et Carmine lui brise les reins. Ah les brutes ! Et ce n’est pas fini, car Vinnie part en solo fantôme. Ils tapent aussi dans «Gimme Some Lovin’». Ça leur va comme un gant. Vinnie chante ça d’une petite voix de nez, avec une sorte de prégnance intrinsèque - Awite, uh - Les copains le suivent dans la brèche et enfournent le souffle d’une déflagration nucléaire. C’est là que Vinnie part en solo coulant, fuyant, hors du temps, killer oui, mais à la revoyure du no way out. Ces mecs ont toujours eu le génie du son. Ils sont dans l’implacabilité des choses. Ils tapent aussi dans Buffalo Springfied avec «For What It’s Worth», idéal pour le heavy pathos à la petite semaine. Il y a des gens qui adorent ça. En plus c’est embarqué sur le tard par des dynamiques extraordinaires. Ah pour ça, on peut leur faire confiance. Ils finissent avec un «Ruby Tuesday» bombardé au heavy sound, pas de surprise, et une version superbe d’«A Whiter Shade Of Pale». Le Fudge plonge avec délectation dans le dandysme britannique de vestes brodées et de moustaches poudrées. Il faut voir tout le son qu’ils ramènent, des tonnes de son ! Du coup, ça s’élève et ça s’arrache du sol. Ils vont trop loin. Gary Brooker serait pétrifié à l’écoute de cette horreur grandiloquente. Le Fudge blaste le refrain au turbo-compresseur et Mark Stein envoie de gigantesques nappes de shuffle qui noient celles de Matthew Fisher. Quand le Fudge débarque en ville, les classiques s’enfuient en courant.

    Lorsque s’achève la premier époque du Fudge en 1969 avec l’album Rock &Roll, Timmy et Carmine décident de monter le premier d’une longue série de super-groupes : Cactus.

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    Si tu collectionnes les grands albums de rock américain, n’oublie surtout pas le premier Cactus. Cette bombe atomique s’appelle tout bêtement Cactus et fut larguée en 1970. Diable, comme on a pu la vénérer cette petite bombe. Pas de pire démarrage que celui de Carmine dans «Parchman Farm». Appelons ça le beurre infernal. Il bat l’imbattable. Et l’ex-Detroit Wheels Jim McCarty coule littéralement de source. Ils sont tous les quatre terrifiants de power. Avec Cactus et Motörhead, on a fait le tour. Hélas, ils abîment leur bal d’A avec deux horreurs et sauvent les meubles in-extremis avec «You Can’t Judge A Book By The Cover». Fantastique fourvoiement, c’est chauffé à l’harmo avec des fous derrière, et Rusty fait son rintintin, ils sont mille fois plus incendiaires que ne le fut jamais Led Zep. Peut-on rêver meilleure giclée dans l’œil ? Non. Le petit préféré se trouve en ouverture du bal de B : «Let Me Swim», amené au tah tah poum Carminé et vite riffé par McCarty, le tout télescopé par Timmy et ses tiguilis de bas de manche, alors oui, c’est l’apanage du cheval blanc, le boogie américain le plus dévastateur qu’il soit permis d’imaginer, allumé à l’Oh yeah Rustyque, pas de meilleur boogie down ici bas. On voit même Timmy partir à contre-courant du solo de guitare. C’est d’une rare puissance trismégiste. Dans «No Need To Worry», McCarty fait son Jimmy Page, il joue au volubilisme vertigineux, perché à la note de revoyure. Ils tapent ensuite «Oleo» au heavy boogie rock de Cactus overdrive. Ils font le show tous les quatre, chacun dans son coin et tous ensemble, comme les Who, avec au cœur de la fournaise un solo de basse de Timmy qui vaut tout l’or du Rhin. Ils terminent avec la bonne grosse ambiance de «Feel So Good». McCarty sort des accords jazz incendiaires qui secouent les colonnes du temple, c’est le roi du heavy shaking de sonic blast et les démons cornus et poilus qui l’accompagnent ne font qu’aggraver les choses. It’s awite !

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    L’année suivante paraît Restrictions. On les cherche partout les restrictions, mais il n’y en a pas. Timmy embarque le moreau titre au glou-glou de bas de manche. Ça chante au pousse-toi-de-là-que-je-m’y-mette et McCarty part en vadrouille, alors que font les autres ? Ils tambourinent à la folie Méricourt. Voilà en gros ce qui se passe sur un album de Cactus. Ils rajoutent en plus des dynamiques de chœurs traînards, alors t’as qu’à voir. En 1971, ces mecs étaient les rois du monde. Leurs descentes d’organes sont terrifiantes. McCarty prend feu et Timmy dérape dans des flaques de chœurs, c’est un moment d’éternité. Il faut bien se rendre à l’évidence : Cactus est l’un des gangs les plus violents d’Amérique. Leurs explosions de chœurs sont stupéfiantes. On y décèle des échos de Jack Bruce dans Cream, «Tales Of Brave Ulysses» ou «Swlabr». Aw my Gawd, quel big bang ! Cart + Timmy + Carmine, ça ne pardonne pas. McCarty joue à la vie à la mort, poursuivi par Timmy et Carmine. Ils attaquent leur B avec «Evil». Timmy le pulse au bubblegum de bassmatic. Cette fois, il vole le show. Il joue aussi en contrefort des accords vinaigrés de Cart dans «Sweet Sixteen» qui vole le show à son tour, il joue à l’insistance du paramedic. Et voilà un «Bag Drag» contrebalancé dans un bourbier de heavy boogie down. Cart démolit ça à coups de revienzy oh-riffique - Oh what a drag - et Rusty chante à l’argh arrache, aw what a baaad drag !

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    Malgré sa pochette qui ne ressemble à rien, One Way Or Another est un superbe album. En 1971, «Big Mama Boogie Pt 1 & 2» frappa bien les imaginations. Cactus amenait ça au boogie d’harmo, dans l’esprit Little Walter et ça virait Deep Southern shuffle. Puis ils embarquaient le Pt2 au Cactus stomp et là, attention à Boogie Mama ! L’autre point chaud de l’album s’appelle «Rock’n’Roll Children». Ils étaient sur le pont tous les quatre et développaient vite leur business. Timmy se baladait dans le son avec une liberté totale, il incrémentait des notes et encapsulait ses triplettes de Belleville. En gros, il broutait la motte du son. C’est lui qui raflait encore la mise avec le morceau titre en B. Carmine et lui terminaient l’album de façon explosive avec cette espèce de funk-rock à la Cactus. Comme le Vanilla Fudge, Cactus était un phénomène unique. Ils tartinaient du pathos de dynamiques et avaient avec Rusty un excellent shouter. Timmy bâtissait en permanence un empire dans le son. Rusty Day chantait «Long Tall Sally» en criant comme une folle. Il méritait franchement d’être enfermé. Mais les autres ne valaient pas mieux : Carmine tapait comme un sourd et Timmy roulait tout dans sa farine. «Hometown Bust» nous permettait enfin de comprendre une chose essentielle : ces quatre mecs savaient enfoncer un clou dans un crâne. Tout sur cet album tient bien la route. Beaucoup trop bien.

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    Comme le Rooster a tourné avec Cactus aux États-Unis, Timmy et Carmine on repéré Frenchie. Et le jour où il leur faut remplacer Rusty Day, ils font appel à lui. Frenchie rejoint donc Cactus en 1972 pour enregistrer Ot ‘N’ Sweaty. Un nommé Werner Fritzschings remplace le mighty Jim McCarty et dès le «Swim» d’ouverture de bal d’A, on se reprend une giclée dans l’œil. Le Werner en question est bon, mais pas aussi bon que Cart. Bon, alors les voilà repartis dans leur boogie hot & sweaty, c’est très cousu de fil blanc, pas de surprise. On perd un peu la niaque du premier Cactus qui était on s’en souvient un petit chef-d’œuvre bombastique. Le cut de Frenchie qui ouvre le bal de la B est très intéressant. Il s’appelle «Bad Stuff» et sonne très Jeff Beck Group. C’est un beat têtu comme une bourrique qui va son chemin de Bad Stuff, hey ! On se calera l’estomac avec un «Bedroom Mazurka» bien joué, monté sur un joli beat pulsatif et chanté à l’Anglaise. C’est dingue ce que Frenchie amène dans le jus de Cactus. On croirait entendre les Faces avec la folie du team Appice/Boggert en sur-couche. Excellent ! Frenchie montre encore les dents avec «Telling You». Il se fond idéalement dans le Cactus.

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    Pendant que Timmy & Carmine font les cons dans Cactus, Mark Stein monte Boomerang pour enregistrer quelques belles pièces de heavyness. Dès «Juke» on est saisi par la puissance démoniaque du groupe. Le cut se noie dans les bonnes vieilles guitares seventies et Mark Stein tient tout ça à l’orgue. Stein ne stipule pas, il joue. Il passe ensuite au balladif avec «Fisherman». Eh oui, Mark Stein va au balladif comme d’autres vont aux putes. Il sait admirablement bien gérer un balladif. Il en comprend l’essence et la distance. C’est un excellent maraudeur. On ne se lasse pas d’entendre sa voix écarlate pleine d’échos du soleil couchant. Mark Stein est un soul man à la new-yorkaise, toujours dressé on the fringe of chaos. «Hard Times» confirme l’excellence de l’album. C’est plein d’allant, teinté de folk et tapissé de shuffle d’orgue. Avec «Mockingbird», il invente la heavyness des enfers du paradis. C’est le son dont rêvent tous les romantiques en haillons. On se croirait presque chez le Fudge, mais il manque les télescopages de Timmy et les coulis de Vinnie Martell. Encore une perle noire avec «Cynthia Ferver» : on y entend un solo malin comme un crocodile du Nil. Pure merveille que ce dernier cut qui s’appelle «The Peddler». C’est onctueux et bardé de son, de ponts et de dons. Ça n’en finit plus d’exacerber les notules. Le nommé Rameriz part en coulée de solo et obtient les faveurs du géant Stein, le maestro vanillé, capitaine de l’un des groupes phares de l’âge d’or du rock américain. Oui, ils savent dépiauter l’arbalète, ils savent ériger un bye bye d’hymne de Peddler.

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    Lorsque s’achève la première époque de Cactus, Timmy et Carmine s’acoquinent avec le meilleur guitariste de rock anglais, Jeff Beck. L’album qu’enregistrent Beck Bogert & Appice en 1973 n’a pas de titre. Pas non plus de pochette. On les voit tous les trois au dos, heureusement. Il est important de savoir que Don Nix produit l’album. C’est en gros le même cas de figure qu’avec West Bruce Laing : un album de surdoués en forme de pétaudière, un sabbat dont les acteurs ne seraient pas des sorcières mais des fous géniaux. Il faut entendre Timmy se balader dans le son de «Lady». On croit tous que Jeff Beck est le virtuose, mais non, c’est Timmy. Il pétarade et il télescope, il joue dans tous les coins et dans tous les sens, il fout le souk dans la médina. Le chant évoque celui de Jack Bruce. C’est Carmine qui chante. Il chante aussi l’«Oh To Love You» qui suit. Les harmonies vocales sont dignes de celles du White Album, c’est dire si. Une vraie merveille. Et puis voilà la première bombe : une cover de «Superstition» que chante Timmy. Version heavy et délectable, farcie de power comme une dinde de Noël. Non, il n’existe décidément pas de meilleure section rythmique sur cette terre. C’est monté aux harmonies vocales et bombardé au bassmatic invétéré. Jeff Beck joue comme Jimi Hendrix au Vietnam, il arrose la jungle de napalm. En B, ils passent en mode Southern rock avec «Why Should I Care» que chante encore Timmy. Puis avec «Lose Myself With You», ils glissent dans une excellence qui n’en finit plus d’exceller. C’est encore plus fin que le Fudge. Timmy chante ça au chat perché. Un juste équilibre semble s’installer entre les trois Béhémoths. Nouveau shoot d’exemplarité du power trio avec «Livin’ Alone», joué au meilleur boogie blast de super bowl. Quel festin de power ! Il faut voir comme leur beat balance bien, il semble même élastique, quasi-caoutchouteux, comme une bite au printemps, alors pour Jeff c’est du gâteau. «I’m So Proud» confirme la tendance globale, celle d’une qualité d’album exceptionnelle. On comprend que ces trois-là se soient acoquinés. Et d’ailleurs, chaque fois qu’on retrouvera le team Timmy/Carmine ce sera la même chose : qualité d’album exceptionnelle. On l’a vu avec Vanilla Fudge, Cactus et dans tous les plans que Timmy va monter dans l’avenir.

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    Trente-cinq ans après Ot ‘N’ Sweaty, Cactus refait surface avec Cactus V. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’il s’agit d’une bombe atomique. Et ce dès «Doing Time», amené au heavy boogie down. Cart hante le son. Le chanteur s’appelle Jimmy Kunes et, comme le disent si élégamment les Anglais, he sings his ass off. Voilà du big sound de non-retour, celui dont rêvent toutes les générations de rockers de banlieue. Aw, il faut voir le furet Cart partir en killer goguette. On dirait qu’il a fait ça toute sa vie, alors schlouf ! C’est claqué au plus haut niveau de l’état. Quand un mec comme Cart ouvre le bal au heavy riff, c’est du gâteau pour le chanteur. Jimmy Kunes chante son «Muscle & Soul» à la belle insidieuse, she knocked me flat, on veut bien te croire, Kunes, et ce démon de Cart part en solo greasy, en shoot supérieur de sleazy bang, il traîne bien ses notes dans la boue. Et Timmy dans tout ça ? Oh il est juste derrière, il joue ses atonalités dans un coin. S’ensuit un «Cactus Music» bien embarqué pour Cythère. Timmy hoquette derrière et va fureter dans ses triplettes de bas de manche. Cactus serait donc le groupe de rock le plus powerful d’Amérique ? Oui, sans aucune doute, avec Vanilla Fudge. Ce qui ne surprendra personne, vu qu’ils ont la même section rythmique. On ne se lasse pas de voir ce démon de Cart partir en vrille de non-retour, il est dans l’énergie de la vague, comme le fut avant lui Jimi Hendrix, il crée du jus en jouant, c’est très spectaculaire. Il repart même une deuxième fois. Cart fait le show dans tous les cuts, il se balade dans le boogie d’harmo de «The Groover» comme un affreux virtuose sans foi ni loi. C’est simple : on attend autant de sauvagerie de la part de Cart que de celle de Ron Asheton. Ils sont de la même école : Detroit. On voit encore Cart planer comme un vampire au dessus de «High In The City» et il revole un show déjà bien volé avec le heavy blues de «Day For Night». Il faut dire que Cart a du pot d’avoir Carmine et Timmy derrière. Voilà donc le big heavy blues de Cactus. Cart craque ses notes à la bloblotte, c’est magnifique. En matière de fast boogie blast, ils n’ont pas perdu la main, comme le montre «Living For Today». Ils sont incapables de la moindre retenue. Par moments, Kunes gueule un peu et mord le trait, dommage. C’est Cart qui fait le son. Il fonce en permanence. Il nous fait la grâce d’un killer solo flash dans «Electric Blue», heavy on the rocks comme un Martini de coyote. Ah les vrilles de Cart, on n’en finirait plus de les célébrer ! Cart rôde dans le son comme un requin en maraude, pendant que Carmine bat tribal - you are the singer, you are the song - et Cart part en vrille de suraigu d’accès total, il vrille à la renverse dans un abîme sonique. Cet album n’en finit plus d’exceller. Retour à la big heavyness avec «Part Of The Game», somebody help me ! Ils nous plongent dans le chaos du heavy blues de l’ère psychédélique et c’est fameux ! Une vraie merveille arachnéenne, pleine de climats changeants, gorgée de venin sonique, Carmine tente de juguler les tubulures, mais c’est compliqué, alors il bat à la folie et ça devient la pire des énormités qui se puisse imaginer ici bas. Et tout explose à nouveau avec «Gone Train Gone». Ce délicieux chanteur qu’est Kunes s’écroule dans les flammes, Carmine et Timmy sont les dieux du feu. Cactus n’est rien d’autre qu’un ramassis de dingoïdes faramineux. Ils terminent cet album somptueux avec «Jazzed» qui sonne comme un défi. Eh oui, ils se mettent à jazzer, ils bouffent le jazz à leur façon. Cart jettent les dés du jazz, il est écœurant d’aisance et du coup, Timmy et Carmine chopent le mythe du jazz-rock et le clouent tout sanguinolent à la porte de l’église. Voilà le travail.

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    L’histoire de Cactus ne s’arrête pas là. Le groupe refait surface en 2016 avec Black Dawn. On y retrouve l’excellent Jimmy Kunes. Timmy ne joue pas sur cet ultime Cactus, un certain Peter Berry le remplace. Donc on l’écoutera principalement pour Cart.

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    Par contre, Timmy est bien sur l’excellent Cactus Live, un concert filmé New York en 2007 et donc dispo sur DVD. On ne peut pas se lasser de revoir ces mecs jouer : on a longtemps considéré Cactus comme des bourrins, mais c’est une erreur, ils sont la suite logique du Vanilla Fudge et des Detroit Wheels, rien à voir avec les bourrins du hard. Comme Motörhead, la presse a voulu en faire un groupe de hard. C’est exactement le même malentendu. Ni Cactus ni Motörhead n’ont jamais trempé dans le hard. Ce sont des groupes de power rock, ce qui n’a rien à voir et certainement les meilleurs du genre. On le comprend mieux quand on voit Cart faire son Béhémot sur sa Les Paul noire, Carmine exploser d’ultra-présence subterranean et le vieux pépère Timmy claquer ses microdots des dix doigts. La vieille démesure du Vanilla Fudge est toujours là, minus l’orgue Hammond. Timmy continue de pulvériser ses volées de notes à la croisée des chemins, pas ceux de Vinnie Martell, mais ceux de Cart. Et bien sûr, l’excellent Jimmy Kunes chante son ass off. C’est le seul chanteur américain qui puisse égaler Rod The Mod. Il fait même le con avec son pied de micro comme le fit jadis Rod The Mob, au temps des bas-fonds de Chicago. Kunes se montre même plus juteux que Rusty Day sur «Let Me Swim», un Swim idéal pour ce batteur des galères qu’est Carmine, wow, il faut le voir battre à la lourde, il passe à la cadence d’éperonnage. Dans le feu de l’action, l’excellent Jimmy Kunnes amène un jus considérable à cette machine infernale. Grâce à lui, Cactus tient toujours debout, depuis la mort de Rusty Day. Ils dédicacent d’ailleurs «One Way Or Another» au pauvre Rusty Day qui, tu t’en souviens, fut abattu de plusieurs rafales de mitraillette lors d’un bad deal de dope. Cette fois, les choses avaient vraiment mal tourné. Mais bon, Cactus continue et c’est un bonheur pour l’œil que de voir jouer Timmy les jambes écartées, comme un vétéran de toutes les guerres. Cart mène le bal des vampires, comme il le fait depuis quarante ans. Idem pour Timmy qui joue la carte de l’ultra-présence. Cart fout le feu à tout, à l’immeuble, à la plaine, rien de nouveau, en fait, lui et Timmy occupent tout l’espace, but after all, c’est Cactus. Cart revient inlassablement, il traîne dans le son à la note dégueulasse, toujours en contrepoint du bassmatic aléatoire de Timmy, qu’on appelle aussi l’aventurier de la basse perdue. Ils pourraient très bien virer hard ou prog, mais non, ça reste du Cactus emblématique. Leur intégrité est intacte. Ils sont intouchables. Dans «Muscle & Soul», Cart prend l’un ces killer solos dont il a le secret, grimaçant comme un diable de grimoire. Il fourbit avec Timmy l’abominable final apocalyptique, Cart le fusille même à la slide, t’as qu’à voir ! C’est dans «Oleo» que Timmy prend son solo de basse. Il joue sur une six cordes et claque tout en harmoniques délétères. Il fait sonner sa basse comme une guitare fuzz. Avec lui, le seul qui sait faire sonner une basse comme une guitare, c’est Jack Bruce, dans un Live At Klook Kleek, au temps du Graham Bond ORGANization. Avec «Evil», ils réveillent tous les démons du That’s evil goin’ on. La bassline de Timmy est un véritable chef-d’œuvre de constructivisme vitupérant. Dommage qu’il y ait ce solo de batterie. Et le festin de son se termine avec «Parchman Farm» et le gimmicking endiablé de Cart. Carmine et Timmy battent la campagne. Pour les plus curieux, un bonus nous montre le groupe dans le backstage : ils jouent deux cuts sur des petits amplis de répète. Carmine bat sur une chaise et l’excellent Jimmy Kunes chante sans micro. Il est important de rappeler que Jimmy Kunes est excellent.

    Signé : Cazengler, Tim Boberk

    Vanilla Fudge. Vanilla Fudge. ATCO Records 1967

    Vanilla Fudge. Renaissance. ATCO Records 1968

    Vanilla Fudge. The Beat Goes On. ATCO Records 1968

    Vanilla Fudge. Rock & Roll. ATCO Records 1969

    Vanilla Fudge. Near The Beginning. ATCO Records 1969

    The Pigeons. While The World Was Eating Vanilla Fudge. Metronome 2001. 1973

    Vanilla Fudge. Mystery. ATCO Records 1984

    Vanilla Fudge. The Return. Worldsound 2003

    Vanilla Fudge. Good Good Rockin’. Music Avenue 2005

    Vanilla Fudge. Out Through The In Door. Escapi Music group 2007

    Vanilla Fudge. Spirit Of 67. Purple Pyramid Records 2015

    Boomerang. Boomerang. RCA 1971

    Beck Bogert & Appice. Epic 1973

    Cactus. Cactus. ATCO Records 1970

    Cactus. Restrictions. ATCO Records 1971

    Cactus. One Way Or Another. ATCO Records 1971

    Cactus. Ot ‘N’ Sweaty. ATCO Records 1972

    Cactus. Cactus V. Escapi Music 2006

    Cactus. Black Dawn. Sunset Blvd Records 2016

    Cactus Live. DVD MVD 2007

     

    L’avenir du rock -

    Le cran des Screw - Part Two

    Comme tous les avenirs, l’avenir du rock n’a ni dieu ni maître. Il vit uniquement selon ses règles et s’adonne à tous les vices. Il adore par dessus tout transgresser. Curieux, gourmand, vénal, il n’est pas l’avenir du rock qu’on imagine, le menton volontaire et les dents d’une éclatante blancheur, non, l’avenir du rock se fond dans le mess around et veille à voir ce qui doit être vu. Il ne se prive d’aucun écart, pourvu qu’il fût jouissif. L’un de ses vices consiste justement à jouir en dehors toute contrainte morale ou esthétique, mais sans se livrer, comme le firent en leur temps les Surréalistes, au rite suranné de l’automatisme psychique de la pensée. L’avenir du rock voit les choses disons plus prosaïquement, il aime à enfiler les cuts comme des culs et à polir en cadence le chinois du beat, il préfère la lie de la terre au lit de la tare, il boit sa coupe plutôt que de battre sa coulpe, il pêche dans le désert plutôt que de prêcher dans un derrière, il préfère s’empêcher de rêver plutôt que de s’épancher en trêves, il libère des gaz plutôt que de gazer des Ibères, il promeut l’excès plutôt que l’accès au meuh, il préfère cent fois donner un gage plutôt que de gager la donne et presser le pas plutôt que de passer après. Il tient surtout à préciser qu’il ne faut pas confondre l’avenir du rock et l’avenir des groupes de rock. Certains groupes n’ont pas d’avenir, mais leur rock peut en avoir un. C’est ça en fait l’avenir du rock.

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    C’est le cas de Bubblegum Screw, un groupe basé à Londres qu’on découvrit en 2014, dans un bar havrais. Bubblegum Screw s’appelle désormais Neon Animal et la parution de leur nouvel album servira en fait de prétexte à saluer la mémoire de Laurent, un compagnon de route disparu en début d’année, qui à l’époque flasha sur les Screw, au point d’aller acheter leur T-shirt après le concert. Rien de moqueur là-dedans, Laurent avait le bec fin et un goût prononcé pour ce genre de groupe qui avait pour double particularité d’être excellent sur scène mais de n’avoir aucun avenir. Nous n’étions tout au plus qu’une dizaine dans le bar. Comme les gens qui étaient là, nous savions que la prog de l’Escale était exceptionnelle, au moins autant que pouvait l’être celle du Ravelin toulousain, au temps de Gildas. Alors que les toulousains affectionnaient les groupes gaga-punk, l’Escale jetait son dévolu sur la scène glam-punk anglaise.

    Quelle hécatombe, quand on y pense ! Des quatre noms cités, seul le Ravelin a survécu.

    Rien n’est plus excitant qu’un bon groupe de glam-punk. Comme les DeRellas, Kevin K, D-Generation, Silverhead, les Dogs d’Amour, les Hollywood Brats, les Richmond Sluts, les Anglais de Bubblegum Screw se réclament des Dolls : peaux de léopard, yeux soulignés au khôl, tattooos, tignasses en liberté, ceinturons à clous, platform boots, son bien gras, big beat et chœurs d’artichauts. Le chanteur s’appelle Mark Thorn. Il ressemble de façon troublante à David Johansen. Sur scène, il évoque aussi le Jagger de 1965 et l’Iggy de 1969. Il trépigne et arrose de sueur l’unique rangée de spectateurs pétrifiés. On voit rarement un type gesticuler avec autant de hargne sur une scène. Il est tellement surexcité qu’il martyrise le peu d’ustensiles laissés à sa disposition : le micro, le câble de micro et le pied de micro. Il saute, se cabre, hennit, frétille, ahane et s’ébroue. Il fait tout ça très bien dans le feu de l’action, mais ce qu’il fait le mieux, c’est chanter. Il a le même genre d’énergie que David Johansen. Il ne dispose pas du même registre vocal, c’est sûr, mais sa voix tient admirablement la route. Il sait se placer au dessus du chaos des guitares. Il est à la fois dollsien, stoogien et stonien. Franchement on se demande pourquoi ce mec n’est pas déjà en couverture de Rock&Folk. On croise rarement des glamsters de son acabit. Sur scène, il ne porte qu’un gilet en peau de léopard, un jean ultra-moulant qui a du vécu et des boots de sleazer. Voilà pourquoi Laurent flasha.

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    Ce groupe fut tellement maudit, qu’il ne parvint jamais à signer sur un label. Leurs deux albums sont apparemment auto-produits. Jamais pu mettre le grappin sur le premier. Par contre le deuxième était en vente au merch ce soir-là. Il s’appelle Filthy Rich Lolitas et on le recommande chaudement aux amateurs de glam-punk. Beau clin d’œil à Nabokov, «Lolita» est fait pour se glisser dans ta culotte. Le guitariste nommé Zach Rembrandt profite de cette apologie de la nymphette pour passer un solo scintillant. Autre clin d’œil magistral avec «Tura Satana». Comme les Dustaphonics, Mark Thorn et ses amis rendent un bel hommage à la grande Burlesque Queen - Dressed to kill ! Dressed to kill ! - sur fond de boogie-rock chauffé à blanc. Mais l’hommage le plus spectaculaire de cet album est celui qu’ils rendent aux Stooges avec «Play Some Fucking Stooges». Zach Rembrandt a recyclé les paroles les Stooges que nous connaissons tous par cœur - So messed up when she is there/ In my room rock action’s near/ I burn myself on her record sleeve/ And I’m face to face to that guillotine - Il reprend même les riffs stoogiens les plus connus - Aw c’mon - et du coup cet album devient rudement excitant. On s’en goinfre. Le batteur Seb Frey embarque «Second Class Citizen» au beat des forges et ils bricolent tous les quatre l’une de ces fabuleuses montées en température qui font la grandeur de leur set. Seb Frey bat comme un beau diable. Ils jouent aussi «I Wanna Fuck You So Much It Hurts Me» au rentre-dedans - Fuck you, Fuck you ! - Leur «Cannibal Girl» vaut aussi le détour car ils vont loin dans la débauche énergétique. Leurs deux grands hits sont «Glam Rock Doll» et «Rock And Roll Dream». En tous les cas, ce sont les deux cuts qui percutent le plus sur scène - My little glam rock girl ! - C’est embarqué à train d’enfer. Seb Frey bat ça si sec ! Il bat le beurre punk, mais le punk anglais. Et derrière ça braille - See you next rock’n’roll ! - Justement, voilà «Rock And Roll Dream», joué à l’envolée. Ils deviennent assez monstrueux - You better watch out for the rock’n’roll dream/ You don’t have to stay if you don’t like what you hear - Ça sonne presque comme un hit. Héroïque, Zach Rembrandt relance tant qu’il peut.

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    On avait bien apprécié ce groupe sur scène, mais on voyait bien que leur glam-punk n’intéressait pas grand monde. N’étant pas homme à baisser les bras, Mark Thorn vient de remonter Neon Animal. Grâce à Vive le Rock, on apprend qu’il fait paraître un album, Bring Back Rock’n’roll From The Dead. On le rapatrie aussi sec. Bon, alors cet album a ses qualités et ses défauts : ça démarre sur un «I’m Killing Myself» très stoogy, joué à la raw energy. Ils stoogent leurs power-chords jusqu’à l’os et font illusion le temps du cut. Mais le «Spin» qui suit paraît terriblement inutile. Mark Thorn a beau gueuler Spin, ça ne sert à rien, personne n’est là pour l’entendre. Avec le morceau titre, Mark et ses amis se prennent pour les Hellacopters. Aucun espoir d’avenir. C’est même absurde. Quand tu n’as pas de chansons, t’es cuit, c’est aussi bête que ça. Le disk continue de s’enfoncer avec «Kiss Like Dynamite». Qui va aller écouter ça aujourd’hui ? On croit parfois entendre Stiv Bators, ce qui n’est pas franchement un compliment. Ils ressurgissent du néant composital avec «From Hero To Zero». Mark Thorn sonne comme Iggy. C’est joué dans l’esprit du temps d’avant. Ce mec est bon, mais il arrive beaucoup trop tard.

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    Le deuxième album de Neon Animal vient de paraître : Make No Mistake. Même affaire que précédemment : son gras du bide et un Mark Thorn à l’affût, comme un vieil oiseau de proie. Il chante son «Rock’n’Roll War» à l’emphase glam-punk et le bassmatic tient le cut en haleine. L’avantage est qu’on sait tout de suite où on est : sur l’album d’un groupe qui n’a pas d’avenir mais dont le rock est criant de véracité. Mark Thorn ne fait que perpétuer un art, mais il le fait bien. Ses cuts se suivent et se ressemblent, c’est comme dirait l’autre du déjà vu. Et pourtant ils y croient dur comme fer. C’est bardé de son et le solo descend bien sûr en enfer. Leurs cuts sonnent tous comme des belles dégelées. Ils tombent dans tous les panneaux, les uns après les autres. Dans «Rock’n’Roll Suicide», ils multiplient les dégoulinures de solo, mais c’est précisément ce qui fait leur grandeur, l’héroïsme. Ils sont probablement le dernier groupe capable de ce genre d’exaction. Ils ont le mérite d’exister en ces temps de désintégration et ça vaut d’être salué. Si KRTNT ne le fait pas, qui le fera ? Cet album est une collection de clichés intrinsèques, c’est malheureux à dire, mais c’est hélas la vérité, fuck me baby ! Comme le guitariste joue sur une Les Paul, on entend des solos fabuleux. Si on aime la soupe épaisse, on se régale. Il faut se dépêcher d’en profiter, car après eux, il n’y a plus rien. Mark Thorn chante comme un dieu et il se prête avec «Hello LA» au petit jeu du balladif toxique et c’est absolument superbe. Il se pourrait bien qu’«Hello LA» aille tout seul sur l’île déserte. Mark Thorn explose l’Hello. On retrouve le rebondi riffique des Stooges dans «Raquel» et ils jouent leur dernière carte avec un «Rock’n’Roll War Edit» explosif, alors on les suit jusqu’en enfer. Merci Mark Thorn d’avoir croisé notre chemin.

    Signé : Cazengler, l’eusse-tu screw ?

    Bubblegum Screw. Filthy Rich Lolitas. 2014

    Neon Animal. Bring Back Rock’n’roll From The Dead. Neon Animal 2017

    Neon Animal. Make No Mistake. Cargo Records 2020

     

    Inside the goldmine - Betty à risques

    En débarquant sur ce rivage inconnu, Cabretta de Vaca et ses hommes mirent le genou en terre. Ils déclarèrent solennellement ce territoire propriété du très saint roi d’Espagne. Ils se mirent ensuite en route et pénétrèrent dans une forêt extraordinairement antipathique. En homme avisé, Cabretta de Vaca fit se déployer les arquebusiers de part et d’autre de la petite colonne, de façon à protéger ses flancs. Des flèches tirées depuis le haut d’arbres gigantesques transpercèrent quelques gorges espagnoles, mais ne voulant pas mettre l’expédition en péril, Cabretta de Vaca préféra laisser les blessés derrière lui. Croyant pourvoir effrayer les sauvages, il obligea le sacristain de l’expédition a prendre la tête de la colonne en brandissant un crucifix. Comme le sacristain tremblait de peur, Cabretta de Vaca lui fit crever les deux yeux et lui ordonna, en échange de la vie sauve, de marcher tout droit et de réciter des psaumes, ce qu’il fit sans rechigner. Ils marchèrent ainsi pendant des mois, quittant les zones de forêt tropicale pour entrer dans des zones désertiques, puis de zones vallonnées. Ils convertirent quelques tribus indiennes et décimèrent celles qui refusaient d’embrasser le crucifix que brandissait le sacristain aux yeux crevés. Des guides indiens se joignirent à l’expédition. Ils parlaient d’une cité mystérieuse du nom de niou-orlinne. Comme Cabretta de Vaca avait fait crever les yeux du sacristain chargé de tenir le registre de l’expédition, il dut s’en charger lui-même, car aucun de ses hommes ne savait écrire. Ils n’étaient pour la plupart que des soudards. Cabretta de Vaca restait donc sur ses gardes. Sa survie dépendait uniquement de l’impact de son look de séducteur aristocratique aux joues creuses. Ils traversèrent pendant des mois un immense marécage que les Indiens appelaient bayou. Conçu de toute évidence par le diable, le bayou était infesté de monstres carnivores que les indiens appelaient aligâteaux. Ils arrivèrent enfin en vue de niou-orlinne. Les guides étaient affirmatifs. Si, si, señor, niou-orlinne ! Pouet pouet ! Ils entrèrent dans la cité sans rencontrer la moindre résistance. Ils virent des êtres à la peau noire souffler dans des instruments inconnus. Pouet pouet ! La cité était étrangement construite, par carrés de huttes rococo. Cabretta de Vaca et ses hommes hésitaient à massacrer cette population étrangement pacifique. Pouet pouet ! Il demanda aux guides indiens de lui expliquer la signification du Pouet Pouet. Se moquaient-ils du Christ ? Fallait-il en pourfendre quelques douzaines pour donner l’exemple de la foi ? No, no, señor, niou-orlinne ! Pouet pouet ! Cabretta de Vaca sentait la moutarde lui monter au nez. Pouet pouet ! En passant devant l’une des huttes rococo, il aperçut une très belle femme à la peau noire. Elle se tenait face à la lumière du jour, en position de locus solus. Il demanda aux guides quel était son nom. Ils répondirent qu’elle était la quinne de niou-orlinne pouet pouet !

     

    Historiquement, Cabretta de Vaca fut donc le premier à découvrir Betty Harris.

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    Elle avait 19 ans quand elle découvrit Big Maybelle sur scène à l’Apollo Theater. Fascinée par la chanteuse, Betty alla la trouver dans sa loge pour lui demander comment il fallait s’y prendre pour devenir chanteuse de Soul. Big Maybelle la prit sous son aile. Elle l’emmena en tournée pour lui apprendre les rudiments du métier. Big Maybelle présenta un jour Betty à Solomon Burke et Solomon la présenta ensuite à Bert Berns.

    C’est donc grâce à Bert Berns que Betty Harris est arrivée jusqu’à nous. Bert avait du goût. En effet, dans son studio venaient aussi chanter Erma Franklin, Little Esther Phillips, Lorraine Ellison et Tami Lynn, vous voyez le genre. Et on ne parle pas des mâles ! Bert Berns ne s’intéressait qu’aux gens fabuleux, comme le fit d’ailleurs Phil Spector.

    Un jour Bert lui proposa de reprendre « Cry To Me », un hit de Solomon Burke qu’il avait déjà produit et d’en ralentir le tempo. Bingo ! Betty fit son entrée dans les charts. En 1964, elle partit s’installer à la Nouvelle Orleans et tomba dans les pattes d’une autre monstre sacré : Allen Toussaint. S’établit entre eux le même genre de relation qu’entre Dionne Warwick et Burt Bacharach. Ils enregistrèrent ensemble une petite série de singles magiques et elle se retira du showbiz en 1970 pour élever ses enfants.

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    Alors, évidemment, les collectionneurs de Soul se disputent aujourd’hui les singles qu’elle enregistra entre 1964 et 1970. Une âme charitable eut l’idée de les rassembler sur une compile intitulée à juste titre Soul Perfection qui est aussi devenue inaccessible. Miraculeusement, un petit label australien a réédité le même genre de compile en 2005 sous le titre The Lost Soul Queen. Ouf ! Au moins, ceux qui veulent écouter les singles magiques de Betty Harris peuvent le faire démocratiquement, sans avoir à sortir de leur poche un billet de cent.

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    Très franchement, il faut avoir écouté ça au moins une fois dans sa vie. Pour Clive Anderson, spécialiste de la Soul, Betty Harris est «the best soul singer caught on wax today». Mais oui, Betty Harris est une chanteuse atrocement douée et Bert Berns l’avait bien compris. C’est justement le remake de «Cry To Me» qui ouvre le bal compilatoire et il faut voir comme elle hurle dans le slow étouffant de chaleur. À partir de là, on va aller de choc en choc. Monstrueux cut que cet «I Don’t Want To Hear It» - Now you can call me on the telephone - Elle nous fait le coup de la démence de la femme noire émancipée. Féline, elle rôde dans le groove et l’explose. On la sent bien, dans l’ombre, à quatre pattes. Elle fait en fait du Tamla beaucoup plus wild que le Tamla qu’on connaît. Et ça continue avec «The Trouble With My Love», un vieux groove dément plombé par la basse. À se damner pour l’éternité. On songe avec tristesse aux pauvres malheureux qui ne connaissent pas Betty Harris. C’est une barbare, une véritable brouteuse de beat, une blasteuse d’envergure. Elle nous fait plus loin le coup du slow gravement imprégné de péché avec «What Did I Do Wrong». Elle est aussi sensuelle que l’early Tina. Elle culpabilise à outrance et charge sa barque de tout le pathos du monde. Elle attaque ensuite «I’m Gonna Get You» au gros frisson. Elle rattrape ses grooves juste au moment où ils basculent dans le vide. Spectacular ! Encore plus monstrueux : «Mean Man», groove Staxy avec des chœurs qui s’insinuent - Mean man/ He’s a cool man - On n’avait encore jamais vu ça ! Les hits de Betty Harris ont une portée immédiate et universelle. On reste dans l’énormité avec «Hook Line And Sinker» qui va bien au delà de Stax et de Tamla. Elle fait la crème de la crème à elle seule, elle hurle les mains sur les hanches - Baby I love yeahhhh - S’ensuit un solo de cochon. On goûte là l’excellence d’une Soul Sister hors du temps. On reste dans le gros r’n’b avec «Twelve Red Roses». Encore une énormité qui dépasse l’entendement. La Soul de Betty Harris emporte les barrages. Son énergie submerge tout. Elle tape dans le vieux hit de Lee Dorsey, «Ride Your Pony» : voilà le pire truc qu’on puisse imaginer. Betty sucre les fraises du pony et elle redouble d’onomatopées - Now shook shok ! Ride ! Hey hey Hey ! - Les Meters sont derrière et ils dégagent une énergie considérable. C’est pas compliqué : tout est bon sur ce disk. Quand on entend «Sometime», on comprend qu’elle est la plus sexuelle des chercheuses d’or. Elle revient à l’énormité du groove avec «All I Want Is You». Il faut voir comme elle pose sa voix sur le cut. Elle reste terrifiante de classe. Elle finit avec une pure sorcellerie intitulée «Break In The Road», un modèle de beat.

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    Et puis, comme par miracle, elle fit son retour en 2007 avec un album inespéré, Intuition. On croit rêver : l’album est mixé par Jake Burns et Dan Penn ! Inutile d’ajouter qu’il s’agit là d’un album ex-tra-or-di-naire. Tous les morceaux sans exception sont bons. Elle fait un peu sa Tina sur «Is It Hot In Here», mais elle veille au bon niveau de ce shoot de boogie. Elle chante son morceau titre sous le manteau, mais avec une grosse présence. Voilà l’archétype du groove placide que Betty chante d’une voix sucrée. On ressort de ce cut complètement envoûté. Elle tape dans le r’n’b à l’ancienne avec «Still Amazed». Betty a su garder sa voix. Freddie Scott duette avec elle dans «Since You Brought Your Sweet Love» et elle nous sort son timbre le plus âpre. On retrouve Jerry Ragovoy un peu plus loin avec l’une de ses compos, «How To Be Nice». Jerry fut lui aussi très proche d’elle, à l’époque du Brill et des premiers enregistrements avec Bert Berns. Avec «Time To Fly», Betty revient au gros son des seventies et à Bonnie Bramlett. Elle a suffisamment d’envergure pour transformer ce cut en huitième merveille du monde. Jerry Ragovoy joue du piano sur «It Is What It Is», un vieux groove écœurant de qualité. On reste chez les géants de cette terre avec «Need», un hit signé Don Covay. Betty claque le groove comme si elle était la reine de Saba. Elle gronde sous la surface du groove - I don’t need no love - Les hits de Don Covay sont d’une efficacité remarquable, Aretha et Wilson Pickett sont bien placés pour le savoir. Betty ramène tout le ruckus du r’n’b à la vie. On appelle ça un tour de magie. Et ça continue comme ça jusqu’à la fin de l’album, avec «Tell It To Te Preacher Man», véritable coup de génie, elle bouffe Tony Joe White tout cru et elle finit avec «Happiness Is Mine», énorme r’n’b à la sauce Tamla et elle y va !

    Signé : Cazengler, Betty à manger du foin

    Betty Harris. Soul Perfection. Sansu 1980

    Betty Harris. The Lost Soul Queen. AIM 2005

    Betty Harris. Intuition. Evidence Music 2007

     

    Un certain Sartain

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    Il n’existait pas d’homme plus discret que Dan Sartain. Pour rester en cohérence cette qualité devenue rare à l’âge d’or du m’as-tu-vu, le pauvre Dan a cassé sa pipe en bois dans la plus parfaite discrétion. Pas de vagues, pas de couvertures de magazines. Dan Sartain est resté underground jusqu’au bout des ongles. Dan Sartain lives no more.

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    De son vivant, il évoqua la vie à deux reprises : en 2010 avec Dan Sartain Lives, et en 2012 avec Too Tough To Live. Le petit dépliant qui accompagne Dan Sartain Lives propose une série de portraits d’un Dan plutôt émacié. C’est vrai que les artistes pauvres n’ont pas grand chose à se mettre sous la dent en Alabama. Il a ce regard hagard des gens qui crèvent la dalle. Mais sur certaines images, il arbore aussi un beau look rockab. Le hit de l’album s’appelle «Voodoo», une espèce de heavy gaga d’Alabama qui laisse baba, assez comique et bien pensé, vraiment excellent. Il est encore plus imparable avec ce «Walk Among The Cobras IV» qu’il ramone au rumble de rockab. On le voit aller chercher l’itchy crampsy dans «Bohemian Grove» - What I expect - Le problème, c’est qu’il va chercher chaque fois un son qui n’a aucune chance. L’album sent la pauvreté. Pourtant il cherche à en imposer, c’est très curieux comme ambiance. Il drive son «Ruby Card» en mode rockab mais avec des effets, il est partout, oh baby doll, il sait rester présent dans le son. De toute évidence, Dan est doué, il ne lui manque qu’une chose : les compos. Il repart en mode rockab sur «I Don’t Wanna Go To The Party». Il est parfaitement à l’aise, Dan est un polyvalent, un homme rompu à tous les arts, rockab, pop, punk, electro, no problemo. Mais c’est son enthousiasme qui frappe le plus, sa bonne nature.

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    Too Tough To Live est un bel album de punk-rock. Il a même deux cuts qui sonnent comme des classiques des Ramones, «Rona» et «Indian Massacre». Il est en plein dans le oh-oh-oh des Ramones, sauf qu’il le fait tout seul. Trois cuts sonnent comme des classiques punk : «Nam Yet», «Swap Meet» et «Fuck F*iday». Il attaque tout ça en mode trash-punk d’Alabama, bien infiltré et solide. Il est dedans, il y croit dur comme fer, il flirte vite avec le génie du punk’s not dead. Dan Sartain est un vaillant guerrier, il ramène du solo d’Alabama dans le punk-rock et ça devient fascinant, quel mélange de genres ! L’énormité de l’album s’appelle «I Wanna Join The Army». Il est marrant, il joue tout à la pulsion et au tressauté, dans l’énergie des soirées glauques et consanguines de l’arrière pays, on l’entend jouer des solos bizarres dans les fourrés derrière la cabane. Excellence de la punkitude ! L’ambiance rappelle Hasil Adkins. Il joue une sorte de punk-rock des rêves inavouables, il joue au tâte-moi les miches de fin de repas aviné entre cousins et cousines pas regardants. Avec son barda d’accents sourds, le son intrigue. Et quand on écoute «Even At My Worst I’m Better Than You», on se dit que Dan est un don de Dieu. Il sonne comme un redoutable punkster et il termine avec un «In Death» d’une beauté purpurine.

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    Dans les années 2000, Dan fricote avec John Reis, le boss de Rocket From The Crypt et de Sawmi Records. Ils vont enregistrer ensemble deux albums extrêmement intéressants, Dan Sartain Vs The Serpientes en 2003 et Join Dan Sartain en 2006. Le sens du son qui caractérise si bien John Reis permet à Dan Sartain de canaliser son esprit feu follet et de se recentrer sur la viande. Son goût pour la dispersion et la pauvreté prend alors un sacré relief. Et du coup, on prend sa carte au parti. Vive Dan ! Mais surtout vive John Reis ! L’autre point commun des deux albums est le suicide : sur la pochette du premier, Dan se pend, et sur la pochette du deuxième, il se tire une balle dans la tête. On peut donc en conclure qu’il ne tient pas spécialement à la vie. Dès le «PCB 98» qui fait la quasi-ouverture de Sartain Vs The Serpientes, la partie est gagnée, car ce qu’on entend là est du petit punk-rock gratté au sec et comme ce mec est bon, ça s’enfume rapidement et ça prend feu. On sent une sérieuse présence dans le studio. Les choses redeviennent passionnantes avec «Walk Among The Cobras Pt1», monté sur le riff de «Baby Please Don’t Go», c’est embarqué au gratté sévère, chanté à la classe supérieure. Dan indique dans ses commentaires qu’il gratte a guitar with bass strings. La perfection du son donne un équilibre naturel. Pour un pendu, Dan est drôlement vivace. Avec «Place To Call My Home», il se prend pour Nick Cave. Il réussit l’exploit de bricoler une mélodie chant dans les pompes du pump organ. Well done, Dan ! Il continue de naviguer en père peinard sur la grand mare des canards et attaque «Leeches Pt 1» de plein fouet, accompagné de John Reis et de Mario. C’est une section rythmique infernale, l’une des meilleures d’Amérique, n’ayons pas peur des mots. Un vrai modèle ! Et les notes de guitare bien rondes se perdent dans la cavalcade infernale. Rappelons que John Reis est un spécialiste des cavalcades infernales, il faut se souvenir des concerts des Hot Snakes. Cet album se révèle donc passionnant. Ça coule de source jusqu’au bout. John Reis joue du marimba sur «Auto-Pilot» et Dan se fend d’un heavy blues dévastateur avec «Romance». C’est un heavy blues plein de jus, plein de pus, plein d’esprit, gratté à la ramasse de rascasse dégueulasse.

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    On reste dans le viandox avec Join Dan Sartain. L’album met un peu plus de temps à donner de sa personne. Dan se paye un petit tour de chauffe avec le rockab gaga de «Guns Vs Knife» et fait entrer un orchestre mariachi dans «Fight Of The Finch», histoire de créer les conditions de l’exotica. Ça décolle enfin avec «Young Girls». Aucune raison de s’inquiéter, c’est extrêmement bien foutu, John Reis amène un big backdrop dans la structure. Même chose avec «Thought It Over», ça a tout de suite de l’allure, ça swamise dans le marigot, Dan does it right. Il revient à son cher rockab avec «Replacement Man» et part même en rockab demented avec «Hangers On». C’est incroyable comme ce mec sait se positionner aux confins du rockab et de l’evil gaga. Bon on passe sur la resucée de «Besa Me Mucho» et on revient au big sound avec «I Wanted It So». C’est gratté au wow wow yeah yeah, mais pas n’importe quel wow wow yeah yeah, c’est un wow wow yeah yeah raw to the bone. John Reis veille bien au grain, alors Dan peut faire éclore la rose d’un beau killer solo. Il y a du son à gogo dans chaque chanson. Et comme Dan ramène sa grosse guitare et sa voix d’écorché vif à chaque instant, la recette finit par marcher.

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    Dan ramène du punk-rock dans Dudesblood. On est en 2014 et Dan rocks it out avec «Smash The Tesco», petit shoot de trash-punk inespéré après un début d’album laborieux. Il reste dans une certaine excellence punk avec «Love Is Suicide». Dan rentre définitivement dans le clan des punksters d’Alabama. Il a du son et de l’esprit. Il crée de bonnes ambiances. Il développe des trucs qui flattent les bas instincts, comme ce «HPV Cowboy». On le verra aussi se prêter au petit jeu de la power pop avec «You Gotta Get Mad To Get Things Done». Il est très à l’aise. C’est à peu près tout ce qu’on peut dire de Dan.

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    Le Dan Sartain Sings qu’il enregistre en 2014 est un album coupé en deux : une A qui ne moufte pas, et une B qui te tend les bras. L’A ne marche pas, car le pauvre Dan se prend pour Nick Cave et se planque dans les ténèbres. Il cultive bien son côté outlaw avec «If You Never», mais comme on l’a annoncé, c’est en B que ça se danse, et ce dès la Country Soul de «Same Situation», montée sur un thème d’acou plongeant. Le «Mexiacan Girl» qui suit est extrêmement weird, c’est joué aux instrus bizarres, le son intrigue. Dernier spasmes avec «In The Night», gratté à l’ongle sec, encore un cut intéressant qui ouvre l’appétit.

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    Paru en 2015, Century Plaza va rameuter tous les fans d’electro et faire hennir tous ceux qui ne supportent pas les machines. Eh oui, l’affreux Dan se lance dans les petits sons electro. Disons pour rester charitable avec lui qu’il devient polyvalent. Bon c’est risqué la polyvalence dans ce type d’activité, ça revient à changer de style comme de chemise, on en a vu d’autres se vautrer à vouloir faire les malins, tiens, comme les Primal Scream ou Luke Haines. Ah moi je peux tout faire ! Oui, c’est ça mon gars, on a vu le résultat. Le seul cut sauvable de cet album electro s’appelle «Cabrini Green», car Dan y sonne comme Eno, l’Eno d’Here Come The Warm Jets. On croirait entendre «Baby’s On Fire» ! On ne croyait pas que les gars d’Alabama pouvaient être aussi cultivés. Dan s’offre un sursaut en forme d’off-shout dans «First Bloods» : il envoie sa guitare rouler dans la farine d’electro et crée avec ce killer solo trash-flash une forme de sauvagerie qui lui donne l’absolution.

    Signé : Cazengler, Dan Sale teigne

    Dan Sartain. Disparu le 20 mars 2021

    Dan Sartain. Dan Sartain Vs The Serpientes. One Little Indian 2003

    Dan Sartain. Join Dan Sartain. One Little Indian 2006

    Dan Sartain. Dan Sartain Lives. One Little Indian 2010

    Dan Sartain. Too Tough To Live. One Little Indian 2012

    Dan Sartain. Dudesblood. One Little Indian 2014

    Dan Sartain. Sings. Slice Of Wax Records 2014

    Dan Sartain. Century Plaza. One Little Indian 2015

    *

    Les rockers sont des êtres magnifiques. La preuve, j’en suis un. Soyons honnête, certains pensent que ce sont de sombres brutes frustes, des obsessionnels qui ramènent tout et n’importe quoi au rock ‘n’ roll, Sans doute n’ont-ils pas tout à fait tort même s’ils n’ont pas entièrement raison. J’avoue avoir été parfois moi-même victime de ces emballements prématurés qui vous font acheter un bouquin rien parce que le titre possède un mot qui irrésistiblement évoque le rock ‘n’ roll mais un peu comme la célèbre boisson du Pink Floyd ce n’est pas du rock ‘n’ roll, ni de l‘alcool fort. Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

    Le livre je ne l’ai pas payé, l’était sur une étagère devant une bibliothèque municipale, le passant étant appelé à se servir selon son bon plaisir. Pas grand-chose de fabuleux mais tout de même ce mot magique Appalaches, pour un rocker synonymes de rock ’n’roll, de country, de blues, et sûrement on doit y causer d’Elvis Presley, d’autant que tout en bas de la couve y avait un autre mot magique Tennessee, alors je m’en suis emparé avec la rapacité d’un capitaine pirate jetant son dévolu sur un galion espagnol chargé d’or. Arrivé à la maison, je l’ai lu.

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    RETOUR DANS LES APPALACHES

    SHARYN McCRUMB

    ( France-Loisirs / 1999 )

    Je ne connais rien de Sharyn McCrumb, romancière célèbre pour un ensemble d'une dizaine de livres réunis sous le titre de Ballade dans les Appalaches, dont celui-ci, paru en 1990, est un des volets. Auteur née dans les Appalaches, ayant étudié en Caroline du Nord et vivant dans les montagnes bleues de Virginie, aucun de nos lecteurs ne s‘étonnera que l‘action de ce livre ne se déroule point dans les Pyrénées Orientales,

    En tout cas pour Elvis, j’avais visé juste, l’apparaît pour pousser la canzionetta dans une réunion d’anciens lycéens. Remarquez qu’il y a un problème, nous sommes en 1986, soit dix ans après sa mort. Pour Elvis, au détour d’une page Sharyn McCrumb spécifie l’air de rien que le King n’a pas inventé le rock ‘n’ roll, qu’il n’a fait qu’imiter et copier Roy Orbison, je lui laisse l’entière responsabilité de ses dires, ce n’est pas le moment de se lancer dans une polémique à ras les pâquerettes. Pour le country j’étais aussi tombé pratiquement juste, l’un des personnages est une chanteuse de folk, Peggy Muryan un peu ( beaucoup ) au creux de la vague. D’ailleurs le titre original du roman sonne très country : If ever I return, Peggy-O.

    Pour la musique, désolé c’est à peu près tout, la zique n’est en rien le sujet du book. Sûr que ça se passe dans un bled paumé du Tennessee, Hamelin. Etrange ce nom de patelin qui ressemble à la cité du célèbre Chasseur de rats de la légende, celui qui emmène les gamins de la ville se noyer en jouant de la flûte. De toutes les manières, l’histoire racontée aurait pu se passer dans n’importe quelle bourgade de n’importe quel état de la Grande Amérique. Sont toutes concernées par la thématique abordée. Le Vietnam.

    Si l’action se déroule en 1986, c’est que la promotion 1966 du lycée de la ville se retrouve vingt ans après, le plaisir de se revoir, de se situer sur l’échelle des réussites sociales. Ils avaient dix-huit ans en 66, l’âge idéal pour l’année suivante partir en safari dans les rizières et les forêts d’Ho-Chi-Minh… La guerre du Vietnam ! Un fabuleux détonateur - couplé avec la lutte des droits civiques - pour toute une génération, des années foutrement rock quand on y pense. Mais ce n’est pas le sujet. Pas plus que la guerre du Vietnam proprement dite. Ceux qui sont morts sont considérés comme des héros. Pour eux la cause est entendue. Paix à leur âme valeureuse. Le hic, ce sont ceux qui sont revenus. Le premier tiers s’est réinséré sans histoire, sont devenus avocats ou hommes d’affaires, le deuxième tiers n’en pipe mot, en restent marqués pour la vie, traumatisés en leur fort intérieur, se gardent bien de faire chier leurs voisins, par contre le restant ne sait pas faire semblant, sont des asociaux, des solitaires, ne bossent pas, boivent et se droguent, souvent une arme à portée de la main, se permettent des accès de violence et parfois de démence. Dans le roman vous croisez les spécimens des trois ordres. Les premiers inodores, les deuxièmes psychiquement détruits, si vous ne ressemblez pas aux troisièmes posez-vous des questions.

    Bref dans le roman le Vietnam est partout et nulle part. Chacun s’en arrange comme il peut. Certains écoutent du Gratefull Dead et d’autres trimballent leurs fantômes sans rien dire à personne. Nos deux enquêteurs émérites font partie de la deuxième catégorie. Pas de chance pour nos deux flics, trois meurtres coup sur coup, deux bêtes innocentes et une adolescente. Signés, du nom d’unités ayant glorieusement combattu au Vietnam. Si vous n’êtes pas tout à fait idiot vous identifiez le coupable dès qu’il pointe le bout de son nez. Pas la peine de vous décorer du titre du nouveau Sherlock Holmes du vingt-et-unième siècle, car le problème ce n’est pas le Vietnam.

    Faut arriver à la fin du livre pour comprendre de quoi veut parler Sharyn McCrumb. Sur la quatrième de couverture une phrase désopilante sortie de Ouest-rien-de-nouveau-France, je ne résiste pas au plaisir de la citer in extenso pour en désigner la bêtise crasse : ‘’ Un polar rural profondément original où transparaît à chaque page l’amour de l’auteur pour le Tennessee et ses habitants’’. Sharyn McCrumb aime peut-être les habitants du Tennessee mais qu’est-ce qu’elle déteste l’être humain ! Certes tout individu se débat dans ses propres problèmes, mais quel qu’il soit tout un chacun aime lécher ses plaies. L’on se regarde dans le miroir de sa conscience mais l’on se jauge dans celui des autres, tous des ratés, des gens qui n’ont jamais eu le courage, voire l’occasion d’aller jusqu’au bout de leurs désirs, de surmonter leurs peurs et leurs lâchetés. Vingt ans après si les femmes ont encore de l’allant, les hommes ont gagné en poids et en calvitie, dans les têtes c’est encore pire, le monde est petit et misérable.

    Vous connaissez le meurtrier depuis la moitié du livre. La fin est surprenante. Non, nous ne nous étions pas trompés. A double titre. Parce qu’elle s’inscrit dans l’ordre des choses. Un chancre qui suppure infecte aussi les organes sains. Tellement naturelle qu’elle vous semble évidente. Hâtez-vous de liquider les ultimes pages, les sillons de la bien-pensance américaine, sont-là pour vous empêcher de réfléchir. Si ce n’est pas le cas, si votre intelligence vous titille, vous vous apercevrez que vous ne valez pas mieux que les gentils habitants du Tennessee, que vous ne voulez pas voir ce que l’auteur vous montre, vous fourre tous les détails dans la main, si vous désirez en savoir plus, vous êtes condamnés à relire depuis le début. En trois cents pages Sharyn McCrumb vous refile un roman policier, deux histoires d’amour, une réflexion critique sur l’obturation des esprits par la religion, des linges sales de famille, et un essai sur l’âme humaine que ne renierait point Schopenhauer. Peu de rock ‘n’ roll mais du sex, drugs and death. Tout cela, l’air de ne pas y toucher.

    C’est à croire que l’on a tous en nous quelque chose du Tennessee et des Appalaches.

    Damie Chad.

    *

    Pas de confusion, mes vacances ne se sont pas déroulées au pays de l‘herbe bleue de l‘autre côté de l‘Atlantique mais dans la verte Ariège. Cette chronique relate un concert - le premier depuis longtemps et vraisemblablement le dernier pour un bon bout d‘éternité, car votre chrockniqueur n’a aucune confiance en la mauvaise médecine proposée par Big Brother Pharmatic - donc un concert qui servait de clôture au Neuvième Vagabond’ Arts de Baulou. Joli coin de montagne à vaches qui tous les deux ans vous propose de visiter au travers d’un agréable paysage agreste des artistes en tous genres ( peinture, sculptures, photos dessins, tissus, ferrailles, bois… ) disséminés de part et d’autres d’une ancienne voie de chemin de fer reconvertie en Voie Verte, dans les granges, les hangars, et les soues désaffectées des anciennes fermes plus ou moins rafistolées en résidences modernes… A midi et le soir, repas collectifs, et orchestres divers. Ambiance sympathique, alternative, perso je ne regrette que le choix des formations trop souvent pas franchement rock ‘n’ roll, mais surprise en ce dimanche :

    08 - 07 - 2021 / BAULOU

    THE RURAL SINGERS

    BLUEGRASS BAND FROM ARIEGE

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    Du bluegrass en Ariège, pourquoi pas trimballer une machine à laver sur l’Annapurna tant qu’on y est ! En tout cas se regroupent tous les trois sur la scène. Comme normalement ils sont quatre, Antoine tripote son banjo le temps que Denis rejoigne enfin sa contrebasse. Sont tous là mais ne semblent pas pressés de débuter. Parlementent entre eux, enfin ils démarrent. Des modestes, ne nous apprendront qu’à la fin du deuxième morceaux que ce sont deux compositions de leur cru. Elles auraient mérité un peu plus de mordant et d’assurance car elles n’auraient en rien déparé ce qui va suivre. Bluegrass oui, bluegrass non. Ne sont pas des puristes acharnés, sonnent aussi country, folk, cajun, rock. Mais le tout à leur sauce. Aigre-douce. Pas le temps de s’ennuyer, ont leur instrument de prédilection mais en changent sans arrêt. Antoine est au violon, et le crin-crin agile dégèle l’atmosphère, les enfants entrent dans la danse, entremêlés de chiens auxquels ne tardent pas à se mêler les adultes. Ça décolle sec. Toujours pas de machine à laver sur l’Annapurna mais Julien vous essore la rythmique à la washboard, se permet au pipeau une intro Titanic sur un air échevelé, se sert d’une valise pour marteler un cajon infernal, possède une belle voix mais c’est surtout Olivier qui drive le vocal, nous mène par le bout du nez, on n’y voit que du blue bien grass lorsqu’ils se lancent dans Fortunate Song du Creedence Clearwater Revival, l’on se dit que ce n’est pas bête et même logique, ce qui est sûr c’est que cette version plus roots qu’un classique dument estampillé séduit le public qui n’en croit pas ses oreilles, mais quand ils abordent Hot rail to Hell, z’enfoncent Hayseed Dixie, ce n’est pas fini, se permettent tout, comme cette citation de Morricone qui ravit tous les bons, toutes les brutes et tous les truands de l’auditoire, un tour de chant qui fuse de partout, des tours de passe-passe incongrus, vous repeignent en bleu tout l’Americana, cartonnent même dans le rhythm and blues(grass). Z’ont aussi une compo fétiche, les tueurs de serpents sont des motherfuckers, un slogan que je vous laisse interpréter selon vos idées ( politiques ou autres… ). Rural et pas banal. Rural et original.

    Damie Chad.

    N.B. : pour Hayseed Dixie, le lecteur ira moissonner la chro du Cat Zengler sur notre livraison 261 du 24 / 12 / 2015.

     

    21 / 08 / 2021LAC DE MONTBEL

    L'ECUME DES JOURS

    THE JUKE JOINTS BAND QUARTET

    Longtemps que l'on ne s'était pas rendu à un concert du Juke Joints Band, pas de notre faute et encore moins de la leur, Mister Pandémic oblige, deux années blanches, mais les voici enfin, pas n'importe où en août, dans un cadre idéal, un resto ouvert aux quatre vents et aux aventures musicales, à flanc de rive surélevée, de l'eau, de l'herbe, des arbres, des chiens, des enfants et du monde en liberté. L'on se croirait revenu au temps d'avant, qui n'était pas si fabuleux que cela, ne faudrait tout de même pas mythifier non plus...

    Le Juke band est comme le crotale, change de dimension à volonté, roulé en rond sur lui-même sont deux, l'un qui chante l'autre qui gratte, parfois il allonge la tête et ils sont trois, mais les jours de grande colère et de haute prédation ils sont quatre, duo, trio, quatuor, vous n'y voyez que du bleu, la morsure est toujours douloureuse, le venin du blues s'instille en vous et c'est tant pis pour vous. Par contre personne ne s'en plaint, l'homme serait-il un être schizophrénique qui oscille perpétuellement entre volonté de bonheur et sensation d'incomplétude. Sans trop savoir faire la différence entre les deux.

    HELP ME

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    Donc quatre sur la scène. Et tout de suite le coup qui tue. La balle en plein cœur. Au tout début c'est déjà la fin. On ne l'a pas vu venir. L'était tout tranquille derrière sa basse Michel Teulet, grand gaillard immobile, qui attendait le départ avec placidité, alors quand c'est parti, il a sagement laissé tomber un doigt sur une corde. Pas plus, ni moins. N'aurait pas dû. D'un mini mouvement de phalange il a effacé tout ce qui existait. Plus de passé. Plus de futur. Juste le présence de ce lingot d'or pur et lourd, un fracas de cercueil qui choit de tout son poids au fond de la fosse, ah, vous voulez du blues mes cocos, en voilà, du sombre, du profond, du grave qui gave, le battant du bourdon de Notre-Dame qui s'abat sur votre crâne et vous le rompt en deux, sans rémission, respirez c'est fini, non ce n'était qu'une note, voici la suivante, à l'identique, le Michel quand il sonne le blues, il ne s'arrête pas, faudra vous y faire et essayer de survivre, il a le son et il le tient bon, deux sets entiers à asséner le plomb fondu qui tue et qui troue, vous poinçonne l'âme, ce n'est pas qu'il est méchant, ce n'est pas qu'il est cruel, c'est qu'il est juste, détient le secret de la vibration bleue, celle de l'éros fou qui crie au secours en enjambant la fenêtre du vingt-septième étage et qui vole en savourant la chute vertigineuse. Celle qui ne finit jamais.

    Du coup Ben Jacobacci a sorti sa Fender verte, fini le tabouret du haut duquel il aime à gratter son acoustique avec ce sourire sardonique de vautour qui vous regarde depuis son observatoire lamper la flaque d'eau empoisonnée qui va vous emporter ad patres. Non ce soir, ce n'est pas le blues-roots qui rampe hors des marécages, c'est l'autre, le vindicatif qui fracasse les portes des pénitenciers et allume les incendies, peut couler son plomb fondu à satiété Michel Teulet, Ben a de quoi répondre. L'a sa guitare full metal jacket, sur laquelle il tricote méchant, va chercher la note au bout du manche, vous croyez qu'il l'a obtenue, non ce n'était pas encore celle-là, l'en a encore une autre plus loin qui vous vrille les oreilles et vous poignarde par derrière. Vous donne l'impression qu'un riff n'est jamais fini, qu'il y a toujours un mot à rajouter à la phrase définitive qui vous a coupé la chique, et que non que ce n'est pas terminé, qu'il vous réserve un chat écorché tout sanguinolent à rajouter à votre chienne de vie, une goutte de blues de plus pour épaissir la potion de colère qui s'accumule en vous et que vous n'osez pas encore expulser, alors Ben il pousse et il tire, les notes explosent comme des bulles de nitroglycérine, écartent sans ménagement les carillons funèbres de Michel, conquièrent l'espace nécessaire à leur épanouissement et à votre bonheur.

    Je n'aurais pas aimé être à la place de Rosendo Frances. Entre les deux ostrogoths précédents, je n'aurais pas su quoi faire. Me serais senti de trop, inutile. Le problème n'est pas simple. Où glisserez-vous une baguette entre deux pachydermes collés l'un à l'autre . Rosendo possède la solution, elle trahit un esprit pragmatique, et décisionnel, puisque que je peux pas m'insinuer entre les deux mastodontes, je vous le fais en papier cadeau. Pesé, emballé, vendu. Pas difficile, suffit de démarrer avant eux et de finir après eux. Un quart de temps avant, un quart de temps après, z'ont l'impression de manigancer tout ce qu'ils veulent, mais sont enfermés dans le mouchoir séquenciel qui les englobe, sont libres de batifoler à leur guise mais c'est Rosendo qui dirige le jeu, délimite les limites. Le turn over balancé du blues, à peine commencé, déjà terminé et hop l'on recommence. Séquence suivante, un truc qui vous file le tournis, Rosendo c'est la batterie-derviche tourneur, l'envoie l'eau du bain et le bébé en même temps, fait tourner la boutique de main de maître, l'imprime le rythme, connaît l'intime recette de la mayonnaise du blues, la monte au ras-bord de la soupière, ne déborde pas, une frappe de boa constrictor qui se love sur elle-même et enserre dans ses replis la machine bleue psychopompe dont il détient le fonctionnement impavide.

    Ne suffit pas d'avoir le blues. Faut encore le chanteur. Capable de se faire entendre dans le maelström. Chris est là. Ne force même pas sa voix. Croyez-vous qu'un crotale a besoin d'un mégaphone pour faire entendre le raquèlement de ses écailles. Terrible comme la voix dit plus que les mots. Le son transcende le sens. Tout est dans le timbre, écorché à vif. Ou vous avez vécu. Ou vous avez fait semblant. L'attitude aussi. Cette façon de hausser les bras lorsque le ton monte. Danse gesticulatoire qui fusionne les paroles. L'idiome du blues s'exprime autant avec le corps qu'avec le gosier. Chris unique dans sa tunique. Chris n'est qu'un cri bleu de poudre et de sang. Le blues en tant qu'imprécation jetée à la face du monde. Tant de hargne et d'impuissance amassées, depuis Howlin' Wolf à Tony Joe White, Chris est un passeur, un brasero de tendresse et de violence, d'humour et de détestation car il ne faut jamais oublier d'être la risée de soi-même pour boire le vin de la vie sans se prendre trop au sérieux, afin que chaque gorgée soit gouleyante à souhait et à regret. Le blues brûle, et la voix de Chris en recèle toutes les cicatrices et toutes les scarifications. Un shaman qui s'agite et qui transmet. Le public ensorcelé ne s'y trompe pas, se lève et s'en va onduler devant la scène, des goules hagardes attirées par le sexe bleu de la musique du diable dans l'écume de la nuit zombiïque.

    Quelle soirée de feu et de blues électrique ! Deux sets d'incandescence absolue. Plus l'harmonica de Didier Kraft sur les trois derniers morceaux. Le Juke Joints Band au summum !

    Damie Chad.

    LECTURES D'AOÛT

     

    I : JIM MORRISON : PATRICK EUDELINE

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    Ce n'est pas un livre, juste un article de quatre pages paru dans le N° 648 de Rock&Folk du mois d'août 2021, signé par Patrick Eudeline. Les derniers jours de Jim à Paris. Une histoire mille fois racontée et écrite. Patrick Eudeline n'apporte rien de nouveau, aucune révélation fracassante, ce qui ne l'empêche pas de donner sa propre vision de ces évènements sinon tragiques du moins pathétiques.

    N'aime pas Pamela, la compagne de Jim, la décrit intéressée par l'argent et l'héroïne. Ce serait sur ses conseils que Jim se serait mis à l'héro pour juguler son addiction au vin. Médicamentation plutôt hasardeuse ! Qui lui réussit mal, puisqu'elle se termina par une overdose fatale dans les toilettes du Rock'n'roll Circus.

    Mais là n'est pas le problème. Morrison à Paris, c'est un peu comme Patti Smith en pèlerinage à Charleville-Mézières. Un remake de la recherche de l'Atlantide perdue. A la différence près que Morrison ne courait pas après une île paradisiaque mais après deux. L'on connaît l'antienne. Morrison chanteur de rock par occasion. Son truc à lui, c'était le cinéma. A peine a-t-il mis les pieds sur notre continent qu'il assiste au tournage de Peau d'Âne en compagnie d'Agnès Varda et de Jacques Demy. Perfidement Eudeline insinue que le Roi Lézard ne recevra des deux réalisateurs aucun encouragement à poursuivre dans cette voie... l'étudiant de l'Ucla n'avait pas, semblerait-il, l'envergure d'un maître...

    Toujours avoir deux sorties à son terrier. Morrison n'est-il pas venu en notre doux pays pour s'adonner à la poésie. Le mythe Rimbaud-Verlaine a fortement marqué les Amerloques. Eudeline reste sceptique. Les textes de Morrison publiés après sa mort ne lui sont manifestement pas apparus comme la révélation littéraire du vingtième siècle... Insiste, une fausse piste. Une voie sans issue. Faut vivre avec son temps. La poésie c'est terminée. La revue, le recueil, le livre, c'est dépassé. Depuis le dix-neuvième siècle. La poésie se trouve aujourd'hui chez Dylan.

    Déduction logique du lecteur : Morrison aurait mieux fait de rester chanteur de rock. N'était-ce pas ce qu'il faisait de mieux. Eudeline abat sa carte maîtresse. Depuis Paris le chanteur a toujours gardé le contact avec les Doors. S'inquiète des ventes de L.A. Woman. Si le sort ne s'en était pas mêlé, sans doute son escapade européenne se serait-elle terminée plus vite que prévu. Serait rentré au bercail, l'aurait repris le collier...

    Avec des Si... l'on sortirait Paris de sa bouteille de vin rouge... Peut-être vaut-il mieux écouter la voix de Callimaque : '' Il est heureux celui à qui les Dieux donnent la mort en pleine jeunesse''...

    Cela ( vous ) empêche de se survivre à soi-même...

    II : ROLLING STONES

    ( Collection R&F # 19 + Uncut )

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    Les poëtes ont toujours raison mais parfois les Dieux sans pitié laissent courir votre vie comme un film interminable. D'où ce plaisir de remuer les cendres froides d'un passé révolu. D'où ce désir de feuilleter sans fin cette nouvelle saga des Stones. Depuis le début, disque par disque, entremêlés d'interview-phares, cent cinquante pages, photos et petits caractères... Un demi-siècle d'archives. Tout lu, sans sauter une demi-ligne. Avec en arrière-plan cette question insidieuse. Du moins pour la première moitié du bouquin. O. K. Damie, c'est bien, tu prends ton pied mais cette histoire tu la connais de l'intérieur. Non tu n'étais pas le studio d'enregistrement, mais leurs disques tu fis partie de cette génération pour qui la sortie d'un trente-trois ou d'un simple 45 tours des Stones c'était pratiquement du pareil au même. A l'annonce de la parution d'un opus tu savais d'instinct que c'était une page d'Histoire à laquelle tu adhérais, en cette époque le monde était d'une simplicité extrême, d'un côté il y avait les Stones, de l'autre il n'y avait rien. Le néant absolu. La moindre pochette était examinée à la loupe, discutée avec les copains, se transformait en icône absolue. Un exemple, la couve de ce magazine, z'ont l'air particulièrement tarte, des faces d'apple pie particulièrement stupides, oui mais c'étaient les Stones, on leur pardonnait.

    D'où la question : un quidam qui n'était pas né à l'époque et qui pour en savoir un peu plus se procure le news, que ressent-il au juste. Un sentiment de curiosité satisfaite. Un complément d'informations à son tableau de chasse. Et s'il prend la décision de se mettre à l'écoute des morceaux, la magie opérera-t-elle. Et si oui, quel pourcentage d'esprits sera touché ? Certes disques, films, vidéos, photos bouquins ne manquent pas. Mais tout cela n'est-il pas que témoignages de seconde main. L'on trouvera toujours des intelligences humaines prêtes à se passionner pour des époques révolues et à s'extasier sur la demi-phalange d'une aile de dinosaure retrouvée dans le fond asséché d'un marécage du Crétacé, mais le gros de la population s'en moque et s'en contrefout. Reste totalement imperméable à ce genre d'évènement. Mitterrand aimait à répéter que lorsque un griot africain meurt c'est toute une bibliothèque qui disparaît. Je veux bien, mais à la moindre personne qui passe l'arme à gauche c'est une énorme collection de sensations et d'émotions qui est retirée de l'univers.

    Les Stones ne sont plus les Stones. Depuis longtemps. Du moins pour les fans de la première heure. N'ont plus donné de disques essentiels depuis belle lurette. N'empêche que la deuxième moitié du bouquin, je l'ai lue sans coup férir. C'est un peu triste, ce n'est pas que les nouveaux opus soient moins bons, z'arrivent souvent à glisser un titre qui s'insinue agréablement dans votre oreille, et c'est cela qui est scandaleux. Ne sont pas des manchots. Savent s'entourer. Z'ont remplacé l'inspiration poétique par l'expérience. Ne sont plus des créateurs mais des faiseurs. Tiennent leur rang. Mais en rock l'on préfère les outsiders venus de nulle part. Connaissent les recettes par cœur. N'en n'inventent plus. Pourtant c'était si bon quand ils laissaient la coquille de l'œuf pour fabriquer leurs omelettes baveuses.

    Un été accaparé par mille choses hors rock'n'roll. Si ce n'est ce temps de lecture mélancolique. L'actualité m'a rattrapé au petit matin. J'étais heureux, j'avais terminé le magazine la veille, un coup de jeune en quelque sorte. Les infos rajoutent un point final. Disparition de Charlie Watts. Dans la série Si toi aussi tu m'abandonnes... l'on ne pouvait pas m'offrir de conclusion plus bluesy. Mon Stones préféré. Me faire ça à moi. Ce gars ce n'était pas l'âme des Stones , mais le cœur battant du groupe. Z'avaient déjà perdu par deux fois ( au minimum ) leur âme, Brian Jones et Ian Stewart, mais ce balancement hypnotique, ce sourire en coin du gars qui faisait tout ce qu'il fallait pour que ça chaloupe moult, tout en sachant qu'il existe mieux, mais qu'alors ce ne serait plus les Stones...

    Pas de panique, les affaires reprennent, nouvelle tournée en préparation, ami si tu tombes un autre ami entre dans les spotlights et prend ta place, pas de souci, le rock'n'roll est immortel. C'est pour cela que l'on aine les Stones. Nous enterreront tous.

    Damie Chad.

     

    THE RIGHT TIME IS THE RAG TIME

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    Un gros pavé, 768 pages, L'Odyssée du Jazz, de Noël Balen, paru en 1993 aux Editions Liana Levi, le genre d'ouvrages que l'on garde pour les longues soirées d'hiver, oui mais parfois la tentation est trop forte, ai glissé un œil sur le chapitre 1 consacré au Gospel, bien fait mais pas de révélations époustouflantes, idem pour le blues, ne voudrais pas avoir l'air de me la jouer mais je n'y ai pas appris grand-chose, en fait soyons franc rien, par contre le chapitre 3 Ragtime, stride et boogie woogie m'a subjugué.

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    Aux sources du rag l'on rencontre un drôle de zèbre, Louis Moreau Gottshalk né en 1829 à la Nouvelle-Orleans, d'une mère créole issue d'une famille aristocratique française ( cocorico ! ) et d'un père anglais. Un surdoué, à tel point que la famille l'envoie en France parfaire ses dons naturels. L'est refusé au conservatoire, pour son jeu un peu sauvage, mais il reçoit des leçons de celui qui sera le professeur de piano de Saint-Saëns... En 1845, lors de son premier concert il est félicité par Chopin pour l'interprétation de son Concerto pour piano en mineur. Théophile Gautier – le plus grand critique romantique – et Hector Berlioz loueront son talent.

    Après une longue tournée européenne Louis Moreau rentre aux Etats-Unis où il poursuit à travers tout le continent sa carrière. Les amateur de Jerry Lou ne manqueront pas de cet épisode picaresque de San Francisco qu'il doit fuir en toute hâte car épinglé pour avoir eu une relation avec une toute jeune fille...

    Non content d'emprunter à la biographie de Jerry Lou il décède, tout comme Nietzsche, en 1869 à Rio de Janeiro des suites de la syphilis. Il laisse plus de trois cents partitions. Certains titres sont sans équivoque, Bamboula danse nègre, Ballade créole, Chanson nègre...

    Pour ma petite histoire personnelle, la notice de Wikipedia se termine sur la mention d'enregistrements de morceaux de l'artiste par le pianiste américain Noel Lee. Je suis incapable de dire pourquoi en 1970 ( ou 71 ) je me suis retrouvé à Toulouse à un récital de piano de Noël Lee dont je ne connaissais rien, même pas le nom avant de l'avoir lu sur une affiche. Le flair du rocker. Privilégiez sa version de Bamboula, beaucoup plus rythmée que les autres disponibles sur le net.

    Le ragtime n'est pas une musique instinctive. Elle est un art savant. Fallait déjà avoir une certaine capacité d'analyse musicale pour s'aventurer. C'est un art de perversion. Ce que fait la main gauche sur un instrument, c'est la main droite qui s'en chargera, et vice-versa. Le principe est simple mais ses effets dévastateurs. Peut-être le premier à s'essayer à cette galéjade n'est pas autre que Liszt dans sa Rhapsodie hongroise. La concomitance avec la musique classique n'est pas anodine, Scott Jopplin gamin jouait du Chopin sur son piano alors que sa mère grattait du banjo selon une technique dite folk rag qui consistait à ce que le pouce de la main droite ne joue pas en harmonie avec les autres doigts.

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    Scott Joplin, né en 1868, encore un gamin surdoué, en 1897 sa première composition Maple Leaf Rag qui lui apportera renommée et une certaine stabilité financière. La vingtaine de rags qu'il écrira en font un musicien fondateur du rag et du jazz. Sans doute était-il trop en avance, son opéra Treemonisha en 1915 sur les conditions de vie de la communauté noire ne remportera aucun succès, il finira en 1917 dans un asile d'aliénés.

    La rencontre de Scott Joplin sera déterminante pour le jeune James Scott ( encore un surdoué, né en Caroline du Nord en 1886 ), il écrira quelques pièces qui sont au fondement du répertoire rag, survit en accompagnant les séances de cinéma, accompagnera Bessie Smith et Ma Rainey, les doigts dévorés par l'arthrose il meurt dans l'anonymat en 1938.

    Joseph Lamb, un protégé de Joplin, un étage au-dessous toutefois, finira sa vie dans la variété à Tin Pan Alley. Tony Jackson un allumé de la première heure né en 1876, qui mènera une vie de patachon, alcool, bordel, piano, épilepsie... il décède en 1921. Son nom sera sauvé par Jelly Lee Morton qui le considèrera comme un maître. En partagera le mode d'existence débridée, poker, alcool, billard, flambeur, mythomane, sans cesse en tournée, conduit des orchestres, se vantera d'avoir inventé le rag, le jazz, le stomp, le swing, l'aurait pu ajouter le rock'n'roll, mais il est mort dans l'oubli en 1941. En 1938 il a été retrouvé par Alain Lomax qui l'enregistrera...

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    Le rag évoluera, selon un principe simple celui de la surenchère : plus vite, plus fort, au cours de duels homériques lors des rent parties harlémiques. Eubie Blake né en 1883 finira centenaire. On lui doit une grande partie des connaissances du mouvement rag qu'il a su transmettre. Il fera partie des premières comédies musicales noires de Broadway, notamment avec Joséphine Baker. Il formera le jeune James P Johnson, qui sera considéré par ses compositions comme le King of stride. Il accompagnera les meilleures chanteuses noires de blues : Ethel Waters, Bessie Smith, Ida Cox et composera un opéra blues De Organizer sur un livret de Langston Hughes.

    Les temps changent à vitesse grand V, Fats Waller est né en 1904, avec lui nous changeons d'époque, ce n'est plus tout à fait du rag et cela sent de plus en plus le jazz , c'est lui qui fait la passation de pouvoir entre le stride et le swing. Les deux dernières pages du chapitre sont consacrées à l'apparition du boogie woogie, j'aimons beaucoup le boogie mais nous sommes loin de la folie du rag.

    Damie Chad.

     

  • CHRONIQUES DE POURPRE 478 : KR'TNT ! 478 : JAN SAVAGE + SEEDS / RICHARD HELL / SLEAZY TOWN / JIM MORRISON / STUPÖR MENTIS / BLITZ' ART / ROCKAMBOLESQUES

    KR'TNT !

    KEEP ROCKIN' TILL NEXT TIME

    LIVRAISON 478

    A ROCKLIT PRODUCTION

    FB : KR'TNT KR'TNT

    01 / 10 / 20

     

    JAN SAVAGE + SEEDS / RICHARD HELL

    SLEAZY TOWN / JIM MORRISON

    STUPöR MENTIS / BLITZ' ART

    ROCKAMBOLESQUES

    Seedy belle abbesse

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    Il ne restera bientôt plus rien des Seeds. Le guitariste Jan Savage vient de casser sa pipe en bois. C’est lui l’indien en couleur sur l’illusse. À droite, Daryl Hooper, le Manzarek des Seeds, est le dernier survivant. Il participe d’ailleurs à une «reformation» des Seeds avec Alec Palao et d’autres vieux briscards. Duncan Fletcher leur consacre deux pages dans un récent numéro de Shindig!.

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    À Daryl Hooper (plutôt bien conservé) et Don Boomer (the band’s second-generation drummer) s’ajoutent le chanteur Paul Kopf, le guitariste Jeff Prentice et l’Alec bien connu de nos services. Il joue de la basse et sur la photo de la reformation, on le voit sanglé dans une veste Carnaby Street rouge et bleue. En 2019, les reformés prévoyaient de venir jouer à Londres (Au Beat Bespoke) en support de l’avant-première de Pushing Too Hard, le film consacré aux Seeds que tout le monde attend depuis une éternité. Le réalisateur Neil Norman n’est autre que le fils du boss de GNP Crescendo Records. C’est Gene Norman qui avait signé les Seeds en 1966. Il faut savoir qu’Elektra, Capitol, Columbia et d’autres labels avaient claqué leur porte au nez des Seeds. Quand Gene Norman récupéra la démo du premier album des Seeds, il n’était pas bien sûr du coup et il la fit écouter à son fils Neil qui avait alors 12 ans. Lorsqu’il vit Neil sauter en l’air dans la pièce et brailler «Yes dad go for it !», il signa immédiatement les Seeds sur GNP.

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    Alec Palao qui est le grand spécialiste des Seeds produit le film. C’est une caution. Sollicité pour rééditer tous les albums des Seeds, il eut accès à toutes les archives. Ce qui l’a le plus frappé lors du désarchivage, c’est l’extraordinaire énergie du groupe à ses débuts. Il dit surtout de Sky qu’il ooze rock’n’roll authority at every moment. Il dit aussi que les autres Seeds participaient pleinement au processus Seedy - Daryl, Jan, and Rick were definitely not sidemen - Quand le projet du film a démarré, Sky était encore en vie et Alec en parlait avec lui.

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    On a découvert les Seeds en France en 1972 grâce à la parution du Nuggets de Lenny Kaye sur Elektra. Cette compile portait bien son nom, car pas mal de kids en France s’achetèrent une pelle et une pioche pour aller creuser dans le filon de Kaye : Standells, Chocolate Watchband, Shadows Of Knight, Blues Magoos, Electric Prunes, Count Five, on n’avait encore jamais acheté autant d’albums, et bon nombre d’entre eux sur les auction lists de Bomp!. Si tu misais bien, tu l’avais ton Shadows Of Knight sur Dunwitch. Il te fallait aussi ton Standells sur Tower Records et bien sûr ton Seeds sur GNP Crescendo, car sinon, la vie n’avait pas de sens. Avec ses conneries, cet imbécile de Kaye nous avait tous mis sur la paille.

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    Ceux qui se détachaient vraiment du lot étaient les Standells et les Shadows Of Knight, à condition de rester dans les premiers albums. Les Seeds, ça pouvait être un peu plus compliqué. Leur carte de visite s’appelait «Pushin’ Too Hard», le cut choisi par Kaye pour figurer sur Nuggets. Un Pushin’ qu’on retrouve sur leur premier album, The Seeds. On peut le ressortir de l’étagère, il n’a rien perdu de sa vieille vitalité. Ces Californiens sont en quelque sorte les inventeurs du garage d’orgue. Ils jouaient un garage très différent de ceux des Standells ou des Shadows Of Knight, plus orientés guitares et chant délinquant. Ces deux groupes étaient fortement influencés par les Stones. Les Seeds tapaient dans un autre registre, basé sur le shuffle d’orgue et le relentless. Comme ils n’avaient pas de bassiste, Daryl Hooper jouait les basses sur son clavier, ce que faisait aussi Manzarek à la même époque. La tradition de ce heavy garage d’orgue vient donc des Seeds. Ce premier album des Seeds est entré dans la légende grâce au tagada night & day de «Pushin’ Too Hard». Jan Savage y joue un solo historique, l’un des phrasés les plus gaga du gagaworld. D’autres cuts comme «No Escape» et «Evil Hoodoo» illuminent l’A, on y entend la fuzz de Los Angeles et une hypno qui préfigure bien celle des Doors. Daryl Hooper joue le riff à l’orgue car on entend Jan Savage partir en solo. On retrouve de la belle hypno en B avec «It’s A Hard Life» et du coup, avec son beat sec et net, Rick Andridge préfigure Cubist Blues. Ils cultivent l’art du préfigurage. Et bien sûr, tout est chanté à la Sky, c’est-à-dire à la bonne insistance. Ne perdez pas de vue ce démon de Daryl Hooper qui fait son doom doom de basse dans «Excuse Excuse». Il n’en finit plus de repréfigurer le Break On Through des Doors.

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    Paru la même année, en 1966, leur deuxième album s’appelle A Web Of Sound. Pas de hit à proprement parler, mais du Seedy sound à gogo. On se laisse facilement envoûter par les Seeds, notamment par «Up In Her Room», a full room of Seedy groove, chef-d’œuvre de préfigurage des Doors, un art basé sur la lancinance, avec un Jan Savage qui joue au long cours et un Sky qui tartine le so good oh so good de Van the man. En fait, ils créent un monde avec trois fois rien. Sky et Rick Andridge font tout le jobby jobbah. «The Farmer» vaut pour un petite garage d’orgue rampant, monté sur un beat tellement balluchard qu’il en devient archétypal. Mais on passe un peu à travers tout le reste. Le premier album suffisait amplement à installer les Seeds dans l’inconscient collectif.

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    Alors après, ça se gâte. Une fois rapatrié, Future fut une énorme déception. On espérait du garage punk d’orgue et on tombait sur de la petite pop. Il fallait beaucoup de courage pour écouter un truc comme «Travel With Your Mind». Sky Saxon essayait d’embarquer son «Now A Man» au petit nasal angelino, mais il peinait à convaincre les peine-à-jouir. On restait dans un rumble d’orgue et de tambourin très spécifique. «Out Of The Question» était le seul cut potable de cette pauvre A. Alors pour sauver leur B, ils proposaient une resucée de «Pushin’ Too Hard» intitulée «A Thousand Shadows». Belle arnaque. Cet album refusait obstinément d’obtempérer. Cut après cut, ça tournait à la débâcle. Les Seeds n’avaient plus rien dans la culotte. Quand Sky attaquait «Where Is The Entrance Way To Play», c’était un peu comme s’il renonçait. Le groupe tournait en rond jusqu’au vertige. Le sentiment d’arnaque était tellement fort qu’on n’a jamais pu écouter cet album en entier. C’était du grand n’importe quoi. Allez-y les gars, cassez vos tirelires !

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    Ce fut encore pire avec l’album suivant, A Full Spoon of Seedy Blues. On espérait du gros British Blues de Los Angeles, mais l’album sonnait comme un gag. Ils rassemblaient pourtant toutes les conditions du blues de Chess : l’écho, l’harmo, mais Jan Savage ne se mouillait pas trop et il était impossible, à l’écoute de «Moth & The Flame», de prendre le Seedy Blues au sérieux. Avec «Cry Wolf», le pauvre Sky se prenait pour Wolf. Pour chanter du nez, il faut des grosses narines. Les Seeds étaient aussi peu doués pour faire du Chess que les Morlocks. Sky Saxon sonnait comme une caricature et le Full Spoon devint l’album dont il fallait se débarrasser de toute urgence. Si tu veux jouer du blues, baby, commence par t’appeler Mike Bloomfield ou Peter Green. Sinon laisse tomber. Ce Seedy Blues fut l’un des albums les plus indécents de son époque.

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    La liste des outrages n’allait pas s’arrêter là : parut en 1968 un faux live, Raw & Alive: The Seeds In Concert At Merlin’s Music Box. L’album donnait une idée de ce que pouvait être la frenzy des Seeds sur scène mais les faux applaudissements ruinaient tout. On n’entendait plus que ça, les injections bien modulées d’applaudissements. Les Seeds jouaient toutes leurs cartes, «Mr Farmer», «No Escape», toutes leurs énormités de garage d’orgue, mais les clameurs sonnaient faux et gâchaient tout. Les imbéciles qui avaient trafiqué le son avaient fait n’importe quoi. Ça devenait insupportable. Il était impossible d’échapper aux fausses clameurs. Ce faux live enterra les Seeds vivants en leur ôtant toute crédibilité. Ils terminaient avec un «Pushin’ Too Hard» que Rick Andridge battait sec et net. Daryl Hooper maintenait bien le cap derrière son clavier, ils développaient une belle énergie mais les fausses clameurs venaient ruiner tous leurs efforts.

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    Dommage, car les Seeds avaient un sacré potentiel. Après l’échec des derniers albums GNP, Kim Fowley tenta de les relancer avec un single, le fameux «Falling Off The Edge (Of My Mind/Wildblood» - Baby you gave me wild blood - bien rebondi au beat de Sky. On le trouve sur la compile Falling Off The Edge, ainsi que l’excellent «Chocolate River», un cut hypno que Daryl Hooper entortille de rubans d’orgue. Encore un groove infectieux avec «The Wind Blows Your Hair» que Sky chante au virus urbain, pris d’une fièvre d’orgue jaune, alors que des gouttes de sueur tombent sur ses bottes en chevreau. On entend aussi l’Hooper trafiquer dans «Satisfy You», un cut de single perdu dans l’océan, Sky chevauche le beat de conclave et les nappes de satin rouge. Il faut aussi entendre Sky faire son Jimbo dans «900 Million People Daily (all Making Love)». Soit Sky vient de Jimbo, soit Jimbo vient de Sky, en tous les cas la parenté est claire : Doors & Seeds, même combat.

    Signé : Cazengler, qui vaut pas un coup d’cid

    Jan Savage. Disparu le 5 août 2020

    Seeds. The Seeds. GNP Crescendo 1966

    Seeds. A Web Of Sound. GNP Crescendo 1966

    Seeds. Future. GNP Crescendo 1967

    Seeds. A Full Spoon of Seedy Blues. GNP Crescendo 1967

    Seeds. Raw & Alive: The Seeds In Concert At Merlin’s Music Box. GNP Crescendo 1968

    Duncan Fletcher : Fuzz film and fun in the UK. Shindig # 89 - March 2019

     

    Hell je ne veux qu’Hell

    - Part Two

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    Au temps des Voidoids, Hell fait aussi pas mal de cinéma, notamment dans le film d’Ulli Lommel, Blank Generation. Il tourne ça en 1978 en plein âge d’or des Voidoids, avec Carole Bouquet dans le rôle d’une amourette de passage. Le film est ridiculously ridicule, c’est le néant absolu de l’écriture cinématographique

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    . Tout s’éclaire dans l’interview qu’accorde Richard Hell à l’écrivain Luc Sante et qu’on trouve sur le DVD à la suite du film : Hell vole dans les plumes de Lommel, il parle d’un film complètement foireux - the film is ridiculously, irredeemably bad - Il explique que rien n’était écrit et que personne ne savait ce qui allait se passer le jour suivant sur le tournage. Hell est encore plus furieux quand il aborde la question d’Andy Warhol qu’on voit quelques minutes à la fin du film : «Typically of Lommel, the director, he wanted Warhol for the marquee value, but he treats him disrespectfully in the movie.» (Typique de Lommel, il voulait Warhol pour le nom et lui manque de respect en le filmant). Hell n’en finit plus de rouler Lommel et son film dans la farine. Il se fout même de la gueule de Carole Bouquet et des fringues ringardes qu’elle portait. Hell ajoute qu’il n’était pas à l’aise. C’est vrai qu’à l’écran, il est carrément mauvais. Quand la caméra le cadre, il joue faux, atrocement faux. Le seul intérêt du film, ce sont les plans des Voidoids filmés au CBGB : Ivan Julian, Robert Quine, Marc Bell et Hell y sèment l’enfer sur la terre. On n’imagine pas à quel point ce groupe pouvait être explosif, avec un Quine en embuscade et ce frappadingue de Bell au big beurre. Hell indique toutefois qu’il n’était pas utile de ramener «Blank Generation» quatre fois dans le film. Une fois aurait suffi. Il salue aussi la BO d’Elliot Goldenthal, très Taxi Driver dans l’esprit.

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    En 1982, Susan Seidelman propose le rôle d’Eric à Hell dans Smithereens, un autre film ‘punk’ new-yorkais. Il n’est pas très bon dans le rôle. Il joue son propre rôle, celui d’un punk-rocker local célèbre habitué aux petites arnaques et aux coups de bite à la sauvette, comme le veulent les mœurs de l’époque. Il joue de son physique et de son look, se verse de la bière dans les épis pour se coiffer et tente de rester le plus naturel possible devant la caméra, mais on imagine bien que ce n’est pas si simple. Par contre, Susan Berman qui joue le rôle de Wren tire mieux son épingle du jeu. Dans les entretiens qui accompagnent le film, Susan Seidelman nous explique qu’elle voulait une actrice aussi vivace que Giuliette Masina qui fut on s’en souvient la femme de Fellini et l’inoubliable Cabiria dans Les Nuits de Cabiria. Susan Berman joue avec tout le chien de sa chienne son rôle de SDF punkoïde dans un New York d’époque centré autour du Peppermint Lounge. Elle rafle la mise. À côté d’elle, Hell paraît gnangnan et emprunté. On ne le voit même pas sur scène, par contre on entend «The Kid With The Replaceable Head» tiré de son deuxième album avec les Voidoids. Susan Berman danse dessus et elle est incroyablement juste dans son wild shaking. Le scénario n’est qu’un prétexte à filmer New York, capitale artistique.

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    Deux ans plus tard, Susan Seidelman refait appel à Hell pour une courte apparition dans le fameux Desperately Seeking Suzan. L’apparition est si fugace qu’on ne le voit même pas. Il est au lit et vient de passer la nuit avec Madonna qui lui chourre des boucles d’oreilles ayant appartenu à Nefertiti. Enfin bref. Ce film a tous les défauts m’as-tu-vu de l’époque et bat bien des records de superficialité. Des critiques y ont vu de la modernité, mais celle de la Nouvelle Vague avait autrement plus de jus. Disons qu’il s’agit surtout d’un film sur Madonna qui démarre sa carrière, mais à l’écran, elle n’est pas aussi excitante que Susan Berman. On se demande surtout pourquoi ce film sans grand intérêt figure dans la filmographie d’Hell.

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    Là où Hell s’en sort le mieux, c’est dans le street movie de Rachel Amodeo, What About Me, sorti en 2011 sur DVD. Dans ce cas, le DVD est essentiel, car on voit le film deux fois : une première fois tel quel, en VO, et une deuxième fois, si on veut, commenté par Rachel elle-même. Alors ça devient fascinant. Elle joue le rôle principal, celui de Lisa, une brune très italienne qui ressemble à la statue de la liberté, c’est en tous les cas le propos du film. Lisa loge chez sa tante, une grosse italienne qui n’est autre que Mariann, la sœur de Johnny Thunders. Quand la tante meurt, Lisa se fait violer par le gros porc de l’immeuble et se retrouve vite fait à la rue, dans l’East Village new-yorkais. Rachel Amodeo raconte une belle descente aux enfers. Dans l’errance qui suit, elle rencontre un Vietnam vet bien déglingué qui n’est autre que Richard Edson, l’un des deux fils du pizzaiolo de Do The Right Thing. Il joue son rôle à la perfection. Il marche en crabe et parle fort. Et comme Rachel connaît toute la faune de l’underground new-yorkais, on voit arriver à l’écran Dee Dee Ramone (lui aussi en Vietnam vet), Nick Zedd, Gregory Corso et Johnny Thunders qui d’ailleurs va casser sa pipe en bois pendant le tournage. Comme il avait donné des cuts pour la BO, Mariann ne s’opposa pas à leur utilisation. Autre acte de générosité dont parle Rachel : celui de Peter Perret qui ne demande rien pour l’utilisation d’«Another Girl Another Planet» dans une petite scène de fête. Admirable. Rachel dit aussi que Jerry Nolan était très fier de tourner une scène dans ce street movie : il se fait descendre dans la rue et agonise devant la caméra. Johnny Thunders a lui aussi deux ou trois scènes au téléphone. Il joue le rôle de Vito, le frère de Lisa. Elle l’appelle et Johnny promet de revenir à New York car il sent qu’il y a un problème. Eh oui, quelques mois dans la rue et dans l’hiver new-yorkais, ça ne pardonne pas. On voit aussi une très belle scène où Lisa fume du crack dans une pipe à herbe avec Nick Zedd et un mec bien barré nommé Marshall. C’est du vécu. Et puis curieusement, c’est Hell qui se tape la part du lion, avec le rôle d’un ange de miséricorde. Incroyable retournement de situation : Hell joue son rôle avec une classe incroyable, il est même d’une grande beauté et d’une infernale justesse de ton. Il recueille Lisa chez lui et pour la première fois depuis des mois, elle peut prendre un bain. Hell veille sur elle. Comme elle ressemble à la statue de la liberté, il l’emmène la voir, et c’est là sur l’île, qu’elle va mourir, sans doute des suites d’une blessure à la tête. Voilà, ça se termine comme ça. À l’usure, comme l’histoire de Ratso.

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    Pas de meilleure introduction que Clean Tramp à l’œuvre de l’écrivain Hell. Bon, on passe rapidement sur les petits books en forme d’exercices de style, The Voidoid (paru en 1993) et Godlike (paru en 2005). Le premier est un court récit surréaliste troussé en hommage à Isodore Ducasse, mieux connu sous le nom de Lautréamont. En fait le récit lui-même n’est pas très convainquant, Hell met en scène deux personnages, Skull et Lips, qui sont de toute évidence Tom Verlaine et lui - The skeleton is named Skull and the vampire is named Lips. They live together in New York City where they have a rock band, The Liberteens - Hell est le vampire - Skull’s name is Caspar Skull and Lip’s real name is Arthur Black - On reste dans la littérature. Ce qui fait la grandeur de ce mini-book, c’est l’afterword où Hell explique dans quelles conditions il a écrit ce texte. Comme le fit Hemingway en son temps à Paris, Hell louait une petite piaule meublée sur East 10th Street, juste pour écrire - J’étais mentalement assez misérable, mais pas entièrement. J’étais heureux pendant que j’écrivais. Ou quand je finissais d’écrire. Ou j’étais sûr que j’allais l’être de toute façon - Dans la piaule, un lit, une table, une chaise, une machine à écrire et un petit tourne-disques - Je n’avais qu’un seul album, My Generation des Who. Il me donnait de l’énergie sans que j’aie besoin de l’écouter attentivement - Et il termine ainsi : «J’aime encore beaucoup ce book. Il est dans l’esprit de Maldoror car Lautréamont est mon frère. Quand j’ai tapé le texte définitif, j’ai imité la présentation de l’édition New Directions de Maldoror en aménageant de grandes marges autour du texte. Je voulais que mes pages soient belles comme des bijoux rares ou des photos nocturnes qui deviennent vivantes lorsqu’on les observe. Voilà ce que je voulais. J’espère que ça vous touche. Intensément, j’espère.» L’écrivain Hell est souvent très attachant, mais c’est avec un vrai roman comme Go Now qu’on le comprend.

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    ( Traduction française de Go Now  )

    C’est même une vraie merveille. Un roman en forme de road-movie, dirait un critique en panne d’imagination. Il se trouve qu’avec Go Now, Hell déploie des ailes, celles d’un authentique écrivain. On sent la puissance narrative et l’instinct littéraire, ça ne trompe pas. Comme souvent chez les géants littéraires, les thèmes ne sont que des prétextes. Le road-movie sert de prétexte à raconter l’Amérique (sans doute un clin d’œil à Kerouac), mais aussi à vanter les charmes de la dope, à cultiver l’érotisme de façon constante et capiteuse, et à injecter en fin de voyage du matériau autobiographique, car forcément, Hell passe par Lexington, Kentucky, cette ville où il a grandi et qu’il a fui à 17 ans pour aller faire le poète/punk-rocker à New York. Go Now est le roman rock parfait, Hell y bouscule tous les tabous et propose un autoportrait cru et fascinant. Go Now s’avale d’un trait. Go Now se relit. Avec Go Now, la messe est dite.

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    Go Now, petit book d’apparence anodine avec sa photo de motel room sur la jaquette jaunie par le temps et tout de suite Hell nous parle de sa bite - Je suis assis là. Ma bite est dans mon pantalon, chaude, lourde et puissante. Peut-être devrais-je me branler. Je n’ai pas joui depuis plusieurs jours - c’est comme de pisser ou de chier, vous ne pouvez faire ça qu’en état de défonce - Comme Kim Fowley, Hell se prend pour the Lord of Garbage lorsqu’il descend dans la rue, «Back to the street, where I am king. Lord of garbage. I go to cop», il va acheter sa dose. Sa prose devient parole de chanson. Puis il décrit le prétexte du book, via la voix de Jack the Biritish qui cherche un couple pour lui ramener de Californie une ‘57 DeSoto Adventurer de couleur orange. Jack veut que Billy Mud, c’est-à-dire Hell, écrive et que Chrissa, the French girl photographe (sans doute Lizzy Mercier Descloux) prenne des photos. Voilà le deal. On est en plein mythe rock’n’roll dès la page 20 de ce petit book d’apparence anodine. Hell et Chrissa se connaissent depuis longtemps, mais ils ne forment pas un couple. Ils ont exploré les arcanes du sexe ensemble - we invented sex in the washed-out music des fins de nuits et nous sombrions dans le sommeil à l’aube - Le sexe va revenir en force dans le récit, Hell est un érotomane aussi puissant que Georges Bataille. Il envisage de faire le voyage avec de la dope, bien sûr - Avec de l’argent dans ma poche et la certitude de pouvoir acheter de la dope, je suis un cow-boy, froid et serein sous les étoiles - Alors bien sûr, il parle de la DeSoto, a dream come true. Elle est aussi prétexte à écriture - A time machine. It has an aura. It is the color of fire - the color of New York methadone - and when you look at it everything else goes away. On se sent comme dans un domaine. C’est dur de croire que c’est uniquement une machine, de la matière. Elle ressemble plus a un secret exposé en plein jour, comme Le Lettre Volée d’Edgar Poe - Alors ils prennent la route - En prenant les longs virages au long des falaise qui surplombent l’océan, je tombe en extase - C’est comme si on était dans la bagnole avec eux. Les chambres de motels le comblent encore plus d’aise - Rien n’est plus appréciable pour un sale mec que des draps propres. Jesus, I love motels - Son problème est de se ravitailler sur la route. Il a une connexion à San Francisco, une certaine Kathy qui fait du rock et qui se shoote - J’aime Kathy et elle m’aime, de la façon dont les drogués s’aiment. Elle me comprend (...) Elle prend soin de moi comme une grosse araignée - Kathy lui file du crytstal meth qu’on appelle aussi methedrine. De retour au motel, il propose à Chrissa de tester le speed. Oh, elle n’est pas une sainte : elle deale de la coke à bonne échelle. Hell lui dit qu’elle va aimer ça : «Tu aimeras ça comme tu aimes la coke. Mais c’est plus pointu que la coke et ça dure plus longtemps. Tu te sens bien, ton esprit fonctionne vite. It’s cool.»

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    Hell vend son speed comme il vend Baudelaire, dont il trouve un recueil chez un libraire de San Francisco, car forcément, pas de road-movie sans libraire. Prétexte encore, puis big paragraphe sur l’un de ses auteurs préférés. «Après tout, Baudelaire est un être voluptueux et extravagant qui sacrifie beaucoup aux effets esthétiques. Même s’il cultivait l’embourgeoisement via le pessimisme et de spleen, il n’en demeurait pas moins affamé de reconnaissance.» Bien vu, Hell, en plein dans le mille. Et ce n’est pas fini - Il cultivait surtout un désir d’infini. Il ne voulait pas être importuné par les conventions et il s’arrangeait pour que les choses soient aussi laides ou perverses qu’elle l’étaient en réalité. Mais il n’avait pas de vitalité, il était brisé, il ne produisait que des fragments, de pâles imitation d’idoles comme Poe, mais en même temps, il avait cette élégance de savoir transformer ses faiblesses pathétiques en vertus, il en fit même son propos et son identité. Il avait ce courage. Ça a marché. Je suis content pour lui et son succès m’encourage. Alors que je feuillette ce vieux livre, je peux sentir sa présence, je le sens noble, subversif et fascinant. Son exemple me donne de l’espoir - S’attendait-on à rencontrer Baudelaire dans un road-movie ? Bien sûr que non. Autre question : faut-il continuer à citer ? Il reste énormément d’éclairs littéraires dans ce mini-book. Citer consiste en fait à réécrire les lignes des autres. Quand on passe sa vie à écrire au point que ça devient une obsession quotidienne, réécrire est tout bêtement une façon de reprendre souffle. On réécrit pour faire une pause. En même temps, on savoure un peu mieux l’objet lu, en s’en imprègne un peu plus. Et qui sait, on peut espérer en faire partager quelques aspects. Un livre, c’est comme un disque, une énergie le sous-tend et c’est bien d’essayer d’en capter l’essence.

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    Pendant ce temps, Hell revient à ses chères drogues - Thank Gof for drugs. Voilà ce que je me dis an traversant la parking du motel. Que serais-je sans elles ? There’s something for everything. Les drogues gardent aux choses leur fraîcheur et me permettent de vivre des aventures. Je me sens comme un athlète victorieux - Hell revient dans la voiture pour faire son travail d’écrivain. Il joue avec une phrase : «The silence in the car resumes». Il la prononce plusieurs fois à voix haute. En français, on dirait : «Le silence s’installe de nouveau dans la voiture». Chrissa qui conduit lui demande s’il est en train d’écrire son livre. Ils éclatent de rire - ‘Chrissa laughs’ dis-je et on éclate de rire tous les deux. We giggle in the speeding car - Les regards qu’il porte sur les villes d’Amérique sont tous très littéraires, comme par exemple la capitale des casinos, Reno, Nouveau Mexique : «Tout le monde ici est soi de la charogne (dead meat), soit un vautour.» Au motel, il allume la télé et tombe sur un sitcom qui lui donne envie de vomir. Hell se demande toujours de quoi il a vraiment envie. De dope, bien sûr - J’attends quoi sinon trouver de la dope. Je regarde Chrissa. Je pourrais espérer l’avoir. Fuck that. Je l’ai déjà. Si elle me connaissait vraiment, elle ne pourrait pas me supporter, pas plus que j’arrive à me supporter - Mais il se reprend vite car il déclare : «Grâce à l’hero, j’ai pu transformer mes peurs et le sentiment de n’être rien en vertu. C’est ce qui m’a autorisé a faire ce que j’avais envie faire en tant qu’homme et artiste.» Il se sert d’une remarque sur l’Amérique qu’il trouve boring, c’est-à-dire ennuyeuse, pour considérer la vie : «Comment devons-nous vivre notre vie ? À quoi peut-on aspirer ? La gloire et l’argent. Sex and drugs. Sinon, à quoi sert la liberté ?». Pendant le road-movie, il tombe en panne de dope et se voit contraint de se désintoxiquer, avec l’aide de Chrissa. Mais le besoin de dope revient et il se fait envoyer un paquet à Denver. Quand il s’est refait un fix, il écrit : «Je suis à l’aise et regonflé. Et je parle à Chrissa. Je lui explique que les Américains sont des drug addicts. Ça s’appelle la quête du bonheur, c’est le capitalisme, c’est la liberté, c’est l’individualisme dans les grands espaces, c’est la démocratie. C’est la DeSoto Adventure. Je ne sais plus ce que je raconte, mais elle me laisse continuer.» Hell nous fait aussi quelques pages de sexe exceptionnelles, dignes des grandes heures d’Henry Miller et de Catherine Millet, avec un côté plus physique et plus punk en prime. Il nous fait entendre le bruit des organes génitaux qui flip-floppent. Il nous fait aussi le coup du rebondissement spectaculaire de fin de roman, comme le fit Flaubert dans Madame Bovary. C’est très spectaculaire et très réussi. On ne va pas le raconter, car ça vous gâcherait le plaisir de lire ce livre. Wow, Hell, what a punk-novel de Nobel level ! Vers la fin, il s’autorise encore deux ou trois facéties désabusées dignes de celles d’Houellebecq : «Maintenant, je sais d’où viennent les religions : de la peur et de la haine de soi. C’est trop difficile de vivre en connaissant ses travers et en même temps, ça n’a pas si grande importance.» Hell a compris que rien ne pouvait changer et que prier ne servait à rien. Il s’en explique ainsi : «La vie est une maladie. Une sorte d’infection du monde abstrait. God n’est qu’une image de ce que sont les choses et n’a qu’un seul pouvoir, l’inertie. Les choses ne peuvent pas changer. La plus puissante pensée n’y pourra jamais rien. Rilke disait que les seules batailles dignes d’être menées étaient celles perdues d’avance, celles contre les anges. On ne peut changer que soi-même et c’est la seule façon de changer le monde.»

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    Il existe d’autres books d’Hell, mais ce sont des books compilatoires, comme Hot And Cold (paru en 2001) et Massive Pissed Love. Nonfiction 2001-2014 (paru en 2015). Hell y compile des textes, des poèmes, des dessins et des photos, mais il le fait chaque fois avec une intention purement artistique. Il aime dessiner sa bite, mais aussi l’entre-jambes de ses copines. On voit une belle photo de Lizzy Mercier Descloux à poil et bien velue, et d’autres photos de femmes nues, chaque fois très érotiques. Dessins et photos sur lesquels on revient régulièrement, pour le plaisir de l’œil, comme on le fait en feuilletant les pages des catalogues de Molinier ou de Clovis Trouille. Vous trouverez dans Hot And Cold un texte fantastique sur Johnny Thunders, qui date de l’époque où Hell écrivait sous le nom de Theresa Stern. «Johnny Thunders is quintessential rock & roll. Il aurait pu devenir joueur de baseball car il était bon, mais il ne voulait pas couper ses cheveux comme le lui demandait le coach. Il quitta le lycée, s’installa dans le Lower East Side et à 18 ans, il fut le guitariste du groupe le plus célèbre d’Amérique.» Dans un autre texte, il dit pourquoi les Dolls étaient si essentiels : «Ils furent le premier pur groupe de rock & roll. Ils savaient que le rock & roll est à 50% basé sur l’attitude, même peut-être à 100% ou 200%. Ils furent le premier groupe à se considérer comme des stars plutôt que comme des musiciens. Ils étaient pour les New-Yorkais ce que les Sex Pistols furent pour les Anglais. Ils excitaient tout le monde, ne pensaient qu’à s’amuser, sans jamais la moindre prétention. Ils étaient ballsy, noisy, rough, funny, sharp, young and real. Stupid and ill. Ils se moquaient des médias, dégueulaient sur les adultes et parlaient de sexe et de drogues avec les kids.» C’est important d’écouter Hell parler de Johnny Thunders car ils ont bien navigué ensemble : «Il m’a toujours surpris quand on discutait. Il était tout le temps smart et c’est ce qui me surprenait. Il était aussi smart qu’il était élégant. Smart comme Elvis l’était. Il ne trichait jamais.» Et il revient sur Elvis et sur le smart : «Elvis just had it. C’était quelque chose de spirituel. A kind of grace. Quelque chose d’inné. Un truc que tout le monde voudrait avoir et Johnny l’avait. Et il savait qu’il l’avait. Pour lui, le meilleur compliment qu’on pouvait lui faire était qu’il était aussi smart que l’étaient Frank Sinatra et Elvis.» C’est quand même autre choses que les racontars qu’on entendait à une époque. Et Hell poursuit : «Johnny a fait ses choix, il a choisi son destin et il avait parfaitement le droit de le faire. Il prenait de la dope pour affronter la réalité et jouait de la guitare pour être lui-même, même s’il passait son temps devant la télé. Personne ne peut porter de jugement.» Hell dit aussi que Johnny et Chet Baker ont beaucoup en commun. «Ils étaient tous les deux des junkies qui considéraient leurs talents respectifs comme des petites aubaines qui leur servaient juste à se fournir en dope et en fringues. Johnny disait : ‘Je ne pourrais pas être vertueux. Chacun a le droit de faire ce qu’il veut, à condition de ne pas me faire de mal’. Johnny avait du mal à prononcer ‘me’.»

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    On retrouve aussi le fameux texte d’Hell sur Television. Il écrit comme s’il n’appartenait pas au groupe et commence par décrire Tom Verlaine : «Le chanteur, Tom Verlaine, grand, blond, avec le visage de Mr. America of skulls, se tenait debout derrière le micro avec les yeux mi-clos et sa guitare noire sanglée haut sur la poitrine.» Puis Richard Lloyd : «A perfect male-whore pretty-boy face qui grattait sa guitare avec tellement de peur et de détermination qu’on croyait entendre sa mère le gronder. On aurait dit qu’il allait pleurer.» Puis Hell passe à Hell : «De l’autre côté se tenait Richard Hell, le bassiste, en costard baggy, boots noires et lunettes noires. Cheveux courts sur le côté et en épis sur le sommet du crâne, comme s’il anticipait la chaise électrique. Sa tête dodelinait sur ses épaules, il triturait les cordes de sa basse. À un moment, un filet de bave coula de ses lèvres et il mit à danser comme James Brown et à sauter en l’air, tournoyant de manière complètement dingue avec ses lèvres tendues vers vous.» Le texte date de 1974, ne l’oublions pas. Il termine avec cette chute digne des grands écrivains, avec un Hell qui observe le groupe de l’extérieur : «Ils jouèrent 45 mn, remercièrent tout le monde et annoncèrent qu’il seraient là le dimanche suivant. Moi et quelques autres pensons qu’ils sont le meilleur groupe du monde. Anyway, je suis rentré chez moi, j’ai commencé à écrire un livre et demandé à ma sœur qu’elle me taille une pipe.» Punk ? Real punk.

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    On trouve aussi un texte de 1993 sur Peter Laughner. «Il dépensait le fric de ses parents on guitars and dope and guns (il trimbalait un Walther PPK dans son étui à guitare. Personne ne l’avait jamais vu à jeun. Il prenait du speed à 17 ans quand il a rencontré Charlotte.» Hell entre dans l’histoire de Peter & Charlotte : «Ils ont plongé ensemble dans un délire de musique et de littérature et se sont mariés deux ans plus tard.» Ils raffolaient de Lou Reed et des œuvres complètes de Sade qui venaient de paraître. Hell est très précis sur le profil de Peter Laughner : «Il idolâtrait au point de les imiter 10 ou 15 musiciens et auteurs (Robert Johnson, Bob Dylan, Lou Reed, Iggy Pop, David Bowie, Roxy Music/Brian Eno, Patti Smith, Tom Verlaine, me, Baudelaire, de Sade, Sylvia Plath, Lester, William Burroughs, etc., etc.), et il semblait avoir formé ou joué dans des tas de groupes, the Stress Blues Band, Rocket From The Tombs, (dans lesquels se trouvaient les futurs leaders de Pere Ubu et des Dead Boys), Pere Ubu, Cinderella, Backstreet, Friction, Peter & The Wolves et bien d’autres groupes.» Alors où est le problème ? Hell y vient : «Il finissait toujours par décevoir ses collègues par sa conduite et son goût de l’auto-destruction. Quand il n’était pas viré d’un groupe, c’est lui qui se barrait. C’était un catalyseur. Allen Ravenstine de Pere Ubu dit que Peter was the driving force.» Quand il monte Peter & the Wolves, il arrive en répète avec une seringue, tire du sang de son bras et arrose tout le monde - Thus Peter and the Wolves became the Wolves.

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    Dans un texte de 1986 qui s’intitule Sid And Nancy, Hell revient sur la grandeur des Pistols et le destin tragique du pauvre Sid : «Malcolm McLaren, J. Lydon et les médias ont donné à Sid le permis de détruire, le plus beau jouet qu’un gosse qui n’avait jamais rien eu pût avoir.» Comme dans son éloge des Dolls, Hell grimpe assez haut avec les Pistols : «Les Sex Pistols, c’était quelque chose. Ils étaient tellement purs, c’était un phénomène aussi impénétrable qu’un miroir. On voulait voir la vie revenir dans le rock& roll et les Pistols ont su le faire. They were pure chaos. Like a storm. Comme de la matière qui libère son énergie. Les approcher, c’était se brûler, mais ils étaient si fascinants. Ils étaient l’incarnation parfaite du white rock & roll. Il n’avaient rien d’humain, mais c’était une inhumanité que je comprenais.» Puis il replace la couronne sur la tête de McLaren : «Malcolm s’amusait bien. Il agitait les choses et faisait de l’art. Il manipulait les médias et il était doué pour ça. Je crois qu’il était assez honnête et politiquement sophistiqué, je veux dire solide et consistant dans ses échanges. Il y avait un mégalomane en lui, mais un vrai artiste doit l’être. Il ressemblait beaucoup à Warhol (ou à Picasso) au sens où il pompait des idées partout où il pouvait (y compris les miennes). Mais les idées n’appartiennent à personne. Elles appartiennent à ceux qui en font le meilleur usage. Ses collaborateurs dans les Sex Pistols étaient volontaires, et non des victimes.»

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    Dans un texte daté de 1986, Hell s’appesantit longuement sur sa vieille fiancée, l’hero. Il en fait une description clinique : «La morphine est dix fois plus puissante que l’opium et l’hero quatre fois plus puissante que la morphine.» Il rappelle dans ce panorama que l’opium était en vente libre à une époque en Angleterre et aux États-Unis, jusqu’au début du XXe siècle. C’était un médicament aussi répandu que l’aspirine aujourd’hui. «Il y avait dans chaque maison une bouteille de laudanum (opium dissous dans de l’alcool) et dans les quartiers pauvres, les bouteilles de laudanum se vendaient comme les petits pains le samedi matin.» Artaud fut un gros consommateur de laudanum. Hell rappelle que l’addiction était tolérée dans la société : «Au pire on considérait la dope comme une mauvaise habitude, une faiblesse, comme de la paresse. Mais ça n’était ni un délit ni une maladie.» Hell ne comprend pas bien qu’on ait condamné l’hero (l’opium) et la coke (les feuilles de coca). Il passe logiquement à l’apôtre des excès en tous genres, surtout littéraires, avec My Burroughs, un texte daté de 1997. «Burroughs était le vrai Rimbaud, tout au moins celui qui a tenu la distance. Burroughs adhérait complètement au programme de Rimbaud qui était de bannir l’ego et de se livrer au bouleversement de tous les sens. L’ego est un bagage inutile, écrivit-il - Je est un autre - la vie de Burroughs ne fut qu’un long coma dûment cultivé.» Plus loin, Hell rentre dans le lard du sujet : «Burroughs était le classic addict type, un homme qui se haïssait, qui ne supportait pas la réalité du monde et qui voulait en finir. Il disait toujours qu’il y avait en lui quelque chose d’irrémédiablement tordu, il trouvait que les autres gens étaient différents et il ne les aimait pas. Il se sentait coupable en permanence et trouvait ses erreurs trop monstrueuses pour en éprouver le moindre remords. Il se demandait comment il parvenait à continuer à vivre avec tout ça. Peu de gens atteignent un tel niveau de désespoir.» Bel éloge, non ? Encore une vie qui fait rêver.

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    Massive Pissed Love, c’est une autre paire de manches. Hell y rassemble des chroniques qui traitent aussi bien de cinéma que de rock ou encore de littérature et d’art. Hell est un homme complet, a hell of a man. Hell y va à la pelle. Dans une courte et brillante introduction (comme toujours), Hell dit comment il a évolué. «Une chose que j’ai apprise à propos des œuvres d’art, c’est qu’il vaut mieux les regarder en sachant que l’artiste sait ce qu’il fait ou qui il est. C’est très déroutant lorsque l’artiste est un imbécile ou un punk.» Bien sûr, c’est de l’auto-dérision. Alors bienvenue chez les intelligents. Dans une première série d’articles (Massive), il balance un énorme essai sur le Velvet et les Stones. Il les compare et tente de les opposer. Son truc va loin, car personne n’y a pensé avant lui. Il commence par énumérer les points communs : «1)L’instinct et le talent de bâtir et d’arranger des catchy rock and roll songs et 2) full scary sexy worlds of attitude and style.» Il dit aussi que le point de rencontre entre les Stones et le Velvet est Phil Spector : «Les deux groupes adoraient l’idée qu’il avait formulée de la pop song parfaite, le magnifique, massif, white-lit wall of sound.» Puis on passe aux différences : «Les solos de violon de Cale dans ‘Heroin’ et le solo de guitare que joue Lou Reed dans ‘I Heard Her Call My Name’ sont beaucoup plus importants et innovants que tout ce qu’ont pu faire les Stones musicalement.» Puis Hell enfonce le clou Velvet : «Les Modern Lovers viennent de ‘Sweet Jane’ et ‘Sister Ray’ (‘Roadrunner’ sous un autre nom), la chanson de Lou Reed qui aurait le plus influencé Tom Verlaine serait selon moi ‘Temptation Inside Your Heart’ (enregistrée en 1968 mais seulement parue sur VU en 1985). On peut entendre la moitié des trucs de Bob Quine dans ‘Some Kinda Love’.» Et la liste se poursuit avec le menu fretin : Sonic Youth, Patti Smith et Doug Yule. Hell dit aussi que Pavement sort tout droit de «Pale Blue Eyes». Il rend aussi hommage au poète Reed avec Dylan pour seul concurrent. «Dylan est le maître, mais j’irais bien jusqu’à dire que les paroles du troisième album, The Velvet Underground, en tant que suite, sont les plus belles de l’histoire du rock.» C’est un poète qui parle. Il sait de quoi il parle. Arrivé à la page 19 du book, on se félicite de l’avoir rapatrié. Rien n’est plus confortable, plus agréable que l’écriture d’un homme intelligent qui en plus aime le Velvet. Hell rappelle que Lou Reed était autant passionné par l’avant-garde noise-jazz, par les professionnels du songwriting (comme Goffin & King ou Barry & Greenwich) qu’il l’était par les racines du rock & roll. Quand il revient à l’exercice comparatif, Hell le fait avec une finesse éblouissante. Jugez-en par vous-mêmes : «Il semble étrange de penser qu’une approche plus intellectuelle de la musique puisse déboucher sur un son plus cru, au sens où la musique du Velvet est plus déglinguée que celles Stones. C’est comme si on disait que la Fontaine de Duchamp rendait Picasso commercial. Le Velvet n’a fait que coller à sa volonté de faire un rock intéressant.» Bon maintenant les Stones. Hell met tout de suite le paquet sur Keef. «Le principal atout qu’ont les Stones et que n’a pas le Velvet, c’est Keith Richards. Je veux dire l’âme. Lou Reed a plein de qualités, mais l’âme n’en fait pas partie.» What is soul demande Hell ? Il répond : «It’s humane empathy that in music gets expressed in loose swing.» Hell fait l’apologie de l’empathie de Keef. C’est le premier qui ose dire une chose pareille. «Richards is a hero of that kind of musical generosity. Lou Reed is not generous.» Hell salue aussi le beating genius de Charlie Watts, comme l’a fait Mike Edison dans son book : «Charlie makes every other drummer in rock and roll sound handicaped.»

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    Hell n’aime pas Beggar’s Banquet, il dit que cet album n’est que poses et compromis. Par contre, Let It Bleed, c’est une autre histoire. «Pour l’écouter, vous devez commencer par vous lever. Puis pousser tout ce qui traîne autour de vous. C’est l’un des meilleurs albums de rock de tous les temps. Brian est parti. Keith joue les parties de guitare sur deux des cuts les plus powerful, ‘Gimme Shelter’ et ‘Let It Bleed’, ces cuts vous donnent des frissons.» Hell dit même que «Gimme Shelter» figure dans le Top Three des meilleures chansons de rock. L’influence des Stones est énorme, ça on le savait déjà, des myriades de groupes se sont identifiés à eux et ont rempli des Nuggets, on entendait des fuzz-box guitars et des chanteurs couldn’t get much satisfaction - Il y a deux groupes qui à mon sens doivent tout aux Rolling Stones : les New York Dolls qui furent une sorte de version drag queen des Stones (pour trouver les racines de Johansen, écoutez ‘Dontcha Bother Me’ sur Aftermath), et les Stooges de Raw Power, où James Williamson cherche à imiter la guitare et l’écriture de Keith Richards) - En conclusion, Hell produit son petit effet : «Puis je suis revenu à Let It Bleed et j’hésitais à nouveau. Cet album est définitivement magique. Mais au moment de choisir le vainqueur, on ne peut nier la supériorité du Velvet. Le voilà couronné. Lou Reed is queen for a day.»

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    Dans un long texte, Hell rend hommage à Lester Bangs. Il se souvient de l’avoir bien connu, même s’il ne pouvait pas trop le supporter. Bangs était tout le temps bourré - like a big clumsy pussy but he was always drunk et son niveau de sincérité était intolérable - Mais maintenant qu’il est mort, Bangs lui manque. «Now I miss him.» Le portrait qu’il brosse de ce mauvais écrivain est très spectaculaire. Hell l’avait percé à jour : «Lester était le seul qui attachait de la valeur au fait de douter de soi et qui semblait aimer la musique plus que lui-même. Lester était un critique qui s’accordait le droit d’avoir tort, ce qui me paraît admirable.» Et Hell poursuit sur sa fantastique lancée : «Ce qui l’intéressait dans la musique, c’est la vie qu’il y trouvait.» De Bangs aux Ramones, il n’y a qu’un pas que franchit Hell : «C’est merveilleux de voir des gens comme les Ramones devenir des stars. Ça me rend fier d’être américain. Les Ramones et les Simpsons. Ils étaient l’un des groupes les plus étranges de l’histoire du rock. Comme si Roy Orbison faisait du Chuck Berry, accompagné par les Stooges.»

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    On trouve aussi Robert Quine Obituary, c’est-à-dire l’éloge funèbre de Robert Quine. Hell revient sur les circonstances de sa mort : «Quine ne s’injectait jamais de drogues, mais il s’agissait là d’une injection et il y avait trop de pochetons d’héro pour que ce fût accidentel. Il avait avoué avoir survécu à une tentative de suicide analogue durant l’hiver. Il ne pouvait pas survivre à la disparition de sa femme Alice, emporté par une crise cardiaque l’été précédent. Ils étaient ensemble depuis le milieu des années 70.» Puis Hell revient au lard de la matière, le Quine sound : «Comme Miles Davis et Lou Reed - probablement les deux musiciens qu’il admirait le plus - Quine développa de nouvelles façons d’improviser.» Hell en profite aussi pour rappeler qu’à 33 ans, Quine jouait dans l’un des premiers groupes punk (les Voidoids) et qu’il ressemblait à un agent d’assurances, mais qu’il s’intéressait à des trucs rares. Et là Hell énumère les raretés en questions : «Cool Guitar» par les Blue Echoes, «What’s Your Technique» par Ronnie Speeks and the Elrods, «I Hate Myself» par Al Sweat et «I Like To Go» par Floyd Mack. Hell va chercher l’info. C’est un vrai pro. Il digresse ensuite sur la peau de banane du punk. What is punk ? Et pouf : «Yeah, in a way punk is about failure.» «There’s no success like failure.» Il développe en prenant le cas des Ramones qui se sont vautrés misérablement année après année. Hell nous explique qu’on ne les respectait pas tant que ça, même au CBGB - They were a self-concious cartoon concept of rock and roll, like the Stooges mixed with surf music - Hell parle de punk comme Tzara parle de Dada : «Punk is an idea not a band.» - Dada est mort, vive Dada ! - «Punk est une bonne idée, ça concerne la subversion, mais au service du plaisir de la jeunesse. C’est à l’opposé de tout ce qui est adulte. Punk n’est pas uniquement contre le succès, mais aussi contre les bonnes manières, les bonnes mises et contre toute forme d’éducation ou de talent. Mais aucune définition de punk n’est vraie. C’est ce qui rend punk poétique.» Hell dit aussi que le punk américain était artistique alors que le punk anglais était politique. «Il y a de la vérité là-dedans. En 1974, à New York, on voulait faire de l’art. Même les Ramones qui étaient two-dimentional and cartoony étaient plus près d’Andy Warhol que de Mikhail Bakunin.» Sauf que McLaren ne se réclamait pas de Bakhounine mais de Guy Debord. Allez, on ne va pas chipoter. Hell tord le bras de son raisonnement pour le faire avouer. «Punk consiste à réussir sans autre talent que l’honnêteté. Mais l’honnêteté n’est pas facile. C’est là où, de manière ironique, l’art entre en ligne de compte.» Il revient à sa chère poésie. Il va même jusqu’à dire que les Sex Pistols étaient de la pure poésie. Il n’ose quand même pas dire que sa coiffure - le symbole du punk - était de la poésie, mais il sait qu’en se taillant les cheveux comme ça, il était punk, c’est-à-dire délinquant - Un mec avec cette coupe de cheveux n’aurait jamais pu trouver de travail. Et aucun coiffeur n’aurait pu imaginer une telle coupe de cheveux. C’est un truc qu’il fallait faire soi-même - Hell aime bien rappeler qu’il a inventé le look punk.

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    Bon on va se calmer un peu. Avec des écrivains. Hell rend hommage à Jim Carroll, un poète américain qui «était le produit de son imagination». Hell le compte parmi les meilleurs poètes et il cite les noms : Guillaume Apollinaire, Josef Von Sternberg, the wizard of Oz. Plus loin, il fait un Top Five Junkie Literature dans lequel on retrouve bien sûr William Burroughs : «Burroughs est au-delà de la mort. C’est incroyable qu’un livre de ce genre - cheap sensationalist confessional destiné aux refoulés amateurs de frissons - puisse être aussi bon. C’est comme si une voix nous parvenait de l’au-delà, comme celle d’un détective revenu de la mort, qui n’a plus d’illusions, plus d’intérêts, pas de regrets, aucune raison de vivre, la résignation parfaite. En plus, c’est hilarant.» Il ajoute un peu plus loin : «Ce compte-rendu de la vie de ce dope addict small time criminal of the time est raconté à la première personne et se situe à New York. Je me demande ce qu’on devait éprouver dans les années 50 si on était ado précoce, amateur de culture secrète et qu’on découvrait ce livre dans présentoir de gare routière. Talk about happy face.» Hell salue aussi Straight Life: The Story of Art Pepper, par Art Pepper et Laurie Pepper. Ce livre raconte une vie de dopeman. «This book is to my mind the best of them.» Art Pepper est un jazzman mort en 1982 à 56 ans. Il passa nous dit Hell sa vie stoned, principalement on hero and liquor et séjourna pas mal de temps à l’ombre. Et puis bien sûr The Basketball Diairies de Jim Carroll et Les Confessions d’Un Mangeur d’Opium de Thomas de Quincey qu’il garde couplés pour une brillante chronique.

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    Il salue aussi Godard de façon spectaculaire : «Well, Godard est le plus grand cinéaste du monde depuis 1959, même si Besson et Hitchcock de trente ans ses aînés, et Welles, de 15 ans son aîné, empiètent un peu sur son piédestal.» Hell a compris que chaque film de Godard comprend quatre ou cinq niveaux de lecture et qu’il se passe des choses fascinantes même dans les moments les plus ordinaires. Mais Hell oublie de souligner l’une des forces de Godard : sa voix de narrateur qui bien sûr renvoie au William Burrough d’American Prayer. Toute la poésie du monde est dans les voix de ces gens-là, mais pour ça, il faut aller voir les films et lire les livres. À condition bien sûr de s’intéresser aussi à la poésie. Hell fait aussi un fantastique portrait d’Orson Welles : Citizen Kane est considéré par Hell comme the greatest sound film ever made. Mais c’est le succès de Citizen Kane qui va ruiner la carrière hollywoodienne de Welles. Jalousie. «Comme Welles l’avoua lui-même, il démarra au sommet et dégringola pendant tout le restant de sa vie.» Hell parle aussi pas mal de sexe, mais de sexe artistique, puisqu’il avoue s’être branlé sur Donatello. Il admire Bataille et Sade et rend hommage à Burroughs et à Dennis Cooper qui savaient eux aussi réveiller les bas instincts - They both do a lot of sex and it’s very good - Il délire aussi sur le cunnilingus - I’ve spent more time at it than any other sex act - Il dit aimer ça parce que les femmes aiment ça.

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    Dans un texte superbe qu’il consacre aux carnets de notes (Notebooks) Hell sort cette phrase miraculeuse : «J’ai continué de remplir des carnets de notes parce que je ne savais pas quoi faire de mon esprit.» Et quand il parle de son esprit, sa fiancée l’hero n’est pas loin. L’article s’appelle Sex On Drugs et il résume bien la situation. Chacun sait qu’on baise mieux sous influence. «Je pense que les drogues qu’on prend pour le plaisir rendent le sexe meilleur, pour la simple raison qu’elles chassent les inhibitions.» C’est aussi simple que ça. Même bourré, on baise mieux. «C’est sous coke que j’eus les expériences sexuelles les plus excentriques, quand dans les années 70 et 80, tout le monde prenait de la coke. J’étais un junkie fatigué à l’époque, et comme mon groupe était assez populaire, je trouvais facilement des filles.» Comme il le fait ailleurs, Hell traite cliniquement le sujet : «Contrairement à ce qu’on raconte, le sexe est meilleur sous hero. L’hero ne vous rend pas dingue comme le fait la coke, tu te retrouves à quatre pattes à sniffer les grammes envolés sur la moquette, à être continuellement à cran, comme un film d’horreur. L’hero est cozy. L’hero est voluptueuse. Elle arrête le temps et maintient l’érection. Je me souviens d’avoir rigolé en lisant Bird, l’histoire orale de Charlie Parker, on y trouve des anecdotes sur son sexual stamina. Parker dit aussi s’être endormi sur scène et s’être réveillé juste à temps pour le solo.» Hell sort doucement du chapitre en expliquant qu’il a totalement arrêté la dope. «Je ne prend plus rien. Je ne fume plus, je ne bois plus. Je ne ressens pas de manque. Quand quelqu’un vient me parler de drogue, comme pour partager de vieux secrets, ça m’ennuie et ça m’agace. I’m not a member ot that brotherhood in smirk (je ne me prête pas à ce genre de complaisance). D’un autre côté, je n’ai pas honte de mon histoire.» Hell voyait la drogue comme la voyaient les poètes de l’Avant-Siècle, comme un prodigieux stimulant et non ce qu’en font les médias. «Mon sentiment est que la drogue transcende l’acte lui-même, puisqu’elle est assez puissante pour transformer l’acte sexuel. Quand vous prenez de la dope pour baiser, vous baisez avec la dope et pas avec un être humain. That’s too cool. Je ne dénigre pas le sexe. Après tout, chaque chose est chimique, à commencer par l’être humain. On pourrait aussi se demander si le sexe est une drogue. Le sexe remplit le système nerveux de molécules de plaisir. D’un autre côté, l’amour n’est-il pas la drogue qui rend le sexe meilleur ? C’est un autre sujet, trop banal et trop complexe pour être développé ici.» Hell je ne veux qu’Hell. Libre penseur, punk et écrivain de génie.

    Signé : Cazengler, Hell de poulet

    Richard Hell. The Voidoid. CodeX 1993

    Richard Hell. Go Now. Scribner 1996

    Richard Hell. Hot And Cold. PowerHouse Books 2001

    Richard Hell. Godlike. Akashic Books 2005

    Richard Hell. Massive Pissed Love. Nonfiction 2001-2014. Soft Skull Press 2015

    Ulli Lommel. Blank Generation. 1980

    Susan Seidelman. Smithereens. 1982

    Susan Seidelman. Desperately Seeking Suzan. 1985

    Rachel Amodeo. What About Me. 2011

    MIDNIGHT FIGHT

    SLEAZY TOWN

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    Z'avons été trop séduit par la prestation de Sleazy Town au Fertois rock'n'roll Fest pour ne pas chercher à en savoir plus sur le groupe. Première surprise, nous avons assisté à la Ferté-sous-Jouarre à leur première remontée sur scène depuis quatre ans... Seront au Dr Feelgood, rue de Quicampoix à Paris ( métro Les Halles ) le jeudi 06 octobre. La machine redémarre donc. Le groupe s'est formé en 2011 à l'instigation de Steff Dust et Julian Flynns vite rejoints par JJ Jax, Andy Dean était arrivé au micro en 2012, en 2013 paraît le premier EP titré Midnight Fight il tournera beaucoup jusqu'à sa mise en sommeil. Nous avons retrouvé ces quatre titres de Midnight Fight sur Bandcamp.

    5 grams of red head : emporté dès les premières mesures de cette guitare de JJ Jax qui glame haut et fort les jouissances électives et électriques du rock'n'roll, survient la voix d'Andy qui se pose sur ce bourdonnement doré de reine d'abeille et prend le contrôle du bombardier, ensuite tout ce que l'on attend, un galop effréné de batterie de Julian Flynn qui abat tous les obstacles et déboule le cadeau d'un petit solo qui vous démantibule le cortex, savent appuyer où ça fait du bien. Cinq grammes de red head qu'ils annoncent et ils vous en livrent des tonnes. Chauffées à blanc. Rock 'n'roll space invaders : l'Andy vous prend un timbre de débris de tôle rouillée de vaisseau spatial délabré depuis trente années-lumières dans les déserts d'une planète perdue, la guitare est maniée tel un sabre laser particulièrement grondeur, une grande bataille inter-galactique s'annonce, Steff métamorphose sa basse en rayon de la mort qui pivote à 360 degrés à toute vitesse, Julian sur sa batterie abuse de ses obus, Andy vous entonne le refrain, un péan sanglant en l'honneur d'Arès le destructeur, ensuite c'est le grand tourbillon de l'ivresse du combat qui emporte tout. Fin brutale. Vous ouvrez la fenêtre pour voir si enfin les envahisseurs arrivent. Non, ce n'est pas pour ce soir. Ce n'est pas grave vous passez le titre en boucle toute la nuit. Endless pain : avec un tel titre l'on s'attend à un blues, disons qu'il est vigoureux, la faute à Julian qui enfonce et défonce le chrono, vous avez bien des passages où le tempo fait semblant de ralentir mais ils ne durent guère, des larmes d'acide giclent des cordes jaxxiennes, la voix d'Andy pourchasse les idées noires, les écrase comme les mouches que vous éclatez sur les vitres de votre cuisine. Talk dirty to me : suis allé regarder la vidéo de Poison, pour juger de la différence, pas de souci à se faire, d'abord Andy n'aguiche pas la minette, sait faire preuve d'une ironie cinglante, JJ l'amoroso del toro de fuegos ne joue pas sur les effets qui tournent les têtes, a choisi de vous décolorer les cheveux au lance-flammes, sa six-cordes gronde et refuse obstinément de quitter le big beat du rock'n'roll sur lequel la batterie reste plaquée comme une mine ventouse sur la coque d'un cuirassé. Belle explosion.

    Damie Chad.

    JIM MORRISON

    MARIE DESJARDINS

    ( Famille Rock.COM / 24 - 09 – 2020 )

     

    Juste un articlede quelques feuillets sur Jim Morrison mais écrit par Marie Desjardins, donc on lit, nous avons été subjugués par la lecture de ses romans dument chroniqués dans Kr'tnt ! Pour ne pas laisser passer la moindre bribe de ses écrits. Un   papier bref  sur un grand monsieur, à moins que ce ne soit un grand papier sur un mystère obsédant.

    Ne vous attendez à aucune relation foudroyante. Tout ce que Marie Desjardins raconte, vous le connaissez déjà. D'ailleurs elle cite ses sources sans réticence, par exemple Le diable boiteux de Michel Embareck pour saluer un de nos auteurs rock préférés. Mais parfois l'écriture c'est comme les mathématiques, la solution importe peu, c'est la manière de poser le problème qui fait la différence. Le site canadien famille rock n'a pas lésiné sur les effets chocs pour introduire l'article, photo de Morrison sur scène, allongé en position semi-reptilienne, semi-fœtale, barrée du gros titre Où est le corps ? Marie Desjardins use d'une algèbre plus élégante, plus subtile.

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    Elle possède cet art rare d'inviter le lecteur à réfléchir sans que celui-ci s'en aperçoive. Commençons par le mystère de la mort de Jim Morrison. On a infiniment glosé dessus, certains affirment qu'il a été assassiné, une sombre histoire de ménage à trois ou quatre, et pourquoi pas un coup monté par la CIA, ces hypothèses croustillantes ou hautement politiques n'ont été que rarement envisagées avec sérieux, mais l'on aime se faire plaisir graveleux et grelotter de peur.

    Plus nombreux ceux qui n'y croient pas, qui sont certains que Jim se la coule douce dans un coin perdu, nous le lui souhaitons mais dans ces cas-là c'est surtout l'argent qui coule et les économies qui s'amenuisent... Cette deuxièmeversion est beaucoup plus talismanique, elle agit sur les imaginations comme la poudre érectile obtenue à l'aide d'un rhinocéros blancs à deux cornes, elle se retrouve à la confluence de deux mythes Elvis Presley et Jim Morrison. Beau générique. Pour Elvis le lecteur aura intérêt à se reporter aux trois romans suivants dument chroniqués par nos soins : Complot à Memphis de Dick Rivers ( livraison 417 du 01 / 05 / 2019 ), Elvis sur Scène de Stéphane Michaka ( livraison 188 du 05 / 008 / 2014 ); Bye-bye Elvis de Caroline de Mulder ( livraison 314 du 01 / 02 / 2017 ). Certes nos héros sont immortels dans la mémoire des fans.

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    Toutefois la référence à Elvis aiguise les réflexions. Le King pour être mort en 1977 a eu plusieurs vies. La dernière est la plus pathétique, le chanteur bouffi de Las Vegas n'est pas d'ailleurs sans rappeler la prise de poids de Jim Morrison, remarquons que la durée de la carrière de Jim Morrison paraît être un condensé de celle de son idole, cinq ans pour le lézard, vingt ans pour le Roi. Peut-être convient-il  d'examiner la problématique par un autre bout de l'équation. Qu'aurait fait Jim s'il avait vécu ne serait-ce qu'aussi longtemps qu'Elvis ? Sans trop tirer de plan sur la comète inconnue nous pouvons tenter de répondre. Il serait retourné à ses passions primordiales. Le cinéma et l'écriture.

    L'on sait comment le cinéma a embourbé le petit gars de Tupelo. S'est fait rouler dans la farine par l'industrie hollywoodienne, mon colonel ! Elvis au cinoche c'est un peu le plouc au pays des requins. S'est fait déchirer à belles dents. Même si tout n'est pas à dédaigner dans ses films. Morrison l'ancien étudiant en études cinématographiques de l'UCLA aurait-il fait mieux ? On peut l'espérer. Notons qu'en tant qu'acteur il se serait retrouvé dans le même bocal à piranhas qu'Elvis. Pas dans le même contexte, savait gueuler, savait manipuler, mais la pression aurait été par conséquence d'autant plus énorme. On peut aussi limer les griffes des geckos... Admettons qu'il se soit adonné à la réalisation. Peut-être, et même sans doute, aurait-il réussi à transcrire en images son univers intérieur, mais les rares réalisations et pellicules qu'il nous a léguées le classent d'emblée dans la série Arts et Essais. Aurait-il supporté d'être apprécié par un public confidentiel qui malgré ses prétentions intellectuelles écoute beaucoup trop les avis de leurs critiques favoris ? N'y a-t-il pas aussi quelques similitudes entre les faunes cinématographiques et les jungles rock'n'rolliennes. Pourquoi quitter l'une pour l'autre, Jim en quête d'authenticité n'aurait-il pas troqué Charybde pour Scylla...

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    Jim ne l'a pas caché, il venait à Paris, en France la patrie de la littérature, pour écrire. N'est-ce pas par chez nous qu'un Henry Miller avait trouvé le calme et la tranquillité nécessaires à la poursuite d'une œuvre que le puritanisme américain n'aimait guère... Avouons-le, à Paris l'existence de Jim Morrison s'apparentait davantage à celle d'une rock'n'roll-star en goguette qu'à celle d'un auteur enfermé dans la tour d'ivoire de son œuvre. Il est patent qu'il faut avoir vécu un minimum pour écrire, mais une interrogation insistante s'en vient titiller l'esprit des lecteurs : quid de la validité littéraire des écrits de Jim Morrison ? Ne ressembleraient-ils pas à des bouts de papiers épars recouverts d'annotations abruptes, de simples premiers jets réunis sans trop de visée unificatrice. Certes les années soixante-dix étaient dévolues aux fragments, l'on maudissait la cohérence du roman mais l'on jetait aussi aux orties les épanchements lyriques. L'on aimait les mythographies, celles du quotidien, beaucoup moins celles des vieux mythes shamaniques...

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    Eût-il publié de la poésie, Morisson aurait été réduit aux petits tirages et au maigre public des connaisseurs. L'eût-il supporté ? Quant à la publication d'épais romans apocalyptiques, il lui aurait, d'après nous, fallu de nombreuses années pour parvenir à ce résultat. Cet effort continu ne s'inscrivait en rien dans sa pratique d'écriture et son être profond. Si Morrison a été novateur dans le domaine poétique c'est pour avoir réussi avec éclat à poser et à jouer ses mots sur la musique... des Doors. La porte se referme sur le pauvre Jim condamné à rester dans la mémoire des hommes comme le premier poëte du rock. Une réussite si merveilleuse que tous les autres à sa suite qui ont tenté cette alchimie verbale, sont relégués au rang subalterne d'épigones. S'il est un enregistrement de '' poésie sonore'' ou de ''poésie mis en musique'' qui l'égale, et est-ce un sacrilège de le penser, même le dépasse, c'est celui d'Antonin Artaud lisant Pour en finir avec le jugement de Dieu. Il est vrai qu'Artaud ne chante pas, mais à l'écouter l'on sent la musique du sens qui corrode les âmes, c'est en cela qu' il rejoint l'invitation à une autre dimension, à laquelle Morrison incitait son public.

    Les temps ne sont pas encore venus pour se prononcer sur l'œuvre écrite de Jim Morrison, notre époque est trop artificielle et trop périlleuse pour que l'on puisse en gloser en toute impartialité. Nous aimons toutefois ce culte anonyme des cavernes rendu autour de la tombe de Jim Morrison au Père Lachaise. La famille aurait rapatrié le corps, c'est oublier que l'esprit souffle où il veut et surtout là où on l'appelle. Ou alors aux endroits précis où il vous appelle. Relisez L'ombre d'Henri Bosco.

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    Merci à Marie Desjardins qui par la magie de son écriture a appuyé sur le clavier infini des possibilités de la survie humaine. Ne suffit-il pas de nommer les morts avec tendresse et lucidité pour qu'ils revivent ?

    Damie Chad.

    PROMETHEE UNBOUND

    ( 3 Extraits )

    STUPÖR MENTIS

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    C'est une pub sur FB qui a attiré mon attention. D'abord l'image, j'ai tout de suite pensé à un découpage à partir du tableau du Martyre de Saint Barthélémy de Jusepe Ribera, mais non erreur sur toute la ligne, pauvre mémoire visuelle, je l'ai compris deux secondes plus tard lorsque j'ai déchiffré l'inscription au bas de l'image. J'ai sursauté, un tigre qui aperçoit une proie convoitée dans sa ligne de mire n'aurait pas réagi aussi vite. Je suis un fan absolu de Percy Bysshe Shelley, je l'évoquais encore dans ma chronique sur la biographie de Daniel Boone dans la livraison 476. Et là, devant mes yeux hagards Prometheus Unbound, j'ai vite cliqué dessus pour en savoir plus. Picturalement parlant il s'agissait, si je ne m'abuse, du Prométhée Supplicié de Pierre Paul Rubens.

    Un CD de Stupör Mentis, un groupe que je ne connaissais pas. Pas des nouveaux venus. Un duet formé en 2015. Déjà quatre opus à leur actif : In Memoriam sorti en juin 2016, Ad Extirpanda de mai 2018, V.I.T.R.I.O.L. de juin 2019, Kali Yuga de mai de cette année, et ce cinquième sorti ce 25 septembre 2020. Rien que les titres parlent. Nous explorerons cette sombre constellation dans les semaines qui suivent.

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    Des gens qui font référence à Shelley ne sauraient être dignes que d'intérêt. Sont deux : Erszebeth Stupor Mentis, chanteuse lyrique, compositrice et peintre. Nicolas Fulcannelli maître d'ouvrage, arrangement et composition. Deux pseudonymes extrêmement chargés, malgré l'introduction d'une lettre supplémentaire en vue de marquer une subtile distanciation. Erzebeth serait l'équivalent slovaque et féminin de notre Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d'Arc qui prenait grande jouissance à torturer les jeunes enfants, l'est devenu le Barbe-Bleue de nos contes ancestraux, la gente dame Erzebeth s'était spécialisée dans les sadiques assassinats de jeunes filles, elle est reste célèbre sous l'appellation cultissime de comtesse sanglante... Fulcanelli, lui apparaît dans Le matin des Magiciens un livre culte ( et occulte ) des années hippies écrit à deux mains par Louis Pauwels et Louis Bergier, on lui attribue l'écriture des deux traités alchimiques les plus renommés du vingtième siècle : Le mystère des cathédrales et de Les demeures philosophales. Comparé aux deux personnages précédents il fait figure d'intellectuel pur et désintéressé quoique son existence ait été mise en doute par nombre d'esprits positifs. Le kr'tntreader à l'esprit curieux farfouillera autour du Groupe des Guetteurs auquel appartenait le poëte Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz, mais c'est-là pénétrer dans les arcanes les plus mystérieuses de la littérature française... Erzebeth et Fulcannelli le feu couve sous le sang.

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    Tous ces noms ne sont pas sans rapport avec l'ouvrage Prometheus Unbound de Shelley. Rappelons à grands traits la légende : pour avoir donné le feu à l'homme et lui avoir appris l'agriculture, Jupiter condamne le titan Prométhée à être enchaîné sur le Mont Caucase, situation peu cocasse, à faute d'avoir contrevenu à l'ordonnancement du monde établi par les Dieux, un aigle lui déchirera chaque matin le foie qui repoussera durant la nuit... Prométhée deviendra au cours des siècles le symbole de l'Humanité asservie par la religion et l'oppression sociale injuste... Shelley écrira son Prométhée Délivré selon cette perspective révolutionnaire, rappelons que Karl Marx tenait Shelley en haute estime... N'empêche que l'œuvre de l'anarchiste Shelley plonge ses racines dans des ténèbres ésotériques qui exigent une lecture attentive et approfondie...

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    Publiée en 1820 cette pièce de théâtre – écrite pour ne pas être jouée – est un des sommets de la littérature romantique européenne. A mettre en relation avec le Faust de Goethe et les Solitudines Coeli de Victor Hugo. Il n'est pas indifférent que l'on puisse rattacher Stupör Mentis à cette mouvance noire du rock gothique ( mais aussi industriel, électronique et metal ) que défendit de 1998 à 2013 la revue Elegy, une des plus belles réalisations esthétiques de la presse rock française.

    Les lyrics des dix morceaux sont empruntés ( et un tant soit peu adaptés ) au texte de Shelley, mais il est temps de cesser ce bavardage et de se laisser happer. Nous n'en chroniquons pour cette fois que les trois titres en accès libre sur Bandcamp.

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    Monarch of Gods : véritable début du poème, Prometheus s'adresse à Zeus, l'on s'attendrait à une déclamation grandiloquente, il n'en est rien, un récitatif funèbre nous accueille, une voix féminine chute sur vous tel un tourbillon rampant de feuilles mortes en automne. Un chuchotement incandescent qui se mêle aux volutes de la machine orchestrale, la musique s'exauce et la voix se précipite, devient accusatrice, elle parle, le titan ne renie rien, n'implore aucune pitié, sa souffrance ne dépasse-telle pas l'intensité de la gloire du Dieu, et l'on retombe dans les profondeurs d'une blessure infinie, palier de compression, la musique se déploie comme des battements d'ailes d'aigles, le ton s'agonise en plainte victorieuse, les mots sont crachés, à la face du Dieu, solitude infinie, orchestration en sourdine éclatante, précipitation lente, chœurs pour atténuer le silence de tout ce qui souffre et ne meurt pas. Cela s'apparente davantage à de la musique classique qu'à du pure rock'n'roll mais brille de toute beauté. I ask the earth : Prometheus demande à la Terre si elle n'aurait pas assez de merveilles pour tarir sa souffrance. Le kr'tntreader amateur du Corbeau d'Edgar Poe ne manquera pas de faire le rapport avec l'interrogation, fortement entachée de masochisme, du poëte adressée au maudit volatile, existerait-il un calmant à sa douleur ? Un son qui vient de loin, qui s'amplifie, scandé de coups – réminiscences de clous enfoncés dans le rocher – Prométhée pose la question et la Terre répond, une voix consolante qui se déplace à la manière de ces brises venues d'on ne sait où mais qui infiniment caressent la tête des épis de blés, ah ! cette désolation éplorée au fond du timbre d'Erszebeth, toute la détresse de l'impuissance du monde palpite dans son larynx, un long pont musical débouche sur des matins de lucidité et de malheur, la terrible prophétie des tumultes passés et des futures tempêtes. Les paroles de la terre s'envolent et rejoignent le ciel. N'est-ce pas là que tout se joue. Faut-il comprendre à la manière d'Empédocle que la haine et l'amour sont indissociablement unis. The curse : imprécation de sorcière d'Erszebeth pour dire cette malédiction, celle de Jupiter envers le Titan désobéissant ou celle de Prométhée prononcée à l'encontre de son père. Qu'importe les deux se répondent. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Erszebeth récite et chante le texte, l'on croirait entendre la voix de Satan défiant Dieu, Shelley se souvient du Paradis Perdu de John Milton, souffle et puissance vocable, jusqu'au cri désespéré qui emplit le vide des cieux. Très bel hommage à la poésie de Shelley, notre cantatrice dévoyée a su en traduire la puissance et faire resplendir la foudre de ces mots qui s'entrechoquent à la manière des nuées porteuses d'orages. Et de poésie.

    Il est sûr que nous reviendrons sur ce disque qui nous rapproche des cimes les plus hautes.

    Damie Chad.

     

    BLITZ' ART

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    La terre est remplie d'injustices. Au Fertois Rock Fest du 19 septembre 2020, voir notre kronic de la livraison 477, un individu à lui tout seul a pratiquement eu davantage de succès que les cinq groupes de l'après-midi réunis. L'a même commis cette extravagance incongrue d'avoir eu davantage de succès que lui-même. Inutile de chercher l'erreur dans les mots qui précèdent, il n'y en a pas. L'aurait pu faire comme tous les autres monter sur scène avec son groupe recueillir sa part d'applaudissements puis une fois redescendu discuter le coup de-ci, de-là, en sirotant une bière. C'est d'ailleurs ce à quoi il s'est adonné, mais il n'a réalisé que la première partie du programme indiqué. L'a pris sa basse et escaladé les marches afin de rejoindre la Frantic Machine, s'est d'ailleurs fait bruyamment remarquer avec ses sonorité atteintes de convulsions pré-cadavériques, l'a souri sous l'ovation, et s'est dépêché dare dare d'enfiler son instrument dans son étui, car déjà l'on s'impatientait au bas de l'estrade. Je sais, j'y étais.

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    Je l'ai repéré dés mon arrivée. Le seul mec assis tout seul à une table juste à côté de la scène. Vu de loin, il présentait l'attitude d'un élève sixième qui profite de l'inter-cours pour recopier sur son voisin à toute vitesse ses exercices de math avant l'arrivée du prof. Un adulte tout de même, approfondissons la problématique. Me suis approché pour voir ce croquignol de prés. Non il n'essayait pas de résoudre la quadrature de la facture d'eau de la baignoire qui fuit, que voudriez vous qu'il fît ? La réponse tombe sous le sens, comme tout croquignol qui se respecte il croquis-gnolait. Il fignolait même. Sa main courait de partout, si vite que son bras tout tatoué n'arrêtait pas de cacher son dessin et qu'il était impossible de savoir ce qu'il était en train de représenter. L'on était déjà cinq ou six à essayer de deviner. Alors il a sorti le grand jeu et un petit rouleau de scotch. Une fois qu'il a eu délicatement disposé sur le pourtour de son pupitre une dizaine de ses œuvres, c'est nous qui fûmes scotchés.

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    Je préviens le lecteur vous trouverez sur son FB : Blitz'Art tout un tas de ses dessins. Cela peut vous donner une idée, mais la définition de votre appareil ordinatorien ne vous permettra pas d'apprécier la subtilité du velouté des dégradés, des blancs, des noirs, des gris, vous en prendrez plein les mirettes oui, par contre pour cette impression évanescente de lavis, cette profondeur de tremblé troublé, vous pouvez vous faire cuire un œuf dur à la barre fixe. Tant pis pour vous. Faut avoir au minimum un spécimen chez soi. Ce n'est pas cher, 10 Euros format A3, signé de l'artiste, tiré uniquement à 10 exemplaires.

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    Oui j'ai dit artiste. Pas un dessinateur à la petite semaine. Quelqu'un qui possède un monde. Qui bouillonne à l'intérieur de lui. Ça se voit. Ça se sent. Ça se devine vite. Pour moi, il m'a suffi de poser les yeux sur le portrait d'Edgar Poe. Tout Poe est là-dedans, le célèbre daguerréotype de W. S. Hartson pris en novembre 1848 quelque mois avant son départ pour les rivages plutoniens, le chat noir de l'auto-trahison, le corbeau perché sur la tête du poëte, ici particulièrement nevermorien avec cet œil fixe quasiment cyclopéen qui darde telle une planète morte, et dont la silhouette n'est pas sans évoquer L'Ibis d'Ovide qui désignait pour le pauvre Nason l'Innommable... la mort, fleur cruelle des cimetières, et par-delà tous les oripeaux et brimborions symboliques et attendus, la présence du Mystère, et celle de la Grande Menace muette et invisible qui nous guette tous. Un dessin à la hauteur des textes de Poe et des traductions, notamment celle de Le Corbeau par Baudelaire et par Mallarmé. Blitz'Art a réussi un autoportrait opératif du pressentiment du Désastre. Les autres productions de Blitz' Art sont-elles aussi noires ? Non bien sûr, il est difficile de trouver teinte plus sombre que cette plume de corbeau érèbéenne avec laquelle le poëte américain a transcrit sa destinée, persuadé que rien - ni le désir, ni la mort, ni les anges, ni les forces obscures - n'inclinait davantage au Désastre que la poésie.

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    Il sera inutile de pousser un soupir de soulagement lorsque j'aurai dit que le reste de la production de Blitz'Art relevait d'une veine fantaisiste. Ce mot est fortement démonétisé dans la langue française. L'écrire avec une autre orthographe donne davantage à réfléchir et l'empêche de flirter avec ce sentiment insipide de légèreté qui caractérise son acception nationale. Phantasie flirte avec phantasme. Il est vrai que certains dessins de Blitz' Art peuvent être regardés comme la transcription d'un scénario imaginaire un tantinet loufoque. Nous pensons par exemple à celui intitulée Chimère Abyssale. Bateau pirate et île au trésor par dessus. Mais par-dessous, le naufrage, et le chat. L'ensemble incite au sourire, n'empêche que le chat noir - animal totémique poesque par excellence - pointe l'arrondi de son dos. Le lecteur tant soit peu averti ne manquera pas de tiquer sur cette chimère que l'on retrouve aussi bien chez Mallarmé sous forme de sirène associée à l'idée de naufrage que dans le titre de l'œuvre phare de Gérard de Nerval.

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    Puisque nous parlons de poëtes, notons que l'ensemble des dessins de Blitz'Art évoquent irrésistiblement le Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand. Une œuvre que son auteur plaçait sous l'égide de Rembrandt et de Jacques Callot. Souvent la poésie voisine avec les peintres et les illustrateurs. Ces deux univers se rencontrent. Comme par hasard les poèmes des différentes parties du recueil de Bertrand sont dénommées Les fantaisies de Gaspard de la Nuit. Le lecteur remarquera que le mot fantaisie débouche sur le vocable nuit. Comme l'estuaire du fleuve se jette dans l'océan, comme la vie va à la mort. La fantaisie poétique et artistique relève de l'humour noir. Et du rire jaune. Le ricanement serait-il le masque de l'inquiétude. 

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    Ces fantaisies gaspardiennes sont précédées d'un poème invocatoire à Victor Hugo. Difficile à l'époque de mieux marquer pour un poëte son allégeance au romantisme. Généalogiquement parlant, fantaisie et romantisme suivent un même chemin en se tenant par la main comme frère et sœur. Encore convient-il de leur ajouter un troisième compagnon, un tierce larron pas vraiment gai-luron : le fantastique. Ce rappel nous permet d' appréhender la touche rock'n'roll de Blitz'Art. N'oublions jamais que le rock n'était pas encore né, qu'il n'était qu'en gestation lointaine dans la guitare de Robert Johnson, que le Diable avait déjà montré le bout de son nez. L'était venu à pied au fameux carrefour, mais depuis il s'est modernisé, a emprunté les transports modernes beaucoup plus rapides, des titres comme Hot Rails to Hell ( 1973 ) du Blue Oÿster Cult, ou le Highway to Hell ( 1979 ) d'AC / DC le prouvent. Les groupes de rock ne manquent pas sur leurs disques de nous relater leur dernier le circuit touristique en enfer. Blitz'Art n'en abuse pas. N'éprouve guère le besoin de stabiler au gros feutre rouge : Attention Danger Rock ! Préfère en exprimer l'esprit, compte sur l'intelligence du regardeur pour le saisir. Le rock est le dernier avatar du romantisme et il en charrie l'ensemble des thématiques les plus sulfureuses.

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    Visionner les toiles et les reproductions de Blitz'Art permet de comprendre comment son art suce aux tétons monstrueux de ces puissances tutélaires. Voyage au pays des rêves et des cauchemars, telle est la formule lapidaire par lequel Blitz'Art définit son monde graphique, encore devrait-il préciser que dreams and nightmares se présentent sous formes de poupées gigognes, chacune contenant l'autre. Beaucoup de ses dessins fonctionnent comme une mosaïque de détails posés en désordre sur une surface blanche. Vous recevez l'impact de la feuille complète, mais fixer de plus près n'importe quelle tesselle territoriale d'encre, visée en sa seule et latente unicité, influe sur votre ressenti, pervertit votre compréhension. Elle agit alors comme ces sigils opératoires d'Austin Osman Spare qui en s'insinuant dans les engrammes de votre sensibilité modifient votre lecture du réel. Votre regard anamorphose votre vision, vous n'êtes plus maître de votre interprétation, Blitz'Art se joue de vous, vous a précipité en un terrain d'incertitudes. Ces interstices, voire ces gouffres, de significations tumultueuses et ovipares vous happent, vous vouliez regarder, vous êtes obligé de contempler. Blitz' Art est un voleur de temps. Il est le ruban de Moebius et vous la mouche qui se sent libre parce que le piège ne lui colle pas aux pattes vu qu'elle peut le parcourir en toute liberté... sans fin... L'étrangeté du réel vous est dévoilée sous ses facettes les plus grotesques. Tales of the grotesque and the arabesque, telle était la formule de Poe.

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    Entrez dans le monde bizarre de Blitz' Art. N'oubliez pas qu'il n'y a pas de porte de sortie. Ni d'issue de secours.

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    Damie Chad.

    ROCKAMBOLESQUES

    LES DOSSIERS SECRETS DU SSR

    ( Services secrets du rock 'n' rOll )

    L'AFFAIRE DU CORONADO-VIRUS

     

    Cette nouvelle est dédiée à Vince Rogers.

    Lecteurs, ne posez pas de questions,

    vous saurez pourquoi la semaine prochaine

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    AVANT L'ORAGE

    1

    Le service était était en plein travail. Attablé à son bureau le Chef fumait voluptueusement son troisième Coronado, Molossa profitait de cette sereine matinée de juin pour vadrouiller dans les poubelles du quartier. je relisais d'un œil attendri le premier chapitre du manuscrit des Mémoires de Damie Chad agent secret du SSR. ( Service Secret du rock'n'roll ). Récit passionnant. je ne résiste pas à vous transcrire in-extenso la page 25.

    '' C'est à cet instant que l'on gratta à la porte. Le Chef arrêta de tirer sur son Coronado, ma mine soucieuse confirma son inquiétude. Nous autres agents secrets possédons un sixième sens qui nous permet de détecter la moindre anomalie dans l'ordre du monde. J'entrouvris le battant, comme tous les matins Molossa se faufila dans l'entrebâillement, mais au lieu de filer droit vers sa gamelle, elle fonça vers le Chef, sauta d'un bond sur le bureau et déposa sur le sous-main immaculé une espèce de chiffon merdouilleux dont elle semblait particulièrement fière. Une odeur nauséabonde envahit la pièce. J'allais me saisir du trophée de Molossa pour le lancer par la fenêtre lorsque je fus arrêté dans mon geste de survie écologique par une espèce de glapissement pitoyable.

    C'est ainsi que Molossito fit son entrée dans le service. Reconnaissons-le, le protégé de Molossa, se montra le digne fils de sa mère adoptive. Très vite il nous donna quelques échantillons de ses capacités destructrices, par exemple son art de ronger les pieds des meubles avec une efficacité supérieure à une armée de termites. Nous n'eûmes pas à lui acheter une panière, il refusa d'élire domicile autre part que dans le tiroir à Coronados du Chef. Parfois il en déchiquetait une bonne douzaine par jour, juste pour se faire les dents, à trois cents euros le cigare, juste une note de frais supplémentaire pour l'Elysée disait le Chef en souriant...

    J'adore les bêtes, toutefois un peu de fermeté ne messied pas... le Chef ne partageait pas mon avis, Molossito était devenu le roi tout puissant du Service, le Chef lui passait toutes ses bêtises, les grosses car il n'en faisait jamais de petites. ''

    C'est à cet instant que l'on gratta à la porte. Molossa remontait des poubelles immanquablement suivie de Molissito qui remuait sa queue avec frénésie. Molossa fila vers sa gamelle, Molossito se nicha d'un bond léger dans le tiroir à Coronados, le Chef en profita pour allumer le cinquième barreau de chaise de la matinée, quant à moi je me plongeai illico dans la suite de la lecture des Mémoires de Damie Chad agent secret du SSR. ( Service Secret du rock'n'roll ).

    Le service phosphorait à plein régime. Un matinée studieuse. En-dessous de nos têtes s'amoncelaient d'énormes nuages noirs, nous le savions pas. Molossa suivi de son inséparable Molossito, gratta à la porte. C'était l'heure de parfaire l'éducation du jeune chiot, à 10 heures trente tapantes, tous deux sortaient, Molossa initiait son fils adoptif aux dangers du vaste monde.

    2

    INITIATIONTION CANINE

    Molossito : c’est quoi Molossa, ce truc ?

    Molossa : c’est un cadavre, ne t’inquiète pas-tu en verras d’autres !

    Molossito : et ce camion rouge qui fait du bruit ?

    Molossa : ce sont les pompiers, la voiture blanche c’est une ambulance, la bleue c’est les gendarmes, la jaune c’est la poste, la verte c’est le député écologique du quartier, la noire et blanche c’est la police, la grise c’est la morgue, la grosse noire c’est les Services Secrets de l’Elysée, et tous les gens autour qui crient ce sont des passants et des curieux. Maintenant arrête d’aboyer, tu vas nous faire remarquer, approche-toi doucement de moi que je te dise à l’oreille ce que nous devons faire, attention, c’est ta première mission, tu te dois de la réussir pour l’honneur du SSR !

    Molossito : ne t’inquiète pas, je saurai m’en montrer digne Molossa !

    Nous ne voudrions pas attrister nos deux canidés préférés, mais parmi les badauds personne ne s’intéresse à eux. Tous les yeux sont obnubilés par le trou rouge à la base du nez du facteur qui gît dans le caniveau. Les pandores ont un mal fou à faire reculer les spectateurs afin de délimiter un périmètre de sécurité. Molossa profite de la mauvaise volonté de la foule pour se faufiler, ni vue ni connue, entre les jambes. Elle sait ce qu’elle cherche. Elle vient de le trouver. Elle louvoie avec habileté pour se poster à ses côtés. C’est une jeune Maman qui porte dans ses bras un ravissant bébé de quelques mois. L’imprudente, comme s’il n’y avait pas d’autres spectacles à faire admirer à son nourrisson que le cadavre d’un facteur dans un caniveau ! Molossa a bondi, d’une dent acérée elle déchire la cuisse du poupon, le bébé pousse un brail à réveiller un mort - ceci est une exagération métaphorique puisque le facteur ne ressuscite pas - un flot de sang vermeil dégouline le long de la jambe ouverte jusqu’à l’os, affolement général, pagaille indescriptible, la mère s’évanouit, l’on se pousse, on la piétine quelque peu, l’on crie, l’on vocifère, l’on insulte la police qui protège les macchabées alors que l‘on vient jusque dans nos bras égorger nos femmes et nos enfants, quand on songe à poursuivre l’horrible bête noire qui a cherché à trucider l’enfant innocent, Molossa est bien loin, à l’autre bout de la rue, suivie de près par Molossito…

    ( A suivre... )